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+The Project Gutenberg EBook of Chacune son Rêve, by Daniel Lesueur
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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+
+Title: Chacune son Rêve
+
+Author: Daniel Lesueur
+
+Release Date: January 26, 2014 [EBook #44762]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHACUNE SON RÊVE ***
+
+
+
+
+Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by The Internet Archive/Canadian Libraries)
+
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+Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
+typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
+et n'a pas été harmonisée.
+
+
+
+
+_Il a été tiré de cet ouvrage 10 exemplaires sur papier de Hollande,
+numérotés de 1 à 10._
+
+
+
+
+CHACUNE SON RÊVE
+
+
+
+
+OEuvres de Daniel LESUEUR
+
+
+ÉDITION ELZÉVIRIENNE (Lemerre, édit.)
+
+ POÉSIES.--_Visions divines._--_Visions antiques._--_Sonnets
+ philosophiques._--_Sursum corda!_ 1 vol. avec portrait. 6 fr. »
+
+ LORD BYRON. (Traduction.) Tome 1er: _Heures d'oisiveté._
+ _Childe Harold._ 1 vol. avec portrait. 6 fr. »
+
+ Tome II: _Le Giaour._--_La Fiancée d'Abydos._--_Le
+ Corsaire._--_Lara_, etc. 1 vol. 6 fr. »
+
+ Tome III: _Le Siège de Corinthe._--_Parisina._--_Manfred._--_Le
+ Prisonnier de Chillon._--_Mazeppa_, etc. 1 vol. 6 fr. »
+
+
+ÉDITION IN-18 JÉSUS (Lemerre, édit.)
+
+ MARCELLE. 1 vol. 3 fr. 50
+
+ UN MYSTÉRIEUX AMOUR. 1 vol. 3 fr. 50
+
+ AMOUR D'AUJOURD'HUI. 1 vol. 3 fr. 50
+
+ NÉVROSÉE. 1 vol. 3 fr. 50
+
+ UNE VIE TRAGIQUE. 1 vol. 3 fr. 50
+
+ PASSION SLAVE. 1 vol. 3 fr. 50
+
+ JUSTICE DE FEMME. 1 vol. 3 fr. 50
+
+ HAINE D'AMOUR. 1 vol. 3 fr. 50
+
+ A FORCE D'AIMER. 1 vol. 3 fr. 50
+
+ INVINCIBLE CHARME. 1 vol. 3 fr. 50
+
+ LÈVRES CLOSES. 1 vol. 3 fr. 50
+
+ COMÉDIENNE. 1 vol. 3 fr. 50
+
+ AU DELA DE L'AMOUR. 1 vol. 3 fr. 50
+
+ L'HONNEUR D'UNE FEMME. 1 vol. 3 fr. 50
+
+ FIANCÉE D'OUTRE-MER. 1 vol. 3 fr. 50
+
+ LE COEUR CHEMINE. 1 vol. 3 fr. 50
+
+ LA FORCE DU PASSÉ. 1 vol. 3 fr. 50
+
+ _Lointaine Revanche._--L'OR SANGLANT. 1 vol. 3 fr. 50
+
+ -- -- LA FLEUR DE JOIE. 1 vol. 3 fr. 50
+
+ _Mortel secret._--LYS ROYAL. 1 vol. 3 fr. 50
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+ -- -- LE MEURTRE D'UNE AME. 1 vol. 3 fr. 50
+
+ _Le Masque d'Amour._--LE MARQUIS DE VALCOR. 1 vol. 3 fr. 50
+
+ -- -- MADAME DE FERNEUSE. 1 vol. 3 fr. 50
+
+ _Calvaire de Femme._--LE FILS DE L'AMANT. 1 vol. 3 fr. 50
+
+ -- -- MADAME L'AMBASSADRICE. 1 vol. 3 fr. 50
+
+
+ L'ÉVOLUTION FÉMININE. 1 vol. (Lemerre, édit.) 1 fr. 50
+
+
+ NIETZSCHÉENNE (roman). Plon-Nourrit et Cie 3 fr. 50
+
+ LE DROIT A LA FORCE (roman). Plon-Nourrit et Cie 3 fr. 50
+
+ _Du Sang dans les Ténèbres._--FLAVIANA, PRINCESSE.
+ Plon-Nourrit et Cie 3 fr. 50
+
+
+
+
+ DANIEL LESUEUR
+
+ DU SANG DANS LES TÉNÈBRES
+
+ Chacune son Rêve
+
+ [Illustration]
+
+ PARIS
+
+ LIBRAIRIE PLON
+
+ PLON-NOURRIT ET CIE, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
+
+ 8, RUE GARANCIÈRE--6e
+
+ _Tous droits réservés_
+
+
+
+
+Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
+
+Copyright 1910 by Plon-Nourrit et Cie.
+
+
+
+
+CHACUNE SON RÊVE
+
+
+
+
+I
+
+MANUSCRIT DE FRANCINE
+
+ Novembre 1905.
+
+
+_Je vais écrire ces choses. Je ne puis pas faire autrement. Le secret
+professionnel m'interdit de les révéler à qui que ce soit au monde.
+Mais ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu, ce que j'ai accompli, la
+responsabilité que j'assume,--tout cela compose un fardeau trop lourd
+pour ma conscience, pour mon cœur._
+
+_Je ne suis qu'une jeune fille, isolée, désarmée, intimidée devant
+la vie, malgré le titre de docteur en médecine que je viens de
+conquérir._
+
+_Oh! oui... intimidée devant la vie. Combien je la trouve
+impénétrable, déconcertante, quand je la vois s'entr'ouvrir sur des
+abîmes de passion, de mystère, de douleur,--peut-être de scélératesse
+et de crime, comme ce qui m'en est apparu, pour s'effacer aussitôt et
+à jamais devant moi. Combien elle me sera difficile à vivre, avec
+la charge redoutable que j'ai assumée!_
+
+_Il y a quelques jours à peine, j'étais encore presque insouciante,
+malgré la gravité de mon destin. Ma situation d'orpheline, ma
+pauvreté, mes études ardues, sans distractions, sans loisirs, sans
+joie, n'avaient abattu en moi ni le courage, ni l'espérance. Je
+touchais au but. Ce titre de docteur, à vingt-quatre ans, comme j'en
+étais fière!... Avec ma volonté forte, dont j'éprouvais la vigueur,
+ainsi qu'un champion qui fait plier et vibrer la lame de son fleuret
+avant l'assaut, je ne doutais pas de l'avenir, je ne doutais pas du
+succès, je ne doutais pas du bonheur._
+
+_Mais aujourd'hui!..._
+
+_Quoi! si vite... En quelques jours... Que dis-je?... en quelques
+heures... tout s'est assombri, transformé. Quel drame ai-je traversé?
+Qu'ai-je fait? Mon cœur se crispe. Une angoisse l'étreint._
+
+_Alors, moi qui me sens faible, pour la première fois, à cause du
+poids écrasant tombé soudain sur mes épaules,--moi qui n'ai personne
+pour m'aider à le porter, ni mère, ni amie, ni confidente, ni fiancé,
+moi qui, d'ailleurs, ne voudrais en faire partager le péril à nul
+être au monde, je prends, cette nuit, dans le silence, un feuillet
+blanc, que je place sous ma lampe, et qui recevra la tragique
+confidence._
+
+_Aussi bien, ne faut-il pas que tous les détails, jusqu'aux plus
+insignifiants, subsistent quelque part, impérissables? Ma mémoire
+peut faiblir... Et si je disparaissais brusquement!... Fixons
+ici une trace de cette aventure, qui, autrement, finirait par
+m'apparaître inconsistante et invraisemblable comme un rêve. Je me le
+dois à moi-même. Et je le dois aussi à ce petit infortuné, qui, plus
+tard, ne possédera pas de trésor plus précieux que mon témoignage._
+
+_Ce document, je lui trouverai bien une cachette assez sûre pour
+qu'on ne l'y découvre point, moi vivante, assez accessible pour qu'il
+n'y reste pas scellé à jamais, si je meurs sans avoir pu en disposer._
+
+ * * * * *
+
+_Il y a quelques soirs, je me trouvais ici, dans cette chambre,--ma
+chambre d'enfant, de fillette, d'étudiante,--la chère petite chambre
+de mes vacances, à Claire-Source._
+
+_Claire-Source!... le joli nom. Il représente jusqu'à ce jour,--et
+peut-être pour toujours,--la seule gaieté de mon existence. C'est la
+maisonnette campagnarde de ma tante Stéphanie,--excellente vieille
+fille, créature du bon Dieu, à qui je dois les petites douceurs, les
+petites gâteries, la petite illusion d'un foyer, d'une famille, dont,
+sans elle, j'eusse été absolument dénuée._
+
+_Donc, je passais une quinzaine ici, prenant quelque repos après la
+soutenance de ma thèse._
+
+_Mercredi dernier (il y aura huit jours demain), j'avais déjà
+souhaité le bonsoir à ma tante, et je m'apprêtais à me coucher de
+bonne heure, pour lire au lit un ouvrage qui m'intéressait, lorsque
+la sonnette de la grille tinta. Surprise, je sortis sur le palier,
+où je rencontrai notre jeune servante, les yeux élargis d'effarement._
+
+_--«Qu'est-ce que ça peut être, mademoiselle Francine? Je n'ose pas
+descendre. J'ai peur!..._
+
+_--En voilà une froussarde! Eh bien, venez avec moi. Il faut voir...
+C'est sans doute pour quelqu'un de malade. On sait que je suis
+médecin.»_
+
+_Je prononçai le mot avec l'enfantillage d'un peu d'orgueil.
+Cependant, je n'avais pas attendu mon doctorat pour donner mes soins
+à tout ce petit monde villageois. Jusqu'alors mes clients rustiques
+avaient respecté le repos de mes nuits. Il est vrai que leur santé à
+toute épreuve ne m'eût pas fait une carrière bien occupée, ni surtout
+bien fructueuse, eussé-je eu l'idée, qui ne me vint jamais, de leur
+réclamer des honoraires._
+
+_Nous descendîmes donc, Estelle et moi. Le bougeoir de jardin
+tremblait aux mains de la poltronne._
+
+_Devant notre modeste grille de bois, une auto était arrêtée: une
+grande limousine, dont les phares étendaient un éventail d'éclatante
+lumière, dont les vernis, les nickels miroitaient en dépit des
+demi-ténèbres. Une voiture de grand luxe, à ce qu'il me sembla._
+
+_Un homme en était descendu pour sonner. Un autre--le
+chauffeur--demeurait sur le siège. Enfin, dans l'intérieur (je m'en
+rendis compte presque aussitôt), se tenait une religieuse._
+
+_--«Mademoiselle Francine?... que l'on nomme dans le pays le docteur
+Francine?» me demanda l'homme avec déférence._
+
+_Visage banal, rasé, tenue bourgeoise,--avec ce je ne sais
+quoi qui décèle quand même les attitudes du service. Il me fit
+l'effet d'un intendant, d'un majordome. Un peu d'accent altérait
+la correction parfaite de ses paroles. Mais un accent à peine
+appréciable,--provincial peut-être plutôt qu'étranger._
+
+_--«C'est moi. Mais,»--me hâtai-je d'ajouter,--«je n'exerce pas
+ici, sauf auprès des indigents. Voulez-vous l'adresse d'un de mes
+confrères, à Parmain, à Beaumont?_
+
+_--Mademoiselle, c'est pour une jeune femme en couches, près d'ici.
+Elle souffre atrocement. Elle ne veut qu'une femme auprès d'elle...
+Une question d'humanité. Si vous jugiez qu'une autre intervention est
+nécessaire, il serait toujours temps..._
+
+_--Mais je ne suis pas sage-femme.»_
+
+_La religieuse, sans quitter l'auto, s'approcha de la portière._
+
+_--«Docteur,» commença-t-elle... (Et, faut-il l'avouer? cette façon
+de m'interpeller me flatta, me disposa favorablement. A quoi tiennent
+nos décisions?) «Docteur... par la sainte charité chrétienne, ne
+refusez pas. Il s'agit surtout d'influence morale... Je m'y connais
+un peu, je ne crois pas à un cas compliqué... Mais la pauvre créature
+est à bout de forces... Elle ne veut qu'une femme... D'ailleurs,
+la bonté, la solidarité féminines, voilà ce qu'il nous faut... La
+situation est délicate...»_
+
+_Elle baissa encore la voix pour m'insinuer la dernière phrase._
+
+_Cette religieuse... (Je ne reconnaissais pas du tout son ordre,
+ne voyant qu'un vague paquet noir, et une étroite cornette blanche,
+épinglée d'un voile également noir, dont l'ombre me dérobait
+presque tout à fait son visage.) Cette religieuse, à l'intonation
+papelarde, ne parvenait pas à m'émouvoir. Elle ne sentait pas ce
+qu'elle disait, elle récitait une leçon. Mais quoi!... Ces femmes,
+qui côtoient tant de misères, ne peuvent les partager toutes.
+Celle-ci--garde-malade--était peut-être engourdie, hébétée de
+veilles. Ce qu'elle proférait, machinalement, n'en était pas moins
+la vérité. Une malheureuse se tordait dans les douleurs les plus
+atroces qui soient, compliquées de je ne sais quelles souffrances
+morales,--souffrances trop faciles à deviner des maternités
+clandestines, tragiques. Elle criait après la sympathie d'une autre
+femme... Non pas après les soins vulgaires d'une professionnelle de
+village, mais après la fraternité compréhensive d'une âme proche
+de la sienne. La pitié parla en moi. Puis, d'autres sentiments
+aussi. Ne sommes-nous pas des êtres trop complexes pour qu'aucune
+de nos impulsions soit simple? Nous attribuons toujours au ressort
+le plus honorable le déclanchement de notre volonté. Que de causes
+obscures dont nous nous plaisons à ignorer l'influence! Mais, comme
+je veux ici tout dire, je dois reconnaître qu'une sorte d'attraction
+romanesque s'ajouta, pour me décider, à l'entrain généreux. La mise
+en scène nocturne, l'élégance de la voiture, le roman qui me serait
+divulgué, le choix qu'on faisait de moi, la confiance qu'on me
+témoignait, même ce qu'il y avait d'un peu hasardeux à partir ainsi
+dans les ténèbres, vers le mystère,--tout eut sa part dans la légère
+exaltation où s'échauffa définitivement mon zèle secourable._
+
+_--«Soit!... Un instant... Estelle, cherchez-moi vite mon manteau de
+voyage, ma trousse, et une écharpe pour jeter sur ma tête.»_
+
+_Lorsqu'elle revint avec ces objets, je lui enjoignis de prévenir ma
+tante._
+
+_--«Allons-nous loin?» demandai-je._
+
+_--«Trois quarts d'heure d'ici. Que Mademoiselle ne se préoccupe de
+rien. L'auto sera à ses ordres pour le retour._
+
+_--Vous entendez, Estelle, dites bien à ma tante qu'elle ne s'inquiète
+pas.»_
+
+_Enveloppée dans mon grand manteau, l'écharpe de gaze posée sur mes
+cheveux, je montai dans la voiture._
+
+_Comment!... l'individu que j'avais pris pour un intendant m'y
+suivait!... Cela ne me plut guère. Qu'il fût venu à l'intérieur
+de la limousine avec l'infirmière, soit. Mais maintenant que nous
+étions deux femmes (mon inconscient seul ajoutait:--«dont madame le
+docteur Francine»), il aurait pu s'asseoir à côté du chauffeur. La
+température même ne lui aurait pas rendu trop pénible ce devoir de
+respect. Car la nuit de novembre était tiède._
+
+_J'abaissai la vitre à côté de moi. Un air moite, humide, mais sans
+pluie, me caressa le visage._
+
+_Je voulus demander quelques renseignements sur l'état de la personne
+à qui je portais mes soins, mais songeant que j'aurais tout le
+temps, je laissai ma pensée s'évader au dehors, dans l'enchantement
+triste de la nuit._
+
+_Une vague clarté tombait du ciel sur de grands espaces obscurs. Comme
+nous filions à toute vitesse vers Persan, c'était, de part et d'autre
+de la route, la morne étendue des champs de betteraves, cultivées
+pour les raffineries. Bientôt commença la petite cité ouvrière.
+Quelle muette résignation, dans les ténèbres pâles, de toutes ces
+humbles maisonnettes pareilles, avec leur unique porte, leur unique
+fenêtre, leur échelle de poules montant à l'unique étage, dans le
+carré de leur jardinet! Quel silence!... quel lourd sommeil!...
+L'auto jetait sur chaque pauvre façade close le regard brutal de
+ses phares. Et mon cœur se serrait,--comme à l'hôpital, quand le
+chef de service, découvrant devant nous quelque tare humaine, sur un
+pauvre corps de misère, y projette sa science et nous instruit, sans
+se soucier des pudeurs et des épouvantes que brutalise l'impitoyable
+clarté._
+
+_Nous passâmes l'Oise sur le pont de Beaumont. La côte fut montée,
+la petite ville traversée en un éclair. Encore une route à travers
+champs. Puis nous pénétrâmes dans la forêt de Carnelle._
+
+_Un imperceptible frisson me traversa. Ici, la vraie obscurité, la
+vraie solitude, le sourd abîme où nul cri ne serait entendu. Et j'y
+étais seule, avec des gens que je ne connaissais pas._
+
+_La présence de la religieuse me rassurait. Je me tournai vers elle
+pour lui poser enfin les questions nécessaires._
+
+_L'intérieur de l'auto n'étant pas éclairé, je distinguais très
+vaguement les physionomies de mes compagnons de route. Et je les
+avais si peu, si mal vues, dans une si hésitante perplexité, que je
+ne les imaginais pas davantage._
+
+_--«Ma sœur,» commençai-je à voix basse, «voudriez-vous me donner
+quelques indications sur la personne auprès de qui vous me conduisez?
+Elle est jeune, m'avez-vous dit, très jeune?_
+
+_--Vous en jugerez._
+
+_--Vous ne savez pas son âge!... Est-elle primipare?» (Mais,
+interprétant aussitôt le terme scientifique): «Est-ce son premier
+enfant?»_
+
+_L'infirmière ne répondit pas. Elle s'agita un peu. Et il me sembla,
+au mouvement de sa jambe contre la mienne, qu'elle avançait le pied
+pour chercher celui de l'homme placé en face de nous sur un des
+strapontins. Comme s'il eût attendu le signal, cet individu prit la
+parole:_
+
+_--«Mademoiselle,» me dit-il,--toujours avec le même ton déférent--«ne
+vous alarmez pas. Madame la religieuse ici présente vous jurera,
+comme je vous le jure moi-même, que vous n'avez rien à craindre.»_
+
+_Cet exorde ne laissa pas que de m'impressionner fort désagréablement.
+Mais j'étais en pleine forêt nocturne, dans une auto qui faisait du
+quatre-vingts à l'heure. Inutile, par conséquent, de bouger ou de
+crier. Je ne fis ni l'un ni l'autre._
+
+_Ce fut la religieuse qui continua. Sa voix onctueuse me parut plus
+inquiétante._
+
+_--«Vous comprendrez, docteur. Vous ne nous en voudrez pas. La
+naissance à laquelle vous allez aider doit être entourée du plus
+profond mystère. Des malheurs effroyables seraient le résultat d'une
+indiscrétion, même la moindre. Vous nous permettrez donc, avant notre
+sortie de cette forêt, de vous bander les yeux._
+
+_--Jamais!... Comment!...» m'écriai-je, révoltée. «Et le secret
+professionnel?... J'y suis astreinte sur l'honneur. Ose-t-on supposer
+que j'y faillirais?_
+
+_--Certes, non... mais enfin..._
+
+_--L'intérêt même m'y oblige, voyons...» ajoutai-je. «Un médecin qui
+ne s'y tiendrait pas scrupuleusement ruinerait sa carrière.»_
+
+_Vains arguments. Mes compagnons ne m'écoutaient pas, plaçant un
+ou deux mots d'aquiescement vague pour mieux saisir l'opportunité
+de leur action. Encore une fois, je crus surprendre un échange
+de gestes, comme un signal. Aussitôt une étoffe opaque s'enroula
+autour de ma tête, me couvrant le visage, si étroitement que je crus
+suffoquer._
+
+_Quelle terreur!... Ces gens voulaient m'étouffer. J'allais mourir...
+Mais non. L'un d'eux dit à l'autre:_
+
+_--«Je tiens bien. Tu peux dégager la bouche.»_
+
+_Ce tutoiement me frappa. Surtout, lorsque, avec une respiration plus
+libre, me revint la faculté d'observer, alors que le son de cette
+phrase persistait dans mon oreille._
+
+_C'était la religieuse qui avait parlé. Du moins, j'en eus
+l'impression, bien que la voix, moins contenue, eut pris tout à coup
+une rudesse masculine. La main qui me tenait le bras de son côté
+possédait une vigueur plutôt singulière pour une femme. Depuis cet
+instant, je suis demeurée persuadée que la soi-disant porteuse de
+cornette était un homme. Cependant je n'en eus pas d'autre preuve.
+Après tout, il existe d'assez robustes paysannes, qu'elles aient ou
+non droit à l'habit monastique, pour avoir rempli cette méchante
+mission avec une semblable énergie._
+
+_L'individu assis sur le strapontin me serrait l'autre bras dans
+un étau non moins solide. En même temps, il tordait et maintenait
+l'étoffe dont j'étais aveuglée. Pour avoir plus de force, et mieux
+prévenir tout mouvement de ma part, il se penchait sur moi jusqu'à
+me toucher de sa poitrine, tandis que ses genoux captaient rudement
+les miens. La fureur et l'écœurement de ce contact m'affolaient. Ces
+violences physiques sur ma personne me faisaient bouillir le sang.
+Mais que dire?... que faire?... Ils étaient les plus forts. Et, dans
+l'angoisse de ces intolérables minutes, je n'avais qu'un espoir:
+c'est qu'ils ne m'eussent pas menti. La fin de cette horrible course
+serait-elle vraiment ce qu'ils m'avaient annoncé? Plût au ciel!...
+Aveuglée, oppressée, impuissante, éperdue, je me sentais rouler dans
+un abîme d'effroi. Et ce n'était pas la mort que je craignais le
+plus._
+
+_Combien de temps cela dura-t-il? A quelle distance de la forêt de
+Carnelle s'arrêta l'auto? Dans quelle direction avait-elle roulé, à
+cette allure vertigineuse,--unique indice qu'il me fût possible de
+percevoir? Je l'ignore. Je l'ignorerai probablement toujours. A quoi
+servirait de risquer même une appréciation? La voiture eût viré pour
+retourner d'où nous venions, que je ne m'en serais pas aperçue. Quant
+à la durée, nous ne l'estimons qu'à la mesure de nos sensations. Ce
+qui me sembla d'interminables heures n'était peut-être que de rapides
+minutes._
+
+_Lorsque l'auto eut stoppé, les bras qui me maintenaient ne
+desserrèrent pas leur étreinte. Au contraire, il me parut que
+d'autres arrivaient à l'aide pour m'entourer, me traîner ou me
+porter. Car, bien qu'on m'eût d'abord posé les pieds à terre, je ne
+crois pas m'en être servie ensuite, pour gravir les perrons et les
+étages dont je dus faire, plus ou moins volontairement, l'ascension._
+
+_Lorsqu'on m'enleva l'espèce de casque d'étoffe sous lequel je ne
+différenciais même pas la lumière de l'obscurité, je demeurai un
+instant éblouie._
+
+_La terreur ayant fini par l'emporter chez moi sur l'indignation, mon
+premier mouvement ne fut pas pour protester contre le traitement
+subi. J'essayai de constater où je me trouvais et ce qui m'y
+attendait. L'intervalle que mirent mes yeux meurtris et clignotants
+à recouvrer la netteté de leur vision, suffit pour que ceux que
+j'appellerai mes ravisseurs s'esquivassent. Ni l'homme que j'avais
+pris pour un intendant, ni la religieuse--fausse ou vraie--ne se
+trouvaient dans la chambre dont mon regard faisait le tour._
+
+_Cette chambre, largement éclairée à l'électricité, vaste et haute,
+voûtée dans le style gothique, avec des arcs-doubleaux, avait
+trois fenêtres, closes de volets intérieurs, et deux portes,
+fermées,--peut-être à clef. Elle me fit un effet contradictoire,
+d'opulence et de délabrement. Par ses proportions, par son décor
+architectural, elle décelait une demeure plutôt somptueuse, un
+château sans doute. Mais est-ce qu'une armée pillarde avait passé par
+là? Les rideaux, les tapis, les tableaux, le mobilier manquaient. Les
+murs étaient nus._
+
+_Je consigne tout de suite une réflexion dont je ne m'avisai que plus
+tard: c'est qu'on avait dû démeubler cette pièce lorsqu'il devint
+indispensable d'y introduire un docteur,--pour que cet étranger n'en
+gardât aucun souvenir distinct et caractéristique. A moins que ce ne
+fût une précaution d'hygiène, pour établir autour de l'accouchée un
+milieu aseptique,--ainsi que j'en jugeai au premier abord._
+
+_Il y avait, naturellement, les objets essentiels. Avant tout, le
+lit. Un lit quelconque, en bois sombre, assez large et sans aucune
+draperie. Puis, une grande table, couverte d'objets de toilette ou de
+pharmacie, et des chaises fort ordinaires._
+
+_Du lit s'échappait une plainte faible et continue, sans qu'on pût
+discerner le pauvre être qui gémissait ainsi. Cette plainte exhalait
+tant de souffrance découragée, qu'elle me perça le cœur._
+
+_A côté du lit, en face de moi, une femme se tenait debout._
+
+_Si rapides qu'eussent été ces constatations, elles venaient après
+une autre qui frappait aussi désagréablement mes sens que ma pensée.
+Une odeur de chloroforme saturait l'atmosphère. Moi qui venais de
+suffoquer à demi sous mon bandeau, je ne pus supporter l'asphyxiante
+impression. En même temps, je m'en alarmai comme médecin._
+
+_--«De l'air... Il faut de l'air, ici,» m'écriai-je._
+
+_La personne qui se trouvait près du lit ayant fait une espèce de
+geste vague,--plutôt négatif,--je me dirigeai résolument vers une
+des fenêtres, pour l'ouvrir moi-même. Les volets pleins qui s'y
+appliquaient à l'intérieur résistèrent à tous mes efforts. Il en fut
+de même aux deux autres croisées. Munis d'une fermeture hermétique,
+ils ne bougèrent pas plus que le mur même. Cette constatation
+m'incita à tâter les serrures des portes. Les portes étaient closes
+aussi solidement que les volets._
+
+_L'inquiétante impression ramena ma main, meurtrie par la lutte, vers
+une petite sacoche suspendue à ma ceinture, où j'avais eu soin de
+placer, ce soir-là, comme toujours pour mes sorties nocturnes, un
+revolver,--d'ailleurs minuscule et peu redoutable, un revolver-bijou.
+Je possédais toujours la sacoche, mais on en avait enlevé le
+revolver,--fort adroitement, je dois le dire, je ne m'en étais pas
+aperçue. Une exclamation indignée m'échappa._
+
+_--«Où suis-je?» m'écriai-je, presque avec fureur, en revenant vers la
+femme immobile. «Quel est ce guet-apens?_
+
+_--Chut!...» fit-elle, posant un doigt sur ses lèvres, et me désignant
+la forme torturée qui se convulsait sous les couvertures._
+
+_Étrange chose... Extraordinaire instant._
+
+_La femme... (une créature assez jeune, insignifiante, la
+silhouette enveloppée d'une blouse d'infirmière)... son expression
+soumise et irresponsable, son geste de compassion profonde, sa
+mimique instinctive, mais vraiment sublime, qui semblait dire:
+«Qu'importe!... Voici de la douleur, et le reste n'est rien...» Ceci
+me bouleversa, me transforma, me fit tout oublier. Une voix secrète
+me suggéra: «Tu es médecin... agis... soulage.» Le lieu où j'étais,
+ce que j'y pouvais craindre, la violence qui m'avait été faite,--tout
+disparut, la peur aussi bien que la colère, la curiosité comme la
+volonté d'observation. Il ne me resta que l'exaltation du devoir
+professionnel et la pitié._
+
+_Je me penchai vers le lit--sans même arrêter longtemps mes regards
+sur cette femme, qui n'avait pas encore prononcé un mot, et dont la
+seule attitude venait de m'impressionner jusqu'à changer mon état
+d'âme. En écartant le drap, je compris pourquoi je n'avais pas encore
+pu distinguer qui s'y trouvait._
+
+_La personne qui gisait là portait une sorte de serre-tête, comme ceux
+qui cachent le front et les cheveux des nonnes, sous la cornette.
+Ce linge blanc sur l'oreiller blanc, et qu'un système compliqué de
+rubans fixait à une robe de nuit à grande collerette pierrot où
+s'engloutissaient le menton et les oreilles, ne formait qu'une seule
+masse d'où émergeait bien peu de visage. Et ce peu de visage n'était
+guère moins blanc que le reste. La seule couleur différente--je ne le
+sus pas tout de suite--était celle des prunelles. Elles me parurent,
+quand je les vis, très sombres, d'un brun velouté, peut-être
+noires. Pour le moment, les paupières les recouvraient. Ces paupières
+abaissaient sur les joues une frange de cils tellement courte et
+régulière qu'elle devait avoir été rognée avec des ciseaux, pour que
+l'expression des yeux devînt ainsi méconnaissable. Dans le même but,
+assurément, les sourcils avaient été rasés. Bien que la complexion
+fût d'une brune, je ne pouvais préjuger de la nuance des cheveux,--du
+moins de la nuance qu'adoptait cette jeune femme pour sa chevelure,
+étant données les fantaisies de coloration et de décoloration que
+l'art capillaire facilite._
+
+_Comment la reconnaître jamais?_
+
+_Ce masque blêmi, sans expression, sans parure, dénué de sourcils,
+presque de cils, étroitement encadré de ces blancheurs de linceul,
+qui sait?... Dans l'éclat de la santé, de la vie, de la joie,
+avec la grâce d'une coiffure seyante, c'était peut-être une image
+de séduction. Des cœurs passionnés l'évoquaient peut-être en se
+consumant de désir._
+
+_Hélas!..._
+
+_Les traits me parurent délicats, réguliers. La distinction se
+marquait au galbe allongé de l'ovale, à je ne sais quoi de fin et
+de fier, qui subsistait malgré cet affreux appareil, et malgré les
+crispations de souffrance. Elle se décela également à l'élégance des
+attaches et des mains, lorsque je poursuivis l'examen de ce pauvre
+corps labouré par de terribles douleurs. Mais la disproportion des
+jambes et des pieds me frappa. Les muscles des jambes surtout, bien
+que d'un dessin remarquablement pur, ne se rapportaient pas, par
+leur développement et leur fermeté, à la gracilité fluette des bras.
+On aurait dit qu'une gymnastique spéciale avait exercé les unes sans
+jamais faire travailler les autres. Mais la nature offre souvent,
+sinon toujours, cette espèce d'inachèvement ou de désharmonie, qui
+force les sculpteurs à faire poser plusieurs modèles pour obtenir un
+type complet de perfection plastique._
+
+_Un fait certain, c'est que j'avais sous les yeux une très jeune
+créature._
+
+_L'état qu'elle présentait à un examen médical fût resté
+incompréhensible si l'odeur du chloroforme répandue dans la chambre
+ne l'eût expliqué. L'influence de cet anesthésique, administré à une
+dose déraisonnable, imprudente--sinon criminelle--suffisait à la
+rendre inconsciente et à paralyser presque entièrement le travail de
+la maternité,--du moins le travail volontaire, celui où l'organisme
+se détermine sous l'éperon de la douleur._
+
+_Inconsciente, elle l'était. Mais non insensible. Sa chair torturée
+gémissait,--plaintif gémissement qui déchirait le cœur. Et, sans
+doute, à cette lamentation physique, se mêlait le cri d'une détresse
+obscure... Mais le cerveau ne discernait plus, ne répartissait plus
+la part cruelle des fibres saignantes, et l'autre part,--plus cruelle
+peut-être, de l'âme angoissée._
+
+_--«Qu'a-t-on fait!...» murmurai-je. «Sans l'intervention du
+chloroforme, tout se fût passé normalement. Tandis qu'à présent le
+pire est à craindre. Qui a osé appliquer ce stupéfiant avec une
+prodigalité si coupable?»_
+
+_Je levai les yeux vers l'infirmière. Non pour une réponse positive à
+ma question, mais pour un éclaircissement quelconque, dont je pusse
+tirer parti._
+
+_Elle me considérait avec anxiété, sans répondre. Et comme je lui
+dis encore quelques mots, renforcés par toute l'autorité dont
+j'étais capable, en appelant à sa conscience pour me venir en
+aide, elle finit par proférer des sons qui me furent totalement
+incompréhensibles. Elle parlait une langue sans aucun rapport
+avec celles que j'avais jamais entendues. Je ne rencontrai aucune
+syllabe familière dans ce que me dit cette femme. Pourtant elle
+parut ensuite comprendre certains ordres que je lui donnai, certains
+noms d'objets que je la priai de me passer, lorsqu'elle s'appliqua,
+sous ma direction, à joindre aux miens ses efforts pour sauver la
+malheureuse jeune mère et son enfant. Jouait-elle un rôle imposé?
+Était-ce réellement une étrangère assez fraîchement débarquée de son
+pays pour ne pas connaître un seul mot de français? Que sais-je? Pour
+moi, dans le drame, elle n'était qu'une comparse très inférieure. La
+chance voulut qu'elle eût une sensibilité compatissante, beaucoup
+de bonne volonté, des gestes précis et agiles. Grâce à cette triple
+disposition, elle coopéra très efficacement à l'œuvre de salut que
+je m'efforçai d'accomplir, et dont, à certaines minutes, j'eus lieu
+de désespérer._
+
+_Combien dura cette œuvre? Pendant combien d'heures cette inconnue
+et moi disputâmes-nous à la mort l'autre inconnue,--presque cadavre
+par la rigidité effrayante,--et appelâmes-nous désespérément à la
+vie l'infortuné petit être, qui faillit avoir pour tombeau le sein
+glacé où toute palpitation s'éteignait? Je ne sus pas quand la nuit
+fit place au jour. Si l'aube grise de novembre filtra par quelque
+interstice des volets, je ne m'en aperçus pas. L'électricité nous
+éclairait abondamment._
+
+_Par bonheur, rien ne me manqua de tout ce qui pouvait être nécessaire
+aux soins spéciaux que je prodiguai. Ma trousse était complète. Et,
+pour ce qu'elle ne fournissait pas, je le trouvai là, sur cette
+table, où s'étalait tout un appareil d'infirmerie. La garde me
+préparait tout, en personne d'expérience. C'était elle, probablement,
+qui s'était munie de si prévoyante façon._
+
+_Nous n'en pouvions plus, ni elle, ni moi, lorsque l'enfant vint au
+monde. J'évaluai plus tard, à peu près, la durée de notre effort,
+de notre veille, de notre jeûne, et je ne m'étonnai plus de notre
+excessive fatigue. Nous n'avions rien pris que du café très fort,
+bien qu'une religieuse (une véritable, cette fois, ou celle de la
+voiture?... je n'y fis pas attention) fût venue à deux reprises nous
+apporter un plateau chargé d'aliments._
+
+_Enfin, nous entendîmes crier, respirer, ce bébé, que j'accueillis
+dans le monde avec une pitié infinie._
+
+_C'était donc moi qui lui offrais le premier sourire de tendresse!...
+Moi, si éloignée de son destin, amenée de force en cette chambre où
+il naissait,--moi qui ne savais rien de lui, sinon qu'il entrait dans
+la vie sous de bien lugubres auspices._
+
+_Sa mère n'avait pas conscience qu'il fût là. Les yeux clos,
+peut-être pour toujours, elle ignorait l'orgueil et la joie de
+posséder un fils. L'appellerait-elle jamais de ce nom?... Si la mort
+ne l'en privait pas,--comme cela paraissait probable (la malheureuse
+n'avait plus que le souffle!...)--quelque fatalité terrible lui
+arracherait ce trésor._
+
+_Quel dommage! Il était si beau, ce nouveau-né! Robuste, solide, bien
+constitué, le petit gaillard ne demandait qu'à vivre. Un peu noir de
+suffocation à la première minute, il eut vite fait de mettre en jeu
+ses poumons--ce qui nous valut quelques bons cris bien perçants, et
+ce qui éclaircit aussitôt son mignon visage._
+
+_Je mis un baiser sur ce petit front._
+
+_--«Pauvre enfant!» murmurai-je. «Au moins quelqu'un t'aura souhaité
+la bienvenue. Et tu n'auras pas tout à fait été dépourvu de caresses
+à ton premier jour._
+
+_--Ainsi, c'est un garçon,» dit une voix d'homme._
+
+_Je tressaillis de saisissement._
+
+_Depuis que l'infirmière, après avoir lavé l'enfant, me l'avait mis
+dans les bras pour s'occuper de la mère, je m'étais assise, accablée.
+La réaction s'opérait en moi, après tant d'émotions et d'efforts.
+Peut-être une demi-torpeur m'engourdissait-elle. Certainement,
+quelque chose m'avait échappé. Je ne saurais affirmer maintenant
+rien de net sur l'entrée de cet homme. Ma compagne lui avait-elle
+envoyé un message, un signal? S'était-elle absentée pour le prévenir?
+Les cris de l'enfant l'avaient-ils attiré? Comment n'avais-je pas
+entendu, ni vu, qu'une porte s'ouvrait? Autant de questions
+insolubles, et, d'ailleurs, sans intérêt._
+
+_Mais quel sursaut lorsque cette voix mâle me frappa! Je levai les
+yeux._
+
+_Un personnage de très haute taille, de forte carrure, s'approchait,
+se penchait curieusement. Son désir de voir était si manifeste, que,
+d'un geste machinal, je soulevai vers lui le nouveau-né. Du moins,
+mes mains firent ce geste. Ma pensée n'y prit point part. Elle se
+tendait toute, et mes yeux aussi, dans une application intense, pour
+observer l'homme et pour garder de lui quelque trait._
+
+_Un masque lui couvrait le visage, emprunté sans doute à un
+accoutrement d'automobiliste. Les yeux disparaissaient derrière le
+miroitement des verres, et une espèce de bavolet tombait plus bas que
+le menton. Je ne puis donc signaler que sa taille presque colossale.
+Sa tenue était quelconque. Un costume de sortie, non pas un négligé
+d'intérieur. Il parlait le français avec pureté, sans accent.
+J'étudiai ses mains,--soignées, sans physionomie caractéristique, et
+dépourvues de bagues._
+
+_--«Vous êtes le père?» demandai-je._
+
+_Sans avoir eu l'air d'entendre la question, il me parla:_
+
+_--«Grâce à vous,» dit-il, «cette femme et cet enfant sont sauvés..._
+
+_--L'enfant,» soulignai-je._
+
+_--«L'enfant seulement?» questionna-t-il avec un accent d'inquiétude._
+
+_--«Je le crains. On a commis un vrai crime en employant le
+chloroforme comme on l'a fait. Cette pauvre jeune femme...»_
+
+_Il se détourna, fit un pas vers le lit, puis engagea un colloque avec
+l'infirmière, dans la langue de celle-ci. Au bout d'un moment, il
+revint à moi, et, sans plus me parler de l'accouchée, il reprit:_
+
+_--«On va vous reconduire, mademoiselle, avec les mêmes précautions
+qu'on a prises pour vous amener. Je m'excuse de ce qu'elles ont de
+désagréable pour vous, mais... impossible autrement._
+
+_--Je ne veux pas qu'on me touche!» m'écriai-je avec véhémence. «Je me
+banderai les yeux. Qu'on s'en assure! Mais, au nom du ciel, si vous
+êtes le maître ici, empêchez que des valets offensent une femme si
+indignement.»_
+
+_Pendant que je débitais ceci d'une haleine, l'homme, sans s'émouvoir,
+sortit un portefeuille de sa jaquette, l'ouvrit, en tira une liasse
+de billets de banque:_
+
+_--«Mademoiselle... permettez-moi... Ce n'est qu'une juste
+rémunération..._
+
+_--Non, monsieur._
+
+_--Cependant..._
+
+_--Non, monsieur._
+
+_--Mais... des honoraires..._
+
+_--Ce ne sont pas des honoraires. C'est le prix d'une complicité. Je
+ne sais laquelle. L'ignorant... je n'accepte pas._
+
+_--Vous avez donné vos soins à Madame._
+
+_--Comme je les lui aurais donnés au bord d'une route, dans une salle
+d'hôpital... Non, monsieur, gardez votre argent... Comme vous
+gardez votre masque.»_
+
+_Il se mit à rire... Un rire qui me fit un peu peur._
+
+_Du lit vint un long soupir. Puis des mots balbutiés... des mots
+d'hallucination sans doute... Je ne les saisis pas._
+
+_--«Prenez garde,» repris-je. «Le moindre bruit l'agite. Et si la
+fièvre s'en mêle...»_
+
+_Il baissa la voix._
+
+_--«Il faut pourtant que vous m'écoutiez, mademoiselle. Je ne puis
+vous parler ailleurs. Vous ne sortirez d'ici que comme vous y êtes
+entrée._
+
+_--Qu'avez-vous à me dire?_
+
+_--Ceci: je suis le maître de mon secret, et je n'entends pas qu'on
+s'en mêle. Une indiscrétion vous coûterait cher._
+
+_--Je suis mieux tenue que par vos menaces, monsieur. Par mon honneur
+professionnel._
+
+_--Si vous aimez quelqu'un au monde, ne lui parlez jamais de ce que
+vous avez vu ici._
+
+_--Je n'ai rien vu... qu'un enfantement pénible, et singulièrement
+compromis par une application intempestive de chloroforme._
+
+_--Silence!...»_
+
+_Je me tus. Lui aussi._
+
+_J'avais remis le nouveau-né à la garde. Elle l'habillait,
+l'emmaillotait avec de grandes précautions. L'homme jeta un coup
+d'œil de son côté, puis reprit, non sans hésitation, et tellement
+bas que je l'entendis à peine:_
+
+_--«Cet enfant... Il doit disparaître.»_
+
+_Comme pour arrêter mon mouvement de révolte, il me saisit le poignet._
+
+_--«On ne lui fera aucun mal. Je ne pourrais en souffrir la pensée.
+Mais on l'abandonnera. Voulez-vous le remettre à l'Assistance?_
+
+_--Moi!_
+
+_--Je vous connais, mademoiselle. C'est à bon escient que je vous ai
+choisie. Si vous l'emportez, je serai tranquille pour son existence.
+Autrement, ce sera le hasard du grand chemin, le seuil d'une
+église... la borne. Il m'en coûterait._
+
+_--Quelle infamie!_
+
+_--Ne jugez donc pas ce que vous ignorez._
+
+_--Je n'ignore pas que vous êtes un père infâme._
+
+_--C'est là que vous jugez à faux, précisément.»_
+
+_Un éclair me traversa l'esprit. Cet homme pouvait être le mari sans
+être le père. Il se vengeait. Atroce vengeance!_
+
+_--«Vous volez un enfant à sa mère. Peut-on commettre un crime plus
+abominable!_
+
+_--J'ai fait venir un médecin, non un confesseur,» ricana-t-il. «Oui
+ou non, emportez-vous ce petit? ou bien l'exposera-t-on?...»_
+
+_Je regardai le feu de bois, qui n'avait cessé de brûler dans la
+cheminée. Au dehors, c'était novembre... Un frisson courut dans mes
+veines._
+
+_--«J'emporte l'enfant,» déclarai-je._
+
+_--«Pour le remettre à l'Assistance?_
+
+_--Qu'en puis-je faire d'autre, hélas? Je suis une jeune fille... et
+sans fortune._
+
+_--C'est bien sur cela que j'ai compté. Cependant, voulez-vous me
+jurer?..._
+
+_--Je le jure._
+
+_--Sur toutes vos chances de bonheur en ce monde._
+
+_--Sur toutes mes chances de bonheur! Ce n'est pas un fameux serment._
+
+_--Alors... sur votre vie._
+
+_--Oh! sur ma vie aussi... tant que vous voudrez. Donnez-moi ce pauvre
+être, et que je parte d'ici! Grands dieux!... que je parte d'ici!...»_
+
+_Une lassitude, un dégoût, une horreur sans nom. J'avais le sentiment
+d'être, non la victime, mais la complice, d'une machination odieuse.
+Et pourtant... Que pouvais-je?_
+
+_Avant de s'éloigner, l'inconnu essaya encore de me faire accepter les
+billets de banque. Je les repoussai avec plus d'écœurement que la
+première fois._
+
+_A peine avait-il quitté la chambre, que des gens s'y précipitèrent.
+Je fus saisie. Un voile m'enveloppa la tête. Mais je me débattis si
+violemment, et avec un tel cri, qu'une espèce de désarroi rompit
+l'effort de mes agresseurs. J'en profitai pour m'élancer vers
+l'infirmière et pour lui enlever l'enfant._
+
+_--«Qu'on le laisse, au moins,» criai-je, «recevoir un baiser de sa
+mère!»_
+
+_Ceux qui étaient là comprirent-ils? Eurent-ils pitié? Je ne sais.
+Mais ils m'accordèrent le temps de porter le petit être contre les
+lèvres de celle qui l'avait si tragiquement mis au monde._
+
+_La malheureuse eut alors,--chose extraordinaire,--comme un éclair
+de conscience. Peut-être le cri que j'avais jeté,--sans en modérer
+l'accent, cette fois,--venait-il de l'arracher à l'anéantissement de
+sa faiblesse et à la torpeur du stupéfiant, dont l'action n'était
+pas encore dissipée. Je rencontrai ses yeux ouverts,--un lucide,
+un poignant regard. Deux larges prunelles d'ombre. L'absence de
+sourcils, et presque de cils, les rendaient effarées, hagardes. Elle
+les fixa d'abord sur moi, puis sur son fils. Que discerna-t-elle?
+Quelle suprême anxiété réveilla sa pauvre âme? Un balbutiement
+s'échappa de sa bouche, lorsque j'en détachai la petite tête de son
+enfant. Penchée sur elle, j'entendis très distinctement ce nom répété
+à deux ou trois reprises:_
+
+_--«Serge... Serge...»_
+
+_Puis, plus clairement encore:_
+
+_--«Mon Serge adoré!...»_
+
+_Ce fut tout. Car les assistants, s'apercevant qu'elle parlait, se
+doutant, à mon attitude, que j'épiais avec ardeur les paroles qui lui
+échappaient, mirent à cette scène la fin la plus brutale. Étouffée,
+aveuglée, entraînée, je ne pressentis même pas ce qu'était devenu
+l'enfant. Mon impression fut qu'on me l'enlevait pour tout de bon. La
+crainte que j'eusse recueilli la clef de cette énigme changeait sans
+doute à mon égard les dispositions prises._
+
+_Un regret m'effleura le cœur. Et tandis qu'on m'installait,--sous
+bonne garde et solidement tenue,--dans une voiture (sans doute l'auto
+du premier voyage), je n'avais qu'une sensation: le froid soudain
+sur ma poitrine à la place vide du petit corps tiède que j'y avais
+pressé._
+
+_--«Oh!» me disais-je, avec un chagrin qui me surprenait moi-même,
+«que va-t-on faire de cet innocent, puisqu'on renonce à me le
+confier?»_
+
+_Le retour fut pareil à la dernière partie de l'aller. Je ne pus ni
+bouger, ni rien voir. Toutefois, je perçus, sous mon bandeau, qu'il
+faisait jour._
+
+_«La nuit a été longue. C'est le matin,» pensais-je._
+
+_Cette clarté--très vague pour moi--au lieu de s'aviver, diminua.
+L'entrée de la forêt, sans doute, ou la gêne de ces étoffes
+enroulées, dont ma vision s'offusquait. Aucune lueur ne revint. Au
+contraire, les ténèbres s'épaissirent. J'en fus troublée. Je ne
+concevais pas ce que je devais constater tout à l'heure: le jour
+avait passé. Le crépuscule, puis la nuit, lui succédaient._
+
+_Encore une fois, il me fut impossible, même approximativement,
+d'évaluer la distance parcourue._
+
+_Le moment vint où l'auto s'arrêta._
+
+_On m'en sortit, paralysée, engourdie d'avoir été maintenue longtemps
+immobile. On me fit asseoir. Et j'attendais qu'enfin on dégageât ma
+tête, lorsque j'entendis le roulement de l'auto qui repartait à toute
+vitesse. Aussi rapidement qu'il me fut possible j'arrachai l'étoffe
+qui m'aveuglait. J'y parvins, non sans peine. Il me fallut plus de
+temps encore pour me reconnaître, pour identifier le lieu où l'on
+m'avait amenée._
+
+_La nuit était profonde, l'heure devait être avancée. Un grand
+silence régnait sur la campagne. Le bruit même de l'auto ne me
+parvenait plus. Personne autour de moi._
+
+_D'abord, j'avais cru être assise sur un banc. Puis mes yeux,
+s'habituant à l'obscurité, distinguèrent autour de moi des masses
+blanchâtres. Je me rappelai avoir remarqué, non loin de notre maison,
+des blocs de pierre, matériaux de construction, dont la disposition
+s'évoqua devant ces formes identiques. Mais n'était-ce pas près d'un
+terrain déjà enclos d'une grille?_
+
+_Je me retournai. Voici la pâleur régulière du mur... les raies noires
+des barreaux... Alors je me trouvais à deux pas de Claire-Source!_
+
+_Avant de me lever, je tâtai de la main près de moi, car j'avais cru
+me rendre compte qu'on y déposait ma trousse. Mes doigts en palpèrent
+le cuir... Puis... qu'était-ce? Un paquet assez gros, plus moelleux.
+Une petite plainte faible, sourde... Mon oreille se tendit. Mes mains
+tremblantes s'avancèrent... Étrange émotion... Je ne respirai plus...
+Si l'enfant n'avait pas été là, j'eusse éprouvé une déception atroce._
+
+_Mais il y était. Je serrai contre mon cœur cette vague chose
+emmaillotée, ce petit être, plus seul au monde que je n'étais seule
+dans la grande nuit, dans le grand silence, formidable, solennel._
+
+_Un souffle passa sur nous. Les branches nues des bois craquèrent..._
+
+_Comment dire l'exaltation, la mélancolie d'une telle minute?... Une
+révélation terrible des profondeurs perverses de la vie venait de
+bouleverser ma jeunesse. Mon corps brisé de fatigue n'était pas
+moins endolori que mon âme. La nuit de novembre, sinistre, sans
+lune, que j'affrontais seule pour la première fois, me sembla pleine
+d'épouvante. Ivre de tristesse, j'appuyai davantage sur mon cœur
+l'enfant... l'enfant rejeté, inconnu. Le regard de sa mère, le seul
+regard lucide de cette infortunée, le seul regard qu'elle poserait
+jamais sur son fils, me perça de nouveau. Mes sanglots éclatèrent. Je
+crois encore les entendre s'élever, sans écho, dans la dure nuit._
+
+_--«Petit enfant... petit enfant...» murmurai-je. «Je t'aimerai,
+moi!... Je t'aimerai. Ils me tueront s'ils veulent... Je ne
+t'abandonnerai pas.»_
+
+
+
+
+II
+
+VERS LA MORT
+
+
+C'est en terminant cette première partie des confidences de
+Francine, que Raymond Delchaume fit arrêter l'auto en pleine forêt
+de l'Isle-Adam. Le décor s'harmonisait avec la poignante lecture. Le
+soir d'octobre enténébrait les espaces peuplés d'arbres. Déjà, sous
+les futaies, le crépuscule devenait de la nuit. Au-dessus de la large
+route, un peu de clarté pleuvait encore du ciel gris perle. A cette
+clarté défaillante, Raymond, dans la voiture découverte, s'était
+arraché les yeux pour lire, pour lire encore...
+
+Maintenant, il savait.
+
+Qu'importait le reste? Il le connaissait, le dénouement effroyable.
+Il avait reçu dans ses bras sa femme, sa toute jeune femme,--trois
+ans, mon Dieu!... après cette sinistre aventure,--lorsqu'elle
+rentra au nid de leur amour, éperdue, ensanglantée, mourante... Oh!
+l'agonie presque muette... Les lèvres qui n'osaient parler,--dans
+la crainte (il le comprenait maintenant) de l'exposer au même sort.
+Et les yeux... ces pauvres yeux, avec leur prière désespérée.
+Quelle torture, le mystère de cette fin atroce! Enfin le voici donc
+dévoilé!...
+
+Ce qui montait du cœur de Raymond, ce qu'il devait à cette morte
+innocente, à cette martyre, c'était le cri de délivrance, de
+justification. Sa poitrine en éclatait. Comment ne l'eût-il pas
+jeté à l'univers, ce cri, à la Nature, à la forêt recueillie, aux
+premières étoiles... Voilà pourquoi il sauta sur le chemin, renvoyant
+la voiture, lui faisant prendre de l'avance, haletant du désir
+d'être seul. Et voilà pourquoi, lorsque se fut éteint le roulement
+de la machine, lorsque la lueur des phares se fut dissoute dans les
+ténèbres, le jeune homme tomba sur les genoux, et cria, fou d'une
+joie plus déchirante que la douleur:
+
+--«Francine!... ma Francine, à moi... toute à moi... Ce n'est pas ton
+enfant!... ce n'est pas ton enfant!... ce n'est pas ton enfant!...»
+
+«Ah!» soupirait-il ensuite,--balbutiant, parlant à mots décousus,
+à voix haute, comme un insensé, tandis qu'il marchait sur la
+route pâle, entre les profondeurs baignées de ténèbres,--«ah! ma
+Francine... ah! bien-aimée... du moins je n'ai pas douté de toi,
+de la beauté de ton âme... Tu sais... tu sais... j'ai été jusqu'à
+l'aimer, cet enfant... je l'ai fait mien... Et pourtant l'idée que tu
+t'étais donnée à un autre!... l'idée surtout... oui... cela, c'était
+pire... me rongeait... l'idée que tu ne m'avais pas avoué ton erreur,
+ou ton malheur... que tu t'étais défiée de mon amour... Francine...
+où que tu sois, dans l'abîme de la mort, dans l'abîme des choses
+éternelles... il est impossible que tu ne saches pas... que tu ne
+le sentes pas, cet amour, qui, de toi, acceptait tout, même ce qui
+l'eût tué s'il n'avait été plus fort que la jalousie, plus fort que
+l'orgueil... Eh bien, oui... je suis heureux, je suis heureux d'avoir
+traversé cette épreuve... de connaître seulement après des mois de
+souffrance la vérité qui te justifie. Cette vérité... elle ne me rend
+pas ta mémoire plus sacrée, plus chère... Et cependant... si... oh!
+si... douce adorée!... Et elle me délivre!... Elle me délivre!...
+Elle me délivre!...»
+
+Ainsi pensait, parlait le jeune docteur, dans l'égarement, le
+désordre, d'une révélation qui bouleversait tout en lui.
+
+Raymond parcourut sans s'en apercevoir les trois kilomètres de route
+avant la sortie de la forêt. Dans la même inconscience, il passait à
+côté de l'automobile qu'il avait louée pour le ramener à Paris. Mais
+le chauffeur guettait ce fantaisiste client.
+
+--«Monsieur!... monsieur!... me voilà! Je suis là.
+
+--Hein?... Qu'est-ce...? Que me voulez-vous?... Ah! c'est vrai...»
+
+Et, sautant dans la voiture:
+
+--«Eh bien, allez... marchons.»
+
+La course rapide, dans l'air vif, le restituait à son rêve. Toutefois,
+une ordonnance, une logique, des déductions s'esquissèrent dans ce
+net esprit.
+
+Et, d'abord, quelle attitude devait-il adopter? Quelles résolutions
+prendre?
+
+Le message posthume de Francine,--découvert le matin même, par un si
+prodigieux hasard, entre les feuillets de l'ancien livre de prix,
+dans la petite maison de Claire-Source, lui parvenait dans un moment
+critique.
+
+Eh quoi!... ce manuscrit mille fois précieux, il était en partie la
+cause d'une nouvelle fatalité. N'était-ce pas l'affolement de l'avoir
+trouvé,--enfin!--qui, distrayant Raymond de sa vigilance, avait
+permis le rapt de l'enfant? L'enfant... Toute l'attention ardente
+de Delchaume se concentra soudain sur lui. Que serait-il désormais,
+ce petit François?--le petit Serge de nounou Favier--Serge...
+naturellement... Le dernier mot... presque le seul mot, de sa mère.
+La raison apparaissait pour laquelle Francine, sa marraine, l'avait
+baptisé ainsi.
+
+Mais il n'était plus question de Serge, né de père et mère inconnus.
+Raymond, dans son incomparable amour, dans son immense pitié pour la
+morte, avait fait sien cet enfant qu'il supposait celui de Francine.
+Reconnu par lui, François Delchaume était légalement son fils. Et on
+le lui avait pris! Qui? Nul doute. L'auteur de l'enlèvement ne s'en
+cachait pas. Cette carte de visite, la carte du prince Boris Omiroff,
+signait le crime.
+
+Boris Omiroff...
+
+Comme, tout à l'heure, l'image de l'enfant, voilà celle de
+l'insultant ennemi qui s'évoquait... Raymond fixa mentalement sa
+vision étonnée sur ce visage. Quel changement encore! La perspective
+se transformait. Tout se déplaçait: les êtres, les sentiments, les
+rapports. Cette physionomie du Russe, la face agressive, la haute
+silhouette, la brutale beauté, il pouvait donc maintenant contempler
+cela sans l'atroce évocation... sans que surgisse à côté, comme une
+vapeur qui se condenserait, qui, peu à peu, prendrait une figure de
+femme...--supplice sans nom!--celle de Francine, et qui, malgré tout
+l'effort de sa volonté, glisserait, caressante... caressée... entre
+les bras... Ah! cela... c'était fini. Jamais plus!... jamais plus!...
+Raymond en purifiait sa pensée... Ce prince abominable... elle ne lui
+avait pas appartenu... «Pardon, Francine, pardon!»
+
+Le haïssait-il moins?
+
+Non. Sa haine évoluait, ne diminuait pas. A cette image, une autre
+se substituait,--d'horreur moindre--mais tout aussi détestable
+d'audace, de cruauté. L'homme, au pied du lit de l'accouchée, cet
+homme de haute taille, despote arrogant,--c'était bien lui! Combien
+reconnaissable sous le masque! Raymond le voyait, dans la chambre
+inconnue, la chambre saccagée par son ordre, avec une victime
+agonisante, tandis qu'il offrait de l'argent à son autre victime, à
+celle dont il avait dévasté la vie, en attendant que, plus tard, il
+la fasse assassiner, à la douce Francine--qui se révoltait devant
+l'odieux salaire,--pauvre enfant!
+
+«Il expiera... Le châtiment l'atteindra. Et maintenant,» pensait
+Delchaume, «je le tiens suspendu sur sa tête, ce châtiment. Ce que
+je connais de la dernière nuit de ma malheureuse femme, joint à ces
+révélations écrites... l'enlèvement de l'enfant... que de preuves!
+A peine, à cette chaîne si bien reconstituée, manque-t-il quelques
+chaînons... Le témoignage de Tatiane Kachintzeff... un jet de
+lumière!...»
+
+Tatiane... A ce nom le jeune homme tressaillit douloureusement.
+Pauvre fille! en prison, au secret, compromise dans l'affaire des
+explosifs, inculpée de complicité dans le complot contre la vie
+d'Omiroff, précisément... Pourrait-il la faire citer? La croirait-on?
+N'aggraverait-il pas sa situation, à elle, sans profit pour
+l'œuvre de justice qu'il entreprenait? Tatiane... Il s'attarda au
+souvenir de l'étudiante. Il reconstitua mot à mot ce qu'elle lui
+avait appris. Avec quelles réticences, quel trouble effrayé, elle
+insinuait ce dont Boris était capable! On eût dit qu'elle gardait des
+secrets terrifiants... Savait-elle quelque chose de cette naissance
+mystérieuse?... Dévoilerait-elle la personnalité de la mère?...
+Avait-elle été mêlée?... Cette jeune femme près du lit, si c'était
+elle...
+
+Le raisonnement intervint, chez Raymond, pour retenir l'imagination
+emportée. Ses conjectures faisaient fausse route. Non, Tatiane
+ignorait tout de ce drame-là. Autrement, elle n'aurait pas pris le
+change. Elle n'aurait pas cru, elle aussi, que Francine Delchaume
+était la maîtresse du prince, et la mère...
+
+Dans cette folie, dans ce désordre, dans cette fièvre, Delchaume
+s'avisa qu'il atteignait Paris. L'arrêt de l'auto, à la grille,
+devant l'octroi, interrompit sa méditation effrénée, lui rendit le
+sens du réel.
+
+«Ah!» pensa-t-il, se rappelant soudain pourquoi il revenait ainsi
+à toute vitesse, «je vais voir dans quelques heures le chef de la
+Sûreté. Tout... je lui dirai tout. Puisque ce misérable Omiroff m'a
+refusé la satisfaction d'un duel, je le livrerai à la justice comme
+le malfaiteur qu'il est...»
+
+Était-ce aussi simple?... La secousse d'un revirement fit osciller sa
+résolution:
+
+«Mais alors?... Il faudra reconnaître que l'enfant est à lui... qu'il
+avait le droit de me l'enlever... Cet enfant que ma Francine a sauvé,
+que j'ai fait mien... Mon petit François... Petit François!...»
+
+--«A quelle adresse faut-il vous conduire, monsieur?» demanda le
+chauffeur.
+
+Raymond hésita une seconde. A dix heures seulement, il avait
+rendez-vous avec le chef de la Sûreté. Il n'en était guère plus
+de six et demie. L'intention de tout à l'heure, en quittant
+Claire-Source, persistait au fond de lui: se rendre avant tout
+chez Flaviana. Comme ce serait doux d'apporter son cœur brûlant,
+tourmenté, à cette amie délicieuse!... Il crut la voir, l'entendre...
+Noble créature... En ce moment, elle s'apprêtait à partir pour le
+National-Lyrique. Paradoxe... une telle femme, étoile de la danse...
+Et cependant, non. Son art, la poésie qu'elle y mettait, c'était
+encore si bien elle!
+
+«Je ne puis pas lui dire toute la vérité. Même si j'étais déterminé
+à la mettre au courant, le temps me manquerait. Que sait-elle? Si
+peu de chose, puisqu'elle me croit le père de François. Elle adore
+cet enfant... Ce serait mal à moi de lui apporter brièvement,
+brutalement, à l'heure où elle doit monter en scène, la nouvelle de
+sa disparition... Quel chagrin elle en éprouvera!...»
+
+Ces réflexions, rapides, s'ébauchèrent dans la pensée tumultueuse
+de Delchaume, tandis que le chauffeur attendait son ordre. Le jeune
+docteur prononça presque tout haut:
+
+--«D'ailleurs, j'ai mieux à faire...»
+
+Puis, devant la mine interloquée de son conducteur, que lui révélait
+la lumière d'un bec de gaz, il jeta sa propre adresse:
+
+--«Rue du Général-Foy.»
+
+Rentré chez lui, Delchaume, après un coup d'œil sur la liste des
+clients venus à sa consultation, et qu'avait reçus son remplaçant,
+refusa de dîner, s'enferma dans son cabinet de travail.
+
+C'était l'ancien cabinet de Francine.
+
+En ce ménage de deux docteurs, avant que la mort ne l'eût brisé,
+la jeune femme gardait, pour la réception de sa clientèle--surtout
+féminine,--la pièce la plus élégante, la mieux exposée. Au lendemain
+de son veuvage, le mari au désespoir--amant plus que mari, et en
+deuil d'un bonheur si court!--ne voulut pas dépayser sa douleur,
+ses souvenirs. Il garda l'appartement de la rue du Général-Foy,--le
+cher appartement installé avec tant de soins, tant de goût, témoin
+de tant de joie, de tant d'espoirs! Et il prit, comme sanctuaire
+de son labeur, le cabinet de Francine, où il sentait flotter
+plus constamment, plus près de lui, l'âme vaillante et tendre de
+l'adorable compagne perdue.
+
+Ce soir, lorsqu'il y rentra, il plaça sur son bureau, dans la clarté
+de la lampe électrique, le livre qu'il rapportait de Claire-Source.
+Avant de le rouvrir, pour y trouver la suite des confidences
+tragiques, interrompues par la tombée de la nuit, il contempla encore
+l'extérieur de l'humble volume. Sur la couverture, à teinte jadis
+vive, aujourd'hui fanée, aux dorures éteintes, il relut le titre:
+
+LA GUIRLANDE DES MARGUERITES
+
+Il lui sembla entendre la pauvre voix mourante balbutier ces mots
+étranges:
+
+«Mon secret... dans la guirlande des marguerites, à Claire-Source.»
+
+Qui donc ne s'y serait trompé comme lui? Dire qu'il avait fouillé la
+corbeille des fleurs vivantes, alors que ces tristes fleurs mortes se
+fermaient sur le frémissant mystère, parmi les autres livres, dans la
+petite bibliothèque, au fond de l'ancienne chambre de jeune fille, où
+flottait un si nostalgique parfum!...
+
+La reliure soulevée montrait, collé à la feuille de garde, un
+bulletin à vignette, mentionnant le prix d'excellence accordé à
+l'élève Francine. Ensuite commençaient les biographies, illustrées
+par les traditionnels portraits, des Marguerites,--reines, princesses
+ou artistes,--célèbres dans l'histoire. Mais des feuillets avaient
+été coupés et remplacés par une sorte de cahier d'une épaisseur
+équivalente,--le manuscrit.
+
+Raymond passa rapidement sur ce qu'il avait lu,--dévoré
+plutôt,--deviné presque, sous la nuit envahissante qui lui disputait
+les mots. Le récit s'arrêtait d'ailleurs peu après le passage où
+il avait dû fermer le livre, et à la suite duquel il avait bondi
+hors de l'auto, pour être seul, pour tomber à genoux, pour exhaler
+son transport dans la solitude. La fin de ce récit narrait, en
+quelques mots, une coïncidence qui détermina, facilita, la résolution
+prise par Francine de faire elle-même élever l'enfant. Une pauvre
+brave femme du village de Champagne,--pays de Claire-Source,--la
+garde-barrière, venait de perdre un bébé de quelques jours, qu'elle
+commençait d'allaiter. Lui mettre au sein le petit nouveau venu,
+c'était doublement une bonne action. On la sauvait, et l'on assurait
+à l'enfant une tendresse exclusive, maternelle. Francine mentionnait
+la circonstance et ajoutait:
+
+
+_La nourrice s'appelle Mme Favier. Elle est femme du garde-barrière,
+à la halte de Champagne. Je vais faire un testament en sa faveur, du
+peu que je possède, et que j'augmenterai en exerçant la médecine, à
+la condition qu'elle continue à servir de mère à l'enfant, au cas où
+je viendrais à mourir. Je connais assez cette excellente créature
+pour souhaiter cela au petit abandonné, s'il me perd._
+
+_Je me rends bien compte que, par une telle mesure, je confirmerai le
+soupçon qui, déjà, doit naître autour de moi, que je suis la mère.
+Qu'importe!_
+
+_J'ai dit à tous que j'avais trouvé ce pauvre ange sur le chemin,
+contre notre grille, et je l'ai fait inscrire à la mairie de
+Champagne sous le nom de Serge. Comme il lui fallait un nom de
+famille, j'ai cherché sur le calendrier, où, juste à côté de Serge,
+on voit saint Bruno. Mon filleul sera donc Serge Bruno._
+
+_Je l'ai tenu sur les fonts baptismaux avec l'honnête Favier, son
+parrain. Par délicatesse, le brave homme m'a dit:_
+
+_--«Puisqu'il vous appellera «marraine», docteur Francine, je ne lui
+permettrai pas de m'appeler «parrain». Ça serait trop familier avec
+vous, pas convenable. Il trouvera bien lui-même...»_
+
+_Sur quoi, sa femme l'interrompit en souriant:_
+
+_--«Bah! c'est pas demain qu'il va parler, ce pauvre petit cœur.»_
+
+_Me voilà donc en possession d'un enfant, dont j'accepte la charge,
+et dont on m'attribuera plus tard,--sinon tout de suite,--la
+maternité. Je ne m'en trouble pas autrement. J'en éprouve une
+espèce de joie, peut-être même un peu de fierté. Nul n'a le droit
+de me demander compte de mes actes. Ma bonne tante Stéphanie, elle,
+sait à quoi s'en tenir. Elle m'a vue dans ma chambre la veille
+et le lendemain de l'aventure,--de cette aventure qui a duré une
+trentaine d'heures.--Tout ignorante de la vie qu'elle soit, et
+bien qu'ayant coiffé sainte Catherine depuis longtemps, elle sait
+qu'on ne recueille pas les bébés dans les choux, et que je ne
+puis avoir mis celui-là au monde. Sa certitude me suffit. Quant à
+mon futur époux,--si jamais je me marie, ce dont je n'ai aucune
+hâte..._
+
+ * * * * *
+
+Les yeux de Raymond se voilèrent. Il repassa les dates... fit un
+bref calcul... Quatre ans!... Il y avait de cela quatre ans,--moins
+un mois, puisqu'on était en octobre. Non, elle ne le connaissait
+pas encore. Mais lui... Il l'avait déjà vue. Déjà il rêvait d'elle.
+Doucement... sans espoir défini, sans résolution prise. Il l'avait
+rencontrée à des cours, dans les hôpitaux, parmi la suite attentive
+de quelque maître fameux. De quelle séduction grave, profonde, elle
+lui avait ravi le cœur! Il ne s'en douta pas tout d'abord. Quatre
+ans... C'est l'année suivante qu'ils se connurent davantage, et que
+naquit leur grand amour.
+
+Le jeune homme reprit sa lecture.
+
+
+_Quant à mon futur époux_, écrivait alors Francine, _du moment que je
+serai sa femme, c'est qu'il aura foi en moi, c'est que nous aurons
+réciproquement éprouvé notre loyauté. Que je lui révèle l'histoire de
+Serge, ou qu'il la découvre lorsque je ne serai plus, par ce document
+que j'établis aujourd'hui, il me croira. J'agirai avec lui suivant ma
+conscience, et suivant les événements._
+
+_Avant que j'aie à m'expliquer auprès d'un mari, Serge aura peut-être
+retrouvé sa mère. Un remords peut venir au criminel. Il sait où me
+trouver. Peut-être fera-t-il rechercher son fils. Peut-être un de
+ces hasards qui rendent l'existence plus romanesque que le plus
+romanesque feuilleton, me mettra-t-il sur la trace de sa victime, de
+cette jeune créature que j'ai vue tant souffrir, et qui souffrira
+plus encore si elle vit... si elle sait..._
+
+_Je crois avoir tout enregistré ici,--tout, jusqu'au moindre détail.
+Ces feuillets sont le seul patrimoine de mon pauvre petit Serge.
+Réussiront-ils à lui restituer un nom, une famille, une mère?...
+C'est le secret de l'avenir et du destin._
+
+_«Si jamais tu les lis, petit Serge, et que je ne sois plus là, pense
+tendrement à celle qui t'a pris dans ses bras, au milieu de la
+campagne désolée, par la dure nuit de novembre,--ta première nuit
+en ce monde,--et qui a juré de t'aimer, de réparer pour toi, en la
+faible mesure de sa tendresse, la fatalité de ta naissance._
+
+
+Delchaume eut un sanglot en achevant cette page.--«O Serge...»
+murmura-t-il... «Je le lui rendrai, à mon petit François, ce nom qui
+est si bien le sien, ce nom que sa mère a balbutié, que mon admirable
+Francine lui a donné. C'est ma jalousie qui souffrait de ce nom. Je
+me figurais...»
+
+Il frissonna, se frappa la poitrine. Pourtant, il n'avait à s'accuser
+que de sa propre torture. Pas un sentiment vil ne souilla en lui la
+mémoire de Francine, même quand il subissait la douleur de croire
+qu'un autre l'avait rendue mère.
+
+Le manuscrit de la morte ne se terminait pas avec cette sorte d'acte
+de naissance, rédigé sur-le-champ, dans la netteté, la vivacité du
+souvenir. Des notes suivaient, rapides, décousues, jetées au fur et à
+mesure des puériles péripéties qui marquent la première croissance.
+Une sorte de très bref journal, tenu par scrupule vis-à-vis de
+l'inconnu qui pourrait un jour se targuer d'un droit à savoir: la
+mère de l'enfant... le mari de Francine... l'enfant lui-même...
+
+Avant d'en prendre connaissance, Delchaume se reporta aux premières
+lignes, à cette espèce d'épigraphe où figurait son nom, et que sa
+femme ajouta peu de jours après leur mariage. La date l'indiquait.
+
+Maintenant il en comprendrait sans doute la portée.
+
+
+_Raymond adoré, ce livre contient mon secret. S'il tombe entre tes
+mains de mon vivant, ou après ma mort, sans que j'aie pu t'en parler,
+ne me blâme pas._
+
+_Je suis ta femme, ta femme si heureuse!... Une telle douceur
+m'alanguit l'âme, que je n'ai pas la force, en ce moment,
+d'interroger ma conscience, de me demander si mon devoir est de te
+faire cette révélation ou d'attendre encore._
+
+_Ah! laisse... Je veux goûter pleinement la sérénité divine de ces
+jours, qui seront tout mon paradis. Il me semble que l'ombre du drame
+traversé, cette ombre qui, par instant, repasse sur mon chemin et
+me fait frissonner, glacerait l'insouciance de notre joie. N'ayant
+rien commis de mal, j'ai tout le temps de t'appeler au partage d'une
+responsabilité, peut-être d'un péril. J'entends encore une voix
+cruelle qui me dit:--«Si vous aimez quelqu'un au monde, ne lui parlez
+jamais de ce que vous avez vu ici.»_
+
+_Raymond tant aimé, quand cette voix retentit dans mon souvenir, et
+que je pense à toi, je deviens lâche._
+
+_Hélas!... je l'entends gronder autour de moi, l'affreuse menace.
+Quelque chose plane sur ma tête... Un œil méchant me suit...
+Je désarmerai peut-être cette puissance invisible en me cachant
+encore de toi. Il m'en coûte. Mais si, dans ta téméraire fierté
+masculine, tu allais braver le mystère, montrer que tu sais, me
+suggérer une autre attitude... Qu'en résulterait-il pour toi?... Et
+n'exposerions-nous pas un petit être sans défense?_
+
+_Ah! pardon, mon Raymond, pardon... Laisse-moi épuiser ma part de
+bonheur. Je ne sais pourquoi... J'ai peur d'en laisser échapper
+une parcelle. Un pressentiment m'avertit que je n'en jouirai pas
+longtemps!..._
+
+
+Un pressentiment!... C'était autre chose encore. C'était pire.
+Les dernières pages du manuscrit expliquèrent mieux au jeune veuf
+pourquoi Francine ne rompit point le silence. Dans quelle angoisse
+la chère créature de bonté, de douceur, qu'il adorait avec tant
+de passion, vécut les derniers jours de sa courte vie! Près de
+lui, alors même qu'il l'entourait de ses bras, le cauchemar la
+poursuivait. Et elle avait le courage de se taire!... Elle pouvait
+lui dissimuler tant d'horrible effroi! Elle pouvait lui sourire avec
+tant de calme! Héroïque petite martyre!...
+
+Le malheureux rencontra des notes telles que celles-ci:
+
+
+15 novembre.--_Ai-je rêvé?... Mon sang se glace, lorsque j'essaie
+de ressusciter cette rapide impression d'hier soir. Et pourtant je
+doute... Non, ceci ne m'est pas arrivé. Une préoccupation trop vive,
+la surexcitation d'un spectacle émotionnant, où je trouvais des
+analogies avec la naissance de Serge, m'ont troublée, hallucinée..._
+
+_Du moins, je vais consigner ici ce que j'ai cru entendre._
+
+_Nous sortions des fauteuils d'orchestre, Raymond et moi, et nous
+nous trouvions dans le couloir du rez-de-chaussée, au Vaudeville.
+Mon mari se sépara de moi un instant pour prendre notre vestiaire.
+Afin de ne pas être trop bousculée par la foule, qui s'écoulait, je
+me rangeai contre la paroi, du côté du théâtre. La porte d'une loge,
+restée entr'ouverte, céda un peu derrière moi. Je m'y enfonçai à
+demi. Tout à coup, un chuchotement rapide, mais très distinct, entra
+nettement dans mon oreille:_
+
+_--«Il faudra choisir entre votre mari et votre filleul. C'était
+trop de garder l'enfant. Du moins, vous deviez rester seule avec le
+secret.»_
+
+_Si je ne me retournai pas tout de suite, c'est que le sens des
+paroles ne pénétra pas instantanément jusqu'à mon cerveau. Il
+me fallut tout entendre pour que mon saisissement devînt de la
+compréhension. Quand je cherchai du regard autour de moi, il était
+trop tard. Aucune des personnes entre lesquelles j'étais pressée
+du côté du couloir ne pouvait avoir prononcé de telles phrases.
+L'intérieur de la loge, vers lequel je me penchai, me sembla vide.
+Cependant quelqu'un pouvait encore y être caché, dans le noir. Car
+l'orchestre, au delà, venait de s'éteindre._
+
+_Mon cœur se mit à battre affreusement. Cette voix, avec ses
+inflexions, son accent, restait en moi. Elle s'élevait, grossissait,
+réveillait d'étranges échos. Et soudain, je la reconnus!... C'était
+la voix de la religieuse... de cette religieuse que je soupçonnai
+d'être un homme déguisé, et qui me tint si rudement les bras dans la
+voiture, durant la nuit du mystère._
+
+20 novembre.--_Qu'a-t-on voulu dire?... Que, mariée, je ne suis plus
+maîtresse du secret, que je le livrerai à l'autre moi-même... celui à
+qui je voudrai dire tout?..._
+
+_Comment l'a-t-on su? C'est vrai... Oui, je me proposais de tout
+apprendre à Raymond. N'était-ce pas mon devoir? Mais quel est-il, mon
+devoir?... Je ne sais plus maintenant. J'ai peur. La voix de cette
+sinistre religieuse... Cette voix qui se faisait molle, étouffée,
+dans la voiture... et qui est entrée ainsi en moi, l'autre soir, avec
+un son faux et ouaté... Ce fut comme un souffle... terrifiant!..._
+
+22 novembre.--_«Choisir... entre mon mari et mon filleul...»
+Qu'est-ce que cela peut signifier?..._
+
+23 novembre.--_ILS m'ont épiée, suivie?... Je suis liée à ces
+malfaiteurs!... Je me croyais oubliée d'eux, avec l'enfant. Quelle
+folie!... Ces gens qui ont eu la résolution, l'audace, l'habileté, de
+faire ce qu'ils ont fait... qui ont tout préparé, prévu,--sans une
+erreur,--naturellement ils devaient veiller sur leur œuvre, ne point
+la laisser au hasard, entre les mains d'une jeune fille._
+
+_Quels intérêts puissants doivent être en jeu!..._
+
+_Ai-je commis un crime en épousant Raymond sans le prévenir? Puissé-je
+l'expier seule, et qu'il n'en souffre pas, mon Dieu!..._
+
+8 décembre.--_Une lettre anonyme, à présent, et qui m'est parvenue de
+quelle façon!_
+
+_Je prenais le train pour aller voir Serge, à
+Saint-Rémy-lès-Chevreuse... Seule dans mon compartiment, déjà en
+route, je dépliai un journal pour lire... Un papier tomba de ce
+journal..._
+
+_C'est affolant!_
+
+_Je l'avais emporté de la maison... pris à Raymond, tout ouvert, et
+replié par moi-même, ce journal. Mais, un instant, je le laissai sur
+la banquette du fiacre, lorsque je m'arrêtai pour acheter des jouets
+à Serge, en allant à la gare. Est-ce là qu'on a glissé le papier?_
+
+_La voici, cette lettre anonyme._
+
+
+Ici, intercalé dans le manuscrit de Francine, un carré de papier
+écolier, sur lequel, en lettres d'imprimerie, se lisait:
+
+
+_«L'avertissement du Vaudeville ne vous a pas suffi._
+
+_«Précisons._
+
+_«Voici trois ans qu'on patiente, qu'on vous épargne, vous et
+l'enfant, malgré votre imprudence, le manque audacieux à votre parole
+donnée. Car vous aviez juré de confier le marmot à l'Assistance.
+Maintenant vous avez mis un amoureux dans l'affaire. Ça dépasse les
+bornes._
+
+_«Choisissez donc: ou vous quitterez la France avec votre cher
+époux, sans plus vous soucier du petit; ou l'on trouvera un moyen
+de vous soustraire le moutard,--de le soustraire peut-être un peu
+radicalement, faites-y attention!_
+
+_«Deux conseils, en attendant mieux: Si vous n'avez rien dit à
+votre mari, persistez dans ce silence. Cela vaudra mieux pour sa
+santé. Puis cessez de vous occuper de l'enfant. N'allez plus chez sa
+nourrice. Vous risqueriez gros à négliger le présent avis.»_
+
+_Et c'était signé, dans les mêmes caractères impersonnels:_
+
+_«Le chauffeur de l'auto qui vous a promenée dans la forêt de
+Carnelle.»_
+
+
+Aucun commentaire immédiat de Francine Delchaume ne suivait ces
+lignes. Elle resta jusqu'au vingt-cinq décembre sans rien ajouter.
+
+Puis une nouvelle note:
+
+
+Jour de Noël.--_Nous voici à Claire-Source, Raymond et moi. Notre
+première fête de Noël!... L'hiver est brillant de neige et de soleil
+rose, dans cette admirable campagne._
+
+_Hélas!..._
+
+_Tout à l'heure, tandis que nous marchions par le chemin, serrés l'un
+contre l'autre, le bien-aimé m'a dit:_
+
+_--«Tu as froid?_
+
+_--Non, mon amour._
+
+_--Tu viens de frissonner... de trembler..._
+
+_--Peut-être un coup de vent plus vif...»_
+
+_Le vent... je ne le sentais guère avec ce cher bras autour de moi.
+Mais je venais de reconnaître la grille, le mur bas, devant lesquels,
+une nuit de novembre, j'ai promis à Serge, en sanglotant de pitié,
+de sollicitude, que je serais une mère pour lui._
+
+_«L'innocent!... Je lui ai voué une tendresse presque maternelle.
+C'est un adorable petit être. Et je me serais attachée à lui, même
+eût-il été moins attendrissant, moins captivant. Je mourrais plutôt
+que de trahir son petit cœur tendre, confiant, qui m'aime. Et je
+mourrais aussi plutôt que d'exposer Raymond à quelque péril._
+
+_Mais, s'agit-il seulement de ma mort?... Ah! si je ne craignais que
+pour moi, comme je serais forte!..._
+
+1er janvier.--_Encore à Claire-Source. Douce journée d'oubli,
+d'amour..._
+
+_Verrai-je ici, dans cette chère maisonnette, avec mon Raymond, un
+autre 1er janvier?..._
+
+
+Des notes moins significatives suivaient.
+
+Francine continuait à rendre visite, de temps à autre, régulièrement,
+à son filleul, comme si nulle menace n'eut tendu à l'en empêcher.
+Le petit garçon était toujours avec ses parents nourriciers, le
+brave couple Favier, transplanté à Saint-Rémy-lès-Chevreuse, là où
+Delchaume le découvrirait plus tard. Le docteur Francine Delchaume,
+avec sa clientèle, avec la nécessité de se cacher de son mari,
+n'accomplissait pas très souvent le voyage,--guère plus de deux fois
+par mois. Au retour, elle enregistrait toujours quelque détail, sur
+sa visite, sur la santé de l'enfant.
+
+_Je recommande aux Favier la plus grande vigilance, écrivait-elle. Je
+tremble qu'on n'essaie d'enlever le petit trésor._
+
+Et Raymond se souvint de la prudente méfiance montrée par la
+nourrice, lorsqu'il était allé chez elle, après la mort de sa femme.
+Rien qui décelât la présence d'un bébé. Et quelle circonspection dans
+les paroles! Et le truc de son homme qui dormait, qu'on ne devait pas
+réveiller. Brave créature!
+
+Les notes que Francine jetait sur le papier, elle les apportait à
+Claire-Source, pour les joindre aux autres dans la GUIRLANDE DES
+MARGUERITES, lorsque les deux époux venaient se reposer dans leur
+retraite campagnarde.
+
+Rien d'anormal ou d'inquiétant ne marqua les deux premiers mois
+de l'année. La vaillante jeune femme ne s'appesantissait pas sur
+ses craintes. Mais un mot, parfois, témoignait des transes dont
+s'empoisonnait le bonheur que Raymond croyait lui assurer si radieux.
+
+
+14 mars.--_Comment écrire cela? Est-ce du souvenir? de l'observation
+inconsciente? Ou la divination de ma terreur? Quel frisson!..._
+
+_Aujourd'hui, sur la route, en sortant de la gare, à Saint-Rémy... une
+auto. Deux hommes... L'un, penché dans le capot ouvert, arrangeait,
+réparait quelque chose. A peine l'ai-je vu. L'autre... Ah! ma plume
+se refuse... On n'exprime pas cela..._
+
+_L'autre, je l'aperçus de dos. Il demandait un renseignement,--son
+chemin sans doute,--à une paysanne debout sur le seuil d'une masure.
+Je l'aperçus de dos... et, dans un coup de foudre_... je sus que
+c'était lui!... _Lui, le père, le père de Serge. L'homme au visage
+couvert d'un masque, qui était venu dans la chambre de l'accouchée.
+Je sus que c'était lui! Mais pourquoi? Cette taille haute, massive
+dans le lourd vêtement d'automobile, le port de tête... le geste
+peut-être... Comment, comment ai-je été sur-le-champ certaine?..._
+
+_Je crus tomber... Un froid mortel me paralysa. Mes jambes ne me
+portaient plus._
+
+_Cet homme... dans ce village... à deux cents mètres de la maison où
+je fais élever son fils!..._
+
+_Est-il possible d'endurer une pareille émotion, et de n'en rien
+faire paraître?... de marcher quand même, en contraignant ses jambes
+flageolantes?... d'être une passante qui s'en va, le regard distrait,
+sur la route?..._
+
+_Car j'accomplis cet effort... J'y parvins. Je continuai d'avancer.
+Quelle minute!... Je sentais sur moi, dans mon dos, les yeux de
+l'homme. Maintenant, j'étais plus sûre encore. J'avais entendu sa
+voix, répondant à la paysanne. A la voix, je reconnaîtrais n'importe
+qui, après des années..._
+
+_Lui... me voyait-il? me reconnaissait-il? Comment en douter? Une
+Parisienne, relativement élégante, sur ce chemin, dans ce village, à
+une époque de l'année où les Parisiennes se montrent rarement à la
+campagne. Même de façon inconsciente, machinale, il dut jeter un
+coup d'œil... Et alors... Ah! si j'avais pensé à lui, tout de suite,
+comment n'eût-il pas pensé à moi? Peut-être seulement s'était-il
+posté là pour m'épier._
+
+_Une angoisse d'autant plus intolérable qu'elle ne se précisait pas
+en une crainte définie, me transformait en un pauvre automate, près
+de se disloquer, de s'effondrer à terre. J'appréhendais à la fois le
+coup matériel, immédiat, qui me briserait la nuque, et la douleur de
+ne plus retrouver l'enfant. Un instinct me détourna du sentier qui
+conduisait chez la nourrice. J'en pris un autre, dans une direction
+opposée. Celui-là grimpait la colline. Mon cœur palpitant crut s'y
+briser. Car je montais vite, comme on s'enfuit. Je rencontrai le
+mur d'un parc,--un parc immense, dont je ne côtoyai qu'une partie.
+Des bois parurent. Je m'y enfonçai. Je respirai. Nul ne m'avait
+poursuivie. La solitude me rassura, me calma._
+
+_J'attendis assez longtemps. Puis je redescendis au village. D'abord
+lentement, pour prolonger le délai nécessaire, puis d'un pas plus
+accéléré. A la fin, je courais, haletante. Je me précipitai chez la
+nourrice._
+
+_Rien n'était changé. Le cher petit Serge m'accueillit par des cris de
+joie et des caresses. Les Favier n'avaient vu personne._
+
+28 mars.--_Suis-je à bout de forces? Je ne puis plus endurer cette
+anxiété vague, cette peur qui n'a pas de forme, qui n'a pas de nom.
+Puis ma conscience se trouble. Je ne vois plus assez distinctement
+mon devoir._
+
+_Comme le clair et ferme jugement de Raymond me serait nécessaire!
+Quel soulagement de déposer dans ses mains viriles, sur son âme si
+résolue, la moitié de mon lourd fardeau! Ah! vingt fois par jour,
+les mots me viennent aux lèvres: «Un souci me torture. Apprends-le.
+Aide-moi.» Mais aussitôt, je le croirais exposé aux représailles de
+ces puissances mauvaises que je sens aux aguets._
+
+_Puis, malgré toute sa bonté, il n'a pas le cœur tendre d'une femme.
+Il n'a pas, comme moi, vu naître Serge dans l'abandon et le malheur.
+Il ne l'a pas vu grandir, il ne l'a pas aimé trois ans... Il ne
+comprendra pas... S'il exigeait que je rejetasse l'enfant hors de
+notre vie, que je ne le visse plus... J'en perdrais le sourire et
+le sommeil... Mon petit Serge!... Petit fantôme qui me hanterait
+toujours, avec le cri «marraine!» de sa voix câline, avec le reproche
+de ses beaux yeux._
+
+_Attendons encore._
+
+_Si l'ennemi constate que mon mariage n'a rien changé, que le secret
+demeure intact, il désarmera peut-être._
+
+8 avril.--Claire-Source.
+
+_Il y a deux jours, je revenais de Saint-Rémy, assez tard, comme la
+nuit tombait. Lorsque je remontai de la station souterraine et sortis
+sur le trottoir de la rue Gay-Lussac, à l'angle du carrefour Médicis,
+je fus éblouie par la splendeur du ciel au-dessus du Luxembourg.
+Une féerie, un incendie, contre lequel se dessinait le noir fusain
+des arbres, à qui l'aigre printemps n'a pas encore donné beaucoup de
+feuilles._
+
+_Je traversai la place, les yeux vers les nuages éblouissants,
+indescriptibles, crevés par de longues déchirures d'un bleu vif.
+Je ne voyais rien d'autre, et faillis me faire écraser. Puis, je
+m'en allai lentement le long de la grille du jardin, fermé, obscur,
+désert, sur lequel pleuvait tant d'or, tant de rose, toute la
+farouche magnificence du jour mourant._
+
+_Inexplicable nostalgie..._
+
+_En face, les globes électriques, aux terrasses combles des cafés,
+allumaient des clartés vertes, des phosphorescences, que l'atmosphère
+empourprée rendait falotes, blafardes. L'incertitude de la vie me
+poignait le cœur._
+
+_A ce moment, quelqu'un, tout à coup, me parla, un homme, à mon côté.
+Il me dit rudement:_
+
+_--«Pourquoi n'avez-vous pas déjà quitté la France, ou, du moins,
+Paris? Vous cherchez donc le malheur?»_
+
+_Je me tournai, effarée. Mes yeux, troublés de lueurs dansantes,
+distinguèrent mal, dans l'endroit sombre, un visage maigre, barbu,
+sur lequel descendait le bord rabattu d'un chapeau mou. L'être
+semblait vulgaire et louche. Il reprit:_
+
+_--«Le monde est assez grand. Vaudrait mieux aller faire fortune
+ailleurs que de rester dans le grabuge ici. On vous a dit de craindre
+pour votre mari ou l'enfant. Ça ne vous touche pas? Craignez donc
+pour vous-même.»_
+
+_Je voulais parler, interroger. Une force me retenait: le sentiment
+de l'inutilité de tout. Et aussi l'écœurement. Répugnant
+personnage... un larbin ou un espion. Je n'en tirerais que des
+menaces. Pourtant une impulsion délia mes lèvres. Il venait de nommer
+mon mari... De Raymond surtout l'on prenait ombrage. S'il m'était
+possible de les persuader... Alors, soudain, je déclarai à cet homme,
+dont j'ignorais tout, dont la voix même, cette fois, n'éveillait pas
+mon souvenir:_
+
+_--«Mon mari! mais il ne sait rien... Il ne saura jamais rien, si on
+l'exige._
+
+_--Tant mieux pour lui!» ricana mon interlocuteur. Et il ajouta,
+ignoblement: «Mais on en a assez!... D'une manière ou de l'autre,
+faut que ça finisse!...»_
+
+_Ayant jeté ces mots avec une brutalité insolente, l'homme s'éloigna._
+
+_L'impression odieuse me laissa pleine de dégoût, de révolte indignée.
+La grossièreté du mandataire comprima en moi toute velléité de
+m'élancer après lui, pour le retenir, le questionner, le braver ou le
+supplier. Avec un autre, je ne sais ce que m'eût suggéré l'émotion
+dont je frémissais. Pour celui-là, je regrettai même ensuite d'avoir
+trahi devant lui ma pire inquiétude. Cet être nocturne et larveux,
+bien que je l'eusse à peine vu, me sembla si vil, qu'il ne m
+effraya même pas. Jamais je n'ai eu moins peur que depuis qu'il osa
+m'aborder. Ma fierté souffre en songeant à l'espèce de protestation,
+de concession, d'engagement, qui m'a échappé... J'ai mis en cause
+mon mari, mon cher et noble Raymond, auprès de ce misérable..._
+
+_Ah! descendre à des contacts de valets, d'escarpes..._
+
+_Non, non. Je m'expliquerai. Il faut que je m'explique. Pourquoi ai-je
+fui follement, sur la route du village, quand j'ai reconnu le maître
+de cette fatale aventure? Celui-là, du moins, si criminel qu'il
+puisse être, doit savoir parler à une femme sans qu'elle ressente
+comme une diminution, une salissure. A celui-là, je m'adresserai. Je
+le rencontrerai bien de nouveau. Ce n'est pas pour une fois ni par
+hasard qu'il est allé dans la vallée de Chevreuse. Que je le trouve
+seulement sur mon chemin. J'irai droit à lui. Il est le père... Il
+ne peut vouloir du mal à son enfant. S'il est sûr qu'on ne songe pas
+à pénétrer, à exploiter son secret, à redresser ses torts, il ne
+s'opposera pas à ce que ma tendresse enveloppe son pauvre petit... Et
+il sera sûr... Je trouverai des mots pour le convaincre._
+
+_Mon Dieu! Puissé-je le rencontrer bientôt!..._
+
+_J'ai hâte de retourner à Saint-Rémy._
+
+ * * * * *
+
+Le manuscrit de Francine s'arrêtait là.
+
+Raymond, haletant de cette lecture, mais toute son énergie contractée
+pour rester lucide et résolu, retourna la page pour regarder encore
+la date. «8 avril.» Le dernier jour où ils vinrent à Claire-Source!
+
+Francine, lorsqu'elle eut tracé cette ultime confidence, replaça dans
+sa petite bibliothèque de jeune fille le volume qu'elle ne devait
+plus toucher.
+
+Huit avril... Claire-Source... Elle avait cueilli les premières
+violettes. Comme ils avaient encore été heureux ce jour-là!...
+
+Deux semaines plus tard, un soir où, plein d'inquiétude, il
+l'attendait, trouvant qu'elle tardait beaucoup, dans leur cher nid
+parisien, rue du Général-Foy, où leurs deux couverts brillaient sous
+la lampe, elle était revenue... pour mourir.
+
+Ah! Dieu... lorsqu'il se pencha sur la rampe de l'escalier...
+
+Toujours, il verrait cela... La lumière gaie, les stucs brillants,
+la moquette claire avec ses baguettes de cuivre... Et, dans le décor
+paisible, cette jeune forme si chère, lugubrement pliée sur la
+rampe... arrêtée, ne pouvant plus...
+
+Le cœur du jeune homme crevait... C'était cela, la mort. Cette forme
+brisée, dans l'escalier lumineux, muet. Un attendrissement plus
+atroce que devant la bouche entr'ouverte par le dernier souffle,
+devant la tête pâle aux cheveux sombres, sur la blancheur de
+l'oreiller.
+
+Oh! quand il sortit sur le palier pour la revoir plus tôt...
+
+Cette forme traînante sur les marches... Cette forme fléchissante
+contre la rampe de l'escalier!...
+
+
+
+
+III
+
+AU FOND DU LABYRINTHE
+
+
+Rue Saint-Florentin, devant un ancien hôtel de fermier général,
+modernisé, et, pour le moment, tout brillant de lumières, tout
+vibrant de rumeurs, une file de voitures s'accroît à chaque minute.
+Minuit s'approche. La soirée va finir. Chauffeurs et cochers viennent
+chercher leurs maîtres. Et les fiacres maraudeurs s'arrêtent pour
+enlever le client qui n'a pas son équipage.
+
+C'est le soir de musique du professeur Perrelot, le chirurgien
+célèbre. Un de ces concerts exquis où l'on rencontre l'élite
+mondaine, scientifique, académique et artistique, de Paris.
+
+L'illustre vieillard n'oublie les laideurs des chairs qu'il taille
+et ses incroyables fatigues, que dans le paradis des sons, parmi
+les rêves d'un Wagner ou d'un Beethoven, sur ce domaine exploré par
+quelques esprits de flamme, amorce d'un pont qui, de la terre, serait
+jeté vers l'infini prodigieux.
+
+Le professeur Perrelot, passionné de musique, organise avec amour
+ses séances de quinzaine. Il combine les programmes, choisit les
+interprètes, se réjouit comme un enfant de certaines exécutions
+musicales dont il a eu l'idée, qu'on n'entendra que chez lui.
+
+Et, plus d'une fois, il est le seul de la fête qui n'en puisse
+goûter le raffiné plaisir. Une opération urgente le retient, une
+consultation sous quelque baldaquin à couronne fermée l'appelle hors
+de France, à moins que ce ne soit une mansarde où l'on souffre qui le
+garde,--et cela arrive plus souvent qu'il ne le dit.
+
+En ce cas, Mme Perrelot, sous ses beaux cheveux blancs, et sa
+fille, la jeune comtesse de Gromaille, une brune à voix de
+contralto magnifique, font les honneurs. Et l'on tâche de ne pas
+trop s'apercevoir que manque le principal attrait, la présence
+électrisante sans laquelle il semble que les musiciens eux-mêmes ont
+moins de talent, la silhouette mince et vive, le masque pétillant
+d'esprit, la parole animée, enthousiaste, du maître de la maison.
+
+Ce soir, il était là.
+
+Chose extraordinaire, il avait savouré depuis le commencement le
+régal harmonieux, qui touchait à sa fin. On ne l'avait dérangé que
+pour un seul coup de téléphone. Mais, sur le nom du correspondant,
+il voulut recevoir la communication lui-même. Et, depuis ce coup de
+téléphone, il demeurait soucieux.
+
+Maintenant, sa fille, debout sur la petite scène, en avant des
+musiciens qui devaient l'accompagner, se préparait à chanter,--ou
+plutôt à gémir,--la déchirante lamentation de l'Orphée de Glück:
+
+ «J'ai perdu mon Eurydice...»
+
+Un domestique, à pas glissants, se faufila entre les habits noirs,
+autour des rangs de chaises, où rayonnaient les coiffures charmantes,
+les épaules nues, les toilettes et les joyaux des femmes. Il parvint
+jusqu'à son maître,--qui se tenait toujours à proximité d'une
+porte,--lui dit quelques mots, tout bas. Perrelot se leva, et,
+souple, sans un geste, sans s'excuser, passa devant quelques groupes,
+en traversa d'autres, sortit.
+
+Nul ne broncha. On n'eut pas l'air de le voir. On s'écarta sans lui
+adresser la parole. C'était la consigne.
+
+Dans la galerie d'entrée, le chirurgien demanda au valet:
+
+--«Où l'avez-vous fait entrer?
+
+--Au premier, dans le petit cabinet de Monsieur.»
+
+Le professeur souleva une portière, rencontra l'escalier, monta.
+
+Il possédait, au rez-de-chaussée, un grand cabinet d'apparat, qu'on
+ouvrait les soirs de réception. Les invités y pouvaient admirer
+une précieuse vitrine où il conservait près de lui, mêlées à son
+travail, les pièces rarissimes de sa collection de porcelaines de
+Chine, qui était célèbre. Mais il y avait, à l'étage au-dessus, tout
+à côté de sa chambre à coucher, un autre cabinet, plus retiré, plus
+austère. C'est ce que le domestique avait appelé le «petit cabinet de
+Monsieur».
+
+Il y pénétra les deux mains tendues.
+
+--«Mon cher enfant, qu'y a-t-il? Votre voix, dans le téléphone, m'a
+presque effrayé, tout à l'heure.»
+
+Puis, ayant mieux regardé son visiteur, il ajouta:
+
+--«Mon pauvre Delchaume! c'est donc grave?
+
+--Très grave,» répondit le jeune homme.
+
+Sans détourner les yeux pleins de souci qu'il venait de plonger si
+ardemment dans ceux de son maître, il se laissa tomber sur le siège
+que celui-ci lui désignait. Alors seulement, mais d'un ton qui
+marquait l'effort pour attacher quelque importance au détail dont il
+s'avisait, Raymond observa:
+
+--«C'est votre soirée de musique?... Je ne songeais pas...»
+
+Le vieillard, d'un geste, arrêta ses excuses. Il s'agissait bien de
+musique!... Glück lui-même, et le frémissant contralto de sa fille,
+dont s'exaltaient, en bas, tant de cœurs, ne suffiraient plus à le
+distraire de son inquiétude. Le visage maigre, si pâle, les yeux
+brûlants et creusés, qu'il avait devant lui, fascinaient sa pitié,
+son amitié presque paternelle.
+
+--«Eh bien, mon ami, qu'est-ce qui vous arrive? Moi qui vous
+croyais... je ne dis pas consolé... mais absorbé par vos travaux,
+enthousiasmé, un peu enivré même... Car enfin... ce n'est pas un
+simple succès de presse... Tout notre monde médical est d'accord...
+Vos abcès artificiels, qui ont si bien réussi pour la tuberculose...
+ne serait-ce pas la guérison, si ardemment cherchée, du cancer?... Je
+voulais, tous ces jours-ci, en causer avec vous. Je suis bien aise...»
+
+Essayait-il d'une diversion? Ou, réellement, s'emballait-il au seul
+énoncé d'une hypothèse suggérée à sa passion de guérisseur par les
+sensationnelles expériences du jeune médecin? Quoi qu'il en fût, son
+étonnement était sincère de lire le découragement, la tristesse,
+sur la physionomie d'un des triomphateurs scientifiques du jour,
+d'un homme qui goûtait l'ivresse de la victoire et d'une soudaine
+célébrité.
+
+--«Mon cher maître, laissons mes recherches. A tout autre moment, je
+serais heureux de vous demander vos avis, si précieux...
+
+--C'est peut-être moi qui réclamerais les vôtres.
+
+--Savez-vous que, ce soir même, j'avais un rendez-vous avec le chef
+de la Sûreté?»
+
+Un tressaillement, presque imperceptible, redressa le buste et
+altéra, fugace, les traits de Perrelot. Sa sérénité, si forte,
+assurée par un universel respect et par la conscience d'un
+demi-siècle d'activité glorieuse, généreuse, irréprochable, sembla se
+ternir, comme d'une ombre.
+
+Raymond, qui sentit, plutôt qu'il n'observa, ce trouble subtil,--car
+il en connaissait la cause, ajouta vivement:
+
+--«C'est moi qui souhaitais d'avoir recours à lui.
+
+--A quel sujet?
+
+--L'enfant... mon petit François... que j'ai reconnu... vous savez,
+cher maître?...»
+
+Le chirurgien acquiesça.
+
+--«On me l'a volé.
+
+--Volé?
+
+--Ce matin... à la campagne... On l'a enlevé de chez moi, presque
+sous mes yeux.
+
+--Vous aviez des gens qui le gardaient?
+
+--Ses parents nourriciers, oui.
+
+--Sûrs?
+
+--Insoupçonnables.
+
+--Voilà une fatalité!...»
+
+Le vieillard jeta cette exclamation, en l'accompagnant d'un coup
+d'œil aigu. Puis, il rêva une minute, comme s'il observait en
+lui-même des répercussions singulières éveillées par cette nouvelle.
+
+--«Et, naturellement, vous vouliez mettre en mouvement la haute
+police?
+
+--Ce fut mon intention immédiate. Je demandai tout de suite une
+audience au chef de la Sûreté.
+
+--Vous l'avez eue?
+
+--Je n'y suis pas allé. Maintenant je devrais y être. J'ai prétexté
+l'appel subit d'un client au plus mal. J'ai fait remettre... Avant,
+j'ai voulu vous voir.
+
+--Moi!...»
+
+Les paupières de Delchaume battirent comme si cette syllabe l'eût
+meurtri physiquement. Les deux hommes se regardèrent. Il y eut un
+silence.
+
+Et, tout à coup, un bruit sourd et scandé remplit la pièce. D'en
+dessous montaient les applaudissements. On acclamait la jeune
+comtesse de Gromaille, dont la voix bouleversante arrachait aux
+retraites des âmes les douleurs et les désirs les mieux ensevelis.
+
+--«Ah! mon pauvre enfant,» soupira le grand chirurgien, «j'ai peur
+que nous n'ayons eu tort...
+
+--C'est moi qui ai eu tort,» s'écria précipitamment Delchaume. «Et je
+sais aujourd'hui à quel point. Votre bonté a cédé à mon égarement.
+Mais quel mari, quel amant, fou de douleur, n'eût agi de même?
+Cette femme adorée, qui me revenait, expirant d'une mystérieuse
+blessure,--qui me révélait, pour la première fois, en un mot
+balbutié, indistinct, l'existence d'un enfant... J'ai cru... Vous
+avez cru comme moi...
+
+--Nous nous sommes rendus à l'évidence,» interrompit doucement
+Perrelot. «Pour ma part, je ne pouvais m'y résoudre... Francine ne me
+paraissait pas être la femme qui accepte le nom d'un loyal garçon en
+lui cachant une maternité irrégulière... Cependant...
+
+--Elle n'était pas cette femme-là, en effet,» affirma passionnément
+le veuf.
+
+--«Plus victime que coupable... C'est ce que nous avons supposé. Vous
+avez agi avec la plus noble magnanimité, Delchaume...
+
+--Et vous!
+
+--Je n'étais pas le mari. Mais quel problème pour ma conscience!...
+Ne pas dénoncer l'assassinat... laisser croire à une mort
+naturelle... Vous ne songiez, je le comprends, qu'à sauvegarder
+l'honneur de cette infortunée... Éviter à ce pauvre jeune corps la
+profanation de l'autopsie, les curiosités abominables de la foule,
+les descriptions de journaux, à cette chère mémoire, le scandale, la
+honte... Quels accents vous avez trouvés pour me convaincre!...»
+
+Perrelot hocha la tête. Le doute qui s'élevait en lui hésitait à
+s'exprimer. Toutefois, les lèvres loyales ne purent le sceller plus
+longtemps.
+
+--«Je me suis souvent demandé depuis... Hélas! mon pauvre
+Delchaume... Je devine trop bien. Ce scandale, que nous avons
+écarté de la mère, il va éclater autour de l'enfant... Et qu'en
+adviendra-t-il?»
+
+L'autorité, qui haussait ce front de maître sous la neige des cheveux
+encore drus, qui étincelait dans le regard, sembla fléchir. Pour la
+première fois de sa vie, cet homme, qui pouvait regarder l'univers
+en face et lui dire: «Je n'ai fait que du bien», connut, à un faible
+degré, mais combien intolérable pour lui, l'anxiété du jugement des
+autres.
+
+L'être de sensibilité, de délicatesse, qui se savait la cause d'un
+tel malaise, en souffrit plus que lui-même.
+
+--«Mon cher maître, je suis venu implorer votre pardon, me placer
+sous votre volonté, sous votre main, surtout sous la direction de
+votre conscience.»
+
+Perrelot dit, avec une nuance de sécheresse:
+
+--«Voyons...
+
+--Ce que vous pressentez est plus qu'exact. La réalité dépasse toute
+prévision. Je viens de découvrir, aujourd'hui même, l'innocence
+absolue de Francine. «Victime plus que coupable,» disiez-vous
+généreusement. Rectifiez: «Victime, et non coupable.» On l'a
+assassinée à cause d'un secret, non par représailles amoureuses.
+L'enfant n'était pas le sien.
+
+--Que dites-vous!...
+
+--Ce dont je suis sûr. Ce dont je vous donnerai les preuves.
+
+--Inutile. Ma pensée y correspond. Rappelez-vous mes paroles devant
+sa forme pure: «C'est presque le corps d'une jeune fille.» Seulement,
+par quels chemins êtes-vous arrivé?...
+
+--Sa confession, que j'ai trouvée enfin. A peine reçue docteur, elle
+fut amenée, les yeux bandés, en automobile, auprès d'une jeune femme,
+qu'elle délivra. On la fit reconduire de nuit, et elle se retrouva
+seule, en pleine campagne, avec le nouveau-né dans les bras.
+
+--A-t-elle soupçonné qui était la mère?
+
+--Non.
+
+--Et le père?
+
+---Je le connais.»
+
+Perrelot bondit. Raymond, qui ne cherchait pas des effets, mais
+allait droit au but, déclara aussitôt:
+
+--«C'est le prince Boris Omiroff.
+
+--Boris Omiroff!...» répéta le maître, avec une stupeur horrifiée.
+«Boris Omiroff!... Mais il est ici, en bas, parmi mes invités.
+
+--Non!» cria Delchaume, se dressant.
+
+Le ressort de fureur qui le jeta hors de son siège agit avec une si
+brusque violence, que le professeur Perrelot, comme s'il eût craint
+des voies de fait immédiates, se leva à son tour, et crispa ses
+doigts précis et solides d'opérateur sur le bras du jeune homme.
+
+--«Pardon!» fit Delchaume. «Ç'a été plus fort que moi.»
+
+Et il se rassit.
+
+--«C'est d'ailleurs la première fois qu'il vient chez nous,» observa
+le chirurgien. «Des amis ont demandé à ma femme une invitation pour
+lui. Vous savez... la maison d'un opérateur un peu connu... c'est un
+terrain neutre et international. J'ai coupé quelque chose à peu près
+dans toutes les grandes familles de l'Europe.
+
+--Mais... sa blessure? Je ne le croyais pas remis.
+
+--Il porte encore le bras en écharpe.
+
+--Vous savez qu'il s'est fait arranger de la sorte pour ne pas se
+battre avec moi?»
+
+Le vieux maître éleva les sourcils. Raymond perçut l'ironie presque
+invisible.
+
+--«Oh! je ne me donne pas pour un adversaire capable de faire se
+dérober le bretteur qu'est ce Russe. Non. C'est pour mieux m'outrager
+de son mépris qu'il me refuse réparation. Et, comme, tout de même,
+on aurait pu trouver ça étrange, il s'est offert un beau duel, pour
+démontrer à la galerie qu'un Omiroff ne peut être soupçonné d'avoir
+peur.
+
+--En effet,» réfléchit Perrelot... «On m'avait raconté... Ne
+l'aviez-vous pas provoqué au Pré Catelan, à la représentation de
+gala?...
+
+--Oui.
+
+--Mais pourquoi le provoquer?
+
+--Je le croyais l'amant pour lequel était morte Francine.
+
+--Oh!
+
+--Il n'est que son assassin.»
+
+L'illustre praticien considéra son jeune ami longuement,
+silencieusement. Demeurait-il figé de surprise? Ou bien son
+expérience de la comédie tragique qu'est la vie, des complications
+des êtres et des complications des circonstances, le laissait-elle
+sans étonnement? Au bout d'un instant, il proféra:
+
+--«Son assassin, dites-vous? Et aussi le père de l'enfant?
+
+--Et aussi le père de l'enfant.
+
+--C'est lui qui l'a fait enlever?
+
+--Oui, c'est lui.
+
+--Mais alors?..
+
+--Oh! je sais ce que vous allez m'objecter, mon cher maître: au
+nom de quel droit empêcherai-je un père de reprendre son fils?...
+D'abord, j'ai la loi pour moi. J'ai reconnu l'enfant. Lui, l'a renié,
+abandonné.
+
+--Mais... si vous l'avez reconnu, Delchaume, c'est vous qui le lui
+avez pris.
+
+--Oh! mon cher maître... Écoutez... Je vous en prie... Laissons les
+mots... laissons même les conventions que les hommes appellent des
+lois...
+
+--Hé!... Hé!...
+
+--Patience!... je vous en conjure!... Vous ne comprenez plus ma
+tendresse pour l'enfant?...
+
+--Ma foi, non! S'il n'est pas le fils de Francine... S'il appartient
+à l'homme qui, suivant vous, a tué votre femme...
+
+--Je tâcherai de vous expliquer tout à l'heure... Maintenant, il me
+faut vous dire ce que je suis venu vous demander.»
+
+Le célèbre professeur avança un visage attentif, darda un regard
+divinateur--le visage, le regard, qu'il inclinait vers les chairs
+souffrantes, où il allait enfoncer son bistouri.
+
+--«Mon cher maître, ce matin, mon premier mouvement a été de prévenir
+le chef de la Sûreté. Mais, ce soir, après avoir lu les révélations
+de Francine, j'ai pressenti un drame plus compliqué, plus obscur,
+que tout ce que nous imaginions. Comment, si je m'adresse à la haute
+police, ne pas l'éclairer entièrement?... La crainte de vous voir
+mis en cause m'a troublé. Le médecin des morts rejettera sur votre
+présence la discrétion qu'il a eue de ne pas examiner ma pauvre
+femme. Il ne faut pas que votre personnalité apparaisse, surtout par
+ma faute, dans une attitude équivoque, illégale... Et cependant,
+puisque l'honneur de Francine est intact, rien ne m'empêche plus,
+sinon ce trop juste scrupule envers vous, de faire poursuivre son
+assassin. Je viens vous demander comment vous envisagez cette
+situation terrible.»
+
+Sans hésiter, Perrelot riposta:
+
+--«Voulez-vous qu'avant tout nous écartions les considérations qui
+me concernent? Jamais la vérité ne m'a fait peur, Delchaume. Je me
+suis dérobé à elle une seule fois, sur vos instances. Mon Dieu!
+ce que vous me demandiez était si naturel, presque si juste!...
+Toutefois, vous le reconnaissez à présent, nous avons eu tort. Eh
+bien, laissons cela. Que ce tort devienne manifeste, public, me
+cause des désagréments plus ou moins graves, ceci est secondaire.
+Vous entendez... N'en parlons même plus. Encore une fois, la vérité
+ne me fait pas peur. La satisfaction de revenir à elle compense
+les difficultés du chemin que j'ai à faire pour cela. Nommez-moi,
+invoquez-moi, citez-moi, je vous y autorise, je vous le demande...
+
+--Noble cœur... admirable maître...
+
+--Laissons... laissons!... Maintenant, regardons un peu les choses
+en face. Un enfant a disparu. Vous allez dire au chef de la Sûreté:
+«Cherchez-le-moi.»
+
+--Oui. Et j'ajouterai: l'auteur du rapt est aussi l'auteur d'un
+assassinat. Je vais déposer contre lui une double plainte au Parquet.
+
+--Je vous en supplie, Delchaume, ne séparons pas les questions.
+L'enfant, d'abord, l'enfant... Quels arguments donnerez-vous à un
+procureur de la République pour vous faire rendre un enfant que vous
+avez reconnu parce que vous le croyiez le fils de votre femme, mais
+qui ne l'est pas, et qui a été repris, de votre propre aveu, par son
+véritable père?
+
+--Son père se gardera bien de se donner pour tel. D'ailleurs, le
+pourrait-il, s'il le voulait? En cas d'adultère, non? Et, pour moi,
+c'est un roman de l'adultère qui a coûté la vie à ma pauvre Francine.
+
+--Vous imaginez qu'on inculpe aussi aisément un prince Omiroff?»
+
+Le vieux maître avait dit cela doucement, d'un air où quelque âpreté
+se mitigeait d'une profonde tristesse. Et, tout aussitôt, il décela
+le motif de cette tristesse.
+
+--«Quel malheur!... Un garçon comme vous, parti pour de tels
+triomphes scientifiques, pour de telles victoires sur les misères
+de l'humanité! Par quelle meute de passions, de chagrins voraces,
+laisserez-vous dévorer la moelle de votre cerveau, de vos nerfs, de
+votre génie!
+
+--Ah! oui, j'en serai dévoré,» cria impétueusement Delchaume, «si,
+comme vous me le faites entendre, je dois invoquer une justice
+volontairement sourde, une police qui saura se faire aveugle.
+Un prince Omiroff!... Eh quoi!... même votre grand cœur loyal,
+à qui j'en appelle, s'effare devant le prestige d'un tel rang,
+l'inviolabilité de ce prince étranger! Si je vous avouais tout...
+Si je vous disais que j'ai rêvé d'un moyen plus expéditif, que j'ai
+presque manié la bombe destinée à cet homme, l'engin fatal qui, l'été
+dernier, déchiqueta ou livra ses inventeurs!
+
+--Vous, malheureux!...»
+
+Le chirurgien s'était levé. D'un élan instinctif, il courait aux
+portes, tournait les clefs, rabattait plus hermétiquement les
+tentures. Il entr'ouvrit même un instant pour explorer des yeux le
+palier de l'étage. Mais il ne vit personne. Une rumeur de voix, de
+rires, d'adieux monta. Les roulements des voitures qui partaient
+prolongeaient dans les murs des vibrations atténuées. Nul ne songeait
+à épier ces deux hommes, qu'on supposait absorbés par la discussion
+de quelque cas médical déconcertant.
+
+Perrelot revint vers son jeune confrère. Il murmura:
+
+--«L'affaire de la Petite-Barrerie?...»
+
+Raymond, presque solennellement, inclina la tête.
+
+--«Comment étiez-vous dans cette horrible aventure?
+
+--La principale accusée, Tatiane Kachintzeff, cette fille de
+vingt ans,--ah! si intéressante!... elle a vu,--vous m'entendez,
+maître,--elle a vu Boris Omiroff rejoindre ma femme dans un wagon,
+la suivre à Paris, la faire monter dans une auto, le soir où
+Francine revint chez moi blessée à mort. L'auto était une voiture
+particulière... Le chauffeur avait le type d'un moujick...»
+
+Le visage de Perrelot se durcissait, se fermait. Il dit presque
+rudement:
+
+--«Ainsi, vous déposerez une plainte contre ce prince russe, dont le
+père occupa les plus hautes fonctions, dont le frère fut un des héros
+de la guerre d'Orient... Et vous citerez comme témoin une malheureuse
+nihiliste, convaincue d'avoir joué une part active dans un complot
+qui avait pour but d'assassiner ce prince... Mais vous allez à un
+abîme, mon pauvre ami!...»
+
+Il ajouta, devant le silence de Raymond:
+
+--«Et vous n'en avez pas le droit! Vous n'avez pas le droit de
+fausser la valeur scientifique, sociale, que vous êtes.
+
+--Je veux venger ma pauvre Francine... Ah! son récit!... ce qu'elle a
+souffert!...
+
+--Sera-ce la venger?
+
+--Je veux sauver l'enfant. Dieu sait quels risques il court!...»
+
+Encore une fois, le génial guérisseur prit l'expression dont
+s'aiguisait sa physionomie au moment d'un diagnostic difficile, pour
+demander à Delchaume:
+
+--«Dites-moi, en vous interrogeant à fond, en descendant jusqu'au
+dernier ressort de votre sentiment le plus secret, ce qui vous
+attache à cet enfant.»
+
+Le jeune homme regarda Perrelot, d'abord avec un peu de surprise,
+puis avec une concentration profonde, et enfin, avec trouble. Son
+vieux maître le vit rougir légèrement, détourner les yeux.
+
+--«Delchaume...
+
+--Je... je réfléchis.
+
+--Une réflexion vient de vous frapper déjà. Pourquoi ne me la
+dites-vous pas?
+
+--Parce qu'elle constate en moi un état d'âme trop récent...
+
+--C'est celui-là qu'il importe de connaître.
+
+--Mais, dès le début, tout inclinait ma tendresse vers ce petit
+être... Ma pitié pour lui, mon désir d'exécuter le vœu de Francine,
+sa propre grâce, à cet innocent... Il est adorable... Son isolement
+dans la vie... le nom que je lui ai donné, et qui l'a fait mien...
+Aujourd'hui, je me sens pris, lié... Je n'aimerais pas davantage mon
+propre fils...
+
+--J'admets... oui. Maintenant voyons, mon ami, ce dernier motif dont
+vous hésitiez à convenir avec vous-même.
+
+--Ah! diagnostiqueur infaillible!» s'écria Raymond, qui ne put
+s'empêcher de sourire. «Oui... j'hésite,--non pas à en convenir avec
+moi-même, mais avec vous. Car c'est trop long à expliquer. Et, sans
+explication, cela vous paraîtra si étrange...
+
+--Racontez... sans explication.
+
+--Eh bien, une autre personne que moi souffrira cruellement si je ne
+retrouve pas mon fils adoptif.
+
+--Une autre personne?... une femme?
+
+--Une femme... oui.
+
+--Une femme...» répéta encore le vieillard pensivement.
+
+Il sembla peser en lui-même l'importance, les conséquences, de cette
+nouvelle donnée, puis, tandis que son masque aigu et spirituel
+s'éclairait d'une lueur de malice, il reprit:
+
+--«Allons... Tout cela est moins désastreux que je ne le craignais.
+Vous ne serez pas une force perdue.
+
+--Je crois, mon cher maître, que vous vous lancez dans des hypothèses
+inexactes.
+
+--Mais non. Du moment qu'une femme est auprès de vous, une femme
+qui se montre maternelle à l'enfant que vous élevez, une femme à
+qui vous redoutez de faire de la peine... vous n'êtes plus l'isolé,
+en proie à une sombre folie de vengeance que je découvrais en vous
+tout à l'heure. Delchaume, vous n'avez plus besoin de moi,--sauf,
+n'est-ce pas? pour ce que vous m'avez demandé d'abord. Mais c'est un
+point élucidé: n'ayez aucun scrupule quant à mon rôle au lit de mort
+de votre pauvre Francine. Je reviens entièrement à la vérité, très
+volontiers, très haut, quoi qu'il en puisse advenir.»
+
+Le grand chirurgien prononça ces mots du ton d'un homme qui conclut
+une conversation. Toutefois, au moment de se lever, il se ravisa sur
+un geste, suppliant de Delchaume.
+
+--«Comment, mon cher maître!» s'écria celui-ci,«vous imaginez que
+j'irai chercher des conseils auprès d'une femme si vous ne me donnez
+pas les vôtres!
+
+--C'est pourtant ce que vous auriez de mieux à faire.
+
+--De l'ironie!... Je ne la mérite pas.
+
+--Aucune ironie. Je vous vois avec joie dans la norme, dans la santé.
+Tout à l'heure, je vous croyais malade....
+
+--Comment?
+
+--Mais oui. Quelque tendresse que vous ayez eue pour votre exquise
+Francine, quelque déchirement dont saigne votre cœur à la pensée de
+ce qu'elle a souffert, injustement... vous ne seriez pas un homme de
+vingt-huit ans, valide et sain, si vous n'acceptiez pas le bienfait
+d'un regard de femme, d'une sollicitude de femme, si vous vous
+hypnotisiez devant une tombe, devant un mystère sanglant... Alors,
+du moment que vous vous portez bien, qu'avez-vous affaire du vieux
+guérisseur que je suis?... Allez la trouver, elle... C'est elle qui
+mettra au point vos chimères lugubres....
+
+--Vous ne la connaissez pas.
+
+--Mais si.
+
+--Son influence peut être mauvaise.
+
+--Mais non.
+
+--C'est trop fort!
+
+--Ne m'avez-vous pas dit qu'elle aime votre petit enfant?
+
+--Savez-vous, mon cher maître, pourquoi elle l'aime?»
+
+Un franc sourire détendit la gravité du vieillard. Ses yeux adoucis
+raillaient affectueusement Delchaume.
+
+--«Non...non! Ce n'est pas à cause de moi,» protesta celui-ci.
+
+Perrelot se tut, sans changer d'expression.
+
+--«Elle aime l'enfant parce qu'il est le vivant portrait du mari
+qu'elle a perdu.
+
+--Comment cela se peut-il?
+
+--Cela se peut parce qu'elle est veuve du prince Dimitri Omiroff,
+frère du prince Boris.
+
+--Une princesse Omiroff!...
+
+--Oh! princesse... Dimitri, pour l'avoir épousée, se vit retirer
+son titre, confisquer ses biens. Elle n'a jamais voulu s'entendre
+nommer princesse. Et maintenant elle travaille pour vivre. Elle n'a
+de ressource que son art. C'est Flaviana, la danseuse, l'étoile du
+National-Lyrique.
+
+--Flaviana!...»
+
+Douceur presque attendrie de l'exclamation. Point besoin d'avoir sa
+loge au National-Lyrique comme le célèbre professeur. Quel Parisien
+prononcerait ce nom sans une prédilection charmée, un peu de fierté,
+parce que la délicieuse artiste lui appartient, à ce Paris qu'elle
+enchante, beaucoup de respect, parce que nulle calomnie, nulle
+médisance n'a jamais eu prise sur la dignité de cette jeune vie.
+
+Flaviana... Devant le vieux maître, l'apparition s'évoqua...
+La créature ailée, dans l'envolement des jupes de tarlatane,
+l'éblouissante légèreté, le style incomparable, qui fait de sa danse
+un poème si personnel, un poème chaste. Et le long visage encadré des
+bouclettes brunes... Et le sourire... ce sourire qu'on n'oublie plus.
+
+--«Ah! on me l'avait dit... (mais on dit tant de choses!...) que
+Flaviana avait été la femme, ou la maîtresse, de Dimitri Omiroff.
+
+--Sa femme.
+
+--Il est mort en Mandchourie, n'est-ce pas?
+
+--Oui, après une conduite si héroïque que le tsar lui a restitué
+faveur, titres, biens...
+
+--Alors... elle est princesse?... Et riche... Flaviana?
+
+--Non. Il n'a pas fait de testament. A-t-il su seulement qu'il était
+réintégré? Quelles sont leurs lois?... J'ignore... Flaviana danse
+pour vivre, ne revendique rien.
+
+--Il n'y eut pas d'enfant?
+
+--Il y en eut un, qui vint au monde prématurément et ne vécut pas.
+Ce fut une catastrophe causée par la brutale nouvelle de la mort du
+mari, du héros... là-bas.
+
+--Je comprends qu'elle ait reporté sa tendresse sur ce petit neveu...
+
+--Elle ignore que Boris est le père.
+
+--Pourquoi?
+
+--Jusqu'à ce matin, je croyais à une faute de ma pauvre Francine. Je
+n'avais pas à la révéler.
+
+--Et ce soir?
+
+--Ce soir, mon maître vénéré, je suis venu vous demander de me guider
+dans ce labyrinthe.
+
+--J'imagine que vous allez tout dire à Flaviana.
+
+--Ne sera-ce pas aggraver son chagrin?
+
+--Son chagrin?... à cause de l'enfant?...
+
+--Oui... elle le regrettera d'autant plus qu'elle connaîtra les liens
+qui l'attachent à lui... Et elle sera terrifiée de le savoir aux
+mains de Boris. Elle déteste et redoute son beau-frère.
+
+--Vous lui devez cependant la vérité.
+
+--Cette vérité vous appartenait. Puis-je la divulguer sans risquer de
+faire apparaître au jour votre dévouement pour moi?... ce dévouement
+qui vous entraîna...
+
+--Nous avons tranché cette question.
+
+--Enfin,... mêler une femme à cette histoire de sang... l'initier à
+ma résolution de vengeance...
+
+--C'est à cela qu'il faut l'initier. Une femme, Delchaume, et une
+femme comme celle-là... c'est notre meilleur guide, à nous autres
+hommes. Avec quelle confiance je vous envoie vers elle! Comme je me
+sens rassuré sur votre compte! Voyez-vous, mon ami... j'ai dépecé,
+taillé, fouillé bien des chairs, vivantes ou mortes. Je ne crois pas
+qu'une parcelle de notre admirable et misérable machine humaine garde
+pour moi un prestige ou un secret. Cependant, chaque fois que, dans
+ma longue carrière, en procédant à une autopsie, j'ai effleuré de mon
+scalpel cette petite chose merveilleuse qu'est un cœur de femme,
+j'ai incliné toute ma science devant ce tabernacle de l'insondable,
+de l'inconnaissable. Dans cette petite chose, Delchaume, quand elle
+palpite, il y a les vibrations de l'infini. Là, se répercute ce que
+nous pouvons connaître de plus profond du grand mystère de la vie.
+Allez voir Flaviana, Delchaume, allez prendre conseil de votre amie.
+C'est elle qui a les secrets du sort et de votre destin, non pas le
+vieux logicien, le vieux raisonneur que je suis.»
+
+
+
+
+IV
+
+DANS LES COULISSES
+
+
+La répétition en costumes venait de finir au National-Lyrique. Les
+auteurs, le directeur, quelques amis, demeuraient dans la salle, pour
+vérifier et faire recommencer des effets d'éclairage.
+
+--«Les fonds sont trop bleuâtres de lune quand le fantôme de
+la fiancée paraît,» dit quelqu'un. «Il ne se détache pas assez
+nettement. Tout d'abord, on croit que c'est une vapeur qui s'élève.»
+
+Tous fondaient grand espoir sur ce _Ballet des Elfes_. Une surprise
+pour le public. Le compositeur, inconnu la veille, serait célèbre
+le lendemain. Sa musique, originale, prenante, d'une formule très
+neuve, très personnelle, trouvait la mélodie sans y sacrifier ni la
+pensée, ni l'enchaînement logique, ni le style. Cette mélodie ne
+tombait jamais dans les redites vulgaires des flons-flons italiens,
+pas plus qu'elle ne s'astreignait à la lourdeur piétinante du
+_leit-motiv_ allemand. D'inspiration très française, l'œuvre était
+d'une spontanéité, d'une fraîcheur ravissantes. Et quel sujet
+essentiellement musical! C'était les _Elfes_ de Leconte de Lisle,
+dont une imagination ingénieuse avait fait deux actes de ballet.
+
+ Couronnés de thym et de marjolaine,
+ Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.
+
+Le premier acte montrait les fiançailles du chevalier, la jalousie
+de la reine des Elfes, et tous les moyens de séduction inventés par
+elle pour conquérir celui qu'elle aimait. Le second acte déroulait la
+chevauchée nocturne, la traversée de la plaine féerique, la dernière
+tentative de la reine des Elfes, et enfin la rencontre du chevalier
+avec le fantôme de sa fiancée:
+
+ «O mon chevalier, la tombe éternelle
+ Sera notre lit de noce, dit-elle.
+ Je suis morte, hélas!...» La voyant ainsi,
+ Lui-même, d'horreur, tombe mort aussi.»
+
+Flaviana incarnait la reine des Elfes.
+
+Comme la répétition s'achevait, les auteurs montèrent sur le plateau
+pour lui exprimer leur reconnaissance, leur admiration.
+
+Le jeune compositeur suffoquait, bouleversé de joie. Cette danseuse
+à l'âme si profondément artiste, avait interprété son rêve en y
+ajoutant une grâce divine. Il venait d'en avoir la révélation
+complète, et il en tremblait d'émotion. Lorsqu'il fut près d'elle,
+il voulut parler, ne le put pas, éclata en sanglots, tandis qu'il
+baisait la main de l'étoile.
+
+--«Merci,» dit Flaviana, avec son émouvant sourire. «On ne m'a
+jamais fait un si grand compliment.»
+
+Au fond de la scène, de petits rires étouffés fusèrent d'un groupe
+tout mousseux de courtes jupes de tulle, tout frétillant de jambes et
+de bras minces.
+
+--«Il va lui donner son rhume de cerveau, s'il lui éternue comme ça
+sur la main.
+
+--V'là ce que c'est que de se mettre compositeur avant d'être sorti
+de nourrice.
+
+--Il a du talent, tu sais, le type.
+
+--C'est pas une raison pour pleurer.
+
+--Allons, le premier quadrille!... un peu de place, n'est-ce pas?
+Puisque c'est fini, qu'est-ce que vous attendez?» cria le régisseur,
+qui, aussitôt, donna deux coups de sifflet.
+
+Un hurlement partit:
+
+--«Amenez la deuxième herse!... Plus bas encore... Plus bas!... La
+lumière... tout!»
+
+Le danseur qui jouait le chevalier s'approcha des fillettes. Sous
+le rayon d'un projecteur, son armure d'argent éblouissait. On avait
+voulu donner le rôle à une femme. Mais le travesti déplaisait au
+compositeur. «J'ai compris cela en drame,» dit-il, «je ne veux pas
+des équivoques de music-hall.» L'interprète exultait. C'était un
+jeune garçon, svelte, très doué, que les lauriers d'Illinski, le
+Vestris russe, empêchaient de dormir.
+
+--«Mademoiselle Bertile, permettez-moi de vous offrir une grenadine
+chez la mère Martin? ou ce que vous voudrez?... Vous devez avoir
+soif,» demanda-t-il, avec plus de respect qu'il n'est d'usage dans ce
+petit monde.
+
+Il s'adressait à une danseuse du premier quadrille, une grande
+fillette de quinze à seize ans, de la figure la plus intéressante.
+Plus attachante que jolie, elle paraissait d'une fragilité de
+fleur rare, poussée trop vite. Ses traits, presque trop fins,
+peu maquillés, semblaient mangés, pour ainsi dire, par deux yeux
+immenses, où il y avait beaucoup de mélancolie, sinon de tristesse.
+
+--«Merci, non,» répondit-elle avec douceur. «Vous êtes bien gentil,
+Claudio, mais j'aime mieux pas.
+
+--Vrai?... Oh! je vous en prie!...» insista le jeune homme,
+désappointé.
+
+--«Tu perds ton temps, mon pauvre Claudio,» dit une coryphée en
+riant. «Tu ferais mieux d'accompagner Chichette chez la mère Martin.
+Elle a une ardoise de vingt-huit sous, et ne sait comment la payer.
+C'est qu'elle ne plaisante pas, la mère Martin. Tout à l'heure, elle
+lui a refusé crédit, à Chichette, pour des pastilles de menthe.
+
+--Chichette me rase,» déclara Claudio.
+
+--«Faudrait que tu aies de la barbe pour ça, morveux!» cria une voix
+pointue qu'on reconnut pour celle de Chichette.
+
+S'esclaffant, bavardant, se disputant, les danseuses s'en allaient
+par les coulisses. Les unes montaient dans leur loge, les plus
+petites, dans ce qu'on appelait irrévérencieusement leurs «bains à
+quat'sous». Un certain nombre prenaient le couloir qui mène chez la
+mère Martin.
+
+Derrière son comptoir, la bonne femme s'affairait à verser les sirops
+et à débiter les bonbons que réclamaient tous ces petits museaux de
+chattes.
+
+--«Avez-vous trois sous, mademoiselle Chichette?» demandait-elle, la
+main sur le bouchon du sirop d'orgeat. «Je ne vous sers pas avant de
+les voir. Je n'exige pas toute votre ardoise, mais je ne veux pas
+qu'elle s'augmente. D'abord votre mère m'a défendu de vous faire
+crédit.»
+
+La petite jeta autour d'elle un regard navré. De voir les autres
+boire, cela augmentait sa soif. Et elle adorait le sirop d'orgeat.
+
+Mais le chevalier arrivait, dans son armure d'argent.
+
+--«Écoute, Chichette,» fit-il, en tirant la gosseline à l'écart, «je
+nettoie ton ardoise si tu me dis quelque chose.
+
+--Oh! veine... Quoi donc? Tout ce que vous voulez, m'sieu Claudio.
+
+--Bertile?... Tu la connais?... A-t-elle quelqu'un?
+
+--Bon! Vous v'là pincé, m'sieu Claudio. Et, jaloux par-dessus le
+marché. Ah! mince...
+
+--Pas d'appréciation. Sais-tu quelque chose?
+
+--Je sais que si j'avais eu sa chance, je serais déjà dans mes
+meubles, au lieu de recevoir des affronts pour trois sous. Sale mère
+Martin, va!
+
+--Quelle chance a-t-elle donc eue, Bertile?
+
+--Un type qui en est fou... Dame! plus tout jeune... Mais pas
+repoussant... au contraire... tout à fait bath... Et galetteux!... La
+marâtre à Bertile, mame Pageant, la fruitière de la rue du Rocher,
+voulait arranger la chose. Elle a fait monter la môme dans l'auto du
+type, le jour d'une promenade en forêt... Ça en a fait un raffût!...
+
+--Comment ça?
+
+--Ben, Bertile, d'abord, a sauté de l'auto. Elle s'est foulé ou cassé
+quelque chose... Vous savez bien?... Elle est restée un mois sans
+venir:
+
+--Non, je ne sais pas. Je ne suis pas souvent des mêmes répétitions.
+
+--Oh!... et puis...» continua la petite en s'étranglant de rire,
+«c'est le père Pageant qui en a fait une histoire!... Il a tapé sur
+sa femme!... Ah! mes enfants, ce que j'aurais voulu être là!... Parce
+que c'est sa seconde femme, celle-là... C'est pas la mère à Bertile.
+
+--Alors Bertile est malheureuse, chez elle.
+
+--Ne la plaignez pas. Elle n'y est plus. Quand je vous dis
+qu'elle a toutes les chances. Sa petite mère du corps de ballet,
+Flaviana,--excusez du peu!--l'a prise... oui, dans son bel
+appartement du boulevard de Courcelles. Vous comprenez pourquoi
+elle s'en fichait de vos générosités chez la mère Martin. Elle nous
+dédaigne tous. Mademoiselle se voit déjà étoile.
+
+--Je ne crois pas que Bertile soit méprisante,» murmura le pauvre
+chevalier, qui rougit sous la visière d'or de son casque d'argent.
+
+--«Oh!» fit Chichette, «qu'elle le soit ou non!... pour ce que ça
+vous servira!... Allons, venez nettoyer mon ardoise, mon petit
+Claudio. Je vous en ai donné pour vingt-huit sous, il me semble.»
+
+Et elle courut vers le modeste buffet, sur ses légers chaussons
+roses, dans l'envolement de la jupe mousseuse, criant de sa voix
+pointue:
+
+--«Mon orgeat, mère Martin!... Donnez vite!... V'là Rothschild qui
+s'amène!»
+
+A la même minute, celle qui était l'objet de ces propos, descendait
+vers le proscenium, où sa «petite mère», suivant la forme d'adoption
+du National-Lyrique, s'attardait à causer avec le maître de ballet.
+Bertile s'approcha de l'étoile, et, sans l'interrompre, se tint à
+côté d'elle avec un petit air volontairement effacé, discret.
+
+--«Tu m'attends, mignonne?» dit Flaviana en se tournant. «Reste...
+J'ai fini. Nous remonterons ensemble.»
+
+Elle lui parlait avec une tendresse de sœur aînée. Bien que cette
+maternité pour rire des coulisses fût devenue presque effective
+depuis que l'étoile avait pris chez elle sa petite camarade, les dix
+ans à peine qui séparaient leurs âges respectifs ne suffisaient pas
+à mettre entre leurs deux cœurs si tendres la distance du respect.
+Bertile avait dit:
+
+--«Puisque je vais vivre avec vous, je ne puis vous appeler «petite
+mère». Au théâtre on sait ce que cela veut dire. Et encore... Au
+National-Lyrique seulement. Car j'ignore si, ailleurs, les premiers
+sujets s'intéressent aux pauvres gosselines des petites classes,
+comme chez nous. Mais dans la vie, dans la rue, dans le monde, ce
+serait offensant pour votre jeunesse qu'une grande fille comme moi
+vous appelle sa mère...
+
+--Mais tu ne me flattes pas!... Tu supposes donc qu'on s'y
+tromperait?» se récriait plaisamment Flaviana.
+
+Un éloquent regard de la fillette vers le beau visage, presque
+virginal encore, de sa jeune protectrice, aurait suffisamment
+protesté, si la protestation eût été nécessaire.
+
+--«Tu m'appelleras Flaviana... Et je veux que tu me tutoies, ma
+chérie,» avait décrété la gracieuse créature. «Ainsi tu sentiras
+moins qu'il te manque une famille.»
+
+Quoi d'étonnant si, tandis que l'étoile s'attardait à fixer encore
+quelques points délicats avec le maître de ballet, la petite danseuse
+du premier quadrille l'attendait comme l'ombre attend le soleil,
+attachant sur elle des yeux profonds,--mais pas encore assez profonds
+pour la tendresse admirative dont ils débordaient.
+
+Autour de ces deux silhouettes légères (la reine des Elfes et
+l'un de ses immatériels sujets), les jeux de lumière continuaient
+à se croiser, à s'exaspérer ou à se fondre, sur la scène. Sans
+s'occuper des personnes restées sur le plateau, le groupe des
+importants personnages--groupe confus et noir dans l'obscurité
+de l'orchestre,--poursuivait ses expériences. De temps à autre un
+commandement jaillissait des ténèbres:
+
+--«Voilez la lune, que diable! Un nuage passe sur la lune. Arrêtez
+les feux follets!... arrêtez les feux follets. Qui m'a fichu?...
+C'est pas des feux follets, voyons! c'est des escarbilles de
+locomotive!...»
+
+A deux ou trois reprises, le pittoresque de telles indications excita
+la curiosité de Bertile. Elle regardait alors autour d'elle, mais
+se rendait mal compte, car les rayons électriques l'éblouissaient.
+De la scène, on ne pouvait juger les surprises de l'éclairage.
+Mais voici ce qui se produisit: soudain, comme l'alternance des
+projections illuminait, puis plongeait dans l'ombre, tour à tour,
+certaines parties du décor, la jeune fille tressaillit. Elle venait
+d'apercevoir, non loin d'elle, s'allongeant des coulisses sur la
+scène, une ombre que la bizarrerie des feux rendait gigantesque,
+grimaçante, fantastique. C'était le profil d'une tête et de la moitié
+d'un corps d'homme. Aussitôt l'obscurité revenue l'effaça. Fût-ce
+une ressemblance, un ressouvenir odieux? Fût-ce l'impression rapide,
+pénible, comme d'un cauchemar?... Un frisson glaça Bertile. Malgré sa
+peur, ses yeux élargis restaient fixés sur ce point redevenu sombre,
+où se dessinait maintenant à peine la haute découpure indistincte
+d'un portant. Puis, tout à coup, la lumière y ressauta, d'un jet
+brusque. Apparition de terreur!... L'homme était là... L'homme dont
+le désir acharné ligotait sa jeune vie, dont elle sentait toujours
+la poursuite haletante derrière elle, comme la proie effarée perçoit
+le souffle du fauve. Il s'avançait hors des coulisses, la regardant,
+marchant de son côté.
+
+Une épouvante insurmontable s'empara de Bertile. La nerveuse fillette
+ne songea même pas qu'elle était protégée, que, sur le plateau, dans
+la salle, il y avait des gens qui ne ressemblaient pas à sa misérable
+belle-mère, et devant qui nul n'oserait manquer de respect à une
+enfant. L'effroi et la répulsion la convulsèrent. Elle se serra
+contre Flaviana, avec un cri si désespéré que l'énorme cavité du
+théâtre en vibra tragiquement.
+
+--«Lui!... sauvez-moi!... Je suis perdue!... Je meurs!...»
+
+Et la pauvre petite danseuse se jeta dans les bras de sa grande amie,
+où, bientôt, elle s'alourdit, sans connaissance.
+
+Il y eut un moment de désarroi. Les projecteurs s'affolaient,
+fouillaient de leurs pinceaux lumineux le fond de la scène, laissant
+dans l'ombre ce qu'il importait de voir. Le directeur, les auteurs,
+bondissaient de l'orchestre, grimpaient le petit escalier reliant la
+scène à la salle.
+
+--«Que se passe-t-il? Qu'est-ce qu'il y a?... Quelle est cette petite
+qui se trouve mal?»
+
+Régisseurs, machinistes, électriciens, tout le personnel se
+précipitait. Une foule envahit le plateau. Jamais on n'aurait cru
+qu'un tel nombre de gens pût fourmiller si vite, de tous les coins de
+l'immense théâtre, béant de vide une minute avant. Nul, d'ailleurs,
+n'y comprenait goutte. Pas même Flaviana, qui n'avait rien remarqué,
+rien vu.
+
+--«Je suppose,» avança-t-elle, «que c'est un effet de fatigue
+nerveuse. L'enfant est délicate. Souffrante récemment, elle a
+peut-être repris trop tôt son travail. Et elle se donnait avec tant
+de cœur aux répétitions! Ce _Ballet des Elfes_ nous emballe toutes,»
+ajouta la gracieuse femme avec un sourire vers les auteurs.
+
+Cependant la mère Martin, appelée en hâte, accourait aussi rapidement
+que le permettait sa corpulence. Elle examina Bertile,--qu'on venait
+d'étendre sur un praticable, représentant un talus de mousse dans la
+forêt magique.
+
+--«Cette gosse-là a eu les sangs tournés,» déclara la matrone, avec
+une autorité devant laquelle tout le corps de ballet avait coutume de
+s'incliner.
+
+Elle mit des sels sous le nez de la jeune fille, et d'un peu d'ouate,
+mouillée au goulot d'un flacon, lui frotta les tempes. Une odeur de
+mauvaise eau de Cologne se répandit.
+
+--«Bertile Pageant...» fit le directeur, hochant la tête. «Elle est
+douée, cette mâtine-là. Elle a de l'avenir... Pourquoi tourne-t-elle
+de l'œil comme ça? Elle n'a pas fait la bêtise, au moins?
+
+--Elle!...» s'exclama la mère Martin avant que Flaviana pût répondre.
+«Pas de danger!... C'est sage comme l'agneau du bon Dieu... Mais je
+vous dis qu'on y a tourné les sangs.»
+
+L'étoile intervint:
+
+--«Elle n'est pas heureuse chez elle. Le père s'est remarié. La
+belle-mère n'est pas tendre. Pour le moment, je l'ai prise avec moi.
+
+--Ça vous ressemble, ça, ma chère,» opina le directeur.
+
+--«Les jeux de lumière lui auront donné une sorte d'hallucination.
+C'est une petite nature très impressionnable.
+
+--On serait impressionné à moins,» grommela la mère Martin, qui,
+maintenant, détachait la ceinture étroite autour de cette taille à
+prendre dans les dix doigts. «Là... ma belle... Ça va mieux?... On va
+la monter dans la loge à sa «petite mère».
+
+--Vous avez l'air de savoir quelque chose, madame?» questionna
+l'auteur du livret, qui ne connaissait pas la mère Martin, ni
+son commerce de douceurs près du petit foyer de la danse, ni sa
+popularité parmi toute cette crédule et friande jeunesse.
+
+--«Je sais seulement que j'ai aperçu dans un couloir cette chouette
+de mauvais augure, la fruitière de la rue du Rocher, sa marâtre,
+quoi! Elle m'avait l'air de faire signe à quelqu'un. Dieu sait si
+elle n'amenait pas jusqu'ici quelque vieux singe, dont le museau
+effraie cette pauvre petite. Pisqu'al'ne veut pas, Bertile!... Faut
+avoir du vice pour la forcer. Que ces demoiselles cherchent une
+position... pas moi qui les en blâmerai... Mais c'est guère tout de
+même le rôle d'une mère...»
+
+L'édifiante réflexion ne trouva pas d'écho. Le bavardage de la
+mère Martin venait de mettre en fuite les gros bonnets. Et le menu
+fretin se hâtait de les imiter en courant aux postes de travail.
+L'évanouissement d'une danseuse, au National-Lyrique, n'était pas une
+de ces circonstances dont l'imprévu et la rareté pussent émouvoir. Si
+l'accident avait retenu un moment l'attention de ces messieurs, c'est
+qu'il concernait Bertile, la meilleure danseuse du premier quadrille,
+une fillette dont la douceur et l'excellente tenue plaisaient à tous,
+en qui, surtout, on respectait la protégée de Flaviana.
+
+Cependant, à la faveur de l'émotion générale, du brouhaha, des allées
+et venues, l'auteur du désordre s'était éclipsé. En toute hâte, il
+rejoignit, vers la porte des artistes, la femme de Victor Pageant,
+que la mère Martin avait parfaitement reconnue tout à l'heure dans un
+couloir.
+
+--«Sortons,» dit ce personnage, d'un air fort contrarié. «D'ailleurs,
+vous avez la somme dont nous étions convenus. Bonsoir! Je n'ai pas
+envie qu'on me voie avec vous.
+
+--Mais... s'écria la mégère, abasourdie.
+
+--«Il n'y a pas de «mais». J'y renonce... J'aurais tout donné à cette
+enfant-là. Ah! elle ne sait pas ce qu'elle perd... Cependant, il y a
+des bornes...
+
+--Qu'a-t-elle donc fait?...
+
+--Elle a crié comme si je venais pour l'assassiner. Elle a ameuté
+tout le théâtre.
+
+--La pécore!... Elle me le paiera.
+
+--«Allons, n'y pensons plus!» s'écria brusquement le riche amateur de
+fruits verts.
+
+Une rage saisit la marâtre. Des mots injurieux sortirent de sa bouche
+à l'adresse de sa belle-fille.
+
+--«Elle me le paiera!...» répétait-elle. «Et plus cher qu'elle ne
+suppose!»
+
+La silhouette cossue de son complice s'éloignait déjà. Mais le triste
+personnage avait entendu. Il revint sur ses pas.
+
+--«Écoutez, madame,» dit-il. «Je ne suis pas très fier de ce que
+nous avons fait ensemble. Pourtant, avec la certitude de réussir,
+je recommencerais. Oui, j'enlèverais Bertile... Et de force... Je
+commettrais des lâchetés... Je serais capable de tout. Mais pas
+pour la faire souffrir. Ma seule excuse, c'est que je voudrais la
+gâter comme jamais homme n'a gâté une enfant chérie, une maîtresse
+adorée... Il n'y a pas moyen. J'en fais mon deuil. C'est pour moi un
+déboire amer,--plus amer que je ne puis le dire. Mais je ne veux pas,
+vous entendez, je ne veux pas, que vous tourmentiez cette innocente à
+cause de moi.
+
+--Elle est la ruine de sa famille!» gémit la femme de l'ex-hercule.
+«Songez, monsieur!... J'ai deux pauvres petits enfants... C'est
+abominable à elle de ne pas m'aider à les élever, après tous les
+sacrifices que j'ai faits pour qu'elle devienne _artisse_!
+
+--Bon, bon!...» grommela le vieux Parisien, que ces simagrées ne
+touchaient guère, mais qu'attendrissait la pensée de la jeune fille.
+«Si vous me promettez de laisser la petite tranquille, je veux bien
+faire quelque chose pour vous.»
+
+Il tirait son portefeuille de sa poche. Dieu sait s'il avait
+répété ce geste depuis qu'il était entré dans les différents plans
+de campagne pour réduire la résistance de Bertile. Cette fois
+l'impulsion racheta un peu les antérieures vilenies.
+
+--«Tenez,» dit-il à la mégère, «ça, c'est en échange de votre
+promesse que vous n'adresserez pas un reproche à Bertile, et surtout
+que vous ne vous permettrez envers elle aucune dureté, aucune
+violence. Et vous savez, j'aurai l'œil... Si vous vous conduisez
+gentiment avec elle, je le saurai. Et il y aura quelque chose de
+plus.»
+
+Mme Pageant fondait en protestations, en gratitude.
+
+--«Monsieur pense!.. C'était une façon de parler!... Je suis vive
+comme ça, puis, la main tournée, je n'y songe plus. Cette enfant...
+J'ai pour elle un cœur de mère... Mais Monsieur est trop bon...
+Monsieur verra... Ne désespérons pas qu'elle entende raison, la
+mignonne...»
+
+Une pâteuse coulée de miel gluait maintenant hors de cette bouche
+mauvaise. La fruitière ne s'engageait guère en manifestant les
+meilleures intentions à l'égard de Bertile, puisque la fillette,
+à l'abri chez Flaviana, lui échappait. Aussi déversait-elle sa
+papelarde éloquence, en s'attachant aux pas du séducteur déçu, qui
+n'avait plus qu'une hâte: se débarrasser d'elle. Il avait sauté dans
+son auto, était loin, qu'elle parlait encore.
+
+Ce soir-là, quand Victor Pageant rentra, éreinté d'avoir frotté des
+parquets toute la journée, il surprit son épouse dans une singulière
+position. La fruitière ayant, non sans imprudence, confié la garde de
+la boutique à ses deux garnements, Totor et Titine, venait de monter
+à leur logement, pour serrer son trésor dans une cachette, qu'elle
+changeait souvent pour plus de sécurité. Aujourd'hui, elle avait eu
+l'idée de glisser l'enveloppe qui contenait les billets bleus entre
+les tringles de leur lit de fer et le sommier. Pour y réussir, elle
+s'était étalée tout de son long par terre.
+
+Pageant, lorsqu'il réintégra le domicile, aperçut de la lumière au
+ras du sol, puis une jupe de femme, qu'il aurait crue tombée sur la
+descente de lit, s'il n'en avait vu sortir deux chevilles vêtues
+de bas aubergine et deux pieds s'agitant dans des chaussons de
+Strasbourg.
+
+Mais aussitôt, plus rien! Sa femme, l'entendant rentrer, venait
+de souffler le bout de bougie, posé à même le plancher, et qui
+l'éclairait dans sa tâche.
+
+--«C'est toi, la maman?» demandait l'ex-hercule, non sans timidité,
+car ce mystère l'impressionnait. «C'est toi?...» répéta-t-il. «Les
+petits m'ont dit que tu venais de monter.»
+
+Un gémissement sortit de dessous le lit. Mme Pageant improvisait
+une tactique. Simuler l'évanouissement, c'était une explication, un
+alibi, et en même temps une excuse pour attendre qu'on l'aidât, car,
+sans lumière, elle ne pouvait se redresser qu'en risquant de se fêler
+le crâne contre le châlit.
+
+--«Mon Dieu?... Tu es malade?...» dit la voix tremblante du bon
+Pageant. Et, soudain, la position où il avait entrevu sa femme,
+aggravée par l'effet de l'obscurité et de la lugubre plainte, lui
+suggéra une affreuse pensée:
+
+--«L'aurait-on assassinée?...» balbutia-t-il.
+
+--«Quelle gourde!... Aide-moi donc à sortir de là!...» cria sa
+colérique moitié, dont la patience était vite à bout, et qui, ayant
+assujetti l'enveloppe, ne craignait plus rien que la suffocation.
+
+Éperdu, tâtonnant, le pauvre homme ne trouvait pas d'allumettes. Il
+dut descendre à la boutique, et ne remonta qu'avec Totor et Titine
+sur ses talons.
+
+--«Bon Dieu, qu'est-ce que tu as eu?» questionna-t-il en dégageant
+sa femme, qui se releva, la figure couleur de brique, les cheveux
+poussiéreux et dépeignés.
+
+--«Ce que j'ai eu?... Parbleu... une syncope,» s'écria-t-elle. «Dans
+cette misère de maison, je ne mange pas pour le travail que je donne.
+Quand je t'ai servi, et les gosses, vous ne vous inquiétez guère s'il
+reste quelque chose dans le plat pour moi.
+
+--Pauvre poule! C'est du quinquina qu'il te faut. Je t'en achèterai,»
+déclara Pageant.
+
+--«Et avec quoi?» demanda-t-elle du ton le plus aigre.
+
+Mais alors éclata le coup de théâtre. Cette fûtée de Titine, ayant
+aperçu le bout de bougie sous le lit, poussa sournoisement son frère,
+et, le lui montrant:
+
+--«Tiens!.... une camoufle.
+
+--Qu'est-ce qu'elle fait là?...» grogna Totor, qui se mit à quatre
+pattes pour la ramasser.
+
+Entré d'un côté sous le lit, le polisson jugea à propos de ressortir
+de l'autre, parcourant sur les genoux et les mains ce tunnel où
+le balai ne passait pas souvent. Comme il arrive aux enfants, qui
+découvrent immédiatement ce qu'ils ne doivent pas voir, celui-ci ne
+manqua pas de remarquer, sous le sommier, l'enveloppe, qui, insérée à
+tâtons, se repliait et dépassait le châssis de fer. Il surgit entre
+ses parents avec un cri digne d'un guerrier sioux, et secoua si bien
+sa trouvaille que des billets bleus s'en échappèrent.
+
+Pageant, paralysé de stupeur, les regarda voltiger et s'abattre.
+Il n'en croyait pas ses yeux. Mais sa femme, jetant une clameur
+inhumaine, fonça sur leur héritier, et lui administra une telle
+volée de gifles, que l'ancien hercule recouvra l'usage de ses sens
+pour lui arracher l'enfant des mains.
+
+--«Tu es folle!... Tu veux donc l'assommer?»
+
+Le père expulsa les mioches, ferma la porte, à travers laquelle se
+ruèrent les hurlements acharnés de Totor. Mais les époux n'y prirent
+pas garde.
+
+--«Dis-moi,» fit Pageant, qui étreignit le bras de sa femme.
+«Qu'est-ce que cet argent-là?... C'est comme ça que tu t'évanouis
+de privations!... Malheureuse!... Si tu as recommencé tes infamies
+contre Bertile, je te tuerai!»
+
+Le mari soumis et bonasse disparaissait. Elle reconnut le redoutable
+gaillard de la forêt de l'Isle-Adam, le père indigné, outré, sous
+la poigne de qui elle avait cru sentir se disperser ses os. A la
+seconde exécution de ce genre, elle y resterait, sûr. La peur fit
+s'entrechoquer ses mâchoires.
+
+--«Je te jure... Pageant... je te jure!...
+
+--Où est Bertile?
+
+--Chez Flaviana.
+
+--Y est-elle?... Est-ce vrai?... Nom de D...!
+
+--Tu peux y aller voir...
+
+--C'est ce que je vais faire.»
+
+Il desserra un peu l'étau.
+
+--«Si je ne l'y trouve pas!...»
+
+Le frisson de la mort passa sur la chair noiraude. Peu s'en était
+fallu qu'il ne l'y trouvât pas.
+
+--«Cette saleté d'argent... d'où ça vient?» reprit le frotteur des
+parquets ministériels.
+
+--«C'est pas à moi. C'est un dépôt.
+
+--Tu mens!
+
+--Qu'est-ce que ça te fiche, puisqu'on n'y touche pas, à ta Berthe! A
+preuve, c'est qu'il y a renoncé, le type... Je t'en fais serment sur
+la tête de mes enfants... Et ceux-là, je ne jurerais pas un mensonge
+sur eux. J'aurais trop peur de leur faire tort... Je les aime... tu
+ne m'ôteras pas ça.
+
+--Il a renoncé à Bertile... Ah! il a bien fait, le bandit... Je
+l'aurais crevé!... Mais je ne te lâche pas que tu ne m'aies dit d'où
+vient la galette... Tu la cachais... c'est qu'elle ne sent pas bon.
+
+--Oh! je ne l'ai pas volée.
+
+--J'espère bien!
+
+--Lâche-moi!...
+
+--Réponds.
+
+--Tu me paieras ça, Pageant!
+
+--Bah! tu ne seras jamais plus rosse pour moi que tu ne l'es
+maintenant. Tu m'as privé de ma fille... Tu l'as forcée à quitter la
+maison. Tu ne peux pas me faire pire.
+
+--Butor!
+
+--D'où viennent ces billets de banque?
+
+--Ah! zut... Tu me les laisseras?
+
+--Ça dépend.
+
+--Eh ben, c'est le type qui en tient pour Bertile. Mais... oh! là...
+brutal!... Pas pour ce que tu crois.
+
+--Comment?...
+
+--Pour qu'on la dorlote... qu'on y fasse la vie douce... Un brave
+homme, au fond...
+
+--Un brave homme!... Le misérable!... Tu vas lui renvoyer son ignoble
+argent.»
+
+La fruitière voulait sauver tous les billets grâce à la destination
+du dernier. Malgré ce subterfuge, l'honnête Pageant se révoltait.
+S'il avait regardé de près les fafiots bleus, il aurait reconnu,
+soigneusement recollés, ceux qu'il avait cru anéantir près du Gros
+Chêne.
+
+De nouveau, ils allaient subir un sort auquel un si précieux papier
+n'est guère exposé. Mais leur propriétaire les défendit comme une
+lionne. Pageant craignit de «faire un malheur» s'il déchaînait toute
+sa colère et toute sa force. Il abandonna donc la lutte. D'autant
+que mal rassuré par les protestations de sa femme, il avait hâte de
+courir chez Flaviana, pour constater, de ses yeux, que sa chérie
+était toujours là, en sécurité, sous la protection de l'adorable
+étoile.
+
+De la rue du Rocher au boulevard de Courcelles, le père anxieux ne
+fit qu'un bond. La porte de l'appartement lui fut ouverte par la
+femme de confiance, la grosse Mélanie.
