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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 3/4)) - Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents - originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques - -Author: Louis Dussieux - -Release Date: February 14, 2014 [EBook #44906] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE DE FRANCE *** - - - - -Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by the Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée -et n'a pas été harmonisée. - - - - - L'HISTOIRE - - DE FRANCE - - RACONTÉE PAR LES CONTEMPORAINS. - - EXTRAITS - DES CHRONIQUES, DES MÉMOIRES ET DES DOCUMENTS - ORIGINAUX, - - AVEC DES SOMMAIRES ET DES RÉSUMÉS CHRONOLOGIQUES, - - PAR - - L. DUSSIEUX, - - PROFESSEUR D'HISTOIRE A L'ÉCOLE DE SAINT-CYR. - - - TOME TROISIÈME. - - - PARIS, - FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET CIE, LIBRAIRES, - - IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56. - - 1861. - - Tous droits réservés. - - - - - L'HISTOIRE - - DE FRANCE - - RACONTÉE PAR LES CONTEMPORAINS. - - - - - TYPOGRAPHIE DE H. FIRMIN DIDOT.--MESNIL (EURE). - - - - -RÉSUMÉ CHRONOLOGIQUE - -DES PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS DE LA PÉRIODE DE L'HISTOIRE DE FRANCE -CONTENUE DANS CE TROISIÈME VOLUME. - -1285-1364. - - -PHILIPPE LE BEL, 1285-1314. - - 1291. Traité de Tarascon. Fin de la guerre avec l'Aragon. Charles - de Valois renonce à la couronne d'Aragon; la maison d'Anjou - conserve le royaume de Naples, mais cède la Sicile à - l'Aragon. - - 1292. Rupture avec l'Angleterre; elle commence par des rixes entre - des matelots anglais et normands à la Rochelle, à la suite - desquelles des corsaires anglais pillent la Rochelle. - - 1293. Édouard Ier est cité devant la cour des pairs; son refus de - comparaître est suivi de la confiscation du duché de Guyenne - et du commencement de la guerre. - - -_Cinquième guerre avec l'Angleterre, 1293-1303._ - - 1295-1296. Philippe le Bel a pour allié le roi d'Écosse Jean - Baillol, qui occupe Édouard Ier en Angleterre. Pendant ce - temps Philippe le Bel fait la conquête de la Guyenne. - - 1298. Trêve de Montreuil. Les deux rois resteront maîtres de ce - qu'ils possèdent en Guyenne jusqu'à la paix.--Édouard (II), - fils du roi d'Angleterre, épouse Isabelle, fille de Philippe - le Bel.--De ce mariage viennent les prétentions des rois - d'Angleterre à la couronne de France. - - 1303. Traité de Paris. La Guyenne est rendue tout entière aux - Anglais. - - -_Lutte de Philippe le Bel contre Boniface VIII._ - - 1296. Boniface VIII, qui a pris Grégoire VII pour modèle et veut - soumettre toutes les couronnes à la tiare, somme les deux - rois de France et d'Angleterre de faire la paix.--Philippe - le Bel continue la guerre et établit un impôt sur le - clergé. Boniface VIII lance la bulle _Clericis laicos_, par - laquelle il défend aux ecclésiastiques de payer aucun impôt - aux laïques.--Philippe le Bel riposte en défendant - qu'aucunes sommes d'argent ne sortent de ses États; ce qui - privait la papauté des revenus qu'elle tirait de la France. - - 1297. La lutte finit pour un moment. Le pape canonise Louis IX. - - 1301. Les démêlés entre le pape et le roi de France recommencent à - propos de quelques empiétements de Philippe le Bel sur les - droits de l'Église.--Le pape envoie auprès du roi, comme - légat, Bernard de Saisset, évêque de Pamiers, qui traite - Philippe le Bel avec hauteur et conspire contre le roi en - voulant faire soulever le Languedoc contre la domination - française.--Philippe le Bel fait arrêter le légat et le fait - juger par le parlement.--Le pape défend au roi de faire - juger le légat et lance la bulle _Ausculta fili_, dans - laquelle il dénonce et flétrit justement tous les abus et - toutes les iniquités du gouvernement de Philippe le Bel. - - 1302. Le roi fait brûler publiquement la bulle du pape. Il - assemble les premiers états généraux, et maintient - l'indépendance du temporel contre le pouvoir spirituel, - pendant que le pape publie la fameuse décrétale _Unam - sanctam_, qui proclame la soumission de la puissance - temporelle à l'autorité spirituelle. - - 1303. Philippe le Bel lance un acte d'accusation contre le pape, - qu'il appelle _Maleface_, dans lequel il l'accuse de - plusieurs crimes.--Le pape est attaqué, pris et souffleté - dans Anagni, par Guillaume de Nogaret, aidé de Sciarra - Colonna, chef des Gibelins.--Boniface VIII est délivré par - le peuple d'Anagni, et meurt.--Benoît XI est élu et meurt en - 1304. - - 1305. Bertrand de Goth, archevêque de Bordeaux, est élu pape par - l'influence de Philippe le Bel; il prend le nom de Clément - V, et réside à Avignon. - - -_Guerre de Flandre, 1297-1305._ - - 1297. Le comte de Flandre, Guy, allié du roi d'Angleterre, est - vaincu à Furnes par les Français, et la Flandre est réunie - à la France en 1299.--Jacques de Châtillon en est nommé - gouverneur.--Les exactions et la tyrannie des Français - soulèvent les Flamands. - - 1302. Les Français sont massacrés à Bruges et battus à Courtray. - Robert comte d'Artois est tué dans cette bataille.--La - bataille de Courtray est la première grande victoire gagnée - sur la chevalerie par des milices et des troupes de pied. - - 1303. La flotte de Philippe le Bel, composée de vaisseaux génois, - gagne la bataille de Zirickzée. - - 1304. Philippe le Bel gagne la bataille de Mons-en-Puelle. - - 1305. Philippe le Bel signe la paix avec les Flamands; il rend la - Flandre au fils du comte Guy, et garde seulement la Flandre - française (Lille). - - - 1306. Révolte des Parisiens occasionnée par l'altération - continuelle des monnaies et par les exactions de tous - genres. - - 1307. Arrestation des Templiers. Ils sont jugés par l'inquisition; - 54 sont brûlés. - - 1311. L'ordre est détruit par le concile de Vienne. - - 1314. Le grand maître et les dignitaires de l'ordre sont brûlés à - Paris.--Soulèvement général contre Philippe le Bel, - occasionné par ses violences de toutes espèces. - - -LOUIS X, 1314-1316. - - 1315. Le supplice d'Enguerrand de Marigny, premier ministre de - Philippe le Bel, et les concessions faites à la noblesse - apaisent le soulèvement occasionné par la tyrannie de - Philippe le Bel. - - 1316. Affranchissement des serfs du domaine royal. - - -PHILIPPE V, 1316-1322. - - 1316. Les états généraux proclament Philippe V, frère de Louis X, - et excluent du trône la fille de Louis X, parce que «les - lys ne filent pas».--Première application de la loi - salique. - - -CHARLES IV, 1322-1328. - -PHILIPPE VI, 1328-1350. - - 1328. Les états généraux donnent la couronne à Philippe VI, fils - de Charles de Valois, second fils de Philippe III, à - l'exclusion de Charles le Mauvais, roi de Navarre, et - d'Édouard III, roi d'Angleterre, qui descendent de Philippe - le Bel, mais par les femmes.--Seconde application de la loi - salique. - - 1328. Les Flamands, révoltés contre leur comte Louis de Nevers, - sont vaincus à Cassel par Philippe VI, qui rétablit le comte - Louis. - - 1329. Édouard III, roi d'Angleterre, fait hommage à Philippe VI, à - Amiens, pour ses fiefs du Ponthieu et de la Guyenne; il - reconnaît ainsi la loi salique. - - 1330-1332. Procès de Robert d'Artois.--Robert II, comte d'Artois, - tué à la bataille de Courtray, avait eu pour successeur sa - fille cadette Mahaud, à qui le parlement, en 1297, avait - adjugé l'Artois. Robert II avait eu aussi d'un premier - mariage un fils appelé Philippe, duquel était né Robert - d'Artois (petit-fils de Robert II), qui disputa en 1330 le - comté d'Artois à sa tante Mahaud, et le revendiqua devant le - parlement. Robert produisit de faux actes et fit empoisonner - la comtesse Mahaud. Assigné par le parlement, Robert se - sauva en Angleterre, fut condamné à mort, et excita dès lors - Édouard III à faire la guerre contre la France. - - -_Sixième guerre avec l'Angleterre_, appelée _la guerre de cent ans, -1337-1453_. - -_Première partie de la guerre de cent ans, 1337-1360._ - - 1337. Édouard III déclare la guerre à Philippe VI et s'allie avec - les Flamands. - - 1339. Édouard III, sur le conseil de J. Artevelt, prend le titre - et les armes de roi de France.--Les rois d'Angleterre - renonceront au titre de roi de France en 1802, à la paix - d'Amiens; mais ils conserveront encore les armes de la - maison royale de France dans leur écusson. - - 1340. Bataille de l'Écluse. La flotte de Philippe VI est - détruite.--La mer est aux Anglais, et le passage - d'Angleterre en France leur est assuré. - - -_Guerre de Bretagne, 1341-1365._ - - 1341. Mort de Jean III, duc de Bretagne. Sa succession est - disputée entre Jean comte de Montfort, son frère - consanguin, et Charles de Blois, mari de Jeanne sa - nièce.--Édouard III soutient le comte de Montfort; Philippe - VI soutient Charles de Blois. - - 1342. Siége d'Hennebon, défendu par Jeanne de Montfort. - - 1345. Le dauphin de Vienne, Humbert V, cède le Dauphiné à la - France.--Les Gantois massacrent Artevelt.--La Flandre est - perdue pour les Anglais, qui font les plus grands efforts - pour s'assurer de la Bretagne et avoir ainsi en France même - une base d'opérations. - - 1346. Bataille de Crécy.--Édouard III débarque en Normandie; - poursuivi par Philippe VI, il bat en retraite, passe la - Somme et se retranche à Crécy après une marche de - quarante-cinq jours. Les fautes de Philippe VI lui font - perdre la bataille.--Les Anglais ont quelques canons à - Crécy; c'est le premier emploi de l'artillerie dans une - grande bataille.--On constate l'existence de canons dès 1326 - à Florence, et en 1338 en France. En 1346, l'artillerie de - Philippe VI était employée au siége d'Aiguillon. - - 1347. Prise de Calais par Édouard III. - - -JEAN LE BON, 1350-1364. - - 1350. Combat des Trente. Victoire de Beaumanoir. - - 1354. Le connétable de la Cerda, favori du roi, est assassiné par - Charles le Mauvais. - - 1355. Ravages des Anglais dans le Languedoc.--La noblesse exige - une solde pour faire la guerre.--Dès lors nécessité de - nouveaux impôts et de convoquer les états généraux pour - consentir ces impôts. - - Convocation des états généraux. Ils réforment et s'attribuent - l'administration des finances, en proie aux désordres et aux - dilapidations de toutes sortes. Sous l'influence d'Étienne - Marcel, prévôt des marchands de Paris, les états généraux - décident que les impôts seront levés sur toutes les classes - de la société; qu'eux seuls ont le droit de voter les - impôts; que le roi ne peut faire la guerre ni la paix, ni - publier aucune loi sans leur consentement.--Le gouvernement - représentatif était fondé en France, par cette déclaration, - de même qu'en Angleterre, où il s'établissait à cette - époque. Mais ces premiers essais de gouvernement - représentatif ne durent que jusqu'en 1358. - - 1356. Le roi Jean arrête et emprisonne Charles le Mauvais. - - Bataille de Poitiers. Le roi est prisonnier.--La France est - épuisée par les rançons qu'elle paye pour la délivrance des - chevaliers pris à Poitiers.--Le mécontentement est général - contre la noblesse, qui s'est fait battre par une poignée - d'archers anglais et gascons, et qui en dix ans a perdu deux - batailles désastreuses. - - Convocation des états généraux.--Luttes entre le Dauphin et - Étienne Marcel. - - 1357. Le Dauphin prend le titre de régent.--Étienne-Marcel et - Charles le Mauvais, délivré de prison, enlèvent tout pouvoir - au régent. - - 1358. Toute-puissance d'Étienne Marcel; il se propose de donner la - couronne à Charles le Mauvais. - - Pendant ce temps, les paysans, écrasés par la guerre, dépouillés - et foulés par leurs seigneurs, qui ont besoin d'argent pour - les rançons de Poitiers, se soulèvent en masse et se livrent - à d'atroces représailles. Cette révolte ou _jacquerie_ est - terminée par le massacre en masse des paysans révoltés. - - Étienne-Marcel est tué à Paris.--Le Dauphin redevient le maître. - - 1359. Paix de Pontoise entre le Dauphin et Charles le Mauvais. - Traité de Londres signé entre Jean et Édouard III; il est - rejeté par le Dauphin et par les états généraux. - - 1360. Invasion d'Édouard III; il arrive devant Paris; le Dauphin - refuse de lui livrer bataille. La paix est signée à - Bretigny. Le roi d'Angleterre possédera en toute - souveraineté et sans aucune condition d'hommage: Calais, le - Ponthieu et l'Aquitaine, comprenant le Poitou, l'Aunis, la - Saintonge, l'Angoumois, le Périgord, le Limousin, le Quercy, - le Rouergue, la Guyenne ou Bordelais, et la suzeraineté de - toute la noblesse d'Aquitaine et de Gascogne.--Le roi payera - une rançon d'au moins 250 millions de francs. - - 1362. Les Malandrins, Tard-Venus, Routiers, soldats licenciés - après la paix de Bretigny, se forment en grandes compagnies - ou armées, et ravagent la France à outrance. En 1362 elles - gagnent la bataille de Brignais sur le duc de Bourbon. - - 1363. Jean donne en apanage à son fils Philippe le Hardi le duché - de Bourgogne. - - 1364. Le duc d'Anjou, laissé par le roi Jean en Angleterre comme - otage, s'enfuit; le roi retourne à Londres prendre la place - de son fils et y meurt. - - - - -LISTE CHRONOLOGIQUE - -DES ROIS DE FRANCE ET D'ANGLETERRE QUI ONT RÉGNÉ PENDANT CETTE -PÉRIODE. - - -ROIS DE FRANCE. - - _Suite des Capétiens directs._ - - Philippe IV, dit le Bel 1285-1314 - Louis X, dit le Hutin 1314-1316 - Philippe V, dit le Long 1316-1322 - Charles IV, dit le Bel 1322-1328 - - _Maison de Valois._ - - Philippe VI 1328-1350 - Jean le Bon 1350-1364 - - -ROIS D'ANGLETERRE. - - Édouard I, 1272-1307. - Édouard II, 1307-1327. - Édouard III, 1327-1377. - - - - -LES GRANDS FAITS - -DE - -L'HISTOIRE DE FRANCE - -RACONTÉS PAR LES CONTEMPORAINS. - -COMMENCEMENT DE LA LUTTE DE PHILIPPE LE BEL ET DU PAPE BONIFACE. - -Coment l'évesque de Pamiés fu mis en prison. - -1301. - - -Et aussi en icest an, le premier évesque de Pamiés[1], qui du roy de -France paroles contumelieuses[2] et plaines de blasme et de diffame en -moult de lieux avoit semé, et pluseurs, si comme l'en disoit, avoit -fait esmouvoir contre sa majesté, pour ce fu appellé à la court le -roy, et jusques à tant que il se fust espurgié, sous le nom de -l'archevesque de Nerbonne, de sa volenté, fu en sa garde détenu. Et -jasoit que[3] contre cel évesque les amis du roy de France fussent -griefment esmeus, toutesvoies le roy de sa bénignité ne souffri pas -icelui évesque en aucune chose estre molesté né[4] malmis, sachant et -entendant de grant courage estre injurié en la souveraine poesté et -le souffrir, né en seurquetout le prince estre blescié, aucun estre -blescié, glorieux[5]. Et en icest an ensement[6], au moys de février, -l'archédiacre de Nerbonne envoié de par le pape Boniface, vint en -France dénonçant de par ice pape au roy de France qu'il rendist icelui -évesque sans delay; et luy monstra les lettres ès quelles le pape de -Rome mandoit au roy de France que il vouloit qu'il sceut, tant ès -temporelles choses comme ès spirituelles, estre soumis en la -jurisdiction du pape de Rome, et ensement au roy dist, si comme ès -lettres estoit contenu, que des églyses des ore mais en avant[7] né -des provendes vacans en son royaume, jasoit ce qu'il eust la garde de -eux, les usufruits, les profis ou les rentes à luy, ne préist né -présumast détenir, et que tout ce gardast le roy aux successeurs des -mors; et, avec tout ce, rappelloit celui souverain pape de Rome toutes -les faveurs, graces et indulgences lesquelles pour l'aide du royaume -de France au roy avoit ottroié, pour la raison de la guerre, en -dénéant luy que aucune collacion de provendes ou de bénéfices ne -entreprist à lui usurper, tenir et poursuir[8]; laquelle chose des ore -en avant sé faisoit, le pape tout ce vain et faux tenoit, et luy et -ceux qui à ce seroient consentans, hérites les réputoit. Et lors -icelui archédiacre devant dit, message du pape Boniface, semont[9] -tous les prélas du royaume de France, avecques aucuns abbés et -maistres en théologie et de droit canon et civil, à venir à Rome ès -kalendes de novembre prochain venant, personelment pour eux devant le -pape comparoir. Et en icest an ensement, au moys de janvier, l'éclipse -de la lune du tout en tout horriblement fu faicte. Et après ce, -Phelippe roy de France rendi au message le pape l'évesque de Pamiés, -et leur commenda que hastivement de son royaume départissent. Et après -ce, en la mi-caresme ensuivant, icelui roy de France Phelippe le Biau -assembla à Paris tous les barons et chevaliers nobles, tous les -prélas, les frères Meneurs, les maistres et le clergié de tout le -royaume de France, auxquels il commanda que il déissent et -demandassent vraiement et privéement[10] aux personnes ecclésiastiques -de qui il tenoient leur temporel ecclésiastique, et aux barons et -chevaliers de qui leur fiés appelloient né disoient à tenir: car -adecertes[11] la magesté royale doubtoit, pour ce que le pape luy -avoit mandé tant des temporels comme des espirituels à luy estre -sousmis, que ne voulsist le pape de Rome dire que le royaume de France -fust tenu de l'églyse de Rome. Et comme tous les prélas et -ecclésiastiques déissent avoir tenu du royaume de France, lors le roy -leur en rendi graces, et promist que son corps et toutes les choses -qu'il avoit exposeroit et mettroit, pour la liberté et franchise du -royaume en toute manière garder. Les barons et les chevaliers, par la -bouche du noble conte d'Artois, après ce respondirent, disans que de -toutes leur forces estoient près et appareilliés pour la couronne de -France, encontre tous adversaires, estriver[12] et deffendre. Et ainsi -quant celui concile fu deslié et finé, fist lors crier la magesté -royale que or né argent né quelconque marchandise du royaume de -France ne fussent transportés; et cil qui contre ce feroit tout -perdroit, et toutes-voies à tout le moins en grant amende ou en grant -paine de corps seroit puni. Et dès lors en avant fist le roy les -issues et les pas et les contrées du royaume de France très-sagement -garder. - - [1] Bernard de Saisset, évêque de Pamiers. - - [2] Offensantes. - - [3] _Jaçoit que_ ou _jasois que_, quoique. - - [4] Ni.--_Sé_, pour si; _finé_, pour fini. - - [5] C'est-à-dire: Sachant et comprenant que c'était le fait d'un - grand coeur de souffrir des injures, quand on était - tout-puissant; et que surtout il était glorieux à un prince de ne - laisser blesser nul autre que lui-même. (_Note de M. Paulin - Pâris._) - - [6] Pareillement, en même temps, ensemble. - - [7] _Des ore mais en avant_, désormais, dorénavant, à l'avenir. - - [8] Poursuivre. - - [9] _Semondre_, commander. - - [10] Secrètement, en particulier. - - [11] _Adecertes_, _acertes_, certainement, assurément. - - [12] Combattre. - - _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._ - - - - -BATAILLE DE COURTRAY. - -De l'occision de Bruges et de la fuite Jacques de Saint-Pol. - -1302. - -Et en icest an ensement, à Bruges un chastel en Flandres, par les -exactions non deues qu'il appellent maletoute, les gens du pays, par -le gardien de Flandres, Jacques de Saint-Pol chevalier, contre le -commandement du roy et la coustume de ce pays, estoient contrains et -grevés. Et comme ne peust la clameur du peuple souventes fois estre -oïe envers le roy de France, pour le très haut linage du devant dit -Jacques, si en advint que le menu peuple s'esmut pour celle cause -envers les grans et esleva, dont il y ot grant plenté[13] de sanc -espandu; et tant de povres gens comme de riches furent occis les uns -des autres. Desquiels aspretés et mouvemens fais, sé il peust estre -fait apaisier, comme Phelippe le Biau roy de France, eust destiné et -envoié nobles hommes mil et plus, appareilliés de toutes armes, avec -Jacques de Saint-Pol; et fussent de ceux de Bruges, à grant révérence, -dedens la ville paisiblement introduis; et disoient les Flamens de -Bruges eux vouloir de toutes choses au commandement du roy de France -pour bonne volenté et courage obéir: hélas! en icelle nuit du jour -ensuivant que nos François estoient venus, comme il se reposassent et -dormissent seurement, et ceux qui leur armes avoient ostées, furent -tous traîtreusement occis. Car adecertes, si comme l'en dit, ceux de -Bruges, en ce soir, avoient entendu Jacques de Saint-Pol de Flandres -soi avoir vanté que l'endemain il devoit pluseurs de eux faire pendre -au gibet. Pour ceci ainsi comme tous desespérés de très-grant paour, -presumèrent et entrepristrent à faire telle desloyale felonnie: et -toutes fois s'en eschapa le dit Jacques, par qui celle rage estoit -esmeue, avec pou[14] de compaignie, céléement et occultement, fuiant -hors de la ville. Et lors ainsi ceux de Bruges reprenant l'esprit du -rebellement, la gent d'un port de mer prochain (que l'en appelle Dam) -à eux tantost s'accordèrent, et de maintenant degastèrent et -chacièrent d'avec eux les gens du roy vilainement qui députés estoient -et establis à la garde du port. Et lors après ce fait, les Flamens de -Bruges, et aucuns autres Flamens, Guy de Namur, fils Guy conte de -Flandres, qui en France tenoit prison, appellèrent pour venir en leur -aide, et icelui comme deffendeur et seigneur receurent; lequel -enforcié de grant multitude de soudoiers Alemens et Tyois[15] venans à -eux, les encouragea à eux plus fort rebeller; et en toutes les -manières qu'il pot les esmut et atisa et donna conseil à eux -esmouvoir. - - [13] Beaucoup. - - [14] Peu. - - [15] Allemands et Allemands. - - - De la bataille de Courtray. - -Adoncques endementiers[16], comme ceux de Bruges s'appareilloient à -deffendre, querans de toutes pars aides et soudoiers, Robert noble -conte d'Artois fu envoié du roy de France avec moult grant chevalerie -des francs hommes et grant multitude de gent à pié, et vint en -Flandres, et entre Bruges et Courtray tendirent paveillons et -trés[17]; car adecertes il ne pooient passer, pour l'yaue du fleuve -près d'ilec courant, sur laquelle yaue les Flamens avoient rompu un -pont. Et lors endementiers comme les François entendissent à -appareillier le pont, ceux de Bruges, souventes fois à bataille -ordenée encontre courans à l'euvre, si comme il pooient, -destourbans[18] tous les jours, les François appelloient à bataille; -et lors, voulsissent ou non, le pont après ce rappareillié, à un -mercredi septiesme jour du mois de juillet, de l'accort de l'une -partie et de l'autre, venir à bataille deussent. Ceux de Bruges, si -comme l'en dit, estudians et cuidans mourir pour la justice, -libéralité et franchise du pays, premièrement confessèrent leur -péchiés humblement et dévotement, le corps de Nostre-Seigneur -Jhésucrist reçurent, portant avec eux ensement aucunes reliques de -sains, et à glaives, à lances, espées bonnes, haches et -goudendars[19], serréement et espessement ordenés vindrent au champ à -pié par un pou tous. Adoncques les chevaliers françois, qui trop en -leur force se fioient, voiant contre eux iceux Flamens du tout en tout -venir, si les orent en despit, si comme foulons, tisserans et hommes -ouvrans d'aucuns autres mestiers; et lors les devant dis François -chevaliers contredaignans[20], leur gent de pié[21] qui devant eux -estoient et aloient, et qui viguereusement les assailloient et moult -bien se contenoient, firent retraire, et ès Flamens pompeusement et -sans ordre s'embatirent. Lesquiels chevaliers gentils François, ceux -de Bruges, à lances aguës, forment empaignans et deboutans, gettèrent -et abatirent à terre du tout en tout ceux qui à celle empointe furent -à l'encontre. Desquels la ruine tant soudaine voiant le noble conte -d'Artois Robert, qui oncques n'avoit accoustumé à fuir, avec la -compaignie des nobles fors et viguereux, ainsi comme lyon rungent[22] -et esragié, se plonga ès Flamens. Mais pour la multitude des lances -que les Flamens espessement et serréement tenoient, ne le pot le -gentil conte Robert tresforer[23] né trespercier. Et lors adecertes -ceux de Bruges, ainsi comme s'il fussent convertis et mués en tigres, -nulle ame n'espargnièrent, né haut né bas ne deportèrent, mais aux -lances aguës bien ancorées[24] que l'en appelle bouteshaches et -godendars, les chevaliers des chevaux faisoient trébuchier; et ainsi -comme il chéoient comme brebis, les acraventoient sus la terre. Adonc -le bon conte Robert d'Artois, vaillant et enforcié de toutes gens, -jasoit ce qu'il fust navré de moult de plaies, toutes voies se -combati-il forment et viguereusement, mieux voullant gesir mort avec -les nobles hommes qu'il voioit devant luy mourir, que à ce vil et -villain peuple rendre soy vif enchaitivé. Et lors, quant les autres -compaignies qui estoient en l'ost des François, tant à cheval comme à -pié, virent ce, à par un pou deux mille haubers avec le conte de -Saint-Pol et le conte de Bouloigne, et Loys fils Robert de Clermont, -pristrent la fuite très-laide et très-honteuse, laissans le conte -d'Artois avec les autres honnorables et nobles batailleurs, Dieu quel -dommage et quel doleur! ès mains des villains estre détrenchiés mors -et acraventés. Des quiels la fuie non esperée voians les Flamens -adversaires, lors pour ce leur courages enforciés reculèrent, et ceus -qui par un pou vaincus s'en vouloient fuir, requerans et venans aux -tentes des fuians, trestout ravirent et pristrent. Et adecertes ilec -avoit grant copie[25] d'armes et grant appareil batailleur. Par les -quiels les Flamens enrichis et des corps occis, quant il les orent -tous desnués de leur armes et de leur vestemens, et la bataille du -tout en tout vaincue, à grant joie à Bruges s'en revindrent. Et ainsi -à grant doleur tous les corps desnués, et tant de nobles hommes -demourans en la place du champ, comme il ne fust qui les baillast à -sépulture, les corps de eux les bestes des champs, les chiens et les -oysiaux mengièrent; laquelle chose en dérision et escharnissement et -moquerie tourna au roy de France et à tout le lignage des mors en -reproche perpétuel en tous les jours. Et adecertes y gisoient mors et -acraventés[26] moult de nobles hommes, dieux quel dommage! c'est à -savoir: le gentil conte d'Artois Robert, et Godefroy de Breban, son -cousin, avec son fils le seigneur de Virson, Adam le conte de -Aubemarle, Jehan fils au conte de Haynaut, Raoul le seigneur de Nelle, -connestable de France, et Guy son frère, mareschal de l'ost, Regnaut -de Trie, chevalier esmeré[27], le chambellanc de Tancarville, Pierre -Flotte, chevalier, et Jacques de Saint-Pol, chevalier, monseigneur -Jean de Bruillas, maistre de arbalestriers, et jusques au nombre de -deux cents, et moult d'escuiers vaillans et preux. Toutes voies au -tiers jour après ce fait, à ice lieu vint le gardien des frères -Meneurs d'Arras, et recueilli le corps du très-noble conte d'Artois, -desnué de vesteures et navré de trente plaies. Lequel gentil conte -icelui gardien en une chapelle prochaine d'ilecques de femmes de -religion nonains, de petit édifiement, si comme il pot, quant il ot le -service célébré, mist le corps en sépulture. Et vraiement iceste -instance et démollicion et male aventure à François à venir, icelle -comete qui à la fin du moys de septembre devant passé à l'anuitier par -pluseurs jours fu veue par le royaume de France, et l'éclipse au mois -de janvier faite, si comme dient aucuns, le segnifièrent et -demonstrèrent. - - [16] Pendant ce temps-là.--Formé de _Inde_ et _interim_. - - [17] Tentes. - - [18] Troublant, inquiétant. - - [19] Sorte de lances. - - [20] Ripostant. - - [21] L'infanterie française était toujours chargée de commencer - le combat. C'est à cette retraite qu'il fallut s'en prendre de la - perte de la bataille. (_Note de M. Paulin Pâris._) - - [22] Rugissant. - - [23] Percer. - - [24] Terminées en forme d'_ancres_, à peu près comme des - hallebardes. - - [25] Abondance.--_Copia_, d'où _copieux_. - - [26] Écrasés, brisés. - - [27] Éprouvé. _Emeritus_, émérite. - - _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._ - - - - -SUITE DE LA LUTTE DE PHILIPPE LE BEL CONTRE LE PAPE BONIFACE. - -Des prélas de France qui envoièrent à court de Rome. - -1302. - -En ce meisme temps les prélas du royaume de France qui en l'an devant -prochain estoient appellés et semons de venir à court de Rome, si -orent conseil ensemble, et regardèrent qu'il n'i pooient aler, tant -pour la guerre de Flandres comme pour ce que par les maistres du -royaume de France estoit dévée porter or et argent; mais pour ce qu'il -ne peussent estre repris de désobéissance envoièrent pour eux trois -évesques, qui denoncièrent pour eux au pape Boniface la cause de leur -demourance. Et à ce pape ensement envoia le roy de France l'évesque -d'Aucuerre Pierre, et luy pria que pour s'amour il regardast de la -besoigne pour laquelle les dis évesques vouloient assembler jusques à -un temps miex convenable. - - Du cardinal Le Moine qui vint en France en message. - -Et adecertes en cest an ensement les prélas du royaume de France, -delès le mandement en l'an devant passé, aux kalendes de novembre non -comparans né venans, Boniface riens n'ordena de ce qu'il avoit empensé -à faire: et pour ce que à profit venir ne povoient, si comme devant -avoient segnefié et mandé, lors à eux le pape de Rome Jehan Le Moine, -prestre et cardinal de l'églyse de Rome, en France envoia et destina, -qui à Paris au commencement du mois de quaresme vint. Quant le concile -fu assemblé, il orent secret conseil avec eux, et au pape par lettres -closes ce qu'il avoit oï de eux manda; et tant longuement demoura en -France jusques à tant que sur ces choses le pape luy mandast sa -volenté et son plaisir. - -Et en cest an ensement, en Gascoigne, ceux de Bourdiaux qui jusques à -maintenant sous le povoir du roy de France paisiblement et à repos -s'estoient tenus, quant il oïrent son repaire de Flandres sans riens -faire, tous ses gens et les François déboutèrent et chacièrent hors de -Bourdiaux, la seigneurie d'icelle cité à eux, par folle présompcion, -usurpans et prenans. Car adecertes il doubtoient, si comme pluseurs -affermoient, que sé la paix du roy de France et du roy d'Angleterre -estoit du tout en tout faite, que il de maintenant au povoir du roy -d'Angleterre ne fussent sousmis, et que tantost après il ne leur fist -ainsi comme il avoit fait jadis à la cité de Londres. Car l'en dit -luy avoir fait pendre les bourgeois à leur portes. - - - De l'accusement le pape de Rome. - - 1303. - -En ce temps, les barons et les prélas du royaume de France, par le -commandement du roy, à Paris au concile se assemblèrent[28], et ilec -fu traitié devant tous: c'est assavoir d'aucuns agravemens du royaume -et du roy et des prélas que à eux, si comme l'opinion de moult de gens -estoit veu affirmer, le pape de Rome en prochain entendoit faire[29]. -Et fu ensement icelui pape d'aucuns chevaliers devant les prélas et la -royale majesté de moult de crimes blasmé, diffamé et accusé: c'est -assavoir de hérésie, de symonie et d'omicide, et de moult d'autres -vilains mesfais droitement sur luy mis et tous vrais, si comme aucuns -disoient. Et pour ce que à pape et à prélas hérites[30] selon ce que -l'en treuve ès sains canons, ne doit pas estre paiée obédience, fu -ilec du commun conseil de tous appellé jusques à tant que le pape de -ces crimes et de ces cas que l'en luy avoit mis sus s'espurgast, et -qu'il en fust de tout en tout purgié. Et ainsi à la parfin, ce -parlement deslié, l'abbé de Cistiaux seul à eux non assentant avec -indignacion et desdaing de moult tant du roy comme des prélas, s'en -revint à son propre lieu. Et lors le cardinal de Rome Jehan Le Moine, -qui un pou devant ce avoit esté envoié en France, et lors en -pélerinage estoit allé à Saint-Martin-de-Tours, quant il oï nouvelles -du pape, au plus tost qu'il pot issir du royaume de France s'en issi. -Et en cest an ensement Robert fils le conte de Bouloigne et -d'Auvergne, Blanche la fille Robert de Clermont, fils du saint roy de -France Loys, espousa. - - [28] Il s'agit dans ce conseil (concile) de la première tenue des - états généraux. - - [29] C'est-à-dire: de beaucoup d'injures graves que le pape, si - comme on voyait beaucoup de gens l'affirmer, se proposait de leur - faire prochainement. (_Note de M. Paulin Pâris._) - - [30] Hérétiques. - - Coment le message de pape Boniface fu mis en la prison le roy. - -En icest an ensement un archédiacre de Constance, nommé Nicole de -Bonnefaite, message du pape Boniface et de luy en France envoyé pour -ce que le royaume supposast à entredit, si comme pluseurs -l'estimoient, à Troies, une cité de Champagne, au royaume de France, -fu pris et mis en la prison le roy de France. En cest an ensement -Phelippe fils le conte de Flandres Gui, qui par pluseurs ans avec le -roy de Secile Charles le secont avoit demouré, et de maintenant usant, -si comme l'en disoit, de la pecune pape Boniface et de son aide, avec -grant compaignie de Tyois et d'Alemans soudoiers, environ la -Saint-Jean-Baptiste, appliqua en Flandres; duquel le peuple des -Flamens accréu moult et enorgueilli, la terre du roy de France prist -plus aigrement à envaïr que devant, et lors le chastel de Saint-Omer, -en la conté d'Artois, dès maintenant voullurent asseoir. Et comme non -pas sagement passoient et aloient entour le chastel, des leur en -occistrent ceux du chastel trois mille: de la quelle chose les Flamens -trop iriés et courrouciés, comme il ne pussent ilec profiter pour la -forteresse du lieu, vers Terouanne, une cité du royaume de France, -menèrent leur ost; laquelle au mois de juillet assistrent et -consommèrent par embrasement. - - De la mort le pape Boniface. - -Et en icest an ensement, quant le pape Boniface entendi les félonnies -et les crimes de luy dis au concile des François, et l'appel qui fu -proposé et fait des prélas, si proposa à faire un concile pour -remédier à ces choses. Et pour ce qu'il ne luy fust fait injure de -pluseurs qu'il avoit courrouciés et meismement des cardinals de la -Colompne qu'il avoit déposés, si se douta et lors s'en ala à la cité -d'Anaigne[31], dont traioit origine[32] et naissance, et sous la garde -de ceux de la cité se reçut, en atraiant à lui par jour les cardinals -dehors les murs, et au vespre revenant, les portes de la cité closes. -Chascun jour pourchaçoit et délibéroit quelle chose seroit mieux à -faire en si grant tourbe de choses: mais comme il cuidast ilec trouver -seur refuge et reconfort, si fu ilec de ses adversaires maintenant -assis. Et quant ceux de la cité virent ce, si mandèrent aux Romains -que il receussent leur pape, aux quiels quant il furent venus, il fu -tantost rendu et pris: et eust été d'un des chevaliers de la Colompne -deux fois parmi le corps féru d'un glaive sé un autre chevalier de -France ne l'eust contresté: mais toutes fois de ce chevalier de la -Colompne en retraiant fu féru au visage, si que il en fu ensanglanté. -Et comme il fu mené à Rome d'un chevalier le roy de France nommé -monseigneur Guillaume de Nogaret, il le suivi humblement et -dévotement, auquiel pape l'en dit lui avoir reprouvé et dit en telle -manière: «O toi chaitif pape, voy et considère et regarde de -monseigneur le roy de France la bonté, qui tant loing de son royaume -te garde par moi et deffent.» Duquiel les paroles ice pape après ce -ramenant à mémoire, comme il fu à Rome establi en son consistoire, la -besoigne du roy de France et de son royaume commist à Mahy-le-Rous, -diacre-cardinal, qui, selon ce qu'il seroit expédient et avenant, de -la devant dite besoigne à sa pleine volenté ordeneroit. Et quant il ot -ce dit, au chastel de Saint-Ange dedens Rome s'en ala et se reçut; et -par le flux de ventre, si comme l'en dit, chéi en frenaisie, si qu'il -mengeoit ses mains; et furent oïes de toutes pars par le chastel les -tonnerres et veues les foudres non acoustumées et non apparans ès -contrées voisines. Celui pape Boniface sans devocion et profession de -foy mourut. Après laquelle chose, fu pape en l'églyse de Rome le cent -quatre-vingt et dix-huitiesme, Benedic l'onziesme, de la nacion de -Lombardie, de l'ordre des frères Prescheurs que l'en appelle Jacobins. - - _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._ - - [31] Anagni. - - [32] Il tirait (_extrahebat_). - - - - -LA BATAILE DE MONS EN PUELLE. - -1304. - - De la bataille de Mons en Peure: coment les Flamens furent - desconfis. - -En ce meisme an ensuivant Phelippe le Biau, roy de France, tierce fois -après le rebellement de ceux de Flandres, à Mons en Peure au moys -d'aoust assembla contre eux grant ost. Adonc, comme à un jour du moys -dessus dit, de convenance et d'acort fait de l'une partie à -l'autre[33] déussent venir à bataille, ceux de Bruges et les autres -Flamens, dès maintenant leur armes prises, toutes leur charrètes, leur -charios et leur autre appareil bataillereux tout entour eux -espessement et ordenéement mistrent, pour ce que nul ne les peust -trespercier né envaïr sans grant péril. Et lors de toute pars les -François comme il deussent entrer en bataille, je ne sai par quel -parlement, eux ainsi avironnés, sans bataille et sans aucun assaut -jusques vers vespres se tindrent. Et adecertes pluseurs cuidoient, -pour les messages d'une part et d'autre entrevenans, que paix fust du -tout faicte et fermée; et pour ce se départirent et espandirent çà et -là en aucune manière, non cuidans en ce jour plus avoir bataille. Lors -les Flamens ce apercevans soudainement s'esmurent, et vindrent jusques -aux tentes du roy; et fu le roy si près pris que à paines pot-il estre -armé à point; et ainsois que il peust estre monté sur son cheval, -pot-il véoir occire devant luy messire Hue de Bouville, chevalier, et -deux bourgeois de Paris, Pierre et Jaques Gencien, les quiels pour le -bien qui estoit en eux estoient prochains du roy; mais quant il fu -monté, très-fier et très-hardi semblant monstra à ses anemis. - - [33] D'un commun accord. - -Adonc le roy ainsi noblement soy contenant, François ce aprenans qui -jà ainsi comme d'une paour se vouloient dessambler et départir, pour -le roy secourre isnelement se hastèrent, et du tout en tout à la -bataille s'abandonnèrent, et crièrent ensamble: _Le roy se combat! le -roy se combat!_ et ainsi la bataille constraingnant et de toutes pars -croissant, Charles conte de Valois, Loys conte d'Evreux, frères -Phelippe le roy de France, Gui conte de Sainct-Pol, Jehan conte de -Dammartin, nobles chevaliers et autres grans maistres, pluseurs -contes, ducs et barons et chevaliers, avec les autres nobles -compaignies à pié et à cheval, ès Flamens lors isnelement se -plungièrent et embatirent, et vers le roy se traistrent. Lors adonc -iceux nobles, estant avec leur noble et forte compaignie à pié et à -cheval, la bataille entre eux merveilleuse, forte et aspre fu faicte; -mais les Flamens du tout en tout furent rués jus et acraventés, et de -eux fu faicte grant occision et mortalité, et si grant abatéis, qu'il -ne porent plus arrester. Mais la fuite commencièrent très-laide et -très-honteuse, délaissans charrètes et charios et tout leur appareil -bataillereux. Et adecertes, pour voir, sé la nuit oscure venant n'eust -la bataille empeschiée, pou de si grant nombre de Flamens en fust -eschapé que mors du tout en tout ne fussent. Et ainsi, la bataille -parfaicte et fenie, notre roy Phelippe, noble batailleur, à torches de -cire alumées, de la bataille s'en revint aux tentes avec sa noble -chevalerie. Et ainsi comme il fut dit pour voir, sé cil roy de France -Phelippe le Biau ne se fust contenu si noblement ou si vertueusement, -ou sé en aucune manière il eust montré la queue de son cheval aux -Flamens pour soy en retourner, tout l'ost des François eust ramené -ainsi comme à néant ou, par aventure, desconfit. Adecertes en celle -bataille des Flamens fu occis un noble chevalier et le chief ot copé -Guillaume de Juilliers, noble chevalier, et luy copa Jehan de -Dammartin, et pluseurs autres grans Flamens, et de menu peuple grent -multitude y furent occis, à par un pou jusques à trente six mille. Et -aussi en celle bataille, le conte d'Aucuerre, noble chevalier -françois, par la très-grant chaleur qui ilec estoit, fu estaint de -soif. Et ainsi Phelippe le Biau, roy de France, en l'an de son règne -dix-huit, à Mons en Peure en Flandres, usant de l'aide de Dieu, de ces -Flamens, sans grant péril, de luy meisme loable victoire en rapporta; -et à Paris environ la Sainct-Denis, à grant joie et inestimable -revint. - -Et en cest an, au moys de décembre, les os de Robert jadis conte -d'Artois, lequel avoit esté tué en Flandres, furent aportés à -Pontoise, et en l'églyse de Maubuisson près Pontoise furent enterrés. - -Et en ce meisme an, après Noël, l'en commença à traictier en parlement -à Paris de la paix des Flamens, mais il n'i ot rien consommé né -parfait. - - _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées et annotées par M. - Paulin Pâris. - - - - -RÉVOLTE DES PARISIENS, - -1306. - -Coment le commun de Paris s'esmut. - - -Et adcertes en cest an meisme à Paris, pour les louages des maisons -des bourgeois de Paris qui vouloient prendre du peuple bonne monnoie -et forte, qui alo étoit appelée[34], grant dissencion et descort mut -et esleva. Et lors s'esmurent pluseurs du menu peuple, si comme -espoir[35] foulons et tisserans, taverniers et pluseurs autres -ouvriers d'autres mestiers; et firent aliance ensemble, et alèrent et -coururent sus un bourgeois de Paris appelé Estienne Barbète[36], -duquel conseil, si comme il estoit dit les louages des dites maisons -etoient pris à la bonne et forte monnoie, pour laquelle chose le -peuple estoit esmeu et grevé. Et lors le premier jeudi devant la -Tiphaine envaïrent et assaillirent un manoir du devant dit bourgeois -Estienne, qui estoit nommé la Courtilles Barbète, et par feu mis le -dégastèrent et destruirent; et les arbres du jardin du tout en tout -corrompirent, froissièrent et débrissièrent. Et après eux départans, à -tout grant multitude d'alans à fust et à bastons, revindrent en la rue -Saint-Martin et rompirent l'ostel du devant dit bourgeois, et -entrèrent ens efforciement, et tantost les toniaux de vin qui au -celier estoient froissièrent, et le vin espandirent par places; et -aucuns d'eux d'icelui vin tant burent qu'il furent enyvrés. Et après -ce, les biens meubles de la dite maison, c'est asavoir coutes, -coissins, coffres, huches, et autres biens froissièrent et débrisans -par la rue en la boue les espandirent, et aux coutiaux ouvrirent les -coutes, et les orilliers traiant contre le vent despitement getèrent, -et la maison en aucuns lieux descouvrirent, et moult d'autres dommages -y firent. Et ice fait, d'ilec se partirent et retournèrent traiant -vers le Temple au manoir des Templiers, où le roy de France estoit -lors avec aucuns de ses barons, et ilec le roy assistrent si[37] que -nul n'osoit seurement entrer né issir hors du Temple; et les viandes -que l'en aportoit pour le roy getèrent en la boue, laquelle chose leur -tourna au dernier à honte et à dommage et à destruiment de corps. -Après ce, par le prévost de Paris, si comme l'en dist, et par aucuns -barons, par soueves paroles et blandissements apaisiés, à leur maisons -paisiblement retournèrent; des quiex par le commandement le roy -pluseurs, le jour ensuivant, furent pris et mis en diverses prisons. -Et en la vigile de la Tiphaine, par le commandement du roy, -espéciaument pour sa viande que il luy avoient espandue et gettée en -la boue, et pour le fait du dit Estienne, vingt-huit hommes, aux -quatre entrées de Paris, c'est assavoir: à l'orme[38] par devers -Saint-Denis faisant entrée, furent sept pendus; et sept devers la -porte Saint-Antoine faisant entrée, et six à l'entrée devers le Roule -vers les quinze vint aveugles faisant entrée, et huit en la partie de -Nostre-Dame-des-Champs faisant entrée, furent pendus. Les quiex, un -pou après ce, des ormes remués et ostés, en gibés nouviaux fais, en -chacune partie et entrée, de rechief furent tous pendus et mors; -laquelle chose envers le menu peuple de Paris chei en grant doleur. - - [34] _Qui alors estoit appelée._ Ainsi portent tous les manuscrits, - excepté le no 218 du Sup. fr., où on lit: _Qui alo estoit appelée._ - Et je crois que c'est la seule bonne. _Alo_ pour _aloi_, monnoie - d'_aloi_. Il faut savoir que Philippe le Bel avoit depuis onze ans - laissé déprécier les monnoies, et permis à ceux qui en - affermoient l'entreprise d'en altérer le titre. L'abus devint si - grand, qu'il fallut songer à y remédier: il fit donc rétablir - l'ancien titre de la monnoie publique, qu'il appella d'_aloi_, mais - sans retirer de la circulation la monnoie altérée. Dès lors on - conçoit que les créanciers voulussent tous être payés en forte - monnoie, et que les débiteurs réclamassent le droit d'acquitter - en mauvaises pièces les obligations qu'ils avoient contractées - sous l'influence de ces mauvaises pièces. De là la querelle. - (_Note de M. Paulin Pâris._) - - [35] _Espoir_, vraisemblablement. - - [36] Dans la Vieille-Rue-du-Temple. - - [37] Assiégèrent, bloquèrent tellement que. - - [38] De cet usage de pendre aux ormes qui ombrageaient l'entrée - des portes ne peut-on pas tirer l'origine du proverbe: - _Attendez-moi sous l'orme?_ Pour moi, je n'en fais aucun doute. - (_Note de M. Paulin Pâris._) - - _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._ - - - - -LES TEMPLIERS. - -1306-1310. - - Des Templiers qui furent pris par tout le royaume de France. - - -En cest an ensement, tous les Templiers du royaume de France, du -commandement de celui meisme roy de France Phelippe le Bel, et de -l'ottroi et assentement du souverain évesque pape Climent, le jour -d'un vendredi après la feste Saint-Denis, ainsi comme sus le mouvement -d'une heure, soupçonnés de détestables et horribles et diffamables -crimes, furent pris par tout le royaume de France, et en diverses -prisons mis et emprisonnés. - -L'an de grace mil trois cent et sept dessus dit ensuivant, le roy de -France Phelippe se parti environ la Penthecouste pour aler à Poitiers -parler au pape et aux cardinals: et là furent moult de choses ordenées -par le pape et par le roy, et especiaument de la prise des Templiers. -Et manda le pape aux maistres de l'Ospital et du Temple, qui -souverains estoient en la terre d'Oultre-mer, expressement, qu'il se -comparussent personnellement à certain temps à Poitiers devant luy. -Lequiel mandement le maistre du Temple accompli; mais le maistre de -l'Ospital fu empeschié en l'isle de Rodes des Sarrasins, si ne pot -venir au terme qui luy estoit mandé; mais il envoia certains messages -pour luy excuser. Si avint assez tost après que la dite isle de Rodes -fu recouvrée, et adonc le maistre de l'Ospital vint à Poitiers parler -au pape. - - -De la condampnacion des Templiers. - -1310. - -En l'an de Nostre-Seigneur mil trois cent et dix, pluseurs Templiers, -à Paris vers le moulin Saint-Antoine, comme à Senlis, après les -conciles provinciaux sur ces choses ilec célébrées et faites, furent -ars, et les chars et les os en poudre ramenés: des quiels Templiers -dessus dis cinquante-quatre, le mardi après la feste de la -Saint-Nicolas en may, vers le dit moulin à vent, si comme il est -dessusdit, furent ars. Mais iceux, tant eussent à souffrir de douleur, -oncques en leur destruction ne vouldrent aucune chose recognoistre. -Pour la quielle chose leur ames, si comme on disoit, en porent avoir -perpétuel dampnement, car il mistrent le menu peuple en très grant -erreur. Et pour voir après ce ensuivant, la veille de l'Ascencion -Nostre-Seigneur Jhésucrist, les autres Templiers en ce lieu meisme -furent ars et les chars et les os ramenés en poudre; des quiels l'un -estoit l'aumosnier du roy de France, qui tant de honneur avoit en ce -monde; mais oncques de ses forfais n'ot aucune recognoissance. Et le -lundi ensuivant, fu arse, au lieu devant dit[39], une béguine -clergesse qui estoit appellée Marguerite la Porete, qui avoit -trespassée et transcendée l'escripture divine et ès articles de la foy -avoit erré, et du sacrement de l'autel avoit dit paroles contraires et -préjudiciables; et, pour ce, des maistres expers de théologie avoit -esté condampnée. - - [39] A la place de Grève. - -Les cas et forfais pour quoy les Templiers furent pris et condampnés à -morir et encontre eux aprouvés, si comme l'en dit, et d'aucuns en -prison recogneus, ensuivent ci-après: - -Le premier article du forfait est tel: Car en Dieu ne créoient pas -fermement, et quant il faisoient un nouvel Templier, si n'estoit-il de -nulluy sceu coment il le sacroient, mais bien estoit veu que il luy -donnoient les draps[40]. - - [40] L'habit. - -Le secont article: Car quant icelui nouvel Templier avoit vestu les -draps de l'ordre, tantost estoit mené en une chambre oscure; adecertes -le nouvel Templier renioit Dieu par sa male aventure, et aloit et -passoit par-dessus la croix, et en sa douce figure crachoit. - -Le tiers article est tel: Après ce, il aloient tantost aourer une -fausse ydole. Adecertes icelle ydole estoit un viel pel[41] d'homme -embasmée et de toile polie[42], et certes ilec le Templier nouveau -mettoit sa très vile foy et créance, et en luy très-fermement croioit: -et en icelle avoit ès fosses des ieux escharboucles reluisans ainsi -comme la clarté du ciel; et pour voir, toute leur foy estoit en -icelle, et estoit leur dieu souverain, et chascun en icelle s'affioit -et meismement de bon cuer. Et en celle pel avoit barbe au visage; et -pour certain ilec convenoit le nouvel Templier faire hommage ainsi -comme à Dieu, et tout ce estoit pour despit de Nostre-Seigneur -Jhésucrist, Nostre Sauveur. - - [41] Une vieille peau d'homme. - - [42] C'étoit sans doute une momie égyptienne recueillie par les - Templiers, et qu'on les accusa d'adorer. (_Note de M. Paulin - Pâris._) - -Le quart: Car il cognurent ensement la traïson que saint Loys ot ès -parties d'Oultre-mer, quant il fu pris et mis en prison. Acre, une -cité d'Oultre-mer, traïsrent-il aussi par leur grant mesprison. - -Le quint article est tel: Que si le peuple crestien en ce temps fust -prochainement alé ès parties d'Oultre-mer, il avoient fait telles -convenances et telle ordenance au soudan de Babiloine, qu'il leur -avoient par leur mauvaistié appertement les crestiens vendus. - -Le sixième article est tel: Qu'il congnurent eux du trésor le roy à -aucun avoir donné qui au roy avoit fait contraire, laquelle chose -estoit domageuse au royaume de France. - -Le septième est tel: Que, si comme l'en dit, il cognurent le péchié de -hérésie; pour quoy c'estoit merveilles que Dieu souffroit tels crimes -et félonnies détestables estre fais! mais Dieu, par sa pitié, souffre -moult de félonnies estre faites! - -Le huitième est tel: Si nul Templier, en leur ydolatrie bien affermé, -mouroit en son malice, aucune fois il le faisoient ardoir, et de la -poudre de luy en donnoient à mengier aux nouviaux Templiers; et ainsi -plus fermement leur créance et leur ydolatrie tenoient; et du tout en -tout despisoient le vray corps Nostre-Seigneur Jhésucrist. - -Le neuviesme est tel: Si nul Templier eust entour luy çainte ou liée -une corroie, laquelle estoit en leur mahommerie, après ce jamais leur -loy par luy pour morir ne fust recognue; tant avoit ilec sa foy -affermée et affichiée. - -Le disiesme est tel: Car encore faisoient-il pis, car un enfant nouvel -engendré d'un Templier en une pucelle, estoit cuit et rosti au feu, et -toute la gresse ostée, et de celle estoit sacrée et ointe leur ydole. - -Le onziesme est tel: Que leur ordre ne doit aucun enfant baptisier ni -lever des saincts fons, tant comme il s'en puisse abstenir; ni sur -femme gisant d'enfant[43] seurvenir ne doivent, si du tout en tout ne -se veullent issir à reculons, laquelle chose est détestable à -raconter. Et ainsi pour iceux forfais, crimes et félonnies détestables -furent du souverain évesque pape Climent et de pluseurs évesques, et -arcevesques et cardinaux condampnés. - - [43] Étant en couches. - - _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, édité - et annotées par M. Paulin Pâris. - - - - -LES TROIS MOINES ROUGES. - -Ballade Bretonne. - - Les Bretons appellent les Templiers les moines rouges. Cruels, - impies et débauchés, les Templiers étaient partout détestés. On - voit, dit M. de la Villemarqué, aux portes de Quimper, les ruines - d'une antique commanderie de Templiers. C'est probablement là que - se passa le fait consigné dans la ballade suivante. Il y a lieu - de croire que ce crime fut commis sous l'épiscopat d'Alain Morel, - évêque de Quimper, de 1290 à 1321. - - -Je frémis de tous mes membres, je frémis de douleur, en voyant les -malheurs qui frappent la terre. - -En songeant à l'événement horrible qui vient d'arriver aux environs de -la ville de Quimper, il y a un an. - -Katelik Moal cheminait en disant son chapelet, quand trois moines, -armés de toutes pièces, la joignirent. - -Trois moines sur leurs grands chevaux bardés de fer de la tête aux -pieds, au milieu du chemin, trois moines rouges. - -Venez avec nous au couvent, venez avec nous, belle jeune fille; là, ni -or ni argent, en vérité, ne vous manquera. - -Sauf votre grâce, messeigneurs, ce n'est pas moi qui irai avec vous, -j'ai peur de vos épées qui pendent à votre côté. - -Venez avec nous, jeune fille, il ne vous arrivera aucun mal.--Je -n'irai pas, messeigneurs; on entend dire de vilaines choses! - -On entend dire assez de vilaines choses aux méchants! que mille fois -maudites soient toutes les mauvaises langues! - -Venez avec nous, jeune fille, n'ayez pas peur!--Non vraiment! je -n'irai point avec vous! j'aimerais mieux être brûlée! - -Venez avec nous au couvent, nous vous mettrons à l'aise.--Je n'irai -point au couvent, j'aime mieux rester dehors. - -Sept jeunes filles de la campagne y sont allées, dit-on, sept belles -jeunes filles à fiancer, et elles n'en sont point sorties. - -S'il y est entré sept jeunes filles, vous serez la huitième! Et eux de -la jeter à cheval, et de s'enfuir au galop; - -De s'enfuir vers leur demeure, de s'enfuir rapidement avec la jeune -fille en travers, à cheval, un bandeau sur la bouche. - -Et au bout de sept ou huit mois, ou quelque chose de plus, ils furent -bien déconcertés en cette commanderie[44]; - -Au bout de sept ou huit mois, ou quelque chose de plus: que -ferons-nous, mes frères, de cette fille-ci maintenant? - - [44] Couvent de Templiers. - -Mettons-la dans un trou de terre.--Mieux vaudrait sous la croix. Mieux -vaudrait encore qu'elle fût enterrée sous le maître autel. - -Et bien! enterrons-là ce soir sous le maître autel, où personne de sa -famille ne viendra la chercher. - -Vers la chute du jour, voilà que tout le ciel se fend! De la pluie, du -vent, de la grêle, le tonnerre le plus épouvantable. - -Or, un pauvre chevalier, les habits trempés par la pluie, voyageait -tard, battu de l'orage; - -Il voyageait par là, et cherchait quelque part un asile, quand il -arriva devant l'église de la commanderie. - -Et lui de regarder par le trou de la serrure, et de voir briller dans -l'église une petite lumière; - -Et les trois moines à gauche qui creusaient sous le maître autel; et -la jeune fille sur le côté, ses petits pieds nus attachés. - -La pauvre jeune fille se lamentait et demandait grâce: Laissez-moi ma -vie, messeigneurs, au nom de Dieu! - -Messeigneurs, au nom de Dieu, laissez-moi ma vie. Je me promènerai la -nuit et me cacherai le jour. - -Et la lumière s'éteignit, et il restait à la porte sans bouger, -stupéfait, - -Quand il entendit la jeune fille se plaindre au fond de son -tombeau:--Je voudrais pour ma créature l'huile et le baptème; - -Puis l'extrême-onction pour moi-même, et je mourrai contente et de -grand coeur après. - -Monseigneur l'évêque de Cornouailles[45], éveillez-vous, -éveillez-vous, vous êtes là dans votre lit, couché sur la plume molle; - -Vous êtes là dans votre lit, sur la plume bien molle, et il y a une -jeune fille qui gémit au fond d'un trou de terre dure, - -Demandant pour sa créature l'huile et le baptême, et l'extrême-onction -pour elle-même. - - [45] La Cornouailles est le diocèse de Quimper, c'est-à-dire - l'extrémité de la Bretagne. (_Cornu Galliæ_). - -On creusa sous le maître autel par ordre du seigneur comte (de -Quimper), et on retira la pauvre fille au moment où l'évêque arrivait; - -On retira la pauvre jeune fille de sa fosse profonde, avec son petit -enfant, endormi sur son sein; - -Elle avait rongé ses deux bras, elle avait déchiré sa poitrine; elle -avait déchiré sa blanche poitrine jusqu'à son coeur. - -Et le seigneur évêque, quand il vit cela, se jeta à deux genoux, en -pleurant, sur la tombe; - -Il passa trois jours et trois nuits les genoux dans la terre froide, -vêtu d'une robe de crin et nu-pieds. - -Et au bout de la troisième nuit, tous les moines étant là, l'enfant -vint à bouger entre les deux lumières (placées à ses côtés); - -Il ouvrit les yeux, il marcha droit, droit aux trois moines -rouges:--Ce sont ceux-ci! - -Ils ont été brûlés vifs, et leurs cendres jetées au vent; leur corps a -été puni à cause de leur crime. - - DE LA VILLEMARQUÉ, _Chants populaires de la Bretagne_, - 2 vol. in-12, 1846, t. 1, p. 305. - - - - -LETTRES DE PHILIPPE IV - - _par lesquelles il confirme celle de Charles comte de Valois, - portant affranchissement des habitants du comté de Valois._ - -1311. - - -Philippe, par la grâce de Dieu roi des Français, faisons savoir à tous -tant présents qu'à venir, que nous avons confirmé et revêtu de notre -sceau les lettres suivantes de notre très-cher cousin germain et -fidèle Charles comte de Valois et d'Alençon, et rédigées de la manière -suivante[46]. - - [46] Nous ne donnons ici que le préambule et les trois premiers - articles de ces lettres si importantes et si peu connues de - Charles de Valois. - -Au nom du Père, du fils et du Saint-Esprit. - -Charles, fils de roi de France, comte de Valois et d'Alençon, de -Chartres et d'Anjou, à tous ceux qui ces lettres verront et -entendront, salut en celui qui est le vrai salut de tous. Comme toute -créature humaine, formée qui est à l'image de Notre-Seigneur, doit -généralement être franche[47] par droit naturel, et qu'en aucuns pays -cette naturelle liberté ou franchise, par le jeu de servitude, qui -tant est haïssable, est si effacée et obscurcie, que les hommes et les -femmes qui habitent ès lieux et pays dessusdits en leur vivant sont -réputés ainsi comme morts, et à la fin de leur douloureuse et chétive -vie si étroitement liés que des biens que Dieu leur a prêtés en ce -siècle[48] et qu'ils ont acquis par leur propre labeur, et accrus et -conservés par leur prévoyance, ils ne peuvent en leur dernière volonté -disposer ni ordonner, ni accroître en leurs propres fils, filles et -leurs autres proches. Nous, mus de pitié, pour le remède et salut de -notre âme et pour considération d'humanité et de commun profit, - -1. Donnons et octroyons très-plénière franchise et liberté perpétuelle -à toutes personnes, de quelque sexe elles soient, nées et à naître, en -mariage ou dehors, de notre comté de Valois et de son ressort, en -quelque état ils se voudront porter, et aux personnes et aux héritiers -et successeurs des personnes dessusdites, réservé toutefois à nous et -à nos héritiers la succession des bâtards qui mourront sans héritiers -de leur corps. - - [47] Libre. - - [48] Monde. - -2. De rechef, il est à savoir que les personnes devant dites et leurs -héritiers, en quelques lieux que ils demeurent en ladite comté ou -ressort ou hors, demeureront franchement et en paix, sans main -morte[49] ou formariage[50], ou autre espèce de servitude quelle -qu'elle soit; au contraire, peuvent et pourront dorénavant franchement -et en paix demeurer en ladite comté et ressort, et dans le royaume de -France et ses appartenances, et hors du royaume; et en quelque partie -que les personnes dessusdites se transporteront, et en quelque état -qu'ils soient, vivront ou mourront, Nous, nos héritiers ou -successeurs, ou chacune autre personne, de quelque dignité qu'elle -soit, ne pourrons lever ou prendre, ou lever ou faire prendre des -personnes dessusdites, ou de leurs hoirs ou successeurs, ou de ceux -qui ont ou auront cause d'eux morte main, formariage ou autres -redevances serves, pour l'occasion des choses susdites, ou occasion -d'espèce de servitude quelle qu'elle soit. - - [49] _Main morte_, servitude. _Main mortables_ se disait des serfs - dont les biens appartenaient au seigneur après leur mort; les - serfs ne pouvaient tester que jusqu'à cinq sols sans la - permission de leur seigneur. Quand un serf mourait sans laisser - de bien, on lui coupait la main droite, qu'on donnait à son - seigneur; de là les noms de _main morte_ et _main mortable_. - - [50] _Formariage_, somme que payait un serf à son seigneur pour - pouvoir épouser une femme de condition libre ou une femme serve - appartenant à un autre seigneur. - -3. Les personnes dessusdites peuvent et pourront par le temps à venir -prendre tonsure de clerc quand ils voudront, faire mariage, entrer -religieux et élire[51] états et se mettre là où ils voudront et -pourront...; et si aucune des personnes dessusdites, mâles ou -femelles, prennent priviléges de tonsure de clerc, ou entrent en -religion, ou acquièrent aucune autre franchise ou liberté quelle -qu'elle soit, nous voulons que dorénavant ils en usent et en jouissent -pleinement et en paix... - - [51] Choisir. - -Fait en l'an de grâce 1311, le 9 avril. - - _Ordonnances des Rois de France_, t. XII, p. 387. - - - - -AFFRANCHISSEMENT DES SERFS. - -_Lettres de Louis X portant que les serfs du domaine du roi seront -affranchis moyennant finance._ - -A Paris, le 3 Juillet 1315. - - -Louis, par la grâce de Dieu roi de France et de Navarre, à nos améz et -féaus maître Saince de Chaumont et maître Nicolle de Braye, salut et -dilection. - -Comme selon le droit de nature chacun doit naistre franc[52], et par -aucuns usages ou coustumes, qui de grant ancienneté ont esté -entroduites et gardées jusques cy en nostre royaume, et par avanture -pour le meffet de leurs prédecesseurs, moult de personnes de nostre -commun pueple soient encheües en liens de servitude et de diverses -conditions, qui moult nous desplaît, Nous considérants que notre -royaume est dit et nommé le royaume des Francs, et voullants que la -chose en vérité soit accordant au nom, et que la condition des gens -amende de nous en la venue de nostre nouvel gouvernement; par -délibération de nostre grant conseil avons ordené et ordenons, que -généraument, par tout nostre royaume, de tant comme il peut appartenir -à nous et à nos successeurs, telles servitudes soient ramenées à -franchises, et à tous ceux qui de ourine[53] ou ancienneté, ou de -nouvel par mariage, ou par résidence de lieux de serve condition, sont -encheües ou pourroient eschoir au lien de servitudes, franchise soit -donnée aux bonnes et convenables conditions. Et pour ce, et -spécialement que nostre commun pueple qui par les collecteurs, -sergents et autres officiaux, qui au temps passé ont été députez sur -le fait des mains mortes et formariages, ne soient plus grevez, ni -domagiez pour ces choses, si comme ils ont esté jusques icy, laquelle -chose nous déplaît, et pour ce que les autres seigneurs qui ont des -_hommes de corps_[54] prennent exemple à nous de eux ramener à -franchise. Nous qui de vostre léauté et aprouvée discrétion nous fions -tout à plain, vous commettons et mandons, par la teneur de ces -lettres, que vous alliez dans la baillie[55] de Senlis et ès ressorts -d'icelle, et à tous les lieux, villes et communautéz, et personnes -singulières[56] qui ladite franchise vous requerront, traitez et -accordez avec eux de certaines compositions, par lesquelles suffisante -recompensation nous soit faite des émoluments qui desdites servitudes -pouvoient venir à nous et à nos successeurs, et à eux donnez de tant -comme il peut toucher nous et nos successeurs générales et -perpétuelles franchises, en la manière que dessus est dite, et selon -ce que plus plainement le vous avons dit, déclaré et commis de bouche. -Et nous promettons en bonne foy que nous, pour nous et nos -successeurs, ratifierons et approuverons, tiendrons et ferons tenir et -garder tout ce que vous ferez et accorderez sur les choses dessus -dites, et les lettres que vous donnerez sur nos traités, compositions -et accords de franchises à villes, communautés, lieux ou personnes -singulières, nous les agréons dès-ors endroit, et leur en donnerons -les nôtres sur ce, toutefois que nous en serons requis. Et donnons en -mandement à tous nos justiciers et sujets, que en toutes ces choses -ils obéissent à vous et entendent diligemment. - - [52] _Franc_, libre; _franchise_, liberté; _affranchir_, mettre en - liberté. - - [53] Origine. - - [54] Serfs. - - [55] Le bailliage. - - [56] Personne isolée, particulière. - - - - -LES PASTOUREAUX. - -De la muette[57] des pastouriaux. - -1320. - - -En cest an, commença en France une muette sans nulle discrétion: car -aucuns truffeurs publièrent que il estoit révélé que les pastouriaux -devoient conquerre la Saincte Terre, si s'assemblèrent en très grant -nombre; et acouroient les pastouriaux des champs, et laissoient leur -bestes; et sans prendre congié à père ne à mère, s'ajoustoient aux -autres, sans denier et sans maille. Et quant cestui qui les gouvernoit -vit qu'il estoient si fors, si commencièrent à faire maintes injures, -et se aucun de eux pour ce estoit pris, il brisoient les prisons et -les en traoient à force, dont il firent grant vilenie au prévost de -Chastelet de Paris, car il le trébuchièrent par un degré, et n'en fu -plus fait[58]. Si se partirent de Paris robant les bonnes gens, et les -villes les laissoient aler, puisque Paris n'i avoit mis nul conseil; -et s'en vindrent jusques en la terre de Langue d'Oc; et tous les juis -qu'il trouvoient il occioient sans merci; ne les baillis ne les -povoient garantir, car le peuple crestien ne se vouloit mesler contre -les crestiens pour les Juis. Dont il avint qu'il s'en fuirent en une -tour bien cinq cens, que hommes, que femmes, que enfans; et les -pastouriaux les assaillirent, et iceux se deffendirent à pierre et à -fust; et quant ce leur failli, si leur gettèrent leur enfans. Adonc -mistrent les pastouriaux le feu en la porte, et les juis virent que il -ne poroient eschaper, si s'occistrent eux-meismes. Les pastouriaux -s'en alèrent vers Carcassonne pour faire autel, mais ceux qui -gardoient le pays assemblèrent grant ost et alèrent contre eux, et il -se dispersèrent et fuirent çà et là, et les pluseurs furent pris et -pendus par les chemins, ci dix, ci vingt, ci trente; et ainsi failli -celle folle assemblée. - - [57] Muette, meute (_émeute_), de _motus_, sédition. - - [58] Et ils n'en eurent aucune punition. _Et il n'en fut rien._ - -_Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._ - - - - -LES LÉPREUX. - -De la condampnacion des mesiaux[59]. - -1321. - - -En l'an mil trois cent vingt et un, le roy estoit en Poitou, et luy -aporta l'en nouvelle que en la Langue d'Oc tous les mesiaux estoient -ars, car il avoient confessé que tous les puis et les fontaines il -avoient ou vouloient empoisonner, pour tous les crestiens occire et -conchier de messellerie; si que le seigneur de Partenai luy envoia -sous son seel la confession d'un mesel de grant renon qui luy avoit -esté accusé sur ce qu'il recognut que un grant Juis et riche l'avoit à -ce incliné, et donné douze livres et baillé les poisons pour ce faire; -et luy avoit promis que se il povoit les autres mesiaux amener à ce -faire, que il leur administreroit deniers et poisons. Et comme l'en -luy mandast la recepte de ces poisons, il dist qu'il estoit de sanc -d'homme et de pissast, et de trois manières de herbes, lesquielles il -ne sot nommer ou ne voult, et si y metoit-on le corps Jhésucrist; et -puis, tout ce on séchoit, et en faisoit-on poudre que l'en metoit en -sachets que l'en lyoit à pierres ou à autre chose pesant, et la -getoit-on en iaue; et quant le sachet rompoit si espandoit le venin. - - [59] Lépreux.--Mesellerie, variété de la lèpre. - -Et tantost le roy Phelippe manda par tout le royaume que les mesiaux -fussent tous pris et examinés; desquiels pluseurs recognurent que les -Juis leur avoient ce fait faire par deniers et par promesses, et -avoient fait quatre conciles en divers pays, si que il n'avoit -meselerie au monde, fors que deux en Angleterre, dont aucuns n'i fust -en l'un[60], et en emportoient les poisons. Et leur donnoit-on à -entendre que quant les grans seigneurs seroient mors, qu'il auroient -leur terres, dont il avoient jà devisé les royaumes, les contés et les -éveschiés. Et disoit-on que le roy de Garnate, que les crestiens -avoient pluseurs fois desconfit, parla aux Juis que il voulsissent -emprendre celle malefaçon, et il leur donroit assez deniers et leur -administreroit les poisons; et il distrent que il ne le pourroient -faire par eux; car se les crestiens les véoient approuchier de leur -puis, si les auroient tantost souppeçonneux; mais par les mesiaux qui -estoient en vilté pourroit estre fait; et ainsi par dons et par -promesses les Juis les enclinoient à ce: et pluseurs renioient la foy -et metoient le corps de Jhésucrist en poisons, par quoy moult de -mesiaux et de Juis furent ars; et fu ordené de par le roy que ceux qui -seroient coupables fussent ars, et les autres mesiaux fussent enclos -en maladreries sans jamais issir; et les Juis furent bannis du -royaume; mais depuis y sont-il demourés pour une grant somme d'argent. - - [60] _En l'un._ Dans l'une de ces assemblées. - -En cest an meisme avint-il un cas à Vitri qui estoit tel, que comme -quarante Juis fussent emprisonnés pour la cause devant dite des -mesiaux, et il sentissent que briefment les convendroit mourir, si -commencièrent à traitier entre eux en telle manière que l'un d'eux -tueroit tous les autres, afin que il ne fussent mis à mort par la main -des incirconcis: et lors fu ordené et acordé de la volenté de tous que -un qui estoit ancien et de bonne vie en leur loy les metroit tous à -mort; le quiel ne s'i voult acorder s'il n'avoit avec luy un jeune -homme; et adonc ces deux les tuèrent tous, et ne demoura que ces deux: -et lors commença une question entre eux deux, le quiel metroit l'autre -à mort? Toute fois l'ancien fist tant par devers le jeune que il le -mist à mort; et ainsi demoura le jeune tout seul, et prist l'or et -l'argent de ceux qui estoient mors, et commença à penser coment il -pourroit eschaper de celle tour où il estoit. Si prist des draps et en -fist des cordes, et se mis à paine pour descendre: mais sa corde si fu -trop courte, et si pesoit moult pour l'avoir qu'il avoit entour luy, -si chéi ès fossé et se rompi la jambe; le quiel quant il fu là trouvé, -si fu mené à la justice, et confessa tout ce que devant est dit; et -lors fu-il condampné à mourir avec ceux que il avoit tué. - -_Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._ - - - - -PHILIPPE LE LONG DÉCRÈTE L'UNITÉ DES POIDS ET MESURES. - -1321. - - -Et en ce meisme an, conçut le roy et ot en pensée de ordener que par -tout son royaume n'auroit que une mesure et une aune. Mais maladie le -prist, si ne pot accomplir ce que il avoit conceu; et si avoit eu en -propos que toutes les monnoies du royaume fussent venues à une. Et -cette chose le roy avoit intention de faire. - -_Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._ - - - - -FÉODALITÉ, CHEVALERIE, ÉDUCATION, MOEURS GÉNÉRALES DES XIIe, XIIIe et -XIVe SIÈCLES. - - -Lorsque les Franks s'établirent en Gaule, ce pays pouvait contenir de -dix-sept à dix-huit millions d'hommes, sur lesquels cinq cent mille -chefs de famille tout au plus étaient de condition à payer la -capitation: cela veut dire que plus des deux tiers des habitants -étaient de condition servile. L'esclavage portait sa peine en soi: les -invasions étaient faciles chez des peuples dont les deux tiers, -désarmés et opprimés, n'avaient aucun intérêt à défendre la patrie. Le -même terrain qui fournirait maintenant plus de quinze mille hommes en -état de résister n'avait pas deux mille citoyens à opposer à la -conquête. - -Les esclaves chez les Romains et chez les Grecs étaient de deux sortes -principales; les uns attachés à la maison et à la personne du maître, -les autres plantés sur le sol qu'ils cultivaient. Les Germains ne -connaissaient que ce dernier genre d'esclaves; ils les traitaient avec -douceur, et en faisaient des colons plutôt que des serfs. - -Les Franks multiplièrent ces esclaves de la terre dans les Gaules; peu -à peu l'_esclavage_ se changea en _servage_, lequel servage se convertit -en _salaire_, lequel salaire se modifiera à son tour: nouveau -perfectionnement qui signalera la troisième ère et le troisième grand -combat du christianisme. - -Si la moyenne propriété industrielle recommença par la bourgeoisie, la -petite propriété agricole recommença par les serfs affranchis, devenus -fermiers propriétaires moyennant une redevance, quand la servitude -germanique eut prévalu sur la servitude romaine. Celle-ci paraît même -avoir été complétement abolie sous les rois de la seconde race. On ne -voit plus, en effet, sous cette race, de _serfs de corps_ ou -_d'esclaves domestiques_ dans les maisons[61]. Il en résulta ce bel -axiome de jurisprudence nationale: Tout esclave qui met le pied sur -terre de France est libre. - - [61] L'esclavage de corps ne cessa pas partout à la fois: il se - prolongea surtout en Angleterre, par trois causes: le dur esprit - des habitants; l'invasion normande, qui ranima le droit de - conquête; l'usage du pays, qui n'admet l'abolition formelle - d'aucune loi. En 1283, les annales du prieuré de Dunstale - fournissent cette note: «Au mois de juillet de la présente année, - nous avons vendu Guillaume PYKE, notre esclave, et reçu un marc - du marchand.» C'était moins que le prix d'un cheval. Jusqu'au - milieu du dix-septième siècle, dans ces guerres que les Anglais - faisaient à Charles Ier pour la _liberté des hommes_, on voit ces - fameux niveleurs vendre comme esclaves des royalistes faits - prisonniers sur le champ de bataille. - -C'est donc un fait étrange, mais certain, que la féodalité a -puissamment contribué à l'abolition de l'esclavage par l'établissement -du servage. Elle y contribua encore d'une autre manière, en mettant -les armes à la main du vassal: elle fit du serf attaché à la glèbe un -soldat sous la bannière de sa paroisse; si on le vendait encore quand -et quand la terre, on ne le vendait plus comme individu avec les -autres bestiaux. Le serf sur les murs de Jérusalem escaladée, ou -vainqueur des Anglais avec du Guesclin, ne portait plus le fer qui -enchaîne, mais le fer qui délivre. Le paysan serf, demi-soldat, -demi-laboureur, demi-berger du moyen âge, était peut-être moins -opprimé, moins ignorant, moins grossier que le paysan libre des -derniers temps de la monarchie absolue. - -On doit néanmoins faire une remarque qui expliquera la lenteur de -l'affranchissement complet dans le régime féodal. L'affranchissement -chez les Romains ne causait presque aucun préjudice au maître de -l'affranchi; il n'était privé que d'un _individu_. Le serf constituait -une partie du _fief_; en l'affranchissant on _abrégeait_ le fief, -c'est-à-dire qu'on le diminuait, qu'on amoindrissait à la fois la -_qualité_, le _droit_ et la _fortune_ du possesseur. Or, il était -difficile à un homme d'avoir le courage de se dépouiller, de -s'abaisser, de se réduire soi-même à une espèce de servitude, pour -donner la liberté à un autre homme. - -Voyons maintenant quelle était la classe d'hommes qui dominait les -serfs, les gens de _poueste_, les vilains, _taillables à merci de la -teste jusqu'aux pieds_. - -L'égalité régnait dans l'origine parmi les Franks. Leurs dignités -militaires étaient électives. Le chef ou le roi se donnait des -_fidèles_ ou compagnons, des _leudes_, des _antrustions_. Ce titre de -leude était personnel; l'hérédité en tout était inconnue. Le leude se -trouvait de droit membre du grand conseil national et de l'espèce de -cour d'appel de justice que le roi présidait: je me sers des locutions -modernes pour me faire comprendre. - -J'ai dit que cette première noblesse des Franks, si c'était une -noblesse, périt en grande partie à la bataille de Fontenay. D'autres -chefs franks prirent la place de ces premiers chefs, usurpèrent ou -reçurent en don les provinces et les châteaux confiés à leur garde: de -cette seconde noblesse franke personnelle sortit la première noblesse -française héréditaire. - -Celle-ci, selon la qualité et l'importance des fiefs, se divisa en -quatre branches: 1º les grands vassaux de la couronne et les autres -seigneurs qui, sans être au nombre des grands vassaux, possédaient des -fiefs à grande mouvance; 2º les possesseurs de fief de bannière; 3º -les possesseurs de fief de haubert; 4º les possesseurs de fief de -simple écuyer. - -De là quatre degrés de noblesse: noblesse du sang royal, haute -noblesse, noblesse ordinaire, noblesse par anoblissement. - -Le service militaire introduisit chez la noblesse la distinction du -chevalier, _miles_, et de l'écuyer, _servitium scuti_. Les nobles -abandonnèrent dans la suite une de leurs plus belles prérogatives, -celle de juger. On comptait en France quatre mille familles d'ancienne -noblesse, et quatre-vingt-dix mille familles nobles pouvant fournir -cent mille combattants. C'était, à proprement parler, la population -militaire libre. - -Les noms des nobles dans les premiers temps n'étaient point -héréditaires, quoique le sang, le privilége et la propriété le fussent -déjà. On voit dans la loi salique que les parents s'assemblaient la -neuvième nuit pour donner un nom à l'enfant nouveau-né. Bernard le -Danois fut père de Torfe, père de Turchtil, père d'Anchtil, père de -Robert d'_Harcourt_. Le nom héréditaire ne paraît ici qu'à la cinquième -génération. - -Les armes conféraient la noblesse; la noblesse se perdait par la -lâcheté; elle dormait seulement quand le noble exerçait une profession -roturière non dégradante; quelques charges la communiquaient; mais la -haute charge même de chancelier resta long-temps en roture. Dans -certaines provinces _le ventre anoblissait_, c'est-à-dire que la -noblesse était transmise par la mère. - -Les échevins de plusieurs villes recevaient la noblesse; on l'appelait -_noblesse de la cloche_, parce que les échevins s'assemblaient au son -d'une cloche. L'étranger noble, naturalisé en France, demeurait noble. - -Les nobles prirent des titres selon la qualité de leurs fiefs (ces -titres, à l'exception de ceux de baron et de marquis, étaient -d'origine romaine); ils furent ducs, barons, marquis, comtes, -vicomtes, vidames, chevaliers, quand ils possédèrent des duchés, des -marquisats, des comtés, des vicomtés, des baronnies. Quelques titres -appartenaient à des noms, sans être inhérents à des fiefs; cas -extrêmement rare. - -Le gentilhomme ne payait point la taille personnelle, tant qu'il ne -faisait valoir de ses propres mains qu'une seule métairie; il ne -logeait point les gens de guerre: les coutumes particulières lui -accordaient une foule d'autres priviléges. - -Les nobles se distinguaient par leurs armoiries, qui commencèrent à se -multiplier au temps des croisades. Ils portaient ordinairement un -oiseau sur le poing, même en voyage et au combat: lorsque les Normands -assaillirent Paris, sous le roi Eudes, les Franks qui défendaient le -Petit-Pont, ne l'espérant pas pouvoir garder, donnèrent la liberté à -leurs faucons. Les tournois dans les villes, les chasses dans les -châteaux, étaient les principaux amusements de la noblesse. - -On ne se peut faire une idée de la fierté qu'imprima au caractère le -régime féodal; le plus mince aleutier s'estimait à l'égal d'un roi. -L'empereur Frédéric Ier traversait la ville de Thongue; le baron de -Krenkingen, seigneur du lieu, ne se leva pas devant lui, et remua -seulement son chaperon, en signe de courtoisie. Le corps -aristocratique était à la fois oppresseur de la liberté commune et -ennemi du pouvoir royal; fidèle à la personne du monarque alors même -que ce monarque était criminel, et rebelle à sa puissance alors même -que cette puissance était juste. De cette fidélité naquit l'honneur -des temps modernes: vertu qui consiste souvent à sacrifier les autres -vertus; vertu qui peut trahir la prospérité, jamais le malheur; vertu -implacable quand elle se croit offensée; vertu égoïste et la plus -noble des personnalités; vertu, enfin, qui se prête à elle-même -serment, et qui est sa propre fatalité, son propre destin. Un -chevalier du Nord tombe sous son ennemi; le vainqueur manquant d'arme -pour achever sa victoire, convient avec le vaincu qu'il ira chercher -son épée; le vaincu demeure religieusement dans la même attitude -jusqu'à ce que le vainqueur revienne l'égorger: voilà l'honneur, -premier-né de la société barbare. (MALLET, _Introduction à l'Histoire -du Danemarck_.) - -De l'état des hommes passons à l'état des propriétés. - -Le fief, qui naquit à l'époque où le servage germanique débouta la -servitude romaine, constitua la féodalité. Dans les temps de -révolutions et d'invasions successives, les petits possesseurs, -n'étant plus protégés par la loi, donnèrent leur champ à ceux qui le -pouvaient défendre: c'est ce que nous avons appris de Salvien. De cet -état de choses à la création du fief, il n'y avait qu'un pas, et ce -pas fut fait par les barbares: ils avaient déjà l'exemple du bénéfice -militaire, c'est-à-dire de la concession d'un terrain à charge d'un -service, bien que les _fe-ods_ ne soient pas exactement les _prædia -militaria_. Il arriva que le roi et les autres chefs ne voulurent plus -accepter des immeubles, en installant le propriétaire donateur comme -fermier de son ancienne propriété; mais ils la lui rendirent, à -condition de prendre les armes pour ses protecteurs: ils s'engageaient -de leur côté à secourir cette espèce de sujet volontaire. Voilà le -vasselage et la seigneurie. - -Toutes les propriétés, dans la féodalité, se divisent en deux grandes -classes: l'aleu ou le franc-aleu, le fief et l'arrière-fief. «Tenir en -aleu, dit la _Somme rurale_, si est tenir terre de Dieu tant seulement, -et ne doivent cens, rente, ne relief, ne autre redevance à vie ne à -mort.» - -Cujas fait venir le mot _aleu_ (_alodium_) d'un possesseur des terres -_sine lode_. Il est plus naturel de le tirer de la terre du _leude_, -fidèle, ou de _drude_, ami: _drudi et_ _vassalli_ sont souvent réunis -dans les actes. Leude est le _compagnon_ de Tacite, l'_homme de la -foi_ du roi dans la loi salique, et l'_antrustion du roi_ des formules -de Marculfe. - -L'aleu fut dans l'origine inaliénable sans le consentement de -l'héritier. Il y eut deux sortes de franc-aleu: le noble et le -roturier. Le noble était celui qui entraînait justice, censive ou -mouvance; le roturier, celui auquel toutes ces conditions manquaient: -ce dernier, le plus ancien des deux, représentait le faible reste de -la propriété romaine. - -Les parlements différaient de principes sur le maintien du franc-aleu. -Les pays coutumiers et de droit écrit, dans le ressort des parlements -de Paris et de Normandie, ne reconnaissaient le franc-aleu que par -_titres_, titres qu'il était presque toujours impossible de produire. -La coutume de Bretagne, sous le parlement de la même province, -rejetait absolument le franc-aleu. Les quatre parlements de droit -écrit, Bordeaux, Toulouse, Aix et Grenoble, variaient dans leurs _us_, -et rendaient des arrêts en sens divers: le parlement de Provence ne -recevait que le franc-aleu, et le parlement de Dauphiné l'admettait -dans quelques dépendances sur titres. Le Languedoc prétendait jouir du -franc-aleu avant les _Établissements_ de Simon de Montfort, qui -transporta dans le comté de Toulouse la coutume de Paris. «Après ce -grand progrès d'armes, Simon, comte de Montfort, se voyant seigneur de -tant de terres, de mesnagement ennuyeux et pénible, il les departit -entre les gentilshommes tant françois qu'autres. . . . . . . . Pour -contenir l'esprit de ses vassaux et assurer ses droits, il establit -des loix generales en ses terres, par advis de huit archevesques ou -evesques et autres grands personnages.» _Tam inter barones ac milites, -quam inter burgences et rurales, seu succedant hæredes, in -hæreditatibus_ _suis, secundum morem et usum Franciæ, circa -Parisiis._ - -Les coutumes de Troyes, de Vitry et de Chaumont, réputaient toute -terre franche ou alodiale. Le fief et l'aleu étaient la lutte et la -coexistence de la propriété selon l'ancienne société, et de la -propriété selon la société nouvelle. - -Quelquefois le fief se changea en aleu, mais l'aleu finit presque -généralement par se perdre dans le fief. _Nulle terre sans seigneur_ -devint l'adage des légistes. L'esprit du fief s'empara à un tel point -de la communauté, qu'une pension accordée, une charge conférée, un -titre reçu, la concession d'une chasse ou d'une pêche, le don d'une -ruche d'abeilles, l'air même qu'on respirait, s'inféoda; d'où cette -locution: _Fief en l'air, fief volant sans terre, sans domaine._ - -Fief, _feudum_, _feodum_, _foedum_, _fochundum_, _fedum_, _fedium_, -_fenum_, vient d'_a fide_, latin, ou plutôt de _fehod_, (saxon) prix. -La formule de la vassalité remonte au temps de Charlemagne: _Juro ad -hæc sancta Dei Evangelia, . . . . . . . . ut vassalum domino._ - -Le fief était la confusion de la propriété et de la souveraineté: on -retournait de la sorte au berceau de la société, au temps patriarcal, -à cette époque où le père de famille était roi dans l'espace que -paissaient ses troupeaux, mais avec une notable différence: la -propriété féodale avait conservé le caractère de son possesseur; elle -était conquérante; elle asservissait les propriétés voisines. Les -champs autour desquels le seigneur avait pu tracer un cercle avec son -épée relevaient de son propre champ. C'est le premier âge de la -féodalité. - -Le mot _vassal_, qui a prévalu pour signifier homme de fief, ne paraît -cependant dans les actes que depuis le treizième siècle. _Vassus_ ou -_vassallus_, vient de l'ancien mot franc _gessell_, compagnon; -conversion de lettres fréquente dans les auteurs latins: _wacta_, -guet; _wadium_, gage; _wanti_, gants, etc. - -Il y avait des fiefs de trois espèces générales: fief de bannière, -fief de haubert, fief de simple écuyer. - -Le fief banneret fournissait dix ou vingt-cinq vassaux sous bannière. - -Le fief de haubert devait un cavalier armé de toutes pièces, bien -monté et accompagné de deux ou trois valets. - -Le fief de simple écuyer ne devait qu'un vassal armé à la légère. - -Tous les fiefs et arrière-fiefs ressortissaient au manoir des -seigneurs, comme à la tente du capitaine: la grosse tour du Louvre -était le _fief dominant_ ou le pavillon du général. Le terrain sur -lequel Philippe-Auguste l'avait bâtie, il l'avait acheté du prieuré de -Saint-Denis de la Chartre, pour une rente de trente sous parisis: -ainsi, ce donjon majeur, d'où relevaient tous les fiefs, grands et -petits, de la couronne, relevait lui-même du prieuré de Saint-Denis. - -Quand le roi possédait des terres dans la mouvance d'une seigneurie, -il devenait vassal du possesseur de cette seigneurie; mais alors il se -faisait _représenter_ pour prêter, comme vassal, foi et hommage à son -propre vassal; on voulait bien user de cette indulgence envers lui, -sans qu'il se pût néanmoins soustraire à la loi générale de la -féodalité. Philippe III rend, en 1284, hommage à l'abbaye de Moissac. -En 1350, le grand-chambellan rend hommage, au nom du roi Jean, à -l'évêque de Paris, pour les châtellenies de Tournant et de Torcy: -_Joannes, Dei gratia, Francorum rex. . . . . ., Robertus de Loriaco, -de præcepto nostro, homagium fecit._ On citera encore un exemple, -parce qu'il est rare dans son espèce, et qu'il affectera les lecteurs -français comme l'historien qui le rappelle. Henri VI, _roi -d'Angleterre_, rend hommage à des _bourgeois de Paris_. - -«Henry, par la grâce de Dieu, roi _de France et d'Angleterre_, à tous -ceux qui ces présentes lettres verront, salut. Savoir faisons que -comme autrefois a fait nostre très-cher seigneur et ayeul feu le roi -Charles (Charles VI), dernier trespassé, à qui Dieu _pardoînt_, par ses -lettres sur ce faictes, données le 21e jour de mai, dernier passé, -nous avons deputé et deputons Me Jean le Roy, nostre procureur au -Chastelet de Paris, pour, et en lieu de nous, à homme et vassal, de -ceux de qui sont mouvants et tenus en fiefs les terres, possessions et -seigneuries, à nous advenues en la ville et vicomté de Paris depuis -quatre ans en ça; et en faire les debvoirs, tels qu'il appartient. . . -. . . . Donné à Paris, le 15e jour de mai 1423, et de notre règne le -premier. Ainsi signé par le roi, à la relation du conseil tenu par -l'ordonnance de monseigneur le régent de France, duc de Betfort.» - -Paris était un composé de fiefs; neuf d'entre eux relevaient de -l'évêché: le Roule, la Grange-Batelière, l'outre Petit-Pont, etc. Les -autres fiefs de la ville de Paris appartenaient aux abbayes de -Sainte-Geneviève, de Saint-Germain des Prés, de Saint-Victor, du -grand-prieuré de France, et du prieuré de Saint-Martin des Champs. On -comptait en France soixante-dix mille fiefs ou arrière-fiefs, dont -trois mille étaient titrés. Le vassal prêtait hommage tête nue, sans -épée, sans éperons, à genoux, les mains dans celles du seigneur, qui -était assis et la tête couverte; on disait: «_Je deviens vostre homme -de ce jour en avant, de vie, de membre, de terrestre honneur; et à -vous serai feal et loyal, et foi à vous porterai des tenements que je -recognois tenir de vous, sauf la foi que je dois à nostre seigneur le -roi._» Quand cette formule était prononcée par un tiers, le vassal -répondait. _Voire: oui je le jure._ Alors le vassal était reçu par le -seigneur _audit hommage à la foi et à la bouche_, c'est-à-dire au -baiser, pourvu que ce vassal ne fût pas un _vilain_. «Quelquefois un -gentilhomme de bon lieu est contrainct de se mettre à genoux devant un -moindre que lui; de mettre ses mains fortes et genereuses dans celles -d'un lasche et effeminé.» (_Traité des Fiefs._) - -Quand l'hommage était rendu par une femme, elle ne pouvait pas dire: -«_Jeo deveigne vostre feme, pur ceo que n'est convienent que feme dira -que el deviendra feme à aucun home, fors que à sa baron, quand ele est -espouse_;» mais elle disait, etc. - -Main, fils de Gualon, du consentement de son fils Eudon, et de Viete -sa bru, donne à Dieu et à Saint-Albin en Anjou la terre de Brilchiot; -en foi de quoi le père et le fils baisèrent le moine Gaultier; mais -comme c'était chose inusitée qu'une femme baisât un moine, Lambert, -avoué de Saint-Albin, est délégué pour recevoir le baiser de la -donatrice, avec la permission du moine Gaultier: _jubente Walterio -monacho_. - -Robert d'Artois, comte de Beaumont, ayant à recevoir deux hommages de -son _amée cousine madame Marie de Brebant, dame d'Arschot et de -Vierzon_, ordonna: «Que nous et la dame de Vierzon devons estre à -cheval, et nostre cheval les deux pieds devant en l'eau du gué de -Noies, et les deux pieds derriere à terre seche, par devant nostre -terre de Meun; et le cheval à ladite dame de Vierzon les deux pieds -derriere en l'eau dudit gué, et les devant à terre seche par devers -nostre terre de Meun.» - -L'hommage était _lige_ ou _simple_; l'hommage _ordinaire_ ne se doit -pas compter. L'homme lige (il y avait six espèces d'hommes dans -l'antiquité franke) s'engageait à servir en _personne_ son seigneur -_envers et contre_ _toute créature qui peut vivre et mourir_. Le -vassal simple pouvait fournir un remplaçant. On fait venir _lige_ ou -du latin _ligare_, _liga_, _ligamen_, etc., ou du frank _leude_: Vous -êtes de _Tournay, laquelle est toute lige au roi de France_. - -Tantôt le vassal était obligé à _plège_ ou _plejure_, tantôt à service -_de son propre corps_, à devenir caution ou champion pour son -seigneur: c'était la continuation de la clientèle franke et de -l'inscription au rôle _Vassaticum_. - -Quand les rois _semonaient_ pour le service du fief militaire leurs -vassaux _direct_, les ducs, comtes, barons, chevaliers, châtelains, -cela s'appelait le _ban_; quand ils _semonaient_ leurs vassaux directs -et leurs vassaux _indirects_, c'est-à-dire les seigneurs et les -vassaux des seigneurs, les possesseurs d'arrière-fief, cela s'appelait -l'_arrière-ban_. Ce mot est composé de deux mots de la vieille langue: -_har_, camp, et _ban_, appel, d'où le mot de basse latinité -_heribannum_. Il n'est pas vrai que l'arrière-ban soit le réitératif -du ban. - -«Les vassaux, hommes et cavaliers, estoient comme des digues, des -remparts, des murs d'airain, opposez aux ennemis; victimes devouez à -la fortune de l'Estat, possedants une vie flottante, incertaine, le -plus souvent ensevelie dans les ruines communes.» (_Du Franc-Aleu._) - -Les vassaux devaient aide en monnaie à leur seigneur en trois cas: -lorsqu'il partait pour la Terre Sainte, lorsqu'il mariait sa soeur ou -son fils aîné, lorsque ce fils recevait les éperons de la chevalerie. - -Il y avait des fiefs _rendables_ et _receptables_: le fief était -_rendable_ quand le vassal, en certain cas, remettait les châteaux du -fief au seigneur, en sortait avec toute sa famille, et n'y rentrait -que quarante jours après la guerre finie; le fief était _receptable_ -quand le feudataire, sans sortir des châteaux qu'il tenait, était -obligé d'y donner asile à son seigneur. L'un et l'autre de ces fiefs -étaient _jurables_, à cause du serment réciproque. - -L'investiture, qui remonte à l'origine de la monarchie, se faisait -pour le royaume, sous la première race, par la franciske, le hang ou -angon; sous la seconde race, par la couronne et le manteau; sous la -troisième, par le glaive, le sceptre et la main de justice. - -L'investiture ou saisine du fief avait lieu au moyen de quelque marque -extérieure et symbolique, suivant la nature du fief ecclésiastique ou -militaire, titré ou simple: on jurait sur une crosse, sur un calice, -sur un anneau, sur un missel, sur des clefs, sur quelques grains -d'encens, sur une lance, sur un heaume, sur un étendard, sur une épée, -sur une cape, sur un marteau, sur un arc, sur une flèche, sur un gant, -sur une étrille, sur une courroie, sur des éperons, sur des cheveux, -sur une branche de laurier, sur un bâton, sur une bourse, sur un -denier, sur un couteau, sur une broche, sur une coupe, sur une cruche -remplie d'eau de mer, sur une paille, sur un fétu noué, sur un peu -d'herbe, sur un morceau de bois, sur une poignée de terre. On trouve -encore de vieux actes dans les plis desquels ces fragiles symboles -sont conservés; le gage n'était rien, parce que la foi était tout. -«_Le seigneur est tenu à son homme comme l'homme à son seigneur, fors -que seulement en reverence._» Une société à la fois libre et opprimée, -innocente et corrompue, raisonnable et absurde, naïve, capricieuse, -attachée au passé comme la vieillesse, forte, féconde, avide d'avenir -comme la jeunesse; une société entière reposa sur de simples -engagements, et n'eut d'autre loi d'existence qu'une parole. - -La création des terres nobles dans le régime féodal était une idée -politique, la plus extraordinaire et en même temps la plus profonde: -la terre ne meurt point comme l'homme; elle n'a point de passions; -elle n'est point sujette aux changements, aux révolutions; en lui -attribuant des droits, c'était communiquer aux institutions la fixité -du sol: aussi la féodalité a-t-elle duré huit cents ans, et dure -encore dans une partie de l'Europe. Supposez que certaines terres -eussent conféré la liberté au lieu de donner la noblesse, vous auriez -eu une république de huit siècles. Encore faut-il remarquer que la -noblesse féodale était, pour celui qui la possédait, une véritable -liberté. - -Le roturier ne put d'abord acquérir un fief, parce qu'il ne pouvait -porter la _lance_ et l'_éperon_, marques du service militaire; ensuite -on se relâcha de cette coutume: le roi dont les trésors s'épuisaient, -le seigneur accablé de dettes, furent aises de laisser vendre et de -vendre des terres nobles à de riches bourgeois; la terre transmit le -privilége, et le roturier, investi du fief, fut à la troisième -génération _demené_ comme gentilhomme. - -Tout feudataire pouvait prendre les armes contre son seigneur, pour -déni de justice et pour vengeance de famille; traditions de -l'indépendance et des moeurs des Franks. La querelle se pouvait -terminer par le duel, par l'_assurement_ (caution), ou par une -sentence enregistrée à la justice seigneuriale du suzerain. «C'est la -paix de Raolin d'Argées, de ses enfants et de leur lignage, d'une -part; et de l'ermite de Stenay, de ses enfants, de leur lignage et de -tous leurs consorts, d'autre part. L'ermite a juré sur les saints, lui -huitième de ses amis, que bien ne lui fut de la mort de Raolin, mais -beaucoup d'angoisse; a donné cent livres pour fonder une chapelle où -l'on chantera pour le repos de l'âme du defunct; s'est engagé -d'envoyer incessamment un de ses fils en Palestine.» - -On peut remarquer, dans ce traité, de la fin du treizième siècle, les -co-jurants des lois ripuaire et saxonne. - -Si une veuve noble mariait sa fille orpheline sans le consentement du -seigneur suzerain, ses meubles étaient confisqués: on lui laissait -deux robes, une pour les jours ouvrables, l'autre pour le dimanche, un -lit, un palefroi, une charrette et deux roussins. - -Une héritière de haut lignage était obligée de se marier pour -desservir le fief, comme on voit aujourd'hui les marchandes qui -perdent leur mari épouser leur premier commis pour faire aller -l'établissement. Si cette héritière avait plus de soixante ans, elle -était dispensée du mariage. - -Les droits seigneuriaux ont été puisés dans les entrailles mêmes du -fief. Dans l'origine ils étaient appelés _honneurs_, _faveurs_, comme -reconnaissances faites au seigneur, par le vassal, des aliénations et -transmissions des fiefs d'une personne à l'autre. C'est ce que veut -dire _lods_ et ventes: _laudimia_, _laudæ_, _laudationes_, _lausus_, -de louer, complaire, agréer. Ces droits étaient ou militaires, ou -fiscaux, ou honorifiques. - -Non-seulement le roi, grand chef féodal qui se sustentait du revenu de -ses domaines, levait encore des taxes; mais tous les seigneurs -suzerains et non suzerains, ecclésiastiques ou laïques, en levaient -aussi de leur côté. Les droits de quint et requint, de lods et ventes, -my-lods, de ventrolles, de reventes, de reventons, de sixièmes, -huitièmes, treizièmes, de resixièmes, de rachats et reliefs, de plait, -de morte-main, de rettiers, de pellage, de coutelage, d'affouage, de -cambage, de cottage, de péage, de vilainage, de chevage, d'aubain, -d'ostize, de champart, de mouture, de fours banaux, s'étaient venus -joindre aux droits de justice, au casuel ecclésiastique, aux -cotisations des jurandes, maîtrises et confréries, et aux anciennes -taxes romaines: en inventions financières nous sommes fort inférieurs -à nos pères. Il est probable que la masse entière du numéraire passait -chaque année dans les mains du fisc royal et particulier; car les -marchands et les ouvriers, serfs encore, appartenaient à des -corporations de villes ou à des maîtres; ils ne formaient pas une -classe généralement indépendante; ils touchaient à peine un bas -salaire; le prix de leurs denrées et le travail de leurs journées -souvent n'étaient pas à eux. - -Quant aux droits _honorifiques_, ils servaient de marques à une -souveraineté locale: tels fiefs, par exemple, allouaient la faculté de -prendre le cheval du roi, lorsque le roi passait sur les terres du -possesseur de ces fiefs. D'autres droits n'étaient que des -divertissements rustiques, que la philosophie a pris assez -ridiculement pour des abus de la force: lorsqu'on apportait un oeuf -garrotté dans une charrette traînée par quatre boeufs; lorsque les -poissonniers, en l'honneur de la dame du lieu, sautaient dans un -vivier à la Saint-Jean; lorsqu'on courait la _quintaine_ avec une lance -de bois; lorsque, pour l'investiture d'un fief, il fallait venir -baiser la serrure, le cliquet ou le verrou d'un manoir, marcher comme -un ivrogne, faire trois cabrioles accompagnées d'un bruit ignoble et -impur, c'étaient là des plaisirs grossiers, des fêtes dignes du -seigneur et du vassal, des jeux inventés dans l'ennui des châteaux et -des camps de paroisse, mais qui n'avaient aucune origine oppressive. -Nous voyons tous les jours sur nos petits théâtres, dans ce siècle -poli, des joies qui ne sont pas plus élégantes. - -Si, ailleurs, les serfs étaient obligés de battre l'eau des étangs -quand la châtelaine était en couches; si le châtelain se réservait le -droit de markette (_cullagium, marcheta_); si des curés même -réclamaient ce droit, et si des évêques le convertissaient en argent, -c'est à la _servitude grecque et romaine_ qu'il faut restituer ces -abus: les rescrits des empereurs défendent aux maîtres de forcer leurs -esclaves à des _choses infâmes_. Soit ignorance, soit défaut de -réflexion, on n'a pas vu, ou on n'a pas voulu voir, ce que -l'_esclavage_ avait laissé dans le _servage_. Quant à la multitude et -à la diversité des coutumes, elles s'expliquent naturellement par les -règlements des différents chefs de cette nation armée, cantonnée sur -le sol de la France. - -Au milieu de la propriété mobile du fief s'élevait une propriété -immobile, comme un rocher au milieu des vagues, et qui grossissait par -de quotidiennes adhérences: l'amortissement était la faculté -d'acquérir accordée à des gens de mainmorte. Une fois l'acquêt -consommé au moyen d'un dédommagement ou d'un rachat pour la seigneurie -dont l'acquêt relevait, la propriété _mourait_, c'est-à-dire qu'elle -était retirée de la circulation, et que tous les droits de mutation se -perdaient. Une terre ainsi tombée à des églises, à des abbayes, à des -hôpitaux, à des ordres de chevalerie, représentait, pour le fisc et -pour le maître du fief, un capital enfoui et sans intérêts. De sorte -qu'avec la mainmortable, le domaine inaliénable de la couronne, les -substitutions, le retrait lignager féodal (c'est-à-dire le droit de -retirer un bien de famille ou une terre mouvante d'un fief), il serait -résulté à la longue un fait incroyable dans la nature, déjà si -extraordinaire, de la possession territoriale du moyen âge: toutes les -propriétés se seraient fixées sous la main de propriétaires -héréditaires; et comme ces propriétés étaient privilégiées, l'impôt -direct et foncier eût péri; l'État se serait trouvé réduit aux dons -gratuits, la plus casuelle des taxes. - -Le droit de justice tenait une haute place dans la féodalité. - -Chez les Grecs et les Romains la justice émanait du peuple: ce peuple -étant tombé sous le joug, la justice resta faible dans les tribunaux, -où, souveraine détrônée, elle put à peine cacher la liberté qui se -réfugia auprès d'elle. Il ne s'éleva point au sein de ces tribunaux un -grand corps de magistrature indépendante, appelé à prendre part aux -affaires du gouvernement. - -La justice, au contraire, parmi les nations de race germanique découla -de trois sources: la royauté, la propriété et la religion. Les rois -chez les Franks comme chez les Germains, leurs pères, étaient les -premiers magistrats: _Principes qui jura per pagos reddunt._ Quand donc -saint Louis et Louis XII rendaient la justice au pied d'un chêne, ils -ne faisaient que siéger au tribunal de leurs aïeux. La justice prit -dans son air quelque chose d'auguste, comme les générations royales -qui la portaient dans leur sein et la faisaient régner. - -Par la raison que les Franks lièrent la souveraineté et la noblesse au -sol, ils y attachèrent la justice: fille de la terre, elle devint -immuable comme elle. Tout seigneur qui possédait des _propres_ avait -droit de justice. L'axiome de l'ancien droit français était: «La -justice est patrimoniale.» Pourquoi cela? Parce que le patrimoine -était la souveraineté. - -La religion ajouta une nouvelle grandeur à notre magistrature: la loi -ecclésiastique mit la justice sur l'autel. Au défaut du public, un -crucifix assistait dans la salle d'audience à la défense de l'accusé -et à l'arrêt du juge: ce témoin était à la fois le Dieu, le souverain -arbitre et l'innocent condamné. - -Née du sol, appuyée sur le sceptre, l'épée et la croix, la justice -régla tout. Chez les nations antiques, le droit civil dériva du droit -politique; chez les Français, le droit politique découla du droit -civil: la justice était pour nous la liberté. - -La justice seigneuriale se divisait en deux degrés, haute et basse -justice; toutes deux étaient du ressort du seigneur de trois -châtellenies et d'une ville close, ayant droit de marché, de péage, de -lige-estage, c'est-à-dire du seigneur qui pouvait obliger ses vassaux -à faire la garde de son chastel. - -_Sénéchal_ et _bailli_, noms attribués aux juges: on appelait -_sénéchal au duc_ un grand officier des ducs de Normandie, chargé de -l'expédition des affaires litigieuses dans l'intervalle des sessions -de l'échiquier. - -Le baron ne pouvait être jugé que par ses pairs: il y avait des pairs -bourgeois pour les bourgeois. Saint Louis voulut que les hommes du -baron ne fussent responsables ni des dettes qu'il avait contractées ni -des crimes qu'il avait commis. Même alors il y avait des suicides, car -les meubles revenaient par confiscation au seigneur sur les terres -duquel l'homme s'était donné la mort. Un trésor trouvé appartient au -seigneur de la terre, s'il est en argent; en or, il va au roi: «_Nul -n'a la fortune d'or, s'il n'est roi._» - -La veuve noble avait le _bail_ et la garde de ses enfants: le bail était -la jouissance des biens du mineur jusqu'à sa majorité: «_En vilenage il -n'y a point de bail de droit._» - -Le douaire se réglait à la porte du _moustier_ où se contractait le -mariage: c'était le mariage _solennel_, un de ces actes que les Romains -appelaient _légitimes_. - -L'abominable législation sur les épaves et les deux espèces d'aubains, -_les mescrus et les meconnus_, consistait à s'emparer des choses -égarées, de la dépouille et de la succession des étrangers. - -Par le droit de _bâtardise_, quand les bâtards mouraient sans -héritiers, les biens échéaient au seigneur, sous la condition -d'acquitter les legs et de payer le douaire à la femme. - -Mais ceci doit être entendu des bâtards roturiers, serfs ou -mainmortables de corps, incapables de succéder, ne pouvant ni se -marier, ni acquérir, ni aliéner, sans le congé du seigneur. Quant aux -bâtards des nobles, il n'y avait aucune différence entre eux et les -enfants légitimes, lorsque le père les avait reconnus: ils en étaient -quittes pour croiser les armes paternelles d'une barre diagonale, qui -perpétuait le souvenir du malheur ou de la honte de leur mère. Les -bâtards étaient presque toujours des hommes remarquables, parce qu'ils -avaient eu à lutter contre l'obstacle de leur berceau. - -Dans quelques lieux, le nouveau marié ne pouvait avoir de commerce -avec sa femme pendant les trois premières nuits de ses noces, à moins -qu'il n'en eût obtenu la permission de son évêque. On tirait la raison -de cette coutume de l'histoire du jeune Tobie: on en aurait pu -retrouver quelque chose dans les institutions de Lycurgue, si ce -nom-là eût été connu des barons. - -Les _déconfès_ ou _intestats_, ceux qui mouraient sans confession ou -sans faire de testament, avaient leurs biens envahis par le seigneur. -La mort subite amenait la même confiscation: l'homme mort soudainement -ne s'était point confessé, donc Dieu l'avait jugé à lui seul, l'avait -atteint tout vivant de sa réprobation éternelle. Les _Établissements -de saint Louis_ remédiaient à cette absurde iniquité: ils ordonnaient -que les biens d'un _déconfès_, frappé assez vite pour n'avoir pu -appeler un prêtre, passeraient à ses enfants. On sait à quel point le -clergé poussa les abus et la captation à l'égard des testaments: il -fallait en mourant laisser quelque chose à l'église, même un dixième -de sa fortune, sous peine de damnation et de non-inhumation: une -pauvre femme offrit un petit chat pour racheter son âme. - -La procédure civile et criminelle se réglait sur l'état des personnes. -L'assignation avait un terme de quinze jours. Les preuves étaient au -nombre de huit, parmi lesquelles figurait le combat judiciaire. - -La déposition des témoins devait être secrète; mais saint Louis avait -voulu que cette déposition fût à l'instant communiquée aux parties. - -L'appel aux justices royales était permis, non de droit, mais de -_doléance_. Cet appel allait directement au roi, qui était supplié de -_dépiécer_ le jugement. La pénalité était placée auprès du faux jugement -ou de la non-exécution de la loi. - -La multiplication des cas de mort montre qu'on était déjà loin de -l'esprit des temps barbares. - -La cause de ce changement fut l'introduction de l'ordre moral dans -l'ordre légal: la morale va au-devant de l'action; la loi l'attend: -dans l'ordre moral, la mort saisit le crime; dans l'ordre légal, c'est -le crime qui saisit la mort. - -La sentence se prononçait par la bouche de certains jurés nommés -_jugeurs_. Ces jugeurs ne pouvaient être tirés de la classe des -_vilains_ et _coutumiers_. Toutefois on voit des bourgeois jugeurs -dans quelques procès de gentilshommes; l'accusé puisait dans cet -incident un moyen d'appel, pour incapacité de juges. - -L'accusation de meurtre, de trahison, ou de rapt, amenait un cas -extraordinaire: il était loisible à l'accusé de récriminer contre -l'accusateur; tous les deux allaient en prison, deux procès -commençaient pour un même fait, les deux parties étant à la fois -plaignantes et demanderesses. - -La caution était admise, excepté pour crime méritant peine capitale. - -Le vol équipollait l'assassinat; la maison du coupable était rasée, -ses blés étaient ravagés, ses foins incendiés, ses vignes arrachées: -on ne coupait pas ses arbres; on les dépouillait de leur écorce. Tuer -un homme, ravir une femme, trahir son seigneur et son pays, ne -constituait pas un plus grand crime aux yeux de la loi que d'embler -(voler) un cheval ou une jument. On arrachait les yeux aux voleurs -d'église et aux faux-monnayeurs. En _menues choses_ le vol postulait -le retranchement d'une oreille ou d'un pied; le caractère des lois -salique et ripuaire se retrouve dans ces dispositions. Le premier -infanticide d'une mère impétrait au renvoi de cette malheureuse devant -le tribunal de pénitence; si elle le commettait une seconde fois, on -la brûlait morte. La volonté n'était point punie, lorsqu'il n'y avait -point eu commencement d'exécution: c'est aujourd'hui le principe -universel. - -Le prisonnier, même innocent, était pendu quand il forçait la porte de -sa prison, parce que la société entière reposait sur la parole baillée -ou reçue. Le clerc, le croisé et le moine compétaient des cours -ecclésiastiques, qui ne condamnaient jamais à mort; on sent combien ce -titre de _croisé_ favorisait alors la classe du servage et de la -bourgeoisie. L'hérétique, le sorcier, le _maléficier_, étaient jetés -aux fagots; la saisie des meubles punissait l'usurier. Si une bête -rétive ou méchante tuait une femme ou un homme, et que le propriétaire -de cette bête avouât l'avoir connue vicieuse, on le pendait: la bête -était quelquefois attachée auprès de son maître. Un cochon, atteint et -convaincu d'avoir mangé un enfant, eut son procès fait; après quoi il -fut exécuté par la main du bourreau: la loi s'efforçait de montrer -son horreur pour le meurtre, dans ces temps de meurtre. L'enfant -coupable subissait la peine capitale comme l'homme en âge de raison: -on lui accordait dispense d'âge pour mourir. - -A la porte de chaque chef-lieu des seigneuries s'élevait un gibet -composé de quatre piliers de pierre, d'où pendaient des squelettes -cliquetants. - -Tout ce qui concerne la famille, dot, tutelle, partage, donation, -douaire, s'enchevêtrait, dans l'ancienne jurisprudence du moyen âge, -de l'état des hommes et des choses. A cette complication, que l'on -retrouve en partie dans les lois romaines en raison de la clientèle et -de l'esclavage, se joignait la confusion introduite par la féodalité, -à savoir, le franc-aleu, le fief et l'arrière-fief, les terres nobles -et non nobles, les biens de mainmorte, les diverses mouvances, les -droits seigneuriaux et ecclésiastiques, les coutumes non-seulement des -provinces, mais encore des cantons. Les mariages dans les familles -royales et princières produisaient des compositions et des -décompositions de fiefs; le sol, changeant sans cesse de limites, -avait la mobilité de la vie et de la fortune des hommes. - -Indépendamment des raisons d'ambition, de jalousie, d'intérêts -commerciaux et politiques, il suffisait du service d'un fief pour -mettre à deux nations le fer à la main. Un homme lige du roi refusait -de rendre hommage; cet homme lige était ou Allemand, ou Flamand, ou -Savoyard, ou Catalan, ou Navarrais, ou Anglais: on saisissait ses -biens, et l'Europe était en feu. Un procès civil ou criminel -engendrait un procès politique, qui se plaidait et se jugeait entre -deux armées sur un champ de bataille. Jean, roi d'Angleterre, voit ses -États confisqués par un arrêt de la cour des pairs de France; le -prince Noir est sommé de comparaître devant Charles V, afin de -répondre aux accusations des barons de Gascogne: un huissier à verge -est chargé d'appréhender au corps le vainqueur de Poitiers, et de -signifier un exploit à la gloire. - -Il me resterait beaucoup à dire sur la féodalité, mais peut-être en -ai-je déjà parlé trop longtemps: je viens à la chevalerie. - - -CHEVALERIE. - -La chevalerie, dont on place ordinairement l'institution à l'époque de -la première croisade, remonte à une date fort antérieure. Elle est née -du mélange des nations arabes et des peuples septentrionaux, lorsque -les deux grandes invasions du nord et du midi se heurtèrent sur les -rivages de la Sicile, de l'Italie, de l'Espagne, de la Provence, et -dans le centre de la Gaule: cela nous donne une époque à peu près -certaine, comprise entre l'année 700 et l'année 753. - -Le caractère de la chevalerie se forma parmi nous de la nature -sentimentale et fidèle du Teuton et de la nature galante et -merveilleuse du Maure, l'une et l'autre nature pénétrées de l'esprit -et enveloppées de la forme du christianisme. L'opinion exaltée qui a -tant contribué à l'émancipation du sexe féminin chez les nations -modernes nous vient des barbares du Nord: les Germains reconnaissaient -dans les femmes quelque chose de divin (_inesse quin etiam sanctum -aliquid et providum putant_). La mythologie de l'_Edda_ et les poésies -des scaldes décèlent le même enthousiasme chez les Scandinaves; -jusqu'au soleil, dans ces poésies, est une femme, la brillente -_Sunna_. Les lois gardent ces impressions délicates: quiconque a coupé -la chevelure d'une jeune fille est condamné à payer soixante-deux sous -d'or et demi; l'ingénu qui a pressé la main ou le doigt d'une femme -de condition libre est frappé d'une amende de quinze sous d'or, de -trente s'il lui a pressé l'avant-bras, de trente-cinq s'il lui a -pressé le bras au-dessus du coude, de quarante-cinq s'il lui a pressé -le sein (_si mamillam strinxerit_). - -De leur côté, les premiers Arabes professaient un grand respect pour -les femmes, à en juger par le roman ou le poëme d'_Antar_, écrit ou -recueilli par Asmaï le grammairien, sous le règne du kalife Aroun al -Raschild. Antar, comme les chevaliers, est soumis à des épreuves; il -aime constamment et timidement la belle Ibla; il court mainte aventure -et fait des prouesses dignes de Roland; il a un cheval nommé Abjir, -une épée appelée Dhamy. Mais les moeurs arabes sont conservées: les -femmes boivent du lait de chamelle; et Antar, qui souffre qu'on le -_frappe_, paît souvent les troupeaux[62]. Saladin était un chevalier -tout aussi brave et moins cruel que Richard. On connaît les tournois, -les combats et les amours des Maures de Cordoue et de Grenade. - - [62] Voyez dans la _Revue française_ de juillet 1830 un article - très-ingénieux de M. Delécluse, sur _Antar_. - -Mais si Asmaï écrivait l'histoire d'Antar pour le kalife -Aroun-al-Raschild, contemporain de Charlemagne, Charlemagne n'a point -attendu, comme on l'a cru, le faux Turpin pour être transformé en -chevalier, lui et ses pairs. - -Le roman publié sous le nom de Turpin, archevêque de Reims, fut -composé par un certain moine Robert, sur la fin du onzième siècle, au -moment de la première croisade. Ce moine se proposait d'animer les -chrétiens à la guerre contre les infidèles, par l'exemple de -Charlemagne et de ses douze pairs. C'est sur cette chronique que les -Anglais ont calqué l'histoire de leur roi Artus et des chevaliers de -la Table ronde. - -Le prétendu Turpin n'était lui-même qu'un imitateur; fait qui me -semble avoir échappé jusque ici à tous les historiens. Soixante-dix -ans après la mort de Charlemagne, le moine de Saint-Gall écrivit la -vie de Karle le Grand, véritable roman du genre de celui d'_Antar_. -N'est-ce pas une chose curieuse de trouver la chevalerie tout juste à -la même époque chez les Franks et les Arabes? Le moine de Saint-Gall -tenait ses autorités, pour la législation ecclésiastique, de Wernbert, -célèbre abbé de Saint-Gall, et pour les actions militaires, du père de -ce même Wernbert. Le père de l'abbé Wernbert se nommait Adalbert, et -avait suivi son seigneur Gherold à la guerre contre les Huns (Avares), -les Saxons et les Esclavons. Le romancier dit naïvement: «Adalbert -était déjà vieux; il m'éleva quand j'étais encore très-petit; et -souvent, malgré mes efforts pour lui échapper, il me ramenait et me -contraignait d'écouter ses récits.» - -Le vieux soldat raconte donc au futur jeune moine que les Huns -habitaient un pays entouré de neuf cercles. Le premier renfermait un -espace aussi grand que la distance de Constance à Tours: ce cercle -était construit en troncs de chênes, de hêtres, de sapins, et de -pierres très-dures; il avait vingt pieds de largeur et autant de -hauteur: il en était ainsi des autres cercles. Le terrible Charlemagne -renverse tout cela; ensuite il marche contre des barbares qui -ravageaient la France orientale; il les extermine et fait couper la -tête à tous les enfants qui dépassaient la hauteur de son épée. -Charlemagne est trahi par un de ses bâtards, petit nain bossu, confiné -au monastère de Saint-Gall. Karle avait dans ses armées des héros à -la manière de Roland: Cisher valait à lui seul une armée; on l'eût pu -croire de la race Enachim, tant il était grand; il montait un énorme -cheval, et quand le cheval refusait de passer la Doire enflée par les -torrents des Alpes, il le traînait après lui dans les flots, en lui -disant: «Par monseigneur Gall, de gré ou de force, tu me suivras.» -Cisher fauchait les Bohémiens comme l'herbe d'une prairie. «Que -m'importent, s'écriait-il, les Wenèdes, ces grenouillettes? J'en porte -sept, huit et même neuf enfilés au bout de ma lance, en murmurant je -ne sais quoi.» - -Karle attaque Didier en Italie. Didier demande à Ogger si Karle est -dans l'armée qu'il aperçoit: «Non, dit Ogger; quand vous verrez les -moissons s'agiter d'horreur dans les champs, le sombre Pô et le Tésin -inonder les murs de la ville de leurs flots noircis par le fer, vous -pourrez croire à l'arrivée de Karle.» Alors s'élève au couchant un -nuage qui change le jour en ténèbres: Karle, cet homme de fer, avait -la tête couverte d'un casque de fer, et les mains garnies de gantelets -de fer; sa poitrine de fer et ses épaules étaient couvertes d'une -armure de fer; sa main gauche élevait en l'air une lance de fer, sa -main droite était posée sur son invincible épée; ses cuissards étaient -de fer, ses bottines de fer, son bouclier de fer: son cheval avait la -couleur et la force du fer; le fer couvrait les champs et les chemins; -et ce fer, si dur, était porté par un peuple dont le coeur était plus -dur que le fer. Et tout le peuple de la cité de Didier de s'écrier: «O -fer! Ah! que de fer!» _O ferrum! Heu ferrum!