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-The Project Gutenberg EBook of L'Histoire de France racontée par les
-Contemporains (Tome 3/4)), by Louis Dussieux
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
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-
-Title: L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 3/4))
- Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents
- originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques
-
-Author: Louis Dussieux
-
-Release Date: February 14, 2014 [EBook #44906]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE DE FRANCE ***
-
-
-
-
-Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by the Bibliothèque nationale de France
-(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
-et n'a pas été harmonisée.
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-
-
- L'HISTOIRE
-
- DE FRANCE
-
- RACONTÉE PAR LES CONTEMPORAINS.
-
- EXTRAITS
- DES CHRONIQUES, DES MÉMOIRES ET DES DOCUMENTS
- ORIGINAUX,
-
- AVEC DES SOMMAIRES ET DES RÉSUMÉS CHRONOLOGIQUES,
-
- PAR
-
- L. DUSSIEUX,
-
- PROFESSEUR D'HISTOIRE A L'ÉCOLE DE SAINT-CYR.
-
-
- TOME TROISIÈME.
-
-
- PARIS,
- FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET CIE, LIBRAIRES,
-
- IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56.
-
- 1861.
-
- Tous droits réservés.
-
-
-
-
- L'HISTOIRE
-
- DE FRANCE
-
- RACONTÉE PAR LES CONTEMPORAINS.
-
-
-
-
- TYPOGRAPHIE DE H. FIRMIN DIDOT.--MESNIL (EURE).
-
-
-
-
-RÉSUMÉ CHRONOLOGIQUE
-
-DES PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS DE LA PÉRIODE DE L'HISTOIRE DE FRANCE
-CONTENUE DANS CE TROISIÈME VOLUME.
-
-1285-1364.
-
-
-PHILIPPE LE BEL, 1285-1314.
-
- 1291. Traité de Tarascon. Fin de la guerre avec l'Aragon. Charles
- de Valois renonce à la couronne d'Aragon; la maison d'Anjou
- conserve le royaume de Naples, mais cède la Sicile à
- l'Aragon.
-
- 1292. Rupture avec l'Angleterre; elle commence par des rixes entre
- des matelots anglais et normands à la Rochelle, à la suite
- desquelles des corsaires anglais pillent la Rochelle.
-
- 1293. Édouard Ier est cité devant la cour des pairs; son refus de
- comparaître est suivi de la confiscation du duché de Guyenne
- et du commencement de la guerre.
-
-
-_Cinquième guerre avec l'Angleterre, 1293-1303._
-
- 1295-1296. Philippe le Bel a pour allié le roi d'Écosse Jean
- Baillol, qui occupe Édouard Ier en Angleterre. Pendant ce
- temps Philippe le Bel fait la conquête de la Guyenne.
-
- 1298. Trêve de Montreuil. Les deux rois resteront maîtres de ce
- qu'ils possèdent en Guyenne jusqu'à la paix.--Édouard (II),
- fils du roi d'Angleterre, épouse Isabelle, fille de Philippe
- le Bel.--De ce mariage viennent les prétentions des rois
- d'Angleterre à la couronne de France.
-
- 1303. Traité de Paris. La Guyenne est rendue tout entière aux
- Anglais.
-
-
-_Lutte de Philippe le Bel contre Boniface VIII._
-
- 1296. Boniface VIII, qui a pris Grégoire VII pour modèle et veut
- soumettre toutes les couronnes à la tiare, somme les deux
- rois de France et d'Angleterre de faire la paix.--Philippe
- le Bel continue la guerre et établit un impôt sur le
- clergé. Boniface VIII lance la bulle _Clericis laicos_, par
- laquelle il défend aux ecclésiastiques de payer aucun impôt
- aux laïques.--Philippe le Bel riposte en défendant
- qu'aucunes sommes d'argent ne sortent de ses États; ce qui
- privait la papauté des revenus qu'elle tirait de la France.
-
- 1297. La lutte finit pour un moment. Le pape canonise Louis IX.
-
- 1301. Les démêlés entre le pape et le roi de France recommencent à
- propos de quelques empiétements de Philippe le Bel sur les
- droits de l'Église.--Le pape envoie auprès du roi, comme
- légat, Bernard de Saisset, évêque de Pamiers, qui traite
- Philippe le Bel avec hauteur et conspire contre le roi en
- voulant faire soulever le Languedoc contre la domination
- française.--Philippe le Bel fait arrêter le légat et le fait
- juger par le parlement.--Le pape défend au roi de faire
- juger le légat et lance la bulle _Ausculta fili_, dans
- laquelle il dénonce et flétrit justement tous les abus et
- toutes les iniquités du gouvernement de Philippe le Bel.
-
- 1302. Le roi fait brûler publiquement la bulle du pape. Il
- assemble les premiers états généraux, et maintient
- l'indépendance du temporel contre le pouvoir spirituel,
- pendant que le pape publie la fameuse décrétale _Unam
- sanctam_, qui proclame la soumission de la puissance
- temporelle à l'autorité spirituelle.
-
- 1303. Philippe le Bel lance un acte d'accusation contre le pape,
- qu'il appelle _Maleface_, dans lequel il l'accuse de
- plusieurs crimes.--Le pape est attaqué, pris et souffleté
- dans Anagni, par Guillaume de Nogaret, aidé de Sciarra
- Colonna, chef des Gibelins.--Boniface VIII est délivré par
- le peuple d'Anagni, et meurt.--Benoît XI est élu et meurt en
- 1304.
-
- 1305. Bertrand de Goth, archevêque de Bordeaux, est élu pape par
- l'influence de Philippe le Bel; il prend le nom de Clément
- V, et réside à Avignon.
-
-
-_Guerre de Flandre, 1297-1305._
-
- 1297. Le comte de Flandre, Guy, allié du roi d'Angleterre, est
- vaincu à Furnes par les Français, et la Flandre est réunie
- à la France en 1299.--Jacques de Châtillon en est nommé
- gouverneur.--Les exactions et la tyrannie des Français
- soulèvent les Flamands.
-
- 1302. Les Français sont massacrés à Bruges et battus à Courtray.
- Robert comte d'Artois est tué dans cette bataille.--La
- bataille de Courtray est la première grande victoire gagnée
- sur la chevalerie par des milices et des troupes de pied.
-
- 1303. La flotte de Philippe le Bel, composée de vaisseaux génois,
- gagne la bataille de Zirickzée.
-
- 1304. Philippe le Bel gagne la bataille de Mons-en-Puelle.
-
- 1305. Philippe le Bel signe la paix avec les Flamands; il rend la
- Flandre au fils du comte Guy, et garde seulement la Flandre
- française (Lille).
-
-
- 1306. Révolte des Parisiens occasionnée par l'altération
- continuelle des monnaies et par les exactions de tous
- genres.
-
- 1307. Arrestation des Templiers. Ils sont jugés par l'inquisition;
- 54 sont brûlés.
-
- 1311. L'ordre est détruit par le concile de Vienne.
-
- 1314. Le grand maître et les dignitaires de l'ordre sont brûlés à
- Paris.--Soulèvement général contre Philippe le Bel,
- occasionné par ses violences de toutes espèces.
-
-
-LOUIS X, 1314-1316.
-
- 1315. Le supplice d'Enguerrand de Marigny, premier ministre de
- Philippe le Bel, et les concessions faites à la noblesse
- apaisent le soulèvement occasionné par la tyrannie de
- Philippe le Bel.
-
- 1316. Affranchissement des serfs du domaine royal.
-
-
-PHILIPPE V, 1316-1322.
-
- 1316. Les états généraux proclament Philippe V, frère de Louis X,
- et excluent du trône la fille de Louis X, parce que «les
- lys ne filent pas».--Première application de la loi
- salique.
-
-
-CHARLES IV, 1322-1328.
-
-PHILIPPE VI, 1328-1350.
-
- 1328. Les états généraux donnent la couronne à Philippe VI, fils
- de Charles de Valois, second fils de Philippe III, à
- l'exclusion de Charles le Mauvais, roi de Navarre, et
- d'Édouard III, roi d'Angleterre, qui descendent de Philippe
- le Bel, mais par les femmes.--Seconde application de la loi
- salique.
-
- 1328. Les Flamands, révoltés contre leur comte Louis de Nevers,
- sont vaincus à Cassel par Philippe VI, qui rétablit le comte
- Louis.
-
- 1329. Édouard III, roi d'Angleterre, fait hommage à Philippe VI, à
- Amiens, pour ses fiefs du Ponthieu et de la Guyenne; il
- reconnaît ainsi la loi salique.
-
- 1330-1332. Procès de Robert d'Artois.--Robert II, comte d'Artois,
- tué à la bataille de Courtray, avait eu pour successeur sa
- fille cadette Mahaud, à qui le parlement, en 1297, avait
- adjugé l'Artois. Robert II avait eu aussi d'un premier
- mariage un fils appelé Philippe, duquel était né Robert
- d'Artois (petit-fils de Robert II), qui disputa en 1330 le
- comté d'Artois à sa tante Mahaud, et le revendiqua devant le
- parlement. Robert produisit de faux actes et fit empoisonner
- la comtesse Mahaud. Assigné par le parlement, Robert se
- sauva en Angleterre, fut condamné à mort, et excita dès lors
- Édouard III à faire la guerre contre la France.
-
-
-_Sixième guerre avec l'Angleterre_, appelée _la guerre de cent ans,
-1337-1453_.
-
-_Première partie de la guerre de cent ans, 1337-1360._
-
- 1337. Édouard III déclare la guerre à Philippe VI et s'allie avec
- les Flamands.
-
- 1339. Édouard III, sur le conseil de J. Artevelt, prend le titre
- et les armes de roi de France.--Les rois d'Angleterre
- renonceront au titre de roi de France en 1802, à la paix
- d'Amiens; mais ils conserveront encore les armes de la
- maison royale de France dans leur écusson.
-
- 1340. Bataille de l'Écluse. La flotte de Philippe VI est
- détruite.--La mer est aux Anglais, et le passage
- d'Angleterre en France leur est assuré.
-
-
-_Guerre de Bretagne, 1341-1365._
-
- 1341. Mort de Jean III, duc de Bretagne. Sa succession est
- disputée entre Jean comte de Montfort, son frère
- consanguin, et Charles de Blois, mari de Jeanne sa
- nièce.--Édouard III soutient le comte de Montfort; Philippe
- VI soutient Charles de Blois.
-
- 1342. Siége d'Hennebon, défendu par Jeanne de Montfort.
-
- 1345. Le dauphin de Vienne, Humbert V, cède le Dauphiné à la
- France.--Les Gantois massacrent Artevelt.--La Flandre est
- perdue pour les Anglais, qui font les plus grands efforts
- pour s'assurer de la Bretagne et avoir ainsi en France même
- une base d'opérations.
-
- 1346. Bataille de Crécy.--Édouard III débarque en Normandie;
- poursuivi par Philippe VI, il bat en retraite, passe la
- Somme et se retranche à Crécy après une marche de
- quarante-cinq jours. Les fautes de Philippe VI lui font
- perdre la bataille.--Les Anglais ont quelques canons à
- Crécy; c'est le premier emploi de l'artillerie dans une
- grande bataille.--On constate l'existence de canons dès 1326
- à Florence, et en 1338 en France. En 1346, l'artillerie de
- Philippe VI était employée au siége d'Aiguillon.
-
- 1347. Prise de Calais par Édouard III.
-
-
-JEAN LE BON, 1350-1364.
-
- 1350. Combat des Trente. Victoire de Beaumanoir.
-
- 1354. Le connétable de la Cerda, favori du roi, est assassiné par
- Charles le Mauvais.
-
- 1355. Ravages des Anglais dans le Languedoc.--La noblesse exige
- une solde pour faire la guerre.--Dès lors nécessité de
- nouveaux impôts et de convoquer les états généraux pour
- consentir ces impôts.
-
- Convocation des états généraux. Ils réforment et s'attribuent
- l'administration des finances, en proie aux désordres et aux
- dilapidations de toutes sortes. Sous l'influence d'Étienne
- Marcel, prévôt des marchands de Paris, les états généraux
- décident que les impôts seront levés sur toutes les classes
- de la société; qu'eux seuls ont le droit de voter les
- impôts; que le roi ne peut faire la guerre ni la paix, ni
- publier aucune loi sans leur consentement.--Le gouvernement
- représentatif était fondé en France, par cette déclaration,
- de même qu'en Angleterre, où il s'établissait à cette
- époque. Mais ces premiers essais de gouvernement
- représentatif ne durent que jusqu'en 1358.
-
- 1356. Le roi Jean arrête et emprisonne Charles le Mauvais.
-
- Bataille de Poitiers. Le roi est prisonnier.--La France est
- épuisée par les rançons qu'elle paye pour la délivrance des
- chevaliers pris à Poitiers.--Le mécontentement est général
- contre la noblesse, qui s'est fait battre par une poignée
- d'archers anglais et gascons, et qui en dix ans a perdu deux
- batailles désastreuses.
-
- Convocation des états généraux.--Luttes entre le Dauphin et
- Étienne Marcel.
-
- 1357. Le Dauphin prend le titre de régent.--Étienne-Marcel et
- Charles le Mauvais, délivré de prison, enlèvent tout pouvoir
- au régent.
-
- 1358. Toute-puissance d'Étienne Marcel; il se propose de donner la
- couronne à Charles le Mauvais.
-
- Pendant ce temps, les paysans, écrasés par la guerre, dépouillés
- et foulés par leurs seigneurs, qui ont besoin d'argent pour
- les rançons de Poitiers, se soulèvent en masse et se livrent
- à d'atroces représailles. Cette révolte ou _jacquerie_ est
- terminée par le massacre en masse des paysans révoltés.
-
- Étienne-Marcel est tué à Paris.--Le Dauphin redevient le maître.
-
- 1359. Paix de Pontoise entre le Dauphin et Charles le Mauvais.
- Traité de Londres signé entre Jean et Édouard III; il est
- rejeté par le Dauphin et par les états généraux.
-
- 1360. Invasion d'Édouard III; il arrive devant Paris; le Dauphin
- refuse de lui livrer bataille. La paix est signée à
- Bretigny. Le roi d'Angleterre possédera en toute
- souveraineté et sans aucune condition d'hommage: Calais, le
- Ponthieu et l'Aquitaine, comprenant le Poitou, l'Aunis, la
- Saintonge, l'Angoumois, le Périgord, le Limousin, le Quercy,
- le Rouergue, la Guyenne ou Bordelais, et la suzeraineté de
- toute la noblesse d'Aquitaine et de Gascogne.--Le roi payera
- une rançon d'au moins 250 millions de francs.
-
- 1362. Les Malandrins, Tard-Venus, Routiers, soldats licenciés
- après la paix de Bretigny, se forment en grandes compagnies
- ou armées, et ravagent la France à outrance. En 1362 elles
- gagnent la bataille de Brignais sur le duc de Bourbon.
-
- 1363. Jean donne en apanage à son fils Philippe le Hardi le duché
- de Bourgogne.
-
- 1364. Le duc d'Anjou, laissé par le roi Jean en Angleterre comme
- otage, s'enfuit; le roi retourne à Londres prendre la place
- de son fils et y meurt.
-
-
-
-
-LISTE CHRONOLOGIQUE
-
-DES ROIS DE FRANCE ET D'ANGLETERRE QUI ONT RÉGNÉ PENDANT CETTE
-PÉRIODE.
-
-
-ROIS DE FRANCE.
-
- _Suite des Capétiens directs._
-
- Philippe IV, dit le Bel 1285-1314
- Louis X, dit le Hutin 1314-1316
- Philippe V, dit le Long 1316-1322
- Charles IV, dit le Bel 1322-1328
-
- _Maison de Valois._
-
- Philippe VI 1328-1350
- Jean le Bon 1350-1364
-
-
-ROIS D'ANGLETERRE.
-
- Édouard I, 1272-1307.
- Édouard II, 1307-1327.
- Édouard III, 1327-1377.
-
-
-
-
-LES GRANDS FAITS
-
-DE
-
-L'HISTOIRE DE FRANCE
-
-RACONTÉS PAR LES CONTEMPORAINS.
-
-COMMENCEMENT DE LA LUTTE DE PHILIPPE LE BEL ET DU PAPE BONIFACE.
-
-Coment l'évesque de Pamiés fu mis en prison.
-
-1301.
-
-
-Et aussi en icest an, le premier évesque de Pamiés[1], qui du roy de
-France paroles contumelieuses[2] et plaines de blasme et de diffame en
-moult de lieux avoit semé, et pluseurs, si comme l'en disoit, avoit
-fait esmouvoir contre sa majesté, pour ce fu appellé à la court le
-roy, et jusques à tant que il se fust espurgié, sous le nom de
-l'archevesque de Nerbonne, de sa volenté, fu en sa garde détenu. Et
-jasoit que[3] contre cel évesque les amis du roy de France fussent
-griefment esmeus, toutesvoies le roy de sa bénignité ne souffri pas
-icelui évesque en aucune chose estre molesté né[4] malmis, sachant et
-entendant de grant courage estre injurié en la souveraine poesté et
-le souffrir, né en seurquetout le prince estre blescié, aucun estre
-blescié, glorieux[5]. Et en icest an ensement[6], au moys de février,
-l'archédiacre de Nerbonne envoié de par le pape Boniface, vint en
-France dénonçant de par ice pape au roy de France qu'il rendist icelui
-évesque sans delay; et luy monstra les lettres ès quelles le pape de
-Rome mandoit au roy de France que il vouloit qu'il sceut, tant ès
-temporelles choses comme ès spirituelles, estre soumis en la
-jurisdiction du pape de Rome, et ensement au roy dist, si comme ès
-lettres estoit contenu, que des églyses des ore mais en avant[7] né
-des provendes vacans en son royaume, jasoit ce qu'il eust la garde de
-eux, les usufruits, les profis ou les rentes à luy, ne préist né
-présumast détenir, et que tout ce gardast le roy aux successeurs des
-mors; et, avec tout ce, rappelloit celui souverain pape de Rome toutes
-les faveurs, graces et indulgences lesquelles pour l'aide du royaume
-de France au roy avoit ottroié, pour la raison de la guerre, en
-dénéant luy que aucune collacion de provendes ou de bénéfices ne
-entreprist à lui usurper, tenir et poursuir[8]; laquelle chose des ore
-en avant sé faisoit, le pape tout ce vain et faux tenoit, et luy et
-ceux qui à ce seroient consentans, hérites les réputoit. Et lors
-icelui archédiacre devant dit, message du pape Boniface, semont[9]
-tous les prélas du royaume de France, avecques aucuns abbés et
-maistres en théologie et de droit canon et civil, à venir à Rome ès
-kalendes de novembre prochain venant, personelment pour eux devant le
-pape comparoir. Et en icest an ensement, au moys de janvier, l'éclipse
-de la lune du tout en tout horriblement fu faicte. Et après ce,
-Phelippe roy de France rendi au message le pape l'évesque de Pamiés,
-et leur commenda que hastivement de son royaume départissent. Et après
-ce, en la mi-caresme ensuivant, icelui roy de France Phelippe le Biau
-assembla à Paris tous les barons et chevaliers nobles, tous les
-prélas, les frères Meneurs, les maistres et le clergié de tout le
-royaume de France, auxquels il commanda que il déissent et
-demandassent vraiement et privéement[10] aux personnes ecclésiastiques
-de qui il tenoient leur temporel ecclésiastique, et aux barons et
-chevaliers de qui leur fiés appelloient né disoient à tenir: car
-adecertes[11] la magesté royale doubtoit, pour ce que le pape luy
-avoit mandé tant des temporels comme des espirituels à luy estre
-sousmis, que ne voulsist le pape de Rome dire que le royaume de France
-fust tenu de l'églyse de Rome. Et comme tous les prélas et
-ecclésiastiques déissent avoir tenu du royaume de France, lors le roy
-leur en rendi graces, et promist que son corps et toutes les choses
-qu'il avoit exposeroit et mettroit, pour la liberté et franchise du
-royaume en toute manière garder. Les barons et les chevaliers, par la
-bouche du noble conte d'Artois, après ce respondirent, disans que de
-toutes leur forces estoient près et appareilliés pour la couronne de
-France, encontre tous adversaires, estriver[12] et deffendre. Et ainsi
-quant celui concile fu deslié et finé, fist lors crier la magesté
-royale que or né argent né quelconque marchandise du royaume de
-France ne fussent transportés; et cil qui contre ce feroit tout
-perdroit, et toutes-voies à tout le moins en grant amende ou en grant
-paine de corps seroit puni. Et dès lors en avant fist le roy les
-issues et les pas et les contrées du royaume de France très-sagement
-garder.
-
- [1] Bernard de Saisset, évêque de Pamiers.
-
- [2] Offensantes.
-
- [3] _Jaçoit que_ ou _jasois que_, quoique.
-
- [4] Ni.--_Sé_, pour si; _finé_, pour fini.
-
- [5] C'est-à-dire: Sachant et comprenant que c'était le fait d'un
- grand coeur de souffrir des injures, quand on était
- tout-puissant; et que surtout il était glorieux à un prince de ne
- laisser blesser nul autre que lui-même. (_Note de M. Paulin
- Pâris._)
-
- [6] Pareillement, en même temps, ensemble.
-
- [7] _Des ore mais en avant_, désormais, dorénavant, à l'avenir.
-
- [8] Poursuivre.
-
- [9] _Semondre_, commander.
-
- [10] Secrètement, en particulier.
-
- [11] _Adecertes_, _acertes_, certainement, assurément.
-
- [12] Combattre.
-
- _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._
-
-
-
-
-BATAILLE DE COURTRAY.
-
-De l'occision de Bruges et de la fuite Jacques de Saint-Pol.
-
-1302.
-
-Et en icest an ensement, à Bruges un chastel en Flandres, par les
-exactions non deues qu'il appellent maletoute, les gens du pays, par
-le gardien de Flandres, Jacques de Saint-Pol chevalier, contre le
-commandement du roy et la coustume de ce pays, estoient contrains et
-grevés. Et comme ne peust la clameur du peuple souventes fois estre
-oïe envers le roy de France, pour le très haut linage du devant dit
-Jacques, si en advint que le menu peuple s'esmut pour celle cause
-envers les grans et esleva, dont il y ot grant plenté[13] de sanc
-espandu; et tant de povres gens comme de riches furent occis les uns
-des autres. Desquiels aspretés et mouvemens fais, sé il peust estre
-fait apaisier, comme Phelippe le Biau roy de France, eust destiné et
-envoié nobles hommes mil et plus, appareilliés de toutes armes, avec
-Jacques de Saint-Pol; et fussent de ceux de Bruges, à grant révérence,
-dedens la ville paisiblement introduis; et disoient les Flamens de
-Bruges eux vouloir de toutes choses au commandement du roy de France
-pour bonne volenté et courage obéir: hélas! en icelle nuit du jour
-ensuivant que nos François estoient venus, comme il se reposassent et
-dormissent seurement, et ceux qui leur armes avoient ostées, furent
-tous traîtreusement occis. Car adecertes, si comme l'en dit, ceux de
-Bruges, en ce soir, avoient entendu Jacques de Saint-Pol de Flandres
-soi avoir vanté que l'endemain il devoit pluseurs de eux faire pendre
-au gibet. Pour ceci ainsi comme tous desespérés de très-grant paour,
-presumèrent et entrepristrent à faire telle desloyale felonnie: et
-toutes fois s'en eschapa le dit Jacques, par qui celle rage estoit
-esmeue, avec pou[14] de compaignie, céléement et occultement, fuiant
-hors de la ville. Et lors ainsi ceux de Bruges reprenant l'esprit du
-rebellement, la gent d'un port de mer prochain (que l'en appelle Dam)
-à eux tantost s'accordèrent, et de maintenant degastèrent et
-chacièrent d'avec eux les gens du roy vilainement qui députés estoient
-et establis à la garde du port. Et lors après ce fait, les Flamens de
-Bruges, et aucuns autres Flamens, Guy de Namur, fils Guy conte de
-Flandres, qui en France tenoit prison, appellèrent pour venir en leur
-aide, et icelui comme deffendeur et seigneur receurent; lequel
-enforcié de grant multitude de soudoiers Alemens et Tyois[15] venans à
-eux, les encouragea à eux plus fort rebeller; et en toutes les
-manières qu'il pot les esmut et atisa et donna conseil à eux
-esmouvoir.
-
- [13] Beaucoup.
-
- [14] Peu.
-
- [15] Allemands et Allemands.
-
-
- De la bataille de Courtray.
-
-Adoncques endementiers[16], comme ceux de Bruges s'appareilloient à
-deffendre, querans de toutes pars aides et soudoiers, Robert noble
-conte d'Artois fu envoié du roy de France avec moult grant chevalerie
-des francs hommes et grant multitude de gent à pié, et vint en
-Flandres, et entre Bruges et Courtray tendirent paveillons et
-trés[17]; car adecertes il ne pooient passer, pour l'yaue du fleuve
-près d'ilec courant, sur laquelle yaue les Flamens avoient rompu un
-pont. Et lors endementiers comme les François entendissent à
-appareillier le pont, ceux de Bruges, souventes fois à bataille
-ordenée encontre courans à l'euvre, si comme il pooient,
-destourbans[18] tous les jours, les François appelloient à bataille;
-et lors, voulsissent ou non, le pont après ce rappareillié, à un
-mercredi septiesme jour du mois de juillet, de l'accort de l'une
-partie et de l'autre, venir à bataille deussent. Ceux de Bruges, si
-comme l'en dit, estudians et cuidans mourir pour la justice,
-libéralité et franchise du pays, premièrement confessèrent leur
-péchiés humblement et dévotement, le corps de Nostre-Seigneur
-Jhésucrist reçurent, portant avec eux ensement aucunes reliques de
-sains, et à glaives, à lances, espées bonnes, haches et
-goudendars[19], serréement et espessement ordenés vindrent au champ à
-pié par un pou tous. Adoncques les chevaliers françois, qui trop en
-leur force se fioient, voiant contre eux iceux Flamens du tout en tout
-venir, si les orent en despit, si comme foulons, tisserans et hommes
-ouvrans d'aucuns autres mestiers; et lors les devant dis François
-chevaliers contredaignans[20], leur gent de pié[21] qui devant eux
-estoient et aloient, et qui viguereusement les assailloient et moult
-bien se contenoient, firent retraire, et ès Flamens pompeusement et
-sans ordre s'embatirent. Lesquiels chevaliers gentils François, ceux
-de Bruges, à lances aguës, forment empaignans et deboutans, gettèrent
-et abatirent à terre du tout en tout ceux qui à celle empointe furent
-à l'encontre. Desquels la ruine tant soudaine voiant le noble conte
-d'Artois Robert, qui oncques n'avoit accoustumé à fuir, avec la
-compaignie des nobles fors et viguereux, ainsi comme lyon rungent[22]
-et esragié, se plonga ès Flamens. Mais pour la multitude des lances
-que les Flamens espessement et serréement tenoient, ne le pot le
-gentil conte Robert tresforer[23] né trespercier. Et lors adecertes
-ceux de Bruges, ainsi comme s'il fussent convertis et mués en tigres,
-nulle ame n'espargnièrent, né haut né bas ne deportèrent, mais aux
-lances aguës bien ancorées[24] que l'en appelle bouteshaches et
-godendars, les chevaliers des chevaux faisoient trébuchier; et ainsi
-comme il chéoient comme brebis, les acraventoient sus la terre. Adonc
-le bon conte Robert d'Artois, vaillant et enforcié de toutes gens,
-jasoit ce qu'il fust navré de moult de plaies, toutes voies se
-combati-il forment et viguereusement, mieux voullant gesir mort avec
-les nobles hommes qu'il voioit devant luy mourir, que à ce vil et
-villain peuple rendre soy vif enchaitivé. Et lors, quant les autres
-compaignies qui estoient en l'ost des François, tant à cheval comme à
-pié, virent ce, à par un pou deux mille haubers avec le conte de
-Saint-Pol et le conte de Bouloigne, et Loys fils Robert de Clermont,
-pristrent la fuite très-laide et très-honteuse, laissans le conte
-d'Artois avec les autres honnorables et nobles batailleurs, Dieu quel
-dommage et quel doleur! ès mains des villains estre détrenchiés mors
-et acraventés. Des quiels la fuie non esperée voians les Flamens
-adversaires, lors pour ce leur courages enforciés reculèrent, et ceus
-qui par un pou vaincus s'en vouloient fuir, requerans et venans aux
-tentes des fuians, trestout ravirent et pristrent. Et adecertes ilec
-avoit grant copie[25] d'armes et grant appareil batailleur. Par les
-quiels les Flamens enrichis et des corps occis, quant il les orent
-tous desnués de leur armes et de leur vestemens, et la bataille du
-tout en tout vaincue, à grant joie à Bruges s'en revindrent. Et ainsi
-à grant doleur tous les corps desnués, et tant de nobles hommes
-demourans en la place du champ, comme il ne fust qui les baillast à
-sépulture, les corps de eux les bestes des champs, les chiens et les
-oysiaux mengièrent; laquelle chose en dérision et escharnissement et
-moquerie tourna au roy de France et à tout le lignage des mors en
-reproche perpétuel en tous les jours. Et adecertes y gisoient mors et
-acraventés[26] moult de nobles hommes, dieux quel dommage! c'est à
-savoir: le gentil conte d'Artois Robert, et Godefroy de Breban, son
-cousin, avec son fils le seigneur de Virson, Adam le conte de
-Aubemarle, Jehan fils au conte de Haynaut, Raoul le seigneur de Nelle,
-connestable de France, et Guy son frère, mareschal de l'ost, Regnaut
-de Trie, chevalier esmeré[27], le chambellanc de Tancarville, Pierre
-Flotte, chevalier, et Jacques de Saint-Pol, chevalier, monseigneur
-Jean de Bruillas, maistre de arbalestriers, et jusques au nombre de
-deux cents, et moult d'escuiers vaillans et preux. Toutes voies au
-tiers jour après ce fait, à ice lieu vint le gardien des frères
-Meneurs d'Arras, et recueilli le corps du très-noble conte d'Artois,
-desnué de vesteures et navré de trente plaies. Lequel gentil conte
-icelui gardien en une chapelle prochaine d'ilecques de femmes de
-religion nonains, de petit édifiement, si comme il pot, quant il ot le
-service célébré, mist le corps en sépulture. Et vraiement iceste
-instance et démollicion et male aventure à François à venir, icelle
-comete qui à la fin du moys de septembre devant passé à l'anuitier par
-pluseurs jours fu veue par le royaume de France, et l'éclipse au mois
-de janvier faite, si comme dient aucuns, le segnifièrent et
-demonstrèrent.
-
- [16] Pendant ce temps-là.--Formé de _Inde_ et _interim_.
-
- [17] Tentes.
-
- [18] Troublant, inquiétant.
-
- [19] Sorte de lances.
-
- [20] Ripostant.
-
- [21] L'infanterie française était toujours chargée de commencer
- le combat. C'est à cette retraite qu'il fallut s'en prendre de la
- perte de la bataille. (_Note de M. Paulin Pâris._)
-
- [22] Rugissant.
-
- [23] Percer.
-
- [24] Terminées en forme d'_ancres_, à peu près comme des
- hallebardes.
-
- [25] Abondance.--_Copia_, d'où _copieux_.
-
- [26] Écrasés, brisés.
-
- [27] Éprouvé. _Emeritus_, émérite.
-
- _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._
-
-
-
-
-SUITE DE LA LUTTE DE PHILIPPE LE BEL CONTRE LE PAPE BONIFACE.
-
-Des prélas de France qui envoièrent à court de Rome.
-
-1302.
-
-En ce meisme temps les prélas du royaume de France qui en l'an devant
-prochain estoient appellés et semons de venir à court de Rome, si
-orent conseil ensemble, et regardèrent qu'il n'i pooient aler, tant
-pour la guerre de Flandres comme pour ce que par les maistres du
-royaume de France estoit dévée porter or et argent; mais pour ce qu'il
-ne peussent estre repris de désobéissance envoièrent pour eux trois
-évesques, qui denoncièrent pour eux au pape Boniface la cause de leur
-demourance. Et à ce pape ensement envoia le roy de France l'évesque
-d'Aucuerre Pierre, et luy pria que pour s'amour il regardast de la
-besoigne pour laquelle les dis évesques vouloient assembler jusques à
-un temps miex convenable.
-
- Du cardinal Le Moine qui vint en France en message.
-
-Et adecertes en cest an ensement les prélas du royaume de France,
-delès le mandement en l'an devant passé, aux kalendes de novembre non
-comparans né venans, Boniface riens n'ordena de ce qu'il avoit empensé
-à faire: et pour ce que à profit venir ne povoient, si comme devant
-avoient segnefié et mandé, lors à eux le pape de Rome Jehan Le Moine,
-prestre et cardinal de l'églyse de Rome, en France envoia et destina,
-qui à Paris au commencement du mois de quaresme vint. Quant le concile
-fu assemblé, il orent secret conseil avec eux, et au pape par lettres
-closes ce qu'il avoit oï de eux manda; et tant longuement demoura en
-France jusques à tant que sur ces choses le pape luy mandast sa
-volenté et son plaisir.
-
-Et en cest an ensement, en Gascoigne, ceux de Bourdiaux qui jusques à
-maintenant sous le povoir du roy de France paisiblement et à repos
-s'estoient tenus, quant il oïrent son repaire de Flandres sans riens
-faire, tous ses gens et les François déboutèrent et chacièrent hors de
-Bourdiaux, la seigneurie d'icelle cité à eux, par folle présompcion,
-usurpans et prenans. Car adecertes il doubtoient, si comme pluseurs
-affermoient, que sé la paix du roy de France et du roy d'Angleterre
-estoit du tout en tout faite, que il de maintenant au povoir du roy
-d'Angleterre ne fussent sousmis, et que tantost après il ne leur fist
-ainsi comme il avoit fait jadis à la cité de Londres. Car l'en dit
-luy avoir fait pendre les bourgeois à leur portes.
-
-
- De l'accusement le pape de Rome.
-
- 1303.
-
-En ce temps, les barons et les prélas du royaume de France, par le
-commandement du roy, à Paris au concile se assemblèrent[28], et ilec
-fu traitié devant tous: c'est assavoir d'aucuns agravemens du royaume
-et du roy et des prélas que à eux, si comme l'opinion de moult de gens
-estoit veu affirmer, le pape de Rome en prochain entendoit faire[29].
-Et fu ensement icelui pape d'aucuns chevaliers devant les prélas et la
-royale majesté de moult de crimes blasmé, diffamé et accusé: c'est
-assavoir de hérésie, de symonie et d'omicide, et de moult d'autres
-vilains mesfais droitement sur luy mis et tous vrais, si comme aucuns
-disoient. Et pour ce que à pape et à prélas hérites[30] selon ce que
-l'en treuve ès sains canons, ne doit pas estre paiée obédience, fu
-ilec du commun conseil de tous appellé jusques à tant que le pape de
-ces crimes et de ces cas que l'en luy avoit mis sus s'espurgast, et
-qu'il en fust de tout en tout purgié. Et ainsi à la parfin, ce
-parlement deslié, l'abbé de Cistiaux seul à eux non assentant avec
-indignacion et desdaing de moult tant du roy comme des prélas, s'en
-revint à son propre lieu. Et lors le cardinal de Rome Jehan Le Moine,
-qui un pou devant ce avoit esté envoié en France, et lors en
-pélerinage estoit allé à Saint-Martin-de-Tours, quant il oï nouvelles
-du pape, au plus tost qu'il pot issir du royaume de France s'en issi.
-Et en cest an ensement Robert fils le conte de Bouloigne et
-d'Auvergne, Blanche la fille Robert de Clermont, fils du saint roy de
-France Loys, espousa.
-
- [28] Il s'agit dans ce conseil (concile) de la première tenue des
- états généraux.
-
- [29] C'est-à-dire: de beaucoup d'injures graves que le pape, si
- comme on voyait beaucoup de gens l'affirmer, se proposait de leur
- faire prochainement. (_Note de M. Paulin Pâris._)
-
- [30] Hérétiques.
-
- Coment le message de pape Boniface fu mis en la prison le roy.
-
-En icest an ensement un archédiacre de Constance, nommé Nicole de
-Bonnefaite, message du pape Boniface et de luy en France envoyé pour
-ce que le royaume supposast à entredit, si comme pluseurs
-l'estimoient, à Troies, une cité de Champagne, au royaume de France,
-fu pris et mis en la prison le roy de France. En cest an ensement
-Phelippe fils le conte de Flandres Gui, qui par pluseurs ans avec le
-roy de Secile Charles le secont avoit demouré, et de maintenant usant,
-si comme l'en disoit, de la pecune pape Boniface et de son aide, avec
-grant compaignie de Tyois et d'Alemans soudoiers, environ la
-Saint-Jean-Baptiste, appliqua en Flandres; duquel le peuple des
-Flamens accréu moult et enorgueilli, la terre du roy de France prist
-plus aigrement à envaïr que devant, et lors le chastel de Saint-Omer,
-en la conté d'Artois, dès maintenant voullurent asseoir. Et comme non
-pas sagement passoient et aloient entour le chastel, des leur en
-occistrent ceux du chastel trois mille: de la quelle chose les Flamens
-trop iriés et courrouciés, comme il ne pussent ilec profiter pour la
-forteresse du lieu, vers Terouanne, une cité du royaume de France,
-menèrent leur ost; laquelle au mois de juillet assistrent et
-consommèrent par embrasement.
-
- De la mort le pape Boniface.
-
-Et en icest an ensement, quant le pape Boniface entendi les félonnies
-et les crimes de luy dis au concile des François, et l'appel qui fu
-proposé et fait des prélas, si proposa à faire un concile pour
-remédier à ces choses. Et pour ce qu'il ne luy fust fait injure de
-pluseurs qu'il avoit courrouciés et meismement des cardinals de la
-Colompne qu'il avoit déposés, si se douta et lors s'en ala à la cité
-d'Anaigne[31], dont traioit origine[32] et naissance, et sous la garde
-de ceux de la cité se reçut, en atraiant à lui par jour les cardinals
-dehors les murs, et au vespre revenant, les portes de la cité closes.
-Chascun jour pourchaçoit et délibéroit quelle chose seroit mieux à
-faire en si grant tourbe de choses: mais comme il cuidast ilec trouver
-seur refuge et reconfort, si fu ilec de ses adversaires maintenant
-assis. Et quant ceux de la cité virent ce, si mandèrent aux Romains
-que il receussent leur pape, aux quiels quant il furent venus, il fu
-tantost rendu et pris: et eust été d'un des chevaliers de la Colompne
-deux fois parmi le corps féru d'un glaive sé un autre chevalier de
-France ne l'eust contresté: mais toutes fois de ce chevalier de la
-Colompne en retraiant fu féru au visage, si que il en fu ensanglanté.
-Et comme il fu mené à Rome d'un chevalier le roy de France nommé
-monseigneur Guillaume de Nogaret, il le suivi humblement et
-dévotement, auquiel pape l'en dit lui avoir reprouvé et dit en telle
-manière: «O toi chaitif pape, voy et considère et regarde de
-monseigneur le roy de France la bonté, qui tant loing de son royaume
-te garde par moi et deffent.» Duquiel les paroles ice pape après ce
-ramenant à mémoire, comme il fu à Rome establi en son consistoire, la
-besoigne du roy de France et de son royaume commist à Mahy-le-Rous,
-diacre-cardinal, qui, selon ce qu'il seroit expédient et avenant, de
-la devant dite besoigne à sa pleine volenté ordeneroit. Et quant il ot
-ce dit, au chastel de Saint-Ange dedens Rome s'en ala et se reçut; et
-par le flux de ventre, si comme l'en dit, chéi en frenaisie, si qu'il
-mengeoit ses mains; et furent oïes de toutes pars par le chastel les
-tonnerres et veues les foudres non acoustumées et non apparans ès
-contrées voisines. Celui pape Boniface sans devocion et profession de
-foy mourut. Après laquelle chose, fu pape en l'églyse de Rome le cent
-quatre-vingt et dix-huitiesme, Benedic l'onziesme, de la nacion de
-Lombardie, de l'ordre des frères Prescheurs que l'en appelle Jacobins.
-
- _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._
-
- [31] Anagni.
-
- [32] Il tirait (_extrahebat_).
-
-
-
-
-LA BATAILE DE MONS EN PUELLE.
-
-1304.
-
- De la bataille de Mons en Peure: coment les Flamens furent
- desconfis.
-
-En ce meisme an ensuivant Phelippe le Biau, roy de France, tierce fois
-après le rebellement de ceux de Flandres, à Mons en Peure au moys
-d'aoust assembla contre eux grant ost. Adonc, comme à un jour du moys
-dessus dit, de convenance et d'acort fait de l'une partie à
-l'autre[33] déussent venir à bataille, ceux de Bruges et les autres
-Flamens, dès maintenant leur armes prises, toutes leur charrètes, leur
-charios et leur autre appareil bataillereux tout entour eux
-espessement et ordenéement mistrent, pour ce que nul ne les peust
-trespercier né envaïr sans grant péril. Et lors de toute pars les
-François comme il deussent entrer en bataille, je ne sai par quel
-parlement, eux ainsi avironnés, sans bataille et sans aucun assaut
-jusques vers vespres se tindrent. Et adecertes pluseurs cuidoient,
-pour les messages d'une part et d'autre entrevenans, que paix fust du
-tout faicte et fermée; et pour ce se départirent et espandirent çà et
-là en aucune manière, non cuidans en ce jour plus avoir bataille. Lors
-les Flamens ce apercevans soudainement s'esmurent, et vindrent jusques
-aux tentes du roy; et fu le roy si près pris que à paines pot-il estre
-armé à point; et ainsois que il peust estre monté sur son cheval,
-pot-il véoir occire devant luy messire Hue de Bouville, chevalier, et
-deux bourgeois de Paris, Pierre et Jaques Gencien, les quiels pour le
-bien qui estoit en eux estoient prochains du roy; mais quant il fu
-monté, très-fier et très-hardi semblant monstra à ses anemis.
-
- [33] D'un commun accord.
-
-Adonc le roy ainsi noblement soy contenant, François ce aprenans qui
-jà ainsi comme d'une paour se vouloient dessambler et départir, pour
-le roy secourre isnelement se hastèrent, et du tout en tout à la
-bataille s'abandonnèrent, et crièrent ensamble: _Le roy se combat! le
-roy se combat!_ et ainsi la bataille constraingnant et de toutes pars
-croissant, Charles conte de Valois, Loys conte d'Evreux, frères
-Phelippe le roy de France, Gui conte de Sainct-Pol, Jehan conte de
-Dammartin, nobles chevaliers et autres grans maistres, pluseurs
-contes, ducs et barons et chevaliers, avec les autres nobles
-compaignies à pié et à cheval, ès Flamens lors isnelement se
-plungièrent et embatirent, et vers le roy se traistrent. Lors adonc
-iceux nobles, estant avec leur noble et forte compaignie à pié et à
-cheval, la bataille entre eux merveilleuse, forte et aspre fu faicte;
-mais les Flamens du tout en tout furent rués jus et acraventés, et de
-eux fu faicte grant occision et mortalité, et si grant abatéis, qu'il
-ne porent plus arrester. Mais la fuite commencièrent très-laide et
-très-honteuse, délaissans charrètes et charios et tout leur appareil
-bataillereux. Et adecertes, pour voir, sé la nuit oscure venant n'eust
-la bataille empeschiée, pou de si grant nombre de Flamens en fust
-eschapé que mors du tout en tout ne fussent. Et ainsi, la bataille
-parfaicte et fenie, notre roy Phelippe, noble batailleur, à torches de
-cire alumées, de la bataille s'en revint aux tentes avec sa noble
-chevalerie. Et ainsi comme il fut dit pour voir, sé cil roy de France
-Phelippe le Biau ne se fust contenu si noblement ou si vertueusement,
-ou sé en aucune manière il eust montré la queue de son cheval aux
-Flamens pour soy en retourner, tout l'ost des François eust ramené
-ainsi comme à néant ou, par aventure, desconfit. Adecertes en celle
-bataille des Flamens fu occis un noble chevalier et le chief ot copé
-Guillaume de Juilliers, noble chevalier, et luy copa Jehan de
-Dammartin, et pluseurs autres grans Flamens, et de menu peuple grent
-multitude y furent occis, à par un pou jusques à trente six mille. Et
-aussi en celle bataille, le conte d'Aucuerre, noble chevalier
-françois, par la très-grant chaleur qui ilec estoit, fu estaint de
-soif. Et ainsi Phelippe le Biau, roy de France, en l'an de son règne
-dix-huit, à Mons en Peure en Flandres, usant de l'aide de Dieu, de ces
-Flamens, sans grant péril, de luy meisme loable victoire en rapporta;
-et à Paris environ la Sainct-Denis, à grant joie et inestimable
-revint.
-
-Et en cest an, au moys de décembre, les os de Robert jadis conte
-d'Artois, lequel avoit esté tué en Flandres, furent aportés à
-Pontoise, et en l'églyse de Maubuisson près Pontoise furent enterrés.
-
-Et en ce meisme an, après Noël, l'en commença à traictier en parlement
-à Paris de la paix des Flamens, mais il n'i ot rien consommé né
-parfait.
-
- _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées et annotées par M.
- Paulin Pâris.
-
-
-
-
-RÉVOLTE DES PARISIENS,
-
-1306.
-
-Coment le commun de Paris s'esmut.
-
-
-Et adcertes en cest an meisme à Paris, pour les louages des maisons
-des bourgeois de Paris qui vouloient prendre du peuple bonne monnoie
-et forte, qui alo étoit appelée[34], grant dissencion et descort mut
-et esleva. Et lors s'esmurent pluseurs du menu peuple, si comme
-espoir[35] foulons et tisserans, taverniers et pluseurs autres
-ouvriers d'autres mestiers; et firent aliance ensemble, et alèrent et
-coururent sus un bourgeois de Paris appelé Estienne Barbète[36],
-duquel conseil, si comme il estoit dit les louages des dites maisons
-etoient pris à la bonne et forte monnoie, pour laquelle chose le
-peuple estoit esmeu et grevé. Et lors le premier jeudi devant la
-Tiphaine envaïrent et assaillirent un manoir du devant dit bourgeois
-Estienne, qui estoit nommé la Courtilles Barbète, et par feu mis le
-dégastèrent et destruirent; et les arbres du jardin du tout en tout
-corrompirent, froissièrent et débrissièrent. Et après eux départans, à
-tout grant multitude d'alans à fust et à bastons, revindrent en la rue
-Saint-Martin et rompirent l'ostel du devant dit bourgeois, et
-entrèrent ens efforciement, et tantost les toniaux de vin qui au
-celier estoient froissièrent, et le vin espandirent par places; et
-aucuns d'eux d'icelui vin tant burent qu'il furent enyvrés. Et après
-ce, les biens meubles de la dite maison, c'est asavoir coutes,
-coissins, coffres, huches, et autres biens froissièrent et débrisans
-par la rue en la boue les espandirent, et aux coutiaux ouvrirent les
-coutes, et les orilliers traiant contre le vent despitement getèrent,
-et la maison en aucuns lieux descouvrirent, et moult d'autres dommages
-y firent. Et ice fait, d'ilec se partirent et retournèrent traiant
-vers le Temple au manoir des Templiers, où le roy de France estoit
-lors avec aucuns de ses barons, et ilec le roy assistrent si[37] que
-nul n'osoit seurement entrer né issir hors du Temple; et les viandes
-que l'en aportoit pour le roy getèrent en la boue, laquelle chose leur
-tourna au dernier à honte et à dommage et à destruiment de corps.
-Après ce, par le prévost de Paris, si comme l'en dist, et par aucuns
-barons, par soueves paroles et blandissements apaisiés, à leur maisons
-paisiblement retournèrent; des quiex par le commandement le roy
-pluseurs, le jour ensuivant, furent pris et mis en diverses prisons.
-Et en la vigile de la Tiphaine, par le commandement du roy,
-espéciaument pour sa viande que il luy avoient espandue et gettée en
-la boue, et pour le fait du dit Estienne, vingt-huit hommes, aux
-quatre entrées de Paris, c'est assavoir: à l'orme[38] par devers
-Saint-Denis faisant entrée, furent sept pendus; et sept devers la
-porte Saint-Antoine faisant entrée, et six à l'entrée devers le Roule
-vers les quinze vint aveugles faisant entrée, et huit en la partie de
-Nostre-Dame-des-Champs faisant entrée, furent pendus. Les quiex, un
-pou après ce, des ormes remués et ostés, en gibés nouviaux fais, en
-chacune partie et entrée, de rechief furent tous pendus et mors;
-laquelle chose envers le menu peuple de Paris chei en grant doleur.
-
- [34] _Qui alors estoit appelée._ Ainsi portent tous les manuscrits,
- excepté le no 218 du Sup. fr., où on lit: _Qui alo estoit appelée._
- Et je crois que c'est la seule bonne. _Alo_ pour _aloi_, monnoie
- d'_aloi_. Il faut savoir que Philippe le Bel avoit depuis onze ans
- laissé déprécier les monnoies, et permis à ceux qui en
- affermoient l'entreprise d'en altérer le titre. L'abus devint si
- grand, qu'il fallut songer à y remédier: il fit donc rétablir
- l'ancien titre de la monnoie publique, qu'il appella d'_aloi_, mais
- sans retirer de la circulation la monnoie altérée. Dès lors on
- conçoit que les créanciers voulussent tous être payés en forte
- monnoie, et que les débiteurs réclamassent le droit d'acquitter
- en mauvaises pièces les obligations qu'ils avoient contractées
- sous l'influence de ces mauvaises pièces. De là la querelle.
- (_Note de M. Paulin Pâris._)
-
- [35] _Espoir_, vraisemblablement.
-
- [36] Dans la Vieille-Rue-du-Temple.
-
- [37] Assiégèrent, bloquèrent tellement que.
-
- [38] De cet usage de pendre aux ormes qui ombrageaient l'entrée
- des portes ne peut-on pas tirer l'origine du proverbe:
- _Attendez-moi sous l'orme?_ Pour moi, je n'en fais aucun doute.
- (_Note de M. Paulin Pâris._)
-
- _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._
-
-
-
-
-LES TEMPLIERS.
-
-1306-1310.
-
- Des Templiers qui furent pris par tout le royaume de France.
-
-
-En cest an ensement, tous les Templiers du royaume de France, du
-commandement de celui meisme roy de France Phelippe le Bel, et de
-l'ottroi et assentement du souverain évesque pape Climent, le jour
-d'un vendredi après la feste Saint-Denis, ainsi comme sus le mouvement
-d'une heure, soupçonnés de détestables et horribles et diffamables
-crimes, furent pris par tout le royaume de France, et en diverses
-prisons mis et emprisonnés.
-
-L'an de grace mil trois cent et sept dessus dit ensuivant, le roy de
-France Phelippe se parti environ la Penthecouste pour aler à Poitiers
-parler au pape et aux cardinals: et là furent moult de choses ordenées
-par le pape et par le roy, et especiaument de la prise des Templiers.
-Et manda le pape aux maistres de l'Ospital et du Temple, qui
-souverains estoient en la terre d'Oultre-mer, expressement, qu'il se
-comparussent personnellement à certain temps à Poitiers devant luy.
-Lequiel mandement le maistre du Temple accompli; mais le maistre de
-l'Ospital fu empeschié en l'isle de Rodes des Sarrasins, si ne pot
-venir au terme qui luy estoit mandé; mais il envoia certains messages
-pour luy excuser. Si avint assez tost après que la dite isle de Rodes
-fu recouvrée, et adonc le maistre de l'Ospital vint à Poitiers parler
-au pape.
-
-
-De la condampnacion des Templiers.
-
-1310.
-
-En l'an de Nostre-Seigneur mil trois cent et dix, pluseurs Templiers,
-à Paris vers le moulin Saint-Antoine, comme à Senlis, après les
-conciles provinciaux sur ces choses ilec célébrées et faites, furent
-ars, et les chars et les os en poudre ramenés: des quiels Templiers
-dessus dis cinquante-quatre, le mardi après la feste de la
-Saint-Nicolas en may, vers le dit moulin à vent, si comme il est
-dessusdit, furent ars. Mais iceux, tant eussent à souffrir de douleur,
-oncques en leur destruction ne vouldrent aucune chose recognoistre.
-Pour la quielle chose leur ames, si comme on disoit, en porent avoir
-perpétuel dampnement, car il mistrent le menu peuple en très grant
-erreur. Et pour voir après ce ensuivant, la veille de l'Ascencion
-Nostre-Seigneur Jhésucrist, les autres Templiers en ce lieu meisme
-furent ars et les chars et les os ramenés en poudre; des quiels l'un
-estoit l'aumosnier du roy de France, qui tant de honneur avoit en ce
-monde; mais oncques de ses forfais n'ot aucune recognoissance. Et le
-lundi ensuivant, fu arse, au lieu devant dit[39], une béguine
-clergesse qui estoit appellée Marguerite la Porete, qui avoit
-trespassée et transcendée l'escripture divine et ès articles de la foy
-avoit erré, et du sacrement de l'autel avoit dit paroles contraires et
-préjudiciables; et, pour ce, des maistres expers de théologie avoit
-esté condampnée.
-
- [39] A la place de Grève.
-
-Les cas et forfais pour quoy les Templiers furent pris et condampnés à
-morir et encontre eux aprouvés, si comme l'en dit, et d'aucuns en
-prison recogneus, ensuivent ci-après:
-
-Le premier article du forfait est tel: Car en Dieu ne créoient pas
-fermement, et quant il faisoient un nouvel Templier, si n'estoit-il de
-nulluy sceu coment il le sacroient, mais bien estoit veu que il luy
-donnoient les draps[40].
-
- [40] L'habit.
-
-Le secont article: Car quant icelui nouvel Templier avoit vestu les
-draps de l'ordre, tantost estoit mené en une chambre oscure; adecertes
-le nouvel Templier renioit Dieu par sa male aventure, et aloit et
-passoit par-dessus la croix, et en sa douce figure crachoit.
-
-Le tiers article est tel: Après ce, il aloient tantost aourer une
-fausse ydole. Adecertes icelle ydole estoit un viel pel[41] d'homme
-embasmée et de toile polie[42], et certes ilec le Templier nouveau
-mettoit sa très vile foy et créance, et en luy très-fermement croioit:
-et en icelle avoit ès fosses des ieux escharboucles reluisans ainsi
-comme la clarté du ciel; et pour voir, toute leur foy estoit en
-icelle, et estoit leur dieu souverain, et chascun en icelle s'affioit
-et meismement de bon cuer. Et en celle pel avoit barbe au visage; et
-pour certain ilec convenoit le nouvel Templier faire hommage ainsi
-comme à Dieu, et tout ce estoit pour despit de Nostre-Seigneur
-Jhésucrist, Nostre Sauveur.
-
- [41] Une vieille peau d'homme.
-
- [42] C'étoit sans doute une momie égyptienne recueillie par les
- Templiers, et qu'on les accusa d'adorer. (_Note de M. Paulin
- Pâris._)
-
-Le quart: Car il cognurent ensement la traïson que saint Loys ot ès
-parties d'Oultre-mer, quant il fu pris et mis en prison. Acre, une
-cité d'Oultre-mer, traïsrent-il aussi par leur grant mesprison.
-
-Le quint article est tel: Que si le peuple crestien en ce temps fust
-prochainement alé ès parties d'Oultre-mer, il avoient fait telles
-convenances et telle ordenance au soudan de Babiloine, qu'il leur
-avoient par leur mauvaistié appertement les crestiens vendus.
-
-Le sixième article est tel: Qu'il congnurent eux du trésor le roy à
-aucun avoir donné qui au roy avoit fait contraire, laquelle chose
-estoit domageuse au royaume de France.
-
-Le septième est tel: Que, si comme l'en dit, il cognurent le péchié de
-hérésie; pour quoy c'estoit merveilles que Dieu souffroit tels crimes
-et félonnies détestables estre fais! mais Dieu, par sa pitié, souffre
-moult de félonnies estre faites!
-
-Le huitième est tel: Si nul Templier, en leur ydolatrie bien affermé,
-mouroit en son malice, aucune fois il le faisoient ardoir, et de la
-poudre de luy en donnoient à mengier aux nouviaux Templiers; et ainsi
-plus fermement leur créance et leur ydolatrie tenoient; et du tout en
-tout despisoient le vray corps Nostre-Seigneur Jhésucrist.
-
-Le neuviesme est tel: Si nul Templier eust entour luy çainte ou liée
-une corroie, laquelle estoit en leur mahommerie, après ce jamais leur
-loy par luy pour morir ne fust recognue; tant avoit ilec sa foy
-affermée et affichiée.
-
-Le disiesme est tel: Car encore faisoient-il pis, car un enfant nouvel
-engendré d'un Templier en une pucelle, estoit cuit et rosti au feu, et
-toute la gresse ostée, et de celle estoit sacrée et ointe leur ydole.
-
-Le onziesme est tel: Que leur ordre ne doit aucun enfant baptisier ni
-lever des saincts fons, tant comme il s'en puisse abstenir; ni sur
-femme gisant d'enfant[43] seurvenir ne doivent, si du tout en tout ne
-se veullent issir à reculons, laquelle chose est détestable à
-raconter. Et ainsi pour iceux forfais, crimes et félonnies détestables
-furent du souverain évesque pape Climent et de pluseurs évesques, et
-arcevesques et cardinaux condampnés.
-
- [43] Étant en couches.
-
- _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, édité
- et annotées par M. Paulin Pâris.
-
-
-
-
-LES TROIS MOINES ROUGES.
-
-Ballade Bretonne.
-
- Les Bretons appellent les Templiers les moines rouges. Cruels,
- impies et débauchés, les Templiers étaient partout détestés. On
- voit, dit M. de la Villemarqué, aux portes de Quimper, les ruines
- d'une antique commanderie de Templiers. C'est probablement là que
- se passa le fait consigné dans la ballade suivante. Il y a lieu
- de croire que ce crime fut commis sous l'épiscopat d'Alain Morel,
- évêque de Quimper, de 1290 à 1321.
-
-
-Je frémis de tous mes membres, je frémis de douleur, en voyant les
-malheurs qui frappent la terre.
-
-En songeant à l'événement horrible qui vient d'arriver aux environs de
-la ville de Quimper, il y a un an.
-
-Katelik Moal cheminait en disant son chapelet, quand trois moines,
-armés de toutes pièces, la joignirent.
-
-Trois moines sur leurs grands chevaux bardés de fer de la tête aux
-pieds, au milieu du chemin, trois moines rouges.
-
-Venez avec nous au couvent, venez avec nous, belle jeune fille; là, ni
-or ni argent, en vérité, ne vous manquera.
-
-Sauf votre grâce, messeigneurs, ce n'est pas moi qui irai avec vous,
-j'ai peur de vos épées qui pendent à votre côté.
-
-Venez avec nous, jeune fille, il ne vous arrivera aucun mal.--Je
-n'irai pas, messeigneurs; on entend dire de vilaines choses!
-
-On entend dire assez de vilaines choses aux méchants! que mille fois
-maudites soient toutes les mauvaises langues!
-
-Venez avec nous, jeune fille, n'ayez pas peur!--Non vraiment! je
-n'irai point avec vous! j'aimerais mieux être brûlée!
-
-Venez avec nous au couvent, nous vous mettrons à l'aise.--Je n'irai
-point au couvent, j'aime mieux rester dehors.
-
-Sept jeunes filles de la campagne y sont allées, dit-on, sept belles
-jeunes filles à fiancer, et elles n'en sont point sorties.
-
-S'il y est entré sept jeunes filles, vous serez la huitième! Et eux de
-la jeter à cheval, et de s'enfuir au galop;
-
-De s'enfuir vers leur demeure, de s'enfuir rapidement avec la jeune
-fille en travers, à cheval, un bandeau sur la bouche.
-
-Et au bout de sept ou huit mois, ou quelque chose de plus, ils furent
-bien déconcertés en cette commanderie[44];
-
-Au bout de sept ou huit mois, ou quelque chose de plus: que
-ferons-nous, mes frères, de cette fille-ci maintenant?
-
- [44] Couvent de Templiers.
-
-Mettons-la dans un trou de terre.--Mieux vaudrait sous la croix. Mieux
-vaudrait encore qu'elle fût enterrée sous le maître autel.
-
-Et bien! enterrons-là ce soir sous le maître autel, où personne de sa
-famille ne viendra la chercher.
-
-Vers la chute du jour, voilà que tout le ciel se fend! De la pluie, du
-vent, de la grêle, le tonnerre le plus épouvantable.
-
-Or, un pauvre chevalier, les habits trempés par la pluie, voyageait
-tard, battu de l'orage;
-
-Il voyageait par là, et cherchait quelque part un asile, quand il
-arriva devant l'église de la commanderie.
-
-Et lui de regarder par le trou de la serrure, et de voir briller dans
-l'église une petite lumière;
-
-Et les trois moines à gauche qui creusaient sous le maître autel; et
-la jeune fille sur le côté, ses petits pieds nus attachés.
-
-La pauvre jeune fille se lamentait et demandait grâce: Laissez-moi ma
-vie, messeigneurs, au nom de Dieu!
-
-Messeigneurs, au nom de Dieu, laissez-moi ma vie. Je me promènerai la
-nuit et me cacherai le jour.
-
-Et la lumière s'éteignit, et il restait à la porte sans bouger,
-stupéfait,
-
-Quand il entendit la jeune fille se plaindre au fond de son
-tombeau:--Je voudrais pour ma créature l'huile et le baptème;
-
-Puis l'extrême-onction pour moi-même, et je mourrai contente et de
-grand coeur après.
-
-Monseigneur l'évêque de Cornouailles[45], éveillez-vous,
-éveillez-vous, vous êtes là dans votre lit, couché sur la plume molle;
-
-Vous êtes là dans votre lit, sur la plume bien molle, et il y a une
-jeune fille qui gémit au fond d'un trou de terre dure,
-
-Demandant pour sa créature l'huile et le baptême, et l'extrême-onction
-pour elle-même.
-
- [45] La Cornouailles est le diocèse de Quimper, c'est-à-dire
- l'extrémité de la Bretagne. (_Cornu Galliæ_).
-
-On creusa sous le maître autel par ordre du seigneur comte (de
-Quimper), et on retira la pauvre fille au moment où l'évêque arrivait;
-
-On retira la pauvre jeune fille de sa fosse profonde, avec son petit
-enfant, endormi sur son sein;
-
-Elle avait rongé ses deux bras, elle avait déchiré sa poitrine; elle
-avait déchiré sa blanche poitrine jusqu'à son coeur.
-
-Et le seigneur évêque, quand il vit cela, se jeta à deux genoux, en
-pleurant, sur la tombe;
-
-Il passa trois jours et trois nuits les genoux dans la terre froide,
-vêtu d'une robe de crin et nu-pieds.
-
-Et au bout de la troisième nuit, tous les moines étant là, l'enfant
-vint à bouger entre les deux lumières (placées à ses côtés);
-
-Il ouvrit les yeux, il marcha droit, droit aux trois moines
-rouges:--Ce sont ceux-ci!
-
-Ils ont été brûlés vifs, et leurs cendres jetées au vent; leur corps a
-été puni à cause de leur crime.
-
- DE LA VILLEMARQUÉ, _Chants populaires de la Bretagne_,
- 2 vol. in-12, 1846, t. 1, p. 305.
-
-
-
-
-LETTRES DE PHILIPPE IV
-
- _par lesquelles il confirme celle de Charles comte de Valois,
- portant affranchissement des habitants du comté de Valois._
-
-1311.
-
-
-Philippe, par la grâce de Dieu roi des Français, faisons savoir à tous
-tant présents qu'à venir, que nous avons confirmé et revêtu de notre
-sceau les lettres suivantes de notre très-cher cousin germain et
-fidèle Charles comte de Valois et d'Alençon, et rédigées de la manière
-suivante[46].
-
- [46] Nous ne donnons ici que le préambule et les trois premiers
- articles de ces lettres si importantes et si peu connues de
- Charles de Valois.
-
-Au nom du Père, du fils et du Saint-Esprit.
-
-Charles, fils de roi de France, comte de Valois et d'Alençon, de
-Chartres et d'Anjou, à tous ceux qui ces lettres verront et
-entendront, salut en celui qui est le vrai salut de tous. Comme toute
-créature humaine, formée qui est à l'image de Notre-Seigneur, doit
-généralement être franche[47] par droit naturel, et qu'en aucuns pays
-cette naturelle liberté ou franchise, par le jeu de servitude, qui
-tant est haïssable, est si effacée et obscurcie, que les hommes et les
-femmes qui habitent ès lieux et pays dessusdits en leur vivant sont
-réputés ainsi comme morts, et à la fin de leur douloureuse et chétive
-vie si étroitement liés que des biens que Dieu leur a prêtés en ce
-siècle[48] et qu'ils ont acquis par leur propre labeur, et accrus et
-conservés par leur prévoyance, ils ne peuvent en leur dernière volonté
-disposer ni ordonner, ni accroître en leurs propres fils, filles et
-leurs autres proches. Nous, mus de pitié, pour le remède et salut de
-notre âme et pour considération d'humanité et de commun profit,
-
-1. Donnons et octroyons très-plénière franchise et liberté perpétuelle
-à toutes personnes, de quelque sexe elles soient, nées et à naître, en
-mariage ou dehors, de notre comté de Valois et de son ressort, en
-quelque état ils se voudront porter, et aux personnes et aux héritiers
-et successeurs des personnes dessusdites, réservé toutefois à nous et
-à nos héritiers la succession des bâtards qui mourront sans héritiers
-de leur corps.
-
- [47] Libre.
-
- [48] Monde.
-
-2. De rechef, il est à savoir que les personnes devant dites et leurs
-héritiers, en quelques lieux que ils demeurent en ladite comté ou
-ressort ou hors, demeureront franchement et en paix, sans main
-morte[49] ou formariage[50], ou autre espèce de servitude quelle
-qu'elle soit; au contraire, peuvent et pourront dorénavant franchement
-et en paix demeurer en ladite comté et ressort, et dans le royaume de
-France et ses appartenances, et hors du royaume; et en quelque partie
-que les personnes dessusdites se transporteront, et en quelque état
-qu'ils soient, vivront ou mourront, Nous, nos héritiers ou
-successeurs, ou chacune autre personne, de quelque dignité qu'elle
-soit, ne pourrons lever ou prendre, ou lever ou faire prendre des
-personnes dessusdites, ou de leurs hoirs ou successeurs, ou de ceux
-qui ont ou auront cause d'eux morte main, formariage ou autres
-redevances serves, pour l'occasion des choses susdites, ou occasion
-d'espèce de servitude quelle qu'elle soit.
-
- [49] _Main morte_, servitude. _Main mortables_ se disait des serfs
- dont les biens appartenaient au seigneur après leur mort; les
- serfs ne pouvaient tester que jusqu'à cinq sols sans la
- permission de leur seigneur. Quand un serf mourait sans laisser
- de bien, on lui coupait la main droite, qu'on donnait à son
- seigneur; de là les noms de _main morte_ et _main mortable_.
-
- [50] _Formariage_, somme que payait un serf à son seigneur pour
- pouvoir épouser une femme de condition libre ou une femme serve
- appartenant à un autre seigneur.
-
-3. Les personnes dessusdites peuvent et pourront par le temps à venir
-prendre tonsure de clerc quand ils voudront, faire mariage, entrer
-religieux et élire[51] états et se mettre là où ils voudront et
-pourront...; et si aucune des personnes dessusdites, mâles ou
-femelles, prennent priviléges de tonsure de clerc, ou entrent en
-religion, ou acquièrent aucune autre franchise ou liberté quelle
-qu'elle soit, nous voulons que dorénavant ils en usent et en jouissent
-pleinement et en paix...
-
- [51] Choisir.
-
-Fait en l'an de grâce 1311, le 9 avril.
-
- _Ordonnances des Rois de France_, t. XII, p. 387.
-
-
-
-
-AFFRANCHISSEMENT DES SERFS.
-
-_Lettres de Louis X portant que les serfs du domaine du roi seront
-affranchis moyennant finance._
-
-A Paris, le 3 Juillet 1315.
-
-
-Louis, par la grâce de Dieu roi de France et de Navarre, à nos améz et
-féaus maître Saince de Chaumont et maître Nicolle de Braye, salut et
-dilection.
-
-Comme selon le droit de nature chacun doit naistre franc[52], et par
-aucuns usages ou coustumes, qui de grant ancienneté ont esté
-entroduites et gardées jusques cy en nostre royaume, et par avanture
-pour le meffet de leurs prédecesseurs, moult de personnes de nostre
-commun pueple soient encheües en liens de servitude et de diverses
-conditions, qui moult nous desplaît, Nous considérants que notre
-royaume est dit et nommé le royaume des Francs, et voullants que la
-chose en vérité soit accordant au nom, et que la condition des gens
-amende de nous en la venue de nostre nouvel gouvernement; par
-délibération de nostre grant conseil avons ordené et ordenons, que
-généraument, par tout nostre royaume, de tant comme il peut appartenir
-à nous et à nos successeurs, telles servitudes soient ramenées à
-franchises, et à tous ceux qui de ourine[53] ou ancienneté, ou de
-nouvel par mariage, ou par résidence de lieux de serve condition, sont
-encheües ou pourroient eschoir au lien de servitudes, franchise soit
-donnée aux bonnes et convenables conditions. Et pour ce, et
-spécialement que nostre commun pueple qui par les collecteurs,
-sergents et autres officiaux, qui au temps passé ont été députez sur
-le fait des mains mortes et formariages, ne soient plus grevez, ni
-domagiez pour ces choses, si comme ils ont esté jusques icy, laquelle
-chose nous déplaît, et pour ce que les autres seigneurs qui ont des
-_hommes de corps_[54] prennent exemple à nous de eux ramener à
-franchise. Nous qui de vostre léauté et aprouvée discrétion nous fions
-tout à plain, vous commettons et mandons, par la teneur de ces
-lettres, que vous alliez dans la baillie[55] de Senlis et ès ressorts
-d'icelle, et à tous les lieux, villes et communautéz, et personnes
-singulières[56] qui ladite franchise vous requerront, traitez et
-accordez avec eux de certaines compositions, par lesquelles suffisante
-recompensation nous soit faite des émoluments qui desdites servitudes
-pouvoient venir à nous et à nos successeurs, et à eux donnez de tant
-comme il peut toucher nous et nos successeurs générales et
-perpétuelles franchises, en la manière que dessus est dite, et selon
-ce que plus plainement le vous avons dit, déclaré et commis de bouche.
-Et nous promettons en bonne foy que nous, pour nous et nos
-successeurs, ratifierons et approuverons, tiendrons et ferons tenir et
-garder tout ce que vous ferez et accorderez sur les choses dessus
-dites, et les lettres que vous donnerez sur nos traités, compositions
-et accords de franchises à villes, communautés, lieux ou personnes
-singulières, nous les agréons dès-ors endroit, et leur en donnerons
-les nôtres sur ce, toutefois que nous en serons requis. Et donnons en
-mandement à tous nos justiciers et sujets, que en toutes ces choses
-ils obéissent à vous et entendent diligemment.
-
- [52] _Franc_, libre; _franchise_, liberté; _affranchir_, mettre en
- liberté.
-
- [53] Origine.
-
- [54] Serfs.
-
- [55] Le bailliage.
-
- [56] Personne isolée, particulière.
-
-
-
-
-LES PASTOUREAUX.
-
-De la muette[57] des pastouriaux.
-
-1320.
-
-
-En cest an, commença en France une muette sans nulle discrétion: car
-aucuns truffeurs publièrent que il estoit révélé que les pastouriaux
-devoient conquerre la Saincte Terre, si s'assemblèrent en très grant
-nombre; et acouroient les pastouriaux des champs, et laissoient leur
-bestes; et sans prendre congié à père ne à mère, s'ajoustoient aux
-autres, sans denier et sans maille. Et quant cestui qui les gouvernoit
-vit qu'il estoient si fors, si commencièrent à faire maintes injures,
-et se aucun de eux pour ce estoit pris, il brisoient les prisons et
-les en traoient à force, dont il firent grant vilenie au prévost de
-Chastelet de Paris, car il le trébuchièrent par un degré, et n'en fu
-plus fait[58]. Si se partirent de Paris robant les bonnes gens, et les
-villes les laissoient aler, puisque Paris n'i avoit mis nul conseil;
-et s'en vindrent jusques en la terre de Langue d'Oc; et tous les juis
-qu'il trouvoient il occioient sans merci; ne les baillis ne les
-povoient garantir, car le peuple crestien ne se vouloit mesler contre
-les crestiens pour les Juis. Dont il avint qu'il s'en fuirent en une
-tour bien cinq cens, que hommes, que femmes, que enfans; et les
-pastouriaux les assaillirent, et iceux se deffendirent à pierre et à
-fust; et quant ce leur failli, si leur gettèrent leur enfans. Adonc
-mistrent les pastouriaux le feu en la porte, et les juis virent que il
-ne poroient eschaper, si s'occistrent eux-meismes. Les pastouriaux
-s'en alèrent vers Carcassonne pour faire autel, mais ceux qui
-gardoient le pays assemblèrent grant ost et alèrent contre eux, et il
-se dispersèrent et fuirent çà et là, et les pluseurs furent pris et
-pendus par les chemins, ci dix, ci vingt, ci trente; et ainsi failli
-celle folle assemblée.
-
- [57] Muette, meute (_émeute_), de _motus_, sédition.
-
- [58] Et ils n'en eurent aucune punition. _Et il n'en fut rien._
-
-_Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._
-
-
-
-
-LES LÉPREUX.
-
-De la condampnacion des mesiaux[59].
-
-1321.
-
-
-En l'an mil trois cent vingt et un, le roy estoit en Poitou, et luy
-aporta l'en nouvelle que en la Langue d'Oc tous les mesiaux estoient
-ars, car il avoient confessé que tous les puis et les fontaines il
-avoient ou vouloient empoisonner, pour tous les crestiens occire et
-conchier de messellerie; si que le seigneur de Partenai luy envoia
-sous son seel la confession d'un mesel de grant renon qui luy avoit
-esté accusé sur ce qu'il recognut que un grant Juis et riche l'avoit à
-ce incliné, et donné douze livres et baillé les poisons pour ce faire;
-et luy avoit promis que se il povoit les autres mesiaux amener à ce
-faire, que il leur administreroit deniers et poisons. Et comme l'en
-luy mandast la recepte de ces poisons, il dist qu'il estoit de sanc
-d'homme et de pissast, et de trois manières de herbes, lesquielles il
-ne sot nommer ou ne voult, et si y metoit-on le corps Jhésucrist; et
-puis, tout ce on séchoit, et en faisoit-on poudre que l'en metoit en
-sachets que l'en lyoit à pierres ou à autre chose pesant, et la
-getoit-on en iaue; et quant le sachet rompoit si espandoit le venin.
-
- [59] Lépreux.--Mesellerie, variété de la lèpre.
-
-Et tantost le roy Phelippe manda par tout le royaume que les mesiaux
-fussent tous pris et examinés; desquiels pluseurs recognurent que les
-Juis leur avoient ce fait faire par deniers et par promesses, et
-avoient fait quatre conciles en divers pays, si que il n'avoit
-meselerie au monde, fors que deux en Angleterre, dont aucuns n'i fust
-en l'un[60], et en emportoient les poisons. Et leur donnoit-on à
-entendre que quant les grans seigneurs seroient mors, qu'il auroient
-leur terres, dont il avoient jà devisé les royaumes, les contés et les
-éveschiés. Et disoit-on que le roy de Garnate, que les crestiens
-avoient pluseurs fois desconfit, parla aux Juis que il voulsissent
-emprendre celle malefaçon, et il leur donroit assez deniers et leur
-administreroit les poisons; et il distrent que il ne le pourroient
-faire par eux; car se les crestiens les véoient approuchier de leur
-puis, si les auroient tantost souppeçonneux; mais par les mesiaux qui
-estoient en vilté pourroit estre fait; et ainsi par dons et par
-promesses les Juis les enclinoient à ce: et pluseurs renioient la foy
-et metoient le corps de Jhésucrist en poisons, par quoy moult de
-mesiaux et de Juis furent ars; et fu ordené de par le roy que ceux qui
-seroient coupables fussent ars, et les autres mesiaux fussent enclos
-en maladreries sans jamais issir; et les Juis furent bannis du
-royaume; mais depuis y sont-il demourés pour une grant somme d'argent.
-
- [60] _En l'un._ Dans l'une de ces assemblées.
-
-En cest an meisme avint-il un cas à Vitri qui estoit tel, que comme
-quarante Juis fussent emprisonnés pour la cause devant dite des
-mesiaux, et il sentissent que briefment les convendroit mourir, si
-commencièrent à traitier entre eux en telle manière que l'un d'eux
-tueroit tous les autres, afin que il ne fussent mis à mort par la main
-des incirconcis: et lors fu ordené et acordé de la volenté de tous que
-un qui estoit ancien et de bonne vie en leur loy les metroit tous à
-mort; le quiel ne s'i voult acorder s'il n'avoit avec luy un jeune
-homme; et adonc ces deux les tuèrent tous, et ne demoura que ces deux:
-et lors commença une question entre eux deux, le quiel metroit l'autre
-à mort? Toute fois l'ancien fist tant par devers le jeune que il le
-mist à mort; et ainsi demoura le jeune tout seul, et prist l'or et
-l'argent de ceux qui estoient mors, et commença à penser coment il
-pourroit eschaper de celle tour où il estoit. Si prist des draps et en
-fist des cordes, et se mis à paine pour descendre: mais sa corde si fu
-trop courte, et si pesoit moult pour l'avoir qu'il avoit entour luy,
-si chéi ès fossé et se rompi la jambe; le quiel quant il fu là trouvé,
-si fu mené à la justice, et confessa tout ce que devant est dit; et
-lors fu-il condampné à mourir avec ceux que il avoit tué.
-
-_Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._
-
-
-
-
-PHILIPPE LE LONG DÉCRÈTE L'UNITÉ DES POIDS ET MESURES.
-
-1321.
-
-
-Et en ce meisme an, conçut le roy et ot en pensée de ordener que par
-tout son royaume n'auroit que une mesure et une aune. Mais maladie le
-prist, si ne pot accomplir ce que il avoit conceu; et si avoit eu en
-propos que toutes les monnoies du royaume fussent venues à une. Et
-cette chose le roy avoit intention de faire.
-
-_Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._
-
-
-
-
-FÉODALITÉ, CHEVALERIE, ÉDUCATION, MOEURS GÉNÉRALES DES XIIe, XIIIe et
-XIVe SIÈCLES.
-
-
-Lorsque les Franks s'établirent en Gaule, ce pays pouvait contenir de
-dix-sept à dix-huit millions d'hommes, sur lesquels cinq cent mille
-chefs de famille tout au plus étaient de condition à payer la
-capitation: cela veut dire que plus des deux tiers des habitants
-étaient de condition servile. L'esclavage portait sa peine en soi: les
-invasions étaient faciles chez des peuples dont les deux tiers,
-désarmés et opprimés, n'avaient aucun intérêt à défendre la patrie. Le
-même terrain qui fournirait maintenant plus de quinze mille hommes en
-état de résister n'avait pas deux mille citoyens à opposer à la
-conquête.
-
-Les esclaves chez les Romains et chez les Grecs étaient de deux sortes
-principales; les uns attachés à la maison et à la personne du maître,
-les autres plantés sur le sol qu'ils cultivaient. Les Germains ne
-connaissaient que ce dernier genre d'esclaves; ils les traitaient avec
-douceur, et en faisaient des colons plutôt que des serfs.
-
-Les Franks multiplièrent ces esclaves de la terre dans les Gaules; peu
-à peu l'_esclavage_ se changea en _servage_, lequel servage se convertit
-en _salaire_, lequel salaire se modifiera à son tour: nouveau
-perfectionnement qui signalera la troisième ère et le troisième grand
-combat du christianisme.
-
-Si la moyenne propriété industrielle recommença par la bourgeoisie, la
-petite propriété agricole recommença par les serfs affranchis, devenus
-fermiers propriétaires moyennant une redevance, quand la servitude
-germanique eut prévalu sur la servitude romaine. Celle-ci paraît même
-avoir été complétement abolie sous les rois de la seconde race. On ne
-voit plus, en effet, sous cette race, de _serfs de corps_ ou
-_d'esclaves domestiques_ dans les maisons[61]. Il en résulta ce bel
-axiome de jurisprudence nationale: Tout esclave qui met le pied sur
-terre de France est libre.
-
- [61] L'esclavage de corps ne cessa pas partout à la fois: il se
- prolongea surtout en Angleterre, par trois causes: le dur esprit
- des habitants; l'invasion normande, qui ranima le droit de
- conquête; l'usage du pays, qui n'admet l'abolition formelle
- d'aucune loi. En 1283, les annales du prieuré de Dunstale
- fournissent cette note: «Au mois de juillet de la présente année,
- nous avons vendu Guillaume PYKE, notre esclave, et reçu un marc
- du marchand.» C'était moins que le prix d'un cheval. Jusqu'au
- milieu du dix-septième siècle, dans ces guerres que les Anglais
- faisaient à Charles Ier pour la _liberté des hommes_, on voit ces
- fameux niveleurs vendre comme esclaves des royalistes faits
- prisonniers sur le champ de bataille.
-
-C'est donc un fait étrange, mais certain, que la féodalité a
-puissamment contribué à l'abolition de l'esclavage par l'établissement
-du servage. Elle y contribua encore d'une autre manière, en mettant
-les armes à la main du vassal: elle fit du serf attaché à la glèbe un
-soldat sous la bannière de sa paroisse; si on le vendait encore quand
-et quand la terre, on ne le vendait plus comme individu avec les
-autres bestiaux. Le serf sur les murs de Jérusalem escaladée, ou
-vainqueur des Anglais avec du Guesclin, ne portait plus le fer qui
-enchaîne, mais le fer qui délivre. Le paysan serf, demi-soldat,
-demi-laboureur, demi-berger du moyen âge, était peut-être moins
-opprimé, moins ignorant, moins grossier que le paysan libre des
-derniers temps de la monarchie absolue.
-
-On doit néanmoins faire une remarque qui expliquera la lenteur de
-l'affranchissement complet dans le régime féodal. L'affranchissement
-chez les Romains ne causait presque aucun préjudice au maître de
-l'affranchi; il n'était privé que d'un _individu_. Le serf constituait
-une partie du _fief_; en l'affranchissant on _abrégeait_ le fief,
-c'est-à-dire qu'on le diminuait, qu'on amoindrissait à la fois la
-_qualité_, le _droit_ et la _fortune_ du possesseur. Or, il était
-difficile à un homme d'avoir le courage de se dépouiller, de
-s'abaisser, de se réduire soi-même à une espèce de servitude, pour
-donner la liberté à un autre homme.
-
-Voyons maintenant quelle était la classe d'hommes qui dominait les
-serfs, les gens de _poueste_, les vilains, _taillables à merci de la
-teste jusqu'aux pieds_.
-
-L'égalité régnait dans l'origine parmi les Franks. Leurs dignités
-militaires étaient électives. Le chef ou le roi se donnait des
-_fidèles_ ou compagnons, des _leudes_, des _antrustions_. Ce titre de
-leude était personnel; l'hérédité en tout était inconnue. Le leude se
-trouvait de droit membre du grand conseil national et de l'espèce de
-cour d'appel de justice que le roi présidait: je me sers des locutions
-modernes pour me faire comprendre.
-
-J'ai dit que cette première noblesse des Franks, si c'était une
-noblesse, périt en grande partie à la bataille de Fontenay. D'autres
-chefs franks prirent la place de ces premiers chefs, usurpèrent ou
-reçurent en don les provinces et les châteaux confiés à leur garde: de
-cette seconde noblesse franke personnelle sortit la première noblesse
-française héréditaire.
-
-Celle-ci, selon la qualité et l'importance des fiefs, se divisa en
-quatre branches: 1º les grands vassaux de la couronne et les autres
-seigneurs qui, sans être au nombre des grands vassaux, possédaient des
-fiefs à grande mouvance; 2º les possesseurs de fief de bannière; 3º
-les possesseurs de fief de haubert; 4º les possesseurs de fief de
-simple écuyer.
-
-De là quatre degrés de noblesse: noblesse du sang royal, haute
-noblesse, noblesse ordinaire, noblesse par anoblissement.
-
-Le service militaire introduisit chez la noblesse la distinction du
-chevalier, _miles_, et de l'écuyer, _servitium scuti_. Les nobles
-abandonnèrent dans la suite une de leurs plus belles prérogatives,
-celle de juger. On comptait en France quatre mille familles d'ancienne
-noblesse, et quatre-vingt-dix mille familles nobles pouvant fournir
-cent mille combattants. C'était, à proprement parler, la population
-militaire libre.
-
-Les noms des nobles dans les premiers temps n'étaient point
-héréditaires, quoique le sang, le privilége et la propriété le fussent
-déjà. On voit dans la loi salique que les parents s'assemblaient la
-neuvième nuit pour donner un nom à l'enfant nouveau-né. Bernard le
-Danois fut père de Torfe, père de Turchtil, père d'Anchtil, père de
-Robert d'_Harcourt_. Le nom héréditaire ne paraît ici qu'à la cinquième
-génération.
-
-Les armes conféraient la noblesse; la noblesse se perdait par la
-lâcheté; elle dormait seulement quand le noble exerçait une profession
-roturière non dégradante; quelques charges la communiquaient; mais la
-haute charge même de chancelier resta long-temps en roture. Dans
-certaines provinces _le ventre anoblissait_, c'est-à-dire que la
-noblesse était transmise par la mère.
-
-Les échevins de plusieurs villes recevaient la noblesse; on l'appelait
-_noblesse de la cloche_, parce que les échevins s'assemblaient au son
-d'une cloche. L'étranger noble, naturalisé en France, demeurait noble.
-
-Les nobles prirent des titres selon la qualité de leurs fiefs (ces
-titres, à l'exception de ceux de baron et de marquis, étaient
-d'origine romaine); ils furent ducs, barons, marquis, comtes,
-vicomtes, vidames, chevaliers, quand ils possédèrent des duchés, des
-marquisats, des comtés, des vicomtés, des baronnies. Quelques titres
-appartenaient à des noms, sans être inhérents à des fiefs; cas
-extrêmement rare.
-
-Le gentilhomme ne payait point la taille personnelle, tant qu'il ne
-faisait valoir de ses propres mains qu'une seule métairie; il ne
-logeait point les gens de guerre: les coutumes particulières lui
-accordaient une foule d'autres priviléges.
-
-Les nobles se distinguaient par leurs armoiries, qui commencèrent à se
-multiplier au temps des croisades. Ils portaient ordinairement un
-oiseau sur le poing, même en voyage et au combat: lorsque les Normands
-assaillirent Paris, sous le roi Eudes, les Franks qui défendaient le
-Petit-Pont, ne l'espérant pas pouvoir garder, donnèrent la liberté à
-leurs faucons. Les tournois dans les villes, les chasses dans les
-châteaux, étaient les principaux amusements de la noblesse.
-
-On ne se peut faire une idée de la fierté qu'imprima au caractère le
-régime féodal; le plus mince aleutier s'estimait à l'égal d'un roi.
-L'empereur Frédéric Ier traversait la ville de Thongue; le baron de
-Krenkingen, seigneur du lieu, ne se leva pas devant lui, et remua
-seulement son chaperon, en signe de courtoisie. Le corps
-aristocratique était à la fois oppresseur de la liberté commune et
-ennemi du pouvoir royal; fidèle à la personne du monarque alors même
-que ce monarque était criminel, et rebelle à sa puissance alors même
-que cette puissance était juste. De cette fidélité naquit l'honneur
-des temps modernes: vertu qui consiste souvent à sacrifier les autres
-vertus; vertu qui peut trahir la prospérité, jamais le malheur; vertu
-implacable quand elle se croit offensée; vertu égoïste et la plus
-noble des personnalités; vertu, enfin, qui se prête à elle-même
-serment, et qui est sa propre fatalité, son propre destin. Un
-chevalier du Nord tombe sous son ennemi; le vainqueur manquant d'arme
-pour achever sa victoire, convient avec le vaincu qu'il ira chercher
-son épée; le vaincu demeure religieusement dans la même attitude
-jusqu'à ce que le vainqueur revienne l'égorger: voilà l'honneur,
-premier-né de la société barbare. (MALLET, _Introduction à l'Histoire
-du Danemarck_.)
-
-De l'état des hommes passons à l'état des propriétés.
-
-Le fief, qui naquit à l'époque où le servage germanique débouta la
-servitude romaine, constitua la féodalité. Dans les temps de
-révolutions et d'invasions successives, les petits possesseurs,
-n'étant plus protégés par la loi, donnèrent leur champ à ceux qui le
-pouvaient défendre: c'est ce que nous avons appris de Salvien. De cet
-état de choses à la création du fief, il n'y avait qu'un pas, et ce
-pas fut fait par les barbares: ils avaient déjà l'exemple du bénéfice
-militaire, c'est-à-dire de la concession d'un terrain à charge d'un
-service, bien que les _fe-ods_ ne soient pas exactement les _prædia
-militaria_. Il arriva que le roi et les autres chefs ne voulurent plus
-accepter des immeubles, en installant le propriétaire donateur comme
-fermier de son ancienne propriété; mais ils la lui rendirent, à
-condition de prendre les armes pour ses protecteurs: ils s'engageaient
-de leur côté à secourir cette espèce de sujet volontaire. Voilà le
-vasselage et la seigneurie.
-
-Toutes les propriétés, dans la féodalité, se divisent en deux grandes
-classes: l'aleu ou le franc-aleu, le fief et l'arrière-fief. «Tenir en
-aleu, dit la _Somme rurale_, si est tenir terre de Dieu tant seulement,
-et ne doivent cens, rente, ne relief, ne autre redevance à vie ne à
-mort.»
-
-Cujas fait venir le mot _aleu_ (_alodium_) d'un possesseur des terres
-_sine lode_. Il est plus naturel de le tirer de la terre du _leude_,
-fidèle, ou de _drude_, ami: _drudi et_ _vassalli_ sont souvent réunis
-dans les actes. Leude est le _compagnon_ de Tacite, l'_homme de la
-foi_ du roi dans la loi salique, et l'_antrustion du roi_ des formules
-de Marculfe.
-
-L'aleu fut dans l'origine inaliénable sans le consentement de
-l'héritier. Il y eut deux sortes de franc-aleu: le noble et le
-roturier. Le noble était celui qui entraînait justice, censive ou
-mouvance; le roturier, celui auquel toutes ces conditions manquaient:
-ce dernier, le plus ancien des deux, représentait le faible reste de
-la propriété romaine.
-
-Les parlements différaient de principes sur le maintien du franc-aleu.
-Les pays coutumiers et de droit écrit, dans le ressort des parlements
-de Paris et de Normandie, ne reconnaissaient le franc-aleu que par
-_titres_, titres qu'il était presque toujours impossible de produire.
-La coutume de Bretagne, sous le parlement de la même province,
-rejetait absolument le franc-aleu. Les quatre parlements de droit
-écrit, Bordeaux, Toulouse, Aix et Grenoble, variaient dans leurs _us_,
-et rendaient des arrêts en sens divers: le parlement de Provence ne
-recevait que le franc-aleu, et le parlement de Dauphiné l'admettait
-dans quelques dépendances sur titres. Le Languedoc prétendait jouir du
-franc-aleu avant les _Établissements_ de Simon de Montfort, qui
-transporta dans le comté de Toulouse la coutume de Paris. «Après ce
-grand progrès d'armes, Simon, comte de Montfort, se voyant seigneur de
-tant de terres, de mesnagement ennuyeux et pénible, il les departit
-entre les gentilshommes tant françois qu'autres. . . . . . . . Pour
-contenir l'esprit de ses vassaux et assurer ses droits, il establit
-des loix generales en ses terres, par advis de huit archevesques ou
-evesques et autres grands personnages.» _Tam inter barones ac milites,
-quam inter burgences et rurales, seu succedant hæredes, in
-hæreditatibus_ _suis, secundum morem et usum Franciæ, circa
-Parisiis._
-
-Les coutumes de Troyes, de Vitry et de Chaumont, réputaient toute
-terre franche ou alodiale. Le fief et l'aleu étaient la lutte et la
-coexistence de la propriété selon l'ancienne société, et de la
-propriété selon la société nouvelle.
-
-Quelquefois le fief se changea en aleu, mais l'aleu finit presque
-généralement par se perdre dans le fief. _Nulle terre sans seigneur_
-devint l'adage des légistes. L'esprit du fief s'empara à un tel point
-de la communauté, qu'une pension accordée, une charge conférée, un
-titre reçu, la concession d'une chasse ou d'une pêche, le don d'une
-ruche d'abeilles, l'air même qu'on respirait, s'inféoda; d'où cette
-locution: _Fief en l'air, fief volant sans terre, sans domaine._
-
-Fief, _feudum_, _feodum_, _foedum_, _fochundum_, _fedum_, _fedium_,
-_fenum_, vient d'_a fide_, latin, ou plutôt de _fehod_, (saxon) prix.
-La formule de la vassalité remonte au temps de Charlemagne: _Juro ad
-hæc sancta Dei Evangelia, . . . . . . . . ut vassalum domino._
-
-Le fief était la confusion de la propriété et de la souveraineté: on
-retournait de la sorte au berceau de la société, au temps patriarcal,
-à cette époque où le père de famille était roi dans l'espace que
-paissaient ses troupeaux, mais avec une notable différence: la
-propriété féodale avait conservé le caractère de son possesseur; elle
-était conquérante; elle asservissait les propriétés voisines. Les
-champs autour desquels le seigneur avait pu tracer un cercle avec son
-épée relevaient de son propre champ. C'est le premier âge de la
-féodalité.
-
-Le mot _vassal_, qui a prévalu pour signifier homme de fief, ne paraît
-cependant dans les actes que depuis le treizième siècle. _Vassus_ ou
-_vassallus_, vient de l'ancien mot franc _gessell_, compagnon;
-conversion de lettres fréquente dans les auteurs latins: _wacta_,
-guet; _wadium_, gage; _wanti_, gants, etc.
-
-Il y avait des fiefs de trois espèces générales: fief de bannière,
-fief de haubert, fief de simple écuyer.
-
-Le fief banneret fournissait dix ou vingt-cinq vassaux sous bannière.
-
-Le fief de haubert devait un cavalier armé de toutes pièces, bien
-monté et accompagné de deux ou trois valets.
-
-Le fief de simple écuyer ne devait qu'un vassal armé à la légère.
-
-Tous les fiefs et arrière-fiefs ressortissaient au manoir des
-seigneurs, comme à la tente du capitaine: la grosse tour du Louvre
-était le _fief dominant_ ou le pavillon du général. Le terrain sur
-lequel Philippe-Auguste l'avait bâtie, il l'avait acheté du prieuré de
-Saint-Denis de la Chartre, pour une rente de trente sous parisis:
-ainsi, ce donjon majeur, d'où relevaient tous les fiefs, grands et
-petits, de la couronne, relevait lui-même du prieuré de Saint-Denis.
-
-Quand le roi possédait des terres dans la mouvance d'une seigneurie,
-il devenait vassal du possesseur de cette seigneurie; mais alors il se
-faisait _représenter_ pour prêter, comme vassal, foi et hommage à son
-propre vassal; on voulait bien user de cette indulgence envers lui,
-sans qu'il se pût néanmoins soustraire à la loi générale de la
-féodalité. Philippe III rend, en 1284, hommage à l'abbaye de Moissac.
-En 1350, le grand-chambellan rend hommage, au nom du roi Jean, à
-l'évêque de Paris, pour les châtellenies de Tournant et de Torcy:
-_Joannes, Dei gratia, Francorum rex. . . . . ., Robertus de Loriaco,
-de præcepto nostro, homagium fecit._ On citera encore un exemple,
-parce qu'il est rare dans son espèce, et qu'il affectera les lecteurs
-français comme l'historien qui le rappelle. Henri VI, _roi
-d'Angleterre_, rend hommage à des _bourgeois de Paris_.
-
-«Henry, par la grâce de Dieu, roi _de France et d'Angleterre_, à tous
-ceux qui ces présentes lettres verront, salut. Savoir faisons que
-comme autrefois a fait nostre très-cher seigneur et ayeul feu le roi
-Charles (Charles VI), dernier trespassé, à qui Dieu _pardoînt_, par ses
-lettres sur ce faictes, données le 21e jour de mai, dernier passé,
-nous avons deputé et deputons Me Jean le Roy, nostre procureur au
-Chastelet de Paris, pour, et en lieu de nous, à homme et vassal, de
-ceux de qui sont mouvants et tenus en fiefs les terres, possessions et
-seigneuries, à nous advenues en la ville et vicomté de Paris depuis
-quatre ans en ça; et en faire les debvoirs, tels qu'il appartient. . .
-. . . . Donné à Paris, le 15e jour de mai 1423, et de notre règne le
-premier. Ainsi signé par le roi, à la relation du conseil tenu par
-l'ordonnance de monseigneur le régent de France, duc de Betfort.»
-
-Paris était un composé de fiefs; neuf d'entre eux relevaient de
-l'évêché: le Roule, la Grange-Batelière, l'outre Petit-Pont, etc. Les
-autres fiefs de la ville de Paris appartenaient aux abbayes de
-Sainte-Geneviève, de Saint-Germain des Prés, de Saint-Victor, du
-grand-prieuré de France, et du prieuré de Saint-Martin des Champs. On
-comptait en France soixante-dix mille fiefs ou arrière-fiefs, dont
-trois mille étaient titrés. Le vassal prêtait hommage tête nue, sans
-épée, sans éperons, à genoux, les mains dans celles du seigneur, qui
-était assis et la tête couverte; on disait: «_Je deviens vostre homme
-de ce jour en avant, de vie, de membre, de terrestre honneur; et à
-vous serai feal et loyal, et foi à vous porterai des tenements que je
-recognois tenir de vous, sauf la foi que je dois à nostre seigneur le
-roi._» Quand cette formule était prononcée par un tiers, le vassal
-répondait. _Voire: oui je le jure._ Alors le vassal était reçu par le
-seigneur _audit hommage à la foi et à la bouche_, c'est-à-dire au
-baiser, pourvu que ce vassal ne fût pas un _vilain_. «Quelquefois un
-gentilhomme de bon lieu est contrainct de se mettre à genoux devant un
-moindre que lui; de mettre ses mains fortes et genereuses dans celles
-d'un lasche et effeminé.» (_Traité des Fiefs._)
-
-Quand l'hommage était rendu par une femme, elle ne pouvait pas dire:
-«_Jeo deveigne vostre feme, pur ceo que n'est convienent que feme dira
-que el deviendra feme à aucun home, fors que à sa baron, quand ele est
-espouse_;» mais elle disait, etc.
-
-Main, fils de Gualon, du consentement de son fils Eudon, et de Viete
-sa bru, donne à Dieu et à Saint-Albin en Anjou la terre de Brilchiot;
-en foi de quoi le père et le fils baisèrent le moine Gaultier; mais
-comme c'était chose inusitée qu'une femme baisât un moine, Lambert,
-avoué de Saint-Albin, est délégué pour recevoir le baiser de la
-donatrice, avec la permission du moine Gaultier: _jubente Walterio
-monacho_.
-
-Robert d'Artois, comte de Beaumont, ayant à recevoir deux hommages de
-son _amée cousine madame Marie de Brebant, dame d'Arschot et de
-Vierzon_, ordonna: «Que nous et la dame de Vierzon devons estre à
-cheval, et nostre cheval les deux pieds devant en l'eau du gué de
-Noies, et les deux pieds derriere à terre seche, par devant nostre
-terre de Meun; et le cheval à ladite dame de Vierzon les deux pieds
-derriere en l'eau dudit gué, et les devant à terre seche par devers
-nostre terre de Meun.»
-
-L'hommage était _lige_ ou _simple_; l'hommage _ordinaire_ ne se doit
-pas compter. L'homme lige (il y avait six espèces d'hommes dans
-l'antiquité franke) s'engageait à servir en _personne_ son seigneur
-_envers et contre_ _toute créature qui peut vivre et mourir_. Le
-vassal simple pouvait fournir un remplaçant. On fait venir _lige_ ou
-du latin _ligare_, _liga_, _ligamen_, etc., ou du frank _leude_: Vous
-êtes de _Tournay, laquelle est toute lige au roi de France_.
-
-Tantôt le vassal était obligé à _plège_ ou _plejure_, tantôt à service
-_de son propre corps_, à devenir caution ou champion pour son
-seigneur: c'était la continuation de la clientèle franke et de
-l'inscription au rôle _Vassaticum_.
-
-Quand les rois _semonaient_ pour le service du fief militaire leurs
-vassaux _direct_, les ducs, comtes, barons, chevaliers, châtelains,
-cela s'appelait le _ban_; quand ils _semonaient_ leurs vassaux directs
-et leurs vassaux _indirects_, c'est-à-dire les seigneurs et les
-vassaux des seigneurs, les possesseurs d'arrière-fief, cela s'appelait
-l'_arrière-ban_. Ce mot est composé de deux mots de la vieille langue:
-_har_, camp, et _ban_, appel, d'où le mot de basse latinité
-_heribannum_. Il n'est pas vrai que l'arrière-ban soit le réitératif
-du ban.
-
-«Les vassaux, hommes et cavaliers, estoient comme des digues, des
-remparts, des murs d'airain, opposez aux ennemis; victimes devouez à
-la fortune de l'Estat, possedants une vie flottante, incertaine, le
-plus souvent ensevelie dans les ruines communes.» (_Du Franc-Aleu._)
-
-Les vassaux devaient aide en monnaie à leur seigneur en trois cas:
-lorsqu'il partait pour la Terre Sainte, lorsqu'il mariait sa soeur ou
-son fils aîné, lorsque ce fils recevait les éperons de la chevalerie.
-
-Il y avait des fiefs _rendables_ et _receptables_: le fief était
-_rendable_ quand le vassal, en certain cas, remettait les châteaux du
-fief au seigneur, en sortait avec toute sa famille, et n'y rentrait
-que quarante jours après la guerre finie; le fief était _receptable_
-quand le feudataire, sans sortir des châteaux qu'il tenait, était
-obligé d'y donner asile à son seigneur. L'un et l'autre de ces fiefs
-étaient _jurables_, à cause du serment réciproque.
-
-L'investiture, qui remonte à l'origine de la monarchie, se faisait
-pour le royaume, sous la première race, par la franciske, le hang ou
-angon; sous la seconde race, par la couronne et le manteau; sous la
-troisième, par le glaive, le sceptre et la main de justice.
-
-L'investiture ou saisine du fief avait lieu au moyen de quelque marque
-extérieure et symbolique, suivant la nature du fief ecclésiastique ou
-militaire, titré ou simple: on jurait sur une crosse, sur un calice,
-sur un anneau, sur un missel, sur des clefs, sur quelques grains
-d'encens, sur une lance, sur un heaume, sur un étendard, sur une épée,
-sur une cape, sur un marteau, sur un arc, sur une flèche, sur un gant,
-sur une étrille, sur une courroie, sur des éperons, sur des cheveux,
-sur une branche de laurier, sur un bâton, sur une bourse, sur un
-denier, sur un couteau, sur une broche, sur une coupe, sur une cruche
-remplie d'eau de mer, sur une paille, sur un fétu noué, sur un peu
-d'herbe, sur un morceau de bois, sur une poignée de terre. On trouve
-encore de vieux actes dans les plis desquels ces fragiles symboles
-sont conservés; le gage n'était rien, parce que la foi était tout.
-«_Le seigneur est tenu à son homme comme l'homme à son seigneur, fors
-que seulement en reverence._» Une société à la fois libre et opprimée,
-innocente et corrompue, raisonnable et absurde, naïve, capricieuse,
-attachée au passé comme la vieillesse, forte, féconde, avide d'avenir
-comme la jeunesse; une société entière reposa sur de simples
-engagements, et n'eut d'autre loi d'existence qu'une parole.
-
-La création des terres nobles dans le régime féodal était une idée
-politique, la plus extraordinaire et en même temps la plus profonde:
-la terre ne meurt point comme l'homme; elle n'a point de passions;
-elle n'est point sujette aux changements, aux révolutions; en lui
-attribuant des droits, c'était communiquer aux institutions la fixité
-du sol: aussi la féodalité a-t-elle duré huit cents ans, et dure
-encore dans une partie de l'Europe. Supposez que certaines terres
-eussent conféré la liberté au lieu de donner la noblesse, vous auriez
-eu une république de huit siècles. Encore faut-il remarquer que la
-noblesse féodale était, pour celui qui la possédait, une véritable
-liberté.
-
-Le roturier ne put d'abord acquérir un fief, parce qu'il ne pouvait
-porter la _lance_ et l'_éperon_, marques du service militaire; ensuite
-on se relâcha de cette coutume: le roi dont les trésors s'épuisaient,
-le seigneur accablé de dettes, furent aises de laisser vendre et de
-vendre des terres nobles à de riches bourgeois; la terre transmit le
-privilége, et le roturier, investi du fief, fut à la troisième
-génération _demené_ comme gentilhomme.
-
-Tout feudataire pouvait prendre les armes contre son seigneur, pour
-déni de justice et pour vengeance de famille; traditions de
-l'indépendance et des moeurs des Franks. La querelle se pouvait
-terminer par le duel, par l'_assurement_ (caution), ou par une
-sentence enregistrée à la justice seigneuriale du suzerain. «C'est la
-paix de Raolin d'Argées, de ses enfants et de leur lignage, d'une
-part; et de l'ermite de Stenay, de ses enfants, de leur lignage et de
-tous leurs consorts, d'autre part. L'ermite a juré sur les saints, lui
-huitième de ses amis, que bien ne lui fut de la mort de Raolin, mais
-beaucoup d'angoisse; a donné cent livres pour fonder une chapelle où
-l'on chantera pour le repos de l'âme du defunct; s'est engagé
-d'envoyer incessamment un de ses fils en Palestine.»
-
-On peut remarquer, dans ce traité, de la fin du treizième siècle, les
-co-jurants des lois ripuaire et saxonne.
-
-Si une veuve noble mariait sa fille orpheline sans le consentement du
-seigneur suzerain, ses meubles étaient confisqués: on lui laissait
-deux robes, une pour les jours ouvrables, l'autre pour le dimanche, un
-lit, un palefroi, une charrette et deux roussins.
-
-Une héritière de haut lignage était obligée de se marier pour
-desservir le fief, comme on voit aujourd'hui les marchandes qui
-perdent leur mari épouser leur premier commis pour faire aller
-l'établissement. Si cette héritière avait plus de soixante ans, elle
-était dispensée du mariage.
-
-Les droits seigneuriaux ont été puisés dans les entrailles mêmes du
-fief. Dans l'origine ils étaient appelés _honneurs_, _faveurs_, comme
-reconnaissances faites au seigneur, par le vassal, des aliénations et
-transmissions des fiefs d'une personne à l'autre. C'est ce que veut
-dire _lods_ et ventes: _laudimia_, _laudæ_, _laudationes_, _lausus_,
-de louer, complaire, agréer. Ces droits étaient ou militaires, ou
-fiscaux, ou honorifiques.
-
-Non-seulement le roi, grand chef féodal qui se sustentait du revenu de
-ses domaines, levait encore des taxes; mais tous les seigneurs
-suzerains et non suzerains, ecclésiastiques ou laïques, en levaient
-aussi de leur côté. Les droits de quint et requint, de lods et ventes,
-my-lods, de ventrolles, de reventes, de reventons, de sixièmes,
-huitièmes, treizièmes, de resixièmes, de rachats et reliefs, de plait,
-de morte-main, de rettiers, de pellage, de coutelage, d'affouage, de
-cambage, de cottage, de péage, de vilainage, de chevage, d'aubain,
-d'ostize, de champart, de mouture, de fours banaux, s'étaient venus
-joindre aux droits de justice, au casuel ecclésiastique, aux
-cotisations des jurandes, maîtrises et confréries, et aux anciennes
-taxes romaines: en inventions financières nous sommes fort inférieurs
-à nos pères. Il est probable que la masse entière du numéraire passait
-chaque année dans les mains du fisc royal et particulier; car les
-marchands et les ouvriers, serfs encore, appartenaient à des
-corporations de villes ou à des maîtres; ils ne formaient pas une
-classe généralement indépendante; ils touchaient à peine un bas
-salaire; le prix de leurs denrées et le travail de leurs journées
-souvent n'étaient pas à eux.
-
-Quant aux droits _honorifiques_, ils servaient de marques à une
-souveraineté locale: tels fiefs, par exemple, allouaient la faculté de
-prendre le cheval du roi, lorsque le roi passait sur les terres du
-possesseur de ces fiefs. D'autres droits n'étaient que des
-divertissements rustiques, que la philosophie a pris assez
-ridiculement pour des abus de la force: lorsqu'on apportait un oeuf
-garrotté dans une charrette traînée par quatre boeufs; lorsque les
-poissonniers, en l'honneur de la dame du lieu, sautaient dans un
-vivier à la Saint-Jean; lorsqu'on courait la _quintaine_ avec une lance
-de bois; lorsque, pour l'investiture d'un fief, il fallait venir
-baiser la serrure, le cliquet ou le verrou d'un manoir, marcher comme
-un ivrogne, faire trois cabrioles accompagnées d'un bruit ignoble et
-impur, c'étaient là des plaisirs grossiers, des fêtes dignes du
-seigneur et du vassal, des jeux inventés dans l'ennui des châteaux et
-des camps de paroisse, mais qui n'avaient aucune origine oppressive.
-Nous voyons tous les jours sur nos petits théâtres, dans ce siècle
-poli, des joies qui ne sont pas plus élégantes.
-
-Si, ailleurs, les serfs étaient obligés de battre l'eau des étangs
-quand la châtelaine était en couches; si le châtelain se réservait le
-droit de markette (_cullagium, marcheta_); si des curés même
-réclamaient ce droit, et si des évêques le convertissaient en argent,
-c'est à la _servitude grecque et romaine_ qu'il faut restituer ces
-abus: les rescrits des empereurs défendent aux maîtres de forcer leurs
-esclaves à des _choses infâmes_. Soit ignorance, soit défaut de
-réflexion, on n'a pas vu, ou on n'a pas voulu voir, ce que
-l'_esclavage_ avait laissé dans le _servage_. Quant à la multitude et
-à la diversité des coutumes, elles s'expliquent naturellement par les
-règlements des différents chefs de cette nation armée, cantonnée sur
-le sol de la France.
-
-Au milieu de la propriété mobile du fief s'élevait une propriété
-immobile, comme un rocher au milieu des vagues, et qui grossissait par
-de quotidiennes adhérences: l'amortissement était la faculté
-d'acquérir accordée à des gens de mainmorte. Une fois l'acquêt
-consommé au moyen d'un dédommagement ou d'un rachat pour la seigneurie
-dont l'acquêt relevait, la propriété _mourait_, c'est-à-dire qu'elle
-était retirée de la circulation, et que tous les droits de mutation se
-perdaient. Une terre ainsi tombée à des églises, à des abbayes, à des
-hôpitaux, à des ordres de chevalerie, représentait, pour le fisc et
-pour le maître du fief, un capital enfoui et sans intérêts. De sorte
-qu'avec la mainmortable, le domaine inaliénable de la couronne, les
-substitutions, le retrait lignager féodal (c'est-à-dire le droit de
-retirer un bien de famille ou une terre mouvante d'un fief), il serait
-résulté à la longue un fait incroyable dans la nature, déjà si
-extraordinaire, de la possession territoriale du moyen âge: toutes les
-propriétés se seraient fixées sous la main de propriétaires
-héréditaires; et comme ces propriétés étaient privilégiées, l'impôt
-direct et foncier eût péri; l'État se serait trouvé réduit aux dons
-gratuits, la plus casuelle des taxes.
-
-Le droit de justice tenait une haute place dans la féodalité.
-
-Chez les Grecs et les Romains la justice émanait du peuple: ce peuple
-étant tombé sous le joug, la justice resta faible dans les tribunaux,
-où, souveraine détrônée, elle put à peine cacher la liberté qui se
-réfugia auprès d'elle. Il ne s'éleva point au sein de ces tribunaux un
-grand corps de magistrature indépendante, appelé à prendre part aux
-affaires du gouvernement.
-
-La justice, au contraire, parmi les nations de race germanique découla
-de trois sources: la royauté, la propriété et la religion. Les rois
-chez les Franks comme chez les Germains, leurs pères, étaient les
-premiers magistrats: _Principes qui jura per pagos reddunt._ Quand donc
-saint Louis et Louis XII rendaient la justice au pied d'un chêne, ils
-ne faisaient que siéger au tribunal de leurs aïeux. La justice prit
-dans son air quelque chose d'auguste, comme les générations royales
-qui la portaient dans leur sein et la faisaient régner.
-
-Par la raison que les Franks lièrent la souveraineté et la noblesse au
-sol, ils y attachèrent la justice: fille de la terre, elle devint
-immuable comme elle. Tout seigneur qui possédait des _propres_ avait
-droit de justice. L'axiome de l'ancien droit français était: «La
-justice est patrimoniale.» Pourquoi cela? Parce que le patrimoine
-était la souveraineté.
-
-La religion ajouta une nouvelle grandeur à notre magistrature: la loi
-ecclésiastique mit la justice sur l'autel. Au défaut du public, un
-crucifix assistait dans la salle d'audience à la défense de l'accusé
-et à l'arrêt du juge: ce témoin était à la fois le Dieu, le souverain
-arbitre et l'innocent condamné.
-
-Née du sol, appuyée sur le sceptre, l'épée et la croix, la justice
-régla tout. Chez les nations antiques, le droit civil dériva du droit
-politique; chez les Français, le droit politique découla du droit
-civil: la justice était pour nous la liberté.
-
-La justice seigneuriale se divisait en deux degrés, haute et basse
-justice; toutes deux étaient du ressort du seigneur de trois
-châtellenies et d'une ville close, ayant droit de marché, de péage, de
-lige-estage, c'est-à-dire du seigneur qui pouvait obliger ses vassaux
-à faire la garde de son chastel.
-
-_Sénéchal_ et _bailli_, noms attribués aux juges: on appelait
-_sénéchal au duc_ un grand officier des ducs de Normandie, chargé de
-l'expédition des affaires litigieuses dans l'intervalle des sessions
-de l'échiquier.
-
-Le baron ne pouvait être jugé que par ses pairs: il y avait des pairs
-bourgeois pour les bourgeois. Saint Louis voulut que les hommes du
-baron ne fussent responsables ni des dettes qu'il avait contractées ni
-des crimes qu'il avait commis. Même alors il y avait des suicides, car
-les meubles revenaient par confiscation au seigneur sur les terres
-duquel l'homme s'était donné la mort. Un trésor trouvé appartient au
-seigneur de la terre, s'il est en argent; en or, il va au roi: «_Nul
-n'a la fortune d'or, s'il n'est roi._»
-
-La veuve noble avait le _bail_ et la garde de ses enfants: le bail était
-la jouissance des biens du mineur jusqu'à sa majorité: «_En vilenage il
-n'y a point de bail de droit._»
-
-Le douaire se réglait à la porte du _moustier_ où se contractait le
-mariage: c'était le mariage _solennel_, un de ces actes que les Romains
-appelaient _légitimes_.
-
-L'abominable législation sur les épaves et les deux espèces d'aubains,
-_les mescrus et les meconnus_, consistait à s'emparer des choses
-égarées, de la dépouille et de la succession des étrangers.
-
-Par le droit de _bâtardise_, quand les bâtards mouraient sans
-héritiers, les biens échéaient au seigneur, sous la condition
-d'acquitter les legs et de payer le douaire à la femme.
-
-Mais ceci doit être entendu des bâtards roturiers, serfs ou
-mainmortables de corps, incapables de succéder, ne pouvant ni se
-marier, ni acquérir, ni aliéner, sans le congé du seigneur. Quant aux
-bâtards des nobles, il n'y avait aucune différence entre eux et les
-enfants légitimes, lorsque le père les avait reconnus: ils en étaient
-quittes pour croiser les armes paternelles d'une barre diagonale, qui
-perpétuait le souvenir du malheur ou de la honte de leur mère. Les
-bâtards étaient presque toujours des hommes remarquables, parce qu'ils
-avaient eu à lutter contre l'obstacle de leur berceau.
-
-Dans quelques lieux, le nouveau marié ne pouvait avoir de commerce
-avec sa femme pendant les trois premières nuits de ses noces, à moins
-qu'il n'en eût obtenu la permission de son évêque. On tirait la raison
-de cette coutume de l'histoire du jeune Tobie: on en aurait pu
-retrouver quelque chose dans les institutions de Lycurgue, si ce
-nom-là eût été connu des barons.
-
-Les _déconfès_ ou _intestats_, ceux qui mouraient sans confession ou
-sans faire de testament, avaient leurs biens envahis par le seigneur.
-La mort subite amenait la même confiscation: l'homme mort soudainement
-ne s'était point confessé, donc Dieu l'avait jugé à lui seul, l'avait
-atteint tout vivant de sa réprobation éternelle. Les _Établissements
-de saint Louis_ remédiaient à cette absurde iniquité: ils ordonnaient
-que les biens d'un _déconfès_, frappé assez vite pour n'avoir pu
-appeler un prêtre, passeraient à ses enfants. On sait à quel point le
-clergé poussa les abus et la captation à l'égard des testaments: il
-fallait en mourant laisser quelque chose à l'église, même un dixième
-de sa fortune, sous peine de damnation et de non-inhumation: une
-pauvre femme offrit un petit chat pour racheter son âme.
-
-La procédure civile et criminelle se réglait sur l'état des personnes.
-L'assignation avait un terme de quinze jours. Les preuves étaient au
-nombre de huit, parmi lesquelles figurait le combat judiciaire.
-
-La déposition des témoins devait être secrète; mais saint Louis avait
-voulu que cette déposition fût à l'instant communiquée aux parties.
-
-L'appel aux justices royales était permis, non de droit, mais de
-_doléance_. Cet appel allait directement au roi, qui était supplié de
-_dépiécer_ le jugement. La pénalité était placée auprès du faux jugement
-ou de la non-exécution de la loi.
-
-La multiplication des cas de mort montre qu'on était déjà loin de
-l'esprit des temps barbares.
-
-La cause de ce changement fut l'introduction de l'ordre moral dans
-l'ordre légal: la morale va au-devant de l'action; la loi l'attend:
-dans l'ordre moral, la mort saisit le crime; dans l'ordre légal, c'est
-le crime qui saisit la mort.
-
-La sentence se prononçait par la bouche de certains jurés nommés
-_jugeurs_. Ces jugeurs ne pouvaient être tirés de la classe des
-_vilains_ et _coutumiers_. Toutefois on voit des bourgeois jugeurs
-dans quelques procès de gentilshommes; l'accusé puisait dans cet
-incident un moyen d'appel, pour incapacité de juges.
-
-L'accusation de meurtre, de trahison, ou de rapt, amenait un cas
-extraordinaire: il était loisible à l'accusé de récriminer contre
-l'accusateur; tous les deux allaient en prison, deux procès
-commençaient pour un même fait, les deux parties étant à la fois
-plaignantes et demanderesses.
-
-La caution était admise, excepté pour crime méritant peine capitale.
-
-Le vol équipollait l'assassinat; la maison du coupable était rasée,
-ses blés étaient ravagés, ses foins incendiés, ses vignes arrachées:
-on ne coupait pas ses arbres; on les dépouillait de leur écorce. Tuer
-un homme, ravir une femme, trahir son seigneur et son pays, ne
-constituait pas un plus grand crime aux yeux de la loi que d'embler
-(voler) un cheval ou une jument. On arrachait les yeux aux voleurs
-d'église et aux faux-monnayeurs. En _menues choses_ le vol postulait
-le retranchement d'une oreille ou d'un pied; le caractère des lois
-salique et ripuaire se retrouve dans ces dispositions. Le premier
-infanticide d'une mère impétrait au renvoi de cette malheureuse devant
-le tribunal de pénitence; si elle le commettait une seconde fois, on
-la brûlait morte. La volonté n'était point punie, lorsqu'il n'y avait
-point eu commencement d'exécution: c'est aujourd'hui le principe
-universel.
-
-Le prisonnier, même innocent, était pendu quand il forçait la porte de
-sa prison, parce que la société entière reposait sur la parole baillée
-ou reçue. Le clerc, le croisé et le moine compétaient des cours
-ecclésiastiques, qui ne condamnaient jamais à mort; on sent combien ce
-titre de _croisé_ favorisait alors la classe du servage et de la
-bourgeoisie. L'hérétique, le sorcier, le _maléficier_, étaient jetés
-aux fagots; la saisie des meubles punissait l'usurier. Si une bête
-rétive ou méchante tuait une femme ou un homme, et que le propriétaire
-de cette bête avouât l'avoir connue vicieuse, on le pendait: la bête
-était quelquefois attachée auprès de son maître. Un cochon, atteint et
-convaincu d'avoir mangé un enfant, eut son procès fait; après quoi il
-fut exécuté par la main du bourreau: la loi s'efforçait de montrer
-son horreur pour le meurtre, dans ces temps de meurtre. L'enfant
-coupable subissait la peine capitale comme l'homme en âge de raison:
-on lui accordait dispense d'âge pour mourir.
-
-A la porte de chaque chef-lieu des seigneuries s'élevait un gibet
-composé de quatre piliers de pierre, d'où pendaient des squelettes
-cliquetants.
-
-Tout ce qui concerne la famille, dot, tutelle, partage, donation,
-douaire, s'enchevêtrait, dans l'ancienne jurisprudence du moyen âge,
-de l'état des hommes et des choses. A cette complication, que l'on
-retrouve en partie dans les lois romaines en raison de la clientèle et
-de l'esclavage, se joignait la confusion introduite par la féodalité,
-à savoir, le franc-aleu, le fief et l'arrière-fief, les terres nobles
-et non nobles, les biens de mainmorte, les diverses mouvances, les
-droits seigneuriaux et ecclésiastiques, les coutumes non-seulement des
-provinces, mais encore des cantons. Les mariages dans les familles
-royales et princières produisaient des compositions et des
-décompositions de fiefs; le sol, changeant sans cesse de limites,
-avait la mobilité de la vie et de la fortune des hommes.
-
-Indépendamment des raisons d'ambition, de jalousie, d'intérêts
-commerciaux et politiques, il suffisait du service d'un fief pour
-mettre à deux nations le fer à la main. Un homme lige du roi refusait
-de rendre hommage; cet homme lige était ou Allemand, ou Flamand, ou
-Savoyard, ou Catalan, ou Navarrais, ou Anglais: on saisissait ses
-biens, et l'Europe était en feu. Un procès civil ou criminel
-engendrait un procès politique, qui se plaidait et se jugeait entre
-deux armées sur un champ de bataille. Jean, roi d'Angleterre, voit ses
-États confisqués par un arrêt de la cour des pairs de France; le
-prince Noir est sommé de comparaître devant Charles V, afin de
-répondre aux accusations des barons de Gascogne: un huissier à verge
-est chargé d'appréhender au corps le vainqueur de Poitiers, et de
-signifier un exploit à la gloire.
-
-Il me resterait beaucoup à dire sur la féodalité, mais peut-être en
-ai-je déjà parlé trop longtemps: je viens à la chevalerie.
-
-
-CHEVALERIE.
-
-La chevalerie, dont on place ordinairement l'institution à l'époque de
-la première croisade, remonte à une date fort antérieure. Elle est née
-du mélange des nations arabes et des peuples septentrionaux, lorsque
-les deux grandes invasions du nord et du midi se heurtèrent sur les
-rivages de la Sicile, de l'Italie, de l'Espagne, de la Provence, et
-dans le centre de la Gaule: cela nous donne une époque à peu près
-certaine, comprise entre l'année 700 et l'année 753.
-
-Le caractère de la chevalerie se forma parmi nous de la nature
-sentimentale et fidèle du Teuton et de la nature galante et
-merveilleuse du Maure, l'une et l'autre nature pénétrées de l'esprit
-et enveloppées de la forme du christianisme. L'opinion exaltée qui a
-tant contribué à l'émancipation du sexe féminin chez les nations
-modernes nous vient des barbares du Nord: les Germains reconnaissaient
-dans les femmes quelque chose de divin (_inesse quin etiam sanctum
-aliquid et providum putant_). La mythologie de l'_Edda_ et les poésies
-des scaldes décèlent le même enthousiasme chez les Scandinaves;
-jusqu'au soleil, dans ces poésies, est une femme, la brillente
-_Sunna_. Les lois gardent ces impressions délicates: quiconque a coupé
-la chevelure d'une jeune fille est condamné à payer soixante-deux sous
-d'or et demi; l'ingénu qui a pressé la main ou le doigt d'une femme
-de condition libre est frappé d'une amende de quinze sous d'or, de
-trente s'il lui a pressé l'avant-bras, de trente-cinq s'il lui a
-pressé le bras au-dessus du coude, de quarante-cinq s'il lui a pressé
-le sein (_si mamillam strinxerit_).