+
+--«Ah!» s'écria-t-elle, «vous savez donc? Mademoiselle Bertile ne
+voulait pas qu'on vous dise... Mais, rassurez-vous, papa Pageant,
+tout va aussi bien que possible.
+
+--Y a donc eu quelque chose?
+
+--Rien... rien... moins que rien,» dit la bonne créature vivement,
+car elle voyait trembler les épaules solides, et les yeux naïfs
+se remplir de larmes, sous la broussaille grise des sourcils.
+«D'ailleurs,» ajouta-t-elle, «vous allez la voir. Madame Flaviana est
+déjà partie pour son théâtre. Mais, comme il ne fallait pas songer
+que Mademoiselle Bertile y aille ce soir...
+
+--Mon Dieu!... elle est donc souffrante?...» soupira le pauvre homme.
+
+Dans la jolie chambre que Flaviana avait fait aménager pour sa
+pupille,--puisque l'installation était maintenant définitive,--entre
+les draps fins, la tête sur l'oreiller brodé, la petite danseuse
+reposait.
+
+En apercevant ce visiteur, dont la tenue jurait pourtant avec
+la délicatesse du décor, et qui jamais n'avait pénétré ici que
+soigneusement endimanché, la fillette eut un grand cri de joie:
+
+--«Père!... mon papa chéri!...»
+
+Les bras minces sortirent des couvertures, s'enlacèrent au cou
+rugueux, chiffonnèrent un peu plus le col défraîchi, désempesé,
+mirent plus de travers la cravate en corde. Les joues fines, les
+lèvres de rose pâle, s'appuyèrent au dur hérissement de la barbe
+de trois jours, s'enfoncèrent contre l'épaule, dans le veston qui
+sentait la sueur et l'encaustique.
+
+--«Papa chéri!... papa chéri!...
+
+--Mon petit Berthon!... Eh ben, quoi?... Au dodo? Tu ne danses donc
+pas ce soir?
+
+--Heureusement, non... Je ne suis pas du spectacle... Mais j'ai
+tellement peur de ne pas danser dans _les Elfes_!... Un ballet
+merveilleux... Si tu savais!...
+
+--Pourquoi ne danserais-tu pas, petite fée?
+
+--Je suis déjà condamnée à manquer la répétition de demain.
+
+--T'es donc malade?
+
+--Un peu patraque... On me soigne trop bien.
+
+--Comment ça t'a-t-il pris?
+
+--Tout à l'heure, en scène... Figure-toi, je suis trop bête... Mais
+assieds-toi donc, mon petit père.
+
+--Je suis bien comme ça.
+
+--Mais non... Tu es là, qui te penches... Tu as bien cinq minutes?
+
+--Oh! une heure si tu veux.
+
+--Veine!... Tu vas dîner avec moi, près de mon lit.
+
+--Ça, c'est pas possible.
+
+--Et la raison?...»
+
+Le pauvre homme se redressa, se dandina, tournant son vieux feutre
+roussi, l'air confus.
+
+--«Voyons... papa...
+
+--Tu ne voudrais pas, minette. Qu'est-ce que dirait madame Flaviana?
+
+--Ce qu'elle dirait!...» Les grands yeux de Bertile s'élargirent
+encore... Quelque chose de radieux, d'attendri, de triomphant, fit
+rayonner les larges prunelles.--«Ce qu'elle dirait! Tu ne la connais
+pas. Tu n'imagines pas sa bonté... Flaviana!... Mais elle sera plus
+heureuse, plus fière, de savoir que tu t'es assis là, parce que tu es
+un brave homme, parce que tu donneras une joie à ta petite... que de
+recevoir les godelureaux huppés, titrés, qui viennent lui faire la
+cour, qui l'assomment de leurs compliments... Papa, assieds-toi là.
+Je suis sûre de faire plaisir à Flaviana... J'en suis sûre!...
+
+--Mais j'ai mon costume de travail... J'ai frotté au ministère... Ce
+petit fauteuil de soie...
+
+--Assieds-toi, mon vieux frotteur de papa... Ta fifille sait ce
+qu'elle fait...»
+
+En même temps, elle appuyait par deux fois son index grêle sur la
+sonnerie électrique.
+
+--«Mélanie, ma bonne Mélanie... venez un peu. Papa dîne avec moi.
+Portez-lui la petite table... N'est-ce pas, Madame n'y trouvera rien
+à redire?
+
+--A redire?... Savez-vous ce qu'elle ruminait tout à l'heure: «De
+voir un peu son papa, ça lui ferait du bien, à cette petite. Mais je
+crains d'inquiéter monsieur Pageant en le faisant appeler.»
+
+La grosse personne donna des indications à une jeune camériste
+alerte, qui dressa le couvert, prépara la dînette.
+
+--«Alors?» chuchota Bertile, avec un sourire espiègle, «tu as donc la
+permission de dix heures. On ne te grondera pas, à la maison?
+
+--Ne parle pas de ta belle-mère,» fit l'ancien hercule en serrant le
+poing. «J'ai failli lui régler son compte tout à l'heure.
+
+--Fais pas ça, papa. Elle t'aime à sa manière, et les petits aussi.
+N'y a que moi qui étais dans le chemin.
+
+--C'était à cause de toi, justement.
+
+--Comment, puisque je ne suis plus là?...
+
+--Elle ne t'a pas joué quelque tour? Elle ne t'a pas tendu quelque
+piège?»
+
+La petite danseuse eut un mouvement involontaire. L'horrible
+impression de cet après-midi, c'était donc vrai? Le vilain homme
+avait osé la relancer jusque sur la scène. Une combinaison de la
+fruitière, qui avait dû l'amener. Et tout le monde croyait à une
+hallucination. Elle-même avait fini par y croire.
+
+Son père, occupé à savourer une cuisse de poulet (il croquait jusqu'à
+l'os... Depuis combien de mois n'en avait-il pas mangé?), négligeait
+d'observer la fillette. Il accepta donc sa réponse:
+
+--«Mais non, papa. Ne la soupçonne pas à tort. Tu es bien tranquille,
+n'est-ce pas? quand tu lui cèdes. Après tout, elle fait marcher la
+maison.
+
+--A condition que j'aille aux Halles, le matin, et que je frotte
+ensuite toute la journée.
+
+--Elle est bonne mère pour Titine et Totor.
+
+--Oh! elle les gâte trop, ou elle les roue de coups.
+
+--Enfin elle les aime bien.
+
+--Je ne le nie pas.
+
+--Eh bien, mon pauvre papa, tu as besoin de la maman de tes deux
+petits. Patiente... Ne fais pas un enfer de ton intérieur à cause de
+moi. Ta femme m'a considérée comme une étrangère dont on peut tirer
+parti sans scrupule. C'est dans la nature, ça. Faut pas te buter...
+Tu as d'autres enfants...
+
+--Une étrangère... On ne vend pas une étrangère. C'est la traite des
+blanches.
+
+--Chut!... chut!...» fit Bertile, qui avança gentiment sa main
+fluette pour fermer la bouche de son père. Et la fillette ajouta
+rêveusement:
+
+--«Qui sait? Elle pensait peut-être faire mon bonheur. Il y en a
+tant, au premier quadrille, qui appelleraient ça une bonne aubaine.»
+
+Le brave Pageant hocha la tête. Le fin repas qu'il venait d'expédier
+le disposait à l'indulgence. Sa colère tombée, il n'aurait jamais
+l'énergie de braver sa querelleuse épouse, et il savait gré à sa
+fille de lui prêcher la ligne de conduite où il se rallierait
+fatalement, par bonhomie, habitude, faiblesse.
+
+--«Mais enfin,» demanda-t-il, «pourquoi es-tu couchée? Quel est ton
+mal? Je te vois maigre, pâlotte...
+
+--Bah!» dit-elle, «ce n'est rien.»
+
+Un observateur plus avisé que l'humble frotteur eût remarqué
+l'accablement si peu naturel qui renversait sur l'oreiller cette
+jolie tête de quinze ans, le ton las, désenchanté, des quatre mots
+que soupirèrent les lèvres puériles.
+
+--«Rien... mais quoi?» insista le père. «On n'est pas au lit, à ton
+âge, quand on a rien. As-tu vu un docteur?
+
+--Non,» fit-elle avec un vif redressement du buste, «ce n'est pas
+la peine. Il ne faudrait pas le déranger pour si peu, le docteur
+Delchaume.
+
+--Ah! il ne regarde pas au dérangement, celui-là,» déclara Pageant.
+«Voilà un médecin qui a du cœur pour les pauvres gens... A venir des
+trois fois par jour chez des clients dont il ne veut pas accepter un
+rouge liard.
+
+--Comment le sais-tu?» demanda Bertile.
+
+Son mince visage devenait lumineux. Du rose flambait aux pommettes.
+Les yeux brillaient dans leur large cerne d'ombre. Sur le drap, les
+petites mains frémissantes entrelaçaient nerveusement leurs doigts.
+
+--«C'est donc depuis que tu es partie?» fit le père. «Oui... Et je ne
+t'ai pas raconté? Ta petite sœur... Titine... Elle nous en a fichu
+un trac!... On aurait cru qu'elle nous passait entre les mains.
+
+--Oh! Comment?...
+
+--Une nuit, elle s'est mise à étouffer, à râler... Son corps raide
+comme du bois... Les yeux hors de la tête.
+
+--Quelle horreur!...
+
+--J'ai couru chercher le docteur Delchaume. Le seul que je
+connaissais. Et puis, il avait été si gentil au moment de la
+scarlatine.
+
+--Il est venu?... comme ça?... dans la nuit?
+
+--Tout de suite.
+
+--Qu'il est bon!...» murmura Bertile, retombant sur son oreiller, le
+regard en haut, les mains jointes, en extase.
+
+--«Tu peux le dire... Il a sauvé la gosse.
+
+--Qu'est-ce qu'elle avait?
+
+--De l'asthme _enfantine_, qu'il a dit.»
+
+Il y eut une minute de silence. Le père Pageant considérait le visage
+exalté, l'expression absente de sa fille. Elle ne paraissait frappée
+que d'une chose dans la maladie de la cadette: l'intervention du
+docteur Delchaume. Tout à coup, elle dit:
+
+--«Papa, tu ne trouves pas injuste qu'un homme comme ça puisse être
+malheureux?
+
+--Dis donc, petite,» fit-il bonassement, «en serais-tu amoureuse, par
+hasard, de ton docteur Delchaume?»
+
+La fillette tressaillit et se redressa, comme secouée d'un choc
+galvanique.
+
+--«Oh! papa... c'est méchant ce que tu dis là!..
+
+--Histoire de rigoler un peu.
+
+--Faut pas.
+
+--C't'idée! Il est gentil garçon... Un peu vieux pour une gamine
+comme toi...
+
+--Vieux!... Il n'a pas trente ans.»
+
+Le père eut encore un regard de malice. Alors la petite danseuse
+parla très vite, tandis qu'une flamme de fièvre la transfigurait d'un
+éclat soudain.
+
+--«Ne continue pas, père... Tu me ferais du chagrin. Tu vois bien
+que le docteur Delchaume est en grand deuil. Il ne se console pas
+d'avoir perdu sa femme... Et s'il devait se consoler...
+
+--Allons!...
+
+--Ce ne serait pas moi...
+
+--Et qui?
+
+--Oh! la seule capable de guérir un cœur comme le sien... La
+meilleure... la plus belle... Tu ne devines pas?... voyons! Flaviana!»
+
+L'enfant, ce nom jeté, retomba en arrière, reprit son visage
+lointain, son visage _d'au-delà_, et murmura doucement, comme pour
+elle-même, avec un accent intraduisible, dont l'âme simple du père se
+troubla:
+
+--«J'ai bien compris, va... J'ai bien vu comme il la regarde quand il
+croit qu'on ne fait pas attention.»
+
+Ces mots furent prononcés sans amertume, sans blâme, tendrement...
+Toutefois il en émanait quelque chose de triste dont le pauvre père
+sentit l'étreinte. Il ne sut que dire, ni trouver la plaisanterie qui
+secouerait son malaise.
+
+Comme il demeurait gauchement silencieux, tandis que Bertile,
+emportée par un rêve, semblait oublier sa présence, une porte
+s'ouvrit. Celui dont ils venaient de parler entra.
+
+--«Eh quoi?» s'écria Raymond, en marchant vers le lit. «Ça ne va pas,
+mignonne. Qu'est-ce que nous avons?» Puis, reconnaissant l'honnête
+frotteur:--«Bonjour, père Pageant. On est venu tenir compagnie à sa
+fillette. Elle doit vous en raconter, hein! notre future étoile.»
+
+Ce ton enjoué, c'était un de ses devoirs professionnels. «Le père
+doit être inquiet, puisqu'il est accouru,» pensait-il. «Commençons
+par dissiper cela.»
+
+La petite malade ne lui fournit guère d'éclaircissements. Elle avait
+eu une syncope après la répétition. Le jeu des lumières l'avait
+éblouie. Au retour, Flaviana voulait qu'elle se couchât. Elle ne
+savait pas que le docteur fût prévenu.
+
+--«Votre «petite mère» m'a envoyé un mot pour me prier de passer,»
+dit Delchaume. «Cette «petite mère-là» a plus de sollicitude peureuse
+qu'une vraie maman. Car je ne vois pas... Tiens!» ajouta-t-il, en
+lui prenant le poignet pour consulter le pouls, «qu'est-ce que ces
+menottes glacées? Avez-vous des frissons?»
+
+«Ses mains étaient brûlantes avant qu'il entrât,» se dit Pageant.
+«Allons, ça y est... la voilà toquée de son séduisant docteur. Et à
+ce point!... Bon sang!... Pourvu que ça ne soit pas du chagrin pour
+elle.»
+
+L'idée le traversa, en éclair: «Si ma gredine de femme avait eu
+raison? Les filles des pauvres gens, ça leur coûte bien cher d'être
+sages!...» Mais son cœur de brave homme repoussa la suggestion: «Ça
+lui coûtera ce que ça lui coûtera... Et à moi aussi. J'aime mieux
+tout, que de la voir mal tourner.»
+
+Cependant, lorsque Delchaume l'arrêta dans la chambre voisine pour
+lui dire que «c'était assez sérieux», le pauvre ouvrier eut un
+tragique sanglot.
+
+--«Courage, mon brave homme, rien n'est désespéré.
+
+--Sauvez-la, monsieur le docteur.
+
+--C'est son âge qui la sauvera. Pensez donc... La jeunesse même...
+Elle n'a pas seize ans.
+
+--Mais sa maladie... Qu'est-ce que c'est?
+
+--De la névrose... de l'anémie... La tuberculose la guette. Nous
+n'en sommes pas là. Seulement, il faut veiller. Cette enfant doit se
+suralimenter, et elle ne mange plus. Elle devrait être gaie, courir
+au soleil... Son métier la fatigue trop. Il ne faut plus qu'elle
+danse...
+
+--Bon Dieu de bon Dieu, qu'allons-nous devenir?
+
+--C'est affaire à madame Flaviana et à moi, ça, papa Pageant. Ne
+vous inquiétez pas. Elle a une amie... je devrais dire... une
+providence... De mon côté...
+
+--Oh! vous l'avez déjà installée là-bas, à Claire-Source, dans votre
+maison de campagne.
+
+--Elle y retournera.
+
+--Bien,» fit sans élan le pauvre père qui pétrissait son chapeau dans
+ses mains. «Seulement...
+
+--Seulement... quoi?
+
+--Rien.
+
+--Vous avez une idée qui vous tourmente, Pageant.
+
+--Non, m'sieu le docteur.
+
+--Si.
+
+--Oh! ben, c'est bête... Je me dis comme ça: madame Flaviana est
+bien bonne, vous aussi, vous êtes bon. Et, tout de même, je me
+demande... Est-ce que je ne devrais pas reprendre Bertile?
+
+--Dans la fruiterie de la rue du Rocher?... Pour que votre femme, qui
+la déteste, recommence les vilenies dont cette petite ne se remet
+pas?... Voyons, Pageant!...
+
+--Ah! m'sieu le docteur,» murmura ce pauvre homme simple, avec des
+larmes plein les yeux, «y a des choses douces qui font mourir aussi
+bien que les choses cruelles...»
+
+Delchaume le regarda, sans comprendre, mais devinant qu'une pensée
+délicate se dissimulait sous la phrase, dont la seule forme
+pathétique l'émut. Il adressa encore à l'humble ouvrier quelques
+paroles réconfortantes, puis, comme se rappelant tout à coup un
+détail important, il revint en arrière et rouvrit la porte de Bertile.
+
+--«Pardon, mignonne,» dit-il, «j'ai oublié... Voulez-vous demander
+à madame Flaviana de me fixer elle-même le moment de ma prochaine
+visite. Je souhaiterais qu'elle fût là, pour lui parler de vous, de
+votre santé. Mais je voudrais qu'elle ne fût pas pressée, car j'ai à
+l'entretenir d'un autre sujet... peut-être longuement.»
+
+Victor Pageant, resté dans l'autre pièce, entendit la voix de sa
+fille:
+
+--«Je ferai votre commission, docteur.
+
+--Vous direz bien à madame Flaviana que j'ai à lui communiquer des
+choses graves, n'est-ce pas, mon enfant?»
+
+La douce voix reprit:
+
+--«Je le lui dirai, soyez tranquille, docteur... Des choses graves...
+Oui, je le lui dirai.»
+
+Un désir presque irrésistible saisit Pageant, de rentrer dans la
+chambre, de courir au lit de sa petite, de mettre ses gros bras
+d'ancien hercule autour de la frêle créature, comme pour la défendre
+de quelque mal. Il l'embrasserait encore. Oh! comme il avait envie
+de l'embrasser, mieux que tout à l'heure, avec une tendresse moins
+maladroite. Il n'osa pas. Le docteur partait. La femme de chambre
+leur montrait le chemin.
+
+Pageant descendit, prit congé du jeune médecin, qui montait en
+voiture, et s'en alla, le dos voûté, sous la nuit, sans pensée
+distincte, le cœur vide, et pourtant si lourd!...
+
+
+
+
+V
+
+EN COUR D'ASSISES
+
+
+--«Tatiane Kachintzeff, levez-vous!»
+
+L'injonction retentit, brève et dure. Ce fut une surprise dans
+le public. Le président, connu pour son extrême courtoisie,
+adoptait généralement des formules plus enveloppées, un ton plus
+doux, lorsqu'il s'adressait à des femmes, fût-ce à des accusées.
+Mais on s'étonna moins lorsque se dressa, contre le fond sombre
+des boiseries, entre les uniformes des municipaux, la silhouette
+singulière, dont on eût douté si elle était d'un garçon ou d'une
+jeune fille.
+
+La voilà donc, cette étrangère sur qui tant de légendes avaient couru.
+
+Les regards qui, de cette salle des assises, bondée pour le
+sensationnel procès, convergeaient sur elle, purent discerner, sous
+l'apparence androgyne, toute la flamme tendre d'un cœur féminin,
+lorsque Tatiane, avant de se soumettre à l'interrogatoire, chercha
+d'abord les yeux de son fiancé.
+
+Assis deux places plus loin, sur le même banc, Pierre Marowsky la
+contemplait avec la naïve adoration d'un croyant pour son idole.
+Séparés par les longs mois de la prison préventive, ils se trouvaient
+enfin rapprochés. La béatitude de se voir les soulevait--c'était
+évident--au-dessus de toutes préoccupations.
+
+--«Votre nom?» demanda le président.
+
+--«Tatiane Fédorovna Kachintzeff.
+
+--Votre âge?
+
+--Vingt-deux ans.
+
+--Où êtes-vous née?
+
+--A Pétersbourg.
+
+--Votre père y était professeur?
+
+--Et écrivain.
+
+--C'est vrai. Mieux eût valu pour lui qu'il se contentât de ses
+leçons.
+
+--Aucun être libre ne partagera votre avis, monsieur le président.»
+
+Un frisson courut. Quelle fierté dans cette réponse! Et la figure
+même de l'accusée en rayonna. Sa face, un peu kalmouck, mais
+d'un teint éblouissant, portée sur un cou élevé, blanc et frais,
+découvert, autour duquel tombait la masse courte et lourde des
+cheveux blonds, son front pur sous le toquet de fausse loutre, ses
+yeux légèrement bridés, mais d'une clarté surprenante, tout changea
+d'aspect, prit une beauté inattendue.
+
+Sans s'offusquer de la riposte, le président reprit:
+
+--«Tout le monde est libre de composer des écrits séditieux. Mais on
+le paie cher, la plupart du temps. Votre père, Fédor Kachintzeff,
+fut arrêté, condamné, déporté en Sibérie.
+
+--Gloire à lui, monsieur le président.
+
+--Nous ne chicanerons pas votre piété filiale,» dit ironiquement le
+magistrat.
+
+Changeant alors de ton, et avec une nuance d'égards, il ajouta:
+
+--«Elle s'est traduite, d'ailleurs, autrement qu'en paroles. Vous
+êtes allée rejoindre votre père, en exil, au bagne. Vous aviez
+quatorze ans à peine. Vous avez effectué presque entièrement à pied
+ce terrible voyage...»
+
+Un murmure, favorable à l'accusée, monta, presque imperceptible. Le
+président s'arrêta, promena sur la foule des assistants un regard
+sévère.
+
+--«Je comprends,» s'écria-t-il, «qu'un mouvement de sympathie
+échappe, surtout à la partie féminine de l'auditoire, pour l'enfant,
+pour la fille dévouée, qu'était alors Tatiane Kachintzeff. Cependant,
+je veux qu'on le sache, je suis résolu à ne tolérer aucune
+manifestation.»
+
+Un silence--glacial ou pénétré?...--accueillit cette déclaration,
+prononcée du ton le plus énergique. Poursuivant l'interrogatoire, le
+président reprit:
+
+--«Vous trouvâtes votre père à l'hôpital, très malade?
+
+--Non, pas malade... mourant.
+
+--Mais... il mourait d'une maladie, je suppose.
+
+--Non.
+
+--D'un accident?
+
+--Non.
+
+--Et de quoi donc?...»
+
+Point de réponse. Une figure de pierre, où flamboyaient des yeux
+pleins d'horreur.
+
+--«Allons, Tatiane Kachintzeff, dites tout haut ce que vous prétendez
+insinuer, ce que vous avez cru peut-être.»
+
+Même mutisme. Même immobilité impressionnante.
+
+--«L'accusée, messieurs les jurés,» reprit le président, «est
+victime d'une erreur. Mais, sans doute, l'est-elle de bonne foi.
+Il ne vous est pas interdit de lui en tenir compte. On lui a
+persuadé, là-bas, au bagne,--son père lui-même, en exigeant d'elle
+un serment de vengeance,--que Fédor Kachintzeff succombait à de
+mauvais traitements, à des brutalités, coïncidant avec la présence
+du gouverneur général, le prince Wladimir-Serge Omiroff, aujourd'hui
+décédé.»
+
+Une voix s'éleva, celle du défenseur de Tatiane Kachintzeff:
+
+--«Je vous demanderai respectueusement de préciser, monsieur le
+président. Veuillez expliquer au jury que Fédor Kachintzeff, cet
+écrivain, cet intellectuel, descendant d'une famille aristocratique,
+avait été soumis à un châtiment corporel,--contre les règlements
+mêmes,--au plus déshonorant, au plus barbare des supplices: il avait
+été f...»
+
+Un cri affreux, déchirant... Tatiane, jetant le buste et les bras
+en avant de la cloison de bois, saisissait à l'épaule son avocat,
+arrêtait ce qu'il allait dire par une mimique violente et désespérée.
+
+Le public s'émut. Des gens se levèrent, pour voir ce qui arrivait.
+Les stagiaires, entre eux, chuchotaient:
+
+--«Son père a été fouetté, par l'ordre du vieux prince Omiroff.
+
+--Cela se fait donc encore?
+
+--Pourquoi a-t-elle crié?
+
+--Elle devient folle quand on évoque ce souvenir.
+
+--Kachintzeff étant un condamné politique, et d'origine noble, on ne
+devait pas...
+
+--Alors?...
+
+--Un caprice tyrannique, abominable... Le malheureux n'avait pas
+salué le gouverneur général Omiroff.»
+
+La voix du président tout à coup s'éleva:
+
+--«Il résulte des rapports des médecins, comme de l'autopsie, que le
+détenu Kachintzeff était d'une constitution robuste, très capable de
+supporter la peine infligée,--et qu'on ne saurait voir dans cette
+peine la cause de sa mort.»
+
+L'avocat de Tatiane riposta aussitôt:
+
+--«L'autopsie montre-t-elle qu'un homme a succombé au désespoir, à la
+honte?»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Je ne puis, maître, vous laisser avancer davantage
+sur ce terrain. Nous ne faisons pas le procès d'un directeur de
+bagne sibérien, pas plus que celui du feu prince Omiroff. Le jury n'a
+pas à s'occuper de ces choses, qui ne le concernent pas. Il nous dira
+si, oui ou non, Tatiane Kachintzeff a pris part à un complot et à la
+fabrication d'engins destinés à faire périr le prince Boris Omiroff,
+fils de l'ancien gouverneur général de la province d'Irkoutsk.»
+
+LE DÉFENSEUR.--«Mais vous-même, monsieur le président, déclariez que
+le jury devait être éclairé sur les faits qui auraient pu susciter
+chez la fille de Kachintzeff une idée de vengeance?»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Non pas les faits, dont nous ne saurions préjuger
+ici, mais l'impression, fausse ou exacte, que l'accusée en a reçue.
+On a pu facilement troubler, égarer, cette âme de quatorze ans.
+Cela n'excuserait pas son crime, mais en indiquerait la genèse.
+Nous allons, du reste, savoir par elle-même... Tatiane Kachintzeff,
+levez-vous.»
+
+La jeune Russe, retombée assise, comme en faiblesse, après son
+terrible mouvement d'angoisse, écarta la main dont elle se cachait le
+visage, et se dressa.
+
+LE PRÉSIDENT.--«Votre père, avant de rendre le dernier soupir, vous
+imposa, à vous, presque enfant, une mission de vengeance?»
+
+TATIANE.--«Non, monsieur le président.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Il vous a dicté une formule de serment?»
+
+TATIANE.--«Non.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Cependant, il a accusé?»
+
+TATIANE.--«Personne.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Il s'est plaint?»
+
+TATIANE.--«Non.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Que vous a-t-il donc dit de lui-même... de ses
+souffrances... du mal dont il se sentait mourir?...»
+
+TATIANE.--«Rien.»
+
+La fierté farouche de ce «Rien»! Un silence tomba. La suite de
+l'interrogatoire se fit attendre.
+
+Tous les regards se fixaient sur cette tache pâle qui était le visage
+de Tatiane, et qui se détachait là-bas, parmi toutes ces choses
+sombres, embues par l'atmosphère de cendre dont le triste jour de
+novembre emplissait cette salle des assises.
+
+Les trois autres accusés intéressaient moins. Même la brune Katerine
+Risslaya, dont pourtant la réputation de beauté s'était établie par
+les portraits publiés dans les journaux. Son type sémite--profil
+busqué, larges yeux de jais--venait bien en photographie. Mais
+l'auditoire éprouvait une déception à la découvrir fanée, sans
+jeunesse, bien qu'elle n'eût pas trente ans, et tellement dépourvue
+d'expression qu'avec son teint jaunâtre, sans nuances, on eût
+dit une figure de cire. Des deux hommes, le fiancé de Tatiane,
+Pierre Marowsky, retenait seul quelque attention. C'était un grand
+gaillard superbe, un vrai Russe, blond et barbu, dont le visage
+eût été aussi beau que son corps athlétique, bien proportionné,
+si une double cicatrice ne l'eût un peu défiguré, couturant la
+joue droite, déformant le sourcil gauche, sous lequel l'œil ne
+regardait pas clairement, et, peut-être, ne voyait plus. A côté de
+lui, son camarade, blond aussi, mais très différent, faisait penser,
+avec ses traits plutôt celtiques, sa grosse moustache fauve, à un
+Vercingétorix halluciné. Dans le masque légendaire du héros arverne,
+deux yeux pleins de candeur et de rêve, des yeux très clairs,
+toujours perdus vers d'invisibles au-delà, luisaient en contraste,
+comme des fleurs tendres et mouillées sur la face d'un roc.
+
+Cependant l'interrogatoire de Mlle Kachintzeff se poursuivait. Ou
+plutôt le président continuait à poser des questions qui, pour la
+plupart, restaient sans réponse. La jeune fille se refusait à donner
+aucune explication sur la soirée tragique de la Petite-Barrerie.
+
+--«Vous étiez venue là,» demandait le président, «pour assister à des
+expériences d'explosifs, et peut-être pour apprendre le maniement des
+engins meurtriers?
+
+--J'étais là pour obéir à un mot d'ordre que vous ne connaîtrez
+jamais. On a pu saisir quelques-uns d'entre nous. Mais notre idée...
+elle reste insaisissable.
+
+--Ce sont des phrases. Voyons le fait. Il est facile à reconstituer.
+On a retrouvé, fort évidentes, sur les parois éboulées de l'espèce
+de grotte sablonneuse, les traces d'une première explosion. Et
+vos complices en organisaient une seconde, lorsqu'une cause restée
+indéterminée,--peut-être un bruit quelconque annonçant l'arrivée de
+la police, qui vous cernait, qui allait vous prendre au piège,--une
+brusque inquiétude,--un faux mouvement--déterminèrent l'éclatement de
+la seconde bombe. Ses inventeurs n'eurent pas le temps de fuir. L'un,
+ce vieillard, que vous surnommiez le «martyr», Michel Gorlianoff,
+périt instantanément... L'autre n'eut qu'une main estropiée.
+Celui-là, Yvan Toulénine, devrait être sur ce banc, avec vous...
+
+--Oh! non... plutôt en face, entre les jurés et l'avocat général.»
+
+Une stupeur. Qui avait parlé?... Ce n'était pas la voix pure, le
+léger accent de Tatiane. Un son rauque, des consonnes dures...
+Pourtant cela venait du banc des accusés.
+
+Déconcerté un instant, le président se reprit vite.
+
+--«Katerine Risslaya, levez-vous.»
+
+L'étrange fille aux yeux de jais, aux cheveux bleus de juive
+d'Orient, étira sa silhouette misérable. La mise de pauvresse, la
+maigreur, l'air d'indifférence douloureuse, firent pitié.
+
+--«Katerine Risslaya, vous aggraverez singulièrement votre cas par
+des outrages au jury et à la magistrature. Je devrais même sévir
+immédiatement.»
+
+La sauvage créature interrompit:
+
+--«Je n'ai pas outragé le jury, ni les magistrats.
+
+--Vous les mettez au rang de votre complice contumace, de Toulénine.
+
+--C'est Toulénine que je voulais outrager.»
+
+Des rires fusèrent, mal contenus, irrésistibles. Du côté même de la
+Cour, on vit voltiger des sourires. La naïveté évidente, l'attitude,
+l'intonation, tout fut d'un comique énorme. Katerine expliqua:
+
+--«Je voulais dire seulement que sa place est avec ceux qui nous
+accusent. Les juges le savent bien que c'est un traître, que c'est
+lui qui nous a livrés.» Elle se tourna vers ses compagnons, dont les
+yeux indignés se fixaient sur elle.--«Je ne pouvais pas vous le dire,
+à vous autres, puisque je ne vous ai pas revus. Mais le «martyr»
+avait raison. Il nous avait averties, Tatiane, tu te rappelles?...
+Et moi, j'ai eu la preuve. Le soir où l'on nous a arrêtés, j'ai
+surpris...
+
+--Taisez-vous, Katerine Risslaya! Et asseyez-vous!...» tonna le
+président.
+
+Elle demeurait debout, les lèvres entr'ouvertes, hésitante, ahurie.
+Mais son avocat lui dit quelque chose à voix basse, et elle retomba
+sur son banc.
+
+Maintenant les accusés échangeaient furtivement de singuliers
+regards. Dans l'auditoire aussi, les yeux se cherchaient, troublés
+d'inquiétude. Ce Toulénine, un révolutionnaire célèbre qui, à
+plusieurs reprises, emprisonné dans son pays, stupéfia le monde par
+ses évasions audacieuses, ne pouvait-il pas s'être échappé une fois
+de plus? Le public l'avait admis sans hésiter au lendemain du coup
+de filet dans les bois de la Petite-Barrerie. Mais des semaines,
+des mois, s'écoulèrent. Des doutes, des racontars, vagues d'abord,
+puis plus précis, flottèrent, prirent corps, venus on ne savait
+d'où. Quelques journaux d'opinions très avancées entreprirent une
+campagne. Ils se faisaient fort d'établir que le Toulénine de la
+Petite-Barrerie n'était pas le fameux agitateur. Celui-ci serait mort
+ou végéterait dans quelque forteresse. Et la police aurait laissé
+croire qu'il s'était échappé, pour revêtir de son prestige un agent
+provocateur, envoyé sous son nom parmi les réfugiés de Paris. C'est
+ce faux Toulénine qui aurait organisé les expériences d'explosifs,
+et prévenu la Sûreté Générale du lieu choisi pour y procéder. Quoi
+d'étonnant si, dès le lendemain des arrestations, cet homme, le vrai
+chef de la bande, avait disparu sans qu'on expliquât très clairement
+dans quelles circonstances il avait pu s'échapper. La déclaration de
+cette Katerine Risslaya, la brusquerie énervée du président lorsqu'il
+lui imposa silence,--il n'en fallait pas plus pour éveiller l'esprit
+frondeur, les soupçons malins d'un public d'assises.
+
+Un des principaux éléments de ce public, la foule des avocats,
+professionnellement opposée à la magistrature, se tient prête à
+fourbir toute arme qui entamera l'accusation. Les profanes, mondains,
+artistes, gens de plume, et les femmes, qui se pressent aux audiences
+des procès retentissants, y apportent le sentimentalisme à la mode,
+la sceptique indulgence, qui aboutit maintenant, dans nos mœurs,
+à l'antipathie pour toute répression. Quand il s'agit d'un crime
+qualifié de politique, et qu'on voit au banc des accusés une héroïne
+de vingt ans, mystérieuse, d'une séduction âcre, tragique, comme
+cette laide et attachante Tatiane Kachintzeff, il est impossible
+qu'une atmosphère sympathique à la défense ne se crée pas dans la
+salle. Tout de suite, dès que fut mentionnée la trahison possible
+jetant là ces quatre malheureux, l'auditoire fut dans le même état
+d'âme que si cette trahison avait été prouvée. Chaque détail dont se
+renforçait l'hypothèse fut souligné par de significatifs murmures.
+Tel ce fait que les matières explosives trouvées chez Pierre Marowsky
+lui avaient été fournies par Toulénine,--ce que le jeune Russe ne
+dit pas, mais ce que fit établir son défenseur. Les correspondances
+compromettantes saisies chez les inculpés étaient plus ou moins
+dirigées, provoquées, ou même signées, par Toulénine. Les lettres
+écrites de sa main engageaient toujours à fond leurs destinataires.
+
+Chose bizarre!... plus on essayait de déterminer l'œuvre de ces
+quatre pauvres conspirateurs, plus elle échappait, pour laisser
+l'accusation en présence d'une seule action prépondérante,
+directrice, celle du seul accusé qui ne fût pas là: Toulénine. Et
+chose plus bizarre encore: il semblait que ceci apparaissait aux
+accusés, peu à peu, en même temps qu'aux jurés et au public, et
+qu'ils en fussent, à la longue, cruellement éblouis, comme d'une
+vérité dont ils eussent éprouvé plus d'horreur et d'épouvante que de
+soulagement, bien qu'elle leur gagnât,--ils devaient le sentir--la
+sympathie apitoyée des auditeurs.
+
+La Risslaya seule prenait des airs entendus, doublait ses réponses
+de commentaires dont la netteté ingénue et cynique réjouissait une
+assistance de raffinés. Cette candeur de barbare provoquait le rire
+des Parisiens. Un moment vint, toutefois, où cette fille sauvage,
+née sous quelque tente des nomades de la steppe, parla sans soulever
+l'hilarité. Ce fut lorsque le président lui demanda quelles raisons
+elle avait eues d'entrer dans le complot.
+
+--«On vous a dit,» fit-elle (suivant fidèlement la tactique de
+Tatiane) «qu'il n'y avait pas de complot.
+
+--Enfin, vous étiez, le soir du 28 juin, dans les bois de la
+Petite-Barrerie, avec vos co-accusés ici présents?
+
+--J'y étais avec Tatiane.
+
+--Eh bien, vous aviez un but, une idée? Vous saviez pourquoi vous
+deviez vous y rencontrer avec vos amis?
+
+--Je n'ai qu'une amie.
+
+--Qui cela?
+
+--Tatiane Kachintzeff.
+
+--C'est entendu. Eh bien, qu'est-ce que vous alliez faire, avec
+Tatiane Kachintzeff, dans la carrière de sable de la Petite-Barrerie?
+
+--J'y allais parce qu'elle y allait. Ce qu'on y ferait, ça m'était
+bien égal. Elle m'avait dit: «Viens.» D'ailleurs, la route est
+longue, de la station du chemin de fer jusque-là. Elle n'avait pas
+dîné. Je pensais que j'arriverais à la faire un peu manger, en
+marchant. J'avais pris quelque chose qu'elle aime: du pain avec des
+figues sèches.»
+
+Il y eut un petit mouvement dans l'auditoire. Quelle attention en ce
+moment! quel silence!
+
+La Risslaya se tourna, étonnée de ne plus entendre rire. On vit
+maintenant que, hors de sa misère, elle aurait été belle. Une douceur
+veloutée fondait le scintillement de ses yeux. Sa bouche fléchissait
+de tendresse quand elle nommait Tatiane, sa voix même changeait.
+
+L'étudiante, sans la regarder, baissait la tête, avec un effort de
+rigidité. Mais ceux qui l'observaient virent trembler sa lèvre.
+
+LE PRÉSIDENT.--«Enfin, elle vous parlait, elle vous expliquait sa
+démarche?»
+
+KATERINE RISSLAYA.--«Elle se taisait. Mais quand nous avons rencontré
+le vieux Michel, vous savez bien, «le martyr», et qu'il nous a dit:
+«Ne montez pas dans le bois, Toulénine trahit, vous êtes perdues!...»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Michel Gorlianoff vous a dit cela?»
+
+KATERINE.--«Oui.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«A quel moment?»
+
+KATERINE.--«Comme nous nous engagions dans le sentier qui monte à la
+carrière de sable.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Que fit mademoiselle Kachintzeff?»
+
+KATERINE.--«Elle ne l'a pas cru. Elle l'a traité comme si lui-même
+était le traître. Mais elle s'est tournée vers moi, et elle m'a dit:
+«Si tu crains quelque chose, si tu as peur le moins du monde, ne me
+suis pas.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Et vous?»
+
+KATERINE.--«Je l'ai suivie.»
+
+Un frémissement, une houle légère d'émotion. La Risslaya ne faisait
+plus rire. Un avocat se pencha vers son voisin:
+
+--«Elle a bien dit ça, cette gitane. Regardez... Elle est presque
+belle...»
+
+Le président reprenait:
+
+--«Croyiez-vous au danger?
+
+--Il y en a toujours dans des histoires comme ça.
+
+--Et vous n'alliez là, de gaieté de cœur, que par amitié? Mais vous
+aviez assisté à des réunions, vous aviez entendu parler ceux qui vous
+associaient à leurs tristes machinations. Qu'est-ce qu'ils voulaient,
+eux?
+
+--Vous ne pensez pas que je vais vous le dire!...»
+
+Ici, l'on rit un peu. Puis, aussitôt, un silence plus absolu, car le
+président posait la question:
+
+--«Pourquoi êtes-vous ainsi dévouée à Tatiane Kachintzeff?
+
+--Parce qu'elle m'a sauvée... oui, elle m'a sauvé la vie. Mais elle a
+fait plus...»
+
+La pauvre fille hésita, cherchant des mots. Quelque chose illuminait
+son visage ravagé, gonflait son cœur. Elle voulait parler. Mais dans
+l'impuissance d'exprimer tout ce qui resplendissait en elle, ses
+lèvres se fermèrent, et des pleurs ruisselèrent de ses yeux sauvages.
+
+--«Parlez,» insista le président, qui s'adoucit.
+
+Tatiane baissait maintenant la tête, à ce point que, derrière la
+balustrade de bois, on ne distinguait plus que sa main, sur laquelle
+son front s'appuyait.
+
+--«Eh bien, voilà...» proféra sourdement Katerine... «J'étais
+arrivée à Paris pour suivre quelqu'un, qui m'avait connue dans un
+café chantant, à Odessa... Mais il m'a quittée... Ce que je suis
+devenue...» Sa voix sombra. Un frémissement visible agita ses
+épaules.--«Une nuit, du côté de Montrouge, j'allais être assommée
+par un bandit qui prétendait avoir des droits sur moi, des droits
+comme on n'en a pas sur un chien qui vous sert,--non, mais comme le
+chasseur sur le gibier qu'il traque... A mes cris, deux passants
+accoururent: Tatiane et son fiancé, Pierre Marowsky. L'apache et ses
+amis leur tombèrent dessus. Ils se battirent, là... dans ce faubourg
+de Paris... Une bataille corps à corps, sanglante, telle que je n'en
+vis jamais de pire, dans les nuits de là-bas, le long des sentiers
+de la steppe, où les loups attendent qu'il en reste un par terre
+quand la caravane s'en ira. Ils m'ont conquise, ils m'ont emportée.
+Tatiane marquait le chemin avec du sang, car elle avait reçu un coup
+de couteau. Depuis, elle m'a gardée, elle m'a nourrie, elle qui
+n'a pas sa suffisance. Mais elle a fait mieux... Cette jeune fille
+si pure!--Ah! on ne comprend pas cela, ici, qu'elle vive librement
+comme un garçon, et qu'elle aime, et soit aimée... et qu'elle reste
+pourtant comme une petite vierge dans la chambre de sa mère...--Cette
+savante... qui a des brevets et des diplômes... Elle m'a traitée dès
+la première minute comme si j'étais son égale, sa sœur.»
+
+La Risslaya, ayant prononcé ce mot, crut avoir tout dit. Mais aucune
+question du président ne suivit immédiatement. Le silence de la vaste
+salle semblait écouter encore. Elle ajouta donc, et ce fut très
+simple:
+
+--«Voilà pourquoi je n'existe plus que pour servir Tatiane
+Kachintzeff.»
+
+Il y eut des applaudissements, que continrent mal les objurgations de
+l'huissier audiencier.
+
+Le président devenait soucieux. Pierre Marowsky, de même que sa
+fiancée, se renfermait dans un mutisme presque absolu. Quant au
+Vercingétorix visionnaire, qu'on appelait Wladimir, sans que jamais
+nul ne lui eût connu un nom de famille, il se lança dans des
+divagations humanitaires, plus invraisemblablement chimériques que
+toutes les élucubrations de ce genre. Il fallut y couper court.
+
+Maintenant s'évoquaient les accusés qui ne pouvaient pas répondre.
+L'un en fuite... ce Toulénine, dont le rôle apparaissait si obscur.
+Et l'autre... celui dont le corps avait été déchiqueté par la
+bombe, le soir d'orage, le soir sinistre, dans les carrières de
+la Petite-Barrerie. Celui-là, Michel Gorlianoff, «le martyr», qui
+saurait jamais de quelle façon exacte il reçut la mort?... Lui qui,
+si près du rendez-vous, prévenait Tatiane d'une trahison probable de
+Toulénine... Voulut-il supprimer le faux frère, délivrer ses amis de
+ce péril vivant? Fût-ce lui qui détermina l'éclatement de l'engin,
+sacrifiant sa vie au salut commun? Fût-ce Toulénine, deviné par lui,
+qui le foudroya en échappant. Nul ne pouvait le dire. Pas même les
+complices de ces hommes, puisque, à la minute tragique, les quatre
+autres se tenaient à distance, attendant la déflagration, et pensant
+ne voir s'éparpiller et couler que du sable,--non du sang. Le long
+interrogatoire des inculpés laissait le mystère intact. Même il en
+épaissit les ombres.
+
+Y verrait-on plus clair à la seconde audience, qui comportait
+l'audition des témoins?
+
+Le principal d'entre eux, le prince Boris Omiroff, ne vint pas.
+L'accusation l'avait cité, en sachant fort bien qu'on n'amènerait pas
+facilement à la barre ce magnifique étranger. D'ailleurs, il n'avait
+rien à dire, prétendait ignorer tout de la tentative d'assassinat
+dirigée contre lui. Cependant, jusqu'à la dernière minute, le public
+espéra voir et entendre ce personnage, un de ceux dont les moindres
+gestes surexcitent la curiosité parisienne. Sa réputation de beau
+Slave, de duelliste intrépide et heureux, de viveur aux fastueuses
+traditions, de prodigue aux revenus inépuisables, sa désinvolture
+à porter dédaigneusement sur sa seule tête les haines politiques
+accumulées par toute sa race, même les légendes inspirées par son
+orgueil brutal, faisaient de lui un des acteurs en vedette sur les
+tréteaux du monde. Ce fut un déboire lorsque le président de la
+Cour d'assises lut l'attestation des médecins, certifiant qu'une
+complication survenue durant la convalescence d'une grave blessure
+reçue en duel, empêchait le prince d'apporter un témoignage oral.
+
+Une certaine compensation s'offrit à cet auditoire, dont les visages
+se tendaient d'une avidité féroce, dont les narines humaient l'odeur
+du scandale et du crime, comme elles auraient humé, dans la baraque
+de Bidel, la puanteur des fauves. Ici, dans ce prétoire, entre
+les majestueuses architectures, en face de la plus haute justice
+élaborée par la conscience humaine, aussi bien que dans l'infecte
+enceinte de toile, sur les banquettes de bois blanc, devant les cages
+suintantes d'ordure, ces hommes raffinés, ces femmes élégantes,
+guettaient également la minute où l'un de leurs semblables serait
+broyé, moralement ou matériellement. Les os craqueraient, les chairs
+saigneraient, ou bien, sur le déchirement des cœurs, les faces
+pâliraient, tressaillantes... C'était cela qu'il fallait voir.
+
+A défaut de ce dompteur célèbre, Boris Omiroff, on vit s'avancer à la
+barre quelqu'un qui ne manqua pas d'intéresser. C'était lord Frédéric
+Hawksbury.
+
+Dans la galerie des figures bien parisiennes, ce seigneur anglais
+tenait une place qui, depuis son duel avec Omiroff, le rapprochait de
+celui-ci. En effet, la blessure dont il fallut bien parler, c'était
+Hawksbury qui l'avait infligée à l'invincible bretteur. Et dans
+quelles conditions!... Lui-même, touché grièvement au premier feu,
+mais ne laissant pas deviner qu'il fût atteint, et tirant d'une main
+qui ne trembla pas, pendant que son autre main cachait, à son flanc,
+la trouée de la balle.
+
+On chuchotait son nom, et toutes les particularités que ce nom
+rappelait, tandis qu'avec son flegme britannique, lord Hawksbury
+traversait une partie de la salle.
+
+--«C'est ce richissime Anglais qui a fait jeter des bouquets de
+fleurs lumineuses à Flaviana, le soir du gala, au Pré-Catelan.
+
+--Flaviana... oui. Il en est fou.
+
+--On assure qu'il veut l'épouser.
+
+--Que non.
+
+--Pourquoi?
+
+--Elle accepterait, voyons!
+
+--Pas sûr.
+
+--Est-ce à cause d'elle qu'il s'est battu avec Omiroff?»
+
+L'interlocutrice, qui n'en savait rien, dit vivement:
+
+--«Chut!... il parle. N'entendez-vous pas?
+
+--Ce sont les questions d'identité.
+
+--Justement... Je voudrais savoir son âge.»
+
+Frédéric de Hawksbury déclara qu'il avait trente-six ans. Sur quoi,
+la dame qui voulait savoir fit une moue. Si vieux!... Elle avait dix
+ans de plus, mais s'imaginait paraître à peine la trentaine et se
+rajeunir par ce dédain.
+
+L'Anglais prêta serment.
+
+--«Dites ce que vous savez,» fit le président.
+
+--«Ce que je sais?...» répéta Hawksbury, merveilleusement à son aise
+et calme. Un accent, qui n'allait pas jusqu'au ridicule, s'accordait
+avec sa voix, avec sa physionomie glabre et régulière d'Anglo-Saxon,
+ajoutait à son exotisme si caractéristique.
+
+--«Oui,» reprit le président. «C'est vous, lord Hawksbury, qui avez
+demandé d'être entendu comme témoin. Et vous l'avez demandé si tard
+que l'instruction était close.
+
+--Il fallait la rouvrir,» observa Hawksbury. «Le juge m'aurait
+entendu... voilà. L'instruction était rouverte.»
+
+Le rire, éteint depuis la Risslaya, se réveilla faiblement.
+
+LE PRÉSIDENT.--«Pourquoi n'avez-vous pas souhaité de parler plus tôt?
+
+--Parce que je n'avais pas reçu la lettre de ma cousine.»
+
+On rit plus haut. Frédéric se tourna, à demi, dédaigneux:
+
+--«Les auditoires français ont le rire facile. Ma cousine, monsieur
+le président, est lady Maud Carington. Elle voyage... assez loin.
+Je ne veux pas dire loin par la distance... Rien n'est loin sur un
+pauvre petit globe comme la terre. Mais les communications ne vont
+pas vite. Elle allait au Japon, par les Indes anglaises, la région
+himalayenne, le Thibet, la Chine.
+
+--Votre cousine est intéressée au procès actuel?» demanda le
+président, non sans quelque scepticisme.
+
+--«Ma cousine était fiancée au prince Omiroff, monsieur le président.»
+
+Un mouvement se produisit, même sur les sièges de la Cour.
+
+LE PRÉSIDENT.--«Vous dites «était», monsieur. Ne l'est-elle plus?
+
+--Elle l'était à Paris, au mois de mai. Je ne sais si elle l'est, en
+Chine, au mois de novembre. Ce n'est pas mon affaire.»
+
+L'hilarité, cette fois, fut plus discrète. L'observation ironique de
+l'Anglais sur les auditoires de France cinglait encore.
+
+LE PRÉSIDENT.--«Cette jeune fille... vous l'appelez... pardon?...»
+
+LORD HAWKSBURY.--«Lady Maud Carington.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Lady Maud Carington connaissait-elle quelques-unes
+des menaces qu'on adressait au prince? Car il en recevait... la
+plupart anonymes.»
+
+LORD HAWKSBURY.--«Pour les menaces... j'ignore. Mais, lady Maud
+connaissait personnellement mademoiselle Tatiane Kachintzeff.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Comment?»
+
+LORD HAWKSBURY.--«Mademoiselle Kachintzeff lui donnait des leçons de
+russe.
+
+--Ah! ah!...» s'écria le président, non sans un accent de triomphe.
+«Ainsi l'accusée avait trouvé ce moyen de s'introduire parmi les plus
+proches relations de celui dont elle méditait la mort. La perfidie se
+glissait là, près d'une jeune fille, d'une fiancée!...»
+
+Sous le regard foudroyant du magistrat, l'étudiante russe eut un
+geste de dénégation.
+
+LE PRÉSIDENT.--«Allons donc! Taxerez-vous de fausseté la déposition
+de lord Hawksbury?
+
+--Pardon!» s'écria le témoin, «ce n'est pas contre ma déposition que
+mademoiselle Tatiane proteste. C'est contre votre interprétation,
+monsieur le président.
+
+--Expliquez-vous,» prononça le magistrat, un peu décontenancé par le
+ton glacial de l'Anglais et le sourire de l'assistance.
+
+LORD HAWKSBURY.--«Lorsque mademoiselle Kachintzeff accepta de donner
+des leçons à ma cousine, c'était tout simplement pour gagner sa vie,
+et, sans doute, celle de son amie, mademoiselle Risslaya. Elle
+ignorait que lady Maud fût la fiancée du prince Omiroff...»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Qui vous le garantit?»
+
+LORD HAWKSBURY.--«Le jour où elle l'apprit, par hasard, elle se
+retira, cessa de voir mes parentes.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Vos parentes?»
+
+LORD HAWKSBURY.--«Oui, lady Maud et sa mère, la duchesse de
+Carington.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Mais que dit-elle à son élève?»
+
+LORD HAWKSBURY.--«Qu'elle la plaignait profondément.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Singulière pitié, d'une malheureuse pour une jeune
+fille des plus comblées. Pitié plutôt insolente.»
+
+LORD HAWKSBURY.--«Permettez, monsieur le président. La pitié ne va
+pas nécessairement de l'opulence à la misère. Elle va du caractère
+fort, qui se sent au-dessus de l'épreuve, au cœur fragile, que le
+malheur menace.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Le malheur, en l'espèce, était d'épouser le prince
+Omiroff. Une preuve nouvelle de la haine que l'accusée porte au
+prince.»
+
+LORD HAWKSBURY.--«Ou de l'intérêt qu'elle porte à ma cousine.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Messieurs les jurés apprécieront. Est-ce tout ce que
+vous aviez à nous communiquer, monsieur?»
+
+LORD HAWKSBURY.--«Pardon. J'ai à vous communiquer la lettre de ma
+cousine.»
+
+En vertu de son pouvoir discrétionnaire, le président ordonna que
+cette lettre serait versée aux débats, et qu'on allait en donner
+immédiatement lecture au jury. Comme elle était écrite en anglais, on
+introduisit un traducteur juré, tandis que le membre de la Chambre
+des Pairs allait s'asseoir à côté du précédent témoin.
+
+Lady Maud Carington avait appris, au fond de l'Extrême-Orient,
+plus de deux mois après l'événement, le drame sanglant de la
+Petite-Barrerie et l'arrestation de son ancienne maîtresse de
+russe. Elle envoyait à son cousin une sorte d'attestation, qu'il
+eût à produire devant qui de droit, exprimant la profonde estime et
+l'attachement véritable voués par elle à l'étudiante.
+
+«_J'ai rarement rencontré_», écrivait-elle, «_une personne d'âme si
+parfaitement droite et haute. Je ne préjuge pas de ce qu'elle a pu
+faire, mais je jurerais que les motifs en sont respectables. Vous
+qui le savez comme moi, Freddy, je vous prie d'aller le déclarer aux
+juges._»
+
+A la fin de cette lecture, lord Hawksbury fut rappelé à la barre.
+
+LE PRÉSIDENT.--«Votre cousine dit que vous connaissez l'accusée.
+Est-ce exact?»
+
+LORD HAWKSBURY.--«J'ai rencontré plusieurs fois mademoiselle Tatiane
+au château de Beauplan, où demeuraient ces dames, et je savais
+que la duchesse de Carington et sa fille en étaient positivement
+enthousiasmées.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Vous partagiez leur enthousiasme?»
+
+LORD HAWKSBURY.--«J'ai beaucoup de déférente considération pour
+mademoiselle Kachintzeff.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Ainsi, dans une famille comme la vôtre, appartenant
+à la plus ancienne noblesse, conservatrice par tradition, cette
+anarchiste russe ne vous apparaissait pas comme une dangereuse
+révolutionnaire? Sans doute cachait-elle bien ses idées.»
+
+LORD HAWKSBURY.--«Elle ne les cachait pas. L'absolue franchise de
+mademoiselle Tatiane était une des raisons de notre estime.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Lady Maud, en écrivant sa lettre, ne savait pas
+que l'assassinat de son fiancé fût l'objet du complot de la
+Petite-Barrerie.»
+
+LORD HAWKSBURY.--«Je ne pourrais vous le dire.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Sans doute eût-elle modifié le tour chaleureux de son
+certificat.»
+
+LORD HAWKSBURY.--«Pour l'honneur de lady Maud, je veux croire que
+non. Elle décrit ce qu'elle a pensé de mademoiselle Tatiane pendant
+les leçons de russe. C'est un fait psychologique. Rien d'ultérieur ne
+lui permettrait de le défigurer.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Je vous remercie, milord Hawksbury.»
+
+Quel contraste entre le témoin qui s'éloignait de la barre et
+la personne que, maintenant, l'huissier audiencier y appelait.
+L'Anglais,--haute stature sèche et fine, tête modelée par des siècles
+de race, allure altière, élégance de tenue: redingote, pantalon
+foncé, haut-de-forme étincelant, grosse cravate de soie piquée d'une
+perle,--croisa une femme du peuple, vêtue d'un deuil vulgaire, et
+dont la face boucanée, mâchurée de rides, révélait des années de rude
+travail, dans une atmosphère aux alternatives violentes.
+
+--«Votre nom?» demanda le président.
+
+R.--«Jouin... la veuve Jouin.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Il n'y a pas longtemps que vous êtes veuve?»
+
+R.--«Six mois, monsieur.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Votre mari était le patron d'un atelier pour
+l'émeulage des limes?»
+
+R.--«Oui.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Qui dirige cet atelier aujourd'hui?»
+
+R.--«Moi.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Votre âge?»
+
+R.--«Quarante ans.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Vous jurez de dire la vérité? Vous n'êtes ni parente
+ni alliée des accusés? Vous n'avez pas été à leur service, ni eux au
+vôtre?»
+
+R.--«Mais... monsieur le président...»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Quoi?»
+
+LA FEMME JOUIN.--«Pierre Marowsky... Il travaillait chez nous.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Ça ne s'appelle pas «être au service». Prêtez
+serment. Levez la main droite... madame... la main droite. Otez votre
+gant.»
+
+La pauvre femme tira son gant de filoselle noire.
+
+LE PRÉSIDENT.--«Votre mari... «le père Jouin», comme on l'appelait à
+la Chapelle, est mort d'un accident?»
+
+R.--«Oui.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Quel accident?»
+
+R.--«Il a été tué par l'explosion de sa meule.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Vous avez des enfants, n'est-ce pas?»
+
+R.--«J'avais deux fils.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Vous en avez perdu un?»
+
+R.--«J'ai perdu les deux.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Ah! d'après le dossier, il me semblait...»
+
+R.--«J'ai appris la mort de l'aîné la semaine dernière.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Mais il n'avait que dix-sept ans?»
+
+R.--«Oui. Il était allé s'embaucher en province, rapport à la mort de
+son père. Ça y faisait mal, à c't'enfant, parce qu'il avait répondu
+au patron: «Moi, travailler sur une meule fêlée, jamais!» Alors le
+père Jouin s'y était mis à sa place, et c'est comme ça que le malheur
+est arrivé à l'un plutôt qu'à l'autre. Alors, Prosper, le gamin,
+est parti pour la Somme, où nous avons des parents. Il est entré à
+l'usine de Gamache, et...»
+
+Elle eut un geste, que le président interpréta:
+
+LE PRÉSIDENT.--«Un accident, lui aussi?»
+
+R.--«Oui, six mois après le père, jour pour jour. Sa meule a explosé,
+l'a coupé en deux.»
+
+La femme n'eut pas de larmes. Sa voix ne trembla guère. Mais ceux qui
+l'entendirent n'oublieront pas.
+
+LE PRÉSIDENT.--«Et... votre autre fils?...»
+
+R.--«Le cadet?... C'est le printemps dernier. Il avait douze ans, pas
+de raison... Il faisait l'espiègle, dans l'atelier... Une courroie
+l'a pris... C'est pas long, monsieur le président.»
+
+Encore une fois, dans la salle où les hommes jugent, proportionnent
+les responsabilités et les peines, un silence écrasant tomba. La
+petite silhouette noire, à la barre des témoins, se faisait plus
+petite, semblait vouloir rentrer sous terre. Gênée d'avoir dû
+révéler l'atrocité de son sort, la veuve Jouin se recroquevillait,
+prenait une humble attitude, comme pour s'excuser, devant la
+pompeuse assistance, d'avoir tant de formidable grandeur, de porter
+une couronne tellement imposante et ensanglantée. Ses épaules se
+voûtaient un peu dans la «confection» de drap noir, et, sous la
+capote de crêpe achetée chez une mercière de faubourg, on voyait
+s'incliner son cou, maigre, brunâtre, cordé comme un filin, sur
+lequel erraient de petites mèches prématurément grisonnantes.
+
+Après quelques mots, qui voulurent être pitoyables, mais qui parurent
+piteux--la vision d'horreur ayant été trop forte,--le président
+poursuivit son interrogatoire:
+
+--«Les ouvriers, chez vous, madame Jouin... quelles sont leurs
+idées?... ont-ils un mauvais esprit?»
+
+Des rumeurs s'élevèrent. La salle bourdonna comme une cloche, après
+le choc du marteau. Le président, ainsi avisé de sa maladresse,
+s'irrita.
+
+--«Brigadier,» cria-t-il au chef des municipaux, «faites entrer
+vos hommes, qui sont là, dehors. Et si quelqu'un manifeste, qu'on
+l'emmène.» Puis, revenant au témoin:--«Saviez-vous que Pierre
+Marowsky fût un anarchiste, un partisan de l'action directe?»
+
+La veuve répondit:
+
+--«Je ne sais pas ce que c'est que l'action directe. Pierre Marowsky
+est Russe. Mais nous sommes obligés d'embaucher souvent des
+étrangers. Les Français ne veulent plus être émeuleurs de limes.
+C'est trop dur.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Faisait-il de la propagande nihiliste?»
+
+R.--«Il faisait son travail, monsieur. Et c'est quelque chose, le
+«travail dans les bottes», comme nous disons. On ne s'entend pas,
+d'abord. Quelle propagande ferait-on? Les meules crient plus fort que
+les hommes.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Mais dehors?... au cabaret?...»
+
+R.--«Les émeuleurs ne vont pas au cabaret, monsieur le président.
+Celui qui aurait bu une fois, ne boirait pas deux. La meule y
+mettrait bon ordre.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«C'est donc un métier de héros que le vôtre?»
+
+Le ton, que l'on crut ironique, provoqua des murmures. Mais,
+aussitôt, ils s'apaisèrent. Car, tranquille, la femme répondait:
+
+--«Comme beaucoup de métiers dangereux, monsieur le président.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Qu'avez-vous donc à dire de Pierre Marowsky?»
+
+R.--«C'était un ouvrier modèle. Toujours le premier au poste, le
+dernier à partir. Comme il est d'une force extraordinaire, on
+comptait sur lui dans tous les mauvais cas. Le jour où mon pauvre
+mari est mort, Pierre Marowsky a risqué sa vie pour nous autres. Il
+s'agissait d'arrêter le noyau disloqué de la meule, qui tournait à sa
+vitesse d'enfer et allait sauter d'une minute à l'autre. Pierre s'est
+avancé tout auprès, ce que personne n'osait, pour débrayer, comme on
+fait chez nous, à la pièce de bois.»
+
+Un crépitement de bravos.
+
+--«Je vais faire évacuer la salle!» clama le président. «Encore une
+question, madame. Cette blessure, dont Marowsky porte une double
+cicatrice à la figure, l'a-t-il reçue chez vous, dans l'exercice de
+son métier?»
+
+La directrice de l'atelier d'émeulage hésita. Son regard inquiet,
+embarrassé, chercha celui du fiancé de Tatiane, ne le rencontra pas.
+
+LE PRÉSIDENT.--«Vous êtes ici, madame, pour dire la vérité.»
+
+R.--«Mais il a dû la dire, lui, à l'instruction.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Il a refusé de répondre sur ce point. Allons, je vois
+que vous savez quelque chose... Parlez. Vous avez juré de dire toute
+la vérité.»
+
+R.--«Cette blessure, monsieur le président, on la lui a faite dans
+son pays.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Qui cela... on?... le savez-vous?»
+
+R.--«Des réfugiés en ont parlé devant moi.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Alors?...»
+
+R.--«Pierre Marowsky se trouvait en prison, pour ses opinions. Dans
+cette prison, c'était défendu de mettre la tête à la fenêtre. Il a
+voulu voir...»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Quoi?»
+
+R.--«Un chef, un officier, qui passait.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Eh bien?»
+
+R.--«Ce chef a donné l'ordre à la sentinelle de tirer...»
+
+Un «oh!» de révolte remua la salle, comme une houle. Sans y faire
+attention, cette fois, le président demanda:
+
+--«Vous a-t-on dit le nom de l'officier?»
+
+R.--«C'était un prince... Comment, déjà?... Un de ces noms de là-bas,
+en off... Obiroff... Amiroff... Ah! et Boris... J'y suis maintenant:
+Boris Omiroff.
+
+--Merci, madame. Vous pouvez vous retirer,» dit le président.
+
+ * * * * *
+
+Le surlendemain, après le réquisitoire et les plaidoiries, le jury
+s'enferma dans sa salle de délibérations, où il resta plus de deux
+heures. Il en revint pour déclarer non coupables Tatiane Kachintzeff,
+Katerine Risslaya et Wladimir, l'illuminé. Des applaudissements
+retentirent. Mais ils se changèrent en murmures quand le chef du
+jury proclama la culpabilité de Pierre Marowsky, complice dans la
+fabrication des bombes et la préparation d'un assassinat. Avec
+indifférence, on écouta la même phrase appliquée à Toulénine,
+l'absent. Chacun d'eux--Toulénine par contumace--fut condamné à cinq
+ans de réclusion.
+
+Et les belles dames, en sortant, tiraient du petit sac d'or ou de
+perles un minuscule mouchoir. Car le dernier spectacle était celui
+de Tatiane prenant dans ses deux mains les mains de son fiancé,
+et, échangeant avec lui un regard que les tendres spectatrices
+imaginaient ruisselant de larmes, faute d'en pouvoir discerner la
+flamme héroïque, la merveilleuse énergie.
+
+
+
+
+VI
+
+LA MÈRE
+
+
+--«Allons... ma Flaviana... dis... ç'a été triomphal, cette
+répétition générale des _Elfes_?»
+
+Les petites mains amaigries de Bertile tremblaient lorsque la
+fillette prononça cette phrase. Ah! comme elle-même ressemblait à un
+elfe, à une ombre légère, la mignonne danseuse du premier quadrille!
+Étendue sur la chaise longue, dans sa jolie chambre, en face du parc
+Monceau, boulevard de Courcelles, Bertile, toute mince, diaphane et
+pâle, semblait se dissoudre dans les mousselines de son peignoir et
+le linon des souples coussins.
+
+Flaviana, la regardant, retenait des larmes. La pauvre petite! Elle
+s'était tant réjouie de danser dans les _Elfes_!... Et voici que la
+répétition générale avait eu lieu--un gros succès,--sans que l'enfant
+prît la tête de son premier quadrille, où déjà on la regardait comme
+une petite étoile,--une étoile de cinq ou sixième grandeur. Hier
+soir, pendant les heures d'émotion, d'emballement, de joie, de peur
+et d'ivresse, Bertile, si passionnée pour son art, était là, toute
+seule, dans ce lit. Combien amèrement elle avait dû y pleurer! Ce
+matin, elle essayait de crâner, de sourire, pour ne pas affliger sa
+petite mère d'adoption. Mais celle-ci détourna les yeux, ne voulant
+pas voir les doigts effilés s'agiter si douloureusement autour d'un
+ruban qu'ils nouaient et dénouaient, énervés, fébriles, tandis que la
+jeune malade s'appliquait à feindre l'insouciance.
+
+--«Triomphal... c'est beaucoup dire,» corrigea la célèbre danseuse.
+«Mais le public,--ce public délicat de répétition générale--a très
+chaleureusement accueilli l'œuvre.
+
+--Et ses interprètes,» appuya Bertile avec une tendre malice.
+
+--«Et ses interprètes,» acquiesça l'étoile, souriante.
+
+--«Allons, ma grande, ma sublime Flaviana, dis-moi donc qu'on t'a
+acclamée. Ah! dis-le... Raconte... La salle debout, enthousiasmée,
+criant ton nom parmi les applaudissements, les bravos!... Et les
+rappels... dis!... les rappels... Quand tu reviens, avec ta grâce,
+ton sourire, ton air inimitable de gratitude, de modestie... de
+fierté... que le théâtre croule... que tous les cœurs t'adorent...
+Ah! pourquoi me prives-tu de cela, ma Flaviana?... Ta gloire...
+l'amour que tu inspires, n'est-ce pas cela qui me console de tout!...»
+
+Bouleversante consolation, qui fit éclater en sanglots la pauvre
+petite danseuse. L'émoi fut trop poignant. Toute sa jeune vie
+défaillante, menacée, et la désespérance infinie de son cœur, ne
+résistèrent pas à ce tableau d'une destinée qui, naguère encore,
+était son rêve.
+
+--«Ah! Flaviana... Flaviana!... Tu vas croire que je pleure par
+égoïsme, que je ne suis pas sincère... que je ne préfère pas ton
+bonheur, ton succès, à la joie de vivre, à l'espoir d'être moi-même
+heureuse.
+
+--Mais tu vivras!... Mais tu seras heureuse, toi aussi!... Mais je
+sais bien comment tu m'aimes!... Chérie... chérie... calme-toi!...»
+chuchotait la tendre femme, pressant contre elle le buste gracile,
+dont elle sentait toute la fine ossature, posant ses lèvres sur le
+front moite, sur la joue fiévreuse, imprégnée du sel des larmes.
+
+La fillette se serra contre elle, goûta la douceur d'être câlinée,
+rassurée, puis, séchant ses yeux avec un petit mouchoir en tapon,
+elle essaya de sourire, pour demander:
+
+--«Raconte, Flaviana, raconte... Tu as eu beaucoup de fleurs?
+
+--Ma loge en était pleine.
+
+--Et, comme d'habitude, je parie, tu en as fait porter chez la pauvre
+Sylvanie, qui est si triste de ne plus arriver à cacher son âge, et
+qui attend avec désespoir d'être remerciée d'un jour à l'autre.
+
+--Naturellement.
+
+--Bonne Flaviana! Mais tu enlèves les cartes. Elle ne s'étonne pas, à
+la fin, de ces hommages anonymes? Elle ne se doute pas?...
+
+--J'ai peur que si. Ou bien on l'a blaguée. Tu ne sais pas ce qu'elle
+a imaginé, cette fois?
+
+--Quoi donc?...
+
+--D'épingler tout de suite à une des corbeilles la carte de visite
+d'un des abonnés les plus chics. Et de qui?... devine...
+
+--Oh! dis-moi!...
+
+--Du prince Omiroff.
+
+--Ça c'est drôle!...» cria Bertile, en riant cette fois du vrai rire
+éclatant et joyeux de son âge. «Mais où l'avait-elle prise, cette
+carte!
+
+--Ce n'est pas un objet rare dans les coulisses du National-Lyrique.
+Elle aura chipé ça quelque part, d'avance, avec préméditation.»
+
+Les deux danseuses s'égayèrent sans méchanceté de cette supercherie.
+Puis, Bertile, tout à coup songeuse, murmura:
+
+--«Le prince Omiroff... Ah! comme je voudrais savoir...
+
+--Quoi donc?
+
+--Si ce qu'on prétend est vrai.
+
+--Ce qu'on prétend?... à propos de lui?...
+
+--A propos de lui... et... de toi.»
+
+Flaviana reprit la fillette dans ses bras, l'appuya de nouveau contre
+son épaule.
+
+--«Écoute...» chuchota l'étoile à l'oreille de sa petite amie, bien
+bas, les lèvres dans les cheveux fous...--«Je vais te le dire, ce que
+tu veux savoir. J'ai confiance en toi... Tu es ma sœur maintenant...
+Tu garderas mon secret?...
+
+--Je te le jure.
+
+--Eh bien, Boris Omiroff ne m'a jamais aimée, comme on l'affirme
+au hasard. C'est son frère Dimitri, qui m'a aimée. Je n'étais pas
+beaucoup plus âgée que tu ne l'es aujourd'hui. Il m'a épousée.
+
+--Épousée!..
+
+--Certes.
+
+--Tu es princesse Omiroff?...
+
+--Non. Car mon mari a cessé d'être prince pour me faire sienne. Notre
+union fut cause de sa disgrâce. Il perdit son titre, ses biens.
+Hélas! il ne les a recouvrés que pour mourir.
+
+--Comment cela?
+
+--Nous n'étions pas mariés depuis un an, lorsque la guerre contre le
+Japon éclata. Dimitri voulut partir. Il prit du service comme simple
+soldat. Mais sa conduite fut tellement admirable, il tenta une si
+audacieuse diversion pour dégager Port-Arthur, ce fut si héroïque,
+si étonnant, que le tsar lui rendit sa faveur, lui restitua titre,
+fortune, tout... Peut-être n'eut-il pas le temps de savoir qu'il
+rentrait en grâce. Presque aussitôt il fut tué.
+
+--Oh!... Et toi, toi... Flaviana?
+
+--Moi?... J'avais quitté le théâtre pour vivre un songe de bonheur
+tel qu'il n'en existe pas de pareil sur terre... Le songe fut court.
+Je me retrouvai seule au monde, méprisée par la famille de mon mari,
+qui ne voulait pas me connaître. Je repris ma carrière de danseuse.
+
+--Tu y es étoile. Ça vaut une couronne princière. Mais pourquoi le
+secret que tu gardes? N'as-tu pas été mariée? Tu as le droit...
+
+--Je n'ai pas le droit de faire monter une princesse Omiroff sur les
+planches. D'abord... je ne fus jamais princesse. A quoi bon parler
+d'un mariage qui ne me laisse pas même un nom?...
+
+--Cependant, si ton mari a repris son titre avant de mourir?... Et sa
+fortune, dis... Ça devait être énorme, la fortune d'un prince russe?
+
+--Chut!... Tais-toi... Je ne sais... J'ignore les lois de son pays.
+J'ai eu l'amour de cet être adorable... Et son estime, puisqu'il
+m'éleva jusqu'à lui... C'est assez pour que je garde cette fierté de
+cœur, cette pureté de vie, que les Parisiens ne comprennent pas.»
+
+Bertile étreignit plus tendrement sa grande amie.
+
+--«Oh!» soupira-t-elle, «comme tu dois être heureuse!
+
+--Je l'ai été.
+
+--Mais tu as eu cela, ce sort merveilleux,» insista l'enfant qui ne
+concevait rien sinon l'éblouissement de l'aventure.
+
+--«Je l'ai payé si cher!
+
+--Est-ce que le prince Boris,--ton beau-frère en somme,--est méchant
+pour toi?
+
+--Ni méchant ni bon. Il m'ignore. Quand il me rencontre, dans les
+coulisses, il me salue comme il saluerait une autre femme, qu'il
+connaîtrait de vue, tout au plus. Il a eu un bon mouvement pour moi,
+autrefois... Mais cela n'a pas duré.
+
+--Quel bon mouvement?
+
+--Il m'a témoigné une véritable sollicitude après le départ de
+son frère pour la Mandchourie... Mais les circonstances étaient
+spéciales...»
+
+Flaviana hésita, s'interrompit. Bertile attendait. L'étoile coupa
+court:
+
+--«Ne parlons plus de tout cela, veux-tu?»
+
+Un instant de silence. Les deux charmantes créatures rêvaient,
+blotties l'une contre l'autre. Elles rêvaient de l'amour, de leur
+jeunesse brève, de la vie qui vous surprend et qui passe... Chacune
+croyait entendre trembler le cœur de l'autre. A la fin, Bertile
+proféra, très bas:
+
+--«Quand on a aimé autant que tu as aimé le prince Dimitri, est-ce
+qu'on peut guérir, oublier?...»
+
+Une flamme ardente brûla les joues de Flaviana, monta jusqu'à son
+front. Elle se détacha, comme blessée.
+
+--«Pourquoi me poses-tu cette question?»
+
+Bertile retomba en arrière, sur ses coussins. Ses yeux se
+mouillèrent. Elle dit seulement:
+
+--«Pour savoir.»
+
+Flaviana la regarda, aussi pâle maintenant que la petite malade.
+
+--«Quand on a souffert,» murmura-t-elle, «il n'y a qu'un sentiment où
+le cœur puisse encore se prendre: la pitié.»
+
+Sur les paupières humides de Bertile, lentement le voile des
+paupières s'abaissa. On eût dit que l'énigmatique réponse lui
+suffisait. Mais son mince visage aux yeux clos exprima soudain une
+douleur au-dessus de son âge. Une crispation désolée fit fléchir la
+bouche, dont les commissures tressaillaient. Flaviana, interdite,
+anxieuse, se pencha. Et elle entendit alors ces mots s'échapper, avec
+une intonation un peu amère, des lèvres ingénues:
+
+--«Moi... si je perdais un tel amour... je sens que j'en mourrais.
+
+--Bertile... Quelle enfant impressionnable!... Ce que je t'ai dit
+t'a trop émue... Voyons, petite folle... Sais-tu ce que c'est
+qu'aimer?... Parle-t-on ainsi de mourir?» grondait tendrement
+Flaviana,--elle-même troublée par l'accent, par l'expression, par
+l'air véritablement de mourante où, tout à coup, s'aggravaient les
+mots, la voix, l'aspect de la jeune fille.
+
+Mais à la porte, on frappa. La femme de chambre venait annoncer le
+docteur Delchaume.
+
+Le nom résonna étrangement. Flaviana et Bertile craignirent de
+se regarder. Pourtant elles se regardèrent, malgré elles. Alors,
+précipitamment, comme pour rompre un malaise, la petite malade s'écria
+
+--«Ce n'est pas pour moi qu'il vient ce matin. Il avait demandé
+ton heure, pour causer avec toi... D'ailleurs, je suis guérie. Pas
+besoin...
+
+--Mieux vaut qu'il te voie d'abord, ma chérie.
+
+--Non, non!...»
+
+Bertile se défendit avec une obstination si frémissante, que Flaviana
+céda:
+
+--«Eh bien, soit. Mais je vais lui dire que notre Bertile n'est pas
+sage, qu'elle est bien fiévreuse ce matin.»
+
+En effet, ce furent ses premières paroles à leur ami, dans le petit
+salon.
+
+--«Cette pauvre enfant a-t-elle eu quelque chose qui l'ait énervée?»
+demanda le jeune docteur.
+
+Une ombre rose passa sur le délicat visage, au teint mat, de la
+célèbre danseuse.
+
+--«Je crains qu'elle ne commence à prendre peur, à regretter...
+
+--Quoi?» demanda Raymond.
+
+--«Le bonheur, qu'elle n'aura pas connu... la vie.
+
+--Pauvre fillette!...» soupira le jeune homme.
+
+--«Vraiment?... Nous ne la sauverons pas?...»
+
+A cette question balbutiée, Raymond ne répondit que par un geste
+de découragement vague. Ses yeux, pleins d'un souci brûlant,
+s'attachaient à ceux de Flaviana. Le cœur de cet homme débordait de
+tout autre chose que de préoccupations professionnelles. Même l'état
+de sa gentille malade, préférée à cause de celle qui la protégeait,
+ne s'imposait pas à sa pensée. Pour lui, en ce moment, il ne
+s'agissait guère de Bertile.
+
+--«Voilà plusieurs jours que vous cherchez à me parler, Raymond,
+sans que nous ayons pu...
+
+--Oui... Vous aviez votre travail, vos répétitions, vous dansiez le
+soir. Et moi... en dehors des obligations de ma clientèle, j'ai eu ce
+procès, que j'ai voulu suivre...
+
+Quel procès?...
+
+--Les anarchistes russes... le drame de la Petite-Barrerie...
+
+--Ces misérables vous intéressaient?
+
+--Ne dites pas «ces misérables», Flaviana. Il y a des dessous
+terribles à cette aventure. Ah! qu'il est difficile de juger! Tatiane
+Kachintzeff et son fiancé Pierre Marowsky... je les ai vus de près...
+Ce sont des êtres d'abnégation, de pureté, d'héroïsme... Enfin...
+laissons. L'une est acquittée, l'autre en prison. Le dernier mot
+n'est pas dit. Une sentence humaine... est-ce que cela résout quelque
+chose? Flaviana... moi aussi, j'ai été un juge. Moi aussi, j'ai pesé
+dans la balance. Et... je me suis trompé.»
+
+Le beau regard de velours sombre interrogea Raymond, avec gravité,
+avec étonnement,--avec quelque chose de plus: une souriante
+confiance, qui doutait de le trouver jamais dans l'erreur.
+
+--«Flaviana...» poursuivit-il.
+
+Mais la jeune femme l'interrompit:
+
+--«Voulez-vous me faire un immense plaisir, mon cher ami?
+
+--En doutez-vous?
+
+--Eh bien, ne m'appelez pas Flaviana,--mon nom de théâtre.
+Appelez-moi Flavienne. C'est mon vrai nom, à moi. C'est celui que
+maman me donnait. Vous serez le seul. Personne ne m'appelle plus
+ainsi.
+
+--Chère Flavienne...» murmura Delchaume.
+
+Troublée par ce qu'elle lut dans les yeux du jeune homme, la
+fière artiste détourna les siens, tandis qu'ardemment il lui
+disait:--«Merci!»
+
+--«Maintenant,» reprit-il, après une minute d'un de ces silences
+auxquels nulle parole n'équivaut, «je dois avant tout vous demander
+pardon, Flavienne. J'ai manqué de sincérité avec vous. Cependant, je
+croyais être dans le vrai. Car, le vrai, c'est l'honneur, c'est le
+devoir. L'honneur et le devoir nous ferment quelquefois la bouche sur
+la vérité même... Du moins, je l'ai pensé...
+
+--Moi aussi,» déclara la pensive créature avec simplicité. «N'ai-je
+pas mon secret, que je ne profane pas?»
+
+Il s'inclina. Sur le front gracieux, entre les boucles brunes, il
+voyait, lui, la couronne princière, dont la merveilleuse femme
+était digne, et qu'elle aurait dû porter. En même temps, une pointe
+aiguë lui piqua le cœur. Ce secret, n'était-ce pas aussi un secret
+d'amour, sur lequel l'âme veuve se serait à jamais refermée?
+
+--«Flavienne... Vous qui aimez mon petit François, l'aimeriez-vous
+encore s'il n'était pas mon fils?
+
+--Pas votre fils!...»
+
+Étrange cri!... La danseuse se dressait, dans une espèce d'égarement.
+
+--«Pas votre fils!...» répéta-t-elle d'une voix plus sourde. «Le fils
+de votre femme?...»
+
+Delchaume secoua la tête.
+
+Flaviana, debout, se pencha,--car il restait assis,--crispa les
+doigts sur ses épaules, enfonça dans ses yeux des yeux presque
+hagards.
+
+--«Raymond... Il n'est pas... il n'est pas non plus le fils de votre
+femme?...
+
+--Je l'ai cru sien... J'ai adopté, reconnu l'enfant que j'imaginais
+être celui de Francine... Mentir, c'était lui sauver l'honneur, à
+elle... Ma Francine!... Et elle était innocente... vous entendez!...
+pure!... Elle, un enfant... jamais!... Les preuves sont entre mes
+mains. J'ai mesuré l'immensité de mon amour... Pourtant je ne puis
+me pardonner de l'avoir supposée coupable, elle!... Vous comprenez
+maintenant que, même à vous, Flavienne... je ne pouvais pas dire...»
+
+Il s'arrêta. Son émotion ne l'empêcha pas de constater celle de
+la jeune femme, de s'en étonner. Pourquoi tremblait-elle ainsi,
+des pieds à la tête? D'où venait cette suffocation qui la faisait
+haleter, ce rire convulsif, à la fois douloureux et ravi, cette
+fixité des prunelles, où brillait une étincelle de folie. Une
+inquiétude contracta le cœur de Delchaume. Inquiétude qui devint de
+l'angoisse, lorsque la danseuse s'écria:
+
+--«Ni le vôtre... ni celui de votre femme... Cet enfant... cet
+enfant, qui est le portrait de mon Dimitri... Ah! je le pressentais
+bien. C'est le mien... c'est mon fils!... Raymond... Voyez-vous...
+pourquoi je l'aimais tant!... Je vous dis qu'il est à moi!»
+
+Le jeune docteur se leva, prit les mains qui battaient l'air,
+considéra doucement les beaux traits où passait le désordre de la
+démence.
+
+--«Flavienne... revenez à vous... Amie chérie, je ne reconnais pas
+votre calme, la dignité si ferme de votre âme... Faites un effort...
+Là... Ne parlez plus... Attendez.»
+
+Elle ferma les yeux, se recueillit. Cet effort sur soi, que lui
+demandait Raymond, elle sembla le faire à grand'peine.
+
+Lui, qui ne concevait pas la nature d'un tel bouleversement, suivait
+avec une sollicitude passionnée le retour de l'équilibre sur cette
+physionomie qu'ennoblissait d'habitude une si tranquille fierté.
+Il tenait toujours les mains de Flaviana. Elle était d'une pâleur
+extrême. Ses yeux restaient clos. Raymond tremblait autant qu'elle.
+Tout à coup, sous les cils abaissées, deux larmes surgirent.
+Un sourire extasié détendit les lèvres. Puis, les prunelles se
+découvrirent, scintillantes de ravissement.
+
+--«Ami, n'ayez pas peur. Ma raison n'est pas atteinte. Mais un
+espoir... affolant, oui... en effet... s'impose à moi, me transporte.
+Plus qu'un espoir, une certitude. Je ne puis m'en défendre. Et je
+frissonne en même temps d'épouvante à l'idée que je pourrais me
+tromper. Cependant, regardez... j'ai repris mon sang-froid.
+
+--Quel est donc cet espoir, Flavienne?
+
+--L'enfant que vous élevez serait le mien.»
+
+Delchaume se taisait, repris d'anxiété. Elle continua, délicieuse
+d'orgueil:
+
+--«... Le petit prince Serge Omiroff.
+
+--Serge!...» cria Delchaume.
+
+Ce fut à lui de déraisonner un instant. Il leva les bras, tourna sur
+lui-même, se frappa le front, revint à Flaviana:
+
+--«Voyons... voyons... je ne divague pas?... Une pareille chose...
+Quel prodige!... Mais c'est à douter de soi, de ses sens!... Vous
+avez bien dit: «Serge?»
+
+--Serge... oui... Serge!
+
+--Pourquoi?... Quel est ce nom?
+
+--C'est celui de tous les Omiroff. Je le donnais à mon mari, dans
+l'intimité, car il s'appelait Serge-Dimitri, et je préférais...
+
+--«Le nom le plus cher pour celle qui l'a mis au monde,» murmura
+Raymond, qui se rappela l'explication de la nourrice.
+
+--«Que dites-vous?
+
+--Mon enfant adoptif a été baptisé, enregistré à la mairie, avec le
+prénom de Serge. C'est moi qui, dans l'acte où je le reconnaissais,
+ai ajouté celui de François...
+
+--O mon Dieu!...» soupira la jeune femme.
+
+La joie de cette évidence l'écrasa. Elle tomba sur un siège. Raymond
+s'agenouilla tout auprès. Hors d'eux-mêmes, ils ne pouvaient
+articuler une phrase suivie. Leurs mains s'étreignaient. Ils se
+cramponnaient l'un à l'autre, comme précipités dans l'espace par un
+cataclysme. Un vertige faisait tourbillonner leurs pensées. Leurs
+poitrines haletaient dans l'atmosphère du miracle.
+
+--«Raymond, c'est mon enfant... Il n'est pas mort à sa naissance,
+comme on me l'a fait croire. Ah! j'en ai toujours eu le soupçon.
+
+--Qui donc aurait commis ce crime?
+
+--Le prince Boris.
+
+--Encore lui!
+
+--Je comprends maintenant... je comprends ses soins hypocrites en
+l'absence de son frère.
+
+--Il était près de vous?
+
+--Lui-même, non. Et encore, je ne sais. J'ai été si atrocement
+malade! Il me semble l'avoir vu, près de mon lit... comme dans une
+hallucination...»
+
+Raymond suggéra:
+
+--«Au fond d'un château, à la campagne... dans une vaste chambre
+gothique, nue et démeublée, où vous agonisiez sous le chloroforme?...
+
+--Comment... comment savez-vous?...
+
+--Il avait mis des gens à lui autour de votre lit de douleur... Une
+garde... qui ne parlait pas français.
+
+--C'est cela!... c'est vrai!... Une femme de l'Ukraine, dont
+les Russes eux-mêmes ne comprenaient pas le dialecte. Celle-là,
+d'ailleurs, elle a été bonne pour moi.
+
+--Et Francine?... ma Francine... qu'on amena près de vous, les yeux
+bandés... Vous étiez mourante... Vous souvenez-vous?...»
+
+Flaviana songea un instant. Non... elle ne revoyait pas une autre
+femme lui donnant des soins.
+
+--«C'est Francine,--jeune fille alors,--qui a sauvé votre enfant.
+
+--On m'a juré qu'il n'avait pas vécu. Boris, plus tard, m'a déclaré
+qu'il avait fait transporter le petit corps dans leur cimetière, sur
+leurs domaines, en Russie, et qu'on l'avait enterré sous le nom de
+Serge Dimitriévitch, prince Omiroff.
+
+--Il lui reconnaissait donc son titre?...
+
+--Pourquoi pas?... Ce n'est pas cela qui gênait Boris,--ce n'est pas,
+comme vous pourriez le croire, que le fils d'une danseuse entrât dans
+sa maison. Mais il convoitait l'héritage, la part du fils aîné.
+
+--Je croyais,» objecta Raymond, «qu'en Russie le droit d'aînesse
+n'existait pas.
+
+--Non, pas régulièrement. Mais souvent il s'établit par la volonté
+paternelle. Et, chez les Omiroff, il y a plus que la volonté
+d'un père. Il y a la tradition. Ou même, je crois, une clause de
+l'investiture faite par Ivan le Terrible. Le merveilleux château
+historique des Omiroff, en Ukraine, les terres qui l'entourent, toute
+une province, au bord du Dniéper, sont indivis, et appartiennent
+à l'aîné, tandis que les cadets sont dédommagés par de l'argent.
+Le tsar ayant confisqué à Dimitri cette sorte de majorat, ne
+l'attribuait pas pour cela à Boris. Mais mon mari, une fois réintégré
+dans ses biens, les choses reprenaient leur cours. Lui mort, son
+frère héritait,--s'il ne laissait pas d'enfant. Pensez, quel
+héritage!... surtout pour un viveur fastueux comme Boris, qui a déjà
+semé dans toutes les villes de plaisir du monde, les millions dont se
+composait sa part.
+
+--Il savait donc, avant que vous eussiez mis votre fils au monde, que
+le prince Dimitri avait péri en Orient?
+
+--S'il l'a su! C'est lui qui est venu me l'annoncer, un jour, dans
+la retraite où je m'enfermais, et il m'a percé de cette nouvelle,
+brutalement, comme d'un coup de poignard. Ce qu'il espérait de
+cet affreux procédé s'est produit. Je suis tombé raide, à demi
+morte. Il en a profité pour me faire soigner... à sa manière. Ses
+gens m'ont transportée dans cette maison de campagne dont je n'ai
+guère vu que ma chambre lugubre, vide... Mon fils est né avant
+terme,--mort à ce qu'on m'affirma,--viable, comme je l'ai supposé
+parfois, en me refusant à le croire, pour ne pas l'imaginer souffrant
+d'un pire destin. Dieu!... Et il vit, mon petit Serge!... Et si
+mignon!... si doux!... si beau!... Oh! Raymond, le premier jour...
+à Claire-Source... quand il m'apportait son petit mouchoir, en me
+disant de ne pas pleurer!...»
+
+Le mot finit dans un sanglot, tandis que les yeux et la bouche
+riaient. Jamais Delchaume n'eût imaginé un telle vibration de
+tendresse. Certes, il connaissait le cœur admirable de Flaviana.
+Mais il n'avait pas vu la mère en elle. Et il devrait lui révéler la
+disparition de l'enfant!... Horrible chose!... Quel acharnement du
+sort!... La faire souffrir, elle... Flaviana...--Flavienne, comme il
+l'appelait avec transport--la faire tomber d'une telle félicité dans
+une telle angoisse!... N'était-ce pas la pire épreuve, même après
+tout ce qu'il avait subi? Il essaya de la préparer d'abord.
+
+--«Réfléchissez, Flavienne. Nous sommes en pleine hypothèse...
+Des analogies extraordinaires peuvent nous tromper... Une idée me
+trouble. Comment un homme, tel que Boris, capable, je le crois, de
+tous les crimes,--et surtout de ce crime odieux: enlever un enfant
+à sa mère,--ne fût-il pas allé jusqu'au bout, n'eût-il pas fait
+mourir le petit être qui naissait à la traverse de son ambition? Je
+vous parle ainsi, mon amie très chère... c'est que je frémis... Une
+désillusion... ne serait-ce pas affreux?
+
+--Ah!» s'écria la danseuse avec exaltation, «mon cœur me confirme
+tout, comme il m'a tout appris! Rappelez-vous... mon émotion... Quand
+j'ai serré votre François dans mes bras, j'ai senti que c'était mon
+petit Serge, à moi.
+
+--Je le crois,» avoua Delchaume. «Je crois que vous trouverez la
+confirmation de votre certitude dans le récit de ma malheureuse
+femme. Savez-vous qu'elle a payé de sa vie celle de votre enfant?»
+
+Égoïsme de l'amour maternel: Flaviana dut accomplir un effort pour
+s'intéresser à la jeune femme inconnue. Un seul désir maintenant la
+dominait, grandissait en elle, fermait son âme à tout raisonnement,
+à toute pitié, à toute curiosité rétrospective, et même à toute
+velléité de vengeance: revoir son fils, le presser contre son cœur,
+prendre possession de ce petit être.
+
+--«Ah! Raymond, partons... partons tout de suite! Conduisez-moi vers
+lui!...»
+
+Comme il ne répondait pas, terrifié, Flaviana eut un soudain
+élan. Elle courut à un petit bureau, ouvrit un tiroir, rapporta
+la miniature qu'elle avait déjà montrée à Delchaume. Un rire de
+triomphe, d'extase, la transfigurait. Cette créature, déjà si belle
+dans la mélancolie, s'embellissait encore dans la joie. Moins
+déesse, elle apparaissait plus femme, plus jeune surtout. Une
+grâce rayonnante, une fraîcheur merveilleuse, jaillissaient de son
+cœur, imprégnaient ses regards, ses gestes, sa voix. Raymond la
+contemplait, enivré et désespéré, tandis qu'elle baisait follement le
+petit portrait.
+
+--«Cette ressemblance!... Mais la voilà, la meilleure preuve!... Son
+père... à son âge... Ne dirait-on pas le même être? Mon Dimitri!...
+Mon petit Serge!... Raymond!... Est-il un bonheur pareil au mien?...
+
+--Flavienne...» prononça tristement le jeune homme.
+
+Elle le regarda, saisie par l'intonation. Il avait les yeux pleins de
+larmes.
+
+--«Quoi donc?» demanda-t-elle, effrayée.
+
+--«Ce bonheur, il n'est pas le vôtre encore. Il faudra patienter,
+l'attendre... le conquérir.
+
+--Comment cela?
+
+--L'enfant n'est plus avec moi.
+
+--Mais...» balbutia-t-elle en pâlissant, «il est à Claire-Source,
+avec ses parents nourriciers?»
+
+Delchaume secoua la tête.
+
+--«Mon Dieu!...»
+
+Quel gémissement!... Où était la joie de tout à l'heure? Les mots
+d'extase défaillaient... Et la malheureuse Flaviana ne retrouvait
+pas immédiatement les formules de l'angoisse... Elle demeurait
+muette, les mains jointes. Son charmant visage reprenait l'expression
+taciturne, fermée, avec quelque chose de brusquement éteint, comme
+sous la tombée d'un voile de cendre.
+
+Il fallut pourtant que la terrible douleur, dont l'appréhension
+seule la suffoquait, entrât, déchirante, jusqu'au fond de son cœur
+pantelant. Le trésor qu'elle retrouvait lui était enlevé. Son
+précieux petit Serge était entre les mains de Boris. Cette fois
+l'homme redoutable ne se laisserait ni attendrir, ni surprendre, ni
+jouer.
+
+S'il hésita naguère à faire mourir son neveu,--pitié, crainte,
+calcul, que savait-on?--il ne s'arrêterait pas aujourd'hui à des
+scrupules du même genre. Quels remords n'avait-il pas dû éprouver de
+sa magnanimité! Quelle fureur contre cette infime doctoresse, chargée
+de jeter l'enfant à l'anonymat de l'Assistance publique, et qui, sous
+toutes les menaces de la vie sociale, de l'opinion, des représailles
+ténébreuses, protégea, sauvegarda le petit abandonné. Celle-là, il
+l'avait supprimée, par un assassinat. Comment garder l'illusion
+qu'il reculerait devant un crime bien plus facile, et qui, cette
+fois, serait définitif? Ne possédait-il pas des exécuteurs de toutes
+ses volontés, même les plus scélérates, des instruments dévoués,
+muets, qu'il gardait sous sa main, dans l'ombre, sous prétexte qu'il
+fallait une police personnelle à ce haut personnage, menacé par les
+anarchistes.
+
+«Qui sait,» pensa Delchaume--mais il n'osa le dire à Flaviana--«si ce
+faux Toulénine, cet abominable traître, démasqué dans l'affaire de
+la Petite-Barrerie, n'est pas un bandit à ses ordres, le ravisseur
+même de l'enfant?... Que coûterait-il à un pareil misérable de tuer
+un innocent de quatre ans et de faire disparaître à jamais le petit
+corps léger?»
+
+Le jeune docteur frissonna. Mais, au moment même où la probabilité le
+consternait, Flaviana se redressait, soulevée par une inspiration.
+Longtemps elle était restée le visage plongé dans ses mains, sans
+paroles, sans larmes. L'énergique artiste n'appartenait pas à la
+catégorie des femmes qui récriminent et qui pleurent. Sa dure
+profession, exigeant une perpétuelle discipline, un perpétuel
+entraînement du corps, et la maîtrise constante de la physionomie,
+armait l'âme également chez celle-ci, qui dansait avec une si noble
+passion, un véritable feu sacré.
+
+--«Mon ami,» dit-elle, «si mon fils vit encore demain, je ferai en
+sorte qu'il nous soit rendu.
+
+--Est-ce possible?...
+
+--Oui,» affirma-t-elle avec résolution.
+
+--«Par quel moyen?
+
+--Par celui-ci...»(elle regarda Delchaume au fond des yeux et proféra
+lentement): «Montrer au prince Boris Omiroff un extrait de l'acte
+de naissance de Serge-François, de père et mère inconnus, en marge
+duquel se trouve la reconnaissance de paternité signée «Raymond
+Delchaume». Cette reconnaissance ne peut être attaquée que par le
+père véritable ou par la mère. Le père est mort. La mère...»
+
+Elle se tut. Ses yeux ne se détournaient pas de ceux de Raymond, qui
+la contemplait lui-même fixement. Le cœur du jeune homme battait à
+grands coups. Une sourde émotion l'envahissait, qu'il n'analysait pas
+encore. Il n'osait parler, à peine penser.
+
+Flaviana reprit:
+
+--«Serge-François Delchaume, fils du docteur Delchaume, ne portera
+pas ombrage à Boris, prince Omiroff, ne l'empêchera pas de recueillir
+l'héritage de Dimitri, son aîné.
+
+--Alors,» hasarda Raymond, «vous renonceriez pour votre fils?...
+
+--Ah! qu'on me le rende vivant!...» cria la mère avec passion.
+
+--«Mais il serait à moi,» sourit Delchaume, «pas à vous.»
+
+A ce mot, leurs yeux se mêlèrent encore, si tendrement, si
+profondément, avec une telle confiance, et se mouillèrent de telles
+larmes, que nulle explication ne fut nécessaire.
+
+--«Il sera notre trésor, à tous deux,» murmura Flaviana. «A quel prix
+vous me l'avez racheté, Raymond! Il portera votre nom plus fièrement
+que celui de prince Omiroff. Et son père, j'en suis certaine,
+m'approuverait.»
+
+Un sanglot, un soupir de surhumaine émotion contre les petites mains
+où il posait ses lèvres, fut toute la réponse de Delchaume. Pourtant
+sa raison masculine veillait, même dans cette minute d'ivresse
+sentimentale. Il émit une objection:
+
+--«Quelle garantie donnerez-vous à Boris? Comment prouver à cet
+homme, auquel échappe toute vraie grandeur d'âme, qu'une fois
+l'enfant entre vos mains, vous ne poursuivrez pas une reconstitution
+de son état civil?»
+
+La jeune femme sembla perplexe.
+
+--«Oui. Vous arriveriez à prouver que vous êtes la mère, que vous
+avez donné le jour à cet enfant en état de légitime mariage, vous
+attaqueriez ma reconnaissance de paternité... Vous pensez bien que
+je ne résisterai pas. Or, ceci, vous êtes toujours libre de le faire.»
+
+Flaviana courba la tête. Puis, presque aussitôt, elle la redressa
+d'un mouvement fier. Les boucles sombres frémirent autour de son
+front.
+
+--«Nous verrons bien,» dit-elle. «Aujourd'hui même, j'irai trouver
+Boris. J'ouvrirai la lutte. Si bien armé qu'il soit, cet homme n'a
+pas la même force qu'une mère qui veut sauver son enfant.»
+
+
+
+
+VII
+
+LE VIEUX-MOUTIER
+
+
+Devant le lourd hôtel de l'avenue de Messine, un coupé s'arrêta.
+Modeste voiture de remise, louée au mois, qui n'attira l'attention de
+personne.
+
+Pourtant un marmiton,--douze ans peut-être, le nez en trompette,
+tourné à flairer constamment les bonnes choses en équilibre sur le
+crâne tondu--s'arrêta lorsqu'il vit descendre une longue, souple,
+silhouette de femme. Vêtue de noir, elle paraissait drapée dans les
+étoffes mouvantes, aux plis nobles. Sous son grand chapeau, son teint
+mat avait une pâleur chaude de camélia. La splendeur veloutée de
+ses yeux sombres se posa sur le regard hardi du gavroche à la veste
+blanche.
+
+--«Bonjour, madame Flaviana,» dit-il, sans hésiter.
+
+Quel gamin de Paris, flânant aux vitrines des papetiers, n'avait
+ardemment rêvé devant le portrait de la célèbre danseuse?
+
+Elle eut un faible sourire,--triste, mais si indulgent, si
+doux!--et, traversant le large trottoir, elle pénétra sous la voûte.
+
+La porte cochère était ouverte. Des copeaux d'emballage, des brins
+de paille, collaient, sur les dalles, aux traces noires et huileuses
+d'une auto. Le véhicule coupable de ces maculatures stationnait
+encore dans la cour, tout éclaboussé par la boue de ce jour d'hiver.
+Preuve d'une course assez intempestive, car il n'était guère plus
+d'une heure de l'après-midi.
+
+Le concierge s'avança,--mais sans livrée ni casquette galonnée d'or.
+De sa loge partaient de gros rires.
+
+Un air d'émancipation, de débandade, flottait dans cette maison, où,
+d'habitude, régnait une tenue soulignée d'arrogance.
+
+--«Je voudrais,» dit la visiteuse, «parler au prince Omiroff.»
+
+Le concierge roula de gros yeux stupéfaits, pendant que des têtes
+glabres çà et là surgissaient, insolemment curieuses.
+
+--«Le prince Omiroff?... Impossible! Son Excellence est partie tout à
+l'heure.
+
+--Déjà sorti!...» fut l'exclamation incrédule.
+
+--«Pas sorti... parti,» accentua le portier. «Parti en voyage.
+
+--Oh! est-ce bien certain?... Si par hasard... Je vous assure... Il
+serait là pour moi.»
+
+Elle voulut glisser une pièce d'or. L'homme recula.
+
+--«Madame, c'est la vérité. Son Excellence a quitté Paris.
+
+--Pour longtemps?» demanda la jeune femme, essayant d'affermir sa
+voix.
+
+--«Nous ne savons pas,» répliqua le cerbère,--non avec l'humilité
+de l'ignorance, mais avec l'ironie contenue de celui qui ne veut
+pas parler.--«Madame n'aura qu'à lire les journaux de ce matin. Son
+Excellence a fait passer une note.»
+
+Flaviana, le cœur défaillant, sortit, fit quelques pas, très
+lentement, vers sa voiture.
+
+Où aller? quelle décision prendre? L'idée de rentrer chez elle sans
+accomplir immédiatement une démarche pour retrouver son enfant, lui
+sembla odieuse, intolérable. Mais, en dehors d'une entrevue avec
+Omiroff, tout serait vain. Et maintenant quand verrait-elle Omiroff?
+Où était-il? Pouvait-elle courir après lui?... prendre un train?...
+le rejoindre?...
+
+Un journal... Elle allait acheter un journal, pour lire cette note
+dont lui avait parlé le portier.
+
+La danseuse, d'un coup d'œil, explora l'avenue. Où se trouvait le
+kiosque le plus proche? Elle en aperçut un à l'angle du boulevard
+Haussmann. Mais, comme elle se dirigeait de ce côté, sans même
+remonter en voiture, elle eut la surprise de voir accourir un jeune
+garçon qui, précisément, quittait ce kiosque, et brandissait le
+_Petit Parisien_, en le lui montrant, comme s'il venait de l'acheter
+à son intention.
+
+Déjà elle avait remarqué sa physionomie bizarre, sous la voûte de
+l'hôtel Omiroff. L'adolescent l'y avait suivie, la regardant avec
+des yeux de braise. Peut-être allait-il la saluer par son nom,
+comme le petit pâtissier. Mais il s'était tu, intimidé sans doute
+par le portier rébarbatif. Lui aussi semblait avoir quelque chose à
+faire dans la princière maison. Puis, se ravisant, il en ressortait
+aussitôt. Habituée aux hommages naïfs des gamins de Paris, l'étoile
+attendait celui-ci, qui, prévenant son désir, s'était élancé pour lui
+quérir un journal. Pourtant elle s'étonnait du type sauvage: maigre
+figure aux traits basanés, busqués, larges prunelles de jais, svelte
+et souple corps de chat, leste à la course, mais gauche de gestes
+comme d'un très jeune homme poussé trop vite. La mise était médiocre:
+veston et pantalon disparates, usagés,--feutre mou, un peu roussi,
+et, autour du cou, une large cravate écarlate, masquant peut-être
+un linge douteux. Mais en quelle stupéfaction se changea le vague
+étonnement de Flaviana, lorsque ce garçon, lui offrant le _Petit
+Parisien_, chuchota:
+
+--«La note est en avance. Le départ du prince a été simulé.»
+
+Un cri de la danseuse:
+
+--«Il est encore à Paris?
+
+--Non... mais pas loin.
+
+--Vous pouvez me dire où je le trouverais?...
+
+--Je le crois, madame. Vraiment... je le crois.»
+
+Gravité, sincérité des grands yeux noirs. Flaviana n'hésita pas, ne
+discuta pas. N'eût-elle pas bravé tous les hasards, tous les risques
+pour la plus faible chance?...
+
+--«Allons,» s'écria-t-elle, «menez-moi. Je me fie à vous. Quant à
+votre récompense, vous la fixerez vous-même, si vous dites vrai.
+
+--Madame, il faudrait une auto... rapide... puissante.
+
+--Qu'à cela ne tienne. Je sais où en prendre une. Montez d'abord avec
+moi, dans mon coupé.»
+
+A son cocher, elle jeta l'adresse d'un garage. L'homme toucha son
+cheval et se dirigea vers l'Étoile, sans s'inquiéter du compagnon
+admis par sa maîtresse à l'honneur de s'asseoir à côté d'elle dans la
+voiture.
+
+«Encore un pauvre,» pensa-t-il, «qui lui raconte qu'il a sa mère à la
+mort et six petits frères et sœurs crevant la faim. Nous allons de
+nouveau nous promener dans des quartiers impossibles.»
+
+La philosophique résignation du brave serviteur fut troublée quand
+«Madame» s'étant assuré la location d'une imbattable quatre-vingts
+chevaux, conduite par un chauffeur de premier ordre, lui donna congé
+pour le reste de la journée. Il se sentit humilié dans sa personne et
+dans celle de sa jument Eurydice. Quatre-vingts chevaux!... Qu'est-ce
+que ça voulait dire? C'était insulter à de braves bêtes comme la
+sienne que de donner leur nom à ces sacrés outils.
+
+Hochant la tête, maussade, il écouta les instructions de «la
+patronne».
+
+--«Retournez à la maison. Dites qu'on ne m'attende pas, même pour
+dîner. Je ne danse pas ce soir. Et je ne sais pas quand je rentrerai.
+Que mademoiselle Bertile n'ait aucune inquiétude. Ah!... et puis...
+Si le docteur Delchaume vient, Mélanie le préviendra, n'est-ce pas?
+que je lui téléphonerai aussitôt mon retour.»
+
+La voilà, maintenant, l'étoile admirée, adorée de tout Paris, avec
+son étrange compagnon, dans cette auto qui gagne la campagne, qui
+file à toute vitesse.
+
+Flaviana considère le jeune garçon. Plus elle le regarde, plus elle
+lui trouve l'air d'un bohémien. Gêné, il dit:
+
+--«Si vous voulez, madame, je monterai sur le siège, à côté du
+chauffeur.
+
+--Vous auriez froid, peu vêtu comme vous l'êtes.
+
+--Bah! je ne suis pas frileux.»
+
+Flaviana crut entendre: «Je ne suis pas frileuse.» Mais elle ne s'y
+arrêta pas. Le jeune garçon pouvait s'être trompé de genre. Son
+accent décelait un étranger. Et, en effet, tout de suite, il ajouta:
+
+--«Dans mon pays, j'ai vu d'autres hivers qu'ici.
+
+--D'où êtes-vous donc?
+
+--De la Petite-Russie, près de Kasatine.
+
+--Votre nom?
+
+--Alexis Berditcheff.»
+
+Il avait hésité une seconde, puis jeté très vite ce nom de
+Berditcheff. C'est celui d'un bourg voisin de Kasatine, précisément.
+Mais Flaviana ignorait ce point géographique.
+
+--«Vous me connaissez?» demanda la danseuse.
+
+--«Non, madame.»
+
+De surprise, elle leva ses fins sourcils. Son image est plus
+populaire que celle des chefs d'État.
+
+--«Alors, pourquoi m'avez-vous abordée?
+
+--Il m'a semblé que vous éprouviez un vrai désespoir de ne pas
+rencontrer Omiroff.
+
+--En effet.
+
+--J'ai pensé: «Voilà une dame qui, pour un caprice, courrait au bout
+du monde.»
+
+--Un caprice...» soupira la jeune femme.
+
+--«Je me suis dit,» poursuivait Alexis, «que, riche et impatiente
+comme vous en aviez l'air, vous pourriez partir en auto, avec moi
+pour guide. C'est arrivé, vous voyez.
+
+--Vous vouliez donc partir?
+
+--Oui.
+
+--Pour rejoindre le prince?
+
+--Oui. Et moi, je ne pouvais pas louer une auto.
+
+--Qu'avez-vous affaire avec un personnage comme le prince Omiroff?»
+
+Le ton de Flaviana devenait défiant, sévère. Le garçon à figure de
+gitane, sourit:
+
+--«N'ayez pas peur, madame. Je ne suis pas un apache, vrai! Je n'ai
+pas de mauvaise intention. En deux mots, je puis vous dire...
+
+--Allez! dites...
+
+--Je suis dans la misère, à Paris. Je n'ai pas réussi à ce que je
+voulais y faire. Voilà que j'apprends le prochain départ du prince
+Boris pour la Russie. Il est bon pour ses compatriotes... Il me
+rapatrierait peut-être avec les gens de son service. Ce matin, on m'a
+fait voir sur le _Petit Parisien_...
+
+--La note communiquée à la presse... J'oubliais... Laissez-moi la
+lire,» interrompit Flaviana.
+
+Elle reprit, au creux du coussin, le journal qu'elle y avait glissé,
+et auquel elle ne pensait plus, distraite par son singulier cicerone.
+Tout de suite, elle découvrit, en tête des échos:
+
+ «Le plus parisien des princes russes nous quitte aujourd'hui,
+ et pour assez longtemps. Le Nord-Express l'emportera vers sa
+ patrie. Mais il ne s'attardera pas dans son légendaire château
+ de l'Ukraine. Il reprendra bientôt le transsibérien qui, a
+ toute vapeur, le conduira vers l'Amour. Or, il ne s'agit pas
+ seulement, paraît-il, du fleuve de ce nom. Non loin de ses
+ rives, le prince rencontrera sans doute celle qu'il va chercher
+ au fond de l'Asie pour la revoir plus tôt, et pour la recevoir
+ ensuite magnifiquement dans ses domaines,--la fiancée errante,
+ qui revient du Japon par Vladivostock,--voyageuse de race,
+ puisque fille d'Albion.
+
+ «Une idylle moins banale, on le voit, que la classique rencontre
+ à l'Opéra-Comique ou dans les galeries du Petit Palais.
+
+ «Mais, chut!... Rien d'officiel. La discrétion s'impose.» #/
+
+Furtivement, coulant sous ses cils charbonneux son fulgurant
+œil noir, le jeune Russe épiait l'effet de cette lecture sur la
+délicieuse femme aux côtés de laquelle il se trouvait assis.
+
+«Une amoureuse délaissée,» pensait-il. «Elle soupçonne... Boris la
+plaque. Quand elle aura vu ça imprimé en toutes lettres... nous
+allons entendre de la musique. Et ce portier qui lui déclare que la
+note est de son maître!... Pas d'illusion possible.»
+
+Donc, il observait Flaviana. Mais sans effronterie. La flamme sauvage
+de ses yeux ne trahissait nulle velléité offensante. Et son corps
+mince d'éphèbe, que n'étoffait guère l'indigence du costume, se
+rencoignait dans l'angle de l'auto, pour ne pas effleurer la créature
+précieuse que le hasard mettait si proche.
+
+Sa psychologie fut déçue lorsqu'il vit le visage de celle-ci
+s'éclairer à mesure qu'elle parcourait les lignes de l'entrefilet.
+Flaviana replia le journal et resta pensive. Elle songeait à la
+fiancée de Boris, à cette grande et jolie Anglaise, si fière, si
+décidée, de qui elle avait reçu la visite.
+
+«Ah! celle-là, sûrement, est loyale. Je l'aurai pour alliée. Mais
+comme elle est loin, mon Dieu! Que ce sera long!... D'ailleurs,
+pense-t-elle encore devenir princesse Omiroff?... Son départ,
+n'était-ce pas une rupture? L'adroite indiscrétion dans les journaux,
+n'est-ce pas pour lui forcer la main?»
+
+Le magnétique regard de son compagnon ramena Flaviana au sentiment
+de la minute extraordinaire qu'elle vivait. Elle regarda les vitres,
+opaques de buée. Sa main nerveuse en fit descendre une. L'air vif et
+humide entra.
+
+--«Où sommes-nous?
+
+--Je l'ignore,» dit Alexis. «Mais le chauffeur connaît le chemin. Il
+faut qu'il arrive à Mériel.
+
+--Quelle distance?
+
+--Moins d'une heure, à cette allure. Nous devons être à plus de la
+moitié.»
+
+La route filait entre des vergers. C'était la vallée de Montmorency,
+qu'avril fait blanche de fleurs et juillet vermeille de cerises. En
+ce jour de décembre, elle était brune de rameaux nus, de terre nue,
+parmi des vapeurs grises, et bornée par un horizon violet. Au ciel,
+de gros nuages lourds se déchiraient sur un fond d'argent criblé
+d'or. On eût dit des sacs éventrés, d'où croulaient des lingots.
+
+Dans le recueillement mélancolique de la saison, la sirène de
+l'auto jetait son cri lugubre, prolongé. La folie de sa course ne
+troublait pas la paix des choses. A la traversée des villages, elle
+ralentissait un peu. Un chien aboyait. Une vitre s'allumait sous une
+fusée de soleil oblique et rouge. Les paysannes, aux gestes lents,
+tournaient à peine la tête. Puis, pendant des kilomètres, c'était
+le chapelet des villas de Parisiens, avec les façades closes, les
+jardinets morts, et l'exotisme saugrenu des kiosques chinois ou
+hindous, éternisant là leur tristesse d'exposition universelle.
+
+Alexis Berditcheff donnait les derniers détails de son histoire,
+fausse ou vraie. Certains de ces détails firent palpiter violemment
+le cœur de Flaviana. Serait-elle véritablement sur le chemin qui
+la conduirait vers son fils?... L'inconnu racontait qu'étant venu
+rôder sur les quais de la gare, avant le départ du Nord-Express, il
+avait eu la surprise de reconnaître un camarade de son frère aîné
+dans le premier valet de chambre du prince, en train d'organiser le
+wagon-salon destiné à son maître. L'homme, mis en confiance par ce
+qu'Alexis lui rappelait de leur enfance voisine sur les bords du
+Dniéper, s'ouvrit presque aussitôt à lui:
+
+--«Tu peux me rendre service, Alexis,» dit-il. «Mais agis
+discrètement, car tu me ferais perdre ma place. Si tu te montres
+malin, je réponds de t'obtenir une position chez le prince. Une
+aubaine pour toi, puisque tu cherches du travail.
+
+--«J'acceptai, comme bien vous pensez, madame,» continua le jeune
+garçon. «Alors il m'expliqua que le prince ne prenait pas le train.
+Lui seul, premier valet de chambre, partait, et devait l'attendre
+à Liége avec le bagage personnel. Omiroff, profitant de ce que
+tout le monde, et même sa maison, le croyait en route, courrait à
+un rendez-vous dans une maison de campagne voisine de Paris. On ne
+m'a pas dit «un rendez-vous d'amour», madame, ajouta le narrateur,
+croyant discerner l'émoi de la jalousie sur le visage troublé de
+Flaviana.
+
+--Serait-ce?...» balbutia-t-elle inconsciemment. Et elle pensait:
+«Une démarche tellement secrète!... S'agirait-il de l'enfant qu'il
+a enlevé... Oh!... mais, c'est probable... mon Dieu!» Tout haut, la
+danseuse s'écria:--«Et vous savez, vous, où s'est rendu le prince?
+C'est là que vous me conduisez?... Nous y allons?...
+
+--Je l'espère.
+
+--Vous n'en êtes pas sûr?...
+
+--Madame, ai-je eu tort?...
+
+--Non... non!... Sur la moindre probabilité je serais partie...
+Ah!...»
+
+Son regard, tendu en avant, dévorait l'espace. Elle n'écoutait
+plus que distraitement l'explication, d'ailleurs embrouillée, du
+Petit-Russien. Le valet de chambre du prince, informé au dernier
+moment, et à la gare même, qu'il devait se mettre en voyage sans son
+maître, n'aurait pas été fâché de faire prévenir un autre domestique,
+resté à l'avenue de Messine, et avec lequel il était particulièrement
+lié. La chose était d'importance pour les deux compères. Alexis
+s'était chargé de la commission.
+
+Cet imbroglio d'antichambre ne parvenait même pas au cerveau, plein
+de pensées frémissantes, de Flaviana. Sous l'influence de son
+obsédante anxiété, elle demanda:
+
+--«Mais, cette campagne?... Qu'en savait-on?... Vous a-t-on dit?...
+Et qu'y venez-vous faire?»
+
+Alexis n'hésitait pas dans ses réponses. Peu lui importait qu'elles
+fussent absolument vraisemblables, qu'elles coïncidassent. L'auto
+l'emportait où il voulait. Si proche du but, il ne s'inquiétait plus
+d'un faux pas.
+
+La campagne?... Rien de plus simple. Le fameux valet de chambre,
+si confiant avec lui, en avait surpris le numéro de téléphone, son
+maître lui ayant fait demander la communication, ce matin: le 18, à
+Mériel. Ensuite, avec Alexis, ils avaient cherché dans un annuaire.
+Ça s'appelle le Vieux-Moutier.--«Et voyez pourquoi je supposais
+que ça ne doit pas être un rendez-vous d'amour... Paraîtrait que
+le prince a dit--mon ami l'a entendu:--«Vous en répondez sur votre
+tête... Pas de brutalités... Si je le trouve seulement mal en train,
+ou maigri...» Enfin, on aurait cru qu'il parlait d'un prisonnier, ou
+d'un cheval de course...
+
+--D'un enfant!...» murmura Flaviana, comme malgré elle.
+
+Et tout son corps trembla, dans la frénésie de son espérance.
+
+--«D'un enfant... peut-être... en effet,» fit le jeune Russe,
+comme éclairé par cette idée. Et, dans la précipitation de ce
+qui surgissait en lui, il posa cette question,--insensée, n'eût
+été sa logique secrète:--«Un enfant... de quel âge?...» Puis,
+aussitôt:--«Vous seriez la mère?... Ce serait vous!...»
+
+Dans l'auto galopante, il y eut une minute de silence,--un silence
+humain, poignant, qui passait, emporté à une vitesse folle, à travers
+le profond silence de la nature.
+
+On atteignait au but de la course. La voiture venait d'escalader,
+presque sans ralentir, la côte rude au-dessus de Mériel. Maintenant
+elle semblait courir vers le vide. Car, au delà du plateau dénudé,
+la route s'abaissait brusquement, comme coupée par un précipice. En
+face, des moutonnements de forêts, une colline haute, dont la ligne
+avait de la grandeur. A gauche, des lointains immenses, fondus dans
+des brumes froides, sur lesquels un soleil rouge, net et rond comme
+une énorme hostie, roulait, ensanglanté, mystérieux, hostile.
+
+Les yeux élargis de Flaviana ne voyaient pas cette désolation du
+paysage. Ils s'attachaient éperdument au visage de son compagnon. Ils
+y virent poindre une espèce d'attendrissement, de pitié. Les noires
+prunelles bohémiennes s'adoucirent. La voix chuchota:
+
+--«N'ayez pas peur... Oh! je crois comprendre... Ce n'est donc pas
+l'amour qui vous fait courir vers cet homme?
+
+--L'amour de lui?... Non.
+
+--Vous le haïssez?»
+
+Flaviana n'osa répondre. A qui se livrait-elle? Dans quel piège
+s'était-elle jetée? Mais l'autre reprit:
+
+--«Bon... Vous le haïssez. Alors je puis tout vous dire... Vous êtes
+une mère... Mais, moi, je suis une femme. Voilà mon secret... N'ayez
+donc pas peur de moi.
+
+--Une femme!...»
+
+Flaviana parcourut d'un coup d'œil la silhouette gracile. L'espèce
+d'étonnement physique l'empêcha de trouver un mot. Puis elle n'eut
+plus le temps de parler. La créature aux yeux sauvages venait de
+siffler le chauffeur, et la voiture s'arrêtait.
+
+--«Quoi!... Où sommes-nous?
+
+--Tout près du Vieux-Moutier, madame. Aussi permettez-moi de monter
+sur le siège, à côté du mécanicien. J'aurai l'air de son aide, de
+quelqu'un à votre service. Nul ne me remarquera. C'est mieux pour
+vous.
+
+--On vous connaît donc?
+
+--On ne me reconnaîtra pas. Mais, à vos côtés, dans votre voiture, le
+pauvre garçon que je parais éveillerait trop de curiosité--trop pour
+vous, trop pour moi.
+
+--Soit!... Comme vous voudrez.»
+
+Avec un intérêt qui suspendait toute pensée, Flaviana regarda ce
+svelte corps androgyne, aux mouvements vifs et souples de fauve,
+qui filait, s'effaçait, puis se retrouvait sur le siège de l'auto,
+redressé, correct, comme d'un inférieur qui sait se tenir à sa place.
+
+Presque aussitôt, dans la route en pente rapide, juste à l'entrée
+sombre de la forêt, une ouverture parut à gauche, et une grille
+monumentale se dressa. Au delà, serpentait une allée carrossable,
+entre une immense pelouse semée de groupes d'arbres et un talus
+boisé. Malgré l'hiver, on avait l'impression d'une propriété
+soigneusement entretenue. Contre la grille, s'appuyait une
+maisonnette de concierge.
+
+Flaviana descendit de voiture et s'avança pour sonner. Mais, tout à
+coup, son cœur battit avec une telle violence qu'elle en demeura
+haletante, suffoquée. Que faire devant ce qu'elle croyait apercevoir?
+Un geste faux pouvait tout perdre.
+
+Dans le parc, au tournant d'un massif, une automobile déboucha,
+s'avançant vers la grille--une forte limousine, de haut luxe,
+conduite par un mécanicien empaqueté de fourrures, d'un
+passe-montagne et d'un masque à lunettes, comme pour un long voyage.
+A côté de lui, bras croisés, un valet de pied, emmitouflé également.
+Ce n'est pas l'aspect de cet équipage qui bouleversait Flaviana.
+Mais, à l'intérieur, tandis que la voiture tournait, prise en écharpe
+par un rayon rouge du tragique soleil de décembre, la danseuse avait
+distingué nettement, comme en une vision, un enfant blond, que
+tenait debout contre elle, en le caressant, une femme au costume
+d'Arlésienne.
+
+Ce fut un éclair, une image fantasmagorique, où flambait, allumée
+de pourpre, la chevelure dorée de l'enfant. Puis l'auto vira, se
+trouva venir de face, dans la terne atmosphère. Et Flaviana ne
+la distinguait plus qu'en masse obscure, éblouis qu'étaient ses
+yeux du bref rayonnement, et l'âme également sillonnée de clartés
+fulgurantes.
+
+«Mon petit... mon petit à moi!...» balbutiait son cœur.
+
+Car,--la certitude l'aveuglait,--cet enfant était celui qu'on avait
+enlevé à Delchaume.
+
+Immobile, devant la grille, Flaviana n'osait même plus tirer
+le bouton du timbre. Saisie par une espèce de fascination,
+d'enchantement terrible, elle tremblait de tout dissiper par une
+imprudence. Et nul projet, nul raisonnement, nulle impulsion de
+ruse ou de hardiesse, ne se dessinait dans son cerveau affolé.
+Involontairement, elle se tourna, comme pour chercher un secours
+moral, une inspiration, vers l'étrange guide qui l'avait amenée là.
+
+Le soi-disant Alexis n'avait pas quitté le siège de la voiture, qui
+stationnait à quelques mètres. Cette femme,--puisque c'en était
+une,--ne percevait pas son trouble. Ses noirs yeux sauvages,--plus
+sauvages et plus noirs,--se fixaient avec intensité vers le parc,
+sans doute vers l'auto, qui s'approchait sans hâte. La haine qui
+en jaillissait impressionna la danseuse, même à une telle minute.
+Pourtant, elle n'eut pas l'idée que cette haine menaçât l'enfant.
+
+De la maison de garde sortit une jeune fille qui, ayant vu venir la
+limousine, dans la direction du dehors, se disposait à ouvrir la
+grille. Mais le mécanicien lui fit un signe, et, aussitôt, stoppa.
+
+La superbe auto se trouvait maintenant à une cinquantaine de mètres.
+Son conducteur, en descendant, comme il le fit, pour venir à pied
+jusqu'à l'entrée, démasqua l'intérieur. Seulement, le miroitement de
+la glace, l'ombre du talus, empêchaient Flaviana de bien distinguer
+la tête blonde, dont elle voyait bouger,--avec quel frémissant
+délice!--la claire chevelure.
+
+Une voix la fit revenir à elle-même.
+
+A travers la grille, sans toucher la poignée de la serrure, le
+mécanicien au visage invisible, dont on apercevait seulement la barbe
+brune, assez longue, lui demanda ce qu'elle voulait:
+
+--«Visiter le Vieux-Moutier,» répondit la danseuse.
+
+--«A cette saison? Et à cette heure?» fit l'autre, soupçonneux.
+
+--«Vous en venez bien,» riposta la jeune femme, avec une vive
+présence d'esprit. «Et vous ne me direz pas que vous y demeurez,
+puisque c'est une ruine, tout à fait inhabitable, d'après les guides.
+N'est-ce pas, mademoiselle?»
+
+La jeune fille de la loge, ainsi interpellée, et qui restait là,
+curieusement, s'esquiva sans répondre.
+
+--«Il faut une permission de la mairie de Mériel,» objecta l'homme.
+
+--«Êtes-vous le propriétaire, monsieur? ou le gérant?
+
+--Qu'est-ce que cela peut vous faire, madame?
+
+--Je vous aurais donné mon nom, et, si vous avez l'autorité de lever
+une consigne...
+
+--Vous donnerez votre nom à la mairie. Il faut une autorisation
+signée du maire.
+
+--Qu'à cela ne tienne! Alexis!» appela-t-elle.
+
+Le jeune garçon bondit du siège.
+
+--«Retournez avec l'auto jusqu'à Mériel. Vous demanderez une carte à
+la mairie, pour visiter. Une carte à mon nom: mademoiselle Flaviana,
+du National-Lyrique. Moi, j'attendrai ici.
+
+--Vous êtes la danseuse-étoile?» demanda le sévère gardien du
+Vieux-Moutier.
+
+Elle ne s'en cacha pas. Sa physionomie trop connue lui interdisait
+l'incognito. Et d'ailleurs, qu'y gagnerait-elle? Toutefois son beau
+et célèbre visage n'était pas si populaire que cet individu ne
+l'ignorât--à moins qu'il ne crût bon de feindre.
+
+--«Montrez-moi,» dit-il, «quelque chose, une carte, une enveloppe de
+lettre, qui me prouve que vous êtes bien la personne que vous dites,
+et vous n'aurez pas besoin d'autre autorisation.»
+
+Docile à tout--pourvu qu'on lui ouvrît cette grille, mon Dieu!...--la
+jeune femme tira au hasard, de son petit sac, quelques papiers.
+Quoi?... Elle ne savait... Ah! tiens, une carte postale, une
+facture... Et, justement--ça tombait bien--son coupe-file... Voilà.
+L'homme les saisit. Et, au lieu de les parcourir d'un coup d'œil,
+il les examina minutieusement. Peut-être se donnait-il le temps de
+prendre un parti.
+
+Le cœur de Flaviana, ses yeux, tout son être se tendait vers la
+grande limousine arrêtée--si près... et si loin!... Que devint-elle
+lorsque la portière s'ouvrit, et qu'elle vit descendre la femme et
+l'enfant?
+
+C'était bien le fils adoptif de Delchaume, le petit François, si
+souvent serré contre son sein tandis qu'elle l'appelait tout bas son
+petit Serge, sans croire elle-même à cette révélation prodigieuse de
+son instinct maternel.
+
+Oh! se tenir là, tranquille et froide, ne pas crier vers lui, qui
+accourrait, qui la reconnaîtrait. Comment en conserver la force? Mais
+quoi! Il y avait cette grille fermée, ces gens à l'intérieur... deux
+hommes... Un autre peut-être dans la maison de garde. De son côté...
+qui?... Elle seule. L'autre femme... y pouvait-elle compter? Le
+chauffeur de louage... un mercenaire, un inconnu.
+
+Rapidement, elle calculait. Oh! si elle avait pu risquer une lutte
+de vive force!... En attendant, elle demeurait impassible, suivant
+de ses larges doux yeux sombres les ébats du petit être, que cette
+Arlésienne--elle avait l'air d'une brave femme, d'une bonne nourrice
+tendre--faisait un peu courir dans l'allée pour lui épargner l'ennui
+de l'attente.
+
+Tous deux d'ailleurs s'éloignaient, disparaissaient maintenant
+derrière l'auto.
+
+Un contact effleura le bras de Flaviana. Tressaillante, elle
+mit quelques secondes à se rendre compte. La femme travestie,
+le soi-disant Petit-Russien aux yeux de braise, lui désignait
+furtivement,--avec quelle face livide, quel regard meurtrier!--celui
+qui, de l'autre côté de la grille, prolongeait la lecture d'un banal
+document d'identité présenté par Flaviana.
+
+Évidemment, il se perdait dans des réflexions profondes, ce
+chauffeur hermétique. Tout à fait absorbé, tenant le papier de la
+main droite, il appuyait machinalement l'autre à la grille. Cette
+main gauche, passant entre deux barreaux, se crispait nerveusement
+sur une arabesque de fer. Et c'était sur cette main que se fixaient
+à présent, avec une intensité terrible, les noirs yeux de gitane.
+Telle était l'expression de la maigre face brune, que Flaviana, comme
+fascinée, ne vit plus que cela: ce visage contracté d'adolescent,--de
+femme,--et cette main, que regardaient ainsi les tragiques yeux
+noirs. Un gant de peau de renne, couleur d'amadou, la couvrait. Et
+soudain, une horreur confuse glaça Flaviana, car elle crut voir
+l'index de peau s'aplatir, se casser mollement, comme s'il n'eût pas
+contenu un doigt vivant, de chair et d'os.
+
+Au même instant, quelque chose brilla, une lame de canif. La danseuse
+retint à peine un cri. Sa compagne de route, avec une dextérité, une
+rapidité inouïes, tranchait net le bout de ce doigt. Il y eut un
+imperceptible grincement du fil de l'acier sur le fer de la grille.
+L'homme qui lisait n'avait pas bougé. Il n'avait rien perçu, rien
+senti. L'index de son gant était vide.
+
+Lorsqu'il tourna la tête et leva les yeux, il ne crut pas que la
+visiteuse, ni le jeune homme qu'il prenait pour un domestique,
+eussent fait le moindre mouvement. Tous deux très proches de lui, ils
+le touchaient presque entre les barreaux. Mais quoi d'étonnant à ce
+qu'ils eussent l'allure empressée? Le jour baisserait bientôt, et si
+cette visite du Vieux-Moutier n'était pas un prétexte...
+
+--«Voici votre papier, madame. Vous allez pouvoir entrer. Mais...
+sans votre voiture, n'est-ce pas?
+
+--Est-ce que la ruine est loin?» balbutia la danseuse, qui, déjà,
+faisait en pensée les quelques bonds follement agiles qui lui
+permettraient de saisir son enfant.
+
+--«Non, madame... Au bout de cette avenue, on tourne un peu à droite,
+et, tout de suite, on la voit. La jeune fille du gardien vous
+accompagnera, pour vous ouvrir les salles.»
+
+Il appela.
+
+--«Olga!»
+
+La jeune personne reparut.
+
+--«Madame va visiter. Ouvre-lui.»
+
+Sur cet ordre, donné très haut, le chauffeur ajouta plus bas quelques
+mots dans une langue étrangère. Puis, il tourna sur ses talons,
+avec l'esquisse d'un salut, et se dirigea vers sa voiture. En
+l'apercevant, qui revenait, l'Arlésienne saisit l'enfant, remonta
+vite dans la limousine avec lui. Une indicible détresse s'empara
+alors de Flaviana. La fille du garde rentrait dans la maisonnette.
+
+--«Mademoiselle!... mademoiselle!...» implora une voix sans timbre,
+une voix qui faisait mal.
+
+--«Pardon, madame,» dit l'autre, revenant avec une serviable hâte.
+
+--«Ouvrez-moi. On vous a dit de m'ouvrir.
+
+--Mais oui... madame.»
+
+Et elle retournait.
+
+--«Où donc allez-vous?
+
+--Chercher les clefs. Mon père a les clefs, là, dans notre loge. Oh!
+ce ne sera pas long.»
+
+Tout en disant: «Ce ne sera pas long», l'astucieuse péronnelle
+restait là, ne bougeait plus, s'autorisait des questions de la dame
+pour s'attarder. Éperdue, Flaviana tira de son petit sac sa bourse
+en or. Toute prudence lui échappait. Et cependant, elle sentait
+maintenant que sa mystérieuse compagne la retenait, l'avertissait,
+par petites secousses, de son vêtement.
+
+--«Cette bourse, ma mignonne, vous l'aurez. Mais ouvrez... ouvrez!
+
+--Je ne peux pas, madame...» Et la fillette écartait ses deux mains
+vides.--«Il me faut les clefs. Et encore, peut-être serai-je obligée
+d'attendre mon père. C'est si dur, cette grille! Mais je vais
+essayer.»
+
+Elle disparut dans la maisonnette.
+
+Là-bas, la grande limousine, ayant retrouvé son conducteur, se
+mettait en mouvement. Mais non pour continuer vers la sortie. Elle
+recula, grimpa presque sur le talus pour prendre du champ, accomplit
+un court et savant virage, puis s'élança vers la profondeur du parc.
+
+Flaviana, comme une folle, s'accrocha aux barreaux de la grille, fit
+le geste vain de les secouer. L'angoisse fut trop forte. Elle cria:
+
+--«Serge!... mon fils!... François!... C'est moi, petit François!...
+Au secours!... Personne ne vient donc à mon aide!...»
+
+Une voix dit à son oreille:
+
+--«Laissez-moi... Laissez-moi faire!... Taisez-vous, au nom du ciel!
+Contenez-vous!... J'ai compris ce qu'il a dit en russe... Écoutez...
+vite... vite!... écoutez.»
+
+Éperdue, égarée, Flaviana, de ses beaux yeux pleins de prière,
+regarda l'étrange créature, cette femme qui lui semblait malgré tout
+le jeune garçon dont elle avait si bien l'apparence.
+
+--«Voilà,» reprit celle-ci. «Je connais cet homme. C'est bien à lui
+qu'Omiroff téléphonait, comme je m'en suis doutée. Le prince doit
+être ici. Entrez, puisque vous pensez obtenir quelque chose de lui.
+Vous avez chance de le découvrir, de le rencontrer. Moi, je reste...
+Et je parlerai au misérable dont j'ai coupé le gant tout à l'heure...
+Vous avez vu?...
+
+--Où lui parlerez-vous?
+
+--Ici même. Il va revenir. Il a ordonné de laisser la grille ouverte,
+après vous avoir fait attendre, pour qu'il puisse sortir à toute
+vitesse.
+
+--Alors vous ne l'arrêterez pas.
+
+--«Je l'arrêterai,» déclara l'inconnue avec une force impressionnante.
+
+--«Mais l'enfant... mon enfant... s'il l'emmène?...»
+
+La femme pâlit plus encore, s'écarta, trembla. Puis se ressaisissant:
+
+--«Tant mieux pour lui, en ce cas! murmura-t-elle. Et, après une
+brève hésitation:--«Il n'y a pas d'autre tactique possible. Tenez,
+madame, voici qu'on vous ouvre la grille... à moitié, pour que votre
+auto n'entre pas. Je sais maintenant qui vous êtes, madame Flaviana.
+Moi, je m'appelle Katerine Risslaya. Si vous ne me retrouvez pas ici
+tout à l'heure, ne doutez pas de la pauvre fille que je suis. Je vous
+le jure... ils expieront leurs crimes... Et ils vous rendront votre
+enfant.»
+
+
+
+
+VIII
+
+PRISE AU PIÈGE
+
+
+Lorsque Flaviana, que suivait la fille du portier, se fut avancée
+assez loin dans l'avenue descendant aux ruines, un homme sortit à son
+tour de la loge. Il vint ouvrir le second battant de la grille. Et
+alors il se planta, sifflotant, au beau milieu, avec un air rogue,
+comme un chien de garde, prêt à se jeter sur qui entrerait. Son
+regard plein de méfiance alla du mécanicien de louage, qui dormait
+sur son siège, au jeune homme que la visiteuse avait laissé là, à
+l'attendre. Pour celui-ci, le regard se fit particulièrement hargneux.
+
+--«Eh bien, mon petit père,» lui dit Katerine en russe,--et elle
+ricana,--«on dirait que ma figure ne te revient pas.»
+
+Le gaillard faillit tomber à la renverse.
+
+--«Comment?... vous parlez... vous savez le russe, mon garçon?
+
+--Je sais bien d'autres choses,» riposta-t-elle,--toujours avec son
+mauvais rire,--«Mais ça n'est pas pour ta barbe, petit père. C'est
+pour celui qui va revenir par ici, et qui sera content de les
+connaître.
+
+--Tu feras bien de ne pas te mettre sur son chemin, car il sera
+pressé.
+
+--Il trouvera le temps de m'écouter, je t'en réponds.
+
+--Tu as du toupet, gamin.»
+
+Le portier réfléchit un instant, puis demanda:
+
+--«Si tu avais à lui parler, pourquoi ne l'as-tu pas fait tout à
+l'heure?
+
+--Apparemment parce que ça ne m'a pas convenu.
+
+--Était-ce à cause de la dame? Ça n'est pas une Russe, ta patronne,
+hein?
+
+--Si on te le demande, tu diras que tu n'en sais rien,» fit Katerine,
+qui possédait un répertoire abondant de ces facéties parisiennes.
+
+Qui l'eût observée avec plus de perspicacité que ce gardien obtus,
+enfermé dans ses rigoureuses consignes, se fût effrayé du contraste
+entre la physionomie tendue, blêmie d'audace, de résolution, et
+l'aisance vulgaire des propos.
+
+Lorsque Katerine vit reparaître, lancée à une vive allure, la
+limousine conduite par le chauffeur à la main estropiée, elle fouilla
+rapidement dans une poche intérieure de son veston, et en retira à
+demi un objet long, en forme de tube.
+
+Mais, comme la voiture devenait plus distincte, tout à coup, à
+travers les glaces, un reflet doré brilla... les touffes d'une
+chevelure mousseuse, bouclant sous le béret d'un garçonnet.
+
+--«Ah!» soupira Katerine, «l'enfant est encore là...»
+
+Avec regret, elle renfonça l'objet mystérieux, et elle courut se
+poster en travers de la sortie, d'où le concierge, lui saisissant le
+bras, essaya vainement de l'écarter.
+
+Pour ne pas écraser ces individus en lutte, force fut au chauffeur de
+ralentir. Alors, à pleins poumons, Katerine lui cria:
+
+--«Flatcheff, rappelle-toi les réunions avec Ivan Toulénine, chez
+Pierre Marowsky. Je viens te sauver. Il faut que tu m'entendes.»
+
+Si ces paroles émurent l'homme à qui elles s'adressaient, rien ne
+s'en put deviner. Son visage restait invisible derrière le masque
+formé par la mentonnière de la casquette, les lunettes, le voile.
+Cependant il arrêta complètement sa machine, et se pencha, d'un âpre
+mouvement, vers ce jeune homme qui l'interpellait.
+
+Celui-ci s'avança, tout proche, retira le chapeau de feutre, dont
+le bord mou, rabattu, cachait en partie son visage, et secoua des
+boucles noires, qui, libérées, tombèrent, moites et luisantes, sur
+son front. La bouche rouge esquissa un sourire, tandis que les
+prunelles dures, pareilles à des éclats d'anthracite, luisaient
+impénétrablement.
+
+--«Katerine!...» murmura l'homme.
+
+--«Oui, Katerine,» dit-elle. «Je viens te rejoindre. N'es-tu pas
+toujours mon chef, mon maître?... Pourquoi ne m'as-tu pas dit?... Je
+t'aurais aidé, au lieu de ces fous furieux. C'est à toi, à toi que
+j'étais... Pas à leur imbécile de cause.»
+
+L'homme invisible ne bougea pas d'abord. A travers leurs petites
+vitres, ses yeux indiscernables étudiaient la figure ardente.
+
+C'était vraisemblable, la basse adoration de cette créature sauvage,
+à l'ignominieuse jeunesse, l'attraction servile vers lui, qui avait
+dominé, conduit, maté, joué les autres! Avec quelle face de passion
+avide elle l'écoutait autrefois! Mais aussi, ce pouvait être un piège.
+
+Le crépuscule tombait sur le parc, sur les bois, sur la campagne
+profonde. Au sud-ouest, une crevasse sanglante marquait la place de
+l'horizon où s'était englouti le sinistre soleil. Tout se taisait.
+Le portier, prudemment, s'était éclipsé, dans sa loge. Au fond de la
+voiture, l'enfant dormait sur les genoux de l'Arlésienne.
+
+--«Doutes-tu de moi, maître?» chuchota Katerine Risslaya. «Tiens,
+regarde. Voici l'engin qu'ils ont fabriqué pour te mettre en pièces.
+Je devais le lancer contre toi. C'est ton modèle. Tu le reconnais.
+Va, prends-le. Sers-t'en pour me massacrer. Je te bénirai encore. Et
+je mourrai heureuse. Car je t'aurai averti, préservé d'eux...»
+
+Flatcheff se tourna vers le domestique, assis à côté de lui sur
+le siège, et qui n'avait pas décroisé les bras, pas prononcé un
+mot,--impassible comme s'il n'entendait pas le russe, que parlaient
+les deux interlocuteurs. Cependant, il le comprenait. Car ce fut
+dans cette langue que le faux Ivan Toulénine, l'espion d'Omiroff, le
+traître de la Petite-Barrerie, lui commanda:
+
+--«Rentre dans la voiture, Sémène. Mais laisse ta peau d'ours à
+celle-ci, qui gèlerait dans son mince habit d'homme, au train dont
+nous irons.»
+
+Tandis que l'échange se faisait, Flatcheff avait saisi l'étui
+meurtrier, que lui tendait Katerine. Ses doigts experts sentirent
+osciller le contrepoids qui, maintenant toujours l'engin dans le
+même sens, empêchait le mélange explosible de se produire. Sans
+ajouter une réflexion, il plaça l'objet contre sa poitrine, dans une
+pochette intérieure, avec le sang-froid de l'habitude. Car c'était
+un vieux cheval de retour. Et, s'il avait pu se vendre très cher au
+pire ennemi de ses anciens alliés, son expérience, ses aventures, son
+audace, ses condamnations même, lui valaient cette abominable fortune.
+
+A peine Katerine installée à côté de lui, il lança son auto à une
+vitesse folle.
+
+--«Où allons-nous?» demanda-t-elle.
+
+Il ne répondit pas.
+
+Cependant, comme on traversait un pont, au-dessus d'une rivière que
+Katerine supposa être l'Oise, le conducteur ralentit un peu, et lança
+dans l'eau, de toute sa force, pour le faire tomber au large, loin de
+tout être vivant et de toute œuvre humaine, l'engin dont il avait
+hâte de se débarrasser.
+
+Bientôt après, on rentra dans les bois. La nuit de décembre s'y
+amassait. Mais elle n'était pas tellement close, qu'on ne vît encore,
+de temps à autre, au fond d'une allée, ou parmi le lacis triste des
+arbres, les éclaboussures rouges, persistantes, du couchant. Elles
+s'obstinaient, comme le sang versé, que rien ne lave.
+
+La bruyante voiture, en s'arrêtant tout à coup, fit apparaître la
+réalité lugubre. Ce fut comme si des flots de ténèbres et de silence
+se refermaient sur elle.
+
+Flatcheff descendit et fit descendre Katerine. Puis il appela l'homme
+qui s'assoupissait, à l'intérieur tiède et capitonné de la voiture.
+
+--«Sémène, arrive!»
+
+L'autre obéit. Un gaillard au rude visage, d'une taille gigantesque,
+véritable hercule.
+
+--«Qu'allez-vous me faire?» demanda Katerine.
+
+Et elle commença de trembler.
+
+--«Ne crains rien, si tu as dit vrai,» proféra Flatcheff. «Mais si je
+trouve sur toi la moindre chose en contradiction avec ton histoire,
+nous aurons un compte à régler, ma petite. Fouille-la,» ordonna-t-il
+à Sémène. «Et vas-y avec précaution, au cas où elle garde un joujou
+comme celui de tout à l'heure.»
+
+Dans l'auto, des cris d'enfant s'élevèrent. Le petit François,
+réveillé en sursaut, s'effarait. De son rêve, où il revoyait sa
+nounou Favier, son papa Raymond, tous les visages de tendresse, il
+surgissait de nouveau brusquement dans l'étrangeté des choses et des
+êtres. En ce moment, la nuit compliquait tout. Son petit cœur creva.
+
+--«Nounou!... nounou!... Papa!... Je veux ma nounou!...»
+sanglotait-il.
+
+--«C'est moi ta nounou, mon chérubin,» chuchotait câlinement
+l'Arlésienne.
+
+--«Ça n'est pas vrai!... Tu es vilaine!... Ça n'est pas vrai!...»
+criait le bambin, la frappant de ses poings minuscules.
+
+Les petits êtres ont de ces révoltes, qui déconcertent devant des
+forces tellement disproportionnées aux leurs. Ils ne connaissent ni
+la prudence, ni la résignation. Et il en est ainsi des jeunes animaux
+comme des jeunes enfants. Craintifs de tout, ils ne le sont pas de
+la violence humaine. Sans doute, parce qu'à part de monstrueuses
+exceptions, elle ne saurait s'exercer contre eux. De cela, ils ont
+une singulière conscience.
+
+François, dans son cœur de quatre ans, percevait autour de lui
+l'imposture, et il en suffoquait. Bien traité, gâté, choyé même,--car
+sa grâce était irrésistible,--il avait peu souffert,--après les
+premières heures de désolation et d'épouvante,--parce qu'on lui
+disait: «Tu reverras nounou Favier. Papa viendra te chercher demain.»
+Mais peu à peu on lui tenait un autre langage. On affirmait:
+«Les autres t'ont menti.»--«C'est moi ta nounou,» prétendait
+l'Arlésienne. Et Flatcheff le bandit avait l'audace de déclarer à
+cet innocent:--«Ton papa Delchaume t'avait volé. Il n'est pas ton
+papa. Tu ne dois plus l'aimer. Je suis chargé de te conduire à tes
+vrais parents.» Une indignation au-dessus de son âge soulevait alors
+cette petite âme, qui ne pouvait l'exprimer. Et c'est avec la même
+suffocation de fureur qu'il refusait de répondre au nom de Pierre,
+qu'on prétendait lui donner.
+
+--«Je m'appelle Serge-François. Je ne m'appelle pas Pierre,»
+protestait-il.
+
+Sa fierté, sa résistance, son énergie puérile, divertissaient ses
+ravisseurs, en les attendrissant malgré eux. Au Vieux-Moutier, où ils
+le cachèrent pendant quelques jours, Boris Omiroff ne put le voir,
+l'entendre, sans une espèce d'émotion. Le prince ne résista pas à
+la curiosité qu'il avait de cet enfant, son neveu, le fils de son
+frère. Il voulut la satisfaire avant de partir pour la Russie. Et,
+comme il avait d'ailleurs besoin de se concerter avec Flatcheff sur
+les mesures à prendre, il combina cette expédition en auto jusqu'à
+Mériel, pendant que tout le monde,--et même les gens de sa maison,
+avenue de Messine,--le croyait dans son wagon-salon, emporté par
+le Nord-Express. Au Vieux-Moutier, dont il s'était rendu acquéreur
+plusieurs années auparavant, des chambres habitables, aménagées dans
+une partie de l'ancien couvent, qu'on ne visitait pas, l'attendaient
+toujours, avec un personnel restreint, mais dévoué, aveuglément
+fidèle, tenu par l'argent comme par la crainte, et sans cesse à
+ses ordres. Depuis l'affaire de la Petite-Barrerie, c'est là que
+Flatcheff se tenait, dans une prudente retraite.
+
+Chose plus facile qu'on ne croit: maintenir certains mystères.
+Pour tout le pays, le Vieux-Moutier était un but de promenade, qui
+attirait les touristes. On délivrait des permissions de le visiter
+à la mairie de Mériel. Un certain va-et-vient n'étonnait donc
+personne, non plus que la rigueur des consignes. La rapidité des
+autos permettait aux gens enfermés là de s'approvisionner au loin. La
+sauvagerie du site, sa difficulté d'accès, son éloignement, à l'orée
+de la forêt, s'opposaient à tout voisinage immédiat. Nul fournisseur,
+nul habitant du pays, nul visiteur, n'avait jamais pénétré dans
+l'appartement secret, dont les fenêtres dominaient un débris de
+cloître, qui, surplombant le vide, les masquait d'en bas, tandis que
+la porte intérieure, dissimulée entre deux demi-colonnes, ouvrait
+dans une galerie obscure où rien ne fixait l'attention.
+
+Là, Boris Omiroff avait caché le fils de son frère Dimitri. Seul avec
+l'enfant, il l'examina, l'étudia, le questionna. Son sang courut
+plus orgueilleusement dans ses veines à constater la marque de sa
+race, dans la beauté, l'intelligence, la précoce dignité du petit
+être. Mais la fugace émotion fut vite noyée de haine. N'était-ce pas
+là l'enfant d'une ballerine, l'étranger, l'ennemi? Ce bébé inconnu,
+adversaire fragile, pourrait un jour,--qui sait?--se dresser contre
+lui, et prétendre à l'expulser, lui, Boris Omiroff, du patrimoine
+héréditaire. La merveille de l'Ukraine, la demeure fabuleuse où ses
+ancêtres avaient reçu les tsars comme des égaux, s'évoqua, déroula
+le serpentement sans fin de ses remparts, la masse énorme de ses
+donjons, de ses tours, la légèreté aérienne de sa chapelle au sommet
+de la colline, sa ceinture de forêts, et cette nappe d'argent que le
+Dniéper étend à ses pieds, par les longues nuits du Nord, sous la
+lune immobile.
+
+Boris repoussa brutalement l'enfant, et appela Flatcheff.
+
+--«Rends-le à cette femme d'Arles dont tu réponds,» ordonna-t-il.
+«Puis reviens m'expliquer encore ton projet. Et tâche qu'il me
+convienne.»
+
+Le projet de Flatcheff convint à Boris.
+
+L'Arlésienne, naguère venue en service à Paris, séduite par un
+réfugié russe, un certain Fédor Kourgane, s'était mariée avec cet
+homme, et l'avait attiré dans son pays. Là, tous deux crevaient de
+faim, après avoir essayé divers métiers. D'ailleurs, mal vus et
+méprisés, victimes de préjugés locaux, ils ne rêvaient que d'émigrer.
+On leur fournirait les fonds nécessaires à leur passage en Amérique,
+plus une somme qui serait pour eux une petite fortune. Et ils
+emmèneraient avec eux l'enfant. On n'en entendrait plus parler.
+
+--«Tu connais ces gens-là, Flatcheff?» demanda le prince.
+
+--«Parfaitement. J'ai toujours eu l'œil sur Kourgane, à cause de
+vous, Excellence.
+
+--Était-il des complots contre moi?
+
+--D'aucun complot. C'est un homme tranquille, trop content d'avoir
+échappé aux suites d'une première affaire, où on l'avait entraîné.
+Chat échaudé, il craint l'eau, même froide.
+
+--Quel est son métier?
+
+--Il essaie de vendre de fausses vieilleries, près des Arènes. Mais
+on débine tous les trucs maintenant. Le commerce ne marche guère.
+
+--Et la femme? Qu'est-ce que c'est?
+
+--Mauricette?... Une bonne créature. Elle adore les mioches. Le petit
+ne sera pas malheureux avec elle.
+
+--En effet, elle a plutôt une figure plaisante. Et l'enfant semble
+déjà habitué à elle. C'est toi qui l'as fait venir? Depuis quand
+est-elle ici?
+
+--Dès le lendemain de l'enlèvement du gosse. Il me fallait une
+femme. Le petit clampin criait jour et nuit. La fille du garde m'a
+bien aidé. Mais le citoyen n'était pas commode. Et Votre Excellence
+m'avait interdit les grands moyens.
+
+--Tu m'as obéi, au moins? Tu ne l'as pas rudoyé, ce pauvre moutard?
+
+--Oh! ma foi non.»
+
+Boris fixa des yeux sévères sur le cruel et sournois visage. Puis il
+reprit légèrement:
+
+--«Bast! tout ça en fera un homme. Il n'aura pas cette éducation de
+poule mouillée qu'on donne aux marmots français.»
+
+Et, rêveur, il ajouta:
+
+--«Plus tard... Si je n'ai pas de fils... On pourra voir.
+
+--Comment!» cria Flatcheff stupéfait. «Votre Haute Noblesse aurait
+l'idée?...
+
+--Tu n'as pas remarqué?...» reprit le prince, du même ton songeur.
+«C'est tout le portrait de mon frère Dimitri.
+
+--Oh! Excellence... Alors, les Kourgane?...
+
+--Défends-leur de quitter Arles tout de suite.
+
+--Quelle imprudence!
+
+--Assez, Flatcheff. Écoute-moi. Tu vas conduire là-bas la femme et
+l'enfant. En auto. Ne prends pas le train. Je te donne Sémène pour
+ton service. A Arles, tu verras comment vivent ces gens, ce qu'ils
+désirent. Tu m'en aviseras avant de rien décider. Je vais réfléchir.
+L'Europe est assez grande pour qu'on trouve un endroit perdu où l'on
+puisse les installer, les surveiller...
+
+--Mais Votre Haute Noblesse avait résolu...
+
+--De me débarrasser absolument de ce petit. Eh bien... Je ne sais
+plus. J'y penserai... Il ressemble trop à mon frère.
+
+--Vous le haïssiez, votre frère Dimitri. Vous avez été si content de
+sa disgrâce... de sa...
+
+--Tais-toi, vieux bandit, ou je t'écrase!...» avait crié le prince,
+dans une de ces soudaines fureurs, qui montaient en lui surtout aux
+minutes où il n'était pas d'accord avec lui-même.
+
+Et comme il s'irritait de se sentir démonté, troublé, il donna à
+Flatcheff un ordre de départ immédiat.
+
+--«Que je ne te voie plus, ni le mioche, ni cette Arlésienne! Moi,
+je pars, en auto également, pour rejoindre à Cologne mon personnel
+et mes bagages. De là, par le Nord-Express... à Pétersbourg. Que je
+trouve un télégramme de toi, n'est-ce pas? Pour la suite... attends
+mes ordres. Ne bouge pas d'Arles. Je... je t'y enverrai peut-être
+d'autres instructions.»
+
+Il hésita. Puis, rapidement, très bas:
+
+--«Tu as sans doute raison pour le petit. Mais, diable, un enfant!...
+Ah! j'aurais dû avoir plus de résolution au moment de sa naissance,
+quand il n'était qu'une larve informe, sans véritable existence.»
+
+Flatcheff eut une toux brève. Les regards des deux hommes se
+croisèrent, puis se détournèrent aussitôt.
+
+C'est moins d'une demi-heure après cette conversation que Flatcheff,
+précipitant son départ, avait rencontré Flaviana à la grille. Comme
+le parc ne possède pas d'autre sortie possible pour une auto, à cause
+des accidents de terrain, des hauteurs, des déclivités abruptes,
+c'est à cette même grille que Flatcheff revint, après avoir donné le
+change à sa visiteuse.
+
+L'apparition de Katerine, tout d'abord, le terrifia. Comme tous les
+êtres capables de trahison, cet homme était lâche. En outre, quelle
+stupeur! Avec ses maquillages savants, la transformation complète de
+sa physionomie, sa retraite au Vieux-Moutier, la légende de sa fuite
+à l'étranger établie par la police, la protection dont l'entouraient
+les agents russes aux ordres d'Omiroff, comment imaginer qu'à peine
+sortie de prison, une de ses victimes se dresserait en face de
+lui?... Accablante minute. Katerine eut tout le loisir de jeter la
+bombe, là, dans l'avant de l'auto, aux pieds mêmes du conducteur.
+Avec quelle joie forcenée elle eût accompli l'acte! Peu lui
+importait sa vie, à elle. Ainsi, elle sauvait Tatiane, à qui le
+sort attribuerait peut-être le dangereux rôle, l'œuvre de justice,
+l'anéantissement de l'abominable agent provocateur. Oui, elle sauvait
+Tatiane. Et elle la vengeait. Elle vengeait la fiancée de Pierre
+Marowski, séparée pour cinq ans,--peut-être pour toujours: leur vie
+était si hasardeuse!--de celui qu'elle aimait. Quelle tentation!...
+Mais elle avait aperçu l'enfant dans la voiture. Elle n'avait pas
+voulu lancer l'horrible engin. Et alors une autre idée lui était
+venue. Elle ne se souciait guère de la cause, ni du martyr déchiqueté
+à la Petite-Barrerie, ni de l'exemple, terrifiant pour les traîtres,
+que devrait être le châtiment du faux Toulénine. Tatiane... Il n'y
+avait que Tatiane. C'est pour elle que Katerine avait trouvé en soi
+de telles ressources d'adresse et d'audace. Pour elle que, sous des
+vêtements d'homme, qui la rendaient à la fois méconnaissable et
+plus alerte, la sauvage fille avait rôdé, épié, guetté,--souple,
+cauteleuse, comme une maigre louve des steppes.
+
+Ce matin, à la gare du Nord, elle avait eu cette chance de
+reconnaître dans le valet de chambre du prince, un garçon de son
+pays, et elle l'avait conquis tout de suite en se faisant passer
+pour le jeune frère d'un ancien camarade à lui, en rappelant ces
+choses d'enfance, de village natal, auxquelles nul cœur ne résiste.
+Katerine, grâce au coup de téléphone, à l'indication de l'annuaire,
+identifia cette retraite campagnarde, qui devait être la maison
+mystérieuse du prince. Là, sûrement, se terrait le Judas de la
+Petite-Barrerie, Toulénine-Flatcheff, le sinistre factotum d'Omiroff.
+Mais comment se rendre là-bas? Comment y arriver à temps? Car, sans
+doute, le maître et le misérable valet repartiraient ensemble pour la
+Russie. Katerine, désespérée, ne possédait même pas sur elle de quoi
+prendre le train. A tout hasard, elle courut à l'hôtel de l'avenue
+de Messine. Du moins, elle pénétrerait dans cette demeure, elle s'y
+assurerait ses entrées en se liant avec l'ami du valet de chambre,
+auquel celui-ci l'adressait. Sur le seuil, elle avait rencontré
+Flaviana.