_ - -Une autre fois, Karle, accoutré d'une casaque de peau de brebis, va à -la chasse avec les grands de Pavie, vêtus de robes faites de peaux -d'oiseaux de Phénicie, de plumes de coucous, de queues de paons mêlées -à la pourpre de Tyr, et ornées de franges d'écorce de cèdre. On voit -Charlemagne, dans l'histoire, armer son second fils Louis chevalier, -en lui ceignant l'épée. - -Le moine de Saint-Gall, qui se dit bégayant et édenté, mentionne aussi -le lion tué par Peppin le Bref. Le vétéran Adalbert, redisant les -exploits de Charlemagne à un enfant qui devait les écrire lorsqu'à son -tour il serait devenu vieux, ne ressemble pas mal à quelque grenadier -de Napoléon, racontant la campagne d'Égypte à un conscrit: tant la -fable et l'histoire sont mêlées dans la vie des hommes extraordinaires! - -Ernold Nigel ou le Noir, dans son poëme sur Hlovigh le Débonnaire, -décrit le siége de Barcelone; et c'est encore un ouvrage de -chevalerie. Hlovigh ceint l'épée que Karle le Grand portait à son -côté. Les Maures, rangés sur les remparts, défendent la ville; Zadun, -leur chef, se dévoue pour les sauver; il se glisse le long des -murailles pour aller hâter les secours des Sarrasins de Cordoue: il -est pris. Mené à Louis, il crie aux siens: «Ouvrez vos portes!» et -leur fait en même temps un signe convenu pour les engager à se -défendre. La ville est forcée: dans le butin envoyé à Karle se -trouvent des cuirasses, de riches habits, des casques ornés de -crinières, un cheval parthe avec son harnois et son frein d'or. -L'armure de fer des chevaliers n'est point (comme on l'a cru encore -mal à propos) du onzième siècle; elle ne vient ni des Franks ni des -Arabes; elle vient des Perses, de qui les Romains l'empruntèrent: on a -vu la description qu'en fait Ammien Marcellin en parlant du triomphe -de Constance à Rome; on retrouve pareillement cette armure dans -l'escadron de grosse cavalerie que Constantin culbuta lorsqu'il -descendit des Alpes pour aller attaquer Maxence. - -Les combats singuliers et les fêtes chevaleresques, la construction -de ces monuments appelés _gothiques_, qui virent prier les chevaliers -des croisades, coïncident aussi avec l'avénement des rois de la -seconde race. Hlovigh le Débonnaire envoie l'évêque Ebbon prêcher la -foi chez les Danois. Ebbon amène à Hlovigh Hérold, roi de ces peuples. -Hlovigh se rend à Ingelheim, aux bords du Rhin: «Là s'élève sur cent -colonnes un palais superbe........ Non loin du palais est une île que -le Rhin environne de ses eaux profondes, retraite tapissée d'une herbe -toujours verte, et que couvre une sombre forêt;» chasse superbe, où -Judith, femme de Hlovigh, magnifiquement parée, monte un noble -palefroi. - -Béro et Samilon, deux guerriers de nation gothique, combattent en -champ clos devant Hlovigh, auprès du château d'Aix, dans un lieu -entouré de murailles de nacre, orné de terrasses gazonnées et plantées -d'arbres. «Les champions, d'une haute taille, sont montés sur des -coursiers rapides; tous deux attendent le signal qui doit être donné -par le roi. Dans l'arène paraît Gundold, qui se fait accompagner d'un -cercueil, selon son usage dans ces occasions.» Béro est vaincu; les -jeunes Franks l'arrachent à la mort, et Gundold renvoie son cercueil -sous l'appentis d'où il l'avait tiré. - - Miratur Gundoldus enim, feretrumque remittit - Absque onere tectis, venerat unde, suum[63]. - - [63] Les savants bénédictins ne peuvent s'empêcher de s'écrier - dans une note, avec toute la joie naïve de l'érudition: «Gratiæ - sint Nigello, qui veterum ritus nobis ediscerit!» - -L'architecture dite lombarde, de l'époque des Karlovingiens, en -Italie, n'était que l'invasion de l'architecture orientale ou -néogrecque dans l'architecture romaine. Hakem, au huitième siècle, -bâtit la mosquée de Cordoue, type primitif de l'architecture sarrasine -occidentale. Au commencement du neuvième siècle, le palais d'Ingelheim -avait des centaines de colonnes, des toitures de formes variées, des -milliers de réduits, d'ouvertures et de portes: _centum perfixa -columnis... tectaque multimoda: mille aditus, reditus, millenaque -claustra domorum_. L'église présentait de grandes portes d'airain, et -de plus petites enrichies d'or: _Templa Dei..... ærati postes, aurea -ostiola_. Hérold, sa femme, ses enfants et ses compagnons, -contemplaient avec étonnement le dôme immense de l'église: _miratur -Herold, conjunx miratur, et omnes proles et socii culmina tanta Dei_. -Voilà donc clairement aux huitième et neuvième siècles les moeurs, les -aventures, les chants, les récits, les champions, les nains, les -fêtes, les armes, l'architecture de l'époque vulgaire de la -chevalerie; les voilà en même temps et à la fois d'une manière -spontanée chez les Maures et chez les chrétiens: voilà Charlemagne et -le kalife Aroun, Cisher et Antar, et leurs historiens contemporains, -Asmaï et le moine de Saint-Gall. - -Les romanciers du douzième siècle qui ont pris Charlemagne, Roland et -Ogier pour leurs héros, ne se sont donc point trompés historiquement; -mais on a eu tort de vouloir faire des chevaliers un _corps_ de -chevalerie. Les cérémonies de la réception du chevalier, l'éperon, -l'épée, l'accolade, la veille des armes, les grades de page, de -damoiseau, de poursuivant, d'écuyer, sont des usages et des -institutions militaires qui remplaçaient d'autres usages et d'autres -institutions tombés en désuétude; mais ils ne constituaient pas un -corps de troupes homogène, discipliné, agissant sous un même chef dans -une même subordination. - -Les ordres religieux chevaleresques ont été la cause de cette -confusion d'idées; ils ont fait supposer une chevalerie historique -_collective_, lorsqu'il n'existait qu'une chevalerie historique -_individuelle_. Au surplus, cette chevalerie individuelle fut délicate, -vaillante, généreuse, et garda l'empreinte des deux climats qui la -virent éclore; elle eut le vague et la rêverie du ciel noyé des -Scandinaves, l'éclat et l'ardeur du ciel pur de l'Arabie. La -chevalerie historique produisit en outre une chevalerie romanesque, -qui se mêla aux réalités, retentit par un extrême écho jusque dans le -règne de François Ier, où elle donna naissance à Bayard, comme elle -avait enfanté du Guesclin auprès du trône de Charles V. Le héros de -Cervantes fut le dernier des chevaliers: tel est l'attrait de ces -moeurs du moyen âge et le prestige du talent, que la satire de la -chevalerie en est devenue le panégyrique immortel. - -Pour être reçu chevalier dans l'origine, il fallait être noble de père -et de mère, et âgé de vingt-et-un ans. Si un gentilhomme qui n'était -pas de _parage_ se faisait armer chevalier, _on lui tranchait les -éperons dorés sur le fumier_. Les fils des rois de France étaient -chevaliers sur les fonts de baptême: saint Louis arma ses frères -chevaliers; du Guesclin, second parrain du second fils de Charles V, -le duc d'Orléans, tira son épée, et la mit nue dans la main de -l'enfant nu: _Nudo tradidit ensem nudum_. Bayard, _sans paour et sans -reprouche_, conféra la chevalerie à François Ier. Le roi lui dit: -«Bayard, mon ami, je veux qu'aujourd'hui sois fait chevalier par vos -mains..... Avez vertueusement, en plusieurs royaumes et provinces, -combattu contre plusieurs nations..... Je delaisse la France, en -laquelle on vous connoist assez........ Depeschez-vous.» Alors prit -son épée Bayard, et dit: «Sire, autant vaille que si estois Roland, ou -Olivier, Gaudefroy ou Baudouyn son frère.» «Et puis après si cria -haultement, l'espée en la main dextre: Tu es bien heureuse d'avoir -aujourd'huy à un si beau et puissant roy donné l'ordre de la -chevalerie. Certes, ma bonne espée, vous serez moult bien comme -relique gardée, et sur toutes aultres honorée; et ne vous porteray -jamais, si ce n'est contre Turcs, Sarrasins ou Mores.» «Et puis feit -deux saults, et après remit au fourreau son espée.» - -Les chevaliers prenaient les titres de _don_, de _sire_, de _messire_ -et de _monseigneur_. Ils pouvaient manger à la table du roi; eux seuls -avaient le droit de porter la lance, le haubert, la double cotte de -mailles, la cotte d'armes, l'or, le vair, l'hermine, le petit-gris, le -velours, l'écarlate: ils mettaient une girouette sur leur donjon; -cette girouette était en pointe comme les pennons pour les simples -chevaliers, carrée comme les bannières pour les chevaliers bannerets. -On reconnaissait de loin le chevalier à son armure: les barrières des -lices, les ponts des châteaux s'abaissaient devant lui; les hôtes qui -le recevaient poussaient quelquefois le dévouement et le respect -jusqu'à lui abandonner leurs femmes. - -La dégradation du chevalier félon était affreuse: on le faisait monter -sur un échafaud; on y brisait à ses yeux les pièces de son armure; son -écu, le blason effacé, était attaché et traîné à la queue d'une -cavale, monture dérogeante: le héraut d'armes accablait d'injures -l'ignoble chevalier. Après avoir récité les vigiles funèbres, le -clergé prononçait les malédictions du psaume 108. Trois fois on -demandait le nom du dégradé, trois fois le héraut d'armes répondait -qu'il ignorait ce nom, et n'avait devant lui qu'une foi mentie. On -répandait alors sur la tête du patient un bassin d'eau chaude; on le -tirait en bas de l'échafaud par une corde; il était mis sur une -civière, transporté à l'église, couvert d'un drap mortuaire, et les -prêtres psalmodiaient sur lui les prières des morts. - -La chevalerie se conférait sur la brèche, dans la mine et la tranchée -d'une ville assiégée, sur un champ de bataille au moment d'en venir -aux mains. Le besoin de soldats s'accroissant à mesure que les nobles -périssaient, le serf fut admis à la chevalerie; des lettres de -Philippe de Valois déclarent gentilhomme le fils d'un serf qui avait -été armé chevalier: les Français ont toujours attribué la noblesse à -la charrue et à l'épée, et placé au même rang le laboureur et le -soldat. Dans la suite, au milieu des grandes guerres contre les -Anglais, on créa tant de chevaliers que ce titre s'avilit. François -Ier ajouta aux deux classes de chevaliers _bannerets_ et _bacheliers_ -une troisième classe, composée de magistrats et de gens de lettres; -ils furent appelés _chevaliers ès lois_. Enfin, il ne resta de la -chevalerie qu'un nom honorifique, écrit dans les actes, ou porté par -les cadets de famille. - -L'éducation militaire m'amène maintenant à parler de l'éducation -civile dans les siècles dont nous nous occupons. - - -ÉDUCATION. - -L'éducation chez les Perses, les Grecs et les Romains, était persane, -grecque et romaine; je veux dire qu'on enseignait aux enfants ce qui -regarde la patrie; on ne les instruisait que des lois, des moeurs, de -l'histoire et de la langue de leurs aïeux. Lorsqu'à l'époque d'une -civilisation avancée les Romains se prirent d'admiration pour la Grèce -et vinrent aux écoles d'Athènes, ce n'était que la louable curiosité -de quelques patriciens oisifs. - -Le monde moderne a présenté un phénomène dont il n'y a aucun exemple -dans le monde ancien: les enfants des barbares se séparèrent de leur -race par l'éducation: confinés dans des colléges, ils apprirent des -langues que leurs pères ne parlaient point, et qui cessaient d'être -parlées sur terre; ils étudièrent des lois qui n'étaient pas celles de -leur nation; ils ne s'occupèrent que d'une société morte, sans rapport -avec la société vivante de leur temps. Les vaincus, sortis d'un autre -sang et perpétuant le souvenir de ce qu'ils avaient été, renfermèrent -avec eux les fils de leurs vainqueurs comme des otages. - -Il se forma au milieu des générations brutes un peuple d'intelligence -hors de la sphère où se mouvait la communauté matérielle, guerrière et -politique. Plus l'esprit autour des écoles était simple, grossier, -naturel, illettré, plus dans l'intérieur de ces écoles il était -raffiné, subtil, métaphysique et savant. Les barbares avaient commencé -par égorger les prêtres et les moines; devenus chrétiens, ils -tombèrent à leurs pieds. Ils s'empressèrent de contribuer à la -fondation des colléges et des universités: admirant ce qu'ils ne -comprenaient pas, ils crurent ne pouvoir accorder aux étudiants trop -de priviléges. Une véritable république, ayant ses tribunaux, ses -coutumes et ses libertés, s'établit pour les enfants au centre même de -la monarchie des pères. - -L'université de Paris, fille aînée de nos rois, bien qu'elle ne -descendît pas de Charlemagne, n'était pas la seule en France; vingt -autres existaient sur son modèle. Celle de Montpellier devint célèbre; -on y professa le droit romain aussitôt que les exemplaires des -_Pandectes_ furent devenus moins rares par la découverte et les copies -du manuscrit d'Amalfi. L'Angleterre, l'Écosse, l'Irlande, l'Allemagne, -l'Italie, l'Espagne, le Portugal, possédaient les mêmes corps -enseignants. On voit dans les hagiographes et les chroniqueurs que le -même écolier, afin d'embrasser les diverses branches des sciences, -étudiait successivement à Paris, à Oxford, à Mayence, à Padoue, à -Salamanque, à Coïmbre. L'université de Paris avait une poste à son -usage, longtemps avant que Louis XI eût fait un pareil établissement. - -On sent quelle activité les institutions universitaires, dégagées des -lois nationales, devaient donner aux esprits; combien elles devaient -accroître le trésor commun des idées: or, tout arrive par les idées; -elles produisent les faits, qui ne leur servent que d'enveloppe. - -Une multitude de colléges s'élevèrent auprès des universités. Sous -Philippe le Bel, qui fonda l'université d'Orléans, on vit s'établir le -collége de la reine de Navarre, celui du cardinal Le Moyne, et celui -de Montaigu, archevêque de Narbonne. Depuis le règne de Philippe de -Valois jusqu'à la fin du règne de Charles V, on compte l'érection du -collége des Lombards pour les écoliers italiens, des colléges de -Tours, de Lisieux, d'Autun, de l'_Ave Maria_, de Mignon ou Grandmont, -de Saint-Michel, de Cambrai, d'Aubusson, de Bonnecourt, de Tournai, de -Bayeux, des Allemands, de Boissy, de Dainville, de Maître Gervais, de -Beauvais (_Hist. de l'Univ._, tom. III, liv. III; _Antiq. de Paris_; -_Trés. des Ch._). A François Ier est dû l'établissement du Collége -Royal, avec les trois chaires de langues hébraïque, grecque et latine: -on avait commencé à enseigner le grec dans l'université de Paris sous -Charles VIII; on y expliquait alors les dialogues de Platon. Henri II, -Charles IX, Henri III, augmentèrent les chaires savantes d'une chaire -de philosophie grecque et latine, d'une chaire de langue arabe et -d'une chaire de chirurgie. Louis XIII, Louis XIV et Louis XV -ajoutèrent au Collége Royal des chaires pour l'étude du droit canon, -pour celle des langues syriaque, turque et persane, pour -l'enseignement de la littérature française, de l'astronomie, de la -mécanique, de la chimie, de l'anatomie, de l'histoire naturelle, du -droit de la nature et des gens. Le collége des Quatre-Nations rappelle -le nom de Mazarin. Tout se formait par grandes masses ou par grands -corps dans l'ancienne monarchie: clergé, noblesse, tiers état, -magistrature, éducation. - -Ces universités et ces colléges furent autant de foyers où -s'allumèrent comme des flambeaux les génies dont la lumière pénétra -les ténèbres du moyen âge: nuit féconde, puissant chaos, dont les -flancs portaient un nouvel univers. Lorsque la barbarie envahit la -civilisation, elle la fertilise par sa vigueur et sa jeunesse; quand, -au contraire, la civilisation envahit la barbarie, elle la laisse -stérile; c'est un vieillard auprès d'une jeune épouse: les peuples -civilisés de l'ancienne Europe se sont renouvelés dans le lit des -sauvages de la Germanie; les peuples sauvages de l'Amérique se sont -éteints dans les bras des peuples civilisés de l'Europe. - -Saint Bernard, Abeilard, Scott, Thomas d'Aquin, Bonaventure, Albert, -Roger Bacon, Henri de Gand, Hugues de Saint-Cher, Alexandre de -Hallays, Alain de l'Ille, Yves de Triguer, Jacques de Voragines, -Guillaume de Nangis, Jean de Meun, Guillaume Duranty, Jean Adam, -Guillaume Pelletier, Barthélemi Glaunwil et Pierre Bercheur, Albert de -Saxe, Froissart, Nicolas Oresme, Jacques de Dondis, Nicolas Flamel, -Accurse, Barthole, Gratien, Pierre d'Ailly, Nicolas Clémengis, Gerson, -Thomas Connecte, Benoît Gentian, Jean de Courtecuisse, Vincent -Ferrier, Juvénal des Ursins, Pic de la Mirandole, Chartier, Martial -d'Auvergne, François Villon et Robert Gaguin forment la chaîne de ces -hommes qui nous amènent des premiers jours du moyen âge au temps de -la renaissance des lettres. Leur célébrité fut grande, et les surnoms -par lesquels on les distingua prouvent l'admiration naïve de leurs -siècles. Albert fut surnommé le Grand; Thomas d'Aquin, l'Ange de -l'école; Roger Bacon, le Docteur admirable; Henri de Gand, le Docteur -solennel; Henri de Suze, la Splendeur du droit; Alexandre de Hallays, -le Docteur irréfragable, Alain de l'Ille, le Docteur universel; -Bonaventure, le Docteur séraphique; Scott, le Docteur subtil; Gilles -de Rome, le Docteur très-fondé. - -Ces hommes, avec des talents divers, formaient des écoles, avaient des -disciples, comme les anciens philosophes de la Grèce. Albert inventa -une machine parlante; Roger Bacon découvrit peut-être la poudre[64], -le télescope et le microscope; Jacques de Dondis composa une horloge -céleste ou une sphère mouvante. Saint Thomas d'Aquin est un génie tout -à fait comparable aux plus rares génies philosophiques des temps -anciens et modernes; il tient de Platon et de Malebranche pour la -spiritualité, d'Aristote et de Descartes pour la clarté et la logique. -Les scottistes et les thomistes, les réalistes et les nominaux, -ressuscitèrent les deux sectes de la forme et de l'idée. Vers l'an -1050, les écrits d'Aristote avaient été apportés par les Arabes en -Espagne, et de l'Espagne ils passèrent en France. Bérenger, Abeilard, -Gilbert de la Porée, firent revivre la doctrine du Stagirite; mais les -Pères grecs et latins ayant depuis longtemps frappé d'anathème cette -doctrine, un concile tenu à Paris, en 1209, condamna au feu les écrits -dans lesquels elle était renfermée. L'interdiction dura plus de -quatre-vingts ans: on se relâcha ensuite, et en 1447 le triomphe -d'Aristote fut tel, qu'on n'enseigna plus d'autre philosophie que la -sienne. Un siècle après, Ramus, qui osa s'élever contre sa logique, -fut la victime du fanatisme scolastique. Il fallut attendre Gassendi -et Descartes pour triompher du précepteur d'Alexandre. - - [64] Connue d'ailleurs à la Chine, ainsi que la boussole, - l'imprimerie, le gaz, etc. Ces découvertes matérielles devaient - naturellement avoir lieu chez une société à longue vie, comme - celle des Chinois. - -Duranti, Barthole, Alciat, et plus tard Cujas furent les lumières du -droit. - -On se fera une idée de l'influence que ces hommes exerçaient sur leur -temps, en rappelant les effets de leurs leçons: la classe où Albert le -Grand enseignait ne suffisant plus à la multitude des auditeurs, il se -vit obligé de professer en plein air, sur la place qui prit le nom de -_Maître-Albert_. Foulques écrit à Abeilard: «Rome t'envoyait ses enfants -à instruire; et celle qu'on avait entendue enseigner toutes les -sciences montrait, en te passant ses disciples, que ton savoir était -encore supérieur au sien. Ni la distance, ni la hauteur des montagnes, -ni la profondeur des vallées, ni la difficulté des chemins parsemés de -dangers et de brigands ne pouvaient retenir ceux qui s'empressaient -vers toi. La jeunesse anglaise ne se laissait effrayer ni par la mer -placée entre elle et toi, ni par la terreur des tempêtes; et à ton nom -seul, méprisant les périls, elle se précipitait en foule. La Bretagne -reculée t'envoyait ses habitants pour les instruire; ceux de l'Anjou -venaient te soumettre leur férocité adoucie. Le Poitou, la Gascogne, -l'Ibérie, la Normandie, la Flandre, les Teutons, les Suédois, ardents -à te célébrer, vantaient et proclamaient sans relâche ton génie. Et je -ne dis rien des habitants de la ville de Paris et des parties de la -France les plus éloignées comme les plus rapprochées, tous avides de -recevoir tes leçons, comme si près de toi seul ils eussent pu trouver -l'enseignement[65].» - - [65] Cette élégante traduction est d'une femme (_OEuvres de madame - Guizot_). - -La foule des maîtres et des écoliers de l'université était telle quand -ils allaient en procession à Saint-Denis, que les premiers rangs du -cortége entraient dans la basilique de l'abbaye, lorsque les derniers -sortaient de l'église des Mathurins de Paris. Appelée à donner son -vote sur la question de l'extinction du schisme, l'université fournit -dix mille suffrages; elle proposa d'envoyer à un enterrement -vingt-cinq mille écoliers pour en augmenter la pompe. On voit ce grand -corps figurer dans toutes les crises politiques de la monarchie, et -particulièrement sous les règnes de Charles V, de Charles VI et de -Charles VII. Factieux ou fidèle, il lâchait ou retenait les flots -populaires, tandis que des esprits novateurs élevés à ses leçons -agitaient les questions religieuses, poussaient, par la hardiesse de -leurs doctrines, par leurs déclamations contre les vices du clergé et -des grands, à ces réformes dont Arnaud de Brescia avait donné -l'exemple en Italie et Wickleff en Angleterre. - -Cette vie des universités et des colléges occupe une place -considérable dans le tableau des moeurs générales, qui me reste à -peindre. - - -MOEURS GÉNÉRALES DES XIIe, XIIIe ET XIVe SIÈCLES. - -L'histoire moderne doit prendre soin de détruire un mensonge, non des -chroniqueurs, qui sont unanimes sur la corruption des bas siècles, -mais de l'ignorance et de l'esprit de parti des temps où nous vivons: -on s'est figuré que si le moyen âge était barbare, du moins la morale -et la religion faisaient le contre-poids de sa barbarie; on se -représente les anciennes familles, grossières sans doute, mais assises -dans une sainte union à l'âtre domestique, avec toute la simplicité de -l'âge d'or. Rien de plus contraire à la vérité. - -Les barbares s'établirent au milieu de la société romaine dépravée par -le luxe, dégradée par l'esclavage, pervertie par l'idolâtrie. Les -Franks, très-peu nombreux, relativement à la population gallo-romaine, -ne purent assainir les moeurs; ils étaient eux-mêmes fort corrompus -quand ils entrèrent en Gaule. - -C'est une grande erreur que d'attribuer l'innocence à l'état sauvage; -tous les appétits de la nature se développent sans contrôle dans cet -état: la civilisation seule enseigne les qualités morales. La -profession des armes, qui inspire certaines vertus, ne produit point -la tempérance: Sainte-Palaye est obligé de convenir que les chevaliers -ne se recommandaient guère par la rigidité des moeurs. - -De la société romaine et de la société barbare résulta une double -corruption; on reconnaît très-bien les vices de l'une et de l'autre -société, comme on distingue à leur confluent les eaux de deux fleuves -qui s'unissent: la rapine, la cruauté, la brutalité, la luxure -animale, étaient frankes; la bassesse, la lâcheté, la ruse, la -turpitude de l'esprit, la débauche raffinée, étaient romaines. - -Et ces remarques ne se doivent pas entendre de quelques années, de -quelques règnes: elles s'appliquent aux siècles qui précèdent le moyen -âge, depuis le règne de Khlovigh jusqu'à celui de Hugues Capet: et aux -siècles du moyen âge, depuis le règne de Hugues Capet jusqu'à celui de -François Ier. - -Le christianisme chercha, autant qu'il le put, à guérir la gangrène -des temps barbares; mais l'esprit de la religion était moins suivi -que la lettre; on croyait plus à la croix qu'à la parole du Christ; on -adorait au Calvaire, on n'assistait point au sermon de la Montagne. Le -clergé se déprava comme la foule. Si l'on veut pénétrer à fond l'état -intérieur de cette époque, il faut lire les conciles et les chartes -d'abolition (lettres de grâce accordées par les rois); là se montrent -à nu les plaies de la société. Les conciles reproduisent sans cesse -les plaintes contre la licence des moeurs et la recherche des remèdes -à y apporter; les chartes d'abolition gardent les détails des -jugements et des crimes qui motivaient les lettres royaux. Les -capitulaires de Charlemagne et de ses successeurs sont remplis de -dispositions pour la réformation du clergé. - -On connaît l'épouvantable histoire du prêtre Anastase enfermé vivant -avec un cadavre, par la vengeance de l'évêque Caulin (GRÉGOIRE DE -TOURS). Dans les canons ajoutés au premier concile de Tours, sous -l'épiscopat de saint Perpert, on lit: «Il nous a été rapporté que des -prêtres, ce qui est horrible (_quod nefas_), établissaient des auberges -dans les églises, et que le lieu où l'on ne doit entendre que des -prières et des louanges de Dieu retentit du bruit des festins, de -paroles obscènes, de débats et de querelles.» - -Baronius, si favorable à la cour de Rome, nomme le dixième siècle le -siècle de fer, tant il voit de désordres dans l'Église. L'illustre et -savant Gherbert, avant d'être pape sous le nom de Sylvestre II, et -n'étant encore qu'archevêque de Reims, disait: «Déplorable Rome, tu -donnas à nos ancêtres les lumières les plus éclatantes, et maintenant -tu n'as plus que d'horribles ténèbres....... Nous avons vu Jean -Octavien conspirer, au milieu de mille prostituées, contre le même -Othon qu'il avait proclamé empereur. Il est renversé, et Léon le -Néophyte lui succède. Othon s'éloigne de Rome, et Octavien y rentre; -il chasse Léon, coupe les doigts, les mains et le nez au diacre Jean; -et, après avoir ôté la vie à beaucoup de personnages distingués, il -périt bientôt lui-même..... Sera-t-il possible de soutenir encore -qu'une si grande quantité de prêtres de Dieu, dignes par leur vie et -leur mérite d'éclairer l'univers, se doivent soumettre à de tels -monstres, dénués de toute connaissance des sciences divines et -humaines?» - -Il nous reste une satire d'Adalbéron, évêque de Laon; c'est un -dialogue entre le poëte et le roi Robert. «Adalbéron représente les -juges obligés de porter le capuchon, les évêques dépouillés, réduits à -suivre la charrue; et les siéges épiscopaux, quand ils viennent à -vaquer, occupés par des mariniers et des pâtres. Un moine est -transformé en soldat; il porte un bonnet de peau d'ours; sa robe, -naguère longue, est écourtée, fendue par devant et par derrière; à sa -ceinture étroite est suspendu un arc, un carquois, des tenailles, une -épée. Il n'y avait autrefois parmi les ministres du Seigneur ni -bourreaux, ni aubergistes, ni gardeurs de cochons et de boucs; ils -n'allaient point au marché public; ils ne faisaient point blanchir les -étoffes.» - -Adalbéron, étendant son sujet, remarque que le noble et le serf ne -sont pas soumis à la même loi; que le noble est entièrement libre. Le -roi prend la défense de la condition servile: «Cette classe, dit-il, -ne possède rien sans l'acheter par un dur travail. Qui pourrait -compter les peines, les courses et les fatigues qu'ont à supporter les -serfs? Il n'y a aucune fin à leurs larmes.» Adalbéron répond que «la -famille du Seigneur est divisée en trois classes: l'une prie, l'autre -combat, la troisième travaille.» - -Adalbéron avait vu finir la seconde race et commencer la troisième; il -avait joué un rôle dans les trahisons qui se pratiquent à la chute et -au renouvellement des empires. Peut-être avait-il été lié intimement -avec Emma, femme de Lother, quoiqu'il fût évêque; il était d'une -grande famille de Lorraine, il avait étudié sous Gherbert; il n'aimait -pas les moines, et il entrait dans la querelle des évêques nobles -contre les religieux plébéiens. On retrouve en lui cette partie de la -société intelligente qui ne fut jamais barbare. - -Saint Bernard ne montre pas plus d'indulgence aux vices de son siècle; -saint Louis fut obligé de fermer les yeux sur les prostitutions et les -désordres qui régnaient dans son armée. Pendant le règne de Philippe -le Bel, un concile est convoqué exprès pour remédier au débordement -des moeurs. L'an 1351, les prélats et les ordres mendiants exposent -leurs mutuels griefs à Avignon, devant Clément VII. Ce pape, favorable -aux moines, apostrophe les prélats: «Parlerez-vous d'humilité, vous si -vains et si pompeux dans vos montures et vos équipages? Parlerez-vous -de pauvreté, vous si avides que tous les bénéfices du monde ne vous -suffiraient pas? Que dirai-je de votre chasteté?... Vous haïssez les -mendiants, vous leur fermez vos portes; et vos maisons sont ouvertes à -des sycophantes et à des infâmes (_lenonibus et truffatoribus_).» - -La simonie était générale: les prêtres violaient presque partout la -règle du célibat; ils vivaient avec des femmes perdues, des concubines -et des chambrières; un abbé de Noréis avait dix-huit enfants. En -Biscaye on ne voulait que des prêtres qui eussent des _commères_, -c'est-à-dire des femmes supposées légitimes. - -Pétrarque écrit à l'un de ses amis: «Avignon est devenu un enfer, la -sentine de toutes les abominations. Les maisons, les palais, les -églises, les chaires du pontife et des cardinaux, l'air et la terre, -tout est imprégné de mensonge; on traite le monde futur, le jugement -dernier, les peines de l'enfer, les joies du paradis, de fables -absurdes et puériles.» Pétrarque cite à l'appui de ses assertions des -anecdotes scandaleuses sur les débauches des cardinaux. Et lui-même, -abbé chaste et fidèle amant de Laure, était entouré de bâtards. - -Dans un sermon prononcé devant le pape en 1364, le docteur Nicolas -Oresme prouva que l'Antechrist ne tarderait pas à paraître, par six -raisons tirées de la perte de la doctrine, de l'orgueil des prélats, -de la tyrannie des chefs de l'Église, et de leur aversion pour la -vérité. - -Les sirventes, qui n'épargnaient ni les papes, ni les rois, ni les -nobles, ne ménageaient pas plus le clergé que les sermons: «Dis donc, -seigneur évêque, tu ne seras jamais sage qu'on ne t'ait rendu -eunuque.--Ah! faux clergé, traître, menteur, parjure, débauché! saint -Pierre n'eut jamais rentes, ni châteaux, ni domaines; jamais il ne -prononça excommunication. Il y a des gens d'Église qui ne brillent que -par leur magnificence, et qui marient à leurs neveux les filles qu'ils -ont eues de leur mie.» (RAYNOUARD, _Troubadours_.) - -«Une vile multitude, qui ne combattit jamais, enlève aux nobles leur -tour et leur chastel: le bouc attaque le loup.»--«Notre évêque vend -une bière mille sous à ses amis décédés.»--«C'est le pape qui règne; -il rampe aux pieds du monarque puissant, il accable le roi -malheureux.» - -Toute la terre féodale se ressemblait; mêmes censures en Angleterre: - -«Auprès d'une abbaye se trouve un couvent de nonnes, au bord d'une -rivière douce comme du lait. Aux jours d'été, les jeunes nonnes -remontent cette rivière en bateau; et quand elles sont loin de -l'abbaye, le diable se met tout nu, se couche sur le rivage, et se -prépare à nager. Agile, il enlève les jeunes moines, et revient -chercher les nonnes. Il enseigne à celles-ci une oraison: le moine, -bien disposé, aura douze femmes à l'année, et il deviendra bientôt le -père abbé.» Je supprime de grossières obscénités en vieux anglais. - -Le _Credo_ de Pierre Laboureur (Piter Plowman) est une satire amère -contre les moines mendiants: - -«J'ai rencontré, assis sur un banc, un frère affreux; il était gros -comme un tonneau; son visage était si plein, qu'il avait l'air d'une -vessie remplie de vent, ou d'un sac suspendu à ses deux joues et à son -menton. C'était une véritable oie grasse, qui faisait remuer sa chair -comme une boue tremblante.» - -Les châtelains et les châtelaines chantaient, aimaient, se -gaudissaient, et par moments ne croyaient pas trop en Dieu. Le vicomte -de Beaucaire menace son fils Aucassin de l'enfer, s'il ne se sépare de -Nicolette, sa mie. Le damoiseau répond qu'il se soucie fort peu du -paradis, rempli de moines fainéants demi-nus, de vieux prêtres -crasseux et d'ermites en haillons. Il veut aller en enfer, où les -grands rois, les paladins, les barons, tiennent leur cour plénière; il -y trouvera de belles femmes qui ont aimé des ménestriers et des -jongleurs, amis du vin et de la joie. (LE GRAND D'AUSSY, RAYNOUARD; -_Hist. de Phil.-Auguste_, CAPEFIGUE, etc.) - -On voit un comte d'Armagnac, Jean V, épouser publiquement sa soeur, et -vivre avec elle dans son château, en tout honneur de baronnage. - -Ces nobles de la gaie science n'étaient pas toujours si courtois et si -damoiseaux qu'ils ne se transformassent en brigands sur les grands -chemins et dans les forêts. Les bourgeois de Laon appelèrent à leur -secours Thomas de Coucy, seigneur du château de Marne. Thomas, tout -jeune encore, pillait les pauvres et les pèlerins qui se rendaient à -Jérusalem, et qui revenaient de la Terre Sainte. Afin d'obtenir de -l'argent de ces captifs, il les pendait par les pouces, et leur -mettait de grosses-pierres sur les épaules pour ajouter à leur -pesanteur naturelle; il se promenait en dessous de ces gibets vivants, -et achevait à coups de bâton les victimes qui ne possédaient rien ou -qui refusaient de payer. Ayant un jour jeté un lépreux au fond d'un -cachot, le nouveau Cacus fut assiégé dans son antre par tous les -lépreux de la contrée[66]. - - [66] GUIBERTI, _De vita sua_. - -Un seigneur de Tournemine, assigné dans son manoir d'Auvergne par un -huissier appelé _Loup_, lui fit couper le poing, disant que jamais loup -ne s'était présenté à son château sans qu'il n'eût laissé sa patte -clouée à la porte. - -Regnault de Pressigny, seigneur de Marans près de La Rochelle, -rançonneur de bourgeois, voleur de grands chemins, détrousseur de -passants, se plaisait à crever un oeil et à arracher la barbe à tout -moine traversant les terres de sa seigneurie. Quand il envoyait au -supplice les malheureux qui refusaient de se racheter, et que ceux-ci -en appelaient à la justice du roi, Pressigny, qui apparemment savait -le latin, leur répondait, en équivoquant sur les mots, qu'ils se -plaignaient à tort de ne pas mourir dans les règles; qu'ils mouraient -_jure aut injuria_. - -Le moyen âge offre un tableau bizarre, qui semble être le produit -d'une imagination puissante, mais déréglée. Dans l'antiquité, chaque -nation sort pour ainsi dire de sa propre source; un esprit primitif, -qui pénètre tout et se fait sentir partout, rend homogènes les -institutions et les moeurs. La société du moyen âge était composée des -débris de mille autres sociétés: la civilisation romaine, le paganisme -même, y avaient laissé des traces; la religion chrétienne y apportait -ses croyances et ses solennités; les barbares franks, goths, -bourguignons, anglo-saxons, danois, normands, retenaient les usages et -le caractère propres à leurs races. Tous les genres de propriété se -mêlaient, toutes les espèces de lois se confondaient: l'aleu, le fief, -la mainmortable, le Code, le Digeste, les lois salique, gombette, -wisigothe, le droit coutumier. Toutes les formes de liberté et de -servitude se rencontraient: la liberté monarchique du roi, la liberté -aristocratique du noble, la liberté individuelle du prêtre, la liberté -collective des communes, la liberté privilégiée des villes, de la -magistrature, des corps de métiers et des marchands; la liberté -représentative de la nation; l'esclavage romain, le servage barbare, -la servitude de l'aubain. De là ces spectacles incohérents, ces usages -qui se paraissent contredire, qui ne se tiennent que par le lien de la -religion. On dirait des peuples divers n'ayant aucun rapport les uns -avec les autres, étant seulement convenus de vivre sous un commun -maître autour d'un même autel. - -Jusque dans son apparence extérieure, la France offrait alors un -tableau plus pittoresque et plus national qu'elle ne le présente -aujourd'hui. Aux monuments nés de notre religion et de nos moeurs, -nous avons substitué, par une déplorable affectation de l'architecture -bâtarde romaine, des monuments qui ne sont ni en harmonie avec notre -ciel ni appropriés à nos besoins; froide et servile copie, laquelle a -porté le mensonge dans nos arts, comme le calque de la littérature -latine a détruit dans notre littérature l'originalité du génie frank. -Ce n'était pas ainsi qu'imitait le moyen âge; les esprits de ce -temps-là admiraient aussi les Grecs et les Romains, ils recherchaient -et étudiaient leurs ouvrages; mais, au lieu de s'en laisser dominer, -ils les maîtrisaient, les façonnaient à leur guise, les rendaient -français, et ajoutaient à leur beauté par cette métamorphose pleine de -création et d'indépendance. - -Les premières églises chrétiennes dans l'Occident ne furent que des -temples retournés: le culte païen était extérieur, la décoration du -temple fut extérieure; le culte chrétien était intérieur, la -décoration de l'église fut intérieure. Les colonnes passèrent du -dehors au dedans de l'édifice, comme dans les basiliques, où se -tinrent les assemblées des fidèles quand ils sortirent des cryptes et -des catacombes. Les proportions de l'église surpassèrent en étendue -celles du temple, parce que la foule chrétienne s'entassait sous la -voûte de l'église, et que la foule païenne était répandue sous le -péristyle du temple. Mais lorsque les chrétiens devinrent les maîtres, -ils changèrent cette économie, et ornèrent aussi du côté du paysage et -du ciel leurs édifices. - -L'architecture néogrecque, par une même émancipation de l'esprit -humain, se montra en Orient avec le néoplatonisme; il était naturel -que les arts suivissent les idées, et surtout les idées religieuses, -auxquelles ils sont appliqués de préférence chez les peuples. Les -premiers essais, ou plutôt les premiers jeux de cette architecture, se -firent remarquer dans les temples de Daphné, de Balbek et de Palmyre: -elle se développa en Syrie dans les monuments de sainte Hélène; elle -devenait chrétienne à Jérusalem, à l'époque où le néoplatonisme -devenait chrétien au concile de Nicée. Justinien la fit régner en -bâtissant sur les fondements de la Sainte-Sophie romaine de Constance -la Sainte-Sophie néogrecque d'Isidore de Milet. De là elle passa en -Italie, et déploya son art dans l'église octogone de Saint-Vital à -Ravenne: Charlemagne, au huitième siècle, reproduisit ce mouvement -agrandi à Aix-la-Chapelle. «Il edifia eglises et abbayes en divers -lieux, en l'honneur de Dieu et au proufit de son ame. Aucunes en -commença et aucunes en parfit. Entre les autres fonda l'eglise de -Aix-la-Chapelle, d'oeuvre merveilleuse, en l'honneur de Nostre-Dame -Sainte-Marie... Divers palais commença en divers lieux, d'oeuvre -cousteuse: un en fit auprès de la cité de Mayence, de lez une ville -qui a nom Ingelheim; un autre en la cité, sur le fleuve de Vahalam. Si -commanda dans tout son royaume, à tous les evesques et à tous ceux à -qui les cures appartenoient, que toutes les eglises et toutes les -abbayes qui estoient dechues par vieillesse fussent refaictes et -restaurées: et pour ce que cette chose ne fust mise en nonchaloir, il -leur mandoit expressement par ses messages qu'ils accomplissent ses -commandements.» - -Trois siècles plus tard, l'architectonique nouvelle aborda une seconde -fois aux rivages latins, et annonça son retour par l'édification de la -cathédrale de Pise. Il y a des erreurs que la voix populaire consacre, -et auxquelles la science est obligée de se soumettre: le néogrec, en -Italie, fut appelé l'_architecture lombarde_, et en France, -l'_architecture gothique_; et ni les Lombards ni les Goths n'y avaient -mis la main; Théodoric même se contenta d'imiter ou de réparer les -masses du Forum et du Champ de Mars. - -Tandis que l'architecture néogrecque, infidèle au Parthénon abandonné, -s'emparait des édifices chrétiens, elle envahissait aussi les édifices -mahométans. Les Arabes l'_orientalisèrent_ pour le calife Aroun et les -_Mille et une Nuits_; ils l'emmenèrent avec eux dans leurs conquêtes; -elle arriva de la mosquée du Kaire en Égypte à celle de Cordoue en -Espagne, à peu près au moment où les exarques de Ravenne -l'introduisaient en Italie. Ainsi la puînée de l'Ionie parut dans -l'Europe occidentale, portant d'une main l'étendard du prophète, et de -l'autre celui du Christ: l'Alhambrah à Grenade, et Saint-Marc à -Venise, témoignent de son inconstance et des merveilles de ses -caprices. Plus d'ordres distincts, plus d'architraves ou architraves -brisées: au lieu de portique, un portail; au lieu de fronton, une -façade; au lieu de frise, de corniche et d'entablement, une -balustrade. - -Enfin, avec le treizième siècle rayonna cette architecture à ogives, -qui se plut surtout dans les pays de la domination franke, saxonne et -germanique; au delà des Pyrénées et des Alpes, elle rencontra les -préjugés et les chefs-d'oeuvre de l'architecture mozarabique, du style -bâtard romain, et du primitif dorique de la Grande Grèce. -L'architecture à ogives fut une conquête des croisades de -Philippe-Auguste et de saint Louis. - -A la colonnette écourtée, aux grosses colonnes à chapiteaux historiés, -succédèrent les minces et longues colonnes en faisceaux, ramifiées à -leurs sommets, s'épanouissant en fusées, projetant dans les airs leurs -délicates nervures, qui devenaient comme la fragile charpente des -combles. Au plein cintre des arches, aux voussures en anse de panier, -se substituèrent les ogives, arceaux en forme d'arête, dont l'origine -est peut-être persane, et le patron la feuille du mûrier indien, si -toutefois l'ogive n'est pas le simple tracé d'un crayon facile. -L'ogive ne se sépare pas tellement du néogrec qu'on ne l'y retrouve -comme cent autres traits. - -Le cercle, figure géométrique rigoureuse, ne laisse rien à -l'arbitraire; l'ellipse, courbe flexible, se renfle ou se redresse au -gré de celui qui l'emploie: l'ogive, dont le foyer n'est que la -rencontre des deux ellipses d'un triangle curviligne, se pouvait donc -élargir et rétrécir depuis le plus court diamètre jusqu'au diamètre le -plus long; propriété qui laissait un jeu immense au goût de l'artiste, -et qui explique la variété du gothique. Pas un seul monument dans cet -ordre ne ressemble à l'autre, et dans chaque monument aucun détail -n'est invinciblement symétrique; l'ornement même est quelquefois -calculé pour ne pas produire son effet naturel: de petites figures -logées dans des niches, ou dans les moulures concentriques des portes, -y sont arrangées de manière qu'on les prendrait pour des arabesques, -des volutes, des enroulements, des astragales, et non pour des -dispositions de la statuaire. - -En imitant les constructions sarrasines, les architectes chrétiens les -exhaussèrent et les dilatèrent; ils plantèrent mosquées sur mosquées, -colonnes sur colonnes, galeries sur galeries; ils attachèrent des -ailes aux deux côtés du choeur, et des chapelles aux ailes. Partout la -ligne spirale remplaça la ligne droite; au lieu du toit plat ou bombé, -se creusa une voûte étroite fermée en cercueil ou en carène de -vaisseau; les tours ouvragées dépassèrent en hauteur les minarets. - -La chrétienté élevait à frais communs, au moyen des quêtes et des -aumônes, ces cathédrales dont, chaque État en particulier n'était pas -assez riche pour payer la main d'oeuvre, et dont aucune n'est achevée. -Dans ces vastes et mystérieux édifices se gravaient en relief ou en -creux, comme avec un emporte-pièce, les parures de l'autel, les -monogrammes sacrés, les vêtements et les choses à l'usage des -ministres: les bannières, les croix de divers agencements, les -calices, les ostensoirs, les dais, les chapes, les capuchons, les -crosses, les mitres, dont les formes se retrouvent dans le gothique, -conservaient les symboles du culte, en produisant des effets d'art -inattendus; assez souvent les gouttières étaient taillées en figures -de démons obscènes ou de moines vomissants. Cette architecture du -moyen âge offrait un mélange du tragique et du bouffon, du gigantesque -et du gracieux, comme les poëmes et les romans de la même époque. - -Les plantes de notre sol, les arbres de nos bois, le trèfle et le -chêne, décoraient aussi les églises, de même que l'acanthe et le -palmier avaient embelli les temples du pays et du siècle de Périclès. -Au dedans une cathédrale était une forêt, un labyrinthe dont les mille -arcades, à chaque mouvement du spectateur, s'intersectaient, se -séparaient, s'enlaçaient de nouveau en chiffres, en cerceaux, en -méandres; cette forêt était éclairée par des rosaces à jour incrustées -de vitraux peints, qui ressemblaient à des soleils brillants de mille -couleurs sous la feuillée: en dehors, cette même cathédrale avait -l'air d'un monument auquel on aurait laissé sa cage, ses arcs-boutants -et ses échafauds; et, afin que les appuis de la nef aérienne n'en -déparassent pas la structure, le ciseau les avait tailladés: on n'y -voyait plus que des arches de pont, des pyramides, des aiguilles et -des statues. - -Les ornements qui n'adhéraient pas à l'édifice se mariaient à son -style: les tombeaux étaient de forme gothique; et la basilique, qui -s'élevait comme un grand catafalque au-dessus d'eux, semblait s'être -moulée sur leur forme. On admire encore à Auch un de ces choeurs en -bois de chêne si communs dans les abbayes, et qui répétaient les -ornements de l'architecture. Tous les arts du dessin participaient de -ce goût fleuri et composite: sur les murs et sur les vitraux étaient -peints des paysages, des scènes de la religion et de l'histoire -nationale. - -Dans les châteaux, les armoiries coloriées, encadrées dans des -losanges d'or, formaient des plafonds semblables à ceux des beaux -palais du _cinque cento_ de l'Italie. L'écriture même était dessinée; -l'hiéroglyphe germanique, substitué au jambage rectiligne romain, -s'harmoniait avec les écussons et les pierres sépulcrales. Les tours -isolées qui servaient de vedettes sur les hauteurs; les donjons -enserrés dans les bois, ou suspendus sur la cime des rochers comme -l'aire des vautours; les ponts pointus et étroits jetés hardiment sur -les torrents; les villes fortifiées que l'on rencontrait à chaque pas, -et dont les créneaux étaient à la fois des remparts et des ornements; -les chapelles, les oratoires, les ermitages placés dans les lieux les -plus pittoresques au bord des chemins et des eaux; les beffrois, les -flèches des paroisses de campagne, les abbayes, les monastères, les -cathédrales; tous ces édifices que nous ne voyons plus qu'en petit -nombre, et dont le temps a noirci, obstrué, brisé les dentelles; tous -ces édifices avaient alors l'éclat de la jeunesse; ils sortaient des -mains de l'ouvrier; l'oeil, dans la blancheur de leurs pierres, ne -perdait rien de la légèreté de leurs détails, de l'élégance de leurs -réseaux, la variété de leurs guillochis, de leurs gravures, de leurs -ciselures, de leurs découpures, et de toutes les fantaisies d'une -imagination libre et inépuisable. - -Veut-on savoir à quel point la France était couverte de ces monuments? -Les treize volumes de la _Gallia christiana_, qui n'est pas achevée, -donnent mille cinq cents abbayes ou fondations monastiques. Le -pouillé général fournit un total de trente mille quatre cent dix-neuf -cures, dix-huit mille cinq cent trente-sept chapelles, quatre cent -vingt chapitres ayant église, deux mille huit cent soixante-douze -prieurés, neuf-cent trente-et-une maladreries; et le pouillé est fort -incomplet. Jacques Coeur comptait dix-sept cent mille clochers en -France, et la _Satire Ménippée_ reproduit le même calcul. - -Ce n'est pas trop de donner un château, chastel, ou chastillon, par -douze clochers. Tout seigneur qui possédait trois châtellenies et une -_ville close_ avait droit de justice: or on comptait en France -soixante-dix mille fiefs ou arrière-fiefs, dont trois mille étaient -titrés. Une moyenne proportionnelle fournit, sur ces soixante-dix -mille fiefs, sept mille justices hautes ou basses, et suppose par -conséquent sept mille _villes closes_ ou fortifiées; somme totale -approximative des monuments (tant églises que chapelles, villes, -châteaux, etc.), un million huit cent soixante-douze mille neuf cent -vingt-six, sans parler des basiliques, des monastères renfermés dans -les cités, des palais royaux et épiscopaux, des hôtels de ville, des -halles publiques, des ponts, des fontaines, des amphithéâtres, -aqueducs et temples romains encore existants dans le midi de la -France. Voilà, certes, un sol bien autrement orné qu'il ne l'est -aujourd'hui. L'architecture religieuse, civile et militaire gothique, -pyramidait, et attirait de loin les yeux; la moderne architecture -civile et la nouvelle architecture militaire, appropriée aux nouvelles -armes, ont tout rasé: nos monuments se sont abaissés et nivelés comme -nos rangs. - -Notre temps laissera-t-il des témoins aussi multipliés de son passage -que le temps de nos pères? Qui bâtirait maintenant des églises et des -palais dans tous les coins de la France? Nous n'avons plus la royauté -de race, l'aristocratie héréditaire, les grands corps civils et -marchands, la grande propriété territoriale, et la foi qui a remué -tant de pierres. Une liberté d'industrie et de raison ne peut élever -que des bourses, des magasins, des manufactures, des bazars, des -cafés, des guinguettes; dans les villes, des maisons économiques; dans -les campagnes, des chaumières; et partout, de petits tombeaux. Dans -cinq ou six siècles, lorsque la religion et la philosophie solderont -leurs comptes, lorsqu'elles supputeront les jours qui leur auront -appartenu, que l'une et l'autre dresseront le pouillé de leurs ruines, -de quel côté sera la plus large part de vie écoulée, la plus grosse -somme de souvenirs? - -La population en mouvement autour des édifices du moyen âge est -décrite dans les chroniques et peinte dans les vignettes; elle égalait -presque la population d'aujourd'hui. J'estime, d'après des calculs -dont je ne puis insérer les preuves dans une analyse, que la surface -du sol français, tel qu'il existe maintenant, était couverte par -vingt-cinq millions d'hommes: ce chiffre se déduit des rôles de -l'impôt, de la levée des hommes d'armes, du recensement des habitants -des villes, et du dénombrement des masses communales quand elles -étaient appelées sous leurs bannières. - -Le pays était riche et bien cultivé; c'est ce que démontrent -l'immensité et la variété des taxes royales et seigneuriales que j'ai -sommairement indiquées. - -Lorsque Édouard III, après avoir rendu hommage à Philippe de Valois, -retourna en Angleterre, «la reine Philippe de Hainaut le reçut, disent -les chroniques, moult joyeusement, et lui demanda des nouvelles du roi -Philippe son oncle, et de son grand lignage de France: le roi son mari -lui en recorda assez, et du grand estat qu'il avoit trouvé, et des -honneurs qui estoient en France, auxquels de faire, ni de -l'entreprendre à faire, nul autre pays ne s'accomparaige.» Il est -certain que la guerre, quand elle n'extermine pas totalement les -peuples, les multiplie: elle influe sur les institutions plus que sur -les hommes: la féodalité, qui dut sa naissance et son pouvoir à la -guerre, fut renversée par elle sous le règne de Philippe de Valois, du -roi Jean, de Charles V, de Charles VI et de Charles VII. - -Les diverses classes de la société et les différentes provinces, dans -le moyen âge, se distinguaient les unes par la forme des habits, les -autres par des modes locales: les populations n'avaient pas cet aspect -uniforme qu'une même manière de se vêtir donne à cette heure aux -habitants de nos villes et de nos campagnes. La noblesse, les -chevaliers, les magistrats, les évêques, le clergé séculier, les -religieux de tous les ordres, les pèlerins, les pénitents gris, noirs -et blancs, les ermites, les confréries, les corps de métiers, les -bourgeois, les paysans, offraient une variété infinie des costumes; -nous voyons encore quelque chose de cela en Italie. Sur ce point il -s'en faut rapporter aux arts: que peut faire le peintre de notre -vêtement étriqué, de notre petit chapeau à trois cornes? - -Du douzième au quatorzième siècle, le paysan et l'homme du peuple -portèrent la jaquette ou la casaque grise, liée aux flancs par un -ceinturon. Le sayon de peau ou le _péliçon_, dont est venu le surplis, -était commun à tous les états. La pelisse fourrée et la robe longue -orientale enveloppaient le chevalier quand il quittait son armure; les -manches de cette robe couvraient les mains; elle ressemblait au -cafetan turc d'aujourd'hui: la toque ornée de plumes, le capuchon ou -chaperon, tenaient lieu du turban. De la robe ample on passa à -l'habit étroit, puis on revint à la robe, qui fut blasonnée sous -Charles V. Les hauts-de-chausses, si courts et si serrés qu'ils en -étaient indécents, s'arrêtaient au milieu de la cuisse; les deux -bas-de-chausses étaient dissemblables; on avait une jambe d'une -couleur, et une jambe de l'autre. Il en était de même du hoqueton, -mi-parti noir et blanc, et du chaperon, mi-parti bleu et rouge. «Et si -estoient leurs robes si estroites à vestir et à despouiller, qu'il -sembloit qu'on les ecorchast. Les autres avoient leurs robes relevées -sur les reins, comme femmes: si avoient leurs chaperons découpés -menuement tout entour. Et si avoient leurs chausses d'un drap, et -l'autre de l'autre. Et leur venoient leurs cornettes et leurs manches -près de terre, et sembloient mieux estre jongleurs qu'autres gens. Et -pour ce, ne fut pas merveilles si Dieu voulut corriger les mefaits des -François par son fleau.» L'étalage du luxe est odieux sans doute au -milieu de la misère publique; mais le goût de la parure distingua -notre nation alors même qu'elle était encore sauvage dans les bois de -la Germanie. Un Français met ses plus beaux habits pour marcher à -l'échafaud ou à l'ennemi, comme pour aller au festin; ce qui l'excuse, -c'est qu'il ne tient pas plus à sa vie qu'à son vêtement. - -Par-dessus la robe, dans les jours de cérémonie, on attachait un -manteau tantôt court, tantôt long. Le manteau de Richard Ier était -fait d'une étoffe à raies, semé de globes et de demi-lunes d'argent, à -l'imitation du système céleste. (WINISAUF.) Des colliers pendants -servaient également de parure aux hommes et aux femmes. - -Les souliers pointus et rembourrés à la _poulaine_ furent longtemps en -vogue. L'ouvrier en découpait le dessus comme des fenêtres d'église; -ils étaient longs de deux pieds pour le noble, ornés à l'extrémité de -cornes, de griffes ou de figures grotesques; ils s'allongèrent encore, -de sorte qu'il devint impossible de marcher sans en relever la pointe -et l'attacher au genou avec une chaîne d'or ou d'argent. Les évêques -excommunièrent les souliers à la poulaine, et les traitèrent de _péché -contre nature_; Charles V déclara qu'ils étaient _contre les bonnes -moeurs_, et _inventés en dérision du Créateur_. En Angleterre, un acte du -parlement défendit aux cordonniers de fabriquer des souliers ou des -bottines dont la pointe excédât deux pouces. Les larges babouches -carrées par le bout remplacèrent la chaussure à bec. Les modes -variaient autant que de nos jours; on connaissait le chevalier ou la -dame qui le premier ou la première avait imaginé une _haligote_ (mode) -nouvelle: l'inventeur des souliers à la poulaine était le chevalier -Robert le Cornu. (W. MALMESBURY.) - -Les gentilfemmes usaient sur la peau d'un linge très-fin; elles -étaient vêtues de tuniques montantes enveloppant la gorge, armoriées à -droite de l'écu de leur mari, à gauche de celui de leur famille. -Tantôt elles portaient leurs cheveux ras, lissés sur le front, et -recouverts d'un petit bonnet entrelacé de rubans; tantôt elles les -bâtissaient en pyramide haute de trois pieds; elles y suspendaient ou -des barbettes, ou de longs voiles, ou des banderoles de soie tombant -jusqu'à terre, et voltigeant au gré du vent: au temps de la reine -Isabeau, on fut obligé d'élever et d'élargir les portes, pour donner -passage aux coiffures des châtelaines. (MONSTRELET.) Ces coiffures -étaient soutenues par deux cornes recourbées, charpente de l'édifice: -du haut de la corne, du côté droit, descendait un tissu léger que la -jeune femme laissait flotter, ou qu'elle ramenait sur son sein comme -une guimpe, en l'entortillant à son bras gauche. Une femme en plein -_esbatement_ étalait des colliers, des bracelets et des bagues; à sa -ceinture enrichie d'or, de perles et de pierres précieuses, -s'attachait une escarcelle brodée: elle galopait sur un palefroi, -portait un oiseau sur le poing, ou une canne à la main. «Quoi de plus -ridicule,» dit Pétrarque dans une lettre adressée au pape en 1366, -«que de voir les hommes le ventre sanglé! en bas, de longs souliers -pointus; en haut, des toques chargées de plumes; cheveux tressés -allant de ci de là, par derrière, comme la queue d'un animal, retapés -sur le front avec des épingles à tête d'ivoire!» Pierre de Blois -ajoute qu'il était du bel usage de parler avec affectation. Et quelle -langue parlait-on ainsi? La langue de Wallace et du roman de Rou, de -Ville-Hardouin, de Joinville et de Froissart. - -Le luxe des habits et des fêtes passait toute croyance; nous sommes de -mesquins personnages auprès de ces barbares des treizième et -quatorzième siècles. On vit dans un tournoi mille chevaliers vêtus -d'une robe uniforme de soie nommée _cointise_, et le lendemain ils -parurent avec un accoutrement nouveau, aussi magnifique. (MATTH. -PARIS.) Un des habits de Richard II, roi d'Angleterre, lui coûta -trente mille marcs d'argent. (KNYGHTON.) Jean Arundel avait -cinquante-deux habits complets d'étoffe d'or. (HOLLINGSHED CHRON.) - -Une autre fois, dans un autre tournoi, défilèrent d'abord un à un -soixante superbes chevaux richement caparaçonnés, conduits chacun par -un écuyer d'honneur, et précédés de trompettes et de ménestriers; -vinrent ensuite soixante jeunes dames montées sur des palefrois, -superbement vêtues, chacune menant en laisse, avec une chaîne -d'argent, un chevalier armé de toutes pièces. La danse et la musique -faisaient partie de ces _bandors_ (réjouissances). Le roi, les prélats, -les barons, les chevaliers, sautaient au son des vielles, des musettes -et des _chiffonies_. - -Aux fêtes de Noël arrivaient de grandes mascarades: l'infortuné -Charles VI, déguisé en sauvage et enveloppé dans un linceul imprégné -de poix, pensa devenir victime d'une de ces folies: quatre chevaliers -masqués comme lui furent brûlés. - -Les représentations théâtrales commençaient partout: en Angleterre, -des marchands drapiers représentèrent la Création; Adam et Ève étaient -tout nus. Des teinturiers jouèrent le Déluge: la femme de Noé, qui -refusait d'entrer dans l'arche, donnait un soufflet à son mari. -(_Histoire de la Poésie anglaise_, WHARTON.) - -La balle, le mail, le palet, les quilles, les dés, affolaient tous les -esprits: il reste un compte d'Édouard II pour payer à son barbier une -somme de cinq schellings, laquelle somme il avait empruntée de lui -pour jouer il croix ou pile. - -La chasse était le grand déduit de la noblesse: on citait des meutes -de seize cents chiens. On sait que les Gaulois dressaient les chiens à -la guerre, et qu'ils les couronnaient de fleurs. On abandonnait aux -roturiers l'usage des filets. Les chasses royales coûtaient autant que -les tournois: une de ces chasses se lie tristement à notre histoire. - -Le prince Noir était descendu en Angleterre, menant avec lui le roi -Jean son prisonnier. Édouard avait fait préparer à Londres une -réception magnifique, telle qu'il l'eût ordonnée pour un potentat -puissant qui le fût venu visiter. Lui-même, au milieu des princes de -son sang, de ses grands barons, de ses chevaliers, de ses veneurs, de -ses fauconniers, de ses pages, des officiers de sa couronne, des -hérauts d'armes, des meneurs de destriers, se mit à la tête d'une -chasse brillante dans une forêt qui se trouvait sur le chemin du roi -captif. - -Aussitôt que les piqueurs envoyés à la découverte lui annoncèrent -l'approche de Jean, il s'avança vers lui à cheval, baissa son -chaperon, et saluant son hôte malheureux: «Cher cousin, lui dit-il, -soyez le bien venu dans l'île d'Angleterre.» Jean baissa son chaperon -à son tour, et rendit à Édouard son salut. «Le roi d'Angleterre, -disent les chroniques, fist au roi de France moult grand honneur et -reverence, l'invita au vol d'epervier, à chasser, à déduire et à -prendre tous ses esbattements.» Jean refusa ces plaisirs avec gravité, -mais avec courtoisie; sur quoi Édouard, le saluant de nouveau, lui -dit: «Adieu, beau cousin!» et, faisant sonner du cor, il s'enfonça -avec la chasse dans la forêt. Cette générosité un peu fastueuse ne -consolait pas plus le roi Jean que l'humble petit cheval du prince de -Galles; en faisant trop voir la prospérité d'un monarque, elle -montrait trop la misère de l'autre. - -Quant au repas, on l'annonçait au son du cor chez les nobles; cela -s'appelait _corner l'eau_, parce qu'on se lavait les mains avant de se -mettre à table. On dînait à neuf heures du matin, et l'on soupait à -cinq heures du soir. On était assis sur des _banques_ ou bancs, tantôt -élevés, tantôt assez bas, et la table montait et descendait en -proportion. Du banc est venu le mot _banquet_. Il y avait des tables -d'or et d'argent ciselées; les tables de bois étaient couvertes de -nappes doubles, appelées _doubliers_; on les plissait comme _rivière -ondoyante qu'un petit vent frais fait doucement soulever_. Les -serviettes sont plus modernes. Les fourchettes, que ne connaissaient -point les Romains, furent aussi inconnues des Français jusque vers la -fin du quatorzième siècle; on ne les trouve que sous Charles V. - -On mangeait à peu près tout ce que nous mangeons, et même avec des -raffinements que nous ignorons aujourd'hui; la civilisation romaine -n'avait point péri dans la cuisine. Parmi les mets recherchés je -trouve le _dellegrout_, le _maupigyrnum_, le _karumpie_. Qu'était-ce? - -On usait en abondance de bière, de cidre et de vins de toutes les -sortes. Il est fait mention du cidre sous la seconde race. Le clairet -était du vin clarifié, mêlé à des épiceries; l'hypocras, du vin adouci -avec du miel. Un festin donné par un abbé, en 1310, réunit six mille -convives devant trois mille plats. - -Les repas royaux étaient mêlés d'intermèdes. Au banquet que Charles V -offrit à l'empereur Charles IV, s'avança un vaisseau mû par des -ressorts cachés: Godefroi de Bouillon se tenait sur le pont, entouré -de ses chevaliers. Au vaisseau succéda la cité de Jérusalem, avec ses -tours chargées de Sarrasins; les chrétiens débarquèrent, plantèrent -les échelles aux murailles, et la ville sainte fut emportée d'assaut. - -Froissart va nous faire encore mieux assister au repas d'un haut baron -de son siècle. - -«En cet estat que je vous dis le comte de Foix vivoit. Et quand de sa -chambre à minuit venoit pour souper en la salle, devant lui avoit -douze torches allumées que douze varlets portoient, et icelles douze -torches estoient tenues devant sa table, qui donnoient grand clarté en -la salle, laquelle salle estoit pleine de chevaliers et de escuyers; -et tousjours estoient à foison tables dressées pour souper qui souper -vouloit. Nul ne parloit à lui à sa table, si il ne l'appeloit. Il -mangeoit par coustume foison de volaille, et en special les ailes et -les cuisses tant seulement, et guere aussi ne buvoit. Il prenoit en -toute menestrandie (musique) grand esbattement, car bien s'y -connoissoit. Il faisoit devant lui ses clercs volontiers chanter -chansons, rondeaux et virelais. Il séoit à table environ deux heures, -et aussi il véoit volontiers estranges entremets; et iceux vus, tantôt -les faisoit envoyer par les tables des chevaliers et des escuyers. - -«Briefvement et ce tout consideré et avisé, avant que je vinsse en sa -cour, je avois esté en moult de cours de rois, de ducs, de princes, de -comtes et de hautes dames; mais je n'en fus oncques en nulle qui mieux -me plust, ni qui fust sur le fait d'armes plus resjouïe comme celle du -comte de Foix estoit. On véoit en la salle et ès chambres et en la -cour chevaliers et escuyers d'honneur aller et marcher, et d'armes et -d'amour les oyoit-on parler. Toute honneur estoit là-dedans trouvée. -Nouvelles dequel royaume ni dequel pays que ce fust là-dedans on y -apprenoit; car de tous pays, pour la vaillance du seigneur, elles y -appleuvoient et venoient.» - -Ce comte, si célèbre par sa courtoisie, n'en avait pas moins tué de sa -propre main son fils unique: «Le comte s'enfelonna (s'irrita), et, -sans mot dire, il se partit de sa chambre et s'en vint vers la prison -où son fils estoit; et tenoit à la male heure un petit long coutel, et -dont il appareilloit ses ongles et nettoyoit. Il fit ouvrir l'huis de -la prison, et vint à son fils, et ce tenoit l'alemelle (lame) de son -coutel par la pointe, que il n'y en avoit pas hors de ses doigts la -longueur de l'espaisseur d'un gros tournois. Par mautalent (malheur), -en boutant ce tant de pointe dans la gorge de son fils, il l'assena ne -sçais en quelle veine, et lui dit: «Ha traitour (traître)! pourquoi ne -manges-tu point?» Et tantost s'en partit le comte sans plus rien dire -ni faire, et rentra en sa chambre. L'enfès (enfant) fut sang mué et -effrayé de la venue de son père, avecques ce que il estoit foible de -jeusner, et qu'il vit ou sentit la pointe du coutel qui le toucha à la -gorge, comme petit fut en une veine, il se tourna d'autre part, et là -mourut.» - -Froissart est à la peine pour excuser le crime de son hôte, et ne -réussit qu'à faire un tableau pathétique. - -On avait été obligé de frapper la table de lois somptuaires: ces lois -n'accordaient aux riches que deux services et deux sortes de viande, à -l'exception des prélats et des barons, qui mangeaient de tout en toute -liberté; elles ne permettaient la viande aux négociants et aux -artisans qu'à un seul repas; pour les autres repas, ils se devaient -sustenter de lait, de beurre et de légumes. - -Le carême, d'une rigueur excessive, n'empêchait pas les réfections -clandestines. Une femme avait assisté nu-pieds à une procession, et -_faisoit la marmiteuse plus que dix. Au sortir de là, l'hypocrite alla -disner avec son amant, d'un quartier d'agneau et d'un jambon. La -senteur en vint jusqu'à la rue. On monta en haut. Elle fut prise, et -condamnée à se promener par la ville avec son quartier à la broche, -sur l'épaule, et le jambon pendu au col._ (BRANTÔME.) - -Les voyageurs trouvaient partout des hôtelleries. Chevauchant avec -messire Espaing de Lyon, maître Jehan Froissart va d'auberge en -auberge, s'enquérant de l'histoire des châteaux qu'il aperçoit le long -de la route, et que lui raconte le bon chevalier son compagnon. «Et -nous vinsmes à Tarbes, et nous fusmes tout aises à l'hostel de -l'Estoile, et y séjournasmes tout sejour; car c'est une ville trop -bien aisée pour sejourner chevaux: de bons foins, de bonnes avoines et -de belles rivieres... Puis vinsmes à Orthez. Le chevalier descendit à -son hostel, et je descendis à l'hostel de la Lune.» - -On rencontrait sur les chemins des basternes ou litières, des mules, -des palefrois et des voitures à boeufs: les roues des charrettes -étaient à l'antique. Les chemins se distinguaient en chemins -_péageaux_ et en _sentiers_; des lois en réglaient la largeur: le -chemin péageau devait avoir quatorze pieds (MSS. SAINTE-PALAYE); les -sentiers pouvaient être ombragés, mais il fallait élaguer les arbres -le long des voies royales, excepté les _arbres d'abris_ -(_Capitulaires_). Le service des fiefs creusa cette multitude infinie -de chemins de traverse dont nos campagnes sont sillonnées. - -Les bains chauds étaient d'un usage commun, et portaient le nom -d'étuves: les Romains nous avaient laissé cet usage, qui ne se perdit -guère que sous la monarchie absolue, époque où la France devint sale. -On criait dans les rues de Paris, sous Philippe-Auguste: - - Seigneur, voulez-vous vous baigner? - Entrez donc sans deslaïer; - Les bains sont chauds, c'est sans mentir. - -C'était le temps du merveilleux en toute chose: l'aumônier, le moine, -le pèlerin, le chevalier, le troubadour, avaient toujours à dire ou à -chanter des aventures. Le soir, autour du foyer à bancs, on écoutait -ou le roman de Lancelot du Lac, ou l'histoire lamentable du châtelain -de Coucy, ou l'histoire moins triste de la reine Pédauque, «largement -pattée, comme sont les oies, et comme jadis à Toulouse les portoit -(les pattes) la reine Pédauque» (RABELAIS); ou l'histoire du _gobelin_ -Orton, grand nouvelliste qui venait dans le vent, et qui fut tué dans -une grosse truie noire. (FROISSART.) - -La belle Mélusine était condamnée à être moitié serpent tous les -samedis, et fée les autres jours, à moins qu'un chevalier ne consentît -à l'épouser en renonçant à la voir le samedi. Raimondin, comte de -Forez, ayant trouvé Mélusine dans un bois, en fit sa femme; elle eut -plusieurs enfants, entre autres un fils qui avait un oeil rouge et un -oeil bleu: Mélusine bâtit le château de Lusignan. Mais enfin Raimondin -s'étant mis en tête de voir sa femme un samedi, lorsqu'elle était -demi-serpent, elle s'envola par une fenêtre, et elle demeurera fée -jusqu'au jour du jugement dernier. Lorsque le manoir de Lusignan -change de maître, ou qu'il doit mourir quelqu'un de la famille -seigneuriale, Mélusine paraît trois jours sur les tours du château, et -pousse de grands cris. Tels étaient la Psyché du moyen âge et ce -château de Lusignan que Charles Quint admira et dont Brantôme déplore -la ruine. - -Avec ces contes on écoutait encore ou le sirvente du trouvère contre -un chevalier félon, ou la vie d'un pieux personnage. Ces vies de -saints recueillies par les Bollandistes n'étaient pas d'une -imagination moins brillante que les relations profanes: incantations -de sorciers, tours de lutins et de farfadets, courses de loups-garous, -esclaves rachetés, attaque de brigands; voyageurs sauvés, et qui, à -cause de leur beauté, épousent les filles de leurs hôtes (_Saint -Maxime_); lumières qui pendant la nuit révèlent au milieu des buissons -le tombeau de quelque vierge; châteaux qui paraissent soudainement -illuminés. (_Saint Viventius, Maure et Brista._) - -Saint Déicole s'était égaré; il rencontre un berger, et le prie de lui -enseigner un gîte: «Je n'en connais pas, dit le berger, si ce n'est -dans un lieu arrosé de fontaines, au domaine du puissant vassal -Weissart.--«Peux-tu m'y conduire?» répondit le saint. «Je ne puis -quitter mon troupeau,» répliqua le pâtre. Déicole fiche son bâton en -terre; et quand le pâtre revint après avoir conduit le saint, il -trouva son troupeau couché paisiblement autour du bâton miraculeux. -Weissart, terrible châtelain, menace de faire mutiler Déicole; mais -Berthilde, femme de Weissart, a une grande vénération pour le prêtre -de Dieu. Déicole entre dans la forteresse; les serfs empressés le -veulent débarrasser de son manteau; il les remercie, et suspend ce -manteau à un rayon de soleil qui passait à travers la lucarne d'une -tour. (BOLL., tome II, page 202.) - -Chercher à dérouler avec méthode le tableau des moeurs de ce temps -serait à la fois tenter l'impossible et mentir à la confusion de ces -moeurs. Il faut jeter pêle-mêle toutes ces scènes telles qu'elles se -succédaient sans ordre ou s'enchevêtraient dans une commune action, -dans un même moment; il n'y avait d'unité que dans le mouvement -général qui entraînait la société vers un perfectionnement éloigné, -par la loi naturelle de l'existence humaine. - -D'un côté la chevalerie, de l'autre le soulèvement des masses -rustiques; tous les déréglements de la vie dans le clergé, et toute -l'ardeur de la foi. Les _Galois_ et _Galoises_, sorte de pénitents -d'amour, se chauffaient l'été à de grands feux, et se couvraient de -fourrures; l'hiver, ils ne portaient qu'une _cotte simple_, et ne -mettaient dans leurs cheminées que des verdures. _Plusieurs -transissoient de pur froid, et mouroient tout roydes de lez leurs -amyes, et aussi leurs amyes de lez eulz, en parlant de leurs -amourettes[67]._ Lors de la _Vaudoisie d'Arras_, les hommes et les -femmes, retirés dans les bois, après avoir retrouvé un certain démon, -se livraient à une prostitution générale. Les turlupins pratiquaient -les mêmes désordres. - - [67] LATOUR, _Hist. du Poitou_; SAINTE-PALAYE, _Mém. sur l'anc. - chev._, Ve partie, dans les notes, pag. 387. - -Des moines libertins se veulent venger d'un évêque réformateur qui -venait de mourir: pendant la nuit ils tirent du cercueil le cadavre du -prélat, le dépouillent de son linceul, le fouettent, et en sont -quittes pour payer chaque année quarante sous d'amende. Les cordeliers -avaient renoncé à _toute espèce de propriété_: le pain quotidien -qu'ils mangeaient était-il une propriété? Oui, disaient les religieux -d'une autre robe; donc le cordelier qui mange viole la constitution de -son ordre; donc il est en état de péché mortel, par la seule raison -qu'il vit, et qu'il faut manger pour vivre. L'empereur et les Gibelins -se déclarèrent pour les cordeliers, le pape et les Guelfes contre les -cordeliers. De là une guerre de cent ans; et le comte du Mans, qui fut -depuis Philippe de Valois, passe les Alpes pour défendre l'Église -contre les Visconti et les cordeliers[68]. - - [68] _Spicil._, tom. 1, pag. 73. _Hist. des ouvr. des sav._, an 1700, - pag. 72. _Lettre sur le péché imaginaire_, pag. 22 et suiv. - -On courait au bout du monde, et l'on osait à peine, dans le nord de la -France, hasarder un voyage d'un monastère à un autre, tant la route de -quelques lieues paraissait longue et périlleuse! Des gyrovagues ou -moines errants (pendants des chevaliers errants), cheminant à pied ou -chevauchant sur une petite mule, prêchaient contre tous les scandales; -ils se faisaient brûler vifs par les papes, auxquels ils reprochaient -leurs désordres, et noyer par les princes, dont ils attaquaient la -tyrannie. Des gentilshommes s'embusquaient sur les chemins et -dévalisaient les passants, tandis que d'autres gentilshommes -devenaient en Espagne, en Grèce, en Dalmatie, seigneurs des -immortelles cités dont ils ignoraient l'histoire. Cours d'amour où -l'on raisonnait d'après toutes les règles du scottisme, et dont les -chanoines étaient membres; troubadours et ménestrels vaguant de -château en château, déchirant les hommes dans des satires, louant les -dames dans des ballades; bourgeois divisés en corps de métier, -célébrant des solennités patronales où les saints du paradis étaient -mêlés aux divinités de la Fable; représentations théâtrales; fêtes des -fous ou des cornards, messes sacriléges; soupes grasses mangées sur -l'autel; l'_Ite missa_ répondu par trois braiements d'âne; barons et -chevaliers s'engageant dans des repas mystérieux à porter la guerre -dans un pays, faisant voeu sur un paon ou sur un héron d'accomplir des -faits d'armes pour leurs mies; juifs massacrés et se massacrant entre -eux, conspirant avec les lépreux pour empoisonner les puits et les -fontaines; tribunaux de toutes les sortes, condamnant, en vertu de -toutes les espèces de lois, à toutes les sortes de supplices, des -accusés de toutes les catégories, depuis l'hérésiarque, écorché et -brûlé vif, jusqu'aux adultères, attachés nus l'un à l'autre, et -promenés au milieu du peuple; le juge prévaricateur substituant à -l'homicide riche condamné un prisonnier innocent; des hommes de loi -commençant cette magistrature qui rappela, au milieu d'un peuple léger -et frivole, la gravité du sénat romain: pour dernière confusion, pour -dernier contraste, la vieille société civilisée à la manière des -anciens, se perpétuant dans les abbayes; les étudiants des universités -faisant renaître les disputes philosophiques de la Grèce; le tumulte -des écoles d'Athènes et d'Alexandrie se mêlant au bruit des tournois, -des carrousels et des pas d'armes. Placez enfin, au-dessus et en -dehors de cette société si agitée, un autre principe de mouvement, un -tombeau, objet de toutes les tendresses, de tous les regrets, de -toutes les espérances, qui attirait sans cesse au delà des mers les -rois et les sujets, les vaillants et les coupables: les premiers pour -chercher des ennemis, des royaumes, des aventures; les seconds pour -accomplir des voeux, expier des crimes, apaiser des remords. - -L'Orient, malgré le mauvais succès des croisades, resta longtemps pour -les Français le pays de la religion et de la gloire; ils tournaient -sans cesse les yeux vers ce beau soleil, vers ces palmes de l'Idumée, -vers ces plaines de Rama, où les infidèles se reposaient à l'ombre des -oliviers plantés par Baudouin; vers ces champs d'Ascalon qui gardaient -encore les traces de Godefroi de Bouillon et de Tancrède, de -Philippe-Auguste et de Couci, de saint Louis et de Sargines; vers -cette Jérusalem un moment délivrée, puis retombée dans ses fers, et -qui se montrait à eux, comme à Jérémie, insultée des passants, noyée -dans ses pleurs, privée de son peuple, assise dans la solitude. - -Tels furent ces siècles d'imagination et de force qui marchaient avec -tout cet attirail au milieu des événements historiques les plus -variés, au milieu des hérésies, des schismes, des guerres féodales, -civiles et étrangères; ces siècles doublement favorables au génie, ou -par la solitude des cloîtres quand on la recherchait, ou par le monde -le plus étrange et le plus divers quand on le préférait à la solitude. -Pas un seul point de la France où il ne se passât quelque fait -nouveau; car chaque seigneurie laïque ou ecclésiastique était un petit -État qui gravitait dans son orbite et avait ses phases: à dix lieues -de distance, les coutumes ne se ressemblaient plus. Cet ordre de -choses, extrêmement nuisible à la civilisation générale, imprimait à -l'esprit particulier un mouvement extraordinaire: aussi toutes les -grandes découvertes appartiennent-elles à ces siècles. Jamais -l'individu n'a tant vécu: le roi rêvait l'agrandissement de son -empire; le seigneur, la conquête du fief de son voisin; le bourgeois, -l'augmentation de ses priviléges; le marchand, de nouvelles routes à -son commerce. On ne connaissait le fond de rien; on n'avait rien -épuisé; on avait foi à tout; on était à l'entrée et comme au bord de -toutes les espérances, de même qu'un voyageur sur une montagne attend -le lever du jour dont il aperçoit l'aurore. On fouillait le passé -ainsi que l'avenir; on découvrait avec la même joie un vieux manuscrit -et un nouveau monde; on marchait à grands pas vers des destinées -ignorées, mais dont on avait l'instinct, comme on a toute sa vie -devant soi dans la jeunesse. L'enfance de ces siècles fut barbare; -leur virilité, pleine de passion et d'énergie; et ils ont laissé leur -riche héritage aux âges civilisés qu'ils portèrent dans leur sein -fécond. - - CHATEAUBRIANT, _Analyse raisonnée de l'Histoire de France_. - - - - -LA LOI SALIQUE. - -Cause de la guerre de Cent Ans. - - -Pour quelle achoison la guerre mut entre le roi de France et le roi -d'Angleterre. - -Or, dit le conte que le beau roi Philippe de France eut trois fils -avec cette belle fille Isabelle[69] qui fut mariée en Angleterre au -roi Édouard dont j'ai parlé ci-dessus; et furent ces trois fils moult -beaux; desquels l'aîné eut nom Louis, qui fut au vivant de son père, -roi de Navarre, et l'appeloit-on le roi Hutin. Le second né eut nom -Philippe le Long; et le tiers eut nom Charles; et furent tous trois -rois de France après la mort du roi Philippe leur père, par droite -succession, l'un après l'autre, sans avoir hoir mâle de leur corps -engendré par voie de mariage. Si que, après la mort du dernier roi -Charles, les douze pairs et les barons de France ne donnèrent point le -royaume à la soeur qui étoit roine d'Angleterre, pourtant qu'ils -vouloient dire et maintenir, et encore veulent, que le royaume de -France est bien si noble qu'il ne doit mie aller à femelle, ni par -conséquent au roi d'Angleterre son ains-né fils. Car, ainsi comme ils -veulent dire, le fils de la femme ne peut avoir droit ni succession de -par sa mère, là où sa mère n'y a point de droit: si que, par ces -raisons, les douze pairs et les barons de France donnèrent, de leur -commun accord, le royaume de France à monseigneur Philippe, fils jadis -à monseigneur Charles de Valois, frère jadis de ce beau roi Philippe -dessus dit, et en ôtèrent la roine d'Angleterre et son fils, qui étoit -hoir mâle et fils de la soeur du dernier roi Charles. - - [69] Isabelle, mère d'Édouard III, était fille de Philippe IV, et - Philippe de Valois était petit-fils de Philippe, par Charles de - Valois, frère de Philippe IV. Louis X avait laissé une fille - nommée Jeanne, qui vivait encore à l'époque de la mort de Charles - VI, en 1328. (_Note de M. Buchon._) - -Ainsi alla le dit royaume hors de la droite ligne, ce semble à moult -de gens; parquoi grands guerres en sont nées et venues, et grand -destruction de gens et de pays au royaume de France et ailleurs, si -comme vous pourrez ouïr ci-après; car c'est la vraie fondation de -cette histoire pour raconter les grands entreprises et les grands -faits d'armes qui avenus en sont: car, puis le temps du bon roi -Charlemagne, qui fut empereur d'Allemagne et roi de France, n'avinrent -si grands aventures de guerre au royaume de France qu'elles sont -avenues pour ce fait-ci, ainsi que vous orrez au livre, mais que j'aie -temps et loisir du faire et vous du lire. Or me veux retraire à la -droite matière commencée, et taire de cette, tant que temps et lieu -venront que j'en devrai parler. - - - Comment le roi Charles de France mourut sans hoir mâle, et - comment les douze pairs et les barons élurent à roi monseigneur - Philippe de Valois; et comment il déconfit les Flamands qui - s'étoient rebellés contre leur seigneur. - -1328. - -Le roi Charles de France, fils au beau roi Philippe, fut trois fois -marié, et si mourut sans hoir mâle de son corps, dont ce fut grand -dommage pour le royaume, si comme vous orrez ci-après. La première de -ses femmes fut l'une des plus belles dames du monde; et fut fille de -la comtesse d'Artois[70]. Celle garda mal son mariage et se forfit, -parquoi elle en demeura longtemps au Châtel Gaillard en prison et à -grand meschef, ainçois que son mari fût roi. Quand le royaume lui fut -échu et il fut couronné, les douze pairs et les barons de France ne -voulurent mie, s'ils eussent pu, que le royaume demeurât sans hoir -mâle. Si quistrent sens et avis par quoi le roi fût remarié; et le fut -à la fille de l'empereur Henry de Lucembourc[71] et soeur au gentil -roi de Behaigne[72]; et parquoi le premier mariage fut défait et -annulé de cette dame qui en prison étoit, et tout par la déclaration -du Pape, notre saint-père, qui adonc étoit. De cette seconde dame de -Lucembourc, qui étoit moult humble et prude femme, eut le roi un fils -qui mourut moult jeune, assez tôt la mère après, à Yssoldun en Berry; -et moururent tous deux moult soupçonneusement, de quoi aucunes gens -furent incoulpés en derrière couvertement. Après, ce roi Charles fut -remarié tierce fois à la fille de son oncle de remariage[73], la fille -de monseigneur Louis comte d'Évreux, la reine Jeanne et soeur au roi -de Navarre qui adonc étoit. Puis avint que cette dame fut enceinte, et -le roi son mari s'accoucha malade au lit de la mort. - - [70] Blanche de Bourgogne, fille d'Othon IV, palatin de - Bourgogne. - - [71] Marie de Luxembourg, fille de l'empereur Henri VII et de - Marguerite de Brabant. - - [72] Jean de Luxembourg, roi de Bohême. - - [73] Froissart veut apparemment faire entendre, par l'expression - _son oncle de remariage_, que Louis comte d'Évreux, frère du roi - Philippe le Bel, était issu du second mariage de Philippe le - Hardi, leur père commun, avec Marie de Brabant. (_Note de M. - Buchon._) - -Quant il aperçut que mourir le convenoit, il devisa que s'il avenoit -que la roine s'accouchât d'un fils, il vouloit que messire Philippe de -Valois, son cousin germain, en fût mainbour, et régent du royaume, -jusques adonc que son fils seroit en âge d'être roi; et s'il avenoit -que ce fût une fille, que les douze pairs et les hauts barons de -France eussent conseil et avis entre eux d'en ordonner, et donnassent -le royaume à celui qui avoir le devroit. Sur ce, le roi Charles alla -mourir environ la Chandeleur, l'an de grâce mil trois cent vingt -sept[74]. - - [74] Charles le Bel mourut à Vincennes, dans la nuit du 31 - janvier au 1er février 1327, en commençant l'année à Pâques - suivant l'usage d'alors, et 1328, suivant notre manière actuelle - de la commencer au 1er janvier. - -Ne demeura mie grandement après ce que la reine Jeanne accoucha d'une -fille[75], de quoi le plus du royaume en furent durement troublés et -courroucés. - - [75] Cette fille, nommée Blanche, vint au monde le 1er avril - 1328. - -Quand les douze pairs et les hauts barons de France surent ce, ils -s'assemblèrent à Paris le plustôt qu'ils purent, et donnèrent le -royaume, de commun accord, à monseigneur Philippe de Valois, fils -jadis au comte de Valois, et en ôtèrent la roine d'Angleterre et le -roi son fils, qui étoit demeurée, soeur germaine du roi Charles -dernier trépassé; pour raison de ce qu'ils dient que le royaume de -France est de si grand'noblesse qu'il ne doit mie par succession aller -à femelle, ni par conséquent à fils de femelle, ainsi que vous avez -ouï ça devant au commencement de ce livre. Et firent celui monseigneur -Philippe couronner à Rains, l'an de grâce mil trois cent vingt huit, -le jour de la Trinité[76], dont puis ce di grand guerre et grand -désolation avint au royaume de France et en plusieurs pays, si comme -vous pourrez ouïr en cette histoire. - - [76] Le dimanche de la Trinité était cette année le 29 mai. - - CHRONIQUES DE FROISSART, éditées par M. Buchon. - - Jean Froissart naquit à Valenciennes, en 1333. Ce fut à l'âge de - vingt-ans qu'il commença ses Chroniques. Il se borna d'abord à - reproduire, pour les événements qui s'étaient accomplis de 1325 à - 1356, les récits des autres chroniqueurs, et surtout la relation - de monseigneur Jean le Bel, chanoine de Saint-Lambert de Liége. - En 1361, il présenta la première partie de son travail à la reine - d'Angleterre, Philippe de Hainaut. Jusqu'à la fin de sa vie il - eut souvenir de cette noble dame, «Car elle me fit et créa» - dit-il; et il rappelle en plusieurs endroits, non sans une vive - émotion, qu'elle l'avait accueilli gracieusement à ses débuts; - qu'elle l'avait encouragé par ses conseils et aidé de ses - largesses. - - A partir de cette époque commencèrent les voyages du chroniqueur. - Nous nous bornerons ici à donner une sèche énumération des lieux - où il s'arrêta pour voir, interroger et raconter. Il fit - plusieurs fois le voyage d'Angleterre. Ce fut pendant son premier - séjour, qui dura cinq ans, qu'il visita l'Écosse. Il parcourut - toutes les parties de la France. En 1366 il était à Bordeaux. En - 1367, il accompagna jusqu'à Dax le prince de Galles, qui partait - pour l'Espagne. Il revint dans les provinces qui avoisinent les - Pyrénées en 1388; ce fut alors qu'il se rendit à la cour de - Gaston de Foix, et vit Carcassonne, Orthez et Pamiers. En 1389 il - était à Avignon; de là, en traversant le Lyonnais et le - Bourbonnais, il courut en Auvergne, où il assista, à Riom, au - mariage du duc de Berri avec Jeanne de Boulogne. Nous n'avons pas - besoin de dire que Froissart connut la Flandre et tout le nord de - la France et qu'il vint souvent à Paris. En 1394, il visita une - dernière fois l'Angleterre, où il resta trois mois à la cour du - roi Richard. N'oublions pas le plus beau des voyages de - Froissart: en 1368, il assista, à Milan, au mariage de Lionel, - duc de Clarence, avec la fille de Galeas Visconti. C'est là - qu'il devait rencontrer Chaucer et Pétrarque. Il parcourut alors - la Savoie; il vit Bologne, Ferrare, une grande partie de - l'Italie, et il revint en Flandre par l'Allemagne. - - Ce fut pendant ce perpétuel voyage que Froissart rassembla tous - les matériaux de sa Chronique. Pendant la chevauchée, à table, le - soir à l'heure des gais propos, il interrogeait avec une avide - curiosité ses compagnons de route ou ses nobles hôtes, et il - recueillait précieusement, pour les écrire, quelquefois sous la - forme même de la conversation, les histoires qu'on lui racontait. - Il ne se souciait point des livres, et, comme on dirait - aujourd'hui, des documents officiels; il lui suffisait, pour - accepter un fait et pour l'affirmer, du témoignage des _anciens - chevaliers et écuyers qui avoient été en faits d'armes, et qui - proprement en savoient parler_. Aussi, il pénétrait dans toutes - les cours et il entrait dans tous les châteaux: «Au temps, - dit-il, que j'ai travellé par le monde, j'ai vu deux cents hauts - princes.» - - Certains critiques ont cherché à se rendre compte du travail de - Froissart; ils ont voulu savoir comment le chroniqueur composait - son oeuvre. Nul ne l'a dit mieux que lui-même: «Or, considérez, - entre vous qui me lisez ou me lirez, ou m'avez lu, ou orrez lire, - comment je puis avoir su ni rassemblé tant de faits desquels je - traite et propose en tant de parties. Et pour vous informer de la - vérité, je commençai jeune, dès l'âge de vingt ans; et si suis - venu au monde avec les faits et les aventures; et si y ai - toujours pris grand plaisance plus que à autre chose; et si m'a - Dieu donné tant de grâces que je ai été bien de toutes les - parties, et des hôtels des rois, et par espécial de l'hôtel du - roi Édouard d'Angleterre et de la noble roine sa femme, madame - Philippe de Hainaut, roine d'Angleterre, dame d'Irlande et - d'Aquitaine, à laquelle en ma jeunesse je fus clerc, et la - servois de beaux dits et traités amoureux: et pour l'amour du - service de la noble et vaillante dame à qui j'étois, tous autres - seigneurs, rois, ducs, comtes, barons et chevaliers, de quelque - nation qu'ils fussent, me aimoient, oyoient et voyoient - volontiers, et me faisoient grand profit. Ainsi, au titre de la - bonne dame et à ses coutages et aux coutages des hauts seigneurs - en mon temps, je cherchai la plus grand partie de la chrétienté; - et partout où je venois, je faisois enquête aux anciens - chevaliers et écuyers qui avoient été en faits d'armes et qui - proprement en savoient parler, et aussi à aucuns hérauts de - crédence, pour vérifier et justifier toutes matières. Ainsi ai-je - rassemblé la haute et noble histoire et matière, et le gentil - comte de Blois dessus nommé y a rendu grand peine[77]; et tant - comme je vivrai, par la grâce de Dieu je la continuerai; car - comme plus y suis et plus y laboure, et plus me plaît; car ainsi - comme le gentil chevalier et écuyer qui aime les armes, et en - persévérant et continuant il s'y nourrit parfait, ainsi, en - labourant et ouvrant sur cette matière, je m'habilite et - délecte[78].» - - [77] Il s'agit de Gui de Châtillon, comte de Blois. Froissart - l'appelle plus haut _mon très-cher seigneur et maître_. Le - chroniqueur s'était attaché à lui en 1384, après la mort de - Wenceslas, duc de Brabant. - - [78] Chroniques, IV, ch. 1. - - Si Froissart a fait ses Chroniques, s'il se plaît à raconter les - _honorables entreprises, nobles aventures et faits d'armes_, c'est - pour que les _preux aient exemple d'eux encourager en bien - faisant_. C'est là le seul but moral auquel il tende; tout, dans - ses mille récits, est subordonné à cette maxime qu'il a placée au - début de l'Épinette amoureuse: - - Que toute joie et toute honours - Viennent et d'armes et d'amours. - - A son retour d'Italie, Froissart avait été nommé curé de - Lestines. Plus tard, comme il nous l'apprend, il devint _trésorier - et chanoine de Chimay et de Lille en Flandre_. On croit qu'il - passa les dernières années de sa vie dans la ville où il était - né, à Valenciennes. Il mourut vers 1410, suivant M. Buchon. Le - savant éditeur de Froissart a recueilli sur ce fait des - témoignages qui nous semblent incontestables, et nous n'hésitons - pas à adopter son opinion[79]. - - [79] Extrait de la Notice sur Froissart, publiée par M. Yanoski, - dans les Extraits de Froissart (1 vol. in-12, dans la collection - des chefs-d'oeuvre de la littérature française, publiée par MM. - Didot). - - - - -BATAILLE DE CASSEL. - -1328. - - -Assez tôt après ce que ce roi Philippe fut couronné à Rains, il manda -ses princes, ses barons et toutes ses gens d'armes, et alla atout son -pouvoir loger en la ville[80] de Cassel pour guerroyer les Flamands, -qui étoient rebelles à leur seigneur[81], mêmement ceux de Bruges, -d'Ypre et ceux du Franc[82]; et ne vouloient obéir au dit comte de -Flandre, mais l'avoient enchassé; et ne pouvoit adonc nulle part -demeurer en son pays, fors tant seulement à Gand, et encore assez -escharsement. Si déconfit adonc le roi Philippe bien seize mille -Flamands, qui avoient fait un capitaine qui s'appeloit Colin -Dennekins[83], hardi homme et outrageux durement; et avoient les -dessusdits Flamands fait leur garnison de Cassel, au commandement et -aux gages des villes de Flandre, pour garder ces frontières là en -droit. Et vous dirai comment ces Flamands furent déconfits, et tout -par leur outrage. - - [80] C'est-à-dire, sans doute, _auprès de Cassel_; car les Flamands - étaient maîtres de la ville, comme Froissart le dira plus bas. - - [81] Le comte Louis dit de Crécy. - - [82] Le Franc, _Franconatus, terra franca_. C'est une partie de la - Flandre française qui fut cédée à la France par la paix des - Pyrénées. Elle comprend les bailliages de Bourbourg, Bergues, - Saint-Winox et Furnes, et outre les chefs-lieux de ces - bailliages, les villes de Dunkerque et de Gravelines. - - [83] Les historiens flamands le nomment Nicolas Zonnekins. - -Ils se partirent un jour, sur l'heure de souper, du mont de -Cassel[84], en intention de déconfire le roi et tout son ost, et -s'envinrent tout paisiblement, sans point de noise, ordonnés en trois -batailles, desquelles l'une alla droit aux tentes du roi, et eurent -près soupris le roi qui séoit à souper et toutes ses gens. L'autre -bataille s'en alla droit aux tentes du roi de Behaigne, et le -trouvèrent près en tel point; et la tierce bataille s'en alla droit -aux tentes du comte de Hainaut, et l'eurent aussi près soupris, et le -hâtèrent si que à grand peine purent ses gens être armés, ni les gens -monseigneur de Beaumont son frère. Et vinrent tantôt ces trois -batailles si paisiblement jusques aux tentes, que à grand meschef -furent les seigneurs armés et leurs gens assemblés. Et eussent tous -les seigneurs et leurs gens été morts si Dieu ne les eût, ainsi comme -par droit miracle, secourus et aidés; mais, par la grâce et volonté de -Dieu, chacun de ces seigneurs déconfit sa bataille si entièrement, et -tous à une heure et à un point, qu'oncques de ces seize mille Flamands -nul n'en échappa; et fut leur capitaine tué[85]. Et si ne sut oncques -nul de ces seigneurs nouvelles l'un de l'autre, jusques adonc qu'ils -eurent tout fait; et oncques des seize mille Flamands qui morts y -demeurèrent n'en recula un seul, que tous ne fussent morts et tués en -trois monceaux l'un sur l'autre, sans issir de la place là où chacune -bataille commença, qui fut l'an de grâce mil trois cent vingt huit, le -jour de la Saint Barthélemy. Adonc, après cette déconfiture, vinrent -les Français à Cassel et y mirent les bannières de France, et se -rendit la ville au roi; et puis Poperingue, et après Ypre, et tous -ceux de la châtellenie de Bergues, et ceux de Bruges en suivant, et -reçurent le comte Louis, leur seigneur, amiablement adonc et -paisiblement, et lui jurèrent foi et loyauté à toujours mais. - - [84] Ils s'étaient retranchés sur une éminence à la vue de Cassel - dont ils étaient en possession et qui leur servait comme de place - forte. Ils firent arborer sur les murs des tours de Cassel une - espèce d'étendard sur lequel ils avaient fait peindre un coq avec - ces mots: - - Quand ce coq ici chantera, - Le _roi trouvé_ ci entrera. - - Ils appelaient Philippe le _roi trouvé_, parce qu'il n'avait pas dû - espérer d'être roi. Après la victoire, Philippe fit mettre Cassel - à feu et à sang. - - [85] Zonnekins. - -Quand le roi Philippe de France eut remis le comte de Flandre en son -pays, et que tous lui eurent juré féauté et hommage, il départit ses -gens, et retourna chacun en son lieu; et il même s'en vint en France -et séjourner à Paris et là environ. Si fut durement prisé et honoré de -cette emprise qu'il avoit faite sur les Flamands, et aussi du beau -service qu'il avoit fait au comte Louis, son cousin. Si demeura en -grand'honneur, et accrut grandement l'état royal, et n'y avoit oncques -mais eu en France roi, si comme on disoit, qui eût tenu l'état pareil -au roi Philippe; et faisoit faire tournois, joutes et ébatements moult -et à grand plenté. - -Or nous tairons-nous un petit de lui et parlerons des ordonnances -d'Angleterre et du gouvernement du roi. - - CHRONIQUES DE FROISSART, éditées et annotées par Buchon. - - - - -ÉDOUARD III FAIT HOMMAGE AU ROI DE FRANCE. - -1329. - - -Le jeune roi d'Angleterre ne mit mie en oubli le voyage qu'il devoit -faire au royaume de France, et s'appareilla bien et suffisamment, -ainsi que à lui appartenoit et à son état. Si se partit d'Angleterre -quand jour fut du partir[86]. En sa compagnie avoit deux évêques, -celui de Londres et celui de Lincolle, et quatre comtes, monseigneur -Henry comte de Derby, son cousin germain, fils messire Thomas de -Lancastre au tort Col; son oncle, le comte de Salebrin, le comte de -Warvich et le comte de Herfort; six barons, monseigneur Regnaut de -Cobeham, monseigneur Thomas Wage, maréchal d'Angleterre, monseigneur -Richard de Stanford, le seigneur de Percy, le seigneur de Manne[87], -et le seigneur de Moutbray, et plus de quarante autres chevaliers. - - [86] Édouard s'embarqua à Douvres, le vendredi 26 mai 1329, vers - midi. - - [87] Man. - -Si étoient en la route et à la délivrance du roi d'Angleterre plus de -mille chevaux; et mirent deux jours à passer entre Douvres et Wissant. -Quand ils furent outre, et leurs chevaux traits hors des nefs et des -vaissiaulx, le roi monta à cheval, accompagné ainsi que je vous ai -dit, et chevaucha tant qu'il vint à Boulogne; et là fut-il un jour. -Tantôt nouvelles vinrent au roi Philippe de France et aux seigneurs -de France, qui jà étoient à Amiens, que le roi d'Angleterre étoit -arrivé et venu à Boulogne. De ces nouvelles eut le roi Philippe -grand'joie, et envoya tantôt son connétable[88] et grand foison de -chevaliers devers le roi d'Angleterre, qu'ils trouvèrent à Monstreuil -sur la mer; et eut grands reconnaissances et approchemens d'amour. -Depuis, chevaucha le jeune roi d'Angleterre en la compagnie du -connétable de France; et fit tant avec sa route qu'il vint en la cité -d'Amiens, où le roi Philippe étoit tout appareillé et pourvu de le -recevoir, le roi de Behaigne, le roi de Navarre et le roi de -Maillogres[89] de-lez lui, et si grand foison de ducs, de comtes et de -barons que merveilles seroit à penser: car là étoient tous les douze -pairs de France pour le roi d'Angleterre fêter, et aussi pour être -personnellement et faire témoin à son hommage. - - [88] Comme la date précise de la mort de Gaucher de Chatillon, - connétable de France, arrivée dans le cours de cette année 1329, - n'est pas connue, on ignore si c'est de lui qu'il s'agit ici, - ainsi que l'a pensé du Chesne, ou de Raoul de Brienne, comte - d'Eu, qui lui succéda dans la dignité de connétable. - - [89] Dom Jayme II d'Aragon, roi de Majorque et seigneur de - Montpellier. - -Si le roi Philippe de France reçut honorablement et grandement le -jeune roi d'Angleterre, ce ne fait mie à demander; et aussi firent -tous les rois, les ducs et les comtes qui là étoient; et furent tous -iceux seigneurs adonc en la cité d'Amiens, jusqu'à quinze jours. Là -eut maintes paroles et ordonnances faites et devisées; et me semble -que le roi Édouard fit adonc hommage de bouche et de parole tant -seulement, sans les mains mettre entre les mains du roi de France, ou -aucun prince ou prélat de par lui député; et n'en voulut adonc le dit -roi d'Angleterre, par le conseil qu'il eut, dudit hommage plus avant -procéder, si seroit retourné en Angleterre et auroit vu, lu et -examiné les priviléges de jadis, qui devoient éclaircir le dit -hommage, et montrer comment et de quoi le roi d'Angleterre devoit être -homme du roi de France. Le roi de France qui véoit le roi -d'Angleterre, son cousin, jeune, entendit bien toutes ces paroles, et -ne le voult adonc de rien presser; car il savoit assez que bien y -recouvreroit quand il voudroit, et lui dit: «Mon cousin, nous ne vous -voulons pas decevoir, et nous plaît bien ce que vous en avez fait à -présent, jusques à tant que vous soyez retourné en votre pays et vu, -par les scellés de vos prédécesseurs, quelle chose vous en devez -faire.» Le roi d'Angleterre et son conseil répondirent: «Cher sire, -grands mercis.» - -Depuis se joua, ébatit, et demeura le roi d'Angleterre avec le roi de -France en la cité d'Amiens: et quand tant y eut été que bien dût -suffire par raison, il prit congé et se partit du roi moult -amiablement et de tous les autres princes qui là étoient, et se mit au -retour pour revenir en Angleterre, et repassa la mer; et fit tant par -ses journées qu'il vint à Windesore, où il trouva la roine Philippe sa -femme, qui le reçut liement, et lui demanda nouvelles du roi Philippe -son oncle et de son grand lignage de France. Le roi son mari lui en -recorda assez, et du grand état qu'il avoit trouvé, et comment on -l'avoit recueilli et festoyé grandement, et des honneurs qui étoient -en France, auxquelles faire ni de les entreprendre à faire, nul autre -pays ne s'accomparage. - - CHRONIQUES DE FROISSART, éditées et annotées par Buchon. - - - - -ROBERT D'ARTOIS. - -1331. - - Comment le roi de France prit en haine messire Robert d'Artois, - dont il lui convint s'enfuir hors du royaume; et comment il fit - mettre sa femme et ses enfants en prison, qui oncques puis n'en - issirent. - - -L'homme du monde qui plus aida le roi Philippe à parvenir à la -couronne de France et à l'héritage, ce fut messire Robert d'Artois, -qui étoit l'un des plus hauts barons de France et le mieux enlignagé, -et trait des royaux[90]; et avoit à femme la soeur germaine du roi -Philippe[91], et avoit été toudis son plus espécial compagnon et ami -en tous états; et fut bien l'espace de trois ans que en France tout -étoit fait par lui, et sans lui n'étoit rien fait. Après advint que le -roi Philippe emprit et acueillit ce messire Robert en si grand haine, -pour occasion d'un plaid qui ému étoit devant lui, dont le comte -d'Artois étoit cause, que le dit messire Robert vouloit avoir gagné, -par vertu d'une lettre que messire Robert mit avant, qui n'étoit mie -bien vraie[92], si comme on disoit, que si le roi l'eût tenu en son -ire[93] il l'eût fait mourir sans nul remède. Et combien que le dit -messire Robert fût le plus prochain du lignage à tous les hauts barons -de France, et serourge[94] au dit roi, si lui convint-il vider -France[95] et venir à Namur devers le jeune comte Jean, son neveu et -ses frères, qui étoient enfans de sa soeur[96]. - - [90] Cette expression signifie qu'il était issu du sang royal; il - descendait en effet du roi Louis VIII, au 4e degré. - - [91] Il avait épousé Jeanne de Valois, soeur du roi. - - [92] Froissart veut parler des pièces fausses fabriquées par la - demoiselle de Divion.