-
-De leur côté, les premiers Arabes professaient un grand respect pour
-les femmes, à en juger par le roman ou le poëme d'_Antar_, écrit ou
-recueilli par Asmaï le grammairien, sous le règne du kalife Aroun al
-Raschild. Antar, comme les chevaliers, est soumis à des épreuves; il
-aime constamment et timidement la belle Ibla; il court mainte aventure
-et fait des prouesses dignes de Roland; il a un cheval nommé Abjir,
-une épée appelée Dhamy. Mais les moeurs arabes sont conservées: les
-femmes boivent du lait de chamelle; et Antar, qui souffre qu'on le
-_frappe_, paît souvent les troupeaux[62]. Saladin était un chevalier
-tout aussi brave et moins cruel que Richard. On connaît les tournois,
-les combats et les amours des Maures de Cordoue et de Grenade.
-
- [62] Voyez dans la _Revue française_ de juillet 1830 un article
- très-ingénieux de M. Delécluse, sur _Antar_.
-
-Mais si Asmaï écrivait l'histoire d'Antar pour le kalife
-Aroun-al-Raschild, contemporain de Charlemagne, Charlemagne n'a point
-attendu, comme on l'a cru, le faux Turpin pour être transformé en
-chevalier, lui et ses pairs.
-
-Le roman publié sous le nom de Turpin, archevêque de Reims, fut
-composé par un certain moine Robert, sur la fin du onzième siècle, au
-moment de la première croisade. Ce moine se proposait d'animer les
-chrétiens à la guerre contre les infidèles, par l'exemple de
-Charlemagne et de ses douze pairs. C'est sur cette chronique que les
-Anglais ont calqué l'histoire de leur roi Artus et des chevaliers de
-la Table ronde.
-
-Le prétendu Turpin n'était lui-même qu'un imitateur; fait qui me
-semble avoir échappé jusque ici à tous les historiens. Soixante-dix
-ans après la mort de Charlemagne, le moine de Saint-Gall écrivit la
-vie de Karle le Grand, véritable roman du genre de celui d'_Antar_.
-N'est-ce pas une chose curieuse de trouver la chevalerie tout juste à
-la même époque chez les Franks et les Arabes? Le moine de Saint-Gall
-tenait ses autorités, pour la législation ecclésiastique, de Wernbert,
-célèbre abbé de Saint-Gall, et pour les actions militaires, du père de
-ce même Wernbert. Le père de l'abbé Wernbert se nommait Adalbert, et
-avait suivi son seigneur Gherold à la guerre contre les Huns (Avares),
-les Saxons et les Esclavons. Le romancier dit naïvement: «Adalbert
-était déjà vieux; il m'éleva quand j'étais encore très-petit; et
-souvent, malgré mes efforts pour lui échapper, il me ramenait et me
-contraignait d'écouter ses récits.»
-
-Le vieux soldat raconte donc au futur jeune moine que les Huns
-habitaient un pays entouré de neuf cercles. Le premier renfermait un
-espace aussi grand que la distance de Constance à Tours: ce cercle
-était construit en troncs de chênes, de hêtres, de sapins, et de
-pierres très-dures; il avait vingt pieds de largeur et autant de
-hauteur: il en était ainsi des autres cercles. Le terrible Charlemagne
-renverse tout cela; ensuite il marche contre des barbares qui
-ravageaient la France orientale; il les extermine et fait couper la
-tête à tous les enfants qui dépassaient la hauteur de son épée.
-Charlemagne est trahi par un de ses bâtards, petit nain bossu, confiné
-au monastère de Saint-Gall. Karle avait dans ses armées des héros à
-la manière de Roland: Cisher valait à lui seul une armée; on l'eût pu
-croire de la race Enachim, tant il était grand; il montait un énorme
-cheval, et quand le cheval refusait de passer la Doire enflée par les
-torrents des Alpes, il le traînait après lui dans les flots, en lui
-disant: «Par monseigneur Gall, de gré ou de force, tu me suivras.»
-Cisher fauchait les Bohémiens comme l'herbe d'une prairie. «Que
-m'importent, s'écriait-il, les Wenèdes, ces grenouillettes? J'en porte
-sept, huit et même neuf enfilés au bout de ma lance, en murmurant je
-ne sais quoi.»
-
-Karle attaque Didier en Italie. Didier demande à Ogger si Karle est
-dans l'armée qu'il aperçoit: «Non, dit Ogger; quand vous verrez les
-moissons s'agiter d'horreur dans les champs, le sombre Pô et le Tésin
-inonder les murs de la ville de leurs flots noircis par le fer, vous
-pourrez croire à l'arrivée de Karle.» Alors s'élève au couchant un
-nuage qui change le jour en ténèbres: Karle, cet homme de fer, avait
-la tête couverte d'un casque de fer, et les mains garnies de gantelets
-de fer; sa poitrine de fer et ses épaules étaient couvertes d'une
-armure de fer; sa main gauche élevait en l'air une lance de fer, sa
-main droite était posée sur son invincible épée; ses cuissards étaient
-de fer, ses bottines de fer, son bouclier de fer: son cheval avait la
-couleur et la force du fer; le fer couvrait les champs et les chemins;
-et ce fer, si dur, était porté par un peuple dont le coeur était plus
-dur que le fer. Et tout le peuple de la cité de Didier de s'écrier: «O
-fer! Ah! que de fer!» _O ferrum! Heu ferrum!_
-
-Une autre fois, Karle, accoutré d'une casaque de peau de brebis, va à
-la chasse avec les grands de Pavie, vêtus de robes faites de peaux
-d'oiseaux de Phénicie, de plumes de coucous, de queues de paons mêlées
-à la pourpre de Tyr, et ornées de franges d'écorce de cèdre. On voit
-Charlemagne, dans l'histoire, armer son second fils Louis chevalier,
-en lui ceignant l'épée.
-
-Le moine de Saint-Gall, qui se dit bégayant et édenté, mentionne aussi
-le lion tué par Peppin le Bref. Le vétéran Adalbert, redisant les
-exploits de Charlemagne à un enfant qui devait les écrire lorsqu'à son
-tour il serait devenu vieux, ne ressemble pas mal à quelque grenadier
-de Napoléon, racontant la campagne d'Égypte à un conscrit: tant la
-fable et l'histoire sont mêlées dans la vie des hommes extraordinaires!
-
-Ernold Nigel ou le Noir, dans son poëme sur Hlovigh le Débonnaire,
-décrit le siége de Barcelone; et c'est encore un ouvrage de
-chevalerie. Hlovigh ceint l'épée que Karle le Grand portait à son
-côté. Les Maures, rangés sur les remparts, défendent la ville; Zadun,
-leur chef, se dévoue pour les sauver; il se glisse le long des
-murailles pour aller hâter les secours des Sarrasins de Cordoue: il
-est pris. Mené à Louis, il crie aux siens: «Ouvrez vos portes!» et
-leur fait en même temps un signe convenu pour les engager à se
-défendre. La ville est forcée: dans le butin envoyé à Karle se
-trouvent des cuirasses, de riches habits, des casques ornés de
-crinières, un cheval parthe avec son harnois et son frein d'or.
-L'armure de fer des chevaliers n'est point (comme on l'a cru encore
-mal à propos) du onzième siècle; elle ne vient ni des Franks ni des
-Arabes; elle vient des Perses, de qui les Romains l'empruntèrent: on a
-vu la description qu'en fait Ammien Marcellin en parlant du triomphe
-de Constance à Rome; on retrouve pareillement cette armure dans
-l'escadron de grosse cavalerie que Constantin culbuta lorsqu'il
-descendit des Alpes pour aller attaquer Maxence.
-
-Les combats singuliers et les fêtes chevaleresques, la construction
-de ces monuments appelés _gothiques_, qui virent prier les chevaliers
-des croisades, coïncident aussi avec l'avénement des rois de la
-seconde race. Hlovigh le Débonnaire envoie l'évêque Ebbon prêcher la
-foi chez les Danois. Ebbon amène à Hlovigh Hérold, roi de ces peuples.
-Hlovigh se rend à Ingelheim, aux bords du Rhin: «Là s'élève sur cent
-colonnes un palais superbe........ Non loin du palais est une île que
-le Rhin environne de ses eaux profondes, retraite tapissée d'une herbe
-toujours verte, et que couvre une sombre forêt;» chasse superbe, où
-Judith, femme de Hlovigh, magnifiquement parée, monte un noble
-palefroi.
-
-Béro et Samilon, deux guerriers de nation gothique, combattent en
-champ clos devant Hlovigh, auprès du château d'Aix, dans un lieu
-entouré de murailles de nacre, orné de terrasses gazonnées et plantées
-d'arbres. «Les champions, d'une haute taille, sont montés sur des
-coursiers rapides; tous deux attendent le signal qui doit être donné
-par le roi. Dans l'arène paraît Gundold, qui se fait accompagner d'un
-cercueil, selon son usage dans ces occasions.» Béro est vaincu; les
-jeunes Franks l'arrachent à la mort, et Gundold renvoie son cercueil
-sous l'appentis d'où il l'avait tiré.
-
- Miratur Gundoldus enim, feretrumque remittit
- Absque onere tectis, venerat unde, suum[63].
-
- [63] Les savants bénédictins ne peuvent s'empêcher de s'écrier
- dans une note, avec toute la joie naïve de l'érudition: «Gratiæ
- sint Nigello, qui veterum ritus nobis ediscerit!»
-
-L'architecture dite lombarde, de l'époque des Karlovingiens, en
-Italie, n'était que l'invasion de l'architecture orientale ou
-néogrecque dans l'architecture romaine. Hakem, au huitième siècle,
-bâtit la mosquée de Cordoue, type primitif de l'architecture sarrasine
-occidentale. Au commencement du neuvième siècle, le palais d'Ingelheim
-avait des centaines de colonnes, des toitures de formes variées, des
-milliers de réduits, d'ouvertures et de portes: _centum perfixa
-columnis... tectaque multimoda: mille aditus, reditus, millenaque
-claustra domorum_. L'église présentait de grandes portes d'airain, et
-de plus petites enrichies d'or: _Templa Dei..... ærati postes, aurea
-ostiola_. Hérold, sa femme, ses enfants et ses compagnons,
-contemplaient avec étonnement le dôme immense de l'église: _miratur
-Herold, conjunx miratur, et omnes proles et socii culmina tanta Dei_.
-Voilà donc clairement aux huitième et neuvième siècles les moeurs, les
-aventures, les chants, les récits, les champions, les nains, les
-fêtes, les armes, l'architecture de l'époque vulgaire de la
-chevalerie; les voilà en même temps et à la fois d'une manière
-spontanée chez les Maures et chez les chrétiens: voilà Charlemagne et
-le kalife Aroun, Cisher et Antar, et leurs historiens contemporains,
-Asmaï et le moine de Saint-Gall.
-
-Les romanciers du douzième siècle qui ont pris Charlemagne, Roland et
-Ogier pour leurs héros, ne se sont donc point trompés historiquement;
-mais on a eu tort de vouloir faire des chevaliers un _corps_ de
-chevalerie. Les cérémonies de la réception du chevalier, l'éperon,
-l'épée, l'accolade, la veille des armes, les grades de page, de
-damoiseau, de poursuivant, d'écuyer, sont des usages et des
-institutions militaires qui remplaçaient d'autres usages et d'autres
-institutions tombés en désuétude; mais ils ne constituaient pas un
-corps de troupes homogène, discipliné, agissant sous un même chef dans
-une même subordination.
-
-Les ordres religieux chevaleresques ont été la cause de cette
-confusion d'idées; ils ont fait supposer une chevalerie historique
-_collective_, lorsqu'il n'existait qu'une chevalerie historique
-_individuelle_. Au surplus, cette chevalerie individuelle fut délicate,
-vaillante, généreuse, et garda l'empreinte des deux climats qui la
-virent éclore; elle eut le vague et la rêverie du ciel noyé des
-Scandinaves, l'éclat et l'ardeur du ciel pur de l'Arabie. La
-chevalerie historique produisit en outre une chevalerie romanesque,
-qui se mêla aux réalités, retentit par un extrême écho jusque dans le
-règne de François Ier, où elle donna naissance à Bayard, comme elle
-avait enfanté du Guesclin auprès du trône de Charles V. Le héros de
-Cervantes fut le dernier des chevaliers: tel est l'attrait de ces
-moeurs du moyen âge et le prestige du talent, que la satire de la
-chevalerie en est devenue le panégyrique immortel.
-
-Pour être reçu chevalier dans l'origine, il fallait être noble de père
-et de mère, et âgé de vingt-et-un ans. Si un gentilhomme qui n'était
-pas de _parage_ se faisait armer chevalier, _on lui tranchait les
-éperons dorés sur le fumier_. Les fils des rois de France étaient
-chevaliers sur les fonts de baptême: saint Louis arma ses frères
-chevaliers; du Guesclin, second parrain du second fils de Charles V,
-le duc d'Orléans, tira son épée, et la mit nue dans la main de
-l'enfant nu: _Nudo tradidit ensem nudum_. Bayard, _sans paour et sans
-reprouche_, conféra la chevalerie à François Ier. Le roi lui dit:
-«Bayard, mon ami, je veux qu'aujourd'hui sois fait chevalier par vos
-mains..... Avez vertueusement, en plusieurs royaumes et provinces,
-combattu contre plusieurs nations..... Je delaisse la France, en
-laquelle on vous connoist assez........ Depeschez-vous.» Alors prit
-son épée Bayard, et dit: «Sire, autant vaille que si estois Roland, ou
-Olivier, Gaudefroy ou Baudouyn son frère.» «Et puis après si cria
-haultement, l'espée en la main dextre: Tu es bien heureuse d'avoir
-aujourd'huy à un si beau et puissant roy donné l'ordre de la
-chevalerie. Certes, ma bonne espée, vous serez moult bien comme
-relique gardée, et sur toutes aultres honorée; et ne vous porteray
-jamais, si ce n'est contre Turcs, Sarrasins ou Mores.» «Et puis feit
-deux saults, et après remit au fourreau son espée.»
-
-Les chevaliers prenaient les titres de _don_, de _sire_, de _messire_
-et de _monseigneur_. Ils pouvaient manger à la table du roi; eux seuls
-avaient le droit de porter la lance, le haubert, la double cotte de
-mailles, la cotte d'armes, l'or, le vair, l'hermine, le petit-gris, le
-velours, l'écarlate: ils mettaient une girouette sur leur donjon;
-cette girouette était en pointe comme les pennons pour les simples
-chevaliers, carrée comme les bannières pour les chevaliers bannerets.
-On reconnaissait de loin le chevalier à son armure: les barrières des
-lices, les ponts des châteaux s'abaissaient devant lui; les hôtes qui
-le recevaient poussaient quelquefois le dévouement et le respect
-jusqu'à lui abandonner leurs femmes.
-
-La dégradation du chevalier félon était affreuse: on le faisait monter
-sur un échafaud; on y brisait à ses yeux les pièces de son armure; son
-écu, le blason effacé, était attaché et traîné à la queue d'une
-cavale, monture dérogeante: le héraut d'armes accablait d'injures
-l'ignoble chevalier. Après avoir récité les vigiles funèbres, le
-clergé prononçait les malédictions du psaume 108. Trois fois on
-demandait le nom du dégradé, trois fois le héraut d'armes répondait
-qu'il ignorait ce nom, et n'avait devant lui qu'une foi mentie. On
-répandait alors sur la tête du patient un bassin d'eau chaude; on le
-tirait en bas de l'échafaud par une corde; il était mis sur une
-civière, transporté à l'église, couvert d'un drap mortuaire, et les
-prêtres psalmodiaient sur lui les prières des morts.
-
-La chevalerie se conférait sur la brèche, dans la mine et la tranchée
-d'une ville assiégée, sur un champ de bataille au moment d'en venir
-aux mains. Le besoin de soldats s'accroissant à mesure que les nobles
-périssaient, le serf fut admis à la chevalerie; des lettres de
-Philippe de Valois déclarent gentilhomme le fils d'un serf qui avait
-été armé chevalier: les Français ont toujours attribué la noblesse à
-la charrue et à l'épée, et placé au même rang le laboureur et le
-soldat. Dans la suite, au milieu des grandes guerres contre les
-Anglais, on créa tant de chevaliers que ce titre s'avilit. François
-Ier ajouta aux deux classes de chevaliers _bannerets_ et _bacheliers_
-une troisième classe, composée de magistrats et de gens de lettres;
-ils furent appelés _chevaliers ès lois_. Enfin, il ne resta de la
-chevalerie qu'un nom honorifique, écrit dans les actes, ou porté par
-les cadets de famille.
-
-L'éducation militaire m'amène maintenant à parler de l'éducation
-civile dans les siècles dont nous nous occupons.
-
-
-ÉDUCATION.
-
-L'éducation chez les Perses, les Grecs et les Romains, était persane,
-grecque et romaine; je veux dire qu'on enseignait aux enfants ce qui
-regarde la patrie; on ne les instruisait que des lois, des moeurs, de
-l'histoire et de la langue de leurs aïeux. Lorsqu'à l'époque d'une
-civilisation avancée les Romains se prirent d'admiration pour la Grèce
-et vinrent aux écoles d'Athènes, ce n'était que la louable curiosité
-de quelques patriciens oisifs.
-
-Le monde moderne a présenté un phénomène dont il n'y a aucun exemple
-dans le monde ancien: les enfants des barbares se séparèrent de leur
-race par l'éducation: confinés dans des colléges, ils apprirent des
-langues que leurs pères ne parlaient point, et qui cessaient d'être
-parlées sur terre; ils étudièrent des lois qui n'étaient pas celles de
-leur nation; ils ne s'occupèrent que d'une société morte, sans rapport
-avec la société vivante de leur temps. Les vaincus, sortis d'un autre
-sang et perpétuant le souvenir de ce qu'ils avaient été, renfermèrent
-avec eux les fils de leurs vainqueurs comme des otages.
-
-Il se forma au milieu des générations brutes un peuple d'intelligence
-hors de la sphère où se mouvait la communauté matérielle, guerrière et
-politique. Plus l'esprit autour des écoles était simple, grossier,
-naturel, illettré, plus dans l'intérieur de ces écoles il était
-raffiné, subtil, métaphysique et savant. Les barbares avaient commencé
-par égorger les prêtres et les moines; devenus chrétiens, ils
-tombèrent à leurs pieds. Ils s'empressèrent de contribuer à la
-fondation des colléges et des universités: admirant ce qu'ils ne
-comprenaient pas, ils crurent ne pouvoir accorder aux étudiants trop
-de priviléges. Une véritable république, ayant ses tribunaux, ses
-coutumes et ses libertés, s'établit pour les enfants au centre même de
-la monarchie des pères.
-
-L'université de Paris, fille aînée de nos rois, bien qu'elle ne
-descendît pas de Charlemagne, n'était pas la seule en France; vingt
-autres existaient sur son modèle. Celle de Montpellier devint célèbre;
-on y professa le droit romain aussitôt que les exemplaires des
-_Pandectes_ furent devenus moins rares par la découverte et les copies
-du manuscrit d'Amalfi. L'Angleterre, l'Écosse, l'Irlande, l'Allemagne,
-l'Italie, l'Espagne, le Portugal, possédaient les mêmes corps
-enseignants. On voit dans les hagiographes et les chroniqueurs que le
-même écolier, afin d'embrasser les diverses branches des sciences,
-étudiait successivement à Paris, à Oxford, à Mayence, à Padoue, à
-Salamanque, à Coïmbre. L'université de Paris avait une poste à son
-usage, longtemps avant que Louis XI eût fait un pareil établissement.
-
-On sent quelle activité les institutions universitaires, dégagées des
-lois nationales, devaient donner aux esprits; combien elles devaient
-accroître le trésor commun des idées: or, tout arrive par les idées;
-elles produisent les faits, qui ne leur servent que d'enveloppe.
-
-Une multitude de colléges s'élevèrent auprès des universités. Sous
-Philippe le Bel, qui fonda l'université d'Orléans, on vit s'établir le
-collége de la reine de Navarre, celui du cardinal Le Moyne, et celui
-de Montaigu, archevêque de Narbonne. Depuis le règne de Philippe de
-Valois jusqu'à la fin du règne de Charles V, on compte l'érection du
-collége des Lombards pour les écoliers italiens, des colléges de
-Tours, de Lisieux, d'Autun, de l'_Ave Maria_, de Mignon ou Grandmont,
-de Saint-Michel, de Cambrai, d'Aubusson, de Bonnecourt, de Tournai, de
-Bayeux, des Allemands, de Boissy, de Dainville, de Maître Gervais, de
-Beauvais (_Hist. de l'Univ._, tom. III, liv. III; _Antiq. de Paris_;
-_Trés. des Ch._). A François Ier est dû l'établissement du Collége
-Royal, avec les trois chaires de langues hébraïque, grecque et latine:
-on avait commencé à enseigner le grec dans l'université de Paris sous
-Charles VIII; on y expliquait alors les dialogues de Platon. Henri II,
-Charles IX, Henri III, augmentèrent les chaires savantes d'une chaire
-de philosophie grecque et latine, d'une chaire de langue arabe et
-d'une chaire de chirurgie. Louis XIII, Louis XIV et Louis XV
-ajoutèrent au Collége Royal des chaires pour l'étude du droit canon,
-pour celle des langues syriaque, turque et persane, pour
-l'enseignement de la littérature française, de l'astronomie, de la
-mécanique, de la chimie, de l'anatomie, de l'histoire naturelle, du
-droit de la nature et des gens. Le collége des Quatre-Nations rappelle
-le nom de Mazarin. Tout se formait par grandes masses ou par grands
-corps dans l'ancienne monarchie: clergé, noblesse, tiers état,
-magistrature, éducation.
-
-Ces universités et ces colléges furent autant de foyers où
-s'allumèrent comme des flambeaux les génies dont la lumière pénétra
-les ténèbres du moyen âge: nuit féconde, puissant chaos, dont les
-flancs portaient un nouvel univers. Lorsque la barbarie envahit la
-civilisation, elle la fertilise par sa vigueur et sa jeunesse; quand,
-au contraire, la civilisation envahit la barbarie, elle la laisse
-stérile; c'est un vieillard auprès d'une jeune épouse: les peuples
-civilisés de l'ancienne Europe se sont renouvelés dans le lit des
-sauvages de la Germanie; les peuples sauvages de l'Amérique se sont
-éteints dans les bras des peuples civilisés de l'Europe.
-
-Saint Bernard, Abeilard, Scott, Thomas d'Aquin, Bonaventure, Albert,
-Roger Bacon, Henri de Gand, Hugues de Saint-Cher, Alexandre de
-Hallays, Alain de l'Ille, Yves de Triguer, Jacques de Voragines,
-Guillaume de Nangis, Jean de Meun, Guillaume Duranty, Jean Adam,
-Guillaume Pelletier, Barthélemi Glaunwil et Pierre Bercheur, Albert de
-Saxe, Froissart, Nicolas Oresme, Jacques de Dondis, Nicolas Flamel,
-Accurse, Barthole, Gratien, Pierre d'Ailly, Nicolas Clémengis, Gerson,
-Thomas Connecte, Benoît Gentian, Jean de Courtecuisse, Vincent
-Ferrier, Juvénal des Ursins, Pic de la Mirandole, Chartier, Martial
-d'Auvergne, François Villon et Robert Gaguin forment la chaîne de ces
-hommes qui nous amènent des premiers jours du moyen âge au temps de
-la renaissance des lettres. Leur célébrité fut grande, et les surnoms
-par lesquels on les distingua prouvent l'admiration naïve de leurs
-siècles. Albert fut surnommé le Grand; Thomas d'Aquin, l'Ange de
-l'école; Roger Bacon, le Docteur admirable; Henri de Gand, le Docteur
-solennel; Henri de Suze, la Splendeur du droit; Alexandre de Hallays,
-le Docteur irréfragable, Alain de l'Ille, le Docteur universel;
-Bonaventure, le Docteur séraphique; Scott, le Docteur subtil; Gilles
-de Rome, le Docteur très-fondé.
-
-Ces hommes, avec des talents divers, formaient des écoles, avaient des
-disciples, comme les anciens philosophes de la Grèce. Albert inventa
-une machine parlante; Roger Bacon découvrit peut-être la poudre[64],
-le télescope et le microscope; Jacques de Dondis composa une horloge
-céleste ou une sphère mouvante. Saint Thomas d'Aquin est un génie tout
-à fait comparable aux plus rares génies philosophiques des temps
-anciens et modernes; il tient de Platon et de Malebranche pour la
-spiritualité, d'Aristote et de Descartes pour la clarté et la logique.
-Les scottistes et les thomistes, les réalistes et les nominaux,
-ressuscitèrent les deux sectes de la forme et de l'idée. Vers l'an
-1050, les écrits d'Aristote avaient été apportés par les Arabes en
-Espagne, et de l'Espagne ils passèrent en France. Bérenger, Abeilard,
-Gilbert de la Porée, firent revivre la doctrine du Stagirite; mais les
-Pères grecs et latins ayant depuis longtemps frappé d'anathème cette
-doctrine, un concile tenu à Paris, en 1209, condamna au feu les écrits
-dans lesquels elle était renfermée. L'interdiction dura plus de
-quatre-vingts ans: on se relâcha ensuite, et en 1447 le triomphe
-d'Aristote fut tel, qu'on n'enseigna plus d'autre philosophie que la
-sienne. Un siècle après, Ramus, qui osa s'élever contre sa logique,
-fut la victime du fanatisme scolastique. Il fallut attendre Gassendi
-et Descartes pour triompher du précepteur d'Alexandre.
-
- [64] Connue d'ailleurs à la Chine, ainsi que la boussole,
- l'imprimerie, le gaz, etc. Ces découvertes matérielles devaient
- naturellement avoir lieu chez une société à longue vie, comme
- celle des Chinois.
-
-Duranti, Barthole, Alciat, et plus tard Cujas furent les lumières du
-droit.
-
-On se fera une idée de l'influence que ces hommes exerçaient sur leur
-temps, en rappelant les effets de leurs leçons: la classe où Albert le
-Grand enseignait ne suffisant plus à la multitude des auditeurs, il se
-vit obligé de professer en plein air, sur la place qui prit le nom de
-_Maître-Albert_. Foulques écrit à Abeilard: «Rome t'envoyait ses enfants
-à instruire; et celle qu'on avait entendue enseigner toutes les
-sciences montrait, en te passant ses disciples, que ton savoir était
-encore supérieur au sien. Ni la distance, ni la hauteur des montagnes,
-ni la profondeur des vallées, ni la difficulté des chemins parsemés de
-dangers et de brigands ne pouvaient retenir ceux qui s'empressaient
-vers toi. La jeunesse anglaise ne se laissait effrayer ni par la mer
-placée entre elle et toi, ni par la terreur des tempêtes; et à ton nom
-seul, méprisant les périls, elle se précipitait en foule. La Bretagne
-reculée t'envoyait ses habitants pour les instruire; ceux de l'Anjou
-venaient te soumettre leur férocité adoucie. Le Poitou, la Gascogne,
-l'Ibérie, la Normandie, la Flandre, les Teutons, les Suédois, ardents
-à te célébrer, vantaient et proclamaient sans relâche ton génie. Et je
-ne dis rien des habitants de la ville de Paris et des parties de la
-France les plus éloignées comme les plus rapprochées, tous avides de
-recevoir tes leçons, comme si près de toi seul ils eussent pu trouver
-l'enseignement[65].»
-
- [65] Cette élégante traduction est d'une femme (_OEuvres de madame
- Guizot_).
-
-La foule des maîtres et des écoliers de l'université était telle quand
-ils allaient en procession à Saint-Denis, que les premiers rangs du
-cortége entraient dans la basilique de l'abbaye, lorsque les derniers
-sortaient de l'église des Mathurins de Paris. Appelée à donner son
-vote sur la question de l'extinction du schisme, l'université fournit
-dix mille suffrages; elle proposa d'envoyer à un enterrement
-vingt-cinq mille écoliers pour en augmenter la pompe. On voit ce grand
-corps figurer dans toutes les crises politiques de la monarchie, et
-particulièrement sous les règnes de Charles V, de Charles VI et de
-Charles VII. Factieux ou fidèle, il lâchait ou retenait les flots
-populaires, tandis que des esprits novateurs élevés à ses leçons
-agitaient les questions religieuses, poussaient, par la hardiesse de
-leurs doctrines, par leurs déclamations contre les vices du clergé et
-des grands, à ces réformes dont Arnaud de Brescia avait donné
-l'exemple en Italie et Wickleff en Angleterre.
-
-Cette vie des universités et des colléges occupe une place
-considérable dans le tableau des moeurs générales, qui me reste à
-peindre.
-
-
-MOEURS GÉNÉRALES DES XIIe, XIIIe ET XIVe SIÈCLES.
-
-L'histoire moderne doit prendre soin de détruire un mensonge, non des
-chroniqueurs, qui sont unanimes sur la corruption des bas siècles,
-mais de l'ignorance et de l'esprit de parti des temps où nous vivons:
-on s'est figuré que si le moyen âge était barbare, du moins la morale
-et la religion faisaient le contre-poids de sa barbarie; on se
-représente les anciennes familles, grossières sans doute, mais assises
-dans une sainte union à l'âtre domestique, avec toute la simplicité de
-l'âge d'or. Rien de plus contraire à la vérité.
-
-Les barbares s'établirent au milieu de la société romaine dépravée par
-le luxe, dégradée par l'esclavage, pervertie par l'idolâtrie. Les
-Franks, très-peu nombreux, relativement à la population gallo-romaine,
-ne purent assainir les moeurs; ils étaient eux-mêmes fort corrompus
-quand ils entrèrent en Gaule.
-
-C'est une grande erreur que d'attribuer l'innocence à l'état sauvage;
-tous les appétits de la nature se développent sans contrôle dans cet
-état: la civilisation seule enseigne les qualités morales. La
-profession des armes, qui inspire certaines vertus, ne produit point
-la tempérance: Sainte-Palaye est obligé de convenir que les chevaliers
-ne se recommandaient guère par la rigidité des moeurs.
-
-De la société romaine et de la société barbare résulta une double
-corruption; on reconnaît très-bien les vices de l'une et de l'autre
-société, comme on distingue à leur confluent les eaux de deux fleuves
-qui s'unissent: la rapine, la cruauté, la brutalité, la luxure
-animale, étaient frankes; la bassesse, la lâcheté, la ruse, la
-turpitude de l'esprit, la débauche raffinée, étaient romaines.
-
-Et ces remarques ne se doivent pas entendre de quelques années, de
-quelques règnes: elles s'appliquent aux siècles qui précèdent le moyen
-âge, depuis le règne de Khlovigh jusqu'à celui de Hugues Capet: et aux
-siècles du moyen âge, depuis le règne de Hugues Capet jusqu'à celui de
-François Ier.
-
-Le christianisme chercha, autant qu'il le put, à guérir la gangrène
-des temps barbares; mais l'esprit de la religion était moins suivi
-que la lettre; on croyait plus à la croix qu'à la parole du Christ; on
-adorait au Calvaire, on n'assistait point au sermon de la Montagne. Le
-clergé se déprava comme la foule. Si l'on veut pénétrer à fond l'état
-intérieur de cette époque, il faut lire les conciles et les chartes
-d'abolition (lettres de grâce accordées par les rois); là se montrent
-à nu les plaies de la société. Les conciles reproduisent sans cesse
-les plaintes contre la licence des moeurs et la recherche des remèdes
-à y apporter; les chartes d'abolition gardent les détails des
-jugements et des crimes qui motivaient les lettres royaux. Les
-capitulaires de Charlemagne et de ses successeurs sont remplis de
-dispositions pour la réformation du clergé.
-
-On connaît l'épouvantable histoire du prêtre Anastase enfermé vivant
-avec un cadavre, par la vengeance de l'évêque Caulin (GRÉGOIRE DE
-TOURS). Dans les canons ajoutés au premier concile de Tours, sous
-l'épiscopat de saint Perpert, on lit: «Il nous a été rapporté que des
-prêtres, ce qui est horrible (_quod nefas_), établissaient des auberges
-dans les églises, et que le lieu où l'on ne doit entendre que des
-prières et des louanges de Dieu retentit du bruit des festins, de
-paroles obscènes, de débats et de querelles.»
-
-Baronius, si favorable à la cour de Rome, nomme le dixième siècle le
-siècle de fer, tant il voit de désordres dans l'Église. L'illustre et
-savant Gherbert, avant d'être pape sous le nom de Sylvestre II, et
-n'étant encore qu'archevêque de Reims, disait: «Déplorable Rome, tu
-donnas à nos ancêtres les lumières les plus éclatantes, et maintenant
-tu n'as plus que d'horribles ténèbres....... Nous avons vu Jean
-Octavien conspirer, au milieu de mille prostituées, contre le même
-Othon qu'il avait proclamé empereur. Il est renversé, et Léon le
-Néophyte lui succède. Othon s'éloigne de Rome, et Octavien y rentre;
-il chasse Léon, coupe les doigts, les mains et le nez au diacre Jean;
-et, après avoir ôté la vie à beaucoup de personnages distingués, il
-périt bientôt lui-même..... Sera-t-il possible de soutenir encore
-qu'une si grande quantité de prêtres de Dieu, dignes par leur vie et
-leur mérite d'éclairer l'univers, se doivent soumettre à de tels
-monstres, dénués de toute connaissance des sciences divines et
-humaines?»
-
-Il nous reste une satire d'Adalbéron, évêque de Laon; c'est un
-dialogue entre le poëte et le roi Robert. «Adalbéron représente les
-juges obligés de porter le capuchon, les évêques dépouillés, réduits à
-suivre la charrue; et les siéges épiscopaux, quand ils viennent à
-vaquer, occupés par des mariniers et des pâtres. Un moine est
-transformé en soldat; il porte un bonnet de peau d'ours; sa robe,
-naguère longue, est écourtée, fendue par devant et par derrière; à sa
-ceinture étroite est suspendu un arc, un carquois, des tenailles, une
-épée. Il n'y avait autrefois parmi les ministres du Seigneur ni
-bourreaux, ni aubergistes, ni gardeurs de cochons et de boucs; ils
-n'allaient point au marché public; ils ne faisaient point blanchir les
-étoffes.»
-
-Adalbéron, étendant son sujet, remarque que le noble et le serf ne
-sont pas soumis à la même loi; que le noble est entièrement libre. Le
-roi prend la défense de la condition servile: «Cette classe, dit-il,
-ne possède rien sans l'acheter par un dur travail. Qui pourrait
-compter les peines, les courses et les fatigues qu'ont à supporter les
-serfs? Il n'y a aucune fin à leurs larmes.» Adalbéron répond que «la
-famille du Seigneur est divisée en trois classes: l'une prie, l'autre
-combat, la troisième travaille.»
-
-Adalbéron avait vu finir la seconde race et commencer la troisième; il
-avait joué un rôle dans les trahisons qui se pratiquent à la chute et
-au renouvellement des empires. Peut-être avait-il été lié intimement
-avec Emma, femme de Lother, quoiqu'il fût évêque; il était d'une
-grande famille de Lorraine, il avait étudié sous Gherbert; il n'aimait
-pas les moines, et il entrait dans la querelle des évêques nobles
-contre les religieux plébéiens. On retrouve en lui cette partie de la
-société intelligente qui ne fut jamais barbare.
-
-Saint Bernard ne montre pas plus d'indulgence aux vices de son siècle;
-saint Louis fut obligé de fermer les yeux sur les prostitutions et les
-désordres qui régnaient dans son armée. Pendant le règne de Philippe
-le Bel, un concile est convoqué exprès pour remédier au débordement
-des moeurs. L'an 1351, les prélats et les ordres mendiants exposent
-leurs mutuels griefs à Avignon, devant Clément VII. Ce pape, favorable
-aux moines, apostrophe les prélats: «Parlerez-vous d'humilité, vous si
-vains et si pompeux dans vos montures et vos équipages? Parlerez-vous
-de pauvreté, vous si avides que tous les bénéfices du monde ne vous
-suffiraient pas? Que dirai-je de votre chasteté?... Vous haïssez les
-mendiants, vous leur fermez vos portes; et vos maisons sont ouvertes à
-des sycophantes et à des infâmes (_lenonibus et truffatoribus_).»
-
-La simonie était générale: les prêtres violaient presque partout la
-règle du célibat; ils vivaient avec des femmes perdues, des concubines
-et des chambrières; un abbé de Noréis avait dix-huit enfants. En
-Biscaye on ne voulait que des prêtres qui eussent des _commères_,
-c'est-à-dire des femmes supposées légitimes.
-
-Pétrarque écrit à l'un de ses amis: «Avignon est devenu un enfer, la
-sentine de toutes les abominations. Les maisons, les palais, les
-églises, les chaires du pontife et des cardinaux, l'air et la terre,
-tout est imprégné de mensonge; on traite le monde futur, le jugement
-dernier, les peines de l'enfer, les joies du paradis, de fables
-absurdes et puériles.» Pétrarque cite à l'appui de ses assertions des
-anecdotes scandaleuses sur les débauches des cardinaux. Et lui-même,
-abbé chaste et fidèle amant de Laure, était entouré de bâtards.
-
-Dans un sermon prononcé devant le pape en 1364, le docteur Nicolas
-Oresme prouva que l'Antechrist ne tarderait pas à paraître, par six
-raisons tirées de la perte de la doctrine, de l'orgueil des prélats,
-de la tyrannie des chefs de l'Église, et de leur aversion pour la
-vérité.
-
-Les sirventes, qui n'épargnaient ni les papes, ni les rois, ni les
-nobles, ne ménageaient pas plus le clergé que les sermons: «Dis donc,
-seigneur évêque, tu ne seras jamais sage qu'on ne t'ait rendu
-eunuque.--Ah! faux clergé, traître, menteur, parjure, débauché! saint
-Pierre n'eut jamais rentes, ni châteaux, ni domaines; jamais il ne
-prononça excommunication. Il y a des gens d'Église qui ne brillent que
-par leur magnificence, et qui marient à leurs neveux les filles qu'ils
-ont eues de leur mie.» (RAYNOUARD, _Troubadours_.)
-
-«Une vile multitude, qui ne combattit jamais, enlève aux nobles leur
-tour et leur chastel: le bouc attaque le loup.»--«Notre évêque vend
-une bière mille sous à ses amis décédés.»--«C'est le pape qui règne;
-il rampe aux pieds du monarque puissant, il accable le roi
-malheureux.»
-
-Toute la terre féodale se ressemblait; mêmes censures en Angleterre:
-
-«Auprès d'une abbaye se trouve un couvent de nonnes, au bord d'une
-rivière douce comme du lait. Aux jours d'été, les jeunes nonnes
-remontent cette rivière en bateau; et quand elles sont loin de
-l'abbaye, le diable se met tout nu, se couche sur le rivage, et se
-prépare à nager. Agile, il enlève les jeunes moines, et revient
-chercher les nonnes. Il enseigne à celles-ci une oraison: le moine,
-bien disposé, aura douze femmes à l'année, et il deviendra bientôt le
-père abbé.» Je supprime de grossières obscénités en vieux anglais.
-
-Le _Credo_ de Pierre Laboureur (Piter Plowman) est une satire amère
-contre les moines mendiants:
-
-«J'ai rencontré, assis sur un banc, un frère affreux; il était gros
-comme un tonneau; son visage était si plein, qu'il avait l'air d'une
-vessie remplie de vent, ou d'un sac suspendu à ses deux joues et à son
-menton. C'était une véritable oie grasse, qui faisait remuer sa chair
-comme une boue tremblante.»
-
-Les châtelains et les châtelaines chantaient, aimaient, se
-gaudissaient, et par moments ne croyaient pas trop en Dieu. Le vicomte
-de Beaucaire menace son fils Aucassin de l'enfer, s'il ne se sépare de
-Nicolette, sa mie. Le damoiseau répond qu'il se soucie fort peu du
-paradis, rempli de moines fainéants demi-nus, de vieux prêtres
-crasseux et d'ermites en haillons. Il veut aller en enfer, où les
-grands rois, les paladins, les barons, tiennent leur cour plénière; il
-y trouvera de belles femmes qui ont aimé des ménestriers et des
-jongleurs, amis du vin et de la joie. (LE GRAND D'AUSSY, RAYNOUARD;
-_Hist. de Phil.-Auguste_, CAPEFIGUE, etc.)
-
-On voit un comte d'Armagnac, Jean V, épouser publiquement sa soeur, et
-vivre avec elle dans son château, en tout honneur de baronnage.
-
-Ces nobles de la gaie science n'étaient pas toujours si courtois et si
-damoiseaux qu'ils ne se transformassent en brigands sur les grands
-chemins et dans les forêts. Les bourgeois de Laon appelèrent à leur
-secours Thomas de Coucy, seigneur du château de Marne. Thomas, tout
-jeune encore, pillait les pauvres et les pèlerins qui se rendaient à
-Jérusalem, et qui revenaient de la Terre Sainte. Afin d'obtenir de
-l'argent de ces captifs, il les pendait par les pouces, et leur
-mettait de grosses-pierres sur les épaules pour ajouter à leur
-pesanteur naturelle; il se promenait en dessous de ces gibets vivants,
-et achevait à coups de bâton les victimes qui ne possédaient rien ou
-qui refusaient de payer. Ayant un jour jeté un lépreux au fond d'un
-cachot, le nouveau Cacus fut assiégé dans son antre par tous les
-lépreux de la contrée[66].
-
- [66] GUIBERTI, _De vita sua_.
-
-Un seigneur de Tournemine, assigné dans son manoir d'Auvergne par un
-huissier appelé _Loup_, lui fit couper le poing, disant que jamais loup
-ne s'était présenté à son château sans qu'il n'eût laissé sa patte
-clouée à la porte.
-
-Regnault de Pressigny, seigneur de Marans près de La Rochelle,
-rançonneur de bourgeois, voleur de grands chemins, détrousseur de
-passants, se plaisait à crever un oeil et à arracher la barbe à tout
-moine traversant les terres de sa seigneurie. Quand il envoyait au
-supplice les malheureux qui refusaient de se racheter, et que ceux-ci
-en appelaient à la justice du roi, Pressigny, qui apparemment savait
-le latin, leur répondait, en équivoquant sur les mots, qu'ils se
-plaignaient à tort de ne pas mourir dans les règles; qu'ils mouraient
-_jure aut injuria_.
-
-Le moyen âge offre un tableau bizarre, qui semble être le produit
-d'une imagination puissante, mais déréglée. Dans l'antiquité, chaque
-nation sort pour ainsi dire de sa propre source; un esprit primitif,
-qui pénètre tout et se fait sentir partout, rend homogènes les
-institutions et les moeurs. La société du moyen âge était composée des
-débris de mille autres sociétés: la civilisation romaine, le paganisme
-même, y avaient laissé des traces; la religion chrétienne y apportait
-ses croyances et ses solennités; les barbares franks, goths,
-bourguignons, anglo-saxons, danois, normands, retenaient les usages et
-le caractère propres à leurs races. Tous les genres de propriété se
-mêlaient, toutes les espèces de lois se confondaient: l'aleu, le fief,
-la mainmortable, le Code, le Digeste, les lois salique, gombette,
-wisigothe, le droit coutumier. Toutes les formes de liberté et de
-servitude se rencontraient: la liberté monarchique du roi, la liberté
-aristocratique du noble, la liberté individuelle du prêtre, la liberté
-collective des communes, la liberté privilégiée des villes, de la
-magistrature, des corps de métiers et des marchands; la liberté
-représentative de la nation; l'esclavage romain, le servage barbare,
-la servitude de l'aubain. De là ces spectacles incohérents, ces usages
-qui se paraissent contredire, qui ne se tiennent que par le lien de la
-religion. On dirait des peuples divers n'ayant aucun rapport les uns
-avec les autres, étant seulement convenus de vivre sous un commun
-maître autour d'un même autel.
-
-Jusque dans son apparence extérieure, la France offrait alors un
-tableau plus pittoresque et plus national qu'elle ne le présente
-aujourd'hui. Aux monuments nés de notre religion et de nos moeurs,
-nous avons substitué, par une déplorable affectation de l'architecture
-bâtarde romaine, des monuments qui ne sont ni en harmonie avec notre
-ciel ni appropriés à nos besoins; froide et servile copie, laquelle a
-porté le mensonge dans nos arts, comme le calque de la littérature
-latine a détruit dans notre littérature l'originalité du génie frank.
-Ce n'était pas ainsi qu'imitait le moyen âge; les esprits de ce
-temps-là admiraient aussi les Grecs et les Romains, ils recherchaient
-et étudiaient leurs ouvrages; mais, au lieu de s'en laisser dominer,
-ils les maîtrisaient, les façonnaient à leur guise, les rendaient
-français, et ajoutaient à leur beauté par cette métamorphose pleine de
-création et d'indépendance.
-
-Les premières églises chrétiennes dans l'Occident ne furent que des
-temples retournés: le culte païen était extérieur, la décoration du
-temple fut extérieure; le culte chrétien était intérieur, la
-décoration de l'église fut intérieure. Les colonnes passèrent du
-dehors au dedans de l'édifice, comme dans les basiliques, où se
-tinrent les assemblées des fidèles quand ils sortirent des cryptes et
-des catacombes. Les proportions de l'église surpassèrent en étendue
-celles du temple, parce que la foule chrétienne s'entassait sous la
-voûte de l'église, et que la foule païenne était répandue sous le
-péristyle du temple. Mais lorsque les chrétiens devinrent les maîtres,
-ils changèrent cette économie, et ornèrent aussi du côté du paysage et
-du ciel leurs édifices.
-
-L'architecture néogrecque, par une même émancipation de l'esprit
-humain, se montra en Orient avec le néoplatonisme; il était naturel
-que les arts suivissent les idées, et surtout les idées religieuses,
-auxquelles ils sont appliqués de préférence chez les peuples. Les
-premiers essais, ou plutôt les premiers jeux de cette architecture, se
-firent remarquer dans les temples de Daphné, de Balbek et de Palmyre:
-elle se développa en Syrie dans les monuments de sainte Hélène; elle
-devenait chrétienne à Jérusalem, à l'époque où le néoplatonisme
-devenait chrétien au concile de Nicée. Justinien la fit régner en
-bâtissant sur les fondements de la Sainte-Sophie romaine de Constance
-la Sainte-Sophie néogrecque d'Isidore de Milet. De là elle passa en
-Italie, et déploya son art dans l'église octogone de Saint-Vital à
-Ravenne: Charlemagne, au huitième siècle, reproduisit ce mouvement
-agrandi à Aix-la-Chapelle. «Il edifia eglises et abbayes en divers
-lieux, en l'honneur de Dieu et au proufit de son ame. Aucunes en
-commença et aucunes en parfit. Entre les autres fonda l'eglise de
-Aix-la-Chapelle, d'oeuvre merveilleuse, en l'honneur de Nostre-Dame
-Sainte-Marie... Divers palais commença en divers lieux, d'oeuvre
-cousteuse: un en fit auprès de la cité de Mayence, de lez une ville
-qui a nom Ingelheim; un autre en la cité, sur le fleuve de Vahalam. Si
-commanda dans tout son royaume, à tous les evesques et à tous ceux à
-qui les cures appartenoient, que toutes les eglises et toutes les
-abbayes qui estoient dechues par vieillesse fussent refaictes et
-restaurées: et pour ce que cette chose ne fust mise en nonchaloir, il
-leur mandoit expressement par ses messages qu'ils accomplissent ses
-commandements.»
-
-Trois siècles plus tard, l'architectonique nouvelle aborda une seconde
-fois aux rivages latins, et annonça son retour par l'édification de la
-cathédrale de Pise. Il y a des erreurs que la voix populaire consacre,
-et auxquelles la science est obligée de se soumettre: le néogrec, en
-Italie, fut appelé l'_architecture lombarde_, et en France,
-l'_architecture gothique_; et ni les Lombards ni les Goths n'y avaient
-mis la main; Théodoric même se contenta d'imiter ou de réparer les
-masses du Forum et du Champ de Mars.
-
-Tandis que l'architecture néogrecque, infidèle au Parthénon abandonné,
-s'emparait des édifices chrétiens, elle envahissait aussi les édifices
-mahométans. Les Arabes l'_orientalisèrent_ pour le calife Aroun et les
-_Mille et une Nuits_; ils l'emmenèrent avec eux dans leurs conquêtes;
-elle arriva de la mosquée du Kaire en Égypte à celle de Cordoue en
-Espagne, à peu près au moment où les exarques de Ravenne
-l'introduisaient en Italie. Ainsi la puînée de l'Ionie parut dans
-l'Europe occidentale, portant d'une main l'étendard du prophète, et de
-l'autre celui du Christ: l'Alhambrah à Grenade, et Saint-Marc à
-Venise, témoignent de son inconstance et des merveilles de ses
-caprices. Plus d'ordres distincts, plus d'architraves ou architraves
-brisées: au lieu de portique, un portail; au lieu de fronton, une
-façade; au lieu de frise, de corniche et d'entablement, une
-balustrade.
-
-Enfin, avec le treizième siècle rayonna cette architecture à ogives,
-qui se plut surtout dans les pays de la domination franke, saxonne et
-germanique; au delà des Pyrénées et des Alpes, elle rencontra les
-préjugés et les chefs-d'oeuvre de l'architecture mozarabique, du style
-bâtard romain, et du primitif dorique de la Grande Grèce.
-L'architecture à ogives fut une conquête des croisades de
-Philippe-Auguste et de saint Louis.
-
-A la colonnette écourtée, aux grosses colonnes à chapiteaux historiés,
-succédèrent les minces et longues colonnes en faisceaux, ramifiées à
-leurs sommets, s'épanouissant en fusées, projetant dans les airs leurs
-délicates nervures, qui devenaient comme la fragile charpente des
-combles. Au plein cintre des arches, aux voussures en anse de panier,
-se substituèrent les ogives, arceaux en forme d'arête, dont l'origine
-est peut-être persane, et le patron la feuille du mûrier indien, si
-toutefois l'ogive n'est pas le simple tracé d'un crayon facile.
-L'ogive ne se sépare pas tellement du néogrec qu'on ne l'y retrouve
-comme cent autres traits.
-
-Le cercle, figure géométrique rigoureuse, ne laisse rien à
-l'arbitraire; l'ellipse, courbe flexible, se renfle ou se redresse au
-gré de celui qui l'emploie: l'ogive, dont le foyer n'est que la
-rencontre des deux ellipses d'un triangle curviligne, se pouvait donc
-élargir et rétrécir depuis le plus court diamètre jusqu'au diamètre le
-plus long; propriété qui laissait un jeu immense au goût de l'artiste,
-et qui explique la variété du gothique. Pas un seul monument dans cet
-ordre ne ressemble à l'autre, et dans chaque monument aucun détail
-n'est invinciblement symétrique; l'ornement même est quelquefois
-calculé pour ne pas produire son effet naturel: de petites figures
-logées dans des niches, ou dans les moulures concentriques des portes,
-y sont arrangées de manière qu'on les prendrait pour des arabesques,
-des volutes, des enroulements, des astragales, et non pour des
-dispositions de la statuaire.
-
-En imitant les constructions sarrasines, les architectes chrétiens les
-exhaussèrent et les dilatèrent; ils plantèrent mosquées sur mosquées,
-colonnes sur colonnes, galeries sur galeries; ils attachèrent des
-ailes aux deux côtés du choeur, et des chapelles aux ailes. Partout la
-ligne spirale remplaça la ligne droite; au lieu du toit plat ou bombé,
-se creusa une voûte étroite fermée en cercueil ou en carène de
-vaisseau; les tours ouvragées dépassèrent en hauteur les minarets.
-
-La chrétienté élevait à frais communs, au moyen des quêtes et des
-aumônes, ces cathédrales dont, chaque État en particulier n'était pas
-assez riche pour payer la main d'oeuvre, et dont aucune n'est achevée.
-Dans ces vastes et mystérieux édifices se gravaient en relief ou en
-creux, comme avec un emporte-pièce, les parures de l'autel, les
-monogrammes sacrés, les vêtements et les choses à l'usage des
-ministres: les bannières, les croix de divers agencements, les
-calices, les ostensoirs, les dais, les chapes, les capuchons, les
-crosses, les mitres, dont les formes se retrouvent dans le gothique,
-conservaient les symboles du culte, en produisant des effets d'art
-inattendus; assez souvent les gouttières étaient taillées en figures
-de démons obscènes ou de moines vomissants. Cette architecture du
-moyen âge offrait un mélange du tragique et du bouffon, du gigantesque
-et du gracieux, comme les poëmes et les romans de la même époque.
-
-Les plantes de notre sol, les arbres de nos bois, le trèfle et le
-chêne, décoraient aussi les églises, de même que l'acanthe et le
-palmier avaient embelli les temples du pays et du siècle de Périclès.
-Au dedans une cathédrale était une forêt, un labyrinthe dont les mille
-arcades, à chaque mouvement du spectateur, s'intersectaient, se
-séparaient, s'enlaçaient de nouveau en chiffres, en cerceaux, en
-méandres; cette forêt était éclairée par des rosaces à jour incrustées
-de vitraux peints, qui ressemblaient à des soleils brillants de mille
-couleurs sous la feuillée: en dehors, cette même cathédrale avait
-l'air d'un monument auquel on aurait laissé sa cage, ses arcs-boutants
-et ses échafauds; et, afin que les appuis de la nef aérienne n'en
-déparassent pas la structure, le ciseau les avait tailladés: on n'y
-voyait plus que des arches de pont, des pyramides, des aiguilles et
-des statues.
-
-Les ornements qui n'adhéraient pas à l'édifice se mariaient à son
-style: les tombeaux étaient de forme gothique; et la basilique, qui
-s'élevait comme un grand catafalque au-dessus d'eux, semblait s'être
-moulée sur leur forme. On admire encore à Auch un de ces choeurs en
-bois de chêne si communs dans les abbayes, et qui répétaient les
-ornements de l'architecture. Tous les arts du dessin participaient de
-ce goût fleuri et composite: sur les murs et sur les vitraux étaient
-peints des paysages, des scènes de la religion et de l'histoire
-nationale.
-
-Dans les châteaux, les armoiries coloriées, encadrées dans des
-losanges d'or, formaient des plafonds semblables à ceux des beaux
-palais du _cinque cento_ de l'Italie. L'écriture même était dessinée;
-l'hiéroglyphe germanique, substitué au jambage rectiligne romain,
-s'harmoniait avec les écussons et les pierres sépulcrales. Les tours
-isolées qui servaient de vedettes sur les hauteurs; les donjons
-enserrés dans les bois, ou suspendus sur la cime des rochers comme
-l'aire des vautours; les ponts pointus et étroits jetés hardiment sur
-les torrents; les villes fortifiées que l'on rencontrait à chaque pas,
-et dont les créneaux étaient à la fois des remparts et des ornements;
-les chapelles, les oratoires, les ermitages placés dans les lieux les
-plus pittoresques au bord des chemins et des eaux; les beffrois, les
-flèches des paroisses de campagne, les abbayes, les monastères, les
-cathédrales; tous ces édifices que nous ne voyons plus qu'en petit
-nombre, et dont le temps a noirci, obstrué, brisé les dentelles; tous
-ces édifices avaient alors l'éclat de la jeunesse; ils sortaient des
-mains de l'ouvrier; l'oeil, dans la blancheur de leurs pierres, ne
-perdait rien de la légèreté de leurs détails, de l'élégance de leurs
-réseaux, la variété de leurs guillochis, de leurs gravures, de leurs
-ciselures, de leurs découpures, et de toutes les fantaisies d'une
-imagination libre et inépuisable.
-
-Veut-on savoir à quel point la France était couverte de ces monuments?
-Les treize volumes de la _Gallia christiana_, qui n'est pas achevée,
-donnent mille cinq cents abbayes ou fondations monastiques. Le
-pouillé général fournit un total de trente mille quatre cent dix-neuf
-cures, dix-huit mille cinq cent trente-sept chapelles, quatre cent
-vingt chapitres ayant église, deux mille huit cent soixante-douze
-prieurés, neuf-cent trente-et-une maladreries; et le pouillé est fort
-incomplet. Jacques Coeur comptait dix-sept cent mille clochers en
-France, et la _Satire Ménippée_ reproduit le même calcul.
-
-Ce n'est pas trop de donner un château, chastel, ou chastillon, par
-douze clochers. Tout seigneur qui possédait trois châtellenies et une
-_ville close_ avait droit de justice: or on comptait en France
-soixante-dix mille fiefs ou arrière-fiefs, dont trois mille étaient
-titrés. Une moyenne proportionnelle fournit, sur ces soixante-dix
-mille fiefs, sept mille justices hautes ou basses, et suppose par
-conséquent sept mille _villes closes_ ou fortifiées; somme totale
-approximative des monuments (tant églises que chapelles, villes,
-châteaux, etc.), un million huit cent soixante-douze mille neuf cent
-vingt-six, sans parler des basiliques, des monastères renfermés dans
-les cités, des palais royaux et épiscopaux, des hôtels de ville, des
-halles publiques, des ponts, des fontaines, des amphithéâtres,
-aqueducs et temples romains encore existants dans le midi de la
-France. Voilà, certes, un sol bien autrement orné qu'il ne l'est
-aujourd'hui. L'architecture religieuse, civile et militaire gothique,
-pyramidait, et attirait de loin les yeux; la moderne architecture
-civile et la nouvelle architecture militaire, appropriée aux nouvelles
-armes, ont tout rasé: nos monuments se sont abaissés et nivelés comme
-nos rangs.
-
-Notre temps laissera-t-il des témoins aussi multipliés de son passage
-que le temps de nos pères? Qui bâtirait maintenant des églises et des
-palais dans tous les coins de la France? Nous n'avons plus la royauté
-de race, l'aristocratie héréditaire, les grands corps civils et
-marchands, la grande propriété territoriale, et la foi qui a remué
-tant de pierres. Une liberté d'industrie et de raison ne peut élever
-que des bourses, des magasins, des manufactures, des bazars, des
-cafés, des guinguettes; dans les villes, des maisons économiques; dans
-les campagnes, des chaumières; et partout, de petits tombeaux. Dans
-cinq ou six siècles, lorsque la religion et la philosophie solderont
-leurs comptes, lorsqu'elles supputeront les jours qui leur auront
-appartenu, que l'une et l'autre dresseront le pouillé de leurs ruines,
-de quel côté sera la plus large part de vie écoulée, la plus grosse
-somme de souvenirs?
-
-La population en mouvement autour des édifices du moyen âge est
-décrite dans les chroniques et peinte dans les vignettes; elle égalait
-presque la population d'aujourd'hui. J'estime, d'après des calculs
-dont je ne puis insérer les preuves dans une analyse, que la surface
-du sol français, tel qu'il existe maintenant, était couverte par
-vingt-cinq millions d'hommes: ce chiffre se déduit des rôles de
-l'impôt, de la levée des hommes d'armes, du recensement des habitants
-des villes, et du dénombrement des masses communales quand elles
-étaient appelées sous leurs bannières.
-
-Le pays était riche et bien cultivé; c'est ce que démontrent
-l'immensité et la variété des taxes royales et seigneuriales que j'ai
-sommairement indiquées.
-
-Lorsque Édouard III, après avoir rendu hommage à Philippe de Valois,
-retourna en Angleterre, «la reine Philippe de Hainaut le reçut, disent
-les chroniques, moult joyeusement, et lui demanda des nouvelles du roi
-Philippe son oncle, et de son grand lignage de France: le roi son mari
-lui en recorda assez, et du grand estat qu'il avoit trouvé, et des
-honneurs qui estoient en France, auxquels de faire, ni de
-l'entreprendre à faire, nul autre pays ne s'accomparaige.» Il est
-certain que la guerre, quand elle n'extermine pas totalement les
-peuples, les multiplie: elle influe sur les institutions plus que sur
-les hommes: la féodalité, qui dut sa naissance et son pouvoir à la
-guerre, fut renversée par elle sous le règne de Philippe de Valois, du
-roi Jean, de Charles V, de Charles VI et de Charles VII.
-
-Les diverses classes de la société et les différentes provinces, dans
-le moyen âge, se distinguaient les unes par la forme des habits, les
-autres par des modes locales: les populations n'avaient pas cet aspect
-uniforme qu'une même manière de se vêtir donne à cette heure aux
-habitants de nos villes et de nos campagnes. La noblesse, les
-chevaliers, les magistrats, les évêques, le clergé séculier, les
-religieux de tous les ordres, les pèlerins, les pénitents gris, noirs
-et blancs, les ermites, les confréries, les corps de métiers, les
-bourgeois, les paysans, offraient une variété infinie des costumes;
-nous voyons encore quelque chose de cela en Italie. Sur ce point il
-s'en faut rapporter aux arts: que peut faire le peintre de notre
-vêtement étriqué, de notre petit chapeau à trois cornes?
-
-Du douzième au quatorzième siècle, le paysan et l'homme du peuple
-portèrent la jaquette ou la casaque grise, liée aux flancs par un
-ceinturon. Le sayon de peau ou le _péliçon_, dont est venu le surplis,
-était commun à tous les états. La pelisse fourrée et la robe longue
-orientale enveloppaient le chevalier quand il quittait son armure; les
-manches de cette robe couvraient les mains; elle ressemblait au
-cafetan turc d'aujourd'hui: la toque ornée de plumes, le capuchon ou
-chaperon, tenaient lieu du turban. De la robe ample on passa à
-l'habit étroit, puis on revint à la robe, qui fut blasonnée sous
-Charles V. Les hauts-de-chausses, si courts et si serrés qu'ils en
-étaient indécents, s'arrêtaient au milieu de la cuisse; les deux
-bas-de-chausses étaient dissemblables; on avait une jambe d'une
-couleur, et une jambe de l'autre. Il en était de même du hoqueton,
-mi-parti noir et blanc, et du chaperon, mi-parti bleu et rouge. «Et si
-estoient leurs robes si estroites à vestir et à despouiller, qu'il
-sembloit qu'on les ecorchast. Les autres avoient leurs robes relevées
-sur les reins, comme femmes: si avoient leurs chaperons découpés
-menuement tout entour. Et si avoient leurs chausses d'un drap, et
-l'autre de l'autre. Et leur venoient leurs cornettes et leurs manches
-près de terre, et sembloient mieux estre jongleurs qu'autres gens. Et
-pour ce, ne fut pas merveilles si Dieu voulut corriger les mefaits des
-François par son fleau.» L'étalage du luxe est odieux sans doute au
-milieu de la misère publique; mais le goût de la parure distingua
-notre nation alors même qu'elle était encore sauvage dans les bois de
-la Germanie. Un Français met ses plus beaux habits pour marcher à
-l'échafaud ou à l'ennemi, comme pour aller au festin; ce qui l'excuse,
-c'est qu'il ne tient pas plus à sa vie qu'à son vêtement.
-
-Par-dessus la robe, dans les jours de cérémonie, on attachait un
-manteau tantôt court, tantôt long. Le manteau de Richard Ier était
-fait d'une étoffe à raies, semé de globes et de demi-lunes d'argent, à
-l'imitation du système céleste. (WINISAUF.) Des colliers pendants
-servaient également de parure aux hommes et aux femmes.
-
-Les souliers pointus et rembourrés à la _poulaine_ furent longtemps en
-vogue. L'ouvrier en découpait le dessus comme des fenêtres d'église;
-ils étaient longs de deux pieds pour le noble, ornés à l'extrémité de
-cornes, de griffes ou de figures grotesques; ils s'allongèrent encore,
-de sorte qu'il devint impossible de marcher sans en relever la pointe
-et l'attacher au genou avec une chaîne d'or ou d'argent. Les évêques
-excommunièrent les souliers à la poulaine, et les traitèrent de _péché
-contre nature_; Charles V déclara qu'ils étaient _contre les bonnes
-moeurs_, et _inventés en dérision du Créateur_. En Angleterre, un acte du
-parlement défendit aux cordonniers de fabriquer des souliers ou des
-bottines dont la pointe excédât deux pouces. Les larges babouches
-carrées par le bout remplacèrent la chaussure à bec. Les modes
-variaient autant que de nos jours; on connaissait le chevalier ou la
-dame qui le premier ou la première avait imaginé une _haligote_ (mode)
-nouvelle: l'inventeur des souliers à la poulaine était le chevalier
-Robert le Cornu. (W. MALMESBURY.)
-
-Les gentilfemmes usaient sur la peau d'un linge très-fin; elles
-étaient vêtues de tuniques montantes enveloppant la gorge, armoriées à
-droite de l'écu de leur mari, à gauche de celui de leur famille.
-Tantôt elles portaient leurs cheveux ras, lissés sur le front, et
-recouverts d'un petit bonnet entrelacé de rubans; tantôt elles les
-bâtissaient en pyramide haute de trois pieds; elles y suspendaient ou
-des barbettes, ou de longs voiles, ou des banderoles de soie tombant
-jusqu'à terre, et voltigeant au gré du vent: au temps de la reine
-Isabeau, on fut obligé d'élever et d'élargir les portes, pour donner
-passage aux coiffures des châtelaines. (MONSTRELET.) Ces coiffures
-étaient soutenues par deux cornes recourbées, charpente de l'édifice:
-du haut de la corne, du côté droit, descendait un tissu léger que la
-jeune femme laissait flotter, ou qu'elle ramenait sur son sein comme
-une guimpe, en l'entortillant à son bras gauche. Une femme en plein
-_esbatement_ étalait des colliers, des bracelets et des bagues; à sa
-ceinture enrichie d'or, de perles et de pierres précieuses,
-s'attachait une escarcelle brodée: elle galopait sur un palefroi,
-portait un oiseau sur le poing, ou une canne à la main. «Quoi de plus
-ridicule,» dit Pétrarque dans une lettre adressée au pape en 1366,
-«que de voir les hommes le ventre sanglé! en bas, de longs souliers
-pointus; en haut, des toques chargées de plumes; cheveux tressés
-allant de ci de là, par derrière, comme la queue d'un animal, retapés
-sur le front avec des épingles à tête d'ivoire!» Pierre de Blois
-ajoute qu'il était du bel usage de parler avec affectation. Et quelle
-langue parlait-on ainsi? La langue de Wallace et du roman de Rou, de
-Ville-Hardouin, de Joinville et de Froissart.
-
-Le luxe des habits et des fêtes passait toute croyance; nous sommes de
-mesquins personnages auprès de ces barbares des treizième et
-quatorzième siècles. On vit dans un tournoi mille chevaliers vêtus
-d'une robe uniforme de soie nommée _cointise_, et le lendemain ils
-parurent avec un accoutrement nouveau, aussi magnifique. (MATTH.
-PARIS.) Un des habits de Richard II, roi d'Angleterre, lui coûta
-trente mille marcs d'argent. (KNYGHTON.) Jean Arundel avait
-cinquante-deux habits complets d'étoffe d'or. (HOLLINGSHED CHRON.)
-
-Une autre fois, dans un autre tournoi, défilèrent d'abord un à un
-soixante superbes chevaux richement caparaçonnés, conduits chacun par
-un écuyer d'honneur, et précédés de trompettes et de ménestriers;
-vinrent ensuite soixante jeunes dames montées sur des palefrois,
-superbement vêtues, chacune menant en laisse, avec une chaîne
-d'argent, un chevalier armé de toutes pièces. La danse et la musique
-faisaient partie de ces _bandors_ (réjouissances). Le roi, les prélats,
-les barons, les chevaliers, sautaient au son des vielles, des musettes
-et des _chiffonies_.
-
-Aux fêtes de Noël arrivaient de grandes mascarades: l'infortuné
-Charles VI, déguisé en sauvage et enveloppé dans un linceul imprégné
-de poix, pensa devenir victime d'une de ces folies: quatre chevaliers
-masqués comme lui furent brûlés.
-
-Les représentations théâtrales commençaient partout: en Angleterre,
-des marchands drapiers représentèrent la Création; Adam et Ève étaient
-tout nus. Des teinturiers jouèrent le Déluge: la femme de Noé, qui
-refusait d'entrer dans l'arche, donnait un soufflet à son mari.
-(_Histoire de la Poésie anglaise_, WHARTON.)
-
-La balle, le mail, le palet, les quilles, les dés, affolaient tous les
-esprits: il reste un compte d'Édouard II pour payer à son barbier une
-somme de cinq schellings, laquelle somme il avait empruntée de lui
-pour jouer il croix ou pile.
-
-La chasse était le grand déduit de la noblesse: on citait des meutes
-de seize cents chiens. On sait que les Gaulois dressaient les chiens à
-la guerre, et qu'ils les couronnaient de fleurs. On abandonnait aux
-roturiers l'usage des filets. Les chasses royales coûtaient autant que
-les tournois: une de ces chasses se lie tristement à notre histoire.
-
-Le prince Noir était descendu en Angleterre, menant avec lui le roi
-Jean son prisonnier. Édouard avait fait préparer à Londres une
-réception magnifique, telle qu'il l'eût ordonnée pour un potentat
-puissant qui le fût venu visiter. Lui-même, au milieu des princes de
-son sang, de ses grands barons, de ses chevaliers, de ses veneurs, de
-ses fauconniers, de ses pages, des officiers de sa couronne, des
-hérauts d'armes, des meneurs de destriers, se mit à la tête d'une
-chasse brillante dans une forêt qui se trouvait sur le chemin du roi
-captif.
-
-Aussitôt que les piqueurs envoyés à la découverte lui annoncèrent
-l'approche de Jean, il s'avança vers lui à cheval, baissa son
-chaperon, et saluant son hôte malheureux: «Cher cousin, lui dit-il,
-soyez le bien venu dans l'île d'Angleterre.» Jean baissa son chaperon
-à son tour, et rendit à Édouard son salut. «Le roi d'Angleterre,
-disent les chroniques, fist au roi de France moult grand honneur et
-reverence, l'invita au vol d'epervier, à chasser, à déduire et à
-prendre tous ses esbattements.» Jean refusa ces plaisirs avec gravité,
-mais avec courtoisie; sur quoi Édouard, le saluant de nouveau, lui
-dit: «Adieu, beau cousin!» et, faisant sonner du cor, il s'enfonça
-avec la chasse dans la forêt. Cette générosité un peu fastueuse ne
-consolait pas plus le roi Jean que l'humble petit cheval du prince de
-Galles; en faisant trop voir la prospérité d'un monarque, elle
-montrait trop la misère de l'autre.
-
-Quant au repas, on l'annonçait au son du cor chez les nobles; cela
-s'appelait _corner l'eau_, parce qu'on se lavait les mains avant de se
-mettre à table. On dînait à neuf heures du matin, et l'on soupait à
-cinq heures du soir. On était assis sur des _banques_ ou bancs, tantôt
-élevés, tantôt assez bas, et la table montait et descendait en
-proportion. Du banc est venu le mot _banquet_. Il y avait des tables
-d'or et d'argent ciselées; les tables de bois étaient couvertes de
-nappes doubles, appelées _doubliers_; on les plissait comme _rivière
-ondoyante qu'un petit vent frais fait doucement soulever_. Les
-serviettes sont plus modernes. Les fourchettes, que ne connaissaient
-point les Romains, furent aussi inconnues des Français jusque vers la
-fin du quatorzième siècle; on ne les trouve que sous Charles V.
-
-On mangeait à peu près tout ce que nous mangeons, et même avec des
-raffinements que nous ignorons aujourd'hui; la civilisation romaine
-n'avait point péri dans la cuisine. Parmi les mets recherchés je
-trouve le _dellegrout_, le _maupigyrnum_, le _karumpie_. Qu'était-ce?
-
-On usait en abondance de bière, de cidre et de vins de toutes les
-sortes. Il est fait mention du cidre sous la seconde race. Le clairet
-était du vin clarifié, mêlé à des épiceries; l'hypocras, du vin adouci
-avec du miel. Un festin donné par un abbé, en 1310, réunit six mille
-convives devant trois mille plats.
-
-Les repas royaux étaient mêlés d'intermèdes. Au banquet que Charles V
-offrit à l'empereur Charles IV, s'avança un vaisseau mû par des
-ressorts cachés: Godefroi de Bouillon se tenait sur le pont, entouré
-de ses chevaliers. Au vaisseau succéda la cité de Jérusalem, avec ses
-tours chargées de Sarrasins; les chrétiens débarquèrent, plantèrent
-les échelles aux murailles, et la ville sainte fut emportée d'assaut.
-
-Froissart va nous faire encore mieux assister au repas d'un haut baron
-de son siècle.
-
-«En cet estat que je vous dis le comte de Foix vivoit. Et quand de sa
-chambre à minuit venoit pour souper en la salle, devant lui avoit
-douze torches allumées que douze varlets portoient, et icelles douze
-torches estoient tenues devant sa table, qui donnoient grand clarté en
-la salle, laquelle salle estoit pleine de chevaliers et de escuyers;
-et tousjours estoient à foison tables dressées pour souper qui souper
-vouloit. Nul ne parloit à lui à sa table, si il ne l'appeloit. Il
-mangeoit par coustume foison de volaille, et en special les ailes et
-les cuisses tant seulement, et guere aussi ne buvoit. Il prenoit en
-toute menestrandie (musique) grand esbattement, car bien s'y
-connoissoit. Il faisoit devant lui ses clercs volontiers chanter
-chansons, rondeaux et virelais. Il séoit à table environ deux heures,
-et aussi il véoit volontiers estranges entremets; et iceux vus, tantôt
-les faisoit envoyer par les tables des chevaliers et des escuyers.
-
-«Briefvement et ce tout consideré et avisé, avant que je vinsse en sa
-cour, je avois esté en moult de cours de rois, de ducs, de princes, de
-comtes et de hautes dames; mais je n'en fus oncques en nulle qui mieux
-me plust, ni qui fust sur le fait d'armes plus resjouïe comme celle du
-comte de Foix estoit. On véoit en la salle et ès chambres et en la
-cour chevaliers et escuyers d'honneur aller et marcher, et d'armes et
-d'amour les oyoit-on parler. Toute honneur estoit là-dedans trouvée.
-Nouvelles dequel royaume ni dequel pays que ce fust là-dedans on y
-apprenoit; car de tous pays, pour la vaillance du seigneur, elles y
-appleuvoient et venoient.»
-
-Ce comte, si célèbre par sa courtoisie, n'en avait pas moins tué de sa
-propre main son fils unique: «Le comte s'enfelonna (s'irrita), et,
-sans mot dire, il se partit de sa chambre et s'en vint vers la prison
-où son fils estoit; et tenoit à la male heure un petit long coutel, et
-dont il appareilloit ses ongles et nettoyoit. Il fit ouvrir l'huis de
-la prison, et vint à son fils, et ce tenoit l'alemelle (lame) de son
-coutel par la pointe, que il n'y en avoit pas hors de ses doigts la
-longueur de l'espaisseur d'un gros tournois. Par mautalent (malheur),
-en boutant ce tant de pointe dans la gorge de son fils, il l'assena ne
-sçais en quelle veine, et lui dit: «Ha traitour (traître)! pourquoi ne
-manges-tu point?» Et tantost s'en partit le comte sans plus rien dire
-ni faire, et rentra en sa chambre. L'enfès (enfant) fut sang mué et
-effrayé de la venue de son père, avecques ce que il estoit foible de
-jeusner, et qu'il vit ou sentit la pointe du coutel qui le toucha à la
-gorge, comme petit fut en une veine, il se tourna d'autre part, et là
-mourut.»
-
-Froissart est à la peine pour excuser le crime de son hôte, et ne
-réussit qu'à faire un tableau pathétique.
-
-On avait été obligé de frapper la table de lois somptuaires: ces lois
-n'accordaient aux riches que deux services et deux sortes de viande, à
-l'exception des prélats et des barons, qui mangeaient de tout en toute
-liberté; elles ne permettaient la viande aux négociants et aux
-artisans qu'à un seul repas; pour les autres repas, ils se devaient
-sustenter de lait, de beurre et de légumes.
-
-Le carême, d'une rigueur excessive, n'empêchait pas les réfections
-clandestines. Une femme avait assisté nu-pieds à une procession, et
-_faisoit la marmiteuse plus que dix. Au sortir de là, l'hypocrite alla
-disner avec son amant, d'un quartier d'agneau et d'un jambon. La
-senteur en vint jusqu'à la rue. On monta en haut. Elle fut prise, et
-condamnée à se promener par la ville avec son quartier à la broche,
-sur l'épaule, et le jambon pendu au col._ (BRANTÔME.)
-
-Les voyageurs trouvaient partout des hôtelleries. Chevauchant avec
-messire Espaing de Lyon, maître Jehan Froissart va d'auberge en
-auberge, s'enquérant de l'histoire des châteaux qu'il aperçoit le long
-de la route, et que lui raconte le bon chevalier son compagnon. «Et
-nous vinsmes à Tarbes, et nous fusmes tout aises à l'hostel de
-l'Estoile, et y séjournasmes tout sejour; car c'est une ville trop
-bien aisée pour sejourner chevaux: de bons foins, de bonnes avoines et
-de belles rivieres... Puis vinsmes à Orthez. Le chevalier descendit à
-son hostel, et je descendis à l'hostel de la Lune.»
-
-On rencontrait sur les chemins des basternes ou litières, des mules,
-des palefrois et des voitures à boeufs: les roues des charrettes
-étaient à l'antique. Les chemins se distinguaient en chemins
-_péageaux_ et en _sentiers_; des lois en réglaient la largeur: le
-chemin péageau devait avoir quatorze pieds (MSS. SAINTE-PALAYE); les
-sentiers pouvaient être ombragés, mais il fallait élaguer les arbres
-le long des voies royales, excepté les _arbres d'abris_
-(_Capitulaires_). Le service des fiefs creusa cette multitude infinie
-de chemins de traverse dont nos campagnes sont sillonnées.
-
-Les bains chauds étaient d'un usage commun, et portaient le nom
-d'étuves: les Romains nous avaient laissé cet usage, qui ne se perdit
-guère que sous la monarchie absolue, époque où la France devint sale.
-On criait dans les rues de Paris, sous Philippe-Auguste:
-
- Seigneur, voulez-vous vous baigner?
- Entrez donc sans deslaïer;
- Les bains sont chauds, c'est sans mentir.
-
-C'était le temps du merveilleux en toute chose: l'aumônier, le moine,
-le pèlerin, le chevalier, le troubadour, avaient toujours à dire ou à
-chanter des aventures. Le soir, autour du foyer à bancs, on écoutait
-ou le roman de Lancelot du Lac, ou l'histoire lamentable du châtelain
-de Coucy, ou l'histoire moins triste de la reine Pédauque, «largement
-pattée, comme sont les oies, et comme jadis à Toulouse les portoit
-(les pattes) la reine Pédauque» (RABELAIS); ou l'histoire du _gobelin_
-Orton, grand nouvelliste qui venait dans le vent, et qui fut tué dans
-une grosse truie noire. (FROISSART.)
-
-La belle Mélusine était condamnée à être moitié serpent tous les
-samedis, et fée les autres jours, à moins qu'un chevalier ne consentît
-à l'épouser en renonçant à la voir le samedi. Raimondin, comte de
-Forez, ayant trouvé Mélusine dans un bois, en fit sa femme; elle eut
-plusieurs enfants, entre autres un fils qui avait un oeil rouge et un
-oeil bleu: Mélusine bâtit le château de Lusignan. Mais enfin Raimondin
-s'étant mis en tête de voir sa femme un samedi, lorsqu'elle était
-demi-serpent, elle s'envola par une fenêtre, et elle demeurera fée
-jusqu'au jour du jugement dernier. Lorsque le manoir de Lusignan
-change de maître, ou qu'il doit mourir quelqu'un de la famille
-seigneuriale, Mélusine paraît trois jours sur les tours du château, et
-pousse de grands cris. Tels étaient la Psyché du moyen âge et ce
-château de Lusignan que Charles Quint admira et dont Brantôme déplore
-la ruine.
-
-Avec ces contes on écoutait encore ou le sirvente du trouvère contre
-un chevalier félon, ou la vie d'un pieux personnage. Ces vies de
-saints recueillies par les Bollandistes n'étaient pas d'une
-imagination moins brillante que les relations profanes: incantations
-de sorciers, tours de lutins et de farfadets, courses de loups-garous,
-esclaves rachetés, attaque de brigands; voyageurs sauvés, et qui, à
-cause de leur beauté, épousent les filles de leurs hôtes (_Saint
-Maxime_); lumières qui pendant la nuit révèlent au milieu des buissons
-le tombeau de quelque vierge; châteaux qui paraissent soudainement
-illuminés. (_Saint Viventius, Maure et Brista._)
-
-Saint Déicole s'était égaré; il rencontre un berger, et le prie de lui
-enseigner un gîte: «Je n'en connais pas, dit le berger, si ce n'est
-dans un lieu arrosé de fontaines, au domaine du puissant vassal
-Weissart.--«Peux-tu m'y conduire?» répondit le saint. «Je ne puis
-quitter mon troupeau,» répliqua le pâtre. Déicole fiche son bâton en
-terre; et quand le pâtre revint après avoir conduit le saint, il
-trouva son troupeau couché paisiblement autour du bâton miraculeux.
-Weissart, terrible châtelain, menace de faire mutiler Déicole; mais
-Berthilde, femme de Weissart, a une grande vénération pour le prêtre
-de Dieu. Déicole entre dans la forteresse; les serfs empressés le
-veulent débarrasser de son manteau; il les remercie, et suspend ce
-manteau à un rayon de soleil qui passait à travers la lucarne d'une
-tour. (BOLL., tome II, page 202.)
-
-Chercher à dérouler avec méthode le tableau des moeurs de ce temps
-serait à la fois tenter l'impossible et mentir à la confusion de ces
-moeurs. Il faut jeter pêle-mêle toutes ces scènes telles qu'elles se
-succédaient sans ordre ou s'enchevêtraient dans une commune action,
-dans un même moment; il n'y avait d'unité que dans le mouvement
-général qui entraînait la société vers un perfectionnement éloigné,
-par la loi naturelle de l'existence humaine.
-
-D'un côté la chevalerie, de l'autre le soulèvement des masses
-rustiques; tous les déréglements de la vie dans le clergé, et toute
-l'ardeur de la foi. Les _Galois_ et _Galoises_, sorte de pénitents
-d'amour, se chauffaient l'été à de grands feux, et se couvraient de
-fourrures; l'hiver, ils ne portaient qu'une _cotte simple_, et ne
-mettaient dans leurs cheminées que des verdures. _Plusieurs
-transissoient de pur froid, et mouroient tout roydes de lez leurs
-amyes, et aussi leurs amyes de lez eulz, en parlant de leurs
-amourettes[67]._ Lors de la _Vaudoisie d'Arras_, les hommes et les
-femmes, retirés dans les bois, après avoir retrouvé un certain démon,
-se livraient à une prostitution générale. Les turlupins pratiquaient
-les mêmes désordres.
-
- [67] LATOUR, _Hist. du Poitou_; SAINTE-PALAYE, _Mém. sur l'anc.
- chev._, Ve partie, dans les notes, pag. 387.
-
-Des moines libertins se veulent venger d'un évêque réformateur qui
-venait de mourir: pendant la nuit ils tirent du cercueil le cadavre du
-prélat, le dépouillent de son linceul, le fouettent, et en sont
-quittes pour payer chaque année quarante sous d'amende. Les cordeliers
-avaient renoncé à _toute espèce de propriété_: le pain quotidien
-qu'ils mangeaient était-il une propriété? Oui, disaient les religieux
-d'une autre robe; donc le cordelier qui mange viole la constitution de
-son ordre; donc il est en état de péché mortel, par la seule raison
-qu'il vit, et qu'il faut manger pour vivre. L'empereur et les Gibelins
-se déclarèrent pour les cordeliers, le pape et les Guelfes contre les
-cordeliers. De là une guerre de cent ans; et le comte du Mans, qui fut
-depuis Philippe de Valois, passe les Alpes pour défendre l'Église
-contre les Visconti et les cordeliers[68].
-
- [68] _Spicil._, tom. 1, pag. 73. _Hist. des ouvr. des sav._, an 1700,
- pag. 72. _Lettre sur le péché imaginaire_, pag. 22 et suiv.
-
-On courait au bout du monde, et l'on osait à peine, dans le nord de la
-France, hasarder un voyage d'un monastère à un autre, tant la route de
-quelques lieues paraissait longue et périlleuse! Des gyrovagues ou
-moines errants (pendants des chevaliers errants), cheminant à pied ou
-chevauchant sur une petite mule, prêchaient contre tous les scandales;
-ils se faisaient brûler vifs par les papes, auxquels ils reprochaient
-leurs désordres, et noyer par les princes, dont ils attaquaient la
-tyrannie. Des gentilshommes s'embusquaient sur les chemins et
-dévalisaient les passants, tandis que d'autres gentilshommes
-devenaient en Espagne, en Grèce, en Dalmatie, seigneurs des
-immortelles cités dont ils ignoraient l'histoire. Cours d'amour où
-l'on raisonnait d'après toutes les règles du scottisme, et dont les
-chanoines étaient membres; troubadours et ménestrels vaguant de
-château en château, déchirant les hommes dans des satires, louant les
-dames dans des ballades; bourgeois divisés en corps de métier,
-célébrant des solennités patronales où les saints du paradis étaient
-mêlés aux divinités de la Fable; représentations théâtrales; fêtes des
-fous ou des cornards, messes sacriléges; soupes grasses mangées sur
-l'autel; l'_Ite missa_ répondu par trois braiements d'âne; barons et
-chevaliers s'engageant dans des repas mystérieux à porter la guerre
-dans un pays, faisant voeu sur un paon ou sur un héron d'accomplir des
-faits d'armes pour leurs mies; juifs massacrés et se massacrant entre
-eux, conspirant avec les lépreux pour empoisonner les puits et les
-fontaines; tribunaux de toutes les sortes, condamnant, en vertu de
-toutes les espèces de lois, à toutes les sortes de supplices, des
-accusés de toutes les catégories, depuis l'hérésiarque, écorché et
-brûlé vif, jusqu'aux adultères, attachés nus l'un à l'autre, et
-promenés au milieu du peuple; le juge prévaricateur substituant à
-l'homicide riche condamné un prisonnier innocent; des hommes de loi
-commençant cette magistrature qui rappela, au milieu d'un peuple léger
-et frivole, la gravité du sénat romain: pour dernière confusion, pour
-dernier contraste, la vieille société civilisée à la manière des
-anciens, se perpétuant dans les abbayes; les étudiants des universités
-faisant renaître les disputes philosophiques de la Grèce; le tumulte
-des écoles d'Athènes et d'Alexandrie se mêlant au bruit des tournois,
-des carrousels et des pas d'armes. Placez enfin, au-dessus et en
-dehors de cette société si agitée, un autre principe de mouvement, un
-tombeau, objet de toutes les tendresses, de tous les regrets, de
-toutes les espérances, qui attirait sans cesse au delà des mers les
-rois et les sujets, les vaillants et les coupables: les premiers pour
-chercher des ennemis, des royaumes, des aventures; les seconds pour
-accomplir des voeux, expier des crimes, apaiser des remords.
-
-L'Orient, malgré le mauvais succès des croisades, resta longtemps pour
-les Français le pays de la religion et de la gloire; ils tournaient
-sans cesse les yeux vers ce beau soleil, vers ces palmes de l'Idumée,
-vers ces plaines de Rama, où les infidèles se reposaient à l'ombre des
-oliviers plantés par Baudouin; vers ces champs d'Ascalon qui gardaient
-encore les traces de Godefroi de Bouillon et de Tancrède, de
-Philippe-Auguste et de Couci, de saint Louis et de Sargines; vers
-cette Jérusalem un moment délivrée, puis retombée dans ses fers, et
-qui se montrait à eux, comme à Jérémie, insultée des passants, noyée
-dans ses pleurs, privée de son peuple, assise dans la solitude.
-
-Tels furent ces siècles d'imagination et de force qui marchaient avec
-tout cet attirail au milieu des événements historiques les plus
-variés, au milieu des hérésies, des schismes, des guerres féodales,
-civiles et étrangères; ces siècles doublement favorables au génie, ou
-par la solitude des cloîtres quand on la recherchait, ou par le monde
-le plus étrange et le plus divers quand on le préférait à la solitude.
-Pas un seul point de la France où il ne se passât quelque fait
-nouveau; car chaque seigneurie laïque ou ecclésiastique était un petit
-État qui gravitait dans son orbite et avait ses phases: à dix lieues
-de distance, les coutumes ne se ressemblaient plus. Cet ordre de
-choses, extrêmement nuisible à la civilisation générale, imprimait à
-l'esprit particulier un mouvement extraordinaire: aussi toutes les
-grandes découvertes appartiennent-elles à ces siècles. Jamais
-l'individu n'a tant vécu: le roi rêvait l'agrandissement de son
-empire; le seigneur, la conquête du fief de son voisin; le bourgeois,
-l'augmentation de ses priviléges; le marchand, de nouvelles routes à
-son commerce. On ne connaissait le fond de rien; on n'avait rien
-épuisé; on avait foi à tout; on était à l'entrée et comme au bord de
-toutes les espérances, de même qu'un voyageur sur une montagne attend
-le lever du jour dont il aperçoit l'aurore. On fouillait le passé
-ainsi que l'avenir; on découvrait avec la même joie un vieux manuscrit
-et un nouveau monde; on marchait à grands pas vers des destinées
-ignorées, mais dont on avait l'instinct, comme on a toute sa vie
-devant soi dans la jeunesse. L'enfance de ces siècles fut barbare;
-leur virilité, pleine de passion et d'énergie; et ils ont laissé leur
-riche héritage aux âges civilisés qu'ils portèrent dans leur sein
-fécond.
-
- CHATEAUBRIANT, _Analyse raisonnée de l'Histoire de France_.
-
-
-
-
-LA LOI SALIQUE.
-
-Cause de la guerre de Cent Ans.
-
-
-Pour quelle achoison la guerre mut entre le roi de France et le roi
-d'Angleterre.
-
-Or, dit le conte que le beau roi Philippe de France eut trois fils
-avec cette belle fille Isabelle[69] qui fut mariée en Angleterre au
-roi Édouard dont j'ai parlé ci-dessus; et furent ces trois fils moult
-beaux; desquels l'aîné eut nom Louis, qui fut au vivant de son père,
-roi de Navarre, et l'appeloit-on le roi Hutin. Le second né eut nom
-Philippe le Long; et le tiers eut nom Charles; et furent tous trois
-rois de France après la mort du roi Philippe leur père, par droite
-succession, l'un après l'autre, sans avoir hoir mâle de leur corps
-engendré par voie de mariage. Si que, après la mort du dernier roi
-Charles, les douze pairs et les barons de France ne donnèrent point le
-royaume à la soeur qui étoit roine d'Angleterre, pourtant qu'ils
-vouloient dire et maintenir, et encore veulent, que le royaume de
-France est bien si noble qu'il ne doit mie aller à femelle, ni par
-conséquent au roi d'Angleterre son ains-né fils. Car, ainsi comme ils
-veulent dire, le fils de la femme ne peut avoir droit ni succession de
-par sa mère, là où sa mère n'y a point de droit: si que, par ces
-raisons, les douze pairs et les barons de France donnèrent, de leur
-commun accord, le royaume de France à monseigneur Philippe, fils jadis
-à monseigneur Charles de Valois, frère jadis de ce beau roi Philippe
-dessus dit, et en ôtèrent la roine d'Angleterre et son fils, qui étoit
-hoir mâle et fils de la soeur du dernier roi Charles.
-
- [69] Isabelle, mère d'Édouard III, était fille de Philippe IV, et
- Philippe de Valois était petit-fils de Philippe, par Charles de
- Valois, frère de Philippe IV. Louis X avait laissé une fille
- nommée Jeanne, qui vivait encore à l'époque de la mort de Charles
- VI, en 1328. (_Note de M. Buchon._)
-
-Ainsi alla le dit royaume hors de la droite ligne, ce semble à moult
-de gens; parquoi grands guerres en sont nées et venues, et grand
-destruction de gens et de pays au royaume de France et ailleurs, si
-comme vous pourrez ouïr ci-après; car c'est la vraie fondation de
-cette histoire pour raconter les grands entreprises et les grands
-faits d'armes qui avenus en sont: car, puis le temps du bon roi
-Charlemagne, qui fut empereur d'Allemagne et roi de France, n'avinrent
-si grands aventures de guerre au royaume de France qu'elles sont
-avenues pour ce fait-ci, ainsi que vous orrez au livre, mais que j'aie
-temps et loisir du faire et vous du lire. Or me veux retraire à la
-droite matière commencée, et taire de cette, tant que temps et lieu
-venront que j'en devrai parler.
-
-
- Comment le roi Charles de France mourut sans hoir mâle, et
- comment les douze pairs et les barons élurent à roi monseigneur
- Philippe de Valois; et comment il déconfit les Flamands qui
- s'étoient rebellés contre leur seigneur.
-
-1328.
-
-Le roi Charles de France, fils au beau roi Philippe, fut trois fois
-marié, et si mourut sans hoir mâle de son corps, dont ce fut grand
-dommage pour le royaume, si comme vous orrez ci-après. La première de
-ses femmes fut l'une des plus belles dames du monde; et fut fille de
-la comtesse d'Artois[70]. Celle garda mal son mariage et se forfit,
-parquoi elle en demeura longtemps au Châtel Gaillard en prison et à
-grand meschef, ainçois que son mari fût roi. Quand le royaume lui fut
-échu et il fut couronné, les douze pairs et les barons de France ne
-voulurent mie, s'ils eussent pu, que le royaume demeurât sans hoir
-mâle. Si quistrent sens et avis par quoi le roi fût remarié; et le fut
-à la fille de l'empereur Henry de Lucembourc[71] et soeur au gentil
-roi de Behaigne[72]; et parquoi le premier mariage fut défait et
-annulé de cette dame qui en prison étoit, et tout par la déclaration
-du Pape, notre saint-père, qui adonc étoit. De cette seconde dame de
-Lucembourc, qui étoit moult humble et prude femme, eut le roi un fils
-qui mourut moult jeune, assez tôt la mère après, à Yssoldun en Berry;
-et moururent tous deux moult soupçonneusement, de quoi aucunes gens
-furent incoulpés en derrière couvertement. Après, ce roi Charles fut
-remarié tierce fois à la fille de son oncle de remariage[73], la fille
-de monseigneur Louis comte d'Évreux, la reine Jeanne et soeur au roi
-de Navarre qui adonc étoit. Puis avint que cette dame fut enceinte, et
-le roi son mari s'accoucha malade au lit de la mort.
-
- [70] Blanche de Bourgogne, fille d'Othon IV, palatin de
- Bourgogne.
-
- [71] Marie de Luxembourg, fille de l'empereur Henri VII et de
- Marguerite de Brabant.
-
- [72] Jean de Luxembourg, roi de Bohême.
-
- [73] Froissart veut apparemment faire entendre, par l'expression
- _son oncle de remariage_, que Louis comte d'Évreux, frère du roi
- Philippe le Bel, était issu du second mariage de Philippe le
- Hardi, leur père commun, avec Marie de Brabant. (_Note de M.
- Buchon._)
-
-Quant il aperçut que mourir le convenoit, il devisa que s'il avenoit
-que la roine s'accouchât d'un fils, il vouloit que messire Philippe de
-Valois, son cousin germain, en fût mainbour, et régent du royaume,
-jusques adonc que son fils seroit en âge d'être roi; et s'il avenoit
-que ce fût une fille, que les douze pairs et les hauts barons de
-France eussent conseil et avis entre eux d'en ordonner, et donnassent
-le royaume à celui qui avoir le devroit. Sur ce, le roi Charles alla
-mourir environ la Chandeleur, l'an de grâce mil trois cent vingt
-sept[74].
-
- [74] Charles le Bel mourut à Vincennes, dans la nuit du 31
- janvier au 1er février 1327, en commençant l'année à Pâques
- suivant l'usage d'alors, et 1328, suivant notre manière actuelle
- de la commencer au 1er janvier.
-
-Ne demeura mie grandement après ce que la reine Jeanne accoucha d'une
-fille[75], de quoi le plus du royaume en furent durement troublés et
-courroucés.
-
- [75] Cette fille, nommée Blanche, vint au monde le 1er avril
- 1328.
-
-Quand les douze pairs et les hauts barons de France surent ce, ils
-s'assemblèrent à Paris le plustôt qu'ils purent, et donnèrent le
-royaume, de commun accord, à monseigneur Philippe de Valois, fils
-jadis au comte de Valois, et en ôtèrent la roine d'Angleterre et le
-roi son fils, qui étoit demeurée, soeur germaine du roi Charles
-dernier trépassé; pour raison de ce qu'ils dient que le royaume de
-France est de si grand'noblesse qu'il ne doit mie par succession aller
-à femelle, ni par conséquent à fils de femelle, ainsi que vous avez
-ouï ça devant au commencement de ce livre. Et firent celui monseigneur
-Philippe couronner à Rains, l'an de grâce mil trois cent vingt huit,
-le jour de la Trinité[76], dont puis ce di grand guerre et grand
-désolation avint au royaume de France et en plusieurs pays, si comme
-vous pourrez ouïr en cette histoire.
-
- [76] Le dimanche de la Trinité était cette année le 29 mai.
-
- CHRONIQUES DE FROISSART, éditées par M. Buchon.
-
- Jean Froissart naquit à Valenciennes, en 1333. Ce fut à l'âge de
- vingt-ans qu'il commença ses Chroniques. Il se borna d'abord à
- reproduire, pour les événements qui s'étaient accomplis de 1325 à
- 1356, les récits des autres chroniqueurs, et surtout la relation
- de monseigneur Jean le Bel, chanoine de Saint-Lambert de Liége.
- En 1361, il présenta la première partie de son travail à la reine
- d'Angleterre, Philippe de Hainaut. Jusqu'à la fin de sa vie il
- eut souvenir de cette noble dame, «Car elle me fit et créa»
- dit-il; et il rappelle en plusieurs endroits, non sans une vive
- émotion, qu'elle l'avait accueilli gracieusement à ses débuts;
- qu'elle l'avait encouragé par ses conseils et aidé de ses
- largesses.
-
- A partir de cette époque commencèrent les voyages du chroniqueur.
- Nous nous bornerons ici à donner une sèche énumération des lieux
- où il s'arrêta pour voir, interroger et raconter. Il fit
- plusieurs fois le voyage d'Angleterre. Ce fut pendant son premier
- séjour, qui dura cinq ans, qu'il visita l'Écosse. Il parcourut
- toutes les parties de la France. En 1366 il était à Bordeaux. En
- 1367, il accompagna jusqu'à Dax le prince de Galles, qui partait
- pour l'Espagne. Il revint dans les provinces qui avoisinent les
- Pyrénées en 1388; ce fut alors qu'il se rendit à la cour de
- Gaston de Foix, et vit Carcassonne, Orthez et Pamiers. En 1389 il
- était à Avignon; de là, en traversant le Lyonnais et le
- Bourbonnais, il courut en Auvergne, où il assista, à Riom, au
- mariage du duc de Berri avec Jeanne de Boulogne. Nous n'avons pas
- besoin de dire que Froissart connut la Flandre et tout le nord de
- la France et qu'il vint souvent à Paris. En 1394, il visita une
- dernière fois l'Angleterre, où il resta trois mois à la cour du
- roi Richard. N'oublions pas le plus beau des voyages de
- Froissart: en 1368, il assista, à Milan, au mariage de Lionel,
- duc de Clarence, avec la fille de Galeas Visconti. C'est là
- qu'il devait rencontrer Chaucer et Pétrarque. Il parcourut alors
- la Savoie; il vit Bologne, Ferrare, une grande partie de
- l'Italie, et il revint en Flandre par l'Allemagne.
-
- Ce fut pendant ce perpétuel voyage que Froissart rassembla tous
- les matériaux de sa Chronique. Pendant la chevauchée, à table, le
- soir à l'heure des gais propos, il interrogeait avec une avide
- curiosité ses compagnons de route ou ses nobles hôtes, et il
- recueillait précieusement, pour les écrire, quelquefois sous la
- forme même de la conversation, les histoires qu'on lui racontait.
- Il ne se souciait point des livres, et, comme on dirait
- aujourd'hui, des documents officiels; il lui suffisait, pour
- accepter un fait et pour l'affirmer, du témoignage des _anciens
- chevaliers et écuyers qui avoient été en faits d'armes, et qui
- proprement en savoient parler_. Aussi, il pénétrait dans toutes
- les cours et il entrait dans tous les châteaux: «Au temps,
- dit-il, que j'ai travellé par le monde, j'ai vu deux cents hauts
- princes.»
-
- Certains critiques ont cherché à se rendre compte du travail de
- Froissart; ils ont voulu savoir comment le chroniqueur composait
- son oeuvre. Nul ne l'a dit mieux que lui-même: «Or, considérez,
- entre vous qui me lisez ou me lirez, ou m'avez lu, ou orrez lire,
- comment je puis avoir su ni rassemblé tant de faits desquels je
- traite et propose en tant de parties. Et pour vous informer de la
- vérité, je commençai jeune, dès l'âge de vingt ans; et si suis
- venu au monde avec les faits et les aventures; et si y ai
- toujours pris grand plaisance plus que à autre chose; et si m'a
- Dieu donné tant de grâces que je ai été bien de toutes les
- parties, et des hôtels des rois, et par espécial de l'hôtel du
- roi Édouard d'Angleterre et de la noble roine sa femme, madame
- Philippe de Hainaut, roine d'Angleterre, dame d'Irlande et
- d'Aquitaine, à laquelle en ma jeunesse je fus clerc, et la
- servois de beaux dits et traités amoureux: et pour l'amour du
- service de la noble et vaillante dame à qui j'étois, tous autres
- seigneurs, rois, ducs, comtes, barons et chevaliers, de quelque
- nation qu'ils fussent, me aimoient, oyoient et voyoient
- volontiers, et me faisoient grand profit. Ainsi, au titre de la
- bonne dame et à ses coutages et aux coutages des hauts seigneurs
- en mon temps, je cherchai la plus grand partie de la chrétienté;
- et partout où je venois, je faisois enquête aux anciens
- chevaliers et écuyers qui avoient été en faits d'armes et qui
- proprement en savoient parler, et aussi à aucuns hérauts de
- crédence, pour vérifier et justifier toutes matières. Ainsi ai-je
- rassemblé la haute et noble histoire et matière, et le gentil
- comte de Blois dessus nommé y a rendu grand peine[77]; et tant
- comme je vivrai, par la grâce de Dieu je la continuerai; car
- comme plus y suis et plus y laboure, et plus me plaît; car ainsi
- comme le gentil chevalier et écuyer qui aime les armes, et en
- persévérant et continuant il s'y nourrit parfait, ainsi, en
- labourant et ouvrant sur cette matière, je m'habilite et
- délecte[78].»
-
- [77] Il s'agit de Gui de Châtillon, comte de Blois. Froissart
- l'appelle plus haut _mon très-cher seigneur et maître_. Le
- chroniqueur s'était attaché à lui en 1384, après la mort de
- Wenceslas, duc de Brabant.
-
- [78] Chroniques, IV, ch. 1.
-
- Si Froissart a fait ses Chroniques, s'il se plaît à raconter les
- _honorables entreprises, nobles aventures et faits d'armes_, c'est
- pour que les _preux aient exemple d'eux encourager en bien
- faisant_. C'est là le seul but moral auquel il tende; tout, dans
- ses mille récits, est subordonné à cette maxime qu'il a placée au
- début de l'Épinette amoureuse:
-
- Que toute joie et toute honours
- Viennent et d'armes et d'amours.
-
- A son retour d'Italie, Froissart avait été nommé curé de
- Lestines. Plus tard, comme il nous l'apprend, il devint _trésorier
- et chanoine de Chimay et de Lille en Flandre_. On croit qu'il
- passa les dernières années de sa vie dans la ville où il était
- né, à Valenciennes. Il mourut vers 1410, suivant M. Buchon. Le
- savant éditeur de Froissart a recueilli sur ce fait des
- témoignages qui nous semblent incontestables, et nous n'hésitons
- pas à adopter son opinion[79].
-
- [79] Extrait de la Notice sur Froissart, publiée par M. Yanoski,
- dans les Extraits de Froissart (1 vol. in-12, dans la collection
- des chefs-d'oeuvre de la littérature française, publiée par MM.
- Didot).
-
-
-
-
-BATAILLE DE CASSEL.
-
-1328.
-
-
-Assez tôt après ce que ce roi Philippe fut couronné à Rains, il manda
-ses princes, ses barons et toutes ses gens d'armes, et alla atout son
-pouvoir loger en la ville[80] de Cassel pour guerroyer les Flamands,
-qui étoient rebelles à leur seigneur[81], mêmement ceux de Bruges,
-d'Ypre et ceux du Franc[82]; et ne vouloient obéir au dit comte de
-Flandre, mais l'avoient enchassé; et ne pouvoit adonc nulle part
-demeurer en son pays, fors tant seulement à Gand, et encore assez
-escharsement. Si déconfit adonc le roi Philippe bien seize mille
-Flamands, qui avoient fait un capitaine qui s'appeloit Colin
-Dennekins[83], hardi homme et outrageux durement; et avoient les
-dessusdits Flamands fait leur garnison de Cassel, au commandement et
-aux gages des villes de Flandre, pour garder ces frontières là en
-droit. Et vous dirai comment ces Flamands furent déconfits, et tout
-par leur outrage.
-
- [80] C'est-à-dire, sans doute, _auprès de Cassel_; car les Flamands
- étaient maîtres de la ville, comme Froissart le dira plus bas.
-
- [81] Le comte Louis dit de Crécy.
-
- [82] Le Franc, _Franconatus, terra franca_. C'est une partie de la
- Flandre française qui fut cédée à la France par la paix des
- Pyrénées. Elle comprend les bailliages de Bourbourg, Bergues,
- Saint-Winox et Furnes, et outre les chefs-lieux de ces
- bailliages, les villes de Dunkerque et de Gravelines.
-
- [83] Les historiens flamands le nomment Nicolas Zonnekins.
-
-Ils se partirent un jour, sur l'heure de souper, du mont de
-Cassel[84], en intention de déconfire le roi et tout son ost, et
-s'envinrent tout paisiblement, sans point de noise, ordonnés en trois
-batailles, desquelles l'une alla droit aux tentes du roi, et eurent
-près soupris le roi qui séoit à souper et toutes ses gens. L'autre
-bataille s'en alla droit aux tentes du roi de Behaigne, et le
-trouvèrent près en tel point; et la tierce bataille s'en alla droit
-aux tentes du comte de Hainaut, et l'eurent aussi près soupris, et le
-hâtèrent si que à grand peine purent ses gens être armés, ni les gens
-monseigneur de Beaumont son frère. Et vinrent tantôt ces trois
-batailles si paisiblement jusques aux tentes, que à grand meschef
-furent les seigneurs armés et leurs gens assemblés. Et eussent tous
-les seigneurs et leurs gens été morts si Dieu ne les eût, ainsi comme
-par droit miracle, secourus et aidés; mais, par la grâce et volonté de
-Dieu, chacun de ces seigneurs déconfit sa bataille si entièrement, et
-tous à une heure et à un point, qu'oncques de ces seize mille Flamands
-nul n'en échappa; et fut leur capitaine tué[85]. Et si ne sut oncques
-nul de ces seigneurs nouvelles l'un de l'autre, jusques adonc qu'ils
-eurent tout fait; et oncques des seize mille Flamands qui morts y
-demeurèrent n'en recula un seul, que tous ne fussent morts et tués en
-trois monceaux l'un sur l'autre, sans issir de la place là où chacune
-bataille commença, qui fut l'an de grâce mil trois cent vingt huit, le
-jour de la Saint Barthélemy. Adonc, après cette déconfiture, vinrent
-les Français à Cassel et y mirent les bannières de France, et se
-rendit la ville au roi; et puis Poperingue, et après Ypre, et tous
-ceux de la châtellenie de Bergues, et ceux de Bruges en suivant, et
-reçurent le comte Louis, leur seigneur, amiablement adonc et
-paisiblement, et lui jurèrent foi et loyauté à toujours mais.
-
- [84] Ils s'étaient retranchés sur une éminence à la vue de Cassel
- dont ils étaient en possession et qui leur servait comme de place
- forte. Ils firent arborer sur les murs des tours de Cassel une
- espèce d'étendard sur lequel ils avaient fait peindre un coq avec
- ces mots:
-
- Quand ce coq ici chantera,
- Le _roi trouvé_ ci entrera.
-
- Ils appelaient Philippe le _roi trouvé_, parce qu'il n'avait pas dû
- espérer d'être roi. Après la victoire, Philippe fit mettre Cassel
- à feu et à sang.
-
- [85] Zonnekins.
-
-Quand le roi Philippe de France eut remis le comte de Flandre en son
-pays, et que tous lui eurent juré féauté et hommage, il départit ses
-gens, et retourna chacun en son lieu; et il même s'en vint en France
-et séjourner à Paris et là environ. Si fut durement prisé et honoré de
-cette emprise qu'il avoit faite sur les Flamands, et aussi du beau
-service qu'il avoit fait au comte Louis, son cousin. Si demeura en
-grand'honneur, et accrut grandement l'état royal, et n'y avoit oncques
-mais eu en France roi, si comme on disoit, qui eût tenu l'état pareil
-au roi Philippe; et faisoit faire tournois, joutes et ébatements moult
-et à grand plenté.
-
-Or nous tairons-nous un petit de lui et parlerons des ordonnances
-d'Angleterre et du gouvernement du roi.
-
- CHRONIQUES DE FROISSART, éditées et annotées par Buchon.
-
-
-
-
-ÉDOUARD III FAIT HOMMAGE AU ROI DE FRANCE.
-
-1329.
-
-
-Le jeune roi d'Angleterre ne mit mie en oubli le voyage qu'il devoit
-faire au royaume de France, et s'appareilla bien et suffisamment,
-ainsi que à lui appartenoit et à son état. Si se partit d'Angleterre
-quand jour fut du partir[86]. En sa compagnie avoit deux évêques,
-celui de Londres et celui de Lincolle, et quatre comtes, monseigneur
-Henry comte de Derby, son cousin germain, fils messire Thomas de
-Lancastre au tort Col; son oncle, le comte de Salebrin, le comte de
-Warvich et le comte de Herfort; six barons, monseigneur Regnaut de
-Cobeham, monseigneur Thomas Wage, maréchal d'Angleterre, monseigneur
-Richard de Stanford, le seigneur de Percy, le seigneur de Manne[87],
-et le seigneur de Moutbray, et plus de quarante autres chevaliers.
-
- [86] Édouard s'embarqua à Douvres, le vendredi 26 mai 1329, vers
- midi.
-
- [87] Man.
-
-Si étoient en la route et à la délivrance du roi d'Angleterre plus de
-mille chevaux; et mirent deux jours à passer entre Douvres et Wissant.
-Quand ils furent outre, et leurs chevaux traits hors des nefs et des
-vaissiaulx, le roi monta à cheval, accompagné ainsi que je vous ai
-dit, et chevaucha tant qu'il vint à Boulogne; et là fut-il un jour.
-Tantôt nouvelles vinrent au roi Philippe de France et aux seigneurs
-de France, qui jà étoient à Amiens, que le roi d'Angleterre étoit
-arrivé et venu à Boulogne. De ces nouvelles eut le roi Philippe
-grand'joie, et envoya tantôt son connétable[88] et grand foison de
-chevaliers devers le roi d'Angleterre, qu'ils trouvèrent à Monstreuil
-sur la mer; et eut grands reconnaissances et approchemens d'amour.
-Depuis, chevaucha le jeune roi d'Angleterre en la compagnie du
-connétable de France; et fit tant avec sa route qu'il vint en la cité
-d'Amiens, où le roi Philippe étoit tout appareillé et pourvu de le
-recevoir, le roi de Behaigne, le roi de Navarre et le roi de
-Maillogres[89] de-lez lui, et si grand foison de ducs, de comtes et de
-barons que merveilles seroit à penser: car là étoient tous les douze
-pairs de France pour le roi d'Angleterre fêter, et aussi pour être
-personnellement et faire témoin à son hommage.
-
- [88] Comme la date précise de la mort de Gaucher de Chatillon,
- connétable de France, arrivée dans le cours de cette année 1329,
- n'est pas connue, on ignore si c'est de lui qu'il s'agit ici,
- ainsi que l'a pensé du Chesne, ou de Raoul de Brienne, comte
- d'Eu, qui lui succéda dans la dignité de connétable.
-
- [89] Dom Jayme II d'Aragon, roi de Majorque et seigneur de
- Montpellier.
-
-Si le roi Philippe de France reçut honorablement et grandement le
-jeune roi d'Angleterre, ce ne fait mie à demander; et aussi firent
-tous les rois, les ducs et les comtes qui là étoient; et furent tous
-iceux seigneurs adonc en la cité d'Amiens, jusqu'à quinze jours. Là
-eut maintes paroles et ordonnances faites et devisées; et me semble
-que le roi Édouard fit adonc hommage de bouche et de parole tant
-seulement, sans les mains mettre entre les mains du roi de France, ou
-aucun prince ou prélat de par lui député; et n'en voulut adonc le dit
-roi d'Angleterre, par le conseil qu'il eut, dudit hommage plus avant
-procéder, si seroit retourné en Angleterre et auroit vu, lu et
-examiné les priviléges de jadis, qui devoient éclaircir le dit
-hommage, et montrer comment et de quoi le roi d'Angleterre devoit être
-homme du roi de France. Le roi de France qui véoit le roi
-d'Angleterre, son cousin, jeune, entendit bien toutes ces paroles, et
-ne le voult adonc de rien presser; car il savoit assez que bien y
-recouvreroit quand il voudroit, et lui dit: «Mon cousin, nous ne vous
-voulons pas decevoir, et nous plaît bien ce que vous en avez fait à
-présent, jusques à tant que vous soyez retourné en votre pays et vu,
-par les scellés de vos prédécesseurs, quelle chose vous en devez
-faire.» Le roi d'Angleterre et son conseil répondirent: «Cher sire,
-grands mercis.»
-
-Depuis se joua, ébatit, et demeura le roi d'Angleterre avec le roi de
-France en la cité d'Amiens: et quand tant y eut été que bien dût
-suffire par raison, il prit congé et se partit du roi moult
-amiablement et de tous les autres princes qui là étoient, et se mit au
-retour pour revenir en Angleterre, et repassa la mer; et fit tant par
-ses journées qu'il vint à Windesore, où il trouva la roine Philippe sa
-femme, qui le reçut liement, et lui demanda nouvelles du roi Philippe
-son oncle et de son grand lignage de France. Le roi son mari lui en
-recorda assez, et du grand état qu'il avoit trouvé, et comment on
-l'avoit recueilli et festoyé grandement, et des honneurs qui étoient
-en France, auxquelles faire ni de les entreprendre à faire, nul autre
-pays ne s'accomparage.
-
- CHRONIQUES DE FROISSART, éditées et annotées par Buchon.
-
-
-
-
-ROBERT D'ARTOIS.
-
-1331.
-
- Comment le roi de France prit en haine messire Robert d'Artois,
- dont il lui convint s'enfuir hors du royaume; et comment il fit
- mettre sa femme et ses enfants en prison, qui oncques puis n'en
- issirent.
-
-
-L'homme du monde qui plus aida le roi Philippe à parvenir à la
-couronne de France et à l'héritage, ce fut messire Robert d'Artois,
-qui étoit l'un des plus hauts barons de France et le mieux enlignagé,
-et trait des royaux[90]; et avoit à femme la soeur germaine du roi
-Philippe[91], et avoit été toudis son plus espécial compagnon et ami
-en tous états; et fut bien l'espace de trois ans que en France tout
-étoit fait par lui, et sans lui n'étoit rien fait. Après advint que le
-roi Philippe emprit et acueillit ce messire Robert en si grand haine,
-pour occasion d'un plaid qui ému étoit devant lui, dont le comte
-d'Artois étoit cause, que le dit messire Robert vouloit avoir gagné,
-par vertu d'une lettre que messire Robert mit avant, qui n'étoit mie
-bien vraie[92], si comme on disoit, que si le roi l'eût tenu en son
-ire[93] il l'eût fait mourir sans nul remède. Et combien que le dit
-messire Robert fût le plus prochain du lignage à tous les hauts barons
-de France, et serourge[94] au dit roi, si lui convint-il vider
-France[95] et venir à Namur devers le jeune comte Jean, son neveu et
-ses frères, qui étoient enfans de sa soeur[96].
-
- [90] Cette expression signifie qu'il était issu du sang royal; il
- descendait en effet du roi Louis VIII, au 4e degré.
-
- [91] Il avait épousé Jeanne de Valois, soeur du roi.
-
- [92] Froissart veut parler des pièces fausses fabriquées par la
- demoiselle de Divion.--Voyez le chapitre suivant.
-
- [93] Colère.
-
- [94] Beau-frère.
-
- [95] Il paraît, par les dépositions des témoins, qu'il se retira
- d'abord à Bruxelles vers la fin d'août ou le commencement de
- septembre 1331, environ six mois avant l'arrêt par lequel il fut
- condamné au bannissement. Cet arrêt fut rendu le 8 avril 1332 et
- ne fut publié que le 19 mai suivant. (_Mém. de Lancelot_, t. 8 du
- Recueil de l'Académie des Inscriptions, p. 617 et 621.)
-
- [96] Ils étaient fils de Marie d'Artois, soeur de Robert.
-
-Quand il fut parti de France et le roi vit qu'il ne le pourroit tenir,
-pour mieux montrer que la besogne lui touchoit, il fit prendre sa
-soeur, qui étoit femme au dit messire Robert, et ses deux fils et
-neveux, Jean et Charles[97], et les fit mettre en prison bien
-étroitement, et jura que jamais n'en issiroient tant qu'il vivroit; et
-bien tint son serment, car oncques depuis, pour personne qui en
-parlât, ils n'en vidèrent; dont il en fut depuis moult blâmé en
-derrière.
-
- [97] Froissart se trompe: on n'attenta point à la liberté de _Jean_
- et de _Charles d'Artois_, mais leurs frères, nommés _Jacques_ et
- _Robert_, furent arrêtés en 1334 et enfermés au château de Nemours,
- puis au Château-Gaillard d'Andelys, où ils étaient encore le 1er
- mai 1347, sous la garde de Gauthier du Ru, écuyer, qui fournit à
- cette époque un compte de leur dépense et de celle de vingt
- personnes attachées à leur service.
-
-Quand le dit roi de France sçut de certain et fut informé que le dit
-messire Robert étoit arrêté de-lez sa soeur et ses neveux, il en fut
-moult courroucé; et envoya chaudement devers l'évêque Aoul[98] de
-Liége, en priant qu'il défiât et guerroyât le comte de Namur, s'il ne
-mettoit messire Robert d'Artois hors de sa compagnie. Cet évêque, qui
-moult aimoit le roi de France et qui petit aimoit ses voisins, manda
-au jeune comte de Namur qu'il mît son oncle messire Robert d'Artois
-hors de son pays et de sa terre, autrement il lui feroit guerre. Le
-comte de Namur fut si conseillé qu'il mit hors de sa terre son oncle;
-ce fut moult ennuis, mais faire lui convenoit ou pis attendre.
-
- [98] _Aoul_ ou _Adolphe de La Marck_, évêque de Liége.
-
-Quand messire Robert se vit en ce parti, si fut moult angoisseux de
-coeur, et s'avisa qu'il iroit en Brabant, pourtant que le duc son
-cousin étoit si puissant que bien le soutiendroit. Si vint devers le
-duc, son cousin, qui le reçut moult liement et le reconforta assez de
-ses détourbiers. Le roi le sçut; si envoya tantôt messages au dit duc,
-et lui manda que s'il le soutenoit ou souffroit demeurer ou repairer
-en sa terre, il n'auroit pire ennemi de lui et le grèveroit en toutes
-les guises qu'il pourroit. Le duc ne le voulut ou n'osa plus tenir
-ouvertement en son pays, pour doute d'acquérir la haine du dit roi de
-France; ains l'envoya couvertement tenir en Argenteau[99] jusques à
-tant que on verroit comment le roi se maintiendroit. Le roi le sçut,
-qui partout avoit ses espies; si en eut grand dépit; si pourchassa
-tant et en moult bref temps après, par son or et par son argent, que
-le roi de Behaigne, qui étoit cousin germain au dit roi, l'évêque de
-Liége, l'archevêque de Coulogne, le duc de Guerles, le marquis de
-Juliers, le comte de Bar, le comte de Los, le sire de Fauquemont et
-plusieurs autres seigneurs furent alliés encontre le dit duc, et le
-défièrent tous, au pourchas et requête du dessus dit roi. Et entrèrent
-tantôt en son pays parmi Hesbaing, et allèrent droit à Hanut[100], et
-ardirent tout à leur volonté par deux fois, eux demeurans au pays,
-tant que bon leur sembla. Et envoya avec eux le comte d'Eu son
-connétable, atout grand compagnie de gens d'armes, pour mieux montrer
-que la besogne étoit sienne, et faite à son pourchas; et tout ardoient
-son pays. Si en convint le comte Guillaume de Hainaut ensonnier; et
-envoya madame sa femme, soeur du roi Philippe, et le seigneur de
-Beaumont, son frère, en France pardevers le dit roi, pour impétrer une
-souffrance et une trêve de lui d'une part, et du duc de Brabant
-d'autre. Trop ennuis et à dureté y descendit le roi de France, tant
-avoit-il pris la chose en grand dépit. Toute fois, à la prière du
-comte de Hainaut son serourge, le roi s'humilia, et donna et accorda
-trèves au duc de Brabant, parmi ce que le duc se mit du tout au dit et
-en l'ordonnance du propre roi de France et de son conseil, de tout ce
-qu'il avoit à faire au roi et à chacun de ces seigneurs qui défié
-l'avoient; et devoit mettre, dedans un certain jour qui nommé y étoit,
-monseigneur Robert d'Artois hors de sa terre et de son pouvoir, si
-comme il fit moult ennuis; mais faire lui convint, ou autrement il eût
-eu trop forte guerre de tous côtés, si comme il étoit apparant. Si
-que, entrementes que ce toullement et ces besognes se portoient, ainsi
-que vous oyez recorder, le roi anglois eut nouveau conseil de
-guerroyer le roi d'Escosse son serourge: je vous dirai à quel titre.
-
- [99] Château sur la Meuse, près de Liége.
-
- [100] Hannut ou Hannuye, petite ville située sur la Ghète dans le
- district de Louvain.
-
- CHRONIQUES DE FROISSART, éditées et annotées par Buchon.
-
-
-
-
-MÊME SUJET.
-
- Comment messire Robert d'Artois voult posséder la conté d'Artois
- par fausses lettres que la damoiselle de Divion avoit fait
- escrire et sceller.
-
-1329.
-
-
-L'an mil trois cens vint-neuf, commença messire Robert d'Artois le
-plait contre la devant dite Mahaut, contesse d'Artois, si comme il
-avoit fait l'an dix-sept, de quoy procès avoit esté fait autre fois.
-Mais ledit messire Robert maintenoit que les lettres de mariage entre
-messire Phelippe d'Artois, son père, et madame Blanche de Bretaigne,
-sa mère, par lesquelles ledit conté luy appartenoit, si comme il
-disoit, avoient esté par fraude muciées et repostées; si les avoit
-trouvées. Et assez tost après, assambla ledit messire Robert d'Artois,
-le conte d'Alençon, le duc de Bretaigne et tout plein d'autres haus
-hommes de son lignage; et vint au roi Phelippe et luy requist que
-droit luy fust fait de la conté d'Artois. Tantost le roy fist ajourner
-la contesse à jour nommé contre ledit messire Robert, à laquelle
-journée elle vint, et amena avec luy Eudon, le duc de Bourgoigne, et
-Loys, le conte de Flandre. Là monstra messire Robert unes lettres
-scellées du scel au conte Robert d'Artois, contenant que, quant le
-mariage fu fait de monseigneur Phelippe d'Artois, père monseigneur
-Robert, et de madame Blanche fille le conte Pierre de Bretaigne, le
-conte les mist en la vesteure[101] de la conté d'Artois, si comme il
-estoit contenu ès dites lettres. Quant la contesse vit les lettres, si
-requist au roy que pour Dieu il en voulsist estre saisi, car elle
-entendoit à proposer à l'encontre. Tantost fu dit par arrest que les
-lettres demourroient devers le roy; et fu remise une autre journée à
-laquelle la contesse devoit respondre.
-
- [101] _Investiture._
-
-Or vous dirai comment ces lettres vindrent à messire Robert d'Artois.