+
+Et voici pourquoi, quelques heures plus tard, entre les futaies
+pleines de nuit, sur la route forestière entrevue dans le cercle
+lumineux des phares, à côté de l'auto, où gémissait et s'encolérait
+une voix enfantine, Katerine, en face de Flatcheff et de Sémène, crut
+sa dernière heure venue.
+
+On la fouilla consciencieusement. Les deux gaillards à qui elle avait
+affaire ne se souciaient guère d'épargner sa délicatesse féminine.
+A vrai dire, ils ne s'occupèrent pas plus de ce détail que si elle
+avait été le garçon dont elle portait le costume. D'ailleurs, ce
+n'était pas cela non plus qui pouvait contrister ou effaroucher la
+pauvre fille. Hasardeuse créature, elle en avait vu bien d'autres.
+Rester vivante. Ne pas livrer les secrets de Tatiane. Atteindre
+le terrible but dont elle s'hypnotisait. Voilà ce qui tendait et
+enflammait l'âme primitive, dans ce corps précocement usé, que
+maniait la hardiesse indifférente d'un chenapan et d'un larbin.
+
+Quand Flatcheff se fut bien assuré que les vêtements masculins de
+Katerine Risslaya ne cachaient aucun explosif, aucune arme, aucun
+papier inquiétant, qu'elle s'était vraiment livrée à lui sans
+possibilité de lui nuire, ou même de se défendre, sa prudence accepta
+ce dont tout d'abord sa vanité s'accommodait. Cette fille était
+demeurée entièrement sous sa puissance. Il l'avait fanatisée. Elle
+revenait à lui, aussitôt libre. Et, pour lui plaire, elle trahissait.
+Quoi de plus acceptable pour un être pareil? La vilenie des autres
+semblait de toute évidence à sa propre vilenie. Et, suivant sa
+logique, une Katerine Risslaya, ramassée dans la boue par Tatiane,
+devait se retourner tôt ou tard contre sa bienfaitrice. Il eut un
+rire de joie affreuse, dont se troubla le sommeil des beaux arbres
+fiers, aux branches desquels se fixaient une à une, brodées par une
+fée mystérieuse, les petites étoiles du givre.
+
+--«Eh bien, Katinka, tu es une fameuse luronne. Bravo, ma fille. Tu
+n'y perdras rien. On ne manque pas de braise au service d'Omiroff.
+Excepté ici, où elle ne chauffe guère...»
+
+Et il rit plus fort, de son à peu près sur le mot «braise», qu'il
+venait de prononcer en français.
+
+--«On gèle,» ajouta-t-il. «Mais grimpe tout de même sur le siège, à
+côté de moi. Car j'ai encore à te parler. Tout à l'heure, Sémène te
+cédera la place à l'intérieur.»
+
+Lorsque, de nouveau, la voiture dévora la route, Flatcheff soumit
+Katerine à un interrogatoire, sur la façon dont elle l'avait
+retrouvé, sur ce qu'elle connaissait de Flaviana, et quelle était
+l'idée de cette femme en se présentant au Vieux-Moutier.
+
+--«Si c'est une ancienne bonne amie de Son Excellence, qui venait
+pour l'embêter, elle se sera cassé le nez,» observa-t-il. «Il
+faudrait être plus maligne qu'elle n'en avait l'air pour découvrir
+notre petit père Boris Wladimirovitch dans son monastère. Quand ce
+diable-là se fait ermite... ah! ah...»
+
+Flatcheff riait encore. Décidément, il était très gai.
+
+«Tu ne le seras pas longtemps, misérable!» pensait la sombre fille,
+assise à son côté sous la même lourde et chaude peau d'ours.
+
+Elle s'étonnait qu'il ne parlât pas de Flaviana comme de la mère
+du petit garçon, qui, maintenant couché sur la banquette, dans
+les vêtements de laine et de fourrure, dormait, derrière eux, du
+profond sommeil de l'enfance. Mais le suppôt du prince, au moment
+de la naissance secrète, confiné à son rôle de valet complice, ne
+possédait pas encore l'autorité du faux Toulénine. On ne lui confia
+que ce qu'il devait savoir pour ses diverses missions, dont l'une fut
+d'aller enlever la jeune doctoresse. Lorsque, plus tard, le prince
+lui avoua qu'il s'agissait de son neveu, Boris ne revint pas sur
+la personnalité de la mère. «Une cabotine,» dit-il simplement. Car
+l'orgueilleux grand seigneur gardait à son immonde acolyte tout le
+mépris indispensable, ne s'ouvrant à lui que suivant l'occasion, par
+nécessité ou par caprice.
+
+Pendant des heures, l'auto dévora les chemins, crevant le noir sans
+fin des campagnes taciturnes, traversant à un galop de foudre,
+avec des clameurs de bête furieuse, les villages ensommeillés.
+Puis, on stoppa dans une ville, plus muette et vide qu'un décor de
+rêve, devant un hôtel dont Katerine, sous une lanterne, discerna
+l'enseigne: _Hôtel du Chevreuil_, avec la forme vague d'un
+quadrupède, qui s'effaçait sur la tôle délavée. Un souper était
+servi, des chambres prêtes.
+
+Quand les voyageurs se séparèrent pour dormir, Flatcheff dit à
+Katerine:
+
+--«Ma fille, tu vas partager la chambre de Mauricette et du petit.
+Comprends-moi bien. J'ai cru tes boniments. Toutefois la prudence
+et mes consignes m'ordonnent d'agir comme si je me méfiais. Donc, je
+suis responsable de ce que tu feras, et je te garde. Ça doit te faire
+plaisir. Mais tant que tu seras sous ma coupe, tu ne communiqueras
+avec personne. Si l'on te surprend écrivant un mot, glissant un
+papier, faisant un signal, on m'avertit, et je te casse la tête.»
+
+Pour achever ce discours, Flatcheff enleva son espèce de
+passe-montagne, ses lunettes, avec le demi-voile où elles
+s'incrustaient. D'un geste qui fit horreur à Katerine, il arracha
+même sa barbe.
+
+La malheureuse fille contint un cri de répulsion. Elle reconnaissait
+le visage infâme,--le faux Toulénine qui leur prêchait la guerre
+sociale, la propagande meurtrière, l'audace héroïque.--Elle le
+voyait face à face, l'apôtre qui trouvait des accents enflammés pour
+soulever leurs âmes, dans la mansarde de Pierre Marowsky, et qui
+n'était que ce reptile hideux, ce scorpion rampant, gonflé de venin:
+un agent provocateur.
+
+L'homme eut son ignoble rire:
+
+--«Comment me préfères-tu, la belle? En Toulénine ou en
+Flatcheff?--Au fait, c'est vrai: tu es amoureuse de moi. C'est
+enivrant... Et je te ferais bien les honneurs de mon beau
+physique,--avec ou sans barbe,--je te recevrais volontiers dans
+l'intimité, Katinka de mon cœur... Seulement, pas cette nuit. Pour
+quelque temps encore, j'aime mieux avoir, auprès de toi, les yeux
+ouverts que fermés. C'est donc Mauricette qui aura le privilège de
+voir émerger de cette défroque de mâle ta gracieuse forme féminine,
+et de dormir en ta compagnie.»
+
+Il reprit un sérieux terrible pour ajouter, sortant de sa poche un
+revolver:
+
+--«Et, je te le répète... Je saurai tout... Si quelque chose ne me
+paraît pas clair, tu pourras faire tes paquets pour l'autre monde.
+Rappelle-toi que, pour Bibi» (il se désigna d'un air de fatuité
+canaille), «c'est tout bénéfice d'exterminer de la bonne petite
+vermine comme toi. Le patron m'en saurait gré, la police itou. Je ne
+risquerais pas un cheveu. Tiens-toi donc pour avertie.»
+
+Ce fut tellement sinistre, cet avertissement, reçu sous le canon
+braqué du revolver, dans le corridor du louche hôtel provincial, où
+l'humidité sentait le moisi, où l'on devinait des mouchards embusqués
+derrière les portes, que Katerine, malgré son fatalisme et sa
+résolution, frissonna.
+
+La vue du bel enfant, au sommeil paisible, près de qui elle passerait
+la nuit, fut alors d'une telle douceur pour la malheureuse, que les
+larmes lui en vinrent aux yeux, à elle qui, depuis si longtemps,
+n'avait pleuré.
+
+Comme elle les contenait, d'un battement de paupières, elle rencontra
+le regard de Mauricette, l'Arlésienne. La gêne anxieuse de ce regard
+l'étonna. Elle dit brusquement:
+
+--«Vous savez bien que je suis une femme, comme vous, malgré ces
+frusques. Vous ne pouvez pas avoir peur de moi, puisque vous êtes
+chargée de m'espionner.
+
+--Oh! vous espionner...
+
+--Enfin...
+
+--Ça n'est pas mon métier. Kourgane, mon mari, m'a recommandé
+d'obéir... J'obéis. Sans ça... Mais il y a une chose qui m'occupe...
+
+--Laquelle?
+
+--L'enfant qui est là... ce petit amour... Vous ne pensez pas, dites,
+qu'on veuille lui faire du mal?
+
+--Quoi!» s'écria Katerine amèrement. «C'est vous qui me
+questionnez!... Et l'on m'a mise sous votre surveillance, comme si
+l'on se défiait de moi.»
+
+Elle équivoquait prudemment. Mauricette Kourgane mit un doigt sur ses
+lèvres.
+
+--«Quoi que nous disions,» fit-elle, «je crois sage de parler très
+bas. Je n'aime pas beaucoup ce qui se passe. Et l'on nous offre trop
+d'argent pour que ce soit de la fameuse besogne. Mais c'est l'affaire
+de mon homme, de Fédor. Tout ce que je sais, c'est qu'on m'a mis ce
+chérubin dans les bras, et qu'il faudra me couper en morceaux avant
+que de lui faire du mal.
+
+--Pour ça, je serai avec vous, de tout mon cœur,» s'écria Katerine.
+
+Les deux femmes se sourirent. Leur défiance mutuelle tombait un peu.
+Pourtant, ni l'une ni l'autre n'osa se livrer. Et elles n'en dirent
+pas davantage. Seulement, avant de se coucher, elles se penchèrent
+ensemble vers le petit Serge-François.
+
+L'Arlésienne avait mis l'enfant dans son lit, à elle,--un de ces
+vastes lits de province, où elle s'étendrait à côté de lui sans
+même le réveiller. Il dormait, le visage tout rose dans ses cheveux
+blonds, un petit bras rejeté au-dessus de sa tête, avec la menotte à
+demi ouverte. Ses longues paupières mettaient, sur les joues un peu
+ardentes, l'ombre large de leurs cils. Entre les mignonnes lèvres,
+d'une merveilleuse fraîcheur, les dents laiteuses brillaient.
+
+Sous la contemplation des deux femmes, il eut un léger soupir,
+s'agita, nerveux, puis retomba dans sa paix émouvante.
+
+--«Mignon!...» dit l'une.
+
+--«Petit trésor!...» fit l'autre.
+
+Même écho de maternité, vibrant sous la ronde poitrine de la paysanne
+arlésienne comme dans le maigre sein flétri de la vagabonde des
+steppes et des bouges. Lien qui les unit toutes. Partout, toujours,
+devant tout enfant, les femmes sont mères. Ces deux-là, parce qu'il
+y avait un petit être abandonné, se sentirent en alliance secrète.
+Elles se souhaitèrent le bonsoir presque avec amitié.
+
+Le lendemain, ce fut de nouveau la course en auto, folle,
+abasourdissante, ne laissant même pas dans les cerveaux engourdis le
+ressort nécessaire à la réflexion. Toute la journée, on longea le
+Rhône. Dans l'intimité de la voiture, en la préoccupation commune de
+distraire l'enfant, quand il ne sommeillait pas, la vague sympathie
+ébauchée la veille au soir s'affirma entre Mauricette et Katerine.
+L'Arlésienne disait:
+
+--«Vous êtes donc Russe, comme mon homme?» Et elle ajoutait, la voix
+niaise:--«C'est-y aussi dangereux pour les femmes d'être Russe...
+Parce que, lui... il en a, du micmac et de l'embêtement!...»
+
+«Si elle n'est pas tout à fait ignorante et naïve, elle est très
+forte. Ne nous livrons pas,» pensait Katerine.
+
+Aussi, lorsque Mauricette, berçant le bébé sur ses genoux, soupira:
+
+--«Pauvre ange!... Est-ce beau?... Dire qu'il a peut-être une
+maman... ce chérubin-là!...»
+
+L'autre, bien que remuée par l'accent sincère, se garda bien de
+raconter comment elle avait surpris ce qu'elle croyait être un secret
+redoutable pour Flaviana.
+
+Malgré l'intention manifestée par Flatcheff de coucher la nuit même à
+Arles, dût-on y arriver très tard, une panne les força d'y renoncer.
+A plus de deux heures du matin, ils se trouvèrent en face d'Avignon,
+rompus, épuisés, et le courage leur manqua pour aller plus loin.
+
+Cette fois, point de gîte retenu, prêt à les recevoir, point
+d'hôtelier complaisant. Ayant traversé le Rhône sur le pont
+suspendu, et pénétré en ville par la porte de l'Oulle, tout de suite
+ils se trouvèrent place Crillon. Là, devant la façade cossue, les
+lanternes allumées toute la nuit, la porte cochère accueillante d'un
+hôtel, ils ne pensèrent plus à rien qu'à la joie de quitter leur
+trépidante voiture, et d'étendre leurs membres crispés sur des lits
+immobiles, entre des murs silencieux.
+
+Dans le va-et-vient que causa leur arrivée, le domestique Sémène
+se trouva seul, un instant, avec Katerine Risslaya,--du moins seul
+Russe, car c'était dans la cour, où le garçon de remise l'aidait à
+ranger l'auto, tandis que sa compatriote revenait chercher quelques
+effets de l'enfant, oubliés dans la voiture.
+
+Rapidement, le grand valet de pied sussura en petit-russien à
+l'oreille de Katerine:
+
+--«N'oubliez pas de mettre vos chaussures à la porte, ce soir.
+Et demain, quand vous serez bien seule, regardez sous la semelle
+intérieure...»
+
+Vivement elle leva les yeux. Mais déjà l'impassible valet s'était
+détourné, et prenait des mains du garçon un seau d'eau, dans lequel
+il trempait la longue brosse pour nettoyer les roues de la voiture.
+
+Katerine Risslaya ne s'endormit pas.
+
+Le matin, elle fut debout avant les autres. Aussitôt, elle ouvrit
+la porte, sur le couloir. Les chaussures n'avaient pas encore
+été remises en place. Lorsque enfin elle eut les siennes, elle
+ne se trouvait pas seule, et ne réussit pas à l'être un instant
+jusqu'au départ. Il lui fallut donc remonter dans l'auto sans avoir
+l'explication des singulières paroles. Elle chercha les yeux du
+moujick, et ne les rencontra pas.
+
+«Une épreuve...» se dit-elle. «Un piège que me tend Flatcheff. Ne
+nous y laissons pas prendre.»
+
+Malgré tout, par instants, ses orteils, nerveux, s'agitaient dans ses
+souliers, et elle appuyait fortement le pied par terre. Qui sait?...
+Là, peut-être, gisait un secret qui changerait la face des choses.
+
+Ce fut seulement à Arles, chez les Kourgane, qu'elle put satisfaire
+son anxieuse curiosité.
+
+Dans la rue du Refuge, près des Arènes, ils habitaient une petite
+maison, avec un bout de jardin,--ou plutôt un enclos poussiéreux,
+tout encombré de vieilles pierres, de statues mutilées, de débris
+de chapiteaux, dont Fédor faisait commerce. Au rez-de-chaussée du
+logis, une salle en désordre, vrai capharnaüm, offrait aux clients,
+sous prétexte d'antiquités, des vaisselles ébréchées, des japoneries
+de bazar, des bibelots Louis-Philippe, des dentelles et des soieries
+fanées, revendues par des caméristes de cocottes, et surtout de la
+pacotille allemande, boîtes, tabatières et pendules à musique, dont
+le mauvais goût et la bizarrerie s'imposaient à quelques flâneurs
+ignares comme étant «de l'époque», sans que jamais ils songeassent à
+demander: «Laquelle?»
+
+L'unique étage se trouva suffisant pour loger les nouveau-venus.
+D'ailleurs, Flatcheff ne réclamait qu'un minimum d'espace, pour mieux
+exercer sa surveillance.
+
+Katerine se sentait, sous le regard de cet homme, telle qu'une
+hirondelle sous l'œil d'un épervier.
+
+«Tant pis!» se disait-elle. «Me voilà donc liée à lui jusqu'à la
+minute favorable où il me sera possible de le tuer. Je ne pourrais
+pas servir Tatiane autrement, ni révéler à Flaviana ce qu'ils
+vont faire de son fils, car je serais prise, et peut-être lynchée
+sur-le-champ par ces gens-là. Mais si je lui avais jeté la bombe,
+et qu'elle m'eût démolie en même temps, comme c'était probable, le
+résultat aurait été le même. Du moins, j'aurai épargné cet amour de
+petit mioche. Pauvre môme!... Il est si beau qu'on ne voudra jamais
+lui faire du mal.»
+
+C'est en quoi Katerine se trompait. Mais elle n'y songeait pas en ce
+moment, où, tremblante d'émotion et de stupeur, elle retirait de sa
+chaussure un papier adroitement glissé par Sémène sous la doublure de
+la semelle, légèrement décollée. Elle lut:
+
+ «_Pierre Marowsky s'est évadé. Il sait où vous êtes. Vous le
+ verrez bientôt._»
+
+L'ivresse et la frayeur bouleversèrent également Katerine. La pensée
+de Flatcheff surprenant ce papier l'affola tellement que, sans
+réfléchir, elle le déchira, le mâcha, l'avala. Ensuite elle frémit à
+l'idée:
+
+«C'est lui qui me donne cette fausse nouvelle. Il attend... pour voir
+si je la lui apporte.»
+
+Quelle alternative!... quel doute!... Et la réflexion même lui était
+interdite. Impossible de s'attarder. Son geôlier était aux aguets.
+Mais un éclair l'illumina. Depuis ce matin... Oui, depuis ce matin,
+où le papier avait été mis là, jusqu'à maintenant... Flatcheff... Il
+aurait dû la considérer plus curieusement, s'étonner qu'elle n'eût
+pas lu encore, lui en faciliter l'occasion.
+
+Un sourd espoir, tellement prodigieux qu'elle s'efforçait de le
+refouler, de ne pas trop l'entendre, s'insinuait... Pierre Marowsky
+en liberté... Tatiane heureuse... Et ces deux êtres, pour qui
+elle était prête à mourir, reliés à elle, sachant tout d'elle,
+mystérieusement. Mais alors?... Sémène serait d'accord avec eux? Qui
+donc était-il, en réalité, ce domestique muet, qui paraissait, sous
+les ordres de Flatcheff, un si modeste comparse?
+
+
+
+
+IX
+
+L'ALLÉE DES TOMBEAUX
+
+
+Ce soir-là,--un soir d'hiver, mais que le climat de Provence faisait
+doux comme plus d'un soir de l'été parisien, trois hommes fumaient,
+causant à voix basse, dans le jardinet des Kourgane.
+
+C'était Flatcheff, en compagnie du marchand d'antiquités et de Sémène.
+
+Assis sur des pierres, ou sur le sol, contre un grand débris de
+portique, ils échangeaient des propos qui semblaient les effrayer
+eux-mêmes. Car les mots s'égrenaient, difficilement, en monosyllabes,
+chacun des interlocuteurs attendant qu'un autre s'expliquât. Dans
+l'ombre très noire de la maison et du portique,--d'autant plus
+noire qu'alentour tout était bleu de lune,--on ne distinguait que
+les étincelles rougeâtres, intermittentes, d'une cigarette et de
+deux pipes. Autour des trois nocturnes causeurs, c'étaient des
+gestes estropiés de statues, des bras dressés, des torses érigeant
+leurs épaules sans tête, des jambes lancées dans une course que ne
+ralentissaient plus le fardeau du corps, des colonnettes, des stèles,
+des feuilles d'acanthe. Marbres soi-disant antiques, et qui, sous la
+lune, prenaient la blancheur savonneuse du carrare fraîchement tiré
+de sa montagne. L'encrassement artificiel ne résistait pas à cette
+neigeuse clarté. Heureusement, ce n'était pas l'heure d'en faire
+accroire aux Anglais de passage. On s'occupait à une autre besogne
+chez Fédor Kourgane.
+
+Le marchand demandait, de cette voix involontairement étouffée que
+prennent les gens qui ont peur de ce qu'ils disent:
+
+--«Tu es sûr, Flatcheff?
+
+--Absolument sûr.
+
+--Ma femme m'avait dit...
+
+--Tu vas écouter les femmes, maintenant!...
+
+--Paraît qu'il avait l'air de s'y intéresser.
+
+--Quand on a une épine dans le pied, je te réponds qu'on s'y
+intéresse.
+
+--Pas comme ça.
+
+--Ai-je ses ordres, ou non?
+
+--Il te l'a dit, positivement?
+
+--Positivement?...» répéta Flatcheff, qui ricana. «On voit bien,
+Kourgane, que tu n'as jamais été dans la confidence d'un barine.
+Avec les seigneurs, c'est en les devinant qu'on se fait bien
+venir, surtout pour des histoires de ce genre. Mais, tout empoté
+que tu sois, tu aurais compris, si tu avais entendu le prince
+crier:--«Allez!... partez... emmenez le petit et son Arlésienne de
+malheur... Que je ne les voie plus!...»
+
+Dans l'ombre les voix se turent. Les blanches statues mutilées
+semblèrent frémir. Mais c'était une vapeur qui passait sur la lune.
+Il y eut aussi comme un froissement imperceptible, dans le coin le
+plus ténébreux, en arrière du portique. Un seul des trois hommes
+l'entendit, ou du moins s'en inquiéta. Ce fut Sémène, le valet
+silencieux.
+
+Il se leva nonchalamment, fit deux pas comme pour se dégourdir,
+puis un troisième pour cogner sa pipe contre l'angle d'une pierre,
+et la vider de sa cendre. Ce troisième pas l'amenait à l'extrémité
+du portique,--un bout de mur plein, avec des colonnes engagées.
+Vivement il regarda derrière. D'abord il ne distingua que du noir.
+Mais aussitôt se dessina une face pâle, où luisait un regard
+affolé. Une autre pâleur maintenant: deux mains qui se levaient,
+qui se joignaient en un élan de prière. Sémène, toujours muet, vint
+reprendre sa place.
+
+Flatcheff déclarait, après un blasphème:
+
+--«Ah! il sera bien content quand la chose sera faite. Et moi
+donc!... Pensez-vous que j'aie la vocation de devenir bonne d'enfant?
+Cependant, je ne ferai plus autre chose que de veiller sur ce damné
+moucheron tant qu'il existera. Moi qui veux rentrer en Russie, et
+jouir enfin du fruit de mes peines. J'ai assez trimé... J'ai assez
+risqué ma peau. La preuve c'est que je ne la rapporte pas tout
+entière...»
+
+Hors de l'ombre, dans le rayon de la lune, une main s'étendit, à
+laquelle manquaient le pouce et deux phalanges de l'index. Chair
+amoindrie entre les marbres brisés. Seule mutilation historique,
+authentique. Un Anglais en eût certainement réclamé le moulage.
+
+Le colloque dura encore un moment. Flatcheff expliquait son projet...
+Et quelle facilité, quelle sécurité! Aucune trace... rien.
+
+--«Justement, toi, Kourgane, tu es outillé... Tu as des instruments,
+des leviers, des cordes. C'est ton affaire, soulever des blocs de ce
+genre.
+
+--Eh bien, et ces bras-là,» observa Sémène en se tapant les biceps.
+«On peut se passer d'outils avec ça.»
+
+Kourgane objecta:
+
+--«Mais ma femme, Mauricette?... Comment lui enlever son moutard?
+Elle en raffole déjà. Comment empêcher qu'elle nous suive?
+
+--Bah! c'est la moindre des choses. N'a-t-elle pas confiance en
+Katerine? C'est Katerine qui trouvera le prétexte. Elle nous amènera
+le petit, au bon endroit, au bon moment.
+
+--On peut compter sur Katerine?...
+
+--Je la tiens,» proféra Flatcheff, avec un sifflement qui soulignait
+étrangement ces trois mots.
+
+Un frisson, un soupir glissèrent contre la pierre du portique. Sémène
+toussa brusquement, et s'écria:
+
+--«Voilà le vent qui se lève.»
+
+Et il ajouta très haut, comme s'il donnait un ordre, lui, le pauvre
+être de servitude:
+
+--«Allons! il faut rentrer.
+
+--Qu'est-ce qui te prend? Tu as peur de t'enrhumer?» firent les
+autres, en se tordant de rire.
+
+Cette nuit-là, Katerine, tout comme Flatcheff, qui jouait au maître,
+mit ses chaussures dehors, pour que le domestique les brossât. Chez
+les Kourgane, elle aidait Mauricette au ménage. Car elle avait repris
+des vêtements de femme,--les uns prêtés par son hôtesse, les autres
+parcimonieusement payés par son tyran. Elle nettoyait ses chaussures
+avec celles de l'autre femme et de l'enfant. Mais, ce soir, elle
+risqua la tentative de les mettre à sa porte. Et l'anxiété du
+résultat fut telle que, dans la maison endormie, elle se leva, sans
+allumer de lumière, et s'en alla tâter le plancher du couloir, au
+profond des ténèbres, pour savoir si l'on avait emporté ses souliers.
+
+Elle ne les trouva plus. Sémène avait dû les prendre avec ceux de
+Flatcheff.
+
+Sémène... Qu'était-ce que cet homme?... Nul doute qu'il ne l'eût vue,
+tout à l'heure, qu'il ne l'eût surprise aux aguets, l'oreille tendue
+à la conversation terrible. Un instant, elle s'était crue perdue.
+Il allait parler, révéler sa présence, son espionnage. Flatcheff la
+tuerait sur-le-champ. Ah! qu'il la tuât du coup, sainte Vierge! qu'il
+ne la réservât pas pour une lente vie de tortures!... Mais, tandis
+que la rude créature, malgré son énergie, défaillait d'effroi, elle
+entendit les sinistres causeurs poursuivre leur conciliabule, sur
+le même ton, sans que rien les interrompît. Sémène se taisait...
+d'une complicité tacite avec elle. Était-ce possible? Et alors...
+L'avertissement serait vrai?...
+
+Le matin suivant, Katerine, en inspectant ses chaussures, vit, du
+premier coup d'œil, que la semelle intérieure avait été soulevée.
+Quel émoi! quelle palpitation du cœur! Un minuscule papier apparut,
+où se distinguaient de fins caractères russes.
+
+
+«_Consentez à tout. N'ayez crainte. Celui qui paraît commander obéit
+à son destin_.»
+
+
+Un désappointement étreignit Katerine. Cet ordre: «_Consentez à
+tout_,» la troublait. Consentir à quoi? Même à l'effroyable crime
+entrevu: l'assassinat d'un enfant? Que lui dirait-on d'autre pour
+s'assurer qu'elle n'entraverait rien? Pas un mot sur Pierre Marowsky,
+cette fois. S'il était libre, s'il s'entendait avec Sémène, pourquoi
+n'accourait-il pas? Et cette phrase: «_Celui qui paraît commander
+obéit à son destin_,» que signifiait-elle? Elle semblait viser
+Flatcheff. Mais ce pouvait être aussi bien quelque ironique formule
+de résignation.
+
+Katerine fit disparaître ce papier comme le précédent. Mais ses
+dents, qui le déchirèrent, n'y trouvèrent pas la même violente saveur
+d'espérance.
+
+Vers la fin de l'après-midi, comme le jour déclinait,--dans un
+ciel pur, d'un bleu qui pâlissait sans perdre sa transparence de
+cristal,--Flatcheff dit à Katerine:
+
+--«Viens te promener un peu avec moi. J'ai à te parler.»
+
+Étonnée, vaguement inquiète aussi, elle quitta, côte à côte avec lui,
+la maison des Kourgane.
+
+--«Écoute,» lui dit-il. (Il parlait le dialecte petit-russien, et
+par conséquent ne se préoccupait guère des passants, d'ailleurs bien
+rares.) «Le moment est venu de montrer que tu m'es dévouée.
+
+--Tant mieux!» fit-elle, tandis que la flamme de ses yeux noirs se
+baissait vers le pavé.
+
+--«Observe bien le chemin que nous suivons,» reprit Flatcheff, «tu le
+referas ce soir. C'est pourquoi je t'emmène à la brune, pour que les
+choses aient le même aspect. La lune luira. Tu verras donc presque
+plus clair que maintenant. Nous n'allons pas loin. Fais attention.
+Il ne faut, quand tu reviendras seule, ni te tromper, ni questionner
+personne.»
+
+Afin de laisser librement s'exercer sa faculté d'observation, l'homme
+ne lui parla plus.
+
+Ils tournèrent les Arènes, suivirent un dédale de petites rues, puis
+se trouvèrent sur une large avenue. Quelques feuilles persistaient
+encore sur les micocouliers, plantés en double rang, le long de
+chaque trottoir. A travers les branches, vers le couchant, le ciel
+paraissait en or. La lente vie méridionale arrêtait sa nonchalance
+sur les bancs poussiéreux, dans le soir tiède. Des gamins, jouant au
+bouchon, regardèrent avec stupeur les deux Russes, qui traversaient
+en ligne droite, sans se soucier de les interrompre. Des indigènes
+eussent fait le détour, si encore ils ne se fussent attardés à juger
+les coups.
+
+Au delà de l'avenue des Alyscamps, une espèce de sentier, tout de
+suite, les conduisit dans un endroit sauvage. Des eucalyptus, avec
+leur feuillage métallique et sombre, faisaient brusquement la nuit.
+Les pieds butaient sur un terrain inégal. A gauche, Katerine vit
+s'ouvrir en contre-bas une espèce d'esplanade herbue, et briller
+l'eau d'un réservoir. Puis la pente s'accentua. Par une barrière
+ouverte, on franchit la voie du chemin de fer. Quelques pas encore...
+
+Katerine s'arrêta, exhalant une exclamation,--saisie par l'étrangeté
+de la perspective,--un peu terrifiée, mais surtout bouleversée, au
+fond de son âme sauvage, par une involontaire admiration. Émouvante
+poésie, capable de l'arracher à elle-même, dans une telle heure! Des
+arbres, des pierres sépulcrales, une église en ruines... Une longue
+avenue, baignée par un glauque crépuscule, tandis, qu'au fond, sur
+l'or du couchant, à travers les branches nues et noires, pleuvaient
+les roses des parterres mystiques, des roses de sang et de feu.
+
+Jamais, jamais plus, l'allée triste et magnifique, l'Allée des
+Tombeaux, suprême vestige des Alyscamps d'Arles, n'arrachera aux
+lèvres des hommes ce cri, dont la surprise de leurs cœurs saluait sa
+funèbre beauté. Les énormes peupliers centenaires, qui, même en ce
+jour de décembre, amaigris, défeuillés, formaient encore une double
+muraille, si majestueuse, au-dessus des sarcophages alignés,--ces
+peupliers, semblables à des ifs géants, tels qu'on en voit dans
+les sublimes jardins de la Villa d'Este, près de Tivoli, et dans
+les jardins Giusti, à Vérone, ont été coupés durant l'automne de
+1909. Non pas entièrement, mais à la moitié de leur hauteur. Leurs
+cimes aiguës, tombées pour toujours, ont brisé dans leur chute
+l'enchantement. Qu'est devenu ce lieu incomparable, aujourd'hui
+dépourvu de leur élan, de leur frisson, de leur ombre, de leur
+enivrante nostalgie?
+
+Devant les yeux de la fille des steppes, ils se dressaient encore,
+tandis qu'à leurs pieds se pressait la foule des sarcophages énormes.
+Au bout de la mélancolique avenue, l'église Saint-Honorat, sa tour
+romane, ses cintres à jour, ses arceaux croulants, découpaient, ruine
+précieuse comme un bijou, leurs formes charmantes, sur un ciel d'une
+flamboyante douceur.
+
+--«Où sommes-nous? Est-ce un cimetière?...» balbutia Katerine.
+
+Émue, recueillie, sa voix n'exprimait plus la crainte, mais
+l'extase qu'il y aurait à mourir là. Par une réminiscence qu'elle
+ne s'expliquait pas, les horizons sans bornes du Dniéper, les soirs
+déchirants où le soleil mourait dans les brumes de pourpre, au
+lointain des solitudes, lui oppressaient l'âme, comme dans sa petite
+enfance. Les années infâmes de sa vie s'effacèrent, dans l'absolution
+de l'émoi surhumain. Un sanglot creva sur ses lèvres.
+
+--«Viens,» dit Flatcheff, qui lui saisit le poignet.
+
+Elle se laissa faire, souhaitant qu'il eût résolu de la tuer là. Mais
+il la conduisait dans un chemin pire que celui de la mort.
+
+Bientôt tous deux marchèrent parmi l'immobile armée des sépulcres.
+La multitude, l'énormité de ces cuves de pierre stupéfiaient la
+jeune femme. Un grand nombre étaient béantes et vides. D'autres
+s'écrasaient sous leur couvercle massif. Quelques-unes s'élevaient
+sur un piédestal. Et il y en avait d'orgueilleuses, enfermées entre
+des grilles, isolées dans une chapelle encore debout.
+
+Pas un être vivant, sauf les deux Russes. Les Alyscamps sont un des
+lieux les plus solitaires du monde. Quand un voyageur n'y promène
+pas sa rapide curiosité, personne ne s'y aventure. Les Arlésiens,
+qui laissèrent saccager leur nécropole fameuse par le tracé de
+la voie ferrée, par la construction d'une usine à gaz, et,--tout
+récemment,--par ce sacrilège, la décapitation des peupliers, les
+Arlésiens, qui firent commerce des sculptures funèbres, qui vendirent
+aux antiquaires les reliques de leur passé, évitent la désolation de
+cette avenue, où ils ne rencontrent que des remords et le fantôme
+gémissant de la Beauté.
+
+--«Regarde bien où tu es, maintenant,» ordonna Flatcheff, arrêtant
+soudain sa compagne. «Tu as des points de repère... Tiens, ce caveau,
+avec sa flèche gothique, au bord même de l'avenue. Il sera très
+distinct, ce soir. La lune l'éclairera en plein, tandis qu'ici, en
+face, nous serons dans l'ombre. D'ailleurs, dès que je t'apercevrai,
+je sifflerai... comme cela.»
+
+Il émit une modulation perçante. Des chauves-souris s'effarèrent. Un
+faible écho répondit.
+
+Docilement, Katerine examinait les objets d'alentour, pour se
+rappeler. En cet endroit plus écarté, la ruine et la solitude
+devenaient le hideux abandon. Des détritus de l'usine à gaz,
+amoncelés contre une barrière vermoulue, s'épandaient jusqu'auprès
+des pierres sacrées. Des odeurs méphitiques flottaient. Dans le soir
+vert, on distinguait l'effroyable laideur des dégagements et des
+dégorgements de l'usine. Le mirliton gigantesque de sa cheminée,
+crachant une fumée aux volutes lourdes, opaques, infectes, narguait
+par sa hauteur l'élégance fuselée des nobles arbres. Il semblait
+perversement leur envoyer ses immondices, que les ondulations de
+l'air portaient vers eux. Fâcheux symbole.
+
+Katerine, suffoquée par l'âcre odeur, s'appuya contre un sarcophage.
+Ce mouvement lui fit remarquer de surprenants détails. Le couvercle
+de ce sarcophage,--formidable masse de pierre,--bâillait comme
+celui d'une boîte qu'on entr'ouvre. Deux rondins de bois, placés
+verticalement, entre son rebord et le rebord de la cuve, le
+maintenaient ainsi soulevé. Autour de ces rondins, de fortes cordes
+étaient enroulées et liées. Leur libre extrémité pendait en dehors.
+Et cette disposition semblait faite pour qu'en tirant vigoureusement
+et simultanément les cordes, les rondins arrachés laissassent
+retomber le poids écrasant du couvercle. Des outils, un cric, des
+leviers, rangés tout près, attestaient un travail récent. Enfin, un
+sac, gonflé d'une poudre blanche, qui parut à Katerine du plâtre, se
+dissimulait mal parmi des éboulis tout proches.
+
+--«Quel est donc l'ouvrage qu'on fait là?» demanda-t-elle,
+frissonnante d'un pressentiment sinistre.
+
+--«Tu le verras cette nuit,» prononça Flatcheff.
+
+Et il eut un sourire abominable.
+
+--«Cette nuit?
+
+--Oui, puisque tu viendras. Tu nous rejoindras ici,--pas avant une
+heure du matin, à cause de ces imbéciles d'Anglais, qui choisissent
+toujours le clair de lune pour visiter les Alyscamps. Mais, à partir
+de minuit,--quand les douze coups ont sonné pour les amateurs de
+spiritisme et d'apparitions,--plus personne. Tu nous trouveras, moi,
+Kourgane et Sémène.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Tu le verras... je te dis... Ah! tu nous amèneras l'enfant.
+
+--L'enfant?» répéta Katerine, défaillante.
+
+--«Oui. Toi seule le peux. Tu demanderas à Mauricette de le coucher
+dans ta chambre. J'ai suggéré le changement au petit. Ça l'amusera.
+Il aime que tu l'endormes avec les chants de la steppe. Tu lui
+promettras une histoire de loups. Rien n'est plus facile. Mauricette
+a confiance en toi.
+
+--Mais il criera, il appellera...» balbutia Katerine.
+
+--«Tu l'emporteras tout endormi. S'il est trop lourd, tu le mettras
+ensuite à terre. Mais jusqu'au tournant des Arènes... un poussin de
+quatre ans--tu es assez forte.
+
+--Mon Dieu!» s'écria la malheureuse fille, dont les yeux
+s'élargissaient d'épouvante. «Vous voulez le tuer!...
+
+--Qu'est-ce que ça peut te faire, à toi?» riposta Flatcheff.
+
+--«Un enfant!...
+
+--Il ne souffrira pas. Un tour de pouce,»--fit-il, en avançant le
+seul qu'il eût encore,--un horrible pouce, à la première phalange
+trop longue, et spatulée,--«puis, houp! là dedans, avec ce sac de
+chaux versé dessus, et le couvercle retombé... Il faudra mille ans
+pour retrouver sa trace.»
+
+Le misérable désignait la monstrueuse cuve de pierre, avec sa cavité
+bâillante. L'imagination horrifiée de Katerine y vit glisser le petit
+corps... De la chaux... Il avait pensé à cela, l'infernal scélérat, à
+cette substance insinuante, corrosive, qui, du beau petit être ferait
+une poussière informe, desséchée, sans même ce reste de vie,--vie
+effroyable,--qui s'appelle la décomposition. Rien n'émanerait, pas
+une odeur. Le couvercle hermétique cacherait, pour des siècles
+peut-être, en effet, le secret d'un tel crime. D'ailleurs, parmi
+tous ces sépulcres, comme celui-là était bien choisi, hors des
+ferveurs artistiques, éloigné de l'avenue à la grâce funèbre, dans le
+voisinage odieux et empesté de l'usine!
+
+Serait-ce possible? Les beaux Alyscamps voileraient-ils une pareille
+chose? Aucune âme indignée ne jaillirait-elle d'un de ces milliers de
+sépulcres, pour empêcher l'œuvre d'abomination?
+
+--«Tu sais, Katerine,» reprit l'homme,--ou plutôt celui qui avait une
+face d'homme,--«il te faut choisir. Ou tu nous amèneras l'enfant...
+ou c'est toi que nous irons chercher pour te faire finir la nuit de
+ce côté. Et tu la trouveras plutôt longue à finir, je t'en réponds.»
+
+La chair de la malheureuse se hérissa. Tant de cruauté luisait sur
+ce visage, qu'elle devina une passion de tortionnaire, la préférence
+qu'il aurait à la trouver rebelle, pour assouvir sa fantaisie d'un
+supplice. L'innocent... on n'oserait pas le martyriser, tout de même.
+Puis, c'est trop fragile... ça meurt trop vite.
+
+Pour mieux la persuader, Flatcheff lui démontra qu'elle se perdrait
+sans sauver le petit. Après tout... quoi!... Ils n'avaient qu'à le
+prendre. Mauricette ferait un peu de musique... Et puis?... Quand
+elle serait fatiguée de se lamenter, il faudrait bien qu'elle se
+tînt tranquille. Elle ne livrerait pas son homme, pour un mioche
+qu'elle ne connaissait pas quinze jours avant, et qui ne lui était de
+rien.
+
+--«Seulement, n'est-ce pas? si nous pouvons éviter qu'elle s'en
+mêle...» conclut le bandit. «Parce que, tant qu'elle croira pouvoir
+l'empêcher, elle risquera peut-être une folie. Après... faudra bien
+qu'elle se résigne.»
+
+ * * * * *
+
+De neuf heures à minuit, ce soir-là, Katerine, debout à sa fenêtre,
+regarda monter la lune au-dessus des Arènes. Pétrifiée, elle ne
+sentait pas la fatigue d'être immobile. Son corps, son âme, engourdis
+d'une même stupeur, la laissaient indifférente à tout, sinon à la
+lente ascension de ce disque implacable, qui mettait dans le ciel
+des transparences d'argent, et se reflétait en scintillante pâleur
+parmi les découpures d'encre des arcades gigantesques. Quand elle
+serait là-haut, la lune fatidique, juste au-dessus de la tour
+carrée dont le moyen âge a surchargé le colosse romain, il faudrait
+bien que Katerine prît un parti. Jusque-là, elle ne penserait pas,
+elle ne prévoirait pas, elle ne songerait pas. Elle s'abîmerait
+dans l'horreur des choses. Elle ne serait qu'une palpitation de
+souffrance, à cette fenêtre perdue, dans la splendeur de la nuit,
+devant ces murailles séculaires, entre lesquelles des malheureux,
+sous la dent des bêtes ou le fer des gladiateurs, avaient hurlé leur
+agonie.
+
+Quel silence!... mon Dieu!... quel silence!
+
+Les trois hommes étaient partis,--les trois complices. Ils s'étaient
+éloignés bruyamment, gaiement, sous prétexte d'une partie de cartes
+au cabaret. Mais ils n'avaient quitté la maison qu'après avoir vu les
+deux femmes se disputer, en jouant, le privilège de garder leur petit
+pensionnaire. Katerine le réclamait. Mauricette ne voulait pas le
+céder. L'enfant riait d'abord. Puis, tout à coup, fondait en larmes.
+
+--«C'est moi que tu veux, mon bijou?» demandait Mauricette.
+
+Il secouait sa tête aux boucles dorées.
+
+--«C'est moi?» s'écriait Katerine.
+
+Et le pauvre petit, dans une explosion de sanglots:
+
+--«Non, non!... c'est nounou... et pépé Fa, et papa Raymond...
+Papa!... papa!...
+
+--Tu le verras ce soir, ton papa, si tu vas dormir gentiment dans
+la chambre de Katerine,» prononça Flatcheff, adoucissant sa voix en
+câlinerie.
+
+La Risslaya regarda cet homme. Elle avait vu des bêtes fauves. Étant
+toute petite, une nuit, à travers la steppe, elle se trouvait dans
+le traîneau de ses parents, poursuivi par une bande de loups. Leurs
+yeux luisants... leur souffle... Elle en garderait éternellement
+l'épouvante... Mais c'étaient des bêtes carnassières, qui suivaient
+franchement leur instinct. Celui-là!... celui-là!... Il supportait,
+levés vers lui, les beaux yeux du petit garçon,--ces yeux bleus
+le jour et noirs à la lumière, mais toujours rayonnants d'une même
+candeur. Maintenant, une joie émouvante les emplissait.
+
+--«Je verrai papa?...
+
+--Puisque je te le dis.
+
+--On me réveillera, alors?... Tu me dis de dormir.
+
+--On te réveillera.
+
+--Oh! Katine... Katine, emmène-moi faire dodo... Ne chante pas, ne me
+dis pas un conte. Je veux dormir tout de suite... tout de suite...
+pour voir plus tôt papa.»
+
+ * * * * *
+
+La lune parvint au-dessus de la tour,--de la sinistre tour--énorme
+cube d'ombre dominant la ruine argentée.
+
+Katerine se tourna. Elle regarda le petit lit. Aucune lumière n'était
+allumée dans la chambre. Mais, dans la nuit si claire, elle distingua
+parfaitement la tête bouclée sur l'oreiller, le visage délicieux,--un
+de ces visages d'enfants dont les peintres ont fait ceux des anges
+sans en exagérer la grâce. Elle s'approcha, se pencha. Le petit
+ouvrit des yeux éblouis de rêve, dit: «papa...» puis referma les
+paupières aussitôt, retomba dans le sommeil.
+
+Katerine le baisa doucement, très doucement, sur le front, et sortit.
+
+Par les rues silencieuses de la petite ville, elle s'en alla. Des
+Arènes aux Alyscamps, le trajet n'est pas long. La jeune Russe
+marchait avec lenteur. Parfois elle s'arrêtait, en hésitant.
+Irait-elle?... L'idée de fuir la hantait. Mais comment fuir? Où se
+réfugier? La malheureuse fille ne possédait pas un centime. Mendier
+son pain jusqu'à Paris, où elle retrouverait Tatiane... cela ne lui
+faisait pas peur. Encore fallait-il s'éloigner assez vite, par des
+chemins assez sûrs, pour n'être pas rattrapée par son persécuteur.
+Rien n'était moins aisé, dans ce lieu totalement inconnu, surtout
+avec un tel homme.
+
+«Mieux vaut,» pensa Katerine, «risquer le tout pour le tout.»
+
+Sa main, crispée sur sa ceinture, y palpa le manche d'un couteau de
+cuisine, un couteau pointu, dérobé chez les Kourgane. Son plan était
+arrêté. Elle dirait aux trois hommes que l'enfant s'était réveillé,
+qu'il avait crié, et que Mauricette s'était opposée par force à ce
+qu'elle l'emmenât. On la laisserait bien aller jusqu'au bout de la
+phrase avant de la malmener. L'excuse était si vraisemblable. Cela
+lui donnerait le temps de prendre son couteau bien en main et de
+viser la poitrine de Flatcheff,--où elle l'enfoncerait jusqu'au
+manche. Après... les autres feraient d'elle ce qu'ils voudraient.
+Elle aurait accompli sa mission. Et, qui sait? Peut-être ainsi
+sauverait-elle l'innocent? Sémène et Kourgane, délivrés du joug
+odieux, n'auraient pas le cœur de tuer le petit ange. Plus rien ne
+les y inciterait.
+
+Décidément, c'était cela qu'il fallait faire. De l'énergie, elle
+n'en manquait pas. De l'adresse, de l'agilité,--une agilité de chat
+sauvage,--comment ne pas compter sur ces dons-là? Elle sentait se
+détendre le rapide ressort de ses muscles. Et, rendue allègre par sa
+résolution, elle bondissait maintenant d'un pas élastique, parmi les
+alternatives d'ombre et de lune. Sans peine, avec son instinct de
+nature, elle retrouva le chemin.
+
+La clarté, bleuâtre, étincelante par places, mourait à d'autres en
+des ténèbres tragiques. L'Allée des Tombeaux offrait cette magie que
+ne lui prêteront plus les resplendissants clairs de lune, puisque les
+rayons de rêve feront apparaître plus distincts, plus lamentables,
+les moignons d'arbres--tout ce qui reste de ses sublimes peupliers.
+Lieu d'une beauté incomparable, que n'émouvait pas l'abomination
+humaine, l'horrible mystère mêlé à son mystère de grâce. Les
+Alyscamps, au clair de lune, c'était vraiment ces Champs-Élysées
+immortels, dont ils portent le nom,--un séjour de l'au-delà, un asile
+surhumain.
+
+Katerine, se glissant entre les sarcophages, aperçut bientôt le
+caveau gothique, désigné par Flatcheff comme point de rendez-vous. Du
+côté éclairé de l'allée, il s'érigeait dans une blancheur de lune.
+
+La forme noire de Katerine l'atteignait à peine que vibra la strideur
+modulée du signal de Flatcheff. La misérable créature s'arrêta,
+pénétrée, malgré tout son courage, d'un effroi sans nom. Angoisse
+qu'elle n'avait pas prévue, et qui la paralysait. C'en était fait.
+Elle était bien perdue. Ces hommes, dans l'ombre... elle ne les
+voyait pas. Eux, déjà, savaient qu'elle venait seule, qu'elle
+n'amenait pas l'enfant. Marcher de leur côté, c'était aller vers
+le coup mortel, inattendu, invisible... Elle voulut leur crier la
+phrase préméditée. Mais comment élever la voix, au sein de la nuit
+redoutable, dans ce champ de sépulcres? Suffoquant d'épouvante, elle
+envia ceux qui habitèrent ces cuves profondes, sous l'étouffement
+des couvercles de granit. Et la folle invocation lui revint, monta
+éperdument de son cœur: «Aucune âme indignée ne surgira-t-elle de
+ces milliers de tombes pour anéantir le bandit, pour en délivrer la
+terre?»
+
+Hallucinée, elle crut à l'illusion du prodige. Du sarcophage le plus
+proche se levait l'ombre vengeresse. Dieu!... Eh quoi?... quelle
+ressemblance!... Ce spectre prenait des traits humains... Ah! elle
+divaguait, en effet... N'imaginait-elle pas reconnaître Pierre
+Marowsky?
+
+Un cri,--un horrible cri,--un rugissement de fauve, jaillit de
+l'obscurité.
+
+Aussitôt, ce fut une réalité merveilleuse. Tout fut clair, simple,
+déterminé d'avance. N'était-ce pas ce qui devait arriver?... La
+déviation brusque du sort effaçait le possible de tout à l'heure.
+Dans l'irruption de la délivrance, Katerine oublia qu'elle fut une
+minute la créature d'indicible misère, vers qui nulle aide ne se
+tendrait dans l'horreur irrévocable. Pierre Marowsky, bondissant hors
+de sa cachette, avait déjà rejoint ceux qui l'attendaient: Kourgane
+et Sémène. Dès que les deux hommes l'eurent vu se dresser,--averti
+par le signal que Flatcheff pourtant ne lui destinait pas--ils
+avaient abattu sur le traître leurs quatre mains rudes, et ils
+l'immobilisaient. C'est alors qu'il jeta la clameur furieuse, dont le
+choc ouvrit à la vérité l'âme incrédule de Katerine.
+
+Celle-ci le considérait de tout près, maintenu qu'il était par les
+deux autres. Elle vit, sur cette face de scélérat, la terreur sans
+espoir dont elle-même se convulsait quelques minutes auparavant.
+Terreur qui n'était rien encore, avant que l'agent provocateur eût
+discerné la silhouette, puis le visage, de Marowsky. Lorsqu'il
+se fut rendu compte, le lâche n'essaya même pas de faire bonne
+contenance. Il serait tombé à genoux, sans la vigueur des bras qui
+le retenaient. Des balbutiements de petit garçon qu'on va châtier,
+des supplications, des explications imbéciles, se pressèrent sur ses
+lèvres:
+
+--«Mon bon Marowsky! Mais tu ne sais pas, sans doute... J'allais te
+faire délivrer... Ce n'est pas en ennemi que tu viens, au moins...
+Ah! que tu aurais tort... Écoute... Mais, d'abord, reconnais-moi...
+Reconnais ce Toulénine, ton chef... ton vieil ami...»
+
+Ses mains prisonnières, par une saccade brusque, parvinrent à saisir
+sa fausse barbe, qu'il arracha. Ignoble geste... Ils distinguèrent,
+alors, sous la lune, tout ce qu'une face humaine peut dévoiler
+d'abjection. La lividité tressaillante de ses traits, ses yeux de
+démence, sa bouche tordue de mensonge et de vile humilité inspiraient
+trop de dégoût pour laisser naître la compassion.
+
+Marowsky le contempla une seconde, puis, sans lui répondre, dit aux
+deux autres:
+
+--«Attachons-le d'abord. Ensuite, vous lui parlerez.»
+
+Ils le ligotèrent avec une des cordes fixées aux rondins qui
+soutenaient le couvercle du sarcophage et qu'ils en détachèrent. Ils
+le ficelèrent ainsi, debout contre un arbre. Puis ils lui passèrent
+autour du cou un nœud coulant fait avec la seconde corde. Ils
+en fixèrent l'extrémité à une branche qu'ils abaissèrent, et que
+Marowsky, avec cette force qui arrêtait des meules, retint à la
+hauteur de sa poitrine. Flatcheff constata que lorsque son ennemi
+lâcherait cette branche, elle remonterait comme un ressort qui se
+détend, entraînant la corde, et qu'il serait étranglé. Il perçut même
+ce dialogue, qui devait lui enlever toute espèce de doute, s'il lui
+en restait:
+
+--«Dis donc, Pierre,» observa Sémène, «as-tu mesuré la secousse? Si
+elle est trop forte, cela pourrait détacher la tête... Nous aurions
+du sang. Il n'en faut pas.»
+
+Marowsky ne répondit que par un signe. Alors Sémène se tourna vers
+Flatcheff:
+
+--«Je suis,» dit-il, «Sloutvine, un élève du professeur Kachintzeff,
+le père de Tatiane. J'étais du complot à la suite duquel, lui,
+innocent, il fut envoyé en Sibérie. Je sais que tu l'avais dénoncé.
+Voici quatre ans que je me suis fait domestique, que j'ai servi
+patiemment, pour obtenir des références, pour arriver dans une maison
+comme celle d'Omiroff. Depuis l'affaire de la Petite-Barrerie, je
+n'ai pas cessé d'être en rapport avec Pierre et Tatiane. Nous t'avons
+condamné à mort. Nous allons t'exécuter.»
+
+Kourgane, à son tour, s'approcha.
+
+--«Flatcheff, j'étais de bonne foi quand j'ai pris la résolution
+de vivre tranquille, en France, et d'abandonner la cause
+révolutionnaire. Jusqu'à hier même, je refusais à Sémène d'agir
+contre toi, malgré tes crimes,--malgré l'abomination de la
+Petite-Barrerie. Mais tu as voulu tuer un enfant... Ça, c'était trop.
+Je suis avec ceux qui t'ont condamné à mort. Nous allons t'exécuter.»
+
+La face de Flatcheff penchait vers sa poitrine. Immobile dans ses
+liens, il paraissait déjà mort,--mort de peur. Pourtant il souleva
+sa tête ballottante. Ses yeux égarés cherchèrent quelqu'un. Ils
+aperçurent, contre un sarcophage blanc, une robe noire de femme.
+
+--«Katerine!...» soupira le damné. «Katerine... dis-leur quelque
+chose... Aie pitié... Ah!...»
+
+La robe noire glissa dans le reflet lunaire, s'enfonça, fondit dans
+l'obscurité. La sauvage Risslaya même ne pouvait endurer la scène
+affreuse. Elle s'enfuit entre l'alignement des sépulcres. Mais elle
+murmura résolument:
+
+--«Ils font bien.»
+
+Elle s'éloignait à temps. Marowsky lâcha la branche. On eût dit d'un
+bras implacable. Le peuplier des Alyscamps accomplit le geste qui tue.
+
+(Est-ce donc cette œuvre-là que ses frères expient avec lui,
+décapités de leurs cimes, dépoétisés, séchant sous l'opprobre?)
+
+Le rite fut exécuté d'un élan net, formidable. La tête ne se détacha
+pas comme l'avait craint Sémène. Mais le corps tressauta dans ses
+liens, et le coup sec brisa la nuque.
+
+Vivement, Pierre et ses compagnons détachèrent le mort, le glissèrent
+à l'intérieur du sarcophage, vidèrent par-dessus lui le sac de chaux,
+qui, dans l'humidité des tissus, deviendrait de la chaux vive,
+consumerait la triste dépouille. Puis, rattachant les cordes aux
+rondins, ils s'y attelèrent,--Sémène et Kourgane d'un côté, le seul
+Marowsky de l'autre. Un signal, un effort... Les morceaux de bois
+sautèrent ensemble. Le monolithe énorme retomba d'un seul coup.
+
+Bruit lugubre, qui retentit dans toute l'Allée des Tombeaux, et que
+répercutèrent les ruines. Bruit qui s'éteignit peu à peu, sauf dans
+le cœur de ces trois hommes, marchant, silencieux, sous la lune. Les
+profondeurs de leurs âmes en tremblèrent longtemps encore, pendant
+que la paix--une paix infinie,--redescendait sur les beaux Alyscamps.
+
+Un peu de poussière humaine dans un sépulcre... Était-ce là de quoi
+troubler ce Jardin de la Mort? La lune, entre les branches nues,
+glissait,--comme elle glissa aux hivers des siècles... de tant de
+siècles! Et il n'y eut qu'un secret de plus, parmi les innombrables
+secrets que chuchotent aux parois des tombes ceux qu'on y couche,
+éperdus de souvenirs et désespérés de ne plus vivre.
+
+
+
+
+X
+
+LA RENCONTRE DU PASSÉ
+
+
+Lorsque Flaviana, à la grille du Vieux-Moutier, s'était décidée à
+suivre la fille du garde, elle avait d'abord marché sans prendre
+conscience de ce qui l'entourait. Le décor, entrant dans ses yeux,
+n'allait pas jusqu'à son âme. Ce parc, dont l'hiver agrandissait les
+perspectives, ressemblait à tous les parcs. Peu lui importaient les
+détours des allées, ni la façon dont les arbres se groupaient sur
+les pelouses. Revoir l'enfant,--hélas! elle ne l'espérait guère.
+La volonté de le lui soustraire était apparue trop déterminée.
+Mais, du moins, rencontrer Omiroff, afin de le convaincre par les
+arguments, les engagements qu'elle apportait, c'est vers quoi se
+tendait son regard comme sa pensée. Le reste n'existait pas. Aussi
+ne saisissait-elle aucune des explications que lui donnait sa
+conductrice relativement à l'historique du monastère et des jardins.
+Toutefois, au moment où celle-ci lui dit:
+
+--«Regardez, madame, d'ici vous commencez à découvrir l'abbaye.»
+
+Flaviana, dont les yeux se levaient machinalement, s'arrêta net,
+jetant une exclamation étouffée.
+
+--«C'est beau, n'est-ce pas?» observa la jeune fille.
+
+La visiteuse ne répondit rien, se remit en marche, tournant la tête
+de côté et d'autre, examinant le paysage que, tout à l'heure, elle ne
+regardait pas. Son attention, si brusquement éveillée, avait quelque
+chose d'halluciné, de troublant.
+
+Celle que Flatcheff avait appelée Olga, étonnée par l'allure bizarre
+de la dame, essaya de la faire parler, en répétant:
+
+--«Vous trouvez cela beau, n'est-ce pas?
+
+--J'ai vu... j'ai déjà vu...» balbutiait Flaviana,--moins pour
+répondre que pour s'affirmer la réalité d'une incroyable sensation.
+«Oui... j'ai certainement vu cette allée de sapins, cet étang...
+Et, là-bas, cette arche coupée en deux, cette muraille couverte de
+lierre...»
+
+Soudain, elle interrogea la jeune fille:
+
+--«C'est bien une abbaye en ruines? Ce n'est pas une maison
+d'habitation?
+
+--C'est l'abbaye... le Vieux-Moutier... Oui, madame.
+
+--On ne l'habite pas?» insista la danseuse.
+
+--«Oh! non, madame. Comment voulez-vous?... De grandes salles
+ouvertes à tous les vents... Vous allez voir...»
+
+Elles entrèrent.
+
+Effectivement, l'ancienne demeure de l'Ordre des Feuillants ne
+semblait pas un logis très hospitalier, surtout en ce glacial
+après-midi de décembre. Flaviana parcourut, au rez-de-chaussée, la
+salle du chapitre et le réfectoire, dont les colonnes, à chapiteaux
+de feuillage, se trouvent aujourd'hui enterrées d'un mètre au-dessus
+de la base. La terre inégale, pénétrée d'humidité, lui glaçait les
+pieds, sans qu'elle y prit garde, à travers ses fines chaussures. Le
+crépuscule amoncelait des ombres entre les ogives. Et, dans ce lieu
+lugubre, la jeune femme, découragée, n'essaya même plus de renouer
+ses souvenirs.
+
+Vivement, elle s'engagea dans l'escalier de pierre, tournant en vis
+dans la tourelle octogonale.
+
+En haut, la vue saisissante la dérouta davantage. L'ancien dortoir
+s'ouvrait devant elle, immense, malgré sa division en deux travées,
+que séparent d'admirables colonnes. Mais l'effet impressionnant
+venait de la double rangée de baies énormes formant autant de vides
+par où le rouge soir entrait, et dans lesquels se découpaient des
+tableaux du parc hivernal: groupes d'arbres aux grands gestes nus
+et tragiques,--profondes allées au sol feutré de rouille, aux
+lointains de gaze violette,--miroirs d'eau où mourait une lumière
+d'opale, nappes glauques de ciel parmi l'éboulis des nuages... Quels
+nuages!... Lourds, cuivrés, sulfureux, livides, où fleurissait tout
+à coup la plus éblouissante touffe de neige, tandis qu'ailleurs leur
+flanc d'un noir bleuâtre se liserait de feu. Tout cela entrait
+dans la salle aux arceaux gothiques, par les vastes ouvertures qui
+ajouraient la muraille. Les reflets du soir chargeaient d'une teinte
+verte, surnaturelle, l'atmosphère enclose dans l'antique dortoir.
+
+Flaviana se sentit écrasée de mystère. Un infini de désolation noyait
+sa pauvre angoisse. Qu'espérait-elle, dans la formidable détresse
+d'une telle heure, d'un tel lieu? Anéantie, ivre des suggestions
+désespérantes de ce féroce crépuscule, elle sortit, se tenant
+aux murs. Mais un cri jaillit de ses lèvres, tandis qu'elle se
+redressait, galvanisée.
+
+--«Petite!...» jeta-t-elle à la fille du garde.
+
+Et comme celle-ci se retournait:
+
+--«Petite malheureuse!... Pourquoi m'avez-vous menti?... On habite
+ici... Où sont-ils, ceux qui demeurent dans cette ruine?... Où est la
+grande chambre voûtée?... Vous savez, la chambre... Ah! cette fois,
+j'en suis sûre... C'est bien ici qu'ils m'ont apportée... Si j'avais
+su pour quelle agonie!...»
+
+La jeune Olga, terrifiée, l'implorait:
+
+--«Je vous en supplie... je vous en supplie, madame... Parlez plus
+bas!...
+
+--Ah! vous craignez qu'on ne m'entende.
+
+--Non, mais... c'est l'abbaye... On dit que les moines reviennent...
+Il ne faut pas leur manquer.
+
+--Vous êtes bien rusée, mon enfant... Sont-ce les revenants,
+dites-moi, qui se tiennent au chaud?... Tenez, là... tout près, de
+l'autre côté de ce mur.»
+
+Violemment, avec la force irrésistible de ses nerfs, Flaviana
+saisissait le poignet de la jeune fille, lui appliquait la main
+contre la paroi. La pierre était chaude. Un dégagement de cheminée
+passait sans doute dans l'épaisseur de la muraille. Ou peut-être la
+cheminée même s'y creusait. De bonnes bûches crépitaient là, tout
+contre.
+
+Quel était l'hôte qui s'égayait à leur flamme?
+
+--«Le prince Omiroff... Montre-moi comment aller à lui. Je te
+donnerai ce que tu voudras, ma mignonne... Parle... voyons... Aie
+pitié d'une mère... On ne saura pas que c'est toi. Ne pourrais-je
+deviner?... trouver?...»
+
+Au nom d'Omiroff, la fille du garde s'était convulsée de frayeur.
+Elle protestait: «Non... non!» éperdue, avec des sanglots dans la
+voix. Rien à tirer d'une épouvante aussi sincère. Flaviana le comprit.
+
+--«Eh bien!» s'écria-t-elle, «j'irai seule. Il y a des issues, des
+portes...»
+
+Elle s'élancait...
+
+Une grosse voix monta. De rudes accents, que répercutaient les échos
+des salles, des couloirs.
+
+--«Père!...» appela la jeune fille.
+
+Et, courant vers l'escalier, elle répondit en russe, avec animation.
+
+Une lueur s'éleva dans la tourelle. L'homme gravissait les marches,
+apportant une lanterne.
+
+--«Ben, quoi?» fit-il,--adoptant cette fois le français, qu'il
+parlait d'ailleurs aisément.--«On ne visite pas si tard. Faudrait
+voir tout de même à vous en retourner, madame, sauf votre respect.»
+
+Ce gros homme, avec une face couperosée par l'alcool, sous une
+tignasse fauve plantée jusqu'aux sourcils, n'était pas d'un aspect
+rassurant. Mais la fièvre d'un désir plus fort que la peur emportait
+Flaviana.
+
+--«Mon brave homme... voilà tout ce que j'ai d'argent sur moi...
+Voilà mes bagues, ma bourse en or... Allez seulement dire mon nom
+au prince... Que je lui parle cinq minutes... Il ne peut me refuser
+cela!...
+
+--Quel prince?...» fit le garde, prenant soudain l'air hébété.
+
+--«Madame croit qu'on habite ici, parce que ce mur est chaud,»
+expliqua sa fille, qui eut un rire sournois.
+
+--«Et tu n'as pas montré à Madame?...» dit l'autre avec une fausse
+bonhomie.
+
+Surprise, Olga ne répliqua rien.
+
+--«Venez, madame... C'est vrai qu'il y a l'ancienne chambre du
+prieur... On y fait du feu par les temps d'humidité, pour que tout ne
+tombe pas de moisissure. Si vous voulez la voir... Oh! elle n'a rien
+d'intéressant. Voilà pourquoi on ne fatigue pas les personnes à y
+aller. C'est pas d'un accès facile.»
+
+Tout en bavardant, de sa voix grasse et rauque, à laquelle il
+affectait de donner des inflexions gracieuses, l'homme s'engageait
+dans un couloir.
+
+--«Mais, nous tournons le dos,» objecta Flaviana.
+
+--«Parbleu... Il faut monter, puis redescendre. Pas de communication
+de ce côté... Y a toute une aile qui manque... Je vous dis... Pas
+facile... Vous allez voir... Mais, n'est-ce pas?... quand il s'agit
+de contenter le monde...»
+
+La danseuse le suivit. On la jouait. Elle n'en doutait plus. Mais
+comment faire? Le couloir cessa. Ou plutôt il continuait à ciel
+ouvert. Ce n'était plus qu'une marge de pierre, surplombant le vide.
+Un reste de jour éclairait encore suffisamment ce hasardeux chemin.
+
+--«Voilà... Ça vous tente toujours?... Vous voulez continuer?»
+demanda le garde, narquois.
+
+--«Oui,» dit Flaviana.
+
+Son pied de danseuse, son pied sûr et léger ne trébucherait pas.
+
+Cependant elle faillit s'abattre, non de vertige, mais d'un convulsif
+émoi. A travers le parc, maintenant brumeux, ténébreux, elle voyait
+fuir des phares rapides,--deux étoiles mouvantes, soudain éclipsées,
+puis reparues. Omiroff partait. Demain il serait hors de France,
+il filerait vers Pétersbourg, vers l'Asie, chaque jour plus loin,
+emportant son secret... tout l'espoir...
+
+Peu s'en fallut que Flaviana ne bondît--une hauteur de douze
+mètres!--Elle se voyait courant après la voiture, par les raccourcis
+des pelouses, la rattrapant... N'avait-elle pas des ailes, qui
+la soulevaient à son gré? Sa miraculeuse légèreté lui sembla sans
+bornes. Mais la folle impulsion ne se traduisit pas en acte. La jeune
+femme se raidit, cramponnée à une saillie de la muraille. Encore deux
+pas, et elle fut à l'abri.
+
+Machinalement, elle continuait à marcher derrière son guide. Une
+morne désespérance la glaçait. On pouvait ouvrir devant elle les
+appartements secrets du Vieux-Moutier... Elle savait bien qu'elle n'y
+trouverait personne.
+
+On lui fit monter des marches, on lui en fit descendre d'autres--pour
+l'égarer, gagner du temps. Elle allait, d'un pas somnambulique, la
+pensée déjà détachée de ce lieu, combinant des plans, des projets,
+enfiévrée par l'énergie des résolutions nouvelles. Mais une porte fut
+poussée. Un tressaillement profond secoua Flaviana. Des ondes froides
+parcoururent sa chair.
+
+--«La chambre du prieur,» fit la voix vulgaire à son oreille. «Vous
+voyez bien... Elle n'a rien de curieux. Le feu, dans la cheminée...
+c'est rapport à l'humidité, à la moisissure. Faut bien sécher tout ça
+de temps en temps.»
+
+C'était là!... Entre ces murs, son fils était né... Voilà ce décor,
+qui ne s'évoquait en elle qu'avec un frisson. Combien lugubre
+jadis à ses yeux, dans la palpitation des ailes de la mort. Cette
+voûte, ces fenêtres barricadées, cadenassées, aveuglées de volets
+intérieurs. Cette haute cheminée, où dansaient les flammes dont la
+clarté réveillait ses souvenirs. Elle avait vu ces jeux d'ombre et de
+lumière sur ces mêmes sculptures, à travers les heures somnolentes
+où elle se croyait déjà hors de la vie. Surtout elle reconnaissait la
+terrible figure de pierre, le dragon grinçant, en relief sur cette
+espèce de console, qu'on appelle en architecture un corbeau, et qui
+reçoit la retombée de l'arc doubleau de la voûte. Ah! comme elle
+s'était fixée en sa mémoire, la sinistre figure! Étrange conception
+du moyen âge, allégorie de monstre, figurant la laideur du péché. Il
+en existait deux dans cette salle, et, en regard, deux têtes d'ange.
+Et c'était la face la plus diabolique, la plus grimaçante que, par
+hasard, Flaviana devait contempler, en face de son lit.
+
+Elle le chercha du regard, ce lit, où elle avait tant souffert. Il
+n'était plus là. Quelques sièges, une table, traînaient dans la
+vaste pièce, sans la meubler. Mais un indice restait d'une récente
+présence. Un encrier sur la table, une bougie éteinte, dont l'odeur
+fumeuse flottait encore, des papiers épars, une plume, attestaient
+qu'on venait d'écrire là. Avant que le garde eût prévu son mouvement,
+la visiteuse s'élança, saisit la plume, en fit glisser la pointe sur
+son gant clair. Une raie se dessina. L'encre était encore fraîche.
+
+--«C'est sans doute la plume du prieur?» s'écria la jeune femme
+ironiquement. «Une plume de fer à l'époque des plumes d'oie, et
+une encre que les siècles n'ont pas séchée!... Le saint patron de
+l'abbaye fait donc des miracles?»
+
+L'homme eut un rire de malice brutale.
+
+--«Vous pouvez rire. Vous n'essayez plus de me donner le change.
+Votre tâche est remplie. Vous m'avez occupée pour laisser le temps
+à votre maître de s'éloigner. Et l'enfant aussi est loin, n'est-ce
+pas?... Maintenant, laissez-moi sortir. J'ai hâte d'être dehors...
+Tenez, voici pour votre peine. Délivrez-moi le plus tôt possible.»
+
+Elle tendit au garde une pièce d'or. Sa voix, son geste, indiquaient
+une résignation accablée.
+
+D'un pas lassé, presque lourd, cette créature aérienne parcourait à
+présent les corridors dallés, descendait les escaliers, aux marches
+usées par les sandales et l'ourlet des robes de bure. Cette fois,
+son guide la conduisit par le chemin le plus direct, sans lui faire
+repasser le dangereux balcon. Ils furent vite en bas.
+
+Alors, sans plus s'occuper du gardien ni de sa fille, laquelle,
+d'ailleurs, s'était éclipsée, Flaviana s'achemina, par l'allée
+carrossable, vers la grille. Mais, à plusieurs reprises, elle se
+tourna pour regarder ces murs qu'elle avait cru ne jamais retrouver,
+ne jamais revoir. Une pâleur flottait, plus le jour, pas encore la
+nuit. L'édifice ruineux y formait une masse de ténèbres. Quelques
+lignes distinctes, un faîtage, une galerie de colonnettes, un
+clocheton, se découpaient. En revanche, l'épaisseur du lierre mettait
+un noir plus noir sur tout un pan de façade. L'âme fascinée de
+Flaviana y revenait avec son regard.
+
+Comme la souffrance nous attache à certains coins du monde où elle
+nous a visités! D'avoir vécu là les premières heures de son amour
+brisé, de sa maternité frustrée, d'y avoir enduré les affres des
+tortures physiques, et la sensation plus horrible d'un anéantissement
+mortel, la funeste torpeur du chloroforme, Flaviana sentait un lien
+l'attacher à ces pierres et retenir des lambeaux de son cœur, tandis
+qu'elle s'en allait par les tristes allées du parc. Elle aurait voulu
+s'arrêter en ce lieu, méditer, pleurer, fouiller dans sa douleur
+éteinte, dans sa douleur présente... Pourquoi?... Peut-être pour
+assouvir le plus profond besoin de nous autres vivants, qui est de
+sentir la vie, d'interroger les muets témoins qui nous ont vus la
+vivre dans sa plus frémissante intensité. Attirée pourtant par la
+hâte d'agir, de courir à la poursuite de son enfant, Flaviana, dans
+ce soir d'hiver, regrettait de ne pouvoir s'attarder au Vieux-Moutier.
+
+Étrange lieu... Étrange soir... Étrange regret...
+
+Cette femme était la belle danseuse, dont le sourire, demain soir,
+flotterait sur une salle d'Opéra pleine jusqu'au cintre, tout
+électrisée de sa grâce, parmi la fantasmagorie des lumières... Et
+elle s'en allait, dans la nuit, parmi les souffles de terre et de
+tombe, avec une âme tout éperdue d'espace, de ténèbres, de souvenirs
+et de fatalité.
+
+Les heures que nous vivons dans le secret de nous-mêmes participent
+de l'éternité plus que les autres. Il y a des moments terrestres,
+et il y a des moments universels. La tristesse et la solitude
+élargissaient l'existence de la frêle étoile de théâtre jusqu'à
+l'incommensurable songe des étoiles du firmament.
+
+En arrivant à la grille du parc, Flaviana fut ressaisie par
+l'immédiate réalité. Sur le siège de son auto de louage, le chauffeur
+dormait. Elle eut quelque peine à l'éveiller, et, lorsqu'il eut
+les yeux ouverts, à le tirer de son ahurissement. Il roulait des
+prunelles effarées, ne se reconnaissant pas, ne se rappelant pas où
+il était.
+
+--«Ah! oui, madame... Bien... C'est vous qui m'avez pris au garage de
+la Grande-Armée. Mais, nom d'un chien! qu'il fait noir. Ah! ça, la
+nuit est donc tombée tout d'un coup.
+
+--Je vous ai fait attendre longtemps,» dit bénévolement la voyageuse.
+
+--«Ah! pardieu, non. Il n'y a pas cinq minutes que je me suis mis à
+pioncer comme ça.
+
+--Où est la jeune femme... non, je veux dire... le jeune homme, que
+j'ai laissé avec vous?...
+
+--Le jeune homme?... Quel jeune homme?...»
+
+Ce ne fut pas chose aisée de débrouiller ce cerveau tout appesanti
+de sommeil, et qui, peut-être, mijotait encore dans quelques vapeurs
+d'alcool condensées par l'air froid. Enfin, une vague réminiscence en
+sortit.
+
+--«Le jeune homme qui avait des yeux en coup de pistolet?... Oui...
+Ben, il est monté sur le siège avec un camarade... le siège d'une
+auto, une chouette guimbarde, partie en balade il n'y a qu'un
+instant.»
+
+Flaviana essaya de savoir s'il s'agissait de la première auto, celle
+qui emportait l'enfant,--ou de la seconde, dans laquelle Omiroff
+était parti (car elle les imaginait distinctes, et en cela elle ne se
+trompait pas). Mais c'en était trop pour les facultés d'observation
+du somnolent chauffeur. Flaviana remonta donc en voiture, non sans la
+crainte d'accrocher en route quelque charrette de paysan dépourvue de
+lanternes, avec un conducteur capable de s'endormir peut-être la main
+au volant.
+
+Toutefois, elle voulut se persuader que la disparition de cette
+femme bizarre, cette Katerine Risslaya (le nom lui restait nettement
+dans la mémoire), devait lui laisser une espérance. Qui sait?...
+Qu'elle fût avec l'enfant, pour le protéger, avec le prince, pour
+lui arracher quelque concession, pour le menacer de secrètes
+représailles, son rôle ne pouvait manquer d'être efficace.
+
+«Ne doutez pas de moi, si vous ne me retrouvez plus ici,» avait-elle
+dit.
+
+Une indéniable sincérité émanait de cette créature, que Flaviana
+cherchait vainement à définir.
+
+«Comme j'ai bien fait de lui laisser voir que je suis la mère!...
+Oui, c'est providentiel... Une femme... elle compatira... Mon
+petit!... mon petit!... Oh! si seulement elle peut m'apprendre ce
+qu'ils en ont fait, où ils l'ont emporté!...»
+
+Dans le cœur de la brillante ballerine, l'image de la fille
+hasardeuse, à figure de bohémienne, vêtue en jeune voyou, persistait,
+douce et chère comme celle d'une amie. Elle la revoyait à son côté,
+l'implorait, lui parlait. Dans l'ombre de la voiture, elle se surprit
+les mains jointes, disant tout haut:
+
+--«Ramène-le-moi!... Ramène-le-moi, pauvre inconnue!... De quelle
+tendresse je t'entourerai!... Ah!... que ne ferai-je pas!...»
+
+Lorsqu'on dut s'arrêter à l'octroi de Paris, le chauffeur, qui
+paraissait maintenant tout à fait réveillé, et guilleret de rentrer
+dans la lumière, dans l'animation de la capitale, vint se planter à
+la portière.
+
+--«Où faut-il conduire Madame?»
+
+Cette question interloqua Flaviana comme si elle n'y avait pas songé.
+Mais les idées indistinctes roulant dans sa tête pendant la durée du
+trajet allaient déterminer sa résolution. Elle n'hésita pas longtemps.
+
+Le chauffeur, devant son silence, proposa:
+
+--«Au garage, avenue de la Grande-Armée, où Madame m'a pris?...
+
+--Non,» dit-elle. «Place Vendôme, à l'hôtel du Danube.»
+
+Sa pensée secrète avait répondu pour elle. Un étonnement lui resta du
+son de sa voix, des paroles prononcées. Puis, autour de l'impulsion
+agissante, les raisonnements vinrent se grouper:
+
+«Je sais qu'il est à Paris. Les fleurs qu'il fait toujours porter
+dans ma loge étaient hier soir plus délicates, d'un arrangement
+plus personnel. Il a dû les choisir lui-même. Puis, son fauteuil,
+à l'orchestre, est resté vide. Durant son absence, un ami l'occupe
+toujours. Sûrement, il se trouvait dans la salle, mais réfugié au
+fond de quelque baignoire, comme il lui arrive souvent.»
+
+Depuis son duel avec le prince Omiroff, Frederick de Hawksbury
+témoignait à l'égard de Flaviana, sinon moins de ferveur, du moins
+plus de discrétion--une discrétion que la jeune femme elle-même
+jugeait exagérée. Elle éprouvait pour ce galant homme, qui l'avait
+servie si chevaleresquement, une affection faite surtout de
+reconnaissance et d'estime, mais où se mêlait un peu de cette grâce
+tendre qui, même en dehors de l'amour, fleurit l'amitié entre un
+jeune homme et une jeune femme. Elle eût souhaité qu'il le sentît et
+qu'il s'en contentât. Il le sentait trop. Et, loin de s'en contenter,
+il en souffrait. Lord Hawksbury affrontait naguère la froideur et les
+rebuffades de celle qu'il adorait, sans désespérer de la conquérir.
+Mais il ne pouvait maintenant supporter de la voir déployer pour lui
+un charme si suave, presque câlin, de rencontrer ce regard si doux
+dont elle interrogeait ses yeux, comme pour lui dire: «Pauvre ami,
+je vous aime bien. Voyons... ne voulez-vous pas guérir? Nous serions
+de si bons camarades!» Ah! cela était plus loin de l'amour que
+l'indifférence! Et quelle image cruellement décevante, du bonheur que
+cette divine créature pouvait donner!
+
+Il venait donc maintenant la voir danser, sans être aperçu par elle.
+Il ne fréquentait plus les coulisses du National-Lyrique. Approcher
+Flaviana devenait pour lui une épreuve d'autant plus redoutable
+que l'étoile, peinée d'une telle sauvagerie, manifestait davantage
+ses sentiments délicieux, essayant de le mettre en confiance, de
+l'apprivoiser.
+
+Elle ne le comprenait pas. Les femmes comprennent difficilement
+qu'on les fuie parce qu'on les aime. C'est l'effet d'un amour très
+haut, d'un amour rare, et l'expérience qu'elles en font n'est pas
+fréquente. Si subtil que fût le cœur de Flaviana, il restait
+féminin, et, par conséquent, impitoyable pour certaines souffrances
+masculines. Autrement, aurait-elle osé la démarche qu'elle tentait?
+Même sa passion maternelle eût été troublée d'un remords. Mais
+comment ne pas abuser de la puissance? Et quelle puissance détient
+une femme qui se sent aimée?
+
+Les conjectures de Flaviana se montrèrent exactes. Hawksbury était à
+Paris. Et la complicité du hasard voulut qu'il se trouvât justement
+chez lui quand l'étoile vint le demander à l'hôtel du Danube. Il la
+reçut, malgré toutes les résolutions de sagesse. La surprise d'une
+telle visite brisa son courage, l'émut à trembler. D'ailleurs, il se
+dit: «Pour qu'elle vienne, c'est qu'elle a besoin de moi, comme lors
+du duel...» Or, il pouvait résister à tout, sauf à la tentation de se
+dévouer pour la chère idole.
+
+Dans le salon de son appartement d'hôtel, que, malgré l'arrangement,
+les bibelots, il ne sauvait pas de la banalité, l'Anglais eut
+presque un sursaut d'étonnement devant sa visiteuse. Les fatigues
+de l'après-midi, les longues heures à se dévorer dans l'auto, les
+affres du Vieux-Moutier, l'énervement, le froid de l'âme, le froid
+du corps, dévastaient la délicate physionomie de Flaviana. Son long
+visage, étiré, fondait, s'effaçait, brûlé par la flamme noire des
+yeux agrandis, mangé par le cerne de bistre élargi autour de leurs
+paupières. Ces yeux ombreux, profondément enchâssés, semblaient
+se creuser encore sous la retombée des bouclettes brunes, que le
+poids du chapeau et les souffles humides du parc avaient rabattues
+jusqu'aux sourcils. La danseuse était si pâle que ses lèvres
+mêmes,--toujours fraîches et souvent avivées par le bâton de rouge,
+semblaient décolorées. La clarté du plafonnier électrique, tombant
+durement de haut, soulignait ce que son visage, tragiquement beau à
+cette minute, avait d'éprouvé, de défait.
+
+--«Flaviana!...» murmura lord Hawksbury.
+
+Dans le trouble où le jetait cette apparition, cette physionomie
+éperdue, il ne sut que proférer son nom. Mais il se fût jeté à ses
+pieds, il eût offert tout ce qu'il était, tout ce qu'il possédait,
+tout ce qu'il pouvait, qu'il n'eût pas mieux exprimé la folie de son
+inquiétude et la folie de son dévouement.
+
+L'impassibilité, la morgue anglo-saxonne, glissaient, dévoilaient
+l'expression même de son âme, comme fût tombé un masque mal attaché.
+
+--«Flaviana!...»
+
+Elle lui dit,--haletante, un peu confuse, mais emportée par la fougue
+intérieure d'une femme qui veut plier à son espoir les circonstances
+et qui n'admet pas d'objections:
+
+--«Lord Hawksbury, vous vous rappelez la démarche que votre cousine,
+lady Maud Carington, a faite auprès de moi, au commencement de l'été
+dernier?
+
+--Comment l'aurais-je oubliée?» demanda Frederick.
+
+Son regard eut tant de signification et un si mélancolique reproche,
+qu'un peu de rose aviva la pâleur de Flaviana. Ce jour-là, en effet,
+il accompagnait sa cousine. Et n'avait-il pas montré à quel point il
+aimait la danseuse, puisqu'il l'avait suppliée de porter son nom,
+de devenir une des plus grandes dames de la hautaine aristocratie
+anglaise, sa femme, la comtesse de Hawksbury.
+
+--«Lady Maud,» reprit l'étoile, «me demandait d'abandonner mon art,
+de cesser de danser, d'accepter, pour vivre, une pension que son
+mari et elle-même me feraient quand elle serait princesse Omiroff.
+De mon consentement dépendait celui de sa mère à son mariage. Car la
+duchesse de Carington ne supporte pas l'idée que sa fille ait une
+ballerine pour belle-sœur. Et je serais sa belle-sœur, la veuve du
+prince Dimitri Omiroff.»
+
+L'Anglais inclina la tête, laissa tomber un seul mot:
+
+--«Exact.
+
+--Eh bien,» s'écria Flaviana, «je consens à tout maintenant... à tout
+ce que peuvent souhaiter de moi Boris et sa fiancée.
+
+--Sa fiancée...» répéta Hawksbury avec un geste dubitatif.
+
+--«Ne l'est-elle pas? Ne le sera-t-elle pas officiellement dès qu'on
+connaîtra ma soumission? Le prince n'est-il pas parti pour aller
+jusqu'en Asie au-devant d'elle, comme l'annoncent les journaux?
+
+--C'est possible...
+
+--Alors?...
+
+--Je ne sais...» dit Frederick. «Mais je crois que ma cousine Maud a
+aimé un Boris Omiroff suivant son cœur et son imagination... Pas le
+vrai, pas celui qui existe.
+
+--On ennoblit toujours ce qu'on aime.
+
+--Oui... Mais quand la différence est trop grande... un jour ou
+l'autre... on s'aperçoit...
+
+--Comment lady Maud se serait-elle aperçue?... De si loin! N'est-elle
+pas depuis plusieurs mois en Extrême-Orient? L'image emportée n'a pu
+que grandir dans un cœur comme le sien.
+
+--Cela se peut. Pourtant la déposition qu'elle m'a prié de faire, à
+ce procès des nihilistes...»
+
+Flaviana l'interrompit.
+
+--«Mais Boris, lui, l'aime toujours... Il en est fou. Il traverse
+tout l'ancien continent pour la revoir plus tôt.
+
+--Traverser un continent...» soupira Hawksbury, d'un ton qui
+signifiait: «S'il ne s'agissait que de cela pour obtenir l'amour que
+je souhaite!...»
+
+--«Enfin,» reprit fiévreusement la danseuse, «il est parti. Il part
+aujourd'hui. Je connais son itinéraire. Il voyage en auto jusqu'à
+Cologne, où il prendra le Nord-Express.
+
+--Pardon,» rectifia l'Anglais. «Il a pris le Nord-Express aujourd'hui
+même.»
+
+Et, comme pour offrir la preuve de son assertion, il étendit la main
+vers une table où traînait un journal.
+
+--«Non, non,» fit-elle. «Je sais mieux... Je suis fixée. Boris
+Omiroff, à l'heure actuelle, est en auto, filant à toute vitesse vers
+la Belgique. Le premier train qu'il puisse prendre est celui qui
+partira de Paris, demain, à une heure. Quelqu'un qui monterait dans
+ce train, serait sûr de le rattraper, ou même d'être en avance sur
+lui.»
+
+Les claires prunelles de Hawksbury,--prunelles d'une froideur aiguë
+quand l'amour n'y mettait pas sa trouble ardeur, s'enfoncèrent
+jusqu'à l'âme de Flaviana. Leur perçante interrogation la bouleversa.
+Elle joignit les mains.
+
+--«Vous me devinez, Hawksbury. Pourquoi me regardez-vous si durement?»
+
+Les paupières de Frederick battirent. Son expression changea.
+
+--«Vous regarder durement... vous!» s'exclama-t-il d'une voix
+sourde. Et ses yeux maintenant se veloutaient d'un attendrissement
+passionné.--«Non,» reprit-il. «Mais vous me faites peur. Jamais je
+ne vous ai sentie plus loin de moi. Quelque chose de si fort est
+en vous!... Et qui doit être si étranger à mon existence, à mes
+sentiments!...»
+
+Elle garda le silence. Cependant,--malgré «ce quelque chose de si
+fort», perçu par l'intuition de l'amour malheureux, la jeune femme
+put se dégager assez d'elle-même pour avoir pitié de lui. Il avouait
+sa peur comme un enfant, cet homme tellement bardé de fierté,
+d'impassibilité héréditaires. Toutefois, devant l'irrévocable des
+lèvres muettes, des yeux détournés, il retrouva la maîtrise de soi.
+
+--«Vous dites que je vous devine, princesse Omiroff. Je devine
+ceci: vous désirez que, demain, je prenne le Nord-Express pour
+rejoindre mon futur cousin par alliance, le prince Boris, et que je
+lui transmette vos résolutions, dont l'effet sera de faciliter son
+mariage.
+
+--Faciliter!... Et même le rendre possible, ce mariage auquel il
+tient avec toute la fougue de sa nature. Oui, lord Hawksbury, j'ai
+passé la journée à chercher le prince... Je ne l'ai pas rencontré.
+Maintenant, il est parti. Et la négociation que j'avais à lui
+proposer n'est pas de celles qu'on peut traiter par correspondance,
+ni confier à des tiers. Vous, vous seul... Ah! si vous consentiez à
+vous en charger!... Malgré votre duel avec Boris, je sais que vous
+n'êtes pas ennemis. Vous vous considérez mutuellement avec cette
+courtoisie qui est la parure des gentilshommes.... la coquetterie de
+leur honneur, si j'ose dire.
+
+--Madame, vous avez prononcé le mot «négociation». C'est donc un
+échange que vous offrez à Boris?
+
+--Un échange, oui.
+
+--Que lui demandez-vous donc en retour de vos concessions?
+
+--Mon fils.
+
+--Votre fils!»
+
+Lord Hawksbury, pétrifié, attendait l'explication.
+
+--«Oui, mon fils,» répéta Flaviana. «L'enfant de son frère Dimitri,
+qu'il a cru faire disparaître, pour hériter de mon mari. Il héritera.
+Je consens à tout. Voilà ce qu'il faut qu'il sache. Voilà ce que
+je voulais lui crier. La fortune, le nom même... qu'il garde tout!
+L'état civil de mon petit Serge est constitué tout à fait en dehors
+de la famille Omiroff. Je n'y changerai rien. Je ne veux que mon
+enfant... vous entendez, Hawksbury... Mais il faut que Boris sache
+au plus tôt dans quel état d'âme je suis. Et qu'il y croie, surtout,
+qu'il y croie! Vous pouvez faire cela, mon ami... Vous seul... Vous
+vous porterez garant de ma sincérité. Et cela vaudra mieux que tous
+mes serments, à moi. Suivez-le, rattrapez-le, convainquez-le. Mais,
+si vous avez la moindre pitié pour moi, hâtez-vous!... Qui sait où
+l'on a emporté mon enfant... ce qu'il adviendra de lui!...
+
+--Pardon,» dit lord Hawksbury.
+
+Il gardait son apparence flegmatique. Il n'y faisait peut-être pas
+effort,--d'abord parce que telle était sa plus intime nature, la
+forme même de son inconscient, puis parce qu'il voulait savoir. Toute
+son application tendue à démêler l'énigme, refrénait ses sentiments.
+
+--«Pardon,» répéta-t-il. «Mais ce Boris Omiroff est donc un misérable?
+
+--Qu'importe!... Si ses deux mains me tendaient mon enfant, je
+baiserais ses deux mains,» déclara Flaviana.
+
+--«Quand vous l'a-t-il pris?
+
+--Quand je l'ai mis au monde. Je suis restée assez longtemps entre la
+vie et la mort, sans aucune connaissance de ce qui se passait autour
+de moi. On me fit croire que le cher petit être n'avait pas vécu.»
+
+Hawksbury resta muet. L'horreur du crime consternait sa pensée.
+
+--«Vous êtes sûre de cela, madame?» questionna-t-il. «Et vous êtes
+sûre que votre enfant vit?
+
+--Je l'ai vu tout à l'heure.
+
+--Vous l'avez vu!...
+
+--Oui... oui... je l'ai vu. C'est le portrait de son père... Ah! si
+vous saviez!...»
+
+Le beau visage meurtri s'illuminait. Flaviana frémissait toute. Ses
+bras s'entr'ouvraient, prêts à saisir son trésor. Un émoi radieux la
+transfigura.
+
+«Que demanderai-je encore du cœur de cette femme?» pensa Frederick
+avec une admiration amère. «Combien l'amour d'un homme doit y peser
+peu au prix de l'amour pour son enfant!»
+
+Mais elle poursuivit:
+
+--«Toutes les preuves, je vous les donnerai. Seulement le récit
+serait trop long. J'ai reconstitué les circonstances une à une. Pour
+le moment il faut me croire... Me croyez-vous? Consentez-vous à me
+venir en aide?»
+
+Il ébaucha un mouvement. Elle l'arrêta.
+
+--«Avant de répondre, sachez tout, lord Hawksbury. Je vous dois la
+vérité. C'est une amie que vous aiderez, une amie résolue à n'être
+jamais autre chose pour vous. Je ne serai pas votre femme, Frédéric.
+Et peut-être même... oui, peut-être deviendrai-je la femme d'un
+autre.»
+
+Elle rougit légèrement. Puis elle apparut de nouveau très pâle, plus
+pâle que lui. Tous deux se considérèrent en silence. Flaviana levait
+des yeux pleins de douleur et de douceur, des yeux qui demandaient
+pardon. Ceux de l'Anglais furent d'abord impénétrables. Puis ils
+s'emplirent d'une tristesse immense. Et, tout à coup, il y passa
+comme le sourire d'une ironie mêlée d'attendrissement.
+
+--«Une vraie Française!» prononça-t-il. «Dans le cœur d'une femme
+française, l'amour maternel est un maître qui subordonne tout à lui.
+Vous êtes mère, Flaviana, je ne le savais pas. L'homme que vous
+épouserez vous devra sans doute à votre enfant. Est-ce que je me
+trompe?
+
+--Vous ne vous trompez pas, mon ami.
+
+--Que n'ai-je rencontré ce petit-là sur ma route!» soupira Hawksbury,
+avec une grâce sentimentale qu'on n'eût guère attendue de lui. «Je
+lui aurais dit volontiers: «_My little fellow, give me only the
+second best place in your mother's beautiful heart, and I shall be
+too happy._[1]»
+
+ [1] «Mon petit homme, donne-moi seulement la seconde meilleure
+ place dans l'admirable cœur de ta mère, et je serai trop
+ heureux.»
+
+Ce fut d'une si imprévue délicatesse, l'évocation du petit être, d'un
+charme si émouvant pour Flaviana, qu'elle pleura.
+
+Lord Hawksbury répéta encore, en la regardant comme s'il la voyait
+sous un aspect tout nouveau:
+
+--«Ainsi, vous êtes mère... vous êtes mère...»
+
+Ce fait, dont il avait peine à se convaincre, semblait transformer
+ses sentiments. L'amour n'était pas moindre. La résignation devenait
+plus acceptable. S'il perdait la femme, il ne perdait pas en elle
+cette âme de passion merveilleuse, qu'il croyait entrevoir, et qu'il
+ne pouvait sans frénésie se représenter versant son ivresse divine à
+un autre homme.
+
+Le flegmatique Anglo-Saxon, sous ses dehors de glace, s'était
+incendié l'imagination à désirer en la danseuse la créature de
+volupté, d'orgueil, de mystère, que l'art substituait à la femme. Le
+regard qu'en scène elle fixait avec un si brûlant appel sur des yeux
+invisibles, le sourire qu'elle offrait éperdument à quelque idéal
+baiser, c'était cela qu'il voulait d'elle. Maintenant il découvrait
+que, non seulement il ne posséderait pas ce regard, ce sourire, mais
+que nul ne les posséderait jamais. En Flaviana, l'amante que Dimitri
+avait emportée dans un rêve sans égal, loin du théâtre, loin du
+monde, loin de la vie, ne ressusciterait pas.
+
+--«Vous êtes mère... vous êtes mère...» murmurait celui qui rêva, lui
+aussi, un rêve pareil, de surhumaine extase.
+
+Et le sens profond de ces trois mots coulait en lui comme une onde
+désillusionnante, mais apaisante. Désormais, alors même qu'il la
+verrait bondir, ailée, énigmatique, étourdissante, avec une fièvre
+enivrée sur sa pâleur splendide, il reconnaîtrait le signe de
+douleur, le geste des bras ouverts, le cri du sein gonflé, cette mère
+appelant son petit, cette fière créature prête à baiser les mains
+d'un Omiroff s'il lui apportait son enfant.
+
+--«Madame,» dit Hawksbury, «vous avez bien fait de venir à moi. Je
+serai tellement heureux de vous servir!
+
+--Même après ce que je vous ai confié?
+
+--Je vous suis reconnaissant de votre franchise.
+
+--Vous l'aurez tout entière. Je vous nommerai...
+
+--Ne nommez personne.
+
+--Cependant...»
+
+Elle rougit plus ardemment que s'il l'avait pressée d'achever.
+
+--«Pensez-vous que je n'aie pas deviné déjà, Flaviana?
+
+--Comment?
+
+--Sans doute. Raymond Delchaume est l'homme de votre destinée. Il
+sera le père adoptif de votre enfant. Les circonstances... je les
+ignore. Est-ce qu'elles importent? Je vous ai dit un jour que vous
+aimiez cet homme. J'ai été férocement jaloux de lui. Je voudrais
+encore être à sa place. Et pourtant...»
+
+Il hocha la tête, et se tut.
+
+--«Vous avez un très noble cœur, Frédéric de Hawksbury. Il n'y a pas
+d'homme aussi généreux que vous.»
+
+L'Anglais, maintenant, allait et venait dans le salon. Brusquement,
+il s'écria, d'un ton tout à fait changé:
+
+--«Oui... je veux bien partir demain pour la Russie, courir après
+Omiroff, le rattraper... en route ou là-bas. Voyager m'est facile...
+je suis libre. Donner une leçon à ce gaillard-là... je ne demande pas
+mieux. Je l'ai déjà fait, je suis prêt à recommencer. Mais, diable!
+n'exigez pas que je travaille à faciliter son mariage avec ma cousine
+Maud.
+
+--Si elle l'aime...» hasarda Flaviana.
+
+--«Elle ne l'aimerait pas, connaissant le bandit qu'il est. Votre
+révélation...
+
+--L'orgueil et l'ambition poussent à des crimes les êtres effrénés
+tels que lui. Mais, s'il me rend mon fils, il aura tout effacé.
+Tranquille héritier des Omiroff, il sera le grand seigneur un peu
+autoritaire, un peu emporté, voilà tout, tel que beaucoup de sa race.
+Son alliance peut flatter la fierté d'une femme, même de la fille du
+duc de Carington. Il est fou d'elle, il ne la rendra pas malheureuse.
+Comment saurait-elle?... Pourquoi?...»
+
+Hawksbury eut un âpre sourire. Et son refrain de tout à l'heure
+revint à mi-voix, non cette fois sans un secret reproche:
+
+--«Comme vous êtes mère!...» Et il expliqua: «Vous, si souverainement
+bonne, vous décréteriez le malheur d'une fille charmante, pour
+retrouver votre enfant. Je tâcherai qu'on vous le rende. Mais pas à
+ce prix.»
+
+Sa voix s'affirma, d'une gravité singulière. Il dit encore:
+
+--«Vous ne savez pas ce que c'est que lady Maud Carington. Si je ne
+vous avais pas rencontrée, j'aurais cru impossible à une femme de
+surpasser tant de noblesse dans la grâce, et surtout tant de loyauté.»
+
+Il se tut, rêveur. Et, telle fut sa profonde distraction, pendant une
+minute, qu'il ne vit pas Flaviana s'approcher de lui à le toucher.
+Mais il sentit sur son bras le contact d'une main légère, tandis
+qu'affectueusement des mots glissaient à son oreille:
+
+--«Puisse-t-elle vous consoler!... Non, ce n'est pas pour Omiroff que
+doit fleurir un tel amour.»
+
+
+
+
+XI
+
+LE PRIX DE LA VIE
+
+
+--«Comment!» s'écria Flaviana, entrant précipitamment, dès son
+retour, dans la chambre de Bertile, «tu n'as pas vu le docteur
+Delchaume?»
+
+Un cri de joie, d'une joie aiguë jusqu'à la souffrance, aussitôt
+noyé dans un sanglot, lui répondit. L'étoile s'agenouilla près de la
+chaise longue, où Bertile cédait à une crise nerveuse.
+
+--«Oh! j'ai été si inquiète!... O ma Flaviana, ma petite mère, ma
+sœur, ma chérie!... Toi, toi!... Enfin!... tu es donc là... Et il ne
+t'est rien arrivé de mal!...» balbutiait la petite entre le rire et
+les larmes.
+
+--«Mais je t'avais fait prévenir... pauvre mignonne! Tu ne devais pas
+m'attendre, même pour dîner. Est-ce que le cocher n'a pas rapporté
+exactement?...
+
+--Si... Tout cela, il l'a dit à Mélanie, à qui je l'ai fait répéter
+plus de vingt fois. Mais que veux-tu?... J'avais peur... Ça ne se
+commande pas. Songe... il était moins d'une heure, et maintenant il
+vient d'en sonner huit. Ah! vous n'êtes plus libre, ma belle étoile.
+Vous vous êtes donné une petite fille tyrannique, exigeante...»
+
+Elle glissait son bras, si fluet, autour du cou de la danseuse.
+Sa petite figure, réduite à rien,--le nez pincé, la peau du front
+tendue et ivoirine, laissant transparaître la fine structure osseuse
+du crâne, les yeux fondus de fièvre,--exprimaient la plus tendre
+adoration. Beau sentiment exalté, par lequel cette âme pure, fragile,
+prête à se dissoudre, comme un flocon de nuée printanière au souffle
+de l'éternel espace, aurait communié un instant avec le grand secret
+frissonnant de la vie.
+
+Mais aussitôt, Bertile prit plus sérieusement conscience de l'égoïsme
+dont elle s'accusait:
+
+--«Flaviana chérie! tu dois être morte de fatigue... Et moi qui te
+retiens là!... Va... va vite... change-toi... mange quelque chose.
+Après, tu reviendras... Tu me raconteras de ta journée ce que j'en
+peux savoir.
+
+--Tu peux tout savoir, mon petit ange... Les choses se sont
+précipitées... je n'ai pas eu le temps... Mais je te dirai... Chère
+petite!...»
+
+Flaviana s'attardait, remontant les coussins sous le buste gracile,
+écartant les cheveux alourdis autour des tempes moites.
+
+Comme elle s'était attachée à cette petite fille!... Quelle
+mélancolie, l'impuissance à la retenir dans ce monde! Énigme des
+existences éphémères,--de la fleur qui va s'ouvrir et que le pied
+foule, de l'oiselet qui tombe du nid dans la rosée glaciale, de
+l'enfant qui a deviné l'amour, et dont les yeux éblouis se ferment
+sous la pierre d'une tombe. «Serge... mon fils!...» soupira ce cœur
+de femme, effaré par le destin. Et, comme tout, à cette minute, la
+contractait d'appréhension, elle reprit tout haut:
+
+--«Je ne comprends pas... non... je ne comprends pas que Raymond ne
+soit pas venu.
+
+--C'est sans doute qu'il me trouve guérie,» supposa Bertile, qui, à
+cette appellation intime de «Raymond» venait de fermer nerveusement
+les yeux. Et, détournant la tête, elle se rejeta en arrière sur
+l'oreiller.
+
+Ce n'était pas le moment d'expliquer à la fillette quels intérêts
+différents de sa santé resserraient le lien entre Delchaume et
+Flaviana, donnaient le même but à leurs pensées, la même palpitation
+à leurs cœurs.
+
+Dans la salle à manger, où la danseuse s'assit pour un semblant de
+repas, rôdait une solitude accablante. Pourquoi n'était-il pas là,
+celui qui, assumant la paternité de son fils, lui apparaissait, par
+une étrange et délicieuse confusion de sentiments, un peu le père, en
+effet, de leur commun trésor? L'absence de Raymond Delchaume après le
+sacrifice, le dévouement révélés par Frédéric de Hawksbury, semblait
+plus intolérable à Flaviana. L'angoisse lui crispait la gorge, au
+point qu'elle renonçait même à boire la tasse de thé qu'elle s'était
+fait servir. Mais, soudain, la sonnerie électrique vibra.
+
+Flaviana se dressa, fit trois pas, perçut une voix d'enfant, et,
+affolée, se jeta dans l'antichambre.
+
+Mélanie venait d'ouvrir. Deux bambins étaient là. Hélas!... ni l'un
+ni l'autre ne ressemblait au sien. Mais, reconnaissant la femme qui
+les accompagnait, la danseuse eut un grand cri:
+
+--«Nounou Favier!...
+
+--Oui... moi, madame... Mais monsieur le docteur ne voulait pas...
+On devait préparer Madame pour ne pas qu'en me voyant... une fausse
+joie...
+
+--Ah! vous ne le ramenez donc pas!...»
+
+La paysanne secoua la tête, fondit en pleurs.
+
+--«Allons... allons...» dit la voix, découragée mais si douce, de
+Flaviana. «Ne pleurez pas, ma pauvre nounou. Entrez un peu ici,
+tenez, dans la salle à manger. Vous veniez de la part du docteur.
+Qu'avez-vous à me dire?... Et qu'est-ce que ces deux petits?...
+
+--Tu ne me reconnais pas, madame?» clama un moutard décidé. «Moi
+je te reconnais bien. C'est toi qu'as emmené ma sœur Berthe. Même
+qu'elle a de la veine de demeurer avec toi, dans un si chouette local.
+
+--Où qu'y a des bonnes choses à manger, vrai!» flûta la gamine, se
+haussant sur la pointe des pieds, tandis que ses deux menottes sales
+s'agrippaient à la table, par-dessus la nappe blanche.
+
+--«Donnez-leur les muffins, Mélanie,» commanda la maîtresse de
+maison. Et, se tournant à nouveau vers la nourrice:--«Ce sont les
+petits Pageant, les enfants de la fruitière... Mais qu'est-ce que
+vous en faites, ma pauvre nounou?»
+
+Clémence Favier, un doigt sur ses lèvres, désigna les gosses. Ils
+n'entendraient rien, d'ailleurs, ayant déjà la bouche pleine, et les
+yeux fixés sur des friandises inconnues, qu'on allait peut-être leur
+donner.
+
+--«Leur mère est au plus mal. Le docteur m'a fait venir pour que
+j'emmène les enfants à Claire-Source.» (Un soupir.) «Ah! ça me
+changera de mon chérubin! Mais ce qu'elle a, c'est très contagieux.
+Une angine infectieuse... Alors, monsieur le docteur s'excuse auprès
+de Madame...
+
+--Comment!... c'est pour cette mauvaise femme?...
+
+--Monsieur le docteur ne la quitte pas. Et il n'a même pas pu écrire
+une vraie lettre. Il a griffonné ça, en me chargeant d'expliquer à
+Madame...»
+
+La danseuse saisit le papier,--un feuillet réglé à doubles lignes, en
+page d'écriture, sans doute arraché à un cahier de Totor, et en haut
+duquel s'étalait, en belle cursive moulée, un exercice sur la lettre
+f:
+
+_Le fifre fanfaron finit fou fieffé._
+
+Sous cet exergue incohérent, quelques lignes au crayon jaillissaient
+du plus profond de la profonde vie tumultueuse:
+
+ «_Flavienne bien-aimée_,
+
+«_Tout mon cœur avec vous, avec l'enfant chéri, avec_ NOTRE _enfant.
+Mais dussé-je vous perdre l'un et l'autre, je ne puis quitter mon
+poste. Comprenez-moi... Je suis à cette heure le commandant sur la
+passerelle, l'aiguilleur qui, pour sauver un train bondé d'existences
+humaines, le dirige sur la voie où joue son enfant._
+
+«_Je me débats contre un mal infectieux, abominable, avec ma nouvelle
+méthode, encore tâtonnante. Si je guéris un cas si grave, ce sont des
+milliers de gens, dans l'avenir, arrachés à la mort... Et je ne puis
+aller, fût-ce une minute, près de vous, de Bertile si faible... Je
+risquerais de vous porter la terrible contagion._
+
+«_Mon Dieu!... Et où en êtes-vous? La police agit-elle? Si vous avez
+la moindre nouvelle, envoyez-la moi. Et que votre génie maternel vous
+soit en aide!..._»
+
+ «RAYMOND.»
+
+A mesure que ces lignes pénétraient l'esprit de Flaviana, le noble
+visage de la jeune femme s'animait d'une flamme enthousiaste. Raymond
+lui demandait de la comprendre. Oui, elle le comprenait. Et plus
+encore: cet être qu'elle avait besoin d'admirer, de qui, un instant
+avant, elle doutait presque,--et avec quelle douleur!--lui était
+restitué, dans toute la magnifique énergie de son intelligence, de
+son caractère, de sa généreuse humanité. Elle ne l'eût pas souhaité
+plus grand.
+
+--«Alors vous emmenez ces deux petits à Claire-Source?... dès ce
+soir?...» demanda-t-elle à Clémence Favier.
+
+Claire-Source... quelle ingénieuse bonté encore d'y recueillir ces
+deux pauvres mioches!
+
+--«Nous prenons le train de neuf heures, madame. Nous n'avons que le
+temps.»
+
+Elle les expédia, avec l'ordre à Mélanie d'empaqueter, en hâte, tout
+ce que les armoires contenaient de pâtisseries, fruits confits,
+marrons glacés, et de descendre cette cargaison dans le fiacre qui
+les attendait. Puis, appelant la seconde femme de chambre:
+
+--«Vite... une robe, un manteau, une écharpe...
+
+--Madame va ressortir?...
+
+--Oui.
+
+--Madame ne danse pas ce soir.
+
+--Non... C'est-à-dire... Je ne devais pas... mais on vient de
+m'appeler d'urgence... L'affiche a été changée au dernier moment.
+
+--Oh! Madame qui est si fatiguée!... Madame n'a pas mangé...
+
+--Ça ne fait rien, ça ne fait rien... Vite!...»
+
+Un bond jusqu'à la chambre de Bertile.
+
+--«Ma chérie, nous devons renoncer à notre bonne causerie pour ce
+soir... Figure-toi... Une indisposition d'Ermellina. On donne le
+_Ballet des Elfes_. Je n'ai que le temps de courir...»
+
+Elle s'enfuit, sans trop regarder le doux petit visage, où chaque
+ombre de mélancolie accentuait une ombre plus mystérieuse, plus
+solennelle, descendue récemment sur le front puéril, sur les joues
+minces, dans les yeux lointains, et qui ne s'en allait plus. Dur de
+mentir à cette chère petite âme. Toutefois il le fallait bien.
+
+Rue du Rocher, Flaviana trouva les volets clos à la fruiterie. Mais
+elle savait le chemin du logement. Par le couloir sordide, elle
+gagna la cour,--ou plutôt le fond de puits, écrasé par l'immense
+mur aveugle de la maison neuve. De fades odeurs flottaient dans
+l'humidité froide. Un papillon de gaz tremblotait au fond, faisant
+palpiter des ombres sinistres dans la cage moisie de l'escalier.
+
+Flaviana monta un étage.
+
+Elle trouva la porte ouverte, sur le palier aux carreaux déteints.
+Une voisine venait d'entrer, portant un bol de soupe chaude à Victor
+Pageant, qui ne voulait pas descendre chez le marchand de vins. Cette
+voisine s'effaça devant la belle visiteuse. C'était une brave femme
+quelconque, qui pénétrait, sans crainte, dans ce logis où sévissait
+un mal contagieux. Elle accomplissait simplement sa cordiale action,
+sans se croire héroïque le moins du monde, comme font les pauvres
+gens, toujours prêts à s'entr'aider. «Les microbes!...» Elle haussait
+les épaules. «Ah! ben, si ça devait empêcher de donner un coup de
+main à quelqu'un dans la peine!... Y en a toujours eu, des microbes,
+avant que les savants _ils s'en soyent_ doutés. On n'en mourait ni
+plus ni moins... On était même plus solide. _Alors?_...
+
+--«Père Pageant, v'là du beau monde, pour voir vot' dame,» chuchota
+cette obligeante personne, qui revint vers l'intérieur. Car son
+obligeance s'alliait fort bien avec un brin de curiosité.
+
+Flaviana, sans s'arrêter aux exclamations du bonhomme, marcha droit à
+la chambre de la malade.
+
+La fenêtre ouverte, un feu clair de bois dans la cheminée, y
+assainissaient presque l'atmosphère. On avait enlevé les vieux
+meubles, encrassés, vermoulus, tiré le lit au milieu, accroché
+des rideaux en percale blanche. Une infirmière, dans sa blouse de
+toile, qui se tenait là, devait avoir fait ce miracle de transformer
+le taudis en une chambre nette de maison de santé. Il avait bien
+fallu,--devant l'obstination de Pageant et de sa femme, qui eussent
+préféré mourir tout de suite, que de laisser transporter l'un deux à
+l'hôpital. Une forme haute se dressa, plus haute semblait-il, dans la
+longue blouse de toile bise. Et il y eut un cri sourd.
+
+--«Flavienne!... ne restez pas! je vous en supplie... A quoi peut
+servir cette folle imprudence?
+
+--A vous persuader que désormais votre danger sera aussi le mien,
+Raymond.»
+
+Un regard seulement répondit. Quel regard!... Mais le jeune docteur
+dit encore, d'une voix étouffée, frémissante d'émotion:
+
+--«Maintenant que j'en suis sûr... Maintenant que vous m'avez donné
+cette force divine... retirez-vous, chère... chère...»
+
+Il n'osait achever.
+
+--«Non, mon ami. Je pense comme la pauvre voisine qui vient
+d'apporter le souper de Pageant: un microbe là où il faut agir, c'est
+une balle là où il faut se battre. Un soldat ne doit pas y penser.
+
+--Qu'avez-vous donc à faire ici, ma vaillante aimée?
+
+--Quelque chose, sûrement... Et je vais le savoir.»
+
+Flaviana, sur l'oreiller du lit, voyait se soulever des épaules
+osseuses revêtues d'une camisole, et une tête qu'elle eut peine à
+reconnaître. La figure de Célestine Pageant, brûlée de fièvre, était
+d'une rougeur intense. Sa maigre chevelure, d'un noir huileux, où
+couraient des fils gris, ramenée en arrière et réunie en une natte
+peu opulente, dégageait les tempes, où d'habitude voltigeaient
+quelques frisettes, quand ne s'y fixait pas à demeure l'escargot
+recroquevillé des bigoudis. Son cou tendineux sortait du col de
+linge, et montrait à la base, au-dessus de la clavicule, une sorte
+d'emplâtre formé de cette toile percée de jours qu'on applique sur
+les plaies suppurantes. La malheureuse femme s'efforça de parler,
+mais aucun son ne sortit de sa gorge, entre ses lèvres desséchées et
+violâtres. Elle porta une main à son gosier, puis secoua la tête avec
+souffrance et fureur.
+
+--«Courage!... cela ira mieux bientôt. Nous sommes tous là pour vous
+soigner,» dit Flaviana de sa tendre voix musicale, et en lui prenant
+la main.
+
+Raymond, désespéré de voir la bouche fraîche de la charmante créature
+s'incliner vers l'haleine mortelle, ne put se retenir d'écarter
+doucement Flaviana.
+
+--«Nous allons procéder à un nettoyage du larynx, avec Mademoiselle,»
+dit-il, faisant signe à l'infirmière. «Voulez-vous attendre un peu,
+ici, à côté? Ensuite notre malade pourra certainement vous dire
+quelques mots. N'est-ce pas,» ajouta-t-il gaiement, «n'est-ce pas,
+madame Pageant, vous serez contente de dire «merci» à cette belle et
+bonne étoile, qui vous apporte un rayon réconfortant?»
+
+La fruitière fit un signe, qui était certainement de terreur pour
+ce cruel raclage de sa gorge auquel on la soumettait fréquemment.
+Toutefois, une lueur inattendue brilla dans sa prunelle, opaque et
+illisible comme un grumeau de cirage.
+
+Flaviana voulut aider à l'opération, mais elle vit tant de détresse
+sur la physionomie de Delchaume, qu'avec son tact toujours inquiet
+d'exagérer, elle passa docilement dans la chambre voisine. Là, elle
+trouva l'ancien hercule effondré dans un coin.
+
+--«Le docteur Delchaume la sauvera, mon brave Pageant.
+
+--Dieu le veuille, madame Flaviana! Car, voyez-vous... on a beau
+vivre comme chien et chat... quand on pense que la maman de ses deux
+mioches va s'en aller dans le trou noir, on ne peut pas supporter
+c't'idée-là. Est-ce drôle!... quand ce diable de satané moment
+arrive, les torts n'existent plus. On ne se rappelle que les bons
+moments. On a été heureux, nous deux Célestine, au commencement,
+comme tout le monde. Au fond, c'était une brave femme, dure à la
+besogne, et qui n'aurait pas fait tort d'un sou à personne. Son vice,
+ç'a été sa terrible jalousie de ma pauvre petite Berthe. Mais j'étais
+pas toujours un agneau, moi non plus. Ah! puis elle souffre, que ça
+me retourne les sangs...»
+
+Il parlait la tête penchée, les mains pendantes entre ses genoux. Les
+phrases lui coulaient du cœur comme malgré lui.
+
+--«C'est vrai...» dit rêveusement Flaviana. «Vous avez raison,
+Pageant. Il nous faut pardonner, parce que la mort, elle, ne pardonne
+pas. Il y avait toujours quelque chose de beau, qu'on n'a pas assez
+vu, et qu'on regrette, dans les yeux de ceux qu'elle emmène...--ces
+yeux qui restent en nous, avec toujours un peu de reproche...»
+
+Pageant eut l'air d'hésiter, puis il finit par dire:
+
+--«Ça la tourmente aussi, vous savez, c't'abcès que le docteur lui a
+fait venir au cou.
+
+--Ça la tourmente... Vous voulez dire qu'elle s'en inquiète?...
+
+--Oui... Et puis ça tire, ça brûle, donc!
+
+--C'est pour son bien.
+
+--Oh! les nouveaux systèmes...» grommela le frotteur.
+
+--«C'était aussi un nouveau système, la vaccine, quand on l'a
+inventée, Pageant.
+
+--Pas la même chose... La vaccine, elle, empêche la maladie de venir.
+
+--Mais quand la maladie est venue, Pageant, que l'ennemi est dans la
+place, il faut faire appel à toutes les forces capables de sauver
+l'organisme.
+
+--Je vous demande pardon, madame Flaviana,» fit le brave homme.
+«J'suis p'têtre qu'un ignorant...--j'en suis même un pour sûr,--mais
+je ne comprends pas. Un abcès, ça ne donne pas des forces... Ça en
+ôte.»
+
+Flaviana eut recours à une comparaison.
+
+--«Lorsqu'un pays est attaqué, dites-moi, qu'est-ce qu'on fait?
+On mobilise tous les corps d'armée, on amène les troupes en grand
+nombre vers la frontière ouverte. Eh bien, quand un organisme vivant
+est attaqué, les choses se passent de même. La nature bat le rappel
+dans tout cet organisme, et concentre sur un point, en face des
+envahisseurs, qui sont les microbes, les vaillants soldats, qu'on
+appelle, d'un nom un peu barbare, les phagocytes. Seulement, il peut
+arriver que les microbes soient très redoutables, et le corps dont
+ils font l'assaut, très débile. Alors la science essaie d'un moyen:
+elle mobilise la réserve, elle suscite l'ardeur, l'enthousiasme,
+des phagocytes paresseux, des phagocytes antimilitaristes. Et, pour
+cela, elle crée l'abcès artificiel, qui attire près du point menacé
+des renforts de défenseurs. Je vous dis cela très en gros, mon bon
+Pageant, car je ne suis guère plus savante que vous...
+
+--Oh! madame...
+
+--Mais non. Seulement vous pouvez avoir confiance dans le docteur
+Delchaume. Il remet en usage une chose, d'ailleurs inoffensive en
+soi, l'ancien cautère, dont on a tant ri, qu'on ne croyait plus bon
+qu'à mettre,--en proverbe,--sur une jambe de bois. Il en a obtenu des
+miracles dans les maladies infectieuses.
+
+--Et alors, vous croyez?...
+
+--Qu'il va en faire un de plus?... J'en suis certaine.»
+
+L'infirmière parut à la porte qui séparait les deux pièces. Sur un
+signe, Flaviana et Pageant la rejoignirent.
+
+La malade, soulevée sur ses oreillers, le visage moins enflammé
+de fièvre, la respiration presque libre, les regardait. Quand son
+mari fut proche, elle lui tendit la main, avec un air d'abattement
+et d'humilité. Puis son regard vira, et, successivement, se posa
+sur les visages autour d'elle. Ce pauvre homme, qu'elle avait tant
+tourmenté, cette rayonnante artiste, pour qui elle devait être moins
+que rien, ce docteur déjà célèbre, et jusqu'à cette infirmière,
+dont elle n'aurait même pas pu dire le nom, tous ces êtres n'avaient
+qu'une pensée, à cette minute: sauver sa misérable existence. Et,
+pour accomplir cela, ils suspendaient tout, ils s'arrachaient à la
+domination ardente de leurs sentiments, de leurs soucis, de leurs
+joies,--bien plus, ils risquaient d'attraper l'abominable contagion,
+ils exposaient leur vie. Et tous les quatre lui souriaient du même
+sourire encourageant, attendri, fraternel.
+
+Pourquoi?
+
+Une perception confuse de ce qu'elle n'avait jamais connu, jamais
+éprouvé, les beaux mouvements désintéressés de l'âme humaine, pénétra
+en elle à travers l'étonnement, à travers la peur et l'espoir, à
+travers sa mortelle faiblesse et son éperdu désir de vivre. Des
+larmes vinrent à ses yeux, mirent une clarté céleste et tremblante
+sur les opaques prunelles en grumeaux de cirage. Quelque chose de
+splendide se refléta dans cette double goutte d'eau, suspendue entre
+les paupières fripées. Les mains se joignirent. Les mains rugueuses,
+dont nul savonnage n'arrivait à blanchir les mille petites rides
+noires,--les mains sèches, terreur de Titine et de Totor. Un son
+pénible sortit, raclant la gorge douloureuse:
+
+--«C'est donc vrai qu'on ne va pas me laisser mourir?...» Et, sur
+leur affectueuse protestation:--«Je ne vaux pas cher, pourtant. On ne
+me déteste donc pas, vous tous?... A quoi est-ce que je sers dans ce
+monde?
+
+--Vous êtes mère,» dit Flaviana. «Vous élevez vos chers petits pour
+être des braves gens.
+
+--Je n'aime qu'eux deux. J'ai fait du mal...»
+
+On l'interrompit.
+
+--«Vous allez faire un grand bien,» dit doucement Delchaume.
+
+--«Moi!...» (Un éclair de redressement.)--«Du bien?... un grand
+bien?... de quelle façon?...»
+
+Delchaume se pencha vers elle, lui parla avec une bonté, une
+autorité cordiale, dont Flaviana eut la surprise. Elle ne l'avait
+jamais vu dans son rôle de guérisseur moral auprès des êtres à l'âme
+disgraciée, infirme. Toujours, devant elle et devant Bertile, Raymond
+s'était montré l'homme à la pensée agile, à l'esprit vigoureux,
+dédaigneux des petitesses, des détails, et dont le cœur blessé
+gardait une incrédulité au bonheur. Ici, voici qu'il devenait, pour
+l'œuvre efficace, celui qui se simplifie, s'incline, s'oublie, qui
+se clarifie, pour ainsi dire. Sa voix même prenait une glissante
+douceur, s'insinuait comme un baume, suggestionnait, persuadait. Et
+son beau profil, ciselé contre la lumière d'une lampe, s'imprégnait
+de mâle et secourable grâce. A ce moment-là, Flaviana sentit qu'elle
+l'aimait.
+
+--«Vous ne savez pas,» disait-il à Célestine Pageant,--non sans la
+gaieté puérile nécessaire aux malades comme aux enfants.--«Vous ne
+savez pas... C'est moi qui vous devrai beaucoup de reconnaissance
+d'avoir guéri. Car votre guérison ne fait plus de doute. Vous avez
+été une malade docile. Vous m'avez laissé faire. Et, grâce à vous,
+s'affirme le succès éclatant d'une méthode nouvelle, contre toute une
+catégorie de terribles maladies infectieuses. Parce que vous aurez
+guéri, des milliers de gens guériront. D'abord, on leur racontera
+votre miracle, à vous... Un vrai miracle... oui. On vous a tirée de
+loin. Le brave papa Pageant vous le dira. Ça donnera aux désespérés
+la confiance, la foi en la vie, sans laquelle le plus savant docteur
+ne peut rien. Les médecins aussi auront la foi. Ils oseront faire ce
+qu'il faut. Alors... comprenez-vous maintenant? Voyez-vous tout le
+bien que vous aurez fait?
+
+--Ça sera vous, docteur,» dit rauquement la malade.
+
+Mais ses yeux rayonnaient. Un sourire qu'on ne lui connaissait pas
+la transfigura. Elle se sentait nécessaire--plus que nécessaire,
+précieuse. Son corps peu attrayant, et l'âme revêche qu'il abritait,
+prenaient soudain une dignité dont elle était salutairement émue.
+Sa vie infime de mégère querelleuse importait donc?... Ça n'était
+pas des mômeries, des grimaces, cette sollicitude de tous, contre
+laquelle son mauvais esprit s'insurgeait tout à l'heure. Elle murmura:
+
+--«Y a de bonnes gens, tout de même.»
+
+Puis, ne sachant comment marquer la transformation qui s'opérait en
+elle, tout à coup, elle trouva ceci. S'adressant à Flaviana, elle
+dit, avec un tremblement qui n'était pas celui de la fièvre:
+
+--«Madame, comment va notre pauvre petite Berthe?... J'ai pensé à
+elle quand j'ai cru mourir, l'autre nuit... J'ai du regret...» Une
+suffocation l'arrêta, et elle reprit dans un souffle:--«Voudrez-vous
+bien... dites... lui demander qu'elle me pardonne?...»
+
+Gentiment, avec d'apaisantes paroles, on la fit taire.
+
+--«Laissons... Il faut qu'elle repose,» commanda le médecin.
+
+La lumière fut baissée. L'infirmière demeura. Mais, dans la pièce
+voisine, Pageant ayant vu que le docteur retenait leur visiteuse pour
+lui parler à mi-voix, s'éclipsa, par discrétion. Le brave frotteur
+balbutia quelques mots:--«Une commission chez le pharmacien...»
+
+Alors ce fut là, dans cette humble salle à manger d'ouvriers, à la
+clarté médiocre d'une lampe à pétrole coiffée de son abat-jour en
+papier, que la splendide danseuse, l'étoile admirée de l'Europe, la
+fée légère des pays de mirage, celle à qui les souverains baisaient
+le bout des doigts, mit sa main dans la main du maître de son cœur,
+sans s'inquiéter si celle-ci ne gardait pas la menace de la mort,
+qu'elle venait de combattre.
+
+Mais la révélation de leur tendresse immense fut voilée de
+mélancolie,--non pas à cause de l'heure, ni du décor, ni des
+mortelles embûches. Ce qui était en eux ignore l'anxiété des veilles
+lugubres, la misère des choses, et ne croit qu'aux espoirs sans fin.
+S'ils parlèrent avec tristesse du plus merveilleux bonheur qui soit
+au monde, ce fut à cause de l'enfant,--de LEUR enfant--de ce petit
+être, à la fois un petit prince Serge et un petit François Delchaume,
+et surtout si fortement, si miraculeusement, l'enfant de leur amour,
+bien qu'il ne fût pas né de leur amour. Le retrouveraient-ils? Toute
+perspective enchantée leur était interdite tant que cette inquiétude,
+plus morne qu'un deuil, habiterait leur cœur.
+
+Flaviana raconta l'aventure de sa journée. Que de commentaires, de
+raisonnements, de résolutions, de plans de campagne! Lorsque, enfin,
+la jeune femme sortit, laissant son ami à sa lutte contre le mal
+infectieux dont il ne se croyait pas définitivement vainqueur, la
+nuit s'avançait.
+
+Dans la petite cour moisie, Flaviana crut voir glisser une ombre plus
+noire que les ténèbres, et elle eut un sursaut de frayeur. Mais,
+aussitôt, elle devina.
+
+--«Mon pauvre Pageant, vous attendiez, là!... Mais il fait glacial!...
+
+--Oh! j'étais trop heureux, madame!... Je vais maintenant vous
+chercher une voiture. Il y en a toujours, à côté, à la gare. Et, si
+vous permettez, je monterai à côté du cocher, pour être sûr qu'il ne
+vous arrive rien.»
+
+Dans l'appartement de l'étoile, la bonne Mélanie veillait.
+
+--«Ne m'approchez pas,» dit prudemment sa maîtresse. «Je viens de
+chez une malade. Vite... un bain... du linge. Et tout ce que j'ai sur
+moi... à l'étuve!... Vous tirerez parti pour vous de ce qu'on n'aura
+pas trop abîmé.
+
+--Quel dommage! Madame sait qu'elle porte sa robe d'intérieur toute
+neuve... si jolie... un vrai souffle!... il n'en reviendra rien.
+
+--Ah! Mélanie, que c'est peu de chose! Mademoiselle ne s'est pas
+réveillée?... Voyez donc.»
+
+La grosse personne s'en alla sur la pointe des pieds, qui ne
+ressemblait guère aux pointes de la Reine des Elfes, mais qu'on
+n'entendait pourtant guère sur les tapis épais. Elle revint bientôt
+à la salle de bains, où Flaviana disparaissait jusqu'aux épaules,
+dans une eau qu'un produit antiseptique parfumé rendait d'une opacité
+laiteuse. Même, par surcroît de précaution, la danseuse y dénouait sa
+chevelure noire, assez courte, mais épaisse et naturellement bouclée.
+
+--«Mademoiselle Bertile doit dormir à poings fermés. Rien ne bouge
+dans sa chambre, et il n'y a pas un fil de lumière sous la porte.
+
+--Tant mieux.
+
+--Mademoiselle m'a dit de prévenir Madame qu'elle lui a laissé un
+mot, à cause d'un coup de téléphone qu'elle a reçu.»
+
+La figure brune, dans l'eau opaline, entre les nerveuses mèches qui
+se tordaient dans l'humidité, comme des sarments au feu, s'étonna.
+
+--«Un coup de téléphone... Tiens!... A quelle heure?
+
+--Il n'était pas neuf heures. Madame venait de partir.
+
+--Qu'est-ce que c'était?
+
+--Je ne sais pas,» dit la femme de charge.
+
+Et sa face de lune bienveillante se renfrogna un peu. Curieuse à
+proportion de son dévouement, Mélanie ne concevait pas que ses jeunes
+maîtresses eussent à lui cacher quelque chose. Elle ajouta froidement:
+
+--«Mademoiselle ne m'a rien dit. Le téléphone était resté près d'elle
+depuis ce matin, parce qu'elle avait attendu toute la journée une
+communication de Madame.
+
+--Et elle m'a laissé un mot?
+
+--Oui... sous enveloppe,» souligna la brave femme qui se fût si
+volontiers chargée d'une commission verbale.
+
+--«Allez me le chercher.»
+
+Le chiffon de papier, vite ouvert, vite lu, produisit sur Flaviana un
+effet galvanique.
+
+--«Mélanie, mon peignoir!...» s'écria-t-elle, dressant hors de l'eau,
+derrière le rempart de linge aussitôt tendu, son corps effilé, noble
+de lignes, lisse et chaudement pâle comme un marbre grec.
+
+A peine vêtue, par-dessus sa chemise, d'un neigeux vêtement
+d'intérieur, linon et dentelles, les pieds nus dans ses pantoufles de
+satin blanc, (car Flaviana, chez elle ou dehors, ne portait que du
+noir ou du blanc), la danseuse s'élança chez Bertile.
+
+Derrière elle, Mélanie repêcha, sur le lac irisé que contenait la
+baignoire, le billet qui y flottait, à demi submergé, comme un radeau
+en détresse. Il contenait si peu de mots, qu'un œil, même moins
+aiguisé, les eût saisis sans le faire exprès:
+
+ «_Flaviana chérie_,
+
+ «_Je ne dors vas. Viens, à quelque heure que tu rentres._
+
+ «_Ta sœurette Bertile, qui t'adore._»
+
+«Je ne dors pas. Elle dit cela, mais le sommeil aura été le plus
+fort,» pensait l'étoile. Aussi fût-ce avec une silencieuse douceur
+qu'elle poussa la porte de la chambre. Du dedans, l'électricité
+jaillit. Une voix faible et frémissante s'écria:
+
+--«Ah! enfin!... enfin!... Viens vite, chérie!... Si tu savais!...
+
+--Quoi donc?... Mais quoi donc? Qu'est-ce qui t'agite ainsi, petite
+mignonne?...» demandait l'aînée, presque avec effroi.
+
+Tendrement, elle se prêtait à l'étreinte affolée des bras si frêles,
+tandis que la tête blonde s'abattait contre elle, en un geste à la
+fois câlin et désespéré.
+
+--«Flaviana... Est-ce vrai que tu as un enfant?...»
+
+Ce fut au tour de la jeune femme de trembler d'émotion. Et toutes
+deux se serraient l'une contre l'autre, éperdument.
+
+--«C'est vrai. Je voulais te le dire ce soir même.
+
+--Tu es inquiète de lui?
+
+--Dieu!...»
+
+L'anxiété du cri bouleversa Bertile, qui jeta, tout d'une haleine:
+
+--«Rassure-toi... On veille sur lui. Des amis le suivent.
+
+--Des amis?... Lesquels?... Mais que sais-tu?... Comment?... Oh! ma
+petite Bertile!... ma petite Bertile!...»
+
+La fillette raconta. On avait téléphoné.
+
+--«Mais qui?...
+
+--Un inconnu... un homme. Il n'a pas voulu se nommer. Mais il m'a
+assuré que tu le reconnaîtrais, que tu le croirais... à certains
+signes.
+
+--Alors... voyons... dis! Dis vite, dis tout... exactement... comme
+tu as entendu.
+
+--Le timbre du téléphone a résonné. J'ai pensé que c'était toi...
+ou... le docteur. Je me sentais si seule. J'attendais... je ne sais
+quoi... Pardon...»
+
+Un petit sanglot, vite retenu... Une caresse de Flaviana,--une
+caresse un peu distraite peut-être, toute l'âme de la mère tendue
+vers l'autre... vers l'absent, dont elle allait entendre parler.
+
+Or, voici ce que Bertile lui répéta: Le mystérieux correspondant,
+d'abord, avait demandé Flaviana. Puis, apprenant l'impossibilité de
+lui parler, il avait dit:
+
+--«Qui que vous soyez, écoutez et transmettez-lui mon message. Une
+jeune fille, avec la douce voix que vous avez, ne peut lui vouloir
+du mal. D'ailleurs, je n'ai pas le choix. Je téléphone d'une petite
+ville de la vallée du Rhône, où je passe la nuit avec mes compagnons,
+et avec l'enfant vers qui Flaviana tendait tout à l'heure, à travers
+la grille du Vieux-Moutier, des bras qui ne pouvaient être que ceux
+d'une mère. Elle ne me connaît pas, mais je l'ai reconnue, moi. Car
+je ne suis qu'en apparence un valet de pied, tel que j'en avais
+l'air, sur le siège de l'auto, à côté de l'homme redoutable. A
+travers la nuit, par une ruse que je ne pourrai sans doute renouveler
+de si tôt, je jette une parole rassurante à celle qui fut la femme
+de Dimitri Omiroff. Je réponds de son fils. Et Katerine est avec moi
+pour le protéger. Encore un mot: que notre silence ne l'effraie pas,
+même s'il dure. La plus grande imprudence serait de lui ramener tout
+de suite l'enfant.»
+
+Bertile ajouta:
+
+--«C'est à peu près, mot pour mot, ce que j'ai pu saisir. La voix
+s'est tue brusquement, comme suspendue par une impérieuse prudence.
+Il n'y a qu'une chose... importante sans doute... que je ne retrouve
+pas... Le nom de famille de cette Katerine. Je ne l'avais pas
+distingué nettement.
+
+--N'était-ce pas Risslaya?... Katerine Risslaya?
+
+--Il me semble... Mais... chérie... tu es si pâle! Parle-moi. Que
+penses-tu?...
+
+--Je pense, ma Bertile, que c'est trop beau. J'ai peur de croire.
+Et cependant... Katerine m'a dit de ne pas douter d'elle si je ne
+la retrouvais plus. Elle a dû partir avec cette voiture, avec ces
+gens... trouver un stratagème. Et il y avait, sur le siège, un autre
+homme...»
+
+Parlant à mi-voix, comme à elle-même, rapprochant les indices,
+supputant les chances, Flaviana n'osait s'avouer trop de confiance,
+tandis qu'en secret son cœur palpitait d'un irrésistible espoir.
+
+La main fluette de Bertile se posa sur la sienne, si timidement, si
+tendrement, que, malgré la préoccupation unique, intense, la mère
+s'oublia dans un profond élan vers cette douce petite.
+
+--«Chère mignonne, tu as le droit de tout savoir. Je n'ai pas
+de secret pour toi. Mais dans quel tourbillon la vie m'a prise!
+Demain... Ou plutôt: ce matin, dans quelques heures, quand tu te
+réveilleras, je te dirai...
+
+--Pourquoi pas tout de suite?
+
+--Tu es trop fatiguée. Tu as déjà veillé pour m'attendre...
+
+--Dormiras-tu, toi, Flaviana?... Ah! tu n'oses pas l'affirmer.
+Eh bien, moi non plus. Restons ensemble. Et dis-moi tout, de ta
+tristesse... et de ton bonheur.»
+
+Flaviana raconta tout.
+
+Quand elle eut terminé, quand elle se pencha pour donner un baiser
+à Bertile, qui promettait, secouée par mille émotions, d'essayer
+toutefois de dormir, Flaviana entendit à son oreille un chuchotement.
+
+--«Mon étoile chérie,» murmurait la petite danseuse, «je partirai
+donc tranquille. Tes deux amours vaudront mieux que ma pauvre
+tendresse. Et je n'en suis pas jalouse!... Seulement... dis... tu ne
+m'oublieras pas!...»
+
+
+
+
+XII
+
+PLUS RAPIDE QUE LE RAPIDE
+
+
+--«_Why, t'is not awfully jolly... What do you think?_[2]»
+
+ [2] «Vraiment, ce n'est pas d'une gaieté folle... Qu'en
+ pensez-vous?»
+
+Lord Hawksbury s'exprimait dans sa langue maternelle, la sachant
+familière à Boris Omiroff.
+
+Ce qui n'était pas «d'une gaieté folle»--ou, traduction littérale:
+«pas terriblement joyeux»--c'était le paysage fuyant de part et
+d'autre du wagon-salon réservé au prince.
+
+Le rapide transsibérien, ayant dépassé Omsk, filait à une vitesse
+vertigineuse, suivant une ligne qu'on eût dit le diamètre d'une
+circonférence d'eau congelée. Tellement unie était la plaine immense,
+sous son tapis de neige, que les légers accidents de terrain
+semblaient à peine de petites vagues figées. Tristesse plus poignante
+que la tristesse du désert, car la lumière, qui joue sur l'or des
+sables, qui l'anime de reflets et de mirages, ne resplendissait
+pas sous la lourde coupole grise de ce ciel boréal. Bien qu'on
+approchât de midi, rien ne laissait deviner la présence du soleil
+derrière cette voûte immobile de plomb et d'étain, où roulaient,
+comme prisonnières, des vapeurs fumeuses et rouillées. Tristesse plus
+oppressante que celle de la mer, car les flots vivent, dans leur
+perpétuel mouvement. Ici, les voyageurs du transsibérien pouvaient
+se croire les visionnaires effarés d'une planète morte. Certains
+paysages lunaires doivent ressembler à ces steppes hibernales.
+
+Et Frederick de Hawksbury répéta qu'il ne trouvait pas ce spectacle
+«terriblement joyeux».
+
+--«Vous êtes difficile, mon cher adversaire,» dit Omiroff. «Moi,
+j'estime l'existence admirable. Elle me rapproche à toute minute
+d'une fiancée que j'adore. Et mes idées ne seraient pas plus
+souriantes si ce train où nous sommes traversait une vallée fleurie,
+sous un soleil radieux. D'où vous vient cette humeur morose?
+N'avez-vous pas pris tout à l'heure, comme je l'ai fait, une bonne
+douche glacée. Rien ne vous dispose aussi allégrement, et l'on ne se
+doute plus qu'il fait vingt-cinq degrés de froid dehors.»
+
+Hawksbury, enfoncé dans un moelleux fauteuil tournant, les jambes
+allongées, les coudes calés aux deux bras du meuble, et les bouts
+des doigts juxtaposés suivant son habitude, considéra le prince, qui
+allait et venait, fumant une cigarette.
+
+Depuis qu'il avait rejoint le Russe, pour obéir à Flaviana, il
+étudiait le personnage. Et, de plus en plus, sous les dehors du
+grand seigneur fantasque, intrépide, aventureux, joyeux vivant, bon
+garçon, en apparence ouvert à la généreuse civilisation moderne, il
+retrouvait le barbare, le féodal, l'être d'égoïsme, de tyrannie,
+de brutalité, dont le type subsiste héréditairement là où il est
+conservé, préservé, maintenu par le régime autoritaire.
+
+Pourquoi l'homme évoluerait-il quand le milieu, demeurant immuable,
+ne l'y contraint pas? Cette contrainte, qui ne se produit point en
+Russie par une évolution normale, a peu de chances de s'établir par
+le terrorisme révolutionnaire. La violence, généralement, appelle
+la violence. L'action suscite la réaction. Cependant c'est pour
+faire franchir au moyen âge, attardé dans l'âme slave, les étapes
+le séparant du vingtième siècle, que les intellectuels opprimés
+précipitent les temps à coups de bombes.
+
+Quels abîmes creusent entre les hommes les siècles qu'ils ne vivent
+pas tous également vite!... Être des sauvages ensemble, c'est un
+élément de bonheur, plus certain que d'être les sociétés millénaires,
+où se coudoient des individus de tous les cycles historiques, où des
+âmes ténébreuses de l'âge de pierre, des âmes nomades des époques
+pastorales, des âmes crédules des temps mystiques, des âmes de
+guerriers, d'esclaves, de chevaliers, de moines, de courtisans,
+de démagogues, doivent s'enfermer dans le plus récent idéal, créé
+d'après la plus récente formule d'une avant-garde de l'esprit humain.
+
+Il y avait certainement trois à quatre cents ans de distance entre le
+membre de la Chambre des Pairs et le boyard de la Petite-Russie. Tous
+deux se tenaient dans un élégant salon, qu'emportait à près de cent
+kilomètres à l'heure une machine lancée par le dernier miracle de la
+science sur deux lignes d'acier allant de Moscou à Vladivostock. Mais
+ce prodige moderne, en égalisant leurs gestes, leur façon de vivre,
+n'égalisait ni leurs conceptions ni leurs sentiments. Toutefois,
+ils se marquaient l'un à l'autre la plus parfaite courtoisie. Leur
+duel, n'ayant été provoqué par aucune offense grave, ne pouvait les
+brouiller, bien que Boris se plaignît encore plaisamment de souffrir
+de l'épaule. Et leur destinée semblait être de devenir cousins par
+alliance, Boris devant épouser lady Maud.
+
+--«Puisque vous allez au-devant d'elle, je vous accompagne,» avait
+proposé Hawksbury, après avoir accepté l'hospitalité du prince dans
+le formidable château des Omiroff, en Petite-Russie.
+
+Ce fut dit, ce fut fait, comme si le voyage de dix jours jusqu'à
+Irkoutsk n'eût été qu'une randonnée en traîneau sur les domaines du
+prince.
+
+Frédéric se disait: «Peut-être obtiendrai-je enfin ce qu'espère
+Flaviana.» Car il s'était heurté au mutisme de Boris, à une
+résolution de ne rien reconnaître, de ne rien comprendre. Il s'y
+heurtait toujours. Mais une autre pensée occupait l'Anglais,
+grandissait chaque jour, plus dominatrice, dans son esprit: «Je dois
+dessiller les yeux de ma cousine. A moins qu'elle ne soit folle, elle
+ne persistera pas à épouser un tel homme, un être sans scrupules,
+sans véritable honneur.»
+
+D'après les dépêches échangées, les voyageurs rencontreraient
+à Irkoutsk la duchesse de Carington et sa fille. Trois jours
+de voyage les séparaient encore de cette ville. A mesure qu'on
+s'en rapprochait, la délicieuse figure de Maud s'évoquait plus
+souvent, avec une réalité plus vivante, dans la pensée de lord
+Hawksbury. A l'imaginer telle qu'elle était, délicate, fière,
+farouchement virginale, très affinée de principes, et, malgré tout,
+si indépendante, et d'une telle générosité d'esprit et de cœur,
+Hawksbury trouvait de plus en plus intolérable l'idée de son mariage
+avec Boris.
+
+A se préoccuper de Maud, fiancée, de Flaviana, mère, d'étranges
+interpositions de sentiments se produisaient chez Frederick. Pour
+laquelle des deux, maintenant, éprouvait-il une anxiété plus
+troublante? Quel genre d'émotion le secouait soudain lorsque
+la brune figure, gravement passionnée, s'effaçait par instants
+derrière la splendeur dorée de l'auréole blonde, lorsque le sourire
+hautain, capricieux, puéril, mais si captivant, de l'enfant gâtée,
+se substituait au sourire lent, profond, magiquement triste, de la
+divine danseuse? L'Anglais, devant l'énigmatique Fée des Elfes,
+songeait en soupirant qu'il possédait la clef de l'énigme, et il
+la voyait pressant dans ses bras un petit enfant. Rivaliser?...
+Impossible!... Et d'ailleurs nul aiguillon de feu ne lui en suggérait
+plus la frénétique envie. Mais la petite bouche railleuse et mutine
+de Maud le faisait songer aux baisers qu'y mettrait Boris. Et
+alors la piqûre d'une singulière jalousie lui perçait les moelles,
+éperonnait son aversion pour le Russe jusqu'à la haine, jusqu'à la
+rage. Quand celui-ci eut énoncé sa profession de foi joyeuse dans la
+vie,--ou plutôt dans les voluptés de la vie,--lord Hawksbury lui dit
+à brûle-pourpoint:
+
+--«Je ne conçois pas qu'un être de jouissance et d'insouciance tel
+que vous ne saisisse pas l'occasion de se débarrasser à jamais d'une
+obsession pénible, d'une menace constante, persiste à traîner jusque
+dans sa vie d'homme marié le poids d'une action abominable, et bien
+plus dangereuse qu'abominable.»
+
+A cette attaque directe, Omiroff ne montra ni colère, ni surprise. Il
+eut plutôt le mouvement de quelqu'un à l'oreille de qui résonne tout
+à coup un signal qu'il attendait. Suspendant sa marche en va-et-vient
+à travers le wagon-salon, il se planta, l'air un peu ironique, devant
+son interlocuteur.
+
+--«Tiens!» s'écria-t-il, «vous ne m'aviez plus reparlé de ça depuis
+Moscou.
+
+--Vous refusiez de m'écouter.
+
+--Je n'aurais pas eu cette impolitesse.
+
+--Vous ne me répondiez pas. Cela revient au même.
+
+--Je vous demande pardon.
+
+--Auriez-vous réfléchi, prince?
+
+--J'ai réfléchi à ceci: c'est que, malgré ce qu'il y a de peu aimable
+pour moi dans vos suppositions, l'estime que j'ai pour vous, pour le
+cousin germain de ma future femme, doit m'engager à en tenir compte.
+
+--Cela veut dire?...
+
+--Qu'au lieu de m'enfermer dans un silence dédaigneux, je vous
+donnerai une explication... loyale.
+
+--Loyale?
+
+--En doutez-vous, Hawksbury?» dit Boris, sans mauvaise humeur. Et il
+ajouta d'un ton léger:--«Vous ne voulez pas que nous nous servions
+encore mutuellement de cible? Ce serait ridicule, mon cher.
+
+--Voyons votre explication.
+
+--Écoutez... si nous buvions d'abord une coupe de champagne,»
+proposa le prince, appuyant un doigt sur la sonnerie électrique. «Le
+perpétuel reflet de cette plaine de neige finit par me barbouiller le
+cœur.
+
+--Du champagne à onze heures du matin, et à jeun!» s'écria l'Anglais.
+
+--«Préférez-vous un cocktail. J'ai avec moi un garçon qui les compose
+à miracle.
+
+--Vous avez donc tout avec vous?... Vous n'avez pourtant pas emporté
+votre château de l'Ukraine dans ce diable de train?
+
+--Quelle plaisanterie! Mais non, au contraire, jamais je n'ai
+voyagé moins confortablement. Seulement, pour les cocktails... Vous
+savez, ce domestique, Sémène, qui m'a rejoint à Moscou?... il a une
+recette!... Vous m'en direz des nouvelles.
+
+--Va pour le cocktail,» dit Frederick, dont l'idée n'était que
+d'entendre au plus tôt ce que Boris avait promis de lui révéler.
+
+Justement, ce fut Sémène qui répondit au coup de sonnette du
+maître,--le Sémène qu'Omiroff avait donné pour second à Flatcheff,
+le Sémène qui glissait des avertissements dans les chaussures de
+Katerine Risslaya, le Sémène qui avait joué un rôle dans l'Allée des
+Tombeaux.
+
+Après plusieurs télégrammes adressés au prince comme émanant de
+son effroyable serviteur, de celui qui dormait sous le couvercle à
+jamais retombé du sarcophage, l'homme était venu lui-même. Il avait
+calculé le temps, pour ne rejoindre le prince, ni durant le séjour
+en Ukraine, ni dans le palais de la Perspective Newsky. Survenant à
+Moscou, au passage du voyageur, il était certain de se faire emmener.
+Sa prévision se réalisa. Voilà pourquoi sa taille athlétique, dans la
+livrée un peu voyante, apparut en se courbant à l'étroite porte du
+couloir.
+
+--«Tiens! pourquoi toi?» demanda sévèrement son maître, qui attendait
+le premier valet de chambre, et n'admettait pas une interversion de
+service.
+
+--«Votre Excellence nous excusera,» répondit Sémène avec l'humilité
+de rigueur. «Mais la sonnerie fonctionne mal. Il doit y avoir un
+mélange des fils. Et alors... au tableau...
+
+--Qu'est-ce que tu me chantes?... Allons, déguerpis. Va préparer un
+cocktail, et envoie-le avec une bouteille de champagne... Mais que ce
+soit Vassili qui l'apporte. Tu n'as rien à faire ici.»
+
+Un instant après, Vassili, plein d'importance et de dignité,
+présentait le plateau d'argent, sur lequel brillait tout un attirail
+de verres, de brocs en cristal, de liqueurs, de chalumeaux de paille
+et de glace pilée. L'ayant posé sur une table, il se préparait
+à servir, quand le prince le congédia d'un geste. Mais aussitôt
+celui-ci se ravisa:
+
+--«Dis donc, Vassili, qu'est-ce que cette histoire de sonnerie
+détraquée?
+
+--La vérité, Excellence. Il y a quelque chose de dérangé.»
+
+Le front de Boris se contracta.
+
+--«Ah! je n'aime pas beaucoup cela. Dans un train où circulent tant
+de gens, je veux être chez moi, avec mon personnel, pouvoir appeler
+qui m'est nécessaire.»
+
+Hawksbury l'observait. Il vit passer sur ce visage audacieux l'ombre
+de la terreur secrète, profonde. Boris Omiroff pouvait l'étourdir,
+sa terreur, il pouvait la dominer, car il était brave. Il pouvait
+même l'oublier, à certains moments,--mais il ne pouvait pas faire
+qu'elle ne vécût au fond de lui, qu'elle ne l'accompagnât partout. Il
+se savait guetté comme une proie,--peut-être pas plus farouchement,
+mais pour le moins autant, qu'un certain nombre de hauts personnages
+officiels, ayant vécu, comme lui, dans la frénésie de l'autorité sans
+bornes et du bon plaisir, avec le lourd héritage de la sauvagerie de
+leurs pères. Serait-ce lui... serait-ce un autre... qui paierait le
+premier acompte de la dette rouge, qui restituerait avec son sang un
+peu des flots de sang versés, qui servirait d'exemple? Parfois, un
+brutal frisson le secouait, malgré qu'il en eût, dans le sursaut de
+la pensée soudaine. Cela venait d'arriver. Il avait pâli.
+
+--«Et je parie,» cria-t-il avec une fureur grondante, «que pas un de
+vous n'est fichu de me réparer cette sonnerie.
+
+--Pardon, Excellence.
+
+--Et qui cela?... Toi, peut-être?...»
+
+Puis, comme Vassili secouait la tête, Boris hurla:
+
+--«Tu ne vas pas m'amener un ouvrier quelconque! Personne ne doit
+pénétrer dans mon wagon, tu le sais bien.
+
+--Sans doute, Excellence.
+
+--Les portes sont toujours fermées à clef?... Tu y veilles?... Et il
+n'y a pas de soufflet de communication entre ma voiture et le reste
+du train?
+
+--Tout cela est en règle, suivant vos ordres, Excellence.
+
+--Alors?...» demanda le maître, un peu radouci.
+
+--«Si Votre Excellence veut bien se rappeler... Sémène... Il est très
+fort pour toutes ces machines d'électricité. C'est lui qui réparait
+les plombs sautés, les petits accidents de ce genre, à Paris.
+
+--Comment veux-tu que je le sache?
+
+--Votre Excellence permet-elle qu'il s'en occupe?
+
+--Oui... Et le plus tôt possible... Tu m'entends?... Tout de suite.»
+
+Omiroff, à cette minute--et il s'en rendait compte, d'où cette
+exaspération--subissait une étrange déroute de ses nerfs.
+Pourquoi?... Que sentait-il donc autour de lui? Rencontrant le regard
+de lord Hawksbury, il rougit comme on rougit à douze ans.
+
+--«Pardonnez-moi, mon cher,» reprit-il en anglais. «J'oubliais que
+je vous ai promis deux mots d'explication.» Et alors, se retournant
+vers le valet de chambre:--«Dans dix minutes... Vassili... le temps
+de boire ceci tranquillement... tu enverras Sémène pour réparer cette
+sonnerie.»
+
+Puis il se versa et avala d'un trait une grande rasade d'extra-dry.
+
+Du bout d'un chalumeau, Frédéric huma quelques gouttes du cocktail.
+
+--«Comment le trouvez-vous?... Fameux, hein?...» demanda le Russe,
+qui vida aussitôt sa seconde coupe.
+
+Le sang qui, tout à l'heure, colorait son visage, y revint, s'y
+fixa. La superbe figure s'altéra de brutalité. Les mâchoires se
+contractèrent, le maxillaire inférieur férocement projeté en avant.
+Les yeux, d'un bleu doré, se brouillèrent de fibrilles pourpres. Un
+sourd juron échappa au prince.
+
+Lord Hawksbury se représenta sa belle cousine, cette Maud, douce et
+fraîche comme une neige d'avril sur les branches roses des pommiers
+en fleur. Une telle grâce d'âme et de corps!... Et la révélation
+pour elle--la première révélation--du véritable tempérament de cet
+homme!...
+
+Omiroff achevait la bouteille de champagne.
+
+--«Dieu! que j'avais soif!» dit-il, la bouche pâteuse, à demi ivre.
+Et, sans transition:--«Donc, voilà, Hawksbury... Voilà pourquoi vous
+ne devez pas,--non ce n'est pas digne de vous,--donner dans ces
+histoires de femme et d'enfant perdu... La pauvre Flaviana est folle.
+Elle est restée un peu fêlée depuis les événements... fâcheux pour
+elle, j'en conviens... La mort de mon frère... Leur fils mis au monde
+avant terme, dans la douleur de ce foudroyant veuvage. Aujourd'hui,
+savez-vous ce qui en est?... Son enfant n'existe plus. Vous entendez
+bien... Je vais vous en faire le serment--le serment le plus sacré
+pour nous autres Russes... Je vous jure que l'enfant est mort... Je
+vous le jure par notre tsar, notre pape, notre père!»
+
+Hawksbury frémit. L'accent de Boris eût porté la conviction même chez
+un homme d'une psychologie moins avertie. Celui-ci ne douta pas. Un
+prince Omiroff peut tout faire, sauf se parjurer par le nom de son
+souverain.
+
+Au même instant, Sémène paraissait,--les dix minutes étant
+écoulées,--avec cette exactitude qui ne discute pas les ordres. Comme
+il entrait, le prince répéta,--et ce fut étrange,--avec un regard
+vers ce domestique, un regard comme de connivence:
+
+--«Certes, je puis le jurer sur mon honneur, l'enfant dont il s'agit,
+est mort.»
+
+Hawksbury vit distinctement l'homme en livrée tressaillir. Il
+eut le choc de ses yeux, levés sur lui, dans un effarement, une
+interrogation anxieuse, puis détournés aussitôt.
+
+«C'est ce garçon-là,» pensa l'Anglais, «qui a dû lui apporter la
+nouvelle, en le rejoignant à Moscou. Le meurtrier peut-être... Et
+cependant... ses yeux...»
+
+La physionomie de ce Sémène frappait Frédérick. Il eut voulu le
+revoir en face. Mais l'homme tournait le dos, disposait les outils,
+puis un paquet de fils électriques.
+
+Une autre intuition troubla Hawksbury.
+
+«Ne serait-ce pas depuis mon intervention, et à cause d'elle, que cet
+abominable Omiroff s'est décidé à supprimer le pauvre petit être? Il
+aura trouvé que trop de gens sont dans le secret. Ah! malheureuse
+Flaviana!...»
+
+Exacte prescience. L'ordre qui décidait Flatcheff à agir, transmis
+dans un langage conventionnel, était parti de l'Ukraine, tandis que
+le prince traitait Frederick en hôte pour lequel on ne saurait avoir
+trop d'égards, dans cette demeure de légende qu'il possédait au bord
+du Dniéper. Et Sémène lui avait apporté la nouvelle de la disparition
+éternelle de son neveu, enfermé dans le sarcophage, endormi sans
+souffrir, assurait-il, au moyen d'une dose énorme de chloroforme.
+Suivant le récit de l'étudiant transformé en valet de chambre,
+Flatcheff ne resterait dans le Midi de la France que le temps
+nécessaire pour assurer, moyennant la forte somme, le départ des
+époux Kourgane. Il les faisait embarquer à Marseille, à destination
+de quelque pays de soleil, où ils allaient finir leurs jours.
+
+Maître de lui-même, comme en toute circonstance, le comte de
+Hawksbury venait de se lever, impassible, afin de quitter le salon où
+Sémène se préparait à réparer la sonnerie.
+
+«Je ne poursuivrai mon chemin côte à côte avec ce diable de Russe
+(_this devil of a Russian_)», se disait-il, «que pour empêcher ma
+cousine de l'épouser.»
+
+Plein de mélancolie et de dégoût, il considéra le grand corps du
+prince, vautré sur un divan. A la portée de Boris était une seconde
+bouteille de champagne, que celui-ci avait entamée sans même se
+servir d'une coupe. A cause des secousses du train, ou parce que le
+liquide coulait ainsi plus agréablement dans son gosier, Boris le
+buvait maintenant à la régalade. Était-ce son humiliante frayeur,
+presque avouée, des nihilistes?... Était-ce l'évocation de sa
+petite victime, qui portait Boris à la distraction étourdissante de
+l'extra-dry?... Le fait est qu'il semblait glisser avec plaisir au
+vertige de l'ivresse.
+
+--«Où allez-vous, Hawksbury? On est bien, ici. Ce garçon va avoir
+fini tout de suite. N'est-ce pas, Sémène?
+
+--Je n'en ai que pour quelques minutes, Votre Excellence.
+
+--Vous voyez, Hawksbury. Ah! moi, je n'abandonnerai pas ce divan pour
+un empire,» ajouta Boris, de la voix somnolente d'un homme que gagne
+un invincible sommeil. Il murmura encore:--«Ne manquez pas... pour
+déjeuner. Vous savez, à une heure, pas avant.»
+
+Hawksbury hésita. Il ne pouvait, avant que le train s'arrêtât,
+quitter le wagon du Russe, puisque la communication n'existait
+pas entre cette voiture et les autres. Or, en dehors du salon,
+il n'y avait que la cabine à coucher du prince, son cabinet de
+toilette et les compartiments du service. Mais l'Anglais préféra
+s'éloigner de cet homme, se promener dans le couloir, contempler
+sans l'accompagnement de ses ronflements, la désolation des steppes
+sibériennes.