--Voyez le chapitre suivant. - - [93] Colère. - - [94] Beau-frère. - - [95] Il paraît, par les dépositions des témoins, qu'il se retira - d'abord à Bruxelles vers la fin d'août ou le commencement de - septembre 1331, environ six mois avant l'arrêt par lequel il fut - condamné au bannissement. Cet arrêt fut rendu le 8 avril 1332 et - ne fut publié que le 19 mai suivant. (_Mém. de Lancelot_, t. 8 du - Recueil de l'Académie des Inscriptions, p. 617 et 621.) - - [96] Ils étaient fils de Marie d'Artois, soeur de Robert. - -Quand il fut parti de France et le roi vit qu'il ne le pourroit tenir, -pour mieux montrer que la besogne lui touchoit, il fit prendre sa -soeur, qui étoit femme au dit messire Robert, et ses deux fils et -neveux, Jean et Charles[97], et les fit mettre en prison bien -étroitement, et jura que jamais n'en issiroient tant qu'il vivroit; et -bien tint son serment, car oncques depuis, pour personne qui en -parlât, ils n'en vidèrent; dont il en fut depuis moult blâmé en -derrière. - - [97] Froissart se trompe: on n'attenta point à la liberté de _Jean_ - et de _Charles d'Artois_, mais leurs frères, nommés _Jacques_ et - _Robert_, furent arrêtés en 1334 et enfermés au château de Nemours, - puis au Château-Gaillard d'Andelys, où ils étaient encore le 1er - mai 1347, sous la garde de Gauthier du Ru, écuyer, qui fournit à - cette époque un compte de leur dépense et de celle de vingt - personnes attachées à leur service. - -Quand le dit roi de France sçut de certain et fut informé que le dit -messire Robert étoit arrêté de-lez sa soeur et ses neveux, il en fut -moult courroucé; et envoya chaudement devers l'évêque Aoul[98] de -Liége, en priant qu'il défiât et guerroyât le comte de Namur, s'il ne -mettoit messire Robert d'Artois hors de sa compagnie. Cet évêque, qui -moult aimoit le roi de France et qui petit aimoit ses voisins, manda -au jeune comte de Namur qu'il mît son oncle messire Robert d'Artois -hors de son pays et de sa terre, autrement il lui feroit guerre. Le -comte de Namur fut si conseillé qu'il mit hors de sa terre son oncle; -ce fut moult ennuis, mais faire lui convenoit ou pis attendre. - - [98] _Aoul_ ou _Adolphe de La Marck_, évêque de Liége. - -Quand messire Robert se vit en ce parti, si fut moult angoisseux de -coeur, et s'avisa qu'il iroit en Brabant, pourtant que le duc son -cousin étoit si puissant que bien le soutiendroit. Si vint devers le -duc, son cousin, qui le reçut moult liement et le reconforta assez de -ses détourbiers. Le roi le sçut; si envoya tantôt messages au dit duc, -et lui manda que s'il le soutenoit ou souffroit demeurer ou repairer -en sa terre, il n'auroit pire ennemi de lui et le grèveroit en toutes -les guises qu'il pourroit. Le duc ne le voulut ou n'osa plus tenir -ouvertement en son pays, pour doute d'acquérir la haine du dit roi de -France; ains l'envoya couvertement tenir en Argenteau[99] jusques à -tant que on verroit comment le roi se maintiendroit. Le roi le sçut, -qui partout avoit ses espies; si en eut grand dépit; si pourchassa -tant et en moult bref temps après, par son or et par son argent, que -le roi de Behaigne, qui étoit cousin germain au dit roi, l'évêque de -Liége, l'archevêque de Coulogne, le duc de Guerles, le marquis de -Juliers, le comte de Bar, le comte de Los, le sire de Fauquemont et -plusieurs autres seigneurs furent alliés encontre le dit duc, et le -défièrent tous, au pourchas et requête du dessus dit roi. Et entrèrent -tantôt en son pays parmi Hesbaing, et allèrent droit à Hanut[100], et -ardirent tout à leur volonté par deux fois, eux demeurans au pays, -tant que bon leur sembla. Et envoya avec eux le comte d'Eu son -connétable, atout grand compagnie de gens d'armes, pour mieux montrer -que la besogne étoit sienne, et faite à son pourchas; et tout ardoient -son pays. Si en convint le comte Guillaume de Hainaut ensonnier; et -envoya madame sa femme, soeur du roi Philippe, et le seigneur de -Beaumont, son frère, en France pardevers le dit roi, pour impétrer une -souffrance et une trêve de lui d'une part, et du duc de Brabant -d'autre. Trop ennuis et à dureté y descendit le roi de France, tant -avoit-il pris la chose en grand dépit. Toute fois, à la prière du -comte de Hainaut son serourge, le roi s'humilia, et donna et accorda -trèves au duc de Brabant, parmi ce que le duc se mit du tout au dit et -en l'ordonnance du propre roi de France et de son conseil, de tout ce -qu'il avoit à faire au roi et à chacun de ces seigneurs qui défié -l'avoient; et devoit mettre, dedans un certain jour qui nommé y étoit, -monseigneur Robert d'Artois hors de sa terre et de son pouvoir, si -comme il fit moult ennuis; mais faire lui convint, ou autrement il eût -eu trop forte guerre de tous côtés, si comme il étoit apparant. Si -que, entrementes que ce toullement et ces besognes se portoient, ainsi -que vous oyez recorder, le roi anglois eut nouveau conseil de -guerroyer le roi d'Escosse son serourge: je vous dirai à quel titre. - - [99] Château sur la Meuse, près de Liége. - - [100] Hannut ou Hannuye, petite ville située sur la Ghète dans le - district de Louvain. - - CHRONIQUES DE FROISSART, éditées et annotées par Buchon. - - - - -MÊME SUJET. - - Comment messire Robert d'Artois voult posséder la conté d'Artois - par fausses lettres que la damoiselle de Divion avoit fait - escrire et sceller. - -1329. - - -L'an mil trois cens vint-neuf, commença messire Robert d'Artois le -plait contre la devant dite Mahaut, contesse d'Artois, si comme il -avoit fait l'an dix-sept, de quoy procès avoit esté fait autre fois. -Mais ledit messire Robert maintenoit que les lettres de mariage entre -messire Phelippe d'Artois, son père, et madame Blanche de Bretaigne, -sa mère, par lesquelles ledit conté luy appartenoit, si comme il -disoit, avoient esté par fraude muciées et repostées; si les avoit -trouvées. Et assez tost après, assambla ledit messire Robert d'Artois, -le conte d'Alençon, le duc de Bretaigne et tout plein d'autres haus -hommes de son lignage; et vint au roi Phelippe et luy requist que -droit luy fust fait de la conté d'Artois. Tantost le roy fist ajourner -la contesse à jour nommé contre ledit messire Robert, à laquelle -journée elle vint, et amena avec luy Eudon, le duc de Bourgoigne, et -Loys, le conte de Flandre. Là monstra messire Robert unes lettres -scellées du scel au conte Robert d'Artois, contenant que, quant le -mariage fu fait de monseigneur Phelippe d'Artois, père monseigneur -Robert, et de madame Blanche fille le conte Pierre de Bretaigne, le -conte les mist en la vesteure[101] de la conté d'Artois, si comme il -estoit contenu ès dites lettres. Quant la contesse vit les lettres, si -requist au roy que pour Dieu il en voulsist estre saisi, car elle -entendoit à proposer à l'encontre. Tantost fu dit par arrest que les -lettres demourroient devers le roy; et fu remise une autre journée à -laquelle la contesse devoit respondre. - - [101] _Investiture._ - -Or vous dirai comment ces lettres vindrent à messire Robert d'Artois. -Il avoit une damoiselle gentil-femme qui fu fille le seigneur de -Divion de la chastellerie de Béthune. Celle damoiselle s'entremettoit -des choses à venir et jugeoit à regarder la phisionomie des gens, et à -la fois disoit voir et à la fois mentoit. Elle avoit tant fait, par -aucuns des familliers messire Robert d'Artois, que elle emprist une -forte chose à faire, si comme vous orrez. Il avoit un bourgeois à -Arras qui avoit rente à vie sus le conte d'Artois, et en avoit lettres -scellées du scelle conte d'Artois. Quant il fu trespassé, la -damoiselle fist tant, par devers les hoirs dudit bourgeois, que elle -eust celles lettres; et puis fist escrire unes lettres de l'envesture -monseigneur Robert, si comme vous avez oï; puis, prist le scel de la -vieille lettre et le dessevra du parchemin à un chaut fer qui tout -propre avoit esté fait, si que l'emprainte du scel demeura toute -entière; puis la mist à la lettre nouvelle, et avoit une manière de -ciment qui attacha le scel à la lettre, ainsi comme devant; et puis -vint à messire Robert d'Artois, et luy dit que une telle lettre avoit -trouvée en sa maison, à Arras, en une vielle armoire. Quant messire -Robert vit les lettres, si en fu moult joians, et luy dist que jamais -ne luy faudroit, et l'envoia demourer à Paris. - - - Comment sentence fu donnée contre messire Robert d'Artois, - de[102] la conté d'Artois; et comment la damoiselle de Divion fu - arse; et comment ledit Robert fu appelé à droit, pour soy purger - des crimes devant dis. - - 1331. - - [102] _De_, relativement à. - -L'an mil trois cens trente et un, fu sentence donnée en parlement à -Paris pour le duc de Bourgoigne, pour la conté d'Artois, contre -messire Robert d'Artois, conte de Biaumont en Normendie. Car la -contesse d'Artois devant dite, qui estoit moult sage, fist tant que -elle ot le clerc qui avoit escrit les lettres, et le mena par devers -le roy; et cognut que la damoiselle de Divion luy avoit fait escrire -unes lettres, environ avoit un an. Puis luy furent monstrées et -recognut qu'il les avoit escrites de sa main. Puis manda le roy -messire Robert d'Artois et luy dist qu'il estoit enformé que la -lettre n'estoit pas vraie et qu'il se déportast de la demande qu'il -faisoit de la conté d'Artois. Et il respondi que si aucun vouloit dire -que elle ne fust bonne, il l'en vouldroit combatre et que jà ne se -déporteroit de la demande. Pourquoy le roy se courrouça si à luy, que -à la journée il fist porter les lettres en présence du parlement et -les fist descrier, et fist prendre la damoiselle de Divion et fist -mettre en prison en Chastellet à Paris; et fu messire Robert d'Artois -débouté de la conté d'Artois, comme devant est dit. Dont il dist si -grosses paroles du roy et de la royne que le roy le fist appeller à -ses dis; mais il ne daigna oncques aler ni luy excuser. Lors fist le -roy mettre la dite damoiselle de Divion, laquelle estoit en -Chastellet, en gehenne, laquelle confessa tout le fait, tel comme -devant est escript, et si dist plusieurs choses. Assez tost après fu -pris un autre qui estoit confesseur dudit messire Robert d'Artois; et -en après envoia le roy certains messages pour querir l'abbé de -Vezelai, lequel estoit souppeçonné de celle mauvaistié et de plusieurs -autres mauvaistiés; mais quant il sot que l'en le faisoit querir, il -se départi et s'en fui; et ainsi se sauva. Quant Robert d'Artois vit -comment les choses aloient, si se départi moult confusément. - -Item, environ le mi-moys de septembre de l'an mil trois cens trente et -un, la damoiselle dessus dite qui avoit plaquié le scel ès lettres de -messire Robert d'Artois, en faisant fausseté, fu arse en la place aux -Pourciaux, à Paris; et recognut moult d'autres mauvaistiés. Quant -messire Robert d'Artois vit par quelle manière les choses aloient, si -se doubta, et fu moult courroucié de ce que le roy procédoit par telle -manière contre luy. Si dust dire ces paroles: «Par moy a esté roy et -par moy en sera demis, si je puis.» Et lors fist mener tous ses -destriers qu'il avoit biaux et nobles, et son trésor qu'il avoit -moult grant, à Bourdiaux sus Gironde, et là fist tout mettre en mer et -mener en Angleterre. Et depuis se retraist ledit messire Robert vers -son cousin le duc de Breban[103], qui le reçut en son pays, et le mit -une pièce de temps avec luy. Tantost que le roy ot oï ces nouvelles, -il fist mettre en sa main la terre dudit messire Robert, et luy manda -par certains messages qu'il comparust devant luy et devant les pers -personnellement, à certain jour, pour soy deffendre des crimes qui luy -estoient mis sus. - - [103] Tout ce récit est beaucoup plus exact que celui de - Froissart. (_Note de M. Paulin Pâris._) - -Item, en ce meisme temps, le confesseur de messire Robert d'Artois, -qui estoit prisonnier, fu appelé en la présence d'aucuns du conseil du -roy, et luy fu demandé quelle chose et quoy il povoit savoir des -fausses lettres dessus dites. Lequel respondoit et disoit qu'il n'en -savoit riens fors en confession, ni il ne le povoit bonnement révéler -sans péril de conscience. Mais à l'énortement de maistre Pierre de la -Palu, patriarche de Jhérusalem, avecques autres maistres en théologie -et aucuns secrétaires du roy, lesquels se consentoient et disoient -qu'il le povoit bien révéler selon ce que l'en dit,--mais c'est doubte -grant,--si le révéla, et le confesseur fu arrière mis en prison. Mais -ce qu'il devint à la fin le commun ne le sceut. - -Item, en ce meisme an, l'an mil trois cens trente et un, le roy tenant -le siège de juge au Louvre, et avec luy plusieurs barons et prélas, -messire Robert d'Artois devant dit, lequel avoit esté la tierce fois -appelé à certain jour à respondre aux articles que l'en avoit proposés -contre luy, ne s'i comparut point si comme il devoit: mais envoia un -abbé de l'ordre de Saint-Benoist et avec luy plusieurs chevaliers, -lesquels n'avoient point de procuracion, mais estoient venus pour -prier au roy et aux barons du royaume que l'en luy voulsist ottroier -jusques à la quarte dilacion, en promettant que à icelle il viendroit -personnellement, et de tout ce que l'en luy avoit mis sus il se -purgeroit bonnement. Et après ce qu'il orent ainsi fait le message, le -roy de Behaigne et Jehan l'ainsné fils du roy de France et duc de -Normendie, avec moult d'autres barons, s'agenouillèrent devant le roy -et luy demandèrent qu'il luy pleust à ottroier audit messire Robert -jusques à la quarte dilacion et que ses biens ne fussent pas -confisqués durant ledit terme. Laquelle requeste le roy ottroia de -grace espéciale jusques au moys de mai. Et lors vint une damoiselle, -laquelle dit, en la présence du roy, que la femme messire Robert -d'Artois[104], laquelle estoit suer du roy de France, estoit plus -coupable que son mari. - - [104] Jeanne de Valois, soeur du roi de France. - - - Comment messire Robert d'Artois fu bani, et du mariage Jehan, - ainsné fils du roy de France et duc de Normandie. - -L'an de grace mil trois cens trente-deux, Robert d'Artois fu bani du -royaume de France par les barons, et furent tous ses biens confisqués -au roy. Mais encore, et aux prières d'aucuns grans seigneurs, voult le -roy que les solempnés bannissemens fussent différés jusques au moys -d'après Pasques; et aussi, si il venoit dedens le terme et qu'il se -méist à la volenté du roy, du tout le roy luy feroit telle grace qui -luy sembleroit à estre convenable; et s'il ne venoit, le bannissement -seroit exécuté tout entièrement. Quant le roy vit que le terme qu'il -avoit donné gracieusement au devant du dit Robert d'Artois fu passé, -et il n'ot envoié né contremandé, si comme l'en l'avoit promis au roy -en la présence des barons, si commanda qu'il fu bani à trompes par -tous les principaux quarrefours de Paris. Et avec ce avoit certaines -personnes qui crioient en audience toutes les causes pour lesquelles -le dit messire Robert estoit bani. Et fu fait le dit bannissement le -trentiesme jour de may, l'an dessus dit. - - LES GRANDES CHRONIQUES DE SAINT-DENIS. - - - - -JACQUEMART D'ARTEVELT. - -1337. - - -En ce temps avoit grand dissension entre le comte Louis de Flandre et -les Flamands[105]; car ils ne vouloient point obéir à lui, ni à peine -s'osoit-il tenir en Flandre, fors à grand péril. Et avoit adonc à Gand -un homme qui avoit été brasseur de miel; celui étoit entré en si grand -fortune et en si grand grâce à tous les Flamands, que c'étoit tout -fait et bien fait quant qu'il vouloit deviser et commander par tout -Flandre, de l'un des côtés jusques à l'autre; et n'y avoit aucun, -comme grand qu'il fût, qui de rien osât trépasser son commandement, ni -contredire. Il avoit toujours après lui, allant aval la ville de Gand, -soixante ou quatre vingts varlets armés, entre lesquels il en y avoit -deux ou trois qui savoient aucuns de ses secrets; et quand il -encontroit un homme qu'il héoit ou qu'il avoit en soupçon, il étoit -tantôt tué; car il avoit commandé à ses secrets varlets et dit: «Sitôt -que j'encontrerai un homme, et je vous fais un tel signe, si le tuez -sans deport, comme grand, ni comme haut qu'il soit, sans attendre -autre parole.» Ainsi avenoit souvent; et en fit en cette manière -plusieurs grands maîtres tuer: par quoi il étoit si douté que nul -n'osoit parler contre chose qu'il voulût faire, ni à peine penser de -le contredire. Et tantôt que ces soixante varlets l'avoient reconduit -en son hôtel, chacun alloit dîner en sa maison; et sitôt après dîner -ils revenoient devant son hôtel, et béoient en la rue, jusques adonc -qu'il vouloit aller aval la rue, jouer et ébattre parmi la ville; et -ainsi le conduisoient jusques au souper. Et sachez que chacun de ces -soudoyés avoit chacun jour quatre compagnons ou gros de Flandre pour -ses frais et pour ses gages; et les faisoit bien payer de semaine en -semaine. Et aussi avoit-il, par toutes les villes de Flandre et les -châtellenies, sergens et soudoyés à ses gages, pour faire tous ses -commandemens, et épier s'il avoit nulle part personne qui fût rebelle -à lui, ni qui dît ou informât aucun contre ses volontés. Et sitôt -qu'il en savoit aucun en une ville, il ne cessoit jamais tant qu'il -l'eût banni ou fait tuer sans deport; jà cil ne s'en pût garder. Et -mêmement tous les plus puissans de Flandre, chevaliers, écuyers et les -bourgeois des bonnes villes, qu'il pensoit qui fussent favorables au -comte de Flandre en aucune manière, il les bannissoit de Flandre, et -levoit la moitié de leurs revenus, et laissoit l'autre moitié pour le -douaire et le gouvernement de leurs femmes et de leurs enfans. Et ceux -qui étoient ainsi bannis, desquels il étoit grand foison, se tenoient -à Saint-Omer le plus, et les appeloit-on les avolés et les -outre-avolés. Brièvement à parler, il n'eut oncques en Flandre ni en -autre pays duc, comte, prince ni autre qui pût avoir un pays si à sa -volonté comme cil l'eut longuement; et étoit appelé Jaquemart -Artevelle. Il faisoit lever les rentes, les tonnieux[106], les -vinages, les droitures et toutes les revenues que le comte devoit -avoir et qui à lui appartenoient, quelque part que ce fût parmi -Flandre, et toutes les maletôtes: si les dépendoit à sa volonté et en -donnoit sans rendre aucun compte; et quand il vouloit dire que argent -lui falloit, on l'en croyoit; et croire l'en convenoit, car nul -n'osoit dire encontre, pour doute de perdre la vie: et quand il en -vouloit emprunter de aucuns bourgeois sur son payement, il n'étoit nul -qui lui osât escondire à prêter. - - [105] Louis de Cressy, comte de Flandre, fut en guerre - continuelle avec ses sujets. A cette époque, il se tenait - rarement en son pays de Flandre, à cause de ses querelles avec - les Flamands et parce que les trois villes de Gand, Bruges et - Ypres _gouvernoient le pays à leur plaisir_. Louis s'était brouillé - avec ses sujets pour s'être dirigé uniquement par les conseils - d'un abbé de Vézelai qui n'entendait rien à l'administration et - ne cherchait qu'à s'enrichir. - - [106] _Tonnieu_ ou _tonlieu_, droit que quelques seigneurs levaient - sur certaines marchandises, dans l'étendue de leur seigneurie. - - Le _vinage_ était pareillement un droit ou un impôt qui se levait - sur le vin. - - _Chroniques de Froissart._ - - - - -ÉDOUARD III PREND LE TITRE ET LES ARMES DE ROI DE FRANCE. - -1340. - - Comment le roi d'Angleterre tint un grand parlement à Bruxelles, - et de la requête qu'il y fit aux Flamands. - - -Or, parlerons-nous un petit du roi anglois, et comment il persévéra en -avant. Depuis qu'il fut parti de la Flamengerie et revenu en Brabant, -il s'en vint droit à Bruxelles: là le reconvoyèrent le duc de -Guerles, le marquis de Juliers, le marquis de Brankebourch, le comte -de Mons, messire Jean de Hainaut, le sire de Fauquemont et tous les -barons de l'Empire, qui s'étoient alliés à lui; car ils vouloient -aviser l'un contre l'autre comment ils se maintiendroient de cette -guerre où ils s'étoient boutés. Et pour avoir certaine expédition, ils -ordonnèrent un grand parlement à être en la dite ville de Bruxelles; -et y fut prié et mandé Jacques d'Artevelle, lequel y vint liement et -en grand arroy, et amena avec lui tous les conseils des villes de -Flandre. A ce parlement, qui fut à Bruxelles, eut plusieurs paroles -dites et devisées; et me semble, à ce qui m'en fut recordé, que le roi -anglois fut si conseillé de ses amis de l'Empire, qu'il fit une -requête à ceux de Flandre qu'ils lui voulussent aider à parmaintenir -sa guerre, et défier le roi de France, et aller avec lui partout où il -les voudroit mener; et si ils vouloient, il leur aideroit à recouvrer -Lille, Douay et Béthune. Cette parole entendirent les Flamands -volontiers; mais de la requête que le roi leur faisoit demandèrent-ils -à avoir conseil entre eux tant seulement, et tantôt répondre. Le roi -leur accorda. Si se conseillèrent à grand loisir; et quand ils se -furent conseillés, ils répondirent et dirent: «Cher sire, autrefois -nous avez-vous fait telles requêtes; et sachez voirement que si nous -le pouvions nullement faire, par notre honneur et notre foi garder, -nous le ferions; mais nous sommes obligés, par foi et serment, et sur -deux millions de florins à la chambre du pape, que nous ne pouvons -émouvoir guerre au roi de France, quiconque le soit, sans être -encourus en cette somme, et écheoir en sentence d'excommuniement; mais -si vous voulez faire une chose que nous vous dirons, vous y pouverriez -bien de remède et de conseil, c'est que vous veuilliez encharger les -armes de France et équarteler d'Angleterre, et vous appeler roi de -France; et nous vous tiendrons pour droit roi de France, et obéirons à -vous comme au roi de France, et vous demanderons quittance de notre -foi; et vous la nous donnerez comme roi de France: par ainsi -serons-nous absous et dispensés, et irons partout là où voudrez et -ordonnerez.» - - - Comment le roi d'Angleterre enchargea les armes et le nom de roi - de France par l'ennortement des Flamands. - -Quand le roi anglois eut ouï ce point et la requête des Flamands, il -eut besoin d'avoir bon conseil et sûr avis, car pesant lui étoit de -prendre le nom et les armes de ce dont il n'avoit encore rien conquis; -et ne savoit quelle chose l'en aviendroit, ni si conquerre le -pourroit. Et, d'autre part, il refusoit envi le confort et aide des -Flamands, qui plus le pouvoient aider à sa besogne que tout le -remenant du siècle. Si se conseilla ledit roi au duc de Brabant, au -duc de Guerles, au marquis de Juliers, à messire Jean de Hainaut, à -messire Robert d'Artois, et à ses plus secrets et espéciaux amis: si -que finalement tout pesé, le bien contre le mal, il répondit aux -Flamands, par l'information des seigneurs dessusdits: que si ils lui -vouloient jurer et sceller qu'ils lui aideroient à parmaintenir sa -guerre, il emprendroit tout ce de bonne volonté, et aussi il leur -aideroit à ravoir Lille, Douay et Béthune. Et ils répondirent: «Oil.» -Donc fut pris et assigné un certain jour à être à Gand. Lequel jour se -tint; et y fut le roi d'Angleterre et la plus grand partie des -seigneurs de l'Empire dessus nommés, alliés avec lui; et là furent -tous les conseils de Flandre généralement et espécialement. Là furent -toutes les paroles au devant dites, relatées et proposées, entendues, -accordées, écrites et scellées; et enchargea le roi d'Angleterre les -armes de France, et les équartela d'Angleterre, et en prit en avant le -nom de roi de France[107]. - - [107] Les rois d'Angleterre ont conservé jusqu'à la paix d'Amiens - (1802) le titre de rois de France. En signant ce traité, le - premier consul exigea que le roi d'Angleterre renonçât à ce - titre. Les rois de la Grande-Bretagne ont cependant conservé dans - leur écusson les armes de France. - - _Chroniques de Froissart._ - - - - -BATAILLE DE L'ÉCLUSE. - -1340. - - -Nous parlerons du roi d'Angleterre, qui s'étoit mis sur mer pour venir -et arriver, selon son intention, en Flandre, et puis venir en Hainaut -aider à guerroyer le comte de Hainaut son serourge contre les -François. Ce fut le jour devant la veille Saint Jean-Baptiste[108], -l'an mil trois cent quarante, qu'il nageoit par mer, à grand et belle -charge de nefs et de vaisseaux; et étoit toute sa navie partie du -havre de Tamise, et s'en venoit droitement à l'Escluse. Et adonc se -tenoient entre Blankeberghe et l'Escluse et sur la mer messire Hue -Kieret et messire Pierre Bahuchet et Barbevoire, à plus de sept vingt -gros vaisseaux sans les hokebos; et étoient bien, Normands, bidaux, -Gennevois[109] et Picards, quarante mille; et étoient là ancrés et -arrêtés, au commandement du roi de France, pour attendre la revenue du -roi d'Angleterre, car bien savoient qu'il devoit par là passer. Si lui -vouloient dénéer et défendre le passage, ainsi qu'ils firent bien et -hardiment, tant comme ils purent, si comme vous orrez recorder. - - [108] Ce fut en effet le 22 juin, avant-veille de la fête de - saint Jean-Baptiste, qu'Édouard s'embarqua; et le combat dont - Froissart va faire le récit se donna le jour même de la fête. - (_Note de Buchon._) - - [109] Génois. - -Le roi d'Angleterre et les siens, qui s'en venoient singlant, -regardèrent et virent devers l'Escluse si grand quantité de vaisseaux -que des mâts ce sembloit droitement un bois: si en fut fortement -émerveillé, et demanda au patron de sa navie quelles gens ce pouvoient -être: il répondit qu'il cuidoit bien que ce fût l'armée des Normands -que le roi de France tenoit sur mer, et qui plusieurs fois lui avoient -fait grand dommage, et tant que ars et robé la bonne ville de Hantonne -et conquis Cristofle, son grand vaisseau, et occis ceux qui le -gardoient et conduisoient. Donc répondit le roi anglois: «J'ai de -longtemps désiré que je les pusse combattre; si les combattrons, s'il -plaît à Dieu et à saint Georges; car voirement m'ont-ils fait tant de -contraires, que j'en veuil prendre la vengeance, si je y puis avenir.» -Lors fit le roi ordonner tous ses vaisseaux et mettre les plus forts -devant, et fit frontière à tous côtés de ses archers; et entre deux -nefs d'archers en y avoit une de gens d'armes; et encore fit-il une -bataille surcôtière, toute pure d'archers, pour réconforter, si -mestier étoit, les plus lassés. Là il y avoit grand foison de dames -d'Angleterre, de comtesses, baronnesses, chevaleresses et bourgeoises -de Londres, qui venoient voir la reine d'Angleterre à Gand, que vue -n'avoient un grand temps, et ces dames fit le roi anglois bien garder -et soigneusement, à trois cents hommes d'armes; et puis pria le roi à -tous qu'ils voulsissent penser de bien faire et garder son honneur; et -chacun lui enconvenança. - - - Comment le roi d'Angleterre et les Normands et autres se - combattirent durement; et comment Cristofle, le grand vaisseau, - fut reconquis des Anglois. - -Quand le roi d'Angleterre et son maréchal eurent ordonné les batailles -et leurs navies bien et sagement, ils firent tendre et traire les -voiles contre mont, et vinrent au vent, de quartier, sur destre, pour -avoir l'avantage du soleil, qui en venant leur étoit au visage. Si -s'avisèrent et regardèrent que ce leur pouvoit trop nuire, et -détrièrent un petit, et tournoyèrent tant qu'ils eurent vent à -volonté. Les Normands qui les véoient tournoyer s'émerveilloient trop -pourquoi ils le faisoient et disoient: «Ils ressoignent et reculent, -car ils ne sont pas gens pour combattre à nous.» Bien véoient entre -eux les Normands, par les bannières, que le roi d'Angleterre y étoit -personnellement: si en étoient moult joyeux, car trop le désiroient à -combattre. Si mirent leurs vaisseaux en bon état, car ils étoient -sages de mer et bons combattans; et ordonnèrent Cristofle, le grand -vaisseau que conquis avoient sur les Anglois en cette même année, tout -devant, et grand foison d'arbalétriers gennevois dedans pour le garder -et traire et escarmoucher aux Anglois, et puis s'arroutèrent grand -foison de trompes et de trompettes et de plusieurs autres instrumens, -et s'en vinrent requerre leurs ennemis. Là se commença bataille dure -et forte de tous côtés, et archers et arbalétriers à traire et à -lancer l'un contre l'autre diversement et roidement, et gens d'armes à -approcher et à combattre main à main asprement et hardiment; et -parquoi ils pussent mieux avenir l'un à l'autre, ils avoient grands -crocs et havets de fer tenans à chaînes; si les jetoient dedans les -nefs de l'un à l'autre et les accrochoient ensemble, afin qu'ils -pussent mieux aherdre et plus fièrement combattre. Là eut une -très-dure et forte bataille et maintes appertises d'armes faites, -mainte lutte, mainte prise, mainte rescousse. Là fut Cristofle, le -grand vaisseau, auques de commencement reconquis des Anglois, et tous -ceux morts et pris qui le gardoient et défendoient. Et adonc y eut -grand huée et grand noise, et approchèrent durement les Anglois, et -repourvurent incontinent Cristofle, ce bel et grand vaisseau, de purs -archers qu'ils firent passer tout devant et combattre aux Gennevois. - - - Comment les Anglois déconfirent les Normands qu'oncques n'en - échappa pied que tous ne fussent mis à mort. - -Cette bataille dont je vous parle fut félonneuse et très-horrible; car -bataille et assaut sur mer sont plus durs et plus forts que sur terre: -car là ne peut-on reculer ni fuir; mais se faut vendre et combattre et -attendre l'aventure, et chacun en droit soi montrer sa hardiesse et sa -prouesse. Bien est voir que messire Hue Kieret étoit bon chevalier et -hardi, et aussi messires Pierre Bahuchet et Barbevoire, qui au temps -passé avoient fait maint meschef sur mer et mis à fin maint Anglois. -Si dura la bataille et la pestillence de l'heure de prime jusques à -haute nonne[110]. Si pouvez bien croire que ce terme durant il y eut -maintes appertises d'armes faites; et convint là les Anglois souffrir -et endurer grand'peine, car leurs ennemis étoient quatre contre un et -toutes gens de fait et de mer; de quoi les Anglois, pour ce qu'il le -convenoit, se pénoient moult de bien faire. Là fut le roi d'Angleterre -de sa main très bon chevalier, car il étoit adonc en la fleur de sa -jeunesse, et aussi furent le comte Derby, le comte de Penbroche, le -comte de Herfort, le comte de Hostidonne, le comte de Northantonne et -de Glocestre, messire Regnault de Cobeham, messire Richard Stanford, -le sire de Persy, messire Gautier de Mauny, messire Henry de Flandre, -messire Jean de Beauchamp, le sire de Felleton, le sire de Brasseton, -messire Jean Chandos, le sire de la Ware, le sire de Multon, et -messire Robert d'Artois, et étoit de lez le roi en grand arroy et en -bonne étoffe, et plusieurs autres barons et chevaliers pleins -d'honneur et de prouesse, desquels je ne puis mie de tous parler, ni -leurs bienfaits ramentevoir. Mais ils s'éprouvèrent si bien et si -vassalement, parmi un secours de Bruges et du pays voisin qui leur -vint, qu'ils obtinrent la place et l'eau, et furent les Normands et -tous ceux qui là étoient encontre eux, morts et déconfits, péris et -noyés, ni oncques pied n'en échappa que tous ne fussent mis à -mort[111]. Cette avenue fut moult tôt sçue parmi Flandre et puis en -Hainaut; et en vinrent les certaines nouvelles dedans les deux osts -devant Thun-l'Évêque. Si en furent Hainuyers, Flamands et Brabançois -moult réjouis et les François tout courroucés. - - [110] Depuis six heures du matin jusqu'après midi. - - [111] Les historiens attribuent unanimement la défaite des - Français à la division des chefs et au peu de talent de Bahuchet. - Barbevaire voulait que la flotte quittât la côte et allât à la - rencontre des Anglais; mais les amiraux français s'obstinèrent à - rester près de la terre, resserrés dans une anse. Par cette - mauvaise disposition, ils rendirent inutile la supériorité de - leurs forces; elle leur devint même nuisible, parce que les - vaisseaux, n'ayant pas assez d'espace pour manoeuvrer, - s'embarrassaient les uns les autres et ne pouvaient se prêter de - secours. Barbevaire, qui avait gagné le large avec sa division, - eut seul le bonheur d'échapper; les deux amiraux français furent - battus et perdirent la vie. Hugues Quieret fut assassiné de - sang-froid, après avoir été fait prisonnier, et Bahuchet fut - pendu au mât de son vaisseau. On évalue la perte totale à 30,000 - hommes, dont plus des trois quarts étaient Français. Le roi - d'Angleterre fut légèrement blessé à la cuisse. (_Note de - Buchon._) - - _Chroniques de Froissart._ - - - - -LA BATAILLE DE L'ÉCLUSE. - -1340. - - De la grant desconfiture qui fu en mer entre la navie du roy de - France et du roy d'Angletterre; et coment Buchet[112] fut pris - et pendu au mat d'une nef. - - -En ce meisme an, l'en porta nouvelles au roy de France que le roy -d'Angleterre, qui longuement s'étoit absenté, appareilloit très grant -navie et vouloit venir en l'aide des Flamens. Quant le roy ot oï ces -nouvelles, car autrefois en avoit oï parler, si fist tantost assambler -toute la navie qu'il pot avoir tant en Normendie comme en Piquardie, -et institua deux souverains amiraux, lesquels ordonneroient et -commenderoient ladite navie, afin que le roy anglois et messire Robert -d'Artois qui estoit avecques luy fussent empeschiés de prendre port. - - [112] Bahuchet, trésorier de la couronne. - -Et lors furent institués souverains de toute la navie messire Hues -Quieret, messire Nichole Buchet et Barbevaire, lesquels assemblèrent -bien quatre cens nefs de par le roy de France, et entrèrent dedans eux -et leur gens avecques leur garnisons. Si avint que Buchet, qui estoit -un des souverains, ne voult recevoir gentil gent avecques soy pour ce -qu'il vouloient avoir trop grans gages; mais retint povres -poissonniers et mariniers, pour ce qu'il en avoit grant marchié; et de -tieux gens fist-il l'armée. Puis murent et passèrent pardevant Calais -et se traistrent vers l'Escluse, tant qu'ils furent devant; ilec se -tindrent tous quois, et par telle manière que nul ne povoit entrer né -issir. Si avint que le roy d'Angleterre qui avoit ses espies sceut que -la navie au roy de France estoit passée vers Flandres. Tantost se -mist en mer, et messire Robert d'Artois avecques luy et moult grant -foison de gentilhommes d'Angleterre, et grant plenté d'archiers. Quant -ledit roy anglois et toute sa gent furent près, si tendirent leur -voiles en haut, et siglèrent grant aleure vers l'Escluse, et ne -tardèrent guères, par le bon vent que il orent, qu'il approchièrent de -la navie au roy de France et se mistrent tantost en conroy. Quant -Barbevaire les aperçut, qui estoit en ses galies, si dist à l'amiraut -et à Nichole Buchet: «Seigneurs, vez-ci le roy d'Angleterre à toute sa -navie qui vient sus nous; sé vous voulez croire mon conseil, vous vous -trairez en haute mer: car sé vous demourez ici, parmi ce qu'il ont le -vent, le souleil et le flot de l'yaue, il vous tendront si court que -vous ne vous pourrés aidier.»--Adonc respondit Nichole Buchet, qui -miex se saroit[113] meller d'un compte faire que de guerroier en mer: -«Honnis soit qui se partira de ci, car ici les attendrons et prendrons -notre aventure.»--Tantost leur dit Barbevaire: «Seigneurs, puisque -vous ne voulez croire mon conseil, je ne me veulx mie perdre, je me -mettrai avecques mes quatre galies hors de ce trou.» Et tantost se -mist hors du hale[114] à toutes ses galies, et virent venir la grant -flote du roy d'Angleterre. Et vint une nef devant qui estoit garnie -d'escuiers qui devoient estre chevaliers, et ala assambler à une nef -que on appelloit la Riche de l'Eure: mais les Anglois n'orent durée à -celle grant nef, si furent tantost desconfis et la nef acravantée et -tous ceux qui dedens estoient mis à mort, et orent nos gens belle -victoire. Mais tantost après vint le roy d'Angleterre assambler aux -gens de France à toute sa navie, et commença ilec la bataille moult -cruelle; mais quant il se furent combatus depuis prime jusques à haute -nonne, si ne pot plus la navie du roy de France endurer né porter le -fès de la bataille; car il estoient si entassés l'un en l'autre qu'il -ne se povoient aidier; et si n'osoient venir vers terre pour les -Flamens qui sus terre les espioient; et avecques ce, les gens que l'en -avoit mis ès nefs du roy de France n'estoient pas si duis d'armes -comme les Anglois estoient, qui estoient presque tous gentilshommes. -Ilec ot tant de gens mors que ce fut grant pitié à voir; et -estimoit-on bien le nombre des mors jusques près de trente mille -hommes, tant d'une part que d'autre. Là fut mort messire Hues Quieret, -nonobstant qu'il fust pris tout vif, si comme aucuns disoient, et -messire Nichole Buchet, lequel fut pendu au mat de la nef, en despit -du roy de France. Et lorsque Barbevaire vit que la chose aloit à -desconfiture, si se retrait à Gant; et furent les nefs au roy de -France perdues; et avecques ce, les deux grans nefs au roy -d'Angleterre, Christofle et Edouarde, que le roy anglois avoit par -avant perdues, luy furent restituées. Et ainsi furent nos gens -desconfis par le roy d'Angleterre et par les Flamens, et nos nefs -perdues, exceptées aucunes petites nefs qui s'en eschappèrent. Et -avint cette desconfiture par l'orgueil des deux amiraux; car l'un ne -povoit souffrir de l'autre, et tout par envie, et si ne vouldrent -avoir le conseil de Barbevaire, comme devant est dit: si leur en vint -mal, ainsi comme pluseurs le témoignoient. - - [113] Se saurait. - - [114] Havre. - -Quant la chose fut finée, et que le roy d'Angleterre ot eu celle grant -victoire, lequel roy fu navré en la cuisse, mais onques n'en voult -issir de la nef pour celle navreure; et toutes voies messire Robert -d'Artois et les autres barons d'Angleterre pristrent terre à l'Ecluse -et se reposèrent ilecques. Ceste bataille fut faite la veille de la -nativité monseigneur saint Jehan-Baptiste, l'an de grace mil trois -cent quarante[115]. - - [115] Le 23 juin. - -Quant la royne d'Angleterre, qui estoit à Gant, sceut que le roy son -mari estoit arrivé, tantost se mist à la voie vers l'Escluse, et le -roy se gisoit en sa nef; car il avoit esté blescié en la cuisse, et -tenoit son parlement avec ses barons sus le fait de sa guerre. Quant -le conseil fut départi, si se mist la royne en un batel et vint à la -nef du roy et Jacques de Arthevelt avec luy. - -Quant la royne ot veu le roy et qu'il orent parlé ensemble, si se -reparti la royne et s'en ala vers Gant. Assez tost après que le roy -fust amendé de la blesceure qu'il avoit eue, il se mist à terre et -s'en ala en pélerinage à pié à Nostre-Dame d'Hardenbourc[116], et -envoia ses gens d'armes et son harnois et ses chevaux et ses archiers -vers Gant. - - [116] Ville forte près de l'Écluse. - -Quant il ot fait son pélerinage, si s'en vint à Bruges, et puis prist -avec luy les mestiers de la ville et s'en ala à Gant où il fut reçu à -moult grant joie. Puis fist mander tous les Alemans qui estoient de -s'aliance, qu'il vinssent à luy pour avoir conseil avecques eux sur ce -qu'il avoit à faire. - - _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._ - - - - -GUERRE DE BRETAGNE. - - -(Arthur II, duc de Bretagne, mort en 1312, avait laissé trois fils, -_Jean_ III, qui lui succéda, _Guy_ comte de Penthièvre, mort en 1331, -_Jean_ comte de Montfort. Jean III mourut en 1341, sans enfants, -laissant la couronne de Bretagne à Jeanne la boiteuse, sa nièce, fille -de Guy, qui avait épousé Charles de Blois. Jeanne et Charles prirent -possession du duché; mais Jean de Montfort prit aussi le titre de duc -de Bretagne, leur fit la guerre et s'allia avec le roi d'Angleterre. -La guerre de la succession de Bretagne ne se termina qu'en 1365, après -la bataille d'Auray, par le traité de Guérande, qui laissa le duché de -Bretagne à Jean V, fils de Jean comte de Montfort.) - - - Comment le comte de Montfort s'en alla en Angleterre et fit - hommage au roi d'Angleterre de la duché de Bretagne. - -Pourquoi vous ferois-je long conte? En telle manière conquit le dit -comte de Montfort tout ce pays que vous avez ouï, et se fit partout -appeler duc de Bretagne; puis s'en alla à un port de mer que on -appelle Gredo[117], et départit toutes ses gens, et les envoya en ses -cités et forteresses pour elles aider à garder; puis se mit en mer -atout vingt chevaliers, et nagea tant qu'il vint en Cornuaille et -arriva à un port que on dit Cepsée[118]. Si enquit là du roi anglois -où il le trouveroit; et lui fut dit que le plus de temps il se tenoit -à Windesore. Adonc chevaucha-t-il cette part et toute sa route; et fit -tant par ses journées qu'il vint à Windesore, où il fut reçu à -grand'joie du roi, de madame la roine, et de tous les barons qui là -étoient; et fut grandement fêté et honoré, quand on sçut pourquoi il -étoit là venu. - - [117] _Coredon,_ village sur le bord d'une petite anse, à l'ouest - de Saint-Pol de Léon. (_Note de Buchon._) - - [118] Chertsey. (_Idem._) - -Premièrement il montra au roi anglois, à messire Robert d'Artois et -à tout le conseil du roi ses besognes, et dit comment il s'étoit mis -en saisine et possession de la duché de Bretagne, qui échue lui étoit -par la possession du duc son frère, dernièrement trépassé. Or -faisoit-il doute que messire Charles de Blois ne l'empêchât, et le roi -de France ne lui voulsist r'ôter par puissance; par quoi il s'étoit là -traist pour relever la dite duché et tenir en foi et hommage du roi -d'Angleterre à toujours, mais qu'il l'en fît sûr contre le roi de -France et contre tous autres qui empêcher le voudroient. - -Quand le roi anglois eut ouï ces paroles, il y entendit volontiers, -car il regarda et imagina que sa guerre du roi de France en seroit -embellie, et qu'il ne pouvoit avoir plus belle entrée au royaume ni -plus profitable que par Bretagne; et que tant qu'il avoit guerroyé par -les Allemands et les Flamands et les Brabançons, il n'avoit rien fait, -fors que frayé et dépendu grandement et grossement; et l'avoient mené -et demené les seigneurs de l'Empire, qui avoient pris son or et son -argent, ainsi qu'ils avoient voulu, et rien n'avoit fait. Si descendit -à la requête du comte de Montfort liement et légèrement, et prit -hommage de la dite duché, par la main du comte de Monfort, qui se -tenoit et appeloit duc; et là lui convenança le roi anglois, présens -les barons et les chevaliers d'Angleterre et ceux qu'il avoit amenés -avec lui de Bretagne, qu'il l'aideroit et défendroit et garderoit -comme son homme, contre tout homme, fût le roi de France ou autres, -selon son loyal pouvoir. - -De ces paroles et de cet hommage furent écrites et lues lettres et -scellées, dont chacune des parties eut les copies. Avec tout ce le roi -et la roine donnèrent au comte de Montfort et à ses gens grands dons -et beaux joyaux, car bien le savoient faire, et tant qu'ils en furent -tous contens, et qu'ils dirent que c'étoit un noble roi et vaillant, -et une noble roine, et qu'ils étoient bien taillés de régner encore -en grand prospérité. Après toutes ces choses faites et accomplies, le -comte de Montfort prit congé et se partit d'eux et passa Angleterre, -et entra en mer en ce même port où il étoit arrivé; et nagea tant -qu'il vint à Gredo, en la Basse-Bretagne; et puis s'en vint en la cité -de Nantes, où il trouva la comtesse sa femme, à qui il recorda comment -il avoit exploité. De ce fut-elle toute joyeuse, et lui dit qu'il -avoit très-bien ouvré et par bon conseil. Si me tairai un petit d'eux -et parlerai de messire Charles, qui devoit avoir la duché de Bretagne -de par sa femme, ainsi que vous avez ouï déterminer ci-devant..... - - - Comment, par le conseil des douze pairs de France, le comte de - Montfort fut ajourné à Paris, et comment il y vint et puis s'en - partit sans le congé du roi. - -Quand messire Charles de Blois, qui se tenoit, à cause de sa femme, -être droit hoir de Bretagne, entendit que le comte de Montfort -conquéroit ainsi par force le pays et les forteresses qui être -devoient siennes par droit et par raison, il s'en vint à Paris -complaindre au roi Philippe, son oncle. Le roi Philippe eut conseil à -ses douze pairs quelle chose il en feroit. Ses douze pairs lui -conseillèrent qu'il appartenoit bien que le dit comte fût mandé et -ajourné par suffisans messages à être un certain jour à Paris, pour -ouïr ce qu'il en voudroit répondre. Ainsi fut fait: le dit comte fut -mandé et ajourné suffisamment; et fut trouvé en la cité de Nantes -grand fête démenant. Il fit grand chère et grand fête aux messages; -mais il eut plusieurs diverses pensées ainçois qu'il ottriât la voie -d'aller au mandement du roi à Paris. Toutes voies au dernier, il -répondit qu'il vouloit être obéissant au roi et qu'il iroit volontiers -à son mandement. Si s'ordonna et appareilla moult grandement et -richement, et se partit en grand arroy et bien accompagné de -chevaliers et d'écuyers, et fit tant par ses journées qu'il entra à -Paris avec plus de quatre cents chevaux, et se traist en son hôtel -moult ordonnément, et fut là tout le jour et la nuit aussi. -L'endemain, à heure de tierce[119], il monta à cheval, et grand foison -de chevaliers et écuyers avec lui, et chevaucha vers le palais, et fit -tant qu'il y vint. Là l'attendoit le roi Philippe et tous les douze -pairs et grand plenté des barons de France avec messire Charles de -Blois. - - [119] Avant midi. - -Quand le comte de Montfort sçut quelle part il trouveroit le roi et -les barons, il se traist vers eux en une chambre où ils étoient tous -assemblés. Si fut moult durement regardé et salué de tous les barons; -puis s'en vint incliner devant le roi moult humblement, et dit: «Sire, -je suis ci venu à votre mandement et à votre plaisir.» Le roi lui -répondit, et dit: «Comte de Montfort, de ce vous sais-je bon gré; mais -je m'émerveille durement pourquoi ni comment vous avez osé -entreprendre de votre volonté la duché de Bretagne, où vous n'avez -aucun droit; car il y a plus prochain de vous que vous en voulez -déshériter; et pour vous mieux efforcer, vous êtes allé à mon -adversaire d'Angleterre, et l'avez de lui relevée, ainsi comme on le -m'a conté.» Le comte répondit, et dit: «Ha! cher sire, ne le croyez -pas, car vraiment vous êtes de ce mal informé: je le ferois moult -ennuis; mais la prochaineté dont vous me parlez, m'est avis, sire, -sauve la grâce de vous, que vous en méprenez; car je ne sçais nul si -prochain du duc mon frère, dernièrement mort, comme moi; et si jugé et -déclaré étoit par droit que autre fût plus prochain de moi, je ne -serois jà rebelle ni honteux de m'en déporter.» - -Quand le roi entendit ce, il répondit, et dit: «Sire comte, vous en -dites assez; mais je vous commande, sur quant que vous tenez de moi et -que tenir en devez, que vous ne vous partiez de la cité de Paris -jusques à quinze jours, que les barons et les douze pairs jugeront de -cette prochaineté: si saurez adonc quel droit vous y avez; et si vous -le faites autrement, sachez que vous me courroucerez.» Le comte -répondit, et dit: «Sire, à votre volonté.» Si se partit adonc du roi, -et vint à son hôtel pour dîner. - -Quand il fut en son hôtel venu, il entra en sa chambre et se commença -à aviser et penser que s'il attendoit le jugement des barons et des -pairs de France, le jugement pourroit bien tourner contre lui; car -bien lui sembloit que le roi seroit plus volontiers partie pour -messire Charles de Blois, son neveu, que pour lui; et véoit bien que -s'il avoit jugement contre lui, que le roi le feroit arrêter jusques à -ce qu'il auroit tout rendu, cités, villes et châteaux, dont lors il -tenoit la saisine et possession; et avec tout ce tout le grand trésor -qu'il avoit trouvé et dépendu. Si lui fut avis, pour le moins mauvais, -qu'il lui valoit mieux qu'il courrouçât le roi et s'en rallât -paisiblement devers Bretagne, que il demeurât à Paris en danger et en -si périlleuse aventure. Ainsi qu'il pensa ainsi fut fait: si monta à -cheval paisiblement et ouvertement, et se partit, à si peu de -compagnie, qu'il fut ainçois en Bretagne revenu que le roi ni autres, -fors ceux de son conseil, sçussent rien de son département; mais -pensoit chacun qu'il fût dehaité en son hôtel. - -Quand il fut revenu de lez la comtesse sa femme, qui étoit à Nantes, -il lui conta son aventure; puis s'en alla, par le conseil de sa femme, -qui avoit bien coeur de lion et d'homme, par toutes les cités, -châteaux et bonnes villes qui étoient à lui rendues, et établit -partout bons capitaines, et si grand plenté de soudoyers à pied et à -cheval qu'il y convenoit, et grands pourvéances de vivres à l'avenant; -et paya si bien tous soudoyers à pied et à cheval que chacun le -servoit volontiers. Quand il eut tout ordonné, ainsi qu'il -appartenoit, il s'en revint à Nantes de lez sa femme et de lez les -bourgeois de la cité, qui durement l'aimoient, par semblant, pour les -grands courtoisies qu'il leur faisoit. Or me tairai un petit de lui et -retournerai au roi de France, et à son neveu messire Charles de Blois. - - - Comment les douze pairs et les barons de France jugèrent que - messire Charles de Blois devoit être duc de Bretagne; et - comment ledit messire Charles les prie qu'ils lui veuillent - aider. - -Chacun doit savoir que le roi de France fut durement courroucé, aussi -fut messire Charles de Blois, quand ils sçurent que le comte de -Montfort leur fût ainsi échappé, et s'en étoit allé, ainsi que vous -avez ouï. Toutes voies ils attendirent jusques à la quinzaine que les -pairs et les barons de France devoient rendre leur jugement de la -duché de Bretagne. Si l'adjugèrent à messire Charles de Blois, et en -ôtèrent le comte de Montfort par deux raisons; l'une pourtant que la -femme de messire Charles de Blois, qui étoit fille du frère germain du -duc qui mort étoit, de par le père dont la duché venoit, étoit plus -prochaine que n'étoit le comte de Montfort, qui étoit d'un autre père, -qui oncques n'avoit été duc de Bretagne: l'autre raison si étoit que, -s'il fût ainsi que le comte de Montfort y eût aucun droit, si -l'avoit-il forfait par deux raisons; l'une pourtant qu'il l'avoit -relevée d'autre seigneur que du roi de France, de qui on la devoit -tenir en fief; l'autre raison, pour ce qu'il avoit trépassé le -commandement de son seigneur le roi et brisé son arrêt et sa prison, -et s'en étoit parti sans congé. - -Quand ce jugement fut rendu par pleine sentence de tous les barons, le -roi appela messire Charles de Blois, et lui dit: «Beau neveu, vous -avez jugement pour vous de bel héritage et grand; or vous hâtez et -pénez de le reconquérir sur celui qui le tient à tort; et priez tous -vos amis qu'ils vous veuillent aider à ce besoin; et je ne vous y -faudrai mie: ains vous prêterai or et argent, et dirai à mon fils le -duc de Normandie qu'il se fasse chef avec vous; et vous prie et -commande que vous vous hâtiez, car si le roi anglois, notre -adversaire, de qui le comte de Montfort a relevé la duché de Bretagne, -y venoit, il nous pourroit porter grand dommage, et ne pourroit avoir -plus belle entrée pour venir par deçà, mêmement quand il auroit le -pays et les forteresses de Bretagne de son accord.» - -Adonc messire Charles de Blois s'inclina devant son oncle, en le -remerciant durement de ce qu'il disoit et promettoit. Si pria tantôt -le duc de Normandie son cousin, le comte d'Alençon son oncle, le duc -de Bourgogne, le comte de Blois son frère, le duc de Bourbon, messire -Louis d'Espaigne, messire Jacques de Bourbon, le comte d'Eu connétable -de France, et le comte de Ghines son fils, le vicomte de Rohan, et en -après, tous les comtes et les princes et les barons qui là étoient, -qui tous lui convenancèrent qu'ils iroient volontiers avec lui et avec -leur seigneur de Normandie, chacun à tant de gens et de compagnie -qu'il pourroit avoir. Puis se partirent tous les princes et les barons -de deçà et de partout, pour eux appareiller et pour faire leurs -pourvéances, ainsi qu'il leur besognoit, pour aller en si lointain -pays et en si diverses marches; et bien pensoient qu'ils ne -pourroient avenir à leur entente sans grand contraire. - - - Comment les seigneurs de France se partirent de Paris pour aller - en Bretagne, et comment ceux de Chastonceaux se rendirent à - eux. - -Quand tous ces seigneurs, le duc de Normandie, le comte d'Alençon, le -duc de Bourgogne, le duc de Bourbon et les autres seigneurs, barons et -chevaliers qui devoient aller avec messire Charles de Blois pour lui -aider à reconquérir la duché de Bretagne, ainsi que vous avez ouï, -furent prêts et leurs gens appareillés, ils se partirent de Paris les -aucuns et les autres de leurs lieux, et s'en allèrent les uns après -les autres, et s'assemblèrent en la cité d'Angiers; puis s'en allèrent -jusques à Ancenis, qui est la fin du royaume à ce côté de là; et -séjournèrent là endroit trois jours pour mieux ordonner leur conroy et -leur charroi. Quand ils eurent ce fait, ils issirent hors pour entrer -au pays de Bretagne. Quand ils furent aux champs, ils considérèrent -leur pouvoir et estimèrent leur ost à cinq mille armures de fer, sans -les Gennevois, qui étoient là trois mille, si comme j'ai ouï recorder; -et les conduisoient deux chevaliers de Gennes; si avoit nom l'un -messire Othes Dorie[120] et l'autre messire Charles Grimaut; et si y -avoit grand plenté de bidaux et d'arbalétriers que conduisoit messire -le Gallois de la Baume. Quand toutes ses gens furent issues d'Ancenis, -ils se trairent par devant un très-fort châtel séant haut sur une -montagne par-dessus une rivière[121], et l'appelle-t-on Chastonceaux, -et est la clef et l'entrée de Bretagne; et étoit bien garni et bien -fourni de gens d'armes, auquel avoit deux vaillants chevaliers qui en -étoient capitaines, dont l'un avoit nom messire Mille et l'autre -messire Walran; et étoient de Lorraine. - - [120] Son nom est Antonio Doria. Il était un des chefs des - Gibelins de Gênes, tandis que Charles Grimaldi était du parti des - Guelfes. Philippe de Valois avait pris en 1338 à son service - vingt galères armées par les Gibelins de Gênes et vingt autres - armées par les Guelfes de Monaco. Antonio Doria commandait les - quarante galères. Il fut créé amiral de France en 1339. (_Note de - Buchon._) - - [121] La Loire. - -Quand le duc de Normandie et les autres seigneurs que vous avez ouï -nommer, virent le châtel si fort, ils eurent conseil qu'ils -l'assiégeroient; car si ils passoient avant et ils laissoient une -telle garnison derrière eux, ce leur pourroit tourner à grand dommage -et à ennui. Si l'assiégèrent tout autour, et y firent plusieurs -assauts, mêmement les Gennevois, qui s'abandonnèrent durement et -follement pour eux mieux montrer à ce commencement. Si y perdirent de -leurs compagnons par plusieurs fois, car ceux du châtel se défendirent -durement et sagement; si que les seigneurs demeurèrent grand pièce -devant, ainçois qu'ils le pussent avoir. Mais au dernier, ils firent -grand attrait de merriens et de velourdes, et les firent mener par -force de gens jusques aux fossés du châtel, et puis firent assaillir -trop fortement; si que, tout en assaillant, ils firent emplir ces -fossés de ces merriens, tant que on pouvoit bien, qui vouloit et qui -étoit couvert, aller jusques aux murs du châtel, combien que ceux du -châtel se défendissent si bien et si vassalement que on ne pourroit -mieux deviser, comme de traire, de jeter pierres, chaux et feu ardent -à grand foison; et ceux de dehors avoient fait chas[122] et -instruments par quoi on piquoit les murs, tout à couvert. Que vous en -ferois-je long conte? Ceux du châtel virent bien qu'ils n'auroient -point de secours et qu'ils ne se pourroient longuement tenir, puisque -on pertuisoit les murs; et si savoient bien qu'ils n'auroient point de -merci s'ils étoient pris par force. Si eurent conseil ensemble qu'ils -se rendroient, sauves leurs vies et leurs membres, ainsi qu'ils -firent; et les prirent les seigneurs à merci. Ainsi fut gagné par ces -seigneurs françois ce premier châtel, que on appelle Chastonceaux, -dont ils eurent moult grand'joie, car il leur sembla que ce fût bon -commencement de leur entreprise. - - [122] Espèce de galerie couverte faite de pièces de bois, sous - laquelle on approchait, sans danger, des murs d'une place - assiégée. (_Note de Buchon._) - - - Comment les seigneurs de France assiégèrent Nantes, où le comte - Montfort étoit; et là eut maintes escarmouches le siége durant. - -Quand le duc de Normandie et les autres seigneurs eurent conquis -Chastonceaux, si comme vous avez ouï, le duc de Normandie, qui étoit -souverain de tous, le livra tantôt à messire Charles de Blois, comme -sien; et y mit dedans bon châtelain et grand foison de gens d'armes -pour garder l'entrée du pays et pour conduire ceux qui viendroient -après eux. Puis se délogèrent les seigneurs et vinrent par devers -Nantes, là où ils tenoient que le comte de Montfort, leur ennemi, -étoit. Si leur avint que les maréchaux de l'ost et les coureurs -trouvèrent entre voies une bonne ville, et grosse et bien fermée de -fossés et de palis: si l'assaillirent fortement. Ceux de dedans -étoient peu de gens et petitement armés: si ne se purent défendre -contre les assaillants, mêmement contre les arbalétriers gennevois. Si -fut tantôt la ville gagnée, toute robée, et bien la moitié arse, et -toutes les gens mis à l'épée; et appelle-on la ville Quarquefoue; et -siéd à quatre ou à cinq lieues près de Nantes. Les seigneurs se -logèrent cette nuit-là entour. L'endemain ils se délogèrent et se -trairent vers la cité de Nantes. Si l'assiégèrent tout autour et -firent tendre tentes et pavillons si bellement et si ordonnément que -vous savez que François savent faire. Et ceux qui étoient dedans pour -la garder, dont il y avoit grand foison de gens d'armes avec les -bourgeois, si allèrent tous armer, et se maintinrent ce jour moult -bellement, chacun à sa defense, ainsi qu'il étoit ordonné. Celui jour -entendirent ceux de l'ost à eux loger et aller fourrager; et aucuns -bidaux et Gennevois allèrent près des barrières pour escarmoucher et -paleter: et aucuns des soudoyers et des jeunes bourgeois issirent hors -encontre eux: si que il y eut trait et lancé, et des morts et des -navrés d'un côté et d'autre, si comme il y a souvent en telles -besognes. - -Ainsi eut là des escarmouches par deux ou par trois fois, tant comme -l'ost demeura là. Au dernier, il y avint une aventure assez sauvage, -ainsi que j'ai ouï recorder à ceux qui y furent; car aucuns des -soudoyers de la cité et des bourgeois issirent hors une matinée, à -l'aventure, et trouvèrent jusques à quinze chars chargés de vivres et -de pourvéances qui s'en alloient vers l'ost; et gens qui les -conduisoient jusques à soixante; et ceux de la cité étoient bien deux -cents: si leur coururent sus et les déconfirent, et en tuèrent les -aucuns et firent les chars charrier pardevers la cité. Le cri et le hu -en vint jusques en l'ost: si s'alla chacun armer le plus tôt qu'il -put, et courut chacun après les chars pour rescourre la proie; et les -aconsuirent assez près des barrières de la cité. Là multiplia le hutin -très-durement; car ceux de l'ost y vinrent à si grand foison que les -soudoyers en eurent trop grand faix. Toutes voies ils firent dételer -les chevaux et les chassèrent dedans la porte, afin que, s'il avenoit -que ceux de l'ost obtinssent la place, qu'ils ne pussent r'emmener les -chars et les provéances si légèrement. Quand les autres soudoyers de -la cité virent le hutin et que leurs compagnons avoient trop grand -faix, aucuns issirent dehors pour eux aider: aussi firent des autres -bourgeois pour aider leurs parents. Ainsi multiplia très-durement le -hutin; et en y eut tout plein de morts et de navrés d'un côté et -d'autre, et grand foison de bien défendants et assaillants. Et dura ce -hutin moult longuement, car toudis croissoit la force de ceux de l'ost -et survenoient toudis nouvelles gens. Tant avint que au dernier -messire Hervey de Léon, qui étoit l'un des maîtres conseillers du -comte de Montfort et aussi de toute la cité, et qui moult bien s'étoit -maintenu et moult avoit réconforté ses gens, quand il vit qu'il étoit -point de retraire et qu'ils pouvoient plus perdre à demeurer que -gagner, il fit ses gens retraire au mieux qu'il put; et les défendoit -en retraiant et garantissoit le mieux qu'il pouvoit. Si leur avint -qu'ils furent si près suivis au retraire, qu'il en y eut grand foison -de morts, et pris bien deux cents et plus des bourgeois de la cité, -dont leurs pères, leurs mères et leurs amis furent durement courroucés -et dolents. Aussi fut le comte de Montfort, qui en blâma durement -messire Hervey, par courroux de ce qu'il les avoit fait sitôt -retraire; et lui sembloit que par le retraire ses gens étoient perdus: -de quoi messire Hervey fut durement merencolieux, et ne voulut oncques -depuis venir au conseil du comte, si petit non. Si s'émerveilloient -durement les gens pour quoi il le faisoit. - - - Comment les bourgeois de Nantes livrèrent la cité aux seigneurs - de France; et comment le comte de Montfort y fut pris et amené - à Paris et comment il y mourut. - -Or avint, si comme j'ai ouï recorder, que aucuns des bourgeois de la -cité qui véoient leurs biens détruire dedans la cité et dehors, et -avoient leurs enfants et amis en prison, et doutoient encore pis -avenir, s'avisèrent et parlèrent ensemble tant qu'ils eurent entre -eux accord de traiter à ces seigneurs de France couvertement, par quoi -ils pussent venir à paix et ravoir leurs enfants et leurs amis quittes -et délivrés, qui étoient en prison[123]. Si traitèrent si paisiblement -et couvertement, que accordé fut: qu'ils rauroient les prisonniers -tous quittes, et ils devoient livrer une des portes ouverte, pour les -seigneurs entrer en la cité et aller prendre le comte de Montfort -dedans le châtel, sans rien forfaire ailleurs en la cité ni à corps ni -à biens. Ainsi que accordé et traité fut, fut fait; et entrèrent les -seigneurs et ceux qu'ils voulurent avec eux, en une matinée, en la -cité de Nantes, par l'accord des bourgeois; et allèrent droit au -châtel ou palais. Si brisèrent les huis et prirent le comte de -Montfort, et l'enmenèrent hors de la cité à leurs tentes, si -paisiblement qu'ils ne forfirent rien aux corps ni aux biens de la -cité. Et voulurent bien dire aucunes gens que ce fut fait assez de -l'accord et pourchas ou consentement de messire Hervey de Léon, -pourtant que le comte l'avait rampsoné, si comme vous avez ouï. Or ne -sais-je pas, combien qu'il en fût soupçonné d'aucunes gens, si ce fut -voir ou non; mais bien apparut en ce que après ce fait il fut toujours -de l'accord et conseil de messire Charles. Ainsi que vous avez ouï et -que j'ai ouï recorder, fut pris le comte de Montfort en la cité de -Nantes, l'an de grâce mil trois cent quarante-un, entour la Toussaint. - - [123] Il paraît que le comte de Montfort, voyant qu'il ne pouvait - compter sur la fidélité des Nantais, traita lui-même avec le duc - de Normandie, auquel il se rendit, sauve la vie. Guillaume de - Saint-André, auteur contemporain, prétend que le traité fut - beaucoup moins désavantageux pour le comte de Montfort; qu'il ne - rendit Nantes au duc de Normandie que comme un dépôt que celui-ci - devait lui remettre dans l'état où il l'avait reçu; mais qu'il - fut trompé par le duc et retenu prisonnier, malgré les - saufs-conduits en bonne forme dont il était muni de sa part. - (_Note de Buchon._) - -Tantôt après ce que le comte de Montfort fut pris et mené ès tentes, -les seigneurs de France entrèrent en la cité tous désarmés, à moult -grand'fêtes; et firent les bourgeois et tous ceux du pays d'entour -féauté et hommage à messire Charles de Blois, comme à leur droit -seigneur. Si demeurèrent les dits seigneurs par l'espace de trois -jours en la cité, à grand fête, pour eux aiser et pour avoir conseil -entre eux qu'ils pourroient faire de là en avant. Si s'accordèrent à -ce pour le meilleur, qu'ils s'en retourneroient pardevers France et -pardevers le roi, et lui livreroient le comte de Montfort prisonnier; -car ils avoient moult grandement bien exploité, ce leur sembloit. Et -pourtant aussi qu'ils ne pouvoient bonnement plus avant hostoyer, ni -guerroyer, pour l'hiver, temps qui entré étoit, fors par garnisons et -forteresses, ce leur sembloit, si conseillèrent à messire Charles de -Blois qu'il se tînt en la cité de Nantes et là entour, jusques au -nouvel temps d'été, et fît ce qu'il pourroit par ses soudoyers et par -ses forteresses qu'il avoit reconquises; puis se partirent tous les -seigneurs sur ce propos, et firent tant par leurs journées qu'ils -vinrent à Paris là où le roi étoit, et lui livrèrent le comte de -Montfort pour prisonnier. Le roi le reçut à grand joie, et le fit -emprisonner en la tour du Louvre à Paris, où il demeura longuement; et -au dernier y mourut[124], ainsi que j'ai oy recorder la vérité. - - [124] Le comte de Montfort ne mourut point en prison. Dès le 1er - septembre 1343 le parlement avait ordonné qu'il fût élargi à - certaines conditions, ainsi que le rapporte du Tillet. Cet arrêt - ne fut point mis à exécution; mais le comte de Montfort trouva - moyen de s'évader vers la fin d'avril ou le commencement de mai - 1345, déguisé en marchand. Il passa aussitôt en Angleterre, où il - fit hommage à Édouard, pour le duché de Bretagne, le 20 mai, - comme on l'a remarqué ci-dessus, et, toujours poursuivi par la - mauvaise fortune, il revint mourir au château de Hennebon en - Bretagne, le 26 septembre de la même année. (_Note de Buchon._) - - - Comment la comtesse de Montfort conforte ses soudoyers, et - comment elle mit bonnes garnisons par toutes ses forteresses. - -Or veux-je retourner à la comtesse de Montfort, qui bien avoit courage -d'homme et coeur de lion, et étoit en la cité de Rennes quand elle -entendit que son sire étoit pris, en la manière que vous avez ouï. Si -elle en fut dolente et courroucée, ce peut chacun et doit savoir et -penser; car elle pensa mieux que on dût mettre son seigneur à mort que -en prison. Et combien qu'elle eût grand deuil au coeur, si ne fit-elle -mie comme femme déconfortée, mais comme homme fier et hardi, en -reconfortant vaillamment ses amis et ses soudoyers; et leur montroit -un petit fils qu'elle avoit, qu'on appeloit Jean, ainsi que le père, -et leur disoit: «Ha! seigneurs, ne vous déconfortez mie, ni ébahissez -pour monseigneur que nous avons perdu; ce n'étoit qu'un seul homme: -véez ci mon petit enfant qui sera, si Dieu plaît, son restorier, et -qui vous fera des biens assez. Et j'ai de l'avoir en plenté: si vous -en donnerai assez, et vous pourchasserai tel capitaine et tel mainbour -par qui vous serez tous bien reconfortés.» - -Quand la dessus dite comtesse eut ainsi reconforté ses amis et ses -soudoyers qui étoient à Rennes, elle alla par toutes ses bonnes villes -et forteresses, et menoit son jeune fils avec elle, et les sermonnoit -et reconfortoit en telle manière que elle avoit fait de ceux de -Rennes; et renforçoit les garnisons de gens et de quant que il leur -falloit; et paya largement partout, et donna assez abondamment partout -où elle pensoit qu'il étoit bien employé. Puis s'en vint en Hainebon -sur la mer, qui étoit forte ville et grosse et fort châtel; et là se -tint, et son fils avec li, tout cet hiver. Souvent envoyoit visiter -ses garnisons et reconforter ses gens, et payoit moult largement -leurs gages. Si me tairai atant de cette matière, et retournerai au -roi Édouard d'Angleterre; et conterai quels choses lui avinrent après -le département du siége de Tournay....... - - - Comment les seigneurs de France retournèrent en Bretagne par - devers monseigneur Charles de Blois et comment ils assiégèrent - la cité de Rennes, que la comtesse de Montfort avoit bien - garnie. - -Vous devez savoir que quand le duc de Normandie, le duc de Bourgogne, -le comte d'Alençon, le duc de Bourbon, le comte de Blois, le -connétable de France, le comte de Ghines son fils, messire Jacques de -Bourbon, messire Louis d'Espaigne, et les comtes et barons de France, -se furent partis de Bretagne, qu'ils eurent conquis le fort châtel de -Chastonceaux, et puis après la cité de Nantes, et pris le comte de -Montfort, et livré au roi Philippe de France, et il l'eut fait mettre -en prison au Louvre à Paris, ainsi comme vous avez ouï, et comment -messire Charles de Blois étoit demeuré tout coi en la cité de Nantes -et au pays d'entour, qui obéissoit à lui, pour attendre la saison -d'été, en laquelle il fait meilleur guerroyer qu'il ne fait en la -saison d'hiver, et cette douce saison fut revenue, tous ces seigneurs -dessus nommés, et grand foison de gens avec eux, s'en rallèrent devers -Bretagne à grand puissance, pour aider à messire Charles de Blois à -conquérir le remenant de la duché de Bretagne, dont avinrent de grands -et merveilleux faits d'armes, ainsi comme vous pourrez ouïr. Quand ils -furent venus à Nantes, où ils trouvèrent messire Charles de Blois, ils -eurent conseil qu'ils assiégeroient la cité de Rennes. Si issirent de -Nantes et allèrent assiéger Rennes tout autour. - -La comtesse de Montfort par avant l'avoit si fort garnie et rafraîchie -de gens d'armes et de tout ce qu'il afféroit, que rien n'y failloit; -et y avoit établi un vaillant chevalier et hardi pour capitaine, qu'on -appeloit messire Guillaume Quadudal, gentilhomme durement, du pays de -Bretagne. Aussi avoit la dite comtesse mis grands garnisons par toutes -les autres cités, châteaux et bonnes villes qui à li obéissoient; et -partout bons capitaines, des gentilshommes du pays, qui à li se -tenoient et obéissoient, lesquels avoit tous acquis par beau parler, -par promettre et par donner, car elle n'y vouloit rien épargner. -Desquels l'évêque de Léon, messire Almaury de Cliçon, messire Yvain de -Treseguidi, le sire de Landernaux, le châtelain de Guingamp, messire -Henry et messire Olivier de Pennefort, messire Geffroy de Malestroit, -messire Guillaume de Quadudal, les deux frères de Quintin, messire -Geoffroy de Maillechat, messire Robert de Guiche, messire Jean de -Kerriec y étoient, et plusieurs autres chevaliers et écuyers que je ne -sais mie tous nommer. Aussi en y avoit de l'accord messire Charles de -Blois, grand foison, qui à lui se tenoient, avec messire Hervey de -Léon, qui fut de premier de l'accord du comte de Montfort et maître de -son conseil, jusques à tant que la cité de Nantes fut rendue, et le -comte de Montfort pris, ainsi que vous avez ouï. De quoi le dit -messire Hervey fut durement blâmé; car on vouloit dire qu'il avait -trait les bourgeois à ce et pourchassé la prise du comte de Montfort. -Ce apparoît à ce que depuis ce fait ce fut celui qui plus se pénoit de -grever la comtesse de Montfort et ses aidans. - - - Comment les seigneurs de France firent plusieurs assauts devant - Rennes; et comment la comtesse de Montfort envoya au roi - d'Angleterre querre secours; et sur quelle condition ce fut. - -Messire Charles de Blois et les seigneurs dessus nommés sirent assez -longuement devant la cité de Rennes et y firent grands dommages et -plusieurs assauts par les Espaignols et par les Gennevois; et ceux de -dedans se défendirent aussi fortement et vaillamment, par le conseil -du seigneur de Quadudal, et si sagement que ceux du dehors y perdirent -plus souvent qu'ils n'y gagnèrent. En icelui temps, sitôt que la dite -comtesse sçut que ces seigneurs de France étoient venus en Bretagne à -si grand puissance, elle envoya messire Almaury de Cliçon en -Angleterre parler au roi Édouard et pour prier et requérir secours et -aide, par telle condition que le jeune enfant, fils du comte de -Montfort et de la dite comtesse, prendroit à femme l'une des jeunes -filles du roi d'Angleterre, et s'appelleroit duchesse de Bretagne. Le -roi Édouard étoit adonc à Londres, et fêtoit tant qu'il pouvoit le -comte de Salebrin, qui tantôt étoit revenu de sa prison. Si fit moult -grand fête et honneur à messire Almaury de Cliçon, quand il fut à lui -venu; car il étoit moult gentilhomme; et lui octroya toute sa requête -assez brièvement, car il y véoit son avantage en deux manières. Car il -lui fut avis que c'étoit grand chose et noble de la duché de Bretagne, -s'il la pouvoit conquérir; et si étoit la plus belle entrée qu'il -pouvoit avoir pour conquérir le royaume de France, à quoi il tendoit. -Si commanda à messire Gautier de Mauny qu'il aimoit moult, car moult -l'avoit bien servi et loyalement en plusieurs besognes périlleuses, -qu'il prît tant de gens d'armes que le dit messire Almaury deviseroit -et qu'il lui suffiroit, et s'appareillât le plus tôt qu'il pourroit -pour aller aider à la comtesse de Montfort, et prît jusques à trois ou -quatre mille archers des meilleurs d'Angleterre. Le dit messire -Gautier fit moult volontiers le commandement son seigneur: si -s'appareilla le plus tôt qu'il put, et se mit en mer avec ledit -messire Almaury. Avec lui allèrent les deux frères de Leyndehale, -messire Louis et messire Jean, le Haze de Brabant, messire Hubert de -Frenay, messire Alain de Sirehonde et plusieurs autres que je ne sais -mie nommer, et avec eux six mille archers. Mais un grand tourment et -vent contraire les prit en mer, parquoi il les convint demeurer sur la -mer par le terme de soixante jours, ainçois qu'ils pussent venir à -Hainebon, où la comtesse de Montfort les attendoit de jour en jour, à -grand'mésaise de coeur, pour le grand meschef qu'elle savoit que ses -gens soutenoient, qui étoient dedans la cité de Rennes, où vaillamment -ils se tenoient. - - - Comment les bourgeois de Rennes rendirent la cité à monseigneur - de Blois. - -Or est à savoir que messire Charles de Blois et ces seigneurs de -France sirent longuement devant la cité de Rennes, et tant qu'ils y -firent très-grand dommage, par quoi les bourgeois en furent durement -ennuyés; et volontiers se fussent accordés à rendre la cité, s'ils -eussent osé; mais messire Guillaume de Quadudal ne s'y vouloit -accorder nullement. Quand les bourgeois et le commun de la cité eurent -assez souffert, et qu'ils ne véoient aucun secours de nulle part -venir, ils se voulurent rendre; mais le dit messire Guillaume ne s'y -voulut accorder. Au dernier, ils prirent le dit messire Guillaume et -le mirent en prison; et puis eurent en convenant à messire Charles -qu'ils se rendroient l'endemain, par telle condition que tous ceux de -la partie de la comtesse de Montfort s'en pouvoient aller sauvement -quel part qu'ils voudroient. Le dit messire Charles de Blois leur -accorda. Ainsi fut la cité de Rennes rendue à messire Charles de -Blois, l'an de grâce mil trois cent quarante-deux, à l'entrée de mai. -Et messire Guillaume de Quadudal ne voulut point demeurer de l'accord -messire Charles de Blois; ains s'en alla tantôt devers Hainebon, où -la comtesse de Montfort étoit, qui fut moult dolente quand elle sçut -que la cité de Rennes étoit rendue. Et si n'oyoit aucune nouvelle de -messire Almaury de Cliçon ni de sa compagnie. - - - Comment les seigneurs de France se partirent de Rennes et - allèrent assiéger Hainebon, où la comtesse de Montfort étoit. - -Quand la cité de Rennes fut rendue, ainsi que vous avez ouï, et les -bourgeois eurent fait féauté à messire Charles de Blois, messire -Charles eut conseil quel part il pourroit aller atout son ost, pour -mieux avant exploiter de conquérir le remenant. Le conseil se tourna à -ce que il se traist pardevers Hainebon, où la comtesse étoit; car -puisque le sire étoit en prison, s'il pouvoit prendre la ville, le -châtel, la comtesse et son fils, il auroit tôt sa guerre affinée. -Ainsi fut fait: si se trairent tous vers Hainebon et assiégèrent la -ville et le châtel tout autour tant qu'ils purent par terre. La -comtesse étoit si bien pourvue de bons chevaliers et d'autres -suffisans gens d'armes qu'il convenoit pour défendre la ville et le -châtel; et toudis étoit en grand soupçon du secours d'Angleterre -qu'elle attendoit; et si n'en oyoit aucunes nouvelles: mais avoit -doute que grand meschef ne leur fût avenu, ou par fortune de mer, ou -par rencontre d'ennemis. - -Avec elle étoit en Hainebon l'évêque de Léon en Bretagne, dont messire -Hervey de Léon étoit neveu, qui étoit de la partie messire Charles, et -si y étoit messire Yves de Treseguidy, le sire de Landernaux, le -châtelain de Guingamp, les deux frères de Kerriec, messire Henry et -messire Olivier de Pennefort et plusieurs autres. Quand la comtesse et -ces chevaliers entendirent que ces seigneurs de France venoient pour -eux assiéger, et qu'ils étoient assez près de là, ils firent commander -que on sonnât la ban-cloche, et que chacun s'allât armer et allât à sa -défense, ainsi que ordonné étoit. Ainsi fut fait sans contredit. Quand -messire Charles de Blois et les seigneurs de France furent approchés -de la ville de Hainebon, et ils la virent forte, ils firent leurs gens -loger ainsi que pour faire siége. Aucuns jeunes compagnons gennevois, -espaignols et françois allèrent jusques aux barrières pour paleter et -escarmoucher; et aucuns de ceux de dedans issirent encontre eux, ainsi -que on fait souvent en tels besognes. Là eut plusieurs hutins; et -perdirent plus les Gennevois qu'ils n'y gagnèrent, ainsi qu'il avient -souvent en soi trop follement abandonnant. Quand le vespre approcha, -chacun se restraist à sa loge. L'endemain, les seigneurs eurent -conseil qu'ils feroient assaillir les barrières fortement, pour voir -la contenance de ceux de dedans, et pour voir s'ils y pourroient rien -conquêter, ainsi qu'ils firent; car au tiers jour y assaillirent au -matin, entour heure de prime, aux barrières très-fort; et ceux de -dedans issirent hors, les aucuns les plus suffisans, et se défendirent -si vaillamment que ils firent l'assaut durer jusques à heure de nonne, -que les assaillants se retrairent un petit arrière, et ils laissèrent -foison de morts, et en ramenèrent plenté de blessés. Quand les -seigneurs virent leurs gens retraire, ils en furent durement -courroucés; si firent recommencer l'assaut plus fort que devant; et -aussi ceux de Hainebon s'efforcèrent d'eux très-bien défendre; et la -comtesse, qui étoit armée de corps, et étoit montée sur un bon -coursier, chevauchoit de rue en rue par la ville, et sémonnoit ses -gens de bien défendre, et faisoit les femmes, dames, damoiselles et -autres, défaire les chaussées et porter les pierres aux créneaux pour -jeter aux ennemis, et faisoit apporter bombardes et pots pleins de -chaux vive pour jeter sur les assaillants. - - - Comment la comtesse de Montfort ardit les tentes des seigneurs de - France tandis qu'ils se combattoient aux barrières. - -Encore fit cette comtesse de Montfort une très-hardie emprise, qui ne -fait mie à oublier, et que on doit bien recorder à hardi et outrageux -fait d'armes. La dite comtesse montoit aucune fois en une tour tout -haut pour voir mieux comment ses gens se maintenoient. Si regarda, et -vit que tous ceux de l'ost, seigneurs et autres, avoient laissé leurs -logis et étoient presque tous allés voir l'assaut. Elle s'avisa d'un -grand fait, et remonta sur son coursier, ainsi armée comme elle étoit, -et fit monter environ trois cents hommes d'armes avec elle à cheval, -qui gardoient une porte que on n'assailloit point. Si issit de cette -porte à toute sa compagnie, et se férit très-vassalement en ces tentes -et en ces logis des seigneurs de France, qui tantôt furent toutes -arses, tentes et loges, qui n'étoient gardées fors de garçons et de -varlets, qui s'enfuirent sitôt qu'ils virent bouter le feu, et la -comtesse et ses gens entrer. Quand ces seigneurs virent leurs logis -ardoir et ouïrent le hu et le cri qui en venoit, ils furent tous -ébahis, et coururent tous vers leurs logis, criant: «Trahis! trahis!» -Et ne demeura adonc nul à l'assaut. Quand la comtesse vit l'ost -émouvoir, et gens courir de toutes parts, elle rassembla toutes ses -gens et vit bien qu'elle ne pourroit rentrer en la ville sans trop -grand dommage: si s'en alla un autre chemin, droit pardevers le châtel -de Brest, qui sied à trois lieues près de là[125]. - - [125] Brest est beaucoup plus éloigné de Hennebon: aussi, suivant - les historiens de Bretagne, ce fut dans le château d'Auray et non - dans celui de Brest que la comtesse de Montfort se réfugia. (_Note - de Buchon._) - -Quand messire Louis d'Espaigne, qui étoit maréchal de tout l'ost, fut -venu aux logis qui ardoient, et vit la comtesse et ses gens qui s'en -alloient tant qu'ils pouvoient, il se mit à aller après pour les -raconsuir s'il eût pu, et grand foison de gens d'armes avec lui; si -les enchassa, et fit tant qu'il en tua et meshaigna aucuns, qui -étoient mal montés et qui ne pouvoient suivre les bien montés. Toutes -voies la dite comtesse chevaucha tant et si bien, qu'elle et la plus -grand'partie de ses gens vinrent assez à point au bon châtel de Brest, -où elle fut reçue et fêtée à grand joie, de ceux de la ville et du -châtel très-grandement. Quand messire Louis d'Espaigne sçut par les -prisonniers qu'il avoit pris que c'étoit la comtesse qui tel fait -avoit fait et qui échappée lui étoit, il s'en retourna en l'ost, et -conta son aventure aux seigneurs et aux autres, qui grand'merveille en -eurent. Aussi eurent ceux qui étoient dedans Hainebon; et ne pouvoient -penser ni imaginer comment leur dame avoit ce imaginé, ni osé -entreprendre; mais ils furent toute la nuit en grand cuisançon de ce -que la dame ni nul des compagnons ne revenoit. Si n'en savoient que -penser ni que aviser; et ce n'étoit pas grand merveille. - - - Comment les François assaillirent Hainebon moult asprement, et - comment messire Charles de Blois alla assiéger Auroy. - -Lendemain les seigneurs de France, qui avoient perdu leurs tentes et -leurs pourvéances, eurent conseil qu'ils se logeroient d'arbres et de -feuilles plus près de la ville, et qu'ils se maintiendroient plus -sagement. Si s'allèrent loger à grand'peine plus près de la ville, et -disoient souvent à ceux de la ville ainsi: «Allez, seigneurs, allez -querre votre comtesse; certes elle est perdue; vous ne la trouverez -mie de pié-çà.» Quand ceux de la ville, gens d'armes et autres, -ouïrent telles paroles, ils furent ébahis et eurent grand peur que ce -grand meschef ne fût avenu à leur dame; si n'en savoient que croire, -pourtant qu'elle ne revenoit point, et n'en oyoient nulles nouvelles. -Si demeurèrent en tel peur par l'espace de cinq jours. Et la comtesse -qui bien pensoit que ses gens étoient en grand meschef pour li, et en -grand doutance, se pourchassa tant qu'elle eut bien cinq cents -compagnons armés et bien montés; puis se partit de Brest entour -mie-nuit, et s'en vint, à soleil levant, et chevauchant, droit à l'un -des côtés de l'ost, et fit ouvrir la porte du châtel de Hainebon, et -entra dedans à grand joie et à grand son de trompettes et de nacaires; -de quoi l'ost des François fut durement estourmi. Si se firent tous -armer et coururent devers la ville pour assaillir; et ceux dedans aux -fenêtres pour défendre. Là commença grand assaut et fort, qui dura -jusques à haute nonne[126]; et plus y perdirent les assaillants que -les défendants. Environ heure de nonne les seigneurs firent cesser -l'assaut, car leurs gens se faisoient tuer et navrer sans raison; et -retrairent à leur logis. Si eurent conseil et accord que messire -Charles de Blois iroit assiéger le châtel d'Auroy, que le roi Artus -fit faire et fermer, et iroient avec lui le duc de Bourbon, le comte -de Blois son frère, le maréchal de France messire Robert Bertrand, et -messire Hervey de Léon, et partie des Gennevois; et messire Louis -d'Espaigne, le vicomte de Rohan, et tout le remenant des Gennevois et -Espaignols demeureroient devant Hainebon, et manderoient douze grands -engins qu'ils avoient laissés à Rennes pour jeter à la ville et au -châtel de Hainebon; car ils véoient bien qu'ils ne pouvoient gagner ni -rien profiter à l'assaillir. Si que ils firent deux osts; si en -demeura l'un devant Hainebon, et l'autre alla assiéger le châtel -d'Auroy, qui étoit assez près de là: duquel nous parlerons, et nous -souffrirons un petit des autres. - - [126] Jusques après midi. - - - Comment messire Charles de Blois se logea devant Auroy; et - comment messire Amaury de Cliçon amena à la comtesse grand - secours d'Angleterre. - -Messire Charles de Blois se mit devant le châtel d'Auroy à toute sa -compagnie, et se logea, et tout son ost environ; et y fit assaillir et -escarmoucher, car ceux du châtel étoient bien pourvus et bien garnis -de bonnes gens d'armes pour tel siége soutenir. Si ne se voulurent -rendre ni laisser le service de la comtesse, qui grands biens leur -avoit faits, pour obéir au dit messire Charles, pour promesses. Dedans -la forteresse avoit deux cents compagnons aidables, uns et autres, -desquels étoient maîtres et capitaines deux chevaliers du pays, -vaillants hommes et hardis durement, messire Henry de Pennefort et -Olivier, son frère. A quatre lieues près de ce château sied la bonne -cité de Vennes, qui fermement se tenoit à la comtesse; et en étoit -messire Geoffroy de Malestroit capitaine, gentilhomme et vaillant -durement. D'autre part sied la bonne ville de Dignant[127] en -Bretagne, qui adonc n'étoit fermée, fors de fossés et de palis: si en -étoit capitaine, de par la comtesse, un durement vaillant homme que on -appeloit le châtelain de Guingamp: mais il étoit adonc dedans -Hainebon avec la comtesse; mais il avoit laissé à Dignant en son hôtel -sa femme et ses filles, et avoit laissé capitaine, en lieu de lui, -messire Regnault, son fils, vaillant chevalier et hardi durement. - - [127] La manière dont Froissart parle de ce lieu et la situation - qu'il lui assigne ne peuvent convenir ni à la ville de Dinant - dans le diocèse de Saint-Malo ni à celle de Guingamp dans le - diocèse de Tréguier, que quelques manuscrits et les imprimés - nomment au lieu de Dinant: l'une et l'autre sont trop éloignées - de Vannes et d'Auray. Peut-être faudrait-il changer le _d_ en _b_, et - lire Bignant au lieu de Dignant. Bignant est un gros village ou - bourg assez près de Vannes et d'Auray, et très-bien placé pour - être le théâtre des faits que Froissart va raconter. Peut-être - aussi l'historien connaissait-il mal la géographie de la Bretagne - et s'est-il trompé sur la position de Dinant. (_Note de Buchon._) - -Entre ces deux bonnes villes sied un fort châtel qui se tenoit adonc à -messire Charles de Blois, et l'avoit garni de gens d'armes et de -soudoyers qui tous étoient Bourguignons. Si en étoit souverain et -maître un bon écuyer, assez jeune, que on appelait Girard de Maulain; -et avoit avec lui un hardi chevalier, qu'on appeloit messire Pierre -Portebeuf. Ces deux avec leurs compagnons honnissoient et gâtoient -tout le pays de là entour, et contraignoient si ouniment la cité de -Vennes et la bonne ville de Dignant que nulles pourvéances ni -marchandises ne pouvoient entrer ni venir, fors en grand péril et en -grand aventure; car ils chevauchoient l'un jour pardevers Vennes, -l'autre jour par devers Dignant. - -Tant chevauchèrent ainsi les dessus dits Bourguignons et leurs routes, -que le jeune bachelier, messire Regnault de Guingamp, prit, à un -embuchement qu'il avoit établi, le dit Girart de Maulain à toute sa -compagnie, qui étoient eux vingt-cinq compagnons, et rescouit jusques -à quinze marchands à tout leur avoir qu'ils avoient pris, et les -emmenoient pardevers leurs garnisons, qu'on appelle Roche-Périou. Mais -le jeune bachelier, messire Regnault de Guingamp, les conquit tous par -son sens et par sa prouesse, et les emmena à Dignant tous en prison, -dont tout le pays d'entour eut grand joie; et en fut grandement ledit -messire Regnault loué et prisé. - -Si me tairai un petit à parler des gens de Vennes, de Dignant et de -Roche-Périou, et reviendrai à la comtesse de Montfort, qui étoit -dedans Hainebon, et à messire Louis d'Espaigne, qui tenoit le siége -devant, et avoit si débrisé et si froissé la ville par les engins, que -ceux de dedans se commencèrent à ébahir et avoir volonté de faire -accord; car ils ne véoient nul secours venir, ni n'en oyoient -nouvelles. Dont il avint que l'évêque messire Guy de Léon, qui étoit -oncle de messire Hervey de Léon, par qui pourchas et conseil le comte -de Montfort avoit été pris, si comme on disoit, dedans la cité de -Nantes, parla un jour audit messire Hervey son neveu, sur assurément, -par longtemps ensemble d'une chose et d'autres; et tant que le dit -évêque devoit pourchasser accord à ses compagnons, pourquoi la ville -de Hainebon seroit rendue à messire Charles de Blois; et ledit messire -Hervey devoit pourchasser d'autre part que ceux de dedans seroient -apaisés envers messire Charles, quittes et délivrés, et ne perdroient -rien de leur avoir. Ainsi se départit ce parlement. Le dit évêque -entra en la ville pour parler aux autres seigneurs. La comtesse se -douta tantôt de mauvais pourchas: si pria à ces seigneurs de Bretagne, -pour l'amour de Dieu, qu'ils ne fissent nulle défaute et que elle -auroit grand secours dedans trois jours. Mais le dit évêque parla tant -et montra tant de raisons à ces seigneurs qu'il les mit en grand -effroi cette nuit. L'endemain il recommença, et leur dit tant de -raisons d'une et d'autres qu'ils étoient tous de son accord ou assez -près. Et jà étoit le dit messire Hervey venu assez près de la ville -pour la prendre de leur accord, quand la comtesse qui regardoit aval -la mer, par une fenêtre du châtel, commença à crier et à faire grand -joie; et disoit tant comme elle pouvoit: «Je vois venir le secours que -j'ai tant désiré.» Deux fois le dit. Chacun de la ville courut tantôt, -qui mieux mieux, aux fenêtres et aux créneaux des murs pour voir que -c'étoit; et virent grand foison de naves, petites et grandes, bien -bastillées, venir pardevers Hainebon: dont chacun fut durement -reconforté, car bien tenoient que c'étoit messire Almaury de Cliçon -qui amenoit ce secours d'Angleterre, dont vous avez par deçà devant -ouï parler, qui par soixante jours avoient eu vent contraire sur mer. - - - Comment l'évêque de Léon se tourna de la partie messire Charles - de Blois: et comment messire Gautier de Mauny et ceux de - Hainebon abattirent les engins des François qui moult les - grevoient. - -Quand le châtelain de Guingamp, messire Yves de Treseguidy, messire -Galeran de Landerneaux et les autres chevaliers virent ce secours -venir, ils dirent à l'évêque qu'il pouvoit bien contremander son -parlement; car point n'étoient conseillés de faire ce qu'il leur -ennortoit. L'évêque, messire Guy de Léon, en fut durement courroucé, -et dit: «Seigneurs, donc départira notre compagnie, car vous -demeurerez deçà vers madame, et je m'en irai par delà pardevers celui -qui plus grand droit y a, ce me semble.» Lors se partit l'évêque de -Hainebon, et défia la dame et tous ses aidans, et s'en alla dénoncer -audit messire Hervey et dire la besogne, ainsi comme elle se portoit. -Ledit messire Hervey fut durement courroucé: si fit tantôt dresser les -plus grands engins qu'ils avoient, au plus près du châtel qu'on put, -et commanda que on ne cessât de jeter par jour et par nuit; puis se -partit de là. Si emmena son oncle, le dit évêque, à messire Louis -d'Espaigne, qui le reçut à bon gré et liement; et aussi fit messire -Charles de Blois quand il fut à lui venu. La comtesse fit à liée chère -appareiller salles et chambres et hôtels pour herberger aisément ces -seigneurs d'Angleterre qui là venoient, et envoya contre eux moult -noblement. Quand ils furent venus et descendus, elle-même vint contre -eux à grand révérence; et si elle les fêta et gracia grandement, ce -n'est pas de merveilles, car elle avoit bien mestier de leur venue, si -comme vous avez ouï. - -Si en fit adonc, et depuis aussi, tant comme elle en put faire; et les -emmena adonc tous, chevaliers et écuyers, au châtel herberger et en la -ville à leur aise; et leur donna l'endemain à dîner moult grandement. -Toute la nuit ne cessèrent les engins de jeter, ni l'endemain aussi. -Quand ce vint après dîner que la dame eut fêté ces seigneurs, messire -Gautier de Mauny, qui étoit maître et souverain des Anglois, demanda -de l'état de ceux de la ville et de leur convenant, et de ceux de -l'ost aussi; puis regarda et dit qu'il avoit grand volonté d'aller -abattre ce grand engin, qui si près leur étoit assis et qui si grand -ennui leur faisoit; mais que on le voulût suivre. Messire Yves de -Treseguidy dit qu'il ne lui en faudroit mie à cette première envaye. -Aussi dit le sire de Landerneaux. Adonc s'alla tantôt armer le gentil -chevalier messire Gautier de Mauny; aussi firent tous ses compagnons -quand ils le sçurent; et aussi firent tous les chevaliers bretons et -écuyers qui laiens étoient: puis issirent hors paisiblement par la -porte, et firent aller avec eux trois cents archers. Tant allèrent -traiant les archers qu'il firent fuir ceux qui gardoient le dit engin; -et les gens d'armes qui venoient après les archers en occirent aucuns, -et abattirent ce grand engin, et le détaillèrent tout par pièces. Puis -coururent de randon jusques aux tentes et aux logis, et boutèrent le -feu dedans. Si tuèrent et navrèrent plusieurs de leurs ennemis, -ainçois que l'ost fût estourmi; et puis se retrairent bellement -arrière. Quand l'ost fut estourmi et armé, ils vinrent accourant après -eux comme gens tous forcenés; et quand messire Gautier vit ses gens -accourir et estourmir en démenant grands hus et grands cris, il dit -tout haut: «Jamais ne sois-je salué de ma chère amie, si je rentre en -châtel ni en forteresse jusques à ce que j'aurai l'un de ses venans -versé à terre, ou je y serai versé.» Lors se retourna-t-il le glaive -au poing, devers ses ennemis: aussi firent les deux frères de -Laindehalle, le Haze de Brabant, messire Yves de Treseguidy, messire -Galeran de Landerneaux, et plusieurs autres compagnons, et brochèrent -aux premiers venans. Si en firent plusieurs verser, les jambes contre -mont; aussi en y eut des leurs versés. Là commença un très-fort hutin; -car toujours venoient avant ceux de l'ost. Si monteplioit leur effort; -par quoi il convenoit les Anglois et les Bretons retraire tout -bellement devers leur forteresse. Là put-on voir d'une part et d'autre -belles envayes, belles rescousses, beaux faits d'armes et belles -prouesses, grand foison. Sur tous les autres le faisoit bien, et en -avoit la huée, le gentil chevalier messire Gautier de Mauny; et aussi -moult vaillamment s'y maintinrent ses compagnons et s'y combattirent -très-bien. Quand ils virent que temps fut de retraire, ils se -retrairent bellement et sagement jusques à leurs fossés; et là -rendirent estal tous les chevaliers, combattant jusques à tant que -leurs gens furent entrés à sauveté. Mais sachez que les autres -archers, qui point n'avoient été à abattre les engins, étoient issus -de la ville et rangés sur les fossés, et traioient si fortement qu'ils -firent tous ceux de l'ost reculer, qui eurent grand foison d'hommes et -de chevaux morts et navrés. Quand ceux de l'ost virent que leurs gens -étoient en bersail, et qu'ils perdoient sans rien conquêter, ils -firent leurs gens retraire à leurs logis; et quand ils furent tous -retraits, ceux de la ville se retrairent aussi chacun en son hôtel. -Qui adonc vit la comtesse descendre du châtel à grand chère, et -baiser messire Gautier de Mauny et ses compagnons les uns après les -autres deux ou trois fois, bien put dire que c'étoit une vaillant -dame. - - - Comment messire Louis d'Espaigne se délogea de devant Hainebon; - et comment messire Charles de Blois l'envoya à Dignant; et - comment il prit le châtel de Conquest. - -A l'endemain, messire Louis d'Espaigne appela le vicomte de Rohan, -l'évêque de Léon, messire Hervey de Léon, et le maître des Gennevois, -pour avoir avis et conseil qu'ils feroient et comment ils se -maintiendroient; car ils véoient la ville de Hainebon forte, et le -secours qui venu y étoit; mêmement les archers qui tous les -déconfisoient; parquoi ils perdoient le temps pour néant, et alenoient -à demeurer là, et ne véoient tour ni voie par quoi ils pussent rien -conquêter. Si se accordèrent tous à ce qu'ils se délogeroient -l'endemain et se trairoient vers le châtel d'Auroy, là où messire -Charles de Blois étoit à siége fait, et les autres seigneurs de -France. L'endemain bien matin ils défirent leurs logis et se trairent -celle part, si comme ordonné étoit. Ceux de la ville firent grand huy -après eux, quand ils les virent déloger; et aucuns issirent après eux -pour aventure trouver: mais ils furent rechassés arrière, et perdirent -de leurs compagnons, ainçois qu'ils pussent être retraits à la ville. - -Quand messire Louis d'Espaigne et toute sa charge de gens d'armes -furent venus en l'ost messire Charles de Blois, il lui conta la raison -pourquoi ils avoient laissé le siége de devant Hainebon. Adonc -ordonnèrent-ils entre eux par grand délibération de conseil, que le -dit messire Louis et ceux qui étoient venus avec lui iroient assiéger -la bonne ville de Dignant, qui n'étoit fermée fors d'eau et de palis. -Ainsi demeura la ville de Hainebon en paix une grand pièce, et fut -renforcée et rafraîchie moult grandement. Le dit messire Louis s'en -alla atout son ost assiéger Dignant. Ainsi qu'il s'en alloit, il passa -assez près d'un vieux châtel qu'on appeloit Conquest[128]; et en étoit -châtelain, de par la comtesse, un chevalier de Lombardie, bon -guerroyeur et hardi, qui s'appeloit messire Mansion, et avoit -plusieurs soudoyers avec lui. Quand le dit messire Louis entendit que -le châtel étoit de l'accord de la comtesse, si fit traire son ost -cette part et assaillir fortement. Ceux de dedans se défendirent si -bien que l'assaut dura jusques à la nuit; et se logea l'ost là -endroit. L'endemain il fit l'assaut recommencer; les assaillans -approchèrent si près des murs qu'ils y firent un grand trou, car les -fossés n'étoient mie moult parfons. Si entrèrent dedans par force, et -mirent à mort tous ceux du châtel, excepté le chevalier qu'ils prirent -prisonnier; et y établirent un autre châtelain bon et sûr, et soixante -compagnons avec lui pour garder le châtel. Puis se partit le dit -messire Louis, et s'en alla assiéger la bonne ville de Dignant. - - [128] Il n'est guère possible que Louis d'Espagne ait rencontré - sur sa route en allant d'Auray, soit à Bignan, qui est au nord de - cette place, soit à Dinant, qui est à l'orient, à une assez - grande distance, le château de Conquêt, situé à la pointe - occidentale de la Bretagne. Il n'est guère plus possible que - Gautier de Mauny se soit transporté avec une troupe nombreuse, en - une matinée, de Hennebon au _Conquêt de Brest_, c'est-à-dire à plus - de trente lieues. L'historien ignorait donc la position des lieux - dont il a parlé, à moins qu'on ne suppose, ce qui n'est pas - très-vraisemblable, qu'il existait un autre château de Conquêt - que celui que nous connaissons. (_Note de Buchon._) - -La comtesse de Montfort et messire Gautier de Mauny entendirent ces -nouvelles, que messire Louis d'Espaigne et son ost étoient arrêtés -devant le châtel de Conquest; si appela le dit messire Gautier tous -les compagnons soudoyers, et leur dit que ce seroit trop noble -aventure pour eux tous, si ils pouvoient dessiéger le dit châtel et -déconfire le dit messire Louis et tout son ost; et que oncques si -grand honneur n'avint à gens d'armes qu'il leur aviendroit. Tous s'y -accordèrent, et partirent l'endemain au matin de Hainebon, et s'en -allèrent celle part de si grand volonté que peu en demeura en la -ville. Tant chevauchèrent qu'ils vinrent environ nonne au châtel de -Conquest; et trouvèrent qu'il avoit été conquis le jour devant, et -ceux de dedans tous occis, excepté le chevalier messire Mansion, qui -le gardoit; et l'avoient les dits François pourvu et rafraîchi de tous -points et de nouvelles gens. Quand messire Gautier de Mauny entendit -ce, et que messire Louis étoit allé assiéger la ville de Dignant, il -en eut grand deuil, pourtant qu'il ne se pouvoit combattre à lui. Si -dit à ses compagnons qu'il ne partiroit de là, si sauroit quels gens -il avoit au dit châtel, et comment il avoit été perdu. Si -s'appareillèrent lui et ses compagnons pour assaillir le châtel, et -montèrent tous chargés contre mont. Quand les Espaignols qui dedans -étoient les virent en telle manière venir, ils se défendirent tant -qu'ils purent; et ceux de dehors les assaillirent si fortement et -tinrent si près de traire qu'ils approchèrent les murs, malgré ceux du -châtel, et trouvèrent le trou du mur parquoi ils avoient le jour -devant gagné le châtel. Si entrèrent dedans par ce trou même, et -tuèrent tous les Espaignols, excepté dix que aucuns chevaliers prirent -à mercy. Puis se retrairent les Anglois et les Bretons pardevers -Hainebon; car ils ne l'osoient mie grandement éloigner; et laissèrent -le châtel de Conquest tout seul et sans garde, car ils virent bien -qu'il n'étoit mie à tenir. - - - Comment ceux de Dignant se rendirent à messire Louis d'Espaigne, - et comment il prit la ville de Guerrande; et comment il entra - en mer avec partie de ses gens pour aller à l'aventure. - -Or, reviendrai-je à messire Louis d'Espaigne, qui fit loger son ost -hâtivement tout autour de la ville de Dignant en Bretagne, et fit -tantôt faire petits bateaux et nacelles pour assaillir la ville, de -toutes parts, par terre et par yaue. Quand les bourgeois de la ville -virent ce, et bien savoient que leur ville n'étoit fermée que de -palis, ils eurent peur, grands et petits, de perdre corps et avoir: si -s'accordèrent communément qu'ils se rendroient, sauf leur corps et -leur avoir; ce qu'ils firent le quart jour que l'ost fut venu là, -malgré leur capitaine, messire Regnault de Guingant; et le tuèrent en -my le marché, pourtant qu'il ne s'y vouloit accorder. Quand messire -Louis d'Espaigne eut été en la ville de Dignant par deux jours, et eut -pris la féauté des bourgeois, il leur donna pour capitaine celui -Girard de Maulain, écuyer, qu'il trouva laiens prisonnier, et messire -Pierre Porteboeuf avec lui: puis s'en alla atout son ost devers une -moult grosse ville séant sur la mer que on appeloit Guerrande, et -l'assiégea par terre; et trouva assez près grand foison de naves et -vaisseaux pleins de vins que marchands y avoient là menés de Poitou et -de la Rochelle pour vendre. Si eurent tantôt vendu les marchands leurs -vins, et furent mal payés. Et puis fit le dit messire Louis prendre -toutes les naves, et monter gens d'armes dedans, et partie des -Espaignols et des Gennevois, et puis fit l'endemain assaillir la ville -par terre et par mer, qui ne se put longuement défendre: ains fut -assez tôt gagnée par force, et tantôt robée, et mis à l'épée, sans -merci, hommes et femmes et enfants; et cinq églises arses et violées, -dont messire Louis fut durement courroucé. Si fit tantôt pour ce -pendre vingt-quatre de ceux qui ce avoient fait. Là fut gagné grand -trésor, si que chacun en eut tant qu'il put porter; car la ville étoit -grande, riche et marchande. - -Quand cette grosse ville, qui Guerrande étoit appelée, fut ainsi -gagnée, robée et exilliée, ils ne sçurent plus avant où aller pour -gagner. Si se mit le dit messire Louis en ces vaisseaux qu'il avoit -trouvés sur mer en la compagnie de messire Othon Dorie et d'aucuns -Gennevois et Espaignols pour aller aucune part, pour aventurer sur la -marine; et le vicomte de Rohan, l'évêque de Léon, messire Hervey son -neveu, et tous les autres s'en revinrent en l'ost messire Charles de -Blois, qui encore séoit devant le châtel d'Auroy. Si trouvèrent grand -foison de seigneurs et de chevaliers de France, qui nouvellement -étoient là venus; tels que messire Louis de Poitiers comte de -Valentine, le comte d'Aucerre, le comte de Porcien, le comte de -Joigny, le comte de Boulogne, et plusieurs autres que le roi Philippe -y avoit envoyés pour reconforter son neveu; et aucuns y étoient venus -de leur volonté, pour venir voir et servir messire Charles de Blois. -Et encore n'étoit le fort châtel d'Auroy gagné; mais ceux de dedans -étoient si près menés et si oppressés de famine, qu'ils avoient mangé -par huit jours tous leurs chevaux; et ne les voulut-on prendre à mercy -s'ils ne se rendoient simplement. Quand ils virent que mourir les -convenoit, ils issirent hors couvertement par nuit et se mirent en la -volonté de Dieu, et passèrent tout parmi l'ost, à l'un des côtés, dont -aucuns furent aperçus et tués. Messire Henry de Penefort et messire -Olivier son frère et plusieurs autres se sauvèrent et échappèrent par -un boschet qui là étoit, et s'en allèrent droit à Hainebon devers la -comtesse et les compagnons chevaliers anglois et bretons qui les -reçurent liement. - - - Comment, après la prise d'Auroy, messire Charles de Blois alla - assiéger Vennes, laquelle se rendit à lui. - -Ainsi reconquit messire Charles de Blois le fort châtel d'Auroy, par -affamer ceux qui le gardoient, où il avoit sis par l'espace de dix -semaines et plus. Si le fit refaire et rappareiller, et bien garnir de -gens d'armes et de toutes pourvéances, et puis s'en partit et alla à -tout son ost assiéger la cité de Vennes, dont messire Geffroy de -Malestroit étoit capitaine, et se logea tout autour. L'endemain, -aucuns compagnons bretons et soudoyers qui gisoient en une ville qu'on -appelle Ployermel, issirent hors et se mirent en aventure pour gagner: -si vinrent assaillir l'ost messire Charles, et se férirent en l'un des -côtés secrètement, mais ils furent enclos, quand l'ost fut estourmi, -et perdirent de leurs gens grossement: les autres s'enfuirent, et -furent suivis jusques assez près de Ployermel, qui étoit assez près de -Vennes. Quand ceux de l'ost qui étoient armés furent revenus de la -chasse, ils allèrent, de ce retour même, assaillir la ville de Vennes -fortement et roidement, et gagnèrent par force les barrières jusques à -la porte de la cité. - -Là eut très-fort assaut, et plusieurs morts et navrés d'une part et -d'autre, et dura jusques à la nuit. Adonc fut accordé un répit qui -devoit durer l'endemain tout le jour, pour les bourgeois conseiller, -s'ils se voudroient rendre ou non. L'endemain ils furent si conseillés -qu'ils se rendirent, mau-gré messire Geoffroy de Malestroit, leur -capitaine; et quand il vit ce, il se mit hors de la cité -descongnuement, entrementes qu'on parlementoit, et s'en alla devers -Hainebon. Et le parlement se fit ainsi, que messire Charles de Blois -et tous les seigneurs de France entrèrent en la cité et prirent la -féauté des bourgeois, et se reposèrent en la cité par cinq jours; puis -s'en partirent, et allèrent assiéger une autre forte cité, que on -appelle Craais. Or lairai à parler un petit d'eux, et retournerai à -messire Louis d'Espaigne. - - - Comment messire Gautier de Mauny et messire Almaury de Cliçon - déconfirent messire Louis d'Espaigne et sa route, et gagnèrent - tout l'avoir qu'il avoit conquis; et comment il échappa. - -Sachez que quand messire Louis d'Espaigne fut monté au port de -Guerrande-sur-Mer, il et sa compagnie allèrent tant nageant -par mer qu'ils arrivèrent en la Bretagne bretonnante[129], -au port de Kemperlé, et assez près de Kemper-Corentin et de -Saint-Mathieu-de-Fine-Poterne[130]; et issirent des naves et allèrent -ardoir et rober tout le pays; et trouvèrent si grand avoir que -merveilles seroit à raconter. Si l'apportoient tout en leurs naves et -puis ralloient d'autre part rober; et ne trouvoient nullui qui leur -défendît. Quand messire Gautier de Mauny et messire Almaury de Cliçon -sçurent les nouvelles de messire Louis d'Espaigne et de ses -compagnons, ils eurent conseil qu'ils iroient celle part: puis le -découvrirent à messire Yvon de Treseguidy, au châtelain de Guingamp, -au seigneur de Landernaux, à messire Guillaume de Quadoudal, aux deux -frères de Penefort, et à tous les chevaliers qui là étoient dedans -Hainebon, qui tous s'y accordèrent de bonne volonté. Lors se mirent -tous en leurs vaisseaux, et prirent trois mille archers avec eux, et -ne cessèrent de nager jusques à tant qu'ils vinrent droit au port où -les naves messire Louis étoient ancrées. Si entrèrent dedans, et -tuèrent tous ceux qui les naves gardoient; et trouvèrent dedans si -grand avoir qu'ils s'en émerveillèrent durement, que les Espaignols -avoient là dedans apporté: puis se mirent à terre et se mirent en -plusieurs lieux à maisons ardoir et villes. Si se partirent en trois -batailles, par grand sens, pour plus tôt trouver leurs ennemis, et -laissèrent trois cents archers pour garder leur navie et l'avoir -qu'ils avoient gagné, puis se mirent à la voye par plusieurs chemins. - - [129] On appelait ainsi la basse Bretagne; la haute se nommait - Bretagne Galot. - - [130] Saint-Mathieu-Fin-de-Terre, cap situé à la pointe - occidentale de la Bretagne, près du Conquêt. - -Ces nouvelles vinrent à messire Louis d'Espaigne que les Anglois -étoient arrivés efforcément et le quéroient: si rassembla toutes ses -gens, et se mit au retour devers ses naves, pour entrer dedans. Ainsi -qu'il s'en revenoit, tous ceux du pays le poursuivoient, hommes et -femmes, qui avoient perdu leur avoir; et il se hâtoit tant qu'il -pouvoit. Si encontra l'une des trois batailles, et vit bien que -combattre le convenoit: si se mit en bon convenant, car il étoit hardi -chevalier et conforté durement, et fit là aucuns chevaliers nouveaux, -espécialement un sien neveu, que on appeloit Alphonse. Si se férirent -en cette première bataille si roidement qu'ils en ruèrent maint par -terre; et eût été tantôt toute déconfite et sans remède, si n'eussent -été les deux autres batailles qui y survinrent, par le cri et par le -hu qu'ils avoient ouï des gens du pays. Lors commença le hutin à -renforcer et les archers si fort à traire que Gennevois et Espaignols -furent déconfits et presque tous morts et tués à grand meschef; car -ceux du pays, qui les suivoient à bourlets et à piques, y survinrent, -qui les partuèrent tous, et rescouoient ce qu'ils pouvoient de leur -perte. Si que à grand meschef le dit messire Louis se partit de la -bataille, durement navré en plusieurs lieux, et s'en affuit pardevers -ses naves tout déconfit, et ne remmena, de bien sept mille hommes -qu'il avoit avec lui, plus haut de trois cents, et y laissa mort son -neveu, que moult aimoit, messire Alphonse d'Espaigne; dont il étoit en -coeur, et fut depuis ce moult destroit et courroucé, mais amender ne -le put. - - - Comment messire Gautier de Mauny poursuivit messire Louis - d'Espaigne jusques bien près de Rennes, et comment il assaillit - la Roche-Périou. - -Quand il fut revenu à ses naves, il cuida entrer dedans; mais il les -trouva si bien gardées qu'il ne put entrer dedans; si se mit dans un -vaisseau qu'on appelle lique, à grand meschef et en grand'hâte, atout -ce de gens qu'il avoit échappés, et se mit fortement à nager. Quand -ces chevaliers d'Angleterre et de Bretagne dessus nommés eurent -déconfit leurs ennemis, et ils aperçurent que le dit messire Louis -s'en étoit parti et allé devers les vaisseaux, ils se mirent tous à -aller après lui, tant qu'ils purent, et laissèrent les gens du pays -convenir du remenant et eux venger, et reprendre partie de ce qu'on -leur avoit robé. Quand ils furent venus à leurs vaisseaux, ils -trouvèrent que le dit messire Louis étoit entré en une lique qu'il -avoit trouvée, et s'en alloit fuyant tant qu'il pouvoit. - -Ils entrèrent tantôt ès plus appareillés vaisseaux qu'ils trouvèrent -là, et dressèrent leurs voiles, et nagèrent tant qu'ils purent après -le dit messire Louis; car il leur étoit avis qu'ils n'avoient rien -fait, si le dit messire Louis leur échappoit. Ils eurent bon vent à -souhait, et le véoient toudis nager si fortement qu'ils ne le -pouvoient raconsuir. Tant nagèrent à force de bras les marroniers -messire Louis, qu'ils vinrent à un port qu'on appelle Redon. Là -descendit le dit messire Louis et ceux qui échappés étoient avec lui, -et entrèrent en la ville de Redon. Ils ne furent mie grandement -arrêtés en la dite ville quand ils ouïrent dire que les Anglois -étoient arrivés, et qu'ils descendoient pour eux combattre. Adonc se -hâta le dit messire Louis, qui ne se vit mie pareil contre eux, et -monta sur petits chevaux qu'il emprunta en la ville; et s'en alla -droit vers la cité de Rennes, qui est assez près de là; et montèrent -aussi ses gens qui purent recouvrer de chevaux; et qui ne purent, se -partirent tout à pied, suivant leur maître. Si en y eut plusieurs de -laissés et mal montés r'atteints, qui eurent mal finé quand ils -chéirent ès mains de leurs ennemis. Toute fois le dit messire Louis se -sauva, et ne le purent les Anglois aconsuir; et s'en vint à petite -menée en la cité de Rennes; et les Anglois et les Bretons s'en -retournèrent et vinrent à Redon, et là se reposèrent cette nuit. - -L'endemain ils se remirent à chemin par mer, pour venir à Hainebon par -devers la comtesse leur dame, mais ils eurent vent contraire; si leur -convint prendre port trois lieues près de Dignant; puis se mirent à -chemin par terre, ainsi qu'ils purent, et gâtèrent le pays d'entour -Dignant; et prenoient chevaux tels que chacun purent trouver, l'un à -selle, l'autre sans selle, et allèrent tant qu'ils vinrent une nuit -assez près de Roche-Périou. Quand ils furent là venus, messire Gautier -de Mauny dit à ses compagnons: «Certainement, seigneurs, je irois -volontiers assaillir ce fort châtel, si j'avois compagnie, comme -travaillé que je sois, pour essayer si nous y pourrions rien -conquêter.» Les autres chevaliers répondirent tous: «Sire, allez-y -hardiment, nous vous suivrons jusques à la mort.» - -Adonc se mirent tous à monter contre mont la montagne, tous prêts et -appareillés d'assaillir. A ce point étoit cel écuyer qu'on appeloit -Girard de Maulain, comme châtelain, qui avoit été prisonnier à -Dignant, si comme vous avez ouï; lequel fit armer appertement toutes -ses gens et aller aux guérites et défenses; et ne se mit point -derrière, mais vint à toutes ses gens pour défendre le châtel. Là eut -un fort assaut, dur et périlleux, et y eut plusieurs chevaliers et -écuyers navrés, entre lesquels messire Jean le Bouteiller et messire -Mathieu de Fresnay furent durement blessés, et tant qu'il les convint -rapporter à val, et mettre gésir ès prés avec les autres navrés. - - - Comment ceux de Hainebon se partirent de la Roche-Périou et - allèrent devant Faouet, un autre fort châtel, pour l'assaillir. - -Cil Girard de Maulain avoit un frère, hardi écuyer et conforté -durement, que on clamoit Régnier de Maulain, et étoit châtelain d'un -autre petit fort que on appeloit Faouet, qui sied à moins d'une lieue -près de Roche-Périou. Quand ce Régnier entendit que Bretons et Anglois -assailloient son frère, il fit armer de ses compagnons jusques à -quarante; si issit hors, et chevaucha par devers Roche-Périou pour -aventures, et pour voir s'il pourroit en aucune manière à son frère -valoir ni aider. Si lui avint si bien qu'il survint sur ces chevaliers -et écuyers navrés et sur leur menée, qui gissoient dessous le châtel -en un pré: si leur coururent sus, et prirent les deux chevaliers et -les écuyers navrés; et les fit porter et emmener pardevers Faouet en -prison, ainsi blessés qu'ils étoient. Aucuns de leur menée s'en -affuirent à messire Gautier de Mauny et les autres chevaliers, qui -étoient grandement intentifs d'assaillir, et leur dirent l'aventure -comment on emmenoit ces chevaliers et écuyers pardevers Faouet en -prison, et comment ils avoient été pris. Quand les chevaliers -entendirent ces nouvelles, ils furent trop durement courroucés, et -firent cesser l'assaut, et se mirent à aller tant qu'ils purent, qui -mieux mieux, devers Faouet, pour raconsuir s'ils pussent ceux qui -emmenoient ces prisonniers; mais ils ne se purent tant hâter que le -dit Régnier de Maulain ne fût jà rentré en son châtel atout ses -prisonniers, avant qu'ils fussent venus là. Quand ils furent là venus, -l'un devant, l'autre après, ils commencèrent à assaillir, ainsi -travaillés qu'ils étoient; mais petit y firent adonc; car le dit -Régnier et ses compagnons se défendirent vassalement. Et jà étoit -tard, et tous étoient travaillés durement; si eurent conseil qu'ils se -logeroient et reposeroient celle nuit pour assaillir l'endemain. - - - Comment ceux de Hainebon se partirent de Faouet sans rien faire; - et comment ils prirent Goy-la-Forêt et tuèrent tous ceux qui - dedans étoient. - -Girard de Maulain sçut, tantôt que ces seigneurs se furent partis de -là, le beau fait que son frère Régnier avoit fait pour lui secourir; -si en eut grand joie. Et sçut que ces seigneurs étoient, pour ce, -traits devant Faouet, et le conquerroient s'ils pouvoient. Si se -appensa qu'il feroit aussi beau service à son frère, s'il pouvoit, -comme son frère lui avoit fait: si monta par nuit sur son cheval, et -vint un petit devant le jour à Dignant; et fit tant qu'il parla tantôt -à messire Pierre Portebeuf, son bon compagnon, qui étoit capitaine et -souverain de Dignant avec lui, si comme vous avez ouï, et lui conta -l'aventure, et pourquoi il étoit là venu. Si eurent conseil que sitôt -que jour seroit il assembleroit tous les bourgeois de la ville, et -leur démontreroit la besogne, et les feroit armer s'il pouvoit pour -aller desassiéger le châtel de Faouet. - -Quand grand jour fut et tous les bourgeois furent assemblés en la -halle de la ville, Girard de Maulain leur démontra la besogne si -bellement que les bourgeois et les soudoyers furent d'accord d'eux -armer, et de partir tantôt, et d'aller où l'on les voudroit mener; et -firent sonner le ban-cloche, et s'armèrent toutes gens: puis issirent -hors, et se mirent en voie tant qu'ils purent pardevers Faouet; et -étoient bien six mille hommes, que uns que autres. Messire Gautier de -Mauny et les autres seigneurs le sçurent tantôt par une espie. Si -eurent conseil ensemble pour regarder et aviser quelle chose leur -seroit bonne à faire; si que, tout considéré, le bien et le mal, ils -s'accordèrent à ce qu'ils se partiroient ainsi qu'ils pourroient -pardevers Hainebon, car