-Il avoit une damoiselle gentil-femme qui fu fille le seigneur de
-Divion de la chastellerie de Béthune. Celle damoiselle s'entremettoit
-des choses à venir et jugeoit à regarder la phisionomie des gens, et à
-la fois disoit voir et à la fois mentoit. Elle avoit tant fait, par
-aucuns des familliers messire Robert d'Artois, que elle emprist une
-forte chose à faire, si comme vous orrez. Il avoit un bourgeois à
-Arras qui avoit rente à vie sus le conte d'Artois, et en avoit lettres
-scellées du scelle conte d'Artois. Quant il fu trespassé, la
-damoiselle fist tant, par devers les hoirs dudit bourgeois, que elle
-eust celles lettres; et puis fist escrire unes lettres de l'envesture
-monseigneur Robert, si comme vous avez oï; puis, prist le scel de la
-vieille lettre et le dessevra du parchemin à un chaut fer qui tout
-propre avoit esté fait, si que l'emprainte du scel demeura toute
-entière; puis la mist à la lettre nouvelle, et avoit une manière de
-ciment qui attacha le scel à la lettre, ainsi comme devant; et puis
-vint à messire Robert d'Artois, et luy dit que une telle lettre avoit
-trouvée en sa maison, à Arras, en une vielle armoire. Quant messire
-Robert vit les lettres, si en fu moult joians, et luy dist que jamais
-ne luy faudroit, et l'envoia demourer à Paris.
-
-
- Comment sentence fu donnée contre messire Robert d'Artois,
- de[102] la conté d'Artois; et comment la damoiselle de Divion fu
- arse; et comment ledit Robert fu appelé à droit, pour soy purger
- des crimes devant dis.
-
- 1331.
-
- [102] _De_, relativement à.
-
-L'an mil trois cens trente et un, fu sentence donnée en parlement à
-Paris pour le duc de Bourgoigne, pour la conté d'Artois, contre
-messire Robert d'Artois, conte de Biaumont en Normendie. Car la
-contesse d'Artois devant dite, qui estoit moult sage, fist tant que
-elle ot le clerc qui avoit escrit les lettres, et le mena par devers
-le roy; et cognut que la damoiselle de Divion luy avoit fait escrire
-unes lettres, environ avoit un an. Puis luy furent monstrées et
-recognut qu'il les avoit escrites de sa main. Puis manda le roy
-messire Robert d'Artois et luy dist qu'il estoit enformé que la
-lettre n'estoit pas vraie et qu'il se déportast de la demande qu'il
-faisoit de la conté d'Artois. Et il respondi que si aucun vouloit dire
-que elle ne fust bonne, il l'en vouldroit combatre et que jà ne se
-déporteroit de la demande. Pourquoy le roy se courrouça si à luy, que
-à la journée il fist porter les lettres en présence du parlement et
-les fist descrier, et fist prendre la damoiselle de Divion et fist
-mettre en prison en Chastellet à Paris; et fu messire Robert d'Artois
-débouté de la conté d'Artois, comme devant est dit. Dont il dist si
-grosses paroles du roy et de la royne que le roy le fist appeller à
-ses dis; mais il ne daigna oncques aler ni luy excuser. Lors fist le
-roy mettre la dite damoiselle de Divion, laquelle estoit en
-Chastellet, en gehenne, laquelle confessa tout le fait, tel comme
-devant est escript, et si dist plusieurs choses. Assez tost après fu
-pris un autre qui estoit confesseur dudit messire Robert d'Artois; et
-en après envoia le roy certains messages pour querir l'abbé de
-Vezelai, lequel estoit souppeçonné de celle mauvaistié et de plusieurs
-autres mauvaistiés; mais quant il sot que l'en le faisoit querir, il
-se départi et s'en fui; et ainsi se sauva. Quant Robert d'Artois vit
-comment les choses aloient, si se départi moult confusément.
-
-Item, environ le mi-moys de septembre de l'an mil trois cens trente et
-un, la damoiselle dessus dite qui avoit plaquié le scel ès lettres de
-messire Robert d'Artois, en faisant fausseté, fu arse en la place aux
-Pourciaux, à Paris; et recognut moult d'autres mauvaistiés. Quant
-messire Robert d'Artois vit par quelle manière les choses aloient, si
-se doubta, et fu moult courroucié de ce que le roy procédoit par telle
-manière contre luy. Si dust dire ces paroles: «Par moy a esté roy et
-par moy en sera demis, si je puis.» Et lors fist mener tous ses
-destriers qu'il avoit biaux et nobles, et son trésor qu'il avoit
-moult grant, à Bourdiaux sus Gironde, et là fist tout mettre en mer et
-mener en Angleterre. Et depuis se retraist ledit messire Robert vers
-son cousin le duc de Breban[103], qui le reçut en son pays, et le mit
-une pièce de temps avec luy. Tantost que le roy ot oï ces nouvelles,
-il fist mettre en sa main la terre dudit messire Robert, et luy manda
-par certains messages qu'il comparust devant luy et devant les pers
-personnellement, à certain jour, pour soy deffendre des crimes qui luy
-estoient mis sus.
-
- [103] Tout ce récit est beaucoup plus exact que celui de
- Froissart. (_Note de M. Paulin Pâris._)
-
-Item, en ce meisme temps, le confesseur de messire Robert d'Artois,
-qui estoit prisonnier, fu appelé en la présence d'aucuns du conseil du
-roy, et luy fu demandé quelle chose et quoy il povoit savoir des
-fausses lettres dessus dites. Lequel respondoit et disoit qu'il n'en
-savoit riens fors en confession, ni il ne le povoit bonnement révéler
-sans péril de conscience. Mais à l'énortement de maistre Pierre de la
-Palu, patriarche de Jhérusalem, avecques autres maistres en théologie
-et aucuns secrétaires du roy, lesquels se consentoient et disoient
-qu'il le povoit bien révéler selon ce que l'en dit,--mais c'est doubte
-grant,--si le révéla, et le confesseur fu arrière mis en prison. Mais
-ce qu'il devint à la fin le commun ne le sceut.
-
-Item, en ce meisme an, l'an mil trois cens trente et un, le roy tenant
-le siège de juge au Louvre, et avec luy plusieurs barons et prélas,
-messire Robert d'Artois devant dit, lequel avoit esté la tierce fois
-appelé à certain jour à respondre aux articles que l'en avoit proposés
-contre luy, ne s'i comparut point si comme il devoit: mais envoia un
-abbé de l'ordre de Saint-Benoist et avec luy plusieurs chevaliers,
-lesquels n'avoient point de procuracion, mais estoient venus pour
-prier au roy et aux barons du royaume que l'en luy voulsist ottroier
-jusques à la quarte dilacion, en promettant que à icelle il viendroit
-personnellement, et de tout ce que l'en luy avoit mis sus il se
-purgeroit bonnement. Et après ce qu'il orent ainsi fait le message, le
-roy de Behaigne et Jehan l'ainsné fils du roy de France et duc de
-Normendie, avec moult d'autres barons, s'agenouillèrent devant le roy
-et luy demandèrent qu'il luy pleust à ottroier audit messire Robert
-jusques à la quarte dilacion et que ses biens ne fussent pas
-confisqués durant ledit terme. Laquelle requeste le roy ottroia de
-grace espéciale jusques au moys de mai. Et lors vint une damoiselle,
-laquelle dit, en la présence du roy, que la femme messire Robert
-d'Artois[104], laquelle estoit suer du roy de France, estoit plus
-coupable que son mari.
-
- [104] Jeanne de Valois, soeur du roi de France.
-
-
- Comment messire Robert d'Artois fu bani, et du mariage Jehan,
- ainsné fils du roy de France et duc de Normandie.
-
-L'an de grace mil trois cens trente-deux, Robert d'Artois fu bani du
-royaume de France par les barons, et furent tous ses biens confisqués
-au roy. Mais encore, et aux prières d'aucuns grans seigneurs, voult le
-roy que les solempnés bannissemens fussent différés jusques au moys
-d'après Pasques; et aussi, si il venoit dedens le terme et qu'il se
-méist à la volenté du roy, du tout le roy luy feroit telle grace qui
-luy sembleroit à estre convenable; et s'il ne venoit, le bannissement
-seroit exécuté tout entièrement. Quant le roy vit que le terme qu'il
-avoit donné gracieusement au devant du dit Robert d'Artois fu passé,
-et il n'ot envoié né contremandé, si comme l'en l'avoit promis au roy
-en la présence des barons, si commanda qu'il fu bani à trompes par
-tous les principaux quarrefours de Paris. Et avec ce avoit certaines
-personnes qui crioient en audience toutes les causes pour lesquelles
-le dit messire Robert estoit bani. Et fu fait le dit bannissement le
-trentiesme jour de may, l'an dessus dit.
-
- LES GRANDES CHRONIQUES DE SAINT-DENIS.
-
-
-
-
-JACQUEMART D'ARTEVELT.
-
-1337.
-
-
-En ce temps avoit grand dissension entre le comte Louis de Flandre et
-les Flamands[105]; car ils ne vouloient point obéir à lui, ni à peine
-s'osoit-il tenir en Flandre, fors à grand péril. Et avoit adonc à Gand
-un homme qui avoit été brasseur de miel; celui étoit entré en si grand
-fortune et en si grand grâce à tous les Flamands, que c'étoit tout
-fait et bien fait quant qu'il vouloit deviser et commander par tout
-Flandre, de l'un des côtés jusques à l'autre; et n'y avoit aucun,
-comme grand qu'il fût, qui de rien osât trépasser son commandement, ni
-contredire. Il avoit toujours après lui, allant aval la ville de Gand,
-soixante ou quatre vingts varlets armés, entre lesquels il en y avoit
-deux ou trois qui savoient aucuns de ses secrets; et quand il
-encontroit un homme qu'il héoit ou qu'il avoit en soupçon, il étoit
-tantôt tué; car il avoit commandé à ses secrets varlets et dit: «Sitôt
-que j'encontrerai un homme, et je vous fais un tel signe, si le tuez
-sans deport, comme grand, ni comme haut qu'il soit, sans attendre
-autre parole.» Ainsi avenoit souvent; et en fit en cette manière
-plusieurs grands maîtres tuer: par quoi il étoit si douté que nul
-n'osoit parler contre chose qu'il voulût faire, ni à peine penser de
-le contredire. Et tantôt que ces soixante varlets l'avoient reconduit
-en son hôtel, chacun alloit dîner en sa maison; et sitôt après dîner
-ils revenoient devant son hôtel, et béoient en la rue, jusques adonc
-qu'il vouloit aller aval la rue, jouer et ébattre parmi la ville; et
-ainsi le conduisoient jusques au souper. Et sachez que chacun de ces
-soudoyés avoit chacun jour quatre compagnons ou gros de Flandre pour
-ses frais et pour ses gages; et les faisoit bien payer de semaine en
-semaine. Et aussi avoit-il, par toutes les villes de Flandre et les
-châtellenies, sergens et soudoyés à ses gages, pour faire tous ses
-commandemens, et épier s'il avoit nulle part personne qui fût rebelle
-à lui, ni qui dît ou informât aucun contre ses volontés. Et sitôt
-qu'il en savoit aucun en une ville, il ne cessoit jamais tant qu'il
-l'eût banni ou fait tuer sans deport; jà cil ne s'en pût garder. Et
-mêmement tous les plus puissans de Flandre, chevaliers, écuyers et les
-bourgeois des bonnes villes, qu'il pensoit qui fussent favorables au
-comte de Flandre en aucune manière, il les bannissoit de Flandre, et
-levoit la moitié de leurs revenus, et laissoit l'autre moitié pour le
-douaire et le gouvernement de leurs femmes et de leurs enfans. Et ceux
-qui étoient ainsi bannis, desquels il étoit grand foison, se tenoient
-à Saint-Omer le plus, et les appeloit-on les avolés et les
-outre-avolés. Brièvement à parler, il n'eut oncques en Flandre ni en
-autre pays duc, comte, prince ni autre qui pût avoir un pays si à sa
-volonté comme cil l'eut longuement; et étoit appelé Jaquemart
-Artevelle. Il faisoit lever les rentes, les tonnieux[106], les
-vinages, les droitures et toutes les revenues que le comte devoit
-avoir et qui à lui appartenoient, quelque part que ce fût parmi
-Flandre, et toutes les maletôtes: si les dépendoit à sa volonté et en
-donnoit sans rendre aucun compte; et quand il vouloit dire que argent
-lui falloit, on l'en croyoit; et croire l'en convenoit, car nul
-n'osoit dire encontre, pour doute de perdre la vie: et quand il en
-vouloit emprunter de aucuns bourgeois sur son payement, il n'étoit nul
-qui lui osât escondire à prêter.
-
- [105] Louis de Cressy, comte de Flandre, fut en guerre
- continuelle avec ses sujets. A cette époque, il se tenait
- rarement en son pays de Flandre, à cause de ses querelles avec
- les Flamands et parce que les trois villes de Gand, Bruges et
- Ypres _gouvernoient le pays à leur plaisir_. Louis s'était brouillé
- avec ses sujets pour s'être dirigé uniquement par les conseils
- d'un abbé de Vézelai qui n'entendait rien à l'administration et
- ne cherchait qu'à s'enrichir.
-
- [106] _Tonnieu_ ou _tonlieu_, droit que quelques seigneurs levaient
- sur certaines marchandises, dans l'étendue de leur seigneurie.
-
- Le _vinage_ était pareillement un droit ou un impôt qui se levait
- sur le vin.
-
- _Chroniques de Froissart._
-
-
-
-
-ÉDOUARD III PREND LE TITRE ET LES ARMES DE ROI DE FRANCE.
-
-1340.
-
- Comment le roi d'Angleterre tint un grand parlement à Bruxelles,
- et de la requête qu'il y fit aux Flamands.
-
-
-Or, parlerons-nous un petit du roi anglois, et comment il persévéra en
-avant. Depuis qu'il fut parti de la Flamengerie et revenu en Brabant,
-il s'en vint droit à Bruxelles: là le reconvoyèrent le duc de
-Guerles, le marquis de Juliers, le marquis de Brankebourch, le comte
-de Mons, messire Jean de Hainaut, le sire de Fauquemont et tous les
-barons de l'Empire, qui s'étoient alliés à lui; car ils vouloient
-aviser l'un contre l'autre comment ils se maintiendroient de cette
-guerre où ils s'étoient boutés. Et pour avoir certaine expédition, ils
-ordonnèrent un grand parlement à être en la dite ville de Bruxelles;
-et y fut prié et mandé Jacques d'Artevelle, lequel y vint liement et
-en grand arroy, et amena avec lui tous les conseils des villes de
-Flandre. A ce parlement, qui fut à Bruxelles, eut plusieurs paroles
-dites et devisées; et me semble, à ce qui m'en fut recordé, que le roi
-anglois fut si conseillé de ses amis de l'Empire, qu'il fit une
-requête à ceux de Flandre qu'ils lui voulussent aider à parmaintenir
-sa guerre, et défier le roi de France, et aller avec lui partout où il
-les voudroit mener; et si ils vouloient, il leur aideroit à recouvrer
-Lille, Douay et Béthune. Cette parole entendirent les Flamands
-volontiers; mais de la requête que le roi leur faisoit demandèrent-ils
-à avoir conseil entre eux tant seulement, et tantôt répondre. Le roi
-leur accorda. Si se conseillèrent à grand loisir; et quand ils se
-furent conseillés, ils répondirent et dirent: «Cher sire, autrefois
-nous avez-vous fait telles requêtes; et sachez voirement que si nous
-le pouvions nullement faire, par notre honneur et notre foi garder,
-nous le ferions; mais nous sommes obligés, par foi et serment, et sur
-deux millions de florins à la chambre du pape, que nous ne pouvons
-émouvoir guerre au roi de France, quiconque le soit, sans être
-encourus en cette somme, et écheoir en sentence d'excommuniement; mais
-si vous voulez faire une chose que nous vous dirons, vous y pouverriez
-bien de remède et de conseil, c'est que vous veuilliez encharger les
-armes de France et équarteler d'Angleterre, et vous appeler roi de
-France; et nous vous tiendrons pour droit roi de France, et obéirons à
-vous comme au roi de France, et vous demanderons quittance de notre
-foi; et vous la nous donnerez comme roi de France: par ainsi
-serons-nous absous et dispensés, et irons partout là où voudrez et
-ordonnerez.»
-
-
- Comment le roi d'Angleterre enchargea les armes et le nom de roi
- de France par l'ennortement des Flamands.
-
-Quand le roi anglois eut ouï ce point et la requête des Flamands, il
-eut besoin d'avoir bon conseil et sûr avis, car pesant lui étoit de
-prendre le nom et les armes de ce dont il n'avoit encore rien conquis;
-et ne savoit quelle chose l'en aviendroit, ni si conquerre le
-pourroit. Et, d'autre part, il refusoit envi le confort et aide des
-Flamands, qui plus le pouvoient aider à sa besogne que tout le
-remenant du siècle. Si se conseilla ledit roi au duc de Brabant, au
-duc de Guerles, au marquis de Juliers, à messire Jean de Hainaut, à
-messire Robert d'Artois, et à ses plus secrets et espéciaux amis: si
-que finalement tout pesé, le bien contre le mal, il répondit aux
-Flamands, par l'information des seigneurs dessusdits: que si ils lui
-vouloient jurer et sceller qu'ils lui aideroient à parmaintenir sa
-guerre, il emprendroit tout ce de bonne volonté, et aussi il leur
-aideroit à ravoir Lille, Douay et Béthune. Et ils répondirent: «Oil.»
-Donc fut pris et assigné un certain jour à être à Gand. Lequel jour se
-tint; et y fut le roi d'Angleterre et la plus grand partie des
-seigneurs de l'Empire dessus nommés, alliés avec lui; et là furent
-tous les conseils de Flandre généralement et espécialement. Là furent
-toutes les paroles au devant dites, relatées et proposées, entendues,
-accordées, écrites et scellées; et enchargea le roi d'Angleterre les
-armes de France, et les équartela d'Angleterre, et en prit en avant le
-nom de roi de France[107].
-
- [107] Les rois d'Angleterre ont conservé jusqu'à la paix d'Amiens
- (1802) le titre de rois de France. En signant ce traité, le
- premier consul exigea que le roi d'Angleterre renonçât à ce
- titre. Les rois de la Grande-Bretagne ont cependant conservé dans
- leur écusson les armes de France.
-
- _Chroniques de Froissart._
-
-
-
-
-BATAILLE DE L'ÉCLUSE.
-
-1340.
-
-
-Nous parlerons du roi d'Angleterre, qui s'étoit mis sur mer pour venir
-et arriver, selon son intention, en Flandre, et puis venir en Hainaut
-aider à guerroyer le comte de Hainaut son serourge contre les
-François. Ce fut le jour devant la veille Saint Jean-Baptiste[108],
-l'an mil trois cent quarante, qu'il nageoit par mer, à grand et belle
-charge de nefs et de vaisseaux; et étoit toute sa navie partie du
-havre de Tamise, et s'en venoit droitement à l'Escluse. Et adonc se
-tenoient entre Blankeberghe et l'Escluse et sur la mer messire Hue
-Kieret et messire Pierre Bahuchet et Barbevoire, à plus de sept vingt
-gros vaisseaux sans les hokebos; et étoient bien, Normands, bidaux,
-Gennevois[109] et Picards, quarante mille; et étoient là ancrés et
-arrêtés, au commandement du roi de France, pour attendre la revenue du
-roi d'Angleterre, car bien savoient qu'il devoit par là passer. Si lui
-vouloient dénéer et défendre le passage, ainsi qu'ils firent bien et
-hardiment, tant comme ils purent, si comme vous orrez recorder.
-
- [108] Ce fut en effet le 22 juin, avant-veille de la fête de
- saint Jean-Baptiste, qu'Édouard s'embarqua; et le combat dont
- Froissart va faire le récit se donna le jour même de la fête.
- (_Note de Buchon._)
-
- [109] Génois.
-
-Le roi d'Angleterre et les siens, qui s'en venoient singlant,
-regardèrent et virent devers l'Escluse si grand quantité de vaisseaux
-que des mâts ce sembloit droitement un bois: si en fut fortement
-émerveillé, et demanda au patron de sa navie quelles gens ce pouvoient
-être: il répondit qu'il cuidoit bien que ce fût l'armée des Normands
-que le roi de France tenoit sur mer, et qui plusieurs fois lui avoient
-fait grand dommage, et tant que ars et robé la bonne ville de Hantonne
-et conquis Cristofle, son grand vaisseau, et occis ceux qui le
-gardoient et conduisoient. Donc répondit le roi anglois: «J'ai de
-longtemps désiré que je les pusse combattre; si les combattrons, s'il
-plaît à Dieu et à saint Georges; car voirement m'ont-ils fait tant de
-contraires, que j'en veuil prendre la vengeance, si je y puis avenir.»
-Lors fit le roi ordonner tous ses vaisseaux et mettre les plus forts
-devant, et fit frontière à tous côtés de ses archers; et entre deux
-nefs d'archers en y avoit une de gens d'armes; et encore fit-il une
-bataille surcôtière, toute pure d'archers, pour réconforter, si
-mestier étoit, les plus lassés. Là il y avoit grand foison de dames
-d'Angleterre, de comtesses, baronnesses, chevaleresses et bourgeoises
-de Londres, qui venoient voir la reine d'Angleterre à Gand, que vue
-n'avoient un grand temps, et ces dames fit le roi anglois bien garder
-et soigneusement, à trois cents hommes d'armes; et puis pria le roi à
-tous qu'ils voulsissent penser de bien faire et garder son honneur; et
-chacun lui enconvenança.
-
-
- Comment le roi d'Angleterre et les Normands et autres se
- combattirent durement; et comment Cristofle, le grand vaisseau,
- fut reconquis des Anglois.
-
-Quand le roi d'Angleterre et son maréchal eurent ordonné les batailles
-et leurs navies bien et sagement, ils firent tendre et traire les
-voiles contre mont, et vinrent au vent, de quartier, sur destre, pour
-avoir l'avantage du soleil, qui en venant leur étoit au visage. Si
-s'avisèrent et regardèrent que ce leur pouvoit trop nuire, et
-détrièrent un petit, et tournoyèrent tant qu'ils eurent vent à
-volonté. Les Normands qui les véoient tournoyer s'émerveilloient trop
-pourquoi ils le faisoient et disoient: «Ils ressoignent et reculent,
-car ils ne sont pas gens pour combattre à nous.» Bien véoient entre
-eux les Normands, par les bannières, que le roi d'Angleterre y étoit
-personnellement: si en étoient moult joyeux, car trop le désiroient à
-combattre. Si mirent leurs vaisseaux en bon état, car ils étoient
-sages de mer et bons combattans; et ordonnèrent Cristofle, le grand
-vaisseau que conquis avoient sur les Anglois en cette même année, tout
-devant, et grand foison d'arbalétriers gennevois dedans pour le garder
-et traire et escarmoucher aux Anglois, et puis s'arroutèrent grand
-foison de trompes et de trompettes et de plusieurs autres instrumens,
-et s'en vinrent requerre leurs ennemis. Là se commença bataille dure
-et forte de tous côtés, et archers et arbalétriers à traire et à
-lancer l'un contre l'autre diversement et roidement, et gens d'armes à
-approcher et à combattre main à main asprement et hardiment; et
-parquoi ils pussent mieux avenir l'un à l'autre, ils avoient grands
-crocs et havets de fer tenans à chaînes; si les jetoient dedans les
-nefs de l'un à l'autre et les accrochoient ensemble, afin qu'ils
-pussent mieux aherdre et plus fièrement combattre. Là eut une
-très-dure et forte bataille et maintes appertises d'armes faites,
-mainte lutte, mainte prise, mainte rescousse. Là fut Cristofle, le
-grand vaisseau, auques de commencement reconquis des Anglois, et tous
-ceux morts et pris qui le gardoient et défendoient. Et adonc y eut
-grand huée et grand noise, et approchèrent durement les Anglois, et
-repourvurent incontinent Cristofle, ce bel et grand vaisseau, de purs
-archers qu'ils firent passer tout devant et combattre aux Gennevois.
-
-
- Comment les Anglois déconfirent les Normands qu'oncques n'en
- échappa pied que tous ne fussent mis à mort.
-
-Cette bataille dont je vous parle fut félonneuse et très-horrible; car
-bataille et assaut sur mer sont plus durs et plus forts que sur terre:
-car là ne peut-on reculer ni fuir; mais se faut vendre et combattre et
-attendre l'aventure, et chacun en droit soi montrer sa hardiesse et sa
-prouesse. Bien est voir que messire Hue Kieret étoit bon chevalier et
-hardi, et aussi messires Pierre Bahuchet et Barbevoire, qui au temps
-passé avoient fait maint meschef sur mer et mis à fin maint Anglois.
-Si dura la bataille et la pestillence de l'heure de prime jusques à
-haute nonne[110]. Si pouvez bien croire que ce terme durant il y eut
-maintes appertises d'armes faites; et convint là les Anglois souffrir
-et endurer grand'peine, car leurs ennemis étoient quatre contre un et
-toutes gens de fait et de mer; de quoi les Anglois, pour ce qu'il le
-convenoit, se pénoient moult de bien faire. Là fut le roi d'Angleterre
-de sa main très bon chevalier, car il étoit adonc en la fleur de sa
-jeunesse, et aussi furent le comte Derby, le comte de Penbroche, le
-comte de Herfort, le comte de Hostidonne, le comte de Northantonne et
-de Glocestre, messire Regnault de Cobeham, messire Richard Stanford,
-le sire de Persy, messire Gautier de Mauny, messire Henry de Flandre,
-messire Jean de Beauchamp, le sire de Felleton, le sire de Brasseton,
-messire Jean Chandos, le sire de la Ware, le sire de Multon, et
-messire Robert d'Artois, et étoit de lez le roi en grand arroy et en
-bonne étoffe, et plusieurs autres barons et chevaliers pleins
-d'honneur et de prouesse, desquels je ne puis mie de tous parler, ni
-leurs bienfaits ramentevoir. Mais ils s'éprouvèrent si bien et si
-vassalement, parmi un secours de Bruges et du pays voisin qui leur
-vint, qu'ils obtinrent la place et l'eau, et furent les Normands et
-tous ceux qui là étoient encontre eux, morts et déconfits, péris et
-noyés, ni oncques pied n'en échappa que tous ne fussent mis à
-mort[111]. Cette avenue fut moult tôt sçue parmi Flandre et puis en
-Hainaut; et en vinrent les certaines nouvelles dedans les deux osts
-devant Thun-l'Évêque. Si en furent Hainuyers, Flamands et Brabançois
-moult réjouis et les François tout courroucés.
-
- [110] Depuis six heures du matin jusqu'après midi.
-
- [111] Les historiens attribuent unanimement la défaite des
- Français à la division des chefs et au peu de talent de Bahuchet.
- Barbevaire voulait que la flotte quittât la côte et allât à la
- rencontre des Anglais; mais les amiraux français s'obstinèrent à
- rester près de la terre, resserrés dans une anse. Par cette
- mauvaise disposition, ils rendirent inutile la supériorité de
- leurs forces; elle leur devint même nuisible, parce que les
- vaisseaux, n'ayant pas assez d'espace pour manoeuvrer,
- s'embarrassaient les uns les autres et ne pouvaient se prêter de
- secours. Barbevaire, qui avait gagné le large avec sa division,
- eut seul le bonheur d'échapper; les deux amiraux français furent
- battus et perdirent la vie. Hugues Quieret fut assassiné de
- sang-froid, après avoir été fait prisonnier, et Bahuchet fut
- pendu au mât de son vaisseau. On évalue la perte totale à 30,000
- hommes, dont plus des trois quarts étaient Français. Le roi
- d'Angleterre fut légèrement blessé à la cuisse. (_Note de
- Buchon._)
-
- _Chroniques de Froissart._
-
-
-
-
-LA BATAILLE DE L'ÉCLUSE.
-
-1340.
-
- De la grant desconfiture qui fu en mer entre la navie du roy de
- France et du roy d'Angletterre; et coment Buchet[112] fut pris
- et pendu au mat d'une nef.
-
-
-En ce meisme an, l'en porta nouvelles au roy de France que le roy
-d'Angleterre, qui longuement s'étoit absenté, appareilloit très grant
-navie et vouloit venir en l'aide des Flamens. Quant le roy ot oï ces
-nouvelles, car autrefois en avoit oï parler, si fist tantost assambler
-toute la navie qu'il pot avoir tant en Normendie comme en Piquardie,
-et institua deux souverains amiraux, lesquels ordonneroient et
-commenderoient ladite navie, afin que le roy anglois et messire Robert
-d'Artois qui estoit avecques luy fussent empeschiés de prendre port.
-
- [112] Bahuchet, trésorier de la couronne.
-
-Et lors furent institués souverains de toute la navie messire Hues
-Quieret, messire Nichole Buchet et Barbevaire, lesquels assemblèrent
-bien quatre cens nefs de par le roy de France, et entrèrent dedans eux
-et leur gens avecques leur garnisons. Si avint que Buchet, qui estoit
-un des souverains, ne voult recevoir gentil gent avecques soy pour ce
-qu'il vouloient avoir trop grans gages; mais retint povres
-poissonniers et mariniers, pour ce qu'il en avoit grant marchié; et de
-tieux gens fist-il l'armée. Puis murent et passèrent pardevant Calais
-et se traistrent vers l'Escluse, tant qu'ils furent devant; ilec se
-tindrent tous quois, et par telle manière que nul ne povoit entrer né
-issir. Si avint que le roy d'Angleterre qui avoit ses espies sceut que
-la navie au roy de France estoit passée vers Flandres. Tantost se
-mist en mer, et messire Robert d'Artois avecques luy et moult grant
-foison de gentilhommes d'Angleterre, et grant plenté d'archiers. Quant
-ledit roy anglois et toute sa gent furent près, si tendirent leur
-voiles en haut, et siglèrent grant aleure vers l'Escluse, et ne
-tardèrent guères, par le bon vent que il orent, qu'il approchièrent de
-la navie au roy de France et se mistrent tantost en conroy. Quant
-Barbevaire les aperçut, qui estoit en ses galies, si dist à l'amiraut
-et à Nichole Buchet: «Seigneurs, vez-ci le roy d'Angleterre à toute sa
-navie qui vient sus nous; sé vous voulez croire mon conseil, vous vous
-trairez en haute mer: car sé vous demourez ici, parmi ce qu'il ont le
-vent, le souleil et le flot de l'yaue, il vous tendront si court que
-vous ne vous pourrés aidier.»--Adonc respondit Nichole Buchet, qui
-miex se saroit[113] meller d'un compte faire que de guerroier en mer:
-«Honnis soit qui se partira de ci, car ici les attendrons et prendrons
-notre aventure.»--Tantost leur dit Barbevaire: «Seigneurs, puisque
-vous ne voulez croire mon conseil, je ne me veulx mie perdre, je me
-mettrai avecques mes quatre galies hors de ce trou.» Et tantost se
-mist hors du hale[114] à toutes ses galies, et virent venir la grant
-flote du roy d'Angleterre. Et vint une nef devant qui estoit garnie
-d'escuiers qui devoient estre chevaliers, et ala assambler à une nef
-que on appelloit la Riche de l'Eure: mais les Anglois n'orent durée à
-celle grant nef, si furent tantost desconfis et la nef acravantée et
-tous ceux qui dedens estoient mis à mort, et orent nos gens belle
-victoire. Mais tantost après vint le roy d'Angleterre assambler aux
-gens de France à toute sa navie, et commença ilec la bataille moult
-cruelle; mais quant il se furent combatus depuis prime jusques à haute
-nonne, si ne pot plus la navie du roy de France endurer né porter le
-fès de la bataille; car il estoient si entassés l'un en l'autre qu'il
-ne se povoient aidier; et si n'osoient venir vers terre pour les
-Flamens qui sus terre les espioient; et avecques ce, les gens que l'en
-avoit mis ès nefs du roy de France n'estoient pas si duis d'armes
-comme les Anglois estoient, qui estoient presque tous gentilshommes.
-Ilec ot tant de gens mors que ce fut grant pitié à voir; et
-estimoit-on bien le nombre des mors jusques près de trente mille
-hommes, tant d'une part que d'autre. Là fut mort messire Hues Quieret,
-nonobstant qu'il fust pris tout vif, si comme aucuns disoient, et
-messire Nichole Buchet, lequel fut pendu au mat de la nef, en despit
-du roy de France. Et lorsque Barbevaire vit que la chose aloit à
-desconfiture, si se retrait à Gant; et furent les nefs au roy de
-France perdues; et avecques ce, les deux grans nefs au roy
-d'Angleterre, Christofle et Edouarde, que le roy anglois avoit par
-avant perdues, luy furent restituées. Et ainsi furent nos gens
-desconfis par le roy d'Angleterre et par les Flamens, et nos nefs
-perdues, exceptées aucunes petites nefs qui s'en eschappèrent. Et
-avint cette desconfiture par l'orgueil des deux amiraux; car l'un ne
-povoit souffrir de l'autre, et tout par envie, et si ne vouldrent
-avoir le conseil de Barbevaire, comme devant est dit: si leur en vint
-mal, ainsi comme pluseurs le témoignoient.
-
- [113] Se saurait.
-
- [114] Havre.
-
-Quant la chose fut finée, et que le roy d'Angleterre ot eu celle grant
-victoire, lequel roy fu navré en la cuisse, mais onques n'en voult
-issir de la nef pour celle navreure; et toutes voies messire Robert
-d'Artois et les autres barons d'Angleterre pristrent terre à l'Ecluse
-et se reposèrent ilecques. Ceste bataille fut faite la veille de la
-nativité monseigneur saint Jehan-Baptiste, l'an de grace mil trois
-cent quarante[115].
-
- [115] Le 23 juin.
-
-Quant la royne d'Angleterre, qui estoit à Gant, sceut que le roy son
-mari estoit arrivé, tantost se mist à la voie vers l'Escluse, et le
-roy se gisoit en sa nef; car il avoit esté blescié en la cuisse, et
-tenoit son parlement avec ses barons sus le fait de sa guerre. Quant
-le conseil fut départi, si se mist la royne en un batel et vint à la
-nef du roy et Jacques de Arthevelt avec luy.
-
-Quant la royne ot veu le roy et qu'il orent parlé ensemble, si se
-reparti la royne et s'en ala vers Gant. Assez tost après que le roy
-fust amendé de la blesceure qu'il avoit eue, il se mist à terre et
-s'en ala en pélerinage à pié à Nostre-Dame d'Hardenbourc[116], et
-envoia ses gens d'armes et son harnois et ses chevaux et ses archiers
-vers Gant.
-
- [116] Ville forte près de l'Écluse.
-
-Quant il ot fait son pélerinage, si s'en vint à Bruges, et puis prist
-avec luy les mestiers de la ville et s'en ala à Gant où il fut reçu à
-moult grant joie. Puis fist mander tous les Alemans qui estoient de
-s'aliance, qu'il vinssent à luy pour avoir conseil avecques eux sur ce
-qu'il avoit à faire.
-
- _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._
-
-
-
-
-GUERRE DE BRETAGNE.
-
-
-(Arthur II, duc de Bretagne, mort en 1312, avait laissé trois fils,
-_Jean_ III, qui lui succéda, _Guy_ comte de Penthièvre, mort en 1331,
-_Jean_ comte de Montfort. Jean III mourut en 1341, sans enfants,
-laissant la couronne de Bretagne à Jeanne la boiteuse, sa nièce, fille
-de Guy, qui avait épousé Charles de Blois. Jeanne et Charles prirent
-possession du duché; mais Jean de Montfort prit aussi le titre de duc
-de Bretagne, leur fit la guerre et s'allia avec le roi d'Angleterre.
-La guerre de la succession de Bretagne ne se termina qu'en 1365, après
-la bataille d'Auray, par le traité de Guérande, qui laissa le duché de
-Bretagne à Jean V, fils de Jean comte de Montfort.)
-
-
- Comment le comte de Montfort s'en alla en Angleterre et fit
- hommage au roi d'Angleterre de la duché de Bretagne.
-
-Pourquoi vous ferois-je long conte? En telle manière conquit le dit
-comte de Montfort tout ce pays que vous avez ouï, et se fit partout
-appeler duc de Bretagne; puis s'en alla à un port de mer que on
-appelle Gredo[117], et départit toutes ses gens, et les envoya en ses
-cités et forteresses pour elles aider à garder; puis se mit en mer
-atout vingt chevaliers, et nagea tant qu'il vint en Cornuaille et
-arriva à un port que on dit Cepsée[118]. Si enquit là du roi anglois
-où il le trouveroit; et lui fut dit que le plus de temps il se tenoit
-à Windesore. Adonc chevaucha-t-il cette part et toute sa route; et fit
-tant par ses journées qu'il vint à Windesore, où il fut reçu à
-grand'joie du roi, de madame la roine, et de tous les barons qui là
-étoient; et fut grandement fêté et honoré, quand on sçut pourquoi il
-étoit là venu.
-
- [117] _Coredon,_ village sur le bord d'une petite anse, à l'ouest
- de Saint-Pol de Léon. (_Note de Buchon._)
-
- [118] Chertsey. (_Idem._)
-
-Premièrement il montra au roi anglois, à messire Robert d'Artois et
-à tout le conseil du roi ses besognes, et dit comment il s'étoit mis
-en saisine et possession de la duché de Bretagne, qui échue lui étoit
-par la possession du duc son frère, dernièrement trépassé. Or
-faisoit-il doute que messire Charles de Blois ne l'empêchât, et le roi
-de France ne lui voulsist r'ôter par puissance; par quoi il s'étoit là
-traist pour relever la dite duché et tenir en foi et hommage du roi
-d'Angleterre à toujours, mais qu'il l'en fît sûr contre le roi de
-France et contre tous autres qui empêcher le voudroient.
-
-Quand le roi anglois eut ouï ces paroles, il y entendit volontiers,
-car il regarda et imagina que sa guerre du roi de France en seroit
-embellie, et qu'il ne pouvoit avoir plus belle entrée au royaume ni
-plus profitable que par Bretagne; et que tant qu'il avoit guerroyé par
-les Allemands et les Flamands et les Brabançons, il n'avoit rien fait,
-fors que frayé et dépendu grandement et grossement; et l'avoient mené
-et demené les seigneurs de l'Empire, qui avoient pris son or et son
-argent, ainsi qu'ils avoient voulu, et rien n'avoit fait. Si descendit
-à la requête du comte de Montfort liement et légèrement, et prit
-hommage de la dite duché, par la main du comte de Monfort, qui se
-tenoit et appeloit duc; et là lui convenança le roi anglois, présens
-les barons et les chevaliers d'Angleterre et ceux qu'il avoit amenés
-avec lui de Bretagne, qu'il l'aideroit et défendroit et garderoit
-comme son homme, contre tout homme, fût le roi de France ou autres,
-selon son loyal pouvoir.
-
-De ces paroles et de cet hommage furent écrites et lues lettres et
-scellées, dont chacune des parties eut les copies. Avec tout ce le roi
-et la roine donnèrent au comte de Montfort et à ses gens grands dons
-et beaux joyaux, car bien le savoient faire, et tant qu'ils en furent
-tous contens, et qu'ils dirent que c'étoit un noble roi et vaillant,
-et une noble roine, et qu'ils étoient bien taillés de régner encore
-en grand prospérité. Après toutes ces choses faites et accomplies, le
-comte de Montfort prit congé et se partit d'eux et passa Angleterre,
-et entra en mer en ce même port où il étoit arrivé; et nagea tant
-qu'il vint à Gredo, en la Basse-Bretagne; et puis s'en vint en la cité
-de Nantes, où il trouva la comtesse sa femme, à qui il recorda comment
-il avoit exploité. De ce fut-elle toute joyeuse, et lui dit qu'il
-avoit très-bien ouvré et par bon conseil. Si me tairai un petit d'eux
-et parlerai de messire Charles, qui devoit avoir la duché de Bretagne
-de par sa femme, ainsi que vous avez ouï déterminer ci-devant.....
-
-
- Comment, par le conseil des douze pairs de France, le comte de
- Montfort fut ajourné à Paris, et comment il y vint et puis s'en
- partit sans le congé du roi.
-
-Quand messire Charles de Blois, qui se tenoit, à cause de sa femme,
-être droit hoir de Bretagne, entendit que le comte de Montfort
-conquéroit ainsi par force le pays et les forteresses qui être
-devoient siennes par droit et par raison, il s'en vint à Paris
-complaindre au roi Philippe, son oncle. Le roi Philippe eut conseil à
-ses douze pairs quelle chose il en feroit. Ses douze pairs lui
-conseillèrent qu'il appartenoit bien que le dit comte fût mandé et
-ajourné par suffisans messages à être un certain jour à Paris, pour
-ouïr ce qu'il en voudroit répondre. Ainsi fut fait: le dit comte fut
-mandé et ajourné suffisamment; et fut trouvé en la cité de Nantes
-grand fête démenant. Il fit grand chère et grand fête aux messages;
-mais il eut plusieurs diverses pensées ainçois qu'il ottriât la voie
-d'aller au mandement du roi à Paris. Toutes voies au dernier, il
-répondit qu'il vouloit être obéissant au roi et qu'il iroit volontiers
-à son mandement. Si s'ordonna et appareilla moult grandement et
-richement, et se partit en grand arroy et bien accompagné de
-chevaliers et d'écuyers, et fit tant par ses journées qu'il entra à
-Paris avec plus de quatre cents chevaux, et se traist en son hôtel
-moult ordonnément, et fut là tout le jour et la nuit aussi.
-L'endemain, à heure de tierce[119], il monta à cheval, et grand foison
-de chevaliers et écuyers avec lui, et chevaucha vers le palais, et fit
-tant qu'il y vint. Là l'attendoit le roi Philippe et tous les douze
-pairs et grand plenté des barons de France avec messire Charles de
-Blois.
-
- [119] Avant midi.
-
-Quand le comte de Montfort sçut quelle part il trouveroit le roi et
-les barons, il se traist vers eux en une chambre où ils étoient tous
-assemblés. Si fut moult durement regardé et salué de tous les barons;
-puis s'en vint incliner devant le roi moult humblement, et dit: «Sire,
-je suis ci venu à votre mandement et à votre plaisir.» Le roi lui
-répondit, et dit: «Comte de Montfort, de ce vous sais-je bon gré; mais
-je m'émerveille durement pourquoi ni comment vous avez osé
-entreprendre de votre volonté la duché de Bretagne, où vous n'avez
-aucun droit; car il y a plus prochain de vous que vous en voulez
-déshériter; et pour vous mieux efforcer, vous êtes allé à mon
-adversaire d'Angleterre, et l'avez de lui relevée, ainsi comme on le
-m'a conté.» Le comte répondit, et dit: «Ha! cher sire, ne le croyez
-pas, car vraiment vous êtes de ce mal informé: je le ferois moult
-ennuis; mais la prochaineté dont vous me parlez, m'est avis, sire,
-sauve la grâce de vous, que vous en méprenez; car je ne sçais nul si
-prochain du duc mon frère, dernièrement mort, comme moi; et si jugé et
-déclaré étoit par droit que autre fût plus prochain de moi, je ne
-serois jà rebelle ni honteux de m'en déporter.»
-
-Quand le roi entendit ce, il répondit, et dit: «Sire comte, vous en
-dites assez; mais je vous commande, sur quant que vous tenez de moi et
-que tenir en devez, que vous ne vous partiez de la cité de Paris
-jusques à quinze jours, que les barons et les douze pairs jugeront de
-cette prochaineté: si saurez adonc quel droit vous y avez; et si vous
-le faites autrement, sachez que vous me courroucerez.» Le comte
-répondit, et dit: «Sire, à votre volonté.» Si se partit adonc du roi,
-et vint à son hôtel pour dîner.
-
-Quand il fut en son hôtel venu, il entra en sa chambre et se commença
-à aviser et penser que s'il attendoit le jugement des barons et des
-pairs de France, le jugement pourroit bien tourner contre lui; car
-bien lui sembloit que le roi seroit plus volontiers partie pour
-messire Charles de Blois, son neveu, que pour lui; et véoit bien que
-s'il avoit jugement contre lui, que le roi le feroit arrêter jusques à
-ce qu'il auroit tout rendu, cités, villes et châteaux, dont lors il
-tenoit la saisine et possession; et avec tout ce tout le grand trésor
-qu'il avoit trouvé et dépendu. Si lui fut avis, pour le moins mauvais,
-qu'il lui valoit mieux qu'il courrouçât le roi et s'en rallât
-paisiblement devers Bretagne, que il demeurât à Paris en danger et en
-si périlleuse aventure. Ainsi qu'il pensa ainsi fut fait: si monta à
-cheval paisiblement et ouvertement, et se partit, à si peu de
-compagnie, qu'il fut ainçois en Bretagne revenu que le roi ni autres,
-fors ceux de son conseil, sçussent rien de son département; mais
-pensoit chacun qu'il fût dehaité en son hôtel.
-
-Quand il fut revenu de lez la comtesse sa femme, qui étoit à Nantes,
-il lui conta son aventure; puis s'en alla, par le conseil de sa femme,
-qui avoit bien coeur de lion et d'homme, par toutes les cités,
-châteaux et bonnes villes qui étoient à lui rendues, et établit
-partout bons capitaines, et si grand plenté de soudoyers à pied et à
-cheval qu'il y convenoit, et grands pourvéances de vivres à l'avenant;
-et paya si bien tous soudoyers à pied et à cheval que chacun le
-servoit volontiers. Quand il eut tout ordonné, ainsi qu'il
-appartenoit, il s'en revint à Nantes de lez sa femme et de lez les
-bourgeois de la cité, qui durement l'aimoient, par semblant, pour les
-grands courtoisies qu'il leur faisoit. Or me tairai un petit de lui et
-retournerai au roi de France, et à son neveu messire Charles de Blois.
-
-
- Comment les douze pairs et les barons de France jugèrent que
- messire Charles de Blois devoit être duc de Bretagne; et
- comment ledit messire Charles les prie qu'ils lui veuillent
- aider.
-
-Chacun doit savoir que le roi de France fut durement courroucé, aussi
-fut messire Charles de Blois, quand ils sçurent que le comte de
-Montfort leur fût ainsi échappé, et s'en étoit allé, ainsi que vous
-avez ouï. Toutes voies ils attendirent jusques à la quinzaine que les
-pairs et les barons de France devoient rendre leur jugement de la
-duché de Bretagne. Si l'adjugèrent à messire Charles de Blois, et en
-ôtèrent le comte de Montfort par deux raisons; l'une pourtant que la
-femme de messire Charles de Blois, qui étoit fille du frère germain du
-duc qui mort étoit, de par le père dont la duché venoit, étoit plus
-prochaine que n'étoit le comte de Montfort, qui étoit d'un autre père,
-qui oncques n'avoit été duc de Bretagne: l'autre raison si étoit que,
-s'il fût ainsi que le comte de Montfort y eût aucun droit, si
-l'avoit-il forfait par deux raisons; l'une pourtant qu'il l'avoit
-relevée d'autre seigneur que du roi de France, de qui on la devoit
-tenir en fief; l'autre raison, pour ce qu'il avoit trépassé le
-commandement de son seigneur le roi et brisé son arrêt et sa prison,
-et s'en étoit parti sans congé.
-
-Quand ce jugement fut rendu par pleine sentence de tous les barons, le
-roi appela messire Charles de Blois, et lui dit: «Beau neveu, vous
-avez jugement pour vous de bel héritage et grand; or vous hâtez et
-pénez de le reconquérir sur celui qui le tient à tort; et priez tous
-vos amis qu'ils vous veuillent aider à ce besoin; et je ne vous y
-faudrai mie: ains vous prêterai or et argent, et dirai à mon fils le
-duc de Normandie qu'il se fasse chef avec vous; et vous prie et
-commande que vous vous hâtiez, car si le roi anglois, notre
-adversaire, de qui le comte de Montfort a relevé la duché de Bretagne,
-y venoit, il nous pourroit porter grand dommage, et ne pourroit avoir
-plus belle entrée pour venir par deçà, mêmement quand il auroit le
-pays et les forteresses de Bretagne de son accord.»
-
-Adonc messire Charles de Blois s'inclina devant son oncle, en le
-remerciant durement de ce qu'il disoit et promettoit. Si pria tantôt
-le duc de Normandie son cousin, le comte d'Alençon son oncle, le duc
-de Bourgogne, le comte de Blois son frère, le duc de Bourbon, messire
-Louis d'Espaigne, messire Jacques de Bourbon, le comte d'Eu connétable
-de France, et le comte de Ghines son fils, le vicomte de Rohan, et en
-après, tous les comtes et les princes et les barons qui là étoient,
-qui tous lui convenancèrent qu'ils iroient volontiers avec lui et avec
-leur seigneur de Normandie, chacun à tant de gens et de compagnie
-qu'il pourroit avoir. Puis se partirent tous les princes et les barons
-de deçà et de partout, pour eux appareiller et pour faire leurs
-pourvéances, ainsi qu'il leur besognoit, pour aller en si lointain
-pays et en si diverses marches; et bien pensoient qu'ils ne
-pourroient avenir à leur entente sans grand contraire.
-
-
- Comment les seigneurs de France se partirent de Paris pour aller
- en Bretagne, et comment ceux de Chastonceaux se rendirent à
- eux.
-
-Quand tous ces seigneurs, le duc de Normandie, le comte d'Alençon, le
-duc de Bourgogne, le duc de Bourbon et les autres seigneurs, barons et
-chevaliers qui devoient aller avec messire Charles de Blois pour lui
-aider à reconquérir la duché de Bretagne, ainsi que vous avez ouï,
-furent prêts et leurs gens appareillés, ils se partirent de Paris les
-aucuns et les autres de leurs lieux, et s'en allèrent les uns après
-les autres, et s'assemblèrent en la cité d'Angiers; puis s'en allèrent
-jusques à Ancenis, qui est la fin du royaume à ce côté de là; et
-séjournèrent là endroit trois jours pour mieux ordonner leur conroy et
-leur charroi. Quand ils eurent ce fait, ils issirent hors pour entrer
-au pays de Bretagne. Quand ils furent aux champs, ils considérèrent
-leur pouvoir et estimèrent leur ost à cinq mille armures de fer, sans
-les Gennevois, qui étoient là trois mille, si comme j'ai ouï recorder;
-et les conduisoient deux chevaliers de Gennes; si avoit nom l'un
-messire Othes Dorie[120] et l'autre messire Charles Grimaut; et si y
-avoit grand plenté de bidaux et d'arbalétriers que conduisoit messire
-le Gallois de la Baume. Quand toutes ses gens furent issues d'Ancenis,
-ils se trairent par devant un très-fort châtel séant haut sur une
-montagne par-dessus une rivière[121], et l'appelle-t-on Chastonceaux,
-et est la clef et l'entrée de Bretagne; et étoit bien garni et bien
-fourni de gens d'armes, auquel avoit deux vaillants chevaliers qui en
-étoient capitaines, dont l'un avoit nom messire Mille et l'autre
-messire Walran; et étoient de Lorraine.
-
- [120] Son nom est Antonio Doria. Il était un des chefs des
- Gibelins de Gênes, tandis que Charles Grimaldi était du parti des
- Guelfes. Philippe de Valois avait pris en 1338 à son service
- vingt galères armées par les Gibelins de Gênes et vingt autres
- armées par les Guelfes de Monaco. Antonio Doria commandait les
- quarante galères. Il fut créé amiral de France en 1339. (_Note de
- Buchon._)
-
- [121] La Loire.
-
-Quand le duc de Normandie et les autres seigneurs que vous avez ouï
-nommer, virent le châtel si fort, ils eurent conseil qu'ils
-l'assiégeroient; car si ils passoient avant et ils laissoient une
-telle garnison derrière eux, ce leur pourroit tourner à grand dommage
-et à ennui. Si l'assiégèrent tout autour, et y firent plusieurs
-assauts, mêmement les Gennevois, qui s'abandonnèrent durement et
-follement pour eux mieux montrer à ce commencement. Si y perdirent de
-leurs compagnons par plusieurs fois, car ceux du châtel se défendirent
-durement et sagement; si que les seigneurs demeurèrent grand pièce
-devant, ainçois qu'ils le pussent avoir. Mais au dernier, ils firent
-grand attrait de merriens et de velourdes, et les firent mener par
-force de gens jusques aux fossés du châtel, et puis firent assaillir
-trop fortement; si que, tout en assaillant, ils firent emplir ces
-fossés de ces merriens, tant que on pouvoit bien, qui vouloit et qui
-étoit couvert, aller jusques aux murs du châtel, combien que ceux du
-châtel se défendissent si bien et si vassalement que on ne pourroit
-mieux deviser, comme de traire, de jeter pierres, chaux et feu ardent
-à grand foison; et ceux de dehors avoient fait chas[122] et
-instruments par quoi on piquoit les murs, tout à couvert. Que vous en
-ferois-je long conte? Ceux du châtel virent bien qu'ils n'auroient
-point de secours et qu'ils ne se pourroient longuement tenir, puisque
-on pertuisoit les murs; et si savoient bien qu'ils n'auroient point de
-merci s'ils étoient pris par force. Si eurent conseil ensemble qu'ils
-se rendroient, sauves leurs vies et leurs membres, ainsi qu'ils
-firent; et les prirent les seigneurs à merci. Ainsi fut gagné par ces
-seigneurs françois ce premier châtel, que on appelle Chastonceaux,
-dont ils eurent moult grand'joie, car il leur sembla que ce fût bon
-commencement de leur entreprise.
-
- [122] Espèce de galerie couverte faite de pièces de bois, sous
- laquelle on approchait, sans danger, des murs d'une place
- assiégée. (_Note de Buchon._)
-
-
- Comment les seigneurs de France assiégèrent Nantes, où le comte
- Montfort étoit; et là eut maintes escarmouches le siége durant.
-
-Quand le duc de Normandie et les autres seigneurs eurent conquis
-Chastonceaux, si comme vous avez ouï, le duc de Normandie, qui étoit
-souverain de tous, le livra tantôt à messire Charles de Blois, comme
-sien; et y mit dedans bon châtelain et grand foison de gens d'armes
-pour garder l'entrée du pays et pour conduire ceux qui viendroient
-après eux. Puis se délogèrent les seigneurs et vinrent par devers
-Nantes, là où ils tenoient que le comte de Montfort, leur ennemi,
-étoit. Si leur avint que les maréchaux de l'ost et les coureurs
-trouvèrent entre voies une bonne ville, et grosse et bien fermée de
-fossés et de palis: si l'assaillirent fortement. Ceux de dedans
-étoient peu de gens et petitement armés: si ne se purent défendre
-contre les assaillants, mêmement contre les arbalétriers gennevois. Si
-fut tantôt la ville gagnée, toute robée, et bien la moitié arse, et
-toutes les gens mis à l'épée; et appelle-on la ville Quarquefoue; et
-siéd à quatre ou à cinq lieues près de Nantes. Les seigneurs se
-logèrent cette nuit-là entour. L'endemain ils se délogèrent et se
-trairent vers la cité de Nantes. Si l'assiégèrent tout autour et
-firent tendre tentes et pavillons si bellement et si ordonnément que
-vous savez que François savent faire. Et ceux qui étoient dedans pour
-la garder, dont il y avoit grand foison de gens d'armes avec les
-bourgeois, si allèrent tous armer, et se maintinrent ce jour moult
-bellement, chacun à sa defense, ainsi qu'il étoit ordonné. Celui jour
-entendirent ceux de l'ost à eux loger et aller fourrager; et aucuns
-bidaux et Gennevois allèrent près des barrières pour escarmoucher et
-paleter: et aucuns des soudoyers et des jeunes bourgeois issirent hors
-encontre eux: si que il y eut trait et lancé, et des morts et des
-navrés d'un côté et d'autre, si comme il y a souvent en telles
-besognes.
-
-Ainsi eut là des escarmouches par deux ou par trois fois, tant comme
-l'ost demeura là. Au dernier, il y avint une aventure assez sauvage,
-ainsi que j'ai ouï recorder à ceux qui y furent; car aucuns des
-soudoyers de la cité et des bourgeois issirent hors une matinée, à
-l'aventure, et trouvèrent jusques à quinze chars chargés de vivres et
-de pourvéances qui s'en alloient vers l'ost; et gens qui les
-conduisoient jusques à soixante; et ceux de la cité étoient bien deux
-cents: si leur coururent sus et les déconfirent, et en tuèrent les
-aucuns et firent les chars charrier pardevers la cité. Le cri et le hu
-en vint jusques en l'ost: si s'alla chacun armer le plus tôt qu'il
-put, et courut chacun après les chars pour rescourre la proie; et les
-aconsuirent assez près des barrières de la cité. Là multiplia le hutin
-très-durement; car ceux de l'ost y vinrent à si grand foison que les
-soudoyers en eurent trop grand faix. Toutes voies ils firent dételer
-les chevaux et les chassèrent dedans la porte, afin que, s'il avenoit
-que ceux de l'ost obtinssent la place, qu'ils ne pussent r'emmener les
-chars et les provéances si légèrement. Quand les autres soudoyers de
-la cité virent le hutin et que leurs compagnons avoient trop grand
-faix, aucuns issirent dehors pour eux aider: aussi firent des autres
-bourgeois pour aider leurs parents. Ainsi multiplia très-durement le
-hutin; et en y eut tout plein de morts et de navrés d'un côté et
-d'autre, et grand foison de bien défendants et assaillants. Et dura ce
-hutin moult longuement, car toudis croissoit la force de ceux de l'ost
-et survenoient toudis nouvelles gens. Tant avint que au dernier
-messire Hervey de Léon, qui étoit l'un des maîtres conseillers du
-comte de Montfort et aussi de toute la cité, et qui moult bien s'étoit
-maintenu et moult avoit réconforté ses gens, quand il vit qu'il étoit
-point de retraire et qu'ils pouvoient plus perdre à demeurer que
-gagner, il fit ses gens retraire au mieux qu'il put; et les défendoit
-en retraiant et garantissoit le mieux qu'il pouvoit. Si leur avint
-qu'ils furent si près suivis au retraire, qu'il en y eut grand foison
-de morts, et pris bien deux cents et plus des bourgeois de la cité,
-dont leurs pères, leurs mères et leurs amis furent durement courroucés
-et dolents. Aussi fut le comte de Montfort, qui en blâma durement
-messire Hervey, par courroux de ce qu'il les avoit fait sitôt
-retraire; et lui sembloit que par le retraire ses gens étoient perdus:
-de quoi messire Hervey fut durement merencolieux, et ne voulut oncques
-depuis venir au conseil du comte, si petit non. Si s'émerveilloient
-durement les gens pour quoi il le faisoit.
-
-
- Comment les bourgeois de Nantes livrèrent la cité aux seigneurs
- de France; et comment le comte de Montfort y fut pris et amené
- à Paris et comment il y mourut.
-
-Or avint, si comme j'ai ouï recorder, que aucuns des bourgeois de la
-cité qui véoient leurs biens détruire dedans la cité et dehors, et
-avoient leurs enfants et amis en prison, et doutoient encore pis
-avenir, s'avisèrent et parlèrent ensemble tant qu'ils eurent entre
-eux accord de traiter à ces seigneurs de France couvertement, par quoi
-ils pussent venir à paix et ravoir leurs enfants et leurs amis quittes
-et délivrés, qui étoient en prison[123]. Si traitèrent si paisiblement
-et couvertement, que accordé fut: qu'ils rauroient les prisonniers
-tous quittes, et ils devoient livrer une des portes ouverte, pour les
-seigneurs entrer en la cité et aller prendre le comte de Montfort
-dedans le châtel, sans rien forfaire ailleurs en la cité ni à corps ni
-à biens. Ainsi que accordé et traité fut, fut fait; et entrèrent les
-seigneurs et ceux qu'ils voulurent avec eux, en une matinée, en la
-cité de Nantes, par l'accord des bourgeois; et allèrent droit au
-châtel ou palais. Si brisèrent les huis et prirent le comte de
-Montfort, et l'enmenèrent hors de la cité à leurs tentes, si
-paisiblement qu'ils ne forfirent rien aux corps ni aux biens de la
-cité. Et voulurent bien dire aucunes gens que ce fut fait assez de
-l'accord et pourchas ou consentement de messire Hervey de Léon,
-pourtant que le comte l'avait rampsoné, si comme vous avez ouï. Or ne
-sais-je pas, combien qu'il en fût soupçonné d'aucunes gens, si ce fut
-voir ou non; mais bien apparut en ce que après ce fait il fut toujours
-de l'accord et conseil de messire Charles. Ainsi que vous avez ouï et
-que j'ai ouï recorder, fut pris le comte de Montfort en la cité de
-Nantes, l'an de grâce mil trois cent quarante-un, entour la Toussaint.
-
- [123] Il paraît que le comte de Montfort, voyant qu'il ne pouvait
- compter sur la fidélité des Nantais, traita lui-même avec le duc
- de Normandie, auquel il se rendit, sauve la vie. Guillaume de
- Saint-André, auteur contemporain, prétend que le traité fut
- beaucoup moins désavantageux pour le comte de Montfort; qu'il ne
- rendit Nantes au duc de Normandie que comme un dépôt que celui-ci
- devait lui remettre dans l'état où il l'avait reçu; mais qu'il
- fut trompé par le duc et retenu prisonnier, malgré les
- saufs-conduits en bonne forme dont il était muni de sa part.
- (_Note de Buchon._)
-
-Tantôt après ce que le comte de Montfort fut pris et mené ès tentes,
-les seigneurs de France entrèrent en la cité tous désarmés, à moult
-grand'fêtes; et firent les bourgeois et tous ceux du pays d'entour
-féauté et hommage à messire Charles de Blois, comme à leur droit
-seigneur. Si demeurèrent les dits seigneurs par l'espace de trois
-jours en la cité, à grand fête, pour eux aiser et pour avoir conseil
-entre eux qu'ils pourroient faire de là en avant. Si s'accordèrent à
-ce pour le meilleur, qu'ils s'en retourneroient pardevers France et
-pardevers le roi, et lui livreroient le comte de Montfort prisonnier;
-car ils avoient moult grandement bien exploité, ce leur sembloit. Et
-pourtant aussi qu'ils ne pouvoient bonnement plus avant hostoyer, ni
-guerroyer, pour l'hiver, temps qui entré étoit, fors par garnisons et
-forteresses, ce leur sembloit, si conseillèrent à messire Charles de
-Blois qu'il se tînt en la cité de Nantes et là entour, jusques au
-nouvel temps d'été, et fît ce qu'il pourroit par ses soudoyers et par
-ses forteresses qu'il avoit reconquises; puis se partirent tous les
-seigneurs sur ce propos, et firent tant par leurs journées qu'ils
-vinrent à Paris là où le roi étoit, et lui livrèrent le comte de
-Montfort pour prisonnier. Le roi le reçut à grand joie, et le fit
-emprisonner en la tour du Louvre à Paris, où il demeura longuement; et
-au dernier y mourut[124], ainsi que j'ai oy recorder la vérité.
-
- [124] Le comte de Montfort ne mourut point en prison. Dès le 1er
- septembre 1343 le parlement avait ordonné qu'il fût élargi à
- certaines conditions, ainsi que le rapporte du Tillet. Cet arrêt
- ne fut point mis à exécution; mais le comte de Montfort trouva
- moyen de s'évader vers la fin d'avril ou le commencement de mai
- 1345, déguisé en marchand. Il passa aussitôt en Angleterre, où il
- fit hommage à Édouard, pour le duché de Bretagne, le 20 mai,
- comme on l'a remarqué ci-dessus, et, toujours poursuivi par la
- mauvaise fortune, il revint mourir au château de Hennebon en
- Bretagne, le 26 septembre de la même année. (_Note de Buchon._)
-
-
- Comment la comtesse de Montfort conforte ses soudoyers, et
- comment elle mit bonnes garnisons par toutes ses forteresses.
-
-Or veux-je retourner à la comtesse de Montfort, qui bien avoit courage
-d'homme et coeur de lion, et étoit en la cité de Rennes quand elle
-entendit que son sire étoit pris, en la manière que vous avez ouï. Si
-elle en fut dolente et courroucée, ce peut chacun et doit savoir et
-penser; car elle pensa mieux que on dût mettre son seigneur à mort que
-en prison. Et combien qu'elle eût grand deuil au coeur, si ne fit-elle
-mie comme femme déconfortée, mais comme homme fier et hardi, en
-reconfortant vaillamment ses amis et ses soudoyers; et leur montroit
-un petit fils qu'elle avoit, qu'on appeloit Jean, ainsi que le père,
-et leur disoit: «Ha! seigneurs, ne vous déconfortez mie, ni ébahissez
-pour monseigneur que nous avons perdu; ce n'étoit qu'un seul homme:
-véez ci mon petit enfant qui sera, si Dieu plaît, son restorier, et
-qui vous fera des biens assez. Et j'ai de l'avoir en plenté: si vous
-en donnerai assez, et vous pourchasserai tel capitaine et tel mainbour
-par qui vous serez tous bien reconfortés.»
-
-Quand la dessus dite comtesse eut ainsi reconforté ses amis et ses
-soudoyers qui étoient à Rennes, elle alla par toutes ses bonnes villes
-et forteresses, et menoit son jeune fils avec elle, et les sermonnoit
-et reconfortoit en telle manière que elle avoit fait de ceux de
-Rennes; et renforçoit les garnisons de gens et de quant que il leur
-falloit; et paya largement partout, et donna assez abondamment partout
-où elle pensoit qu'il étoit bien employé. Puis s'en vint en Hainebon
-sur la mer, qui étoit forte ville et grosse et fort châtel; et là se
-tint, et son fils avec li, tout cet hiver. Souvent envoyoit visiter
-ses garnisons et reconforter ses gens, et payoit moult largement
-leurs gages. Si me tairai atant de cette matière, et retournerai au
-roi Édouard d'Angleterre; et conterai quels choses lui avinrent après
-le département du siége de Tournay.......
-
-
- Comment les seigneurs de France retournèrent en Bretagne par
- devers monseigneur Charles de Blois et comment ils assiégèrent
- la cité de Rennes, que la comtesse de Montfort avoit bien
- garnie.
-
-Vous devez savoir que quand le duc de Normandie, le duc de Bourgogne,
-le comte d'Alençon, le duc de Bourbon, le comte de Blois, le
-connétable de France, le comte de Ghines son fils, messire Jacques de
-Bourbon, messire Louis d'Espaigne, et les comtes et barons de France,
-se furent partis de Bretagne, qu'ils eurent conquis le fort châtel de
-Chastonceaux, et puis après la cité de Nantes, et pris le comte de
-Montfort, et livré au roi Philippe de France, et il l'eut fait mettre
-en prison au Louvre à Paris, ainsi comme vous avez ouï, et comment
-messire Charles de Blois étoit demeuré tout coi en la cité de Nantes
-et au pays d'entour, qui obéissoit à lui, pour attendre la saison
-d'été, en laquelle il fait meilleur guerroyer qu'il ne fait en la
-saison d'hiver, et cette douce saison fut revenue, tous ces seigneurs
-dessus nommés, et grand foison de gens avec eux, s'en rallèrent devers
-Bretagne à grand puissance, pour aider à messire Charles de Blois à
-conquérir le remenant de la duché de Bretagne, dont avinrent de grands
-et merveilleux faits d'armes, ainsi comme vous pourrez ouïr. Quand ils
-furent venus à Nantes, où ils trouvèrent messire Charles de Blois, ils
-eurent conseil qu'ils assiégeroient la cité de Rennes. Si issirent de
-Nantes et allèrent assiéger Rennes tout autour.
-
-La comtesse de Montfort par avant l'avoit si fort garnie et rafraîchie
-de gens d'armes et de tout ce qu'il afféroit, que rien n'y failloit;
-et y avoit établi un vaillant chevalier et hardi pour capitaine, qu'on
-appeloit messire Guillaume Quadudal, gentilhomme durement, du pays de
-Bretagne. Aussi avoit la dite comtesse mis grands garnisons par toutes
-les autres cités, châteaux et bonnes villes qui à li obéissoient; et
-partout bons capitaines, des gentilshommes du pays, qui à li se
-tenoient et obéissoient, lesquels avoit tous acquis par beau parler,
-par promettre et par donner, car elle n'y vouloit rien épargner.
-Desquels l'évêque de Léon, messire Almaury de Cliçon, messire Yvain de
-Treseguidi, le sire de Landernaux, le châtelain de Guingamp, messire
-Henry et messire Olivier de Pennefort, messire Geffroy de Malestroit,
-messire Guillaume de Quadudal, les deux frères de Quintin, messire
-Geoffroy de Maillechat, messire Robert de Guiche, messire Jean de
-Kerriec y étoient, et plusieurs autres chevaliers et écuyers que je ne
-sais mie tous nommer. Aussi en y avoit de l'accord messire Charles de
-Blois, grand foison, qui à lui se tenoient, avec messire Hervey de
-Léon, qui fut de premier de l'accord du comte de Montfort et maître de
-son conseil, jusques à tant que la cité de Nantes fut rendue, et le
-comte de Montfort pris, ainsi que vous avez ouï. De quoi le dit
-messire Hervey fut durement blâmé; car on vouloit dire qu'il avait
-trait les bourgeois à ce et pourchassé la prise du comte de Montfort.
-Ce apparoît à ce que depuis ce fait ce fut celui qui plus se pénoit de
-grever la comtesse de Montfort et ses aidans.
-
-
- Comment les seigneurs de France firent plusieurs assauts devant
- Rennes; et comment la comtesse de Montfort envoya au roi
- d'Angleterre querre secours; et sur quelle condition ce fut.
-
-Messire Charles de Blois et les seigneurs dessus nommés sirent assez
-longuement devant la cité de Rennes et y firent grands dommages et
-plusieurs assauts par les Espaignols et par les Gennevois; et ceux de
-dedans se défendirent aussi fortement et vaillamment, par le conseil
-du seigneur de Quadudal, et si sagement que ceux du dehors y perdirent
-plus souvent qu'ils n'y gagnèrent. En icelui temps, sitôt que la dite
-comtesse sçut que ces seigneurs de France étoient venus en Bretagne à
-si grand puissance, elle envoya messire Almaury de Cliçon en
-Angleterre parler au roi Édouard et pour prier et requérir secours et
-aide, par telle condition que le jeune enfant, fils du comte de
-Montfort et de la dite comtesse, prendroit à femme l'une des jeunes
-filles du roi d'Angleterre, et s'appelleroit duchesse de Bretagne. Le
-roi Édouard étoit adonc à Londres, et fêtoit tant qu'il pouvoit le
-comte de Salebrin, qui tantôt étoit revenu de sa prison. Si fit moult
-grand fête et honneur à messire Almaury de Cliçon, quand il fut à lui
-venu; car il étoit moult gentilhomme; et lui octroya toute sa requête
-assez brièvement, car il y véoit son avantage en deux manières. Car il
-lui fut avis que c'étoit grand chose et noble de la duché de Bretagne,
-s'il la pouvoit conquérir; et si étoit la plus belle entrée qu'il
-pouvoit avoir pour conquérir le royaume de France, à quoi il tendoit.
-Si commanda à messire Gautier de Mauny qu'il aimoit moult, car moult
-l'avoit bien servi et loyalement en plusieurs besognes périlleuses,
-qu'il prît tant de gens d'armes que le dit messire Almaury deviseroit
-et qu'il lui suffiroit, et s'appareillât le plus tôt qu'il pourroit
-pour aller aider à la comtesse de Montfort, et prît jusques à trois ou
-quatre mille archers des meilleurs d'Angleterre. Le dit messire
-Gautier fit moult volontiers le commandement son seigneur: si
-s'appareilla le plus tôt qu'il put, et se mit en mer avec ledit
-messire Almaury. Avec lui allèrent les deux frères de Leyndehale,
-messire Louis et messire Jean, le Haze de Brabant, messire Hubert de
-Frenay, messire Alain de Sirehonde et plusieurs autres que je ne sais
-mie nommer, et avec eux six mille archers. Mais un grand tourment et
-vent contraire les prit en mer, parquoi il les convint demeurer sur la
-mer par le terme de soixante jours, ainçois qu'ils pussent venir à
-Hainebon, où la comtesse de Montfort les attendoit de jour en jour, à
-grand'mésaise de coeur, pour le grand meschef qu'elle savoit que ses
-gens soutenoient, qui étoient dedans la cité de Rennes, où vaillamment
-ils se tenoient.
-
-
- Comment les bourgeois de Rennes rendirent la cité à monseigneur
- de Blois.
-
-Or est à savoir que messire Charles de Blois et ces seigneurs de
-France sirent longuement devant la cité de Rennes, et tant qu'ils y
-firent très-grand dommage, par quoi les bourgeois en furent durement
-ennuyés; et volontiers se fussent accordés à rendre la cité, s'ils
-eussent osé; mais messire Guillaume de Quadudal ne s'y vouloit
-accorder nullement. Quand les bourgeois et le commun de la cité eurent
-assez souffert, et qu'ils ne véoient aucun secours de nulle part
-venir, ils se voulurent rendre; mais le dit messire Guillaume ne s'y
-voulut accorder. Au dernier, ils prirent le dit messire Guillaume et
-le mirent en prison; et puis eurent en convenant à messire Charles
-qu'ils se rendroient l'endemain, par telle condition que tous ceux de
-la partie de la comtesse de Montfort s'en pouvoient aller sauvement
-quel part qu'ils voudroient. Le dit messire Charles de Blois leur
-accorda. Ainsi fut la cité de Rennes rendue à messire Charles de
-Blois, l'an de grâce mil trois cent quarante-deux, à l'entrée de mai.
-Et messire Guillaume de Quadudal ne voulut point demeurer de l'accord
-messire Charles de Blois; ains s'en alla tantôt devers Hainebon, où
-la comtesse de Montfort étoit, qui fut moult dolente quand elle sçut
-que la cité de Rennes étoit rendue. Et si n'oyoit aucune nouvelle de
-messire Almaury de Cliçon ni de sa compagnie.
-
-
- Comment les seigneurs de France se partirent de Rennes et
- allèrent assiéger Hainebon, où la comtesse de Montfort étoit.
-
-Quand la cité de Rennes fut rendue, ainsi que vous avez ouï, et les
-bourgeois eurent fait féauté à messire Charles de Blois, messire
-Charles eut conseil quel part il pourroit aller atout son ost, pour
-mieux avant exploiter de conquérir le remenant. Le conseil se tourna à
-ce que il se traist pardevers Hainebon, où la comtesse étoit; car
-puisque le sire étoit en prison, s'il pouvoit prendre la ville, le
-châtel, la comtesse et son fils, il auroit tôt sa guerre affinée.
-Ainsi fut fait: si se trairent tous vers Hainebon et assiégèrent la
-ville et le châtel tout autour tant qu'ils purent par terre. La
-comtesse étoit si bien pourvue de bons chevaliers et d'autres
-suffisans gens d'armes qu'il convenoit pour défendre la ville et le
-châtel; et toudis étoit en grand soupçon du secours d'Angleterre
-qu'elle attendoit; et si n'en oyoit aucunes nouvelles: mais avoit
-doute que grand meschef ne leur fût avenu, ou par fortune de mer, ou
-par rencontre d'ennemis.
-
-Avec elle étoit en Hainebon l'évêque de Léon en Bretagne, dont messire
-Hervey de Léon étoit neveu, qui étoit de la partie messire Charles, et
-si y étoit messire Yves de Treseguidy, le sire de Landernaux, le
-châtelain de Guingamp, les deux frères de Kerriec, messire Henry et
-messire Olivier de Pennefort et plusieurs autres. Quand la comtesse et
-ces chevaliers entendirent que ces seigneurs de France venoient pour
-eux assiéger, et qu'ils étoient assez près de là, ils firent commander
-que on sonnât la ban-cloche, et que chacun s'allât armer et allât à sa
-défense, ainsi que ordonné étoit. Ainsi fut fait sans contredit. Quand
-messire Charles de Blois et les seigneurs de France furent approchés
-de la ville de Hainebon, et ils la virent forte, ils firent leurs gens
-loger ainsi que pour faire siége. Aucuns jeunes compagnons gennevois,
-espaignols et françois allèrent jusques aux barrières pour paleter et
-escarmoucher; et aucuns de ceux de dedans issirent encontre eux, ainsi
-que on fait souvent en tels besognes. Là eut plusieurs hutins; et
-perdirent plus les Gennevois qu'ils n'y gagnèrent, ainsi qu'il avient
-souvent en soi trop follement abandonnant. Quand le vespre approcha,
-chacun se restraist à sa loge. L'endemain, les seigneurs eurent
-conseil qu'ils feroient assaillir les barrières fortement, pour voir
-la contenance de ceux de dedans, et pour voir s'ils y pourroient rien
-conquêter, ainsi qu'ils firent; car au tiers jour y assaillirent au
-matin, entour heure de prime, aux barrières très-fort; et ceux de
-dedans issirent hors, les aucuns les plus suffisans, et se défendirent
-si vaillamment que ils firent l'assaut durer jusques à heure de nonne,
-que les assaillants se retrairent un petit arrière, et ils laissèrent
-foison de morts, et en ramenèrent plenté de blessés. Quand les
-seigneurs virent leurs gens retraire, ils en furent durement
-courroucés; si firent recommencer l'assaut plus fort que devant; et
-aussi ceux de Hainebon s'efforcèrent d'eux très-bien défendre; et la
-comtesse, qui étoit armée de corps, et étoit montée sur un bon
-coursier, chevauchoit de rue en rue par la ville, et sémonnoit ses
-gens de bien défendre, et faisoit les femmes, dames, damoiselles et
-autres, défaire les chaussées et porter les pierres aux créneaux pour
-jeter aux ennemis, et faisoit apporter bombardes et pots pleins de
-chaux vive pour jeter sur les assaillants.
-
-
- Comment la comtesse de Montfort ardit les tentes des seigneurs de
- France tandis qu'ils se combattoient aux barrières.
-
-Encore fit cette comtesse de Montfort une très-hardie emprise, qui ne
-fait mie à oublier, et que on doit bien recorder à hardi et outrageux
-fait d'armes. La dite comtesse montoit aucune fois en une tour tout
-haut pour voir mieux comment ses gens se maintenoient. Si regarda, et
-vit que tous ceux de l'ost, seigneurs et autres, avoient laissé leurs
-logis et étoient presque tous allés voir l'assaut. Elle s'avisa d'un
-grand fait, et remonta sur son coursier, ainsi armée comme elle étoit,
-et fit monter environ trois cents hommes d'armes avec elle à cheval,
-qui gardoient une porte que on n'assailloit point. Si issit de cette
-porte à toute sa compagnie, et se férit très-vassalement en ces tentes
-et en ces logis des seigneurs de France, qui tantôt furent toutes
-arses, tentes et loges, qui n'étoient gardées fors de garçons et de
-varlets, qui s'enfuirent sitôt qu'ils virent bouter le feu, et la
-comtesse et ses gens entrer. Quand ces seigneurs virent leurs logis
-ardoir et ouïrent le hu et le cri qui en venoit, ils furent tous
-ébahis, et coururent tous vers leurs logis, criant: «Trahis! trahis!»
-Et ne demeura adonc nul à l'assaut. Quand la comtesse vit l'ost
-émouvoir, et gens courir de toutes parts, elle rassembla toutes ses
-gens et vit bien qu'elle ne pourroit rentrer en la ville sans trop
-grand dommage: si s'en alla un autre chemin, droit pardevers le châtel
-de Brest, qui sied à trois lieues près de là[125].
-
- [125] Brest est beaucoup plus éloigné de Hennebon: aussi, suivant
- les historiens de Bretagne, ce fut dans le château d'Auray et non
- dans celui de Brest que la comtesse de Montfort se réfugia. (_Note
- de Buchon._)
-
-Quand messire Louis d'Espaigne, qui étoit maréchal de tout l'ost, fut
-venu aux logis qui ardoient, et vit la comtesse et ses gens qui s'en
-alloient tant qu'ils pouvoient, il se mit à aller après pour les
-raconsuir s'il eût pu, et grand foison de gens d'armes avec lui; si
-les enchassa, et fit tant qu'il en tua et meshaigna aucuns, qui
-étoient mal montés et qui ne pouvoient suivre les bien montés. Toutes
-voies la dite comtesse chevaucha tant et si bien, qu'elle et la plus
-grand'partie de ses gens vinrent assez à point au bon châtel de Brest,
-où elle fut reçue et fêtée à grand joie, de ceux de la ville et du
-châtel très-grandement. Quand messire Louis d'Espaigne sçut par les
-prisonniers qu'il avoit pris que c'étoit la comtesse qui tel fait
-avoit fait et qui échappée lui étoit, il s'en retourna en l'ost, et
-conta son aventure aux seigneurs et aux autres, qui grand'merveille en
-eurent. Aussi eurent ceux qui étoient dedans Hainebon; et ne pouvoient
-penser ni imaginer comment leur dame avoit ce imaginé, ni osé
-entreprendre; mais ils furent toute la nuit en grand cuisançon de ce
-que la dame ni nul des compagnons ne revenoit. Si n'en savoient que
-penser ni que aviser; et ce n'étoit pas grand merveille.
-
-
- Comment les François assaillirent Hainebon moult asprement, et
- comment messire Charles de Blois alla assiéger Auroy.
-
-Lendemain les seigneurs de France, qui avoient perdu leurs tentes et
-leurs pourvéances, eurent conseil qu'ils se logeroient d'arbres et de
-feuilles plus près de la ville, et qu'ils se maintiendroient plus
-sagement. Si s'allèrent loger à grand'peine plus près de la ville, et
-disoient souvent à ceux de la ville ainsi: «Allez, seigneurs, allez
-querre votre comtesse; certes elle est perdue; vous ne la trouverez
-mie de pié-çà.» Quand ceux de la ville, gens d'armes et autres,
-ouïrent telles paroles, ils furent ébahis et eurent grand peur que ce
-grand meschef ne fût avenu à leur dame; si n'en savoient que croire,
-pourtant qu'elle ne revenoit point, et n'en oyoient nulles nouvelles.
-Si demeurèrent en tel peur par l'espace de cinq jours. Et la comtesse
-qui bien pensoit que ses gens étoient en grand meschef pour li, et en
-grand doutance, se pourchassa tant qu'elle eut bien cinq cents
-compagnons armés et bien montés; puis se partit de Brest entour
-mie-nuit, et s'en vint, à soleil levant, et chevauchant, droit à l'un
-des côtés de l'ost, et fit ouvrir la porte du châtel de Hainebon, et
-entra dedans à grand joie et à grand son de trompettes et de nacaires;
-de quoi l'ost des François fut durement estourmi. Si se firent tous
-armer et coururent devers la ville pour assaillir; et ceux dedans aux
-fenêtres pour défendre. Là commença grand assaut et fort, qui dura
-jusques à haute nonne[126]; et plus y perdirent les assaillants que
-les défendants. Environ heure de nonne les seigneurs firent cesser
-l'assaut, car leurs gens se faisoient tuer et navrer sans raison; et
-retrairent à leur logis. Si eurent conseil et accord que messire
-Charles de Blois iroit assiéger le châtel d'Auroy, que le roi Artus
-fit faire et fermer, et iroient avec lui le duc de Bourbon, le comte
-de Blois son frère, le maréchal de France messire Robert Bertrand, et
-messire Hervey de Léon, et partie des Gennevois; et messire Louis
-d'Espaigne, le vicomte de Rohan, et tout le remenant des Gennevois et
-Espaignols demeureroient devant Hainebon, et manderoient douze grands
-engins qu'ils avoient laissés à Rennes pour jeter à la ville et au
-châtel de Hainebon; car ils véoient bien qu'ils ne pouvoient gagner ni
-rien profiter à l'assaillir. Si que ils firent deux osts; si en
-demeura l'un devant Hainebon, et l'autre alla assiéger le châtel
-d'Auroy, qui étoit assez près de là: duquel nous parlerons, et nous
-souffrirons un petit des autres.
-
- [126] Jusques après midi.
-
-
- Comment messire Charles de Blois se logea devant Auroy; et
- comment messire Amaury de Cliçon amena à la comtesse grand
- secours d'Angleterre.
-
-Messire Charles de Blois se mit devant le châtel d'Auroy à toute sa
-compagnie, et se logea, et tout son ost environ; et y fit assaillir et
-escarmoucher, car ceux du châtel étoient bien pourvus et bien garnis
-de bonnes gens d'armes pour tel siége soutenir. Si ne se voulurent
-rendre ni laisser le service de la comtesse, qui grands biens leur
-avoit faits, pour obéir au dit messire Charles, pour promesses. Dedans
-la forteresse avoit deux cents compagnons aidables, uns et autres,
-desquels étoient maîtres et capitaines deux chevaliers du pays,
-vaillants hommes et hardis durement, messire Henry de Pennefort et
-Olivier, son frère. A quatre lieues près de ce château sied la bonne
-cité de Vennes, qui fermement se tenoit à la comtesse; et en étoit
-messire Geoffroy de Malestroit capitaine, gentilhomme et vaillant
-durement. D'autre part sied la bonne ville de Dignant[127] en
-Bretagne, qui adonc n'étoit fermée, fors de fossés et de palis: si en
-étoit capitaine, de par la comtesse, un durement vaillant homme que on
-appeloit le châtelain de Guingamp: mais il étoit adonc dedans
-Hainebon avec la comtesse; mais il avoit laissé à Dignant en son hôtel
-sa femme et ses filles, et avoit laissé capitaine, en lieu de lui,
-messire Regnault, son fils, vaillant chevalier et hardi durement.
-
- [127] La manière dont Froissart parle de ce lieu et la situation
- qu'il lui assigne ne peuvent convenir ni à la ville de Dinant
- dans le diocèse de Saint-Malo ni à celle de Guingamp dans le
- diocèse de Tréguier, que quelques manuscrits et les imprimés
- nomment au lieu de Dinant: l'une et l'autre sont trop éloignées
- de Vannes et d'Auray. Peut-être faudrait-il changer le _d_ en _b_, et
- lire Bignant au lieu de Dignant. Bignant est un gros village ou
- bourg assez près de Vannes et d'Auray, et très-bien placé pour
- être le théâtre des faits que Froissart va raconter. Peut-être
- aussi l'historien connaissait-il mal la géographie de la Bretagne
- et s'est-il trompé sur la position de Dinant. (_Note de Buchon._)
-
-Entre ces deux bonnes villes sied un fort châtel qui se tenoit adonc à
-messire Charles de Blois, et l'avoit garni de gens d'armes et de
-soudoyers qui tous étoient Bourguignons. Si en étoit souverain et
-maître un bon écuyer, assez jeune, que on appelait Girard de Maulain;
-et avoit avec lui un hardi chevalier, qu'on appeloit messire Pierre
-Portebeuf. Ces deux avec leurs compagnons honnissoient et gâtoient
-tout le pays de là entour, et contraignoient si ouniment la cité de
-Vennes et la bonne ville de Dignant que nulles pourvéances ni
-marchandises ne pouvoient entrer ni venir, fors en grand péril et en
-grand aventure; car ils chevauchoient l'un jour pardevers Vennes,
-l'autre jour par devers Dignant.
-
-Tant chevauchèrent ainsi les dessus dits Bourguignons et leurs routes,
-que le jeune bachelier, messire Regnault de Guingamp, prit, à un
-embuchement qu'il avoit établi, le dit Girart de Maulain à toute sa
-compagnie, qui étoient eux vingt-cinq compagnons, et rescouit jusques
-à quinze marchands à tout leur avoir qu'ils avoient pris, et les
-emmenoient pardevers leurs garnisons, qu'on appelle Roche-Périou. Mais
-le jeune bachelier, messire Regnault de Guingamp, les conquit tous par
-son sens et par sa prouesse, et les emmena à Dignant tous en prison,
-dont tout le pays d'entour eut grand joie; et en fut grandement ledit
-messire Regnault loué et prisé.
-
-Si me tairai un petit à parler des gens de Vennes, de Dignant et de
-Roche-Périou, et reviendrai à la comtesse de Montfort, qui étoit
-dedans Hainebon, et à messire Louis d'Espaigne, qui tenoit le siége
-devant, et avoit si débrisé et si froissé la ville par les engins, que
-ceux de dedans se commencèrent à ébahir et avoir volonté de faire
-accord; car ils ne véoient nul secours venir, ni n'en oyoient
-nouvelles. Dont il avint que l'évêque messire Guy de Léon, qui étoit
-oncle de messire Hervey de Léon, par qui pourchas et conseil le comte
-de Montfort avoit été pris, si comme on disoit, dedans la cité de
-Nantes, parla un jour audit messire Hervey son neveu, sur assurément,
-par longtemps ensemble d'une chose et d'autres; et tant que le dit
-évêque devoit pourchasser accord à ses compagnons, pourquoi la ville
-de Hainebon seroit rendue à messire Charles de Blois; et ledit messire
-Hervey devoit pourchasser d'autre part que ceux de dedans seroient
-apaisés envers messire Charles, quittes et délivrés, et ne perdroient
-rien de leur avoir. Ainsi se départit ce parlement. Le dit évêque
-entra en la ville pour parler aux autres seigneurs. La comtesse se
-douta tantôt de mauvais pourchas: si pria à ces seigneurs de Bretagne,
-pour l'amour de Dieu, qu'ils ne fissent nulle défaute et que elle
-auroit grand secours dedans trois jours. Mais le dit évêque parla tant
-et montra tant de raisons à ces seigneurs qu'il les mit en grand
-effroi cette nuit. L'endemain il recommença, et leur dit tant de
-raisons d'une et d'autres qu'ils étoient tous de son accord ou assez
-près. Et jà étoit le dit messire Hervey venu assez près de la ville
-pour la prendre de leur accord, quand la comtesse qui regardoit aval
-la mer, par une fenêtre du châtel, commença à crier et à faire grand
-joie; et disoit tant comme elle pouvoit: «Je vois venir le secours que
-j'ai tant désiré.» Deux fois le dit. Chacun de la ville courut tantôt,
-qui mieux mieux, aux fenêtres et aux créneaux des murs pour voir que
-c'étoit; et virent grand foison de naves, petites et grandes, bien
-bastillées, venir pardevers Hainebon: dont chacun fut durement
-reconforté, car bien tenoient que c'étoit messire Almaury de Cliçon
-qui amenoit ce secours d'Angleterre, dont vous avez par deçà devant
-ouï parler, qui par soixante jours avoient eu vent contraire sur mer.
-
-
- Comment l'évêque de Léon se tourna de la partie messire Charles
- de Blois: et comment messire Gautier de Mauny et ceux de
- Hainebon abattirent les engins des François qui moult les
- grevoient.
-
-Quand le châtelain de Guingamp, messire Yves de Treseguidy, messire
-Galeran de Landerneaux et les autres chevaliers virent ce secours
-venir, ils dirent à l'évêque qu'il pouvoit bien contremander son
-parlement; car point n'étoient conseillés de faire ce qu'il leur
-ennortoit. L'évêque, messire Guy de Léon, en fut durement courroucé,
-et dit: «Seigneurs, donc départira notre compagnie, car vous
-demeurerez deçà vers madame, et je m'en irai par delà pardevers celui
-qui plus grand droit y a, ce me semble.» Lors se partit l'évêque de
-Hainebon, et défia la dame et tous ses aidans, et s'en alla dénoncer
-audit messire Hervey et dire la besogne, ainsi comme elle se portoit.
-Ledit messire Hervey fut durement courroucé: si fit tantôt dresser les
-plus grands engins qu'ils avoient, au plus près du châtel qu'on put,
-et commanda que on ne cessât de jeter par jour et par nuit; puis se
-partit de là. Si emmena son oncle, le dit évêque, à messire Louis
-d'Espaigne, qui le reçut à bon gré et liement; et aussi fit messire
-Charles de Blois quand il fut à lui venu. La comtesse fit à liée chère
-appareiller salles et chambres et hôtels pour herberger aisément ces
-seigneurs d'Angleterre qui là venoient, et envoya contre eux moult
-noblement. Quand ils furent venus et descendus, elle-même vint contre
-eux à grand révérence; et si elle les fêta et gracia grandement, ce
-n'est pas de merveilles, car elle avoit bien mestier de leur venue, si
-comme vous avez ouï.
-
-Si en fit adonc, et depuis aussi, tant comme elle en put faire; et les
-emmena adonc tous, chevaliers et écuyers, au châtel herberger et en la
-ville à leur aise; et leur donna l'endemain à dîner moult grandement.
-Toute la nuit ne cessèrent les engins de jeter, ni l'endemain aussi.
-Quand ce vint après dîner que la dame eut fêté ces seigneurs, messire
-Gautier de Mauny, qui étoit maître et souverain des Anglois, demanda
-de l'état de ceux de la ville et de leur convenant, et de ceux de
-l'ost aussi; puis regarda et dit qu'il avoit grand volonté d'aller
-abattre ce grand engin, qui si près leur étoit assis et qui si grand
-ennui leur faisoit; mais que on le voulût suivre. Messire Yves de
-Treseguidy dit qu'il ne lui en faudroit mie à cette première envaye.
-Aussi dit le sire de Landerneaux. Adonc s'alla tantôt armer le gentil
-chevalier messire Gautier de Mauny; aussi firent tous ses compagnons
-quand ils le sçurent; et aussi firent tous les chevaliers bretons et
-écuyers qui laiens étoient: puis issirent hors paisiblement par la
-porte, et firent aller avec eux trois cents archers. Tant allèrent
-traiant les archers qu'il firent fuir ceux qui gardoient le dit engin;
-et les gens d'armes qui venoient après les archers en occirent aucuns,
-et abattirent ce grand engin, et le détaillèrent tout par pièces. Puis
-coururent de randon jusques aux tentes et aux logis, et boutèrent le
-feu dedans. Si tuèrent et navrèrent plusieurs de leurs ennemis,
-ainçois que l'ost fût estourmi; et puis se retrairent bellement
-arrière. Quand l'ost fut estourmi et armé, ils vinrent accourant après
-eux comme gens tous forcenés; et quand messire Gautier vit ses gens
-accourir et estourmir en démenant grands hus et grands cris, il dit
-tout haut: «Jamais ne sois-je salué de ma chère amie, si je rentre en
-châtel ni en forteresse jusques à ce que j'aurai l'un de ses venans
-versé à terre, ou je y serai versé.» Lors se retourna-t-il le glaive
-au poing, devers ses ennemis: aussi firent les deux frères de
-Laindehalle, le Haze de Brabant, messire Yves de Treseguidy, messire
-Galeran de Landerneaux, et plusieurs autres compagnons, et brochèrent
-aux premiers venans. Si en firent plusieurs verser, les jambes contre
-mont; aussi en y eut des leurs versés. Là commença un très-fort hutin;
-car toujours venoient avant ceux de l'ost. Si monteplioit leur effort;
-par quoi il convenoit les Anglois et les Bretons retraire tout
-bellement devers leur forteresse. Là put-on voir d'une part et d'autre
-belles envayes, belles rescousses, beaux faits d'armes et belles
-prouesses, grand foison. Sur tous les autres le faisoit bien, et en
-avoit la huée, le gentil chevalier messire Gautier de Mauny; et aussi
-moult vaillamment s'y maintinrent ses compagnons et s'y combattirent
-très-bien. Quand ils virent que temps fut de retraire, ils se
-retrairent bellement et sagement jusques à leurs fossés; et là
-rendirent estal tous les chevaliers, combattant jusques à tant que
-leurs gens furent entrés à sauveté. Mais sachez que les autres
-archers, qui point n'avoient été à abattre les engins, étoient issus
-de la ville et rangés sur les fossés, et traioient si fortement qu'ils
-firent tous ceux de l'ost reculer, qui eurent grand foison d'hommes et
-de chevaux morts et navrés. Quand ceux de l'ost virent que leurs gens
-étoient en bersail, et qu'ils perdoient sans rien conquêter, ils
-firent leurs gens retraire à leurs logis; et quand ils furent tous
-retraits, ceux de la ville se retrairent aussi chacun en son hôtel.
-Qui adonc vit la comtesse descendre du châtel à grand chère, et
-baiser messire Gautier de Mauny et ses compagnons les uns après les
-autres deux ou trois fois, bien put dire que c'étoit une vaillant
-dame.
-
-
- Comment messire Louis d'Espaigne se délogea de devant Hainebon;
- et comment messire Charles de Blois l'envoya à Dignant; et
- comment il prit le châtel de Conquest.
-
-A l'endemain, messire Louis d'Espaigne appela le vicomte de Rohan,
-l'évêque de Léon, messire Hervey de Léon, et le maître des Gennevois,
-pour avoir avis et conseil qu'ils feroient et comment ils se
-maintiendroient; car ils véoient la ville de Hainebon forte, et le
-secours qui venu y étoit; mêmement les archers qui tous les
-déconfisoient; parquoi ils perdoient le temps pour néant, et alenoient
-à demeurer là, et ne véoient tour ni voie par quoi ils pussent rien
-conquêter. Si se accordèrent tous à ce qu'ils se délogeroient
-l'endemain et se trairoient vers le châtel d'Auroy, là où messire
-Charles de Blois étoit à siége fait, et les autres seigneurs de
-France. L'endemain bien matin ils défirent leurs logis et se trairent
-celle part, si comme ordonné étoit. Ceux de la ville firent grand huy
-après eux, quand ils les virent déloger; et aucuns issirent après eux
-pour aventure trouver: mais ils furent rechassés arrière, et perdirent
-de leurs compagnons, ainçois qu'ils pussent être retraits à la ville.
-
-Quand messire Louis d'Espaigne et toute sa charge de gens d'armes
-furent venus en l'ost messire Charles de Blois, il lui conta la raison
-pourquoi ils avoient laissé le siége de devant Hainebon. Adonc
-ordonnèrent-ils entre eux par grand délibération de conseil, que le
-dit messire Louis et ceux qui étoient venus avec lui iroient assiéger
-la bonne ville de Dignant, qui n'étoit fermée fors d'eau et de palis.
-Ainsi demeura la ville de Hainebon en paix une grand pièce, et fut
-renforcée et rafraîchie moult grandement. Le dit messire Louis s'en
-alla atout son ost assiéger Dignant. Ainsi qu'il s'en alloit, il passa
-assez près d'un vieux châtel qu'on appeloit Conquest[128]; et en étoit
-châtelain, de par la comtesse, un chevalier de Lombardie, bon
-guerroyeur et hardi, qui s'appeloit messire Mansion, et avoit
-plusieurs soudoyers avec lui. Quand le dit messire Louis entendit que
-le châtel étoit de l'accord de la comtesse, si fit traire son ost
-cette part et assaillir fortement. Ceux de dedans se défendirent si
-bien que l'assaut dura jusques à la nuit; et se logea l'ost là
-endroit. L'endemain il fit l'assaut recommencer; les assaillans
-approchèrent si près des murs qu'ils y firent un grand trou, car les
-fossés n'étoient mie moult parfons. Si entrèrent dedans par force, et
-mirent à mort tous ceux du châtel, excepté le chevalier qu'ils prirent
-prisonnier; et y établirent un autre châtelain bon et sûr, et soixante
-compagnons avec lui pour garder le châtel. Puis se partit le dit
-messire Louis, et s'en alla assiéger la bonne ville de Dignant.
-
- [128] Il n'est guère possible que Louis d'Espagne ait rencontré
- sur sa route en allant d'Auray, soit à Bignan, qui est au nord de
- cette place, soit à Dinant, qui est à l'orient, à une assez
- grande distance, le château de Conquêt, situé à la pointe
- occidentale de la Bretagne. Il n'est guère plus possible que
- Gautier de Mauny se soit transporté avec une troupe nombreuse, en
- une matinée, de Hennebon au _Conquêt de Brest_, c'est-à-dire à plus
- de trente lieues. L'historien ignorait donc la position des lieux
- dont il a parlé, à moins qu'on ne suppose, ce qui n'est pas
- très-vraisemblable, qu'il existait un autre château de Conquêt
- que celui que nous connaissons. (_Note de Buchon._)
-
-La comtesse de Montfort et messire Gautier de Mauny entendirent ces
-nouvelles, que messire Louis d'Espaigne et son ost étoient arrêtés
-devant le châtel de Conquest; si appela le dit messire Gautier tous
-les compagnons soudoyers, et leur dit que ce seroit trop noble
-aventure pour eux tous, si ils pouvoient dessiéger le dit châtel et
-déconfire le dit messire Louis et tout son ost; et que oncques si
-grand honneur n'avint à gens d'armes qu'il leur aviendroit. Tous s'y
-accordèrent, et partirent l'endemain au matin de Hainebon, et s'en
-allèrent celle part de si grand volonté que peu en demeura en la
-ville. Tant chevauchèrent qu'ils vinrent environ nonne au châtel de
-Conquest; et trouvèrent qu'il avoit été conquis le jour devant, et
-ceux de dedans tous occis, excepté le chevalier messire Mansion, qui
-le gardoit; et l'avoient les dits François pourvu et rafraîchi de tous
-points et de nouvelles gens. Quand messire Gautier de Mauny entendit
-ce, et que messire Louis étoit allé assiéger la ville de Dignant, il
-en eut grand deuil, pourtant qu'il ne se pouvoit combattre à lui. Si
-dit à ses compagnons qu'il ne partiroit de là, si sauroit quels gens
-il avoit au dit châtel, et comment il avoit été perdu. Si
-s'appareillèrent lui et ses compagnons pour assaillir le châtel, et
-montèrent tous chargés contre mont. Quand les Espaignols qui dedans
-étoient les virent en telle manière venir, ils se défendirent tant
-qu'ils purent; et ceux de dehors les assaillirent si fortement et
-tinrent si près de traire qu'ils approchèrent les murs, malgré ceux du
-châtel, et trouvèrent le trou du mur parquoi ils avoient le jour
-devant gagné le châtel. Si entrèrent dedans par ce trou même, et
-tuèrent tous les Espaignols, excepté dix que aucuns chevaliers prirent
-à mercy. Puis se retrairent les Anglois et les Bretons pardevers
-Hainebon; car ils ne l'osoient mie grandement éloigner; et laissèrent
-le châtel de Conquest tout seul et sans garde, car ils virent bien
-qu'il n'étoit mie à tenir.
-
-
- Comment ceux de Dignant se rendirent à messire Louis d'Espaigne,
- et comment il prit la ville de Guerrande; et comment il entra
- en mer avec partie de ses gens pour aller à l'aventure.
-
-Or, reviendrai-je à messire Louis d'Espaigne, qui fit loger son ost
-hâtivement tout autour de la ville de Dignant en Bretagne, et fit
-tantôt faire petits bateaux et nacelles pour assaillir la ville, de
-toutes parts, par terre et par yaue. Quand les bourgeois de la ville
-virent ce, et bien savoient que leur ville n'étoit fermée que de
-palis, ils eurent peur, grands et petits, de perdre corps et avoir: si
-s'accordèrent communément qu'ils se rendroient, sauf leur corps et
-leur avoir; ce qu'ils firent le quart jour que l'ost fut venu là,
-malgré leur capitaine, messire Regnault de Guingant; et le tuèrent en
-my le marché, pourtant qu'il ne s'y vouloit accorder. Quand messire
-Louis d'Espaigne eut été en la ville de Dignant par deux jours, et eut
-pris la féauté des bourgeois, il leur donna pour capitaine celui
-Girard de Maulain, écuyer, qu'il trouva laiens prisonnier, et messire
-Pierre Porteboeuf avec lui: puis s'en alla atout son ost devers une
-moult grosse ville séant sur la mer que on appeloit Guerrande, et
-l'assiégea par terre; et trouva assez près grand foison de naves et
-vaisseaux pleins de vins que marchands y avoient là menés de Poitou et
-de la Rochelle pour vendre. Si eurent tantôt vendu les marchands leurs
-vins, et furent mal payés. Et puis fit le dit messire Louis prendre
-toutes les naves, et monter gens d'armes dedans, et partie des
-Espaignols et des Gennevois, et puis fit l'endemain assaillir la ville
-par terre et par mer, qui ne se put longuement défendre: ains fut
-assez tôt gagnée par force, et tantôt robée, et mis à l'épée, sans
-merci, hommes et femmes et enfants; et cinq églises arses et violées,
-dont messire Louis fut durement courroucé. Si fit tantôt pour ce
-pendre vingt-quatre de ceux qui ce avoient fait. Là fut gagné grand
-trésor, si que chacun en eut tant qu'il put porter; car la ville étoit
-grande, riche et marchande.
-
-Quand cette grosse ville, qui Guerrande étoit appelée, fut ainsi
-gagnée, robée et exilliée, ils ne sçurent plus avant où aller pour
-gagner. Si se mit le dit messire Louis en ces vaisseaux qu'il avoit
-trouvés sur mer en la compagnie de messire Othon Dorie et d'aucuns
-Gennevois et Espaignols pour aller aucune part, pour aventurer sur la
-marine; et le vicomte de Rohan, l'évêque de Léon, messire Hervey son
-neveu, et tous les autres s'en revinrent en l'ost messire Charles de
-Blois, qui encore séoit devant le châtel d'Auroy. Si trouvèrent grand
-foison de seigneurs et de chevaliers de France, qui nouvellement
-étoient là venus; tels que messire Louis de Poitiers comte de
-Valentine, le comte d'Aucerre, le comte de Porcien, le comte de
-Joigny, le comte de Boulogne, et plusieurs autres que le roi Philippe
-y avoit envoyés pour reconforter son neveu; et aucuns y étoient venus
-de leur volonté, pour venir voir et servir messire Charles de Blois.
-Et encore n'étoit le fort châtel d'Auroy gagné; mais ceux de dedans
-étoient si près menés et si oppressés de famine, qu'ils avoient mangé
-par huit jours tous leurs chevaux; et ne les voulut-on prendre à mercy
-s'ils ne se rendoient simplement. Quand ils virent que mourir les
-convenoit, ils issirent hors couvertement par nuit et se mirent en la
-volonté de Dieu, et passèrent tout parmi l'ost, à l'un des côtés, dont
-aucuns furent aperçus et tués. Messire Henry de Penefort et messire
-Olivier son frère et plusieurs autres se sauvèrent et échappèrent par
-un boschet qui là étoit, et s'en allèrent droit à Hainebon devers la
-comtesse et les compagnons chevaliers anglois et bretons qui les
-reçurent liement.
-
-
- Comment, après la prise d'Auroy, messire Charles de Blois alla
- assiéger Vennes, laquelle se rendit à lui.
-
-Ainsi reconquit messire Charles de Blois le fort châtel d'Auroy, par
-affamer ceux qui le gardoient, où il avoit sis par l'espace de dix
-semaines et plus. Si le fit refaire et rappareiller, et bien garnir de
-gens d'armes et de toutes pourvéances, et puis s'en partit et alla à
-tout son ost assiéger la cité de Vennes, dont messire Geffroy de
-Malestroit étoit capitaine, et se logea tout autour. L'endemain,
-aucuns compagnons bretons et soudoyers qui gisoient en une ville qu'on
-appelle Ployermel, issirent hors et se mirent en aventure pour gagner:
-si vinrent assaillir l'ost messire Charles, et se férirent en l'un des
-côtés secrètement, mais ils furent enclos, quand l'ost fut estourmi,
-et perdirent de leurs gens grossement: les autres s'enfuirent, et
-furent suivis jusques assez près de Ployermel, qui étoit assez près de
-Vennes. Quand ceux de l'ost qui étoient armés furent revenus de la
-chasse, ils allèrent, de ce retour même, assaillir la ville de Vennes
-fortement et roidement, et gagnèrent par force les barrières jusques à
-la porte de la cité.
-
-Là eut très-fort assaut, et plusieurs morts et navrés d'une part et
-d'autre, et dura jusques à la nuit. Adonc fut accordé un répit qui
-devoit durer l'endemain tout le jour, pour les bourgeois conseiller,
-s'ils se voudroient rendre ou non. L'endemain ils furent si conseillés
-qu'ils se rendirent, mau-gré messire Geoffroy de Malestroit, leur
-capitaine; et quand il vit ce, il se mit hors de la cité
-descongnuement, entrementes qu'on parlementoit, et s'en alla devers
-Hainebon. Et le parlement se fit ainsi, que messire Charles de Blois
-et tous les seigneurs de France entrèrent en la cité et prirent la
-féauté des bourgeois, et se reposèrent en la cité par cinq jours; puis
-s'en partirent, et allèrent assiéger une autre forte cité, que on
-appelle Craais. Or lairai à parler un petit d'eux, et retournerai à
-messire Louis d'Espaigne.
-
-
- Comment messire Gautier de Mauny et messire Almaury de Cliçon
- déconfirent messire Louis d'Espaigne et sa route, et gagnèrent
- tout l'avoir qu'il avoit conquis; et comment il échappa.
-
-Sachez que quand messire Louis d'Espaigne fut monté au port de
-Guerrande-sur-Mer, il et sa compagnie allèrent tant nageant
-par mer qu'ils arrivèrent en la Bretagne bretonnante[129],
-au port de Kemperlé, et assez près de Kemper-Corentin et de
-Saint-Mathieu-de-Fine-Poterne[130]; et issirent des naves et allèrent
-ardoir et rober tout le pays; et trouvèrent si grand avoir que
-merveilles seroit à raconter. Si l'apportoient tout en leurs naves et
-puis ralloient d'autre part rober; et ne trouvoient nullui qui leur
-défendît. Quand messire Gautier de Mauny et messire Almaury de Cliçon
-sçurent les nouvelles de messire Louis d'Espaigne et de ses
-compagnons, ils eurent conseil qu'ils iroient celle part: puis le
-découvrirent à messire Yvon de Treseguidy, au châtelain de Guingamp,
-au seigneur de Landernaux, à messire Guillaume de Quadoudal, aux deux
-frères de Penefort, et à tous les chevaliers qui là étoient dedans
-Hainebon, qui tous s'y accordèrent de bonne volonté. Lors se mirent
-tous en leurs vaisseaux, et prirent trois mille archers avec eux, et
-ne cessèrent de nager jusques à tant qu'ils vinrent droit au port où
-les naves messire Louis étoient ancrées. Si entrèrent dedans, et
-tuèrent tous ceux qui les naves gardoient; et trouvèrent dedans si
-grand avoir qu'ils s'en émerveillèrent durement, que les Espaignols
-avoient là dedans apporté: puis se mirent à terre et se mirent en
-plusieurs lieux à maisons ardoir et villes. Si se partirent en trois
-batailles, par grand sens, pour plus tôt trouver leurs ennemis, et
-laissèrent trois cents archers pour garder leur navie et l'avoir
-qu'ils avoient gagné, puis se mirent à la voye par plusieurs chemins.
-
- [129] On appelait ainsi la basse Bretagne; la haute se nommait
- Bretagne Galot.
-
- [130] Saint-Mathieu-Fin-de-Terre, cap situé à la pointe
- occidentale de la Bretagne, près du Conquêt.
-
-Ces nouvelles vinrent à messire Louis d'Espaigne que les Anglois
-étoient arrivés efforcément et le quéroient: si rassembla toutes ses
-gens, et se mit au retour devers ses naves, pour entrer dedans. Ainsi
-qu'il s'en revenoit, tous ceux du pays le poursuivoient, hommes et
-femmes, qui avoient perdu leur avoir; et il se hâtoit tant qu'il
-pouvoit. Si encontra l'une des trois batailles, et vit bien que
-combattre le convenoit: si se mit en bon convenant, car il étoit hardi
-chevalier et conforté durement, et fit là aucuns chevaliers nouveaux,
-espécialement un sien neveu, que on appeloit Alphonse. Si se férirent
-en cette première bataille si roidement qu'ils en ruèrent maint par
-terre; et eût été tantôt toute déconfite et sans remède, si n'eussent
-été les deux autres batailles qui y survinrent, par le cri et par le
-hu qu'ils avoient ouï des gens du pays. Lors commença le hutin à
-renforcer et les archers si fort à traire que Gennevois et Espaignols
-furent déconfits et presque tous morts et tués à grand meschef; car
-ceux du pays, qui les suivoient à bourlets et à piques, y survinrent,
-qui les partuèrent tous, et rescouoient ce qu'ils pouvoient de leur
-perte. Si que à grand meschef le dit messire Louis se partit de la
-bataille, durement navré en plusieurs lieux, et s'en affuit pardevers
-ses naves tout déconfit, et ne remmena, de bien sept mille hommes
-qu'il avoit avec lui, plus haut de trois cents, et y laissa mort son
-neveu, que moult aimoit, messire Alphonse d'Espaigne; dont il étoit en
-coeur, et fut depuis ce moult destroit et courroucé, mais amender ne
-le put.
-
-
- Comment messire Gautier de Mauny poursuivit messire Louis
- d'Espaigne jusques bien près de Rennes, et comment il assaillit
- la Roche-Périou.
-
-Quand il fut revenu à ses naves, il cuida entrer dedans; mais il les
-trouva si bien gardées qu'il ne put entrer dedans; si se mit dans un
-vaisseau qu'on appelle lique, à grand meschef et en grand'hâte, atout
-ce de gens qu'il avoit échappés, et se mit fortement à nager. Quand
-ces chevaliers d'Angleterre et de Bretagne dessus nommés eurent
-déconfit leurs ennemis, et ils aperçurent que le dit messire Louis
-s'en étoit parti et allé devers les vaisseaux, ils se mirent tous à
-aller après lui, tant qu'ils purent, et laissèrent les gens du pays
-convenir du remenant et eux venger, et reprendre partie de ce qu'on
-leur avoit robé. Quand ils furent venus à leurs vaisseaux, ils
-trouvèrent que le dit messire Louis étoit entré en une lique qu'il
-avoit trouvée, et s'en alloit fuyant tant qu'il pouvoit.
-
-Ils entrèrent tantôt ès plus appareillés vaisseaux qu'ils trouvèrent
-là, et dressèrent leurs voiles, et nagèrent tant qu'ils purent après
-le dit messire Louis; car il leur étoit avis qu'ils n'avoient rien
-fait, si le dit messire Louis leur échappoit. Ils eurent bon vent à
-souhait, et le véoient toudis nager si fortement qu'ils ne le
-pouvoient raconsuir. Tant nagèrent à force de bras les marroniers
-messire Louis, qu'ils vinrent à un port qu'on appelle Redon. Là
-descendit le dit messire Louis et ceux qui échappés étoient avec lui,
-et entrèrent en la ville de Redon. Ils ne furent mie grandement
-arrêtés en la dite ville quand ils ouïrent dire que les Anglois
-étoient arrivés, et qu'ils descendoient pour eux combattre. Adonc se
-hâta le dit messire Louis, qui ne se vit mie pareil contre eux, et
-monta sur petits chevaux qu'il emprunta en la ville; et s'en alla
-droit vers la cité de Rennes, qui est assez près de là; et montèrent
-aussi ses gens qui purent recouvrer de chevaux; et qui ne purent, se
-partirent tout à pied, suivant leur maître. Si en y eut plusieurs de
-laissés et mal montés r'atteints, qui eurent mal finé quand ils
-chéirent ès mains de leurs ennemis. Toute fois le dit messire Louis se
-sauva, et ne le purent les Anglois aconsuir; et s'en vint à petite
-menée en la cité de Rennes; et les Anglois et les Bretons s'en
-retournèrent et vinrent à Redon, et là se reposèrent cette nuit.
-
-L'endemain ils se remirent à chemin par mer, pour venir à Hainebon par
-devers la comtesse leur dame, mais ils eurent vent contraire; si leur
-convint prendre port trois lieues près de Dignant; puis se mirent à
-chemin par terre, ainsi qu'ils purent, et gâtèrent le pays d'entour
-Dignant; et prenoient chevaux tels que chacun purent trouver, l'un à
-selle, l'autre sans selle, et allèrent tant qu'ils vinrent une nuit
-assez près de Roche-Périou. Quand ils furent là venus, messire Gautier
-de Mauny dit à ses compagnons: «Certainement, seigneurs, je irois
-volontiers assaillir ce fort châtel, si j'avois compagnie, comme
-travaillé que je sois, pour essayer si nous y pourrions rien
-conquêter.» Les autres chevaliers répondirent tous: «Sire, allez-y
-hardiment, nous vous suivrons jusques à la mort.»
-
-Adonc se mirent tous à monter contre mont la montagne, tous prêts et
-appareillés d'assaillir. A ce point étoit cel écuyer qu'on appeloit
-Girard de Maulain, comme châtelain, qui avoit été prisonnier à
-Dignant, si comme vous avez ouï; lequel fit armer appertement toutes
-ses gens et aller aux guérites et défenses; et ne se mit point
-derrière, mais vint à toutes ses gens pour défendre le châtel. Là eut
-un fort assaut, dur et périlleux, et y eut plusieurs chevaliers et
-écuyers navrés, entre lesquels messire Jean le Bouteiller et messire
-Mathieu de Fresnay furent durement blessés, et tant qu'il les convint
-rapporter à val, et mettre gésir ès prés avec les autres navrés.
-
-
- Comment ceux de Hainebon se partirent de la Roche-Périou et
- allèrent devant Faouet, un autre fort châtel, pour l'assaillir.
-
-Cil Girard de Maulain avoit un frère, hardi écuyer et conforté
-durement, que on clamoit Régnier de Maulain, et étoit châtelain d'un
-autre petit fort que on appeloit Faouet, qui sied à moins d'une lieue
-près de Roche-Périou. Quand ce Régnier entendit que Bretons et Anglois
-assailloient son frère, il fit armer de ses compagnons jusques à
-quarante; si issit hors, et chevaucha par devers Roche-Périou pour
-aventures, et pour voir s'il pourroit en aucune manière à son frère
-valoir ni aider. Si lui avint si bien qu'il survint sur ces chevaliers
-et écuyers navrés et sur leur menée, qui gissoient dessous le châtel
-en un pré: si leur coururent sus, et prirent les deux chevaliers et
-les écuyers navrés; et les fit porter et emmener pardevers Faouet en
-prison, ainsi blessés qu'ils étoient. Aucuns de leur menée s'en
-affuirent à messire Gautier de Mauny et les autres chevaliers, qui
-étoient grandement intentifs d'assaillir, et leur dirent l'aventure
-comment on emmenoit ces chevaliers et écuyers pardevers Faouet en
-prison, et comment ils avoient été pris. Quand les chevaliers
-entendirent ces nouvelles, ils furent trop durement courroucés, et
-firent cesser l'assaut, et se mirent à aller tant qu'ils purent, qui
-mieux mieux, devers Faouet, pour raconsuir s'ils pussent ceux qui
-emmenoient ces prisonniers; mais ils ne se purent tant hâter que le
-dit Régnier de Maulain ne fût jà rentré en son châtel atout ses
-prisonniers, avant qu'ils fussent venus là. Quand ils furent là venus,
-l'un devant, l'autre après, ils commencèrent à assaillir, ainsi
-travaillés qu'ils étoient; mais petit y firent adonc; car le dit
-Régnier et ses compagnons se défendirent vassalement. Et jà étoit
-tard, et tous étoient travaillés durement; si eurent conseil qu'ils se
-logeroient et reposeroient celle nuit pour assaillir l'endemain.
-
-
- Comment ceux de Hainebon se partirent de Faouet sans rien faire;
- et comment ils prirent Goy-la-Forêt et tuèrent tous ceux qui
- dedans étoient.
-
-Girard de Maulain sçut, tantôt que ces seigneurs se furent partis de
-là, le beau fait que son frère Régnier avoit fait pour lui secourir;
-si en eut grand joie. Et sçut que ces seigneurs étoient, pour ce,
-traits devant Faouet, et le conquerroient s'ils pouvoient. Si se
-appensa qu'il feroit aussi beau service à son frère, s'il pouvoit,
-comme son frère lui avoit fait: si monta par nuit sur son cheval, et
-vint un petit devant le jour à Dignant; et fit tant qu'il parla tantôt
-à messire Pierre Portebeuf, son bon compagnon, qui étoit capitaine et
-souverain de Dignant avec lui, si comme vous avez ouï, et lui conta
-l'aventure, et pourquoi il étoit là venu. Si eurent conseil que sitôt
-que jour seroit il assembleroit tous les bourgeois de la ville, et
-leur démontreroit la besogne, et les feroit armer s'il pouvoit pour
-aller desassiéger le châtel de Faouet.
-
-Quand grand jour fut et tous les bourgeois furent assemblés en la
-halle de la ville, Girard de Maulain leur démontra la besogne si
-bellement que les bourgeois et les soudoyers furent d'accord d'eux
-armer, et de partir tantôt, et d'aller où l'on les voudroit mener; et
-firent sonner le ban-cloche, et s'armèrent toutes gens: puis issirent
-hors, et se mirent en voie tant qu'ils purent pardevers Faouet; et
-étoient bien six mille hommes, que uns que autres. Messire Gautier de
-Mauny et les autres seigneurs le sçurent tantôt par une espie. Si
-eurent conseil ensemble pour regarder et aviser quelle chose leur
-seroit bonne à faire; si que, tout considéré, le bien et le mal, ils
-s'accordèrent à ce qu'ils se partiroient ainsi qu'ils pourroient
-pardevers Hainebon, car grand meschef leur pourroit avenir s'ils
-demeuroient longuement là; car si ceux de Dignant leur venoient d'une
-part, et l'ost messire Charles de Blois et des seigneurs de France
-d'autre part, ils seroient enclos et tous pris et morts, à la volonté
-de leurs ennemis. Si s'accordèrent à ce que le meilleur point étoit de
-laisser leurs compagnons en prison que tout perdre, jusques adonc
-qu'ils le pourroient amender. Lors se partirent de là et se mirent à
-voie pour revenir à Hainebon. Ainsi qu'ils revenoient vers Hainebon,
-ils vinrent passant pardevant un châtel que on appeloit Goy-la-Forêt,
-qui quinze jours devant étoit rendu à messire Charles de Blois; et
-l'avoit le dit messire Charles livré à garder à messire Hervey de Léon
-et à messire Guy de Goy, qui paravant le tenoit; lesquels deux
-chevaliers n'étoient point laiens quand ces seigneurs bretons et
-anglois vinrent là passant, mais étoient en l'ost messire Charles,
-avec les seigneurs de France devant la ville de Craais, qu'ils avoient
-assiégée. Quand messire Gautier de Mauny vit le château de
-Goy-la-Forêt, qui étoit merveilleusement fort, il dit à ces seigneurs
-et chevaliers de Bretagne qui étoient avec lui qu'il n'iroit plus
-avant et ne se partiroit de là, comme travaillé qu'il fût, si auroit
-assailli ce fort châtel, et vu le convenant de ceux de dedans. Si
-commanda tantôt aux archers que chacun le suist, et à ses compagnons
-aussi; puis prit sa targe à son col, et monta contre mont jusques aux
-barrières et aux fossés du châtel; et tous les autres Bretons et
-Anglois le suirent. Lors commencèrent fort à assaillir, et ceux de
-dedans fortement à eux défendre, combien qu'ils n'eussent pas leur
-capitaine. Là eut très-fort assaut et grand foison de bien faisans
-dedans et dehors; et dura jusques à basses vespres; et ce bon
-chevalier, messire Gautier de Mauny, semonnoit fortement les
-assaillans, et se mettoit toujours au devant des autres au plus grand
-péril; et les archers traioient si ouniement que ceux du châtel ne
-s'osoient montrer, si petit non.
-
-Si firent tant le dit messire Gautier et ses compagnons, que les
-fossés furent emplis de l'un des côtés d'estrain et de bois, parquoi
-ils vinrent jusques aux murs et piquèrent tant de grands mails et pics
-de fer et de marteaux, que le mur fut troué une toise de large: si
-entrèrent les dits Anglois et Bretons dedans ce châtel par force, et
-tuèrent tous ceux qu'ils y trouvèrent et se logèrent là endroit.
-L'endemain ils se mirent à chemin, et allèrent par telle manière
-qu'ils vinrent à Hainebon. Et d'autre part Girart de Maulain, qui
-étoit à Dignant venu querir le secours, et qui l'emmenoit devers
-Faouet exploita tant, avec ceux qu'il emmenoit, qu'ils vinrent à
-Faouet, et trouvèrent que les Anglois et les Bretons s'en étoient
-partis. Si issit Régnier de Maulain contre eux, et les reçut liement,
-puis après dîner s'en retournèrent à Dignant.
-
-
- Comment la comtesse de Montfort reçut liement messire Gautier de
- Mauny et ses compagnons; et comment la ville de Craais se
- rendit à messire Charles de Blois.
-
-Quand la comtesse de Monfort sçut les nouvelles de la revenue des
-dessus dits Anglois et Bretons, elle en fut grandement réjouie; si
-alla contre eux, et les fêta liement et baisa et accola chacun de
-grand coeur; et avoit fait appareiller au châtel pour mieux eux fêter,
-et donna à dîner moult noblement à tous les chevaliers et écuyers de
-renom, et leur demanda moult intentivement de leurs aventures, combien
-qu'elle en sçût jà grand partie. Chacun lui conta ce qu'il en savoit,
-et des bien faisans ce que chacun en avoit vu. Là endroit furent
-ramentues maintes prouesses et plusieurs travaux, maint grand fait
-d'armes et périlleux, et maintes hardies entreprises faites par ceux
-qui là furent; ce peut et doit savoir chacun qui a été souvent en
-armes, et les doit-on tenir et réputer pour preux: mais sur tous
-emportoit la huée et le chapelet[131] messire Gautier de Mauny.
-
- [131] En avait la principale gloire et le chapeau, ou la
- couronne.