+
+Au dehors, c'était toujours le même tapis morne de la neige, la même
+étendue, le même aspect de planète maudite, sous le même ciel lourd
+et livide.
+
+Comme il passait devant la porte vitrée du salon, Frédéric jetant
+machinalement un coup d'œil à l'intérieur, vit Sémène qui soulevait
+le tapis presque au pied du divan où reposait son maître.
+
+«Tiens! quel drôle d'endroit pour faire passer le fil d'une sonnerie.»
+
+Pensée fugace... Observation presque inconsciente. D'autres sujets
+absorbaient trop le raisonnement de l'Anglais pour que son attention
+pût s'arrêter à un détail. Toutefois il s'étonna tout à fait en
+trouvant, à un autre retour, le volet intérieur fermé. Prenant la
+poignée de la serrure, il fit le mouvement d'ouvrir, pour rentrer
+dans ce salon, où le prince l'avait prié de se considérer comme chez
+lui. La porte résista. On avait dû pousser le verrou. Interloqué,
+presque offensé, de se voir relégué ainsi dans le couloir, il
+réfléchit que Boris, somnolent et à moitié ivre, ne l'apercevant
+plus, pouvait le croire retourné dans son propre compartiment. Les
+wagons, durant la marche, ne communiquaient pas, il est vrai, mais un
+cerveau chaviré n'y regardait point de si près.
+
+--«_What a beast!_ (Quelle brute!)» grommela Frederick. Et, tout
+seul, il ne se défendit pas de sourire. «Je rentrerai quand son
+domestique ouvrira pour s'en aller. Mais c'est la dernière fois que
+je serai son hôte. Puisque l'enfant de Flaviana n'est plus,--et il
+faut bien en croire le serment de ce sauvage superstitieux,--je n'ai
+rien à faire avec cet homme, qui a trois ou quatre siècles de moins
+que moi. Il est contemporain de son effrayant château-fort, sur le
+Dniéper...»
+
+Hawksbury alluma un cigare et monologua en lui-même devant
+l'implacable blancheur sibérienne,--blancheur à peine trouée de temps
+à autre par un petit amas noir, d'où montait un peu de fumée, comme
+une haleine, et qui était un village.
+
+Cela passait en éclair le long du train frénétique. Là aussi, il
+y avait des êtres si loin de lui, si loin! Est-ce que le progrès
+ne ferait qu'espacer les hommes, les échelonner à des distances
+infiniment plus grandes au moral que n'étaient matériellement celles
+des routes de la terre quand la vapeur ne les dévorait pas?
+
+Sa rêverie absorbait Frederick. Puis tout à coup:
+
+--«C'est drôle... ce domestique n'en finit pas...»
+
+Une colère soudaine envahit l'Anglais. Il avait envie de s'étendre,
+lui aussi, sur un divan. Eh bien, si ce n'était pas dans le salon du
+Russe, ce serait sur son lit. Pourquoi se gêner? Il allait bien voir.
+
+Impérieusement, Hawksbury ouvrit le compartiment où couchait Boris.
+La porte, cette fois, céda tout de suite.
+
+--«Parfait, je vais en prendre à mon aise.»
+
+Le lit, durant la journée, représentait une large et moelleuse
+banquette. D'un coup d'œil Frederick embrassa ce nid capitonné, où
+il allait s'offrir une confortable revanche. Mais il tressaillit.
+Une ombre passait devant la fenêtre, en face de lui,--une forme agile
+et rapide, qui s'en allait, à contresens de la marche du train.
+
+L'effet physique de surprise passé, le voyageur ne s'étonna pas
+autrement. «Mais c'est égal,» pensa-t-il, «à une vitesse pareille, je
+n'aurais pas cru semblable exercice possible,--même à des employés
+que l'accoutumance enhardit.»
+
+Deux minutes après, étalé de tout son long, le comte Hawksbury
+coupait, lui aussi, par un somme, la longueur de la matinée. Il ne
+devait luncher qu'à une heure, et sa montre ne marquait pas encore
+midi.
+
+A ce moment même, dans le dernier compartiment du wagon de seconde
+classe qui suivait immédiatement la voiture du prince Omiroff, deux
+voyageurs, un jeune homme et une jeune femme, se trouvaient seuls.
+
+La jeune femme était blonde, avec des cheveux épais, taillés courts
+sur la nuque, une figure laide, ardente, où la palpitation d'une vie
+forte et nombreuse comme la vie d'une foule, mettait une fascination
+supérieure à la beauté. L'homme,--un géant,--portait une expression,
+au contraire, placide, concentrée, dans de grands membres aux gestes
+rares, comme sur un visage défiguré par un œil mort et par une
+cicatrice.
+
+--«Pierre,» dit la jeune femme, «nous approchons du fleuve. Là-bas,
+il y a une traînée de brouillard qui marque le cours de l'Obi.»
+
+Ses lèvres se crispèrent après cette remarque si simple. Et il y eut
+un éclair dans ses yeux d'eau phosphorescente.
+
+--«Ma Tatiane...» murmura seulement son compagnon, en glissant un
+bras autour d'elle.
+
+Mais Tatiane Kachintzeff, dardant ses larges prunelles, avec une
+espèce d'avidité pleine d'horreur, sur le lugubre paysage, parla
+comme en songe, sans s'appuyer sur son fiancé.
+
+--«Oui... le voilà, le fleuve... le fleuve maudit... C'est là, sur
+ses bords, que mon père, cet être de science et de pensée, allait
+draguer du sable, une lourde chaîne aux chevilles... D'ici, on
+pourrait presque apercevoir--j'ai étudié la carte--les murs de son
+bagne... Ces murs entre lesquels il subit, par l'ordre d'un Omiroff,
+le hideux supplice... Oh! l'imaginer... Mais chaque fois que j'y
+pense, la folie me prend... Otez-moi cette image... Et c'est là...
+c'est là!...»
+
+Elle se dressa, véritablement égarée, les mains tendues vers
+l'espace blême, vers des amas obscurs qui, là-bas, pouvaient être
+des fabriques, ou des casernes, des faubourgs de ville, vers de
+vagues miroitements de lac ou de fleuve, elle cria, la voix déchirée,
+déchirante:
+
+--«Père!... Père!...»
+
+Marowsky la saisit alors d'une étreinte si frémissante de pitié,
+qu'elle en prit conscience. Elle se tourna violemment. Puis, raidie,
+tragique:
+
+--«Et toi, mon Pierre... Et toi, avec ta face balafrée, ton œil
+perdu, ne portes-tu pas la griffe de proie enfoncée dans ta chair?
+N'est-ce pas Boris Omiroff qui a commandé de tirer, à ce soldat,
+parce que tu osais avancer la tête entre les barreaux de ta prison?...
+
+--Je le sais... Tatiane... Je le sais. Qu'as-tu? Ne sommes-nous pas
+ici pour la justice?
+
+--Elle tarde bien, la justice! Pierre, je ne voudrais pas faiblir.
+Pour que j'ose l'acte terrible, il faut que ce soit ici, tout de
+suite, en face de ce lieu qui a vu le martyre de mon père...
+
+--Qu'importe!» dit doucement Marowsky. «Ce que nous faisons, nous ne
+le faisons pas pour nous, mais pour nos frères... pour l'exemple...
+pour l'avenir.»
+
+Soudain, ils sursautèrent. Puis, d'un bond, Marowsky fut à la
+portière, l'ouvrit...
+
+Un homme s'élança, tomba plutôt qu'il ne s'assit... Mais aussitôt
+se releva, et, haletant, ne pouvant encore prononcer un mot, arrêta
+le bras du fiancé de Tatiane, qui allait refermer la portière. Un
+signe de tête... Pierre aperçut, comprit. Son geste, en claquant le
+lourd battant, eût rompu le fil qu'apportait le nouveau venu--un
+fil enveloppé d'une gaine de soie verte, tel qu'il y en a dans les
+appartements pour les transmissions électriques de sonnerie ou de
+lumière. Marowsky rabattit donc d'abord le carreau et, prenant
+l'extrémité de ce fil, le fit passer par l'ouverture, du dehors en
+dedans, avant de clore la portière.
+
+--«Ah! Sloutvine,» dit alors Tatiane. «Vous voilà donc!... Trois
+jours!... Nous vous attendons depuis trois jours!... Mais vous venez
+à l'heure qu'il faut,» ajouta-t-elle, la main tendue vers le mystère
+du pays de neige et de silence.
+
+Sloutvine,--le Sémène encore vêtu de la livrée des Omiroff,--passa la
+main sur son front.
+
+--«C'était dur, le long du train?...» demanda Pierre.
+
+Un haussement d'épaules. Mais pas un mot. Il n'y avait qu'à regarder
+ce visage blême, maculé de suie, cette bouche encore convulsive, ces
+mains aux ongles saignants. Oui, cela avait été dur, à la vitesse
+infernale du rapide, surtout pour passer d'un wagon à l'autre. Mais
+c'était fait. La respiration normale revenait aux poumons suffocants
+de Sloutvine. Il prit des mains de Marowsky le fil électrique. Les
+deux parties en étaient isolées. Sloutvine les démaillota, sortit
+de sa poche un commutateur,--une de ces vulgaires poires, munies
+d'un bouton sur lequel on appuie pour établir le courant. Vivement
+il lia sur les deux petites bornes les tronçons du fil, et revissa
+l'enveloppe de bois.
+
+Alors, sans une parole, il tendit l'objet à Tatiane.
+
+Quel recul!... quelle pâleur!...
+
+Elle ferma les yeux, puis, les rouvrant, elle enfonça leur flamme
+limpide jusqu'à l'âme de Sloutvine.
+
+--«Seul?» demandèrent ses lèvres blanches et tremblantes.
+
+--«Oui.
+
+--Vous me le jurez?
+
+--Je le jure. J'ai enfermé l'Anglais dans le couloir. Il ne peut être
+atteint.
+
+--Le train?... Les autres?... Sloutvine... il est encore temps...
+Aucun innocent ne souffrira?
+
+--Aucun... Faisons vite.
+
+--Donne...» pria son fiancé, qui craignait de la voir défaillir
+d'horreur.
+
+Elle leva sur lui le fanatisme et l'amour de tout son être,
+scintillant sous les paupières un peu obliques.
+
+--«Non... pour toi... Pour mon père... Pour tous nos martyrs...»
+
+Elle pressa le bouton électrique.
+
+Minute immobile... Leurs cœurs mouraient dans leurs poitrines...
+Rien ne les avertit... Était-elle accomplie, l'œuvre terrible?...
+Comment croire que tout était résolu par ce faible geste d'un doigt
+de femme?...
+
+Les saccades régulières du train, frappant le silence formidable de
+leurs âmes, y roulaient en tonnerre, parmi des échos d'épouvantement.
+
+Mais, soudain...--ne se trompaient-ils pas?...--la course effrénée
+du rapide semblait se ralentir. Leurs regards osèrent se chercher,
+s'interroger... Oui... voilà... c'en était fait... On avait dû tirer
+une sonnette d'alarme. Mais quelle main?... La sienne, à lui?...
+Vivait-il encore?...
+
+Nulle parole ne leur vint aux lèvres. Qu'importait maintenant? Ils
+avaient agi suivant leur conscience,--cette conscience collective
+qu'ils partageaient avec des milliers de leurs frères,--connus et
+inconnus. Ils laissaient le reste, et leur propre sort, au mystérieux
+vouloir de la fatalité.
+
+Sloutvine, pourtant, par une sorte de mécanisme où ses propres
+sentiments n'avaient guère de part--car la peur, le souci de sa
+sécurité s'effaçaient dans la solennité de ce qu'il appelait sa
+mission, dans le sombre enthousiasme d'une telle heure--accomplit
+hâtivement ce que ses amis et lui-même avaient décidé d'avance.
+
+D'abord, il coupa le fil électrique au bord de la portière, en lança
+le bout avec le commutateur aussi loin qu'il put, hors de la voie,
+tandis que la longue partie libre, déroulée par lui le long du train
+en venant de la voiture d'Omiroff, tombait, traînait, se tordait
+entre les roues, qui, bientôt, la morcelèrent.
+
+En même temps--et tout fut fait plus vivement qu'on ne saurait le
+dire--Pierre Marowsky prenait, dans le filet du compartiment, un
+paquet qu'il jetait sur la banquette: des vêtements, vite sortis
+par leurs mains fiévreuses,--vêtements grossiers, salis, de paysan
+sibérien, un casaquin de peau de mouton, une culotte de drap, des
+bottes, un bonnet de fourrure râpé. Sloutvine eut instantanément
+changé sa livrée contre ce costume, dont la vraisemblance devint
+frappante lorsqu'il eut enfoui son crâne tondu sous une longue
+perruque aux mèches grasses, et caché ses joues glabres dans les
+frisures d'une barbe d'aspect non moins répugnant.
+
+Pendant qu'il s'habillait, Tatiane et Pierre soulevaient un des longs
+coussins de la banquette, et le montraient décousu d'avance sur un
+des côtés et à demi vidé de sa garniture intérieure. Dans ce vide,
+ils enfouirent la livrée dont venait de se dépouiller leur ami. Puis
+ils refermèrent l'ouverture à grands points cachés sous le galon.
+
+Si promptement qu'ils eussent agi, l'arrêt du train aurait dû les
+surprendre avant leurs précautions achevées. Mais l'illusion de leur
+angoisse les avait trompés. Le rapide ne stoppait pas. Après un
+simple ralentissement sur une courbe de la voie, il reprenait son
+élan de vertige.
+
+--«Comment!... Qu'est-ce que cela signifie?» murmura Tatiane.
+
+--«Raté!...» s'écria Marowsky.
+
+--«Non,» dit Sloutvine.
+
+Les fiancés le regardèrent. Et ce fut pour eux comme un
+appesantissement de cauchemar, le face à face avec le moujik
+impossible à reconnaître, avec cet étranger, qui leur parlait de ce
+qu'ils n'osaient pas formuler en eux-mêmes.
+
+--«Non,» répéta l'homme aux cheveux sales, à la barbe broussailleuse,
+«ce n'est pas raté. Au contraire. Mes calculs sont exacts. Le bruit
+n'a pas dû dépasser celui d'un coup de revolver. Ce qui m'étonne,
+c'est que l'Anglais, dans le couloir, n'ait pas entendu, et donné
+l'alarme.
+
+--Mais,» observa Marowsky--la voix basse, étranglée, «si le train
+ne s'arrête pas, tu es perdu. Ton costume... c'était pour te mêler
+à des paysans... avoir eu l'air d'accourir... vers... la chose...
+l'accident... Un contrôleur peut t'apercevoir maintenant. Que
+dirons-nous?...»
+
+Sloutvine s'approcha de la portière, voulut l'ouvrir. Mais Tatiane
+s'interposa.
+
+--«C'est de la folie. Vous vous tueriez!
+
+--Je ne veux pas vous compromettre.
+
+--Ah! qu'importe.
+
+--Non... Avec vos passeports si bien établis, vous deux, vous êtes
+insoupçonnables... Vous gagnerez Vladivostock, puis l'Amérique... le
+pays libre...
+
+--Jusqu'à ce que nous revenions vers les nôtres...
+
+--Soyez heureux,» dit Sloutvine. «Adieu...»
+
+Il se dégageait de leur étreinte, leur assurant qu'il ne sauterait
+pas, qu'il se coulerait entre deux wagons, attendrait la prochaine
+halte. Mais soudain, leurs voix se turent, leurs gestes mollirent.
+Cette fois, le rapide ralentissait pour stopper. Des maisons
+parurent, puis des garages de wagons, des amas de charbon, une pompe
+pour donner de l'eau à la machine.
+
+Comment?... Un arrêt réglementaire... Leurs yeux lurent sans y
+croire: KRASNOYARSK. Nul ne savait donc rien encore?
+
+Un peu avant le quai, Sloutvine sortit, se laissa glisser à terre.
+
+Tatiane et Pierre le virent se faufiler entre les ateliers,
+baraquements, machines au repos, dans ce dédale qui obstrue les
+abords d'une station de chemin de fer. Si quelque voyageur l'aperçut,
+il dut le prendre pour un ouvrier de la voie, ayant sauté sur le
+marchepied avant l'entrée en gare, et qui descendait à l'endroit de
+son travail.
+
+On s'étonnait, d'ailleurs, dans le rapide, de cet arrêt inattendu, à
+Krasnoyarsk. Nul ne se doutait que c'était là une mesure de faveur
+pour le prince Omiroff. Ses gens pouvaient de la sorte apporter du
+wagon-restaurant ce qu'il leur était trop difficile de préparer dans
+leur petite cuisine ambulante de la voiture particulière,--puisque
+cette voiture, par excès de précaution chez leur maître, ne
+communiquait avec aucune autre.
+
+Le lourd convoi se déroula peu à peu le long du quai, avec des chocs
+espacés, des fusées de vapeur, un halètement rauque, le bloquement
+des freins. Ce fut une agitation immédiate aux portières, de ceux qui
+s'élançaient dehors, et de la nuée de moujiks se précipitant pour
+rendre un service, obtenir une aubaine.
+
+Soudain, des coups de sifflets, précipités, stridents, des gens qui
+courent, la figure décolorée, les yeux fous. Des soldats paraissent,
+les portes des salles d'attente se ferment. Une stupeur se répand.
+De pauvres diables, qui se hâtent au hasard, sont appréhendés
+brutalement. Il y a des cris sans cause, des silences qui font peur.
+
+Que se passe-t-il?
+
+Autour d'un wagon de luxe, voici des gens de police qui se postent.
+Un homme arrive, amené on ne sait par qui. Sur son passage, des voix,
+instinctivement basses: «C'est le médecin.»
+
+Maintenant un bruit de verre qui casse. Une vitre fêlée, au wagon de
+luxe, achève de se détacher, tombe en dehors, se fracasse. Aussitôt,
+vers ce point, un fourmillement. On s'amasse, on se hisse, les têtes
+se dressent... Il faut voir à l'intérieur. Mais les stores sont
+baissés brusquement. Et il se prononce des mots, dans cette foule,
+des mots terribles, auxquels on n'ose pas croire.
+
+Ce fut à cette minute seulement que Hawksbury, étendu sur le
+divan-couchette du prince Omiroff, se réveilla. La sensation de
+l'arrêt, puis des rumeurs confuses, après avoir modifié ses rêves,
+interrompirent tout de bon son sommeil. Avec un étrange sentiment
+d'angoisse, il se dressa. Un piétinement s'assourdissait, sur le
+tapis du couloir. Un choc heurta sa porte. On se pressait là pour
+passer. Tant de monde, dans ce wagon particulier, où le service se
+faisait si discrètement? Pourquoi? Il ouvrit.
+
+Un uniforme de policier russe le frôla rudement. Puis une face rogue
+surgit contre la sienne. On l'interpella sans qu'il comprît. Même une
+main se posa sur son bras. Il eut un sursaut révolté.
+
+Alors, dans le remous de ces corps indécis, par ces gestes qu'on fait
+sans savoir, aux instants de fatalité où la pensée est suspendue,
+Frederick de Hawksbury se trouva à la porte du salon. Et, ce qui
+lui frappa les yeux, sans que son entendement démêlât rien encore
+de la scène incohérente, ce fut une vitre cassée sur le débris
+restant de laquelle coulait un filet clair de sang. Une évidence de
+catastrophe jaillit pour lui de ce détail, peu tragique en lui-même.
+Le sang venait d'une main qui s'était coupée à cette vitre dans
+la bousculade. Toutefois, l'horreur ambiante s'insinua toute ici
+dans l'âme de l'Anglais. Ce fut comme une coulée de glace entre ses
+épaules... Les racines de ses cheveux devinrent douloureuses.
+
+--«Vassili!» cria-t-il, en reconnaissant la livrée voyante parmi des
+épaules sombres.
+
+Le valet de chambre se tourna. Il avait un visage convulsif et
+mouillé de larmes. Tout de suite, ce domestique, dont le dévouement à
+son maître était la raison même de vivre, gémit:
+
+--«Milord... Milord!...» d'un tel accent que les autres s'écartèrent.
+
+Et alors voici ce qui apparut à Frederick de Hawksbury.
+
+Boris Omiroff demeurait encore étendu sur le divan, à peu près
+dans la position du repos. Mais ce divan, sous son buste, était
+saccagé,--le bois disloqué, l'étoffe crevée, les paquets de laine et
+de crins soulevés, dispersés, et inondés de sang. Dans ce fouillis,
+la belle tête du prince russe se renversait, la face en l'air, le
+menton tendu, la bouche ouverte, les yeux révulsés, toute criante,
+semblait-il, et de quel effroyable cri!... Pour muette qu'elle fût,
+on la _voyait_, cette clameur de foudroyante agonie. Elle perçait
+l'âme tremblante des assistants, comme s'ils l'eussent entendue.
+
+D'un geste, Vassili montrait à l'Anglais ce qu'il fallait deviner
+plutôt que voir. Car nul encore n'avait osé déranger l'attitude
+d'immobilité terrible. Le crâne de Boris, en arrière, devait être à
+demi emporté. Car où donc s'achevait ce fort débris de bois garni
+d'une ferrure, où se répandait...--horreur!...--une substance
+graisseuse et rosâtre.
+
+Dans le cou,--dans le cou solide, arrondi comme un marbre,--une
+espèce d'énorme écharde, fichée ainsi qu'une flèche, eût suffi
+peut-être à provoquer la mort.
+
+Des réflexions s'échangérent, entre le commissaire de la gare, le
+chef de train, les agents. Vassili traduisit pour lord Hawksbury:
+
+--«Ils disent que jamais engin n'a fait une aussi précise besogne.
+Avec quelle adresse a-t-on dû jeter cela par la portière, du
+dehors!... Impossible avant le ralentissement du train... Et où
+étiez-vous, milord? où étiez-vous?...»
+
+Une exclamation.
+
+Cette fois, nul truchement ne fut nécessaire. L'Anglais vit quelqu'un
+se relever. Un fil traînait sur le tapis, un fil électrique... Des
+mains le saisirent, le suivirent jusqu'à son point d'attache, à la
+paroi du wagon, sous le bouton de la sonnerie.
+
+Hawksbury se rappela le domestique qui, tout à l'heure, réparait
+cette sonnerie. Devant sa vision intérieure se replaça l'image de cet
+homme travaillant à terre, glissant quelque chose sous le tapis, si
+près du divan, si près de la tête...
+
+Il releva les yeux... Cette tête...
+
+Ouvrant les lèvres, il allait clamer son soupçon, sa certitude.
+Quelque chose l'arrêta. Le regard du serviteur, le regard étrange
+dardé vers lui quand Boris avait affirmé la mort de l'enfant. Ce
+regard lui revint, plein de choses, poignant... Il se tut.
+
+Mais un autre cria le nom du criminel. Vassili maniait à son tour
+le fil électrique, il se frappait le front, puis, avec une mimique
+indignée, expliquait au commissaire de la gare. Hawksbury ne saisit
+que le mot:
+
+--«Sémène... Sémène...»
+
+Les policiers se mirent en mouvement. Vassili s'offrit à les
+conduire. Il allait leur livrer son camarade.
+
+Mais ce fut en vain qu'on chercha le valet de pied... En vain qu'on
+cerna la gare, qu'on mit le train en quarantaine... En vain qu'on
+attendit et qu'on reçut les ordres télégraphiés de Pétersbourg... En
+vain qu'on mobilisa les troupes de la forteresse la plus proche...
+
+L'assassin du prince Boris Omiroff ne se retrouva pas.
+
+Lorsque, enfin, il fallut interrompre les immédiates recherches,
+laisser poursuivre vers Vladivostock tous les voyageurs immobilisés
+à Krasnoyarsk, ceux-ci, en s'éloignant, purent apercevoir, remisée
+sous un hangar devant lequel défila leur train, cette chose, qu'ils
+regardèrent en frissonnant: le wagon luxueux du prince Omiroff, avec
+ses vernis brillants, ses panneaux armoriés, dont les volets clos
+laissaient filtrer de jaunes lueurs--les cierges se consumant dans la
+chapelle ardente.
+
+On attendait de faire exécuter à ce sépulcre ambulant la manœuvre
+des plaques tournantes, pour l'accrocher au premier train marchant
+vers Pétersbourg. Des popes priaient jour et nuit près du corps du
+dernier des Omiroff.
+
+Boris reposait là, et sa tête, appuyée sur l'oreiller, avait
+été bourrée de ouate jusqu'au bord de l'horrible blessure, afin
+qu'elle restât d'aplomb et ne croulât pas, la face levée, dans le
+renversement, le cri, l'épouvante, de sa terrifique agonie.
+
+
+
+
+XIII
+
+LES PETITS PIEDS QUI NE DANSERONT PLUS
+
+
+--«Flaviana chérie, va me chercher papa. Dis-lui de revenir... Il
+peut bien pleurer devant moi... Ah!... pourquoi se cacher?... Je
+sais...»
+
+La voix de Bertile passait à peine, affaiblie, sifflante, hachée par
+une petite toux. Mais, si la fillette parlait avec effort, c'était
+dans un sourire. Une sérénité merveilleuse illuminait ses grands yeux
+clairs. Le doux regard insistant soulignait sa demande.
+
+Troublée par son dernier mot: «Je sais,» et ne voulant rien en
+laisser voir, Flaviana se leva pour lui obéir.
+
+Dans la pièce voisine,--une lingerie, transformée momentanément
+en chambre à coucher, par l'installation d'un lit-cage et d'une
+commode-toilette,--un homme étouffait ses sanglots contre ses bras,
+croisés au dossier de sa chaise. On voyait osciller ses épaules
+sous le drap fatigué d'un veston commun. Une tristesse indicible
+ballottait ce gros crâne grisonnant, cette tête abandonnée de
+pauvre être sans révolte. Pourquoi souffrait-il, celui-là, et si
+cruellement!... lui, qui ne savait pas ce que c'était que de faire du
+mal?.. Quel mystère! Et quelle pitié!
+
+Flaviana, debout derrière Pageant, n'osait lui parler, par peur de
+fondre elle-même en larmes. Mais une porte donnant sur le corridor
+s'ouvrit. Delchaume entra. Tout de suite, avec son autorité d'homme
+de science, il réveilla l'énergie du malheureux père.
+
+--«Allons, mon ami... courage. Ne donnez pas ce spectacle à votre
+enfant.
+
+--Je l'ai quittée exprès,» murmura l'ancien hercule.
+
+--«Mais elle sait bien que c'était pour pleurer,» intervint Flaviana.
+«Elle comprend, allez... Quelle petite âme d'ange! Elle était trop
+exquise pour ce monde, votre Bertile.»
+
+Pageant regardait la belle artiste. Puis il tourna les yeux vers
+Raymond. Tous deux se tenaient côte à côte devant lui. Et, malgré
+leur commisération, leur chagrin, dans le mouvement même qui les
+penchait ensemble vers sa douleur, il ne put les contempler sans
+subir le rayonnement de leur harmonie. Tandis qu'eux-mêmes, en ce
+moment, écartaient la pensée de leur amour, cet amour les liait comme
+d'une invisible guirlande, les rendait pareils d'expression, de
+sentiment, d'attitude. Ce n'étaient plus deux êtres indépendants l'un
+de l'autre. C'était un couple.
+
+L'humble ouvrier sentit cela, profondément. Alors il eut un mot d'une
+intuition merveilleuse. Sans amertume, comme s'il constatait une
+réalité presque consolante, il dit:
+
+--«Ma Bertile s'en va pour vous avoir trop aimés, tous les deux.»
+
+Chacun lui prit une main. Et ils se turent. A ce moment leurs trois
+cœurs se parlèrent. Et celui du frotteur de parquets eut un scrupule
+de délicatesse infinie, car il craignit d'avoir affligé les autres.
+
+--«C'était son sort,» prononça Pageant. «Comme vous dites, madame
+Flaviana, l'enfant était trop bonne pour cette terre.»
+
+«C'était son sort...» Il mit à ces trois mots une intonation qu'on ne
+saurait rendre. Résignation, fierté, navrement, et, sans le savoir,
+l'immensité du mystère. «C'était son sort...»
+
+Quand ils rentrèrent auprès de Bertile, elle leur sourit, comme
+toujours. Un peu de couleur lui revenait au visage. Ses lèvres ne
+répétèrent plus ce qui avait tant bouleversé Flaviana, le «je sais»,
+dévoilant la conscience de sa fin prochaine. Elle tâcha de jouer la
+confiance dans l'avenir, pour donner le change à leur affliction.
+Pourtant elle eut une exclamation involontaire:
+
+--«Ah! ma Flaviana, je n'aurais pas voulu partir sans le revoir près
+de toi!»
+
+Pageant prit le docteur à part.
+
+--«Elle ne vous reconnaît donc plus?» questionna-t-il avec
+angoisse.
+
+--«Bertile ne parlait pas de moi,» répondit Raymond.
+
+Et il évita d'expliquer à ce père près de perdre son enfant, que le
+sien, à lui, celui de Flaviana, leur serait bientôt rendu--qu'ils
+l'espéraient avec ardeur, avec angoisse, que cet espoir était
+l'unique pensée qu'ils lisaient dans les yeux l'un de l'autre, quand
+ils croisaient leurs regards, même à côté de la mourante,--pourtant
+si chère!
+
+Où était-il? entre quelles mains? leur petit Serge-François... Depuis
+la communication téléphonique reçue par Bertile, un autre message
+était venu, anonyme aussi, mais écrit cette fois,--ou du moins
+composé avec d'impersonnels caractères d'imprimerie. Plus explicite
+que l'autre, plus clairement rassurant, il recommandait à Flaviana la
+prudence, la patience. «_Tant que le loup n'est pas abattu par les
+chasseurs_,» disait l'étrange lettre, «_la brebis doit préférer que
+l'on cache son agneau_.»
+
+Phrase qui fulgura tout à coup d'une signification terrible et
+radieuse, quand tous les journaux du monde retentirent de la nouvelle:
+
+«EFFROYABLE CRIME ANARCHISTE. LE PRINCE BORIS OMIROFF FOUDROYÉ PAR
+UNE BOMBE DANS LE TRANS-SIBÉRIEN-EXPRESS.»
+
+Troublante conjoncture... Se réjouir d'un assassinat... Pourtant
+«lorsque le loup est abattu par les chasseurs», qui reprocherait à la
+brebis d'appeler son agneau, dans le ravissement de la délivrance,
+l'extase de le voir bondir vers elle, en sécurité, à travers la
+prairie?
+
+Flaviana et Raymond n'osèrent formuler en des paroles précises ce
+qui se levait obscurément dans leurs cœurs, ce qu'ils devinaient
+trop bien l'un chez l'autre. Mais, le matin où la brève dépêche
+s'inscrivit dans toutes les feuilles, en lettres grasses, sous la
+rubrique: «Dernière heure», le premier mouvement de Flaviana fut
+d'en rapprocher la missive anonyme. Elle plaça côte à côte, devant
+les yeux de Raymond, l'espèce de prédiction: «_Tant que le loup ne
+sera pas abattu par les chasseurs_», et la réalisation évidente: «_Le
+prince Boris foudroyé par une bombe_.» Ils se regardèrent... Et ce
+fut tout.
+
+Depuis ce jour-là,--ce jour-là qui datait maintenant d'une
+semaine,--ils attendaient. A travers leur attente; ils écoutaient
+venir deux choses: l'une incertaine, l'autre, dont l'approche
+sournoise, frôleuse, devenait, hélas! inévitable. Le bonheur et la
+douleur s'avançaient ensemble. Mais l'une commençait à presser le
+pas, à courir plus vite que l'autre. Et c'est pourquoi Bertile, avec
+la prescience de sa petite âme déjà soulevée au-dessus de la vie,
+avait dit à Flaviana:
+
+--«Je ne voudrais pas m'en aller sans le revoir auprès de toi.»
+
+ * * * * *
+
+Un soir, comme la danseuse-étoile partait pour son théâtre, Delchaume
+arriva, pour la troisième fois de la journée.
+
+--«Ah!» s'écria Flaviana, «je m'en irai donc avec moins d'anxiété.
+Promettez-moi de rester jusqu'à mon retour, mon ami.
+
+--Bertile est plus mal?
+
+--Elle est bien faible. Et je ne sais quel pressentiment me serre le
+cœur.
+
+--Son père est près d'elle?
+
+--Comme toujours. Il ne la quitte pas, depuis que je l'ai installé
+dans la chambre voisine.
+
+--C'était bien, à vous, de faire cela,» dit Raymond. «Comme vous êtes
+bonne, Flavienne!
+
+--Il ne s'agit pas de moi.
+
+--Pas assez, en effet. Vous ne vous ménagez en rien. Comment
+pourrez-vous danser, ce soir?
+
+--Comme d'habitude,» répondit-elle en souriant.
+
+Raymond regarda ce sourire, sur les lèvres à l'arc allongé,
+frémissant, dans les yeux creusés d'ombre, où il se mélancolisait.
+Une palpitation d'amour lui fit trembler le cœur. D'avance, il
+entendit sa voix troublée dire le mot dont la clameur emplissait tout
+son être. Mais, d'un effort désespéré, il se contint. L'heure n'était
+pas venue.
+
+Flaviana se reculait imperceptiblement, très pâle. Puis, tout de
+suite, ce fut comme l'évanouissement d'une flamme. Avec un geste de
+médecin, de frère, Raymond prit les mains de son amie,--les mains aux
+doigts grêles, fuselés, si fins et souples qu'ils se groupaient en
+faisceau comme les tiges d'un bouquet. Et, s'inquiétant toujours, à
+cause de l'obligation professionnelle:--«Danser?... Avec ce qui vous
+préoccupe... Vous qui ne dormez ni ne mangez depuis huit jours... En
+aurez-vous seulement la force?...
+
+--Ne craignez rien,» dit l'artiste.
+
+Et alors, elle lui expliqua. Une noblesse émanait d'elle, de son beau
+visage mince, de sa haute forme, dont la grâce subsistait, même dans
+l'immobilité.
+
+--«La danse, pour moi,» disait-elle, «ce n'est pas un rite de joie,
+une pantomime de mon corps en contraste avec l'état de mon âme, une
+antithèse dont je puisse souffrir. Je danse comme d'autres chantent.
+J'entre dans mon rêve... Je libère les sentiments qui m'oppressent.
+Et tous, voyez-vous, Raymond, tous, ils s'évadent de moi, bien
+qu'en restant liés à moi. Je les exprime, en dansant, comme si je
+les jetais dans le rythme d'un poème. Je m'étonne qu'on ne les
+devine pas, qu'on ne les voie pas. Quelquefois je sens ma danse
+tellement triste et déchirante qu'il me semble qu'on va me crier:
+«Assez!... assez!...» avec des sanglots. Mais personne ne sait. Et
+cela vaut mieux. Vous saurez, vous, Raymond. Ne me plaignez pas. Ne
+croyez pas que ce soit pour moi pénible, cruel de danser...» Elle
+s'arrêta, saisie comme d'un frisson, et reprit plus bas:--«Une chose
+m'est dure, là-bas, en scène... oui. De voir toutes ces petites...
+Ah! quand elles viennent autour de moi... qu'elles s'approchent,
+puis s'éloignent... suivant les figures du ballet... Je cherche
+involontairement des yeux celle qui manque... Tous ces petits pieds
+agiles... Je pense aux petits pieds qui ne danseront plus...»
+
+La voix de Flaviana s'altéra. D'un geste de la main, la danseuse dit
+adieu à Delchaume. Et, précipitamment, elle s'enfuit.
+
+Le jeune médecin resta un peu perplexe. Il n'avait pas eu le temps
+d'expliquer à son amie que sa soirée ne lui appartenait point
+entièrement. Toutefois, puisqu'elle souhaitait qu'il ne s'éloignât
+pas, il ferait ce qu'elle lui avait demandé, bien qu'il ne constatât
+guère d'aggravation dans l'état de Bertile.
+
+Raymond décida donc qu'il travaillerait là, dans la salle à manger.
+Et il commença par envoyer Pageant réclamer, chez lui, à son valet de
+chambre, certains documents qui lui permettraient d'utiliser malgré
+tout les heures de la soirée. En attendant, il s'assit près du lit de
+la petite malade.
+
+Bertile ouvrit les yeux, le reconnut, sourit, et laissa retomber sa
+tête sur l'oreiller.
+
+Avec quelle amertume Delchaume contempla ce visage de quinze ans,
+dont les traits, usés comme par une lime, étaient étirés, pincés,
+dont les paupières bleuâtres, abaissées comme par des doigts
+lourds, exprimaient toute la lassitude de la vie. D'où venait, ici,
+l'impuissance de sa science? Il avait sauvé la marâtre, la mégère,
+d'une terrible maladie aiguë, et il ne pouvait rien contre la lente
+consomption qui détruisait ce corps frêle, où il aurait dû trouver
+cependant comme alliées toutes les ressources de la jeunesse.
+
+Sous les couvertures,--légères à cause de la chambre chaude,--son
+regard ému suivit le dessin à peine indiqué de la forme enfantine.
+Vers l'extrémité du lit, il chercha le relief des orteils pointant
+légèrement. Et il sentit dans ses yeux la brume d'une larme, en se
+répétant les derniers mots de Flaviana: «Les petits pieds qui ne
+danseront plus.»
+
+Presque aussitôt, il tressaillit. Relevant la tête, il venait de
+rencontrer deux prunelles à demi-voilées, qui l'observaient.
+
+--«Cela va, ma mignonne?...»
+
+Elle fit comme une tentative pour se soulever.
+
+--«Vous êtes tout seul?
+
+--Oui.
+
+--Papa est sorti?
+
+--Pour moi, pour me rendre service. Il va revenir.
+
+--Raymond, je voudrais vous demander quelque chose.»
+
+C'était la première fois qu'elle l'appelait ainsi par son petit nom.
+Pris d'une émotion indéfinissable, il se pencha davantage.
+
+--«Parlez, ma petite Bertile.
+
+--Dites-moi que vous êtes heureux.
+
+--Heureux?...»
+
+Le mot, jailli dans la surprise des lèvres de Delchaume, lui laissa
+une brûlure dans la gorge, un remords. «Heureux...» Il n'en avait
+plus l'espoir, il ne s'en croyait plus le droit... Et cependant?...
+La seule question de cette enfant, la possibilité énoncée, la mise en
+présence du bonheur, vers lequel se tendait tout son être, ce fut
+comme la brusque tombée de chaînes pesantes, un flot de lumière dans
+l'obscurité voulue où il murait son âme. «Heureux!...» Dès la seconde
+réflexion, il découvrit en lui-même l'harmonie secrète avec ce mot
+dont s'il s'effarait. «Heureux!...» Ah! oui... comme il pouvait
+l'être encore!
+
+Humblement, très bas, avec l'émoi d'un mystère, il interrogea Bertile:
+
+--«Pourquoi me posez-vous cette question, mon enfant?
+
+--Parce que,» murmura-t-elle, «je veux vous l'entendre dire...»
+
+La figure mourante s'illumina radieusement, et Raymond perçut à
+peine, tant ils lui parurent étranges, les quelques mots que Bertile
+prononça encore, dans le plus léger souffle:
+
+--«Vous... heureux... et Flaviana... tous les deux... C'est ma part,
+à moi, ma part de la vie... Alors... j'y tiens...»
+
+Elle répéta: «J'y tiens...», avec une expression si émouvante que le
+jeune homme en fut étreint jusqu'à une espèce d'angoisse.
+
+Il s'inclina davantage vers la fillette, comme pour déchiffrer, dans
+les yeux maintenant élargis, dans les prunelles où scintillait la
+petite étoile d'or de la lampe électrique,--dernière petite étoile
+des soirs humains, dernière lueur de la chambre douce,--quel secret
+la fragile créature avait l'énergie de garder lorsqu'elle en mourait.
+Et elle, se trompant peut-être à son geste, leva faiblement les
+mains, comme pour attirer plus près encore cette tête, si proche
+maintenant de la sienne...
+
+Voulut-elle lui chuchoter quelque chose à l'oreille? Ses lèvres
+séchées de fièvre eurent-elles soif d'emporter un baiser que
+permettait la chasteté terrible de la mort?... Raymond ne le sut
+jamais. Car, à l'instant, un coup rapide contre la porte, et cette
+porte ouverte presque aussitôt, interrompirent le dialogue muet,
+suprême.
+
+--«Monsieur le docteur... monsieur le docteur...» haletait la grosse
+Mélanie.
+
+Les petites mains soulevées retombèrent sur la couverture.
+
+--«Monsieur le docteur...
+
+--Eh bien, quoi donc, ma bonne Mélanie?
+
+--Il y a quelqu'un... Venez, venez vite!...
+
+--Quelqu'un... Mais qui est-ce?»
+
+Delchaume hésitait, ne pouvant admettre qu'il eût rien à faire avec
+une personne venue chez Flaviana. La discrétion le retenait. Quant à
+Mélanie, pour qu'elle s'expliquât sur son agitation et sur l'intérêt
+de la visite, il fallait qu'elle avouât être au courant d'une foule
+de choses dont la confidence ne lui avait pas été faite. Mais quel
+imbroglio échapperait à la divination de sa curiosité? Comme le grand
+naturaliste Cuvier, qui reconstituait, sur un fragment de squelette,
+un animal antédiluvien, la grosse femme de charge eût reconstitué
+le plus compliqué des romans sur un bout de dialogue surpris, le
+moindre indice, un débris de lettre.
+
+--«Venez, monsieur le docteur... Venez!... je vous en supplie!»
+répétait-elle.
+
+--«Mon Dieu!...» s'exclama la voix faible de Bertile... «Est-ce donc
+lui?... Est-ce notre petit François?...»
+
+La seule supposition fit bondir Raymond hors de la chambre. La grosse
+Mélanie, déplaçant plus d'air que jamais, se hâta derrière lui, pour
+ne rien perdre de ce qui allait se passer. Ils ne virent pas Bertile,
+soulevée tout à coup sur son lit par une force inattendue. Une joie
+immense galvanisait la petite. Ses nerfs surexcités oublièrent
+l'accablement, l'immense faiblesse. Elle glissa ses pieds à terre.
+Un instant, surprise de les voir tellement amincis, avec de si longs
+doigts, que les os fins dessinaient jusqu'au cou-de-pied, elle
+s'arrêta, et les larmes lui montèrent aux yeux. Elle aussi, à cette
+minute, entendit une voix en elle-même:
+
+«Ils ne danseront plus.»
+
+Mais aussitôt un sourire, un détachement très doux:
+
+--«Si l'enfant est là, qu'est-ce que ça fait?»
+
+Vite, elle cacha dans des babouches les petons maigres, secoua la
+tête--avec encore de l'espièglerie--pour sécher ses paupières, puis,
+étant parvenue à passer un peignoir, elle se dirigea, en s'appuyant
+aux meubles, aux murs, du côté de l'appartement où se confondaient
+des paroles, des exclamations, et,--crut-elle,--les cris de joie
+d'un tout petit.
+
+Dans la salle à manger, où Mélanie conduisit Delchaume, sous la
+lumière tamisée de rose de la suspension électrique, le jeune docteur
+ne vit tout d'abord que le large dos de Pageant.
+
+Le bonhomme avait posé sur la table un ballot de paperasses--les
+documents qu'il était allé chercher rue du Général-Foy. Maintenant
+il se baissait, comme pour ramasser quelque chose--sans doute
+des feuillets échappés. Telle fut, en un éclair, l'impression de
+Delchaume, dont le cœur défaillit de désappointement, tandis qu'à
+ses yeux s'offrait, adverse à toute illusion, la carrure ample et
+gauche.
+
+Combien, à certaines secondes, la forme de la vie s'imprime en nous,
+flamboyante, inoubliable! Jamais Raymond ne devait cesser d'avoir, en
+la chair vive du souvenir, l'image aperçue en ouvrant cette porte--ce
+pauvre dos d'humilité sous le commun veston grisâtre, la courbe
+des épaules inclinées, sa propre crispation à cette vue... puis la
+secousse, toujours prête à renaître, de ce qui surgit, de ce qui
+suivit...
+
+Pageant se redressa. Il soulevait du sol un fardeau. Et voici...
+Merveille!... Au-dessus de son épaule, soudain, quelque chose de
+doré, de blond, quelque chose encore... une fraîcheur fleurie, un
+visage d'enfant, les lèvres en cerise mouillée, d'où le cri partit
+tout de suite:
+
+--«Papa!... papa!... papa Raymond!...»
+
+En enlevant joyeusement, glorieusement, de terre, le petit
+Serge-François, Pageant, sans savoir, le dressait de toute sa haute
+taille, face à celui qui entrait.
+
+Bonne épaule de brave homme sous le commun veston grisâtre... Elle
+eut tout à coup la rondeur propice des nuées qui soutiennent les
+angelots dans les Assomptions fameuses. Petit, petit enfant!...
+L'enfant qu'a sauvé Francine... L'enfant de Flaviana... Deux fois
+aimé, deux fois sacré...
+
+--«Toi, mon petit!... Toi!...»
+
+Raymond étreignait le petit corps, le pressait contre sa poitrine. Et
+une folie le prenait. Il allait courir, comme il était, nu-tête, avec
+ce garçonnet entre les bras, au National-Lyrique, jusqu'à la loge de
+l'étoile, de la mère,--qui sait? jusque sur la scène peut-être, dans
+la divagation de sa joie, de la joie qu'il allait donner.
+
+Mais le battement enivré de son cœur se suspendit tout à coup. Il
+posa le petit garçon à terre pour aller soutenir ce mince fantôme
+blanc dressé dans la baie sombre de la porte.
+
+--«Bertile! Imprudente!...
+
+--Mais non... Laissez... Que je sois heureuse, avec vous, encore une
+fois! Petit François, me reconnais-tu?...»
+
+L'enfant s'approcha d'elle, un peu interdit. Le pâle visage, la
+longue robe flottante et comme vide, l'impressionnaient.
+
+--«Mon chéri, je suis ton amie Bertile... Rappelle-toi...
+Claire-Source... le Gros-Chêne... Viens m'embrasser, mon petit ange.»
+
+Ce fut alors, tandis que la fillette et l'enfant refaisaient
+connaissance, entre les grands bras de Pageant, qui avait pris sa
+Berthe sur ses genoux, que Delchaume s'occupa d'une autre personne,
+à peine entrevue jusqu'ici dans le coin d'ombre où elle se tenait,
+et parmi l'émoi du moment. Vers cette personne, Raymond s'avança,
+comprenant qu'elle avait amené le petit garçon, et, maintenant,
+l'esprit plus libre, se demandant, étonné, qui elle pouvait bien être.
+
+Quand il fut près d'elle, qui se tenait immobile et en silence,
+quand il distingua bien ce visage entrevu jadis entre les rideaux
+d'andrinople, dans la misérable chambre des étudiantes russes, puis
+contemplé plus longuement à la Cour d'assises, lors du procès sur
+l'affaire de la Petite-Barrerie, quand il rencontra l'éclair noir des
+yeux sauvages, Delchaume n'eut pas d'hésitation:
+
+--«Katerine!...» s'écria-t-il, «Katerine Risslaya!...
+
+--J'ai rempli ma mission,» dit-elle. «Quand le loup a été abattu par
+les chasseurs, j'ai ramené à la brebis son agneau.»
+
+Elle se tut. Delchaume esquissa une question. Mais il en avait tant à
+poser, que les mots se brouillèrent. Avant qu'il les eût énoncés en
+ordre, la Russe reprit:
+
+--«Voudrez-vous répéter ceci à madame Flaviana: Qu'elle se rappelle
+la grille du Vieux-Moutier. J'ai tenu ma parole. Demandez-lui de ne
+pas m'oublier, de penser quelquefois à ce garçon bizarre qui l'aborda
+dans l'avenue de Messine, et à qui elle doit son enfant.
+
+--Ce garçon?... Mais... C'était vous?...
+
+--Oui.
+
+--Ah! de quelle reconnaissance elle vous comblera. Vous allez la
+voir... Elle va rentrer. Vous serez témoin de son bonheur.
+
+--Elle ne me trouvera plus ici.
+
+--Vous ne pouvez pas l'attendre?
+
+--Je ne le veux pas. Ce serait dangereux... pour elle... pour moi...
+pour...» elle s'arrêta, puis sourdement: «pour d'autres.
+
+--Où pourrait-elle vous voir? vous remercier?
+
+--Nulle part.
+
+--Nous ne vous verrons plus?
+
+--Jamais.
+
+--Voyons... Ce n'est pas possible! Après l'immense service que vous
+nous avez rendu...
+
+--Le service... il est encore plus pour nous... oui... pour nous.
+
+--Comment?
+
+--Le bien fait à l'innocent rachète un peu le mal qu'il a fallu faire
+aux coupables.»
+
+Delchaume saisit le poignet de la jeune Russe, l'entraîna. Dans le
+petit salon voisin, où ils entrèrent, et dont il referma la porte,
+une clarté vague régnait, filtrée par le store d'une glace sans
+tain. Raymond n'en voulut pas d'autre, ne toucha pas les boutons
+électriques. Il referma la porte. Puis, serrant le poignet de
+Katerine, qu'il n'avait pas lâché:
+
+--«Comment cela s'est-il fait?... dites?...
+
+--Quoi?...
+
+--Dans le transsibérien?...»
+
+Les mots se formulaient à peine. Tous les deux tremblaient. Dans les
+demi-ténèbres, Delchaume ne voyait que le regard sauvage, les yeux
+noirs, où s'allumaient de rouges phosphorescences.
+
+--«Ah!...» répéta-t-elle, «le transsibérien...»
+
+L'accent fut si étrange, que Delchaume eut un soupir d'horreur.
+
+--«Il y a donc autre chose?
+
+--Taisez-vous!...» murmura-t-elle.
+
+Il sentit qu'elle tremblait plus fort. Il lui saisit l'autre bras.
+
+--«Parlez, Katerine... J'ai failli être des vôtres...
+Rappelez-vous... à la Petite-Barrerie. Vous savez maintenant que ce
+n'était pas moi, le traître...»
+
+De la tête aux pieds, elle frémit comme l'arbre sous un coup de hache.
+
+--«Oui... oh! oui... je le sais.
+
+--Alors... Ce que les vôtres ont accompli de fait, je l'ai accompli
+d'intention. J'en prends ma part...»
+
+Elle se débattit, convulsive, lui arracha ses mains.
+
+--«Votre part!... Ah! vous ne savez pas de quoi vous parlez...»
+
+Sur la tête du jeune homme, les racines des cheveux furent comme
+les pointes d'aiguilles dressées. Sa nuque se glaça, tandis qu'il
+écoutait encore la voix de la femme:
+
+--«Vous n'avez pas entendu le cri... le dernier... Vous n'avez pas
+fui quand celui qui va mourir vous appelle... Ah! votre nom vous
+deviendrait odieux... ne serait plus que l'écho... cet écho-là!...
+
+--Mais,» chuchota-t-il... «vous n'étiez pas là-bas... Vous n'étiez
+pas dans ce train...
+
+--J'étais ailleurs... j'étais...»
+
+Elle chancela. Il la retint. Mais Katerine, tout de suite, avec une
+reprise farouche d'énergie:
+
+--«Laissez-moi partir... Vous voyez bien qu'il le faut!... Sans
+l'enfant, nul ne pourrait dire qu'il m'a vue. Ramener l'enfant à sa
+mère... un péril!... J'ai choisi le soir... mille précautions...
+Maintenant, de grâce, laissez-moi. Si l'on me prenait, les autres,
+sans doute, seraient perdus avec moi.
+
+--C'est vrai!» cria sourdement Raymond.
+
+Il n'y songeait pas, jusque-là. Maintenant, il les entrevit, sous la
+fatalité de leur crime, ces êtres dont il avait côtoyé l'existence
+terrible, dont les mains résolues à tout avaient serré ses mains
+affinées de circonspection et chargées de science. Il avait connu la
+tendresse, la pitié de ces cœurs bardés de haine... Un regret le
+déchira.
+
+--«Tatiane?...» demanda-t-il, «Tatiane et Pierre, où sont-ils?...
+
+--En sûreté.
+
+--Où irez-vous, Katerine?
+
+--Les rejoindre?...
+
+--Mais que puis-je? que puis-je pour vous?... Que pouvons-nous,
+Flaviana et moi?
+
+--Vous souvenir.»
+
+Raymond vit encore l'éclair des yeux noirs. Puis, ce fut comme une
+ombre qui fondait dans de l'ombre. Katerine se détournait. Il eut un
+geste pour la retenir, tâtonna, ne saisit que le pli d'une tenture...
+
+--Dieu!... Où êtes-vous?... Un mot!...» gémit-il, comme un enfant qui
+s'effare dans les ténèbres.
+
+Mais un pas glissait dans l'antichambre. Une porte s'ouvrit sur
+la lumière de l'escalier. La silhouette obscure s'y inscrivit une
+seconde. Tout s'éteignit dans un bruit de battant retombé, de serrure
+claquante.
+
+La tragique fille s'enfonça dans la nuit hasardeuse.
+
+
+
+
+XIV
+
+DEUX ÉPOUSES
+
+
+--«Mon enfant!... mon enfant à moi... mon petit!...» murmurait
+Flaviana, en étreignant son fils contre son cœur.
+
+Assise dans une bergère basse, elle enveloppait de ses deux bras
+le corps gracile. Sa joue s'appuyait contre la joue du petit
+garçon. Et ses bras n'avaient pas d'enlacements assez souples, son
+visage, qu'elle roulait doucement dans les boucles blondes, sur le
+cou laiteux, ne s'inscrustait pas encore assez tendrement, pour
+satisfaire sa soif de caresses maternelles, sa griserie de possession.
+
+--«Maman...» chuchotait le petit... «J'ai une maman!... Tu es bien
+ma maman, à moi, dis? Tu me garderas avec toi?... Les méchants ne
+m'emmèneront plus?»
+
+Delchaume regardait cette scène. Et, contrairement à ce qu'elle eût
+produit sur Frederick de Hawksbury, elle augmentait son amour.
+
+La tendresse humaine est plus nuancée que les ciels changeants. La
+passion du jeune savant français n'était pas de la même essence que
+celle du grand seigneur anglais. Les deux flammes n'avaient pas
+surgi d'une étincelle semblable, ne s'étaient pas nourries des mêmes
+éléments. Ce qui devait faire tomber l'une, alimentait l'ardeur de
+l'autre. Frederick avait commencé de guérir, par un sentiment de
+distance, d'impossibilité, de désenchantement, lorsqu'il aperçut
+la mère dans Flaviana. Près de l'aérienne danseuse, la présence de
+l'enfant dissipait le rêve. Raymond, au contraire, ne venait à cette
+femme, de si loin dans la vie, que par cet enfant.
+
+Ici même, tandis qu'elle s'éblouissait le cœur à répéter: «Mon
+fils!... mon fils...» Delchaume ignorait la jalousie,--sentiment
+qui eût torturé Hawksbury. Du bonheur de cette adorable créature il
+faisait son propre bonheur. Et c'est ainsi qu'il restait fidèle,
+malgré tout, à la mémoire de Francine, qu'il obéissait au vœu
+suprême de la sacrifiée.
+
+Or, à cette heure où il touchait au but, ce fut encore l'enfant qui,
+dans son ingénuité, trouva le symbole, fit le signe du destin. Car
+le petit Serge, se redressant dans les bras de sa mère, et voyant le
+visage attendri de Raymond, s'écria tout à coup:
+
+--«Papa!...»
+
+Puis, avec impétuosité:
+
+--«Viens aussi, papa!... viens m'embrasser comme maman.»
+
+Delchaume obéit, s'avança, se pencha. Et alors le petit être, jetant
+un bras à son cou, tandis qu'il gardait l'autre au cou de Flaviana,
+rapprocha leurs deux têtes.
+
+--«Papa... et maman,» murmura-t-il, avec cette gravité mystérieuse
+que prend quelquefois l'enfance. «Papa... et maman...» répéta-t-il,
+avec une extase étonnée, un accent indicible.
+
+De quelles profondeurs viennent les voix qui ne savent pas et qui
+nous parlent,--les voix d'enfants surtout? Celle-là, si pure,
+si douce, mais si pleine de choses, bouleversa les deux qui
+l'entendirent. Ils se regardèrent à travers de subites larmes. Ils se
+prirent la main. Raymond se mit à genoux.
+
+--«Est-ce possible? Le voudrez-vous, Flavienne?
+
+--Ne le savez-vous pas depuis longtemps que je veux être votre femme,
+mon ami?
+
+--La femme d'un médecin, vous... princesse?
+
+--Vous êtes bien le père d'un petit prince,» dit-elle avec
+malice,--une grâce, chez elle, tout imprévue.
+
+--«Son père?... en ai-je le droit?... Réfléchissez... Vous-même,
+Flavienne, pouvez-vous?...»
+
+Elle l'interrompit. Ayant de nouveau embrassé l'enfant, elle le posa
+à terre, puis, revenant à Raymond.
+
+--«Mon cher fiancé,» reprit-elle. (Et que ses veux étaient beaux
+quand elle dit cela!) «Mon cher fiancé, écoutez-moi: Serge, à cette
+heure, est légalement votre fils, puisque vous l'avez reconnu.
+J'ajouterai ma déclaration de reconnaissance à la vôtre. Quand nous
+serons mariés, il sera donc notre enfant légitime. Nous l'élèverons
+ainsi jusqu'à sa majorité. Et alors... peut-être...--nous avons le
+temps de réfléchir, n'est-ce pas?--lui dirons-nous l'histoire de
+sa naissance. S'il veut se lancer dans des revendications qui me
+répugneraient, libre à lui. Il sera un homme, juge et maître de ses
+préférences, de ses actes. Mais puissé-je avoir l'orgueil et la joie
+de voir mon fils choisir, de ses deux destins, celui qui l'a fait
+votre enfant,--et à quel prix!...
+
+--Mais... son héritage, en Russie?... sa fortune?...
+
+--Son héritage sera séquestré par l'État, car il n'a pas de
+collatéraux. Donc, il aura toujours la possibilité d'obtenir
+restitution ou compensation. La possibilité... entendons-nous? S'il
+prouve qu'il est le fils du prince Dimitri Omiroff, l'enfant qu'on
+inscrivit là-bas, sur la pierre tombale de leur caveau de famille.
+On ouvrira le petit cercueil. On y trouvera du sable, sans doute, du
+sable de France, pris dans le parc du Vieux-Moutier...»
+
+La voix de Flaviana devenait rêveuse. Et la belle tête brune,
+soudain, s'agita, comme avec dégoût.
+
+--«Ah! puisse-t-il mépriser des richesses qu'il devrait ramasser
+dans la boue et le sang! Puisse-t-il n'accepter de la vérité que le
+souvenir de mon noble Dimitri!... Mais,» ajouta la jeune femme,
+«regardez-le, notre petit trésor... Est-il assez loin de ces
+troublantes alternatives!... Faisons comme lui... Vivons... Nous en
+avons conquis le droit.
+
+--Chère Flavienne...» soupira Raymond.
+
+Passionnément il la contemplait, et il ne se détourna pas pour
+observer l'enfant, comme elle l'y invitait.
+
+Le petit Serge, accroupi sur le tapis, bâtissait une forteresse avec
+des cubes de bois. Quand il jugeait sa muraille assez haute, il la
+démolissait avec son poing minuscule, accompagnant chaque coup d'un
+sourd: «Boum! boum!...» qui, pour lui, représentait le bruit du canon.
+
+Ni son père adoptif, ni sa mère, ne furent, à ce moment, frappés par
+la coïncidence de ce jeu. Instinct de race, qui, déjà, suscitait une
+image de guerre et de violence? Simple hasard plutôt, qui faisait
+s'amuser le fils du héros de Port-Arthur comme aurait pu s'amuser,
+d'ailleurs, le garçonnet du bourgeois le plus pacifique. Raymond ni
+Flavienne n'y prêtèrent attention. Lui, se dévorait encore de doutes,
+d'inquiétudes, ne pouvant croire que la divine créature lui appartînt
+sans regret. Une question lui brûlait le cœur, qu'il n'osait
+énoncer. Elle jaillit enfin de ses lèvres.
+
+--«Mais... votre art?...
+
+--La danse?» précisa Flaviana.
+
+--«Oui.
+
+--Quoi donc, mon ami! Avez-vous pensé que celle qui aura l'honneur
+de porter votre nom demanderait à monter encore sur les planches?
+Personne, Raymond, n'a mis dans la danse ce que j'ai voulu y
+mettre d'idéal. Cependant, je sais laisser à leur place les choses
+incompatibles. Si, comme danseuse, je n'ai jamais voulu porter le
+titre de princesse Omiroff, par respect pour mon mari mort, ce n'est
+pas, j'imagine pour promener dans les coulisses votre nom, à vous,
+mon cher mari vivant.
+
+--Votre art est si grand, Flavienne! Et mon nom est si modeste.»
+
+Elle lui ferma doucement la bouche du bout de ses doigts fins.
+
+--«Il sera illustre, il commence à l'être, le nom de Raymond
+Delchaume.»
+
+De quelle douceur eussent été les jours commençant pour eux, s'ils
+n'avaient pas dû se séparer de Bertile.
+
+Elle s'éteignit le matin même de Noël, après la joie du petit arbre
+illuminé, qu'on avait dressé dans sa chambre pour Serge. Nulle vision
+plus touchante que ce visage de fillette, paré durant les premières
+heures de la mort d'un épanouissement mystérieux, l'air plus vivant
+que la veille, malgré l'ombre des longs cils clos, reposant contre
+l'oreiller, sous sa couronne de tresses blondes. On eût dit la petite
+sainte Ursule, telle que l'a peinte, à l'heure la plus attendrie de
+son génie, l'émouvant Carpaccio, telle qu'on la voit immortellement
+dormir, dans son lit à colonettes, contre le mur d'une salle
+recueillie comme un sanctuaire, à l'Académie de Venise.
+
+Petite sainte Ursule endormie de Venise, qui t'a vue reposer, la joue
+sur ta main, ne saurait t'oublier. Et toi non plus, petite Bertile,
+petite danseuse d'Opéra,--ceux qui ont respiré le parfum de ton âme
+trop tendre, et si pure, ne t'oublieront jamais. L'ange qui se glisse
+au matin dans la chambre d'Ursule, et qui contemple le spectacle de
+la terre le plus digne de lui, le sommeil d'une vierge candide, a dû
+venir visiter, au matin de Noël, l'humble petite fille que tu étais.
+Peut-être le grand lis qu'il tenait à la main est-il resté là parmi
+toutes les fleurs dont on t'a couverte.
+
+Des fleurs... Combien elle en eut, Bertile, qui lui eussent fait
+pousser des cris d'admiration, à elle, gosseline parisienne,
+cherchant des violettes au mois de juin sur les coteaux de l'Oise.
+Mais elle ne les voyait plus.
+
+Elle ne vit pas les lilas grêles, noués d'un ruban de satin blanc
+sur lequel on avait écrit à la main le mot: «Pardon!» que vint,
+en sanglotant, en s'agenouillant, poser à ses pieds, sa marâtre,
+la fruitière de la rue du Rocher. Elle ne vit pas le coussin de
+violettes blanches qu'apportèrent, au nom du premier quadrille,
+deux de ses compagnes. Elle ne vit pas les couronnes de roses
+blanches, les croix de jacinthes blanches, les touffes de boules
+de neige, traversées de rubans blancs aux lettres d'argent,
+offrandes de la direction du National-Lyrique, du corps de ballet,
+des abonnés, du petit personnel. Vit-elle seulement,--ses paupières
+s'entr'ouvrirent-elles un instant pour cela,--la rose de Noël que
+Serge, amené par Flaviana, vint glisser sous sa main froide? Ou les
+œillets blancs si simples, trempés d'une rosée plus précieuse que
+des gouttes de diamant, et qui était les larmes de son père? Et ne
+tressaillit-elle pas, la petite Bertile, quand, le soir, toutes les
+portes fermées, un homme vint enfouir sa tête et resta longtemps
+ainsi, la face contre le drap, le cœur gonflé de l'innocent secret
+qu'elle n'avait jamais dit? N'eut-elle pas un suprême sourire quand,
+sur son front glacé, se posèrent les lèvres de Raymond?
+
+Le corbillard, drapé de blanc, tout neigeux de pétales, et qui
+semblait ne porter que des fleurs, tant il en était chargé, tant
+était mince et légère la forme de la vie éteinte qu'enchâssait la
+masse odorante, s'en alla par les rues assombries de décembre.
+
+Ainsi partit la petite danseuse, avec son rêve, dans le grand mystère.
+
+Et les jours qui n'étaient plus les siens s'écoulèrent pour ceux
+qu'elle avait si tendrement aimés.
+
+Flaviana devint la femme de Raymond Delchaume. Flaviana--ou plutôt
+Flavienne. Le nom de la belle étoile ne fut plus qu'un souvenir. Mais
+on le chuchotait encore avec admiration, quand on rencontrait, le
+long de l'avenue du Bois, une grande jeune femme, d'une tournure,
+d'une démarche incomparables, en ses toilettes simples, et qui
+tenait par la main un petit garçon. Les hommes esquissaient un geste
+de regret. «Elle ne sera plus celle qui nous enchante, celle qui
+multiplie notre désir, celle qui, même inaccessible, semble toujours
+un peu promise à notre vœu passionné.»
+
+Les promeneuses, les mères, se retournaient sur l'enfant. Quel
+superbe petit homme, avec sa figure charmante, ses larges yeux, sa
+silhouette solide et fière! Les cheveux blonds flottaient sur le col
+blanc. La taille se cambrait dans la blouse de velours, encerclée bas
+par la ceinture de cuir fauve. Et, des courtes culottes, les jambes
+nues sortaient, nerveuses, posant avec fermeté sur le sol les petits
+pieds bien en dehors.
+
+Flavienne Delchaume faisait deux parts de sa vie: l'une consacrée à
+son fils, l'autre aux œuvres de toutes sortes, où la charité s'allie
+à la solidarité, et qui lui permettaient d'aider son mari à soulager
+les misères humaines.
+
+Elle se réservait encore des heures, empruntées à son enfant ou à ses
+pauvres, pour une mission particulièrement douce. Elle s'occupait des
+fillettes qui font leur carrière de la danse. Les petites classes
+du National-Lyrique la voyaient souvent revenir. Les jours de ces
+visites, la mère Martin pouvait préparer son éponge pour la passer
+sur toutes les ardoises. Mais, payer les dettes de friandises de
+ces gamines, c'était le moins que l'ex-étoile essayât de faire pour
+elles. Plus d'une en sut quelque chose. Plus d'une adolescente, en
+tutu et en chaussons roses, qui rêve d'avenir, appuyée à quelque
+châssis de toile peinte, en attendant l'entrée en scène, se rappelle,
+avec un battement de cœur, le conseil, ou l'appui discret, qui la
+sauva juste à point, dans une crise de découragement, de détresse, de
+folle inconséquence.
+
+--«La Reine des Elfes veille sur nous,» disent ces petites.
+
+Mais, quand Flavienne Delchaume les entend, elle rectifie:
+
+--«Non, mes mignonnes. Je ne suis plus la Reine des Elfes. Une chère
+petite âme me ramène vers vous. C'est Bertile, qui se penche sur ses
+sœurs, et qui me demande de les aimer comme je l'aimais. Vous vous
+souvenez de Bertile, mes petites?»
+
+ * * * * *
+
+Un jour de printemps, quelques mois après le mariage de Flavienne,
+une visiteuse se fit annoncer dans l'hôtel du docteur Delchaume, rue
+de Courcelles.
+
+Non loin de l'ancien appartement de la danseuse, tout près de ce parc
+Monceau, où les saisons changeantes avaient reflété leur émouvant
+passé, si bien que les teintes des feuillages, les jeux de soleil
+et d'ombre, les floraisons successives des corbeilles, ravivaient
+en eux les impressions abolies, Raymond et sa femme avaient choisi
+cette maison toute neuve pour y installer leur profonde vie à
+deux. La célébrité, la fortune, qui venaient au jeune savant, leur
+assuraient l'indépendance des contingences mesquines. Lui, sans
+le dire, goûtait la satisfaction et l'orgueil de mettre un cadre
+d'opulence et d'art autour d'une femme digne de tous les luxes, bien
+qu'elle fût supérieure aux préoccupations du luxe. Et, ce qu'il n'eût
+jamais avoué, c'était l'ambition secrète de conquérir un tel nom, de
+telles richesses, que son enfant adoptif n'eût jamais un regret, même
+furtif, même inconscient.
+
+Ambition puérile peut-être, et tout de même pétrie de noblesse,
+enfiévrée d'amour. Quelle puissance de travail elle ajoutait à
+l'ardeur naturelle d'un esprit de premier ordre! Raymond Delchaume
+allait devenir un maître non moins illustre que son modèle et son
+ami, le professeur Perrelot.
+
+Ce jour-là,--qui était un jour de consultation--le docteur allait
+descendre dans son cabinet, lorsque, devant lui, on vint remettre une
+carte à Flavienne.
+
+--«C'est bien pour moi, pas pour Monsieur?» demanda la jeune femme,
+étonnée, avant même d'avoir jeté un coup d'œil sur la carte.
+
+Elle recevait si peu, n'ayant encore aucunes relations mondaines. Et
+il était si tôt pour une visite féminine. Mais la femme de chambre
+affirma:
+
+--«Eugène m'a bien dit... pour Madame.»
+
+Flavienne lut le nom, et le soudain changement de son visage inquiéta
+son mari.
+
+--«Faites monter cette dame, ici, à côté, dans la bibliothèque. Je
+vais la retrouver à l'instant.
+
+--Mon Dieu, qui est-ce? qu'as-tu? un ennui?...» demanda Raymond dès
+qu'ils furent seuls.
+
+Sa voix troublée émut Flavienne.
+
+--«Comme tu es gentil!» dit-elle, ennoblissant d'une tendresse
+infinie la mignardise du mot.--«Comme tu as peur, tout de suite, pour
+moi, de la moindre peine!
+
+--Je t'aime tant!...»
+
+Lui aussi, tout ce qu'il mit d'indicible dans ces trois mots!... Il
+vint à elle.
+
+--«Je t'aime tant!... Et la vie a de si effrayantes surprises!...»
+
+La seule pensée secoua son cœur d'un frisson.
+
+--«Mon amour!... ma Flavienne!... es-tu heureuse? M'aimes-tu?»
+
+Déjà, comme si souvent, tous deux oubliaient la petite circonstance,
+cause de l'éblouissement, le souffle imperceptible qui suffisait à
+soulever la grande vague de leur amour. Mais elle lui mit la carte
+sous les yeux.
+
+ «LADY FREDERICK HAWKSBURY»
+
+--«Comment?» fit-il.
+
+--«Je n'en sais pas plus que toi. Ce doit être sa mère... au comte de
+Hawksbury.
+
+--Mais... ce Hawksbury...» demanda Raymond, pâlissant, les sourcils
+involontairement contractés, «il t'a fait la cour, n'est-ce pas?
+
+--C'est vrai.
+
+--Il était follement épris de toi?
+
+--Oh! follement...» sourit la divine créature. «Je n'ai jamais
+constaté qu'il fût fou. Mais je l'ai trouvé,--tu le sais,--dévoué,
+brave, généreux, et ne s'écartant jamais du respect le plus profond.
+
+--Tais-toi... tais-toi!...» fit Raymond d'une voix étouffée.
+
+Son expression de souffrance bouleversa Flavienne.
+
+--«Qu'as-tu, mon cher aimé?
+
+--Rien.
+
+--Mais si... dis?»
+
+Il essaya de rire, la serra éperdument dans ses bras.
+
+--«C'est moi qui suis fou! Cela me fait mal de t'entendre admirer
+quelqu'un.
+
+--Je n'admire pas... j'estime.
+
+--C'est trop!... c'est trop!...»
+
+Cette fois, il riait vraiment, se raillant lui-même. Puis, en une
+prière passionnée:
+
+--«Ne fais plus ça, ma Flavienne. Que veux-tu?... Pardonne... Tu ne
+sais pas ce que c'est que mon amour!...»
+
+Maintenant, il était pâle, avec des yeux de vertige. Et elle, grisée
+de son trouble, prit la chère tête entre ses petites mains, et, dans
+l'enfantillage éternel de la passion, chuchota ardemment, de tout
+près:
+
+--«Oui... sois jaloux, sois jaloux... Je t'adore!»
+
+Un bruit de pas, de portes, les rappela au sang-froid. On venait de
+faire entrer la visiteuse dans la bibliothèque.
+
+--«D'ailleurs,» reprit encore Raymond, «il y a quelque chose que je
+ne lui ai jamais pardonné, à Hawksbury.
+
+--Quoi donc?
+
+--D'avoir, par son duel avec Omiroff, empêché le mien. La fâcheuse
+susceptibilité qu'il eut là, cet Anglais!... Et la plus fâcheuse
+adresse, de démolir l'épaule d'un adversaire, que j'aurais, au prix
+de ma vie, voulu tenir en face de moi!...»
+
+«S'il savait!» pensa Flavienne.
+
+Et le cœur de la loyale créature se serra. Ne pas pouvoir tout
+dire à celui qu'on aime!... Quoi de plus dur pour une femme de son
+caractère! Toutefois, avouer qu'elle-même, dans son inquiétude
+affolée pour lui, implora l'autre, le supplia d'empêcher le duel,
+suscita ce champion, c'était infliger au bien-aimé une humiliation
+inguérissable, mettre entre eux quelque chose qui ne s'effacerait
+plus.
+
+La vérité absolue dans l'amour, dans le plus grand et le plus
+irréprochable amour, est-ce donc une chimère inaccessible à
+l'imperfection humaine?
+
+--«Je vais recevoir lady Hawksbury,» dit Flavienne.
+
+--«Et moi, je descends à ma consultation. Mais,»--ajouta-t-il,
+sachant qu'il y gagnerait le plus doux sourire--«pas avant d'avoir
+passé dans la chambre de Serge. Je ne l'aurai pas tout l'après-midi,
+comme toi, notre mignon.»
+
+Lorsque Flavienne poussa la porte de la pièce claire, aux vitrines
+blanches, remplies de reliures d'art, qu'ils avaient baptisée «la
+bibliothèque», elle ne put contenir un mouvement de stupeur, une
+exclamation légère. Devant elle, une haute et mince silhouette, de
+suprême élégance, un visage à l'éclat de fleur, sous une auréole
+mousseuse et blonde comme des fils de cocons emmêlés. Le tout
+surmonté d'un immense chapeau noir à plumes de saphir. Un modèle de
+Lawrence ou de Gainsborough.
+
+--«Lady Maud Carington!...» s'écria Mme Delchaume. «Je croyais... on
+m'avait dit...»
+
+Son regard déconcerté se reporta sur la carte de visite, qu'elle
+tenait encore machinalement à la main.
+
+--«Je ne suis plus lady Maud Carington,» dit la jeune dame. (Et tout
+de suite l'oreille de Flavienne reconnut le gazouillis de l'accent.)
+«Je suis lady Frederick Hawksbury.
+
+--Comment?... Mais alors... vous avez?...
+
+--J'ai épousé mon cousin.»
+
+Il y eut un silence.
+
+Les deux femmes,--de beauté si diverse, mais toutes deux si
+séduisantes!--se considérèrent un instant. Elles semblaient hésiter
+entre les impulsions de leurs sentiments véritables et le souci de
+la meilleure attitude, sans bien démêler ni l'une ni les autres.
+L'Anglaise, mieux préparée puisqu'elle avait cherché la rencontre,
+parla la première:
+
+--«Vous pensez, j'en suis sûre, madame, à ce jour où celui qui est
+aujourd'hui mon mari a, devant moi, demandé votre main?»
+
+L'ardente ombre rose sur le teint mat de Flaviana fut l'équivalent
+d'une réponse.
+
+--«Alors, je lui ai dit,» reprit l'étrangère, «que je le comprenais
+bien, et qu'il avait raison d'être fou de vous. Aujourd'hui, je n'ai
+pas changé d'avis.
+
+--Madame...» hasarda l'ex-étoile, dont la rougeur s'accentua.
+
+--«C'est parce que j'ai cette haute opinion de vous, que je suis
+venue vous tendre la main, à présent que nos destins ont changé. J'ai
+voulu vous annoncer moi-même mon mariage.»
+
+Disant cela, elle s'assit sans façon, comme si elle en avait assez
+long à dire. Flavienne qui, ne sachant si elle venait en amie,
+ne lui avait pas offert un siège, en prit un à son tour. Puis,
+impétueusement, elle s'écria:
+
+--«Si vous saviez, madame, comme je suis contente!... Comme je suis
+contente pour lord Hawksbury!...
+
+--Moi aussi,» dit la délicieuse Anglaise avec un calme parfait.
+
+--«Vous aussi?... vous êtes contente... Pour lui? ou pour vous?»
+demanda gaiement Flavienne.
+
+--«Pour les deux.» Elle se reprit et ajouta:
+
+--«Je peux dire: «Pour les trois.» Car ma mère aussi est satisfaite.
+Et ce n'est pas une chose facile, je vous assure, que de satisfaire
+la duchesse de Carington.
+
+--C'était à cause d'elle, je me souviens,» risqua Mme Delchaume, «que
+vous étiez venue me trouver.
+
+--Ah! vous vous rappelez. Ma mère s'opposait de toute sa force à mon
+mariage avec le prince Boris.»
+
+Cette allusion tranquille au drame passé enhardit Flavienne, qui
+observa:
+
+--«Vous avez reconnu qu'elle avait raison?
+
+--Je n'ai rien reconnu de ce genre. Elle avait grand tort. Car, si
+elle ne s'était pas acharnée ainsi contre Omiroff, je ne me serais
+pas tant monté la tête pour lui.»
+
+Flavienne sourit:
+
+--«C'est un point de vue.
+
+--Je crois bien! J'allais le rencontrer à cheval, en cachette, hors
+du parc. Oh! je l'ai avoué à Freddy... Tout de même, quelque chose me
+disait: «Il faut avoir peur de cet homme-là.» Cette voix intérieure,
+aussi, me faisait m'entêter. Une Carington doit braver la peur.
+
+--Cependant vous êtes partie pour le Japon.
+
+--Grâce à qui?» demanda Maud.
+
+--«Je ne sais pas.
+
+--Grâce au docteur Delchaume.
+
+--A mon mari!...
+
+--Naturellement. S'il n'avait pas provoqué Boris, le soir de la fête
+au Pré-Catelan, je m'enfuyais à Londres la nuit même, avec le prince,
+mon fiancé, et j'étais mariée le lendemain.»
+
+Un peu abasourdie, Flavienne se contenta de la regarder.
+
+--«Vous comprenez,» poursuivit la jeune comtesse de Hawksbury avec
+une grâce soudaine, «que nous soyons vos amis. Je suis venue vous le
+dire. Seulement, je suis venue vous le dire toute seule. Quand je
+jugerai que Frederick est tout à fait guéri de vous, alors je vous le
+ramènerai. Pour l'instant, nous ne faisons que traverser Paris.»
+
+La conversation se trouva coupée par une voix d'enfant qui appelait:
+
+--«Maman!... maman!...»
+
+La porte s'ouvrit, mais elle aurait été refermée aussitôt, si Mme
+Delchaume ne s'était écriée:
+
+--«Ça ne fait rien, mon chéri. Entre... Viens baiser la main de la
+dame.»
+
+Le petit Serge apparut--adorable bambin--et il remplit son gentil
+devoir de politesse avec tant d'élégante aisance et de sérieux
+comique, que la visiteuse s'exclama:
+
+--«_What a darling!... But he is a love!..._[3]
+
+ [3] «Quel bijou! Mais c'est un amour!»
+
+--Notre fils,» dit Flavienne en l'attirant contre elle, «notre petit
+Serge-François Delchaume. Vous direz à lord Hawksbury...»
+
+L'Anglaise ne la laissa pas achever.
+
+--«Dieux!...» s'écria-t-elle, «est-ce l'enfant?...
+
+--C'est lui, mon fils, que votre mari...
+
+--Freddy m'a révélé... Mais alors, vous l'avez retrouvé... Il n'était
+donc pas?...»
+
+Elle n'osait prononcer le mot «mort», devant ce beau petit être et
+cette mère radieuse.
+
+--«Je l'ai retrouvé... Je l'ai retrouvé, sain et sauf,» répétait
+Flavienne, le serrant presque convulsivement, dans le réveil de
+l'ancienne angoisse.
+
+--«Oh!» dit l'Anglaise, «quel bonheur!...»
+
+Son clair visage, ses traits menus, peu expressifs, s'imprégnaient
+d'une émotion inaccoutumée. Elle se leva.
+
+--«J'ai hâte d'apprendre cela à Frederick. Il en sera si heureux!»
+
+Les deux jeunes femmes furent de nouveau debout, en face l'une de
+l'autre.
+
+--«Comme j'ai bien fait de venir!» dit lady Hawksbury.
+
+--«Comme je vous sais gré d'être venue,» dit Flavienne Delchaume.
+
+--«Mais,» ajouta la première, avec une moue puérile, «je vais être
+obligée de raconter à Frederick que vous êtes plus belle que jamais,
+et qu'il y a trop de danger pour lui à m'accompagner ici. Quel
+dommage!
+
+--Quand on est comme vous, on ne craint aucune comparaison,» affirma
+sincèrement Flavienne. Puis, avec une souriante malice:--«Une
+Carington doit braver la peur.»
+
+Mais les yeux de l'Anglaise s'attachèrent au petit Serge. Elle prit
+l'enfant, le souleva dans ses bras.
+
+--«Voilà...» déclara-t-elle. «Je sais quand j'accorderai la
+permission à Frederick... Quand il m'aura donné un trésor comme
+celui-ci.
+
+--Je vous le souhaite,» s'écria Flavienne, s'emparant
+orgueilleusement de son fils. «Être mère... C'est la royauté qui nous
+met au-dessus de tout.»
+
+
+FIN DE:
+
+CHACUNE SON RÊVE
+
+DEUXIÈME ET DERNIÈRE PARTIE DE:
+
+DU SANG DANS LES TÉNÈBRES
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ I.--Manuscrit de Francine 1
+
+ II.--Vers la Mort 30
+
+ III.--Au Fond du Labyrinthe 59
+
+ IV.--Dans les Coulisses 82
+
+ V.--En Cour d'assises 115
+
+ VI.--La Mère 148
+
+ VII.--Le Vieux-Moutier 172
+
+ VIII.--Prise au Piège 197
+
+ IX.--L'Allée des Tombeaux 224
+
+ X.--La Rencontre du Passé 249
+
+ XI.--Le Prix de la Vie 278
+
+ XII.--Plus rapide que le Rapide 304
+
+ XIII.--Les petits Pieds qui ne danseront plus 335
+
+ XIV.--Deux Épouses 354
+
+
+PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--14466.
+
+
+
+
+BIBLIOTHÈQUE DE ROMANS
+
+de la Librairie PLON
+
+
+_DERNIÈRES PUBLICATIONS_
+
+ DES GACHONS (Jacques).--*Le Chemin de sable.
+ LICHTENBERGER (André).--*Le Petit Roi.
+ MILAN (René).--La Mère et la Maîtresse.
+ DELLY (M.).--*Esclave... ou Reine?
+ LESUEUR (Daniel).--_Du Sang dans les ténèbres._ Flaviana, Princesse.
+ ACKER (Paul).--Le Soldat Bernard.
+ MARGUERITTE (Paul).--La Faiblesse humaine.
+ BONNAMOUR (G.).--Les Trois Poteaux de Satory.
+ LAUMONIER (Daniel).--Sang d'Argonne.
+ BOURGET (Paul).--La Dame qui a perdu son peintre.
+ AMIOT (Charles-Gustave).--L'Approche du soir.
+ SÉVERAC.--Les Voies impénétrables.
+ DAUDET (Ernest).--Les Rivaux.
+ RESCLAUZE DE BERMON.--Le Lien.
+ FOVILLE (Jean de).--Eros.
+ POMAIROLS (Ch. de).--*Ascension.
+ CONAN DOYLE.--Rodney Stone. Traduit de l'anglais par René LÉCUYER.
+ AIGUEPERSE (M.) et DOMBRE (Roger).--*Les Joies du Célibat.
+ ROSNY Aîné.--La Vague rouge.
+ BRADA.--La Brèche.
+ ARNAL (Émilie).--Marthe Brienz.
+ LA BRÈTE (Jean de).--*Aimer quand même.
+ BORDEAUX (Henry).--La Croisée des chemins.
+ RENAUDIN (Paul).--Un Pardon.
+ HARDY (Thomas).--La Bien-Aimée. Traduit de l'anglais par
+ Eve PAUL-MARGUERITTE.
+ NOËL (Alexis).--*Mon Prince charmant.
+
+Prix de chaque volume 3 fr. 50
+
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+Les volumes dont le titre est précédé d'un * peuvent être mis entre
+toutes les mains.
+
+
+PARIS. TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--14466.
+
+
+
+
+
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+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHACUNE SON RÊVE ***
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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@@ -0,0 +1,11755 @@
+The Project Gutenberg EBook of Chacune son Rêve, by Daniel Lesueur
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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+
+Title: Chacune son Rêve
+
+Author: Daniel Lesueur
+
+Release Date: January 26, 2014 [EBook #44762]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHACUNE SON RÊVE ***
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+Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
+typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
+et n'a pas été harmonisée.
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+_Il a été tiré de cet ouvrage 10 exemplaires sur papier de Hollande,
+numérotés de 1 à 10._
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+
+
+CHACUNE SON RÊVE
+
+
+
+
+OEuvres de Daniel LESUEUR
+
+
+ÉDITION ELZÉVIRIENNE (Lemerre, édit.)
+
+ POÉSIES.--_Visions divines._--_Visions antiques._--_Sonnets
+ philosophiques._--_Sursum corda!_ 1 vol. avec portrait. 6 fr. »
+
+ LORD BYRON. (Traduction.) Tome 1er: _Heures d'oisiveté._
+ _Childe Harold._ 1 vol. avec portrait. 6 fr. »
+
+ Tome II: _Le Giaour._--_La Fiancée d'Abydos._--_Le
+ Corsaire._--_Lara_, etc. 1 vol. 6 fr. »
+
+ Tome III: _Le Siège de Corinthe._--_Parisina._--_Manfred._--_Le
+ Prisonnier de Chillon._--_Mazeppa_, etc. 1 vol. 6 fr. »
+
+
+ÉDITION IN-18 JÉSUS (Lemerre, édit.)
+
+ MARCELLE. 1 vol. 3 fr. 50
+
+ UN MYSTÉRIEUX AMOUR. 1 vol. 3 fr. 50
+
+ AMOUR D'AUJOURD'HUI. 1 vol. 3 fr. 50
+
+ NÉVROSÉE. 1 vol. 3 fr. 50
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+ UNE VIE TRAGIQUE. 1 vol. 3 fr. 50
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+ PASSION SLAVE. 1 vol. 3 fr. 50
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+ JUSTICE DE FEMME. 1 vol. 3 fr. 50
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+ HAINE D'AMOUR. 1 vol. 3 fr. 50
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+ A FORCE D'AIMER. 1 vol. 3 fr. 50
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+ INVINCIBLE CHARME. 1 vol. 3 fr. 50
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+ LÈVRES CLOSES. 1 vol. 3 fr. 50
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+ COMÉDIENNE. 1 vol. 3 fr. 50
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+ AU DELA DE L'AMOUR. 1 vol. 3 fr. 50
+
+ L'HONNEUR D'UNE FEMME. 1 vol. 3 fr. 50
+
+ FIANCÉE D'OUTRE-MER. 1 vol. 3 fr. 50
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+ LE COEUR CHEMINE. 1 vol. 3 fr. 50
+
+ LA FORCE DU PASSÉ. 1 vol. 3 fr. 50
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+ _Lointaine Revanche._--L'OR SANGLANT. 1 vol. 3 fr. 50
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+ -- -- LA FLEUR DE JOIE. 1 vol. 3 fr. 50
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+ _Mortel secret._--LYS ROYAL. 1 vol. 3 fr. 50
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+ -- -- LE MEURTRE D'UNE AME. 1 vol. 3 fr. 50
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+ _Le Masque d'Amour._--LE MARQUIS DE VALCOR. 1 vol. 3 fr. 50
+
+ -- -- MADAME DE FERNEUSE. 1 vol. 3 fr. 50
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+ _Calvaire de Femme._--LE FILS DE L'AMANT. 1 vol. 3 fr. 50
+
+ -- -- MADAME L'AMBASSADRICE. 1 vol. 3 fr. 50
+
+
+ L'ÉVOLUTION FÉMININE. 1 vol. (Lemerre, édit.) 1 fr. 50
+
+
+ NIETZSCHÉENNE (roman). Plon-Nourrit et Cie 3 fr. 50
+
+ LE DROIT A LA FORCE (roman). Plon-Nourrit et Cie 3 fr. 50
+
+ _Du Sang dans les Ténèbres._--FLAVIANA, PRINCESSE.
+ Plon-Nourrit et Cie 3 fr. 50
+
+
+
+
+ DANIEL LESUEUR
+
+ DU SANG DANS LES TÉNÈBRES
+
+ Chacune son Rêve
+
+ [Illustration]
+
+ PARIS
+
+ LIBRAIRIE PLON
+
+ PLON-NOURRIT ET CIE, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
+
+ 8, RUE GARANCIÈRE--6e
+
+ _Tous droits réservés_
+
+
+
+
+Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
+
+Copyright 1910 by Plon-Nourrit et Cie.
+
+
+
+
+CHACUNE SON RÊVE
+
+
+
+
+I
+
+MANUSCRIT DE FRANCINE
+
+ Novembre 1905.
+
+
+_Je vais écrire ces choses. Je ne puis pas faire autrement. Le secret
+professionnel m'interdit de les révéler à qui que ce soit au monde.
+Mais ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu, ce que j'ai accompli, la
+responsabilité que j'assume,--tout cela compose un fardeau trop lourd
+pour ma conscience, pour mon coeur._
+
+_Je ne suis qu'une jeune fille, isolée, désarmée, intimidée devant
+la vie, malgré le titre de docteur en médecine que je viens de
+conquérir._
+
+_Oh! oui... intimidée devant la vie. Combien je la trouve
+impénétrable, déconcertante, quand je la vois s'entr'ouvrir sur des
+abîmes de passion, de mystère, de douleur,--peut-être de scélératesse
+et de crime, comme ce qui m'en est apparu, pour s'effacer aussitôt et
+à jamais devant moi. Combien elle me sera difficile à vivre, avec
+la charge redoutable que j'ai assumée!_
+
+_Il y a quelques jours à peine, j'étais encore presque insouciante,
+malgré la gravité de mon destin. Ma situation d'orpheline, ma
+pauvreté, mes études ardues, sans distractions, sans loisirs, sans
+joie, n'avaient abattu en moi ni le courage, ni l'espérance. Je
+touchais au but. Ce titre de docteur, à vingt-quatre ans, comme j'en
+étais fière!... Avec ma volonté forte, dont j'éprouvais la vigueur,
+ainsi qu'un champion qui fait plier et vibrer la lame de son fleuret
+avant l'assaut, je ne doutais pas de l'avenir, je ne doutais pas du
+succès, je ne doutais pas du bonheur._
+
+_Mais aujourd'hui!..._
+
+_Quoi! si vite... En quelques jours... Que dis-je?... en quelques
+heures... tout s'est assombri, transformé. Quel drame ai-je traversé?
+Qu'ai-je fait? Mon coeur se crispe. Une angoisse l'étreint._
+
+_Alors, moi qui me sens faible, pour la première fois, à cause du
+poids écrasant tombé soudain sur mes épaules,--moi qui n'ai personne
+pour m'aider à le porter, ni mère, ni amie, ni confidente, ni fiancé,
+moi qui, d'ailleurs, ne voudrais en faire partager le péril à nul
+être au monde, je prends, cette nuit, dans le silence, un feuillet
+blanc, que je place sous ma lampe, et qui recevra la tragique
+confidence._
+
+_Aussi bien, ne faut-il pas que tous les détails, jusqu'aux plus
+insignifiants, subsistent quelque part, impérissables? Ma mémoire
+peut faiblir... Et si je disparaissais brusquement!... Fixons
+ici une trace de cette aventure, qui, autrement, finirait par
+m'apparaître inconsistante et invraisemblable comme un rêve. Je me le
+dois à moi-même. Et je le dois aussi à ce petit infortuné, qui, plus
+tard, ne possédera pas de trésor plus précieux que mon témoignage._
+
+_Ce document, je lui trouverai bien une cachette assez sûre pour
+qu'on ne l'y découvre point, moi vivante, assez accessible pour qu'il
+n'y reste pas scellé à jamais, si je meurs sans avoir pu en disposer._
+
+ * * * * *
+
+_Il y a quelques soirs, je me trouvais ici, dans cette chambre,--ma
+chambre d'enfant, de fillette, d'étudiante,--la chère petite chambre
+de mes vacances, à Claire-Source._
+
+_Claire-Source!... le joli nom. Il représente jusqu'à ce jour,--et
+peut-être pour toujours,--la seule gaieté de mon existence. C'est la
+maisonnette campagnarde de ma tante Stéphanie,--excellente vieille
+fille, créature du bon Dieu, à qui je dois les petites douceurs, les
+petites gâteries, la petite illusion d'un foyer, d'une famille, dont,
+sans elle, j'eusse été absolument dénuée._
+
+_Donc, je passais une quinzaine ici, prenant quelque repos après la
+soutenance de ma thèse._
+
+_Mercredi dernier (il y aura huit jours demain), j'avais déjà
+souhaité le bonsoir à ma tante, et je m'apprêtais à me coucher de
+bonne heure, pour lire au lit un ouvrage qui m'intéressait, lorsque
+la sonnette de la grille tinta. Surprise, je sortis sur le palier,
+où je rencontrai notre jeune servante, les yeux élargis d'effarement._
+
+_--«Qu'est-ce que ça peut être, mademoiselle Francine? Je n'ose pas
+descendre. J'ai peur!..._
+
+_--En voilà une froussarde! Eh bien, venez avec moi. Il faut voir...
+C'est sans doute pour quelqu'un de malade. On sait que je suis
+médecin.»_
+
+_Je prononçai le mot avec l'enfantillage d'un peu d'orgueil.
+Cependant, je n'avais pas attendu mon doctorat pour donner mes soins
+à tout ce petit monde villageois. Jusqu'alors mes clients rustiques
+avaient respecté le repos de mes nuits. Il est vrai que leur santé à
+toute épreuve ne m'eût pas fait une carrière bien occupée, ni surtout
+bien fructueuse, eussé-je eu l'idée, qui ne me vint jamais, de leur
+réclamer des honoraires._
+
+_Nous descendîmes donc, Estelle et moi. Le bougeoir de jardin
+tremblait aux mains de la poltronne._
+
+_Devant notre modeste grille de bois, une auto était arrêtée: une
+grande limousine, dont les phares étendaient un éventail d'éclatante
+lumière, dont les vernis, les nickels miroitaient en dépit des
+demi-ténèbres. Une voiture de grand luxe, à ce qu'il me sembla._
+
+_Un homme en était descendu pour sonner. Un autre--le
+chauffeur--demeurait sur le siège. Enfin, dans l'intérieur (je m'en
+rendis compte presque aussitôt), se tenait une religieuse._
+
+_--«Mademoiselle Francine?... que l'on nomme dans le pays le docteur
+Francine?» me demanda l'homme avec déférence._
+
+_Visage banal, rasé, tenue bourgeoise,--avec ce je ne sais
+quoi qui décèle quand même les attitudes du service. Il me fit
+l'effet d'un intendant, d'un majordome. Un peu d'accent altérait
+la correction parfaite de ses paroles. Mais un accent à peine
+appréciable,--provincial peut-être plutôt qu'étranger._
+
+_--«C'est moi. Mais,»--me hâtai-je d'ajouter,--«je n'exerce pas
+ici, sauf auprès des indigents. Voulez-vous l'adresse d'un de mes
+confrères, à Parmain, à Beaumont?_
+
+_--Mademoiselle, c'est pour une jeune femme en couches, près d'ici.
+Elle souffre atrocement. Elle ne veut qu'une femme auprès d'elle...
+Une question d'humanité. Si vous jugiez qu'une autre intervention est
+nécessaire, il serait toujours temps..._
+
+_--Mais je ne suis pas sage-femme.»_
+
+_La religieuse, sans quitter l'auto, s'approcha de la portière._
+
+_--«Docteur,» commença-t-elle... (Et, faut-il l'avouer? cette façon
+de m'interpeller me flatta, me disposa favorablement. A quoi tiennent
+nos décisions?) «Docteur... par la sainte charité chrétienne, ne
+refusez pas. Il s'agit surtout d'influence morale... Je m'y connais
+un peu, je ne crois pas à un cas compliqué... Mais la pauvre créature
+est à bout de forces... Elle ne veut qu'une femme... D'ailleurs,
+la bonté, la solidarité féminines, voilà ce qu'il nous faut... La
+situation est délicate...»_
+
+_Elle baissa encore la voix pour m'insinuer la dernière phrase._
+
+_Cette religieuse... (Je ne reconnaissais pas du tout son ordre,
+ne voyant qu'un vague paquet noir, et une étroite cornette blanche,
+épinglée d'un voile également noir, dont l'ombre me dérobait
+presque tout à fait son visage.) Cette religieuse, à l'intonation
+papelarde, ne parvenait pas à m'émouvoir. Elle ne sentait pas ce
+qu'elle disait, elle récitait une leçon. Mais quoi!... Ces femmes,
+qui côtoient tant de misères, ne peuvent les partager toutes.
+Celle-ci--garde-malade--était peut-être engourdie, hébétée de
+veilles. Ce qu'elle proférait, machinalement, n'en était pas moins
+la vérité. Une malheureuse se tordait dans les douleurs les plus
+atroces qui soient, compliquées de je ne sais quelles souffrances
+morales,--souffrances trop faciles à deviner des maternités
+clandestines, tragiques. Elle criait après la sympathie d'une autre
+femme... Non pas après les soins vulgaires d'une professionnelle de
+village, mais après la fraternité compréhensive d'une âme proche
+de la sienne. La pitié parla en moi. Puis, d'autres sentiments
+aussi. Ne sommes-nous pas des êtres trop complexes pour qu'aucune
+de nos impulsions soit simple? Nous attribuons toujours au ressort
+le plus honorable le déclanchement de notre volonté. Que de causes
+obscures dont nous nous plaisons à ignorer l'influence! Mais, comme
+je veux ici tout dire, je dois reconnaître qu'une sorte d'attraction
+romanesque s'ajouta, pour me décider, à l'entrain généreux. La mise
+en scène nocturne, l'élégance de la voiture, le roman qui me serait
+divulgué, le choix qu'on faisait de moi, la confiance qu'on me
+témoignait, même ce qu'il y avait d'un peu hasardeux à partir ainsi
+dans les ténèbres, vers le mystère,--tout eut sa part dans la légère
+exaltation où s'échauffa définitivement mon zèle secourable._
+
+_--«Soit!... Un instant... Estelle, cherchez-moi vite mon manteau de
+voyage, ma trousse, et une écharpe pour jeter sur ma tête.»_
+
+_Lorsqu'elle revint avec ces objets, je lui enjoignis de prévenir ma
+tante._
+
+_--«Allons-nous loin?» demandai-je._
+
+_--«Trois quarts d'heure d'ici. Que Mademoiselle ne se préoccupe de
+rien. L'auto sera à ses ordres pour le retour._
+
+_--Vous entendez, Estelle, dites bien à ma tante qu'elle ne s'inquiète
+pas.»_
+
+_Enveloppée dans mon grand manteau, l'écharpe de gaze posée sur mes
+cheveux, je montai dans la voiture._
+
+_Comment!... l'individu que j'avais pris pour un intendant m'y
+suivait!... Cela ne me plut guère. Qu'il fût venu à l'intérieur
+de la limousine avec l'infirmière, soit. Mais maintenant que nous
+étions deux femmes (mon inconscient seul ajoutait:--«dont madame le
+docteur Francine»), il aurait pu s'asseoir à côté du chauffeur. La
+température même ne lui aurait pas rendu trop pénible ce devoir de
+respect. Car la nuit de novembre était tiède._
+
+_J'abaissai la vitre à côté de moi. Un air moite, humide, mais sans
+pluie, me caressa le visage._
+
+_Je voulus demander quelques renseignements sur l'état de la personne
+à qui je portais mes soins, mais songeant que j'aurais tout le
+temps, je laissai ma pensée s'évader au dehors, dans l'enchantement
+triste de la nuit._
+
+_Une vague clarté tombait du ciel sur de grands espaces obscurs. Comme
+nous filions à toute vitesse vers Persan, c'était, de part et d'autre
+de la route, la morne étendue des champs de betteraves, cultivées
+pour les raffineries. Bientôt commença la petite cité ouvrière.
+Quelle muette résignation, dans les ténèbres pâles, de toutes ces
+humbles maisonnettes pareilles, avec leur unique porte, leur unique
+fenêtre, leur échelle de poules montant à l'unique étage, dans le
+carré de leur jardinet! Quel silence!... quel lourd sommeil!...
+L'auto jetait sur chaque pauvre façade close le regard brutal de
+ses phares. Et mon coeur se serrait,--comme à l'hôpital, quand le
+chef de service, découvrant devant nous quelque tare humaine, sur un
+pauvre corps de misère, y projette sa science et nous instruit, sans
+se soucier des pudeurs et des épouvantes que brutalise l'impitoyable
+clarté._
+
+_Nous passâmes l'Oise sur le pont de Beaumont. La côte fut montée,
+la petite ville traversée en un éclair. Encore une route à travers
+champs. Puis nous pénétrâmes dans la forêt de Carnelle._
+
+_Un imperceptible frisson me traversa. Ici, la vraie obscurité, la
+vraie solitude, le sourd abîme où nul cri ne serait entendu. Et j'y
+étais seule, avec des gens que je ne connaissais pas._
+
+_La présence de la religieuse me rassurait. Je me tournai vers elle
+pour lui poser enfin les questions nécessaires._
+
+_L'intérieur de l'auto n'étant pas éclairé, je distinguais très
+vaguement les physionomies de mes compagnons de route. Et je les
+avais si peu, si mal vues, dans une si hésitante perplexité, que je
+ne les imaginais pas davantage._
+
+_--«Ma soeur,» commençai-je à voix basse, «voudriez-vous me donner
+quelques indications sur la personne auprès de qui vous me conduisez?
+Elle est jeune, m'avez-vous dit, très jeune?_
+
+_--Vous en jugerez._
+
+_--Vous ne savez pas son âge!... Est-elle primipare?» (Mais,
+interprétant aussitôt le terme scientifique): «Est-ce son premier
+enfant?»_
+
+_L'infirmière ne répondit pas. Elle s'agita un peu. Et il me sembla,
+au mouvement de sa jambe contre la mienne, qu'elle avançait le pied
+pour chercher celui de l'homme placé en face de nous sur un des
+strapontins. Comme s'il eût attendu le signal, cet individu prit la
+parole:_
+
+_--«Mademoiselle,» me dit-il,--toujours avec le même ton déférent--«ne
+vous alarmez pas. Madame la religieuse ici présente vous jurera,
+comme je vous le jure moi-même, que vous n'avez rien à craindre.»_
+
+_Cet exorde ne laissa pas que de m'impressionner fort désagréablement.
+Mais j'étais en pleine forêt nocturne, dans une auto qui faisait du
+quatre-vingts à l'heure. Inutile, par conséquent, de bouger ou de
+crier. Je ne fis ni l'un ni l'autre._
+
+_Ce fut la religieuse qui continua. Sa voix onctueuse me parut plus
+inquiétante._
+
+_--«Vous comprendrez, docteur. Vous ne nous en voudrez pas. La
+naissance à laquelle vous allez aider doit être entourée du plus
+profond mystère. Des malheurs effroyables seraient le résultat d'une
+indiscrétion, même la moindre. Vous nous permettrez donc, avant notre
+sortie de cette forêt, de vous bander les yeux._
+
+_--Jamais!... Comment!...» m'écriai-je, révoltée. «Et le secret
+professionnel?... J'y suis astreinte sur l'honneur. Ose-t-on supposer
+que j'y faillirais?_
+
+_--Certes, non... mais enfin..._
+
+_--L'intérêt même m'y oblige, voyons...» ajoutai-je. «Un médecin qui
+ne s'y tiendrait pas scrupuleusement ruinerait sa carrière.»_
+
+_Vains arguments. Mes compagnons ne m'écoutaient pas, plaçant un
+ou deux mots d'aquiescement vague pour mieux saisir l'opportunité
+de leur action. Encore une fois, je crus surprendre un échange
+de gestes, comme un signal. Aussitôt une étoffe opaque s'enroula
+autour de ma tête, me couvrant le visage, si étroitement que je crus
+suffoquer._
+
+_Quelle terreur!... Ces gens voulaient m'étouffer. J'allais mourir...
+Mais non. L'un d'eux dit à l'autre:_
+
+_--«Je tiens bien. Tu peux dégager la bouche.»_
+
+_Ce tutoiement me frappa. Surtout, lorsque, avec une respiration plus
+libre, me revint la faculté d'observer, alors que le son de cette
+phrase persistait dans mon oreille._
+
+_C'était la religieuse qui avait parlé. Du moins, j'en eus
+l'impression, bien que la voix, moins contenue, eut pris tout à coup
+une rudesse masculine. La main qui me tenait le bras de son côté
+possédait une vigueur plutôt singulière pour une femme. Depuis cet
+instant, je suis demeurée persuadée que la soi-disant porteuse de
+cornette était un homme. Cependant je n'en eus pas d'autre preuve.
+Après tout, il existe d'assez robustes paysannes, qu'elles aient ou
+non droit à l'habit monastique, pour avoir rempli cette méchante
+mission avec une semblable énergie._
+
+_L'individu assis sur le strapontin me serrait l'autre bras dans
+un étau non moins solide. En même temps, il tordait et maintenait
+l'étoffe dont j'étais aveuglée. Pour avoir plus de force, et mieux
+prévenir tout mouvement de ma part, il se penchait sur moi jusqu'à
+me toucher de sa poitrine, tandis que ses genoux captaient rudement
+les miens. La fureur et l'écoeurement de ce contact m'affolaient. Ces
+violences physiques sur ma personne me faisaient bouillir le sang.
+Mais que dire?... que faire?... Ils étaient les plus forts. Et, dans
+l'angoisse de ces intolérables minutes, je n'avais qu'un espoir:
+c'est qu'ils ne m'eussent pas menti. La fin de cette horrible course
+serait-elle vraiment ce qu'ils m'avaient annoncé? Plût au ciel!...
+Aveuglée, oppressée, impuissante, éperdue, je me sentais rouler dans
+un abîme d'effroi. Et ce n'était pas la mort que je craignais le
+plus._
+
+_Combien de temps cela dura-t-il? A quelle distance de la forêt de
+Carnelle s'arrêta l'auto? Dans quelle direction avait-elle roulé, à
+cette allure vertigineuse,--unique indice qu'il me fût possible de
+percevoir? Je l'ignore. Je l'ignorerai probablement toujours. A quoi
+servirait de risquer même une appréciation? La voiture eût viré pour
+retourner d'où nous venions, que je ne m'en serais pas aperçue. Quant
+à la durée, nous ne l'estimons qu'à la mesure de nos sensations. Ce
+qui me sembla d'interminables heures n'était peut-être que de rapides
+minutes._
+
+_Lorsque l'auto eut stoppé, les bras qui me maintenaient ne
+desserrèrent pas leur étreinte. Au contraire, il me parut que
+d'autres arrivaient à l'aide pour m'entourer, me traîner ou me
+porter. Car, bien qu'on m'eût d'abord posé les pieds à terre, je ne
+crois pas m'en être servie ensuite, pour gravir les perrons et les
+étages dont je dus faire, plus ou moins volontairement, l'ascension._
+
+_Lorsqu'on m'enleva l'espèce de casque d'étoffe sous lequel je ne
+différenciais même pas la lumière de l'obscurité, je demeurai un
+instant éblouie._
+
+_La terreur ayant fini par l'emporter chez moi sur l'indignation, mon
+premier mouvement ne fut pas pour protester contre le traitement
+subi. J'essayai de constater où je me trouvais et ce qui m'y
+attendait. L'intervalle que mirent mes yeux meurtris et clignotants
+à recouvrer la netteté de leur vision, suffit pour que ceux que
+j'appellerai mes ravisseurs s'esquivassent. Ni l'homme que j'avais
+pris pour un intendant, ni la religieuse--fausse ou vraie--ne se
+trouvaient dans la chambre dont mon regard faisait le tour._
+
+_Cette chambre, largement éclairée à l'électricité, vaste et haute,
+voûtée dans le style gothique, avec des arcs-doubleaux, avait
+trois fenêtres, closes de volets intérieurs, et deux portes,
+fermées,--peut-être à clef. Elle me fit un effet contradictoire,
+d'opulence et de délabrement. Par ses proportions, par son décor
+architectural, elle décelait une demeure plutôt somptueuse, un
+château sans doute. Mais est-ce qu'une armée pillarde avait passé par
+là? Les rideaux, les tapis, les tableaux, le mobilier manquaient. Les
+murs étaient nus._
+
+_Je consigne tout de suite une réflexion dont je ne m'avisai que plus
+tard: c'est qu'on avait dû démeubler cette pièce lorsqu'il devint
+indispensable d'y introduire un docteur,--pour que cet étranger n'en
+gardât aucun souvenir distinct et caractéristique. A moins que ce ne
+fût une précaution d'hygiène, pour établir autour de l'accouchée un
+milieu aseptique,--ainsi que j'en jugeai au premier abord._
+
+_Il y avait, naturellement, les objets essentiels. Avant tout, le
+lit. Un lit quelconque, en bois sombre, assez large et sans aucune
+draperie. Puis, une grande table, couverte d'objets de toilette ou de
+pharmacie, et des chaises fort ordinaires._
+
+_Du lit s'échappait une plainte faible et continue, sans qu'on pût
+discerner le pauvre être qui gémissait ainsi. Cette plainte exhalait
+tant de souffrance découragée, qu'elle me perça le coeur._
+
+_A côté du lit, en face de moi, une femme se tenait debout._
+
+_Si rapides qu'eussent été ces constatations, elles venaient après
+une autre qui frappait aussi désagréablement mes sens que ma pensée.
+Une odeur de chloroforme saturait l'atmosphère. Moi qui venais de
+suffoquer à demi sous mon bandeau, je ne pus supporter l'asphyxiante
+impression. En même temps, je m'en alarmai comme médecin._
+
+_--«De l'air... Il faut de l'air, ici,» m'écriai-je._
+
+_La personne qui se trouvait près du lit ayant fait une espèce de
+geste vague,--plutôt négatif,--je me dirigeai résolument vers une
+des fenêtres, pour l'ouvrir moi-même. Les volets pleins qui s'y
+appliquaient à l'intérieur résistèrent à tous mes efforts. Il en fut
+de même aux deux autres croisées. Munis d'une fermeture hermétique,
+ils ne bougèrent pas plus que le mur même. Cette constatation
+m'incita à tâter les serrures des portes. Les portes étaient closes
+aussi solidement que les volets._
+
+_L'inquiétante impression ramena ma main, meurtrie par la lutte, vers
+une petite sacoche suspendue à ma ceinture, où j'avais eu soin de
+placer, ce soir-là, comme toujours pour mes sorties nocturnes, un
+revolver,--d'ailleurs minuscule et peu redoutable, un revolver-bijou.
+Je possédais toujours la sacoche, mais on en avait enlevé le
+revolver,--fort adroitement, je dois le dire, je ne m'en étais pas
+aperçue. Une exclamation indignée m'échappa._
+
+_--«Où suis-je?» m'écriai-je, presque avec fureur, en revenant vers la
+femme immobile. «Quel est ce guet-apens?_
+
+_--Chut!...» fit-elle, posant un doigt sur ses lèvres, et me désignant
+la forme torturée qui se convulsait sous les couvertures._
+
+_Étrange chose... Extraordinaire instant._
+
+_La femme... (une créature assez jeune, insignifiante, la
+silhouette enveloppée d'une blouse d'infirmière)... son expression
+soumise et irresponsable, son geste de compassion profonde, sa
+mimique instinctive, mais vraiment sublime, qui semblait dire:
+«Qu'importe!... Voici de la douleur, et le reste n'est rien...» Ceci
+me bouleversa, me transforma, me fit tout oublier. Une voix secrète
+me suggéra: «Tu es médecin... agis... soulage.» Le lieu où j'étais,
+ce que j'y pouvais craindre, la violence qui m'avait été faite,--tout
+disparut, la peur aussi bien que la colère, la curiosité comme la
+volonté d'observation. Il ne me resta que l'exaltation du devoir
+professionnel et la pitié._
+
+_Je me penchai vers le lit--sans même arrêter longtemps mes regards
+sur cette femme, qui n'avait pas encore prononcé un mot, et dont la
+seule attitude venait de m'impressionner jusqu'à changer mon état
+d'âme. En écartant le drap, je compris pourquoi je n'avais pas encore
+pu distinguer qui s'y trouvait._
+
+_La personne qui gisait là portait une sorte de serre-tête, comme ceux
+qui cachent le front et les cheveux des nonnes, sous la cornette.
+Ce linge blanc sur l'oreiller blanc, et qu'un système compliqué de
+rubans fixait à une robe de nuit à grande collerette pierrot où
+s'engloutissaient le menton et les oreilles, ne formait qu'une seule
+masse d'où émergeait bien peu de visage. Et ce peu de visage n'était
+guère moins blanc que le reste. La seule couleur différente--je ne le
+sus pas tout de suite--était celle des prunelles. Elles me parurent,
+quand je les vis, très sombres, d'un brun velouté, peut-être
+noires. Pour le moment, les paupières les recouvraient. Ces paupières
+abaissaient sur les joues une frange de cils tellement courte et
+régulière qu'elle devait avoir été rognée avec des ciseaux, pour que
+l'expression des yeux devînt ainsi méconnaissable. Dans le même but,
+assurément, les sourcils avaient été rasés. Bien que la complexion
+fût d'une brune, je ne pouvais préjuger de la nuance des cheveux,--du
+moins de la nuance qu'adoptait cette jeune femme pour sa chevelure,
+étant données les fantaisies de coloration et de décoloration que
+l'art capillaire facilite._
+
+_Comment la reconnaître jamais?_
+
+_Ce masque blêmi, sans expression, sans parure, dénué de sourcils,
+presque de cils, étroitement encadré de ces blancheurs de linceul,
+qui sait?... Dans l'éclat de la santé, de la vie, de la joie,
+avec la grâce d'une coiffure seyante, c'était peut-être une image
+de séduction. Des coeurs passionnés l'évoquaient peut-être en se
+consumant de désir._
+
+_Hélas!..._
+
+_Les traits me parurent délicats, réguliers. La distinction se
+marquait au galbe allongé de l'ovale, à je ne sais quoi de fin et
+de fier, qui subsistait malgré cet affreux appareil, et malgré les
+crispations de souffrance. Elle se décela également à l'élégance des
+attaches et des mains, lorsque je poursuivis l'examen de ce pauvre
+corps labouré par de terribles douleurs. Mais la disproportion des
+jambes et des pieds me frappa. Les muscles des jambes surtout, bien
+que d'un dessin remarquablement pur, ne se rapportaient pas, par
+leur développement et leur fermeté, à la gracilité fluette des bras.
+On aurait dit qu'une gymnastique spéciale avait exercé les unes sans
+jamais faire travailler les autres. Mais la nature offre souvent,
+sinon toujours, cette espèce d'inachèvement ou de désharmonie, qui
+force les sculpteurs à faire poser plusieurs modèles pour obtenir un
+type complet de perfection plastique._
+
+_Un fait certain, c'est que j'avais sous les yeux une très jeune
+créature._
+
+_L'état qu'elle présentait à un examen médical fût resté
+incompréhensible si l'odeur du chloroforme répandue dans la chambre
+ne l'eût expliqué. L'influence de cet anesthésique, administré à une
+dose déraisonnable, imprudente--sinon criminelle--suffisait à la
+rendre inconsciente et à paralyser presque entièrement le travail de
+la maternité,--du moins le travail volontaire, celui où l'organisme
+se détermine sous l'éperon de la douleur._
+
+_Inconsciente, elle l'était. Mais non insensible. Sa chair torturée
+gémissait,--plaintif gémissement qui déchirait le coeur. Et, sans
+doute, à cette lamentation physique, se mêlait le cri d'une détresse
+obscure... Mais le cerveau ne discernait plus, ne répartissait plus
+la part cruelle des fibres saignantes, et l'autre part,--plus cruelle
+peut-être, de l'âme angoissée._
+
+_--«Qu'a-t-on fait!...» murmurai-je. «Sans l'intervention du
+chloroforme, tout se fût passé normalement. Tandis qu'à présent le
+pire est à craindre. Qui a osé appliquer ce stupéfiant avec une
+prodigalité si coupable?»_
+
+_Je levai les yeux vers l'infirmière. Non pour une réponse positive à
+ma question, mais pour un éclaircissement quelconque, dont je pusse
+tirer parti._
+
+_Elle me considérait avec anxiété, sans répondre. Et comme je lui
+dis encore quelques mots, renforcés par toute l'autorité dont
+j'étais capable, en appelant à sa conscience pour me venir en
+aide, elle finit par proférer des sons qui me furent totalement
+incompréhensibles. Elle parlait une langue sans aucun rapport
+avec celles que j'avais jamais entendues. Je ne rencontrai aucune
+syllabe familière dans ce que me dit cette femme. Pourtant elle
+parut ensuite comprendre certains ordres que je lui donnai, certains
+noms d'objets que je la priai de me passer, lorsqu'elle s'appliqua,
+sous ma direction, à joindre aux miens ses efforts pour sauver la
+malheureuse jeune mère et son enfant. Jouait-elle un rôle imposé?
+Était-ce réellement une étrangère assez fraîchement débarquée de son
+pays pour ne pas connaître un seul mot de français? Que sais-je? Pour
+moi, dans le drame, elle n'était qu'une comparse très inférieure. La
+chance voulut qu'elle eût une sensibilité compatissante, beaucoup
+de bonne volonté, des gestes précis et agiles. Grâce à cette triple
+disposition, elle coopéra très efficacement à l'oeuvre de salut que
+je m'efforçai d'accomplir, et dont, à certaines minutes, j'eus lieu
+de désespérer._
+
+_Combien dura cette oeuvre? Pendant combien d'heures cette inconnue
+et moi disputâmes-nous à la mort l'autre inconnue,--presque cadavre
+par la rigidité effrayante,--et appelâmes-nous désespérément à la
+vie l'infortuné petit être, qui faillit avoir pour tombeau le sein
+glacé où toute palpitation s'éteignait? Je ne sus pas quand la nuit
+fit place au jour. Si l'aube grise de novembre filtra par quelque
+interstice des volets, je ne m'en aperçus pas. L'électricité nous
+éclairait abondamment._
+
+_Par bonheur, rien ne me manqua de tout ce qui pouvait être nécessaire
+aux soins spéciaux que je prodiguai. Ma trousse était complète. Et,
+pour ce qu'elle ne fournissait pas, je le trouvai là, sur cette
+table, où s'étalait tout un appareil d'infirmerie. La garde me
+préparait tout, en personne d'expérience. C'était elle, probablement,
+qui s'était munie de si prévoyante façon._
+
+_Nous n'en pouvions plus, ni elle, ni moi, lorsque l'enfant vint au
+monde. J'évaluai plus tard, à peu près, la durée de notre effort,
+de notre veille, de notre jeûne, et je ne m'étonnai plus de notre
+excessive fatigue. Nous n'avions rien pris que du café très fort,
+bien qu'une religieuse (une véritable, cette fois, ou celle de la
+voiture?... je n'y fis pas attention) fût venue à deux reprises nous
+apporter un plateau chargé d'aliments._
+
+_Enfin, nous entendîmes crier, respirer, ce bébé, que j'accueillis
+dans le monde avec une pitié infinie._
+
+_C'était donc moi qui lui offrais le premier sourire de tendresse!...
+Moi, si éloignée de son destin, amenée de force en cette chambre où
+il naissait,--moi qui ne savais rien de lui, sinon qu'il entrait dans
+la vie sous de bien lugubres auspices._
+
+_Sa mère n'avait pas conscience qu'il fût là. Les yeux clos,
+peut-être pour toujours, elle ignorait l'orgueil et la joie de
+posséder un fils. L'appellerait-elle jamais de ce nom?... Si la mort
+ne l'en privait pas,--comme cela paraissait probable (la malheureuse
+n'avait plus que le souffle!...)--quelque fatalité terrible lui
+arracherait ce trésor._
+
+_Quel dommage! Il était si beau, ce nouveau-né! Robuste, solide, bien
+constitué, le petit gaillard ne demandait qu'à vivre. Un peu noir de
+suffocation à la première minute, il eut vite fait de mettre en jeu
+ses poumons--ce qui nous valut quelques bons cris bien perçants, et
+ce qui éclaircit aussitôt son mignon visage._
+
+_Je mis un baiser sur ce petit front._
+
+_--«Pauvre enfant!» murmurai-je. «Au moins quelqu'un t'aura souhaité
+la bienvenue. Et tu n'auras pas tout à fait été dépourvu de caresses
+à ton premier jour._
+
+_--Ainsi, c'est un garçon,» dit une voix d'homme._
+
+_Je tressaillis de saisissement._
+
+_Depuis que l'infirmière, après avoir lavé l'enfant, me l'avait mis
+dans les bras pour s'occuper de la mère, je m'étais assise, accablée.
+La réaction s'opérait en moi, après tant d'émotions et d'efforts.
+Peut-être une demi-torpeur m'engourdissait-elle. Certainement,
+quelque chose m'avait échappé. Je ne saurais affirmer maintenant
+rien de net sur l'entrée de cet homme. Ma compagne lui avait-elle
+envoyé un message, un signal? S'était-elle absentée pour le prévenir?
+Les cris de l'enfant l'avaient-ils attiré? Comment n'avais-je pas
+entendu, ni vu, qu'une porte s'ouvrait? Autant de questions
+insolubles, et, d'ailleurs, sans intérêt._
+
+_Mais quel sursaut lorsque cette voix mâle me frappa! Je levai les
+yeux._
+
+_Un personnage de très haute taille, de forte carrure, s'approchait,
+se penchait curieusement. Son désir de voir était si manifeste, que,
+d'un geste machinal, je soulevai vers lui le nouveau-né. Du moins,
+mes mains firent ce geste. Ma pensée n'y prit point part. Elle se
+tendait toute, et mes yeux aussi, dans une application intense, pour
+observer l'homme et pour garder de lui quelque trait._
+
+_Un masque lui couvrait le visage, emprunté sans doute à un
+accoutrement d'automobiliste. Les yeux disparaissaient derrière le
+miroitement des verres, et une espèce de bavolet tombait plus bas que
+le menton. Je ne puis donc signaler que sa taille presque colossale.
+Sa tenue était quelconque. Un costume de sortie, non pas un négligé
+d'intérieur. Il parlait le français avec pureté, sans accent.
+J'étudiai ses mains,--soignées, sans physionomie caractéristique, et
+dépourvues de bagues._
+
+_--«Vous êtes le père?» demandai-je._
+
+_Sans avoir eu l'air d'entendre la question, il me parla:_
+
+_--«Grâce à vous,» dit-il, «cette femme et cet enfant sont sauvés..._
+
+_--L'enfant,» soulignai-je._
+
+_--«L'enfant seulement?» questionna-t-il avec un accent d'inquiétude._
+
+_--«Je le crains. On a commis un vrai crime en employant le
+chloroforme comme on l'a fait. Cette pauvre jeune femme...»_
+
+_Il se détourna, fit un pas vers le lit, puis engagea un colloque avec
+l'infirmière, dans la langue de celle-ci. Au bout d'un moment, il
+revint à moi, et, sans plus me parler de l'accouchée, il reprit:_
+
+_--«On va vous reconduire, mademoiselle, avec les mêmes précautions
+qu'on a prises pour vous amener. Je m'excuse de ce qu'elles ont de
+désagréable pour vous, mais... impossible autrement._
+
+_--Je ne veux pas qu'on me touche!» m'écriai-je avec véhémence. «Je me
+banderai les yeux. Qu'on s'en assure! Mais, au nom du ciel, si vous
+êtes le maître ici, empêchez que des valets offensent une femme si
+indignement.»_
+
+_Pendant que je débitais ceci d'une haleine, l'homme, sans s'émouvoir,
+sortit un portefeuille de sa jaquette, l'ouvrit, en tira une liasse
+de billets de banque:_
+
+_--«Mademoiselle... permettez-moi... Ce n'est qu'une juste
+rémunération..._
+
+_--Non, monsieur._
+
+_--Cependant..._
+
+_--Non, monsieur._
+
+_--Mais... des honoraires..._
+
+_--Ce ne sont pas des honoraires. C'est le prix d'une complicité. Je
+ne sais laquelle. L'ignorant... je n'accepte pas._
+
+_--Vous avez donné vos soins à Madame._
+
+_--Comme je les lui aurais donnés au bord d'une route, dans une salle
+d'hôpital... Non, monsieur, gardez votre argent... Comme vous
+gardez votre masque.»_
+
+_Il se mit à rire... Un rire qui me fit un peu peur._
+
+_Du lit vint un long soupir. Puis des mots balbutiés... des mots
+d'hallucination sans doute... Je ne les saisis pas._
+
+_--«Prenez garde,» repris-je. «Le moindre bruit l'agite. Et si la
+fièvre s'en mêle...»_
+
+_Il baissa la voix._
+
+_--«Il faut pourtant que vous m'écoutiez, mademoiselle. Je ne puis
+vous parler ailleurs. Vous ne sortirez d'ici que comme vous y êtes
+entrée._
+
+_--Qu'avez-vous à me dire?_
+
+_--Ceci: je suis le maître de mon secret, et je n'entends pas qu'on
+s'en mêle. Une indiscrétion vous coûterait cher._
+
+_--Je suis mieux tenue que par vos menaces, monsieur. Par mon honneur
+professionnel._
+
+_--Si vous aimez quelqu'un au monde, ne lui parlez jamais de ce que
+vous avez vu ici._
+
+_--Je n'ai rien vu... qu'un enfantement pénible, et singulièrement
+compromis par une application intempestive de chloroforme._
+
+_--Silence!...»_
+
+_Je me tus. Lui aussi._
+
+_J'avais remis le nouveau-né à la garde. Elle l'habillait,
+l'emmaillotait avec de grandes précautions. L'homme jeta un coup
+d'oeil de son côté, puis reprit, non sans hésitation, et tellement
+bas que je l'entendis à peine:_
+
+_--«Cet enfant... Il doit disparaître.»_
+
+_Comme pour arrêter mon mouvement de révolte, il me saisit le poignet._
+
+_--«On ne lui fera aucun mal. Je ne pourrais en souffrir la pensée.
+Mais on l'abandonnera. Voulez-vous le remettre à l'Assistance?_
+
+_--Moi!_
+
+_--Je vous connais, mademoiselle. C'est à bon escient que je vous ai
+choisie. Si vous l'emportez, je serai tranquille pour son existence.
+Autrement, ce sera le hasard du grand chemin, le seuil d'une
+église... la borne. Il m'en coûterait._
+
+_--Quelle infamie!_
+
+_--Ne jugez donc pas ce que vous ignorez._
+
+_--Je n'ignore pas que vous êtes un père infâme._
+
+_--C'est là que vous jugez à faux, précisément.»_
+
+_Un éclair me traversa l'esprit. Cet homme pouvait être le mari sans
+être le père. Il se vengeait. Atroce vengeance!_
+
+_--«Vous volez un enfant à sa mère. Peut-on commettre un crime plus
+abominable!_
+
+_--J'ai fait venir un médecin, non un confesseur,» ricana-t-il. «Oui
+ou non, emportez-vous ce petit? ou bien l'exposera-t-on?...»_
+
+_Je regardai le feu de bois, qui n'avait cessé de brûler dans la
+cheminée. Au dehors, c'était novembre... Un frisson courut dans mes
+veines._
+
+_--«J'emporte l'enfant,» déclarai-je._
+
+_--«Pour le remettre à l'Assistance?_
+
+_--Qu'en puis-je faire d'autre, hélas? Je suis une jeune fille... et
+sans fortune._
+
+_--C'est bien sur cela que j'ai compté. Cependant, voulez-vous me
+jurer?..._
+
+_--Je le jure._
+
+_--Sur toutes vos chances de bonheur en ce monde._
+
+_--Sur toutes mes chances de bonheur! Ce n'est pas un fameux serment._
+
+_--Alors... sur votre vie._
+
+_--Oh! sur ma vie aussi... tant que vous voudrez. Donnez-moi ce pauvre
+être, et que je parte d'ici! Grands dieux!... que je parte d'ici!...»_
+
+_Une lassitude, un dégoût, une horreur sans nom. J'avais le sentiment
+d'être, non la victime, mais la complice, d'une machination odieuse.
+Et pourtant... Que pouvais-je?_
+
+_Avant de s'éloigner, l'inconnu essaya encore de me faire accepter les
+billets de banque. Je les repoussai avec plus d'écoeurement que la
+première fois._
+
+_A peine avait-il quitté la chambre, que des gens s'y précipitèrent.
+Je fus saisie. Un voile m'enveloppa la tête. Mais je me débattis si
+violemment, et avec un tel cri, qu'une espèce de désarroi rompit
+l'effort de mes agresseurs. J'en profitai pour m'élancer vers
+l'infirmière et pour lui enlever l'enfant._
+
+_--«Qu'on le laisse, au moins,» criai-je, «recevoir un baiser de sa
+mère!»_
+
+_Ceux qui étaient là comprirent-ils? Eurent-ils pitié? Je ne sais.
+Mais ils m'accordèrent le temps de porter le petit être contre les
+lèvres de celle qui l'avait si tragiquement mis au monde._
+
+_La malheureuse eut alors,--chose extraordinaire,--comme un éclair
+de conscience. Peut-être le cri que j'avais jeté,--sans en modérer
+l'accent, cette fois,--venait-il de l'arracher à l'anéantissement de
+sa faiblesse et à la torpeur du stupéfiant, dont l'action n'était
+pas encore dissipée. Je rencontrai ses yeux ouverts,--un lucide,
+un poignant regard. Deux larges prunelles d'ombre. L'absence de
+sourcils, et presque de cils, les rendaient effarées, hagardes. Elle
+les fixa d'abord sur moi, puis sur son fils. Que discerna-t-elle?
+Quelle suprême anxiété réveilla sa pauvre âme? Un balbutiement
+s'échappa de sa bouche, lorsque j'en détachai la petite tête de son
+enfant. Penchée sur elle, j'entendis très distinctement ce nom répété
+à deux ou trois reprises:_
+
+_--«Serge... Serge...»_
+
+_Puis, plus clairement encore:_
+
+_--«Mon Serge adoré!...»_
+
+_Ce fut tout. Car les assistants, s'apercevant qu'elle parlait, se
+doutant, à mon attitude, que j'épiais avec ardeur les paroles qui lui
+échappaient, mirent à cette scène la fin la plus brutale. Étouffée,
+aveuglée, entraînée, je ne pressentis même pas ce qu'était devenu
+l'enfant. Mon impression fut qu'on me l'enlevait pour tout de bon. La
+crainte que j'eusse recueilli la clef de cette énigme changeait sans
+doute à mon égard les dispositions prises._
+
+_Un regret m'effleura le coeur. Et tandis qu'on m'installait,--sous
+bonne garde et solidement tenue,--dans une voiture (sans doute l'auto
+du premier voyage), je n'avais qu'une sensation: le froid soudain
+sur ma poitrine à la place vide du petit corps tiède que j'y avais
+pressé._
+
+_--«Oh!» me disais-je, avec un chagrin qui me surprenait moi-même,
+«que va-t-on faire de cet innocent, puisqu'on renonce à me le
+confier?»_
+
+_Le retour fut pareil à la dernière partie de l'aller. Je ne pus ni
+bouger, ni rien voir. Toutefois, je perçus, sous mon bandeau, qu'il
+faisait jour._
+
+_«La nuit a été longue. C'est le matin,» pensais-je._
+
+_Cette clarté--très vague pour moi--au lieu de s'aviver, diminua.
+L'entrée de la forêt, sans doute, ou la gêne de ces étoffes
+enroulées, dont ma vision s'offusquait. Aucune lueur ne revint. Au
+contraire, les ténèbres s'épaissirent. J'en fus troublée. Je ne
+concevais pas ce que je devais constater tout à l'heure: le jour
+avait passé. Le crépuscule, puis la nuit, lui succédaient._
+
+_Encore une fois, il me fut impossible, même approximativement,
+d'évaluer la distance parcourue._
+
+_Le moment vint où l'auto s'arrêta._
+
+_On m'en sortit, paralysée, engourdie d'avoir été maintenue longtemps
+immobile. On me fit asseoir. Et j'attendais qu'enfin on dégageât ma
+tête, lorsque j'entendis le roulement de l'auto qui repartait à toute
+vitesse. Aussi rapidement qu'il me fut possible j'arrachai l'étoffe
+qui m'aveuglait. J'y parvins, non sans peine. Il me fallut plus de
+temps encore pour me reconnaître, pour identifier le lieu où l'on
+m'avait amenée._
+
+_La nuit était profonde, l'heure devait être avancée. Un grand
+silence régnait sur la campagne. Le bruit même de l'auto ne me
+parvenait plus. Personne autour de moi._
+
+_D'abord, j'avais cru être assise sur un banc. Puis mes yeux,
+s'habituant à l'obscurité, distinguèrent autour de moi des masses
+blanchâtres. Je me rappelai avoir remarqué, non loin de notre maison,
+des blocs de pierre, matériaux de construction, dont la disposition
+s'évoqua devant ces formes identiques. Mais n'était-ce pas près d'un
+terrain déjà enclos d'une grille?_
+
+_Je me retournai. Voici la pâleur régulière du mur... les raies noires
+des barreaux... Alors je me trouvais à deux pas de Claire-Source!_
+
+_Avant de me lever, je tâtai de la main près de moi, car j'avais cru
+me rendre compte qu'on y déposait ma trousse. Mes doigts en palpèrent
+le cuir... Puis... qu'était-ce? Un paquet assez gros, plus moelleux.
+Une petite plainte faible, sourde... Mon oreille se tendit. Mes mains
+tremblantes s'avancèrent... Étrange émotion... Je ne respirai plus...
+Si l'enfant n'avait pas été là, j'eusse éprouvé une déception atroce._
+
+_Mais il y était. Je serrai contre mon coeur cette vague chose
+emmaillotée, ce petit être, plus seul au monde que je n'étais seule
+dans la grande nuit, dans le grand silence, formidable, solennel._
+
+_Un souffle passa sur nous. Les branches nues des bois craquèrent..._
+
+_Comment dire l'exaltation, la mélancolie d'une telle minute?... Une
+révélation terrible des profondeurs perverses de la vie venait de
+bouleverser ma jeunesse. Mon corps brisé de fatigue n'était pas
+moins endolori que mon âme. La nuit de novembre, sinistre, sans
+lune, que j'affrontais seule pour la première fois, me sembla pleine
+d'épouvante. Ivre de tristesse, j'appuyai davantage sur mon coeur
+l'enfant... l'enfant rejeté, inconnu. Le regard de sa mère, le seul
+regard lucide de cette infortunée, le seul regard qu'elle poserait
+jamais sur son fils, me perça de nouveau. Mes sanglots éclatèrent. Je
+crois encore les entendre s'élever, sans écho, dans la dure nuit._
+
+_--«Petit enfant... petit enfant...» murmurai-je. «Je t'aimerai,
+moi!... Je t'aimerai. Ils me tueront s'ils veulent... Je ne
+t'abandonnerai pas.»_
+
+
+
+
+II
+
+VERS LA MORT
+
+
+C'est en terminant cette première partie des confidences de
+Francine, que Raymond Delchaume fit arrêter l'auto en pleine forêt
+de l'Isle-Adam. Le décor s'harmonisait avec la poignante lecture. Le
+soir d'octobre enténébrait les espaces peuplés d'arbres. Déjà, sous
+les futaies, le crépuscule devenait de la nuit. Au-dessus de la large
+route, un peu de clarté pleuvait encore du ciel gris perle. A cette
+clarté défaillante, Raymond, dans la voiture découverte, s'était
+arraché les yeux pour lire, pour lire encore...
+
+Maintenant, il savait.
+
+Qu'importait le reste? Il le connaissait, le dénouement effroyable.
+Il avait reçu dans ses bras sa femme, sa toute jeune femme,--trois
+ans, mon Dieu!... après cette sinistre aventure,--lorsqu'elle
+rentra au nid de leur amour, éperdue, ensanglantée, mourante... Oh!
+l'agonie presque muette... Les lèvres qui n'osaient parler,--dans
+la crainte (il le comprenait maintenant) de l'exposer au même sort.
+Et les yeux... ces pauvres yeux, avec leur prière désespérée.
+Quelle torture, le mystère de cette fin atroce! Enfin le voici donc
+dévoilé!...
+
+Ce qui montait du coeur de Raymond, ce qu'il devait à cette morte
+innocente, à cette martyre, c'était le cri de délivrance, de
+justification. Sa poitrine en éclatait. Comment ne l'eût-il pas
+jeté à l'univers, ce cri, à la Nature, à la forêt recueillie, aux
+premières étoiles... Voilà pourquoi il sauta sur le chemin, renvoyant
+la voiture, lui faisant prendre de l'avance, haletant du désir
+d'être seul. Et voilà pourquoi, lorsque se fut éteint le roulement
+de la machine, lorsque la lueur des phares se fut dissoute dans les
+ténèbres, le jeune homme tomba sur les genoux, et cria, fou d'une
+joie plus déchirante que la douleur:
+
+--«Francine!... ma Francine, à moi... toute à moi... Ce n'est pas ton
+enfant!... ce n'est pas ton enfant!... ce n'est pas ton enfant!...»
+
+«Ah!» soupirait-il ensuite,--balbutiant, parlant à mots décousus,
+à voix haute, comme un insensé, tandis qu'il marchait sur la
+route pâle, entre les profondeurs baignées de ténèbres,--«ah! ma
+Francine... ah! bien-aimée... du moins je n'ai pas douté de toi,
+de la beauté de ton âme... Tu sais... tu sais... j'ai été jusqu'à
+l'aimer, cet enfant... je l'ai fait mien... Et pourtant l'idée que tu
+t'étais donnée à un autre!... l'idée surtout... oui... cela, c'était
+pire... me rongeait... l'idée que tu ne m'avais pas avoué ton erreur,
+ou ton malheur... que tu t'étais défiée de mon amour... Francine...
+où que tu sois, dans l'abîme de la mort, dans l'abîme des choses
+éternelles... il est impossible que tu ne saches pas... que tu ne
+le sentes pas, cet amour, qui, de toi, acceptait tout, même ce qui
+l'eût tué s'il n'avait été plus fort que la jalousie, plus fort que
+l'orgueil... Eh bien, oui... je suis heureux, je suis heureux d'avoir
+traversé cette épreuve... de connaître seulement après des mois de
+souffrance la vérité qui te justifie. Cette vérité... elle ne me rend
+pas ta mémoire plus sacrée, plus chère... Et cependant... si... oh!
+si... douce adorée!... Et elle me délivre!... Elle me délivre!...
+Elle me délivre!...»
+
+Ainsi pensait, parlait le jeune docteur, dans l'égarement, le
+désordre, d'une révélation qui bouleversait tout en lui.
+
+Raymond parcourut sans s'en apercevoir les trois kilomètres de route
+avant la sortie de la forêt. Dans la même inconscience, il passait à
+côté de l'automobile qu'il avait louée pour le ramener à Paris. Mais
+le chauffeur guettait ce fantaisiste client.
+
+--«Monsieur!... monsieur!... me voilà! Je suis là.
+
+--Hein?... Qu'est-ce...? Que me voulez-vous?... Ah! c'est vrai...»
+
+Et, sautant dans la voiture:
+
+--«Eh bien, allez... marchons.»
+
+La course rapide, dans l'air vif, le restituait à son rêve. Toutefois,
+une ordonnance, une logique, des déductions s'esquissèrent dans ce
+net esprit.
+
+Et, d'abord, quelle attitude devait-il adopter? Quelles résolutions
+prendre?
+
+Le message posthume de Francine,--découvert le matin même, par un si
+prodigieux hasard, entre les feuillets de l'ancien livre de prix,
+dans la petite maison de Claire-Source, lui parvenait dans un moment
+critique.
+
+Eh quoi!... ce manuscrit mille fois précieux, il était en partie la
+cause d'une nouvelle fatalité. N'était-ce pas l'affolement de l'avoir
+trouvé,--enfin!--qui, distrayant Raymond de sa vigilance, avait
+permis le rapt de l'enfant? L'enfant... Toute l'attention ardente
+de Delchaume se concentra soudain sur lui. Que serait-il désormais,
+ce petit François?--le petit Serge de nounou Favier--Serge...
+naturellement... Le dernier mot... presque le seul mot, de sa mère.
+La raison apparaissait pour laquelle Francine, sa marraine, l'avait
+baptisé ainsi.
+
+Mais il n'était plus question de Serge, né de père et mère inconnus.
+Raymond, dans son incomparable amour, dans son immense pitié pour la
+morte, avait fait sien cet enfant qu'il supposait celui de Francine.
+Reconnu par lui, François Delchaume était légalement son fils. Et on
+le lui avait pris! Qui? Nul doute. L'auteur de l'enlèvement ne s'en
+cachait pas. Cette carte de visite, la carte du prince Boris Omiroff,
+signait le crime.
+
+Boris Omiroff...
+
+Comme, tout à l'heure, l'image de l'enfant, voilà celle de
+l'insultant ennemi qui s'évoquait... Raymond fixa mentalement sa
+vision étonnée sur ce visage. Quel changement encore! La perspective
+se transformait. Tout se déplaçait: les êtres, les sentiments, les
+rapports. Cette physionomie du Russe, la face agressive, la haute
+silhouette, la brutale beauté, il pouvait donc maintenant contempler
+cela sans l'atroce évocation... sans que surgisse à côté, comme une
+vapeur qui se condenserait, qui, peu à peu, prendrait une figure de
+femme...--supplice sans nom!--celle de Francine, et qui, malgré tout
+l'effort de sa volonté, glisserait, caressante... caressée... entre
+les bras... Ah! cela... c'était fini. Jamais plus!... jamais plus!...
+Raymond en purifiait sa pensée... Ce prince abominable... elle ne lui
+avait pas appartenu... «Pardon, Francine, pardon!»
+
+Le haïssait-il moins?
+
+Non. Sa haine évoluait, ne diminuait pas. A cette image, une autre
+se substituait,--d'horreur moindre--mais tout aussi détestable
+d'audace, de cruauté. L'homme, au pied du lit de l'accouchée, cet
+homme de haute taille, despote arrogant,--c'était bien lui! Combien
+reconnaissable sous le masque! Raymond le voyait, dans la chambre
+inconnue, la chambre saccagée par son ordre, avec une victime
+agonisante, tandis qu'il offrait de l'argent à son autre victime, à
+celle dont il avait dévasté la vie, en attendant que, plus tard, il
+la fasse assassiner, à la douce Francine--qui se révoltait devant
+l'odieux salaire,--pauvre enfant!
+
+«Il expiera... Le châtiment l'atteindra. Et maintenant,» pensait
+Delchaume, «je le tiens suspendu sur sa tête, ce châtiment. Ce que
+je connais de la dernière nuit de ma malheureuse femme, joint à ces
+révélations écrites... l'enlèvement de l'enfant... que de preuves!
+A peine, à cette chaîne si bien reconstituée, manque-t-il quelques
+chaînons... Le témoignage de Tatiane Kachintzeff... un jet de
+lumière!...»
+
+Tatiane... A ce nom le jeune homme tressaillit douloureusement.
+Pauvre fille! en prison, au secret, compromise dans l'affaire des
+explosifs, inculpée de complicité dans le complot contre la vie
+d'Omiroff, précisément... Pourrait-il la faire citer? La croirait-on?
+N'aggraverait-il pas sa situation, à elle, sans profit pour
+l'oeuvre de justice qu'il entreprenait? Tatiane... Il s'attarda au
+souvenir de l'étudiante. Il reconstitua mot à mot ce qu'elle lui
+avait appris. Avec quelles réticences, quel trouble effrayé, elle
+insinuait ce dont Boris était capable! On eût dit qu'elle gardait des
+secrets terrifiants... Savait-elle quelque chose de cette naissance
+mystérieuse?... Dévoilerait-elle la personnalité de la mère?...
+Avait-elle été mêlée?... Cette jeune femme près du lit, si c'était
+elle...
+
+Le raisonnement intervint, chez Raymond, pour retenir l'imagination
+emportée. Ses conjectures faisaient fausse route. Non, Tatiane
+ignorait tout de ce drame-là. Autrement, elle n'aurait pas pris le
+change. Elle n'aurait pas cru, elle aussi, que Francine Delchaume
+était la maîtresse du prince, et la mère...
+
+Dans cette folie, dans ce désordre, dans cette fièvre, Delchaume
+s'avisa qu'il atteignait Paris. L'arrêt de l'auto, à la grille,
+devant l'octroi, interrompit sa méditation effrénée, lui rendit le
+sens du réel.
+
+«Ah!» pensa-t-il, se rappelant soudain pourquoi il revenait ainsi
+à toute vitesse, «je vais voir dans quelques heures le chef de la
+Sûreté. Tout... je lui dirai tout. Puisque ce misérable Omiroff m'a
+refusé la satisfaction d'un duel, je le livrerai à la justice comme
+le malfaiteur qu'il est...»
+
+Était-ce aussi simple?... La secousse d'un revirement fit osciller sa
+résolution:
+
+«Mais alors?... Il faudra reconnaître que l'enfant est à lui... qu'il
+avait le droit de me l'enlever... Cet enfant que ma Francine a sauvé,
+que j'ai fait mien... Mon petit François... Petit François!...»
+
+--«A quelle adresse faut-il vous conduire, monsieur?» demanda le
+chauffeur.
+
+Raymond hésita une seconde. A dix heures seulement, il avait
+rendez-vous avec le chef de la Sûreté. Il n'en était guère plus
+de six et demie. L'intention de tout à l'heure, en quittant
+Claire-Source, persistait au fond de lui: se rendre avant tout
+chez Flaviana. Comme ce serait doux d'apporter son coeur brûlant,
+tourmenté, à cette amie délicieuse!... Il crut la voir, l'entendre...
+Noble créature... En ce moment, elle s'apprêtait à partir pour le
+National-Lyrique. Paradoxe... une telle femme, étoile de la danse...
+Et cependant, non. Son art, la poésie qu'elle y mettait, c'était
+encore si bien elle!
+
+«Je ne puis pas lui dire toute la vérité. Même si j'étais déterminé
+à la mettre au courant, le temps me manquerait. Que sait-elle? Si
+peu de chose, puisqu'elle me croit le père de François. Elle adore
+cet enfant... Ce serait mal à moi de lui apporter brièvement,
+brutalement, à l'heure où elle doit monter en scène, la nouvelle de
+sa disparition... Quel chagrin elle en éprouvera!...»
+
+Ces réflexions, rapides, s'ébauchèrent dans la pensée tumultueuse
+de Delchaume, tandis que le chauffeur attendait son ordre. Le jeune
+docteur prononça presque tout haut:
+
+--«D'ailleurs, j'ai mieux à faire...»
+
+Puis, devant la mine interloquée de son conducteur, que lui révélait
+la lumière d'un bec de gaz, il jeta sa propre adresse:
+
+--«Rue du Général-Foy.»
+
+Rentré chez lui, Delchaume, après un coup d'oeil sur la liste des
+clients venus à sa consultation, et qu'avait reçus son remplaçant,
+refusa de dîner, s'enferma dans son cabinet de travail.
+
+C'était l'ancien cabinet de Francine.
+
+En ce ménage de deux docteurs, avant que la mort ne l'eût brisé,
+la jeune femme gardait, pour la réception de sa clientèle--surtout
+féminine,--la pièce la plus élégante, la mieux exposée. Au lendemain
+de son veuvage, le mari au désespoir--amant plus que mari, et en
+deuil d'un bonheur si court!--ne voulut pas dépayser sa douleur,
+ses souvenirs. Il garda l'appartement de la rue du Général-Foy,--le
+cher appartement installé avec tant de soins, tant de goût, témoin
+de tant de joie, de tant d'espoirs! Et il prit, comme sanctuaire
+de son labeur, le cabinet de Francine, où il sentait flotter
+plus constamment, plus près de lui, l'âme vaillante et tendre de
+l'adorable compagne perdue.
+
+Ce soir, lorsqu'il y rentra, il plaça sur son bureau, dans la clarté
+de la lampe électrique, le livre qu'il rapportait de Claire-Source.
+Avant de le rouvrir, pour y trouver la suite des confidences
+tragiques, interrompues par la tombée de la nuit, il contempla encore
+l'extérieur de l'humble volume. Sur la couverture, à teinte jadis
+vive, aujourd'hui fanée, aux dorures éteintes, il relut le titre:
+
+LA GUIRLANDE DES MARGUERITES
+
+Il lui sembla entendre la pauvre voix mourante balbutier ces mots
+étranges:
+
+«Mon secret... dans la guirlande des marguerites, à Claire-Source.»
+
+Qui donc ne s'y serait trompé comme lui? Dire qu'il avait fouillé la
+corbeille des fleurs vivantes, alors que ces tristes fleurs mortes se
+fermaient sur le frémissant mystère, parmi les autres livres, dans la
+petite bibliothèque, au fond de l'ancienne chambre de jeune fille, où
+flottait un si nostalgique parfum!...
+
+La reliure soulevée montrait, collé à la feuille de garde, un
+bulletin à vignette, mentionnant le prix d'excellence accordé à
+l'élève Francine. Ensuite commençaient les biographies, illustrées
+par les traditionnels portraits, des Marguerites,--reines, princesses
+ou artistes,--célèbres dans l'histoire. Mais des feuillets avaient
+été coupés et remplacés par une sorte de cahier d'une épaisseur
+équivalente,--le manuscrit.
+
+Raymond passa rapidement sur ce qu'il avait lu,--dévoré
+plutôt,--deviné presque, sous la nuit envahissante qui lui disputait
+les mots. Le récit s'arrêtait d'ailleurs peu après le passage où
+il avait dû fermer le livre, et à la suite duquel il avait bondi
+hors de l'auto, pour être seul, pour tomber à genoux, pour exhaler
+son transport dans la solitude. La fin de ce récit narrait, en
+quelques mots, une coïncidence qui détermina, facilita, la résolution
+prise par Francine de faire elle-même élever l'enfant. Une pauvre
+brave femme du village de Champagne,--pays de Claire-Source,--la
+garde-barrière, venait de perdre un bébé de quelques jours, qu'elle
+commençait d'allaiter. Lui mettre au sein le petit nouveau venu,
+c'était doublement une bonne action. On la sauvait, et l'on assurait
+à l'enfant une tendresse exclusive, maternelle. Francine mentionnait
+la circonstance et ajoutait:
+
+
+_La nourrice s'appelle Mme Favier. Elle est femme du garde-barrière,
+à la halte de Champagne. Je vais faire un testament en sa faveur, du
+peu que je possède, et que j'augmenterai en exerçant la médecine, à
+la condition qu'elle continue à servir de mère à l'enfant, au cas où
+je viendrais à mourir. Je connais assez cette excellente créature
+pour souhaiter cela au petit abandonné, s'il me perd._
+
+_Je me rends bien compte que, par une telle mesure, je confirmerai le
+soupçon qui, déjà, doit naître autour de moi, que je suis la mère.
+Qu'importe!_
+
+_J'ai dit à tous que j'avais trouvé ce pauvre ange sur le chemin,
+contre notre grille, et je l'ai fait inscrire à la mairie de
+Champagne sous le nom de Serge. Comme il lui fallait un nom de
+famille, j'ai cherché sur le calendrier, où, juste à côté de Serge,
+on voit saint Bruno. Mon filleul sera donc Serge Bruno._
+
+_Je l'ai tenu sur les fonts baptismaux avec l'honnête Favier, son
+parrain. Par délicatesse, le brave homme m'a dit:_
+
+_--«Puisqu'il vous appellera «marraine», docteur Francine, je ne lui
+permettrai pas de m'appeler «parrain». Ça serait trop familier avec
+vous, pas convenable. Il trouvera bien lui-même...»_
+
+_Sur quoi, sa femme l'interrompit en souriant:_
+
+_--«Bah! c'est pas demain qu'il va parler, ce pauvre petit coeur.»_
+
+_Me voilà donc en possession d'un enfant, dont j'accepte la charge,
+et dont on m'attribuera plus tard,--sinon tout de suite,--la
+maternité. Je ne m'en trouble pas autrement. J'en éprouve une
+espèce de joie, peut-être même un peu de fierté. Nul n'a le droit
+de me demander compte de mes actes. Ma bonne tante Stéphanie, elle,
+sait à quoi s'en tenir. Elle m'a vue dans ma chambre la veille
+et le lendemain de l'aventure,--de cette aventure qui a duré une
+trentaine d'heures.--Tout ignorante de la vie qu'elle soit, et
+bien qu'ayant coiffé sainte Catherine depuis longtemps, elle sait
+qu'on ne recueille pas les bébés dans les choux, et que je ne
+puis avoir mis celui-là au monde. Sa certitude me suffit. Quant à
+mon futur époux,--si jamais je me marie, ce dont je n'ai aucune
+hâte..._
+
+ * * * * *
+
+Les yeux de Raymond se voilèrent. Il repassa les dates... fit un
+bref calcul... Quatre ans!... Il y avait de cela quatre ans,--moins
+un mois, puisqu'on était en octobre. Non, elle ne le connaissait
+pas encore. Mais lui... Il l'avait déjà vue. Déjà il rêvait d'elle.
+Doucement... sans espoir défini, sans résolution prise. Il l'avait
+rencontrée à des cours, dans les hôpitaux, parmi la suite attentive
+de quelque maître fameux. De quelle séduction grave, profonde, elle
+lui avait ravi le coeur! Il ne s'en douta pas tout d'abord. Quatre
+ans... C'est l'année suivante qu'ils se connurent davantage, et que
+naquit leur grand amour.
+
+Le jeune homme reprit sa lecture.
+
+
+_Quant à mon futur époux_, écrivait alors Francine, _du moment que je
+serai sa femme, c'est qu'il aura foi en moi, c'est que nous aurons
+réciproquement éprouvé notre loyauté. Que je lui révèle l'histoire de
+Serge, ou qu'il la découvre lorsque je ne serai plus, par ce document
+que j'établis aujourd'hui, il me croira. J'agirai avec lui suivant ma
+conscience, et suivant les événements._
+
+_Avant que j'aie à m'expliquer auprès d'un mari, Serge aura peut-être
+retrouvé sa mère. Un remords peut venir au criminel. Il sait où me
+trouver. Peut-être fera-t-il rechercher son fils. Peut-être un de
+ces hasards qui rendent l'existence plus romanesque que le plus
+romanesque feuilleton, me mettra-t-il sur la trace de sa victime, de
+cette jeune créature que j'ai vue tant souffrir, et qui souffrira
+plus encore si elle vit... si elle sait..._
+
+_Je crois avoir tout enregistré ici,--tout, jusqu'au moindre détail.
+Ces feuillets sont le seul patrimoine de mon pauvre petit Serge.
+Réussiront-ils à lui restituer un nom, une famille, une mère?...
+C'est le secret de l'avenir et du destin._
+
+_«Si jamais tu les lis, petit Serge, et que je ne sois plus là, pense
+tendrement à celle qui t'a pris dans ses bras, au milieu de la
+campagne désolée, par la dure nuit de novembre,--ta première nuit
+en ce monde,--et qui a juré de t'aimer, de réparer pour toi, en la
+faible mesure de sa tendresse, la fatalité de ta naissance._
+
+
+Delchaume eut un sanglot en achevant cette page.--«O Serge...»
+murmura-t-il... «Je le lui rendrai, à mon petit François, ce nom qui
+est si bien le sien, ce nom que sa mère a balbutié, que mon admirable
+Francine lui a donné. C'est ma jalousie qui souffrait de ce nom. Je
+me figurais...»
+
+Il frissonna, se frappa la poitrine. Pourtant, il n'avait à s'accuser
+que de sa propre torture. Pas un sentiment vil ne souilla en lui la
+mémoire de Francine, même quand il subissait la douleur de croire
+qu'un autre l'avait rendue mère.
+
+Le manuscrit de la morte ne se terminait pas avec cette sorte d'acte
+de naissance, rédigé sur-le-champ, dans la netteté, la vivacité du
+souvenir. Des notes suivaient, rapides, décousues, jetées au fur et à
+mesure des puériles péripéties qui marquent la première croissance.
+Une sorte de très bref journal, tenu par scrupule vis-à-vis de
+l'inconnu qui pourrait un jour se targuer d'un droit à savoir: la
+mère de l'enfant... le mari de Francine... l'enfant lui-même...
+
+Avant d'en prendre connaissance, Delchaume se reporta aux premières
+lignes, à cette espèce d'épigraphe où figurait son nom, et que sa
+femme ajouta peu de jours après leur mariage. La date l'indiquait.
+
+Maintenant il en comprendrait sans doute la portée.
+
+
+_Raymond adoré, ce livre contient mon secret. S'il tombe entre tes
+mains de mon vivant, ou après ma mort, sans que j'aie pu t'en parler,
+ne me blâme pas._
+
+_Je suis ta femme, ta femme si heureuse!... Une telle douceur
+m'alanguit l'âme, que je n'ai pas la force, en ce moment,
+d'interroger ma conscience, de me demander si mon devoir est de te
+faire cette révélation ou d'attendre encore._
+
+_Ah! laisse... Je veux goûter pleinement la sérénité divine de ces
+jours, qui seront tout mon paradis. Il me semble que l'ombre du drame
+traversé, cette ombre qui, par instant, repasse sur mon chemin et
+me fait frissonner, glacerait l'insouciance de notre joie. N'ayant
+rien commis de mal, j'ai tout le temps de t'appeler au partage d'une
+responsabilité, peut-être d'un péril. J'entends encore une voix
+cruelle qui me dit:--«Si vous aimez quelqu'un au monde, ne lui parlez
+jamais de ce que vous avez vu ici.»_
+
+_Raymond tant aimé, quand cette voix retentit dans mon souvenir, et
+que je pense à toi, je deviens lâche._
+
+_Hélas!... je l'entends gronder autour de moi, l'affreuse menace.
+Quelque chose plane sur ma tête... Un oeil méchant me suit...
+Je désarmerai peut-être cette puissance invisible en me cachant
+encore de toi. Il m'en coûte. Mais si, dans ta téméraire fierté
+masculine, tu allais braver le mystère, montrer que tu sais, me
+suggérer une autre attitude... Qu'en résulterait-il pour toi?... Et
+n'exposerions-nous pas un petit être sans défense?_
+
+_Ah! pardon, mon Raymond, pardon... Laisse-moi épuiser ma part de
+bonheur. Je ne sais pourquoi... J'ai peur d'en laisser échapper
+une parcelle. Un pressentiment m'avertit que je n'en jouirai pas
+longtemps!..._
+
+
+Un pressentiment!... C'était autre chose encore. C'était pire.
+Les dernières pages du manuscrit expliquèrent mieux au jeune veuf
+pourquoi Francine ne rompit point le silence. Dans quelle angoisse
+la chère créature de bonté, de douceur, qu'il adorait avec tant
+de passion, vécut les derniers jours de sa courte vie! Près de
+lui, alors même qu'il l'entourait de ses bras, le cauchemar la
+poursuivait. Et elle avait le courage de se taire!... Elle pouvait
+lui dissimuler tant d'horrible effroi! Elle pouvait lui sourire avec
+tant de calme! Héroïque petite martyre!...
+
+Le malheureux rencontra des notes telles que celles-ci:
+
+
+15 novembre.--_Ai-je rêvé?... Mon sang se glace, lorsque j'essaie
+de ressusciter cette rapide impression d'hier soir. Et pourtant je
+doute... Non, ceci ne m'est pas arrivé. Une préoccupation trop vive,
+la surexcitation d'un spectacle émotionnant, où je trouvais des
+analogies avec la naissance de Serge, m'ont troublée, hallucinée..._
+
+_Du moins, je vais consigner ici ce que j'ai cru entendre._
+
+_Nous sortions des fauteuils d'orchestre, Raymond et moi, et nous
+nous trouvions dans le couloir du rez-de-chaussée, au Vaudeville.