grand meschef leur pourroit avenir s'ils -demeuroient longuement là; car si ceux de Dignant leur venoient d'une -part, et l'ost messire Charles de Blois et des seigneurs de France -d'autre part, ils seroient enclos et tous pris et morts, à la volonté -de leurs ennemis. Si s'accordèrent à ce que le meilleur point étoit de -laisser leurs compagnons en prison que tout perdre, jusques adonc -qu'ils le pourroient amender. Lors se partirent de là et se mirent à -voie pour revenir à Hainebon. Ainsi qu'ils revenoient vers Hainebon, -ils vinrent passant pardevant un châtel que on appeloit Goy-la-Forêt, -qui quinze jours devant étoit rendu à messire Charles de Blois; et -l'avoit le dit messire Charles livré à garder à messire Hervey de Léon -et à messire Guy de Goy, qui paravant le tenoit; lesquels deux -chevaliers n'étoient point laiens quand ces seigneurs bretons et -anglois vinrent là passant, mais étoient en l'ost messire Charles, -avec les seigneurs de France devant la ville de Craais, qu'ils avoient -assiégée. Quand messire Gautier de Mauny vit le château de -Goy-la-Forêt, qui étoit merveilleusement fort, il dit à ces seigneurs -et chevaliers de Bretagne qui étoient avec lui qu'il n'iroit plus -avant et ne se partiroit de là, comme travaillé qu'il fût, si auroit -assailli ce fort châtel, et vu le convenant de ceux de dedans. Si -commanda tantôt aux archers que chacun le suist, et à ses compagnons -aussi; puis prit sa targe à son col, et monta contre mont jusques aux -barrières et aux fossés du châtel; et tous les autres Bretons et -Anglois le suirent. Lors commencèrent fort à assaillir, et ceux de -dedans fortement à eux défendre, combien qu'ils n'eussent pas leur -capitaine. Là eut très-fort assaut et grand foison de bien faisans -dedans et dehors; et dura jusques à basses vespres; et ce bon -chevalier, messire Gautier de Mauny, semonnoit fortement les -assaillans, et se mettoit toujours au devant des autres au plus grand -péril; et les archers traioient si ouniement que ceux du châtel ne -s'osoient montrer, si petit non. - -Si firent tant le dit messire Gautier et ses compagnons, que les -fossés furent emplis de l'un des côtés d'estrain et de bois, parquoi -ils vinrent jusques aux murs et piquèrent tant de grands mails et pics -de fer et de marteaux, que le mur fut troué une toise de large: si -entrèrent les dits Anglois et Bretons dedans ce châtel par force, et -tuèrent tous ceux qu'ils y trouvèrent et se logèrent là endroit. -L'endemain ils se mirent à chemin, et allèrent par telle manière -qu'ils vinrent à Hainebon. Et d'autre part Girart de Maulain, qui -étoit à Dignant venu querir le secours, et qui l'emmenoit devers -Faouet exploita tant, avec ceux qu'il emmenoit, qu'ils vinrent à -Faouet, et trouvèrent que les Anglois et les Bretons s'en étoient -partis. Si issit Régnier de Maulain contre eux, et les reçut liement, -puis après dîner s'en retournèrent à Dignant. - - - Comment la comtesse de Montfort reçut liement messire Gautier de - Mauny et ses compagnons; et comment la ville de Craais se - rendit à messire Charles de Blois. - -Quand la comtesse de Monfort sçut les nouvelles de la revenue des -dessus dits Anglois et Bretons, elle en fut grandement réjouie; si -alla contre eux, et les fêta liement et baisa et accola chacun de -grand coeur; et avoit fait appareiller au châtel pour mieux eux fêter, -et donna à dîner moult noblement à tous les chevaliers et écuyers de -renom, et leur demanda moult intentivement de leurs aventures, combien -qu'elle en sçût jà grand partie. Chacun lui conta ce qu'il en savoit, -et des bien faisans ce que chacun en avoit vu. Là endroit furent -ramentues maintes prouesses et plusieurs travaux, maint grand fait -d'armes et périlleux, et maintes hardies entreprises faites par ceux -qui là furent; ce peut et doit savoir chacun qui a été souvent en -armes, et les doit-on tenir et réputer pour preux: mais sur tous -emportoit la huée et le chapelet[131] messire Gautier de Mauny. - - [131] En avait la principale gloire et le chapeau, ou la - couronne. - -A ce point que ces seigneurs anglois et bretons furent revenus à -Hainebon, messire Charles de Blois avoit conquis la bonne cité de -Vennes, et avoit assiégé la ville que on appelle Craais. La comtesse -de Montfort et messire Gautier de Mauny envoyèrent tantôt grands -messages au roi Édouard pour lui signifier comment messire Charles de -Blois et les autres seigneurs de France et leurs aidans avoient -reconquis les cités de Rennes, Vennes et les autres bonnes villes et -châteaux de Bretagne; et qu'ils conquerroient tout le remenant s'il ne -les venoit secourir brièvement. Ces messages se partirent de Hainebon, -et s'en allèrent en Angleterre tant qu'ils purent, et arrivèrent en -Cornuaille, et enquirent et demandèrent là du roi où ils le -trouveroient. Si leur fut dit qu'il étoit à Windesore. Si -chevauchèrent celle part à grand exploit. - -Or nous souffrirons-nous un petit de ces messagers à parler, et -retournerons à messire Charles de Blois et à ceux de son côté, qui -avoit assiégé la ville de Craais; et tant l'estraignirent et -contraignirent par assauts et par engins, qu'ils ne se purent plus -tenir et se rendirent à messire Charles de Blois, sauf leurs corps et -leur avoir: lequel messire Charles les prit à mercy; et ceux de Craais -lui jurèrent féauté et hommage et le reconnurent à seigneur. Si y mit -le dit messire Charles nouveaux officiers et un bon chevalier à -capitaine; et séjournèrent là les dits seigneurs, pour eux et leurs -gens rafraîchir, bien quinze jours. Là en dedans eurent conseil et -avis qu'ils se trairoient devant Hainebon. - - - Comment messire Charles de Blois se partit de Craais et vint - mettre le siége devant Hainebon, et comment messire Louis - d'Espaigne y vint. - -Adonc se partirent les dessus dits seigneurs et chevaliers de France -de Craais, et se trairent moult arréement devant la forte ville de -Hainebon, qui grandement étoit rafraîchie et renforcée, ravitaillée et -pourvue de toute artillerie. Si l'assiégèrent tout autour si avant -comme assiéger la purent. Le quatrième jour après que ces seigneurs se -furent mis et traits à siége, y vint messire Louis d'Espaigne, qui -s'étoit tenu en la cité de Rennes bien six semaines, et là fait curer -et médeciner ses plaies. Si le virent tous les seigneurs moult -volontiers et le reçurent à grand joie; car il étoit moult honoré et -aimé entre eux, et tenu pour très-bon homme d'armes et vaillant -chevalier; et tel étoit-il vraiment; et aussi il avoit bien cause -qu'ils le fêtassent, car ils ne l'avoient vu puis la bataille dessus -dite. La compagnie des seigneurs de France étoit grandement -multipliée, et accroissoit tous les jours; car grand'foison de -seigneurs de France revenoient de jour en jour du roi d'Espaigne[132], -qui faisoit guerre adonc au roi de Grenade et aux Sarrasins: si que -quand ils passoient par Poitou, et ils oyoient nouvelles des guerres -qui étoient en Bretagne, ils s'en alloient celle part. Le dit messire -Charles avoit fait dresser quinze ou seize engins qui jetoient -ouniement aux murs de Hainebon et à la ville: mais ceux de dedans n'y -accomptoient mie grandement, car ils étoient fort pavaissés et -guérités à l'encontre; et venoient aucunes fois aux murs et aux -créneaux et les frottoient et passoient de leurs chaperons par dépit, -et puis crioient tant qu'ils pouvoient en disant: «Allez, allez -requerre et rapporter vos compagnons qui se reposent au champ de -Kemperlé.» De quoi messire Louis d'Espaigne et les Gennevois eurent -grand yreur et grand dépit. - - [132] Alphonse XI, roi de Castille. - - - Comment messire Louis d'Espaigne requit à messire Charles de - Blois qu'il lui donnât messire Jean le Bouteiller et messire - Hubert du Fresnay pour en faire sa volonté: lequel les lui - donna moult ennuis. - -Un jour vint le dit messire Louis d'Espaigne en la tente messire -Charles de Blois et lui demanda un don, présens grand foison de grands -seigneurs de France qui là étoient, en guerdon de tous les services -que faits lui avoit. Le dit messire Charles ne savoit mie quel don il -vouloit demander; car si il l'eût sçu, jamais ne lui eût accordé; si -lui octroya légèrement, pourtant qu'il se sentoit moult tenu à lui. -Quand le don lui fut octroyé, messire Louis dit: «Monseigneur, grands -mercis. Je vous prie donc et requiers que vous fassiez cy venir -tantôt les deux chevaliers qui sont en votre prison à Faouet, dedans -le châtel, messire Jean le Bouteiller et messire Hubert de Fresnay, et -les me donnez pour faire ma volonté; c'est le don que je vous demande. -Ils m'ont chassé, déconfit et navré, et tué messire Alphonse mon -neveu, que je tant aimois: si ne m'en sais autrement venger que je -leur ferai couper les têtes, pardevant leurs compagnons qui laiens -sont enfermés.» - -Le dit messire Charles fut tout ébahi quand il ouït messire Louis -ainsi parler; si lui dit moult courtoisement: «Certes, sire, les -prisonniers vous donnerai-je volontiers, puisque demandés les avez; -mais ce seroit grand cruauté et peu d'honneur à vous, et grand blâme -pour nous tous, si vous faisiez de deux si vaillans hommes comme ce -sont, ainsi comme vous avez dit; et nous seroit ce toujours reproché, -et auroient nos ennemis bien cause des nôtres faire ainsi, quand tenir -les pourroient; et nous ne savons que avenir nous est de jour en jour: -pourquoi, cher sire et beau cousin, vous veuillez mieux aviser.» -Messire Louis d'Espaigne répondit, et dit brièvement qu'il n'en seroit -autrement si tous les seigneurs du monde l'en prioient: «Et si vous ne -me tenez convent, sachez que je me partirai, et ne vous servirai ni -aimerai jamais tant que je vive.» - -Messire Charles vit bien et aperçut que c'étoit acertes; si n'osa -courroucer plus avant le dit messire Louis, ains envoya tantôt -certains messages au châtelain de Faouet, pour les dessus dits -chevaliers amener en son ost. Ainsi que commandé fut, ainsi fut fait: -les deux chevaliers furent amenés un jour assez matin en la tente -messire Charles de Blois. Quand messire Louis d'Espaigne les sçut -venus, il les alla tantôt voir; aussi firent plusieurs des seigneurs -et chevaliers de France qui les sçurent venus. Quand le dit messire -Louis les vit, il dit: «Ha! seigneurs chevaliers, vous m'avez blessé -du corps et ôté de vie mon cher neveu, que je tant aimois; si convient -que votre vie vous soit ôtée aussi; de ce ne vous peut nul garantir. -Si, vous pouvez confesser s'il vous plaît et prier mercy à Notre -Seigneur, car votre dernier jour est venu.» Les deux chevaliers furent -durement ébahis, ce fut bien raison, et dirent qu'ils ne pouvoient -croire que vaillans hommes ni gens d'armes dussent faire ni consentir -telle cruauté que de mettre à mort chevaliers pris en faits d'armes, -pour guerres de seigneurs; et si fait étoit par outrage, autres gens, -plusieurs chevaliers et écuyers, le pourroient bien comparer en -semblable cas. Les autres seigneurs qui là étoient et oyoient ces -paroles en eurent grand pitié, mais pour prières ni pour plusieurs -bonnes raisons qu'ils pussent faire ni montrer au dit messire Louis, -ils ne le purent ôter de son propos qu'il ne convînt que les dits deux -chevaliers ne fussent décolés après dîner: tant étoit le dit messire -Louis courroucé et ayré sur eux. - - - Comment messire Gautier de Mauny et messire Almaury de Cliçon - rescouirent les deux dessus dits chevaliers et les emmenèrent à - Hainebon. - -Toutes les paroles, demandes et réponses qui premiers furent dites -entre messire Charles et messire Louis, pour occasion de ces deux -chevaliers, sçurent tantôt messire Gautier de Mauny et messire Almaury -de Cliçon par espies, qui toujours alloient couvertement d'un ost en -l'autre; et aussi sçurent toutes ces paroles dernièrement dites, quand -les deux chevaliers furent amenés en la tente messire Charles. Et -quand messire Gautier et messire Almaury de Cliçon ouïrent ces -nouvelles et entendirent que c'étoit acertes, ils en eurent grand -pitié: si appellèrent aucuns de leurs compagnons et leur montrèrent le -meschef des deux chevaliers leurs compagnons, pour avoir conseil -comment ils se maintiendroient et quelle chose ils pourroient faire: -puis commencèrent à penser, l'un çà, l'autre là, et n'en savoient -qu'aviser. Au dernier commença à parler le preux chevalier messire -Gautier de Mauny, et dit: «Seigneurs compagnons, ce seroit grand -honneur pour nous si nous pouvions ces deux chevaliers sauver; et si -nous en mettons en peine et en aventure et nous faillissons, si nous -en sauroit le roi Édouard notre sire gré: aussi feroient tous -prud'hommes qui au temps à venir en pourroient ouïr parler, puisque -nous en aurions fait notre pouvoir. Si vous en dirai mon avis, si vous -avez volonté de l'entreprendre; car il me semble que on doit bien le -corps aventurer, pour les vies de deux si vaillans chevaliers sauver. -J'ai avisé, s'il vous plaît, que nous nous armerons et partirons en -deux parts, dont l'une des parts istra maintenant que on dînera, par -cette porte, et s'en iront les compagnons ranger et montrer sur ces -fossés, pour émouvoir l'ost et pour escarmoucher; bien crois que tous -ceux de l'ost accourront cette part tantôt: vous, messire Almaury, en -serez capitaine, s'il vous plaît, et aurez avec vous mille bons -archers pour les survenans détrier et faire reculer; et je prendrai -cent de mes compagnons et cinq cents archers, et istrons par celle -porterne couvertement, et viendrons par derrière férir en leurs logis -que nous trouveront vuis. J'ai bien avec moi tels gens qui savent bien -la voie aux tentes messire Charles où les deux chevaliers sont; si me -trairai celle part; et je vous promets que je et mes compagnons ferons -notre pouvoir d'eux délivrer, et les amènerons à sauveté, s'il plaît à -Dieu.» - -Ce conseil et avis plut bien à tous; et s'en allèrent armer et -appareiller incontinent. Et se partit droit sur l'heure du dîner -messire Almaury de Cliçon à trois cents armures de fer et mille -archers, et fit ouvrir la maître porte de la ville de Hainebon, dont -le chemin alloit droit en l'ost. Si coururent les Anglois et les -Bretons, qui à cheval étoient, jusques en l'ost, en demenant grands -cris et grands hus; et commencèrent à abattre et renverser tentes et -trefs, et à tuer et découper gens où ils les trouvoient. L'ost qui fut -tout effrayé se commença à émouvoir, et s'armèrent toutes manières de -gens le plus tôt qu'ils purent, et se trairent devers les Anglois et -Bretons qui les recueilloient vitement. Là eut dure escarmouche et -forte, et maint homme reversé d'un côté et d'autre. Quand messire -Almaury de Cliçon vit que l'ost s'émouvoit et que près étoient tous -armés et traits sur les champs, il retrait ses gens tout bellement en -combattant, jusques devers les barrières de la ville. Adonc -s'arrêtèrent-ils là tous cois; et les archers étoient tous rangés sur -le chemin d'un côté et d'autre, qui traioient sagettes à pouvoir; et -Gennevois retraioient aussi efforcément contre eux. Là commença le -hutin grand et fort, et y accoururent tous ceux de l'ost que oncques -nul ne demeura, fors les varlets. Entrementes messire Gautier de Mauny -et sa route issirent par une poterne couvertement, et vinrent par -derrière l'ost ès tentes et logis des seigneurs de France. Oncques ne -trouvèrent homme qui leur véast, car tous étoient à l'escarmouche -devant les fossés; et s'en vint le dit messire Gautier de Mauny tout -droit, car bien avoit qui le menoit, en la tente messire Charles de -Blois, et trouva les deux chevaliers, messire Hubert de Fresnay et -messire Jean le Bouteiller, qui n'étoient mie à leur aise: mais ils le -furent sitôt qu'ils virent messire Gautier et sa route: ce fut bien -raison. Si furent tantôt montés sur bons coursiers qu'on leur avoit -amenés: si se partirent et furent ainsi rescous; et rentrèrent dedans -Hainebon par la poterne même par où ils étoient issus; et vint la -comtesse de Montfort contre eux, qui les reçut à grand joie. - - - Comment le sire de Landernaux et le châtelain de Guingamp furent - pris à l'assaut de Hainebon, qui puis se tournèrent de la - partie messire Charles de Blois. - -Encore se combattirent les Anglois et les Bretons qui étoient devant -les barrières et ensonnioient de fait avisé ceux de l'ost, tant que -les deux chevaliers fussent rescous, qui jà l'étoient, quand les -nouvelles en vinrent aux seigneurs de France qui se tenoient à -l'escarmouche, et leur fut dit: «Seigneurs, seigneurs, vous gardez mal -vos prisonniers; jà les ont rescous ceux de Hainebon et remis en leur -forteresse.» - -Quand messire Louis d'Espaigne, qui là étoit à l'assaut, entendit ce, -si fut durement courroucé et se tint ainsi que pour déçu, et demanda -quel part les Anglois et les Bretons étoient qui rescous les avoient. -On lui répondit qu'ils étoient jà presque retraits en leur forteresse -et en leur garnison. Dont se retrait messire Louis d'Espaigne vers les -logis tout mautalentif, et laissa la bataille, si comme par ennui. -Aussi se commencèrent à retraire toutes manières de gens. En ce -retrait furent pris deux chevaliers bretons de la partie de la -comtesse, qui trop s'avancèrent; ce fut le sire de Landernaux et le -châtelain de Guingamp, dont messire Charles de Blois eut grand joie. -Depuis que ceux de Hainebon furent retraits, et ceux de l'ost aussi, -menèrent grand joie les Anglois et grand revel de leurs deux -chevaliers qu'ils avoient, et en louèrent grandement messire Gautier -de Mauny, et dirent bien que par son sens et sa hardie entreprise ils -avoient été rescous. Ainsi se portèrent eux d'une part et d'autre. -Celle même nuit furent en la tente messire Charles de Blois tant -prêchés et si bien les deux chevaliers bretons prisonniers, qu'ils se -tournèrent de la partie messire Charles de Blois, et lui firent féauté -et hommage, et relenquirent la comtesse, qui maint bien leur avoit -fait et plusieurs dons donnés: de quoi on parla moult et murmura sur -leur affaire dedans la ville de Hainebon. - -Trois jours après cette avenue, tous ces seigneurs de France qui là -étoient devant Hainebon s'assemblèrent devant la tente messire Charles -de Blois, pour avoir conseil qu'ils feroient; car ils véoient bien que -la ville et le châtel de Hainebon étoient si forts qu'ils n'étoient -mie à gagner, tant avoit dedans bonnes gens d'armes qui moult petit -les doutoient, ainsi qu'il étoit apparu; et leur venoient tous les -jours pourvéances et vitailles par la mer. D'autre part, le pays -d'entour étoit si gâté qu'ils ne savoient mais où aller fourrer; et si -leur étoit l'hiver prochain, pourquoi ils ne pouvoient là longuement -demeurer: si que, tous ces points considérés, ils s'accordèrent qu'ils -se partiroient de là, et conseillèrent en bonne foi à messire Charles -de Blois qu'il mît par toutes les cités, les bonnes villes et les -forteresses qu'il avoit conquises, bonnes garnisons et fortes, et si -vaillans capitaines qu'il se pût fier en leur garde; par quoi ses -ennemis ne les pussent reconquérir; et aussi, si aucun vaillant homme -se vouloit entremettre de prendre et donner trève jusques à la -Pentecôte, qu'il s'y accordât légèrement. - - - Comment messire Charles se partit de Hainebon et s'en vint à - Craais; et comment il prit la ville de Jugon; et comment il eut - trêves entre lui et la comtesse; et comment elle s'en alla en - Angleterre. - -A ce conseil se tinrent tous ceux qui là étoient; car c'étoit entre la -Saint-Remy et la Toussaint, l'an de grâce MCCCXLII, que l'hiver -approchoit[133]. Si se partirent tous ces seigneurs de l'ost et -autres, et s'en ralla chacun en sa contrée; et le dit messire Charles -s'en alla droit vers Craais atout ses barons et nobles seigneurs de -Bretagne qu'il avoit là de sa partie. Si retint avec lui plusieurs -seigneurs et chevaliers de France pour lui aider à conseiller. Quand -il fut revenu à Craais, entrementes qu'il entendoit à ordonner de ses -besognes et de ses garnisons, il avint que un riche bourgeois et grand -marchand, qui étoit de la ville que on appelle Jugon, fut encontré de -son maréchal messire Robert de Beaumanoir, et fut pris et amené à -Craais devant messire Charles de Blois. Ce bourgeois faisoit toutes -les pourvéances de madame la comtesse de Montfort à Jugon et autre -part, et étoit moult aimé et cru en la ville de Jugon, qui est moult -fortement fermée et sied très noblement. Aussi fait le châtel qui est -bel et fort; et étoit de la partie de la comtesse dessus dite; et en -étoit châtelain adonc, de par la comtesse, un chevalier moult -gentilhomme que on appeloit messire Girard de Rochefort. Ce bourgeois -qui ainsi fut pris eut moult grand'paour de mourir; si pria que on le -laissât aller par rançon. Messire Charles, brièvement à parler, le fit -tant examiner et enquérir d'une chose et d'autre, qu'il enconvenança -à rendre et à trahir la forte ville de Jugon; et se fit fort qu'il -livreroit l'une des portes par nuit, à certaine heure, car il étoit -tant cru en la ville qu'il en gardoit les clefs; et pour ce mieux -assurer, il en mit son fils en otage. Et ledit messire Charles lui en -devoit et avoit promis à donner cinq cents livres de terre -héréditablement. Ce jour vint; les portes furent ouvertes à minuit; -messire Charles de Blois et ses gens entrèrent en la ville de Jugon à -cette heure, à grand puissance. La guette du châtel s'en aperçut: si -commença à crier: «Alarme, alarme! trahi, trahi!» Les bourgeois, qui -de ce ne se donnoient garde, se commencèrent à émouvoir; et quand ils -virent leur ville perdue, ils se mirent à fuir derrière le châtel par -troupeaux; et le bourgeois qui trahis les avoit se mit à fuir par -couverture[134] avec eux. - - [133] Le récit des événements de la guerre de Bretagne est en - général assez exact; il s'accorde si bien avec les chartes et - autres pièces originales, que les historiens de la province - l'adoptent presque sans restriction. Mais il n'en est pas de même - de la chronologie; les faits ne sont pas toujours placés dans - l'ordre ni sous les dates qui leur conviennent, comme nous le - remarquerons à mesure que l'occasion s'en présentera. Ici, par - exemple, Froissart suppose l'année 1342 près de finir, de sorte - qu'en suivant son calcul l'arrivée de Robert d'Artois en - Bretagne, celle du roi d'Angleterre et la plupart des autres - faits qu'il va raconter se seraient passés dans le cours de - l'année 1343; tandis qu'il est constant, par le récit des autres - historiens et par les actes publiés dans le recueil de Rymer et - dans le volume des _Preuves de l'Histoire de Bretagne_, que ces - événements appartiennent à l'année 1342. (_Note de Buchon._) - - [134] Afin de couvrir sa trahison. - -Quand le jour fut venu, messire Charles et ses gens entrèrent ès -maisons des bourgeois pour eux herberger, et prirent tout ce qu'ils -trouvèrent; et quand messire Charles vit le châtel si fort et si empli -de bourgeois, il dit qu'il ne se partiroit de là jusques adonc qu'il -auroit le châtel à sa volonté. Le châtelain et les bourgeois -aperçurent tantôt que ce bourgeois les avoit trahis: si le prirent et -le pendirent tantôt aux créneaux et aux murs du château. Et pour ce ne -s'en partirent mie messire Charles et ses gens; mais s'ordonnèrent et -appareillèrent fortement et durement. Quand ceux qui dedans le châtel -se tenoient virent que messire Charles ne s'en partiroit point ainsi, -jusques adonc qu'il auroit le châtel, ainsi qu'il avoit dit, et -sentoient qu'ils n'avoient mie pourvéances assez pour eux tenir plus -haut de dix jours, ils s'accordèrent à ce qu'ils se rendroient. Si en -commencèrent à traiter; et se porta le traité entre eux et messire -Charles: qu'ils se rendroient quittement et purement, sauf leurs corps -et leurs biens qui demeurés leur étoient; et firent féauté et hommage -au dit messire Charles de Blois, et le reconnurent à seigneur, et -devinrent tous ses hommes. Ainsi eut messire Charles et le fort châtel -et la bonne ville de Jugon, et en fit une bonne garnison, et y laissa -messire Girard de Rochefort à capitaine, et la rafraîchit d'autres -gens d'armes et de pourvéances. - -De ces nouvelles furent la comtesse de Montfort et ceux de sa partie -tous courroucés; mais amender ne le purent: si leur convint porter -leur ennui. Entrementes que ces choses avinrent, s'ensonnièrent aucuns -prud'hommes de Bretagne de parlementer une trève entre le dit messire -Charles et ladite comtesse, laquelle s'y accorda légèrement[135]; et -aussi firent tous ses aidans, car le roi d'Angleterre leur avoit ainsi -mandé par les messages que la dite comtesse et messire Gautier de -Mauny y avoient envoyés. Et tantôt que les dites trèves furent -affermées, la comtesse se mit en mer, en intention d'arriver en -Angleterre, ainsi qu'elle fit, pour parler au roi anglois et lui -montrer toutes ses besognes[136]. - - [135] Il n'est fait à cette époque, dans les autres historiens - contemporains ni dans les monuments, aucune mention de trêve - entre Charles de Blois et la comtesse de Montfort. Je soupçonne - que Froissart veut parler de celle qui fut conclue entre les deux - parties au commencement de cette année 1342 pour durer jusqu'à la - belle saison. (_Note de Buchon._) - - [136] Il est absolument possible que la comtesse ait été alors en - Angleterre; mais le silence des monuments et des historiens, - excepté l'auteur anonyme de la chronique de Flandre, rend ce - voyage très-douteux. On peut soupçonner avec assez de - vraisemblance que Froissart a placé mal à propos sous cette année - un voyage qui n'eut lieu qu'à la fin de juin ou au commencement - de juillet de l'année 1344. (_Note de Buchon._) - - FROISSART, _Chroniques_. - - - - -JEANNE LA FLAMME. - -_Ballade Bretonne._ - -Épisode du siége d'Hennebon, pendant la guerre de Bretagne. - -1341. - - Charles de Blois, compétiteur de Jean de Montfort à la couronne - ducale de Bretagne, assiégea le château d'Hennebon après que - son rival eut été fait prisonnier. Jeanne de Flandre, femme de - Jean, défendit Hennebon avec courage, et força les Français à - lever le siége. Elle alla elle-même incendier le camp de - Charles de Blois, et fut à cause de ce fait surnommée Jeanne la - Flamme. - - -I. - - Qu'est-ce qui gravit la montagne? C'est un troupeau de moutons - noirs, je crois. - - Ce n'est point un troupeau de moutons noirs; une armée, je ne - dis pas, - - Une armée française qui vient mettre le siége devant Hennebon. - - -II. - - Tandis que la duchesse faisait processionnellement le tour de la - ville, toutes les cloches étaient en branle; - - Tandis qu'elle chevauchait sur son palefroi blanc, avec son enfant - sur les genoux, - - Partout sur son passage les habitants d'Hennebon poussaient des - cris de joie: - - Dieu aide le fils et la mère; et qu'il confonde les Français! - - Comme la procession finissait, on entendit les Français crier: - - C'est maintenant que nous allons prendre tout vivants, dans leur - gîte, la biche et son faon! - - Nous avons des chaînes d'or pour les attacher l'un à l'autre. - - Jeanne la Flamme leur répondit alors du haut des tours: - - Ce n'est pas la biche qui sera prise; le méchant loup[137], je ne - dis pas. - - S'il a froid cette nuit, on lui chauffera son trou. - - En achevant ces mots, elle descendit furieuse. - - Et elle se revêtit d'un corset de fer, et elle se coiffa d'un - casque noir, - - Et elle s'arma d'une épée d'acier tranchant, et elle choisit trois - cents soldats, - - Et un tison rouge à la main, elle sortit de la ville par un des - angles. - - [137] Charles de Blois. Le loup se dit _bleiz_ en bas-breton. Le - poëte fait un jeu de mots entre blois et bleiz. - - -III. - - Or, les Français chantaient gaiement, assis en ce moment à table; - - Réunis dans leurs tentes fermées, les Français chantaient dans la - nuit, - - Lorsque l'on entendit, au loin, déchanter une voix singulière: - - «Plus d'un qui rit ce soir pleurera avant qu'il soit jour; - - Plus d'un qui mange du pain blanc mangera de la terre noire et - froide. - - Plus d'un qui verse du vin rouge versera bientôt du sang gras; - - Plus d'un qui fera de la cendre fait maintenant le fanfaron.» - - Plus d'un penchait la tête sur la table, ivre-mort, - - Quand retentit ce cri de détresse:--Le feu! Amis, le feu! le feu! - - Le feu! le feu! amis, fuyons! c'est Jeanne la Flamme qui l'a mis! - - Jeanne la Flamme est la plus intrépide qu'il y ait sur la terre, - vraiment! - - Jeanne la Flamme avait mis le feu aux quatre coins du camp; - - Et le vent avait propagé l'incendie et illuminé la nuit noire; - - Et les tentes étaient brûlées, et les Français grillés, - - Et trois mille d'entre eux en cendre, et il n'en échappa que cent. - - -IV. - - Or, Jeanne la Flamme souriait le lendemain, à sa fenêtre, - - En jetant ses regards sur la campagne, et en voyant le camp détruit, - - Et la fumée qui s'élevait des tentes toutes réduites en petits monceaux - de cendre; - - Jeanne la Flamme souriait: «Quelle belle écobue, mon Dieu! - - «Mon Dieu! quelle belle écobue! pour un grain nous en aurons dix!» - - Les anciens disaient vrai: «Il n'est rien tel que des os de - Gaulois[138]; - - Que des os de Gaulois, broyés, pour faire pousser le blé.» - - [138] De Français. - - _Chants populaires de la Bretagne_, recueillis et traduits par M. - de la Villemarqué. - - - - -MEURTRE D'ARTEVELT. - -1345. - - -Quand le conseil de Gand fut retourné arrière, en l'absence -d'Artevelle, ils firent assembler au marché, grands et petits; et là -démontra le plus sage d'eux tous par avis, sur quel état le parlement -avoit été à l'Escluse, et quelle chose le roi d'Angleterre requéroit, -par l'aide et information d'Artevelle. Dont commencèrent toutes gens à -murmurer sur lui; et ne leur vint mie bien à plaisir cette requête; et -dirent que, s'il plaisoit à Dieu, ils ne seroient jà sçus ni trouvés -en telle déloyauté que de vouloir déshériter leur naturel seigneur, -pour hériter un étranger; et se partirent tous du marché, ainsi comme -tous mal contens et en grand haine sur d'Artevelle. Or regardez -comment les choses aviennent: car si il fût là aussi bien premièrement -venu comme il alla à Bruges et à Ypres remontrer et prêcher la -querelle du roi d'Angleterre, il leur eût tant dit d'une chose et -d'autres, qu'ils se fussent tous accordés à son opinion, ainsi que -ceux des dessus dites villes étoient: mais il s'affioit tant en sa -puissance et prospérité et grandeur, que il y pensoit bien à retourner -assez à temps. Quand il eut fait son tour, il revint à Gand et entra -en la ville, ainsi comme à heure de midi. Ceux de la ville, qui bien -savoient sa revenue, étoient assemblés sur la rue par où il devoit -chevaucher en son hôtel. Sitôt qu'ils le virent, ils commencèrent à -murmurer et à bouter trois têtes en un chaperon, et dirent: «Voici -celui qui est trop grand maître et qui veut ordonner de la comté de -Flandre à sa volonté; ce ne fait mie à souffrir.» Encore, avec tout -ce, on avoit semé paroles parmi la ville que le grand trésor de -Flandre, que Jaquemart d'Artevelle avoit assemblé, par l'espace de -neuf ans et plus qu'il avoit eu le gouvernement de Flandre, car des -rentes du comté il n'allouoit nulles, mais les mettoit et avoit mises -toudis arrière en dépôt, et tenoit son état et avoit tenu le terme -dessus dit sus l'amende des forfaitures de Flandre tant seulement, que -ce grand trésor, où il avoit deniers sans nombre, il avoit envoyé -secrètement en Angleterre. Ce fut une chose qui moult engrigny et -enflamma ceux de Gand. - -Ainsi que Jacques d'Artevelle chevauchoit par la rue, il se aperçut -tantôt qu'il y avoit aucune chose de nouvel contre lui; car ceux qui -se souloient incliner et ôter leurs chaperons contre lui, lui -tournoient l'épaule, et rentroient en leurs maisons. Si se commença à -douter; et sitôt qu'il fut descendu en son hôtel, il fit fermer et -barrer portes et huis et fenêtres. A peine eurent ses varlets ce fait, -quand la rue où il demeuroit fut toute couverte, devant et derrière, -de gens, espécialement de menues gens de métier. - -Là fut son hôtel environné et assailli devant et derrière, et rompu -par force. Bien est voir que ceux de dedans se défendirent moult -longuement et en atterrèrent et blessèrent plusieurs; mais finablement -ils ne purent durer, car ils étoient assaillis si roide que presque -les trois parts de la ville étoient à cet assaut. Quand Jacques -d'Artevelle vit l'effort, et comment il étoit appressé, il vint à une -fenêtre sur la rue, et se commença à humilier et dire, par trop beau -langage et à nu chef: «Bonnes gens, que vous faut? Qui vous meut? -Pourquoi êtes-vous si troublés sur moi? En quelle manière vous puis-je -avoir courroucé? Dites-le-moi, et je l'amenderai pleinement à votre -volonté.» Donc répondirent-ils, à une voix, ceux qui ouï l'avoient: -«Nous voulons avoir compte du grand trésor de Flandre que vous avez -dévoyé sans titre de raison.» Donc répondit Artevelle moult doucement: -«Certes, seigneurs, au trésor de Flandre ne pris-je oncques denier. Or -vous retraiez bellement en vos maisons, je vous en prie, et revenez -demain au matin; et je serai si pourvu de vous faire et rendre bon -compte que par raison il vous devra suffire.» Donc répondirent-ils, -d'une voix: «Nennin, nennin, nous le voulons tantôt avoir; vous ne -nous échapperez mie ainsi: nous savons de vérité que vous l'avez vidé -de pièça, et envoyé en Angleterre, sans notre sçu, pour laquelle cause -il vous faut mourir.» Quand Artevelle ouït ce mot, il joignit ses -mains et commença à pleurer moult tendrement, et dit: «Seigneurs, tel -que je suis vous m'avez fait; et me jurâtes jadis que contre tous -hommes vous me défendriez et garderiez; et maintenant vous me voulez -occire et sans raison. Faire le pouvez, si vous voulez, car je ne suis -que un seul homme contre vous tous, à point de défense. Avisez pour -Dieu, et retournez au temps passé. Si considérez les grâces et les -grands courtoisies que jadis vous ai faites. Vous me voulez rendre -petit guerredon des grands biens que au temps passé je vous ai faits. -Ne savez-vous comment toute marchandise étoit périe en ce pays? Je la -vous recouvrai. En après, je vous ai gouvernés en si grand paix, que -vous avez eu du temps de mon gouvernement toutes choses à volonté, -blés, laines, avoir, et toutes marchandises, dont vous êtes recouvrés -et en bon point.» Adonc commencèrent eux à crier tous à une voix: -«Descendez, et ne nous sermonnez plus de si haut; car nous voulons -avoir compte et raison tantôt du grand trésor de Flandre que vous avez -gouverné trop longuement, sans rendre compte; ce qu'il n'appartient -mie à nul officier qu'il reçoive les biens d'un seigneur et d'un pays, -sans rendre compte.» Quand Artevelle vit que point ne se -refrederoient ni refrèneroient, il recloui la fenêtre, et s'avisa -qu'il videroit par derrière, et s'en iroit en une église qui joignoit -près de son hôtel. Mais son hôtel étoit jà rompu et effondré par -derrière, et y avoit plus de quatre cents personnes qui tous tiroient -à l'avoir. Finablement il fut pris entre eux, et là occis sans merci, -et lui donna le coup de la mort un tellier qui s'appelloit Thomas -Denis. Ainsi fina Artevelle, qui en son temps fut si grand maître en -Flandre: povres gens l'amontèrent premièrement, et méchans gens le -tuèrent en la parfin. - -Ces nouvelles s'épandirent tantôt en plusieurs lieux. Si fut plaint -d'aucuns, et plusieurs en furent bien lies. Adonc se tenoit le comte -Louis à Tenremonde: si fut moult joyeux quand il ouït dire que Jacques -d'Artevelle étoit occis; car il lui avoit été trop contraire en toutes -ses besognes. Nonobstant ce, ne s'osa-t-il encore affier sur ceux de -Flandre, pour revenir en la ville de Gand. - - - Comment le roi d'Angleterre se partit de l'Escluse moult dolent - de la mort d'Artevelle; et comment ceux de Flandre s'en - excusèrent par devers lui. - -Quand le roi d'Angleterre, qui se tenoit à l'Escluse et s'étoit tenu -tout le temps, attendant la relation des Flamands, entendit que ceux -de Gand avoient occis Jacques d'Artevelle, son grand ami et son cher -compère, si en fut si courroucé et ému, que merveille seroit à dire. -Et se partit tantôt de l'Escluse, et rentra en mer[139], en menaçant -grandement les Flamands et le pays de Flandre; et dit que cette mort -seroit trop chèrement comparée. Les consaulx des bonnes villes de -Flandre qui sentirent et entendirent bien et imaginèrent tantôt que le -roi d'Angleterre étoit trop durement courroucé sur eux, s'avisèrent -que de la mort d'Artevelle ils se iroient excuser, espécialement ceux -de Bruges, d'Ypre, de Courtray, d'Audenarde, et du Franc de Bruges. Si -envoyèrent devant en Angleterre devers le roi et son conseil, pour -impétrer un sauf conduit, afin que sûrement ils se pussent venir -excuser. Le roi, qui étoit un peu refroidi de son aïr, leur accorda. -Et vinrent gens d'état de toutes les bonnes villes de Flandre, excepté -de Gand, en Angleterre devers le roi, environ la Saint-Michel; et se -tenoit à Wesmoustier dehors Londres. Là s'excusèrent-ils si bel de la -mort d'Artevelle, et jurèrent solennellement que nulle chose n'en -savoient, et si ils l'eussent sçu, c'étoient ceux qui défendu et gardé -l'en eussent à leur pouvoir; mais étoient de la mort de lui durement -courroucés et désolés; et le plaignoient et regrettoient grandement, -car ils reconnoissoient bien qu'il leur avoit été moult propice et -nécessaire à tous leurs besoins, et avoit régné et gouverné le pays de -Flandre bellement et sagement; et si ceux de Gand, par leur outrage, -l'avoient tué, on leur feroit amender si grossement qu'il devroit bien -suffire. Et remontrèrent encore au roi et à son conseil que si -Artevelle étoit mort, pour ce n'étoit-il mie éloigné de la grâce et de -l'amour des Flamands; sauf et excepté qu'il n'avoit que faire de -tendre à l'héritage de Flandre, que ils le dussent tollir au comte -Louis de Flandre, leur naturel seigneur, combien qu'il fût François, -ni à son fils son droit hoir, pour lui en hériter, ni son fils le -prince de Galles; car ceux de Flandre ne s'y consentiroient jamais. -«Mais, cher sire, vous avez de beaux enfans, fils et filles: le prince -votre ains-né fils ne peut faillir qu'il ne soit encore grand sire -durement sans l'héritage de Flandre, et vous avez une fille puis-née, -et nous avons un jeune damoisel que nous nourrissons et gardons, qui -est héritier de Flandre: si se pourroit bien encore faire un mariage -d'eux deux. Ainsi demeureroit toujours la comté de Flandre à l'un de -vos enfans.» Ces paroles et autres ramollirent et adoucirent -grandement le courage et le mautalent du roi d'Angleterre; et se tint -finablement assez bien content des Flamands, et les Flamands de lui. -Ainsi fut entr'oubliée petit à petit la mort Jacques d'Artevelle. - - [139] Édouard débarqua dans le port de Sandwich le 26 juillet. - - FROISSART, _Chroniques_. - - - - -INVASION D'ÉDOUARD III. - -1346. - - - Coment le roy d'Angleterre vint par Normendie, et prist Caen, et - vint par Lisieux, par Thorigny et Vernon et à Poissi. Et coment - le roy de France le poursuivoit tousjours de l'autre part de - Saine, et vint à Paris logier à Saint-Germain-des-Prés. Et - coment les Anglois passèrent le pont de Poissi. - -En celuy an, proposa le roy de France faire grant armée en mer de nefs -pour passer en Angleterre, lesquelles il envoia querre à Gennes à -grant despens; mais ceux qui les alèrent querre en firent petite -diligence, et tardèrent moult à venir. Par espécial une grant nef que -le roy faisoit faire à Harefleur en Normendie, de laquelle on disoit -que onques mais si belle n'avoit esté armée ni mise en mer, demoura -tant que le roy d'Angleterre, à tout grant force de gent et grant -multitude de nefs que l'on estimoit bien à douze cens grosses nefs, -sans les petites nefs et autres vaissiaux, descendit en Normendie au -lieu que l'on dit la Hogue-St-Waast[140]; et fut le mercredi -douziesme jour de juillet; et dès lors s'appelloit roy de France et -d'Angleterre. Et à l'instance de Geffroy de Harecourt[141], qui le -menoit et conduisoit, il commença à gaster et à ardoir le pays. Et -premièrement vint à la ville de Neuilli-l'Evesque[142], à laquelle il -ne pot mal faire, pour la force du chastel. Si s'en partit, et vint -d'ilec à Montebourg[143], où il s'arresta par aucun temps; et -endementres, Geffroy de Harecourt faisoit tout le dommage qu'il povoit -par tout le pays de Coustantin[144]. Après, le roy d'Angleterre vint à -la ville de Carentan, et prist la ville et le chastel; et tous les -biens qu'il y prist fist mener en Angleterre, et bailla le chastel en -garde à monseigneur de Groussi et à monseigneur Rollant de Verdun, -chevaliers. - - [140] _La Hogue._ «Assez près de Saint-Sauveur-le-Viconte, - l'héritage de messire Geoffroi de Harcourt.» (Froissart.) - - [141] Geoffroy d'Harcourt avait remplacé Robert d'Artois dans les - conseils du roi d'Angleterre. (_Note de M. Paulin Paris._) - - [142] _Neuilly-l'Évesque_, entre _Saint-Lô_ et _Carentan_. - - [143] _Montebourg_, à deux lieues de Valognes. - - [144] Le Cotentin; chef-lieu Coutances. - -Et quant le roy d'Angleterre se partit de Carentan, aucuns Normans, -avecques messire Phelippe le Despencier, chevalier, s'assemblèrent et -recouvrèrent, à force d'armes, la ville et le chastel, et les deux -chevaliers dessus nommés pristrent et les envoièrent à Paris. - -Entre ces choses, le roy d'Angleterre vint à St-Lo en Coustantin, et -fist enterrer solempnellement les testes de trois chevaliers[145] qui -pour leur démérite avoient esté occis à Paris, et prist et pilla la -ville, qui estoit toute plaine de biens et garnie. D'ilec s'en passa -par la ville de Thorigny[146], ardant et gastant le pays; et manda -par ses coursiers et par ses lettres, si comme l'en disoit -communément, aux bourgeois de Caen, que s'il vouloient laissier le roy -de France et estre sous le roy d'Angleterre, qu'il les garderoit -loyaument et leur donroit plusieurs grans libertés, et, en la fin des -lettres leues, menaçoit, s'il ne faisoient ce qu'il leur mandoit, que -bien briefment il les assaudroit et qu'il en fussent tous certains. -Mais ceux de Caen luy contredirent tous d'une volenté et d'un courage, -en disant que au roy d'Angleterre il n'obéiroient point. Et quant il -oït la response des bourgeois de Caen, si leur assigna jour de -bataille au juesdi ensuivant; et ceci il fist traîtreusement, car dès -le jour par avant au matin, qui estoit le mercredi après la Magdaleine -vingt-deuxiesme jour de juillet, il vint devant Caen, là où estoient -capitaines establis de par le roy, monseigneur Guillaume Bertran, -évesque de Baieux et jadis frère de monseigneur Robert Bertran -chevalier, le seigneur de Tournebu, le conte d'Eu et de Guines, lors -connestable de France, et monseigneur Jehan de Meleun, lors chambellan -de Tanquarville. Et quant les Anglois vindrent devant Caen, si -assaillirent la ville par quatre lieux, et traioient sajettes par leur -archiers aussi menu que si ce fust grelle. Et le peuple se deffendoit -tant qu'il povoit, meismement ès prés, sus la boucherie et au pont -aussi, pour ce que ilec estoit le plus grant péril. Et les femmes, si -comme l'on dit, pour faire secours, portoient à leurs maris les huis -et les fenestres des maisons et le vin avecques, afin qu'il fussent -plus fors à eux combattre. Toutes voies, pour ce que les archiers -avoient grant quantité de sajettes, il firent le peuple de soy -retraire en la ville et se combattirent du matin jusques aux vespres. -Lors, le connestable de France et le chambellan de Tanquarville -issirent hors du chastel et du fort en la ville, et ne sçai pourquoy -c'estoit, et tantost il furent pris des Anglois et envoiés en -Angleterre. - - [145] Guillaume Bacon, le seigneur de la Roche-Taisson et Richard - de Persy. (_Note de M. Paulin Paris._) - - [146] _Thorigny_, à trois lieues de _Saint-Lô_. - -Mais quant l'évesque de Baieux, le seigneur de Tournebu, le bailli de -Roen et plusieurs autres avecques eux virent qu'il istroient pour -noient, et que leur issue pourroit plus nuire que profiter, si se -retraistrent au chastel comme sages, et se tenoient aux quarniaux. -Entre deux, les Anglois cherchoient[147] moult diligeamment la ville -de Caen et pilloient tout; et les biens qu'il avoient pillés à Caen et -ès autres villes le roy d'Angleterre envoia par sa navire tantost en -Angleterre, et ardit grant partie de la ville de Caen en soy issant; -mais au fort de la ville ne fist-il oncques mal ni n'y arresta point, -car il ne vouloit mie perdre ses gens. Si s'en partit tantost, et s'en -ala vers Lisieux. Et tousjours Geffroy de Harecourt aloit devant, qui -tout le pays ardoit et gastoit. - - [147] Parcouroient. - -Après, il vindrent vers Falaise, mais il trouvèrent qui leur résista -viguereusement. Si se tournèrent vers Roen. Et quant il oïrent que le -roy de France assembloit ilec son ost, si s'en alèrent au -Pont-de-l'Arche; toutes voies le roy de France y ala avant eux. Et -quant il fut entré en la ville, si manda au roy d'Angleterre, s'il -vouloit avoir bataille à luy, qu'il luy assignast jour à son plaisir; -lequel respondit que devant Paris il se combatroit au roy de France. - -Quant le roy de France oït ce, si s'en retourna à Paris, et s'en vint -mettre et logier en l'abbaye Saint-Germain-des-Prés. Ainsi, comme le -roy d'Angleterre s'approchoit de Paris, si vint à Vernon et cuida -prendre la ville, mais l'on luy résista viguereusement. Si s'en -partirent les Anglois et ardirent aucuns des forbours. D'ilec vindrent -à Mantes, et quant il oït dire qu'il estoient bons guerroiers, si n'y -voult faire point de demeure, mais s'en vint à Meullenc, là où il -perdit de ses gens; pour laquelle chose il fut tant irié que, en la -plus prochaine ville d'ilec, qui est appellée Muriaux[148], il fist -mettre le feu et la fist tout ardoir. - - [148] Les _Mureaux_, village près de Meulan. - -Après ce, vint à Poissi, le samedi douziesme jour d'aoust; et toujours -le roy de France le poursuivoit continuellement de l'autre partie de -Saine, tellement que en plusieurs fois l'ost de l'un povoit voir -l'autre; et par l'espace de six jours que le roy d'Angleterre fut à -Poissi et que son fils aussi estoit à Saint-Germain-en-Laye, les -coureurs qui aloient devant boutèrent les feux en toutes les villes -d'environ, meismement jusques à St-Cloust, près de Paris; tellement -que ceux de Paris povoient voir clèrement, de Paris meisme, les feux -et les fumées, de quoy il estoient moult effraiés et non mie sans -cause. Et combien que en notre maison de Rueil, laquelle -Charles-le-Chauve, roy empereur, donna à nostre églyse, il boutassent -le feu par plusieurs fois, toutes voies par les mérites de monseigneur -saint Denis, si comme nous avions en bonne foy, elle demoura sans -estre point dommagiée. Et afin que je escrive vérité à nos -successeurs, les lieux où le roy d'Angleterre et son fils estoient, si -estoient lors tenus et réputés les principaux domiciles et singuliers -soulas du roy de France; parquoy c'estoit plus grant deshonneur au -royaume de France, et aussi comme traïson évident, comme nul des -nobles de France ne bouta hors le roy d'Angleterre estant et résidant -par l'espace de six jours ès propres maisons du roy, et ainsi comme au -milieu de France, si comme est Poissi, Saint-Germain-en-Laye et -Montjoie[149], là où il dissipoit, gastoit et despendoit les vins du -roy et ses autres biens. Et autre chose encore plus merveilleuse, car -les nobles faisoient afondrer les basteaux et rompre les pons par tous -les lieux où le roy d'Angleterre passoit, comme il deussent tout au -contraire faire passer à luy par sur les pons et parmi les basteaux, -pour la deffense du pays. Entretant, comme le roy d'Angleterre estoit -à Poissi, le roy de France chevaucha par Paris le dimanche et s'en -vint logier à tout son ost en l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés pour -estre à l'encontre du roy d'Angleterre qui le devoit guerroier devant -Paris, si comme dit est. - - [149] _Montjoie._ C'était le château féodal de l'abbaye de - Saint-Denis, et c'est à cause de lui que le cri de guerre du roi - de France, porteur de l'oriflamme, fut _Montjoie-Saint-Denis!_ Ce - château fort était situé au-dessous de Saint-Germain, vers - _Joyenval_. (_Extrait d'une note de M. Paulin Pâris._) - -Et comme le roy eust grant désir et eust ordené d'aler l'endemain -contre luy jusques à Poissi, il luy fut donné à entendre que le roy -d'Angleterre s'estoit parti de Poissi, et qu'il avoit fait refaire le -pont qui avoit esté rompu, laquelle roupture avoit esté faite, si -comme Dieu scet, afin que le roy d'Angleterre ne peust eschaper sans -soy combatre contre le roy de France. Et quant le roy oït les -nouvelles du pont de Poissi qui estoit réparé et de son anemi qui -s'en estoit fui, si en fut moult dolent et s'en partit de Paris, -et vint à Saint-Denis à tout son ost, la vigile de l'Assomption -Nostre-Dame: et n'estoit mémoire d'homme qui vit, que depuis le temps -Charles-le-Chauve qui fut roy et empereur, le roy de France venist à -Saint-Denis-en-France en armes et tant prest pour batailler. - -Quant le roy fut à Saint-Denis, si célébra ilec la feste de -l'Assomption moult humblement et très-dévotement, et manda au roy -d'Angleterre, par l'archevesque de Besançon, pourquoy il n'avoit -acompli ce qu'il avoit promis. Lequel respondit frauduleusement, si -comme il apparut par après, car quant il se vouldroit partir il -adresecroit son chemin par devers Montfort. Oïe la response -frauduleuse du roy d'Angleterre, si ot le roy conseil qui n'estoit mie -bien sain; car en vérité il n'est nulle pestilence plus puissant de -gréver et de nuire qu'est celuy qui est anemi et se fait ami familier. - -Si s'en partit le roy de Saint-Denis, et passa de rechief par Paris -dolent et angoisseux, et s'en vint à Antongny, oultre le -Bourc-la-Royne, et ilec se logea le mercredi; et endementres le roy -d'Angleterre faisoit refaire le pont de Poissi qui estoit rompu, et -cil qui l'avoit oï et veu si le tesmoigna; car nous véismes à l'églyse -de Saint-Denis, et en la salle où le roy estoit, un homme qui se -disoit avoir esté pris des anemis et puis rançonné, lequel disoit -apertement et publiquement, pour l'honneur du roy et du royaume, que -le roy d'Angleterre faisoit faire moult diligeamment le pont de -Poissi, et vouloit celuy homme recevoir mort s'il ne disoit vérité. -Mais les nobles et les chevaliers les plus prochains du roy luy -disoient qu'il mentoit apertement, et se moquièrent de luy comme d'un -povre homme. Hélas! adonques fut bien vérifiée celle parole qui dist -ainsi: «Le povre a parlé, et l'on luy dit: Qui est cestui? par -moquerie. Le riche a parlé et chascun se teust, par révérence de luy.» - -Finablement, quant il fut sceu véritablement que l'on refaisoit le -pont, l'on y envoia la commune d'Amiens pour empeschier la besoigne, -laquelle ne pot résister à la grant multitude des sajettes que les -Anglois traioient, et fut toute mise à mort. Et tandis que le roy -estoit à Antongny, en icelle nuit luy vindrent nouvelles que les -Anglois, pour certain, avoient refait le pont de Poissi, et que le roy -d'Angleterre s'en devoit aler et passer par ilec. - - - Coment le roy d'Angleterre se partit de Poissi et mist le feu par - tous les manoirs royaux et s'enfuit vers Picardie. Et coment le - roy de France s'en retourna d'Antongny et passa par Paris, - disant à grans soupirs qu'il estoit traï. Et poursuivit - toujours à grant diligence son anemi le roy d'Angleterre. - -Adonques, le vendredi après l'Assomption Nostre-Dame, environ tierce, -le roy d'Angleterre à tout son ost, à armes descouvertes et banières -desploiées, s'en alla sans ce que nul ne le poursuist; dont grant -doleur fut à France; et à sa despartie mist le feu à Poissi à l'ostel -du roy, sans faire mal à l'églyse des nonnains, laquelle -Phelippe-le-Bel, père à la mère audit roy d'Angleterre, avoit fait -édifier. Et si fut aussi mis le feu à St-Germain-en-Laye, à Rays, à -Montjoie, et briefment furent destruis et ars tous les lieux où le roy -de France avoit acoustumé à soy soulacier. Et quant il vint à la -cognoissance du roy de France que son anemi le roy d'Angleterre -s'estoit de Poissi si soudainement parti, si fut touchié de grant -doleur, jusques dedens le coeur, et moult irié se parti d'Antongny et -s'en retourna à Paris; et en alant par la grant rue n'avoit pas honte -de dire à tous ceux qui le vouloient oïr qu'il estoit traï; et se -doubtoit le roy que autrement que bien il n'eust esté ainsi mené et -ramené. Aussi murmuroit le peuple, et disoit que ceste manière d'aler -et de retourner n'estoit mie sans traïson, pourquoy plusieurs -plouroient et non mie sans cause. Ainsi le roy se partit de Paris et -vint de rechief logier à Saint-Denis, avec tout son ost. - -En celui an, le duc de Normendie, qui estoit alé en Gascoigne asségier -le chastel d'Aguillon et rien n'y avoit fait, oït des nouvelles que -le roy d'Angleterre guerroioit son père, le roy de France, et avoit -ars les maisons du roy; si en fut moult troublé et laissa toute la -besoigne et s'en partit. Et quant le roy d'Angleterre se partit de -Poissi si s'en vint à Beauvais la cité. Et pour ce que ceux de -Beauvais se deffendoient noblement, et qu'il ne pot entrer en la cité, -les Anglois, plains de mauvais esperit, ardirent aucuns des forbours -de la cité et toute l'abbaye de Saint-Lucien, qui tant estoit belle et -noble, sans y laisser riens du tout en tout; et d'ilec entrèrent en -Picardie. - -Après ce, le roy de France se partit de Saint-Denis, ensuivant son -anemi le roy d'Angleterre jusques à Abbeville en Picardie moult -courageusement. Et le juesdi, feste saint Barthélemi, le roy -d'Angleterre, à tout son ost, devoit disner à Araines[150]; mais le -roy de France, qui moult désiroit de toute sa force ensuivre son -adversaire, chevaucha ceste journée dix lieues, afin qu'il péust -trouver son adversaire en disnant. Adonques, le roy d'Angleterre, -quant il ot oï ces nouvelles, par lettres des traîtres qui estoient en -la court du roy, que le roy de France estoit près et que hastivement -il venoit contre luy, il laissa son disner et s'en despartit et s'en -ala à Saigneville[151], au lieu qui est dit Blanche-Tache[152], et -ilec passa la rivière de Somme avecques tout son ost; et emprès une -forest qui est appellée Crécy se logea. Et les François mengièrent et -burent les viandes que les Anglois avoient appareilliées pour le -disner. Après ce, s'en retourna le roy comme dolent à Abbeville pour -assembler son ost et pour fortifier les pons de la dite ville, afin -que son ost peust seurement passer par dessus, car il estoient moult -foibles et moult anciens. Le roy demoura toute celle journée de -vendredi à Abbeville, pour la révérence de monseigneur saint Loys, -duquel le jour estoit. L'endemain à matin, le roy vint à la -Braye[153], une ville assez près de la forest de Crécy, et ilec luy -fut dit que l'ost des Anglois estoit bien à quatre ou cinq lieues de -luy, dont ceux mentoient faussement qui telles paroles luy disoient, -car il n'avoit pas plus d'une lieue entre la ville et la forest, ou -environ. A la parfin, environ heure de vespres, le roy vit l'ost des -Anglois, lequel fut espris de grant hardiesse et de courroux, désirant -de tout son cuer combattre à son anemi. Si fist tantost crier: _A -l'arme!_ et ne voult croire au conseil de quelconque qui loyaument le -conseillast, dont ce fut grant doleur; car l'on luy conseilloit que -celle nuit luy et son ost se reposassent: mais il n'en voult rien -faire. Ains s'en ala à toute sa gent assembler aux Anglois, lesquels -Anglois giettèrent trois canons[154]: dont il avint que les Génevois -arbalestriers qui estoient au premier front tournèrent les dos et -laissièrent à traire; si ne scet l'on si ce fut par traïson, mais Dieu -le scet. Toutes voies l'on disoit communément que la pluie qui chéoit -avoit si moilliées les cordes de leur arbalestes que nullement il ne -les povoient tendre; si s'en commencièrent les Génevois à enfuir et -moult d'autres, nobles et non nobles. Et si tost qu'il virent le roy -en péril, si le laissièrent et s'enfuirent. - - [150] Entre _Amiens_ et _Abbeville_. - - [151] A trois lieues au delà d'Abbeville. - - [152] Blanchetache est près du Crotoy; il y avait un gué. - - [153] Bray-les-Mareuil, à deux lieues d'Abbeville. - - [154] Firent tirer trois canons. Voilà cette fameuse mention de - l'artillerie de Crécy. L'historien ne remarque pas que ces canons - fussent une chose nouvelle, tout en attribuant à leur effet la - déroute des archers génois, et par conséquent la perte de la - bataille. Le continuateur français de Nangis ajoute: «Si que - lesdis arbalestriers furent espouventés.» (_Note de M. Paulin - Pâris._) - - - De la dolente bataille de Crécy. - -Quant le roy vit ainsi faussement sa gent ressortir et aler, et -meismement[155] les Genevois, le roy commanda que l'en descendist sur -eux. Adonques, les nostres qui les cuidoient estre traitres les -assaillirent moult cruellement et en mistrent plusieurs à mort. Et le -roy désiroit moult à soy combatre main à main au roy d'Angleterre; -mais bonnement il ne povoit, car les autres batailles qui estoient -devant se combatoient aux archiers, lesquels archiers navrèrent moult -de leur chevaux et leur firent moult d'autres dommages, en tant que -c'est pitié et doleur du recorder, et dura ladite bataille jusques à -soleil couchant. Finablement tout le fais de la bataille chéit sus les -nostres et fut contre eux. - - [155] Surtout. - -En icelle journée, toute France ot confusion telle qu'elle n'avoit -onques mais par le roy d'Angleterre soufferte, dont il soit mémoire à -présent; car par peu de gens, et gens de nulle value, c'est assavoir -archiers, furent tués le roy de Boesme, fils de Henri jadis empereur; -le conte d'Alençon, frère du roi de France; le duc de Lorraine, le -conte de Bloys, le conte de Flandres, le conte de Harecourt[156], le -conte de Sancerre, le conte de Samines et moult d'autres nobles -compaignies de barons et de chevaliers, desquels Dieu veuille avoir -merci! En celui lieu de Crécy, la fleur de la chevalerie chéit. - - [156] Jean, frère de Geoffroi de Harcourt. - -La nuit venant[157], le roy, par le conseil de monseigneur Jehan de -Haynau, chevalier, s'en ala gésir à la ville de la Braye[158]. Le -dimanche matin, les Anglois ne se départirent pas, mais le roy, -avecques ceux qu'il pot avoir en sa compaignie, s'en ala hastivement à -la cité d'Amiens et ilec se tint. Iceluy meisme matin, plusieurs des -nostres, tant de pié comme de cheval, pour ce qu'il véoient les -banières du roy, si cuidoient que le roy y fust et se boutèrent dedens -les Anglois; dont il avint que, en iceluy meisme dimanche, les Anglois -en tuèrent greigneur nombre qu'il n'avoient fait le samedi devant, -pourquoy nous devons croire que Dieu a souffert ceste chose par les -desertes de nos péchiés, jasoit ce que à nous n'aparteigne pas de en -jugier. Mais ce que nous voions, nous tesmoignons; car l'orgueil -estoit moult grant en France, et meismement ès nobles et en aucuns -autres; c'est assavoir: en orgueil de seigneurie et en convoitise de -richesses et en deshonnesteté de vesteure et de divers habis qui -couroient communément par le royaume de France, car les uns avoient -robes si courtes qu'il ne leur venoient que aux nasches[159], et quant -il se baissoient pour servir un seigneur, il monstroient leur -braies[160] et ce qui estoit dedens à ceux qui estoient derrière eux; -et si estoient si étroites qu'il leur falloit aide à eux vestir et au -despoillier, et sembloit que l'on les escorchoit quant l'on les -despoilloit. Et les autres avoient robes fronciées sus les rains comme -femmes, et si avoient leurs chaperons destrenchiés menuement tout en -tour; et si avoient une chauce[161] d'un drap et l'autre d'autre; et -si leur venoient leur cornettes[162] et leur manches près de terre, et -sembloient mieux jugleurs[163] que autres gens. Et pour ce, ce ne fut -pas merveille si Dieu voult corriger les excès des François par son -flael[164], le roy d'Angleterre. - - [157] «Et le roy fut toujours en son rang et en sa bataille, - combien que peu de gens d'armes fussent demourés avecque luy. Et - receut maintes trais de sajettes de ses ennemis. Et quant vint - vers l'anuitier, par le conseil, etc.» (_Continuateur français de - Nangis._) - - [158] Nos historiens modernes, d'après une leçon mal lue de - Froissart, ont fait tenir ici un _bon mot_ à Philippe de Valois, - demandant l'entrée du château de La Bray: _Ouvrez, ouvrez, c'est - la fortune de la France_. Au lieu de cela, il y a dans tous les - manuscrits de Froissart, comme l'avoit remarqué M. Dacier, - _Ouvrez, c'est l'infortuné roi de France_. Ce qui est plus touchant - et plus clair. (_Note de M. Paulin Pâris._) - - [159] Fesses. - - [160] Hauts-de-chausses; le haut du pantalon. - - [161] Vêtement qui couvre la jambe; le bas du pantalon. - - [162] Vêtement et ornement de tête. - - [163] Jongleurs. - - [164] Fléau. - -Après ces choses, se départit le roy anglois moult joieux de la grant -victoire qu'il avoit eue, et s'en ala passer à Monstereul et -Bouloigne, et vint jusques à Calais sus la mer. En celle ville de -Calais estoit un vaillant chevalier, de par le roy de France -capitaine, lequel avoit à nom Jehan de Vienne, né de Bourgoigne. Et -pour ce que le roy d'Angleterre ne pot pas sitost entrer en la ville -de Calais comme il voult, il la fist fermer de siége, et si fist -eslever habitations assez près de ladite ville pour hébergier luy et -son ost. Quant ceux de Calais virent qu'il estoient ainsi avironnés de -leur anemis, tant par terre comme par mer, il ne s'en espoventèrent -onques. Adonques jura le roy d'Angleterre qu'il ne se partiroit -jusques à tant qu'il eust pris ladite ville de Calais, et appella le -lieu où luy et son ost estoient, là où il avoit fait édifier, -Villeneuve-la-Hardie; et là fut tout yver; et luy admenistroient les -Flamens vivres par paiant l'argent. - - _Grandes Chroniques de Saint-Denis._ - - - - -BATAILLE DE CRÉCY. - -1346. - - - Comment le roi d'Angleterre fit aviser par ses maréchaux la place - où il ordonneroit ses batailles. - -Bien étoit informé le roi d'Angleterre que son adversaire le roi de -France le suivoit à tout son grand effort, et avoit grand désir de -combattre à lui, si comme il apparoît; car il l'avoit vitement -poursuivi jusques bien près du passage de Blanche-Tache, et étoit -retourné jusques à Abbeville: si dit adonc le roi d'Angleterre à ses -gens: «Prenons ci place de terre, car je n'irai plus avant, si aurai -vu nos ennemis; et bien y a cause que je les attende, car je suis sur -le droit héritage de madame ma mère, qui lui fut donné en mariage: si -le veux défendre et calenger contre mon adversaire Philippe de -Valois.» - -Ses gens obéirent tous à son intention, et n'allèrent adonc plus -avant. Si se logea le roi en pleins champs, et toutes ses gens aussi; -et pour ce qu'il savoit bien qu'il n'avoit pas tant de gens, de la -huitième partie, que le roy de France avoit, et si vouloit attendre -l'aventure et la fortune, et combattre, il avoit mestier que il -entendît à ses besognes. Si fit aviser et regarder par ses deux -maréchaux, le comte de Warvich et messire Godefroy de Harecourt, et -messire Regnault de Cobehen avec eux, vaillant chevalier durement, le -lieu et la place où ils ordonneroient leurs batailles. Les dessus dits -chevauchèrent autour des champs, et imaginèrent et considérèrent bien -le pays et leur avantage: si firent le roi traire celle part et toutes -manières de gens; et avoient envoyé leurs coureurs courir par devers -Abbeville, pour ce qu'ils savoient bien que le roi de France y étoit -et passeroit là la Somme, à savoir si ce vendredi ils se trairoient -sur les champs et istroient d'Abbeville. Ils rapportèrent qu'il n'en -étoit nul apparant. - -Adonc donna le roi congé à toutes ses gens d'eux traire à leurs logis -pour ce jour, et l'endemain bien matin, au son des trompettes, être -tous appareillés; ainsi que pour tantôt combattre en ladite place. Si -se traït chacun, à cette ordonnance, en son logis, et entendirent à -mettre à point et refourbir leurs armures. Or parlerons-nous un petit -du roi Philippe, qui étoit le jeudi au soir venu en Abbeville. - - - Comment le roi de France envoya ses maréchaux pour savoir le - convenant des Anglois; et comment il donna à souper à tous les - seigneurs qui avecques lui étoient, et leur pria qu'ils fussent - amis ensemble. - -Le vendredi[165], tout le jour, se tint le roi de France dedans la -bonne ville d'Abbeville, attendant ses gens qui toudis lui venoient de -tous côtés; et faisoit aussi les aucuns passer outre ladite ville et -traire aux champs, pour être plus appareillés l'endemain; car c'étoit -son intention d'issir hors et combattre ses ennemis, comment qu'il -fût. Et envoya ledit roi ce vendredi ses maréchaux, le sire de -Saint-Venant et messire Charles de Montmorency, hors d'Abbeville, -découvrir sur le pays, pour apprendre et savoir la vérité des Anglois. -Si rapportèrent les dessus dits au roy, à heure de vespres, que les -Anglois étoient logés sur les champs, assez près de Crécy en Ponthieu, -et montroient, selon leur ordonnance et leur convenant, qu'ils -attendoient là leurs ennemis. De ce rapport fut le roy de France moult -lie, et dit que, s'il plaisoit à Dieu, l'endemain ils seroient -combattus. Si pria le dit roy au souper, ce vendredi, de lès lui, -tous les hauts princes qui adonc étoient dedans Abbeville; le roy de -Behaigne premièrement, le comte d'Alençon son frère, le comte de Blois -son neveu, le comte de Flandre, le duc de Lorraine, le comte -d'Aucerre, le comte de Sancerre, le comte de Harecourt, messire Jean -de Hainaut et foison d'autres; et fut ce soir en grand récréation et -en grand parlement d'armes, et pria après souper à tous les seigneurs -qu'ils fussent l'un à l'autre amis et courtois, sans envie, sans haine -et sans orgueil: et chacun lui enconvenança. Encore attendoit ledit -roy le comte de Savoie et messire Louis de Savoie son frère, qui -devoient venir à bien mille lances de Savoyens et du Dauphiné; car -ainsi étoient eux mandés et retenus et payés de leurs gages à Troyes -en Champagne, pour trois mois. Or retournerons-nous au roy -d'Angleterre, et vous conterons une partie de son convenant. - - [165] Le 25 du mois d'août. - - - Comment le roi d'Angleterre donna à souper à ses comtes et - barons, puis au matin, la messe ouïe, lui et son fils et - plusieurs autres reçurent le corps de Notre-Seigneur; et - comment il fit ordonner ses batailles. - -Ce vendredi, si comme je vous ai dit, se logea le roy d'Angleterre à -pleins champs à tout son ost, et se aisèrent de ce qu'ils avoient: ils -avoient bien de quoi, car ils trouvèrent le pays gras et plantureux de -tous vivres, de vins et de viandes, et aussi, pour les défautes qui -pouvoient avenir, grands pourvéances à charroi les suivoient. Si donna -ledit roi à souper aux comtes et barons de son ost, leur fit moult -grand chère, et puis leur donna congé d'aller reposer, si comme ils -firent. Cette même nuit, si comme je l'ai depuis ouï recorder, quand -toutes ses gens furent partis de lui, et qu'il fut demeuré de lès ses -chevaliers de son corps et de sa chambre, il entra en son oratoire, et -fut là à genoux et en oraison devant son autel, en priant dévotement -Dieu qu'il le laissât l'endemain, s'il se combattoit, issir de la -besogne à son honneur. Après ses oraisons, environ mie nuit, il alla -coucher; et l'endemain se leva assez matin par raison, et ouït messe, -et le prince de Galles, son fils; et s'accommunièrent; et en telle -manière la plus grand partie de ses gens se confessèrent et mirent en -bon état. - -Après les messes, le roy commanda à toutes gens eux armer, et issir -hors de leurs logis et traire sur les champs en la propre place qu'ils -avoient le jour devant avisée; et fit faire ledit roi un grand parc -près d'un bois derrière son ost, et là mettre et retraire tous chars -et charrettes; et fit entrer dedans ce parc tous les chevaux, et -demeura chacun homme d'armes et archer à pied, et n'y avait en ce parc -qu'une seule entrée. - -En après, il fit faire et ordonner par son connétable et ses maréchaux -trois batailles: si fut mis et ordonné en la première son jeune fils -le prince de Galles, et de lès ledit prince furent élus pour demeurer, -le comte de Warvich, le comte de Kenfort, messire Godefroy de -Harecourt, messire Regnault de Cobehen, messire Thomas de Hollande, -messire Richard de Stanfort, le sire de Manne, le sire de la Ware, -messire Jean Chandos, messire Barthelemy de Brubbes, messire Robert de -Neufville, messire Thomas Cliford, le sire de Bourchier, le sire -Latimer et plusieurs autres bons chevaliers et écuyers, lesquels je ne -sais mie tous nommer: si pouvoient être en la bataille du prince -environ huit cents hommes d'armes et deux mille archers et mille -brigands parmi les Gallois. Si se traït moult ordonnément cette -bataille sur les champs, chacun sire dessous sa bannière ou son -pennon, ou entre ses gens. - -En la seconde bataille furent le comte de Norhantonne, le comte -d'Arondel, le sire de Ros, le sire de Lucy, le sire de Villebi, le -sire de Basset, le sire de Saint-Aubin, messire Louis Tueton, le sire -de Multon, le sire de la Selle et plusieurs autres; et étoient en -cette bataille environ cinq cents hommes d'armes et douze cents -archers. - -La tierce bataille eut le roi, pour son corps, et grand foison, selon -l'aisement où il étoit, de bons chevaliers et écuyers; si pouvoient -être en sa route et arroi environ sept cents hommes d'armes et deux -mille archers. Quand ces trois batailles furent ordonnées, et que -chacun comte, baron et chevalier sçut quelle chose il devoit faire, le -roy d'Angleterre monta sur un petit palefroi, un blanc bâton en sa -main, adextré de ses maréchaux, et puis alla tout le pas, de rang en -rang, et admonestant et priant les comtes, les barons et les -chevaliers qu'ils voulussent entendre et penser pour son honneur -garder, et défendre son droit; et leur disoit ces langages en riant si -doucement et de si liée chère, que qui fût tout déconforté si se -pût-il reconforter en lui oyant et regardant. Et quand il eut ainsi -visité toutes ses batailles, et ses gens admonestés et priés de bien -faire la besogne, il fut heure de haute tierce (_midi_); si se retraït -en sa bataille, et ordonna que toutes gens mangeassent à leur aise et -bussent un coup. Ainsi fut fait comme il l'ordonna; et mangèrent et -burent tout à loisir; et puis retroussèrent pots, barrils et leurs -pourvéances sur leurs charriots, et revinrent en leurs batailles, -ainsi que ordonnés étoient par les maréchaux; et s'assirent tous à -terre, leurs bassinets et leurs arcs devant eux, en eux reposant pour -être plus frais et plus nouveaux quand leurs ennemis viendroient; car -telle étoit l'intention du roi d'Angleterre que là il attendroit son -adversaire le roy de France, et se combattroit à lui et à sa -puissance. - - - Comment le roi de France, la messe ouïe, se partit d'Abbeville à - tout son ost; et comment il envoya quatre de ses chevaliers - pour aviser le conroi des Anglais. - -Le samedi[166] au matin, se leva le roy de France assez matin, et ouït -messe en son hôtel dedans Abbeville, en l'abbaye Saint-Pierre où il -étoit logé; et aussi firent tous les seigneurs, le roi de Behaigne, le -comte d'Alençon, le comte de Blois, le comte de Flandre, et tous les -chefs des grands seigneurs qui dedans Abbeville étoient arrêtés. Et -sachez que le vendredi ils ne logèrent mie tous dedans Abbeville, car -ils n'eussent pu, mais ès villages d'environ; et grand foison en y eut -à Saint-Riquier, qui est une bonne ville fermée. Après soleil levant, -ce samedi, se partit le roy de France d'Abbeville, et issit des -portes; et y avoit si grandfoison de gens d'armes que merveille seroit -à penser. Si chevaucha ledit roy tout souef pour suratendre ses gens, -le roy de Behaigne et messire Jean de Hainaut, en sa compagnie. - - [166] Le 26 du mois d'août. - -Quand le roy et sa grosse route furent éloignés de la ville -d'Abbeville environ deux lieues, en approchant les ennemis, si lui fut -dit: «Sire, ce seroit bon que vous fissiez entendre à ordonner vos -batailles et fissiez toutes manières de gens de pied passer devant, -parquoi ils ne soient point foulés de ceux de cheval; et que vous -envoyiez trois ou quatre de vos chevaliers devant chevaucher, pour -aviser vos ennemis, ni en quel état ils sont.» Ces paroles plurent -bien audit roy; et y envoya quatre moult vaillans chevaliers, le Moine -de Basele (_Bâle_), le seigneur de Noyers, le seigneur de Beaujeu, et le -seigneur d'Aubigny. Ces quatre chevaliers chevauchèrent si avant -qu'ils approchèrent de moult près les Anglois, et que ils purent bien -aviser et imaginer une grand partie de leur affaire. Et bien virent -les Anglois qu'ils étoient là venus pour eux voir: mais ils n'en -firent semblant, et les laissèrent en paix tout bellement revenir. - -Or retournèrent arrière ces quatre chevaliers devers le roy de France -et les seigneurs de son conseil, qui chevauchoient le petit pas, en -eux surattendant; si s'arrêtèrent sur les champs sitôt qu'ils les -virent venir. Les dessus dits rompirent la presse, et vinrent jusques -au roy. Adonc leur demanda le roy tout haut: «Seigneurs, quelles -nouvelles?» Ils regardèrent tous l'un à l'autre, sans mot sonner; car -nul ne vouloit parler devant son compagnon, et disoient l'un à -l'autre: «Sire, parlez au roy; je ne parlerai point devant vous.» Là -furent-ils en estrif une espace que nul ne vouloit, par honneur, soi -avancer de parler. Finablement issit de la bouche du roy l'ordonnance -qu'il commanda au Moine de Basele, que on tenoit ce jour l'un des plus -chevalereux et vaillants chevaliers du monde, qui plus avoit travaillé -de son corps, qu'il en dît son entente; et étoit ce chevalier au roy -de Behaigne, qui s'en tenoit pour bien paré quand il l'avoit de lès -lui. - - - Comment le Moine de Basele conseilla au roi de France faire - arrêter ses gens emmi les champs et ordonner ses batailles. - -«Sire, ce dit le Moine de Basele, je parlerai puisqu'il vous plaît, -sous la correction de mes compagnons. Nous avons chevauché; si avons -vu et considéré le convenant des Anglois. Sachez qu'ils sont mis et -arrêtés en trois batailles, bien et faiticement, et ne font nul -semblant qu'ils doivent fuir, mais vous attendent, à ce qu'ils -montrent. Si conseille, de ma partie, sauf toujours le meilleur -conseil, que vous fassiez toutes vos gens-ci arrêter sur les champs et -loger pour cette journée; car ainçois que les derniers puissent venir -jusques à eux, et que vos batailles soient ordonnées, il sera tard; si -seront vos gens lassés et travaillés et sans arroi, et vous trouverez -vos ennemis frais et nouveaux, et tous pourvus de savoir quelle chose -ils doivent faire; si pourrez le matin vos batailles ordonner plus -mûrement et mieux, et par plus grand loisir aviser vos ennemis par -lequel lès on les pourra combattre; car soyez tout sûr qu'ils vous -attendront.» - -Ce conseil et avis plut grandement bien au roy de France; et commanda -que ainsi fût fait que ledit moine avoit parlé. Si chevauchèrent les -deux maréchaux, l'un devant, l'autre derrière, en disant et commandant -aux bannerets: «Arrêtez bannières, de par le roi, au nom de Dieu et de -monseigneur saint Denis!» Ceux qui étoient premiers à cette première -ordonnance s'arrêtèrent, et les derniers non, mais chevauchèrent -toujours avant; et disoient qu'ils ne s'arrêteroient point, jusques à -ce qu'ils fussent aussi avant que les premiers étoient. Et quand les -premiers véoient qu'ils les approchaient, ils chevauchoient avant. -Ainsi par grand orgueil et par grand boubant fut demenée cette chose, -car chacun vouloit surpasser son compagnon; et ne put être crue ni -ouïe la parole du vaillant chevalier: dont il leur en meschéy si -grandement, comme vous orrez recorder assez brièvement. Ni aussi le -roi ni ses maréchaux ne purent adonc être maîtres de leurs gens, car -il y avoit si grands gens et si grand nombre de grands seigneurs, que -chacun vouloit là montrer sa puissance. - -Si chevauchèrent en cel état, sans arroi et sans ordonnance, si avant -qu'ils approchèrent leurs ennemis, et qu'ils les véoient en leur -présence. Or fut moult grand blâme pour les premiers, et mieux leur -valsist être ordonnés à l'ordonnance du vaillant chevalier que ce -qu'ils firent; car sitôt qu'ils virent leurs ennemis, ils reculèrent -tout à un faix, si désordonnément que ceux qui derrière étoient s'en -ébahirent, et cuidèrent que les premiers se combatissent et qu'ils -fussent jà déconfits; et eurent adonc bien espace d'aller devant s'ils -vouldrent; de quoi aucuns y allèrent, et aucuns se tinrent tous cois. - -Là y avoit sur les champs si grand peuple de communauté que sans -nombre, et en étoient les chemins tous couverts entre Abbeville et -Crécy; et quand ils durent approcher leurs ennemis, à trois lieues -près ils sachèrent leurs épées, et écrièrent: «A la mort, à la mort!» -Et si ne véoient nullui. - - - Comment le roi de France commanda à ses maréchaux faire commencer - la bataille par les Gennevois; et comment lesdits Gennevois - furent tous déconfits. - -Il n'est nul homme, tant fut présent à celle journée, ni eut bon -loisir d'aviser et imaginer toute la besogne ainsi qu'elle alla, qui -en sçût ni pût imaginer, ni recorder la vérité, espécialement de la -partie des François, tant y eut povre arroi et ordonnance en leurs -conrois; et ce que j'en sais, je l'ai sçu le plus par les Anglois, qui -imaginèrent bien leur convenant, et aussi par les gens messire Jean de -Hainaut, qui fut toujours de lès le roi de France. - -Les Anglois qui ordonnés étoient en trois batailles, et qui séoient -jus à terre tout bellement, sitôt qu'ils virent les François -approcher, ils se levèrent moult ordonnément sans nul effroi, et se -rangèrent en leurs batailles, celle du prince tout devant, leurs -archers mis en manière d'une herse, et les gens d'armes au fond de la -bataille. Le comte de Norhantonne et le comte d'Arondel et leur -bataille, qui faisoient la seconde, se tenoient sur aile bien -ordonnément, et avisés et pourvus pour conforter le prince, si besoin -étoit. Vous devez savoir que ces seigneurs, rois, ducs, comtes, barons -françois ne vinrent mie jusques là tous ensemble, mais l'un devant, -l'autre derrière, sans arroi et sans ordonnance. Quand le roi Philippe -vint jusques sur la place où les Anglois étoient près de là arrêtés et -ordonnés, et il les vit, le sang lui mua, car il les héoit; et ne se -fut adonc nullement refrené ni abstenu d'eux combattre; et dit à ses -maréchaux: «Faites passer nos Gennevois devant et commencer la -bataille, au nom de Dieu et de monseigneur saint Denis.» Là avoit de -cesdits Gennevois arbalétriers environ quinze mille, qui eussent eu -aussi cher néant que commencer adonc la bataille; car ils étoient -durement las et travaillés d'aller à pied ce jour plus de six lieues, -tous armés, et de leurs arbalètres porter; et dirent adonc à leurs -connétables qu'ils n'étoient mie adonc ordonnés de faire grand exploit -de bataille. Ces paroles volèrent jusques au comte d'Alençon, qui en -fut durement courroucé, et dit: «On se doit bien charger de telle -ribaudaille, qui faillent au besoin!» - -Entrementes que ces paroles couroient et que ces Gennevois se -reculoient et se détrioient, descendit une pluie du ciel si grosse et -si épaisse que merveilles, et un tonnerre et un esclistre moult grand -et moult horrible. Paravant cette pluie, pardessus les batailles, -autant d'un côté que d'autre, avoit volé si grand foison de corbeaux -que sans nombre, et demené le plus grand tempêtis du monde. Là -disoient aucuns sages chevaliers que c'étoit un signe de grand -bataille et de grand effusion de sang. - -Après toutes ces choses, se commença l'air à éclaircir et le soleil à -luire bel et clair. Si l'avoient les François droit en l'oeil, et les -Anglois par derrière. Quand les Gennevois furent tous recueillis et -mis ensemble, et ils durent approcher leurs ennemis, ils commencèrent -à crier si très haut que ce fut merveilles, et le firent pour ébahir -les Anglois; mais les Anglois se tinrent tous cois, ni oncques n'en -firent semblant. Secondement encore crièrent eux ainsi, et puis -allèrent un petit pas avant; et les Anglois restoient tous cois, sans -eux mouvoir de leur pas. Tiercement encore crièrent moult haut et -moult clair, et passèrent avant, et tendirent leurs arbalètres et -commencèrent à traire. Et ces archers d'Angleterre, quand ils virent -cette ordonnance, passèrent un pas en avant, et puis firent voler ces -sagettes de grand façon, qui entrèrent et descendirent si ouniement -sur ces Gennevois que ce sembloit neige. Les Gennevois, qui n'avoient -pas appris à trouver tels archers que sont ceux d'Angleterre, quand -ils sentirent ces sagettes qui leur perçaient bras, têtes et -ban-lèvre, furent tantôt déconfits; et coupèrent les plusieurs les -cordes de leurs arcs, et les aucuns les jetoient jus: si se mirent -ainsi au retour. - -Entre eux et les François avoit une grand haie de gens d'armes, montés -et parés moult richement, qui regardoient le convenant des Gennevois; -si que quand ils cuidèrent retourner, ils ne purent; car le roi de -France, par grand mautalent, quand il vit leur povre arroi, et qu'ils -déconfisoient ainsi, commanda et dit: «Or tôt, tuez toute cette -ribaudaille, car ils nous empêchent la voie sans raison.» Là vissiez -gens d'armes en tous les entre eux férir et frapper sur eux, et les -plusieurs trébucher et chéoir parmi eux, qui oncques ne se relevèrent. -Et toujours trayoient les Anglois en la plus grand presse, qui rien ne -perdoient de leur trait; car ils empalloient et féroient parmi le -corps ou parmi les membres gens et chevaux qui là chéoient et -trébuchoient à grand meschef; et ne pouvoient être relevés, si ce -n'étoit par force et par grand aide de gens. Ainsi ce commença la -bataille entre la Broye et Crécy en Ponthieu, ce samedi à heure de -vespres. - - - Comment le roi de Behaigne, qui goute n'y véoit, se fit mener en - la bataille et y fut mort lui et les siens; et comment son fils - le roi d'Allemaigne s'enfuit. - -Le vaillant et gentil roi de Behaigne[167], qui s'appeloit messire -Jean de Lucembourc, car il fut fils de l'empereur Henry de Lucembourc, -entendit par ses gens que la bataille étoit commencée; car quoiqu'il -fût là armé et en grand arroi, si ne véoit-il goute et étoit aveugle. -Si demanda aux chevaliers qui de lès lui étoient comment l'ordonnance -de leurs gens se portoit. Cils lui en recordèrent la vérité, et lui -dirent: «Monseigneur, ainsi est; tous les Gennevois sont déconfits, et -a commandé le roi eux tous tuer; et toutes fois entre nos gens et eux -a si grand toullis que merveille, car ils chéent et trébuchent l'un -sur l'autre, et nous empêchent trop grandement.»--«Ha! répondit le roi -de Behaigne, c'est un petit signe pour nous.» Lors demanda-t-il après -le roi d'Allemaigne, son fils, et dit: «Où est messire Charles, mon -fils?» Cils répondirent: «Monseigneur, nous ne savons; nous créons -bien qu'il soit d'autre part, et qu'il se combatte.» Adonc, dit le roi -à ses gens une grand vaillance: «Seigneurs, vous êtes mes hommes, mes -amis et mes compagnons; à la journée d'huy je vous prie et requiers -très-espécialement que vous me meniez si avant que je puisse férir un -coup d'épée.» Et ceux qui de lès lui étoient, et qui son honneur et -leur avancement aimoient, lui accordèrent. Là étoit le moine de Basele -à son frein, qui envis l'eût laissé; et aussi eussent plusieurs bons -chevaliers de la comté de Lucembourc qui étoient tous de lès lui: si -que, pour eux acquitter et qu'ils ne le perdissent en la presse, ils -se lièrent par les freins de leurs chevaux tous ensemble, et mirent le -roi leur seigneur tout devant, pour mieux accomplir son désir; et -ainsi s'en allèrent sur leurs ennemis. - - [167] Bohême. - -Bien est vérité que de si grands gens d'armes et de si noble -chevalerie et tel foison que le roi de France avoit là, il issit trop -peu de grands faits d'armes, car la bataille commença tard; et si -étoient les François fort las et travaillés, ainsi qu'ils venoient. -Toutes fois les vaillants hommes et les bons chevaliers, pour leur -honneur, chevauchoient toujours avant, et avoient plus cher à mourir -que fuite vilaine leur fût reprochée. Là étoient le comte d'Alençon, -le comte de Blois, le comte de Flandre, le duc de Lorraine, le comte -de Harecourt, le comte de Saint-Pol, le comte de Namur, le comte -d'Aucerre, le comte d'Aumale, le comte de Sancerre, le comte de -Salebruche, et tant de comtes, de barons et de chevaliers que sans -nombre. - -Là étoit messire Charles de Behaigne, qui s'appeloit et escrisoit jà -roi d'Allemaigne et en portoit les armes, qui vint moult ordonnément -jusques à la bataille; mais quand il vit que la chose alloit mal pour -eux, il s'en partit: je ne sais pas quel chemin il prit. Ce ne fit mie -le bon roi son père, car il alla si avant sur ses ennemis que il férit -un coup d'épée, voire trois, voire quatre, et se combattit moult -vaillamment; et aussi firent tous ceux qui avec lui étoient pour -l'accompagner; et si bien le servirent, et si avant se boutèrent sur -les Anglois, que tous y demeurèrent, ni oncques nul ne s'en partit; -et furent trouvés l'endemain sur la place autour de leur seigneur, et -leurs chevaux, tous alloyés ensemble. - - - Comment messire Jean de Hainaut conseille au roi Philippe qu'il - se retraie; et comment le comte d'Alençon et le comte de - Flandre se combattirent longuement et vaillamment. - -Vous devez savoir que le roi de France avoit grand angoisse au coeur -quand il véoit ses gens ainsi déconfire et fondre l'un sur l'autre, -par une poignée de gens que les Anglois étoient: si en demanda conseil -à messire Jean de Hainaut, qui de lès lui étoit. Ledit messire Jean de -Hainaut lui répondit, et dit: «Certes, sire, je ne vous saurois -conseiller le meilleur pour vous, si ce n'étoit que vous vous -retraissiez et missiez à sauveté, car je n'y vois point de recouvrer; -il sera tantôt tard: si pourriez aussi bien chevaucher sur vos ennemis -et être perdu, que entre vos amis.» - -Le roi, qui tout frémissoit d'ire et de mautalent, ne répondit point -adonc, mais chevaucha encore un petit plus avant; et lui sembla qu'il -se vouloit adresser devers son frère le comte d'Alençon, dont il véoit -les bannières sur une petite montagne; lequel comte d'Alençon -descendit moult ordonnément sur les Anglois et les vint combattre, et -le comte de Flandre d'autre part. Si vous dis que ces deux seigneurs -et leurs routes, en costiant les archers, s'en vinrent jusques à la -bataille du prince, et là se combattirent moult longuement et moult -vaillamment; et volontiers y fût le roi venu, s'il eût pu: mais il y -avoit une si grand haie d'archers et de gens d'armes au-devant que -jamais ne put passer, car tant plus venoit et plus éclaircissoit son -conroi. - -Ce jour, au matin, avoit donné le roi Philippe audit messire Jean de -Hainaut un noir coursier, durement grand et bel, lequel messire Jean -l'avoit baillé à un sien chevalier, messire Thierry de Senseilles, qui -portoit sa bannière: dont il avint que le chevalier monté sur le -coursier, la bannière messire Jean de Hainaut devant lui, transperça -tous les conrois des Anglois; et quand il fut hors et outre, au -prendre son retour il trébucha parmi un fossé, car il étoit durement -blessé, et y eût été mort sans remède: mais son page, sur son -coursier, autour des batailles l'avoit poursui; et le trouva si à -point qu'il gissoit là et ne se pouvoit ravoir. Il n'avoit autre -empêchement que du cheval; car les Anglois n'issoient point de leurs -batailles pour nullui prendre ni grever. Lors descendit le page, et -fit tant que son maître fut relevé et remonté: ce beau service lui -fit-il. Et sachez que le sire Jean de Senseilles ne revint mie arrière -par le chemin qu'il avoit fait; et aussi, au voir dire, il n'eût pu. - - - Comment ceux de la bataille au prince de Galles envoyèrent au roi - d'Angleterre pour avoir secours; et comment le roi leur - répondit. - -Cette bataille, faite ce samedi, entre la Broye et Crécy, fut moult -félonneuse et très horrible; et y advinrent plusieurs grands faits -d'armes qui ne vinrent mie tous à connoissance; car quand la bataille -commença il étoit jà moult tard. Ce greva plus les François que autre -chose, car plusieurs gens d'armes, chevaliers et écuyers, sur la nuit, -perdoient leurs maîtres et leurs seigneurs: si vaucroient parmi les -champs et s'embattoient souvent, à petite ordonnance, entre les -Anglois, où tantôt ils étoient envahis et occis, ni nul étoit pris à -rançon ni à merci, car entre eux ils l'avoient ainsi au matin ordonné, -pour le grand nombre de peuple dont ils étoient informés qui les -suivoit. Le comte Louis de Blois, neveu du roi Philippe et du comte -d'Alençon, s'en vint avec ses gens, dessous sa bannière, combattre -aux Anglois, et là se porta-t-il moult vaillamment, et aussi fit le -duc de Lorraine. Et dirent les plusieurs que si la bataille eût aussi -bien été commencée au matin qu'elle fut sur le vespre, il y eût eu -entre les François plusieurs grands recouvrances et grands appertises -d'armes, qui point n'y furent. Si y eut aucuns chevaliers et écuyers -françois et de leur côté, tant Allemands comme Savoisiens, qui par -force d'armes rompirent la bataille des archers du prince, et vinrent -jusques aux gens d'armes combattre aux épées, main à main, moult -vaillamment, et là eut fait plusieurs grands appertises d'armes; et y -furent, du côté des Anglois, très bons chevaliers, messire Regnault de -Cobehen et messire Jean Chandos; et aussi furent plusieurs autres, -lesquels je ne puis mie tous nommer, car là de lès le prince étoit -toute la fleur de chevalerie d'Angleterre. - -Et adonc le comte de Norhantonne et le comte d'Arondel, qui -gouvernoient la seconde bataille et se tenoient sur aile, vinrent -rafraîchir la bataille dudit prince; et bien en étoit besoin, car -autrement elle eût eu à faire; et pour le péril où ceux qui -gouvernoient et servoient le prince se véoient, ils envoyèrent un -chevalier de leur conroi devers le roi d'Angleterre, qui se tenoit -plus à mont sur la motte d'un moulin à vent, pour avoir aide. - -Si dit le chevalier, quand il fut venu jusques au roi: «Monseigneur, -le comte de Warvich, le comte de Kenfort et messire Regnault de -Cobehen, qui sont de lès le prince votre fils, ont grandement à faire, -et les combattent les François moult aigrement; pourquoi ils vous -prient que vous et votre bataille les veniez conforter et aider à ôter -de ce péril; car si cet effort monteplie et s'efforce ainsi, ils se -doutent que votre fils n'ait beaucoup à faire.» Lors répondit le roi, -et demanda au chevalier, qui s'appeloit messire Thomas de Norvich: -«Messire Thomas, mon fils est-il mort, ou aterré, ou si blessé qu'il -ne se puisse aider?» Cil répondit: «Nennin, monseigneur, si Dieu -plaît; mais il est en dur parti d'armes; si auroit bien mestier de -votre aide.»--«Messire Thomas, dit le roi, or retournez devers lui et -devers ceux qui ci vous ont envoyé, et leur dites, de par moi, qu'ils -ne m'envoient mes huy requerre, pour aventure qui leur avienne, tant -que mon fils soit en vie; et leur dites que je leur mande qu'ils -laissent à l'enfant gagner ses éperons, car je veux, si Dieu l'a -ordonné, que la journée soit sienne, et que l'honneur lui en demeure -et à ceux en quelle charge je l'ai baillé.» Sur ces paroles retourna -le chevalier à ses maîtres, et leur recorda tout ce que vous avez ouï; -laquelle réponse les encouragea grandement, et se reprirent en -eux-mêmes de ce qu'ils l'avoient là envoyé: si furent meilleurs -chevaliers que devant; et y firent plusieurs grands appertises -d'armes, ainsi qu'il apparut, car la place leur demeura à leur -honneur. - - - Comment le comte de Harecourt, le comte d'Alençon, le comte de - Flandre, le comte de Blois, le duc de Lorraine et plusieurs - autres grands seigneurs furent déconfits et morts. - -On doit bien croire et supposer que là où il y avoit tant de vaillans -hommes et si grand multitude de peuple, et où tant et tel foison de la -partie des François en demeurèrent sur la place, qu'il y eut fait ce -soir plusieurs grands appertises d'armes, qui ne vinrent mie toutes à -connoissance. Il est bien vrai que messire Godefroy de Harecourt, qui -étoit de lès le prince et en sa bataille, eut volontiers mis peine et -entendu à ce que le comte de Harecourt son frère eût été sauvé; car il -avoit ouï recorder à aucuns Anglois que on avoit vu sa bannière, et -qu'il étoit avec ses gens venu combattre aux Anglois. Mais le dit -messire Godefroy n'y put venir à temps; et fut là mort sur la place le -dit comte, et aussi fut le comte d'Aumale, son neveu. D'autre part, le -comte d'Alençon et le comte de Flandre se combattoient moult -vaillamment aux Anglois, chacun dessous sa bannière et entre ses gens; -mais ils ne purent durer ni résister à la puissance des Anglois, et -furent là occis sur la place, et grand foison de bons chevaliers et -écuyers de lès eux, dont ils étoient servis et accompagnés. Le comte -Louis de Blois et le duc de Lorraine son serourge, avec leurs gens et -leurs bannières, se combattoient d'autre part moult vaillamment, et -étoient enclos d'une route d'Anglois et de Gallois, qui nullui ne -prenoient à merci. Là firent eux de leurs corps plusieurs grands -appertises d'armes, car ils étoient moult vaillans chevaliers et bien -combattans; mais toutes fois leur prouesse ne leur valut rien, car ils -demeurèrent sur la place, et tous ceux qui de lès eux étoient. Aussi -fut le comte d'Aucerre, qui étoit moult vaillant chevalier, et le -comte de Saint-Pol, et tant d'autres, que merveilles seroit à -recorder. - - - Comment le roi de France se partit, lui cinquième de barons tant - seulement, de la bataille de Crécy, en lamentant et - complaignant de ses gens. - -Sur le vespre tout tard, ainsi que à jour faillant, se partit le roi -Philippe tout déconforté, il y avoit bien raison, lui cinquième de -barons tant-seulement. C'étoient messire Jean de Hainaut, le premier -et le plus prochain de lui, le sire de Montmorency, le sire de -Beaujeu, le sire d'Aubigny et le sire de Montsault. Si chevaucha le -dit roi tout lamentant et complaignant ses gens, jusques au châtel de -la Broye. Quand il vint à la porte, il la trouva fermée et le pont -levé, car il étoit toute nuit, et faisoit moult brun et moult épais. -Adonc fit le roi appeller le châtelain, car il vouloit entrer dedans. -Si fut appelé, et vint avant sur les guérites, et demanda tout haut: -«Qui est là qui heurte à cette heure?» Le roi Philippe, qui entendit -la voix, répondit et dit: «Ouvrez, ouvrez, châtelain, c'est -l'infortuné roi de France.» Le châtelain saillit tantôt avant, qui -reconnut la parole du roi de France, et qui bien savoit que jà les -leurs étoient déconfits, par aucuns fuyans qui étoient passés dessous -le châtel. Si abaissa le pont et ouvrit la porte. Lors entra le roi -dedans, et toute sa route. Si furent là jusques à mi nuit; et n'eut -mie le roi conseil qu'il y demeurât ni s'enserrât là-dedans. Si but un -coup, et aussi firent ceux qui avec lui étoient, et puis s'en -partirent, et issirent du châtel, et montèrent à cheval, et prirent -guides pour eux mener, qui connaissoient le pays: si entrèrent à -chemin environ mie nuit, et chevauchèrent tant que, au point du jour, -ils entrèrent en la bonne ville d'Amiens. Là s'arrêta le roi, et se -logea en une abbaye, et dit qu'il n'iroit plus avant tant qu'il sçût -la vérité de ses gens, lesquels y étoient demeurés et lesquels étoient -échappés. Or, retournerons à la déconfiture de Crécy et à l'ordonnance -des Anglois, et comment, ce samedi que la bataille fut, et le dimanche -au matin, ils persévérèrent. - - - Ci dit comment messire Jean de Hainaut fit partir le roi de - France de la bataille, ainsi comme par force. - -Vous devez savoir que la déconfiture et la perte pour les François fut -moult grand et moult horrible, et que trop y demeurèrent sur les -champs de nobles et vaillans hommes, ducs, comtes, barons et -chevaliers, par lesquels le royaume de France fut depuis moult -affaibli d'honneur, de puissance et de conseil. Et sachez que si les -Anglois eussent chassé, ainsi qu'ils firent à Poitiers, encore en fût -trop plus demeuré, et le roi de France même: mais nennin; car le -samedi oncques ne se partirent de leurs conrois pour chasser après -hommes, et se tenoient sur leurs pas, gardans leur place, et se -défendoient à ceux qui les assailloient. Et tout ce sauva le roi de -France d'être pris, car le dit roi demeura tant sur la place, assez -près de ses ennemis, si comme dessus est dit, qu'il fut moult tard; et -n'avoit à son département pas plus de soixante hommes, uns et autres. -Et adonc le prit messire Jean de Hainaut par le frein, qui l'avoit à -garder et à conseiller, et qui jà l'avoit remonté une fois, car du -trait on avoit occis le coursier du roi, et lui dit: «Sire, -venez-vous-en, il est temps; ne vous perdez mie si simplement: si vous -avez perdu cette fois, vous recouvrerez une autre.» Et l'emmena le dit -messire Jean de Hainaut comme par force. Si vous dis que ce jour les -archers d'Angleterre portèrent grand confort à leur partie; car par -leur trait les plusieurs disent que la besogne se parfit, combien -qu'il y eût bien aucuns vaillans chevaliers de leur côté qui -vaillamment se combattirent de la main, et qui moult y firent de -belles appertises d'armes et de grands recouvrances. Mais on doit bien -sentir et connoître que les archers y firent un grand fait; car par -leur trait, de commencement, furent les Gennevois déconfits, qui -étoient bien quinze mille, ce qui leur fut un grand avantage; car trop -grand foison de gens d'armes richement armés et parés et bien montés, -ainsi que on se montoit adonc, furent déconfits et perdus par les -Gennevois, qui trébuchoient parmi eux, et s'entoulloient tellement -qu'ils ne se pouvoient lever ni ravoir. Et là, entre les Anglois, -avoit pillards et ribaux, Gallois et Cornouaillois, qui poursuivoient -gens d'armes et archers, qui portoient grands coutilles, et venoient -entre leurs gens d'armes et leurs archers qui leur faisoient voie, et -trouvoient ces gens en ce danger, comtes, barons, chevaliers et -écuyers; si les occioient sans merci, comme grand sire qu'il fût. Par -cet état en y eut ce soir plusieurs perdus et murdris, dont ce fut -pitié et dommage, et dont le roi d'Angleterre fut depuis courroucé que -on ne les avoit pris à rançon, car il y eut grand quantité de -seigneurs morts. - - - Comment le dimanche au matin, après la déconfiture de Crécy, les - Anglois déconfirent ceux de Rouen et de Beauvais. - -Quand la nuit, ce samedi, fut toute venue, et que on n'oyoit mais ni -crier, ni jupper, ni renommer aucune enseigne ni aucun seigneur, si -tinrent les Anglois à avoir la place pour eux, et leurs ennemis -déconfits. Adonc allumèrent-ils en leur ost grand foison de fallots et -de tortis, pour ce qu'il faisoit moult brun; et lors s'avala le roi -Édouard, qui encore tout ce jour n'avoit mis son bassinet, et s'en -vint, à toute sa bataille, moult ordonnément devers le prince son -fils; si l'accolla et baisa, et lui dit: «Beau fils, Dieu vous doint -bonne persévérance! vous êtes mon fils, car loyalement vous vous êtes -hui acquitté; si êtes digne de tenir terre.» Le prince, à cette -parole, s'inclina tout bas et se humilia en honorant le roi son père; -ce fut raison. - -Vous devez savoir que grand liesse de coeur et grand joie fut là entre -les Anglois, quand ils virent et sentirent que la place leur étoit -demeurée et que la journée avoit été pour eux: si tinrent cette -aventure pour belle et à grand gloire, et en louèrent et regracièrent -les seigneurs et les sages hommes moult grandement, et par plusieurs -fois cette nuit Notre Seigneur, qui telle grâce leur avoit envoyée. - -Ainsi passèrent celle nuit sans nul bobant: car le roi d'Angleterre ne -vouloit mie que aucun s'en fesist. Quand vint au dimanche au matin, il -fit grand bruine, et tel que à peine pouvoit-on voir loin un arpent de -terre: donc se partirent de l'ost, par l'ordonnance du roi et de ses -maréchaux, environ cinq cents hommes d'armes et deux mille archers, -pour chevaucher, à savoir si ils trouveroient nullui ni aucun François -qui se fussent recueillis. Ce dimanche au matin, s'étoient partis -d'Abbeville et de Saint-Riquier en Ponthieu les communautés de Rouen -et de Beauvais, qui rien ne savoient de la déconfiture qui avoit été -faite le samedi: si trouvèrent à male étreine pour eux; en leur -encontre, ces Anglois qui chevauchoient, et se boutèrent entre eux, et -cuidèrent de premier que ce fût de leurs gens. Sitôt que les Anglois -les ravisèrent, ils leur coururent sus de grand manière; et là de -rechef eut grand bataille et dure; et furent tantôt ces François -déconfits et mis en chasse; et ne tinrent nul conroi. Si en y eut -morts sur les champs, que par haies, que par buissons, ainsi qu'ils -fuyoient, plus de sept mille; et si eût fait clair, il n'en eût jà -pied échappé. Assez tôt après, en une autre route, furent rencontrés -de ces Anglois l'archevêque de Rouen et le grand prieur de France, qui -rien ne savoient aussi de la déconfiture, et avoient entendu que le -roi ne se combattroit jusques à ce dimanche; et cuidèrent des Anglois -que ce fussent leurs gens: si s'adressèrent devers eux, et tantôt les -Anglois les envahirent et assaillirent de grand volonté. Et là eut de -rechef grand bataille et dure, car ces deux seigneurs étoient pourvus -de bonnes gens d'armes; mais ils ne purent durer longuement aux -Anglois, ainçois furent tantôt déconfits et presque tous morts. Peu se -sauvèrent; et y furent morts les deux chefs qui les menoient, ni -oncques il n'y eut pris homme à rançon. - -Ainsi chevauchèrent cette matinée ces Anglois, querans aventures: si -trouvèrent et rencontrèrent plusieurs François qui s'étoient fourvoyés -le samedi, et qui avoient cette nuit géu sur les champs, et qui ne -savoient nulles nouvelles de leur roi ni de leurs conduiseurs: si -entrèrent en pauvre étreine pour eux, quand ils se trouvèrent entre -les Anglois; car ils n'en avoient nulle mercy, et mettoient tout à -l'épée. Et me fut dit que de communautés et de gens de pied des cités -et des bonnes villes de France, il y en eut morts ce dimanche au matin -plus quatre fois que le samedi que la grosse bataille fut. - - - Comment le roi d'Angleterre fit chercher les morts pour en savoir - le nombre, et fit enterrer les corps des grands seigneurs. - -Le dimanche, ainsi que le roi d'Angleterre issoit de la messe, -revinrent les chevaucheurs et les archers qui envoyés avoient été pour -découvrir le pays, et savoir si aucune assemblée et recueillette se -faisoit des François: si recordèrent au roi tout ce qu'ils avoient vu -et trouvé, et lui dirent bien qu'il n'en étoit nul apparent. Adonc eut -conseil le roi qu'il enverroit chercher les morts, pour savoir quels -seigneurs étoient là demeurés. Si furent ordonnés deux moult vaillans -chevaliers pour aller là, et en leur compagnie trois hérauts pour -reconnoître leurs armes, et deux clercs pour écrire et enregistrer les -noms de ceux qu'ils trouveroient. Les deux chevaliers furent messire -Regnault de Cobehen et messire Richard de Stanfort. Si se partirent du -roi et de son logis, et se mirent en peine de voir et visiter tous les -occis. Si en trouvèrent si grand foison, qu'ils en furent tous -émerveillés; et cherchèrent au plus justement qu'ils purent ce jour -tous les champs, et y mirent jusques à vespres bien basses. Au soir, -ainsi que le roi d'Angleterre devoit aller souper, retournèrent les -dessus nommés deux chevaliers devers le roi, et firent juste rapport -de tout ce qu'ils avoient vu et trouvé. Si dirent que onze chefs de -princes étoient demeurés sur la place, quatre-vingts bannerets, douze -cents chevaliers d'un écu, et environ trente mille hommes d'autres -gens. Si louèrent le dit roi d'Angleterre, le prince son fils et tous -les seigneurs, grandement Dieu, et de bon courage, de la belle journée -qu'il leur avoit envoyée, que une poignée de gens qu'ils étoient au -regard des François avoient ainsi déconfit leurs ennemis. Et par -espécial, le roi d'Angleterre et son fils complaignirent longuement la -mort du vaillant roi de Behaigne, et le recommandèrent grandement, et -ceux qui de lès lui étoient demeurés. - -Si arrêtèrent encore là celle nuit, et le lundi au matin ils -ordonnèrent de partir; et fit le dit roi d'Angleterre, en cause de -pitié et de grâce, tous les corps des grands seigneurs, qui là étoient -demeurés, prendre et ôter de dessus la terre et porter en un moutier -près de là, qui s'appelle Montenay (_Maintenay_), et ensevelir en sainte -terre; et fit à savoir à ceux du pays qu'il donnoit trêve trois jours -pour chercher le champ de Crécy et ensevelir les morts; et puis -chevaucha outre vers Montreuil sur la mer; et ses maréchaux coururent -devers Hesdin, et ardirent Waubain et Serain; mais au dit châtel ne -purent-ils rien forfaire, car étoit trop fort et si étoit bien gardé. -Si se logèrent ce lundi sur la rivière de Hesdin du côté devers -Blangis, et lendemain ils passèrent outre et chevauchèrent devers -Boulogne. Si ardirent en leur chemin la ville de Saint-Josse et le -Neuf-Châtel, et puis Estaples et Rue, et tout le pays de Boulonnois; -et passèrent entre les bois de Boulogne et la forêt de Hardelo, et -vinrent jusques à la grosse ville de Wissant. Là se logea le dit roi -et le prince et tout l'ost, et s'y rafraîchirent un jour; et le -jeudi[168] s'en partirent, et s'en vinrent devant la forte ville de -Calais. Or parlerons un petit du roi de France, et conterons comment -il persévéra. - - [168] Le 31 du mois d'août. - - - Comment le roi de France fut courroucé des seigneurs de son sang - qui morts étoient en la bataille; et comment il voulut faire - pendre messire Godemar du Fay. - -Quand le roi Philippe fut parti de la Broye, ainsi que ci-dessus est -dit, à moult peu de gens, il chevaucha celle nuit tant que le dimanche -au point du jour il vint en la bonne ville d'Amiens, et là se logea en -l'abbaye du Gard[169]. Quand le roi fut là arrêté, les barons et les -seigneurs de France et de son conseil, qui demandoient pour lui, y -arrêtèrent aussi, ainsi qu'ils venoient. Encore ne savoit le dit roi -la grand perte des nobles et des prochains de son sang qu'il avoit -perdus. Ce dimanche au soir, on lui en dit la vérité. Si regretta -grandement messire Charles son frère, le comte d'Alençon, son neveu le -comte de Blois, son serourge le bon roi de Behaigne, le comte de -Flandre, le duc de Lorraine, et tous les barons et les seigneurs, l'un -après l'autre. Et vous dist que messire Jean de Hainaut était adonc de -lès lui, et celui en qui il avoit la plus grand fiance, et lequel fit -un moult beau service à messire Godemar du Fay; car le roi étoit fort -courroucé sur lui, si que il le vouloit faire pendre, et l'eût fait -sans faute si n'eût été le dit messire Jean de Hainaut, qui lui brisa -son ire et excusa le dit messire Godemar. Et étoit la cause que le roi -disoit que il s'étoit mauvaisement acquitté de garder le passage de -Blanche-Tache, et que par sa mauvaise garde les Anglois étoient -passés outre en Ponthieu, par quoi il avoit reçu celle perte et ce -grand dommage. Au propos du roi s'inclinoient bien aucuns de son -conseil, qui eussent bien voulu que le dit messire Godemar l'eût -comparé, et l'appeloient traître: mais le gentil chevalier l'excusa, -et de raison partout; car comment put-il avoir défendu ni résisté à la -puissance des Anglois, quand toute la fleur de France n'y put rien -faire? Si passa le roi son mautalent adonc, au plus beau qu'il put, et -fit faire les obsèques, l'un après l'autre, de ses prochains, et puis -se partit d'Amiens et donna congé à toutes manières de gens d'armes, -et retourna devers Paris. Et jà avoit le roi d'Angleterre assiégé la -forte ville de Calais. - - [169] A trois lieues d'Amiens. - - _Chroniques de Froissart._ - - - - -SIÉGE DE CALAIS. - -1346-47. - - Après la bataille de Crécy, Édouard alla assiéger Calais, qu'il - «désiroit moult conquérir» parce que cette ville donnait à - l'Angleterre un point de débarquement sur le sol français et un - port très-utile à son commerce. La ville fut assiégée du 3 - septembre 1346 au 4 août 1347. Elle fut vigoureusement défendue - par les habitants et leur capitaine Jean de Vienne, brave - chevalier de Bourgogne. Au bout de onze mois de siége, vers la - fin de juillet 1347, Philippe VI arriva enfin au secours de - Calais; mais les Anglais avaient tellement fortifié et rendu - inexpugnables les abords de la ville, qu'il fallut que l'armée - française se décidât à battre en retraite sans combat. - Abandonnés par le roi de France, les habitants de Calais se - résignèrent à capituler. - - - Comment ceux de Calais se voulurent rendre au roi d'Angleterre, - sauves leurs vies; et comment ledit roi voulut avoir six des - plus nobles bourgeois de la ville pour en faire sa volonté. - -Après le département du roi de France et de son ost du mont de -Sangattes, ceux de Calais virent bien que le secours en quoi ils -avoient fiance leur étoit failli; et si étoient à si grand détresse de -famine que le plus grand et le plus fort se pouvoit à peine soutenir: -si eurent conseil; et leur sembla qu'il valoit mieux à eux mettre en -la volonté du roi d'Angleterre, si plus grand merci ne pouvoient -trouver, que eux laisser mourir l'un après l'autre par détresse de -famine; car les plusieurs en pourroient perdre corps et âme par rage -de faim. Si prièrent tant à monseigneur Jean de Vienne qu'il en voulût -traiter, qu'il s'y accorda; et monta aux créneaux des murs de la -ville, et fit signe à ceux de dehors qu'il vouloit parler à eux. Quand -le roi d'Angleterre entendit ces nouvelles, il envoya là tantôt -messire Gautier de Mauny et le seigneur de Basset. Quand ils furent là -venus, messire Jean de Vienne leur dit: «Chers seigneurs, vous êtes -moult vaillants chevaliers et usés d'armes, et savez que le roi de -France, que nous tenons à seigneur, nous a céans envoyés, et commandé -que nous gardissions cette ville et ce châtel, tellement que blâme -n'en eussions, ni il point de dommage: nous en avons fait notre -pouvoir. Or, est notre secours failli, et vous nous avez si étreints -que n'avons de quoi vivre: si nous conviendra tous mourir, ou enrager -par famine, si le gentil roi qui est votre sire n'a pitié de nous. -Chers seigneurs, si lui veuillez prier en pitié qu'il veuille avoir -merci de nous, et nous en veuille laisser aller tout ainsi que nous -sommes, et veuille prendre la ville et le châtel et tout l'avoir qui -est dedans; si en trouvera assez.» - -Adonc répondit messire Gautier de Mauny, et dit: «Messire Jean, -messire Jean, nous savons partie de l'intention du roi notre sire, car -il la nous a dite: sachez que ce n'est mie son entente que vous en -puissiez aller ainsi que vous avez ci dit; ains est son intention que -vous vous mettiez tous en sa pure volonté pour rançonner ceux qu'il -lui plaira, ou pour faire mourir; car ceux de Calais lui ont tant fait -de contraires et de dépits, le sien fait dépendre, et grand foison de -ses gens fait mourir, dont si il lui en poise ce n'est mie merveille.» - -Adonc répondit messire Jean de Vienne, et dit: «Ce seroit trop dure -chose pour nous si nous consentions ce que vous dites. Nous sommes -céans un petit de chevaliers et d'écuyers qui loyalement à notre -pouvoir avons servi notre seigneur le roi de France, si comme vous -feriez le vôtre en semblable cas, et en avons enduré mainte peine et -mainte mésaise; mais ainçois en souffrirons-nous telle mésaise que -oncques gens n'endurèrent ni souffrirent la pareille, que nous -consentissions que le plus petit garçon ou varlet de la ville eût -autre mal que le plus grand de nous. Mais nous vous prions que, par -votre humilité, vous veuillez aller devers le roi d'Angleterre, et lui -priiez qu'il ait pitié de nous. Si nous ferez courtoisie; car nous -espérons en lui tant de gentillesse qu'il aura merci de nous.»--«Par -ma foi, répondit messire Gautier de Mauny, je le ferai volontiers, -messire Jean; et voudrois, si Dieu me veuille aider, qu'il m'en voulût -croire; car vous en vaudriez tous mieux.» - -Lors se départirent le sire de Mauny et le sire de Basset, et -laissèrent messire Jean de Vienne s'appuyant aux créneaux, car tantôt -devoient retourner; et s'en vinrent devers le roi d'Angleterre, qui -les attendoit à l'entrée de son hôtel, et avoit grand désir de ouïr -nouvelles de ceux de Calais. De lès lui étoient le comte Derby, le -comte de Norhantonne, le comte d'Arondel, et plusieurs autres barons -d'Angleterre. Messire Gautier de Mauny et le sire de Basset -s'inclinèrent devant le roi, puis se trairent devers lui. Le sire de -Mauny, qui sagement étoit emparlé et enlangagé, commença à parler, -car le roi souverainement le voult ouïr, et dit: «Monseigneur, nous -venons de Calais, et avons trouvé le capitaine messire Jean de Vienne, -qui longuement a parlé à nous; et me semble que il et ses compagnons -et la communauté de Calais sont en grand volonté de vous rendre la -ville et le châtel de Calais et tout ce qui est dedans, mais que leurs -corps singulièrement ils en puissent mettre hors.» - -Adonc répondit le roi: «Messire Gautier, vous savez la greigneure -partie de notre entente en ce cas: quelle chose en avez-vous -répondu?»