-
-A ce point que ces seigneurs anglois et bretons furent revenus à
-Hainebon, messire Charles de Blois avoit conquis la bonne cité de
-Vennes, et avoit assiégé la ville que on appelle Craais. La comtesse
-de Montfort et messire Gautier de Mauny envoyèrent tantôt grands
-messages au roi Édouard pour lui signifier comment messire Charles de
-Blois et les autres seigneurs de France et leurs aidans avoient
-reconquis les cités de Rennes, Vennes et les autres bonnes villes et
-châteaux de Bretagne; et qu'ils conquerroient tout le remenant s'il ne
-les venoit secourir brièvement. Ces messages se partirent de Hainebon,
-et s'en allèrent en Angleterre tant qu'ils purent, et arrivèrent en
-Cornuaille, et enquirent et demandèrent là du roi où ils le
-trouveroient. Si leur fut dit qu'il étoit à Windesore. Si
-chevauchèrent celle part à grand exploit.
-
-Or nous souffrirons-nous un petit de ces messagers à parler, et
-retournerons à messire Charles de Blois et à ceux de son côté, qui
-avoit assiégé la ville de Craais; et tant l'estraignirent et
-contraignirent par assauts et par engins, qu'ils ne se purent plus
-tenir et se rendirent à messire Charles de Blois, sauf leurs corps et
-leur avoir: lequel messire Charles les prit à mercy; et ceux de Craais
-lui jurèrent féauté et hommage et le reconnurent à seigneur. Si y mit
-le dit messire Charles nouveaux officiers et un bon chevalier à
-capitaine; et séjournèrent là les dits seigneurs, pour eux et leurs
-gens rafraîchir, bien quinze jours. Là en dedans eurent conseil et
-avis qu'ils se trairoient devant Hainebon.
-
-
- Comment messire Charles de Blois se partit de Craais et vint
- mettre le siége devant Hainebon, et comment messire Louis
- d'Espaigne y vint.
-
-Adonc se partirent les dessus dits seigneurs et chevaliers de France
-de Craais, et se trairent moult arréement devant la forte ville de
-Hainebon, qui grandement étoit rafraîchie et renforcée, ravitaillée et
-pourvue de toute artillerie. Si l'assiégèrent tout autour si avant
-comme assiéger la purent. Le quatrième jour après que ces seigneurs se
-furent mis et traits à siége, y vint messire Louis d'Espaigne, qui
-s'étoit tenu en la cité de Rennes bien six semaines, et là fait curer
-et médeciner ses plaies. Si le virent tous les seigneurs moult
-volontiers et le reçurent à grand joie; car il étoit moult honoré et
-aimé entre eux, et tenu pour très-bon homme d'armes et vaillant
-chevalier; et tel étoit-il vraiment; et aussi il avoit bien cause
-qu'ils le fêtassent, car ils ne l'avoient vu puis la bataille dessus
-dite. La compagnie des seigneurs de France étoit grandement
-multipliée, et accroissoit tous les jours; car grand'foison de
-seigneurs de France revenoient de jour en jour du roi d'Espaigne[132],
-qui faisoit guerre adonc au roi de Grenade et aux Sarrasins: si que
-quand ils passoient par Poitou, et ils oyoient nouvelles des guerres
-qui étoient en Bretagne, ils s'en alloient celle part. Le dit messire
-Charles avoit fait dresser quinze ou seize engins qui jetoient
-ouniement aux murs de Hainebon et à la ville: mais ceux de dedans n'y
-accomptoient mie grandement, car ils étoient fort pavaissés et
-guérités à l'encontre; et venoient aucunes fois aux murs et aux
-créneaux et les frottoient et passoient de leurs chaperons par dépit,
-et puis crioient tant qu'ils pouvoient en disant: «Allez, allez
-requerre et rapporter vos compagnons qui se reposent au champ de
-Kemperlé.» De quoi messire Louis d'Espaigne et les Gennevois eurent
-grand yreur et grand dépit.
-
- [132] Alphonse XI, roi de Castille.
-
-
- Comment messire Louis d'Espaigne requit à messire Charles de
- Blois qu'il lui donnât messire Jean le Bouteiller et messire
- Hubert du Fresnay pour en faire sa volonté: lequel les lui
- donna moult ennuis.
-
-Un jour vint le dit messire Louis d'Espaigne en la tente messire
-Charles de Blois et lui demanda un don, présens grand foison de grands
-seigneurs de France qui là étoient, en guerdon de tous les services
-que faits lui avoit. Le dit messire Charles ne savoit mie quel don il
-vouloit demander; car si il l'eût sçu, jamais ne lui eût accordé; si
-lui octroya légèrement, pourtant qu'il se sentoit moult tenu à lui.
-Quand le don lui fut octroyé, messire Louis dit: «Monseigneur, grands
-mercis. Je vous prie donc et requiers que vous fassiez cy venir
-tantôt les deux chevaliers qui sont en votre prison à Faouet, dedans
-le châtel, messire Jean le Bouteiller et messire Hubert de Fresnay, et
-les me donnez pour faire ma volonté; c'est le don que je vous demande.
-Ils m'ont chassé, déconfit et navré, et tué messire Alphonse mon
-neveu, que je tant aimois: si ne m'en sais autrement venger que je
-leur ferai couper les têtes, pardevant leurs compagnons qui laiens
-sont enfermés.»
-
-Le dit messire Charles fut tout ébahi quand il ouït messire Louis
-ainsi parler; si lui dit moult courtoisement: «Certes, sire, les
-prisonniers vous donnerai-je volontiers, puisque demandés les avez;
-mais ce seroit grand cruauté et peu d'honneur à vous, et grand blâme
-pour nous tous, si vous faisiez de deux si vaillans hommes comme ce
-sont, ainsi comme vous avez dit; et nous seroit ce toujours reproché,
-et auroient nos ennemis bien cause des nôtres faire ainsi, quand tenir
-les pourroient; et nous ne savons que avenir nous est de jour en jour:
-pourquoi, cher sire et beau cousin, vous veuillez mieux aviser.»
-Messire Louis d'Espaigne répondit, et dit brièvement qu'il n'en seroit
-autrement si tous les seigneurs du monde l'en prioient: «Et si vous ne
-me tenez convent, sachez que je me partirai, et ne vous servirai ni
-aimerai jamais tant que je vive.»
-
-Messire Charles vit bien et aperçut que c'étoit acertes; si n'osa
-courroucer plus avant le dit messire Louis, ains envoya tantôt
-certains messages au châtelain de Faouet, pour les dessus dits
-chevaliers amener en son ost. Ainsi que commandé fut, ainsi fut fait:
-les deux chevaliers furent amenés un jour assez matin en la tente
-messire Charles de Blois. Quand messire Louis d'Espaigne les sçut
-venus, il les alla tantôt voir; aussi firent plusieurs des seigneurs
-et chevaliers de France qui les sçurent venus. Quand le dit messire
-Louis les vit, il dit: «Ha! seigneurs chevaliers, vous m'avez blessé
-du corps et ôté de vie mon cher neveu, que je tant aimois; si convient
-que votre vie vous soit ôtée aussi; de ce ne vous peut nul garantir.
-Si, vous pouvez confesser s'il vous plaît et prier mercy à Notre
-Seigneur, car votre dernier jour est venu.» Les deux chevaliers furent
-durement ébahis, ce fut bien raison, et dirent qu'ils ne pouvoient
-croire que vaillans hommes ni gens d'armes dussent faire ni consentir
-telle cruauté que de mettre à mort chevaliers pris en faits d'armes,
-pour guerres de seigneurs; et si fait étoit par outrage, autres gens,
-plusieurs chevaliers et écuyers, le pourroient bien comparer en
-semblable cas. Les autres seigneurs qui là étoient et oyoient ces
-paroles en eurent grand pitié, mais pour prières ni pour plusieurs
-bonnes raisons qu'ils pussent faire ni montrer au dit messire Louis,
-ils ne le purent ôter de son propos qu'il ne convînt que les dits deux
-chevaliers ne fussent décolés après dîner: tant étoit le dit messire
-Louis courroucé et ayré sur eux.
-
-
- Comment messire Gautier de Mauny et messire Almaury de Cliçon
- rescouirent les deux dessus dits chevaliers et les emmenèrent à
- Hainebon.
-
-Toutes les paroles, demandes et réponses qui premiers furent dites
-entre messire Charles et messire Louis, pour occasion de ces deux
-chevaliers, sçurent tantôt messire Gautier de Mauny et messire Almaury
-de Cliçon par espies, qui toujours alloient couvertement d'un ost en
-l'autre; et aussi sçurent toutes ces paroles dernièrement dites, quand
-les deux chevaliers furent amenés en la tente messire Charles. Et
-quand messire Gautier et messire Almaury de Cliçon ouïrent ces
-nouvelles et entendirent que c'étoit acertes, ils en eurent grand
-pitié: si appellèrent aucuns de leurs compagnons et leur montrèrent le
-meschef des deux chevaliers leurs compagnons, pour avoir conseil
-comment ils se maintiendroient et quelle chose ils pourroient faire:
-puis commencèrent à penser, l'un çà, l'autre là, et n'en savoient
-qu'aviser. Au dernier commença à parler le preux chevalier messire
-Gautier de Mauny, et dit: «Seigneurs compagnons, ce seroit grand
-honneur pour nous si nous pouvions ces deux chevaliers sauver; et si
-nous en mettons en peine et en aventure et nous faillissons, si nous
-en sauroit le roi Édouard notre sire gré: aussi feroient tous
-prud'hommes qui au temps à venir en pourroient ouïr parler, puisque
-nous en aurions fait notre pouvoir. Si vous en dirai mon avis, si vous
-avez volonté de l'entreprendre; car il me semble que on doit bien le
-corps aventurer, pour les vies de deux si vaillans chevaliers sauver.
-J'ai avisé, s'il vous plaît, que nous nous armerons et partirons en
-deux parts, dont l'une des parts istra maintenant que on dînera, par
-cette porte, et s'en iront les compagnons ranger et montrer sur ces
-fossés, pour émouvoir l'ost et pour escarmoucher; bien crois que tous
-ceux de l'ost accourront cette part tantôt: vous, messire Almaury, en
-serez capitaine, s'il vous plaît, et aurez avec vous mille bons
-archers pour les survenans détrier et faire reculer; et je prendrai
-cent de mes compagnons et cinq cents archers, et istrons par celle
-porterne couvertement, et viendrons par derrière férir en leurs logis
-que nous trouveront vuis. J'ai bien avec moi tels gens qui savent bien
-la voie aux tentes messire Charles où les deux chevaliers sont; si me
-trairai celle part; et je vous promets que je et mes compagnons ferons
-notre pouvoir d'eux délivrer, et les amènerons à sauveté, s'il plaît à
-Dieu.»
-
-Ce conseil et avis plut bien à tous; et s'en allèrent armer et
-appareiller incontinent. Et se partit droit sur l'heure du dîner
-messire Almaury de Cliçon à trois cents armures de fer et mille
-archers, et fit ouvrir la maître porte de la ville de Hainebon, dont
-le chemin alloit droit en l'ost. Si coururent les Anglois et les
-Bretons, qui à cheval étoient, jusques en l'ost, en demenant grands
-cris et grands hus; et commencèrent à abattre et renverser tentes et
-trefs, et à tuer et découper gens où ils les trouvoient. L'ost qui fut
-tout effrayé se commença à émouvoir, et s'armèrent toutes manières de
-gens le plus tôt qu'ils purent, et se trairent devers les Anglois et
-Bretons qui les recueilloient vitement. Là eut dure escarmouche et
-forte, et maint homme reversé d'un côté et d'autre. Quand messire
-Almaury de Cliçon vit que l'ost s'émouvoit et que près étoient tous
-armés et traits sur les champs, il retrait ses gens tout bellement en
-combattant, jusques devers les barrières de la ville. Adonc
-s'arrêtèrent-ils là tous cois; et les archers étoient tous rangés sur
-le chemin d'un côté et d'autre, qui traioient sagettes à pouvoir; et
-Gennevois retraioient aussi efforcément contre eux. Là commença le
-hutin grand et fort, et y accoururent tous ceux de l'ost que oncques
-nul ne demeura, fors les varlets. Entrementes messire Gautier de Mauny
-et sa route issirent par une poterne couvertement, et vinrent par
-derrière l'ost ès tentes et logis des seigneurs de France. Oncques ne
-trouvèrent homme qui leur véast, car tous étoient à l'escarmouche
-devant les fossés; et s'en vint le dit messire Gautier de Mauny tout
-droit, car bien avoit qui le menoit, en la tente messire Charles de
-Blois, et trouva les deux chevaliers, messire Hubert de Fresnay et
-messire Jean le Bouteiller, qui n'étoient mie à leur aise: mais ils le
-furent sitôt qu'ils virent messire Gautier et sa route: ce fut bien
-raison. Si furent tantôt montés sur bons coursiers qu'on leur avoit
-amenés: si se partirent et furent ainsi rescous; et rentrèrent dedans
-Hainebon par la poterne même par où ils étoient issus; et vint la
-comtesse de Montfort contre eux, qui les reçut à grand joie.
-
-
- Comment le sire de Landernaux et le châtelain de Guingamp furent
- pris à l'assaut de Hainebon, qui puis se tournèrent de la
- partie messire Charles de Blois.
-
-Encore se combattirent les Anglois et les Bretons qui étoient devant
-les barrières et ensonnioient de fait avisé ceux de l'ost, tant que
-les deux chevaliers fussent rescous, qui jà l'étoient, quand les
-nouvelles en vinrent aux seigneurs de France qui se tenoient à
-l'escarmouche, et leur fut dit: «Seigneurs, seigneurs, vous gardez mal
-vos prisonniers; jà les ont rescous ceux de Hainebon et remis en leur
-forteresse.»
-
-Quand messire Louis d'Espaigne, qui là étoit à l'assaut, entendit ce,
-si fut durement courroucé et se tint ainsi que pour déçu, et demanda
-quel part les Anglois et les Bretons étoient qui rescous les avoient.
-On lui répondit qu'ils étoient jà presque retraits en leur forteresse
-et en leur garnison. Dont se retrait messire Louis d'Espaigne vers les
-logis tout mautalentif, et laissa la bataille, si comme par ennui.
-Aussi se commencèrent à retraire toutes manières de gens. En ce
-retrait furent pris deux chevaliers bretons de la partie de la
-comtesse, qui trop s'avancèrent; ce fut le sire de Landernaux et le
-châtelain de Guingamp, dont messire Charles de Blois eut grand joie.
-Depuis que ceux de Hainebon furent retraits, et ceux de l'ost aussi,
-menèrent grand joie les Anglois et grand revel de leurs deux
-chevaliers qu'ils avoient, et en louèrent grandement messire Gautier
-de Mauny, et dirent bien que par son sens et sa hardie entreprise ils
-avoient été rescous. Ainsi se portèrent eux d'une part et d'autre.
-Celle même nuit furent en la tente messire Charles de Blois tant
-prêchés et si bien les deux chevaliers bretons prisonniers, qu'ils se
-tournèrent de la partie messire Charles de Blois, et lui firent féauté
-et hommage, et relenquirent la comtesse, qui maint bien leur avoit
-fait et plusieurs dons donnés: de quoi on parla moult et murmura sur
-leur affaire dedans la ville de Hainebon.
-
-Trois jours après cette avenue, tous ces seigneurs de France qui là
-étoient devant Hainebon s'assemblèrent devant la tente messire Charles
-de Blois, pour avoir conseil qu'ils feroient; car ils véoient bien que
-la ville et le châtel de Hainebon étoient si forts qu'ils n'étoient
-mie à gagner, tant avoit dedans bonnes gens d'armes qui moult petit
-les doutoient, ainsi qu'il étoit apparu; et leur venoient tous les
-jours pourvéances et vitailles par la mer. D'autre part, le pays
-d'entour étoit si gâté qu'ils ne savoient mais où aller fourrer; et si
-leur étoit l'hiver prochain, pourquoi ils ne pouvoient là longuement
-demeurer: si que, tous ces points considérés, ils s'accordèrent qu'ils
-se partiroient de là, et conseillèrent en bonne foi à messire Charles
-de Blois qu'il mît par toutes les cités, les bonnes villes et les
-forteresses qu'il avoit conquises, bonnes garnisons et fortes, et si
-vaillans capitaines qu'il se pût fier en leur garde; par quoi ses
-ennemis ne les pussent reconquérir; et aussi, si aucun vaillant homme
-se vouloit entremettre de prendre et donner trève jusques à la
-Pentecôte, qu'il s'y accordât légèrement.
-
-
- Comment messire Charles se partit de Hainebon et s'en vint à
- Craais; et comment il prit la ville de Jugon; et comment il eut
- trêves entre lui et la comtesse; et comment elle s'en alla en
- Angleterre.
-
-A ce conseil se tinrent tous ceux qui là étoient; car c'étoit entre la
-Saint-Remy et la Toussaint, l'an de grâce MCCCXLII, que l'hiver
-approchoit[133]. Si se partirent tous ces seigneurs de l'ost et
-autres, et s'en ralla chacun en sa contrée; et le dit messire Charles
-s'en alla droit vers Craais atout ses barons et nobles seigneurs de
-Bretagne qu'il avoit là de sa partie. Si retint avec lui plusieurs
-seigneurs et chevaliers de France pour lui aider à conseiller. Quand
-il fut revenu à Craais, entrementes qu'il entendoit à ordonner de ses
-besognes et de ses garnisons, il avint que un riche bourgeois et grand
-marchand, qui étoit de la ville que on appelle Jugon, fut encontré de
-son maréchal messire Robert de Beaumanoir, et fut pris et amené à
-Craais devant messire Charles de Blois. Ce bourgeois faisoit toutes
-les pourvéances de madame la comtesse de Montfort à Jugon et autre
-part, et étoit moult aimé et cru en la ville de Jugon, qui est moult
-fortement fermée et sied très noblement. Aussi fait le châtel qui est
-bel et fort; et étoit de la partie de la comtesse dessus dite; et en
-étoit châtelain adonc, de par la comtesse, un chevalier moult
-gentilhomme que on appeloit messire Girard de Rochefort. Ce bourgeois
-qui ainsi fut pris eut moult grand'paour de mourir; si pria que on le
-laissât aller par rançon. Messire Charles, brièvement à parler, le fit
-tant examiner et enquérir d'une chose et d'autre, qu'il enconvenança
-à rendre et à trahir la forte ville de Jugon; et se fit fort qu'il
-livreroit l'une des portes par nuit, à certaine heure, car il étoit
-tant cru en la ville qu'il en gardoit les clefs; et pour ce mieux
-assurer, il en mit son fils en otage. Et ledit messire Charles lui en
-devoit et avoit promis à donner cinq cents livres de terre
-héréditablement. Ce jour vint; les portes furent ouvertes à minuit;
-messire Charles de Blois et ses gens entrèrent en la ville de Jugon à
-cette heure, à grand puissance. La guette du châtel s'en aperçut: si
-commença à crier: «Alarme, alarme! trahi, trahi!» Les bourgeois, qui
-de ce ne se donnoient garde, se commencèrent à émouvoir; et quand ils
-virent leur ville perdue, ils se mirent à fuir derrière le châtel par
-troupeaux; et le bourgeois qui trahis les avoit se mit à fuir par
-couverture[134] avec eux.
-
- [133] Le récit des événements de la guerre de Bretagne est en
- général assez exact; il s'accorde si bien avec les chartes et
- autres pièces originales, que les historiens de la province
- l'adoptent presque sans restriction. Mais il n'en est pas de même
- de la chronologie; les faits ne sont pas toujours placés dans
- l'ordre ni sous les dates qui leur conviennent, comme nous le
- remarquerons à mesure que l'occasion s'en présentera. Ici, par
- exemple, Froissart suppose l'année 1342 près de finir, de sorte
- qu'en suivant son calcul l'arrivée de Robert d'Artois en
- Bretagne, celle du roi d'Angleterre et la plupart des autres
- faits qu'il va raconter se seraient passés dans le cours de
- l'année 1343; tandis qu'il est constant, par le récit des autres
- historiens et par les actes publiés dans le recueil de Rymer et
- dans le volume des _Preuves de l'Histoire de Bretagne_, que ces
- événements appartiennent à l'année 1342. (_Note de Buchon._)
-
- [134] Afin de couvrir sa trahison.
-
-Quand le jour fut venu, messire Charles et ses gens entrèrent ès
-maisons des bourgeois pour eux herberger, et prirent tout ce qu'ils
-trouvèrent; et quand messire Charles vit le châtel si fort et si empli
-de bourgeois, il dit qu'il ne se partiroit de là jusques adonc qu'il
-auroit le châtel à sa volonté. Le châtelain et les bourgeois
-aperçurent tantôt que ce bourgeois les avoit trahis: si le prirent et
-le pendirent tantôt aux créneaux et aux murs du château. Et pour ce ne
-s'en partirent mie messire Charles et ses gens; mais s'ordonnèrent et
-appareillèrent fortement et durement. Quand ceux qui dedans le châtel
-se tenoient virent que messire Charles ne s'en partiroit point ainsi,
-jusques adonc qu'il auroit le châtel, ainsi qu'il avoit dit, et
-sentoient qu'ils n'avoient mie pourvéances assez pour eux tenir plus
-haut de dix jours, ils s'accordèrent à ce qu'ils se rendroient. Si en
-commencèrent à traiter; et se porta le traité entre eux et messire
-Charles: qu'ils se rendroient quittement et purement, sauf leurs corps
-et leurs biens qui demeurés leur étoient; et firent féauté et hommage
-au dit messire Charles de Blois, et le reconnurent à seigneur, et
-devinrent tous ses hommes. Ainsi eut messire Charles et le fort châtel
-et la bonne ville de Jugon, et en fit une bonne garnison, et y laissa
-messire Girard de Rochefort à capitaine, et la rafraîchit d'autres
-gens d'armes et de pourvéances.
-
-De ces nouvelles furent la comtesse de Montfort et ceux de sa partie
-tous courroucés; mais amender ne le purent: si leur convint porter
-leur ennui. Entrementes que ces choses avinrent, s'ensonnièrent aucuns
-prud'hommes de Bretagne de parlementer une trève entre le dit messire
-Charles et ladite comtesse, laquelle s'y accorda légèrement[135]; et
-aussi firent tous ses aidans, car le roi d'Angleterre leur avoit ainsi
-mandé par les messages que la dite comtesse et messire Gautier de
-Mauny y avoient envoyés. Et tantôt que les dites trèves furent
-affermées, la comtesse se mit en mer, en intention d'arriver en
-Angleterre, ainsi qu'elle fit, pour parler au roi anglois et lui
-montrer toutes ses besognes[136].
-
- [135] Il n'est fait à cette époque, dans les autres historiens
- contemporains ni dans les monuments, aucune mention de trêve
- entre Charles de Blois et la comtesse de Montfort. Je soupçonne
- que Froissart veut parler de celle qui fut conclue entre les deux
- parties au commencement de cette année 1342 pour durer jusqu'à la
- belle saison. (_Note de Buchon._)
-
- [136] Il est absolument possible que la comtesse ait été alors en
- Angleterre; mais le silence des monuments et des historiens,
- excepté l'auteur anonyme de la chronique de Flandre, rend ce
- voyage très-douteux. On peut soupçonner avec assez de
- vraisemblance que Froissart a placé mal à propos sous cette année
- un voyage qui n'eut lieu qu'à la fin de juin ou au commencement
- de juillet de l'année 1344. (_Note de Buchon._)
-
- FROISSART, _Chroniques_.
-
-
-
-
-JEANNE LA FLAMME.
-
-_Ballade Bretonne._
-
-Épisode du siége d'Hennebon, pendant la guerre de Bretagne.
-
-1341.
-
- Charles de Blois, compétiteur de Jean de Montfort à la couronne
- ducale de Bretagne, assiégea le château d'Hennebon après que
- son rival eut été fait prisonnier. Jeanne de Flandre, femme de
- Jean, défendit Hennebon avec courage, et força les Français à
- lever le siége. Elle alla elle-même incendier le camp de
- Charles de Blois, et fut à cause de ce fait surnommée Jeanne la
- Flamme.
-
-
-I.
-
- Qu'est-ce qui gravit la montagne? C'est un troupeau de moutons
- noirs, je crois.
-
- Ce n'est point un troupeau de moutons noirs; une armée, je ne
- dis pas,
-
- Une armée française qui vient mettre le siége devant Hennebon.
-
-
-II.
-
- Tandis que la duchesse faisait processionnellement le tour de la
- ville, toutes les cloches étaient en branle;
-
- Tandis qu'elle chevauchait sur son palefroi blanc, avec son enfant
- sur les genoux,
-
- Partout sur son passage les habitants d'Hennebon poussaient des
- cris de joie:
-
- Dieu aide le fils et la mère; et qu'il confonde les Français!
-
- Comme la procession finissait, on entendit les Français crier:
-
- C'est maintenant que nous allons prendre tout vivants, dans leur
- gîte, la biche et son faon!
-
- Nous avons des chaînes d'or pour les attacher l'un à l'autre.
-
- Jeanne la Flamme leur répondit alors du haut des tours:
-
- Ce n'est pas la biche qui sera prise; le méchant loup[137], je ne
- dis pas.
-
- S'il a froid cette nuit, on lui chauffera son trou.
-
- En achevant ces mots, elle descendit furieuse.
-
- Et elle se revêtit d'un corset de fer, et elle se coiffa d'un
- casque noir,
-
- Et elle s'arma d'une épée d'acier tranchant, et elle choisit trois
- cents soldats,
-
- Et un tison rouge à la main, elle sortit de la ville par un des
- angles.
-
- [137] Charles de Blois. Le loup se dit _bleiz_ en bas-breton. Le
- poëte fait un jeu de mots entre blois et bleiz.
-
-
-III.
-
- Or, les Français chantaient gaiement, assis en ce moment à table;
-
- Réunis dans leurs tentes fermées, les Français chantaient dans la
- nuit,
-
- Lorsque l'on entendit, au loin, déchanter une voix singulière:
-
- «Plus d'un qui rit ce soir pleurera avant qu'il soit jour;
-
- Plus d'un qui mange du pain blanc mangera de la terre noire et
- froide.
-
- Plus d'un qui verse du vin rouge versera bientôt du sang gras;
-
- Plus d'un qui fera de la cendre fait maintenant le fanfaron.»
-
- Plus d'un penchait la tête sur la table, ivre-mort,
-
- Quand retentit ce cri de détresse:--Le feu! Amis, le feu! le feu!
-
- Le feu! le feu! amis, fuyons! c'est Jeanne la Flamme qui l'a mis!
-
- Jeanne la Flamme est la plus intrépide qu'il y ait sur la terre,
- vraiment!
-
- Jeanne la Flamme avait mis le feu aux quatre coins du camp;
-
- Et le vent avait propagé l'incendie et illuminé la nuit noire;
-
- Et les tentes étaient brûlées, et les Français grillés,
-
- Et trois mille d'entre eux en cendre, et il n'en échappa que cent.
-
-
-IV.
-
- Or, Jeanne la Flamme souriait le lendemain, à sa fenêtre,
-
- En jetant ses regards sur la campagne, et en voyant le camp détruit,
-
- Et la fumée qui s'élevait des tentes toutes réduites en petits monceaux
- de cendre;
-
- Jeanne la Flamme souriait: «Quelle belle écobue, mon Dieu!
-
- «Mon Dieu! quelle belle écobue! pour un grain nous en aurons dix!»
-
- Les anciens disaient vrai: «Il n'est rien tel que des os de
- Gaulois[138];
-
- Que des os de Gaulois, broyés, pour faire pousser le blé.»
-
- [138] De Français.
-
- _Chants populaires de la Bretagne_, recueillis et traduits par M.
- de la Villemarqué.
-
-
-
-
-MEURTRE D'ARTEVELT.
-
-1345.
-
-
-Quand le conseil de Gand fut retourné arrière, en l'absence
-d'Artevelle, ils firent assembler au marché, grands et petits; et là
-démontra le plus sage d'eux tous par avis, sur quel état le parlement
-avoit été à l'Escluse, et quelle chose le roi d'Angleterre requéroit,
-par l'aide et information d'Artevelle. Dont commencèrent toutes gens à
-murmurer sur lui; et ne leur vint mie bien à plaisir cette requête; et
-dirent que, s'il plaisoit à Dieu, ils ne seroient jà sçus ni trouvés
-en telle déloyauté que de vouloir déshériter leur naturel seigneur,
-pour hériter un étranger; et se partirent tous du marché, ainsi comme
-tous mal contens et en grand haine sur d'Artevelle. Or regardez
-comment les choses aviennent: car si il fût là aussi bien premièrement
-venu comme il alla à Bruges et à Ypres remontrer et prêcher la
-querelle du roi d'Angleterre, il leur eût tant dit d'une chose et
-d'autres, qu'ils se fussent tous accordés à son opinion, ainsi que
-ceux des dessus dites villes étoient: mais il s'affioit tant en sa
-puissance et prospérité et grandeur, que il y pensoit bien à retourner
-assez à temps. Quand il eut fait son tour, il revint à Gand et entra
-en la ville, ainsi comme à heure de midi. Ceux de la ville, qui bien
-savoient sa revenue, étoient assemblés sur la rue par où il devoit
-chevaucher en son hôtel. Sitôt qu'ils le virent, ils commencèrent à
-murmurer et à bouter trois têtes en un chaperon, et dirent: «Voici
-celui qui est trop grand maître et qui veut ordonner de la comté de
-Flandre à sa volonté; ce ne fait mie à souffrir.» Encore, avec tout
-ce, on avoit semé paroles parmi la ville que le grand trésor de
-Flandre, que Jaquemart d'Artevelle avoit assemblé, par l'espace de
-neuf ans et plus qu'il avoit eu le gouvernement de Flandre, car des
-rentes du comté il n'allouoit nulles, mais les mettoit et avoit mises
-toudis arrière en dépôt, et tenoit son état et avoit tenu le terme
-dessus dit sus l'amende des forfaitures de Flandre tant seulement, que
-ce grand trésor, où il avoit deniers sans nombre, il avoit envoyé
-secrètement en Angleterre. Ce fut une chose qui moult engrigny et
-enflamma ceux de Gand.
-
-Ainsi que Jacques d'Artevelle chevauchoit par la rue, il se aperçut
-tantôt qu'il y avoit aucune chose de nouvel contre lui; car ceux qui
-se souloient incliner et ôter leurs chaperons contre lui, lui
-tournoient l'épaule, et rentroient en leurs maisons. Si se commença à
-douter; et sitôt qu'il fut descendu en son hôtel, il fit fermer et
-barrer portes et huis et fenêtres. A peine eurent ses varlets ce fait,
-quand la rue où il demeuroit fut toute couverte, devant et derrière,
-de gens, espécialement de menues gens de métier.
-
-Là fut son hôtel environné et assailli devant et derrière, et rompu
-par force. Bien est voir que ceux de dedans se défendirent moult
-longuement et en atterrèrent et blessèrent plusieurs; mais finablement
-ils ne purent durer, car ils étoient assaillis si roide que presque
-les trois parts de la ville étoient à cet assaut. Quand Jacques
-d'Artevelle vit l'effort, et comment il étoit appressé, il vint à une
-fenêtre sur la rue, et se commença à humilier et dire, par trop beau
-langage et à nu chef: «Bonnes gens, que vous faut? Qui vous meut?
-Pourquoi êtes-vous si troublés sur moi? En quelle manière vous puis-je
-avoir courroucé? Dites-le-moi, et je l'amenderai pleinement à votre
-volonté.» Donc répondirent-ils, à une voix, ceux qui ouï l'avoient:
-«Nous voulons avoir compte du grand trésor de Flandre que vous avez
-dévoyé sans titre de raison.» Donc répondit Artevelle moult doucement:
-«Certes, seigneurs, au trésor de Flandre ne pris-je oncques denier. Or
-vous retraiez bellement en vos maisons, je vous en prie, et revenez
-demain au matin; et je serai si pourvu de vous faire et rendre bon
-compte que par raison il vous devra suffire.» Donc répondirent-ils,
-d'une voix: «Nennin, nennin, nous le voulons tantôt avoir; vous ne
-nous échapperez mie ainsi: nous savons de vérité que vous l'avez vidé
-de pièça, et envoyé en Angleterre, sans notre sçu, pour laquelle cause
-il vous faut mourir.» Quand Artevelle ouït ce mot, il joignit ses
-mains et commença à pleurer moult tendrement, et dit: «Seigneurs, tel
-que je suis vous m'avez fait; et me jurâtes jadis que contre tous
-hommes vous me défendriez et garderiez; et maintenant vous me voulez
-occire et sans raison. Faire le pouvez, si vous voulez, car je ne suis
-que un seul homme contre vous tous, à point de défense. Avisez pour
-Dieu, et retournez au temps passé. Si considérez les grâces et les
-grands courtoisies que jadis vous ai faites. Vous me voulez rendre
-petit guerredon des grands biens que au temps passé je vous ai faits.
-Ne savez-vous comment toute marchandise étoit périe en ce pays? Je la
-vous recouvrai. En après, je vous ai gouvernés en si grand paix, que
-vous avez eu du temps de mon gouvernement toutes choses à volonté,
-blés, laines, avoir, et toutes marchandises, dont vous êtes recouvrés
-et en bon point.» Adonc commencèrent eux à crier tous à une voix:
-«Descendez, et ne nous sermonnez plus de si haut; car nous voulons
-avoir compte et raison tantôt du grand trésor de Flandre que vous avez
-gouverné trop longuement, sans rendre compte; ce qu'il n'appartient
-mie à nul officier qu'il reçoive les biens d'un seigneur et d'un pays,
-sans rendre compte.» Quand Artevelle vit que point ne se
-refrederoient ni refrèneroient, il recloui la fenêtre, et s'avisa
-qu'il videroit par derrière, et s'en iroit en une église qui joignoit
-près de son hôtel. Mais son hôtel étoit jà rompu et effondré par
-derrière, et y avoit plus de quatre cents personnes qui tous tiroient
-à l'avoir. Finablement il fut pris entre eux, et là occis sans merci,
-et lui donna le coup de la mort un tellier qui s'appelloit Thomas
-Denis. Ainsi fina Artevelle, qui en son temps fut si grand maître en
-Flandre: povres gens l'amontèrent premièrement, et méchans gens le
-tuèrent en la parfin.
-
-Ces nouvelles s'épandirent tantôt en plusieurs lieux. Si fut plaint
-d'aucuns, et plusieurs en furent bien lies. Adonc se tenoit le comte
-Louis à Tenremonde: si fut moult joyeux quand il ouït dire que Jacques
-d'Artevelle étoit occis; car il lui avoit été trop contraire en toutes
-ses besognes. Nonobstant ce, ne s'osa-t-il encore affier sur ceux de
-Flandre, pour revenir en la ville de Gand.
-
-
- Comment le roi d'Angleterre se partit de l'Escluse moult dolent
- de la mort d'Artevelle; et comment ceux de Flandre s'en
- excusèrent par devers lui.
-
-Quand le roi d'Angleterre, qui se tenoit à l'Escluse et s'étoit tenu
-tout le temps, attendant la relation des Flamands, entendit que ceux
-de Gand avoient occis Jacques d'Artevelle, son grand ami et son cher
-compère, si en fut si courroucé et ému, que merveille seroit à dire.
-Et se partit tantôt de l'Escluse, et rentra en mer[139], en menaçant
-grandement les Flamands et le pays de Flandre; et dit que cette mort
-seroit trop chèrement comparée. Les consaulx des bonnes villes de
-Flandre qui sentirent et entendirent bien et imaginèrent tantôt que le
-roi d'Angleterre étoit trop durement courroucé sur eux, s'avisèrent
-que de la mort d'Artevelle ils se iroient excuser, espécialement ceux
-de Bruges, d'Ypre, de Courtray, d'Audenarde, et du Franc de Bruges. Si
-envoyèrent devant en Angleterre devers le roi et son conseil, pour
-impétrer un sauf conduit, afin que sûrement ils se pussent venir
-excuser. Le roi, qui étoit un peu refroidi de son aïr, leur accorda.
-Et vinrent gens d'état de toutes les bonnes villes de Flandre, excepté
-de Gand, en Angleterre devers le roi, environ la Saint-Michel; et se
-tenoit à Wesmoustier dehors Londres. Là s'excusèrent-ils si bel de la
-mort d'Artevelle, et jurèrent solennellement que nulle chose n'en
-savoient, et si ils l'eussent sçu, c'étoient ceux qui défendu et gardé
-l'en eussent à leur pouvoir; mais étoient de la mort de lui durement
-courroucés et désolés; et le plaignoient et regrettoient grandement,
-car ils reconnoissoient bien qu'il leur avoit été moult propice et
-nécessaire à tous leurs besoins, et avoit régné et gouverné le pays de
-Flandre bellement et sagement; et si ceux de Gand, par leur outrage,
-l'avoient tué, on leur feroit amender si grossement qu'il devroit bien
-suffire. Et remontrèrent encore au roi et à son conseil que si
-Artevelle étoit mort, pour ce n'étoit-il mie éloigné de la grâce et de
-l'amour des Flamands; sauf et excepté qu'il n'avoit que faire de
-tendre à l'héritage de Flandre, que ils le dussent tollir au comte
-Louis de Flandre, leur naturel seigneur, combien qu'il fût François,
-ni à son fils son droit hoir, pour lui en hériter, ni son fils le
-prince de Galles; car ceux de Flandre ne s'y consentiroient jamais.
-«Mais, cher sire, vous avez de beaux enfans, fils et filles: le prince
-votre ains-né fils ne peut faillir qu'il ne soit encore grand sire
-durement sans l'héritage de Flandre, et vous avez une fille puis-née,
-et nous avons un jeune damoisel que nous nourrissons et gardons, qui
-est héritier de Flandre: si se pourroit bien encore faire un mariage
-d'eux deux. Ainsi demeureroit toujours la comté de Flandre à l'un de
-vos enfans.» Ces paroles et autres ramollirent et adoucirent
-grandement le courage et le mautalent du roi d'Angleterre; et se tint
-finablement assez bien content des Flamands, et les Flamands de lui.
-Ainsi fut entr'oubliée petit à petit la mort Jacques d'Artevelle.
-
- [139] Édouard débarqua dans le port de Sandwich le 26 juillet.
-
- FROISSART, _Chroniques_.
-
-
-
-
-INVASION D'ÉDOUARD III.
-
-1346.
-
-
- Coment le roy d'Angleterre vint par Normendie, et prist Caen, et
- vint par Lisieux, par Thorigny et Vernon et à Poissi. Et coment
- le roy de France le poursuivoit tousjours de l'autre part de
- Saine, et vint à Paris logier à Saint-Germain-des-Prés. Et
- coment les Anglois passèrent le pont de Poissi.
-
-En celuy an, proposa le roy de France faire grant armée en mer de nefs
-pour passer en Angleterre, lesquelles il envoia querre à Gennes à
-grant despens; mais ceux qui les alèrent querre en firent petite
-diligence, et tardèrent moult à venir. Par espécial une grant nef que
-le roy faisoit faire à Harefleur en Normendie, de laquelle on disoit
-que onques mais si belle n'avoit esté armée ni mise en mer, demoura
-tant que le roy d'Angleterre, à tout grant force de gent et grant
-multitude de nefs que l'on estimoit bien à douze cens grosses nefs,
-sans les petites nefs et autres vaissiaux, descendit en Normendie au
-lieu que l'on dit la Hogue-St-Waast[140]; et fut le mercredi
-douziesme jour de juillet; et dès lors s'appelloit roy de France et
-d'Angleterre. Et à l'instance de Geffroy de Harecourt[141], qui le
-menoit et conduisoit, il commença à gaster et à ardoir le pays. Et
-premièrement vint à la ville de Neuilli-l'Evesque[142], à laquelle il
-ne pot mal faire, pour la force du chastel. Si s'en partit, et vint
-d'ilec à Montebourg[143], où il s'arresta par aucun temps; et
-endementres, Geffroy de Harecourt faisoit tout le dommage qu'il povoit
-par tout le pays de Coustantin[144]. Après, le roy d'Angleterre vint à
-la ville de Carentan, et prist la ville et le chastel; et tous les
-biens qu'il y prist fist mener en Angleterre, et bailla le chastel en
-garde à monseigneur de Groussi et à monseigneur Rollant de Verdun,
-chevaliers.
-
- [140] _La Hogue._ «Assez près de Saint-Sauveur-le-Viconte,
- l'héritage de messire Geoffroi de Harcourt.» (Froissart.)
-
- [141] Geoffroy d'Harcourt avait remplacé Robert d'Artois dans les
- conseils du roi d'Angleterre. (_Note de M. Paulin Paris._)
-
- [142] _Neuilly-l'Évesque_, entre _Saint-Lô_ et _Carentan_.
-
- [143] _Montebourg_, à deux lieues de Valognes.
-
- [144] Le Cotentin; chef-lieu Coutances.
-
-Et quant le roy d'Angleterre se partit de Carentan, aucuns Normans,
-avecques messire Phelippe le Despencier, chevalier, s'assemblèrent et
-recouvrèrent, à force d'armes, la ville et le chastel, et les deux
-chevaliers dessus nommés pristrent et les envoièrent à Paris.
-
-Entre ces choses, le roy d'Angleterre vint à St-Lo en Coustantin, et
-fist enterrer solempnellement les testes de trois chevaliers[145] qui
-pour leur démérite avoient esté occis à Paris, et prist et pilla la
-ville, qui estoit toute plaine de biens et garnie. D'ilec s'en passa
-par la ville de Thorigny[146], ardant et gastant le pays; et manda
-par ses coursiers et par ses lettres, si comme l'en disoit
-communément, aux bourgeois de Caen, que s'il vouloient laissier le roy
-de France et estre sous le roy d'Angleterre, qu'il les garderoit
-loyaument et leur donroit plusieurs grans libertés, et, en la fin des
-lettres leues, menaçoit, s'il ne faisoient ce qu'il leur mandoit, que
-bien briefment il les assaudroit et qu'il en fussent tous certains.
-Mais ceux de Caen luy contredirent tous d'une volenté et d'un courage,
-en disant que au roy d'Angleterre il n'obéiroient point. Et quant il
-oït la response des bourgeois de Caen, si leur assigna jour de
-bataille au juesdi ensuivant; et ceci il fist traîtreusement, car dès
-le jour par avant au matin, qui estoit le mercredi après la Magdaleine
-vingt-deuxiesme jour de juillet, il vint devant Caen, là où estoient
-capitaines establis de par le roy, monseigneur Guillaume Bertran,
-évesque de Baieux et jadis frère de monseigneur Robert Bertran
-chevalier, le seigneur de Tournebu, le conte d'Eu et de Guines, lors
-connestable de France, et monseigneur Jehan de Meleun, lors chambellan
-de Tanquarville. Et quant les Anglois vindrent devant Caen, si
-assaillirent la ville par quatre lieux, et traioient sajettes par leur
-archiers aussi menu que si ce fust grelle. Et le peuple se deffendoit
-tant qu'il povoit, meismement ès prés, sus la boucherie et au pont
-aussi, pour ce que ilec estoit le plus grant péril. Et les femmes, si
-comme l'on dit, pour faire secours, portoient à leurs maris les huis
-et les fenestres des maisons et le vin avecques, afin qu'il fussent
-plus fors à eux combattre. Toutes voies, pour ce que les archiers
-avoient grant quantité de sajettes, il firent le peuple de soy
-retraire en la ville et se combattirent du matin jusques aux vespres.
-Lors, le connestable de France et le chambellan de Tanquarville
-issirent hors du chastel et du fort en la ville, et ne sçai pourquoy
-c'estoit, et tantost il furent pris des Anglois et envoiés en
-Angleterre.
-
- [145] Guillaume Bacon, le seigneur de la Roche-Taisson et Richard
- de Persy. (_Note de M. Paulin Paris._)
-
- [146] _Thorigny_, à trois lieues de _Saint-Lô_.
-
-Mais quant l'évesque de Baieux, le seigneur de Tournebu, le bailli de
-Roen et plusieurs autres avecques eux virent qu'il istroient pour
-noient, et que leur issue pourroit plus nuire que profiter, si se
-retraistrent au chastel comme sages, et se tenoient aux quarniaux.
-Entre deux, les Anglois cherchoient[147] moult diligeamment la ville
-de Caen et pilloient tout; et les biens qu'il avoient pillés à Caen et
-ès autres villes le roy d'Angleterre envoia par sa navire tantost en
-Angleterre, et ardit grant partie de la ville de Caen en soy issant;
-mais au fort de la ville ne fist-il oncques mal ni n'y arresta point,
-car il ne vouloit mie perdre ses gens. Si s'en partit tantost, et s'en
-ala vers Lisieux. Et tousjours Geffroy de Harecourt aloit devant, qui
-tout le pays ardoit et gastoit.
-
- [147] Parcouroient.
-
-Après, il vindrent vers Falaise, mais il trouvèrent qui leur résista
-viguereusement. Si se tournèrent vers Roen. Et quant il oïrent que le
-roy de France assembloit ilec son ost, si s'en alèrent au
-Pont-de-l'Arche; toutes voies le roy de France y ala avant eux. Et
-quant il fut entré en la ville, si manda au roy d'Angleterre, s'il
-vouloit avoir bataille à luy, qu'il luy assignast jour à son plaisir;
-lequel respondit que devant Paris il se combatroit au roy de France.
-
-Quant le roy de France oït ce, si s'en retourna à Paris, et s'en vint
-mettre et logier en l'abbaye Saint-Germain-des-Prés. Ainsi, comme le
-roy d'Angleterre s'approchoit de Paris, si vint à Vernon et cuida
-prendre la ville, mais l'on luy résista viguereusement. Si s'en
-partirent les Anglois et ardirent aucuns des forbours. D'ilec vindrent
-à Mantes, et quant il oït dire qu'il estoient bons guerroiers, si n'y
-voult faire point de demeure, mais s'en vint à Meullenc, là où il
-perdit de ses gens; pour laquelle chose il fut tant irié que, en la
-plus prochaine ville d'ilec, qui est appellée Muriaux[148], il fist
-mettre le feu et la fist tout ardoir.
-
- [148] Les _Mureaux_, village près de Meulan.
-
-Après ce, vint à Poissi, le samedi douziesme jour d'aoust; et toujours
-le roy de France le poursuivoit continuellement de l'autre partie de
-Saine, tellement que en plusieurs fois l'ost de l'un povoit voir
-l'autre; et par l'espace de six jours que le roy d'Angleterre fut à
-Poissi et que son fils aussi estoit à Saint-Germain-en-Laye, les
-coureurs qui aloient devant boutèrent les feux en toutes les villes
-d'environ, meismement jusques à St-Cloust, près de Paris; tellement
-que ceux de Paris povoient voir clèrement, de Paris meisme, les feux
-et les fumées, de quoy il estoient moult effraiés et non mie sans
-cause. Et combien que en notre maison de Rueil, laquelle
-Charles-le-Chauve, roy empereur, donna à nostre églyse, il boutassent
-le feu par plusieurs fois, toutes voies par les mérites de monseigneur
-saint Denis, si comme nous avions en bonne foy, elle demoura sans
-estre point dommagiée. Et afin que je escrive vérité à nos
-successeurs, les lieux où le roy d'Angleterre et son fils estoient, si
-estoient lors tenus et réputés les principaux domiciles et singuliers
-soulas du roy de France; parquoy c'estoit plus grant deshonneur au
-royaume de France, et aussi comme traïson évident, comme nul des
-nobles de France ne bouta hors le roy d'Angleterre estant et résidant
-par l'espace de six jours ès propres maisons du roy, et ainsi comme au
-milieu de France, si comme est Poissi, Saint-Germain-en-Laye et
-Montjoie[149], là où il dissipoit, gastoit et despendoit les vins du
-roy et ses autres biens. Et autre chose encore plus merveilleuse, car
-les nobles faisoient afondrer les basteaux et rompre les pons par tous
-les lieux où le roy d'Angleterre passoit, comme il deussent tout au
-contraire faire passer à luy par sur les pons et parmi les basteaux,
-pour la deffense du pays. Entretant, comme le roy d'Angleterre estoit
-à Poissi, le roy de France chevaucha par Paris le dimanche et s'en
-vint logier à tout son ost en l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés pour
-estre à l'encontre du roy d'Angleterre qui le devoit guerroier devant
-Paris, si comme dit est.
-
- [149] _Montjoie._ C'était le château féodal de l'abbaye de
- Saint-Denis, et c'est à cause de lui que le cri de guerre du roi
- de France, porteur de l'oriflamme, fut _Montjoie-Saint-Denis!_ Ce
- château fort était situé au-dessous de Saint-Germain, vers
- _Joyenval_. (_Extrait d'une note de M. Paulin Pâris._)
-
-Et comme le roy eust grant désir et eust ordené d'aler l'endemain
-contre luy jusques à Poissi, il luy fut donné à entendre que le roy
-d'Angleterre s'estoit parti de Poissi, et qu'il avoit fait refaire le
-pont qui avoit esté rompu, laquelle roupture avoit esté faite, si
-comme Dieu scet, afin que le roy d'Angleterre ne peust eschaper sans
-soy combatre contre le roy de France. Et quant le roy oït les
-nouvelles du pont de Poissi qui estoit réparé et de son anemi qui
-s'en estoit fui, si en fut moult dolent et s'en partit de Paris,
-et vint à Saint-Denis à tout son ost, la vigile de l'Assomption
-Nostre-Dame: et n'estoit mémoire d'homme qui vit, que depuis le temps
-Charles-le-Chauve qui fut roy et empereur, le roy de France venist à
-Saint-Denis-en-France en armes et tant prest pour batailler.
-
-Quant le roy fut à Saint-Denis, si célébra ilec la feste de
-l'Assomption moult humblement et très-dévotement, et manda au roy
-d'Angleterre, par l'archevesque de Besançon, pourquoy il n'avoit
-acompli ce qu'il avoit promis. Lequel respondit frauduleusement, si
-comme il apparut par après, car quant il se vouldroit partir il
-adresecroit son chemin par devers Montfort. Oïe la response
-frauduleuse du roy d'Angleterre, si ot le roy conseil qui n'estoit mie
-bien sain; car en vérité il n'est nulle pestilence plus puissant de
-gréver et de nuire qu'est celuy qui est anemi et se fait ami familier.
-
-Si s'en partit le roy de Saint-Denis, et passa de rechief par Paris
-dolent et angoisseux, et s'en vint à Antongny, oultre le
-Bourc-la-Royne, et ilec se logea le mercredi; et endementres le roy
-d'Angleterre faisoit refaire le pont de Poissi qui estoit rompu, et
-cil qui l'avoit oï et veu si le tesmoigna; car nous véismes à l'églyse
-de Saint-Denis, et en la salle où le roy estoit, un homme qui se
-disoit avoir esté pris des anemis et puis rançonné, lequel disoit
-apertement et publiquement, pour l'honneur du roy et du royaume, que
-le roy d'Angleterre faisoit faire moult diligeamment le pont de
-Poissi, et vouloit celuy homme recevoir mort s'il ne disoit vérité.
-Mais les nobles et les chevaliers les plus prochains du roy luy
-disoient qu'il mentoit apertement, et se moquièrent de luy comme d'un
-povre homme. Hélas! adonques fut bien vérifiée celle parole qui dist
-ainsi: «Le povre a parlé, et l'on luy dit: Qui est cestui? par
-moquerie. Le riche a parlé et chascun se teust, par révérence de luy.»
-
-Finablement, quant il fut sceu véritablement que l'on refaisoit le
-pont, l'on y envoia la commune d'Amiens pour empeschier la besoigne,
-laquelle ne pot résister à la grant multitude des sajettes que les
-Anglois traioient, et fut toute mise à mort. Et tandis que le roy
-estoit à Antongny, en icelle nuit luy vindrent nouvelles que les
-Anglois, pour certain, avoient refait le pont de Poissi, et que le roy
-d'Angleterre s'en devoit aler et passer par ilec.
-
-
- Coment le roy d'Angleterre se partit de Poissi et mist le feu par
- tous les manoirs royaux et s'enfuit vers Picardie. Et coment le
- roy de France s'en retourna d'Antongny et passa par Paris,
- disant à grans soupirs qu'il estoit traï. Et poursuivit
- toujours à grant diligence son anemi le roy d'Angleterre.
-
-Adonques, le vendredi après l'Assomption Nostre-Dame, environ tierce,
-le roy d'Angleterre à tout son ost, à armes descouvertes et banières
-desploiées, s'en alla sans ce que nul ne le poursuist; dont grant
-doleur fut à France; et à sa despartie mist le feu à Poissi à l'ostel
-du roy, sans faire mal à l'églyse des nonnains, laquelle
-Phelippe-le-Bel, père à la mère audit roy d'Angleterre, avoit fait
-édifier. Et si fut aussi mis le feu à St-Germain-en-Laye, à Rays, à
-Montjoie, et briefment furent destruis et ars tous les lieux où le roy
-de France avoit acoustumé à soy soulacier. Et quant il vint à la
-cognoissance du roy de France que son anemi le roy d'Angleterre
-s'estoit de Poissi si soudainement parti, si fut touchié de grant
-doleur, jusques dedens le coeur, et moult irié se parti d'Antongny et
-s'en retourna à Paris; et en alant par la grant rue n'avoit pas honte
-de dire à tous ceux qui le vouloient oïr qu'il estoit traï; et se
-doubtoit le roy que autrement que bien il n'eust esté ainsi mené et
-ramené. Aussi murmuroit le peuple, et disoit que ceste manière d'aler
-et de retourner n'estoit mie sans traïson, pourquoy plusieurs
-plouroient et non mie sans cause. Ainsi le roy se partit de Paris et
-vint de rechief logier à Saint-Denis, avec tout son ost.
-
-En celui an, le duc de Normendie, qui estoit alé en Gascoigne asségier
-le chastel d'Aguillon et rien n'y avoit fait, oït des nouvelles que
-le roy d'Angleterre guerroioit son père, le roy de France, et avoit
-ars les maisons du roy; si en fut moult troublé et laissa toute la
-besoigne et s'en partit. Et quant le roy d'Angleterre se partit de
-Poissi si s'en vint à Beauvais la cité. Et pour ce que ceux de
-Beauvais se deffendoient noblement, et qu'il ne pot entrer en la cité,
-les Anglois, plains de mauvais esperit, ardirent aucuns des forbours
-de la cité et toute l'abbaye de Saint-Lucien, qui tant estoit belle et
-noble, sans y laisser riens du tout en tout; et d'ilec entrèrent en
-Picardie.
-
-Après ce, le roy de France se partit de Saint-Denis, ensuivant son
-anemi le roy d'Angleterre jusques à Abbeville en Picardie moult
-courageusement. Et le juesdi, feste saint Barthélemi, le roy
-d'Angleterre, à tout son ost, devoit disner à Araines[150]; mais le
-roy de France, qui moult désiroit de toute sa force ensuivre son
-adversaire, chevaucha ceste journée dix lieues, afin qu'il péust
-trouver son adversaire en disnant. Adonques, le roy d'Angleterre,
-quant il ot oï ces nouvelles, par lettres des traîtres qui estoient en
-la court du roy, que le roy de France estoit près et que hastivement
-il venoit contre luy, il laissa son disner et s'en despartit et s'en
-ala à Saigneville[151], au lieu qui est dit Blanche-Tache[152], et
-ilec passa la rivière de Somme avecques tout son ost; et emprès une
-forest qui est appellée Crécy se logea. Et les François mengièrent et
-burent les viandes que les Anglois avoient appareilliées pour le
-disner. Après ce, s'en retourna le roy comme dolent à Abbeville pour
-assembler son ost et pour fortifier les pons de la dite ville, afin
-que son ost peust seurement passer par dessus, car il estoient moult
-foibles et moult anciens. Le roy demoura toute celle journée de
-vendredi à Abbeville, pour la révérence de monseigneur saint Loys,
-duquel le jour estoit. L'endemain à matin, le roy vint à la
-Braye[153], une ville assez près de la forest de Crécy, et ilec luy
-fut dit que l'ost des Anglois estoit bien à quatre ou cinq lieues de
-luy, dont ceux mentoient faussement qui telles paroles luy disoient,
-car il n'avoit pas plus d'une lieue entre la ville et la forest, ou
-environ. A la parfin, environ heure de vespres, le roy vit l'ost des
-Anglois, lequel fut espris de grant hardiesse et de courroux, désirant
-de tout son cuer combattre à son anemi. Si fist tantost crier: _A
-l'arme!_ et ne voult croire au conseil de quelconque qui loyaument le
-conseillast, dont ce fut grant doleur; car l'on luy conseilloit que
-celle nuit luy et son ost se reposassent: mais il n'en voult rien
-faire. Ains s'en ala à toute sa gent assembler aux Anglois, lesquels
-Anglois giettèrent trois canons[154]: dont il avint que les Génevois
-arbalestriers qui estoient au premier front tournèrent les dos et
-laissièrent à traire; si ne scet l'on si ce fut par traïson, mais Dieu
-le scet. Toutes voies l'on disoit communément que la pluie qui chéoit
-avoit si moilliées les cordes de leur arbalestes que nullement il ne
-les povoient tendre; si s'en commencièrent les Génevois à enfuir et
-moult d'autres, nobles et non nobles. Et si tost qu'il virent le roy
-en péril, si le laissièrent et s'enfuirent.
-
- [150] Entre _Amiens_ et _Abbeville_.
-
- [151] A trois lieues au delà d'Abbeville.
-
- [152] Blanchetache est près du Crotoy; il y avait un gué.
-
- [153] Bray-les-Mareuil, à deux lieues d'Abbeville.
-
- [154] Firent tirer trois canons. Voilà cette fameuse mention de
- l'artillerie de Crécy. L'historien ne remarque pas que ces canons
- fussent une chose nouvelle, tout en attribuant à leur effet la
- déroute des archers génois, et par conséquent la perte de la
- bataille. Le continuateur français de Nangis ajoute: «Si que
- lesdis arbalestriers furent espouventés.» (_Note de M. Paulin
- Pâris._)
-
-
- De la dolente bataille de Crécy.
-
-Quant le roy vit ainsi faussement sa gent ressortir et aler, et
-meismement[155] les Genevois, le roy commanda que l'en descendist sur
-eux. Adonques, les nostres qui les cuidoient estre traitres les
-assaillirent moult cruellement et en mistrent plusieurs à mort. Et le
-roy désiroit moult à soy combatre main à main au roy d'Angleterre;
-mais bonnement il ne povoit, car les autres batailles qui estoient
-devant se combatoient aux archiers, lesquels archiers navrèrent moult
-de leur chevaux et leur firent moult d'autres dommages, en tant que
-c'est pitié et doleur du recorder, et dura ladite bataille jusques à
-soleil couchant. Finablement tout le fais de la bataille chéit sus les
-nostres et fut contre eux.
-
- [155] Surtout.
-
-En icelle journée, toute France ot confusion telle qu'elle n'avoit
-onques mais par le roy d'Angleterre soufferte, dont il soit mémoire à
-présent; car par peu de gens, et gens de nulle value, c'est assavoir
-archiers, furent tués le roy de Boesme, fils de Henri jadis empereur;
-le conte d'Alençon, frère du roi de France; le duc de Lorraine, le
-conte de Bloys, le conte de Flandres, le conte de Harecourt[156], le
-conte de Sancerre, le conte de Samines et moult d'autres nobles
-compaignies de barons et de chevaliers, desquels Dieu veuille avoir
-merci! En celui lieu de Crécy, la fleur de la chevalerie chéit.
-
- [156] Jean, frère de Geoffroi de Harcourt.
-
-La nuit venant[157], le roy, par le conseil de monseigneur Jehan de
-Haynau, chevalier, s'en ala gésir à la ville de la Braye[158]. Le
-dimanche matin, les Anglois ne se départirent pas, mais le roy,
-avecques ceux qu'il pot avoir en sa compaignie, s'en ala hastivement à
-la cité d'Amiens et ilec se tint. Iceluy meisme matin, plusieurs des
-nostres, tant de pié comme de cheval, pour ce qu'il véoient les
-banières du roy, si cuidoient que le roy y fust et se boutèrent dedens
-les Anglois; dont il avint que, en iceluy meisme dimanche, les Anglois
-en tuèrent greigneur nombre qu'il n'avoient fait le samedi devant,
-pourquoy nous devons croire que Dieu a souffert ceste chose par les
-desertes de nos péchiés, jasoit ce que à nous n'aparteigne pas de en
-jugier. Mais ce que nous voions, nous tesmoignons; car l'orgueil
-estoit moult grant en France, et meismement ès nobles et en aucuns
-autres; c'est assavoir: en orgueil de seigneurie et en convoitise de
-richesses et en deshonnesteté de vesteure et de divers habis qui
-couroient communément par le royaume de France, car les uns avoient
-robes si courtes qu'il ne leur venoient que aux nasches[159], et quant
-il se baissoient pour servir un seigneur, il monstroient leur
-braies[160] et ce qui estoit dedens à ceux qui estoient derrière eux;
-et si estoient si étroites qu'il leur falloit aide à eux vestir et au
-despoillier, et sembloit que l'on les escorchoit quant l'on les
-despoilloit. Et les autres avoient robes fronciées sus les rains comme
-femmes, et si avoient leurs chaperons destrenchiés menuement tout en
-tour; et si avoient une chauce[161] d'un drap et l'autre d'autre; et
-si leur venoient leur cornettes[162] et leur manches près de terre, et
-sembloient mieux jugleurs[163] que autres gens. Et pour ce, ce ne fut
-pas merveille si Dieu voult corriger les excès des François par son
-flael[164], le roy d'Angleterre.
-
- [157] «Et le roy fut toujours en son rang et en sa bataille,
- combien que peu de gens d'armes fussent demourés avecque luy. Et
- receut maintes trais de sajettes de ses ennemis. Et quant vint
- vers l'anuitier, par le conseil, etc.» (_Continuateur français de
- Nangis._)
-
- [158] Nos historiens modernes, d'après une leçon mal lue de
- Froissart, ont fait tenir ici un _bon mot_ à Philippe de Valois,
- demandant l'entrée du château de La Bray: _Ouvrez, ouvrez, c'est
- la fortune de la France_. Au lieu de cela, il y a dans tous les
- manuscrits de Froissart, comme l'avoit remarqué M. Dacier,
- _Ouvrez, c'est l'infortuné roi de France_. Ce qui est plus touchant
- et plus clair. (_Note de M. Paulin Pâris._)
-
- [159] Fesses.
-
- [160] Hauts-de-chausses; le haut du pantalon.
-
- [161] Vêtement qui couvre la jambe; le bas du pantalon.
-
- [162] Vêtement et ornement de tête.
-
- [163] Jongleurs.
-
- [164] Fléau.
-
-Après ces choses, se départit le roy anglois moult joieux de la grant
-victoire qu'il avoit eue, et s'en ala passer à Monstereul et
-Bouloigne, et vint jusques à Calais sus la mer. En celle ville de
-Calais estoit un vaillant chevalier, de par le roy de France
-capitaine, lequel avoit à nom Jehan de Vienne, né de Bourgoigne. Et
-pour ce que le roy d'Angleterre ne pot pas sitost entrer en la ville
-de Calais comme il voult, il la fist fermer de siége, et si fist
-eslever habitations assez près de ladite ville pour hébergier luy et
-son ost. Quant ceux de Calais virent qu'il estoient ainsi avironnés de
-leur anemis, tant par terre comme par mer, il ne s'en espoventèrent
-onques. Adonques jura le roy d'Angleterre qu'il ne se partiroit
-jusques à tant qu'il eust pris ladite ville de Calais, et appella le
-lieu où luy et son ost estoient, là où il avoit fait édifier,
-Villeneuve-la-Hardie; et là fut tout yver; et luy admenistroient les
-Flamens vivres par paiant l'argent.
-
- _Grandes Chroniques de Saint-Denis._
-
-
-
-
-BATAILLE DE CRÉCY.
-
-1346.
-
-
- Comment le roi d'Angleterre fit aviser par ses maréchaux la place
- où il ordonneroit ses batailles.
-
-Bien étoit informé le roi d'Angleterre que son adversaire le roi de
-France le suivoit à tout son grand effort, et avoit grand désir de
-combattre à lui, si comme il apparoît; car il l'avoit vitement
-poursuivi jusques bien près du passage de Blanche-Tache, et étoit
-retourné jusques à Abbeville: si dit adonc le roi d'Angleterre à ses
-gens: «Prenons ci place de terre, car je n'irai plus avant, si aurai
-vu nos ennemis; et bien y a cause que je les attende, car je suis sur
-le droit héritage de madame ma mère, qui lui fut donné en mariage: si
-le veux défendre et calenger contre mon adversaire Philippe de
-Valois.»
-
-Ses gens obéirent tous à son intention, et n'allèrent adonc plus
-avant. Si se logea le roi en pleins champs, et toutes ses gens aussi;
-et pour ce qu'il savoit bien qu'il n'avoit pas tant de gens, de la
-huitième partie, que le roy de France avoit, et si vouloit attendre
-l'aventure et la fortune, et combattre, il avoit mestier que il
-entendît à ses besognes. Si fit aviser et regarder par ses deux
-maréchaux, le comte de Warvich et messire Godefroy de Harecourt, et
-messire Regnault de Cobehen avec eux, vaillant chevalier durement, le
-lieu et la place où ils ordonneroient leurs batailles. Les dessus dits
-chevauchèrent autour des champs, et imaginèrent et considérèrent bien
-le pays et leur avantage: si firent le roi traire celle part et toutes
-manières de gens; et avoient envoyé leurs coureurs courir par devers
-Abbeville, pour ce qu'ils savoient bien que le roi de France y étoit
-et passeroit là la Somme, à savoir si ce vendredi ils se trairoient
-sur les champs et istroient d'Abbeville. Ils rapportèrent qu'il n'en
-étoit nul apparant.
-
-Adonc donna le roi congé à toutes ses gens d'eux traire à leurs logis
-pour ce jour, et l'endemain bien matin, au son des trompettes, être
-tous appareillés; ainsi que pour tantôt combattre en ladite place. Si
-se traït chacun, à cette ordonnance, en son logis, et entendirent à
-mettre à point et refourbir leurs armures. Or parlerons-nous un petit
-du roi Philippe, qui étoit le jeudi au soir venu en Abbeville.
-
-
- Comment le roi de France envoya ses maréchaux pour savoir le
- convenant des Anglois; et comment il donna à souper à tous les
- seigneurs qui avecques lui étoient, et leur pria qu'ils fussent
- amis ensemble.
-
-Le vendredi[165], tout le jour, se tint le roi de France dedans la
-bonne ville d'Abbeville, attendant ses gens qui toudis lui venoient de
-tous côtés; et faisoit aussi les aucuns passer outre ladite ville et
-traire aux champs, pour être plus appareillés l'endemain; car c'étoit
-son intention d'issir hors et combattre ses ennemis, comment qu'il
-fût. Et envoya ledit roi ce vendredi ses maréchaux, le sire de
-Saint-Venant et messire Charles de Montmorency, hors d'Abbeville,
-découvrir sur le pays, pour apprendre et savoir la vérité des Anglois.
-Si rapportèrent les dessus dits au roy, à heure de vespres, que les
-Anglois étoient logés sur les champs, assez près de Crécy en Ponthieu,
-et montroient, selon leur ordonnance et leur convenant, qu'ils
-attendoient là leurs ennemis. De ce rapport fut le roy de France moult
-lie, et dit que, s'il plaisoit à Dieu, l'endemain ils seroient
-combattus. Si pria le dit roy au souper, ce vendredi, de lès lui,
-tous les hauts princes qui adonc étoient dedans Abbeville; le roy de
-Behaigne premièrement, le comte d'Alençon son frère, le comte de Blois
-son neveu, le comte de Flandre, le duc de Lorraine, le comte
-d'Aucerre, le comte de Sancerre, le comte de Harecourt, messire Jean
-de Hainaut et foison d'autres; et fut ce soir en grand récréation et
-en grand parlement d'armes, et pria après souper à tous les seigneurs
-qu'ils fussent l'un à l'autre amis et courtois, sans envie, sans haine
-et sans orgueil: et chacun lui enconvenança. Encore attendoit ledit
-roy le comte de Savoie et messire Louis de Savoie son frère, qui
-devoient venir à bien mille lances de Savoyens et du Dauphiné; car
-ainsi étoient eux mandés et retenus et payés de leurs gages à Troyes
-en Champagne, pour trois mois. Or retournerons-nous au roy
-d'Angleterre, et vous conterons une partie de son convenant.
-
- [165] Le 25 du mois d'août.
-
-
- Comment le roi d'Angleterre donna à souper à ses comtes et
- barons, puis au matin, la messe ouïe, lui et son fils et
- plusieurs autres reçurent le corps de Notre-Seigneur; et
- comment il fit ordonner ses batailles.
-
-Ce vendredi, si comme je vous ai dit, se logea le roy d'Angleterre à
-pleins champs à tout son ost, et se aisèrent de ce qu'ils avoient: ils
-avoient bien de quoi, car ils trouvèrent le pays gras et plantureux de
-tous vivres, de vins et de viandes, et aussi, pour les défautes qui
-pouvoient avenir, grands pourvéances à charroi les suivoient. Si donna
-ledit roi à souper aux comtes et barons de son ost, leur fit moult
-grand chère, et puis leur donna congé d'aller reposer, si comme ils
-firent. Cette même nuit, si comme je l'ai depuis ouï recorder, quand
-toutes ses gens furent partis de lui, et qu'il fut demeuré de lès ses
-chevaliers de son corps et de sa chambre, il entra en son oratoire, et
-fut là à genoux et en oraison devant son autel, en priant dévotement
-Dieu qu'il le laissât l'endemain, s'il se combattoit, issir de la
-besogne à son honneur. Après ses oraisons, environ mie nuit, il alla
-coucher; et l'endemain se leva assez matin par raison, et ouït messe,
-et le prince de Galles, son fils; et s'accommunièrent; et en telle
-manière la plus grand partie de ses gens se confessèrent et mirent en
-bon état.
-
-Après les messes, le roy commanda à toutes gens eux armer, et issir
-hors de leurs logis et traire sur les champs en la propre place qu'ils
-avoient le jour devant avisée; et fit faire ledit roi un grand parc
-près d'un bois derrière son ost, et là mettre et retraire tous chars
-et charrettes; et fit entrer dedans ce parc tous les chevaux, et
-demeura chacun homme d'armes et archer à pied, et n'y avait en ce parc
-qu'une seule entrée.
-
-En après, il fit faire et ordonner par son connétable et ses maréchaux
-trois batailles: si fut mis et ordonné en la première son jeune fils
-le prince de Galles, et de lès ledit prince furent élus pour demeurer,
-le comte de Warvich, le comte de Kenfort, messire Godefroy de
-Harecourt, messire Regnault de Cobehen, messire Thomas de Hollande,
-messire Richard de Stanfort, le sire de Manne, le sire de la Ware,
-messire Jean Chandos, messire Barthelemy de Brubbes, messire Robert de
-Neufville, messire Thomas Cliford, le sire de Bourchier, le sire
-Latimer et plusieurs autres bons chevaliers et écuyers, lesquels je ne
-sais mie tous nommer: si pouvoient être en la bataille du prince
-environ huit cents hommes d'armes et deux mille archers et mille
-brigands parmi les Gallois. Si se traït moult ordonnément cette
-bataille sur les champs, chacun sire dessous sa bannière ou son
-pennon, ou entre ses gens.
-
-En la seconde bataille furent le comte de Norhantonne, le comte
-d'Arondel, le sire de Ros, le sire de Lucy, le sire de Villebi, le
-sire de Basset, le sire de Saint-Aubin, messire Louis Tueton, le sire
-de Multon, le sire de la Selle et plusieurs autres; et étoient en
-cette bataille environ cinq cents hommes d'armes et douze cents
-archers.
-
-La tierce bataille eut le roi, pour son corps, et grand foison, selon
-l'aisement où il étoit, de bons chevaliers et écuyers; si pouvoient
-être en sa route et arroi environ sept cents hommes d'armes et deux
-mille archers. Quand ces trois batailles furent ordonnées, et que
-chacun comte, baron et chevalier sçut quelle chose il devoit faire, le
-roy d'Angleterre monta sur un petit palefroi, un blanc bâton en sa
-main, adextré de ses maréchaux, et puis alla tout le pas, de rang en
-rang, et admonestant et priant les comtes, les barons et les
-chevaliers qu'ils voulussent entendre et penser pour son honneur
-garder, et défendre son droit; et leur disoit ces langages en riant si
-doucement et de si liée chère, que qui fût tout déconforté si se
-pût-il reconforter en lui oyant et regardant. Et quand il eut ainsi
-visité toutes ses batailles, et ses gens admonestés et priés de bien
-faire la besogne, il fut heure de haute tierce (_midi_); si se retraït
-en sa bataille, et ordonna que toutes gens mangeassent à leur aise et
-bussent un coup. Ainsi fut fait comme il l'ordonna; et mangèrent et
-burent tout à loisir; et puis retroussèrent pots, barrils et leurs
-pourvéances sur leurs charriots, et revinrent en leurs batailles,
-ainsi que ordonnés étoient par les maréchaux; et s'assirent tous à
-terre, leurs bassinets et leurs arcs devant eux, en eux reposant pour
-être plus frais et plus nouveaux quand leurs ennemis viendroient; car
-telle étoit l'intention du roi d'Angleterre que là il attendroit son
-adversaire le roy de France, et se combattroit à lui et à sa
-puissance.
-
-
- Comment le roi de France, la messe ouïe, se partit d'Abbeville à
- tout son ost; et comment il envoya quatre de ses chevaliers
- pour aviser le conroi des Anglais.
-
-Le samedi[166] au matin, se leva le roy de France assez matin, et ouït
-messe en son hôtel dedans Abbeville, en l'abbaye Saint-Pierre où il
-étoit logé; et aussi firent tous les seigneurs, le roi de Behaigne, le
-comte d'Alençon, le comte de Blois, le comte de Flandre, et tous les
-chefs des grands seigneurs qui dedans Abbeville étoient arrêtés. Et
-sachez que le vendredi ils ne logèrent mie tous dedans Abbeville, car
-ils n'eussent pu, mais ès villages d'environ; et grand foison en y eut
-à Saint-Riquier, qui est une bonne ville fermée. Après soleil levant,
-ce samedi, se partit le roy de France d'Abbeville, et issit des
-portes; et y avoit si grandfoison de gens d'armes que merveille seroit
-à penser. Si chevaucha ledit roy tout souef pour suratendre ses gens,
-le roy de Behaigne et messire Jean de Hainaut, en sa compagnie.
-
- [166] Le 26 du mois d'août.
-
-Quand le roy et sa grosse route furent éloignés de la ville
-d'Abbeville environ deux lieues, en approchant les ennemis, si lui fut
-dit: «Sire, ce seroit bon que vous fissiez entendre à ordonner vos
-batailles et fissiez toutes manières de gens de pied passer devant,
-parquoi ils ne soient point foulés de ceux de cheval; et que vous
-envoyiez trois ou quatre de vos chevaliers devant chevaucher, pour
-aviser vos ennemis, ni en quel état ils sont.» Ces paroles plurent
-bien audit roy; et y envoya quatre moult vaillans chevaliers, le Moine
-de Basele (_Bâle_), le seigneur de Noyers, le seigneur de Beaujeu, et le
-seigneur d'Aubigny. Ces quatre chevaliers chevauchèrent si avant
-qu'ils approchèrent de moult près les Anglois, et que ils purent bien
-aviser et imaginer une grand partie de leur affaire. Et bien virent
-les Anglois qu'ils étoient là venus pour eux voir: mais ils n'en
-firent semblant, et les laissèrent en paix tout bellement revenir.
-
-Or retournèrent arrière ces quatre chevaliers devers le roy de France
-et les seigneurs de son conseil, qui chevauchoient le petit pas, en
-eux surattendant; si s'arrêtèrent sur les champs sitôt qu'ils les
-virent venir. Les dessus dits rompirent la presse, et vinrent jusques
-au roy. Adonc leur demanda le roy tout haut: «Seigneurs, quelles
-nouvelles?» Ils regardèrent tous l'un à l'autre, sans mot sonner; car
-nul ne vouloit parler devant son compagnon, et disoient l'un à
-l'autre: «Sire, parlez au roy; je ne parlerai point devant vous.» Là
-furent-ils en estrif une espace que nul ne vouloit, par honneur, soi
-avancer de parler. Finablement issit de la bouche du roy l'ordonnance
-qu'il commanda au Moine de Basele, que on tenoit ce jour l'un des plus
-chevalereux et vaillants chevaliers du monde, qui plus avoit travaillé
-de son corps, qu'il en dît son entente; et étoit ce chevalier au roy
-de Behaigne, qui s'en tenoit pour bien paré quand il l'avoit de lès
-lui.
-
-
- Comment le Moine de Basele conseilla au roi de France faire
- arrêter ses gens emmi les champs et ordonner ses batailles.
-
-«Sire, ce dit le Moine de Basele, je parlerai puisqu'il vous plaît,
-sous la correction de mes compagnons. Nous avons chevauché; si avons
-vu et considéré le convenant des Anglois. Sachez qu'ils sont mis et
-arrêtés en trois batailles, bien et faiticement, et ne font nul
-semblant qu'ils doivent fuir, mais vous attendent, à ce qu'ils
-montrent. Si conseille, de ma partie, sauf toujours le meilleur
-conseil, que vous fassiez toutes vos gens-ci arrêter sur les champs et
-loger pour cette journée; car ainçois que les derniers puissent venir
-jusques à eux, et que vos batailles soient ordonnées, il sera tard; si
-seront vos gens lassés et travaillés et sans arroi, et vous trouverez
-vos ennemis frais et nouveaux, et tous pourvus de savoir quelle chose
-ils doivent faire; si pourrez le matin vos batailles ordonner plus
-mûrement et mieux, et par plus grand loisir aviser vos ennemis par
-lequel lès on les pourra combattre; car soyez tout sûr qu'ils vous
-attendront.»
-
-Ce conseil et avis plut grandement bien au roy de France; et commanda
-que ainsi fût fait que ledit moine avoit parlé. Si chevauchèrent les
-deux maréchaux, l'un devant, l'autre derrière, en disant et commandant
-aux bannerets: «Arrêtez bannières, de par le roi, au nom de Dieu et de
-monseigneur saint Denis!» Ceux qui étoient premiers à cette première
-ordonnance s'arrêtèrent, et les derniers non, mais chevauchèrent
-toujours avant; et disoient qu'ils ne s'arrêteroient point, jusques à
-ce qu'ils fussent aussi avant que les premiers étoient. Et quand les
-premiers véoient qu'ils les approchaient, ils chevauchoient avant.
-Ainsi par grand orgueil et par grand boubant fut demenée cette chose,
-car chacun vouloit surpasser son compagnon; et ne put être crue ni
-ouïe la parole du vaillant chevalier: dont il leur en meschéy si
-grandement, comme vous orrez recorder assez brièvement. Ni aussi le
-roi ni ses maréchaux ne purent adonc être maîtres de leurs gens, car
-il y avoit si grands gens et si grand nombre de grands seigneurs, que
-chacun vouloit là montrer sa puissance.
-
-Si chevauchèrent en cel état, sans arroi et sans ordonnance, si avant
-qu'ils approchèrent leurs ennemis, et qu'ils les véoient en leur
-présence. Or fut moult grand blâme pour les premiers, et mieux leur
-valsist être ordonnés à l'ordonnance du vaillant chevalier que ce
-qu'ils firent; car sitôt qu'ils virent leurs ennemis, ils reculèrent
-tout à un faix, si désordonnément que ceux qui derrière étoient s'en
-ébahirent, et cuidèrent que les premiers se combatissent et qu'ils
-fussent jà déconfits; et eurent adonc bien espace d'aller devant s'ils
-vouldrent; de quoi aucuns y allèrent, et aucuns se tinrent tous cois.
-
-Là y avoit sur les champs si grand peuple de communauté que sans
-nombre, et en étoient les chemins tous couverts entre Abbeville et
-Crécy; et quand ils durent approcher leurs ennemis, à trois lieues
-près ils sachèrent leurs épées, et écrièrent: «A la mort, à la mort!»
-Et si ne véoient nullui.
-
-
- Comment le roi de France commanda à ses maréchaux faire commencer
- la bataille par les Gennevois; et comment lesdits Gennevois
- furent tous déconfits.
-
-Il n'est nul homme, tant fut présent à celle journée, ni eut bon
-loisir d'aviser et imaginer toute la besogne ainsi qu'elle alla, qui
-en sçût ni pût imaginer, ni recorder la vérité, espécialement de la
-partie des François, tant y eut povre arroi et ordonnance en leurs
-conrois; et ce que j'en sais, je l'ai sçu le plus par les Anglois, qui
-imaginèrent bien leur convenant, et aussi par les gens messire Jean de
-Hainaut, qui fut toujours de lès le roi de France.
-
-Les Anglois qui ordonnés étoient en trois batailles, et qui séoient
-jus à terre tout bellement, sitôt qu'ils virent les François
-approcher, ils se levèrent moult ordonnément sans nul effroi, et se
-rangèrent en leurs batailles, celle du prince tout devant, leurs
-archers mis en manière d'une herse, et les gens d'armes au fond de la
-bataille. Le comte de Norhantonne et le comte d'Arondel et leur
-bataille, qui faisoient la seconde, se tenoient sur aile bien
-ordonnément, et avisés et pourvus pour conforter le prince, si besoin
-étoit. Vous devez savoir que ces seigneurs, rois, ducs, comtes, barons
-françois ne vinrent mie jusques là tous ensemble, mais l'un devant,
-l'autre derrière, sans arroi et sans ordonnance. Quand le roi Philippe
-vint jusques sur la place où les Anglois étoient près de là arrêtés et
-ordonnés, et il les vit, le sang lui mua, car il les héoit; et ne se
-fut adonc nullement refrené ni abstenu d'eux combattre; et dit à ses
-maréchaux: «Faites passer nos Gennevois devant et commencer la
-bataille, au nom de Dieu et de monseigneur saint Denis.» Là avoit de
-cesdits Gennevois arbalétriers environ quinze mille, qui eussent eu
-aussi cher néant que commencer adonc la bataille; car ils étoient
-durement las et travaillés d'aller à pied ce jour plus de six lieues,
-tous armés, et de leurs arbalètres porter; et dirent adonc à leurs
-connétables qu'ils n'étoient mie adonc ordonnés de faire grand exploit
-de bataille. Ces paroles volèrent jusques au comte d'Alençon, qui en
-fut durement courroucé, et dit: «On se doit bien charger de telle
-ribaudaille, qui faillent au besoin!»
-
-Entrementes que ces paroles couroient et que ces Gennevois se
-reculoient et se détrioient, descendit une pluie du ciel si grosse et
-si épaisse que merveilles, et un tonnerre et un esclistre moult grand
-et moult horrible. Paravant cette pluie, pardessus les batailles,
-autant d'un côté que d'autre, avoit volé si grand foison de corbeaux
-que sans nombre, et demené le plus grand tempêtis du monde. Là
-disoient aucuns sages chevaliers que c'étoit un signe de grand
-bataille et de grand effusion de sang.
-
-Après toutes ces choses, se commença l'air à éclaircir et le soleil à
-luire bel et clair. Si l'avoient les François droit en l'oeil, et les
-Anglois par derrière. Quand les Gennevois furent tous recueillis et
-mis ensemble, et ils durent approcher leurs ennemis, ils commencèrent
-à crier si très haut que ce fut merveilles, et le firent pour ébahir
-les Anglois; mais les Anglois se tinrent tous cois, ni oncques n'en
-firent semblant. Secondement encore crièrent eux ainsi, et puis
-allèrent un petit pas avant; et les Anglois restoient tous cois, sans
-eux mouvoir de leur pas. Tiercement encore crièrent moult haut et
-moult clair, et passèrent avant, et tendirent leurs arbalètres et
-commencèrent à traire. Et ces archers d'Angleterre, quand ils virent
-cette ordonnance, passèrent un pas en avant, et puis firent voler ces
-sagettes de grand façon, qui entrèrent et descendirent si ouniement
-sur ces Gennevois que ce sembloit neige. Les Gennevois, qui n'avoient
-pas appris à trouver tels archers que sont ceux d'Angleterre, quand
-ils sentirent ces sagettes qui leur perçaient bras, têtes et
-ban-lèvre, furent tantôt déconfits; et coupèrent les plusieurs les
-cordes de leurs arcs, et les aucuns les jetoient jus: si se mirent
-ainsi au retour.
-
-Entre eux et les François avoit une grand haie de gens d'armes, montés
-et parés moult richement, qui regardoient le convenant des Gennevois;
-si que quand ils cuidèrent retourner, ils ne purent; car le roi de
-France, par grand mautalent, quand il vit leur povre arroi, et qu'ils
-déconfisoient ainsi, commanda et dit: «Or tôt, tuez toute cette
-ribaudaille, car ils nous empêchent la voie sans raison.» Là vissiez
-gens d'armes en tous les entre eux férir et frapper sur eux, et les
-plusieurs trébucher et chéoir parmi eux, qui oncques ne se relevèrent.
-Et toujours trayoient les Anglois en la plus grand presse, qui rien ne
-perdoient de leur trait; car ils empalloient et féroient parmi le
-corps ou parmi les membres gens et chevaux qui là chéoient et
-trébuchoient à grand meschef; et ne pouvoient être relevés, si ce
-n'étoit par force et par grand aide de gens. Ainsi ce commença la
-bataille entre la Broye et Crécy en Ponthieu, ce samedi à heure de
-vespres.
-
-
- Comment le roi de Behaigne, qui goute n'y véoit, se fit mener en
- la bataille et y fut mort lui et les siens; et comment son fils
- le roi d'Allemaigne s'enfuit.
-
-Le vaillant et gentil roi de Behaigne[167], qui s'appeloit messire
-Jean de Lucembourc, car il fut fils de l'empereur Henry de Lucembourc,
-entendit par ses gens que la bataille étoit commencée; car quoiqu'il
-fût là armé et en grand arroi, si ne véoit-il goute et étoit aveugle.
-Si demanda aux chevaliers qui de lès lui étoient comment l'ordonnance
-de leurs gens se portoit. Cils lui en recordèrent la vérité, et lui
-dirent: «Monseigneur, ainsi est; tous les Gennevois sont déconfits, et
-a commandé le roi eux tous tuer; et toutes fois entre nos gens et eux
-a si grand toullis que merveille, car ils chéent et trébuchent l'un
-sur l'autre, et nous empêchent trop grandement.»--«Ha! répondit le roi
-de Behaigne, c'est un petit signe pour nous.» Lors demanda-t-il après
-le roi d'Allemaigne, son fils, et dit: «Où est messire Charles, mon
-fils?» Cils répondirent: «Monseigneur, nous ne savons; nous créons
-bien qu'il soit d'autre part, et qu'il se combatte.» Adonc, dit le roi
-à ses gens une grand vaillance: «Seigneurs, vous êtes mes hommes, mes
-amis et mes compagnons; à la journée d'huy je vous prie et requiers
-très-espécialement que vous me meniez si avant que je puisse férir un
-coup d'épée.» Et ceux qui de lès lui étoient, et qui son honneur et
-leur avancement aimoient, lui accordèrent. Là étoit le moine de Basele
-à son frein, qui envis l'eût laissé; et aussi eussent plusieurs bons
-chevaliers de la comté de Lucembourc qui étoient tous de lès lui: si
-que, pour eux acquitter et qu'ils ne le perdissent en la presse, ils
-se lièrent par les freins de leurs chevaux tous ensemble, et mirent le
-roi leur seigneur tout devant, pour mieux accomplir son désir; et
-ainsi s'en allèrent sur leurs ennemis.
-
- [167] Bohême.
-
-Bien est vérité que de si grands gens d'armes et de si noble
-chevalerie et tel foison que le roi de France avoit là, il issit trop
-peu de grands faits d'armes, car la bataille commença tard; et si
-étoient les François fort las et travaillés, ainsi qu'ils venoient.
-Toutes fois les vaillants hommes et les bons chevaliers, pour leur
-honneur, chevauchoient toujours avant, et avoient plus cher à mourir
-que fuite vilaine leur fût reprochée. Là étoient le comte d'Alençon,
-le comte de Blois, le comte de Flandre, le duc de Lorraine, le comte
-de Harecourt, le comte de Saint-Pol, le comte de Namur, le comte
-d'Aucerre, le comte d'Aumale, le comte de Sancerre, le comte de
-Salebruche, et tant de comtes, de barons et de chevaliers que sans
-nombre.
-
-Là étoit messire Charles de Behaigne, qui s'appeloit et escrisoit jà
-roi d'Allemaigne et en portoit les armes, qui vint moult ordonnément
-jusques à la bataille; mais quand il vit que la chose alloit mal pour
-eux, il s'en partit: je ne sais pas quel chemin il prit. Ce ne fit mie
-le bon roi son père, car il alla si avant sur ses ennemis que il férit
-un coup d'épée, voire trois, voire quatre, et se combattit moult
-vaillamment; et aussi firent tous ceux qui avec lui étoient pour
-l'accompagner; et si bien le servirent, et si avant se boutèrent sur
-les Anglois, que tous y demeurèrent, ni oncques nul ne s'en partit;
-et furent trouvés l'endemain sur la place autour de leur seigneur, et
-leurs chevaux, tous alloyés ensemble.
-
-
- Comment messire Jean de Hainaut conseille au roi Philippe qu'il
- se retraie; et comment le comte d'Alençon et le comte de
- Flandre se combattirent longuement et vaillamment.
-
-Vous devez savoir que le roi de France avoit grand angoisse au coeur
-quand il véoit ses gens ainsi déconfire et fondre l'un sur l'autre,
-par une poignée de gens que les Anglois étoient: si en demanda conseil
-à messire Jean de Hainaut, qui de lès lui étoit. Ledit messire Jean de
-Hainaut lui répondit, et dit: «Certes, sire, je ne vous saurois
-conseiller le meilleur pour vous, si ce n'étoit que vous vous
-retraissiez et missiez à sauveté, car je n'y vois point de recouvrer;
-il sera tantôt tard: si pourriez aussi bien chevaucher sur vos ennemis
-et être perdu, que entre vos amis.»
-
-Le roi, qui tout frémissoit d'ire et de mautalent, ne répondit point
-adonc, mais chevaucha encore un petit plus avant; et lui sembla qu'il
-se vouloit adresser devers son frère le comte d'Alençon, dont il véoit
-les bannières sur une petite montagne; lequel comte d'Alençon
-descendit moult ordonnément sur les Anglois et les vint combattre, et
-le comte de Flandre d'autre part. Si vous dis que ces deux seigneurs
-et leurs routes, en costiant les archers, s'en vinrent jusques à la
-bataille du prince, et là se combattirent moult longuement et moult
-vaillamment; et volontiers y fût le roi venu, s'il eût pu: mais il y
-avoit une si grand haie d'archers et de gens d'armes au-devant que
-jamais ne put passer, car tant plus venoit et plus éclaircissoit son
-conroi.
-
-Ce jour, au matin, avoit donné le roi Philippe audit messire Jean de
-Hainaut un noir coursier, durement grand et bel, lequel messire Jean
-l'avoit baillé à un sien chevalier, messire Thierry de Senseilles, qui
-portoit sa bannière: dont il avint que le chevalier monté sur le
-coursier, la bannière messire Jean de Hainaut devant lui, transperça
-tous les conrois des Anglois; et quand il fut hors et outre, au
-prendre son retour il trébucha parmi un fossé, car il étoit durement
-blessé, et y eût été mort sans remède: mais son page, sur son
-coursier, autour des batailles l'avoit poursui; et le trouva si à
-point qu'il gissoit là et ne se pouvoit ravoir. Il n'avoit autre
-empêchement que du cheval; car les Anglois n'issoient point de leurs
-batailles pour nullui prendre ni grever. Lors descendit le page, et
-fit tant que son maître fut relevé et remonté: ce beau service lui
-fit-il. Et sachez que le sire Jean de Senseilles ne revint mie arrière
-par le chemin qu'il avoit fait; et aussi, au voir dire, il n'eût pu.
-
-
- Comment ceux de la bataille au prince de Galles envoyèrent au roi
- d'Angleterre pour avoir secours; et comment le roi leur
- répondit.
-
-Cette bataille, faite ce samedi, entre la Broye et Crécy, fut moult
-félonneuse et très horrible; et y advinrent plusieurs grands faits
-d'armes qui ne vinrent mie tous à connoissance; car quand la bataille
-commença il étoit jà moult tard. Ce greva plus les François que autre
-chose, car plusieurs gens d'armes, chevaliers et écuyers, sur la nuit,
-perdoient leurs maîtres et leurs seigneurs: si vaucroient parmi les
-champs et s'embattoient souvent, à petite ordonnance, entre les
-Anglois, où tantôt ils étoient envahis et occis, ni nul étoit pris à
-rançon ni à merci, car entre eux ils l'avoient ainsi au matin ordonné,
-pour le grand nombre de peuple dont ils étoient informés qui les
-suivoit. Le comte Louis de Blois, neveu du roi Philippe et du comte
-d'Alençon, s'en vint avec ses gens, dessous sa bannière, combattre
-aux Anglois, et là se porta-t-il moult vaillamment, et aussi fit le
-duc de Lorraine. Et dirent les plusieurs que si la bataille eût aussi
-bien été commencée au matin qu'elle fut sur le vespre, il y eût eu
-entre les François plusieurs grands recouvrances et grands appertises
-d'armes, qui point n'y furent. Si y eut aucuns chevaliers et écuyers
-françois et de leur côté, tant Allemands comme Savoisiens, qui par
-force d'armes rompirent la bataille des archers du prince, et vinrent
-jusques aux gens d'armes combattre aux épées, main à main, moult
-vaillamment, et là eut fait plusieurs grands appertises d'armes; et y
-furent, du côté des Anglois, très bons chevaliers, messire Regnault de
-Cobehen et messire Jean Chandos; et aussi furent plusieurs autres,
-lesquels je ne puis mie tous nommer, car là de lès le prince étoit
-toute la fleur de chevalerie d'Angleterre.
-
-Et adonc le comte de Norhantonne et le comte d'Arondel, qui
-gouvernoient la seconde bataille et se tenoient sur aile, vinrent
-rafraîchir la bataille dudit prince; et bien en étoit besoin, car
-autrement elle eût eu à faire; et pour le péril où ceux qui
-gouvernoient et servoient le prince se véoient, ils envoyèrent un
-chevalier de leur conroi devers le roi d'Angleterre, qui se tenoit
-plus à mont sur la motte d'un moulin à vent, pour avoir aide.
-
-Si dit le chevalier, quand il fut venu jusques au roi: «Monseigneur,
-le comte de Warvich, le comte de Kenfort et messire Regnault de
-Cobehen, qui sont de lès le prince votre fils, ont grandement à faire,
-et les combattent les François moult aigrement; pourquoi ils vous
-prient que vous et votre bataille les veniez conforter et aider à ôter
-de ce péril; car si cet effort monteplie et s'efforce ainsi, ils se
-doutent que votre fils n'ait beaucoup à faire.» Lors répondit le roi,
-et demanda au chevalier, qui s'appeloit messire Thomas de Norvich:
-«Messire Thomas, mon fils est-il mort, ou aterré, ou si blessé qu'il
-ne se puisse aider?» Cil répondit: «Nennin, monseigneur, si Dieu
-plaît; mais il est en dur parti d'armes; si auroit bien mestier de
-votre aide.»--«Messire Thomas, dit le roi, or retournez devers lui et
-devers ceux qui ci vous ont envoyé, et leur dites, de par moi, qu'ils
-ne m'envoient mes huy requerre, pour aventure qui leur avienne, tant
-que mon fils soit en vie; et leur dites que je leur mande qu'ils
-laissent à l'enfant gagner ses éperons, car je veux, si Dieu l'a
-ordonné, que la journée soit sienne, et que l'honneur lui en demeure
-et à ceux en quelle charge je l'ai baillé.» Sur ces paroles retourna
-le chevalier à ses maîtres, et leur recorda tout ce que vous avez ouï;
-laquelle réponse les encouragea grandement, et se reprirent en
-eux-mêmes de ce qu'ils l'avoient là envoyé: si furent meilleurs
-chevaliers que devant; et y firent plusieurs grands appertises
-d'armes, ainsi qu'il apparut, car la place leur demeura à leur
-honneur.
-
-
- Comment le comte de Harecourt, le comte d'Alençon, le comte de
- Flandre, le comte de Blois, le duc de Lorraine et plusieurs
- autres grands seigneurs furent déconfits et morts.
-
-On doit bien croire et supposer que là où il y avoit tant de vaillans
-hommes et si grand multitude de peuple, et où tant et tel foison de la
-partie des François en demeurèrent sur la place, qu'il y eut fait ce
-soir plusieurs grands appertises d'armes, qui ne vinrent mie toutes à
-connoissance. Il est bien vrai que messire Godefroy de Harecourt, qui
-étoit de lès le prince et en sa bataille, eut volontiers mis peine et
-entendu à ce que le comte de Harecourt son frère eût été sauvé; car il
-avoit ouï recorder à aucuns Anglois que on avoit vu sa bannière, et
-qu'il étoit avec ses gens venu combattre aux Anglois. Mais le dit
-messire Godefroy n'y put venir à temps; et fut là mort sur la place le
-dit comte, et aussi fut le comte d'Aumale, son neveu. D'autre part, le
-comte d'Alençon et le comte de Flandre se combattoient moult
-vaillamment aux Anglois, chacun dessous sa bannière et entre ses gens;
-mais ils ne purent durer ni résister à la puissance des Anglois, et
-furent là occis sur la place, et grand foison de bons chevaliers et
-écuyers de lès eux, dont ils étoient servis et accompagnés. Le comte
-Louis de Blois et le duc de Lorraine son serourge, avec leurs gens et
-leurs bannières, se combattoient d'autre part moult vaillamment, et
-étoient enclos d'une route d'Anglois et de Gallois, qui nullui ne
-prenoient à merci. Là firent eux de leurs corps plusieurs grands
-appertises d'armes, car ils étoient moult vaillans chevaliers et bien
-combattans; mais toutes fois leur prouesse ne leur valut rien, car ils
-demeurèrent sur la place, et tous ceux qui de lès eux étoient. Aussi
-fut le comte d'Aucerre, qui étoit moult vaillant chevalier, et le
-comte de Saint-Pol, et tant d'autres, que merveilles seroit à
-recorder.
-
-
- Comment le roi de France se partit, lui cinquième de barons tant
- seulement, de la bataille de Crécy, en lamentant et
- complaignant de ses gens.
-
-Sur le vespre tout tard, ainsi que à jour faillant, se partit le roi
-Philippe tout déconforté, il y avoit bien raison, lui cinquième de
-barons tant-seulement. C'étoient messire Jean de Hainaut, le premier
-et le plus prochain de lui, le sire de Montmorency, le sire de
-Beaujeu, le sire d'Aubigny et le sire de Montsault. Si chevaucha le
-dit roi tout lamentant et complaignant ses gens, jusques au châtel de
-la Broye. Quand il vint à la porte, il la trouva fermée et le pont
-levé, car il étoit toute nuit, et faisoit moult brun et moult épais.
-Adonc fit le roi appeller le châtelain, car il vouloit entrer dedans.
-Si fut appelé, et vint avant sur les guérites, et demanda tout haut:
-«Qui est là qui heurte à cette heure?» Le roi Philippe, qui entendit
-la voix, répondit et dit: «Ouvrez, ouvrez, châtelain, c'est
-l'infortuné roi de France.» Le châtelain saillit tantôt avant, qui
-reconnut la parole du roi de France, et qui bien savoit que jà les
-leurs étoient déconfits, par aucuns fuyans qui étoient passés dessous
-le châtel. Si abaissa le pont et ouvrit la porte. Lors entra le roi
-dedans, et toute sa route. Si furent là jusques à mi nuit; et n'eut
-mie le roi conseil qu'il y demeurât ni s'enserrât là-dedans. Si but un
-coup, et aussi firent ceux qui avec lui étoient, et puis s'en
-partirent, et issirent du châtel, et montèrent à cheval, et prirent
-guides pour eux mener, qui connaissoient le pays: si entrèrent à
-chemin environ mie nuit, et chevauchèrent tant que, au point du jour,
-ils entrèrent en la bonne ville d'Amiens. Là s'arrêta le roi, et se
-logea en une abbaye, et dit qu'il n'iroit plus avant tant qu'il sçût
-la vérité de ses gens, lesquels y étoient demeurés et lesquels étoient
-échappés. Or, retournerons à la déconfiture de Crécy et à l'ordonnance
-des Anglois, et comment, ce samedi que la bataille fut, et le dimanche
-au matin, ils persévérèrent.
-
-
- Ci dit comment messire Jean de Hainaut fit partir le roi de
- France de la bataille, ainsi comme par force.
-
-Vous devez savoir que la déconfiture et la perte pour les François fut
-moult grand et moult horrible, et que trop y demeurèrent sur les
-champs de nobles et vaillans hommes, ducs, comtes, barons et
-chevaliers, par lesquels le royaume de France fut depuis moult
-affaibli d'honneur, de puissance et de conseil. Et sachez que si les
-Anglois eussent chassé, ainsi qu'ils firent à Poitiers, encore en fût
-trop plus demeuré, et le roi de France même: mais nennin; car le
-samedi oncques ne se partirent de leurs conrois pour chasser après
-hommes, et se tenoient sur leurs pas, gardans leur place, et se
-défendoient à ceux qui les assailloient. Et tout ce sauva le roi de
-France d'être pris, car le dit roi demeura tant sur la place, assez
-près de ses ennemis, si comme dessus est dit, qu'il fut moult tard; et
-n'avoit à son département pas plus de soixante hommes, uns et autres.
-Et adonc le prit messire Jean de Hainaut par le frein, qui l'avoit à
-garder et à conseiller, et qui jà l'avoit remonté une fois, car du
-trait on avoit occis le coursier du roi, et lui dit: «Sire,
-venez-vous-en, il est temps; ne vous perdez mie si simplement: si vous
-avez perdu cette fois, vous recouvrerez une autre.» Et l'emmena le dit
-messire Jean de Hainaut comme par force. Si vous dis que ce jour les
-archers d'Angleterre portèrent grand confort à leur partie; car par
-leur trait les plusieurs disent que la besogne se parfit, combien
-qu'il y eût bien aucuns vaillans chevaliers de leur côté qui
-vaillamment se combattirent de la main, et qui moult y firent de
-belles appertises d'armes et de grands recouvrances. Mais on doit bien
-sentir et connoître que les archers y firent un grand fait; car par
-leur trait, de commencement, furent les Gennevois déconfits, qui
-étoient bien quinze mille, ce qui leur fut un grand avantage; car trop
-grand foison de gens d'armes richement armés et parés et bien montés,
-ainsi que on se montoit adonc, furent déconfits et perdus par les
-Gennevois, qui trébuchoient parmi eux, et s'entoulloient tellement
-qu'ils ne se pouvoient lever ni ravoir. Et là, entre les Anglois,
-avoit pillards et ribaux, Gallois et Cornouaillois, qui poursuivoient
-gens d'armes et archers, qui portoient grands coutilles, et venoient
-entre leurs gens d'armes et leurs archers qui leur faisoient voie, et
-trouvoient ces gens en ce danger, comtes, barons, chevaliers et
-écuyers; si les occioient sans merci, comme grand sire qu'il fût. Par
-cet état en y eut ce soir plusieurs perdus et murdris, dont ce fut
-pitié et dommage, et dont le roi d'Angleterre fut depuis courroucé que
-on ne les avoit pris à rançon, car il y eut grand quantité de
-seigneurs morts.
-
-
- Comment le dimanche au matin, après la déconfiture de Crécy, les
- Anglois déconfirent ceux de Rouen et de Beauvais.
-
-Quand la nuit, ce samedi, fut toute venue, et que on n'oyoit mais ni
-crier, ni jupper, ni renommer aucune enseigne ni aucun seigneur, si
-tinrent les Anglois à avoir la place pour eux, et leurs ennemis
-déconfits. Adonc allumèrent-ils en leur ost grand foison de fallots et
-de tortis, pour ce qu'il faisoit moult brun; et lors s'avala le roi
-Édouard, qui encore tout ce jour n'avoit mis son bassinet, et s'en
-vint, à toute sa bataille, moult ordonnément devers le prince son
-fils; si l'accolla et baisa, et lui dit: «Beau fils, Dieu vous doint
-bonne persévérance! vous êtes mon fils, car loyalement vous vous êtes
-hui acquitté; si êtes digne de tenir terre.» Le prince, à cette
-parole, s'inclina tout bas et se humilia en honorant le roi son père;
-ce fut raison.
-
-Vous devez savoir que grand liesse de coeur et grand joie fut là entre
-les Anglois, quand ils virent et sentirent que la place leur étoit
-demeurée et que la journée avoit été pour eux: si tinrent cette
-aventure pour belle et à grand gloire, et en louèrent et regracièrent
-les seigneurs et les sages hommes moult grandement, et par plusieurs
-fois cette nuit Notre Seigneur, qui telle grâce leur avoit envoyée.
-
-Ainsi passèrent celle nuit sans nul bobant: car le roi d'Angleterre ne
-vouloit mie que aucun s'en fesist. Quand vint au dimanche au matin, il
-fit grand bruine, et tel que à peine pouvoit-on voir loin un arpent de
-terre: donc se partirent de l'ost, par l'ordonnance du roi et de ses
-maréchaux, environ cinq cents hommes d'armes et deux mille archers,
-pour chevaucher, à savoir si ils trouveroient nullui ni aucun François
-qui se fussent recueillis. Ce dimanche au matin, s'étoient partis
-d'Abbeville et de Saint-Riquier en Ponthieu les communautés de Rouen
-et de Beauvais, qui rien ne savoient de la déconfiture qui avoit été
-faite le samedi: si trouvèrent à male étreine pour eux; en leur
-encontre, ces Anglois qui chevauchoient, et se boutèrent entre eux, et
-cuidèrent de premier que ce fût de leurs gens. Sitôt que les Anglois
-les ravisèrent, ils leur coururent sus de grand manière; et là de
-rechef eut grand bataille et dure; et furent tantôt ces François
-déconfits et mis en chasse; et ne tinrent nul conroi. Si en y eut
-morts sur les champs, que par haies, que par buissons, ainsi qu'ils
-fuyoient, plus de sept mille; et si eût fait clair, il n'en eût jà
-pied échappé. Assez tôt après, en une autre route, furent rencontrés
-de ces Anglois l'archevêque de Rouen et le grand prieur de France, qui
-rien ne savoient aussi de la déconfiture, et avoient entendu que le
-roi ne se combattroit jusques à ce dimanche; et cuidèrent des Anglois
-que ce fussent leurs gens: si s'adressèrent devers eux, et tantôt les
-Anglois les envahirent et assaillirent de grand volonté. Et là eut de
-rechef grand bataille et dure, car ces deux seigneurs étoient pourvus
-de bonnes gens d'armes; mais ils ne purent durer longuement aux
-Anglois, ainçois furent tantôt déconfits et presque tous morts. Peu se
-sauvèrent; et y furent morts les deux chefs qui les menoient, ni
-oncques il n'y eut pris homme à rançon.
-
-Ainsi chevauchèrent cette matinée ces Anglois, querans aventures: si
-trouvèrent et rencontrèrent plusieurs François qui s'étoient fourvoyés
-le samedi, et qui avoient cette nuit géu sur les champs, et qui ne
-savoient nulles nouvelles de leur roi ni de leurs conduiseurs: si
-entrèrent en pauvre étreine pour eux, quand ils se trouvèrent entre
-les Anglois; car ils n'en avoient nulle mercy, et mettoient tout à
-l'épée. Et me fut dit que de communautés et de gens de pied des cités
-et des bonnes villes de France, il y en eut morts ce dimanche au matin
-plus quatre fois que le samedi que la grosse bataille fut.
-
-
- Comment le roi d'Angleterre fit chercher les morts pour en savoir
- le nombre, et fit enterrer les corps des grands seigneurs.
-
-Le dimanche, ainsi que le roi d'Angleterre issoit de la messe,
-revinrent les chevaucheurs et les archers qui envoyés avoient été pour
-découvrir le pays, et savoir si aucune assemblée et recueillette se
-faisoit des François: si recordèrent au roi tout ce qu'ils avoient vu
-et trouvé, et lui dirent bien qu'il n'en étoit nul apparent. Adonc eut
-conseil le roi qu'il enverroit chercher les morts, pour savoir quels
-seigneurs étoient là demeurés. Si furent ordonnés deux moult vaillans
-chevaliers pour aller là, et en leur compagnie trois hérauts pour
-reconnoître leurs armes, et deux clercs pour écrire et enregistrer les
-noms de ceux qu'ils trouveroient. Les deux chevaliers furent messire
-Regnault de Cobehen et messire Richard de Stanfort. Si se partirent du
-roi et de son logis, et se mirent en peine de voir et visiter tous les
-occis. Si en trouvèrent si grand foison, qu'ils en furent tous
-émerveillés; et cherchèrent au plus justement qu'ils purent ce jour
-tous les champs, et y mirent jusques à vespres bien basses. Au soir,
-ainsi que le roi d'Angleterre devoit aller souper, retournèrent les
-dessus nommés deux chevaliers devers le roi, et firent juste rapport
-de tout ce qu'ils avoient vu et trouvé. Si dirent que onze chefs de
-princes étoient demeurés sur la place, quatre-vingts bannerets, douze
-cents chevaliers d'un écu, et environ trente mille hommes d'autres
-gens. Si louèrent le dit roi d'Angleterre, le prince son fils et tous
-les seigneurs, grandement Dieu, et de bon courage, de la belle journée
-qu'il leur avoit envoyée, que une poignée de gens qu'ils étoient au
-regard des François avoient ainsi déconfit leurs ennemis. Et par
-espécial, le roi d'Angleterre et son fils complaignirent longuement la
-mort du vaillant roi de Behaigne, et le recommandèrent grandement, et
-ceux qui de lès lui étoient demeurés.
-
-Si arrêtèrent encore là celle nuit, et le lundi au matin ils
-ordonnèrent de partir; et fit le dit roi d'Angleterre, en cause de
-pitié et de grâce, tous les corps des grands seigneurs, qui là étoient
-demeurés, prendre et ôter de dessus la terre et porter en un moutier
-près de là, qui s'appelle Montenay (_Maintenay_), et ensevelir en sainte
-terre; et fit à savoir à ceux du pays qu'il donnoit trêve trois jours
-pour chercher le champ de Crécy et ensevelir les morts; et puis
-chevaucha outre vers Montreuil sur la mer; et ses maréchaux coururent
-devers Hesdin, et ardirent Waubain et Serain; mais au dit châtel ne
-purent-ils rien forfaire, car étoit trop fort et si étoit bien gardé.
-Si se logèrent ce lundi sur la rivière de Hesdin du côté devers
-Blangis, et lendemain ils passèrent outre et chevauchèrent devers
-Boulogne. Si ardirent en leur chemin la ville de Saint-Josse et le
-Neuf-Châtel, et puis Estaples et Rue, et tout le pays de Boulonnois;
-et passèrent entre les bois de Boulogne et la forêt de Hardelo, et
-vinrent jusques à la grosse ville de Wissant. Là se logea le dit roi
-et le prince et tout l'ost, et s'y rafraîchirent un jour; et le
-jeudi[168] s'en partirent, et s'en vinrent devant la forte ville de
-Calais. Or parlerons un petit du roi de France, et conterons comment
-il persévéra.
-
- [168] Le 31 du mois d'août.
-
-
- Comment le roi de France fut courroucé des seigneurs de son sang
- qui morts étoient en la bataille; et comment il voulut faire
- pendre messire Godemar du Fay.
-
-Quand le roi Philippe fut parti de la Broye, ainsi que ci-dessus est
-dit, à moult peu de gens, il chevaucha celle nuit tant que le dimanche
-au point du jour il vint en la bonne ville d'Amiens, et là se logea en
-l'abbaye du Gard[169]. Quand le roi fut là arrêté, les barons et les
-seigneurs de France et de son conseil, qui demandoient pour lui, y
-arrêtèrent aussi, ainsi qu'ils venoient. Encore ne savoit le dit roi
-la grand perte des nobles et des prochains de son sang qu'il avoit
-perdus. Ce dimanche au soir, on lui en dit la vérité. Si regretta
-grandement messire Charles son frère, le comte d'Alençon, son neveu le
-comte de Blois, son serourge le bon roi de Behaigne, le comte de
-Flandre, le duc de Lorraine, et tous les barons et les seigneurs, l'un
-après l'autre. Et vous dist que messire Jean de Hainaut était adonc de
-lès lui, et celui en qui il avoit la plus grand fiance, et lequel fit
-un moult beau service à messire Godemar du Fay; car le roi étoit fort
-courroucé sur lui, si que il le vouloit faire pendre, et l'eût fait
-sans faute si n'eût été le dit messire Jean de Hainaut, qui lui brisa
-son ire et excusa le dit messire Godemar. Et étoit la cause que le roi
-disoit que il s'étoit mauvaisement acquitté de garder le passage de
-Blanche-Tache, et que par sa mauvaise garde les Anglois étoient
-passés outre en Ponthieu, par quoi il avoit reçu celle perte et ce
-grand dommage. Au propos du roi s'inclinoient bien aucuns de son
-conseil, qui eussent bien voulu que le dit messire Godemar l'eût
-comparé, et l'appeloient traître: mais le gentil chevalier l'excusa,
-et de raison partout; car comment put-il avoir défendu ni résisté à la
-puissance des Anglois, quand toute la fleur de France n'y put rien
-faire? Si passa le roi son mautalent adonc, au plus beau qu'il put, et
-fit faire les obsèques, l'un après l'autre, de ses prochains, et puis
-se partit d'Amiens et donna congé à toutes manières de gens d'armes,
-et retourna devers Paris. Et jà avoit le roi d'Angleterre assiégé la
-forte ville de Calais.
-
- [169] A trois lieues d'Amiens.
-
- _Chroniques de Froissart._
-
-
-
-
-SIÉGE DE CALAIS.
-
-1346-47.
-
- Après la bataille de Crécy, Édouard alla assiéger Calais, qu'il
- «désiroit moult conquérir» parce que cette ville donnait à
- l'Angleterre un point de débarquement sur le sol français et un
- port très-utile à son commerce. La ville fut assiégée du 3
- septembre 1346 au 4 août 1347. Elle fut vigoureusement défendue
- par les habitants et leur capitaine Jean de Vienne, brave
- chevalier de Bourgogne. Au bout de onze mois de siége, vers la
- fin de juillet 1347, Philippe VI arriva enfin au secours de
- Calais; mais les Anglais avaient tellement fortifié et rendu
- inexpugnables les abords de la ville, qu'il fallut que l'armée
- française se décidât à battre en retraite sans combat.
- Abandonnés par le roi de France, les habitants de Calais se
- résignèrent à capituler.
-
-
- Comment ceux de Calais se voulurent rendre au roi d'Angleterre,
- sauves leurs vies; et comment ledit roi voulut avoir six des
- plus nobles bourgeois de la ville pour en faire sa volonté.
-
-Après le département du roi de France et de son ost du mont de
-Sangattes, ceux de Calais virent bien que le secours en quoi ils
-avoient fiance leur étoit failli; et si étoient à si grand détresse de
-famine que le plus grand et le plus fort se pouvoit à peine soutenir:
-si eurent conseil; et leur sembla qu'il valoit mieux à eux mettre en
-la volonté du roi d'Angleterre, si plus grand merci ne pouvoient
-trouver, que eux laisser mourir l'un après l'autre par détresse de
-famine; car les plusieurs en pourroient perdre corps et âme par rage
-de faim. Si prièrent tant à monseigneur Jean de Vienne qu'il en voulût
-traiter, qu'il s'y accorda; et monta aux créneaux des murs de la
-ville, et fit signe à ceux de dehors qu'il vouloit parler à eux. Quand
-le roi d'Angleterre entendit ces nouvelles, il envoya là tantôt
-messire Gautier de Mauny et le seigneur de Basset. Quand ils furent là
-venus, messire Jean de Vienne leur dit: «Chers seigneurs, vous êtes
-moult vaillants chevaliers et usés d'armes, et savez que le roi de
-France, que nous tenons à seigneur, nous a céans envoyés, et commandé
-que nous gardissions cette ville et ce châtel, tellement que blâme
-n'en eussions, ni il point de dommage: nous en avons fait notre
-pouvoir. Or, est notre secours failli, et vous nous avez si étreints
-que n'avons de quoi vivre: si nous conviendra tous mourir, ou enrager
-par famine, si le gentil roi qui est votre sire n'a pitié de nous.
-Chers seigneurs, si lui veuillez prier en pitié qu'il veuille avoir
-merci de nous, et nous en veuille laisser aller tout ainsi que nous
-sommes, et veuille prendre la ville et le châtel et tout l'avoir qui
-est dedans; si en trouvera assez.»
-
-Adonc répondit messire Gautier de Mauny, et dit: «Messire Jean,
-messire Jean, nous savons partie de l'intention du roi notre sire, car
-il la nous a dite: sachez que ce n'est mie son entente que vous en
-puissiez aller ainsi que vous avez ci dit; ains est son intention que
-vous vous mettiez tous en sa pure volonté pour rançonner ceux qu'il
-lui plaira, ou pour faire mourir; car ceux de Calais lui ont tant fait
-de contraires et de dépits, le sien fait dépendre, et grand foison de
-ses gens fait mourir, dont si il lui en poise ce n'est mie merveille.»
-
-Adonc répondit messire Jean de Vienne, et dit: «Ce seroit trop dure
-chose pour nous si nous consentions ce que vous dites. Nous sommes
-céans un petit de chevaliers et d'écuyers qui loyalement à notre
-pouvoir avons servi notre seigneur le roi de France, si comme vous
-feriez le vôtre en semblable cas, et en avons enduré mainte peine et
-mainte mésaise; mais ainçois en souffrirons-nous telle mésaise que
-oncques gens n'endurèrent ni souffrirent la pareille, que nous
-consentissions que le plus petit garçon ou varlet de la ville eût
-autre mal que le plus grand de nous. Mais nous vous prions que, par
-votre humilité, vous veuillez aller devers le roi d'Angleterre, et lui
-priiez qu'il ait pitié de nous. Si nous ferez courtoisie; car nous
-espérons en lui tant de gentillesse qu'il aura merci de nous.»--«Par
-ma foi, répondit messire Gautier de Mauny, je le ferai volontiers,
-messire Jean; et voudrois, si Dieu me veuille aider, qu'il m'en voulût
-croire; car vous en vaudriez tous mieux.»
-
-Lors se départirent le sire de Mauny et le sire de Basset, et
-laissèrent messire Jean de Vienne s'appuyant aux créneaux, car tantôt
-devoient retourner; et s'en vinrent devers le roi d'Angleterre, qui
-les attendoit à l'entrée de son hôtel, et avoit grand désir de ouïr
-nouvelles de ceux de Calais. De lès lui étoient le comte Derby, le
-comte de Norhantonne, le comte d'Arondel, et plusieurs autres barons
-d'Angleterre. Messire Gautier de Mauny et le sire de Basset
-s'inclinèrent devant le roi, puis se trairent devers lui. Le sire de
-Mauny, qui sagement étoit emparlé et enlangagé, commença à parler,
-car le roi souverainement le voult ouïr, et dit: «Monseigneur, nous
-venons de Calais, et avons trouvé le capitaine messire Jean de Vienne,
-qui longuement a parlé à nous; et me semble que il et ses compagnons
-et la communauté de Calais sont en grand volonté de vous rendre la
-ville et le châtel de Calais et tout ce qui est dedans, mais que leurs
-corps singulièrement ils en puissent mettre hors.»
-
-Adonc répondit le roi: «Messire Gautier, vous savez la greigneure
-partie de notre entente en ce cas: quelle chose en avez-vous
-répondu?»--«En nom de Dieu, monseigneur, dit messire Gautier, que vous
-n'en feriez rien, si ils ne se rendoient simplement à votre volonté,
-pour vivre ou pour mourir, si il vous plaît. Et quand je leur eus ce
-montré, messire Jean de Vienne me répondit et confessa bien qu'ils
-étoient moult contraints et astreints de famine; mais ainçois que ils
-entrassent en ce parti, ils se vendroient si cher que oncques gens
-firent.» Adonc répondit le roi: «Messire Gautier, je n'ai mie espoir
-ni volonté que j'en fasse autre chose.»
-
-Lors se retraït avant le sire de Mauny, et parla moult sagement au
-roi, et dit, pour aider ceux de Calais: «Monseigneur, vous pourriez
-bien avoir tort, car vous nous donnez mauvais exemple. Si vous nous
-vouliez envoyer en aucune de vos forteresses, nous n'irions mie si
-volontiers, si vous faites ces gens mettre à mort, ainsi que vous
-dites; car ainsi feroit-on de nous en semblables cas.» Cet exemple
-amollia grandement le courage du roi d'Angleterre; car le plus des
-barons l'aidèrent à soutenir. Donc dit le roi: «Seigneurs, je ne vueil
-mie être tout seul contre vous tous. Gautier, vous en irez à ceux de
-Calais, et direz au capitaine que la plus grand grâce qu'ils pourront
-trouver ni avoir en moi, c'est que ils partent de la ville de Calais
-six des plus notables bourgeois, en purs leurs chefs et tous déchaux,
-les hars au col, les clefs de la ville et du châtel en leurs mains; et
-de ceux je ferai ma volonté, et le demeurant je prendrai à
-merci.»--«Monseigneur, répondit messire Gautier, je le ferai
-volontiers.»
-
-
- Comment les six bourgeois se partirent de Calais, tous nuds en
- leurs chemises, la hart au col, et les clefs de la ville en
- leurs mains; et comment la roine d'Angleterre leur sauva les
- vies.
-
-A ces paroles se partit du roi messire Gautier de Mauny, et retourna
-jusques à Calais, là où messire Jean de Vienne l'attendoit. Si lui
-recorda toutes les paroles devant dites, ainsi que vous les avez
-ouïes, et dit bien que c'étoit tout ce qu'il avoit pu empétrer.
-Messire Jean dit: «Messire Gautier, je vous en crois bien; or vous
-prié-je que vous veuillez ci tant demeurer que j'aie démontré à la
-communauté de la ville toute cette affaire; car ils m'ont ci envoyé,
-et à eux tient d'en répondre, ce m'est avis.» Répondit le sire de
-Mauny: «Je le ferai volontiers.» Lors se partit des créneaux messire
-Jean de Vienne, et vint au marché, et fit sonner la cloche pour
-assembler toutes manières de gens en la halle. Au son de la cloche
-vinrent hommes et femmes, car moult désiroient à ouïr nouvelles, ainsi
-que gens si astreints de famine que plus n'en pouvoient porter. Quand
-ils furent tous venus et assemblés en la halle, hommes et femmes, Jean
-de Vienne leur démontra moult doucement les paroles toutes telles que
-ci-devant sont récitées, et leur dit bien que autrement ne pouvoit
-être, et eussent sur ce avis et brève réponse. Quand ils ouïrent ce
-rapport, ils commencèrent tous à crier et à pleurer tellement et si
-amèrement, qu'il n'est si dur coeur au monde, s'il les eût vus ou ouïs
-eux demener, qui n'en eût eu pitié. Et n'eurent pour l'heure pouvoir
-de répondre ni de parler; et mêmement messire Jean de Vienne en avoit
-telle pitié qu'il larmoyoit moult tendrement.
-
-Un espace après se leva en pied le plus riche bourgeois de la ville,
-que on appeloit sire Eustache de Saint-Pierre, et dit devant tous
-ainsi: «Seigneurs, grand pitié et grand meschef seroit de laisser
-mourir un tel peuple que ici a, par famine ou autrement, quand on y
-peut trouver aucun moyen; et si seroit grand aumône et grand grâce
-envers Notre-Seigneur, qui de tel meschef le pourroit garder. Je, en
-droit moi, ai si grand espérance d'avoir grâce et pardon envers
-Notre-Seigneur, si je muirs pour ce peuple sauver, que je veuil être
-le premier; et me mettrai volontiers en pur ma chemise, à nud chef, et
-la hart au col, en la merci du roi d'Angleterre.» Quand sire Eustache
-de Saint-Pierre eut dit cette parole, chacun l'alla aouser de pitié,
-et plusieurs hommes et femmes se jetoient à ses pieds pleurant
-tendrement; et étoit grand pitié de là être, et eux ouïr écouter et
-regarder.
-
-Secondement, un autre très-honnête bourgeois et de grand affaire, et
-qui avoit deux belles damoiselles à filles, se leva, et dit tout ainsi
-qu'il feroit compagnie à son compère sire Eustache de Saint-Pierre; et
-appeloit-on celui sire Jean d'Aire.
-
-Après se leva le tiers, qui s'appeloit sire Jacques de Wissant, qui
-étoit riche homme de meubles et d'héritage; et dit qu'il feroit à ses
-deux cousins compagnie. Aussi fit sire Pierre de Wissant son frère; et
-puis le cinquième; et puis le sixième. Et se dévêtirent là ces six
-bourgeois tous nus en leurs braies et leurs chemises, en la ville de
-Calais, et mirent hars en leur col, ainsi que l'ordonnance le portoit,
-et prirent les clefs de la ville et du châtel; chacun en tenoit une
-poignée.