+Mon mari se sépara de moi un instant pour prendre notre vestiaire.
+Afin de ne pas être trop bousculée par la foule, qui s'écoulait, je
+me rangeai contre la paroi, du côté du théâtre. La porte d'une loge,
+restée entr'ouverte, céda un peu derrière moi. Je m'y enfonçai à
+demi. Tout à coup, un chuchotement rapide, mais très distinct, entra
+nettement dans mon oreille:_
+
+_--«Il faudra choisir entre votre mari et votre filleul. C'était
+trop de garder l'enfant. Du moins, vous deviez rester seule avec le
+secret.»_
+
+_Si je ne me retournai pas tout de suite, c'est que le sens des
+paroles ne pénétra pas instantanément jusqu'à mon cerveau. Il
+me fallut tout entendre pour que mon saisissement devînt de la
+compréhension. Quand je cherchai du regard autour de moi, il était
+trop tard. Aucune des personnes entre lesquelles j'étais pressée
+du côté du couloir ne pouvait avoir prononcé de telles phrases.
+L'intérieur de la loge, vers lequel je me penchai, me sembla vide.
+Cependant quelqu'un pouvait encore y être caché, dans le noir. Car
+l'orchestre, au delà, venait de s'éteindre._
+
+_Mon coeur se mit à battre affreusement. Cette voix, avec ses
+inflexions, son accent, restait en moi. Elle s'élevait, grossissait,
+réveillait d'étranges échos. Et soudain, je la reconnus!... C'était
+la voix de la religieuse... de cette religieuse que je soupçonnai
+d'être un homme déguisé, et qui me tint si rudement les bras dans la
+voiture, durant la nuit du mystère._
+
+20 novembre.--_Qu'a-t-on voulu dire?... Que, mariée, je ne suis plus
+maîtresse du secret, que je le livrerai à l'autre moi-même... celui à
+qui je voudrai dire tout?..._
+
+_Comment l'a-t-on su? C'est vrai... Oui, je me proposais de tout
+apprendre à Raymond. N'était-ce pas mon devoir? Mais quel est-il, mon
+devoir?... Je ne sais plus maintenant. J'ai peur. La voix de cette
+sinistre religieuse... Cette voix qui se faisait molle, étouffée,
+dans la voiture... et qui est entrée ainsi en moi, l'autre soir, avec
+un son faux et ouaté... Ce fut comme un souffle... terrifiant!..._
+
+22 novembre.--_«Choisir... entre mon mari et mon filleul...»
+Qu'est-ce que cela peut signifier?..._
+
+23 novembre.--_ILS m'ont épiée, suivie?... Je suis liée à ces
+malfaiteurs!... Je me croyais oubliée d'eux, avec l'enfant. Quelle
+folie!... Ces gens qui ont eu la résolution, l'audace, l'habileté, de
+faire ce qu'ils ont fait... qui ont tout préparé, prévu,--sans une
+erreur,--naturellement ils devaient veiller sur leur oeuvre, ne point
+la laisser au hasard, entre les mains d'une jeune fille._
+
+_Quels intérêts puissants doivent être en jeu!..._
+
+_Ai-je commis un crime en épousant Raymond sans le prévenir? Puissé-je
+l'expier seule, et qu'il n'en souffre pas, mon Dieu!..._
+
+8 décembre.--_Une lettre anonyme, à présent, et qui m'est parvenue de
+quelle façon!_
+
+_Je prenais le train pour aller voir Serge, à
+Saint-Rémy-lès-Chevreuse... Seule dans mon compartiment, déjà en
+route, je dépliai un journal pour lire... Un papier tomba de ce
+journal..._
+
+_C'est affolant!_
+
+_Je l'avais emporté de la maison... pris à Raymond, tout ouvert, et
+replié par moi-même, ce journal. Mais, un instant, je le laissai sur
+la banquette du fiacre, lorsque je m'arrêtai pour acheter des jouets
+à Serge, en allant à la gare. Est-ce là qu'on a glissé le papier?_
+
+_La voici, cette lettre anonyme._
+
+
+Ici, intercalé dans le manuscrit de Francine, un carré de papier
+écolier, sur lequel, en lettres d'imprimerie, se lisait:
+
+
+_«L'avertissement du Vaudeville ne vous a pas suffi._
+
+_«Précisons._
+
+_«Voici trois ans qu'on patiente, qu'on vous épargne, vous et
+l'enfant, malgré votre imprudence, le manque audacieux à votre parole
+donnée. Car vous aviez juré de confier le marmot à l'Assistance.
+Maintenant vous avez mis un amoureux dans l'affaire. Ça dépasse les
+bornes._
+
+_«Choisissez donc: ou vous quitterez la France avec votre cher
+époux, sans plus vous soucier du petit; ou l'on trouvera un moyen
+de vous soustraire le moutard,--de le soustraire peut-être un peu
+radicalement, faites-y attention!_
+
+_«Deux conseils, en attendant mieux: Si vous n'avez rien dit à
+votre mari, persistez dans ce silence. Cela vaudra mieux pour sa
+santé. Puis cessez de vous occuper de l'enfant. N'allez plus chez sa
+nourrice. Vous risqueriez gros à négliger le présent avis.»_
+
+_Et c'était signé, dans les mêmes caractères impersonnels:_
+
+_«Le chauffeur de l'auto qui vous a promenée dans la forêt de
+Carnelle.»_
+
+
+Aucun commentaire immédiat de Francine Delchaume ne suivait ces
+lignes. Elle resta jusqu'au vingt-cinq décembre sans rien ajouter.
+
+Puis une nouvelle note:
+
+
+Jour de Noël.--_Nous voici à Claire-Source, Raymond et moi. Notre
+première fête de Noël!... L'hiver est brillant de neige et de soleil
+rose, dans cette admirable campagne._
+
+_Hélas!..._
+
+_Tout à l'heure, tandis que nous marchions par le chemin, serrés l'un
+contre l'autre, le bien-aimé m'a dit:_
+
+_--«Tu as froid?_
+
+_--Non, mon amour._
+
+_--Tu viens de frissonner... de trembler..._
+
+_--Peut-être un coup de vent plus vif...»_
+
+_Le vent... je ne le sentais guère avec ce cher bras autour de moi.
+Mais je venais de reconnaître la grille, le mur bas, devant lesquels,
+une nuit de novembre, j'ai promis à Serge, en sanglotant de pitié,
+de sollicitude, que je serais une mère pour lui._
+
+_«L'innocent!... Je lui ai voué une tendresse presque maternelle.
+C'est un adorable petit être. Et je me serais attachée à lui, même
+eût-il été moins attendrissant, moins captivant. Je mourrais plutôt
+que de trahir son petit coeur tendre, confiant, qui m'aime. Et je
+mourrais aussi plutôt que d'exposer Raymond à quelque péril._
+
+_Mais, s'agit-il seulement de ma mort?... Ah! si je ne craignais que
+pour moi, comme je serais forte!..._
+
+1er janvier.--_Encore à Claire-Source. Douce journée d'oubli,
+d'amour..._
+
+_Verrai-je ici, dans cette chère maisonnette, avec mon Raymond, un
+autre 1er janvier?..._
+
+
+Des notes moins significatives suivaient.
+
+Francine continuait à rendre visite, de temps à autre, régulièrement,
+à son filleul, comme si nulle menace n'eut tendu à l'en empêcher.
+Le petit garçon était toujours avec ses parents nourriciers, le
+brave couple Favier, transplanté à Saint-Rémy-lès-Chevreuse, là où
+Delchaume le découvrirait plus tard. Le docteur Francine Delchaume,
+avec sa clientèle, avec la nécessité de se cacher de son mari,
+n'accomplissait pas très souvent le voyage,--guère plus de deux fois
+par mois. Au retour, elle enregistrait toujours quelque détail, sur
+sa visite, sur la santé de l'enfant.
+
+_Je recommande aux Favier la plus grande vigilance, écrivait-elle. Je
+tremble qu'on n'essaie d'enlever le petit trésor._
+
+Et Raymond se souvint de la prudente méfiance montrée par la
+nourrice, lorsqu'il était allé chez elle, après la mort de sa femme.
+Rien qui décelât la présence d'un bébé. Et quelle circonspection dans
+les paroles! Et le truc de son homme qui dormait, qu'on ne devait pas
+réveiller. Brave créature!
+
+Les notes que Francine jetait sur le papier, elle les apportait à
+Claire-Source, pour les joindre aux autres dans la GUIRLANDE DES
+MARGUERITES, lorsque les deux époux venaient se reposer dans leur
+retraite campagnarde.
+
+Rien d'anormal ou d'inquiétant ne marqua les deux premiers mois
+de l'année. La vaillante jeune femme ne s'appesantissait pas sur
+ses craintes. Mais un mot, parfois, témoignait des transes dont
+s'empoisonnait le bonheur que Raymond croyait lui assurer si radieux.
+
+
+14 mars.--_Comment écrire cela? Est-ce du souvenir? de l'observation
+inconsciente? Ou la divination de ma terreur? Quel frisson!..._
+
+_Aujourd'hui, sur la route, en sortant de la gare, à Saint-Rémy... une
+auto. Deux hommes... L'un, penché dans le capot ouvert, arrangeait,
+réparait quelque chose. A peine l'ai-je vu. L'autre... Ah! ma plume
+se refuse... On n'exprime pas cela..._
+
+_L'autre, je l'aperçus de dos. Il demandait un renseignement,--son
+chemin sans doute,--à une paysanne debout sur le seuil d'une masure.
+Je l'aperçus de dos... et, dans un coup de foudre_... je sus que
+c'était lui!... _Lui, le père, le père de Serge. L'homme au visage
+couvert d'un masque, qui était venu dans la chambre de l'accouchée.
+Je sus que c'était lui! Mais pourquoi? Cette taille haute, massive
+dans le lourd vêtement d'automobile, le port de tête... le geste
+peut-être... Comment, comment ai-je été sur-le-champ certaine?..._
+
+_Je crus tomber... Un froid mortel me paralysa. Mes jambes ne me
+portaient plus._
+
+_Cet homme... dans ce village... à deux cents mètres de la maison où
+je fais élever son fils!..._
+
+_Est-il possible d'endurer une pareille émotion, et de n'en rien
+faire paraître?... de marcher quand même, en contraignant ses jambes
+flageolantes?... d'être une passante qui s'en va, le regard distrait,
+sur la route?..._
+
+_Car j'accomplis cet effort... J'y parvins. Je continuai d'avancer.
+Quelle minute!... Je sentais sur moi, dans mon dos, les yeux de
+l'homme. Maintenant, j'étais plus sûre encore. J'avais entendu sa
+voix, répondant à la paysanne. A la voix, je reconnaîtrais n'importe
+qui, après des années..._
+
+_Lui... me voyait-il? me reconnaissait-il? Comment en douter? Une
+Parisienne, relativement élégante, sur ce chemin, dans ce village, à
+une époque de l'année où les Parisiennes se montrent rarement à la
+campagne. Même de façon inconsciente, machinale, il dut jeter un
+coup d'oeil... Et alors... Ah! si j'avais pensé à lui, tout de suite,
+comment n'eût-il pas pensé à moi? Peut-être seulement s'était-il
+posté là pour m'épier._
+
+_Une angoisse d'autant plus intolérable qu'elle ne se précisait pas
+en une crainte définie, me transformait en un pauvre automate, près
+de se disloquer, de s'effondrer à terre. J'appréhendais à la fois le
+coup matériel, immédiat, qui me briserait la nuque, et la douleur de
+ne plus retrouver l'enfant. Un instinct me détourna du sentier qui
+conduisait chez la nourrice. J'en pris un autre, dans une direction
+opposée. Celui-là grimpait la colline. Mon coeur palpitant crut s'y
+briser. Car je montais vite, comme on s'enfuit. Je rencontrai le
+mur d'un parc,--un parc immense, dont je ne côtoyai qu'une partie.
+Des bois parurent. Je m'y enfonçai. Je respirai. Nul ne m'avait
+poursuivie. La solitude me rassura, me calma._
+
+_J'attendis assez longtemps. Puis je redescendis au village. D'abord
+lentement, pour prolonger le délai nécessaire, puis d'un pas plus
+accéléré. A la fin, je courais, haletante. Je me précipitai chez la
+nourrice._
+
+_Rien n'était changé. Le cher petit Serge m'accueillit par des cris de
+joie et des caresses. Les Favier n'avaient vu personne._
+
+28 mars.--_Suis-je à bout de forces? Je ne puis plus endurer cette
+anxiété vague, cette peur qui n'a pas de forme, qui n'a pas de nom.
+Puis ma conscience se trouble. Je ne vois plus assez distinctement
+mon devoir._
+
+_Comme le clair et ferme jugement de Raymond me serait nécessaire!
+Quel soulagement de déposer dans ses mains viriles, sur son âme si
+résolue, la moitié de mon lourd fardeau! Ah! vingt fois par jour,
+les mots me viennent aux lèvres: «Un souci me torture. Apprends-le.
+Aide-moi.» Mais aussitôt, je le croirais exposé aux représailles de
+ces puissances mauvaises que je sens aux aguets._
+
+_Puis, malgré toute sa bonté, il n'a pas le coeur tendre d'une femme.
+Il n'a pas, comme moi, vu naître Serge dans l'abandon et le malheur.
+Il ne l'a pas vu grandir, il ne l'a pas aimé trois ans... Il ne
+comprendra pas... S'il exigeait que je rejetasse l'enfant hors de
+notre vie, que je ne le visse plus... J'en perdrais le sourire et
+le sommeil... Mon petit Serge!... Petit fantôme qui me hanterait
+toujours, avec le cri «marraine!» de sa voix câline, avec le reproche
+de ses beaux yeux._
+
+_Attendons encore._
+
+_Si l'ennemi constate que mon mariage n'a rien changé, que le secret
+demeure intact, il désarmera peut-être._
+
+8 avril.--Claire-Source.
+
+_Il y a deux jours, je revenais de Saint-Rémy, assez tard, comme la
+nuit tombait. Lorsque je remontai de la station souterraine et sortis
+sur le trottoir de la rue Gay-Lussac, à l'angle du carrefour Médicis,
+je fus éblouie par la splendeur du ciel au-dessus du Luxembourg.
+Une féerie, un incendie, contre lequel se dessinait le noir fusain
+des arbres, à qui l'aigre printemps n'a pas encore donné beaucoup de
+feuilles._
+
+_Je traversai la place, les yeux vers les nuages éblouissants,
+indescriptibles, crevés par de longues déchirures d'un bleu vif.
+Je ne voyais rien d'autre, et faillis me faire écraser. Puis, je
+m'en allai lentement le long de la grille du jardin, fermé, obscur,
+désert, sur lequel pleuvait tant d'or, tant de rose, toute la
+farouche magnificence du jour mourant._
+
+_Inexplicable nostalgie..._
+
+_En face, les globes électriques, aux terrasses combles des cafés,
+allumaient des clartés vertes, des phosphorescences, que l'atmosphère
+empourprée rendait falotes, blafardes. L'incertitude de la vie me
+poignait le coeur._
+
+_A ce moment, quelqu'un, tout à coup, me parla, un homme, à mon côté.
+Il me dit rudement:_
+
+_--«Pourquoi n'avez-vous pas déjà quitté la France, ou, du moins,
+Paris? Vous cherchez donc le malheur?»_
+
+_Je me tournai, effarée. Mes yeux, troublés de lueurs dansantes,
+distinguèrent mal, dans l'endroit sombre, un visage maigre, barbu,
+sur lequel descendait le bord rabattu d'un chapeau mou. L'être
+semblait vulgaire et louche. Il reprit:_
+
+_--«Le monde est assez grand. Vaudrait mieux aller faire fortune
+ailleurs que de rester dans le grabuge ici. On vous a dit de craindre
+pour votre mari ou l'enfant. Ça ne vous touche pas? Craignez donc
+pour vous-même.»_
+
+_Je voulais parler, interroger. Une force me retenait: le sentiment
+de l'inutilité de tout. Et aussi l'écoeurement. Répugnant
+personnage... un larbin ou un espion. Je n'en tirerais que des
+menaces. Pourtant une impulsion délia mes lèvres. Il venait de nommer
+mon mari... De Raymond surtout l'on prenait ombrage. S'il m'était
+possible de les persuader... Alors, soudain, je déclarai à cet homme,
+dont j'ignorais tout, dont la voix même, cette fois, n'éveillait pas
+mon souvenir:_
+
+_--«Mon mari! mais il ne sait rien... Il ne saura jamais rien, si on
+l'exige._
+
+_--Tant mieux pour lui!» ricana mon interlocuteur. Et il ajouta,
+ignoblement: «Mais on en a assez!... D'une manière ou de l'autre,
+faut que ça finisse!...»_
+
+_Ayant jeté ces mots avec une brutalité insolente, l'homme s'éloigna._
+
+_L'impression odieuse me laissa pleine de dégoût, de révolte indignée.
+La grossièreté du mandataire comprima en moi toute velléité de
+m'élancer après lui, pour le retenir, le questionner, le braver ou le
+supplier. Avec un autre, je ne sais ce que m'eût suggéré l'émotion
+dont je frémissais. Pour celui-là, je regrettai même ensuite d'avoir
+trahi devant lui ma pire inquiétude. Cet être nocturne et larveux,
+bien que je l'eusse à peine vu, me sembla si vil, qu'il ne m
+effraya même pas. Jamais je n'ai eu moins peur que depuis qu'il osa
+m'aborder. Ma fierté souffre en songeant à l'espèce de protestation,
+de concession, d'engagement, qui m'a échappé... J'ai mis en cause
+mon mari, mon cher et noble Raymond, auprès de ce misérable..._
+
+_Ah! descendre à des contacts de valets, d'escarpes..._
+
+_Non, non. Je m'expliquerai. Il faut que je m'explique. Pourquoi ai-je
+fui follement, sur la route du village, quand j'ai reconnu le maître
+de cette fatale aventure? Celui-là, du moins, si criminel qu'il
+puisse être, doit savoir parler à une femme sans qu'elle ressente
+comme une diminution, une salissure. A celui-là, je m'adresserai. Je
+le rencontrerai bien de nouveau. Ce n'est pas pour une fois ni par
+hasard qu'il est allé dans la vallée de Chevreuse. Que je le trouve
+seulement sur mon chemin. J'irai droit à lui. Il est le père... Il
+ne peut vouloir du mal à son enfant. S'il est sûr qu'on ne songe pas
+à pénétrer, à exploiter son secret, à redresser ses torts, il ne
+s'opposera pas à ce que ma tendresse enveloppe son pauvre petit... Et
+il sera sûr... Je trouverai des mots pour le convaincre._
+
+_Mon Dieu! Puissé-je le rencontrer bientôt!..._
+
+_J'ai hâte de retourner à Saint-Rémy._
+
+ * * * * *
+
+Le manuscrit de Francine s'arrêtait là.
+
+Raymond, haletant de cette lecture, mais toute son énergie contractée
+pour rester lucide et résolu, retourna la page pour regarder encore
+la date. «8 avril.» Le dernier jour où ils vinrent à Claire-Source!
+
+Francine, lorsqu'elle eut tracé cette ultime confidence, replaça dans
+sa petite bibliothèque de jeune fille le volume qu'elle ne devait
+plus toucher.
+
+Huit avril... Claire-Source... Elle avait cueilli les premières
+violettes. Comme ils avaient encore été heureux ce jour-là!...
+
+Deux semaines plus tard, un soir où, plein d'inquiétude, il
+l'attendait, trouvant qu'elle tardait beaucoup, dans leur cher nid
+parisien, rue du Général-Foy, où leurs deux couverts brillaient sous
+la lampe, elle était revenue... pour mourir.
+
+Ah! Dieu... lorsqu'il se pencha sur la rampe de l'escalier...
+
+Toujours, il verrait cela... La lumière gaie, les stucs brillants,
+la moquette claire avec ses baguettes de cuivre... Et, dans le décor
+paisible, cette jeune forme si chère, lugubrement pliée sur la
+rampe... arrêtée, ne pouvant plus...
+
+Le coeur du jeune homme crevait... C'était cela, la mort. Cette forme
+brisée, dans l'escalier lumineux, muet. Un attendrissement plus
+atroce que devant la bouche entr'ouverte par le dernier souffle,
+devant la tête pâle aux cheveux sombres, sur la blancheur de
+l'oreiller.
+
+Oh! quand il sortit sur le palier pour la revoir plus tôt...
+
+Cette forme traînante sur les marches... Cette forme fléchissante
+contre la rampe de l'escalier!...
+
+
+
+
+III
+
+AU FOND DU LABYRINTHE
+
+
+Rue Saint-Florentin, devant un ancien hôtel de fermier général,
+modernisé, et, pour le moment, tout brillant de lumières, tout
+vibrant de rumeurs, une file de voitures s'accroît à chaque minute.
+Minuit s'approche. La soirée va finir. Chauffeurs et cochers viennent
+chercher leurs maîtres. Et les fiacres maraudeurs s'arrêtent pour
+enlever le client qui n'a pas son équipage.
+
+C'est le soir de musique du professeur Perrelot, le chirurgien
+célèbre. Un de ces concerts exquis où l'on rencontre l'élite
+mondaine, scientifique, académique et artistique, de Paris.
+
+L'illustre vieillard n'oublie les laideurs des chairs qu'il taille
+et ses incroyables fatigues, que dans le paradis des sons, parmi
+les rêves d'un Wagner ou d'un Beethoven, sur ce domaine exploré par
+quelques esprits de flamme, amorce d'un pont qui, de la terre, serait
+jeté vers l'infini prodigieux.
+
+Le professeur Perrelot, passionné de musique, organise avec amour
+ses séances de quinzaine. Il combine les programmes, choisit les
+interprètes, se réjouit comme un enfant de certaines exécutions
+musicales dont il a eu l'idée, qu'on n'entendra que chez lui.
+
+Et, plus d'une fois, il est le seul de la fête qui n'en puisse
+goûter le raffiné plaisir. Une opération urgente le retient, une
+consultation sous quelque baldaquin à couronne fermée l'appelle hors
+de France, à moins que ce ne soit une mansarde où l'on souffre qui le
+garde,--et cela arrive plus souvent qu'il ne le dit.
+
+En ce cas, Mme Perrelot, sous ses beaux cheveux blancs, et sa
+fille, la jeune comtesse de Gromaille, une brune à voix de
+contralto magnifique, font les honneurs. Et l'on tâche de ne pas
+trop s'apercevoir que manque le principal attrait, la présence
+électrisante sans laquelle il semble que les musiciens eux-mêmes ont
+moins de talent, la silhouette mince et vive, le masque pétillant
+d'esprit, la parole animée, enthousiaste, du maître de la maison.
+
+Ce soir, il était là.
+
+Chose extraordinaire, il avait savouré depuis le commencement le
+régal harmonieux, qui touchait à sa fin. On ne l'avait dérangé que
+pour un seul coup de téléphone. Mais, sur le nom du correspondant,
+il voulut recevoir la communication lui-même. Et, depuis ce coup de
+téléphone, il demeurait soucieux.
+
+Maintenant, sa fille, debout sur la petite scène, en avant des
+musiciens qui devaient l'accompagner, se préparait à chanter,--ou
+plutôt à gémir,--la déchirante lamentation de l'Orphée de Glück:
+
+ «J'ai perdu mon Eurydice...»
+
+Un domestique, à pas glissants, se faufila entre les habits noirs,
+autour des rangs de chaises, où rayonnaient les coiffures charmantes,
+les épaules nues, les toilettes et les joyaux des femmes. Il parvint
+jusqu'à son maître,--qui se tenait toujours à proximité d'une
+porte,--lui dit quelques mots, tout bas. Perrelot se leva, et,
+souple, sans un geste, sans s'excuser, passa devant quelques groupes,
+en traversa d'autres, sortit.
+
+Nul ne broncha. On n'eut pas l'air de le voir. On s'écarta sans lui
+adresser la parole. C'était la consigne.
+
+Dans la galerie d'entrée, le chirurgien demanda au valet:
+
+--«Où l'avez-vous fait entrer?
+
+--Au premier, dans le petit cabinet de Monsieur.»
+
+Le professeur souleva une portière, rencontra l'escalier, monta.
+
+Il possédait, au rez-de-chaussée, un grand cabinet d'apparat, qu'on
+ouvrait les soirs de réception. Les invités y pouvaient admirer
+une précieuse vitrine où il conservait près de lui, mêlées à son
+travail, les pièces rarissimes de sa collection de porcelaines de
+Chine, qui était célèbre. Mais il y avait, à l'étage au-dessus, tout
+à côté de sa chambre à coucher, un autre cabinet, plus retiré, plus
+austère. C'est ce que le domestique avait appelé le «petit cabinet de
+Monsieur».
+
+Il y pénétra les deux mains tendues.
+
+--«Mon cher enfant, qu'y a-t-il? Votre voix, dans le téléphone, m'a
+presque effrayé, tout à l'heure.»
+
+Puis, ayant mieux regardé son visiteur, il ajouta:
+
+--«Mon pauvre Delchaume! c'est donc grave?
+
+--Très grave,» répondit le jeune homme.
+
+Sans détourner les yeux pleins de souci qu'il venait de plonger si
+ardemment dans ceux de son maître, il se laissa tomber sur le siège
+que celui-ci lui désignait. Alors seulement, mais d'un ton qui
+marquait l'effort pour attacher quelque importance au détail dont il
+s'avisait, Raymond observa:
+
+--«C'est votre soirée de musique?... Je ne songeais pas...»
+
+Le vieillard, d'un geste, arrêta ses excuses. Il s'agissait bien de
+musique!... Glück lui-même, et le frémissant contralto de sa fille,
+dont s'exaltaient, en bas, tant de coeurs, ne suffiraient plus à le
+distraire de son inquiétude. Le visage maigre, si pâle, les yeux
+brûlants et creusés, qu'il avait devant lui, fascinaient sa pitié,
+son amitié presque paternelle.
+
+--«Eh bien, mon ami, qu'est-ce qui vous arrive? Moi qui vous
+croyais... je ne dis pas consolé... mais absorbé par vos travaux,
+enthousiasmé, un peu enivré même... Car enfin... ce n'est pas un
+simple succès de presse... Tout notre monde médical est d'accord...
+Vos abcès artificiels, qui ont si bien réussi pour la tuberculose...
+ne serait-ce pas la guérison, si ardemment cherchée, du cancer?... Je
+voulais, tous ces jours-ci, en causer avec vous. Je suis bien aise...»
+
+Essayait-il d'une diversion? Ou, réellement, s'emballait-il au seul
+énoncé d'une hypothèse suggérée à sa passion de guérisseur par les
+sensationnelles expériences du jeune médecin? Quoi qu'il en fût, son
+étonnement était sincère de lire le découragement, la tristesse,
+sur la physionomie d'un des triomphateurs scientifiques du jour,
+d'un homme qui goûtait l'ivresse de la victoire et d'une soudaine
+célébrité.
+
+--«Mon cher maître, laissons mes recherches. A tout autre moment, je
+serais heureux de vous demander vos avis, si précieux...
+
+--C'est peut-être moi qui réclamerais les vôtres.
+
+--Savez-vous que, ce soir même, j'avais un rendez-vous avec le chef
+de la Sûreté?»
+
+Un tressaillement, presque imperceptible, redressa le buste et
+altéra, fugace, les traits de Perrelot. Sa sérénité, si forte,
+assurée par un universel respect et par la conscience d'un
+demi-siècle d'activité glorieuse, généreuse, irréprochable, sembla se
+ternir, comme d'une ombre.
+
+Raymond, qui sentit, plutôt qu'il n'observa, ce trouble subtil,--car
+il en connaissait la cause, ajouta vivement:
+
+--«C'est moi qui souhaitais d'avoir recours à lui.
+
+--A quel sujet?
+
+--L'enfant... mon petit François... que j'ai reconnu... vous savez,
+cher maître?...»
+
+Le chirurgien acquiesça.
+
+--«On me l'a volé.
+
+--Volé?
+
+--Ce matin... à la campagne... On l'a enlevé de chez moi, presque
+sous mes yeux.
+
+--Vous aviez des gens qui le gardaient?
+
+--Ses parents nourriciers, oui.
+
+--Sûrs?
+
+--Insoupçonnables.
+
+--Voilà une fatalité!...»
+
+Le vieillard jeta cette exclamation, en l'accompagnant d'un coup
+d'oeil aigu. Puis, il rêva une minute, comme s'il observait en
+lui-même des répercussions singulières éveillées par cette nouvelle.
+
+--«Et, naturellement, vous vouliez mettre en mouvement la haute
+police?
+
+--Ce fut mon intention immédiate. Je demandai tout de suite une
+audience au chef de la Sûreté.
+
+--Vous l'avez eue?
+
+--Je n'y suis pas allé. Maintenant je devrais y être. J'ai prétexté
+l'appel subit d'un client au plus mal. J'ai fait remettre... Avant,
+j'ai voulu vous voir.
+
+--Moi!...»
+
+Les paupières de Delchaume battirent comme si cette syllabe l'eût
+meurtri physiquement. Les deux hommes se regardèrent. Il y eut un
+silence.
+
+Et, tout à coup, un bruit sourd et scandé remplit la pièce. D'en
+dessous montaient les applaudissements. On acclamait la jeune
+comtesse de Gromaille, dont la voix bouleversante arrachait aux
+retraites des âmes les douleurs et les désirs les mieux ensevelis.
+
+--«Ah! mon pauvre enfant,» soupira le grand chirurgien, «j'ai peur
+que nous n'ayons eu tort...
+
+--C'est moi qui ai eu tort,» s'écria précipitamment Delchaume. «Et je
+sais aujourd'hui à quel point. Votre bonté a cédé à mon égarement.
+Mais quel mari, quel amant, fou de douleur, n'eût agi de même?
+Cette femme adorée, qui me revenait, expirant d'une mystérieuse
+blessure,--qui me révélait, pour la première fois, en un mot
+balbutié, indistinct, l'existence d'un enfant... J'ai cru... Vous
+avez cru comme moi...
+
+--Nous nous sommes rendus à l'évidence,» interrompit doucement
+Perrelot. «Pour ma part, je ne pouvais m'y résoudre... Francine ne me
+paraissait pas être la femme qui accepte le nom d'un loyal garçon en
+lui cachant une maternité irrégulière... Cependant...
+
+--Elle n'était pas cette femme-là, en effet,» affirma passionnément
+le veuf.
+
+--«Plus victime que coupable... C'est ce que nous avons supposé. Vous
+avez agi avec la plus noble magnanimité, Delchaume...
+
+--Et vous!
+
+--Je n'étais pas le mari. Mais quel problème pour ma conscience!...
+Ne pas dénoncer l'assassinat... laisser croire à une mort
+naturelle... Vous ne songiez, je le comprends, qu'à sauvegarder
+l'honneur de cette infortunée... Éviter à ce pauvre jeune corps la
+profanation de l'autopsie, les curiosités abominables de la foule,
+les descriptions de journaux, à cette chère mémoire, le scandale, la
+honte... Quels accents vous avez trouvés pour me convaincre!...»
+
+Perrelot hocha la tête. Le doute qui s'élevait en lui hésitait à
+s'exprimer. Toutefois, les lèvres loyales ne purent le sceller plus
+longtemps.
+
+--«Je me suis souvent demandé depuis... Hélas! mon pauvre
+Delchaume... Je devine trop bien. Ce scandale, que nous avons
+écarté de la mère, il va éclater autour de l'enfant... Et qu'en
+adviendra-t-il?»
+
+L'autorité, qui haussait ce front de maître sous la neige des cheveux
+encore drus, qui étincelait dans le regard, sembla fléchir. Pour la
+première fois de sa vie, cet homme, qui pouvait regarder l'univers
+en face et lui dire: «Je n'ai fait que du bien», connut, à un faible
+degré, mais combien intolérable pour lui, l'anxiété du jugement des
+autres.
+
+L'être de sensibilité, de délicatesse, qui se savait la cause d'un
+tel malaise, en souffrit plus que lui-même.
+
+--«Mon cher maître, je suis venu implorer votre pardon, me placer
+sous votre volonté, sous votre main, surtout sous la direction de
+votre conscience.»
+
+Perrelot dit, avec une nuance de sécheresse:
+
+--«Voyons...
+
+--Ce que vous pressentez est plus qu'exact. La réalité dépasse toute
+prévision. Je viens de découvrir, aujourd'hui même, l'innocence
+absolue de Francine. «Victime plus que coupable,» disiez-vous
+généreusement. Rectifiez: «Victime, et non coupable.» On l'a
+assassinée à cause d'un secret, non par représailles amoureuses.
+L'enfant n'était pas le sien.
+
+--Que dites-vous!...
+
+--Ce dont je suis sûr. Ce dont je vous donnerai les preuves.
+
+--Inutile. Ma pensée y correspond. Rappelez-vous mes paroles devant
+sa forme pure: «C'est presque le corps d'une jeune fille.» Seulement,
+par quels chemins êtes-vous arrivé?...
+
+--Sa confession, que j'ai trouvée enfin. A peine reçue docteur, elle
+fut amenée, les yeux bandés, en automobile, auprès d'une jeune femme,
+qu'elle délivra. On la fit reconduire de nuit, et elle se retrouva
+seule, en pleine campagne, avec le nouveau-né dans les bras.
+
+--A-t-elle soupçonné qui était la mère?
+
+--Non.
+
+--Et le père?
+
+---Je le connais.»
+
+Perrelot bondit. Raymond, qui ne cherchait pas des effets, mais
+allait droit au but, déclara aussitôt:
+
+--«C'est le prince Boris Omiroff.
+
+--Boris Omiroff!...» répéta le maître, avec une stupeur horrifiée.
+«Boris Omiroff!... Mais il est ici, en bas, parmi mes invités.
+
+--Non!» cria Delchaume, se dressant.
+
+Le ressort de fureur qui le jeta hors de son siège agit avec une si
+brusque violence, que le professeur Perrelot, comme s'il eût craint
+des voies de fait immédiates, se leva à son tour, et crispa ses
+doigts précis et solides d'opérateur sur le bras du jeune homme.
+
+--«Pardon!» fit Delchaume. «Ç'a été plus fort que moi.»
+
+Et il se rassit.
+
+--«C'est d'ailleurs la première fois qu'il vient chez nous,» observa
+le chirurgien. «Des amis ont demandé à ma femme une invitation pour
+lui. Vous savez... la maison d'un opérateur un peu connu... c'est un
+terrain neutre et international. J'ai coupé quelque chose à peu près
+dans toutes les grandes familles de l'Europe.
+
+--Mais... sa blessure? Je ne le croyais pas remis.
+
+--Il porte encore le bras en écharpe.
+
+--Vous savez qu'il s'est fait arranger de la sorte pour ne pas se
+battre avec moi?»
+
+Le vieux maître éleva les sourcils. Raymond perçut l'ironie presque
+invisible.
+
+--«Oh! je ne me donne pas pour un adversaire capable de faire se
+dérober le bretteur qu'est ce Russe. Non. C'est pour mieux m'outrager
+de son mépris qu'il me refuse réparation. Et, comme, tout de même,
+on aurait pu trouver ça étrange, il s'est offert un beau duel, pour
+démontrer à la galerie qu'un Omiroff ne peut être soupçonné d'avoir
+peur.
+
+--En effet,» réfléchit Perrelot... «On m'avait raconté... Ne
+l'aviez-vous pas provoqué au Pré Catelan, à la représentation de
+gala?...
+
+--Oui.
+
+--Mais pourquoi le provoquer?
+
+--Je le croyais l'amant pour lequel était morte Francine.
+
+--Oh!
+
+--Il n'est que son assassin.»
+
+L'illustre praticien considéra son jeune ami longuement,
+silencieusement. Demeurait-il figé de surprise? Ou bien son
+expérience de la comédie tragique qu'est la vie, des complications
+des êtres et des complications des circonstances, le laissait-elle
+sans étonnement? Au bout d'un instant, il proféra:
+
+--«Son assassin, dites-vous? Et aussi le père de l'enfant?
+
+--Et aussi le père de l'enfant.
+
+--C'est lui qui l'a fait enlever?
+
+--Oui, c'est lui.
+
+--Mais alors?..
+
+--Oh! je sais ce que vous allez m'objecter, mon cher maître: au
+nom de quel droit empêcherai-je un père de reprendre son fils?...
+D'abord, j'ai la loi pour moi. J'ai reconnu l'enfant. Lui, l'a renié,
+abandonné.
+
+--Mais... si vous l'avez reconnu, Delchaume, c'est vous qui le lui
+avez pris.
+
+--Oh! mon cher maître... Écoutez... Je vous en prie... Laissons les
+mots... laissons même les conventions que les hommes appellent des
+lois...
+
+--Hé!... Hé!...
+
+--Patience!... je vous en conjure!... Vous ne comprenez plus ma
+tendresse pour l'enfant?...
+
+--Ma foi, non! S'il n'est pas le fils de Francine... S'il appartient
+à l'homme qui, suivant vous, a tué votre femme...
+
+--Je tâcherai de vous expliquer tout à l'heure... Maintenant, il me
+faut vous dire ce que je suis venu vous demander.»
+
+Le célèbre professeur avança un visage attentif, darda un regard
+divinateur--le visage, le regard, qu'il inclinait vers les chairs
+souffrantes, où il allait enfoncer son bistouri.
+
+--«Mon cher maître, ce matin, mon premier mouvement a été de prévenir
+le chef de la Sûreté. Mais, ce soir, après avoir lu les révélations
+de Francine, j'ai pressenti un drame plus compliqué, plus obscur,
+que tout ce que nous imaginions. Comment, si je m'adresse à la haute
+police, ne pas l'éclairer entièrement?... La crainte de vous voir
+mis en cause m'a troublé. Le médecin des morts rejettera sur votre
+présence la discrétion qu'il a eue de ne pas examiner ma pauvre
+femme. Il ne faut pas que votre personnalité apparaisse, surtout par
+ma faute, dans une attitude équivoque, illégale... Et cependant,
+puisque l'honneur de Francine est intact, rien ne m'empêche plus,
+sinon ce trop juste scrupule envers vous, de faire poursuivre son
+assassin. Je viens vous demander comment vous envisagez cette
+situation terrible.»
+
+Sans hésiter, Perrelot riposta:
+
+--«Voulez-vous qu'avant tout nous écartions les considérations qui
+me concernent? Jamais la vérité ne m'a fait peur, Delchaume. Je me
+suis dérobé à elle une seule fois, sur vos instances. Mon Dieu!
+ce que vous me demandiez était si naturel, presque si juste!...
+Toutefois, vous le reconnaissez à présent, nous avons eu tort. Eh
+bien, laissons cela. Que ce tort devienne manifeste, public, me
+cause des désagréments plus ou moins graves, ceci est secondaire.
+Vous entendez... N'en parlons même plus. Encore une fois, la vérité
+ne me fait pas peur. La satisfaction de revenir à elle compense
+les difficultés du chemin que j'ai à faire pour cela. Nommez-moi,
+invoquez-moi, citez-moi, je vous y autorise, je vous le demande...
+
+--Noble coeur... admirable maître...
+
+--Laissons... laissons!... Maintenant, regardons un peu les choses
+en face. Un enfant a disparu. Vous allez dire au chef de la Sûreté:
+«Cherchez-le-moi.»
+
+--Oui. Et j'ajouterai: l'auteur du rapt est aussi l'auteur d'un
+assassinat. Je vais déposer contre lui une double plainte au Parquet.
+
+--Je vous en supplie, Delchaume, ne séparons pas les questions.
+L'enfant, d'abord, l'enfant... Quels arguments donnerez-vous à un
+procureur de la République pour vous faire rendre un enfant que vous
+avez reconnu parce que vous le croyiez le fils de votre femme, mais
+qui ne l'est pas, et qui a été repris, de votre propre aveu, par son
+véritable père?
+
+--Son père se gardera bien de se donner pour tel. D'ailleurs, le
+pourrait-il, s'il le voulait? En cas d'adultère, non? Et, pour moi,
+c'est un roman de l'adultère qui a coûté la vie à ma pauvre Francine.
+
+--Vous imaginez qu'on inculpe aussi aisément un prince Omiroff?»
+
+Le vieux maître avait dit cela doucement, d'un air où quelque âpreté
+se mitigeait d'une profonde tristesse. Et, tout aussitôt, il décela
+le motif de cette tristesse.
+
+--«Quel malheur!... Un garçon comme vous, parti pour de tels
+triomphes scientifiques, pour de telles victoires sur les misères
+de l'humanité! Par quelle meute de passions, de chagrins voraces,
+laisserez-vous dévorer la moelle de votre cerveau, de vos nerfs, de
+votre génie!
+
+--Ah! oui, j'en serai dévoré,» cria impétueusement Delchaume, «si,
+comme vous me le faites entendre, je dois invoquer une justice
+volontairement sourde, une police qui saura se faire aveugle.
+Un prince Omiroff!... Eh quoi!... même votre grand coeur loyal,
+à qui j'en appelle, s'effare devant le prestige d'un tel rang,
+l'inviolabilité de ce prince étranger! Si je vous avouais tout...
+Si je vous disais que j'ai rêvé d'un moyen plus expéditif, que j'ai
+presque manié la bombe destinée à cet homme, l'engin fatal qui, l'été
+dernier, déchiqueta ou livra ses inventeurs!
+
+--Vous, malheureux!...»
+
+Le chirurgien s'était levé. D'un élan instinctif, il courait aux
+portes, tournait les clefs, rabattait plus hermétiquement les
+tentures. Il entr'ouvrit même un instant pour explorer des yeux le
+palier de l'étage. Mais il ne vit personne. Une rumeur de voix, de
+rires, d'adieux monta. Les roulements des voitures qui partaient
+prolongeaient dans les murs des vibrations atténuées. Nul ne songeait
+à épier ces deux hommes, qu'on supposait absorbés par la discussion
+de quelque cas médical déconcertant.
+
+Perrelot revint vers son jeune confrère. Il murmura:
+
+--«L'affaire de la Petite-Barrerie?...»
+
+Raymond, presque solennellement, inclina la tête.
+
+--«Comment étiez-vous dans cette horrible aventure?
+
+--La principale accusée, Tatiane Kachintzeff, cette fille de
+vingt ans,--ah! si intéressante!... elle a vu,--vous m'entendez,
+maître,--elle a vu Boris Omiroff rejoindre ma femme dans un wagon,
+la suivre à Paris, la faire monter dans une auto, le soir où
+Francine revint chez moi blessée à mort. L'auto était une voiture
+particulière... Le chauffeur avait le type d'un moujick...»
+
+Le visage de Perrelot se durcissait, se fermait. Il dit presque
+rudement:
+
+--«Ainsi, vous déposerez une plainte contre ce prince russe, dont le
+père occupa les plus hautes fonctions, dont le frère fut un des héros
+de la guerre d'Orient... Et vous citerez comme témoin une malheureuse
+nihiliste, convaincue d'avoir joué une part active dans un complot
+qui avait pour but d'assassiner ce prince... Mais vous allez à un
+abîme, mon pauvre ami!...»
+
+Il ajouta, devant le silence de Raymond:
+
+--«Et vous n'en avez pas le droit! Vous n'avez pas le droit de
+fausser la valeur scientifique, sociale, que vous êtes.
+
+--Je veux venger ma pauvre Francine... Ah! son récit!... ce qu'elle a
+souffert!...
+
+--Sera-ce la venger?
+
+--Je veux sauver l'enfant. Dieu sait quels risques il court!...»
+
+Encore une fois, le génial guérisseur prit l'expression dont
+s'aiguisait sa physionomie au moment d'un diagnostic difficile, pour
+demander à Delchaume:
+
+--«Dites-moi, en vous interrogeant à fond, en descendant jusqu'au
+dernier ressort de votre sentiment le plus secret, ce qui vous
+attache à cet enfant.»
+
+Le jeune homme regarda Perrelot, d'abord avec un peu de surprise,
+puis avec une concentration profonde, et enfin, avec trouble. Son
+vieux maître le vit rougir légèrement, détourner les yeux.
+
+--«Delchaume...
+
+--Je... je réfléchis.
+
+--Une réflexion vient de vous frapper déjà. Pourquoi ne me la
+dites-vous pas?
+
+--Parce qu'elle constate en moi un état d'âme trop récent...
+
+--C'est celui-là qu'il importe de connaître.
+
+--Mais, dès le début, tout inclinait ma tendresse vers ce petit
+être... Ma pitié pour lui, mon désir d'exécuter le voeu de Francine,
+sa propre grâce, à cet innocent... Il est adorable... Son isolement
+dans la vie... le nom que je lui ai donné, et qui l'a fait mien...
+Aujourd'hui, je me sens pris, lié... Je n'aimerais pas davantage mon
+propre fils...
+
+--J'admets... oui. Maintenant voyons, mon ami, ce dernier motif dont
+vous hésitiez à convenir avec vous-même.
+
+--Ah! diagnostiqueur infaillible!» s'écria Raymond, qui ne put
+s'empêcher de sourire. «Oui... j'hésite,--non pas à en convenir avec
+moi-même, mais avec vous. Car c'est trop long à expliquer. Et, sans
+explication, cela vous paraîtra si étrange...
+
+--Racontez... sans explication.
+
+--Eh bien, une autre personne que moi souffrira cruellement si je ne
+retrouve pas mon fils adoptif.
+
+--Une autre personne?... une femme?
+
+--Une femme... oui.
+
+--Une femme...» répéta encore le vieillard pensivement.
+
+Il sembla peser en lui-même l'importance, les conséquences, de cette
+nouvelle donnée, puis, tandis que son masque aigu et spirituel
+s'éclairait d'une lueur de malice, il reprit:
+
+--«Allons... Tout cela est moins désastreux que je ne le craignais.
+Vous ne serez pas une force perdue.
+
+--Je crois, mon cher maître, que vous vous lancez dans des hypothèses
+inexactes.
+
+--Mais non. Du moment qu'une femme est auprès de vous, une femme
+qui se montre maternelle à l'enfant que vous élevez, une femme à
+qui vous redoutez de faire de la peine... vous n'êtes plus l'isolé,
+en proie à une sombre folie de vengeance que je découvrais en vous
+tout à l'heure. Delchaume, vous n'avez plus besoin de moi,--sauf,
+n'est-ce pas? pour ce que vous m'avez demandé d'abord. Mais c'est un
+point élucidé: n'ayez aucun scrupule quant à mon rôle au lit de mort
+de votre pauvre Francine. Je reviens entièrement à la vérité, très
+volontiers, très haut, quoi qu'il en puisse advenir.»
+
+Le grand chirurgien prononça ces mots du ton d'un homme qui conclut
+une conversation. Toutefois, au moment de se lever, il se ravisa sur
+un geste, suppliant de Delchaume.
+
+--«Comment, mon cher maître!» s'écria celui-ci,«vous imaginez que
+j'irai chercher des conseils auprès d'une femme si vous ne me donnez
+pas les vôtres!
+
+--C'est pourtant ce que vous auriez de mieux à faire.
+
+--De l'ironie!... Je ne la mérite pas.
+
+--Aucune ironie. Je vous vois avec joie dans la norme, dans la santé.
+Tout à l'heure, je vous croyais malade....
+
+--Comment?
+
+--Mais oui. Quelque tendresse que vous ayez eue pour votre exquise
+Francine, quelque déchirement dont saigne votre coeur à la pensée de
+ce qu'elle a souffert, injustement... vous ne seriez pas un homme de
+vingt-huit ans, valide et sain, si vous n'acceptiez pas le bienfait
+d'un regard de femme, d'une sollicitude de femme, si vous vous
+hypnotisiez devant une tombe, devant un mystère sanglant... Alors,
+du moment que vous vous portez bien, qu'avez-vous affaire du vieux
+guérisseur que je suis?... Allez la trouver, elle... C'est elle qui
+mettra au point vos chimères lugubres....
+
+--Vous ne la connaissez pas.
+
+--Mais si.
+
+--Son influence peut être mauvaise.
+
+--Mais non.
+
+--C'est trop fort!
+
+--Ne m'avez-vous pas dit qu'elle aime votre petit enfant?
+
+--Savez-vous, mon cher maître, pourquoi elle l'aime?»
+
+Un franc sourire détendit la gravité du vieillard. Ses yeux adoucis
+raillaient affectueusement Delchaume.
+
+--«Non...non! Ce n'est pas à cause de moi,» protesta celui-ci.
+
+Perrelot se tut, sans changer d'expression.
+
+--«Elle aime l'enfant parce qu'il est le vivant portrait du mari
+qu'elle a perdu.
+
+--Comment cela se peut-il?
+
+--Cela se peut parce qu'elle est veuve du prince Dimitri Omiroff,
+frère du prince Boris.
+
+--Une princesse Omiroff!...
+
+--Oh! princesse... Dimitri, pour l'avoir épousée, se vit retirer
+son titre, confisquer ses biens. Elle n'a jamais voulu s'entendre
+nommer princesse. Et maintenant elle travaille pour vivre. Elle n'a
+de ressource que son art. C'est Flaviana, la danseuse, l'étoile du
+National-Lyrique.
+
+--Flaviana!...»
+
+Douceur presque attendrie de l'exclamation. Point besoin d'avoir sa
+loge au National-Lyrique comme le célèbre professeur. Quel Parisien
+prononcerait ce nom sans une prédilection charmée, un peu de fierté,
+parce que la délicieuse artiste lui appartient, à ce Paris qu'elle
+enchante, beaucoup de respect, parce que nulle calomnie, nulle
+médisance n'a jamais eu prise sur la dignité de cette jeune vie.
+
+Flaviana... Devant le vieux maître, l'apparition s'évoqua...
+La créature ailée, dans l'envolement des jupes de tarlatane,
+l'éblouissante légèreté, le style incomparable, qui fait de sa danse
+un poème si personnel, un poème chaste. Et le long visage encadré des
+bouclettes brunes... Et le sourire... ce sourire qu'on n'oublie plus.
+
+--«Ah! on me l'avait dit... (mais on dit tant de choses!...) que
+Flaviana avait été la femme, ou la maîtresse, de Dimitri Omiroff.
+
+--Sa femme.
+
+--Il est mort en Mandchourie, n'est-ce pas?
+
+--Oui, après une conduite si héroïque que le tsar lui a restitué
+faveur, titres, biens...
+
+--Alors... elle est princesse?... Et riche... Flaviana?
+
+--Non. Il n'a pas fait de testament. A-t-il su seulement qu'il était
+réintégré? Quelles sont leurs lois?... J'ignore... Flaviana danse
+pour vivre, ne revendique rien.
+
+--Il n'y eut pas d'enfant?
+
+--Il y en eut un, qui vint au monde prématurément et ne vécut pas.
+Ce fut une catastrophe causée par la brutale nouvelle de la mort du
+mari, du héros... là-bas.
+
+--Je comprends qu'elle ait reporté sa tendresse sur ce petit neveu...
+
+--Elle ignore que Boris est le père.
+
+--Pourquoi?
+
+--Jusqu'à ce matin, je croyais à une faute de ma pauvre Francine. Je
+n'avais pas à la révéler.
+
+--Et ce soir?
+
+--Ce soir, mon maître vénéré, je suis venu vous demander de me guider
+dans ce labyrinthe.
+
+--J'imagine que vous allez tout dire à Flaviana.
+
+--Ne sera-ce pas aggraver son chagrin?
+
+--Son chagrin?... à cause de l'enfant?...
+
+--Oui... elle le regrettera d'autant plus qu'elle connaîtra les liens
+qui l'attachent à lui... Et elle sera terrifiée de le savoir aux
+mains de Boris. Elle déteste et redoute son beau-frère.
+
+--Vous lui devez cependant la vérité.
+
+--Cette vérité vous appartenait. Puis-je la divulguer sans risquer de
+faire apparaître au jour votre dévouement pour moi?... ce dévouement
+qui vous entraîna...
+
+--Nous avons tranché cette question.
+
+--Enfin,... mêler une femme à cette histoire de sang... l'initier à
+ma résolution de vengeance...
+
+--C'est à cela qu'il faut l'initier. Une femme, Delchaume, et une
+femme comme celle-là... c'est notre meilleur guide, à nous autres
+hommes. Avec quelle confiance je vous envoie vers elle! Comme je me
+sens rassuré sur votre compte! Voyez-vous, mon ami... j'ai dépecé,
+taillé, fouillé bien des chairs, vivantes ou mortes. Je ne crois pas
+qu'une parcelle de notre admirable et misérable machine humaine garde
+pour moi un prestige ou un secret. Cependant, chaque fois que, dans
+ma longue carrière, en procédant à une autopsie, j'ai effleuré de mon
+scalpel cette petite chose merveilleuse qu'est un coeur de femme,
+j'ai incliné toute ma science devant ce tabernacle de l'insondable,
+de l'inconnaissable. Dans cette petite chose, Delchaume, quand elle
+palpite, il y a les vibrations de l'infini. Là, se répercute ce que
+nous pouvons connaître de plus profond du grand mystère de la vie.
+Allez voir Flaviana, Delchaume, allez prendre conseil de votre amie.
+C'est elle qui a les secrets du sort et de votre destin, non pas le
+vieux logicien, le vieux raisonneur que je suis.»
+
+
+
+
+IV
+
+DANS LES COULISSES
+
+
+La répétition en costumes venait de finir au National-Lyrique. Les
+auteurs, le directeur, quelques amis, demeuraient dans la salle, pour
+vérifier et faire recommencer des effets d'éclairage.
+
+--«Les fonds sont trop bleuâtres de lune quand le fantôme de
+la fiancée paraît,» dit quelqu'un. «Il ne se détache pas assez
+nettement. Tout d'abord, on croit que c'est une vapeur qui s'élève.»
+
+Tous fondaient grand espoir sur ce _Ballet des Elfes_. Une surprise
+pour le public. Le compositeur, inconnu la veille, serait célèbre
+le lendemain. Sa musique, originale, prenante, d'une formule très
+neuve, très personnelle, trouvait la mélodie sans y sacrifier ni la
+pensée, ni l'enchaînement logique, ni le style. Cette mélodie ne
+tombait jamais dans les redites vulgaires des flons-flons italiens,
+pas plus qu'elle ne s'astreignait à la lourdeur piétinante du
+_leit-motiv_ allemand. D'inspiration très française, l'oeuvre était
+d'une spontanéité, d'une fraîcheur ravissantes. Et quel sujet
+essentiellement musical! C'était les _Elfes_ de Leconte de Lisle,
+dont une imagination ingénieuse avait fait deux actes de ballet.
+
+ Couronnés de thym et de marjolaine,
+ Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.
+
+Le premier acte montrait les fiançailles du chevalier, la jalousie
+de la reine des Elfes, et tous les moyens de séduction inventés par
+elle pour conquérir celui qu'elle aimait. Le second acte déroulait la
+chevauchée nocturne, la traversée de la plaine féerique, la dernière
+tentative de la reine des Elfes, et enfin la rencontre du chevalier
+avec le fantôme de sa fiancée:
+
+ «O mon chevalier, la tombe éternelle
+ Sera notre lit de noce, dit-elle.
+ Je suis morte, hélas!...» La voyant ainsi,
+ Lui-même, d'horreur, tombe mort aussi.»
+
+Flaviana incarnait la reine des Elfes.
+
+Comme la répétition s'achevait, les auteurs montèrent sur le plateau
+pour lui exprimer leur reconnaissance, leur admiration.
+
+Le jeune compositeur suffoquait, bouleversé de joie. Cette danseuse
+à l'âme si profondément artiste, avait interprété son rêve en y
+ajoutant une grâce divine. Il venait d'en avoir la révélation
+complète, et il en tremblait d'émotion. Lorsqu'il fut près d'elle,
+il voulut parler, ne le put pas, éclata en sanglots, tandis qu'il
+baisait la main de l'étoile.
+
+--«Merci,» dit Flaviana, avec son émouvant sourire. «On ne m'a
+jamais fait un si grand compliment.»
+
+Au fond de la scène, de petits rires étouffés fusèrent d'un groupe
+tout mousseux de courtes jupes de tulle, tout frétillant de jambes et
+de bras minces.
+
+--«Il va lui donner son rhume de cerveau, s'il lui éternue comme ça
+sur la main.
+
+--V'là ce que c'est que de se mettre compositeur avant d'être sorti
+de nourrice.
+
+--Il a du talent, tu sais, le type.
+
+--C'est pas une raison pour pleurer.
+
+--Allons, le premier quadrille!... un peu de place, n'est-ce pas?
+Puisque c'est fini, qu'est-ce que vous attendez?» cria le régisseur,
+qui, aussitôt, donna deux coups de sifflet.
+
+Un hurlement partit:
+
+--«Amenez la deuxième herse!... Plus bas encore... Plus bas!... La
+lumière... tout!»
+
+Le danseur qui jouait le chevalier s'approcha des fillettes. Sous
+le rayon d'un projecteur, son armure d'argent éblouissait. On avait
+voulu donner le rôle à une femme. Mais le travesti déplaisait au
+compositeur. «J'ai compris cela en drame,» dit-il, «je ne veux pas
+des équivoques de music-hall.» L'interprète exultait. C'était un
+jeune garçon, svelte, très doué, que les lauriers d'Illinski, le
+Vestris russe, empêchaient de dormir.
+
+--«Mademoiselle Bertile, permettez-moi de vous offrir une grenadine
+chez la mère Martin? ou ce que vous voudrez?... Vous devez avoir
+soif,» demanda-t-il, avec plus de respect qu'il n'est d'usage dans ce
+petit monde.
+
+Il s'adressait à une danseuse du premier quadrille, une grande
+fillette de quinze à seize ans, de la figure la plus intéressante.
+Plus attachante que jolie, elle paraissait d'une fragilité de
+fleur rare, poussée trop vite. Ses traits, presque trop fins,
+peu maquillés, semblaient mangés, pour ainsi dire, par deux yeux
+immenses, où il y avait beaucoup de mélancolie, sinon de tristesse.
+
+--«Merci, non,» répondit-elle avec douceur. «Vous êtes bien gentil,
+Claudio, mais j'aime mieux pas.
+
+--Vrai?... Oh! je vous en prie!...» insista le jeune homme,
+désappointé.
+
+--«Tu perds ton temps, mon pauvre Claudio,» dit une coryphée en
+riant. «Tu ferais mieux d'accompagner Chichette chez la mère Martin.
+Elle a une ardoise de vingt-huit sous, et ne sait comment la payer.
+C'est qu'elle ne plaisante pas, la mère Martin. Tout à l'heure, elle
+lui a refusé crédit, à Chichette, pour des pastilles de menthe.
+
+--Chichette me rase,» déclara Claudio.
+
+--«Faudrait que tu aies de la barbe pour ça, morveux!» cria une voix
+pointue qu'on reconnut pour celle de Chichette.
+
+S'esclaffant, bavardant, se disputant, les danseuses s'en allaient
+par les coulisses. Les unes montaient dans leur loge, les plus
+petites, dans ce qu'on appelait irrévérencieusement leurs «bains à
+quat'sous». Un certain nombre prenaient le couloir qui mène chez la
+mère Martin.
+
+Derrière son comptoir, la bonne femme s'affairait à verser les sirops
+et à débiter les bonbons que réclamaient tous ces petits museaux de
+chattes.
+
+--«Avez-vous trois sous, mademoiselle Chichette?» demandait-elle, la
+main sur le bouchon du sirop d'orgeat. «Je ne vous sers pas avant de
+les voir. Je n'exige pas toute votre ardoise, mais je ne veux pas
+qu'elle s'augmente. D'abord votre mère m'a défendu de vous faire
+crédit.»
+
+La petite jeta autour d'elle un regard navré. De voir les autres
+boire, cela augmentait sa soif. Et elle adorait le sirop d'orgeat.
+
+Mais le chevalier arrivait, dans son armure d'argent.
+
+--«Écoute, Chichette,» fit-il, en tirant la gosseline à l'écart, «je
+nettoie ton ardoise si tu me dis quelque chose.
+
+--Oh! veine... Quoi donc? Tout ce que vous voulez, m'sieu Claudio.
+
+--Bertile?... Tu la connais?... A-t-elle quelqu'un?
+
+--Bon! Vous v'là pincé, m'sieu Claudio. Et, jaloux par-dessus le
+marché. Ah! mince...
+
+--Pas d'appréciation. Sais-tu quelque chose?
+
+--Je sais que si j'avais eu sa chance, je serais déjà dans mes
+meubles, au lieu de recevoir des affronts pour trois sous. Sale mère
+Martin, va!
+
+--Quelle chance a-t-elle donc eue, Bertile?
+
+--Un type qui en est fou... Dame! plus tout jeune... Mais pas
+repoussant... au contraire... tout à fait bath... Et galetteux!... La
+marâtre à Bertile, mame Pageant, la fruitière de la rue du Rocher,
+voulait arranger la chose. Elle a fait monter la môme dans l'auto du
+type, le jour d'une promenade en forêt... Ça en a fait un raffût!...
+
+--Comment ça?
+
+--Ben, Bertile, d'abord, a sauté de l'auto. Elle s'est foulé ou cassé
+quelque chose... Vous savez bien?... Elle est restée un mois sans
+venir:
+
+--Non, je ne sais pas. Je ne suis pas souvent des mêmes répétitions.
+
+--Oh!... et puis...» continua la petite en s'étranglant de rire,
+«c'est le père Pageant qui en a fait une histoire!... Il a tapé sur
+sa femme!... Ah! mes enfants, ce que j'aurais voulu être là!... Parce
+que c'est sa seconde femme, celle-là... C'est pas la mère à Bertile.
+
+--Alors Bertile est malheureuse, chez elle.
+
+--Ne la plaignez pas. Elle n'y est plus. Quand je vous dis
+qu'elle a toutes les chances. Sa petite mère du corps de ballet,
+Flaviana,--excusez du peu!--l'a prise... oui, dans son bel
+appartement du boulevard de Courcelles. Vous comprenez pourquoi
+elle s'en fichait de vos générosités chez la mère Martin. Elle nous
+dédaigne tous. Mademoiselle se voit déjà étoile.
+
+--Je ne crois pas que Bertile soit méprisante,» murmura le pauvre
+chevalier, qui rougit sous la visière d'or de son casque d'argent.
+
+--«Oh!» fit Chichette, «qu'elle le soit ou non!... pour ce que ça
+vous servira!... Allons, venez nettoyer mon ardoise, mon petit
+Claudio. Je vous en ai donné pour vingt-huit sous, il me semble.»
+
+Et elle courut vers le modeste buffet, sur ses légers chaussons
+roses, dans l'envolement de la jupe mousseuse, criant de sa voix
+pointue:
+
+--«Mon orgeat, mère Martin!... Donnez vite!... V'là Rothschild qui
+s'amène!»
+
+A la même minute, celle qui était l'objet de ces propos, descendait
+vers le proscenium, où sa «petite mère», suivant la forme d'adoption
+du National-Lyrique, s'attardait à causer avec le maître de ballet.
+Bertile s'approcha de l'étoile, et, sans l'interrompre, se tint à
+côté d'elle avec un petit air volontairement effacé, discret.
+
+--«Tu m'attends, mignonne?» dit Flaviana en se tournant. «Reste...
+J'ai fini. Nous remonterons ensemble.»
+
+Elle lui parlait avec une tendresse de soeur aînée. Bien que cette
+maternité pour rire des coulisses fût devenue presque effective
+depuis que l'étoile avait pris chez elle sa petite camarade, les dix
+ans à peine qui séparaient leurs âges respectifs ne suffisaient pas
+à mettre entre leurs deux coeurs si tendres la distance du respect.
+Bertile avait dit:
+
+--«Puisque je vais vivre avec vous, je ne puis vous appeler «petite
+mère». Au théâtre on sait ce que cela veut dire. Et encore... Au
+National-Lyrique seulement. Car j'ignore si, ailleurs, les premiers
+sujets s'intéressent aux pauvres gosselines des petites classes,
+comme chez nous. Mais dans la vie, dans la rue, dans le monde, ce
+serait offensant pour votre jeunesse qu'une grande fille comme moi
+vous appelle sa mère...
+
+--Mais tu ne me flattes pas!... Tu supposes donc qu'on s'y
+tromperait?» se récriait plaisamment Flaviana.
+
+Un éloquent regard de la fillette vers le beau visage, presque
+virginal encore, de sa jeune protectrice, aurait suffisamment
+protesté, si la protestation eût été nécessaire.
+
+--«Tu m'appelleras Flaviana... Et je veux que tu me tutoies, ma
+chérie,» avait décrété la gracieuse créature. «Ainsi tu sentiras
+moins qu'il te manque une famille.»
+
+Quoi d'étonnant si, tandis que l'étoile s'attardait à fixer encore
+quelques points délicats avec le maître de ballet, la petite danseuse
+du premier quadrille l'attendait comme l'ombre attend le soleil,
+attachant sur elle des yeux profonds,--mais pas encore assez profonds
+pour la tendresse admirative dont ils débordaient.
+
+Autour de ces deux silhouettes légères (la reine des Elfes et
+l'un de ses immatériels sujets), les jeux de lumière continuaient
+à se croiser, à s'exaspérer ou à se fondre, sur la scène. Sans
+s'occuper des personnes restées sur le plateau, le groupe des
+importants personnages--groupe confus et noir dans l'obscurité
+de l'orchestre,--poursuivait ses expériences. De temps à autre un
+commandement jaillissait des ténèbres:
+
+--«Voilez la lune, que diable! Un nuage passe sur la lune. Arrêtez
+les feux follets!... arrêtez les feux follets. Qui m'a fichu?...
+C'est pas des feux follets, voyons! c'est des escarbilles de
+locomotive!...»
+
+A deux ou trois reprises, le pittoresque de telles indications excita
+la curiosité de Bertile. Elle regardait alors autour d'elle, mais
+se rendait mal compte, car les rayons électriques l'éblouissaient.
+De la scène, on ne pouvait juger les surprises de l'éclairage.
+Mais voici ce qui se produisit: soudain, comme l'alternance des
+projections illuminait, puis plongeait dans l'ombre, tour à tour,
+certaines parties du décor, la jeune fille tressaillit. Elle venait
+d'apercevoir, non loin d'elle, s'allongeant des coulisses sur la
+scène, une ombre que la bizarrerie des feux rendait gigantesque,
+grimaçante, fantastique. C'était le profil d'une tête et de la moitié
+d'un corps d'homme. Aussitôt l'obscurité revenue l'effaça. Fût-ce
+une ressemblance, un ressouvenir odieux? Fût-ce l'impression rapide,
+pénible, comme d'un cauchemar?... Un frisson glaça Bertile. Malgré sa
+peur, ses yeux élargis restaient fixés sur ce point redevenu sombre,
+où se dessinait maintenant à peine la haute découpure indistincte
+d'un portant. Puis, tout à coup, la lumière y ressauta, d'un jet
+brusque. Apparition de terreur!... L'homme était là... L'homme dont
+le désir acharné ligotait sa jeune vie, dont elle sentait toujours
+la poursuite haletante derrière elle, comme la proie effarée perçoit
+le souffle du fauve. Il s'avançait hors des coulisses, la regardant,
+marchant de son côté.
+
+Une épouvante insurmontable s'empara de Bertile. La nerveuse fillette
+ne songea même pas qu'elle était protégée, que, sur le plateau, dans
+la salle, il y avait des gens qui ne ressemblaient pas à sa misérable
+belle-mère, et devant qui nul n'oserait manquer de respect à une
+enfant. L'effroi et la répulsion la convulsèrent. Elle se serra
+contre Flaviana, avec un cri si désespéré que l'énorme cavité du
+théâtre en vibra tragiquement.
+
+--«Lui!... sauvez-moi!... Je suis perdue!... Je meurs!...»
+
+Et la pauvre petite danseuse se jeta dans les bras de sa grande amie,
+où, bientôt, elle s'alourdit, sans connaissance.
+
+Il y eut un moment de désarroi. Les projecteurs s'affolaient,
+fouillaient de leurs pinceaux lumineux le fond de la scène, laissant
+dans l'ombre ce qu'il importait de voir. Le directeur, les auteurs,
+bondissaient de l'orchestre, grimpaient le petit escalier reliant la
+scène à la salle.
+
+--«Que se passe-t-il? Qu'est-ce qu'il y a?... Quelle est cette petite
+qui se trouve mal?»
+
+Régisseurs, machinistes, électriciens, tout le personnel se
+précipitait. Une foule envahit le plateau. Jamais on n'aurait cru
+qu'un tel nombre de gens pût fourmiller si vite, de tous les coins de
+l'immense théâtre, béant de vide une minute avant. Nul, d'ailleurs,
+n'y comprenait goutte. Pas même Flaviana, qui n'avait rien remarqué,
+rien vu.
+
+--«Je suppose,» avança-t-elle, «que c'est un effet de fatigue
+nerveuse. L'enfant est délicate. Souffrante récemment, elle a
+peut-être repris trop tôt son travail. Et elle se donnait avec tant
+de coeur aux répétitions! Ce _Ballet des Elfes_ nous emballe toutes,»
+ajouta la gracieuse femme avec un sourire vers les auteurs.
+
+Cependant la mère Martin, appelée en hâte, accourait aussi rapidement
+que le permettait sa corpulence. Elle examina Bertile,--qu'on venait
+d'étendre sur un praticable, représentant un talus de mousse dans la
+forêt magique.
+
+--«Cette gosse-là a eu les sangs tournés,» déclara la matrone, avec
+une autorité devant laquelle tout le corps de ballet avait coutume de
+s'incliner.
+
+Elle mit des sels sous le nez de la jeune fille, et d'un peu d'ouate,
+mouillée au goulot d'un flacon, lui frotta les tempes. Une odeur de
+mauvaise eau de Cologne se répandit.
+
+--«Bertile Pageant...» fit le directeur, hochant la tête. «Elle est
+douée, cette mâtine-là. Elle a de l'avenir... Pourquoi tourne-t-elle
+de l'oeil comme ça? Elle n'a pas fait la bêtise, au moins?
+
+--Elle!...» s'exclama la mère Martin avant que Flaviana pût répondre.
+«Pas de danger!... C'est sage comme l'agneau du bon Dieu... Mais je
+vous dis qu'on y a tourné les sangs.»
+
+L'étoile intervint:
+
+--«Elle n'est pas heureuse chez elle. Le père s'est remarié. La
+belle-mère n'est pas tendre. Pour le moment, je l'ai prise avec moi.
+
+--Ça vous ressemble, ça, ma chère,» opina le directeur.
+
+--«Les jeux de lumière lui auront donné une sorte d'hallucination.
+C'est une petite nature très impressionnable.
+
+--On serait impressionné à moins,» grommela la mère Martin, qui,
+maintenant, détachait la ceinture étroite autour de cette taille à
+prendre dans les dix doigts. «Là... ma belle... Ça va mieux?... On va
+la monter dans la loge à sa «petite mère».
+
+--Vous avez l'air de savoir quelque chose, madame?» questionna
+l'auteur du livret, qui ne connaissait pas la mère Martin, ni
+son commerce de douceurs près du petit foyer de la danse, ni sa
+popularité parmi toute cette crédule et friande jeunesse.
+
+--«Je sais seulement que j'ai aperçu dans un couloir cette chouette
+de mauvais augure, la fruitière de la rue du Rocher, sa marâtre,
+quoi! Elle m'avait l'air de faire signe à quelqu'un. Dieu sait si
+elle n'amenait pas jusqu'ici quelque vieux singe, dont le museau
+effraie cette pauvre petite. Pisqu'al'ne veut pas, Bertile!... Faut
+avoir du vice pour la forcer. Que ces demoiselles cherchent une
+position... pas moi qui les en blâmerai... Mais c'est guère tout de
+même le rôle d'une mère...»
+
+L'édifiante réflexion ne trouva pas d'écho. Le bavardage de la
+mère Martin venait de mettre en fuite les gros bonnets. Et le menu
+fretin se hâtait de les imiter en courant aux postes de travail.
+L'évanouissement d'une danseuse, au National-Lyrique, n'était pas une
+de ces circonstances dont l'imprévu et la rareté pussent émouvoir. Si
+l'accident avait retenu un moment l'attention de ces messieurs, c'est
+qu'il concernait Bertile, la meilleure danseuse du premier quadrille,
+une fillette dont la douceur et l'excellente tenue plaisaient à tous,
+en qui, surtout, on respectait la protégée de Flaviana.
+
+Cependant, à la faveur de l'émotion générale, du brouhaha, des allées
+et venues, l'auteur du désordre s'était éclipsé. En toute hâte, il
+rejoignit, vers la porte des artistes, la femme de Victor Pageant,
+que la mère Martin avait parfaitement reconnue tout à l'heure dans un
+couloir.
+
+--«Sortons,» dit ce personnage, d'un air fort contrarié. «D'ailleurs,
+vous avez la somme dont nous étions convenus. Bonsoir! Je n'ai pas
+envie qu'on me voie avec vous.
+
+--Mais... s'écria la mégère, abasourdie.
+
+--«Il n'y a pas de «mais». J'y renonce... J'aurais tout donné à cette
+enfant-là. Ah! elle ne sait pas ce qu'elle perd... Cependant, il y a
+des bornes...
+
+--Qu'a-t-elle donc fait?...
+
+--Elle a crié comme si je venais pour l'assassiner. Elle a ameuté
+tout le théâtre.
+
+--La pécore!... Elle me le paiera.
+
+--«Allons, n'y pensons plus!» s'écria brusquement le riche amateur de
+fruits verts.
+
+Une rage saisit la marâtre. Des mots injurieux sortirent de sa bouche
+à l'adresse de sa belle-fille.
+
+--«Elle me le paiera!...» répétait-elle. «Et plus cher qu'elle ne
+suppose!»
+
+La silhouette cossue de son complice s'éloignait déjà. Mais le triste
+personnage avait entendu. Il revint sur ses pas.
+
+--«Écoutez, madame,» dit-il. «Je ne suis pas très fier de ce que
+nous avons fait ensemble. Pourtant, avec la certitude de réussir,
+je recommencerais. Oui, j'enlèverais Bertile... Et de force... Je
+commettrais des lâchetés... Je serais capable de tout. Mais pas
+pour la faire souffrir. Ma seule excuse, c'est que je voudrais la
+gâter comme jamais homme n'a gâté une enfant chérie, une maîtresse
+adorée... Il n'y a pas moyen. J'en fais mon deuil. C'est pour moi un
+déboire amer,--plus amer que je ne puis le dire. Mais je ne veux pas,
+vous entendez, je ne veux pas, que vous tourmentiez cette innocente à
+cause de moi.
+
+--Elle est la ruine de sa famille!» gémit la femme de l'ex-hercule.
+«Songez, monsieur!... J'ai deux pauvres petits enfants... C'est
+abominable à elle de ne pas m'aider à les élever, après tous les
+sacrifices que j'ai faits pour qu'elle devienne _artisse_!
+
+--Bon, bon!...» grommela le vieux Parisien, que ces simagrées ne
+touchaient guère, mais qu'attendrissait la pensée de la jeune fille.
+«Si vous me promettez de laisser la petite tranquille, je veux bien
+faire quelque chose pour vous.»
+
+Il tirait son portefeuille de sa poche. Dieu sait s'il avait
+répété ce geste depuis qu'il était entré dans les différents plans
+de campagne pour réduire la résistance de Bertile. Cette fois
+l'impulsion racheta un peu les antérieures vilenies.
+
+--«Tenez,» dit-il à la mégère, «ça, c'est en échange de votre
+promesse que vous n'adresserez pas un reproche à Bertile, et surtout
+que vous ne vous permettrez envers elle aucune dureté, aucune
+violence. Et vous savez, j'aurai l'oeil... Si vous vous conduisez
+gentiment avec elle, je le saurai. Et il y aura quelque chose de
+plus.»
+
+Mme Pageant fondait en protestations, en gratitude.
+
+--«Monsieur pense!.. C'était une façon de parler!... Je suis vive
+comme ça, puis, la main tournée, je n'y songe plus. Cette enfant...
+J'ai pour elle un coeur de mère... Mais Monsieur est trop bon...
+Monsieur verra... Ne désespérons pas qu'elle entende raison, la
+mignonne...»
+
+Une pâteuse coulée de miel gluait maintenant hors de cette bouche
+mauvaise. La fruitière ne s'engageait guère en manifestant les
+meilleures intentions à l'égard de Bertile, puisque la fillette,
+à l'abri chez Flaviana, lui échappait. Aussi déversait-elle sa
+papelarde éloquence, en s'attachant aux pas du séducteur déçu, qui
+n'avait plus qu'une hâte: se débarrasser d'elle. Il avait sauté dans
+son auto, était loin, qu'elle parlait encore.
+
+Ce soir-là, quand Victor Pageant rentra, éreinté d'avoir frotté des
+parquets toute la journée, il surprit son épouse dans une singulière
+position. La fruitière ayant, non sans imprudence, confié la garde de
+la boutique à ses deux garnements, Totor et Titine, venait de monter
+à leur logement, pour serrer son trésor dans une cachette, qu'elle
+changeait souvent pour plus de sécurité. Aujourd'hui, elle avait eu
+l'idée de glisser l'enveloppe qui contenait les billets bleus entre
+les tringles de leur lit de fer et le sommier. Pour y réussir, elle
+s'était étalée tout de son long par terre.
+
+Pageant, lorsqu'il réintégra le domicile, aperçut de la lumière au
+ras du sol, puis une jupe de femme, qu'il aurait crue tombée sur la
+descente de lit, s'il n'en avait vu sortir deux chevilles vêtues
+de bas aubergine et deux pieds s'agitant dans des chaussons de
+Strasbourg.
+
+Mais aussitôt, plus rien! Sa femme, l'entendant rentrer, venait
+de souffler le bout de bougie, posé à même le plancher, et qui
+l'éclairait dans sa tâche.
+
+--«C'est toi, la maman?» demandait l'ex-hercule, non sans timidité,
+car ce mystère l'impressionnait. «C'est toi?...» répéta-t-il. «Les
+petits m'ont dit que tu venais de monter.»
+
+Un gémissement sortit de dessous le lit. Mme Pageant improvisait
+une tactique. Simuler l'évanouissement, c'était une explication, un
+alibi, et en même temps une excuse pour attendre qu'on l'aidât, car,
+sans lumière, elle ne pouvait se redresser qu'en risquant de se fêler
+le crâne contre le châlit.
+
+--«Mon Dieu?... Tu es malade?...» dit la voix tremblante du bon
+Pageant. Et, soudain, la position où il avait entrevu sa femme,
+aggravée par l'effet de l'obscurité et de la lugubre plainte, lui
+suggéra une affreuse pensée:
+
+--«L'aurait-on assassinée?...» balbutia-t-il.
+
+--«Quelle gourde!... Aide-moi donc à sortir de là!...» cria sa
+colérique moitié, dont la patience était vite à bout, et qui, ayant
+assujetti l'enveloppe, ne craignait plus rien que la suffocation.
+
+Éperdu, tâtonnant, le pauvre homme ne trouvait pas d'allumettes. Il
+dut descendre à la boutique, et ne remonta qu'avec Totor et Titine
+sur ses talons.
+
+--«Bon Dieu, qu'est-ce que tu as eu?» questionna-t-il en dégageant
+sa femme, qui se releva, la figure couleur de brique, les cheveux
+poussiéreux et dépeignés.
+
+--«Ce que j'ai eu?... Parbleu... une syncope,» s'écria-t-elle. «Dans
+cette misère de maison, je ne mange pas pour le travail que je donne.
+Quand je t'ai servi, et les gosses, vous ne vous inquiétez guère s'il
+reste quelque chose dans le plat pour moi.
+
+--Pauvre poule! C'est du quinquina qu'il te faut. Je t'en achèterai,»
+déclara Pageant.
+
+--«Et avec quoi?» demanda-t-elle du ton le plus aigre.
+
+Mais alors éclata le coup de théâtre. Cette fûtée de Titine, ayant
+aperçu le bout de bougie sous le lit, poussa sournoisement son frère,
+et, le lui montrant:
+
+--«Tiens!.... une camoufle.
+
+--Qu'est-ce qu'elle fait là?...» grogna Totor, qui se mit à quatre
+pattes pour la ramasser.
+
+Entré d'un côté sous le lit, le polisson jugea à propos de ressortir
+de l'autre, parcourant sur les genoux et les mains ce tunnel où
+le balai ne passait pas souvent. Comme il arrive aux enfants, qui
+découvrent immédiatement ce qu'ils ne doivent pas voir, celui-ci ne
+manqua pas de remarquer, sous le sommier, l'enveloppe, qui, insérée à
+tâtons, se repliait et dépassait le châssis de fer. Il surgit entre
+ses parents avec un cri digne d'un guerrier sioux, et secoua si bien
+sa trouvaille que des billets bleus s'en échappèrent.
+
+Pageant, paralysé de stupeur, les regarda voltiger et s'abattre.
+Il n'en croyait pas ses yeux. Mais sa femme, jetant une clameur
+inhumaine, fonça sur leur héritier, et lui administra une telle
+volée de gifles, que l'ancien hercule recouvra l'usage de ses sens
+pour lui arracher l'enfant des mains.
+
+--«Tu es folle!... Tu veux donc l'assommer?»
+
+Le père expulsa les mioches, ferma la porte, à travers laquelle se
+ruèrent les hurlements acharnés de Totor. Mais les époux n'y prirent
+pas garde.
+
+--«Dis-moi,» fit Pageant, qui étreignit le bras de sa femme.
+«Qu'est-ce que cet argent-là?... C'est comme ça que tu t'évanouis
+de privations!... Malheureuse!... Si tu as recommencé tes infamies
+contre Bertile, je te tuerai!»
+
+Le mari soumis et bonasse disparaissait. Elle reconnut le redoutable
+gaillard de la forêt de l'Isle-Adam, le père indigné, outré, sous
+la poigne de qui elle avait cru sentir se disperser ses os. A la
+seconde exécution de ce genre, elle y resterait, sûr. La peur fit
+s'entrechoquer ses mâchoires.
+
+--«Je te jure... Pageant... je te jure!...
+
+--Où est Bertile?
+
+--Chez Flaviana.
+
+--Y est-elle?... Est-ce vrai?... Nom de D...!
+
+--Tu peux y aller voir...
+
+--C'est ce que je vais faire.»
+
+Il desserra un peu l'étau.
+
+--«Si je ne l'y trouve pas!...»
+
+Le frisson de la mort passa sur la chair noiraude. Peu s'en était
+fallu qu'il ne l'y trouvât pas.
+
+--«Cette saleté d'argent... d'où ça vient?» reprit le frotteur des
+parquets ministériels.
+
+--«C'est pas à moi. C'est un dépôt.
+
+--Tu mens!
+
+--Qu'est-ce que ça te fiche, puisqu'on n'y touche pas, à ta Berthe! A
+preuve, c'est qu'il y a renoncé, le type... Je t'en fais serment sur
+la tête de mes enfants... Et ceux-là, je ne jurerais pas un mensonge
+sur eux. J'aurais trop peur de leur faire tort... Je les aime... tu
+ne m'ôteras pas ça.
+
+--Il a renoncé à Bertile... Ah! il a bien fait, le bandit... Je
+l'aurais crevé!... Mais je ne te lâche pas que tu ne m'aies dit d'où
+vient la galette... Tu la cachais... c'est qu'elle ne sent pas bon.
+
+--Oh! je ne l'ai pas volée.
+
+--J'espère bien!
+
+--Lâche-moi!...
+
+--Réponds.
+
+--Tu me paieras ça, Pageant!
+
+--Bah! tu ne seras jamais plus rosse pour moi que tu ne l'es
+maintenant. Tu m'as privé de ma fille... Tu l'as forcée à quitter la
+maison. Tu ne peux pas me faire pire.
+
+--Butor!
+
+--D'où viennent ces billets de banque?
+
+--Ah! zut... Tu me les laisseras?
+
+--Ça dépend.
+
+--Eh ben, c'est le type qui en tient pour Bertile. Mais... oh! là...
+brutal!... Pas pour ce que tu crois.
+
+--Comment?...
+
+--Pour qu'on la dorlote... qu'on y fasse la vie douce... Un brave
+homme, au fond...
+
+--Un brave homme!... Le misérable!... Tu vas lui renvoyer son ignoble
+argent.»
+
+La fruitière voulait sauver tous les billets grâce à la destination
+du dernier. Malgré ce subterfuge, l'honnête Pageant se révoltait.
+S'il avait regardé de près les fafiots bleus, il aurait reconnu,
+soigneusement recollés, ceux qu'il avait cru anéantir près du Gros
+Chêne.
+
+De nouveau, ils allaient subir un sort auquel un si précieux papier
+n'est guère exposé. Mais leur propriétaire les défendit comme une
+lionne. Pageant craignit de «faire un malheur» s'il déchaînait toute
+sa colère et toute sa force. Il abandonna donc la lutte. D'autant
+que mal rassuré par les protestations de sa femme, il avait hâte de
+courir chez Flaviana, pour constater, de ses yeux, que sa chérie
+était toujours là, en sécurité, sous la protection de l'adorable
+étoile.
+
+De la rue du Rocher au boulevard de Courcelles, le père anxieux ne
+fit qu'un bond. La porte de l'appartement lui fut ouverte par la
+femme de confiance, la grosse Mélanie.
+
+--«Ah!» s'écria-t-elle, «vous savez donc? Mademoiselle Bertile ne
+voulait pas qu'on vous dise... Mais, rassurez-vous, papa Pageant,
+tout va aussi bien que possible.
+
+--Y a donc eu quelque chose?
+
+--Rien... rien... moins que rien,» dit la bonne créature vivement,
+car elle voyait trembler les épaules solides, et les yeux naïfs
+se remplir de larmes, sous la broussaille grise des sourcils.
+«D'ailleurs,» ajouta-t-elle, «vous allez la voir. Madame Flaviana est
+déjà partie pour son théâtre. Mais, comme il ne fallait pas songer
+que Mademoiselle Bertile y aille ce soir...
+
+--Mon Dieu!... elle est donc souffrante?...» soupira le pauvre homme.
+
+Dans la jolie chambre que Flaviana avait fait aménager pour sa
+pupille,--puisque l'installation était maintenant définitive,--entre
+les draps fins, la tête sur l'oreiller brodé, la petite danseuse
+reposait.
+
+En apercevant ce visiteur, dont la tenue jurait pourtant avec
+la délicatesse du décor, et qui jamais n'avait pénétré ici que
+soigneusement endimanché, la fillette eut un grand cri de joie:
+
+--«Père!... mon papa chéri!...»
+
+Les bras minces sortirent des couvertures, s'enlacèrent au cou
+rugueux, chiffonnèrent un peu plus le col défraîchi, désempesé,
+mirent plus de travers la cravate en corde. Les joues fines, les
+lèvres de rose pâle, s'appuyèrent au dur hérissement de la barbe
+de trois jours, s'enfoncèrent contre l'épaule, dans le veston qui
+sentait la sueur et l'encaustique.
+
+--«Papa chéri!... papa chéri!...
+
+--Mon petit Berthon!... Eh ben, quoi?... Au dodo? Tu ne danses donc
+pas ce soir?
+
+--Heureusement, non... Je ne suis pas du spectacle... Mais j'ai
+tellement peur de ne pas danser dans _les Elfes_!... Un ballet
+merveilleux... Si tu savais!...
+
+--Pourquoi ne danserais-tu pas, petite fée?
+
+--Je suis déjà condamnée à manquer la répétition de demain.
+
+--T'es donc malade?
+
+--Un peu patraque... On me soigne trop bien.
+
+--Comment ça t'a-t-il pris?
+
+--Tout à l'heure, en scène... Figure-toi, je suis trop bête... Mais
+assieds-toi donc, mon petit père.
+
+--Je suis bien comme ça.
+
+--Mais non... Tu es là, qui te penches... Tu as bien cinq minutes?
+
+--Oh! une heure si tu veux.
+
+--Veine!... Tu vas dîner avec moi, près de mon lit.
+
+--Ça, c'est pas possible.
+
+--Et la raison?...»
+
+Le pauvre homme se redressa, se dandina, tournant son vieux feutre
+roussi, l'air confus.
+
+--«Voyons... papa...
+
+--Tu ne voudrais pas, minette. Qu'est-ce que dirait madame Flaviana?
+
+--Ce qu'elle dirait!...» Les grands yeux de Bertile s'élargirent
+encore... Quelque chose de radieux, d'attendri, de triomphant, fit
+rayonner les larges prunelles.--«Ce qu'elle dirait! Tu ne la connais
+pas. Tu n'imagines pas sa bonté... Flaviana!... Mais elle sera plus
+heureuse, plus fière, de savoir que tu t'es assis là, parce que tu es
+un brave homme, parce que tu donneras une joie à ta petite... que de
+recevoir les godelureaux huppés, titrés, qui viennent lui faire la
+cour, qui l'assomment de leurs compliments... Papa, assieds-toi là.
+Je suis sûre de faire plaisir à Flaviana... J'en suis sûre!...
+
+--Mais j'ai mon costume de travail... J'ai frotté au ministère... Ce
+petit fauteuil de soie...
+
+--Assieds-toi, mon vieux frotteur de papa... Ta fifille sait ce
+qu'elle fait...»
+
+En même temps, elle appuyait par deux fois son index grêle sur la
+sonnerie électrique.
+
+--«Mélanie, ma bonne Mélanie... venez un peu. Papa dîne avec moi.
+Portez-lui la petite table... N'est-ce pas, Madame n'y trouvera rien
+à redire?
+
+--A redire?... Savez-vous ce qu'elle ruminait tout à l'heure: «De
+voir un peu son papa, ça lui ferait du bien, à cette petite. Mais je
+crains d'inquiéter monsieur Pageant en le faisant appeler.»
+
+La grosse personne donna des indications à une jeune camériste
+alerte, qui dressa le couvert, prépara la dînette.
+
+--«Alors?» chuchota Bertile, avec un sourire espiègle, «tu as donc la
+permission de dix heures. On ne te grondera pas, à la maison?
+
+--Ne parle pas de ta belle-mère,» fit l'ancien hercule en serrant le
+poing. «J'ai failli lui régler son compte tout à l'heure.
+
+--Fais pas ça, papa. Elle t'aime à sa manière, et les petits aussi.
+N'y a que moi qui étais dans le chemin.
+
+--C'était à cause de toi, justement.
+
+--Comment, puisque je ne suis plus là?...
+
+--Elle ne t'a pas joué quelque tour? Elle ne t'a pas tendu quelque
+piège?»
+
+La petite danseuse eut un mouvement involontaire. L'horrible
+impression de cet après-midi, c'était donc vrai? Le vilain homme
+avait osé la relancer jusque sur la scène. Une combinaison de la
+fruitière, qui avait dû l'amener. Et tout le monde croyait à une
+hallucination. Elle-même avait fini par y croire.
+
+Son père, occupé à savourer une cuisse de poulet (il croquait jusqu'à
+l'os... Depuis combien de mois n'en avait-il pas mangé?), négligeait
+d'observer la fillette. Il accepta donc sa réponse:
+
+--«Mais non, papa. Ne la soupçonne pas à tort. Tu es bien tranquille,
+n'est-ce pas? quand tu lui cèdes. Après tout, elle fait marcher la
+maison.
+
+--A condition que j'aille aux Halles, le matin, et que je frotte
+ensuite toute la journée.
+
+--Elle est bonne mère pour Titine et Totor.
+
+--Oh! elle les gâte trop, ou elle les roue de coups.
+
+--Enfin elle les aime bien.
+
+--Je ne le nie pas.
+
+--Eh bien, mon pauvre papa, tu as besoin de la maman de tes deux
+petits. Patiente... Ne fais pas un enfer de ton intérieur à cause de
+moi. Ta femme m'a considérée comme une étrangère dont on peut tirer
+parti sans scrupule. C'est dans la nature, ça. Faut pas te buter...
+Tu as d'autres enfants...
+
+--Une étrangère... On ne vend pas une étrangère. C'est la traite des
+blanches.
+
+--Chut!... chut!...» fit Bertile, qui avança gentiment sa main
+fluette pour fermer la bouche de son père. Et la fillette ajouta
+rêveusement:
+
+--«Qui sait? Elle pensait peut-être faire mon bonheur. Il y en a
+tant, au premier quadrille, qui appelleraient ça une bonne aubaine.»
+
+Le brave Pageant hocha la tête. Le fin repas qu'il venait d'expédier
+le disposait à l'indulgence. Sa colère tombée, il n'aurait jamais
+l'énergie de braver sa querelleuse épouse, et il savait gré à sa
+fille de lui prêcher la ligne de conduite où il se rallierait
+fatalement, par bonhomie, habitude, faiblesse.
+
+--«Mais enfin,» demanda-t-il, «pourquoi es-tu couchée? Quel est ton
+mal? Je te vois maigre, pâlotte...
+
+--Bah!» dit-elle, «ce n'est rien.»
+
+Un observateur plus avisé que l'humble frotteur eût remarqué
+l'accablement si peu naturel qui renversait sur l'oreiller cette
+jolie tête de quinze ans, le ton las, désenchanté, des quatre mots
+que soupirèrent les lèvres puériles.
+
+--«Rien... mais quoi?» insista le père. «On n'est pas au lit, à ton
+âge, quand on a rien. As-tu vu un docteur?
+
+--Non,» fit-elle avec un vif redressement du buste, «ce n'est pas
+la peine. Il ne faudrait pas le déranger pour si peu, le docteur
+Delchaume.
+
+--Ah! il ne regarde pas au dérangement, celui-là,» déclara Pageant.
+«Voilà un médecin qui a du coeur pour les pauvres gens... A venir des
+trois fois par jour chez des clients dont il ne veut pas accepter un
+rouge liard.
+
+--Comment le sais-tu?» demanda Bertile.
+
+Son mince visage devenait lumineux. Du rose flambait aux pommettes.
+Les yeux brillaient dans leur large cerne d'ombre. Sur le drap, les
+petites mains frémissantes entrelaçaient nerveusement leurs doigts.
+
+--«C'est donc depuis que tu es partie?» fit le père. «Oui... Et je ne
+t'ai pas raconté? Ta petite soeur... Titine... Elle nous en a fichu
+un trac!... On aurait cru qu'elle nous passait entre les mains.
+
+--Oh! Comment?...
+
+--Une nuit, elle s'est mise à étouffer, à râler... Son corps raide
+comme du bois... Les yeux hors de la tête.
+
+--Quelle horreur!...
+
+--J'ai couru chercher le docteur Delchaume. Le seul que je
+connaissais. Et puis, il avait été si gentil au moment de la
+scarlatine.
+
+--Il est venu?... comme ça?... dans la nuit?
+
+--Tout de suite.
+
+--Qu'il est bon!...» murmura Bertile, retombant sur son oreiller, le
+regard en haut, les mains jointes, en extase.
+
+--«Tu peux le dire... Il a sauvé la gosse.
+
+--Qu'est-ce qu'elle avait?
+
+--De l'asthme _enfantine_, qu'il a dit.»
+
+Il y eut une minute de silence. Le père Pageant considérait le visage
+exalté, l'expression absente de sa fille. Elle ne paraissait frappée
+que d'une chose dans la maladie de la cadette: l'intervention du
+docteur Delchaume. Tout à coup, elle dit:
+
+--«Papa, tu ne trouves pas injuste qu'un homme comme ça puisse être
+malheureux?
+
+--Dis donc, petite,» fit-il bonassement, «en serais-tu amoureuse, par
+hasard, de ton docteur Delchaume?»
+
+La fillette tressaillit et se redressa, comme secouée d'un choc
+galvanique.
+
+--«Oh! papa... c'est méchant ce que tu dis là!..
+
+--Histoire de rigoler un peu.
+
+--Faut pas.
+
+--C't'idée! Il est gentil garçon... Un peu vieux pour une gamine
+comme toi...
+
+--Vieux!... Il n'a pas trente ans.»
+
+Le père eut encore un regard de malice. Alors la petite danseuse
+parla très vite, tandis qu'une flamme de fièvre la transfigurait d'un
+éclat soudain.
+
+--«Ne continue pas, père... Tu me ferais du chagrin. Tu vois bien
+que le docteur Delchaume est en grand deuil. Il ne se console pas
+d'avoir perdu sa femme... Et s'il devait se consoler...
+
+--Allons!...
+
+--Ce ne serait pas moi...
+
+--Et qui?
+
+--Oh! la seule capable de guérir un coeur comme le sien... La
+meilleure... la plus belle... Tu ne devines pas?... voyons! Flaviana!»
+
+L'enfant, ce nom jeté, retomba en arrière, reprit son visage
+lointain, son visage _d'au-delà_, et murmura doucement, comme pour
+elle-même, avec un accent intraduisible, dont l'âme simple du père se
+troubla:
+
+--«J'ai bien compris, va... J'ai bien vu comme il la regarde quand il
+croit qu'on ne fait pas attention.»
+
+Ces mots furent prononcés sans amertume, sans blâme, tendrement...
+Toutefois il en émanait quelque chose de triste dont le pauvre père
+sentit l'étreinte. Il ne sut que dire, ni trouver la plaisanterie qui
+secouerait son malaise.
+
+Comme il demeurait gauchement silencieux, tandis que Bertile,
+emportée par un rêve, semblait oublier sa présence, une porte
+s'ouvrit. Celui dont ils venaient de parler entra.
+
+--«Eh quoi?» s'écria Raymond, en marchant vers le lit. «Ça ne va pas,
+mignonne. Qu'est-ce que nous avons?» Puis, reconnaissant l'honnête
+frotteur:--«Bonjour, père Pageant. On est venu tenir compagnie à sa
+fillette. Elle doit vous en raconter, hein! notre future étoile.»
+
+Ce ton enjoué, c'était un de ses devoirs professionnels. «Le père
+doit être inquiet, puisqu'il est accouru,» pensait-il. «Commençons
+par dissiper cela.»
+
+La petite malade ne lui fournit guère d'éclaircissements. Elle avait
+eu une syncope après la répétition. Le jeu des lumières l'avait
+éblouie. Au retour, Flaviana voulait qu'elle se couchât. Elle ne
+savait pas que le docteur fût prévenu.
+
+--«Votre «petite mère» m'a envoyé un mot pour me prier de passer,»
+dit Delchaume. «Cette «petite mère-là» a plus de sollicitude peureuse
+qu'une vraie maman. Car je ne vois pas... Tiens!» ajouta-t-il, en
+lui prenant le poignet pour consulter le pouls, «qu'est-ce que ces
+menottes glacées? Avez-vous des frissons?»
+
+«Ses mains étaient brûlantes avant qu'il entrât,» se dit Pageant.
+«Allons, ça y est... la voilà toquée de son séduisant docteur. Et à
+ce point!... Bon sang!... Pourvu que ça ne soit pas du chagrin pour
+elle.»
+
+L'idée le traversa, en éclair: «Si ma gredine de femme avait eu
+raison? Les filles des pauvres gens, ça leur coûte bien cher d'être
+sages!...» Mais son coeur de brave homme repoussa la suggestion: «Ça
+lui coûtera ce que ça lui coûtera... Et à moi aussi. J'aime mieux
+tout, que de la voir mal tourner.»
+
+Cependant, lorsque Delchaume l'arrêta dans la chambre voisine pour
+lui dire que «c'était assez sérieux», le pauvre ouvrier eut un
+tragique sanglot.
+
+--«Courage, mon brave homme, rien n'est désespéré.
+
+--Sauvez-la, monsieur le docteur.
+
+--C'est son âge qui la sauvera. Pensez donc... La jeunesse même...
+Elle n'a pas seize ans.
+
+--Mais sa maladie... Qu'est-ce que c'est?
+
+--De la névrose... de l'anémie... La tuberculose la guette. Nous
+n'en sommes pas là. Seulement, il faut veiller. Cette enfant doit se
+suralimenter, et elle ne mange plus. Elle devrait être gaie, courir
+au soleil... Son métier la fatigue trop. Il ne faut plus qu'elle
+danse...
+
+--Bon Dieu de bon Dieu, qu'allons-nous devenir?
+
+--C'est affaire à madame Flaviana et à moi, ça, papa Pageant. Ne
+vous inquiétez pas. Elle a une amie... je devrais dire... une
+providence... De mon côté...
+
+--Oh! vous l'avez déjà installée là-bas, à Claire-Source, dans votre
+maison de campagne.
+
+--Elle y retournera.
+
+--Bien,» fit sans élan le pauvre père qui pétrissait son chapeau dans
+ses mains. «Seulement...
+
+--Seulement... quoi?
+
+--Rien.
+
+--Vous avez une idée qui vous tourmente, Pageant.
+
+--Non, m'sieu le docteur.
+
+--Si.
+
+--Oh! ben, c'est bête... Je me dis comme ça: madame Flaviana est
+bien bonne, vous aussi, vous êtes bon. Et, tout de même, je me
+demande... Est-ce que je ne devrais pas reprendre Bertile?
+
+--Dans la fruiterie de la rue du Rocher?... Pour que votre femme, qui
+la déteste, recommence les vilenies dont cette petite ne se remet
+pas?... Voyons, Pageant!...
+
+--Ah! m'sieu le docteur,» murmura ce pauvre homme simple, avec des
+larmes plein les yeux, «y a des choses douces qui font mourir aussi
+bien que les choses cruelles...»
+
+Delchaume le regarda, sans comprendre, mais devinant qu'une pensée
+délicate se dissimulait sous la phrase, dont la seule forme
+pathétique l'émut. Il adressa encore à l'humble ouvrier quelques
+paroles réconfortantes, puis, comme se rappelant tout à coup un
+détail important, il revint en arrière et rouvrit la porte de Bertile.
+
+--«Pardon, mignonne,» dit-il, «j'ai oublié... Voulez-vous demander
+à madame Flaviana de me fixer elle-même le moment de ma prochaine
+visite. Je souhaiterais qu'elle fût là, pour lui parler de vous, de
+votre santé. Mais je voudrais qu'elle ne fût pas pressée, car j'ai à
+l'entretenir d'un autre sujet... peut-être longuement.»
+
+Victor Pageant, resté dans l'autre pièce, entendit la voix de sa
+fille:
+
+--«Je ferai votre commission, docteur.
+
+--Vous direz bien à madame Flaviana que j'ai à lui communiquer des
+choses graves, n'est-ce pas, mon enfant?»
+
+La douce voix reprit:
+
+--«Je le lui dirai, soyez tranquille, docteur... Des choses graves...
+Oui, je le lui dirai.»
+
+Un désir presque irrésistible saisit Pageant, de rentrer dans la
+chambre, de courir au lit de sa petite, de mettre ses gros bras
+d'ancien hercule autour de la frêle créature, comme pour la défendre
+de quelque mal. Il l'embrasserait encore. Oh! comme il avait envie
+de l'embrasser, mieux que tout à l'heure, avec une tendresse moins
+maladroite. Il n'osa pas. Le docteur partait. La femme de chambre
+leur montrait le chemin.
+
+Pageant descendit, prit congé du jeune médecin, qui montait en
+voiture, et s'en alla, le dos voûté, sous la nuit, sans pensée
+distincte, le coeur vide, et pourtant si lourd!...
+
+
+
+
+V
+
+EN COUR D'ASSISES
+
+
+--«Tatiane Kachintzeff, levez-vous!»
+
+L'injonction retentit, brève et dure. Ce fut une surprise dans
+le public. Le président, connu pour son extrême courtoisie,
+adoptait généralement des formules plus enveloppées, un ton plus
+doux, lorsqu'il s'adressait à des femmes, fût-ce à des accusées.
+Mais on s'étonna moins lorsque se dressa, contre le fond sombre
+des boiseries, entre les uniformes des municipaux, la silhouette
+singulière, dont on eût douté si elle était d'un garçon ou d'une
+jeune fille.
+
+La voilà donc, cette étrangère sur qui tant de légendes avaient couru.
+
+Les regards qui, de cette salle des assises, bondée pour le
+sensationnel procès, convergeaient sur elle, purent discerner, sous
+l'apparence androgyne, toute la flamme tendre d'un coeur féminin,
+lorsque Tatiane, avant de se soumettre à l'interrogatoire, chercha
+d'abord les yeux de son fiancé.
+
+Assis deux places plus loin, sur le même banc, Pierre Marowsky la
+contemplait avec la naïve adoration d'un croyant pour son idole.
+Séparés par les longs mois de la prison préventive, ils se trouvaient
+enfin rapprochés. La béatitude de se voir les soulevait--c'était
+évident--au-dessus de toutes préoccupations.
+
+--«Votre nom?» demanda le président.
+
+--«Tatiane Fédorovna Kachintzeff.
+
+--Votre âge?
+
+--Vingt-deux ans.
+
+--Où êtes-vous née?
+
+--A Pétersbourg.
+
+--Votre père y était professeur?
+
+--Et écrivain.
+
+--C'est vrai. Mieux eût valu pour lui qu'il se contentât de ses
+leçons.
+
+--Aucun être libre ne partagera votre avis, monsieur le président.»
+
+Un frisson courut. Quelle fierté dans cette réponse! Et la figure
+même de l'accusée en rayonna. Sa face, un peu kalmouck, mais
+d'un teint éblouissant, portée sur un cou élevé, blanc et frais,
+découvert, autour duquel tombait la masse courte et lourde des
+cheveux blonds, son front pur sous le toquet de fausse loutre, ses
+yeux légèrement bridés, mais d'une clarté surprenante, tout changea
+d'aspect, prit une beauté inattendue.
+
+Sans s'offusquer de la riposte, le président reprit:
+
+--«Tout le monde est libre de composer des écrits séditieux. Mais on
+le paie cher, la plupart du temps. Votre père, Fédor Kachintzeff,
+fut arrêté, condamné, déporté en Sibérie.
+
+--Gloire à lui, monsieur le président.
+
+--Nous ne chicanerons pas votre piété filiale,» dit ironiquement le
+magistrat.
+
+Changeant alors de ton, et avec une nuance d'égards, il ajouta:
+
+--«Elle s'est traduite, d'ailleurs, autrement qu'en paroles. Vous
+êtes allée rejoindre votre père, en exil, au bagne. Vous aviez
+quatorze ans à peine. Vous avez effectué presque entièrement à pied
+ce terrible voyage...»
+
+Un murmure, favorable à l'accusée, monta, presque imperceptible. Le
+président s'arrêta, promena sur la foule des assistants un regard
+sévère.
+
+--«Je comprends,» s'écria-t-il, «qu'un mouvement de sympathie
+échappe, surtout à la partie féminine de l'auditoire, pour l'enfant,
+pour la fille dévouée, qu'était alors Tatiane Kachintzeff. Cependant,
+je veux qu'on le sache, je suis résolu à ne tolérer aucune
+manifestation.»
+
+Un silence--glacial ou pénétré?...--accueillit cette déclaration,
+prononcée du ton le plus énergique. Poursuivant l'interrogatoire, le
+président reprit:
+
+--«Vous trouvâtes votre père à l'hôpital, très malade?
+
+--Non, pas malade... mourant.
+
+--Mais... il mourait d'une maladie, je suppose.
+
+--Non.
+
+--D'un accident?
+
+--Non.
+
+--Et de quoi donc?...»
+
+Point de réponse. Une figure de pierre, où flamboyaient des yeux
+pleins d'horreur.
+
+--«Allons, Tatiane Kachintzeff, dites tout haut ce que vous prétendez
+insinuer, ce que vous avez cru peut-être.»
+
+Même mutisme. Même immobilité impressionnante.
+
+--«L'accusée, messieurs les jurés,» reprit le président, «est
+victime d'une erreur. Mais, sans doute, l'est-elle de bonne foi.
+Il ne vous est pas interdit de lui en tenir compte. On lui a
+persuadé, là-bas, au bagne,--son père lui-même, en exigeant d'elle
+un serment de vengeance,--que Fédor Kachintzeff succombait à de
+mauvais traitements, à des brutalités, coïncidant avec la présence
+du gouverneur général, le prince Wladimir-Serge Omiroff, aujourd'hui
+décédé.»
+
+Une voix s'éleva, celle du défenseur de Tatiane Kachintzeff:
+
+--«Je vous demanderai respectueusement de préciser, monsieur le
+président. Veuillez expliquer au jury que Fédor Kachintzeff, cet
+écrivain, cet intellectuel, descendant d'une famille aristocratique,
+avait été soumis à un châtiment corporel,--contre les règlements
+mêmes,--au plus déshonorant, au plus barbare des supplices: il avait
+été f...»
+
+Un cri affreux, déchirant... Tatiane, jetant le buste et les bras
+en avant de la cloison de bois, saisissait à l'épaule son avocat,
+arrêtait ce qu'il allait dire par une mimique violente et désespérée.
+
+Le public s'émut. Des gens se levèrent, pour voir ce qui arrivait.
+Les stagiaires, entre eux, chuchotaient:
+
+--«Son père a été fouetté, par l'ordre du vieux prince Omiroff.
+
+--Cela se fait donc encore?
+
+--Pourquoi a-t-elle crié?
+
+--Elle devient folle quand on évoque ce souvenir.
+
+--Kachintzeff étant un condamné politique, et d'origine noble, on ne
+devait pas...
+
+--Alors?...
+
+--Un caprice tyrannique, abominable... Le malheureux n'avait pas
+salué le gouverneur général Omiroff.»
+
+La voix du président tout à coup s'éleva:
+
+--«Il résulte des rapports des médecins, comme de l'autopsie, que le
+détenu Kachintzeff était d'une constitution robuste, très capable de
+supporter la peine infligée,--et qu'on ne saurait voir dans cette
+peine la cause de sa mort.»
+
+L'avocat de Tatiane riposta aussitôt:
+
+--«L'autopsie montre-t-elle qu'un homme a succombé au désespoir, à la
+honte?»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Je ne puis, maître, vous laisser avancer davantage
+sur ce terrain. Nous ne faisons pas le procès d'un directeur de
+bagne sibérien, pas plus que celui du feu prince Omiroff. Le jury n'a
+pas à s'occuper de ces choses, qui ne le concernent pas. Il nous dira
+si, oui ou non, Tatiane Kachintzeff a pris part à un complot et à la
+fabrication d'engins destinés à faire périr le prince Boris Omiroff,
+fils de l'ancien gouverneur général de la province d'Irkoutsk.»
+
+LE DÉFENSEUR.--«Mais vous-même, monsieur le président, déclariez que
+le jury devait être éclairé sur les faits qui auraient pu susciter
+chez la fille de Kachintzeff une idée de vengeance?»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Non pas les faits, dont nous ne saurions préjuger
+ici, mais l'impression, fausse ou exacte, que l'accusée en a reçue.
+On a pu facilement troubler, égarer, cette âme de quatorze ans.
+Cela n'excuserait pas son crime, mais en indiquerait la genèse.
+Nous allons, du reste, savoir par elle-même... Tatiane Kachintzeff,
+levez-vous.»
+
+La jeune Russe, retombée assise, comme en faiblesse, après son
+terrible mouvement d'angoisse, écarta la main dont elle se cachait le
+visage, et se dressa.
+
+LE PRÉSIDENT.--«Votre père, avant de rendre le dernier soupir, vous
+imposa, à vous, presque enfant, une mission de vengeance?»
+
+TATIANE.--«Non, monsieur le président.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Il vous a dicté une formule de serment?»
+
+TATIANE.--«Non.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Cependant, il a accusé?»
+
+TATIANE.--«Personne.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Il s'est plaint?»
+
+TATIANE.--«Non.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Que vous a-t-il donc dit de lui-même... de ses
+souffrances... du mal dont il se sentait mourir?...»
+
+TATIANE.--«Rien.»
+
+La fierté farouche de ce «Rien»! Un silence tomba. La suite de
+l'interrogatoire se fit attendre.
+
+Tous les regards se fixaient sur cette tache pâle qui était le visage
+de Tatiane, et qui se détachait là-bas, parmi toutes ces choses
+sombres, embues par l'atmosphère de cendre dont le triste jour de
+novembre emplissait cette salle des assises.
+
+Les trois autres accusés intéressaient moins. Même la brune Katerine
+Risslaya, dont pourtant la réputation de beauté s'était établie par
+les portraits publiés dans les journaux. Son type sémite--profil
+busqué, larges yeux de jais--venait bien en photographie. Mais
+l'auditoire éprouvait une déception à la découvrir fanée, sans
+jeunesse, bien qu'elle n'eût pas trente ans, et tellement dépourvue
+d'expression qu'avec son teint jaunâtre, sans nuances, on eût
+dit une figure de cire. Des deux hommes, le fiancé de Tatiane,
+Pierre Marowsky, retenait seul quelque attention. C'était un grand
+gaillard superbe, un vrai Russe, blond et barbu, dont le visage
+eût été aussi beau que son corps athlétique, bien proportionné,
+si une double cicatrice ne l'eût un peu défiguré, couturant la
+joue droite, déformant le sourcil gauche, sous lequel l'oeil ne
+regardait pas clairement, et, peut-être, ne voyait plus. A côté de
+lui, son camarade, blond aussi, mais très différent, faisait penser,
+avec ses traits plutôt celtiques, sa grosse moustache fauve, à un
+Vercingétorix halluciné. Dans le masque légendaire du héros arverne,
+deux yeux pleins de candeur et de rêve, des yeux très clairs,
+toujours perdus vers d'invisibles au-delà, luisaient en contraste,
+comme des fleurs tendres et mouillées sur la face d'un roc.
+
+Cependant l'interrogatoire de Mlle Kachintzeff se poursuivait. Ou
+plutôt le président continuait à poser des questions qui, pour la
+plupart, restaient sans réponse. La jeune fille se refusait à donner
+aucune explication sur la soirée tragique de la Petite-Barrerie.
+
+--«Vous étiez venue là,» demandait le président, «pour assister à des
+expériences d'explosifs, et peut-être pour apprendre le maniement des
+engins meurtriers?
+
+--J'étais là pour obéir à un mot d'ordre que vous ne connaîtrez
+jamais. On a pu saisir quelques-uns d'entre nous. Mais notre idée...
+elle reste insaisissable.
+
+--Ce sont des phrases. Voyons le fait. Il est facile à reconstituer.
+On a retrouvé, fort évidentes, sur les parois éboulées de l'espèce
+de grotte sablonneuse, les traces d'une première explosion. Et
+vos complices en organisaient une seconde, lorsqu'une cause restée
+indéterminée,--peut-être un bruit quelconque annonçant l'arrivée de
+la police, qui vous cernait, qui allait vous prendre au piège,--une
+brusque inquiétude,--un faux mouvement--déterminèrent l'éclatement de
+la seconde bombe. Ses inventeurs n'eurent pas le temps de fuir. L'un,
+ce vieillard, que vous surnommiez le «martyr», Michel Gorlianoff,
+périt instantanément... L'autre n'eut qu'une main estropiée.
+Celui-là, Yvan Toulénine, devrait être sur ce banc, avec vous...
+
+--Oh! non... plutôt en face, entre les jurés et l'avocat général.»
+
+Une stupeur. Qui avait parlé?... Ce n'était pas la voix pure, le
+léger accent de Tatiane. Un son rauque, des consonnes dures...
+Pourtant cela venait du banc des accusés.
+
+Déconcerté un instant, le président se reprit vite.
+
+--«Katerine Risslaya, levez-vous.»
+
+L'étrange fille aux yeux de jais, aux cheveux bleus de juive
+d'Orient, étira sa silhouette misérable. La mise de pauvresse, la
+maigreur, l'air d'indifférence douloureuse, firent pitié.
+
+--«Katerine Risslaya, vous aggraverez singulièrement votre cas par
+des outrages au jury et à la magistrature. Je devrais même sévir
+immédiatement.»
+
+La sauvage créature interrompit:
+
+--«Je n'ai pas outragé le jury, ni les magistrats.
+
+--Vous les mettez au rang de votre complice contumace, de Toulénine.
+
+--C'est Toulénine que je voulais outrager.»
+
+Des rires fusèrent, mal contenus, irrésistibles. Du côté même de la
+Cour, on vit voltiger des sourires. La naïveté évidente, l'attitude,
+l'intonation, tout fut d'un comique énorme. Katerine expliqua:
+
+--«Je voulais dire seulement que sa place est avec ceux qui nous
+accusent. Les juges le savent bien que c'est un traître, que c'est
+lui qui nous a livrés.» Elle se tourna vers ses compagnons, dont les
+yeux indignés se fixaient sur elle.--«Je ne pouvais pas vous le dire,
+à vous autres, puisque je ne vous ai pas revus. Mais le «martyr»
+avait raison. Il nous avait averties, Tatiane, tu te rappelles?...
+Et moi, j'ai eu la preuve. Le soir où l'on nous a arrêtés, j'ai
+surpris...
+
+--Taisez-vous, Katerine Risslaya! Et asseyez-vous!...» tonna le
+président.
+
+Elle demeurait debout, les lèvres entr'ouvertes, hésitante, ahurie.
+Mais son avocat lui dit quelque chose à voix basse, et elle retomba
+sur son banc.
+
+Maintenant les accusés échangeaient furtivement de singuliers
+regards. Dans l'auditoire aussi, les yeux se cherchaient, troublés
+d'inquiétude. Ce Toulénine, un révolutionnaire célèbre qui, à
+plusieurs reprises, emprisonné dans son pays, stupéfia le monde par
+ses évasions audacieuses, ne pouvait-il pas s'être échappé une fois
+de plus? Le public l'avait admis sans hésiter au lendemain du coup
+de filet dans les bois de la Petite-Barrerie. Mais des semaines,
+des mois, s'écoulèrent. Des doutes, des racontars, vagues d'abord,
+puis plus précis, flottèrent, prirent corps, venus on ne savait
+d'où. Quelques journaux d'opinions très avancées entreprirent une
+campagne. Ils se faisaient fort d'établir que le Toulénine de la
+Petite-Barrerie n'était pas le fameux agitateur. Celui-ci serait mort
+ou végéterait dans quelque forteresse. Et la police aurait laissé
+croire qu'il s'était échappé, pour revêtir de son prestige un agent
+provocateur, envoyé sous son nom parmi les réfugiés de Paris. C'est
+ce faux Toulénine qui aurait organisé les expériences d'explosifs,
+et prévenu la Sûreté Générale du lieu choisi pour y procéder. Quoi
+d'étonnant si, dès le lendemain des arrestations, cet homme, le vrai
+chef de la bande, avait disparu sans qu'on expliquât très clairement
+dans quelles circonstances il avait pu s'échapper. La déclaration de
+cette Katerine Risslaya, la brusquerie énervée du président lorsqu'il
+lui imposa silence,--il n'en fallait pas plus pour éveiller l'esprit
+frondeur, les soupçons malins d'un public d'assises.
+
+Un des principaux éléments de ce public, la foule des avocats,
+professionnellement opposée à la magistrature, se tient prête à
+fourbir toute arme qui entamera l'accusation. Les profanes, mondains,
+artistes, gens de plume, et les femmes, qui se pressent aux audiences
+des procès retentissants, y apportent le sentimentalisme à la mode,
+la sceptique indulgence, qui aboutit maintenant, dans nos moeurs,
+à l'antipathie pour toute répression. Quand il s'agit d'un crime
+qualifié de politique, et qu'on voit au banc des accusés une héroïne
+de vingt ans, mystérieuse, d'une séduction âcre, tragique, comme
+cette laide et attachante Tatiane Kachintzeff, il est impossible
+qu'une atmosphère sympathique à la défense ne se crée pas dans la
+salle. Tout de suite, dès que fut mentionnée la trahison possible
+jetant là ces quatre malheureux, l'auditoire fut dans le même état
+d'âme que si cette trahison avait été prouvée. Chaque détail dont se
+renforçait l'hypothèse fut souligné par de significatifs murmures.
+Tel ce fait que les matières explosives trouvées chez Pierre Marowsky
+lui avaient été fournies par Toulénine,--ce que le jeune Russe ne
+dit pas, mais ce que fit établir son défenseur. Les correspondances
+compromettantes saisies chez les inculpés étaient plus ou moins
+dirigées, provoquées, ou même signées, par Toulénine. Les lettres
+écrites de sa main engageaient toujours à fond leurs destinataires.
+
+Chose bizarre!... plus on essayait de déterminer l'oeuvre de ces
+quatre pauvres conspirateurs, plus elle échappait, pour laisser
+l'accusation en présence d'une seule action prépondérante,
+directrice, celle du seul accusé qui ne fût pas là: Toulénine. Et
+chose plus bizarre encore: il semblait que ceci apparaissait aux
+accusés, peu à peu, en même temps qu'aux jurés et au public, et
+qu'ils en fussent, à la longue, cruellement éblouis, comme d'une
+vérité dont ils eussent éprouvé plus d'horreur et d'épouvante que de
+soulagement, bien qu'elle leur gagnât,--ils devaient le sentir--la
+sympathie apitoyée des auditeurs.
+
+La Risslaya seule prenait des airs entendus, doublait ses réponses
+de commentaires dont la netteté ingénue et cynique réjouissait une
+assistance de raffinés. Cette candeur de barbare provoquait le rire
+des Parisiens. Un moment vint, toutefois, où cette fille sauvage,
+née sous quelque tente des nomades de la steppe, parla sans soulever
+l'hilarité. Ce fut lorsque le président lui demanda quelles raisons
+elle avait eues d'entrer dans le complot.
+
+--«On vous a dit,» fit-elle (suivant fidèlement la tactique de
+Tatiane) «qu'il n'y avait pas de complot.
+
+--Enfin, vous étiez, le soir du 28 juin, dans les bois de la
+Petite-Barrerie, avec vos co-accusés ici présents?
+
+--J'y étais avec Tatiane.
+
+--Eh bien, vous aviez un but, une idée? Vous saviez pourquoi vous
+deviez vous y rencontrer avec vos amis?
+
+--Je n'ai qu'une amie.
+
+--Qui cela?
+
+--Tatiane Kachintzeff.
+
+--C'est entendu. Eh bien, qu'est-ce que vous alliez faire, avec
+Tatiane Kachintzeff, dans la carrière de sable de la Petite-Barrerie?
+
+--J'y allais parce qu'elle y allait. Ce qu'on y ferait, ça m'était
+bien égal. Elle m'avait dit: «Viens.» D'ailleurs, la route est
+longue, de la station du chemin de fer jusque-là. Elle n'avait pas
+dîné. Je pensais que j'arriverais à la faire un peu manger, en
+marchant. J'avais pris quelque chose qu'elle aime: du pain avec des
+figues sèches.»
+
+Il y eut un petit mouvement dans l'auditoire. Quelle attention en ce
+moment! quel silence!
+
+La Risslaya se tourna, étonnée de ne plus entendre rire. On vit
+maintenant que, hors de sa misère, elle aurait été belle. Une douceur
+veloutée fondait le scintillement de ses yeux. Sa bouche fléchissait
+de tendresse quand elle nommait Tatiane, sa voix même changeait.
+
+L'étudiante, sans la regarder, baissait la tête, avec un effort de
+rigidité. Mais ceux qui l'observaient virent trembler sa lèvre.
+
+LE PRÉSIDENT.--«Enfin, elle vous parlait, elle vous expliquait sa
+démarche?»
+
+KATERINE RISSLAYA.--«Elle se taisait. Mais quand nous avons rencontré
+le vieux Michel, vous savez bien, «le martyr», et qu'il nous a dit:
+«Ne montez pas dans le bois, Toulénine trahit, vous êtes perdues!...»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Michel Gorlianoff vous a dit cela?»
+
+KATERINE.--«Oui.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«A quel moment?»
+
+KATERINE.--«Comme nous nous engagions dans le sentier qui monte à la
+carrière de sable.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Que fit mademoiselle Kachintzeff?»
+
+KATERINE.--«Elle ne l'a pas cru. Elle l'a traité comme si lui-même
+était le traître. Mais elle s'est tournée vers moi, et elle m'a dit:
+«Si tu crains quelque chose, si tu as peur le moins du monde, ne me
+suis pas.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Et vous?»
+
+KATERINE.--«Je l'ai suivie.»
+
+Un frémissement, une houle légère d'émotion. La Risslaya ne faisait
+plus rire. Un avocat se pencha vers son voisin:
+
+--«Elle a bien dit ça, cette gitane. Regardez... Elle est presque
+belle...»
+
+Le président reprenait:
+
+--«Croyiez-vous au danger?
+
+--Il y en a toujours dans des histoires comme ça.
+
+--Et vous n'alliez là, de gaieté de coeur, que par amitié? Mais vous
+aviez assisté à des réunions, vous aviez entendu parler ceux qui vous
+associaient à leurs tristes machinations. Qu'est-ce qu'ils voulaient,
+eux?
+
+--Vous ne pensez pas que je vais vous le dire!...»
+
+Ici, l'on rit un peu. Puis, aussitôt, un silence plus absolu, car le
+président posait la question:
+
+--«Pourquoi êtes-vous ainsi dévouée à Tatiane Kachintzeff?
+
+--Parce qu'elle m'a sauvée... oui, elle m'a sauvé la vie. Mais elle a
+fait plus...»
+
+La pauvre fille hésita, cherchant des mots. Quelque chose illuminait
+son visage ravagé, gonflait son coeur. Elle voulait parler. Mais dans
+l'impuissance d'exprimer tout ce qui resplendissait en elle, ses
+lèvres se fermèrent, et des pleurs ruisselèrent de ses yeux sauvages.
+
+--«Parlez,» insista le président, qui s'adoucit.
+
+Tatiane baissait maintenant la tête, à ce point que, derrière la
+balustrade de bois, on ne distinguait plus que sa main, sur laquelle
+son front s'appuyait.
+
+--«Eh bien, voilà...» proféra sourdement Katerine... «J'étais
+arrivée à Paris pour suivre quelqu'un, qui m'avait connue dans un
+café chantant, à Odessa... Mais il m'a quittée... Ce que je suis
+devenue...» Sa voix sombra. Un frémissement visible agita ses
+épaules.--«Une nuit, du côté de Montrouge, j'allais être assommée
+par un bandit qui prétendait avoir des droits sur moi, des droits
+comme on n'en a pas sur un chien qui vous sert,--non, mais comme le
+chasseur sur le gibier qu'il traque... A mes cris, deux passants
+accoururent: Tatiane et son fiancé, Pierre Marowsky. L'apache et ses
+amis leur tombèrent dessus. Ils se battirent, là... dans ce faubourg
+de Paris... Une bataille corps à corps, sanglante, telle que je n'en
+vis jamais de pire, dans les nuits de là-bas, le long des sentiers
+de la steppe, où les loups attendent qu'il en reste un par terre
+quand la caravane s'en ira. Ils m'ont conquise, ils m'ont emportée.
+Tatiane marquait le chemin avec du sang, car elle avait reçu un coup
+de couteau. Depuis, elle m'a gardée, elle m'a nourrie, elle qui
+n'a pas sa suffisance. Mais elle a fait mieux... Cette jeune fille
+si pure!--Ah! on ne comprend pas cela, ici, qu'elle vive librement
+comme un garçon, et qu'elle aime, et soit aimée... et qu'elle reste
+pourtant comme une petite vierge dans la chambre de sa mère...--Cette
+savante... qui a des brevets et des diplômes... Elle m'a traitée dès
+la première minute comme si j'étais son égale, sa soeur.»
+
+La Risslaya, ayant prononcé ce mot, crut avoir tout dit. Mais aucune
+question du président ne suivit immédiatement. Le silence de la vaste
+salle semblait écouter encore. Elle ajouta donc, et ce fut très
+simple:
+
+--«Voilà pourquoi je n'existe plus que pour servir Tatiane
+Kachintzeff.»
+
+Il y eut des applaudissements, que continrent mal les objurgations de
+l'huissier audiencier.
+
+Le président devenait soucieux. Pierre Marowsky, de même que sa
+fiancée, se renfermait dans un mutisme presque absolu. Quant au
+Vercingétorix visionnaire, qu'on appelait Wladimir, sans que jamais
+nul ne lui eût connu un nom de famille, il se lança dans des
+divagations humanitaires, plus invraisemblablement chimériques que
+toutes les élucubrations de ce genre. Il fallut y couper court.
+
+Maintenant s'évoquaient les accusés qui ne pouvaient pas répondre.
+L'un en fuite... ce Toulénine, dont le rôle apparaissait si obscur.
+Et l'autre... celui dont le corps avait été déchiqueté par la
+bombe, le soir d'orage, le soir sinistre, dans les carrières de
+la Petite-Barrerie. Celui-là, Michel Gorlianoff, «le martyr», qui
+saurait jamais de quelle façon exacte il reçut la mort?... Lui qui,
+si près du rendez-vous, prévenait Tatiane d'une trahison probable de
+Toulénine... Voulut-il supprimer le faux frère, délivrer ses amis de
+ce péril vivant? Fût-ce lui qui détermina l'éclatement de l'engin,
+sacrifiant sa vie au salut commun? Fût-ce Toulénine, deviné par lui,
+qui le foudroya en échappant. Nul ne pouvait le dire. Pas même les
+complices de ces hommes, puisque, à la minute tragique, les quatre
+autres se tenaient à distance, attendant la déflagration, et pensant
+ne voir s'éparpiller et couler que du sable,--non du sang. Le long
+interrogatoire des inculpés laissait le mystère intact. Même il en
+épaissit les ombres.
+
+Y verrait-on plus clair à la seconde audience, qui comportait
+l'audition des témoins?
+
+Le principal d'entre eux, le prince Boris Omiroff, ne vint pas.
+L'accusation l'avait cité, en sachant fort bien qu'on n'amènerait pas
+facilement à la barre ce magnifique étranger. D'ailleurs, il n'avait
+rien à dire, prétendait ignorer tout de la tentative d'assassinat
+dirigée contre lui. Cependant, jusqu'à la dernière minute, le public
+espéra voir et entendre ce personnage, un de ceux dont les moindres
+gestes surexcitent la curiosité parisienne. Sa réputation de beau
+Slave, de duelliste intrépide et heureux, de viveur aux fastueuses
+traditions, de prodigue aux revenus inépuisables, sa désinvolture
+à porter dédaigneusement sur sa seule tête les haines politiques
+accumulées par toute sa race, même les légendes inspirées par son
+orgueil brutal, faisaient de lui un des acteurs en vedette sur les
+tréteaux du monde. Ce fut un déboire lorsque le président de la
+Cour d'assises lut l'attestation des médecins, certifiant qu'une
+complication survenue durant la convalescence d'une grave blessure
+reçue en duel, empêchait le prince d'apporter un témoignage oral.
+
+Une certaine compensation s'offrit à cet auditoire, dont les visages
+se tendaient d'une avidité féroce, dont les narines humaient l'odeur
+du scandale et du crime, comme elles auraient humé, dans la baraque
+de Bidel, la puanteur des fauves. Ici, dans ce prétoire, entre
+les majestueuses architectures, en face de la plus haute justice
+élaborée par la conscience humaine, aussi bien que dans l'infecte
+enceinte de toile, sur les banquettes de bois blanc, devant les cages
+suintantes d'ordure, ces hommes raffinés, ces femmes élégantes,
+guettaient également la minute où l'un de leurs semblables serait
+broyé, moralement ou matériellement. Les os craqueraient, les chairs
+saigneraient, ou bien, sur le déchirement des coeurs, les faces
+pâliraient, tressaillantes... C'était cela qu'il fallait voir.
+
+A défaut de ce dompteur célèbre, Boris Omiroff, on vit s'avancer à la
+barre quelqu'un qui ne manqua pas d'intéresser. C'était lord Frédéric
+Hawksbury.
+
+Dans la galerie des figures bien parisiennes, ce seigneur anglais
+tenait une place qui, depuis son duel avec Omiroff, le rapprochait de
+celui-ci. En effet, la blessure dont il fallut bien parler, c'était
+Hawksbury qui l'avait infligée à l'invincible bretteur. Et dans
+quelles conditions!... Lui-même, touché grièvement au premier feu,
+mais ne laissant pas deviner qu'il fût atteint, et tirant d'une main
+qui ne trembla pas, pendant que son autre main cachait, à son flanc,
+la trouée de la balle.
+
+On chuchotait son nom, et toutes les particularités que ce nom
+rappelait, tandis qu'avec son flegme britannique, lord Hawksbury
+traversait une partie de la salle.
+
+--«C'est ce richissime Anglais qui a fait jeter des bouquets de
+fleurs lumineuses à Flaviana, le soir du gala, au Pré-Catelan.
+
+--Flaviana... oui. Il en est fou.
+
+--On assure qu'il veut l'épouser.
+
+--Que non.
+
+--Pourquoi?
+
+--Elle accepterait, voyons!
+
+--Pas sûr.
+
+--Est-ce à cause d'elle qu'il s'est battu avec Omiroff?»
+
+L'interlocutrice, qui n'en savait rien, dit vivement:
+
+--«Chut!... il parle. N'entendez-vous pas?
+
+--Ce sont les questions d'identité.
+
+--Justement... Je voudrais savoir son âge.»
+
+Frédéric de Hawksbury déclara qu'il avait trente-six ans. Sur quoi,
+la dame qui voulait savoir fit une moue. Si vieux!... Elle avait dix
+ans de plus, mais s'imaginait paraître à peine la trentaine et se
+rajeunir par ce dédain.
+
+L'Anglais prêta serment.
+
+--«Dites ce que vous savez,» fit le président.
+
+--«Ce que je sais?...» répéta Hawksbury, merveilleusement à son aise
+et calme. Un accent, qui n'allait pas jusqu'au ridicule, s'accordait
+avec sa voix, avec sa physionomie glabre et régulière d'Anglo-Saxon,
+ajoutait à son exotisme si caractéristique.
+
+--«Oui,» reprit le président. «C'est vous, lord Hawksbury, qui avez
+demandé d'être entendu comme témoin. Et vous l'avez demandé si tard
+que l'instruction était close.
+
+--Il fallait la rouvrir,» observa Hawksbury. «Le juge m'aurait
+entendu... voilà. L'instruction était rouverte.»
+
+Le rire, éteint depuis la Risslaya, se réveilla faiblement.
+
+LE PRÉSIDENT.--«Pourquoi n'avez-vous pas souhaité de parler plus tôt?
+
+--Parce que je n'avais pas reçu la lettre de ma cousine.»
+
+On rit plus haut. Frédéric se tourna, à demi, dédaigneux:
+
+--«Les auditoires français ont le rire facile. Ma cousine, monsieur
+le président, est lady Maud Carington. Elle voyage... assez loin.
+Je ne veux pas dire loin par la distance... Rien n'est loin sur un
+pauvre petit globe comme la terre. Mais les communications ne vont
+pas vite. Elle allait au Japon, par les Indes anglaises, la région
+himalayenne, le Thibet, la Chine.
+
+--Votre cousine est intéressée au procès actuel?» demanda le
+président, non sans quelque scepticisme.
+
+--«Ma cousine était fiancée au prince Omiroff, monsieur le président.»
+
+Un mouvement se produisit, même sur les sièges de la Cour.
+
+LE PRÉSIDENT.--«Vous dites «était», monsieur. Ne l'est-elle plus?
+
+--Elle l'était à Paris, au mois de mai. Je ne sais si elle l'est, en
+Chine, au mois de novembre. Ce n'est pas mon affaire.»
+
+L'hilarité, cette fois, fut plus discrète. L'observation ironique de
+l'Anglais sur les auditoires de France cinglait encore.
+
+LE PRÉSIDENT.--«Cette jeune fille... vous l'appelez... pardon?...»
+
+LORD HAWKSBURY.--«Lady Maud Carington.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Lady Maud Carington connaissait-elle quelques-unes
+des menaces qu'on adressait au prince? Car il en recevait... la
+plupart anonymes.»
+
+LORD HAWKSBURY.--«Pour les menaces... j'ignore. Mais, lady Maud
+connaissait personnellement mademoiselle Tatiane Kachintzeff.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Comment?»
+
+LORD HAWKSBURY.--«Mademoiselle Kachintzeff lui donnait des leçons de
+russe.
+
+--Ah! ah!...» s'écria le président, non sans un accent de triomphe.
+«Ainsi l'accusée avait trouvé ce moyen de s'introduire parmi les plus
+proches relations de celui dont elle méditait la mort. La perfidie se
+glissait là, près d'une jeune fille, d'une fiancée!...»
+
+Sous le regard foudroyant du magistrat, l'étudiante russe eut un
+geste de dénégation.
+
+LE PRÉSIDENT.--«Allons donc! Taxerez-vous de fausseté la déposition
+de lord Hawksbury?
+
+--Pardon!» s'écria le témoin, «ce n'est pas contre ma déposition que
+mademoiselle Tatiane proteste. C'est contre votre interprétation,
+monsieur le président.
+
+--Expliquez-vous,» prononça le magistrat, un peu décontenancé par le
+ton glacial de l'Anglais et le sourire de l'assistance.
+
+LORD HAWKSBURY.--«Lorsque mademoiselle Kachintzeff accepta de donner
+des leçons à ma cousine, c'était tout simplement pour gagner sa vie,
+et, sans doute, celle de son amie, mademoiselle Risslaya. Elle
+ignorait que lady Maud fût la fiancée du prince Omiroff...»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Qui vous le garantit?»
+
+LORD HAWKSBURY.--«Le jour où elle l'apprit, par hasard, elle se
+retira, cessa de voir mes parentes.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Vos parentes?»
+
+LORD HAWKSBURY.--«Oui, lady Maud et sa mère, la duchesse de
+Carington.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Mais que dit-elle à son élève?»
+
+LORD HAWKSBURY.--«Qu'elle la plaignait profondément.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Singulière pitié, d'une malheureuse pour une jeune
+fille des plus comblées. Pitié plutôt insolente.»
+
+LORD HAWKSBURY.--«Permettez, monsieur le président. La pitié ne va
+pas nécessairement de l'opulence à la misère. Elle va du caractère
+fort, qui se sent au-dessus de l'épreuve, au coeur fragile, que le
+malheur menace.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Le malheur, en l'espèce, était d'épouser le prince
+Omiroff. Une preuve nouvelle de la haine que l'accusée porte au
+prince.»
+
+LORD HAWKSBURY.--«Ou de l'intérêt qu'elle porte à ma cousine.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Messieurs les jurés apprécieront. Est-ce tout ce que
+vous aviez à nous communiquer, monsieur?»
+
+LORD HAWKSBURY.--«Pardon. J'ai à vous communiquer la lettre de ma
+cousine.»
+
+En vertu de son pouvoir discrétionnaire, le président ordonna que
+cette lettre serait versée aux débats, et qu'on allait en donner
+immédiatement lecture au jury. Comme elle était écrite en anglais, on
+introduisit un traducteur juré, tandis que le membre de la Chambre
+des Pairs allait s'asseoir à côté du précédent témoin.
+
+Lady Maud Carington avait appris, au fond de l'Extrême-Orient,
+plus de deux mois après l'événement, le drame sanglant de la
+Petite-Barrerie et l'arrestation de son ancienne maîtresse de
+russe. Elle envoyait à son cousin une sorte d'attestation, qu'il
+eût à produire devant qui de droit, exprimant la profonde estime et
+l'attachement véritable voués par elle à l'étudiante.
+
+«_J'ai rarement rencontré_», écrivait-elle, «_une personne d'âme si
+parfaitement droite et haute. Je ne préjuge pas de ce qu'elle a pu
+faire, mais je jurerais que les motifs en sont respectables. Vous
+qui le savez comme moi, Freddy, je vous prie d'aller le déclarer aux
+juges._»
+
+A la fin de cette lecture, lord Hawksbury fut rappelé à la barre.
+
+LE PRÉSIDENT.--«Votre cousine dit que vous connaissez l'accusée.
+Est-ce exact?»
+
+LORD HAWKSBURY.--«J'ai rencontré plusieurs fois mademoiselle Tatiane
+au château de Beauplan, où demeuraient ces dames, et je savais
+que la duchesse de Carington et sa fille en étaient positivement
+enthousiasmées.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Vous partagiez leur enthousiasme?»
+
+LORD HAWKSBURY.--«J'ai beaucoup de déférente considération pour
+mademoiselle Kachintzeff.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Ainsi, dans une famille comme la vôtre, appartenant
+à la plus ancienne noblesse, conservatrice par tradition, cette
+anarchiste russe ne vous apparaissait pas comme une dangereuse
+révolutionnaire? Sans doute cachait-elle bien ses idées.»
+
+LORD HAWKSBURY.--«Elle ne les cachait pas. L'absolue franchise de
+mademoiselle Tatiane était une des raisons de notre estime.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Lady Maud, en écrivant sa lettre, ne savait pas
+que l'assassinat de son fiancé fût l'objet du complot de la
+Petite-Barrerie.»
+
+LORD HAWKSBURY.--«Je ne pourrais vous le dire.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Sans doute eût-elle modifié le tour chaleureux de son
+certificat.»
+
+LORD HAWKSBURY.--«Pour l'honneur de lady Maud, je veux croire que
+non. Elle décrit ce qu'elle a pensé de mademoiselle Tatiane pendant
+les leçons de russe. C'est un fait psychologique. Rien d'ultérieur ne
+lui permettrait de le défigurer.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Je vous remercie, milord Hawksbury.»
+
+Quel contraste entre le témoin qui s'éloignait de la barre et
+la personne que, maintenant, l'huissier audiencier y appelait.
+L'Anglais,--haute stature sèche et fine, tête modelée par des siècles
+de race, allure altière, élégance de tenue: redingote, pantalon
+foncé, haut-de-forme étincelant, grosse cravate de soie piquée d'une
+perle,--croisa une femme du peuple, vêtue d'un deuil vulgaire, et
+dont la face boucanée, mâchurée de rides, révélait des années de rude
+travail, dans une atmosphère aux alternatives violentes.
+
+--«Votre nom?» demanda le président.
+
+R.--«Jouin... la veuve Jouin.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Il n'y a pas longtemps que vous êtes veuve?»
+
+R.--«Six mois, monsieur.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Votre mari était le patron d'un atelier pour
+l'émeulage des limes?»
+
+R.--«Oui.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Qui dirige cet atelier aujourd'hui?»
+
+R.--«Moi.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Votre âge?»
+
+R.--«Quarante ans.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Vous jurez de dire la vérité? Vous n'êtes ni parente
+ni alliée des accusés? Vous n'avez pas été à leur service, ni eux au
+vôtre?»
+
+R.--«Mais... monsieur le président...»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Quoi?»
+
+LA FEMME JOUIN.--«Pierre Marowsky... Il travaillait chez nous.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Ça ne s'appelle pas «être au service». Prêtez
+serment. Levez la main droite... madame... la main droite. Otez votre
+gant.»
+
+La pauvre femme tira son gant de filoselle noire.
+
+LE PRÉSIDENT.--«Votre mari... «le père Jouin», comme on l'appelait à
+la Chapelle, est mort d'un accident?»
+
+R.--«Oui.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Quel accident?»
+
+R.--«Il a été tué par l'explosion de sa meule.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Vous avez des enfants, n'est-ce pas?»
+
+R.--«J'avais deux fils.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Vous en avez perdu un?»
+
+R.--«J'ai perdu les deux.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Ah! d'après le dossier, il me semblait...»
+
+R.--«J'ai appris la mort de l'aîné la semaine dernière.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Mais il n'avait que dix-sept ans?»
+
+R.--«Oui. Il était allé s'embaucher en province, rapport à la mort de
+son père. Ça y faisait mal, à c't'enfant, parce qu'il avait répondu
+au patron: «Moi, travailler sur une meule fêlée, jamais!» Alors le
+père Jouin s'y était mis à sa place, et c'est comme ça que le malheur
+est arrivé à l'un plutôt qu'à l'autre. Alors, Prosper, le gamin,
+est parti pour la Somme, où nous avons des parents. Il est entré à
+l'usine de Gamache, et...»
+
+Elle eut un geste, que le président interpréta:
+
+LE PRÉSIDENT.--«Un accident, lui aussi?»
+
+R.--«Oui, six mois après le père, jour pour jour. Sa meule a explosé,
+l'a coupé en deux.»
+
+La femme n'eut pas de larmes. Sa voix ne trembla guère. Mais ceux qui
+l'entendirent n'oublieront pas.
+
+LE PRÉSIDENT.--«Et... votre autre fils?...»
+
+R.--«Le cadet?... C'est le printemps dernier. Il avait douze ans, pas
+de raison... Il faisait l'espiègle, dans l'atelier... Une courroie
+l'a pris... C'est pas long, monsieur le président.»
+
+Encore une fois, dans la salle où les hommes jugent, proportionnent
+les responsabilités et les peines, un silence écrasant tomba. La
+petite silhouette noire, à la barre des témoins, se faisait plus
+petite, semblait vouloir rentrer sous terre. Gênée d'avoir dû
+révéler l'atrocité de son sort, la veuve Jouin se recroquevillait,
+prenait une humble attitude, comme pour s'excuser, devant la
+pompeuse assistance, d'avoir tant de formidable grandeur, de porter
+une couronne tellement imposante et ensanglantée. Ses épaules se
+voûtaient un peu dans la «confection» de drap noir, et, sous la
+capote de crêpe achetée chez une mercière de faubourg, on voyait
+s'incliner son cou, maigre, brunâtre, cordé comme un filin, sur
+lequel erraient de petites mèches prématurément grisonnantes.
+
+Après quelques mots, qui voulurent être pitoyables, mais qui parurent
+piteux--la vision d'horreur ayant été trop forte,--le président
+poursuivit son interrogatoire:
+
+--«Les ouvriers, chez vous, madame Jouin... quelles sont leurs
+idées?... ont-ils un mauvais esprit?»
+
+Des rumeurs s'élevèrent. La salle bourdonna comme une cloche, après
+le choc du marteau. Le président, ainsi avisé de sa maladresse,
+s'irrita.
+
+--«Brigadier,» cria-t-il au chef des municipaux, «faites entrer
+vos hommes, qui sont là, dehors. Et si quelqu'un manifeste, qu'on
+l'emmène.» Puis, revenant au témoin:--«Saviez-vous que Pierre
+Marowsky fût un anarchiste, un partisan de l'action directe?»
+
+La veuve répondit:
+
+--«Je ne sais pas ce que c'est que l'action directe. Pierre Marowsky
+est Russe. Mais nous sommes obligés d'embaucher souvent des
+étrangers. Les Français ne veulent plus être émeuleurs de limes.
+C'est trop dur.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Faisait-il de la propagande nihiliste?»
+
+R.--«Il faisait son travail, monsieur. Et c'est quelque chose, le
+«travail dans les bottes», comme nous disons. On ne s'entend pas,
+d'abord. Quelle propagande ferait-on? Les meules crient plus fort que
+les hommes.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Mais dehors?... au cabaret?...»
+
+R.--«Les émeuleurs ne vont pas au cabaret, monsieur le président.
+Celui qui aurait bu une fois, ne boirait pas deux. La meule y
+mettrait bon ordre.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«C'est donc un métier de héros que le vôtre?»
+
+Le ton, que l'on crut ironique, provoqua des murmures. Mais,
+aussitôt, ils s'apaisèrent. Car, tranquille, la femme répondait:
+
+--«Comme beaucoup de métiers dangereux, monsieur le président.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Qu'avez-vous donc à dire de Pierre Marowsky?»
+
+R.--«C'était un ouvrier modèle. Toujours le premier au poste, le
+dernier à partir. Comme il est d'une force extraordinaire, on
+comptait sur lui dans tous les mauvais cas. Le jour où mon pauvre
+mari est mort, Pierre Marowsky a risqué sa vie pour nous autres. Il
+s'agissait d'arrêter le noyau disloqué de la meule, qui tournait à sa
+vitesse d'enfer et allait sauter d'une minute à l'autre. Pierre s'est
+avancé tout auprès, ce que personne n'osait, pour débrayer, comme on
+fait chez nous, à la pièce de bois.»
+
+Un crépitement de bravos.
+
+--«Je vais faire évacuer la salle!» clama le président. «Encore une
+question, madame. Cette blessure, dont Marowsky porte une double
+cicatrice à la figure, l'a-t-il reçue chez vous, dans l'exercice de
+son métier?»
+
+La directrice de l'atelier d'émeulage hésita. Son regard inquiet,
+embarrassé, chercha celui du fiancé de Tatiane, ne le rencontra pas.
+
+LE PRÉSIDENT.--«Vous êtes ici, madame, pour dire la vérité.»
+
+R.--«Mais il a dû la dire, lui, à l'instruction.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Il a refusé de répondre sur ce point. Allons, je vois
+que vous savez quelque chose... Parlez. Vous avez juré de dire toute
+la vérité.»
+
+R.--«Cette blessure, monsieur le président, on la lui a faite dans
+son pays.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Qui cela... on?... le savez-vous?»
+
+R.--«Des réfugiés en ont parlé devant moi.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Alors?...»
+
+R.--«Pierre Marowsky se trouvait en prison, pour ses opinions. Dans
+cette prison, c'était défendu de mettre la tête à la fenêtre. Il a
+voulu voir...»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Quoi?»
+
+R.--«Un chef, un officier, qui passait.»
+
+LE PRÉSIDENT.--«Eh bien?»
+
+R.--«Ce chef a donné l'ordre à la sentinelle de tirer...»
+
+Un «oh!» de révolte remua la salle, comme une houle. Sans y faire
+attention, cette fois, le président demanda:
+
+--«Vous a-t-on dit le nom de l'officier?»
+
+R.--«C'était un prince... Comment, déjà?... Un de ces noms de là-bas,
+en off... Obiroff... Amiroff... Ah! et Boris... J'y suis maintenant:
+Boris Omiroff.
+
+--Merci, madame. Vous pouvez vous retirer,» dit le président.
+
+ * * * * *
+
+Le surlendemain, après le réquisitoire et les plaidoiries, le jury
+s'enferma dans sa salle de délibérations, où il resta plus de deux
+heures. Il en revint pour déclarer non coupables Tatiane Kachintzeff,
+Katerine Risslaya et Wladimir, l'illuminé. Des applaudissements
+retentirent. Mais ils se changèrent en murmures quand le chef du
+jury proclama la culpabilité de Pierre Marowsky, complice dans la
+fabrication des bombes et la préparation d'un assassinat. Avec
+indifférence, on écouta la même phrase appliquée à Toulénine,
+l'absent. Chacun d'eux--Toulénine par contumace--fut condamné à cinq
+ans de réclusion.
+
+Et les belles dames, en sortant, tiraient du petit sac d'or ou de
+perles un minuscule mouchoir. Car le dernier spectacle était celui
+de Tatiane prenant dans ses deux mains les mains de son fiancé,
+et, échangeant avec lui un regard que les tendres spectatrices
+imaginaient ruisselant de larmes, faute d'en pouvoir discerner la
+flamme héroïque, la merveilleuse énergie.
+
+
+
+
+VI
+
+LA MÈRE
+
+
+--«Allons... ma Flaviana... dis... ç'a été triomphal, cette
+répétition générale des _Elfes_?»
+
+Les petites mains amaigries de Bertile tremblaient lorsque la
+fillette prononça cette phrase. Ah! comme elle-même ressemblait à un
+elfe, à une ombre légère, la mignonne danseuse du premier quadrille!
+Étendue sur la chaise longue, dans sa jolie chambre, en face du parc
+Monceau, boulevard de Courcelles, Bertile, toute mince, diaphane et
+pâle, semblait se dissoudre dans les mousselines de son peignoir et
+le linon des souples coussins.
+
+Flaviana, la regardant, retenait des larmes. La pauvre petite! Elle
+s'était tant réjouie de danser dans les _Elfes_!... Et voici que la
+répétition générale avait eu lieu--un gros succès,--sans que l'enfant
+prît la tête de son premier quadrille, où déjà on la regardait comme
+une petite étoile,--une étoile de cinq ou sixième grandeur. Hier
+soir, pendant les heures d'émotion, d'emballement, de joie, de peur
+et d'ivresse, Bertile, si passionnée pour son art, était là, toute
+seule, dans ce lit. Combien amèrement elle avait dû y pleurer! Ce
+matin, elle essayait de crâner, de sourire, pour ne pas affliger sa
+petite mère d'adoption. Mais celle-ci détourna les yeux, ne voulant
+pas voir les doigts effilés s'agiter si douloureusement autour d'un
+ruban qu'ils nouaient et dénouaient, énervés, fébriles, tandis que la
+jeune malade s'appliquait à feindre l'insouciance.
+
+--«Triomphal... c'est beaucoup dire,» corrigea la célèbre danseuse.
+«Mais le public,--ce public délicat de répétition générale--a très
+chaleureusement accueilli l'oeuvre.
+
+--Et ses interprètes,» appuya Bertile avec une tendre malice.
+
+--«Et ses interprètes,» acquiesça l'étoile, souriante.
+
+--«Allons, ma grande, ma sublime Flaviana, dis-moi donc qu'on t'a
+acclamée. Ah! dis-le... Raconte... La salle debout, enthousiasmée,
+criant ton nom parmi les applaudissements, les bravos!... Et les
+rappels... dis!... les rappels... Quand tu reviens, avec ta grâce,
+ton sourire, ton air inimitable de gratitude, de modestie... de
+fierté... que le théâtre croule... que tous les coeurs t'adorent...
+Ah! pourquoi me prives-tu de cela, ma Flaviana?... Ta gloire...
+l'amour que tu inspires, n'est-ce pas cela qui me console de tout!...»
+
+Bouleversante consolation, qui fit éclater en sanglots la pauvre
+petite danseuse. L'émoi fut trop poignant. Toute sa jeune vie
+défaillante, menacée, et la désespérance infinie de son coeur, ne
+résistèrent pas à ce tableau d'une destinée qui, naguère encore,
+était son rêve.
+
+--«Ah! Flaviana... Flaviana!... Tu vas croire que je pleure par
+égoïsme, que je ne suis pas sincère... que je ne préfère pas ton
+bonheur, ton succès, à la joie de vivre, à l'espoir d'être moi-même
+heureuse.
+
+--Mais tu vivras!... Mais tu seras heureuse, toi aussi!... Mais je
+sais bien comment tu m'aimes!... Chérie... chérie... calme-toi!...»
+chuchotait la tendre femme, pressant contre elle le buste gracile,
+dont elle sentait toute la fine ossature, posant ses lèvres sur le
+front moite, sur la joue fiévreuse, imprégnée du sel des larmes.
+
+La fillette se serra contre elle, goûta la douceur d'être câlinée,
+rassurée, puis, séchant ses yeux avec un petit mouchoir en tapon,
+elle essaya de sourire, pour demander:
+
+--«Raconte, Flaviana, raconte... Tu as eu beaucoup de fleurs?
+
+--Ma loge en était pleine.
+
+--Et, comme d'habitude, je parie, tu en as fait porter chez la pauvre
+Sylvanie, qui est si triste de ne plus arriver à cacher son âge, et
+qui attend avec désespoir d'être remerciée d'un jour à l'autre.
+
+--Naturellement.
+
+--Bonne Flaviana! Mais tu enlèves les cartes. Elle ne s'étonne pas, à
+la fin, de ces hommages anonymes? Elle ne se doute pas?...
+
+--J'ai peur que si. Ou bien on l'a blaguée. Tu ne sais pas ce qu'elle
+a imaginé, cette fois?
+
+--Quoi donc?...
+
+--D'épingler tout de suite à une des corbeilles la carte de visite
+d'un des abonnés les plus chics. Et de qui?... devine...
+
+--Oh! dis-moi!...
+
+--Du prince Omiroff.
+
+--Ça c'est drôle!...» cria Bertile, en riant cette fois du vrai rire
+éclatant et joyeux de son âge. «Mais où l'avait-elle prise, cette
+carte!
+
+--Ce n'est pas un objet rare dans les coulisses du National-Lyrique.
+Elle aura chipé ça quelque part, d'avance, avec préméditation.»
+
+Les deux danseuses s'égayèrent sans méchanceté de cette supercherie.
+Puis, Bertile, tout à coup songeuse, murmura:
+
+--«Le prince Omiroff... Ah! comme je voudrais savoir...
+
+--Quoi donc?
+
+--Si ce qu'on prétend est vrai.
+
+--Ce qu'on prétend?... à propos de lui?...
+
+--A propos de lui... et... de toi.»
+
+Flaviana reprit la fillette dans ses bras, l'appuya de nouveau contre
+son épaule.
+
+--«Écoute...» chuchota l'étoile à l'oreille de sa petite amie, bien
+bas, les lèvres dans les cheveux fous...--«Je vais te le dire, ce que
+tu veux savoir. J'ai confiance en toi... Tu es ma soeur maintenant...
+Tu garderas mon secret?...
+
+--Je te le jure.
+
+--Eh bien, Boris Omiroff ne m'a jamais aimée, comme on l'affirme
+au hasard. C'est son frère Dimitri, qui m'a aimée. Je n'étais pas
+beaucoup plus âgée que tu ne l'es aujourd'hui. Il m'a épousée.
+
+--Épousée!..
+
+--Certes.
+
+--Tu es princesse Omiroff?...
+
+--Non. Car mon mari a cessé d'être prince pour me faire sienne. Notre
+union fut cause de sa disgrâce. Il perdit son titre, ses biens.
+Hélas! il ne les a recouvrés que pour mourir.
+
+--Comment cela?
+
+--Nous n'étions pas mariés depuis un an, lorsque la guerre contre le
+Japon éclata. Dimitri voulut partir. Il prit du service comme simple
+soldat. Mais sa conduite fut tellement admirable, il tenta une si
+audacieuse diversion pour dégager Port-Arthur, ce fut si héroïque,
+si étonnant, que le tsar lui rendit sa faveur, lui restitua titre,
+fortune, tout... Peut-être n'eut-il pas le temps de savoir qu'il
+rentrait en grâce. Presque aussitôt il fut tué.
+
+--Oh!... Et toi, toi... Flaviana?
+
+--Moi?... J'avais quitté le théâtre pour vivre un songe de bonheur
+tel qu'il n'en existe pas de pareil sur terre... Le songe fut court.
+Je me retrouvai seule au monde, méprisée par la famille de mon mari,
+qui ne voulait pas me connaître. Je repris ma carrière de danseuse.
+
+--Tu y es étoile. Ça vaut une couronne princière. Mais pourquoi le
+secret que tu gardes? N'as-tu pas été mariée? Tu as le droit...
+
+--Je n'ai pas le droit de faire monter une princesse Omiroff sur les
+planches. D'abord... je ne fus jamais princesse. A quoi bon parler
+d'un mariage qui ne me laisse pas même un nom?...
+
+--Cependant, si ton mari a repris son titre avant de mourir?... Et sa
+fortune, dis... Ça devait être énorme, la fortune d'un prince russe?
+
+--Chut!... Tais-toi... Je ne sais... J'ignore les lois de son pays.
+J'ai eu l'amour de cet être adorable... Et son estime, puisqu'il
+m'éleva jusqu'à lui... C'est assez pour que je garde cette fierté de
+coeur, cette pureté de vie, que les Parisiens ne comprennent pas.»
+
+Bertile étreignit plus tendrement sa grande amie.
+
+--«Oh!» soupira-t-elle, «comme tu dois être heureuse!
+
+--Je l'ai été.
+
+--Mais tu as eu cela, ce sort merveilleux,» insista l'enfant qui ne
+concevait rien sinon l'éblouissement de l'aventure.
+
+--«Je l'ai payé si cher!
+
+--Est-ce que le prince Boris,--ton beau-frère en somme,--est méchant
+pour toi?
+
+--Ni méchant ni bon. Il m'ignore. Quand il me rencontre, dans les
+coulisses, il me salue comme il saluerait une autre femme, qu'il
+connaîtrait de vue, tout au plus. Il a eu un bon mouvement pour moi,
+autrefois... Mais cela n'a pas duré.
+
+--Quel bon mouvement?
+
+--Il m'a témoigné une véritable sollicitude après le départ de
+son frère pour la Mandchourie... Mais les circonstances étaient
+spéciales...»
+
+Flaviana hésita, s'interrompit. Bertile attendait. L'étoile coupa
+court:
+
+--«Ne parlons plus de tout cela, veux-tu?»
+
+Un instant de silence. Les deux charmantes créatures rêvaient,
+blotties l'une contre l'autre. Elles rêvaient de l'amour, de leur
+jeunesse brève, de la vie qui vous surprend et qui passe... Chacune
+croyait entendre trembler le coeur de l'autre. A la fin, Bertile
+proféra, très bas:
+
+--«Quand on a aimé autant que tu as aimé le prince Dimitri, est-ce
+qu'on peut guérir, oublier?...»
+
+Une flamme ardente brûla les joues de Flaviana, monta jusqu'à son
+front. Elle se détacha, comme blessée.
+
+--«Pourquoi me poses-tu cette question?»
+
+Bertile retomba en arrière, sur ses coussins. Ses yeux se
+mouillèrent. Elle dit seulement:
+
+--«Pour savoir.»
+
+Flaviana la regarda, aussi pâle maintenant que la petite malade.
+
+--«Quand on a souffert,» murmura-t-elle, «il n'y a qu'un sentiment où
+le coeur puisse encore se prendre: la pitié.»