--«En nom de Dieu, monseigneur, dit messire Gautier, que vous -n'en feriez rien, si ils ne se rendoient simplement à votre volonté, -pour vivre ou pour mourir, si il vous plaît. Et quand je leur eus ce -montré, messire Jean de Vienne me répondit et confessa bien qu'ils -étoient moult contraints et astreints de famine; mais ainçois que ils -entrassent en ce parti, ils se vendroient si cher que oncques gens -firent.» Adonc répondit le roi: «Messire Gautier, je n'ai mie espoir -ni volonté que j'en fasse autre chose.» - -Lors se retraït avant le sire de Mauny, et parla moult sagement au -roi, et dit, pour aider ceux de Calais: «Monseigneur, vous pourriez -bien avoir tort, car vous nous donnez mauvais exemple. Si vous nous -vouliez envoyer en aucune de vos forteresses, nous n'irions mie si -volontiers, si vous faites ces gens mettre à mort, ainsi que vous -dites; car ainsi feroit-on de nous en semblables cas.» Cet exemple -amollia grandement le courage du roi d'Angleterre; car le plus des -barons l'aidèrent à soutenir. Donc dit le roi: «Seigneurs, je ne vueil -mie être tout seul contre vous tous. Gautier, vous en irez à ceux de -Calais, et direz au capitaine que la plus grand grâce qu'ils pourront -trouver ni avoir en moi, c'est que ils partent de la ville de Calais -six des plus notables bourgeois, en purs leurs chefs et tous déchaux, -les hars au col, les clefs de la ville et du châtel en leurs mains; et -de ceux je ferai ma volonté, et le demeurant je prendrai à -merci.»--«Monseigneur, répondit messire Gautier, je le ferai -volontiers.» - - - Comment les six bourgeois se partirent de Calais, tous nuds en - leurs chemises, la hart au col, et les clefs de la ville en - leurs mains; et comment la roine d'Angleterre leur sauva les - vies. - -A ces paroles se partit du roi messire Gautier de Mauny, et retourna -jusques à Calais, là où messire Jean de Vienne l'attendoit. Si lui -recorda toutes les paroles devant dites, ainsi que vous les avez -ouïes, et dit bien que c'étoit tout ce qu'il avoit pu empétrer. -Messire Jean dit: «Messire Gautier, je vous en crois bien; or vous -prié-je que vous veuillez ci tant demeurer que j'aie démontré à la -communauté de la ville toute cette affaire; car ils m'ont ci envoyé, -et à eux tient d'en répondre, ce m'est avis.» Répondit le sire de -Mauny: «Je le ferai volontiers.» Lors se partit des créneaux messire -Jean de Vienne, et vint au marché, et fit sonner la cloche pour -assembler toutes manières de gens en la halle. Au son de la cloche -vinrent hommes et femmes, car moult désiroient à ouïr nouvelles, ainsi -que gens si astreints de famine que plus n'en pouvoient porter. Quand -ils furent tous venus et assemblés en la halle, hommes et femmes, Jean -de Vienne leur démontra moult doucement les paroles toutes telles que -ci-devant sont récitées, et leur dit bien que autrement ne pouvoit -être, et eussent sur ce avis et brève réponse. Quand ils ouïrent ce -rapport, ils commencèrent tous à crier et à pleurer tellement et si -amèrement, qu'il n'est si dur coeur au monde, s'il les eût vus ou ouïs -eux demener, qui n'en eût eu pitié. Et n'eurent pour l'heure pouvoir -de répondre ni de parler; et mêmement messire Jean de Vienne en avoit -telle pitié qu'il larmoyoit moult tendrement. - -Un espace après se leva en pied le plus riche bourgeois de la ville, -que on appeloit sire Eustache de Saint-Pierre, et dit devant tous -ainsi: «Seigneurs, grand pitié et grand meschef seroit de laisser -mourir un tel peuple que ici a, par famine ou autrement, quand on y -peut trouver aucun moyen; et si seroit grand aumône et grand grâce -envers Notre-Seigneur, qui de tel meschef le pourroit garder. Je, en -droit moi, ai si grand espérance d'avoir grâce et pardon envers -Notre-Seigneur, si je muirs pour ce peuple sauver, que je veuil être -le premier; et me mettrai volontiers en pur ma chemise, à nud chef, et -la hart au col, en la merci du roi d'Angleterre.» Quand sire Eustache -de Saint-Pierre eut dit cette parole, chacun l'alla aouser de pitié, -et plusieurs hommes et femmes se jetoient à ses pieds pleurant -tendrement; et étoit grand pitié de là être, et eux ouïr écouter et -regarder. - -Secondement, un autre très-honnête bourgeois et de grand affaire, et -qui avoit deux belles damoiselles à filles, se leva, et dit tout ainsi -qu'il feroit compagnie à son compère sire Eustache de Saint-Pierre; et -appeloit-on celui sire Jean d'Aire. - -Après se leva le tiers, qui s'appeloit sire Jacques de Wissant, qui -étoit riche homme de meubles et d'héritage; et dit qu'il feroit à ses -deux cousins compagnie. Aussi fit sire Pierre de Wissant son frère; et -puis le cinquième; et puis le sixième. Et se dévêtirent là ces six -bourgeois tous nus en leurs braies et leurs chemises, en la ville de -Calais, et mirent hars en leur col, ainsi que l'ordonnance le portoit, -et prirent les clefs de la ville et du châtel; chacun en tenoit une -poignée. - -Quand ils furent ainsi appareillés, messire Jean de Vienne, monté sur -une petite haquenée, car à grand malaise pouvoit-il aller à pied, se -mit au devant, et prit le chemin de la porte. Qui lors vit hommes et -femmes et les enfans d'iceux pleurer et tordre leurs mains et crier à -haute voix très-amèrement, il n'est si dur coeur au monde qui n'en eût -pitié. Ainsi vinrent eux jusques à la porte, envoyés en plaintes, en -cris et en pleurs. Messire Jean de Vienne fit ouvrir la porte tout -arrière, et se fit enclorre dehors avec les six bourgeois, entre la -porte et les barrières; et vint à messire Gautier qui l'attendoit là, -et dit: «Messire Gautier, je vous délivre, comme capitaine de Calais, -par le consentement du povre peuple de cette ville, ces six bourgeois; -et vous jure que ce sont et étoient aujourd'hui les plus honorables et -notables de corps, de chevance et d'ancesterie de la ville de Calais; -et portent avec eux toutes les clefs de la dite ville et du châtel. Si -vous prie, gentil sire, que vous veuillez prier pour eux au roi -d'Angleterre que ces bonnes gens ne soient mie morts.»--«Je ne sais, -répondit le sire de Mauny, que messire le roi en voudra faire, mais je -vous ai en convent que j'en ferai mon pouvoir.» - -Adonc fut la barrière ouverte: si s'en allèrent les six bourgeois en -cet état que je vous dis, avec messire Gautier de Mauny, qui les amena -tout bellement devers le palais du roi; et messire Jean de Vienne -rentra en la ville de Calais. - -Le roi étoit à cette heure en sa chambre, à grand compagnie de comtes, -de barons et de chevaliers. Si entendit que ceux de Calais venoient en -l'arroi qu'il avoit devisé et ordonné; et se mit hors, et s'en vint en -la place devant son hôtel, et tous ces seigneurs après lui, et encore -grand foison qui y survinrent pour voir ceux de Calais, ni comment -ils fineroient; et mêmement la roine d'Angleterre, qui moult étoit -enceinte, suivit le roi son seigneur. Si vint messire Gautier de Mauny -et les bourgeois de lès lui qui le suivoient, et descendit en la -place, et puis s'envint devers le roi, et lui dit: «Sire, vecy la -représentation de la ville de Calais à votre ordonnance.» Le roi se -tint tout coi, et les regarda moult fellement, car moult héoit les -habitants de Calais, pour les grands dommages et contraires que au -temps passé, sur mer, lui avoient faits. Ces six bourgeoisses mirent -tantôt à genoux pardevant le roi, et dirent ainsi, en joignant leurs -mains: «Gentil sire et gentil roi, véez-nous ci six, qui avons été -d'ancienneté bourgeois de Calais et grands marchands: si vous -apportons les clefs de la ville et du châtel de Calais, et les vous -rendons à votre plaisir, et nous mettons en tel point que vous nous -véez, en votre pure volonté, pour sauver le demeurant du peuple de -Calais, qui a souffert moult de griévetés. Si veuillez avoir de nous -pitié et merci par votre très-haute noblesse.» Certes il n'y eut adonc -en la place seigneur, chevalier, ni vaillant homme, qui se pût -abstenir de pleurer de droite pitié, ni qui pût de grand pièce parler. -Et vraiment ce n'étoit pas merveille; car c'est grand pitié de voir -hommes déchoir et être en tel état et danger. Le roi les regarda -très-ireusement, car il avoit le coeur si dur et si épris de grand -courroux qu'il ne put parler. Et quand il parla, il commanda que on -leur coupât tantôt les têtes. Tous les barons et les chevaliers qui là -étoient, en pleurant prioient si acertes que faire pouvoient, au roi -qu'il en voulût avoir pitié et merci; mais il n'y vouloit entendre. -Adonc parla messire Gautier de Mauny, et dit: «Ha! gentil sire, -veuillez refréner votre courage: vous avez le nom et la renommée de -souveraine gentillesse et noblesse; or ne veuillez donc faire chose -par quoi elle soit amenrie, ni que on puisse parler sur vous en nulle -vilenie. Si vous n'avez pitié de ces gens, toutes autres gens diront -que ce sera grand cruauté, si vous êtes si dur que vous fassiez mourir -ces honnêtes bourgeois, qui de leur propre volonté se sont mis en -votre merci pour les autres sauver.» A ce point grigna le roi les -dents, et dit: «Messire Gautier, souffrez vous: il n'en sera -autrement, mais on fasse venir le coupe-tête. Ceux de Calais ont fait -mourir tant de mes hommes, que il convient ceux-ci mourir aussi.» - -Adonc fit la noble roine d'Angleterre grand humilité, qui étoit -durement enceinte et pleuroit si tendrement de pitié que elle ne se -pouvoit soutenir. Si se jeta à genoux pardevant le roi son seigneur, -et dit ainsi: «Ha! gentil sire, depuis que je repassai la mer en grand -péril, si comme vous savez, je ne vous ai rien requis ni demandé: or -vous prié-je humblement et requiers en propre don que pour le fils -sainte Marie, et pour l'amour de moi, vous veuillez avoir de ces six -hommes merci.» - -Le roi attendit un petit à parler, et regarda la bonne dame sa femme, -qui pleuroit à genoux moult tendrement; si lui amollia le coeur, car -envis l'eût courroucée au point où elle étoit; si dit: «Ha! dame, -j'aimasse trop mieux que vous fussiez autre part que ci. Vous me priez -si acertes que je ne le vous ose escondire; et combien que je le fasse -envis, tenez, je vous les donne; si en faites votre plaisir.» La bonne -dame dit: «Monseigneur, très-grands mercis!» Lors se leva la roine, et -fit lever les six bourgeois et leur ôter les chevestres d'entour leur -cou, et les emmena avec li en sa chambre, et les fit revêtir et donner -à dîner tout aise, et puis donna à chacun six nobles, et les fit -conduire hors de l'ost à sauveté; et s'en allèrent habiter et -demeurer en plusieurs villes de Picardie[170]. - - [170] Édouard III prit possession de Calais le 3 ou le 4 août de - l'année 1347. La ville resta à l'Angleterre pendant deux siècles. - Ce fut le 8 janvier 1558, sous le règne de Henri II, que le duc - de Guise la reprit aux Anglais. - - _Chroniques de Froissart._ - - - - -LE COMBAT DES TRENTE. - -27 mars 1350. - - Le combat des Trente est un des épisodes les plus populaires de - l'interminable guerre de Bretagne et l'un des exemples les plus - célèbres de ces défis ou «joûtes de fer de glaive» qui sont si - complétement dans les usages de la chevalerie et qui tiennent - une si grande place dans les guerres féodales. Le combat eut - lieu dans la lande de Josselin. Les deux chefs étaient Robert - de Beaumanoir, gouverneur du château de Josselin et maréchal de - Charles de Blois, et Richard Bramborough, chevalier anglais et - commandant le château de Ploërmel. - - Nous donnons trois relations de cette «bataille»: la traduction - d'un poëme français du XIVe siècle, la traduction d'un admirable - chant breton que nous avons emprunté au recueil de M. de la - Villegille, et le récit de cette «joûte» par Froissard. - - -I.--_Traduction d'un poëme français du XIVe siècle._ - -Ici commence la bataille de trente Anglais et de trente Bretons, qui -fut faite en Bretagne l'an de grâce 1350, le samedi devant _Lætare, -Jerusalem_. - -Seigneurs, faites attention, chevaliers et barons, bannerets, -bacheliers, et vous tous nobles hommes, évêques, abbés, religieux, -hérauts, ménestrels, et tous bons compagnons, gentilshommes et -bourgeois de toutes nations, écoutez ce roman que nous voulons -raconter. L'histoire en est vraie, et les dits en sont bons; comment -trente Anglais, hardis comme lions, combattirent un jour contre trente -Bretons; et pour cela j'en veux dire le vrai et les raisons; ainsi -s'en réjouiront souvent gentilshommes et savants, d'ici jusqu'à cent -ans, pour vrai, dans leurs maisons. - -Bons discours, quand ils sont bons et de bonne sentence, tous les gens -de bien, d'honneur et de grande science, pour les écouter y mettent -leur attention, mais les traîtres et les jaloux n'y veulent rien -entendre. Or je veux commencer à raconter la noble bataille que l'on a -appelée le combat des Trente, et je prie Dieu, qui a laissé vendre sa -chair, d'avoir miséricorde des âmes des combattants, car le plus grand -nombre est en cendre. - -Dagorne[171] fut tué devant Auray par les barons de Bretagne et leur -compagnie, que Dieu lui fasse miséricorde. De son vivant, il avait -ordonné que les Anglais ne combattraient plus et ne feraient plus -prisonniers le menu peuple des villes ni ceux qui font venir le blé. -Quand Dagorne fut mort, sa promesse fut bientôt oubliée, car Bembrough -son successeur a juré par saint Thomas qu'il sera bien vengé. Puis il -pilla le pays et prit Ploërmel, qu'il mit à deuil. Il soumettait toute -la Bretagne à ses volontés; enfin arriva la journée que Dieu avait -ordonnée, où Beaumanoir, de grand renom, et messire Jean le preux, le -vaillant et le sage, allèrent vers les Anglais pour demander sûreté -contre ces ravages. Ils virent maltraiter de pauvres habitants, dont -ils eurent grand'pitié; les uns avec des fers aux pieds et aux mains, -les autres attachés par les pouces, tous liés deux à deux, trois par -trois, comme boeufs et vaches que l'on mène au marché. Beaumanoir les -vit, et son coeur soupira, et s'adressant à Bembrough avec fierté: -«Chevalier d'Angleterre, dit-il, vous vous rendez bien coupables de -tourmenter les pauvres habitants, ceux qui sèment le blé et qui nous -procurent en abondance le vin et les bestiaux. S'il n'y avait pas de -laboureurs, je vous dis ma pensée, ce serait aux nobles à défricher et -à cultiver la terre en leur place, à battre le blé et à endurer la -pauvreté; et ce serait grande peine pour ceux qui n'y sont pas -accoutumés. Qu'ils aient la paix dorénavant, car ils ont trop souffert -de ce que l'on a sitôt oublié les dernières volontés de Dagorne.» - - [171] Daggeworth, capitaine anglais, tué dans un combat contre - les Français en Bretagne. - -Bembrough lui répond avec la même fierté: «Beaumanoir, taisez-vous; -qu'il ne soit plus question de cela. Montfort sera duc du noble duché -de Bretagne, depuis Pontorson jusqu'à Nantes et à Saint-Matthieu. -Édouard sera roi de France, et les Anglais étendront partout leur -domination et pouvoir, malgré tous les Français et leurs alliés.» A -quoi Beaumanoir répond avec modération: «Songez un autre songe, -celui-ci est mal songé; car jamais, par une telle voie, vous n'en -auriez un demi-pied. Bembrough, continue Beaumanoir, soyez certain que -toutes vos bravades ne valent rien; ceux qui disent le plus ne peuvent -pas soutenir jusqu'au bout ce qu'ils ont avancé. Or, Bembrough, -agissons sagement, s'il vous plaît. Prenons jour pour combattre -ensemble soixante, quatre-vingts ou cent de nos compagnons; on verra -bien alors, sans aller plus avant, qui de nous aura tort ou raison.» -«Sire, dit Bembrough, je vous en donne ma foi.» C'est ainsi que la -bataille fut jurée, pour combattre loyalement, sans perfidie, ni ruse; -et des deux côtés, tous seront à cheval. Prions le roi de Gloire, qui -sait et voit tout, de soutenir le bon droit; car c'est là le point -important. - -Ils sont aussi convenus, à Ploërmel, qu'ils amèneraient chacun de leur -côté trente combattants. Beaumanoir est ensuite revenu à Josselin avec -un visage assuré. Il a raconté la nouvelle, le fait et l'entreprise, -et il n'a rien caché de ce qui s'est passé entre lui et Bembrough. Un -grand nombre de barons étaient rassemblés, et tous rendirent de -grandes actions de grâces a Dieu. «Seigneurs, dit Beaumanoir, apprenez -que Bembrough et moi nous sommes convenus de choisir trente guerriers -des plus valeureux et des plus habiles à manier la lance, la hache et -la dague. Prions le roi de Gloire, le dieu de Sagesse, de nous donner -l'avantage; nous serons certains du succès. Le bruit s'en répandra par -tout le royaume de France et dans tous les pays, d'ici jusqu'à -Plaisance.» Les nobles barons ainsi que les chevaliers, écuyers et -soldats répondent à Beaumanoir: «Nous irons volontiers pour abattre -Bembrough et tous ses soldats, et jamais il n'aura de nous ni rançon, -ni deniers; car nous sommes hardis, vaillants et opiniâtres, et nous -frapperons sur les Anglais à grands coups bien appliqués. Prenez ceux -qu'il vous plaira, très-noble baron.» «Je prends Tinténiac; Dieu soit -béni! et Guy de Rochefort, et Charruel le Bon, Guillaume de la Marche, -Robin Raguenel, Huon de Saint-Yvon et Caro de Bodegat, que je ne dois -pas oublier; messire Geoffroy du Bois, de grand renom, et Olivier -Arrel, qui est hardi breton; messire Jean Rousselot au coeur de lion. -Si ceux-là ne se défendent pas bravement contre le félon Bembrough, je -serai bien trompé dans mon attente. Il faut maintenant choisir les -plus nobles écuyers, et je prendrai tout le premier Guillaume de -Montauban et Alain de Tinténiac qui est si brave; et Tristan de -Pestivien si digne d'estime; Alain de Keranrais et son oncle Olivier; -Louis Goyon y viendra frapper de sa redoutable épée, ainsi que -Fontenay, pour essayer leurs forces; Hugues Capus le Sage ne peut être -oublié, et Geoffroy de la Roche sera fait chevalier, lui dont Budes, -le brave père, alla combattre jusqu'à Constantinople par amour de la -gloire. Si de tels guerriers ne se défendent pas bien contre l'avide -Bembrough, qui dispute la Bretagne (Dieu fasse échouer ses desseins!), -jamais ils ne devront s'armer d'une épée.» - -Voilà ceux que Beaumanoir a choisis d'abord. Je n'oublierai pas -Geoffroy Poulard, Maurice de Tréziguidi et Guyon de Pontblanc, ni le -brave écuyer Maurice du Parc, et son ami Geoffroy de Beaucorps, non -plus que l'ami de Lenlop, Geoffroy Mellon. Tous ceux qu'il a appelés -lui en rendent grâce; ils sont tous présents, et s'inclinent vers lui -pour le remercier. - -Beaumanoir prit ensuite, et c'est chose certaine, Jean de Serent, -Guillaume de la Lande, Olivier Monteville, homme d'une grande force, -et Simon Richard qui se comportera bien. Tous s'y conduiront avec -autant de force que de courage. Ils se sont tous rassemblés aussitôt. -Dieu les préserve de tous fâcheux accidents! - -C'est ainsi que Beaumanoir a choisi les trente bons Bretons; Dieu les -garde de déshonneur! Et puisse-t-il envoyer à leurs ennemis un tel -désavantage qu'ils soient défaits aux yeux de tout le monde! - -Sire Robert Bembrough, de son côté, a eu beaucoup de peine à choisir -trente combattants. Je vous dirai leurs noms, j'en atteste saint -Bernard. C'étaient Knolles, Caverlay et Croquart, Jean Plesanton, -Richard le Gaillard, Helcoq son frère, Jennequin-Taillard, Repefort le -Vaillant, Richard de la Lande et le rusé Thommelin-Belifort, qui -combattait avec un maillet de fer qui pesait bien vingt-cinq livres, -je l'atteste. Hucheton de Clamaban combattait avec un fauchart[172] -tranchant d'un côté, garni de crochets de l'autre et plus aiguisé -qu'un dard; il ressemblait au roi Agapart quand il combattit jadis -avec la lance contre Renouart; tous ses coups sont mortels. Jennequin -de Betonchamp, Hennequin-Hérouart et Gaultier-Lallemant, -Hubinete-Vitart, Hennequin le maréchal, Thommelin-Hualton, -Robinet-Mélipart, Isannay le Hardi, Hélichon le musart, Troussel, -Robin-Adès et Rango le couart, Dagorne le neveu, fier comme un -léopard, et quatre Brabançons, j'en atteste saint Godard! Perrot de -Gannelon, Guillemin le gaillard, Boutet d'Aspremont et Dardaine. A les -entendre, ils mettront en pièces les Bretons et se rendront maîtres de -la Bretagne jusque auprès de Dinan; mais un étourdi montre toujours -une vaine jactance. - - [172] Une faux. - -Tels sont les combattants que Bembrough a choisis, au nombre de -trente, et de trois nations différentes; car il s'y trouve vingt -Anglais, courageux comme des lions; six bons Allemands et quatre -Brabançons; tous couverts de plates[173], de bacinets[174], de -hauberjons[175] et armés d'épées, de dagues, de lances et de -fauchons[176]. Les Anglais jurent par Jésus-Christ que le noble et -vaillant Beaumanoir sera exterminé; mais lui, preux et sage, fait de -grandes dévotions, fait dire des messes, priant Dieu par tous ses -saints noms qu'il leur soit en aide. - - [173] Gantelets de fer. - - [174] Casques de fer. - - [175] Cotte de mailles. - - [176] Épée courbe, en forme de faucille. - -Quand le jour fixé pour le rendez-vous fut venu, le vaillant -Beaumanoir, que Dieu le fasse croître en vertu! appelle tous ses -compagnons auprès de lui, et leur fait dire des messes. Tous reçoivent -l'absolution et communient au nom du roi Jésus. «Seigneurs, dit -Beaumanoir avec un fier visage, vous allez avoir affaire contre des -Anglais de grand courage, et qui veulent notre perte. Je vous prie, -et requiers chacun de vous, d'avoir bonne contenance. Tenez-vous près -l'un l'autre comme gens vaillants et sages; si Jésus-Christ vous donne -la force et l'avantage, tous les barons de France en auront grande -joie; et le duc débonnaire[177] à qui j'ai fait hommage, et la noble -duchesse à qui je suis allié, nous estimeront toujours. Jurons tous -Dieu, qui fit l'homme à son image, que si nous trouvons Bembrough dans -la plaine, hors du bocage, jamais personne de sa famille ne le -reverra.» - - [177] Charles de Blois, duc de Bretagne, compétiteur du comte de - Montfort. - -Cependant Bembrough, qui est parvenu à réunir trente combattants, les -mène tranquillement droit au pré, et leur dit, c'est la pure vérité: -«J'ai fait lire mes livres; Merlin nous promet aujourd'hui la victoire -sur les Bretons, et je vous assure que la Bretagne sera délivrée et -appartiendra au bon roi Édouard, car je l'ai résolu. Seigneurs, ajoute -Bembrough, ayez confiance et réjouissez-vous; soyez sûrs et certains -que Beaumanoir sera pris, lui et ses compagnons; qu'il en restera peu -de vivants, et que nous les amènerons après au noble Édouard, le brave -roi d'Angleterre, qui nous a envoyés ici. Il les traitera tous selon -son plaisir; nous lui remettrons toutes les terres que nous prendrons -jusqu'à Paris, et les Bretons ne nous attendront pas face à face.» -Ainsi parlait Bembrough, comme il le pensait; mais, s'il plaît à Dieu, -le roi de Paradis, il ne réussira pas de si tôt dans ses projets. - -Bembrough cependant est arrivé le premier sur le pré avec ses trente -guerriers. Il s'écrie: «Beaumanoir, où es-tu? Je crois bien que déjà -tu es en défaut; et cependant tu aurais été vaincu en combattant, si -tu avais voulu!» Comme il achevait ces mots, Beaumanoir est arrivé. -«Beaumanoir, dit Bembrough, soyons amis, si vous voulez; remettons -cette journée à une autre fois; j'enverrai prendre les ordres du noble -Édouard, et vous vous adresserez au roi de Saint-Denis; et s'ils nous -permettent le combat, nous nous rendrons ici à un jour fixé.» -«Seigneur, dit Beaumanoir, je prendrai avis sur ce que vous me -proposez.» - -Le vaillant Beaumanoir, d'une contenance fière, vient apporter cette -nouvelle à ses guerriers. «Seigneurs, leur dit-il, Bembrough voudrait -ajourner l'affaire et que chacun s'en allât sans avoir frappé un coup. -Veuillez tous m'en dire votre pensée; car pour moi, j'en atteste le -Dieu qui a fait le ciel et la rosée, je ne voudrais pas pour tout l'or -du monde que cette bataille ne fût faite et achevée.» Charruel, tout -ému de colère, prend alors la parole, car il n'y avait pas de meilleur -chevalier jusqu'à la mer. «Sire, nous sommes venus trente en ce lieu; -nous avons tous dague, lance et épée; nous sommes tous prêts à -combattre Bembrough, de par saint Honoré, puisqu'il dispute le pays au -bon et brave duc. Périsse bientôt celui qui voudrait quitter sans en -être venu aux mains, ou qui voudrait ajourner le combat.» «Je le veux -bien, répond Beaumanoir; allons à la bataille ainsi qu'elle a été -jurée.» - -«Bembrough, dit Beaumanoir, écoutez ma résolution; entendez ce que -disent Charruel au fier visage et tous ses compagnons, qu'il serait -honteux pour vous de remettre la bataille que vous avez offerte sans -raison au noble duc, qui est courtois et sage. Ils jurent tous, par le -Dieu qui fit tous les hommes à sa ressemblance, que vous mourriez -honteusement devant tous les barons, vous et tous vos gens, et cela -par votre faute.» - -«Beaumanoir, dit Bembrough, c'est grande folie, oui c'est grande folie -à vous de causer, par votre témérité, la mort de la fleur de la duché; -car quand elle aura péri et ne sera plus de ce monde, jamais vous -n'en retrouverez de semblables dans la Bretagne.» «Bembrough, dit -Beaumanoir, pour Dieu ne croyez pas que j'aie amené ici tous nos -chevaliers. Laval, Rochefort, Lohéac n'y sont point; ni Montfort, ni -Rohan, ni Quentin, ni tant d'autres; mais il est bien vrai que j'ai -avec moi de nobles chevaliers, et la fleur des écuyers de toute la -Bretagne, qui ne daigneraient pas fuir pour sauver leur vie, et qui -sont incapables de trahison, de fausseté et de perfidie. Ils jurent -tous, par le fils de sainte Marie, que vous mourrez ignominieusement à -leur aspect, et que vous et tous les vôtres, quoi que vous en disiez, -vous serez pris et garrottés avant l'heure de complies.» - -Bembrough lui répond: «Toute votre puissance et vos chevaliers, je les -prise moins qu'une gousse d'ail; car ce jour même, et malgré vous, -j'aurai tout pouvoir, et je me rendrai maître de la Bretagne et de -toute la Normandie.» Puis, s'adressant aux Anglais: «Seigneurs, les -Bretons ont tort; frappez sur eux, mettez-les tous à mort; gardez -qu'aucun n'échappe, ni faibles ni forts.» - -Les soixante guerriers sont impatients d'en venir aux mains. Le -premier choc est terrible et funeste; Charruel est fait prisonnier, -Geoffroy Mellon est frappé à mort, et le vaillant Tristan, robuste et -de haute stature, reçoit un violent coup de maillet; messire Jean -Rousselot est grièvement blessé. Les Bretons, il est trop vrai, ont le -dessous, si Jésus-Christ, par qui tout réussit, ne les protége. Le -combat fut terrible dans la plaine. Caro de Bodegat est atteint d'un -coup de maillet, et le vaillant Tristan, frappé dangereusement, -s'écrie: «Beaumanoir, où es-tu? voilà les Anglais qui m'entraînent, -blessé et meurtri? Je n'ai jamais eu de crainte quand je me suis -trouvé avec toi. Si le vrai Dieu ne me secourt par sa puissance, les -Anglais m'emmèneront, et vous m'aurez perdu.» Beaumanoir jure par -Jésus-Christ qu'auparavant il y aura de rudes coups portés, mainte -lance rompue et maint écu percé. Et à ces mots il lève sa grande épée -tranchante; chacun de ceux qu'il atteint est mort ou renversé. Les -Anglais lui résistent avec vigueur et méprisent ses efforts. Le combat -est violent et meurtrier, et des deux côtés les combattants montrent -coeur de lion. Tous convinrent d'une suspension pour aller se -désaltérer un instant avec le bon vin d'Anjou que chacun a dans sa -bouteille; et après en avoir tous bu, ils reviennent aussitôt au -combat. - -La bataille fut terrible au milieu de la prairie, et le carnage -affreux, et rude fut la mêlée. Les Bretons ont le désavantage, je veux -dire ce qui est vrai; car deux ont perdu la vie et trois autres sont -prisonniers; Dieu leur soit en aide! Il ne reste que vingt-cinq -combattants. Mais Geoffroy de la Roche, écuyer de très-noble et -ancienne race, demande la chevalerie; et Beaumanoir le fait chevalier, -au nom de sainte Marie, et lui dit: «Beau doux fils, ne t'épargne pas; -souviens-toi du chevalier qui se signala à Constantinople[178] au -milieu de tant de braves guerriers; et je jure Dieu, qui tient tout -sous sa puissance, que les Anglais payeront ta chevalerie avant -l'heure de complies.» Bembrough l'a entendu; mais il redoute peu la -valeur des chevaliers bretons, et dit à Beaumanoir avec audace: -«Rends-toi vite, Beaumanoir; je ne te tuerai pas, mais je te donnerai -en présent à ma mie; car je lui ai promis, et je ne mentirai point, -qu'aujourd'hui je t'amènerais, devant elle.» Beaumanoir lui répond: -«C'est aussi mon intention, et nous l'entendons bien ainsi, moi et mes -compagnons, s'il plaît au Dieu de Gloire, à sainte Marie, au bon -saint Yves, en qui j'ai toute confiance! Jette donc le dé, et ne -ménage rien; le hasard tombera sur toi, tu ne vivras pas longtemps.» -Alain de Kéranrais l'a aussi entendu, et lui dit: «Misérable, quelle -est ta présomption! tu te flattes d'emmener prisonnier un homme d'un -tel courage! c'est moi qui te défie aujourd'hui en son nom, et qui te -frapperai de mon glaive tranchant.» Au même instant, Alain de -Kéranrais lui porte droit au visage un coup de fer de sa lance, dont -la pointe, comme chacun l'a vu, pénètre jusqu'à la cervelle. Il tire -son glaive dès que Bembrough est tombé. Celui-ci se relève, s'avance -sur lui; mais messire Geoffroy du Bois, qui l'a reconnu, le frappe -aussitôt de sa lance; et Bembrough est renversé mort à terre. Du Bois -s'écrie alors: «Beaumanoir, où es-tu? te voilà vengé de lui; il gît -étendu mort.» Beaumanoir, qui l'a bien entendu, répond: «Seigneurs, -voilà le moment de redoubler d'ardeur au combat! Pour Dieu, joignez -les autres, et laissez celui-ci.» - - [178] Budes de la Roche, aïeul de Geoffroy. - -Cependant les Anglais ont vu que Bembrough est mort, et sa jactance -abattue ainsi que sa grande présomption. Alors l'Allemand Croquart, -animé de courroux, s'écrie: «Seigneurs, il est trop vrai, Bembrough, -qui nous a conduits ici, vient de succomber. Tous les livres de -Merlin, qu'il aimait tant à consulter, ne lui ont pas valu deux -deniers; il gît bouche béante, renversé mort. Je vous en prie, beaux -seigneurs, comportez-vous en hommes de coeur. Tenez-vous étroitement -serrés l'un contre l'autre, et que quiconque vous approchera tombe -mort ou blessé. Dieu! combien Beaumanoir sera mécontent et courroucé -si ses ennemis ne sont pas réservés à la honte et au mépris!» Aussitôt -Charuel s'est relevé, ainsi que le vaillant Tristan, qui était -grièvement blessé, et le preux et honoré Caro de Bodegat. Tous trois -étaient prisonniers de l'insensé Bembrough, mais ils furent délivrés -dès que Bembrough fut mort. Ils se sont tous armés de leur bon glaive -tranchant, et ils ont bonne volonté de frapper sur les Anglais. - -Après la mort du vaillant Bembrough, la bataille recommença avec -fureur; le choc fut terrible et le carnage épouvantable. Restait alors -maître Croquart l'Allemand et Thommelin Belifort, qui semblait un -géant, et qui combattait avec un lourd maillet d'acier, ainsi que Hue -de Caverlay. Le rusé messire Robert Knolles et tous ses compagnons, -Allemands et Anglais, pleins de courroux, s'excitent mutuellement par -ces paroles: «Vengeons Bembrough, notre loyal ami; qu'ils périssent -tous; pas de grâce pour un seul; la victoire sera à nous avant le -soleil couchant.» Mais le noble Beaumanoir marche droit à eux avec ses -compagnons, qu'il chérit tant. Alors recommence un combat si cruel et -si acharné que le bruit des coups qu'ils s'entre-donnent sur leurs -têtes retentit à un quart de lieue dans la plaine. Déjà deux Anglais -et un brave Allemand sont morts; et Dardaine, le dernier désigné des -combattants, a été renversé mort sur le pré, ainsi que Geoffroy -Poulard, qui dort étendu mort comme les autres. Le vaillant Beaumanoir -est blessé; et si Jésus-Christ, le Père tout-puissant, ne prend pitié -d'eux, il n'en réchappera pas un seul d'un côté ni de l'autre. - -Le combat fut long et opiniâtre, et des deux côtés le carnage -horrible. Ce fut un samedi de l'année 1351, me croie qui voudra, avant -le dimanche où la sainte Église chante _Lætare, Jerusalem_, en ce saint -temps. Le soleil brillait; ils combattaient rudement et ne -s'épargnaient pas. La chaleur était excessive; ils étaient tout en -sueur; la terre fut arrosée de sueur et de sang. Ce jour-là, -Beaumanoir avait jeûné, et comme le baron avait grande soif, il -demanda à boire; à quoi Geoffroy du Bois répondit sur-le-champ: «Bois -ton sang, Beaumanoir, ta soif se passera. L'honneur de cette journée -nous restera; chacun y gagnera vaillante renommée, dont le souvenir ne -s'effacera jamais.» Le vaillant Beaumanoir, ranimé par ces paroles, -reprit vigueur, et il était tellement irrité par la colère et par la -perte de ses compagnons qu'il oublia sa soif. De part et d'autre -l'attaque recommença; presque tous furent tués ou blessés. - -Le combat fut terrible et meurtrier à mi-voie de Josselin et du -château de Ploermel, dans une très-belle prairie en pente, au lieu dit -le chêne de mi-voie, le long de beaux et verts buissons de genêts. -C'est là que tous les Anglais sont réunis et étroitement serrés; le -vaillant Caverlay, jeune et hardi jouvencel, et Thommelin Belifort, -qui combattait avec un maillet. Qui en est frappé sur le col ne -mangera ni pain ni gâteau. Beaumanoir ne les voit pas sans inquiétude, -et ne juge pas sans déplaisir ce que leur contenance a de redoutable. -Il était grandement déconforté si saint Michel ne fût venu à son aide. -Sire Geoffroy du Bois, fort et dispos, le ranime noblement, en vrai -gentilhomme, et lui dit: «Noble baron, voyez ici Charruel, le bon -Tinténiac et Robin-Raguenel, Guillaume de la Marche et Olivier Arrel; -voyez le pennoncel[179] de Gui de Rochefort; il n'en est aucun qui -n'ait lance, épée, poignard. Ils sont tous prêts à combattre comme -braves gentilshommes, et ils feront encore nouveau deuil aux Anglais.» - - [179] Étendard. - -La bataille fut terrible; jamais vous n'en entendrez raconter de -pareille. Les Anglais se tenaient serrés; et chaque guerrier qui les -attaque tombe mort ou blessé; ils se tiennent tous comme s'ils étaient -liés en un faisceau[180]. Le preux et renommé Guillaume de Montauban -s'est retiré du combat après avoir jugé leur position; il sent son -coeur animé d'un grand courage, et jure par Jésus-Christ, qui souffrit -sur la croix, que s'il était monté sur un bon cheval tel qu'il le -désire, la bataille tournerait à la honte et à la confusion des -Anglais. Lors il chausse de bons éperons, monte un cheval plein -d'ardeur et prend une lance à fer carré. Le vaillant écuyer fait -semblant de fuir. Beaumanoir, qui le regarde, lui crie: «Ami -Guillaume, à quoi pensez-vous? Comment fuyez-vous comme un faux et -mauvais écuyer? Il vous sera reproché à vous et à votre race.» Ces -paroles font sourire Montauban, qui lui répond à haute voix: -«Besognez, franc et vaillant chevalier, car de mon côté j'ai -l'intention de bien besogner.» Lors il pique les flancs de son cheval -avec une telle force, que le sang tout vermeil ruisselle sur la terre. -Il pousse au travers des Anglais, en renverse sept du premier choc, et -trois sous ses pieds au retour. A ce coup les Anglais furent rompus; -tous perdirent courage, c'est certain. Chaque Breton fait à son gré -son prisonnier et reçoit sa parole. Montauban s'écrie en les -regardant: «Montjoie, barons! frappez! essayez-vous tous, francs et -renommés chevaliers; et vous, Tinténiac, bon et preux chevalier, et -Gui de Rochefort, et tous nos compagnons, que Dieu nous augmente ses -bontés! Vengez-vous des Anglais comme vous le voudrez.» - - [180] C'est la tactique ordinaire des Anglais; se tenir sur la - défensive, en masse compacte, et résister avec opiniâtreté à - toutes les attaques. C'est ainsi qu'ils combattirent à Crécy, - Poitiers, Azincourt, Waterloo, Inkermann. L'offensive n'est pas - dans le génie de cette nation. - -La bataille fut grande et la mêlée complète. Le bon Tinténiac, parmi -les combattants de Beaumanoir, eut la plus grande gloire, et nous -entendrons toujours parler de lui pour cette action. Les Anglais ont -perdu la force et la puissance. Les uns sont prisonniers sur parole, -et les autres emmenés. Knolles et Caverlay sont en grand danger, ainsi -que Thommelin Belifort, malgré son courroux. Et de là, sans tarder, -tous leurs compagnons, par suite de l'entreprise du courageux et fier -Bembrough: Jean Plesanton, Raoul le Guerrier, Helcoq, son frère, qu'il -ne faut pas oublier, le vaillant Repefort et le fier de La Lande, sont -conduits aussitôt au château de Josselin. Vous entendrez souvent -parler de cette bataille, car on en connaît tous les détails, soit par -récit, soit par écrit, soit par représentation en tapisserie, dans -tous les royaumes que borne la mer. Maint noble chevalier s'en voudra -récréer, et aussi mainte noble dame renommée par sa beauté, comme l'on -fait des actions d'Arthur et du vaillant Charlemagne, de Guillaume au -court nez, de Roland et d'Olivier; et dans trois cents ans encore on -racontera l'histoire de la bataille des Trente, qui n'a pas sa -pareille. - -La bataille fut grande, n'en doutez pas. Les Anglais, qui voulurent -par envie avoir sur les Bretons puissance et seigneurie, sont abattus, -et tout leur orgueil a tourné en grande folie. Prions Dieu, né de -Marie, pour tous les combattants, soit Bretons, soit Anglais. Prions -Dieu qu'ils ne soient pas damnés au jour du jugement; que saint Michel -et saint Gabriel les protégent dans ce grand jour, et disons pour tous -_amen_, pour que Dieu leur accorde cette grâce. - - _La bataille de trente Anglais et de trente Bretons._ - - Ce petit poëme du quatorzième siècle a été publié en 1827 par le - savant imprimeur M. Crapelet, d'après un manuscrit de la - bibliothèque impériale. On ne connaît pas l'auteur du récit du - combat des Trente. M. Crapelet a joint à son excellente édition - une traduction que nous reproduisons ici. - - - - -LA BATAILLE DES TRENTE. - -II.--_Chant breton, traduit par M. de la Villemarqué._ - - -I. - -Le mois de mars, avec ses marteaux, vient frapper à nos portes; les -bois sont courbés par la pluie tombant à torrents, et les toits -craquent sous la grêle. - -Mais ce ne sont pas les seuls marteaux de mars qui frappent à nos -portes; ce n'est pas la grêle seulement qui fait craquer les toits. - -Ce n'est pas seulement la grêle; ce n'est pas la pluie tombant à -torrents qui frappe; pire que les vents et la pluie, ce sont les -Anglais détestables. - - -II. - -Seigneur saint Kado, notre patron, donnez-nous force et courage, afin -qu'aujourd'hui nous vainquions les ennemis de la Bretagne. - -Si nous revenons du combat, nous vous ferons don d'une ceinture et -d'une cotte d'or, et d'une épée, et d'un manteau bleu comme le ciel. - -Et tout le monde dira, en vous regardant: O seigneur saint Kado béni: - -Au paradis comme sur terre, saint Kado n'a pas son pareil. - - -III. - -Dis-moi, dis-moi, combien sont-ils, mon jeune écuyer?--Combien ils -sont? Je vais vous le dire: un, deux, trois, quatre, cinq, six; - -Combien ils sont; je vais vous le dire: combien ils sont, seigneur: -cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, treize, quatorze et -quinze. - -Quinze! et d'autres encore avec eux: un, deux, trois, quatre, cinq, -six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, treize, quatorze et quinze. - -S'ils sont trente comme nous, en avant, amis! et courage! Droit aux -chevaux avec les fauchards! Ils ne mangeront plus notre seigle en -herbe! - -Les coups tombaient aussi rapides que des marteaux sur des enclumes; -aussi gonflé coulait le sang que le ruisseau après l'ondée; - -Aussi délabrées étaient les armures que les haillons du mendiant; -aussi sauvages étaient les cris des chevaliers dans la mêlée que la -voix de la grande mer. - - -IV. - -_La tête de Blaireau_[181] disait alors à Tinténiac, qui s'approchait: -Tiens, un coup de ma bonne lance, Tinténiac, et dis-moi si c'est un -roseau vide. - - [181] Bembrough. - -Ce qui sera vide dans un moment, c'est ton crâne, mon bel ami; plus -d'un corbeau y grattera et becquetera sa cervelle. - -Il n'avait pas fini de parler, qu'il lui avait donné un coup de -maillet tel, qu'il écrasa, comme un limas, son casque et sa tête à la -fois. - -Keranrais, en voyant cela, se mit à rire à _grince-coeur_: s'ils -restaient tous comme celui-ci, ils conquerraient le pays! - -Combien y en a-t-il de morts, bon écuyer?--La poussière et le sang -m'empêchent de rien distinguer.--Combien y en a-t-il de morts, jeune -écuyer?--En voilà cinq, six, sept, bien morts. - - -V. - -Depuis le petit point du jour, ils combattirent jusqu'à midi; depuis -midi jusqu'à la nuit, ils combattirent les Anglais. - -Et le seigneur Robert (de Beaumanoir) cria: J'ai soif, oh! j'ai -grandsoif!--Lorsque Du Bois lui lança (comme un coup d'épée) ces mots: -Si tu as soif, ami, bois ton sang! - -Et Robert, quand il l'entendit, détourna la face de honte, et il tomba -sur les Anglais, et il en tua cinq. - -Dis-moi, dis-moi, mon écuyer, combien en reste-t-il encore? Seigneur, -je vais vous le dire: un, deux, trois, quatre, cinq, six. - -Ceux-ci auront la vie sauve, mais ils payeront cent sous d'or, cent -sous d'or brillant chacun, pour les charges de ce pays-ci. - - -VI. - -Il n'eût pas été l'ami des Bretons, celui qui n'eût point applaudi -dans la ville de Josselin, en voyant revenir les nôtres, des fleurs de -genêts à leurs casques; - -Il n'eût pas été l'ami des Bretons, ni des saints de Bretagne non -plus, celui qui n'eût pas béni saint Kado, patron des guerriers du -pays; - -Celui qui n'eût point admiré, qui n'eût point applaudi, qui n'eût -point béni, et qui n'eût point chanté: - -«Au paradis comme sur terre, saint Kado n'a pas son pareil![182]» - - [182] Extrait des chants populaires de la Bretagne, recueillis, - publiés et traduits par M. de la Villemarqué, 3e édit., 2 vol. - in-12, 1845. - - - - -COMBAT DES TRENTE. - -III.--_Récit de Froissart._ - - Comment messire Robert de Beaumanoir alla défier le capitaine de - Ploermel, qui avoit nom Brandebourch, et comment il y eut une - rude bataille de trente contre trente. - - -En celle propre saison avint en Bretagne un moult haut fait d'armes -que on ne doit mie oublier; mais le doit-on mettre en avant pour tous -bacheliers encourager et exemplier. Et afin que vous le puissiez mieux -entendre, vous devez savoir que toudis étoient guerres en Bretagne -entre les parties des deux dames, comment que messire Charles de Blois -fut emprisonné; et se guerroyoient les parties des deux dames par -garnisons qui se tenoient ens ès châteaux et ens ès fortes villes de -l'une partie et de l'autre. Si avint un jour que messire Robert de -Beaumanoir, vaillant chevalier durement et du plus grand lignage de -Bretagne, et étoit châtelain d'un châtel qui s'appelle Châtel -Josselin, et avoit avec lui grand foison de gens d'armes de son -lignage et d'autres soudoyers, si s'en vint par devant la ville et le -châtel de Plaremiel, dont capitaine étoit un homme qui s'appeloit -Brandebourch[183]; et avoit avec lui grand foison de soudoyers -allemands, anglois et bretons, et étoient de la partie la comtesse de -Montfort. Et coururent le dit messire Robert et ses gens par devant -les barrières, et eut volontiers vu que cils de dedans fussent issus -hors; mais nul n'en issit. - - [183] Bembrough. Les historiens de Bretagne l'appellent Brambro. - -Quand messire Robert vit ce, il approcha encore de plus près, et fit -appeler le capitaine. Cil vint avant à la porte parler audit messire -Robert, et sur asségurance d'une part et d'autre. «Brandebourch, dit -messire Robert, a-t-il là dedans nul homme d'armes, vous ni autres, -deux ou trois, qui voulussent jouter de fer de glaive contre autres -trois, pour l'amour de leurs amies?» Brandebourch répondit, et dit: -«Que leurs amis ne voudroient mie que ils se fissent tuer si -méchamment que d'une seule joute; car c'est une aventure de fortune -trop tôt passée, si en acquiert-on plutôt le nom d'outrage et de folie -que renommée d'honneur ni de prix; mais je vous dirai que nous ferons, -si il vous plaît. Vous prendrez vingt ou trente de vos compagnons de -votre garnison, et j'en prendrai autant de la nôtre. Si allons en un -bel champ, là où nul ne nous puisse empêcher ni destourber, et -commandons, sur la hart, à nos compagnons d'une part et d'autre, et à -tous ceux qui nous regarderont, que nul ne fasse à homme combattant -confort ni aye; et là en droit nous éprouvons, et faisons tant que on -en parle au temps avenir, en salles, en palais, en places et en autres -lieux de par le monde, et en aient la fortune et l'honneur cils à qui -Dieu l'aura destiné.»--«Par ma foi, dit messire Robert de Beaumanoir, -je m'y accorde; et moult parlez ore vassamment. Or, soyez-vous trente, -et nous serons nous trente aussi, et le créante ainsi par ma -foi.»--Aussi le créanté-je, dit Brandebourch; car là acquerra plus -d'honneur, qui bien s'y maintiendra, que à une joute.» - -Ainsi fut cette besogne affermée et créantée; et journée accordée au -mercredi après, qui devoit être le quart de jour de l'emprise. Le -terme pendant, chacun élisit les siens trente, ainsi que bon lui -sembla; et tous cils soixante se pourvurent d'armures, ainsi que pour -eux, bien et à point. - -Quand le jour fut venu, les trente compagnons Brandebourch ouïrent -messe; puis se firent armer, et s'en allèrent en la place de terre là -où la bataille devoit être, et descendirent tous à pied, et -défendirent à tous ceux qui là étoient que nul ne s'entremît d'eux, -pour chose ni pour meschef que il vit avoir à ses compagnons, et ainsi -firent les compagnons à monseigneur Robert de Beaumanoir. Cils trente -compagnons, que nous appellerons Anglois, à cette besogne attendirent -longuement les autres que nous appellerons François. Quand les trente -François furent venus, ils descendirent à pied et firent à leurs -compagnons le commandement dessus dit. Aucuns dirent que cinq des -leurs demeurèrent à cheval à l'entrée de la place et les vingt-cinq -descendirent à pied, si comme les Anglois étoient. Et quand ils furent -l'un devant l'autre, ils parlementèrent un peu ensemble tous soixante, -puis se retrairent arrière, les uns d'une part et les autres d'autre, -et firent tous leurs gens traire en sus de la place bien loin. Puis -fit l'un d'eux un signe, et tantôt se coururent sus et se combattirent -fortement tout en un tas, et rescouoient bellement l'un et l'autre -quand ils véoient leurs compagnons à meschef. - -Assez tôt après ce qu'ils furent assemblés, fut occis l'un des -François, mais pour ce ne laissèrent mie les autres le combattre, ains -se maintinrent moult vassamment d'une part et d'autre, aussi bien que -si tous fussent Rolands et Oliviers. Je ne sais à dire à la vérité -cils se tinrent le mieux et cils le firent le mieux; ni n'en ouïs -oncques nul priser plus avant de l'autre; mais tant se combattirent -longuement, que tous perdirent force et haleine et pouvoir -entièrement. Si les convint arrêter et reposer; et se reposèrent par -accord, les uns d'une part et les autres d'autre, et se donnèrent -trêve jusques adonc qu'ils se seroient reposés, et que le premier qui -se releveroit rappelleroit les autres. Adonc étoient morts quatre -François et deux des Anglois. Ils se reposèrent longuement d'une part -et d'autre, et tels y eut qui burent du vin que on leur apporta en -bouteilles, et restreignirent leurs armures qui desroutes étoient, et -fourbirent leurs plaies. - -Quand ils furent ainsi rafraîchis, le premier qui se releva fit signe -et rappela les autres. Si recommença la bataille si forte comme en -devant, et dura moult longuement; et avoient courtes épées de -Bordeaux, roides et aiguës, et épieux et dagues, et les aucuns haches; -et s'en donnoient merveilleusement grands horions, et les aucuns se -prenoient au bras à la lutte et se frappoient sans eux épargner. Vous -pouvez bien croire qu'ils firent entre eux mainte belle appertise -d'armes, gens pour gens, corps à corps, et mains à mains. On n'avoit -point en devant, passé avoit cent ans, ouï recorder la chose pareille. - -Ainsi se combattirent comme bons champions, et se tinrent cette -seconde empainte moult vassalement, mais finablement les Anglois en -eurent le pire. Car, ainsi que je ouïs recorder, l'un des François qui -demeuré étoit à cheval les débrisoit et défouloit trop mésaisément, si -que Brandebourch, leur capitaine, y fut tué, et huit de leurs -compagnons, et les autres se rendirent prisonniers quand ils virent -que leur défendre ne leur pouvoit aider, car ils ne pouvoient ni -devoient fuir. Et le dit messire Robert et ses compagnons, qui étoient -demeurés en vie, les prirent et les emmenèrent au châtel Josselin -comme leurs prisonniers; et les rançonnèrent depuis courtoisement, -quand ils furent tous resanés, car il n'en y avoit nul qui ne fust -fort blessé, et autant bien des François comme des Anglois. Et depuis -je vis seoir à la table du roi Charles de France un chevalier breton -qui été y avoit, messire Yvain Charuel; mais il avoit le viaire si -détaillé et découpé qu'il montroit bien que la besogne fut bien -combattue; et aussi y fut messire Enguerrant d'Eudin, un bon chevalier -de Picardie, qui montroit bien qu'il y avoit été, et un autre bon -écuyer qui s'appeloit Hues de Raincevaus[184]. - - [184] Cette relation de Froissart, inédite avant l'édition des - Chroniques de Froissart publiée par M. Buchon, est le seul récit - en prose qui donne au combat des Trente une authenticité - incontestable. - - _Chroniques de Froissart._ - - - - -DE LA MORT DE MONSEIGNEUR CHARLES D'ESPAGNE, CONNÉTABLE DE FRANCE. - -8 janvier 1354. - - Charles d'Espagne descendait du fils aîné d'Alphonse X, roi de - Castille, Ferdinand de La Cerda, qui épousa Blanche de France, - fille de saint Louis, et en eut deux fils, auxquels leur oncle - Sanche enleva le trône, en 1284, à la mort d'Alphonse X. Les - deux infants de la Cerda, Alphonse et Ferdinand, se réfugièrent - en France auprès de Philippe le Bel, leur cousin, après une - guerre malheureuse et une longue suite d'infortunes. Alphonse - est le père de Charles de la Cerda, ou Charles d'Espagne, qui - devint le favori du roi Jean et connétable. Sa faveur et son - insolence le rendirent odieux à la noblesse; et Charles le - Mauvais, roi de Navarre, qu'il avait insulté plusieurs fois, en - l'appelant faux monnayeur, traître et complice des Anglais, le - fit tuer, et commença par ce meurtre une trop longue série de - crimes, restés impunis. - - Le récit des Grandes Chroniques nous donne un tableau exact du - désordre et de la violence de ces temps chevaleresques; il nous - montre l'impunité assurée aux grands, un meurtrier qu'on n'ose - punir et qu'on récompense, un cardinal s'employant à une - transaction déplorable entre le roi et un assassin. On y voit - aussi comment le roi donnait des pensions, en cédant des terres - et en faisant payer les rentes par les pauvres paysans des - domaines qu'il concédait. - - -L'an de grace mil trois cens cinquante quatre, le huitiesme jour de -janvier, monseigneur Charles, roy de Navarre et conte de Evreux, fist -tuer en la ville de Laigle, en Normendie, en une hostellerie, -monseigneur Charles d'Espagne, lors connestable de France. Et fut -ledit connestable tué en son lit, assez tost après le point du jour, -par plusieurs gens d'armes que le roy de Navarre y envoya; lequel roy -demoura en une granche au dehors de ladite ville de Laigle, jusques à -tant que ceux qui firent ledit fait retournèrent par devers luy. Et en -sa compaignie estoient, si comme l'on dist, monseigneur Phelippe de -Navarre, son frère, monseigneur Jehan, conte de Harecourt, monseigneur -Loys de Harecourt son frère, monseigneur Godefroy de Harecourt leur -oncle, et plusieurs autres chevaliers et autres gens, tant de -Normendie comme Navarrois et autres. Et après, se retraist ledit roy -de Navarre et sa compaignie en la cité d'Evreux dont il estoit conte, -et là se garny et enforça; et avecques luy se alièrent plusieurs -nobles, par espécial de Normendie, c'est assavoir: les dessus nommés -de Harecourt, le seigneur de Hembuye, monseigneur Jehan Malet seigneur -de Graville, monseigneur Amaury de Meulent et plusieurs autres. Et -assez tost après, se transporta ledit roy de Navarre en la ville de -Mante, qui jà par avant avoit envoyé lettres closes en plusieurs des -bonnes villes du royaume de France et aussi au grant conseil du roy, -par lesquelles il escripvoit que il avoit fait mettre à mort ledit -connestable pour plusieurs grans mesfais que ledit connestable li -avoit fais; et envoya le conte de Namur par devers le roy de France à -Paris. Et depuis, le roy de France envoya en ladite ville de Mante, -par devers ledit roy de Navarre, plusieurs grans hommes, c'est -assavoir: Monseigneur Guy de Bouloigne, cardinal, monseigneur Robert -le Coq, évesque de Laon, le duc de Bourbon, le conte de Vendosme et -plusieurs autres, lesquels traictièrent avec ledit roy de Navarre et -son conseil. Car combien que ledit roy de Navarre si eust fait mettre -à mort ledit connestable, comme dessus est dit, il ne luy souffisoit -pas que ledit roy de France, de qui il avoit espousée la fille, luy -pardonnast ledit mesfait; mais faisoit plusieurs requestes au roy son -seigneur, tant que l'on cuidoit bien que, entre les deux roys dessus -dis, déust avoir grant guerre; car ledit roy de Navarre avoit fait -grans aliances et grans semonces en diverses régions; et si garnissoit -et enforçoit ses villes et ses chastiaux. Finablement, après plusieurs -traitiés fut fait accort entre les deux roys dessus dis par certaines -manières dont aucuns des poins s'ensuivent. C'est assavoir: Que ledit -roy de France bailleroit audit roy de Navarre trente-huit mil livres -de terre à tournois, tant pour cause de certaine rente que ledit roy -de Navarre prenoit sur le trésor du roy à Paris, comme pour autres -titres que ledit roy de France luy devoit asseoir par certains -traitiés fais long-tems avant entre les prédécesseurs des dis deux -roys pour cause de la conté de Champaigne, et tout aussi pour cause du -mariage dudit roy de Navarre qui avoit espousé la fille dudit roy de -France; pour lequel mariage luy avoit esté promise certaine quantité -de terre; c'est assavoir: douze mil livres à tournois. Pour lesquelles -trente-huit mil livres de terre devant dites, il voult avoir la conté -de Biaumont-le-Rogier, la terre de Breteuil en Normendie, les terres -de Conches et d'Orbec, la visconté du Pont-Audemer et le bailliage de -Constentin. Lesquelles choses luy furent accordées par ledit roy de -France: jà fust ce que la conté de Biaumont et les terres de Breteuil, -d'Orbec et de Conches fussent à monseigneur Phelippe, frère du roy de -France, qui estoit duc d'Orléans; auquel duc le roy, son frère, bailla -autres terres en récompensacion de ce. Outre ce, convint accorder -audit roy de Navarre, pour avoir paix, que les devant dis Harecourt -et tous les autres aliés entreroient en sa foy, sé il leur plaisoit, -de toutes leurs terres, quelque part qu'elles fussent au royaume de -France, et en auroit ledit roy de Navarre les hommages, sé il vouloit, -autrement non. - -Outre ce, luy fut accordé qu'il tiendroit toutes lesdites terres, avec -celles que il tenoit par avant en parrie. Et pourroit tenir -eschequier[185], deux fois l'an, sé il vouloit, aussi noblement comme -le duc de Normendie. Encore luy fut accordé que le roy de France -pardonroit à tous ceux qui avoient esté à mettre à mort ledit -connestable, la mort d'iceluy. Et ainsi le fist, et promist par son -serement que jamais pour achoison de ce ne leur feroit ou feroit faire -vilenie ou dommage. Et avecques toutes ces choses, ot encore ledit roy -de Navarre une grant somme d'escus d'or dudit roy de France; et avant -ce que ledit roy de Navarre voulsist venir par devers le roy de -France, il convint que l'on luy envoyast le conte d'Anjou, second fils -du roy de France, par manière d'ostage. Et après ce, vint à Paris à -grant foison de gens d'armes. - - [185] _Échiquier_, cour de justice. - - - Comment le roy de France pardonna au roy de Navarre la mort de - monseigneur Charles d'Espaigne, connestable de France. - -Le mardi, quatriesme jour du moys de mars audit an mil trois cens -cinquante quatre, vint ledit roy de Navarre en parlement[186], à -Paris, pour la mort dudit connestable, si comme dit est, environ heure -de prime; et descendit au palais, et puis vint en la chambre de -parlement en laquelle estoit le roy en siége, et plusieurs de ses -pers de France avec les gens de parlement et plusieurs autres de son -conseil; et si y estoit le cardinal de Bouloigne. Et en la présence de -tous parla ledit roy de Navarre au roy que il luy voulsist pardonner -le fait dudit connestable, car il avoit eu bonne cause et juste de -avoir fait ce que il avoit fait, laquelle il estoit prest de dire au -roy, lors ou autre fois, si comme il disoit. Et oultre dit encore et -jura qu'il ne l'avoit point fait en contempt du roy ni de son office, -et que il ne seroit de rien si courroucié comme d'estre en -l'indignacion du roy. Et ce fait, monseigneur Jacques de Bourbon, -connestable de France, par le commandement du roy mist la main au[187] -roy de Navarre, et puis si le fist-l'en traire arrière. Et assez tost -après, la royne Jehanne, tante, et la royne Blanche, suer dudit roy de -Navarre, laquelle royne Jehanne avoit esté femme du roy Charles -dernièrement trespassé, vindrent en la présence du roy et luy firent -la réverence en eux inclinant devant luy. Et adonc, monseigneur -Regnault de Trie, dit Patroullart, se agenouilla devant le roy, et luy -dist telles paroles en substance: «Mon très-redoubté seigneur, véés-ci -mesdames la royne Jehanne et la royne Blanche qui ont entendu que -Monseigneur de Navarre est en vostre male grace, dont elles sont -fortement courouciées; et pour ce sont venues devers vous: et vous -supplient que vous luy vueillez pardonner vostre mal talent; et, sé -Dieu plaist, il se portera si bien par devers vous que vous et tout le -peuple de France vous en tendrez bien contens.» - - [186] Au parlement, auquel était réuni l'ancienne cour des Pairs. - - [187] Porta la main sur le. - -Les dites paroles dites, lesdits connestable et mareschaus allèrent -querre ledit roy de Navarre et le firent venir devant le roy, lequel -se mist entre les deux roynes, et adonc ledit cardinal dit en -substance les paroles qui s'ensuivent: - -«Monseigneur de Navarre, nul ne se doit esmerveiller sé monseigneur le -roy s'est tenu à mal content de vous, pour le fait qui est advenu, -lequel il ne convient jà que je die, car vous l'avez par vos lettres -si publié et autrement que chacun le scet. Et vous estes tant tenu à -luy que vous ne le deussiez jamais avoir fait. Vous estes de son sanc, -si prochain comme chascun scet; vous estes son homme et son per, et si -avez espousé madame sa fille, et de tant avez-vous plus mespris. -Toutefois pour l'amour de mesdames les roynes qui cy sont qui moult -affectueusement l'en ont prié, et aussi pour ce que il tient que vous -l'avez fait par petit conseil, il le vous pardonne de bon cuer et -bonne volenté.» - -Et lors lesdites roynes et ledit roy de Navarre qui mist le genoul à -terre en mercièrent le roy. Et encore dist le cardinal que aucun du -lignage du roy ne se aventurast d'ores en avant de faire tels fais -comme le roy de Navarre avoit fait: car vraiement sé il advenoit, et -fust le fils du roy qui le féist du plus petit officier que il eust, -si en feroit-il justice. Et ce fait et dit, le roy se leva et la court -se départit. - - _Les Grandes Chroniques de Saint Denis._ - - - - -ÉTATS GÉNÉRAUX DE 1355. - - Les intrigues de Charles le Mauvais ayant fait rompre les - négociations ouvertes entre le roi Jean et le roi d'Angleterre, - la guerre, qui avait à peu près cessé depuis la prise de Calais, - recommença en 1355. Le désordre général était tel, et le - gouvernement du roi Jean était tellement discrédité par sa - faiblesse et par l'altération continuelle des monnaies, que le - Roi se vit contraint de convoquer à Paris les états généraux; il - leur demanda les troupes et l'argent nécessaires pour soutenir la - guerre. On trouvera dans le récit que nous publions des détails - curieux sur l'impôt établi par les états généraux sur le revenu - de toutes les classes de la population. On remarquera que le - revenu paye d'autant plus qu'il est moins considérable. - - - De l'assemblée que le roy fist faire en parlement des nobles, du - clergié et des bonnes villes, pour ordener aydes à soustenir le - fait de la guerre. - -En ce meisme an, à la Saint-Andrieu, furent assemblés à Paris, par le -mandement du roy, les prélas, les chapitres, les barons et les villes -du royaume de France; et leur fist le roy exposer en sa présence -l'estat des guerres, le mercredi après la Saint-Andrieu, en la chambre -du parlement, par maistre Pierre de la Forest, lors arcevesque de -Rouen et chancelier de France. Et leur requist ledit chancelier, pour -le roy, que ils eussent avis ensemble quelle aide ils pourroient faire -au roy, qui feust souffisant pour faire les frais de la guerre. Et -pour ce que il avoit entendu que les sougiés du royaume se tenoient -forment à grevés par la mutacion des monnoies, il offrit à faire forte -monnoie et durable, mais que on luy féist aide qui fust souffisant à -soustenir la guerre. Lesquels respondirent c'est assavoir: le clergié, -par la bouche de maistre Jehan de Craon, lors arcevesque de Rains; les -nobles, par la bouche du duc d'Athènes; et les bonnes villes, par -Estienne Marcel, lors prévost des marchans à Paris, que ils estoient -tous prests de vivre et de mourir avec le roy, et de mettre corps et -avoir en son service; et délibéracion requistrent de parler ensemble, -laquelle leur fut ottroiée. - - - Comment les gens des trois estas, présent le roy, respondirent - par délibéracion que ils feroient[188] continuelment, chascun - an, trente mille hommes d'armes, et de l'ordonnance qui fut - faite et avisée pour trouver le paiement à les paier. - - [188] C'est-à-dire qu'ils lèveraient et équiperaient à leurs - frais. - -Après la devant dite délibéracion eue des trois estas dessus dis, ils -respondirent au roy, en la dite chambre de parlement, par la bouche -des dessus nommés, que ils luy feroient trente mille hommes chascun an -à leur frais et despens, dont le roy les fist mercier. Et pour avoir -la finance pour paier lesdits trente mille hommes d'armes, laquelle -fut estimée à cinquante cent mil livres[189] par les trois estas -dessus dis, ordenèrent que on lèveroit sur toutes gens, de tel estat -que ils fussent, gens d'églyse, nobles ou autres, imposicion de huit -deniers par livre sur toutes denrées; et gabelle de sel courroit par -tout le royaume de France. Mais pour ce que on ne pouvoit lors savoir -se lesdites imposicions et gabelle souffiroient, il fut alors ordené -que les trois estas dessus dis retourneroient à Paris le premier de -mars, pour veoir l'estat des dites imposicions et gabelle, et sur ce -ordener ou de autre ayde faire pour avoir lesdites cinquante cent mil -livres, ou de laissier courir lesdites imposicions et gabelle. Auquel -premier jour de mars les dessus dis trois estas retournèrent à Paris, -excepté plusieurs grosses villes de Picardie, les nobles et plusieurs -autres grosses villes de Normendie. Et virent ceux qui y estoient -l'estat desdites imposicions et gabelle; et tant pour ce qu'elles ne -souffisoient à avoir lesdites cinquante cent mil livres, comme pour ce -que plusieurs du royaume ne se vouloient accorder que lesdites -imposicions et gabelle courussent en leur pays et ès villes où ils -demouroient, ordenèrent nouvel subside sus chascune personne en la -manière qui s'ensuit. C'est assavoir que tout homme et personne, fust -du sanc du roy et de son lignage ou autre, clerc ou lai, religieux ou -religieuse, exempt ou non exempt, hospitalier, chef d'églyse ou -autres, eussent revenus ou rentes, office ou administration -quelconques; monoiers et autres, de quelque estat qu'ils soient, et -auctorité ou privilège usassent ou eussent usé au temps passé; femmes -vefves ou celles qui faisoient chief, enfans mariés ou non mariés qui -eussent aucune chose de par eux, fussent en garde, bail, tutelle, -cure, mainbournie[190] ou administration quelconques; qui auroit -vaillant cent livres de revenue et au dessous, fust à vie ou à -héritage, en gaiges à cause d'office, en pensions à vie ou à volenté, -feroit ayde et subside pour le fait des guerres de quatre livres. Et -de quarente livres de revenue et au dessus, quarente sols; de dix -livres de revenue et au dessus, vint sols; et au dessous de dix -livres, soient enfans en mainbournie, au-dessus de quinze ans, -laboureurs et ouvriers gaignans qui n'eussent autre chose que de leur -labourage feroient ayde de dix sols. Et se ils avoient autre chose du -leur, ils feroient ayde comme les autres serviteurs, mercenaires ou -aloués qui ne vivoient que de leurs services; et qui gaaignast cent -sols[191] par an ou plus, feroit-il semblable ayde et subside de dix -sols; à prendre les sommes dessus dites à parisis au païs de parisis, -et à tournois au païs de tournois. Et se lesdis serviteurs ne -gaignoient cent sols ou au dessus, ils ne paieroient rien, se ils -n'eussent aucuns biens équipolens; auquel cas ils aideroient comme -dessus est dit. Et aussi n'aideroient de rien mendiens ou moines -cloistrés, sans office et administration, né enfans en mainbournie -sous l'âge de quinze ans qui n'auroient aucune chose comme devant est -dit; ne nonnains qui vivent de revenue au dessus de quarante livres, -ne aussi femmes mariées, pour ce que leurs maris aidoient; et estoit -et seroit compté ce qu'elles avoient de par elles avec ce que leurs -maris avoient. Et quant aux clercs et gens d'églyse, abbés, prieurs, -chanoines, curés et autres comme dessus, qui avoient vaillant au -dessus de cent livres en revenue, fussent bénéfices en sainte églyse, -en patremoine, ou l'un avec l'autre, jusques à cinq mille livres, les -dessus dis feroient ayde de quatre livres pour les premiers cent -livres, et pour chascun autre cent livres, jusques auxdites cinq mille -livres, quarante sols, et ne feroient de rien ayde au dessus desdites -cinq milles livres, ne aussi de leurs meubles; et les revenues de -leurs bénéfices seroient prisiées et estimées selon le taux du -dixiesme, ne ne s'en pourroient franchir ne exempter par quelconques -privilèges. - - [189] Cinq millions. - - [190] _Tutelle._ - - [191] _Cent sols._ Le terme moyen du salaire des ouvriers, outre - leur nourriture, non pas à Paris, mais dans les provinces, est - aujourd'hui de _cent francs_; le sol du quatorzième siècle - représente donc assez exactement _un franc_ de notre temps. Ainsi - pour apprécier l'impôt qu'on venoit d'établir, on ne sera pas - très-éloigné de la vérité en disant que les possesseurs d'un - revenu de 1600 à 4000 francs furent tenus de payer une aide de 80 - francs; ceux qui avaient 400 à 1600 francs furent taxés à 40 - francs. Enfin on exigea 20 francs de ceux dont les appointemens, - gages ou revenus n'atteignoient pas l'humble chiffre de 400 - francs. D'après ce calcul, les cinq millions demandés - correspondroient à une levée de cent millons pour nous. (_Note de - M. Paulin Pâris_, 1836.) - -Et quant aux nobles et gens des bonnes villes qui avoient vaillant au -dessus de cent livres de revenue, lesdis nobles feroient aide, jusques -à cinq mille livres de revenue et néant oultre, pour chascun cent -livres, quarante sols oultre les quatre livres pour les premiers cent -livres. Et les gens des bonnes villes par semblable manière, jusques à -mille livres de revenue tant seulement. Et quant aux meubles des -nobles qui n'avoient pas cent livres de revenue, l'on estimeroit les -meubles qu'ils auroient, jusques à la value de mille livres et non -plus. Et des gens non nobles qui n'avoient pas quatre cens livres de -revenue, l'on estimeroit leurs meubles jusques à la value de quatre -mille livres, c'est assavoir, pour cent livres de meubles, dix livres -de revenue; et de tant feroient-ils ayde par la manière dessus -devisée. Et se il advenoit que aucun noble n'eust vaillant en revenue -tant seulement jusques à cent livres, ne en meubles purement jusques à -mille livres, ou que aucun noble ne eust seulement en revenue quatre -cens livres, né en meubles purement quatre mille livres, et il eust -partie en revenue et partie en meubles, l'on estimeroit et regarderoit -la revenue et son meuble ensemble, jusques à la somme de mille livres -quant aux nobles, et de quatre mille livres quant aux non-nobles. Et -non plus. - - _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées par M. Paulin - Pâris. - - - - -BATAILLE DE POITIERS. - -19 septembre 1356. - - En 1355, lorsque la guerre avait recommencé entre la France et - l'Angleterre, Édouard III avait envoyé le prince de Galles, son - fils, à Bordeaux. Le prince de Galles avait ravagé le Languedoc, - et en 1356 il continua ses opérations en dévastant la France - centrale, Rouergue, Auvergne, Limousin et Berry. Pendant ce - temps, le roi Jean, auquel les états généraux avaient accordé les - hommes et l'argent nécessaires pour terminer la guerre, résolut - d'aller combattre les Anglais et de faire cesser leurs ravages. - Il se rendit à Chartres, et y rassembla 2,000 chevaliers et - 50,000 autres combattants avec lesquels il devait facilement - écraser les 2,000 hommes d'armes et les 6,000 archers anglais et - gascons du prince de Galles. De Chartres le roi Jean se porta sur - la Loire, qu'il passa à Amboise et se dirigea sur Poitiers, où il - devança les Anglais, qui s'y dirigeaient eux-mêmes venant de - Romorantin. Le prince de Galles en arrivant à Poitiers y trouva - les Français, qui de leur côté croyaient poursuivre les Anglais. - Le hasard avait fait que l'armée française était maîtresse de la - route de Bordeaux, qui était la ligne de retraite des Anglais, et - que le prince de Galles était coupé. Les deux armées ne - s'expliquèrent leur position relative que le 17 septembre à la - suite d'un premier engagement. - - - Comment les coureurs du prince de Galles se férirent en la queue - de l'ost des François, et comment le roi de France fit ses gens - loger, et aussi le prince les siens. - -Quand le prince de Galles et son conseil entendirent que le roi Jean -de France et ses batailles étoient devant eux et avoient, le vendredi, -passé au pont à Chauvigny, et que nullement ils ne se pouvoient partir -du pays sans y être combattus, si se recueillirent et rassemblèrent ce -samedi sur les champs, et fut adonc commandé de par le prince que nul, -sur la tête, ne courût ni chevauchât sans commandement devant les -bannières des maréchaux. Ce ban fut tenu; et chevauchèrent les Anglois -ce samedi, dès l'heure de prime jusques à vespres, et tant qu'ils -vinrent à deux petites lieues de Poitiers. Adonc furent ordonnés pour -courir et savoir où les François tenoient les champs, le captal de -Buch, messire Aymemon de Pommiers, messire Betremieu de Bruhe et -messire Eustache d'Aubrecicourt. Et se partirent ces chevaliers atout -deux cents armures de fer, tous bien montés sur fleur de coursiers, et -chevauchèrent si avant d'une part et d'autre, que ils virent -clairement la grosse bataille du roi, et étoient tous les champs -couverts de gens d'armes. Et ne se purent abstenir qu'ils ne vinssent -férir et courre en la queue des François; et en ruèrent aucuns par -terre et fiancèrent prisonniers, et tant que l'ost se commença -grandement à estourmir. Et en vinrent les nouvelles au roi de France, -ainsi qu'il devoit entrer en la cité de Poitiers. - -Quand le roi entendit la vérité, que ses ennemis, que tant désiroit à -trouver, étoient derrière et non devant, si en fut grandement réjoui; -et retourna tout à un faix, et fit retourner toutes manières de gens -bien avant sur les champs, et eux là loger. Si fut ce samedi moult -tard ainçois qu'ils fussent tous logés. Les coureurs du prince -revinrent devers lui, et lui recordèrent une partie du convenant des -François, et lui dirent bien qu'ils étoient malement grand gent. De ce -ne fut le prince nullement effrayé, et dit: «Dieu y ait part! Or nous -faut avoir avis et conseil comment nous les combattrons à notre -avantage.» Cette nuit, se logèrent les Anglois assez en fort lieu, -entre haies, vignes et buissons, et fut leur ost bien gardé et -esguetté; et aussi fut celui des François. - - - Comment le roi de France commanda que chacun se traist sur les - champs; et comment il envoya quatre chevaliers ci-après nommés - pour savoir le convenant des Anglois. - -Quant vint le dimanche[192] au matin, le roi de France qui grand désir -avoit de combattre les Anglois, fit en son pavillon chanter messe -moult solennellement devant lui, et s'acommunia et ses quatre fils. - - [192] 18 septembre. - -Après la messe, se trairent devers lui les plus grands et les plus -prochains de son lignage, le duc d'Orléans son frère, le duc de -Bourgogne, le comte de Ponthieu, messire Jacques de Bourbon, le duc -d'Athènes, connétable de France, le comte d'Eu, le comte de -Tancarville, le comte de Sarrebruche, le comte de Dampmartin, le comte -de Ventadour, et plusieurs autres grands barons de France et des -terres voisines, tels que messire Jean de Clermont, messire Arnoul -d'Andrehen, maréchal de France, le sire de Saint-Venant, messire Jean -de Landas, messire Eustache de Ribeumont, le sire de Fiennes, messire -Godefroy de Chargny, le sire de Chastillon, le sire de Sully, le sire -de Neelle, messire Robert de Duras, et moult d'autres qui y furent -appelés. Là furent en conseil un grand temps, à savoir comment ils se -maintiendroient. Si fut donc ordonné que toutes gens se traïssent sur -les champs, et chacun seigneur développât sa bannière et mît avant, au -nom de Dieu et de saint Denis, et que on se mît en ordonnance de -bataille, ainsi que pour tantôt combattre. Ce conseil et avis plut -grandement au roi de France: si sonnèrent les trompettes parmi l'ost. -Adoncques s'armèrent toutes gens, et montèrent à cheval, et vinrent -sur les champs là où les bannières du roi ventiloient et étoient -arrêtées, et par espécial l'oriflambe, que messire Godefroy de Chargny -portoit. Là put-on voir grand noblesse de belles armures, de riches -armoiries, de bannières, de pennons, de belle chevalerie et écuyerie; -car là étoit toute la fleur de France; ni nul chevalier et écuyer -n'étoit demeuré à l'hôtel, si il ne vouloit être déshonoré. - -Là furent ordonnées, par l'avis du connétable de France et des -maréchaux, trois grosses batailles: en chacune avoit seize mille -hommes, dont tous étoient passés et montrés pour hommes d'armes. Si -gouvernoit la première le duc d'Orléans, à trente-six bannières et -deux tant de pennons; la seconde, le duc de Normandie, et ses deux -frères messire Louis et messire Jean; la tierce devoit gouverner le -roi de France. Si pouvez et devez bien croire que en sa bataille avoit -grand foison de bonne chevalerie et noble. - -Entrementes que ces batailles s'ordonnoient et mettoient en arroy, le -roi de France appela messire Eustache de Ribeumont, messire Jean de -Landas, messire Guichard de Beaujeu et messire Guichard d'Angle, et -leur dit: «Chevauchez avant plus près du convenant des Anglois, et -avisez et regardez justement leur arroi, et comment ils sont, et par -quelle manière nous les pourrons combattre, soit à pied ou à cheval.» -Et cils répondirent: «Sire, volontiers.» - -Adoncques se partirent les quatre chevaliers dessus nommés du roi, et -chevauchèrent avant, et si près des Anglois qu'ils conçurent et -imaginèrent une partie de leur convenant. Et en rapportèrent la vérité -au roi, qui les attendoit sur les champs, monté sur un grand blanc -coursier; et regardoit de fois à autre ses gens, et louoit Dieu de ce -qu'il en véoit si grand foison, et disoit tout en haut: «Entre vous, -quand vous êtes à Paris, à Chartres, à Rouen, ou à Orléans, vous -menacez les Anglois, et vous souhaitez le bassinet en la tête devant -eux: or y êtes-vous, je vous les montre; si leur veuilliez montrer vos -mautalens et contrevenger les ennuis et les dépits qu'ils vous ont -faits; car sans faute nous les combattrons.» Et cils qui l'avoient -entendu répondoient: «Dieu y ait part! tout ce verrons-nous -volontiers.» - - - Comment les quatre chevaliers dessus dits rapportèrent le - convenant des Anglois au roi de France. - -En ces paroles que le roi de France disoit et montroit à ses gens pour -eux encourager, vinrent les quatre chevaliers dessus nommés, et -fendirent la presse et s'arrêtèrent devant le roi. Là étoient le -connétable de France et les deux maréchaux, et grand foison de bonne -chevalerie, tous venus et arrêtés pour savoir comment on se -combattroit. Le roi demanda aux dessus dits tout haut: «Seigneurs, -quelles nouvelles?»--«Sire, bonnes; si aurez, s'il plaît à Dieu, une -bonne journée sur vos ennemis.»--«Telle l'espérons-nous à avoir, par -la grâce de Dieu, répondit le roi. Or nous dites la manière de leur -convenant, et comment nous les pourrons combattre.» Adonc répondit -messire Eustache de Ribeumont pour tous, si comme je fus informé, car -ils lui en avoient prié et chargé, et dit ainsi: «Sire, nous avons vu -et considéré les Anglois; si peuvent être par estimation deux mille -hommes d'armes, quatre mille archers et quinze cents brigands.»--«Et -comment gisent-ils,» dit le roi?--«Sire, répondit messire Eustache, -ils sont en très-fort lieu, et ne pouvons voir ni imaginer qu'ils -aient que une bataille; mais trop bellement et trop sagement l'ont-ils -ordonnée; et ont pris le long d'un chemin fortifié malement de haies -et de buissons, et ont vêtu celle haie d'une part et d'autre de leurs -archers; tellement que on ne peut entrer ni chevaucher en leur chemin -fors que parmi eux. Si convient-il aller celle voie, si on les veut -combattre. En celle haie n'a que une seule entrée et issue, où espoir -quatre hommes d'armes, ainsi que au chemin, pourroient chevaucher de -front. Au coron d'icelle haie, entre vignes et espinettes où on ne -peut aller ni chevaucher, sont leurs gens d'armes, tous à pied; et ont -mis les gens d'armes tout devant eux leurs archers en manière d'une -herse: dont c'est trop sagement ouvré, ce nous semble; car qui voudra -ou pourra venir par fait d'armes jusques à eux, il n'y entrera -nullement, fors que parmi ces archers qui ne seront mie légers à -déconfire.» - -Adonc parla le roi, et dit: «Messire Eustache, et comment y -conseillez-vous à aller?» Donc répondit le chevalier, et dit: «Sire, -tout à pied, excepté trois cents armures de fer des vôtres, tous des -plus apperts et hardis, durs et forts, et entreprenants de votre ost, -et bien montés sur fleur de coursiers, pour dérompre et ouvrir ces -archers, et puis vos batailles et gens d'armes, vitement suivre tous à -pied, et venir sur ces gens d'armes main à main, et eux combattre de -grand volonté. C'est tout le conseil que de mon avis je puis donner ni -imaginer; et qui mieux y scet, si le die.» Ce conseil et avis plut -grandement au roi de France, et dit que ainsi seroit-il fait. - -Adoncques, par le commandement du roi, sur cet arrêt, se départirent -les deux maréchaux, et chevauchèrent de bataille en bataille, et -trièrent et élurent et dessevrèrent à leurs avis, par droite élection, -jusques à trois cents chevaliers et écuyers, les plus roides et plus -apperts de tout l'ost, et chacun d'eux monté sur fleur de coursiers et -armé de toutes pièces. Et tantôt après fut ordonnée la bataille des -Allemands; et devoient demeurer à cheval pour conforter les maréchaux, -dont le comte de Sarrebruche, le comte de Nido (Nidau), le comte Jean -de Nasço (Nassau?) étoient meneurs et conduiseurs. Là étoit et fut le -roi Jean de France, armé lui vingtième de ses paremens; et avoit -recommandé son ainsné fils en la garde du seigneur de Saint-Venant, de -monseigneur de Landas et de messire Thibaut de Vodenay; et ses autres -trois fils puisnés, Louis, Jean et Philippe, en la garde d'autres bons -chevaliers et écuyers; et portoit la souveraine bannière du roi -messire Geoffroy de Chargny, pour le plus prud'homme de tous les -autres et le plus vaillant; et étoit messire Regnault de Cervolle, dit -Archiprêtre, armé des armures du jeune comte d'Alençon. - - - Comment le cardinal de Pierregort[193] se mit en grand peine - d'accorder le roi de France et le prince de Galles. - - [193] Périgord. - -Quand les batailles du roi furent ordonnées et appareillées, et chacun -sire dessous sa bannière et entre ses gens, et savoit aussi chacun -quelle chose il devoit faire, on fit commandement de par le roi que -chacun allât à pied, excepté ceux qui ordonnés étoient avec les -maréchaux pour ouvrir et fendre les archers; et que tous ceux qui -lances avoient les retaillassent au volume de cinq pieds, par quoi on -s'en pût mieux aider, et que tous aussi ôtassent leurs éperons. Cette -ordonnance fut tenue; car elle sembla à tout homme belle et bonne. - -Ainsi que ils devoient approcher, et étoient, par semblant, en grand -volonté de requerre leurs ennemis, vint le cardinal de Pierregort -férant et battant devant le roi; et s'étoit parti moult matin de -Poitiers; et s'inclina devant le roi moult bas, en cause d'humilité, -et lui pria à jointes mains, pour si haut seigneur que Dieu est, -qu'il se voulût abstenir et affréner un petit tant qu'il eût parlé -à lui. Le roi de France, qui étoit assez descendant à toutes voies -de raison, lui accorda, et dit: «Volontiers: que vous plaît-il à -dire?»--«Très-cher sire, dit le cardinal, vous avez ci toute la fleur -de la chevalerie de votre royaume assemblée contre une poignée de gens -que les Anglois sont au regard de vous; et si vous les pouvez avoir, -et qu'ils se mettent en votre merci sans bataille, il vous seroit plus -honorable et profitable à avoir par cette manière que d'aventurer si -noble chevalerie et si grand que vous avez ci: si vous prie, au nom de -Dieu et d'humilité, que je puisse chevaucher devers le prince et lui -montrer en quel danger vous le tenez.» Encore lui accorda le roi, et -lui dit: «Sire, il nous plaît bien, mais retournez tantôt.» A ces -paroles se partit le cardinal du roi de France, et s'en vint moult -hâtivement devers le prince, qui étoit entre ses gens tout à pied, au -fort d'une vigne, tout conforté par semblant d'attendre la puissance -du roi de France. Sitôt que le cardinal fut venu, il descendit à -terre, et se traist devers le prince, qui moult bénignement le -recueillit; et lui dit le cardinal, quand il l'eut salué et incliné: -«Certes, beau fils, si vous aviez justement considéré et imaginé la -puissance du roi de France, vous me laisseriez convenir de vous -accorder envers lui, si je pouvois.» Donc répondit le prince, qui -étoit lors un jeune homme, et dit: «Sire, l'honneur de moi sauve et de -mes gens, je voudrois bien encheoir en toutes voies de raison.» -Adoncques répondit le cardinal: «Beau fils, vous dites bien, et je -vous accorderai si je puis; car ce seroit grand pitié si tant de -bonnes gens qui ci sont, et que vous êtes d'un côté et d'autre, -venoient ensemble par bataille; trop y pourroit grand meschef avenir.» - -A ces mots se partit le cardinal du prince, sans plus rien dire; et -s'en revint arrière devers le roi de France, et commença à entamer -traités d'accord, et à mettre paroles avant, et à dire au roi, pour -lui mieux atraire à son intention: «Sire, vous ne vous avez que faire -de trop hâter pour eux combattre; car ils sont tous vôtres sans coup -férir, ni ils ne vous peuvent fuir, ni échapper, ni éloigner: si vous -prie que huy tant seulement, et demain jusques à soleil levant, vous -leur accordez répit et souffrance.» - -Adoncques commença le roi de France à muser un petit, et ne voulut mie -ce répit accorder à la première prière du cardinal, ni à la seconde; -car une partie de ceux de son conseil ne s'y consentoient point, et -par espécial messire Eustache de Ribeumont et messire Jean de Landas, -qui étoient moult secrets du roi. Mais le dit cardinal, qui s'en -ensonnioit en espèce de bien, pria tant et prêcha le roi de France, -que il se consentit, et donna et accorda le répit à durer le dimanche -tout le jour et lendemain jusques à soleil levant; et le rapporta -ainsi le dit cardinal moult vitement au prince et à ses gens, qui n'en -furent mie courroucés, pourtant que toudis s'efforçoient eux d'avis et -d'ordonnance. - -Adonc fit le roi de France tendre sur les champs, au propre lieu où il -avoit le répit accordé, un pavillon de vermeil samis moult cointe et -moult riche; et donna congé à toutes gens de retraire chacun en son -logis, excepté la bataille du connétable et des maréchaux. Si étoient -de lès le roi ses enfants et les plus grands de son lignage, à qui il -prenoit conseil de ses besognes. - -Ainsi ce dimanche toute jour chevaucha et travailla le cardinal de -l'un à l'autre; et les eût volontiers accordés si il eût pu; mais il -trouvoit le roi de France et son conseil si froids qu'ils ne vouloient -aucunement descendre à accord, si ils n'avoient des cinq les quatre, -et que le prince et ses gens se rendissent simplement, ce que ils ne -eussent jamais fait. Si y eut offres et paroles plusieurs, et de -divers propos mis avant. Et me fut dit jadis des gens dudit cardinal -de Pierregort, qui là furent présents, et qui bien en cuidoient savoir -aucune chose, que le prince offroit à rendre au roi de France tout ce -que conquis avoit en ce voyage, villes et châteaux, et quitter tous -prisonniers que il et ses gens avoient pris, et jurer à soi non armer -contre le royaume de France sept ans tout entiers. Mais le roi de -France et son conseil n'en voulurent rien faire; et furent longuement -sur cet état: que le prince et cent chevaliers des siens se venissent -mettre en la prison du roi de France, autrement on ne les vouloit mie -laisser passer; lequel traité le prince de Galles et son conseil -n'eussent jamais accordé. - - - Comment messire Jean de Clermont, maréchal de France, et messire - Jean Chandos eurent grosses paroles ensemble. - -Entrementes que le cardinal de Pierregort portoit les paroles et -chevauchoit de l'un à l'autre, en nom de bien, et que le répit duroit, -étoient aucuns jeunes chevaliers bachelereux et amoureux, tant de la -partie des François comme des Anglois, qui chevauchèrent ce jour en -costiant les batailles; les François pour aviser et imaginer le -convenant des Anglois; et les chevaliers d'Angleterre celui des -François, ainsi que en telles besognes telles choses aviennent. Donc -il avint que messire Jean Chandos, qui étoit preux chevalier, gentil -et noble de coeur, et de sens imaginatif, avoit ce jour chevauché et -costié sur aile durement la bataille du roi de France, et avoit pris -grand plaisance au regarder, pourtant qu'il y véoit si grand foison de -noble chevalerie friquement armée et appareillée; et disoit et -devisoit en soi-même: «Ne plaise jà à Dieu que nous partions sans -combattre! car si nous sommes pris ou déconfits de si belles gens -d'armes et de si grand foison comme j'en vois contre nous, nous n'y -devrons avoir point de blâme; et si la journée étoit pour nous, et que -fortune le veuille consentir, nous serons les plus honorées gens du -monde.» - -Tout en telle manière que messire Jean Chandos avoit chevauché et -considéré une partie du convenant des François, en étoit avenu à l'un -des maréchaux de France, messire Jean de Clermont; et tant -chevauchèrent ces deux chevaliers, qu'ils se trouvèrent et -encontrèrent d'aventure; et là eut grosses paroles et reproches moult -félonnesses entre eux. Je vous dirai pourquoi. Ces deux chevaliers, -qui étoient jeunes et amoureux, on le peut et doit-on ainsi entendre, -portoient chacun une même devise d'une bleue dame, ouvrée de bordure -au ray d'un soleil, sur le senestre bras; et toujours étoit dessus -leurs plus hauts vêtements, en quelque état qu'ils fussent. Si ne plut -mie adonc à messire Jean de Clermont ce qu'il vît porter sa devise à -messire Jean Chandos; et s'arrêta tout coi devant lui, et lui dit: -«Chandos, aussi vous désirois-je à voir et à encontrer: depuis quand -avez-vous empris à porter ma devise?»--«Et vous la mienne? ce répondit -messire Jean Chandos; car autant bien est-elle mienne comme -vôtre.»--«Je vous le nie, dit messire Jean de Clermont; et si la -souffrance ne fût entre les nôtres et les vôtres, je le vous montrasse -tantôt que vous n'avez nulle cause de la porter.»--«Ha! ce répondit -messire Jean Chandos, demain au matin vous me trouverez tout -appareillé du défendre, et de prouver par fait d'armes que aussi bien -est-elle mienne comme vôtre.» A ces paroles ils passèrent outre; et -dit encore messire Jean de Clermont, en ramponnant plus avant messire -Jean Chandos: «Chandos! Chandos! ce sont bien des pompes de vous -Anglois, qui ne savent aviser rien de nouvel; mais quant qu'ils voient -leur est bel.» - -Il n'y eut adoncques plus dit ni plus fait: chacun s'en retourna -devers ses gens, et demeura la chose en cet état. - - - Comment les Anglois firent fossoyer et haier leurs archers; et - comment le cardinal de Pierregort prit congé du roi de France - et du prince de Galles. - -Vous avez bien ouï conter ci-dessus comment le cardinal de Pierregort -se mit en peine, ce dimanche tout le jour, de chevaucher de l'un à -l'autre pour accorder ces deux seigneurs, le roi de France et le -prince de Galles; mais il n'en put à chef venir, et furent basses -vespres quand il se partit et rentra en Poitiers. - -Ce dimanche se tinrent les François tout le jour sur les champs, et au -soir ils se trairent en leurs logis, et se aisèrent de ce qu'ils -eurent. Ils avoient bien de quoi, vivres et pourvéances, assez -largement; et les Anglois en avoient grand deffaute. C'étoit la chose -qui plus les ébahissoit; car ils ne savoient où ni quel part aller -fourrager, si fort leur étoit le pas clos; ni ils ne pouvoient partir -de là sans le danger des François. Au voir dire, ils ne ressoignoient -point tant la bataille comme ils faisoient ce que on ne les tenist en -cel état, ainsi comme pour assiégés et affamés. - -Le dimanche tout le jour entendirent eux parfaitement à leur besogne, -et le passèrent au plus bel qu'ils purent, et firent fossoyer et haier -leurs archers autour d'eux, pour être plus forts. Quand vint le lundi -au matin, le prince et ses gens furent tous tantôt appareillés et mis -en ordonnance, ainsi comme devant, sans eux desroyer ni effrayer; et -en telle manière firent les François. Environ soleil levant, ce lundi -matin, revint le dit cardinal de Pierregort en l'ost de l'un et de -l'autre, et les cuida par son prêchement accorder; mais il ne put et -lui fut dit ireusement des François que il retournât à Poitiers, ou là -où il lui plairoit, et que plus ne portât aucunes paroles de traité ni -d'accord, car il lui en pourroit bien mal prendre. Le cardinal, qui -s'en ensonnioit en espèce de bien, ne se voult pas bouter en péril, -mais prit congé du roi de France, car il vit bien qu'il se travailloit -en vain; et s'en vint au départir devers le prince, et lui dit: «Beau -fils, faites ce que vous pourrez; il vous faut combattre; ni je ne -puis trouver nulle grâce d'accord ni de paix devers le roi de France.» -Cette dernière parole enfélonnit et encouragea grandement le coeur du -prince, et répondit: «C'est bien l'intention de nous et des nôtres; et -Dieu veuille aider le droit!» - -Ainsi se partit le cardinal du prince, et retourna à Poitiers. En sa -compagnie avoit aucuns apperts écuyers et hommes d'armes qui étoient -plus favorables au roi que au prince. Quand ils virent que on se -combattroit, ils se emblèrent de leur maître et se boutèrent en la -route des François, et firent leur souverain du châtelain d'Amposte, -qui étoit pour le temps de l'hôtel dudit cardinal, et vaillant homme -d'armes durement. Et de ce ne se aperçut point le cardinal, ni n'en -sut rien jusques à ce qu'il fût revenu à Poitiers; car si il l'eût su, -il ne l'eût aucunement souffert; pourtant qu'il avoit été traiteur de -apaiser, si il eût pu, l'une partie et l'autre. - -Or parlerons un petit de l'ordonnance des Anglois aussi bien qu'avons -fait de celle des François. - - - Comment le prince ordonna ses gens pour combattre, et ci - s'ensuivent les noms des vaillants seigneurs et chevaliers qui - de lès lui étoient. - -L'ordonnance du prince de Galles étoit auques telle comme les quatre -chevaliers de France dessus nommés rapportèrent en certaineté au roi, -fors tant que depuis ils avoient ordonné aucuns apperts chevaliers -pour demeurer à cheval contre la bataille des maréchaux de France; et -avoient encore, sur leur dextre côté, sur une montagne qui n'étoit pas -trop roide à monter, ordonné trois cents hommes à cheval et autant -d'archers tous à cheval, pour costier à la couverte toute cette -montagne, et venir autour sur aile férir en la bataille du duc de -Normandie, qui étoit en sa bataille à pied dessous celle montagne. -Tout ce étoit qu'ils avoient fait de nouvel. Et se tenoit le prince et -sa grosse bataille au fond de ces vignes, tous armés, leurs chevaux -assez près d'eux pour tantôt monter, si il étoit besoin; et étoient -fortifiés et enclos, au plus faible lès, de leur charroi et de tout -leur harnois: si ne les pouvoit-on approcher de ce côté. - -Or vous vueil-je nommer des plus renommés chevaliers d'Angleterre et -de Gascogne qui étoient là adonc de lès le prince de Galles. -Premièrement, le comte de Warvich, le comte de Suffolch, maréchal de -l'ost, le comte de Sallebrin (Salisbury) et le comte d'Oskesufforch -(Oxford), messire Jean Chandos, messire Richard de Stanford, messire -Regnault de Cobehen (Cobham), messire Édouard seigneur Despenser -(Spenser), messire Jacques d'Audelée (Audley), et messire Pierre son -frère, le seigneur de Bercler (Berkley), le seigneur de Basset, -messire Guillaume Fitz-Warine, le seigneur de la Ware, le seigneur de -Manne, le seigneur de Villebi (Willoughby), messire Bertelemy de -Bruwes, le seigneur de Felleton, messire Richard de Pennebruge, -messire Étienne de Cosenton, le seigneur de Braseton, et plusieurs -autres Gascons, le seigneur de Labret, le seigneur de Pommiers, -messire Helie et messire Aymond de Pommiers, le seigneur de Langueren, -messire Jean de Grailly, captal de Buch, messire Jean de Chaumont, le -seigneur de l'Esparre, le seigneur de Mucidan, le seigneur de Curton, -le seigneur de Rozem, le seigneur de Condom, le seigneur de -Montferrant, le seigneur de Landuras, monseigneur le Souldich de -l'Estrade, et aussi des autres, que je ne puis mie tous nommer: -Hainuyers, messire Eustache d'Aubrecicourt et messire Jean de -Ghistelles; et deux autres bons chevaliers étrangers, messire Daniel -Pasele et Denis de Morbeke. - -Si vous dis pour vérité que le prince de Galles avoit là avec lui -droite fleur de chevalerie, combien qu'ils ne fussent pas grand -foison; car ils n'étoient, à tout compter, pas plus haut de huit mille -hommes; et les François étoient bien cinquante mille combattants, dont -il y avoit plus de trois mille chevaliers. - - - Comment le prince de Galles reconforta sagement ses gens, et - comment messire Jacques d'Audelée requit au prince qu'il - commençât la bataille, lequel lui accorda. - -Quand ce jeune homme, le prince de Galles, vit que combattre le -convenoit, et que le cardinal de Pierregort sans rien exploiter s'en -r'alloit, et que le roi de France, son adversaire, moult peu les -prisoit et aimoit, si se reconforta en soi-même, et reconforta moult -sagement ses gens, et leur dit: «Beaux seigneurs, si nous sommes un -petit contre la puissance de nos ennemis, si ne nous en ébahissons mie -pour ce, car la vertu ni la victoire ne gît mie en grand peuple, mais -là où Dieu la veut envoyer. Si il avient ainsi que la journée soit -pour nous, nous serons les plus honorés du monde; si nous sommes -morts, j'ai encore monseigneur mon père et deux beaux-frères, et aussi -vous avez de bons amis, qui nous contrevengeront: si vous prie que -vous vouliez huy entendre à bien combattre; car s'il plaît à Dieu et à -saint George, vous me verrez huy bon chevalier.» De ces paroles et de -plusieurs autres belles raisons que le prince démontra ce jour à ses -gens, et fit démontrer par ses maréchaux, étoient-ils tous confortés. - -De lès le prince, pour le garder et conseiller, étoit messire Jean -Chandos; ni oncques le jour ne s'en partit, pour chose qui lui avint. -Aussi s'y étoit tenu un grand temps messire Jacques d'Audelée, par -lequel conseil, le dimanche, tout le jour, la plus grand partie de -l'ordonnance de leurs batailles étoit faite; car il étoit sage et -vaillant chevalier durement, et bien le montra ce jour que on se -combattit, si comme je vous dirai. Messire Jacques d'Audelée tenoit en -voeu, grand temps avoit passé, que si il se trouvoit jamais en -besogne, là où le roi d'Angleterre ou l'un de ses enfants fût et -bataille adressât, que ce seroit le premier assaillant et le mieux -combattant de son côté, ou il demeureroit en la peine. Adonc, quand il -vit que on se combattroit et que le prince de Galles, fils ainsné du -roi, étoit là, si en fut tout réjoui, pourtant qu'il se vouloit -acquitter à son loyal pouvoir de accomplir son voeu; et s'en vint -devers le prince, et lui dit: «Monseigneur, j'ai toujours servi -loyaument monseigneur votre père et vous aussi, et ferai tant comme je -vivrai. Cher sire, je le vous montre pourtant que jadis je vouai que -la première besogne où le roi votre père ou l'un de ses fils seroit, -je serois le premier assaillant et combattant; si vous prie chèrement, -en guerdon des services que je fis oncques au roi votre père et à vous -aussi, que vous me donniez congé que de vous, à mon honneur, je me -puisse partir et mettre en état d'accomplir mon voeu.» - -Le prince, qui considéra la bonté du chevalier et la grand volonté -qu'il avoit de requerre ses ennemis, lui accorda liement, et lui dit: -«Messire Jacques, Dieu vous doint huy grâce et pouvoir d'être le -meilleur des autres!» Adonc lui bailla-t-il sa main, et se partit -ledit chevalier du prince; et se mit au premier front de toutes les -batailles, accompagné tant seulement de quatre moult vaillants écuyers -qu'il avoit priés et retenus pour son corps garder et conduire; et -s'en vint tout devant le dit chevalier combattre et envahir la -bataille des maréchaux de France; et assembla à monseigneur Arnoul -d'Andrehen et à sa route, et là fit-il merveilles d'armes, si comme -vous orrez recorder en l'état de la bataille. - -D'autre part aussi, messire Eustache d'Aubrecicourt, qui à ce jour -étoit jeune bachelier, et en grand désir d'acquérir grâce et prix en -armes, mit et rendit grand peine qu'il fût des premiers assaillants: -si le fut, ou auques près, à l'heure que messire Jacques d'Audelée -s'avança premier de requerre ses ennemis; mais il en chéy à messire -Eustache, ainsi que je vous dirai. - -Vous avez ci-dessus assez ouï recorder, en l'ordonnance des batailles -aux François, que les Allemands qui costioient les maréchaux -demeurèrent tous à cheval. Messire Eustache d'Aubrecicourt, qui étoit -à cheval, baissa son glaive et embrassa sa targe, et férit cheval des -éperons, et vint entre les batailles. Adonc un chevalier d'Allemaigne, -qui s'appeloit et nommoit messire Louis de Recombes et portoit un écu -d'argent à cinq roses de gueules (et messire Eustache d'hermine à deux -hamèdes de gueules), vit venir messire Eustache, si issit de son -conroi de la route du comte Jean de Nasço dessous qui il étoit, et -baissa son glaive, et s'en vint adresser audit messire Eustache. Si se -consuirent de plein eslai et se portèrent par terre; et fut le -chevalier allemand navré en l'épaule: si ne se releva mie sitôt que -messire Eustache fit. Quand messire Eustache fut levé, il prit son -glaive et s'en vint sur le chevalier qui là gisoit, en grand volonté -de le requerre et assaillir; mais il n'en eut mie le loisir, car ils -vinrent sur lui cinq hommes d'armes allemands qui le portèrent par -terre. Là fut-il tellement pressé et point aidé de ses gens, que il -fut pris et emmené prisonnier entre les gens du dit comte Jean de -Nasço, qui n'en firent adonc nul compte; et ne sais si ils lui firent -jurer prison; mais ils le lièrent sur un char avecques leurs harnois. - -Assez tôt après la prise d'Eustache d'Aubrecicourt, se commença le -estour de toutes parts; et jà étoit approchée et commencée la bataille -des maréchaux; et chevauchèrent avant ceux qui devoient rompre la -bataille des archers, et entrèrent tous à cheval au chemin où la -grosse haie et épaisse étoit de deux côtés. Sitôt que ces gens d'armes -furent là embattus, archers commencèrent à traire à exploit, et à -mettre main en oeuvre à deux côtés de la haie, et à verser chevaux, et -à enfiler tout dedans de ces longues sajettes barbues. Ces chevaux, -qui traits étoient, et qui les fers de ces longues sajettes sentoient -et ressoignoient, ne vouloient avant aller, et se tournoient l'un de -travers, l'autre de côté, ou ils chéoient et trébuchoient dessous -leurs maîtres, qui ne se pouvoient aider ni relever; ni oncques la -dite bataille des maréchaux ne put approcher la bataille du prince. Il -y eut bien aucuns chevaliers et écuyers bien montés, qui par force de -chevaux passèrent outre et rompirent la haie, et cuidèrent approcher -la bataille du prince, mais ils ne purent. - -Messire Jacques d'Audelée, en la garde de ses quatre écuyers et l'épée -en la main, si comme dessus est dit, étoit au premier front de cette -bataille, et trop en sus de tous les autres, et là faisoit merveilles -d'armes; et s'en vint par grand vaillance combattre sous la bannière -de monseigneur Arnoul d'Andrehen, maréchal de France, un moult hardi -et vaillant chevalier; et se combattirent grand temps ensemble. Et là -fut durement navré ledit messire Arnoul; car la bataille des maréchaux -fut tantôt toute déroutée et déconfite par le trait des archers, si -comme ci-dessus est dit, avec l'aide des hommes d'armes qui se -boutoient entre eux quand ils étoient abattus, et les prenoient et -occioient à volonté. Là fut pris messire Arnoul d'Andrehen; mais ce -fut d'autres gens que de messire Jacques d'Audelée, ni des quatre -écuyers, qui de lès lui étoient; car oncques le dit chevalier ne prit -prisonnier la journée, ni entendit à prendre, mais toujours à -combattre et à aller avant sur ses ennemis. - - - Comment messire Jean de Clermont, maréchal de France, fut occis, - et comment ceux de la bataille du duc de Normandie s'enfuirent. - -D'autre part, messire Jean de Clermont, maréchal de France et moult -vaillant et gentil chevalier, se combattoit dessous sa bannière, et y -fit assez d'armes tant qu'il put durer; mais il fut abattu, ni oncques -puis ne se put relever, ni venir à rançon. Là fut-il mort et occis en -servant son seigneur. Et voulurent bien maintenir et dire les aucuns -que ce fut pour les paroles qu'il avoit eues, la journée devant, à -messire Jean Chandos. A peine vit oncques homme avenir en peu d'heures -si grand meschef sur gens d'armes et bons combattants, que il avint -sur la bataille des maréchaux de France; car ils fondoient l'un sur -l'autre, et ne pouvoient aller avant. Ceux qui derrière étoient et qui -le meschef véoient, et qui avant passer ne pouvoient, reculoient et -venoient sur la bataille du duc de Normandie, qui étoit grand et -espaisse pardevant: mais tôt fut éclaircie et despaissie par derrière, -quand ils entendirent que les maréchaux étoient déconfits; et -montèrent à cheval le plus, et s'en partirent; car il descendit une -route d'Anglois d'une montagne, en costiant les batailles, tous montés -à cheval, et grand foison d'archers aussi devant eux, et s'en vinrent -férir sur aile sur la bataille du duc de Normandie. Au voir dire, les -archers d'Angleterre portèrent très-grand avantage à leurs gens, et -trop ébahirent les François, car ils traioient si ouniement et si -épaissement, que les François ne savoient de quel côté entendre qu'ils -ne fussent atteints du trait; et toujours se avançoient les Anglois, -et petit à petit conquéroient terre. - - - Comment le prince de Galles, quand il vit la bataille du duc de - Normandie branler, commanda à ses gens chevaucher avant. - -Quand les gens d'armes virent que cette première bataille étoit -déconfite, et que la bataille du duc de Normandie branloit et se -commençoit à ouvrir, si leur vint et recrut force, haleine et courage -trop grossement; et montèrent erraument tous à cheval qu'ils avoient -ordonnés et pourvus à demeurer de lès eux. Quand ils furent tous -montés et bien en hâte, ils se remirent tous ensemble, et commencèrent -à écrier à haute voix, pour plus ébahir leurs ennemis: «Saint George! -Guyenne!» Là dit messire Jean Chandos au prince un grand mot et -honorable: «Sire, sire, chevauchez avant! la journée est vôtre; Dieu -sera huy en votre main; adressons-nous devers votre adversaire le roi -de France, car celle part gît tout le fort de la besogne. Bien sçais -que par vaillance il ne fuira point; si nous demeurera, s'il plaît à -Dieu et à saint George, mais qu'il soit combattu; et vous dites -or-ains que huy on vous verroit bon chevalier.» Ces paroles -évertuèrent si le prince, qu'il dit tout en haut: «Jean, allons, -allons; vous ne me verrez mais huy retourner, mais toujours chevaucher -avant.» Adoncques dit-il à sa bannière: «Chevauchez avant, bannière, -au nom de Dieu et de saint George!» Et le chevalier qui la portoit fit -le commandement du prince. Là fut la presse et l'enchas grand et -périlleux; et maints hommes y furent renversés. Si sachez que qui -étoit chu il ne se pouvoit relever, si il n'étoit trop bien aidé. - -Ainsi que le prince et sa bannière chevauchoit en entrant en ses -ennemis, et que ses gens le suivoient, il regarda sur destre de lès un -petit buisson: si vit messire Robert de Duras, qui là gisoit mort, et -sa bannière de lès lui, qui étoit de France au sautoir de gueules, et -bien dix ou douze des siens à l'environ. Si commanda à deux de ses -écuyers et à trois archers: «Mettez le corps de ce chevalier sur une -targe, et le portez à Poitiers; si le présentez de par moi au cardinal -de Pierregort, et dites-lui que je le salue à ces enseignes.» Les -dessusdits varlets du prince firent tantôt et sans délai ce qu'il leur -commanda. - -Or vous dirai qui mut le prince à ce faire: les aucuns pourroient dire -qu'il le fit par manière de dérision. On avoit jà informé le prince -que les gens du cardinal de Pierregort étoient demeurés sur les champs -et eux armés contre lui, ce qui n'étoit mie appartenant ni droit fait -d'armes: car gens d'Église qui, pour bien, et sur traité de paix, vont -et travellent de l'un à l'autre, ne se doivent point armer ni -combattre pour l'un ni pour l'autre, par raison; et pourtant que cils -l'avoient fait, en étoit le prince courroucé sur le cardinal, et lui -envoya voirement son neveu messire Robert de Duras, si comme ci-dessus -est contenu. Et vouloit au châtelain d'Amposte, qui là fut pris, faire -trancher la tête; et l'eût fait sans faute en son ire, pourtant qu'il -étoit de la famille dudit cardinal, si n'eût été messire Jean Chandos, -qui le refréna par douces paroles, et lui dit: «Monseigneur, -souffrez-vous et entendez à plus grand chose que cette n'est; espoir -excusera le cardinal de Pierregort si bellement ses gens, que vous en -serez tout content.» Ainsi passa le prince outre, et commanda que le -dit châtelain fût bien gardé. - - - Comment le duc de Normandie et ses deux frères se partirent de la - bataille; et comment messire Jean de Landas et messire Thibaut - de Vodenay retournèrent à la bataille. - -Ainsi que la bataille des maréchaux fut toute perdue et déconfite sans -recouvrer, et que celle du duc de Normandie se commença à dérompre et -à ouvrir, et les plusieurs de ceux qui y étoient, et qui par raison -combattre se devoient, se prirent à monter à cheval, à fuir et eux -sauver, s'avancèrent Anglois qui là étoient tous montés, et -s'adressèrent premièrement vers la bataille du duc d'Athènes, -connétable de France. Là eut grand froissis et grand boutis, et maints -hommes renversés par terre; là écrioient les aucuns chevaliers et -écuyers de France qui par troupeaux se combattoient: Montjoye! saint -Denis! et les Anglois: Saint George! Guyenne! Là étoit grandement -prouesse remontrée; car il n'y avoit si petit qui ne vaulsist un homme -d'armes. Et eurent adonc le prince et ses gens d'encontre la bataille -des Allemands du comte de Sarbruche, du comte de Nasço et du comte de -Nido et de leurs gens; mais ils ne durèrent mie grandement; ainçois -furent eux reboutés et mis en chasse. - -Là étoient archers d'Angleterre vites et légers de traire ouniement et -si épaissement que nul ne se osoit ni pouvoit mettre en leur trait: si -blessèrent et occirent de cette rencontre maints hommes qui ne purent -venir à rançon ni à merci. Là furent pris, assez en bon convenant, les -trois comtes dessus nommés, et morts et pris maints chevaliers et -écuyers de leur route. En ce poignis et recullis fut rescous messire -Eustache d'Aubrecicourt par ses gens qui le queroient, et qui -prisonnier entre les Allemands le sentoient; et y rendit messire Jean -de Ghistelle grand peine; et fut le dit messire Eustache remis à -cheval. Depuis fit ce jour maintes appertises d'armes, et prit et -fiança de bons prisonniers, dont il eut au temps avenir grand finance, -et qui moult lui aidèrent à avancer. - -Quand la bataille du duc de Normandie, si comme je vous ai dit, vit -approcher si fortement les batailles du prince, qui jà avoient -déconfit les maréchaux et les Allemands, et étoient entrés en chasse, -si en fut la plus grand partie tout ébahie, et entendirent les aucuns -et presque tous à sauver, et les enfants du roi aussi, le duc de -Normandie, le comte de Poitiers, le comte de Touraine, qui étoient -pour ce temps moult jeunes et de petit avis: si crurent légèrement -ceux qui les gouvernoient[194]. Toutefois messire Guichard d'Angle et -messire Jean de Saintré, qui étoient de lès le comte de Poitiers, ne -voulurent mie retourner ni fuir, mais se boutèrent au plus fort de la -bataille. Ainsi se partirent, par conseil, les trois enfants du roi, -et avec eux plus de huit cents lances saines et entières, qui oncques -n'approchèrent leurs ennemis, et prirent le chemin de Chauvigny. - - [194] Le continuateur de Guillaume de Nangis dit, en parlant de - la prise du roi Jean et de Philippe, son jeune fils: _Quod videns - primogenitus ejus Karolus, dux Normandiæ, cum omnibus suis qui - secum in armis aderant, dimisit prælium et recessit, et alii duo - fratres sui similiter, videlicet dux andegavensis et comes - pictavensis, filii regis_.