-
-Quand ils furent ainsi appareillés, messire Jean de Vienne, monté sur
-une petite haquenée, car à grand malaise pouvoit-il aller à pied, se
-mit au devant, et prit le chemin de la porte. Qui lors vit hommes et
-femmes et les enfans d'iceux pleurer et tordre leurs mains et crier à
-haute voix très-amèrement, il n'est si dur coeur au monde qui n'en eût
-pitié. Ainsi vinrent eux jusques à la porte, envoyés en plaintes, en
-cris et en pleurs. Messire Jean de Vienne fit ouvrir la porte tout
-arrière, et se fit enclorre dehors avec les six bourgeois, entre la
-porte et les barrières; et vint à messire Gautier qui l'attendoit là,
-et dit: «Messire Gautier, je vous délivre, comme capitaine de Calais,
-par le consentement du povre peuple de cette ville, ces six bourgeois;
-et vous jure que ce sont et étoient aujourd'hui les plus honorables et
-notables de corps, de chevance et d'ancesterie de la ville de Calais;
-et portent avec eux toutes les clefs de la dite ville et du châtel. Si
-vous prie, gentil sire, que vous veuillez prier pour eux au roi
-d'Angleterre que ces bonnes gens ne soient mie morts.»--«Je ne sais,
-répondit le sire de Mauny, que messire le roi en voudra faire, mais je
-vous ai en convent que j'en ferai mon pouvoir.»
-
-Adonc fut la barrière ouverte: si s'en allèrent les six bourgeois en
-cet état que je vous dis, avec messire Gautier de Mauny, qui les amena
-tout bellement devers le palais du roi; et messire Jean de Vienne
-rentra en la ville de Calais.
-
-Le roi étoit à cette heure en sa chambre, à grand compagnie de comtes,
-de barons et de chevaliers. Si entendit que ceux de Calais venoient en
-l'arroi qu'il avoit devisé et ordonné; et se mit hors, et s'en vint en
-la place devant son hôtel, et tous ces seigneurs après lui, et encore
-grand foison qui y survinrent pour voir ceux de Calais, ni comment
-ils fineroient; et mêmement la roine d'Angleterre, qui moult étoit
-enceinte, suivit le roi son seigneur. Si vint messire Gautier de Mauny
-et les bourgeois de lès lui qui le suivoient, et descendit en la
-place, et puis s'envint devers le roi, et lui dit: «Sire, vecy la
-représentation de la ville de Calais à votre ordonnance.» Le roi se
-tint tout coi, et les regarda moult fellement, car moult héoit les
-habitants de Calais, pour les grands dommages et contraires que au
-temps passé, sur mer, lui avoient faits. Ces six bourgeoisses mirent
-tantôt à genoux pardevant le roi, et dirent ainsi, en joignant leurs
-mains: «Gentil sire et gentil roi, véez-nous ci six, qui avons été
-d'ancienneté bourgeois de Calais et grands marchands: si vous
-apportons les clefs de la ville et du châtel de Calais, et les vous
-rendons à votre plaisir, et nous mettons en tel point que vous nous
-véez, en votre pure volonté, pour sauver le demeurant du peuple de
-Calais, qui a souffert moult de griévetés. Si veuillez avoir de nous
-pitié et merci par votre très-haute noblesse.» Certes il n'y eut adonc
-en la place seigneur, chevalier, ni vaillant homme, qui se pût
-abstenir de pleurer de droite pitié, ni qui pût de grand pièce parler.
-Et vraiment ce n'étoit pas merveille; car c'est grand pitié de voir
-hommes déchoir et être en tel état et danger. Le roi les regarda
-très-ireusement, car il avoit le coeur si dur et si épris de grand
-courroux qu'il ne put parler. Et quand il parla, il commanda que on
-leur coupât tantôt les têtes. Tous les barons et les chevaliers qui là
-étoient, en pleurant prioient si acertes que faire pouvoient, au roi
-qu'il en voulût avoir pitié et merci; mais il n'y vouloit entendre.
-Adonc parla messire Gautier de Mauny, et dit: «Ha! gentil sire,
-veuillez refréner votre courage: vous avez le nom et la renommée de
-souveraine gentillesse et noblesse; or ne veuillez donc faire chose
-par quoi elle soit amenrie, ni que on puisse parler sur vous en nulle
-vilenie. Si vous n'avez pitié de ces gens, toutes autres gens diront
-que ce sera grand cruauté, si vous êtes si dur que vous fassiez mourir
-ces honnêtes bourgeois, qui de leur propre volonté se sont mis en
-votre merci pour les autres sauver.» A ce point grigna le roi les
-dents, et dit: «Messire Gautier, souffrez vous: il n'en sera
-autrement, mais on fasse venir le coupe-tête. Ceux de Calais ont fait
-mourir tant de mes hommes, que il convient ceux-ci mourir aussi.»
-
-Adonc fit la noble roine d'Angleterre grand humilité, qui étoit
-durement enceinte et pleuroit si tendrement de pitié que elle ne se
-pouvoit soutenir. Si se jeta à genoux pardevant le roi son seigneur,
-et dit ainsi: «Ha! gentil sire, depuis que je repassai la mer en grand
-péril, si comme vous savez, je ne vous ai rien requis ni demandé: or
-vous prié-je humblement et requiers en propre don que pour le fils
-sainte Marie, et pour l'amour de moi, vous veuillez avoir de ces six
-hommes merci.»
-
-Le roi attendit un petit à parler, et regarda la bonne dame sa femme,
-qui pleuroit à genoux moult tendrement; si lui amollia le coeur, car
-envis l'eût courroucée au point où elle étoit; si dit: «Ha! dame,
-j'aimasse trop mieux que vous fussiez autre part que ci. Vous me priez
-si acertes que je ne le vous ose escondire; et combien que je le fasse
-envis, tenez, je vous les donne; si en faites votre plaisir.» La bonne
-dame dit: «Monseigneur, très-grands mercis!» Lors se leva la roine, et
-fit lever les six bourgeois et leur ôter les chevestres d'entour leur
-cou, et les emmena avec li en sa chambre, et les fit revêtir et donner
-à dîner tout aise, et puis donna à chacun six nobles, et les fit
-conduire hors de l'ost à sauveté; et s'en allèrent habiter et
-demeurer en plusieurs villes de Picardie[170].
-
- [170] Édouard III prit possession de Calais le 3 ou le 4 août de
- l'année 1347. La ville resta à l'Angleterre pendant deux siècles.
- Ce fut le 8 janvier 1558, sous le règne de Henri II, que le duc
- de Guise la reprit aux Anglais.
-
- _Chroniques de Froissart._
-
-
-
-
-LE COMBAT DES TRENTE.
-
-27 mars 1350.
-
- Le combat des Trente est un des épisodes les plus populaires de
- l'interminable guerre de Bretagne et l'un des exemples les plus
- célèbres de ces défis ou «joûtes de fer de glaive» qui sont si
- complétement dans les usages de la chevalerie et qui tiennent
- une si grande place dans les guerres féodales. Le combat eut
- lieu dans la lande de Josselin. Les deux chefs étaient Robert
- de Beaumanoir, gouverneur du château de Josselin et maréchal de
- Charles de Blois, et Richard Bramborough, chevalier anglais et
- commandant le château de Ploërmel.
-
- Nous donnons trois relations de cette «bataille»: la traduction
- d'un poëme français du XIVe siècle, la traduction d'un admirable
- chant breton que nous avons emprunté au recueil de M. de la
- Villegille, et le récit de cette «joûte» par Froissard.
-
-
-I.--_Traduction d'un poëme français du XIVe siècle._
-
-Ici commence la bataille de trente Anglais et de trente Bretons, qui
-fut faite en Bretagne l'an de grâce 1350, le samedi devant _Lætare,
-Jerusalem_.
-
-Seigneurs, faites attention, chevaliers et barons, bannerets,
-bacheliers, et vous tous nobles hommes, évêques, abbés, religieux,
-hérauts, ménestrels, et tous bons compagnons, gentilshommes et
-bourgeois de toutes nations, écoutez ce roman que nous voulons
-raconter. L'histoire en est vraie, et les dits en sont bons; comment
-trente Anglais, hardis comme lions, combattirent un jour contre trente
-Bretons; et pour cela j'en veux dire le vrai et les raisons; ainsi
-s'en réjouiront souvent gentilshommes et savants, d'ici jusqu'à cent
-ans, pour vrai, dans leurs maisons.
-
-Bons discours, quand ils sont bons et de bonne sentence, tous les gens
-de bien, d'honneur et de grande science, pour les écouter y mettent
-leur attention, mais les traîtres et les jaloux n'y veulent rien
-entendre. Or je veux commencer à raconter la noble bataille que l'on a
-appelée le combat des Trente, et je prie Dieu, qui a laissé vendre sa
-chair, d'avoir miséricorde des âmes des combattants, car le plus grand
-nombre est en cendre.
-
-Dagorne[171] fut tué devant Auray par les barons de Bretagne et leur
-compagnie, que Dieu lui fasse miséricorde. De son vivant, il avait
-ordonné que les Anglais ne combattraient plus et ne feraient plus
-prisonniers le menu peuple des villes ni ceux qui font venir le blé.
-Quand Dagorne fut mort, sa promesse fut bientôt oubliée, car Bembrough
-son successeur a juré par saint Thomas qu'il sera bien vengé. Puis il
-pilla le pays et prit Ploërmel, qu'il mit à deuil. Il soumettait toute
-la Bretagne à ses volontés; enfin arriva la journée que Dieu avait
-ordonnée, où Beaumanoir, de grand renom, et messire Jean le preux, le
-vaillant et le sage, allèrent vers les Anglais pour demander sûreté
-contre ces ravages. Ils virent maltraiter de pauvres habitants, dont
-ils eurent grand'pitié; les uns avec des fers aux pieds et aux mains,
-les autres attachés par les pouces, tous liés deux à deux, trois par
-trois, comme boeufs et vaches que l'on mène au marché. Beaumanoir les
-vit, et son coeur soupira, et s'adressant à Bembrough avec fierté:
-«Chevalier d'Angleterre, dit-il, vous vous rendez bien coupables de
-tourmenter les pauvres habitants, ceux qui sèment le blé et qui nous
-procurent en abondance le vin et les bestiaux. S'il n'y avait pas de
-laboureurs, je vous dis ma pensée, ce serait aux nobles à défricher et
-à cultiver la terre en leur place, à battre le blé et à endurer la
-pauvreté; et ce serait grande peine pour ceux qui n'y sont pas
-accoutumés. Qu'ils aient la paix dorénavant, car ils ont trop souffert
-de ce que l'on a sitôt oublié les dernières volontés de Dagorne.»
-
- [171] Daggeworth, capitaine anglais, tué dans un combat contre
- les Français en Bretagne.
-
-Bembrough lui répond avec la même fierté: «Beaumanoir, taisez-vous;
-qu'il ne soit plus question de cela. Montfort sera duc du noble duché
-de Bretagne, depuis Pontorson jusqu'à Nantes et à Saint-Matthieu.
-Édouard sera roi de France, et les Anglais étendront partout leur
-domination et pouvoir, malgré tous les Français et leurs alliés.» A
-quoi Beaumanoir répond avec modération: «Songez un autre songe,
-celui-ci est mal songé; car jamais, par une telle voie, vous n'en
-auriez un demi-pied. Bembrough, continue Beaumanoir, soyez certain que
-toutes vos bravades ne valent rien; ceux qui disent le plus ne peuvent
-pas soutenir jusqu'au bout ce qu'ils ont avancé. Or, Bembrough,
-agissons sagement, s'il vous plaît. Prenons jour pour combattre
-ensemble soixante, quatre-vingts ou cent de nos compagnons; on verra
-bien alors, sans aller plus avant, qui de nous aura tort ou raison.»
-«Sire, dit Bembrough, je vous en donne ma foi.» C'est ainsi que la
-bataille fut jurée, pour combattre loyalement, sans perfidie, ni ruse;
-et des deux côtés, tous seront à cheval. Prions le roi de Gloire, qui
-sait et voit tout, de soutenir le bon droit; car c'est là le point
-important.
-
-Ils sont aussi convenus, à Ploërmel, qu'ils amèneraient chacun de leur
-côté trente combattants. Beaumanoir est ensuite revenu à Josselin avec
-un visage assuré. Il a raconté la nouvelle, le fait et l'entreprise,
-et il n'a rien caché de ce qui s'est passé entre lui et Bembrough. Un
-grand nombre de barons étaient rassemblés, et tous rendirent de
-grandes actions de grâces a Dieu. «Seigneurs, dit Beaumanoir, apprenez
-que Bembrough et moi nous sommes convenus de choisir trente guerriers
-des plus valeureux et des plus habiles à manier la lance, la hache et
-la dague. Prions le roi de Gloire, le dieu de Sagesse, de nous donner
-l'avantage; nous serons certains du succès. Le bruit s'en répandra par
-tout le royaume de France et dans tous les pays, d'ici jusqu'à
-Plaisance.» Les nobles barons ainsi que les chevaliers, écuyers et
-soldats répondent à Beaumanoir: «Nous irons volontiers pour abattre
-Bembrough et tous ses soldats, et jamais il n'aura de nous ni rançon,
-ni deniers; car nous sommes hardis, vaillants et opiniâtres, et nous
-frapperons sur les Anglais à grands coups bien appliqués. Prenez ceux
-qu'il vous plaira, très-noble baron.» «Je prends Tinténiac; Dieu soit
-béni! et Guy de Rochefort, et Charruel le Bon, Guillaume de la Marche,
-Robin Raguenel, Huon de Saint-Yvon et Caro de Bodegat, que je ne dois
-pas oublier; messire Geoffroy du Bois, de grand renom, et Olivier
-Arrel, qui est hardi breton; messire Jean Rousselot au coeur de lion.
-Si ceux-là ne se défendent pas bravement contre le félon Bembrough, je
-serai bien trompé dans mon attente. Il faut maintenant choisir les
-plus nobles écuyers, et je prendrai tout le premier Guillaume de
-Montauban et Alain de Tinténiac qui est si brave; et Tristan de
-Pestivien si digne d'estime; Alain de Keranrais et son oncle Olivier;
-Louis Goyon y viendra frapper de sa redoutable épée, ainsi que
-Fontenay, pour essayer leurs forces; Hugues Capus le Sage ne peut être
-oublié, et Geoffroy de la Roche sera fait chevalier, lui dont Budes,
-le brave père, alla combattre jusqu'à Constantinople par amour de la
-gloire. Si de tels guerriers ne se défendent pas bien contre l'avide
-Bembrough, qui dispute la Bretagne (Dieu fasse échouer ses desseins!),
-jamais ils ne devront s'armer d'une épée.»
-
-Voilà ceux que Beaumanoir a choisis d'abord. Je n'oublierai pas
-Geoffroy Poulard, Maurice de Tréziguidi et Guyon de Pontblanc, ni le
-brave écuyer Maurice du Parc, et son ami Geoffroy de Beaucorps, non
-plus que l'ami de Lenlop, Geoffroy Mellon. Tous ceux qu'il a appelés
-lui en rendent grâce; ils sont tous présents, et s'inclinent vers lui
-pour le remercier.
-
-Beaumanoir prit ensuite, et c'est chose certaine, Jean de Serent,
-Guillaume de la Lande, Olivier Monteville, homme d'une grande force,
-et Simon Richard qui se comportera bien. Tous s'y conduiront avec
-autant de force que de courage. Ils se sont tous rassemblés aussitôt.
-Dieu les préserve de tous fâcheux accidents!
-
-C'est ainsi que Beaumanoir a choisi les trente bons Bretons; Dieu les
-garde de déshonneur! Et puisse-t-il envoyer à leurs ennemis un tel
-désavantage qu'ils soient défaits aux yeux de tout le monde!
-
-Sire Robert Bembrough, de son côté, a eu beaucoup de peine à choisir
-trente combattants. Je vous dirai leurs noms, j'en atteste saint
-Bernard. C'étaient Knolles, Caverlay et Croquart, Jean Plesanton,
-Richard le Gaillard, Helcoq son frère, Jennequin-Taillard, Repefort le
-Vaillant, Richard de la Lande et le rusé Thommelin-Belifort, qui
-combattait avec un maillet de fer qui pesait bien vingt-cinq livres,
-je l'atteste. Hucheton de Clamaban combattait avec un fauchart[172]
-tranchant d'un côté, garni de crochets de l'autre et plus aiguisé
-qu'un dard; il ressemblait au roi Agapart quand il combattit jadis
-avec la lance contre Renouart; tous ses coups sont mortels. Jennequin
-de Betonchamp, Hennequin-Hérouart et Gaultier-Lallemant,
-Hubinete-Vitart, Hennequin le maréchal, Thommelin-Hualton,
-Robinet-Mélipart, Isannay le Hardi, Hélichon le musart, Troussel,
-Robin-Adès et Rango le couart, Dagorne le neveu, fier comme un
-léopard, et quatre Brabançons, j'en atteste saint Godard! Perrot de
-Gannelon, Guillemin le gaillard, Boutet d'Aspremont et Dardaine. A les
-entendre, ils mettront en pièces les Bretons et se rendront maîtres de
-la Bretagne jusque auprès de Dinan; mais un étourdi montre toujours
-une vaine jactance.
-
- [172] Une faux.
-
-Tels sont les combattants que Bembrough a choisis, au nombre de
-trente, et de trois nations différentes; car il s'y trouve vingt
-Anglais, courageux comme des lions; six bons Allemands et quatre
-Brabançons; tous couverts de plates[173], de bacinets[174], de
-hauberjons[175] et armés d'épées, de dagues, de lances et de
-fauchons[176]. Les Anglais jurent par Jésus-Christ que le noble et
-vaillant Beaumanoir sera exterminé; mais lui, preux et sage, fait de
-grandes dévotions, fait dire des messes, priant Dieu par tous ses
-saints noms qu'il leur soit en aide.
-
- [173] Gantelets de fer.
-
- [174] Casques de fer.
-
- [175] Cotte de mailles.
-
- [176] Épée courbe, en forme de faucille.
-
-Quand le jour fixé pour le rendez-vous fut venu, le vaillant
-Beaumanoir, que Dieu le fasse croître en vertu! appelle tous ses
-compagnons auprès de lui, et leur fait dire des messes. Tous reçoivent
-l'absolution et communient au nom du roi Jésus. «Seigneurs, dit
-Beaumanoir avec un fier visage, vous allez avoir affaire contre des
-Anglais de grand courage, et qui veulent notre perte. Je vous prie,
-et requiers chacun de vous, d'avoir bonne contenance. Tenez-vous près
-l'un l'autre comme gens vaillants et sages; si Jésus-Christ vous donne
-la force et l'avantage, tous les barons de France en auront grande
-joie; et le duc débonnaire[177] à qui j'ai fait hommage, et la noble
-duchesse à qui je suis allié, nous estimeront toujours. Jurons tous
-Dieu, qui fit l'homme à son image, que si nous trouvons Bembrough dans
-la plaine, hors du bocage, jamais personne de sa famille ne le
-reverra.»
-
- [177] Charles de Blois, duc de Bretagne, compétiteur du comte de
- Montfort.
-
-Cependant Bembrough, qui est parvenu à réunir trente combattants, les
-mène tranquillement droit au pré, et leur dit, c'est la pure vérité:
-«J'ai fait lire mes livres; Merlin nous promet aujourd'hui la victoire
-sur les Bretons, et je vous assure que la Bretagne sera délivrée et
-appartiendra au bon roi Édouard, car je l'ai résolu. Seigneurs, ajoute
-Bembrough, ayez confiance et réjouissez-vous; soyez sûrs et certains
-que Beaumanoir sera pris, lui et ses compagnons; qu'il en restera peu
-de vivants, et que nous les amènerons après au noble Édouard, le brave
-roi d'Angleterre, qui nous a envoyés ici. Il les traitera tous selon
-son plaisir; nous lui remettrons toutes les terres que nous prendrons
-jusqu'à Paris, et les Bretons ne nous attendront pas face à face.»
-Ainsi parlait Bembrough, comme il le pensait; mais, s'il plaît à Dieu,
-le roi de Paradis, il ne réussira pas de si tôt dans ses projets.
-
-Bembrough cependant est arrivé le premier sur le pré avec ses trente
-guerriers. Il s'écrie: «Beaumanoir, où es-tu? Je crois bien que déjà
-tu es en défaut; et cependant tu aurais été vaincu en combattant, si
-tu avais voulu!» Comme il achevait ces mots, Beaumanoir est arrivé.
-«Beaumanoir, dit Bembrough, soyons amis, si vous voulez; remettons
-cette journée à une autre fois; j'enverrai prendre les ordres du noble
-Édouard, et vous vous adresserez au roi de Saint-Denis; et s'ils nous
-permettent le combat, nous nous rendrons ici à un jour fixé.»
-«Seigneur, dit Beaumanoir, je prendrai avis sur ce que vous me
-proposez.»
-
-Le vaillant Beaumanoir, d'une contenance fière, vient apporter cette
-nouvelle à ses guerriers. «Seigneurs, leur dit-il, Bembrough voudrait
-ajourner l'affaire et que chacun s'en allât sans avoir frappé un coup.
-Veuillez tous m'en dire votre pensée; car pour moi, j'en atteste le
-Dieu qui a fait le ciel et la rosée, je ne voudrais pas pour tout l'or
-du monde que cette bataille ne fût faite et achevée.» Charruel, tout
-ému de colère, prend alors la parole, car il n'y avait pas de meilleur
-chevalier jusqu'à la mer. «Sire, nous sommes venus trente en ce lieu;
-nous avons tous dague, lance et épée; nous sommes tous prêts à
-combattre Bembrough, de par saint Honoré, puisqu'il dispute le pays au
-bon et brave duc. Périsse bientôt celui qui voudrait quitter sans en
-être venu aux mains, ou qui voudrait ajourner le combat.» «Je le veux
-bien, répond Beaumanoir; allons à la bataille ainsi qu'elle a été
-jurée.»
-
-«Bembrough, dit Beaumanoir, écoutez ma résolution; entendez ce que
-disent Charruel au fier visage et tous ses compagnons, qu'il serait
-honteux pour vous de remettre la bataille que vous avez offerte sans
-raison au noble duc, qui est courtois et sage. Ils jurent tous, par le
-Dieu qui fit tous les hommes à sa ressemblance, que vous mourriez
-honteusement devant tous les barons, vous et tous vos gens, et cela
-par votre faute.»
-
-«Beaumanoir, dit Bembrough, c'est grande folie, oui c'est grande folie
-à vous de causer, par votre témérité, la mort de la fleur de la duché;
-car quand elle aura péri et ne sera plus de ce monde, jamais vous
-n'en retrouverez de semblables dans la Bretagne.» «Bembrough, dit
-Beaumanoir, pour Dieu ne croyez pas que j'aie amené ici tous nos
-chevaliers. Laval, Rochefort, Lohéac n'y sont point; ni Montfort, ni
-Rohan, ni Quentin, ni tant d'autres; mais il est bien vrai que j'ai
-avec moi de nobles chevaliers, et la fleur des écuyers de toute la
-Bretagne, qui ne daigneraient pas fuir pour sauver leur vie, et qui
-sont incapables de trahison, de fausseté et de perfidie. Ils jurent
-tous, par le fils de sainte Marie, que vous mourrez ignominieusement à
-leur aspect, et que vous et tous les vôtres, quoi que vous en disiez,
-vous serez pris et garrottés avant l'heure de complies.»
-
-Bembrough lui répond: «Toute votre puissance et vos chevaliers, je les
-prise moins qu'une gousse d'ail; car ce jour même, et malgré vous,
-j'aurai tout pouvoir, et je me rendrai maître de la Bretagne et de
-toute la Normandie.» Puis, s'adressant aux Anglais: «Seigneurs, les
-Bretons ont tort; frappez sur eux, mettez-les tous à mort; gardez
-qu'aucun n'échappe, ni faibles ni forts.»
-
-Les soixante guerriers sont impatients d'en venir aux mains. Le
-premier choc est terrible et funeste; Charruel est fait prisonnier,
-Geoffroy Mellon est frappé à mort, et le vaillant Tristan, robuste et
-de haute stature, reçoit un violent coup de maillet; messire Jean
-Rousselot est grièvement blessé. Les Bretons, il est trop vrai, ont le
-dessous, si Jésus-Christ, par qui tout réussit, ne les protége. Le
-combat fut terrible dans la plaine. Caro de Bodegat est atteint d'un
-coup de maillet, et le vaillant Tristan, frappé dangereusement,
-s'écrie: «Beaumanoir, où es-tu? voilà les Anglais qui m'entraînent,
-blessé et meurtri? Je n'ai jamais eu de crainte quand je me suis
-trouvé avec toi. Si le vrai Dieu ne me secourt par sa puissance, les
-Anglais m'emmèneront, et vous m'aurez perdu.» Beaumanoir jure par
-Jésus-Christ qu'auparavant il y aura de rudes coups portés, mainte
-lance rompue et maint écu percé. Et à ces mots il lève sa grande épée
-tranchante; chacun de ceux qu'il atteint est mort ou renversé. Les
-Anglais lui résistent avec vigueur et méprisent ses efforts. Le combat
-est violent et meurtrier, et des deux côtés les combattants montrent
-coeur de lion. Tous convinrent d'une suspension pour aller se
-désaltérer un instant avec le bon vin d'Anjou que chacun a dans sa
-bouteille; et après en avoir tous bu, ils reviennent aussitôt au
-combat.
-
-La bataille fut terrible au milieu de la prairie, et le carnage
-affreux, et rude fut la mêlée. Les Bretons ont le désavantage, je veux
-dire ce qui est vrai; car deux ont perdu la vie et trois autres sont
-prisonniers; Dieu leur soit en aide! Il ne reste que vingt-cinq
-combattants. Mais Geoffroy de la Roche, écuyer de très-noble et
-ancienne race, demande la chevalerie; et Beaumanoir le fait chevalier,
-au nom de sainte Marie, et lui dit: «Beau doux fils, ne t'épargne pas;
-souviens-toi du chevalier qui se signala à Constantinople[178] au
-milieu de tant de braves guerriers; et je jure Dieu, qui tient tout
-sous sa puissance, que les Anglais payeront ta chevalerie avant
-l'heure de complies.» Bembrough l'a entendu; mais il redoute peu la
-valeur des chevaliers bretons, et dit à Beaumanoir avec audace:
-«Rends-toi vite, Beaumanoir; je ne te tuerai pas, mais je te donnerai
-en présent à ma mie; car je lui ai promis, et je ne mentirai point,
-qu'aujourd'hui je t'amènerais, devant elle.» Beaumanoir lui répond:
-«C'est aussi mon intention, et nous l'entendons bien ainsi, moi et mes
-compagnons, s'il plaît au Dieu de Gloire, à sainte Marie, au bon
-saint Yves, en qui j'ai toute confiance! Jette donc le dé, et ne
-ménage rien; le hasard tombera sur toi, tu ne vivras pas longtemps.»
-Alain de Kéranrais l'a aussi entendu, et lui dit: «Misérable, quelle
-est ta présomption! tu te flattes d'emmener prisonnier un homme d'un
-tel courage! c'est moi qui te défie aujourd'hui en son nom, et qui te
-frapperai de mon glaive tranchant.» Au même instant, Alain de
-Kéranrais lui porte droit au visage un coup de fer de sa lance, dont
-la pointe, comme chacun l'a vu, pénètre jusqu'à la cervelle. Il tire
-son glaive dès que Bembrough est tombé. Celui-ci se relève, s'avance
-sur lui; mais messire Geoffroy du Bois, qui l'a reconnu, le frappe
-aussitôt de sa lance; et Bembrough est renversé mort à terre. Du Bois
-s'écrie alors: «Beaumanoir, où es-tu? te voilà vengé de lui; il gît
-étendu mort.» Beaumanoir, qui l'a bien entendu, répond: «Seigneurs,
-voilà le moment de redoubler d'ardeur au combat! Pour Dieu, joignez
-les autres, et laissez celui-ci.»
-
- [178] Budes de la Roche, aïeul de Geoffroy.
-
-Cependant les Anglais ont vu que Bembrough est mort, et sa jactance
-abattue ainsi que sa grande présomption. Alors l'Allemand Croquart,
-animé de courroux, s'écrie: «Seigneurs, il est trop vrai, Bembrough,
-qui nous a conduits ici, vient de succomber. Tous les livres de
-Merlin, qu'il aimait tant à consulter, ne lui ont pas valu deux
-deniers; il gît bouche béante, renversé mort. Je vous en prie, beaux
-seigneurs, comportez-vous en hommes de coeur. Tenez-vous étroitement
-serrés l'un contre l'autre, et que quiconque vous approchera tombe
-mort ou blessé. Dieu! combien Beaumanoir sera mécontent et courroucé
-si ses ennemis ne sont pas réservés à la honte et au mépris!» Aussitôt
-Charuel s'est relevé, ainsi que le vaillant Tristan, qui était
-grièvement blessé, et le preux et honoré Caro de Bodegat. Tous trois
-étaient prisonniers de l'insensé Bembrough, mais ils furent délivrés
-dès que Bembrough fut mort. Ils se sont tous armés de leur bon glaive
-tranchant, et ils ont bonne volonté de frapper sur les Anglais.
-
-Après la mort du vaillant Bembrough, la bataille recommença avec
-fureur; le choc fut terrible et le carnage épouvantable. Restait alors
-maître Croquart l'Allemand et Thommelin Belifort, qui semblait un
-géant, et qui combattait avec un lourd maillet d'acier, ainsi que Hue
-de Caverlay. Le rusé messire Robert Knolles et tous ses compagnons,
-Allemands et Anglais, pleins de courroux, s'excitent mutuellement par
-ces paroles: «Vengeons Bembrough, notre loyal ami; qu'ils périssent
-tous; pas de grâce pour un seul; la victoire sera à nous avant le
-soleil couchant.» Mais le noble Beaumanoir marche droit à eux avec ses
-compagnons, qu'il chérit tant. Alors recommence un combat si cruel et
-si acharné que le bruit des coups qu'ils s'entre-donnent sur leurs
-têtes retentit à un quart de lieue dans la plaine. Déjà deux Anglais
-et un brave Allemand sont morts; et Dardaine, le dernier désigné des
-combattants, a été renversé mort sur le pré, ainsi que Geoffroy
-Poulard, qui dort étendu mort comme les autres. Le vaillant Beaumanoir
-est blessé; et si Jésus-Christ, le Père tout-puissant, ne prend pitié
-d'eux, il n'en réchappera pas un seul d'un côté ni de l'autre.
-
-Le combat fut long et opiniâtre, et des deux côtés le carnage
-horrible. Ce fut un samedi de l'année 1351, me croie qui voudra, avant
-le dimanche où la sainte Église chante _Lætare, Jerusalem_, en ce saint
-temps. Le soleil brillait; ils combattaient rudement et ne
-s'épargnaient pas. La chaleur était excessive; ils étaient tout en
-sueur; la terre fut arrosée de sueur et de sang. Ce jour-là,
-Beaumanoir avait jeûné, et comme le baron avait grande soif, il
-demanda à boire; à quoi Geoffroy du Bois répondit sur-le-champ: «Bois
-ton sang, Beaumanoir, ta soif se passera. L'honneur de cette journée
-nous restera; chacun y gagnera vaillante renommée, dont le souvenir ne
-s'effacera jamais.» Le vaillant Beaumanoir, ranimé par ces paroles,
-reprit vigueur, et il était tellement irrité par la colère et par la
-perte de ses compagnons qu'il oublia sa soif. De part et d'autre
-l'attaque recommença; presque tous furent tués ou blessés.
-
-Le combat fut terrible et meurtrier à mi-voie de Josselin et du
-château de Ploermel, dans une très-belle prairie en pente, au lieu dit
-le chêne de mi-voie, le long de beaux et verts buissons de genêts.
-C'est là que tous les Anglais sont réunis et étroitement serrés; le
-vaillant Caverlay, jeune et hardi jouvencel, et Thommelin Belifort,
-qui combattait avec un maillet. Qui en est frappé sur le col ne
-mangera ni pain ni gâteau. Beaumanoir ne les voit pas sans inquiétude,
-et ne juge pas sans déplaisir ce que leur contenance a de redoutable.
-Il était grandement déconforté si saint Michel ne fût venu à son aide.
-Sire Geoffroy du Bois, fort et dispos, le ranime noblement, en vrai
-gentilhomme, et lui dit: «Noble baron, voyez ici Charruel, le bon
-Tinténiac et Robin-Raguenel, Guillaume de la Marche et Olivier Arrel;
-voyez le pennoncel[179] de Gui de Rochefort; il n'en est aucun qui
-n'ait lance, épée, poignard. Ils sont tous prêts à combattre comme
-braves gentilshommes, et ils feront encore nouveau deuil aux Anglais.»
-
- [179] Étendard.
-
-La bataille fut terrible; jamais vous n'en entendrez raconter de
-pareille. Les Anglais se tenaient serrés; et chaque guerrier qui les
-attaque tombe mort ou blessé; ils se tiennent tous comme s'ils étaient
-liés en un faisceau[180]. Le preux et renommé Guillaume de Montauban
-s'est retiré du combat après avoir jugé leur position; il sent son
-coeur animé d'un grand courage, et jure par Jésus-Christ, qui souffrit
-sur la croix, que s'il était monté sur un bon cheval tel qu'il le
-désire, la bataille tournerait à la honte et à la confusion des
-Anglais. Lors il chausse de bons éperons, monte un cheval plein
-d'ardeur et prend une lance à fer carré. Le vaillant écuyer fait
-semblant de fuir. Beaumanoir, qui le regarde, lui crie: «Ami
-Guillaume, à quoi pensez-vous? Comment fuyez-vous comme un faux et
-mauvais écuyer? Il vous sera reproché à vous et à votre race.» Ces
-paroles font sourire Montauban, qui lui répond à haute voix:
-«Besognez, franc et vaillant chevalier, car de mon côté j'ai
-l'intention de bien besogner.» Lors il pique les flancs de son cheval
-avec une telle force, que le sang tout vermeil ruisselle sur la terre.
-Il pousse au travers des Anglais, en renverse sept du premier choc, et
-trois sous ses pieds au retour. A ce coup les Anglais furent rompus;
-tous perdirent courage, c'est certain. Chaque Breton fait à son gré
-son prisonnier et reçoit sa parole. Montauban s'écrie en les
-regardant: «Montjoie, barons! frappez! essayez-vous tous, francs et
-renommés chevaliers; et vous, Tinténiac, bon et preux chevalier, et
-Gui de Rochefort, et tous nos compagnons, que Dieu nous augmente ses
-bontés! Vengez-vous des Anglais comme vous le voudrez.»
-
- [180] C'est la tactique ordinaire des Anglais; se tenir sur la
- défensive, en masse compacte, et résister avec opiniâtreté à
- toutes les attaques. C'est ainsi qu'ils combattirent à Crécy,
- Poitiers, Azincourt, Waterloo, Inkermann. L'offensive n'est pas
- dans le génie de cette nation.
-
-La bataille fut grande et la mêlée complète. Le bon Tinténiac, parmi
-les combattants de Beaumanoir, eut la plus grande gloire, et nous
-entendrons toujours parler de lui pour cette action. Les Anglais ont
-perdu la force et la puissance. Les uns sont prisonniers sur parole,
-et les autres emmenés. Knolles et Caverlay sont en grand danger, ainsi
-que Thommelin Belifort, malgré son courroux. Et de là, sans tarder,
-tous leurs compagnons, par suite de l'entreprise du courageux et fier
-Bembrough: Jean Plesanton, Raoul le Guerrier, Helcoq, son frère, qu'il
-ne faut pas oublier, le vaillant Repefort et le fier de La Lande, sont
-conduits aussitôt au château de Josselin. Vous entendrez souvent
-parler de cette bataille, car on en connaît tous les détails, soit par
-récit, soit par écrit, soit par représentation en tapisserie, dans
-tous les royaumes que borne la mer. Maint noble chevalier s'en voudra
-récréer, et aussi mainte noble dame renommée par sa beauté, comme l'on
-fait des actions d'Arthur et du vaillant Charlemagne, de Guillaume au
-court nez, de Roland et d'Olivier; et dans trois cents ans encore on
-racontera l'histoire de la bataille des Trente, qui n'a pas sa
-pareille.
-
-La bataille fut grande, n'en doutez pas. Les Anglais, qui voulurent
-par envie avoir sur les Bretons puissance et seigneurie, sont abattus,
-et tout leur orgueil a tourné en grande folie. Prions Dieu, né de
-Marie, pour tous les combattants, soit Bretons, soit Anglais. Prions
-Dieu qu'ils ne soient pas damnés au jour du jugement; que saint Michel
-et saint Gabriel les protégent dans ce grand jour, et disons pour tous
-_amen_, pour que Dieu leur accorde cette grâce.
-
- _La bataille de trente Anglais et de trente Bretons._
-
- Ce petit poëme du quatorzième siècle a été publié en 1827 par le
- savant imprimeur M. Crapelet, d'après un manuscrit de la
- bibliothèque impériale. On ne connaît pas l'auteur du récit du
- combat des Trente. M. Crapelet a joint à son excellente édition
- une traduction que nous reproduisons ici.
-
-
-
-
-LA BATAILLE DES TRENTE.
-
-II.--_Chant breton, traduit par M. de la Villemarqué._
-
-
-I.
-
-Le mois de mars, avec ses marteaux, vient frapper à nos portes; les
-bois sont courbés par la pluie tombant à torrents, et les toits
-craquent sous la grêle.
-
-Mais ce ne sont pas les seuls marteaux de mars qui frappent à nos
-portes; ce n'est pas la grêle seulement qui fait craquer les toits.
-
-Ce n'est pas seulement la grêle; ce n'est pas la pluie tombant à
-torrents qui frappe; pire que les vents et la pluie, ce sont les
-Anglais détestables.
-
-
-II.
-
-Seigneur saint Kado, notre patron, donnez-nous force et courage, afin
-qu'aujourd'hui nous vainquions les ennemis de la Bretagne.
-
-Si nous revenons du combat, nous vous ferons don d'une ceinture et
-d'une cotte d'or, et d'une épée, et d'un manteau bleu comme le ciel.
-
-Et tout le monde dira, en vous regardant: O seigneur saint Kado béni:
-
-Au paradis comme sur terre, saint Kado n'a pas son pareil.
-
-
-III.
-
-Dis-moi, dis-moi, combien sont-ils, mon jeune écuyer?--Combien ils
-sont? Je vais vous le dire: un, deux, trois, quatre, cinq, six;
-
-Combien ils sont; je vais vous le dire: combien ils sont, seigneur:
-cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, treize, quatorze et
-quinze.
-
-Quinze! et d'autres encore avec eux: un, deux, trois, quatre, cinq,
-six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, treize, quatorze et quinze.
-
-S'ils sont trente comme nous, en avant, amis! et courage! Droit aux
-chevaux avec les fauchards! Ils ne mangeront plus notre seigle en
-herbe!
-
-Les coups tombaient aussi rapides que des marteaux sur des enclumes;
-aussi gonflé coulait le sang que le ruisseau après l'ondée;
-
-Aussi délabrées étaient les armures que les haillons du mendiant;
-aussi sauvages étaient les cris des chevaliers dans la mêlée que la
-voix de la grande mer.
-
-
-IV.
-
-_La tête de Blaireau_[181] disait alors à Tinténiac, qui s'approchait:
-Tiens, un coup de ma bonne lance, Tinténiac, et dis-moi si c'est un
-roseau vide.
-
- [181] Bembrough.
-
-Ce qui sera vide dans un moment, c'est ton crâne, mon bel ami; plus
-d'un corbeau y grattera et becquetera sa cervelle.
-
-Il n'avait pas fini de parler, qu'il lui avait donné un coup de
-maillet tel, qu'il écrasa, comme un limas, son casque et sa tête à la
-fois.
-
-Keranrais, en voyant cela, se mit à rire à _grince-coeur_: s'ils
-restaient tous comme celui-ci, ils conquerraient le pays!
-
-Combien y en a-t-il de morts, bon écuyer?--La poussière et le sang
-m'empêchent de rien distinguer.--Combien y en a-t-il de morts, jeune
-écuyer?--En voilà cinq, six, sept, bien morts.
-
-
-V.
-
-Depuis le petit point du jour, ils combattirent jusqu'à midi; depuis
-midi jusqu'à la nuit, ils combattirent les Anglais.
-
-Et le seigneur Robert (de Beaumanoir) cria: J'ai soif, oh! j'ai
-grandsoif!--Lorsque Du Bois lui lança (comme un coup d'épée) ces mots:
-Si tu as soif, ami, bois ton sang!
-
-Et Robert, quand il l'entendit, détourna la face de honte, et il tomba
-sur les Anglais, et il en tua cinq.
-
-Dis-moi, dis-moi, mon écuyer, combien en reste-t-il encore? Seigneur,
-je vais vous le dire: un, deux, trois, quatre, cinq, six.
-
-Ceux-ci auront la vie sauve, mais ils payeront cent sous d'or, cent
-sous d'or brillant chacun, pour les charges de ce pays-ci.
-
-
-VI.
-
-Il n'eût pas été l'ami des Bretons, celui qui n'eût point applaudi
-dans la ville de Josselin, en voyant revenir les nôtres, des fleurs de
-genêts à leurs casques;
-
-Il n'eût pas été l'ami des Bretons, ni des saints de Bretagne non
-plus, celui qui n'eût pas béni saint Kado, patron des guerriers du
-pays;
-
-Celui qui n'eût point admiré, qui n'eût point applaudi, qui n'eût
-point béni, et qui n'eût point chanté:
-
-«Au paradis comme sur terre, saint Kado n'a pas son pareil![182]»
-
- [182] Extrait des chants populaires de la Bretagne, recueillis,
- publiés et traduits par M. de la Villemarqué, 3e édit., 2 vol.
- in-12, 1845.
-
-
-
-
-COMBAT DES TRENTE.
-
-III.--_Récit de Froissart._
-
- Comment messire Robert de Beaumanoir alla défier le capitaine de
- Ploermel, qui avoit nom Brandebourch, et comment il y eut une
- rude bataille de trente contre trente.
-
-
-En celle propre saison avint en Bretagne un moult haut fait d'armes
-que on ne doit mie oublier; mais le doit-on mettre en avant pour tous
-bacheliers encourager et exemplier. Et afin que vous le puissiez mieux
-entendre, vous devez savoir que toudis étoient guerres en Bretagne
-entre les parties des deux dames, comment que messire Charles de Blois
-fut emprisonné; et se guerroyoient les parties des deux dames par
-garnisons qui se tenoient ens ès châteaux et ens ès fortes villes de
-l'une partie et de l'autre. Si avint un jour que messire Robert de
-Beaumanoir, vaillant chevalier durement et du plus grand lignage de
-Bretagne, et étoit châtelain d'un châtel qui s'appelle Châtel
-Josselin, et avoit avec lui grand foison de gens d'armes de son
-lignage et d'autres soudoyers, si s'en vint par devant la ville et le
-châtel de Plaremiel, dont capitaine étoit un homme qui s'appeloit
-Brandebourch[183]; et avoit avec lui grand foison de soudoyers
-allemands, anglois et bretons, et étoient de la partie la comtesse de
-Montfort. Et coururent le dit messire Robert et ses gens par devant
-les barrières, et eut volontiers vu que cils de dedans fussent issus
-hors; mais nul n'en issit.
-
- [183] Bembrough. Les historiens de Bretagne l'appellent Brambro.
-
-Quand messire Robert vit ce, il approcha encore de plus près, et fit
-appeler le capitaine. Cil vint avant à la porte parler audit messire
-Robert, et sur asségurance d'une part et d'autre. «Brandebourch, dit
-messire Robert, a-t-il là dedans nul homme d'armes, vous ni autres,
-deux ou trois, qui voulussent jouter de fer de glaive contre autres
-trois, pour l'amour de leurs amies?» Brandebourch répondit, et dit:
-«Que leurs amis ne voudroient mie que ils se fissent tuer si
-méchamment que d'une seule joute; car c'est une aventure de fortune
-trop tôt passée, si en acquiert-on plutôt le nom d'outrage et de folie
-que renommée d'honneur ni de prix; mais je vous dirai que nous ferons,
-si il vous plaît. Vous prendrez vingt ou trente de vos compagnons de
-votre garnison, et j'en prendrai autant de la nôtre. Si allons en un
-bel champ, là où nul ne nous puisse empêcher ni destourber, et
-commandons, sur la hart, à nos compagnons d'une part et d'autre, et à
-tous ceux qui nous regarderont, que nul ne fasse à homme combattant
-confort ni aye; et là en droit nous éprouvons, et faisons tant que on
-en parle au temps avenir, en salles, en palais, en places et en autres
-lieux de par le monde, et en aient la fortune et l'honneur cils à qui
-Dieu l'aura destiné.»--«Par ma foi, dit messire Robert de Beaumanoir,
-je m'y accorde; et moult parlez ore vassamment. Or, soyez-vous trente,
-et nous serons nous trente aussi, et le créante ainsi par ma
-foi.»--Aussi le créanté-je, dit Brandebourch; car là acquerra plus
-d'honneur, qui bien s'y maintiendra, que à une joute.»
-
-Ainsi fut cette besogne affermée et créantée; et journée accordée au
-mercredi après, qui devoit être le quart de jour de l'emprise. Le
-terme pendant, chacun élisit les siens trente, ainsi que bon lui
-sembla; et tous cils soixante se pourvurent d'armures, ainsi que pour
-eux, bien et à point.
-
-Quand le jour fut venu, les trente compagnons Brandebourch ouïrent
-messe; puis se firent armer, et s'en allèrent en la place de terre là
-où la bataille devoit être, et descendirent tous à pied, et
-défendirent à tous ceux qui là étoient que nul ne s'entremît d'eux,
-pour chose ni pour meschef que il vit avoir à ses compagnons, et ainsi
-firent les compagnons à monseigneur Robert de Beaumanoir. Cils trente
-compagnons, que nous appellerons Anglois, à cette besogne attendirent
-longuement les autres que nous appellerons François. Quand les trente
-François furent venus, ils descendirent à pied et firent à leurs
-compagnons le commandement dessus dit. Aucuns dirent que cinq des
-leurs demeurèrent à cheval à l'entrée de la place et les vingt-cinq
-descendirent à pied, si comme les Anglois étoient. Et quand ils furent
-l'un devant l'autre, ils parlementèrent un peu ensemble tous soixante,
-puis se retrairent arrière, les uns d'une part et les autres d'autre,
-et firent tous leurs gens traire en sus de la place bien loin. Puis
-fit l'un d'eux un signe, et tantôt se coururent sus et se combattirent
-fortement tout en un tas, et rescouoient bellement l'un et l'autre
-quand ils véoient leurs compagnons à meschef.
-
-Assez tôt après ce qu'ils furent assemblés, fut occis l'un des
-François, mais pour ce ne laissèrent mie les autres le combattre, ains
-se maintinrent moult vassamment d'une part et d'autre, aussi bien que
-si tous fussent Rolands et Oliviers. Je ne sais à dire à la vérité
-cils se tinrent le mieux et cils le firent le mieux; ni n'en ouïs
-oncques nul priser plus avant de l'autre; mais tant se combattirent
-longuement, que tous perdirent force et haleine et pouvoir
-entièrement. Si les convint arrêter et reposer; et se reposèrent par
-accord, les uns d'une part et les autres d'autre, et se donnèrent
-trêve jusques adonc qu'ils se seroient reposés, et que le premier qui
-se releveroit rappelleroit les autres. Adonc étoient morts quatre
-François et deux des Anglois. Ils se reposèrent longuement d'une part
-et d'autre, et tels y eut qui burent du vin que on leur apporta en
-bouteilles, et restreignirent leurs armures qui desroutes étoient, et
-fourbirent leurs plaies.
-
-Quand ils furent ainsi rafraîchis, le premier qui se releva fit signe
-et rappela les autres. Si recommença la bataille si forte comme en
-devant, et dura moult longuement; et avoient courtes épées de
-Bordeaux, roides et aiguës, et épieux et dagues, et les aucuns haches;
-et s'en donnoient merveilleusement grands horions, et les aucuns se
-prenoient au bras à la lutte et se frappoient sans eux épargner. Vous
-pouvez bien croire qu'ils firent entre eux mainte belle appertise
-d'armes, gens pour gens, corps à corps, et mains à mains. On n'avoit
-point en devant, passé avoit cent ans, ouï recorder la chose pareille.
-
-Ainsi se combattirent comme bons champions, et se tinrent cette
-seconde empainte moult vassalement, mais finablement les Anglois en
-eurent le pire. Car, ainsi que je ouïs recorder, l'un des François qui
-demeuré étoit à cheval les débrisoit et défouloit trop mésaisément, si
-que Brandebourch, leur capitaine, y fut tué, et huit de leurs
-compagnons, et les autres se rendirent prisonniers quand ils virent
-que leur défendre ne leur pouvoit aider, car ils ne pouvoient ni
-devoient fuir. Et le dit messire Robert et ses compagnons, qui étoient
-demeurés en vie, les prirent et les emmenèrent au châtel Josselin
-comme leurs prisonniers; et les rançonnèrent depuis courtoisement,
-quand ils furent tous resanés, car il n'en y avoit nul qui ne fust
-fort blessé, et autant bien des François comme des Anglois. Et depuis
-je vis seoir à la table du roi Charles de France un chevalier breton
-qui été y avoit, messire Yvain Charuel; mais il avoit le viaire si
-détaillé et découpé qu'il montroit bien que la besogne fut bien
-combattue; et aussi y fut messire Enguerrant d'Eudin, un bon chevalier
-de Picardie, qui montroit bien qu'il y avoit été, et un autre bon
-écuyer qui s'appeloit Hues de Raincevaus[184].
-
- [184] Cette relation de Froissart, inédite avant l'édition des
- Chroniques de Froissart publiée par M. Buchon, est le seul récit
- en prose qui donne au combat des Trente une authenticité
- incontestable.
-
- _Chroniques de Froissart._
-
-
-
-
-DE LA MORT DE MONSEIGNEUR CHARLES D'ESPAGNE, CONNÉTABLE DE FRANCE.
-
-8 janvier 1354.
-
- Charles d'Espagne descendait du fils aîné d'Alphonse X, roi de
- Castille, Ferdinand de La Cerda, qui épousa Blanche de France,
- fille de saint Louis, et en eut deux fils, auxquels leur oncle
- Sanche enleva le trône, en 1284, à la mort d'Alphonse X. Les
- deux infants de la Cerda, Alphonse et Ferdinand, se réfugièrent
- en France auprès de Philippe le Bel, leur cousin, après une
- guerre malheureuse et une longue suite d'infortunes. Alphonse
- est le père de Charles de la Cerda, ou Charles d'Espagne, qui
- devint le favori du roi Jean et connétable. Sa faveur et son
- insolence le rendirent odieux à la noblesse; et Charles le
- Mauvais, roi de Navarre, qu'il avait insulté plusieurs fois, en
- l'appelant faux monnayeur, traître et complice des Anglais, le
- fit tuer, et commença par ce meurtre une trop longue série de
- crimes, restés impunis.
-
- Le récit des Grandes Chroniques nous donne un tableau exact du
- désordre et de la violence de ces temps chevaleresques; il nous
- montre l'impunité assurée aux grands, un meurtrier qu'on n'ose
- punir et qu'on récompense, un cardinal s'employant à une
- transaction déplorable entre le roi et un assassin. On y voit
- aussi comment le roi donnait des pensions, en cédant des terres
- et en faisant payer les rentes par les pauvres paysans des
- domaines qu'il concédait.
-
-
-L'an de grace mil trois cens cinquante quatre, le huitiesme jour de
-janvier, monseigneur Charles, roy de Navarre et conte de Evreux, fist
-tuer en la ville de Laigle, en Normendie, en une hostellerie,
-monseigneur Charles d'Espagne, lors connestable de France. Et fut
-ledit connestable tué en son lit, assez tost après le point du jour,
-par plusieurs gens d'armes que le roy de Navarre y envoya; lequel roy
-demoura en une granche au dehors de ladite ville de Laigle, jusques à
-tant que ceux qui firent ledit fait retournèrent par devers luy. Et en
-sa compaignie estoient, si comme l'on dist, monseigneur Phelippe de
-Navarre, son frère, monseigneur Jehan, conte de Harecourt, monseigneur
-Loys de Harecourt son frère, monseigneur Godefroy de Harecourt leur
-oncle, et plusieurs autres chevaliers et autres gens, tant de
-Normendie comme Navarrois et autres. Et après, se retraist ledit roy
-de Navarre et sa compaignie en la cité d'Evreux dont il estoit conte,
-et là se garny et enforça; et avecques luy se alièrent plusieurs
-nobles, par espécial de Normendie, c'est assavoir: les dessus nommés
-de Harecourt, le seigneur de Hembuye, monseigneur Jehan Malet seigneur
-de Graville, monseigneur Amaury de Meulent et plusieurs autres. Et
-assez tost après, se transporta ledit roy de Navarre en la ville de
-Mante, qui jà par avant avoit envoyé lettres closes en plusieurs des
-bonnes villes du royaume de France et aussi au grant conseil du roy,
-par lesquelles il escripvoit que il avoit fait mettre à mort ledit
-connestable pour plusieurs grans mesfais que ledit connestable li
-avoit fais; et envoya le conte de Namur par devers le roy de France à
-Paris. Et depuis, le roy de France envoya en ladite ville de Mante,
-par devers ledit roy de Navarre, plusieurs grans hommes, c'est
-assavoir: Monseigneur Guy de Bouloigne, cardinal, monseigneur Robert
-le Coq, évesque de Laon, le duc de Bourbon, le conte de Vendosme et
-plusieurs autres, lesquels traictièrent avec ledit roy de Navarre et
-son conseil. Car combien que ledit roy de Navarre si eust fait mettre
-à mort ledit connestable, comme dessus est dit, il ne luy souffisoit
-pas que ledit roy de France, de qui il avoit espousée la fille, luy
-pardonnast ledit mesfait; mais faisoit plusieurs requestes au roy son
-seigneur, tant que l'on cuidoit bien que, entre les deux roys dessus
-dis, déust avoir grant guerre; car ledit roy de Navarre avoit fait
-grans aliances et grans semonces en diverses régions; et si garnissoit
-et enforçoit ses villes et ses chastiaux. Finablement, après plusieurs
-traitiés fut fait accort entre les deux roys dessus dis par certaines
-manières dont aucuns des poins s'ensuivent. C'est assavoir: Que ledit
-roy de France bailleroit audit roy de Navarre trente-huit mil livres
-de terre à tournois, tant pour cause de certaine rente que ledit roy
-de Navarre prenoit sur le trésor du roy à Paris, comme pour autres
-titres que ledit roy de France luy devoit asseoir par certains
-traitiés fais long-tems avant entre les prédécesseurs des dis deux
-roys pour cause de la conté de Champaigne, et tout aussi pour cause du
-mariage dudit roy de Navarre qui avoit espousé la fille dudit roy de
-France; pour lequel mariage luy avoit esté promise certaine quantité
-de terre; c'est assavoir: douze mil livres à tournois. Pour lesquelles
-trente-huit mil livres de terre devant dites, il voult avoir la conté
-de Biaumont-le-Rogier, la terre de Breteuil en Normendie, les terres
-de Conches et d'Orbec, la visconté du Pont-Audemer et le bailliage de
-Constentin. Lesquelles choses luy furent accordées par ledit roy de
-France: jà fust ce que la conté de Biaumont et les terres de Breteuil,
-d'Orbec et de Conches fussent à monseigneur Phelippe, frère du roy de
-France, qui estoit duc d'Orléans; auquel duc le roy, son frère, bailla
-autres terres en récompensacion de ce. Outre ce, convint accorder
-audit roy de Navarre, pour avoir paix, que les devant dis Harecourt
-et tous les autres aliés entreroient en sa foy, sé il leur plaisoit,
-de toutes leurs terres, quelque part qu'elles fussent au royaume de
-France, et en auroit ledit roy de Navarre les hommages, sé il vouloit,
-autrement non.
-
-Outre ce, luy fut accordé qu'il tiendroit toutes lesdites terres, avec
-celles que il tenoit par avant en parrie. Et pourroit tenir
-eschequier[185], deux fois l'an, sé il vouloit, aussi noblement comme
-le duc de Normendie. Encore luy fut accordé que le roy de France
-pardonroit à tous ceux qui avoient esté à mettre à mort ledit
-connestable, la mort d'iceluy. Et ainsi le fist, et promist par son
-serement que jamais pour achoison de ce ne leur feroit ou feroit faire
-vilenie ou dommage. Et avecques toutes ces choses, ot encore ledit roy
-de Navarre une grant somme d'escus d'or dudit roy de France; et avant
-ce que ledit roy de Navarre voulsist venir par devers le roy de
-France, il convint que l'on luy envoyast le conte d'Anjou, second fils
-du roy de France, par manière d'ostage. Et après ce, vint à Paris à
-grant foison de gens d'armes.
-
- [185] _Échiquier_, cour de justice.
-
-
- Comment le roy de France pardonna au roy de Navarre la mort de
- monseigneur Charles d'Espaigne, connestable de France.
-
-Le mardi, quatriesme jour du moys de mars audit an mil trois cens
-cinquante quatre, vint ledit roy de Navarre en parlement[186], à
-Paris, pour la mort dudit connestable, si comme dit est, environ heure
-de prime; et descendit au palais, et puis vint en la chambre de
-parlement en laquelle estoit le roy en siége, et plusieurs de ses
-pers de France avec les gens de parlement et plusieurs autres de son
-conseil; et si y estoit le cardinal de Bouloigne. Et en la présence de
-tous parla ledit roy de Navarre au roy que il luy voulsist pardonner
-le fait dudit connestable, car il avoit eu bonne cause et juste de
-avoir fait ce que il avoit fait, laquelle il estoit prest de dire au
-roy, lors ou autre fois, si comme il disoit. Et oultre dit encore et
-jura qu'il ne l'avoit point fait en contempt du roy ni de son office,
-et que il ne seroit de rien si courroucié comme d'estre en
-l'indignacion du roy. Et ce fait, monseigneur Jacques de Bourbon,
-connestable de France, par le commandement du roy mist la main au[187]
-roy de Navarre, et puis si le fist-l'en traire arrière. Et assez tost
-après, la royne Jehanne, tante, et la royne Blanche, suer dudit roy de
-Navarre, laquelle royne Jehanne avoit esté femme du roy Charles
-dernièrement trespassé, vindrent en la présence du roy et luy firent
-la réverence en eux inclinant devant luy. Et adonc, monseigneur
-Regnault de Trie, dit Patroullart, se agenouilla devant le roy, et luy
-dist telles paroles en substance: «Mon très-redoubté seigneur, véés-ci
-mesdames la royne Jehanne et la royne Blanche qui ont entendu que
-Monseigneur de Navarre est en vostre male grace, dont elles sont
-fortement courouciées; et pour ce sont venues devers vous: et vous
-supplient que vous luy vueillez pardonner vostre mal talent; et, sé
-Dieu plaist, il se portera si bien par devers vous que vous et tout le
-peuple de France vous en tendrez bien contens.»
-
- [186] Au parlement, auquel était réuni l'ancienne cour des Pairs.
-
- [187] Porta la main sur le.
-
-Les dites paroles dites, lesdits connestable et mareschaus allèrent
-querre ledit roy de Navarre et le firent venir devant le roy, lequel
-se mist entre les deux roynes, et adonc ledit cardinal dit en
-substance les paroles qui s'ensuivent:
-
-«Monseigneur de Navarre, nul ne se doit esmerveiller sé monseigneur le
-roy s'est tenu à mal content de vous, pour le fait qui est advenu,
-lequel il ne convient jà que je die, car vous l'avez par vos lettres
-si publié et autrement que chacun le scet. Et vous estes tant tenu à
-luy que vous ne le deussiez jamais avoir fait. Vous estes de son sanc,
-si prochain comme chascun scet; vous estes son homme et son per, et si
-avez espousé madame sa fille, et de tant avez-vous plus mespris.
-Toutefois pour l'amour de mesdames les roynes qui cy sont qui moult
-affectueusement l'en ont prié, et aussi pour ce que il tient que vous
-l'avez fait par petit conseil, il le vous pardonne de bon cuer et
-bonne volenté.»
-
-Et lors lesdites roynes et ledit roy de Navarre qui mist le genoul à
-terre en mercièrent le roy. Et encore dist le cardinal que aucun du
-lignage du roy ne se aventurast d'ores en avant de faire tels fais
-comme le roy de Navarre avoit fait: car vraiement sé il advenoit, et
-fust le fils du roy qui le féist du plus petit officier que il eust,
-si en feroit-il justice. Et ce fait et dit, le roy se leva et la court
-se départit.
-
- _Les Grandes Chroniques de Saint Denis._
-
-
-
-
-ÉTATS GÉNÉRAUX DE 1355.
-
- Les intrigues de Charles le Mauvais ayant fait rompre les
- négociations ouvertes entre le roi Jean et le roi d'Angleterre,
- la guerre, qui avait à peu près cessé depuis la prise de Calais,
- recommença en 1355. Le désordre général était tel, et le
- gouvernement du roi Jean était tellement discrédité par sa
- faiblesse et par l'altération continuelle des monnaies, que le
- Roi se vit contraint de convoquer à Paris les états généraux; il
- leur demanda les troupes et l'argent nécessaires pour soutenir la
- guerre. On trouvera dans le récit que nous publions des détails
- curieux sur l'impôt établi par les états généraux sur le revenu
- de toutes les classes de la population. On remarquera que le
- revenu paye d'autant plus qu'il est moins considérable.
-
-
- De l'assemblée que le roy fist faire en parlement des nobles, du
- clergié et des bonnes villes, pour ordener aydes à soustenir le
- fait de la guerre.
-
-En ce meisme an, à la Saint-Andrieu, furent assemblés à Paris, par le
-mandement du roy, les prélas, les chapitres, les barons et les villes
-du royaume de France; et leur fist le roy exposer en sa présence
-l'estat des guerres, le mercredi après la Saint-Andrieu, en la chambre
-du parlement, par maistre Pierre de la Forest, lors arcevesque de
-Rouen et chancelier de France. Et leur requist ledit chancelier, pour
-le roy, que ils eussent avis ensemble quelle aide ils pourroient faire
-au roy, qui feust souffisant pour faire les frais de la guerre. Et
-pour ce que il avoit entendu que les sougiés du royaume se tenoient
-forment à grevés par la mutacion des monnoies, il offrit à faire forte
-monnoie et durable, mais que on luy féist aide qui fust souffisant à
-soustenir la guerre. Lesquels respondirent c'est assavoir: le clergié,
-par la bouche de maistre Jehan de Craon, lors arcevesque de Rains; les
-nobles, par la bouche du duc d'Athènes; et les bonnes villes, par
-Estienne Marcel, lors prévost des marchans à Paris, que ils estoient
-tous prests de vivre et de mourir avec le roy, et de mettre corps et
-avoir en son service; et délibéracion requistrent de parler ensemble,
-laquelle leur fut ottroiée.
-
-
- Comment les gens des trois estas, présent le roy, respondirent
- par délibéracion que ils feroient[188] continuelment, chascun
- an, trente mille hommes d'armes, et de l'ordonnance qui fut
- faite et avisée pour trouver le paiement à les paier.
-
- [188] C'est-à-dire qu'ils lèveraient et équiperaient à leurs
- frais.
-
-Après la devant dite délibéracion eue des trois estas dessus dis, ils
-respondirent au roy, en la dite chambre de parlement, par la bouche
-des dessus nommés, que ils luy feroient trente mille hommes chascun an
-à leur frais et despens, dont le roy les fist mercier. Et pour avoir
-la finance pour paier lesdits trente mille hommes d'armes, laquelle
-fut estimée à cinquante cent mil livres[189] par les trois estas
-dessus dis, ordenèrent que on lèveroit sur toutes gens, de tel estat
-que ils fussent, gens d'églyse, nobles ou autres, imposicion de huit
-deniers par livre sur toutes denrées; et gabelle de sel courroit par
-tout le royaume de France. Mais pour ce que on ne pouvoit lors savoir
-se lesdites imposicions et gabelle souffiroient, il fut alors ordené
-que les trois estas dessus dis retourneroient à Paris le premier de
-mars, pour veoir l'estat des dites imposicions et gabelle, et sur ce
-ordener ou de autre ayde faire pour avoir lesdites cinquante cent mil
-livres, ou de laissier courir lesdites imposicions et gabelle. Auquel
-premier jour de mars les dessus dis trois estas retournèrent à Paris,
-excepté plusieurs grosses villes de Picardie, les nobles et plusieurs
-autres grosses villes de Normendie. Et virent ceux qui y estoient
-l'estat desdites imposicions et gabelle; et tant pour ce qu'elles ne
-souffisoient à avoir lesdites cinquante cent mil livres, comme pour ce
-que plusieurs du royaume ne se vouloient accorder que lesdites
-imposicions et gabelle courussent en leur pays et ès villes où ils
-demouroient, ordenèrent nouvel subside sus chascune personne en la
-manière qui s'ensuit. C'est assavoir que tout homme et personne, fust
-du sanc du roy et de son lignage ou autre, clerc ou lai, religieux ou
-religieuse, exempt ou non exempt, hospitalier, chef d'églyse ou
-autres, eussent revenus ou rentes, office ou administration
-quelconques; monoiers et autres, de quelque estat qu'ils soient, et
-auctorité ou privilège usassent ou eussent usé au temps passé; femmes
-vefves ou celles qui faisoient chief, enfans mariés ou non mariés qui
-eussent aucune chose de par eux, fussent en garde, bail, tutelle,
-cure, mainbournie[190] ou administration quelconques; qui auroit
-vaillant cent livres de revenue et au dessous, fust à vie ou à
-héritage, en gaiges à cause d'office, en pensions à vie ou à volenté,
-feroit ayde et subside pour le fait des guerres de quatre livres. Et
-de quarente livres de revenue et au dessus, quarente sols; de dix
-livres de revenue et au dessus, vint sols; et au dessous de dix
-livres, soient enfans en mainbournie, au-dessus de quinze ans,
-laboureurs et ouvriers gaignans qui n'eussent autre chose que de leur
-labourage feroient ayde de dix sols. Et se ils avoient autre chose du
-leur, ils feroient ayde comme les autres serviteurs, mercenaires ou
-aloués qui ne vivoient que de leurs services; et qui gaaignast cent
-sols[191] par an ou plus, feroit-il semblable ayde et subside de dix
-sols; à prendre les sommes dessus dites à parisis au païs de parisis,
-et à tournois au païs de tournois. Et se lesdis serviteurs ne
-gaignoient cent sols ou au dessus, ils ne paieroient rien, se ils
-n'eussent aucuns biens équipolens; auquel cas ils aideroient comme
-dessus est dit. Et aussi n'aideroient de rien mendiens ou moines
-cloistrés, sans office et administration, né enfans en mainbournie
-sous l'âge de quinze ans qui n'auroient aucune chose comme devant est
-dit; ne nonnains qui vivent de revenue au dessus de quarante livres,
-ne aussi femmes mariées, pour ce que leurs maris aidoient; et estoit
-et seroit compté ce qu'elles avoient de par elles avec ce que leurs
-maris avoient. Et quant aux clercs et gens d'églyse, abbés, prieurs,
-chanoines, curés et autres comme dessus, qui avoient vaillant au
-dessus de cent livres en revenue, fussent bénéfices en sainte églyse,
-en patremoine, ou l'un avec l'autre, jusques à cinq mille livres, les
-dessus dis feroient ayde de quatre livres pour les premiers cent
-livres, et pour chascun autre cent livres, jusques auxdites cinq mille
-livres, quarante sols, et ne feroient de rien ayde au dessus desdites
-cinq milles livres, ne aussi de leurs meubles; et les revenues de
-leurs bénéfices seroient prisiées et estimées selon le taux du
-dixiesme, ne ne s'en pourroient franchir ne exempter par quelconques
-privilèges.
-
- [189] Cinq millions.
-
- [190] _Tutelle._
-
- [191] _Cent sols._ Le terme moyen du salaire des ouvriers, outre
- leur nourriture, non pas à Paris, mais dans les provinces, est
- aujourd'hui de _cent francs_; le sol du quatorzième siècle
- représente donc assez exactement _un franc_ de notre temps. Ainsi
- pour apprécier l'impôt qu'on venoit d'établir, on ne sera pas
- très-éloigné de la vérité en disant que les possesseurs d'un
- revenu de 1600 à 4000 francs furent tenus de payer une aide de 80
- francs; ceux qui avaient 400 à 1600 francs furent taxés à 40
- francs. Enfin on exigea 20 francs de ceux dont les appointemens,
- gages ou revenus n'atteignoient pas l'humble chiffre de 400
- francs. D'après ce calcul, les cinq millions demandés
- correspondroient à une levée de cent millons pour nous. (_Note de
- M. Paulin Pâris_, 1836.)
-
-Et quant aux nobles et gens des bonnes villes qui avoient vaillant au
-dessus de cent livres de revenue, lesdis nobles feroient aide, jusques
-à cinq mille livres de revenue et néant oultre, pour chascun cent
-livres, quarante sols oultre les quatre livres pour les premiers cent
-livres. Et les gens des bonnes villes par semblable manière, jusques à
-mille livres de revenue tant seulement. Et quant aux meubles des
-nobles qui n'avoient pas cent livres de revenue, l'on estimeroit les
-meubles qu'ils auroient, jusques à la value de mille livres et non
-plus. Et des gens non nobles qui n'avoient pas quatre cens livres de
-revenue, l'on estimeroit leurs meubles jusques à la value de quatre
-mille livres, c'est assavoir, pour cent livres de meubles, dix livres
-de revenue; et de tant feroient-ils ayde par la manière dessus
-devisée. Et se il advenoit que aucun noble n'eust vaillant en revenue
-tant seulement jusques à cent livres, ne en meubles purement jusques à
-mille livres, ou que aucun noble ne eust seulement en revenue quatre
-cens livres, né en meubles purement quatre mille livres, et il eust
-partie en revenue et partie en meubles, l'on estimeroit et regarderoit
-la revenue et son meuble ensemble, jusques à la somme de mille livres
-quant aux nobles, et de quatre mille livres quant aux non-nobles. Et
-non plus.
-
- _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées par M. Paulin
- Pâris.
-
-
-
-
-BATAILLE DE POITIERS.
-
-19 septembre 1356.
-
- En 1355, lorsque la guerre avait recommencé entre la France et
- l'Angleterre, Édouard III avait envoyé le prince de Galles, son
- fils, à Bordeaux. Le prince de Galles avait ravagé le Languedoc,
- et en 1356 il continua ses opérations en dévastant la France
- centrale, Rouergue, Auvergne, Limousin et Berry. Pendant ce
- temps, le roi Jean, auquel les états généraux avaient accordé les
- hommes et l'argent nécessaires pour terminer la guerre, résolut
- d'aller combattre les Anglais et de faire cesser leurs ravages.
- Il se rendit à Chartres, et y rassembla 2,000 chevaliers et
- 50,000 autres combattants avec lesquels il devait facilement
- écraser les 2,000 hommes d'armes et les 6,000 archers anglais et
- gascons du prince de Galles. De Chartres le roi Jean se porta sur
- la Loire, qu'il passa à Amboise et se dirigea sur Poitiers, où il
- devança les Anglais, qui s'y dirigeaient eux-mêmes venant de
- Romorantin. Le prince de Galles en arrivant à Poitiers y trouva
- les Français, qui de leur côté croyaient poursuivre les Anglais.
- Le hasard avait fait que l'armée française était maîtresse de la
- route de Bordeaux, qui était la ligne de retraite des Anglais, et
- que le prince de Galles était coupé. Les deux armées ne
- s'expliquèrent leur position relative que le 17 septembre à la
- suite d'un premier engagement.
-
-
- Comment les coureurs du prince de Galles se férirent en la queue
- de l'ost des François, et comment le roi de France fit ses gens
- loger, et aussi le prince les siens.
-
-Quand le prince de Galles et son conseil entendirent que le roi Jean
-de France et ses batailles étoient devant eux et avoient, le vendredi,
-passé au pont à Chauvigny, et que nullement ils ne se pouvoient partir
-du pays sans y être combattus, si se recueillirent et rassemblèrent ce
-samedi sur les champs, et fut adonc commandé de par le prince que nul,
-sur la tête, ne courût ni chevauchât sans commandement devant les
-bannières des maréchaux. Ce ban fut tenu; et chevauchèrent les Anglois
-ce samedi, dès l'heure de prime jusques à vespres, et tant qu'ils
-vinrent à deux petites lieues de Poitiers. Adonc furent ordonnés pour
-courir et savoir où les François tenoient les champs, le captal de
-Buch, messire Aymemon de Pommiers, messire Betremieu de Bruhe et
-messire Eustache d'Aubrecicourt. Et se partirent ces chevaliers atout
-deux cents armures de fer, tous bien montés sur fleur de coursiers, et
-chevauchèrent si avant d'une part et d'autre, que ils virent
-clairement la grosse bataille du roi, et étoient tous les champs
-couverts de gens d'armes. Et ne se purent abstenir qu'ils ne vinssent
-férir et courre en la queue des François; et en ruèrent aucuns par
-terre et fiancèrent prisonniers, et tant que l'ost se commença
-grandement à estourmir. Et en vinrent les nouvelles au roi de France,
-ainsi qu'il devoit entrer en la cité de Poitiers.
-
-Quand le roi entendit la vérité, que ses ennemis, que tant désiroit à
-trouver, étoient derrière et non devant, si en fut grandement réjoui;
-et retourna tout à un faix, et fit retourner toutes manières de gens
-bien avant sur les champs, et eux là loger. Si fut ce samedi moult
-tard ainçois qu'ils fussent tous logés. Les coureurs du prince
-revinrent devers lui, et lui recordèrent une partie du convenant des
-François, et lui dirent bien qu'ils étoient malement grand gent. De ce
-ne fut le prince nullement effrayé, et dit: «Dieu y ait part! Or nous
-faut avoir avis et conseil comment nous les combattrons à notre
-avantage.» Cette nuit, se logèrent les Anglois assez en fort lieu,
-entre haies, vignes et buissons, et fut leur ost bien gardé et
-esguetté; et aussi fut celui des François.
-
-
- Comment le roi de France commanda que chacun se traist sur les
- champs; et comment il envoya quatre chevaliers ci-après nommés
- pour savoir le convenant des Anglois.
-
-Quant vint le dimanche[192] au matin, le roi de France qui grand désir
-avoit de combattre les Anglois, fit en son pavillon chanter messe
-moult solennellement devant lui, et s'acommunia et ses quatre fils.
-
- [192] 18 septembre.
-
-Après la messe, se trairent devers lui les plus grands et les plus
-prochains de son lignage, le duc d'Orléans son frère, le duc de
-Bourgogne, le comte de Ponthieu, messire Jacques de Bourbon, le duc
-d'Athènes, connétable de France, le comte d'Eu, le comte de
-Tancarville, le comte de Sarrebruche, le comte de Dampmartin, le comte
-de Ventadour, et plusieurs autres grands barons de France et des
-terres voisines, tels que messire Jean de Clermont, messire Arnoul
-d'Andrehen, maréchal de France, le sire de Saint-Venant, messire Jean
-de Landas, messire Eustache de Ribeumont, le sire de Fiennes, messire
-Godefroy de Chargny, le sire de Chastillon, le sire de Sully, le sire
-de Neelle, messire Robert de Duras, et moult d'autres qui y furent
-appelés. Là furent en conseil un grand temps, à savoir comment ils se
-maintiendroient. Si fut donc ordonné que toutes gens se traïssent sur
-les champs, et chacun seigneur développât sa bannière et mît avant, au
-nom de Dieu et de saint Denis, et que on se mît en ordonnance de
-bataille, ainsi que pour tantôt combattre. Ce conseil et avis plut
-grandement au roi de France: si sonnèrent les trompettes parmi l'ost.
-Adoncques s'armèrent toutes gens, et montèrent à cheval, et vinrent
-sur les champs là où les bannières du roi ventiloient et étoient
-arrêtées, et par espécial l'oriflambe, que messire Godefroy de Chargny
-portoit. Là put-on voir grand noblesse de belles armures, de riches
-armoiries, de bannières, de pennons, de belle chevalerie et écuyerie;
-car là étoit toute la fleur de France; ni nul chevalier et écuyer
-n'étoit demeuré à l'hôtel, si il ne vouloit être déshonoré.
-
-Là furent ordonnées, par l'avis du connétable de France et des
-maréchaux, trois grosses batailles: en chacune avoit seize mille
-hommes, dont tous étoient passés et montrés pour hommes d'armes. Si
-gouvernoit la première le duc d'Orléans, à trente-six bannières et
-deux tant de pennons; la seconde, le duc de Normandie, et ses deux
-frères messire Louis et messire Jean; la tierce devoit gouverner le
-roi de France. Si pouvez et devez bien croire que en sa bataille avoit
-grand foison de bonne chevalerie et noble.
-
-Entrementes que ces batailles s'ordonnoient et mettoient en arroy, le
-roi de France appela messire Eustache de Ribeumont, messire Jean de
-Landas, messire Guichard de Beaujeu et messire Guichard d'Angle, et
-leur dit: «Chevauchez avant plus près du convenant des Anglois, et
-avisez et regardez justement leur arroi, et comment ils sont, et par
-quelle manière nous les pourrons combattre, soit à pied ou à cheval.»
-Et cils répondirent: «Sire, volontiers.»
-
-Adoncques se partirent les quatre chevaliers dessus nommés du roi, et
-chevauchèrent avant, et si près des Anglois qu'ils conçurent et
-imaginèrent une partie de leur convenant. Et en rapportèrent la vérité
-au roi, qui les attendoit sur les champs, monté sur un grand blanc
-coursier; et regardoit de fois à autre ses gens, et louoit Dieu de ce
-qu'il en véoit si grand foison, et disoit tout en haut: «Entre vous,
-quand vous êtes à Paris, à Chartres, à Rouen, ou à Orléans, vous
-menacez les Anglois, et vous souhaitez le bassinet en la tête devant
-eux: or y êtes-vous, je vous les montre; si leur veuilliez montrer vos
-mautalens et contrevenger les ennuis et les dépits qu'ils vous ont
-faits; car sans faute nous les combattrons.» Et cils qui l'avoient
-entendu répondoient: «Dieu y ait part! tout ce verrons-nous
-volontiers.»
-
-
- Comment les quatre chevaliers dessus dits rapportèrent le
- convenant des Anglois au roi de France.
-
-En ces paroles que le roi de France disoit et montroit à ses gens pour
-eux encourager, vinrent les quatre chevaliers dessus nommés, et
-fendirent la presse et s'arrêtèrent devant le roi. Là étoient le
-connétable de France et les deux maréchaux, et grand foison de bonne
-chevalerie, tous venus et arrêtés pour savoir comment on se
-combattroit. Le roi demanda aux dessus dits tout haut: «Seigneurs,
-quelles nouvelles?»--«Sire, bonnes; si aurez, s'il plaît à Dieu, une
-bonne journée sur vos ennemis.»--«Telle l'espérons-nous à avoir, par
-la grâce de Dieu, répondit le roi. Or nous dites la manière de leur
-convenant, et comment nous les pourrons combattre.» Adonc répondit
-messire Eustache de Ribeumont pour tous, si comme je fus informé, car
-ils lui en avoient prié et chargé, et dit ainsi: «Sire, nous avons vu
-et considéré les Anglois; si peuvent être par estimation deux mille
-hommes d'armes, quatre mille archers et quinze cents brigands.»--«Et
-comment gisent-ils,» dit le roi?--«Sire, répondit messire Eustache,
-ils sont en très-fort lieu, et ne pouvons voir ni imaginer qu'ils
-aient que une bataille; mais trop bellement et trop sagement l'ont-ils
-ordonnée; et ont pris le long d'un chemin fortifié malement de haies
-et de buissons, et ont vêtu celle haie d'une part et d'autre de leurs
-archers; tellement que on ne peut entrer ni chevaucher en leur chemin
-fors que parmi eux. Si convient-il aller celle voie, si on les veut
-combattre. En celle haie n'a que une seule entrée et issue, où espoir
-quatre hommes d'armes, ainsi que au chemin, pourroient chevaucher de
-front. Au coron d'icelle haie, entre vignes et espinettes où on ne
-peut aller ni chevaucher, sont leurs gens d'armes, tous à pied; et ont
-mis les gens d'armes tout devant eux leurs archers en manière d'une
-herse: dont c'est trop sagement ouvré, ce nous semble; car qui voudra
-ou pourra venir par fait d'armes jusques à eux, il n'y entrera
-nullement, fors que parmi ces archers qui ne seront mie légers à
-déconfire.»
-
-Adonc parla le roi, et dit: «Messire Eustache, et comment y
-conseillez-vous à aller?» Donc répondit le chevalier, et dit: «Sire,
-tout à pied, excepté trois cents armures de fer des vôtres, tous des
-plus apperts et hardis, durs et forts, et entreprenants de votre ost,
-et bien montés sur fleur de coursiers, pour dérompre et ouvrir ces
-archers, et puis vos batailles et gens d'armes, vitement suivre tous à
-pied, et venir sur ces gens d'armes main à main, et eux combattre de
-grand volonté. C'est tout le conseil que de mon avis je puis donner ni
-imaginer; et qui mieux y scet, si le die.» Ce conseil et avis plut
-grandement au roi de France, et dit que ainsi seroit-il fait.
-
-Adoncques, par le commandement du roi, sur cet arrêt, se départirent
-les deux maréchaux, et chevauchèrent de bataille en bataille, et
-trièrent et élurent et dessevrèrent à leurs avis, par droite élection,
-jusques à trois cents chevaliers et écuyers, les plus roides et plus
-apperts de tout l'ost, et chacun d'eux monté sur fleur de coursiers et
-armé de toutes pièces. Et tantôt après fut ordonnée la bataille des
-Allemands; et devoient demeurer à cheval pour conforter les maréchaux,
-dont le comte de Sarrebruche, le comte de Nido (Nidau), le comte Jean
-de Nasço (Nassau?) étoient meneurs et conduiseurs. Là étoit et fut le
-roi Jean de France, armé lui vingtième de ses paremens; et avoit
-recommandé son ainsné fils en la garde du seigneur de Saint-Venant, de
-monseigneur de Landas et de messire Thibaut de Vodenay; et ses autres
-trois fils puisnés, Louis, Jean et Philippe, en la garde d'autres bons
-chevaliers et écuyers; et portoit la souveraine bannière du roi
-messire Geoffroy de Chargny, pour le plus prud'homme de tous les
-autres et le plus vaillant; et étoit messire Regnault de Cervolle, dit
-Archiprêtre, armé des armures du jeune comte d'Alençon.
-
-
- Comment le cardinal de Pierregort[193] se mit en grand peine
- d'accorder le roi de France et le prince de Galles.
-
- [193] Périgord.
-
-Quand les batailles du roi furent ordonnées et appareillées, et chacun
-sire dessous sa bannière et entre ses gens, et savoit aussi chacun
-quelle chose il devoit faire, on fit commandement de par le roi que
-chacun allât à pied, excepté ceux qui ordonnés étoient avec les
-maréchaux pour ouvrir et fendre les archers; et que tous ceux qui
-lances avoient les retaillassent au volume de cinq pieds, par quoi on
-s'en pût mieux aider, et que tous aussi ôtassent leurs éperons. Cette
-ordonnance fut tenue; car elle sembla à tout homme belle et bonne.
-
-Ainsi que ils devoient approcher, et étoient, par semblant, en grand
-volonté de requerre leurs ennemis, vint le cardinal de Pierregort
-férant et battant devant le roi; et s'étoit parti moult matin de
-Poitiers; et s'inclina devant le roi moult bas, en cause d'humilité,
-et lui pria à jointes mains, pour si haut seigneur que Dieu est,
-qu'il se voulût abstenir et affréner un petit tant qu'il eût parlé
-à lui. Le roi de France, qui étoit assez descendant à toutes voies
-de raison, lui accorda, et dit: «Volontiers: que vous plaît-il à
-dire?»--«Très-cher sire, dit le cardinal, vous avez ci toute la fleur
-de la chevalerie de votre royaume assemblée contre une poignée de gens
-que les Anglois sont au regard de vous; et si vous les pouvez avoir,
-et qu'ils se mettent en votre merci sans bataille, il vous seroit plus
-honorable et profitable à avoir par cette manière que d'aventurer si
-noble chevalerie et si grand que vous avez ci: si vous prie, au nom de
-Dieu et d'humilité, que je puisse chevaucher devers le prince et lui
-montrer en quel danger vous le tenez.» Encore lui accorda le roi, et
-lui dit: «Sire, il nous plaît bien, mais retournez tantôt.» A ces
-paroles se partit le cardinal du roi de France, et s'en vint moult
-hâtivement devers le prince, qui étoit entre ses gens tout à pied, au
-fort d'une vigne, tout conforté par semblant d'attendre la puissance
-du roi de France. Sitôt que le cardinal fut venu, il descendit à
-terre, et se traist devers le prince, qui moult bénignement le
-recueillit; et lui dit le cardinal, quand il l'eut salué et incliné:
-«Certes, beau fils, si vous aviez justement considéré et imaginé la
-puissance du roi de France, vous me laisseriez convenir de vous
-accorder envers lui, si je pouvois.» Donc répondit le prince, qui
-étoit lors un jeune homme, et dit: «Sire, l'honneur de moi sauve et de
-mes gens, je voudrois bien encheoir en toutes voies de raison.»
-Adoncques répondit le cardinal: «Beau fils, vous dites bien, et je
-vous accorderai si je puis; car ce seroit grand pitié si tant de
-bonnes gens qui ci sont, et que vous êtes d'un côté et d'autre,
-venoient ensemble par bataille; trop y pourroit grand meschef avenir.»
-
-A ces mots se partit le cardinal du prince, sans plus rien dire; et
-s'en revint arrière devers le roi de France, et commença à entamer
-traités d'accord, et à mettre paroles avant, et à dire au roi, pour
-lui mieux atraire à son intention: «Sire, vous ne vous avez que faire
-de trop hâter pour eux combattre; car ils sont tous vôtres sans coup
-férir, ni ils ne vous peuvent fuir, ni échapper, ni éloigner: si vous
-prie que huy tant seulement, et demain jusques à soleil levant, vous
-leur accordez répit et souffrance.»
-
-Adoncques commença le roi de France à muser un petit, et ne voulut mie
-ce répit accorder à la première prière du cardinal, ni à la seconde;
-car une partie de ceux de son conseil ne s'y consentoient point, et
-par espécial messire Eustache de Ribeumont et messire Jean de Landas,
-qui étoient moult secrets du roi. Mais le dit cardinal, qui s'en
-ensonnioit en espèce de bien, pria tant et prêcha le roi de France,
-que il se consentit, et donna et accorda le répit à durer le dimanche
-tout le jour et lendemain jusques à soleil levant; et le rapporta
-ainsi le dit cardinal moult vitement au prince et à ses gens, qui n'en
-furent mie courroucés, pourtant que toudis s'efforçoient eux d'avis et
-d'ordonnance.
-
-Adonc fit le roi de France tendre sur les champs, au propre lieu où il
-avoit le répit accordé, un pavillon de vermeil samis moult cointe et
-moult riche; et donna congé à toutes gens de retraire chacun en son
-logis, excepté la bataille du connétable et des maréchaux. Si étoient
-de lès le roi ses enfants et les plus grands de son lignage, à qui il
-prenoit conseil de ses besognes.
-
-Ainsi ce dimanche toute jour chevaucha et travailla le cardinal de
-l'un à l'autre; et les eût volontiers accordés si il eût pu; mais il
-trouvoit le roi de France et son conseil si froids qu'ils ne vouloient
-aucunement descendre à accord, si ils n'avoient des cinq les quatre,
-et que le prince et ses gens se rendissent simplement, ce que ils ne
-eussent jamais fait. Si y eut offres et paroles plusieurs, et de
-divers propos mis avant. Et me fut dit jadis des gens dudit cardinal
-de Pierregort, qui là furent présents, et qui bien en cuidoient savoir
-aucune chose, que le prince offroit à rendre au roi de France tout ce
-que conquis avoit en ce voyage, villes et châteaux, et quitter tous
-prisonniers que il et ses gens avoient pris, et jurer à soi non armer
-contre le royaume de France sept ans tout entiers. Mais le roi de
-France et son conseil n'en voulurent rien faire; et furent longuement
-sur cet état: que le prince et cent chevaliers des siens se venissent
-mettre en la prison du roi de France, autrement on ne les vouloit mie
-laisser passer; lequel traité le prince de Galles et son conseil
-n'eussent jamais accordé.
-
-
- Comment messire Jean de Clermont, maréchal de France, et messire
- Jean Chandos eurent grosses paroles ensemble.
-
-Entrementes que le cardinal de Pierregort portoit les paroles et
-chevauchoit de l'un à l'autre, en nom de bien, et que le répit duroit,
-étoient aucuns jeunes chevaliers bachelereux et amoureux, tant de la
-partie des François comme des Anglois, qui chevauchèrent ce jour en
-costiant les batailles; les François pour aviser et imaginer le
-convenant des Anglois; et les chevaliers d'Angleterre celui des
-François, ainsi que en telles besognes telles choses aviennent. Donc
-il avint que messire Jean Chandos, qui étoit preux chevalier, gentil
-et noble de coeur, et de sens imaginatif, avoit ce jour chevauché et
-costié sur aile durement la bataille du roi de France, et avoit pris
-grand plaisance au regarder, pourtant qu'il y véoit si grand foison de
-noble chevalerie friquement armée et appareillée; et disoit et
-devisoit en soi-même: «Ne plaise jà à Dieu que nous partions sans
-combattre! car si nous sommes pris ou déconfits de si belles gens
-d'armes et de si grand foison comme j'en vois contre nous, nous n'y
-devrons avoir point de blâme; et si la journée étoit pour nous, et que
-fortune le veuille consentir, nous serons les plus honorées gens du
-monde.»
-
-Tout en telle manière que messire Jean Chandos avoit chevauché et
-considéré une partie du convenant des François, en étoit avenu à l'un
-des maréchaux de France, messire Jean de Clermont; et tant
-chevauchèrent ces deux chevaliers, qu'ils se trouvèrent et
-encontrèrent d'aventure; et là eut grosses paroles et reproches moult
-félonnesses entre eux. Je vous dirai pourquoi. Ces deux chevaliers,
-qui étoient jeunes et amoureux, on le peut et doit-on ainsi entendre,
-portoient chacun une même devise d'une bleue dame, ouvrée de bordure
-au ray d'un soleil, sur le senestre bras; et toujours étoit dessus
-leurs plus hauts vêtements, en quelque état qu'ils fussent. Si ne plut
-mie adonc à messire Jean de Clermont ce qu'il vît porter sa devise à
-messire Jean Chandos; et s'arrêta tout coi devant lui, et lui dit:
-«Chandos, aussi vous désirois-je à voir et à encontrer: depuis quand
-avez-vous empris à porter ma devise?»--«Et vous la mienne? ce répondit
-messire Jean Chandos; car autant bien est-elle mienne comme
-vôtre.»--«Je vous le nie, dit messire Jean de Clermont; et si la
-souffrance ne fût entre les nôtres et les vôtres, je le vous montrasse
-tantôt que vous n'avez nulle cause de la porter.»--«Ha! ce répondit
-messire Jean Chandos, demain au matin vous me trouverez tout
-appareillé du défendre, et de prouver par fait d'armes que aussi bien
-est-elle mienne comme vôtre.» A ces paroles ils passèrent outre; et
-dit encore messire Jean de Clermont, en ramponnant plus avant messire
-Jean Chandos: «Chandos! Chandos! ce sont bien des pompes de vous
-Anglois, qui ne savent aviser rien de nouvel; mais quant qu'ils voient
-leur est bel.»
-
-Il n'y eut adoncques plus dit ni plus fait: chacun s'en retourna
-devers ses gens, et demeura la chose en cet état.
-
-
- Comment les Anglois firent fossoyer et haier leurs archers; et
- comment le cardinal de Pierregort prit congé du roi de France
- et du prince de Galles.
-
-Vous avez bien ouï conter ci-dessus comment le cardinal de Pierregort
-se mit en peine, ce dimanche tout le jour, de chevaucher de l'un à
-l'autre pour accorder ces deux seigneurs, le roi de France et le
-prince de Galles; mais il n'en put à chef venir, et furent basses
-vespres quand il se partit et rentra en Poitiers.
-
-Ce dimanche se tinrent les François tout le jour sur les champs, et au
-soir ils se trairent en leurs logis, et se aisèrent de ce qu'ils
-eurent. Ils avoient bien de quoi, vivres et pourvéances, assez
-largement; et les Anglois en avoient grand deffaute. C'étoit la chose
-qui plus les ébahissoit; car ils ne savoient où ni quel part aller
-fourrager, si fort leur étoit le pas clos; ni ils ne pouvoient partir
-de là sans le danger des François. Au voir dire, ils ne ressoignoient
-point tant la bataille comme ils faisoient ce que on ne les tenist en
-cel état, ainsi comme pour assiégés et affamés.
-
-Le dimanche tout le jour entendirent eux parfaitement à leur besogne,
-et le passèrent au plus bel qu'ils purent, et firent fossoyer et haier
-leurs archers autour d'eux, pour être plus forts. Quand vint le lundi
-au matin, le prince et ses gens furent tous tantôt appareillés et mis
-en ordonnance, ainsi comme devant, sans eux desroyer ni effrayer; et
-en telle manière firent les François. Environ soleil levant, ce lundi
-matin, revint le dit cardinal de Pierregort en l'ost de l'un et de
-l'autre, et les cuida par son prêchement accorder; mais il ne put et
-lui fut dit ireusement des François que il retournât à Poitiers, ou là
-où il lui plairoit, et que plus ne portât aucunes paroles de traité ni
-d'accord, car il lui en pourroit bien mal prendre. Le cardinal, qui
-s'en ensonnioit en espèce de bien, ne se voult pas bouter en péril,
-mais prit congé du roi de France, car il vit bien qu'il se travailloit
-en vain; et s'en vint au départir devers le prince, et lui dit: «Beau
-fils, faites ce que vous pourrez; il vous faut combattre; ni je ne
-puis trouver nulle grâce d'accord ni de paix devers le roi de France.»
-Cette dernière parole enfélonnit et encouragea grandement le coeur du
-prince, et répondit: «C'est bien l'intention de nous et des nôtres; et
-Dieu veuille aider le droit!»
-
-Ainsi se partit le cardinal du prince, et retourna à Poitiers. En sa
-compagnie avoit aucuns apperts écuyers et hommes d'armes qui étoient
-plus favorables au roi que au prince. Quand ils virent que on se
-combattroit, ils se emblèrent de leur maître et se boutèrent en la
-route des François, et firent leur souverain du châtelain d'Amposte,
-qui étoit pour le temps de l'hôtel dudit cardinal, et vaillant homme
-d'armes durement. Et de ce ne se aperçut point le cardinal, ni n'en
-sut rien jusques à ce qu'il fût revenu à Poitiers; car si il l'eût su,
-il ne l'eût aucunement souffert; pourtant qu'il avoit été traiteur de
-apaiser, si il eût pu, l'une partie et l'autre.
-
-Or parlerons un petit de l'ordonnance des Anglois aussi bien qu'avons
-fait de celle des François.
-
-
- Comment le prince ordonna ses gens pour combattre, et ci
- s'ensuivent les noms des vaillants seigneurs et chevaliers qui
- de lès lui étoient.
-
-L'ordonnance du prince de Galles étoit auques telle comme les quatre
-chevaliers de France dessus nommés rapportèrent en certaineté au roi,
-fors tant que depuis ils avoient ordonné aucuns apperts chevaliers
-pour demeurer à cheval contre la bataille des maréchaux de France; et
-avoient encore, sur leur dextre côté, sur une montagne qui n'étoit pas
-trop roide à monter, ordonné trois cents hommes à cheval et autant
-d'archers tous à cheval, pour costier à la couverte toute cette
-montagne, et venir autour sur aile férir en la bataille du duc de
-Normandie, qui étoit en sa bataille à pied dessous celle montagne.
-Tout ce étoit qu'ils avoient fait de nouvel. Et se tenoit le prince et
-sa grosse bataille au fond de ces vignes, tous armés, leurs chevaux
-assez près d'eux pour tantôt monter, si il étoit besoin; et étoient
-fortifiés et enclos, au plus faible lès, de leur charroi et de tout
-leur harnois: si ne les pouvoit-on approcher de ce côté.
-
-Or vous vueil-je nommer des plus renommés chevaliers d'Angleterre et
-de Gascogne qui étoient là adonc de lès le prince de Galles.
-Premièrement, le comte de Warvich, le comte de Suffolch, maréchal de
-l'ost, le comte de Sallebrin (Salisbury) et le comte d'Oskesufforch
-(Oxford), messire Jean Chandos, messire Richard de Stanford, messire
-Regnault de Cobehen (Cobham), messire Édouard seigneur Despenser
-(Spenser), messire Jacques d'Audelée (Audley), et messire Pierre son
-frère, le seigneur de Bercler (Berkley), le seigneur de Basset,
-messire Guillaume Fitz-Warine, le seigneur de la Ware, le seigneur de
-Manne, le seigneur de Villebi (Willoughby), messire Bertelemy de
-Bruwes, le seigneur de Felleton, messire Richard de Pennebruge,
-messire Étienne de Cosenton, le seigneur de Braseton, et plusieurs
-autres Gascons, le seigneur de Labret, le seigneur de Pommiers,
-messire Helie et messire Aymond de Pommiers, le seigneur de Langueren,
-messire Jean de Grailly, captal de Buch, messire Jean de Chaumont, le
-seigneur de l'Esparre, le seigneur de Mucidan, le seigneur de Curton,
-le seigneur de Rozem, le seigneur de Condom, le seigneur de
-Montferrant, le seigneur de Landuras, monseigneur le Souldich de
-l'Estrade, et aussi des autres, que je ne puis mie tous nommer:
-Hainuyers, messire Eustache d'Aubrecicourt et messire Jean de
-Ghistelles; et deux autres bons chevaliers étrangers, messire Daniel
-Pasele et Denis de Morbeke.
-
-Si vous dis pour vérité que le prince de Galles avoit là avec lui
-droite fleur de chevalerie, combien qu'ils ne fussent pas grand
-foison; car ils n'étoient, à tout compter, pas plus haut de huit mille
-hommes; et les François étoient bien cinquante mille combattants, dont
-il y avoit plus de trois mille chevaliers.
-
-
- Comment le prince de Galles reconforta sagement ses gens, et
- comment messire Jacques d'Audelée requit au prince qu'il
- commençât la bataille, lequel lui accorda.
-
-Quand ce jeune homme, le prince de Galles, vit que combattre le
-convenoit, et que le cardinal de Pierregort sans rien exploiter s'en
-r'alloit, et que le roi de France, son adversaire, moult peu les
-prisoit et aimoit, si se reconforta en soi-même, et reconforta moult
-sagement ses gens, et leur dit: «Beaux seigneurs, si nous sommes un
-petit contre la puissance de nos ennemis, si ne nous en ébahissons mie
-pour ce, car la vertu ni la victoire ne gît mie en grand peuple, mais
-là où Dieu la veut envoyer. Si il avient ainsi que la journée soit
-pour nous, nous serons les plus honorés du monde; si nous sommes
-morts, j'ai encore monseigneur mon père et deux beaux-frères, et aussi
-vous avez de bons amis, qui nous contrevengeront: si vous prie que
-vous vouliez huy entendre à bien combattre; car s'il plaît à Dieu et à
-saint George, vous me verrez huy bon chevalier.» De ces paroles et de
-plusieurs autres belles raisons que le prince démontra ce jour à ses
-gens, et fit démontrer par ses maréchaux, étoient-ils tous confortés.
-
-De lès le prince, pour le garder et conseiller, étoit messire Jean
-Chandos; ni oncques le jour ne s'en partit, pour chose qui lui avint.
-Aussi s'y étoit tenu un grand temps messire Jacques d'Audelée, par
-lequel conseil, le dimanche, tout le jour, la plus grand partie de
-l'ordonnance de leurs batailles étoit faite; car il étoit sage et
-vaillant chevalier durement, et bien le montra ce jour que on se
-combattit, si comme je vous dirai. Messire Jacques d'Audelée tenoit en
-voeu, grand temps avoit passé, que si il se trouvoit jamais en
-besogne, là où le roi d'Angleterre ou l'un de ses enfants fût et
-bataille adressât, que ce seroit le premier assaillant et le mieux
-combattant de son côté, ou il demeureroit en la peine. Adonc, quand il
-vit que on se combattroit et que le prince de Galles, fils ainsné du
-roi, étoit là, si en fut tout réjoui, pourtant qu'il se vouloit
-acquitter à son loyal pouvoir de accomplir son voeu; et s'en vint
-devers le prince, et lui dit: «Monseigneur, j'ai toujours servi
-loyaument monseigneur votre père et vous aussi, et ferai tant comme je
-vivrai. Cher sire, je le vous montre pourtant que jadis je vouai que
-la première besogne où le roi votre père ou l'un de ses fils seroit,
-je serois le premier assaillant et combattant; si vous prie chèrement,
-en guerdon des services que je fis oncques au roi votre père et à vous
-aussi, que vous me donniez congé que de vous, à mon honneur, je me
-puisse partir et mettre en état d'accomplir mon voeu.»
-
-Le prince, qui considéra la bonté du chevalier et la grand volonté
-qu'il avoit de requerre ses ennemis, lui accorda liement, et lui dit:
-«Messire Jacques, Dieu vous doint huy grâce et pouvoir d'être le
-meilleur des autres!» Adonc lui bailla-t-il sa main, et se partit
-ledit chevalier du prince; et se mit au premier front de toutes les
-batailles, accompagné tant seulement de quatre moult vaillants écuyers
-qu'il avoit priés et retenus pour son corps garder et conduire; et
-s'en vint tout devant le dit chevalier combattre et envahir la
-bataille des maréchaux de France; et assembla à monseigneur Arnoul
-d'Andrehen et à sa route, et là fit-il merveilles d'armes, si comme
-vous orrez recorder en l'état de la bataille.
-
-D'autre part aussi, messire Eustache d'Aubrecicourt, qui à ce jour
-étoit jeune bachelier, et en grand désir d'acquérir grâce et prix en
-armes, mit et rendit grand peine qu'il fût des premiers assaillants:
-si le fut, ou auques près, à l'heure que messire Jacques d'Audelée
-s'avança premier de requerre ses ennemis; mais il en chéy à messire
-Eustache, ainsi que je vous dirai.
-
-Vous avez ci-dessus assez ouï recorder, en l'ordonnance des batailles
-aux François, que les Allemands qui costioient les maréchaux
-demeurèrent tous à cheval. Messire Eustache d'Aubrecicourt, qui étoit
-à cheval, baissa son glaive et embrassa sa targe, et férit cheval des
-éperons, et vint entre les batailles. Adonc un chevalier d'Allemaigne,
-qui s'appeloit et nommoit messire Louis de Recombes et portoit un écu
-d'argent à cinq roses de gueules (et messire Eustache d'hermine à deux
-hamèdes de gueules), vit venir messire Eustache, si issit de son
-conroi de la route du comte Jean de Nasço dessous qui il étoit, et
-baissa son glaive, et s'en vint adresser audit messire Eustache. Si se
-consuirent de plein eslai et se portèrent par terre; et fut le
-chevalier allemand navré en l'épaule: si ne se releva mie sitôt que
-messire Eustache fit. Quand messire Eustache fut levé, il prit son
-glaive et s'en vint sur le chevalier qui là gisoit, en grand volonté
-de le requerre et assaillir; mais il n'en eut mie le loisir, car ils
-vinrent sur lui cinq hommes d'armes allemands qui le portèrent par
-terre. Là fut-il tellement pressé et point aidé de ses gens, que il
-fut pris et emmené prisonnier entre les gens du dit comte Jean de
-Nasço, qui n'en firent adonc nul compte; et ne sais si ils lui firent
-jurer prison; mais ils le lièrent sur un char avecques leurs harnois.
-
-Assez tôt après la prise d'Eustache d'Aubrecicourt, se commença le
-estour de toutes parts; et jà étoit approchée et commencée la bataille
-des maréchaux; et chevauchèrent avant ceux qui devoient rompre la
-bataille des archers, et entrèrent tous à cheval au chemin où la
-grosse haie et épaisse étoit de deux côtés. Sitôt que ces gens d'armes
-furent là embattus, archers commencèrent à traire à exploit, et à
-mettre main en oeuvre à deux côtés de la haie, et à verser chevaux, et
-à enfiler tout dedans de ces longues sajettes barbues. Ces chevaux,
-qui traits étoient, et qui les fers de ces longues sajettes sentoient
-et ressoignoient, ne vouloient avant aller, et se tournoient l'un de
-travers, l'autre de côté, ou ils chéoient et trébuchoient dessous
-leurs maîtres, qui ne se pouvoient aider ni relever; ni oncques la
-dite bataille des maréchaux ne put approcher la bataille du prince. Il
-y eut bien aucuns chevaliers et écuyers bien montés, qui par force de
-chevaux passèrent outre et rompirent la haie, et cuidèrent approcher
-la bataille du prince, mais ils ne purent.
-
-Messire Jacques d'Audelée, en la garde de ses quatre écuyers et l'épée
-en la main, si comme dessus est dit, étoit au premier front de cette
-bataille, et trop en sus de tous les autres, et là faisoit merveilles
-d'armes; et s'en vint par grand vaillance combattre sous la bannière
-de monseigneur Arnoul d'Andrehen, maréchal de France, un moult hardi
-et vaillant chevalier; et se combattirent grand temps ensemble. Et là
-fut durement navré ledit messire Arnoul; car la bataille des maréchaux
-fut tantôt toute déroutée et déconfite par le trait des archers, si
-comme ci-dessus est dit, avec l'aide des hommes d'armes qui se
-boutoient entre eux quand ils étoient abattus, et les prenoient et
-occioient à volonté. Là fut pris messire Arnoul d'Andrehen; mais ce
-fut d'autres gens que de messire Jacques d'Audelée, ni des quatre
-écuyers, qui de lès lui étoient; car oncques le dit chevalier ne prit
-prisonnier la journée, ni entendit à prendre, mais toujours à
-combattre et à aller avant sur ses ennemis.
-
-
- Comment messire Jean de Clermont, maréchal de France, fut occis,
- et comment ceux de la bataille du duc de Normandie s'enfuirent.
-
-D'autre part, messire Jean de Clermont, maréchal de France et moult
-vaillant et gentil chevalier, se combattoit dessous sa bannière, et y
-fit assez d'armes tant qu'il put durer; mais il fut abattu, ni oncques
-puis ne se put relever, ni venir à rançon. Là fut-il mort et occis en
-servant son seigneur. Et voulurent bien maintenir et dire les aucuns
-que ce fut pour les paroles qu'il avoit eues, la journée devant, à
-messire Jean Chandos. A peine vit oncques homme avenir en peu d'heures
-si grand meschef sur gens d'armes et bons combattants, que il avint
-sur la bataille des maréchaux de France; car ils fondoient l'un sur
-l'autre, et ne pouvoient aller avant. Ceux qui derrière étoient et qui
-le meschef véoient, et qui avant passer ne pouvoient, reculoient et
-venoient sur la bataille du duc de Normandie, qui étoit grand et
-espaisse pardevant: mais tôt fut éclaircie et despaissie par derrière,
-quand ils entendirent que les maréchaux étoient déconfits; et
-montèrent à cheval le plus, et s'en partirent; car il descendit une
-route d'Anglois d'une montagne, en costiant les batailles, tous montés
-à cheval, et grand foison d'archers aussi devant eux, et s'en vinrent
-férir sur aile sur la bataille du duc de Normandie. Au voir dire, les
-archers d'Angleterre portèrent très-grand avantage à leurs gens, et
-trop ébahirent les François, car ils traioient si ouniement et si
-épaissement, que les François ne savoient de quel côté entendre qu'ils
-ne fussent atteints du trait; et toujours se avançoient les Anglois,
-et petit à petit conquéroient terre.
-
-
- Comment le prince de Galles, quand il vit la bataille du duc de
- Normandie branler, commanda à ses gens chevaucher avant.
-
-Quand les gens d'armes virent que cette première bataille étoit
-déconfite, et que la bataille du duc de Normandie branloit et se
-commençoit à ouvrir, si leur vint et recrut force, haleine et courage
-trop grossement; et montèrent erraument tous à cheval qu'ils avoient
-ordonnés et pourvus à demeurer de lès eux. Quand ils furent tous
-montés et bien en hâte, ils se remirent tous ensemble, et commencèrent
-à écrier à haute voix, pour plus ébahir leurs ennemis: «Saint George!
-Guyenne!» Là dit messire Jean Chandos au prince un grand mot et
-honorable: «Sire, sire, chevauchez avant! la journée est vôtre; Dieu
-sera huy en votre main; adressons-nous devers votre adversaire le roi
-de France, car celle part gît tout le fort de la besogne. Bien sçais
-que par vaillance il ne fuira point; si nous demeurera, s'il plaît à
-Dieu et à saint George, mais qu'il soit combattu; et vous dites
-or-ains que huy on vous verroit bon chevalier.» Ces paroles
-évertuèrent si le prince, qu'il dit tout en haut: «Jean, allons,
-allons; vous ne me verrez mais huy retourner, mais toujours chevaucher
-avant.» Adoncques dit-il à sa bannière: «Chevauchez avant, bannière,
-au nom de Dieu et de saint George!» Et le chevalier qui la portoit fit
-le commandement du prince. Là fut la presse et l'enchas grand et
-périlleux; et maints hommes y furent renversés. Si sachez que qui
-étoit chu il ne se pouvoit relever, si il n'étoit trop bien aidé.
-
-Ainsi que le prince et sa bannière chevauchoit en entrant en ses
-ennemis, et que ses gens le suivoient, il regarda sur destre de lès un
-petit buisson: si vit messire Robert de Duras, qui là gisoit mort, et
-sa bannière de lès lui, qui étoit de France au sautoir de gueules, et
-bien dix ou douze des siens à l'environ. Si commanda à deux de ses
-écuyers et à trois archers: «Mettez le corps de ce chevalier sur une
-targe, et le portez à Poitiers; si le présentez de par moi au cardinal
-de Pierregort, et dites-lui que je le salue à ces enseignes.» Les
-dessusdits varlets du prince firent tantôt et sans délai ce qu'il leur
-commanda.
-
-Or vous dirai qui mut le prince à ce faire: les aucuns pourroient dire
-qu'il le fit par manière de dérision. On avoit jà informé le prince
-que les gens du cardinal de Pierregort étoient demeurés sur les champs
-et eux armés contre lui, ce qui n'étoit mie appartenant ni droit fait
-d'armes: car gens d'Église qui, pour bien, et sur traité de paix, vont
-et travellent de l'un à l'autre, ne se doivent point armer ni
-combattre pour l'un ni pour l'autre, par raison; et pourtant que cils
-l'avoient fait, en étoit le prince courroucé sur le cardinal, et lui
-envoya voirement son neveu messire Robert de Duras, si comme ci-dessus
-est contenu. Et vouloit au châtelain d'Amposte, qui là fut pris, faire
-trancher la tête; et l'eût fait sans faute en son ire, pourtant qu'il
-étoit de la famille dudit cardinal, si n'eût été messire Jean Chandos,
-qui le refréna par douces paroles, et lui dit: «Monseigneur,
-souffrez-vous et entendez à plus grand chose que cette n'est; espoir
-excusera le cardinal de Pierregort si bellement ses gens, que vous en
-serez tout content.» Ainsi passa le prince outre, et commanda que le
-dit châtelain fût bien gardé.
-
-
- Comment le duc de Normandie et ses deux frères se partirent de la
- bataille; et comment messire Jean de Landas et messire Thibaut
- de Vodenay retournèrent à la bataille.
-
-Ainsi que la bataille des maréchaux fut toute perdue et déconfite sans
-recouvrer, et que celle du duc de Normandie se commença à dérompre et
-à ouvrir, et les plusieurs de ceux qui y étoient, et qui par raison
-combattre se devoient, se prirent à monter à cheval, à fuir et eux
-sauver, s'avancèrent Anglois qui là étoient tous montés, et
-s'adressèrent premièrement vers la bataille du duc d'Athènes,
-connétable de France. Là eut grand froissis et grand boutis, et maints
-hommes renversés par terre; là écrioient les aucuns chevaliers et
-écuyers de France qui par troupeaux se combattoient: Montjoye! saint
-Denis! et les Anglois: Saint George! Guyenne! Là étoit grandement
-prouesse remontrée; car il n'y avoit si petit qui ne vaulsist un homme
-d'armes. Et eurent adonc le prince et ses gens d'encontre la bataille
-des Allemands du comte de Sarbruche, du comte de Nasço et du comte de
-Nido et de leurs gens; mais ils ne durèrent mie grandement; ainçois
-furent eux reboutés et mis en chasse.
-
-Là étoient archers d'Angleterre vites et légers de traire ouniement et
-si épaissement que nul ne se osoit ni pouvoit mettre en leur trait: si
-blessèrent et occirent de cette rencontre maints hommes qui ne purent
-venir à rançon ni à merci. Là furent pris, assez en bon convenant, les
-trois comtes dessus nommés, et morts et pris maints chevaliers et
-écuyers de leur route. En ce poignis et recullis fut rescous messire
-Eustache d'Aubrecicourt par ses gens qui le queroient, et qui
-prisonnier entre les Allemands le sentoient; et y rendit messire Jean
-de Ghistelle grand peine; et fut le dit messire Eustache remis à
-cheval. Depuis fit ce jour maintes appertises d'armes, et prit et
-fiança de bons prisonniers, dont il eut au temps avenir grand finance,
-et qui moult lui aidèrent à avancer.
-
-Quand la bataille du duc de Normandie, si comme je vous ai dit, vit
-approcher si fortement les batailles du prince, qui jà avoient
-déconfit les maréchaux et les Allemands, et étoient entrés en chasse,
-si en fut la plus grand partie tout ébahie, et entendirent les aucuns
-et presque tous à sauver, et les enfants du roi aussi, le duc de
-Normandie, le comte de Poitiers, le comte de Touraine, qui étoient
-pour ce temps moult jeunes et de petit avis: si crurent légèrement
-ceux qui les gouvernoient[194]. Toutefois messire Guichard d'Angle et
-messire Jean de Saintré, qui étoient de lès le comte de Poitiers, ne
-voulurent mie retourner ni fuir, mais se boutèrent au plus fort de la
-bataille. Ainsi se partirent, par conseil, les trois enfants du roi,
-et avec eux plus de huit cents lances saines et entières, qui oncques
-n'approchèrent leurs ennemis, et prirent le chemin de Chauvigny.
-
- [194] Le continuateur de Guillaume de Nangis dit, en parlant de
- la prise du roi Jean et de Philippe, son jeune fils: _Quod videns
- primogenitus ejus Karolus, dux Normandiæ, cum omnibus suis qui
- secum in armis aderant, dimisit prælium et recessit, et alii duo
- fratres sui similiter, videlicet dux andegavensis et comes
- pictavensis, filii regis_.--M. Géraud, le dernier et savant
- éditeur de Guillaume de Nangis, dit, à propos de ce passage: «Ce
- fut donc seulement après la prise du roi et la perte de la
- bataille que le duc de Normandie se retira, et non, comme le fait
- entendre Froissart, au commencement ou au milieu de l'action.
- D'après les Grandes Chroniques, lorsque la défaite des Français
- fut consommée, _on fit retirer_ de la mêlée le Dauphin et ses
- frères (t. VI, p. 33 et 34). Ces mois, _on fit retirer_ semble dire
- que les princes ne songeaient guère à leur sûreté. Et en effet
- une curieuse lettre du comte d'Armagnac, dont un fragment a été
- publié par M. Lacabane (_Dict. de la Conversation_, art. _Charles
- V_), prouve qu'ils s'éloignèrent du champ de bataille par ordre
- exprès du roi Jean.» Voy. l'édition de la _Chronique de Guillaume
- de Nangis_, publiée par M. Géraud pour la Société de l'histoire de
- France, t. II, p. 240. (_Note de M. Yanoski._)
-
-Quand messire Jean de Landas, messire Thibaut de Vodenay, qui étoient
-maîtres et gouverneurs du duc Charles de Normandie, avecques le
-seigneur de Saint-Venant, eurent chevauché environ une grosse lieue en
-la compagnie dudit duc, ils prirent congé de lui, et prièrent au
-seigneur de Saint-Venant que point ne le vulsist laisser, mais mener
-à sauveté, et qu'il y acquerroit autant d'honneur à garder son corps,
-comme s'il demeuroit en la bataille; mais les dessus dits vouloient
-retourner et venir de lès le roi et en sa bataille; et il leur
-répondit que ainsi feroit-il à son pouvoir. Ainsi retournèrent les
-deux chevaliers, et encontrèrent le duc d'Orléans et sa grosse
-bataille toute saine et toute entière, qui étoient partis et venus par
-derrière la bataille du roi. Bien est voir que plusieurs bons
-chevaliers et écuyers, quoique leurs seigneurs se partissent, ne se
-vouloient mie partir, mais eussent eu plus cher à mourir que il leur
-fût reproché fuite.
-
-
- Comment le roi de France fit toutes ses gens aller à pied, lequel
- se combattoit très-vaillamment comme bon chevalier; et aussi
- faisoient ses gens.
-
-Vous avez ci-dessus en cette histoire bien ouï parler de la bataille
-de Crécy, et comment fortune fut moult merveilleuse pour les François:
-aussi à la bataille de Poitiers elle fut très-merveilleuse, diverse et
-très-félonnesse pour eux, et pareille à celle de Crécy, car les
-François étoient bien de gens d'armes sept contre un. Or regardez si
-ce ne fut mie grand infortuneté pour eux quand ils ne purent obtenir
-la place contre leurs ennemis. Mais au voir dire, la bataille de
-Poitiers fut trop mieux combattue que celle de Crécy; et eurent toutes
-manières de gens d'armes mieux loisir d'aviser et considérer leurs
-ennemis, qu'ils n'eurent à Crécy; car la dite bataille de Crécy
-commença au vespre tout tard, sans arroi et sans ordonnance, et cette
-de Poitiers matin à heure de prime, et assez par bon convenant, si
-heur y eût été pour les François. Et y avinrent trop plus de beaux et
-de grands faits d'armes sans comparaison qu'il ne firent à Crécy,
-combien que tant de grands chefs de pays n'y furent mie morts, comme
-ils furent à Crécy. Et se acquittèrent si loyalement envers leur
-seigneur tous ceux qui demeurèrent à Poitiers morts ou pris, que
-encore en sont les hoirs à honorer, et les vaillants hommes qui se
-combattirent à recommander. Ni on ne peut pas dire ni présumer que le
-roi Jean de France s'effrayât oncques de choses qu'il vit ni ouït
-dire, mais demeura et fut toujours bon chevalier et bien combattant,
-et ne montra pas semblant de fuir ni de reculer quand il dit à ses
-hommes: «A pied, à pied!» et fit descendre tous ceux qui à cheval
-étoient, et il même se mit à pied devant tous les siens, une hache de
-guerre en ses mains, et fit passer avant ses bannières au nom de Dieu
-et de saint Denis, dont messire Geoffroy de Chargny portoit la
-souveraine; et aussi par bon convenant la grosse bataille du roi s'en
-vint assembler aux Anglois. Là eut grand hutin fier et crueux, et
-donnés et reçus maints horions de hache, d'épée et d'autres bâtons de
-guerre. Si assemblèrent le roi de France et messire Philippe son
-mainsné fils à la bataille des maréchaux d'Angleterre, le comte de
-Warvich et le comte de Suffolch; et aussi y avoit-il là des Gascons
-monseigneur le captal de Buch, le seigneur de Pommiers, messire Aymeri
-de Tarse, le seigneur de Mucidan, le seigneur de Longueren, le
-souldich de l'Estrade.
-
-Bien avoit sentiment et connoissance le roi de France que ses gens
-étoient en péril; car il véoit ses batailles ouvrir et branler, et
-bannières et pennons trébucher et reculer, et par la force de leurs
-ennemis reboutés: mais par fait d'armes il les cuida bien toutes
-recouvrer. Là crioient les François: Montjoye! saint Denis! et les
-Anglois: Saint-George! Guyenne! Si revinrent ces deux chevaliers tout
-à temps qui laissé avoient la route du duc de Normandie, messire Jean
-de Landas et messire Thibaut de Vodenay: si se mirent tantôt à pied
-en la bataille du roi, et se combattirent depuis moult vaillamment.
-D'autre part se combattoient le duc d'Athènes, connétable de France,
-et ses gens; et un petit plus dessus, le duc de Bourbon, avironné de
-bons chevaliers de son pays de Bourbonnois et de Picardie. D'autre
-lès, sur côtière, étaient les Poitevins, le sire de Pons, le sire de
-Partenay, le sire de Poiane, le sire de Tonnay-Boutonne, le sire de
-Surgères, messire Jean de Saintré, messire Guichard d'Angle, le sire
-d'Argenton, le sire de Linières, le sire de Montendre et plusieurs
-autres, le vicomte de Rochechouart et le vicomte d'Ausnay. Là étoit
-chevalerie démontrée et toute appertise d'armes faite; car créez
-fermement que toute fleur de chevalerie étoit d'une part et d'autre.
-
-Là se combattirent vaillamment messire Guichard de Beaujeu, le sire de
-Château-Villain, et plusieurs bons chevaliers et écuyers de Bourgogne.
-D'autre part, étoient le comte de Ventadour et de Montpensier, messire
-Jacques de Bourbon, en grand arroi, et aussi messire Jean d'Artois, et
-messire Jacques son frère, et messire Regnault de Cervoles, dit
-Archiprêtre, armé pour le jeune comte d'Alençon.
-
-Si y avoit aussi d'Auvergne plusieurs grands barons et bons
-chevaliers, tels comme le seigneur de Mercueil (Mercoeur?), le
-seigneur de la Tour, le seigneur de Chalençon, messire Guillaume de
-Montagu, le seigneur de Rochefort, le seigneur d'Apchier et le
-seigneur d'Apchon; et de Limosin, le seigneur de Malval, le seigneur
-de Moreil, et le seigneur de Pierrebuffière; et de Picardie, messire
-Guillaume de Neelle, messire Raoul de Rayneval, messire Geoffroy de
-Saint-Dizier, le seigneur de Helly, le seigneur de Monsault, le
-seigneur de Hangest, et plusieurs autres.
-
-Encore en la bataille dudit roi étoit le comte de Douglas d'Écosse, et
-se combattit un espace assez vaillamment; mais quand il vit que la
-déconfiture se contournoit du tout sur les François, il se partit et
-se sauva au mieux qu'il put; car nullement il n'eût voulu être pris ni
-échu ès mains des Anglois; mais eût eu plus cher à être occis sur la
-place, car pour certain il ne fût jamais venu à rançon.
-
-
- Comment messire Jacques d'Audelée en fut mené de la bataille
- moult navré; et comment messire Jean Chandos enhorte le prince
- de chevaucher avant.
-
-On ne vous peut mie de tous parler, dire ni recorder: «Cil fit bien et
-cil fit mieux;» car trop y faudroit de paroles: non pourquant d'armes
-on ne se doit mie légèrement départir ni passer; mais il y eut là
-moult de bons chevaliers et écuyers d'un côté et d'autre, et bien le
-montrèrent; car ceux qui y furent morts et pris de la partie du roi de
-France ne daignèrent oncques fuir, mais demeurèrent vaillamment de lès
-leur seigneur et hardiment se combattirent.
-
-D'autre part, on vit chevaliers d'Angleterre et de Gascogne eux
-aventurer si très-hardiment, et si ordonnément chevaucher et requérir
-leurs ennemis, que merveilles seroit à penser, et leurs corps au
-combattre abandonner, et ne l'eurent mie davantage; mais leur convint
-moult de peines endurer et souffrir ainçois qu'ils pussent en la
-bataille du roi entrer. Là étoient de lès le prince et à son frein
-messire Jean Chandos, messire Pierre d'Audelée, frère de messire
-Jacques d'Audelée, de qui nous avons parlé ci-dessus, qui fut des
-premiers assaillants, ainsi qu'il avoit voué, et lequel avoit jà tant
-fait d'armes par l'aide de ses quatre écuyers, que on le doit bien
-tenir et recommander pour preux, car il toudis, comme bon chevalier,
-étoit entré au plus fort des batailles, et combattu si vaillamment que
-il y fut durement navré au corps, au chef et au visage; et tant que
-haleine et force lui purent durer il se combattit et alla toujours
-devant, et tant que il fut moult essaigié. Adonc sur la fin de la
-bataille le prirent les quatre écuyers qui le gardoient, et
-l'amenèrent moult foiblement et fort navré au dehors des batailles, de
-lès une haie, pour lui un petit refroidir et éventer; et le
-désarmèrent le plus doucement qu'ils purent, et entendirent à ses
-plaies bander et lier et recoudre les plus périlleuses.