+
+Sur les paupières humides de Bertile, lentement le voile des
+paupières s'abaissa. On eût dit que l'énigmatique réponse lui
+suffisait. Mais son mince visage aux yeux clos exprima soudain une
+douleur au-dessus de son âge. Une crispation désolée fit fléchir la
+bouche, dont les commissures tressaillaient. Flaviana, interdite,
+anxieuse, se pencha. Et elle entendit alors ces mots s'échapper, avec
+une intonation un peu amère, des lèvres ingénues:
+
+--«Moi... si je perdais un tel amour... je sens que j'en mourrais.
+
+--Bertile... Quelle enfant impressionnable!... Ce que je t'ai dit
+t'a trop émue... Voyons, petite folle... Sais-tu ce que c'est
+qu'aimer?... Parle-t-on ainsi de mourir?» grondait tendrement
+Flaviana,--elle-même troublée par l'accent, par l'expression, par
+l'air véritablement de mourante où, tout à coup, s'aggravaient les
+mots, la voix, l'aspect de la jeune fille.
+
+Mais à la porte, on frappa. La femme de chambre venait annoncer le
+docteur Delchaume.
+
+Le nom résonna étrangement. Flaviana et Bertile craignirent de
+se regarder. Pourtant elles se regardèrent, malgré elles. Alors,
+précipitamment, comme pour rompre un malaise, la petite malade s'écria
+
+--«Ce n'est pas pour moi qu'il vient ce matin. Il avait demandé
+ton heure, pour causer avec toi... D'ailleurs, je suis guérie. Pas
+besoin...
+
+--Mieux vaut qu'il te voie d'abord, ma chérie.
+
+--Non, non!...»
+
+Bertile se défendit avec une obstination si frémissante, que Flaviana
+céda:
+
+--«Eh bien, soit. Mais je vais lui dire que notre Bertile n'est pas
+sage, qu'elle est bien fiévreuse ce matin.»
+
+En effet, ce furent ses premières paroles à leur ami, dans le petit
+salon.
+
+--«Cette pauvre enfant a-t-elle eu quelque chose qui l'ait énervée?»
+demanda le jeune docteur.
+
+Une ombre rose passa sur le délicat visage, au teint mat, de la
+célèbre danseuse.
+
+--«Je crains qu'elle ne commence à prendre peur, à regretter...
+
+--Quoi?» demanda Raymond.
+
+--«Le bonheur, qu'elle n'aura pas connu... la vie.
+
+--Pauvre fillette!...» soupira le jeune homme.
+
+--«Vraiment?... Nous ne la sauverons pas?...»
+
+A cette question balbutiée, Raymond ne répondit que par un geste
+de découragement vague. Ses yeux, pleins d'un souci brûlant,
+s'attachaient à ceux de Flaviana. Le coeur de cet homme débordait de
+tout autre chose que de préoccupations professionnelles. Même l'état
+de sa gentille malade, préférée à cause de celle qui la protégeait,
+ne s'imposait pas à sa pensée. Pour lui, en ce moment, il ne
+s'agissait guère de Bertile.
+
+--«Voilà plusieurs jours que vous cherchez à me parler, Raymond,
+sans que nous ayons pu...
+
+--Oui... Vous aviez votre travail, vos répétitions, vous dansiez le
+soir. Et moi... en dehors des obligations de ma clientèle, j'ai eu ce
+procès, que j'ai voulu suivre...
+
+Quel procès?...
+
+--Les anarchistes russes... le drame de la Petite-Barrerie...
+
+--Ces misérables vous intéressaient?
+
+--Ne dites pas «ces misérables», Flaviana. Il y a des dessous
+terribles à cette aventure. Ah! qu'il est difficile de juger! Tatiane
+Kachintzeff et son fiancé Pierre Marowsky... je les ai vus de près...
+Ce sont des êtres d'abnégation, de pureté, d'héroïsme... Enfin...
+laissons. L'une est acquittée, l'autre en prison. Le dernier mot
+n'est pas dit. Une sentence humaine... est-ce que cela résout quelque
+chose? Flaviana... moi aussi, j'ai été un juge. Moi aussi, j'ai pesé
+dans la balance. Et... je me suis trompé.»
+
+Le beau regard de velours sombre interrogea Raymond, avec gravité,
+avec étonnement,--avec quelque chose de plus: une souriante
+confiance, qui doutait de le trouver jamais dans l'erreur.
+
+--«Flaviana...» poursuivit-il.
+
+Mais la jeune femme l'interrompit:
+
+--«Voulez-vous me faire un immense plaisir, mon cher ami?
+
+--En doutez-vous?
+
+--Eh bien, ne m'appelez pas Flaviana,--mon nom de théâtre.
+Appelez-moi Flavienne. C'est mon vrai nom, à moi. C'est celui que
+maman me donnait. Vous serez le seul. Personne ne m'appelle plus
+ainsi.
+
+--Chère Flavienne...» murmura Delchaume.
+
+Troublée par ce qu'elle lut dans les yeux du jeune homme, la
+fière artiste détourna les siens, tandis qu'ardemment il lui
+disait:--«Merci!»
+
+--«Maintenant,» reprit-il, après une minute d'un de ces silences
+auxquels nulle parole n'équivaut, «je dois avant tout vous demander
+pardon, Flavienne. J'ai manqué de sincérité avec vous. Cependant, je
+croyais être dans le vrai. Car, le vrai, c'est l'honneur, c'est le
+devoir. L'honneur et le devoir nous ferment quelquefois la bouche sur
+la vérité même... Du moins, je l'ai pensé...
+
+--Moi aussi,» déclara la pensive créature avec simplicité. «N'ai-je
+pas mon secret, que je ne profane pas?»
+
+Il s'inclina. Sur le front gracieux, entre les boucles brunes, il
+voyait, lui, la couronne princière, dont la merveilleuse femme
+était digne, et qu'elle aurait dû porter. En même temps, une pointe
+aiguë lui piqua le coeur. Ce secret, n'était-ce pas aussi un secret
+d'amour, sur lequel l'âme veuve se serait à jamais refermée?
+
+--«Flavienne... Vous qui aimez mon petit François, l'aimeriez-vous
+encore s'il n'était pas mon fils?
+
+--Pas votre fils!...»
+
+Étrange cri!... La danseuse se dressait, dans une espèce d'égarement.
+
+--«Pas votre fils!...» répéta-t-elle d'une voix plus sourde. «Le fils
+de votre femme?...»
+
+Delchaume secoua la tête.
+
+Flaviana, debout, se pencha,--car il restait assis,--crispa les
+doigts sur ses épaules, enfonça dans ses yeux des yeux presque
+hagards.
+
+--«Raymond... Il n'est pas... il n'est pas non plus le fils de votre
+femme?...
+
+--Je l'ai cru sien... J'ai adopté, reconnu l'enfant que j'imaginais
+être celui de Francine... Mentir, c'était lui sauver l'honneur, à
+elle... Ma Francine!... Et elle était innocente... vous entendez!...
+pure!... Elle, un enfant... jamais!... Les preuves sont entre mes
+mains. J'ai mesuré l'immensité de mon amour... Pourtant je ne puis
+me pardonner de l'avoir supposée coupable, elle!... Vous comprenez
+maintenant que, même à vous, Flavienne... je ne pouvais pas dire...»
+
+Il s'arrêta. Son émotion ne l'empêcha pas de constater celle de
+la jeune femme, de s'en étonner. Pourquoi tremblait-elle ainsi,
+des pieds à la tête? D'où venait cette suffocation qui la faisait
+haleter, ce rire convulsif, à la fois douloureux et ravi, cette
+fixité des prunelles, où brillait une étincelle de folie. Une
+inquiétude contracta le coeur de Delchaume. Inquiétude qui devint de
+l'angoisse, lorsque la danseuse s'écria:
+
+--«Ni le vôtre... ni celui de votre femme... Cet enfant... cet
+enfant, qui est le portrait de mon Dimitri... Ah! je le pressentais
+bien. C'est le mien... c'est mon fils!... Raymond... Voyez-vous...
+pourquoi je l'aimais tant!... Je vous dis qu'il est à moi!»
+
+Le jeune docteur se leva, prit les mains qui battaient l'air,
+considéra doucement les beaux traits où passait le désordre de la
+démence.
+
+--«Flavienne... revenez à vous... Amie chérie, je ne reconnais pas
+votre calme, la dignité si ferme de votre âme... Faites un effort...
+Là... Ne parlez plus... Attendez.»
+
+Elle ferma les yeux, se recueillit. Cet effort sur soi, que lui
+demandait Raymond, elle sembla le faire à grand'peine.
+
+Lui, qui ne concevait pas la nature d'un tel bouleversement, suivait
+avec une sollicitude passionnée le retour de l'équilibre sur cette
+physionomie qu'ennoblissait d'habitude une si tranquille fierté.
+Il tenait toujours les mains de Flaviana. Elle était d'une pâleur
+extrême. Ses yeux restaient clos. Raymond tremblait autant qu'elle.
+Tout à coup, sous les cils abaissées, deux larmes surgirent.
+Un sourire extasié détendit les lèvres. Puis, les prunelles se
+découvrirent, scintillantes de ravissement.
+
+--«Ami, n'ayez pas peur. Ma raison n'est pas atteinte. Mais un
+espoir... affolant, oui... en effet... s'impose à moi, me transporte.
+Plus qu'un espoir, une certitude. Je ne puis m'en défendre. Et je
+frissonne en même temps d'épouvante à l'idée que je pourrais me
+tromper. Cependant, regardez... j'ai repris mon sang-froid.
+
+--Quel est donc cet espoir, Flavienne?
+
+--L'enfant que vous élevez serait le mien.»
+
+Delchaume se taisait, repris d'anxiété. Elle continua, délicieuse
+d'orgueil:
+
+--«... Le petit prince Serge Omiroff.
+
+--Serge!...» cria Delchaume.
+
+Ce fut à lui de déraisonner un instant. Il leva les bras, tourna sur
+lui-même, se frappa le front, revint à Flaviana:
+
+--«Voyons... voyons... je ne divague pas?... Une pareille chose...
+Quel prodige!... Mais c'est à douter de soi, de ses sens!... Vous
+avez bien dit: «Serge?»
+
+--Serge... oui... Serge!
+
+--Pourquoi?... Quel est ce nom?
+
+--C'est celui de tous les Omiroff. Je le donnais à mon mari, dans
+l'intimité, car il s'appelait Serge-Dimitri, et je préférais...
+
+--«Le nom le plus cher pour celle qui l'a mis au monde,» murmura
+Raymond, qui se rappela l'explication de la nourrice.
+
+--«Que dites-vous?
+
+--Mon enfant adoptif a été baptisé, enregistré à la mairie, avec le
+prénom de Serge. C'est moi qui, dans l'acte où je le reconnaissais,
+ai ajouté celui de François...
+
+--O mon Dieu!...» soupira la jeune femme.
+
+La joie de cette évidence l'écrasa. Elle tomba sur un siège. Raymond
+s'agenouilla tout auprès. Hors d'eux-mêmes, ils ne pouvaient
+articuler une phrase suivie. Leurs mains s'étreignaient. Ils se
+cramponnaient l'un à l'autre, comme précipités dans l'espace par un
+cataclysme. Un vertige faisait tourbillonner leurs pensées. Leurs
+poitrines haletaient dans l'atmosphère du miracle.
+
+--«Raymond, c'est mon enfant... Il n'est pas mort à sa naissance,
+comme on me l'a fait croire. Ah! j'en ai toujours eu le soupçon.
+
+--Qui donc aurait commis ce crime?
+
+--Le prince Boris.
+
+--Encore lui!
+
+--Je comprends maintenant... je comprends ses soins hypocrites en
+l'absence de son frère.
+
+--Il était près de vous?
+
+--Lui-même, non. Et encore, je ne sais. J'ai été si atrocement
+malade! Il me semble l'avoir vu, près de mon lit... comme dans une
+hallucination...»
+
+Raymond suggéra:
+
+--«Au fond d'un château, à la campagne... dans une vaste chambre
+gothique, nue et démeublée, où vous agonisiez sous le chloroforme?...
+
+--Comment... comment savez-vous?...
+
+--Il avait mis des gens à lui autour de votre lit de douleur... Une
+garde... qui ne parlait pas français.
+
+--C'est cela!... c'est vrai!... Une femme de l'Ukraine, dont
+les Russes eux-mêmes ne comprenaient pas le dialecte. Celle-là,
+d'ailleurs, elle a été bonne pour moi.
+
+--Et Francine?... ma Francine... qu'on amena près de vous, les yeux
+bandés... Vous étiez mourante... Vous souvenez-vous?...»
+
+Flaviana songea un instant. Non... elle ne revoyait pas une autre
+femme lui donnant des soins.
+
+--«C'est Francine,--jeune fille alors,--qui a sauvé votre enfant.
+
+--On m'a juré qu'il n'avait pas vécu. Boris, plus tard, m'a déclaré
+qu'il avait fait transporter le petit corps dans leur cimetière, sur
+leurs domaines, en Russie, et qu'on l'avait enterré sous le nom de
+Serge Dimitriévitch, prince Omiroff.
+
+--Il lui reconnaissait donc son titre?...
+
+--Pourquoi pas?... Ce n'est pas cela qui gênait Boris,--ce n'est pas,
+comme vous pourriez le croire, que le fils d'une danseuse entrât dans
+sa maison. Mais il convoitait l'héritage, la part du fils aîné.
+
+--Je croyais,» objecta Raymond, «qu'en Russie le droit d'aînesse
+n'existait pas.
+
+--Non, pas régulièrement. Mais souvent il s'établit par la volonté
+paternelle. Et, chez les Omiroff, il y a plus que la volonté
+d'un père. Il y a la tradition. Ou même, je crois, une clause de
+l'investiture faite par Ivan le Terrible. Le merveilleux château
+historique des Omiroff, en Ukraine, les terres qui l'entourent, toute
+une province, au bord du Dniéper, sont indivis, et appartiennent
+à l'aîné, tandis que les cadets sont dédommagés par de l'argent.
+Le tsar ayant confisqué à Dimitri cette sorte de majorat, ne
+l'attribuait pas pour cela à Boris. Mais mon mari, une fois réintégré
+dans ses biens, les choses reprenaient leur cours. Lui mort, son
+frère héritait,--s'il ne laissait pas d'enfant. Pensez, quel
+héritage!... surtout pour un viveur fastueux comme Boris, qui a déjà
+semé dans toutes les villes de plaisir du monde, les millions dont se
+composait sa part.
+
+--Il savait donc, avant que vous eussiez mis votre fils au monde, que
+le prince Dimitri avait péri en Orient?
+
+--S'il l'a su! C'est lui qui est venu me l'annoncer, un jour, dans
+la retraite où je m'enfermais, et il m'a percé de cette nouvelle,
+brutalement, comme d'un coup de poignard. Ce qu'il espérait de
+cet affreux procédé s'est produit. Je suis tombé raide, à demi
+morte. Il en a profité pour me faire soigner... à sa manière. Ses
+gens m'ont transportée dans cette maison de campagne dont je n'ai
+guère vu que ma chambre lugubre, vide... Mon fils est né avant
+terme,--mort à ce qu'on m'affirma,--viable, comme je l'ai supposé
+parfois, en me refusant à le croire, pour ne pas l'imaginer souffrant
+d'un pire destin. Dieu!... Et il vit, mon petit Serge!... Et si
+mignon!... si doux!... si beau!... Oh! Raymond, le premier jour...
+à Claire-Source... quand il m'apportait son petit mouchoir, en me
+disant de ne pas pleurer!...»
+
+Le mot finit dans un sanglot, tandis que les yeux et la bouche
+riaient. Jamais Delchaume n'eût imaginé un telle vibration de
+tendresse. Certes, il connaissait le coeur admirable de Flaviana.
+Mais il n'avait pas vu la mère en elle. Et il devrait lui révéler la
+disparition de l'enfant!... Horrible chose!... Quel acharnement du
+sort!... La faire souffrir, elle... Flaviana...--Flavienne, comme il
+l'appelait avec transport--la faire tomber d'une telle félicité dans
+une telle angoisse!... N'était-ce pas la pire épreuve, même après
+tout ce qu'il avait subi? Il essaya de la préparer d'abord.
+
+--«Réfléchissez, Flavienne. Nous sommes en pleine hypothèse...
+Des analogies extraordinaires peuvent nous tromper... Une idée me
+trouble. Comment un homme, tel que Boris, capable, je le crois, de
+tous les crimes,--et surtout de ce crime odieux: enlever un enfant
+à sa mère,--ne fût-il pas allé jusqu'au bout, n'eût-il pas fait
+mourir le petit être qui naissait à la traverse de son ambition? Je
+vous parle ainsi, mon amie très chère... c'est que je frémis... Une
+désillusion... ne serait-ce pas affreux?
+
+--Ah!» s'écria la danseuse avec exaltation, «mon coeur me confirme
+tout, comme il m'a tout appris! Rappelez-vous... mon émotion... Quand
+j'ai serré votre François dans mes bras, j'ai senti que c'était mon
+petit Serge, à moi.
+
+--Je le crois,» avoua Delchaume. «Je crois que vous trouverez la
+confirmation de votre certitude dans le récit de ma malheureuse
+femme. Savez-vous qu'elle a payé de sa vie celle de votre enfant?»
+
+Égoïsme de l'amour maternel: Flaviana dut accomplir un effort pour
+s'intéresser à la jeune femme inconnue. Un seul désir maintenant la
+dominait, grandissait en elle, fermait son âme à tout raisonnement,
+à toute pitié, à toute curiosité rétrospective, et même à toute
+velléité de vengeance: revoir son fils, le presser contre son coeur,
+prendre possession de ce petit être.
+
+--«Ah! Raymond, partons... partons tout de suite! Conduisez-moi vers
+lui!...»
+
+Comme il ne répondait pas, terrifié, Flaviana eut un soudain
+élan. Elle courut à un petit bureau, ouvrit un tiroir, rapporta
+la miniature qu'elle avait déjà montrée à Delchaume. Un rire de
+triomphe, d'extase, la transfigurait. Cette créature, déjà si belle
+dans la mélancolie, s'embellissait encore dans la joie. Moins
+déesse, elle apparaissait plus femme, plus jeune surtout. Une
+grâce rayonnante, une fraîcheur merveilleuse, jaillissaient de son
+coeur, imprégnaient ses regards, ses gestes, sa voix. Raymond la
+contemplait, enivré et désespéré, tandis qu'elle baisait follement le
+petit portrait.
+
+--«Cette ressemblance!... Mais la voilà, la meilleure preuve!... Son
+père... à son âge... Ne dirait-on pas le même être? Mon Dimitri!...
+Mon petit Serge!... Raymond!... Est-il un bonheur pareil au mien?...
+
+--Flavienne...» prononça tristement le jeune homme.
+
+Elle le regarda, saisie par l'intonation. Il avait les yeux pleins de
+larmes.
+
+--«Quoi donc?» demanda-t-elle, effrayée.
+
+--«Ce bonheur, il n'est pas le vôtre encore. Il faudra patienter,
+l'attendre... le conquérir.
+
+--Comment cela?
+
+--L'enfant n'est plus avec moi.
+
+--Mais...» balbutia-t-elle en pâlissant, «il est à Claire-Source,
+avec ses parents nourriciers?»
+
+Delchaume secoua la tête.
+
+--«Mon Dieu!...»
+
+Quel gémissement!... Où était la joie de tout à l'heure? Les mots
+d'extase défaillaient... Et la malheureuse Flaviana ne retrouvait
+pas immédiatement les formules de l'angoisse... Elle demeurait
+muette, les mains jointes. Son charmant visage reprenait l'expression
+taciturne, fermée, avec quelque chose de brusquement éteint, comme
+sous la tombée d'un voile de cendre.
+
+Il fallut pourtant que la terrible douleur, dont l'appréhension
+seule la suffoquait, entrât, déchirante, jusqu'au fond de son coeur
+pantelant. Le trésor qu'elle retrouvait lui était enlevé. Son
+précieux petit Serge était entre les mains de Boris. Cette fois
+l'homme redoutable ne se laisserait ni attendrir, ni surprendre, ni
+jouer.
+
+S'il hésita naguère à faire mourir son neveu,--pitié, crainte,
+calcul, que savait-on?--il ne s'arrêterait pas aujourd'hui à des
+scrupules du même genre. Quels remords n'avait-il pas dû éprouver de
+sa magnanimité! Quelle fureur contre cette infime doctoresse, chargée
+de jeter l'enfant à l'anonymat de l'Assistance publique, et qui, sous
+toutes les menaces de la vie sociale, de l'opinion, des représailles
+ténébreuses, protégea, sauvegarda le petit abandonné. Celle-là, il
+l'avait supprimée, par un assassinat. Comment garder l'illusion
+qu'il reculerait devant un crime bien plus facile, et qui, cette
+fois, serait définitif? Ne possédait-il pas des exécuteurs de toutes
+ses volontés, même les plus scélérates, des instruments dévoués,
+muets, qu'il gardait sous sa main, dans l'ombre, sous prétexte qu'il
+fallait une police personnelle à ce haut personnage, menacé par les
+anarchistes.
+
+«Qui sait,» pensa Delchaume--mais il n'osa le dire à Flaviana--«si ce
+faux Toulénine, cet abominable traître, démasqué dans l'affaire de
+la Petite-Barrerie, n'est pas un bandit à ses ordres, le ravisseur
+même de l'enfant?... Que coûterait-il à un pareil misérable de tuer
+un innocent de quatre ans et de faire disparaître à jamais le petit
+corps léger?»
+
+Le jeune docteur frissonna. Mais, au moment même où la probabilité le
+consternait, Flaviana se redressait, soulevée par une inspiration.
+Longtemps elle était restée le visage plongé dans ses mains, sans
+paroles, sans larmes. L'énergique artiste n'appartenait pas à la
+catégorie des femmes qui récriminent et qui pleurent. Sa dure
+profession, exigeant une perpétuelle discipline, un perpétuel
+entraînement du corps, et la maîtrise constante de la physionomie,
+armait l'âme également chez celle-ci, qui dansait avec une si noble
+passion, un véritable feu sacré.
+
+--«Mon ami,» dit-elle, «si mon fils vit encore demain, je ferai en
+sorte qu'il nous soit rendu.
+
+--Est-ce possible?...
+
+--Oui,» affirma-t-elle avec résolution.
+
+--«Par quel moyen?
+
+--Par celui-ci...»(elle regarda Delchaume au fond des yeux et proféra
+lentement): «Montrer au prince Boris Omiroff un extrait de l'acte
+de naissance de Serge-François, de père et mère inconnus, en marge
+duquel se trouve la reconnaissance de paternité signée «Raymond
+Delchaume». Cette reconnaissance ne peut être attaquée que par le
+père véritable ou par la mère. Le père est mort. La mère...»
+
+Elle se tut. Ses yeux ne se détournaient pas de ceux de Raymond, qui
+la contemplait lui-même fixement. Le coeur du jeune homme battait à
+grands coups. Une sourde émotion l'envahissait, qu'il n'analysait pas
+encore. Il n'osait parler, à peine penser.
+
+Flaviana reprit:
+
+--«Serge-François Delchaume, fils du docteur Delchaume, ne portera
+pas ombrage à Boris, prince Omiroff, ne l'empêchera pas de recueillir
+l'héritage de Dimitri, son aîné.
+
+--Alors,» hasarda Raymond, «vous renonceriez pour votre fils?...
+
+--Ah! qu'on me le rende vivant!...» cria la mère avec passion.
+
+--«Mais il serait à moi,» sourit Delchaume, «pas à vous.»
+
+A ce mot, leurs yeux se mêlèrent encore, si tendrement, si
+profondément, avec une telle confiance, et se mouillèrent de telles
+larmes, que nulle explication ne fut nécessaire.
+
+--«Il sera notre trésor, à tous deux,» murmura Flaviana. «A quel prix
+vous me l'avez racheté, Raymond! Il portera votre nom plus fièrement
+que celui de prince Omiroff. Et son père, j'en suis certaine,
+m'approuverait.»
+
+Un sanglot, un soupir de surhumaine émotion contre les petites mains
+où il posait ses lèvres, fut toute la réponse de Delchaume. Pourtant
+sa raison masculine veillait, même dans cette minute d'ivresse
+sentimentale. Il émit une objection:
+
+--«Quelle garantie donnerez-vous à Boris? Comment prouver à cet
+homme, auquel échappe toute vraie grandeur d'âme, qu'une fois
+l'enfant entre vos mains, vous ne poursuivrez pas une reconstitution
+de son état civil?»
+
+La jeune femme sembla perplexe.
+
+--«Oui. Vous arriveriez à prouver que vous êtes la mère, que vous
+avez donné le jour à cet enfant en état de légitime mariage, vous
+attaqueriez ma reconnaissance de paternité... Vous pensez bien que
+je ne résisterai pas. Or, ceci, vous êtes toujours libre de le faire.»
+
+Flaviana courba la tête. Puis, presque aussitôt, elle la redressa
+d'un mouvement fier. Les boucles sombres frémirent autour de son
+front.
+
+--«Nous verrons bien,» dit-elle. «Aujourd'hui même, j'irai trouver
+Boris. J'ouvrirai la lutte. Si bien armé qu'il soit, cet homme n'a
+pas la même force qu'une mère qui veut sauver son enfant.»
+
+
+
+
+VII
+
+LE VIEUX-MOUTIER
+
+
+Devant le lourd hôtel de l'avenue de Messine, un coupé s'arrêta.
+Modeste voiture de remise, louée au mois, qui n'attira l'attention de
+personne.
+
+Pourtant un marmiton,--douze ans peut-être, le nez en trompette,
+tourné à flairer constamment les bonnes choses en équilibre sur le
+crâne tondu--s'arrêta lorsqu'il vit descendre une longue, souple,
+silhouette de femme. Vêtue de noir, elle paraissait drapée dans les
+étoffes mouvantes, aux plis nobles. Sous son grand chapeau, son teint
+mat avait une pâleur chaude de camélia. La splendeur veloutée de
+ses yeux sombres se posa sur le regard hardi du gavroche à la veste
+blanche.
+
+--«Bonjour, madame Flaviana,» dit-il, sans hésiter.
+
+Quel gamin de Paris, flânant aux vitrines des papetiers, n'avait
+ardemment rêvé devant le portrait de la célèbre danseuse?
+
+Elle eut un faible sourire,--triste, mais si indulgent, si
+doux!--et, traversant le large trottoir, elle pénétra sous la voûte.
+
+La porte cochère était ouverte. Des copeaux d'emballage, des brins
+de paille, collaient, sur les dalles, aux traces noires et huileuses
+d'une auto. Le véhicule coupable de ces maculatures stationnait
+encore dans la cour, tout éclaboussé par la boue de ce jour d'hiver.
+Preuve d'une course assez intempestive, car il n'était guère plus
+d'une heure de l'après-midi.
+
+Le concierge s'avança,--mais sans livrée ni casquette galonnée d'or.
+De sa loge partaient de gros rires.
+
+Un air d'émancipation, de débandade, flottait dans cette maison, où,
+d'habitude, régnait une tenue soulignée d'arrogance.
+
+--«Je voudrais,» dit la visiteuse, «parler au prince Omiroff.»
+
+Le concierge roula de gros yeux stupéfaits, pendant que des têtes
+glabres çà et là surgissaient, insolemment curieuses.
+
+--«Le prince Omiroff?... Impossible! Son Excellence est partie tout à
+l'heure.
+
+--Déjà sorti!...» fut l'exclamation incrédule.
+
+--«Pas sorti... parti,» accentua le portier. «Parti en voyage.
+
+--Oh! est-ce bien certain?... Si par hasard... Je vous assure... Il
+serait là pour moi.»
+
+Elle voulut glisser une pièce d'or. L'homme recula.
+
+--«Madame, c'est la vérité. Son Excellence a quitté Paris.
+
+--Pour longtemps?» demanda la jeune femme, essayant d'affermir sa
+voix.
+
+--«Nous ne savons pas,» répliqua le cerbère,--non avec l'humilité
+de l'ignorance, mais avec l'ironie contenue de celui qui ne veut
+pas parler.--«Madame n'aura qu'à lire les journaux de ce matin. Son
+Excellence a fait passer une note.»
+
+Flaviana, le coeur défaillant, sortit, fit quelques pas, très
+lentement, vers sa voiture.
+
+Où aller? quelle décision prendre? L'idée de rentrer chez elle sans
+accomplir immédiatement une démarche pour retrouver son enfant, lui
+sembla odieuse, intolérable. Mais, en dehors d'une entrevue avec
+Omiroff, tout serait vain. Et maintenant quand verrait-elle Omiroff?
+Où était-il? Pouvait-elle courir après lui?... prendre un train?...
+le rejoindre?...
+
+Un journal... Elle allait acheter un journal, pour lire cette note
+dont lui avait parlé le portier.
+
+La danseuse, d'un coup d'oeil, explora l'avenue. Où se trouvait le
+kiosque le plus proche? Elle en aperçut un à l'angle du boulevard
+Haussmann. Mais, comme elle se dirigeait de ce côté, sans même
+remonter en voiture, elle eut la surprise de voir accourir un jeune
+garçon qui, précisément, quittait ce kiosque, et brandissait le
+_Petit Parisien_, en le lui montrant, comme s'il venait de l'acheter
+à son intention.
+
+Déjà elle avait remarqué sa physionomie bizarre, sous la voûte de
+l'hôtel Omiroff. L'adolescent l'y avait suivie, la regardant avec
+des yeux de braise. Peut-être allait-il la saluer par son nom,
+comme le petit pâtissier. Mais il s'était tu, intimidé sans doute
+par le portier rébarbatif. Lui aussi semblait avoir quelque chose à
+faire dans la princière maison. Puis, se ravisant, il en ressortait
+aussitôt. Habituée aux hommages naïfs des gamins de Paris, l'étoile
+attendait celui-ci, qui, prévenant son désir, s'était élancé pour lui
+quérir un journal. Pourtant elle s'étonnait du type sauvage: maigre
+figure aux traits basanés, busqués, larges prunelles de jais, svelte
+et souple corps de chat, leste à la course, mais gauche de gestes
+comme d'un très jeune homme poussé trop vite. La mise était médiocre:
+veston et pantalon disparates, usagés,--feutre mou, un peu roussi,
+et, autour du cou, une large cravate écarlate, masquant peut-être
+un linge douteux. Mais en quelle stupéfaction se changea le vague
+étonnement de Flaviana, lorsque ce garçon, lui offrant le _Petit
+Parisien_, chuchota:
+
+--«La note est en avance. Le départ du prince a été simulé.»
+
+Un cri de la danseuse:
+
+--«Il est encore à Paris?
+
+--Non... mais pas loin.
+
+--Vous pouvez me dire où je le trouverais?...
+
+--Je le crois, madame. Vraiment... je le crois.»
+
+Gravité, sincérité des grands yeux noirs. Flaviana n'hésita pas, ne
+discuta pas. N'eût-elle pas bravé tous les hasards, tous les risques
+pour la plus faible chance?...
+
+--«Allons,» s'écria-t-elle, «menez-moi. Je me fie à vous. Quant à
+votre récompense, vous la fixerez vous-même, si vous dites vrai.
+
+--Madame, il faudrait une auto... rapide... puissante.
+
+--Qu'à cela ne tienne. Je sais où en prendre une. Montez d'abord avec
+moi, dans mon coupé.»
+
+A son cocher, elle jeta l'adresse d'un garage. L'homme toucha son
+cheval et se dirigea vers l'Étoile, sans s'inquiéter du compagnon
+admis par sa maîtresse à l'honneur de s'asseoir à côté d'elle dans la
+voiture.
+
+«Encore un pauvre,» pensa-t-il, «qui lui raconte qu'il a sa mère à la
+mort et six petits frères et soeurs crevant la faim. Nous allons de
+nouveau nous promener dans des quartiers impossibles.»
+
+La philosophique résignation du brave serviteur fut troublée quand
+«Madame» s'étant assuré la location d'une imbattable quatre-vingts
+chevaux, conduite par un chauffeur de premier ordre, lui donna congé
+pour le reste de la journée. Il se sentit humilié dans sa personne et
+dans celle de sa jument Eurydice. Quatre-vingts chevaux!... Qu'est-ce
+que ça voulait dire? C'était insulter à de braves bêtes comme la
+sienne que de donner leur nom à ces sacrés outils.
+
+Hochant la tête, maussade, il écouta les instructions de «la
+patronne».
+
+--«Retournez à la maison. Dites qu'on ne m'attende pas, même pour
+dîner. Je ne danse pas ce soir. Et je ne sais pas quand je rentrerai.
+Que mademoiselle Bertile n'ait aucune inquiétude. Ah!... et puis...
+Si le docteur Delchaume vient, Mélanie le préviendra, n'est-ce pas?
+que je lui téléphonerai aussitôt mon retour.»
+
+La voilà, maintenant, l'étoile admirée, adorée de tout Paris, avec
+son étrange compagnon, dans cette auto qui gagne la campagne, qui
+file à toute vitesse.
+
+Flaviana considère le jeune garçon. Plus elle le regarde, plus elle
+lui trouve l'air d'un bohémien. Gêné, il dit:
+
+--«Si vous voulez, madame, je monterai sur le siège, à côté du
+chauffeur.
+
+--Vous auriez froid, peu vêtu comme vous l'êtes.
+
+--Bah! je ne suis pas frileux.»
+
+Flaviana crut entendre: «Je ne suis pas frileuse.» Mais elle ne s'y
+arrêta pas. Le jeune garçon pouvait s'être trompé de genre. Son
+accent décelait un étranger. Et, en effet, tout de suite, il ajouta:
+
+--«Dans mon pays, j'ai vu d'autres hivers qu'ici.
+
+--D'où êtes-vous donc?
+
+--De la Petite-Russie, près de Kasatine.
+
+--Votre nom?
+
+--Alexis Berditcheff.»
+
+Il avait hésité une seconde, puis jeté très vite ce nom de
+Berditcheff. C'est celui d'un bourg voisin de Kasatine, précisément.
+Mais Flaviana ignorait ce point géographique.
+
+--«Vous me connaissez?» demanda la danseuse.
+
+--«Non, madame.»
+
+De surprise, elle leva ses fins sourcils. Son image est plus
+populaire que celle des chefs d'État.
+
+--«Alors, pourquoi m'avez-vous abordée?
+
+--Il m'a semblé que vous éprouviez un vrai désespoir de ne pas
+rencontrer Omiroff.
+
+--En effet.
+
+--J'ai pensé: «Voilà une dame qui, pour un caprice, courrait au bout
+du monde.»
+
+--Un caprice...» soupira la jeune femme.
+
+--«Je me suis dit,» poursuivait Alexis, «que, riche et impatiente
+comme vous en aviez l'air, vous pourriez partir en auto, avec moi
+pour guide. C'est arrivé, vous voyez.
+
+--Vous vouliez donc partir?
+
+--Oui.
+
+--Pour rejoindre le prince?
+
+--Oui. Et moi, je ne pouvais pas louer une auto.
+
+--Qu'avez-vous affaire avec un personnage comme le prince Omiroff?»
+
+Le ton de Flaviana devenait défiant, sévère. Le garçon à figure de
+gitane, sourit:
+
+--«N'ayez pas peur, madame. Je ne suis pas un apache, vrai! Je n'ai
+pas de mauvaise intention. En deux mots, je puis vous dire...
+
+--Allez! dites...
+
+--Je suis dans la misère, à Paris. Je n'ai pas réussi à ce que je
+voulais y faire. Voilà que j'apprends le prochain départ du prince
+Boris pour la Russie. Il est bon pour ses compatriotes... Il me
+rapatrierait peut-être avec les gens de son service. Ce matin, on m'a
+fait voir sur le _Petit Parisien_...
+
+--La note communiquée à la presse... J'oubliais... Laissez-moi la
+lire,» interrompit Flaviana.
+
+Elle reprit, au creux du coussin, le journal qu'elle y avait glissé,
+et auquel elle ne pensait plus, distraite par son singulier cicerone.
+Tout de suite, elle découvrit, en tête des échos:
+
+ «Le plus parisien des princes russes nous quitte aujourd'hui,
+ et pour assez longtemps. Le Nord-Express l'emportera vers sa
+ patrie. Mais il ne s'attardera pas dans son légendaire château
+ de l'Ukraine. Il reprendra bientôt le transsibérien qui, a
+ toute vapeur, le conduira vers l'Amour. Or, il ne s'agit pas
+ seulement, paraît-il, du fleuve de ce nom. Non loin de ses
+ rives, le prince rencontrera sans doute celle qu'il va chercher
+ au fond de l'Asie pour la revoir plus tôt, et pour la recevoir
+ ensuite magnifiquement dans ses domaines,--la fiancée errante,
+ qui revient du Japon par Vladivostock,--voyageuse de race,
+ puisque fille d'Albion.
+
+ «Une idylle moins banale, on le voit, que la classique rencontre
+ à l'Opéra-Comique ou dans les galeries du Petit Palais.
+
+ «Mais, chut!... Rien d'officiel. La discrétion s'impose.» #/
+
+Furtivement, coulant sous ses cils charbonneux son fulgurant
+oeil noir, le jeune Russe épiait l'effet de cette lecture sur la
+délicieuse femme aux côtés de laquelle il se trouvait assis.
+
+«Une amoureuse délaissée,» pensait-il. «Elle soupçonne... Boris la
+plaque. Quand elle aura vu ça imprimé en toutes lettres... nous
+allons entendre de la musique. Et ce portier qui lui déclare que la
+note est de son maître!... Pas d'illusion possible.»
+
+Donc, il observait Flaviana. Mais sans effronterie. La flamme sauvage
+de ses yeux ne trahissait nulle velléité offensante. Et son corps
+mince d'éphèbe, que n'étoffait guère l'indigence du costume, se
+rencoignait dans l'angle de l'auto, pour ne pas effleurer la créature
+précieuse que le hasard mettait si proche.
+
+Sa psychologie fut déçue lorsqu'il vit le visage de celle-ci
+s'éclairer à mesure qu'elle parcourait les lignes de l'entrefilet.
+Flaviana replia le journal et resta pensive. Elle songeait à la
+fiancée de Boris, à cette grande et jolie Anglaise, si fière, si
+décidée, de qui elle avait reçu la visite.
+
+«Ah! celle-là, sûrement, est loyale. Je l'aurai pour alliée. Mais
+comme elle est loin, mon Dieu! Que ce sera long!... D'ailleurs,
+pense-t-elle encore devenir princesse Omiroff?... Son départ,
+n'était-ce pas une rupture? L'adroite indiscrétion dans les journaux,
+n'est-ce pas pour lui forcer la main?»
+
+Le magnétique regard de son compagnon ramena Flaviana au sentiment
+de la minute extraordinaire qu'elle vivait. Elle regarda les vitres,
+opaques de buée. Sa main nerveuse en fit descendre une. L'air vif et
+humide entra.
+
+--«Où sommes-nous?
+
+--Je l'ignore,» dit Alexis. «Mais le chauffeur connaît le chemin. Il
+faut qu'il arrive à Mériel.
+
+--Quelle distance?
+
+--Moins d'une heure, à cette allure. Nous devons être à plus de la
+moitié.»
+
+La route filait entre des vergers. C'était la vallée de Montmorency,
+qu'avril fait blanche de fleurs et juillet vermeille de cerises. En
+ce jour de décembre, elle était brune de rameaux nus, de terre nue,
+parmi des vapeurs grises, et bornée par un horizon violet. Au ciel,
+de gros nuages lourds se déchiraient sur un fond d'argent criblé
+d'or. On eût dit des sacs éventrés, d'où croulaient des lingots.
+
+Dans le recueillement mélancolique de la saison, la sirène de
+l'auto jetait son cri lugubre, prolongé. La folie de sa course ne
+troublait pas la paix des choses. A la traversée des villages, elle
+ralentissait un peu. Un chien aboyait. Une vitre s'allumait sous une
+fusée de soleil oblique et rouge. Les paysannes, aux gestes lents,
+tournaient à peine la tête. Puis, pendant des kilomètres, c'était
+le chapelet des villas de Parisiens, avec les façades closes, les
+jardinets morts, et l'exotisme saugrenu des kiosques chinois ou
+hindous, éternisant là leur tristesse d'exposition universelle.
+
+Alexis Berditcheff donnait les derniers détails de son histoire,
+fausse ou vraie. Certains de ces détails firent palpiter violemment
+le coeur de Flaviana. Serait-elle véritablement sur le chemin qui
+la conduirait vers son fils?... L'inconnu racontait qu'étant venu
+rôder sur les quais de la gare, avant le départ du Nord-Express, il
+avait eu la surprise de reconnaître un camarade de son frère aîné
+dans le premier valet de chambre du prince, en train d'organiser le
+wagon-salon destiné à son maître. L'homme, mis en confiance par ce
+qu'Alexis lui rappelait de leur enfance voisine sur les bords du
+Dniéper, s'ouvrit presque aussitôt à lui:
+
+--«Tu peux me rendre service, Alexis,» dit-il. «Mais agis
+discrètement, car tu me ferais perdre ma place. Si tu te montres
+malin, je réponds de t'obtenir une position chez le prince. Une
+aubaine pour toi, puisque tu cherches du travail.
+
+--«J'acceptai, comme bien vous pensez, madame,» continua le jeune
+garçon. «Alors il m'expliqua que le prince ne prenait pas le train.
+Lui seul, premier valet de chambre, partait, et devait l'attendre
+à Liége avec le bagage personnel. Omiroff, profitant de ce que
+tout le monde, et même sa maison, le croyait en route, courrait à
+un rendez-vous dans une maison de campagne voisine de Paris. On ne
+m'a pas dit «un rendez-vous d'amour», madame, ajouta le narrateur,
+croyant discerner l'émoi de la jalousie sur le visage troublé de
+Flaviana.
+
+--Serait-ce?...» balbutia-t-elle inconsciemment. Et elle pensait:
+«Une démarche tellement secrète!... S'agirait-il de l'enfant qu'il
+a enlevé... Oh!... mais, c'est probable... mon Dieu!» Tout haut, la
+danseuse s'écria:--«Et vous savez, vous, où s'est rendu le prince?
+C'est là que vous me conduisez?... Nous y allons?...
+
+--Je l'espère.
+
+--Vous n'en êtes pas sûr?...
+
+--Madame, ai-je eu tort?...
+
+--Non... non!... Sur la moindre probabilité je serais partie...
+Ah!...»
+
+Son regard, tendu en avant, dévorait l'espace. Elle n'écoutait
+plus que distraitement l'explication, d'ailleurs embrouillée, du
+Petit-Russien. Le valet de chambre du prince, informé au dernier
+moment, et à la gare même, qu'il devait se mettre en voyage sans son
+maître, n'aurait pas été fâché de faire prévenir un autre domestique,
+resté à l'avenue de Messine, et avec lequel il était particulièrement
+lié. La chose était d'importance pour les deux compères. Alexis
+s'était chargé de la commission.
+
+Cet imbroglio d'antichambre ne parvenait même pas au cerveau, plein
+de pensées frémissantes, de Flaviana. Sous l'influence de son
+obsédante anxiété, elle demanda:
+
+--«Mais, cette campagne?... Qu'en savait-on?... Vous a-t-on dit?...
+Et qu'y venez-vous faire?»
+
+Alexis n'hésitait pas dans ses réponses. Peu lui importait qu'elles
+fussent absolument vraisemblables, qu'elles coïncidassent. L'auto
+l'emportait où il voulait. Si proche du but, il ne s'inquiétait plus
+d'un faux pas.
+
+La campagne?... Rien de plus simple. Le fameux valet de chambre,
+si confiant avec lui, en avait surpris le numéro de téléphone, son
+maître lui ayant fait demander la communication, ce matin: le 18, à
+Mériel. Ensuite, avec Alexis, ils avaient cherché dans un annuaire.
+Ça s'appelle le Vieux-Moutier.--«Et voyez pourquoi je supposais
+que ça ne doit pas être un rendez-vous d'amour... Paraîtrait que
+le prince a dit--mon ami l'a entendu:--«Vous en répondez sur votre
+tête... Pas de brutalités... Si je le trouve seulement mal en train,
+ou maigri...» Enfin, on aurait cru qu'il parlait d'un prisonnier, ou
+d'un cheval de course...
+
+--D'un enfant!...» murmura Flaviana, comme malgré elle.
+
+Et tout son corps trembla, dans la frénésie de son espérance.
+
+--«D'un enfant... peut-être... en effet,» fit le jeune Russe,
+comme éclairé par cette idée. Et, dans la précipitation de ce
+qui surgissait en lui, il posa cette question,--insensée, n'eût
+été sa logique secrète:--«Un enfant... de quel âge?...» Puis,
+aussitôt:--«Vous seriez la mère?... Ce serait vous!...»
+
+Dans l'auto galopante, il y eut une minute de silence,--un silence
+humain, poignant, qui passait, emporté à une vitesse folle, à travers
+le profond silence de la nature.
+
+On atteignait au but de la course. La voiture venait d'escalader,
+presque sans ralentir, la côte rude au-dessus de Mériel. Maintenant
+elle semblait courir vers le vide. Car, au delà du plateau dénudé,
+la route s'abaissait brusquement, comme coupée par un précipice. En
+face, des moutonnements de forêts, une colline haute, dont la ligne
+avait de la grandeur. A gauche, des lointains immenses, fondus dans
+des brumes froides, sur lesquels un soleil rouge, net et rond comme
+une énorme hostie, roulait, ensanglanté, mystérieux, hostile.
+
+Les yeux élargis de Flaviana ne voyaient pas cette désolation du
+paysage. Ils s'attachaient éperdument au visage de son compagnon. Ils
+y virent poindre une espèce d'attendrissement, de pitié. Les noires
+prunelles bohémiennes s'adoucirent. La voix chuchota:
+
+--«N'ayez pas peur... Oh! je crois comprendre... Ce n'est donc pas
+l'amour qui vous fait courir vers cet homme?
+
+--L'amour de lui?... Non.
+
+--Vous le haïssez?»
+
+Flaviana n'osa répondre. A qui se livrait-elle? Dans quel piège
+s'était-elle jetée? Mais l'autre reprit:
+
+--«Bon... Vous le haïssez. Alors je puis tout vous dire... Vous êtes
+une mère... Mais, moi, je suis une femme. Voilà mon secret... N'ayez
+donc pas peur de moi.
+
+--Une femme!...»
+
+Flaviana parcourut d'un coup d'oeil la silhouette gracile. L'espèce
+d'étonnement physique l'empêcha de trouver un mot. Puis elle n'eut
+plus le temps de parler. La créature aux yeux sauvages venait de
+siffler le chauffeur, et la voiture s'arrêtait.
+
+--«Quoi!... Où sommes-nous?
+
+--Tout près du Vieux-Moutier, madame. Aussi permettez-moi de monter
+sur le siège, à côté du mécanicien. J'aurai l'air de son aide, de
+quelqu'un à votre service. Nul ne me remarquera. C'est mieux pour
+vous.
+
+--On vous connaît donc?
+
+--On ne me reconnaîtra pas. Mais, à vos côtés, dans votre voiture, le
+pauvre garçon que je parais éveillerait trop de curiosité--trop pour
+vous, trop pour moi.
+
+--Soit!... Comme vous voudrez.»
+
+Avec un intérêt qui suspendait toute pensée, Flaviana regarda ce
+svelte corps androgyne, aux mouvements vifs et souples de fauve,
+qui filait, s'effaçait, puis se retrouvait sur le siège de l'auto,
+redressé, correct, comme d'un inférieur qui sait se tenir à sa place.
+
+Presque aussitôt, dans la route en pente rapide, juste à l'entrée
+sombre de la forêt, une ouverture parut à gauche, et une grille
+monumentale se dressa. Au delà, serpentait une allée carrossable,
+entre une immense pelouse semée de groupes d'arbres et un talus
+boisé. Malgré l'hiver, on avait l'impression d'une propriété
+soigneusement entretenue. Contre la grille, s'appuyait une
+maisonnette de concierge.
+
+Flaviana descendit de voiture et s'avança pour sonner. Mais, tout à
+coup, son coeur battit avec une telle violence qu'elle en demeura
+haletante, suffoquée. Que faire devant ce qu'elle croyait apercevoir?
+Un geste faux pouvait tout perdre.
+
+Dans le parc, au tournant d'un massif, une automobile déboucha,
+s'avançant vers la grille--une forte limousine, de haut luxe,
+conduite par un mécanicien empaqueté de fourrures, d'un
+passe-montagne et d'un masque à lunettes, comme pour un long voyage.
+A côté de lui, bras croisés, un valet de pied, emmitouflé également.
+Ce n'est pas l'aspect de cet équipage qui bouleversait Flaviana.
+Mais, à l'intérieur, tandis que la voiture tournait, prise en écharpe
+par un rayon rouge du tragique soleil de décembre, la danseuse avait
+distingué nettement, comme en une vision, un enfant blond, que
+tenait debout contre elle, en le caressant, une femme au costume
+d'Arlésienne.
+
+Ce fut un éclair, une image fantasmagorique, où flambait, allumée
+de pourpre, la chevelure dorée de l'enfant. Puis l'auto vira, se
+trouva venir de face, dans la terne atmosphère. Et Flaviana ne
+la distinguait plus qu'en masse obscure, éblouis qu'étaient ses
+yeux du bref rayonnement, et l'âme également sillonnée de clartés
+fulgurantes.
+
+«Mon petit... mon petit à moi!...» balbutiait son coeur.
+
+Car,--la certitude l'aveuglait,--cet enfant était celui qu'on avait
+enlevé à Delchaume.
+
+Immobile, devant la grille, Flaviana n'osait même plus tirer
+le bouton du timbre. Saisie par une espèce de fascination,
+d'enchantement terrible, elle tremblait de tout dissiper par une
+imprudence. Et nul projet, nul raisonnement, nulle impulsion de
+ruse ou de hardiesse, ne se dessinait dans son cerveau affolé.
+Involontairement, elle se tourna, comme pour chercher un secours
+moral, une inspiration, vers l'étrange guide qui l'avait amenée là.
+
+Le soi-disant Alexis n'avait pas quitté le siège de la voiture, qui
+stationnait à quelques mètres. Cette femme,--puisque c'en était
+une,--ne percevait pas son trouble. Ses noirs yeux sauvages,--plus
+sauvages et plus noirs,--se fixaient avec intensité vers le parc,
+sans doute vers l'auto, qui s'approchait sans hâte. La haine qui
+en jaillissait impressionna la danseuse, même à une telle minute.
+Pourtant, elle n'eut pas l'idée que cette haine menaçât l'enfant.
+
+De la maison de garde sortit une jeune fille qui, ayant vu venir la
+limousine, dans la direction du dehors, se disposait à ouvrir la
+grille. Mais le mécanicien lui fit un signe, et, aussitôt, stoppa.
+
+La superbe auto se trouvait maintenant à une cinquantaine de mètres.
+Son conducteur, en descendant, comme il le fit, pour venir à pied
+jusqu'à l'entrée, démasqua l'intérieur. Seulement, le miroitement de
+la glace, l'ombre du talus, empêchaient Flaviana de bien distinguer
+la tête blonde, dont elle voyait bouger,--avec quel frémissant
+délice!--la claire chevelure.
+
+Une voix la fit revenir à elle-même.
+
+A travers la grille, sans toucher la poignée de la serrure, le
+mécanicien au visage invisible, dont on apercevait seulement la barbe
+brune, assez longue, lui demanda ce qu'elle voulait:
+
+--«Visiter le Vieux-Moutier,» répondit la danseuse.
+
+--«A cette saison? Et à cette heure?» fit l'autre, soupçonneux.
+
+--«Vous en venez bien,» riposta la jeune femme, avec une vive
+présence d'esprit. «Et vous ne me direz pas que vous y demeurez,
+puisque c'est une ruine, tout à fait inhabitable, d'après les guides.
+N'est-ce pas, mademoiselle?»
+
+La jeune fille de la loge, ainsi interpellée, et qui restait là,
+curieusement, s'esquiva sans répondre.
+
+--«Il faut une permission de la mairie de Mériel,» objecta l'homme.
+
+--«Êtes-vous le propriétaire, monsieur? ou le gérant?
+
+--Qu'est-ce que cela peut vous faire, madame?
+
+--Je vous aurais donné mon nom, et, si vous avez l'autorité de lever
+une consigne...
+
+--Vous donnerez votre nom à la mairie. Il faut une autorisation
+signée du maire.
+
+--Qu'à cela ne tienne! Alexis!» appela-t-elle.
+
+Le jeune garçon bondit du siège.
+
+--«Retournez avec l'auto jusqu'à Mériel. Vous demanderez une carte à
+la mairie, pour visiter. Une carte à mon nom: mademoiselle Flaviana,
+du National-Lyrique. Moi, j'attendrai ici.
+
+--Vous êtes la danseuse-étoile?» demanda le sévère gardien du
+Vieux-Moutier.
+
+Elle ne s'en cacha pas. Sa physionomie trop connue lui interdisait
+l'incognito. Et d'ailleurs, qu'y gagnerait-elle? Toutefois son beau
+et célèbre visage n'était pas si populaire que cet individu ne
+l'ignorât--à moins qu'il ne crût bon de feindre.
+
+--«Montrez-moi,» dit-il, «quelque chose, une carte, une enveloppe de
+lettre, qui me prouve que vous êtes bien la personne que vous dites,
+et vous n'aurez pas besoin d'autre autorisation.»
+
+Docile à tout--pourvu qu'on lui ouvrît cette grille, mon Dieu!...--la
+jeune femme tira au hasard, de son petit sac, quelques papiers.
+Quoi?... Elle ne savait... Ah! tiens, une carte postale, une
+facture... Et, justement--ça tombait bien--son coupe-file... Voilà.
+L'homme les saisit. Et, au lieu de les parcourir d'un coup d'oeil,
+il les examina minutieusement. Peut-être se donnait-il le temps de
+prendre un parti.
+
+Le coeur de Flaviana, ses yeux, tout son être se tendait vers la
+grande limousine arrêtée--si près... et si loin!... Que devint-elle
+lorsque la portière s'ouvrit, et qu'elle vit descendre la femme et
+l'enfant?
+
+C'était bien le fils adoptif de Delchaume, le petit François, si
+souvent serré contre son sein tandis qu'elle l'appelait tout bas son
+petit Serge, sans croire elle-même à cette révélation prodigieuse de
+son instinct maternel.
+
+Oh! se tenir là, tranquille et froide, ne pas crier vers lui, qui
+accourrait, qui la reconnaîtrait. Comment en conserver la force? Mais
+quoi! Il y avait cette grille fermée, ces gens à l'intérieur... deux
+hommes... Un autre peut-être dans la maison de garde. De son côté...
+qui?... Elle seule. L'autre femme... y pouvait-elle compter? Le
+chauffeur de louage... un mercenaire, un inconnu.
+
+Rapidement, elle calculait. Oh! si elle avait pu risquer une lutte
+de vive force!... En attendant, elle demeurait impassible, suivant
+de ses larges doux yeux sombres les ébats du petit être, que cette
+Arlésienne--elle avait l'air d'une brave femme, d'une bonne nourrice
+tendre--faisait un peu courir dans l'allée pour lui épargner l'ennui
+de l'attente.
+
+Tous deux d'ailleurs s'éloignaient, disparaissaient maintenant
+derrière l'auto.
+
+Un contact effleura le bras de Flaviana. Tressaillante, elle
+mit quelques secondes à se rendre compte. La femme travestie,
+le soi-disant Petit-Russien aux yeux de braise, lui désignait
+furtivement,--avec quelle face livide, quel regard meurtrier!--celui
+qui, de l'autre côté de la grille, prolongeait la lecture d'un banal
+document d'identité présenté par Flaviana.
+
+Évidemment, il se perdait dans des réflexions profondes, ce
+chauffeur hermétique. Tout à fait absorbé, tenant le papier de la
+main droite, il appuyait machinalement l'autre à la grille. Cette
+main gauche, passant entre deux barreaux, se crispait nerveusement
+sur une arabesque de fer. Et c'était sur cette main que se fixaient
+à présent, avec une intensité terrible, les noirs yeux de gitane.
+Telle était l'expression de la maigre face brune, que Flaviana, comme
+fascinée, ne vit plus que cela: ce visage contracté d'adolescent,--de
+femme,--et cette main, que regardaient ainsi les tragiques yeux
+noirs. Un gant de peau de renne, couleur d'amadou, la couvrait. Et
+soudain, une horreur confuse glaça Flaviana, car elle crut voir
+l'index de peau s'aplatir, se casser mollement, comme s'il n'eût pas
+contenu un doigt vivant, de chair et d'os.
+
+Au même instant, quelque chose brilla, une lame de canif. La danseuse
+retint à peine un cri. Sa compagne de route, avec une dextérité, une
+rapidité inouïes, tranchait net le bout de ce doigt. Il y eut un
+imperceptible grincement du fil de l'acier sur le fer de la grille.
+L'homme qui lisait n'avait pas bougé. Il n'avait rien perçu, rien
+senti. L'index de son gant était vide.
+
+Lorsqu'il tourna la tête et leva les yeux, il ne crut pas que la
+visiteuse, ni le jeune homme qu'il prenait pour un domestique,
+eussent fait le moindre mouvement. Tous deux très proches de lui, ils
+le touchaient presque entre les barreaux. Mais quoi d'étonnant à ce
+qu'ils eussent l'allure empressée? Le jour baisserait bientôt, et si
+cette visite du Vieux-Moutier n'était pas un prétexte...
+
+--«Voici votre papier, madame. Vous allez pouvoir entrer. Mais...
+sans votre voiture, n'est-ce pas?
+
+--Est-ce que la ruine est loin?» balbutia la danseuse, qui, déjà,
+faisait en pensée les quelques bonds follement agiles qui lui
+permettraient de saisir son enfant.
+
+--«Non, madame... Au bout de cette avenue, on tourne un peu à droite,
+et, tout de suite, on la voit. La jeune fille du gardien vous
+accompagnera, pour vous ouvrir les salles.»
+
+Il appela.
+
+--«Olga!»
+
+La jeune personne reparut.
+
+--«Madame va visiter. Ouvre-lui.»
+
+Sur cet ordre, donné très haut, le chauffeur ajouta plus bas quelques
+mots dans une langue étrangère. Puis, il tourna sur ses talons,
+avec l'esquisse d'un salut, et se dirigea vers sa voiture. En
+l'apercevant, qui revenait, l'Arlésienne saisit l'enfant, remonta
+vite dans la limousine avec lui. Une indicible détresse s'empara
+alors de Flaviana. La fille du garde rentrait dans la maisonnette.
+
+--«Mademoiselle!... mademoiselle!...» implora une voix sans timbre,
+une voix qui faisait mal.
+
+--«Pardon, madame,» dit l'autre, revenant avec une serviable hâte.
+
+--«Ouvrez-moi. On vous a dit de m'ouvrir.
+
+--Mais oui... madame.»
+
+Et elle retournait.
+
+--«Où donc allez-vous?
+
+--Chercher les clefs. Mon père a les clefs, là, dans notre loge. Oh!
+ce ne sera pas long.»
+
+Tout en disant: «Ce ne sera pas long», l'astucieuse péronnelle
+restait là, ne bougeait plus, s'autorisait des questions de la dame
+pour s'attarder. Éperdue, Flaviana tira de son petit sac sa bourse
+en or. Toute prudence lui échappait. Et cependant, elle sentait
+maintenant que sa mystérieuse compagne la retenait, l'avertissait,
+par petites secousses, de son vêtement.
+
+--«Cette bourse, ma mignonne, vous l'aurez. Mais ouvrez... ouvrez!
+
+--Je ne peux pas, madame...» Et la fillette écartait ses deux mains
+vides.--«Il me faut les clefs. Et encore, peut-être serai-je obligée
+d'attendre mon père. C'est si dur, cette grille! Mais je vais
+essayer.»
+
+Elle disparut dans la maisonnette.
+
+Là-bas, la grande limousine, ayant retrouvé son conducteur, se
+mettait en mouvement. Mais non pour continuer vers la sortie. Elle
+recula, grimpa presque sur le talus pour prendre du champ, accomplit
+un court et savant virage, puis s'élança vers la profondeur du parc.
+
+Flaviana, comme une folle, s'accrocha aux barreaux de la grille, fit
+le geste vain de les secouer. L'angoisse fut trop forte. Elle cria:
+
+--«Serge!... mon fils!... François!... C'est moi, petit François!...
+Au secours!... Personne ne vient donc à mon aide!...»
+
+Une voix dit à son oreille:
+
+--«Laissez-moi... Laissez-moi faire!... Taisez-vous, au nom du ciel!
+Contenez-vous!... J'ai compris ce qu'il a dit en russe... Écoutez...
+vite... vite!... écoutez.»
+
+Éperdue, égarée, Flaviana, de ses beaux yeux pleins de prière,
+regarda l'étrange créature, cette femme qui lui semblait malgré tout
+le jeune garçon dont elle avait si bien l'apparence.
+
+--«Voilà,» reprit celle-ci. «Je connais cet homme. C'est bien à lui
+qu'Omiroff téléphonait, comme je m'en suis doutée. Le prince doit
+être ici. Entrez, puisque vous pensez obtenir quelque chose de lui.
+Vous avez chance de le découvrir, de le rencontrer. Moi, je reste...
+Et je parlerai au misérable dont j'ai coupé le gant tout à l'heure...
+Vous avez vu?...
+
+--Où lui parlerez-vous?
+
+--Ici même. Il va revenir. Il a ordonné de laisser la grille ouverte,
+après vous avoir fait attendre, pour qu'il puisse sortir à toute
+vitesse.
+
+--Alors vous ne l'arrêterez pas.
+
+--«Je l'arrêterai,» déclara l'inconnue avec une force impressionnante.
+
+--«Mais l'enfant... mon enfant... s'il l'emmène?...»
+
+La femme pâlit plus encore, s'écarta, trembla. Puis se ressaisissant:
+
+--«Tant mieux pour lui, en ce cas! murmura-t-elle. Et, après une
+brève hésitation:--«Il n'y a pas d'autre tactique possible. Tenez,
+madame, voici qu'on vous ouvre la grille... à moitié, pour que votre
+auto n'entre pas. Je sais maintenant qui vous êtes, madame Flaviana.
+Moi, je m'appelle Katerine Risslaya. Si vous ne me retrouvez pas ici
+tout à l'heure, ne doutez pas de la pauvre fille que je suis. Je vous
+le jure... ils expieront leurs crimes... Et ils vous rendront votre
+enfant.»
+
+
+
+
+VIII
+
+PRISE AU PIÈGE
+
+
+Lorsque Flaviana, que suivait la fille du portier, se fut avancée
+assez loin dans l'avenue descendant aux ruines, un homme sortit à son
+tour de la loge. Il vint ouvrir le second battant de la grille. Et
+alors il se planta, sifflotant, au beau milieu, avec un air rogue,
+comme un chien de garde, prêt à se jeter sur qui entrerait. Son
+regard plein de méfiance alla du mécanicien de louage, qui dormait
+sur son siège, au jeune homme que la visiteuse avait laissé là, à
+l'attendre. Pour celui-ci, le regard se fit particulièrement hargneux.
+
+--«Eh bien, mon petit père,» lui dit Katerine en russe,--et elle
+ricana,--«on dirait que ma figure ne te revient pas.»
+
+Le gaillard faillit tomber à la renverse.
+
+--«Comment?... vous parlez... vous savez le russe, mon garçon?
+
+--Je sais bien d'autres choses,» riposta-t-elle,--toujours avec son
+mauvais rire,--«Mais ça n'est pas pour ta barbe, petit père. C'est
+pour celui qui va revenir par ici, et qui sera content de les
+connaître.
+
+--Tu feras bien de ne pas te mettre sur son chemin, car il sera
+pressé.
+
+--Il trouvera le temps de m'écouter, je t'en réponds.
+
+--Tu as du toupet, gamin.»
+
+Le portier réfléchit un instant, puis demanda:
+
+--«Si tu avais à lui parler, pourquoi ne l'as-tu pas fait tout à
+l'heure?
+
+--Apparemment parce que ça ne m'a pas convenu.
+
+--Était-ce à cause de la dame? Ça n'est pas une Russe, ta patronne,
+hein?
+
+--Si on te le demande, tu diras que tu n'en sais rien,» fit Katerine,
+qui possédait un répertoire abondant de ces facéties parisiennes.
+
+Qui l'eût observée avec plus de perspicacité que ce gardien obtus,
+enfermé dans ses rigoureuses consignes, se fût effrayé du contraste
+entre la physionomie tendue, blêmie d'audace, de résolution, et
+l'aisance vulgaire des propos.
+
+Lorsque Katerine vit reparaître, lancée à une vive allure, la
+limousine conduite par le chauffeur à la main estropiée, elle fouilla
+rapidement dans une poche intérieure de son veston, et en retira à
+demi un objet long, en forme de tube.
+
+Mais, comme la voiture devenait plus distincte, tout à coup, à
+travers les glaces, un reflet doré brilla... les touffes d'une
+chevelure mousseuse, bouclant sous le béret d'un garçonnet.
+
+--«Ah!» soupira Katerine, «l'enfant est encore là...»
+
+Avec regret, elle renfonça l'objet mystérieux, et elle courut se
+poster en travers de la sortie, d'où le concierge, lui saisissant le
+bras, essaya vainement de l'écarter.
+
+Pour ne pas écraser ces individus en lutte, force fut au chauffeur de
+ralentir. Alors, à pleins poumons, Katerine lui cria:
+
+--«Flatcheff, rappelle-toi les réunions avec Ivan Toulénine, chez
+Pierre Marowsky. Je viens te sauver. Il faut que tu m'entendes.»
+
+Si ces paroles émurent l'homme à qui elles s'adressaient, rien ne
+s'en put deviner. Son visage restait invisible derrière le masque
+formé par la mentonnière de la casquette, les lunettes, le voile.
+Cependant il arrêta complètement sa machine, et se pencha, d'un âpre
+mouvement, vers ce jeune homme qui l'interpellait.
+
+Celui-ci s'avança, tout proche, retira le chapeau de feutre, dont
+le bord mou, rabattu, cachait en partie son visage, et secoua des
+boucles noires, qui, libérées, tombèrent, moites et luisantes, sur
+son front. La bouche rouge esquissa un sourire, tandis que les
+prunelles dures, pareilles à des éclats d'anthracite, luisaient
+impénétrablement.
+
+--«Katerine!...» murmura l'homme.
+
+--«Oui, Katerine,» dit-elle. «Je viens te rejoindre. N'es-tu pas
+toujours mon chef, mon maître?... Pourquoi ne m'as-tu pas dit?... Je
+t'aurais aidé, au lieu de ces fous furieux. C'est à toi, à toi que
+j'étais... Pas à leur imbécile de cause.»
+
+L'homme invisible ne bougea pas d'abord. A travers leurs petites
+vitres, ses yeux indiscernables étudiaient la figure ardente.
+
+C'était vraisemblable, la basse adoration de cette créature sauvage,
+à l'ignominieuse jeunesse, l'attraction servile vers lui, qui avait
+dominé, conduit, maté, joué les autres! Avec quelle face de passion
+avide elle l'écoutait autrefois! Mais aussi, ce pouvait être un piège.
+
+Le crépuscule tombait sur le parc, sur les bois, sur la campagne
+profonde. Au sud-ouest, une crevasse sanglante marquait la place de
+l'horizon où s'était englouti le sinistre soleil. Tout se taisait.
+Le portier, prudemment, s'était éclipsé, dans sa loge. Au fond de la
+voiture, l'enfant dormait sur les genoux de l'Arlésienne.
+
+--«Doutes-tu de moi, maître?» chuchota Katerine Risslaya. «Tiens,
+regarde. Voici l'engin qu'ils ont fabriqué pour te mettre en pièces.
+Je devais le lancer contre toi. C'est ton modèle. Tu le reconnais.
+Va, prends-le. Sers-t'en pour me massacrer. Je te bénirai encore. Et
+je mourrai heureuse. Car je t'aurai averti, préservé d'eux...»
+
+Flatcheff se tourna vers le domestique, assis à côté de lui sur
+le siège, et qui n'avait pas décroisé les bras, pas prononcé un
+mot,--impassible comme s'il n'entendait pas le russe, que parlaient
+les deux interlocuteurs. Cependant, il le comprenait. Car ce fut
+dans cette langue que le faux Ivan Toulénine, l'espion d'Omiroff, le
+traître de la Petite-Barrerie, lui commanda:
+
+--«Rentre dans la voiture, Sémène. Mais laisse ta peau d'ours à
+celle-ci, qui gèlerait dans son mince habit d'homme, au train dont
+nous irons.»
+
+Tandis que l'échange se faisait, Flatcheff avait saisi l'étui
+meurtrier, que lui tendait Katerine. Ses doigts experts sentirent
+osciller le contrepoids qui, maintenant toujours l'engin dans le
+même sens, empêchait le mélange explosible de se produire. Sans
+ajouter une réflexion, il plaça l'objet contre sa poitrine, dans une
+pochette intérieure, avec le sang-froid de l'habitude. Car c'était
+un vieux cheval de retour. Et, s'il avait pu se vendre très cher au
+pire ennemi de ses anciens alliés, son expérience, ses aventures, son
+audace, ses condamnations même, lui valaient cette abominable fortune.
+
+A peine Katerine installée à côté de lui, il lança son auto à une
+vitesse folle.
+
+--«Où allons-nous?» demanda-t-elle.
+
+Il ne répondit pas.
+
+Cependant, comme on traversait un pont, au-dessus d'une rivière que
+Katerine supposa être l'Oise, le conducteur ralentit un peu, et lança
+dans l'eau, de toute sa force, pour le faire tomber au large, loin de
+tout être vivant et de toute oeuvre humaine, l'engin dont il avait
+hâte de se débarrasser.
+
+Bientôt après, on rentra dans les bois. La nuit de décembre s'y
+amassait. Mais elle n'était pas tellement close, qu'on ne vît encore,
+de temps à autre, au fond d'une allée, ou parmi le lacis triste des
+arbres, les éclaboussures rouges, persistantes, du couchant. Elles
+s'obstinaient, comme le sang versé, que rien ne lave.
+
+La bruyante voiture, en s'arrêtant tout à coup, fit apparaître la
+réalité lugubre. Ce fut comme si des flots de ténèbres et de silence
+se refermaient sur elle.
+
+Flatcheff descendit et fit descendre Katerine. Puis il appela l'homme
+qui s'assoupissait, à l'intérieur tiède et capitonné de la voiture.
+
+--«Sémène, arrive!»
+
+L'autre obéit. Un gaillard au rude visage, d'une taille gigantesque,
+véritable hercule.
+
+--«Qu'allez-vous me faire?» demanda Katerine.
+
+Et elle commença de trembler.
+
+--«Ne crains rien, si tu as dit vrai,» proféra Flatcheff. «Mais si je
+trouve sur toi la moindre chose en contradiction avec ton histoire,
+nous aurons un compte à régler, ma petite. Fouille-la,» ordonna-t-il
+à Sémène. «Et vas-y avec précaution, au cas où elle garde un joujou
+comme celui de tout à l'heure.»
+
+Dans l'auto, des cris d'enfant s'élevèrent. Le petit François,
+réveillé en sursaut, s'effarait. De son rêve, où il revoyait sa
+nounou Favier, son papa Raymond, tous les visages de tendresse, il
+surgissait de nouveau brusquement dans l'étrangeté des choses et des
+êtres. En ce moment, la nuit compliquait tout. Son petit coeur creva.
+
+--«Nounou!... nounou!... Papa!... Je veux ma nounou!...»
+sanglotait-il.
+
+--«C'est moi ta nounou, mon chérubin,» chuchotait câlinement
+l'Arlésienne.
+
+--«Ça n'est pas vrai!... Tu es vilaine!... Ça n'est pas vrai!...»
+criait le bambin, la frappant de ses poings minuscules.
+
+Les petits êtres ont de ces révoltes, qui déconcertent devant des
+forces tellement disproportionnées aux leurs. Ils ne connaissent ni
+la prudence, ni la résignation. Et il en est ainsi des jeunes animaux
+comme des jeunes enfants. Craintifs de tout, ils ne le sont pas de
+la violence humaine. Sans doute, parce qu'à part de monstrueuses
+exceptions, elle ne saurait s'exercer contre eux. De cela, ils ont
+une singulière conscience.
+
+François, dans son coeur de quatre ans, percevait autour de lui
+l'imposture, et il en suffoquait. Bien traité, gâté, choyé même,--car
+sa grâce était irrésistible,--il avait peu souffert,--après les
+premières heures de désolation et d'épouvante,--parce qu'on lui
+disait: «Tu reverras nounou Favier. Papa viendra te chercher demain.»
+Mais peu à peu on lui tenait un autre langage. On affirmait:
+«Les autres t'ont menti.»--«C'est moi ta nounou,» prétendait
+l'Arlésienne. Et Flatcheff le bandit avait l'audace de déclarer à
+cet innocent:--«Ton papa Delchaume t'avait volé. Il n'est pas ton
+papa. Tu ne dois plus l'aimer. Je suis chargé de te conduire à tes
+vrais parents.» Une indignation au-dessus de son âge soulevait alors
+cette petite âme, qui ne pouvait l'exprimer. Et c'est avec la même
+suffocation de fureur qu'il refusait de répondre au nom de Pierre,
+qu'on prétendait lui donner.
+
+--«Je m'appelle Serge-François. Je ne m'appelle pas Pierre,»
+protestait-il.
+
+Sa fierté, sa résistance, son énergie puérile, divertissaient ses
+ravisseurs, en les attendrissant malgré eux. Au Vieux-Moutier, où ils
+le cachèrent pendant quelques jours, Boris Omiroff ne put le voir,
+l'entendre, sans une espèce d'émotion. Le prince ne résista pas à
+la curiosité qu'il avait de cet enfant, son neveu, le fils de son
+frère. Il voulut la satisfaire avant de partir pour la Russie. Et,
+comme il avait d'ailleurs besoin de se concerter avec Flatcheff sur
+les mesures à prendre, il combina cette expédition en auto jusqu'à
+Mériel, pendant que tout le monde,--et même les gens de sa maison,
+avenue de Messine,--le croyait dans son wagon-salon, emporté par
+le Nord-Express. Au Vieux-Moutier, dont il s'était rendu acquéreur
+plusieurs années auparavant, des chambres habitables, aménagées dans
+une partie de l'ancien couvent, qu'on ne visitait pas, l'attendaient
+toujours, avec un personnel restreint, mais dévoué, aveuglément
+fidèle, tenu par l'argent comme par la crainte, et sans cesse à
+ses ordres. Depuis l'affaire de la Petite-Barrerie, c'est là que
+Flatcheff se tenait, dans une prudente retraite.
+
+Chose plus facile qu'on ne croit: maintenir certains mystères.
+Pour tout le pays, le Vieux-Moutier était un but de promenade, qui
+attirait les touristes. On délivrait des permissions de le visiter
+à la mairie de Mériel. Un certain va-et-vient n'étonnait donc
+personne, non plus que la rigueur des consignes. La rapidité des
+autos permettait aux gens enfermés là de s'approvisionner au loin. La
+sauvagerie du site, sa difficulté d'accès, son éloignement, à l'orée
+de la forêt, s'opposaient à tout voisinage immédiat. Nul fournisseur,
+nul habitant du pays, nul visiteur, n'avait jamais pénétré dans
+l'appartement secret, dont les fenêtres dominaient un débris de
+cloître, qui, surplombant le vide, les masquait d'en bas, tandis que
+la porte intérieure, dissimulée entre deux demi-colonnes, ouvrait
+dans une galerie obscure où rien ne fixait l'attention.
+
+Là, Boris Omiroff avait caché le fils de son frère Dimitri. Seul avec
+l'enfant, il l'examina, l'étudia, le questionna. Son sang courut
+plus orgueilleusement dans ses veines à constater la marque de sa
+race, dans la beauté, l'intelligence, la précoce dignité du petit
+être. Mais la fugace émotion fut vite noyée de haine. N'était-ce pas
+là l'enfant d'une ballerine, l'étranger, l'ennemi? Ce bébé inconnu,
+adversaire fragile, pourrait un jour,--qui sait?--se dresser contre
+lui, et prétendre à l'expulser, lui, Boris Omiroff, du patrimoine
+héréditaire. La merveille de l'Ukraine, la demeure fabuleuse où ses
+ancêtres avaient reçu les tsars comme des égaux, s'évoqua, déroula
+le serpentement sans fin de ses remparts, la masse énorme de ses
+donjons, de ses tours, la légèreté aérienne de sa chapelle au sommet
+de la colline, sa ceinture de forêts, et cette nappe d'argent que le
+Dniéper étend à ses pieds, par les longues nuits du Nord, sous la
+lune immobile.
+
+Boris repoussa brutalement l'enfant, et appela Flatcheff.
+
+--«Rends-le à cette femme d'Arles dont tu réponds,» ordonna-t-il.
+«Puis reviens m'expliquer encore ton projet. Et tâche qu'il me
+convienne.»
+
+Le projet de Flatcheff convint à Boris.
+
+L'Arlésienne, naguère venue en service à Paris, séduite par un
+réfugié russe, un certain Fédor Kourgane, s'était mariée avec cet
+homme, et l'avait attiré dans son pays. Là, tous deux crevaient de
+faim, après avoir essayé divers métiers. D'ailleurs, mal vus et
+méprisés, victimes de préjugés locaux, ils ne rêvaient que d'émigrer.
+On leur fournirait les fonds nécessaires à leur passage en Amérique,
+plus une somme qui serait pour eux une petite fortune. Et ils
+emmèneraient avec eux l'enfant. On n'en entendrait plus parler.
+
+--«Tu connais ces gens-là, Flatcheff?» demanda le prince.
+
+--«Parfaitement. J'ai toujours eu l'oeil sur Kourgane, à cause de
+vous, Excellence.
+
+--Était-il des complots contre moi?
+
+--D'aucun complot. C'est un homme tranquille, trop content d'avoir
+échappé aux suites d'une première affaire, où on l'avait entraîné.
+Chat échaudé, il craint l'eau, même froide.
+
+--Quel est son métier?
+
+--Il essaie de vendre de fausses vieilleries, près des Arènes. Mais
+on débine tous les trucs maintenant. Le commerce ne marche guère.
+
+--Et la femme? Qu'est-ce que c'est?
+
+--Mauricette?... Une bonne créature. Elle adore les mioches. Le petit
+ne sera pas malheureux avec elle.
+
+--En effet, elle a plutôt une figure plaisante. Et l'enfant semble
+déjà habitué à elle. C'est toi qui l'as fait venir? Depuis quand
+est-elle ici?
+
+--Dès le lendemain de l'enlèvement du gosse. Il me fallait une
+femme. Le petit clampin criait jour et nuit. La fille du garde m'a
+bien aidé. Mais le citoyen n'était pas commode. Et Votre Excellence
+m'avait interdit les grands moyens.
+
+--Tu m'as obéi, au moins? Tu ne l'as pas rudoyé, ce pauvre moutard?
+
+--Oh! ma foi non.»
+
+Boris fixa des yeux sévères sur le cruel et sournois visage. Puis il
+reprit légèrement:
+
+--«Bast! tout ça en fera un homme. Il n'aura pas cette éducation de
+poule mouillée qu'on donne aux marmots français.»
+
+Et, rêveur, il ajouta:
+
+--«Plus tard... Si je n'ai pas de fils... On pourra voir.
+
+--Comment!» cria Flatcheff stupéfait. «Votre Haute Noblesse aurait
+l'idée?...
+
+--Tu n'as pas remarqué?...» reprit le prince, du même ton songeur.
+«C'est tout le portrait de mon frère Dimitri.
+
+--Oh! Excellence... Alors, les Kourgane?...
+
+--Défends-leur de quitter Arles tout de suite.
+
+--Quelle imprudence!
+
+--Assez, Flatcheff. Écoute-moi. Tu vas conduire là-bas la femme et
+l'enfant. En auto. Ne prends pas le train. Je te donne Sémène pour
+ton service. A Arles, tu verras comment vivent ces gens, ce qu'ils
+désirent. Tu m'en aviseras avant de rien décider. Je vais réfléchir.
+L'Europe est assez grande pour qu'on trouve un endroit perdu où l'on
+puisse les installer, les surveiller...
+
+--Mais Votre Haute Noblesse avait résolu...
+
+--De me débarrasser absolument de ce petit. Eh bien... Je ne sais
+plus. J'y penserai... Il ressemble trop à mon frère.
+
+--Vous le haïssiez, votre frère Dimitri. Vous avez été si content de
+sa disgrâce... de sa...
+
+--Tais-toi, vieux bandit, ou je t'écrase!...» avait crié le prince,
+dans une de ces soudaines fureurs, qui montaient en lui surtout aux
+minutes où il n'était pas d'accord avec lui-même.
+
+Et comme il s'irritait de se sentir démonté, troublé, il donna à
+Flatcheff un ordre de départ immédiat.
+
+--«Que je ne te voie plus, ni le mioche, ni cette Arlésienne! Moi,
+je pars, en auto également, pour rejoindre à Cologne mon personnel
+et mes bagages. De là, par le Nord-Express... à Pétersbourg. Que je
+trouve un télégramme de toi, n'est-ce pas? Pour la suite... attends
+mes ordres. Ne bouge pas d'Arles. Je... je t'y enverrai peut-être
+d'autres instructions.»
+
+Il hésita. Puis, rapidement, très bas:
+
+--«Tu as sans doute raison pour le petit. Mais, diable, un enfant!...
+Ah! j'aurais dû avoir plus de résolution au moment de sa naissance,
+quand il n'était qu'une larve informe, sans véritable existence.»
+
+Flatcheff eut une toux brève. Les regards des deux hommes se
+croisèrent, puis se détournèrent aussitôt.
+
+C'est moins d'une demi-heure après cette conversation que Flatcheff,
+précipitant son départ, avait rencontré Flaviana à la grille. Comme
+le parc ne possède pas d'autre sortie possible pour une auto, à cause
+des accidents de terrain, des hauteurs, des déclivités abruptes,
+c'est à cette même grille que Flatcheff revint, après avoir donné le
+change à sa visiteuse.
+
+L'apparition de Katerine, tout d'abord, le terrifia. Comme tous les
+êtres capables de trahison, cet homme était lâche. En outre, quelle
+stupeur! Avec ses maquillages savants, la transformation complète de
+sa physionomie, sa retraite au Vieux-Moutier, la légende de sa fuite
+à l'étranger établie par la police, la protection dont l'entouraient
+les agents russes aux ordres d'Omiroff, comment imaginer qu'à peine
+sortie de prison, une de ses victimes se dresserait en face de
+lui?... Accablante minute. Katerine eut tout le loisir de jeter la
+bombe, là, dans l'avant de l'auto, aux pieds mêmes du conducteur.
+Avec quelle joie forcenée elle eût accompli l'acte! Peu lui
+importait sa vie, à elle. Ainsi, elle sauvait Tatiane, à qui le
+sort attribuerait peut-être le dangereux rôle, l'oeuvre de justice,
+l'anéantissement de l'abominable agent provocateur. Oui, elle sauvait
+Tatiane. Et elle la vengeait. Elle vengeait la fiancée de Pierre
+Marowski, séparée pour cinq ans,--peut-être pour toujours: leur vie
+était si hasardeuse!--de celui qu'elle aimait. Quelle tentation!...
+Mais elle avait aperçu l'enfant dans la voiture. Elle n'avait pas
+voulu lancer l'horrible engin. Et alors une autre idée lui était
+venue. Elle ne se souciait guère de la cause, ni du martyr déchiqueté
+à la Petite-Barrerie, ni de l'exemple, terrifiant pour les traîtres,
+que devrait être le châtiment du faux Toulénine. Tatiane... Il n'y
+avait que Tatiane. C'est pour elle que Katerine avait trouvé en soi
+de telles ressources d'adresse et d'audace. Pour elle que, sous des
+vêtements d'homme, qui la rendaient à la fois méconnaissable et
+plus alerte, la sauvage fille avait rôdé, épié, guetté,--souple,
+cauteleuse, comme une maigre louve des steppes.
+
+Ce matin, à la gare du Nord, elle avait eu cette chance de
+reconnaître dans le valet de chambre du prince, un garçon de son
+pays, et elle l'avait conquis tout de suite en se faisant passer
+pour le jeune frère d'un ancien camarade à lui, en rappelant ces
+choses d'enfance, de village natal, auxquelles nul coeur ne résiste.
+Katerine, grâce au coup de téléphone, à l'indication de l'annuaire,
+identifia cette retraite campagnarde, qui devait être la maison
+mystérieuse du prince. Là, sûrement, se terrait le Judas de la
+Petite-Barrerie, Toulénine-Flatcheff, le sinistre factotum d'Omiroff.
+Mais comment se rendre là-bas? Comment y arriver à temps? Car, sans
+doute, le maître et le misérable valet repartiraient ensemble pour la
+Russie. Katerine, désespérée, ne possédait même pas sur elle de quoi
+prendre le train. A tout hasard, elle courut à l'hôtel de l'avenue
+de Messine. Du moins, elle pénétrerait dans cette demeure, elle s'y
+assurerait ses entrées en se liant avec l'ami du valet de chambre,
+auquel celui-ci l'adressait. Sur le seuil, elle avait rencontré
+Flaviana.
+
+Et voici pourquoi, quelques heures plus tard, entre les futaies
+pleines de nuit, sur la route forestière entrevue dans le cercle
+lumineux des phares, à côté de l'auto, où gémissait et s'encolérait
+une voix enfantine, Katerine, en face de Flatcheff et de Sémène, crut
+sa dernière heure venue.
+
+On la fouilla consciencieusement. Les deux gaillards à qui elle avait
+affaire ne se souciaient guère d'épargner sa délicatesse féminine.
+A vrai dire, ils ne s'occupèrent pas plus de ce détail que si elle
+avait été le garçon dont elle portait le costume. D'ailleurs, ce
+n'était pas cela non plus qui pouvait contrister ou effaroucher la
+pauvre fille. Hasardeuse créature, elle en avait vu bien d'autres.
+Rester vivante. Ne pas livrer les secrets de Tatiane. Atteindre
+le terrible but dont elle s'hypnotisait. Voilà ce qui tendait et
+enflammait l'âme primitive, dans ce corps précocement usé, que
+maniait la hardiesse indifférente d'un chenapan et d'un larbin.
+
+Quand Flatcheff se fut bien assuré que les vêtements masculins de
+Katerine Risslaya ne cachaient aucun explosif, aucune arme, aucun
+papier inquiétant, qu'elle s'était vraiment livrée à lui sans
+possibilité de lui nuire, ou même de se défendre, sa prudence accepta
+ce dont tout d'abord sa vanité s'accommodait. Cette fille était
+demeurée entièrement sous sa puissance. Il l'avait fanatisée. Elle
+revenait à lui, aussitôt libre. Et, pour lui plaire, elle trahissait.
+Quoi de plus acceptable pour un être pareil? La vilenie des autres
+semblait de toute évidence à sa propre vilenie. Et, suivant sa
+logique, une Katerine Risslaya, ramassée dans la boue par Tatiane,
+devait se retourner tôt ou tard contre sa bienfaitrice. Il eut un
+rire de joie affreuse, dont se troubla le sommeil des beaux arbres
+fiers, aux branches desquels se fixaient une à une, brodées par une
+fée mystérieuse, les petites étoiles du givre.
+
+--«Eh bien, Katinka, tu es une fameuse luronne. Bravo, ma fille. Tu
+n'y perdras rien. On ne manque pas de braise au service d'Omiroff.
+Excepté ici, où elle ne chauffe guère...»
+
+Et il rit plus fort, de son à peu près sur le mot «braise», qu'il
+venait de prononcer en français.
+
+--«On gèle,» ajouta-t-il. «Mais grimpe tout de même sur le siège, à
+côté de moi. Car j'ai encore à te parler. Tout à l'heure, Sémène te
+cédera la place à l'intérieur.»
+
+Lorsque, de nouveau, la voiture dévora la route, Flatcheff soumit
+Katerine à un interrogatoire, sur la façon dont elle l'avait
+retrouvé, sur ce qu'elle connaissait de Flaviana, et quelle était
+l'idée de cette femme en se présentant au Vieux-Moutier.
+
+--«Si c'est une ancienne bonne amie de Son Excellence, qui venait
+pour l'embêter, elle se sera cassé le nez,» observa-t-il. «Il
+faudrait être plus maligne qu'elle n'en avait l'air pour découvrir
+notre petit père Boris Wladimirovitch dans son monastère. Quand ce
+diable-là se fait ermite... ah! ah...»
+
+Flatcheff riait encore. Décidément, il était très gai.
+
+«Tu ne le seras pas longtemps, misérable!» pensait la sombre fille,
+assise à son côté sous la même lourde et chaude peau d'ours.
+
+Elle s'étonnait qu'il ne parlât pas de Flaviana comme de la mère
+du petit garçon, qui, maintenant couché sur la banquette, dans
+les vêtements de laine et de fourrure, dormait, derrière eux, du
+profond sommeil de l'enfance. Mais le suppôt du prince, au moment
+de la naissance secrète, confiné à son rôle de valet complice, ne
+possédait pas encore l'autorité du faux Toulénine. On ne lui confia
+que ce qu'il devait savoir pour ses diverses missions, dont l'une fut
+d'aller enlever la jeune doctoresse. Lorsque, plus tard, le prince
+lui avoua qu'il s'agissait de son neveu, Boris ne revint pas sur
+la personnalité de la mère. «Une cabotine,» dit-il simplement. Car
+l'orgueilleux grand seigneur gardait à son immonde acolyte tout le
+mépris indispensable, ne s'ouvrant à lui que suivant l'occasion, par
+nécessité ou par caprice.
+
+Pendant des heures, l'auto dévora les chemins, crevant le noir sans
+fin des campagnes taciturnes, traversant à un galop de foudre,
+avec des clameurs de bête furieuse, les villages ensommeillés.
+Puis, on stoppa dans une ville, plus muette et vide qu'un décor de
+rêve, devant un hôtel dont Katerine, sous une lanterne, discerna
+l'enseigne: _Hôtel du Chevreuil_, avec la forme vague d'un
+quadrupède, qui s'effaçait sur la tôle délavée. Un souper était
+servi, des chambres prêtes.
+
+Quand les voyageurs se séparèrent pour dormir, Flatcheff dit à
+Katerine:
+
+--«Ma fille, tu vas partager la chambre de Mauricette et du petit.
+Comprends-moi bien. J'ai cru tes boniments. Toutefois la prudence
+et mes consignes m'ordonnent d'agir comme si je me méfiais. Donc, je
+suis responsable de ce que tu feras, et je te garde. Ça doit te faire
+plaisir. Mais tant que tu seras sous ma coupe, tu ne communiqueras
+avec personne. Si l'on te surprend écrivant un mot, glissant un
+papier, faisant un signal, on m'avertit, et je te casse la tête.»
+
+Pour achever ce discours, Flatcheff enleva son espèce de
+passe-montagne, ses lunettes, avec le demi-voile où elles
+s'incrustaient. D'un geste qui fit horreur à Katerine, il arracha
+même sa barbe.
+
+La malheureuse fille contint un cri de répulsion. Elle reconnaissait
+le visage infâme,--le faux Toulénine qui leur prêchait la guerre
+sociale, la propagande meurtrière, l'audace héroïque.--Elle le
+voyait face à face, l'apôtre qui trouvait des accents enflammés pour
+soulever leurs âmes, dans la mansarde de Pierre Marowsky, et qui
+n'était que ce reptile hideux, ce scorpion rampant, gonflé de venin:
+un agent provocateur.
+
+L'homme eut son ignoble rire:
+
+--«Comment me préfères-tu, la belle? En Toulénine ou en
+Flatcheff?--Au fait, c'est vrai: tu es amoureuse de moi. C'est
+enivrant... Et je te ferais bien les honneurs de mon beau
+physique,--avec ou sans barbe,--je te recevrais volontiers dans
+l'intimité, Katinka de mon coeur... Seulement, pas cette nuit. Pour
+quelque temps encore, j'aime mieux avoir, auprès de toi, les yeux
+ouverts que fermés. C'est donc Mauricette qui aura le privilège de
+voir émerger de cette défroque de mâle ta gracieuse forme féminine,
+et de dormir en ta compagnie.»
+
+Il reprit un sérieux terrible pour ajouter, sortant de sa poche un
+revolver:
+
+--«Et, je te le répète... Je saurai tout... Si quelque chose ne me
+paraît pas clair, tu pourras faire tes paquets pour l'autre monde.
+Rappelle-toi que, pour Bibi» (il se désigna d'un air de fatuité
+canaille), «c'est tout bénéfice d'exterminer de la bonne petite
+vermine comme toi. Le patron m'en saurait gré, la police itou. Je ne
+risquerais pas un cheveu. Tiens-toi donc pour avertie.»
+
+Ce fut tellement sinistre, cet avertissement, reçu sous le canon
+braqué du revolver, dans le corridor du louche hôtel provincial, où
+l'humidité sentait le moisi, où l'on devinait des mouchards embusqués
+derrière les portes, que Katerine, malgré son fatalisme et sa
+résolution, frissonna.
+
+La vue du bel enfant, au sommeil paisible, près de qui elle passerait
+la nuit, fut alors d'une telle douceur pour la malheureuse, que les
+larmes lui en vinrent aux yeux, à elle qui, depuis si longtemps,
+n'avait pleuré.
+
+Comme elle les contenait, d'un battement de paupières, elle rencontra
+le regard de Mauricette, l'Arlésienne. La gêne anxieuse de ce regard
+l'étonna. Elle dit brusquement:
+
+--«Vous savez bien que je suis une femme, comme vous, malgré ces
+frusques. Vous ne pouvez pas avoir peur de moi, puisque vous êtes
+chargée de m'espionner.
+
+--Oh! vous espionner...
+
+--Enfin...
+
+--Ça n'est pas mon métier. Kourgane, mon mari, m'a recommandé
+d'obéir... J'obéis. Sans ça... Mais il y a une chose qui m'occupe...
+
+--Laquelle?
+
+--L'enfant qui est là... ce petit amour... Vous ne pensez pas, dites,
+qu'on veuille lui faire du mal?
+
+--Quoi!» s'écria Katerine amèrement. «C'est vous qui me
+questionnez!... Et l'on m'a mise sous votre surveillance, comme si
+l'on se défiait de moi.»
+
+Elle équivoquait prudemment. Mauricette Kourgane mit un doigt sur ses
+lèvres.
+
+--«Quoi que nous disions,» fit-elle, «je crois sage de parler très
+bas. Je n'aime pas beaucoup ce qui se passe. Et l'on nous offre trop
+d'argent pour que ce soit de la fameuse besogne. Mais c'est l'affaire
+de mon homme, de Fédor. Tout ce que je sais, c'est qu'on m'a mis ce
+chérubin dans les bras, et qu'il faudra me couper en morceaux avant
+que de lui faire du mal.
+
+--Pour ça, je serai avec vous, de tout mon coeur,» s'écria Katerine.
+
+Les deux femmes se sourirent. Leur défiance mutuelle tombait un peu.
+Pourtant, ni l'une ni l'autre n'osa se livrer. Et elles n'en dirent
+pas davantage. Seulement, avant de se coucher, elles se penchèrent
+ensemble vers le petit Serge-François.
+
+L'Arlésienne avait mis l'enfant dans son lit, à elle,--un de ces
+vastes lits de province, où elle s'étendrait à côté de lui sans
+même le réveiller. Il dormait, le visage tout rose dans ses cheveux
+blonds, un petit bras rejeté au-dessus de sa tête, avec la menotte à
+demi ouverte. Ses longues paupières mettaient, sur les joues un peu
+ardentes, l'ombre large de leurs cils. Entre les mignonnes lèvres,
+d'une merveilleuse fraîcheur, les dents laiteuses brillaient.
+
+Sous la contemplation des deux femmes, il eut un léger soupir,
+s'agita, nerveux, puis retomba dans sa paix émouvante.
+
+--«Mignon!...» dit l'une.
+
+--«Petit trésor!...» fit l'autre.
+
+Même écho de maternité, vibrant sous la ronde poitrine de la paysanne
+arlésienne comme dans le maigre sein flétri de la vagabonde des
+steppes et des bouges. Lien qui les unit toutes. Partout, toujours,
+devant tout enfant, les femmes sont mères. Ces deux-là, parce qu'il
+y avait un petit être abandonné, se sentirent en alliance secrète.
+Elles se souhaitèrent le bonsoir presque avec amitié.
+
+Le lendemain, ce fut de nouveau la course en auto, folle,
+abasourdissante, ne laissant même pas dans les cerveaux engourdis le
+ressort nécessaire à la réflexion. Toute la journée, on longea le
+Rhône. Dans l'intimité de la voiture, en la préoccupation commune de
+distraire l'enfant, quand il ne sommeillait pas, la vague sympathie
+ébauchée la veille au soir s'affirma entre Mauricette et Katerine.
+L'Arlésienne disait:
+
+--«Vous êtes donc Russe, comme mon homme?» Et elle ajoutait, la voix
+niaise:--«C'est-y aussi dangereux pour les femmes d'être Russe...
+Parce que, lui... il en a, du micmac et de l'embêtement!...»
+
+«Si elle n'est pas tout à fait ignorante et naïve, elle est très
+forte. Ne nous livrons pas,» pensait Katerine.
+
+Aussi, lorsque Mauricette, berçant le bébé sur ses genoux, soupira:
+
+--«Pauvre ange!... Est-ce beau?... Dire qu'il a peut-être une
+maman... ce chérubin-là!...»
+
+L'autre, bien que remuée par l'accent sincère, se garda bien de
+raconter comment elle avait surpris ce qu'elle croyait être un secret
+redoutable pour Flaviana.
+
+Malgré l'intention manifestée par Flatcheff de coucher la nuit même à
+Arles, dût-on y arriver très tard, une panne les força d'y renoncer.
+A plus de deux heures du matin, ils se trouvèrent en face d'Avignon,
+rompus, épuisés, et le courage leur manqua pour aller plus loin.
+
+Cette fois, point de gîte retenu, prêt à les recevoir, point
+d'hôtelier complaisant. Ayant traversé le Rhône sur le pont
+suspendu, et pénétré en ville par la porte de l'Oulle, tout de suite
+ils se trouvèrent place Crillon. Là, devant la façade cossue, les
+lanternes allumées toute la nuit, la porte cochère accueillante d'un
+hôtel, ils ne pensèrent plus à rien qu'à la joie de quitter leur
+trépidante voiture, et d'étendre leurs membres crispés sur des lits
+immobiles, entre des murs silencieux.
+
+Dans le va-et-vient que causa leur arrivée, le domestique Sémène
+se trouva seul, un instant, avec Katerine Risslaya,--du moins seul
+Russe, car c'était dans la cour, où le garçon de remise l'aidait à
+ranger l'auto, tandis que sa compatriote revenait chercher quelques
+effets de l'enfant, oubliés dans la voiture.
+
+Rapidement, le grand valet de pied sussura en petit-russien à
+l'oreille de Katerine:
+
+--«N'oubliez pas de mettre vos chaussures à la porte, ce soir.
+Et demain, quand vous serez bien seule, regardez sous la semelle
+intérieure...»
+
+Vivement elle leva les yeux. Mais déjà l'impassible valet s'était
+détourné, et prenait des mains du garçon un seau d'eau, dans lequel
+il trempait la longue brosse pour nettoyer les roues de la voiture.
+
+Katerine Risslaya ne s'endormit pas.
+
+Le matin, elle fut debout avant les autres. Aussitôt, elle ouvrit
+la porte, sur le couloir. Les chaussures n'avaient pas encore
+été remises en place. Lorsque enfin elle eut les siennes, elle
+ne se trouvait pas seule, et ne réussit pas à l'être un instant
+jusqu'au départ. Il lui fallut donc remonter dans l'auto sans avoir
+l'explication des singulières paroles. Elle chercha les yeux du
+moujick, et ne les rencontra pas.
+
+«Une épreuve...» se dit-elle. «Un piège que me tend Flatcheff. Ne
+nous y laissons pas prendre.»
+
+Malgré tout, par instants, ses orteils, nerveux, s'agitaient dans ses
+souliers, et elle appuyait fortement le pied par terre. Qui sait?...
+Là, peut-être, gisait un secret qui changerait la face des choses.
+
+Ce fut seulement à Arles, chez les Kourgane, qu'elle put satisfaire
+son anxieuse curiosité.
+
+Dans la rue du Refuge, près des Arènes, ils habitaient une petite
+maison, avec un bout de jardin,--ou plutôt un enclos poussiéreux,
+tout encombré de vieilles pierres, de statues mutilées, de débris
+de chapiteaux, dont Fédor faisait commerce. Au rez-de-chaussée du
+logis, une salle en désordre, vrai capharnaüm, offrait aux clients,
+sous prétexte d'antiquités, des vaisselles ébréchées, des japoneries
+de bazar, des bibelots Louis-Philippe, des dentelles et des soieries
+fanées, revendues par des caméristes de cocottes, et surtout de la
+pacotille allemande, boîtes, tabatières et pendules à musique, dont
+le mauvais goût et la bizarrerie s'imposaient à quelques flâneurs
+ignares comme étant «de l'époque», sans que jamais ils songeassent à
+demander: «Laquelle?»
+
+L'unique étage se trouva suffisant pour loger les nouveau-venus.
+D'ailleurs, Flatcheff ne réclamait qu'un minimum d'espace, pour mieux
+exercer sa surveillance.
+
+Katerine se sentait, sous le regard de cet homme, telle qu'une
+hirondelle sous l'oeil d'un épervier.
+
+«Tant pis!» se disait-elle. «Me voilà donc liée à lui jusqu'à la
+minute favorable où il me sera possible de le tuer. Je ne pourrais
+pas servir Tatiane autrement, ni révéler à Flaviana ce qu'ils
+vont faire de son fils, car je serais prise, et peut-être lynchée
+sur-le-champ par ces gens-là. Mais si je lui avais jeté la bombe,
+et qu'elle m'eût démolie en même temps, comme c'était probable, le
+résultat aurait été le même. Du moins, j'aurai épargné cet amour de
+petit mioche. Pauvre môme!... Il est si beau qu'on ne voudra jamais
+lui faire du mal.»
+
+C'est en quoi Katerine se trompait. Mais elle n'y songeait pas en ce
+moment, où, tremblante d'émotion et de stupeur, elle retirait de sa
+chaussure un papier adroitement glissé par Sémène sous la doublure de
+la semelle, légèrement décollée. Elle lut:
+
+ «_Pierre Marowsky s'est évadé. Il sait où vous êtes. Vous le
+ verrez bientôt._»
+
+L'ivresse et la frayeur bouleversèrent également Katerine. La pensée
+de Flatcheff surprenant ce papier l'affola tellement que, sans
+réfléchir, elle le déchira, le mâcha, l'avala. Ensuite elle frémit à
+l'idée:
+
+«C'est lui qui me donne cette fausse nouvelle. Il attend... pour voir
+si je la lui apporte.»
+
+Quelle alternative!... quel doute!... Et la réflexion même lui était
+interdite. Impossible de s'attarder. Son geôlier était aux aguets.
+Mais un éclair l'illumina. Depuis ce matin... Oui, depuis ce matin,
+où le papier avait été mis là, jusqu'à maintenant... Flatcheff... Il
+aurait dû la considérer plus curieusement, s'étonner qu'elle n'eût
+pas lu encore, lui en faciliter l'occasion.
+
+Un sourd espoir, tellement prodigieux qu'elle s'efforçait de le
+refouler, de ne pas trop l'entendre, s'insinuait... Pierre Marowsky
+en liberté... Tatiane heureuse... Et ces deux êtres, pour qui
+elle était prête à mourir, reliés à elle, sachant tout d'elle,
+mystérieusement. Mais alors?... Sémène serait d'accord avec eux? Qui
+donc était-il, en réalité, ce domestique muet, qui paraissait, sous
+les ordres de Flatcheff, un si modeste comparse?
+
+
+
+
+IX
+
+L'ALLÉE DES TOMBEAUX
+
+
+Ce soir-là,--un soir d'hiver, mais que le climat de Provence faisait
+doux comme plus d'un soir de l'été parisien, trois hommes fumaient,
+causant à voix basse, dans le jardinet des Kourgane.
+
+C'était Flatcheff, en compagnie du marchand d'antiquités et de Sémène.
+
+Assis sur des pierres, ou sur le sol, contre un grand débris de
+portique, ils échangeaient des propos qui semblaient les effrayer
+eux-mêmes. Car les mots s'égrenaient, difficilement, en monosyllabes,
+chacun des interlocuteurs attendant qu'un autre s'expliquât. Dans
+l'ombre très noire de la maison et du portique,--d'autant plus
+noire qu'alentour tout était bleu de lune,--on ne distinguait que
+les étincelles rougeâtres, intermittentes, d'une cigarette et de
+deux pipes. Autour des trois nocturnes causeurs, c'étaient des
+gestes estropiés de statues, des bras dressés, des torses érigeant
+leurs épaules sans tête, des jambes lancées dans une course que ne
+ralentissaient plus le fardeau du corps, des colonnettes, des stèles,
+des feuilles d'acanthe. Marbres soi-disant antiques, et qui, sous la
+lune, prenaient la blancheur savonneuse du carrare fraîchement tiré
+de sa montagne. L'encrassement artificiel ne résistait pas à cette
+neigeuse clarté. Heureusement, ce n'était pas l'heure d'en faire
+accroire aux Anglais de passage. On s'occupait à une autre besogne
+chez Fédor Kourgane.
+
+Le marchand demandait, de cette voix involontairement étouffée que
+prennent les gens qui ont peur de ce qu'ils disent:
+
+--«Tu es sûr, Flatcheff?
+
+--Absolument sûr.
+
+--Ma femme m'avait dit...
+
+--Tu vas écouter les femmes, maintenant!...
+
+--Paraît qu'il avait l'air de s'y intéresser.
+
+--Quand on a une épine dans le pied, je te réponds qu'on s'y
+intéresse.
+
+--Pas comme ça.
+
+--Ai-je ses ordres, ou non?
+
+--Il te l'a dit, positivement?
+
+--Positivement?...» répéta Flatcheff, qui ricana. «On voit bien,
+Kourgane, que tu n'as jamais été dans la confidence d'un barine.
+Avec les seigneurs, c'est en les devinant qu'on se fait bien
+venir, surtout pour des histoires de ce genre. Mais, tout empoté
+que tu sois, tu aurais compris, si tu avais entendu le prince
+crier:--«Allez!... partez... emmenez le petit et son Arlésienne de
+malheur... Que je ne les voie plus!...»
+
+Dans l'ombre les voix se turent. Les blanches statues mutilées
+semblèrent frémir. Mais c'était une vapeur qui passait sur la lune.
+Il y eut aussi comme un froissement imperceptible, dans le coin le
+plus ténébreux, en arrière du portique. Un seul des trois hommes
+l'entendit, ou du moins s'en inquiéta. Ce fut Sémène, le valet
+silencieux.
+
+Il se leva nonchalamment, fit deux pas comme pour se dégourdir,
+puis un troisième pour cogner sa pipe contre l'angle d'une pierre,
+et la vider de sa cendre. Ce troisième pas l'amenait à l'extrémité
+du portique,--un bout de mur plein, avec des colonnes engagées.
+Vivement il regarda derrière. D'abord il ne distingua que du noir.
+Mais aussitôt se dessina une face pâle, où luisait un regard
+affolé. Une autre pâleur maintenant: deux mains qui se levaient,
+qui se joignaient en un élan de prière. Sémène, toujours muet, vint
+reprendre sa place.
+
+Flatcheff déclarait, après un blasphème:
+
+--«Ah! il sera bien content quand la chose sera faite. Et moi
+donc!... Pensez-vous que j'aie la vocation de devenir bonne d'enfant?
+Cependant, je ne ferai plus autre chose que de veiller sur ce damné
+moucheron tant qu'il existera. Moi qui veux rentrer en Russie, et
+jouir enfin du fruit de mes peines. J'ai assez trimé... J'ai assez
+risqué ma peau. La preuve c'est que je ne la rapporte pas tout
+entière...»
+
+Hors de l'ombre, dans le rayon de la lune, une main s'étendit, à
+laquelle manquaient le pouce et deux phalanges de l'index. Chair
+amoindrie entre les marbres brisés. Seule mutilation historique,
+authentique. Un Anglais en eût certainement réclamé le moulage.
+
+Le colloque dura encore un moment. Flatcheff expliquait son projet...
+Et quelle facilité, quelle sécurité! Aucune trace... rien.
+
+--«Justement, toi, Kourgane, tu es outillé... Tu as des instruments,
+des leviers, des cordes. C'est ton affaire, soulever des blocs de ce
+genre.
+
+--Eh bien, et ces bras-là,» observa Sémène en se tapant les biceps.
+«On peut se passer d'outils avec ça.»
+
+Kourgane objecta:
+
+--«Mais ma femme, Mauricette?... Comment lui enlever son moutard?
+Elle en raffole déjà. Comment empêcher qu'elle nous suive?
+
+--Bah! c'est la moindre des choses. N'a-t-elle pas confiance en
+Katerine? C'est Katerine qui trouvera le prétexte. Elle nous amènera
+le petit, au bon endroit, au bon moment.
+
+--On peut compter sur Katerine?...
+
+--Je la tiens,» proféra Flatcheff, avec un sifflement qui soulignait
+étrangement ces trois mots.
+
+Un frisson, un soupir glissèrent contre la pierre du portique. Sémène
+toussa brusquement, et s'écria:
+
+--«Voilà le vent qui se lève.»
+
+Et il ajouta très haut, comme s'il donnait un ordre, lui, le pauvre
+être de servitude:
+
+--«Allons! il faut rentrer.
+
+--Qu'est-ce qui te prend? Tu as peur de t'enrhumer?» firent les
+autres, en se tordant de rire.
+
+Cette nuit-là, Katerine, tout comme Flatcheff, qui jouait au maître,
+mit ses chaussures dehors, pour que le domestique les brossât. Chez
+les Kourgane, elle aidait Mauricette au ménage. Car elle avait repris
+des vêtements de femme,--les uns prêtés par son hôtesse, les autres
+parcimonieusement payés par son tyran. Elle nettoyait ses chaussures
+avec celles de l'autre femme et de l'enfant. Mais, ce soir, elle
+risqua la tentative de les mettre à sa porte. Et l'anxiété du
+résultat fut telle que, dans la maison endormie, elle se leva, sans
+allumer de lumière, et s'en alla tâter le plancher du couloir, au
+profond des ténèbres, pour savoir si l'on avait emporté ses souliers.
+
+Elle ne les trouva plus. Sémène avait dû les prendre avec ceux de
+Flatcheff.
+
+Sémène... Qu'était-ce que cet homme?... Nul doute qu'il ne l'eût vue,
+tout à l'heure, qu'il ne l'eût surprise aux aguets, l'oreille tendue
+à la conversation terrible. Un instant, elle s'était crue perdue.
+Il allait parler, révéler sa présence, son espionnage. Flatcheff la
+tuerait sur-le-champ. Ah! qu'il la tuât du coup, sainte Vierge! qu'il
+ne la réservât pas pour une lente vie de tortures!... Mais, tandis
+que la rude créature, malgré son énergie, défaillait d'effroi, elle
+entendit les sinistres causeurs poursuivre leur conciliabule, sur
+le même ton, sans que rien les interrompît. Sémène se taisait...
+d'une complicité tacite avec elle. Était-ce possible? Et alors...
+L'avertissement serait vrai?...
+
+Le matin suivant, Katerine, en inspectant ses chaussures, vit, du
+premier coup d'oeil, que la semelle intérieure avait été soulevée.
+Quel émoi! quelle palpitation du coeur! Un minuscule papier apparut,
+où se distinguaient de fins caractères russes.
+
+
+«_Consentez à tout. N'ayez crainte. Celui qui paraît commander obéit
+à son destin_.»
+
+
+Un désappointement étreignit Katerine. Cet ordre: «_Consentez à
+tout_,» la troublait. Consentir à quoi? Même à l'effroyable crime
+entrevu: l'assassinat d'un enfant? Que lui dirait-on d'autre pour
+s'assurer qu'elle n'entraverait rien? Pas un mot sur Pierre Marowsky,
+cette fois. S'il était libre, s'il s'entendait avec Sémène, pourquoi
+n'accourait-il pas? Et cette phrase: «_Celui qui paraît commander
+obéit à son destin_,» que signifiait-elle? Elle semblait viser
+Flatcheff. Mais ce pouvait être aussi bien quelque ironique formule
+de résignation.
+
+Katerine fit disparaître ce papier comme le précédent. Mais ses
+dents, qui le déchirèrent, n'y trouvèrent pas la même violente saveur
+d'espérance.
+
+Vers la fin de l'après-midi, comme le jour déclinait,--dans un
+ciel pur, d'un bleu qui pâlissait sans perdre sa transparence de
+cristal,--Flatcheff dit à Katerine:
+
+--«Viens te promener un peu avec moi. J'ai à te parler.»
+
+Étonnée, vaguement inquiète aussi, elle quitta, côte à côte avec lui,
+la maison des Kourgane.
+
+--«Écoute,» lui dit-il. (Il parlait le dialecte petit-russien, et
+par conséquent ne se préoccupait guère des passants, d'ailleurs bien
+rares.) «Le moment est venu de montrer que tu m'es dévouée.
+
+--Tant mieux!» fit-elle, tandis que la flamme de ses yeux noirs se
+baissait vers le pavé.
+
+--«Observe bien le chemin que nous suivons,» reprit Flatcheff, «tu le
+referas ce soir. C'est pourquoi je t'emmène à la brune, pour que les
+choses aient le même aspect. La lune luira. Tu verras donc presque
+plus clair que maintenant. Nous n'allons pas loin. Fais attention.
+Il ne faut, quand tu reviendras seule, ni te tromper, ni questionner
+personne.»
+
+Afin de laisser librement s'exercer sa faculté d'observation, l'homme
+ne lui parla plus.
+
+Ils tournèrent les Arènes, suivirent un dédale de petites rues, puis
+se trouvèrent sur une large avenue. Quelques feuilles persistaient
+encore sur les micocouliers, plantés en double rang, le long de
+chaque trottoir. A travers les branches, vers le couchant, le ciel
+paraissait en or. La lente vie méridionale arrêtait sa nonchalance
+sur les bancs poussiéreux, dans le soir tiède. Des gamins, jouant au
+bouchon, regardèrent avec stupeur les deux Russes, qui traversaient
+en ligne droite, sans se soucier de les interrompre. Des indigènes
+eussent fait le détour, si encore ils ne se fussent attardés à juger
+les coups.
+
+Au delà de l'avenue des Alyscamps, une espèce de sentier, tout de
+suite, les conduisit dans un endroit sauvage. Des eucalyptus, avec
+leur feuillage métallique et sombre, faisaient brusquement la nuit.
+Les pieds butaient sur un terrain inégal. A gauche, Katerine vit
+s'ouvrir en contre-bas une espèce d'esplanade herbue, et briller
+l'eau d'un réservoir. Puis la pente s'accentua. Par une barrière
+ouverte, on franchit la voie du chemin de fer. Quelques pas encore...
+
+Katerine s'arrêta, exhalant une exclamation,--saisie par l'étrangeté
+de la perspective,--un peu terrifiée, mais surtout bouleversée, au
+fond de son âme sauvage, par une involontaire admiration. Émouvante
+poésie, capable de l'arracher à elle-même, dans une telle heure! Des
+arbres, des pierres sépulcrales, une église en ruines... Une longue
+avenue, baignée par un glauque crépuscule, tandis, qu'au fond, sur
+l'or du couchant, à travers les branches nues et noires, pleuvaient
+les roses des parterres mystiques, des roses de sang et de feu.
+
+Jamais, jamais plus, l'allée triste et magnifique, l'Allée des
+Tombeaux, suprême vestige des Alyscamps d'Arles, n'arrachera aux
+lèvres des hommes ce cri, dont la surprise de leurs coeurs saluait sa
+funèbre beauté. Les énormes peupliers centenaires, qui, même en ce
+jour de décembre, amaigris, défeuillés, formaient encore une double
+muraille, si majestueuse, au-dessus des sarcophages alignés,--ces
+peupliers, semblables à des ifs géants, tels qu'on en voit dans
+les sublimes jardins de la Villa d'Este, près de Tivoli, et dans
+les jardins Giusti, à Vérone, ont été coupés durant l'automne de
+1909. Non pas entièrement, mais à la moitié de leur hauteur. Leurs
+cimes aiguës, tombées pour toujours, ont brisé dans leur chute
+l'enchantement. Qu'est devenu ce lieu incomparable, aujourd'hui
+dépourvu de leur élan, de leur frisson, de leur ombre, de leur
+enivrante nostalgie?
+
+Devant les yeux de la fille des steppes, ils se dressaient encore,
+tandis qu'à leurs pieds se pressait la foule des sarcophages énormes.
+Au bout de la mélancolique avenue, l'église Saint-Honorat, sa tour
+romane, ses cintres à jour, ses arceaux croulants, découpaient, ruine
+précieuse comme un bijou, leurs formes charmantes, sur un ciel d'une
+flamboyante douceur.
+
+--«Où sommes-nous? Est-ce un cimetière?...» balbutia Katerine.
+
+Émue, recueillie, sa voix n'exprimait plus la crainte, mais
+l'extase qu'il y aurait à mourir là. Par une réminiscence qu'elle
+ne s'expliquait pas, les horizons sans bornes du Dniéper, les soirs
+déchirants où le soleil mourait dans les brumes de pourpre, au
+lointain des solitudes, lui oppressaient l'âme, comme dans sa petite
+enfance. Les années infâmes de sa vie s'effacèrent, dans l'absolution
+de l'émoi surhumain. Un sanglot creva sur ses lèvres.
+
+--«Viens,» dit Flatcheff, qui lui saisit le poignet.
+
+Elle se laissa faire, souhaitant qu'il eût résolu de la tuer là. Mais
+il la conduisait dans un chemin pire que celui de la mort.
+
+Bientôt tous deux marchèrent parmi l'immobile armée des sépulcres.
+La multitude, l'énormité de ces cuves de pierre stupéfiaient la
+jeune femme. Un grand nombre étaient béantes et vides. D'autres
+s'écrasaient sous leur couvercle massif. Quelques-unes s'élevaient
+sur un piédestal. Et il y en avait d'orgueilleuses, enfermées entre
+des grilles, isolées dans une chapelle encore debout.
+
+Pas un être vivant, sauf les deux Russes. Les Alyscamps sont un des
+lieux les plus solitaires du monde. Quand un voyageur n'y promène
+pas sa rapide curiosité, personne ne s'y aventure. Les Arlésiens,
+qui laissèrent saccager leur nécropole fameuse par le tracé de
+la voie ferrée, par la construction d'une usine à gaz, et,--tout
+récemment,--par ce sacrilège, la décapitation des peupliers, les
+Arlésiens, qui firent commerce des sculptures funèbres, qui vendirent
+aux antiquaires les reliques de leur passé, évitent la désolation de
+cette avenue, où ils ne rencontrent que des remords et le fantôme
+gémissant de la Beauté.
+
+--«Regarde bien où tu es, maintenant,» ordonna Flatcheff, arrêtant
+soudain sa compagne. «Tu as des points de repère... Tiens, ce caveau,
+avec sa flèche gothique, au bord même de l'avenue. Il sera très
+distinct, ce soir. La lune l'éclairera en plein, tandis qu'ici, en
+face, nous serons dans l'ombre. D'ailleurs, dès que je t'apercevrai,
+je sifflerai... comme cela.»
+
+Il émit une modulation perçante. Des chauves-souris s'effarèrent. Un
+faible écho répondit.
+
+Docilement, Katerine examinait les objets d'alentour, pour se
+rappeler. En cet endroit plus écarté, la ruine et la solitude
+devenaient le hideux abandon. Des détritus de l'usine à gaz,
+amoncelés contre une barrière vermoulue, s'épandaient jusqu'auprès
+des pierres sacrées. Des odeurs méphitiques flottaient. Dans le soir
+vert, on distinguait l'effroyable laideur des dégagements et des
+dégorgements de l'usine. Le mirliton gigantesque de sa cheminée,
+crachant une fumée aux volutes lourdes, opaques, infectes, narguait
+par sa hauteur l'élégance fuselée des nobles arbres. Il semblait
+perversement leur envoyer ses immondices, que les ondulations de
+l'air portaient vers eux. Fâcheux symbole.
+
+Katerine, suffoquée par l'âcre odeur, s'appuya contre un sarcophage.
+Ce mouvement lui fit remarquer de surprenants détails. Le couvercle
+de ce sarcophage,--formidable masse de pierre,--bâillait comme
+celui d'une boîte qu'on entr'ouvre. Deux rondins de bois, placés
+verticalement, entre son rebord et le rebord de la cuve, le
+maintenaient ainsi soulevé. Autour de ces rondins, de fortes cordes
+étaient enroulées et liées. Leur libre extrémité pendait en dehors.
+Et cette disposition semblait faite pour qu'en tirant vigoureusement
+et simultanément les cordes, les rondins arrachés laissassent
+retomber le poids écrasant du couvercle. Des outils, un cric, des
+leviers, rangés tout près, attestaient un travail récent. Enfin, un
+sac, gonflé d'une poudre blanche, qui parut à Katerine du plâtre, se
+dissimulait mal parmi des éboulis tout proches.
+
+--«Quel est donc l'ouvrage qu'on fait là?» demanda-t-elle,
+frissonnante d'un pressentiment sinistre.
+
+--«Tu le verras cette nuit,» prononça Flatcheff.
+
+Et il eut un sourire abominable.
+
+--«Cette nuit?
+
+--Oui, puisque tu viendras. Tu nous rejoindras ici,--pas avant une
+heure du matin, à cause de ces imbéciles d'Anglais, qui choisissent
+toujours le clair de lune pour visiter les Alyscamps. Mais, à partir
+de minuit,--quand les douze coups ont sonné pour les amateurs de
+spiritisme et d'apparitions,--plus personne. Tu nous trouveras, moi,
+Kourgane et Sémène.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Tu le verras... je te dis... Ah! tu nous amèneras l'enfant.
+
+--L'enfant?» répéta Katerine, défaillante.
+
+--«Oui. Toi seule le peux. Tu demanderas à Mauricette de le coucher
+dans ta chambre. J'ai suggéré le changement au petit. Ça l'amusera.
+Il aime que tu l'endormes avec les chants de la steppe. Tu lui
+promettras une histoire de loups. Rien n'est plus facile. Mauricette
+a confiance en toi.
+
+--Mais il criera, il appellera...» balbutia Katerine.
+
+--«Tu l'emporteras tout endormi. S'il est trop lourd, tu le mettras
+ensuite à terre. Mais jusqu'au tournant des Arènes... un poussin de
+quatre ans--tu es assez forte.
+
+--Mon Dieu!» s'écria la malheureuse fille, dont les yeux
+s'élargissaient d'épouvante. «Vous voulez le tuer!...
+
+--Qu'est-ce que ça peut te faire, à toi?» riposta Flatcheff.
+
+--«Un enfant!...
+
+--Il ne souffrira pas. Un tour de pouce,»--fit-il, en avançant le
+seul qu'il eût encore,--un horrible pouce, à la première phalange
+trop longue, et spatulée,--«puis, houp! là dedans, avec ce sac de
+chaux versé dessus, et le couvercle retombé... Il faudra mille ans
+pour retrouver sa trace.»
+
+Le misérable désignait la monstrueuse cuve de pierre, avec sa cavité
+bâillante. L'imagination horrifiée de Katerine y vit glisser le petit
+corps... De la chaux... Il avait pensé à cela, l'infernal scélérat, à
+cette substance insinuante, corrosive, qui, du beau petit être ferait
+une poussière informe, desséchée, sans même ce reste de vie,--vie
+effroyable,--qui s'appelle la décomposition. Rien n'émanerait, pas
+une odeur. Le couvercle hermétique cacherait, pour des siècles
+peut-être, en effet, le secret d'un tel crime. D'ailleurs, parmi
+tous ces sépulcres, comme celui-là était bien choisi, hors des
+ferveurs artistiques, éloigné de l'avenue à la grâce funèbre, dans le
+voisinage odieux et empesté de l'usine!
+
+Serait-ce possible? Les beaux Alyscamps voileraient-ils une pareille
+chose? Aucune âme indignée ne jaillirait-elle d'un de ces milliers de
+sépulcres, pour empêcher l'oeuvre d'abomination?
+
+--«Tu sais, Katerine,» reprit l'homme,--ou plutôt celui qui avait une
+face d'homme,--«il te faut choisir. Ou tu nous amèneras l'enfant...
+ou c'est toi que nous irons chercher pour te faire finir la nuit de
+ce côté. Et tu la trouveras plutôt longue à finir, je t'en réponds.»
+
+La chair de la malheureuse se hérissa. Tant de cruauté luisait sur
+ce visage, qu'elle devina une passion de tortionnaire, la préférence
+qu'il aurait à la trouver rebelle, pour assouvir sa fantaisie d'un
+supplice. L'innocent... on n'oserait pas le martyriser, tout de même.
+Puis, c'est trop fragile... ça meurt trop vite.
+
+Pour mieux la persuader, Flatcheff lui démontra qu'elle se perdrait
+sans sauver le petit. Après tout... quoi!... Ils n'avaient qu'à le
+prendre. Mauricette ferait un peu de musique... Et puis?... Quand
+elle serait fatiguée de se lamenter, il faudrait bien qu'elle se
+tînt tranquille. Elle ne livrerait pas son homme, pour un mioche
+qu'elle ne connaissait pas quinze jours avant, et qui ne lui était de
+rien.
+
+--«Seulement, n'est-ce pas? si nous pouvons éviter qu'elle s'en
+mêle...» conclut le bandit. «Parce que, tant qu'elle croira pouvoir
+l'empêcher, elle risquera peut-être une folie. Après... faudra bien
+qu'elle se résigne.»
+
+ * * * * *
+
+De neuf heures à minuit, ce soir-là, Katerine, debout à sa fenêtre,
+regarda monter la lune au-dessus des Arènes. Pétrifiée, elle ne
+sentait pas la fatigue d'être immobile. Son corps, son âme, engourdis
+d'une même stupeur, la laissaient indifférente à tout, sinon à la
+lente ascension de ce disque implacable, qui mettait dans le ciel
+des transparences d'argent, et se reflétait en scintillante pâleur
+parmi les découpures d'encre des arcades gigantesques. Quand elle
+serait là-haut, la lune fatidique, juste au-dessus de la tour
+carrée dont le moyen âge a surchargé le colosse romain, il faudrait
+bien que Katerine prît un parti. Jusque-là, elle ne penserait pas,
+elle ne prévoirait pas, elle ne songerait pas. Elle s'abîmerait
+dans l'horreur des choses. Elle ne serait qu'une palpitation de
+souffrance, à cette fenêtre perdue, dans la splendeur de la nuit,
+devant ces murailles séculaires, entre lesquelles des malheureux,
+sous la dent des bêtes ou le fer des gladiateurs, avaient hurlé leur
+agonie.
+
+Quel silence!... mon Dieu!... quel silence!
+
+Les trois hommes étaient partis,--les trois complices. Ils s'étaient
+éloignés bruyamment, gaiement, sous prétexte d'une partie de cartes
+au cabaret. Mais ils n'avaient quitté la maison qu'après avoir vu les
+deux femmes se disputer, en jouant, le privilège de garder leur petit
+pensionnaire. Katerine le réclamait. Mauricette ne voulait pas le
+céder. L'enfant riait d'abord. Puis, tout à coup, fondait en larmes.
+
+--«C'est moi que tu veux, mon bijou?» demandait Mauricette.
+
+Il secouait sa tête aux boucles dorées.
+
+--«C'est moi?» s'écriait Katerine.
+
+Et le pauvre petit, dans une explosion de sanglots:
+
+--«Non, non!... c'est nounou... et pépé Fa, et papa Raymond...
+Papa!... papa!...
+
+--Tu le verras ce soir, ton papa, si tu vas dormir gentiment dans
+la chambre de Katerine,» prononça Flatcheff, adoucissant sa voix en
+câlinerie.
+
+La Risslaya regarda cet homme. Elle avait vu des bêtes fauves. Étant
+toute petite, une nuit, à travers la steppe, elle se trouvait dans
+le traîneau de ses parents, poursuivi par une bande de loups. Leurs
+yeux luisants... leur souffle... Elle en garderait éternellement
+l'épouvante... Mais c'étaient des bêtes carnassières, qui suivaient
+franchement leur instinct. Celui-là!... celui-là!... Il supportait,
+levés vers lui, les beaux yeux du petit garçon,--ces yeux bleus
+le jour et noirs à la lumière, mais toujours rayonnants d'une même
+candeur. Maintenant, une joie émouvante les emplissait.
+
+--«Je verrai papa?...
+
+--Puisque je te le dis.
+
+--On me réveillera, alors?... Tu me dis de dormir.
+
+--On te réveillera.
+
+--Oh! Katine... Katine, emmène-moi faire dodo... Ne chante pas, ne me
+dis pas un conte. Je veux dormir tout de suite... tout de suite...
+pour voir plus tôt papa.»
+
+ * * * * *
+
+La lune parvint au-dessus de la tour,--de la sinistre tour--énorme
+cube d'ombre dominant la ruine argentée.
+
+Katerine se tourna. Elle regarda le petit lit. Aucune lumière n'était
+allumée dans la chambre. Mais, dans la nuit si claire, elle distingua
+parfaitement la tête bouclée sur l'oreiller, le visage délicieux,--un
+de ces visages d'enfants dont les peintres ont fait ceux des anges
+sans en exagérer la grâce. Elle s'approcha, se pencha. Le petit
+ouvrit des yeux éblouis de rêve, dit: «papa...» puis referma les
+paupières aussitôt, retomba dans le sommeil.
+
+Katerine le baisa doucement, très doucement, sur le front, et sortit.
+
+Par les rues silencieuses de la petite ville, elle s'en alla. Des
+Arènes aux Alyscamps, le trajet n'est pas long. La jeune Russe
+marchait avec lenteur. Parfois elle s'arrêtait, en hésitant.
+Irait-elle?... L'idée de fuir la hantait. Mais comment fuir? Où se
+réfugier? La malheureuse fille ne possédait pas un centime. Mendier
+son pain jusqu'à Paris, où elle retrouverait Tatiane... cela ne lui
+faisait pas peur. Encore fallait-il s'éloigner assez vite, par des
+chemins assez sûrs, pour n'être pas rattrapée par son persécuteur.
+Rien n'était moins aisé, dans ce lieu totalement inconnu, surtout
+avec un tel homme.
+
+«Mieux vaut,» pensa Katerine, «risquer le tout pour le tout.»
+
+Sa main, crispée sur sa ceinture, y palpa le manche d'un couteau de
+cuisine, un couteau pointu, dérobé chez les Kourgane. Son plan était
+arrêté. Elle dirait aux trois hommes que l'enfant s'était réveillé,
+qu'il avait crié, et que Mauricette s'était opposée par force à ce
+qu'elle l'emmenât. On la laisserait bien aller jusqu'au bout de la
+phrase avant de la malmener. L'excuse était si vraisemblable. Cela
+lui donnerait le temps de prendre son couteau bien en main et de
+viser la poitrine de Flatcheff,--où elle l'enfoncerait jusqu'au
+manche. Après... les autres feraient d'elle ce qu'ils voudraient.
+Elle aurait accompli sa mission. Et, qui sait? Peut-être ainsi
+sauverait-elle l'innocent? Sémène et Kourgane, délivrés du joug
+odieux, n'auraient pas le coeur de tuer le petit ange. Plus rien ne
+les y inciterait.
+
+Décidément, c'était cela qu'il fallait faire. De l'énergie, elle
+n'en manquait pas. De l'adresse, de l'agilité,--une agilité de chat
+sauvage,--comment ne pas compter sur ces dons-là? Elle sentait se
+détendre le rapide ressort de ses muscles. Et, rendue allègre par sa
+résolution, elle bondissait maintenant d'un pas élastique, parmi les
+alternatives d'ombre et de lune. Sans peine, avec son instinct de
+nature, elle retrouva le chemin.
+
+La clarté, bleuâtre, étincelante par places, mourait à d'autres en
+des ténèbres tragiques. L'Allée des Tombeaux offrait cette magie que
+ne lui prêteront plus les resplendissants clairs de lune, puisque les
+rayons de rêve feront apparaître plus distincts, plus lamentables,
+les moignons d'arbres--tout ce qui reste de ses sublimes peupliers.
+Lieu d'une beauté incomparable, que n'émouvait pas l'abomination
+humaine, l'horrible mystère mêlé à son mystère de grâce. Les
+Alyscamps, au clair de lune, c'était vraiment ces Champs-Élysées
+immortels, dont ils portent le nom,--un séjour de l'au-delà, un asile
+surhumain.
+
+Katerine, se glissant entre les sarcophages, aperçut bientôt le
+caveau gothique, désigné par Flatcheff comme point de rendez-vous. Du
+côté éclairé de l'allée, il s'érigeait dans une blancheur de lune.
+
+La forme noire de Katerine l'atteignait à peine que vibra la strideur
+modulée du signal de Flatcheff. La misérable créature s'arrêta,
+pénétrée, malgré tout son courage, d'un effroi sans nom. Angoisse
+qu'elle n'avait pas prévue, et qui la paralysait. C'en était fait.
+Elle était bien perdue. Ces hommes, dans l'ombre... elle ne les
+voyait pas. Eux, déjà, savaient qu'elle venait seule, qu'elle
+n'amenait pas l'enfant. Marcher de leur côté, c'était aller vers
+le coup mortel, inattendu, invisible... Elle voulut leur crier la
+phrase préméditée. Mais comment élever la voix, au sein de la nuit
+redoutable, dans ce champ de sépulcres? Suffoquant d'épouvante, elle
+envia ceux qui habitèrent ces cuves profondes, sous l'étouffement
+des couvercles de granit. Et la folle invocation lui revint, monta
+éperdument de son coeur: «Aucune âme indignée ne surgira-t-elle de
+ces milliers de tombes pour anéantir le bandit, pour en délivrer la
+terre?»
+
+Hallucinée, elle crut à l'illusion du prodige. Du sarcophage le plus
+proche se levait l'ombre vengeresse. Dieu!... Eh quoi?... quelle
+ressemblance!... Ce spectre prenait des traits humains... Ah! elle
+divaguait, en effet... N'imaginait-elle pas reconnaître Pierre
+Marowsky?
+
+Un cri,--un horrible cri,--un rugissement de fauve, jaillit de
+l'obscurité.
+
+Aussitôt, ce fut une réalité merveilleuse. Tout fut clair, simple,
+déterminé d'avance. N'était-ce pas ce qui devait arriver?... La
+déviation brusque du sort effaçait le possible de tout à l'heure.
+Dans l'irruption de la délivrance, Katerine oublia qu'elle fut une
+minute la créature d'indicible misère, vers qui nulle aide ne se
+tendrait dans l'horreur irrévocable. Pierre Marowsky, bondissant hors
+de sa cachette, avait déjà rejoint ceux qui l'attendaient: Kourgane
+et Sémène. Dès que les deux hommes l'eurent vu se dresser,--averti
+par le signal que Flatcheff pourtant ne lui destinait pas--ils
+avaient abattu sur le traître leurs quatre mains rudes, et ils
+l'immobilisaient. C'est alors qu'il jeta la clameur furieuse, dont le
+choc ouvrit à la vérité l'âme incrédule de Katerine.
+
+Celle-ci le considérait de tout près, maintenu qu'il était par les
+deux autres. Elle vit, sur cette face de scélérat, la terreur sans
+espoir dont elle-même se convulsait quelques minutes auparavant.
+Terreur qui n'était rien encore, avant que l'agent provocateur eût
+discerné la silhouette, puis le visage, de Marowsky. Lorsqu'il
+se fut rendu compte, le lâche n'essaya même pas de faire bonne
+contenance. Il serait tombé à genoux, sans la vigueur des bras qui
+le retenaient. Des balbutiements de petit garçon qu'on va châtier,
+des supplications, des explications imbéciles, se pressèrent sur ses
+lèvres:
+
+--«Mon bon Marowsky! Mais tu ne sais pas, sans doute... J'allais te
+faire délivrer... Ce n'est pas en ennemi que tu viens, au moins...
+Ah! que tu aurais tort... Écoute... Mais, d'abord, reconnais-moi...
+Reconnais ce Toulénine, ton chef... ton vieil ami...»
+
+Ses mains prisonnières, par une saccade brusque, parvinrent à saisir
+sa fausse barbe, qu'il arracha. Ignoble geste... Ils distinguèrent,
+alors, sous la lune, tout ce qu'une face humaine peut dévoiler
+d'abjection. La lividité tressaillante de ses traits, ses yeux de
+démence, sa bouche tordue de mensonge et de vile humilité inspiraient
+trop de dégoût pour laisser naître la compassion.
+
+Marowsky le contempla une seconde, puis, sans lui répondre, dit aux
+deux autres:
+
+--«Attachons-le d'abord. Ensuite, vous lui parlerez.»
+
+Ils le ligotèrent avec une des cordes fixées aux rondins qui
+soutenaient le couvercle du sarcophage et qu'ils en détachèrent. Ils
+le ficelèrent ainsi, debout contre un arbre. Puis ils lui passèrent
+autour du cou un noeud coulant fait avec la seconde corde. Ils
+en fixèrent l'extrémité à une branche qu'ils abaissèrent, et que
+Marowsky, avec cette force qui arrêtait des meules, retint à la
+hauteur de sa poitrine. Flatcheff constata que lorsque son ennemi
+lâcherait cette branche, elle remonterait comme un ressort qui se
+détend, entraînant la corde, et qu'il serait étranglé. Il perçut même
+ce dialogue, qui devait lui enlever toute espèce de doute, s'il lui
+en restait:
+
+--«Dis donc, Pierre,» observa Sémène, «as-tu mesuré la secousse? Si
+elle est trop forte, cela pourrait détacher la tête... Nous aurions
+du sang. Il n'en faut pas.»
+
+Marowsky ne répondit que par un signe. Alors Sémène se tourna vers
+Flatcheff:
+
+--«Je suis,» dit-il, «Sloutvine, un élève du professeur Kachintzeff,
+le père de Tatiane. J'étais du complot à la suite duquel, lui,
+innocent, il fut envoyé en Sibérie. Je sais que tu l'avais dénoncé.
+Voici quatre ans que je me suis fait domestique, que j'ai servi
+patiemment, pour obtenir des références, pour arriver dans une maison
+comme celle d'Omiroff. Depuis l'affaire de la Petite-Barrerie, je
+n'ai pas cessé d'être en rapport avec Pierre et Tatiane. Nous t'avons
+condamné à mort. Nous allons t'exécuter.»
+
+Kourgane, à son tour, s'approcha.
+
+--«Flatcheff, j'étais de bonne foi quand j'ai pris la résolution
+de vivre tranquille, en France, et d'abandonner la cause
+révolutionnaire. Jusqu'à hier même, je refusais à Sémène d'agir
+contre toi, malgré tes crimes,--malgré l'abomination de la
+Petite-Barrerie. Mais tu as voulu tuer un enfant... Ça, c'était trop.
+Je suis avec ceux qui t'ont condamné à mort. Nous allons t'exécuter.»
+
+La face de Flatcheff penchait vers sa poitrine. Immobile dans ses
+liens, il paraissait déjà mort,--mort de peur. Pourtant il souleva
+sa tête ballottante. Ses yeux égarés cherchèrent quelqu'un. Ils
+aperçurent, contre un sarcophage blanc, une robe noire de femme.
+
+--«Katerine!...» soupira le damné. «Katerine... dis-leur quelque
+chose... Aie pitié... Ah!...»
+
+La robe noire glissa dans le reflet lunaire, s'enfonça, fondit dans
+l'obscurité. La sauvage Risslaya même ne pouvait endurer la scène
+affreuse. Elle s'enfuit entre l'alignement des sépulcres. Mais elle
+murmura résolument:
+
+--«Ils font bien.»
+
+Elle s'éloignait à temps. Marowsky lâcha la branche. On eût dit d'un
+bras implacable. Le peuplier des Alyscamps accomplit le geste qui tue.
+
+(Est-ce donc cette oeuvre-là que ses frères expient avec lui,
+décapités de leurs cimes, dépoétisés, séchant sous l'opprobre?)
+
+Le rite fut exécuté d'un élan net, formidable. La tête ne se détacha
+pas comme l'avait craint Sémène. Mais le corps tressauta dans ses
+liens, et le coup sec brisa la nuque.
+
+Vivement, Pierre et ses compagnons détachèrent le mort, le glissèrent
+à l'intérieur du sarcophage, vidèrent par-dessus lui le sac de chaux,
+qui, dans l'humidité des tissus, deviendrait de la chaux vive,
+consumerait la triste dépouille. Puis, rattachant les cordes aux
+rondins, ils s'y attelèrent,--Sémène et Kourgane d'un côté, le seul
+Marowsky de l'autre. Un signal, un effort... Les morceaux de bois
+sautèrent ensemble. Le monolithe énorme retomba d'un seul coup.
+
+Bruit lugubre, qui retentit dans toute l'Allée des Tombeaux, et que
+répercutèrent les ruines. Bruit qui s'éteignit peu à peu, sauf dans
+le coeur de ces trois hommes, marchant, silencieux, sous la lune. Les
+profondeurs de leurs âmes en tremblèrent longtemps encore, pendant
+que la paix--une paix infinie,--redescendait sur les beaux Alyscamps.
+
+Un peu de poussière humaine dans un sépulcre... Était-ce là de quoi
+troubler ce Jardin de la Mort? La lune, entre les branches nues,
+glissait,--comme elle glissa aux hivers des siècles... de tant de
+siècles! Et il n'y eut qu'un secret de plus, parmi les innombrables
+secrets que chuchotent aux parois des tombes ceux qu'on y couche,
+éperdus de souvenirs et désespérés de ne plus vivre.
+
+
+
+
+X
+
+LA RENCONTRE DU PASSÉ
+
+
+Lorsque Flaviana, à la grille du Vieux-Moutier, s'était décidée à
+suivre la fille du garde, elle avait d'abord marché sans prendre
+conscience de ce qui l'entourait. Le décor, entrant dans ses yeux,
+n'allait pas jusqu'à son âme. Ce parc, dont l'hiver agrandissait les
+perspectives, ressemblait à tous les parcs. Peu lui importaient les
+détours des allées, ni la façon dont les arbres se groupaient sur
+les pelouses. Revoir l'enfant,--hélas! elle ne l'espérait guère.
+La volonté de le lui soustraire était apparue trop déterminée.
+Mais, du moins, rencontrer Omiroff, afin de le convaincre par les
+arguments, les engagements qu'elle apportait, c'est vers quoi se
+tendait son regard comme sa pensée. Le reste n'existait pas. Aussi
+ne saisissait-elle aucune des explications que lui donnait sa
+conductrice relativement à l'historique du monastère et des jardins.
+Toutefois, au moment où celle-ci lui dit:
+
+--«Regardez, madame, d'ici vous commencez à découvrir l'abbaye.»
+
+Flaviana, dont les yeux se levaient machinalement, s'arrêta net,
+jetant une exclamation étouffée.
+
+--«C'est beau, n'est-ce pas?» observa la jeune fille.
+
+La visiteuse ne répondit rien, se remit en marche, tournant la tête
+de côté et d'autre, examinant le paysage que, tout à l'heure, elle ne
+regardait pas. Son attention, si brusquement éveillée, avait quelque
+chose d'halluciné, de troublant.
+
+Celle que Flatcheff avait appelée Olga, étonnée par l'allure bizarre
+de la dame, essaya de la faire parler, en répétant:
+
+--«Vous trouvez cela beau, n'est-ce pas?
+
+--J'ai vu... j'ai déjà vu...» balbutiait Flaviana,--moins pour
+répondre que pour s'affirmer la réalité d'une incroyable sensation.
+«Oui... j'ai certainement vu cette allée de sapins, cet étang...
+Et, là-bas, cette arche coupée en deux, cette muraille couverte de
+lierre...»
+
+Soudain, elle interrogea la jeune fille:
+
+--«C'est bien une abbaye en ruines? Ce n'est pas une maison
+d'habitation?
+
+--C'est l'abbaye... le Vieux-Moutier... Oui, madame.
+
+--On ne l'habite pas?» insista la danseuse.
+
+--«Oh! non, madame. Comment voulez-vous?... De grandes salles
+ouvertes à tous les vents... Vous allez voir...»
+
+Elles entrèrent.
+
+Effectivement, l'ancienne demeure de l'Ordre des Feuillants ne
+semblait pas un logis très hospitalier, surtout en ce glacial
+après-midi de décembre. Flaviana parcourut, au rez-de-chaussée, la
+salle du chapitre et le réfectoire, dont les colonnes, à chapiteaux
+de feuillage, se trouvent aujourd'hui enterrées d'un mètre au-dessus
+de la base. La terre inégale, pénétrée d'humidité, lui glaçait les
+pieds, sans qu'elle y prit garde, à travers ses fines chaussures. Le
+crépuscule amoncelait des ombres entre les ogives. Et, dans ce lieu
+lugubre, la jeune femme, découragée, n'essaya même plus de renouer
+ses souvenirs.
+
+Vivement, elle s'engagea dans l'escalier de pierre, tournant en vis
+dans la tourelle octogonale.
+
+En haut, la vue saisissante la dérouta davantage. L'ancien dortoir
+s'ouvrait devant elle, immense, malgré sa division en deux travées,
+que séparent d'admirables colonnes. Mais l'effet impressionnant
+venait de la double rangée de baies énormes formant autant de vides
+par où le rouge soir entrait, et dans lesquels se découpaient des
+tableaux du parc hivernal: groupes d'arbres aux grands gestes nus
+et tragiques,--profondes allées au sol feutré de rouille, aux
+lointains de gaze violette,--miroirs d'eau où mourait une lumière
+d'opale, nappes glauques de ciel parmi l'éboulis des nuages... Quels
+nuages!... Lourds, cuivrés, sulfureux, livides, où fleurissait tout
+à coup la plus éblouissante touffe de neige, tandis qu'ailleurs leur
+flanc d'un noir bleuâtre se liserait de feu. Tout cela entrait
+dans la salle aux arceaux gothiques, par les vastes ouvertures qui
+ajouraient la muraille. Les reflets du soir chargeaient d'une teinte
+verte, surnaturelle, l'atmosphère enclose dans l'antique dortoir.
+
+Flaviana se sentit écrasée de mystère. Un infini de désolation noyait
+sa pauvre angoisse. Qu'espérait-elle, dans la formidable détresse
+d'une telle heure, d'un tel lieu? Anéantie, ivre des suggestions
+désespérantes de ce féroce crépuscule, elle sortit, se tenant
+aux murs. Mais un cri jaillit de ses lèvres, tandis qu'elle se
+redressait, galvanisée.
+
+--«Petite!...» jeta-t-elle à la fille du garde.
+
+Et comme celle-ci se retournait:
+
+--«Petite malheureuse!... Pourquoi m'avez-vous menti?... On habite
+ici... Où sont-ils, ceux qui demeurent dans cette ruine?... Où est la
+grande chambre voûtée?... Vous savez, la chambre... Ah! cette fois,
+j'en suis sûre... C'est bien ici qu'ils m'ont apportée... Si j'avais
+su pour quelle agonie!...»
+
+La jeune Olga, terrifiée, l'implorait:
+
+--«Je vous en supplie... je vous en supplie, madame... Parlez plus
+bas!...
+
+--Ah! vous craignez qu'on ne m'entende.
+
+--Non, mais... c'est l'abbaye... On dit que les moines reviennent...
+Il ne faut pas leur manquer.
+
+--Vous êtes bien rusée, mon enfant... Sont-ce les revenants,
+dites-moi, qui se tiennent au chaud?... Tenez, là... tout près, de
+l'autre côté de ce mur.»
+
+Violemment, avec la force irrésistible de ses nerfs, Flaviana
+saisissait le poignet de la jeune fille, lui appliquait la main
+contre la paroi. La pierre était chaude. Un dégagement de cheminée
+passait sans doute dans l'épaisseur de la muraille. Ou peut-être la
+cheminée même s'y creusait. De bonnes bûches crépitaient là, tout
+contre.
+
+Quel était l'hôte qui s'égayait à leur flamme?
+
+--«Le prince Omiroff... Montre-moi comment aller à lui. Je te
+donnerai ce que tu voudras, ma mignonne... Parle... voyons... Aie
+pitié d'une mère... On ne saura pas que c'est toi. Ne pourrais-je
+deviner?... trouver?...»
+
+Au nom d'Omiroff, la fille du garde s'était convulsée de frayeur.
+Elle protestait: «Non... non!» éperdue, avec des sanglots dans la
+voix. Rien à tirer d'une épouvante aussi sincère. Flaviana le comprit.
+
+--«Eh bien!» s'écria-t-elle, «j'irai seule. Il y a des issues, des
+portes...»
+
+Elle s'élancait...
+
+Une grosse voix monta. De rudes accents, que répercutaient les échos
+des salles, des couloirs.
+
+--«Père!...» appela la jeune fille.
+
+Et, courant vers l'escalier, elle répondit en russe, avec animation.
+
+Une lueur s'éleva dans la tourelle. L'homme gravissait les marches,
+apportant une lanterne.
+
+--«Ben, quoi?» fit-il,--adoptant cette fois le français, qu'il
+parlait d'ailleurs aisément.--«On ne visite pas si tard. Faudrait
+voir tout de même à vous en retourner, madame, sauf votre respect.»
+
+Ce gros homme, avec une face couperosée par l'alcool, sous une
+tignasse fauve plantée jusqu'aux sourcils, n'était pas d'un aspect
+rassurant. Mais la fièvre d'un désir plus fort que la peur emportait
+Flaviana.
+
+--«Mon brave homme... voilà tout ce que j'ai d'argent sur moi...
+Voilà mes bagues, ma bourse en or... Allez seulement dire mon nom
+au prince... Que je lui parle cinq minutes... Il ne peut me refuser
+cela!...
+
+--Quel prince?...» fit le garde, prenant soudain l'air hébété.
+
+--«Madame croit qu'on habite ici, parce que ce mur est chaud,»
+expliqua sa fille, qui eut un rire sournois.
+
+--«Et tu n'as pas montré à Madame?...» dit l'autre avec une fausse
+bonhomie.
+
+Surprise, Olga ne répliqua rien.
+
+--«Venez, madame... C'est vrai qu'il y a l'ancienne chambre du
+prieur... On y fait du feu par les temps d'humidité, pour que tout ne
+tombe pas de moisissure. Si vous voulez la voir... Oh! elle n'a rien
+d'intéressant. Voilà pourquoi on ne fatigue pas les personnes à y
+aller. C'est pas d'un accès facile.»
+
+Tout en bavardant, de sa voix grasse et rauque, à laquelle il
+affectait de donner des inflexions gracieuses, l'homme s'engageait
+dans un couloir.
+
+--«Mais, nous tournons le dos,» objecta Flaviana.
+
+--«Parbleu... Il faut monter, puis redescendre. Pas de communication
+de ce côté... Y a toute une aile qui manque... Je vous dis... Pas
+facile... Vous allez voir... Mais, n'est-ce pas?... quand il s'agit
+de contenter le monde...»
+
+La danseuse le suivit. On la jouait. Elle n'en doutait plus. Mais
+comment faire? Le couloir cessa. Ou plutôt il continuait à ciel
+ouvert. Ce n'était plus qu'une marge de pierre, surplombant le vide.
+Un reste de jour éclairait encore suffisamment ce hasardeux chemin.
+
+--«Voilà... Ça vous tente toujours?... Vous voulez continuer?»
+demanda le garde, narquois.
+
+--«Oui,» dit Flaviana.
+
+Son pied de danseuse, son pied sûr et léger ne trébucherait pas.
+
+Cependant elle faillit s'abattre, non de vertige, mais d'un convulsif
+émoi. A travers le parc, maintenant brumeux, ténébreux, elle voyait
+fuir des phares rapides,--deux étoiles mouvantes, soudain éclipsées,
+puis reparues. Omiroff partait. Demain il serait hors de France,
+il filerait vers Pétersbourg, vers l'Asie, chaque jour plus loin,
+emportant son secret... tout l'espoir...
+
+Peu s'en fallut que Flaviana ne bondît--une hauteur de douze
+mètres!--Elle se voyait courant après la voiture, par les raccourcis
+des pelouses, la rattrapant... N'avait-elle pas des ailes, qui
+la soulevaient à son gré? Sa miraculeuse légèreté lui sembla sans
+bornes. Mais la folle impulsion ne se traduisit pas en acte. La jeune
+femme se raidit, cramponnée à une saillie de la muraille. Encore deux
+pas, et elle fut à l'abri.
+
+Machinalement, elle continuait à marcher derrière son guide. Une
+morne désespérance la glaçait. On pouvait ouvrir devant elle les
+appartements secrets du Vieux-Moutier... Elle savait bien qu'elle n'y
+trouverait personne.
+
+On lui fit monter des marches, on lui en fit descendre d'autres--pour
+l'égarer, gagner du temps. Elle allait, d'un pas somnambulique, la
+pensée déjà détachée de ce lieu, combinant des plans, des projets,
+enfiévrée par l'énergie des résolutions nouvelles. Mais une porte fut
+poussée. Un tressaillement profond secoua Flaviana. Des ondes froides
+parcoururent sa chair.
+
+--«La chambre du prieur,» fit la voix vulgaire à son oreille. «Vous
+voyez bien... Elle n'a rien de curieux. Le feu, dans la cheminée...
+c'est rapport à l'humidité, à la moisissure. Faut bien sécher tout ça
+de temps en temps.»
+
+C'était là!... Entre ces murs, son fils était né... Voilà ce décor,
+qui ne s'évoquait en elle qu'avec un frisson. Combien lugubre
+jadis à ses yeux, dans la palpitation des ailes de la mort. Cette
+voûte, ces fenêtres barricadées, cadenassées, aveuglées de volets
+intérieurs. Cette haute cheminée, où dansaient les flammes dont la
+clarté réveillait ses souvenirs. Elle avait vu ces jeux d'ombre et de
+lumière sur ces mêmes sculptures, à travers les heures somnolentes
+où elle se croyait déjà hors de la vie. Surtout elle reconnaissait la
+terrible figure de pierre, le dragon grinçant, en relief sur cette
+espèce de console, qu'on appelle en architecture un corbeau, et qui
+reçoit la retombée de l'arc doubleau de la voûte. Ah! comme elle
+s'était fixée en sa mémoire, la sinistre figure! Étrange conception
+du moyen âge, allégorie de monstre, figurant la laideur du péché. Il
+en existait deux dans cette salle, et, en regard, deux têtes d'ange.
+Et c'était la face la plus diabolique, la plus grimaçante que, par
+hasard, Flaviana devait contempler, en face de son lit.
+
+Elle le chercha du regard, ce lit, où elle avait tant souffert. Il
+n'était plus là. Quelques sièges, une table, traînaient dans la
+vaste pièce, sans la meubler. Mais un indice restait d'une récente
+présence. Un encrier sur la table, une bougie éteinte, dont l'odeur
+fumeuse flottait encore, des papiers épars, une plume, attestaient
+qu'on venait d'écrire là. Avant que le garde eût prévu son mouvement,
+la visiteuse s'élança, saisit la plume, en fit glisser la pointe sur
+son gant clair. Une raie se dessina. L'encre était encore fraîche.
+
+--«C'est sans doute la plume du prieur?» s'écria la jeune femme
+ironiquement. «Une plume de fer à l'époque des plumes d'oie, et
+une encre que les siècles n'ont pas séchée!... Le saint patron de
+l'abbaye fait donc des miracles?»
+
+L'homme eut un rire de malice brutale.
+
+--«Vous pouvez rire. Vous n'essayez plus de me donner le change.
+Votre tâche est remplie. Vous m'avez occupée pour laisser le temps
+à votre maître de s'éloigner. Et l'enfant aussi est loin, n'est-ce
+pas?... Maintenant, laissez-moi sortir. J'ai hâte d'être dehors...
+Tenez, voici pour votre peine. Délivrez-moi le plus tôt possible.»
+
+Elle tendit au garde une pièce d'or. Sa voix, son geste, indiquaient
+une résignation accablée.
+
+D'un pas lassé, presque lourd, cette créature aérienne parcourait à
+présent les corridors dallés, descendait les escaliers, aux marches
+usées par les sandales et l'ourlet des robes de bure. Cette fois,
+son guide la conduisit par le chemin le plus direct, sans lui faire
+repasser le dangereux balcon. Ils furent vite en bas.
+
+Alors, sans plus s'occuper du gardien ni de sa fille, laquelle,
+d'ailleurs, s'était éclipsée, Flaviana s'achemina, par l'allée
+carrossable, vers la grille. Mais, à plusieurs reprises, elle se
+tourna pour regarder ces murs qu'elle avait cru ne jamais retrouver,
+ne jamais revoir. Une pâleur flottait, plus le jour, pas encore la
+nuit. L'édifice ruineux y formait une masse de ténèbres. Quelques
+lignes distinctes, un faîtage, une galerie de colonnettes, un
+clocheton, se découpaient. En revanche, l'épaisseur du lierre mettait
+un noir plus noir sur tout un pan de façade. L'âme fascinée de
+Flaviana y revenait avec son regard.
+
+Comme la souffrance nous attache à certains coins du monde où elle
+nous a visités! D'avoir vécu là les premières heures de son amour
+brisé, de sa maternité frustrée, d'y avoir enduré les affres des
+tortures physiques, et la sensation plus horrible d'un anéantissement
+mortel, la funeste torpeur du chloroforme, Flaviana sentait un lien
+l'attacher à ces pierres et retenir des lambeaux de son coeur, tandis
+qu'elle s'en allait par les tristes allées du parc. Elle aurait voulu
+s'arrêter en ce lieu, méditer, pleurer, fouiller dans sa douleur
+éteinte, dans sa douleur présente... Pourquoi?... Peut-être pour
+assouvir le plus profond besoin de nous autres vivants, qui est de
+sentir la vie, d'interroger les muets témoins qui nous ont vus la
+vivre dans sa plus frémissante intensité. Attirée pourtant par la
+hâte d'agir, de courir à la poursuite de son enfant, Flaviana, dans
+ce soir d'hiver, regrettait de ne pouvoir s'attarder au Vieux-Moutier.
+
+Étrange lieu... Étrange soir... Étrange regret...
+
+Cette femme était la belle danseuse, dont le sourire, demain soir,
+flotterait sur une salle d'Opéra pleine jusqu'au cintre, tout
+électrisée de sa grâce, parmi la fantasmagorie des lumières... Et
+elle s'en allait, dans la nuit, parmi les souffles de terre et de
+tombe, avec une âme tout éperdue d'espace, de ténèbres, de souvenirs
+et de fatalité.
+
+Les heures que nous vivons dans le secret de nous-mêmes participent
+de l'éternité plus que les autres. Il y a des moments terrestres,
+et il y a des moments universels. La tristesse et la solitude
+élargissaient l'existence de la frêle étoile de théâtre jusqu'à
+l'incommensurable songe des étoiles du firmament.
+
+En arrivant à la grille du parc, Flaviana fut ressaisie par
+l'immédiate réalité. Sur le siège de son auto de louage, le chauffeur
+dormait. Elle eut quelque peine à l'éveiller, et, lorsqu'il eut
+les yeux ouverts, à le tirer de son ahurissement. Il roulait des
+prunelles effarées, ne se reconnaissant pas, ne se rappelant pas où
+il était.
+
+--«Ah! oui, madame... Bien... C'est vous qui m'avez pris au garage de
+la Grande-Armée. Mais, nom d'un chien! qu'il fait noir. Ah! ça, la
+nuit est donc tombée tout d'un coup.
+
+--Je vous ai fait attendre longtemps,» dit bénévolement la voyageuse.
+
+--«Ah! pardieu, non. Il n'y a pas cinq minutes que je me suis mis à
+pioncer comme ça.
+
+--Où est la jeune femme... non, je veux dire... le jeune homme, que
+j'ai laissé avec vous?...
+
+--Le jeune homme?... Quel jeune homme?...»
+
+Ce ne fut pas chose aisée de débrouiller ce cerveau tout appesanti
+de sommeil, et qui, peut-être, mijotait encore dans quelques vapeurs
+d'alcool condensées par l'air froid. Enfin, une vague réminiscence en
+sortit.
+
+--«Le jeune homme qui avait des yeux en coup de pistolet?... Oui...
+Ben, il est monté sur le siège avec un camarade... le siège d'une
+auto, une chouette guimbarde, partie en balade il n'y a qu'un
+instant.»