--M. Géraud, le dernier et savant - éditeur de Guillaume de Nangis, dit, à propos de ce passage: «Ce - fut donc seulement après la prise du roi et la perte de la - bataille que le duc de Normandie se retira, et non, comme le fait - entendre Froissart, au commencement ou au milieu de l'action. - D'après les Grandes Chroniques, lorsque la défaite des Français - fut consommée, _on fit retirer_ de la mêlée le Dauphin et ses - frères (t. VI, p. 33 et 34). Ces mois, _on fit retirer_ semble dire - que les princes ne songeaient guère à leur sûreté. Et en effet - une curieuse lettre du comte d'Armagnac, dont un fragment a été - publié par M. Lacabane (_Dict. de la Conversation_, art. _Charles - V_), prouve qu'ils s'éloignèrent du champ de bataille par ordre - exprès du roi Jean.» Voy. l'édition de la _Chronique de Guillaume - de Nangis_, publiée par M. Géraud pour la Société de l'histoire de - France, t. II, p. 240. (_Note de M. Yanoski._) - -Quand messire Jean de Landas, messire Thibaut de Vodenay, qui étoient -maîtres et gouverneurs du duc Charles de Normandie, avecques le -seigneur de Saint-Venant, eurent chevauché environ une grosse lieue en -la compagnie dudit duc, ils prirent congé de lui, et prièrent au -seigneur de Saint-Venant que point ne le vulsist laisser, mais mener -à sauveté, et qu'il y acquerroit autant d'honneur à garder son corps, -comme s'il demeuroit en la bataille; mais les dessus dits vouloient -retourner et venir de lès le roi et en sa bataille; et il leur -répondit que ainsi feroit-il à son pouvoir. Ainsi retournèrent les -deux chevaliers, et encontrèrent le duc d'Orléans et sa grosse -bataille toute saine et toute entière, qui étoient partis et venus par -derrière la bataille du roi. Bien est voir que plusieurs bons -chevaliers et écuyers, quoique leurs seigneurs se partissent, ne se -vouloient mie partir, mais eussent eu plus cher à mourir que il leur -fût reproché fuite. - - - Comment le roi de France fit toutes ses gens aller à pied, lequel - se combattoit très-vaillamment comme bon chevalier; et aussi - faisoient ses gens. - -Vous avez ci-dessus en cette histoire bien ouï parler de la bataille -de Crécy, et comment fortune fut moult merveilleuse pour les François: -aussi à la bataille de Poitiers elle fut très-merveilleuse, diverse et -très-félonnesse pour eux, et pareille à celle de Crécy, car les -François étoient bien de gens d'armes sept contre un. Or regardez si -ce ne fut mie grand infortuneté pour eux quand ils ne purent obtenir -la place contre leurs ennemis. Mais au voir dire, la bataille de -Poitiers fut trop mieux combattue que celle de Crécy; et eurent toutes -manières de gens d'armes mieux loisir d'aviser et considérer leurs -ennemis, qu'ils n'eurent à Crécy; car la dite bataille de Crécy -commença au vespre tout tard, sans arroi et sans ordonnance, et cette -de Poitiers matin à heure de prime, et assez par bon convenant, si -heur y eût été pour les François. Et y avinrent trop plus de beaux et -de grands faits d'armes sans comparaison qu'il ne firent à Crécy, -combien que tant de grands chefs de pays n'y furent mie morts, comme -ils furent à Crécy. Et se acquittèrent si loyalement envers leur -seigneur tous ceux qui demeurèrent à Poitiers morts ou pris, que -encore en sont les hoirs à honorer, et les vaillants hommes qui se -combattirent à recommander. Ni on ne peut pas dire ni présumer que le -roi Jean de France s'effrayât oncques de choses qu'il vit ni ouït -dire, mais demeura et fut toujours bon chevalier et bien combattant, -et ne montra pas semblant de fuir ni de reculer quand il dit à ses -hommes: «A pied, à pied!» et fit descendre tous ceux qui à cheval -étoient, et il même se mit à pied devant tous les siens, une hache de -guerre en ses mains, et fit passer avant ses bannières au nom de Dieu -et de saint Denis, dont messire Geoffroy de Chargny portoit la -souveraine; et aussi par bon convenant la grosse bataille du roi s'en -vint assembler aux Anglois. Là eut grand hutin fier et crueux, et -donnés et reçus maints horions de hache, d'épée et d'autres bâtons de -guerre. Si assemblèrent le roi de France et messire Philippe son -mainsné fils à la bataille des maréchaux d'Angleterre, le comte de -Warvich et le comte de Suffolch; et aussi y avoit-il là des Gascons -monseigneur le captal de Buch, le seigneur de Pommiers, messire Aymeri -de Tarse, le seigneur de Mucidan, le seigneur de Longueren, le -souldich de l'Estrade. - -Bien avoit sentiment et connoissance le roi de France que ses gens -étoient en péril; car il véoit ses batailles ouvrir et branler, et -bannières et pennons trébucher et reculer, et par la force de leurs -ennemis reboutés: mais par fait d'armes il les cuida bien toutes -recouvrer. Là crioient les François: Montjoye! saint Denis! et les -Anglois: Saint-George! Guyenne! Si revinrent ces deux chevaliers tout -à temps qui laissé avoient la route du duc de Normandie, messire Jean -de Landas et messire Thibaut de Vodenay: si se mirent tantôt à pied -en la bataille du roi, et se combattirent depuis moult vaillamment. -D'autre part se combattoient le duc d'Athènes, connétable de France, -et ses gens; et un petit plus dessus, le duc de Bourbon, avironné de -bons chevaliers de son pays de Bourbonnois et de Picardie. D'autre -lès, sur côtière, étaient les Poitevins, le sire de Pons, le sire de -Partenay, le sire de Poiane, le sire de Tonnay-Boutonne, le sire de -Surgères, messire Jean de Saintré, messire Guichard d'Angle, le sire -d'Argenton, le sire de Linières, le sire de Montendre et plusieurs -autres, le vicomte de Rochechouart et le vicomte d'Ausnay. Là étoit -chevalerie démontrée et toute appertise d'armes faite; car créez -fermement que toute fleur de chevalerie étoit d'une part et d'autre. - -Là se combattirent vaillamment messire Guichard de Beaujeu, le sire de -Château-Villain, et plusieurs bons chevaliers et écuyers de Bourgogne. -D'autre part, étoient le comte de Ventadour et de Montpensier, messire -Jacques de Bourbon, en grand arroi, et aussi messire Jean d'Artois, et -messire Jacques son frère, et messire Regnault de Cervoles, dit -Archiprêtre, armé pour le jeune comte d'Alençon. - -Si y avoit aussi d'Auvergne plusieurs grands barons et bons -chevaliers, tels comme le seigneur de Mercueil (Mercoeur?), le -seigneur de la Tour, le seigneur de Chalençon, messire Guillaume de -Montagu, le seigneur de Rochefort, le seigneur d'Apchier et le -seigneur d'Apchon; et de Limosin, le seigneur de Malval, le seigneur -de Moreil, et le seigneur de Pierrebuffière; et de Picardie, messire -Guillaume de Neelle, messire Raoul de Rayneval, messire Geoffroy de -Saint-Dizier, le seigneur de Helly, le seigneur de Monsault, le -seigneur de Hangest, et plusieurs autres. - -Encore en la bataille dudit roi étoit le comte de Douglas d'Écosse, et -se combattit un espace assez vaillamment; mais quand il vit que la -déconfiture se contournoit du tout sur les François, il se partit et -se sauva au mieux qu'il put; car nullement il n'eût voulu être pris ni -échu ès mains des Anglois; mais eût eu plus cher à être occis sur la -place, car pour certain il ne fût jamais venu à rançon. - - - Comment messire Jacques d'Audelée en fut mené de la bataille - moult navré; et comment messire Jean Chandos enhorte le prince - de chevaucher avant. - -On ne vous peut mie de tous parler, dire ni recorder: «Cil fit bien et -cil fit mieux;» car trop y faudroit de paroles: non pourquant d'armes -on ne se doit mie légèrement départir ni passer; mais il y eut là -moult de bons chevaliers et écuyers d'un côté et d'autre, et bien le -montrèrent; car ceux qui y furent morts et pris de la partie du roi de -France ne daignèrent oncques fuir, mais demeurèrent vaillamment de lès -leur seigneur et hardiment se combattirent. - -D'autre part, on vit chevaliers d'Angleterre et de Gascogne eux -aventurer si très-hardiment, et si ordonnément chevaucher et requérir -leurs ennemis, que merveilles seroit à penser, et leurs corps au -combattre abandonner, et ne l'eurent mie davantage; mais leur convint -moult de peines endurer et souffrir ainçois qu'ils pussent en la -bataille du roi entrer. Là étoient de lès le prince et à son frein -messire Jean Chandos, messire Pierre d'Audelée, frère de messire -Jacques d'Audelée, de qui nous avons parlé ci-dessus, qui fut des -premiers assaillants, ainsi qu'il avoit voué, et lequel avoit jà tant -fait d'armes par l'aide de ses quatre écuyers, que on le doit bien -tenir et recommander pour preux, car il toudis, comme bon chevalier, -étoit entré au plus fort des batailles, et combattu si vaillamment que -il y fut durement navré au corps, au chef et au visage; et tant que -haleine et force lui purent durer il se combattit et alla toujours -devant, et tant que il fut moult essaigié. Adonc sur la fin de la -bataille le prirent les quatre écuyers qui le gardoient, et -l'amenèrent moult foiblement et fort navré au dehors des batailles, de -lès une haie, pour lui un petit refroidir et éventer; et le -désarmèrent le plus doucement qu'ils purent, et entendirent à ses -plaies bander et lier et recoudre les plus périlleuses. - -Or reviendrons au prince de Galles, qui chevauchoit avant, en -combattant et occiant ses ennemis; de lès lui messire Jean Chandos, -par lequel conseil il ouvra et persévéra la journée; et le gentil -chevalier s'en acquitta si loyaument, que oncques il n'entendit ce -jour à prendre prisonnier; mais disoit en outre au prince: «Sire, -chevauchez avant! Dieu est en votre main, la journée est vôtre.» Le -prince, qui tendoit à toute perfection d'honneur, chevauchoit avant, -sa bannière devant lui, et réconfortoit ses gens là où il les véoit -ouvrir et branler, et y fut très-bon chevalier. - - - Comment le duc de Bourbon, le duc d'Athènes et plusieurs autres - barons et chevaliers furent morts, et aussi plusieurs pris. - -Ce lundi fut la bataille des Anglois et des François, assez près de -Poitiers, moult dure et moult forte; et y fut le roi Jean de France de -son côté moult bon chevalier; et si la quarte partie de ses gens -l'eussent ressemblé, la journée eût été pour eux; mais il n'en avint -mie ainsi. Toutefois les ducs, les comtes, les barons et les -chevaliers et écuyers qui demeurèrent se acquittèrent à leur pouvoir -bien et loyaument, et se combattirent tant que ils furent tous morts -ou pris; peu s'en sauvèrent de ceux qui descendirent à pied jus de -leurs chevaux sur le sablon, de lès le roi leur seigneur. Là furent -occis, dont ce fut pitié et dommage, le gentil duc de Bourbon, qui -s'appeloit messire Pierre, et assez près de lui messire Guichard de -Beaujeu et messire Jean de Landas; et pris et durement navré -l'archiprêtre, messire Thibaut de Vodenay et messire Baudouin -d'Ennequin; morts, le duc d'Athènes, connétable de France, et l'évêque -de Châlons en Champagne; et d'autre part, pris le comte de Waudemont -et de Joinville, et le comte de Ventadour, et cil de Vendôme; et -occis, un petit plus dessus, messire Guillaume de Neelle et messire -Eustache de Ribeumont; et d'Auvergne, le sire de la Tour, et messire -Guillaume de Montagu; et pris, messire Louis de Maleval, le sire de -Pierrebuffière, et le sire de Seregnac; et en celle empainte furent -plus de deux cents chevaliers morts et pris. - -D'autre part, se combattoient aucuns bons chevaliers de Normandie à -une route d'Anglois; et là furent morts messire Grimouton de Chambli -et monseigneur le Baudrain de la Heuse, et plusieurs autres qui -étoient déroutés et se combattoient par troupeaux et par compagnies, -ainsi que ils se trouvoient et recueilloient. Et toudis chevauchoit le -prince et s'adressoit vers la bataille du roi; et la plus grand partie -des siens entendoit à faire la besogne à son profit et au mieux qu'ils -pouvoient; car tous ne pouvoient mie être ensemble. Si y eut ce jour -faites maintes appertises d'armes, qui toutes ne vinrent mie à -connoissance; car on ne peut pas tout voir ni savoir, ni les plus -preux et les plus hardis aviser ni concevoir. Si en veuil parler au -plus justement que je pourrai, selon ce que j'en fus depuis informé -par les chevaliers et écuyers qui furent d'une part et d'autre. - - - Comment le sire de Renty, en fuyant de la bataille, prit un - chevalier anglois qui le poursuivoit; et comment un écuyer de - Picardie, par tel parti, prit le sire de Bercler. - -Entre ces batailles et ces rencontres, et les chasses et les -poursuites qui furent ce jour sur les champs, enchéy à messire Oudart -de Renty ainsi que je vous dirai. Messire Oudart étoit parti de la -bataille, car il véoit bien qu'elle étoit perdue sans recouvrer: si ne -se voult mie mettre au danger des Anglois là où il le put amender, et -s'étoit jà bien éloigné d'une lieue. Si l'avoit un chevalier -d'Angleterre poursuivi un espace, la lance au poing, et écrioit à la -fois à messire Oudart: «Chevalier, retournez, car c'est grand honte de -ainsi fuir.» Messire Oudart, qui se sentoit chassé, se vergogna et se -arrêta tout coi, et mit l'épée en fautre, et dit à soi-même qu'il -attendroit le chevalier d'Angleterre. Le chevalier anglois cuida venir -dessus messire Oudart, et asseoir son glaive sur sa targe; mais il -faillit, car messire Oudart se détourna contre le coup, et ne faillit -pas à asséner le chevalier anglois, mais le férit tellement de son -épée en passant sur son bassinet, qu'il l'étonna tout et l'abbatit jus -à terre de son cheval, et se tint là tout coi un espace sans relever. -Adonc mit pied à terre messire Oudart, et vint sur le chevalier qui là -gisoit, et lui appuya son épée sus la poitrine, et lui dit vraiment -qu'il l'occiroit s'il ne se rendoit à lui et lui fiançoit prison, -rescous ou non rescous. Le chevalier anglois ne se vit pas adoncques -au-dessus de la besogne, et se rendit audit messire Oudart pour son -prisonnier, et s'en alla avecques lui, et depuis le rançonna bien et -grandement. - -Encore entre les batailles et au fort de la chasse avint une aussi -belle aventure et plus grande à un écuyer de Picardie qui s'appeloit -Jean d'Ellenes, appert homme d'armes et sage et courtois durement. Il -s'étoit ce jour combattu assez vaillamment en la bataille du roi; si -avoit vu et conçu la déconfiture et la grand pestillence qui y -couroit, et lui étoit si bien avenu que son page lui avoit amené son -coursier frais et nouveau, qui lui fit grand bien. Adonc étoit sur les -champs le sire de Bercler, un jeune et appert chevalier, et qui ce -jour avoit levé bannière: si vit le convenant de Jean d'Ellenes, et -issit très-appertement des conrois après lui, monté aussi sur fleur de -coursiers; et pour faire plus grand vaillance d'armes, il se sépara de -sa troupe et voulut le dit Jean suivir tout seul, si comme il fit. Et -chevauchèrent hors de toutes batailles moult loin, sans eux approcher, -Jean d'Ellenes devant et le sire de Bercler après, qui mettoit grand -peine à l'aconsuir. L'intention de l'écuyer françois étoit bien telle -qu'il retourneroit voirement, mais qu'il eût amené le chevalier encore -un petit plus avant. Et chevauchèrent, ainsi que par haleine de -coursier, plus d'une grosse lieue, et éloignèrent bien autant et plus -toutes les batailles. Le sire de Bercler écrioit à la fois à Jean -d'Ellenes: «Retournez, retournez homme d'armes! ce n'est pas honneur -ni prouesse de ainsi fuir.» Quand l'écuyer vit son tour et que temps -fut, il tourna moult aigrement sur le chevalier, tout à un faix, -l'épée au poing, et la mit dessous son bras en manière de glaive, et -s'en vint en cel état sur le seigneur de Bercler, qui oncques ne le -voult refuser, mais prit son épée, qui étoit de Bordeaux, bonne et -légère et roide assez, et l'empoigna par les hans, et levant la main -pour jeter en passant à l'écuyer, et l'escouy, et laissa aller. Jean -d'Ellenes, qui vit l'épée en volant venir sur lui, se détourna; et -perdit par celle voye l'Anglois son coup au dit écuyer. Mais Jean ne -perdit point le sien, mais atteignit en passant le chevalier au bras, -tellement qu'il lui fit voler l'épée aux champs. Quand le sire de -Bercler vit qu'il n'avoit point d'épée et l'écuyer avoit la sienne, si -saillit jus de son coursier, et s'en vint tout le petit pas là où son -épée étoit: mais il n'y put oncques si tôt venir, que Jean d'Ellenes -ne le hâtât, et jeta par à jus si roidement son épée au dit chevalier -qui étoit à terre, et l'atteignit dedans les cuissiens tellement, que -l'épée, qui étoit roide et bien acérée de fort bras et de grand -volonté, entra ès cuissiens et s'encousit tout parmi les cuisses -jusques aux hanches. De ce coup chéy le chevalier, qui fut durement -navré et qui aider ne se pouvoit. Quand l'écuyer le vit en cel état, -si descendit moult appertement de son coursier, et vint à l'épée du -chevalier qui gisoit à terre, et la prit; et puis tout le pas s'en -vint sur le chevalier, et lui demanda s'il se vouloit rendre, rescous -ou non rescous. Le chevalier lui demanda son nom. Il dit: «On -m'appelle Jean d'Ellenes; et vous comment?»--«Certes, compain, -répondit le chevalier, on m'appelle Thomas, et suis sire de Bercler, -un moult beau châtel séant sur la rivière de Saverne, en la marche de -Galles.»--«Sire de Bercler, dit l'écuyer, vous serez mon prisonnier, -si comme je vous ai dit, et je vous mettrai à sauveté et entendrai à -vous guérir; car il me semble que vous êtes durement navré.» Le sire -de Bercler répondit: «Je le vous accorde ainsi, voirement suis-je -votre prisonnier, car vous m'avez loyaument conquis.» Là lui -créanta-t-il sa foi que, rescous ou non rescous, il seroit son -prisonnier. Adonc traist Jean l'épée hors des cuissiens du chevalier: -si demeura la plaie toute ouverte; mais Jean la banda et fit bien et -bel au mieux qu'il put, et fit tant qu'il le remit sur son coursier, -et l'emmena ce jour sur son coursier tout le pas jusques à -Chasteauleraut; et là séjourna-t-il plus de quinze jours, pour l'amour -de lui, et le fit médeciner; et quand il eut un peu mieux, il le mit -en une litière et le fit amener tout souef en son hôtel en Picardie. -Là fut-il plus d'un an, et tant qu'il fut bien guéri: mais il demeura -affolé; et quand il partit, il paya six mille nobles; et devint le dit -écuyer chevalier, pour le grand profit qu'il eut de son prisonnier, le -seigneur de Bercler. Or, reviendrons-nous à la bataille de Poitiers. - - - Comment il y eut grand occision des François devant la porte de - Poitiers, et comment le roi Jean fut pris. - -Ainsi aviennent souvent les fortunes en armes et en amours, plus -heureuses et plus merveilleuses que on ne les pourroit ni oseroit -penser et souhaiter, tant en batailles et en rencontres, comme par -follement chasser. Au voir dire, cette bataille qui fut assez près de -Poitiers, ès champs de Beauvoir et de Maupertuis, fut moult grande et -moult périlleuse; et y purent bien avenir plusieurs grandes aventures -et beaux faits d'armes qui ne vinrent mie tous à connoissance. Cette -bataille fut très-bien combattue, bien poursuie et bien chevauchée -pour les Anglois; et y souffrirent les combattants d'un côté et -d'autre moult de peines. Là fit le roi Jean de sa main merveilles -d'armes, et tenoit la hache dont trop bien se défendoit et combattoit. - -A la presse rompre et ouvrir furent pris assez près de lui le comte de -Tancarville et messire Jacques de Bourbon, pour le temps comte de -Ponthieu, et messire Jean d'Artois comte d'Eu; et d'autre part, un -petit plus en sus, dessous le pennon du captal, messire Charles -d'Artois et moult d'autres chevaliers. La chasse de la déconfiture -dura jusques aux portes de Poitiers, et là eut grand occision et grand -abatis de gens d'armes et de chevaux; car ceux de Poitiers refermèrent -leurs portes, et ne laissoient nullui entrer dedans: pourtant y eut-il -sur la chaussée et devant la porte si grand horribleté de gens -occire, navrer et abattre, que merveilles seroit à penser; et se -rendoient les François de si loin qu'ils pouvoient voir un Anglois; et -y eut là plusieurs Anglois, archers et autres, qui avoient quatre, -cinq ou six prisonniers; ni on n'ouït oncques de telle meschéance -parler, comme il avint là sur eux. - -Le sire de Pons, un grand baron de Poitou, fut là occis, et moult -d'autres chevaliers et écuyers; et pris le vicomte de Rochechouart, le -sire de Poiane, et le sire de Partenay; et de Xaintonge, le sire de -Montendre; et pris messire Jean de Saintré, et tant battu que oncques -puis n'eut santé; si le tenoit-on pour le meilleur et plus vaillant -chevalier de France; et laissé pour mort entre les morts, messire -Guichard d'Angle, qui trop vaillamment se combattit celle journée. - -Là se combattit vaillamment et assez près du roi messire Geoffroy de -Chargny; et étoit toute la presse et la huée sur lui, pourtant qu'il -portoit la souveraine bannière du roi; et il même avoit sa bannière -sur les champs, qui étoit de gueules à trois écussons d'argent. Tant y -survinrent Anglois et Gascons de toutes parts, que par force ils -ouvrirent et rompirent la presse de la bataille du roi de France; et -furent les François si entouillés entre leurs ennemis, qu'il y avoit -bien, en tel lieu étoit et telle fois fut, cinq hommes d'armes sur un -gentilhomme. - -Là fut pris messire Baudouin d'Ennequin de messire Berthelemien de -Bruhe; et fut occis messire Geoffroy de Chargny, la bannière de France -entre ses mains; et pris le comte de Dampmartin de monseigneur -Regnault de Cobehen. Là eut adoncques trop grand presse et trop grand -boutis sur le roi Jean, pour la convoitise de le prendre; et le -crioient ceux qui le connoissoient, et qui le plus près de lui -étoient: «Rendez-vous, rendez-vous! autrement vous êtes mort.» Là -avoit un chevalier de la nation de Saint-Omer, que on appeloit -monseigneur Denis de Mortbeque, et avoit depuis cinq ans servi les -Anglois, pour tant que il avoit de sa jeunesse forfait le royaume de -France par guerre d'amis et d'un homicide qu'il avoit fait à -Saint-Omer, et étoit retenu du roi d'Angleterre aux solds et aux -gages. Si chéy adoncques si bien à point au dit chevalier, que il -étoit de lès le roi de France et le plus prochain qui y fut, quand on -tiroit ainsi à le prendre: si se avance en la presse, à la force des -bras et du corps, car il étoit grand et fort, et dit au roi, en bon -françois, où le roi se arrêta plus que à autres. «Sire, sire, -rendez-vous.» Le roi, qui se vit en dur parti et trop efforcé de ses -ennemis, et aussi que la défense ne lui valoit rien, demanda, en -regardant le chevalier: «A qui me rendroi-je? à qui? Où est mon cousin -le prince de Galles? Si je le véois, je parlerois.»--«Sire, répondit -messire Denis, il n'est pas ci; mais rendez-vous à moi, je vous -mènerai devers lui.»--«Qui êtes-vous? dit le roi.--Sire, je suis Denis -de Mortbeque, un chevalier d'Artois; mais je sers le roi d'Angleterre, -pour ce que je ne puis au royaume de France demeurer, et que je y ai -tout forfait le mien.»--«Adoncques,» répondit le roi de France, si -comme je fus depuis informé, on dut répondre: «Et je me rends à vous.» -Et lui bailla son destre gant. Le chevalier le prit, qui en eut grand -joie. Là eut grand presse et grand tiris entour le roi; car chacun -s'efforçoit de dire: «Je l'ai pris, je l'ai pris.» Et ne pouvoit le -roi aller avant, ni messire Philippe son mainsné fils. - -Or lairons un petit à parler de ce touillement qui étoit sur le roi de -France, et parlerons du prince de Galles et de la bataille. - - - Comment il y eut grand débat entre les Anglois et les Gascons sur - la prise du roi Jean, et comment le prince envoya ses maréchaux - pour savoir où il étoit. - -Le prince de Galles, qui durement étoit hardi et courageux, le -bassinet en la tête étoit comme un lion fel et crueux, et qui ce jour -avoit pris grand plaisance à combattre et à enchasser ses ennemis, sur -la fin de la bataille étoit durement échauffé; si que messire Jean -Chandos, qui toujours fut de lès lui, ni oncques ce jour ne le laissa, -lui dit: «Sire, c'est bon que vous vous arrêtez ci, et mettez votre -bannière haut sur ce buisson; si se retrairont vos gens, qui sont -durement épars; car, Dieu merci, la journée est vôtre, et je ne vois -mais nulles bannières ni nuls pennons françois ni conroi entre eux qui -se puisse rejoindre; et si vous rafraîchirez un petit, car je vous -vois moult échauffé.» A l'ordonnance de monseigneur Jean Chandos -s'accorda le prince, et fit sa bannière mettre sur un haut buisson, -pour toutes gens recueillir, et corner ses menestrels, et ôta son -bassinet. - -Tantôt furent ses chevaliers appareillés, ceux du corps et ceux de la -chambre; et tendit-on illecques un petit vermeil pavillon, où le -prince entra; et lui apporta-t-on à boire, et aux seigneurs qui -étoient de lès lui. Et toujours multiplioient-ils; car ils revenoient -de la chasse: si se arrêtoient là ou environ, et s'embesognoient -entour leurs prisonniers. - -Sitôt que les maréchaux tous deux revinrent, le comte de Warvich et le -comte de Suffolch, le prince leur demanda si ils savoient nulles -nouvelles du roi de France. Ils répondirent: «Sire, nennil, bien -certaines; nous créons bien ainsi que il est mort ou pris; car point -n'est parti des batailles.» Adoncques le prince dit en grand'hâte au -comte de Warvich et à monseigneur Regnault de Cobehen: «Je vous prie, -partez de ci, et chevauchez si avant que à votre retour vous m'en -sachiez à dire la vérité.» Ces deux seigneurs tantôt de rechef -montèrent à cheval et se partirent du prince, et montèrent sur un -tertre pour voir entour eux: si aperçurent une grand flotte de gens -d'armes tous à pied, et qui venoient moult lentement. Là étoit le roi -de France en grand péril; car Anglois et Gascons en étoient maîtres, -et l'avoient jà tollu à monseigneur Denis de Mortbeque et moult -éloigné de lui, et disoient les plus forts: «Je l'ai pris, je l'ai -pris.» Toutesfois le roi de France, qui sentoit l'envie que ils -avoient entre eux sur lui, pour eschiver le péril, leur dit: -«Seigneurs, seigneurs, menez-moi courtoisement, et mon fils aussi, -devers le prince mon cousin, et ne vous riotez plus ensemble de ma -prise, car je suis sire, et grand assez pour chacun de vous faire -riche.» Ces paroles et autres que le roi lors leur dit les saoula un -petit; mais néanmoins toujours recommençoit leur riote, et n'alloient -pied avant de terre que ils ne riotassent. Les deux barons dessus -nommés, quand ils virent celle foule et ces gens d'armes ainsi -ensemble, s'avisèrent que ils se trairoient celle part: si férirent -coursiers des éperons et vinrent jusques là, et demandèrent: -«Qu'est-ce là? qu'est-ce là?» Il leur fut dit: «C'est le roi de France -qui est pris, et le veulent avoir plus de dix chevaliers et écuyers.» -Adoncques, sans plus parler, les deux barons rompirent, à force de -chevaux, la presse, et firent toutes manières de gens aller arrière, -et leur commandèrent, de par le prince et sur la tête, que tous se -traïssent arrière et que nul ne l'approchât, si il n'y étoit ordonné -et requis. Lors se partirent toutes gens qui n'osèrent ce commandement -briser, et se tirèrent bien arrière du roi et des deux barons, qui -tantôt descendirent à terre et inclinèrent le roi tout bas; lequel -roi fut moult lie de leur venue; car ils le délivrèrent de grand -danger. - -Or vous parlerons un petit encore de l'ordonnance du prince, qui étoit -dedans son pavillon, et quelle chose il fit en attendant les -chevaliers dessus nommés. - - - Comment le prince donna à messire Jacques d'Audelée cinq cents - marcs d'argent de revenue; et comment le roi de France fut - présenté au prince. - -Si très-tôt que le comte de Warvich et messire Regnault de Cobehen se -furent partis du prince, si comme ci-dessus est contenu, le prince -demanda aux chevaliers qui entour lui étoient: «De messire James -d'Audelée est-il nul qui en sache rien?»--«Oil, sire, répondirent -aucuns chevaliers qui là étoient et qui vu l'avoient; il est moult -navré, et est couché en une litière assez près de ci.»--«Par ma foi, -dit le prince, de sa navrure suis-je moult durement courroucé; mais je -le verrois moult volontiers. Or sache-t-on, je vous prie, si il -pourroit souffrir le apporter ci? et si il ne peut, je l'irai voir.» -Et y envoya deux chevaliers pour faire ce message. «Grands mercis, dit -messire James, à monseigneur le prince, quand il lui plaît à souvenir -d'un si petit bachelier que je suis.» Adoncques appela-t-il de ses -varlets jusques à huit, et se fit porter en sa litière là où le prince -étoit. Quand le prince vit monseigneur James, si se abaissa sur lui, -et lui fit grand chère, et le reçut doucement, et lui dit ainsi: -«Messire James, je vous dois bien honorer, car par votre vaillance et -prouesse avez-vous huy acquis la grâce et la renommée de nous tous; et -y êtes tenu par certaine science pour le plus preux.»--«Monseigneur, -répondit messire James, vous pouvez dire ce qu'il vous plaît: je -voudrois bien qu'il fût ainsi; et si je me suis avancé pour vous -servir et accomplir un voeu que je avois fait, on ne le me doit pas -tourner à prouesse, mais à outrage.» - -Adoncques répondit le prince, et dit: «Messire James, je et tous les -autres vous tenons pour le meilleur de notre côté; et pour votre grâce -accroître et que vous ayez mieux pour vous étoffer et suivir les -armes, je vous retiens à toujours mais pour mon chevalier, à cinq -cents marcs de revenue par an, dont je vous assignerai bien sur mon -héritage en Angleterre.»--«Sire, répondit messire James, Dieu me doint -desservir les grands biens que vous me faites.» - -A ces paroles prit-il congé au prince, car il étoit moult foible; et -le rapportèrent ses varlets arrière en son logis. Il ne pouvoit mie -encore être guère éloigné, quand le comte de Warvich et messire -Regnault de Cobehen entrèrent au pavillon du prince, et lui firent -présent du roi de France; lequel présent le dit prince dut bien -recevoir à grand et à noble. Et aussi fit-il vraiment, et s'inclina -tout bas contre le roi de France, et le reçut comme roi, bien et -sagement, ainsi que bien le savoit faire; et fit là apporter le vin et -les épices, et en donna il même au roi, en signe de très-grand amour. - - - Ci dit quans grans seigneurs il y eut pris avec le roi Jean, et - combien il y en eut de morts; et comment les Anglois fêtèrent - leurs prisonniers. - -Ainsi fut cette bataille déconfite que vous avez ouïe, qui fut ès -champs de Maupertuis, à deux lieues de la cité de Poitiers, le -dix-neuvième jour du mois de septembre l'an de grâce Notre-Seigneur -mil trois cent cinquante-six. Si commença environ petite prime, et fut -toute passée à nonne; mais encore n'étoient point tous les Anglois qui -chassé avoient retournés de leur chasse et remis ensemble: pour ce -avoit fait mettre le prince sa bannière sur un buisson, pour ses gens -recueillir et rallier, ainsi qu'ils firent; mais ils furent toutes -basses vêpres ainçois que tous fussent revenus de leur chasse. Et fut -là morte, si comme on recordoit, toute la fleur de la chevalerie de -France; de quoi le noble royaume de France fut durement affoibli, et -en grand misère et tribulation eschéy, ainsi que vous orrez ci-après -recorder. - -Avec le roi et son jeune fils, monseigneur Philippe, eut pris dix-sept -comtes, sans les barons, les chevaliers et les écuyers; et y furent -morts entre cinq cents et sept cents hommes d'armes, et six mille -hommes, que uns, que autres. - -Quand ils furent tous en partie retournés de la chasse, et revenus -devers le prince qui les attendoit sur les champs, si comme vous avez -ouï recorder, si trouvèrent deux tant de prisonniers qu'ils n'étoient -de gens. Si eurent conseil l'un par l'autre, pour la grand charge -qu'ils en avoient, qu'ils en rançonneroient sur les champs le plus, -ainsi qu'ils firent. Et trouvèrent les chevaliers et les écuyers -prisonniers, les Anglois et les Gascons moult courtois; et en y eut ce -propre jour mis à finance grand foison, ou reçus simplement sur leur -foi à retourner dedans le Noël ensuivant à Bordeaux, sur Gironde, ou -là rapporter les payements. - -Quand ils furent ainsi que tous rassemblés, si se retroit chacun en -son logis, tout joignant où la bataille avoit été. Si se désarmèrent -les aucuns, et non pas tous, et firent désarmer leurs prisonniers, et -les honorèrent tant qu'ils purent chacun les siens; car ceux qu'ils -prenoient prisonniers en la bataille étoient leurs, et les pouvoient -quitter et rançonner à leur volonté. - -Si pouvoit chacun penser et savoir que tous ceux qui là furent en -cette fortunée bataille avec le prince de Galles furent riches -d'honneur et d'avoir, tant parmi les rançons des prisonniers, comme -parmi le gain d'or et d'argent qui là fut trouvé, tant en vaisselle -et en ceintures d'or et d'argent et riches joyaux, en malles farcies -de ceintures riches et pesantes, et de bons manteaux. D'armures, de -harnois et de bassinets ne faisoient-ils nul compte; car les François -étoient là venus très-richement et si étoffément que mieux ne -pouvoient, comme ceux qui cuidoient bien avoir la journée pour eux. - -Or, vous parlerons un petit comment messire James d'Audelée ouvra des -cinq cents marcs d'argent que le prince de Galles lui donna, si comme -il est contenu ci-dessus. - - - Comment messire Jacques d'Audelée donna ses cinq cents marcs - d'argent de revenue, que le prince lui avoit donnés, à ses - quatre écuyers. - -Quand messire James d'Audelée fut arrière rapporté en sa litière en -son logis, et il eut grandement remercié le prince du don que donné -lui avoit, il n'eut guères reposé en sa loge quand il manda messire -Pierre d'Audelée son frère, messire Berthelemy de Brues, messire -Étienne de Cousenton, le seigneur de Villeby et monseigneur Raoul de -Ferrières: ceux étoient de son sang et de son lignage. Si très-tôt que -ils furent venus et en la présence de lui, il se avança de parler au -mieux qu'il put; car il étoit durement foible, pour les navrures qu'il -avoit, et fit venir avant les quatre écuyers qu'il avoit eus pour son -corps, la journée, et dit ainsi aux chevaliers qui là étoient: -«Seigneurs, il a plu à monseigneur le prince qu'il m'a donné cinq -cents marcs de revenue par an et en héritage, pour lequel don je lui -ai encore fait petit service, et puis faire de mon corps tant -seulement. Il est vérité que vecy quatre écuyers qui m'ont toujours -loyaument servi, et par espécial à la journée d'huy. Ce que j'ai -d'honneur, c'est par leur emprise et leur hardiment; pour quoi, en la -présence de vous qui êtes de mon lignage, je leur veux maintenant -rémunérer les grands et agréables services qu'ils m'ont faits. C'est -mon intention que je leur donne et résigne en leurs mains le don et -les cinq cents marcs que monseigneur le prince m'a donnés et accordés, -en telle forme et manière que donnés les m'a; et m'en déshérite et les -en hérite purement et franchement, sans nul rappel.» - -Adonc regardèrent les chevaliers qui là étoient l'un l'autre, et -dirent entre eux: «Il vient à monseigneur James de grand vaillance de -faire tel don.» Si lui répondirent tous à une voix: «Sire, Dieu y ait -part! ainsi le témoignerons là où ils voudront.» Et se partirent atant -de lui; et s'en allèrent les aucuns devers le prince, qui devoit -donner à souper au roi de France et à son fils, et à la plus grand -partie des comtes et des barons qui prisonniers étoient; et tout de -leurs pourvéances, car les François en avoient fait amener après eux -grand foison, et elles étoient aux Anglois et aux Gascons faillies, et -plusieurs en y avoit entre eux qui n'avoient goûté de pain trois jours -étoient passés. - - - Comment le prince de Galles donna à souper au roi et aux grands - barons de France, et les servit moult humblement. - -Quand ce vint au soir, le prince de Galles donna à souper au roi de -France et à monseigneur Philippe son fils, à monseigneur Jacques de -Bourbon, et à la plus grand partie des comtes et des barons de France -qui prisonniers étoient. Et assit le prince le roi de France et son -fils monseigneur Philippe, monseigneur Jacques de Bourbon, monseigneur -Jean d'Artois, le comte de Tancarville, le comte d'Estampes, le comte -de Dampmartin, le seigneur de Joinville et le seigneur de Partenay, à -une table moult haute et bien couverte, et tous les autres barons et -chevaliers aux autres tables. Et servoit toujours le prince au-devant -de la table du roi, et par toutes les autres tables, si humblement -comme il pouvoit. Ni oncques ne se voult seoir à la table du roi, pour -prière que le roi sçût faire; ains disoit toujours qu'il n'étoit mie -encore si suffisant qu'il appartenist de lui seoir à la table d'un si -haut prince et de si vaillant homme que le corps de lui étoit et que -montré avoit à la journée. Et toujours s'agenouilloit par-devant le -roi, et disoit bien: «Cher sire, ne veuillez mie faire simple chère, -pour tant si Dieu n'a voulu consentir huy votre vouloir; car -certainement monseigneur mon père vous fera toute l'honneur et amitié -qu'il pourra, et s'accordera à vous si raisonnablement que vous -demeurerez bons amis ensemble à toujours. Et m'est avis que vous avez -grand raison de vous esliescer, combien que la besogne ne soit tournée -à votre gré; car vous avez aujourd'hui conquis le haut nom de prouesse -et avez passé tous les mieux faisants de votre côté. Je ne le dis mie, -cher sire, sachez, pour vous lober; car tous ceux de notre partie, et -qui ont vu les uns et les autres, se sont par pleine science à ce -accordés, et vous en donnent le prix et le chapelet, si vous le voulez -porter.» - -A ce point commença chacun à murmurer; et disoient entre eux, François -et Anglois, que noblement et à point le prince avoit parlé. Si le -prisoient durement, et disoient communément que en lui avoient et -auroient encore gentil seigneur, si il pouvoit longuement durer et -vivre, et en telle fortune persévérer. - - _Chroniques de Froissart._ - - - - -ÉTATS GÉNÉRAUX DE 1356. - - Après la bataille de Poitiers et la prise du roi Jean, le duc de - Normandie (depuis roi sous le nom de Charles V) prit la régence - pendant la captivité de son père, et fut obligé, par l'anarchie - générale, de convoquer les États Généraux qui se réunirent à - Paris et s'emparèrent aussitôt du gouvernement. Etienne Marcel, - marchand drapier et prévôt des marchands de Paris, et l'évêque de - Laon, Robert Lecoq, poussèrent les deputés de la bourgeoisie à - entreprendre la réforme générale de l'État et à enlever à la - noblesse la direction des affaires. Mais ces tentatives de - révolution avortèrent; la bourgeoisie fut vaincue, Marcel fut - tué; les paysans qui s'étaient révoltés furent écrasés, et le - Régent rentra à Paris en maître. - - Cette partie des chroniques de Saint-Denis, que nous reproduisons - ici a été rédigée par le chancelier Pierre d'Orgemont, un des - conseillers de Charles V. Charles V lui-même y a certainement - travaillé, et sa pensée s'y révèle à chaque instant. Toute cette - relation doit être considérée comme de vrais mémoires de Charles - V, et doit être lue avec une certaine précaution, à cause de son - hostilité toute naturelle contre Étienne Marcel et les idées - qu'il représentait. - - - Comment monseigneur Charles duc de Normendie et ainsné fils du - roy de France, après ce que il fut revenu de la bataille de - Poitiers, fist assembler les gens des trois estas pour ordoner - hastivement de la délivrance du roy son père. Et furent les - gens du conseil du roy séparés du conseil de ceux des trois - estas, qui furent esleus cinquante pour tous. - -En ce meisme an, le quinziesme jour dudit moys d'octobre qui fut en un -jour de samedi, vindrent à Paris plusieurs gens d'Églyse et nobles et -gens de bonnes villes de la langue d'oil. Et le lundi ensuivant furent -tous assemblés en la chambre du parlement par le commandement de -monseigneur le duc de Normendie, qui fut là présent, et en la présence -duquel monseigneur Pierre de la Forest, archevesque de Rouen et -chancelier de France, exposa à ceux des trois estas dont dessus est -faite mencion, la prise du roy, et comment il s'estoit vassaument -combatu de sa propre main, et nonobstant ce avoit esté pris par grant -infortune. Et leur monstra ledit chancelier comment chascun devoit -mettre grant paine à la délivrance dudit roy. Et après leur requist, -de par monseigneur le duc, conseil comment le roy pourroit estre -recouvré, et aussi de gouverner les guerres et aides à ce faire. - -Lesquels des trois estas, c'est assavoir les gens d'Églyse par la -bouche de monseigneur de Craon, archevesque de Rains, les nobles par -la bouche de monseigneur Phelippe, duc d'Orléans et frère germain du -roy, et les gens des bonnes villes par la bouche d'Estienne Marcel, -bourgeois de Paris et lors prévost des marchans, respondirent que ils -vouloient faire tout ce qu'ils pourroient aux fins dessus dites, et -requistrent délay pour eux assembler et parler ensemble sur ces -choses; lequel fut donné. Et furent mis et ordenés, par ledit -monseigneur de Normendie, plusieurs du conseil du roy pour aler au -conseil des dessus dis trois estas. Et quant ils y orent esté par deux -jours, on leur fist sentir et dire que lesdites gens des trois estas -ne besoigneroient point sur les choses dessus dites tant que les gens -du conseil du roy feussent avec eux. Et, pour ce, se déportèrent -lesdites gens du conseil du roy de plus aler aux assemblées des trois -estas, qui estoient chascun jour faites en l'ostel des frères Meneurs, -à Paris. Et continuèrent quinze jours ou environ, tant que il ennuioit -à plusieurs de ce que lesdis trois estas attendoient si longuement à -faire leurs responses sur les choses dessus dites. Toutefois, après -que lesdis trois estas orent conseillié et assemblé par plus de quinze -jours, et esleu de chascun des trois estas aucuns auxquels les autres -avoient donné pouvoir de ordener ce que bon leur sembleroit pour le -prouffit du royaume, iceux esleus qui estoient cinquante ou environ de -tous les trois estas dessus dis, firent sentir audit monseigneur le -duc de Normendie qu'ils parleroient volentiers à luy secrètement. Et -pour ce ala ledit duc luy sixiesme seulement auxdis frères -Meneurs[195] par devant lesdis esleus, lesquels luy distrent que ils -avoient esté ensemble, par plusieurs journées, et avoient tant fait -que ils estoient tous à un accort. Si requistrent audit monseigneur le -duc qu'il voulsist tenir secret ce que ils luy diroient, qui estoit -pour le sauvement du royaume, lequel monseigneur le duc respondit -qu'il n'en jureroit jà; et pour ce ne laissièrent pas à dire les -choses qui s'ensuivent. - - [195] Frères Mineurs ou Cordeliers. - -Premièrement ils luy distrent que le roy avoit esté mal gouverné au -temps passé: et tout avoit esté par ceux qui l'avoient conseillé, par -lesquels le roy avoit fait tout ce que il avoit fait, dont le royaume -estoit gasté et en péril d'estre tout destruit et perdu. Si luy -requistrent que il voulsist priver les officiers du roy, que ils luy -nommeroient lors, de tous offices, et que il les féist prendre et -emprisonner, et prendre tous leurs biens; et que dès lors il tenist -tous les biens dessus dis pour confisqués. Et pour ce que monseigneur -Pierre de la Forest, lors archevesque de Rouen et chancelier de -France, qui estoit l'un des officiers contre lesquels ils faisoient -lesdites requestes, estoit personne d'Églyse, si que monseigneur le -duc n'avoit aucune connoissance sur luy[196], si requistrent que il -voulsist escrire au pape de sa propre main, et supplier que il luy -donnast commissaires tels comme lesdis esleus des trois estas -nommeroient, lesquels commissaires eussent puissance de punir ledit -archevesque des cas que lesdis esleus bailleroient contre ledit -archevesque et contre les autres officiers de qui les noms -s'ensuivent: Messire Simon de Bucy, chevalier du grant conseil du roy -et premier président en parlement; messire Robert de Lorris, qui avoit -esté premier chambellan du roy Jehan; messire Nicolas Braque, -chevalier et maistre d'ostel du roy, et par avant avoit esté son -trésorier et après maistre de ses comptes; Enguerran du Petit-Celier, -bourgeois de Paris et trésorier de France; Jehan Poillevilain, -bourgeois de Paris, souverain maistre des monnoies et maistre des -comptes du roy; et Jehan Chauveau de Chartres, trésorier des guerres. -Et requistrent lesdis esleus que commissaires feussent donnés tels que -ils nommeroient et procéderoient contre lesdis officiers, sur les cas -que lesdis esleus bailleroient. Et sé lesdis officiers estoient -trouvés coupables, si feussent punis; et sé ils feussent trouvés -innocens, si vouloient que ils perdissent tous leurs dis biens et -demourassent perpétuelment sans office royal. - - [196] Était incompétent pour le juger. - -Item, requistrent audit monseigneur le duc que il voulsist délivrer le -roy de Navarre, lequel avoit esté emprisonné par le roy, père dudit -monseigneur le duc, si comme dessus est dit[197]; en luy disant que -depuis que ledit roy de Navarre avoit esté emprisonné, nul bien -n'estoit venu au roy né au royaume, pour le péchié de la prise dudit -roy de Navarre. - - [197] Le roy Jean, résolu à se venger de Charles le Mauvais et à - le punir de l'assassinat du connétable Charles de la Cerda, - l'arrêta lui-même à Rouen, le 16 avril 1356, au milieu d'un - festin que lui donnait le Dauphin et pendant lequel il fut - surpris traîtreusement. Il fut délivré de prison le 9 novembre - 1357 par les soins d'Etienne Marcel; et aussitôt il vint à Paris - se mettre à la tête des bourgeois soulevés contre le régent. - -Item, requistrent encore audit monseigneur le duc que il se voulsist -gouverner du tout par certains conseillers que ils luy bailleroient de -tous les trois estas; c'est assavoir quatre prélas, douze chevaliers -et douze bourgeois: lesquels conseillers auroient puissance de tout -faire et ordener au royaume, ainsi comme le roy, tant de mettre et -oster officiers, comme de autres choses; et plusieurs autres requestes -luy firent grosses et pesans. - -Si leur respondit ledit monseigneur le duc que de ces choses il auroit -volentiers avis et délibéracion avec son conseil; mais toutesvoies il -vouloit bien savoir quelle ayde lesdis trois estas luy vouloient -faire. Lesquels esleus luy respondirent que ils vouloient ordener -entre eux que les gens d'Églyse paieroient un dixiesme et demi pour un -an, mais que de ce ils éussent congié du pape. Les nobles paieroient -dixiesme et demi de leur revenues. Et les gens de bonnes villes -feroient, pour cent feux, un homme armé. Et disoient lesdis esleus que -ladite ayde estoit merveilleusement grant et qu'elle povoit bien -monter à trente mille hommes armés. Et pour sur ce avoir avis et de -toutes les choses dessus dites, monseigneur le duc se départit de eux, -et l'endemain après disner devoit leur en respondre. Et pour ce -assembla ledit monseigneur le duc au chastel du Louvre plusieurs de -son lignage et autres chevaliers, et ot avis et délibéracion sur les -choses dessus dites; et plusieurs fois tant audit jour de l'endemain -comme en deux ou trois jours ensuivans, envoia ledit monseigneur le -duc aux frères Meneurs devers lesdis esleus, plusieurs de ceux de son -lignage, pour les requérir de traictier avec eux, comment ils se -voulsissent déporter d'aucunes des requestes que eux luy avoient -faites, par espécial de trois dont dessus est faite mencion; en leur -monstrant que lesdites requestes touchoient le roy, son père, de si -près que il ne les oseroit faire né acomplir sans le congié exprès de -son père. - -Finablement, pour ce que lesdis esleus ne se vouldrent déporter -desdites requestes né d'aucune d'icelles, plusieurs de ceux du -lignage de monseigneur le duc et autres chevaliers qui avoient esté à -son conseil sur lesdites choses furent d'accort et conseillièrent à -monseigneur le duc que il acomplist lesdites requestes, pour ce que -autrement il ne povoit avoir ayde des trois estas, sans laquelle ayde -il ne povoit faire né gouverner la guerre. Et pour ce, fut journée -assignée auxdis trois estas, à leur requeste, pour oïr tout ce qu'ils -vouldroient dire publiquement, en la chambre de parlement, à un jour -de lundi matin veille de Toussains. Mais ledit monseigneur le duc, qui -moult estoit forment courroucié et troublé pour cause desdites -requestes qui luy avoient esté faites à part et secrètement, si comme -dessus est dit, et lesquelles on luy vouloit faire publiquement en la -chambre de parlement, considérant que lesdites requestes il ne povoit -acomplir sans courroucier forment le roy, son père, et sans luy faire -offense notable, manda et fist aler par devers lui aucuns autres de -ses conseilliers, lesquels il n'avoit point appellés aux choses dessus -dites; et leur exposa, de sa bouche, les requestes que lesdis trois -estas luy avoient faites, et aussi l'ayde que ils luy offroient, et -voult que ses conseilliers en déissent leur avis. Lesquels, en la -présence de plusieurs des autres qui autrefois y avoient esté, luy -monstrèrent comment il ne devoit faire né accomplir lesdites requestes -dessus exprimées. Et aussi luy monstrèrent comment l'ayde que l'on luy -offroit n'estoit pas souffisante pour fournir sa guerre. Et jasoit ce -que, par les esleus, eust esté dit audit monseigneur le duc que ladite -ayde povoit faire et fournir trente mille hommes armés, c'est -assavoir, pour chascun homme demi florin à l'escu[198] pour jour, -lesdis conseilliers monstrèrent audit monseigneur le duc que ladite -ayde ne povoit monter que huit ou neuf mille hommes armés, par -plusieurs fais et raisons auxquelles s'accordèrent plusieurs autres -qui estoient au conseil dudit duc, qui bien estoient jusques au nombre -de trente et plus. Et jasoit ce que la plus grant partie d'iceux eust -par avant esté d'accort que ledit monseigneur le duc acomplist -lesdites requestes et luy eussent conseillié, toutesvoies se -revindrent-ils lors, et furent tous d'un accort qu'il ne le féist pas. - - [198] C'est-à-dire 10 sols de ce temps, valant 10 francs en 1836. - -Mais pour ce que moult grant peuple estoit assemblé en ladite chambre -de parlement en laquelle lesdites requestes devoient tantost estre -faites audit monseigneur le duc, par la bouche de maistre Robert le -Coq, lors evesque de Laon, le dit monseigneur le duc ot conseil -comment il pourroit faire départir ledit peuple; et, par le conseil -que il ot, il envoia quérir en ladite chambre de parlement pour venir -devers luy en la pointe du palais où il estoit, aucuns de ceux des -trois estas, et par espécial de ceux qui principalement gouvernoient -les autres et conseilloient à faire lesdites requestes. Et là vindrent -par devers luy maistre Raymon Saquet, archevesque de Lyon; monseigneur -Jehan de Craon, archevesque de Rains, et ledit maistre Robert le Coq, -evesque de Laon, pour les gens d'Églyse. Pour les nobles y furent -monseigneur Waleran de Lucembourc, monseigneur Jehan de Conflans, -mareschal de Champaigne, et monseigneur Jehan de Péquigny, lors -gouverneur d'Artois. Et pour les bonnes villes, y furent Estienne -Marcel, prévost des marchans de Paris, Charles Toussac, eschevin, et -plusieurs autres de plusieurs autres bonnes villes. Et là, leur dit et -exposa ledit monseigneur le duc aucunes nouvelles que il avoit oïes, -tant du roy son père comme de son oncle l'empereur, et leur demanda sé -il leur sembloit que il feust bon que lesdites requestes et responses -qui luy devoient estre faites de par les trois estas, et pour -lesquelles faire et oïr le peuple estoit assemblé en ladite chambre de -parlement, fussent délayées jusqu'à une autre journée pour les causes -et raisons qu'il leur dit lors. Et furent d'accort tous ceux qui là -estoient présens, tant du conseil dudit monseigneur le duc comme des -envoiés desdis trois estas, que lesdites requestes et responses -fussent différées jusques au juesdi ensuivant. Jasoit ce que on -aperceust que aucuns desdis envoiés eussent mieux voulu que la -besoigne n'eust point esté différée. Et toutesvoies furent-ils -d'accort, par leurs opinions, au délay. Et ainsi se départirent et -retournèrent en ladite chambre de parlement, et le duc d'Orléans et -plusieurs autres avec eux. Et parla ledit duc d'Orléans au peuple qui -estoit assemblé en la chambre de parlement, et leur dit que -monseigneur le duc de Normendie ne pourroit lors oïr les requestes et -responses que on luy devoit faire pour certaines nouvelles que il -avoit oïes tant du roy son père que de son oncle l'empereur, -desquelles il leur fist aucunes dire en publique. Et pour ce se -départit ladite assemblée de la dicte chambre de parlement, et s'en -alèrent aucuns en leur pays. - - - De l'ordenance que ceux de la Langue d'oc firent pour l'amour et - rédemption du roy de France. - -En ce meisme an au moys d'octobre, les trois estas de la Langue d'oc -se assemblèrent en la ville de Thoulouse, par l'auctorité du conte -d'Armagnac, lieutenant du roy au pays, pour traictier ensemble à faire -ayde convenable pour la délivrance du roy. Et là firent plusieurs -ordenances par l'autorité dessus dite. Premièrement que ils feroient -cinq mille hommes d'armes, chascun à deux chevaux, et auroit chascun -homme d'armes demi florin à l'escu pour jour. Et feroient mille -sergens armés à cheval, deux mille arbalestiers et deux mille -pavaisiers[199], tous à cheval, et auroient chascun desdis sergens, -arbalestiers et pavaisiers, huit florins à l'escu[200] pour chascun -moys, et feroient ladite ayde pour un an. Et si ordenèrent que tous -les dessus dis seroient paiés par ceux et en la manière que lesdis -estas ordeneroient, ou les esleus par iceux. Et oultre ce, ordenèrent -que homme né femme dudit pays de Langue d'oc ne porteroit par ledit -an, sé le roy n'estoit avant délivré, or né argent né perles, né vair -né gris, robes né chapperons découppés né autres cointises -quelconques; et que aucuns menesterieus jugleurs ne joueroient de -leurs mestiers. Et encore ordenèrent certaine monnoie, c'est assavoir -trente-deuxiesme, laquelle ils firent faire et monnoier ès -monnoies[201] du roy dudit pays par l'autorité dudit conte, jasoit ce -que au pays de Langue d'oc courust lors autre monnoie, c'est assavoir -monnoie soixantiesme. Et pour avoir confermacion de toutes les choses -dessus dites envoièrent à Paris devers monseigneur le duc de -Normendie, ainsné fils du roy et son lieutenant général, trois -personnes, c'est assavoir de chascun des trois estas une; et leur -furent confermées par ledit monseigneur le duc toutes les choses -dessus dites. - - [199] Garnis de _pavas_ ou _pavois_, petit bouclier rond. - - [200] Environ 160 francs. - - [201] Aux hôtels des monnaies. - - - Comment monseigneur le duc de Normendie, tant de son bon - entendement naturel comme par bonne délibération de son - conseil, fist départir les gens des trois estas et leur fist - dire que chascun d'eux s'en repairast en son lieu. - -Le mercredi ensuivant, qui fut l'endemain de la feste de Toussains, -ledit monseigneur le duc manda au Louvre plusieurs du conseil du roy -et du sien, et aucuns de ceux des trois estas dont dessus est faite -mencion; et ot délibéracion assavoir sé il estoit bon que ceux des -trois estas qui estoient à Paris s'en allassent chascun en son pays -sans plus faire quant alors, pour aucunes causes qu'il leur dit. Et -luy fut conseillié pour la plus grant partie de tous ceux qui furent -audit conseil que ainsi le féist. Et pour ce, dit à ceux qui estoient -présens desdis trois estas que ainsi le féissent, et leur pria que ils -déissent de par luy aux autres qui estoient à Paris que chascun s'en -allast en son lieu. Et leur dit que il les remanderoit, mais que il -eust oï certains messagiers, chevaliers qui venoient de devers le roy, -son père, qui luy aportoient certaines nouvelles de par luy; et aussi -que il eust été devers l'empereur, son oncle, par devers lequel il -entendoit aler briefment. - -Dont plusieurs desdis estas qui avoient entencion de gouverner le -royaume par les requestes que ils avoient faites audit monseigneur le -duc, furent moult dolens; et bien leur fut avis que toutes ces choses -avoient esté faites par le dit monseigneur le duc, pour départir -ladite assemblée desdis trois estas qui estoient à Paris: et en vérité -ainsi estoit-il. - -Et pour ce l'endemain, qui fut jour de juesdi, plusieurs desdis trois -estas qui estoient encore à Paris, monseigneur le duc estant à -Montlehéri, là où il ala celuy jour au matin, s'assemblèrent au -chapitre desdis frères Meneurs. Et là ledit evesque de Laon publia en -la présence de ceux qui y vouldrent venir comment monseigneur le duc -leur avoit requis conseil et aide, et comment pour ce faire ils -avoient esté assemblés par plusieurs fois et par maintes journées, et -près pour ladite response faire, laquelle monseigneur le duc n'avoit -voulu oïr. Et leur dit que chascun d'eux préist copie des choses qui -avoient esté ordenées par lesdis esleus, et l'emportast en son pays. -Lesquelles choses firent plusieurs desdis trois estas qui estoient à -ladite assemblée. Et jasoit ce que, par plusieurs fois, ledit -monseigneur le duc parlast audit prévost des marchans et par plusieurs -journées, et aussi aux eschevins de Paris en eux requerrant que ils -luy voulsissent faire ayde à soustenir la guerre, si ne s'y vouldrent -accorder né consentir, s'il ne faisoit assembler lesdis trois estas, -laquelle chose il n'ot pas conseil de faire. Et pour ce il ordena que -on envoieroit certains des conseilliers du roy par les bailliages du -royaume, pour requérir ladite ayde aux bonnes villes. - - - Comment les gens des trois estas furent mandés pour rassembler à - Paris. - -1357. - -Et si furent mandés les gens des trois estas de par monseigneur le duc -pour estre à Paris assemblés le dimanche, cinquiesme jour de février -ensuivant[202]. - - [202] Le chroniqueur ne juge pas à propos de nous dire pourquoi - le Régent rappela les États. Une émeute eut lieu à Paris, le 20 - janvier, dans laquelle le peuple, soulevé par Étienne Marcel, - obligea le Régent à renoncer à faire circuler une mauvaise - monnaie, à rassembler les députés des trois États et à chasser de - son conseil sept de ses officiers. - - - Comment les gens des trois estas furent rassemblés. - -Le dimanche dessus dit, cinquiesme jour de février, se assemblèrent à -Paris plusieurs evesques et autres gens d'Églyse, nobles et plusieurs -gens de bonnes villes du royaume de France. Et par plusieurs journées -furent assemblés en ladite ville en l'ostel des Cordeliers, et là -firent plusieurs ordenances. - - - Comment maistre Robert le Coq, evesque de Laon, prescha en - parlement, de par les gens des trois estas, comment les - officiers du roy devoient estre privés de leurs offices. - -Le vendredi, troisiesme jour du moys de mars ensuivant, furent -assemblés au palais royal, en la chambre de parlement, en la présence -de monseigneur le duc de Normendie, du conte d'Anjou et du conte de -Poitiers, ses frères, et de plusieurs autres nobles, gens d'Église et -gens de bonnes villes, jusques à tel nombre que toute ladite chambre -en estoit plaine. Et prescha messire Robert le Coq, evesque de Laon, -et dit que le roy et le royaume avoient esté au temps passé mal -gouvernés, dont moult de meschiefs estoient advenus tant audit royaume -comme aux habitans d'içeluy, tant en mutacions de monnoies comme par -prises, et aussi par mal administrer et gouverner les deniers que le -roy avoit eus du peuple, dont moult grandes sommes avoient esté -données par plusieurs fois à plusieurs qui mal desservi l'avoient. - -Et toutes ces choses avoient esté faites, si comme disoit l'evesque, -par le conseil des dessus nommés chancelier et autres qui avoient -gouverné le roy au temps passé. Dit lors encore ledit evesque que le -peuple ne povoit plus souffrir ces choses; et pour ce avoient délibéré -ensemble que les dessus nommés officiers et autres que il nommeroit -lors,--tant que sur le tout ils furent vint-deux dont les noms -suivent: maistre Pierre de la Forest, lors cardinal et chancelier de -France; monseigneur Simon de Bucy; maistre Jehan Chalemart; maistre -Pierre d'Orgemont, président en parlement; monseigneur Nicolas Bracque -et Jehan Poillevilain, maistres de la chambre des comptes et -souverains maistres des monnoies; Enguéran du Petit-Célier et Bernart -Fremaut, trésoriers de France; Jehan Chauveau et Jacques Lempereur, -trésoriers des guerres; maistre Estienne de Paris, maistre Pierre de -la Charité et maistre Ancel Choquart, maistres des requestes de -l'ostel du roy; monseigneur Robert de Lorris, chambellan du roy; -monseigneur Jehan Taupin, de la chambre des enquestes; Geoffroy le -Masurier, eschançon dudit monseigneur le duc de Normendie; le Borgne -de Beausse, maistre d'escurie dudit monseigneur le duc; l'abbé de -Faloise, président en la chambre des enquestes; maistre Robert de -Preaux, notaire du roy; maistre Regnault d'Acy, avocat du roy en -parlement; Jehan d'Auceurre, maistre de la chambre des comptes; Jehan -de Behaigne, varlet dudit monseigneur le duc,--seroient privés de tous -offices royaux perpétuelment, dont il y avoit aucuns présidens en -parlement, aucuns maistres des requestes en l'ostel du roy; aucuns -maistres de la chambre des comptes et aucuns autres officiers de -l'ostel dudit monseigneur le duc, si comme dessus est dit. Et requist -ledit evesque audit monseigneur le duc que dès lors il voulsist priver -les vint-deux dessus nommés comme dit est; et toutesvoies -n'avoient-ils esté appellés né oïs en aucune manière; et si n'avoient -plusieurs de iceux et la plus grant partie esté accusés d'aucune -chose, né contre iceux dit né proposé aucune villenie; et si estoient -plusieurs d'iceux officiers à Paris, lesquels l'on povoit chascun jour -veoir et avoir qui aucune chose leur voulsist dire ou demander. - -Item, requist encore ledit evesque que tous les officiers du royaume -de France fussent suspendus, et que certains réformateurs feussent -donnés, lesquels seroient nommés par les trois estas qui auroient la -cognoissance de tout ce que l'on vouldroit demander auxdis officiers -et contre iceux dire et proposer. Item, requist encore ledit evesque -que bonne monnoie courust telle que lesdis trois estas ordeneroient, -et plusieurs autres requestes fist. - -Lors, un chevalier appelé monseigneur Jehan de Péquigny, pour et au -nom des nobles, advoua ledit évesque; et un avocat d'Abbeville appelé -Nicholas le Chauceteur l'advoua au nom des bonnes villes; et aussi -fist Estienne Marcel, prévost des marchans de Paris. Et offrirent, au -nom des trois estas dessus dis, audit monseigneur le duc trente mille -hommes d'armes, lesquels ils paieroient par leurs mains et par ceux -qu'ils y ordeneroient. Et pour avoir la finance à ce faire, ils -avoient ordené certain subside, c'est assavoir: Que les gens d'églyse -paieroient dixiesme et demy de toutes revenues, les nobles aussi -dixiesme et demy; c'est assavoir de cent livres de terre quinze -livres. Et les gens des bonnes villes feroient de cent feus un homme -d'armes; c'est assavoir demi-escu de gaige pour chascun jour. Mais -pour ce que ils ne savoient pas encore combien ladite finance pourroit -monter, né sé elle souffiroit à paier les trente mille hommes d'armes -dessus dis, ils requistrent que ils peussent rassembler à la quinzaine -de Pasques ensuivant; et entre deux, ils feroient savoir combien -ladite finance pourroit monter. Et se ils trouvoient à ladite -quinzaine que ladite finance ne souffisist, ils la croistroient. Et -aussi ils requistrent que depuis ladite quinzaine ils peussent -rassembler deux fois, quant bon leur sembleroit, jusques au quinziesme -jour du moys de février ensuivant. Lequel duc de Normendie leur -ottroia toutes leurs requestes, tant les dessus escriptes comme les -autres, et par ce tindrent que les vint-deux officiers dont dessus est -faite mencion estoient privés, et demoureroient les autres officiers -souspendus par telle manière que, en ladite ville de Paris, l'on ne -tint point de jusridicion jusques au lundi ensuivant que le prévost -fust restitué en son office. Et du parlement fust ordené par ceux du -grant conseil qui avoient esté esleus par les dessus dis trois estas -le vendredi ensuivant, et en ostèrent plusieurs de ceux qui en -estoient par avant, tant que sur le tout ils n'y en laissièrent, que -en présidens que en autres, que seize ou environ. Et de la chambre des -comptes ostèrent tous les maistres qui y estoient, tant clers comme -lais, qui estoient quinze en nombre, et y en mistrent quatre tous -nouveaux, deux chevaliers et deux lais. - -Mais quant ils y orent esté un jour, ils alèrent par devers le grant -conseil et leur distrent qu'il convenoit que l'on y méist de ceux qui -autrefois y avoient esté, pour leur monstrer le fait de ladite -chambre; et pour ce y mist-l'on par provision quatre des anciens, avec -les quatre nouveaux dessus dis. - - - Du traictié et des trièves qui furent prises à Bourdeaux entre le - roy de France et le prince de Gales. - -Le samedi, dix-huitiesme jour dudit moys de mars, fut traictiée paix à -Bourdeaux, entre le roy de France, qui encore y estoit prisonnier, et -le prince de Gales. - -La manière dudit traictié fut tenue secrète pour ce que en icelle -estoit réservée la volenté du roy d'Angleterre. Mais pour aucunes -choses qui à ce les murent, ils pristrent trièves générales de Pasques -ensuivant jusques à deux ans. Et envoia ledit prince les prisonniers -qu'il avoit en France, et ordena d'emmener le roy de France en -Angleterre pour parfaire ledit traictié. - -Item, le dimanche vint-sixiesme jour dudit moys de mars, fut la -monnoie publiée à Paris, par l'ordenance des gens des trois estas, -c'est assavoir: un mouton d'or courant pour vingt-quatre sous parisis, -et demi-moutons qui lors furent fais nouviaux pour douze sous parisis; -deniers blans à la couronne pour dix deniers tournois: et les autres -monnoies qui lors furent faites. - - - Des lettres qui furent apportées à Paris de par le roy de France, - lesquelles furent publiées, en faisant deffense que les trois - estas ne s'assemblassent à la journée dessus dite. - -Le mercredi après Pasques flories, qui fut le quint jour du moys -d'avril, furent criées et publiées par Paris, par lettres ouvertes et -mandement du roy, les trièves dont est dessus faite mencion. Et aussi -fut crié et publié que le roy ne vouloit pas que l'on paiast le -subside qui avoit esté ordené par lesdis trois estas, dont est faite -mencion; et aussi il ne vouloit pas que les trois estas se -rassemblassent à la journée par eux ordenée à la quinzaine de Pasques -né à autres, dont le peuple de Paris fut moult esmeu, par espécial -contre l'archevesque de Sens, contre le conte d'Eu, cousin germain du -roy, et contre le conte de Tancarville, qui les lettres du roy ès -quelles les choses dessus dites estoient contenues avoient apportées -de Bourdeaux, et auxquels le roy avoit enchargié de les faire publier -avec plusieurs autres choses que l'on leur avoit commises, et -chargiées à faire. - -Et disoit la plus grant partie du peuple de Paris que c'estoit -fausseté et traïson de publier que lesdites trièves fussent données né -accordées; et de empescher ladite assemblée des trois estas né à lever -ledit subside. Et par la commocion et desroy qui fut lors en ladite -ville, il convint que ledit archevesque et conte s'en alassent assez -hastivement; lesquels se absentèrent. Et pour ce que aucuns disoient -qu'ils estoient moult dolens de la villenie qui leur avoit esté faite, -et que pour ce ils assembloient gens d'armes et avoient entencion et -volenté de gréver aucuns de ceux de Paris, l'on fist garder -soigneusement ladite ville, tant de jour comme de nuit; et n'y avoit -de la partie devers Grant-Pont que trois portes ouvertes de jour; et -de nuit elles estoient closes toutes. - -Item, le samedi ensuivant, la veille de Pasques les grans, qui fut le -huitiesme jour d'avril, fut crié et publié par Paris que l'on leveroit -ledit subside et que les trois estas se rassembleroient à ladite -quinzaine de Pasques, nonobstant ledit cri qui avoit esté le mercredi -précédent. Et ordena ledit duc de Normendie que l'on féist ledit cri, -par le conseil ou contrainte des dessus dis trois estas, c'est -assavoir: dudit evesque de Laon qui estoit principal gouverneur desdis -trois estas, du prévost des marchans et de aucuns autres. - - - En quel temps le roy de France arriva en Angleterre. - -L'an de grace mil trois cens cinquante-sept, le mardi après Pasques, -qui fut le onziesme jour du moys d'avril, fist le devantdit prince de -Gales ledit roy de France entrer en mer à Bourdeaux, pour le mener en -Angleterre; et y arrivèrent le quatriesme jour de may ensuivant. Et -fut ledit roy mené à Londres et y entra le vint-quatriesme du moys de -may. Et avint que, en alant et chevauchant, le roy d'Angleterre -encontra le roy de France aux champs, auquel ledit roy d'Angleterre -fist moult grant honneur et révérence, et parla à luy moult -longuement. Et après passa oultre en son chemin. Et le roy de France -et le prince de Gales s'en alèrent à Londres, là où le roy de France -fut tenu prisonnier si largement comme il vouloit; car il avoit ses -gens, tels et tant comme il vouloit; et aloit chacier et esbatre -toutes fois qu'il luy plaisoit, et estoit en un moult bel ostel, -dehors ladite ville de Londres, appellé Savoie, et estoit au duc de -Lenclastre. - - - Comment la puissance inique des trois estas déclina et vint à - néant. - -Environ la Magdaleine ensuivant, les ordenés par les trois estas, tant -du grant conseil des généraux sur le fait du subside, comme les -réformateurs, commencièrent à décliner et leur puissance à apeticier. -Car la finance que ils avoient promise ne fut pas si grande de plus de -dix pars et les laissièrent les nobles, et ne vouldrent point paier, -né les gens d'Eglyse aussi. Et aussi plusieurs des bonnes villes qui -cognurent et apperceurent l'iniquité du fait desdis gouverneurs -principaux, qui estoient dix ou douze ou environ, se déportèrent de -leur fait et ne vouldrent paier. - -Et l'archevesque de Rains, qui par avant avoit esté l'un des plus -grands maistres, fit tant que il fut principal au conseil de -monseigneur le duc. Et furent presque tous ceux qui avoient esté mis -hors de leurs offices remis en leurs estas, excepté les nommés -vint-deux, jasoit ce que aucuns d'iceux n'en laissassent oncques leurs -estas. - - - De la deffense que monseigneur le duc de Normendie fist au - prévost des marchans et à autres qui usurpoient la puissance de - gouverner le royaume de France. - -Après avint, environ la my-aoust, que monseigneur le duc de Normendie -dit au prévost des marchans, à Charles Toussac, à Jehan de l'Isle et à -Gille Marcel, qui estoient principaux gouverneurs de la ville de -Paris, que il vouloit, dès or en avant, gouverner et ne vouloit plus -avoir curateurs: et leur deffendit qu'ils ne se meslassent plus du -gouvernement du royaume que ils avoient entrepris par telle manière -que on obéissoit plus à eux que à monseigneur le duc. Et dès lors -chevaucha ledit monseigneur le duc de Normendie par aucunes des -bonnes villes et leur fist requeste, en sa personne, de avoir ayde -d'eux comme de autres choses. Et du fait de sa monnoie leur parla, -lequel luy avoit esté empeschié si comme dessus est dit, dont les -dessus dis gouverneurs des trois estas furent moult dolens. Et s'en -ala ledit evesque de Laon en son eveschié, car il véoit bien que il -avoit tout honny. - - - De la chandelle que ceux de Paris offrirent à Notre-Dame de - Paris, et de la réconciliation de ceux de ladite ville par - devers monseigneur le duc, et comment il fut si près mené que - il se consentit de rassembler les trois estas. - -La vigile de ladite my-aoust, l'an dessus dit mil trois cens -cinquante-sept, offrirent ceux de Paris à Nostre-Dame une chandelle -qui avoit la longueur du tour de ladite ville de Paris[203], si comme -l'on disoit, pour ardoir jour et nuit sans cesse. - - [203] C'était une immense bougie roulée. Il était d'usage de - faire ce don à Notre-Dame, la veille de l'Assomption. - -Item, environ la Saint-Remy ensuivant, se réconcilièrent ceux de Paris -par devers monseigneur le duc de Normendie, et firent tant que il -retourna en ladite ville en laquelle il n'avoit esté de long-temps. Et -luy distrent que ils lui feroient très grant chevance, et ne lui -requéroient riens contre aucuns de ses officiers, né aussi la -délivrance du roy de Navarre, laquelle ils luy avoient requise par -plusieurs foys. Et luy supplièrent que il voulsist que vint ou trente -villes se assemblassent à Paris; laquelle chose ledit monseigneur le -duc leur ottroia. Et furent mandées plusieurs villes de par luy; c'est -assavoir, jusques au nombre de soixante-dix ou environ, jasoit ce que -ils ne luy en eussent requis que vint ou trente. Et quant ils furent -assemblés à Paris, ils ne firent aucune chose, mais alèrent devers -ledit monseigneur le duc et luy distrent que ils ne povoient -besongnier né riens faire sé tous lesdis trois estas n'estoient -rassemblés; et luy requistrent les dessus dis de Paris que il les -voulsist mander, laquelle chose il leur ottroia. Et envoia ces lettres -aux gens d'Églyse, aux nobles et aux bonnes villes, et les manda. Et -aussi envoia ledit prévost des marchans ses lettres aux dessus dis, -avec les lettres dudit monseigneur le duc. Et fut la journée de -assembler à Paris les dis trois estas, au mardi après la feste de -Toussains ensuivant, qui fut le septiesme jour de novembre, l'an -dessus dit. Et pendant ladite journée, fut ledit monseigneur le duc si -mené que il n'avoit denier de chevance, pourquoy il convenoit que il -féist tout ce que les dessus dis de Paris vouloient; et convint que il -mandast, à leur requeste, ledit evesque de Laon qui estoit en son -éveschié, lequel, par fiction, fist dangier[204] de retourner, et -néantmoins il vint tantost. - - [204] Difficulté. - -Item, cedit mardi, après la feste de Toussains, se assemblèrent à -Paris aucunes gens d'Églyse, nobles et autres envoiés des bonnes -villes; et moins que autrefois n'en estoit venu aux autres assemblées. -Et assemblèrent aux Cordeliers par plusieurs journées, et firent tant -que le parlement qui avoit esté ordené à seoir l'endemain de la -Saint-Martin, par ledit monseigneur le duc et son conseil, et jà avoit -esté mandé par les bailliages, fut continué quant aux plaidoieries -jusques au second jour de janvier; et depuis, par leur ordenance, fut -continué jusques à l'endemain de la Chandeleur. - - - De la délivrance du roy de Navarre par un chevalier ennemi et - traître du roy de France, et comment il convint que monseigneur - le duc de Normendie envoiast au roy de Navarre un très-fort et - sur sauf-conduit pour venir à Paris. - -Le mercredi huitiesme jour du moys de novembre ensuivant, avant le -point du jour du jeudi ensuivant, le roy de Navarre, qui estoit en -prison au chastel de Alleux en Cambresis[205], fut délivré par un -chevalier en qui le roy de France se fioit, appellé monseigneur Jehan -de Péquigny, lors gouverneur, de par le roy de France, au pays -d'Artois: lequel, comme faux traître, sans le consentement, sceu et -volenté dudit roy de France, son seigneur, qui ledit roy de Navarre -faisoit tenir en prison, au grant péril et préjudice du roy et du -royaume ainsi faussement le délivra. Car il ala, et gens d'armes avec -luy, jusques au nombre de trente ou environ, et estoient bourgeois -presque tous; et vint audit chastel de nuit et fit tant, par eschieles -et autrement, que luy et sa compaignie entrèrent audit chastel, qui -estoit très-mal gardé, sans ce que ceux qui estoient dedans le -sceussent, si comme l'on disoit. Mais ils ne firent point de mal à -ceux qui estoient audit chastel. De là vint le roy de Navarre et ceux -qui l'avoient délivré à Amiens, desquels une grant partie estoit de -ladite ville, et là demoura par aucuns jours. Et fist délivrer tous -les prisonniers tant de la court de l'Églyse, comme de la court laye. -Et cependant fut traictié entre monseigneur le duc de Normendie, qui -estoit à Paris, par aucuns des amis du roy de Navarre, c'est assavoir -par la royne Blanche sa suer, et par la royne Jehanne sa tante, qui -pour ce estoient venues en ladite ville de Paris, et par autres, de -envoier sauf-conduit audit roy de Navarre et à tous ceux qui seroient -en sa compaignie. Et convint que ledit monseigneur le duc passast tel -sauf-conduit, comme les amis dudit roy de Navarre vouldrent deviser, -c'est assavoir que pour quelconque chose faite ou à faire, l'on ne le -peust arrêter né ceux qui seroient en sa compaignie, et si en pourroit -amener à Paris tant et tels comme il vourroit, armés ou autrement. Et -lors, au conseil dudit monseigneur le duc estoit principal et -souverain maistre ledit evesque de Laon, qui les choses dessus dites -avoit toutes préparées et faites par la puissance et ayde du devant -dit prévost des marchans et de dix ou de douze de la ville de Paris. -Si n'estoit pas merveille sé ledit monseigneur le duc estoit conseillé -à faire tout ce qui estoit bon au roy de Navarre. Lequel sauf-conduit -fut porté à Amiens par un clerc appellé Mahy de Péquigny, frère dudit -monseigneur Jehan de Péquigny, et par un échevin de Paris appellé -Charles Toussac. Ce fait, plusieurs des bonnes villes qui estoient -venues à Paris à ladite assemblée des trois estas, par espécial des -parties de Champaigne et de Bourgoigne, se partirent de Paris sans -prendre congié, quant ils sceurent que le roy de Navarre devoit venir -à Paris; pour ce que ils se doubtoient que l'on ne leur voulsist faire -avouer la délivrance du roy de Navarre. - - [205] Ou _Arleux-en-Palluel_, Bourg à quatre lieues de Cambray. - -Item, le mercredi, veille de saint Andrieu ensuivant, près de -l'anuitier, entra ledit roy de Navarre à Paris, avec moult grant -compaignie de gens armés. Et estoient avec luy monseigneur Jehan de -Meulant, evesque de Paris, et moult grant nombre de ceux de Paris, -dont il y avoit bien deux cens hommes d'armes et plus qui estoient -alés à l'encontre dudit roy jusques à Saint-Denis en France; et ala -ledit roy de Navarre descendre en l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés. - - - De la prédication par parolles couvertes que ledit roy de Navarre - fist au Pré-aux-Clercs à plusieurs gens de la ville de Paris à - la fin à quoy il tendoit. - -L'endemain, jour de la Saint-Andrieu, environ heure de prime, le roy -de Navarre, qui avoit fait assavoir par ladite ville de Paris, en -plusieurs lieux, que il vouloit parler aux gens de ladite ville, fut -en un eschafaut sur les murs de ladite abbaye de Saint-Germain des -Prés, par devers le Pré-aux-Clers; lequel eschafaut estoit fait pour -le roy de France, pour veoir les gaiges de batailles que l'on faisoit -aucunes fois en une lice qui estoit audit pré, joingnant aux murs de -Saint-Germain. Es quelles lices estoient venus moult de gens par le -mandement que ledit roy de Navarre et ledit prévost des marchans -avoient fait à plusieurs quarteniers et cinquanteniers de ladite -ville. Et en la présence de dix mille personnes dist moult de choses, -en démonstrant que il avoit esté pris sans cause et détenu en prison -par dix-neuf moys; et contre plusieurs des gens et officiers du roy -dist plusieurs choses. Et jasoit ce que contre le roy né contre le duc -il ne déist riens appertement, toutesvoies dist-il assez de choses -deshonnestes et villaines par parolles couvertes. Moult longuement -sermona, et tant que l'on avoit disné par Paris quant il cessa. Et fut -tout son sermon de justifier son fait et de dampner sa prise. Et le -pareil sermon avoit fait à Amiens. - - - De la response que l'evesque de Laon rendit pour monseigneur le - duc sans en demander son plaisir. - -A l'endemain, qui fut vendredi et premier jour de décembre, alèrent au -palais, par devers monseigneur le duc de Normendie, ledit prévost des -marchans, maistre Robert de Corbie et aucuns autres de ladite ville -de Paris. Et requistrent audit monseigneur le duc de par les bonnes -villes, si comme ils disoient, que il voulsist faire raison et justice -audit roy de Navarre. Et lors ledit evesque de Laon, qui principal -estoit audit conseil de monseigneur le duc, si comme dessus est dit, -et par lequel ledit roy et prévost des marchans et leur partie -faisoient ce que ils faisoient, respondit pour monseigneur le duc, -sans luy en demander son plaisir, que ledit duc feroit audit roy de -Navarre non pas seulement raison et justice, mais toute grace et toute -courtoisie et tout ce que bon frère doit faire à autre. Et certes -c'estoit bien trompé quant celui qui estoit maistre et gouverneur -dudit roy de Navarre et de ceux de sa partie, estoit maistre et -principal au conseil de monseigneur le duc, c'est assavoir ledit -evesque de Laon; et n'y avoit lors homme au conseil dudit monseigneur -le duc qui luy osast contredire. - - - Comment monseigneur le duc, par le conseil que il ot et aussi par - sa bénignité, ala premièrement devers le roy de Navarre, en - l'ostel de la royne Jehanne. - -Le samedi ensuivant, ledit monseigneur le duc assembla de ceux de son -conseil tant et tel comme ledit evesque voult; et furent exposées les -requestes que faisoit ledit roy de Navarre, et fut dit que chascun y -pensast, et l'endemain, jour de dimanche, tiers jour dudit moys de -décembre, retournassent au conseil. - -Iceluy jour de samedi, après diner, ledit duc ala en l'ostel de ladite -royne Jehanne, par le conseil qui luy fut donné, pour parler audit roy -de Navarre, qui encore n'avoit esté par devers luy né parlé à luy. Et -assez tost après que ledit monseigneur le duc fut venu audit ostel, -ledit roy de Navarre y ala à grant compaignie de gens d'armes; et -toutesvoies monseigneur le duc y estoit alé à assez petite -compaignie, sans aucunes armes. Et quant ledit roy de Navarre entra en -la chambre où estoit ladite royne et ledit duc, lesdis duc et roy -s'entresaluèrent assez mortement. Toutesvoies convint-il que les -sergens d'armes qui estoient alés avec ledit duc audit ostel, et -gardoient l'huys de la chambre où il estoit, se partissent, ou l'on -leur eust fait villenie. Et demourèrent les gens dudit roy de Navarre -en la garde dudit huys, comme maistres et souverains que ils se -tenoient; et là parlèrent assez ensemble, et pou après se départirent. - - - Comment il fut conseillié à monseigneur le duc par l'evesque de - Laon et par le prévost des marchans que il accordast toutes les - requestes du roy de Navarre. - -Le dimanche ensuivant, troisiesme jour de décembre, furent devant -monseigneur le duc au conseil pluseurs conseilliers, tels comme ledit -evesque ordena. Et furent répétées les requestes que ledit roy de -Navarre faisoit; et toutesvoies, pour oïr tout ce que il vouldroit -requérir avoit esté ordené certains conseilliers dudit monseigneur le -duc, desquels la plus grant partie estoient audit roy de Navarre. Mais -ainsi l'avoit ordené ledit evesque, afin que tout quanque ledit roy -requerroit luy fust ottroié par ledit monseigneur le duc, qui, par -contrainte, ne povoit refuser chose que iceluy evesque voulsist. -Lesquels conseilliers estoient audit conseil. Et pour ce encore que il -y eust plus des amis dudit roy de Navarre, et que les requestes que il -faisoit ne peussent estre empeschiées par aucuns preudes hommes qui -estoient audit conseil, ledit evesque malicieusement fist et ordena -que ledit prévost des marchans, maistre Robert de Corbie, Jehan de -l'Isle et aucuns autres de leur aliance, alèrent heurter à l'huys de -la chambre où ledit monseigneur le duc et le conseil estoit pour -ordener desdites requestes; et feingnirent que ils voulsissent parler -audit monseigneur le duc d'autre chose; et toutesvoies ne distrent-ils -aucune chose fors tant que ils distrent audit monseigneur le duc que -les gens envoiés de par les bonnes villes estoient à accort et s'en -vouloient aler, mais que ils eussent faite leur response. Si -requéroient ledit monseigneur le duc que il féist savoir à tous les -nobles qui estoient à Paris que ils feussent l'endemain aux -Cordeliers, pour eux accorder avec les bonnes villes. Lequel duc -respondit que il le feroit volentiers. - -Ce fait, ledit monseigneur le duc, par le conseil dudit evesque, fist -demourer au conseil lesdis prévost des marchans et sa compaignie. Et -lors fist demande à chascun d'iceux qui estoient au conseil, sur -lesdites requestes. Et finablement fut conseillié à monseigneur le duc -que il accordast audit roy de Navarre les choses qui ensuivent; et si -fut dit par ledit prévost des marchans en disant son opinion: «Sire, -faites amiablement au roy de Navarre ce que il vous requiert, car il -convient qu'il soit fait ainsi.» Comme sé il voulsist dire: il en sera -fait, veuillez ou non. - -Si fut lors ordené: Que le roy de Navarre auroit toute la terre qu'il -tenoit quant il fut pris, et tous les meubles qui estoient sous ladite -terre. - -Item, toutes les forteresses que il tenoit lors que dessus est dit, -qui depuis avoient esté prises par le roy de France et ses gens; et -tous les biens qui estoient ès dites forteresses. - -Item, fut ordené que ledit monseigneur le duc pardonneroit audit roy -de Navarre et à tous ses adhérens tout ce que ils avoient meffait au -roy et au royaume de France. - - - Autres ordenances, comment les dessus dis décapités et pendus à - Rouen fussent despendus et enterrés; et les biens rendus à leur - hoirs. - -Encore fut ordené que le conte de Harecourt, le seigneur de Graville, -monseigneur Maubué-de-Mainesmares, chevaliers, et Colinet Doublet, -escuier, lesquels le roy de France avoit fait descapiter à Rouen, en -sa présence, et puis traisner et pendre au gibet de Rouen, lorsque le -Roy de Navarre fut pris, seroient despendus publiquement et rendus à -leurs amis, pour enterrer en terre benoite; et toutes leurs terres qui -estoient confisquées rendues à leurs enfants ou héritiers. Et pour ce -que ledit roy de Navarre requéroit pour ses injures, dommaiges et -intérêts grant somme de florins ou terre en lieu desdis florins; et -disoit-l'on à part, jasoit ce que il ne feust pas dit clèrement, que -il pensoit à en avoir ou la duchié de Normendie ou la conté de -Champaigne; il fut ordené que l'on traiteroit avec luy de continuer -ceste requeste jusques à un autre jour. Et finablement luy furent -accordées toutes les choses dessus dites, et en ot lettres dudit duc -telles comme les gens dudit roy les vouldrent faire. Et pour ce que -l'assemblée des trois estas estoit continuée jusques au vintiesme jour -de Noël ensuivant, car ils n'avoient pas esté d'accort, et si s'en -estoient alés plusieurs sans prendre congié quant ils orent sceu la -délivrance dudit roy, si comme dessus est dit, accordé fut que les roy -et duc rassembleroient au vintiesme jour de Noël dessus dit, pour -traictier des choses dessus dites; et cependant ledit monseigneur le -duc envoieroit certaine personne notable en Normendie pour exécuter -loyaument et de fait audit roy les choses à luy accordées; et y fut -ordené monseigneur Almaury de Meulant, chevalier baneret. - -Et, par trois ou quatre jours après, compaignièrent lesdis duc et roy -l'un l'autre, et furent par ledit temps souvent ensemble, et -mengièrent ensemble plusieurs fois en l'ostel de la royne Jehanne, en -l'ostel dudit evesque de Laon et au palais; et tousjours estoit ledit -evesque avec eux, et moult bonne chière s'entrefaisoient. Et ensemble, -moult secrètement, visitèrent les saintes reliques en la chapelle du -palais. Et fist ledit roy délivrer tous les prisonniers qui estoient -ès prisons de Paris, tant ès prisons de l'Églyse comme ès prisons des -seigneurs lais; néis ceux qui estoient en oubliète, condamnés au pain -et à l'yaue, furent délivrés. - -Après ces choses, vindrent certaines nouvelles à Paris que le traictié -entre les roys de France et d'Angleterre estoit tenu parfait, et -qu'ils estoient à accort; et disoit l'on communément que ledit roy de -France seroit tantost en France. - - - Comment monseigneur le duc de Normendie en assurant ceux de Paris - leur dist, en plaines halles, qu'il vouloit vivre et mourir - avec eux, et que les gens d'armes qu'il faisoit venir estoient - pour le bien de ceux du royaume: et, par la deffaute de ceux - qui avoient le gouvernement, il convenoit que luy-meismes méist - paine à rebouter les ennemis. - -1358. - -Ce meisme jeudi, onziesme jour dudit moys de janvier mil trois cens -cinquante-huit, monseigneur le duc de Normendie, qui longuement avoit -demouré à Paris et ne pouvoit avoir chevance, car ceux de Paris -avoient tout le gouvernement, fut conseillié que il parlast au commun -de Paris. Si fist savoir, celuy jour bien matin, que il iroit ès -halles pour parler au commun. Et quant l'evesque de Laon et le prévost -des marchans le sceurent, ils le cuidèrent empeschier, et distrent à -monseigneur le duc que il se vouloit mettre en grant péril de soy -mettre devant le peuple. Néantmoins, ledit monseigneur le duc ne les -crut point, mais ala, environ heure de tierce, ès dites halles, à -cheval, luy sixiesme ou huitiesme ou environ. Et dit à grant foison de -peuple qui là estoit que il avoit entencion de mourir et de vivre avec -eux, et que ils ne créussent aucuns qui avoient dit et publié que il -faisoit venir des gens d'armes pour les piller et gaster: car il ne -l'avoit oncques pensé. Mais il faisoit venir lesdites gens d'armes -pour aidier à deffendre et garantir le peuple de France, qui moult -avoit à souffrir, car les ennemis estoient moult espandus parmy le -royaume de France, et ceux qui avoient pris le gouvernement n'y -mettoient nul remède. Si estoit son entencion, ce disoit, de gouverner -dès lors en avant, et de rebouter les ennemis de France; et n'eust pas -tant attendu ledit duc sé il eust eu le gouvernement et la finance. Et -oultre, dit lors que toute la finance qui avoit esté levée au royaume -de France, depuis que les trois estas avoient eu le gouvernement, il -n'en avoit né denier né maille; mais bien pensoit que ceux qui -l'avoient receue si en rendroient bon compte. Et furent les parolles -dudit duc moult agréables au peuple; et se tenoit la plus grant partie -par devers luy[206]. - - [206] C'est-à-dire: Et le plus grand nombre favorisoit plutôt son - parti que celui des meneurs des trois états. (_Note de M. Paulin - Pâris._) - - - De l'assemblée que le prévost des marchans fist faire à - Saint-Jaques-de-l'Ospital, pour la doubte que il avoit que le - peuple de Paris ne se tenist du tout avec monseigneur le duc; - et des parolles que dit Charles Toussac, eschevin. - -L'endemain, jour de vendredi, douziesme jour dudit moys de janvier, le -prévost des marchans et ses aliés, considérans et voyans que le peuple -estoit à faire le plaisir et la volenté de monseigneur le duc, leur -seigneur, doubtans par aventure que ledit peuple ne s'esméust contre -eux, firent assembler à Saint-Jaques-de-l'Ospital[207] grant foison de -gens, et par espécial ceux qui estoient de leur partie. Et quant ledit -duc sceut ladite assemblée, il partit tantost du palais et ala audit -Ospital, et en sa compaignie estoit ledit evesque de Laon et plusieurs -autres. Et quant il fut là, il fist parler son chancellier à tous ceux -qui là estoient et leur fist dire une partie de ce qu'il avoit dit le -jour précédent ès halles. Et oultre, pour ce que plusieurs publioient -que ledit duc ne tenoit pas au roy de Navarre les convenances que il -luy avoit promises, et ledit duc ne povoit faire son devoir de -rebouter ses ennemis qui dommageoient et gastoient tout environ Paris, -Chartres et le pays environ, iceluy duc fist dire que il avoit bien -tenu audit roy de Navarre ce qu'il avoit promis en tant comme il -povoit; mais aucuns d'iceux auxquels le roy son père avoit baillié à -garder aucuns chastiaux dudit roy de Navarre ne les vouloient rendre, -il n'en povoit mais; mais il en avoit fait tout son povoir et encore -estoit prest du faire. - - [207] Cette église située à l'extrémité des rues _Mauconseil_ et - _Saint-Denis_, a été démolie en 1822. - -Et après ce que ledit chancellier ot parlé, Charles Toussac se leva et -voult parler; mais il y ot si grant noise que il ne put estre oï. Si -se partit lors monseigneur le duc et sa compaignie, fors l'evesque de -Laon, qui demoura avec ledit prévost des marchans. Et assez tost après -que ledit duc fut parti, ledit Charles recommença, et lors fut oï. Si -dit moult de choses, et par espécial contre les officiers du roy. Et -dit que il y avoit tant de mauvaises herbes que les bonnes ne povoient -fructifier né amender; et dit moult de choses couvertement contre le -duc. Et après, quant il ot parlé, un advocat appellé Jehan de -Sainte-Aude, qui par les trois estas avoit esté fait un des généraux -gouverneurs des subsides ottroyés par les trois estas, parla et dit -que le prévost des marchans né les autres des trois estas n'avoient -pas emboursé l'argent que on avoit receu des subsides. Et autel avoit -dit ledit prévost des marchans. Et nomma ledit Jehan plusieurs -chevaliers qui en avoient eu par le mandement dudit duc, si comme -disoit ledit Jehan, jusques à la somme de quarante ou de cinquante -mille moutons, lesquels avoient esté mal emploiés, si comme ses -parolles le notoient et donnoient à entendre. Et là fut encore dit par -ledit Charles Toussac que ledit prévost des marchans étoit preud'homme -et avoit fait ce que il avoit fait pour le bien et le sauvement et le -proufit de tout le peuple. Et dist que sur ledit prévost régnoit -haine, et que il le savoit bien. Et que sé ledit prévost des marchans -cuidoit que ceux qui là estoient présens et les autres de Paris ne le -voulsissent porter né soustenir, il querroit son sauvement là où il le -pourroit trouver. Et là aucuns qui estoient de leur aliance crièrent, -disans que ils le porteroient et soustenroient contre tous. - -Item, le samedi ensuivant, treiziesme jour dudit moys de janvier, -monseigneur le duc manda plusieurs des maistres de Paris au palais là -où il estoit, et parla à eux moult amiablement et leur requist que ils -luy voulsissent estre bons subgiés et il leur seroit bon seigneur. -Lesquels luy respondirent que ils vivroient et mourroient avec luy, et -que il avoit trop attendu à prendre le gouvernement. - - - De la mort Jehan Baillet, trésorier de monsieur le duc de - Normendie. Et comment Perin Marc fut justicié, pendu et puis - despendu et enterré en l'églyse Saint-Merry. - -Le mercredi vint-quatriesme jour dudit moys de janvier, après disner, -Jehan Baillet, trésorier de monseigneur le duc de Normendie et moult -acointé de luy, fut tué à Paris d'un vallet changeur appelé Perrin -Marc, qui le férit d'un coutel au dessoubs de l'espaule par derrière, -en la rue nueve Saint-Merry. Et après s'enfuit ledit Perrin audit -moustier de Saint-Merry. Et le soir bien tard, ledit duc, qui moult -estoit courroucié de la mort de son dit trésorier, envoia audit -moustier de Saint-Merry monseigneur Robert de Clermont, son mareschal, -Jehan de Chalon, fils de monseigneur Jehan de Chalon, seigneur -d'Arlay, Guillaume Staise, lors prévost de Paris et grant foison de -gens d'armes, lesquels brisièrent les huys dudit moustier et en -mistrent hors à force ledit Perrin Marc. Et l'endemain matin jour de -jeudi, ledit Perrin fut traisné au chastelet au lieu où il avoit fait -le coup, et là ot le poing couppé et puis fut mené au gibet de Paris, -et là pendu. - -Mais l'evesque de Paris fist tant que ledit Perrin fut despendu le -samedi ensuivant et fut ramené audit moustier de Saint-Merry et -restabli; et là à très grant sollempnité fut enterré le jour que les -obsèques dudit Jehan Baillet furent faites, auxquelles fut présent -monseigneur le duc de Normendie. Et à celles dudit Perrin fut le -prévost des marchans et grant foison des bourgeois de Paris. - - - Des messagiers du roy de France envoiés à monseigneur le duc son - fils ainsné, à Paris. - -Le samedi vint-septiesme jour du moys de janvier, les messages du roy -qui estoient venus d'Angleterre, c'est assavoir l'evesque de -Therouenne, chancellier de France, le conte de Vendosme, le seigneur -de Derval, le sire d'Aubigny, monseigneur Jehan de Saintré, chevalier, -et messire Jehan de Champeaux, clerc, firent leur rapport au duc de -Normendie, en la présence de plusieurs de son conseil, evesques, -chevaliers et autres, sur le traictié de l'accort fait en Angleterre, -entre les roys de France et d'Angleterre. Lequel traictié moult plut -audit duc et à ses conseilliers, si comme ils disoient. - - - De la response que monseigneur le duc de Normendie fist au - message du roy de Navarre. - -Après celuy samedi huit jours ou environ, messire Jehan de Péquigny -vint à Paris de par le roy de Navarre, qui estoit à Mante, et fist -ledit messire Jehan plusieurs requestes à monseigneur le duc, de par -ledit roy de Navarre, en la présence des roynes Jehanne et -Blanche[208] et de plusieurs du conseil dudit duc. C'est assavoir que -monseigneur le duc tenist les convenances audit roy de Navarre que il -luy avoit faites, lesquelles il ne esclaircissoit point; et que il -féist rendre audit roy ses forteresces et quarante mille florins à -l'escu que l'on luy avoit promis l'autre fois qu'il avoit esté à -Paris, et aussi aucuns joyaux qui avoient esté pris du sien, lorsqu'il -fut emprisonné. - - [208] Jeanne d'Évreux, veuve de Charles IV, dit le Bel, et tante - de Charles le Mauvais.--Blanche d'Évreux, veuve de Philippe VI et - soeur de Charles le Mauvais. - -Et lors monseigneur le duc se mist à un genouil devant les dites -roynes, lesquelles le firent lever tantost et rasseoir emprès elles. -Et respondit audit monseigneur Jehan que il avoit bien audit roy de -Navarre tenu les convenances que il luy avoit faites, et que sé aucun -à qui il fust tenu de respondre vouloit dire le contraire, il diroit -que iceluy mentiroit. Mais ledit monseigneur Jehan n'estoit pas homme -à qui monseigneur le duc en déust respondre. Et toutesvoies disoit-il -encore que sé aucun vouloit maintenir que il n'eût tenu audit roy de -Navarre lesdites convenances, il avoit des chevaliers qui bien s'en -combattroient, sé mestier estoit. Et plusieurs autres parolles dist -lors monseigneur le duc. Et lors fut dit par l'evesque de Laon que -monseigneur le duc auroit plus grant advis sur lesdites requestes, et -en respondroit tant que il souffiroit; et ainsi se départirent. - - - Comment l'université de Paris et le clergié, par le prévost des - marchans, alèrent par devers monseigneur le duc pour faire - accorder les demandes au roy de Navarre. - -Celle semaine, l'université de Paris, le clergié, le prévost des -marchans et ses compaignons, alèrent par devers monseigneur le duc, au -palais, et là fut dit audit duc, par frère Simon de Langres, maistre -de l'ordre des Jacobins, que tous les dessus nommés avoient esté -ensemble au conseil, et avoient délibéré que le roy de Navarre feroit -faire audit duc toutes ses demandes à une fois; et que tantost que il -les auroit faites, ledit duc feroit rendre audit roy de Navarre toutes -ses forteresses: et après l'on regarderoit sur toutes les requestes -dudit roy, et luy passeroit-l'on tout ce que l'on devroit. Et pour ce -que ledit maistre ne disoit plus, un moine de Saint-Denis en France, -maistre en théologie et prieur d'Essonne, dit audit maistre que il -n'avoit pas tout dit. Si dit lors ledit prieur à monseigneur le duc, -que encore avoient-ils délibéré que sé luy ou le roy de Navarre -estoient refusans de tenir et accomplir leur délibération, ils -seroient tous contre celuy qui en seroit refusant et prescheroient -contre luy. - - - Comment le prévost des marchans et ses aliés alèrent au palais en - la chambre de monseigneur le duc de Normendie; et là, présent - luy, tuèrent les deux mareschaux de Clermont et de Champaigne, - après ce que ils orent tué maistre Regnaut d'Acy, advocat en - parlement. - -Le jeudi vint-deuxiesme jour du moys de février, l'an mil trois cens -cinquante-huit à matin, et fut le second jeudi de caresme, le dit -prévost des marchans fist assembler à Saint-Eloy près du Palais tous -les mestiers de Paris armés, et tant que on estimoit qu'ils estoient -bien trois mille tous armés. Environ heure de tierce, un advocat de -parlement appellé maistre Regnaut d'Acy, en alant du palais en sa -maison, qui estoit près de Saint-Landry[209], fut tué près du moustier -de la Magdaleine[210], en l'ostel d'un patissier, là où il se bouta -quant il vit que l'on le vouloit tuer; et ot tant et de telles plaies -que tantost il mourut sans parler. Et tantost après, ledit prévost et -plusieurs en sa compaignie montèrent en la chambre de monseigneur le -duc, au palais, et là trouvèrent ledit duc, auquel ledit prévost dit -telles parolles en substance: «Sire, ne vous esbahissez de choses que -vous véez, car il est ordené et convient que il soit fait.» Et si tost -que ces parolles furent dites, aucuns de la compaignie du prévost des -marchans coururent sur monseigneur Jehan de Conflans, mareschal de -Champaigne, et le tuèrent joignant du lit de monseigneur le duc et en -sa présence. Et aucuns autres de la compaignie dudit prévost coururent -sur monseigneur Robert de Clermont, mareschal dudit duc de Normendie, -lequel se retray en une autre chambre de retrait dudit monseigneur le -duc; mais ils le suivirent et là le tuèrent. Et monseigneur le duc, -qui moult estoit effraié de ce que il véoit, pria ledit prévost des -marchans que il le voulsist sauver, car tous ses officiers qui lors -estoient en la chambre s'enfouirent et le laissièrent. Et adonc, ledit -prévost luy dit: «Sire, vous n'avez garde.» Et lui bailla le dit -prévost son chapperon, qui estoit des chapperons de la ville parti de -rouge et de pers, le pers à destre, et prist le chapperon du dit -monseigneur le duc qui estoit de brunette[211] noire à un orfrois -d'or, et le porta tout celuy jour, et monseigneur le duc porta celuy -dudit prévost. Tantost après, aucuns de la compaignie dudit prévost -prisrent les corps des deux chevaliers et les traînèrent moult -inhumainement par devant monseigneur le duc, jusques en la court du -palais devant le perron de marbre; et là demourèrent tous estendus et -descouvers en la vue de ceux qui les vouloient veoir, jusques après -disner bien tard; et n'estoit nul homme qui les osast oster. - - [209] Cette église étoit à l'entrée actuelle de la rue de - Saint-Landry, sur le quai de la Cité. (_Note de M. Paulin Pâris._) - - [210] _La Magdaleine._ L'église de la Magdeleine-en-la-Cité étoit - sur l'emplacement de la maison no 5 de la rue actuelle _de la - Juiverie_. On a conservé l'ancien nom au passage qui divise cette - maison. (_Note de M. Paulin Pâris_, en 1836.) - - [211] _Brunette._ Etoffe fine et très-recherchée.--_Orfrois_, - bordure, frange.--_Pers_, bleu. - -Et ledit prévost des marchans et ses compaignons alèrent en leur -maison en Grève, que l'on appeloit la maison de la ville. Et là ledit -prévost estant aux fenestres de ladite maison, sur la place de Grève, -parla à moult grant nombre de gens armés qui estoient en ladite place, -et leur dit que le fait qui avoit esté fait, ce avoit esté pour le -bien commun du royaume de France, et que ceux qui avoient esté tués -estoient faux, mauvais et traîtres. Et requist ledit prévost au peuple -qui là estoit, que en ce le voulsissent porter et soustenir, car il -avoit fait ce faire pour le bien du royaume, si comme il disoit. Et -lors, plusieurs crièrent à haute voix que ils advouoient le fait, et -que ils vouloient vivre et mourir avec ledit prévost des marchans. - -Et tantost après, ledit prévost des marchans retourna au palais, et -tant de gens d'armes avec luy, que toute la court en estoit plaine. Et -monta en la chambre où monseigneur le duc estoit, qui moult estoit -dolent et esbahi de ce qui estoit advenu. Et encore estoient les corps -desdis chevaliers devant ledit perron de marbre, et le povoit ledit -duc véoir des fenestres de sa chambre. Et quant ledit prévost fut en -ladite chambre, et plusieurs armés de sa compaignie avec luy, il dit -audit monseigneur le duc que il ne se méist point à mesaise de ce qui -estoit advenu, car il avoit esté fait de la volenté du peuple, et pour -eschiéver greigneurs périls; et ceux qui avoient esté mors avoient -esté faux, mauvais et traîtres. Et requist ledit prévost à monseigneur -le duc, de par ledit peuple, que il voulsist ratifier ledit fait et -estre tout un avec eux. Et que sé mestier avoient d'aucun pardon pour -cause dudit fait, que le duc leur voulsist à tous pardonner. Lequel -duc ottroia audit prévost les choses dessus dites, et luy pria que -ceux de Paris voulsissent estre ses bons amis, et il seroit le leur. -Et pour celle cause, ledit prévost envoia audit duc deux draps, l'un -de pers et l'autre de rouge, pour ce que ledit duc féist faire des -chapperons pour luy et pour ses gens tout comme ceux de Paris les -portoient, c'est assavoir, parti de pers et de rouge, le pers à -destre. Et ainsi le fist ledit monseigneur le duc et portoit tel -chapperon comme dit est, et ses gens aussi, et ceux du parlement et -des autres chambres du palais et tous autres officiers communément -estans à Paris. - -Et celuy jour de jeudi, environ vespres, ledit prévost commanda que -on levast lesdis corps des deux chevaliers dessus dis, qui encore -estoient en ladite court du palais, et que l'on les portast à -Sainte-Catherine-du-Val-des-Escoliers. Et jà estoit levé le corps de -maistre Regnaut d'Acy, et avoit esté porté en son ostel par ses gens, -car il avoit esté tué près de son ostel. Mais toutesvoies fut-il -longuement là où il avoit esté tué en la vue de chascun, avant que il -eust esté levé. - -Si furent les deux corps dessus dis mis par povres varlès en une -charrete, et menés à descouvert dedans ladite charrete par lesdis -povres varlès, qui ladite charrete traînoient sans chevaux au long de -la ville, jusques audit lieu de Sainte-Catherine-du-Val-des-Escoliers; -et par lesdis varlès furent descendus en la court, et puis emmenèrent -lesdis varlès ladite charrete et laissièrent là les deux corps. Et -emportèrent lesdis varlès le mantel de l'un des chevaliers pour leur -salaire de les avoir amenés jusque là. Et pour ce que les religieux de -Sainte-Catherine n'osoient enterrer lesdis corps, aucuns d'eux alèrent -vers ledit prévost pour savoir que il vouloit que lesdis religieux -féissent desdis corps. Lequel prévost respondit auxdis religieux que -il luy plaisoit que ils en féissent ce que monseigneur le duc -vouldroit. Et après alèrent vers monseigneur le duc, lequel leur dist -que ils les féissent enterrer secrètement sans solemnité. Mais assez -tost après fut deffendu auxdis religieux, de par l'evesque de Paris, -que ils n'enterrassent point le corps de monseigneur Robert de -Clermont en terre benoite, car ledit evesque le tenoit pour -excomménié, pour ce que il avoit esté à oster et traire hors du -moustier de Saint-Merry Perin Marc, qui avoit tué Jehan Baillet, si -comme dessus est dit. Si en fut ordené secrètement par lesdis -religieux tant de l'un comme de l'autre. Et ledit maitre Regnaut d'Acy -fut le soir enterré secrètement au moustier de Saint-Landry, de -quelle paroisse il estoit. - -Et celuy jeudi au soir, bien tard, fut ledit prévost des marchans en -l'ostel de la royne Jehanne, et là parla à luy moult longuement. Et -disoit-l'on que entre les autres choses que il luy dit, il luy requit -que elle féist venir le roy de Navarre à Paris. - - - De l'assemblée que le prévost des marchans fist aux Augustins et - des paroles que maistre Robert de Corbie dist. - -L'endemain, jour de vendredi, vint-troisiesme jour dudit moys de -février, ledit prévost des marchans fist assembler au matin aux -Augustins grant nombre de ceux de Paris, desquels plusieurs estoient -armés. Et manda à ceux qui avoient esté envoiés de par les bonnes -villes qui encore estoient à Paris que ils alassent là, desquels -plusieurs y alèrent. Et là, maistre Robert de Corbie dit que le -prévost des marchans avoit fait faire le fait qui avoit esté fait le -jour précédent pour le bien et pour le proufit du royaume, et que ils -estoient quatre qui empeschoient tous les bons consaux devers -monseigneur le duc, et par eux avoit esté empeschiée la délivrance du -roy de France, si comme disoit ledit maistre Robert. Et dit que sur la -délivrance du roy avoient esté assemblés l'université, le clergié et -la ville de Paris, qui tous estoient et avoient esté d'accort et en -une oppinion. Et depuis soixante-quatre personnes du conseil -monseigneur le duc qui sur ce meismes avoient esté assemblées avoient -esté de une oppinion, et les quatre dessus dis empeschièrent tout. -Mais il ne dit point qui estoient ces quatre, et si ne dit oncques sur -quoi ce conseil avoit esté, en espécial, né aucun cas particulier né -espécial pour lequel ils eussent mis à mort les trois dessus nommés. -Et toutesvoies requist ledit maistre Robert les envoiés des bonnes -villes, pour ledit prévost et les autres qui avoient fait ledit fait, -que ils voulsissent ratifier ce qui avoit esté fait et eux tenir en -bonne union avec ceux de Paris; laquelle union avoit esté promise et -jurée en plusieurs assemblées par avant, si comme disoit ledit maistre -Robert. - -Et jà fust ce que plusieurs de ceux des bonnes villes sceussent bien -que sure chose n'estoit pas de ratifier ledit fait, toutesvoies dirent -par doubte tous ceux qui en ladite assemblée estoient, que ils -créoient que ce avoit esté fait à bonne cause et juste, et le -ratiffioient, dont plusieurs de Paris qui là estoient les en -mercièrent. - - - Comment le prévost des marchans vint à monseigneur le duc en - parlement, et luy requist que il voulsist tenir les ordenances - que les trois estas avoient establies l'année devant. - -Le samedi ensuivant, vint-quatriesme jour dudit moys, fut monseigneur -le duc en la chambre de parlement, et avec luy aucuns de son conseil -qui luy estoient demourés. Et là alèrent à luy ledit prévost et -plusieurs autres avec luy, tant armés comme non armés, et requistrent -à monseigneur le duc que il féist tenir et garder, sans enfraindre, -toutes les ordenances lesquelles avoient esté faites par les trois -estas l'an précédent, et que il les laissast gouverner si comme -autrefois avoit esté fait; et que il voulsist débouter aucuns qui -encore estoient en son conseil; et pour ce que le peuple se tenoit -trop mal content de moult de choses qui estoient faites au conseil de -monseigneur le duc contre ledit peuple, il voulsist mettre en son -grand conseil trois ou quatre bourgeois que l'on luy nommeroit. Toutes -lesquelles choses monseigneur le duc leur ottroia. - - - De la revenue du roy de Navarre à Paris; et du mandement que le - roy de France fist au duc de Normendie, son ainsné fils. - -Le lundi ensuivant, vint-sixiesme jour dudit moys de février, entra le -roy de Navarre à Paris, à moult grant compaignie de gens d'armes, tant -de ceux qu'il avoit amenés comme de ceux de Paris qui estoient alés -contre luy; et ala descendre ledit roy en l'ostel de Neelle, qui lors -estoit au duc de Normendie. Et celuy jour, le prévost des marchans ala -devers luy, et luy pria et dit que il voulsist faire justes requestes -audit monseigneur le duc, et que il voulsist porter et soustenir le -fait que ils avoient fait à Paris des trois qui avoient esté occis. -Lequel roy leur ottroia tout. Et toute celle semaine, les deux roynes -vueves, Jehanne et Blanche, le prévost des marchans, l'evesque de Laon -et ses compaignons, traictièrent l'accort entre le duc et le roy, -lequel fut fait dedans dix ou douze jours après. Mais pou de gens -sceurent lors la manière. Toutesvoies donna lors ledit duc audit roy -l'ostel de Neelle. Et furent si bien ensemble que chascun jour ils -disnoient l'un avec l'autre, et faisoient moult grant semblant de eux -entr'aimer. Et après, environ le dixiesme ou douxiesme jour de mars, -le roy de France manda à monseigneur le duc de Normendie que il -envoiast en Angleterre deux prélas et quatre chevaliers, car il estoit -moult seul si comme il mandoit. Et aussi manda que il luy envoiast -deux bons notaires pour ordener les lettres du traictié d'accort entre -luy et le roy d'Angleterre. Et tousjours estoient ceux de Paris ainsi -comme esmeus, et se armoient et assembloient souvent; pour laquelle -chose plusieurs officiers du roy de France et du duc se absentèrent, -tant prélas comme autres. Et depuis en retourna plusieurs à Paris, -pour la sureté que ils orent dudit prévost des marchans, qui disoit -que l'on ne leur vouloit mal. - - - Des lettres que le prévost des marchans envoia aux bonnes villes - pour les faire alier et prendre chapperons aux couleurs de ceux - de Paris. - -En ce temps furent faites ordenances sur tous officiers. Et l'évesque -de Therouenne, lors chancelier de France, qui nouvellement estoit venu -d'Angleterre, n'avoit point apporté les sceaux du roy, mais les avoit -laissiés en Angleterre par l'ordenance du roy et de son conseil. -Lequel chancelier bien aperceut que l'on vouloit user d'autres sceaux -que de celuy du Chastellet, duquel l'on usoit en l'absence du grant. -Et aussi pour plusieurs autres causes se partit de Paris, et s'en ala -en son pays d'Alvergne[212]. - - [212] Auvergne. Ce prélat était Gilles Aycelin. - -En ce temps, assez tost après l'occision des trois dessus nommés, le -prévost des marchans et les eschevins envoièrent lettres closes par -les bonnes villes du royaume, par lesquelles ils leur faisoient savoir -le fait qu'ils avoient fait, et leur requéroient que ils se -voulsissent tenir en vraie union avec eux et que ils voulsissent -prendre de leurs chapperons partis de pers et de rouge, si comme -avoient fait le duc de Normendie et plusieurs autres du sang de -France, si comme ès dites lettres estoit contenu. Et, en vérité, ledit -monseigneur le duc, le roy de Navarre, le duc d'Orléans frère dudit -roy de France, et le conte d'Estampes, qui tous estoient des Fleurs de -lis[213], portoient lesdis chapperons. Dont plusieurs ne renvoièrent -oncques responses desdites lettres, et autres rescrirent sans autre -aliance faire et sans prendre desdis chapperons; et autres prisrent -desdis chapperons. - - [213] _Etre des fleurs de lis._ Belle et ancienne manière de - désigner les parents du roi, les princes du sang. (_Note de M. - Paulin Pâris._) - - - Cy après s'ensuit la teneur des saufs conduis que le roy de - Navarre donnoit en la ville de Paris. - -«Charles, par la grace de Dieu, roy de Navarre et conte d'Evreux, à -tous ceux qui ces lettres verront, salut. Savoir faisons que nous -avons donné et donnons par la teneur de ces présentes à nos amés et -féaux chevaliers Jehan de Neuf-Chastel et le seigneur de Raon et à -leur compaignie jusques au nombre de trente personnes à cheval, sur et -sauf conduit du jour de la date de ces présentes jusques à la feste de -Penthecouste prochaine venant, pour aler, venir cependant, et -demourer, sé mestier est, par tous les lieux du royaume de France. Si -donnons en mandement à tous capitaines, chastelains, gardes de païs, -villes et passages et destrois dudit royaume, et à chascun d'eux, et -prions tous autres que lesdis chevaliers et leur compaignie, jusques -au nombre dessus dit, fassent et laissent jouir et user de nostre -présent sauf conduit, sans leur faire né souffrir estre fait aucun -empeschement en corps, en chevaux, en harnois, né en aucuns de leurs -biens. Donné à Paris le douziesme jour du moys de mars, l'an de grace -mil trois cens cinquante-huit.» Et estoient ainsi signées: - -«Par le roy. P. du Tertre.»