-
-Or reviendrons au prince de Galles, qui chevauchoit avant, en
-combattant et occiant ses ennemis; de lès lui messire Jean Chandos,
-par lequel conseil il ouvra et persévéra la journée; et le gentil
-chevalier s'en acquitta si loyaument, que oncques il n'entendit ce
-jour à prendre prisonnier; mais disoit en outre au prince: «Sire,
-chevauchez avant! Dieu est en votre main, la journée est vôtre.» Le
-prince, qui tendoit à toute perfection d'honneur, chevauchoit avant,
-sa bannière devant lui, et réconfortoit ses gens là où il les véoit
-ouvrir et branler, et y fut très-bon chevalier.
-
-
- Comment le duc de Bourbon, le duc d'Athènes et plusieurs autres
- barons et chevaliers furent morts, et aussi plusieurs pris.
-
-Ce lundi fut la bataille des Anglois et des François, assez près de
-Poitiers, moult dure et moult forte; et y fut le roi Jean de France de
-son côté moult bon chevalier; et si la quarte partie de ses gens
-l'eussent ressemblé, la journée eût été pour eux; mais il n'en avint
-mie ainsi. Toutefois les ducs, les comtes, les barons et les
-chevaliers et écuyers qui demeurèrent se acquittèrent à leur pouvoir
-bien et loyaument, et se combattirent tant que ils furent tous morts
-ou pris; peu s'en sauvèrent de ceux qui descendirent à pied jus de
-leurs chevaux sur le sablon, de lès le roi leur seigneur. Là furent
-occis, dont ce fut pitié et dommage, le gentil duc de Bourbon, qui
-s'appeloit messire Pierre, et assez près de lui messire Guichard de
-Beaujeu et messire Jean de Landas; et pris et durement navré
-l'archiprêtre, messire Thibaut de Vodenay et messire Baudouin
-d'Ennequin; morts, le duc d'Athènes, connétable de France, et l'évêque
-de Châlons en Champagne; et d'autre part, pris le comte de Waudemont
-et de Joinville, et le comte de Ventadour, et cil de Vendôme; et
-occis, un petit plus dessus, messire Guillaume de Neelle et messire
-Eustache de Ribeumont; et d'Auvergne, le sire de la Tour, et messire
-Guillaume de Montagu; et pris, messire Louis de Maleval, le sire de
-Pierrebuffière, et le sire de Seregnac; et en celle empainte furent
-plus de deux cents chevaliers morts et pris.
-
-D'autre part, se combattoient aucuns bons chevaliers de Normandie à
-une route d'Anglois; et là furent morts messire Grimouton de Chambli
-et monseigneur le Baudrain de la Heuse, et plusieurs autres qui
-étoient déroutés et se combattoient par troupeaux et par compagnies,
-ainsi que ils se trouvoient et recueilloient. Et toudis chevauchoit le
-prince et s'adressoit vers la bataille du roi; et la plus grand partie
-des siens entendoit à faire la besogne à son profit et au mieux qu'ils
-pouvoient; car tous ne pouvoient mie être ensemble. Si y eut ce jour
-faites maintes appertises d'armes, qui toutes ne vinrent mie à
-connoissance; car on ne peut pas tout voir ni savoir, ni les plus
-preux et les plus hardis aviser ni concevoir. Si en veuil parler au
-plus justement que je pourrai, selon ce que j'en fus depuis informé
-par les chevaliers et écuyers qui furent d'une part et d'autre.
-
-
- Comment le sire de Renty, en fuyant de la bataille, prit un
- chevalier anglois qui le poursuivoit; et comment un écuyer de
- Picardie, par tel parti, prit le sire de Bercler.
-
-Entre ces batailles et ces rencontres, et les chasses et les
-poursuites qui furent ce jour sur les champs, enchéy à messire Oudart
-de Renty ainsi que je vous dirai. Messire Oudart étoit parti de la
-bataille, car il véoit bien qu'elle étoit perdue sans recouvrer: si ne
-se voult mie mettre au danger des Anglois là où il le put amender, et
-s'étoit jà bien éloigné d'une lieue. Si l'avoit un chevalier
-d'Angleterre poursuivi un espace, la lance au poing, et écrioit à la
-fois à messire Oudart: «Chevalier, retournez, car c'est grand honte de
-ainsi fuir.» Messire Oudart, qui se sentoit chassé, se vergogna et se
-arrêta tout coi, et mit l'épée en fautre, et dit à soi-même qu'il
-attendroit le chevalier d'Angleterre. Le chevalier anglois cuida venir
-dessus messire Oudart, et asseoir son glaive sur sa targe; mais il
-faillit, car messire Oudart se détourna contre le coup, et ne faillit
-pas à asséner le chevalier anglois, mais le férit tellement de son
-épée en passant sur son bassinet, qu'il l'étonna tout et l'abbatit jus
-à terre de son cheval, et se tint là tout coi un espace sans relever.
-Adonc mit pied à terre messire Oudart, et vint sur le chevalier qui là
-gisoit, et lui appuya son épée sus la poitrine, et lui dit vraiment
-qu'il l'occiroit s'il ne se rendoit à lui et lui fiançoit prison,
-rescous ou non rescous. Le chevalier anglois ne se vit pas adoncques
-au-dessus de la besogne, et se rendit audit messire Oudart pour son
-prisonnier, et s'en alla avecques lui, et depuis le rançonna bien et
-grandement.
-
-Encore entre les batailles et au fort de la chasse avint une aussi
-belle aventure et plus grande à un écuyer de Picardie qui s'appeloit
-Jean d'Ellenes, appert homme d'armes et sage et courtois durement. Il
-s'étoit ce jour combattu assez vaillamment en la bataille du roi; si
-avoit vu et conçu la déconfiture et la grand pestillence qui y
-couroit, et lui étoit si bien avenu que son page lui avoit amené son
-coursier frais et nouveau, qui lui fit grand bien. Adonc étoit sur les
-champs le sire de Bercler, un jeune et appert chevalier, et qui ce
-jour avoit levé bannière: si vit le convenant de Jean d'Ellenes, et
-issit très-appertement des conrois après lui, monté aussi sur fleur de
-coursiers; et pour faire plus grand vaillance d'armes, il se sépara de
-sa troupe et voulut le dit Jean suivir tout seul, si comme il fit. Et
-chevauchèrent hors de toutes batailles moult loin, sans eux approcher,
-Jean d'Ellenes devant et le sire de Bercler après, qui mettoit grand
-peine à l'aconsuir. L'intention de l'écuyer françois étoit bien telle
-qu'il retourneroit voirement, mais qu'il eût amené le chevalier encore
-un petit plus avant. Et chevauchèrent, ainsi que par haleine de
-coursier, plus d'une grosse lieue, et éloignèrent bien autant et plus
-toutes les batailles. Le sire de Bercler écrioit à la fois à Jean
-d'Ellenes: «Retournez, retournez homme d'armes! ce n'est pas honneur
-ni prouesse de ainsi fuir.» Quand l'écuyer vit son tour et que temps
-fut, il tourna moult aigrement sur le chevalier, tout à un faix,
-l'épée au poing, et la mit dessous son bras en manière de glaive, et
-s'en vint en cel état sur le seigneur de Bercler, qui oncques ne le
-voult refuser, mais prit son épée, qui étoit de Bordeaux, bonne et
-légère et roide assez, et l'empoigna par les hans, et levant la main
-pour jeter en passant à l'écuyer, et l'escouy, et laissa aller. Jean
-d'Ellenes, qui vit l'épée en volant venir sur lui, se détourna; et
-perdit par celle voye l'Anglois son coup au dit écuyer. Mais Jean ne
-perdit point le sien, mais atteignit en passant le chevalier au bras,
-tellement qu'il lui fit voler l'épée aux champs. Quand le sire de
-Bercler vit qu'il n'avoit point d'épée et l'écuyer avoit la sienne, si
-saillit jus de son coursier, et s'en vint tout le petit pas là où son
-épée étoit: mais il n'y put oncques si tôt venir, que Jean d'Ellenes
-ne le hâtât, et jeta par à jus si roidement son épée au dit chevalier
-qui étoit à terre, et l'atteignit dedans les cuissiens tellement, que
-l'épée, qui étoit roide et bien acérée de fort bras et de grand
-volonté, entra ès cuissiens et s'encousit tout parmi les cuisses
-jusques aux hanches. De ce coup chéy le chevalier, qui fut durement
-navré et qui aider ne se pouvoit. Quand l'écuyer le vit en cel état,
-si descendit moult appertement de son coursier, et vint à l'épée du
-chevalier qui gisoit à terre, et la prit; et puis tout le pas s'en
-vint sur le chevalier, et lui demanda s'il se vouloit rendre, rescous
-ou non rescous. Le chevalier lui demanda son nom. Il dit: «On
-m'appelle Jean d'Ellenes; et vous comment?»--«Certes, compain,
-répondit le chevalier, on m'appelle Thomas, et suis sire de Bercler,
-un moult beau châtel séant sur la rivière de Saverne, en la marche de
-Galles.»--«Sire de Bercler, dit l'écuyer, vous serez mon prisonnier,
-si comme je vous ai dit, et je vous mettrai à sauveté et entendrai à
-vous guérir; car il me semble que vous êtes durement navré.» Le sire
-de Bercler répondit: «Je le vous accorde ainsi, voirement suis-je
-votre prisonnier, car vous m'avez loyaument conquis.» Là lui
-créanta-t-il sa foi que, rescous ou non rescous, il seroit son
-prisonnier. Adonc traist Jean l'épée hors des cuissiens du chevalier:
-si demeura la plaie toute ouverte; mais Jean la banda et fit bien et
-bel au mieux qu'il put, et fit tant qu'il le remit sur son coursier,
-et l'emmena ce jour sur son coursier tout le pas jusques à
-Chasteauleraut; et là séjourna-t-il plus de quinze jours, pour l'amour
-de lui, et le fit médeciner; et quand il eut un peu mieux, il le mit
-en une litière et le fit amener tout souef en son hôtel en Picardie.
-Là fut-il plus d'un an, et tant qu'il fut bien guéri: mais il demeura
-affolé; et quand il partit, il paya six mille nobles; et devint le dit
-écuyer chevalier, pour le grand profit qu'il eut de son prisonnier, le
-seigneur de Bercler. Or, reviendrons-nous à la bataille de Poitiers.
-
-
- Comment il y eut grand occision des François devant la porte de
- Poitiers, et comment le roi Jean fut pris.
-
-Ainsi aviennent souvent les fortunes en armes et en amours, plus
-heureuses et plus merveilleuses que on ne les pourroit ni oseroit
-penser et souhaiter, tant en batailles et en rencontres, comme par
-follement chasser. Au voir dire, cette bataille qui fut assez près de
-Poitiers, ès champs de Beauvoir et de Maupertuis, fut moult grande et
-moult périlleuse; et y purent bien avenir plusieurs grandes aventures
-et beaux faits d'armes qui ne vinrent mie tous à connoissance. Cette
-bataille fut très-bien combattue, bien poursuie et bien chevauchée
-pour les Anglois; et y souffrirent les combattants d'un côté et
-d'autre moult de peines. Là fit le roi Jean de sa main merveilles
-d'armes, et tenoit la hache dont trop bien se défendoit et combattoit.
-
-A la presse rompre et ouvrir furent pris assez près de lui le comte de
-Tancarville et messire Jacques de Bourbon, pour le temps comte de
-Ponthieu, et messire Jean d'Artois comte d'Eu; et d'autre part, un
-petit plus en sus, dessous le pennon du captal, messire Charles
-d'Artois et moult d'autres chevaliers. La chasse de la déconfiture
-dura jusques aux portes de Poitiers, et là eut grand occision et grand
-abatis de gens d'armes et de chevaux; car ceux de Poitiers refermèrent
-leurs portes, et ne laissoient nullui entrer dedans: pourtant y eut-il
-sur la chaussée et devant la porte si grand horribleté de gens
-occire, navrer et abattre, que merveilles seroit à penser; et se
-rendoient les François de si loin qu'ils pouvoient voir un Anglois; et
-y eut là plusieurs Anglois, archers et autres, qui avoient quatre,
-cinq ou six prisonniers; ni on n'ouït oncques de telle meschéance
-parler, comme il avint là sur eux.
-
-Le sire de Pons, un grand baron de Poitou, fut là occis, et moult
-d'autres chevaliers et écuyers; et pris le vicomte de Rochechouart, le
-sire de Poiane, et le sire de Partenay; et de Xaintonge, le sire de
-Montendre; et pris messire Jean de Saintré, et tant battu que oncques
-puis n'eut santé; si le tenoit-on pour le meilleur et plus vaillant
-chevalier de France; et laissé pour mort entre les morts, messire
-Guichard d'Angle, qui trop vaillamment se combattit celle journée.
-
-Là se combattit vaillamment et assez près du roi messire Geoffroy de
-Chargny; et étoit toute la presse et la huée sur lui, pourtant qu'il
-portoit la souveraine bannière du roi; et il même avoit sa bannière
-sur les champs, qui étoit de gueules à trois écussons d'argent. Tant y
-survinrent Anglois et Gascons de toutes parts, que par force ils
-ouvrirent et rompirent la presse de la bataille du roi de France; et
-furent les François si entouillés entre leurs ennemis, qu'il y avoit
-bien, en tel lieu étoit et telle fois fut, cinq hommes d'armes sur un
-gentilhomme.
-
-Là fut pris messire Baudouin d'Ennequin de messire Berthelemien de
-Bruhe; et fut occis messire Geoffroy de Chargny, la bannière de France
-entre ses mains; et pris le comte de Dampmartin de monseigneur
-Regnault de Cobehen. Là eut adoncques trop grand presse et trop grand
-boutis sur le roi Jean, pour la convoitise de le prendre; et le
-crioient ceux qui le connoissoient, et qui le plus près de lui
-étoient: «Rendez-vous, rendez-vous! autrement vous êtes mort.» Là
-avoit un chevalier de la nation de Saint-Omer, que on appeloit
-monseigneur Denis de Mortbeque, et avoit depuis cinq ans servi les
-Anglois, pour tant que il avoit de sa jeunesse forfait le royaume de
-France par guerre d'amis et d'un homicide qu'il avoit fait à
-Saint-Omer, et étoit retenu du roi d'Angleterre aux solds et aux
-gages. Si chéy adoncques si bien à point au dit chevalier, que il
-étoit de lès le roi de France et le plus prochain qui y fut, quand on
-tiroit ainsi à le prendre: si se avance en la presse, à la force des
-bras et du corps, car il étoit grand et fort, et dit au roi, en bon
-françois, où le roi se arrêta plus que à autres. «Sire, sire,
-rendez-vous.» Le roi, qui se vit en dur parti et trop efforcé de ses
-ennemis, et aussi que la défense ne lui valoit rien, demanda, en
-regardant le chevalier: «A qui me rendroi-je? à qui? Où est mon cousin
-le prince de Galles? Si je le véois, je parlerois.»--«Sire, répondit
-messire Denis, il n'est pas ci; mais rendez-vous à moi, je vous
-mènerai devers lui.»--«Qui êtes-vous? dit le roi.--Sire, je suis Denis
-de Mortbeque, un chevalier d'Artois; mais je sers le roi d'Angleterre,
-pour ce que je ne puis au royaume de France demeurer, et que je y ai
-tout forfait le mien.»--«Adoncques,» répondit le roi de France, si
-comme je fus depuis informé, on dut répondre: «Et je me rends à vous.»
-Et lui bailla son destre gant. Le chevalier le prit, qui en eut grand
-joie. Là eut grand presse et grand tiris entour le roi; car chacun
-s'efforçoit de dire: «Je l'ai pris, je l'ai pris.» Et ne pouvoit le
-roi aller avant, ni messire Philippe son mainsné fils.
-
-Or lairons un petit à parler de ce touillement qui étoit sur le roi de
-France, et parlerons du prince de Galles et de la bataille.
-
-
- Comment il y eut grand débat entre les Anglois et les Gascons sur
- la prise du roi Jean, et comment le prince envoya ses maréchaux
- pour savoir où il étoit.
-
-Le prince de Galles, qui durement étoit hardi et courageux, le
-bassinet en la tête étoit comme un lion fel et crueux, et qui ce jour
-avoit pris grand plaisance à combattre et à enchasser ses ennemis, sur
-la fin de la bataille étoit durement échauffé; si que messire Jean
-Chandos, qui toujours fut de lès lui, ni oncques ce jour ne le laissa,
-lui dit: «Sire, c'est bon que vous vous arrêtez ci, et mettez votre
-bannière haut sur ce buisson; si se retrairont vos gens, qui sont
-durement épars; car, Dieu merci, la journée est vôtre, et je ne vois
-mais nulles bannières ni nuls pennons françois ni conroi entre eux qui
-se puisse rejoindre; et si vous rafraîchirez un petit, car je vous
-vois moult échauffé.» A l'ordonnance de monseigneur Jean Chandos
-s'accorda le prince, et fit sa bannière mettre sur un haut buisson,
-pour toutes gens recueillir, et corner ses menestrels, et ôta son
-bassinet.
-
-Tantôt furent ses chevaliers appareillés, ceux du corps et ceux de la
-chambre; et tendit-on illecques un petit vermeil pavillon, où le
-prince entra; et lui apporta-t-on à boire, et aux seigneurs qui
-étoient de lès lui. Et toujours multiplioient-ils; car ils revenoient
-de la chasse: si se arrêtoient là ou environ, et s'embesognoient
-entour leurs prisonniers.
-
-Sitôt que les maréchaux tous deux revinrent, le comte de Warvich et le
-comte de Suffolch, le prince leur demanda si ils savoient nulles
-nouvelles du roi de France. Ils répondirent: «Sire, nennil, bien
-certaines; nous créons bien ainsi que il est mort ou pris; car point
-n'est parti des batailles.» Adoncques le prince dit en grand'hâte au
-comte de Warvich et à monseigneur Regnault de Cobehen: «Je vous prie,
-partez de ci, et chevauchez si avant que à votre retour vous m'en
-sachiez à dire la vérité.» Ces deux seigneurs tantôt de rechef
-montèrent à cheval et se partirent du prince, et montèrent sur un
-tertre pour voir entour eux: si aperçurent une grand flotte de gens
-d'armes tous à pied, et qui venoient moult lentement. Là étoit le roi
-de France en grand péril; car Anglois et Gascons en étoient maîtres,
-et l'avoient jà tollu à monseigneur Denis de Mortbeque et moult
-éloigné de lui, et disoient les plus forts: «Je l'ai pris, je l'ai
-pris.» Toutesfois le roi de France, qui sentoit l'envie que ils
-avoient entre eux sur lui, pour eschiver le péril, leur dit:
-«Seigneurs, seigneurs, menez-moi courtoisement, et mon fils aussi,
-devers le prince mon cousin, et ne vous riotez plus ensemble de ma
-prise, car je suis sire, et grand assez pour chacun de vous faire
-riche.» Ces paroles et autres que le roi lors leur dit les saoula un
-petit; mais néanmoins toujours recommençoit leur riote, et n'alloient
-pied avant de terre que ils ne riotassent. Les deux barons dessus
-nommés, quand ils virent celle foule et ces gens d'armes ainsi
-ensemble, s'avisèrent que ils se trairoient celle part: si férirent
-coursiers des éperons et vinrent jusques là, et demandèrent:
-«Qu'est-ce là? qu'est-ce là?» Il leur fut dit: «C'est le roi de France
-qui est pris, et le veulent avoir plus de dix chevaliers et écuyers.»
-Adoncques, sans plus parler, les deux barons rompirent, à force de
-chevaux, la presse, et firent toutes manières de gens aller arrière,
-et leur commandèrent, de par le prince et sur la tête, que tous se
-traïssent arrière et que nul ne l'approchât, si il n'y étoit ordonné
-et requis. Lors se partirent toutes gens qui n'osèrent ce commandement
-briser, et se tirèrent bien arrière du roi et des deux barons, qui
-tantôt descendirent à terre et inclinèrent le roi tout bas; lequel
-roi fut moult lie de leur venue; car ils le délivrèrent de grand
-danger.
-
-Or vous parlerons un petit encore de l'ordonnance du prince, qui étoit
-dedans son pavillon, et quelle chose il fit en attendant les
-chevaliers dessus nommés.
-
-
- Comment le prince donna à messire Jacques d'Audelée cinq cents
- marcs d'argent de revenue; et comment le roi de France fut
- présenté au prince.
-
-Si très-tôt que le comte de Warvich et messire Regnault de Cobehen se
-furent partis du prince, si comme ci-dessus est contenu, le prince
-demanda aux chevaliers qui entour lui étoient: «De messire James
-d'Audelée est-il nul qui en sache rien?»--«Oil, sire, répondirent
-aucuns chevaliers qui là étoient et qui vu l'avoient; il est moult
-navré, et est couché en une litière assez près de ci.»--«Par ma foi,
-dit le prince, de sa navrure suis-je moult durement courroucé; mais je
-le verrois moult volontiers. Or sache-t-on, je vous prie, si il
-pourroit souffrir le apporter ci? et si il ne peut, je l'irai voir.»
-Et y envoya deux chevaliers pour faire ce message. «Grands mercis, dit
-messire James, à monseigneur le prince, quand il lui plaît à souvenir
-d'un si petit bachelier que je suis.» Adoncques appela-t-il de ses
-varlets jusques à huit, et se fit porter en sa litière là où le prince
-étoit. Quand le prince vit monseigneur James, si se abaissa sur lui,
-et lui fit grand chère, et le reçut doucement, et lui dit ainsi:
-«Messire James, je vous dois bien honorer, car par votre vaillance et
-prouesse avez-vous huy acquis la grâce et la renommée de nous tous; et
-y êtes tenu par certaine science pour le plus preux.»--«Monseigneur,
-répondit messire James, vous pouvez dire ce qu'il vous plaît: je
-voudrois bien qu'il fût ainsi; et si je me suis avancé pour vous
-servir et accomplir un voeu que je avois fait, on ne le me doit pas
-tourner à prouesse, mais à outrage.»
-
-Adoncques répondit le prince, et dit: «Messire James, je et tous les
-autres vous tenons pour le meilleur de notre côté; et pour votre grâce
-accroître et que vous ayez mieux pour vous étoffer et suivir les
-armes, je vous retiens à toujours mais pour mon chevalier, à cinq
-cents marcs de revenue par an, dont je vous assignerai bien sur mon
-héritage en Angleterre.»--«Sire, répondit messire James, Dieu me doint
-desservir les grands biens que vous me faites.»
-
-A ces paroles prit-il congé au prince, car il étoit moult foible; et
-le rapportèrent ses varlets arrière en son logis. Il ne pouvoit mie
-encore être guère éloigné, quand le comte de Warvich et messire
-Regnault de Cobehen entrèrent au pavillon du prince, et lui firent
-présent du roi de France; lequel présent le dit prince dut bien
-recevoir à grand et à noble. Et aussi fit-il vraiment, et s'inclina
-tout bas contre le roi de France, et le reçut comme roi, bien et
-sagement, ainsi que bien le savoit faire; et fit là apporter le vin et
-les épices, et en donna il même au roi, en signe de très-grand amour.
-
-
- Ci dit quans grans seigneurs il y eut pris avec le roi Jean, et
- combien il y en eut de morts; et comment les Anglois fêtèrent
- leurs prisonniers.
-
-Ainsi fut cette bataille déconfite que vous avez ouïe, qui fut ès
-champs de Maupertuis, à deux lieues de la cité de Poitiers, le
-dix-neuvième jour du mois de septembre l'an de grâce Notre-Seigneur
-mil trois cent cinquante-six. Si commença environ petite prime, et fut
-toute passée à nonne; mais encore n'étoient point tous les Anglois qui
-chassé avoient retournés de leur chasse et remis ensemble: pour ce
-avoit fait mettre le prince sa bannière sur un buisson, pour ses gens
-recueillir et rallier, ainsi qu'ils firent; mais ils furent toutes
-basses vêpres ainçois que tous fussent revenus de leur chasse. Et fut
-là morte, si comme on recordoit, toute la fleur de la chevalerie de
-France; de quoi le noble royaume de France fut durement affoibli, et
-en grand misère et tribulation eschéy, ainsi que vous orrez ci-après
-recorder.
-
-Avec le roi et son jeune fils, monseigneur Philippe, eut pris dix-sept
-comtes, sans les barons, les chevaliers et les écuyers; et y furent
-morts entre cinq cents et sept cents hommes d'armes, et six mille
-hommes, que uns, que autres.
-
-Quand ils furent tous en partie retournés de la chasse, et revenus
-devers le prince qui les attendoit sur les champs, si comme vous avez
-ouï recorder, si trouvèrent deux tant de prisonniers qu'ils n'étoient
-de gens. Si eurent conseil l'un par l'autre, pour la grand charge
-qu'ils en avoient, qu'ils en rançonneroient sur les champs le plus,
-ainsi qu'ils firent. Et trouvèrent les chevaliers et les écuyers
-prisonniers, les Anglois et les Gascons moult courtois; et en y eut ce
-propre jour mis à finance grand foison, ou reçus simplement sur leur
-foi à retourner dedans le Noël ensuivant à Bordeaux, sur Gironde, ou
-là rapporter les payements.
-
-Quand ils furent ainsi que tous rassemblés, si se retroit chacun en
-son logis, tout joignant où la bataille avoit été. Si se désarmèrent
-les aucuns, et non pas tous, et firent désarmer leurs prisonniers, et
-les honorèrent tant qu'ils purent chacun les siens; car ceux qu'ils
-prenoient prisonniers en la bataille étoient leurs, et les pouvoient
-quitter et rançonner à leur volonté.
-
-Si pouvoit chacun penser et savoir que tous ceux qui là furent en
-cette fortunée bataille avec le prince de Galles furent riches
-d'honneur et d'avoir, tant parmi les rançons des prisonniers, comme
-parmi le gain d'or et d'argent qui là fut trouvé, tant en vaisselle
-et en ceintures d'or et d'argent et riches joyaux, en malles farcies
-de ceintures riches et pesantes, et de bons manteaux. D'armures, de
-harnois et de bassinets ne faisoient-ils nul compte; car les François
-étoient là venus très-richement et si étoffément que mieux ne
-pouvoient, comme ceux qui cuidoient bien avoir la journée pour eux.
-
-Or, vous parlerons un petit comment messire James d'Audelée ouvra des
-cinq cents marcs d'argent que le prince de Galles lui donna, si comme
-il est contenu ci-dessus.
-
-
- Comment messire Jacques d'Audelée donna ses cinq cents marcs
- d'argent de revenue, que le prince lui avoit donnés, à ses
- quatre écuyers.
-
-Quand messire James d'Audelée fut arrière rapporté en sa litière en
-son logis, et il eut grandement remercié le prince du don que donné
-lui avoit, il n'eut guères reposé en sa loge quand il manda messire
-Pierre d'Audelée son frère, messire Berthelemy de Brues, messire
-Étienne de Cousenton, le seigneur de Villeby et monseigneur Raoul de
-Ferrières: ceux étoient de son sang et de son lignage. Si très-tôt que
-ils furent venus et en la présence de lui, il se avança de parler au
-mieux qu'il put; car il étoit durement foible, pour les navrures qu'il
-avoit, et fit venir avant les quatre écuyers qu'il avoit eus pour son
-corps, la journée, et dit ainsi aux chevaliers qui là étoient:
-«Seigneurs, il a plu à monseigneur le prince qu'il m'a donné cinq
-cents marcs de revenue par an et en héritage, pour lequel don je lui
-ai encore fait petit service, et puis faire de mon corps tant
-seulement. Il est vérité que vecy quatre écuyers qui m'ont toujours
-loyaument servi, et par espécial à la journée d'huy. Ce que j'ai
-d'honneur, c'est par leur emprise et leur hardiment; pour quoi, en la
-présence de vous qui êtes de mon lignage, je leur veux maintenant
-rémunérer les grands et agréables services qu'ils m'ont faits. C'est
-mon intention que je leur donne et résigne en leurs mains le don et
-les cinq cents marcs que monseigneur le prince m'a donnés et accordés,
-en telle forme et manière que donnés les m'a; et m'en déshérite et les
-en hérite purement et franchement, sans nul rappel.»
-
-Adonc regardèrent les chevaliers qui là étoient l'un l'autre, et
-dirent entre eux: «Il vient à monseigneur James de grand vaillance de
-faire tel don.» Si lui répondirent tous à une voix: «Sire, Dieu y ait
-part! ainsi le témoignerons là où ils voudront.» Et se partirent atant
-de lui; et s'en allèrent les aucuns devers le prince, qui devoit
-donner à souper au roi de France et à son fils, et à la plus grand
-partie des comtes et des barons qui prisonniers étoient; et tout de
-leurs pourvéances, car les François en avoient fait amener après eux
-grand foison, et elles étoient aux Anglois et aux Gascons faillies, et
-plusieurs en y avoit entre eux qui n'avoient goûté de pain trois jours
-étoient passés.
-
-
- Comment le prince de Galles donna à souper au roi et aux grands
- barons de France, et les servit moult humblement.
-
-Quand ce vint au soir, le prince de Galles donna à souper au roi de
-France et à monseigneur Philippe son fils, à monseigneur Jacques de
-Bourbon, et à la plus grand partie des comtes et des barons de France
-qui prisonniers étoient. Et assit le prince le roi de France et son
-fils monseigneur Philippe, monseigneur Jacques de Bourbon, monseigneur
-Jean d'Artois, le comte de Tancarville, le comte d'Estampes, le comte
-de Dampmartin, le seigneur de Joinville et le seigneur de Partenay, à
-une table moult haute et bien couverte, et tous les autres barons et
-chevaliers aux autres tables. Et servoit toujours le prince au-devant
-de la table du roi, et par toutes les autres tables, si humblement
-comme il pouvoit. Ni oncques ne se voult seoir à la table du roi, pour
-prière que le roi sçût faire; ains disoit toujours qu'il n'étoit mie
-encore si suffisant qu'il appartenist de lui seoir à la table d'un si
-haut prince et de si vaillant homme que le corps de lui étoit et que
-montré avoit à la journée. Et toujours s'agenouilloit par-devant le
-roi, et disoit bien: «Cher sire, ne veuillez mie faire simple chère,
-pour tant si Dieu n'a voulu consentir huy votre vouloir; car
-certainement monseigneur mon père vous fera toute l'honneur et amitié
-qu'il pourra, et s'accordera à vous si raisonnablement que vous
-demeurerez bons amis ensemble à toujours. Et m'est avis que vous avez
-grand raison de vous esliescer, combien que la besogne ne soit tournée
-à votre gré; car vous avez aujourd'hui conquis le haut nom de prouesse
-et avez passé tous les mieux faisants de votre côté. Je ne le dis mie,
-cher sire, sachez, pour vous lober; car tous ceux de notre partie, et
-qui ont vu les uns et les autres, se sont par pleine science à ce
-accordés, et vous en donnent le prix et le chapelet, si vous le voulez
-porter.»
-
-A ce point commença chacun à murmurer; et disoient entre eux, François
-et Anglois, que noblement et à point le prince avoit parlé. Si le
-prisoient durement, et disoient communément que en lui avoient et
-auroient encore gentil seigneur, si il pouvoit longuement durer et
-vivre, et en telle fortune persévérer.
-
- _Chroniques de Froissart._
-
-
-
-
-ÉTATS GÉNÉRAUX DE 1356.
-
- Après la bataille de Poitiers et la prise du roi Jean, le duc de
- Normandie (depuis roi sous le nom de Charles V) prit la régence
- pendant la captivité de son père, et fut obligé, par l'anarchie
- générale, de convoquer les États Généraux qui se réunirent à
- Paris et s'emparèrent aussitôt du gouvernement. Etienne Marcel,
- marchand drapier et prévôt des marchands de Paris, et l'évêque de
- Laon, Robert Lecoq, poussèrent les deputés de la bourgeoisie à
- entreprendre la réforme générale de l'État et à enlever à la
- noblesse la direction des affaires. Mais ces tentatives de
- révolution avortèrent; la bourgeoisie fut vaincue, Marcel fut
- tué; les paysans qui s'étaient révoltés furent écrasés, et le
- Régent rentra à Paris en maître.
-
- Cette partie des chroniques de Saint-Denis, que nous reproduisons
- ici a été rédigée par le chancelier Pierre d'Orgemont, un des
- conseillers de Charles V. Charles V lui-même y a certainement
- travaillé, et sa pensée s'y révèle à chaque instant. Toute cette
- relation doit être considérée comme de vrais mémoires de Charles
- V, et doit être lue avec une certaine précaution, à cause de son
- hostilité toute naturelle contre Étienne Marcel et les idées
- qu'il représentait.
-
-
- Comment monseigneur Charles duc de Normendie et ainsné fils du
- roy de France, après ce que il fut revenu de la bataille de
- Poitiers, fist assembler les gens des trois estas pour ordoner
- hastivement de la délivrance du roy son père. Et furent les
- gens du conseil du roy séparés du conseil de ceux des trois
- estas, qui furent esleus cinquante pour tous.
-
-En ce meisme an, le quinziesme jour dudit moys d'octobre qui fut en un
-jour de samedi, vindrent à Paris plusieurs gens d'Églyse et nobles et
-gens de bonnes villes de la langue d'oil. Et le lundi ensuivant furent
-tous assemblés en la chambre du parlement par le commandement de
-monseigneur le duc de Normendie, qui fut là présent, et en la présence
-duquel monseigneur Pierre de la Forest, archevesque de Rouen et
-chancelier de France, exposa à ceux des trois estas dont dessus est
-faite mencion, la prise du roy, et comment il s'estoit vassaument
-combatu de sa propre main, et nonobstant ce avoit esté pris par grant
-infortune. Et leur monstra ledit chancelier comment chascun devoit
-mettre grant paine à la délivrance dudit roy. Et après leur requist,
-de par monseigneur le duc, conseil comment le roy pourroit estre
-recouvré, et aussi de gouverner les guerres et aides à ce faire.
-
-Lesquels des trois estas, c'est assavoir les gens d'Églyse par la
-bouche de monseigneur de Craon, archevesque de Rains, les nobles par
-la bouche de monseigneur Phelippe, duc d'Orléans et frère germain du
-roy, et les gens des bonnes villes par la bouche d'Estienne Marcel,
-bourgeois de Paris et lors prévost des marchans, respondirent que ils
-vouloient faire tout ce qu'ils pourroient aux fins dessus dites, et
-requistrent délay pour eux assembler et parler ensemble sur ces
-choses; lequel fut donné. Et furent mis et ordenés, par ledit
-monseigneur de Normendie, plusieurs du conseil du roy pour aler au
-conseil des dessus dis trois estas. Et quant ils y orent esté par deux
-jours, on leur fist sentir et dire que lesdites gens des trois estas
-ne besoigneroient point sur les choses dessus dites tant que les gens
-du conseil du roy feussent avec eux. Et, pour ce, se déportèrent
-lesdites gens du conseil du roy de plus aler aux assemblées des trois
-estas, qui estoient chascun jour faites en l'ostel des frères Meneurs,
-à Paris. Et continuèrent quinze jours ou environ, tant que il ennuioit
-à plusieurs de ce que lesdis trois estas attendoient si longuement à
-faire leurs responses sur les choses dessus dites. Toutefois, après
-que lesdis trois estas orent conseillié et assemblé par plus de quinze
-jours, et esleu de chascun des trois estas aucuns auxquels les autres
-avoient donné pouvoir de ordener ce que bon leur sembleroit pour le
-prouffit du royaume, iceux esleus qui estoient cinquante ou environ de
-tous les trois estas dessus dis, firent sentir audit monseigneur le
-duc de Normendie qu'ils parleroient volentiers à luy secrètement. Et
-pour ce ala ledit duc luy sixiesme seulement auxdis frères
-Meneurs[195] par devant lesdis esleus, lesquels luy distrent que ils
-avoient esté ensemble, par plusieurs journées, et avoient tant fait
-que ils estoient tous à un accort. Si requistrent audit monseigneur le
-duc qu'il voulsist tenir secret ce que ils luy diroient, qui estoit
-pour le sauvement du royaume, lequel monseigneur le duc respondit
-qu'il n'en jureroit jà; et pour ce ne laissièrent pas à dire les
-choses qui s'ensuivent.
-
- [195] Frères Mineurs ou Cordeliers.
-
-Premièrement ils luy distrent que le roy avoit esté mal gouverné au
-temps passé: et tout avoit esté par ceux qui l'avoient conseillé, par
-lesquels le roy avoit fait tout ce que il avoit fait, dont le royaume
-estoit gasté et en péril d'estre tout destruit et perdu. Si luy
-requistrent que il voulsist priver les officiers du roy, que ils luy
-nommeroient lors, de tous offices, et que il les féist prendre et
-emprisonner, et prendre tous leurs biens; et que dès lors il tenist
-tous les biens dessus dis pour confisqués. Et pour ce que monseigneur
-Pierre de la Forest, lors archevesque de Rouen et chancelier de
-France, qui estoit l'un des officiers contre lesquels ils faisoient
-lesdites requestes, estoit personne d'Églyse, si que monseigneur le
-duc n'avoit aucune connoissance sur luy[196], si requistrent que il
-voulsist escrire au pape de sa propre main, et supplier que il luy
-donnast commissaires tels comme lesdis esleus des trois estas
-nommeroient, lesquels commissaires eussent puissance de punir ledit
-archevesque des cas que lesdis esleus bailleroient contre ledit
-archevesque et contre les autres officiers de qui les noms
-s'ensuivent: Messire Simon de Bucy, chevalier du grant conseil du roy
-et premier président en parlement; messire Robert de Lorris, qui avoit
-esté premier chambellan du roy Jehan; messire Nicolas Braque,
-chevalier et maistre d'ostel du roy, et par avant avoit esté son
-trésorier et après maistre de ses comptes; Enguerran du Petit-Celier,
-bourgeois de Paris et trésorier de France; Jehan Poillevilain,
-bourgeois de Paris, souverain maistre des monnoies et maistre des
-comptes du roy; et Jehan Chauveau de Chartres, trésorier des guerres.
-Et requistrent lesdis esleus que commissaires feussent donnés tels que
-ils nommeroient et procéderoient contre lesdis officiers, sur les cas
-que lesdis esleus bailleroient. Et sé lesdis officiers estoient
-trouvés coupables, si feussent punis; et sé ils feussent trouvés
-innocens, si vouloient que ils perdissent tous leurs dis biens et
-demourassent perpétuelment sans office royal.
-
- [196] Était incompétent pour le juger.
-
-Item, requistrent audit monseigneur le duc que il voulsist délivrer le
-roy de Navarre, lequel avoit esté emprisonné par le roy, père dudit
-monseigneur le duc, si comme dessus est dit[197]; en luy disant que
-depuis que ledit roy de Navarre avoit esté emprisonné, nul bien
-n'estoit venu au roy né au royaume, pour le péchié de la prise dudit
-roy de Navarre.
-
- [197] Le roy Jean, résolu à se venger de Charles le Mauvais et à
- le punir de l'assassinat du connétable Charles de la Cerda,
- l'arrêta lui-même à Rouen, le 16 avril 1356, au milieu d'un
- festin que lui donnait le Dauphin et pendant lequel il fut
- surpris traîtreusement. Il fut délivré de prison le 9 novembre
- 1357 par les soins d'Etienne Marcel; et aussitôt il vint à Paris
- se mettre à la tête des bourgeois soulevés contre le régent.
-
-Item, requistrent encore audit monseigneur le duc que il se voulsist
-gouverner du tout par certains conseillers que ils luy bailleroient de
-tous les trois estas; c'est assavoir quatre prélas, douze chevaliers
-et douze bourgeois: lesquels conseillers auroient puissance de tout
-faire et ordener au royaume, ainsi comme le roy, tant de mettre et
-oster officiers, comme de autres choses; et plusieurs autres requestes
-luy firent grosses et pesans.
-
-Si leur respondit ledit monseigneur le duc que de ces choses il auroit
-volentiers avis et délibéracion avec son conseil; mais toutesvoies il
-vouloit bien savoir quelle ayde lesdis trois estas luy vouloient
-faire. Lesquels esleus luy respondirent que ils vouloient ordener
-entre eux que les gens d'Églyse paieroient un dixiesme et demi pour un
-an, mais que de ce ils éussent congié du pape. Les nobles paieroient
-dixiesme et demi de leur revenues. Et les gens de bonnes villes
-feroient, pour cent feux, un homme armé. Et disoient lesdis esleus que
-ladite ayde estoit merveilleusement grant et qu'elle povoit bien
-monter à trente mille hommes armés. Et pour sur ce avoir avis et de
-toutes les choses dessus dites, monseigneur le duc se départit de eux,
-et l'endemain après disner devoit leur en respondre. Et pour ce
-assembla ledit monseigneur le duc au chastel du Louvre plusieurs de
-son lignage et autres chevaliers, et ot avis et délibéracion sur les
-choses dessus dites; et plusieurs fois tant audit jour de l'endemain
-comme en deux ou trois jours ensuivans, envoia ledit monseigneur le
-duc aux frères Meneurs devers lesdis esleus, plusieurs de ceux de son
-lignage, pour les requérir de traictier avec eux, comment ils se
-voulsissent déporter d'aucunes des requestes que eux luy avoient
-faites, par espécial de trois dont dessus est faite mencion; en leur
-monstrant que lesdites requestes touchoient le roy, son père, de si
-près que il ne les oseroit faire né acomplir sans le congié exprès de
-son père.
-
-Finablement, pour ce que lesdis esleus ne se vouldrent déporter
-desdites requestes né d'aucune d'icelles, plusieurs de ceux du
-lignage de monseigneur le duc et autres chevaliers qui avoient esté à
-son conseil sur lesdites choses furent d'accort et conseillièrent à
-monseigneur le duc que il acomplist lesdites requestes, pour ce que
-autrement il ne povoit avoir ayde des trois estas, sans laquelle ayde
-il ne povoit faire né gouverner la guerre. Et pour ce, fut journée
-assignée auxdis trois estas, à leur requeste, pour oïr tout ce qu'ils
-vouldroient dire publiquement, en la chambre de parlement, à un jour
-de lundi matin veille de Toussains. Mais ledit monseigneur le duc, qui
-moult estoit forment courroucié et troublé pour cause desdites
-requestes qui luy avoient esté faites à part et secrètement, si comme
-dessus est dit, et lesquelles on luy vouloit faire publiquement en la
-chambre de parlement, considérant que lesdites requestes il ne povoit
-acomplir sans courroucier forment le roy, son père, et sans luy faire
-offense notable, manda et fist aler par devers lui aucuns autres de
-ses conseilliers, lesquels il n'avoit point appellés aux choses dessus
-dites; et leur exposa, de sa bouche, les requestes que lesdis trois
-estas luy avoient faites, et aussi l'ayde que ils luy offroient, et
-voult que ses conseilliers en déissent leur avis. Lesquels, en la
-présence de plusieurs des autres qui autrefois y avoient esté, luy
-monstrèrent comment il ne devoit faire né accomplir lesdites requestes
-dessus exprimées. Et aussi luy monstrèrent comment l'ayde que l'on luy
-offroit n'estoit pas souffisante pour fournir sa guerre. Et jasoit ce
-que, par les esleus, eust esté dit audit monseigneur le duc que ladite
-ayde povoit faire et fournir trente mille hommes armés, c'est
-assavoir, pour chascun homme demi florin à l'escu[198] pour jour,
-lesdis conseilliers monstrèrent audit monseigneur le duc que ladite
-ayde ne povoit monter que huit ou neuf mille hommes armés, par
-plusieurs fais et raisons auxquelles s'accordèrent plusieurs autres
-qui estoient au conseil dudit duc, qui bien estoient jusques au nombre
-de trente et plus. Et jasoit ce que la plus grant partie d'iceux eust
-par avant esté d'accort que ledit monseigneur le duc acomplist
-lesdites requestes et luy eussent conseillié, toutesvoies se
-revindrent-ils lors, et furent tous d'un accort qu'il ne le féist pas.
-
- [198] C'est-à-dire 10 sols de ce temps, valant 10 francs en 1836.
-
-Mais pour ce que moult grant peuple estoit assemblé en ladite chambre
-de parlement en laquelle lesdites requestes devoient tantost estre
-faites audit monseigneur le duc, par la bouche de maistre Robert le
-Coq, lors evesque de Laon, le dit monseigneur le duc ot conseil
-comment il pourroit faire départir ledit peuple; et, par le conseil
-que il ot, il envoia quérir en ladite chambre de parlement pour venir
-devers luy en la pointe du palais où il estoit, aucuns de ceux des
-trois estas, et par espécial de ceux qui principalement gouvernoient
-les autres et conseilloient à faire lesdites requestes. Et là vindrent
-par devers luy maistre Raymon Saquet, archevesque de Lyon; monseigneur
-Jehan de Craon, archevesque de Rains, et ledit maistre Robert le Coq,
-evesque de Laon, pour les gens d'Églyse. Pour les nobles y furent
-monseigneur Waleran de Lucembourc, monseigneur Jehan de Conflans,
-mareschal de Champaigne, et monseigneur Jehan de Péquigny, lors
-gouverneur d'Artois. Et pour les bonnes villes, y furent Estienne
-Marcel, prévost des marchans de Paris, Charles Toussac, eschevin, et
-plusieurs autres de plusieurs autres bonnes villes. Et là, leur dit et
-exposa ledit monseigneur le duc aucunes nouvelles que il avoit oïes,
-tant du roy son père comme de son oncle l'empereur, et leur demanda sé
-il leur sembloit que il feust bon que lesdites requestes et responses
-qui luy devoient estre faites de par les trois estas, et pour
-lesquelles faire et oïr le peuple estoit assemblé en ladite chambre de
-parlement, fussent délayées jusqu'à une autre journée pour les causes
-et raisons qu'il leur dit lors. Et furent d'accort tous ceux qui là
-estoient présens, tant du conseil dudit monseigneur le duc comme des
-envoiés desdis trois estas, que lesdites requestes et responses
-fussent différées jusques au juesdi ensuivant. Jasoit ce que on
-aperceust que aucuns desdis envoiés eussent mieux voulu que la
-besoigne n'eust point esté différée. Et toutesvoies furent-ils
-d'accort, par leurs opinions, au délay. Et ainsi se départirent et
-retournèrent en ladite chambre de parlement, et le duc d'Orléans et
-plusieurs autres avec eux. Et parla ledit duc d'Orléans au peuple qui
-estoit assemblé en la chambre de parlement, et leur dit que
-monseigneur le duc de Normendie ne pourroit lors oïr les requestes et
-responses que on luy devoit faire pour certaines nouvelles que il
-avoit oïes tant du roy son père que de son oncle l'empereur,
-desquelles il leur fist aucunes dire en publique. Et pour ce se
-départit ladite assemblée de la dicte chambre de parlement, et s'en
-alèrent aucuns en leur pays.
-
-
- De l'ordenance que ceux de la Langue d'oc firent pour l'amour et
- rédemption du roy de France.
-
-En ce meisme an au moys d'octobre, les trois estas de la Langue d'oc
-se assemblèrent en la ville de Thoulouse, par l'auctorité du conte
-d'Armagnac, lieutenant du roy au pays, pour traictier ensemble à faire
-ayde convenable pour la délivrance du roy. Et là firent plusieurs
-ordenances par l'autorité dessus dite. Premièrement que ils feroient
-cinq mille hommes d'armes, chascun à deux chevaux, et auroit chascun
-homme d'armes demi florin à l'escu pour jour. Et feroient mille
-sergens armés à cheval, deux mille arbalestiers et deux mille
-pavaisiers[199], tous à cheval, et auroient chascun desdis sergens,
-arbalestiers et pavaisiers, huit florins à l'escu[200] pour chascun
-moys, et feroient ladite ayde pour un an. Et si ordenèrent que tous
-les dessus dis seroient paiés par ceux et en la manière que lesdis
-estas ordeneroient, ou les esleus par iceux. Et oultre ce, ordenèrent
-que homme né femme dudit pays de Langue d'oc ne porteroit par ledit
-an, sé le roy n'estoit avant délivré, or né argent né perles, né vair
-né gris, robes né chapperons découppés né autres cointises
-quelconques; et que aucuns menesterieus jugleurs ne joueroient de
-leurs mestiers. Et encore ordenèrent certaine monnoie, c'est assavoir
-trente-deuxiesme, laquelle ils firent faire et monnoier ès
-monnoies[201] du roy dudit pays par l'autorité dudit conte, jasoit ce
-que au pays de Langue d'oc courust lors autre monnoie, c'est assavoir
-monnoie soixantiesme. Et pour avoir confermacion de toutes les choses
-dessus dites envoièrent à Paris devers monseigneur le duc de
-Normendie, ainsné fils du roy et son lieutenant général, trois
-personnes, c'est assavoir de chascun des trois estas une; et leur
-furent confermées par ledit monseigneur le duc toutes les choses
-dessus dites.
-
- [199] Garnis de _pavas_ ou _pavois_, petit bouclier rond.
-
- [200] Environ 160 francs.
-
- [201] Aux hôtels des monnaies.
-
-
- Comment monseigneur le duc de Normendie, tant de son bon
- entendement naturel comme par bonne délibération de son
- conseil, fist départir les gens des trois estas et leur fist
- dire que chascun d'eux s'en repairast en son lieu.
-
-Le mercredi ensuivant, qui fut l'endemain de la feste de Toussains,
-ledit monseigneur le duc manda au Louvre plusieurs du conseil du roy
-et du sien, et aucuns de ceux des trois estas dont dessus est faite
-mencion; et ot délibéracion assavoir sé il estoit bon que ceux des
-trois estas qui estoient à Paris s'en allassent chascun en son pays
-sans plus faire quant alors, pour aucunes causes qu'il leur dit. Et
-luy fut conseillié pour la plus grant partie de tous ceux qui furent
-audit conseil que ainsi le féist. Et pour ce, dit à ceux qui estoient
-présens desdis trois estas que ainsi le féissent, et leur pria que ils
-déissent de par luy aux autres qui estoient à Paris que chascun s'en
-allast en son lieu. Et leur dit que il les remanderoit, mais que il
-eust oï certains messagiers, chevaliers qui venoient de devers le roy,
-son père, qui luy aportoient certaines nouvelles de par luy; et aussi
-que il eust été devers l'empereur, son oncle, par devers lequel il
-entendoit aler briefment.
-
-Dont plusieurs desdis estas qui avoient entencion de gouverner le
-royaume par les requestes que ils avoient faites audit monseigneur le
-duc, furent moult dolens; et bien leur fut avis que toutes ces choses
-avoient esté faites par le dit monseigneur le duc, pour départir
-ladite assemblée desdis trois estas qui estoient à Paris: et en vérité
-ainsi estoit-il.
-
-Et pour ce l'endemain, qui fut jour de juesdi, plusieurs desdis trois
-estas qui estoient encore à Paris, monseigneur le duc estant à
-Montlehéri, là où il ala celuy jour au matin, s'assemblèrent au
-chapitre desdis frères Meneurs. Et là ledit evesque de Laon publia en
-la présence de ceux qui y vouldrent venir comment monseigneur le duc
-leur avoit requis conseil et aide, et comment pour ce faire ils
-avoient esté assemblés par plusieurs fois et par maintes journées, et
-près pour ladite response faire, laquelle monseigneur le duc n'avoit
-voulu oïr. Et leur dit que chascun d'eux préist copie des choses qui
-avoient esté ordenées par lesdis esleus, et l'emportast en son pays.
-Lesquelles choses firent plusieurs desdis trois estas qui estoient à
-ladite assemblée. Et jasoit ce que, par plusieurs fois, ledit
-monseigneur le duc parlast audit prévost des marchans et par plusieurs
-journées, et aussi aux eschevins de Paris en eux requerrant que ils
-luy voulsissent faire ayde à soustenir la guerre, si ne s'y vouldrent
-accorder né consentir, s'il ne faisoit assembler lesdis trois estas,
-laquelle chose il n'ot pas conseil de faire. Et pour ce il ordena que
-on envoieroit certains des conseilliers du roy par les bailliages du
-royaume, pour requérir ladite ayde aux bonnes villes.
-
-
- Comment les gens des trois estas furent mandés pour rassembler à
- Paris.
-
-1357.
-
-Et si furent mandés les gens des trois estas de par monseigneur le duc
-pour estre à Paris assemblés le dimanche, cinquiesme jour de février
-ensuivant[202].
-
- [202] Le chroniqueur ne juge pas à propos de nous dire pourquoi
- le Régent rappela les États. Une émeute eut lieu à Paris, le 20
- janvier, dans laquelle le peuple, soulevé par Étienne Marcel,
- obligea le Régent à renoncer à faire circuler une mauvaise
- monnaie, à rassembler les députés des trois États et à chasser de
- son conseil sept de ses officiers.
-
-
- Comment les gens des trois estas furent rassemblés.
-
-Le dimanche dessus dit, cinquiesme jour de février, se assemblèrent à
-Paris plusieurs evesques et autres gens d'Églyse, nobles et plusieurs
-gens de bonnes villes du royaume de France. Et par plusieurs journées
-furent assemblés en ladite ville en l'ostel des Cordeliers, et là
-firent plusieurs ordenances.
-
-
- Comment maistre Robert le Coq, evesque de Laon, prescha en
- parlement, de par les gens des trois estas, comment les
- officiers du roy devoient estre privés de leurs offices.
-
-Le vendredi, troisiesme jour du moys de mars ensuivant, furent
-assemblés au palais royal, en la chambre de parlement, en la présence
-de monseigneur le duc de Normendie, du conte d'Anjou et du conte de
-Poitiers, ses frères, et de plusieurs autres nobles, gens d'Église et
-gens de bonnes villes, jusques à tel nombre que toute ladite chambre
-en estoit plaine. Et prescha messire Robert le Coq, evesque de Laon,
-et dit que le roy et le royaume avoient esté au temps passé mal
-gouvernés, dont moult de meschiefs estoient advenus tant audit royaume
-comme aux habitans d'içeluy, tant en mutacions de monnoies comme par
-prises, et aussi par mal administrer et gouverner les deniers que le
-roy avoit eus du peuple, dont moult grandes sommes avoient esté
-données par plusieurs fois à plusieurs qui mal desservi l'avoient.
-
-Et toutes ces choses avoient esté faites, si comme disoit l'evesque,
-par le conseil des dessus nommés chancelier et autres qui avoient
-gouverné le roy au temps passé. Dit lors encore ledit evesque que le
-peuple ne povoit plus souffrir ces choses; et pour ce avoient délibéré
-ensemble que les dessus nommés officiers et autres que il nommeroit
-lors,--tant que sur le tout ils furent vint-deux dont les noms
-suivent: maistre Pierre de la Forest, lors cardinal et chancelier de
-France; monseigneur Simon de Bucy; maistre Jehan Chalemart; maistre
-Pierre d'Orgemont, président en parlement; monseigneur Nicolas Bracque
-et Jehan Poillevilain, maistres de la chambre des comptes et
-souverains maistres des monnoies; Enguéran du Petit-Célier et Bernart
-Fremaut, trésoriers de France; Jehan Chauveau et Jacques Lempereur,
-trésoriers des guerres; maistre Estienne de Paris, maistre Pierre de
-la Charité et maistre Ancel Choquart, maistres des requestes de
-l'ostel du roy; monseigneur Robert de Lorris, chambellan du roy;
-monseigneur Jehan Taupin, de la chambre des enquestes; Geoffroy le
-Masurier, eschançon dudit monseigneur le duc de Normendie; le Borgne
-de Beausse, maistre d'escurie dudit monseigneur le duc; l'abbé de
-Faloise, président en la chambre des enquestes; maistre Robert de
-Preaux, notaire du roy; maistre Regnault d'Acy, avocat du roy en
-parlement; Jehan d'Auceurre, maistre de la chambre des comptes; Jehan
-de Behaigne, varlet dudit monseigneur le duc,--seroient privés de tous
-offices royaux perpétuelment, dont il y avoit aucuns présidens en
-parlement, aucuns maistres des requestes en l'ostel du roy; aucuns
-maistres de la chambre des comptes et aucuns autres officiers de
-l'ostel dudit monseigneur le duc, si comme dessus est dit. Et requist
-ledit evesque audit monseigneur le duc que dès lors il voulsist priver
-les vint-deux dessus nommés comme dit est; et toutesvoies
-n'avoient-ils esté appellés né oïs en aucune manière; et si n'avoient
-plusieurs de iceux et la plus grant partie esté accusés d'aucune
-chose, né contre iceux dit né proposé aucune villenie; et si estoient
-plusieurs d'iceux officiers à Paris, lesquels l'on povoit chascun jour
-veoir et avoir qui aucune chose leur voulsist dire ou demander.
-
-Item, requist encore ledit evesque que tous les officiers du royaume
-de France fussent suspendus, et que certains réformateurs feussent
-donnés, lesquels seroient nommés par les trois estas qui auroient la
-cognoissance de tout ce que l'on vouldroit demander auxdis officiers
-et contre iceux dire et proposer. Item, requist encore ledit evesque
-que bonne monnoie courust telle que lesdis trois estas ordeneroient,
-et plusieurs autres requestes fist.
-
-Lors, un chevalier appelé monseigneur Jehan de Péquigny, pour et au
-nom des nobles, advoua ledit évesque; et un avocat d'Abbeville appelé
-Nicholas le Chauceteur l'advoua au nom des bonnes villes; et aussi
-fist Estienne Marcel, prévost des marchans de Paris. Et offrirent, au
-nom des trois estas dessus dis, audit monseigneur le duc trente mille
-hommes d'armes, lesquels ils paieroient par leurs mains et par ceux
-qu'ils y ordeneroient. Et pour avoir la finance à ce faire, ils
-avoient ordené certain subside, c'est assavoir: Que les gens d'églyse
-paieroient dixiesme et demy de toutes revenues, les nobles aussi
-dixiesme et demy; c'est assavoir de cent livres de terre quinze
-livres. Et les gens des bonnes villes feroient de cent feus un homme
-d'armes; c'est assavoir demi-escu de gaige pour chascun jour. Mais
-pour ce que ils ne savoient pas encore combien ladite finance pourroit
-monter, né sé elle souffiroit à paier les trente mille hommes d'armes
-dessus dis, ils requistrent que ils peussent rassembler à la quinzaine
-de Pasques ensuivant; et entre deux, ils feroient savoir combien
-ladite finance pourroit monter. Et se ils trouvoient à ladite
-quinzaine que ladite finance ne souffisist, ils la croistroient. Et
-aussi ils requistrent que depuis ladite quinzaine ils peussent
-rassembler deux fois, quant bon leur sembleroit, jusques au quinziesme
-jour du moys de février ensuivant. Lequel duc de Normendie leur
-ottroia toutes leurs requestes, tant les dessus escriptes comme les
-autres, et par ce tindrent que les vint-deux officiers dont dessus est
-faite mencion estoient privés, et demoureroient les autres officiers
-souspendus par telle manière que, en ladite ville de Paris, l'on ne
-tint point de jusridicion jusques au lundi ensuivant que le prévost
-fust restitué en son office. Et du parlement fust ordené par ceux du
-grant conseil qui avoient esté esleus par les dessus dis trois estas
-le vendredi ensuivant, et en ostèrent plusieurs de ceux qui en
-estoient par avant, tant que sur le tout ils n'y en laissièrent, que
-en présidens que en autres, que seize ou environ. Et de la chambre des
-comptes ostèrent tous les maistres qui y estoient, tant clers comme
-lais, qui estoient quinze en nombre, et y en mistrent quatre tous
-nouveaux, deux chevaliers et deux lais.
-
-Mais quant ils y orent esté un jour, ils alèrent par devers le grant
-conseil et leur distrent qu'il convenoit que l'on y méist de ceux qui
-autrefois y avoient esté, pour leur monstrer le fait de ladite
-chambre; et pour ce y mist-l'on par provision quatre des anciens, avec
-les quatre nouveaux dessus dis.
-
-
- Du traictié et des trièves qui furent prises à Bourdeaux entre le
- roy de France et le prince de Gales.
-
-Le samedi, dix-huitiesme jour dudit moys de mars, fut traictiée paix à
-Bourdeaux, entre le roy de France, qui encore y estoit prisonnier, et
-le prince de Gales.
-
-La manière dudit traictié fut tenue secrète pour ce que en icelle
-estoit réservée la volenté du roy d'Angleterre. Mais pour aucunes
-choses qui à ce les murent, ils pristrent trièves générales de Pasques
-ensuivant jusques à deux ans. Et envoia ledit prince les prisonniers
-qu'il avoit en France, et ordena d'emmener le roy de France en
-Angleterre pour parfaire ledit traictié.
-
-Item, le dimanche vint-sixiesme jour dudit moys de mars, fut la
-monnoie publiée à Paris, par l'ordenance des gens des trois estas,
-c'est assavoir: un mouton d'or courant pour vingt-quatre sous parisis,
-et demi-moutons qui lors furent fais nouviaux pour douze sous parisis;
-deniers blans à la couronne pour dix deniers tournois: et les autres
-monnoies qui lors furent faites.
-
-
- Des lettres qui furent apportées à Paris de par le roy de France,
- lesquelles furent publiées, en faisant deffense que les trois
- estas ne s'assemblassent à la journée dessus dite.
-
-Le mercredi après Pasques flories, qui fut le quint jour du moys
-d'avril, furent criées et publiées par Paris, par lettres ouvertes et
-mandement du roy, les trièves dont est dessus faite mencion. Et aussi
-fut crié et publié que le roy ne vouloit pas que l'on paiast le
-subside qui avoit esté ordené par lesdis trois estas, dont est faite
-mencion; et aussi il ne vouloit pas que les trois estas se
-rassemblassent à la journée par eux ordenée à la quinzaine de Pasques
-né à autres, dont le peuple de Paris fut moult esmeu, par espécial
-contre l'archevesque de Sens, contre le conte d'Eu, cousin germain du
-roy, et contre le conte de Tancarville, qui les lettres du roy ès
-quelles les choses dessus dites estoient contenues avoient apportées
-de Bourdeaux, et auxquels le roy avoit enchargié de les faire publier
-avec plusieurs autres choses que l'on leur avoit commises, et
-chargiées à faire.
-
-Et disoit la plus grant partie du peuple de Paris que c'estoit
-fausseté et traïson de publier que lesdites trièves fussent données né
-accordées; et de empescher ladite assemblée des trois estas né à lever
-ledit subside. Et par la commocion et desroy qui fut lors en ladite
-ville, il convint que ledit archevesque et conte s'en alassent assez
-hastivement; lesquels se absentèrent. Et pour ce que aucuns disoient
-qu'ils estoient moult dolens de la villenie qui leur avoit esté faite,
-et que pour ce ils assembloient gens d'armes et avoient entencion et
-volenté de gréver aucuns de ceux de Paris, l'on fist garder
-soigneusement ladite ville, tant de jour comme de nuit; et n'y avoit
-de la partie devers Grant-Pont que trois portes ouvertes de jour; et
-de nuit elles estoient closes toutes.
-
-Item, le samedi ensuivant, la veille de Pasques les grans, qui fut le
-huitiesme jour d'avril, fut crié et publié par Paris que l'on leveroit
-ledit subside et que les trois estas se rassembleroient à ladite
-quinzaine de Pasques, nonobstant ledit cri qui avoit esté le mercredi
-précédent. Et ordena ledit duc de Normendie que l'on féist ledit cri,
-par le conseil ou contrainte des dessus dis trois estas, c'est
-assavoir: dudit evesque de Laon qui estoit principal gouverneur desdis
-trois estas, du prévost des marchans et de aucuns autres.
-
-
- En quel temps le roy de France arriva en Angleterre.
-
-L'an de grace mil trois cens cinquante-sept, le mardi après Pasques,
-qui fut le onziesme jour du moys d'avril, fist le devantdit prince de
-Gales ledit roy de France entrer en mer à Bourdeaux, pour le mener en
-Angleterre; et y arrivèrent le quatriesme jour de may ensuivant. Et
-fut ledit roy mené à Londres et y entra le vint-quatriesme du moys de
-may. Et avint que, en alant et chevauchant, le roy d'Angleterre
-encontra le roy de France aux champs, auquel ledit roy d'Angleterre
-fist moult grant honneur et révérence, et parla à luy moult
-longuement. Et après passa oultre en son chemin. Et le roy de France
-et le prince de Gales s'en alèrent à Londres, là où le roy de France
-fut tenu prisonnier si largement comme il vouloit; car il avoit ses
-gens, tels et tant comme il vouloit; et aloit chacier et esbatre
-toutes fois qu'il luy plaisoit, et estoit en un moult bel ostel,
-dehors ladite ville de Londres, appellé Savoie, et estoit au duc de
-Lenclastre.
-
-
- Comment la puissance inique des trois estas déclina et vint à
- néant.
-
-Environ la Magdaleine ensuivant, les ordenés par les trois estas, tant
-du grant conseil des généraux sur le fait du subside, comme les
-réformateurs, commencièrent à décliner et leur puissance à apeticier.
-Car la finance que ils avoient promise ne fut pas si grande de plus de
-dix pars et les laissièrent les nobles, et ne vouldrent point paier,
-né les gens d'Eglyse aussi. Et aussi plusieurs des bonnes villes qui
-cognurent et apperceurent l'iniquité du fait desdis gouverneurs
-principaux, qui estoient dix ou douze ou environ, se déportèrent de
-leur fait et ne vouldrent paier.
-
-Et l'archevesque de Rains, qui par avant avoit esté l'un des plus
-grands maistres, fit tant que il fut principal au conseil de
-monseigneur le duc. Et furent presque tous ceux qui avoient esté mis
-hors de leurs offices remis en leurs estas, excepté les nommés
-vint-deux, jasoit ce que aucuns d'iceux n'en laissassent oncques leurs
-estas.
-
-
- De la deffense que monseigneur le duc de Normendie fist au
- prévost des marchans et à autres qui usurpoient la puissance de
- gouverner le royaume de France.
-
-Après avint, environ la my-aoust, que monseigneur le duc de Normendie
-dit au prévost des marchans, à Charles Toussac, à Jehan de l'Isle et à
-Gille Marcel, qui estoient principaux gouverneurs de la ville de
-Paris, que il vouloit, dès or en avant, gouverner et ne vouloit plus
-avoir curateurs: et leur deffendit qu'ils ne se meslassent plus du
-gouvernement du royaume que ils avoient entrepris par telle manière
-que on obéissoit plus à eux que à monseigneur le duc. Et dès lors
-chevaucha ledit monseigneur le duc de Normendie par aucunes des
-bonnes villes et leur fist requeste, en sa personne, de avoir ayde
-d'eux comme de autres choses. Et du fait de sa monnoie leur parla,
-lequel luy avoit esté empeschié si comme dessus est dit, dont les
-dessus dis gouverneurs des trois estas furent moult dolens. Et s'en
-ala ledit evesque de Laon en son eveschié, car il véoit bien que il
-avoit tout honny.
-
-
- De la chandelle que ceux de Paris offrirent à Notre-Dame de
- Paris, et de la réconciliation de ceux de ladite ville par
- devers monseigneur le duc, et comment il fut si près mené que
- il se consentit de rassembler les trois estas.
-
-La vigile de ladite my-aoust, l'an dessus dit mil trois cens
-cinquante-sept, offrirent ceux de Paris à Nostre-Dame une chandelle
-qui avoit la longueur du tour de ladite ville de Paris[203], si comme
-l'on disoit, pour ardoir jour et nuit sans cesse.
-
- [203] C'était une immense bougie roulée. Il était d'usage de
- faire ce don à Notre-Dame, la veille de l'Assomption.
-
-Item, environ la Saint-Remy ensuivant, se réconcilièrent ceux de Paris
-par devers monseigneur le duc de Normendie, et firent tant que il
-retourna en ladite ville en laquelle il n'avoit esté de long-temps. Et
-luy distrent que ils lui feroient très grant chevance, et ne lui
-requéroient riens contre aucuns de ses officiers, né aussi la
-délivrance du roy de Navarre, laquelle ils luy avoient requise par
-plusieurs foys. Et luy supplièrent que il voulsist que vint ou trente
-villes se assemblassent à Paris; laquelle chose ledit monseigneur le
-duc leur ottroia. Et furent mandées plusieurs villes de par luy; c'est
-assavoir, jusques au nombre de soixante-dix ou environ, jasoit ce que
-ils ne luy en eussent requis que vint ou trente. Et quant ils furent
-assemblés à Paris, ils ne firent aucune chose, mais alèrent devers
-ledit monseigneur le duc et luy distrent que ils ne povoient
-besongnier né riens faire sé tous lesdis trois estas n'estoient
-rassemblés; et luy requistrent les dessus dis de Paris que il les
-voulsist mander, laquelle chose il leur ottroia. Et envoia ces lettres
-aux gens d'Églyse, aux nobles et aux bonnes villes, et les manda. Et
-aussi envoia ledit prévost des marchans ses lettres aux dessus dis,
-avec les lettres dudit monseigneur le duc. Et fut la journée de
-assembler à Paris les dis trois estas, au mardi après la feste de
-Toussains ensuivant, qui fut le septiesme jour de novembre, l'an
-dessus dit. Et pendant ladite journée, fut ledit monseigneur le duc si
-mené que il n'avoit denier de chevance, pourquoy il convenoit que il
-féist tout ce que les dessus dis de Paris vouloient; et convint que il
-mandast, à leur requeste, ledit evesque de Laon qui estoit en son
-éveschié, lequel, par fiction, fist dangier[204] de retourner, et
-néantmoins il vint tantost.
-
- [204] Difficulté.
-
-Item, cedit mardi, après la feste de Toussains, se assemblèrent à
-Paris aucunes gens d'Églyse, nobles et autres envoiés des bonnes
-villes; et moins que autrefois n'en estoit venu aux autres assemblées.
-Et assemblèrent aux Cordeliers par plusieurs journées, et firent tant
-que le parlement qui avoit esté ordené à seoir l'endemain de la
-Saint-Martin, par ledit monseigneur le duc et son conseil, et jà avoit
-esté mandé par les bailliages, fut continué quant aux plaidoieries
-jusques au second jour de janvier; et depuis, par leur ordenance, fut
-continué jusques à l'endemain de la Chandeleur.
-
-
- De la délivrance du roy de Navarre par un chevalier ennemi et
- traître du roy de France, et comment il convint que monseigneur
- le duc de Normendie envoiast au roy de Navarre un très-fort et
- sur sauf-conduit pour venir à Paris.
-
-Le mercredi huitiesme jour du moys de novembre ensuivant, avant le
-point du jour du jeudi ensuivant, le roy de Navarre, qui estoit en
-prison au chastel de Alleux en Cambresis[205], fut délivré par un
-chevalier en qui le roy de France se fioit, appellé monseigneur Jehan
-de Péquigny, lors gouverneur, de par le roy de France, au pays
-d'Artois: lequel, comme faux traître, sans le consentement, sceu et
-volenté dudit roy de France, son seigneur, qui ledit roy de Navarre
-faisoit tenir en prison, au grant péril et préjudice du roy et du
-royaume ainsi faussement le délivra. Car il ala, et gens d'armes avec
-luy, jusques au nombre de trente ou environ, et estoient bourgeois
-presque tous; et vint audit chastel de nuit et fit tant, par eschieles
-et autrement, que luy et sa compaignie entrèrent audit chastel, qui
-estoit très-mal gardé, sans ce que ceux qui estoient dedans le
-sceussent, si comme l'on disoit. Mais ils ne firent point de mal à
-ceux qui estoient audit chastel. De là vint le roy de Navarre et ceux
-qui l'avoient délivré à Amiens, desquels une grant partie estoit de
-ladite ville, et là demoura par aucuns jours. Et fist délivrer tous
-les prisonniers tant de la court de l'Églyse, comme de la court laye.
-Et cependant fut traictié entre monseigneur le duc de Normendie, qui
-estoit à Paris, par aucuns des amis du roy de Navarre, c'est assavoir
-par la royne Blanche sa suer, et par la royne Jehanne sa tante, qui
-pour ce estoient venues en ladite ville de Paris, et par autres, de
-envoier sauf-conduit audit roy de Navarre et à tous ceux qui seroient
-en sa compaignie. Et convint que ledit monseigneur le duc passast tel
-sauf-conduit, comme les amis dudit roy de Navarre vouldrent deviser,
-c'est assavoir que pour quelconque chose faite ou à faire, l'on ne le
-peust arrêter né ceux qui seroient en sa compaignie, et si en pourroit
-amener à Paris tant et tels comme il vourroit, armés ou autrement. Et
-lors, au conseil dudit monseigneur le duc estoit principal et
-souverain maistre ledit evesque de Laon, qui les choses dessus dites
-avoit toutes préparées et faites par la puissance et ayde du devant
-dit prévost des marchans et de dix ou de douze de la ville de Paris.
-Si n'estoit pas merveille sé ledit monseigneur le duc estoit conseillé
-à faire tout ce qui estoit bon au roy de Navarre. Lequel sauf-conduit
-fut porté à Amiens par un clerc appellé Mahy de Péquigny, frère dudit
-monseigneur Jehan de Péquigny, et par un échevin de Paris appellé
-Charles Toussac. Ce fait, plusieurs des bonnes villes qui estoient
-venues à Paris à ladite assemblée des trois estas, par espécial des
-parties de Champaigne et de Bourgoigne, se partirent de Paris sans
-prendre congié, quant ils sceurent que le roy de Navarre devoit venir
-à Paris; pour ce que ils se doubtoient que l'on ne leur voulsist faire
-avouer la délivrance du roy de Navarre.
-
- [205] Ou _Arleux-en-Palluel_, Bourg à quatre lieues de Cambray.
-
-Item, le mercredi, veille de saint Andrieu ensuivant, près de
-l'anuitier, entra ledit roy de Navarre à Paris, avec moult grant
-compaignie de gens armés. Et estoient avec luy monseigneur Jehan de
-Meulant, evesque de Paris, et moult grant nombre de ceux de Paris,
-dont il y avoit bien deux cens hommes d'armes et plus qui estoient
-alés à l'encontre dudit roy jusques à Saint-Denis en France; et ala
-ledit roy de Navarre descendre en l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés.
-
-
- De la prédication par parolles couvertes que ledit roy de Navarre
- fist au Pré-aux-Clercs à plusieurs gens de la ville de Paris à
- la fin à quoy il tendoit.
-
-L'endemain, jour de la Saint-Andrieu, environ heure de prime, le roy
-de Navarre, qui avoit fait assavoir par ladite ville de Paris, en
-plusieurs lieux, que il vouloit parler aux gens de ladite ville, fut
-en un eschafaut sur les murs de ladite abbaye de Saint-Germain des
-Prés, par devers le Pré-aux-Clers; lequel eschafaut estoit fait pour
-le roy de France, pour veoir les gaiges de batailles que l'on faisoit
-aucunes fois en une lice qui estoit audit pré, joingnant aux murs de
-Saint-Germain. Es quelles lices estoient venus moult de gens par le
-mandement que ledit roy de Navarre et ledit prévost des marchans
-avoient fait à plusieurs quarteniers et cinquanteniers de ladite
-ville. Et en la présence de dix mille personnes dist moult de choses,
-en démonstrant que il avoit esté pris sans cause et détenu en prison
-par dix-neuf moys; et contre plusieurs des gens et officiers du roy
-dist plusieurs choses. Et jasoit ce que contre le roy né contre le duc
-il ne déist riens appertement, toutesvoies dist-il assez de choses
-deshonnestes et villaines par parolles couvertes. Moult longuement
-sermona, et tant que l'on avoit disné par Paris quant il cessa. Et fut
-tout son sermon de justifier son fait et de dampner sa prise. Et le
-pareil sermon avoit fait à Amiens.
-
-
- De la response que l'evesque de Laon rendit pour monseigneur le
- duc sans en demander son plaisir.
-
-A l'endemain, qui fut vendredi et premier jour de décembre, alèrent au
-palais, par devers monseigneur le duc de Normendie, ledit prévost des
-marchans, maistre Robert de Corbie et aucuns autres de ladite ville
-de Paris. Et requistrent audit monseigneur le duc de par les bonnes
-villes, si comme ils disoient, que il voulsist faire raison et justice
-audit roy de Navarre. Et lors ledit evesque de Laon, qui principal
-estoit audit conseil de monseigneur le duc, si comme dessus est dit,
-et par lequel ledit roy et prévost des marchans et leur partie
-faisoient ce que ils faisoient, respondit pour monseigneur le duc,
-sans luy en demander son plaisir, que ledit duc feroit audit roy de
-Navarre non pas seulement raison et justice, mais toute grace et toute
-courtoisie et tout ce que bon frère doit faire à autre. Et certes
-c'estoit bien trompé quant celui qui estoit maistre et gouverneur
-dudit roy de Navarre et de ceux de sa partie, estoit maistre et
-principal au conseil de monseigneur le duc, c'est assavoir ledit
-evesque de Laon; et n'y avoit lors homme au conseil dudit monseigneur
-le duc qui luy osast contredire.
-
-
- Comment monseigneur le duc, par le conseil que il ot et aussi par
- sa bénignité, ala premièrement devers le roy de Navarre, en
- l'ostel de la royne Jehanne.
-
-Le samedi ensuivant, ledit monseigneur le duc assembla de ceux de son
-conseil tant et tel comme ledit evesque voult; et furent exposées les
-requestes que faisoit ledit roy de Navarre, et fut dit que chascun y
-pensast, et l'endemain, jour de dimanche, tiers jour dudit moys de
-décembre, retournassent au conseil.
-
-Iceluy jour de samedi, après diner, ledit duc ala en l'ostel de ladite
-royne Jehanne, par le conseil qui luy fut donné, pour parler audit roy
-de Navarre, qui encore n'avoit esté par devers luy né parlé à luy. Et
-assez tost après que ledit monseigneur le duc fut venu audit ostel,
-ledit roy de Navarre y ala à grant compaignie de gens d'armes; et
-toutesvoies monseigneur le duc y estoit alé à assez petite
-compaignie, sans aucunes armes. Et quant ledit roy de Navarre entra en
-la chambre où estoit ladite royne et ledit duc, lesdis duc et roy
-s'entresaluèrent assez mortement. Toutesvoies convint-il que les
-sergens d'armes qui estoient alés avec ledit duc audit ostel, et
-gardoient l'huys de la chambre où il estoit, se partissent, ou l'on
-leur eust fait villenie. Et demourèrent les gens dudit roy de Navarre
-en la garde dudit huys, comme maistres et souverains que ils se
-tenoient; et là parlèrent assez ensemble, et pou après se départirent.
-
-
- Comment il fut conseillié à monseigneur le duc par l'evesque de
- Laon et par le prévost des marchans que il accordast toutes les
- requestes du roy de Navarre.
-
-Le dimanche ensuivant, troisiesme jour de décembre, furent devant
-monseigneur le duc au conseil pluseurs conseilliers, tels comme ledit
-evesque ordena. Et furent répétées les requestes que ledit roy de
-Navarre faisoit; et toutesvoies, pour oïr tout ce que il vouldroit
-requérir avoit esté ordené certains conseilliers dudit monseigneur le
-duc, desquels la plus grant partie estoient audit roy de Navarre. Mais
-ainsi l'avoit ordené ledit evesque, afin que tout quanque ledit roy
-requerroit luy fust ottroié par ledit monseigneur le duc, qui, par
-contrainte, ne povoit refuser chose que iceluy evesque voulsist.
-Lesquels conseilliers estoient audit conseil. Et pour ce encore que il
-y eust plus des amis dudit roy de Navarre, et que les requestes que il
-faisoit ne peussent estre empeschiées par aucuns preudes hommes qui
-estoient audit conseil, ledit evesque malicieusement fist et ordena
-que ledit prévost des marchans, maistre Robert de Corbie, Jehan de
-l'Isle et aucuns autres de leur aliance, alèrent heurter à l'huys de
-la chambre où ledit monseigneur le duc et le conseil estoit pour
-ordener desdites requestes; et feingnirent que ils voulsissent parler
-audit monseigneur le duc d'autre chose; et toutesvoies ne distrent-ils
-aucune chose fors tant que ils distrent audit monseigneur le duc que
-les gens envoiés de par les bonnes villes estoient à accort et s'en
-vouloient aler, mais que ils eussent faite leur response. Si
-requéroient ledit monseigneur le duc que il féist savoir à tous les
-nobles qui estoient à Paris que ils feussent l'endemain aux
-Cordeliers, pour eux accorder avec les bonnes villes. Lequel duc
-respondit que il le feroit volentiers.
-
-Ce fait, ledit monseigneur le duc, par le conseil dudit evesque, fist
-demourer au conseil lesdis prévost des marchans et sa compaignie. Et
-lors fist demande à chascun d'iceux qui estoient au conseil, sur
-lesdites requestes. Et finablement fut conseillié à monseigneur le duc
-que il accordast audit roy de Navarre les choses qui ensuivent; et si
-fut dit par ledit prévost des marchans en disant son opinion: «Sire,
-faites amiablement au roy de Navarre ce que il vous requiert, car il
-convient qu'il soit fait ainsi.» Comme sé il voulsist dire: il en sera
-fait, veuillez ou non.
-
-Si fut lors ordené: Que le roy de Navarre auroit toute la terre qu'il
-tenoit quant il fut pris, et tous les meubles qui estoient sous ladite
-terre.
-
-Item, toutes les forteresses que il tenoit lors que dessus est dit,
-qui depuis avoient esté prises par le roy de France et ses gens; et
-tous les biens qui estoient ès dites forteresses.
-
-Item, fut ordené que ledit monseigneur le duc pardonneroit audit roy
-de Navarre et à tous ses adhérens tout ce que ils avoient meffait au
-roy et au royaume de France.
-
-
- Autres ordenances, comment les dessus dis décapités et pendus à
- Rouen fussent despendus et enterrés; et les biens rendus à leur
- hoirs.
-
-Encore fut ordené que le conte de Harecourt, le seigneur de Graville,
-monseigneur Maubué-de-Mainesmares, chevaliers, et Colinet Doublet,
-escuier, lesquels le roy de France avoit fait descapiter à Rouen, en
-sa présence, et puis traisner et pendre au gibet de Rouen, lorsque le
-Roy de Navarre fut pris, seroient despendus publiquement et rendus à
-leurs amis, pour enterrer en terre benoite; et toutes leurs terres qui
-estoient confisquées rendues à leurs enfants ou héritiers. Et pour ce
-que ledit roy de Navarre requéroit pour ses injures, dommaiges et
-intérêts grant somme de florins ou terre en lieu desdis florins; et
-disoit-l'on à part, jasoit ce que il ne feust pas dit clèrement, que
-il pensoit à en avoir ou la duchié de Normendie ou la conté de
-Champaigne; il fut ordené que l'on traiteroit avec luy de continuer
-ceste requeste jusques à un autre jour. Et finablement luy furent
-accordées toutes les choses dessus dites, et en ot lettres dudit duc
-telles comme les gens dudit roy les vouldrent faire. Et pour ce que
-l'assemblée des trois estas estoit continuée jusques au vintiesme jour
-de Noël ensuivant, car ils n'avoient pas esté d'accort, et si s'en
-estoient alés plusieurs sans prendre congié quant ils orent sceu la
-délivrance dudit roy, si comme dessus est dit, accordé fut que les roy
-et duc rassembleroient au vintiesme jour de Noël dessus dit, pour
-traictier des choses dessus dites; et cependant ledit monseigneur le
-duc envoieroit certaine personne notable en Normendie pour exécuter
-loyaument et de fait audit roy les choses à luy accordées; et y fut
-ordené monseigneur Almaury de Meulant, chevalier baneret.
-
-Et, par trois ou quatre jours après, compaignièrent lesdis duc et roy
-l'un l'autre, et furent par ledit temps souvent ensemble, et
-mengièrent ensemble plusieurs fois en l'ostel de la royne Jehanne, en
-l'ostel dudit evesque de Laon et au palais; et tousjours estoit ledit
-evesque avec eux, et moult bonne chière s'entrefaisoient. Et ensemble,
-moult secrètement, visitèrent les saintes reliques en la chapelle du
-palais. Et fist ledit roy délivrer tous les prisonniers qui estoient
-ès prisons de Paris, tant ès prisons de l'Églyse comme ès prisons des
-seigneurs lais; néis ceux qui estoient en oubliète, condamnés au pain
-et à l'yaue, furent délivrés.
-
-Après ces choses, vindrent certaines nouvelles à Paris que le traictié
-entre les roys de France et d'Angleterre estoit tenu parfait, et
-qu'ils estoient à accort; et disoit l'on communément que ledit roy de
-France seroit tantost en France.
-
-
- Comment monseigneur le duc de Normendie en assurant ceux de Paris
- leur dist, en plaines halles, qu'il vouloit vivre et mourir
- avec eux, et que les gens d'armes qu'il faisoit venir estoient
- pour le bien de ceux du royaume: et, par la deffaute de ceux
- qui avoient le gouvernement, il convenoit que luy-meismes méist
- paine à rebouter les ennemis.
-
-1358.
-
-Ce meisme jeudi, onziesme jour dudit moys de janvier mil trois cens
-cinquante-huit, monseigneur le duc de Normendie, qui longuement avoit
-demouré à Paris et ne pouvoit avoir chevance, car ceux de Paris
-avoient tout le gouvernement, fut conseillié que il parlast au commun
-de Paris. Si fist savoir, celuy jour bien matin, que il iroit ès
-halles pour parler au commun. Et quant l'evesque de Laon et le prévost
-des marchans le sceurent, ils le cuidèrent empeschier, et distrent à
-monseigneur le duc que il se vouloit mettre en grant péril de soy
-mettre devant le peuple. Néantmoins, ledit monseigneur le duc ne les
-crut point, mais ala, environ heure de tierce, ès dites halles, à
-cheval, luy sixiesme ou huitiesme ou environ. Et dit à grant foison de
-peuple qui là estoit que il avoit entencion de mourir et de vivre avec
-eux, et que ils ne créussent aucuns qui avoient dit et publié que il
-faisoit venir des gens d'armes pour les piller et gaster: car il ne
-l'avoit oncques pensé. Mais il faisoit venir lesdites gens d'armes
-pour aidier à deffendre et garantir le peuple de France, qui moult
-avoit à souffrir, car les ennemis estoient moult espandus parmy le
-royaume de France, et ceux qui avoient pris le gouvernement n'y
-mettoient nul remède. Si estoit son entencion, ce disoit, de gouverner
-dès lors en avant, et de rebouter les ennemis de France; et n'eust pas
-tant attendu ledit duc sé il eust eu le gouvernement et la finance. Et
-oultre, dit lors que toute la finance qui avoit esté levée au royaume
-de France, depuis que les trois estas avoient eu le gouvernement, il
-n'en avoit né denier né maille; mais bien pensoit que ceux qui
-l'avoient receue si en rendroient bon compte. Et furent les parolles
-dudit duc moult agréables au peuple; et se tenoit la plus grant partie
-par devers luy[206].
-
- [206] C'est-à-dire: Et le plus grand nombre favorisoit plutôt son
- parti que celui des meneurs des trois états. (_Note de M. Paulin
- Pâris._)
-
-
- De l'assemblée que le prévost des marchans fist faire à
- Saint-Jaques-de-l'Ospital, pour la doubte que il avoit que le
- peuple de Paris ne se tenist du tout avec monseigneur le duc;
- et des parolles que dit Charles Toussac, eschevin.
-
-L'endemain, jour de vendredi, douziesme jour dudit moys de janvier, le
-prévost des marchans et ses aliés, considérans et voyans que le peuple
-estoit à faire le plaisir et la volenté de monseigneur le duc, leur
-seigneur, doubtans par aventure que ledit peuple ne s'esméust contre
-eux, firent assembler à Saint-Jaques-de-l'Ospital[207] grant foison de
-gens, et par espécial ceux qui estoient de leur partie. Et quant ledit
-duc sceut ladite assemblée, il partit tantost du palais et ala audit
-Ospital, et en sa compaignie estoit ledit evesque de Laon et plusieurs
-autres. Et quant il fut là, il fist parler son chancellier à tous ceux
-qui là estoient et leur fist dire une partie de ce qu'il avoit dit le
-jour précédent ès halles. Et oultre, pour ce que plusieurs publioient
-que ledit duc ne tenoit pas au roy de Navarre les convenances que il
-luy avoit promises, et ledit duc ne povoit faire son devoir de
-rebouter ses ennemis qui dommageoient et gastoient tout environ Paris,
-Chartres et le pays environ, iceluy duc fist dire que il avoit bien
-tenu audit roy de Navarre ce qu'il avoit promis en tant comme il
-povoit; mais aucuns d'iceux auxquels le roy son père avoit baillié à
-garder aucuns chastiaux dudit roy de Navarre ne les vouloient rendre,
-il n'en povoit mais; mais il en avoit fait tout son povoir et encore
-estoit prest du faire.
-
- [207] Cette église située à l'extrémité des rues _Mauconseil_ et
- _Saint-Denis_, a été démolie en 1822.
-
-Et après ce que ledit chancellier ot parlé, Charles Toussac se leva et
-voult parler; mais il y ot si grant noise que il ne put estre oï. Si
-se partit lors monseigneur le duc et sa compaignie, fors l'evesque de
-Laon, qui demoura avec ledit prévost des marchans. Et assez tost après
-que ledit duc fut parti, ledit Charles recommença, et lors fut oï. Si
-dit moult de choses, et par espécial contre les officiers du roy. Et
-dit que il y avoit tant de mauvaises herbes que les bonnes ne povoient
-fructifier né amender; et dit moult de choses couvertement contre le
-duc. Et après, quant il ot parlé, un advocat appellé Jehan de
-Sainte-Aude, qui par les trois estas avoit esté fait un des généraux
-gouverneurs des subsides ottroyés par les trois estas, parla et dit
-que le prévost des marchans né les autres des trois estas n'avoient
-pas emboursé l'argent que on avoit receu des subsides. Et autel avoit
-dit ledit prévost des marchans. Et nomma ledit Jehan plusieurs
-chevaliers qui en avoient eu par le mandement dudit duc, si comme
-disoit ledit Jehan, jusques à la somme de quarante ou de cinquante
-mille moutons, lesquels avoient esté mal emploiés, si comme ses
-parolles le notoient et donnoient à entendre. Et là fut encore dit par
-ledit Charles Toussac que ledit prévost des marchans étoit preud'homme
-et avoit fait ce que il avoit fait pour le bien et le sauvement et le
-proufit de tout le peuple. Et dist que sur ledit prévost régnoit
-haine, et que il le savoit bien. Et que sé ledit prévost des marchans
-cuidoit que ceux qui là estoient présens et les autres de Paris ne le
-voulsissent porter né soustenir, il querroit son sauvement là où il le
-pourroit trouver. Et là aucuns qui estoient de leur aliance crièrent,
-disans que ils le porteroient et soustenroient contre tous.
-
-Item, le samedi ensuivant, treiziesme jour dudit moys de janvier,
-monseigneur le duc manda plusieurs des maistres de Paris au palais là
-où il estoit, et parla à eux moult amiablement et leur requist que ils
-luy voulsissent estre bons subgiés et il leur seroit bon seigneur.
-Lesquels luy respondirent que ils vivroient et mourroient avec luy, et
-que il avoit trop attendu à prendre le gouvernement.
-
-
- De la mort Jehan Baillet, trésorier de monsieur le duc de
- Normendie. Et comment Perin Marc fut justicié, pendu et puis
- despendu et enterré en l'églyse Saint-Merry.
-
-Le mercredi vint-quatriesme jour dudit moys de janvier, après disner,
-Jehan Baillet, trésorier de monseigneur le duc de Normendie et moult
-acointé de luy, fut tué à Paris d'un vallet changeur appelé Perrin
-Marc, qui le férit d'un coutel au dessoubs de l'espaule par derrière,
-en la rue nueve Saint-Merry. Et après s'enfuit ledit Perrin audit
-moustier de Saint-Merry. Et le soir bien tard, ledit duc, qui moult
-estoit courroucié de la mort de son dit trésorier, envoia audit
-moustier de Saint-Merry monseigneur Robert de Clermont, son mareschal,
-Jehan de Chalon, fils de monseigneur Jehan de Chalon, seigneur
-d'Arlay, Guillaume Staise, lors prévost de Paris et grant foison de
-gens d'armes, lesquels brisièrent les huys dudit moustier et en
-mistrent hors à force ledit Perrin Marc. Et l'endemain matin jour de
-jeudi, ledit Perrin fut traisné au chastelet au lieu où il avoit fait
-le coup, et là ot le poing couppé et puis fut mené au gibet de Paris,
-et là pendu.
-
-Mais l'evesque de Paris fist tant que ledit Perrin fut despendu le
-samedi ensuivant et fut ramené audit moustier de Saint-Merry et
-restabli; et là à très grant sollempnité fut enterré le jour que les
-obsèques dudit Jehan Baillet furent faites, auxquelles fut présent
-monseigneur le duc de Normendie. Et à celles dudit Perrin fut le
-prévost des marchans et grant foison des bourgeois de Paris.
-
-
- Des messagiers du roy de France envoiés à monseigneur le duc son
- fils ainsné, à Paris.
-
-Le samedi vint-septiesme jour du moys de janvier, les messages du roy
-qui estoient venus d'Angleterre, c'est assavoir l'evesque de
-Therouenne, chancellier de France, le conte de Vendosme, le seigneur
-de Derval, le sire d'Aubigny, monseigneur Jehan de Saintré, chevalier,
-et messire Jehan de Champeaux, clerc, firent leur rapport au duc de
-Normendie, en la présence de plusieurs de son conseil, evesques,
-chevaliers et autres, sur le traictié de l'accort fait en Angleterre,
-entre les roys de France et d'Angleterre. Lequel traictié moult plut
-audit duc et à ses conseilliers, si comme ils disoient.
-
-
- De la response que monseigneur le duc de Normendie fist au
- message du roy de Navarre.
-
-Après celuy samedi huit jours ou environ, messire Jehan de Péquigny
-vint à Paris de par le roy de Navarre, qui estoit à Mante, et fist
-ledit messire Jehan plusieurs requestes à monseigneur le duc, de par
-ledit roy de Navarre, en la présence des roynes Jehanne et
-Blanche[208] et de plusieurs du conseil dudit duc. C'est assavoir que
-monseigneur le duc tenist les convenances audit roy de Navarre que il
-luy avoit faites, lesquelles il ne esclaircissoit point; et que il
-féist rendre audit roy ses forteresces et quarante mille florins à
-l'escu que l'on luy avoit promis l'autre fois qu'il avoit esté à
-Paris, et aussi aucuns joyaux qui avoient esté pris du sien, lorsqu'il
-fut emprisonné.
-
- [208] Jeanne d'Évreux, veuve de Charles IV, dit le Bel, et tante
- de Charles le Mauvais.--Blanche d'Évreux, veuve de Philippe VI et
- soeur de Charles le Mauvais.
-
-Et lors monseigneur le duc se mist à un genouil devant les dites
-roynes, lesquelles le firent lever tantost et rasseoir emprès elles.
-Et respondit audit monseigneur Jehan que il avoit bien audit roy de
-Navarre tenu les convenances que il luy avoit faites, et que sé aucun
-à qui il fust tenu de respondre vouloit dire le contraire, il diroit
-que iceluy mentiroit. Mais ledit monseigneur Jehan n'estoit pas homme
-à qui monseigneur le duc en déust respondre. Et toutesvoies disoit-il
-encore que sé aucun vouloit maintenir que il n'eût tenu audit roy de
-Navarre lesdites convenances, il avoit des chevaliers qui bien s'en
-combattroient, sé mestier estoit. Et plusieurs autres parolles dist
-lors monseigneur le duc. Et lors fut dit par l'evesque de Laon que
-monseigneur le duc auroit plus grant advis sur lesdites requestes, et
-en respondroit tant que il souffiroit; et ainsi se départirent.
-
-
- Comment l'université de Paris et le clergié, par le prévost des
- marchans, alèrent par devers monseigneur le duc pour faire
- accorder les demandes au roy de Navarre.
-
-Celle semaine, l'université de Paris, le clergié, le prévost des
-marchans et ses compaignons, alèrent par devers monseigneur le duc, au
-palais, et là fut dit audit duc, par frère Simon de Langres, maistre
-de l'ordre des Jacobins, que tous les dessus nommés avoient esté
-ensemble au conseil, et avoient délibéré que le roy de Navarre feroit
-faire audit duc toutes ses demandes à une fois; et que tantost que il
-les auroit faites, ledit duc feroit rendre audit roy de Navarre toutes
-ses forteresses: et après l'on regarderoit sur toutes les requestes
-dudit roy, et luy passeroit-l'on tout ce que l'on devroit. Et pour ce
-que ledit maistre ne disoit plus, un moine de Saint-Denis en France,
-maistre en théologie et prieur d'Essonne, dit audit maistre que il
-n'avoit pas tout dit. Si dit lors ledit prieur à monseigneur le duc,
-que encore avoient-ils délibéré que sé luy ou le roy de Navarre
-estoient refusans de tenir et accomplir leur délibération, ils
-seroient tous contre celuy qui en seroit refusant et prescheroient
-contre luy.
-
-
- Comment le prévost des marchans et ses aliés alèrent au palais en
- la chambre de monseigneur le duc de Normendie; et là, présent
- luy, tuèrent les deux mareschaux de Clermont et de Champaigne,
- après ce que ils orent tué maistre Regnaut d'Acy, advocat en
- parlement.
-
-Le jeudi vint-deuxiesme jour du moys de février, l'an mil trois cens
-cinquante-huit à matin, et fut le second jeudi de caresme, le dit
-prévost des marchans fist assembler à Saint-Eloy près du Palais tous
-les mestiers de Paris armés, et tant que on estimoit qu'ils estoient
-bien trois mille tous armés. Environ heure de tierce, un advocat de
-parlement appellé maistre Regnaut d'Acy, en alant du palais en sa
-maison, qui estoit près de Saint-Landry[209], fut tué près du moustier
-de la Magdaleine[210], en l'ostel d'un patissier, là où il se bouta
-quant il vit que l'on le vouloit tuer; et ot tant et de telles plaies
-que tantost il mourut sans parler. Et tantost après, ledit prévost et
-plusieurs en sa compaignie montèrent en la chambre de monseigneur le
-duc, au palais, et là trouvèrent ledit duc, auquel ledit prévost dit
-telles parolles en substance: «Sire, ne vous esbahissez de choses que
-vous véez, car il est ordené et convient que il soit fait.» Et si tost
-que ces parolles furent dites, aucuns de la compaignie du prévost des
-marchans coururent sur monseigneur Jehan de Conflans, mareschal de
-Champaigne, et le tuèrent joignant du lit de monseigneur le duc et en
-sa présence. Et aucuns autres de la compaignie dudit prévost coururent
-sur monseigneur Robert de Clermont, mareschal dudit duc de Normendie,
-lequel se retray en une autre chambre de retrait dudit monseigneur le
-duc; mais ils le suivirent et là le tuèrent. Et monseigneur le duc,
-qui moult estoit effraié de ce que il véoit, pria ledit prévost des
-marchans que il le voulsist sauver, car tous ses officiers qui lors
-estoient en la chambre s'enfouirent et le laissièrent. Et adonc, ledit
-prévost luy dit: «Sire, vous n'avez garde.» Et lui bailla le dit
-prévost son chapperon, qui estoit des chapperons de la ville parti de
-rouge et de pers, le pers à destre, et prist le chapperon du dit
-monseigneur le duc qui estoit de brunette[211] noire à un orfrois
-d'or, et le porta tout celuy jour, et monseigneur le duc porta celuy
-dudit prévost. Tantost après, aucuns de la compaignie dudit prévost
-prisrent les corps des deux chevaliers et les traînèrent moult
-inhumainement par devant monseigneur le duc, jusques en la court du
-palais devant le perron de marbre; et là demourèrent tous estendus et
-descouvers en la vue de ceux qui les vouloient veoir, jusques après
-disner bien tard; et n'estoit nul homme qui les osast oster.
-
- [209] Cette église étoit à l'entrée actuelle de la rue de
- Saint-Landry, sur le quai de la Cité. (_Note de M. Paulin Pâris._)
-
- [210] _La Magdaleine._ L'église de la Magdeleine-en-la-Cité étoit
- sur l'emplacement de la maison no 5 de la rue actuelle _de la
- Juiverie_. On a conservé l'ancien nom au passage qui divise cette
- maison. (_Note de M. Paulin Pâris_, en 1836.)
-
- [211] _Brunette._ Etoffe fine et très-recherchée.--_Orfrois_,
- bordure, frange.--_Pers_, bleu.
-
-Et ledit prévost des marchans et ses compaignons alèrent en leur
-maison en Grève, que l'on appeloit la maison de la ville. Et là ledit
-prévost estant aux fenestres de ladite maison, sur la place de Grève,
-parla à moult grant nombre de gens armés qui estoient en ladite place,
-et leur dit que le fait qui avoit esté fait, ce avoit esté pour le
-bien commun du royaume de France, et que ceux qui avoient esté tués
-estoient faux, mauvais et traîtres. Et requist ledit prévost au peuple
-qui là estoit, que en ce le voulsissent porter et soustenir, car il
-avoit fait ce faire pour le bien du royaume, si comme il disoit. Et
-lors, plusieurs crièrent à haute voix que ils advouoient le fait, et
-que ils vouloient vivre et mourir avec ledit prévost des marchans.
-
-Et tantost après, ledit prévost des marchans retourna au palais, et
-tant de gens d'armes avec luy, que toute la court en estoit plaine. Et
-monta en la chambre où monseigneur le duc estoit, qui moult estoit
-dolent et esbahi de ce qui estoit advenu. Et encore estoient les corps
-desdis chevaliers devant ledit perron de marbre, et le povoit ledit
-duc véoir des fenestres de sa chambre. Et quant ledit prévost fut en
-ladite chambre, et plusieurs armés de sa compaignie avec luy, il dit
-audit monseigneur le duc que il ne se méist point à mesaise de ce qui
-estoit advenu, car il avoit esté fait de la volenté du peuple, et pour
-eschiéver greigneurs périls; et ceux qui avoient esté mors avoient
-esté faux, mauvais et traîtres. Et requist ledit prévost à monseigneur
-le duc, de par ledit peuple, que il voulsist ratifier ledit fait et
-estre tout un avec eux. Et que sé mestier avoient d'aucun pardon pour
-cause dudit fait, que le duc leur voulsist à tous pardonner. Lequel
-duc ottroia audit prévost les choses dessus dites, et luy pria que
-ceux de Paris voulsissent estre ses bons amis, et il seroit le leur.
-Et pour celle cause, ledit prévost envoia audit duc deux draps, l'un
-de pers et l'autre de rouge, pour ce que ledit duc féist faire des
-chapperons pour luy et pour ses gens tout comme ceux de Paris les
-portoient, c'est assavoir, parti de pers et de rouge, le pers à
-destre. Et ainsi le fist ledit monseigneur le duc et portoit tel
-chapperon comme dit est, et ses gens aussi, et ceux du parlement et
-des autres chambres du palais et tous autres officiers communément
-estans à Paris.
-
-Et celuy jour de jeudi, environ vespres, ledit prévost commanda que
-on levast lesdis corps des deux chevaliers dessus dis, qui encore
-estoient en ladite court du palais, et que l'on les portast à
-Sainte-Catherine-du-Val-des-Escoliers. Et jà estoit levé le corps de
-maistre Regnaut d'Acy, et avoit esté porté en son ostel par ses gens,
-car il avoit esté tué près de son ostel. Mais toutesvoies fut-il
-longuement là où il avoit esté tué en la vue de chascun, avant que il
-eust esté levé.
-
-Si furent les deux corps dessus dis mis par povres varlès en une
-charrete, et menés à descouvert dedans ladite charrete par lesdis
-povres varlès, qui ladite charrete traînoient sans chevaux au long de
-la ville, jusques audit lieu de Sainte-Catherine-du-Val-des-Escoliers;
-et par lesdis varlès furent descendus en la court, et puis emmenèrent
-lesdis varlès ladite charrete et laissièrent là les deux corps. Et
-emportèrent lesdis varlès le mantel de l'un des chevaliers pour leur
-salaire de les avoir amenés jusque là. Et pour ce que les religieux de
-Sainte-Catherine n'osoient enterrer lesdis corps, aucuns d'eux alèrent
-vers ledit prévost pour savoir que il vouloit que lesdis religieux
-féissent desdis corps. Lequel prévost respondit auxdis religieux que
-il luy plaisoit que ils en féissent ce que monseigneur le duc
-vouldroit. Et après alèrent vers monseigneur le duc, lequel leur dist
-que ils les féissent enterrer secrètement sans solemnité. Mais assez
-tost après fut deffendu auxdis religieux, de par l'evesque de Paris,
-que ils n'enterrassent point le corps de monseigneur Robert de
-Clermont en terre benoite, car ledit evesque le tenoit pour
-excomménié, pour ce que il avoit esté à oster et traire hors du
-moustier de Saint-Merry Perin Marc, qui avoit tué Jehan Baillet, si
-comme dessus est dit. Si en fut ordené secrètement par lesdis
-religieux tant de l'un comme de l'autre. Et ledit maitre Regnaut d'Acy
-fut le soir enterré secrètement au moustier de Saint-Landry, de
-quelle paroisse il estoit.
-
-Et celuy jeudi au soir, bien tard, fut ledit prévost des marchans en
-l'ostel de la royne Jehanne, et là parla à luy moult longuement. Et
-disoit-l'on que entre les autres choses que il luy dit, il luy requit
-que elle féist venir le roy de Navarre à Paris.
-
-
- De l'assemblée que le prévost des marchans fist aux Augustins et
- des paroles que maistre Robert de Corbie dist.
-
-L'endemain, jour de vendredi, vint-troisiesme jour dudit moys de
-février, ledit prévost des marchans fist assembler au matin aux
-Augustins grant nombre de ceux de Paris, desquels plusieurs estoient
-armés. Et manda à ceux qui avoient esté envoiés de par les bonnes
-villes qui encore estoient à Paris que ils alassent là, desquels
-plusieurs y alèrent. Et là, maistre Robert de Corbie dit que le
-prévost des marchans avoit fait faire le fait qui avoit esté fait le
-jour précédent pour le bien et pour le proufit du royaume, et que ils
-estoient quatre qui empeschoient tous les bons consaux devers
-monseigneur le duc, et par eux avoit esté empeschiée la délivrance du
-roy de France, si comme disoit ledit maistre Robert. Et dit que sur la
-délivrance du roy avoient esté assemblés l'université, le clergié et
-la ville de Paris, qui tous estoient et avoient esté d'accort et en
-une oppinion. Et depuis soixante-quatre personnes du conseil
-monseigneur le duc qui sur ce meismes avoient esté assemblées avoient
-esté de une oppinion, et les quatre dessus dis empeschièrent tout.
-Mais il ne dit point qui estoient ces quatre, et si ne dit oncques sur
-quoi ce conseil avoit esté, en espécial, né aucun cas particulier né
-espécial pour lequel ils eussent mis à mort les trois dessus nommés.
-Et toutesvoies requist ledit maistre Robert les envoiés des bonnes
-villes, pour ledit prévost et les autres qui avoient fait ledit fait,
-que ils voulsissent ratifier ce qui avoit esté fait et eux tenir en
-bonne union avec ceux de Paris; laquelle union avoit esté promise et
-jurée en plusieurs assemblées par avant, si comme disoit ledit maistre
-Robert.
-
-Et jà fust ce que plusieurs de ceux des bonnes villes sceussent bien
-que sure chose n'estoit pas de ratifier ledit fait, toutesvoies dirent
-par doubte tous ceux qui en ladite assemblée estoient, que ils
-créoient que ce avoit esté fait à bonne cause et juste, et le
-ratiffioient, dont plusieurs de Paris qui là estoient les en
-mercièrent.
-
-
- Comment le prévost des marchans vint à monseigneur le duc en
- parlement, et luy requist que il voulsist tenir les ordenances
- que les trois estas avoient establies l'année devant.
-
-Le samedi ensuivant, vint-quatriesme jour dudit moys, fut monseigneur
-le duc en la chambre de parlement, et avec luy aucuns de son conseil
-qui luy estoient demourés. Et là alèrent à luy ledit prévost et
-plusieurs autres avec luy, tant armés comme non armés, et requistrent
-à monseigneur le duc que il féist tenir et garder, sans enfraindre,
-toutes les ordenances lesquelles avoient esté faites par les trois
-estas l'an précédent, et que il les laissast gouverner si comme
-autrefois avoit esté fait; et que il voulsist débouter aucuns qui
-encore estoient en son conseil; et pour ce que le peuple se tenoit
-trop mal content de moult de choses qui estoient faites au conseil de
-monseigneur le duc contre ledit peuple, il voulsist mettre en son
-grand conseil trois ou quatre bourgeois que l'on luy nommeroit. Toutes
-lesquelles choses monseigneur le duc leur ottroia.
-
-
- De la revenue du roy de Navarre à Paris; et du mandement que le
- roy de France fist au duc de Normendie, son ainsné fils.
-
-Le lundi ensuivant, vint-sixiesme jour dudit moys de février, entra le
-roy de Navarre à Paris, à moult grant compaignie de gens d'armes, tant
-de ceux qu'il avoit amenés comme de ceux de Paris qui estoient alés
-contre luy; et ala descendre ledit roy en l'ostel de Neelle, qui lors
-estoit au duc de Normendie. Et celuy jour, le prévost des marchans ala
-devers luy, et luy pria et dit que il voulsist faire justes requestes
-audit monseigneur le duc, et que il voulsist porter et soustenir le
-fait que ils avoient fait à Paris des trois qui avoient esté occis.
-Lequel roy leur ottroia tout. Et toute celle semaine, les deux roynes
-vueves, Jehanne et Blanche, le prévost des marchans, l'evesque de Laon
-et ses compaignons, traictièrent l'accort entre le duc et le roy,
-lequel fut fait dedans dix ou douze jours après. Mais pou de gens
-sceurent lors la manière. Toutesvoies donna lors ledit duc audit roy
-l'ostel de Neelle. Et furent si bien ensemble que chascun jour ils
-disnoient l'un avec l'autre, et faisoient moult grant semblant de eux
-entr'aimer. Et après, environ le dixiesme ou douxiesme jour de mars,
-le roy de France manda à monseigneur le duc de Normendie que il
-envoiast en Angleterre deux prélas et quatre chevaliers, car il estoit
-moult seul si comme il mandoit. Et aussi manda que il luy envoiast
-deux bons notaires pour ordener les lettres du traictié d'accort entre
-luy et le roy d'Angleterre. Et tousjours estoient ceux de Paris ainsi
-comme esmeus, et se armoient et assembloient souvent; pour laquelle
-chose plusieurs officiers du roy de France et du duc se absentèrent,
-tant prélas comme autres. Et depuis en retourna plusieurs à Paris,
-pour la sureté que ils orent dudit prévost des marchans, qui disoit
-que l'on ne leur vouloit mal.
-
-
- Des lettres que le prévost des marchans envoia aux bonnes villes
- pour les faire alier et prendre chapperons aux couleurs de ceux
- de Paris.
-
-En ce temps furent faites ordenances sur tous officiers. Et l'évesque
-de Therouenne, lors chancelier de France, qui nouvellement estoit venu
-d'Angleterre, n'avoit point apporté les sceaux du roy, mais les avoit
-laissiés en Angleterre par l'ordenance du roy et de son conseil.
-Lequel chancelier bien aperceut que l'on vouloit user d'autres sceaux
-que de celuy du Chastellet, duquel l'on usoit en l'absence du grant.
-Et aussi pour plusieurs autres causes se partit de Paris, et s'en ala
-en son pays d'Alvergne[212].
-
- [212] Auvergne. Ce prélat était Gilles Aycelin.
-
-En ce temps, assez tost après l'occision des trois dessus nommés, le
-prévost des marchans et les eschevins envoièrent lettres closes par
-les bonnes villes du royaume, par lesquelles ils leur faisoient savoir
-le fait qu'ils avoient fait, et leur requéroient que ils se
-voulsissent tenir en vraie union avec eux et que ils voulsissent
-prendre de leurs chapperons partis de pers et de rouge, si comme
-avoient fait le duc de Normendie et plusieurs autres du sang de
-France, si comme ès dites lettres estoit contenu. Et, en vérité, ledit
-monseigneur le duc, le roy de Navarre, le duc d'Orléans frère dudit
-roy de France, et le conte d'Estampes, qui tous estoient des Fleurs de
-lis[213], portoient lesdis chapperons. Dont plusieurs ne renvoièrent
-oncques responses desdites lettres, et autres rescrirent sans autre
-aliance faire et sans prendre desdis chapperons; et autres prisrent
-desdis chapperons.
-
- [213] _Etre des fleurs de lis._ Belle et ancienne manière de
- désigner les parents du roi, les princes du sang. (_Note de M.
- Paulin Pâris._)
-
-
- Cy après s'ensuit la teneur des saufs conduis que le roy de
- Navarre donnoit en la ville de Paris.
-
-«Charles, par la grace de Dieu, roy de Navarre et conte d'Evreux, à
-tous ceux qui ces lettres verront, salut. Savoir faisons que nous
-avons donné et donnons par la teneur de ces présentes à nos amés et
-féaux chevaliers Jehan de Neuf-Chastel et le seigneur de Raon et à
-leur compaignie jusques au nombre de trente personnes à cheval, sur et
-sauf conduit du jour de la date de ces présentes jusques à la feste de
-Penthecouste prochaine venant, pour aler, venir cependant, et
-demourer, sé mestier est, par tous les lieux du royaume de France. Si
-donnons en mandement à tous capitaines, chastelains, gardes de païs,
-villes et passages et destrois dudit royaume, et à chascun d'eux, et
-prions tous autres que lesdis chevaliers et leur compaignie, jusques
-au nombre dessus dit, fassent et laissent jouir et user de nostre
-présent sauf conduit, sans leur faire né souffrir estre fait aucun
-empeschement en corps, en chevaux, en harnois, né en aucuns de leurs
-biens. Donné à Paris le douziesme jour du moys de mars, l'an de grace
-mil trois cens cinquante-huit.» Et estoient ainsi signées:
-
-«Par le roy. P. du Tertre.»--Et obéissoit-l'on plus auxdis saufs
-conduis que on ne faisoit à ceux de monseigneur le duc.
-
-Item, le mardi treiziesme jour du moys de mars l'an dessus dit, se
-partit de Paris ledit roy de Navarre et s'en ala à Mante, et
-monseigneur le duc demoura à Paris.
-
-
- Comment monseigneur le duc prist nom de régent par titre de
- lettres, à très-bonne cause.
-
-Le mercredi quatorziesme jour du moys de mars fut publié à Paris que
-monseigneur le duc, qui par avant s'estoit appellé lieutenant du roy,
-depuis sa prise, s'appelleroit dès là en avant régent du royaume. Et
-fut son titre tel: _Karolus primogenitus regis Francorum regnum regens,
-etc._ Et jasoit ce que par avant l'on eust tousjours escript au nom du
-roy, en parlement et en toutes lettres de justice, il fut deffendu
-celuy jour que plus on n'y escrivist. Et fut baillié le titre tel
-comme dessus est dit en cédulles aux notaires et aux escrivains du
-palais: et fut le nom du roy tout estaint. Et ne scella-on plus du
-scel du Chastellet, mais du scel dudit duc en cire jaune. Et portoit
-le scel maistre Jehan de Dormans, qui estoit chancelier dudit régent.
-Et furent mis au conseil dudit régent, le prévost des marchans,
-maistre Robert de Corbie, Charles Toussac et Jehan de l'Isle, maistres
-et principaux, après ledit evesque de Laon, qui tout gouvernoit.
-
-
- De la mort de Phelipot de Repenti, escuier.
-
-Le samedi au soir, dix-septiesme jour du moys de mars, fut pris à
-Saint-Cloust, près de Paris, un escuier françois appellé Phelipot, de
-Repenti, et fut amené à Paris. Et le lundi matin ensuivant,
-dix-neuviesme jour dudit moys susdit, ledit Phelippot eut la teste
-couppée ès halles de Paris, et puis fut pendu au gibet; pour ce qu'il
-confessa que il estoit de la compaignie de plusieurs qui avoient
-empris de prendre ledit duc de Normendie, régent du royaume, à
-Saint-Oyen, en l'ostel de la Noble Maison, là où il estoit alé trois
-jours ou quatre devant. Mais plusieurs disoient que ce n'estoit point
-pour mal, mais estoit pour le mettre hors de la puissance et des mains
-de ceux de Paris. Et assez tost après, un chevalier appellé le Bègue
-de Villaines, qui moult estoit ami dudit monseigneur Robert de
-Clermont, qui avoit esté tué à Paris, se rendit ennemi de ceux de
-ladite ville de Paris.
-
-
- Comment le régent ala à Senlis et à Compiègne.
-
-Le jour de Pasques fleuries, vint-cinquiesme jour du moys de mars,
-ledit régent fut à Senlis, là où luy et le roy de Navarre avoient
-mandé par leurs lettres tous les nobles de Picardie et de Beauvoisin.
-Mais ledit roy n'y ala point, et s'envoia excuser par monseigneur
-Jehan de Péquigny, pour causes de deux bosses que il avoit ès aines,
-si comme le dit monseigneur Jehan disoit. Mais à ladite journée ala
-pou desdis nobles.
-
-Si se partit ledit régent et s'en ala à Compiègne. Et environ Pasques
-les grans, qui furent le premier jour d'avril, l'an mil trois cens
-cinquante-huit, le confesseur du roy de France et un sien secrétaire
-appellé maistre Yvon vindrent de Angleterre par devers ledit régent,
-mais la cause ne fut pas sceue communelment.
-
-
- Comment le conte de Brene[214] respondit au régent pour ceux de
- Champaigne. Et comment le chastel de Monsterel-au-fort-d'Yonne
- fut rendu audit régent, lequel y jut une nuit et de là se
- partit et ala en la cité de Meaux.
-
- [214] Braisne.
-
-L'an de grace mil trois cens cinquante huit, le lundi après Quasimodo,
-neuviesme jour du moys d'avril, ledit régent qui avoit mandé par ses
-lettres les gens d'Églyse, les nobles et les bonnes villes de
-Champaigne, pour estre à Provins ledit jour de Quasimodo, entra en
-ladite ville de Provins. Et jasoit ce que le roy de Navarre eust
-escript par ses lettres closes aux dessus dis de Champaigne, que il
-seroit à la journée, toutesvoies n'y fut-il point; mais maistre Robert
-de Corbie et monseigneur Pierre de Rosny, archidiacre de Brie en
-l'églyse de Paris, envoiés là de par la ville de Paris, furent à
-ladite journée.
-
-Le mardi ensuivant, dixiesme jour dudit moys, avant disner, ledit
-régent parla en sa personne aux dessus dis de Champaigne, et leur dit
-que le royaume de France estoit à très grant meschief, et avoit moult
-à faire, si comme ils savoient. Si leur pria et requist que ils y
-méissent tout le bon remède que ils pourroient, tant par conseil comme
-par ayde, et aussi leur pria que ils fussent tout un; car sé division
-estoit au peuple de France, il estoit en grant péril, si comme il
-disoit. Et outre leur dit que sé aucunes choses avoient esté faites
-qui semblassent estre moult merveilleuses, que, par aventure, quant
-ils auroient oï ceux qui lesdites choses avoient faites, ils en
-seroient apaisiés. Et ce leur disoit ledit régent, si comme l'on
-cuidoit, pour ceux qui avoient esté tués à Paris. Car après ce que il
-ot dit les parolles dessusdites, il dit telles parolles: «Véez-cy
-maistres Robert de Corbie et l'archidiacre de Paris qui vous diront
-aucunes choses de par les bonnes gens de Paris.»
-
-Et lors ledit maistre Robert parla et dit à ceux de Champaigne, qui là
-estoient, que ceux de Paris les amoient et avoient amés, et vouloient
-estre tout un avec eux. Et prioient aux dessus dis de Champaigne que
-ils voulsissent estre tout un avec ceux de Paris, et ne se voulsissent
-merveillier sé aucunes choses avoient esté faites à Paris; car quant
-ils sauroient les causes, et auroient oï ceux qui ces choses avoient
-conseilliées, ils en seroient tous apaisiés, si comme disoit ledit
-maistre Robert, et plusieurs autres choses.
-
-Si requistrent les dessus dis de Champaigne audit régent que il
-voulsist que ils peussent parler ensemble; laquele chose il leur
-ottroia. Si se traisrent à part et parlèrent ensemble. Et assez tost
-firent savoir au régent que ils estoient près de luy faire response.
-Si ala ledit régent, le duc d'Orléans son oncle, le conte d'Estampes
-et plusieurs autres en un jardin, là où les dessus dis de Champaigne
-estoient; et là monseigneur Simon de Roucy, conte de Brene en
-Laonnois, respondit pour les Champenois, et dit audit régent que ils
-estoient près de luy conseillier de luy aidier et faire tout ce, pour
-luy, que bons et loyaux subgiès doivent faire pour seigneur. Mais pour
-ce que les plus grans et plus puissans de Champaigne n'estoient pas
-là, si comme disoit ledit conte, il requist audit régent que il leur
-donnast une autre journée pour eux assembler à Vertus en Champaigne;
-et bien luy dit ledit conte que lesdis Champenois ne iroient plus à
-Paris. Laquelle requeste le régent leur ottroia: et fut ladite journée
-assignée au dimanche vint-neuviesme jour du moys d'avril. Et après dit
-ledit conte que audit maistre Robert de Corbie ne respondroient-ils
-point, car à luy n'avoient-ils que respondre. Et si demanda ledit
-conte audit régent, de par les Champenois, sé il savoit aucun mal au
-mareschal de Champaigne qui avoit esté tué à Paris, né villenie aucune
-pour laquelle on le deust avoir mis à mort? Et bien dit le conte que
-de monseigneur Robert de Clermont ne demandoit-il rien, cas il s'en
-attendoit[215] à ceux de son pays, et bien créoit que ils en feroient
-leur devoir. Lequel régent leur respondit que il tenoit et créoit
-fermement que ledit mareschal de Champaigne et ledit messire Robert de
-Clermont l'avoient servi et conseillié bien et loyaument, et n'avoit
-oncques sceu le contraire. Et lors ledit conte de Brene dist audit
-régent: «Monseigneur, nous Champenois qui cy sommes vous mercions de
-ce que vous nous avez dit; et nous attendons que vous fassiez bonne
-justice de ceux qui nostre ami ont mis à mort sans cause.» Et ce fait
-et dit, ledit régent ala disner et tous les Champenois qui vouldrent
-aler avec luy, car ils en avoient esté tous semons.
-
- [215] _Il s'en attendoit._ Il s'en rapportait.
-
-Et le mercredi ensuivant, onziesme jour dudit moys d'avril, ledit
-régent se partit de Provins et s'en ala en l'abbaye de Pruilly et de
-là à Monsterel-au-fort-d'Yonne. Et ala devant le chastel, lequel
-gardoit, de par la royne Blanche, un chevalier appellé monseigneur
-Taupin du Plessis, lequel Taupin estoit sur la porte dudit chastel
-tout armé, la teste au bacinet, quant ledit régent ala devant. Et
-lors, ledit régent luy commanda que il ouvrist la porte du chastel.
-Lequel Taupin luy respondit: «Mon redoubté seigneur, pour Dieu ne me
-veuilliez déshonnourer: madame la royne Blanche m'a baillié ce chastel
-à garder, et m'a fait jurer que je ne le rendroie à personne du monde,
-fors au roy[216] et à elle. Je vous supplie que il vous plaise à
-envoier par devers elle, et je cuide qu'elle me mandera tantost que je
-le vous rende.»
-
- [216] Le Roi de Navarre.
-
-Auquel Taupin ledit régent commanda de rechief deux fois ou trois, que
-il luy ouvrist ledit chastel. Et lors ledit Taupin luy respondit: «Mon
-redoubté seigneur, je ne tendray pas ce chastel contre vous; mais pour
-Dieu vueilliez-moi garder mon honneur.» Si descendit à la porte et
-l'ouvrit; et ledit régent et ses gens y entrèrent, et y coucha une
-nuit et le prist en sa main, et establit à le garder de par luy ledit
-Taupin, et luy fist faire serement nouvel. Et se partit dudit chastel
-et s'en ala à Meaux, là où demouroit lors madame la duchesse, sa
-femme, et là où il avoit envoié de Provins le conte de Joigny et
-environ soixante hommes d'armes en sa compaignie, pour ce que l'on luy
-avoit dit que ceux de Paris avoient entencion de prendre et garnir de
-par eux le marchié de Meaux[217]. Et y estoit entré ledit conte deux
-jours devant. Dont le maire et aucuns de ladite ville furent moult
-courrouciés, et en parla ledit maire moult hautement audit conte de
-Joigny, qui s'estoit mis audit marchié et le tenoit. Et luy dit ledit
-maire que sé il cuidast qu'il voulsist avoir pris ledit marchié, que
-il ne feust pas entré en ladite ville de Meaux. Et quant ledit régent
-fut en ladite ville de Meaux, ledit conte luy dit ce que ledit maire
-luy avoit dit. Lequel maire fut mandé devant ledit régent, et luy
-furent récitées les parolles que il avoit dites, et les luy fist-l'on
-amender, et fut réservée la tauxation et l'amende.