+
+Flaviana essaya de savoir s'il s'agissait de la première auto, celle
+qui emportait l'enfant,--ou de la seconde, dans laquelle Omiroff
+était parti (car elle les imaginait distinctes, et en cela elle ne se
+trompait pas). Mais c'en était trop pour les facultés d'observation
+du somnolent chauffeur. Flaviana remonta donc en voiture, non sans la
+crainte d'accrocher en route quelque charrette de paysan dépourvue de
+lanternes, avec un conducteur capable de s'endormir peut-être la main
+au volant.
+
+Toutefois, elle voulut se persuader que la disparition de cette
+femme bizarre, cette Katerine Risslaya (le nom lui restait nettement
+dans la mémoire), devait lui laisser une espérance. Qui sait?...
+Qu'elle fût avec l'enfant, pour le protéger, avec le prince, pour
+lui arracher quelque concession, pour le menacer de secrètes
+représailles, son rôle ne pouvait manquer d'être efficace.
+
+«Ne doutez pas de moi, si vous ne me retrouvez plus ici,» avait-elle
+dit.
+
+Une indéniable sincérité émanait de cette créature, que Flaviana
+cherchait vainement à définir.
+
+«Comme j'ai bien fait de lui laisser voir que je suis la mère!...
+Oui, c'est providentiel... Une femme... elle compatira... Mon
+petit!... mon petit!... Oh! si seulement elle peut m'apprendre ce
+qu'ils en ont fait, où ils l'ont emporté!...»
+
+Dans le coeur de la brillante ballerine, l'image de la fille
+hasardeuse, à figure de bohémienne, vêtue en jeune voyou, persistait,
+douce et chère comme celle d'une amie. Elle la revoyait à son côté,
+l'implorait, lui parlait. Dans l'ombre de la voiture, elle se surprit
+les mains jointes, disant tout haut:
+
+--«Ramène-le-moi!... Ramène-le-moi, pauvre inconnue!... De quelle
+tendresse je t'entourerai!... Ah!... que ne ferai-je pas!...»
+
+Lorsqu'on dut s'arrêter à l'octroi de Paris, le chauffeur, qui
+paraissait maintenant tout à fait réveillé, et guilleret de rentrer
+dans la lumière, dans l'animation de la capitale, vint se planter à
+la portière.
+
+--«Où faut-il conduire Madame?»
+
+Cette question interloqua Flaviana comme si elle n'y avait pas songé.
+Mais les idées indistinctes roulant dans sa tête pendant la durée du
+trajet allaient déterminer sa résolution. Elle n'hésita pas longtemps.
+
+Le chauffeur, devant son silence, proposa:
+
+--«Au garage, avenue de la Grande-Armée, où Madame m'a pris?...
+
+--Non,» dit-elle. «Place Vendôme, à l'hôtel du Danube.»
+
+Sa pensée secrète avait répondu pour elle. Un étonnement lui resta du
+son de sa voix, des paroles prononcées. Puis, autour de l'impulsion
+agissante, les raisonnements vinrent se grouper:
+
+«Je sais qu'il est à Paris. Les fleurs qu'il fait toujours porter
+dans ma loge étaient hier soir plus délicates, d'un arrangement
+plus personnel. Il a dû les choisir lui-même. Puis, son fauteuil,
+à l'orchestre, est resté vide. Durant son absence, un ami l'occupe
+toujours. Sûrement, il se trouvait dans la salle, mais réfugié au
+fond de quelque baignoire, comme il lui arrive souvent.»
+
+Depuis son duel avec le prince Omiroff, Frederick de Hawksbury
+témoignait à l'égard de Flaviana, sinon moins de ferveur, du moins
+plus de discrétion--une discrétion que la jeune femme elle-même
+jugeait exagérée. Elle éprouvait pour ce galant homme, qui l'avait
+servie si chevaleresquement, une affection faite surtout de
+reconnaissance et d'estime, mais où se mêlait un peu de cette grâce
+tendre qui, même en dehors de l'amour, fleurit l'amitié entre un
+jeune homme et une jeune femme. Elle eût souhaité qu'il le sentît et
+qu'il s'en contentât. Il le sentait trop. Et, loin de s'en contenter,
+il en souffrait. Lord Hawksbury affrontait naguère la froideur et les
+rebuffades de celle qu'il adorait, sans désespérer de la conquérir.
+Mais il ne pouvait maintenant supporter de la voir déployer pour lui
+un charme si suave, presque câlin, de rencontrer ce regard si doux
+dont elle interrogeait ses yeux, comme pour lui dire: «Pauvre ami,
+je vous aime bien. Voyons... ne voulez-vous pas guérir? Nous serions
+de si bons camarades!» Ah! cela était plus loin de l'amour que
+l'indifférence! Et quelle image cruellement décevante, du bonheur que
+cette divine créature pouvait donner!
+
+Il venait donc maintenant la voir danser, sans être aperçu par elle.
+Il ne fréquentait plus les coulisses du National-Lyrique. Approcher
+Flaviana devenait pour lui une épreuve d'autant plus redoutable
+que l'étoile, peinée d'une telle sauvagerie, manifestait davantage
+ses sentiments délicieux, essayant de le mettre en confiance, de
+l'apprivoiser.
+
+Elle ne le comprenait pas. Les femmes comprennent difficilement
+qu'on les fuie parce qu'on les aime. C'est l'effet d'un amour très
+haut, d'un amour rare, et l'expérience qu'elles en font n'est pas
+fréquente. Si subtil que fût le coeur de Flaviana, il restait
+féminin, et, par conséquent, impitoyable pour certaines souffrances
+masculines. Autrement, aurait-elle osé la démarche qu'elle tentait?
+Même sa passion maternelle eût été troublée d'un remords. Mais
+comment ne pas abuser de la puissance? Et quelle puissance détient
+une femme qui se sent aimée?
+
+Les conjectures de Flaviana se montrèrent exactes. Hawksbury était à
+Paris. Et la complicité du hasard voulut qu'il se trouvât justement
+chez lui quand l'étoile vint le demander à l'hôtel du Danube. Il la
+reçut, malgré toutes les résolutions de sagesse. La surprise d'une
+telle visite brisa son courage, l'émut à trembler. D'ailleurs, il se
+dit: «Pour qu'elle vienne, c'est qu'elle a besoin de moi, comme lors
+du duel...» Or, il pouvait résister à tout, sauf à la tentation de se
+dévouer pour la chère idole.
+
+Dans le salon de son appartement d'hôtel, que, malgré l'arrangement,
+les bibelots, il ne sauvait pas de la banalité, l'Anglais eut
+presque un sursaut d'étonnement devant sa visiteuse. Les fatigues
+de l'après-midi, les longues heures à se dévorer dans l'auto, les
+affres du Vieux-Moutier, l'énervement, le froid de l'âme, le froid
+du corps, dévastaient la délicate physionomie de Flaviana. Son long
+visage, étiré, fondait, s'effaçait, brûlé par la flamme noire des
+yeux agrandis, mangé par le cerne de bistre élargi autour de leurs
+paupières. Ces yeux ombreux, profondément enchâssés, semblaient
+se creuser encore sous la retombée des bouclettes brunes, que le
+poids du chapeau et les souffles humides du parc avaient rabattues
+jusqu'aux sourcils. La danseuse était si pâle que ses lèvres
+mêmes,--toujours fraîches et souvent avivées par le bâton de rouge,
+semblaient décolorées. La clarté du plafonnier électrique, tombant
+durement de haut, soulignait ce que son visage, tragiquement beau à
+cette minute, avait d'éprouvé, de défait.
+
+--«Flaviana!...» murmura lord Hawksbury.
+
+Dans le trouble où le jetait cette apparition, cette physionomie
+éperdue, il ne sut que proférer son nom. Mais il se fût jeté à ses
+pieds, il eût offert tout ce qu'il était, tout ce qu'il possédait,
+tout ce qu'il pouvait, qu'il n'eût pas mieux exprimé la folie de son
+inquiétude et la folie de son dévouement.
+
+L'impassibilité, la morgue anglo-saxonne, glissaient, dévoilaient
+l'expression même de son âme, comme fût tombé un masque mal attaché.
+
+--«Flaviana!...»
+
+Elle lui dit,--haletante, un peu confuse, mais emportée par la fougue
+intérieure d'une femme qui veut plier à son espoir les circonstances
+et qui n'admet pas d'objections:
+
+--«Lord Hawksbury, vous vous rappelez la démarche que votre cousine,
+lady Maud Carington, a faite auprès de moi, au commencement de l'été
+dernier?
+
+--Comment l'aurais-je oubliée?» demanda Frederick.
+
+Son regard eut tant de signification et un si mélancolique reproche,
+qu'un peu de rose aviva la pâleur de Flaviana. Ce jour-là, en effet,
+il accompagnait sa cousine. Et n'avait-il pas montré à quel point il
+aimait la danseuse, puisqu'il l'avait suppliée de porter son nom,
+de devenir une des plus grandes dames de la hautaine aristocratie
+anglaise, sa femme, la comtesse de Hawksbury.
+
+--«Lady Maud,» reprit l'étoile, «me demandait d'abandonner mon art,
+de cesser de danser, d'accepter, pour vivre, une pension que son
+mari et elle-même me feraient quand elle serait princesse Omiroff.
+De mon consentement dépendait celui de sa mère à son mariage. Car la
+duchesse de Carington ne supporte pas l'idée que sa fille ait une
+ballerine pour belle-soeur. Et je serais sa belle-soeur, la veuve du
+prince Dimitri Omiroff.»
+
+L'Anglais inclina la tête, laissa tomber un seul mot:
+
+--«Exact.
+
+--Eh bien,» s'écria Flaviana, «je consens à tout maintenant... à tout
+ce que peuvent souhaiter de moi Boris et sa fiancée.
+
+--Sa fiancée...» répéta Hawksbury avec un geste dubitatif.
+
+--«Ne l'est-elle pas? Ne le sera-t-elle pas officiellement dès qu'on
+connaîtra ma soumission? Le prince n'est-il pas parti pour aller
+jusqu'en Asie au-devant d'elle, comme l'annoncent les journaux?
+
+--C'est possible...
+
+--Alors?...
+
+--Je ne sais...» dit Frederick. «Mais je crois que ma cousine Maud a
+aimé un Boris Omiroff suivant son coeur et son imagination... Pas le
+vrai, pas celui qui existe.
+
+--On ennoblit toujours ce qu'on aime.
+
+--Oui... Mais quand la différence est trop grande... un jour ou
+l'autre... on s'aperçoit...
+
+--Comment lady Maud se serait-elle aperçue?... De si loin! N'est-elle
+pas depuis plusieurs mois en Extrême-Orient? L'image emportée n'a pu
+que grandir dans un coeur comme le sien.
+
+--Cela se peut. Pourtant la déposition qu'elle m'a prié de faire, à
+ce procès des nihilistes...»
+
+Flaviana l'interrompit.
+
+--«Mais Boris, lui, l'aime toujours... Il en est fou. Il traverse
+tout l'ancien continent pour la revoir plus tôt.
+
+--Traverser un continent...» soupira Hawksbury, d'un ton qui
+signifiait: «S'il ne s'agissait que de cela pour obtenir l'amour que
+je souhaite!...»
+
+--«Enfin,» reprit fiévreusement la danseuse, «il est parti. Il part
+aujourd'hui. Je connais son itinéraire. Il voyage en auto jusqu'à
+Cologne, où il prendra le Nord-Express.
+
+--Pardon,» rectifia l'Anglais. «Il a pris le Nord-Express aujourd'hui
+même.»
+
+Et, comme pour offrir la preuve de son assertion, il étendit la main
+vers une table où traînait un journal.
+
+--«Non, non,» fit-elle. «Je sais mieux... Je suis fixée. Boris
+Omiroff, à l'heure actuelle, est en auto, filant à toute vitesse vers
+la Belgique. Le premier train qu'il puisse prendre est celui qui
+partira de Paris, demain, à une heure. Quelqu'un qui monterait dans
+ce train, serait sûr de le rattraper, ou même d'être en avance sur
+lui.»
+
+Les claires prunelles de Hawksbury,--prunelles d'une froideur aiguë
+quand l'amour n'y mettait pas sa trouble ardeur, s'enfoncèrent
+jusqu'à l'âme de Flaviana. Leur perçante interrogation la bouleversa.
+Elle joignit les mains.
+
+--«Vous me devinez, Hawksbury. Pourquoi me regardez-vous si durement?»
+
+Les paupières de Frederick battirent. Son expression changea.
+
+--«Vous regarder durement... vous!» s'exclama-t-il d'une voix
+sourde. Et ses yeux maintenant se veloutaient d'un attendrissement
+passionné.--«Non,» reprit-il. «Mais vous me faites peur. Jamais je
+ne vous ai sentie plus loin de moi. Quelque chose de si fort est
+en vous!... Et qui doit être si étranger à mon existence, à mes
+sentiments!...»
+
+Elle garda le silence. Cependant,--malgré «ce quelque chose de si
+fort», perçu par l'intuition de l'amour malheureux, la jeune femme
+put se dégager assez d'elle-même pour avoir pitié de lui. Il avouait
+sa peur comme un enfant, cet homme tellement bardé de fierté,
+d'impassibilité héréditaires. Toutefois, devant l'irrévocable des
+lèvres muettes, des yeux détournés, il retrouva la maîtrise de soi.
+
+--«Vous dites que je vous devine, princesse Omiroff. Je devine
+ceci: vous désirez que, demain, je prenne le Nord-Express pour
+rejoindre mon futur cousin par alliance, le prince Boris, et que je
+lui transmette vos résolutions, dont l'effet sera de faciliter son
+mariage.
+
+--Faciliter!... Et même le rendre possible, ce mariage auquel il
+tient avec toute la fougue de sa nature. Oui, lord Hawksbury, j'ai
+passé la journée à chercher le prince... Je ne l'ai pas rencontré.
+Maintenant, il est parti. Et la négociation que j'avais à lui
+proposer n'est pas de celles qu'on peut traiter par correspondance,
+ni confier à des tiers. Vous, vous seul... Ah! si vous consentiez à
+vous en charger!... Malgré votre duel avec Boris, je sais que vous
+n'êtes pas ennemis. Vous vous considérez mutuellement avec cette
+courtoisie qui est la parure des gentilshommes.... la coquetterie de
+leur honneur, si j'ose dire.
+
+--Madame, vous avez prononcé le mot «négociation». C'est donc un
+échange que vous offrez à Boris?
+
+--Un échange, oui.
+
+--Que lui demandez-vous donc en retour de vos concessions?
+
+--Mon fils.
+
+--Votre fils!»
+
+Lord Hawksbury, pétrifié, attendait l'explication.
+
+--«Oui, mon fils,» répéta Flaviana. «L'enfant de son frère Dimitri,
+qu'il a cru faire disparaître, pour hériter de mon mari. Il héritera.
+Je consens à tout. Voilà ce qu'il faut qu'il sache. Voilà ce que
+je voulais lui crier. La fortune, le nom même... qu'il garde tout!
+L'état civil de mon petit Serge est constitué tout à fait en dehors
+de la famille Omiroff. Je n'y changerai rien. Je ne veux que mon
+enfant... vous entendez, Hawksbury... Mais il faut que Boris sache
+au plus tôt dans quel état d'âme je suis. Et qu'il y croie, surtout,
+qu'il y croie! Vous pouvez faire cela, mon ami... Vous seul... Vous
+vous porterez garant de ma sincérité. Et cela vaudra mieux que tous
+mes serments, à moi. Suivez-le, rattrapez-le, convainquez-le. Mais,
+si vous avez la moindre pitié pour moi, hâtez-vous!... Qui sait où
+l'on a emporté mon enfant... ce qu'il adviendra de lui!...
+
+--Pardon,» dit lord Hawksbury.
+
+Il gardait son apparence flegmatique. Il n'y faisait peut-être pas
+effort,--d'abord parce que telle était sa plus intime nature, la
+forme même de son inconscient, puis parce qu'il voulait savoir. Toute
+son application tendue à démêler l'énigme, refrénait ses sentiments.
+
+--«Pardon,» répéta-t-il. «Mais ce Boris Omiroff est donc un misérable?
+
+--Qu'importe!... Si ses deux mains me tendaient mon enfant, je
+baiserais ses deux mains,» déclara Flaviana.
+
+--«Quand vous l'a-t-il pris?
+
+--Quand je l'ai mis au monde. Je suis restée assez longtemps entre la
+vie et la mort, sans aucune connaissance de ce qui se passait autour
+de moi. On me fit croire que le cher petit être n'avait pas vécu.»
+
+Hawksbury resta muet. L'horreur du crime consternait sa pensée.
+
+--«Vous êtes sûre de cela, madame?» questionna-t-il. «Et vous êtes
+sûre que votre enfant vit?
+
+--Je l'ai vu tout à l'heure.
+
+--Vous l'avez vu!...
+
+--Oui... oui... je l'ai vu. C'est le portrait de son père... Ah! si
+vous saviez!...»
+
+Le beau visage meurtri s'illuminait. Flaviana frémissait toute. Ses
+bras s'entr'ouvraient, prêts à saisir son trésor. Un émoi radieux la
+transfigura.
+
+«Que demanderai-je encore du coeur de cette femme?» pensa Frederick
+avec une admiration amère. «Combien l'amour d'un homme doit y peser
+peu au prix de l'amour pour son enfant!»
+
+Mais elle poursuivit:
+
+--«Toutes les preuves, je vous les donnerai. Seulement le récit
+serait trop long. J'ai reconstitué les circonstances une à une. Pour
+le moment il faut me croire... Me croyez-vous? Consentez-vous à me
+venir en aide?»
+
+Il ébaucha un mouvement. Elle l'arrêta.
+
+--«Avant de répondre, sachez tout, lord Hawksbury. Je vous dois la
+vérité. C'est une amie que vous aiderez, une amie résolue à n'être
+jamais autre chose pour vous. Je ne serai pas votre femme, Frédéric.
+Et peut-être même... oui, peut-être deviendrai-je la femme d'un
+autre.»
+
+Elle rougit légèrement. Puis elle apparut de nouveau très pâle, plus
+pâle que lui. Tous deux se considérèrent en silence. Flaviana levait
+des yeux pleins de douleur et de douceur, des yeux qui demandaient
+pardon. Ceux de l'Anglais furent d'abord impénétrables. Puis ils
+s'emplirent d'une tristesse immense. Et, tout à coup, il y passa
+comme le sourire d'une ironie mêlée d'attendrissement.
+
+--«Une vraie Française!» prononça-t-il. «Dans le coeur d'une femme
+française, l'amour maternel est un maître qui subordonne tout à lui.
+Vous êtes mère, Flaviana, je ne le savais pas. L'homme que vous
+épouserez vous devra sans doute à votre enfant. Est-ce que je me
+trompe?
+
+--Vous ne vous trompez pas, mon ami.
+
+--Que n'ai-je rencontré ce petit-là sur ma route!» soupira Hawksbury,
+avec une grâce sentimentale qu'on n'eût guère attendue de lui. «Je
+lui aurais dit volontiers: «_My little fellow, give me only the
+second best place in your mother's beautiful heart, and I shall be
+too happy._[1]»
+
+ [1] «Mon petit homme, donne-moi seulement la seconde meilleure
+ place dans l'admirable coeur de ta mère, et je serai trop
+ heureux.»
+
+Ce fut d'une si imprévue délicatesse, l'évocation du petit être, d'un
+charme si émouvant pour Flaviana, qu'elle pleura.
+
+Lord Hawksbury répéta encore, en la regardant comme s'il la voyait
+sous un aspect tout nouveau:
+
+--«Ainsi, vous êtes mère... vous êtes mère...»
+
+Ce fait, dont il avait peine à se convaincre, semblait transformer
+ses sentiments. L'amour n'était pas moindre. La résignation devenait
+plus acceptable. S'il perdait la femme, il ne perdait pas en elle
+cette âme de passion merveilleuse, qu'il croyait entrevoir, et qu'il
+ne pouvait sans frénésie se représenter versant son ivresse divine à
+un autre homme.
+
+Le flegmatique Anglo-Saxon, sous ses dehors de glace, s'était
+incendié l'imagination à désirer en la danseuse la créature de
+volupté, d'orgueil, de mystère, que l'art substituait à la femme. Le
+regard qu'en scène elle fixait avec un si brûlant appel sur des yeux
+invisibles, le sourire qu'elle offrait éperdument à quelque idéal
+baiser, c'était cela qu'il voulait d'elle. Maintenant il découvrait
+que, non seulement il ne posséderait pas ce regard, ce sourire, mais
+que nul ne les posséderait jamais. En Flaviana, l'amante que Dimitri
+avait emportée dans un rêve sans égal, loin du théâtre, loin du
+monde, loin de la vie, ne ressusciterait pas.
+
+--«Vous êtes mère... vous êtes mère...» murmurait celui qui rêva, lui
+aussi, un rêve pareil, de surhumaine extase.
+
+Et le sens profond de ces trois mots coulait en lui comme une onde
+désillusionnante, mais apaisante. Désormais, alors même qu'il la
+verrait bondir, ailée, énigmatique, étourdissante, avec une fièvre
+enivrée sur sa pâleur splendide, il reconnaîtrait le signe de
+douleur, le geste des bras ouverts, le cri du sein gonflé, cette mère
+appelant son petit, cette fière créature prête à baiser les mains
+d'un Omiroff s'il lui apportait son enfant.
+
+--«Madame,» dit Hawksbury, «vous avez bien fait de venir à moi. Je
+serai tellement heureux de vous servir!
+
+--Même après ce que je vous ai confié?
+
+--Je vous suis reconnaissant de votre franchise.
+
+--Vous l'aurez tout entière. Je vous nommerai...
+
+--Ne nommez personne.
+
+--Cependant...»
+
+Elle rougit plus ardemment que s'il l'avait pressée d'achever.
+
+--«Pensez-vous que je n'aie pas deviné déjà, Flaviana?
+
+--Comment?
+
+--Sans doute. Raymond Delchaume est l'homme de votre destinée. Il
+sera le père adoptif de votre enfant. Les circonstances... je les
+ignore. Est-ce qu'elles importent? Je vous ai dit un jour que vous
+aimiez cet homme. J'ai été férocement jaloux de lui. Je voudrais
+encore être à sa place. Et pourtant...»
+
+Il hocha la tête, et se tut.
+
+--«Vous avez un très noble coeur, Frédéric de Hawksbury. Il n'y a pas
+d'homme aussi généreux que vous.»
+
+L'Anglais, maintenant, allait et venait dans le salon. Brusquement,
+il s'écria, d'un ton tout à fait changé:
+
+--«Oui... je veux bien partir demain pour la Russie, courir après
+Omiroff, le rattraper... en route ou là-bas. Voyager m'est facile...
+je suis libre. Donner une leçon à ce gaillard-là... je ne demande pas
+mieux. Je l'ai déjà fait, je suis prêt à recommencer. Mais, diable!
+n'exigez pas que je travaille à faciliter son mariage avec ma cousine
+Maud.
+
+--Si elle l'aime...» hasarda Flaviana.
+
+--«Elle ne l'aimerait pas, connaissant le bandit qu'il est. Votre
+révélation...
+
+--L'orgueil et l'ambition poussent à des crimes les êtres effrénés
+tels que lui. Mais, s'il me rend mon fils, il aura tout effacé.
+Tranquille héritier des Omiroff, il sera le grand seigneur un peu
+autoritaire, un peu emporté, voilà tout, tel que beaucoup de sa race.
+Son alliance peut flatter la fierté d'une femme, même de la fille du
+duc de Carington. Il est fou d'elle, il ne la rendra pas malheureuse.
+Comment saurait-elle?... Pourquoi?...»
+
+Hawksbury eut un âpre sourire. Et son refrain de tout à l'heure
+revint à mi-voix, non cette fois sans un secret reproche:
+
+--«Comme vous êtes mère!...» Et il expliqua: «Vous, si souverainement
+bonne, vous décréteriez le malheur d'une fille charmante, pour
+retrouver votre enfant. Je tâcherai qu'on vous le rende. Mais pas à
+ce prix.»
+
+Sa voix s'affirma, d'une gravité singulière. Il dit encore:
+
+--«Vous ne savez pas ce que c'est que lady Maud Carington. Si je ne
+vous avais pas rencontrée, j'aurais cru impossible à une femme de
+surpasser tant de noblesse dans la grâce, et surtout tant de loyauté.»
+
+Il se tut, rêveur. Et, telle fut sa profonde distraction, pendant une
+minute, qu'il ne vit pas Flaviana s'approcher de lui à le toucher.
+Mais il sentit sur son bras le contact d'une main légère, tandis
+qu'affectueusement des mots glissaient à son oreille:
+
+--«Puisse-t-elle vous consoler!... Non, ce n'est pas pour Omiroff que
+doit fleurir un tel amour.»
+
+
+
+
+XI
+
+LE PRIX DE LA VIE
+
+
+--«Comment!» s'écria Flaviana, entrant précipitamment, dès son
+retour, dans la chambre de Bertile, «tu n'as pas vu le docteur
+Delchaume?»
+
+Un cri de joie, d'une joie aiguë jusqu'à la souffrance, aussitôt
+noyé dans un sanglot, lui répondit. L'étoile s'agenouilla près de la
+chaise longue, où Bertile cédait à une crise nerveuse.
+
+--«Oh! j'ai été si inquiète!... O ma Flaviana, ma petite mère, ma
+soeur, ma chérie!... Toi, toi!... Enfin!... tu es donc là... Et il ne
+t'est rien arrivé de mal!...» balbutiait la petite entre le rire et
+les larmes.
+
+--«Mais je t'avais fait prévenir... pauvre mignonne! Tu ne devais pas
+m'attendre, même pour dîner. Est-ce que le cocher n'a pas rapporté
+exactement?...
+
+--Si... Tout cela, il l'a dit à Mélanie, à qui je l'ai fait répéter
+plus de vingt fois. Mais que veux-tu?... J'avais peur... Ça ne se
+commande pas. Songe... il était moins d'une heure, et maintenant il
+vient d'en sonner huit. Ah! vous n'êtes plus libre, ma belle étoile.
+Vous vous êtes donné une petite fille tyrannique, exigeante...»
+
+Elle glissait son bras, si fluet, autour du cou de la danseuse.
+Sa petite figure, réduite à rien,--le nez pincé, la peau du front
+tendue et ivoirine, laissant transparaître la fine structure osseuse
+du crâne, les yeux fondus de fièvre,--exprimaient la plus tendre
+adoration. Beau sentiment exalté, par lequel cette âme pure, fragile,
+prête à se dissoudre, comme un flocon de nuée printanière au souffle
+de l'éternel espace, aurait communié un instant avec le grand secret
+frissonnant de la vie.
+
+Mais aussitôt, Bertile prit plus sérieusement conscience de l'égoïsme
+dont elle s'accusait:
+
+--«Flaviana chérie! tu dois être morte de fatigue... Et moi qui te
+retiens là!... Va... va vite... change-toi... mange quelque chose.
+Après, tu reviendras... Tu me raconteras de ta journée ce que j'en
+peux savoir.
+
+--Tu peux tout savoir, mon petit ange... Les choses se sont
+précipitées... je n'ai pas eu le temps... Mais je te dirai... Chère
+petite!...»
+
+Flaviana s'attardait, remontant les coussins sous le buste gracile,
+écartant les cheveux alourdis autour des tempes moites.
+
+Comme elle s'était attachée à cette petite fille!... Quelle
+mélancolie, l'impuissance à la retenir dans ce monde! Énigme des
+existences éphémères,--de la fleur qui va s'ouvrir et que le pied
+foule, de l'oiselet qui tombe du nid dans la rosée glaciale, de
+l'enfant qui a deviné l'amour, et dont les yeux éblouis se ferment
+sous la pierre d'une tombe. «Serge... mon fils!...» soupira ce coeur
+de femme, effaré par le destin. Et, comme tout, à cette minute, la
+contractait d'appréhension, elle reprit tout haut:
+
+--«Je ne comprends pas... non... je ne comprends pas que Raymond ne
+soit pas venu.
+
+--C'est sans doute qu'il me trouve guérie,» supposa Bertile, qui, à
+cette appellation intime de «Raymond» venait de fermer nerveusement
+les yeux. Et, détournant la tête, elle se rejeta en arrière sur
+l'oreiller.
+
+Ce n'était pas le moment d'expliquer à la fillette quels intérêts
+différents de sa santé resserraient le lien entre Delchaume et
+Flaviana, donnaient le même but à leurs pensées, la même palpitation
+à leurs coeurs.
+
+Dans la salle à manger, où la danseuse s'assit pour un semblant de
+repas, rôdait une solitude accablante. Pourquoi n'était-il pas là,
+celui qui, assumant la paternité de son fils, lui apparaissait, par
+une étrange et délicieuse confusion de sentiments, un peu le père, en
+effet, de leur commun trésor? L'absence de Raymond Delchaume après le
+sacrifice, le dévouement révélés par Frédéric de Hawksbury, semblait
+plus intolérable à Flaviana. L'angoisse lui crispait la gorge, au
+point qu'elle renonçait même à boire la tasse de thé qu'elle s'était
+fait servir. Mais, soudain, la sonnerie électrique vibra.
+
+Flaviana se dressa, fit trois pas, perçut une voix d'enfant, et,
+affolée, se jeta dans l'antichambre.
+
+Mélanie venait d'ouvrir. Deux bambins étaient là. Hélas!... ni l'un
+ni l'autre ne ressemblait au sien. Mais, reconnaissant la femme qui
+les accompagnait, la danseuse eut un grand cri:
+
+--«Nounou Favier!...
+
+--Oui... moi, madame... Mais monsieur le docteur ne voulait pas...
+On devait préparer Madame pour ne pas qu'en me voyant... une fausse
+joie...
+
+--Ah! vous ne le ramenez donc pas!...»
+
+La paysanne secoua la tête, fondit en pleurs.
+
+--«Allons... allons...» dit la voix, découragée mais si douce, de
+Flaviana. «Ne pleurez pas, ma pauvre nounou. Entrez un peu ici,
+tenez, dans la salle à manger. Vous veniez de la part du docteur.
+Qu'avez-vous à me dire?... Et qu'est-ce que ces deux petits?...
+
+--Tu ne me reconnais pas, madame?» clama un moutard décidé. «Moi
+je te reconnais bien. C'est toi qu'as emmené ma soeur Berthe. Même
+qu'elle a de la veine de demeurer avec toi, dans un si chouette local.
+
+--Où qu'y a des bonnes choses à manger, vrai!» flûta la gamine, se
+haussant sur la pointe des pieds, tandis que ses deux menottes sales
+s'agrippaient à la table, par-dessus la nappe blanche.
+
+--«Donnez-leur les muffins, Mélanie,» commanda la maîtresse de
+maison. Et, se tournant à nouveau vers la nourrice:--«Ce sont les
+petits Pageant, les enfants de la fruitière... Mais qu'est-ce que
+vous en faites, ma pauvre nounou?»
+
+Clémence Favier, un doigt sur ses lèvres, désigna les gosses. Ils
+n'entendraient rien, d'ailleurs, ayant déjà la bouche pleine, et les
+yeux fixés sur des friandises inconnues, qu'on allait peut-être leur
+donner.
+
+--«Leur mère est au plus mal. Le docteur m'a fait venir pour que
+j'emmène les enfants à Claire-Source.» (Un soupir.) «Ah! ça me
+changera de mon chérubin! Mais ce qu'elle a, c'est très contagieux.
+Une angine infectieuse... Alors, monsieur le docteur s'excuse auprès
+de Madame...
+
+--Comment!... c'est pour cette mauvaise femme?...
+
+--Monsieur le docteur ne la quitte pas. Et il n'a même pas pu écrire
+une vraie lettre. Il a griffonné ça, en me chargeant d'expliquer à
+Madame...»
+
+La danseuse saisit le papier,--un feuillet réglé à doubles lignes, en
+page d'écriture, sans doute arraché à un cahier de Totor, et en haut
+duquel s'étalait, en belle cursive moulée, un exercice sur la lettre
+f:
+
+_Le fifre fanfaron finit fou fieffé._
+
+Sous cet exergue incohérent, quelques lignes au crayon jaillissaient
+du plus profond de la profonde vie tumultueuse:
+
+ «_Flavienne bien-aimée_,
+
+«_Tout mon coeur avec vous, avec l'enfant chéri, avec_ NOTRE _enfant.
+Mais dussé-je vous perdre l'un et l'autre, je ne puis quitter mon
+poste. Comprenez-moi... Je suis à cette heure le commandant sur la
+passerelle, l'aiguilleur qui, pour sauver un train bondé d'existences
+humaines, le dirige sur la voie où joue son enfant._
+
+«_Je me débats contre un mal infectieux, abominable, avec ma nouvelle
+méthode, encore tâtonnante. Si je guéris un cas si grave, ce sont des
+milliers de gens, dans l'avenir, arrachés à la mort... Et je ne puis
+aller, fût-ce une minute, près de vous, de Bertile si faible... Je
+risquerais de vous porter la terrible contagion._
+
+«_Mon Dieu!... Et où en êtes-vous? La police agit-elle? Si vous avez
+la moindre nouvelle, envoyez-la moi. Et que votre génie maternel vous
+soit en aide!..._»
+
+ «RAYMOND.»
+
+A mesure que ces lignes pénétraient l'esprit de Flaviana, le noble
+visage de la jeune femme s'animait d'une flamme enthousiaste. Raymond
+lui demandait de la comprendre. Oui, elle le comprenait. Et plus
+encore: cet être qu'elle avait besoin d'admirer, de qui, un instant
+avant, elle doutait presque,--et avec quelle douleur!--lui était
+restitué, dans toute la magnifique énergie de son intelligence, de
+son caractère, de sa généreuse humanité. Elle ne l'eût pas souhaité
+plus grand.
+
+--«Alors vous emmenez ces deux petits à Claire-Source?... dès ce
+soir?...» demanda-t-elle à Clémence Favier.
+
+Claire-Source... quelle ingénieuse bonté encore d'y recueillir ces
+deux pauvres mioches!
+
+--«Nous prenons le train de neuf heures, madame. Nous n'avons que le
+temps.»
+
+Elle les expédia, avec l'ordre à Mélanie d'empaqueter, en hâte, tout
+ce que les armoires contenaient de pâtisseries, fruits confits,
+marrons glacés, et de descendre cette cargaison dans le fiacre qui
+les attendait. Puis, appelant la seconde femme de chambre:
+
+--«Vite... une robe, un manteau, une écharpe...
+
+--Madame va ressortir?...
+
+--Oui.
+
+--Madame ne danse pas ce soir.
+
+--Non... C'est-à-dire... Je ne devais pas... mais on vient de
+m'appeler d'urgence... L'affiche a été changée au dernier moment.
+
+--Oh! Madame qui est si fatiguée!... Madame n'a pas mangé...
+
+--Ça ne fait rien, ça ne fait rien... Vite!...»
+
+Un bond jusqu'à la chambre de Bertile.
+
+--«Ma chérie, nous devons renoncer à notre bonne causerie pour ce
+soir... Figure-toi... Une indisposition d'Ermellina. On donne le
+_Ballet des Elfes_. Je n'ai que le temps de courir...»
+
+Elle s'enfuit, sans trop regarder le doux petit visage, où chaque
+ombre de mélancolie accentuait une ombre plus mystérieuse, plus
+solennelle, descendue récemment sur le front puéril, sur les joues
+minces, dans les yeux lointains, et qui ne s'en allait plus. Dur de
+mentir à cette chère petite âme. Toutefois il le fallait bien.
+
+Rue du Rocher, Flaviana trouva les volets clos à la fruiterie. Mais
+elle savait le chemin du logement. Par le couloir sordide, elle
+gagna la cour,--ou plutôt le fond de puits, écrasé par l'immense
+mur aveugle de la maison neuve. De fades odeurs flottaient dans
+l'humidité froide. Un papillon de gaz tremblotait au fond, faisant
+palpiter des ombres sinistres dans la cage moisie de l'escalier.
+
+Flaviana monta un étage.
+
+Elle trouva la porte ouverte, sur le palier aux carreaux déteints.
+Une voisine venait d'entrer, portant un bol de soupe chaude à Victor
+Pageant, qui ne voulait pas descendre chez le marchand de vins. Cette
+voisine s'effaça devant la belle visiteuse. C'était une brave femme
+quelconque, qui pénétrait, sans crainte, dans ce logis où sévissait
+un mal contagieux. Elle accomplissait simplement sa cordiale action,
+sans se croire héroïque le moins du monde, comme font les pauvres
+gens, toujours prêts à s'entr'aider. «Les microbes!...» Elle haussait
+les épaules. «Ah! ben, si ça devait empêcher de donner un coup de
+main à quelqu'un dans la peine!... Y en a toujours eu, des microbes,
+avant que les savants _ils s'en soyent_ doutés. On n'en mourait ni
+plus ni moins... On était même plus solide. _Alors?_...
+
+--«Père Pageant, v'là du beau monde, pour voir vot' dame,» chuchota
+cette obligeante personne, qui revint vers l'intérieur. Car son
+obligeance s'alliait fort bien avec un brin de curiosité.
+
+Flaviana, sans s'arrêter aux exclamations du bonhomme, marcha droit à
+la chambre de la malade.
+
+La fenêtre ouverte, un feu clair de bois dans la cheminée, y
+assainissaient presque l'atmosphère. On avait enlevé les vieux
+meubles, encrassés, vermoulus, tiré le lit au milieu, accroché
+des rideaux en percale blanche. Une infirmière, dans sa blouse de
+toile, qui se tenait là, devait avoir fait ce miracle de transformer
+le taudis en une chambre nette de maison de santé. Il avait bien
+fallu,--devant l'obstination de Pageant et de sa femme, qui eussent
+préféré mourir tout de suite, que de laisser transporter l'un deux à
+l'hôpital. Une forme haute se dressa, plus haute semblait-il, dans la
+longue blouse de toile bise. Et il y eut un cri sourd.
+
+--«Flavienne!... ne restez pas! je vous en supplie... A quoi peut
+servir cette folle imprudence?
+
+--A vous persuader que désormais votre danger sera aussi le mien,
+Raymond.»
+
+Un regard seulement répondit. Quel regard!... Mais le jeune docteur
+dit encore, d'une voix étouffée, frémissante d'émotion:
+
+--«Maintenant que j'en suis sûr... Maintenant que vous m'avez donné
+cette force divine... retirez-vous, chère... chère...»
+
+Il n'osait achever.
+
+--«Non, mon ami. Je pense comme la pauvre voisine qui vient
+d'apporter le souper de Pageant: un microbe là où il faut agir, c'est
+une balle là où il faut se battre. Un soldat ne doit pas y penser.
+
+--Qu'avez-vous donc à faire ici, ma vaillante aimée?
+
+--Quelque chose, sûrement... Et je vais le savoir.»
+
+Flaviana, sur l'oreiller du lit, voyait se soulever des épaules
+osseuses revêtues d'une camisole, et une tête qu'elle eut peine à
+reconnaître. La figure de Célestine Pageant, brûlée de fièvre, était
+d'une rougeur intense. Sa maigre chevelure, d'un noir huileux, où
+couraient des fils gris, ramenée en arrière et réunie en une natte
+peu opulente, dégageait les tempes, où d'habitude voltigeaient
+quelques frisettes, quand ne s'y fixait pas à demeure l'escargot
+recroquevillé des bigoudis. Son cou tendineux sortait du col de
+linge, et montrait à la base, au-dessus de la clavicule, une sorte
+d'emplâtre formé de cette toile percée de jours qu'on applique sur
+les plaies suppurantes. La malheureuse femme s'efforça de parler,
+mais aucun son ne sortit de sa gorge, entre ses lèvres desséchées et
+violâtres. Elle porta une main à son gosier, puis secoua la tête avec
+souffrance et fureur.
+
+--«Courage!... cela ira mieux bientôt. Nous sommes tous là pour vous
+soigner,» dit Flaviana de sa tendre voix musicale, et en lui prenant
+la main.
+
+Raymond, désespéré de voir la bouche fraîche de la charmante créature
+s'incliner vers l'haleine mortelle, ne put se retenir d'écarter
+doucement Flaviana.
+
+--«Nous allons procéder à un nettoyage du larynx, avec Mademoiselle,»
+dit-il, faisant signe à l'infirmière. «Voulez-vous attendre un peu,
+ici, à côté? Ensuite notre malade pourra certainement vous dire
+quelques mots. N'est-ce pas,» ajouta-t-il gaiement, «n'est-ce pas,
+madame Pageant, vous serez contente de dire «merci» à cette belle et
+bonne étoile, qui vous apporte un rayon réconfortant?»
+
+La fruitière fit un signe, qui était certainement de terreur pour
+ce cruel raclage de sa gorge auquel on la soumettait fréquemment.
+Toutefois, une lueur inattendue brilla dans sa prunelle, opaque et
+illisible comme un grumeau de cirage.
+
+Flaviana voulut aider à l'opération, mais elle vit tant de détresse
+sur la physionomie de Delchaume, qu'avec son tact toujours inquiet
+d'exagérer, elle passa docilement dans la chambre voisine. Là, elle
+trouva l'ancien hercule effondré dans un coin.
+
+--«Le docteur Delchaume la sauvera, mon brave Pageant.
+
+--Dieu le veuille, madame Flaviana! Car, voyez-vous... on a beau
+vivre comme chien et chat... quand on pense que la maman de ses deux
+mioches va s'en aller dans le trou noir, on ne peut pas supporter
+c't'idée-là. Est-ce drôle!... quand ce diable de satané moment
+arrive, les torts n'existent plus. On ne se rappelle que les bons
+moments. On a été heureux, nous deux Célestine, au commencement,
+comme tout le monde. Au fond, c'était une brave femme, dure à la
+besogne, et qui n'aurait pas fait tort d'un sou à personne. Son vice,
+ç'a été sa terrible jalousie de ma pauvre petite Berthe. Mais j'étais
+pas toujours un agneau, moi non plus. Ah! puis elle souffre, que ça
+me retourne les sangs...»
+
+Il parlait la tête penchée, les mains pendantes entre ses genoux. Les
+phrases lui coulaient du coeur comme malgré lui.
+
+--«C'est vrai...» dit rêveusement Flaviana. «Vous avez raison,
+Pageant. Il nous faut pardonner, parce que la mort, elle, ne pardonne
+pas. Il y avait toujours quelque chose de beau, qu'on n'a pas assez
+vu, et qu'on regrette, dans les yeux de ceux qu'elle emmène...--ces
+yeux qui restent en nous, avec toujours un peu de reproche...»
+
+Pageant eut l'air d'hésiter, puis il finit par dire:
+
+--«Ça la tourmente aussi, vous savez, c't'abcès que le docteur lui a
+fait venir au cou.
+
+--Ça la tourmente... Vous voulez dire qu'elle s'en inquiète?...
+
+--Oui... Et puis ça tire, ça brûle, donc!
+
+--C'est pour son bien.
+
+--Oh! les nouveaux systèmes...» grommela le frotteur.
+
+--«C'était aussi un nouveau système, la vaccine, quand on l'a
+inventée, Pageant.
+
+--Pas la même chose... La vaccine, elle, empêche la maladie de venir.
+
+--Mais quand la maladie est venue, Pageant, que l'ennemi est dans la
+place, il faut faire appel à toutes les forces capables de sauver
+l'organisme.
+
+--Je vous demande pardon, madame Flaviana,» fit le brave homme.
+«J'suis p'têtre qu'un ignorant...--j'en suis même un pour sûr,--mais
+je ne comprends pas. Un abcès, ça ne donne pas des forces... Ça en
+ôte.»
+
+Flaviana eut recours à une comparaison.
+
+--«Lorsqu'un pays est attaqué, dites-moi, qu'est-ce qu'on fait?
+On mobilise tous les corps d'armée, on amène les troupes en grand
+nombre vers la frontière ouverte. Eh bien, quand un organisme vivant
+est attaqué, les choses se passent de même. La nature bat le rappel
+dans tout cet organisme, et concentre sur un point, en face des
+envahisseurs, qui sont les microbes, les vaillants soldats, qu'on
+appelle, d'un nom un peu barbare, les phagocytes. Seulement, il peut
+arriver que les microbes soient très redoutables, et le corps dont
+ils font l'assaut, très débile. Alors la science essaie d'un moyen:
+elle mobilise la réserve, elle suscite l'ardeur, l'enthousiasme,
+des phagocytes paresseux, des phagocytes antimilitaristes. Et, pour
+cela, elle crée l'abcès artificiel, qui attire près du point menacé
+des renforts de défenseurs. Je vous dis cela très en gros, mon bon
+Pageant, car je ne suis guère plus savante que vous...
+
+--Oh! madame...
+
+--Mais non. Seulement vous pouvez avoir confiance dans le docteur
+Delchaume. Il remet en usage une chose, d'ailleurs inoffensive en
+soi, l'ancien cautère, dont on a tant ri, qu'on ne croyait plus bon
+qu'à mettre,--en proverbe,--sur une jambe de bois. Il en a obtenu des
+miracles dans les maladies infectieuses.
+
+--Et alors, vous croyez?...
+
+--Qu'il va en faire un de plus?... J'en suis certaine.»
+
+L'infirmière parut à la porte qui séparait les deux pièces. Sur un
+signe, Flaviana et Pageant la rejoignirent.
+
+La malade, soulevée sur ses oreillers, le visage moins enflammé
+de fièvre, la respiration presque libre, les regardait. Quand son
+mari fut proche, elle lui tendit la main, avec un air d'abattement
+et d'humilité. Puis son regard vira, et, successivement, se posa
+sur les visages autour d'elle. Ce pauvre homme, qu'elle avait tant
+tourmenté, cette rayonnante artiste, pour qui elle devait être moins
+que rien, ce docteur déjà célèbre, et jusqu'à cette infirmière,
+dont elle n'aurait même pas pu dire le nom, tous ces êtres n'avaient
+qu'une pensée, à cette minute: sauver sa misérable existence. Et,
+pour accomplir cela, ils suspendaient tout, ils s'arrachaient à la
+domination ardente de leurs sentiments, de leurs soucis, de leurs
+joies,--bien plus, ils risquaient d'attraper l'abominable contagion,
+ils exposaient leur vie. Et tous les quatre lui souriaient du même
+sourire encourageant, attendri, fraternel.
+
+Pourquoi?
+
+Une perception confuse de ce qu'elle n'avait jamais connu, jamais
+éprouvé, les beaux mouvements désintéressés de l'âme humaine, pénétra
+en elle à travers l'étonnement, à travers la peur et l'espoir, à
+travers sa mortelle faiblesse et son éperdu désir de vivre. Des
+larmes vinrent à ses yeux, mirent une clarté céleste et tremblante
+sur les opaques prunelles en grumeaux de cirage. Quelque chose de
+splendide se refléta dans cette double goutte d'eau, suspendue entre
+les paupières fripées. Les mains se joignirent. Les mains rugueuses,
+dont nul savonnage n'arrivait à blanchir les mille petites rides
+noires,--les mains sèches, terreur de Titine et de Totor. Un son
+pénible sortit, raclant la gorge douloureuse:
+
+--«C'est donc vrai qu'on ne va pas me laisser mourir?...» Et, sur
+leur affectueuse protestation:--«Je ne vaux pas cher, pourtant. On ne
+me déteste donc pas, vous tous?... A quoi est-ce que je sers dans ce
+monde?
+
+--Vous êtes mère,» dit Flaviana. «Vous élevez vos chers petits pour
+être des braves gens.
+
+--Je n'aime qu'eux deux. J'ai fait du mal...»
+
+On l'interrompit.
+
+--«Vous allez faire un grand bien,» dit doucement Delchaume.
+
+--«Moi!...» (Un éclair de redressement.)--«Du bien?... un grand
+bien?... de quelle façon?...»
+
+Delchaume se pencha vers elle, lui parla avec une bonté, une
+autorité cordiale, dont Flaviana eut la surprise. Elle ne l'avait
+jamais vu dans son rôle de guérisseur moral auprès des êtres à l'âme
+disgraciée, infirme. Toujours, devant elle et devant Bertile, Raymond
+s'était montré l'homme à la pensée agile, à l'esprit vigoureux,
+dédaigneux des petitesses, des détails, et dont le coeur blessé
+gardait une incrédulité au bonheur. Ici, voici qu'il devenait, pour
+l'oeuvre efficace, celui qui se simplifie, s'incline, s'oublie, qui
+se clarifie, pour ainsi dire. Sa voix même prenait une glissante
+douceur, s'insinuait comme un baume, suggestionnait, persuadait. Et
+son beau profil, ciselé contre la lumière d'une lampe, s'imprégnait
+de mâle et secourable grâce. A ce moment-là, Flaviana sentit qu'elle
+l'aimait.
+
+--«Vous ne savez pas,» disait-il à Célestine Pageant,--non sans la
+gaieté puérile nécessaire aux malades comme aux enfants.--«Vous ne
+savez pas... C'est moi qui vous devrai beaucoup de reconnaissance
+d'avoir guéri. Car votre guérison ne fait plus de doute. Vous avez
+été une malade docile. Vous m'avez laissé faire. Et, grâce à vous,
+s'affirme le succès éclatant d'une méthode nouvelle, contre toute une
+catégorie de terribles maladies infectieuses. Parce que vous aurez
+guéri, des milliers de gens guériront. D'abord, on leur racontera
+votre miracle, à vous... Un vrai miracle... oui. On vous a tirée de
+loin. Le brave papa Pageant vous le dira. Ça donnera aux désespérés
+la confiance, la foi en la vie, sans laquelle le plus savant docteur
+ne peut rien. Les médecins aussi auront la foi. Ils oseront faire ce
+qu'il faut. Alors... comprenez-vous maintenant? Voyez-vous tout le
+bien que vous aurez fait?
+
+--Ça sera vous, docteur,» dit rauquement la malade.
+
+Mais ses yeux rayonnaient. Un sourire qu'on ne lui connaissait pas
+la transfigura. Elle se sentait nécessaire--plus que nécessaire,
+précieuse. Son corps peu attrayant, et l'âme revêche qu'il abritait,
+prenaient soudain une dignité dont elle était salutairement émue.
+Sa vie infime de mégère querelleuse importait donc?... Ça n'était
+pas des mômeries, des grimaces, cette sollicitude de tous, contre
+laquelle son mauvais esprit s'insurgeait tout à l'heure. Elle murmura:
+
+--«Y a de bonnes gens, tout de même.»
+
+Puis, ne sachant comment marquer la transformation qui s'opérait en
+elle, tout à coup, elle trouva ceci. S'adressant à Flaviana, elle
+dit, avec un tremblement qui n'était pas celui de la fièvre:
+
+--«Madame, comment va notre pauvre petite Berthe?... J'ai pensé à
+elle quand j'ai cru mourir, l'autre nuit... J'ai du regret...» Une
+suffocation l'arrêta, et elle reprit dans un souffle:--«Voudrez-vous
+bien... dites... lui demander qu'elle me pardonne?...»
+
+Gentiment, avec d'apaisantes paroles, on la fit taire.
+
+--«Laissons... Il faut qu'elle repose,» commanda le médecin.
+
+La lumière fut baissée. L'infirmière demeura. Mais, dans la pièce
+voisine, Pageant ayant vu que le docteur retenait leur visiteuse pour
+lui parler à mi-voix, s'éclipsa, par discrétion. Le brave frotteur
+balbutia quelques mots:--«Une commission chez le pharmacien...»
+
+Alors ce fut là, dans cette humble salle à manger d'ouvriers, à la
+clarté médiocre d'une lampe à pétrole coiffée de son abat-jour en
+papier, que la splendide danseuse, l'étoile admirée de l'Europe, la
+fée légère des pays de mirage, celle à qui les souverains baisaient
+le bout des doigts, mit sa main dans la main du maître de son coeur,
+sans s'inquiéter si celle-ci ne gardait pas la menace de la mort,
+qu'elle venait de combattre.
+
+Mais la révélation de leur tendresse immense fut voilée de
+mélancolie,--non pas à cause de l'heure, ni du décor, ni des
+mortelles embûches. Ce qui était en eux ignore l'anxiété des veilles
+lugubres, la misère des choses, et ne croit qu'aux espoirs sans fin.
+S'ils parlèrent avec tristesse du plus merveilleux bonheur qui soit
+au monde, ce fut à cause de l'enfant,--de LEUR enfant--de ce petit
+être, à la fois un petit prince Serge et un petit François Delchaume,
+et surtout si fortement, si miraculeusement, l'enfant de leur amour,
+bien qu'il ne fût pas né de leur amour. Le retrouveraient-ils? Toute
+perspective enchantée leur était interdite tant que cette inquiétude,
+plus morne qu'un deuil, habiterait leur coeur.
+
+Flaviana raconta l'aventure de sa journée. Que de commentaires, de
+raisonnements, de résolutions, de plans de campagne! Lorsque, enfin,
+la jeune femme sortit, laissant son ami à sa lutte contre le mal
+infectieux dont il ne se croyait pas définitivement vainqueur, la
+nuit s'avançait.
+
+Dans la petite cour moisie, Flaviana crut voir glisser une ombre plus
+noire que les ténèbres, et elle eut un sursaut de frayeur. Mais,
+aussitôt, elle devina.
+
+--«Mon pauvre Pageant, vous attendiez, là!... Mais il fait glacial!...
+
+--Oh! j'étais trop heureux, madame!... Je vais maintenant vous
+chercher une voiture. Il y en a toujours, à côté, à la gare. Et, si
+vous permettez, je monterai à côté du cocher, pour être sûr qu'il ne
+vous arrive rien.»
+
+Dans l'appartement de l'étoile, la bonne Mélanie veillait.
+
+--«Ne m'approchez pas,» dit prudemment sa maîtresse. «Je viens de
+chez une malade. Vite... un bain... du linge. Et tout ce que j'ai sur
+moi... à l'étuve!... Vous tirerez parti pour vous de ce qu'on n'aura
+pas trop abîmé.
+
+--Quel dommage! Madame sait qu'elle porte sa robe d'intérieur toute
+neuve... si jolie... un vrai souffle!... il n'en reviendra rien.
+
+--Ah! Mélanie, que c'est peu de chose! Mademoiselle ne s'est pas
+réveillée?... Voyez donc.»
+
+La grosse personne s'en alla sur la pointe des pieds, qui ne
+ressemblait guère aux pointes de la Reine des Elfes, mais qu'on
+n'entendait pourtant guère sur les tapis épais. Elle revint bientôt
+à la salle de bains, où Flaviana disparaissait jusqu'aux épaules,
+dans une eau qu'un produit antiseptique parfumé rendait d'une opacité
+laiteuse. Même, par surcroît de précaution, la danseuse y dénouait sa
+chevelure noire, assez courte, mais épaisse et naturellement bouclée.
+
+--«Mademoiselle Bertile doit dormir à poings fermés. Rien ne bouge
+dans sa chambre, et il n'y a pas un fil de lumière sous la porte.
+
+--Tant mieux.
+
+--Mademoiselle m'a dit de prévenir Madame qu'elle lui a laissé un
+mot, à cause d'un coup de téléphone qu'elle a reçu.»
+
+La figure brune, dans l'eau opaline, entre les nerveuses mèches qui
+se tordaient dans l'humidité, comme des sarments au feu, s'étonna.
+
+--«Un coup de téléphone... Tiens!... A quelle heure?
+
+--Il n'était pas neuf heures. Madame venait de partir.
+
+--Qu'est-ce que c'était?
+
+--Je ne sais pas,» dit la femme de charge.
+
+Et sa face de lune bienveillante se renfrogna un peu. Curieuse à
+proportion de son dévouement, Mélanie ne concevait pas que ses jeunes
+maîtresses eussent à lui cacher quelque chose. Elle ajouta froidement:
+
+--«Mademoiselle ne m'a rien dit. Le téléphone était resté près d'elle
+depuis ce matin, parce qu'elle avait attendu toute la journée une
+communication de Madame.
+
+--Et elle m'a laissé un mot?
+
+--Oui... sous enveloppe,» souligna la brave femme qui se fût si
+volontiers chargée d'une commission verbale.
+
+--«Allez me le chercher.»
+
+Le chiffon de papier, vite ouvert, vite lu, produisit sur Flaviana un
+effet galvanique.
+
+--«Mélanie, mon peignoir!...» s'écria-t-elle, dressant hors de l'eau,
+derrière le rempart de linge aussitôt tendu, son corps effilé, noble
+de lignes, lisse et chaudement pâle comme un marbre grec.
+
+A peine vêtue, par-dessus sa chemise, d'un neigeux vêtement
+d'intérieur, linon et dentelles, les pieds nus dans ses pantoufles de
+satin blanc, (car Flaviana, chez elle ou dehors, ne portait que du
+noir ou du blanc), la danseuse s'élança chez Bertile.
+
+Derrière elle, Mélanie repêcha, sur le lac irisé que contenait la
+baignoire, le billet qui y flottait, à demi submergé, comme un radeau
+en détresse. Il contenait si peu de mots, qu'un oeil, même moins
+aiguisé, les eût saisis sans le faire exprès:
+
+ «_Flaviana chérie_,
+
+ «_Je ne dors vas. Viens, à quelque heure que tu rentres._
+
+ «_Ta soeurette Bertile, qui t'adore._»
+
+«Je ne dors pas. Elle dit cela, mais le sommeil aura été le plus
+fort,» pensait l'étoile. Aussi fût-ce avec une silencieuse douceur
+qu'elle poussa la porte de la chambre. Du dedans, l'électricité
+jaillit. Une voix faible et frémissante s'écria:
+
+--«Ah! enfin!... enfin!... Viens vite, chérie!... Si tu savais!...
+
+--Quoi donc?... Mais quoi donc? Qu'est-ce qui t'agite ainsi, petite
+mignonne?...» demandait l'aînée, presque avec effroi.
+
+Tendrement, elle se prêtait à l'étreinte affolée des bras si frêles,
+tandis que la tête blonde s'abattait contre elle, en un geste à la
+fois câlin et désespéré.
+
+--«Flaviana... Est-ce vrai que tu as un enfant?...»
+
+Ce fut au tour de la jeune femme de trembler d'émotion. Et toutes
+deux se serraient l'une contre l'autre, éperdument.
+
+--«C'est vrai. Je voulais te le dire ce soir même.
+
+--Tu es inquiète de lui?
+
+--Dieu!...»
+
+L'anxiété du cri bouleversa Bertile, qui jeta, tout d'une haleine:
+
+--«Rassure-toi... On veille sur lui. Des amis le suivent.
+
+--Des amis?... Lesquels?... Mais que sais-tu?... Comment?... Oh! ma
+petite Bertile!... ma petite Bertile!...»
+
+La fillette raconta. On avait téléphoné.
+
+--«Mais qui?...
+
+--Un inconnu... un homme. Il n'a pas voulu se nommer. Mais il m'a
+assuré que tu le reconnaîtrais, que tu le croirais... à certains
+signes.
+
+--Alors... voyons... dis! Dis vite, dis tout... exactement... comme
+tu as entendu.
+
+--Le timbre du téléphone a résonné. J'ai pensé que c'était toi...
+ou... le docteur. Je me sentais si seule. J'attendais... je ne sais
+quoi... Pardon...»
+
+Un petit sanglot, vite retenu... Une caresse de Flaviana,--une
+caresse un peu distraite peut-être, toute l'âme de la mère tendue
+vers l'autre... vers l'absent, dont elle allait entendre parler.
+
+Or, voici ce que Bertile lui répéta: Le mystérieux correspondant,
+d'abord, avait demandé Flaviana. Puis, apprenant l'impossibilité de
+lui parler, il avait dit:
+
+--«Qui que vous soyez, écoutez et transmettez-lui mon message. Une
+jeune fille, avec la douce voix que vous avez, ne peut lui vouloir
+du mal. D'ailleurs, je n'ai pas le choix. Je téléphone d'une petite
+ville de la vallée du Rhône, où je passe la nuit avec mes compagnons,
+et avec l'enfant vers qui Flaviana tendait tout à l'heure, à travers
+la grille du Vieux-Moutier, des bras qui ne pouvaient être que ceux
+d'une mère. Elle ne me connaît pas, mais je l'ai reconnue, moi. Car
+je ne suis qu'en apparence un valet de pied, tel que j'en avais
+l'air, sur le siège de l'auto, à côté de l'homme redoutable. A
+travers la nuit, par une ruse que je ne pourrai sans doute renouveler
+de si tôt, je jette une parole rassurante à celle qui fut la femme
+de Dimitri Omiroff. Je réponds de son fils. Et Katerine est avec moi
+pour le protéger. Encore un mot: que notre silence ne l'effraie pas,
+même s'il dure. La plus grande imprudence serait de lui ramener tout
+de suite l'enfant.»
+
+Bertile ajouta:
+
+--«C'est à peu près, mot pour mot, ce que j'ai pu saisir. La voix
+s'est tue brusquement, comme suspendue par une impérieuse prudence.
+Il n'y a qu'une chose... importante sans doute... que je ne retrouve
+pas... Le nom de famille de cette Katerine. Je ne l'avais pas
+distingué nettement.
+
+--N'était-ce pas Risslaya?... Katerine Risslaya?
+
+--Il me semble... Mais... chérie... tu es si pâle! Parle-moi. Que
+penses-tu?...
+
+--Je pense, ma Bertile, que c'est trop beau. J'ai peur de croire.
+Et cependant... Katerine m'a dit de ne pas douter d'elle si je ne
+la retrouvais plus. Elle a dû partir avec cette voiture, avec ces
+gens... trouver un stratagème. Et il y avait, sur le siège, un autre
+homme...»
+
+Parlant à mi-voix, comme à elle-même, rapprochant les indices,
+supputant les chances, Flaviana n'osait s'avouer trop de confiance,
+tandis qu'en secret son coeur palpitait d'un irrésistible espoir.
+
+La main fluette de Bertile se posa sur la sienne, si timidement, si
+tendrement, que, malgré la préoccupation unique, intense, la mère
+s'oublia dans un profond élan vers cette douce petite.
+
+--«Chère mignonne, tu as le droit de tout savoir. Je n'ai pas
+de secret pour toi. Mais dans quel tourbillon la vie m'a prise!
+Demain... Ou plutôt: ce matin, dans quelques heures, quand tu te
+réveilleras, je te dirai...
+
+--Pourquoi pas tout de suite?
+
+--Tu es trop fatiguée. Tu as déjà veillé pour m'attendre...
+
+--Dormiras-tu, toi, Flaviana?... Ah! tu n'oses pas l'affirmer.
+Eh bien, moi non plus. Restons ensemble. Et dis-moi tout, de ta
+tristesse... et de ton bonheur.»
+
+Flaviana raconta tout.
+
+Quand elle eut terminé, quand elle se pencha pour donner un baiser
+à Bertile, qui promettait, secouée par mille émotions, d'essayer
+toutefois de dormir, Flaviana entendit à son oreille un chuchotement.
+
+--«Mon étoile chérie,» murmurait la petite danseuse, «je partirai
+donc tranquille. Tes deux amours vaudront mieux que ma pauvre
+tendresse. Et je n'en suis pas jalouse!... Seulement... dis... tu ne
+m'oublieras pas!...»
+
+
+
+
+XII
+
+PLUS RAPIDE QUE LE RAPIDE
+
+
+--«_Why, t'is not awfully jolly... What do you think?_[2]»
+
+ [2] «Vraiment, ce n'est pas d'une gaieté folle... Qu'en
+ pensez-vous?»
+
+Lord Hawksbury s'exprimait dans sa langue maternelle, la sachant
+familière à Boris Omiroff.
+
+Ce qui n'était pas «d'une gaieté folle»--ou, traduction littérale:
+«pas terriblement joyeux»--c'était le paysage fuyant de part et
+d'autre du wagon-salon réservé au prince.
+
+Le rapide transsibérien, ayant dépassé Omsk, filait à une vitesse
+vertigineuse, suivant une ligne qu'on eût dit le diamètre d'une
+circonférence d'eau congelée. Tellement unie était la plaine immense,
+sous son tapis de neige, que les légers accidents de terrain
+semblaient à peine de petites vagues figées. Tristesse plus poignante
+que la tristesse du désert, car la lumière, qui joue sur l'or des
+sables, qui l'anime de reflets et de mirages, ne resplendissait
+pas sous la lourde coupole grise de ce ciel boréal. Bien qu'on
+approchât de midi, rien ne laissait deviner la présence du soleil
+derrière cette voûte immobile de plomb et d'étain, où roulaient,
+comme prisonnières, des vapeurs fumeuses et rouillées. Tristesse plus
+oppressante que celle de la mer, car les flots vivent, dans leur
+perpétuel mouvement. Ici, les voyageurs du transsibérien pouvaient
+se croire les visionnaires effarés d'une planète morte. Certains
+paysages lunaires doivent ressembler à ces steppes hibernales.
+
+Et Frederick de Hawksbury répéta qu'il ne trouvait pas ce spectacle
+«terriblement joyeux».
+
+--«Vous êtes difficile, mon cher adversaire,» dit Omiroff. «Moi,
+j'estime l'existence admirable. Elle me rapproche à toute minute
+d'une fiancée que j'adore. Et mes idées ne seraient pas plus
+souriantes si ce train où nous sommes traversait une vallée fleurie,
+sous un soleil radieux. D'où vous vient cette humeur morose?
+N'avez-vous pas pris tout à l'heure, comme je l'ai fait, une bonne
+douche glacée. Rien ne vous dispose aussi allégrement, et l'on ne se
+doute plus qu'il fait vingt-cinq degrés de froid dehors.»
+
+Hawksbury, enfoncé dans un moelleux fauteuil tournant, les jambes
+allongées, les coudes calés aux deux bras du meuble, et les bouts
+des doigts juxtaposés suivant son habitude, considéra le prince, qui
+allait et venait, fumant une cigarette.
+
+Depuis qu'il avait rejoint le Russe, pour obéir à Flaviana, il
+étudiait le personnage. Et, de plus en plus, sous les dehors du
+grand seigneur fantasque, intrépide, aventureux, joyeux vivant, bon
+garçon, en apparence ouvert à la généreuse civilisation moderne, il
+retrouvait le barbare, le féodal, l'être d'égoïsme, de tyrannie,
+de brutalité, dont le type subsiste héréditairement là où il est
+conservé, préservé, maintenu par le régime autoritaire.
+
+Pourquoi l'homme évoluerait-il quand le milieu, demeurant immuable,
+ne l'y contraint pas? Cette contrainte, qui ne se produit point en
+Russie par une évolution normale, a peu de chances de s'établir par
+le terrorisme révolutionnaire. La violence, généralement, appelle
+la violence. L'action suscite la réaction. Cependant c'est pour
+faire franchir au moyen âge, attardé dans l'âme slave, les étapes
+le séparant du vingtième siècle, que les intellectuels opprimés
+précipitent les temps à coups de bombes.
+
+Quels abîmes creusent entre les hommes les siècles qu'ils ne vivent
+pas tous également vite!... Être des sauvages ensemble, c'est un
+élément de bonheur, plus certain que d'être les sociétés millénaires,
+où se coudoient des individus de tous les cycles historiques, où des
+âmes ténébreuses de l'âge de pierre, des âmes nomades des époques
+pastorales, des âmes crédules des temps mystiques, des âmes de
+guerriers, d'esclaves, de chevaliers, de moines, de courtisans,
+de démagogues, doivent s'enfermer dans le plus récent idéal, créé
+d'après la plus récente formule d'une avant-garde de l'esprit humain.
+
+Il y avait certainement trois à quatre cents ans de distance entre le
+membre de la Chambre des Pairs et le boyard de la Petite-Russie. Tous
+deux se tenaient dans un élégant salon, qu'emportait à près de cent
+kilomètres à l'heure une machine lancée par le dernier miracle de la
+science sur deux lignes d'acier allant de Moscou à Vladivostock. Mais
+ce prodige moderne, en égalisant leurs gestes, leur façon de vivre,
+n'égalisait ni leurs conceptions ni leurs sentiments. Toutefois,
+ils se marquaient l'un à l'autre la plus parfaite courtoisie. Leur
+duel, n'ayant été provoqué par aucune offense grave, ne pouvait les
+brouiller, bien que Boris se plaignît encore plaisamment de souffrir
+de l'épaule. Et leur destinée semblait être de devenir cousins par
+alliance, Boris devant épouser lady Maud.
+
+--«Puisque vous allez au-devant d'elle, je vous accompagne,» avait
+proposé Hawksbury, après avoir accepté l'hospitalité du prince dans
+le formidable château des Omiroff, en Petite-Russie.
+
+Ce fut dit, ce fut fait, comme si le voyage de dix jours jusqu'à
+Irkoutsk n'eût été qu'une randonnée en traîneau sur les domaines du
+prince.
+
+Frédéric se disait: «Peut-être obtiendrai-je enfin ce qu'espère
+Flaviana.» Car il s'était heurté au mutisme de Boris, à une
+résolution de ne rien reconnaître, de ne rien comprendre. Il s'y
+heurtait toujours. Mais une autre pensée occupait l'Anglais,
+grandissait chaque jour, plus dominatrice, dans son esprit: «Je dois
+dessiller les yeux de ma cousine. A moins qu'elle ne soit folle, elle
+ne persistera pas à épouser un tel homme, un être sans scrupules,
+sans véritable honneur.»
+
+D'après les dépêches échangées, les voyageurs rencontreraient
+à Irkoutsk la duchesse de Carington et sa fille. Trois jours
+de voyage les séparaient encore de cette ville. A mesure qu'on
+s'en rapprochait, la délicieuse figure de Maud s'évoquait plus
+souvent, avec une réalité plus vivante, dans la pensée de lord
+Hawksbury. A l'imaginer telle qu'elle était, délicate, fière,
+farouchement virginale, très affinée de principes, et, malgré tout,
+si indépendante, et d'une telle générosité d'esprit et de coeur,
+Hawksbury trouvait de plus en plus intolérable l'idée de son mariage
+avec Boris.
+
+A se préoccuper de Maud, fiancée, de Flaviana, mère, d'étranges
+interpositions de sentiments se produisaient chez Frederick. Pour
+laquelle des deux, maintenant, éprouvait-il une anxiété plus
+troublante? Quel genre d'émotion le secouait soudain lorsque
+la brune figure, gravement passionnée, s'effaçait par instants
+derrière la splendeur dorée de l'auréole blonde, lorsque le sourire
+hautain, capricieux, puéril, mais si captivant, de l'enfant gâtée,
+se substituait au sourire lent, profond, magiquement triste, de la
+divine danseuse? L'Anglais, devant l'énigmatique Fée des Elfes,
+songeait en soupirant qu'il possédait la clef de l'énigme, et il
+la voyait pressant dans ses bras un petit enfant. Rivaliser?...
+Impossible!... Et d'ailleurs nul aiguillon de feu ne lui en suggérait
+plus la frénétique envie. Mais la petite bouche railleuse et mutine
+de Maud le faisait songer aux baisers qu'y mettrait Boris. Et
+alors la piqûre d'une singulière jalousie lui perçait les moelles,
+éperonnait son aversion pour le Russe jusqu'à la haine, jusqu'à la
+rage. Quand celui-ci eut énoncé sa profession de foi joyeuse dans la
+vie,--ou plutôt dans les voluptés de la vie,--lord Hawksbury lui dit
+à brûle-pourpoint:
+
+--«Je ne conçois pas qu'un être de jouissance et d'insouciance tel
+que vous ne saisisse pas l'occasion de se débarrasser à jamais d'une
+obsession pénible, d'une menace constante, persiste à traîner jusque
+dans sa vie d'homme marié le poids d'une action abominable, et bien
+plus dangereuse qu'abominable.»
+
+A cette attaque directe, Omiroff ne montra ni colère, ni surprise. Il
+eut plutôt le mouvement de quelqu'un à l'oreille de qui résonne tout
+à coup un signal qu'il attendait. Suspendant sa marche en va-et-vient
+à travers le wagon-salon, il se planta, l'air un peu ironique, devant
+son interlocuteur.
+
+--«Tiens!» s'écria-t-il, «vous ne m'aviez plus reparlé de ça depuis
+Moscou.
+
+--Vous refusiez de m'écouter.
+
+--Je n'aurais pas eu cette impolitesse.
+
+--Vous ne me répondiez pas. Cela revient au même.
+
+--Je vous demande pardon.
+
+--Auriez-vous réfléchi, prince?
+
+--J'ai réfléchi à ceci: c'est que, malgré ce qu'il y a de peu aimable
+pour moi dans vos suppositions, l'estime que j'ai pour vous, pour le
+cousin germain de ma future femme, doit m'engager à en tenir compte.
+
+--Cela veut dire?...
+
+--Qu'au lieu de m'enfermer dans un silence dédaigneux, je vous
+donnerai une explication... loyale.
+
+--Loyale?
+
+--En doutez-vous, Hawksbury?» dit Boris, sans mauvaise humeur. Et il
+ajouta d'un ton léger:--«Vous ne voulez pas que nous nous servions
+encore mutuellement de cible? Ce serait ridicule, mon cher.
+
+--Voyons votre explication.
+
+--Écoutez... si nous buvions d'abord une coupe de champagne,»
+proposa le prince, appuyant un doigt sur la sonnerie électrique. «Le
+perpétuel reflet de cette plaine de neige finit par me barbouiller le
+coeur.
+
+--Du champagne à onze heures du matin, et à jeun!» s'écria l'Anglais.
+
+--«Préférez-vous un cocktail. J'ai avec moi un garçon qui les compose
+à miracle.
+
+--Vous avez donc tout avec vous?... Vous n'avez pourtant pas emporté
+votre château de l'Ukraine dans ce diable de train?
+
+--Quelle plaisanterie! Mais non, au contraire, jamais je n'ai
+voyagé moins confortablement. Seulement, pour les cocktails... Vous
+savez, ce domestique, Sémène, qui m'a rejoint à Moscou?... il a une
+recette!... Vous m'en direz des nouvelles.
+
+--Va pour le cocktail,» dit Frederick, dont l'idée n'était que
+d'entendre au plus tôt ce que Boris avait promis de lui révéler.
+
+Justement, ce fut Sémène qui répondit au coup de sonnette du
+maître,--le Sémène qu'Omiroff avait donné pour second à Flatcheff,
+le Sémène qui glissait des avertissements dans les chaussures de
+Katerine Risslaya, le Sémène qui avait joué un rôle dans l'Allée des
+Tombeaux.
+
+Après plusieurs télégrammes adressés au prince comme émanant de
+son effroyable serviteur, de celui qui dormait sous le couvercle à
+jamais retombé du sarcophage, l'homme était venu lui-même. Il avait
+calculé le temps, pour ne rejoindre le prince, ni durant le séjour
+en Ukraine, ni dans le palais de la Perspective Newsky. Survenant à
+Moscou, au passage du voyageur, il était certain de se faire emmener.
+Sa prévision se réalisa. Voilà pourquoi sa taille athlétique, dans la
+livrée un peu voyante, apparut en se courbant à l'étroite porte du
+couloir.
+
+--«Tiens! pourquoi toi?» demanda sévèrement son maître, qui attendait
+le premier valet de chambre, et n'admettait pas une interversion de
+service.
+
+--«Votre Excellence nous excusera,» répondit Sémène avec l'humilité
+de rigueur. «Mais la sonnerie fonctionne mal. Il doit y avoir un
+mélange des fils. Et alors... au tableau...
+
+--Qu'est-ce que tu me chantes?... Allons, déguerpis. Va préparer un
+cocktail, et envoie-le avec une bouteille de champagne... Mais que ce
+soit Vassili qui l'apporte. Tu n'as rien à faire ici.»
+
+Un instant après, Vassili, plein d'importance et de dignité,
+présentait le plateau d'argent, sur lequel brillait tout un attirail
+de verres, de brocs en cristal, de liqueurs, de chalumeaux de paille
+et de glace pilée. L'ayant posé sur une table, il se préparait
+à servir, quand le prince le congédia d'un geste. Mais aussitôt
+celui-ci se ravisa:
+
+--«Dis donc, Vassili, qu'est-ce que cette histoire de sonnerie
+détraquée?
+
+--La vérité, Excellence. Il y a quelque chose de dérangé.»
+
+Le front de Boris se contracta.
+
+--«Ah! je n'aime pas beaucoup cela. Dans un train où circulent tant
+de gens, je veux être chez moi, avec mon personnel, pouvoir appeler
+qui m'est nécessaire.»
+
+Hawksbury l'observait. Il vit passer sur ce visage audacieux l'ombre
+de la terreur secrète, profonde. Boris Omiroff pouvait l'étourdir,
+sa terreur, il pouvait la dominer, car il était brave. Il pouvait
+même l'oublier, à certains moments,--mais il ne pouvait pas faire
+qu'elle ne vécût au fond de lui, qu'elle ne l'accompagnât partout. Il
+se savait guetté comme une proie,--peut-être pas plus farouchement,
+mais pour le moins autant, qu'un certain nombre de hauts personnages
+officiels, ayant vécu, comme lui, dans la frénésie de l'autorité sans
+bornes et du bon plaisir, avec le lourd héritage de la sauvagerie de
+leurs pères. Serait-ce lui... serait-ce un autre... qui paierait le
+premier acompte de la dette rouge, qui restituerait avec son sang un
+peu des flots de sang versés, qui servirait d'exemple? Parfois, un
+brutal frisson le secouait, malgré qu'il en eût, dans le sursaut de
+la pensée soudaine. Cela venait d'arriver. Il avait pâli.
+
+--«Et je parie,» cria-t-il avec une fureur grondante, «que pas un de
+vous n'est fichu de me réparer cette sonnerie.
+
+--Pardon, Excellence.
+
+--Et qui cela?... Toi, peut-être?...»
+
+Puis, comme Vassili secouait la tête, Boris hurla:
+
+--«Tu ne vas pas m'amener un ouvrier quelconque! Personne ne doit
+pénétrer dans mon wagon, tu le sais bien.
+
+--Sans doute, Excellence.
+
+--Les portes sont toujours fermées à clef?... Tu y veilles?... Et il
+n'y a pas de soufflet de communication entre ma voiture et le reste
+du train?
+
+--Tout cela est en règle, suivant vos ordres, Excellence.
+
+--Alors?...» demanda le maître, un peu radouci.
+
+--«Si Votre Excellence veut bien se rappeler... Sémène... Il est très
+fort pour toutes ces machines d'électricité. C'est lui qui réparait
+les plombs sautés, les petits accidents de ce genre, à Paris.
+
+--Comment veux-tu que je le sache?
+
+--Votre Excellence permet-elle qu'il s'en occupe?
+
+--Oui... Et le plus tôt possible... Tu m'entends?... Tout de suite.»
+
+Omiroff, à cette minute--et il s'en rendait compte, d'où cette
+exaspération--subissait une étrange déroute de ses nerfs.
+Pourquoi?... Que sentait-il donc autour de lui? Rencontrant le regard
+de lord Hawksbury, il rougit comme on rougit à douze ans.
+
+--«Pardonnez-moi, mon cher,» reprit-il en anglais. «J'oubliais que
+je vous ai promis deux mots d'explication.» Et alors, se retournant
+vers le valet de chambre:--«Dans dix minutes... Vassili... le temps
+de boire ceci tranquillement... tu enverras Sémène pour réparer cette
+sonnerie.»
+
+Puis il se versa et avala d'un trait une grande rasade d'extra-dry.
+
+Du bout d'un chalumeau, Frédéric huma quelques gouttes du cocktail.
+
+--«Comment le trouvez-vous?... Fameux, hein?...» demanda le Russe,
+qui vida aussitôt sa seconde coupe.
+
+Le sang qui, tout à l'heure, colorait son visage, y revint, s'y
+fixa. La superbe figure s'altéra de brutalité. Les mâchoires se
+contractèrent, le maxillaire inférieur férocement projeté en avant.
+Les yeux, d'un bleu doré, se brouillèrent de fibrilles pourpres. Un
+sourd juron échappa au prince.
+
+Lord Hawksbury se représenta sa belle cousine, cette Maud, douce et
+fraîche comme une neige d'avril sur les branches roses des pommiers
+en fleur. Une telle grâce d'âme et de corps!... Et la révélation
+pour elle--la première révélation--du véritable tempérament de cet
+homme!...
+
+Omiroff achevait la bouteille de champagne.
+
+--«Dieu! que j'avais soif!» dit-il, la bouche pâteuse, à demi ivre.
+Et, sans transition:--«Donc, voilà, Hawksbury... Voilà pourquoi vous
+ne devez pas,--non ce n'est pas digne de vous,--donner dans ces
+histoires de femme et d'enfant perdu... La pauvre Flaviana est folle.
+Elle est restée un peu fêlée depuis les événements... fâcheux pour
+elle, j'en conviens... La mort de mon frère... Leur fils mis au monde
+avant terme, dans la douleur de ce foudroyant veuvage. Aujourd'hui,
+savez-vous ce qui en est?... Son enfant n'existe plus. Vous entendez
+bien... Je vais vous en faire le serment--le serment le plus sacré
+pour nous autres Russes... Je vous jure que l'enfant est mort... Je
+vous le jure par notre tsar, notre pape, notre père!»
+
+Hawksbury frémit. L'accent de Boris eût porté la conviction même chez
+un homme d'une psychologie moins avertie. Celui-ci ne douta pas. Un
+prince Omiroff peut tout faire, sauf se parjurer par le nom de son
+souverain.
+
+Au même instant, Sémène paraissait,--les dix minutes étant
+écoulées,--avec cette exactitude qui ne discute pas les ordres. Comme
+il entrait, le prince répéta,--et ce fut étrange,--avec un regard
+vers ce domestique, un regard comme de connivence:
+
+--«Certes, je puis le jurer sur mon honneur, l'enfant dont il s'agit,
+est mort.»
+
+Hawksbury vit distinctement l'homme en livrée tressaillir. Il
+eut le choc de ses yeux, levés sur lui, dans un effarement, une
+interrogation anxieuse, puis détournés aussitôt.
+
+«C'est ce garçon-là,» pensa l'Anglais, «qui a dû lui apporter la
+nouvelle, en le rejoignant à Moscou. Le meurtrier peut-être... Et
+cependant... ses yeux...»
+
+La physionomie de ce Sémène frappait Frédérick. Il eut voulu le
+revoir en face. Mais l'homme tournait le dos, disposait les outils,
+puis un paquet de fils électriques.
+
+Une autre intuition troubla Hawksbury.
+
+«Ne serait-ce pas depuis mon intervention, et à cause d'elle, que cet
+abominable Omiroff s'est décidé à supprimer le pauvre petit être? Il
+aura trouvé que trop de gens sont dans le secret. Ah! malheureuse
+Flaviana!...»
+
+Exacte prescience. L'ordre qui décidait Flatcheff à agir, transmis
+dans un langage conventionnel, était parti de l'Ukraine, tandis que
+le prince traitait Frederick en hôte pour lequel on ne saurait avoir
+trop d'égards, dans cette demeure de légende qu'il possédait au bord
+du Dniéper. Et Sémène lui avait apporté la nouvelle de la disparition
+éternelle de son neveu, enfermé dans le sarcophage, endormi sans
+souffrir, assurait-il, au moyen d'une dose énorme de chloroforme.
+Suivant le récit de l'étudiant transformé en valet de chambre,
+Flatcheff ne resterait dans le Midi de la France que le temps
+nécessaire pour assurer, moyennant la forte somme, le départ des
+époux Kourgane. Il les faisait embarquer à Marseille, à destination
+de quelque pays de soleil, où ils allaient finir leurs jours.
+
+Maître de lui-même, comme en toute circonstance, le comte de
+Hawksbury venait de se lever, impassible, afin de quitter le salon où
+Sémène se préparait à réparer la sonnerie.
+
+«Je ne poursuivrai mon chemin côte à côte avec ce diable de Russe
+(_this devil of a Russian_)», se disait-il, «que pour empêcher ma
+cousine de l'épouser.»
+
+Plein de mélancolie et de dégoût, il considéra le grand corps du
+prince, vautré sur un divan. A la portée de Boris était une seconde
+bouteille de champagne, que celui-ci avait entamée sans même se
+servir d'une coupe. A cause des secousses du train, ou parce que le
+liquide coulait ainsi plus agréablement dans son gosier, Boris le
+buvait maintenant à la régalade. Était-ce son humiliante frayeur,
+presque avouée, des nihilistes?... Était-ce l'évocation de sa
+petite victime, qui portait Boris à la distraction étourdissante de
+l'extra-dry?... Le fait est qu'il semblait glisser avec plaisir au
+vertige de l'ivresse.
+
+--«Où allez-vous, Hawksbury? On est bien, ici. Ce garçon va avoir
+fini tout de suite. N'est-ce pas, Sémène?
+
+--Je n'en ai que pour quelques minutes, Votre Excellence.
+
+--Vous voyez, Hawksbury. Ah! moi, je n'abandonnerai pas ce divan pour
+un empire,» ajouta Boris, de la voix somnolente d'un homme que gagne
+un invincible sommeil. Il murmura encore:--«Ne manquez pas... pour
+déjeuner. Vous savez, à une heure, pas avant.»
+
+Hawksbury hésita. Il ne pouvait, avant que le train s'arrêtât,
+quitter le wagon du Russe, puisque la communication n'existait
+pas entre cette voiture et les autres. Or, en dehors du salon,
+il n'y avait que la cabine à coucher du prince, son cabinet de
+toilette et les compartiments du service. Mais l'Anglais préféra
+s'éloigner de cet homme, se promener dans le couloir, contempler
+sans l'accompagnement de ses ronflements, la désolation des steppes
+sibériennes.
+
+Au dehors, c'était toujours le même tapis morne de la neige, la même
+étendue, le même aspect de planète maudite, sous le même ciel lourd
+et livide.
+
+Comme il passait devant la porte vitrée du salon, Frédéric jetant
+machinalement un coup d'oeil à l'intérieur, vit Sémène qui soulevait
+le tapis presque au pied du divan où reposait son maître.
+
+«Tiens! quel drôle d'endroit pour faire passer le fil d'une sonnerie.»
+
+Pensée fugace... Observation presque inconsciente. D'autres sujets
+absorbaient trop le raisonnement de l'Anglais pour que son attention
+pût s'arrêter à un détail. Toutefois il s'étonna tout à fait en
+trouvant, à un autre retour, le volet intérieur fermé. Prenant la
+poignée de la serrure, il fit le mouvement d'ouvrir, pour rentrer
+dans ce salon, où le prince l'avait prié de se considérer comme chez
+lui. La porte résista. On avait dû pousser le verrou. Interloqué,
+presque offensé, de se voir relégué ainsi dans le couloir, il
+réfléchit que Boris, somnolent et à moitié ivre, ne l'apercevant
+plus, pouvait le croire retourné dans son propre compartiment. Les
+wagons, durant la marche, ne communiquaient pas, il est vrai, mais un
+cerveau chaviré n'y regardait point de si près.
+
+--«_What a beast!_ (Quelle brute!)» grommela Frederick. Et, tout
+seul, il ne se défendit pas de sourire. «Je rentrerai quand son
+domestique ouvrira pour s'en aller. Mais c'est la dernière fois que
+je serai son hôte. Puisque l'enfant de Flaviana n'est plus,--et il
+faut bien en croire le serment de ce sauvage superstitieux,--je n'ai
+rien à faire avec cet homme, qui a trois ou quatre siècles de moins
+que moi. Il est contemporain de son effrayant château-fort, sur le
+Dniéper...»
+
+Hawksbury alluma un cigare et monologua en lui-même devant
+l'implacable blancheur sibérienne,--blancheur à peine trouée de temps
+à autre par un petit amas noir, d'où montait un peu de fumée, comme
+une haleine, et qui était un village.
+
+Cela passait en éclair le long du train frénétique. Là aussi, il
+y avait des êtres si loin de lui, si loin! Est-ce que le progrès
+ne ferait qu'espacer les hommes, les échelonner à des distances
+infiniment plus grandes au moral que n'étaient matériellement celles
+des routes de la terre quand la vapeur ne les dévorait pas?
+
+Sa rêverie absorbait Frederick. Puis tout à coup:
+
+--«C'est drôle... ce domestique n'en finit pas...»
+
+Une colère soudaine envahit l'Anglais. Il avait envie de s'étendre,
+lui aussi, sur un divan. Eh bien, si ce n'était pas dans le salon du
+Russe, ce serait sur son lit. Pourquoi se gêner? Il allait bien voir.
+
+Impérieusement, Hawksbury ouvrit le compartiment où couchait Boris.
+La porte, cette fois, céda tout de suite.
+
+--«Parfait, je vais en prendre à mon aise.»
+
+Le lit, durant la journée, représentait une large et moelleuse
+banquette. D'un coup d'oeil Frederick embrassa ce nid capitonné, où
+il allait s'offrir une confortable revanche. Mais il tressaillit.
+Une ombre passait devant la fenêtre, en face de lui,--une forme agile
+et rapide, qui s'en allait, à contresens de la marche du train.
+
+L'effet physique de surprise passé, le voyageur ne s'étonna pas
+autrement. «Mais c'est égal,» pensa-t-il, «à une vitesse pareille, je
+n'aurais pas cru semblable exercice possible,--même à des employés
+que l'accoutumance enhardit.»
+
+Deux minutes après, étalé de tout son long, le comte Hawksbury
+coupait, lui aussi, par un somme, la longueur de la matinée. Il ne
+devait luncher qu'à une heure, et sa montre ne marquait pas encore
+midi.
+
+A ce moment même, dans le dernier compartiment du wagon de seconde
+classe qui suivait immédiatement la voiture du prince Omiroff, deux
+voyageurs, un jeune homme et une jeune femme, se trouvaient seuls.
+
+La jeune femme était blonde, avec des cheveux épais, taillés courts
+sur la nuque, une figure laide, ardente, où la palpitation d'une vie
+forte et nombreuse comme la vie d'une foule, mettait une fascination
+supérieure à la beauté. L'homme,--un géant,--portait une expression,
+au contraire, placide, concentrée, dans de grands membres aux gestes
+rares, comme sur un visage défiguré par un oeil mort et par une
+cicatrice.
+
+--«Pierre,» dit la jeune femme, «nous approchons du fleuve. Là-bas,
+il y a une traînée de brouillard qui marque le cours de l'Obi.»
+
+Ses lèvres se crispèrent après cette remarque si simple. Et il y eut
+un éclair dans ses yeux d'eau phosphorescente.
+
+--«Ma Tatiane...» murmura seulement son compagnon, en glissant un
+bras autour d'elle.
+
+Mais Tatiane Kachintzeff, dardant ses larges prunelles, avec une
+espèce d'avidité pleine d'horreur, sur le lugubre paysage, parla
+comme en songe, sans s'appuyer sur son fiancé.
+
+--«Oui... le voilà, le fleuve... le fleuve maudit... C'est là, sur
+ses bords, que mon père, cet être de science et de pensée, allait
+draguer du sable, une lourde chaîne aux chevilles... D'ici, on
+pourrait presque apercevoir--j'ai étudié la carte--les murs de son
+bagne... Ces murs entre lesquels il subit, par l'ordre d'un Omiroff,
+le hideux supplice... Oh! l'imaginer... Mais chaque fois que j'y
+pense, la folie me prend... Otez-moi cette image... Et c'est là...
+c'est là!...»
+
+Elle se dressa, véritablement égarée, les mains tendues vers
+l'espace blême, vers des amas obscurs qui, là-bas, pouvaient être
+des fabriques, ou des casernes, des faubourgs de ville, vers de
+vagues miroitements de lac ou de fleuve, elle cria, la voix déchirée,
+déchirante:
+
+--«Père!... Père!...»
+
+Marowsky la saisit alors d'une étreinte si frémissante de pitié,
+qu'elle en prit conscience. Elle se tourna violemment. Puis, raidie,
+tragique:
+
+--«Et toi, mon Pierre... Et toi, avec ta face balafrée, ton oeil
+perdu, ne portes-tu pas la griffe de proie enfoncée dans ta chair?
+N'est-ce pas Boris Omiroff qui a commandé de tirer, à ce soldat,
+parce que tu osais avancer la tête entre les barreaux de ta prison?...
+
+--Je le sais... Tatiane... Je le sais. Qu'as-tu? Ne sommes-nous pas
+ici pour la justice?
+
+--Elle tarde bien, la justice! Pierre, je ne voudrais pas faiblir.
+Pour que j'ose l'acte terrible, il faut que ce soit ici, tout de
+suite, en face de ce lieu qui a vu le martyre de mon père...
+
+--Qu'importe!» dit doucement Marowsky. «Ce que nous faisons, nous ne
+le faisons pas pour nous, mais pour nos frères... pour l'exemple...
+pour l'avenir.»
+
+Soudain, ils sursautèrent. Puis, d'un bond, Marowsky fut à la
+portière, l'ouvrit...
+
+Un homme s'élança, tomba plutôt qu'il ne s'assit... Mais aussitôt
+se releva, et, haletant, ne pouvant encore prononcer un mot, arrêta
+le bras du fiancé de Tatiane, qui allait refermer la portière. Un
+signe de tête... Pierre aperçut, comprit. Son geste, en claquant le
+lourd battant, eût rompu le fil qu'apportait le nouveau venu--un
+fil enveloppé d'une gaine de soie verte, tel qu'il y en a dans les
+appartements pour les transmissions électriques de sonnerie ou de
+lumière. Marowsky rabattit donc d'abord le carreau et, prenant
+l'extrémité de ce fil, le fit passer par l'ouverture, du dehors en
+dedans, avant de clore la portière.
+
+--«Ah! Sloutvine,» dit alors Tatiane. «Vous voilà donc!... Trois
+jours!... Nous vous attendons depuis trois jours!... Mais vous venez
+à l'heure qu'il faut,» ajouta-t-elle, la main tendue vers le mystère
+du pays de neige et de silence.
+
+Sloutvine,--le Sémène encore vêtu de la livrée des Omiroff,--passa la
+main sur son front.
+
+--«C'était dur, le long du train?...» demanda Pierre.
+
+Un haussement d'épaules. Mais pas un mot. Il n'y avait qu'à regarder
+ce visage blême, maculé de suie, cette bouche encore convulsive, ces
+mains aux ongles saignants. Oui, cela avait été dur, à la vitesse
+infernale du rapide, surtout pour passer d'un wagon à l'autre. Mais
+c'était fait. La respiration normale revenait aux poumons suffocants
+de Sloutvine. Il prit des mains de Marowsky le fil électrique. Les
+deux parties en étaient isolées. Sloutvine les démaillota, sortit
+de sa poche un commutateur,--une de ces vulgaires poires, munies
+d'un bouton sur lequel on appuie pour établir le courant. Vivement
+il lia sur les deux petites bornes les tronçons du fil, et revissa
+l'enveloppe de bois.
+
+Alors, sans une parole, il tendit l'objet à Tatiane.
+
+Quel recul!... quelle pâleur!...
+
+Elle ferma les yeux, puis, les rouvrant, elle enfonça leur flamme
+limpide jusqu'à l'âme de Sloutvine.
+
+--«Seul?» demandèrent ses lèvres blanches et tremblantes.
+
+--«Oui.
+
+--Vous me le jurez?
+
+--Je le jure. J'ai enfermé l'Anglais dans le couloir. Il ne peut être
+atteint.
+
+--Le train?... Les autres?... Sloutvine... il est encore temps...
+Aucun innocent ne souffrira?
+
+--Aucun... Faisons vite.
+
+--Donne...» pria son fiancé, qui craignait de la voir défaillir
+d'horreur.
+
+Elle leva sur lui le fanatisme et l'amour de tout son être,
+scintillant sous les paupières un peu obliques.
+
+--«Non... pour toi... Pour mon père... Pour tous nos martyrs...»
+
+Elle pressa le bouton électrique.
+
+Minute immobile... Leurs coeurs mouraient dans leurs poitrines...
+Rien ne les avertit... Était-elle accomplie, l'oeuvre terrible?...
+Comment croire que tout était résolu par ce faible geste d'un doigt
+de femme?...
+
+Les saccades régulières du train, frappant le silence formidable de
+leurs âmes, y roulaient en tonnerre, parmi des échos d'épouvantement.
+
+Mais, soudain...--ne se trompaient-ils pas?...--la course effrénée
+du rapide semblait se ralentir. Leurs regards osèrent se chercher,
+s'interroger... Oui... voilà... c'en était fait... On avait dû tirer
+une sonnette d'alarme. Mais quelle main?... La sienne, à lui?...
+Vivait-il encore?...
+
+Nulle parole ne leur vint aux lèvres. Qu'importait maintenant? Ils
+avaient agi suivant leur conscience,--cette conscience collective
+qu'ils partageaient avec des milliers de leurs frères,--connus et
+inconnus. Ils laissaient le reste, et leur propre sort, au mystérieux
+vouloir de la fatalité.
+
+Sloutvine, pourtant, par une sorte de mécanisme où ses propres
+sentiments n'avaient guère de part--car la peur, le souci de sa
+sécurité s'effaçaient dans la solennité de ce qu'il appelait sa
+mission, dans le sombre enthousiasme d'une telle heure--accomplit
+hâtivement ce que ses amis et lui-même avaient décidé d'avance.
+
+D'abord, il coupa le fil électrique au bord de la portière, en lança
+le bout avec le commutateur aussi loin qu'il put, hors de la voie,
+tandis que la longue partie libre, déroulée par lui le long du train
+en venant de la voiture d'Omiroff, tombait, traînait, se tordait
+entre les roues, qui, bientôt, la morcelèrent.
+
+En même temps--et tout fut fait plus vivement qu'on ne saurait le
+dire--Pierre Marowsky prenait, dans le filet du compartiment, un
+paquet qu'il jetait sur la banquette: des vêtements, vite sortis
+par leurs mains fiévreuses,--vêtements grossiers, salis, de paysan
+sibérien, un casaquin de peau de mouton, une culotte de drap, des
+bottes, un bonnet de fourrure râpé. Sloutvine eut instantanément
+changé sa livrée contre ce costume, dont la vraisemblance devint
+frappante lorsqu'il eut enfoui son crâne tondu sous une longue
+perruque aux mèches grasses, et caché ses joues glabres dans les
+frisures d'une barbe d'aspect non moins répugnant.
+
+Pendant qu'il s'habillait, Tatiane et Pierre soulevaient un des longs
+coussins de la banquette, et le montraient décousu d'avance sur un
+des côtés et à demi vidé de sa garniture intérieure. Dans ce vide,
+ils enfouirent la livrée dont venait de se dépouiller leur ami. Puis
+ils refermèrent l'ouverture à grands points cachés sous le galon.
+
+Si promptement qu'ils eussent agi, l'arrêt du train aurait dû les
+surprendre avant leurs précautions achevées. Mais l'illusion de leur
+angoisse les avait trompés. Le rapide ne stoppait pas. Après un
+simple ralentissement sur une courbe de la voie, il reprenait son
+élan de vertige.
+
+--«Comment!... Qu'est-ce que cela signifie?» murmura Tatiane.
+
+--«Raté!...» s'écria Marowsky.
+
+--«Non,» dit Sloutvine.
+
+Les fiancés le regardèrent. Et ce fut pour eux comme un
+appesantissement de cauchemar, le face à face avec le moujik
+impossible à reconnaître, avec cet étranger, qui leur parlait de ce
+qu'ils n'osaient pas formuler en eux-mêmes.
+
+--«Non,» répéta l'homme aux cheveux sales, à la barbe broussailleuse,
+«ce n'est pas raté. Au contraire. Mes calculs sont exacts. Le bruit
+n'a pas dû dépasser celui d'un coup de revolver. Ce qui m'étonne,
+c'est que l'Anglais, dans le couloir, n'ait pas entendu, et donné
+l'alarme.
+
+--Mais,» observa Marowsky--la voix basse, étranglée, «si le train
+ne s'arrête pas, tu es perdu. Ton costume... c'était pour te mêler
+à des paysans... avoir eu l'air d'accourir... vers... la chose...
+l'accident... Un contrôleur peut t'apercevoir maintenant. Que
+dirons-nous?...»
+
+Sloutvine s'approcha de la portière, voulut l'ouvrir. Mais Tatiane
+s'interposa.
+
+--«C'est de la folie. Vous vous tueriez!
+
+--Je ne veux pas vous compromettre.
+
+--Ah! qu'importe.
+
+--Non... Avec vos passeports si bien établis, vous deux, vous êtes
+insoupçonnables... Vous gagnerez Vladivostock, puis l'Amérique... le
+pays libre...
+
+--Jusqu'à ce que nous revenions vers les nôtres...
+
+--Soyez heureux,» dit Sloutvine. «Adieu...»
+
+Il se dégageait de leur étreinte, leur assurant qu'il ne sauterait
+pas, qu'il se coulerait entre deux wagons, attendrait la prochaine
+halte. Mais soudain, leurs voix se turent, leurs gestes mollirent.
+Cette fois, le rapide ralentissait pour stopper. Des maisons
+parurent, puis des garages de wagons, des amas de charbon, une pompe
+pour donner de l'eau à la machine.
+
+Comment?... Un arrêt réglementaire... Leurs yeux lurent sans y
+croire: KRASNOYARSK. Nul ne savait donc rien encore?
+
+Un peu avant le quai, Sloutvine sortit, se laissa glisser à terre.
+
+Tatiane et Pierre le virent se faufiler entre les ateliers,
+baraquements, machines au repos, dans ce dédale qui obstrue les
+abords d'une station de chemin de fer. Si quelque voyageur l'aperçut,
+il dut le prendre pour un ouvrier de la voie, ayant sauté sur le
+marchepied avant l'entrée en gare, et qui descendait à l'endroit de
+son travail.
+
+On s'étonnait, d'ailleurs, dans le rapide, de cet arrêt inattendu, à
+Krasnoyarsk. Nul ne se doutait que c'était là une mesure de faveur
+pour le prince Omiroff. Ses gens pouvaient de la sorte apporter du
+wagon-restaurant ce qu'il leur était trop difficile de préparer dans
+leur petite cuisine ambulante de la voiture particulière,--puisque
+cette voiture, par excès de précaution chez leur maître, ne
+communiquait avec aucune autre.
+
+Le lourd convoi se déroula peu à peu le long du quai, avec des chocs
+espacés, des fusées de vapeur, un halètement rauque, le bloquement
+des freins. Ce fut une agitation immédiate aux portières, de ceux qui
+s'élançaient dehors, et de la nuée de moujiks se précipitant pour
+rendre un service, obtenir une aubaine.
+
+Soudain, des coups de sifflets, précipités, stridents, des gens qui
+courent, la figure décolorée, les yeux fous. Des soldats paraissent,
+les portes des salles d'attente se ferment. Une stupeur se répand.
+De pauvres diables, qui se hâtent au hasard, sont appréhendés
+brutalement. Il y a des cris sans cause, des silences qui font peur.
+
+Que se passe-t-il?
+
+Autour d'un wagon de luxe, voici des gens de police qui se postent.
+Un homme arrive, amené on ne sait par qui. Sur son passage, des voix,
+instinctivement basses: «C'est le médecin.»
+
+Maintenant un bruit de verre qui casse. Une vitre fêlée, au wagon de
+luxe, achève de se détacher, tombe en dehors, se fracasse. Aussitôt,
+vers ce point, un fourmillement. On s'amasse, on se hisse, les têtes
+se dressent... Il faut voir à l'intérieur. Mais les stores sont
+baissés brusquement. Et il se prononce des mots, dans cette foule,
+des mots terribles, auxquels on n'ose pas croire.
+
+Ce fut à cette minute seulement que Hawksbury, étendu sur le
+divan-couchette du prince Omiroff, se réveilla. La sensation de
+l'arrêt, puis des rumeurs confuses, après avoir modifié ses rêves,
+interrompirent tout de bon son sommeil. Avec un étrange sentiment
+d'angoisse, il se dressa. Un piétinement s'assourdissait, sur le
+tapis du couloir. Un choc heurta sa porte. On se pressait là pour
+passer. Tant de monde, dans ce wagon particulier, où le service se
+faisait si discrètement? Pourquoi? Il ouvrit.
+
+Un uniforme de policier russe le frôla rudement. Puis une face rogue
+surgit contre la sienne. On l'interpella sans qu'il comprît. Même une
+main se posa sur son bras. Il eut un sursaut révolté.
+
+Alors, dans le remous de ces corps indécis, par ces gestes qu'on fait
+sans savoir, aux instants de fatalité où la pensée est suspendue,
+Frederick de Hawksbury se trouva à la porte du salon. Et, ce qui
+lui frappa les yeux, sans que son entendement démêlât rien encore
+de la scène incohérente, ce fut une vitre cassée sur le débris
+restant de laquelle coulait un filet clair de sang. Une évidence de
+catastrophe jaillit pour lui de ce détail, peu tragique en lui-même.
+Le sang venait d'une main qui s'était coupée à cette vitre dans
+la bousculade. Toutefois, l'horreur ambiante s'insinua toute ici
+dans l'âme de l'Anglais. Ce fut comme une coulée de glace entre ses
+épaules... Les racines de ses cheveux devinrent douloureuses.
+
+--«Vassili!» cria-t-il, en reconnaissant la livrée voyante parmi des
+épaules sombres.
+
+Le valet de chambre se tourna. Il avait un visage convulsif et
+mouillé de larmes. Tout de suite, ce domestique, dont le dévouement à
+son maître était la raison même de vivre, gémit:
+
+--«Milord... Milord!...» d'un tel accent que les autres s'écartèrent.
+
+Et alors voici ce qui apparut à Frederick de Hawksbury.
+
+Boris Omiroff demeurait encore étendu sur le divan, à peu près
+dans la position du repos. Mais ce divan, sous son buste, était
+saccagé,--le bois disloqué, l'étoffe crevée, les paquets de laine et
+de crins soulevés, dispersés, et inondés de sang. Dans ce fouillis,
+la belle tête du prince russe se renversait, la face en l'air, le
+menton tendu, la bouche ouverte, les yeux révulsés, toute criante,
+semblait-il, et de quel effroyable cri!... Pour muette qu'elle fût,
+on la _voyait_, cette clameur de foudroyante agonie. Elle perçait
+l'âme tremblante des assistants, comme s'ils l'eussent entendue.
+
+D'un geste, Vassili montrait à l'Anglais ce qu'il fallait deviner
+plutôt que voir. Car nul encore n'avait osé déranger l'attitude
+d'immobilité terrible. Le crâne de Boris, en arrière, devait être à
+demi emporté. Car où donc s'achevait ce fort débris de bois garni
+d'une ferrure, où se répandait...--horreur!...--une substance
+graisseuse et rosâtre.
+
+Dans le cou,--dans le cou solide, arrondi comme un marbre,--une
+espèce d'énorme écharde, fichée ainsi qu'une flèche, eût suffi
+peut-être à provoquer la mort.
+
+Des réflexions s'échangérent, entre le commissaire de la gare, le
+chef de train, les agents. Vassili traduisit pour lord Hawksbury:
+
+--«Ils disent que jamais engin n'a fait une aussi précise besogne.
+Avec quelle adresse a-t-on dû jeter cela par la portière, du
+dehors!... Impossible avant le ralentissement du train... Et où
+étiez-vous, milord? où étiez-vous?...»
+
+Une exclamation.
+
+Cette fois, nul truchement ne fut nécessaire. L'Anglais vit quelqu'un
+se relever. Un fil traînait sur le tapis, un fil électrique... Des
+mains le saisirent, le suivirent jusqu'à son point d'attache, à la
+paroi du wagon, sous le bouton de la sonnerie.
+
+Hawksbury se rappela le domestique qui, tout à l'heure, réparait
+cette sonnerie. Devant sa vision intérieure se replaça l'image de cet
+homme travaillant à terre, glissant quelque chose sous le tapis, si
+près du divan, si près de la tête...
+
+Il releva les yeux... Cette tête...
+
+Ouvrant les lèvres, il allait clamer son soupçon, sa certitude.
+Quelque chose l'arrêta. Le regard du serviteur, le regard étrange
+dardé vers lui quand Boris avait affirmé la mort de l'enfant. Ce
+regard lui revint, plein de choses, poignant... Il se tut.
+
+Mais un autre cria le nom du criminel. Vassili maniait à son tour
+le fil électrique, il se frappait le front, puis, avec une mimique
+indignée, expliquait au commissaire de la gare. Hawksbury ne saisit
+que le mot:
+
+--«Sémène... Sémène...»
+
+Les policiers se mirent en mouvement. Vassili s'offrit à les
+conduire. Il allait leur livrer son camarade.
+
+Mais ce fut en vain qu'on chercha le valet de pied... En vain qu'on
+cerna la gare, qu'on mit le train en quarantaine... En vain qu'on
+attendit et qu'on reçut les ordres télégraphiés de Pétersbourg... En
+vain qu'on mobilisa les troupes de la forteresse la plus proche...
+
+L'assassin du prince Boris Omiroff ne se retrouva pas.
+
+Lorsque, enfin, il fallut interrompre les immédiates recherches,
+laisser poursuivre vers Vladivostock tous les voyageurs immobilisés
+à Krasnoyarsk, ceux-ci, en s'éloignant, purent apercevoir, remisée
+sous un hangar devant lequel défila leur train, cette chose, qu'ils
+regardèrent en frissonnant: le wagon luxueux du prince Omiroff, avec
+ses vernis brillants, ses panneaux armoriés, dont les volets clos
+laissaient filtrer de jaunes lueurs--les cierges se consumant dans la
+chapelle ardente.
+
+On attendait de faire exécuter à ce sépulcre ambulant la manoeuvre
+des plaques tournantes, pour l'accrocher au premier train marchant
+vers Pétersbourg. Des popes priaient jour et nuit près du corps du
+dernier des Omiroff.
+
+Boris reposait là, et sa tête, appuyée sur l'oreiller, avait
+été bourrée de ouate jusqu'au bord de l'horrible blessure, afin
+qu'elle restât d'aplomb et ne croulât pas, la face levée, dans le
+renversement, le cri, l'épouvante, de sa terrifique agonie.
+
+
+
+
+XIII
+
+LES PETITS PIEDS QUI NE DANSERONT PLUS
+
+
+--«Flaviana chérie, va me chercher papa. Dis-lui de revenir... Il
+peut bien pleurer devant moi... Ah!... pourquoi se cacher?... Je
+sais...»
+
+La voix de Bertile passait à peine, affaiblie, sifflante, hachée par
+une petite toux. Mais, si la fillette parlait avec effort, c'était
+dans un sourire. Une sérénité merveilleuse illuminait ses grands yeux
+clairs. Le doux regard insistant soulignait sa demande.
+
+Troublée par son dernier mot: «Je sais,» et ne voulant rien en
+laisser voir, Flaviana se leva pour lui obéir.
+
+Dans la pièce voisine,--une lingerie, transformée momentanément
+en chambre à coucher, par l'installation d'un lit-cage et d'une
+commode-toilette,--un homme étouffait ses sanglots contre ses bras,
+croisés au dossier de sa chaise. On voyait osciller ses épaules
+sous le drap fatigué d'un veston commun. Une tristesse indicible
+ballottait ce gros crâne grisonnant, cette tête abandonnée de
+pauvre être sans révolte. Pourquoi souffrait-il, celui-là, et si
+cruellement!... lui, qui ne savait pas ce que c'était que de faire du
+mal?.. Quel mystère! Et quelle pitié!
+
+Flaviana, debout derrière Pageant, n'osait lui parler, par peur de
+fondre elle-même en larmes. Mais une porte donnant sur le corridor
+s'ouvrit. Delchaume entra. Tout de suite, avec son autorité d'homme
+de science, il réveilla l'énergie du malheureux père.
+
+--«Allons, mon ami... courage. Ne donnez pas ce spectacle à votre
+enfant.
+
+--Je l'ai quittée exprès,» murmura l'ancien hercule.
+
+--«Mais elle sait bien que c'était pour pleurer,» intervint Flaviana.
+«Elle comprend, allez... Quelle petite âme d'ange! Elle était trop
+exquise pour ce monde, votre Bertile.»
+
+Pageant regardait la belle artiste. Puis il tourna les yeux vers
+Raymond. Tous deux se tenaient côte à côte devant lui. Et, malgré
+leur commisération, leur chagrin, dans le mouvement même qui les
+penchait ensemble vers sa douleur, il ne put les contempler sans
+subir le rayonnement de leur harmonie. Tandis qu'eux-mêmes, en ce
+moment, écartaient la pensée de leur amour, cet amour les liait comme
+d'une invisible guirlande, les rendait pareils d'expression, de
+sentiment, d'attitude. Ce n'étaient plus deux êtres indépendants l'un
+de l'autre. C'était un couple.
+
+L'humble ouvrier sentit cela, profondément. Alors il eut un mot d'une
+intuition merveilleuse. Sans amertume, comme s'il constatait une
+réalité presque consolante, il dit:
+
+--«Ma Bertile s'en va pour vous avoir trop aimés, tous les deux.»
+
+Chacun lui prit une main. Et ils se turent. A ce moment leurs trois
+coeurs se parlèrent. Et celui du frotteur de parquets eut un scrupule
+de délicatesse infinie, car il craignit d'avoir affligé les autres.
+
+--«C'était son sort,» prononça Pageant. «Comme vous dites, madame
+Flaviana, l'enfant était trop bonne pour cette terre.»
+
+«C'était son sort...» Il mit à ces trois mots une intonation qu'on ne
+saurait rendre. Résignation, fierté, navrement, et, sans le savoir,
+l'immensité du mystère. «C'était son sort...»
+
+Quand ils rentrèrent auprès de Bertile, elle leur sourit, comme
+toujours. Un peu de couleur lui revenait au visage. Ses lèvres ne
+répétèrent plus ce qui avait tant bouleversé Flaviana, le «je sais»,
+dévoilant la conscience de sa fin prochaine. Elle tâcha de jouer la
+confiance dans l'avenir, pour donner le change à leur affliction.
+Pourtant elle eut une exclamation involontaire:
+
+--«Ah! ma Flaviana, je n'aurais pas voulu partir sans le revoir près
+de toi!»
+
+Pageant prit le docteur à part.
+
+--«Elle ne vous reconnaît donc plus?» questionna-t-il avec
+angoisse.
+
+--«Bertile ne parlait pas de moi,» répondit Raymond.
+
+Et il évita d'expliquer à ce père près de perdre son enfant, que le
+sien, à lui, celui de Flaviana, leur serait bientôt rendu--qu'ils
+l'espéraient avec ardeur, avec angoisse, que cet espoir était
+l'unique pensée qu'ils lisaient dans les yeux l'un de l'autre, quand
+ils croisaient leurs regards, même à côté de la mourante,--pourtant
+si chère!
+
+Où était-il? entre quelles mains? leur petit Serge-François... Depuis
+la communication téléphonique reçue par Bertile, un autre message
+était venu, anonyme aussi, mais écrit cette fois,--ou du moins
+composé avec d'impersonnels caractères d'imprimerie. Plus explicite
+que l'autre, plus clairement rassurant, il recommandait à Flaviana la
+prudence, la patience. «_Tant que le loup n'est pas abattu par les
+chasseurs_,» disait l'étrange lettre, «_la brebis doit préférer que
+l'on cache son agneau_.»
+
+Phrase qui fulgura tout à coup d'une signification terrible et
+radieuse, quand tous les journaux du monde retentirent de la nouvelle:
+
+«EFFROYABLE CRIME ANARCHISTE. LE PRINCE BORIS OMIROFF FOUDROYÉ PAR
+UNE BOMBE DANS LE TRANS-SIBÉRIEN-EXPRESS.»
+
+Troublante conjoncture... Se réjouir d'un assassinat... Pourtant
+«lorsque le loup est abattu par les chasseurs», qui reprocherait à la
+brebis d'appeler son agneau, dans le ravissement de la délivrance,
+l'extase de le voir bondir vers elle, en sécurité, à travers la
+prairie?
+
+Flaviana et Raymond n'osèrent formuler en des paroles précises ce
+qui se levait obscurément dans leurs coeurs, ce qu'ils devinaient
+trop bien l'un chez l'autre. Mais, le matin où la brève dépêche
+s'inscrivit dans toutes les feuilles, en lettres grasses, sous la
+rubrique: «Dernière heure», le premier mouvement de Flaviana fut
+d'en rapprocher la missive anonyme. Elle plaça côte à côte, devant
+les yeux de Raymond, l'espèce de prédiction: «_Tant que le loup ne
+sera pas abattu par les chasseurs_», et la réalisation évidente: «_Le
+prince Boris foudroyé par une bombe_.» Ils se regardèrent... Et ce
+fut tout.
+
+Depuis ce jour-là,--ce jour-là qui datait maintenant d'une
+semaine,--ils attendaient. A travers leur attente; ils écoutaient
+venir deux choses: l'une incertaine, l'autre, dont l'approche
+sournoise, frôleuse, devenait, hélas! inévitable. Le bonheur et la
+douleur s'avançaient ensemble. Mais l'une commençait à presser le
+pas, à courir plus vite que l'autre. Et c'est pourquoi Bertile, avec
+la prescience de sa petite âme déjà soulevée au-dessus de la vie,
+avait dit à Flaviana:
+
+--«Je ne voudrais pas m'en aller sans le revoir auprès de toi.»
+
+ * * * * *
+
+Un soir, comme la danseuse-étoile partait pour son théâtre, Delchaume
+arriva, pour la troisième fois de la journée.
+
+--«Ah!» s'écria Flaviana, «je m'en irai donc avec moins d'anxiété.
+Promettez-moi de rester jusqu'à mon retour, mon ami.
+
+--Bertile est plus mal?
+
+--Elle est bien faible. Et je ne sais quel pressentiment me serre le
+coeur.
+
+--Son père est près d'elle?
+
+--Comme toujours. Il ne la quitte pas, depuis que je l'ai installé
+dans la chambre voisine.
+
+--C'était bien, à vous, de faire cela,» dit Raymond. «Comme vous êtes
+bonne, Flavienne!
+
+--Il ne s'agit pas de moi.
+
+--Pas assez, en effet. Vous ne vous ménagez en rien. Comment
+pourrez-vous danser, ce soir?
+
+--Comme d'habitude,» répondit-elle en souriant.
+
+Raymond regarda ce sourire, sur les lèvres à l'arc allongé,
+frémissant, dans les yeux creusés d'ombre, où il se mélancolisait.
+Une palpitation d'amour lui fit trembler le coeur. D'avance, il
+entendit sa voix troublée dire le mot dont la clameur emplissait tout
+son être. Mais, d'un effort désespéré, il se contint. L'heure n'était
+pas venue.
+
+Flaviana se reculait imperceptiblement, très pâle. Puis, tout de
+suite, ce fut comme l'évanouissement d'une flamme. Avec un geste de
+médecin, de frère, Raymond prit les mains de son amie,--les mains aux
+doigts grêles, fuselés, si fins et souples qu'ils se groupaient en
+faisceau comme les tiges d'un bouquet. Et, s'inquiétant toujours, à
+cause de l'obligation professionnelle:--«Danser?... Avec ce qui vous
+préoccupe... Vous qui ne dormez ni ne mangez depuis huit jours... En
+aurez-vous seulement la force?...
+
+--Ne craignez rien,» dit l'artiste.
+
+Et alors, elle lui expliqua. Une noblesse émanait d'elle, de son beau
+visage mince, de sa haute forme, dont la grâce subsistait, même dans
+l'immobilité.
+
+--«La danse, pour moi,» disait-elle, «ce n'est pas un rite de joie,
+une pantomime de mon corps en contraste avec l'état de mon âme, une
+antithèse dont je puisse souffrir. Je danse comme d'autres chantent.
+J'entre dans mon rêve... Je libère les sentiments qui m'oppressent.
+Et tous, voyez-vous, Raymond, tous, ils s'évadent de moi, bien
+qu'en restant liés à moi. Je les exprime, en dansant, comme si je
+les jetais dans le rythme d'un poème. Je m'étonne qu'on ne les
+devine pas, qu'on ne les voie pas. Quelquefois je sens ma danse
+tellement triste et déchirante qu'il me semble qu'on va me crier:
+«Assez!... assez!...» avec des sanglots. Mais personne ne sait. Et
+cela vaut mieux. Vous saurez, vous, Raymond. Ne me plaignez pas. Ne
+croyez pas que ce soit pour moi pénible, cruel de danser...» Elle
+s'arrêta, saisie comme d'un frisson, et reprit plus bas:--«Une chose
+m'est dure, là-bas, en scène... oui. De voir toutes ces petites...
+Ah! quand elles viennent autour de moi... qu'elles s'approchent,
+puis s'éloignent... suivant les figures du ballet... Je cherche
+involontairement des yeux celle qui manque... Tous ces petits pieds
+agiles... Je pense aux petits pieds qui ne danseront plus...»
+
+La voix de Flaviana s'altéra. D'un geste de la main, la danseuse dit
+adieu à Delchaume. Et, précipitamment, elle s'enfuit.
+
+Le jeune médecin resta un peu perplexe. Il n'avait pas eu le temps
+d'expliquer à son amie que sa soirée ne lui appartenait point
+entièrement. Toutefois, puisqu'elle souhaitait qu'il ne s'éloignât
+pas, il ferait ce qu'elle lui avait demandé, bien qu'il ne constatât
+guère d'aggravation dans l'état de Bertile.
+
+Raymond décida donc qu'il travaillerait là, dans la salle à manger.
+Et il commença par envoyer Pageant réclamer, chez lui, à son valet de
+chambre, certains documents qui lui permettraient d'utiliser malgré
+tout les heures de la soirée. En attendant, il s'assit près du lit de
+la petite malade.
+
+Bertile ouvrit les yeux, le reconnut, sourit, et laissa retomber sa
+tête sur l'oreiller.
+
+Avec quelle amertume Delchaume contempla ce visage de quinze ans,
+dont les traits, usés comme par une lime, étaient étirés, pincés,
+dont les paupières bleuâtres, abaissées comme par des doigts
+lourds, exprimaient toute la lassitude de la vie. D'où venait, ici,
+l'impuissance de sa science? Il avait sauvé la marâtre, la mégère,
+d'une terrible maladie aiguë, et il ne pouvait rien contre la lente
+consomption qui détruisait ce corps frêle, où il aurait dû trouver
+cependant comme alliées toutes les ressources de la jeunesse.
+
+Sous les couvertures,--légères à cause de la chambre chaude,--son
+regard ému suivit le dessin à peine indiqué de la forme enfantine.
+Vers l'extrémité du lit, il chercha le relief des orteils pointant
+légèrement. Et il sentit dans ses yeux la brume d'une larme, en se
+répétant les derniers mots de Flaviana: «Les petits pieds qui ne
+danseront plus.»
+
+Presque aussitôt, il tressaillit. Relevant la tête, il venait de
+rencontrer deux prunelles à demi-voilées, qui l'observaient.
+
+--«Cela va, ma mignonne?...»
+
+Elle fit comme une tentative pour se soulever.
+
+--«Vous êtes tout seul?
+
+--Oui.
+
+--Papa est sorti?
+
+--Pour moi, pour me rendre service. Il va revenir.
+
+--Raymond, je voudrais vous demander quelque chose.»
+
+C'était la première fois qu'elle l'appelait ainsi par son petit nom.
+Pris d'une émotion indéfinissable, il se pencha davantage.
+
+--«Parlez, ma petite Bertile.
+
+--Dites-moi que vous êtes heureux.
+
+--Heureux?...»
+
+Le mot, jailli dans la surprise des lèvres de Delchaume, lui laissa
+une brûlure dans la gorge, un remords. «Heureux...» Il n'en avait
+plus l'espoir, il ne s'en croyait plus le droit... Et cependant?...
+La seule question de cette enfant, la possibilité énoncée, la mise en
+présence du bonheur, vers lequel se tendait tout son être, ce fut
+comme la brusque tombée de chaînes pesantes, un flot de lumière dans
+l'obscurité voulue où il murait son âme. «Heureux!...» Dès la seconde
+réflexion, il découvrit en lui-même l'harmonie secrète avec ce mot
+dont s'il s'effarait. «Heureux!...» Ah! oui... comme il pouvait
+l'être encore!
+
+Humblement, très bas, avec l'émoi d'un mystère, il interrogea Bertile:
+
+--«Pourquoi me posez-vous cette question, mon enfant?
+
+--Parce que,» murmura-t-elle, «je veux vous l'entendre dire...»
+
+La figure mourante s'illumina radieusement, et Raymond perçut à
+peine, tant ils lui parurent étranges, les quelques mots que Bertile
+prononça encore, dans le plus léger souffle:
+
+--«Vous... heureux... et Flaviana... tous les deux... C'est ma part,
+à moi, ma part de la vie... Alors... j'y tiens...»
+
+Elle répéta: «J'y tiens...», avec une expression si émouvante que le
+jeune homme en fut étreint jusqu'à une espèce d'angoisse.
+
+Il s'inclina davantage vers la fillette, comme pour déchiffrer, dans
+les yeux maintenant élargis, dans les prunelles où scintillait la
+petite étoile d'or de la lampe électrique,--dernière petite étoile
+des soirs humains, dernière lueur de la chambre douce,--quel secret
+la fragile créature avait l'énergie de garder lorsqu'elle en mourait.
+Et elle, se trompant peut-être à son geste, leva faiblement les
+mains, comme pour attirer plus près encore cette tête, si proche
+maintenant de la sienne...
+
+Voulut-elle lui chuchoter quelque chose à l'oreille? Ses lèvres
+séchées de fièvre eurent-elles soif d'emporter un baiser que
+permettait la chasteté terrible de la mort?... Raymond ne le sut
+jamais. Car, à l'instant, un coup rapide contre la porte, et cette
+porte ouverte presque aussitôt, interrompirent le dialogue muet,
+suprême.
+
+--«Monsieur le docteur... monsieur le docteur...» haletait la grosse
+Mélanie.
+
+Les petites mains soulevées retombèrent sur la couverture.
+
+--«Monsieur le docteur...
+
+--Eh bien, quoi donc, ma bonne Mélanie?
+
+--Il y a quelqu'un... Venez, venez vite!...
+
+--Quelqu'un... Mais qui est-ce?»
+
+Delchaume hésitait, ne pouvant admettre qu'il eût rien à faire avec
+une personne venue chez Flaviana. La discrétion le retenait. Quant à
+Mélanie, pour qu'elle s'expliquât sur son agitation et sur l'intérêt
+de la visite, il fallait qu'elle avouât être au courant d'une foule
+de choses dont la confidence ne lui avait pas été faite. Mais quel
+imbroglio échapperait à la divination de sa curiosité? Comme le grand
+naturaliste Cuvier, qui reconstituait, sur un fragment de squelette,
+un animal antédiluvien, la grosse femme de charge eût reconstitué
+le plus compliqué des romans sur un bout de dialogue surpris, le
+moindre indice, un débris de lettre.
+
+--«Venez, monsieur le docteur... Venez!... je vous en supplie!»
+répétait-elle.
+
+--«Mon Dieu!...» s'exclama la voix faible de Bertile... «Est-ce donc
+lui?... Est-ce notre petit François?...»
+
+La seule supposition fit bondir Raymond hors de la chambre. La grosse
+Mélanie, déplaçant plus d'air que jamais, se hâta derrière lui, pour
+ne rien perdre de ce qui allait se passer. Ils ne virent pas Bertile,
+soulevée tout à coup sur son lit par une force inattendue. Une joie
+immense galvanisait la petite. Ses nerfs surexcités oublièrent
+l'accablement, l'immense faiblesse. Elle glissa ses pieds à terre.
+Un instant, surprise de les voir tellement amincis, avec de si longs
+doigts, que les os fins dessinaient jusqu'au cou-de-pied, elle
+s'arrêta, et les larmes lui montèrent aux yeux. Elle aussi, à cette
+minute, entendit une voix en elle-même:
+
+«Ils ne danseront plus.»
+
+Mais aussitôt un sourire, un détachement très doux:
+
+--«Si l'enfant est là, qu'est-ce que ça fait?»
+
+Vite, elle cacha dans des babouches les petons maigres, secoua la
+tête--avec encore de l'espièglerie--pour sécher ses paupières, puis,
+étant parvenue à passer un peignoir, elle se dirigea, en s'appuyant
+aux meubles, aux murs, du côté de l'appartement où se confondaient
+des paroles, des exclamations, et,--crut-elle,--les cris de joie
+d'un tout petit.
+
+Dans la salle à manger, où Mélanie conduisit Delchaume, sous la
+lumière tamisée de rose de la suspension électrique, le jeune docteur
+ne vit tout d'abord que le large dos de Pageant.
+
+Le bonhomme avait posé sur la table un ballot de paperasses--les
+documents qu'il était allé chercher rue du Général-Foy. Maintenant
+il se baissait, comme pour ramasser quelque chose--sans doute
+des feuillets échappés. Telle fut, en un éclair, l'impression de
+Delchaume, dont le coeur défaillit de désappointement, tandis qu'à
+ses yeux s'offrait, adverse à toute illusion, la carrure ample et
+gauche.
+
+Combien, à certaines secondes, la forme de la vie s'imprime en nous,
+flamboyante, inoubliable! Jamais Raymond ne devait cesser d'avoir, en
+la chair vive du souvenir, l'image aperçue en ouvrant cette porte--ce
+pauvre dos d'humilité sous le commun veston grisâtre, la courbe
+des épaules inclinées, sa propre crispation à cette vue... puis la
+secousse, toujours prête à renaître, de ce qui surgit, de ce qui
+suivit...
+
+Pageant se redressa. Il soulevait du sol un fardeau. Et voici...
+Merveille!... Au-dessus de son épaule, soudain, quelque chose de
+doré, de blond, quelque chose encore... une fraîcheur fleurie, un
+visage d'enfant, les lèvres en cerise mouillée, d'où le cri partit
+tout de suite:
+
+--«Papa!... papa!... papa Raymond!...»
+
+En enlevant joyeusement, glorieusement, de terre, le petit
+Serge-François, Pageant, sans savoir, le dressait de toute sa haute
+taille, face à celui qui entrait.
+
+Bonne épaule de brave homme sous le commun veston grisâtre... Elle
+eut tout à coup la rondeur propice des nuées qui soutiennent les
+angelots dans les Assomptions fameuses. Petit, petit enfant!...
+L'enfant qu'a sauvé Francine... L'enfant de Flaviana... Deux fois
+aimé, deux fois sacré...
+
+--«Toi, mon petit!... Toi!...»
+
+Raymond étreignait le petit corps, le pressait contre sa poitrine. Et
+une folie le prenait. Il allait courir, comme il était, nu-tête, avec
+ce garçonnet entre les bras, au National-Lyrique, jusqu'à la loge de
+l'étoile, de la mère,--qui sait? jusque sur la scène peut-être, dans
+la divagation de sa joie, de la joie qu'il allait donner.
+
+Mais le battement enivré de son coeur se suspendit tout à coup. Il
+posa le petit garçon à terre pour aller soutenir ce mince fantôme
+blanc dressé dans la baie sombre de la porte.
+
+--«Bertile! Imprudente!...
+
+--Mais non... Laissez... Que je sois heureuse, avec vous, encore une
+fois! Petit François, me reconnais-tu?...»
+
+L'enfant s'approcha d'elle, un peu interdit. Le pâle visage, la
+longue robe flottante et comme vide, l'impressionnaient.
+
+--«Mon chéri, je suis ton amie Bertile... Rappelle-toi...
+Claire-Source... le Gros-Chêne... Viens m'embrasser, mon petit ange.»
+
+Ce fut alors, tandis que la fillette et l'enfant refaisaient
+connaissance, entre les grands bras de Pageant, qui avait pris sa
+Berthe sur ses genoux, que Delchaume s'occupa d'une autre personne,
+à peine entrevue jusqu'ici dans le coin d'ombre où elle se tenait,
+et parmi l'émoi du moment. Vers cette personne, Raymond s'avança,
+comprenant qu'elle avait amené le petit garçon, et, maintenant,
+l'esprit plus libre, se demandant, étonné, qui elle pouvait bien être.
+
+Quand il fut près d'elle, qui se tenait immobile et en silence,
+quand il distingua bien ce visage entrevu jadis entre les rideaux
+d'andrinople, dans la misérable chambre des étudiantes russes, puis
+contemplé plus longuement à la Cour d'assises, lors du procès sur
+l'affaire de la Petite-Barrerie, quand il rencontra l'éclair noir des
+yeux sauvages, Delchaume n'eut pas d'hésitation:
+
+--«Katerine!...» s'écria-t-il, «Katerine Risslaya!...
+
+--J'ai rempli ma mission,» dit-elle. «Quand le loup a été abattu par
+les chasseurs, j'ai ramené à la brebis son agneau.»
+
+Elle se tut. Delchaume esquissa une question. Mais il en avait tant à
+poser, que les mots se brouillèrent. Avant qu'il les eût énoncés en
+ordre, la Russe reprit:
+
+--«Voudrez-vous répéter ceci à madame Flaviana: Qu'elle se rappelle
+la grille du Vieux-Moutier. J'ai tenu ma parole. Demandez-lui de ne
+pas m'oublier, de penser quelquefois à ce garçon bizarre qui l'aborda
+dans l'avenue de Messine, et à qui elle doit son enfant.
+
+--Ce garçon?... Mais... C'était vous?...
+
+--Oui.
+
+--Ah! de quelle reconnaissance elle vous comblera. Vous allez la
+voir... Elle va rentrer. Vous serez témoin de son bonheur.
+
+--Elle ne me trouvera plus ici.
+
+--Vous ne pouvez pas l'attendre?
+
+--Je ne le veux pas. Ce serait dangereux... pour elle... pour moi...
+pour...» elle s'arrêta, puis sourdement: «pour d'autres.
+
+--Où pourrait-elle vous voir? vous remercier?
+
+--Nulle part.
+
+--Nous ne vous verrons plus?
+
+--Jamais.
+
+--Voyons... Ce n'est pas possible! Après l'immense service que vous
+nous avez rendu...
+
+--Le service... il est encore plus pour nous... oui... pour nous.
+
+--Comment?
+
+--Le bien fait à l'innocent rachète un peu le mal qu'il a fallu faire
+aux coupables.»
+
+Delchaume saisit le poignet de la jeune Russe, l'entraîna. Dans le
+petit salon voisin, où ils entrèrent, et dont il referma la porte,
+une clarté vague régnait, filtrée par le store d'une glace sans
+tain. Raymond n'en voulut pas d'autre, ne toucha pas les boutons
+électriques. Il referma la porte. Puis, serrant le poignet de
+Katerine, qu'il n'avait pas lâché:
+
+--«Comment cela s'est-il fait?... dites?...
+
+--Quoi?...
+
+--Dans le transsibérien?...»
+
+Les mots se formulaient à peine. Tous les deux tremblaient. Dans les
+demi-ténèbres, Delchaume ne voyait que le regard sauvage, les yeux
+noirs, où s'allumaient de rouges phosphorescences.
+
+--«Ah!...» répéta-t-elle, «le transsibérien...»
+
+L'accent fut si étrange, que Delchaume eut un soupir d'horreur.
+
+--«Il y a donc autre chose?
+
+--Taisez-vous!...» murmura-t-elle.
+
+Il sentit qu'elle tremblait plus fort. Il lui saisit l'autre bras.
+
+--«Parlez, Katerine... J'ai failli être des vôtres...
+Rappelez-vous... à la Petite-Barrerie. Vous savez maintenant que ce
+n'était pas moi, le traître...»
+
+De la tête aux pieds, elle frémit comme l'arbre sous un coup de hache.
+
+--«Oui... oh! oui... je le sais.
+
+--Alors... Ce que les vôtres ont accompli de fait, je l'ai accompli
+d'intention. J'en prends ma part...»
+
+Elle se débattit, convulsive, lui arracha ses mains.
+
+--«Votre part!... Ah! vous ne savez pas de quoi vous parlez...»
+
+Sur la tête du jeune homme, les racines des cheveux furent comme
+les pointes d'aiguilles dressées. Sa nuque se glaça, tandis qu'il
+écoutait encore la voix de la femme:
+
+--«Vous n'avez pas entendu le cri... le dernier... Vous n'avez pas
+fui quand celui qui va mourir vous appelle... Ah! votre nom vous
+deviendrait odieux... ne serait plus que l'écho... cet écho-là!...
+
+--Mais,» chuchota-t-il... «vous n'étiez pas là-bas... Vous n'étiez
+pas dans ce train...
+
+--J'étais ailleurs... j'étais...»
+
+Elle chancela. Il la retint. Mais Katerine, tout de suite, avec une
+reprise farouche d'énergie:
+
+--«Laissez-moi partir... Vous voyez bien qu'il le faut!... Sans
+l'enfant, nul ne pourrait dire qu'il m'a vue. Ramener l'enfant à sa
+mère... un péril!... J'ai choisi le soir... mille précautions...
+Maintenant, de grâce, laissez-moi. Si l'on me prenait, les autres,
+sans doute, seraient perdus avec moi.
+
+--C'est vrai!» cria sourdement Raymond.
+
+Il n'y songeait pas, jusque-là. Maintenant, il les entrevit, sous la
+fatalité de leur crime, ces êtres dont il avait côtoyé l'existence
+terrible, dont les mains résolues à tout avaient serré ses mains
+affinées de circonspection et chargées de science. Il avait connu la
+tendresse, la pitié de ces coeurs bardés de haine... Un regret le
+déchira.
+
+--«Tatiane?...» demanda-t-il, «Tatiane et Pierre, où sont-ils?...
+
+--En sûreté.
+
+--Où irez-vous, Katerine?
+
+--Les rejoindre?...
+
+--Mais que puis-je? que puis-je pour vous?... Que pouvons-nous,
+Flaviana et moi?
+
+--Vous souvenir.»
+
+Raymond vit encore l'éclair des yeux noirs. Puis, ce fut comme une
+ombre qui fondait dans de l'ombre. Katerine se détournait. Il eut un
+geste pour la retenir, tâtonna, ne saisit que le pli d'une tenture...
+
+--Dieu!... Où êtes-vous?... Un mot!...» gémit-il, comme un enfant qui
+s'effare dans les ténèbres.
+
+Mais un pas glissait dans l'antichambre. Une porte s'ouvrit sur
+la lumière de l'escalier. La silhouette obscure s'y inscrivit une
+seconde. Tout s'éteignit dans un bruit de battant retombé, de serrure
+claquante.
+
+La tragique fille s'enfonça dans la nuit hasardeuse.
+
+
+
+
+XIV
+
+DEUX ÉPOUSES
+
+
+--«Mon enfant!... mon enfant à moi... mon petit!...» murmurait
+Flaviana, en étreignant son fils contre son coeur.
+
+Assise dans une bergère basse, elle enveloppait de ses deux bras
+le corps gracile. Sa joue s'appuyait contre la joue du petit
+garçon. Et ses bras n'avaient pas d'enlacements assez souples, son
+visage, qu'elle roulait doucement dans les boucles blondes, sur le
+cou laiteux, ne s'inscrustait pas encore assez tendrement, pour
+satisfaire sa soif de caresses maternelles, sa griserie de possession.
+
+--«Maman...» chuchotait le petit... «J'ai une maman!... Tu es bien
+ma maman, à moi, dis? Tu me garderas avec toi?... Les méchants ne
+m'emmèneront plus?»
+
+Delchaume regardait cette scène. Et, contrairement à ce qu'elle eût
+produit sur Frederick de Hawksbury, elle augmentait son amour.
+
+La tendresse humaine est plus nuancée que les ciels changeants. La
+passion du jeune savant français n'était pas de la même essence que
+celle du grand seigneur anglais. Les deux flammes n'avaient pas
+surgi d'une étincelle semblable, ne s'étaient pas nourries des mêmes
+éléments. Ce qui devait faire tomber l'une, alimentait l'ardeur de
+l'autre. Frederick avait commencé de guérir, par un sentiment de
+distance, d'impossibilité, de désenchantement, lorsqu'il aperçut
+la mère dans Flaviana. Près de l'aérienne danseuse, la présence de
+l'enfant dissipait le rêve. Raymond, au contraire, ne venait à cette
+femme, de si loin dans la vie, que par cet enfant.
+
+Ici même, tandis qu'elle s'éblouissait le coeur à répéter: «Mon
+fils!... mon fils...» Delchaume ignorait la jalousie,--sentiment
+qui eût torturé Hawksbury. Du bonheur de cette adorable créature il
+faisait son propre bonheur. Et c'est ainsi qu'il restait fidèle,
+malgré tout, à la mémoire de Francine, qu'il obéissait au voeu
+suprême de la sacrifiée.
+
+Or, à cette heure où il touchait au but, ce fut encore l'enfant qui,
+dans son ingénuité, trouva le symbole, fit le signe du destin. Car
+le petit Serge, se redressant dans les bras de sa mère, et voyant le
+visage attendri de Raymond, s'écria tout à coup:
+
+--«Papa!...»
+
+Puis, avec impétuosité:
+
+--«Viens aussi, papa!... viens m'embrasser comme maman.»
+
+Delchaume obéit, s'avança, se pencha. Et alors le petit être, jetant
+un bras à son cou, tandis qu'il gardait l'autre au cou de Flaviana,
+rapprocha leurs deux têtes.
+
+--«Papa... et maman,» murmura-t-il, avec cette gravité mystérieuse
+que prend quelquefois l'enfance. «Papa... et maman...» répéta-t-il,
+avec une extase étonnée, un accent indicible.
+
+De quelles profondeurs viennent les voix qui ne savent pas et qui
+nous parlent,--les voix d'enfants surtout? Celle-là, si pure,
+si douce, mais si pleine de choses, bouleversa les deux qui
+l'entendirent. Ils se regardèrent à travers de subites larmes. Ils se
+prirent la main. Raymond se mit à genoux.
+
+--«Est-ce possible? Le voudrez-vous, Flavienne?
+
+--Ne le savez-vous pas depuis longtemps que je veux être votre femme,
+mon ami?
+
+--La femme d'un médecin, vous... princesse?
+
+--Vous êtes bien le père d'un petit prince,» dit-elle avec
+malice,--une grâce, chez elle, tout imprévue.
+
+--«Son père?... en ai-je le droit?... Réfléchissez... Vous-même,
+Flavienne, pouvez-vous?...»
+
+Elle l'interrompit. Ayant de nouveau embrassé l'enfant, elle le posa
+à terre, puis, revenant à Raymond.
+
+--«Mon cher fiancé,» reprit-elle. (Et que ses veux étaient beaux
+quand elle dit cela!) «Mon cher fiancé, écoutez-moi: Serge, à cette
+heure, est légalement votre fils, puisque vous l'avez reconnu.
+J'ajouterai ma déclaration de reconnaissance à la vôtre. Quand nous
+serons mariés, il sera donc notre enfant légitime. Nous l'élèverons
+ainsi jusqu'à sa majorité. Et alors... peut-être...--nous avons le
+temps de réfléchir, n'est-ce pas?--lui dirons-nous l'histoire de
+sa naissance. S'il veut se lancer dans des revendications qui me
+répugneraient, libre à lui. Il sera un homme, juge et maître de ses
+préférences, de ses actes. Mais puissé-je avoir l'orgueil et la joie
+de voir mon fils choisir, de ses deux destins, celui qui l'a fait
+votre enfant,--et à quel prix!...
+
+--Mais... son héritage, en Russie?... sa fortune?...
+
+--Son héritage sera séquestré par l'État, car il n'a pas de
+collatéraux. Donc, il aura toujours la possibilité d'obtenir
+restitution ou compensation. La possibilité... entendons-nous? S'il
+prouve qu'il est le fils du prince Dimitri Omiroff, l'enfant qu'on
+inscrivit là-bas, sur la pierre tombale de leur caveau de famille.
+On ouvrira le petit cercueil. On y trouvera du sable, sans doute, du
+sable de France, pris dans le parc du Vieux-Moutier...»
+
+La voix de Flaviana devenait rêveuse. Et la belle tête brune,
+soudain, s'agita, comme avec dégoût.
+
+--«Ah! puisse-t-il mépriser des richesses qu'il devrait ramasser
+dans la boue et le sang! Puisse-t-il n'accepter de la vérité que le
+souvenir de mon noble Dimitri!... Mais,» ajouta la jeune femme,
+«regardez-le, notre petit trésor... Est-il assez loin de ces
+troublantes alternatives!... Faisons comme lui... Vivons... Nous en
+avons conquis le droit.
+
+--Chère Flavienne...» soupira Raymond.
+
+Passionnément il la contemplait, et il ne se détourna pas pour
+observer l'enfant, comme elle l'y invitait.
+
+Le petit Serge, accroupi sur le tapis, bâtissait une forteresse avec
+des cubes de bois. Quand il jugeait sa muraille assez haute, il la
+démolissait avec son poing minuscule, accompagnant chaque coup d'un
+sourd: «Boum! boum!...» qui, pour lui, représentait le bruit du canon.
+
+Ni son père adoptif, ni sa mère, ne furent, à ce moment, frappés par
+la coïncidence de ce jeu. Instinct de race, qui, déjà, suscitait une
+image de guerre et de violence? Simple hasard plutôt, qui faisait
+s'amuser le fils du héros de Port-Arthur comme aurait pu s'amuser,
+d'ailleurs, le garçonnet du bourgeois le plus pacifique. Raymond ni
+Flavienne n'y prêtèrent attention. Lui, se dévorait encore de doutes,
+d'inquiétudes, ne pouvant croire que la divine créature lui appartînt
+sans regret. Une question lui brûlait le coeur, qu'il n'osait
+énoncer. Elle jaillit enfin de ses lèvres.
+
+--«Mais... votre art?...
+
+--La danse?» précisa Flaviana.
+
+--«Oui.
+
+--Quoi donc, mon ami! Avez-vous pensé que celle qui aura l'honneur
+de porter votre nom demanderait à monter encore sur les planches?
+Personne, Raymond, n'a mis dans la danse ce que j'ai voulu y
+mettre d'idéal. Cependant, je sais laisser à leur place les choses
+incompatibles. Si, comme danseuse, je n'ai jamais voulu porter le
+titre de princesse Omiroff, par respect pour mon mari mort, ce n'est
+pas, j'imagine pour promener dans les coulisses votre nom, à vous,
+mon cher mari vivant.
+
+--Votre art est si grand, Flavienne! Et mon nom est si modeste.»
+
+Elle lui ferma doucement la bouche du bout de ses doigts fins.
+
+--«Il sera illustre, il commence à l'être, le nom de Raymond
+Delchaume.»
+
+De quelle douceur eussent été les jours commençant pour eux, s'ils
+n'avaient pas dû se séparer de Bertile.
+
+Elle s'éteignit le matin même de Noël, après la joie du petit arbre
+illuminé, qu'on avait dressé dans sa chambre pour Serge. Nulle vision
+plus touchante que ce visage de fillette, paré durant les premières
+heures de la mort d'un épanouissement mystérieux, l'air plus vivant
+que la veille, malgré l'ombre des longs cils clos, reposant contre
+l'oreiller, sous sa couronne de tresses blondes. On eût dit la petite
+sainte Ursule, telle que l'a peinte, à l'heure la plus attendrie de
+son génie, l'émouvant Carpaccio, telle qu'on la voit immortellement
+dormir, dans son lit à colonettes, contre le mur d'une salle
+recueillie comme un sanctuaire, à l'Académie de Venise.
+
+Petite sainte Ursule endormie de Venise, qui t'a vue reposer, la joue
+sur ta main, ne saurait t'oublier. Et toi non plus, petite Bertile,
+petite danseuse d'Opéra,--ceux qui ont respiré le parfum de ton âme
+trop tendre, et si pure, ne t'oublieront jamais. L'ange qui se glisse
+au matin dans la chambre d'Ursule, et qui contemple le spectacle de
+la terre le plus digne de lui, le sommeil d'une vierge candide, a dû
+venir visiter, au matin de Noël, l'humble petite fille que tu étais.
+Peut-être le grand lis qu'il tenait à la main est-il resté là parmi
+toutes les fleurs dont on t'a couverte.
+
+Des fleurs... Combien elle en eut, Bertile, qui lui eussent fait
+pousser des cris d'admiration, à elle, gosseline parisienne,
+cherchant des violettes au mois de juin sur les coteaux de l'Oise.
+Mais elle ne les voyait plus.
+
+Elle ne vit pas les lilas grêles, noués d'un ruban de satin blanc
+sur lequel on avait écrit à la main le mot: «Pardon!» que vint,
+en sanglotant, en s'agenouillant, poser à ses pieds, sa marâtre,
+la fruitière de la rue du Rocher. Elle ne vit pas le coussin de
+violettes blanches qu'apportèrent, au nom du premier quadrille,
+deux de ses compagnes. Elle ne vit pas les couronnes de roses
+blanches, les croix de jacinthes blanches, les touffes de boules
+de neige, traversées de rubans blancs aux lettres d'argent,
+offrandes de la direction du National-Lyrique, du corps de ballet,
+des abonnés, du petit personnel. Vit-elle seulement,--ses paupières
+s'entr'ouvrirent-elles un instant pour cela,--la rose de Noël que
+Serge, amené par Flaviana, vint glisser sous sa main froide? Ou les
+oeillets blancs si simples, trempés d'une rosée plus précieuse que
+des gouttes de diamant, et qui était les larmes de son père? Et ne
+tressaillit-elle pas, la petite Bertile, quand, le soir, toutes les
+portes fermées, un homme vint enfouir sa tête et resta longtemps
+ainsi, la face contre le drap, le coeur gonflé de l'innocent secret
+qu'elle n'avait jamais dit? N'eut-elle pas un suprême sourire quand,
+sur son front glacé, se posèrent les lèvres de Raymond?
+
+Le corbillard, drapé de blanc, tout neigeux de pétales, et qui
+semblait ne porter que des fleurs, tant il en était chargé, tant
+était mince et légère la forme de la vie éteinte qu'enchâssait la
+masse odorante, s'en alla par les rues assombries de décembre.
+
+Ainsi partit la petite danseuse, avec son rêve, dans le grand mystère.
+
+Et les jours qui n'étaient plus les siens s'écoulèrent pour ceux
+qu'elle avait si tendrement aimés.
+
+Flaviana devint la femme de Raymond Delchaume. Flaviana--ou plutôt
+Flavienne. Le nom de la belle étoile ne fut plus qu'un souvenir. Mais
+on le chuchotait encore avec admiration, quand on rencontrait, le
+long de l'avenue du Bois, une grande jeune femme, d'une tournure,
+d'une démarche incomparables, en ses toilettes simples, et qui
+tenait par la main un petit garçon. Les hommes esquissaient un geste
+de regret. «Elle ne sera plus celle qui nous enchante, celle qui
+multiplie notre désir, celle qui, même inaccessible, semble toujours
+un peu promise à notre voeu passionné.»
+
+Les promeneuses, les mères, se retournaient sur l'enfant. Quel
+superbe petit homme, avec sa figure charmante, ses larges yeux, sa
+silhouette solide et fière! Les cheveux blonds flottaient sur le col
+blanc. La taille se cambrait dans la blouse de velours, encerclée bas
+par la ceinture de cuir fauve. Et, des courtes culottes, les jambes
+nues sortaient, nerveuses, posant avec fermeté sur le sol les petits
+pieds bien en dehors.
+
+Flavienne Delchaume faisait deux parts de sa vie: l'une consacrée à
+son fils, l'autre aux oeuvres de toutes sortes, où la charité s'allie
+à la solidarité, et qui lui permettaient d'aider son mari à soulager
+les misères humaines.
+
+Elle se réservait encore des heures, empruntées à son enfant ou à ses
+pauvres, pour une mission particulièrement douce. Elle s'occupait des
+fillettes qui font leur carrière de la danse. Les petites classes
+du National-Lyrique la voyaient souvent revenir. Les jours de ces
+visites, la mère Martin pouvait préparer son éponge pour la passer
+sur toutes les ardoises. Mais, payer les dettes de friandises de
+ces gamines, c'était le moins que l'ex-étoile essayât de faire pour
+elles. Plus d'une en sut quelque chose. Plus d'une adolescente, en
+tutu et en chaussons roses, qui rêve d'avenir, appuyée à quelque
+châssis de toile peinte, en attendant l'entrée en scène, se rappelle,
+avec un battement de coeur, le conseil, ou l'appui discret, qui la
+sauva juste à point, dans une crise de découragement, de détresse, de
+folle inconséquence.
+
+--«La Reine des Elfes veille sur nous,» disent ces petites.
+
+Mais, quand Flavienne Delchaume les entend, elle rectifie:
+
+--«Non, mes mignonnes. Je ne suis plus la Reine des Elfes. Une chère
+petite âme me ramène vers vous. C'est Bertile, qui se penche sur ses
+soeurs, et qui me demande de les aimer comme je l'aimais. Vous vous
+souvenez de Bertile, mes petites?»
+
+ * * * * *
+
+Un jour de printemps, quelques mois après le mariage de Flavienne,
+une visiteuse se fit annoncer dans l'hôtel du docteur Delchaume, rue
+de Courcelles.
+
+Non loin de l'ancien appartement de la danseuse, tout près de ce parc
+Monceau, où les saisons changeantes avaient reflété leur émouvant
+passé, si bien que les teintes des feuillages, les jeux de soleil
+et d'ombre, les floraisons successives des corbeilles, ravivaient
+en eux les impressions abolies, Raymond et sa femme avaient choisi
+cette maison toute neuve pour y installer leur profonde vie à
+deux. La célébrité, la fortune, qui venaient au jeune savant, leur
+assuraient l'indépendance des contingences mesquines. Lui, sans
+le dire, goûtait la satisfaction et l'orgueil de mettre un cadre
+d'opulence et d'art autour d'une femme digne de tous les luxes, bien
+qu'elle fût supérieure aux préoccupations du luxe. Et, ce qu'il n'eût
+jamais avoué, c'était l'ambition secrète de conquérir un tel nom, de
+telles richesses, que son enfant adoptif n'eût jamais un regret, même
+furtif, même inconscient.
+
+Ambition puérile peut-être, et tout de même pétrie de noblesse,
+enfiévrée d'amour. Quelle puissance de travail elle ajoutait à
+l'ardeur naturelle d'un esprit de premier ordre! Raymond Delchaume
+allait devenir un maître non moins illustre que son modèle et son
+ami, le professeur Perrelot.
+
+Ce jour-là,--qui était un jour de consultation--le docteur allait
+descendre dans son cabinet, lorsque, devant lui, on vint remettre une
+carte à Flavienne.
+
+--«C'est bien pour moi, pas pour Monsieur?» demanda la jeune femme,
+étonnée, avant même d'avoir jeté un coup d'oeil sur la carte.
+
+Elle recevait si peu, n'ayant encore aucunes relations mondaines. Et
+il était si tôt pour une visite féminine. Mais la femme de chambre
+affirma:
+
+--«Eugène m'a bien dit... pour Madame.»
+
+Flavienne lut le nom, et le soudain changement de son visage inquiéta
+son mari.
+
+--«Faites monter cette dame, ici, à côté, dans la bibliothèque. Je
+vais la retrouver à l'instant.
+
+--Mon Dieu, qui est-ce? qu'as-tu? un ennui?...» demanda Raymond dès
+qu'ils furent seuls.
+
+Sa voix troublée émut Flavienne.
+
+--«Comme tu es gentil!» dit-elle, ennoblissant d'une tendresse
+infinie la mignardise du mot.--«Comme tu as peur, tout de suite, pour
+moi, de la moindre peine!
+
+--Je t'aime tant!...»
+
+Lui aussi, tout ce qu'il mit d'indicible dans ces trois mots!... Il
+vint à elle.
+
+--«Je t'aime tant!... Et la vie a de si effrayantes surprises!...»
+
+La seule pensée secoua son coeur d'un frisson.
+
+--«Mon amour!... ma Flavienne!... es-tu heureuse? M'aimes-tu?»
+
+Déjà, comme si souvent, tous deux oubliaient la petite circonstance,
+cause de l'éblouissement, le souffle imperceptible qui suffisait à
+soulever la grande vague de leur amour. Mais elle lui mit la carte
+sous les yeux.
+
+ «LADY FREDERICK HAWKSBURY»
+
+--«Comment?» fit-il.
+
+--«Je n'en sais pas plus que toi. Ce doit être sa mère... au comte de
+Hawksbury.
+
+--Mais... ce Hawksbury...» demanda Raymond, pâlissant, les sourcils
+involontairement contractés, «il t'a fait la cour, n'est-ce pas?
+
+--C'est vrai.
+
+--Il était follement épris de toi?
+
+--Oh! follement...» sourit la divine créature. «Je n'ai jamais
+constaté qu'il fût fou. Mais je l'ai trouvé,--tu le sais,--dévoué,
+brave, généreux, et ne s'écartant jamais du respect le plus profond.
+
+--Tais-toi... tais-toi!...» fit Raymond d'une voix étouffée.
+
+Son expression de souffrance bouleversa Flavienne.
+
+--«Qu'as-tu, mon cher aimé?
+
+--Rien.
+
+--Mais si... dis?»
+
+Il essaya de rire, la serra éperdument dans ses bras.
+
+--«C'est moi qui suis fou! Cela me fait mal de t'entendre admirer
+quelqu'un.
+
+--Je n'admire pas... j'estime.
+
+--C'est trop!... c'est trop!...»
+
+Cette fois, il riait vraiment, se raillant lui-même. Puis, en une
+prière passionnée:
+
+--«Ne fais plus ça, ma Flavienne. Que veux-tu?... Pardonne... Tu ne
+sais pas ce que c'est que mon amour!...»
+
+Maintenant, il était pâle, avec des yeux de vertige. Et elle, grisée
+de son trouble, prit la chère tête entre ses petites mains, et, dans
+l'enfantillage éternel de la passion, chuchota ardemment, de tout
+près:
+
+--«Oui... sois jaloux, sois jaloux... Je t'adore!»
+
+Un bruit de pas, de portes, les rappela au sang-froid. On venait de
+faire entrer la visiteuse dans la bibliothèque.
+
+--«D'ailleurs,» reprit encore Raymond, «il y a quelque chose que je
+ne lui ai jamais pardonné, à Hawksbury.
+
+--Quoi donc?
+
+--D'avoir, par son duel avec Omiroff, empêché le mien. La fâcheuse
+susceptibilité qu'il eut là, cet Anglais!... Et la plus fâcheuse
+adresse, de démolir l'épaule d'un adversaire, que j'aurais, au prix
+de ma vie, voulu tenir en face de moi!...»
+
+«S'il savait!» pensa Flavienne.
+
+Et le coeur de la loyale créature se serra. Ne pas pouvoir tout
+dire à celui qu'on aime!... Quoi de plus dur pour une femme de son
+caractère! Toutefois, avouer qu'elle-même, dans son inquiétude
+affolée pour lui, implora l'autre, le supplia d'empêcher le duel,
+suscita ce champion, c'était infliger au bien-aimé une humiliation
+inguérissable, mettre entre eux quelque chose qui ne s'effacerait
+plus.
+
+La vérité absolue dans l'amour, dans le plus grand et le plus
+irréprochable amour, est-ce donc une chimère inaccessible à
+l'imperfection humaine?
+
+--«Je vais recevoir lady Hawksbury,» dit Flavienne.
+
+--«Et moi, je descends à ma consultation. Mais,»--ajouta-t-il,
+sachant qu'il y gagnerait le plus doux sourire--«pas avant d'avoir
+passé dans la chambre de Serge. Je ne l'aurai pas tout l'après-midi,
+comme toi, notre mignon.»
+
+Lorsque Flavienne poussa la porte de la pièce claire, aux vitrines
+blanches, remplies de reliures d'art, qu'ils avaient baptisée «la
+bibliothèque», elle ne put contenir un mouvement de stupeur, une
+exclamation légère. Devant elle, une haute et mince silhouette, de
+suprême élégance, un visage à l'éclat de fleur, sous une auréole
+mousseuse et blonde comme des fils de cocons emmêlés. Le tout
+surmonté d'un immense chapeau noir à plumes de saphir. Un modèle de
+Lawrence ou de Gainsborough.
+
+--«Lady Maud Carington!...» s'écria Mme Delchaume. «Je croyais... on
+m'avait dit...»
+
+Son regard déconcerté se reporta sur la carte de visite, qu'elle
+tenait encore machinalement à la main.
+
+--«Je ne suis plus lady Maud Carington,» dit la jeune dame. (Et tout
+de suite l'oreille de Flavienne reconnut le gazouillis de l'accent.)
+«Je suis lady Frederick Hawksbury.
+
+--Comment?... Mais alors... vous avez?...
+
+--J'ai épousé mon cousin.»
+
+Il y eut un silence.
+
+Les deux femmes,--de beauté si diverse, mais toutes deux si
+séduisantes!--se considérèrent un instant. Elles semblaient hésiter
+entre les impulsions de leurs sentiments véritables et le souci de
+la meilleure attitude, sans bien démêler ni l'une ni les autres.
+L'Anglaise, mieux préparée puisqu'elle avait cherché la rencontre,
+parla la première:
+
+--«Vous pensez, j'en suis sûre, madame, à ce jour où celui qui est
+aujourd'hui mon mari a, devant moi, demandé votre main?»
+
+L'ardente ombre rose sur le teint mat de Flaviana fut l'équivalent
+d'une réponse.