--Et obéissoit-l'on plus auxdis saufs -conduis que on ne faisoit à ceux de monseigneur le duc. - -Item, le mardi treiziesme jour du moys de mars l'an dessus dit, se -partit de Paris ledit roy de Navarre et s'en ala à Mante, et -monseigneur le duc demoura à Paris. - - - Comment monseigneur le duc prist nom de régent par titre de - lettres, à très-bonne cause. - -Le mercredi quatorziesme jour du moys de mars fut publié à Paris que -monseigneur le duc, qui par avant s'estoit appellé lieutenant du roy, -depuis sa prise, s'appelleroit dès là en avant régent du royaume. Et -fut son titre tel: _Karolus primogenitus regis Francorum regnum regens, -etc._ Et jasoit ce que par avant l'on eust tousjours escript au nom du -roy, en parlement et en toutes lettres de justice, il fut deffendu -celuy jour que plus on n'y escrivist. Et fut baillié le titre tel -comme dessus est dit en cédulles aux notaires et aux escrivains du -palais: et fut le nom du roy tout estaint. Et ne scella-on plus du -scel du Chastellet, mais du scel dudit duc en cire jaune. Et portoit -le scel maistre Jehan de Dormans, qui estoit chancelier dudit régent. -Et furent mis au conseil dudit régent, le prévost des marchans, -maistre Robert de Corbie, Charles Toussac et Jehan de l'Isle, maistres -et principaux, après ledit evesque de Laon, qui tout gouvernoit. - - - De la mort de Phelipot de Repenti, escuier. - -Le samedi au soir, dix-septiesme jour du moys de mars, fut pris à -Saint-Cloust, près de Paris, un escuier françois appellé Phelipot, de -Repenti, et fut amené à Paris. Et le lundi matin ensuivant, -dix-neuviesme jour dudit moys susdit, ledit Phelippot eut la teste -couppée ès halles de Paris, et puis fut pendu au gibet; pour ce qu'il -confessa que il estoit de la compaignie de plusieurs qui avoient -empris de prendre ledit duc de Normendie, régent du royaume, à -Saint-Oyen, en l'ostel de la Noble Maison, là où il estoit alé trois -jours ou quatre devant. Mais plusieurs disoient que ce n'estoit point -pour mal, mais estoit pour le mettre hors de la puissance et des mains -de ceux de Paris. Et assez tost après, un chevalier appellé le Bègue -de Villaines, qui moult estoit ami dudit monseigneur Robert de -Clermont, qui avoit esté tué à Paris, se rendit ennemi de ceux de -ladite ville de Paris. - - - Comment le régent ala à Senlis et à Compiègne. - -Le jour de Pasques fleuries, vint-cinquiesme jour du moys de mars, -ledit régent fut à Senlis, là où luy et le roy de Navarre avoient -mandé par leurs lettres tous les nobles de Picardie et de Beauvoisin. -Mais ledit roy n'y ala point, et s'envoia excuser par monseigneur -Jehan de Péquigny, pour causes de deux bosses que il avoit ès aines, -si comme le dit monseigneur Jehan disoit. Mais à ladite journée ala -pou desdis nobles. - -Si se partit ledit régent et s'en ala à Compiègne. Et environ Pasques -les grans, qui furent le premier jour d'avril, l'an mil trois cens -cinquante-huit, le confesseur du roy de France et un sien secrétaire -appellé maistre Yvon vindrent de Angleterre par devers ledit régent, -mais la cause ne fut pas sceue communelment. - - - Comment le conte de Brene[214] respondit au régent pour ceux de - Champaigne. Et comment le chastel de Monsterel-au-fort-d'Yonne - fut rendu audit régent, lequel y jut une nuit et de là se - partit et ala en la cité de Meaux. - - [214] Braisne. - -L'an de grace mil trois cens cinquante huit, le lundi après Quasimodo, -neuviesme jour du moys d'avril, ledit régent qui avoit mandé par ses -lettres les gens d'Églyse, les nobles et les bonnes villes de -Champaigne, pour estre à Provins ledit jour de Quasimodo, entra en -ladite ville de Provins. Et jasoit ce que le roy de Navarre eust -escript par ses lettres closes aux dessus dis de Champaigne, que il -seroit à la journée, toutesvoies n'y fut-il point; mais maistre Robert -de Corbie et monseigneur Pierre de Rosny, archidiacre de Brie en -l'églyse de Paris, envoiés là de par la ville de Paris, furent à -ladite journée. - -Le mardi ensuivant, dixiesme jour dudit moys, avant disner, ledit -régent parla en sa personne aux dessus dis de Champaigne, et leur dit -que le royaume de France estoit à très grant meschief, et avoit moult -à faire, si comme ils savoient. Si leur pria et requist que ils y -méissent tout le bon remède que ils pourroient, tant par conseil comme -par ayde, et aussi leur pria que ils fussent tout un; car sé division -estoit au peuple de France, il estoit en grant péril, si comme il -disoit. Et outre leur dit que sé aucunes choses avoient esté faites -qui semblassent estre moult merveilleuses, que, par aventure, quant -ils auroient oï ceux qui lesdites choses avoient faites, ils en -seroient apaisiés. Et ce leur disoit ledit régent, si comme l'on -cuidoit, pour ceux qui avoient esté tués à Paris. Car après ce que il -ot dit les parolles dessusdites, il dit telles parolles: «Véez-cy -maistres Robert de Corbie et l'archidiacre de Paris qui vous diront -aucunes choses de par les bonnes gens de Paris.» - -Et lors ledit maistre Robert parla et dit à ceux de Champaigne, qui là -estoient, que ceux de Paris les amoient et avoient amés, et vouloient -estre tout un avec eux. Et prioient aux dessus dis de Champaigne que -ils voulsissent estre tout un avec ceux de Paris, et ne se voulsissent -merveillier sé aucunes choses avoient esté faites à Paris; car quant -ils sauroient les causes, et auroient oï ceux qui ces choses avoient -conseilliées, ils en seroient tous apaisiés, si comme disoit ledit -maistre Robert, et plusieurs autres choses. - -Si requistrent les dessus dis de Champaigne audit régent que il -voulsist que ils peussent parler ensemble; laquele chose il leur -ottroia. Si se traisrent à part et parlèrent ensemble. Et assez tost -firent savoir au régent que ils estoient près de luy faire response. -Si ala ledit régent, le duc d'Orléans son oncle, le conte d'Estampes -et plusieurs autres en un jardin, là où les dessus dis de Champaigne -estoient; et là monseigneur Simon de Roucy, conte de Brene en -Laonnois, respondit pour les Champenois, et dit audit régent que ils -estoient près de luy conseillier de luy aidier et faire tout ce, pour -luy, que bons et loyaux subgiès doivent faire pour seigneur. Mais pour -ce que les plus grans et plus puissans de Champaigne n'estoient pas -là, si comme disoit ledit conte, il requist audit régent que il leur -donnast une autre journée pour eux assembler à Vertus en Champaigne; -et bien luy dit ledit conte que lesdis Champenois ne iroient plus à -Paris. Laquelle requeste le régent leur ottroia: et fut ladite journée -assignée au dimanche vint-neuviesme jour du moys d'avril. Et après dit -ledit conte que audit maistre Robert de Corbie ne respondroient-ils -point, car à luy n'avoient-ils que respondre. Et si demanda ledit -conte audit régent, de par les Champenois, sé il savoit aucun mal au -mareschal de Champaigne qui avoit esté tué à Paris, né villenie aucune -pour laquelle on le deust avoir mis à mort? Et bien dit le conte que -de monseigneur Robert de Clermont ne demandoit-il rien, cas il s'en -attendoit[215] à ceux de son pays, et bien créoit que ils en feroient -leur devoir. Lequel régent leur respondit que il tenoit et créoit -fermement que ledit mareschal de Champaigne et ledit messire Robert de -Clermont l'avoient servi et conseillié bien et loyaument, et n'avoit -oncques sceu le contraire. Et lors ledit conte de Brene dist audit -régent: «Monseigneur, nous Champenois qui cy sommes vous mercions de -ce que vous nous avez dit; et nous attendons que vous fassiez bonne -justice de ceux qui nostre ami ont mis à mort sans cause.» Et ce fait -et dit, ledit régent ala disner et tous les Champenois qui vouldrent -aler avec luy, car ils en avoient esté tous semons. - - [215] _Il s'en attendoit._ Il s'en rapportait. - -Et le mercredi ensuivant, onziesme jour dudit moys d'avril, ledit -régent se partit de Provins et s'en ala en l'abbaye de Pruilly et de -là à Monsterel-au-fort-d'Yonne. Et ala devant le chastel, lequel -gardoit, de par la royne Blanche, un chevalier appellé monseigneur -Taupin du Plessis, lequel Taupin estoit sur la porte dudit chastel -tout armé, la teste au bacinet, quant ledit régent ala devant. Et -lors, ledit régent luy commanda que il ouvrist la porte du chastel. -Lequel Taupin luy respondit: «Mon redoubté seigneur, pour Dieu ne me -veuilliez déshonnourer: madame la royne Blanche m'a baillié ce chastel -à garder, et m'a fait jurer que je ne le rendroie à personne du monde, -fors au roy[216] et à elle. Je vous supplie que il vous plaise à -envoier par devers elle, et je cuide qu'elle me mandera tantost que je -le vous rende.» - - [216] Le Roi de Navarre. - -Auquel Taupin ledit régent commanda de rechief deux fois ou trois, que -il luy ouvrist ledit chastel. Et lors ledit Taupin luy respondit: «Mon -redoubté seigneur, je ne tendray pas ce chastel contre vous; mais pour -Dieu vueilliez-moi garder mon honneur.» Si descendit à la porte et -l'ouvrit; et ledit régent et ses gens y entrèrent, et y coucha une -nuit et le prist en sa main, et establit à le garder de par luy ledit -Taupin, et luy fist faire serement nouvel. Et se partit dudit chastel -et s'en ala à Meaux, là où demouroit lors madame la duchesse, sa -femme, et là où il avoit envoié de Provins le conte de Joigny et -environ soixante hommes d'armes en sa compaignie, pour ce que l'on luy -avoit dit que ceux de Paris avoient entencion de prendre et garnir de -par eux le marchié de Meaux[217]. Et y estoit entré ledit conte deux -jours devant. Dont le maire et aucuns de ladite ville furent moult -courrouciés, et en parla ledit maire moult hautement audit conte de -Joigny, qui s'estoit mis audit marchié et le tenoit. Et luy dit ledit -maire que sé il cuidast qu'il voulsist avoir pris ledit marchié, que -il ne feust pas entré en ladite ville de Meaux. Et quant ledit régent -fut en ladite ville de Meaux, ledit conte luy dit ce que ledit maire -luy avoit dit. Lequel maire fut mandé devant ledit régent, et luy -furent récitées les parolles que il avoit dites, et les luy fist-l'on -amender, et fut réservée la tauxation et l'amende. - - [217] Le marché de Meaux était une forteresse importante. - - - De l'artillerie que ceux de Paris pristrent au Louvre, et la - firent porter en l'ostel de la ville. - -Le mercredi dix-huitiesme jour dudit moys d'avril, se partit ledit -régent de la ville de Meaux pour aller à Compiègne à une journée[218] -qu'il avoit mise aux Vermendisiens[219] qui y devoient estre. Et luy -apporta-on, celuy jour, nouvelles que ceux de Paris avoient pris grant -quantité d'artillerie que on avoit mis au Louvre et chargiée, pour -mener en certains lieux où ledit régent avoit ordené que fust menée; -et l'avoient ceux de Paris fait mener en la maison de la ville, en -Grève. Et si avoient encore les dessus dis de Paris envoié audit -régent une bien merveilleuse lettres closes. Et un pou avant, ils -avoient mis gens d'armes de par eux audit chastel du Louvre. Et en ce -temps et par avant, depuis que ledit régent s'estoit parti de Paris, -repairoient pou ou nuls gentils hommes en ladite ville de Paris, dont -ceux de ladite ville estoient moult dolens. Et tenoient plusieurs que -les gentilshommes leur vouloient mal. Et fut une grande division au -royaume de France. Car plusieurs villes, et la plus grant partie, se -tenoient devers le régent leur droit seigneur; et autres se tenoient -devers Paris. - - [218] Rendez-vous. - - [219] Aux gens du Vermandois ou de Saint-Quentin. - - - Comment monseigneur le régent et le roy de Navarre parlementèrent - ensemble, le roy de Navarre pour ceux de Paris; et comment le - roy de Navarre vint à Paris, et luy firent ceux de Paris grant - joie et grant honneur, et en eussent volontiers fait leur - capitaine et leur gouverneur. - -Le mercredi second jour du moys de may, le roy de Navarre, qui estoit -logié à Mello[220], et ledit régent duc de Normendie qui estoit logié -à Clermont en Beauvoisin, furent en mi-marchié desdites villes, au -lieu que l'on dit Domage-Lieu, pour parlementer; et avoient chascun -grant foison de gens d'armes. Et là parla ledit roy audit régent pour -ceux de Paris, afin que iceluy régent voulsist accorder à eux. Et -ledit régent dit audit roy que il aimoit ladite ville de Paris, et que -il savoit bien que en celle ville avoit de bonnes gens, mais aucuns -qui y estoient luy avoient fait grans villenies plusieurs et -desplaisirs, comme de tuer ses gens en sa présence, de prendre son -chastel du Louvre et son artillerie, et plusieurs autres grans despis -luy avoient fais. Si n'avoit pas entencion de entrer à Paris jusques à -ce que ces choses luy fussent adreciées. Et requist audit roy que il -fust avec luy et luy aidast à les adrecier. - - [220] _Mello_ ou _Merlou_, à quatre lieues de Senlis. - -L'endemain, jour de jeudi, rassemblèrent audit lieu et parlèrent -ensemble comme le jour précédent. Et après se partit ledit roy et s'en -ala à Paris, où il entra le vendredi ensuivant, quatriesme jour dudit -moys de mai, à moult grant compaignie, tant de ses gens comme de ceux -de Paris qui estoient alés encontre luy. En laquelle ville il fut -moult honnoré et seigneuri par l'espace de dix ou douze jours que il y -demoura; et volentiers en eussent fait leur capitaine aucuns de ceux -de Paris ou leur seigneur, comme faux et mauvais que ils estoient. - -Item en celuy temps, l'evesque de Laon qui estoit en l'assemblée à -Compiègne, fut en péril d'estre tué par plusieurs nobles hommes qui là -estoient avec ledit régent. Et convint que il s'en partist celéement -et ala à Saint-Denis en France. Et manda à ceux de Paris que on le -alast quérir. Si envoièrent ceux de Paris, et aussi le roy de Navarre -qui là estoit, grant quantité de gens d'armes quérir ledit evesque à -Saint-Denis; et vindrent en sa compaignie jusques à Paris. Si fut dit -audit régent de plusieurs nobles et autres que ledit evesque estoit -faux et mauvais; et vérité estoit: car par luy estoient avenus tous -les maux au royaume de France. Et luy requistrent que il ne fust plus -à son conseil. - -Item, en celuy temps, Jehan de Meudon, chastelain de Evreux pour le -roy de France, bouta le feu en ladite ville de Evreux, et fut toute -arse, dont le roy de Navarre fut moult courroucié. - -Item, le dimanche treiziesme jour du moys de may, partirent les -ennemis, qui estoient à Esparnon, dudit lieu, et chevaulchièrent de -rechief en Gatinois. Et ardirent toute la ville de Nemours, et moult -dommagièrent plusieurs autres villes au pays, comme Grés[221] et -autres villes, dont moult de gens estoient merveilliés; car ce pays -estoit en douaire à la royne Blanche, suer audit roy de Navarre. Et -monseigneur James Pipes, capitaine d'Esparnon, s'appeloit lieutenant -au roy de Navarre en ses saufs conduis et en ses autres fais, et si -estoit souvent avec le roy de Navarre, si comme l'on disoit[222]. Et -s'en retournèrent les ennemis trois ou quatre jours après, sans ce que -aucun leur féist empeschement. - - [221] Village entre Nemours et Fontainebleau. - - [222] Cette liaison du roy de Navarre avec le partisan James - Pipes n'était peut-être pas bien prouvée; mais tout porte à - croire, surtout les sauf-conduits rapportés plus haut, que - Charles le Mauvais avait promis aux pillards de ne marcher ni - faire marcher contre eux. Le dauphin, de son côté, privé d'argent - par les États qui percevaient toutes les taxes, ne pouvait réunir - dix hommes d'armes, avant les assemblées de Compiègne et de - Vertus. Les malheurs publics permettaient donc aux émissaires du - Navarrais de calomnier le fils du roi et d'insinuer l'idée de - transporter la couronne de France sur une tête plus puissante. - (_Note de M. Paulin Pâris._) - - - Des lettres qui furent apportées d'Angleterre. - -Le mardi quinziesme jour du moys de may, furent aportées à Paris -plusieurs lettres closes envoiées d'Angleterre, de plusieurs grands -seigneurs de France et d'autres, par lesquelles on escrivoit que la -paix avoit esté faite entre les roys de France et d'Angleterre le -huitiesme jour dudit moys, et que lesdis roys avoient mangié ensemble -et s'estoient entrebaisiés. Laquelle chose les uns ne créoient point, -les uns pour ce que ils ne voulsissent pas, les autres pour ce que par -plusieurs fois avoit ainsi esté mandé, et tousjours les Anglois y -avoient mis empeschement; et les autres qui en estoient forment joieux -le créoient. - - - Du commencement et première assemblée de la mauvaise Jaquerie de - Beauvoisin. - -Le lundi vint-huitiesme jour dudit moys de may, s'esmurent plusieurs -menues gens de Beauvoisin, des villes de Saint-Leu de Serens, de -Nointel, de Cramoisi et d'environ, et se assemblèrent par mouvement -mauvais. Et coururent sur plusieurs gentils hommes qui estoient en -ladite ville de Saint-Leu et en tuèrent neuf: quatre chevaliers et -cinq escuiers. Et ce fait, meus de mauvais esprit, alèrent par le pays -de Beauvoisin, et chascun jour croissoient en nombre, et tuoient tous -gentils hommes et gentils femmes qu'ils trouvoient, et plusieurs -enfans tuoient-ils. Et abattoient ou ardoient toutes maisons de -gentils hommes qu'ils trouvoient, fussent forteresces ou autres -maisons. Et firent un capitaine que on appelloit Guillaume Cale. Et -alèrent à Compiègne, mais ceux de la ville ne les y laissièrent -entrer. Et depuis ils alèrent à Senlis, et firent tant que ceux de -ladite ville alèrent en leur compaignie. Et abattirent toutes les -forteresces du pays, Armenonville, Tiers et une partie du chastel de -Beaumont-sur-Oyse. Et s'enfouy la duchesse d'Orléans qui estoit -dedans, et s'en ala à Paris. - - - De la mort du maistre du pont de Paris et du maistre charpentier - du roy, par les gouverneurs de Paris. - -Le mardi vint-neuviesme jour dudit moys, le prévost des marchans et -les autres gouverneurs de Paris firent couper les testes, et après -escarteler les corps, en Grève à Paris, au maistre du pont de Paris, -appellé Jehan Peret, et au maistre charpentier du roy, appellé Henry -Metret, à tort et sans cause; pour ce, si comme ils disoient, que ils -devoient avoir traictié avec aucuns dudit duc de Normendie, ainsné -fils du roy de France et régent le royaume, de mettre gens d'armes -dedans ladite ville de Paris pour ledit régent. Et firent pendre les -quartiers desdis maistres aux entrées de ladite ville de Paris. Et je -qui ceci escris vis que quant le bourel, appelé lors Raoulet, voult -coupper la teste au premier maistre, c'est assavoir audit Peret, il -chaï et fut tourmenté d'une cruelle passion, tant que il rendoit -escume par sa bouche; dont plusieurs de Paris disoient que ce estoit -miracle, et que il déplaisoit à Dieu de ce que on les faisoit mourir -sans cause. Et lors un advocat du Chastelet, appellé maistre Jehan -Godart, lequel estoit aux fenestres de l'ostel de la ville, en la -place de Grève, dist haultement, oïant le peuple qui là estoit: -«Bonnes gens, ne vous veuilliez esmerveillier sé Raoulet est ainsi -chéu de mauvaise maladie, car il en est entechié[223], et en chiet -souvent.» - - [223] _Entechié._ Affecté.--Le bourreau tombait du haut mal. - - - De la cruauté de ceux de Beauvoisin; et comment le régent se - partit de Meaux pour aler à Sens. - -En ce temps multiplièrent moult ces gens de Beauvoisin. Et se -resmuèrent et assemblèrent plusieurs autres en diverses flottes en la -terre de Morency, et abatirent et ardirent toutes les maisons et -chastiaux du seigneur de Morency et des autres gentils hommes du pays. -Et aussi se firent autres assemblées de tels gens en Mucien[224] et en -autres lieux environ. Et en ces assemblées avoit gens de labour le -plus, et si y avoit de riches hommes, bourgeois et autres; et tous -gentils hommes que ils povoient trouver ils tuoient, et si -faisoient-ils gentils femmes et plusieurs enfans; qui estoit trop -grant forsennerie. - - [224] _Mucien_ ou _Mulcien_. Partie de la Brie entre _Crépy_ et - _Crécy_. - -En ce temps, ledit régent, qui estoit au marchié de Meaux, que il -avoit fait enforcier et faisoit de jour en jour, s'en partit et ala au -chastel de Monsterel-au-fort-d'Yonne; et assez tost après s'en partit -et ala en la cité de Sens, en laquelle il entra le samedi neuviesme -jour de juin ensuivant, à matin. Et fut receu en ladite cité par les -gens d'icelle moult honorablement, si comme ils le devoient faire, -comme à leur droit seigneur après le roy de France, son père. Et -toutesvoies, avoit lors pou de villes, cités ou autres en la Langue -d'oyl qui ne fussent meues contre les gentils hommes, tant en faveur -de ceux de Paris qui trop les haoient, comme pour le mouvement du -peuple. Et néantmoins fut-il receu en ladite ville de Sens à grant -paix et honorablement. Et fist ledit régent en ladite ville grant -mandement de gens d'armes. - - - Comment ceux de Paris furent desconfis à Meaux; et de la mort du - maire de la ville appellé Jehan Soulas. - -Celuy samedi meisme, qui estoit le neuviesme jour de juin, l'an mil -trois cens cinquante-huit, plusieurs qui estoient partis de la ville -de Paris, jusques au nombre de trois cens ou environ, desquels gens -estoit capitaine un appellé Pierre Gille espicier de Paris, et environ -cinq cens qui s'estoient assemblés à Cilly en Mucien, desquels estoit -capitaine un appellé Jehan Vaillant prévost des monnoies du roy, -alèrent à Meaux. Et jasoit ce que Jehan Soulas, lors maire de Meaux, -et plusieurs autres de ladite ville eussent juré audit régent que ils -luy seroient bons et loyaux et ne souffriroient aucune chose estre -faite contre luy né contre son honneur, néantmoins ils firent ouvrir -les portes de ladite cité auxdis de Paris et de Cilly, et firent -mettre les tables et les nappes parmy les rues, le pain, le vin et les -viandes sus; et burent et mangièrent sé ils vouldrent et se -resfraichirent. Et après se mirent en bataille, en alant droit vers le -marchié de ladite ville de Meaux, auquel estoit la duchesse de -Normendie et sa fille, et la suer dudit régent, appellée madame -Ysabel de France, qui puis fut femme du fils du seigneur de Milan et -fut contesse de Vertus, que le roy Jehan, son père, luy donna à son -mariage. Et avec eux estoit le comte de Foys, le seigneur de Hangest -et plusieurs autres gentilshommes que ledit régent y avoit laissiés -pour garder ladite duchesse sa femme, sa fille, sa seur et ledit -marchié. - -Si issirent dudit marchié lesdits conte de Foys, le seigneur de -Hangest et aucuns autres, jusques au nombre de vint-cinq hommes -d'armes ou environ, et alèrent contre les dessus dis Pierre Gille et -sa compaignie; et se combattirent à eux. Et là fut tué un chevalier -dudit marchié, appellé monseigneur Loys de Chambly, d'un vireton près -de l'euil. Finablement ceux dudit marchié eurent victoire. Et furent -ceux de Paris, de Cilly et plusieurs de la cité de Meaux qui -s'estoient mis avec eux, desconfis. Et pour ce, ceux dudit marchié -mirent le feu en ladite cité et ardirent aucunes maisons. - -Et depuis furent informés que plusieurs de ladite cité avoient esté -armés contre eux et les avoient voulu trahir, et pour ce ceux dudit -marchié pillièrent et ardirent partie de ladite cité. Mais la grant -églyse ne fut pas arse né aussi aucunes maisons des chanoines: mais -toutesvoies fut tout pris; et aussi fut le chastel qui estoit au roy -ars; et dura ledit feu, tant en ladite ville comme audit chastel, plus -de quinze jours. Et pristrent ceux dudit marchié Jehan Soulas, le -maire de ladite ville de Meaux, et plusieurs autres hommes et femmes, -elles tindrent prisons audit marchié. Et depuis fit-l'on mourir ledit -maire, si comme droit estoit. - - - De la mort Guillaume Cale par le roy de Navarre; et comment ledit - roy ala de Beauvoisin à Saint-Ouyn, pour parler au prévost des - marchans. - -En celuy temps chevaulcha le roy de Navarre en Beauvoisin, et mist à -mort plusieurs de ceux des communes; et par espécial fist coupper la -teste dudit Guillaume Cale à Clermont en Beauvoisin. Et pour ce que -ceux de Paris luy mandèrent que il alast vers eux à Paris, il se -traist à Saint-Ouyn, en l'ostel du roy appellé la Noble-Maison. Et là -ala le prévost des marchans parlementer audit roy. Et le jeudi, -quatorziesme jour dudit moys de juin, ala ledit roy de Navarre à -Paris. Et contre luy alèrent plusieurs de ladite ville de Paris pour -luy accompaignier jusques là où il descendit, c'est assavoir à -Saint-Germain des Prés. - - - Du preschement que le roy de Navarre fist en l'ostel de la ville, - et comment par l'énortement de ses aliés fut fait capitaine de - Paris; dont plusieurs de ladite ville furent courrouciés. - -Le vendredi quinziesme jour de juin, ledit roy de Navarre vint en la -maison de la ville et prescha. Et entre les autres choses dit que il -amoit moult le royaume de France et il y estoit moult bien tenu, si -comme il dit soit; car il estoit des Fleurs de lis de tous -costés[225], et eust esté sa mère roy de France sé elle eust esté -homme; car elle avoit esté seule fille du roy de France. Et si luy -avoient les bonnes villes du royaume, par espécial celle de Paris, -fait très grans biens et haus honneurs, lesquels il taisoit; et pour -ce estoit-il prest de vivre et de mourir avecques eulx. - - [225] En effet, Charles le Mauvais, par les hommes, était - arrière-petit-fils de Philippe III, et sa mère Jeanne était fille - de Louis X. Philippe III avait eu pour troisième fils Louis comte - d'Évreux, père de Philippe d'Évreux, dont Charles le Mauvais - était fils. - -Et aussi prescha Charles Toussac, et dit que le royaume de France -estoit en petit point et avoit mal esté gouverné, et encore estoit; si -estoit mestier que ils y féissent un capitaine qui mieux les -gouverneroit et luy sembloit que meilleur ne povoient-ils avoir du roy -de Navarre. - -Et à ce mot furent plusieurs forgiés et ordenés à ce, qui crièrent: -_Navarre! Navarre!_ tous à une voix ainsi comme sé ils voulsissent dire: -Nous voulons le roy de Navarre. Et toutesvoies, la plus grant partie -de trop de ceulx qui là estoient se turent et furent courrouciés dudit -cry; mais ils ne l'osèrent contredire. - -Si fut lors eslu ledit roy en capitaine de la ville de Paris; et luy -fut dit, de par le prévost des marchands de Paris, que ceux de Paris -escriroient à toutes bonnes villes du royaume, afin que chascun se -consentist à faire ledit roy capitaine universel par tout le royaume -de France. - -Et lors, leur fist ledit roy serment de les garder et gouverner bien -et loyalement, et de vivre et mourir avec eux contre tous, sans aucun -excepter; et leur dit: «Biaux seigneurs, ce royaume est moult malade, -et y est la maladie moult enracinée; et pour ce, ne peut-il estre si -tost gary: si ne vous vueilliés pas mouvoir contre moy sé je ne apaise -si tost les besoingnes, car il y faut trait et labour.» - - - Comment ledit régent s'en ala de Sens à Provins, à - Chasteau-Tierry et à Gandelus[226]; et du nombre des Jaques - tués par les gentilshommes. - - [226] Bourg, à quatre lieues de _Château-Thierry_. - -Celui vendredi meismes, ledit régent qui toute celle semaine avoit -demouré à Sens, s'en partit et s'en ala à Provins, et d'illec vers -Chasteau-Tierry et vers Gandelus, où l'on disoit qu'il y avoit grande -assemblée de ces communes que l'on appelloit Jaques Bonhomme; et -tousjours luy venoient gentilshommes de tous pays. Et la royne Jehanne -estoit à Paris, laquelle mettoit grande diligence de faire aucun -traictié entre ledit régent, par devers lequel elle envoioit souvent, -et ceux de Paris. Et pour ce se partit ladite royne de Paris le samedi -vingt-troisiesme, jour de juin pour aler par devers ledit régent, qui -estoit environ Meaulx, en attendant les gens d'armes qui luy venoient. - -Et tousjours ardoient les gentilshommes aucunes maisons que ils -trouvoient à ceulx de Paris, sé ils n'estoient officiers du roy ou -dudit régent; et prenoient et emportoient tous les biens meubles que -ils trouvoient et estoient auxdis habitans; et ne se osoit homme qui -alast par pays, avoer de Paris. Et aussi tuoient les gentilshommes -tous ceux que ils povoient trouver qui avoient esté de la compagnie -des Jaques, c'est-à-dire des communes qui avoient tué les -gentilshommes, leurs femmes et leurs enfans, et abattu maisons; et -tant que on tenoit certainement que l'on en avoit bien tué dedans le -jour de la saint Jean-Baptiste vint mille et plus. - - - Comment les gentilshommes de Bourgoigne laissièrent le roy de - Navarre. - -Le vendredi vingt-deuxiesme jour dudit mois de juin, le roy de Navarre -partit de Paris et avecques luy plusieurs de ladite ville et plusieurs -de ses gens. Et estoient environ six cens glaives; et alèrent à -Gonesse, où plusieurs autres des villes de la visconté de Paris les -attendoient. Et deux jours ou trois devant, plusieurs des -gentilshommes qui avoient esté avec ledit roy de Navarre une partie de -la saison et encore estoient, espécialement ceux du pays de -Bourgoigne, prisrent congié dudit roy de Navarre, quant ils virent que -il avoit accepté la capitainerie de ceux de Paris, en disant que ils -ne seroient point contre ledit régent né contre les gentilshommes; et -s'en partirent et s'en alèrent en leur pays. Et ledit roy et sa -compaignie s'en alèrent vers Senlis. - - - Comment ledit régent et son ost logièrent près de Paris, en telle - manière que nul n'osoit issir né entrer en ladite ville de - celle part où il estoit. - -Monseigneur le régent qui avoit esté vers Chasteau-Tierry, vers la -Ferté-Milon et au pays environ pour despécier plusieurs assemblées des -Jaques qui là estoient, après ce que les nobles qui estoient avec -ledit régent orent mis à mort plusieurs Jaques, ars et gasté tout le -pays entre la rivière de Marne et de Seine, s'en retourna en alant -vers Paris, et se logia à Chielle-Sainte-Bautheut[227], la derrenière -semaine de juin, c'est assavoir le mardi vint-troisiesme jour dudit -moys. - - [227] Bathilde. - -Et la royne Jehanne fut à Laigny, qui moult se painoit de traictier -entre ledit régent et ceux de Paris. Et lors n'y put aucun traictié -estre trouvé; car ceux de Paris se tenoient fiers et haus contre ledit -régent leur seigneur. Et pour ce, luy et son ost se deslogièrent de -Chielle et se logièrent environ le bois de Vincennes, environ le pont -de Charenton et environ Conflans, le vendredy vint-neuviesme jour -dudit moys de juin. Et tenoit-l'on que en l'ost dudit régent avoit -bien trente mille chevaux. Si fut tout le pays gasté jusques à huit ou -dix lieues, et communément les villes arses. - -Et ledit roy de Navarre s'en retourna et entra en la ville de -Saint-Denis, lequel roy estoit alié avec ceux de Paris contre ledit -régent, leur droit seigneur. Et si avoit en la compaignie dudit roy -grant foison ennemis du roy et du royaume de France, Anglois et autres -que ledit roy de Navarre avoit fait venir des garnisons angloises, -d'Esparnon et d'autre part. En la ville de Saint-Denis se tint le roy -de Navarre. Et ledit régent et son ost estoient logiés es lieux dessus -dis, et estoit le corps dudit régent logié en l'ostel du Séjour, ès -Quarrières[228]. Et n'osoit homme issir de Paris de celle part né -entrer aussi; mais par plusieurs fois en issoit-l'on en bataille; mais -tousjours perdoient plus qu'ils ne gaignoient, et en y ot plusieurs -mors. - - [228] Petit village dépendant de la commune de Charenton. - - - Comment le régent et le roy de Navarre assemblèrent en un - pavillon qui fut tendu sur une motte, entre Saint-Anthoine et - le bois, pour accorder un traictié que la royne Jehanne avoit - basti; et du serment que ledit roy fist sur _Corpus Domini_ que - l'evesque de Lisieux avoit célébré, en entencion que ledit - régent et ledit roy le usassent pour plus fermement tenir leurs - sermens; mais ledit roy de Navarre refusa à user le premier. - -Le dimanche huitiesme jour de juillet ensuivant, assemblèrent lesdis -régent et roy de Navarre en un pavillon qui, pour ce, fut tendu près -de Saint-Anthoine, en un lieu que l'on dit le Moulin-à-Vent, pour -accorder ensemble certain traictié que la royne Jehanne avoit -pourparlé. Si estoient les batailles dudit régent toutes ordenées aux -champs en quatre batailles, où l'on estimoit bien douze mille hommes -d'armes et plus. Et les gens du roy de Navarre furent en bataille -ordenés sur une petite montaigne près de Monstruel et de Charonne, et -n'estoient pas plus de huit cens combattans, si comme l'on les -estimoit. Et, pour ce que ils estoient si petit nombre, ne -approchièrent point ledit pavillon né les batailles audit régent. - -Si parlementèrent ledit régent et ses gens et le roy de Navarre et ses -gens, en la présence de ladite royne. Si furent à accort par la -manière qui s'ensuit, c'est assavoir: pour toutes les choses que -ledit roy pourroit demander audit régent pour quelconques causes que -ce fust, luy bailleroit dix mille livres de terre et quatre cens mille -florins à l'escu, lesquels seroient bailliés audit roy par la manière -qui s'ensuit. C'est assavoir la première année cent mille, et chascun -an ensuivant cinquante mille, jusques à fin de paye; et si seroient -lesdis quatre cens mille florins pris sur les aydes que le peuple -feroit pour cause des guerres, sans ce que ledit régent en fust -autrement tenu né obligé. Et pour ce, ledit roy de Navarre devoit -estre avec ledit régent contre tous, excepté le roy de France; et afin -que ledit régent et le roy de Navarre tenissent sans enfraindre toutes -les choses dessus dites, l'evesque de Lisieux, qui présent estoit, -chanta une messe audit pavillon, environ heure de none[229], et -consacra deux personnes[230], en espérance que de l'une fust fait deux -parties et usées par lesdis régent et roy. Et quant la messe fut -chantée, lesdis régent et roy jurèrent, sur le corps-Dieu sacré que -ledit evesque tenoit entre ses mains, que ils teindroient et -acompliroient sans enfraindre tout ce que chascun avoit promis, -présens à ce ducs, contes et barons tant comme en povoit au devant dit -pavillon, environ heure de none. Et après ledit evesque brisa l'oiste, -et en voult faire user à chascun desdis régent et roy; mais ledit roy -dit que il n'estoit pas jeun[231]; et pour ce ledit régent n'en prist -point aussi, jasoit ce que il se feust ordené pour le recevoir. Si usa -tout ledit evesque. Et par ce ledit roy devoit aler à Paris pour les -faire mettre en l'obéissance dudit régent. Et ainsi se départirent; -et s'en ala ledit régent aux Quarrières et ledit roy à Saint-Denis. - - [229] Trois heures après midi. - - [230] Deux hosties. - - [231] A jeun, _jejunus_. - - - Comment, après les dessus dis sermens, les gens au roy de Navarre - coururent sus aux gens du régent. - -Le mardi ensuivant dixiesme jour du moys de juillet, le roy de Navarre -ala à Paris; et cuidoit ledit régent que ledit roy deust aler devers -luy, celuy jour, porter la response de ceux de Paris: mais il n'y ala -point, ainçois demoura tout ce jour. Et l'endemain, le onziesme jour -dudit moys, il mist en ladite ville de Paris les Anglois que il avoit -avecques luy. Et disoit-l'on en l'ost dudit régent que ceux de Paris -avoient dit audit roy que il avoit fait sa paix sans eux et que il ne -leur en challoit, car ils se passeroient bien de luy. Et pour ce fist -nouvelles aliances, si comme l'on disoit, avec eux; et bien y parut de -fait, car il ne retourna point devers ledit régent; mais luy estant -dedans ladite ville de Paris, plusieurs en issirent armés, par -espécial de ceux que il y avoit menés. - -Et assaillirent ledit mercredi, onziesme jour dudit moys, aucuns de -l'ost dudit régent qui se deslogoient de la Granche-aux-Merciers pour -eux approchier dudit régent. Et pour ce, cria-l'on en l'ost alarme, et -s'arma l'ost, et courut-l'on jusques à la bastide des fossés, et là ot -grant escarmuche, et y demoura-l'on jusques près de la nuit: et y -perdirent ceux de Paris plus que les autres. - - - Comment le roy de Navarre mist sus au régent qu'il avoit enfraint - le traictié, et du pont de bateaux qui fut fait sur Seine. - -Le jeudi douziesme jour du moys de juillet, le roy de Navarre s'en -retourna à Saint-Denis, et laissa les Anglois à Paris. Et ledit régent -envoia par devers ledit roy pour savoir quelle volenté il avoit, et -luy fist requérir que il venist avec luy, car il luy avoit promis que -il luy ayderoit contre tous. Lequel roy respondit que ledit régent et -sa gent avoient enfraint le traictié et les convenances que ils -avoient, car ils avoient assailli ceux de Paris le jour précédent, si -comme disoit ledit roy, tant comme il traictoit avecques eux; jasoit -ce, en vérité, que ceux de Paris eussent commencié l'escarmuche. Mais -ledit roy disoit ces choses pour ce qu'il ne povoit avoir fait à Paris -ce qu'il avoit promis au traictié dudit régent et de luy; car il avoit -promis de tant faire que ceux de Paris paieroient six cens mille escus -de Phelippe pour le premier paiement de la rançon du roy, mais que -ledit régent leur remist toute paine criminelle. Et ceux de Paris -respondirent quant il en parla, que ils n'en paieroient jà denier. Et -pour ce, mettoit sus ledit roy audit régent que il avoit enfraint -ledit traictié, jasoit ce que ceux qui là estoient savoient bien le -contraire. Si cuida-l'on bien que tous traictiés fussent rompus, dont -moult de gens avoient grant joie. - -Et mist-l'on[232] grant paine à achever un pont que l'on avoit -encommencié sur bateaux pour passer la rivière de Seine, lequel fut -achevé ledit jeudi. Et tantost, plusieurs de l'ost passèrent ledit -pont et ardirent Vitry et plusieurs autres villes oultre la rivière de -Seine, et y pilla-l'on tout ce que l'on y trouva. - - [232] Ce sont les troupes du régent qui jetèrent ce pont au - dessous de Corbeil. - -Et ladite royne Jehanne aloit souvent par devers les uns et par devers -les autres pour renouveler ledit traictié. Toutesvoies parloient -plusieurs moult vilainement contre ledit roy de Navarre qui si -solempnellement avoit juré et ne tenoit chose que il eust promis. - - - Comment monseigneur le duc de Normendie, ainsné fils du roy de - France, lors régent du royaume, reboutèrent, luy et ses gens, - ceux de Paris de dessus le pont qu'il avoit fait faire sur - Seine; et de plusieurs escarmuches faites environ - Saint-Anthoine de ceux de Paris contre les gens dudit régent; - et du traictié qui fut fait pour faire la paix entre le régent - et ceux de Paris. - -Le samedi ensuivant quatorziesme jour de juillet, environ heure de -disner, ledit régent estant en sa chambre, en son conseil, plusieurs -de la ville de Paris, dont la plus grant partie estoient d'Anglois qui -estoient issus par devers Saint-Marcel, chevaulchièrent jusques devant -ledit pont que ledit régent avoit fait faire, lequel pont estoit sur -la rivière de Seine, devant l'ostel des Quarrières où estoit logié -ledit régent. Et tantost que ils furent devant ledit pont, ils -descendirent à pié, et en entra aucuns dedans la dite rivière pour -aler sur ledit pont où il n'avoit point de garde. Mais l'on ne povoit -monter sus ledit pont sé l'on n'entroit en l'yaue jusques au nombril, -pour ce qu'il avoit faute au bout du pont par devers Vitry; et y -mettoient les gens dudit régent une bachière toutes les fois que ils -vouloient passer: et quant ils en avoient fait, ladite bachière estoit -ostée du bout du pont. Et estoit mise contre ledit pont au dessus, -ainsi comme au milieu. Et lors estoit en celuy estat; et pour ce -convint que lesdis de Paris entrassent en l'yaue pour monter sur le -dit pont. Si cria-l'on alarme moult forment; et fut moult l'ost -estourmie, car les autres estoient venus à couvert et soudainement. Si -alèrent plusieurs, les uns armés et les autres désarmés, pour -deffendre ledit pont. Et jà avoient plusieurs des dessus dis de Paris -oultre la moitié du pont. Et là se combatirent les gens dudit régent -et reboutèrent leurs ennemis qui estoient sur ledit pont, et y ala -ledit régent en sa personne: et y furent plusieurs des gens du dit -régent navrés de trait. Et si y fut pris son mareschal, que on -appelloit monseigneur Rigaut de Fontaines. Et aussi y ot des autres -navrés et pris. Toutesvoies furent-ils reculés et mis tous hors dessur -ledit pont par les gens dudit régent et s'en retournèrent vers Paris. -Et pour ce que l'on crioit alarme vers Paris, au cousté devers -Saint-Anthoine, et disoit-l'on que ceux de Paris estoient issus de -celle part, les gens d'armes se trairent vers là, et sur les champs -furent les batailles rangiées. Et y ot des escarmuches toute jour -jusques à la nuit, et y perdirent ceux de Paris plus que ils ne -gaignièrent. Toutesvoies, ceux qui issirent de Paris, tant d'un cousté -de Paris comme d'autre, estoient le plus Anglois. Et durant ces -choses, la royne Jehanne ala devers ledit régent pour renouer ledit -traictié, et quant elle s'en partit pour aler à Saint-Denis, encore -estoient les batailles sur les champs. Si traictièrent toute celle -semaine jusques au jeudi ensuivant dix-neuviesme jour dudit moys de -juillet. Et celuy jour, la dite royne Jehanne, le roy de Navarre, -l'archevesque de Lyon, qui là avoit esté envoié de par le pape, -l'evesque de Paris, le prieur de Saint-Martin-des-Champs, Jehan Belot, -eschevin de Paris, Colin le Flamant, et autres de Paris, alèrent -environ tierce au bout dudit pont que ledit régent avoit fait faire de -la partie devers Vitry, et avoient des gens d'armes et des archiers -avecques eux. Et ledit régent y ala à petite compaignie tout désarmé; -et parlementèrent ensemble en l'un des bateaux dudit pont; et -finablement furent à accort, par telle manière que ceux de Paris -prieroient ledit régent que il leur voulsist remettre son mautalent, -et pardonner tout ce que ils avoient fait; et ils se mettroient en sa -merci, par telle condicion qu'il en ordenneroit, par le conseil de la -royne Jehanne, du roy de Navarre, du duc d'Orléans et du conte -d'Estampes, concordablement et non aultrement. Et avec ce demourroient -en leur vertu tous accors, toutes convenances et toutes aliances que -ceux de Paris avoient avecques ledit roy de Navarre, avecques bonnes -villes et avecques tous autres. Et ledit régent devoit faire ouvrir -tous passages de rivières et autres, afin que toutes denrées et -marchandises pussent passer et estre portées à Paris. Et pour parfaire -les choses contenues audit traictié, fut journée prise au mardi -ensuivant, pour estre à Laigny-sur-Marne; et là devoient estre ledit -régent et son conseil d'une part, et ceux qui seroient ordenés pour -Paris d'autre part, et lesdis royne, roy, duc d'Orléans et conte -d'Estampes, par le conseil desquels ledit régent en devoit ordener. Et -ce fait, fut publié en l'ost que il avoit bonne paix entre ledit -régent et ceux de Paris. Et pour ce se deslogièrent les gens de -monseigneur le duc et s'en partirent plusieurs celuy jour. - -Et l'endemain, jour du vendredi, vintiesme jour dudit mois, plusieurs -alèrent vers Paris pour besoingnes que ils avoient à faire, lesquels -on n'y voult laissier entrer. Mais leur demanda-l'on à qui ils -estoient; et quant ils respondirent que ils estoient au duc, ceux de -Paris leur dirent: «Alés à vostre duc.» Et y entra Mathé Guete, -trésorier de France, lequel fut en grant péril d'estre tué; et -finablement en fut mis hors quant il ot esté mené en la maison de la -ville en Grève, et à Saint-Eloy devant le prévost des marchands et les -gouverneurs. - -Et après ce que ledit accort fut fait par la manière que dessus est -dit, les dessus dis de Paris, en haine de monseigneur ledit régent, -prirent et saisirent plusieurs maisons et biens meubles de plusieurs -officiers qui avoient esté avec ledit régent audit ost. - -Et ledit régent s'en ala celui jour de vendredi au Val-la-Comtesse, et -la plus grant partie de son ost s'en partit. - - - Comment ceux de Paris se esmurent contre les Anglois que le roy - de Navarre avoit fait venir en ladite ville; et en tuèrent - partie et les autres emprisonnèrent au Louvre. Et de la mort de - ceux de Paris vers Saint-Cloust. - -Le samedi ensuivant, veille de la Magdalène, fut la journée[233] -ensuivant qui avoit esté mise à Laigny-sur-Marne remise à Corbeil. Et -celuy samedi, après disner, s'esmut à Paris un grant descort entre -ceux de la ville et plusieurs Anglois qu'ils avoient fait venir en -ladite ville contre ledit régent leur seigneur, pour ce que l'on -disoit que aucuns autres Anglois qui estoient à Saint-Denis et à -Saint-Cloust pilloient le pays. Si s'esmut le commun de ladite ville -de Paris, et courut sur lesdis Anglois qui estoient en ladite ville de -Paris, et en tuèrent vint-quatre ou environ et en prirent -quarante-sept des plus notables, en l'ostel de Neelle, auquel ils -avoient disné avec le roy de Navarre. Et plus de quatre cens autres en -divers ostieux de ladite ville, lesquels il mistrent tous en prison au -Louvre. De laquelle chose le roy de Navarre fut moult courroucié, si -comme l'on disoit; et aussi furent le prévost des marchans et autres -gouverneurs de ladite ville. Et, pour ce, l'endemain, jour de dimanche -et de la Magdalène, vint-deuxiesme jour dudit moys de juillet, le roy -de Navarre, l'evesque de Laon, le prévost des marchans et plusieurs -autres gouverneurs de ladite ville de Paris furent en la maison de -ladite ville, environ heure de midi, et y ot moult de peuple assemblé -en ladite maison, tous armés devant en la place de Grève. Auquel -peuple ledit roy parla et leur dist qu'ils avoient mal fait d'avoir -tué lesdis Anglois, car il les avoit fait venir en son conduit[234] -pour servir ceux de la ville de Paris. Et tantost plusieurs d'iceux -crièrent qu'ils vouloient que tous les Anglois fussent tués, et -vouloient aler à Saint-Denis mettre à mort ceux qui y estoient, qui -pilloient tout le pays. Et dirent audit roy et au prévost des marchans -que ils alassent avec eux, en disant que ils avoient esté bien paiés -de leurs gages et soudées, et néanmoins ils pilloient tout le pays. Et -jasoit ce que ledit roy et prévost féissent tout leur pouvoir de -refraindre ledit peuple, ils ne le povoient faire, mais convint que -ils leur accordassent à aler avec eux. Mais avant que on partist de -Paris, il fut près de vespres. Dont plusieurs présumèrent que ledit -roy fist attendre le partir, afin que lesdis Anglois ne feussent -sourpris et despourveus. Et environ heure de vespres partirent de -Paris, les uns par la porte Saint-Honoré, le roy de Navarre, le -prévost des marchans et toute leur route par la porte Saint-Denis et -alèrent vers le Moulin à vent. Et estimoit-on que ils estoient, tant -d'une part comme d'autre, environ seize cens hommes de cheval et huit -mille de pié. Et furent lesdis roy de Navarre, le prévost des marchans -et toute leur route bien l'espace de demie heure largement, sans eux -mouvoir au champ qui est de l'autre partie dudit moulin à vent par -devers Montmartre. Et de leur route furent envoiés trois glaives qui -chevauchièrent par emprès Montmartre. Lesquels, sans ce qu'ils -feussent après vus, chevauchièrent en alant tout droit vers le bois de -Saint-Cloust, auquel bois lesdis Anglois estoient en une embusche. Et -au-dehors dudit bois par devers Paris en avoit environ quarante ou -cinquante. Si cuidèrent ceux de Paris que il n'en y eust plus; et -alèrent vers lesdis Anglois. Et quant ils furent près, les Anglois qui -estoient audit bois issirent hors, et tantost ceux de Paris se mirent -à fouir et les Anglois au chacier. Si tuèrent lesdis Anglois grant -foison des dessus dis de Paris, par espécial de ceux de pié qui -estoient issus par la porte Saint-Honoré; et tenoit-l'on communément -qu'il y avoit de mors bien six cens ou plus, et furent presque tous -gens de pié. Et ledit roy de Navarre qui véoit ces choses ne se partit -pas de là, mais laissa tuer les dessus dis de Paris sans leur faire -aucune ayde né secours. Et après ce que lesdis de Paris furent -desconfis et tués comme dit est, ledit roy de Navarre s'en ala à -Saint-Denis, et ledit prévost des marchans et sa compaignie s'en -retournèrent à Paris. Et furent, quant ils rentrèrent à Paris, forment -huiés et blasmés de ce qu'ils avoient ainsi les bonnes gens de Paris -laissié mettre à mort sans les secourir. Et dès lors commencièrent -ceux de Paris forment à murmurer, et faisoient forment garder les -quarante-sept prisonniers anglois qui estoient au Louvre par le commun -de Paris; et volentiers les eust le commun de Paris mis à mort; mais -le prévost des marchans et les autres gouverneurs de Paris ne le -povoient souffrir. - - [233] L'ajournement. - - [234] Sous sa sauve garde. - - - Comment le prévost des marchans et ses aliés délivrèrent les - prisonniers du Louvre. - -Le vendredi vingt-septiesme jour dudit mois de juillet, le prévost des -marchans et plusieurs autres jusques au nombre de huit vints ou deux -cens hommes armés et plusieurs archiers alèrent au Louvre; et de fait, -contre la volenté dudit peuple et commun de Paris, délivrèrent les dis -Anglois prisonniers et les mirent hors de Paris par la porte -Saint-Honoré. Et en les conduisant de la ville dehors, aucuns de ceux -qui estoient avec ledit prévost crioient et demandoient sé il y avoit -aucun qui voulsist aucune chose dire contre la délivrance desdis -Anglois; et avoient leurs arcs tous tendus pour les délivrer de tous -empeschemens, sé aucuns les voulsist mettre en ladite délivrance; mais -il n'y ot personne qui osast parler né faire semblant; jasoit ce -qu'ils en fussent moult douloureusement courrouciés en ladite ville de -Paris. - -Si s'en alèrent les Anglois à Saint-Denis avec le roy de Navarre, qui -tousjours y estoit demouré depuis le dimanche précédent; car il -n'osoit pas seurement retourner à Paris, si comme l'on disoit, tant -pour cause de ce que il n'avoit point aidié à ceux de Paris le -dimanche précédent, lorsque les Anglois les avoient tués, comme pour -la délivrance des Anglois du Louvre, laquelle avoit esté faite à la -requeste dudit roy de Navarre, si comme l'on disoit et voir estoit. Si -en estoit le peuple de Paris forment esmeu en cuer contre ledit -prévost des marchans et contre les autres gouverneurs; mais il n'y -avoit homme qui osast commencier la riote. Toutesvoies Dieu, qui tout -voit, qui vouloit ladite ville sauver, ordena par la manière qui -s'ensuit. - - - De la mort du prévost des marchans et de plusieurs autres ses - aliés. - -Le mardi derrenier jour du moys de juillet, le prévost des marchans et -plusieurs autres avec luy, tous armés, alèrent disner à la bastide -Saint-Denis. Et commanda ledit prévost à ceux qui gardoient ladite -bastide que ils bailliassent les clefs à Joseran de Mascon, qui estoit -trésorier du roy de Navarre. Lesquels gardes desdites clefs dirent que -ils n'en bailleroient nulles. Dont le prévost fut moult courroucié, et -se mut riote à ladite bastide entre ledit prévost et ceux qui -gardoient lesdites clefs, tant que un bourgeois appellé Jehan -Maillart, garde de l'un des quartiers de la ville, de la partie de -vers la bastide, oït nouvelles dudit débat, et pour ce se traist vers -ledit prévost et luy dit que l'on ne bailleroit point les clefs audit -Joseran. Et pour ce, eust plusieurs grosses parolles entre ledit -prévost et ledit Joseran d'une part, et ledit Jehan Maillart d'autre -part. Si monta ledit Jehan Maillart à cheval, et prist une bannière du -roy de France et commença à hault crier: «_Montjoie Saint-Denis au roy -et au duc!_» tant que chascun qui le véoit aloit après et crioit à -haulte voix ledit cri. Et aussi fist le prévost et sa compaignie. Et -s'en alèrent vers la bastide Saint-Anthoine. Et ledit Jehan Maillart -demoura vers les halles. Et un chevalier appelé Pepin des Essars, qui -rien ne savoit de ce que ledit Jehan Maillart avoit fait, prist assez -tost après une autre bannière de France, et crioit semblablement comme -Jehan Maillart: «_Montjoie Saint-Denis!_» Et durant ces choses, ledit -prévost vint à la bastide Saint-Anthoine, et tenoit deux boistes où -avoit lettres lesquelles le roy de Navarre luy avoit envoyées, si -comme l'on disoit. Si requistrent ceux qui estoient à ladite bastide -que il leur monstrast lesdites lettres. Et s'esmut riote à ladite -bastide, tant que aucuns qui là estoient coururent sus à Phelippe -Giffart, qui estoit avec ledit prévost, lequel se deffendit forment, -car il estoit fort armé et le bacinet en la teste; et toutesvoies -fut-il tué. Et après fut tué ledit prévost et un autre de sa -compaignie appelé Simon Le Paonnier: et tantost furent despoilliés et -estendus tous nus sur les quarreaux en la voie. Et ce fait, le peuple -s'esmut pour aler quérir des autres et pour en faire autel; et leur -dit-on que, en l'ostel de Hocaus, à l'enseigne de l'Ours, près de la -porte Baudoier, estoit entré Jehan de l'Isle le jeune. Si y entrèrent -grant foison de gens et y trouvèrent ledit Jehan de l'Isle et Gille. -Marcel, clerc de la marchandise de Paris, lesquels il mirent à mort. -Et tantost furent despoilliés comme les autres et trainés tous nus -sur les quarreaux devant ledit ostel et là furent laissiés. Et -tantost se partit ledit peuple et s'esmut à aler querre des autres. -Et ce jour, à la bastide Saint-Martin, fut tué Jehan Poret-le-Jeune. -Et furent les cinq corps dessus nommés trainés en la court de -Sainte-Catherine-du-Val-des-Ecoliers, et là furent mis et estendus -tous nus en ladite court, en la veue de tous, si comme ils avoient -fait mettre les mareschaux, celui de Clermont et celui de Champaigne: -dont plusieurs tenoient que c'estoit ordenance de Dieu, car ils -estoient morts de telle mort comme ils avoient fait mourir lesdis -mareschaux. - -Item, celui mardi, furent pris et mis au Chastellet de Paris, Charles -Toussac, eschevin de Paris, et Joseran de Mascon, trésorier du roy de -Navarre. Et le peuple qui les menoit crioit haultement le dessus dit -cri, et avoit chascun dudit peuple l'espée nue au poing. - - - De la venue du régent à Paris, et de la mort de Charles Toussac - et de Joseran de Mascon. - -Le jeudi second jour d'aoust au soir, ala le duc de Normendie, régent -le royaume, à Paris, où il fut receu à très grant joie du peuple de -ladite ville. Et celui jour, avant que ledit régent entrast à Paris, -furent lesdis Charles Toussac et ledit Joseran traînés du Chastellet -jusques en Grève, et là furent décapités. Et longuement après -demourèrent en la place sur les quarreaux, et après en la rivière -furent gietés. - - - Comment le régent fut deffié de par le roy de Navarre. - -Le vendredi tiers jour du mois d'aoust, fut le régent deffié de par le -roy de Navarre. Et celui jour fut pris Pierre Gille. Et aussi fut -maistre Thomas de Ladit, chancelier dudit roy de Navarre, qui estoit -en habit de moine. - - - De la mort de plusieurs traîtres du roy et du régent; et des - paroles que ledit regent dist à ceux de Paris. - -Le samedi ensuivant, quart jour dudit moys d'aoust, ledit Pierre Gille -et un chevalier qui estoit chastelain du Louvre, et estoit né -d'Orléans de assez petit lieu, de gens de mestier[235], et estoit -appelé monseigneur Gille Caillart, furent traînés du Chastellet -jusques ès halles, et là orent les testes coppées. Mais ledit -chevalier eust avant la langue coppée, pour plusieurs mauvaises -paroles qu'il avoit dites du roy de France et du régent son fils. Et -après, les corps furent giettés à la rivière. Et après, la semaine -ensuivant, furent décapités ensemble, en un jour, Jehan Prévost et -Pierre Leblont; et en un autre jour deux avocas, l'un de Parlement, -appelé maistre Pierre de Puiseux, et l'autre du Chastellet, appelé -maistre Jehan Godart. Et furent tous giettés en la rivière; et un -appelé Bonvoisin fut mis en oubliette[236]. - - [235] Ce passage, comme une foule d'autres, prouve bien qu'on - n'exigeait pas des preuves de noblesse de tous ceux qu'on élevait - au rang de chevalier. (_Note de M. Paulin Pâris._) - - [236] _En oubliette._ En prison perpétuelle. - -Celui jour de samedi, quatriesme jour dudit mois d'aoust, parla ledit -régent audit peuple de Paris, en la maison de la ville; et leur dist -la grant traïson qui avoit esté traictiée par les dessus dis mors et -de l'evesque de Laon et de plusieurs autres qui encore vivoient; c'est -assavoir de faire ledit roy de Navarre roy de France, et de mettre les -Anglois et Navarrois en Paris, celui jour que le prévost des marchans -fut tué. Et devoient mettre à mort tous ceux qui se tenoient de la -partie du roy et son fils, et jà avoient esté plusieurs maisons de -Paris signées à divers seings; dont moult de gens estoient forment -esbahis en ladite ville. - - _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées par M. Paulin - Pâris. - - - - -LES ÉTATS GÉNÉRAUX DE 1356 ET LA JACQUERIE. - -Récit de Froissart. - - - Comment les trois états furent assemblés en la cité de Paris pour - ordonner du gouvernement du royaume de France. - -Si le royaume d'Angleterre et les Anglois et leurs alliés furent -réjouis de la prise du roi Jean de France, le royaume de France fut -grandement troublé et courroucé. Et il y avoit bien cause; car ce fut -une très grande désolation et ennuyable pour toutes manières de gens. -Et sortirent bien adoncques les sages hommes du royaume que grands -meschefs en naîtroient; car le roi leur chef et toute la bonne -chevalerie de France étoit morte ou prise; et les trois enfans du roi -qui retournés étoient, Charles, Louis et Jean, étoient moult jeunes -d'âge et de conseil; si y avoit en eux petit recouvrer; ni nul des -dits enfans ne vouloit emprendre le gouvernement du dit royaume[237]. - - [237] Cette assertion est démentie par des _lettres royaux_ - concernant l'élection des échevins et consuls de Lille, expédiées - dès le 2 d'octobre, trois jours après l'arrivée du duc à Paris, à - la tête desquelles il prend le titre de _lieutenant du roi de - France_. Il convoqua d'ailleurs, dans la même qualité, les états - généraux pour le 15 du même mois d'octobre. Il ne fit en cela - qu'avancer de six semaines la convocation de cette assemblée, que - le roi son père avait indiquée pour la Saint-André suivante, par - l'article 7 de l'ordonnance du 28 décembre 1355. Au reste, - Froissart paraît avoir confondu les états du mois d'octobre 1356 - avec ceux qui s'assemblèrent de nouveau le 5 février 1357. (_Note - de Buchon._) - -Avec tout ce, les chevaliers et les écuyers qui retournés étoient de -la bataille, en étoient tant haïs et si blâmés des communes que envis -ils s'embatoient ès bonnes villes. Si parlementoient et murmuroient -ainsi les uns sur les autres. Et regardèrent et avisèrent les -plusieurs des sages hommes que cette chose ne pouvoit longuement durer -ni demeurer en tel état, que on n'y mît remède; car se tenoient en -Cotentin Anglois et Navarrois, desquels messire Godefroy de Harecourt -étoit chef, qui couroient et détruisoient tout le pays. - -Si avint que tous les prélats de sainte Église, évêques et abbés, tous -les nobles, seigneurs et chevaliers, et le prévôt des marchands et les -bourgeois de Paris, et le conseil des bonnes villes du royaume de -France furent tous ensemble en la cité de Paris, et voulurent savoir -et ordonner comment le royaume de France seroit gouverné jusques adonc -que le roi leur sire seroit délivré; et voulurent encore savoir plus -avant que le grand trésor que on avoit levé au royaume du temps passé, -en dixièmes, en male-toultes[238], en subsides, et en forges de -monnoyes, et en toutes autres extortions, dont leurs gens avoient été -formenés et triboulés, et les soudoyers mal payés, et le royaume mal -gardé et défendu, étoit devenu: mais de ce ne savoit nul à rendre -compte. - - [238] La maltôte était un impôt extraordinaire levé pour la - première fois en 1296, par Philippe le Bel. C'était d'abord le - centième, puis le cinquantième des biens des laïques et du - clergé. (_Note de Buchon._) - -Si se accordèrent que les prélats éliroient douze personnes bonnes et -sages entre eux, qui auroient pouvoir, de par eux et de par le clergé, -de ordonner et aviser voies convenables pour faire ce que dessus est -dit. Les barons et les chevaliers ainsi élurent douze autres -chevaliers entre eux, les plus sages et les plus discrets, pour -entendre à ces besognes; et les bourgeois, douze en telle manière. -Ainsi fut confirmé et accordé de commun accord: lesquelles trente-six -personnes devoient être moult souvent à Paris ensemble, et là parler -et ordonner des besognes du dit royaume. Et toutes manières de choses -se devoient déporter par ces trois états; et devoient obéir tous -autres prélats, tous autres seigneurs, toutes communautés des cités et -des bonnes villes, à tout ce que ces trois états feroient et -ordonneroient. Et toutesfois, en ce commencement, il en y eut -plusieurs en cette élection qui ne plurent mie bien au duc de -Normandie, ni à son conseil. - -Au premier chef, les trois états défendirent à forger la monnoye que -on forgeoit, et saisirent les coins. Après ce, ils requirent au duc -qu'il fût si saisi du chancelier le roi de France son père[239], de -monseigneur Robert de Lorris, de monseigneur Simon de Bucy[240], de -Poillevilain[241], et des autres maîtres des comptes et conseillers du -temps passé du dit roi, par quoi ils rendissent bon compte de tout ce -que on avoit levé et reçu au royaume de France par leur conseil. Quand -tous ces maîtres conseillers entendirent ce, ils ne se laissèrent mie -trouver; si firent que sages; mais se partirent du royaume de France, -au plus tôt qu'ils purent; et s'en allèrent en autres nations -demeurer, tant que ces choses fussent revenues en autre état. - - [239] Pierre de La Forest, archevêque de Rouen. - - [240] Premier président du parlement de Paris. - - [241] Jean Poillevilain, bourgeois de Paris, souverain maître des - monnaies et maître des comptes. - - - Comment les trois états firent faire monnoie de fin or; et - comment ils envoyèrent gens d'armes contre messire Godefroy de - Harecourt. - -Après ce, les trois états ordonnèrent et établirent, de par eux et en -leurs noms, receveurs pour lever et recevoir toutes mal-toultes, -impositions, dixièmes, subsides et toutes autres droitures appartenans -au roi et au royaume; et firent forger nouvelle monnoie de fin or, que -on appeloit moutons[242]. Et eussent volontiers vu que le roi de -Navarre fût délivré de prison du châtel de Arleux en Cambrésis, là où -on le tenoit; car il sembloit à plusieurs de ceux des trois états que -le royaume en seroit plus fort et mieux défendu, au cas qu'il voudroit -être bon et féal: pourtant que il y avoit petit de seigneurs au dit -royaume à qui l'on se pût rallier, que tous ne fussent morts ou pris à -la besogne de Poitiers. Si en requirent le duc de Normandie que il le -voulsist délivrer; car il leur sembloit que on lui faisoit grand tort, -ni ils ne savoient pourquoi on le tenoit. Le duc de Normandie répondit -adonc moult sagement, que il ne l'oseroit délivrer, ni mettre conseil -à sa délivrance, car le roi son père l'y faisoit tenir; si ne savoit -mie la cause pourquoi. Et ne fut point adoncques le roi de Navarre -délivré. - - [242] Cette monnaie était en usage dès le temps de saint Louis; - elle dura jusqu'au règne de Charles VII. - -En ce temps nouvelles vinrent au duc de Normandie et aux trois états -que messire Godefroy de Harecourt harioit et guerroyoit malement le -bon pays de Normandie; et couroient ses gens, qui n'étoient mie -grand'foison, deux ou trois fois la semaine jusques aux faubourgs de -Caen, de Saint-Lô en Cotentin, d'Évreux, d'Avranches et de Coutances; -et si ne leur alloit nul au devant. Adoncques ordonnèrent et mirent -sus le duc et les dits trois états une chevauchée de gens d'armes de -bien trois cents lances et cinq cents autres armures de fer; et y -établirent quatre capitaines, le seigneur de Reneval, le seigneur de -Cauny, le seigneur de Ruilli et le seigneur de Freauville. Si -partirent ces gens d'armes de Paris, et s'en vinrent à Rouen, et là -assemblèrent-ils de tous côtés. Et y eut plusieurs chevaliers et -écuyers d'Artois et de Vermandois, tels que le seigneur de Maunier, le -seigneur de Créqui, messire Louis de Haveskierque, messire Oudart de -Renty, messire Jean de Fiennes, messire Enguerrant d'Eudin, et -plusieurs autres; et aussi de Normandie moult de appertes gens -d'armes; et exploitèrent tant ces seigneurs et leurs gens qu'ils -vinrent en la cité de Coutances et en firent leur garnison. - - - Comment le Roi Jean fut mené en Angleterre. - -1357. - -Les trois états entendirent toute celle saison aux ordonnances du -royaume; et étoit le dit royaume de France tout gouverné par eux. - -Tout cel hiver en suivant se tint le prince, et la plus grand partie -des seigneurs d'Angleterre qui à la bataille de Poitiers avoient été, -à Bordeaux sur Gironde, en grand revel et ébattement; et entendirent -tous ces temps à pourveoir navire et à ordonner leurs besognes bien et -sagement, pour emmener le roi de France et son fils et toute la plus -grand partie des seigneurs qui là étoient, en Angleterre. - -Quand ce vint que la saison approcha que le prince dut partir et que -les besognes étoient ainsi que toutes prêtes, il manda tous les plus -hauts barons de Gascogne, le seigneur de Labret premièrement, le -seigneur de Mucident, le seigneur de l'Esparre, le seigneur de -Langueren, le seigneur de Pommiers, le seigneur de Courton, le -seigneur de Rosem, le seigneur de Condon, le seigneur de Chaumont, le -seigneur de Montferrant, le seigneur de Landuras, messire Aymeri de -Tarse, le captal de Buch, le soudich de l'Estrade et tous les autres; -et leur fit et montra pour lors très grand signe d'amour, et leur -donna et promit grands profits, c'est tout ce que Gascons aiment et -désirent, et puis leur dit finablement qu'il s'en vouloit aller en -Angleterre et y mèneroit aucuns d'eux, et laisseroit les autres au -pays de Bordelois et de Gascogne pour garder la terre et les -frontières contre les François. Si leur mettoit en abandon cités, -villes et châteaux, et leur recommandoit à garder ainsi comme leur -héritage. Quand les Gascons entendirent ce que le prince de Galles, -ainsné fils au roi leur seigneur, en vouloit mener hors de leur -puissance le roi de France que ils avoient aidé à prendre, si n'en -furent mie de premier bien d'accord, et dirent au prince: «Cher sire, -nous vous devons en quant que nous pouvons toute honneur, toute -obéissance et loyal service, et nous louons de vous en quant que nous -pouvons ni savons; mais ce n'est pas notre intention que le roi de -France, pour lequel nous avons eu grand travail à mettre au point où -il est, vous nous éloigniez ainsi; car, Dieu mercy! il est bien, et en -bonne cité et forte, et sommes forts et gens assez pour le garder -contre les François, si de puissance ils le vous vouloient ôter.» -Adonc répondit le prince: «Chers seigneurs, je le vous accorde moult -bien: mais monseigneur mon père le veut avoir et voir; et du bon -service que fait lui avez et à moi aussi, vous en savons gré, et sera -grandement reméri.» - -Néantmoins ces paroles ne pouvoient apaiser les Gascons que le prince -leur éloignât le roi de France, jusques à ce que messire Regnault de -Cobehen et messire Jean de Chandos y trouvèrent moyen; car ils -sentoient les Gascons convoiteux. Si lui dirent: «Sire, sire, offrez -leur une somme de florins, et vous les verrez descendre à votre -requête.» Adoncques leur offrit le prince soixante mille florins. Ils -n'en voulurent rien faire. Finablement, on alla tant de l'un à l'autre -que un accord se fit, parmi cent mille francs que le prince dut -délivrer aux barons de Gascogne, pour départir entre eux; et en fit sa -dette, et leur fut la dite somme payée et délivrée ainçois que le -prince partît. - -Après tout ce, il institua quatre barons de Gascogne à garder tout le -pays jusques à son retour, le seigneur de Labret, le seigneur de -l'Esparre, le seigneur de Pommiers et le seigneur de Rosem. Tantôt ces -choses faites, le dit prince entra en mer, à belle navie et grosse de -gens d'armes et d'archers; et emmena avecques lui grand foison de -Gascons, le captal de Buch, messire Aimery de Tarse, le seigneur de -Landuras, le seigneur de Mucident, le soudich de l'Estrade, et -plusieurs autres. Si mirent en un vaissel, tout par lui, le roi de -France pour être mieux à son aise. - -En cette navie avoit bien cinq cents hommes d'armes et deux mille -archers, pour les périls et les rencontres de sur mer; car ils étoient -informés, avant leur département à Bordeaux, que les trois états par -lesquels le royaume étoit gouverné avoient mis sus en Normandie et au -Crotoy deux grosses armées de soudoyers pour aller au devant des -Anglois et eux tollir le roi de France. Mais oncques ils n'en virent -apparant: si furent-ils onze jours et onze nuits sur mer, et -arrivèrent au douzième au havre de Zanduich: puis issirent les -seigneurs hors des navires et des vaisseaux et se herbergèrent en la -dite ville de Zanduich et ès village environ. Si se tinrent illec deux -jours pour eux rafraîchir et leurs chevaux. Au tiers jour ils se -partirent et s'en vinrent à Saint-Thomas de Cantorbie. Ces nouvelles -vinrent au roi d'Angleterre et à la roine que leur fils le prince -étoit arrivé et avoit amené le roi de France: si en furent grandement -réjouis, et mandèrent tantôt aux bourgeois de Londres que ils -s'ordonnassent si honorablement comme il appartenoit à tel seigneur -recevoir que le roi de France. Ceux de la cité de Londres obéirent au -commandement du roi, et se vêtirent par connétablies très richement, -et se ordonnèrent de tous points pour le recueillir; et se vêtirent -tous les métiers de draps différens l'un de l'autre. - -Or vint le roi de France, le prince et leurs routes à Saint-Thomas de -Cantorbie, où ils firent leurs offrandes, et y reposèrent un jour. A -l'endemain ils chevauchèrent jusques à Rocestre; et puis reposèrent là -un jour: au tiers jour ils vinrent à Dardefort, et au quart jour, à -Londres, où ils furent très-honorablement reçus; et aussi avoient-ils -été par toutes villes où ils avoient passé. Si étoit le roi de France, -ainsi que il chevauchoit parmi Londres, monté sur un grand blanc -coursier, très bien arréé et appareillé de tous points, et le prince -de Galles sur une petite haquenée noire de lez lui. Ainsi fut-il -convoyé tout au long de la cité de Londres jusques à l'hôtel de -Savoye, lequel hôtel est héritage au duc de Lancastre. Là tint le roi -de France un temps sa mansion; et là le vinrent voir le roi -d'Angleterre et la roine, qui le reçurent et fêtoyèrent grandement, -car bien le savoient faire; et depuis moult souvent le visitoient et -le consolaçoient de ce qu'ils pouvoient. - -Assez tôt après vinrent en Angleterre, par le commandement du pape -Innocent VI, les deux cardinaux dessus nommés, messire Tallerant de -Pierregort et messire Nicolle, cardinal d'Urgel. Si commencèrent à -proposer et à entamer traités de paix entre l'un et l'autre, et moult -y travaillèrent[243], mais rien n'en purent exploiter. Toutes fois, -ils procurèrent tant parmi bons moyens que unes trèves furent données -entre les deux rois et leurs confortans, à durer jusques à la -Saint-Jean-Baptiste, l'an mil trois cent cinquante neuf. Et furent mis -hors de la trève messire Philippe de Navarre et tous ses alliés, les -hoirs le comte de Montfort et la duché de Bretagne. - - [243] Knyghton rapporte un trait assez singulier, à l'occasion - des mouvements que se donna le pape pour procurer la paix entre - la France et l'Angleterre après la bataille de Poitiers, et de la - partialité qu'il montrait pour la France, sa patrie. Pour - insulter aux Français, dit-il, qui s'étaient laissé battre par - une poignée d'Anglais, on afficha en plusieurs lieux ces mots: - _Ore est le pape devenu Franceys e Jesu devenu Engley: Ore sera - veou qe fra plus ly pape ou Jesus_. (_Note de Buchon._) - -Un peu après fut le roi de France translaté de l'hôtel de Savoye et -remis au châtel de Windesore, et tous ses hôtels et gens. Si alloit -voler, chasser, déduire et prendre tous ses ébatements environ -Windesore, ainsi qu'il lui plaisoit, et messire Philippe son fils -aussi; et tout le demeurant des autres seigneurs, comtes et barons, se -tenoient à Londres: mais ils alloient voir le roi quand il leur -plaisoit, et étoient recrus sur leur foi tant seulement. - - - Comment le prévôt des marchands et ses alliés tuèrent au palais - trois chevaliers en la présence du duc de Normandie. - -En ce temps que les trois états gouvernoient, se commencèrent à lever -tels manières de gens qui s'appeloient Compagnies, et avoient guerre à -toutes gens qui portoient malettes. Or vous dis que les nobles du -royaume de France et les prélats de sainte Église se commencèrent à -tanner de l'emprise et ordonnance des trois états. Si en laissoient -le prévôt des marchands convenir et aucuns des bourgeois de Paris, -pource que ils s'en entremettoient plus avant qu'ils ne voulsissent. -Si avint un jour que le duc de Normandie étoit au palais à Paris, -atout grand foison de chevaliers et nobles et de prélats, le prévôt -des marchands de Paris assembla aussi grand foison des communes de -Paris qui étoient de sa secte et accord, et portoient iceux chaperons -semblables afin que mieux se reconnussent; et s'en vint le dit prévôt -au Palais avironné de ses hommes; et entra en la chambre du duc, et -lui requit moult aigrement que il voulsist entreprendre le faix des -besognes du royaume et y mettre conseil, afin que le royaume qui lui -devoit parvenir fût si bien gardé, que tels manières de compagnies qui -régnoient n'allassent mie gâtant ni robant le pays. Le duc répondit -que tout ce feroit-il volontiers, si il avoit la mise parquoi il le -pût faire; mais celui qui faisoit lever les profits et les droitures -appartenans au royaume, le devoit faire; si le fît. Je ne sais -pourquoi ni comment, mais les paroles multiplièrent tant et si haut -que là endroit furent, en la présence du duc de Normandie, occis trois -des grands de son conseil, si près de lui que sa robe en fut -ensanglantée[244], et en fut-il même en grand péril; mais on lui donna -un des chaperons à porter; et convint qu'il pardonnât là celle mort de -ses trois chevaliers, les deux d'armes et le tiers de loi. Si -appeloit-on l'un monseigneur Robert de Clermont, gentil et noble homme -grandement, et l'autre le seigneur de Conflans[245], et le chevalier -de loi, maître Regnault d'Acy, avocat[246]. De quoi ce fut grand -pitié, quand pour bien dire et bien conseiller leur seigneur, ils -furent là ainsi occis. - - [244] Froissart intervertit l'ordre des faits en plaçant - celui-ci, qui est du 22 février 1357 (1358), suivant les autres - historiens contemporains, avant la délivrance du roi de Navarre, - que les mêmes historiens fixent à la fin de l'année précédente. - (_Note de Buchon._) - - [245] Le premier était maréchal du duché de Normandie et le - second du comté de Champagne. - - [246] Renaud d'Acy, avocat général, fut tué non dans la chambre - du dauphin, mais dans la boutique d'un pâtissier, près de - l'église de la Magdeleine, en retournant du palais vers - Saint-Landry, où sa maison était située. Froissart paraît avoir - été assez mal informé des circonstances de cet événement. (_Note - de Buchon._) - - - Comment le roi de Navarre fut délivré de prison par le confort du - prévôt des marchands. - -Après cette avenue, avint que aucuns chevaliers de France, messire -Jean de Péquigny et autres, vinrent, sur le confort du prévôt des -marchands et du conseil d'aucunes bonnes villes, au fort châtel -d'Arleux en Pailluel séant en Picardie, où le roi de Navarre étoit -pour le temps emprisonné et en la garde de monseigneur Tristan Dubois. -Si apportèrent les dits exploiteurs tels enseignes et si certaines au -châtelain, et si bien épièrent que messire Tristan Dubois n'y étoit -point, si fut par l'emprise dessus dite le roi de Navarre délivré hors -de prison et amené à grand joie en la cité d'Amiens, où il bien et -liement fut reçu et conjoui; et descendit chez un chanoine qui -grandement l'aimoit, que on appeloit messire Guy Quieret. Et fut le -roi de Navarre en l'hôtel ce chanoine quinze jours, tant que on lui -eût appareillé tout son arroy et qu'il fût tout assuré du duc de -Normandie, car le prévôt des marchands, qui moult l'aimoit et par quel -pourchas délivré étoit, lui impétra et confirma sa paix devers le duc -et ceux de Paris. Si fut le dit roi de Navarre amené par monseigneur -Jean de Péquigny et aucuns de la cité d'Amiens à Paris; et y fut pour -lors reçu à grand joie, et le virent moult volontiers toutes manières -de gens; et mêmement le duc de Normandie le fêta grandement. Mais -faire le convenoit, car le prévôt des marchands et ceux de son accord -le ennortèrent à ce faire. Si se dissimuloit le duc au gré du dit -prévôt et d'aucuns de ceux de Paris. - - - Comment le roi de Navarre prêcha devant le peuple à Paris et - montra les grands torts qu'on lui avoit faits. - -Quand le roi de Navarre eut été une pièce à Paris, il fit un jour -assembler toutes manières de gens, prélats, chevaliers, clercs de -l'université de Paris, et tous ceux qui y voulurent être; et là -prêcha, et remontra premièrement en latin, moult courtoisement et -moult sagement, présent le duc de Normandie, en lui complaignant des -griefs et des villenies qu'on lui avoit faites à tort et sans raison. -Et dit que nul ne se voulsist de lui douter; car il vouloit vivre et -mourir en défendant le royaume de France; et le devoit bien faire, car -il en étoit extrait de père et de mère et de droite ancestrie; et -donna adoncques par ses paroles assez à entendre que, s'il vouloit -chalenger la couronne de France, il montreroit bien par droit que il -en étoit plus prochain que le roi d'Angleterre ne fut. Et sachez que -ses sermons et ses langages furent volontiers ouïs et moult -recommandés. Ainsi petit à petit entra en l'amour de ceux de Paris, et -tant qu'ils avoient plus de faveur et d'amour à lui qu'ils n'avoient -au régent le duc de Normandie, et aussi de plusieurs autres bonnes -villes et cités du royaume de France. Mais quel semblant ni quelle -amour que le prévôt des marchands ni ceux de Paris montrassent au roi -de Navarre, oncques messire Philippe de Navarre, son frère, ne se put -assentir ni ne voult venir à Paris; et disoit que en communauté -n'avoit nul arrêt certain, fors pour tout honnir. - - - Comment les communes de Beauvoisin et en plusieurs autres parties - de France mettoient à mort tous gentils hommes et femmes qu'ils - trouvoient. - -Assez tôt après la délivrance du roi de Navarre[247], advint une -grand'merveilleuse tribulation en plusieurs parties du royaume de -France, si comme en Beauvoisin, en Brie, et sur la rivière de Marne, -en Valois, en Laonois, en la terre de Coucy et entour Soissons. Car -aucunes gens des villes champêtres, sans chef, s'assemblèrent en -Beauvoisin; et ne furent mie cent hommes les premiers; et dirent que -tous les nobles du royaume de France, chevaliers et écuyers, -honnissoient et trahissoient le royaume, et que ce seroit grand bien -qui tous les détruiroit. Et chacun d'eux dit: «Il dit voir! il dit -voir! honni soit celui par qui il demeurera que tous les gentils -hommes ne soient détruits!» Lors se assemblèrent et s'en allèrent, -sans autre conseil et sans nulles armures, fors que de bâtons ferrés -et de couteaux, en la maison d'un chevalier qui près de là demeuroit. -Si brisèrent la maison et tuèrent le chevalier, la dame et les enfans, -petits et grands, et ardirent la maison. Secondement ils s'en allèrent -en un autre fort châtel et firent pis assez; car ils prirent le -chevalier et le lièrent à une estache bien et fort, et violèrent sa -femme et sa fille les plusieurs, voyant le chevalier: puis tuèrent la -femme qui étoit enceinte et grosse d'enfant, et sa fille, et tous les -enfans, et puis le dit chevalier à grand martyre, et ardirent et -abattirent le châtel. Ainsi firent-ils en plusieurs châteaux et bonnes -maisons. Et multiplièrent tant que ils furent bien six mille; et -partout là où ils venoient leur nombre croissoit, car chacun de leur -semblance les suivoit. Si que chacun chevalier, dames et écuyers, -leurs femmes et leurs enfans, les fuyoient; et emportoient les dames -et les damoiselles leurs enfans dix ou vingt lieues de loin, où ils se -pouvoient garantir; et laissoient leurs maisons toutes vagues et leur -avoir dedans: et ces méchans gens assemblés sans chef et sans armures -roboient et ardoient tout, et tuoient et efforçoient et violoient -toutes dames et pucelles sans pitié et sans mercy, ainsi comme chiens -enragés. Certes oncques n'avint entre Chrétiens et Sarrasins telle -forcenerie que ces gens faisoient, ni qui plus fissent de maux et de -plus vilains faits, et tels que créature ne devroit oser penser, -aviser ni regarder; et cil qui plus en faisoit étoit le plus prisé le -plus grand maître entre eux. Je n'oserois écrire ni raconter les -horribles faits et inconvenables que ils faisoient aux dames. Mais -entre les autres désordonnances et vilains faits, ils tuèrent un -chevalier et boutèrent en une broche, et le tournèrent au feu et le -rôtirent devant la dame et ses enfans. Après ce que dix ou douze -eurent la dame efforcée et violée, ils les en voulurent faire manger -par force; et puis les tuèrent et firent mourir de male-mort. Et -avoient fait un roi entre eux qui étoit, si comme on disoit adonc, de -Clermont en Beauvoisin, et l'élurent le pire des mauvais; et ce roi on -appeloit Jacques Bonhomme[248]. Ces méchans gens ardirent au pays de -Beauvoisin et environ Corbie et Amiens et Montdidier plus de soixante -bonnes maisons et de forts châteaux; et si Dieu n'y eût mis remède par -sa grâce, le meschef fût si multiplié que toutes communautés eussent -été détruites, sainte Église après, et toutes riches gens, par tous -pays; car tout en telle manière si faites gens faisoient au pays de -Brie et de Pertois. Et convint toutes les dames et les damoiselles du -pays, et les chevaliers et les écuyers, qui échapper leur pouvoient, -affuir à Meaux en Brie l'un après l'autre, en pures leurs cotes, ainsi -comme elles pouvoient; aussi bien la duchesse de Normandie et la -duchesse d'Orléans, et foison de hautes dames, comme autres, si elles -se vouloient garder d'être violées et efforcées, et puis après tuées -et meurtries. - - [247] Le continuateur de Nangis nous apprend quelle fut la cause - de la Jacquerie. «Dans l'été de l'année 1358, dit-il, les paysans - des environs de Saint-Leu et de Clermont au diocèse de Beauvais, - ne pouvant plus supporter les maux qui les accablaient de tous - côtés, et voyant que leurs seigneurs, loin de les défendre, les - opprimaient et leur causaient plus de dommages que les ennemis, - crurent qu'il leur était permis de se soulever contre les nobles - du royaume et de prendre leur revanche des mauvais traitements - qu'ils en avaient reçus.» - - [248] Il est nommé _Guillaume Callet_ et quelquefois _Caillet_ dans - les _Chroniques de France_. Le nom de _Jacques Bonhomme_ était donc - une espèce de sobriquet: on lit dans le second continuateur de - Nangis qu'on le donnait aux paysans dès l'année 1356. «En ce - temps-là, dit-il, les nobles pour se moquer des paysans les - nommaient _Jacques Bonhomme_; et on appelait communément de ce nom - les paysans qui servaient dans les armées.» Peut-être ce - sobriquet venait-il de ce qu'ils étaient armés de _jacques_, espèce - de casaque contrepointée qui se mettait autrefois par-dessus la - cuirasse, et de ce qu'on appelait alors assez communément en - France les paysans _bons hommes_, comme on peut le voir dans - plusieurs passages de Froissart. (_Note de Buchon._) - -Tout en semblable manière si faites gens se maintenoient entre Paris -et Noyon, et entre Paris et Soissons et Ham en Vermandois, et par -toute la terre de Coucy. Là étoient les grands violeurs et -malfaiteurs; et exillièrent, que entre la terre de Coucy, que entre la -comté de Valois, que en l'évêché de Laon, de Soissons et de Noyon, -plus de cent châteaux et bonnes maisons de chevaliers et écuyers; et -tuoient et roboient quant que ils trouvoient. Mais Dieu par sa grâce y -mit tel remède, de quoi on le doit bien regracier, si comme vous orrez -ci-après. - - - Comment le roi de Navarre et les gentilshommes de Beauvoisin - tuèrent grand foison des Jacques; et comment le duc de - Normandie défia le prévôt des marchands et ses alliés; et - comment Paris fut close. - -1358. - -Quand les gentilshommes de Beauvoisin, de Corbiois[249], de -Vermandois, de Valois et des terres où ces méchans gens conversoient -et faisoient leurs forcéneries, virent ainsi leurs maisons détruites -et leurs amis tués, ils mandèrent secours à leurs amis, en Flandre, en -Hainaut, en Brabant et en Hesbaing. Si en y vint tantôt assez de tous -côtés. Si s'assemblèrent les gentilshommes étrangers et ceux du pays -qui les menoient. Si commencèrent aussi à tuer et à découper ces -méchans gens sans pitié et sans merci; et les pendoient par fois aux -arbres où ils les trouvoient. Mêmement le roi de Navarre en mit un -jour à fin plus de trois mille, assez près de Clermont en -Beauvoisin[250]. Mais ils étoient jà tant multipliés que, si ils -fussent tous ensemble, ils eussent bien été cent mille hommes. Et -quand on leur demandoit pourquoi ils faisoient ce, ils répondoient -qu'ils ne savoient, mais ils le véoient aux autres faire, si le -faisoient aussi, et pensoient qu'ils dussent en tel manière détruire -tous les nobles et gentilshommes du monde, par quoi nul n'en pût être. - - [249] Des environs de Corbie. - - [250] Guillaume Caillet, leur chef, y fut pris, et le roi de - Navarre lui fit couper la tête à Clermont. - -En ce temps se partit le duc de Normandie de Paris, et se douta du roi -de Navarre, du prévôt des marchands et de ceux de son accord, car ils -étoient tous d'une alliance; et s'en vint au pont de Charenton sur -Marne, et fit un grand mandement de gentilshommes où il les put -avoir, et défia le prévôt des marchands et ceux qui le vouloient -aider. Quand le prévôt des marchands entendit que le duc de Normandie -étoit au pont de Charenton et qu'il faisoit là son amas de chevaliers -et d'écuyers, et qu'il vouloit guerroyer ceux de Paris, si se douta -que grand mal ne lui en avînt, et que de nuit on ne vînt courir Paris, -qui à ce temps n'étoit point fermée. Si mit ouvriers en oeuvre, quant -qu'il en put avoir et recouvrer de toutes parts, et fit faire grands -fossés autour de Paris, et puis chaingles, murs et portes; et y -ouvroit-on nuit et jour. Et y eut, le terme d'un an, tous les jours -trois mille ouvriers. Dont ce fut un grand fait que de fermer sur une -année et d'enclorre et avironner de toute défense une telle cité comme -Paris est et de tel circuit. Et vous dis que ce fut le plus grand bien -que oncques le prévôt des marchands fit en toute sa vie; car autrement -elle eût été depuis courue, gâtée et robée par trop de fois, et par -plusieurs actions, si comme vous orrez ci-après. Or vueil-je retourner -à ceux et à celles qui étoient fuis à Meaux en Brie à sauveté. - - - Comment le comte de Foix et le captal de Buch vinrent à Meaux - pour reconforter la duchesse de Normandie et celle d'Orléans et - les autres dames qui là étoient fuies pour les Jacques. - -En ce temps que ces méchans gens couroient, revinrent de Prusse le -comte de Foix et le captal de Buch, son cousin; et entendirent sur le -chemin, si comme ils devoient entrer en France, la pestillence et -l'horribleté qui couroit sur les gentilshommes. Si en eurent ces deux -seigneurs grand pitié. Si chevauchèrent par leur journée tant qu'ils -vinrent à Châlons en Champagne, qui rien ne se mouvoit du fait des -vilains, ni point n'y entroient. Si leur fut dit en la dite cité que -la duchesse de Normandie et la duchesse d'Orléans et bien trois cents -dames et damoiselles, et le duc d'Orléans aussi, étoient à Meaux en -Brie, en grand meschef de coeur pour celle Jacquerie. Ces deux bons -chevaliers s'accordèrent que ils iroient voir les dames et les -reconforteroient à leur pouvoir, combien que le captal fût -Anglois[251]. Mais ils étoient pour ce temps trèves en ce royaume de -France et le royaume d'Angleterre; si pouvoit bien le dit captal -chevaucher partout; et aussi là il vouloit remontrer sa gentillesse, -en la compagnie du comte de Foix. Si pouvoient être de leur route -environ quarante lances, et non plus; car ils venoient d'un -pélerinage, ainsi que je vous l'ai dit. - - [251] C'est-à-dire dans le parti anglais. - -Tant chevauchèrent que ils vinrent à Meaux en Brie. Si allèrent tantôt -devers la duchesse de Normandie et les autres dames, qui furent moult -lies de leur venue; car tous les jours elles étoient menacées des -Jacques et des vilains de Brie, et mêmement de ceux de la ville, ainsi -qu'il fut apparent. Car encore pour ce que ces méchans gens -entendirent que il avoit là foison de dames et de damoiselles et de -jeunes gentils enfans, ils s'assemblèrent ensemble, et de ceux de la -comté de Valois aussi, et s'envinrent devers Meaux. D'autre part, ceux -de Paris, qui bien savoient cette assemblée, se partirent un jour de -Paris, par flottes et par troupeaux, et s'en vinrent avecques les -autres. Et furent bien neuf mille tous ensemble, en très grand volonté -de mal faire. Et toujours, leur croissoient gens de divers lieux et de -plusieurs chemins qui se raccordoient à Meaux. Et s'en vinrent jusques -aux portes de la dite ville. Et ces méchans gens de la ville ne -voulurent contredire l'entrée à ceux de Paris, mais ouvrirent leurs -portes. Si entrèrent au bourg si grand plenté que toutes les rues en -étoient couvertes jusques au marché. Or regardez la grand grâce que -Dieu fit aux dames et aux damoiselles; car, pour voir, elles eussent -été violées, efforcées et perdues, comme grandes qu'elles fussent, si -ce n'eût été les gentilshommes qui là étoient, et par espécial le -comte de Foix et le captal de Buch; car ces deux chevaliers donnèrent -l'avis pour ces vilains déconfire et détruire. - - - Comment le comte de Foix, le captal de Buch et le duc d'Orléans - déconfirent les Jacques, et puis mirent le feu en la ville de - Meaux. - -Quand ces nobles dames, qui étoient herbergées au marché de Meaux, qui -est assez fort, mais qu'il soit gardé et défendu, car la rivière de -Marne l'avironne, virent si grand quantité de gens accourir et venir -sur elles, si furent moult ébahies et effrayées; mais le comte de Foix -et le captal de Buch et leurs routes, qui jà étoient tous armés, se -rangèrent sur le marché et vinrent à la porte du marché, et firent -ouvrir tout arrière; et puis se mirent au devant de ces vilains, noirs -et petits et très-mal armés, et la bannière du comte de Foix et celle -du duc d'Orléans et le pennon du captal, et les glaives et les épées -en leurs mains, et bien appareillés d'eux défendre et de garder le -marché. Quand ces méchans gens les virent ainsi ordonnés, combien -qu'ils n'étoient mie grand foison encontre eux, si ne furent mie si -forcenés que devant; mais se commencèrent les premiers à reculer et -les gentilshommes à eux poursuivir et à lancer sur eux de leurs lances -et de leurs épées et eux abattre. Adonc ceux qui étoient devant et qui -sentoient les horions, ou qui les redoutoient à avoir, reculoient de -hideur tant à une fois qu'ils chéoient l'un sur l'autre. Adonc -issirent toutes manières de gens d'armes hors des barrières et -gagnèrent tantôt la place, et se boutèrent entre ces méchans gens. Si -les abattoient à grands monceaux et tuoient ainsi que bêtes; et les -reboutèrent tous hors de la ville, que oncques en nul d'eux n'y eut -ordonnance ni conroy; et en tuèrent tant qu'ils en étoient tous lassés -et tannés; et les faisoient saillir en la rivière de Marne. -Finablement ils en tuèrent ce jour et mirent à fin plus de sept mille: -ni jà n'en fût nul échappé, si ils les eussent voulu chasser plus -avant. Et quand les gentilshommes retournèrent, ils boutèrent le feu -en la désordonnée ville de Meaux et l'ardirent toute et tous les -vilains du bourg qu'ils purent dedans enclorre. Depuis cette -déconfiture qui fut faite à Meaux, ne se rassemblèrent-ils nulle part; -car le jeune sire de Coucy, qui s'appeloit messire Enguerrand, avoit -grand foison de gentilshommes avec lui, qui les mettoient à fin -partout où ils les trouvoient, sans pitié et sans merci. - - - Comment le duc de Normandie assiégea Paris par devers - Saint-Antoine; et comment le roi de Navarre se partit de Paris - et s'en alla à Saint-Denis. - -Assez tôt après celle avenue, le duc de Normandie assembla tous les -nobles et gentilshommes qu'il put avoir, tant du royaume que de -l'Empire, parmi leurs soudées payant; et étoient bien sept mille -lances. Et s'en vint assiéger Paris par devers Saint-Antoine contre -val la rivière de Seine. Et étoit logé à Saint-Mor, et ses gens là -environ, qui couroient tous les jours jusques à Paris. Et se tenoit le -dit duc une fois au pont de Charenton et l'autre à Saint-Mor; et ne -venoit rien ni entroit à Paris de ce côté, ni par terre ni par eau, -car le duc avoit pris les deux rivières Marne et Seine. Et ardirent -ses gens autour de Paris tous les villages qui n'étoient fermés, pour -mieux châtier ceux de Paris; et si Paris n'eût été adonc fortifiée, -ainsi qu'elle étoit, elle eût été sans faute détruite. Et n'osoit nul -issir hors de Paris, pour la doutance du duc de Normandie et de ses -gens, qui couroient d'une part et d'autre Seine; car ils véoient que -nul ne leur alloit au devant. D'autre part le prévôt des marchands, -qui se sentoit en la haine et indignation du duc de Normandie, tenoit -à amour le roi de Navarre ce qu'il pouvoit, et son conseil et la -communauté de Paris, et faisoit, si comme ci-dessus est dit, de jour -et de nuit ouvrer à la fermeté de Paris; et tenoit en la dite cité -grand foison de gens d'armes et de soudoyers Navarrois et Anglois, -archers et autres compagnons, pour être plus assur contre ceux qui les -guerrioient. Si avoit-il adonc dedans Paris aucuns suffisans hommes, -tels que messire Pepin des Essars, messire Jean de Charny, chevaliers, -et plusieurs autres bonnes gens, auxquels il déplaisoit grandement de -la haine au duc de Normandie, si remède y pussent mettre. Mais nennil; -car le prévôt des marchands avoit si attrait à lui toutes manières de -gens et à sa cordelle, que nul ne l'osoit dédire de chose qu'il dit, -s'il ne se vouloit faire tantôt tuer, sans point de merci. - -Le roi de Navarre, comme sage et subtil, véoit les variemens entre -ceux de Paris et le duc de Normandie, et supposoit assez que cette -chose ne se pouvoit longuement tenir en tel état; et n'avoit mie trop -grand fiance en la communauté de Paris. Si se partit de Paris, au plus -courtoisement qu'il put, et s'en vint à Saint-Denis; et là tenoit-il -aussi grand foison de gens d'armes aux sols et aux gages de ceux de -Paris. En ce point furent-ils bien six semaines, le duc de Normandie -atout grand foison de gens d'armes, au pont de Charenton, et le roi de -Navarre au bourg de Saint-Denis. Si mangeoient et pilloient le pays -de tous côtés; et si ne faisoient rien l'un sur l'autre. - - - Comment le roi de Navarre jura solemnellement à tenir paix envers - le duc de Normandie, et sur quelle condition. - -Entre ces deux seigneurs, le duc de Normandie et le roi de Navarre, -s'embesognoient bonnes gens et bons moyens, l'archevêque de Sens, -l'évêque d'Aucerre, l'évêque de Beauvais, le sire de Montmorency, le -sire de Fiennes, le sire de Saint-Venant; et tant allèrent de l'un à -l'autre et si sagement exploitèrent, que le roi de Navarre, de bonne -volonté, sans nulle contrainte, s'en vint près de Charenton devers le -duc de Normandie, son serourge. Et là eut grand approchement d'amour; -car le dit roi s'excusa au duc de ce dont il étoit devenu en la haine -de lui; et premièrement de la mort de ses deux maréchaux, monseigneur -Robert de Clermont et le maréchal de Champagne, et messire Regnault -d'Acy, et du dépit que le prévôt des marchands lui avoit fait dedans -le palais à Paris; et jura solemnellement que ce fut sans son sçu, et -promit au dit duc qu'il demeureroit de-lez lui à bien et à mal de -celle emprise. Et fut là entre eux la paix faite et confirmée; et dit -le roi de Navarre qu'il feroit amender à ceux de Paris la félonnie -qu'ils avoient faite, parmi tant que la communauté de Paris -demeureroit en paix. Mais le duc devoit avoir le prévôt des marchands -et douze bourgeois, lesquels qu'il voudroit élire dedans Paris, et -iceux corriger à sa volonté. Ces choses ordonnées et confirmées, et -sur la fiance de celle paix, le roi de Navarre se partit du duc de -Normandie aimablement et retourna à Saint-Denis; et le duc s'en vint -en la cité de Meaux en Brie, où madame sa femme étoit, fille au duc de -Bourbon, et donna congé à aucuns de ses gens d'armes. Et fut adoncques -prié d'aucuns bourgeois de Paris, qui ces traités avoient aidé à -entamer, et de l'archevêque de Sens, qui grand peine y mettoit, et de -l'évêque d'Aucerre, que il vînt à Paris sûrement et que on lui feroit -toute la fête et honneur que on pourroit. Le duc répondit que il -tenoit bien la paix à bonne, qu'il avoit jurée, ni jà par lui, si Dieu -plaisoit, ne seroit enfreinte ni brisée, mais jamais à Paris -n'entreroit, si auroit eu pleine satisfaction de ceux qui courroucé -l'avoient. Ainsi demeura la chose en tel état un temps que point ne -vint le duc de Normandie à Paris. - - - Comment le roi de Navarre promit au prévôt des marchands qu'il - lui aideroit de tout son pouvoir; et comment ceux de Paris - tuèrent les soudoyers anglois qui à Paris étoient. - -Le prévôt des marchands et ceux de sa secte, qui se sentoient en la -haine et indignation du duc de Normandie leur seigneur, et qui les -menaçoit de mourir, n'étoient point à leur aise; et visitoient souvent -le roi de Navarre, qui se tenoit à Saint-Denis, et lui remontroient -bellement et doucement le péril où ils gisoient, dont il étoit cause; -car ils l'avoient de prison délivré et à Paris amené; et l'eussent -volontiers fait leur roi et leur gouverneur si ils pussent; et avoient -voirement consenti la mort des trois dessus dits, qui furent occis au -Palais à Paris, pourtant qu'ils lui étoient contraires; et que pour -Dieu il ne les voulût mie faillir et ne voulût mie avoir trop grand -fiance au duc de Normandie ni en son conseil. Le roi de Navarre, qui -sentoit bien que le prévôt des marchands et ceux de son alliance ne -reposoient mie à leur aise, et que du temps passé ils lui avoient fait -trop grand courtoisie, ôté de danger et délivré de prison, les -reconfortoit ce qu'il pouvoit, et leur disoit: «Chers seigneurs et -amis, vous n'aurez jà nul mal sans moi; et quand vous avez maintenant -le gouvernement de Paris et que nul ne vous y ose courroucer, je vous -conseille que vous faites votre attrait, et vous pourvéez d'or et -d'argent tellement que, s'il vous besogne, vous le puissiez retrouver; -et l'envoyez hardiment ci à Saint-Denis sur la fiance de moi; et je le -vous garderai et en retiendrai toujours gens d'armes secrètement et -compagnons, dont au besoin vous guerroyerez vos ennemis.» Ainsi fit -depuis le prévôt des marchands: toutes les semaines il envoyoit deux -fois deux sommiers chargés de florins à Saint-Denis, devers le roi de -Navarre, qui les recevoit liement. Or advint que il étoit demeuré à -Paris grand foison de soudoyers Anglois et Navarrois, ainsi que vous -savez, que le prévôt des marchands et la communauté de Paris avoient -retenus à Paris à soudées et à gages, pour eux aider à défendre et -garder contre le duc de Normandie. Et trop bien et trop loyaument s'y -étoient portés, la guerre durant; si que, quand l'accord fut fait -d'eux et du dit duc, les aucuns partirent et les autres non. Ceux qui -partirent s'en vinrent devers le roi de Navarre, qui tous les retint; -et encore en demeura-t-il à Paris plus de trois cents, qui là -s'ébattoient et rafraîchissoient, ainsi que compagnons soudoyers font -volontiers en tels villes et dépendent leur argent liement. Si s'émut -un débat entre eux et ceux de Paris, et en y eut bien de morts, sur -les rues que en leurs hôtels, plus de soixante: de quoi le prévôt des -marchands fut durement courroucé, et en blâma et vilena ceux de Paris -moult yreusement. Et toutes fois pour apaiser la communauté, il en -prit plus de cent et cinquante et les fit mettre en prison au Louvre, -et dit à ceux de Paris, qui tous émus étoient d'eux occire, que il les -corrigeroit et puniroit selon leur forfait. Parmi tant se rapaisèrent -ceux de Paris. Quand ce vint à la nuit, le prévôt des marchands, qui -voulut complaire à ces Anglois soudoyers, leur élargit leurs prisons -et les fit délivrer et aller leur voie; si s'en vinrent à Saint-Denis -devers le roi de Navarre, qui tous les retint. - -Quand ce vint au matin que ceux de Paris sçurent l'affaire et la -délivrance de ces Anglois, et comment le prévôt s'en étoit acquitté, -si en furent durement courroucés sur lui, ni oncques depuis ils ne -l'aimèrent tant comme ils faisoient auparavant. Le prévôt, qui étoit -un sage homme, s'en sçut bien adonc ôter et dissimuler tant que cette -chose s'oublia. - -Or vous dirai de ces soudoyers Anglois et Navarrois comment ils -persévérèrent. Quand ils furent venus à Saint-Denis et remis ensemble, -ils se trouvèrent plus de trois cents: si se avisèrent qu'ils -contrevengeroient leurs compagnons et les dépits qu'on leur avoit -faits. Si envoyèrent tantôt défier ceux de Paris et commencèrent à -courir aigrement et faire guerre à ceux de Paris et à occire et -découper toutes gens de Paris qui hors issoient: ni nul n'osoit vider -des portes, tant les tenoient les Anglois en grand doute: de quoi le -prévôt des marchands en étoit demandé et en derrière encoulpé. - - - Comment les compagnons des soudoyers anglois qui furent tués à - Paris occirent grand foison de ceux de Paris à la porte - Saint-Honoré. - -Quand ceux de Paris se virent ainsi hériés et guerroyés de ces -Anglois, si furent tous forcennés; et requirent au prévôt des -marchands qu'il voulsist faire armer une partie de leur communauté et -mettre hors aux champs, car ils les vouloient aller combattre. Le dit -prévôt leur accorda, et dit qu'il iroit avec eux; et fit un jour armer -une partie de ceux de Paris, et un jour partir jusques à vingt-deux -cents. Quand ils furent aux champs, ils entendirent que ceux qui les -guerrioient se tenoient devers Saint-Cloud. Si se avisèrent qu'ils se -partiroient en deux parties et prendroient deux chemins, afin qu'ils -ne leur pussent échapper. Si s'ordonnèrent ainsi; et se devoient -retrouver et rencontrer en un certain lieu assez près de Saint-Cloud. -Si se dessevrèrent les uns des autres, et se mirent en deux parties; -et en prit le prévôt des marchands la moindre partie. Si tournoyèrent -ces deux parties tout le jour environ Montmartre; et rien ne -trouvèrent de ce qu'ils demandoient. - -Or avint que le prévôt des marchands, qui étoit ennuié d'être sur les -champs, et qui nulle rien n'avoit fait, entour remontée, rentra à -Paris par la porte Saint-Martin. L'autre bataille se tint plus -longuement sur les champs, et rien ne savoit du retour du prévôt des -marchands ni de sa bataille que ils fussent rentrés à Paris; car si -ils l'eussent sçu, ils y fussent rentrés aussi. Quand ce vint sur le -vespre, ils se mirent au retour, sans ordonnance ni arroy, comme ceux -qui ne cuidoient avoir point de rencontre ni d'empêchement; et s'en -revenoient par troupeaux, ainsi que tous lassés et hodés et ennuiés. -Et portoit l'un son bassinet en sa main, l'autre à son col, les -autres, par laschetés et ennui, traînoient leurs épées, ou les -portoient en écharpe; et tout ainsi se maintenoient-ils; et avoient -pris le chemin pour entrer à Paris par la porte Saint-Honoré. Si -trouvèrent de rencontre ces Anglois au fond d'un chemin, qui étoient -bien quatre cents tous d'une sorte et d'un accord, qui tantôt -écrièrent ces François et se férirent entr'eux de grand volonté, et -les reboutèrent trop durement et diversement; et en y eut de première -venue abattus plus de deux cents. - -Ces François qui furent soudainement pris et qui nulle garde ne s'en -donnoient furent tout ébahis et ne tinrent point de conroy, ains se -mirent en fuite et se laissèrent occire, tuer et découper, ainsi que -bêtes; et rafuioient qui mieux pouvoient devers Paris; et en y eut de -morts en celle chasse plus de sept cents; et furent tous chassés -jusques dedans les barrières de Paris. De cette avenue fut trop -durement blâmé le prévôt des marchands de la communauté de Paris; et -disoient que il les avoit trahis. - -Encore à l'endemain au matin avint que les prochains et les amis de -ceux qui morts étoient issirent de Paris pour eux aller querre à chars -et à charrettes et les corps ensevelir. Mais les Anglois avoient mis -une embûche sur les champs: si en tuèrent et mes-haignèrent de rechef -plus de six vingt. En tel trouble et en tel meschef étoient échus ceux -de Paris, et ne se savoient de qui garder. Si vous dis qu'ils -murmuroient et étoient nuit et jour en grands soupçons; car le roi de -Navarre se refroidoit d'eux aider, pour la cause de la paix jurée à -son serourge le duc de Normandie, et pour l'outrage aussi qu'ils -avoient fait des soudoyers anglois qu'il avoit envoyés à Paris. Si -consentoit bien que ceux de Paris en fussent châtiés, afin que ils -amendassent plus grandement ce forfait. - -D'autre part aussi le duc de Normandie le souffroit assez, pour la -cause de ce que le prévôt des marchands avoit encore le gouvernement -d'eux; et leur mandoit et escripsoit bien généralement que nulle paix -ne leur tiendroit jusques à tant que douze hommes de Paris, lesquels -qu'il voudroit élire, il auroit à sa volonté. Si devez savoir que le -dit prévôt des marchands et ceux qui se sentoient forfaits n'étoient -mie à leur aise. Si véoient-ils bien et considéroient, tout imaginé, -que cette chose ne pouvoit longuement durer en cel état; car ceux de -Paris commençoient jà à refroidir de l'amour qu'ils avoient eu en lui -et à ceux de sa sorte et alliance; et le déparloient vilainement, si -comme il étoit informé. - - - Comment le prévôt des marchands et ses alliés avoient proposé de - courir et détruire Paris; et comment le dit prévôt fut mis - mort; et comment le duc de Normandie vint à Paris. - -Le prévôt des marchands de Paris et ceux de son alliance et accord -avoient souvent entr'eux plusieurs secrets conseils pour savoir -comment ils se pourroient maintenir; car ils ne pouvoient trouver par -nul moyen mercy ni remède au duc de Normandie; dont ce les ébahissoit -plus que autre chose. Si regardèrent finablement que mieux valoit -qu'ils demeurassent en vie et en bonne prospérité du leur et de leurs -amis que ce qu'ils fussent détruits; car mieux leur valoit à occire -que être occis. Si s'arrêtèrent du tout sur cel état, et traitèrent -secrètement devers ces Anglois qui guerroyoient ceux de Paris; et se -porta certain traité et accord entre les parties, que le prévôt des -marchands et ceux de sa secte devoient être tous prêts et ordonnés -entre la porte Saint-Honoré et la porte Saint-Antoine, tellement que, -à heure de minuit, Anglois et Navarrois devoient tous d'une sorte y -venir, si pourvus que pour courir et détruire Paris, et les devoient -trouver toutes ouvertes; et ne devoient les dits coureurs déporter -homme ni femme, de quelque état qu'ils fussent, mais tout mettre à -l'épée, excepté aucuns que les ennemis devoient connoître par les -signes qui seroient mis à leurs huis et fenêtres. - -Celle propre nuit que ce devoit avenir inspira Dieu et éveilla aucuns -des bourgeois de Paris qui étoient de l'accord, et avoient toujours -été, du duc de Normandie; desquels messire Pépin des Essarts et -messire Jean de Charny se faisoient chefs: et furent iceux par -inspiration divine, ainsi le doit-on supposer, informés que Paris -devoit être courue et détruite. Tantôt ils s'armèrent et firent armer -tous ceux de leur côté, et révélèrent secrètement ces nouvelles en -plusieurs lieux, pour avoir plus de confortans. - -Or s'en vint le dit messire Pépin et plusieurs autres, bien pourvus -d'armures et de bons compagnons, et prit le dit messire Pépin la -bannière de France, en criant: «Au roi et au duc!» et les suivoit le -peuple; et vinrent à la porte Saint-Antoine, où ils trouvèrent le -prévôt des marchands qui tenoit les clefs de la porte en ses mains. Là -étoit Jean Maillart, qui pour ce jour avoit eu débat au prévôt des -marchands et à Josseran de Mascon, et s'étoit mis avecques ceux de la -partie du duc de Normandie. Et illecques fut le dit prévôt des -marchands fortement argué, assailli et débouté; et y avoit si grand -noise et criée du peuple qui là étoit, que l'on ne pouvoit rien -entendre; et disoient: «A mort! à mort! tuez, tuez le prévôt des -marchands et ses alliés, car ils sont traîtres.» - -Là eut entr'eux grand hutin; et le prévôt des marchands, qui étoit sur -les degrés de la bastide Saint-Antoine, s'en fût volontiers fui, s'il -eût pu: mais il fut si hâté que il ne put; car messire Jean de Charny -le férit d'une hache en la tête et l'abattit à terre, et puis fut féru -de maître Pierre de Fouace et autres qui ne le laissèrent jusques à -tant que il fut occis, et six de ceux qui étoient de sa secte, entre -lesquels étoient Philippe Guiffart, Jean de Lille, Jean Poiret, Simon -le Paonnier et Gille Marcel; et plusieurs autres, traîtres furent pris -et envoyés en prison. Et puis commencèrent à courir et à chercher -parmi les rues de Paris, et mirent la ville en bonne ordonnance, et -firent grand guet toute nuit. - -Vous devez savoir que sitôt que le prévôt des marchands et les autres -dessus nommés furent morts et pris, ainsi que vous avez ouï, et fut le -mardi dernier jour de juillet, l'an mil trois cent cinquante huit, -après dîner, messages partirent de Paris très hâtivement pour porter -ces nouvelles à monseigneur le duc de Normandie qui étoit à Meaux, -lequel en fut très-grandement réjoui, et non sans cause. Si se ordonna -pour venir à Paris. Mais avant sa venue, Josseran de Mascon, qui était -trésorier du roi de Navarre, et Charles Coussac, échevin de Paris, -lesquels avoient été pris avecques les autres, furent exécutés et -eurent les têtes coupées en la place de Grève, pour ce qu'ils étoient -traîtres et de la secte du prévôt des marchands. Et le corps du dit -prévôt et de ceux qui avecques lui avoient été tués, furent atraînés -en la cour de l'église de Sainte-Catherine du val des écoliers; et -tout nus, ainsi qu'ils étoient, furent étendus devant la croix de la -dite cour, où ils furent longuement, afin que chacun les pût voir qui -voir les voudroit; et après furent jetés en la rivière de Seine. - -Le duc de Normandie, qui avoit envoyé à Paris de ses gens et grand -foison de gens d'armes, pour reconforter la ville et aider à la -défendre contre les Anglois et Navarrois qui étoient environ et y -faisoient guerre, se partit de Meaux, où il étoit, et s'en vint -hâtivement à Paris, à noble et grand compagnie de gens d'armes; et fut -reçu en la bonne ville de Paris de toutes gens à grand joie; et -descendit pour lors au Louvre. Là étoit Jean Maillart de lez lui, qui -grandement étoit en sa grâce et en son amour; et au voir dire, il -l'avoit bien acquis, si comme vous avez ouï ci-dessus recorder; -combien que par avant il fût de l'alliance au prévôt des marchands, si -comme l'on disoit. - -Assez tôt après, manda le duc de Normandie la duchesse sa femme, les -dames et les damoiselles qui se tenoient et avoient été toute la -saison à Meaux en Brie. Si vinrent à Paris; et descendit la duchesse -en l'hôtel du duc, que on dit à Saint-Pol, où il étoit retrait; et là -se tinrent un grand temps. - -Or vous dirai du roi de Navarre comment il persévéra, qui pour le -temps se tenoit à Saint-Denis, et messire Philippe de Navarre son -frère de lez lui. - - - Comment le roi de Navarre défia le duc de Normandie et ceux de - Paris; et comment il pilla et prit plusieurs villes du royaume - de France. - -Quand le roi de Navarre sçut la vérité de la mort du prévôt des -marchands, son grand ami, et ceux de son alliance, si fut durement -courroucé et troublé en deux manières. La première raison fut, pour -tant que le dit prévôt lui avoit été très-favorable et secret en tous -ses affaires, et avoit mis grand peine à sa délivrance: l'autre raison -étoit telle qui moult lui touchoit quand il pensoit sur ce pour son -honneur; car fame couroit communément parmi Paris et le royaume de -France que il étoit chef et cause de la trahison que le prévôt des -marchands et ses alliés, si comme ci-dessus est dit, vouloient faire, -laquelle chose lui tournoit à grand préjudice. Si que le roi de -Navarre imaginant et considérant ces besognes, et lui bien conseillé à -monseigneur Philippe son frère, ne pouvoit voir nullement qu'il ne fît -guerre au royaume de France et par espécial à ceux de Paris, qui lui -avoient fait si grand dépit. Si envoya tantôt défiances au duc de -Normandie et aux Parisiens et à tout le corps du royaume de France. Et -se partit de Saint-Denis. Et coururent ses gens, au département, la -dite ville de Saint-Denis, et la pillèrent et robèrent toute. Et -envoya gens d'armes le dit roi de Navarre à Melun sur Seine, où la -roine Blanche sa soeur étoit, qui jadis fut femme au roi Philippe. Si -les reçut la dite dame liement, et leur mit en abandon tout ce qu'elle -y avoit. - -Si fit le roi de Navarre d'une partie de la ville et du châtel de -Melun sa garnison; et retint partout gens d'armes et soudoyers, -Allemands, Hainuyers, Brabançons et Hasbegnons[252] et gens de tout -pays qui à lui venoient et le servoient volontiers; car il les payoit -largement. Et bien avoit de quoi; car il avoit assemblé si grand avoir -que c'est sans nombre, par le pourchas et aide du prévôt des -marchands, tant de ceux de Paris comme des villes voisines. Et messire -Philippe de Navarre se trait à Mantes et à Meulan sur la rivière de -Seine; et en firent leurs garnisons il et ses gens; et tous les jours -leur croissoient gens et venoient de tous côtés, qui désiroient à -profiter et à gagner. - - [252] Gens de la Hasbaigne ou Hasbaine, partie du Brabant et du - comté de Namur. - -Ainsi commencèrent le roi de Navarre, et ses gens que on appeloit -Navarrois, à guerroyer fortement et durement le royaume de France, et -par espécial la noble cité de Paris; et étoient tous maîtres de la -rivière de Seine dessous et dessus, et aussi de la rivière de Marne et -de Oise. Si multiplièrent tellement ces Navarrois que ils prirent la -forte ville et le châtel de Creel, par quoi ils étoient maîtres de la -rivière d'Oise, et le fort châtel de la Harelle, à trois lieues -d'Amiens, et puis Mauconseil, que ils réparèrent et fortifièrent -tellement, que ils ne doutoient ni assaut ni siége. Ces trois -forteresses firent sans nombre tant de destourbiers au royaume de -France, que depuis en avant cent ans ne furent réparés ni restaurés. -Et étoient en ces forteresses bien quinze cents combattans, et -couroient par tout le pays; ni nul ne leur alloit au-devant. Et -s'épandirent tantôt partout, et prirent les dits Navarrois la bonne -ville et assez tôt après