-
- [217] Le marché de Meaux était une forteresse importante.
-
-
- De l'artillerie que ceux de Paris pristrent au Louvre, et la
- firent porter en l'ostel de la ville.
-
-Le mercredi dix-huitiesme jour dudit moys d'avril, se partit ledit
-régent de la ville de Meaux pour aller à Compiègne à une journée[218]
-qu'il avoit mise aux Vermendisiens[219] qui y devoient estre. Et luy
-apporta-on, celuy jour, nouvelles que ceux de Paris avoient pris grant
-quantité d'artillerie que on avoit mis au Louvre et chargiée, pour
-mener en certains lieux où ledit régent avoit ordené que fust menée;
-et l'avoient ceux de Paris fait mener en la maison de la ville, en
-Grève. Et si avoient encore les dessus dis de Paris envoié audit
-régent une bien merveilleuse lettres closes. Et un pou avant, ils
-avoient mis gens d'armes de par eux audit chastel du Louvre. Et en ce
-temps et par avant, depuis que ledit régent s'estoit parti de Paris,
-repairoient pou ou nuls gentils hommes en ladite ville de Paris, dont
-ceux de ladite ville estoient moult dolens. Et tenoient plusieurs que
-les gentilshommes leur vouloient mal. Et fut une grande division au
-royaume de France. Car plusieurs villes, et la plus grant partie, se
-tenoient devers le régent leur droit seigneur; et autres se tenoient
-devers Paris.
-
- [218] Rendez-vous.
-
- [219] Aux gens du Vermandois ou de Saint-Quentin.
-
-
- Comment monseigneur le régent et le roy de Navarre parlementèrent
- ensemble, le roy de Navarre pour ceux de Paris; et comment le
- roy de Navarre vint à Paris, et luy firent ceux de Paris grant
- joie et grant honneur, et en eussent volontiers fait leur
- capitaine et leur gouverneur.
-
-Le mercredi second jour du moys de may, le roy de Navarre, qui estoit
-logié à Mello[220], et ledit régent duc de Normendie qui estoit logié
-à Clermont en Beauvoisin, furent en mi-marchié desdites villes, au
-lieu que l'on dit Domage-Lieu, pour parlementer; et avoient chascun
-grant foison de gens d'armes. Et là parla ledit roy audit régent pour
-ceux de Paris, afin que iceluy régent voulsist accorder à eux. Et
-ledit régent dit audit roy que il aimoit ladite ville de Paris, et que
-il savoit bien que en celle ville avoit de bonnes gens, mais aucuns
-qui y estoient luy avoient fait grans villenies plusieurs et
-desplaisirs, comme de tuer ses gens en sa présence, de prendre son
-chastel du Louvre et son artillerie, et plusieurs autres grans despis
-luy avoient fais. Si n'avoit pas entencion de entrer à Paris jusques à
-ce que ces choses luy fussent adreciées. Et requist audit roy que il
-fust avec luy et luy aidast à les adrecier.
-
- [220] _Mello_ ou _Merlou_, à quatre lieues de Senlis.
-
-L'endemain, jour de jeudi, rassemblèrent audit lieu et parlèrent
-ensemble comme le jour précédent. Et après se partit ledit roy et s'en
-ala à Paris, où il entra le vendredi ensuivant, quatriesme jour dudit
-moys de mai, à moult grant compaignie, tant de ses gens comme de ceux
-de Paris qui estoient alés encontre luy. En laquelle ville il fut
-moult honnoré et seigneuri par l'espace de dix ou douze jours que il y
-demoura; et volentiers en eussent fait leur capitaine aucuns de ceux
-de Paris ou leur seigneur, comme faux et mauvais que ils estoient.
-
-Item en celuy temps, l'evesque de Laon qui estoit en l'assemblée à
-Compiègne, fut en péril d'estre tué par plusieurs nobles hommes qui là
-estoient avec ledit régent. Et convint que il s'en partist celéement
-et ala à Saint-Denis en France. Et manda à ceux de Paris que on le
-alast quérir. Si envoièrent ceux de Paris, et aussi le roy de Navarre
-qui là estoit, grant quantité de gens d'armes quérir ledit evesque à
-Saint-Denis; et vindrent en sa compaignie jusques à Paris. Si fut dit
-audit régent de plusieurs nobles et autres que ledit evesque estoit
-faux et mauvais; et vérité estoit: car par luy estoient avenus tous
-les maux au royaume de France. Et luy requistrent que il ne fust plus
-à son conseil.
-
-Item, en celuy temps, Jehan de Meudon, chastelain de Evreux pour le
-roy de France, bouta le feu en ladite ville de Evreux, et fut toute
-arse, dont le roy de Navarre fut moult courroucié.
-
-Item, le dimanche treiziesme jour du moys de may, partirent les
-ennemis, qui estoient à Esparnon, dudit lieu, et chevaulchièrent de
-rechief en Gatinois. Et ardirent toute la ville de Nemours, et moult
-dommagièrent plusieurs autres villes au pays, comme Grés[221] et
-autres villes, dont moult de gens estoient merveilliés; car ce pays
-estoit en douaire à la royne Blanche, suer audit roy de Navarre. Et
-monseigneur James Pipes, capitaine d'Esparnon, s'appeloit lieutenant
-au roy de Navarre en ses saufs conduis et en ses autres fais, et si
-estoit souvent avec le roy de Navarre, si comme l'on disoit[222]. Et
-s'en retournèrent les ennemis trois ou quatre jours après, sans ce que
-aucun leur féist empeschement.
-
- [221] Village entre Nemours et Fontainebleau.
-
- [222] Cette liaison du roy de Navarre avec le partisan James
- Pipes n'était peut-être pas bien prouvée; mais tout porte à
- croire, surtout les sauf-conduits rapportés plus haut, que
- Charles le Mauvais avait promis aux pillards de ne marcher ni
- faire marcher contre eux. Le dauphin, de son côté, privé d'argent
- par les États qui percevaient toutes les taxes, ne pouvait réunir
- dix hommes d'armes, avant les assemblées de Compiègne et de
- Vertus. Les malheurs publics permettaient donc aux émissaires du
- Navarrais de calomnier le fils du roi et d'insinuer l'idée de
- transporter la couronne de France sur une tête plus puissante.
- (_Note de M. Paulin Pâris._)
-
-
- Des lettres qui furent apportées d'Angleterre.
-
-Le mardi quinziesme jour du moys de may, furent aportées à Paris
-plusieurs lettres closes envoiées d'Angleterre, de plusieurs grands
-seigneurs de France et d'autres, par lesquelles on escrivoit que la
-paix avoit esté faite entre les roys de France et d'Angleterre le
-huitiesme jour dudit moys, et que lesdis roys avoient mangié ensemble
-et s'estoient entrebaisiés. Laquelle chose les uns ne créoient point,
-les uns pour ce que ils ne voulsissent pas, les autres pour ce que par
-plusieurs fois avoit ainsi esté mandé, et tousjours les Anglois y
-avoient mis empeschement; et les autres qui en estoient forment joieux
-le créoient.
-
-
- Du commencement et première assemblée de la mauvaise Jaquerie de
- Beauvoisin.
-
-Le lundi vint-huitiesme jour dudit moys de may, s'esmurent plusieurs
-menues gens de Beauvoisin, des villes de Saint-Leu de Serens, de
-Nointel, de Cramoisi et d'environ, et se assemblèrent par mouvement
-mauvais. Et coururent sur plusieurs gentils hommes qui estoient en
-ladite ville de Saint-Leu et en tuèrent neuf: quatre chevaliers et
-cinq escuiers. Et ce fait, meus de mauvais esprit, alèrent par le pays
-de Beauvoisin, et chascun jour croissoient en nombre, et tuoient tous
-gentils hommes et gentils femmes qu'ils trouvoient, et plusieurs
-enfans tuoient-ils. Et abattoient ou ardoient toutes maisons de
-gentils hommes qu'ils trouvoient, fussent forteresces ou autres
-maisons. Et firent un capitaine que on appelloit Guillaume Cale. Et
-alèrent à Compiègne, mais ceux de la ville ne les y laissièrent
-entrer. Et depuis ils alèrent à Senlis, et firent tant que ceux de
-ladite ville alèrent en leur compaignie. Et abattirent toutes les
-forteresces du pays, Armenonville, Tiers et une partie du chastel de
-Beaumont-sur-Oyse. Et s'enfouy la duchesse d'Orléans qui estoit
-dedans, et s'en ala à Paris.
-
-
- De la mort du maistre du pont de Paris et du maistre charpentier
- du roy, par les gouverneurs de Paris.
-
-Le mardi vint-neuviesme jour dudit moys, le prévost des marchans et
-les autres gouverneurs de Paris firent couper les testes, et après
-escarteler les corps, en Grève à Paris, au maistre du pont de Paris,
-appellé Jehan Peret, et au maistre charpentier du roy, appellé Henry
-Metret, à tort et sans cause; pour ce, si comme ils disoient, que ils
-devoient avoir traictié avec aucuns dudit duc de Normendie, ainsné
-fils du roy de France et régent le royaume, de mettre gens d'armes
-dedans ladite ville de Paris pour ledit régent. Et firent pendre les
-quartiers desdis maistres aux entrées de ladite ville de Paris. Et je
-qui ceci escris vis que quant le bourel, appelé lors Raoulet, voult
-coupper la teste au premier maistre, c'est assavoir audit Peret, il
-chaï et fut tourmenté d'une cruelle passion, tant que il rendoit
-escume par sa bouche; dont plusieurs de Paris disoient que ce estoit
-miracle, et que il déplaisoit à Dieu de ce que on les faisoit mourir
-sans cause. Et lors un advocat du Chastelet, appellé maistre Jehan
-Godart, lequel estoit aux fenestres de l'ostel de la ville, en la
-place de Grève, dist haultement, oïant le peuple qui là estoit:
-«Bonnes gens, ne vous veuilliez esmerveillier sé Raoulet est ainsi
-chéu de mauvaise maladie, car il en est entechié[223], et en chiet
-souvent.»
-
- [223] _Entechié._ Affecté.--Le bourreau tombait du haut mal.
-
-
- De la cruauté de ceux de Beauvoisin; et comment le régent se
- partit de Meaux pour aler à Sens.
-
-En ce temps multiplièrent moult ces gens de Beauvoisin. Et se
-resmuèrent et assemblèrent plusieurs autres en diverses flottes en la
-terre de Morency, et abatirent et ardirent toutes les maisons et
-chastiaux du seigneur de Morency et des autres gentils hommes du pays.
-Et aussi se firent autres assemblées de tels gens en Mucien[224] et en
-autres lieux environ. Et en ces assemblées avoit gens de labour le
-plus, et si y avoit de riches hommes, bourgeois et autres; et tous
-gentils hommes que ils povoient trouver ils tuoient, et si
-faisoient-ils gentils femmes et plusieurs enfans; qui estoit trop
-grant forsennerie.
-
- [224] _Mucien_ ou _Mulcien_. Partie de la Brie entre _Crépy_ et
- _Crécy_.
-
-En ce temps, ledit régent, qui estoit au marchié de Meaux, que il
-avoit fait enforcier et faisoit de jour en jour, s'en partit et ala au
-chastel de Monsterel-au-fort-d'Yonne; et assez tost après s'en partit
-et ala en la cité de Sens, en laquelle il entra le samedi neuviesme
-jour de juin ensuivant, à matin. Et fut receu en ladite cité par les
-gens d'icelle moult honorablement, si comme ils le devoient faire,
-comme à leur droit seigneur après le roy de France, son père. Et
-toutesvoies, avoit lors pou de villes, cités ou autres en la Langue
-d'oyl qui ne fussent meues contre les gentils hommes, tant en faveur
-de ceux de Paris qui trop les haoient, comme pour le mouvement du
-peuple. Et néantmoins fut-il receu en ladite ville de Sens à grant
-paix et honorablement. Et fist ledit régent en ladite ville grant
-mandement de gens d'armes.
-
-
- Comment ceux de Paris furent desconfis à Meaux; et de la mort du
- maire de la ville appellé Jehan Soulas.
-
-Celuy samedi meisme, qui estoit le neuviesme jour de juin, l'an mil
-trois cens cinquante-huit, plusieurs qui estoient partis de la ville
-de Paris, jusques au nombre de trois cens ou environ, desquels gens
-estoit capitaine un appellé Pierre Gille espicier de Paris, et environ
-cinq cens qui s'estoient assemblés à Cilly en Mucien, desquels estoit
-capitaine un appellé Jehan Vaillant prévost des monnoies du roy,
-alèrent à Meaux. Et jasoit ce que Jehan Soulas, lors maire de Meaux,
-et plusieurs autres de ladite ville eussent juré audit régent que ils
-luy seroient bons et loyaux et ne souffriroient aucune chose estre
-faite contre luy né contre son honneur, néantmoins ils firent ouvrir
-les portes de ladite cité auxdis de Paris et de Cilly, et firent
-mettre les tables et les nappes parmy les rues, le pain, le vin et les
-viandes sus; et burent et mangièrent sé ils vouldrent et se
-resfraichirent. Et après se mirent en bataille, en alant droit vers le
-marchié de ladite ville de Meaux, auquel estoit la duchesse de
-Normendie et sa fille, et la suer dudit régent, appellée madame
-Ysabel de France, qui puis fut femme du fils du seigneur de Milan et
-fut contesse de Vertus, que le roy Jehan, son père, luy donna à son
-mariage. Et avec eux estoit le comte de Foys, le seigneur de Hangest
-et plusieurs autres gentilshommes que ledit régent y avoit laissiés
-pour garder ladite duchesse sa femme, sa fille, sa seur et ledit
-marchié.
-
-Si issirent dudit marchié lesdits conte de Foys, le seigneur de
-Hangest et aucuns autres, jusques au nombre de vint-cinq hommes
-d'armes ou environ, et alèrent contre les dessus dis Pierre Gille et
-sa compaignie; et se combattirent à eux. Et là fut tué un chevalier
-dudit marchié, appellé monseigneur Loys de Chambly, d'un vireton près
-de l'euil. Finablement ceux dudit marchié eurent victoire. Et furent
-ceux de Paris, de Cilly et plusieurs de la cité de Meaux qui
-s'estoient mis avec eux, desconfis. Et pour ce, ceux dudit marchié
-mirent le feu en ladite cité et ardirent aucunes maisons.
-
-Et depuis furent informés que plusieurs de ladite cité avoient esté
-armés contre eux et les avoient voulu trahir, et pour ce ceux dudit
-marchié pillièrent et ardirent partie de ladite cité. Mais la grant
-églyse ne fut pas arse né aussi aucunes maisons des chanoines: mais
-toutesvoies fut tout pris; et aussi fut le chastel qui estoit au roy
-ars; et dura ledit feu, tant en ladite ville comme audit chastel, plus
-de quinze jours. Et pristrent ceux dudit marchié Jehan Soulas, le
-maire de ladite ville de Meaux, et plusieurs autres hommes et femmes,
-elles tindrent prisons audit marchié. Et depuis fit-l'on mourir ledit
-maire, si comme droit estoit.
-
-
- De la mort Guillaume Cale par le roy de Navarre; et comment ledit
- roy ala de Beauvoisin à Saint-Ouyn, pour parler au prévost des
- marchans.
-
-En celuy temps chevaulcha le roy de Navarre en Beauvoisin, et mist à
-mort plusieurs de ceux des communes; et par espécial fist coupper la
-teste dudit Guillaume Cale à Clermont en Beauvoisin. Et pour ce que
-ceux de Paris luy mandèrent que il alast vers eux à Paris, il se
-traist à Saint-Ouyn, en l'ostel du roy appellé la Noble-Maison. Et là
-ala le prévost des marchans parlementer audit roy. Et le jeudi,
-quatorziesme jour dudit moys de juin, ala ledit roy de Navarre à
-Paris. Et contre luy alèrent plusieurs de ladite ville de Paris pour
-luy accompaignier jusques là où il descendit, c'est assavoir à
-Saint-Germain des Prés.
-
-
- Du preschement que le roy de Navarre fist en l'ostel de la ville,
- et comment par l'énortement de ses aliés fut fait capitaine de
- Paris; dont plusieurs de ladite ville furent courrouciés.
-
-Le vendredi quinziesme jour de juin, ledit roy de Navarre vint en la
-maison de la ville et prescha. Et entre les autres choses dit que il
-amoit moult le royaume de France et il y estoit moult bien tenu, si
-comme il dit soit; car il estoit des Fleurs de lis de tous
-costés[225], et eust esté sa mère roy de France sé elle eust esté
-homme; car elle avoit esté seule fille du roy de France. Et si luy
-avoient les bonnes villes du royaume, par espécial celle de Paris,
-fait très grans biens et haus honneurs, lesquels il taisoit; et pour
-ce estoit-il prest de vivre et de mourir avecques eulx.
-
- [225] En effet, Charles le Mauvais, par les hommes, était
- arrière-petit-fils de Philippe III, et sa mère Jeanne était fille
- de Louis X. Philippe III avait eu pour troisième fils Louis comte
- d'Évreux, père de Philippe d'Évreux, dont Charles le Mauvais
- était fils.
-
-Et aussi prescha Charles Toussac, et dit que le royaume de France
-estoit en petit point et avoit mal esté gouverné, et encore estoit; si
-estoit mestier que ils y féissent un capitaine qui mieux les
-gouverneroit et luy sembloit que meilleur ne povoient-ils avoir du roy
-de Navarre.
-
-Et à ce mot furent plusieurs forgiés et ordenés à ce, qui crièrent:
-_Navarre! Navarre!_ tous à une voix ainsi comme sé ils voulsissent dire:
-Nous voulons le roy de Navarre. Et toutesvoies, la plus grant partie
-de trop de ceulx qui là estoient se turent et furent courrouciés dudit
-cry; mais ils ne l'osèrent contredire.
-
-Si fut lors eslu ledit roy en capitaine de la ville de Paris; et luy
-fut dit, de par le prévost des marchands de Paris, que ceux de Paris
-escriroient à toutes bonnes villes du royaume, afin que chascun se
-consentist à faire ledit roy capitaine universel par tout le royaume
-de France.
-
-Et lors, leur fist ledit roy serment de les garder et gouverner bien
-et loyalement, et de vivre et mourir avec eux contre tous, sans aucun
-excepter; et leur dit: «Biaux seigneurs, ce royaume est moult malade,
-et y est la maladie moult enracinée; et pour ce, ne peut-il estre si
-tost gary: si ne vous vueilliés pas mouvoir contre moy sé je ne apaise
-si tost les besoingnes, car il y faut trait et labour.»
-
-
- Comment ledit régent s'en ala de Sens à Provins, à
- Chasteau-Tierry et à Gandelus[226]; et du nombre des Jaques
- tués par les gentilshommes.
-
- [226] Bourg, à quatre lieues de _Château-Thierry_.
-
-Celui vendredi meismes, ledit régent qui toute celle semaine avoit
-demouré à Sens, s'en partit et s'en ala à Provins, et d'illec vers
-Chasteau-Tierry et vers Gandelus, où l'on disoit qu'il y avoit grande
-assemblée de ces communes que l'on appelloit Jaques Bonhomme; et
-tousjours luy venoient gentilshommes de tous pays. Et la royne Jehanne
-estoit à Paris, laquelle mettoit grande diligence de faire aucun
-traictié entre ledit régent, par devers lequel elle envoioit souvent,
-et ceux de Paris. Et pour ce se partit ladite royne de Paris le samedi
-vingt-troisiesme, jour de juin pour aler par devers ledit régent, qui
-estoit environ Meaulx, en attendant les gens d'armes qui luy venoient.
-
-Et tousjours ardoient les gentilshommes aucunes maisons que ils
-trouvoient à ceulx de Paris, sé ils n'estoient officiers du roy ou
-dudit régent; et prenoient et emportoient tous les biens meubles que
-ils trouvoient et estoient auxdis habitans; et ne se osoit homme qui
-alast par pays, avoer de Paris. Et aussi tuoient les gentilshommes
-tous ceux que ils povoient trouver qui avoient esté de la compagnie
-des Jaques, c'est-à-dire des communes qui avoient tué les
-gentilshommes, leurs femmes et leurs enfans, et abattu maisons; et
-tant que on tenoit certainement que l'on en avoit bien tué dedans le
-jour de la saint Jean-Baptiste vint mille et plus.
-
-
- Comment les gentilshommes de Bourgoigne laissièrent le roy de
- Navarre.
-
-Le vendredi vingt-deuxiesme jour dudit mois de juin, le roy de Navarre
-partit de Paris et avecques luy plusieurs de ladite ville et plusieurs
-de ses gens. Et estoient environ six cens glaives; et alèrent à
-Gonesse, où plusieurs autres des villes de la visconté de Paris les
-attendoient. Et deux jours ou trois devant, plusieurs des
-gentilshommes qui avoient esté avec ledit roy de Navarre une partie de
-la saison et encore estoient, espécialement ceux du pays de
-Bourgoigne, prisrent congié dudit roy de Navarre, quant ils virent que
-il avoit accepté la capitainerie de ceux de Paris, en disant que ils
-ne seroient point contre ledit régent né contre les gentilshommes; et
-s'en partirent et s'en alèrent en leur pays. Et ledit roy et sa
-compaignie s'en alèrent vers Senlis.
-
-
- Comment ledit régent et son ost logièrent près de Paris, en telle
- manière que nul n'osoit issir né entrer en ladite ville de
- celle part où il estoit.
-
-Monseigneur le régent qui avoit esté vers Chasteau-Tierry, vers la
-Ferté-Milon et au pays environ pour despécier plusieurs assemblées des
-Jaques qui là estoient, après ce que les nobles qui estoient avec
-ledit régent orent mis à mort plusieurs Jaques, ars et gasté tout le
-pays entre la rivière de Marne et de Seine, s'en retourna en alant
-vers Paris, et se logia à Chielle-Sainte-Bautheut[227], la derrenière
-semaine de juin, c'est assavoir le mardi vint-troisiesme jour dudit
-moys.
-
- [227] Bathilde.
-
-Et la royne Jehanne fut à Laigny, qui moult se painoit de traictier
-entre ledit régent et ceux de Paris. Et lors n'y put aucun traictié
-estre trouvé; car ceux de Paris se tenoient fiers et haus contre ledit
-régent leur seigneur. Et pour ce, luy et son ost se deslogièrent de
-Chielle et se logièrent environ le bois de Vincennes, environ le pont
-de Charenton et environ Conflans, le vendredy vint-neuviesme jour
-dudit moys de juin. Et tenoit-l'on que en l'ost dudit régent avoit
-bien trente mille chevaux. Si fut tout le pays gasté jusques à huit ou
-dix lieues, et communément les villes arses.
-
-Et ledit roy de Navarre s'en retourna et entra en la ville de
-Saint-Denis, lequel roy estoit alié avec ceux de Paris contre ledit
-régent, leur droit seigneur. Et si avoit en la compaignie dudit roy
-grant foison ennemis du roy et du royaume de France, Anglois et autres
-que ledit roy de Navarre avoit fait venir des garnisons angloises,
-d'Esparnon et d'autre part. En la ville de Saint-Denis se tint le roy
-de Navarre. Et ledit régent et son ost estoient logiés es lieux dessus
-dis, et estoit le corps dudit régent logié en l'ostel du Séjour, ès
-Quarrières[228]. Et n'osoit homme issir de Paris de celle part né
-entrer aussi; mais par plusieurs fois en issoit-l'on en bataille; mais
-tousjours perdoient plus qu'ils ne gaignoient, et en y ot plusieurs
-mors.
-
- [228] Petit village dépendant de la commune de Charenton.
-
-
- Comment le régent et le roy de Navarre assemblèrent en un
- pavillon qui fut tendu sur une motte, entre Saint-Anthoine et
- le bois, pour accorder un traictié que la royne Jehanne avoit
- basti; et du serment que ledit roy fist sur _Corpus Domini_ que
- l'evesque de Lisieux avoit célébré, en entencion que ledit
- régent et ledit roy le usassent pour plus fermement tenir leurs
- sermens; mais ledit roy de Navarre refusa à user le premier.
-
-Le dimanche huitiesme jour de juillet ensuivant, assemblèrent lesdis
-régent et roy de Navarre en un pavillon qui, pour ce, fut tendu près
-de Saint-Anthoine, en un lieu que l'on dit le Moulin-à-Vent, pour
-accorder ensemble certain traictié que la royne Jehanne avoit
-pourparlé. Si estoient les batailles dudit régent toutes ordenées aux
-champs en quatre batailles, où l'on estimoit bien douze mille hommes
-d'armes et plus. Et les gens du roy de Navarre furent en bataille
-ordenés sur une petite montaigne près de Monstruel et de Charonne, et
-n'estoient pas plus de huit cens combattans, si comme l'on les
-estimoit. Et, pour ce que ils estoient si petit nombre, ne
-approchièrent point ledit pavillon né les batailles audit régent.
-
-Si parlementèrent ledit régent et ses gens et le roy de Navarre et ses
-gens, en la présence de ladite royne. Si furent à accort par la
-manière qui s'ensuit, c'est assavoir: pour toutes les choses que
-ledit roy pourroit demander audit régent pour quelconques causes que
-ce fust, luy bailleroit dix mille livres de terre et quatre cens mille
-florins à l'escu, lesquels seroient bailliés audit roy par la manière
-qui s'ensuit. C'est assavoir la première année cent mille, et chascun
-an ensuivant cinquante mille, jusques à fin de paye; et si seroient
-lesdis quatre cens mille florins pris sur les aydes que le peuple
-feroit pour cause des guerres, sans ce que ledit régent en fust
-autrement tenu né obligé. Et pour ce, ledit roy de Navarre devoit
-estre avec ledit régent contre tous, excepté le roy de France; et afin
-que ledit régent et le roy de Navarre tenissent sans enfraindre toutes
-les choses dessus dites, l'evesque de Lisieux, qui présent estoit,
-chanta une messe audit pavillon, environ heure de none[229], et
-consacra deux personnes[230], en espérance que de l'une fust fait deux
-parties et usées par lesdis régent et roy. Et quant la messe fut
-chantée, lesdis régent et roy jurèrent, sur le corps-Dieu sacré que
-ledit evesque tenoit entre ses mains, que ils teindroient et
-acompliroient sans enfraindre tout ce que chascun avoit promis,
-présens à ce ducs, contes et barons tant comme en povoit au devant dit
-pavillon, environ heure de none. Et après ledit evesque brisa l'oiste,
-et en voult faire user à chascun desdis régent et roy; mais ledit roy
-dit que il n'estoit pas jeun[231]; et pour ce ledit régent n'en prist
-point aussi, jasoit ce que il se feust ordené pour le recevoir. Si usa
-tout ledit evesque. Et par ce ledit roy devoit aler à Paris pour les
-faire mettre en l'obéissance dudit régent. Et ainsi se départirent;
-et s'en ala ledit régent aux Quarrières et ledit roy à Saint-Denis.
-
- [229] Trois heures après midi.
-
- [230] Deux hosties.
-
- [231] A jeun, _jejunus_.
-
-
- Comment, après les dessus dis sermens, les gens au roy de Navarre
- coururent sus aux gens du régent.
-
-Le mardi ensuivant dixiesme jour du moys de juillet, le roy de Navarre
-ala à Paris; et cuidoit ledit régent que ledit roy deust aler devers
-luy, celuy jour, porter la response de ceux de Paris: mais il n'y ala
-point, ainçois demoura tout ce jour. Et l'endemain, le onziesme jour
-dudit moys, il mist en ladite ville de Paris les Anglois que il avoit
-avecques luy. Et disoit-l'on en l'ost dudit régent que ceux de Paris
-avoient dit audit roy que il avoit fait sa paix sans eux et que il ne
-leur en challoit, car ils se passeroient bien de luy. Et pour ce fist
-nouvelles aliances, si comme l'on disoit, avec eux; et bien y parut de
-fait, car il ne retourna point devers ledit régent; mais luy estant
-dedans ladite ville de Paris, plusieurs en issirent armés, par
-espécial de ceux que il y avoit menés.
-
-Et assaillirent ledit mercredi, onziesme jour dudit moys, aucuns de
-l'ost dudit régent qui se deslogoient de la Granche-aux-Merciers pour
-eux approchier dudit régent. Et pour ce, cria-l'on en l'ost alarme, et
-s'arma l'ost, et courut-l'on jusques à la bastide des fossés, et là ot
-grant escarmuche, et y demoura-l'on jusques près de la nuit: et y
-perdirent ceux de Paris plus que les autres.
-
-
- Comment le roy de Navarre mist sus au régent qu'il avoit enfraint
- le traictié, et du pont de bateaux qui fut fait sur Seine.
-
-Le jeudi douziesme jour du moys de juillet, le roy de Navarre s'en
-retourna à Saint-Denis, et laissa les Anglois à Paris. Et ledit régent
-envoia par devers ledit roy pour savoir quelle volenté il avoit, et
-luy fist requérir que il venist avec luy, car il luy avoit promis que
-il luy ayderoit contre tous. Lequel roy respondit que ledit régent et
-sa gent avoient enfraint le traictié et les convenances que ils
-avoient, car ils avoient assailli ceux de Paris le jour précédent, si
-comme disoit ledit roy, tant comme il traictoit avecques eux; jasoit
-ce, en vérité, que ceux de Paris eussent commencié l'escarmuche. Mais
-ledit roy disoit ces choses pour ce qu'il ne povoit avoir fait à Paris
-ce qu'il avoit promis au traictié dudit régent et de luy; car il avoit
-promis de tant faire que ceux de Paris paieroient six cens mille escus
-de Phelippe pour le premier paiement de la rançon du roy, mais que
-ledit régent leur remist toute paine criminelle. Et ceux de Paris
-respondirent quant il en parla, que ils n'en paieroient jà denier. Et
-pour ce, mettoit sus ledit roy audit régent que il avoit enfraint
-ledit traictié, jasoit ce que ceux qui là estoient savoient bien le
-contraire. Si cuida-l'on bien que tous traictiés fussent rompus, dont
-moult de gens avoient grant joie.
-
-Et mist-l'on[232] grant paine à achever un pont que l'on avoit
-encommencié sur bateaux pour passer la rivière de Seine, lequel fut
-achevé ledit jeudi. Et tantost, plusieurs de l'ost passèrent ledit
-pont et ardirent Vitry et plusieurs autres villes oultre la rivière de
-Seine, et y pilla-l'on tout ce que l'on y trouva.
-
- [232] Ce sont les troupes du régent qui jetèrent ce pont au
- dessous de Corbeil.
-
-Et ladite royne Jehanne aloit souvent par devers les uns et par devers
-les autres pour renouveler ledit traictié. Toutesvoies parloient
-plusieurs moult vilainement contre ledit roy de Navarre qui si
-solempnellement avoit juré et ne tenoit chose que il eust promis.
-
-
- Comment monseigneur le duc de Normendie, ainsné fils du roy de
- France, lors régent du royaume, reboutèrent, luy et ses gens,
- ceux de Paris de dessus le pont qu'il avoit fait faire sur
- Seine; et de plusieurs escarmuches faites environ
- Saint-Anthoine de ceux de Paris contre les gens dudit régent;
- et du traictié qui fut fait pour faire la paix entre le régent
- et ceux de Paris.
-
-Le samedi ensuivant quatorziesme jour de juillet, environ heure de
-disner, ledit régent estant en sa chambre, en son conseil, plusieurs
-de la ville de Paris, dont la plus grant partie estoient d'Anglois qui
-estoient issus par devers Saint-Marcel, chevaulchièrent jusques devant
-ledit pont que ledit régent avoit fait faire, lequel pont estoit sur
-la rivière de Seine, devant l'ostel des Quarrières où estoit logié
-ledit régent. Et tantost que ils furent devant ledit pont, ils
-descendirent à pié, et en entra aucuns dedans la dite rivière pour
-aler sur ledit pont où il n'avoit point de garde. Mais l'on ne povoit
-monter sus ledit pont sé l'on n'entroit en l'yaue jusques au nombril,
-pour ce qu'il avoit faute au bout du pont par devers Vitry; et y
-mettoient les gens dudit régent une bachière toutes les fois que ils
-vouloient passer: et quant ils en avoient fait, ladite bachière estoit
-ostée du bout du pont. Et estoit mise contre ledit pont au dessus,
-ainsi comme au milieu. Et lors estoit en celuy estat; et pour ce
-convint que lesdis de Paris entrassent en l'yaue pour monter sur le
-dit pont. Si cria-l'on alarme moult forment; et fut moult l'ost
-estourmie, car les autres estoient venus à couvert et soudainement. Si
-alèrent plusieurs, les uns armés et les autres désarmés, pour
-deffendre ledit pont. Et jà avoient plusieurs des dessus dis de Paris
-oultre la moitié du pont. Et là se combatirent les gens dudit régent
-et reboutèrent leurs ennemis qui estoient sur ledit pont, et y ala
-ledit régent en sa personne: et y furent plusieurs des gens du dit
-régent navrés de trait. Et si y fut pris son mareschal, que on
-appelloit monseigneur Rigaut de Fontaines. Et aussi y ot des autres
-navrés et pris. Toutesvoies furent-ils reculés et mis tous hors dessur
-ledit pont par les gens dudit régent et s'en retournèrent vers Paris.
-Et pour ce que l'on crioit alarme vers Paris, au cousté devers
-Saint-Anthoine, et disoit-l'on que ceux de Paris estoient issus de
-celle part, les gens d'armes se trairent vers là, et sur les champs
-furent les batailles rangiées. Et y ot des escarmuches toute jour
-jusques à la nuit, et y perdirent ceux de Paris plus que ils ne
-gaignièrent. Toutesvoies, ceux qui issirent de Paris, tant d'un cousté
-de Paris comme d'autre, estoient le plus Anglois. Et durant ces
-choses, la royne Jehanne ala devers ledit régent pour renouer ledit
-traictié, et quant elle s'en partit pour aler à Saint-Denis, encore
-estoient les batailles sur les champs. Si traictièrent toute celle
-semaine jusques au jeudi ensuivant dix-neuviesme jour dudit moys de
-juillet. Et celuy jour, la dite royne Jehanne, le roy de Navarre,
-l'archevesque de Lyon, qui là avoit esté envoié de par le pape,
-l'evesque de Paris, le prieur de Saint-Martin-des-Champs, Jehan Belot,
-eschevin de Paris, Colin le Flamant, et autres de Paris, alèrent
-environ tierce au bout dudit pont que ledit régent avoit fait faire de
-la partie devers Vitry, et avoient des gens d'armes et des archiers
-avecques eux. Et ledit régent y ala à petite compaignie tout désarmé;
-et parlementèrent ensemble en l'un des bateaux dudit pont; et
-finablement furent à accort, par telle manière que ceux de Paris
-prieroient ledit régent que il leur voulsist remettre son mautalent,
-et pardonner tout ce que ils avoient fait; et ils se mettroient en sa
-merci, par telle condicion qu'il en ordenneroit, par le conseil de la
-royne Jehanne, du roy de Navarre, du duc d'Orléans et du conte
-d'Estampes, concordablement et non aultrement. Et avec ce demourroient
-en leur vertu tous accors, toutes convenances et toutes aliances que
-ceux de Paris avoient avecques ledit roy de Navarre, avecques bonnes
-villes et avecques tous autres. Et ledit régent devoit faire ouvrir
-tous passages de rivières et autres, afin que toutes denrées et
-marchandises pussent passer et estre portées à Paris. Et pour parfaire
-les choses contenues audit traictié, fut journée prise au mardi
-ensuivant, pour estre à Laigny-sur-Marne; et là devoient estre ledit
-régent et son conseil d'une part, et ceux qui seroient ordenés pour
-Paris d'autre part, et lesdis royne, roy, duc d'Orléans et conte
-d'Estampes, par le conseil desquels ledit régent en devoit ordener. Et
-ce fait, fut publié en l'ost que il avoit bonne paix entre ledit
-régent et ceux de Paris. Et pour ce se deslogièrent les gens de
-monseigneur le duc et s'en partirent plusieurs celuy jour.
-
-Et l'endemain, jour du vendredi, vintiesme jour dudit mois, plusieurs
-alèrent vers Paris pour besoingnes que ils avoient à faire, lesquels
-on n'y voult laissier entrer. Mais leur demanda-l'on à qui ils
-estoient; et quant ils respondirent que ils estoient au duc, ceux de
-Paris leur dirent: «Alés à vostre duc.» Et y entra Mathé Guete,
-trésorier de France, lequel fut en grant péril d'estre tué; et
-finablement en fut mis hors quant il ot esté mené en la maison de la
-ville en Grève, et à Saint-Eloy devant le prévost des marchands et les
-gouverneurs.
-
-Et après ce que ledit accort fut fait par la manière que dessus est
-dit, les dessus dis de Paris, en haine de monseigneur ledit régent,
-prirent et saisirent plusieurs maisons et biens meubles de plusieurs
-officiers qui avoient esté avec ledit régent audit ost.
-
-Et ledit régent s'en ala celui jour de vendredi au Val-la-Comtesse, et
-la plus grant partie de son ost s'en partit.
-
-
- Comment ceux de Paris se esmurent contre les Anglois que le roy
- de Navarre avoit fait venir en ladite ville; et en tuèrent
- partie et les autres emprisonnèrent au Louvre. Et de la mort de
- ceux de Paris vers Saint-Cloust.
-
-Le samedi ensuivant, veille de la Magdalène, fut la journée[233]
-ensuivant qui avoit esté mise à Laigny-sur-Marne remise à Corbeil. Et
-celuy samedi, après disner, s'esmut à Paris un grant descort entre
-ceux de la ville et plusieurs Anglois qu'ils avoient fait venir en
-ladite ville contre ledit régent leur seigneur, pour ce que l'on
-disoit que aucuns autres Anglois qui estoient à Saint-Denis et à
-Saint-Cloust pilloient le pays. Si s'esmut le commun de ladite ville
-de Paris, et courut sur lesdis Anglois qui estoient en ladite ville de
-Paris, et en tuèrent vint-quatre ou environ et en prirent
-quarante-sept des plus notables, en l'ostel de Neelle, auquel ils
-avoient disné avec le roy de Navarre. Et plus de quatre cens autres en
-divers ostieux de ladite ville, lesquels il mistrent tous en prison au
-Louvre. De laquelle chose le roy de Navarre fut moult courroucié, si
-comme l'on disoit; et aussi furent le prévost des marchans et autres
-gouverneurs de ladite ville. Et, pour ce, l'endemain, jour de dimanche
-et de la Magdalène, vint-deuxiesme jour dudit moys de juillet, le roy
-de Navarre, l'evesque de Laon, le prévost des marchans et plusieurs
-autres gouverneurs de ladite ville de Paris furent en la maison de
-ladite ville, environ heure de midi, et y ot moult de peuple assemblé
-en ladite maison, tous armés devant en la place de Grève. Auquel
-peuple ledit roy parla et leur dist qu'ils avoient mal fait d'avoir
-tué lesdis Anglois, car il les avoit fait venir en son conduit[234]
-pour servir ceux de la ville de Paris. Et tantost plusieurs d'iceux
-crièrent qu'ils vouloient que tous les Anglois fussent tués, et
-vouloient aler à Saint-Denis mettre à mort ceux qui y estoient, qui
-pilloient tout le pays. Et dirent audit roy et au prévost des marchans
-que ils alassent avec eux, en disant que ils avoient esté bien paiés
-de leurs gages et soudées, et néanmoins ils pilloient tout le pays. Et
-jasoit ce que ledit roy et prévost féissent tout leur pouvoir de
-refraindre ledit peuple, ils ne le povoient faire, mais convint que
-ils leur accordassent à aler avec eux. Mais avant que on partist de
-Paris, il fut près de vespres. Dont plusieurs présumèrent que ledit
-roy fist attendre le partir, afin que lesdis Anglois ne feussent
-sourpris et despourveus. Et environ heure de vespres partirent de
-Paris, les uns par la porte Saint-Honoré, le roy de Navarre, le
-prévost des marchans et toute leur route par la porte Saint-Denis et
-alèrent vers le Moulin à vent. Et estimoit-on que ils estoient, tant
-d'une part comme d'autre, environ seize cens hommes de cheval et huit
-mille de pié. Et furent lesdis roy de Navarre, le prévost des marchans
-et toute leur route bien l'espace de demie heure largement, sans eux
-mouvoir au champ qui est de l'autre partie dudit moulin à vent par
-devers Montmartre. Et de leur route furent envoiés trois glaives qui
-chevauchièrent par emprès Montmartre. Lesquels, sans ce qu'ils
-feussent après vus, chevauchièrent en alant tout droit vers le bois de
-Saint-Cloust, auquel bois lesdis Anglois estoient en une embusche. Et
-au-dehors dudit bois par devers Paris en avoit environ quarante ou
-cinquante. Si cuidèrent ceux de Paris que il n'en y eust plus; et
-alèrent vers lesdis Anglois. Et quant ils furent près, les Anglois qui
-estoient audit bois issirent hors, et tantost ceux de Paris se mirent
-à fouir et les Anglois au chacier. Si tuèrent lesdis Anglois grant
-foison des dessus dis de Paris, par espécial de ceux de pié qui
-estoient issus par la porte Saint-Honoré; et tenoit-l'on communément
-qu'il y avoit de mors bien six cens ou plus, et furent presque tous
-gens de pié. Et ledit roy de Navarre qui véoit ces choses ne se partit
-pas de là, mais laissa tuer les dessus dis de Paris sans leur faire
-aucune ayde né secours. Et après ce que lesdis de Paris furent
-desconfis et tués comme dit est, ledit roy de Navarre s'en ala à
-Saint-Denis, et ledit prévost des marchans et sa compaignie s'en
-retournèrent à Paris. Et furent, quant ils rentrèrent à Paris, forment
-huiés et blasmés de ce qu'ils avoient ainsi les bonnes gens de Paris
-laissié mettre à mort sans les secourir. Et dès lors commencièrent
-ceux de Paris forment à murmurer, et faisoient forment garder les
-quarante-sept prisonniers anglois qui estoient au Louvre par le commun
-de Paris; et volentiers les eust le commun de Paris mis à mort; mais
-le prévost des marchans et les autres gouverneurs de Paris ne le
-povoient souffrir.
-
- [233] L'ajournement.
-
- [234] Sous sa sauve garde.
-
-
- Comment le prévost des marchans et ses aliés délivrèrent les
- prisonniers du Louvre.
-
-Le vendredi vingt-septiesme jour dudit mois de juillet, le prévost des
-marchans et plusieurs autres jusques au nombre de huit vints ou deux
-cens hommes armés et plusieurs archiers alèrent au Louvre; et de fait,
-contre la volenté dudit peuple et commun de Paris, délivrèrent les dis
-Anglois prisonniers et les mirent hors de Paris par la porte
-Saint-Honoré. Et en les conduisant de la ville dehors, aucuns de ceux
-qui estoient avec ledit prévost crioient et demandoient sé il y avoit
-aucun qui voulsist aucune chose dire contre la délivrance desdis
-Anglois; et avoient leurs arcs tous tendus pour les délivrer de tous
-empeschemens, sé aucuns les voulsist mettre en ladite délivrance; mais
-il n'y ot personne qui osast parler né faire semblant; jasoit ce
-qu'ils en fussent moult douloureusement courrouciés en ladite ville de
-Paris.
-
-Si s'en alèrent les Anglois à Saint-Denis avec le roy de Navarre, qui
-tousjours y estoit demouré depuis le dimanche précédent; car il
-n'osoit pas seurement retourner à Paris, si comme l'on disoit, tant
-pour cause de ce que il n'avoit point aidié à ceux de Paris le
-dimanche précédent, lorsque les Anglois les avoient tués, comme pour
-la délivrance des Anglois du Louvre, laquelle avoit esté faite à la
-requeste dudit roy de Navarre, si comme l'on disoit et voir estoit. Si
-en estoit le peuple de Paris forment esmeu en cuer contre ledit
-prévost des marchans et contre les autres gouverneurs; mais il n'y
-avoit homme qui osast commencier la riote. Toutesvoies Dieu, qui tout
-voit, qui vouloit ladite ville sauver, ordena par la manière qui
-s'ensuit.
-
-
- De la mort du prévost des marchans et de plusieurs autres ses
- aliés.
-
-Le mardi derrenier jour du moys de juillet, le prévost des marchans et
-plusieurs autres avec luy, tous armés, alèrent disner à la bastide
-Saint-Denis. Et commanda ledit prévost à ceux qui gardoient ladite
-bastide que ils bailliassent les clefs à Joseran de Mascon, qui estoit
-trésorier du roy de Navarre. Lesquels gardes desdites clefs dirent que
-ils n'en bailleroient nulles. Dont le prévost fut moult courroucié, et
-se mut riote à ladite bastide entre ledit prévost et ceux qui
-gardoient lesdites clefs, tant que un bourgeois appellé Jehan
-Maillart, garde de l'un des quartiers de la ville, de la partie de
-vers la bastide, oït nouvelles dudit débat, et pour ce se traist vers
-ledit prévost et luy dit que l'on ne bailleroit point les clefs audit
-Joseran. Et pour ce, eust plusieurs grosses parolles entre ledit
-prévost et ledit Joseran d'une part, et ledit Jehan Maillart d'autre
-part. Si monta ledit Jehan Maillart à cheval, et prist une bannière du
-roy de France et commença à hault crier: «_Montjoie Saint-Denis au roy
-et au duc!_» tant que chascun qui le véoit aloit après et crioit à
-haulte voix ledit cri. Et aussi fist le prévost et sa compaignie. Et
-s'en alèrent vers la bastide Saint-Anthoine. Et ledit Jehan Maillart
-demoura vers les halles. Et un chevalier appelé Pepin des Essars, qui
-rien ne savoit de ce que ledit Jehan Maillart avoit fait, prist assez
-tost après une autre bannière de France, et crioit semblablement comme
-Jehan Maillart: «_Montjoie Saint-Denis!_» Et durant ces choses, ledit
-prévost vint à la bastide Saint-Anthoine, et tenoit deux boistes où
-avoit lettres lesquelles le roy de Navarre luy avoit envoyées, si
-comme l'on disoit. Si requistrent ceux qui estoient à ladite bastide
-que il leur monstrast lesdites lettres. Et s'esmut riote à ladite
-bastide, tant que aucuns qui là estoient coururent sus à Phelippe
-Giffart, qui estoit avec ledit prévost, lequel se deffendit forment,
-car il estoit fort armé et le bacinet en la teste; et toutesvoies
-fut-il tué. Et après fut tué ledit prévost et un autre de sa
-compaignie appelé Simon Le Paonnier: et tantost furent despoilliés et
-estendus tous nus sur les quarreaux en la voie. Et ce fait, le peuple
-s'esmut pour aler quérir des autres et pour en faire autel; et leur
-dit-on que, en l'ostel de Hocaus, à l'enseigne de l'Ours, près de la
-porte Baudoier, estoit entré Jehan de l'Isle le jeune. Si y entrèrent
-grant foison de gens et y trouvèrent ledit Jehan de l'Isle et Gille.
-Marcel, clerc de la marchandise de Paris, lesquels il mirent à mort.
-Et tantost furent despoilliés comme les autres et trainés tous nus
-sur les quarreaux devant ledit ostel et là furent laissiés. Et
-tantost se partit ledit peuple et s'esmut à aler querre des autres.
-Et ce jour, à la bastide Saint-Martin, fut tué Jehan Poret-le-Jeune.
-Et furent les cinq corps dessus nommés trainés en la court de
-Sainte-Catherine-du-Val-des-Ecoliers, et là furent mis et estendus
-tous nus en ladite court, en la veue de tous, si comme ils avoient
-fait mettre les mareschaux, celui de Clermont et celui de Champaigne:
-dont plusieurs tenoient que c'estoit ordenance de Dieu, car ils
-estoient morts de telle mort comme ils avoient fait mourir lesdis
-mareschaux.
-
-Item, celui mardi, furent pris et mis au Chastellet de Paris, Charles
-Toussac, eschevin de Paris, et Joseran de Mascon, trésorier du roy de
-Navarre. Et le peuple qui les menoit crioit haultement le dessus dit
-cri, et avoit chascun dudit peuple l'espée nue au poing.
-
-
- De la venue du régent à Paris, et de la mort de Charles Toussac
- et de Joseran de Mascon.
-
-Le jeudi second jour d'aoust au soir, ala le duc de Normendie, régent
-le royaume, à Paris, où il fut receu à très grant joie du peuple de
-ladite ville. Et celui jour, avant que ledit régent entrast à Paris,
-furent lesdis Charles Toussac et ledit Joseran traînés du Chastellet
-jusques en Grève, et là furent décapités. Et longuement après
-demourèrent en la place sur les quarreaux, et après en la rivière
-furent gietés.
-
-
- Comment le régent fut deffié de par le roy de Navarre.
-
-Le vendredi tiers jour du mois d'aoust, fut le régent deffié de par le
-roy de Navarre. Et celui jour fut pris Pierre Gille. Et aussi fut
-maistre Thomas de Ladit, chancelier dudit roy de Navarre, qui estoit
-en habit de moine.
-
-
- De la mort de plusieurs traîtres du roy et du régent; et des
- paroles que ledit regent dist à ceux de Paris.
-
-Le samedi ensuivant, quart jour dudit moys d'aoust, ledit Pierre Gille
-et un chevalier qui estoit chastelain du Louvre, et estoit né
-d'Orléans de assez petit lieu, de gens de mestier[235], et estoit
-appelé monseigneur Gille Caillart, furent traînés du Chastellet
-jusques ès halles, et là orent les testes coppées. Mais ledit
-chevalier eust avant la langue coppée, pour plusieurs mauvaises
-paroles qu'il avoit dites du roy de France et du régent son fils. Et
-après, les corps furent giettés à la rivière. Et après, la semaine
-ensuivant, furent décapités ensemble, en un jour, Jehan Prévost et
-Pierre Leblont; et en un autre jour deux avocas, l'un de Parlement,
-appelé maistre Pierre de Puiseux, et l'autre du Chastellet, appelé
-maistre Jehan Godart. Et furent tous giettés en la rivière; et un
-appelé Bonvoisin fut mis en oubliette[236].
-
- [235] Ce passage, comme une foule d'autres, prouve bien qu'on
- n'exigeait pas des preuves de noblesse de tous ceux qu'on élevait
- au rang de chevalier. (_Note de M. Paulin Pâris._)
-
- [236] _En oubliette._ En prison perpétuelle.
-
-Celui jour de samedi, quatriesme jour dudit mois d'aoust, parla ledit
-régent audit peuple de Paris, en la maison de la ville; et leur dist
-la grant traïson qui avoit esté traictiée par les dessus dis mors et
-de l'evesque de Laon et de plusieurs autres qui encore vivoient; c'est
-assavoir de faire ledit roy de Navarre roy de France, et de mettre les
-Anglois et Navarrois en Paris, celui jour que le prévost des marchans
-fut tué. Et devoient mettre à mort tous ceux qui se tenoient de la
-partie du roy et son fils, et jà avoient esté plusieurs maisons de
-Paris signées à divers seings; dont moult de gens estoient forment
-esbahis en ladite ville.
-
- _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées par M. Paulin
- Pâris.
-
-
-
-
-LES ÉTATS GÉNÉRAUX DE 1356 ET LA JACQUERIE.
-
-Récit de Froissart.
-
-
- Comment les trois états furent assemblés en la cité de Paris pour
- ordonner du gouvernement du royaume de France.
-
-Si le royaume d'Angleterre et les Anglois et leurs alliés furent
-réjouis de la prise du roi Jean de France, le royaume de France fut
-grandement troublé et courroucé. Et il y avoit bien cause; car ce fut
-une très grande désolation et ennuyable pour toutes manières de gens.
-Et sortirent bien adoncques les sages hommes du royaume que grands
-meschefs en naîtroient; car le roi leur chef et toute la bonne
-chevalerie de France étoit morte ou prise; et les trois enfans du roi
-qui retournés étoient, Charles, Louis et Jean, étoient moult jeunes
-d'âge et de conseil; si y avoit en eux petit recouvrer; ni nul des
-dits enfans ne vouloit emprendre le gouvernement du dit royaume[237].
-
- [237] Cette assertion est démentie par des _lettres royaux_
- concernant l'élection des échevins et consuls de Lille, expédiées
- dès le 2 d'octobre, trois jours après l'arrivée du duc à Paris, à
- la tête desquelles il prend le titre de _lieutenant du roi de
- France_. Il convoqua d'ailleurs, dans la même qualité, les états
- généraux pour le 15 du même mois d'octobre. Il ne fit en cela
- qu'avancer de six semaines la convocation de cette assemblée, que
- le roi son père avait indiquée pour la Saint-André suivante, par
- l'article 7 de l'ordonnance du 28 décembre 1355. Au reste,
- Froissart paraît avoir confondu les états du mois d'octobre 1356
- avec ceux qui s'assemblèrent de nouveau le 5 février 1357. (_Note
- de Buchon._)
-
-Avec tout ce, les chevaliers et les écuyers qui retournés étoient de
-la bataille, en étoient tant haïs et si blâmés des communes que envis
-ils s'embatoient ès bonnes villes. Si parlementoient et murmuroient
-ainsi les uns sur les autres. Et regardèrent et avisèrent les
-plusieurs des sages hommes que cette chose ne pouvoit longuement durer
-ni demeurer en tel état, que on n'y mît remède; car se tenoient en
-Cotentin Anglois et Navarrois, desquels messire Godefroy de Harecourt
-étoit chef, qui couroient et détruisoient tout le pays.
-
-Si avint que tous les prélats de sainte Église, évêques et abbés, tous
-les nobles, seigneurs et chevaliers, et le prévôt des marchands et les
-bourgeois de Paris, et le conseil des bonnes villes du royaume de
-France furent tous ensemble en la cité de Paris, et voulurent savoir
-et ordonner comment le royaume de France seroit gouverné jusques adonc
-que le roi leur sire seroit délivré; et voulurent encore savoir plus
-avant que le grand trésor que on avoit levé au royaume du temps passé,
-en dixièmes, en male-toultes[238], en subsides, et en forges de
-monnoyes, et en toutes autres extortions, dont leurs gens avoient été
-formenés et triboulés, et les soudoyers mal payés, et le royaume mal
-gardé et défendu, étoit devenu: mais de ce ne savoit nul à rendre
-compte.
-
- [238] La maltôte était un impôt extraordinaire levé pour la
- première fois en 1296, par Philippe le Bel. C'était d'abord le
- centième, puis le cinquantième des biens des laïques et du
- clergé. (_Note de Buchon._)
-
-Si se accordèrent que les prélats éliroient douze personnes bonnes et
-sages entre eux, qui auroient pouvoir, de par eux et de par le clergé,
-de ordonner et aviser voies convenables pour faire ce que dessus est
-dit. Les barons et les chevaliers ainsi élurent douze autres
-chevaliers entre eux, les plus sages et les plus discrets, pour
-entendre à ces besognes; et les bourgeois, douze en telle manière.
-Ainsi fut confirmé et accordé de commun accord: lesquelles trente-six
-personnes devoient être moult souvent à Paris ensemble, et là parler
-et ordonner des besognes du dit royaume. Et toutes manières de choses
-se devoient déporter par ces trois états; et devoient obéir tous
-autres prélats, tous autres seigneurs, toutes communautés des cités et
-des bonnes villes, à tout ce que ces trois états feroient et
-ordonneroient. Et toutesfois, en ce commencement, il en y eut
-plusieurs en cette élection qui ne plurent mie bien au duc de
-Normandie, ni à son conseil.
-
-Au premier chef, les trois états défendirent à forger la monnoye que
-on forgeoit, et saisirent les coins. Après ce, ils requirent au duc
-qu'il fût si saisi du chancelier le roi de France son père[239], de
-monseigneur Robert de Lorris, de monseigneur Simon de Bucy[240], de
-Poillevilain[241], et des autres maîtres des comptes et conseillers du
-temps passé du dit roi, par quoi ils rendissent bon compte de tout ce
-que on avoit levé et reçu au royaume de France par leur conseil. Quand
-tous ces maîtres conseillers entendirent ce, ils ne se laissèrent mie
-trouver; si firent que sages; mais se partirent du royaume de France,
-au plus tôt qu'ils purent; et s'en allèrent en autres nations
-demeurer, tant que ces choses fussent revenues en autre état.
-
- [239] Pierre de La Forest, archevêque de Rouen.
-
- [240] Premier président du parlement de Paris.
-
- [241] Jean Poillevilain, bourgeois de Paris, souverain maître des
- monnaies et maître des comptes.
-
-
- Comment les trois états firent faire monnoie de fin or; et
- comment ils envoyèrent gens d'armes contre messire Godefroy de
- Harecourt.
-
-Après ce, les trois états ordonnèrent et établirent, de par eux et en
-leurs noms, receveurs pour lever et recevoir toutes mal-toultes,
-impositions, dixièmes, subsides et toutes autres droitures appartenans
-au roi et au royaume; et firent forger nouvelle monnoie de fin or, que
-on appeloit moutons[242]. Et eussent volontiers vu que le roi de
-Navarre fût délivré de prison du châtel de Arleux en Cambrésis, là où
-on le tenoit; car il sembloit à plusieurs de ceux des trois états que
-le royaume en seroit plus fort et mieux défendu, au cas qu'il voudroit
-être bon et féal: pourtant que il y avoit petit de seigneurs au dit
-royaume à qui l'on se pût rallier, que tous ne fussent morts ou pris à
-la besogne de Poitiers. Si en requirent le duc de Normandie que il le
-voulsist délivrer; car il leur sembloit que on lui faisoit grand tort,
-ni ils ne savoient pourquoi on le tenoit. Le duc de Normandie répondit
-adonc moult sagement, que il ne l'oseroit délivrer, ni mettre conseil
-à sa délivrance, car le roi son père l'y faisoit tenir; si ne savoit
-mie la cause pourquoi. Et ne fut point adoncques le roi de Navarre
-délivré.
-
- [242] Cette monnaie était en usage dès le temps de saint Louis;
- elle dura jusqu'au règne de Charles VII.
-
-En ce temps nouvelles vinrent au duc de Normandie et aux trois états
-que messire Godefroy de Harecourt harioit et guerroyoit malement le
-bon pays de Normandie; et couroient ses gens, qui n'étoient mie
-grand'foison, deux ou trois fois la semaine jusques aux faubourgs de
-Caen, de Saint-Lô en Cotentin, d'Évreux, d'Avranches et de Coutances;
-et si ne leur alloit nul au devant. Adoncques ordonnèrent et mirent
-sus le duc et les dits trois états une chevauchée de gens d'armes de
-bien trois cents lances et cinq cents autres armures de fer; et y
-établirent quatre capitaines, le seigneur de Reneval, le seigneur de
-Cauny, le seigneur de Ruilli et le seigneur de Freauville. Si
-partirent ces gens d'armes de Paris, et s'en vinrent à Rouen, et là
-assemblèrent-ils de tous côtés. Et y eut plusieurs chevaliers et
-écuyers d'Artois et de Vermandois, tels que le seigneur de Maunier, le
-seigneur de Créqui, messire Louis de Haveskierque, messire Oudart de
-Renty, messire Jean de Fiennes, messire Enguerrant d'Eudin, et
-plusieurs autres; et aussi de Normandie moult de appertes gens
-d'armes; et exploitèrent tant ces seigneurs et leurs gens qu'ils
-vinrent en la cité de Coutances et en firent leur garnison.
-
-
- Comment le Roi Jean fut mené en Angleterre.
-
-1357.
-
-Les trois états entendirent toute celle saison aux ordonnances du
-royaume; et étoit le dit royaume de France tout gouverné par eux.
-
-Tout cel hiver en suivant se tint le prince, et la plus grand partie
-des seigneurs d'Angleterre qui à la bataille de Poitiers avoient été,
-à Bordeaux sur Gironde, en grand revel et ébattement; et entendirent
-tous ces temps à pourveoir navire et à ordonner leurs besognes bien et
-sagement, pour emmener le roi de France et son fils et toute la plus
-grand partie des seigneurs qui là étoient, en Angleterre.
-
-Quand ce vint que la saison approcha que le prince dut partir et que
-les besognes étoient ainsi que toutes prêtes, il manda tous les plus
-hauts barons de Gascogne, le seigneur de Labret premièrement, le
-seigneur de Mucident, le seigneur de l'Esparre, le seigneur de
-Langueren, le seigneur de Pommiers, le seigneur de Courton, le
-seigneur de Rosem, le seigneur de Condon, le seigneur de Chaumont, le
-seigneur de Montferrant, le seigneur de Landuras, messire Aymeri de
-Tarse, le captal de Buch, le soudich de l'Estrade et tous les autres;
-et leur fit et montra pour lors très grand signe d'amour, et leur
-donna et promit grands profits, c'est tout ce que Gascons aiment et
-désirent, et puis leur dit finablement qu'il s'en vouloit aller en
-Angleterre et y mèneroit aucuns d'eux, et laisseroit les autres au
-pays de Bordelois et de Gascogne pour garder la terre et les
-frontières contre les François. Si leur mettoit en abandon cités,
-villes et châteaux, et leur recommandoit à garder ainsi comme leur
-héritage. Quand les Gascons entendirent ce que le prince de Galles,
-ainsné fils au roi leur seigneur, en vouloit mener hors de leur
-puissance le roi de France que ils avoient aidé à prendre, si n'en
-furent mie de premier bien d'accord, et dirent au prince: «Cher sire,
-nous vous devons en quant que nous pouvons toute honneur, toute
-obéissance et loyal service, et nous louons de vous en quant que nous
-pouvons ni savons; mais ce n'est pas notre intention que le roi de
-France, pour lequel nous avons eu grand travail à mettre au point où
-il est, vous nous éloigniez ainsi; car, Dieu mercy! il est bien, et en
-bonne cité et forte, et sommes forts et gens assez pour le garder
-contre les François, si de puissance ils le vous vouloient ôter.»
-Adonc répondit le prince: «Chers seigneurs, je le vous accorde moult
-bien: mais monseigneur mon père le veut avoir et voir; et du bon
-service que fait lui avez et à moi aussi, vous en savons gré, et sera
-grandement reméri.»
-
-Néantmoins ces paroles ne pouvoient apaiser les Gascons que le prince
-leur éloignât le roi de France, jusques à ce que messire Regnault de
-Cobehen et messire Jean de Chandos y trouvèrent moyen; car ils
-sentoient les Gascons convoiteux. Si lui dirent: «Sire, sire, offrez
-leur une somme de florins, et vous les verrez descendre à votre
-requête.» Adoncques leur offrit le prince soixante mille florins. Ils
-n'en voulurent rien faire. Finablement, on alla tant de l'un à l'autre
-que un accord se fit, parmi cent mille francs que le prince dut
-délivrer aux barons de Gascogne, pour départir entre eux; et en fit sa
-dette, et leur fut la dite somme payée et délivrée ainçois que le
-prince partît.
-
-Après tout ce, il institua quatre barons de Gascogne à garder tout le
-pays jusques à son retour, le seigneur de Labret, le seigneur de
-l'Esparre, le seigneur de Pommiers et le seigneur de Rosem. Tantôt ces
-choses faites, le dit prince entra en mer, à belle navie et grosse de
-gens d'armes et d'archers; et emmena avecques lui grand foison de
-Gascons, le captal de Buch, messire Aimery de Tarse, le seigneur de
-Landuras, le seigneur de Mucident, le soudich de l'Estrade, et
-plusieurs autres. Si mirent en un vaissel, tout par lui, le roi de
-France pour être mieux à son aise.
-
-En cette navie avoit bien cinq cents hommes d'armes et deux mille
-archers, pour les périls et les rencontres de sur mer; car ils étoient
-informés, avant leur département à Bordeaux, que les trois états par
-lesquels le royaume étoit gouverné avoient mis sus en Normandie et au
-Crotoy deux grosses armées de soudoyers pour aller au devant des
-Anglois et eux tollir le roi de France. Mais oncques ils n'en virent
-apparant: si furent-ils onze jours et onze nuits sur mer, et
-arrivèrent au douzième au havre de Zanduich: puis issirent les
-seigneurs hors des navires et des vaisseaux et se herbergèrent en la
-dite ville de Zanduich et ès village environ. Si se tinrent illec deux
-jours pour eux rafraîchir et leurs chevaux. Au tiers jour ils se
-partirent et s'en vinrent à Saint-Thomas de Cantorbie. Ces nouvelles
-vinrent au roi d'Angleterre et à la roine que leur fils le prince
-étoit arrivé et avoit amené le roi de France: si en furent grandement
-réjouis, et mandèrent tantôt aux bourgeois de Londres que ils
-s'ordonnassent si honorablement comme il appartenoit à tel seigneur
-recevoir que le roi de France. Ceux de la cité de Londres obéirent au
-commandement du roi, et se vêtirent par connétablies très richement,
-et se ordonnèrent de tous points pour le recueillir; et se vêtirent
-tous les métiers de draps différens l'un de l'autre.
-
-Or vint le roi de France, le prince et leurs routes à Saint-Thomas de
-Cantorbie, où ils firent leurs offrandes, et y reposèrent un jour. A
-l'endemain ils chevauchèrent jusques à Rocestre; et puis reposèrent là
-un jour: au tiers jour ils vinrent à Dardefort, et au quart jour, à
-Londres, où ils furent très-honorablement reçus; et aussi avoient-ils
-été par toutes villes où ils avoient passé. Si étoit le roi de France,
-ainsi que il chevauchoit parmi Londres, monté sur un grand blanc
-coursier, très bien arréé et appareillé de tous points, et le prince
-de Galles sur une petite haquenée noire de lez lui. Ainsi fut-il
-convoyé tout au long de la cité de Londres jusques à l'hôtel de
-Savoye, lequel hôtel est héritage au duc de Lancastre. Là tint le roi
-de France un temps sa mansion; et là le vinrent voir le roi
-d'Angleterre et la roine, qui le reçurent et fêtoyèrent grandement,
-car bien le savoient faire; et depuis moult souvent le visitoient et
-le consolaçoient de ce qu'ils pouvoient.
-
-Assez tôt après vinrent en Angleterre, par le commandement du pape
-Innocent VI, les deux cardinaux dessus nommés, messire Tallerant de
-Pierregort et messire Nicolle, cardinal d'Urgel. Si commencèrent à
-proposer et à entamer traités de paix entre l'un et l'autre, et moult
-y travaillèrent[243], mais rien n'en purent exploiter. Toutes fois,
-ils procurèrent tant parmi bons moyens que unes trèves furent données
-entre les deux rois et leurs confortans, à durer jusques à la
-Saint-Jean-Baptiste, l'an mil trois cent cinquante neuf. Et furent mis
-hors de la trève messire Philippe de Navarre et tous ses alliés, les
-hoirs le comte de Montfort et la duché de Bretagne.
-
- [243] Knyghton rapporte un trait assez singulier, à l'occasion
- des mouvements que se donna le pape pour procurer la paix entre
- la France et l'Angleterre après la bataille de Poitiers, et de la
- partialité qu'il montrait pour la France, sa patrie. Pour
- insulter aux Français, dit-il, qui s'étaient laissé battre par
- une poignée d'Anglais, on afficha en plusieurs lieux ces mots:
- _Ore est le pape devenu Franceys e Jesu devenu Engley: Ore sera
- veou qe fra plus ly pape ou Jesus_. (_Note de Buchon._)
-
-Un peu après fut le roi de France translaté de l'hôtel de Savoye et
-remis au châtel de Windesore, et tous ses hôtels et gens. Si alloit
-voler, chasser, déduire et prendre tous ses ébatements environ
-Windesore, ainsi qu'il lui plaisoit, et messire Philippe son fils
-aussi; et tout le demeurant des autres seigneurs, comtes et barons, se
-tenoient à Londres: mais ils alloient voir le roi quand il leur
-plaisoit, et étoient recrus sur leur foi tant seulement.
-
-
- Comment le prévôt des marchands et ses alliés tuèrent au palais
- trois chevaliers en la présence du duc de Normandie.
-
-En ce temps que les trois états gouvernoient, se commencèrent à lever
-tels manières de gens qui s'appeloient Compagnies, et avoient guerre à
-toutes gens qui portoient malettes. Or vous dis que les nobles du
-royaume de France et les prélats de sainte Église se commencèrent à
-tanner de l'emprise et ordonnance des trois états. Si en laissoient
-le prévôt des marchands convenir et aucuns des bourgeois de Paris,
-pource que ils s'en entremettoient plus avant qu'ils ne voulsissent.
-Si avint un jour que le duc de Normandie étoit au palais à Paris,
-atout grand foison de chevaliers et nobles et de prélats, le prévôt
-des marchands de Paris assembla aussi grand foison des communes de
-Paris qui étoient de sa secte et accord, et portoient iceux chaperons
-semblables afin que mieux se reconnussent; et s'en vint le dit prévôt
-au Palais avironné de ses hommes; et entra en la chambre du duc, et
-lui requit moult aigrement que il voulsist entreprendre le faix des
-besognes du royaume et y mettre conseil, afin que le royaume qui lui
-devoit parvenir fût si bien gardé, que tels manières de compagnies qui
-régnoient n'allassent mie gâtant ni robant le pays. Le duc répondit
-que tout ce feroit-il volontiers, si il avoit la mise parquoi il le
-pût faire; mais celui qui faisoit lever les profits et les droitures
-appartenans au royaume, le devoit faire; si le fît. Je ne sais
-pourquoi ni comment, mais les paroles multiplièrent tant et si haut
-que là endroit furent, en la présence du duc de Normandie, occis trois
-des grands de son conseil, si près de lui que sa robe en fut
-ensanglantée[244], et en fut-il même en grand péril; mais on lui donna
-un des chaperons à porter; et convint qu'il pardonnât là celle mort de
-ses trois chevaliers, les deux d'armes et le tiers de loi. Si
-appeloit-on l'un monseigneur Robert de Clermont, gentil et noble homme
-grandement, et l'autre le seigneur de Conflans[245], et le chevalier
-de loi, maître Regnault d'Acy, avocat[246]. De quoi ce fut grand
-pitié, quand pour bien dire et bien conseiller leur seigneur, ils
-furent là ainsi occis.
-
- [244] Froissart intervertit l'ordre des faits en plaçant
- celui-ci, qui est du 22 février 1357 (1358), suivant les autres
- historiens contemporains, avant la délivrance du roi de Navarre,
- que les mêmes historiens fixent à la fin de l'année précédente.
- (_Note de Buchon._)
-
- [245] Le premier était maréchal du duché de Normandie et le
- second du comté de Champagne.
-
- [246] Renaud d'Acy, avocat général, fut tué non dans la chambre
- du dauphin, mais dans la boutique d'un pâtissier, près de
- l'église de la Magdeleine, en retournant du palais vers
- Saint-Landry, où sa maison était située. Froissart paraît avoir
- été assez mal informé des circonstances de cet événement. (_Note
- de Buchon._)
-
-
- Comment le roi de Navarre fut délivré de prison par le confort du
- prévôt des marchands.
-
-Après cette avenue, avint que aucuns chevaliers de France, messire
-Jean de Péquigny et autres, vinrent, sur le confort du prévôt des
-marchands et du conseil d'aucunes bonnes villes, au fort châtel
-d'Arleux en Pailluel séant en Picardie, où le roi de Navarre étoit
-pour le temps emprisonné et en la garde de monseigneur Tristan Dubois.
-Si apportèrent les dits exploiteurs tels enseignes et si certaines au
-châtelain, et si bien épièrent que messire Tristan Dubois n'y étoit
-point, si fut par l'emprise dessus dite le roi de Navarre délivré hors
-de prison et amené à grand joie en la cité d'Amiens, où il bien et
-liement fut reçu et conjoui; et descendit chez un chanoine qui
-grandement l'aimoit, que on appeloit messire Guy Quieret. Et fut le
-roi de Navarre en l'hôtel ce chanoine quinze jours, tant que on lui
-eût appareillé tout son arroy et qu'il fût tout assuré du duc de
-Normandie, car le prévôt des marchands, qui moult l'aimoit et par quel
-pourchas délivré étoit, lui impétra et confirma sa paix devers le duc
-et ceux de Paris. Si fut le dit roi de Navarre amené par monseigneur
-Jean de Péquigny et aucuns de la cité d'Amiens à Paris; et y fut pour
-lors reçu à grand joie, et le virent moult volontiers toutes manières
-de gens; et mêmement le duc de Normandie le fêta grandement. Mais
-faire le convenoit, car le prévôt des marchands et ceux de son accord
-le ennortèrent à ce faire. Si se dissimuloit le duc au gré du dit
-prévôt et d'aucuns de ceux de Paris.
-
-
- Comment le roi de Navarre prêcha devant le peuple à Paris et
- montra les grands torts qu'on lui avoit faits.
-
-Quand le roi de Navarre eut été une pièce à Paris, il fit un jour
-assembler toutes manières de gens, prélats, chevaliers, clercs de
-l'université de Paris, et tous ceux qui y voulurent être; et là
-prêcha, et remontra premièrement en latin, moult courtoisement et
-moult sagement, présent le duc de Normandie, en lui complaignant des
-griefs et des villenies qu'on lui avoit faites à tort et sans raison.
-Et dit que nul ne se voulsist de lui douter; car il vouloit vivre et
-mourir en défendant le royaume de France; et le devoit bien faire, car
-il en étoit extrait de père et de mère et de droite ancestrie; et
-donna adoncques par ses paroles assez à entendre que, s'il vouloit
-chalenger la couronne de France, il montreroit bien par droit que il
-en étoit plus prochain que le roi d'Angleterre ne fut. Et sachez que
-ses sermons et ses langages furent volontiers ouïs et moult
-recommandés. Ainsi petit à petit entra en l'amour de ceux de Paris, et
-tant qu'ils avoient plus de faveur et d'amour à lui qu'ils n'avoient
-au régent le duc de Normandie, et aussi de plusieurs autres bonnes
-villes et cités du royaume de France. Mais quel semblant ni quelle
-amour que le prévôt des marchands ni ceux de Paris montrassent au roi
-de Navarre, oncques messire Philippe de Navarre, son frère, ne se put
-assentir ni ne voult venir à Paris; et disoit que en communauté
-n'avoit nul arrêt certain, fors pour tout honnir.
-
-
- Comment les communes de Beauvoisin et en plusieurs autres parties
- de France mettoient à mort tous gentils hommes et femmes qu'ils
- trouvoient.
-
-Assez tôt après la délivrance du roi de Navarre[247], advint une
-grand'merveilleuse tribulation en plusieurs parties du royaume de
-France, si comme en Beauvoisin, en Brie, et sur la rivière de Marne,
-en Valois, en Laonois, en la terre de Coucy et entour Soissons. Car
-aucunes gens des villes champêtres, sans chef, s'assemblèrent en
-Beauvoisin; et ne furent mie cent hommes les premiers; et dirent que
-tous les nobles du royaume de France, chevaliers et écuyers,
-honnissoient et trahissoient le royaume, et que ce seroit grand bien
-qui tous les détruiroit. Et chacun d'eux dit: «Il dit voir! il dit
-voir! honni soit celui par qui il demeurera que tous les gentils
-hommes ne soient détruits!» Lors se assemblèrent et s'en allèrent,
-sans autre conseil et sans nulles armures, fors que de bâtons ferrés
-et de couteaux, en la maison d'un chevalier qui près de là demeuroit.
-Si brisèrent la maison et tuèrent le chevalier, la dame et les enfans,
-petits et grands, et ardirent la maison. Secondement ils s'en allèrent
-en un autre fort châtel et firent pis assez; car ils prirent le
-chevalier et le lièrent à une estache bien et fort, et violèrent sa
-femme et sa fille les plusieurs, voyant le chevalier: puis tuèrent la
-femme qui étoit enceinte et grosse d'enfant, et sa fille, et tous les
-enfans, et puis le dit chevalier à grand martyre, et ardirent et
-abattirent le châtel. Ainsi firent-ils en plusieurs châteaux et bonnes
-maisons. Et multiplièrent tant que ils furent bien six mille; et
-partout là où ils venoient leur nombre croissoit, car chacun de leur
-semblance les suivoit. Si que chacun chevalier, dames et écuyers,
-leurs femmes et leurs enfans, les fuyoient; et emportoient les dames
-et les damoiselles leurs enfans dix ou vingt lieues de loin, où ils se
-pouvoient garantir; et laissoient leurs maisons toutes vagues et leur
-avoir dedans: et ces méchans gens assemblés sans chef et sans armures
-roboient et ardoient tout, et tuoient et efforçoient et violoient
-toutes dames et pucelles sans pitié et sans mercy, ainsi comme chiens
-enragés. Certes oncques n'avint entre Chrétiens et Sarrasins telle
-forcenerie que ces gens faisoient, ni qui plus fissent de maux et de
-plus vilains faits, et tels que créature ne devroit oser penser,
-aviser ni regarder; et cil qui plus en faisoit étoit le plus prisé le
-plus grand maître entre eux. Je n'oserois écrire ni raconter les
-horribles faits et inconvenables que ils faisoient aux dames. Mais
-entre les autres désordonnances et vilains faits, ils tuèrent un
-chevalier et boutèrent en une broche, et le tournèrent au feu et le
-rôtirent devant la dame et ses enfans. Après ce que dix ou douze
-eurent la dame efforcée et violée, ils les en voulurent faire manger
-par force; et puis les tuèrent et firent mourir de male-mort. Et
-avoient fait un roi entre eux qui étoit, si comme on disoit adonc, de
-Clermont en Beauvoisin, et l'élurent le pire des mauvais; et ce roi on
-appeloit Jacques Bonhomme[248]. Ces méchans gens ardirent au pays de
-Beauvoisin et environ Corbie et Amiens et Montdidier plus de soixante
-bonnes maisons et de forts châteaux; et si Dieu n'y eût mis remède par
-sa grâce, le meschef fût si multiplié que toutes communautés eussent
-été détruites, sainte Église après, et toutes riches gens, par tous
-pays; car tout en telle manière si faites gens faisoient au pays de
-Brie et de Pertois. Et convint toutes les dames et les damoiselles du
-pays, et les chevaliers et les écuyers, qui échapper leur pouvoient,
-affuir à Meaux en Brie l'un après l'autre, en pures leurs cotes, ainsi
-comme elles pouvoient; aussi bien la duchesse de Normandie et la
-duchesse d'Orléans, et foison de hautes dames, comme autres, si elles
-se vouloient garder d'être violées et efforcées, et puis après tuées
-et meurtries.
-
- [247] Le continuateur de Nangis nous apprend quelle fut la cause
- de la Jacquerie. «Dans l'été de l'année 1358, dit-il, les paysans
- des environs de Saint-Leu et de Clermont au diocèse de Beauvais,
- ne pouvant plus supporter les maux qui les accablaient de tous
- côtés, et voyant que leurs seigneurs, loin de les défendre, les
- opprimaient et leur causaient plus de dommages que les ennemis,
- crurent qu'il leur était permis de se soulever contre les nobles
- du royaume et de prendre leur revanche des mauvais traitements
- qu'ils en avaient reçus.»
-
- [248] Il est nommé _Guillaume Callet_ et quelquefois _Caillet_ dans
- les _Chroniques de France_. Le nom de _Jacques Bonhomme_ était donc
- une espèce de sobriquet: on lit dans le second continuateur de
- Nangis qu'on le donnait aux paysans dès l'année 1356. «En ce
- temps-là, dit-il, les nobles pour se moquer des paysans les
- nommaient _Jacques Bonhomme_; et on appelait communément de ce nom
- les paysans qui servaient dans les armées.» Peut-être ce
- sobriquet venait-il de ce qu'ils étaient armés de _jacques_, espèce
- de casaque contrepointée qui se mettait autrefois par-dessus la
- cuirasse, et de ce qu'on appelait alors assez communément en
- France les paysans _bons hommes_, comme on peut le voir dans
- plusieurs passages de Froissart. (_Note de Buchon._)
-
-Tout en semblable manière si faites gens se maintenoient entre Paris
-et Noyon, et entre Paris et Soissons et Ham en Vermandois, et par
-toute la terre de Coucy. Là étoient les grands violeurs et
-malfaiteurs; et exillièrent, que entre la terre de Coucy, que entre la
-comté de Valois, que en l'évêché de Laon, de Soissons et de Noyon,
-plus de cent châteaux et bonnes maisons de chevaliers et écuyers; et
-tuoient et roboient quant que ils trouvoient. Mais Dieu par sa grâce y
-mit tel remède, de quoi on le doit bien regracier, si comme vous orrez
-ci-après.
-
-
- Comment le roi de Navarre et les gentilshommes de Beauvoisin
- tuèrent grand foison des Jacques; et comment le duc de
- Normandie défia le prévôt des marchands et ses alliés; et
- comment Paris fut close.
-
-1358.
-
-Quand les gentilshommes de Beauvoisin, de Corbiois[249], de
-Vermandois, de Valois et des terres où ces méchans gens conversoient
-et faisoient leurs forcéneries, virent ainsi leurs maisons détruites
-et leurs amis tués, ils mandèrent secours à leurs amis, en Flandre, en
-Hainaut, en Brabant et en Hesbaing. Si en y vint tantôt assez de tous
-côtés. Si s'assemblèrent les gentilshommes étrangers et ceux du pays
-qui les menoient. Si commencèrent aussi à tuer et à découper ces
-méchans gens sans pitié et sans merci; et les pendoient par fois aux
-arbres où ils les trouvoient. Mêmement le roi de Navarre en mit un
-jour à fin plus de trois mille, assez près de Clermont en
-Beauvoisin[250]. Mais ils étoient jà tant multipliés que, si ils
-fussent tous ensemble, ils eussent bien été cent mille hommes. Et
-quand on leur demandoit pourquoi ils faisoient ce, ils répondoient
-qu'ils ne savoient, mais ils le véoient aux autres faire, si le
-faisoient aussi, et pensoient qu'ils dussent en tel manière détruire
-tous les nobles et gentilshommes du monde, par quoi nul n'en pût être.
-
- [249] Des environs de Corbie.
-
- [250] Guillaume Caillet, leur chef, y fut pris, et le roi de
- Navarre lui fit couper la tête à Clermont.
-
-En ce temps se partit le duc de Normandie de Paris, et se douta du roi
-de Navarre, du prévôt des marchands et de ceux de son accord, car ils
-étoient tous d'une alliance; et s'en vint au pont de Charenton sur
-Marne, et fit un grand mandement de gentilshommes où il les put
-avoir, et défia le prévôt des marchands et ceux qui le vouloient
-aider. Quand le prévôt des marchands entendit que le duc de Normandie
-étoit au pont de Charenton et qu'il faisoit là son amas de chevaliers
-et d'écuyers, et qu'il vouloit guerroyer ceux de Paris, si se douta
-que grand mal ne lui en avînt, et que de nuit on ne vînt courir Paris,
-qui à ce temps n'étoit point fermée. Si mit ouvriers en oeuvre, quant
-qu'il en put avoir et recouvrer de toutes parts, et fit faire grands
-fossés autour de Paris, et puis chaingles, murs et portes; et y
-ouvroit-on nuit et jour. Et y eut, le terme d'un an, tous les jours
-trois mille ouvriers. Dont ce fut un grand fait que de fermer sur une
-année et d'enclorre et avironner de toute défense une telle cité comme
-Paris est et de tel circuit. Et vous dis que ce fut le plus grand bien
-que oncques le prévôt des marchands fit en toute sa vie; car autrement
-elle eût été depuis courue, gâtée et robée par trop de fois, et par
-plusieurs actions, si comme vous orrez ci-après. Or vueil-je retourner
-à ceux et à celles qui étoient fuis à Meaux en Brie à sauveté.
-
-
- Comment le comte de Foix et le captal de Buch vinrent à Meaux
- pour reconforter la duchesse de Normandie et celle d'Orléans et
- les autres dames qui là étoient fuies pour les Jacques.
-
-En ce temps que ces méchans gens couroient, revinrent de Prusse le
-comte de Foix et le captal de Buch, son cousin; et entendirent sur le
-chemin, si comme ils devoient entrer en France, la pestillence et
-l'horribleté qui couroit sur les gentilshommes. Si en eurent ces deux
-seigneurs grand pitié. Si chevauchèrent par leur journée tant qu'ils
-vinrent à Châlons en Champagne, qui rien ne se mouvoit du fait des
-vilains, ni point n'y entroient. Si leur fut dit en la dite cité que
-la duchesse de Normandie et la duchesse d'Orléans et bien trois cents
-dames et damoiselles, et le duc d'Orléans aussi, étoient à Meaux en
-Brie, en grand meschef de coeur pour celle Jacquerie. Ces deux bons
-chevaliers s'accordèrent que ils iroient voir les dames et les
-reconforteroient à leur pouvoir, combien que le captal fût
-Anglois[251]. Mais ils étoient pour ce temps trèves en ce royaume de
-France et le royaume d'Angleterre; si pouvoit bien le dit captal
-chevaucher partout; et aussi là il vouloit remontrer sa gentillesse,
-en la compagnie du comte de Foix. Si pouvoient être de leur route
-environ quarante lances, et non plus; car ils venoient d'un
-pélerinage, ainsi que je vous l'ai dit.
-
- [251] C'est-à-dire dans le parti anglais.
-
-Tant chevauchèrent que ils vinrent à Meaux en Brie. Si allèrent tantôt
-devers la duchesse de Normandie et les autres dames, qui furent moult
-lies de leur venue; car tous les jours elles étoient menacées des
-Jacques et des vilains de Brie, et mêmement de ceux de la ville, ainsi
-qu'il fut apparent. Car encore pour ce que ces méchans gens
-entendirent que il avoit là foison de dames et de damoiselles et de
-jeunes gentils enfans, ils s'assemblèrent ensemble, et de ceux de la
-comté de Valois aussi, et s'envinrent devers Meaux. D'autre part, ceux
-de Paris, qui bien savoient cette assemblée, se partirent un jour de
-Paris, par flottes et par troupeaux, et s'en vinrent avecques les
-autres. Et furent bien neuf mille tous ensemble, en très grand volonté
-de mal faire. Et toujours, leur croissoient gens de divers lieux et de
-plusieurs chemins qui se raccordoient à Meaux. Et s'en vinrent jusques
-aux portes de la dite ville. Et ces méchans gens de la ville ne
-voulurent contredire l'entrée à ceux de Paris, mais ouvrirent leurs
-portes. Si entrèrent au bourg si grand plenté que toutes les rues en
-étoient couvertes jusques au marché. Or regardez la grand grâce que
-Dieu fit aux dames et aux damoiselles; car, pour voir, elles eussent
-été violées, efforcées et perdues, comme grandes qu'elles fussent, si
-ce n'eût été les gentilshommes qui là étoient, et par espécial le
-comte de Foix et le captal de Buch; car ces deux chevaliers donnèrent
-l'avis pour ces vilains déconfire et détruire.
-
-
- Comment le comte de Foix, le captal de Buch et le duc d'Orléans
- déconfirent les Jacques, et puis mirent le feu en la ville de
- Meaux.
-
-Quand ces nobles dames, qui étoient herbergées au marché de Meaux, qui
-est assez fort, mais qu'il soit gardé et défendu, car la rivière de
-Marne l'avironne, virent si grand quantité de gens accourir et venir
-sur elles, si furent moult ébahies et effrayées; mais le comte de Foix
-et le captal de Buch et leurs routes, qui jà étoient tous armés, se
-rangèrent sur le marché et vinrent à la porte du marché, et firent
-ouvrir tout arrière; et puis se mirent au devant de ces vilains, noirs
-et petits et très-mal armés, et la bannière du comte de Foix et celle
-du duc d'Orléans et le pennon du captal, et les glaives et les épées
-en leurs mains, et bien appareillés d'eux défendre et de garder le
-marché. Quand ces méchans gens les virent ainsi ordonnés, combien
-qu'ils n'étoient mie grand foison encontre eux, si ne furent mie si
-forcenés que devant; mais se commencèrent les premiers à reculer et
-les gentilshommes à eux poursuivir et à lancer sur eux de leurs lances
-et de leurs épées et eux abattre. Adonc ceux qui étoient devant et qui
-sentoient les horions, ou qui les redoutoient à avoir, reculoient de
-hideur tant à une fois qu'ils chéoient l'un sur l'autre. Adonc
-issirent toutes manières de gens d'armes hors des barrières et
-gagnèrent tantôt la place, et se boutèrent entre ces méchans gens. Si
-les abattoient à grands monceaux et tuoient ainsi que bêtes; et les
-reboutèrent tous hors de la ville, que oncques en nul d'eux n'y eut
-ordonnance ni conroy; et en tuèrent tant qu'ils en étoient tous lassés
-et tannés; et les faisoient saillir en la rivière de Marne.
-Finablement ils en tuèrent ce jour et mirent à fin plus de sept mille:
-ni jà n'en fût nul échappé, si ils les eussent voulu chasser plus
-avant. Et quand les gentilshommes retournèrent, ils boutèrent le feu
-en la désordonnée ville de Meaux et l'ardirent toute et tous les
-vilains du bourg qu'ils purent dedans enclorre. Depuis cette
-déconfiture qui fut faite à Meaux, ne se rassemblèrent-ils nulle part;
-car le jeune sire de Coucy, qui s'appeloit messire Enguerrand, avoit
-grand foison de gentilshommes avec lui, qui les mettoient à fin
-partout où ils les trouvoient, sans pitié et sans merci.
-
-
- Comment le duc de Normandie assiégea Paris par devers
- Saint-Antoine; et comment le roi de Navarre se partit de Paris
- et s'en alla à Saint-Denis.
-
-Assez tôt après celle avenue, le duc de Normandie assembla tous les
-nobles et gentilshommes qu'il put avoir, tant du royaume que de
-l'Empire, parmi leurs soudées payant; et étoient bien sept mille
-lances. Et s'en vint assiéger Paris par devers Saint-Antoine contre
-val la rivière de Seine. Et étoit logé à Saint-Mor, et ses gens là
-environ, qui couroient tous les jours jusques à Paris. Et se tenoit le
-dit duc une fois au pont de Charenton et l'autre à Saint-Mor; et ne
-venoit rien ni entroit à Paris de ce côté, ni par terre ni par eau,
-car le duc avoit pris les deux rivières Marne et Seine. Et ardirent
-ses gens autour de Paris tous les villages qui n'étoient fermés, pour
-mieux châtier ceux de Paris; et si Paris n'eût été adonc fortifiée,
-ainsi qu'elle étoit, elle eût été sans faute détruite. Et n'osoit nul
-issir hors de Paris, pour la doutance du duc de Normandie et de ses
-gens, qui couroient d'une part et d'autre Seine; car ils véoient que
-nul ne leur alloit au devant. D'autre part le prévôt des marchands,
-qui se sentoit en la haine et indignation du duc de Normandie, tenoit
-à amour le roi de Navarre ce qu'il pouvoit, et son conseil et la
-communauté de Paris, et faisoit, si comme ci-dessus est dit, de jour
-et de nuit ouvrer à la fermeté de Paris; et tenoit en la dite cité
-grand foison de gens d'armes et de soudoyers Navarrois et Anglois,
-archers et autres compagnons, pour être plus assur contre ceux qui les
-guerrioient. Si avoit-il adonc dedans Paris aucuns suffisans hommes,
-tels que messire Pepin des Essars, messire Jean de Charny, chevaliers,
-et plusieurs autres bonnes gens, auxquels il déplaisoit grandement de
-la haine au duc de Normandie, si remède y pussent mettre. Mais nennil;
-car le prévôt des marchands avoit si attrait à lui toutes manières de
-gens et à sa cordelle, que nul ne l'osoit dédire de chose qu'il dit,
-s'il ne se vouloit faire tantôt tuer, sans point de merci.
-
-Le roi de Navarre, comme sage et subtil, véoit les variemens entre
-ceux de Paris et le duc de Normandie, et supposoit assez que cette
-chose ne se pouvoit longuement tenir en tel état; et n'avoit mie trop
-grand fiance en la communauté de Paris. Si se partit de Paris, au plus
-courtoisement qu'il put, et s'en vint à Saint-Denis; et là tenoit-il
-aussi grand foison de gens d'armes aux sols et aux gages de ceux de
-Paris. En ce point furent-ils bien six semaines, le duc de Normandie
-atout grand foison de gens d'armes, au pont de Charenton, et le roi de
-Navarre au bourg de Saint-Denis. Si mangeoient et pilloient le pays
-de tous côtés; et si ne faisoient rien l'un sur l'autre.
-
-
- Comment le roi de Navarre jura solemnellement à tenir paix envers
- le duc de Normandie, et sur quelle condition.
-
-Entre ces deux seigneurs, le duc de Normandie et le roi de Navarre,
-s'embesognoient bonnes gens et bons moyens, l'archevêque de Sens,
-l'évêque d'Aucerre, l'évêque de Beauvais, le sire de Montmorency, le
-sire de Fiennes, le sire de Saint-Venant; et tant allèrent de l'un à
-l'autre et si sagement exploitèrent, que le roi de Navarre, de bonne
-volonté, sans nulle contrainte, s'en vint près de Charenton devers le
-duc de Normandie, son serourge. Et là eut grand approchement d'amour;
-car le dit roi s'excusa au duc de ce dont il étoit devenu en la haine
-de lui; et premièrement de la mort de ses deux maréchaux, monseigneur
-Robert de Clermont et le maréchal de Champagne, et messire Regnault
-d'Acy, et du dépit que le prévôt des marchands lui avoit fait dedans
-le palais à Paris; et jura solemnellement que ce fut sans son sçu, et
-promit au dit duc qu'il demeureroit de-lez lui à bien et à mal de
-celle emprise. Et fut là entre eux la paix faite et confirmée; et dit
-le roi de Navarre qu'il feroit amender à ceux de Paris la félonnie
-qu'ils avoient faite, parmi tant que la communauté de Paris
-demeureroit en paix. Mais le duc devoit avoir le prévôt des marchands
-et douze bourgeois, lesquels qu'il voudroit élire dedans Paris, et
-iceux corriger à sa volonté. Ces choses ordonnées et confirmées, et
-sur la fiance de celle paix, le roi de Navarre se partit du duc de
-Normandie aimablement et retourna à Saint-Denis; et le duc s'en vint
-en la cité de Meaux en Brie, où madame sa femme étoit, fille au duc de
-Bourbon, et donna congé à aucuns de ses gens d'armes. Et fut adoncques
-prié d'aucuns bourgeois de Paris, qui ces traités avoient aidé à
-entamer, et de l'archevêque de Sens, qui grand peine y mettoit, et de
-l'évêque d'Aucerre, que il vînt à Paris sûrement et que on lui feroit
-toute la fête et honneur que on pourroit. Le duc répondit que il
-tenoit bien la paix à bonne, qu'il avoit jurée, ni jà par lui, si Dieu
-plaisoit, ne seroit enfreinte ni brisée, mais jamais à Paris
-n'entreroit, si auroit eu pleine satisfaction de ceux qui courroucé
-l'avoient. Ainsi demeura la chose en tel état un temps que point ne
-vint le duc de Normandie à Paris.
-
-
- Comment le roi de Navarre promit au prévôt des marchands qu'il
- lui aideroit de tout son pouvoir; et comment ceux de Paris
- tuèrent les soudoyers anglois qui à Paris étoient.
-
-Le prévôt des marchands et ceux de sa secte, qui se sentoient en la
-haine et indignation du duc de Normandie leur seigneur, et qui les
-menaçoit de mourir, n'étoient point à leur aise; et visitoient souvent
-le roi de Navarre, qui se tenoit à Saint-Denis, et lui remontroient
-bellement et doucement le péril où ils gisoient, dont il étoit cause;
-car ils l'avoient de prison délivré et à Paris amené; et l'eussent
-volontiers fait leur roi et leur gouverneur si ils pussent; et avoient
-voirement consenti la mort des trois dessus dits, qui furent occis au
-Palais à Paris, pourtant qu'ils lui étoient contraires; et que pour
-Dieu il ne les voulût mie faillir et ne voulût mie avoir trop grand
-fiance au duc de Normandie ni en son conseil. Le roi de Navarre, qui
-sentoit bien que le prévôt des marchands et ceux de son alliance ne
-reposoient mie à leur aise, et que du temps passé ils lui avoient fait
-trop grand courtoisie, ôté de danger et délivré de prison, les
-reconfortoit ce qu'il pouvoit, et leur disoit: «Chers seigneurs et
-amis, vous n'aurez jà nul mal sans moi; et quand vous avez maintenant
-le gouvernement de Paris et que nul ne vous y ose courroucer, je vous
-conseille que vous faites votre attrait, et vous pourvéez d'or et
-d'argent tellement que, s'il vous besogne, vous le puissiez retrouver;
-et l'envoyez hardiment ci à Saint-Denis sur la fiance de moi; et je le
-vous garderai et en retiendrai toujours gens d'armes secrètement et
-compagnons, dont au besoin vous guerroyerez vos ennemis.» Ainsi fit
-depuis le prévôt des marchands: toutes les semaines il envoyoit deux
-fois deux sommiers chargés de florins à Saint-Denis, devers le roi de
-Navarre, qui les recevoit liement. Or advint que il étoit demeuré à
-Paris grand foison de soudoyers Anglois et Navarrois, ainsi que vous
-savez, que le prévôt des marchands et la communauté de Paris avoient
-retenus à Paris à soudées et à gages, pour eux aider à défendre et
-garder contre le duc de Normandie. Et trop bien et trop loyaument s'y
-étoient portés, la guerre durant; si que, quand l'accord fut fait
-d'eux et du dit duc, les aucuns partirent et les autres non. Ceux qui
-partirent s'en vinrent devers le roi de Navarre, qui tous les retint;
-et encore en demeura-t-il à Paris plus de trois cents, qui là
-s'ébattoient et rafraîchissoient, ainsi que compagnons soudoyers font
-volontiers en tels villes et dépendent leur argent liement. Si s'émut
-un débat entre eux et ceux de Paris, et en y eut bien de morts, sur
-les rues que en leurs hôtels, plus de soixante: de quoi le prévôt des
-marchands fut durement courroucé, et en blâma et vilena ceux de Paris
-moult yreusement. Et toutes fois pour apaiser la communauté, il en
-prit plus de cent et cinquante et les fit mettre en prison au Louvre,
-et dit à ceux de Paris, qui tous émus étoient d'eux occire, que il les
-corrigeroit et puniroit selon leur forfait. Parmi tant se rapaisèrent
-ceux de Paris. Quand ce vint à la nuit, le prévôt des marchands, qui
-voulut complaire à ces Anglois soudoyers, leur élargit leurs prisons
-et les fit délivrer et aller leur voie; si s'en vinrent à Saint-Denis
-devers le roi de Navarre, qui tous les retint.
-
-Quand ce vint au matin que ceux de Paris sçurent l'affaire et la
-délivrance de ces Anglois, et comment le prévôt s'en étoit acquitté,
-si en furent durement courroucés sur lui, ni oncques depuis ils ne
-l'aimèrent tant comme ils faisoient auparavant. Le prévôt, qui étoit
-un sage homme, s'en sçut bien adonc ôter et dissimuler tant que cette
-chose s'oublia.
-
-Or vous dirai de ces soudoyers Anglois et Navarrois comment ils
-persévérèrent. Quand ils furent venus à Saint-Denis et remis ensemble,
-ils se trouvèrent plus de trois cents: si se avisèrent qu'ils
-contrevengeroient leurs compagnons et les dépits qu'on leur avoit
-faits. Si envoyèrent tantôt défier ceux de Paris et commencèrent à
-courir aigrement et faire guerre à ceux de Paris et à occire et
-découper toutes gens de Paris qui hors issoient: ni nul n'osoit vider
-des portes, tant les tenoient les Anglois en grand doute: de quoi le
-prévôt des marchands en étoit demandé et en derrière encoulpé.
-
-
- Comment les compagnons des soudoyers anglois qui furent tués à
- Paris occirent grand foison de ceux de Paris à la porte
- Saint-Honoré.
-
-Quand ceux de Paris se virent ainsi hériés et guerroyés de ces
-Anglois, si furent tous forcennés; et requirent au prévôt des
-marchands qu'il voulsist faire armer une partie de leur communauté et
-mettre hors aux champs, car ils les vouloient aller combattre. Le dit
-prévôt leur accorda, et dit qu'il iroit avec eux; et fit un jour armer
-une partie de ceux de Paris, et un jour partir jusques à vingt-deux
-cents. Quand ils furent aux champs, ils entendirent que ceux qui les
-guerrioient se tenoient devers Saint-Cloud. Si se avisèrent qu'ils se
-partiroient en deux parties et prendroient deux chemins, afin qu'ils
-ne leur pussent échapper. Si s'ordonnèrent ainsi; et se devoient
-retrouver et rencontrer en un certain lieu assez près de Saint-Cloud.
-Si se dessevrèrent les uns des autres, et se mirent en deux parties;
-et en prit le prévôt des marchands la moindre partie. Si tournoyèrent
-ces deux parties tout le jour environ Montmartre; et rien ne
-trouvèrent de ce qu'ils demandoient.
-
-Or avint que le prévôt des marchands, qui étoit ennuié d'être sur les
-champs, et qui nulle rien n'avoit fait, entour remontée, rentra à
-Paris par la porte Saint-Martin. L'autre bataille se tint plus
-longuement sur les champs, et rien ne savoit du retour du prévôt des
-marchands ni de sa bataille que ils fussent rentrés à Paris; car si
-ils l'eussent sçu, ils y fussent rentrés aussi. Quand ce vint sur le
-vespre, ils se mirent au retour, sans ordonnance ni arroy, comme ceux
-qui ne cuidoient avoir point de rencontre ni d'empêchement; et s'en
-revenoient par troupeaux, ainsi que tous lassés et hodés et ennuiés.
-Et portoit l'un son bassinet en sa main, l'autre à son col, les
-autres, par laschetés et ennui, traînoient leurs épées, ou les
-portoient en écharpe; et tout ainsi se maintenoient-ils; et avoient
-pris le chemin pour entrer à Paris par la porte Saint-Honoré. Si
-trouvèrent de rencontre ces Anglois au fond d'un chemin, qui étoient
-bien quatre cents tous d'une sorte et d'un accord, qui tantôt
-écrièrent ces François et se férirent entr'eux de grand volonté, et
-les reboutèrent trop durement et diversement; et en y eut de première
-venue abattus plus de deux cents.
-
-Ces François qui furent soudainement pris et qui nulle garde ne s'en
-donnoient furent tout ébahis et ne tinrent point de conroy, ains se
-mirent en fuite et se laissèrent occire, tuer et découper, ainsi que
-bêtes; et rafuioient qui mieux pouvoient devers Paris; et en y eut de
-morts en celle chasse plus de sept cents; et furent tous chassés
-jusques dedans les barrières de Paris. De cette avenue fut trop
-durement blâmé le prévôt des marchands de la communauté de Paris; et
-disoient que il les avoit trahis.
-
-Encore à l'endemain au matin avint que les prochains et les amis de
-ceux qui morts étoient issirent de Paris pour eux aller querre à chars
-et à charrettes et les corps ensevelir. Mais les Anglois avoient mis
-une embûche sur les champs: si en tuèrent et mes-haignèrent de rechef
-plus de six vingt. En tel trouble et en tel meschef étoient échus ceux
-de Paris, et ne se savoient de qui garder. Si vous dis qu'ils
-murmuroient et étoient nuit et jour en grands soupçons; car le roi de
-Navarre se refroidoit d'eux aider, pour la cause de la paix jurée à
-son serourge le duc de Normandie, et pour l'outrage aussi qu'ils
-avoient fait des soudoyers anglois qu'il avoit envoyés à Paris. Si
-consentoit bien que ceux de Paris en fussent châtiés, afin que ils
-amendassent plus grandement ce forfait.
-
-D'autre part aussi le duc de Normandie le souffroit assez, pour la
-cause de ce que le prévôt des marchands avoit encore le gouvernement
-d'eux; et leur mandoit et escripsoit bien généralement que nulle paix
-ne leur tiendroit jusques à tant que douze hommes de Paris, lesquels
-qu'il voudroit élire, il auroit à sa volonté. Si devez savoir que le
-dit prévôt des marchands et ceux qui se sentoient forfaits n'étoient
-mie à leur aise. Si véoient-ils bien et considéroient, tout imaginé,
-que cette chose ne pouvoit longuement durer en cel état; car ceux de
-Paris commençoient jà à refroidir de l'amour qu'ils avoient eu en lui
-et à ceux de sa sorte et alliance; et le déparloient vilainement, si
-comme il étoit informé.
-
-
- Comment le prévôt des marchands et ses alliés avoient proposé de
- courir et détruire Paris; et comment le dit prévôt fut mis
- mort; et comment le duc de Normandie vint à Paris.
-
-Le prévôt des marchands de Paris et ceux de son alliance et accord
-avoient souvent entr'eux plusieurs secrets conseils pour savoir
-comment ils se pourroient maintenir; car ils ne pouvoient trouver par
-nul moyen mercy ni remède au duc de Normandie; dont ce les ébahissoit
-plus que autre chose. Si regardèrent finablement que mieux valoit
-qu'ils demeurassent en vie et en bonne prospérité du leur et de leurs
-amis que ce qu'ils fussent détruits; car mieux leur valoit à occire
-que être occis. Si s'arrêtèrent du tout sur cel état, et traitèrent
-secrètement devers ces Anglois qui guerroyoient ceux de Paris; et se
-porta certain traité et accord entre les parties, que le prévôt des
-marchands et ceux de sa secte devoient être tous prêts et ordonnés
-entre la porte Saint-Honoré et la porte Saint-Antoine, tellement que,
-à heure de minuit, Anglois et Navarrois devoient tous d'une sorte y
-venir, si pourvus que pour courir et détruire Paris, et les devoient
-trouver toutes ouvertes; et ne devoient les dits coureurs déporter
-homme ni femme, de quelque état qu'ils fussent, mais tout mettre à
-l'épée, excepté aucuns que les ennemis devoient connoître par les
-signes qui seroient mis à leurs huis et fenêtres.
-
-Celle propre nuit que ce devoit avenir inspira Dieu et éveilla aucuns
-des bourgeois de Paris qui étoient de l'accord, et avoient toujours
-été, du duc de Normandie; desquels messire Pépin des Essarts et
-messire Jean de Charny se faisoient chefs: et furent iceux par
-inspiration divine, ainsi le doit-on supposer, informés que Paris
-devoit être courue et détruite. Tantôt ils s'armèrent et firent armer
-tous ceux de leur côté, et révélèrent secrètement ces nouvelles en
-plusieurs lieux, pour avoir plus de confortans.
-
-Or s'en vint le dit messire Pépin et plusieurs autres, bien pourvus
-d'armures et de bons compagnons, et prit le dit messire Pépin la
-bannière de France, en criant: «Au roi et au duc!» et les suivoit le
-peuple; et vinrent à la porte Saint-Antoine, où ils trouvèrent le
-prévôt des marchands qui tenoit les clefs de la porte en ses mains. Là
-étoit Jean Maillart, qui pour ce jour avoit eu débat au prévôt des
-marchands et à Josseran de Mascon, et s'étoit mis avecques ceux de la
-partie du duc de Normandie. Et illecques fut le dit prévôt des
-marchands fortement argué, assailli et débouté; et y avoit si grand
-noise et criée du peuple qui là étoit, que l'on ne pouvoit rien
-entendre; et disoient: «A mort! à mort! tuez, tuez le prévôt des
-marchands et ses alliés, car ils sont traîtres.»
-
-Là eut entr'eux grand hutin; et le prévôt des marchands, qui étoit sur
-les degrés de la bastide Saint-Antoine, s'en fût volontiers fui, s'il
-eût pu: mais il fut si hâté que il ne put; car messire Jean de Charny
-le férit d'une hache en la tête et l'abattit à terre, et puis fut féru
-de maître Pierre de Fouace et autres qui ne le laissèrent jusques à
-tant que il fut occis, et six de ceux qui étoient de sa secte, entre
-lesquels étoient Philippe Guiffart, Jean de Lille, Jean Poiret, Simon
-le Paonnier et Gille Marcel; et plusieurs autres, traîtres furent pris
-et envoyés en prison. Et puis commencèrent à courir et à chercher
-parmi les rues de Paris, et mirent la ville en bonne ordonnance, et
-firent grand guet toute nuit.
-
-Vous devez savoir que sitôt que le prévôt des marchands et les autres
-dessus nommés furent morts et pris, ainsi que vous avez ouï, et fut le
-mardi dernier jour de juillet, l'an mil trois cent cinquante huit,
-après dîner, messages partirent de Paris très hâtivement pour porter
-ces nouvelles à monseigneur le duc de Normandie qui étoit à Meaux,
-lequel en fut très-grandement réjoui, et non sans cause. Si se ordonna
-pour venir à Paris. Mais avant sa venue, Josseran de Mascon, qui était
-trésorier du roi de Navarre, et Charles Coussac, échevin de Paris,
-lesquels avoient été pris avecques les autres, furent exécutés et
-eurent les têtes coupées en la place de Grève, pour ce qu'ils étoient
-traîtres et de la secte du prévôt des marchands. Et le corps du dit
-prévôt et de ceux qui avecques lui avoient été tués, furent atraînés
-en la cour de l'église de Sainte-Catherine du val des écoliers; et
-tout nus, ainsi qu'ils étoient, furent étendus devant la croix de la
-dite cour, où ils furent longuement, afin que chacun les pût voir qui
-voir les voudroit; et après furent jetés en la rivière de Seine.
-
-Le duc de Normandie, qui avoit envoyé à Paris de ses gens et grand
-foison de gens d'armes, pour reconforter la ville et aider à la
-défendre contre les Anglois et Navarrois qui étoient environ et y
-faisoient guerre, se partit de Meaux, où il étoit, et s'en vint
-hâtivement à Paris, à noble et grand compagnie de gens d'armes; et fut
-reçu en la bonne ville de Paris de toutes gens à grand joie; et
-descendit pour lors au Louvre. Là étoit Jean Maillart de lez lui, qui
-grandement étoit en sa grâce et en son amour; et au voir dire, il
-l'avoit bien acquis, si comme vous avez ouï ci-dessus recorder;
-combien que par avant il fût de l'alliance au prévôt des marchands, si
-comme l'on disoit.
-
-Assez tôt après, manda le duc de Normandie la duchesse sa femme, les
-dames et les damoiselles qui se tenoient et avoient été toute la
-saison à Meaux en Brie. Si vinrent à Paris; et descendit la duchesse
-en l'hôtel du duc, que on dit à Saint-Pol, où il étoit retrait; et là
-se tinrent un grand temps.
-
-Or vous dirai du roi de Navarre comment il persévéra, qui pour le
-temps se tenoit à Saint-Denis, et messire Philippe de Navarre son
-frère de lez lui.
-
-
- Comment le roi de Navarre défia le duc de Normandie et ceux de
- Paris; et comment il pilla et prit plusieurs villes du royaume
- de France.
-
-Quand le roi de Navarre sçut la vérité de la mort du prévôt des
-marchands, son grand ami, et ceux de son alliance, si fut durement
-courroucé et troublé en deux manières. La première raison fut, pour
-tant que le dit prévôt lui avoit été très-favorable et secret en tous
-ses affaires, et avoit mis grand peine à sa délivrance: l'autre raison
-étoit telle qui moult lui touchoit quand il pensoit sur ce pour son
-honneur; car fame couroit communément parmi Paris et le royaume de
-France que il étoit chef et cause de la trahison que le prévôt des
-marchands et ses alliés, si comme ci-dessus est dit, vouloient faire,
-laquelle chose lui tournoit à grand préjudice. Si que le roi de
-Navarre imaginant et considérant ces besognes, et lui bien conseillé à
-monseigneur Philippe son frère, ne pouvoit voir nullement qu'il ne fît
-guerre au royaume de France et par espécial à ceux de Paris, qui lui
-avoient fait si grand dépit. Si envoya tantôt défiances au duc de
-Normandie et aux Parisiens et à tout le corps du royaume de France. Et
-se partit de Saint-Denis. Et coururent ses gens, au département, la
-dite ville de Saint-Denis, et la pillèrent et robèrent toute. Et
-envoya gens d'armes le dit roi de Navarre à Melun sur Seine, où la
-roine Blanche sa soeur étoit, qui jadis fut femme au roi Philippe. Si
-les reçut la dite dame liement, et leur mit en abandon tout ce qu'elle
-y avoit.
-
-Si fit le roi de Navarre d'une partie de la ville et du châtel de
-Melun sa garnison; et retint partout gens d'armes et soudoyers,
-Allemands, Hainuyers, Brabançons et Hasbegnons[252] et gens de tout
-pays qui à lui venoient et le servoient volontiers; car il les payoit
-largement. Et bien avoit de quoi; car il avoit assemblé si grand avoir
-que c'est sans nombre, par le pourchas et aide du prévôt des
-marchands, tant de ceux de Paris comme des villes voisines. Et messire
-Philippe de Navarre se trait à Mantes et à Meulan sur la rivière de
-Seine; et en firent leurs garnisons il et ses gens; et tous les jours
-leur croissoient gens et venoient de tous côtés, qui désiroient à
-profiter et à gagner.
-
- [252] Gens de la Hasbaigne ou Hasbaine, partie du Brabant et du
- comté de Namur.
-
-Ainsi commencèrent le roi de Navarre, et ses gens que on appeloit
-Navarrois, à guerroyer fortement et durement le royaume de France, et
-par espécial la noble cité de Paris; et étoient tous maîtres de la
-rivière de Seine dessous et dessus, et aussi de la rivière de Marne et
-de Oise. Si multiplièrent tellement ces Navarrois que ils prirent la
-forte ville et le châtel de Creel, par quoi ils étoient maîtres de la
-rivière d'Oise, et le fort châtel de la Harelle, à trois lieues
-d'Amiens, et puis Mauconseil, que ils réparèrent et fortifièrent
-tellement, que ils ne doutoient ni assaut ni siége. Ces trois
-forteresses firent sans nombre tant de destourbiers au royaume de
-France, que depuis en avant cent ans ne furent réparés ni restaurés.
-Et étoient en ces forteresses bien quinze cents combattans, et
-couroient par tout le pays; ni nul ne leur alloit au-devant. Et
-s'épandirent tantôt partout, et prirent les dits Navarrois la bonne
-ville et assez tôt après le fort châtel de Saint-Valery, dont ils
-firent une très-belle garnison et très-forte, de quoi messire
-Guillaume Bonnemare et Jean de Ségure[253] étoient capitaines. Si
-avoient bien ces deux hommes d'armes cinq cents combattans, et
-couroient tout le pays jusques à Dieppe et environ la ville de
-Abbeville, et tout selon la rivière de Somme jusques au Crotoi, à Rue
-et Montreuil sur mer. Et faisoient ces Navarrois les plus grands
-appertises d'armes, tellement que on se pouvoit émerveiller comment
-ils les osoient entreprendre: car quand ils avoient avisé un châtel ou
-une forteresse, si forte qu'elle fût, ils ne se doutoient point de
-l'avoir; et chevauchoient bien souvent sur une nuit trente lieues, et
-venoient sur un pays qui n'étoit en nulle doute; et ainsi
-exilloient-ils et embloient les châteaux et les forteresses parmi le
-royaume de France, et prenoient à la fois sur l'ajournement les
-chevaliers et les dames en leurs lits; dont ils les rançonnoient, ou
-ils prenoient tout le leur, et puis les boutoient hors de leurs
-maisons.
-
- [253] Jean de Ségure, capitaine anglais.
-
-
-
-
-INVASION D'ÉDOUARD III ET TRAITÉ DE BRETIGNY.
-
-1359-1360.
-
- En 1359, le roi Jean, prisonnier des Anglais et voulant recouvrer
- sa liberté à tout prix, signa à Londres un traité dont les
- conditions étaient désastreuses pour le royaume. Son fils, le
- régent, convoqua les états généraux, et leur fit rejeter le
- traité de Londres.
-
-
- Comment le duc de Normandie et le conseil de France ne voulurent
- mie tenir le traité fait entre le roi Jean de France et le roi
- d'Angleterre.
-
-Je me suis longuement tenu à parler du roi d'Angleterre, mais je n'en
-ai point eu de cause de parler jusques à ci; car tant comme les
-trèves durèrent entre lui et le royaume de France, à son titre, ses
-gens ne firent point de guerre. Mais elles étoient faillies le premier
-jour de mai l'an cinquante neuf; et avoient guerroyé toutes ces
-forteresses angloises et navarroises, au nom de lui, et guerroyoient
-encore tous les jours.
-
-En ce temps étoient venus à Wesmoutier, en la cité de Londres, le roi
-d'Angleterre et le prince de Galles son fils d'un lez, et le roi de
-France et messire Jacques de Bourbon de l'autre part; et là furent
-ensemble ces quatre tant seulement, en secret conseil, et firent un
-certain accord de paix sans moyen sur certains articles et paroles que
-ils jetèrent et ordonnèrent. Et quand ils les eurent tous proposés,
-ils les firent écrire en une lettre ouverte, et les scellèrent les
-deux rois de leurs sceaux; et tout ce fait, ils mandèrent le comte de
-Tancarville et monseigneur Arnoul d'Andrehen, qui étoient nouvellement
-venus, et leur chargèrent cette lettre pour apporter en France au duc
-de Normandie et à ses frères et au conseil de France.
-
-Si passèrent le dit comte de Tancarville et le dit maréchal la mer, et
-arrivèrent à Boulogne, et exploitèrent tant qu'ils vinrent à Paris. Si
-trouvèrent le duc de Normandie et le roi de Navarre qui nouvellement
-s'étoient accordés. Si leur montrèrent les lettres devant dites.
-Adoncques en demanda le duc de Normandie conseil au roi de Navarre
-comment il s'en pourroit maintenir. Le roi conseilla que les prélats
-et les barons de France et le conseil des cités et des bonnes villes
-fussent mandés; car par eux et leur ordonnance convenoit cette chose
-passer. Ainsi fut fait. Le duc de Normandie manda sur un jour la plus
-grand partie des nobles et des prélats du royaume de France et le
-conseil des bonnes villes[254]. Quand ils furent tous venus à Paris,
-ils entrèrent en conseil. Là étoient le roi de Navarre, le duc de
-Normandie, ses deux frères, le comte de Tancarville et messire Arnoul
-d'Andrehen, qui remontrèrent la besogne et sur quel état ils étoient
-venus en France. Là furent les lettres lues et relues, et bien ouïes
-et entendues, et de point en point considérées et examinées. Si ne
-purent adonc être les conseils en général du royaume de France
-d'accord, et leur sembla cil traité trop dur[255]; et répondirent
-d'une voix aux dits messagers que ils auroient plus cher à endurer et
-porter encore le grand meschef et misère où ils étoient, que le noble
-royaume de France fût ainsi amoindri ni deffraudé; et que le roi Jean
-demeurât encore en Angleterre; et que quand il plairoit à Dieu, il y
-pourverroit de remède et mettroit attemprance. Ce fut toute la réponse
-que le comte de Tancarville et messire Arnoul d'Andrehen en purent
-avoir[256]. Si se partirent sur cel état et retournèrent en
-Angleterre; et se retrairent premièrement devers le roi de France,
-leur seigneur, et lui contèrent comment ils n'avoient pu rien
-exploiter. De ces nouvelles fut le roi de France moult courroucé; ce
-fut bien raison, car il désiroit sa délivrance, et dit: «Ha! Charles,
-beau fils, vous êtes conseillé du roi de Navarre, qui vous deçoit, et
-decevroit tels soixante que vous êtes.»
-
- [254] Cette assemblée était indiquée pour le dimanche 19 mai;
- mais les chemins étaient si infestés par les Anglais et les
- Navarrais qui occupaient plusieurs forteresses de tous les côtés
- par où on pouvait venir à Paris, et par les garnisons françaises,
- qui pillaient autant que les Anglais, qu'un grand nombre de
- personnes ne purent s'y rendre, quoiqu'on eût prolongé jusqu'au
- samedi 25 mai le jour de l'ouverture des états. (_Note de Buchon._)
-
- [255] Par ce traité, Jean cédait à Édouard la Normandie, la
- Saintonge, l'Agénois, le Quercy, le Périgord, le Limousin, la
- Touraine, etc.; en un mot, les deux tiers de la France, pour les
- posséder en toute souveraineté.
-
- [256] Il fut aussi réglé dans ces états que les nobles
- serviraient un mois à leurs dépens, non compris dans ce mois le
- temps qu'ils seraient en route pour se rendre à l'armée et pour
- en revenir; et qu'ils payeraient les impositions octroyées par
- les bonnes villes. Les gens d'église offrirent aussi de les
- payer. La ville de Paris s'engagea pour elle et pour la vicomté
- d'entretenir six cents glaives, quatre cents archers et mille
- brigands. Les députés des autres villes ne voulurent rien
- octroyer sans _parler à leurs villes_, parce qu'apparemment on ne
- leur avait pas donné pouvoir d'accorder un subside. On ordonna
- qu'ils s'en retourneraient dans leurs villes et qu'ils
- enverraient leur réponse avant le lundi qui suit la Trinité.
- Plusieurs villes envoyèrent cette réponse, qui fut, que le plat
- pays étant détruit par les Anglais et le Navarrais et par les
- garnisons françaises, elles ne pouvaient accomplir le nombre des
- 1,200 glaives qui avaient été accordés. (_Préface du t. III des
- Ordonnances._)
-
-
- Comment le roi d'Angleterre fit faire grand appareil pour venir
- en France.
-
-Ces deux seigneurs dessus nommés retournés en Angleterre, le roi
-Édouard, ainsi comme il appartenoit, sçut la réponse, car ils lui
-relatèrent tout ainsi, ni plus ni moins, qu'ils en étoient chargés des
-François. Quand le roi d'Angleterre eut entendu ces nouvelles, il fut
-durement courroucé; et dit devant tous ceux qui le pouvoient ouïr que
-ainçois que hiver fût entré il entreroit au royaume de France si
-puissamment et y demeureroit tant qu'il auroit fin de guerre, ou bonne
-paix à son honneur et plaisir. Si fit commencer à faire le plus grand
-appareil que on eût oncques mais vu faire en Angleterre pour
-guerroyer.
-
-Ces nouvelles issirent par tous pays, si que partout chevaliers et
-écuyers et gens d'armes se commencèrent à pourvoir grossement et
-chèrement de chevaux et de harnois, chacun du mieux qu'il put, selon
-son état; et se trait chacun, du plus tôt qu'il put, par devers
-Calais, pour attendre la venue du roi d'Angleterre; car chacun pensoit
-à avoir si grands bienfaits de lui, et tant d'avoir à gagner en
-France que jamais ne seroient povres, et par espécial ces Allemands,
-qui sont plus convoiteux que autres gens.
-
-
- Comment tant de gens d'armes étrangers vinrent à Calais qu'on ne
- se savoit où loger et y furent les vivres moult chers.
-
-Le roi d'Angleterre toute celle saison faisoit un si très-grand
-appareil pour venir en France que par avant on n'avoit point vu le
-semblable. De quoi plusieurs barons et chevaliers de l'empire
-d'Allemagne, qui autrefois l'avoient servi, s'avancèrent grandement en
-celle année, et se pourvurent bien et étoffément de chevaux et de
-harnois, chacun du mieux qu'il put selon son état, et s'envinrent du
-plus tôt qu'ils purent, par les côtières de Flandre, devers Calais, et
-là se tinrent en attendant le roi. Or avint que le roi d'Angleterre ni
-ses gens ne vinrent mie à Calais que on pensoit; dont tant de manières
-de gens étrangers vinrent à Calais que on ne se savoit où herberger,
-ni chevaux establer. Et avecques ce, pains, vins, fuerres, avoines et
-toutes pourvéances y étoient si grandement chères que on n'en pouvoit
-point recouvrer pour or ni pour argent; et toujours leur disoit-on:
-«Le roi viendra à l'autre semaine.» Ainsi attendoient tous ces
-seigneurs allemands miessenaires Hesbegnons, Brabançons, Flamands et
-Hainuyers, povres et riches, la venue du roi d'Angleterre dès l'entrée
-d'août jusques à la Saint-Luc, à grand meschef et à grands coûts, et à
-si grand danger qu'il convint les plusieurs vendre la plus grand
-partie de leurs chevaux. Et si le roi d'Angleterre fut adonc venu à
-Calais, il ne se sçut où herberger, ni ses gens, fors au châtel; car
-le corps de la ville étoit tout pris; et si y avoit encore une doute
-par aventure que ces seigneurs qui avoient tout dépendu ne se
-voulussent point partir, pour roi ni pour autre, de Calais, si on ne
-leur eût rendu leurs dépens en deniers appareillés.
-
-
- Comment le roi, ainçois qu'il partît d'Angleterre, fit mettre en
- prison le roi Jean et monseigneur Philippe son fils et les
- autres barons de France.
-
-Ainçois que le roi d'Angleterre partît de son pays, il fit tous les
-comtes et barons de France, qu'il tenoit pour prisonniers, départir et
-mettre en plusieurs lieux et en forts châteaux parmi son royaume, pour
-mieux être au-dessus d'eux; et fit mettre le roi de France au châtel
-de Londres[257], qui est grand et fort, séant sur la rivière de
-Tamise, et son jeune fils avecques lui, monseigneur Philippe, et les
-restreignit et leur tollit moult de leurs déduits, et les fit garder
-plus étroitement que devant. Après, quand il fut appareillé, il fit à
-savoir partout que tous ceux qui étoient appareillés et pourvus pour
-venir en France avecques lui se traissent par devers la ville de
-Douvre, car il leur livreroit nefs et vaisseaux pour passer. Chacun
-s'appareilla au mieux qu'il put, et ne demeura nul chevalier, ni
-écuyer, ni homme d'honneur, qui fût haitié, de l'âge d'entre vingt ans
-et soixante, que tous ne partissent: si que presque tous les comtes,
-barons, chevaliers et écuyers du royaume vinrent à Douvre, excepté
-ceux que le roi et son conseil avoient ordonnés et établis pour garder
-ses châteaux, ses bailliages et ses mairies, ses offices et ses ports
-sur mer, ses havelles et ses passages. Quand tous furent assemblés à
-Douvre, et ses navées appareillées, le roi fit toutes ses gens partir
-et assembler, petits et grands, en une place au dehors de Douvre, et
-leur dit pleinement que son intention étoit telle, que il vouloit
-passer outre mer au royaume de France, sans jamais repasser, jusques à
-ce qu'il auroit fin de guerre, ou paix à sa suffisance et à son grand
-honneur, ou il mourroit en la peine; et s'il y en avoit aucuns
-entr'eux qui ne fussent de ce attendre confortés et conseillés, il
-leur prioit qu'ils s'en voulsissent r'aller en leur pays à bon gré.
-Mais sachez que tous y étoient venus de si grand volonté que nul ne
-fut tel qu'il s'en voulsist r'aller. Si entrèrent tous en nefs et en
-vaisseaux qu'ils trouvèrent appareillés, au nom de Dieu et de
-Saint-Georges, et arrivèrent à Calais deux jours devant la fête de
-Toussaints[258], l'an mil trois cent cinquante-neuf.
-
- [257] Froissart se trompe sur le lieu où le roi Jean fut mis en
- prison avant le départ d'Édouard pour la France. Il paraît, par
- plusieurs pièces que Rymer a recueillies, que ce prince fut
- enfermé vers le mois d'août au château de Sommerton, qu'il y
- resta jusqu'au mois de mars de l'année suivante, et qu'alors
- seulement il fut transféré à la Tour de Londres. (_Note de
- Buchon._)
-
- [258] Cette date n'est pas tout à fait exacte: Édouard arriva à
- Calais le 28 octobre. (_Note de Buchon._)
-
-
- Comment le roi d'Angleterre se partit de Calais, ses batailles
- bien ordonnées.
-
-Quand le roi d'Angleterre fut arrivé à Calais, et le prince de Galles,
-son fils ainsné, et encore trois de ses enfans, messire Leonnel, comte
-d'Ulnestre, messire Jean comte de Richemont, et messire Aymon le plus
-jeune des quatre, et tous les seigneurs en suivant et toutes leurs
-routes, ils firent décharger leurs chevaux, leurs harnois et toutes
-leurs pourvéances, et séjournèrent à Calais pour quatre jours; puis
-fit le roi commander que chacun fût appareillé de mouvoir, car il
-vouloit chevaucher après son cousin le duc de Lancastre. Si se partit
-le dit roi l'endemain au matin de la ville de Calais atout son grand
-arroy, et se mit sur les champs atout le plus grand charroy et le
-mieux attelé que nul vit oncques issir d'Angleterre. On disoit qu'il
-avoit plus de six mille chars bien attelés, qui tous étoient apassés
-d'Angleterre. Puis ordonna ses batailles si noblement et si richement
-parés, uns et autres, que c'étoit soulas et déduit au regarder; et fit
-son connétable, qu'il moult aimoit, le comte de la Marche,
-premièrement chevaucher atout cinq cents armures et mille archers, au
-devant de sa bataille. Après, la bataille des maréchaux chevauchoit où
-il avoit bien trois mille armures de fer et cinq mille archers; et
-chevauchoient eux et leurs gens toujours rangés et serrés, après le
-connétable, et en suivant la bataille du roi. Et puis le grand charroy
-qui comprenoit bien deux lieues de long; et y avoit plus de six mille
-chars tous attelés, qui menoient toutes pourvéances pour l'ost et
-hôtels, dont on n'avoit point vu user par avant de mener avec gens
-d'armes, si comme moulins à la main, fours pour cuire et plusieurs
-autres choses nécessaires. Et après, chevauchoit la forte bataille du
-prince de Galles et de ses frères, où il avoit bien vingt-cinq cents
-armures de fer noblement montés et richement parés; et toutes ces gens
-d'armes et ces archers rangés et serrés ainsi que pour tantôt
-combattre, si mestier eût été. En chevauchant ainsi ils ne laissoient
-mie un garçon derrière eux qu'ils ne l'attendissent; et ne pouvoient
-aller bonnement pas plus de trois lieues le jour.
-
-En cet état et en cet arroy furent-ils encontrés du duc de Lancastre
-et des seigneurs étrangers, si comme ci-dessus est dit, entre Calais
-et l'abbaye de Likes[259] sur un beau plein. Et encore y avoit en
-l'ost du roi d'Angleterre jusques à cinq cents varlets, atout pelles
-et coingnées qui alloient devant le charroy et ouvroient les chemins
-et les voies, et coupoient les épines et les buissons pour charrier
-plus aise.
-
- [259] Licques, ancienne abbaye de Prémontrés dans le diocèse de
- Boulogne.
-
-
- Comment le roy d'Angleterre, en gâtant le pays de Cambrésis, vint
- assiéger la cité de Reims.
-
-Tant exploitèrent le dessus dit et son ost que ils passèrent Artois,
-où ils avoient trouvé le pays povre et dégarni de vivres, et entrèrent
-en Cambrésis où ils trouvèrent la marche plus grasse et plus
-plantureuse; car les hommes du plat pays n'avoient rien bouté ès
-forteresses, pourtant que ils cuidoient être tous assurés du roi
-d'Angleterre et de ses gens. Mais le dit roi ne l'entendit mie ainsi,
-combien que ceux de Cambrésis fussent de l'Empire; et s'en vint le dit
-roi loger en la ville de Beaumes[260] en Cambrésis et ses gens tous
-environ. Là se tinrent quatre jours pour eux rafraîchir et leurs
-chevaux, et coururent la plus grand partie du pays de Cambrésis.
-L'évêque Pierre de Cambray et le conseil des seigneurs du pays et des
-bonnes villes envoyèrent, sur sauf-conduit, devers le roi et son
-conseil, certains messages pour savoir à quel titre il les guerrioit.
-On leur répondit que c'étoit pour ce que du temps passé ils avoient
-fait alliance et grands conforts aux François, et soutenu en leurs
-villes et forteresses, et fait aussi avant partie de guerre comme
-leurs ennemis: si devoient bien pour cette cause être guerroyés; et
-autre réponse n'emportèrent ceux qui y furent envoyés. Si convint
-souffrir et porter les Cambrésiens leur dommage au mieux qu'ils
-purent.
-
- [260] Village entre Bapaume et Cambray.
-
-Ainsi passa le roi d'Angleterre parmi Cambrésis et s'envint en
-Thierasche; mais ses gens couroient partout à dextre et à senestre, et
-prenoient vivres partout où ils les pouvoient trouver et avoir. Donc
-il avint que messire Berthelemieu de Bruves couroit devant
-Saint-Quentin: si trouva et encontra d'aventure le capitaine et
-gardien pour le temps de Saint-Quentin, messire Baudouin d'Ennekins;
-si férirent eux et leurs gens ensemble, et y eut grand hutin et
-plusieurs renversés d'un lez et de l'autre. Finablement les Anglois
-obtinrent la place, et fut pris le dit messire Baudouin et prisonnier
-à monseigneur Berthelemieu de Bruves, à qui il l'avoit été autrefois
-de la bataille de Poitiers. Si retournèrent les dits Anglois devers
-l'ost du roi d'Angleterre, qui étoit logé pour ce jour en l'abbaye de
-Femy, où ils trouvèrent grand foison de vivres pour eux et pour leurs
-chevaux; et puis passèrent outre et exploitèrent tant par leurs
-journées, sans avoir nul empêchement, que ils s'en vinrent en la
-marche de Reims. Je vous dirai par quelle manière. Le roi fit son
-logis à Saint-Bâle outre Reims, et le prince de Galles et ses frères à
-Saint-Thierry. Le duc de Lancastre tenoit en après le plus grand
-logis. Les comtes, les barons et les chevaliers étoient logés ès
-villages entour Reims. Si n'avoient pas leurs aises ni le temps à leur
-volonté; car ils étoient là venus au coeur d'hiver, environ la
-Saint-Andrieu que il faisoit laid et pluvieux; et étoient leurs
-chevaux mal logés et mal livrés, car le pays deux ans ou trois par
-avant avoit été toujours si guerroyé que nul n'avoit labouré les
-terres: pourquoi on n'avoit nuls fourrages, blés, avoines, en gerbes
-ni en estrains, car ceux de Reims, de Troyes, de Châlons, de
-Sainte-Maneholt et de Hans n'avoient rien laissé ès villages, mais
-fait amener toutes garnisons ès bonnes villes et châteaux; et
-convenoit les plusieurs aller fourrager dix ou douze lieues loin. Si
-étoient souvent rencontrés des garnisons françoises; pour quoi il y
-avoit hutins, combats et noises et mêlées. Une heure perdoient les
-Anglois, et l'autre gagnoient.
-
-De la bonne cité de Reims étoient capitaines, à ce jour que le roi
-d'Angleterre y mit le siége, messire Jean de Craon, archevêque du dit
-lieu, monseigneur le comte de Porcien et messire Hugues de Porcien,
-son frère, le sire de la Bove, le sire de Chavency, le sire Dennore,
-le sire de Lor et plusieurs autres bons chevaliers et écuyers de la
-marche de Reims. Si s'embesognèrent si bien, ce siége durant, que nul
-dommage ne s'en prit à la ville; car la cité est forte et bien fermée
-et de bonne garde. Et aussi le roi d'Angleterre n'y fit point
-assaillir, pour ce qu'il ne vouloit mie ses gens travailler ni
-blesser, et demeurèrent le roi et ses gens à siége devant Reims sur
-cel état que vous avez ouï, dès la fête Saint-Andrieu jusques à
-l'entrée de carême. Si chevauchèrent les gens du roi souvent en grands
-routes, et couroient pour trouver aventures les aucuns par toute la
-comté de Retel jusques à Montfaucon[261], jusques à Maisières, jusques
-à Donchéry et à Mouson; et logeoient au pays deux jours ou trois, et
-déroboient tout sans défense ni contredit. Auques en ce temps que le
-dit roi étoit venu devant Reims, avoit pris messire Eustache
-d'Aubrecicourt la bonne ville de Athigny sur Aisne, et dedans trouva
-grand foison de vivres, et par espécial plus de trois mille tonneaux
-de vin. Si en départit au roi grandement et à ses enfans, dont il l'en
-sçut grand gré.
-
- [261] Bourg près de Verdun.
-
-
- Comment le roi d'Angleterre se partit de devant Reims sans rien
- faire; et comment il prit la ville de Tonnerre.
-
-1360.
-
-Le roi d'Angleterre se tint à siége devant Reims bien le terme de sept
-semaines et plus, mais oncques n'y fit assaillir, ni point ni petit,
-car il eût perdu sa peine. Quand il eut là tant été que il lui
-commençoit à ennuyer, et que ses gens ne trouvoient mais rien que
-fourrer, et perdoient leurs chevaux, et étoient en grand mésaise de
-tous vivres, ils se délogèrent et se arroutèrent comme par avant, et
-se mirent au chemin pardevers Châlons en Champagne. Et passa le dit
-roi et tout son ost assez près de Châlons; et se mit par devers
-Bar-le-Duc, et après pardevers la cité de Troyes et vint loger à Méry
-sur Seine; et étoit tout son ost entre Méry et Troyes, où on compte
-huit lieues de pays. Pendant ce qu'il étoit à Méry sur Seine, son
-connétable chevaucha outre, qui toujours avoit la première bataille,
-et vint devant Saint-Florentin, dont Messire Oudart de Renty étoit
-capitaine, et y fit un moult grand assaut, et fit devant la porte de
-la forteresse développer sa bannière, qui étoit faissée d'or et d'azur
-à un chef pallé, les deux bouts géronnés à un écusson d'argent en-my
-la moyenne; et là eut grand assaut et fort, mais rien n'y conquirent
-les Anglois. Si vint le dit roi d'Angleterre et tout son ost, et se
-logèrent entour Saint-Florentin sur la rivière d'Armençon; et quand
-ils s'en partirent, ils vinrent pardevant Tonnerre, et là eut grand
-assaut et dur; et fut la ville prise par force, et non le châtel: mais
-les Anglois gagnèrent au corps de la ville plus de trois mille pièces
-de vin. Adonc étoit dedans la cité d'Auxerre le sire de Fiennes,
-connétable de France, à grand foison de gens d'armes.
-
-
- Comment le roi d'Angleterre se partit de Tonnerre et s'en vint
- loger à Montréal, et puis de là à Guillon sur la rivière de
- Sellettes.
-
-Le roi d'Angleterre et son ost reposèrent dedans Tonnerre cinq jours,
-pour la cause des bons vins qu'ils avoient trouvés, et assailloient
-souvent au châtel; mais il étoit bien garni de bonnes gens d'armes,
-desquels messire Baudouin d'Ennekins, maître des arbalétriers, étoit
-leur capitaine. Quand ils furent bien refraîchis et reposés en la
-ville de Tonnerre, ils s'en partirent et passèrent la rivière
-d'Armençon; et laissa le roi d'Angleterre le chemin d'Aucerre à la
-droite main et prit le chemin de Noyers[262]; et avoit telle intention
-que d'entrer en Bourgogne et d'être là tout le carême. Et passa lui et
-tout son ost dessous Noyers, et ne voulut oncques que on y assaillit,
-car il tenoit le seigneur prisonnier de la bataille de Poitiers. Et
-vint le roi et tout son ost à gîte à une ville qu'on appelle
-Mont-Réal, sur une rivière que on dit Sellettes[263]. Et quand le roi
-s'en partit, il monta celle rivière et s'en vint loger à Guillon sur
-Sellettes[264]; car un sien écuyer qu'on appeloit Jean de Arleston, et
-s'armoit d'azur à un écusson d'argent, avoit pris la ville de
-Flavigny, qui sied assez près de là, et avoit dedans trouvé de toutes
-pourvéances pour vivre, le roi et tout son ost, un mois entier. Si
-leur vint trop bien à point, car le roi fut en la ville de Guillon dès
-la nuit des cendres[265] jusques en-my carême. Et toujours couroient
-ses maréchaux et ses coureurs le pays, ardant, gâtant et exillant
-tout entour eux; et refraîchissoient souvent l'ost de nouvelles
-pourvéances.
-
- [262] Petite ville sur la rivière de Serin.
-
- [263] Mont-Réal est situé près de la rivière de Serin ou Serain.
- On ne connaît dans ce canton aucune rivière nommée _Sellettes_.
- (_Note de Buchon._)
-
- [264] Guillon est sur la rivière de Serin.
-
- [265] Le 19 février.
-
-
- Cy dit comment les seigneurs d'Angleterre menoient avec eux
- toutes choses nécessaires; et de leur manière de chevaucher.
-
-Vous devez savoir que les seigneurs d'Angleterre et les riches hommes
-menoient sur leurs chars, tentes, pavillons, moulins, fours pour cuire
-et forges pour forger fers de chevaux et toutes autres choses
-nécessaires; et pour tout ce étoffer, il menoit bien huit mille chars
-tous attelés, chacun de quatre roncins bons et forts, que ils avoient
-mis hors d'Angleterre. Et avoient encore sur ces chars plusieurs
-nacelles et batelets faits et ordonnés si subtivement de cuir boullu
-que c'étoit merveilles à regarder; et si pouvoient bien trois hommes
-dedans, pour aider à nager parmi un étang ou un vivier tant grand
-qu'il fût, et pêcher à leur volonté. De quoi ils eurent grand aise
-tout le temps et tout le carême, voire les seigneurs et les gens
-d'État; mais les communes se passoient de ce qu'ils trouvoient. Et
-avec ce, le roi avoit bien pour lui trente fauconniers à cheval
-chargés d'oiseaux, et bien soixante couples de forts chiens et autant
-de lévriers, dont il alloit chacun jour ou en chasse ou en rivière,
-ainsi qu'il lui plaisoit; et si y avoit plusieurs des seigneurs et des
-riches hommes qui avoient leurs chiens et leurs oiseaux aussi bien
-comme le roi. Et étoit toujours leur ost parti en trois parties, et
-chevauchoit chacun ost par soi, et avoit chacun ost avant-garde et
-arrière-garde, et se logeoit chacun ost par lui une lieue arrière de
-l'autre: dont le prince en menoit l'une partie, le duc de Lancastre
-l'autre, et le roi d'Angleterre la tierce et la plus grande. Et ainsi
-se maintinrent-ils dès Calais jusques adonc que ils vinrent devant la
-cité de Chartres.
-
-
- Pour quelle cause le roi d'Angleterre ne courut point le pays de
- Bourgogne; et comment il s'en vint loger au
- Bourg-la-Roine-lez-Paris.
-
-Nous parlerons du roi d'Angleterre qui se tenoit à Guillon sur
-Sellettes et vivoit, il et son ost, des pourvéances que Jean de
-Arleston avoit trouvées à Flavigny. Pendant que le roi séjournoit là,
-pensant et imaginant comment il se maintiendroit, le jeune duc de
-Bourgogne qui régnoit pour le temps et son conseil, par la requête et
-ordonnance de tout le pays de Bourgogne entièrement, envoyèrent devers
-le dit roi d'Angleterre suffisans hommes, chevaliers et barons, pour
-traiter à respiter et non ardoir ni courir le pays de Bourgogne. Si
-s'embesognèrent adonc de porter ces traités les seigneurs qui ci
-s'ensuivent. Premièrement, messire Anceaulx de Salins grand chancelier
-de Bourgogne, messire Jacques de Vienne, messire Jean de Rye, messire
-Hugues de Vienne, messire Guillaume de Toraise et messire Jean de
-Montmartin. Ces seigneurs exploitèrent si bien et trouvèrent le roi
-d'Angleterre si traitable, que une composition fut faite entre le dit
-roi et le pays de Bourgogne que, parmi deux cent mille francs qu'il
-dut avoir tous appareillés, il déporta le dit pays de Bourgogne à non
-courir, et l'assura le dit roi de lui et des siens le terme de trois
-ans. Quand cette chose fut scellée et accordée, le roi se délogea et
-tout son ost, et prit son retour et le droit chemin de Paris, et s'en
-vint loger sur la rivière d'Yonne à Kou[266] dessous Vezelay. Si
-s'étendirent ses gens sur cette belle rivière que on dit Yonne, et
-comprenoient tout le pays jusques à Clamecy, à l'entrée de la comté de
-Nevers; et entrèrent les Anglois en Gastinois; et exploita tant le roi
-d'Angleterre par ses journées qu'il vint devant Paris et se logea à
-deux petites lieues près, au bourg la Roine.
-
- [266] _Coulanges_, où le roi d'Angleterre passa l'Yonne.
-
- Comment le duc de Normandie, par grand sens et avis ne voulut mie
- consentir bataille au roi d'Angleterre; et comment messire
- Gautier de Mauny et autres chevaliers anglois vinrent
- escarmoucher jusqu'aux barrières de Paris.
-
-Le roi dessus nommé étoit logé au Bourg la Roine, à deux petites
-lieues près de Paris, et tout son ost contre mont en allant devers
-Montlhéry. Si envoya le dit roi, pendant qu'il étoit là, ses hérauts
-dedans Paris au duc de Normandie, qui s'y tenoit atout grands gens
-d'armes, pour demander bataille; mais le duc ne lui accorda rien;
-ainçois retournèrent les messagers sans rien faire. Quand le roi vit
-que nul n'istroit de Paris pour le combattre, si en fut tout
-courroucé. Adonc s'avança cil bon chevalier messire Gautier de Mauny,
-et pria au roi son seigneur que il lui voulsist laisser faire une
-chevauchée et envaye jusques aux barrières de Paris. Et le roi le lui
-accorda, et nomma personnellement ceux qu'il vouloit qui allassent
-avec lui; et fit là le roi plusieurs chevaliers nouveaux, desquels le
-sire de La Ware en fut l'un, et le sire de Fit Vautier, et messire
-Thomas Balastre[267], et messire Guillaume de Toursiaux, messire
-Thomas le Despensier, messire Jean de Nuefville et messire Richard
-Stury, et plusieurs autres. Et l'eût été Colart d'Aubrecicourt, fils à
-monseigneur Nicole, s'il eût voulu, car le roi le vouloit, pourtant
-qu'il étoit à lui et son écuyer de corps; mais le dit Colart s'excusa,
-et dit qu'il ne pouvoit trouver son bassinet. Le sire de Mauny fit son
-emprise, et amena ces nouveaux chevaliers escarmoucher et courir
-jusques aux barrières de Paris. Là eut bonne escarmouche et dure, car
-il avoit dedans la cité de bons chevaliers et écuyers qui volontiers
-fussent issus, si le duc de Normandie l'eût consenti. Toutefois ces
-gentilshommes qui étoient dedans Paris gardèrent la porte et la
-barrière tellement que ils n'y eurent point de dommage; et dura
-l'escarmouche du matin jusques à midi, et en y eut de navrés des uns
-et des autres. Adonc se retraist le sire de Mauny et en ramena ses
-gens à leur logis; et se tinrent là encore ce jour et la nuit en
-suivant. A l'endemain se délogea le roi d'Angleterre, et prit le
-chemin de Montlhéry.
-
- [267] Sire Thomas Banaster.
-
-Or vous dirai quel propos aucuns seigneurs d'Angleterre et de Gascogne
-eurent à leur délogement. Ils sentoient dedans Paris tant de
-gentilshommes: si supposèrent, ce qu'il avint, que ils en videroient
-aucuns, jeunes et aventureux, pour leurs corps avancer et pour gagner.
-Si se mirent en embûche bien deux cents armures de fer, toutes gens
-d'élite, Anglois et Gascons, en une vide maison à trois lieues de
-Paris. Là étoient le captal de Buch, messire Aymemon de Pommiers et
-messire de Courton, Gascons; et Anglois, le sire de Neufville, le sire
-de Moutbray et messire Richart de Pontchardon: ces six chevaliers
-étoient souverains de cette embûche. Quand les François qui se
-tenoient dedans Paris virent le délogement du roi d'Angleterre, si se
-recueillirent aucuns jeunes seigneurs et bons chevaliers, et dirent
-entr'eux: «C'est bon que nous issions hors secrètement et poursuivions
-un petit l'ost du roi d'Angleterre, à savoir si nous y pourrions rien
-gagner. Ils furent tantôt tous d'un accord, tels que messire Raoul de
-Coucy, messire Raoul de Rayneval, le sire de Montsaut, le sire de
-Helly, le châtelain de Beauvais, le Bègue de Vilaines, le sire de
-Wasières, le sire de Waurin, messire Gauvain de Bailloel, le sire de
-Vaudeuil, messire Flamans de Roye, messire le Haze de Chambli,
-messire Pierre de Sermaise, messire Philippe de Savoisy, et bien cent
-lances en leur compagnie.
-
-Si issirent hors, tous bien montés et en grand volonté de faire aucune
-chose, mais qu'ils trouvassent à qui; et chevauchèrent tout le chemin
-du Bourg la Roine, et passèrent outre, et se mistrent aux champs sur
-le froye des gens le roi d'Angleterre, et passèrent encore outre la
-dessus dite embûche du captal et de sa route.
-
-Assez tôt après ce que ils furent passés, l'embûche des Anglois et des
-Gascons issit hors et saillit avant, leurs glaives abaissés, en
-écriant leur cri. Les François se retournèrent, et eurent grand
-merveille que c'étoit, et connurent tantôt que c'étoient leurs
-ennemis. Si s'arrêtèrent tous cois et se mirent en ordonnance de
-bataille, et abaissèrent les lances contre les Anglois et les Gascons
-qui tantôt furent venus. Là y eut de première encontre forte joûte, et
-rués plusieurs par terre d'un lez et de l'autre; car ils étoient tous
-fort montés. Après celle joûte, ils sachèrent leurs épées et entrèrent
-l'un dedans l'autre, et se commencèrent à battre et à férir et à
-donner grands horions; et là eut faites maintes belles appertises
-d'armes; et dura cil débat une grand espace; et fut tellement démené
-que on ne sçut à dire un grand temps: «Les François ni les Anglois en
-auront le meilleur;» et par espécial là fut le captal de Buch très-bon
-chevalier, et y fit de sa main maintes grandes appertises d'armes.
-Finablement les Anglois et Gascons se portèrent si bien de leur côté,
-que la place leur demeura; car ils étoient tant et demi que les
-François. Et là fut du côté des François bon chevalier le sire de
-Campremy, et se combattit vaillamment dessous sa bannière; et fut cil
-qui la portoit occis, et la bannière abattue, qui étoit d'argent à une
-bande de gueules à six merlettes noires, trois dessus et trois
-dessous; et fut le sire de Campremy pris en bon convenant.
-
-Les autres chevaliers et écuyers françois qui virent la mésaventure et
-qu'ils ne pouvoient recouvrer, se mirent au retour devers Paris tout
-en combattant, et Anglois et Gascons poursuivirent après de grand
-volonté. En celle chasse, qui dura jusques outre le Bourg la Roine, y
-furent pris neuf chevaliers, que bannerets que autres; et si les
-Gascons et les Anglois qui les poursuivoient ne se fussent doutés de
-l'issue de ceux de Paris, jà nul n'en fût échappé qu'ils ne fussent
-tous morts ou tous pris. Quand ils eurent fait leur emprise, ils
-retournèrent devers Montlhéry, où le roi d'Angleterre chevauchoit, et
-emmenèrent leurs prisonniers, auxquels ils firent bonne compagnie, et
-les rançonnèrent courtoisement ce propre soir, et les renvoyèrent
-arrière à Paris, ou là où il leur plut à aller, et les reçurent
-courtoisement sur leur foi.
-
-
- Comment le duc de Normandie et son conseil envoyèrent légats pour
- traiter de la paix entre le roi de France et le roi
- d'Angleterre; et comment la paix fut faite.
-
-L'intention de Édouard, roi d'Angleterre, étoit telle que il entreroit
-en ce bon pays de Beauce et se trairoit tout bellement sur celle bonne
-rivière de Loire, et se viendroit, tout cel été jusques après août,
-refraîchir en Bretagne, et tantôt sur les vendanges, qui étoient moult
-belles apparents, il retourneroit et viendroit de rechef en France
-mettre le siége devant Paris; car point ne vouloit retourner en
-Angleterre, pour ce qu'il en avoit au partir parlé si avant, si auroit
-eu son intention dudit royaume; et lairoit ses gens par ces
-forteresses qui guerre faisoient pour lui en France, en Brie, en
-Champagne, en Picardie, en Ponthieu, en Vismeu, en Veuguecin et en
-Normandie, guerroyer et hérier le royaume de France, et si tanner et
-fouler les cités et les bonnes villes, que de leur volonté elles
-s'accorderoient à lui.
-
-Adonc étoit à Paris le duc de Normandie et ses deux frères, et le duc
-d'Orléans leur oncle, et tout le plus grand conseil de France, qui
-imaginoient bien le voyage du roi d'Angleterre, et comment il et ses
-gens fouloient et apovrissoient le royaume de France; et que ce ne se
-pouvoit longuement tenir ni souffrir, car les rentes des seigneurs et
-des églises se perdoient généralement partout. Adoncques étoit
-chancelier de France un moult sage et vaillant homme, messire
-Guillaume de Montagu, évêque de Thérouenne, par qui conseil on ouvroit
-en partie en France; et bien le valoit en tous états, car son conseil
-étoit bon et loyal. Avecques lui y étoient encore deux clercs de grand
-prudence, dont l'un étoit abbé de Clugny[268] et l'autre maître des
-frères prêcheurs; et l'appeloit-on frère Simon de Langres, maître en
-divinité. Ces deux clercs dernièrement nommés, à la prière, requête et
-ordonnance du duc de Normandie et de ses frères et du duc d'Orléans,
-leur oncle, et de tout le grand conseil entièrement, se partirent de
-Paris sur certains articles de paix, et messire Hugues de Genève,
-seigneur d'Antun, en leur compagnie, et s'en vinrent devers le roi
-d'Angleterre, qui cheminoit en Beauce par-devers Galardon. Si
-parlèrent ces deux prélats et le chevalier[269] au dit roi
-d'Angleterre, et commencèrent à traiter paix entre lui et ses alliés,
-et le royaume de France et ses alliés, auxquels traités le duc de
-Lancastre, le prince de Galles, le comte de la Marche[270] et
-plusieurs autres barons d'Angleterre furent appelés.
-
- [268] Il s'appelait Audouin de La Roche.
-
- [269] Ces trois personnages étaient les médiateurs nommés par le
- pape: les plénipotentiaires du régent étaient Jean de Dormans,
- élu évêque de Beauvais, chancelier de Normandie, Charles de
- Montmorency, Jean de Melun, comte de Tancarville, le maréchal de
- Boucicaut, Aymart de la Tour sire de Vinay, Simon de Bucy,
- premier président du parlement, et plusieurs autres, tant de
- l'ordre de la noblesse que du clergé et de la bourgeoisie. Ces
- plénipotentiaires partirent de Paris le lundi 27 avril, passèrent
- à Chartres, et allèrent jusque auprès de Bonneval, où était le
- roi d'Angleterre, qui leur fit dire de retourner à Chartres et
- qu'il se rendrait bientôt dans le voisinage de cette ville. (_Note
- de Buchon._)
-
- [270] Le comte de March avait été tué un mois avant ce traité, le
- 26 février, à Rouvray en Bourgogne. (_Note de Buchon._)
-
-Si ne fut mie cil traité si tôt accompli, quoiqu'il fût entamé; mais
-fut moult longuement démené; et toujours alloit le roi d'Angleterre
-avant quérant le gras pays. Ces traiteurs, comme bien conseillés, ne
-vouloient mie le roi laisser ni leur propos anientir, car ils véoient
-le royaume de France en si povre état et si grevé que en trop grand
-péril il étoit, si ils attendoient encore un été. D'autre part, le roi
-d'Angleterre demandoit et requéroit des offres si grandes et si
-préjudiciables pour tout le royaume, que envis s'y accordoient les
-seigneurs pour leur honneur; et convenoit par pure nécessité qu'il fût
-ainsi, ou auques près, s'ils vouloient venir à paix. Si que tous leurs
-traités et leurs parlements durèrent sept jours[271]; toudis en
-poursuivant le roi d'Angleterre les dessus nommés prélats et le sire
-d'Antun, messire Hugues de Genève; qui moult étoit bien ouï et
-volontiers en la cour du roi d'Angleterre. Si renvoyoient tous les
-jours, ou de jour à autre, leurs traités et leurs parlemens et procès
-devers le duc de Normandie et ses frères en la cité de Paris, et sur
-quel forme ni état ils étoient, pour avoir réponse quelle chose en
-étoit bonne à faire, et du surplus comment ils se maintiendroient. Ces
-procès et ces paroles étoient conseillés secrètement, et examinées
-suffisamment en la chambre du duc de Normandie, et puis étoit rescrit
-justement et parfaitement l'intention du duc et l'avis de son conseil
-aux dits traiteurs; parquoi rien ne se passoit de l'un côté ni de
-l'autre qu'il ne fût bien spécifié et justement cautelé.
-
- [271] Les négociations recommencèrent le vendredi 1er mai, et le
- traité de paix fut signé le 8.
-
-Là étoient en la chambre du roi d'Angleterre, sur son logis, ainsi
-comme il chéoit à point et qu'il se logeoit en la cité de Chartres
-comme ailleurs, des dessus dits traiteurs françois grands offres mises
-avant pour venir à conclusion de guerre et à ordonnance de paix;
-auxquelles choses le roi d'Angleterre étoit trop dur à entamer. Car
-l'intention de lui étoit telle que il vouloit demeurer roi de France,
-combien qu'il ne le fût mie, et mourir en cel état; et vouloit
-hostoier en Bretagne, en Blois et en Touraine cel été, si comme dessus
-est dit. Et si le duc de Lancastre, son cousin, que moult aimoit et
-créoit, lui eût autant déconseillé paix à faire que il lui
-conseilloit, il ne se fût point accordé. Mais il lui montroit moult
-sagement et disoit: «Monseigneur, cette guerre que vous tenez au
-royaume de France est moult merveilleuse et trop fretable pour vous;
-vos gens y gagnent, et vous y perdez et allouez le temps. Tout
-considéré, si vous guerroyez selon votre opinion, vous y userez votre
-vie, et c'est fort que vous en viengniez jà à votre intention. Si vous
-conseille, entrementes que vous en pouvez issir à votre honneur, que
-vous prenez les offres qu'on vous présente, car, monseigneur, nous
-pouvons plus perdre en un jour que n'avons conquis en vingt ans.»
-
-Ces paroles et plusieurs autres belles et soutilles que le duc de
-Lancastre remontroit fiablement, en instance de bien, au roi
-d'Angleterre, convertirent le dit roi, par la grâce du Saint-Esprit
-qui y ouvroit aussi; car il avint à lui et à toutes ses gens un grand
-miracle, lui étant devant Chartres, qui moult humilia et brisa son
-courage; car pendant que ces traiteurs françois alloient et prêchoient
-le dit roi et son conseil, et encore nulle réponse agréable n'en
-avoient, un temps et un effoudre et un orage si grand et si horrible
-descendit du ciel en l'ost du roi d'Angleterre, que il sembla bien
-proprement que le siècle dût finir; car il chéoit de l'air pierres si
-grosses que elles tuoient hommes et chevaux, et en furent les plus
-hardis tout ébahis. Et adonc regarda le roi d'Angleterre devers
-l'église Notre-Dame de Chartres, et se rendit et voua à Notre-Dame
-dévotement, et promit, si comme il dit et confessa depuis, que il
-s'accorderoit à la paix.
-
-Adoncques étoit-il logé en un village assez près de Chartres qui
-s'appelle Bretigny; et là fut certaine ordonnance et composition faite
-et jetée de paix, sur certains articles qui ci en suivant sont
-ordonnés. Et pour ces choses plus entièrement faire et poursuir, les
-traiteurs d'une part, et autres grands clercs en droit du conseil du
-roi d'Angleterre, ordonnèrent sur la forme de la paix, par grand
-délibération et par bon avis, une lettre qui s'appelle la chartre de
-la paix, dont la teneur est telle.
-
-
- Ci s'ensuit la chartre de l'ordonnance de la paix faite entre le
- roi d'Angleterre et ses alliés, et le roi de France et les
- siens.
-
-Édouard, par la grâce de Dieu roi d'Angleterre, seigneur d'Irlande et
-d'Aquitaine, à tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut.
-Savoir faisons que comme pour les dissencions, débats, discords et
-estrifs mus et espérés à mouvoir entre nous et notre très cher frère
-le roi de France, certains traiteurs et procureurs de nous et de notre
-très cher fils ains-né Édouard, prince de Galles, ayant à ce suffisant
-pouvoir et autorité pour nous et pour lui et notre royaume d'une
-part, et certains autres traiteurs et procureurs de notre dit frère et
-de notre très cher neveu Charles, duc de Normandie, Dauphin de Vienne,
-fils ains-né de notre dit frère de France, ayant pouvoir et autorité
-de son père en cette partie, pour son dit père et pour lui, soient
-assemblés à Bretigny près de Chartres, auquel lieu est traité, parlé
-et accordé finable paix et concorde des traiteurs et procureurs de
-l'une partie et de l'autre sur les dissencions, débats, guerres et
-discords devant dits; lesquels traités et paix les procureurs de nous
-et de notre dit fils, pour nous et pour lui, et les procureurs de
-notre dit frère et de notre dit neveu, pour son père et pour lui,
-jureront sur saintes Évangiles tenir, garder et accomplir ce dit
-traité, et aussi le jurerons, et notre dit fils aussi, ainsi comme
-ci-dessus est dit et que il s'en suivra au dit traité.
-
-Parmi lequel accord, entre les autres choses, notre dit frère de
-France et son fils devant dits sont tenus et ont promis de bailler et
-délaisser et délivrer à nous, nos hoirs et successeurs à toujours, les
-comtés, cités, villes et châteaux, forteresses, terres, îles, rentes,
-revenues, et autres choses qui s'ensuivent, avec ce que nous tenons en
-Guyenne et en Gascogne, à tenir et possesser perpétuellement à nous, à
-nos hoirs et à nos successeurs, ce qui est en demaine en demaine, et
-ce qui est en fief en fief, et par le temps et manière ci-après
-éclaircis. C'est à savoir: la cité, le châtel et la comté de Poitiers
-et toute la terre et le pays de Poitou, ensemble le fief de Touars et
-la terre de Belleville; la cité et le château de Xaintes, et toute la
-terre et le pays de Xaintonge par deçà et par delà la Charente, avec
-la ville, châtel et forteresse de la Rochelle et leurs appartenances
-et appendances; la cité et le châtel d'Agen, et la terre et le pays
-d'Agénois; la cité, la ville et le château de Pierreguis, et toute la
-terre et le pays de Pierregort; la cité et le château de Limoges, et
-la terre et le pays de Limozin; la cité et le châtel de Caors, et la
-terre et le pays de Caoursin; la cité, le châtel et le pays de Tarbe,
-et la terre et le pays et la comté de Bigorre; la comté, la terre et
-le pays de Gaure; la cité et le château d'Angoulême; la comté, la
-terre et le pays d'Angoulémois; la cité, la ville et le châtel de
-Rodais; la comté, la terre et le pays de Rouergue. Et si il y a, en la
-duché d'Aquitaine, aucuns seigneurs, comme le comte de Foix, le comte
-d'Ermignac, le comte de Lille, le vicomte de Carmaing, le comte de
-Pierregort, le vicomte de Limoges, ou autres, qui tiennent aucunes
-terres ou lieux dedans les mettes des dits lieux, ils en feront
-hommage à nous, et tous autres services et devoirs dus à cause de
-leurs terres et lieux, en la manière qu'ils les ont faits du temps
-passé, jà soit ce que nous ou aucuns des rois d'Angleterre
-anciennement n'y ayons rien eu. En après, la vicomté de Monstereuil
-sur la mer, en la manière que du temps passé aucuns des rois
-d'Angleterre l'ont tenue. Et si, en la dite terre de Monstereuil, ont
-été aucuns débats du partage de la dite terre, notre frère de France
-nous a promis qu'il le nous fera éclaircir le plus hâtivement qu'il
-pourra, lui revenu en France. La comté de Ponthieu tout entièrement,
-excepté et sauf que si aucunes choses ont été aliénées par les rois
-d'Angleterre; qui ont régné pour le temps et ont tenu anciennement la
-dite comté et appartenances, à autres personnes que aux rois de
-France, notre dit frère et ses successeurs ne seront pas tenus de les
-rendre à nous. Et si les dites aliénations ont été faites aux rois de
-France qui ont été pour le temps, sans aucun moyen, et notre dit frère
-les tienne à présent en sa main, il les laissera à nous entièrement;
-excepté que si les rois de France les ont eues par échange à autres
-terres, nous délivrerons ce qu'il en a eu par échange, ou nous
-laisserons à notre dit frère les choses ainsi aliénées. Mais si les
-rois d'Angleterre qui ont été pour le temps de lors en avoient aliéné
-ou transporté aucunes choses en autres personnes que ès rois de
-France, et depuis ils soient venus ès mains de notre dit frère, espoir
-par partage, notre dit frère ne sera pas tenu de les nous rendre. Et
-aussi, si les choses dessus dites doivent hommage, notre dit frère les
-baillera à autres qui en feront hommage à nous et à nos successeurs;
-et si les dites choses ne doivent hommage, il nous baillera un teneur
-qui nous en fera les devoirs, dedans un an prochain après ce que notre
-dit frère sera parti de Calais. _Item_ le châtel et la ville de Calais;
-le château, la ville et la seigneurie de Merk; les villes, châteaux et
-seigneuries de Sangates, Coulongnes, Hames, Valle et Oye, avec terres,
-bois, marais, rivières, rentes, seigneuries, advoesons d'églises, et
-toutes autres appartenances et lieux entre-gissans dedans les mettes
-et bondes qui s'en suivent. C'est à savoir, de Calais jusques au fil
-de la rivière pardevant Gravelines, et aussi par le fil de même de la
-rivière tout entour Langle; et aussi par la rivière qui va par delà
-Poil, et par même la rivière qui chet au grand lac de Guines jusques à
-Fretin, et d'illec par la vallée en tour de la montagne de Kalculi,
-enclouant même la montagne; et aussi jusques à la mer, avec Sangates
-et toutes ses appartenances. Le châtel et la ville, et tout
-entièrement la comté de Guines avecques toutes les terres, villes,
-châteaux, forteresses, lieux, hommages, hommes, seigneuries, bois,
-forêts, droitures d'icelles, aussi entièrement comme le comte de
-Guines dernièrement mort les tenoit au temps de sa mort. Et obéiront
-les églises et les bonnes gens étant dedans les limitations de la
-dite comté de Guines, de Calais et de Merk, et des autres lieux dessus
-dits, à nous, ainsi comme ils obéissoient à notre dit frère et au
-comte de Guines qui fut pour le temps. Toutes les quelles choses
-comprises en ce présent article et l'article prochain précédant de
-Merk et de Calais, nous tiendrons en demaine, excepté les héritages
-des églises, qui demeureront aux dites églises entièrement, quelque
-part qu'ils soient assis; et aussi excepté les héritages des autres
-gens des pays de Merk et de Calais assis hors de la ville et fermeté
-de Calais jusques à la value de cent livres de terre par an, de la
-monnoye courant au pays, et au-dessous: lesquels héritages leur
-demeureront jusqu'à la value dessus dite et au-dessous; mais
-habitations et héritages assis en la dite ville de Calais avec leurs
-appartenances demeureront en demaine à nous, pour en ordonner à notre
-volonté; et aussi demeureront aux habitans en la terre, ville et comté
-de Guines tous leurs demaines entièrement, et y reviendront
-pleinement, sauf ce qui est dit paravant des confrontations, mettes et
-bondes dessus dites en l'article de Calais, et toutes les îles
-adjacens aux terres, pays et lieux avant nommés, ensemble avec toutes
-les autres îles, lesquelles nous tiendrons au temps du dit traité.
-
-Et eut été pourparlé que notre dit frère et son ains-né fils
-renonçassent aux dits ressorts et souveraineté, et à tout le droit
-qu'ils pourroient avoir ès choses dessus dites, et que nous les
-tenissions comme voisins sans nul ressort et souveraineté de notre dit
-frère au royaume de France, et que tout le droit que notre dit frère
-avoit ès choses dessus dites, il nous cédât et transportât
-perpétuellement et à toujours. Et aussi eut été pourparlé que
-semblablement nous et notre dit fils renoncissions expressément à
-toutes les choses qui ne doivent être baillées ou délivrées à nous par
-le dit traité, et par espécial au nom et au droit de la couronne et du
-royaume de France et hommage, souveraineté et demaine, de la duché de
-Normandie et de la comté de Touraine, et des comtés d'Anjou et du
-Maine, de la souveraineté et hommage de la comté et du pays de
-Flandre, de la souveraineté et hommage de Bretagne, excepté que le
-droit du comte de Montfort, tel qu'il le peut et doit avoir en la
-duché et pays de Bretagne, nous réservons et mettons par mots exprès
-hors de notre traité; sauf tant que nous et notre dit frère venus à
-Calais en ordonnerons si à point, par le bon avis et conseil de nos
-gens à ce députés, que nous mettrons à paix et à accord le dit comte
-de Montfort et notre cousin messire Charles de Blois, qui demande et
-chalenge droit à l'héritage de Bretagne. Et renonçons à toutes autres
-demandes que nous fissions ou faire pourrions, pour quelque cause que
-ce soit, excepté les choses dessus dites qui doivent être baillées à
-nous et à nos hoirs, et que nous lui transportissions, cessissions
-tout le droit que nous pourrions avoir à toutes les choses qui à nous
-ne doivent être baillées. Sur lesquelles choses, après plusieurs
-altercations eues sur ce, et par espécial pour ce que les dites
-renonciations ne se font pas de présent avons finablement accordé avec
-notre dit frère par la manière qui s'ensuit: c'est à savoir, que nous
-et notre dit ains-né fils renoncerons, et ferons et avons promis à
-faire les renonciations, transports, cessions et délaissemens dessus
-dits quand et si très tôt que notre dit frère aura baillé à nous ou à
-nos gens, espécialement de par nous députés, la cité et le châtel de
-Poitiers, et toute la terre et le pays de Poitou; ensemble le fief de
-Touars et la terre de Belleville; la cité et le châtel d'Agen, et
-toute la terre et le pays d'Agénois; la cité et le châtel de
-Pierreguis, et toute la terre et le pays de Pierregort; la cité et le
-châtel de Caours, et toute la terre et le pays de Quersin; la cité et
-le châtel de Rodais, et toute la terre et le pays de Rouergue; la cité
-et le châtel de Xaintes, et toute la terre et le pays de Xaintonge; le
-châtel et la ville de la Rochelle, et toute la terre et le pays de
-Rochelois; la cité et le châtel de Limoges, et toute la terre et le
-pays de Limozin; la cité et le château d'Angoulême, et toute la terre
-et le pays d'Angoulémois; la terre et le pays de Bigorre, la terre de
-Gaure, le comté de Ponthieu et le comté de Guines. Lesquelles choses
-notre dit frère nous a promises à bailler, en la forme que ci-dessus
-est contenu, ou à nos espéciaux députés, dedans un an ensuivant, lui
-parti de Calais pour retourner en France. Et tantôt ce fait, devant
-certaines personnes que notre dit frère députera, nous et notre dit
-ains-né fils ferons en notre royaume d'Angleterre icelles
-renonciations, transports, cessions et délaissemens, par foi et par
-serment solennellement; et d'icelles ferons bonnes lettres ouvertes,
-scellées de notre grand scel, par la manière et forme comprises en nos
-autres lettres sur ce faites, et que compris est au dit traité;
-lesquelles nous envoierons à la fête de l'Assomption Notre-Dame
-prochainement ensuivant, en l'église des Augustins en la ville de
-Bruges, et les ferons bailler à ceux que notre dit frère y envoiera
-lors pour les recevoir. Et si dedans le terme qui mis y est, notre dit
-frère ne pouvoit bailler, ni délivrer aisément à nous ou à nos députés
-les cités, villes et châteaux, lieux, forteresses et pays ci-dessus
-nommés, combien qu'il en doive faire son plein pouvoir sans nulle
-dissimulation, il les nous doit délivrer et bailler dedans le terme de
-quatre mois ensuivant l'an accompli. Avecques toutes ces choses et
-autres qui s'ensuivront ci-après, est dit et accordé par la teneur du
-traité, que nous, renvoyé ou ramené notre dit frère de France en la
-ville de Calais, six semaines après ce que il y sera venu, nous devons
-recevoir, ou nos gens à ce espécialement de par nous députés, six cent
-mille francs, et par quatre ans ensuivants, chacun an six mille; et de
-ce délivrer et mettre en ôtage, envoyer demeurer en notre cité de
-Londres, en Angleterre, des plus nobles du royaume de France, qui
-point ne furent prisonniers en la bataille de Poitiers; et de dix-neuf
-cités et villes des plus notables du royaume de France, de chacune
-deux ou trois hommes, ainsi comme il plaira à notre conseil. Et tout
-ce accompli, les ôtages venus à Calais et le premier payement payé,
-ainsi que dit est, nous devons notre dit frère de France et Philippe
-son jeune fils délivrer quittement en la ville de Boulogne sur mer, et
-tous ceux qui avecques eux furent prisonniers à la bataille de
-Poitiers, qui ne seroient rançonnés à nous ou à nos gens, sans payer
-nulle rançon. Et pour ce que nous savons de vérité que notre cousin
-messire Jacques de Bourbon, qui fut pris à la bataille de Poitiers, a
-toujours mis et rendu grand peine à ce que paix et accord fût entre
-nous et notre dit frère de France, en quelconque état qu'il soit,
-rançonné ou à rançonner, nous le délivrerons sans coût et sans frais
-avecques notre dit frère, en la ville de Boulogne; mais que cil traité
-soit tenu ainsi que nous espérons qu'il sera.
-
-Et aussi nous a promis notre dit frère que il et son ains-né fils
-renonceront et feront semblablement lors et par la manière dessus dite
-les renonciations, transports, cessions et délaissemens accordés par
-le dit traité à faire de leur partie, si comme dessus est dit; et
-envoiera notre dit frère ses lettres patentes, scellées de son grand
-scel, aux dits lieux et termes, pour les bailler aux gens qui de par
-nous y seront députés, semblablement comme dit est. Et aussi nous a
-promis et accordé notre dit frère que lui et ses hoirs sursoiront,
-jusques aux termes des dites renonciations dessus déclarées, de user
-de souveraineté et ressorts en toutes les cités, comtés, villes,
-châteaux, forteresses, pays, terres, îles et lieux que nous tenions au
-temps du dit traité, lesquels nous doivent demeurer par le dit traité,
-et aux autres qui à cause des dites renonciations et du dit traité
-nous seront baillées et doivent demeurer à nous et nos hoirs; sans ce
-que notre dit frère, ou ses hoirs, ou autres à cause de la couronne de
-France, jusques aux termes dessus déclarés et iceux durans, puissent
-d'aucuns services user et de souveraineté, ni demander subjection sur
-nous, nos hoirs, subgiets d'icelles, présens et à venir, ni querelles
-ou appiaulx en leur cour recevoir, ni rescrire à icelles, ni de
-juridiction aucune user à cause des cités, comtés, châteaux, villes,
-terres, îles et lieux prochainement nommés. Et nous a aussi accordé
-notre dit frère que nous, nos hoirs ni aucuns de nos subgiets, à cause
-des dites cités, comtés, châteaux, villes, pays, terres et lieux
-prochains avant dits, comme dit est, soyons tenus ni obligés de
-reconnoître notre souverain, ni de faire aucune subjection, service ni
-devoir à lui, ni à ses hoirs, ni à la couronne de France. Et accordons
-que nous et nos hoirs surserrons de nous appeler et porter titre et
-nom de roi de France, par lettres ou autrement, jusques aux termes
-dessus nommés et iceux durans. Et combien que ces articles dudit
-accord et traité de la paix, ces présentes lettres ou autres dépendans
-des dits articles, ou de ces présentes ou autres quelconques que elles
-soient, soient ou fussent aucunes pareilles, ou fait aucun que nous
-ou notre dit frère dissions ou fissions qui sentissent translations ou
-renonciations taisibles ou expresses des ressorts et souverainetés,
-est l'intention de nous et de notre dit frère que les avant dits
-souverainetés et ressorts que notre dit frère se dit avoir ès dites
-terres qui nous seront baillées, comme dit est, demeureront en l'état
-auquel elles sont à présent: mais toutes fois il sursoira de en user
-et demander subjection, par la manière dessus dite, jusques aux termes
-dessus déclarés. Et aussi voulons et accordons à notre dit frère que
-après ce que il aura baillé les dites cités, comtés, châteaux, villes,
-forteresses, terres, pays, îles et lieux dessus nommés, ainsi que
-bailler les nous doit, ou à nos députés, parmi sa délivrance et
-renonciations dessus dites, et les dites renonciations, transports et
-cessions qui sont à faire de sa partie par lui et par son ains-né fils
-et envoyées et aux dits lieux et jours à Bruges les dites lettres, et
-baillées aux députés de par nous, que la renonciation, cession,
-transports et délaissemens à faire de notre partie soient tenues pour
-faites. Et par abondance nous renonçons dès lors par exprès au nom, au
-droit et au chalenge de la couronne de France et du royaume, et à
-toutes choses que nous devons renoncer par force dudit traité, si
-avant comme profiter pourra à notre dit frère et à ses hoirs. Et
-voulons et accordons que par ces présentes le dit traité de paix et
-acord fait entre nous et notre dit frère, ses subgiets, alliés et
-adhérens d'une part et d'autre, ne soit, quant à autres choses
-contenues en icellui, empiré ou affoibli en aucune manière; mais
-voulons et nous plaît que il soit et demeure en sa pleine force et
-vertu. Toutes lesquelles choses en ces présentes lettres écrites, nous
-roi d'Angleterre dessus dit, voulons, octroyons et promettons
-loyaument et en bonne foi, et par notre serment fait sur le corps de
-Dieu sacré et sur saintes Évangiles, tenir, garder et entériner, et
-accomplir sans fraude et sans mal engin de notre partie. Et à ce et
-pour ce faire obligeons à notre dit frère de France nous et nos hoirs,
-présens et à venir, en quelque lieu qu'ils soient, renonçons par nos
-dits foi et serment, à toutes exceptions de fraude, de décevance, de
-croix pris et à prendre, et à impétrer dispensation de pape ou de
-autre au contraire; laquelle si impétrée étoit, nous voulons être
-nulle et de nulle valeur, et que nous ne en puissions aider nous et
-aux droits, disant que royaume ne pourra être divisé et générale
-renonciation valoir, fors en certaine manière et à tout ce que nous
-pourrions dire ou proposer au contraire en jugement au dehors. En
-témoin desquelles choses nous avons fait mettre notre grand scel à ces
-présentes, données à Bretigny de-lez Chartres, le vingt-cinquième jour
-du mois de mai, l'an de grâce Notre-Seigneur mil trois cent soixante.»
-
-
- Comment le duc de Normandie scella la dite charte; et comment
- quatre barons d'Angleterre vinrent à Paris au nom du roi
- anglois pour jurer à tenir le dit traité; et comment ils furent
- honorablement reçus.
-
-Quand celle lettre, qui s'appeloit l'une des chartes de la paix, car
-encore en y eut des autres faites et scellées en plusieurs manières,
-en la ville de Calais, si comme je vous en parlerai quand temps et
-lieu seront, fut jetée, on la montra au roi d'Angleterre et à son
-conseil: lequel roi et son conseil, quand ils la virent et ils
-l'eurent ouï lire, répondirent aux traiteurs qui s'étoient embesognés
-et en intention de bien chargés: «Elle nous plaît moult bien ainsi.»
-Donc fut ordonné que l'abbé de Clugny et frère Jean de Langres, et
-messire Hugues de Genève, sire d'Anton, qui pour le duc de Normandie y
-étoient commis et ordonnés, partissent de là, la charte grossiée et
-scellée avec eux, et venissent à Paris devers le duc et son conseil,
-et leur remontrassent l'ordonnance dessus dite et en fissent, au plus
-briévement qu'ils pussent, relation.
-
-Les dessus nommés s'y accordèrent volontiers, et retournèrent à Paris,
-où ils furent reçus à grand joie. Si se trairent devers le duc de
-Normandie et ses frères, le duc d'Orléans présent et la plus grand
-partie du conseil de France. Là remontrèrent les dessus dits moult
-convenablement sur quel état ils avoient parlé, et quel chose faite et
-exploitée avoient: ils furent volontiers ouïs, car la paix étoit
-durement désirée. Là fut la dite lettre lue et bien examinée, ni
-oncques ne fut de point ni d'article débattu; mais la scella le duc de
-Normandie, comme ains-né fils du roi de France et hoir du roi son
-père. Et furent assez tôt après les dessus dits traiteurs renvoyés
-devers le roi d'Angleterre, qui les attendoit en son ost près de
-Chartres. Quand ils furent revenus, il n'y eut mie grand parlement,
-car ils dirent que à toutes les choses dessus dites le duc de
-Normandie, ses frères, leur oncle et tout le conseil de France étoient
-bénignement et doucement accordés. Ces nouvelles plurent grandement
-bien au roi d'Angleterre. Adonc, pour mieux faire que laisser et pour
-plus grand sûreté, fut parmi l'ost du roi d'Angleterre une trêve criée
-à durer jusques à la Saint-Michel, et de la Saint-Michel en un an à
-tenir fermement et establement entre le royaume de France et le
-royaume d'Angleterre, et tous leurs adhérens et alliés d'une part et
-d'autre, et dedans ce terme bonne paix entre les rois et leurs
-parties. Et tantôt furent ordonnés sergens d'armes de par le roi de
-France, commis et envoyés de par le duc de Normandie, qui se
-exploitèrent de chevaucher parmi le royaume de France et dénoncer
-publiquement ès cités, villes, châteaux, bourgs et forteresses, ce
-traité et espérance de paix. Lesquelles nouvelles furent volontiers
-ouïes partout. Encore revenus les dessus dits traiteurs en l'ost du
-roi d'Angleterre, ils requirent au dit roi et à son conseil que quatre
-barons d'Angleterre, comme procureurs de lui, venissent à Paris pour
-jurer la paix en son nom, pour mieux apaiser le peuple; laquelle chose
-le roi d'Angleterre accorda moult volontiers. Et y furent ordonnés et
-envoyés le sire de Stanford, messire Regnault de Cobehen, messire Guy
-de Briane, et messire Roger de Beauchamp, bannerets. Ces quatre
-seigneurs, à l'ordonnance du roi leur seigneur, se partirent et se
-mirent au chemin avec l'abbé de Clugny et monseigneur Hugues de
-Genève, et chevauchèrent tant, qu'ils vinrent à Montlhéry. Quand ceux
-de Paris sçurent leur venue, par le commandement du duc de Normandie,
-toutes les religions[272] et le clergé, en grand révérence et à
-processions, vinrent de la cité bien avant sur les champs contre les
-barons d'Angleterre dessus nommés, elles amenèrent ainsi moult
-honorablement dedans Paris. Et encore vinrent encontre eux plusieurs
-hauts seigneurs et grands barons de France, qui lors se tenoient
-dedans Paris; et sonnèrent toutes les cloches de Paris à leur venue,
-et furent, adoncques qu'ils entrèrent en la cité, toutes les rues
-jonchées et pavées d'herbes, et autour parées de drap d'or, aussi
-honorablement comme on peut aviser et deviser, et aussi furent-ils
-amenés au palais qui richement étoit appareillé pour eux recevoir. Là
-étoient le duc de Normandie, ses frères, le duc d'Orléans, leur oncle,
-et grand foison de prélats et de seigneurs du royaume de France, qui
-les recueillirent bien et révéremment.
-
- [272] Tous les ordres religieux.
-
-Là firent, au palais, présent tout le peuple, ces quatre barons
-d'Angleterre, serment, et jurèrent au nom du roi leur seigneur et de
-ses enfans, sur le corps de Jésus-Christ sacré et sur saintes
-Évangiles, à tenir et accomplir le dit traité de paix, si comme
-ci-dessus est éclairci. Ces choses faites, ils furent menés au palais,
-et là fêtés et honorés très grandement du duc de Normandie et de ses
-frères et des hauts barons de France qui là étoient. Après ce, ils
-furent amenés en la sainte chapelle du palais[273]: si leur furent
-montrées les plus belles reliques et les plus riches joyaux du monde,
-qui là étoient et sont encore, et mêmement la sainte couronne dont
-Dieu fut couronné à son saintisme travail. Et en donna le duc de
-Normandie à chacun des chevaliers une des plus grands épines de la
-dite couronne, laquelle chose chacun des chevaliers prisa moult, et
-tint au plus noble jouel que on lui pût donner. Et furent là ce jour
-et le soir, et l'endemain jusques après dîner. Et quand ils prirent
-congé, le duc de Normandie fit à chacun donner un moult bel et bon
-coursier, richement paré et ensellé, et plusieurs autres beaux joyaux,
-desquels je me passerai asez briévement, et dont ils mercièrent
-grandement le duc de Normandie. Après ce, ils partirent du dit duc et
-des seigneurs qui là étoient, et s'en retournèrent devers le roi leur
-seigneur; et y vinrent l'endemain assez matin en grand compagnie de
-gens d'armes qui les convoyèrent jusques là, et qui devoient aussi le
-roi d'Angleterre et ses gens conduire jusques à Calais, et faire
-ouvrir cités, villes et châteaux pour eux laisser passer paisiblement
-et administrer tous vivres.
-
- [273] Le lundi 11 mai.
-
-
- Comment le roi d'Angleterre se partit de Chartres et s'en
- retourna en son pays; et comment le roi de France arriva à
- Calais; et comment le fils du duc de Milan fut marié à la fille
- du roi de France.
-
-Quand ils furent parvenus jusques en l'ost du roi d'Angleterre, leur
-seigneur, ils lui recordèrent comment honorablement ils avoient été
-reçus, et lui montrèrent les dignités et les joyaux que le duc de
-Normandie leur avoit donnés. De quoi le roi eut grand joie, et fêta
-grandement le connétable de France et les seigneurs qui là étoient
-venus, et leur donna beaux dons et grands joyaux assez. Adoncques fut
-ordonné que toutes manières de gens se délogeassent et se retraissent
-bellement et en paix devers le Pont-de-l'Arche pour là passer Seine,
-et puis vers Abbeville pour passer la rivière de Somme, et puis tout
-droit à Calais. Donc se délogèrent toutes manières de gens et se
-mirent au chemin; et avoient guides et chevaliers de France envoyés de
-par le duc de Normandie, qui les conduisoient et les menoient ainsi
-comme ils devoient aller. Le roi d'Angleterre, quand il se partit,
-passa par la cité de Chartres et y herbergea une nuit. A l'endemain
-vint-il moult dévotement, et ses enfans, en l'église Notre-Dame, et y
-ouïrent messe et y firent grandes offrandes, et puis s'en partirent et
-montèrent à cheval. Si entendis que le roi et ses enfans vinrent à
-Harefleur en Normandie, et là passèrent-ils la mer et retournèrent en
-Angleterre. Le demeurant de l'ost vinrent au mieux qu'ils purent, sans
-dommage et sans péril; et partout leur étoient vivres appareillés pour
-leur argent, jusques en la ville de Calais; et là prirent les François
-congé d'eux, qui les avoient convoyés. Si passèrent depuis les
-Anglois, au plus bellement qu'ils purent, et retournèrent en
-Angleterre.
-
-Sitôt que le roi d'Angleterre fut retourné arrière en son pays, qui y
-vint auques des premiers, il se traist à Londres, et fit mettre hors
-de prison le roi de France, et le fit venir secrètement au palais de
-Westmoustier, et se trouvèrent en la dite chapelle du palais. Là
-remontra le roi d'Angleterre au roi de France tous les traités de la
-paix, et comment son fils, le duc de Normandie, au nom de lui, l'avoit
-jurée et scellée, à savoir quelle chose il en diroit. Le roi de
-France, qui ne désiroit autre chose fors sa délivrance, à quel meschef
-que ce fût, et issir hors de prison, n'y eût jamais mis empêchement,
-mais répondit que Dieu en fût loué quand paix étoit entre eux. Quand
-messire Jacques de Bourbon sçut ces nouvelles, si en fut grandement
-réjoui, et vint à Londres au plus tôt qu'il put devers l'un roi et
-l'autre qui lui firent grand chère. Depuis chevauchèrent-ils tous
-ensemble, et le prince de Galles en leur compagnie, et vinrent à
-Windesore, là où madame la roine étoit, qui moult fut réjouie de leur
-venue et de la paix le roi son seigneur, et du roi de France son
-cousin. Si eut là grands approchements et semblans d'amour entre ces
-parties, et donnés et rendus grands dons et beaux joyaux. Depuis
-fut-il accordé que le roi de France et son fils, et tous les barons de
-France qui là étoient, se partissent et se traissent devers Calais.
-Adonc prirent-ils congé à la roine d'Angleterre et à ses filles, qui
-moult étoient lies de la paix et du département du roi de France. Si
-aconvoya le roi d'Angleterre le roi de France jusques à Douvres; et là
-se tint aise au châtel de Douvres deux jours, et tous les François
-aussi. Au tiers jour ils entrèrent en mer, le prince de Galles, le duc
-de Lancastre, le comte de Warvich, messire Jean Chandos et plusieurs
-autres seigneurs en leur compagnie, et arrivèrent à Calais environ la
-Saint-Jean-Baptiste[274]. Si se tinrent en la dite ville de Calais
-tout aisément, et attendirent là un terme les messages du duc de
-Normandie, qui devoient apporter la finance de six cent mille francs
-de France. Mais le paiement ne vint mie si tôt que on espéroit qu'il
-dût venir; car il ne fut pas si tôt recueilli des officiers du roi de
-France. Si vinrent le duc de Normandie et ses deux frères en la cité
-d'Amiens, pour mieux ouïr tous les jours nouvelles de leur seigneur et
-entendre à ses besognes et à sa délivrance; et pendant ce se cueilloit
-le paiement parmi le royaume de France.
-
- [274] Le roi Jean arriva à Calais le mercredi 8 juillet, suivant
- les _Chroniques de France_.
-
-Si entendis et ouïs recorder adonc que messire Galéas, sire de Milan
-et de plusieurs cités en Lombardie, fit ce premier paiement, parmi un
-traité qui se fit adonc: car il avoit un sien fils à marier: si fit
-requérir au roi de France qu'il lui voulsist donner et accorder une
-sienne fille, parmi ce que il paieroit ces six cent mille francs. Le
-roi de France, qui se véoit en danger, pour avoir l'argent plus
-appareillé, s'y accorda légèrement. Or ne fut mie cil mariage sitôt
-fait ni confirmé, pour ce que la finance ne vint mie sitôt avant. Si
-convint ce danger souffrir et endurer au roi de France, et attendre
-l'ordonnance de ses gens.
-
-
- Comment ceux des forteresses anglesches de France, du
- commandement du roi d'Angleterre, se partirent; et comment la
- rançon du roi de France fut apportée à Saint-Omer.
-
-Quand le prince de Galles et le duc de Lancastre, qui se tenoient à
-Calais de-lez le roi de France, virent que le terme passoit, et que le
-paiement point ne s'approchoit, si eurent volonté de retourner en
-Angleterre, et mirent ordonnance en ce; et laissèrent le roi en la
-garde de quatre moult suffisans chevaliers, messire Regnault de
-Cobehen, messire Gautier de Mauny, messire Guy de Briane et messire
-Roger de Beauchamp. Et payoit le roi de France ses frais et les frais
-de ces seigneurs et de leurs gens: si montèrent grand foison, bien le
-terme de quatre mois qu'ils furent à Calais.
-
-Or vous parlerons d'aucuns chevaliers anglois, capitaines des
-garnisons qui se tenoient en France et étoient tenus deux ou trois ans
-par-avant, ainçois que paix se fît. Cils qui avoient appris à
-guerroyer et à hérier le pays, furent moult courroucés de ces
-nouvelles, quand ils eurent commandement du roi d'Angleterre qu'ils se
-partissent; mais amender ne le purent. Si vendirent les plusieurs
-leurs forteresses à ceux du pays d'environ et en reçurent grand
-argent, et puis s'en partirent. Et les aucuns ne s'en voulurent mie
-partir, car ils avoient appris à piller et à faire guerre; si firent
-comme paravant, sous ombre du roi de Navarre; et ce furent ceux qui se
-tenoient sur les marches de Normandie et de Bretagne. Mais messire
-Eustache d'Aubrecicourt qui se tenoit dedans la ville de Athigny,
-quand il s'en partit, la vendit bien et cher à ceux du pays. Or
-prit-il simplement ses convens, dont il fut depuis mal payé; et si
-n'en eut autre chose.
-
-Si s'en partirent tous ceux qui tenoient forteresses en Laonnois, en
-Soissonnois, en Picardie, en Brie, en Gâtinois et en Champagne. Si
-retournoient les aucuns qui avoient assez gagné, en leurs pays, ou qui
-étoient tannés de guerroyer; et les plusieurs se retraioient en
-Normandie devers les forteresses navarroises. Or vint cil paiement de
-ces six cent mille francs en la ville de Saint-Omer; et fut là tout
-coi et arrêté en l'abbaye que on dit de Saint-Bertin, sans porter plus
-avant; car les aucuns hauts barons de France, qui élus et nommés
-étoient pour être hostagiers et entrer en Angleterre, refusoient et ne
-vouloient venir avant, et en faisoient grand danger. De quoi si
-l'argent fût payé et délivré en la ville de Calais aux Anglois, et les
-seigneurs de France ne voulsissent entrer en hostagerie, ainsi que
-convens et ordonnances de traités se portoient, la dite somme de
-florins fût perdue, la paix fût brisée, et le roi de France remené
-arrière en Angleterre. Sur ces choses avoit bien avis et manière de
-regarder.
-
-
- Comment le roi d'Angleterre vint à Calais et s'entrefêtoient
- chacun jour les deux rois; et comment autres lettres de la paix
- furent faites et scellées des deux rois.
-
-Ainsi demeura le roi de France à Calais, du mois de juillet jusques en
-la fin du mois d'octobre. Quand ces choses furent si approchées que le
-paiement fut tout pourvu, si comme ci-dessus est dit, et venus à
-Saint-Omer ceux qui devoient entrer en hostagerie pour le roi de
-France, le roi d'Angleterre, informé de toutes ces choses, repassa la
-mer à grand quantité de seigneurs et de barons et vint de rechef à
-Calais. Là eut grands parlemens de l'une partie et de l'autre, du
-conseil des deux rois, qui par l'ordonnance de la paix s'appeloient
-frères. Là furent de rechef lues, avisées et bien examinées les
-lettres de la paix, à savoir si rien y avoit à mettre ni à ôter, ni
-nul article à corriger. Et tous les jours donnoient les deux rois à
-dîner l'un à l'autre et leurs enfans, si grandement et si étoffément
-que merveilles seroit à penser; et étoient en reviaulx et récréations
-ensemble si ordonnément, que grand plaisance prenoient toutes gens au
-regarder; et laissoient les deux rois leurs gens et leur conseil
-convenir du surplus.
-
- _Chroniques de Froissart._
-
-
-
-
-GLOSSAIRE[275].
-
- [275] La connaissance du vieux français est encore si imparfaite
- et nous sommes si éloignés d'avoir un bon dictionnaire du langage
- du moyen âge, que nous espérons que nos lecteurs voudront bien
- nous savoir gré des efforts qu'il nous a fallu faire pour rédiger
- ces glossaires; et nous nous plaisons à dire que ce qu'ils
- contiennent de meilleur est dû à l'érudition et à l'obligeance de
- MM. Fr. Baudry, Michelant et A. de Montaiglon.
-
- A.
-
- A, avec.
-
- A, p. 280, pour.
-
- A TOUT, avec.
-
- A VAL, en bas.
-
- ACCOMPARAGER (S'), se comparer, être mis en comparaison.
-
- ACCRÉU, de accroître, p. 12, se sentant plus de confiance en
- soi-même.
-
- ACÉRÉ, pointu.
-
- ACERTES, ADECERTES, certainement.
-
- ACHOISON, p. 276, sujet.
-
- ACOINTÉ, ami, allié.
-
- ACONSUIR, poursuivre, atteindre.
-
- ACONVOYER, accompagner.
-
- ACRAVANTER, ACRAVENTER, CRAVANTER, renverser, briser, écraser.
-
- ACRAVENTÉ, ACRAVENTIÉ, participe passé du verbe ACRAVENTER.
-
- ADONC, ADONCQUES, ADONT, alors, lorsque.
-
- ADRECIER, ADRECER, redresser, rétablir, remettre en son état,
- rendre justice, faire droit.
-
- ADVOESON, ADVOISON, bail.
-
- AFFERMÉ, affermi, ferme, assuré conclu.
- --_Firmatus._
-
- AFFEROIT (IL), il convenoit.
-
- AFFIER (S'), se fier, donner sa foi.
-
- AFFOLÉ, estropié.
-
- AFFRÉNER, s'arrêter.
-
- AFFUIR.
- --_S'en affuir à_, s'enfuir auprès de.
-
- AGUES, aiguës.
-
- AHERDRE, attacher, tenir ensemble.
-
- AIDABLE, dont on peut s'aider, qui peut aider.
-
- AILE, côté, flanc.
- --_Avait costié sur aile_, avait côtoyé, avait marché sur le
- flanc de...
-
- AINÇOIS, p. 145, plus tôt. _Ainçois que_, avant que.
-
- AINS, AINSOIS, AINÇOIS, mais, au contraire.
-
- AÏR, IRE, colère.
-
- AISER, mettre à l'aise.
-
- AJOURNEMENT (L'), au point du jour; opposé à _l'anuitier_.
-
- ALENER, fatiguer.
-
- ALLOUER, p. 455, perdre.
-
- ALLOYÉ, lié.
-
- ALOUÉS, gens à gages.
-
- AMENDÉ, réparé, guéri.
- --_Amender_, p. 423, réparer, faire satisfaction.
-
- AMENRIR, amoindrir.
-
- AMONTER, élever.
-
- ANCESTERIE, ANCESTRIE, bonne famille, généalogie.
-
- ANIENTIR, anéantir, laisser perdre.
-
- ANTE, tante.
-
- ANUITIER (A L'), pendant la nuit, le soir.
-
- AOURER, AOUSER, révérer, prier, adorer.
-
- APAISIER, apaiser, terminer.
-
- APASSER, passer.
-
- APETICIER, diminuer.
-
- APPAREIL BATAILLEUR, APPAREIL BATAILLEREUX, tout ce qui est
- nécessaire pour faire la guerre.
-
- APPAREILLÉ, orné.
-
- APPARTENANT, convenable.
-
- APPELER, relever (en parlant des fiefs).
- --_De qui leurs fiés appeloient ne disoient à tenir_, de qui
- leurs fiefs relevaient ou de qui ils disaient les tenir.
-
- APPENDANCES, dépendances.
-
- APPERT, adroit, habile.
-
- APPERTEMENT, habilement, ouvertement.
-
- APPERTISE, exploit.
-
- APPIAULX, appels.
-
- APPLIQUA, p. 12, s'en alla; se logea, entra.
-
- ARDIRENT, brûlèrent. (De _ardre_.)
-
- ARDOIR ou ARDRE, brûler. (_Ardere_.)
-
- ARGUÉ, accusé.
-
- ARRÉÉ, harnaché.
-
- ARRÉÉMENT, en arroi, en bon ordre.
-
- ARRÊTÉ, p. 121, retiré.
-
- ARROUTER (S'), se réunir, se mettre en _route_, c'est-à-dire en
- troupe.
-
- ARROY, ordre.
-
- ARS, brûlé. (De _ardre_.)
-
- ASSAMBLER A engager le combat avec.
-
- ASSAUDROIT, attaquerait, assaillirait.
-
- ASSÉGURANCE, assurance.
-
- ASSEMBLÉE, p. 387, attroupement, rassemblement.
-
- ASSENTEMENT, assentiment, consentement.
-
- ASSENTIR, consentir.
- --_Assentant_, consentant.
-
- ASSEOIR, assiéger.
- --_Assis_, assiégé.
-
- ASSISTER, assiéger.
-
- ASSUREMENT, assurance.
-
- ATANT, alors.
-
- ATOUT, avec.
-
- ATRAIANT, participe présent de _atraire_.
-
- ATRAIRE, attirer, faire venir.
- --P. 292, lui faire adopter son avis.
-
- ATTEMPRANCE, règlement, arrangement.
-
- ATTERRER, renverser, jeter à terre.
-
- ATTRAIT, approvisionnement.
-
- AUCEURRE, AUCUERRE, Auxerre.
-
- AUQUES, aussi.
- --_Auques près_, à peu près, à quelque chose près. (_Aliquid._)
-
- AUTEL, de même, semblablement, la même chose.
-
- AVAL, en bas.
-
- AVALA (S'), p. 238, mit pied à terre.
-
- AVANCER.
- --_Avancer leurs corps_, pour s'exercer aux armes.
-
- AVENUE, événement.
-
- AVENU A (ÊTRE), être arrivé auprès de.
-
- AVINRENT, arrivèrent.
-
- AVISER, apercevoir.
- --_Comme on peut aviser et deviser_, se le figurer sans l'avoir
- vu et en parler après l'avoir vu.
-
- AVISÉ.
- --_De fait avisé_, comme on en était convenu.
-
- AVOLÉ, réfugié.
-
- AYDES, sorte d'impôts.
-
- AYE, aide.
-
- AYRÉ, plein de colère.
-
-
- B.
-
- BABILOINE, Babylone (Le Caire).
-
- BACHELEREUX, aimables.
-
- BACHIÈRE, bateau, bachot.
-
- BAN, cri public, ordre, publication, avertissement.
-
- BAN-CLOCHE, cloche du ban.
-
- BAN-LÈVRE, tour de la bouche.
-
- BASSINET, BACINET, BACIN, armure de tête.
-
- BATAILLE, corps d'armée.
-
- BEHAIGNE, Bohême.
-
- BELLEMENT, bien, doucement.
-
- BENOICTE, sainte, bénie.
-
- BÉOIENT, bayaient, flânaient.
-
- BERSAIL, but.
- --_Être en bersail_, servir de but.
-
- BESOGNE, BESOINGNE, besoin, nécessité, affaire.
-
- BESOGNER.
- --_Ainsi qu'il leur besognoit_, ainsi qu'il leur était besoin.
-
- BIDAU, soldat armé légèrement.
-
- BLANDISSEMENT, flatterie.
-
- BOBANT, bruit, réjouissance tumultueuse.
-
- BONDE, frontière. (_Bande._)
-
- BORDURE, broderie.
- --_Ouvrée de bordure au ray d'un soleil_, travaillée d'une
- broderie au rayon de soleil.
-
- BOUBANT, vanité.
-
- BOUTER, mettre.
-
- BOUTIS, poussée.
-
- BOURLET, massue.
-
- BRIGANDS, soldats à pied recouverts d'une espèce de cotte de mailles
- appelée _brigandine_.
-
- BROCHER, piquer.
-
-
- C.
-
- CALENGER, réclamer, défendre, contester.
-
- CAUTELÉ, p. 455, fait avec grande précaution.
-
- CELÉEMENT, en cachète, secrètement.
-
- CEL, CELLE, cet, cette.
-
- CESTUI, celui.
-
- CHAINGLE, enceinte.
-
- CHALENGER. Voyez CALENGER.
-
- CHALLOIR, se soucier.
-
- CHEF.
- --_Venir a chef_, venir à bout.
-
- CHÉENT, tombent. (De _cheoir_.)
-
- CHÉI, tomba; _chéirent_, tombèrent.
-
- CHÉOIT, tombait.
- --P. 455, _comme il chéoit à point, etc._, comme il en était
- au moment de prendre possession du logis préparé pour lui à
- Chartres comme on le préparait ailleurs. (Les négociateurs
- français sont dans sa chambre avant lui et attendent son
- arrivée.)
-
- CHER.
- --_Qui eussent eu aussi cher néant_, qui n'avaient rien moins
- envie que de.
-
- CHERCHER, parcourir.
-
- CHÈRE, visage, mine.
- --_A liée chère_, avec bonne mine, bon visage, bon accueil.
- --_Chère liée_, figure joyeuse.
- --_Grand chère_, grand accueil.
-
- CHET, tombe. (De _cheoir_.)
-
- CHEVANCE, bien, richesse, propriété.
-
- CHEVESTRE, corde.
-
- CHIEF, tête, chef.
- --_Qui faisoient chiefs_, qui étaient maîtresses de maison.
-
- CHU, tombé.
-
- CIL, cet, celui; _cils_, ceux.
-
- CLAMER, appeler.
-
- CLERC, ecclésiastique.
-
- CLERGESSE, savante, lettrée.
-
- COINTE, élégant.
-
- COINTISE, ornement.
-
- COIS, tranquilles.
-
- COLOMPNE (LA), Colonne.
-
- COMBIEN QUE, malgré que.
-
- COMPAIGNIER, être en compagnie.
-
- COMPARER, faire de même, user de représailles.
-
- COMPARÉE, payée.
-
- COMPAROIR, comparaître.
- --S'emploie encore en style de procédure.
-
- CONCEVOIR, connaître.
-
- CONCHIER, souiller.
-
- CONCILE, assemblée.
-
- CONFORTANS, aides, soutiens.
-
- CONFORTÉ.
- --_Conforté durement_, bien constitué, fort.
- --_Tout conforté par semblant_, ayant l'air d'attendre
- tranquillement.
- _Confortés_, p. 440, encouragés.
-
- CONFRONTATION, ce qui est adjacent, ce qui se fait front.
-
- CONGIÉ, congé, permission.
-
- CONNÉTABLIE, compagnie.
-
- CONNOÎTRE, p. 22, avouer.
-
- CONROI, ordre, rang;
- --suite, compagnie, troupe.
-
- CONSAUL, CONSAUX, CONSAULX, conseil, conseillers.
-
- CONSEILLIER, tenir conseil, tenir séance.
-
- CONSTENTIN, Cotentin.
-
- CONSTRAIGNANT, se resserrant.
- --P. 15, les combattants se rapprochant.
-
- CONSUIR (SE), se joindre.
-
- CONTEMPT, mépris.
-
- CONTRAIRE (FAIRE), être contre, être ennemi.
-
- CONTRE, à la rencontre, au-devant.
-
- CONTREMONT, en l'air, en haut.
-
- CONTRESTER, s'opposer.
- --_Ne l'eut contresté_, ne s'y fût opposé.
-
- CONVENANCE, convention.
-
- CONVENANCER, faire une convention, s'engager à.
-
- CONVENANT, contenance, disposition.
-
- CONVENT, convention, ce qui a été convenu.
- --_Avoir en convent_, promettre, s'engager.
-
- CONVERSER, se réunir, se diriger vers.
-
- COPÉ, coupé.
-
- CORDELLE (A SA), à sa discrétion, à sa disposition.
-
- CORON, coin.
-
- CORROMPRE, rompre.
-
- COSTIER, suivre, aller près, côtoyer.
- --_En costiant_, en attaquant le flanc.
-
- COURIR, ravager.
-
- COURROUCIÉ, peiné, affligé.
-
- COÛT, dépense, frais.
-
- COUTAGES, dépens, frais.
-
- COUTE, matelas.
-
- COUTILLE, grand couteau.
-
- COUVERTE (A LA), en cachette, en secret.
-
- COUVERTEMENT, même sens.
-
- CRÉANTER, promettre.
-
- CRÉDENCE, créance, foi.
-
- CRÉEZ, croyez.
-
- CRÉOIENT, croyaient.
-
- CROIX. _De croix pris_, de croisade, de croix à prendre.
- --Prendre la croix relevait d'un serment.
-
- CRUEUX, sanglant.
- --(De _cruor_.)
-
- CUIDER, croire.
-
- CUISANÇON, inquiétude.
-
- CUISSIENS, cuissarts, armure des cuisses.
-
- CUER, coeur.
-
- CURER, soigner.
-
-
- D.
-
- DAMPNEMENT, damnation, condamnation.
-
- DAMPNER, condamner, blâmer.
-
- DE. Cette préposition, qui marque aujourd'hui le génitif, ne
- s'employait pas autrefois. On disait: _le palais le roi_,
- _l'hôtel la reine_, pour le palais _du_ roi, l'hôtel _de_ la
- reine.
-
- DE, p. 319, par.
-
- DE LÈS, p. 10, depuis.
-
- DÉBOUTER, repousser, pousser.
-
- DECEVOIR, tromper.
-
- DÉDUIT, plaisir.
-
- DÉFAUTE, DEFFAUTE, manquement, faute.
-
- DEFFRAUDÉ, diminué par fraude.
-
- DÉGASTER, ravager, détruire.
-
- DEHAITÉ, malade.
-
- DÉLAYÉ, reculé, différé. (_Délai._)
-
- DÉLIVRANCE, suite, livrée.
-
- DEMAINE, domaine; propriété entière, opposée au fief.
-
- DEMANDER, p. 426, blâmer, accuser.
-
- DÉMOLLICION, destruction.
-
- DÉNÉER, nier, dénier, refuser.
-
- DÉPARTEMENT, départ.
-
- DÉPARTIR, partir.
-
- DÉPENDRE, dépenser. (_Dépens._)
-
- DÉPIT, p. 187, moquerie;
- --chagrin, peine.
-
- DÉPORT, p. 128, délai.
-
- DÉPORTER, p. 404, administrer;
- --p. 429, épargner;
- --p. 448, dispenser.
-
- DÉPORTER (SE), se dispenser, se désister.
-
- DERNIER (AU), finalement.
-
- DÉROUTÉS, rompus, qui ne sont plus en _route_, c'est-à-dire en
- troupe ordonnée.
-
- DESCENDRE, p. 215, tomber sur, charger, attaquer.
- --_Descendre à pied jus_, mettre à pied bas, c'est-à-dire
- pied à terre.
-
- DESCONGNUEMENT, secrètement.
-
- DESCORT, débat, querelle, discorde.
-
- DESCRIER, décrire, raconter.
-
- DÉSERTE, salaire, expiation.
-
- DESLAÏER, DÉLAYER, différer, tarder.
-
- DÉSLIÉ, dissous.
-
- DESNUÉ, dénué, privé de, nu, dépouillé.
-
- DÈS-ORS ENDROIT, dès actuellement.
-
- DESPÉCIER, rompre, dissoudre.
-
- DESPISOIENT, méprisaient.
-
- DESPIT, mépris, dédain.
-
- DESPITEMENT, avec colère.
-
- DESQUIEX, forme de desquels.
-
- DESROUTES, rompues, brisées.
-
- DESROYER, rompre les rangs.
-
- DESSAMBLER, DESSEMBLER, séparer, diviser.
-
- DESSERVIR, mériter.
-
- DESSEVRER, séparer.
-
- DESTOURBER, troubler, déranger.
-
- DESTOURBIER, DÉTOURBIER, trouble, dérangement, désordre.
-
- DESTROIT, affligé.
-
- DESTRUIMENT, destruction, ruine.
-
- DESTRUIRENT, détruisirent.
-
- DÉTRENCHIÉ MORT, tranché, blessé à mort.
-
- DÉTRIER, arrêter, différer.
- --_Se détrier_, se refuser à.
-
- DEUSSIEZ, dussiez.
- --_Deust_, dût.
-
- DÉVÉE, de _dévéer_, défendre. (_Devetare._)
-
- DEXTRE, droite.
-
- DIE, dise.
- --_Distrent_, dirent.
-
- DIGNITÉS, p. 470, reliques.
-
- DILATION, délai.
-
- DIS, dires, ce qu'on a dit.
-
- DOINT, donne.
- --_Donroit_, donnerait.
-
- DOUBTE, crainte.
-
- DOUBTER, craindre, avoir peur, redouter.
-
- DROIT, direct, légitime, juste.
- --_Appelé à droit_, appelé en justice.
-
- DROITURES, droits.
-
- DUIT, au pluriel DUIS, habile, expérimenté.
-
- DUREMENT, beaucoup.
-
-
- E.
-
- ÉBATTEMENT, plaisir, ébats.
-
- ÉCHEOIR, tomber.
-
- ÉCU, bouclier.
-
- EDIFIEMENT, construction.
-
- EFFORCER, rendre plus fort.
-
- EFFORCIEMENT, en forces.
-
- ÉLIRE, choisir.
-
- EMBATTRE (SE), s'élancer sur quelque chose, s'y enfoncer.
- --Se réfugier.
-
- EMBESOGNER (S'), travailler, s'occuper.
-
- EMBLER, enlever.
-
- EMBLER (SE), s'esquiver, se séparer.
-
- ÉMOUVOIR.
- --_Émouvoir guerre_, déclarer, exciter la guerre.
-
- EMPAIGNANT, d'_empaindre_, poussant.
-
- EMPAINTE, attaque, choc.
-
- EMPENSER, penser.
-
- EMPÊTRER, obtenir.
-
- EMPOINTE, attaque, choc.
-
- EMPRENDRE, entreprendre.
- --_Emprit_, prit.
-
- EMPRISE, EMPRINSE, entreprise, projet.
-
- ÉMU, p. 120, _étoit ému_, était intenté.
-
- EN, on.
- --_L'en_, t-on.
-
- EN DROIT MOI, à mon égard, à mon endroit.
-
- EN DROIT SOI, à l'égard de soi.
-
- ENCHAITIVÉ, prisonnier.
-
- ENCHAS, combat.
-
- ESCHÉY, arriva.
-
- ENCLOUANT, renfermant. (De _Encloir_, enclore.)
-
- ENCONTRE, à la rencontre, au-devant de.
-
- ENCONVENANCER, promettre, faire convention.
-
- ENCOULPÉ, déclaré coupable, inculpé.
-
- ENCOURAGEA, p. 296, enflamma.
-
- ENCOURU (ÊTRE), être condamné.
- --_Sans être encourus en cette somme_, sans être condamnés à
- payer cette somme.
-
- ENCOUSIT (S'), s'enfonça, entra.
-
- ENDROIT, p. 172, _là endroit_, là où nous sommes; ou bien: là
- tout de suite.
-
- ENFÉLONNIT, irrita.
-
- ENGIN, p. 466, ruse.
-
- ENGRIGNY, de _engrignir_, courroucer.
-
- ENLIGNAGÉ, apparenté.
-
- EN-MY, EMMY, au milieu de. (_In medio._)
-
- ENNORTER, exhorter, conseiller.
- --_Enortement_, exhortation.
-
- ENNUIS, malgré soi, avec peine.
-
- ENS, dedans.
- --_Ens ès_, dedans les.
-
- ENSEIGNE, indice, preuve.
-
- ENSEMENT, ensemble, en même temps.
-
- ENSONNIER, p. 122, y aviser.
- --P 192, _Ensonnioient_, occupaient.
-
- ENTENDRE, s'occuper, donner son attention.
-
- ENTÉRINER, ratifier.
-
- ENTOUILLÉS, mêlés.
-
- ENTOUR, environ.
-
- ENTREDIT, interdit.
-
- ENTREMENTES, pendant.
-
- ENVAYE, attaque.
-
- ENVI, ENVIS, malgré soi. (_Invitus._)
-
- ERRAUMENT, promptement.
-
- ÈS, dans les.
-
- ESCHARCEMENT, peu.
-
- ESCHARNISSEMENT, raillerie.
-
- ESCHEQUIER, échiquier, cour de justice.
-
- ESCHÉY, tomba.
-
- ESCHIÉVER, éviter, esquiver.
-
- ESCLITRE, éclair.
-
- ESCONDIRE, refuser (_éconduire_).
-
- ESCOUIR, brandir.
-
- ESCRISOIT, écrivait.
-
- ESLAI, course, bond, élan.
-
- ESLEVER, se lever, se soulever.
-
- ESLIESCER, réjouir, mettre en liesse (joie).
-
- ESPÉCIAUMENT, spécialement.
-
- ESPÉRÉ. _Espérés à mouvoir_, qu'on s'attend à voir s'élever.
-
- ESPIE, espion.
-
- ESPOIR, peut-être.
-
- ESPURGER (S'), se purger d'une accusation.
-
- ESRAGIÉ, enragé, furieux.
-
- ESTACHE, pieu.
-
- ESTAINT, étouffé, mort.
-
- ESTABLEMENT, d'une manière stable, permanente.
-
- ESTAL, place, demeure.
-
- ESTOURMI, combattu, attaqué;
- --p. 169, rassemblé, réuni en foule, en désordre.
-
- ESTRAIN, paille, chaume.
-
- ESTRIF, lutte, combat.
-
- ESTRIVER, combattre.
-
- ETOFFER, ESTOFER, approvisionner.
-
- EXILIER, EXILLER, ravager.
-
- EXPLOITER, ESPLEITER, achever, faire, agir;
- --p. 406, se hâter, marcher.
-
- EXPRESSES, exprimées.
-
-
- F.
-
- FAILLIR, manquer, ne pas réussir.
- --_Failli_, manqua. _Failli_, tombé.
-
- FAUDROIT, manquerait, ferait défaut. (De _faillir_).
-
- FAITICEMENT, FAICTISSEMENT, bien arrangé, arrangé avec art.
-
- FAME, bruit. (_Fama._)
-
- FAUTE, manque, espace vide.
-
- FAUTRE, fourreau.
-
- FÉAUTÉ, fidélité.
-
- FÉIST, fit.
-
- FEL, cruel.
-
- FELLEMENT, durement.
-
- FÉLONNEUX, FÉLONNESSE, dur, cruel, méchant.
-
- FÉNI, finit.
-
- FÉRANT ET BATTANT, en toute hâte.
-
- FÉRIR EN (SE), tomber sur.
-
- FÉRU, frappé. (De _férir_.)
-
- FERMÉ, conclu, assuré. (_Firmatus._)
-
- FERMETÉ, fermeture, barrière.
-
- FÈS, faix, poids, charge.
-
- FÉSIST, fit.
-
- FIABLEMENT, avec confiance.
-
- FIANCER.
- --_Fiancèrent prisonniers_, firent reconnaître prisonniers
- sur parole.
-
- FIER, rude, dur.
-
- FINA, finit.
-
- FINABLE, finale, définitive.
-
- FOISON. _Si montèrent grand foison, bien le terme de quatre mois
- qu'ils furent à Calais_, montèrent très-haut, par suite des
- quatre mois qu'ils furent à Calais.
-
- FORBOURG, faubourg.
-
- FORFAIT, compromis.
-
- FORMENT, fortement, fort, beaucoup.
-
- FOSSOYER, faire un fossé.
-
- FOURBIRENT. Voyez RESTREIGNIRENT.
-
- FOURRER, fourrager.
-
- FRAYER, dépenser, faire les frais.
-
- FRETABLE, coûteux.
-
- FRIQUEMENT, agréablement.
-
- FROISSIS, brisement, hachement.
-
- FRONTIÈRE.
- --_Faire frontière_, garnir, mettre sur le front, sur le devant.
-
- FROYE, FROIE, trace. (_Frayer._)
-
- FUERRES, paille, fourrages.
-
- FUIE, fuite.
-
- FUST, bois, bâton.
-
-
- G.
-
- GAGNÉE, prise.
-
- GAIGES, gages.
-
- GARNATE, Grenade.
-
- GARNIR (SE), se fortifier, se garnir.
-
- GASTER, ravager, dévaster.
-
- GEHENNE, torture, question. (_Gêne._)
-
- GENTIL, noble.
- --_Gentillesse_, noblesse.
-
- GÉSIR, être couché, coucher, être placé.
-
- GÉU, participe passé de _gésir_.
-
- GISSOIENT, imparfait de _gésir_.
-
- GOBELIN, lutin, esprit follet.
-
- GREIGNEUR, plus grand.
-
- GREVER, faire du mal.
-
- GRIS, sorte de fourrure.
-
- GROSSIÉE, grossoyée, expédiée en grosse écriture et délivrée en
- forme exécutoire.
-
- GUERDON, récompense.
-
- GUÉRITÉ _à l'encontre_, défendu, protégé contre.
-
- GUERLES, Gueldres.
-
- GUEULE (terme de blason), rouge.
-
- GUISE, manière.
-
-
- H.
-
- HAIER, fermer de haies, de palissades.
-
- HAITIÉ, robuste, en bonne santé.
-
- HANS (LES), la poignée.
-
- HANTONNE, Southampton.
-
- HARIOIT, fatiguait.
-
- HART, corde;
- --au pluriel _hars_.
-
- HAVELLE, havre.
-
- HAVET, crochet.
-
- HÉOIT, haïssait.
-
- HÉRIÉ, maltraité.
-
- HÉRITE, hérétique.
-
- HEUR, la chance.
-
- HEURE, _une heure..... et l'autre_, tantôt..... et tantôt.
-
- HODÉ, fatigué.
-
- HOIR, héritier.
-
- HOKEBOT, bateau.
-
- HONNIR, vexer, maltraiter;
- --p. 346, gâter, brouiller.
-
- HOSTAGIER, celui qui est donné en otage.
- --_Hostagerie_, état de celui qui sert d'otage.
-
- HOSTIDONNE, Huntingdon.
-
- HOSTOYER, faire la guerre, guerroyer.
-
- HÔTELS, personnes de la maison.
-
- HU, HUÉE, HUY, cri, clameur. (_Huer._) Le _hu_ et le _cri_
- précèdent le _hutin_; ce sont les cris que l'on pousse avant
- d'en venir aux mains.
-
- HUTIN, querelle, combat, bagarre.
-
- HUIS, porte (_huissier_).
-
- HUMILIER (S'), s'adoucir.
-
-
- I.
-
- ICE; ICEST, ICESTE; ICELUI, ICELLE, ICEUX, ICELLES; ce, cet,
- celle, ceux, celles.
-
- IL, lui.
-
- ILEC, là.
-
- IMAGINOIENT, p. 453, se rendaient bien compte des effets que
- devait produire l'expédition du roi d'Angleterre.
-
- IMPÉTRER, demander, obtenir.
-
- INCLINER, déterminer; p. 321, saluer.
-
- INCONVENABLE, qui n'est pas convenable.
-
- INCOULPÉ, inculpé, accusé.
-
- INSTANCE, malheur.
-
- INTENTIF (ÊTRE), avoir l'intention.
-
- INTENTION. _Si auroit eu son intention_, qu'il n'ait imposé sa
- volonté au.
-
- INTENTIVEMENT, avec volonté.
-
- IREUSEMENT, en colère.
-
- IRIÉS, en colère.
-
- ISNELEMENT, promptement.
-
- ISSIR, sortir.
- --_Issi_, sortit.
- --_Istra_, _istrons_, futur d'_issir_, sortira, sortirons.
- --_Istroient_, sortiraient.
- --_Issant_, sortant.
-
-
- J.
-
- JA, jamais.
-
- JA FUST CE QUE, malgré que.
-
- JA SOIT, JAÇOIT QUE, JA SOIT CE QUE, quoique. (_Jam sit._)
-
- JETÉE, écrite, rédigée.
-
- JOIANT, joyeux.
-
- JOUEL, joyau.
-
- JOURNÉE, ajournement, assemblée, rendez-vous.
-
- JUGLEUR, jongleur, bateleur.
-
- JUPPER, appeler.
-
- JUS, _à jus_, à bas, par terre.
-
- JUT, campa, campait. (_Jacebat_).
-
-
- L.
-
- LABOUR, travail.
-
- LABOURER, travailler.
-
- LAI, laïque.
-
- LAIENS, _léans_, là dedans; opposé à _céans_, ici dedans.
-
- LAIRAI, forme de laisserai.
-
- LAISSER. _Pour mieux faire que laisser et pour plus grand sureté_,
- pour mieux faire que s'en aller sans prendre de plus grandes
- sûretés.
-
- LÈS, LEZ, côté.
- --_De lez_, à côté de.
-
- LI, lui.
-
- LICE, champ clos par des pieux, pour faire course ou tournoi.
-
- LIE, joyeux.
-
- LIEMENT, avec plaisir, avec joie.
-
- LIEU.
- --_En tel lieu étoit et en telle fois fut_, ici ou là.
-
- LIGNAGE, LINAGE, famille, parenté.
-
- LIVRÉ, soigné.
-
- LOBER, moquer, railler.
-
- LOGER (SE), s'établir, camper.
- --Encore conservé dans le langage militaire.
-
-
- M.
-
- MAHOMMERIE, temple, mosquée.
-
- MAIL, maillet.
-
- MAILLE, un demi-denier.
-
- MAINBOUR, MAINBOURG, tuteur, gouverneur.
-
- MAINSNÉ, plus jeune, cadet.
-
- MAINTENANT.
- --_De maintenant_, _dès maintenant_, dès lors.
-
- MAINTENIR, conduire.
- --_Se maintiendroient_, se conduiraient.
-
- MAIS, p. 238, plus;
- --p. 451, pourvu que.
- --_Mais qu'ils trouvassent à qui_, pourvu qu'ils trouvassent
- quelqu'un.
-
- MALE, mauvaise.
-
- MALEFAÇON, mauvaise action.
-
- MALEGRÂCE, disgrâce.
-
- MALETTE, valise, petite malle, bagage.
- --_Gens qui portent malettes_, voyageurs.
-
- MALMIS, maltraité. (De _malmettre_.)
-
- MALETOUTE, MALTÔTE, impôt perçu sans être dû.
-
- MANSION, demeure, habitation.
-
- MARCHE, frontière.
-
- MARCHIÉ, quantité.
-
- MARMITEUX, triste, affligé, hypocrite, qui fait le bon apôtre.
-
- MARRONIERS, matelots.
-
- MAUTALENT, mécontentement.
- --_Mautalentif_, mécontent.
-
- MAUVESTIÉ, malice, méchanceté.
-
- MÉISME, même.
- --_Meismement_, mêmement.
-
- MÉIST, mit.
-
- MENÉ, gouverné, être en tutelle.
-
- MENÉE, compagnie, suite.
-
- MENESTERIEU, menestrel, ménétrier.
-
- MENEURS, mineurs.
-
- MERENCOLIEUX, triste, chagrin.
-
- MERRIENS, merrain, bois de charpente.
-
- MES HUY, aujourd'hui, à présent.
-
- MESCHÉANCE, male chance.
-
- MESCHEF, malheur, mésaventure.
-
- MESCHEY (IL), il arriva mal. (De _mescheoir_.)
-
- MESHAIGNER, blesser, maltraiter.
-
- MÉSIAUX, lépreux.
-
- MESPRENDRE, mal agir.
- --_Avez-vous mespris_, avez-vous mal agi?
-
- MESPRISON, faute.
-
- MESSAGE, messager, envoyé.
-
- MÉSÈLERIE, MESSELERIE, lèpre.
-
- MESTIER, besoin.
-
- METTE, limite.
-
- METTRE À LA VOIE (SE), se mettre en route.
-
- METTRE EN SA MAIN, confisquer.
-
- MEURTRI, assassiné.
-
- MIE, pas.
-
- MIESSENAIRES, mercenaires. (Leçon douteuse.)
-
- MONOIERS, monnoyeurs.
-
- MONSTRUEL, Montreuil.
-
- MONTEPLIER, multiplier, augmenter.
-
- MOULT, beaucoup.
-
- MOUSTIER, monastère, église.
-
- MOUVEMENT.
- --_Comme sus le mouvement d'une heure_, à la même heure.
-
- MUER, tourner, changer.--(_Mutare._)
-
- MUCIÉ, caché.
-
- MUIRS, meurs.
-
- MURDRI, tué.
-
- MURENT, se mirent en mouvement. (_Mouvoir._)
-
- MUSER, méditer, réfléchir.
-
- MUT, prit naissance. (De _mouvoir_.)
- --p. 305, engagea, poussa.
-
- MUTACION, changement.
-
-
- N.
-
- NACAIRE, timballe.
-
- NAGER, naviguer.
-
- NAVÉE, vaisseau.
-
- NAVIE, flotte.
-
- NAVRER, blesser.
-
- NÉ, et mieux NE, ni.
-
- NÉIS, même.
-
- NOBLE, pièce de monnaie.
-
- NOIENT, rien.
-
- NOISE, bruit, querelle.
-
- NON, p. 311, quoique.
-
- NUL, un, quelque.
-
- NULLUY, personne, qui que ce soit. (_Nullus._)
-
-
- O.
-
- OBÉDIENCE, obéissance.
-
- OCCIOIENT, tuaient. (De _occire_.)
-
- OCCISION, meurtre, massacre.
-
- OCCISTRENT, tuèrent. (De _occire_.)
-
- OFFICE, p. 277, autorité.
-
- OÏ, ouï, entendu.
- --Oïe, ouïe, entendue. (De OUÏR.)
-
- OIL, oui.
-
- ONCQUES, ONCQUES MAIS, jamais;
- --p. 300, autrefois.
-
- OPPRESSÉ, pressé vivement, serré de près.
-
- OR-AINS, à l'instant.
-
- ORDENANCE, arrangement.
-
- ORDENER, ordonner;
- --p. 241, faire les préparatifs, l'arrangement.
-
- ORE, maintenant.
-
- ORENT, eurent.
-
- ORREZ, entendrez. (De _ouïr_).
-
- OST, armée.
-
- OSTIEUX, logis, maison, hôtel.
-
- OT, eut.
-
- OTTROI, octroi, permission, concession.
-
- OTTROIER, accorder.
- --_Ainçois qu'il ottroiât la voie d'aller_, avant qu'il consentît
- d'aller.
-
- OUBLIÉTE, prison perpétuelle.
-
- OUNIMENT, OUNIEMENT, également, à la fois.
-
- OUTRAGE, outrecuidance, présomption, excès d'action.
-
- OUTRAGEUX, violent.
-
- OUVRER, travailler, agir.
-
-
- P.
-
- PAINE (SE METTRE A), se donner de la peine, du mal.
-
- PALETER, combattre aux palissades.
-
- PAOUR, peur.
-
- PAR UN POU, A PAR UN POU, à peu près, environ.
-
- PARDONROIT, pardonnerait.
-
- PAREMENT, ornement, insigne.
-
- PARFAIT, achevé, fait entièrement.
-
- PARFIN (LA), fin complète.
-
- PARRIE, pairie.
-
- PARLEMENT (VENIR EN), p. 277, il s'agit du parlement auquel était
- réuni la cour des pairs.
-
- PARMAINTENIR, maintenir entièrement, continuer.
-
- PARMI, p. 139, à cause de.
- --_Parmi ce que_, sous condition que, parce que.
-
- PARMITANT, au moyen de quoi, à condition.
-
- PART, côté.
-
- PARTIR (SE), se quitter, se séparer.
- --_Parti_, p. 447, partagé.
-
- PAS, passage.
-
- PASQUES FLORIES, Pâques fleuries, le dimanche des Rameaux.
- --_Pasques les grans_, la grande fête de Pâques.
-
- PASSION, mal, douleur.
-
- PASTOURIAUX, bergers.
-
- PAVAISSÉ, abrité.
-
- PÉNER (SE), se donner de la peine.
-
- PENNONS, enseignes, étendards.
-
- PERS, pairs.
- --_Pers_, bleu.
-
- PERTUISER, trouer, faire un pertuis, un trou.
-
- PESTILLENCE, p. 135, massacre, tuerie.
-
- PETIT, peu, petitement.
- --_Si petit non_, pas même un peu, si peu que ce soit, pas du
- tout.
- --_Un petit_, un peu.
-
- PIÉ-ÇÀ, longtemps.
-
- PIÈCE (UNE), quelque temps.
- --_Une pièce de temps_, quelque temps;
- --_de grand pièce_, de longtemps.
-
- PIED.
- --_Jà pied_, pas un seul.
- --_Oncques pied n'en échappa_, pas un seul homme n'en échappa.
-
- PIERREGORT, Périgord.
-
- PIERREGUIS, Périgueux.
-
- PLAID, PLAIT, procès.
-
- PLAQUIER, appliquer.
-
- PLEIN, plaine.
-
- PLENTÉ (GRAND), beaucoup, grande quantité.
-
- POESTÉ, autorité, puissance. (_Potestas._)
-
- POIGNIS.
- --_En ce poignis et reculis_, en cette mêlée de gens qui se
- poussent et reculent.
-
- POINTE, extrémité.
-
- POMPES, parures recherchées.
-
- POOIENT, _povoient_, pouvaient.
- --_poroient_, pourraient.
-
- PORTER (SE), p. 278, se comporter.
-
- POT, put.
-
- POU, peu.
-
- POUDRE.
- --_Ramenés en poudre_, réduits en cendre.
-
- POUR, p. 12, à cause de.
-
- POURCHACER, examiner, travailler.
-
- POURCHAS, machination, intrigue.
- --p. 122, poursuite.
- --p. 153, sollicitation.
-
- POURQUANT DE, en ce qui concerne le.
-
- POURSUIR, poursuivre.
-
- POURTANT QUE, parce que.
-
- POUVERRIEZ (VOUS Y), vous y pourvoiriez.
-
- POUVOIR À, tant qu'ils pouvaient.
-
- POUVOIR, puissance, forces.
-
- PRÊCHEMENT, discours, sermon, prêche.
-
- PRÉIST, prit.
-
- PREMIER (DE), d'abord.
-
- PRÈS, presque.
-
- PRESSE, masse.
- --_A la presse rompre et ouvrir_, quand la masse fut rompue
- et ouverte.
-
- PRISE, p. 329, droit abusif de se pourvoir en nature, exercé par
- les officiers du roi aux dépens des marchands.
-
- PRISTRENT, prirent.
-
- PRIVÉEMENT, secrètement, en particulier.
-
- PROCÈS.
- --P. 454, _leurs traités et leurs parlemens et procès_, ce
- qu'ils traitaient, ce qu'ils disaient et ce qu'ils procédaient
- ou faisaient.
-
- PROCHAIN PRÉCÉDANT, avant-dernier.
-
- PROFITER, gagner.
-
- PROPOSER À L'ENCONTRE, soutenir le contraire.
-
- PROPRE (TOUT), tout exprès.
-
- PUIS, depuis.
-
- PUISCEDI, depuis ce jour.
-
- PUR.
- --_En purs leurs chefs_, têtes nues.
- --_En pures leurs cotes_, n'ayant que leurs cotillons, leurs
- chemises.
-
-
- Q.
-
- QUANQUE, autant que (_Quantum_).
-
- QUANS, quels, combien de (_quantos_).
-
- QUANT QUE, tout ce que.
-
- QUARNIAUX, créneaux.
-
- QUINT, cinquième.
-
- QUISTRENT, cherchèrent (de _quérir_).
-
- QUITTER, tenir quitte, mettre en liberté. Opposé à rançonner,
- p. 324.
-
- QUOIS, tranquilles.
-
-
- R.
-
- RACONSUIR, poursuivre, atteindre.
-
- RAMPONNER, défier.
-
- RAMPSONER, défier par des bravades.
-
- RAMENTEVOIR, rappeler.
- --_Ramentu_, participe passé de _Ramentevoir_, rappelé.
-
- RANDON, impétuosité.
-
- RAVISER, reconnaître.
-
- REBOUTER, repousser.
-
- RECLOUI, referma. (De _reclore_.)
-
- RECOMMANDER, confier, mettre en dépôt.
-
- RÉCOMPENSACION, dédommagement.
-
- RECONFORT, ce qui redonne des forces.
-
- RECONVOYER, accompagner.
-
- RECORDER, raconter, rappeler.
-
- RECOUVRER.
- --P. 306, _sans recouvrer_, sans ressource.
- --P. 231, _Recouvrer_, remède.
- --P. 452, _Recouvrer_, réparer, remédier.
-
- RECRU, mis en liberté.
-
- RECUEILLIR, faire réception.
-
- REÇUT (SE), se retira pour se mettre en sûreté.
-
- REFREDEROIENT (SE), se refroidiraient, se calmeraient.
-
- REFRÉNA, calma.
- --_Se refréneroient_, se retiendraient.
-
- REGARDÂT.
- --P. 10, _il regardât_, lisez plutôt: _il se gardât_, il
- s'abstînt.
-
- REGRACIER, remercier.
-
- RELENQUIR, abandonner.
-
- REMENANT, reste.
-
- REMÉRI, récompensé.
-
- REMONTÉE, après-dînée.
-
- REMONTRÉE, montrée, mise en évidence.
-
- REPAIRE, retour.
-
- REPAIRER, séjourner, demeurer.
- --_Se repairer_, s'en retourner.
-
- REPOSTÉ, caché.
-
- RÉPROUVER, blâmer.
-
- RESANÉ, guéri.
-
- RESCOURRE, délivrer, secourir, reprendre.
- --_Rescouirent_, de _rescourre_ ou _rescouir_, délivrèrent.
- --_Rescouit_, délivra.
- --_Rescouoient_, p. 178, reprenaient.
- --_Rescous_, délivré.
-
- RESCOUSSE, délivrance, secours.
-
- RESCRIPRENT, récrivirent.
-
- RESPITER, donner répit, épargner.
-
- RESSOIGNENT, reculent.
-
- RESSOIGNOIENT, craignaient.
-
- RESTADLI, p. 359, réhabilité.
-
- RESTORIER, vengeur.
-
- RESTREIGNIRENT, resserrèrent.
- --_Restreignirent leurs armures qui desroutes estoient et
- fourbirent leurs plaies_, réparèrent leurs armures qui
- étaient brisées, et pansèrent leurs plaies.
-
- RETRAIRE, retirer, se retirer, battre en retraite, revenir.
- --RETRAIANT, retirant, en se retirant.
- --_Retraiez-vous_, retirez-vous.
- --_Retraissiez_, retirassiez.
-
- REVEL, fête. Au pluriel _Reviaulx_.
-
- RÉVÉRENCE, respect.
- --_Réveremment_, avec respect.
-
- RIEN, p. 427, chose (_Res_).
-
- RIOTER, faire riote.
- --_Riote_, Désordre, combat.
-
- ROBER, voler, piller, dérober.
-
- RODAIS, Rhodez.
-
- ROUTE, compagnie, troupe, bande.
-
- RUÉS, jetés.
- --_Rués jus_, jetés par terre.
-
-
- S.
-
- S' pour SA; devant une voyelle.
-
- SACHER, tirer.
-
- SAGE, savant.
- --_Etoient sages de mer_, étaient savants sur les choses de
- la mer.
-
- SAISI, p. 404, _qu'il fût si saisi_, lisez: _qu'il fût saisi_,
- c'est-à-dire, que l'on s'occupât de faire rendre compte au....
-
- SAILLIT JUS, sauta à bas.
-
- SAINTISME. _Saintisme travail_, très-sainte passion.
-
- SAISINE (SE METTRE EN), se saisir.
-
- SALEBRIN, Salisbury.
-
- SAMIS, étoffe de soie.
-
- SAOULA, contenta, apaisa.
- --p. 321, il faudrait: _saoulèrent_.
-
- SCEL, sceau.
-
- SCELLÉS, p. 119, chartes, actes scellés, revêtus du sceau.
-
- SCET, sait.
-
- SÉ, si.
-
- SECRET (ÊTRE), être dans l'intimité.
-
- SEMBLANT (PAR), par ressemblance, par réciprocité; p. 291, de
- même que.
-
- SÉMONNOIT, p. 161, invitait, excitait.
- --Convoquait.
-
- SEMONT, commanda. (De _semondre_.)
- --_Semons_, p. 9, avertis.
-
- SEMONCE, avertissement, sommation.
-
- SEMONNER, avertir, sommer, inviter.
-
- SENESTRE, gauche.
-
- SEOIR, siéger.
-
- SÉOIT, était placé (_sedebat_).
- --_Avoit sis_, avait été placé.
- --_Séoient jus à terre_, étaient assis à bas par terre.
-
- SERMON, discours. (_Sermo._)
-
- SEROURGE, beau-frère. (_Sororius._)
-
- SEURQUETOUT, surtout.
-
- SÉVENT pour savent.
-
- SI, p. 404, lisez CI.
-
- SIED, est placé (_sedet_).
-
- SIGLER. _Siglèrent grant aleure_, cinglèrent grand train,
- rapidement.
-
- SIRE, seigneur.
-
- SIRENT, p. 157, restèrent.
-
- SOMMIER, cheval de somme, courrier.
-
- SORTIRENT, devinèrent, prédirent. (De _sortisser_.)
-
- SOT, sut.
-
- SOUDÉE, solde.
-
- SOUEF, doucement.
- --_Tout souef_, tout doux.
- --_Soueves_, douces.
-
- SOUFFISIST, suffisait.
-
- SOUFFRANCE, tolérance, relâche, trêve.
-
- SOUFFREZ-VOUS, p. 251, taisez-vous.
- --p. 305, calmez-vous.
-
- SOUGIÉS, sujets.
-
- SOULAS, divertissement.
-
- SOULOIENT (SE), SOULOIENT, avaient coutume (_solebant_).
-
- SOUPRIS, surpris.
-
- SOUTILE, subtil.
-
- SUBTIVEMENT, subtilement, avec habileté.
-
- SURCÔTIER, qui couvre le côté, le flanc.
-
- SUER, soeur.
-
- SUIST, suivit.
- --_Suirent_, suivirent.
-
- SUPPOSER, mettre.
- --_Supposât à entredit_, mît en interdit.
-
-
- T.
-
- TAISIBLE, tacite, non exprimé.
-
- TANNER, être ennuyé, se fatiguer.
-
- TANT.
- --_Si trouvèrent deux tant de prisonniers qu'ils n'étoient
- de gens_, deux fois autant de prisonniers que...
-
- TANTÔT, vîte.
-
- TARGE, petit bouclier.
-
- TELLIER, tisserand.
-
- TEMPS. _Pour le temps_, autrefois.
-
- TENIST, tînt.
-
- TENIR, relever.
- --P. 4, _Fust tenu_, relevât.
- --_Tenir terre_, réguer.
-
- TERME, temps fixé, échéance.
-
- TIEUX, tels.
-
- TINDRENT, tinrent.
-
- TIPHAINE, TIPHANIE, l'Épiphanie ou fête des Rois.
-
- TIRIS, mêlée où l'on se tire.
-
- TOLLIR, enlever.
- --_Tollu_, pris.
-
- TORTIS, TORTIL, torche.
-
- TOUDIS, toujours.
-
- TOUJOURS MAIS (À), à toujours.
-
- TOUILLEMENT, TOULLEMENT, TOULLIS, bagarre, tohu-bohu, trouble,
- embarras.
-
- TOURBE, confusion.
-
- TOURMENT, tempête, tourmente.
-
- TOUT (DU), DU TOUT EN TOUT, entièrement, complétement.
-
- TOUT À UN FAIX, tous ensemble, tous à la fois.
-
- TOUTESVOIES, toutefois.
-
- TRAICTIÉ, TRAICTIER, traité, traiter.
-
- TRAÏR (SE), aller.
- --_Se traïssent_, allassent.
-
- TRAIRE, p. 134, lever.
- --Tirer, traîner.
- --_Traiant_, participe présent.
- --_Traoient_, imparfait.
- --_Se traistrent_, se tirèrent, se dirigèrent.
- --_Être trait_, s'être porté.
- --_Trait_, p. 120, issu, sorti.
-
- TRAIT, tirage, effort.
-
- TRAITEUR, négociateur, celui qui traite.
- --_Être traiteur de apaiser_, négocier pour faire la paix.
-
- TRANSCENDER, aller outre, interpréter faussement.
-
- TRAVAILLÉ, fatigué.
-
- TRAVELLER, voyager.
-
- TREF, pavillon.
-
- TRÉPASSER, dépasser, aller au delà de, violer.
- --_Trépassé_, outrepassé.
- --_Trépasser_, _trespasser_, p. 21, mal interpréter, outrepasser.
-
- TRESPERCIER, TRESFORER, transpercer.
-
- TRESTOUS, TRETOUS, tous.
-
- TREUVER, trouver.
-
- TRIBOULÉ, tourmenté (_Tributation_).
-
- TRIÈVE, trêve.
-
- TRUFEUR, TRUFFEUR, plaisant, moqueur.
- --P. 44, trompeur.
-
- TYOIS, Teutons, Allemands.
-
-
- U.
-
- UE pour EU, dans _cuer_, coeur, _juesdi_, jeudi, _muette_,
- meutte, _nuef_, neuf, _pueple_, peuple, _suer_, soeur, _vueve_,
- veuve, etc.
-
- USER, se servir. (_uti._)
-
-
- V.
-
- VAGUE, désert.
-
- VAIR, fourrure de couleur gris-blanc. (_Varius._)
-
- VALSIST, VAULSIST, valût.
-
- VARIEMENT, dissension, changement.
-
- VASSALEMENT, VASSAUMENT, bravement.
-
- VAUGRÉER, errer çà et là.
-
- VÉAST, défendît, empêchât.
- --(De véer, _vetare_).
-
- VELOURDE, fagot (_falourde_).
-
- VENISSENT, vinssent.
-
- VENRONT, viendront.
-
- VENTILOIENT, flottaient au vent.
-
- VÉOIT, voyait.
-
- VERGOGNER (SE), avoir honte.
-
- VERTUEUSEMENT, avec courage.
-
- VESPRE, soir.
-
- VESTEURES, habits, vêtements.
-
- VEUGUECIN, Vexin.
-
- VIAIRE, visage.
-
- VIDER, quitter.
- --_Que ils en videroient aucuns_, p. 450, que quelques-uns
- en sortiraient.
-
- VIENGNIEZ, veniez.
-
- VIGILE, veille.
-
- VILENER, faire honte, maltraiter.
-
- VILENIE, outrage;
- --p. 276, tort.
-
- VILTÉ, mépris.
-
- VIRETON, trait d'arbalète.
-
- VITAILLES, vivres (_victuaille_).
-
- VOIE, route.
- --_Se mit à la voie_, se mit en route.
-
- VOIR, vrai.
- --_Voirement_, vraiment.
-
- VOUER, se consacrer, se vouer.
-
- VOULSIST, voulût.
- --_Voult_, veut, voulut (_vult_, _voluit_).
- --_Voulsissent_, voulussent.
- --_Vourroit_, voudrait.
- --_Vulsist_, voulut.
-
- VUIS, vide.
-
-
- Y.
-
- YREUX, _ireur_, colère, emportement.
- --_Yreusement_, en colère.
-
-
-
-
- TABLE
-
- DES MATIÈRES DU TROISIÈME VOLUME.
-
-
- SUITE DU MOYEN AGE.
-
- Pages.
-
- Commencement de la lutte de Philippe le Bel et du pape Boniface,
- 1301.--(_Chroniques de Saint-Denis._) 1
-
- Bataille de Courtray, 1302.--(_Idem._) 4
-
- Suite de la lutte de Philippe le Bel contre le pape Boniface,
- 1302-1303.--(_Idem._) 9
-
- Bataille de Mons-en-Puelle, 1304.--(_Idem._) 14
-
- Révolte des Parisiens, 1306.--(_Idem._) 17
-
- Les Templiers, 1306-1310.--(_Idem._) 19
-
- Les trois moines rouges.--(_Ballade Bretonne._) 24
-
- Lettres de Charles de Valois portant affranchissement des
- serfs du comté de Valois, 1311 27
-
- Lettres de Louis X portant affranchissement des serfs du domaine
- royal, 1315 30
-
- Les Pastoureaux, 1320.--(_Chroniques de Saint-Denis._) 32
-
- Les Lépreux, 1321.--(_Idem._) 33
-
- Philippe le Long décrète l'unité des poids et mesures,
- 1321.--(_Idem._) 35
-
- Féodalité, chevalerie, éducation, moeurs générales des XIIe,
- XIIIe et XIVe siècles.--(_Chateaubriant._) 36
-
- La loi Salique, 1328.--(_Froissart._) 106
-
- Bataille de Cassel, 1328.--(_Idem._) 112
-
- Édouard III fait hommage au roi de France, 1329.--(_Idem._) 115
-
- Condamnation de Robert d'Artois, 1331.--(_Idem._) 118
-
- Même sujet.--(_Chroniques de Saint-Denis._) 121
-
- Jacquemart d'Artevelt, 1337.--(_Froissart._) 127
-
- Édouard III prend le titre et les armes de roi de France,
- 1340.--(_Idem._) 129
-
- Bataille de l'Écluse, 1340.--(_Idem._) 132
-
- Même sujet.--(_Chroniques de Saint-Denis._) 137
-
- Guerre de Bretagne.--(_Froissart._) 140
-
- Jeanne la Flamme.--(_Ballade Bretonne._) 197
-
- Meurtre d'Artevelt, 1345.--(_Froissart._) 200
-
- Invasion d'Édouard III, 1346.--(_Chroniques de Saint-Denis._) 205
-
- Bataille de Crécy, 1346.--(_Froissart._) 218
-
- Siége de Calais, 1346-1347.--(_Idem._) 243
-
- Le combat des Trente, 1350.--(_Traduction d'un poëme français
- du XIVe siècle._) 252
-
- Même sujet.--(_Ballade Bretonne._) 267
-
- Même sujet.--(_Froissart._) 270
-
- Assassinat du connétable Charles d'Espagne, 1354.--(_Chroniques
- de Saint-Denis._) 274
-
- États généraux de 1355.--(_Idem._) 279
-
- Bataille de Poitiers, 1356.--(_Froissart._) 284
-
- États généraux de 1356.--(_Pierre d'Orgemont et Charles V._) 328
-
- États généraux de 1356 et la Jacquerie.--(_Froissart._) 402
-
- Invasion d'Édouard III et traité de Bretigny,
- 1359-1360.--(_Idem._) 434
-
- GLOSSAIRE 475
-
- TABLE DES MATIÈRES 491
-
-
-FIN DE LA TABLE DU TROISIÈME VOLUME.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of L'Histoire de France racontée par le
- Contemporains (Tome 3/4)), by Louis Dussieux
-
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-
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-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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-contact links and up to date contact information can be found at the
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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