le fort châtel de Saint-Valery, dont ils -firent une très-belle garnison et très-forte, de quoi messire -Guillaume Bonnemare et Jean de Ségure[253] étoient capitaines. Si -avoient bien ces deux hommes d'armes cinq cents combattans, et -couroient tout le pays jusques à Dieppe et environ la ville de -Abbeville, et tout selon la rivière de Somme jusques au Crotoi, à Rue -et Montreuil sur mer. Et faisoient ces Navarrois les plus grands -appertises d'armes, tellement que on se pouvoit émerveiller comment -ils les osoient entreprendre: car quand ils avoient avisé un châtel ou -une forteresse, si forte qu'elle fût, ils ne se doutoient point de -l'avoir; et chevauchoient bien souvent sur une nuit trente lieues, et -venoient sur un pays qui n'étoit en nulle doute; et ainsi -exilloient-ils et embloient les châteaux et les forteresses parmi le -royaume de France, et prenoient à la fois sur l'ajournement les -chevaliers et les dames en leurs lits; dont ils les rançonnoient, ou -ils prenoient tout le leur, et puis les boutoient hors de leurs -maisons. - - [253] Jean de Ségure, capitaine anglais. - - - - -INVASION D'ÉDOUARD III ET TRAITÉ DE BRETIGNY. - -1359-1360. - - En 1359, le roi Jean, prisonnier des Anglais et voulant recouvrer - sa liberté à tout prix, signa à Londres un traité dont les - conditions étaient désastreuses pour le royaume. Son fils, le - régent, convoqua les états généraux, et leur fit rejeter le - traité de Londres. - - - Comment le duc de Normandie et le conseil de France ne voulurent - mie tenir le traité fait entre le roi Jean de France et le roi - d'Angleterre. - -Je me suis longuement tenu à parler du roi d'Angleterre, mais je n'en -ai point eu de cause de parler jusques à ci; car tant comme les -trèves durèrent entre lui et le royaume de France, à son titre, ses -gens ne firent point de guerre. Mais elles étoient faillies le premier -jour de mai l'an cinquante neuf; et avoient guerroyé toutes ces -forteresses angloises et navarroises, au nom de lui, et guerroyoient -encore tous les jours. - -En ce temps étoient venus à Wesmoutier, en la cité de Londres, le roi -d'Angleterre et le prince de Galles son fils d'un lez, et le roi de -France et messire Jacques de Bourbon de l'autre part; et là furent -ensemble ces quatre tant seulement, en secret conseil, et firent un -certain accord de paix sans moyen sur certains articles et paroles que -ils jetèrent et ordonnèrent. Et quand ils les eurent tous proposés, -ils les firent écrire en une lettre ouverte, et les scellèrent les -deux rois de leurs sceaux; et tout ce fait, ils mandèrent le comte de -Tancarville et monseigneur Arnoul d'Andrehen, qui étoient nouvellement -venus, et leur chargèrent cette lettre pour apporter en France au duc -de Normandie et à ses frères et au conseil de France. - -Si passèrent le dit comte de Tancarville et le dit maréchal la mer, et -arrivèrent à Boulogne, et exploitèrent tant qu'ils vinrent à Paris. Si -trouvèrent le duc de Normandie et le roi de Navarre qui nouvellement -s'étoient accordés. Si leur montrèrent les lettres devant dites. -Adoncques en demanda le duc de Normandie conseil au roi de Navarre -comment il s'en pourroit maintenir. Le roi conseilla que les prélats -et les barons de France et le conseil des cités et des bonnes villes -fussent mandés; car par eux et leur ordonnance convenoit cette chose -passer. Ainsi fut fait. Le duc de Normandie manda sur un jour la plus -grand partie des nobles et des prélats du royaume de France et le -conseil des bonnes villes[254]. Quand ils furent tous venus à Paris, -ils entrèrent en conseil. Là étoient le roi de Navarre, le duc de -Normandie, ses deux frères, le comte de Tancarville et messire Arnoul -d'Andrehen, qui remontrèrent la besogne et sur quel état ils étoient -venus en France. Là furent les lettres lues et relues, et bien ouïes -et entendues, et de point en point considérées et examinées. Si ne -purent adonc être les conseils en général du royaume de France -d'accord, et leur sembla cil traité trop dur[255]; et répondirent -d'une voix aux dits messagers que ils auroient plus cher à endurer et -porter encore le grand meschef et misère où ils étoient, que le noble -royaume de France fût ainsi amoindri ni deffraudé; et que le roi Jean -demeurât encore en Angleterre; et que quand il plairoit à Dieu, il y -pourverroit de remède et mettroit attemprance. Ce fut toute la réponse -que le comte de Tancarville et messire Arnoul d'Andrehen en purent -avoir[256]. Si se partirent sur cel état et retournèrent en -Angleterre; et se retrairent premièrement devers le roi de France, -leur seigneur, et lui contèrent comment ils n'avoient pu rien -exploiter. De ces nouvelles fut le roi de France moult courroucé; ce -fut bien raison, car il désiroit sa délivrance, et dit: «Ha! Charles, -beau fils, vous êtes conseillé du roi de Navarre, qui vous deçoit, et -decevroit tels soixante que vous êtes.» - - [254] Cette assemblée était indiquée pour le dimanche 19 mai; - mais les chemins étaient si infestés par les Anglais et les - Navarrais qui occupaient plusieurs forteresses de tous les côtés - par où on pouvait venir à Paris, et par les garnisons françaises, - qui pillaient autant que les Anglais, qu'un grand nombre de - personnes ne purent s'y rendre, quoiqu'on eût prolongé jusqu'au - samedi 25 mai le jour de l'ouverture des états. (_Note de Buchon._) - - [255] Par ce traité, Jean cédait à Édouard la Normandie, la - Saintonge, l'Agénois, le Quercy, le Périgord, le Limousin, la - Touraine, etc.; en un mot, les deux tiers de la France, pour les - posséder en toute souveraineté. - - [256] Il fut aussi réglé dans ces états que les nobles - serviraient un mois à leurs dépens, non compris dans ce mois le - temps qu'ils seraient en route pour se rendre à l'armée et pour - en revenir; et qu'ils payeraient les impositions octroyées par - les bonnes villes. Les gens d'église offrirent aussi de les - payer. La ville de Paris s'engagea pour elle et pour la vicomté - d'entretenir six cents glaives, quatre cents archers et mille - brigands. Les députés des autres villes ne voulurent rien - octroyer sans _parler à leurs villes_, parce qu'apparemment on ne - leur avait pas donné pouvoir d'accorder un subside. On ordonna - qu'ils s'en retourneraient dans leurs villes et qu'ils - enverraient leur réponse avant le lundi qui suit la Trinité. - Plusieurs villes envoyèrent cette réponse, qui fut, que le plat - pays étant détruit par les Anglais et le Navarrais et par les - garnisons françaises, elles ne pouvaient accomplir le nombre des - 1,200 glaives qui avaient été accordés. (_Préface du t. III des - Ordonnances._) - - - Comment le roi d'Angleterre fit faire grand appareil pour venir - en France. - -Ces deux seigneurs dessus nommés retournés en Angleterre, le roi -Édouard, ainsi comme il appartenoit, sçut la réponse, car ils lui -relatèrent tout ainsi, ni plus ni moins, qu'ils en étoient chargés des -François. Quand le roi d'Angleterre eut entendu ces nouvelles, il fut -durement courroucé; et dit devant tous ceux qui le pouvoient ouïr que -ainçois que hiver fût entré il entreroit au royaume de France si -puissamment et y demeureroit tant qu'il auroit fin de guerre, ou bonne -paix à son honneur et plaisir. Si fit commencer à faire le plus grand -appareil que on eût oncques mais vu faire en Angleterre pour -guerroyer. - -Ces nouvelles issirent par tous pays, si que partout chevaliers et -écuyers et gens d'armes se commencèrent à pourvoir grossement et -chèrement de chevaux et de harnois, chacun du mieux qu'il put, selon -son état; et se trait chacun, du plus tôt qu'il put, par devers -Calais, pour attendre la venue du roi d'Angleterre; car chacun pensoit -à avoir si grands bienfaits de lui, et tant d'avoir à gagner en -France que jamais ne seroient povres, et par espécial ces Allemands, -qui sont plus convoiteux que autres gens. - - - Comment tant de gens d'armes étrangers vinrent à Calais qu'on ne - se savoit où loger et y furent les vivres moult chers. - -Le roi d'Angleterre toute celle saison faisoit un si très-grand -appareil pour venir en France que par avant on n'avoit point vu le -semblable. De quoi plusieurs barons et chevaliers de l'empire -d'Allemagne, qui autrefois l'avoient servi, s'avancèrent grandement en -celle année, et se pourvurent bien et étoffément de chevaux et de -harnois, chacun du mieux qu'il put selon son état, et s'envinrent du -plus tôt qu'ils purent, par les côtières de Flandre, devers Calais, et -là se tinrent en attendant le roi. Or avint que le roi d'Angleterre ni -ses gens ne vinrent mie à Calais que on pensoit; dont tant de manières -de gens étrangers vinrent à Calais que on ne se savoit où herberger, -ni chevaux establer. Et avecques ce, pains, vins, fuerres, avoines et -toutes pourvéances y étoient si grandement chères que on n'en pouvoit -point recouvrer pour or ni pour argent; et toujours leur disoit-on: -«Le roi viendra à l'autre semaine.» Ainsi attendoient tous ces -seigneurs allemands miessenaires Hesbegnons, Brabançons, Flamands et -Hainuyers, povres et riches, la venue du roi d'Angleterre dès l'entrée -d'août jusques à la Saint-Luc, à grand meschef et à grands coûts, et à -si grand danger qu'il convint les plusieurs vendre la plus grand -partie de leurs chevaux. Et si le roi d'Angleterre fut adonc venu à -Calais, il ne se sçut où herberger, ni ses gens, fors au châtel; car -le corps de la ville étoit tout pris; et si y avoit encore une doute -par aventure que ces seigneurs qui avoient tout dépendu ne se -voulussent point partir, pour roi ni pour autre, de Calais, si on ne -leur eût rendu leurs dépens en deniers appareillés. - - - Comment le roi, ainçois qu'il partît d'Angleterre, fit mettre en - prison le roi Jean et monseigneur Philippe son fils et les - autres barons de France. - -Ainçois que le roi d'Angleterre partît de son pays, il fit tous les -comtes et barons de France, qu'il tenoit pour prisonniers, départir et -mettre en plusieurs lieux et en forts châteaux parmi son royaume, pour -mieux être au-dessus d'eux; et fit mettre le roi de France au châtel -de Londres[257], qui est grand et fort, séant sur la rivière de -Tamise, et son jeune fils avecques lui, monseigneur Philippe, et les -restreignit et leur tollit moult de leurs déduits, et les fit garder -plus étroitement que devant. Après, quand il fut appareillé, il fit à -savoir partout que tous ceux qui étoient appareillés et pourvus pour -venir en France avecques lui se traissent par devers la ville de -Douvre, car il leur livreroit nefs et vaisseaux pour passer. Chacun -s'appareilla au mieux qu'il put, et ne demeura nul chevalier, ni -écuyer, ni homme d'honneur, qui fût haitié, de l'âge d'entre vingt ans -et soixante, que tous ne partissent: si que presque tous les comtes, -barons, chevaliers et écuyers du royaume vinrent à Douvre, excepté -ceux que le roi et son conseil avoient ordonnés et établis pour garder -ses châteaux, ses bailliages et ses mairies, ses offices et ses ports -sur mer, ses havelles et ses passages. Quand tous furent assemblés à -Douvre, et ses navées appareillées, le roi fit toutes ses gens partir -et assembler, petits et grands, en une place au dehors de Douvre, et -leur dit pleinement que son intention étoit telle, que il vouloit -passer outre mer au royaume de France, sans jamais repasser, jusques à -ce qu'il auroit fin de guerre, ou paix à sa suffisance et à son grand -honneur, ou il mourroit en la peine; et s'il y en avoit aucuns -entr'eux qui ne fussent de ce attendre confortés et conseillés, il -leur prioit qu'ils s'en voulsissent r'aller en leur pays à bon gré. -Mais sachez que tous y étoient venus de si grand volonté que nul ne -fut tel qu'il s'en voulsist r'aller. Si entrèrent tous en nefs et en -vaisseaux qu'ils trouvèrent appareillés, au nom de Dieu et de -Saint-Georges, et arrivèrent à Calais deux jours devant la fête de -Toussaints[258], l'an mil trois cent cinquante-neuf. - - [257] Froissart se trompe sur le lieu où le roi Jean fut mis en - prison avant le départ d'Édouard pour la France. Il paraît, par - plusieurs pièces que Rymer a recueillies, que ce prince fut - enfermé vers le mois d'août au château de Sommerton, qu'il y - resta jusqu'au mois de mars de l'année suivante, et qu'alors - seulement il fut transféré à la Tour de Londres. (_Note de - Buchon._) - - [258] Cette date n'est pas tout à fait exacte: Édouard arriva à - Calais le 28 octobre. (_Note de Buchon._) - - - Comment le roi d'Angleterre se partit de Calais, ses batailles - bien ordonnées. - -Quand le roi d'Angleterre fut arrivé à Calais, et le prince de Galles, -son fils ainsné, et encore trois de ses enfans, messire Leonnel, comte -d'Ulnestre, messire Jean comte de Richemont, et messire Aymon le plus -jeune des quatre, et tous les seigneurs en suivant et toutes leurs -routes, ils firent décharger leurs chevaux, leurs harnois et toutes -leurs pourvéances, et séjournèrent à Calais pour quatre jours; puis -fit le roi commander que chacun fût appareillé de mouvoir, car il -vouloit chevaucher après son cousin le duc de Lancastre. Si se partit -le dit roi l'endemain au matin de la ville de Calais atout son grand -arroy, et se mit sur les champs atout le plus grand charroy et le -mieux attelé que nul vit oncques issir d'Angleterre. On disoit qu'il -avoit plus de six mille chars bien attelés, qui tous étoient apassés -d'Angleterre. Puis ordonna ses batailles si noblement et si richement -parés, uns et autres, que c'étoit soulas et déduit au regarder; et fit -son connétable, qu'il moult aimoit, le comte de la Marche, -premièrement chevaucher atout cinq cents armures et mille archers, au -devant de sa bataille. Après, la bataille des maréchaux chevauchoit où -il avoit bien trois mille armures de fer et cinq mille archers; et -chevauchoient eux et leurs gens toujours rangés et serrés, après le -connétable, et en suivant la bataille du roi. Et puis le grand charroy -qui comprenoit bien deux lieues de long; et y avoit plus de six mille -chars tous attelés, qui menoient toutes pourvéances pour l'ost et -hôtels, dont on n'avoit point vu user par avant de mener avec gens -d'armes, si comme moulins à la main, fours pour cuire et plusieurs -autres choses nécessaires. Et après, chevauchoit la forte bataille du -prince de Galles et de ses frères, où il avoit bien vingt-cinq cents -armures de fer noblement montés et richement parés; et toutes ces gens -d'armes et ces archers rangés et serrés ainsi que pour tantôt -combattre, si mestier eût été. En chevauchant ainsi ils ne laissoient -mie un garçon derrière eux qu'ils ne l'attendissent; et ne pouvoient -aller bonnement pas plus de trois lieues le jour. - -En cet état et en cet arroy furent-ils encontrés du duc de Lancastre -et des seigneurs étrangers, si comme ci-dessus est dit, entre Calais -et l'abbaye de Likes[259] sur un beau plein. Et encore y avoit en -l'ost du roi d'Angleterre jusques à cinq cents varlets, atout pelles -et coingnées qui alloient devant le charroy et ouvroient les chemins -et les voies, et coupoient les épines et les buissons pour charrier -plus aise. - - [259] Licques, ancienne abbaye de Prémontrés dans le diocèse de - Boulogne. - - - Comment le roy d'Angleterre, en gâtant le pays de Cambrésis, vint - assiéger la cité de Reims. - -Tant exploitèrent le dessus dit et son ost que ils passèrent Artois, -où ils avoient trouvé le pays povre et dégarni de vivres, et entrèrent -en Cambrésis où ils trouvèrent la marche plus grasse et plus -plantureuse; car les hommes du plat pays n'avoient rien bouté ès -forteresses, pourtant que ils cuidoient être tous assurés du roi -d'Angleterre et de ses gens. Mais le dit roi ne l'entendit mie ainsi, -combien que ceux de Cambrésis fussent de l'Empire; et s'en vint le dit -roi loger en la ville de Beaumes[260] en Cambrésis et ses gens tous -environ. Là se tinrent quatre jours pour eux rafraîchir et leurs -chevaux, et coururent la plus grand partie du pays de Cambrésis. -L'évêque Pierre de Cambray et le conseil des seigneurs du pays et des -bonnes villes envoyèrent, sur sauf-conduit, devers le roi et son -conseil, certains messages pour savoir à quel titre il les guerrioit. -On leur répondit que c'étoit pour ce que du temps passé ils avoient -fait alliance et grands conforts aux François, et soutenu en leurs -villes et forteresses, et fait aussi avant partie de guerre comme -leurs ennemis: si devoient bien pour cette cause être guerroyés; et -autre réponse n'emportèrent ceux qui y furent envoyés. Si convint -souffrir et porter les Cambrésiens leur dommage au mieux qu'ils -purent. - - [260] Village entre Bapaume et Cambray. - -Ainsi passa le roi d'Angleterre parmi Cambrésis et s'envint en -Thierasche; mais ses gens couroient partout à dextre et à senestre, et -prenoient vivres partout où ils les pouvoient trouver et avoir. Donc -il avint que messire Berthelemieu de Bruves couroit devant -Saint-Quentin: si trouva et encontra d'aventure le capitaine et -gardien pour le temps de Saint-Quentin, messire Baudouin d'Ennekins; -si férirent eux et leurs gens ensemble, et y eut grand hutin et -plusieurs renversés d'un lez et de l'autre. Finablement les Anglois -obtinrent la place, et fut pris le dit messire Baudouin et prisonnier -à monseigneur Berthelemieu de Bruves, à qui il l'avoit été autrefois -de la bataille de Poitiers. Si retournèrent les dits Anglois devers -l'ost du roi d'Angleterre, qui étoit logé pour ce jour en l'abbaye de -Femy, où ils trouvèrent grand foison de vivres pour eux et pour leurs -chevaux; et puis passèrent outre et exploitèrent tant par leurs -journées, sans avoir nul empêchement, que ils s'en vinrent en la -marche de Reims. Je vous dirai par quelle manière. Le roi fit son -logis à Saint-Bâle outre Reims, et le prince de Galles et ses frères à -Saint-Thierry. Le duc de Lancastre tenoit en après le plus grand -logis. Les comtes, les barons et les chevaliers étoient logés ès -villages entour Reims. Si n'avoient pas leurs aises ni le temps à leur -volonté; car ils étoient là venus au coeur d'hiver, environ la -Saint-Andrieu que il faisoit laid et pluvieux; et étoient leurs -chevaux mal logés et mal livrés, car le pays deux ans ou trois par -avant avoit été toujours si guerroyé que nul n'avoit labouré les -terres: pourquoi on n'avoit nuls fourrages, blés, avoines, en gerbes -ni en estrains, car ceux de Reims, de Troyes, de Châlons, de -Sainte-Maneholt et de Hans n'avoient rien laissé ès villages, mais -fait amener toutes garnisons ès bonnes villes et châteaux; et -convenoit les plusieurs aller fourrager dix ou douze lieues loin. Si -étoient souvent rencontrés des garnisons françoises; pour quoi il y -avoit hutins, combats et noises et mêlées. Une heure perdoient les -Anglois, et l'autre gagnoient. - -De la bonne cité de Reims étoient capitaines, à ce jour que le roi -d'Angleterre y mit le siége, messire Jean de Craon, archevêque du dit -lieu, monseigneur le comte de Porcien et messire Hugues de Porcien, -son frère, le sire de la Bove, le sire de Chavency, le sire Dennore, -le sire de Lor et plusieurs autres bons chevaliers et écuyers de la -marche de Reims. Si s'embesognèrent si bien, ce siége durant, que nul -dommage ne s'en prit à la ville; car la cité est forte et bien fermée -et de bonne garde. Et aussi le roi d'Angleterre n'y fit point -assaillir, pour ce qu'il ne vouloit mie ses gens travailler ni -blesser, et demeurèrent le roi et ses gens à siége devant Reims sur -cel état que vous avez ouï, dès la fête Saint-Andrieu jusques à -l'entrée de carême. Si chevauchèrent les gens du roi souvent en grands -routes, et couroient pour trouver aventures les aucuns par toute la -comté de Retel jusques à Montfaucon[261], jusques à Maisières, jusques -à Donchéry et à Mouson; et logeoient au pays deux jours ou trois, et -déroboient tout sans défense ni contredit. Auques en ce temps que le -dit roi étoit venu devant Reims, avoit pris messire Eustache -d'Aubrecicourt la bonne ville de Athigny sur Aisne, et dedans trouva -grand foison de vivres, et par espécial plus de trois mille tonneaux -de vin. Si en départit au roi grandement et à ses enfans, dont il l'en -sçut grand gré. - - [261] Bourg près de Verdun. - - - Comment le roi d'Angleterre se partit de devant Reims sans rien - faire; et comment il prit la ville de Tonnerre. - -1360. - -Le roi d'Angleterre se tint à siége devant Reims bien le terme de sept -semaines et plus, mais oncques n'y fit assaillir, ni point ni petit, -car il eût perdu sa peine. Quand il eut là tant été que il lui -commençoit à ennuyer, et que ses gens ne trouvoient mais rien que -fourrer, et perdoient leurs chevaux, et étoient en grand mésaise de -tous vivres, ils se délogèrent et se arroutèrent comme par avant, et -se mirent au chemin pardevers Châlons en Champagne. Et passa le dit -roi et tout son ost assez près de Châlons; et se mit par devers -Bar-le-Duc, et après pardevers la cité de Troyes et vint loger à Méry -sur Seine; et étoit tout son ost entre Méry et Troyes, où on compte -huit lieues de pays. Pendant ce qu'il étoit à Méry sur Seine, son -connétable chevaucha outre, qui toujours avoit la première bataille, -et vint devant Saint-Florentin, dont Messire Oudart de Renty étoit -capitaine, et y fit un moult grand assaut, et fit devant la porte de -la forteresse développer sa bannière, qui étoit faissée d'or et d'azur -à un chef pallé, les deux bouts géronnés à un écusson d'argent en-my -la moyenne; et là eut grand assaut et fort, mais rien n'y conquirent -les Anglois. Si vint le dit roi d'Angleterre et tout son ost, et se -logèrent entour Saint-Florentin sur la rivière d'Armençon; et quand -ils s'en partirent, ils vinrent pardevant Tonnerre, et là eut grand -assaut et dur; et fut la ville prise par force, et non le châtel: mais -les Anglois gagnèrent au corps de la ville plus de trois mille pièces -de vin. Adonc étoit dedans la cité d'Auxerre le sire de Fiennes, -connétable de France, à grand foison de gens d'armes. - - - Comment le roi d'Angleterre se partit de Tonnerre et s'en vint - loger à Montréal, et puis de là à Guillon sur la rivière de - Sellettes. - -Le roi d'Angleterre et son ost reposèrent dedans Tonnerre cinq jours, -pour la cause des bons vins qu'ils avoient trouvés, et assailloient -souvent au châtel; mais il étoit bien garni de bonnes gens d'armes, -desquels messire Baudouin d'Ennekins, maître des arbalétriers, étoit -leur capitaine. Quand ils furent bien refraîchis et reposés en la -ville de Tonnerre, ils s'en partirent et passèrent la rivière -d'Armençon; et laissa le roi d'Angleterre le chemin d'Aucerre à la -droite main et prit le chemin de Noyers[262]; et avoit telle intention -que d'entrer en Bourgogne et d'être là tout le carême. Et passa lui et -tout son ost dessous Noyers, et ne voulut oncques que on y assaillit, -car il tenoit le seigneur prisonnier de la bataille de Poitiers. Et -vint le roi et tout son ost à gîte à une ville qu'on appelle -Mont-Réal, sur une rivière que on dit Sellettes[263]. Et quand le roi -s'en partit, il monta celle rivière et s'en vint loger à Guillon sur -Sellettes[264]; car un sien écuyer qu'on appeloit Jean de Arleston, et -s'armoit d'azur à un écusson d'argent, avoit pris la ville de -Flavigny, qui sied assez près de là, et avoit dedans trouvé de toutes -pourvéances pour vivre, le roi et tout son ost, un mois entier. Si -leur vint trop bien à point, car le roi fut en la ville de Guillon dès -la nuit des cendres[265] jusques en-my carême. Et toujours couroient -ses maréchaux et ses coureurs le pays, ardant, gâtant et exillant -tout entour eux; et refraîchissoient souvent l'ost de nouvelles -pourvéances. - - [262] Petite ville sur la rivière de Serin. - - [263] Mont-Réal est situé près de la rivière de Serin ou Serain. - On ne connaît dans ce canton aucune rivière nommée _Sellettes_. - (_Note de Buchon._) - - [264] Guillon est sur la rivière de Serin. - - [265] Le 19 février. - - - Cy dit comment les seigneurs d'Angleterre menoient avec eux - toutes choses nécessaires; et de leur manière de chevaucher. - -Vous devez savoir que les seigneurs d'Angleterre et les riches hommes -menoient sur leurs chars, tentes, pavillons, moulins, fours pour cuire -et forges pour forger fers de chevaux et toutes autres choses -nécessaires; et pour tout ce étoffer, il menoit bien huit mille chars -tous attelés, chacun de quatre roncins bons et forts, que ils avoient -mis hors d'Angleterre. Et avoient encore sur ces chars plusieurs -nacelles et batelets faits et ordonnés si subtivement de cuir boullu -que c'étoit merveilles à regarder; et si pouvoient bien trois hommes -dedans, pour aider à nager parmi un étang ou un vivier tant grand -qu'il fût, et pêcher à leur volonté. De quoi ils eurent grand aise -tout le temps et tout le carême, voire les seigneurs et les gens -d'État; mais les communes se passoient de ce qu'ils trouvoient. Et -avec ce, le roi avoit bien pour lui trente fauconniers à cheval -chargés d'oiseaux, et bien soixante couples de forts chiens et autant -de lévriers, dont il alloit chacun jour ou en chasse ou en rivière, -ainsi qu'il lui plaisoit; et si y avoit plusieurs des seigneurs et des -riches hommes qui avoient leurs chiens et leurs oiseaux aussi bien -comme le roi. Et étoit toujours leur ost parti en trois parties, et -chevauchoit chacun ost par soi, et avoit chacun ost avant-garde et -arrière-garde, et se logeoit chacun ost par lui une lieue arrière de -l'autre: dont le prince en menoit l'une partie, le duc de Lancastre -l'autre, et le roi d'Angleterre la tierce et la plus grande. Et ainsi -se maintinrent-ils dès Calais jusques adonc que ils vinrent devant la -cité de Chartres. - - - Pour quelle cause le roi d'Angleterre ne courut point le pays de - Bourgogne; et comment il s'en vint loger au - Bourg-la-Roine-lez-Paris. - -Nous parlerons du roi d'Angleterre qui se tenoit à Guillon sur -Sellettes et vivoit, il et son ost, des pourvéances que Jean de -Arleston avoit trouvées à Flavigny. Pendant que le roi séjournoit là, -pensant et imaginant comment il se maintiendroit, le jeune duc de -Bourgogne qui régnoit pour le temps et son conseil, par la requête et -ordonnance de tout le pays de Bourgogne entièrement, envoyèrent devers -le dit roi d'Angleterre suffisans hommes, chevaliers et barons, pour -traiter à respiter et non ardoir ni courir le pays de Bourgogne. Si -s'embesognèrent adonc de porter ces traités les seigneurs qui ci -s'ensuivent. Premièrement, messire Anceaulx de Salins grand chancelier -de Bourgogne, messire Jacques de Vienne, messire Jean de Rye, messire -Hugues de Vienne, messire Guillaume de Toraise et messire Jean de -Montmartin. Ces seigneurs exploitèrent si bien et trouvèrent le roi -d'Angleterre si traitable, que une composition fut faite entre le dit -roi et le pays de Bourgogne que, parmi deux cent mille francs qu'il -dut avoir tous appareillés, il déporta le dit pays de Bourgogne à non -courir, et l'assura le dit roi de lui et des siens le terme de trois -ans. Quand cette chose fut scellée et accordée, le roi se délogea et -tout son ost, et prit son retour et le droit chemin de Paris, et s'en -vint loger sur la rivière d'Yonne à Kou[266] dessous Vezelay. Si -s'étendirent ses gens sur cette belle rivière que on dit Yonne, et -comprenoient tout le pays jusques à Clamecy, à l'entrée de la comté de -Nevers; et entrèrent les Anglois en Gastinois; et exploita tant le roi -d'Angleterre par ses journées qu'il vint devant Paris et se logea à -deux petites lieues près, au bourg la Roine. - - [266] _Coulanges_, où le roi d'Angleterre passa l'Yonne. - - Comment le duc de Normandie, par grand sens et avis ne voulut mie - consentir bataille au roi d'Angleterre; et comment messire - Gautier de Mauny et autres chevaliers anglois vinrent - escarmoucher jusqu'aux barrières de Paris. - -Le roi dessus nommé étoit logé au Bourg la Roine, à deux petites -lieues près de Paris, et tout son ost contre mont en allant devers -Montlhéry. Si envoya le dit roi, pendant qu'il étoit là, ses hérauts -dedans Paris au duc de Normandie, qui s'y tenoit atout grands gens -d'armes, pour demander bataille; mais le duc ne lui accorda rien; -ainçois retournèrent les messagers sans rien faire. Quand le roi vit -que nul n'istroit de Paris pour le combattre, si en fut tout -courroucé. Adonc s'avança cil bon chevalier messire Gautier de Mauny, -et pria au roi son seigneur que il lui voulsist laisser faire une -chevauchée et envaye jusques aux barrières de Paris. Et le roi le lui -accorda, et nomma personnellement ceux qu'il vouloit qui allassent -avec lui; et fit là le roi plusieurs chevaliers nouveaux, desquels le -sire de La Ware en fut l'un, et le sire de Fit Vautier, et messire -Thomas Balastre[267], et messire Guillaume de Toursiaux, messire -Thomas le Despensier, messire Jean de Nuefville et messire Richard -Stury, et plusieurs autres. Et l'eût été Colart d'Aubrecicourt, fils à -monseigneur Nicole, s'il eût voulu, car le roi le vouloit, pourtant -qu'il étoit à lui et son écuyer de corps; mais le dit Colart s'excusa, -et dit qu'il ne pouvoit trouver son bassinet. Le sire de Mauny fit son -emprise, et amena ces nouveaux chevaliers escarmoucher et courir -jusques aux barrières de Paris. Là eut bonne escarmouche et dure, car -il avoit dedans la cité de bons chevaliers et écuyers qui volontiers -fussent issus, si le duc de Normandie l'eût consenti. Toutefois ces -gentilshommes qui étoient dedans Paris gardèrent la porte et la -barrière tellement que ils n'y eurent point de dommage; et dura -l'escarmouche du matin jusques à midi, et en y eut de navrés des uns -et des autres. Adonc se retraist le sire de Mauny et en ramena ses -gens à leur logis; et se tinrent là encore ce jour et la nuit en -suivant. A l'endemain se délogea le roi d'Angleterre, et prit le -chemin de Montlhéry. - - [267] Sire Thomas Banaster. - -Or vous dirai quel propos aucuns seigneurs d'Angleterre et de Gascogne -eurent à leur délogement. Ils sentoient dedans Paris tant de -gentilshommes: si supposèrent, ce qu'il avint, que ils en videroient -aucuns, jeunes et aventureux, pour leurs corps avancer et pour gagner. -Si se mirent en embûche bien deux cents armures de fer, toutes gens -d'élite, Anglois et Gascons, en une vide maison à trois lieues de -Paris. Là étoient le captal de Buch, messire Aymemon de Pommiers et -messire de Courton, Gascons; et Anglois, le sire de Neufville, le sire -de Moutbray et messire Richart de Pontchardon: ces six chevaliers -étoient souverains de cette embûche. Quand les François qui se -tenoient dedans Paris virent le délogement du roi d'Angleterre, si se -recueillirent aucuns jeunes seigneurs et bons chevaliers, et dirent -entr'eux: «C'est bon que nous issions hors secrètement et poursuivions -un petit l'ost du roi d'Angleterre, à savoir si nous y pourrions rien -gagner. Ils furent tantôt tous d'un accord, tels que messire Raoul de -Coucy, messire Raoul de Rayneval, le sire de Montsaut, le sire de -Helly, le châtelain de Beauvais, le Bègue de Vilaines, le sire de -Wasières, le sire de Waurin, messire Gauvain de Bailloel, le sire de -Vaudeuil, messire Flamans de Roye, messire le Haze de Chambli, -messire Pierre de Sermaise, messire Philippe de Savoisy, et bien cent -lances en leur compagnie. - -Si issirent hors, tous bien montés et en grand volonté de faire aucune -chose, mais qu'ils trouvassent à qui; et chevauchèrent tout le chemin -du Bourg la Roine, et passèrent outre, et se mistrent aux champs sur -le froye des gens le roi d'Angleterre, et passèrent encore outre la -dessus dite embûche du captal et de sa route. - -Assez tôt après ce que ils furent passés, l'embûche des Anglois et des -Gascons issit hors et saillit avant, leurs glaives abaissés, en -écriant leur cri. Les François se retournèrent, et eurent grand -merveille que c'étoit, et connurent tantôt que c'étoient leurs -ennemis. Si s'arrêtèrent tous cois et se mirent en ordonnance de -bataille, et abaissèrent les lances contre les Anglois et les Gascons -qui tantôt furent venus. Là y eut de première encontre forte joûte, et -rués plusieurs par terre d'un lez et de l'autre; car ils étoient tous -fort montés. Après celle joûte, ils sachèrent leurs épées et entrèrent -l'un dedans l'autre, et se commencèrent à battre et à férir et à -donner grands horions; et là eut faites maintes belles appertises -d'armes; et dura cil débat une grand espace; et fut tellement démené -que on ne sçut à dire un grand temps: «Les François ni les Anglois en -auront le meilleur;» et par espécial là fut le captal de Buch très-bon -chevalier, et y fit de sa main maintes grandes appertises d'armes. -Finablement les Anglois et Gascons se portèrent si bien de leur côté, -que la place leur demeura; car ils étoient tant et demi que les -François. Et là fut du côté des François bon chevalier le sire de -Campremy, et se combattit vaillamment dessous sa bannière; et fut cil -qui la portoit occis, et la bannière abattue, qui étoit d'argent à une -bande de gueules à six merlettes noires, trois dessus et trois -dessous; et fut le sire de Campremy pris en bon convenant. - -Les autres chevaliers et écuyers françois qui virent la mésaventure et -qu'ils ne pouvoient recouvrer, se mirent au retour devers Paris tout -en combattant, et Anglois et Gascons poursuivirent après de grand -volonté. En celle chasse, qui dura jusques outre le Bourg la Roine, y -furent pris neuf chevaliers, que bannerets que autres; et si les -Gascons et les Anglois qui les poursuivoient ne se fussent doutés de -l'issue de ceux de Paris, jà nul n'en fût échappé qu'ils ne fussent -tous morts ou tous pris. Quand ils eurent fait leur emprise, ils -retournèrent devers Montlhéry, où le roi d'Angleterre chevauchoit, et -emmenèrent leurs prisonniers, auxquels ils firent bonne compagnie, et -les rançonnèrent courtoisement ce propre soir, et les renvoyèrent -arrière à Paris, ou là où il leur plut à aller, et les reçurent -courtoisement sur leur foi. - - - Comment le duc de Normandie et son conseil envoyèrent légats pour - traiter de la paix entre le roi de France et le roi - d'Angleterre; et comment la paix fut faite. - -L'intention de Édouard, roi d'Angleterre, étoit telle que il entreroit -en ce bon pays de Beauce et se trairoit tout bellement sur celle bonne -rivière de Loire, et se viendroit, tout cel été jusques après août, -refraîchir en Bretagne, et tantôt sur les vendanges, qui étoient moult -belles apparents, il retourneroit et viendroit de rechef en France -mettre le siége devant Paris; car point ne vouloit retourner en -Angleterre, pour ce qu'il en avoit au partir parlé si avant, si auroit -eu son intention dudit royaume; et lairoit ses gens par ces -forteresses qui guerre faisoient pour lui en France, en Brie, en -Champagne, en Picardie, en Ponthieu, en Vismeu, en Veuguecin et en -Normandie, guerroyer et hérier le royaume de France, et si tanner et -fouler les cités et les bonnes villes, que de leur volonté elles -s'accorderoient à lui. - -Adonc étoit à Paris le duc de Normandie et ses deux frères, et le duc -d'Orléans leur oncle, et tout le plus grand conseil de France, qui -imaginoient bien le voyage du roi d'Angleterre, et comment il et ses -gens fouloient et apovrissoient le royaume de France; et que ce ne se -pouvoit longuement tenir ni souffrir, car les rentes des seigneurs et -des églises se perdoient généralement partout. Adoncques étoit -chancelier de France un moult sage et vaillant homme, messire -Guillaume de Montagu, évêque de Thérouenne, par qui conseil on ouvroit -en partie en France; et bien le valoit en tous états, car son conseil -étoit bon et loyal. Avecques lui y étoient encore deux clercs de grand -prudence, dont l'un étoit abbé de Clugny[268] et l'autre maître des -frères prêcheurs; et l'appeloit-on frère Simon de Langres, maître en -divinité. Ces deux clercs dernièrement nommés, à la prière, requête et -ordonnance du duc de Normandie et de ses frères et du duc d'Orléans, -leur oncle, et de tout le grand conseil entièrement, se partirent de -Paris sur certains articles de paix, et messire Hugues de Genève, -seigneur d'Antun, en leur compagnie, et s'en vinrent devers le roi -d'Angleterre, qui cheminoit en Beauce par-devers Galardon. Si -parlèrent ces deux prélats et le chevalier[269] au dit roi -d'Angleterre, et commencèrent à traiter paix entre lui et ses alliés, -et le royaume de France et ses alliés, auxquels traités le duc de -Lancastre, le prince de Galles, le comte de la Marche[270] et -plusieurs autres barons d'Angleterre furent appelés. - - [268] Il s'appelait Audouin de La Roche. - - [269] Ces trois personnages étaient les médiateurs nommés par le - pape: les plénipotentiaires du régent étaient Jean de Dormans, - élu évêque de Beauvais, chancelier de Normandie, Charles de - Montmorency, Jean de Melun, comte de Tancarville, le maréchal de - Boucicaut, Aymart de la Tour sire de Vinay, Simon de Bucy, - premier président du parlement, et plusieurs autres, tant de - l'ordre de la noblesse que du clergé et de la bourgeoisie. Ces - plénipotentiaires partirent de Paris le lundi 27 avril, passèrent - à Chartres, et allèrent jusque auprès de Bonneval, où était le - roi d'Angleterre, qui leur fit dire de retourner à Chartres et - qu'il se rendrait bientôt dans le voisinage de cette ville. (_Note - de Buchon._) - - [270] Le comte de March avait été tué un mois avant ce traité, le - 26 février, à Rouvray en Bourgogne. (_Note de Buchon._) - -Si ne fut mie cil traité si tôt accompli, quoiqu'il fût entamé; mais -fut moult longuement démené; et toujours alloit le roi d'Angleterre -avant quérant le gras pays. Ces traiteurs, comme bien conseillés, ne -vouloient mie le roi laisser ni leur propos anientir, car ils véoient -le royaume de France en si povre état et si grevé que en trop grand -péril il étoit, si ils attendoient encore un été. D'autre part, le roi -d'Angleterre demandoit et requéroit des offres si grandes et si -préjudiciables pour tout le royaume, que envis s'y accordoient les -seigneurs pour leur honneur; et convenoit par pure nécessité qu'il fût -ainsi, ou auques près, s'ils vouloient venir à paix. Si que tous leurs -traités et leurs parlements durèrent sept jours[271]; toudis en -poursuivant le roi d'Angleterre les dessus nommés prélats et le sire -d'Antun, messire Hugues de Genève; qui moult étoit bien ouï et -volontiers en la cour du roi d'Angleterre. Si renvoyoient tous les -jours, ou de jour à autre, leurs traités et leurs parlemens et procès -devers le duc de Normandie et ses frères en la cité de Paris, et sur -quel forme ni état ils étoient, pour avoir réponse quelle chose en -étoit bonne à faire, et du surplus comment ils se maintiendroient. Ces -procès et ces paroles étoient conseillés secrètement, et examinées -suffisamment en la chambre du duc de Normandie, et puis étoit rescrit -justement et parfaitement l'intention du duc et l'avis de son conseil -aux dits traiteurs; parquoi rien ne se passoit de l'un côté ni de -l'autre qu'il ne fût bien spécifié et justement cautelé. - - [271] Les négociations recommencèrent le vendredi 1er mai, et le - traité de paix fut signé le 8. - -Là étoient en la chambre du roi d'Angleterre, sur son logis, ainsi -comme il chéoit à point et qu'il se logeoit en la cité de Chartres -comme ailleurs, des dessus dits traiteurs françois grands offres mises -avant pour venir à conclusion de guerre et à ordonnance de paix; -auxquelles choses le roi d'Angleterre étoit trop dur à entamer. Car -l'intention de lui étoit telle que il vouloit demeurer roi de France, -combien qu'il ne le fût mie, et mourir en cel état; et vouloit -hostoier en Bretagne, en Blois et en Touraine cel été, si comme dessus -est dit. Et si le duc de Lancastre, son cousin, que moult aimoit et -créoit, lui eût autant déconseillé paix à faire que il lui -conseilloit, il ne se fût point accordé. Mais il lui montroit moult -sagement et disoit: «Monseigneur, cette guerre que vous tenez au -royaume de France est moult merveilleuse et trop fretable pour vous; -vos gens y gagnent, et vous y perdez et allouez le temps. Tout -considéré, si vous guerroyez selon votre opinion, vous y userez votre -vie, et c'est fort que vous en viengniez jà à votre intention. Si vous -conseille, entrementes que vous en pouvez issir à votre honneur, que -vous prenez les offres qu'on vous présente, car, monseigneur, nous -pouvons plus perdre en un jour que n'avons conquis en vingt ans.» - -Ces paroles et plusieurs autres belles et soutilles que le duc de -Lancastre remontroit fiablement, en instance de bien, au roi -d'Angleterre, convertirent le dit roi, par la grâce du Saint-Esprit -qui y ouvroit aussi; car il avint à lui et à toutes ses gens un grand -miracle, lui étant devant Chartres, qui moult humilia et brisa son -courage; car pendant que ces traiteurs françois alloient et prêchoient -le dit roi et son conseil, et encore nulle réponse agréable n'en -avoient, un temps et un effoudre et un orage si grand et si horrible -descendit du ciel en l'ost du roi d'Angleterre, que il sembla bien -proprement que le siècle dût finir; car il chéoit de l'air pierres si -grosses que elles tuoient hommes et chevaux, et en furent les plus -hardis tout ébahis. Et adonc regarda le roi d'Angleterre devers -l'église Notre-Dame de Chartres, et se rendit et voua à Notre-Dame -dévotement, et promit, si comme il dit et confessa depuis, que il -s'accorderoit à la paix. - -Adoncques étoit-il logé en un village assez près de Chartres qui -s'appelle Bretigny; et là fut certaine ordonnance et composition faite -et jetée de paix, sur certains articles qui ci en suivant sont -ordonnés. Et pour ces choses plus entièrement faire et poursuir, les -traiteurs d'une part, et autres grands clercs en droit du conseil du -roi d'Angleterre, ordonnèrent sur la forme de la paix, par grand -délibération et par bon avis, une lettre qui s'appelle la chartre de -la paix, dont la teneur est telle. - - - Ci s'ensuit la chartre de l'ordonnance de la paix faite entre le - roi d'Angleterre et ses alliés, et le roi de France et les - siens. - -Édouard, par la grâce de Dieu roi d'Angleterre, seigneur d'Irlande et -d'Aquitaine, à tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut. -Savoir faisons que comme pour les dissencions, débats, discords et -estrifs mus et espérés à mouvoir entre nous et notre très cher frère -le roi de France, certains traiteurs et procureurs de nous et de notre -très cher fils ains-né Édouard, prince de Galles, ayant à ce suffisant -pouvoir et autorité pour nous et pour lui et notre royaume d'une -part, et certains autres traiteurs et procureurs de notre dit frère et -de notre très cher neveu Charles, duc de Normandie, Dauphin de Vienne, -fils ains-né de notre dit frère de France, ayant pouvoir et autorité -de son père en cette partie, pour son dit père et pour lui, soient -assemblés à Bretigny près de Chartres, auquel lieu est traité, parlé -et accordé finable paix et concorde des traiteurs et procureurs de -l'une partie et de l'autre sur les dissencions, débats, guerres et -discords devant dits; lesquels traités et paix les procureurs de nous -et de notre dit fils, pour nous et pour lui, et les procureurs de -notre dit frère et de notre dit neveu, pour son père et pour lui, -jureront sur saintes Évangiles tenir, garder et accomplir ce dit -traité, et aussi le jurerons, et notre dit fils aussi, ainsi comme -ci-dessus est dit et que il s'en suivra au dit traité. - -Parmi lequel accord, entre les autres choses, notre dit frère de -France et son fils devant dits sont tenus et ont promis de bailler et -délaisser et délivrer à nous, nos hoirs et successeurs à toujours, les -comtés, cités, villes et châteaux, forteresses, terres, îles, rentes, -revenues, et autres choses qui s'ensuivent, avec ce que nous tenons en -Guyenne et en Gascogne, à tenir et possesser perpétuellement à nous, à -nos hoirs et à nos successeurs, ce qui est en demaine en demaine, et -ce qui est en fief en fief, et par le temps et manière ci-après -éclaircis. C'est à savoir: la cité, le châtel et la comté de Poitiers -et toute la terre et le pays de Poitou, ensemble le fief de Touars et -la terre de Belleville; la cité et le château de Xaintes, et toute la -terre et le pays de Xaintonge par deçà et par delà la Charente, avec -la ville, châtel et forteresse de la Rochelle et leurs appartenances -et appendances; la cité et le châtel d'Agen, et la terre et le pays -d'Agénois; la cité, la ville et le château de Pierreguis, et toute la -terre et le pays de Pierregort; la cité et le château de Limoges, et -la terre et le pays de Limozin; la cité et le châtel de Caors, et la -terre et le pays de Caoursin; la cité, le châtel et le pays de Tarbe, -et la terre et le pays et la comté de Bigorre; la comté, la terre et -le pays de Gaure; la cité et le château d'Angoulême; la comté, la -terre et le pays d'Angoulémois; la cité, la ville et le châtel de -Rodais; la comté, la terre et le pays de Rouergue. Et si il y a, en la -duché d'Aquitaine, aucuns seigneurs, comme le comte de Foix, le comte -d'Ermignac, le comte de Lille, le vicomte de Carmaing, le comte de -Pierregort, le vicomte de Limoges, ou autres, qui tiennent aucunes -terres ou lieux dedans les mettes des dits lieux, ils en feront -hommage à nous, et tous autres services et devoirs dus à cause de -leurs terres et lieux, en la manière qu'ils les ont faits du temps -passé, jà soit ce que nous ou aucuns des rois d'Angleterre -anciennement n'y ayons rien eu. En après, la vicomté de Monstereuil -sur la mer, en la manière que du temps passé aucuns des rois -d'Angleterre l'ont tenue. Et si, en la dite terre de Monstereuil, ont -été aucuns débats du partage de la dite terre, notre frère de France -nous a promis qu'il le nous fera éclaircir le plus hâtivement qu'il -pourra, lui revenu en France. La comté de Ponthieu tout entièrement, -excepté et sauf que si aucunes choses ont été aliénées par les rois -d'Angleterre; qui ont régné pour le temps et ont tenu anciennement la -dite comté et appartenances, à autres personnes que aux rois de -France, notre dit frère et ses successeurs ne seront pas tenus de les -rendre à nous. Et si les dites aliénations ont été faites aux rois de -France qui ont été pour le temps, sans aucun moyen, et notre dit frère -les tienne à présent en sa main, il les laissera à nous entièrement; -excepté que si les rois de France les ont eues par échange à autres -terres, nous délivrerons ce qu'il en a eu par échange, ou nous -laisserons à notre dit frère les choses ainsi aliénées. Mais si les -rois d'Angleterre qui ont été pour le temps de lors en avoient aliéné -ou transporté aucunes choses en autres personnes que ès rois de -France, et depuis ils soient venus ès mains de notre dit frère, espoir -par partage, notre dit frère ne sera pas tenu de les nous rendre. Et -aussi, si les choses dessus dites doivent hommage, notre dit frère les -baillera à autres qui en feront hommage à nous et à nos successeurs; -et si les dites choses ne doivent hommage, il nous baillera un teneur -qui nous en fera les devoirs, dedans un an prochain après ce que notre -dit frère sera parti de Calais. _Item_ le châtel et la ville de Calais; -le château, la ville et la seigneurie de Merk; les villes, châteaux et -seigneuries de Sangates, Coulongnes, Hames, Valle et Oye, avec terres, -bois, marais, rivières, rentes, seigneuries, advoesons d'églises, et -toutes autres appartenances et lieux entre-gissans dedans les mettes -et bondes qui s'en suivent. C'est à savoir, de Calais jusques au fil -de la rivière pardevant Gravelines, et aussi par le fil de même de la -rivière tout entour Langle; et aussi par la rivière qui va par delà -Poil, et par même la rivière qui chet au grand lac de Guines jusques à -Fretin, et d'illec par la vallée en tour de la montagne de Kalculi, -enclouant même la montagne; et aussi jusques à la mer, avec Sangates -et toutes ses appartenances. Le châtel et la ville, et tout -entièrement la comté de Guines avecques toutes les terres, villes, -châteaux, forteresses, lieux, hommages, hommes, seigneuries, bois, -forêts, droitures d'icelles, aussi entièrement comme le comte de -Guines dernièrement mort les tenoit au temps de sa mort. Et obéiront -les églises et les bonnes gens étant dedans les limitations de la -dite comté de Guines, de Calais et de Merk, et des autres lieux dessus -dits, à nous, ainsi comme ils obéissoient à notre dit frère et au -comte de Guines qui fut pour le temps. Toutes les quelles choses -comprises en ce présent article et l'article prochain précédant de -Merk et de Calais, nous tiendrons en demaine, excepté les héritages -des églises, qui demeureront aux dites églises entièrement, quelque -part qu'ils soient assis; et aussi excepté les héritages des autres -gens des pays de Merk et de Calais assis hors de la ville et fermeté -de Calais jusques à la value de cent livres de terre par an, de la -monnoye courant au pays, et au-dessous: lesquels héritages leur -demeureront jusqu'à la value dessus dite et au-dessous; mais -habitations et héritages assis en la dite ville de Calais avec leurs -appartenances demeureront en demaine à nous, pour en ordonner à notre -volonté; et aussi demeureront aux habitans en la terre, ville et comté -de Guines tous leurs demaines entièrement, et y reviendront -pleinement, sauf ce qui est dit paravant des confrontations, mettes et -bondes dessus dites en l'article de Calais, et toutes les îles -adjacens aux terres, pays et lieux avant nommés, ensemble avec toutes -les autres îles, lesquelles nous tiendrons au temps du dit traité. - -Et eut été pourparlé que notre dit frère et son ains-né fils -renonçassent aux dits ressorts et souveraineté, et à tout le droit -qu'ils pourroient avoir ès choses dessus dites, et que nous les -tenissions comme voisins sans nul ressort et souveraineté de notre dit -frère au royaume de France, et que tout le droit que notre dit frère -avoit ès choses dessus dites, il nous cédât et transportât -perpétuellement et à toujours. Et aussi eut été pourparlé que -semblablement nous et notre dit fils renoncissions expressément à -toutes les choses qui ne doivent être baillées ou délivrées à nous par -le dit traité, et par espécial au nom et au droit de la couronne et du -royaume de France et hommage, souveraineté et demaine, de la duché de -Normandie et de la comté de Touraine, et des comtés d'Anjou et du -Maine, de la souveraineté et hommage de la comté et du pays de -Flandre, de la souveraineté et hommage de Bretagne, excepté que le -droit du comte de Montfort, tel qu'il le peut et doit avoir en la -duché et pays de Bretagne, nous réservons et mettons par mots exprès -hors de notre traité; sauf tant que nous et notre dit frère venus à -Calais en ordonnerons si à point, par le bon avis et conseil de nos -gens à ce députés, que nous mettrons à paix et à accord le dit comte -de Montfort et notre cousin messire Charles de Blois, qui demande et -chalenge droit à l'héritage de Bretagne. Et renonçons à toutes autres -demandes que nous fissions ou faire pourrions, pour quelque cause que -ce soit, excepté les choses dessus dites qui doivent être baillées à -nous et à nos hoirs, et que nous lui transportissions, cessissions -tout le droit que nous pourrions avoir à toutes les choses qui à nous -ne doivent être baillées. Sur lesquelles choses, après plusieurs -altercations eues sur ce, et par espécial pour ce que les dites -renonciations ne se font pas de présent avons finablement accordé avec -notre dit frère par la manière qui s'ensuit: c'est à savoir, que nous -et notre dit ains-né fils renoncerons, et ferons et avons promis à -faire les renonciations, transports, cessions et délaissemens dessus -dits quand et si très tôt que notre dit frère aura baillé à nous ou à -nos gens, espécialement de par nous députés, la cité et le châtel de -Poitiers, et toute la terre et le pays de Poitou; ensemble le fief de -Touars et la terre de Belleville; la cité et le châtel d'Agen, et -toute la terre et le pays d'Agénois; la cité et le châtel de -Pierreguis, et toute la terre et le pays de Pierregort; la cité et le -châtel de Caours, et toute la terre et le pays de Quersin; la cité et -le châtel de Rodais, et toute la terre et le pays de Rouergue; la cité -et le châtel de Xaintes, et toute la terre et le pays de Xaintonge; le -châtel et la ville de la Rochelle, et toute la terre et le pays de -Rochelois; la cité et le châtel de Limoges, et toute la terre et le -pays de Limozin; la cité et le château d'Angoulême, et toute la terre -et le pays d'Angoulémois; la terre et le pays de Bigorre, la terre de -Gaure, le comté de Ponthieu et le comté de Guines. Lesquelles choses -notre dit frère nous a promises à bailler, en la forme que ci-dessus -est contenu, ou à nos espéciaux députés, dedans un an ensuivant, lui -parti de Calais pour retourner en France. Et tantôt ce fait, devant -certaines personnes que notre dit frère députera, nous et notre dit -ains-né fils ferons en notre royaume d'Angleterre icelles -renonciations, transports, cessions et délaissemens, par foi et par -serment solennellement; et d'icelles ferons bonnes lettres ouvertes, -scellées de notre grand scel, par la manière et forme comprises en nos -autres lettres sur ce faites, et que compris est au dit traité; -lesquelles nous envoierons à la fête de l'Assomption Notre-Dame -prochainement ensuivant, en l'église des Augustins en la ville de -Bruges, et les ferons bailler à ceux que notre dit frère y envoiera -lors pour les recevoir. Et si dedans le terme qui mis y est, notre dit -frère ne pouvoit bailler, ni délivrer aisément à nous ou à nos députés -les cités, villes et châteaux, lieux, forteresses et pays ci-dessus -nommés, combien qu'il en doive faire son plein pouvoir sans nulle -dissimulation, il les nous doit délivrer et bailler dedans le terme de -quatre mois ensuivant l'an accompli. Avecques toutes ces choses et -autres qui s'ensuivront ci-après, est dit et accordé par la teneur du -traité, que nous, renvoyé ou ramené notre dit frère de France en la -ville de Calais, six semaines après ce que il y sera venu, nous devons -recevoir, ou nos gens à ce espécialement de par nous députés, six cent -mille francs, et par quatre ans ensuivants, chacun an six mille; et de -ce délivrer et mettre en ôtage, envoyer demeurer en notre cité de -Londres, en Angleterre, des plus nobles du royaume de France, qui -point ne furent prisonniers en la bataille de Poitiers; et de dix-neuf -cités et villes des plus notables du royaume de France, de chacune -deux ou trois hommes, ainsi comme il plaira à notre conseil. Et tout -ce accompli, les ôtages venus à Calais et le premier payement payé, -ainsi que dit est, nous devons notre dit frère de France et Philippe -son jeune fils délivrer quittement en la ville de Boulogne sur mer, et -tous ceux qui avecques eux furent prisonniers à la bataille de -Poitiers, qui ne seroient rançonnés à nous ou à nos gens, sans payer -nulle rançon. Et pour ce que nous savons de vérité que notre cousin -messire Jacques de Bourbon, qui fut pris à la bataille de Poitiers, a -toujours mis et rendu grand peine à ce que paix et accord fût entre -nous et notre dit frère de France, en quelconque état qu'il soit, -rançonné ou à rançonner, nous le délivrerons sans coût et sans frais -avecques notre dit frère, en la ville de Boulogne; mais que cil traité -soit tenu ainsi que nous espérons qu'il sera. - -Et aussi nous a promis notre dit frère que il et son ains-né fils -renonceront et feront semblablement lors et par la manière dessus dite -les renonciations, transports, cessions et délaissemens accordés par -le dit traité à faire de leur partie, si comme dessus est dit; et -envoiera notre dit frère ses lettres patentes, scellées de son grand -scel, aux dits lieux et termes, pour les bailler aux gens qui de par -nous y seront députés, semblablement comme dit est. Et aussi nous a -promis et accordé notre dit frère que lui et ses hoirs sursoiront, -jusques aux termes des dites renonciations dessus déclarées, de user -de souveraineté et ressorts en toutes les cités, comtés, villes, -châteaux, forteresses, pays, terres, îles et lieux que nous tenions au -temps du dit traité, lesquels nous doivent demeurer par le dit traité, -et aux autres qui à cause des dites renonciations et du dit traité -nous seront baillées et doivent demeurer à nous et nos hoirs; sans ce -que notre dit frère, ou ses hoirs, ou autres à cause de la couronne de -France, jusques aux termes dessus déclarés et iceux durans, puissent -d'aucuns services user et de souveraineté, ni demander subjection sur -nous, nos hoirs, subgiets d'icelles, présens et à venir, ni querelles -ou appiaulx en leur cour recevoir, ni rescrire à icelles, ni de -juridiction aucune user à cause des cités, comtés, châteaux, villes, -terres, îles et lieux prochainement nommés. Et nous a aussi accordé -notre dit frère que nous, nos hoirs ni aucuns de nos subgiets, à cause -des dites cités, comtés, châteaux, villes, pays, terres et lieux -prochains avant dits, comme dit est, soyons tenus ni obligés de -reconnoître notre souverain, ni de faire aucune subjection, service ni -devoir à lui, ni à ses hoirs, ni à la couronne de France. Et accordons -que nous et nos hoirs surserrons de nous appeler et porter titre et -nom de roi de France, par lettres ou autrement, jusques aux termes -dessus nommés et iceux durans. Et combien que ces articles dudit -accord et traité de la paix, ces présentes lettres ou autres dépendans -des dits articles, ou de ces présentes ou autres quelconques que elles -soient, soient ou fussent aucunes pareilles, ou fait aucun que nous -ou notre dit frère dissions ou fissions qui sentissent translations ou -renonciations taisibles ou expresses des ressorts et souverainetés, -est l'intention de nous et de notre dit frère que les avant dits -souverainetés et ressorts que notre dit frère se dit avoir ès dites -terres qui nous seront baillées, comme dit est, demeureront en l'état -auquel elles sont à présent: mais toutes fois il sursoira de en user -et demander subjection, par la manière dessus dite, jusques aux termes -dessus déclarés. Et aussi voulons et accordons à notre dit frère que -après ce que il aura baillé les dites cités, comtés, châteaux, villes, -forteresses, terres, pays, îles et lieux dessus nommés, ainsi que -bailler les nous doit, ou à nos députés, parmi sa délivrance et -renonciations dessus dites, et les dites renonciations, transports et -cessions qui sont à faire de sa partie par lui et par son ains-né fils -et envoyées et aux dits lieux et jours à Bruges les dites lettres, et -baillées aux députés de par nous, que la renonciation, cession, -transports et délaissemens à faire de notre partie soient tenues pour -faites. Et par abondance nous renonçons dès lors par exprès au nom, au -droit et au chalenge de la couronne de France et du royaume, et à -toutes choses que nous devons renoncer par force dudit traité, si -avant comme profiter pourra à notre dit frère et à ses hoirs. Et -voulons et accordons que par ces présentes le dit traité de paix et -acord fait entre nous et notre dit frère, ses subgiets, alliés et -adhérens d'une part et d'autre, ne soit, quant à autres choses -contenues en icellui, empiré ou affoibli en aucune manière; mais -voulons et nous plaît que il soit et demeure en sa pleine force et -vertu. Toutes lesquelles choses en ces présentes lettres écrites, nous -roi d'Angleterre dessus dit, voulons, octroyons et promettons -loyaument et en bonne foi, et par notre serment fait sur le corps de -Dieu sacré et sur saintes Évangiles, tenir, garder et entériner, et -accomplir sans fraude et sans mal engin de notre partie. Et à ce et -pour ce faire obligeons à notre dit frère de France nous et nos hoirs, -présens et à venir, en quelque lieu qu'ils soient, renonçons par nos -dits foi et serment, à toutes exceptions de fraude, de décevance, de -croix pris et à prendre, et à impétrer dispensation de pape ou de -autre au contraire; laquelle si impétrée étoit, nous voulons être -nulle et de nulle valeur, et que nous ne en puissions aider nous et -aux droits, disant que royaume ne pourra être divisé et générale -renonciation valoir, fors en certaine manière et à tout ce que nous -pourrions dire ou proposer au contraire en jugement au dehors. En -témoin desquelles choses nous avons fait mettre notre grand scel à ces -présentes, données à Bretigny de-lez Chartres, le vingt-cinquième jour -du mois de mai, l'an de grâce Notre-Seigneur mil trois cent soixante.» - - - Comment le duc de Normandie scella la dite charte; et comment - quatre barons d'Angleterre vinrent à Paris au nom du roi - anglois pour jurer à tenir le dit traité; et comment ils furent - honorablement reçus. - -Quand celle lettre, qui s'appeloit l'une des chartes de la paix, car -encore en y eut des autres faites et scellées en plusieurs manières, -en la ville de Calais, si comme je vous en parlerai quand temps et -lieu seront, fut jetée, on la montra au roi d'Angleterre et à son -conseil: lequel roi et son conseil, quand ils la virent et ils -l'eurent ouï lire, répondirent aux traiteurs qui s'étoient embesognés -et en intention de bien chargés: «Elle nous plaît moult bien ainsi.» -Donc fut ordonné que l'abbé de Clugny et frère Jean de Langres, et -messire Hugues de Genève, sire d'Anton, qui pour le duc de Normandie y -étoient commis et ordonnés, partissent de là, la charte grossiée et -scellée avec eux, et venissent à Paris devers le duc et son conseil, -et leur remontrassent l'ordonnance dessus dite et en fissent, au plus -briévement qu'ils pussent, relation. - -Les dessus nommés s'y accordèrent volontiers, et retournèrent à Paris, -où ils furent reçus à grand joie. Si se trairent devers le duc de -Normandie et ses frères, le duc d'Orléans présent et la plus grand -partie du conseil de France. Là remontrèrent les dessus dits moult -convenablement sur quel état ils avoient parlé, et quel chose faite et -exploitée avoient: ils furent volontiers ouïs, car la paix étoit -durement désirée. Là fut la dite lettre lue et bien examinée, ni -oncques ne fut de point ni d'article débattu; mais la scella le duc de -Normandie, comme ains-né fils du roi de France et hoir du roi son -père. Et furent assez tôt après les dessus dits traiteurs renvoyés -devers le roi d'Angleterre, qui les attendoit en son ost près de -Chartres. Quand ils furent revenus, il n'y eut mie grand parlement, -car ils dirent que à toutes les choses dessus dites le duc de -Normandie, ses frères, leur oncle et tout le conseil de France étoient -bénignement et doucement accordés. Ces nouvelles plurent grandement -bien au roi d'Angleterre. Adonc, pour mieux faire que laisser et pour -plus grand sûreté, fut parmi l'ost du roi d'Angleterre une trêve criée -à durer jusques à la Saint-Michel, et de la Saint-Michel en un an à -tenir fermement et establement entre le royaume de France et le -royaume d'Angleterre, et tous leurs adhérens et alliés d'une part et -d'autre, et dedans ce terme bonne paix entre les rois et leurs -parties. Et tantôt furent ordonnés sergens d'armes de par le roi de -France, commis et envoyés de par le duc de Normandie, qui se -exploitèrent de chevaucher parmi le royaume de France et dénoncer -publiquement ès cités, villes, châteaux, bourgs et forteresses, ce -traité et espérance de paix. Lesquelles nouvelles furent volontiers -ouïes partout. Encore revenus les dessus dits traiteurs en l'ost du -roi d'Angleterre, ils requirent au dit roi et à son conseil que quatre -barons d'Angleterre, comme procureurs de lui, venissent à Paris pour -jurer la paix en son nom, pour mieux apaiser le peuple; laquelle chose -le roi d'Angleterre accorda moult volontiers. Et y furent ordonnés et -envoyés le sire de Stanford, messire Regnault de Cobehen, messire Guy -de Briane, et messire Roger de Beauchamp, bannerets. Ces quatre -seigneurs, à l'ordonnance du roi leur seigneur, se partirent et se -mirent au chemin avec l'abbé de Clugny et monseigneur Hugues de -Genève, et chevauchèrent tant, qu'ils vinrent à Montlhéry. Quand ceux -de Paris sçurent leur venue, par le commandement du duc de Normandie, -toutes les religions[272] et le clergé, en grand révérence et à -processions, vinrent de la cité bien avant sur les champs contre les -barons d'Angleterre dessus nommés, elles amenèrent ainsi moult -honorablement dedans Paris. Et encore vinrent encontre eux plusieurs -hauts seigneurs et grands barons de France, qui lors se tenoient -dedans Paris; et sonnèrent toutes les cloches de Paris à leur venue, -et furent, adoncques qu'ils entrèrent en la cité, toutes les rues -jonchées et pavées d'herbes, et autour parées de drap d'or, aussi -honorablement comme on peut aviser et deviser, et aussi furent-ils -amenés au palais qui richement étoit appareillé pour eux recevoir. Là -étoient le duc de Normandie, ses frères, le duc d'Orléans, leur oncle, -et grand foison de prélats et de seigneurs du royaume de France, qui -les recueillirent bien et révéremment. - - [272] Tous les ordres religieux. - -Là firent, au palais, présent tout le peuple, ces quatre barons -d'Angleterre, serment, et jurèrent au nom du roi leur seigneur et de -ses enfans, sur le corps de Jésus-Christ sacré et sur saintes -Évangiles, à tenir et accomplir le dit traité de paix, si comme -ci-dessus est éclairci. Ces choses faites, ils furent menés au palais, -et là fêtés et honorés très grandement du duc de Normandie et de ses -frères et des hauts barons de France qui là étoient. Après ce, ils -furent amenés en la sainte chapelle du palais[273]: si leur furent -montrées les plus belles reliques et les plus riches joyaux du monde, -qui là étoient et sont encore, et mêmement la sainte couronne dont -Dieu fut couronné à son saintisme travail. Et en donna le duc de -Normandie à chacun des chevaliers une des plus grands épines de la -dite couronne, laquelle chose chacun des chevaliers prisa moult, et -tint au plus noble jouel que on lui pût donner. Et furent là ce jour -et le soir, et l'endemain jusques après dîner. Et quand ils prirent -congé, le duc de Normandie fit à chacun donner un moult bel et bon -coursier, richement paré et ensellé, et plusieurs autres beaux joyaux, -desquels je me passerai asez briévement, et dont ils mercièrent -grandement le duc de Normandie. Après ce, ils partirent du dit duc et -des seigneurs qui là étoient, et s'en retournèrent devers le roi leur -seigneur; et y vinrent l'endemain assez matin en grand compagnie de -gens d'armes qui les convoyèrent jusques là, et qui devoient aussi le -roi d'Angleterre et ses gens conduire jusques à Calais, et faire -ouvrir cités, villes et châteaux pour eux laisser passer paisiblement -et administrer tous vivres. - - [273] Le lundi 11 mai. - - - Comment le roi d'Angleterre se partit de Chartres et s'en - retourna en son pays; et comment le roi de France arriva à - Calais; et comment le fils du duc de Milan fut marié à la fille - du roi de France. - -Quand ils furent parvenus jusques en l'ost du roi d'Angleterre, leur -seigneur, ils lui recordèrent comment honorablement ils avoient été -reçus, et lui montrèrent les dignités et les joyaux que le duc de -Normandie leur avoit donnés. De quoi le roi eut grand joie, et fêta -grandement le connétable de France et les seigneurs qui là étoient -venus, et leur donna beaux dons et grands joyaux assez. Adoncques fut -ordonné que toutes manières de gens se délogeassent et se retraissent -bellement et en paix devers le Pont-de-l'Arche pour là passer Seine, -et puis vers Abbeville pour passer la rivière de Somme, et puis tout -droit à Calais. Donc se délogèrent toutes manières de gens et se -mirent au chemin; et avoient guides et chevaliers de France envoyés de -par le duc de Normandie, qui les conduisoient et les menoient ainsi -comme ils devoient aller. Le roi d'Angleterre, quand il se partit, -passa par la cité de Chartres et y herbergea une nuit. A l'endemain -vint-il moult dévotement, et ses enfans, en l'église Notre-Dame, et y -ouïrent messe et y firent grandes offrandes, et puis s'en partirent et -montèrent à cheval. Si entendis que le roi et ses enfans vinrent à -Harefleur en Normandie, et là passèrent-ils la mer et retournèrent en -Angleterre. Le demeurant de l'ost vinrent au mieux qu'ils purent, sans -dommage et sans péril; et partout leur étoient vivres appareillés pour -leur argent, jusques en la ville de Calais; et là prirent les François -congé d'eux, qui les avoient convoyés. Si passèrent depuis les -Anglois, au plus bellement qu'ils purent, et retournèrent en -Angleterre. - -Sitôt que le roi d'Angleterre fut retourné arrière en son pays, qui y -vint auques des premiers, il se traist à Londres, et fit mettre hors -de prison le roi de France, et le fit venir secrètement au palais de -Westmoustier, et se trouvèrent en la dite chapelle du palais. Là -remontra le roi d'Angleterre au roi de France tous les traités de la -paix, et comment son fils, le duc de Normandie, au nom de lui, l'avoit -jurée et scellée, à savoir quelle chose il en diroit. Le roi de -France, qui ne désiroit autre chose fors sa délivrance, à quel meschef -que ce fût, et issir hors de prison, n'y eût jamais mis empêchement, -mais répondit que Dieu en fût loué quand paix étoit entre eux. Quand -messire Jacques de Bourbon sçut ces nouvelles, si en fut grandement -réjoui, et vint à Londres au plus tôt qu'il put devers l'un roi et -l'autre qui lui firent grand chère. Depuis chevauchèrent-ils tous -ensemble, et le prince de Galles en leur compagnie, et vinrent à -Windesore, là où madame la roine étoit, qui moult fut réjouie de leur -venue et de la paix le roi son seigneur, et du roi de France son -cousin. Si eut là grands approchements et semblans d'amour entre ces -parties, et donnés et rendus grands dons et beaux joyaux. Depuis -fut-il accordé que le roi de France et son fils, et tous les barons de -France qui là étoient, se partissent et se traissent devers Calais. -Adonc prirent-ils congé à la roine d'Angleterre et à ses filles, qui -moult étoient lies de la paix et du département du roi de France. Si -aconvoya le roi d'Angleterre le roi de France jusques à Douvres; et là -se tint aise au châtel de Douvres deux jours, et tous les François -aussi. Au tiers jour ils entrèrent en mer, le prince de Galles, le duc -de Lancastre, le comte de Warvich, messire Jean Chandos et plusieurs -autres seigneurs en leur compagnie, et arrivèrent à Calais environ la -Saint-Jean-Baptiste[274]. Si se tinrent en la dite ville de Calais -tout aisément, et attendirent là un terme les messages du duc de -Normandie, qui devoient apporter la finance de six cent mille francs -de France. Mais le paiement ne vint mie si tôt que on espéroit qu'il -dût venir; car il ne fut pas si tôt recueilli des officiers du roi de -France. Si vinrent le duc de Normandie et ses deux frères en la cité -d'Amiens, pour mieux ouïr tous les jours nouvelles de leur seigneur et -entendre à ses besognes et à sa délivrance; et pendant ce se cueilloit -le paiement parmi le royaume de France. - - [274] Le roi Jean arriva à Calais le mercredi 8 juillet, suivant - les _Chroniques de France_. - -Si entendis et ouïs recorder adonc que messire Galéas, sire de Milan -et de plusieurs cités en Lombardie, fit ce premier paiement, parmi un -traité qui se fit adonc: car il avoit un sien fils à marier: si fit -requérir au roi de France qu'il lui voulsist donner et accorder une -sienne fille, parmi ce que il paieroit ces six cent mille francs. Le -roi de France, qui se véoit en danger, pour avoir l'argent plus -appareillé, s'y accorda légèrement. Or ne fut mie cil mariage sitôt -fait ni confirmé, pour ce que la finance ne vint mie sitôt avant. Si -convint ce danger souffrir et endurer au roi de France, et attendre -l'ordonnance de ses gens. - - - Comment ceux des forteresses anglesches de France, du - commandement du roi d'Angleterre, se partirent; et comment la - rançon du roi de France fut apportée à Saint-Omer. - -Quand le prince de Galles et le duc de Lancastre, qui se tenoient à -Calais de-lez le roi de France, virent que le terme passoit, et que le -paiement point ne s'approchoit, si eurent volonté de retourner en -Angleterre, et mirent ordonnance en ce; et laissèrent le roi en la -garde de quatre moult suffisans chevaliers, messire Regnault de -Cobehen, messire Gautier de Mauny, messire Guy de Briane et messire -Roger de Beauchamp. Et payoit le roi de France ses frais et les frais -de ces seigneurs et de leurs gens: si montèrent grand foison, bien le -terme de quatre mois qu'ils furent à Calais. - -Or vous parlerons d'aucuns chevaliers anglois, capitaines des -garnisons qui se tenoient en France et étoient tenus deux ou trois ans -par-avant, ainçois que paix se fît. Cils qui avoient appris à -guerroyer et à hérier le pays, furent moult courroucés de ces -nouvelles, quand ils eurent commandement du roi d'Angleterre qu'ils se -partissent; mais amender ne le purent. Si vendirent les plusieurs -leurs forteresses à ceux du pays d'environ et en reçurent grand -argent, et puis s'en partirent. Et les aucuns ne s'en voulurent mie -partir, car ils avoient appris à piller et à faire guerre; si firent -comme paravant, sous ombre du roi de Navarre; et ce furent ceux qui se -tenoient sur les marches de Normandie et de Bretagne. Mais messire -Eustache d'Aubrecicourt qui se tenoit dedans la ville de Athigny, -quand il s'en partit, la vendit bien et cher à ceux du pays. Or -prit-il simplement ses convens, dont il fut depuis mal payé; et si -n'en eut autre chose. - -Si s'en partirent tous ceux qui tenoient forteresses en Laonnois, en -Soissonnois, en Picardie, en Brie, en Gâtinois et en Champagne. Si -retournoient les aucuns qui avoient assez gagné, en leurs pays, ou qui -étoient tannés de guerroyer; et les plusieurs se retraioient en -Normandie devers les forteresses navarroises. Or vint cil paiement de -ces six cent mille francs en la ville de Saint-Omer; et fut là tout -coi et arrêté en l'abbaye que on dit de Saint-Bertin, sans porter plus -avant; car les aucuns hauts barons de France, qui élus et nommés -étoient pour être hostagiers et entrer en Angleterre, refusoient et ne -vouloient venir avant, et en faisoient grand danger. De quoi si -l'argent fût payé et délivré en la ville de Calais aux Anglois, et les -seigneurs de France ne voulsissent entrer en hostagerie, ainsi que -convens et ordonnances de traités se portoient, la dite somme de -florins fût perdue, la paix fût brisée, et le roi de France remené -arrière en Angleterre. Sur ces choses avoit bien avis et manière de -regarder. - - - Comment le roi d'Angleterre vint à Calais et s'entrefêtoient - chacun jour les deux rois; et comment autres lettres de la paix - furent faites et scellées des deux rois. - -Ainsi demeura le roi de France à Calais, du mois de juillet jusques en -la fin du mois d'octobre. Quand ces choses furent si approchées que le -paiement fut tout pourvu, si comme ci-dessus est dit, et venus à -Saint-Omer ceux qui devoient entrer en hostagerie pour le roi de -France, le roi d'Angleterre, informé de toutes ces choses, repassa la -mer à grand quantité de seigneurs et de barons et vint de rechef à -Calais. Là eut grands parlemens de l'une partie et de l'autre, du -conseil des deux rois, qui par l'ordonnance de la paix s'appeloient -frères. Là furent de rechef lues, avisées et bien examinées les -lettres de la paix, à savoir si rien y avoit à mettre ni à ôter, ni -nul article à corriger. Et tous les jours donnoient les deux rois à -dîner l'un à l'autre et leurs enfans, si grandement et si étoffément -que merveilles seroit à penser; et étoient en reviaulx et récréations -ensemble si ordonnément, que grand plaisance prenoient toutes gens au -regarder; et laissoient les deux rois leurs gens et leur conseil -convenir du surplus. - - _Chroniques de Froissart._ - - - - -GLOSSAIRE[275]. - - [275] La connaissance du vieux français est encore si imparfaite - et nous sommes si éloignés d'avoir un bon dictionnaire du langage - du moyen âge, que nous espérons que nos lecteurs voudront bien - nous savoir gré des efforts qu'il nous a fallu faire pour rédiger - ces glossaires; et nous nous plaisons à dire que ce qu'ils - contiennent de meilleur est dû à l'érudition et à l'obligeance de - MM. Fr. Baudry, Michelant et A. de Montaiglon. - - A. - - A, avec. - - A, p. 280, pour. - - A TOUT, avec. - - A VAL, en bas. - - ACCOMPARAGER (S'), se comparer, être mis en comparaison. - - ACCRÉU, de accroître, p. 12, se sentant plus de confiance en - soi-même. - - ACÉRÉ, pointu. - - ACERTES, ADECERTES, certainement. - - ACHOISON, p. 276, sujet. - - ACOINTÉ, ami, allié. - - ACONSUIR, poursuivre, atteindre. - - ACONVOYER, accompagner. - - ACRAVANTER, ACRAVENTER, CRAVANTER, renverser, briser, écraser. - - ACRAVENTÉ, ACRAVENTIÉ, participe passé du verbe ACRAVENTER. - - ADONC, ADONCQUES, ADONT, alors, lorsque. - - ADRECIER, ADRECER, redresser, rétablir, remettre en son état, - rendre justice, faire droit. - - ADVOESON, ADVOISON, bail. - - AFFERMÉ, affermi, ferme, assuré conclu. - --_Firmatus._ - - AFFEROIT (IL), il convenoit. - - AFFIER (S'), se fier, donner sa foi. - - AFFOLÉ, estropié. - - AFFRÉNER, s'arrêter. - - AFFUIR. - --_S'en affuir à_, s'enfuir auprès de. - - AGUES, aiguës. - - AHERDRE, attacher, tenir ensemble. - - AIDABLE, dont on peut s'aider, qui peut aider. - - AILE, côté, flanc. - --_Avait costié sur aile_, avait côtoyé, avait marché sur le - flanc de... - - AINÇOIS, p. 145, plus tôt. _Ainçois que_, avant que. - - AINS, AINSOIS, AINÇOIS, mais, au contraire. - - AÏR, IRE, colère. - - AISER, mettre à l'aise. - - AJOURNEMENT (L'), au point du jour; opposé à _l'anuitier_. - - ALENER, fatiguer. - - ALLOUER, p. 455, perdre. - - ALLOYÉ, lié. - - ALOUÉS, gens à gages. - - AMENDÉ, réparé, guéri. - --_Amender_, p. 423, réparer, faire satisfaction. - - AMENRIR, amoindrir. - - AMONTER, élever. - - ANCESTERIE, ANCESTRIE, bonne famille, généalogie. - - ANIENTIR, anéantir, laisser perdre. - - ANTE, tante. - - ANUITIER (A L'), pendant la nuit, le soir. - - AOURER, AOUSER, révérer, prier, adorer. - - APAISIER, apaiser, terminer. - - APASSER, passer. - - APETICIER, diminuer. - - APPAREIL BATAILLEUR, APPAREIL BATAILLEREUX, tout ce qui est - nécessaire pour faire la guerre. - - APPAREILLÉ, orné. - - APPARTENANT, convenable. - - APPELER, relever (en parlant des fiefs). - --_De qui leurs fiés appeloient ne disoient à tenir_, de qui - leurs fiefs relevaient ou de qui ils disaient les tenir. - - APPENDANCES, dépendances. - - APPERT, adroit, habile. - - APPERTEMENT, habilement, ouvertement. - - APPERTISE, exploit. - - APPIAULX, appels. - - APPLIQUA, p. 12, s'en alla; se logea, entra. - - ARDIRENT, brûlèrent. (De _ardre_.) - - ARDOIR ou ARDRE, brûler. (_Ardere_.) - - ARGUÉ, accusé. - - ARRÉÉ, harnaché. - - ARRÉÉMENT, en arroi, en bon ordre. - - ARRÊTÉ, p. 121, retiré. - - ARROUTER (S'), se réunir, se mettre en _route_, c'est-à-dire en - troupe. - - ARROY, ordre. - - ARS, brûlé. (De _ardre_.) - - ASSAMBLER A engager le combat avec. - - ASSAUDROIT, attaquerait, assaillirait. - - ASSÉGURANCE, assurance. - - ASSEMBLÉE, p. 387, attroupement, rassemblement. - - ASSENTEMENT, assentiment, consentement. - - ASSENTIR, consentir. - --_Assentant_, consentant. - - ASSEOIR, assiéger. - --_Assis_, assiégé. - - ASSISTER, assiéger. - - ASSUREMENT, assurance. - - ATANT, alors. - - ATOUT, avec. - - ATRAIANT, participe présent de _atraire_. - - ATRAIRE, attirer, faire venir. - --P. 292, lui faire adopter son avis. - - ATTEMPRANCE, règlement, arrangement. - - ATTERRER, renverser, jeter à terre. - - ATTRAIT, approvisionnement. - - AUCEURRE, AUCUERRE, Auxerre. - - AUQUES, aussi. - --_Auques près_, à peu près, à quelque chose près. (_Aliquid._) - - AUTEL, de même, semblablement, la même chose. - - AVAL, en bas. - - AVALA (S'), p. 238, mit pied à terre. - - AVANCER. - --_Avancer leurs corps_, pour s'exercer aux armes. - - AVENUE, événement. - - AVENU A (ÊTRE), être arrivé auprès de. - - AVINRENT, arrivèrent. - - AVISER, apercevoir. - --_Comme on peut aviser et deviser_, se le figurer sans l'avoir - vu et en parler après l'avoir vu. - - AVISÉ. - --_De fait avisé_, comme on en était convenu. - - AVOLÉ, réfugié. - - AYDES, sorte d'impôts. - - AYE, aide. - - AYRÉ, plein de colère. - - - B. - - BABILOINE, Babylone (Le Caire). - - BACHELEREUX, aimables. - - BACHIÈRE, bateau, bachot. - - BAN, cri public, ordre, publication, avertissement. - - BAN-CLOCHE, cloche du ban. - - BAN-LÈVRE, tour de la bouche. - - BASSINET, BACINET, BACIN, armure de tête. - - BATAILLE, corps d'armée. - - BEHAIGNE, Bohême. - - BELLEMENT, bien, doucement. - - BENOICTE, sainte, bénie. - - BÉOIENT, bayaient, flânaient. - - BERSAIL, but. - --_Être en bersail_, servir de but. - - BESOGNE, BESOINGNE, besoin, nécessité, affaire. - - BESOGNER. - --_Ainsi qu'il leur besognoit_, ainsi qu'il leur était besoin. - - BIDAU, soldat armé légèrement. - - BLANDISSEMENT, flatterie. - - BOBANT, bruit, réjouissance tumultueuse. - - BONDE, frontière. (_Bande._) - - BORDURE, broderie. - --_Ouvrée de bordure au ray d'un soleil_, travaillée d'une - broderie au rayon de soleil. - - BOUBANT, vanité. - - BOUTER, mettre. - - BOUTIS, poussée. - - BOURLET, massue. - - BRIGANDS, soldats à pied recouverts d'une espèce de cotte de mailles - appelée _brigandine_. - - BROCHER, piquer. - - - C. - - CALENGER, réclamer, défendre, contester. - - CAUTELÉ, p. 455, fait avec grande précaution. - - CELÉEMENT, en cachète, secrètement. - - CEL, CELLE, cet, cette. - - CESTUI, celui. - - CHAINGLE, enceinte. - - CHALENGER. Voyez CALENGER. - - CHALLOIR, se soucier. - - CHEF. - --_Venir a chef_, venir à bout. - - CHÉENT, tombent. (De _cheoir_.) - - CHÉI, tomba; _chéirent_, tombèrent. - - CHÉOIT, tombait. - --P. 455, _comme il chéoit à point, etc._, comme il en était - au moment de prendre possession du logis préparé pour lui à - Chartres comme on le préparait ailleurs. (Les négociateurs - français sont dans sa chambre avant lui et attendent son - arrivée.) - - CHER. - --_Qui eussent eu aussi cher néant_, qui n'avaient rien moins - envie que de. - - CHERCHER, parcourir. - - CHÈRE, visage, mine. - --_A liée chère_, avec bonne mine, bon visage, bon accueil. - --_Chère liée_, figure joyeuse. - --_Grand chère_, grand accueil. - - CHET, tombe. (De _cheoir_.) - - CHEVANCE, bien, richesse, propriété. - - CHEVESTRE, corde. - - CHIEF, tête, chef. - --_Qui faisoient chiefs_, qui étaient maîtresses de maison. - - CHU, tombé. - - CIL, cet, celui; _cils_, ceux. - - CLAMER, appeler. - - CLERC, ecclésiastique. - - CLERGESSE, savante, lettrée. - - COINTE, élégant. - - COINTISE, ornement. - - COIS, tranquilles. - - COLOMPNE (LA), Colonne. - - COMBIEN QUE, malgré que. - - COMPAIGNIER, être en compagnie. - - COMPARER, faire de même, user de représailles. - - COMPARÉE, payée. - - COMPAROIR, comparaître. - --S'emploie encore en style de procédure. - - CONCEVOIR, connaître. - - CONCHIER, souiller. - - CONCILE, assemblée. - - CONFORTANS, aides, soutiens. - - CONFORTÉ. - --_Conforté durement_, bien constitué, fort. - --_Tout conforté par semblant_, ayant l'air d'attendre - tranquillement. - _Confortés_, p. 440, encouragés. - - CONFRONTATION, ce qui est adjacent, ce qui se fait front. - - CONGIÉ, congé, permission. - - CONNÉTABLIE, compagnie. - - CONNOÎTRE, p. 22, avouer. - - CONROI, ordre, rang; - --suite, compagnie, troupe. - - CONSAUL, CONSAUX, CONSAULX, conseil, conseillers. - - CONSEILLIER, tenir conseil, tenir séance. - - CONSTENTIN, Cotentin. - - CONSTRAIGNANT, se resserrant. - --P. 15, les combattants se rapprochant. - - CONSUIR (SE), se joindre. - - CONTEMPT, mépris. - - CONTRAIRE (FAIRE), être contre, être ennemi. - - CONTRE, à la rencontre, au-devant. - - CONTREMONT, en l'air, en haut. - - CONTRESTER, s'opposer. - --_Ne l'eut contresté_, ne s'y fût opposé. - - CONVENANCE, convention. - - CONVENANCER, faire une convention, s'engager à. - - CONVENANT, contenance, disposition. - - CONVENT, convention, ce qui a été convenu. - --_Avoir en convent_, promettre, s'engager. - - CONVERSER, se réunir, se diriger vers. - - COPÉ, coupé. - - CORDELLE (A SA), à sa discrétion, à sa disposition. - - CORON, coin. - - CORROMPRE, rompre. - - COSTIER, suivre, aller près, côtoyer. - --_En costiant_, en attaquant le flanc. - - COURIR, ravager. - - COURROUCIÉ, peiné, affligé. - - COÛT, dépense, frais. - - COUTAGES, dépens, frais. - - COUTE, matelas. - - COUTILLE, grand couteau. - - COUVERTE (A LA), en cachette, en secret. - - COUVERTEMENT, même sens. - - CRÉANTER, promettre. - - CRÉDENCE, créance, foi. - - CRÉEZ, croyez. - - CRÉOIENT, croyaient. - - CROIX. _De croix pris_, de croisade, de croix à prendre. - --Prendre la croix relevait d'un serment. - - CRUEUX, sanglant. - --(De _cruor_.) - - CUIDER, croire. - - CUISANÇON, inquiétude. - - CUISSIENS, cuissarts, armure des cuisses. - - CUER, coeur. - - CURER, soigner. - - - D. - - DAMPNEMENT, damnation, condamnation. - - DAMPNER, condamner, blâmer. - - DE. Cette préposition, qui marque aujourd'hui le génitif, ne - s'employait pas autrefois. On disait: _le palais le roi_, - _l'hôtel la reine_, pour le palais _du_ roi, l'hôtel _de_ la - reine. - - DE, p. 319, par. - - DE LÈS, p. 10, depuis. - - DÉBOUTER, repousser, pousser. - - DECEVOIR, tromper. - - DÉDUIT, plaisir. - - DÉFAUTE, DEFFAUTE, manquement, faute. - - DEFFRAUDÉ, diminué par fraude. - - DÉGASTER, ravager, détruire. - - DEHAITÉ, malade. - - DÉLAYÉ, reculé, différé. (_Délai._) - - DÉLIVRANCE, suite, livrée. - - DEMAINE, domaine; propriété entière, opposée au fief. - - DEMANDER, p. 426, blâmer, accuser. - - DÉMOLLICION, destruction. - - DÉNÉER, nier, dénier, refuser. - - DÉPARTEMENT, départ. - - DÉPARTIR, partir. - - DÉPENDRE, dépenser. (_Dépens._) - - DÉPIT, p. 187, moquerie; - --chagrin, peine. - - DÉPORT, p. 128, délai. - - DÉPORTER, p. 404, administrer; - --p. 429, épargner; - --p. 448, dispenser. - - DÉPORTER (SE), se dispenser, se désister. - - DERNIER (AU), finalement. - - DÉROUTÉS, rompus, qui ne sont plus en _route_, c'est-à-dire en - troupe ordonnée. - - DESCENDRE, p. 215, tomber sur, charger, attaquer. - --_Descendre à pied jus_, mettre à pied bas, c'est-à-dire - pied à terre. - - DESCONGNUEMENT, secrètement. - - DESCORT, débat, querelle, discorde. - - DESCRIER, décrire, raconter. - - DÉSERTE, salaire, expiation. - - DESLAÏER, DÉLAYER, différer, tarder. - - DÉSLIÉ, dissous. - - DESNUÉ, dénué, privé de, nu, dépouillé. - - DÈS-ORS ENDROIT, dès actuellement. - - DESPÉCIER, rompre, dissoudre. - - DESPISOIENT, méprisaient. - - DESPIT, mépris, dédain. - - DESPITEMENT, avec colère. - - DESQUIEX, forme de desquels. - - DESROUTES, rompues, brisées. - - DESROYER, rompre les rangs. - - DESSAMBLER, DESSEMBLER, séparer, diviser. - - DESSERVIR, mériter. - - DESSEVRER, séparer. - - DESTOURBER, troubler, déranger. - - DESTOURBIER, DÉTOURBIER, trouble, dérangement, désordre. - - DESTROIT, affligé. - - DESTRUIMENT, destruction, ruine. - - DESTRUIRENT, détruisirent. - - DÉTRENCHIÉ MORT, tranché, blessé à mort. - - DÉTRIER, arrêter, différer. - --_Se détrier_, se refuser à. - - DEUSSIEZ, dussiez. - --_Deust_, dût. - - DÉVÉE, de _dévéer_, défendre. (_Devetare._) - - DEXTRE, droite. - - DIE, dise. - --_Distrent_, dirent. - - DIGNITÉS, p. 470, reliques. - - DILATION, délai. - - DIS, dires, ce qu'on a dit. - - DOINT, donne. - --_Donroit_, donnerait. - - DOUBTE, crainte. - - DOUBTER, craindre, avoir peur, redouter. - - DROIT, direct, légitime, juste. - --_Appelé à droit_, appelé en justice. - - DROITURES, droits. - - DUIT, au pluriel DUIS, habile, expérimenté. - - DUREMENT, beaucoup. - - - E. - - ÉBATTEMENT, plaisir, ébats. - - ÉCHEOIR, tomber. - - ÉCU, bouclier. - - EDIFIEMENT, construction. - - EFFORCER, rendre plus fort. - - EFFORCIEMENT, en forces. - - ÉLIRE, choisir. - - EMBATTRE (SE), s'élancer sur quelque chose, s'y enfoncer. - --Se réfugier. - - EMBESOGNER (S'), travailler, s'occuper. - - EMBLER, enlever. - - EMBLER (SE), s'esquiver, se séparer. - - ÉMOUVOIR. - --_Émouvoir guerre_, déclarer, exciter la guerre. - - EMPAIGNANT, d'_empaindre_, poussant. - - EMPAINTE, attaque, choc. - - EMPENSER, penser. - - EMPÊTRER, obtenir. - - EMPOINTE, attaque, choc. - - EMPRENDRE, entreprendre. - --_Emprit_, prit. - - EMPRISE, EMPRINSE, entreprise, projet. - - ÉMU, p. 120, _étoit ému_, était intenté. - - EN, on. - --_L'en_, t-on. - - EN DROIT MOI, à mon égard, à mon endroit. - - EN DROIT SOI, à l'égard de soi. - - ENCHAITIVÉ, prisonnier. - - ENCHAS, combat. - - ESCHÉY, arriva. - - ENCLOUANT, renfermant. (De _Encloir_, enclore.) - - ENCONTRE, à la rencontre, au-devant de. - - ENCONVENANCER, promettre, faire convention. - - ENCOULPÉ, déclaré coupable, inculpé. - - ENCOURAGEA, p. 296, enflamma. - - ENCOURU (ÊTRE), être condamné. - --_Sans être encourus en cette somme_, sans être condamnés à - payer cette somme. - - ENCOUSIT (S'), s'enfonça, entra. - - ENDROIT, p. 172, _là endroit_, là où nous sommes; ou bien: là - tout de suite. - - ENFÉLONNIT, irrita. - - ENGIN, p. 466, ruse. - - ENGRIGNY, de _engrignir_, courroucer. - - ENLIGNAGÉ, apparenté. - - EN-MY, EMMY, au milieu de. (_In medio._) - - ENNORTER, exhorter, conseiller. - --_Enortement_, exhortation. - - ENNUIS, malgré soi, avec peine. - - ENS, dedans. - --_Ens ès_, dedans les. - - ENSEIGNE, indice, preuve. - - ENSEMENT, ensemble, en même temps. - - ENSONNIER, p. 122, y aviser. - --P 192, _Ensonnioient_, occupaient. - - ENTENDRE, s'occuper, donner son attention. - - ENTÉRINER, ratifier. - - ENTOUILLÉS, mêlés. - - ENTOUR, environ. - - ENTREDIT, interdit. - - ENTREMENTES, pendant. - - ENVAYE, attaque. - - ENVI, ENVIS, malgré soi. (_Invitus._) - - ERRAUMENT, promptement. - - ÈS, dans les. - - ESCHARCEMENT, peu. - - ESCHARNISSEMENT, raillerie. - - ESCHEQUIER, échiquier, cour de justice. - - ESCHÉY, tomba. - - ESCHIÉVER, éviter, esquiver. - - ESCLITRE, éclair. - - ESCONDIRE, refuser (_éconduire_). - - ESCOUIR, brandir. - - ESCRISOIT, écrivait. - - ESLAI, course, bond, élan. - - ESLEVER, se lever, se soulever. - - ESLIESCER, réjouir, mettre en liesse (joie). - - ESPÉCIAUMENT, spécialement. - - ESPÉRÉ. _Espérés à mouvoir_, qu'on s'attend à voir s'élever. - - ESPIE, espion. - - ESPOIR, peut-être. - - ESPURGER (S'), se purger d'une accusation. - - ESRAGIÉ, enragé, furieux. - - ESTACHE, pieu. - - ESTAINT, étouffé, mort. - - ESTABLEMENT, d'une manière stable, permanente. - - ESTAL, place, demeure. - - ESTOURMI, combattu, attaqué; - --p. 169, rassemblé, réuni en foule, en désordre. - - ESTRAIN, paille, chaume. - - ESTRIF, lutte, combat. - - ESTRIVER, combattre. - - ETOFFER, ESTOFER, approvisionner. - - EXILIER, EXILLER, ravager. - - EXPLOITER, ESPLEITER, achever, faire, agir; - --p. 406, se hâter, marcher. - - EXPRESSES, exprimées. - - - F. - - FAILLIR, manquer, ne pas réussir. - --_Failli_, manqua. _Failli_, tombé. - - FAUDROIT, manquerait, ferait défaut. (De _faillir_). - - FAITICEMENT, FAICTISSEMENT, bien arrangé, arrangé avec art. - - FAME, bruit. (_Fama._) - - FAUTE, manque, espace vide. - - FAUTRE, fourreau. - - FÉAUTÉ, fidélité. - - FÉIST, fit. - - FEL, cruel. - - FELLEMENT, durement. - - FÉLONNEUX, FÉLONNESSE, dur, cruel, méchant. - - FÉNI, finit. - - FÉRANT ET BATTANT, en toute hâte. - - FÉRIR EN (SE), tomber sur. - - FÉRU, frappé. (De _férir_.) - - FERMÉ, conclu, assuré. (_Firmatus._) - - FERMETÉ, fermeture, barrière. - - FÈS, faix, poids, charge. - - FÉSIST, fit. - - FIABLEMENT, avec confiance. - - FIANCER. - --_Fiancèrent prisonniers_, firent reconnaître prisonniers - sur parole. - - FIER, rude, dur. - - FINA, finit. - - FINABLE, finale, définitive. - - FOISON. _Si montèrent grand foison, bien le terme de quatre mois - qu'ils furent à Calais_, montèrent très-haut, par suite des - quatre mois qu'ils furent à Calais. - - FORBOURG, faubourg. - - FORFAIT, compromis. - - FORMENT, fortement, fort, beaucoup. - - FOSSOYER, faire un fossé. - - FOURBIRENT. Voyez RESTREIGNIRENT. - - FOURRER, fourrager. - - FRAYER, dépenser, faire les frais. - - FRETABLE, coûteux. - - FRIQUEMENT, agréablement. - - FROISSIS, brisement, hachement. - - FRONTIÈRE. - --_Faire frontière_, garnir, mettre sur le front, sur le devant. - - FROYE, FROIE, trace. (_Frayer._) - - FUERRES, paille, fourrages. - - FUIE, fuite. - - FUST, bois, bâton. - - - G. - - GAGNÉE, prise. - - GAIGES, gages. - - GARNATE, Grenade. - - GARNIR (SE), se fortifier, se garnir. - - GASTER, ravager, dévaster. - - GEHENNE, torture, question. (_Gêne._) - - GENTIL, noble. - --_Gentillesse_, noblesse. - - GÉSIR, être couché, coucher, être placé. - - GÉU, participe passé de _gésir_. - - GISSOIENT, imparfait de _gésir_. - - GOBELIN, lutin, esprit follet. - - GREIGNEUR, plus grand. - - GREVER, faire du mal. - - GRIS, sorte de fourrure. - - GROSSIÉE, grossoyée, expédiée en grosse écriture et délivrée en - forme exécutoire. - - GUERDON, récompense. - - GUÉRITÉ _à l'encontre_, défendu, protégé contre. - - GUERLES, Gueldres. - - GUEULE (terme de blason), rouge. - - GUISE, manière. - - - H. - - HAIER, fermer de haies, de palissades. - - HAITIÉ, robuste, en bonne santé. - - HANS (LES), la poignée. - - HANTONNE, Southampton. - - HARIOIT, fatiguait. - - HART, corde; - --au pluriel _hars_. - - HAVELLE, havre. - - HAVET, crochet. - - HÉOIT, haïssait. - - HÉRIÉ, maltraité. - - HÉRITE, hérétique. - - HEUR, la chance. - - HEURE, _une heure..... et l'autre_, tantôt..... et tantôt. - - HODÉ, fatigué. - - HOIR, héritier. - - HOKEBOT, bateau. - - HONNIR, vexer, maltraiter; - --p. 346, gâter, brouiller. - - HOSTAGIER, celui qui est donné en otage. - --_Hostagerie_, état de celui qui sert d'otage. - - HOSTIDONNE, Huntingdon. - - HOSTOYER, faire la guerre, guerroyer. - - HÔTELS, personnes de la maison. - - HU, HUÉE, HUY, cri, clameur. (_Huer._) Le _hu_ et le _cri_ - précèdent le _hutin_; ce sont les cris que l'on pousse avant - d'en venir aux mains. - - HUTIN, querelle, combat, bagarre. - - HUIS, porte (_huissier_). - - HUMILIER (S'), s'adoucir. - - - I. - - ICE; ICEST, ICESTE; ICELUI, ICELLE, ICEUX, ICELLES; ce, cet, - celle, ceux, celles. - - IL, lui. - - ILEC, là. - - IMAGINOIENT, p. 453, se rendaient bien compte des effets que - devait produire l'expédition du roi d'Angleterre. - - IMPÉTRER, demander, obtenir. - - INCLINER, déterminer; p. 321, saluer. - - INCONVENABLE, qui n'est pas convenable. - - INCOULPÉ, inculpé, accusé. - - INSTANCE, malheur. - - INTENTIF (ÊTRE), avoir l'intention. - - INTENTION. _Si auroit eu son intention_, qu'il n'ait imposé sa - volonté au. - - INTENTIVEMENT, avec volonté. - - IREUSEMENT, en colère. - - IRIÉS, en colère. - - ISNELEMENT, promptement. - - ISSIR, sortir. - --_Issi_, sortit. - --_Istra_, _istrons_, futur d'_issir_, sortira, sortirons. - --_Istroient_, sortiraient. - --_Issant_, sortant. - - - J. - - JA, jamais. - - JA FUST CE QUE, malgré que. - - JA SOIT, JAÇOIT QUE, JA SOIT CE QUE, quoique. (_Jam sit._) - - JETÉE, écrite, rédigée. - - JOIANT, joyeux. - - JOUEL, joyau. - - JOURNÉE, ajournement, assemblée, rendez-vous. - - JUGLEUR, jongleur, bateleur. - - JUPPER, appeler. - - JUS, _à jus_, à bas, par terre. - - JUT, campa, campait. (_Jacebat_). - - - L. - - LABOUR, travail. - - LABOURER, travailler. - - LAI, laïque. - - LAIENS, _léans_, là dedans; opposé à _céans_, ici dedans. - - LAIRAI, forme de laisserai. - - LAISSER. _Pour mieux faire que laisser et pour plus grand sureté_, - pour mieux faire que s'en aller sans prendre de plus grandes - sûretés. - - LÈS, LEZ, côté. - --_De lez_, à côté de. - - LI, lui. - - LICE, champ clos par des pieux, pour faire course ou tournoi. - - LIE, joyeux. - - LIEMENT, avec plaisir, avec joie. - - LIEU. - --_En tel lieu étoit et en telle fois fut_, ici ou là. - - LIGNAGE, LINAGE, famille, parenté. - - LIVRÉ, soigné. - - LOBER, moquer, railler. - - LOGER (SE), s'établir, camper. - --Encore conservé dans le langage militaire. - - - M. - - MAHOMMERIE, temple, mosquée. - - MAIL, maillet. - - MAILLE, un demi-denier. - - MAINBOUR, MAINBOURG, tuteur, gouverneur. - - MAINSNÉ, plus jeune, cadet. - - MAINTENANT. - --_De maintenant_, _dès maintenant_, dès lors. - - MAINTENIR, conduire. - --_Se maintiendroient_, se conduiraient. - - MAIS, p. 238, plus; - --p. 451, pourvu que. - --_Mais qu'ils trouvassent à qui_, pourvu qu'ils trouvassent - quelqu'un. - - MALE, mauvaise. - - MALEFAÇON, mauvaise action. - - MALEGRÂCE, disgrâce. - - MALETTE, valise, petite malle, bagage. - --_Gens qui portent malettes_, voyageurs. - - MALMIS, maltraité. (De _malmettre_.) - - MALETOUTE, MALTÔTE, impôt perçu sans être dû. - - MANSION, demeure, habitation. - - MARCHE, frontière. - - MARCHIÉ, quantité. - - MARMITEUX, triste, affligé, hypocrite, qui fait le bon apôtre. - - MARRONIERS, matelots. - - MAUTALENT, mécontentement. - --_Mautalentif_, mécontent. - - MAUVESTIÉ, malice, méchanceté. - - MÉISME, même. - --_Meismement_, mêmement. - - MÉIST, mit. - - MENÉ, gouverné, être en tutelle. - - MENÉE, compagnie, suite. - - MENESTERIEU, menestrel, ménétrier. - - MENEURS, mineurs. - - MERENCOLIEUX, triste, chagrin. - - MERRIENS, merrain, bois de charpente. - - MES HUY, aujourd'hui, à présent. - - MESCHÉANCE, male chance. - - MESCHEF, malheur, mésaventure. - - MESCHEY (IL), il arriva mal. (De _mescheoir_.) - - MESHAIGNER, blesser, maltraiter. - - MÉSIAUX, lépreux. - - MESPRENDRE, mal agir. - --_Avez-vous mespris_, avez-vous mal agi? - - MESPRISON, faute. - - MESSAGE, messager, envoyé. - - MÉSÈLERIE, MESSELERIE, lèpre. - - MESTIER, besoin. - - METTE, limite. - - METTRE À LA VOIE (SE), se mettre en route. - - METTRE EN SA MAIN, confisquer. - - MEURTRI, assassiné. - - MIE, pas. - - MIESSENAIRES, mercenaires. (Leçon douteuse.) - - MONOIERS, monnoyeurs. - - MONSTRUEL, Montreuil. - - MONTEPLIER, multiplier, augmenter. - - MOULT, beaucoup. - - MOUSTIER, monastère, église. - - MOUVEMENT. - --_Comme sus le mouvement d'une heure_, à la même heure. - - MUER, tourner, changer.--(_Mutare._) - - MUCIÉ, caché. - - MUIRS, meurs. - - MURDRI, tué. - - MURENT, se mirent en mouvement. (_Mouvoir._) - - MUSER, méditer, réfléchir. - - MUT, prit naissance. (De _mouvoir_.) - --p. 305, engagea, poussa. - - MUTACION, changement. - - - N. - - NACAIRE, timballe. - - NAGER, naviguer. - - NAVÉE, vaisseau. - - NAVIE, flotte. - - NAVRER, blesser. - - NÉ, et mieux NE, ni. - - NÉIS, même. - - NOBLE, pièce de monnaie. - - NOIENT, rien. - - NOISE, bruit, querelle. - - NON, p. 311, quoique. - - NUL, un, quelque. - - NULLUY, personne, qui que ce soit. (_Nullus._) - - - O. - - OBÉDIENCE, obéissance. - - OCCIOIENT, tuaient. (De _occire_.) - - OCCISION, meurtre, massacre. - - OCCISTRENT, tuèrent. (De _occire_.) - - OFFICE, p. 277, autorité. - - OÏ, ouï, entendu. - --Oïe, ouïe, entendue. (De OUÏR.) - - OIL, oui. - - ONCQUES, ONCQUES MAIS, jamais; - --p. 300, autrefois. - - OPPRESSÉ, pressé vivement, serré de près. - - OR-AINS, à l'instant. - - ORDENANCE, arrangement. - - ORDENER, ordonner; - --p. 241, faire les préparatifs, l'arrangement. - - ORE, maintenant. - - ORENT, eurent. - - ORREZ, entendrez. (De _ouïr_). - - OST, armée. - - OSTIEUX, logis, maison, hôtel. - - OT, eut. - - OTTROI, octroi, permission, concession. - - OTTROIER, accorder. - --_Ainçois qu'il ottroiât la voie d'aller_, avant qu'il consentît - d'aller. - - OUBLIÉTE, prison perpétuelle. - - OUNIMENT, OUNIEMENT, également, à la fois. - - OUTRAGE, outrecuidance, présomption, excès d'action. - - OUTRAGEUX, violent. - - OUVRER, travailler, agir. - - - P. - - PAINE (SE METTRE A), se donner de la peine, du mal. - - PALETER, combattre aux palissades. - - PAOUR, peur. - - PAR UN POU, A PAR UN POU, à peu près, environ. - - PARDONROIT, pardonnerait. - - PAREMENT, ornement, insigne. - - PARFAIT, achevé, fait entièrement. - - PARFIN (LA), fin complète. - - PARRIE, pairie. - - PARLEMENT (VENIR EN), p. 277, il s'agit du parlement auquel était - réuni la cour des pairs. - - PARMAINTENIR, maintenir entièrement, continuer. - - PARMI, p. 139, à cause de. - --_Parmi ce que_, sous condition que, parce que. - - PARMITANT, au moyen de quoi, à condition. - - PART, côté. - - PARTIR (SE), se quitter, se séparer. - --_Parti_, p. 447, partagé. - - PAS, passage. - - PASQUES FLORIES, Pâques fleuries, le dimanche des Rameaux. - --_Pasques les grans_, la grande fête de Pâques. - - PASSION, mal, douleur. - - PASTOURIAUX, bergers. - - PAVAISSÉ, abrité. - - PÉNER (SE), se donner de la peine. - - PENNONS, enseignes, étendards. - - PERS, pairs. - --_Pers_, bleu. - - PERTUISER, trouer, faire un pertuis, un trou. - - PESTILLENCE, p. 135, massacre, tuerie. - - PETIT, peu, petitement. - --_Si petit non_, pas même un peu, si peu que ce soit, pas du - tout. - --_Un petit_, un peu. - - PIÉ-ÇÀ, longtemps. - - PIÈCE (UNE), quelque temps. - --_Une pièce de temps_, quelque temps; - --_de grand pièce_, de longtemps. - - PIED. - --_Jà pied_, pas un seul. - --_Oncques pied n'en échappa_, pas un seul homme n'en échappa. - - PIERREGORT, Périgord. - - PIERREGUIS, Périgueux. - - PLAID, PLAIT, procès. - - PLAQUIER, appliquer. - - PLEIN, plaine. - - PLENTÉ (GRAND), beaucoup, grande quantité. - - POESTÉ, autorité, puissance. (_Potestas._) - - POIGNIS. - --_En ce poignis et reculis_, en cette mêlée de gens qui se - poussent et reculent. - - POINTE, extrémité. - - POMPES, parures recherchées. - - POOIENT, _povoient_, pouvaient. - --_poroient_, pourraient. - - PORTER (SE), p. 278, se comporter. - - POT, put. - - POU, peu. - - POUDRE. - --_Ramenés en poudre_, réduits en cendre. - - POUR, p. 12, à cause de. - - POURCHACER, examiner, travailler. - - POURCHAS, machination, intrigue. - --p. 122, poursuite. - --p. 153, sollicitation. - - POURQUANT DE, en ce qui concerne le. - - POURSUIR, poursuivre. - - POURTANT QUE, parce que. - - POUVERRIEZ (VOUS Y), vous y pourvoiriez. - - POUVOIR À, tant qu'ils pouvaient. - - POUVOIR, puissance, forces. - - PRÊCHEMENT, discours, sermon, prêche. - - PRÉIST, prit. - - PREMIER (DE), d'abord. - - PRÈS, presque. - - PRESSE, masse. - --_A la presse rompre et ouvrir_, quand la masse fut rompue - et ouverte. - - PRISE, p. 329, droit abusif de se pourvoir en nature, exercé par - les officiers du roi aux dépens des marchands. - - PRISTRENT, prirent. - - PRIVÉEMENT, secrètement, en particulier. - - PROCÈS. - --P. 454, _leurs traités et leurs parlemens et procès_, ce - qu'ils traitaient, ce qu'ils disaient et ce qu'ils procédaient - ou faisaient. - - PROCHAIN PRÉCÉDANT, avant-dernier. - - PROFITER, gagner. - - PROPOSER À L'ENCONTRE, soutenir le contraire. - - PROPRE (TOUT), tout exprès. - - PUIS, depuis. - - PUISCEDI, depuis ce jour. - - PUR. - --_En purs leurs chefs_, têtes nues. - --_En pures leurs cotes_, n'ayant que leurs cotillons, leurs - chemises. - - - Q. - - QUANQUE, autant que (_Quantum_). - - QUANS, quels, combien de (_quantos_). - - QUANT QUE, tout ce que. - - QUARNIAUX, créneaux. - - QUINT, cinquième. - - QUISTRENT, cherchèrent (de _quérir_). - - QUITTER, tenir quitte, mettre en liberté. Opposé à rançonner, - p. 324. - - QUOIS, tranquilles. - - - R. - - RACONSUIR, poursuivre, atteindre. - - RAMPONNER, défier. - - RAMPSONER, défier par des bravades. - - RAMENTEVOIR, rappeler. - --_Ramentu_, participe passé de _Ramentevoir_, rappelé. - - RANDON, impétuosité. - - RAVISER, reconnaître. - - REBOUTER, repousser. - - RECLOUI, referma. (De _reclore_.) - - RECOMMANDER, confier, mettre en dépôt. - - RÉCOMPENSACION, dédommagement. - - RECONFORT, ce qui redonne des forces. - - RECONVOYER, accompagner. - - RECORDER, raconter, rappeler. - - RECOUVRER. - --P. 306, _sans recouvrer_, sans ressource. - --P. 231, _Recouvrer_, remède. - --P. 452, _Recouvrer_, réparer, remédier. - - RECRU, mis en liberté. - - RECUEILLIR, faire réception. - - REÇUT (SE), se retira pour se mettre en sûreté. - - REFREDEROIENT (SE), se refroidiraient, se calmeraient. - - REFRÉNA, calma. - --_Se refréneroient_, se retiendraient. - - REGARDÂT. - --P. 10, _il regardât_, lisez plutôt: _il se gardât_, il - s'abstînt. - - REGRACIER, remercier. - - RELENQUIR, abandonner. - - REMENANT, reste. - - REMÉRI, récompensé. - - REMONTÉE, après-dînée. - - REMONTRÉE, montrée, mise en évidence. - - REPAIRE, retour. - - REPAIRER, séjourner, demeurer. - --_Se repairer_, s'en retourner. - - REPOSTÉ, caché. - - RÉPROUVER, blâmer. - - RESANÉ, guéri. - - RESCOURRE, délivrer, secourir, reprendre. - --_Rescouirent_, de _rescourre_ ou _rescouir_, délivrèrent. - --_Rescouit_, délivra. - --_Rescouoient_, p. 178, reprenaient. - --_Rescous_, délivré. - - RESCOUSSE, délivrance, secours. - - RESCRIPRENT, récrivirent. - - RESPITER, donner répit, épargner. - - RESSOIGNENT, reculent. - - RESSOIGNOIENT, craignaient. - - RESTADLI, p. 359, réhabilité. - - RESTORIER, vengeur. - - RESTREIGNIRENT, resserrèrent. - --_Restreignirent leurs armures qui desroutes estoient et - fourbirent leurs plaies_, réparèrent leurs armures qui - étaient brisées, et pansèrent leurs plaies. - - RETRAIRE, retirer, se retirer, battre en retraite, revenir. - --RETRAIANT, retirant, en se retirant. - --_Retraiez-vous_, retirez-vous. - --_Retraissiez_, retirassiez. - - REVEL, fête. Au pluriel _Reviaulx_. - - RÉVÉRENCE, respect. - --_Réveremment_, avec respect. - - RIEN, p. 427, chose (_Res_). - - RIOTER, faire riote. - --_Riote_, Désordre, combat. - - ROBER, voler, piller, dérober. - - RODAIS, Rhodez. - - ROUTE, compagnie, troupe, bande. - - RUÉS, jetés. - --_Rués jus_, jetés par terre. - - - S. - - S' pour SA; devant une voyelle. - - SACHER, tirer. - - SAGE, savant. - --_Etoient sages de mer_, étaient savants sur les choses de - la mer. - - SAISI, p. 404, _qu'il fût si saisi_, lisez: _qu'il fût saisi_, - c'est-à-dire, que l'on s'occupât de faire rendre compte au.... - - SAILLIT JUS, sauta à bas. - - SAINTISME. _Saintisme travail_, très-sainte passion. - - SAISINE (SE METTRE EN), se saisir. - - SALEBRIN, Salisbury. - - SAMIS, étoffe de soie. - - SAOULA, contenta, apaisa. - --p. 321, il faudrait: _saoulèrent_. - - SCEL, sceau. - - SCELLÉS, p. 119, chartes, actes scellés, revêtus du sceau. - - SCET, sait. - - SÉ, si. - - SECRET (ÊTRE), être dans l'intimité. - - SEMBLANT (PAR), par ressemblance, par réciprocité; p. 291, de - même que. - - SÉMONNOIT, p. 161, invitait, excitait. - --Convoquait. - - SEMONT, commanda. (De _semondre_.) - --_Semons_, p. 9, avertis. - - SEMONCE, avertissement, sommation. - - SEMONNER, avertir, sommer, inviter. - - SENESTRE, gauche. - - SEOIR, siéger. - - SÉOIT, était placé (_sedebat_). - --_Avoit sis_, avait été placé. - --_Séoient jus à terre_, étaient assis à bas par terre. - - SERMON, discours. (_Sermo._) - - SEROURGE, beau-frère. (_Sororius._) - - SEURQUETOUT, surtout. - - SÉVENT pour savent. - - SI, p. 404, lisez CI. - - SIED, est placé (_sedet_). - - SIGLER. _Siglèrent grant aleure_, cinglèrent grand train, - rapidement. - - SIRE, seigneur. - - SIRENT, p. 157, restèrent. - - SOMMIER, cheval de somme, courrier. - - SORTIRENT, devinèrent, prédirent. (De _sortisser_.) - - SOT, sut. - - SOUDÉE, solde. - - SOUEF, doucement. - --_Tout souef_, tout doux. - --_Soueves_, douces. - - SOUFFISIST, suffisait. - - SOUFFRANCE, tolérance, relâche, trêve. - - SOUFFREZ-VOUS, p. 251, taisez-vous. - --p. 305, calmez-vous. - - SOUGIÉS, sujets. - - SOULAS, divertissement. - - SOULOIENT (SE), SOULOIENT, avaient coutume (_solebant_). - - SOUPRIS, surpris. - - SOUTILE, subtil. - - SUBTIVEMENT, subtilement, avec habileté. - - SURCÔTIER, qui couvre le côté, le flanc. - - SUER, soeur. - - SUIST, suivit. - --_Suirent_, suivirent. - - SUPPOSER, mettre. - --_Supposât à entredit_, mît en interdit. - - - T. - - TAISIBLE, tacite, non exprimé. - - TANNER, être ennuyé, se fatiguer. - - TANT. - --_Si trouvèrent deux tant de prisonniers qu'ils n'étoient - de gens_, deux fois autant de prisonniers que... - - TANTÔT, vîte. - - TARGE, petit bouclier. - - TELLIER, tisserand. - - TEMPS. _Pour le temps_, autrefois. - - TENIST, tînt. - - TENIR, relever. - --P. 4, _Fust tenu_, relevât. - --_Tenir terre_, réguer. - - TERME, temps fixé, échéance. - - TIEUX, tels. - - TINDRENT, tinrent. - - TIPHAINE, TIPHANIE, l'Épiphanie ou fête des Rois. - - TIRIS, mêlée où l'on se tire. - - TOLLIR, enlever. - --_Tollu_, pris. - - TORTIS, TORTIL, torche. - - TOUDIS, toujours. - - TOUJOURS MAIS (À), à toujours. - - TOUILLEMENT, TOULLEMENT, TOULLIS, bagarre, tohu-bohu, trouble, - embarras. - - TOURBE, confusion. - - TOURMENT, tempête, tourmente. - - TOUT (DU), DU TOUT EN TOUT, entièrement, complétement. - - TOUT À UN FAIX, tous ensemble, tous à la fois. - - TOUTESVOIES, toutefois. - - TRAICTIÉ, TRAICTIER, traité, traiter. - - TRAÏR (SE), aller. - --_Se traïssent_, allassent. - - TRAIRE, p. 134, lever. - --Tirer, traîner. - --_Traiant_, participe présent. - --_Traoient_, imparfait. - --_Se traistrent_, se tirèrent, se dirigèrent. - --_Être trait_, s'être porté. - --_Trait_, p. 120, issu, sorti. - - TRAIT, tirage, effort. - - TRAITEUR, négociateur, celui qui traite. - --_Être traiteur de apaiser_, négocier pour faire la paix. - - TRANSCENDER, aller outre, interpréter faussement. - - TRAVAILLÉ, fatigué. - - TRAVELLER, voyager. - - TREF, pavillon. - - TRÉPASSER, dépasser, aller au delà de, violer. - --_Trépassé_, outrepassé. - --_Trépasser_, _trespasser_, p. 21, mal interpréter, outrepasser. - - TRESPERCIER, TRESFORER, transpercer. - - TRESTOUS, TRETOUS, tous. - - TREUVER, trouver. - - TRIBOULÉ, tourmenté (_Tributation_). - - TRIÈVE, trêve. - - TRUFEUR, TRUFFEUR, plaisant, moqueur. - --P. 44, trompeur. - - TYOIS, Teutons, Allemands. - - - U. - - UE pour EU, dans _cuer_, coeur, _juesdi_, jeudi, _muette_, - meutte, _nuef_, neuf, _pueple_, peuple, _suer_, soeur, _vueve_, - veuve, etc. - - USER, se servir. (_uti._) - - - V. - - VAGUE, désert. - - VAIR, fourrure de couleur gris-blanc. (_Varius._) - - VALSIST, VAULSIST, valût. - - VARIEMENT, dissension, changement. - - VASSALEMENT, VASSAUMENT, bravement. - - VAUGRÉER, errer çà et là. - - VÉAST, défendît, empêchât. - --(De véer, _vetare_). - - VELOURDE, fagot (_falourde_). - - VENISSENT, vinssent. - - VENRONT, viendront. - - VENTILOIENT, flottaient au vent. - - VÉOIT, voyait. - - VERGOGNER (SE), avoir honte. - - VERTUEUSEMENT, avec courage. - - VESPRE, soir. - - VESTEURES, habits, vêtements. - - VEUGUECIN, Vexin. - - VIAIRE, visage. - - VIDER, quitter. - --_Que ils en videroient aucuns_, p. 450, que quelques-uns - en sortiraient. - - VIENGNIEZ, veniez. - - VIGILE, veille. - - VILENER, faire honte, maltraiter. - - VILENIE, outrage; - --p. 276, tort. - - VILTÉ, mépris. - - VIRETON, trait d'arbalète. - - VITAILLES, vivres (_victuaille_). - - VOIE, route. - --_Se mit à la voie_, se mit en route. - - VOIR, vrai. - --_Voirement_, vraiment. - - VOUER, se consacrer, se vouer. - - VOULSIST, voulût. - --_Voult_, veut, voulut (_vult_, _voluit_). - --_Voulsissent_, voulussent. - --_Vourroit_, voudrait. - --_Vulsist_, voulut. - - VUIS, vide. - - - Y. - - YREUX, _ireur_, colère, emportement. - --_Yreusement_, en colère. - - - - - TABLE - - DES MATIÈRES DU TROISIÈME VOLUME. - - - SUITE DU MOYEN AGE. - - Pages. - - Commencement de la lutte de Philippe le Bel et du pape Boniface, - 1301.--(_Chroniques de Saint-Denis._) 1 - - Bataille de Courtray, 1302.--(_Idem._) 4 - - Suite de la lutte de Philippe le Bel contre le pape Boniface, - 1302-1303.--(_Idem._) 9 - - Bataille de Mons-en-Puelle, 1304.--(_Idem._) 14 - - Révolte des Parisiens, 1306.--(_Idem._) 17 - - Les Templiers, 1306-1310.--(_Idem._) 19 - - Les trois moines rouges.--(_Ballade Bretonne._) 24 - - Lettres de Charles de Valois portant affranchissement des - serfs du comté de Valois, 1311 27 - - Lettres de Louis X portant affranchissement des serfs du domaine - royal, 1315 30 - - Les Pastoureaux, 1320.--(_Chroniques de Saint-Denis._) 32 - - Les Lépreux, 1321.--(_Idem._) 33 - - Philippe le Long décrète l'unité des poids et mesures, - 1321.--(_Idem._) 35 - - Féodalité, chevalerie, éducation, moeurs générales des XIIe, - XIIIe et XIVe siècles.--(_Chateaubriant._) 36 - - La loi Salique, 1328.--(_Froissart._) 106 - - Bataille de Cassel, 1328.--(_Idem._) 112 - - Édouard III fait hommage au roi de France, 1329.--(_Idem._) 115 - - Condamnation de Robert d'Artois, 1331.--(_Idem._) 118 - - Même sujet.--(_Chroniques de Saint-Denis._) 121 - - Jacquemart d'Artevelt, 1337.--(_Froissart._) 127 - - Édouard III prend le titre et les armes de roi de France, - 1340.--(_Idem._) 129 - - Bataille de l'Écluse, 1340.--(_Idem._) 132 - - Même sujet.--(_Chroniques de Saint-Denis._) 137 - - Guerre de Bretagne.--(_Froissart._) 140 - - Jeanne la Flamme.--(_Ballade Bretonne._) 197 - - Meurtre d'Artevelt, 1345.--(_Froissart._) 200 - - Invasion d'Édouard III, 1346.--(_Chroniques de Saint-Denis._) 205 - - Bataille de Crécy, 1346.--(_Froissart._) 218 - - Siége de Calais, 1346-1347.--(_Idem._) 243 - - Le combat des Trente, 1350.--(_Traduction d'un poëme français - du XIVe siècle._) 252 - - Même sujet.--(_Ballade Bretonne._) 267 - - Même sujet.--(_Froissart._) 270 - - Assassinat du connétable Charles d'Espagne, 1354.--(_Chroniques - de Saint-Denis._) 274 - - États généraux de 1355.--(_Idem._) 279 - - Bataille de Poitiers, 1356.--(_Froissart._) 284 - - États généraux de 1356.--(_Pierre d'Orgemont et Charles V._) 328 - - États généraux de 1356 et la Jacquerie.--(_Froissart._) 402 - - Invasion d'Édouard III et traité de Bretigny, - 1359-1360.--(_Idem._) 434 - - GLOSSAIRE 475 - - TABLE DES MATIÈRES 491 - - -FIN DE LA TABLE DU TROISIÈME VOLUME. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'Histoire de France racontée par le - Contemporains (Tome 3/4)), by Louis Dussieux - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE DE FRANCE *** - -***** This file should be named 44906-8.txt or 44906-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/4/9/0/44906/ - -Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by the Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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