+
+--«Alors, je lui ai dit,» reprit l'étrangère, «que je le comprenais
+bien, et qu'il avait raison d'être fou de vous. Aujourd'hui, je n'ai
+pas changé d'avis.
+
+--Madame...» hasarda l'ex-étoile, dont la rougeur s'accentua.
+
+--«C'est parce que j'ai cette haute opinion de vous, que je suis
+venue vous tendre la main, à présent que nos destins ont changé. J'ai
+voulu vous annoncer moi-même mon mariage.»
+
+Disant cela, elle s'assit sans façon, comme si elle en avait assez
+long à dire. Flavienne qui, ne sachant si elle venait en amie,
+ne lui avait pas offert un siège, en prit un à son tour. Puis,
+impétueusement, elle s'écria:
+
+--«Si vous saviez, madame, comme je suis contente!... Comme je suis
+contente pour lord Hawksbury!...
+
+--Moi aussi,» dit la délicieuse Anglaise avec un calme parfait.
+
+--«Vous aussi?... vous êtes contente... Pour lui? ou pour vous?»
+demanda gaiement Flavienne.
+
+--«Pour les deux.» Elle se reprit et ajouta:
+
+--«Je peux dire: «Pour les trois.» Car ma mère aussi est satisfaite.
+Et ce n'est pas une chose facile, je vous assure, que de satisfaire
+la duchesse de Carington.
+
+--C'était à cause d'elle, je me souviens,» risqua Mme Delchaume, «que
+vous étiez venue me trouver.
+
+--Ah! vous vous rappelez. Ma mère s'opposait de toute sa force à mon
+mariage avec le prince Boris.»
+
+Cette allusion tranquille au drame passé enhardit Flavienne, qui
+observa:
+
+--«Vous avez reconnu qu'elle avait raison?
+
+--Je n'ai rien reconnu de ce genre. Elle avait grand tort. Car, si
+elle ne s'était pas acharnée ainsi contre Omiroff, je ne me serais
+pas tant monté la tête pour lui.»
+
+Flavienne sourit:
+
+--«C'est un point de vue.
+
+--Je crois bien! J'allais le rencontrer à cheval, en cachette, hors
+du parc. Oh! je l'ai avoué à Freddy... Tout de même, quelque chose me
+disait: «Il faut avoir peur de cet homme-là.» Cette voix intérieure,
+aussi, me faisait m'entêter. Une Carington doit braver la peur.
+
+--Cependant vous êtes partie pour le Japon.
+
+--Grâce à qui?» demanda Maud.
+
+--«Je ne sais pas.
+
+--Grâce au docteur Delchaume.
+
+--A mon mari!...
+
+--Naturellement. S'il n'avait pas provoqué Boris, le soir de la fête
+au Pré-Catelan, je m'enfuyais à Londres la nuit même, avec le prince,
+mon fiancé, et j'étais mariée le lendemain.»
+
+Un peu abasourdie, Flavienne se contenta de la regarder.
+
+--«Vous comprenez,» poursuivit la jeune comtesse de Hawksbury avec
+une grâce soudaine, «que nous soyons vos amis. Je suis venue vous le
+dire. Seulement, je suis venue vous le dire toute seule. Quand je
+jugerai que Frederick est tout à fait guéri de vous, alors je vous le
+ramènerai. Pour l'instant, nous ne faisons que traverser Paris.»
+
+La conversation se trouva coupée par une voix d'enfant qui appelait:
+
+--«Maman!... maman!...»
+
+La porte s'ouvrit, mais elle aurait été refermée aussitôt, si Mme
+Delchaume ne s'était écriée:
+
+--«Ça ne fait rien, mon chéri. Entre... Viens baiser la main de la
+dame.»
+
+Le petit Serge apparut--adorable bambin--et il remplit son gentil
+devoir de politesse avec tant d'élégante aisance et de sérieux
+comique, que la visiteuse s'exclama:
+
+--«_What a darling!... But he is a love!..._[3]
+
+ [3] «Quel bijou! Mais c'est un amour!»
+
+--Notre fils,» dit Flavienne en l'attirant contre elle, «notre petit
+Serge-François Delchaume. Vous direz à lord Hawksbury...»
+
+L'Anglaise ne la laissa pas achever.
+
+--«Dieux!...» s'écria-t-elle, «est-ce l'enfant?...
+
+--C'est lui, mon fils, que votre mari...
+
+--Freddy m'a révélé... Mais alors, vous l'avez retrouvé... Il n'était
+donc pas?...»
+
+Elle n'osait prononcer le mot «mort», devant ce beau petit être et
+cette mère radieuse.
+
+--«Je l'ai retrouvé... Je l'ai retrouvé, sain et sauf,» répétait
+Flavienne, le serrant presque convulsivement, dans le réveil de
+l'ancienne angoisse.
+
+--«Oh!» dit l'Anglaise, «quel bonheur!...»
+
+Son clair visage, ses traits menus, peu expressifs, s'imprégnaient
+d'une émotion inaccoutumée. Elle se leva.
+
+--«J'ai hâte d'apprendre cela à Frederick. Il en sera si heureux!»
+
+Les deux jeunes femmes furent de nouveau debout, en face l'une de
+l'autre.
+
+--«Comme j'ai bien fait de venir!» dit lady Hawksbury.
+
+--«Comme je vous sais gré d'être venue,» dit Flavienne Delchaume.
+
+--«Mais,» ajouta la première, avec une moue puérile, «je vais être
+obligée de raconter à Frederick que vous êtes plus belle que jamais,
+et qu'il y a trop de danger pour lui à m'accompagner ici. Quel
+dommage!
+
+--Quand on est comme vous, on ne craint aucune comparaison,» affirma
+sincèrement Flavienne. Puis, avec une souriante malice:--«Une
+Carington doit braver la peur.»
+
+Mais les yeux de l'Anglaise s'attachèrent au petit Serge. Elle prit
+l'enfant, le souleva dans ses bras.
+
+--«Voilà...» déclara-t-elle. «Je sais quand j'accorderai la
+permission à Frederick... Quand il m'aura donné un trésor comme
+celui-ci.
+
+--Je vous le souhaite,» s'écria Flavienne, s'emparant
+orgueilleusement de son fils. «Être mère... C'est la royauté qui nous
+met au-dessus de tout.»
+
+
+FIN DE:
+
+CHACUNE SON RÊVE
+
+DEUXIÈME ET DERNIÈRE PARTIE DE:
+
+DU SANG DANS LES TÉNÈBRES
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ I.--Manuscrit de Francine 1
+
+ II.--Vers la Mort 30
+
+ III.--Au Fond du Labyrinthe 59
+
+ IV.--Dans les Coulisses 82
+
+ V.--En Cour d'assises 115
+
+ VI.--La Mère 148
+
+ VII.--Le Vieux-Moutier 172
+
+ VIII.--Prise au Piège 197
+
+ IX.--L'Allée des Tombeaux 224
+
+ X.--La Rencontre du Passé 249
+
+ XI.--Le Prix de la Vie 278
+
+ XII.--Plus rapide que le Rapide 304
+
+ XIII.--Les petits Pieds qui ne danseront plus 335
+
+ XIV.--Deux Épouses 354
+
+
+PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--14466.
+
+
+
+
+BIBLIOTHÈQUE DE ROMANS
+
+de la Librairie PLON
+
+
+_DERNIÈRES PUBLICATIONS_
+
+ DES GACHONS (Jacques).--*Le Chemin de sable.
+ LICHTENBERGER (André).--*Le Petit Roi.
+ MILAN (René).--La Mère et la Maîtresse.
+ DELLY (M.).--*Esclave... ou Reine?
+ LESUEUR (Daniel).--_Du Sang dans les ténèbres._ Flaviana, Princesse.
+ ACKER (Paul).--Le Soldat Bernard.
+ MARGUERITTE (Paul).--La Faiblesse humaine.
+ BONNAMOUR (G.).--Les Trois Poteaux de Satory.
+ LAUMONIER (Daniel).--Sang d'Argonne.
+ BOURGET (Paul).--La Dame qui a perdu son peintre.
+ AMIOT (Charles-Gustave).--L'Approche du soir.
+ SÉVERAC.--Les Voies impénétrables.
+ DAUDET (Ernest).--Les Rivaux.
+ RESCLAUZE DE BERMON.--Le Lien.
+ FOVILLE (Jean de).--Eros.
+ POMAIROLS (Ch. de).--*Ascension.
+ CONAN DOYLE.--Rodney Stone. Traduit de l'anglais par René LÉCUYER.
+ AIGUEPERSE (M.) et DOMBRE (Roger).--*Les Joies du Célibat.
+ ROSNY Aîné.--La Vague rouge.
+ BRADA.--La Brèche.
+ ARNAL (Émilie).--Marthe Brienz.
+ LA BRÈTE (Jean de).--*Aimer quand même.
+ BORDEAUX (Henry).--La Croisée des chemins.
+ RENAUDIN (Paul).--Un Pardon.
+ HARDY (Thomas).--La Bien-Aimée. Traduit de l'anglais par
+ Eve PAUL-MARGUERITTE.
+ NOËL (Alexis).--*Mon Prince charmant.
+
+Prix de chaque volume 3 fr. 50
+
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+Les volumes dont le titre est précédé d'un * peuvent être mis entre
+toutes les mains.
+
+
+PARIS. TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--14466.
+
+
+
+
+
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+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHACUNE SON RÊVE ***
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+ The Project Gutenberg's eBook of Chacune son Rêve, by Daniel Lesueur</title>
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Chacune son Rêve, by Daniel Lesueur
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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+
+Title: Chacune son Rêve
+
+Author: Daniel Lesueur
+
+Release Date: January 26, 2014 [EBook #44762]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHACUNE SON RÊVE ***
+
+
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+
+Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
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+by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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+<div class="figcenter">
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+</div>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_I"> I</a></span>
+<span class="pagenumh"><a id="Page_II"> II</a></span>
+<span class="pagenumh"><a id="Page_III"> III</a></span>
+<span class="pagenumh"><a id="Page_IV"> IV</a></span>
+<span class="pagenumh"><a id="Page_V"> V</a></span></p>
+
+<div class="frontmatter">
+<p><em>Il a été tiré de cet ouvrage 10 exemplaires sur papier
+de Hollande, numérotés de 1 à 10.</em></p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_VI"> VI</a></span></p>
+
+<h1>Chacune son Rêve</h1>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_VII"> VII</a></span></p>
+
+<div class="frontmatter">
+<p class="xxlarge">&OElig;uvres de Daniel LESUEUR</p>
+<hr class="deco" />
+</div>
+
+<table id="ads" summary="books">
+<tr>
+<th colspan="2">ÉDITION ELZÉVIRIENNE (Lemerre, édit.)</th>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="smcap">Poésies.</span>&mdash;<cite>Visions divines.</cite>&mdash;<cite>Visions antiques.</cite>&mdash;<cite>Sonnets
+philosophiques.</cite>&mdash;<cite>Sursum corda!</cite> 1 vol. avec portrait.</td>
+<td class="tdr">6&nbsp;fr.&nbsp;&nbsp;»</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="smcap">Lord Byron.</span> (Traduction.) Tome 1<sup>er</sup>: <cite>Heures d'oisiveté.</cite>
+<cite>Childe Harold.</cite> 1 vol. avec portrait.</td>
+<td class="tdr">6&nbsp;fr.&nbsp;&nbsp;»</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Tome II: <cite>Le Giaour.</cite>&mdash;<cite>La Fiancée d'Abydos.</cite>&mdash;<cite>Le Corsaire.</cite>&mdash;<cite>Lara</cite>,
+etc. 1 vol.</td>
+<td class="tdr">6&nbsp;fr.&nbsp;&nbsp;»</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Tome III: <cite>Le Siège de Corinthe.</cite>&mdash;<cite>Parisina.</cite>&mdash;<cite>Manfred.</cite>&mdash;<cite>Le
+Prisonnier de Chillon.</cite>&mdash;<cite>Mazeppa</cite>, etc. 1 vol.</td>
+<td class="tdr">6&nbsp;fr.&nbsp;&nbsp;»</td>
+</tr>
+<tr>
+<th colspan="2"><span class="smcap">ÉDITION IN-18 JÉSUS</span> (Lemerre, édit.)</th>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="smcap">Marcelle</span>. 1 vol.</td>
+<td class="tdr">3&nbsp;fr.&nbsp;50</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="smcap">Un Mystérieux Amour.</span> 1 vol.</td>
+<td class="tdr">3&nbsp;fr.&nbsp;50</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="smcap">Amour d'aujourd'hui.</span> 1 vol</td>
+<td class="tdr">3&nbsp;fr.&nbsp;50</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="smcap">Névrosée.</span> 1 vol.</td>
+<td class="tdr">3&nbsp;fr.&nbsp;50</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="smcap">Une Vie tragique.</span> 1 vol.</td>
+<td class="tdr">3&nbsp;fr.&nbsp;50</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="smcap">Passion slave.</span> 1 vol.</td>
+<td class="tdr">3&nbsp;fr.&nbsp;50</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="smcap">Justice de femme.</span> 1 vol.</td>
+<td class="tdr">3&nbsp;fr.&nbsp;50</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="smcap">Haine d'amour.</span> 1 vol.</td>
+<td class="tdr">3&nbsp;fr.&nbsp;50</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="smcap">A force d'aimer.</span> 1 vol.</td>
+<td class="tdr">3&nbsp;fr.&nbsp;50</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="smcap">Invincible Charme.</span> 1 vol.</td>
+<td class="tdr">3&nbsp;fr.&nbsp;50</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="smcap">Lèvres closes.</span> 1 vol.</td>
+<td class="tdr">3&nbsp;fr.&nbsp;50</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="smcap">Comédienne.</span> 1 vol.</td>
+<td class="tdr">3&nbsp;fr.&nbsp;50</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="smcap">Au dela de l'amour.</span> 1 vol.</td>
+<td class="tdr">3&nbsp;fr.&nbsp;50</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="smcap">L'Honneur d'une femme.</span> 1 vol.</td>
+<td class="tdr">3&nbsp;fr.&nbsp;50</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="smcap">Fiancée d'outre-mer.</span> 1 vol.</td>
+<td class="tdr">3&nbsp;fr.&nbsp;50</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="smcap">Le C&oelig;ur chemine.</span> 1 vol.</td>
+<td class="tdr">3&nbsp;fr.&nbsp;50</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="smcap">La Force du passé.</span> 1 vol.</td>
+<td class="tdr">3&nbsp;fr.&nbsp;50</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><cite>Lointaine Revanche.</cite> <span class="smcap"> L'Or sanglant.</span> 1 vol.</td>
+<td class="tdr">3&nbsp;fr.&nbsp;50</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="i2">&mdash;</span><span class="i2">&mdash;</span> <span class="i2 smcap">La Fleur de joie.</span> 1 vol.</td>
+<td class="tdr">3&nbsp;fr.&nbsp;50</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><cite>Mortel secret.</cite> <span class="smcap"> Lys royal.</span> 1 vol.</td>
+<td class="tdr">3&nbsp;fr.&nbsp;50</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="i2">&mdash;</span><span class="i2">&mdash;</span> <span class="i2 smcap">Le Meurtre d'une ame.</span> 1 vol.</td>
+<td class="tdr">3&nbsp;fr.&nbsp;50</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><cite>Le Masque d'Amour.</cite><span class="smcap"> Le Marquis de Valcor.</span> 1 vol.</td>
+<td class="tdr">3&nbsp;fr.&nbsp;50</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="i2">&mdash;</span><span class="i2">&mdash;</span> <span class="i2 smcap">Madame de Ferneuse.</span> 1 vol.</td>
+<td>3&nbsp;fr.&nbsp;50</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><cite>Calvaire de Femme.</cite><span class="smcap">&nbsp; Le Fils de l'Amant.</span> 1 vol.</td>
+<td class="tdr">3&nbsp;fr.&nbsp;50</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="i2">&mdash;</span><span class="i2">&mdash;</span> <span class="i2 smcap">Madame l'Ambassadrice.</span> 1 vol.</td>
+<td class="tdr">3&nbsp;fr.&nbsp;50</td>
+</tr>
+<tr>
+<th colspan="2">&mdash;&mdash;</th>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="smcap">L'Évolution féminine.</span> 1 vol. (Lemerre, édit.)</td>
+<td class="tdr">1&nbsp;fr.&nbsp;50</td>
+</tr>
+<tr>
+<th colspan="2">&mdash;&mdash;</th>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="smcap">Nietzschéenne</span> (roman). Plon-Nourrit et C<sup>ie</sup></td>
+<td class="tdr">3&nbsp;fr.&nbsp;50</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="smcap">Le Droit a la Force</span> (roman). Plon-Nourrit et C<sup>ie</sup></td>
+<td class="tdr">3&nbsp;fr.&nbsp;50</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><cite>Du Sang dans les Ténèbres.</cite>&mdash;<span class="smcap">Flaviana, Princesse.</span>
+Plon-Nourrit et C<sup>ie</sup></td>
+<td class="tdr">3 fr. 50</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_VIII"> VIII</a></span></p>
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_IX"> IX</a></span></p>
+
+<div class="frontmatter">
+<p class="small">Droits de reproduction et de traduction
+réservés pour tous pays.</p>
+
+<p class="small">Copyright 1910 by Plon-Nourrit et C<sup>ie</sup>.</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_1"> 1</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<p class="xlarge center">CHACUNE SON RÊVE</p>
+<h2>I<br />
+<span class="medium">MANUSCRIT DE FRANCINE</span></h2>
+</div>
+
+<p class="date">Novembre 1905.</p>
+
+<p><i>Je vais écrire ces choses. Je ne puis pas faire
+autrement. Le secret professionnel m'interdit de les
+révéler à qui que ce soit au monde. Mais ce que j'ai
+vu, ce que j'ai entendu, ce que j'ai accompli, la responsabilité
+que j'assume,&mdash;tout cela compose un
+fardeau trop lourd pour ma conscience, pour mon
+c&oelig;ur.</i></p>
+
+<p><i>Je ne suis qu'une jeune fille, isolée, désarmée,
+intimidée devant la vie, malgré le titre de docteur en
+médecine que je viens de conquérir.</i></p>
+
+<p><i>Oh! oui... intimidée devant la vie. Combien je la
+trouve impénétrable, déconcertante, quand je la vois
+s'entr'ouvrir sur des abîmes de passion, de mystère,
+de douleur,&mdash;peut-être de scélératesse et de crime,
+comme ce qui m'en est apparu, pour s'effacer aussitôt
+et à jamais devant moi. Combien elle me sera</i>
+<span class="pagenum"><a id="Page_2"> 2</a></span>
+<i>difficile à vivre, avec la charge redoutable que j'ai
+assumée!</i></p>
+
+<p><i>Il y a quelques jours à peine, j'étais encore
+presque insouciante, malgré la gravité de mon destin.
+Ma situation d'orpheline, ma pauvreté, mes
+études ardues, sans distractions, sans loisirs, sans
+joie, n'avaient abattu en moi ni le courage, ni l'espérance.
+Je touchais au but. Ce titre de docteur, à
+vingt-quatre ans, comme j'en étais fière!... Avec ma
+volonté forte, dont j'éprouvais la vigueur, ainsi
+qu'un champion qui fait plier et vibrer la lame de
+son fleuret avant l'assaut, je ne doutais pas de l'avenir,
+je ne doutais pas du succès, je ne doutais pas du
+bonheur.</i></p>
+
+<p><i>Mais aujourd'hui!...</i></p>
+
+<p><i>Quoi! si vite... En quelques jours... Que dis-je?...
+en quelques heures... tout s'est assombri,
+transformé. Quel drame ai-je traversé? Qu'ai-je
+fait? Mon c&oelig;ur se crispe. Une angoisse l'étreint.</i></p>
+
+<p><i>Alors, moi qui me sens faible, pour la première
+fois, à cause du poids écrasant tombé soudain sur
+mes épaules,&mdash;moi qui n'ai personne pour m'aider
+à le porter, ni mère, ni amie, ni confidente, ni
+fiancé, moi qui, d'ailleurs, ne voudrais en faire partager
+le péril à nul être au monde, je prends, cette
+nuit, dans le silence, un feuillet blanc, que je place
+sous ma lampe, et qui recevra la tragique confidence.</i></p>
+
+<p><i>Aussi bien, ne faut-il pas que tous les détails, jusqu'aux
+plus insignifiants, subsistent quelque part,
+impérissables? Ma mémoire peut faiblir... Et si je</i>
+<span class="pagenum"><a id="Page_3"> 3</a></span>
+<i>disparaissais brusquement!... Fixons ici une trace
+de cette aventure, qui, autrement, finirait par m'apparaître
+inconsistante et invraisemblable comme un
+rêve. Je me le dois à moi-même. Et je le dois aussi
+à ce petit infortuné, qui, plus tard, ne possédera pas
+de trésor plus précieux que mon témoignage.</i></p>
+
+<p><i>Ce document, je lui trouverai bien une cachette
+assez sûre pour qu'on ne l'y découvre point, moi
+vivante, assez accessible pour qu'il n'y reste pas
+scellé à jamais, si je meurs sans avoir pu en
+disposer.</i></p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p><i>Il y a quelques soirs, je me trouvais ici, dans
+cette chambre,&mdash;ma chambre d'enfant, de fillette,
+d'étudiante,&mdash;la chère petite chambre de mes vacances,
+à Claire-Source.</i></p>
+
+<p><i>Claire-Source!... le joli nom. Il représente jusqu'à
+ce jour,&mdash;et peut-être pour toujours,&mdash;la
+seule gaieté de mon existence. C'est la maisonnette
+campagnarde de ma tante Stéphanie,&mdash;excellente
+vieille fille, créature du bon Dieu, à qui je dois les
+petites douceurs, les petites gâteries, la petite illusion
+d'un foyer, d'une famille, dont, sans elle, j'eusse été
+absolument dénuée.</i></p>
+
+<p><i>Donc, je passais une quinzaine ici, prenant
+quelque repos après la soutenance de ma thèse.</i></p>
+
+<p><i>Mercredi dernier (il y aura huit jours demain),
+j'avais déjà souhaité le bonsoir à ma tante, et je
+m'apprêtais à me coucher de bonne heure, pour lire
+au lit un ouvrage qui m'intéressait, lorsque la sonnette
+de la grille tinta. Surprise, je sortis sur le</i>
+<span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span>
+<i>palier, où je rencontrai notre jeune servante, les
+yeux élargis d'effarement.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«Qu'est-ce que ça peut être, mademoiselle
+Francine? Je n'ose pas descendre. J'ai peur!...</i></p>
+
+<p><i>&mdash;En voilà une froussarde! Eh bien, venez avec
+moi. Il faut voir... C'est sans doute pour quelqu'un
+de malade. On sait que je suis médecin.»</i></p>
+
+<p><i>Je prononçai le mot avec l'enfantillage d'un peu
+d'orgueil. Cependant, je n'avais pas attendu mon
+doctorat pour donner mes soins à tout ce petit monde
+villageois. Jusqu'alors mes clients rustiques avaient
+respecté le repos de mes nuits. Il est vrai que leur
+santé à toute épreuve ne m'eût pas fait une carrière
+bien occupée, ni surtout bien fructueuse, eussé-je eu
+l'idée, qui ne me vint jamais, de leur réclamer des
+honoraires.</i></p>
+
+<p><i>Nous descendîmes donc, Estelle et moi. Le bougeoir
+de jardin tremblait aux mains de la poltronne.</i></p>
+
+<p><i>Devant notre modeste grille de bois, une auto
+était arrêtée: une grande limousine, dont les phares
+étendaient un éventail d'éclatante lumière, dont les
+vernis, les nickels miroitaient en dépit des demi-ténèbres.
+Une voiture de grand luxe, à ce qu'il me
+sembla.</i></p>
+
+<p><i>Un homme en était descendu pour sonner. Un
+autre&mdash;le chauffeur&mdash;demeurait sur le siège.
+Enfin, dans l'intérieur (je m'en rendis compte presque
+aussitôt), se tenait une religieuse.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«Mademoiselle Francine?... que l'on nomme
+dans le pays le docteur Francine?» me demanda
+l'homme avec déférence.</i></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span>
+<i>Visage banal, rasé, tenue bourgeoise,&mdash;avec ce
+je ne sais quoi qui décèle quand même les attitudes
+du service. Il me fit l'effet d'un intendant, d'un
+majordome. Un peu d'accent altérait la correction
+parfaite de ses paroles. Mais un accent à peine appréciable,&mdash;provincial
+peut-être plutôt qu'étranger.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«C'est moi. Mais,»&mdash;me hâtai-je d'ajouter,&mdash;«je
+n'exerce pas ici, sauf auprès des indigents.
+Voulez-vous l'adresse d'un de mes confrères, à Parmain,
+à Beaumont?</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Mademoiselle, c'est pour une jeune femme en
+couches, près d'ici. Elle souffre atrocement. Elle ne
+veut qu'une femme auprès d'elle... Une question
+d'humanité. Si vous jugiez qu'une autre intervention
+est nécessaire, il serait toujours temps...</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Mais je ne suis pas sage-femme.»</i></p>
+
+<p><i>La religieuse, sans quitter l'auto, s'approcha de la
+portière.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«Docteur,» commença-t-elle... (Et, faut-il
+l'avouer? cette façon de m'interpeller me flatta, me
+disposa favorablement. A quoi tiennent nos décisions?)
+«Docteur... par la sainte charité chrétienne,
+ne refusez pas. Il s'agit surtout d'influence morale...
+Je m'y connais un peu, je ne crois pas à un cas compliqué...
+Mais la pauvre créature est à bout de
+forces... Elle ne veut qu'une femme... D'ailleurs, la
+bonté, la solidarité féminines, voilà ce qu'il nous
+faut... La situation est délicate...»</i></p>
+
+<p><i>Elle baissa encore la voix pour m'insinuer la dernière
+phrase.</i></p>
+
+<p><i>Cette religieuse... (Je ne reconnaissais pas du tout</i>
+<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span>
+<i>son ordre, ne voyant qu'un vague paquet noir, et
+une étroite cornette blanche, épinglée d'un voile également
+noir, dont l'ombre me dérobait presque tout
+à fait son visage.) Cette religieuse, à l'intonation
+papelarde, ne parvenait pas à m'émouvoir. Elle
+ne sentait pas ce qu'elle disait, elle récitait une
+leçon. Mais quoi!... Ces femmes, qui côtoient tant
+de misères, ne peuvent les partager toutes. Celle-ci&mdash;garde-malade&mdash;était
+peut-être engourdie,
+hébétée de veilles. Ce qu'elle proférait, machinalement,
+n'en était pas moins la vérité. Une malheureuse
+se tordait dans les douleurs les plus atroces
+qui soient, compliquées de je ne sais quelles souffrances
+morales,&mdash;souffrances trop faciles à
+deviner des maternités clandestines, tragiques. Elle
+criait après la sympathie d'une autre femme... Non
+pas après les soins vulgaires d'une professionnelle de
+village, mais après la fraternité compréhensive d'une
+âme proche de la sienne. La pitié parla en moi.
+Puis, d'autres sentiments aussi. Ne sommes-nous
+pas des êtres trop complexes pour qu'aucune de nos
+impulsions soit simple? Nous attribuons toujours au
+ressort le plus honorable le déclanchement de notre
+volonté. Que de causes obscures dont nous nous plaisons
+à ignorer l'influence! Mais, comme je veux ici
+tout dire, je dois reconnaître qu'une sorte d'attraction
+romanesque s'ajouta, pour me décider, à l'entrain
+généreux. La mise en scène nocturne, l'élégance
+de la voiture, le roman qui me serait divulgué,
+le choix qu'on faisait de moi, la confiance qu'on me
+témoignait, même ce qu'il y avait d'un peu hasardeux</i>
+<span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span>
+<i>à partir ainsi dans les ténèbres, vers le
+mystère,&mdash;tout eut sa part dans la légère exaltation
+où s'échauffa définitivement mon zèle secourable.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«Soit!... Un instant... Estelle, cherchez-moi
+vite mon manteau de voyage, ma trousse, et une
+écharpe pour jeter sur ma tête.»</i></p>
+
+<p><i>Lorsqu'elle revint avec ces objets, je lui enjoignis
+de prévenir ma tante.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«Allons-nous loin?» demandai-je.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«Trois quarts d'heure d'ici. Que Mademoiselle
+ne se préoccupe de rien. L'auto sera à ses ordres
+pour le retour.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Vous entendez, Estelle, dites bien à ma tante
+qu'elle ne s'inquiète pas.»</i></p>
+
+<p><i>Enveloppée dans mon grand manteau, l'écharpe
+de gaze posée sur mes cheveux, je montai dans la
+voiture.</i></p>
+
+<p><i>Comment!... l'individu que j'avais pris pour un
+intendant m'y suivait!... Cela ne me plut guère.
+Qu'il fût venu à l'intérieur de la limousine avec l'infirmière,
+soit. Mais maintenant que nous étions deux
+femmes (mon inconscient seul ajoutait:&mdash;«dont
+madame le docteur Francine»), il aurait pu s'asseoir
+à côté du chauffeur. La température même ne lui
+aurait pas rendu trop pénible ce devoir de respect.
+Car la nuit de novembre était tiède.</i></p>
+
+<p><i>J'abaissai la vitre à côté de moi. Un air moite,
+humide, mais sans pluie, me caressa le visage.</i></p>
+
+<p><i>Je voulus demander quelques renseignements sur
+l'état de la personne à qui je portais mes soins, mais</i>
+<span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span>
+<i>songeant que j'aurais tout le temps, je laissai ma
+pensée s'évader au dehors, dans l'enchantement triste
+de la nuit.</i></p>
+
+<p><i>Une vague clarté tombait du ciel sur de grands
+espaces obscurs. Comme nous filions à toute vitesse
+vers Persan, c'était, de part et d'autre de la route,
+la morne étendue des champs de betteraves, cultivées
+pour les raffineries. Bientôt commença la petite cité
+ouvrière. Quelle muette résignation, dans les ténèbres
+pâles, de toutes ces humbles maisonnettes pareilles,
+avec leur unique porte, leur unique fenêtre, leur
+échelle de poules montant à l'unique étage, dans le
+carré de leur jardinet! Quel silence!... quel lourd
+sommeil!... L'auto jetait sur chaque pauvre façade
+close le regard brutal de ses phares. Et mon c&oelig;ur se
+serrait,&mdash;comme à l'hôpital, quand le chef de service,
+découvrant devant nous quelque tare humaine,
+sur un pauvre corps de misère, y projette sa science
+et nous instruit, sans se soucier des pudeurs et des
+épouvantes que brutalise l'impitoyable clarté.</i></p>
+
+<p><i>Nous passâmes l'Oise sur le pont de Beaumont. La
+côte fut montée, la petite ville traversée en un éclair.
+Encore une route à travers champs. Puis nous pénétrâmes
+dans la forêt de Carnelle.</i></p>
+
+<p><i>Un imperceptible frisson me traversa. Ici, la vraie
+obscurité, la vraie solitude, le sourd abîme où nul cri
+ne serait entendu. Et j'y étais seule, avec des gens
+que je ne connaissais pas.</i></p>
+
+<p><i>La présence de la religieuse me rassurait. Je me
+tournai vers elle pour lui poser enfin les questions
+nécessaires.</i></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span>
+<i>L'intérieur de l'auto n'étant pas éclairé, je distinguais
+très vaguement les physionomies de mes compagnons
+de route. Et je les avais si peu, si mal
+vues, dans une si hésitante perplexité, que je ne les
+imaginais pas davantage.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«Ma s&oelig;ur,» commençai-je à voix basse,
+«voudriez-vous me donner quelques indications sur
+la personne auprès de qui vous me conduisez? Elle est
+jeune, m'avez-vous dit, très jeune?</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Vous en jugerez.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Vous ne savez pas son âge!... Est-elle primipare?»
+(Mais, interprétant aussitôt le terme scientifique):
+«Est-ce son premier enfant?»</i></p>
+
+<p><i>L'infirmière ne répondit pas. Elle s'agita un peu.
+Et il me sembla, au mouvement de sa jambe contre
+la mienne, qu'elle avançait le pied pour chercher
+celui de l'homme placé en face de nous sur un des
+strapontins. Comme s'il eût attendu le signal, cet
+individu prit la parole:</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«Mademoiselle,» me dit-il,&mdash;toujours avec
+le même ton déférent&mdash;«ne vous alarmez pas.
+Madame la religieuse ici présente vous jurera,
+comme je vous le jure moi-même, que vous n'avez
+rien à craindre.»</i></p>
+
+<p><i>Cet exorde ne laissa pas que de m'impressionner
+fort désagréablement. Mais j'étais en pleine forêt
+nocturne, dans une auto qui faisait du quatre-vingts
+à l'heure. Inutile, par conséquent, de bouger ou de
+crier. Je ne fis ni l'un ni l'autre.</i></p>
+
+<p><i>Ce fut la religieuse qui continua. Sa voix onctueuse
+me parut plus inquiétante.</i></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span>
+<i>&mdash;«Vous comprendrez, docteur. Vous ne nous
+en voudrez pas. La naissance à laquelle vous allez
+aider doit être entourée du plus profond mystère.
+Des malheurs effroyables seraient le résultat d'une
+indiscrétion, même la moindre. Vous nous permettrez
+donc, avant notre sortie de cette forêt, de vous
+bander les yeux.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Jamais!... Comment!...» m'écriai-je, révoltée.
+«Et le secret professionnel?... J'y suis astreinte
+sur l'honneur. Ose-t-on supposer que j'y faillirais?</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Certes, non... mais enfin...</i></p>
+
+<p><i>&mdash;L'intérêt même m'y oblige, voyons...» ajoutai-je.
+«Un médecin qui ne s'y tiendrait pas scrupuleusement
+ruinerait sa carrière.»</i></p>
+
+<p><i>Vains arguments. Mes compagnons ne m'écoutaient
+pas, plaçant un ou deux mots d'aquiescement
+vague pour mieux saisir l'opportunité de leur action.
+Encore une fois, je crus surprendre un échange de
+gestes, comme un signal. Aussitôt une étoffe opaque
+s'enroula autour de ma tête, me couvrant le visage,
+si étroitement que je crus suffoquer.</i></p>
+
+<p><i>Quelle terreur!... Ces gens voulaient m'étouffer.
+J'allais mourir... Mais non. L'un d'eux dit à
+l'autre:</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«Je tiens bien. Tu peux dégager la bouche.»</i></p>
+
+<p><i>Ce tutoiement me frappa. Surtout, lorsque, avec
+une respiration plus libre, me revint la faculté d'observer,
+alors que le son de cette phrase persistait
+dans mon oreille.</i></p>
+
+<p><i>C'était la religieuse qui avait parlé. Du moins,
+j'en eus l'impression, bien que la voix, moins contenue,</i>
+<span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span>
+<i>eut pris tout à coup une rudesse masculine.
+La main qui me tenait le bras de son côté possédait
+une vigueur plutôt singulière pour une femme. Depuis
+cet instant, je suis demeurée persuadée que la
+soi-disant porteuse de cornette était un homme. Cependant
+je n'en eus pas d'autre preuve. Après tout,
+il existe d'assez robustes paysannes, qu'elles aient ou
+non droit à l'habit monastique, pour avoir rempli
+cette méchante mission avec une semblable énergie.</i></p>
+
+<p><i>L'individu assis sur le strapontin me serrait l'autre
+bras dans un étau non moins solide. En même temps,
+il tordait et maintenait l'étoffe dont j'étais aveuglée.
+Pour avoir plus de force, et mieux prévenir tout
+mouvement de ma part, il se penchait sur moi jusqu'à
+me toucher de sa poitrine, tandis que ses genoux
+captaient rudement les miens. La fureur et l'éc&oelig;urement
+de ce contact m'affolaient. Ces violences physiques
+sur ma personne me faisaient bouillir le sang.
+Mais que dire?... que faire?... Ils étaient les plus
+forts. Et, dans l'angoisse de ces intolérables minutes,
+je n'avais qu'un espoir: c'est qu'ils ne m'eussent
+pas menti. La fin de cette horrible course serait-elle
+vraiment ce qu'ils m'avaient annoncé? Plût au
+ciel!... Aveuglée, oppressée, impuissante, éperdue,
+je me sentais rouler dans un abîme d'effroi. Et ce
+n'était pas la mort que je craignais le plus.</i></p>
+
+<p><i>Combien de temps cela dura-t-il? A quelle distance
+de la forêt de Carnelle s'arrêta l'auto? Dans
+quelle direction avait-elle roulé, à cette allure vertigineuse,&mdash;unique
+indice qu'il me fût possible de
+percevoir? Je l'ignore. Je l'ignorerai probablement</i>
+<span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span>
+<i>toujours. A quoi servirait de risquer même une
+appréciation? La voiture eût viré pour retourner
+d'où nous venions, que je ne m'en serais pas aperçue.
+Quant à la durée, nous ne l'estimons qu'à la
+mesure de nos sensations. Ce qui me sembla d'interminables
+heures n'était peut-être que de rapides
+minutes.</i></p>
+
+<p><i>Lorsque l'auto eut stoppé, les bras qui me maintenaient
+ne desserrèrent pas leur étreinte. Au contraire,
+il me parut que d'autres arrivaient à l'aide
+pour m'entourer, me traîner ou me porter. Car,
+bien qu'on m'eût d'abord posé les pieds à terre, je
+ne crois pas m'en être servie ensuite, pour gravir les
+perrons et les étages dont je dus faire, plus ou moins
+volontairement, l'ascension.</i></p>
+
+<p><i>Lorsqu'on m'enleva l'espèce de casque d'étoffe
+sous lequel je ne différenciais même pas la lumière
+de l'obscurité, je demeurai un instant éblouie.</i></p>
+
+<p><i>La terreur ayant fini par l'emporter chez moi sur
+l'indignation, mon premier mouvement ne fut pas
+pour protester contre le traitement subi. J'essayai
+de constater où je me trouvais et ce qui m'y attendait.
+L'intervalle que mirent mes yeux meurtris et
+clignotants à recouvrer la netteté de leur vision, suffit
+pour que ceux que j'appellerai mes ravisseurs
+s'esquivassent. Ni l'homme que j'avais pris pour un
+intendant, ni la religieuse&mdash;fausse ou vraie&mdash;ne
+se trouvaient dans la chambre dont mon regard faisait
+le tour.</i></p>
+
+<p><i>Cette chambre, largement éclairée à l'électricité,
+vaste et haute, voûtée dans le style gothique, avec des</i>
+<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span>
+<i>arcs-doubleaux, avait trois fenêtres, closes de volets
+intérieurs, et deux portes, fermées,&mdash;peut-être à
+clef. Elle me fit un effet contradictoire, d'opulence
+et de délabrement. Par ses proportions, par son décor
+architectural, elle décelait une demeure plutôt
+somptueuse, un château sans doute. Mais est-ce
+qu'une armée pillarde avait passé par là? Les rideaux,
+les tapis, les tableaux, le mobilier manquaient.
+Les murs étaient nus.</i></p>
+
+<p><i>Je consigne tout de suite une réflexion dont je ne
+m'avisai que plus tard: c'est qu'on avait dû démeubler
+cette pièce lorsqu'il devint indispensable d'y
+introduire un docteur,&mdash;pour que cet étranger n'en
+gardât aucun souvenir distinct et caractéristique. A
+moins que ce ne fût une précaution d'hygiène, pour
+établir autour de l'accouchée un milieu aseptique,&mdash;ainsi
+que j'en jugeai au premier abord.</i></p>
+
+<p><i>Il y avait, naturellement, les objets essentiels.
+Avant tout, le lit. Un lit quelconque, en bois sombre,
+assez large et sans aucune draperie. Puis, une
+grande table, couverte d'objets de toilette ou de pharmacie,
+et des chaises fort ordinaires.</i></p>
+
+<p><i>Du lit s'échappait une plainte faible et continue,
+sans qu'on pût discerner le pauvre être qui gémissait
+ainsi. Cette plainte exhalait tant de souffrance
+découragée, qu'elle me perça le c&oelig;ur.</i></p>
+
+<p><i>A côté du lit, en face de moi, une femme se tenait
+debout.</i></p>
+
+<p><i>Si rapides qu'eussent été ces constatations, elles
+venaient après une autre qui frappait aussi désagréablement
+mes sens que ma pensée. Une odeur de</i>
+<span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span>
+<i>chloroforme saturait l'atmosphère. Moi qui venais
+de suffoquer à demi sous mon bandeau, je ne pus
+supporter l'asphyxiante impression. En même temps,
+je m'en alarmai comme médecin.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«De l'air... Il faut de l'air, ici,» m'écriai-je.</i></p>
+
+<p><i>La personne qui se trouvait près du lit ayant fait
+une espèce de geste vague,&mdash;plutôt négatif,&mdash;je
+me dirigeai résolument vers une des fenêtres, pour
+l'ouvrir moi-même. Les volets pleins qui s'y appliquaient
+à l'intérieur résistèrent à tous mes efforts.
+Il en fut de même aux deux autres croisées. Munis
+d'une fermeture hermétique, ils ne bougèrent pas
+plus que le mur même. Cette constatation m'incita à
+tâter les serrures des portes. Les portes étaient closes
+aussi solidement que les volets.</i></p>
+
+<p><i>L'inquiétante impression ramena ma main, meurtrie
+par la lutte, vers une petite sacoche suspendue à
+ma ceinture, où j'avais eu soin de placer, ce soir-là,
+comme toujours pour mes sorties nocturnes, un revolver,&mdash;d'ailleurs
+minuscule et peu redoutable,
+un revolver-bijou. Je possédais toujours la sacoche,
+mais on en avait enlevé le revolver,&mdash;fort adroitement,
+je dois le dire, je ne m'en étais pas aperçue.
+Une exclamation indignée m'échappa.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«Où suis-je?» m'écriai-je, presque avec
+fureur, en revenant vers la femme immobile. «Quel
+est ce guet-apens?</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Chut!...» fit-elle, posant un doigt sur ses
+lèvres, et me désignant la forme torturée qui se convulsait
+sous les couvertures.</i></p>
+
+<p><i>Étrange chose... Extraordinaire instant.</i>
+<span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span></p>
+
+<p><i>La femme... (une créature assez jeune, insignifiante,
+la silhouette enveloppée d'une blouse d'infirmière)...
+son expression soumise et irresponsable,
+son geste de compassion profonde, sa mimique instinctive,
+mais vraiment sublime, qui semblait dire:
+«Qu'importe!... Voici de la douleur, et le reste
+n'est rien...» Ceci me bouleversa, me transforma,
+me fit tout oublier. Une voix secrète me suggéra:
+«Tu es médecin... agis... soulage.» Le lieu où
+j'étais, ce que j'y pouvais craindre, la violence qui
+m'avait été faite,&mdash;tout disparut, la peur aussi
+bien que la colère, la curiosité comme la volonté
+d'observation. Il ne me resta que l'exaltation du devoir
+professionnel et la pitié.</i></p>
+
+<p><i>Je me penchai vers le lit&mdash;sans même arrêter
+longtemps mes regards sur cette femme, qui n'avait
+pas encore prononcé un mot, et dont la seule attitude
+venait de m'impressionner jusqu'à changer mon état
+d'âme. En écartant le drap, je compris pourquoi je
+n'avais pas encore pu distinguer qui s'y trouvait.</i></p>
+
+<p><i>La personne qui gisait là portait une sorte de
+serre-tête, comme ceux qui cachent le front et les
+cheveux des nonnes, sous la cornette. Ce linge blanc
+sur l'oreiller blanc, et qu'un système compliqué de
+rubans fixait à une robe de nuit à grande collerette
+pierrot où s'engloutissaient le menton et les oreilles,
+ne formait qu'une seule masse d'où émergeait bien
+peu de visage. Et ce peu de visage n'était guère
+moins blanc que le reste. La seule couleur différente&mdash;je
+ne le sus pas tout de suite&mdash;était celle des
+prunelles. Elles me parurent, quand je les vis, très</i>
+<span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span>
+<i>sombres, d'un brun velouté, peut-être noires. Pour
+le moment, les paupières les recouvraient. Ces paupières
+abaissaient sur les joues une frange de cils
+tellement courte et régulière qu'elle devait avoir été
+rognée avec des ciseaux, pour que l'expression des
+yeux devînt ainsi méconnaissable. Dans le même
+but, assurément, les sourcils avaient été rasés. Bien
+que la complexion fût d'une brune, je ne pouvais
+préjuger de la nuance des cheveux,&mdash;du moins de
+la nuance qu'adoptait cette jeune femme pour sa chevelure,
+étant données les fantaisies de coloration et
+de décoloration que l'art capillaire facilite.</i></p>
+
+<p><i>Comment la reconnaître jamais?</i></p>
+
+<p><i>Ce masque blêmi, sans expression, sans parure,
+dénué de sourcils, presque de cils, étroitement encadré
+de ces blancheurs de linceul, qui sait?... Dans
+l'éclat de la santé, de la vie, de la joie, avec la grâce
+d'une coiffure seyante, c'était peut-être une image
+de séduction. Des c&oelig;urs passionnés l'évoquaient peut-être
+en se consumant de désir.</i></p>
+
+<p><i>Hélas!...</i></p>
+
+<p><i>Les traits me parurent délicats, réguliers. La distinction
+se marquait au galbe allongé de l'ovale, à je
+ne sais quoi de fin et de fier, qui subsistait malgré
+cet affreux appareil, et malgré les crispations de
+souffrance. Elle se décela également à l'élégance des
+attaches et des mains, lorsque je poursuivis l'examen
+de ce pauvre corps labouré par de terribles douleurs.
+Mais la disproportion des jambes et des pieds me
+frappa. Les muscles des jambes surtout, bien que
+d'un dessin remarquablement pur, ne se rapportaient</i>
+<span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span>
+<i>pas, par leur développement et leur fermeté, à
+la gracilité fluette des bras. On aurait dit qu'une
+gymnastique spéciale avait exercé les unes sans
+jamais faire travailler les autres. Mais la nature
+offre souvent, sinon toujours, cette espèce d'inachèvement
+ou de désharmonie, qui force les sculpteurs
+à faire poser plusieurs modèles pour obtenir un type
+complet de perfection plastique.</i></p>
+
+<p><i>Un fait certain, c'est que j'avais sous les yeux
+une très jeune créature.</i></p>
+
+<p><i>L'état qu'elle présentait à un examen médical fût
+resté incompréhensible si l'odeur du chloroforme répandue
+dans la chambre ne l'eût expliqué. L'influence
+de cet anesthésique, administré à une dose
+déraisonnable, imprudente&mdash;sinon criminelle&mdash;suffisait
+à la rendre inconsciente et à paralyser
+presque entièrement le travail de la maternité,&mdash;du
+moins le travail volontaire, celui où l'organisme se
+détermine sous l'éperon de la douleur.</i></p>
+
+<p><i>Inconsciente, elle l'était. Mais non insensible. Sa
+chair torturée gémissait,&mdash;plaintif gémissement qui
+déchirait le c&oelig;ur. Et, sans doute, à cette lamentation
+physique, se mêlait le cri d'une détresse obscure...
+Mais le cerveau ne discernait plus, ne répartissait
+plus la part cruelle des fibres saignantes, et l'autre
+part,&mdash;plus cruelle peut-être, de l'âme angoissée.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«Qu'a-t-on fait!...» murmurai-je. «Sans
+l'intervention du chloroforme, tout se fût passé normalement.
+Tandis qu'à présent le pire est à craindre.
+Qui a osé appliquer ce stupéfiant avec une prodigalité
+si coupable?»</i></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span>
+<i>Je levai les yeux vers l'infirmière. Non pour une
+réponse positive à ma question, mais pour un éclaircissement
+quelconque, dont je pusse tirer parti.</i></p>
+
+<p><i>Elle me considérait avec anxiété, sans répondre.
+Et comme je lui dis encore quelques mots, renforcés
+par toute l'autorité dont j'étais capable, en appelant
+à sa conscience pour me venir en aide, elle finit par
+proférer des sons qui me furent totalement incompréhensibles.
+Elle parlait une langue sans aucun rapport
+avec celles que j'avais jamais entendues. Je ne rencontrai
+aucune syllabe familière dans ce que me dit
+cette femme. Pourtant elle parut ensuite comprendre
+certains ordres que je lui donnai, certains noms
+d'objets que je la priai de me passer, lorsqu'elle s'appliqua,
+sous ma direction, à joindre aux miens ses
+efforts pour sauver la malheureuse jeune mère et
+son enfant. Jouait-elle un rôle imposé? Était-ce réellement
+une étrangère assez fraîchement débarquée de
+son pays pour ne pas connaître un seul mot de français?
+Que sais-je? Pour moi, dans le drame, elle
+n'était qu'une comparse très inférieure. La chance
+voulut qu'elle eût une sensibilité compatissante,
+beaucoup de bonne volonté, des gestes précis et agiles.
+Grâce à cette triple disposition, elle coopéra très efficacement
+à l'&oelig;uvre de salut que je m'efforçai d'accomplir,
+et dont, à certaines minutes, j'eus lieu de
+désespérer.</i></p>
+
+<p><i>Combien dura cette &oelig;uvre? Pendant combien
+d'heures cette inconnue et moi disputâmes-nous à
+la mort l'autre inconnue,&mdash;presque cadavre par la
+rigidité effrayante,&mdash;et appelâmes-nous désespérément</i>
+<span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span>
+<i>à la vie l'infortuné petit être, qui faillit avoir
+pour tombeau le sein glacé où toute palpitation
+s'éteignait? Je ne sus pas quand la nuit fit place au
+jour. Si l'aube grise de novembre filtra par quelque
+interstice des volets, je ne m'en aperçus pas. L'électricité
+nous éclairait abondamment.</i></p>
+
+<p><i>Par bonheur, rien ne me manqua de tout ce qui
+pouvait être nécessaire aux soins spéciaux que je
+prodiguai. Ma trousse était complète. Et, pour ce
+qu'elle ne fournissait pas, je le trouvai là, sur cette
+table, où s'étalait tout un appareil d'infirmerie. La
+garde me préparait tout, en personne d'expérience.
+C'était elle, probablement, qui s'était munie de si
+prévoyante façon.</i></p>
+
+<p><i>Nous n'en pouvions plus, ni elle, ni moi, lorsque
+l'enfant vint au monde. J'évaluai plus tard, à peu
+près, la durée de notre effort, de notre veille, de
+notre jeûne, et je ne m'étonnai plus de notre excessive
+fatigue. Nous n'avions rien pris que du café très
+fort, bien qu'une religieuse (une véritable, cette fois,
+ou celle de la voiture?... je n'y fis pas attention) fût
+venue à deux reprises nous apporter un plateau
+chargé d'aliments.</i></p>
+
+<p><i>Enfin, nous entendîmes crier, respirer, ce bébé,
+que j'accueillis dans le monde avec une pitié infinie.</i></p>
+
+<p><i>C'était donc moi qui lui offrais le premier sourire
+de tendresse!... Moi, si éloignée de son destin,
+amenée de force en cette chambre où il naissait,&mdash;moi
+qui ne savais rien de lui, sinon qu'il entrait
+dans la vie sous de bien lugubres auspices.</i></p>
+
+<p><i>Sa mère n'avait pas conscience qu'il fût là. Les</i>
+<span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span>
+<i>yeux clos, peut-être pour toujours, elle ignorait l'orgueil
+et la joie de posséder un fils. L'appellerait-elle
+jamais de ce nom?... Si la mort ne l'en privait pas,&mdash;comme
+cela paraissait probable (la malheureuse
+n'avait plus que le souffle!...)&mdash;quelque fatalité
+terrible lui arracherait ce trésor.</i></p>
+
+<p><i>Quel dommage! Il était si beau, ce nouveau-né!
+Robuste, solide, bien constitué, le petit gaillard ne
+demandait qu'à vivre. Un peu noir de suffocation à
+la première minute, il eut vite fait de mettre en jeu
+ses poumons&mdash;ce qui nous valut quelques bons cris
+bien perçants, et ce qui éclaircit aussitôt son mignon
+visage.</i></p>
+
+<p><i>Je mis un baiser sur ce petit front.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«Pauvre enfant!» murmurai-je. «Au moins
+quelqu'un t'aura souhaité la bienvenue. Et tu n'auras
+pas tout à fait été dépourvu de caresses à ton premier
+jour.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Ainsi, c'est un garçon,» dit une voix d'homme.</i></p>
+
+<p><i>Je tressaillis de saisissement.</i></p>
+
+<p><i>Depuis que l'infirmière, après avoir lavé l'enfant,
+me l'avait mis dans les bras pour s'occuper de la
+mère, je m'étais assise, accablée. La réaction s'opérait
+en moi, après tant d'émotions et d'efforts. Peut-être
+une demi-torpeur m'engourdissait-elle. Certainement,
+quelque chose m'avait échappé. Je ne
+saurais affirmer maintenant rien de net sur l'entrée
+de cet homme. Ma compagne lui avait-elle envoyé un
+message, un signal? S'était-elle absentée pour le prévenir?
+Les cris de l'enfant l'avaient-ils attiré? Comment
+n'avais-je pas entendu, ni vu, qu'une porte</i>
+<span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span>
+<i>s'ouvrait? Autant de questions insolubles, et, d'ailleurs,
+sans intérêt.</i></p>
+
+<p><i>Mais quel sursaut lorsque cette voix mâle me
+frappa! Je levai les yeux.</i></p>
+
+<p><i>Un personnage de très haute taille, de forte carrure,
+s'approchait, se penchait curieusement. Son
+désir de voir était si manifeste, que, d'un geste machinal,
+je soulevai vers lui le nouveau-né. Du moins,
+mes mains firent ce geste. Ma pensée n'y prit point
+part. Elle se tendait toute, et mes yeux aussi, dans une
+application intense, pour observer l'homme et pour
+garder de lui quelque trait.</i></p>
+
+<p><i>Un masque lui couvrait le visage, emprunté
+sans doute à un accoutrement d'automobiliste. Les
+yeux disparaissaient derrière le miroitement des
+verres, et une espèce de bavolet tombait plus bas que
+le menton. Je ne puis donc signaler que sa taille
+presque colossale. Sa tenue était quelconque. Un costume
+de sortie, non pas un négligé d'intérieur. Il
+parlait le français avec pureté, sans accent. J'étudiai
+ses mains,&mdash;soignées, sans physionomie caractéristique,
+et dépourvues de bagues.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«Vous êtes le père?» demandai-je.</i></p>
+
+<p><i>Sans avoir eu l'air d'entendre la question, il me
+parla:</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«Grâce à vous,» dit-il, «cette femme et cet
+enfant sont sauvés...</i></p>
+
+<p><i>&mdash;L'enfant,» soulignai-je.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«L'enfant seulement?» questionna-t-il avec
+un accent d'inquiétude.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«Je le crains. On a commis un vrai crime</i>
+<span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span>
+<i>en employant le chloroforme comme on l'a fait. Cette
+pauvre jeune femme...»</i></p>
+
+<p><i>Il se détourna, fit un pas vers le lit, puis engagea
+un colloque avec l'infirmière, dans la langue de
+celle-ci. Au bout d'un moment, il revint à moi, et,
+sans plus me parler de l'accouchée, il reprit:</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«On va vous reconduire, mademoiselle, avec
+les mêmes précautions qu'on a prises pour vous amener.
+Je m'excuse de ce qu'elles ont de désagréable
+pour vous, mais... impossible autrement.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Je ne veux pas qu'on me touche!» m'écriai-je
+avec véhémence. «Je me banderai les yeux. Qu'on
+s'en assure! Mais, au nom du ciel, si vous êtes le
+maître ici, empêchez que des valets offensent une
+femme si indignement.»</i></p>
+
+<p><i>Pendant que je débitais ceci d'une haleine,
+l'homme, sans s'émouvoir, sortit un portefeuille de
+sa jaquette, l'ouvrit, en tira une liasse de billets de
+banque:</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«Mademoiselle... permettez-moi... Ce n'est
+qu'une juste rémunération...</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Non, monsieur.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Cependant...</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Non, monsieur.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Mais... des honoraires...</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Ce ne sont pas des honoraires. C'est le prix
+d'une complicité. Je ne sais laquelle. L'ignorant...
+je n'accepte pas.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Vous avez donné vos soins à Madame.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Comme je les lui aurais donnés au bord d'une
+route, dans une salle d'hôpital... Non, monsieur,</i>
+<span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span>
+<i>gardez votre argent... Comme vous gardez votre
+masque.»</i></p>
+
+<p><i>Il se mit à rire... Un rire qui me fit un peu peur.</i></p>
+
+<p><i>Du lit vint un long soupir. Puis des mots balbutiés...
+des mots d'hallucination sans doute... Je ne
+les saisis pas.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«Prenez garde,» repris-je. «Le moindre
+bruit l'agite. Et si la fièvre s'en mêle...»</i></p>
+
+<p><i>Il baissa la voix.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«Il faut pourtant que vous m'écoutiez, mademoiselle.
+Je ne puis vous parler ailleurs. Vous ne
+sortirez d'ici que comme vous y êtes entrée.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Qu'avez-vous à me dire?</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Ceci: je suis le maître de mon secret, et je
+n'entends pas qu'on s'en mêle. Une indiscrétion vous
+coûterait cher.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Je suis mieux tenue que par vos menaces,
+monsieur. Par mon honneur professionnel.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Si vous aimez quelqu'un au monde, ne lui
+parlez jamais de ce que vous avez vu ici.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Je n'ai rien vu... qu'un enfantement pénible,
+et singulièrement compromis par une application
+intempestive de chloroforme.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Silence!...»</i></p>
+
+<p><i>Je me tus. Lui aussi.</i></p>
+
+<p><i>J'avais remis le nouveau-né à la garde. Elle
+l'habillait, l'emmaillotait avec de grandes précautions.
+L'homme jeta un coup d'&oelig;il de son côté, puis
+reprit, non sans hésitation, et tellement bas que je
+l'entendis à peine:</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«Cet enfant... Il doit disparaître.»</i></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span>
+<i>Comme pour arrêter mon mouvement de révolte,
+il me saisit le poignet.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«On ne lui fera aucun mal. Je ne pourrais en
+souffrir la pensée. Mais on l'abandonnera. Voulez-vous
+le remettre à l'Assistance?</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Moi!</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Je vous connais, mademoiselle. C'est à bon
+escient que je vous ai choisie. Si vous l'emportez, je
+serai tranquille pour son existence. Autrement, ce
+sera le hasard du grand chemin, le seuil d'une
+église... la borne. Il m'en coûterait.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Quelle infamie!</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Ne jugez donc pas ce que vous ignorez.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Je n'ignore pas que vous êtes un père infâme.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;C'est là que vous jugez à faux, précisément.»</i></p>
+
+<p><i>Un éclair me traversa l'esprit. Cet homme pouvait
+être le mari sans être le père. Il se vengeait. Atroce
+vengeance!</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«Vous volez un enfant à sa mère. Peut-on
+commettre un crime plus abominable!</i></p>
+
+<p><i>&mdash;J'ai fait venir un médecin, non un confesseur,»
+ricana-t-il. «Oui ou non, emportez-vous ce
+petit? ou bien l'exposera-t-on?...»</i></p>
+
+<p><i>Je regardai le feu de bois, qui n'avait cessé de
+brûler dans la cheminée. Au dehors, c'était novembre...
+Un frisson courut dans mes veines.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«J'emporte l'enfant,» déclarai-je.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«Pour le remettre à l'Assistance?</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Qu'en puis-je faire d'autre, hélas? Je suis une
+jeune fille... et sans fortune.</i></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span>
+<i>&mdash;C'est bien sur cela que j'ai compté. Cependant,
+voulez-vous me jurer?...</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Je le jure.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Sur toutes vos chances de bonheur en ce
+monde.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Sur toutes mes chances de bonheur! Ce n'est
+pas un fameux serment.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Alors... sur votre vie.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Oh! sur ma vie aussi... tant que vous voudrez.
+Donnez-moi ce pauvre être, et que je parte
+d'ici! Grands dieux!... que je parte d'ici!...»</i></p>
+
+<p><i>Une lassitude, un dégoût, une horreur sans nom.
+J'avais le sentiment d'être, non la victime, mais la
+complice, d'une machination odieuse. Et pourtant...
+Que pouvais-je?</i></p>
+
+<p><i>Avant de s'éloigner, l'inconnu essaya encore de
+me faire accepter les billets de banque. Je les repoussai
+avec plus d'éc&oelig;urement que la première fois.</i></p>
+
+<p><i>A peine avait-il quitté la chambre, que des gens
+s'y précipitèrent. Je fus saisie. Un voile m'enveloppa
+la tête. Mais je me débattis si violemment, et avec un
+tel cri, qu'une espèce de désarroi rompit l'effort de
+mes agresseurs. J'en profitai pour m'élancer vers
+l'infirmière et pour lui enlever l'enfant.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«Qu'on le laisse, au moins,» criai-je, «recevoir
+un baiser de sa mère!»</i></p>
+
+<p><i>Ceux qui étaient là comprirent-ils? Eurent-ils
+pitié? Je ne sais. Mais ils m'accordèrent le temps de
+porter le petit être contre les lèvres de celle qui
+l'avait si tragiquement mis au monde.</i></p>
+
+<p><i>La malheureuse eut alors,&mdash;chose extraordinaire,&mdash;comme</i>
+<span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span>
+<i>un éclair de conscience. Peut-être
+le cri que j'avais jeté,&mdash;sans en modérer l'accent,
+cette fois,&mdash;venait-il de l'arracher à l'anéantissement
+de sa faiblesse et à la torpeur du stupéfiant,
+dont l'action n'était pas encore dissipée. Je rencontrai
+ses yeux ouverts,&mdash;un lucide, un poignant
+regard. Deux larges prunelles d'ombre. L'absence
+de sourcils, et presque de cils, les rendaient effarées,
+hagardes. Elle les fixa d'abord sur moi, puis sur
+son fils. Que discerna-t-elle? Quelle suprême anxiété
+réveilla sa pauvre âme? Un balbutiement s'échappa
+de sa bouche, lorsque j'en détachai la petite tête
+de son enfant. Penchée sur elle, j'entendis très
+distinctement ce nom répété à deux ou trois reprises:</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«Serge... Serge...»</i></p>
+
+<p><i>Puis, plus clairement encore:</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«Mon Serge adoré!...»</i></p>
+
+<p><i>Ce fut tout. Car les assistants, s'apercevant
+qu'elle parlait, se doutant, à mon attitude, que
+j'épiais avec ardeur les paroles qui lui échappaient,
+mirent à cette scène la fin la plus brutale. Étouffée,
+aveuglée, entraînée, je ne pressentis même pas ce
+qu'était devenu l'enfant. Mon impression fut qu'on
+me l'enlevait pour tout de bon. La crainte que
+j'eusse recueilli la clef de cette énigme changeait
+sans doute à mon égard les dispositions prises.</i></p>
+
+<p><i>Un regret m'effleura le c&oelig;ur. Et tandis qu'on
+m'installait,&mdash;sous bonne garde et solidement tenue,&mdash;dans
+une voiture (sans doute l'auto du premier
+voyage), je n'avais qu'une sensation: le froid soudain</i>
+<span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span>
+<i>sur ma poitrine à la place vide du petit corps
+tiède que j'y avais pressé.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«Oh!» me disais-je, avec un chagrin qui me
+surprenait moi-même, «que va-t-on faire de cet
+innocent, puisqu'on renonce à me le confier?»</i></p>
+
+<p><i>Le retour fut pareil à la dernière partie de l'aller.
+Je ne pus ni bouger, ni rien voir. Toutefois, je perçus,
+sous mon bandeau, qu'il faisait jour.</i></p>
+
+<p><i>«La nuit a été longue. C'est le matin,» pensais-je.</i></p>
+
+<p><i>Cette clarté&mdash;très vague pour moi&mdash;au lieu de
+s'aviver, diminua. L'entrée de la forêt, sans doute,
+ou la gêne de ces étoffes enroulées, dont ma vision
+s'offusquait. Aucune lueur ne revint. Au contraire,
+les ténèbres s'épaissirent. J'en fus troublée. Je ne
+concevais pas ce que je devais constater tout à
+l'heure: le jour avait passé. Le crépuscule, puis la
+nuit, lui succédaient.</i></p>
+
+<p><i>Encore une fois, il me fut impossible, même
+approximativement, d'évaluer la distance parcourue.</i></p>
+
+<p><i>Le moment vint où l'auto s'arrêta.</i></p>
+
+<p><i>On m'en sortit, paralysée, engourdie d'avoir été
+maintenue longtemps immobile. On me fit asseoir.
+Et j'attendais qu'enfin on dégageât ma tête, lorsque
+j'entendis le roulement de l'auto qui repartait à toute
+vitesse. Aussi rapidement qu'il me fut possible j'arrachai
+l'étoffe qui m'aveuglait. J'y parvins, non sans
+peine. Il me fallut plus de temps encore pour me
+reconnaître, pour identifier le lieu où l'on m'avait
+amenée.</i></p>
+
+<p><i>La nuit était profonde, l'heure devait être avancée.</i>
+<span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span>
+<i>Un grand silence régnait sur la campagne. Le bruit
+même de l'auto ne me parvenait plus. Personne
+autour de moi.</i></p>
+
+<p><i>D'abord, j'avais cru être assise sur un banc. Puis
+mes yeux, s'habituant à l'obscurité, distinguèrent
+autour de moi des masses blanchâtres. Je me rappelai
+avoir remarqué, non loin de notre maison, des
+blocs de pierre, matériaux de construction, dont la
+disposition s'évoqua devant ces formes identiques.
+Mais n'était-ce pas près d'un terrain déjà enclos d'une
+grille?</i></p>
+
+<p><i>Je me retournai. Voici la pâleur régulière du
+mur... les raies noires des barreaux... Alors je me
+trouvais à deux pas de Claire-Source!</i></p>
+
+<p><i>Avant de me lever, je tâtai de la main près de moi,
+car j'avais cru me rendre compte qu'on y déposait
+ma trousse. Mes doigts en palpèrent le cuir... Puis...
+qu'était-ce? Un paquet assez gros, plus moelleux.
+Une petite plainte faible, sourde... Mon oreille se
+tendit. Mes mains tremblantes s'avancèrent... Étrange
+émotion... Je ne respirai plus... Si l'enfant n'avait
+pas été là, j'eusse éprouvé une déception atroce.</i></p>
+
+<p><i>Mais il y était. Je serrai contre mon c&oelig;ur cette
+vague chose emmaillotée, ce petit être, plus seul au
+monde que je n'étais seule dans la grande nuit, dans
+le grand silence, formidable, solennel.</i></p>
+
+<p><i>Un souffle passa sur nous. Les branches nues des
+bois craquèrent...</i></p>
+
+<p><i>Comment dire l'exaltation, la mélancolie d'une
+telle minute?... Une révélation terrible des profondeurs
+perverses de la vie venait de bouleverser ma</i>
+<span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span>
+<i>jeunesse. Mon corps brisé de fatigue n'était pas moins
+endolori que mon âme. La nuit de novembre, sinistre,
+sans lune, que j'affrontais seule pour la première
+fois, me sembla pleine d'épouvante. Ivre de tristesse,
+j'appuyai davantage sur mon c&oelig;ur l'enfant... l'enfant
+rejeté, inconnu. Le regard de sa mère, le seul
+regard lucide de cette infortunée, le seul regard
+qu'elle poserait jamais sur son fils, me perça de nouveau.
+Mes sanglots éclatèrent. Je crois encore les
+entendre s'élever, sans écho, dans la dure nuit.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«Petit enfant... petit enfant...» murmurai-je.
+«Je t'aimerai, moi!... Je t'aimerai. Ils me tueront
+s'ils veulent... Je ne t'abandonnerai pas.»</i></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span></p>
+
+
+<div class="header">
+<h2>II<br />
+<span class="medium">VERS LA MORT</span></h2>
+</div>
+
+<p>C'est en terminant cette première partie des
+confidences de Francine, que Raymond Delchaume
+fit arrêter l'auto en pleine forêt de
+l'Isle-Adam. Le décor s'harmonisait avec la poignante
+lecture. Le soir d'octobre enténébrait
+les espaces peuplés d'arbres. Déjà, sous les
+futaies, le crépuscule devenait de la nuit. Au-dessus
+de la large route, un peu de clarté pleuvait
+encore du ciel gris perle. A cette clarté défaillante,
+Raymond, dans la voiture découverte,
+s'était arraché les yeux pour lire, pour lire encore...</p>
+
+<p>Maintenant, il savait.</p>
+
+<p>Qu'importait le reste? Il le connaissait, le dénouement
+effroyable. Il avait reçu dans ses bras
+sa femme, sa toute jeune femme,&mdash;trois ans,
+mon Dieu!... après cette sinistre aventure,&mdash;lorsqu'elle
+rentra au nid de leur amour, éperdue,
+ensanglantée, mourante... Oh! l'agonie presque
+muette... Les lèvres qui n'osaient parler,&mdash;dans
+la crainte (il le comprenait maintenant) de
+l'exposer au même sort. Et les yeux... ces pauvres
+<span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span>
+yeux, avec leur prière désespérée. Quelle torture,
+le mystère de cette fin atroce! Enfin le voici donc
+dévoilé!...</p>
+
+<p>Ce qui montait du c&oelig;ur de Raymond, ce qu'il
+devait à cette morte innocente, à cette martyre,
+c'était le cri de délivrance, de justification. Sa
+poitrine en éclatait. Comment ne l'eût-il pas jeté
+à l'univers, ce cri, à la Nature, à la forêt recueillie,
+aux premières étoiles... Voilà pourquoi il
+sauta sur le chemin, renvoyant la voiture, lui faisant
+prendre de l'avance, haletant du désir d'être
+seul. Et voilà pourquoi, lorsque se fut éteint le
+roulement de la machine, lorsque la lueur des
+phares se fut dissoute dans les ténèbres, le jeune
+homme tomba sur les genoux, et cria, fou d'une
+joie plus déchirante que la douleur:</p>
+
+<p>&mdash;«Francine!... ma Francine, à moi... toute
+à moi... Ce n'est pas ton enfant!... ce n'est pas
+ton enfant!... ce n'est pas ton enfant!...»</p>
+
+<p>«Ah!» soupirait-il ensuite,&mdash;balbutiant, parlant
+à mots décousus, à voix haute, comme un
+insensé, tandis qu'il marchait sur la route pâle,
+entre les profondeurs baignées de ténèbres,&mdash;«ah!
+ma Francine... ah! bien-aimée... du moins
+je n'ai pas douté de toi, de la beauté de ton
+âme... Tu sais... tu sais... j'ai été jusqu'à l'aimer,
+cet enfant... je l'ai fait mien... Et pourtant l'idée
+que tu t'étais donnée à un autre!... l'idée surtout...
+oui... cela, c'était pire... me rongeait...
+l'idée que tu ne m'avais pas avoué ton erreur,
+ou ton malheur... que tu t'étais défiée de mon
+<span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span>
+amour... Francine... où que tu sois, dans l'abîme
+de la mort, dans l'abîme des choses éternelles...
+il est impossible que tu ne saches pas... que tu
+ne le sentes pas, cet amour, qui, de toi, acceptait
+tout, même ce qui l'eût tué s'il n'avait été
+plus fort que la jalousie, plus fort que l'orgueil...
+Eh bien, oui... je suis heureux, je suis heureux
+d'avoir traversé cette épreuve... de connaître
+seulement après des mois de souffrance la vérité
+qui te justifie. Cette vérité... elle ne me rend pas
+ta mémoire plus sacrée, plus chère... Et cependant...
+si... oh! si... douce adorée!... Et elle
+me délivre!... Elle me délivre!... Elle me délivre!...»</p>
+
+<p>Ainsi pensait, parlait le jeune docteur, dans
+l'égarement, le désordre, d'une révélation qui
+bouleversait tout en lui.</p>
+
+<p>Raymond parcourut sans s'en apercevoir les
+trois kilomètres de route avant la sortie de la
+forêt. Dans la même inconscience, il passait à
+côté de l'automobile qu'il avait louée pour le
+ramener à Paris. Mais le chauffeur guettait ce
+fantaisiste client.</p>
+
+<p>&mdash;«Monsieur!... monsieur!... me voilà! Je
+suis là.</p>
+
+<p>&mdash;Hein?... Qu'est-ce...? Que me voulez-vous?...
+Ah! c'est vrai...»</p>
+
+<p>Et, sautant dans la voiture:</p>
+
+<p>&mdash;«Eh bien, allez... marchons.»</p>
+
+<p>La course rapide, dans l'air vif, le restituait à
+son rêve. Toutefois, une ordonnance, une logique,
+<span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span>
+des déductions s'esquissèrent dans ce net
+esprit.</p>
+
+<p>Et, d'abord, quelle attitude devait-il adopter?
+Quelles résolutions prendre?</p>
+
+<p>Le message posthume de Francine,&mdash;découvert
+le matin même, par un si prodigieux hasard,
+entre les feuillets de l'ancien livre de prix, dans
+la petite maison de Claire-Source, lui parvenait
+dans un moment critique.</p>
+
+<p>Eh quoi!... ce manuscrit mille fois précieux,
+il était en partie la cause d'une nouvelle fatalité.
+N'était-ce pas l'affolement de l'avoir trouvé,&mdash;enfin!&mdash;qui,
+distrayant Raymond de sa vigilance,
+avait permis le rapt de l'enfant? L'enfant...
+Toute l'attention ardente de Delchaume se
+concentra soudain sur lui. Que serait-il désormais,
+ce petit François?&mdash;le petit Serge de nounou
+Favier&mdash;Serge... naturellement... Le dernier
+mot... presque le seul mot, de sa mère. La raison
+apparaissait pour laquelle Francine, sa marraine,
+l'avait baptisé ainsi.</p>
+
+<p>Mais il n'était plus question de Serge, né de
+père et mère inconnus. Raymond, dans son
+incomparable amour, dans son immense pitié
+pour la morte, avait fait sien cet enfant qu'il
+supposait celui de Francine. Reconnu par lui,
+François Delchaume était légalement son fils. Et
+on le lui avait pris! Qui? Nul doute. L'auteur de
+l'enlèvement ne s'en cachait pas. Cette carte de
+visite, la carte du prince Boris Omiroff, signait
+le crime.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span>
+Boris Omiroff...</p>
+
+<p>Comme, tout à l'heure, l'image de l'enfant,
+voilà celle de l'insultant ennemi qui s'évoquait...
+Raymond fixa mentalement sa vision
+étonnée sur ce visage. Quel changement encore!
+La perspective se transformait. Tout se déplaçait:
+les êtres, les sentiments, les rapports. Cette
+physionomie du Russe, la face agressive, la
+haute silhouette, la brutale beauté, il pouvait
+donc maintenant contempler cela sans l'atroce
+évocation... sans que surgisse à côté, comme une
+vapeur qui se condenserait, qui, peu à peu, prendrait
+une figure de femme...&mdash;supplice sans
+nom!&mdash;celle de Francine, et qui, malgré tout
+l'effort de sa volonté, glisserait, caressante...
+caressée... entre les bras... Ah! cela... c'était
+fini. Jamais plus!... jamais plus!... Raymond en
+purifiait sa pensée... Ce prince abominable...
+elle ne lui avait pas appartenu... «Pardon, Francine,
+pardon!»</p>
+
+<p>Le haïssait-il moins?</p>
+
+<p>Non. Sa haine évoluait, ne diminuait pas. A
+cette image, une autre se substituait,&mdash;d'horreur
+moindre&mdash;mais tout aussi détestable d'audace,
+de cruauté. L'homme, au pied du lit de l'accouchée,
+cet homme de haute taille, despote arrogant,&mdash;c'était
+bien lui! Combien reconnaissable
+sous le masque! Raymond le voyait, dans la
+chambre inconnue, la chambre saccagée par son
+ordre, avec une victime agonisante, tandis qu'il
+offrait de l'argent à son autre victime, à celle
+<span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span>
+dont il avait dévasté la vie, en attendant que, plus
+tard, il la fasse assassiner, à la douce Francine&mdash;qui
+se révoltait devant l'odieux salaire,&mdash;pauvre
+enfant!</p>
+
+<p>«Il expiera... Le châtiment l'atteindra. Et
+maintenant,» pensait Delchaume, «je le tiens
+suspendu sur sa tête, ce châtiment. Ce que je
+connais de la dernière nuit de ma malheureuse
+femme, joint à ces révélations écrites... l'enlèvement
+de l'enfant... que de preuves! A peine, à
+cette chaîne si bien reconstituée, manque-t-il
+quelques chaînons... Le témoignage de Tatiane
+Kachintzeff... un jet de lumière!...»</p>
+
+<p>Tatiane... A ce nom le jeune homme tressaillit
+douloureusement. Pauvre fille! en prison, au
+secret, compromise dans l'affaire des explosifs,
+inculpée de complicité dans le complot contre la
+vie d'Omiroff, précisément... Pourrait-il la faire
+citer? La croirait-on? N'aggraverait-il pas sa situation,
+à elle, sans profit pour l'&oelig;uvre de justice
+qu'il entreprenait? Tatiane... Il s'attarda au souvenir
+de l'étudiante. Il reconstitua mot à mot ce
+qu'elle lui avait appris. Avec quelles réticences,
+quel trouble effrayé, elle insinuait ce dont Boris
+était capable! On eût dit qu'elle gardait des
+secrets terrifiants... Savait-elle quelque chose de
+cette naissance mystérieuse?... Dévoilerait-elle
+la personnalité de la mère?... Avait-elle été
+mêlée?... Cette jeune femme près du lit, si c'était
+elle...</p>
+
+<p>Le raisonnement intervint, chez Raymond,
+<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span>
+pour retenir l'imagination emportée. Ses conjectures
+faisaient fausse route. Non, Tatiane ignorait
+tout de ce drame-là. Autrement, elle n'aurait
+pas pris le change. Elle n'aurait pas cru, elle
+aussi, que Francine Delchaume était la maîtresse
+du prince, et la mère...</p>
+
+<p>Dans cette folie, dans ce désordre, dans cette
+fièvre, Delchaume s'avisa qu'il atteignait Paris.
+L'arrêt de l'auto, à la grille, devant l'octroi,
+interrompit sa méditation effrénée, lui rendit le
+sens du réel.</p>
+
+<p>«Ah!» pensa-t-il, se rappelant soudain pourquoi
+il revenait ainsi à toute vitesse, «je vais
+voir dans quelques heures le chef de la Sûreté.
+Tout... je lui dirai tout. Puisque ce misérable
+Omiroff m'a refusé la satisfaction d'un duel, je
+le livrerai à la justice comme le malfaiteur qu'il
+est...»</p>
+
+<p>Était-ce aussi simple?... La secousse d'un revirement
+fit osciller sa résolution:</p>
+
+<p>«Mais alors?... Il faudra reconnaître que l'enfant
+est à lui... qu'il avait le droit de me l'enlever...
+Cet enfant que ma Francine a sauvé,
+que j'ai fait mien... Mon petit François... Petit
+François!...»</p>
+
+<p>&mdash;«A quelle adresse faut-il vous conduire,
+monsieur?» demanda le chauffeur.</p>
+
+<p>Raymond hésita une seconde. A dix heures
+seulement, il avait rendez-vous avec le chef de la
+Sûreté. Il n'en était guère plus de six et demie.
+L'intention de tout à l'heure, en quittant Claire-Source,
+<span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span>
+persistait au fond de lui: se rendre
+avant tout chez Flaviana. Comme ce serait doux
+d'apporter son c&oelig;ur brûlant, tourmenté, à cette
+amie délicieuse!... Il crut la voir, l'entendre...
+Noble créature... En ce moment, elle s'apprêtait
+à partir pour le National-Lyrique. Paradoxe...
+une telle femme, étoile de la danse... Et cependant,
+non. Son art, la poésie qu'elle y mettait,
+c'était encore si bien elle!</p>
+
+<p>«Je ne puis pas lui dire toute la vérité. Même
+si j'étais déterminé à la mettre au courant, le
+temps me manquerait. Que sait-elle? Si peu de
+chose, puisqu'elle me croit le père de François.
+Elle adore cet enfant... Ce serait mal à moi de
+lui apporter brièvement, brutalement, à l'heure
+où elle doit monter en scène, la nouvelle de
+sa disparition... Quel chagrin elle en éprouvera!...»</p>
+
+<p>Ces réflexions, rapides, s'ébauchèrent dans la
+pensée tumultueuse de Delchaume, tandis que le
+chauffeur attendait son ordre. Le jeune docteur
+prononça presque tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;«D'ailleurs, j'ai mieux à faire...»</p>
+
+<p>Puis, devant la mine interloquée de son conducteur,
+que lui révélait la lumière d'un bec de
+gaz, il jeta sa propre adresse:</p>
+
+<p>&mdash;«Rue du Général-Foy.»</p>
+
+<p>Rentré chez lui, Delchaume, après un coup
+d'&oelig;il sur la liste des clients venus à sa consultation,
+et qu'avait reçus son remplaçant, refusa de
+dîner, s'enferma dans son cabinet de travail.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span>
+C'était l'ancien cabinet de Francine.</p>
+
+<p>En ce ménage de deux docteurs, avant que la
+mort ne l'eût brisé, la jeune femme gardait, pour
+la réception de sa clientèle&mdash;surtout féminine,&mdash;la
+pièce la plus élégante, la mieux exposée.
+Au lendemain de son veuvage, le mari au désespoir&mdash;amant
+plus que mari, et en deuil d'un
+bonheur si court!&mdash;ne voulut pas dépayser sa
+douleur, ses souvenirs. Il garda l'appartement de
+la rue du Général-Foy,&mdash;le cher appartement
+installé avec tant de soins, tant de goût, témoin
+de tant de joie, de tant d'espoirs! Et il prit,
+comme sanctuaire de son labeur, le cabinet de
+Francine, où il sentait flotter plus constamment,
+plus près de lui, l'âme vaillante et tendre de
+l'adorable compagne perdue.</p>
+
+<p>Ce soir, lorsqu'il y rentra, il plaça sur son
+bureau, dans la clarté de la lampe électrique, le
+livre qu'il rapportait de Claire-Source. Avant de
+le rouvrir, pour y trouver la suite des confidences
+tragiques, interrompues par la tombée de la
+nuit, il contempla encore l'extérieur de l'humble
+volume. Sur la couverture, à teinte jadis vive,
+aujourd'hui fanée, aux dorures éteintes, il relut
+le titre:</p>
+
+<p class="center">LA GUIRLANDE DES MARGUERITES</p>
+
+<p>Il lui sembla entendre la pauvre voix mourante
+balbutier ces mots étranges:</p>
+
+<p>«Mon secret... dans la guirlande des marguerites,
+à Claire-Source.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span>
+Qui donc ne s'y serait trompé comme lui? Dire
+qu'il avait fouillé la corbeille des fleurs vivantes,
+alors que ces tristes fleurs mortes se fermaient
+sur le frémissant mystère, parmi les autres livres,
+dans la petite bibliothèque, au fond de l'ancienne
+chambre de jeune fille, où flottait un si
+nostalgique parfum!...</p>
+
+<p>La reliure soulevée montrait, collé à la feuille
+de garde, un bulletin à vignette, mentionnant
+le prix d'excellence accordé à l'élève Francine.
+Ensuite commençaient les biographies,
+illustrées par les traditionnels portraits, des
+Marguerites,&mdash;reines, princesses ou artistes,&mdash;célèbres
+dans l'histoire. Mais des feuillets
+avaient été coupés et remplacés par une sorte de
+cahier d'une épaisseur équivalente,&mdash;le manuscrit.</p>
+
+<p>Raymond passa rapidement sur ce qu'il avait
+lu,&mdash;dévoré plutôt,&mdash;deviné presque, sous la
+nuit envahissante qui lui disputait les mots. Le
+récit s'arrêtait d'ailleurs peu après le passage où
+il avait dû fermer le livre, et à la suite duquel il
+avait bondi hors de l'auto, pour être seul, pour
+tomber à genoux, pour exhaler son transport
+dans la solitude. La fin de ce récit narrait, en
+quelques mots, une coïncidence qui détermina,
+facilita, la résolution prise par Francine de faire
+elle-même élever l'enfant. Une pauvre brave
+femme du village de Champagne,&mdash;pays de
+Claire-Source,&mdash;la garde-barrière, venait de
+perdre un bébé de quelques jours, qu'elle commençait
+<span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span>
+d'allaiter. Lui mettre au sein le petit
+nouveau venu, c'était doublement une bonne
+action. On la sauvait, et l'on assurait à l'enfant
+une tendresse exclusive, maternelle. Francine
+mentionnait la circonstance et ajoutait:</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p><i>La nourrice s'appelle Mme Favier. Elle est femme
+du garde-barrière, à la halte de Champagne. Je vais
+faire un testament en sa faveur, du peu que je possède,
+et que j'augmenterai en exerçant la médecine,
+à la condition qu'elle continue à servir de mère à
+l'enfant, au cas où je viendrais à mourir. Je connais
+assez cette excellente créature pour souhaiter cela au
+petit abandonné, s'il me perd.</i></p>
+
+<p><i>Je me rends bien compte que, par une telle mesure,
+je confirmerai le soupçon qui, déjà, doit naître autour
+de moi, que je suis la mère. Qu'importe!</i></p>
+
+<p><i>J'ai dit à tous que j'avais trouvé ce pauvre ange
+sur le chemin, contre notre grille, et je l'ai fait inscrire
+à la mairie de Champagne sous le nom de
+Serge. Comme il lui fallait un nom de famille, j'ai
+cherché sur le calendrier, où, juste à côté de Serge,
+on voit saint Bruno. Mon filleul sera donc Serge
+Bruno.</i></p>
+
+<p><i>Je l'ai tenu sur les fonts baptismaux avec l'honnête
+Favier, son parrain. Par délicatesse, le brave
+homme m'a dit:</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«Puisqu'il vous appellera «marraine», docteur
+Francine, je ne lui permettrai pas de m'appeler
+«parrain». Ça serait trop familier avec vous, pas
+convenable. Il trouvera bien lui-même...»</i></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span>
+<i>Sur quoi, sa femme l'interrompit en souriant:</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«Bah! c'est pas demain qu'il va parler, ce
+pauvre petit c&oelig;ur.»</i></p>
+
+<p><i>Me voilà donc en possession d'un enfant, dont
+j'accepte la charge, et dont on m'attribuera plus tard,&mdash;sinon
+tout de suite,&mdash;la maternité. Je ne m'en
+trouble pas autrement. J'en éprouve une espèce de
+joie, peut-être même un peu de fierté. Nul n'a le
+droit de me demander compte de mes actes. Ma bonne
+tante Stéphanie, elle, sait à quoi s'en tenir. Elle m'a
+vue dans ma chambre la veille et le lendemain de
+l'aventure,&mdash;de cette aventure qui a duré une trentaine
+d'heures.&mdash;Tout ignorante de la vie qu'elle
+soit, et bien qu'ayant coiffé sainte Catherine depuis
+longtemps, elle sait qu'on ne recueille pas les bébés
+dans les choux, et que je ne puis avoir mis celui-là
+au monde. Sa certitude me suffit. Quant à mon
+futur époux,&mdash;si jamais je me marie, ce dont je
+n'ai aucune hâte...</i></p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Les yeux de Raymond se voilèrent. Il repassa
+les dates... fit un bref calcul... Quatre ans!...
+Il y avait de cela quatre ans,&mdash;moins un mois,
+puisqu'on était en octobre. Non, elle ne le connaissait
+pas encore. Mais lui... Il l'avait déjà vue.
+Déjà il rêvait d'elle. Doucement... sans espoir
+défini, sans résolution prise. Il l'avait rencontrée
+à des cours, dans les hôpitaux, parmi la suite
+attentive de quelque maître fameux. De quelle
+séduction grave, profonde, elle lui avait ravi le
+c&oelig;ur! Il ne s'en douta pas tout d'abord. Quatre
+<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span>
+ans... C'est l'année suivante qu'ils se connurent
+davantage, et que naquit leur grand amour.</p>
+
+<p>Le jeune homme reprit sa lecture.</p>
+
+<p class="p2"><i>Quant à mon futur époux</i>, écrivait alors Francine,
+<i>du moment que je serai sa femme, c'est qu'il
+aura foi en moi, c'est que nous aurons réciproquement
+éprouvé notre loyauté. Que je lui révèle l'histoire
+de Serge, ou qu'il la découvre lorsque je ne
+serai plus, par ce document que j'établis aujourd'hui,
+il me croira. J'agirai avec lui suivant ma conscience,
+et suivant les événements.</i></p>
+
+<p><i>Avant que j'aie à m'expliquer auprès d'un mari,
+Serge aura peut-être retrouvé sa mère. Un remords
+peut venir au criminel. Il sait où me trouver. Peut-être
+fera-t-il rechercher son fils. Peut-être un de ces
+hasards qui rendent l'existence plus romanesque que
+le plus romanesque feuilleton, me mettra-t-il sur la
+trace de sa victime, de cette jeune créature que j'ai
+vue tant souffrir, et qui souffrira plus encore si elle
+vit... si elle sait...</i></p>
+
+<p><i>Je crois avoir tout enregistré ici,&mdash;tout, jusqu'au
+moindre détail. Ces feuillets sont le seul patrimoine
+de mon pauvre petit Serge. Réussiront-ils à lui restituer
+un nom, une famille, une mère?... C'est le
+secret de l'avenir et du destin.</i></p>
+
+<p><i>«Si jamais tu les lis, petit Serge, et que je ne sois
+plus là, pense tendrement à celle qui t'a pris dans ses
+bras, au milieu de la campagne désolée, par la dure
+nuit de novembre,&mdash;ta première nuit en ce monde,&mdash;et
+qui a juré de t'aimer, de réparer pour toi, en</i>
+<span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span>
+<i>la faible mesure de sa tendresse, la fatalité de ta
+naissance</i>.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Delchaume eut un sanglot en achevant cette
+page.&mdash;«O Serge...» murmura-t-il... «Je le lui
+rendrai, à mon petit François, ce nom qui est si
+bien le sien, ce nom que sa mère a balbutié, que
+mon admirable Francine lui a donné. C'est ma
+jalousie qui souffrait de ce nom. Je me figurais...»</p>
+
+<p>Il frissonna, se frappa la poitrine. Pourtant, il
+n'avait à s'accuser que de sa propre torture. Pas
+un sentiment vil ne souilla en lui la mémoire de
+Francine, même quand il subissait la douleur de
+croire qu'un autre l'avait rendue mère.</p>
+
+<p>Le manuscrit de la morte ne se terminait pas
+avec cette sorte d'acte de naissance, rédigé sur-le-champ,
+dans la netteté, la vivacité du souvenir.
+Des notes suivaient, rapides, décousues, jetées
+au fur et à mesure des puériles péripéties qui
+marquent la première croissance. Une sorte de
+très bref journal, tenu par scrupule vis-à-vis de
+l'inconnu qui pourrait un jour se targuer d'un
+droit à savoir: la mère de l'enfant... le mari de
+Francine... l'enfant lui-même...</p>
+
+<p>Avant d'en prendre connaissance, Delchaume
+se reporta aux premières lignes, à cette espèce
+d'épigraphe où figurait son nom, et que sa femme
+ajouta peu de jours après leur mariage. La date
+l'indiquait.</p>
+
+<p>Maintenant il en comprendrait sans doute la
+portée.</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span>
+<i>Raymond adoré, ce livre contient mon secret. S'il
+tombe entre tes mains de mon vivant, ou après ma
+mort, sans que j'aie pu t'en parler, ne me blâme pas.</i></p>
+
+<p><i>Je suis ta femme, ta femme si heureuse!... Une
+telle douceur m'alanguit l'âme, que je n'ai pas la
+force, en ce moment, d'interroger ma conscience,
+de me demander si mon devoir est de te faire cette
+révélation ou d'attendre encore.</i></p>
+
+<p><i>Ah! laisse... Je veux goûter pleinement la sérénité
+divine de ces jours, qui seront tout mon paradis.
+Il me semble que l'ombre du drame traversé,
+cette ombre qui, par instant, repasse sur mon chemin
+et me fait frissonner, glacerait l'insouciance de
+notre joie. N'ayant rien commis de mal, j'ai tout le
+temps de t'appeler au partage d'une responsabilité,
+peut-être d'un péril. J'entends encore une voix
+cruelle qui me dit:&mdash;«Si vous aimez quelqu'un
+au monde, ne lui parlez jamais de ce que vous avez
+vu ici.»</i></p>
+
+<p><i>Raymond tant aimé, quand cette voix retentit
+dans mon souvenir, et que je pense à toi, je deviens
+lâche.</i></p>
+
+<p><i>Hélas!... je l'entends gronder autour de moi,
+l'affreuse menace. Quelque chose plane sur ma
+tête... Un &oelig;il méchant me suit... Je désarmerai peut-être
+cette puissance invisible en me cachant encore
+de toi. Il m'en coûte. Mais si, dans ta téméraire
+fierté masculine, tu allais braver le mystère, montrer
+que tu sais, me suggérer une autre attitude... Qu'en
+résulterait-il pour toi?... Et n'exposerions-nous pas
+un petit être sans défense?</i></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span>
+<i>Ah! pardon, mon Raymond, pardon... Laisse-moi
+épuiser ma part de bonheur. Je ne sais pourquoi...
+J'ai peur d'en laisser échapper une parcelle.
+Un pressentiment m'avertit que je n'en jouirai pas
+longtemps!...</i></p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Un pressentiment!... C'était autre chose encore.
+C'était pire. Les dernières pages du manuscrit
+expliquèrent mieux au jeune veuf pourquoi
+Francine ne rompit point le silence. Dans quelle
+angoisse la chère créature de bonté, de douceur,
+qu'il adorait avec tant de passion, vécut les derniers
+jours de sa courte vie! Près de lui, alors
+même qu'il l'entourait de ses bras, le cauchemar
+la poursuivait. Et elle avait le courage de se
+taire!... Elle pouvait lui dissimuler tant d'horrible
+effroi! Elle pouvait lui sourire avec tant de
+calme! Héroïque petite martyre!...</p>
+
+<p>Le malheureux rencontra des notes telles que
+celles-ci:</p>
+
+<p class="p2">15 novembre.&mdash;<i>Ai-je rêvé?... Mon sang se
+glace, lorsque j'essaie de ressusciter cette rapide
+impression d'hier soir. Et pourtant je doute... Non,
+ceci ne m'est pas arrivé. Une préoccupation trop
+vive, la surexcitation d'un spectacle émotionnant, où
+je trouvais des analogies avec la naissance de Serge,
+m'ont troublée, hallucinée...</i></p>
+
+<p><i>Du moins, je vais consigner ici ce que j'ai cru
+entendre.</i></p>
+
+<p><i>Nous sortions des fauteuils d'orchestre, Raymond</i>
+<span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span>
+<i>et moi, et nous nous trouvions dans le couloir du
+rez-de-chaussée, au Vaudeville. Mon mari se sépara
+de moi un instant pour prendre notre vestiaire. Afin
+de ne pas être trop bousculée par la foule, qui s'écoulait,
+je me rangeai contre la paroi, du côté du théâtre.
+La porte d'une loge, restée entr'ouverte, céda un peu
+derrière moi. Je m'y enfonçai à demi. Tout à coup,
+un chuchotement rapide, mais très distinct, entra
+nettement dans mon oreille:</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«Il faudra choisir entre votre mari et votre
+filleul. C'était trop de garder l'enfant. Du moins,
+vous deviez rester seule avec le secret.»</i></p>
+
+<p><i>Si je ne me retournai pas tout de suite, c'est que
+le sens des paroles ne pénétra pas instantanément jusqu'à
+mon cerveau. Il me fallut tout entendre pour
+que mon saisissement devînt de la compréhension.
+Quand je cherchai du regard autour de moi, il était
+trop tard. Aucune des personnes entre lesquelles
+j'étais pressée du côté du couloir ne pouvait avoir
+prononcé de telles phrases. L'intérieur de la loge,
+vers lequel je me penchai, me sembla vide. Cependant
+quelqu'un pouvait encore y être caché,
+dans le noir. Car l'orchestre, au delà, venait de
+s'éteindre.</i></p>
+
+<p><i>Mon c&oelig;ur se mit à battre affreusement. Cette
+voix, avec ses inflexions, son accent, restait en moi.
+Elle s'élevait, grossissait, réveillait d'étranges échos.
+Et soudain, je la reconnus!... C'était la voix de la
+religieuse... de cette religieuse que je soupçonnai
+d'être un homme déguisé, et qui me tint si rudement
+les bras dans la voiture, durant la nuit du mystère.</i></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span>
+20 novembre.&mdash;<i>Qu'a-t-on voulu dire?... Que,
+mariée, je ne suis plus maîtresse du secret, que je le
+livrerai à l'autre moi-même... celui à qui je voudrai
+dire tout?...</i></p>
+
+<p><i>Comment l'a-t-on su? C'est vrai... Oui, je me
+proposais de tout apprendre à Raymond. N'était-ce
+pas mon devoir? Mais quel est-il, mon devoir?... Je
+ne sais plus maintenant. J'ai peur. La voix de cette
+sinistre religieuse... Cette voix qui se faisait molle,
+étouffée, dans la voiture... et qui est entrée ainsi en
+moi, l'autre soir, avec un son faux et ouaté... Ce
+fut comme un souffle... terrifiant!...</i></p>
+
+<p>22 novembre.&mdash;<i>«Choisir... entre mon mari et
+mon filleul...» Qu'est-ce que cela peut signifier?...</i></p>
+
+<p>23 novembre.&mdash;<i>ILS m'ont épiée, suivie?... Je
+suis liée à ces malfaiteurs!... Je me croyais oubliée
+d'eux, avec l'enfant. Quelle folie!... Ces gens qui
+ont eu la résolution, l'audace, l'habileté, de faire ce
+qu'ils ont fait... qui ont tout préparé, prévu,&mdash;sans
+une erreur,&mdash;naturellement ils devaient veiller sur
+leur &oelig;uvre, ne point la laisser au hasard, entre les
+mains d'une jeune fille.</i></p>
+
+<p><i>Quels intérêts puissants doivent être en jeu!...</i></p>
+
+<p><i>Ai-je commis un crime en épousant Raymond sans
+le prévenir? Puissé-je l'expier seule, et qu'il n'en
+souffre pas, mon Dieu!...</i></p>
+
+<p>8 décembre.&mdash;<i>Une lettre anonyme, à présent,
+et qui m'est parvenue de quelle façon!</i></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span>
+<i>Je prenais le train pour aller voir Serge, à Saint-Rémy-lès-Chevreuse...
+Seule dans mon compartiment,
+déjà en route, je dépliai un journal pour lire...
+Un papier tomba de ce journal...</i></p>
+
+<p><i>C'est affolant!</i></p>
+
+<p><i>Je l'avais emporté de la maison... pris à Raymond,
+tout ouvert, et replié par moi-même, ce journal.
+Mais, un instant, je le laissai sur la banquette
+du fiacre, lorsque je m'arrêtai pour acheter des
+jouets à Serge, en allant à la gare. Est-ce là qu'on
+a glissé le papier?</i></p>
+
+<p><i>La voici, cette lettre anonyme.</i></p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Ici, intercalé dans le manuscrit de Francine,
+un carré de papier écolier, sur lequel, en lettres
+d'imprimerie, se lisait:</p>
+
+<p class="p2"><i>«L'avertissement du Vaudeville ne vous a pas
+suffi.</i></p>
+
+<p><i>«Précisons.</i></p>
+
+<p><i>«Voici trois ans qu'on patiente, qu'on vous
+épargne, vous et l'enfant, malgré votre imprudence,
+le manque audacieux à votre parole donnée. Car
+vous aviez juré de confier le marmot à l'Assistance.
+Maintenant vous avez mis un amoureux dans l'affaire.
+Ça dépasse les bornes.</i></p>
+
+<p><i>«Choisissez donc: ou vous quitterez la France
+avec votre cher époux, sans plus vous soucier du
+petit; ou l'on trouvera un moyen de vous soustraire
+le moutard,&mdash;de le soustraire peut-être un peu radicalement,
+faites-y attention!</i></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span>
+<i>«Deux conseils, en attendant mieux: Si vous
+n'avez rien dit à votre mari, persistez dans ce silence.
+Cela vaudra mieux pour sa santé. Puis cessez de
+vous occuper de l'enfant. N'allez plus chez sa nourrice.
+Vous risqueriez gros à négliger le présent
+avis.»</i></p>
+
+<p><i>Et c'était signé, dans les mêmes caractères
+impersonnels:</i></p>
+
+<p><i>«Le chauffeur de l'auto qui vous a promenée
+dans la forêt de Carnelle.»</i></p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Aucun commentaire immédiat de Francine
+Delchaume ne suivait ces lignes. Elle resta jusqu'au
+vingt-cinq décembre sans rien ajouter.</p>
+
+<p>Puis une nouvelle note:</p>
+
+<p class="p2">Jour de Noël.&mdash;<i>Nous voici à Claire-Source,
+Raymond et moi. Notre première fête de Noël!...
+L'hiver est brillant de neige et de soleil rose, dans
+cette admirable campagne.</i></p>
+
+<p><i>Hélas!...</i></p>
+
+<p><i>Tout à l'heure, tandis que nous marchions par
+le chemin, serrés l'un contre l'autre, le bien-aimé
+m'a dit:</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«Tu as froid?</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Non, mon amour.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Tu viens de frissonner... de trembler...</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Peut-être un coup de vent plus vif...»</i></p>
+
+<p><i>Le vent... je ne le sentais guère avec ce cher bras
+autour de moi. Mais je venais de reconnaître la
+grille, le mur bas, devant lesquels, une nuit de</i>
+<span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span>
+<i>novembre, j'ai promis à Serge, en sanglotant de
+pitié, de sollicitude, que je serais une mère pour lui.</i></p>
+
+<p><i>«L'innocent!... Je lui ai voué une tendresse
+presque maternelle. C'est un adorable petit être. Et
+je me serais attachée à lui, même eût-il été moins
+attendrissant, moins captivant. Je mourrais plutôt
+que de trahir son petit c&oelig;ur tendre, confiant, qui
+m'aime. Et je mourrais aussi plutôt que d'exposer
+Raymond à quelque péril.</i></p>
+
+<p><i>Mais, s'agit-il seulement de ma mort?... Ah! si je
+ne craignais que pour moi, comme je serais forte!...</i></p>
+
+<p>1<sup>er</sup> janvier.&mdash;<i>Encore à Claire-Source. Douce
+journée d'oubli, d'amour...</i></p>
+
+<p><i>Verrai-je ici, dans cette chère maisonnette, avec
+mon Raymond, un autre 1<sup>er</sup> janvier?...</i></p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Des notes moins significatives suivaient.</p>
+
+<p>Francine continuait à rendre visite, de temps
+à autre, régulièrement, à son filleul, comme si
+nulle menace n'eut tendu à l'en empêcher. Le
+petit garçon était toujours avec ses parents nourriciers,
+le brave couple Favier, transplanté à
+Saint-Rémy-lès-Chevreuse, là où Delchaume le
+découvrirait plus tard. Le docteur Francine Delchaume,
+avec sa clientèle, avec la nécessité de
+se cacher de son mari, n'accomplissait pas très
+souvent le voyage,&mdash;guère plus de deux fois
+par mois. Au retour, elle enregistrait toujours
+quelque détail, sur sa visite, sur la santé de
+l'enfant.</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span>
+<i>Je recommande aux Favier la plus grande vigilance,
+écrivait-elle. Je tremble qu'on n'essaie d'enlever
+le petit trésor.</i></p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Et Raymond se souvint de la prudente méfiance
+montrée par la nourrice, lorsqu'il était
+allé chez elle, après la mort de sa femme. Rien
+qui décelât la présence d'un bébé. Et quelle circonspection
+dans les paroles! Et le truc de son
+homme qui dormait, qu'on ne devait pas réveiller.
+Brave créature!</p>
+
+<p>Les notes que Francine jetait sur le papier,
+elle les apportait à Claire-Source, pour les joindre
+aux autres dans la <span class="smcap">Guirlande des Marguerites</span>,
+lorsque les deux époux venaient se reposer dans
+leur retraite campagnarde.</p>
+
+<p>Rien d'anormal ou d'inquiétant ne marqua les
+deux premiers mois de l'année. La vaillante jeune
+femme ne s'appesantissait pas sur ses craintes.
+Mais un mot, parfois, témoignait des transes
+dont s'empoisonnait le bonheur que Raymond
+croyait lui assurer si radieux.</p>
+
+<p class="p2">14 mars.&mdash;<i>Comment écrire cela? Est-ce du
+souvenir? de l'observation inconsciente? Ou la divination
+de ma terreur? Quel frisson!...</i></p>
+
+<p><i>Aujourd'hui, sur la route, en sortant de la gare,
+à Saint-Rémy... une auto. Deux hommes... L'un,
+penché dans le capot ouvert, arrangeait, réparait
+quelque chose. A peine l'ai-je vu. L'autre... Ah! ma
+plume se refuse... On n'exprime pas cela...</i></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span>
+<i>L'autre, je l'aperçus de dos. Il demandait un
+renseignement,&mdash;son chemin sans doute,&mdash;à une
+paysanne debout sur le seuil d'une masure. Je l'aperçus
+de dos... et, dans un coup de foudre</i>... je sus
+que c'était lui!... <i>Lui, le père, le père de Serge.
+L'homme au visage couvert d'un masque, qui était
+venu dans la chambre de l'accouchée. Je sus que
+c'était lui! Mais pourquoi? Cette taille haute, massive
+dans le lourd vêtement d'automobile, le port de
+tête... le geste peut-être... Comment, comment ai-je
+été sur-le-champ certaine?...</i></p>
+
+<p><i>Je crus tomber... Un froid mortel me paralysa.
+Mes jambes ne me portaient plus.</i></p>
+
+<p><i>Cet homme... dans ce village... à deux cents
+mètres de la maison où je fais élever son fils!...</i></p>
+
+<p><i>Est-il possible d'endurer une pareille émotion, et
+de n'en rien faire paraître?... de marcher quand
+même, en contraignant ses jambes flageolantes?...
+d'être une passante qui s'en va, le regard distrait,
+sur la route?...</i></p>
+
+<p><i>Car j'accomplis cet effort... J'y parvins. Je continuai
+d'avancer. Quelle minute!... Je sentais sur
+moi, dans mon dos, les yeux de l'homme. Maintenant,
+j'étais plus sûre encore. J'avais entendu sa
+voix, répondant à la paysanne. A la voix, je reconnaîtrais
+n'importe qui, après des années...</i></p>
+
+<p><i>Lui... me voyait-il? me reconnaissait-il? Comment
+en douter? Une Parisienne, relativement élégante,
+sur ce chemin, dans ce village, à une époque
+de l'année où les Parisiennes se montrent rarement à
+la campagne. Même de façon inconsciente, machinale,</i>
+<span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span>
+<i>il dut jeter un coup d'&oelig;il... Et alors... Ah! si
+j'avais pensé à lui, tout de suite, comment n'eût-il
+pas pensé à moi? Peut-être seulement s'était-il posté
+là pour m'épier.</i></p>
+
+<p><i>Une angoisse d'autant plus intolérable qu'elle ne
+se précisait pas en une crainte définie, me transformait
+en un pauvre automate, près de se disloquer,
+de s'effondrer à terre. J'appréhendais à la fois le
+coup matériel, immédiat, qui me briserait la nuque,
+et la douleur de ne plus retrouver l'enfant. Un instinct
+me détourna du sentier qui conduisait chez la
+nourrice. J'en pris un autre, dans une direction
+opposée. Celui-là grimpait la colline. Mon c&oelig;ur palpitant
+crut s'y briser. Car je montais vite, comme on
+s'enfuit. Je rencontrai le mur d'un parc,&mdash;un parc
+immense, dont je ne côtoyai qu'une partie. Des bois
+parurent. Je m'y enfonçai. Je respirai. Nul ne
+m'avait poursuivie. La solitude me rassura, me
+calma.</i></p>
+
+<p><i>J'attendis assez longtemps. Puis je redescendis au
+village. D'abord lentement, pour prolonger le délai
+nécessaire, puis d'un pas plus accéléré. A la fin, je
+courais, haletante. Je me précipitai chez la nourrice.</i></p>
+
+<p><i>Rien n'était changé. Le cher petit Serge m'accueillit
+par des cris de joie et des caresses. Les Favier
+n'avaient vu personne.</i></p>
+
+<p>28 mars.&mdash;<i>Suis-je à bout de forces? Je ne
+puis plus endurer cette anxiété vague, cette peur qui
+n'a pas de forme, qui n'a pas de nom. Puis ma</i>
+<span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span>
+<i>conscience se trouble. Je ne vois plus assez distinctement
+mon devoir.</i></p>
+
+<p><i>Comme le clair et ferme jugement de Raymond
+me serait nécessaire! Quel soulagement de déposer
+dans ses mains viriles, sur son âme si résolue, la
+moitié de mon lourd fardeau! Ah! vingt fois par
+jour, les mots me viennent aux lèvres: «Un souci me
+torture. Apprends-le. Aide-moi.» Mais aussitôt, je le
+croirais exposé aux représailles de ces puissances
+mauvaises que je sens aux aguets.</i></p>
+
+<p><i>Puis, malgré toute sa bonté, il n'a pas le c&oelig;ur
+tendre d'une femme. Il n'a pas, comme moi, vu
+naître Serge dans l'abandon et le malheur. Il ne l'a
+pas vu grandir, il ne l'a pas aimé trois ans... Il ne
+comprendra pas... S'il exigeait que je rejetasse l'enfant
+hors de notre vie, que je ne le visse plus...
+J'en perdrais le sourire et le sommeil... Mon petit
+Serge!... Petit fantôme qui me hanterait toujours,
+avec le cri «marraine!» de sa voix câline, avec le
+reproche de ses beaux yeux.</i></p>
+
+<p><i>Attendons encore.</i></p>
+
+<p><i>Si l'ennemi constate que mon mariage n'a rien
+changé, que le secret demeure intact, il désarmera
+peut-être.</i></p>
+
+<p>8 avril.&mdash;Claire-Source.</p>
+
+<p><i>Il y a deux jours, je revenais de Saint-Rémy,
+assez tard, comme la nuit tombait. Lorsque je remontai
+de la station souterraine et sortis sur le trottoir
+de la rue Gay-Lussac, à l'angle du carrefour Médicis,
+je fus éblouie par la splendeur du ciel au-dessus</i>
+<span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span>
+<i>du Luxembourg. Une féerie, un incendie, contre lequel
+se dessinait le noir fusain des arbres, à qui l'aigre
+printemps n'a pas encore donné beaucoup de feuilles.</i></p>
+
+<p><i>Je traversai la place, les yeux vers les nuages
+éblouissants, indescriptibles, crevés par de longues
+déchirures d'un bleu vif. Je ne voyais rien d'autre,
+et faillis me faire écraser. Puis, je m'en allai lentement
+le long de la grille du jardin, fermé, obscur,
+désert, sur lequel pleuvait tant d'or, tant de rose,
+toute la farouche magnificence du jour mourant.</i></p>
+
+<p><i>Inexplicable nostalgie...</i></p>
+
+<p><i>En face, les globes électriques, aux terrasses
+combles des cafés, allumaient des clartés vertes, des
+phosphorescences, que l'atmosphère empourprée rendait
+falotes, blafardes. L'incertitude de la vie me
+poignait le c&oelig;ur.</i></p>
+
+<p><i>A ce moment, quelqu'un, tout à coup, me parla,
+un homme, à mon côté. Il me dit rudement:</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«Pourquoi n'avez-vous pas déjà quitté la
+France, ou, du moins, Paris? Vous cherchez donc le
+malheur?»</i></p>
+
+<p><i>Je me tournai, effarée. Mes yeux, troublés de
+lueurs dansantes, distinguèrent mal, dans l'endroit
+sombre, un visage maigre, barbu, sur lequel descendait
+le bord rabattu d'un chapeau mou. L'être semblait
+vulgaire et louche. Il reprit:</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«Le monde est assez grand. Vaudrait mieux
+aller faire fortune ailleurs que de rester dans le grabuge
+ici. On vous a dit de craindre pour votre mari
+ou l'enfant. Ça ne vous touche pas? Craignez donc
+pour vous-même.»</i></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span>
+<i>Je voulais parler, interroger. Une force me retenait:
+le sentiment de l'inutilité de tout. Et aussi
+l'éc&oelig;urement. Répugnant personnage... un larbin ou
+un espion. Je n'en tirerais que des menaces. Pourtant
+une impulsion délia mes lèvres. Il venait de
+nommer mon mari... De Raymond surtout l'on prenait
+ombrage. S'il m'était possible de les persuader...
+Alors, soudain, je déclarai à cet homme, dont j'ignorais
+tout, dont la voix même, cette fois, n'éveillait
+pas mon souvenir:</i></p>
+
+<p><i>&mdash;«Mon mari! mais il ne sait rien... Il ne saura
+jamais rien, si on l'exige.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Tant mieux pour lui!» ricana mon interlocuteur.
+Et il ajouta, ignoblement: «Mais on en a
+assez!... D'une manière ou de l'autre, faut que ça
+finisse!...»</i></p>
+
+<p><i>Ayant jeté ces mots avec une brutalité insolente,
+l'homme s'éloigna.</i></p>
+
+<p><i>L'impression odieuse me laissa pleine de dégoût,
+de révolte indignée. La grossièreté du mandataire
+comprima en moi toute velléité de m'élancer après
+lui, pour le retenir, le questionner, le braver ou le
+supplier. Avec un autre, je ne sais ce que m'eût suggéré
+l'émotion dont je frémissais. Pour celui-là, je
+regrettai même ensuite d'avoir trahi devant lui ma
+pire inquiétude. Cet être nocturne et larveux, bien
+que je l'eusse à peine vu, me sembla si vil, qu'il ne
+m effraya même pas. Jamais je n'ai eu moins peur
+que depuis qu'il osa m'aborder. Ma fierté souffre
+en songeant à l'espèce de protestation, de concession,
+d'engagement, qui m'a échappé... J'ai mis en cause</i>
+<span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span>
+<i>mon mari, mon cher et noble Raymond, auprès de
+ce misérable...</i></p>
+
+<p><i>Ah! descendre à des contacts de valets, d'escarpes...</i></p>
+
+<p><i>Non, non. Je m'expliquerai. Il faut que je m'explique.
+Pourquoi ai-je fui follement, sur la route
+du village, quand j'ai reconnu le maître de cette
+fatale aventure? Celui-là, du moins, si criminel
+qu'il puisse être, doit savoir parler à une femme
+sans qu'elle ressente comme une diminution, une
+salissure. A celui-là, je m'adresserai. Je le rencontrerai
+bien de nouveau. Ce n'est pas pour une fois ni
+par hasard qu'il est allé dans la vallée de Chevreuse.
+Que je le trouve seulement sur mon chemin. J'irai
+droit à lui. Il est le père... Il ne peut vouloir du mal
+à son enfant. S'il est sûr qu'on ne songe pas à pénétrer,
+à exploiter son secret, à redresser ses torts, il ne
+s'opposera pas à ce que ma tendresse enveloppe son
+pauvre petit... Et il sera sûr... Je trouverai des
+mots pour le convaincre.</i></p>
+
+<p><i>Mon Dieu! Puissé-je le rencontrer bientôt!...</i></p>
+
+<p><i>J'ai hâte de retourner à Saint-Rémy.</i></p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Le manuscrit de Francine s'arrêtait là.</p>
+
+<p>Raymond, haletant de cette lecture, mais
+toute son énergie contractée pour rester lucide et
+résolu, retourna la page pour regarder encore la
+date. «8 avril.» Le dernier jour où ils vinrent
+à Claire-Source!</p>
+
+<p>Francine, lorsqu'elle eut tracé cette ultime
+confidence, replaça dans sa petite bibliothèque
+<span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span>
+de jeune fille le volume qu'elle ne devait plus
+toucher.</p>
+
+<p>Huit avril... Claire-Source... Elle avait cueilli
+les premières violettes. Comme ils avaient encore
+été heureux ce jour-là!...</p>
+
+<p>Deux semaines plus tard, un soir où, plein
+d'inquiétude, il l'attendait, trouvant qu'elle tardait
+beaucoup, dans leur cher nid parisien, rue
+du Général-Foy, où leurs deux couverts brillaient
+sous la lampe, elle était revenue... pour
+mourir.</p>
+
+<p>Ah! Dieu... lorsqu'il se pencha sur la rampe
+de l'escalier...</p>
+
+<p>Toujours, il verrait cela... La lumière gaie,
+les stucs brillants, la moquette claire avec ses
+baguettes de cuivre... Et, dans le décor paisible,
+cette jeune forme si chère, lugubrement pliée
+sur la rampe... arrêtée, ne pouvant plus...</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur du jeune homme crevait... C'était
+cela, la mort. Cette forme brisée, dans l'escalier
+lumineux, muet. Un attendrissement plus atroce
+que devant la bouche entr'ouverte par le dernier
+souffle, devant la tête pâle aux cheveux sombres,
+sur la blancheur de l'oreiller.</p>
+
+<p>Oh! quand il sortit sur le palier pour la revoir
+plus tôt...</p>
+
+<p>Cette forme traînante sur les marches... Cette
+forme fléchissante contre la rampe de l'escalier!...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h2>III<br />
+<span class="medium">AU FOND DU LABYRINTHE</span></h2>
+</div>
+
+<p>Rue Saint-Florentin, devant un ancien hôtel
+de fermier général, modernisé, et, pour le moment,
+tout brillant de lumières, tout vibrant de
+rumeurs, une file de voitures s'accroît à chaque
+minute. Minuit s'approche. La soirée va finir.
+Chauffeurs et cochers viennent chercher leurs
+maîtres. Et les fiacres maraudeurs s'arrêtent
+pour enlever le client qui n'a pas son équipage.</p>
+
+<p>C'est le soir de musique du professeur Perrelot,
+le chirurgien célèbre. Un de ces concerts
+exquis où l'on rencontre l'élite mondaine, scientifique,
+académique et artistique, de Paris.</p>
+
+<p>L'illustre vieillard n'oublie les laideurs des
+chairs qu'il taille et ses incroyables fatigues, que
+dans le paradis des sons, parmi les rêves d'un
+Wagner ou d'un Beethoven, sur ce domaine
+exploré par quelques esprits de flamme, amorce
+d'un pont qui, de la terre, serait jeté vers l'infini
+prodigieux.</p>
+
+<p>Le professeur Perrelot, passionné de musique,
+organise avec amour ses séances de quinzaine. Il
+combine les programmes, choisit les interprètes,
+<span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span>
+se réjouit comme un enfant de certaines exécutions
+musicales dont il a eu l'idée, qu'on n'entendra
+que chez lui.</p>
+
+<p>Et, plus d'une fois, il est le seul de la fête qui
+n'en puisse goûter le raffiné plaisir. Une opération
+urgente le retient, une consultation sous
+quelque baldaquin à couronne fermée l'appelle
+hors de France, à moins que ce ne soit une mansarde
+où l'on souffre qui le garde,&mdash;et cela
+arrive plus souvent qu'il ne le dit.</p>
+
+<p>En ce cas, Mme Perrelot, sous ses beaux cheveux
+blancs, et sa fille, la jeune comtesse de
+Gromaille, une brune à voix de contralto magnifique,
+font les honneurs. Et l'on tâche de ne pas
+trop s'apercevoir que manque le principal attrait,
+la présence électrisante sans laquelle il semble
+que les musiciens eux-mêmes ont moins de talent,
+la silhouette mince et vive, le masque pétillant
+d'esprit, la parole animée, enthousiaste, du
+maître de la maison.</p>
+
+<p>Ce soir, il était là.</p>
+
+<p>Chose extraordinaire, il avait savouré depuis
+le commencement le régal harmonieux, qui touchait
+à sa fin. On ne l'avait dérangé que pour
+un seul coup de téléphone. Mais, sur le nom du
+correspondant, il voulut recevoir la communication
+lui-même. Et, depuis ce coup de téléphone,
+il demeurait soucieux.</p>
+
+<p>Maintenant, sa fille, debout sur la petite scène,
+en avant des musiciens qui devaient l'accompagner,
+se préparait à chanter,&mdash;ou plutôt à
+<span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span>
+gémir,&mdash;la déchirante lamentation de l'Orphée
+de Glück:</p>
+
+<p class="quote">«J'ai perdu mon Eurydice...»</p>
+
+<p>Un domestique, à pas glissants, se faufila entre
+les habits noirs, autour des rangs de chaises, où
+rayonnaient les coiffures charmantes, les épaules
+nues, les toilettes et les joyaux des femmes. Il
+parvint jusqu'à son maître,&mdash;qui se tenait toujours
+à proximité d'une porte,&mdash;lui dit quelques
+mots, tout bas. Perrelot se leva, et, souple,
+sans un geste, sans s'excuser, passa devant quelques
+groupes, en traversa d'autres, sortit.</p>
+
+<p>Nul ne broncha. On n'eut pas l'air de le voir.
+On s'écarta sans lui adresser la parole. C'était la
+consigne.</p>
+
+<p>Dans la galerie d'entrée, le chirurgien demanda
+au valet:</p>
+
+<p>&mdash;«Où l'avez-vous fait entrer?</p>
+
+<p>&mdash;Au premier, dans le petit cabinet de Monsieur.»</p>
+
+<p>Le professeur souleva une portière, rencontra
+l'escalier, monta.</p>
+
+<p>Il possédait, au rez-de-chaussée, un grand cabinet
+d'apparat, qu'on ouvrait les soirs de réception.
+Les invités y pouvaient admirer une précieuse
+vitrine où il conservait près de lui, mêlées
+à son travail, les pièces rarissimes de sa collection
+de porcelaines de Chine, qui était célèbre.
+Mais il y avait, à l'étage au-dessus, tout à côté de
+sa chambre à coucher, un autre cabinet, plus
+<span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span>
+retiré, plus austère. C'est ce que le domestique
+avait appelé le «petit cabinet de Monsieur».</p>
+
+<p>Il y pénétra les deux mains tendues.</p>
+
+<p>&mdash;«Mon cher enfant, qu'y a-t-il? Votre voix,
+dans le téléphone, m'a presque effrayé, tout à
+l'heure.»</p>
+
+<p>Puis, ayant mieux regardé son visiteur, il
+ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;«Mon pauvre Delchaume! c'est donc grave?</p>
+
+<p>&mdash;Très grave,» répondit le jeune homme.</p>
+
+<p>Sans détourner les yeux pleins de souci qu'il
+venait de plonger si ardemment dans ceux de son
+maître, il se laissa tomber sur le siège que celui-ci
+lui désignait. Alors seulement, mais d'un ton
+qui marquait l'effort pour attacher quelque importance
+au détail dont il s'avisait, Raymond
+observa:</p>
+
+<p>&mdash;«C'est votre soirée de musique?... Je ne
+songeais pas...»</p>
+
+<p>Le vieillard, d'un geste, arrêta ses excuses. Il
+s'agissait bien de musique!... Glück lui-même,
+et le frémissant contralto de sa fille, dont s'exaltaient,
+en bas, tant de c&oelig;urs, ne suffiraient plus à
+le distraire de son inquiétude. Le visage maigre,
+si pâle, les yeux brûlants et creusés, qu'il avait
+devant lui, fascinaient sa pitié, son amitié presque
+paternelle.</p>
+
+<p>&mdash;«Eh bien, mon ami, qu'est-ce qui vous
+arrive? Moi qui vous croyais... je ne dis pas consolé...
+mais absorbé par vos travaux, enthousiasmé,
+un peu enivré même... Car enfin... ce
+<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span>
+n'est pas un simple succès de presse... Tout notre
+monde médical est d'accord... Vos abcès artificiels,
+qui ont si bien réussi pour la tuberculose...
+ne serait-ce pas la guérison, si ardemment cherchée,
+du cancer?... Je voulais, tous ces jours-ci,
+en causer avec vous. Je suis bien aise...»</p>
+
+<p>Essayait-il d'une diversion? Ou, réellement,
+s'emballait-il au seul énoncé d'une hypothèse
+suggérée à sa passion de guérisseur par les sensationnelles
+expériences du jeune médecin? Quoi
+qu'il en fût, son étonnement était sincère de lire
+le découragement, la tristesse, sur la physionomie
+d'un des triomphateurs scientifiques du
+jour, d'un homme qui goûtait l'ivresse de la victoire
+et d'une soudaine célébrité.</p>
+
+<p>&mdash;«Mon cher maître, laissons mes recherches.
+A tout autre moment, je serais heureux de vous
+demander vos avis, si précieux...</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-être moi qui réclamerais les
+vôtres.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous que, ce soir même, j'avais un
+rendez-vous avec le chef de la Sûreté?»</p>
+
+<p>Un tressaillement, presque imperceptible, redressa
+le buste et altéra, fugace, les traits de
+Perrelot. Sa sérénité, si forte, assurée par un
+universel respect et par la conscience d'un demi-siècle
+d'activité glorieuse, généreuse, irréprochable,
+sembla se ternir, comme d'une ombre.</p>
+
+<p>Raymond, qui sentit, plutôt qu'il n'observa,
+ce trouble subtil,&mdash;car il en connaissait la
+cause, ajouta vivement:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span>
+&mdash;«C'est moi qui souhaitais d'avoir recours à
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;A quel sujet?</p>
+
+<p>&mdash;L'enfant... mon petit François... que j'ai
+reconnu... vous savez, cher maître?...»</p>
+
+<p>Le chirurgien acquiesça.</p>
+
+<p>&mdash;«On me l'a volé.</p>
+
+<p>&mdash;Volé?</p>
+
+<p>&mdash;Ce matin... à la campagne... On l'a enlevé
+de chez moi, presque sous mes yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aviez des gens qui le gardaient?</p>
+
+<p>&mdash;Ses parents nourriciers, oui.</p>
+
+<p>&mdash;Sûrs?</p>
+
+<p>&mdash;Insoupçonnables.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une fatalité!...»</p>
+
+<p>Le vieillard jeta cette exclamation, en l'accompagnant
+d'un coup d'&oelig;il aigu. Puis, il rêva une
+minute, comme s'il observait en lui-même des
+répercussions singulières éveillées par cette nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;«Et, naturellement, vous vouliez mettre
+en mouvement la haute police?</p>
+
+<p>&mdash;Ce fut mon intention immédiate. Je demandai
+tout de suite une audience au chef de la
+Sûreté.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez eue?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y suis pas allé. Maintenant je devrais
+y être. J'ai prétexté l'appel subit d'un client au
+plus mal. J'ai fait remettre... Avant, j'ai voulu
+vous voir.</p>
+
+<p>&mdash;Moi!...»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span>
+Les paupières de Delchaume battirent comme
+si cette syllabe l'eût meurtri physiquement. Les
+deux hommes se regardèrent. Il y eut un silence.</p>
+
+<p>Et, tout à coup, un bruit sourd et scandé remplit
+la pièce. D'en dessous montaient les applaudissements.
+On acclamait la jeune comtesse de
+Gromaille, dont la voix bouleversante arrachait
+aux retraites des âmes les douleurs et les désirs
+les mieux ensevelis.</p>
+
+<p>&mdash;«Ah! mon pauvre enfant,» soupira le grand
+chirurgien, «j'ai peur que nous n'ayons eu tort...</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui ai eu tort,» s'écria précipitamment
+Delchaume. «Et je sais aujourd'hui à
+quel point. Votre bonté a cédé à mon égarement.
+Mais quel mari, quel amant, fou de douleur,
+n'eût agi de même? Cette femme adorée, qui me
+revenait, expirant d'une mystérieuse blessure,&mdash;qui
+me révélait, pour la première fois, en un mot
+balbutié, indistinct, l'existence d'un enfant...
+J'ai cru... Vous avez cru comme moi...</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous sommes rendus à l'évidence,»
+interrompit doucement Perrelot. «Pour ma part,
+je ne pouvais m'y résoudre... Francine ne me
+paraissait pas être la femme qui accepte le nom
+d'un loyal garçon en lui cachant une maternité
+irrégulière... Cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'était pas cette femme-là, en effet,»
+affirma passionnément le veuf.</p>
+
+<p>&mdash;«Plus victime que coupable... C'est ce que
+nous avons supposé. Vous avez agi avec la plus
+noble magnanimité, Delchaume...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span>
+&mdash;Et vous!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'étais pas le mari. Mais quel problème
+pour ma conscience!... Ne pas dénoncer l'assassinat...
+laisser croire à une mort naturelle...
+Vous ne songiez, je le comprends, qu'à sauvegarder
+l'honneur de cette infortunée... Éviter à
+ce pauvre jeune corps la profanation de l'autopsie,
+les curiosités abominables de la foule, les
+descriptions de journaux, à cette chère mémoire,
+le scandale, la honte... Quels accents vous avez
+trouvés pour me convaincre!...»</p>
+
+<p>Perrelot hocha la tête. Le doute qui s'élevait
+en lui hésitait à s'exprimer. Toutefois, les
+lèvres loyales ne purent le sceller plus longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;«Je me suis souvent demandé depuis...
+Hélas! mon pauvre Delchaume... Je devine trop
+bien. Ce scandale, que nous avons écarté de la
+mère, il va éclater autour de l'enfant... Et qu'en
+adviendra-t-il?»</p>
+
+<p>L'autorité, qui haussait ce front de maître
+sous la neige des cheveux encore drus, qui étincelait
+dans le regard, sembla fléchir. Pour la première
+fois de sa vie, cet homme, qui pouvait
+regarder l'univers en face et lui dire: «Je n'ai
+fait que du bien», connut, à un faible degré,
+mais combien intolérable pour lui, l'anxiété du
+jugement des autres.</p>
+
+<p>L'être de sensibilité, de délicatesse, qui se
+savait la cause d'un tel malaise, en souffrit plus
+que lui-même.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span>
+&mdash;«Mon cher maître, je suis venu implorer
+votre pardon, me placer sous votre volonté, sous
+votre main, surtout sous la direction de votre
+conscience.»</p>
+
+<p>Perrelot dit, avec une nuance de sécheresse:</p>
+
+<p>&mdash;«Voyons...</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous pressentez est plus qu'exact.
+La réalité dépasse toute prévision. Je viens de
+découvrir, aujourd'hui même, l'innocence absolue
+de Francine. «Victime plus que coupable,»
+disiez-vous généreusement. Rectifiez: «Victime,
+et non coupable.» On l'a assassinée à cause d'un
+secret, non par représailles amoureuses. L'enfant
+n'était pas le sien.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous!...</p>
+
+<p>&mdash;Ce dont je suis sûr. Ce dont je vous donnerai
+les preuves.</p>
+
+<p>&mdash;Inutile. Ma pensée y correspond. Rappelez-vous
+mes paroles devant sa forme pure: «C'est
+presque le corps d'une jeune fille.» Seulement,
+par quels chemins êtes-vous arrivé?...</p>
+
+<p>&mdash;Sa confession, que j'ai trouvée enfin. A peine
+reçue docteur, elle fut amenée, les yeux bandés,
+en automobile, auprès d'une jeune femme,
+qu'elle délivra. On la fit reconduire de nuit, et
+elle se retrouva seule, en pleine campagne, avec
+le nouveau-né dans les bras.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-elle soupçonné qui était la mère?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Et le père?</p>
+
+<p>&mdash;-Je le connais.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span>
+Perrelot bondit. Raymond, qui ne cherchait
+pas des effets, mais allait droit au but, déclara
+aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;«C'est le prince Boris Omiroff.</p>
+
+<p>&mdash;Boris Omiroff!...» répéta le maître, avec
+une stupeur horrifiée. «Boris Omiroff!... Mais
+il est ici, en bas, parmi mes invités.</p>
+
+<p>&mdash;Non!» cria Delchaume, se dressant.</p>
+
+<p>Le ressort de fureur qui le jeta hors de son
+siège agit avec une si brusque violence, que le
+professeur Perrelot, comme s'il eût craint des
+voies de fait immédiates, se leva à son tour, et
+crispa ses doigts précis et solides d'opérateur sur
+le bras du jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;«Pardon!» fit Delchaume. «Ç'a été plus
+fort que moi.»</p>
+
+<p>Et il se rassit.</p>
+
+<p>&mdash;«C'est d'ailleurs la première fois qu'il
+vient chez nous,» observa le chirurgien. «Des
+amis ont demandé à ma femme une invitation
+pour lui. Vous savez... la maison d'un opérateur
+un peu connu... c'est un terrain neutre et international.
+J'ai coupé quelque chose à peu près
+dans toutes les grandes familles de l'Europe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... sa blessure? Je ne le croyais pas
+remis.</p>
+
+<p>&mdash;Il porte encore le bras en écharpe.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez qu'il s'est fait arranger de la
+sorte pour ne pas se battre avec moi?»</p>
+
+<p>Le vieux maître éleva les sourcils. Raymond
+perçut l'ironie presque invisible.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span>
+&mdash;«Oh! je ne me donne pas pour un adversaire
+capable de faire se dérober le bretteur
+qu'est ce Russe. Non. C'est pour mieux m'outrager
+de son mépris qu'il me refuse réparation.
+Et, comme, tout de même, on aurait pu trouver
+ça étrange, il s'est offert un beau duel, pour démontrer
+à la galerie qu'un Omiroff ne peut être
+soupçonné d'avoir peur.</p>
+
+<p>&mdash;En effet,» réfléchit Perrelot... «On m'avait
+raconté... Ne l'aviez-vous pas provoqué au Pré
+Catelan, à la représentation de gala?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi le provoquer?</p>
+
+<p>&mdash;Je le croyais l'amant pour lequel était
+morte Francine.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est que son assassin.»</p>
+
+<p>L'illustre praticien considéra son jeune ami
+longuement, silencieusement. Demeurait-il figé
+de surprise? Ou bien son expérience de la comédie
+tragique qu'est la vie, des complications
+des êtres et des complications des circonstances,
+le laissait-elle sans étonnement? Au bout d'un
+instant, il proféra:</p>
+
+<p>&mdash;«Son assassin, dites-vous? Et aussi le père
+de l'enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Et aussi le père de l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui qui l'a fait enlever?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est lui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors?..</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je sais ce que vous allez m'objecter,
+<span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span>
+mon cher maître: au nom de quel droit empêcherai-je
+un père de reprendre son fils?...
+D'abord, j'ai la loi pour moi. J'ai reconnu l'enfant.
+Lui, l'a renié, abandonné.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... si vous l'avez reconnu, Delchaume,
+c'est vous qui le lui avez pris.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon cher maître... Écoutez... Je vous
+en prie... Laissons les mots... laissons même les
+conventions que les hommes appellent des lois...</p>
+
+<p>&mdash;Hé!... Hé!...</p>
+
+<p>&mdash;Patience!... je vous en conjure!... Vous ne
+comprenez plus ma tendresse pour l'enfant?...</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, non! S'il n'est pas le fils de Francine...
+S'il appartient à l'homme qui, suivant
+vous, a tué votre femme...</p>
+
+<p>&mdash;Je tâcherai de vous expliquer tout à l'heure...
+Maintenant, il me faut vous dire ce que je suis
+venu vous demander.»</p>
+
+<p>Le célèbre professeur avança un visage attentif,
+darda un regard divinateur&mdash;le visage, le
+regard, qu'il inclinait vers les chairs souffrantes,
+où il allait enfoncer son bistouri.</p>
+
+<p>&mdash;«Mon cher maître, ce matin, mon premier
+mouvement a été de prévenir le chef de la Sûreté.
+Mais, ce soir, après avoir lu les révélations
+de Francine, j'ai pressenti un drame plus compliqué,
+plus obscur, que tout ce que nous imaginions.
+Comment, si je m'adresse à la haute police,
+ne pas l'éclairer entièrement?... La crainte
+de vous voir mis en cause m'a troublé. Le médecin
+des morts rejettera sur votre présence la discrétion
+<span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span>
+qu'il a eue de ne pas examiner ma pauvre
+femme. Il ne faut pas que votre personnalité
+apparaisse, surtout par ma faute, dans une attitude
+équivoque, illégale... Et cependant, puisque
+l'honneur de Francine est intact, rien ne m'empêche
+plus, sinon ce trop juste scrupule envers
+vous, de faire poursuivre son assassin. Je viens
+vous demander comment vous envisagez cette
+situation terrible.»</p>
+
+<p>Sans hésiter, Perrelot riposta:</p>
+
+<p>&mdash;«Voulez-vous qu'avant tout nous écartions
+les considérations qui me concernent? Jamais la
+vérité ne m'a fait peur, Delchaume. Je me suis dérobé
+à elle une seule fois, sur vos instances. Mon
+Dieu! ce que vous me demandiez était si naturel,
+presque si juste!... Toutefois, vous le reconnaissez
+à présent, nous avons eu tort. Eh bien, laissons
+cela. Que ce tort devienne manifeste, public,
+me cause des désagréments plus ou moins graves,
+ceci est secondaire. Vous entendez... N'en parlons
+même plus. Encore une fois, la vérité ne me
+fait pas peur. La satisfaction de revenir à elle compense
+les difficultés du chemin que j'ai à faire
+pour cela. Nommez-moi, invoquez-moi, citez-moi,
+je vous y autorise, je vous le demande...</p>
+
+<p>&mdash;Noble c&oelig;ur... admirable maître...</p>
+
+<p>&mdash;Laissons... laissons!... Maintenant, regardons
+un peu les choses en face. Un enfant a disparu.
+Vous allez dire au chef de la Sûreté:
+«Cherchez-le-moi.»</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Et j'ajouterai: l'auteur du rapt est
+<span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span>
+aussi l'auteur d'un assassinat. Je vais déposer
+contre lui une double plainte au Parquet.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en supplie, Delchaume, ne séparons
+pas les questions. L'enfant, d'abord, l'enfant...
+Quels arguments donnerez-vous à un procureur
+de la République pour vous faire rendre un
+enfant que vous avez reconnu parce que vous le
+croyiez le fils de votre femme, mais qui ne l'est
+pas, et qui a été repris, de votre propre aveu,
+par son véritable père?</p>
+
+<p>&mdash;Son père se gardera bien de se donner pour
+tel. D'ailleurs, le pourrait-il, s'il le voulait? En
+cas d'adultère, non? Et, pour moi, c'est un roman
+de l'adultère qui a coûté la vie à ma pauvre
+Francine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous imaginez qu'on inculpe aussi aisément
+un prince Omiroff?»</p>
+
+<p>Le vieux maître avait dit cela doucement, d'un
+air où quelque âpreté se mitigeait d'une profonde
+tristesse. Et, tout aussitôt, il décela le motif de
+cette tristesse.</p>
+
+<p>&mdash;«Quel malheur!... Un garçon comme vous,
+parti pour de tels triomphes scientifiques, pour
+de telles victoires sur les misères de l'humanité!
+Par quelle meute de passions, de chagrins voraces,
+laisserez-vous dévorer la moelle de votre
+cerveau, de vos nerfs, de votre génie!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, j'en serai dévoré,» cria impétueusement
+Delchaume, «si, comme vous me le
+faites entendre, je dois invoquer une justice
+volontairement sourde, une police qui saura se
+<span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span>
+faire aveugle. Un prince Omiroff!... Eh quoi!...
+même votre grand c&oelig;ur loyal, à qui j'en appelle,
+s'effare devant le prestige d'un tel rang, l'inviolabilité
+de ce prince étranger! Si je vous avouais
+tout... Si je vous disais que j'ai rêvé d'un moyen
+plus expéditif, que j'ai presque manié la bombe
+destinée à cet homme, l'engin fatal qui, l'été
+dernier, déchiqueta ou livra ses inventeurs!</p>
+
+<p>&mdash;Vous, malheureux!...»</p>
+
+<p>Le chirurgien s'était levé. D'un élan instinctif,
+il courait aux portes, tournait les clefs, rabattait
+plus hermétiquement les tentures. Il entr'ouvrit
+même un instant pour explorer des yeux le palier
+de l'étage. Mais il ne vit personne. Une rumeur
+de voix, de rires, d'adieux monta. Les roulements
+des voitures qui partaient prolongeaient
+dans les murs des vibrations atténuées. Nul ne
+songeait à épier ces deux hommes, qu'on supposait
+absorbés par la discussion de quelque cas
+médical déconcertant.</p>
+
+<p>Perrelot revint vers son jeune confrère. Il
+murmura:</p>
+
+<p>&mdash;«L'affaire de la Petite-Barrerie?...»</p>
+
+<p>Raymond, presque solennellement, inclina la
+tête.</p>
+
+<p>&mdash;«Comment étiez-vous dans cette horrible
+aventure?</p>
+
+<p>&mdash;La principale accusée, Tatiane Kachintzeff,
+cette fille de vingt ans,&mdash;ah! si intéressante!...
+elle a vu,&mdash;vous m'entendez, maître,&mdash;elle a
+vu Boris Omiroff rejoindre ma femme dans un
+<span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span>
+wagon, la suivre à Paris, la faire monter dans une
+auto, le soir où Francine revint chez moi blessée
+à mort. L'auto était une voiture particulière...
+Le chauffeur avait le type d'un moujick...»</p>
+
+<p>Le visage de Perrelot se durcissait, se fermait.
+Il dit presque rudement:</p>
+
+<p>&mdash;«Ainsi, vous déposerez une plainte contre
+ce prince russe, dont le père occupa les plus
+hautes fonctions, dont le frère fut un des héros
+de la guerre d'Orient... Et vous citerez comme
+témoin une malheureuse nihiliste, convaincue
+d'avoir joué une part active dans un complot qui
+avait pour but d'assassiner ce prince... Mais vous
+allez à un abîme, mon pauvre ami!...»</p>
+
+<p>Il ajouta, devant le silence de Raymond:</p>
+
+<p>&mdash;«Et vous n'en avez pas le droit! Vous
+n'avez pas le droit de fausser la valeur scientifique,
+sociale, que vous êtes.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux venger ma pauvre Francine... Ah!
+son récit!... ce qu'elle a souffert!...</p>
+
+<p>&mdash;Sera-ce la venger?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux sauver l'enfant. Dieu sait quels
+risques il court!...»</p>
+
+<p>Encore une fois, le génial guérisseur prit
+l'expression dont s'aiguisait sa physionomie au
+moment d'un diagnostic difficile, pour demander
+à Delchaume:</p>
+
+<p>&mdash;«Dites-moi, en vous interrogeant à fond,
+en descendant jusqu'au dernier ressort de votre
+sentiment le plus secret, ce qui vous attache à
+cet enfant.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span>
+Le jeune homme regarda Perrelot, d'abord
+avec un peu de surprise, puis avec une concentration
+profonde, et enfin, avec trouble. Son
+vieux maître le vit rougir légèrement, détourner
+les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;«Delchaume...</p>
+
+<p>&mdash;Je... je réfléchis.</p>
+
+<p>&mdash;Une réflexion vient de vous frapper déjà.
+Pourquoi ne me la dites-vous pas?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'elle constate en moi un état d'âme
+trop récent...</p>
+
+<p>&mdash;C'est celui-là qu'il importe de connaître.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dès le début, tout inclinait ma tendresse
+vers ce petit être... Ma pitié pour lui, mon
+désir d'exécuter le v&oelig;u de Francine, sa propre
+grâce, à cet innocent... Il est adorable... Son
+isolement dans la vie... le nom que je lui ai
+donné, et qui l'a fait mien... Aujourd'hui, je me
+sens pris, lié... Je n'aimerais pas davantage mon
+propre fils...</p>
+
+<p>&mdash;J'admets... oui. Maintenant voyons, mon
+ami, ce dernier motif dont vous hésitiez à convenir
+avec vous-même.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! diagnostiqueur infaillible!» s'écria
+Raymond, qui ne put s'empêcher de sourire.
+«Oui... j'hésite,&mdash;non pas à en convenir avec
+moi-même, mais avec vous. Car c'est trop long
+à expliquer. Et, sans explication, cela vous paraîtra
+si étrange...</p>
+
+<p>&mdash;Racontez... sans explication.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, une autre personne que moi souffrira
+<span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span>
+cruellement si je ne retrouve pas mon fils
+adoptif.</p>
+
+<p>&mdash;Une autre personne?... une femme?</p>
+
+<p>&mdash;Une femme... oui.</p>
+
+<p>&mdash;Une femme...» répéta encore le vieillard
+pensivement.</p>
+
+<p>Il sembla peser en lui-même l'importance, les
+conséquences, de cette nouvelle donnée, puis,
+tandis que son masque aigu et spirituel s'éclairait
+d'une lueur de malice, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;«Allons... Tout cela est moins désastreux
+que je ne le craignais. Vous ne serez pas une
+force perdue.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, mon cher maître, que vous vous
+lancez dans des hypothèses inexactes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non. Du moment qu'une femme est
+auprès de vous, une femme qui se montre maternelle
+à l'enfant que vous élevez, une femme à
+qui vous redoutez de faire de la peine... vous
+n'êtes plus l'isolé, en proie à une sombre folie
+de vengeance que je découvrais en vous tout à
+l'heure. Delchaume, vous n'avez plus besoin de
+moi,&mdash;sauf, n'est-ce pas? pour ce que vous
+m'avez demandé d'abord. Mais c'est un point
+élucidé: n'ayez aucun scrupule quant à mon rôle
+au lit de mort de votre pauvre Francine. Je reviens
+entièrement à la vérité, très volontiers,
+très haut, quoi qu'il en puisse advenir.»</p>
+
+<p>Le grand chirurgien prononça ces mots du
+ton d'un homme qui conclut une conversation.
+Toutefois, au moment de se lever, il se
+<span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span>
+ravisa sur un geste, suppliant de Delchaume.</p>
+
+<p>&mdash;«Comment, mon cher maître!» s'écria
+celui-ci,«vous imaginez que j'irai chercher des
+conseils auprès d'une femme si vous ne me
+donnez pas les vôtres!</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant ce que vous auriez de mieux
+à faire.</p>
+
+<p>&mdash;De l'ironie!... Je ne la mérite pas.</p>
+
+<p>&mdash;Aucune ironie. Je vous vois avec joie dans
+la norme, dans la santé. Tout à l'heure, je vous
+croyais malade....</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui. Quelque tendresse que vous ayez
+eue pour votre exquise Francine, quelque déchirement
+dont saigne votre c&oelig;ur à la pensée de ce
+qu'elle a souffert, injustement... vous ne seriez
+pas un homme de vingt-huit ans, valide et sain,
+si vous n'acceptiez pas le bienfait d'un regard de
+femme, d'une sollicitude de femme, si vous vous
+hypnotisiez devant une tombe, devant un mystère
+sanglant... Alors, du moment que vous vous portez
+bien, qu'avez-vous affaire du vieux guérisseur
+que je suis?... Allez la trouver, elle... C'est elle
+qui mettra au point vos chimères lugubres....</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne la connaissez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si.</p>
+
+<p>&mdash;Son influence peut être mauvaise.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non.</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop fort!</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'avez-vous pas dit qu'elle aime votre
+petit enfant?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span>
+&mdash;Savez-vous, mon cher maître, pourquoi elle
+l'aime?»</p>
+
+<p>Un franc sourire détendit la gravité du vieillard.
+Ses yeux adoucis raillaient affectueusement
+Delchaume.</p>
+
+<p>&mdash;«Non...non! Ce n'est pas à cause de moi,»
+protesta celui-ci.</p>
+
+<p>Perrelot se tut, sans changer d'expression.</p>
+
+<p>&mdash;«Elle aime l'enfant parce qu'il est le vivant
+portrait du mari qu'elle a perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela se peut-il?</p>
+
+<p>&mdash;Cela se peut parce qu'elle est veuve du
+prince Dimitri Omiroff, frère du prince Boris.</p>
+
+<p>&mdash;Une princesse Omiroff!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! princesse... Dimitri, pour l'avoir épousée,
+se vit retirer son titre, confisquer ses biens.
+Elle n'a jamais voulu s'entendre nommer princesse.
+Et maintenant elle travaille pour vivre.
+Elle n'a de ressource que son art. C'est Flaviana,
+la danseuse, l'étoile du National-Lyrique.</p>
+
+<p>&mdash;Flaviana!...»</p>
+
+<p>Douceur presque attendrie de l'exclamation.
+Point besoin d'avoir sa loge au National-Lyrique
+comme le célèbre professeur. Quel Parisien prononcerait
+ce nom sans une prédilection charmée,
+un peu de fierté, parce que la délicieuse artiste
+lui appartient, à ce Paris qu'elle enchante, beaucoup
+de respect, parce que nulle calomnie, nulle
+médisance n'a jamais eu prise sur la dignité de
+cette jeune vie.</p>
+
+<p>Flaviana... Devant le vieux maître, l'apparition
+<span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span>
+s'évoqua... La créature ailée, dans l'envolement
+des jupes de tarlatane, l'éblouissante légèreté,
+le style incomparable, qui fait de sa danse
+un poème si personnel, un poème chaste. Et le
+long visage encadré des bouclettes brunes... Et
+le sourire... ce sourire qu'on n'oublie plus.</p>
+
+<p>&mdash;«Ah! on me l'avait dit... (mais on dit tant
+de choses!...) que Flaviana avait été la femme,
+ou la maîtresse, de Dimitri Omiroff.</p>
+
+<p>&mdash;Sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort en Mandchourie, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, après une conduite si héroïque que le
+tsar lui a restitué faveur, titres, biens...</p>
+
+<p>&mdash;Alors... elle est princesse?... Et riche...
+Flaviana?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Il n'a pas fait de testament. A-t-il su
+seulement qu'il était réintégré? Quelles sont
+leurs lois?... J'ignore... Flaviana danse pour
+vivre, ne revendique rien.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y eut pas d'enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Il y en eut un, qui vint au monde prématurément
+et ne vécut pas. Ce fut une catastrophe
+causée par la brutale nouvelle de la mort du
+mari, du héros... là-bas.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends qu'elle ait reporté sa tendresse
+sur ce petit neveu...</p>
+
+<p>&mdash;Elle ignore que Boris est le père.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à ce matin, je croyais à une faute de
+ma pauvre Francine. Je n'avais pas à la révéler.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce soir?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span>
+&mdash;Ce soir, mon maître vénéré, je suis venu
+vous demander de me guider dans ce labyrinthe.</p>
+
+<p>&mdash;J'imagine que vous allez tout dire à Flaviana.</p>
+
+<p>&mdash;Ne sera-ce pas aggraver son chagrin?</p>
+
+<p>&mdash;Son chagrin?... à cause de l'enfant?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... elle le regrettera d'autant plus qu'elle
+connaîtra les liens qui l'attachent à lui... Et elle
+sera terrifiée de le savoir aux mains de Boris.
+Elle déteste et redoute son beau-frère.</p>
+
+<p>&mdash;Vous lui devez cependant la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Cette vérité vous appartenait. Puis-je la
+divulguer sans risquer de faire apparaître au
+jour votre dévouement pour moi?... ce dévouement
+qui vous entraîna...</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons tranché cette question.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin,... mêler une femme à cette histoire
+de sang... l'initier à ma résolution de vengeance...</p>
+
+<p>&mdash;C'est à cela qu'il faut l'initier. Une femme,
+Delchaume, et une femme comme celle-là...
+c'est notre meilleur guide, à nous autres hommes.
+Avec quelle confiance je vous envoie vers elle!
+Comme je me sens rassuré sur votre compte!
+Voyez-vous, mon ami... j'ai dépecé, taillé, fouillé
+bien des chairs, vivantes ou mortes. Je ne crois
+pas qu'une parcelle de notre admirable et misérable
+machine humaine garde pour moi un prestige
+ou un secret. Cependant, chaque fois que,
+dans ma longue carrière, en procédant à une
+autopsie, j'ai effleuré de mon scalpel cette petite
+<span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span>
+chose merveilleuse qu'est un c&oelig;ur de femme, j'ai
+incliné toute ma science devant ce tabernacle de
+l'insondable, de l'inconnaissable. Dans cette petite
+chose, Delchaume, quand elle palpite, il y a
+les vibrations de l'infini. Là, se répercute ce que
+nous pouvons connaître de plus profond du
+grand mystère de la vie. Allez voir Flaviana,
+Delchaume, allez prendre conseil de votre amie.
+C'est elle qui a les secrets du sort et de votre
+destin, non pas le vieux logicien, le vieux raisonneur
+que je suis.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h2>IV<br />
+<span class="medium">DANS LES COULISSES</span></h2>
+</div>
+
+<p>La répétition en costumes venait de finir au
+National-Lyrique. Les auteurs, le directeur,
+quelques amis, demeuraient dans la salle, pour
+vérifier et faire recommencer des effets d'éclairage.</p>
+
+<p>&mdash;«Les fonds sont trop bleuâtres de lune
+quand le fantôme de la fiancée paraît,» dit quelqu'un.
+«Il ne se détache pas assez nettement.
+Tout d'abord, on croit que c'est une vapeur qui
+s'élève.»</p>
+
+<p>Tous fondaient grand espoir sur ce <cite>Ballet des
+Elfes</cite>. Une surprise pour le public. Le compositeur,
+inconnu la veille, serait célèbre le lendemain.
+Sa musique, originale, prenante, d'une
+formule très neuve, très personnelle, trouvait la
+mélodie sans y sacrifier ni la pensée, ni l'enchaînement
+logique, ni le style. Cette mélodie ne
+tombait jamais dans les redites vulgaires des
+flons-flons italiens, pas plus qu'elle ne s'astreignait
+à la lourdeur piétinante du <em>leit-motiv</em> allemand.
+D'inspiration très française, l'&oelig;uvre était
+d'une spontanéité, d'une fraîcheur ravissantes.
+<span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span>
+Et quel sujet essentiellement musical! C'était
+les <cite>Elfes</cite> de Leconte de Lisle, dont une imagination
+ingénieuse avait fait deux actes de ballet.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Couronnés de thym et de marjolaine,</p>
+<p>Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.</p>
+</div></div>
+
+<p>Le premier acte montrait les fiançailles du
+chevalier, la jalousie de la reine des Elfes, et
+tous les moyens de séduction inventés par elle
+pour conquérir celui qu'elle aimait. Le second
+acte déroulait la chevauchée nocturne, la traversée
+de la plaine féerique, la dernière tentative de
+la reine des Elfes, et enfin la rencontre du chevalier
+avec le fantôme de sa fiancée:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>«O mon chevalier, la tombe éternelle</p>
+<p>Sera notre lit de noce, dit-elle.</p>
+<p>Je suis morte, hélas!...» La voyant ainsi,</p>
+<p>Lui-même, d'horreur, tombe mort aussi.»</p>
+</div></div>
+
+<p>Flaviana incarnait la reine des Elfes.</p>
+
+<p>Comme la répétition s'achevait, les auteurs
+montèrent sur le plateau pour lui exprimer leur
+reconnaissance, leur admiration.</p>
+
+<p>Le jeune compositeur suffoquait, bouleversé
+de joie. Cette danseuse à l'âme si profondément
+artiste, avait interprété son rêve en y ajoutant
+une grâce divine. Il venait d'en avoir la révélation
+complète, et il en tremblait d'émotion.
+Lorsqu'il fut près d'elle, il voulut parler, ne le
+put pas, éclata en sanglots, tandis qu'il baisait la
+main de l'étoile.</p>
+
+<p>&mdash;«Merci,» dit Flaviana, avec son émouvant
+<span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span>
+sourire. «On ne m'a jamais fait un si grand compliment.»</p>
+
+<p>Au fond de la scène, de petits rires étouffés
+fusèrent d'un groupe tout mousseux de courtes
+jupes de tulle, tout frétillant de jambes et de bras
+minces.</p>
+
+<p>&mdash;«Il va lui donner son rhume de cerveau,
+s'il lui éternue comme ça sur la main.</p>
+
+<p>&mdash;V'là ce que c'est que de se mettre compositeur
+avant d'être sorti de nourrice.</p>
+
+<p>&mdash;Il a du talent, tu sais, le type.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pas une raison pour pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, le premier quadrille!... un peu de
+place, n'est-ce pas? Puisque c'est fini, qu'est-ce
+que vous attendez?» cria le régisseur, qui, aussitôt,
+donna deux coups de sifflet.</p>
+
+<p>Un hurlement partit:</p>
+
+<p>&mdash;«Amenez la deuxième herse!... Plus bas
+encore... Plus bas!... La lumière... tout!»</p>
+
+<p>Le danseur qui jouait le chevalier s'approcha
+des fillettes. Sous le rayon d'un projecteur, son
+armure d'argent éblouissait. On avait voulu donner
+le rôle à une femme. Mais le travesti déplaisait
+au compositeur. «J'ai compris cela en
+drame,» dit-il, «je ne veux pas des équivoques
+de music-hall.» L'interprète exultait. C'était un
+jeune garçon, svelte, très doué, que les lauriers
+d'Illinski, le Vestris russe, empêchaient de
+dormir.</p>
+
+<p>&mdash;«Mademoiselle Bertile, permettez-moi de
+vous offrir une grenadine chez la mère Martin?
+<span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span>
+ou ce que vous voudrez?... Vous devez avoir
+soif,» demanda-t-il, avec plus de respect qu'il
+n'est d'usage dans ce petit monde.</p>
+
+<p>Il s'adressait à une danseuse du premier quadrille,
+une grande fillette de quinze à seize ans,
+de la figure la plus intéressante. Plus attachante
+que jolie, elle paraissait d'une fragilité de fleur
+rare, poussée trop vite. Ses traits, presque trop
+fins, peu maquillés, semblaient mangés, pour
+ainsi dire, par deux yeux immenses, où il y avait
+beaucoup de mélancolie, sinon de tristesse.</p>
+
+<p>&mdash;«Merci, non,» répondit-elle avec douceur.
+«Vous êtes bien gentil, Claudio, mais j'aime
+mieux pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai?... Oh! je vous en prie!...» insista le
+jeune homme, désappointé.</p>
+
+<p>&mdash;«Tu perds ton temps, mon pauvre Claudio,»
+dit une coryphée en riant. «Tu ferais
+mieux d'accompagner Chichette chez la mère
+Martin. Elle a une ardoise de vingt-huit sous, et
+ne sait comment la payer. C'est qu'elle ne plaisante
+pas, la mère Martin. Tout à l'heure, elle
+lui a refusé crédit, à Chichette, pour des pastilles
+de menthe.</p>
+
+<p>&mdash;Chichette me rase,» déclara Claudio.</p>
+
+<p>&mdash;«Faudrait que tu aies de la barbe pour ça,
+morveux!» cria une voix pointue qu'on reconnut
+pour celle de Chichette.</p>
+
+<p>S'esclaffant, bavardant, se disputant, les danseuses
+s'en allaient par les coulisses. Les unes
+montaient dans leur loge, les plus petites,
+<span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span>
+dans ce qu'on appelait irrévérencieusement leurs
+«bains à quat'sous». Un certain nombre prenaient
+le couloir qui mène chez la mère Martin.</p>
+
+<p>Derrière son comptoir, la bonne femme s'affairait
+à verser les sirops et à débiter les bonbons
+que réclamaient tous ces petits museaux de
+chattes.</p>
+
+<p>&mdash;«Avez-vous trois sous, mademoiselle Chichette?»
+demandait-elle, la main sur le bouchon
+du sirop d'orgeat. «Je ne vous sers pas avant de
+les voir. Je n'exige pas toute votre ardoise, mais
+je ne veux pas qu'elle s'augmente. D'abord votre
+mère m'a défendu de vous faire crédit.»</p>
+
+<p>La petite jeta autour d'elle un regard navré.
+De voir les autres boire, cela augmentait sa soif.
+Et elle adorait le sirop d'orgeat.</p>
+
+<p>Mais le chevalier arrivait, dans son armure
+d'argent.</p>
+
+<p>&mdash;«Écoute, Chichette,» fit-il, en tirant la
+gosseline à l'écart, «je nettoie ton ardoise si tu
+me dis quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! veine... Quoi donc? Tout ce que vous
+voulez, m'sieu Claudio.</p>
+
+<p>&mdash;Bertile?... Tu la connais?... A-t-elle quelqu'un?</p>
+
+<p>&mdash;Bon! Vous v'là pincé, m'sieu Claudio. Et,
+jaloux par-dessus le marché. Ah! mince...</p>
+
+<p>&mdash;Pas d'appréciation. Sais-tu quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que si j'avais eu sa chance, je serais
+déjà dans mes meubles, au lieu de recevoir des
+affronts pour trois sous. Sale mère Martin, va!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span>
+&mdash;Quelle chance a-t-elle donc eue, Bertile?</p>
+
+<p>&mdash;Un type qui en est fou... Dame! plus tout
+jeune... Mais pas repoussant... au contraire...
+tout à fait bath... Et galetteux!... La marâtre à
+Bertile, mame Pageant, la fruitière de la rue du
+Rocher, voulait arranger la chose. Elle a fait monter
+la môme dans l'auto du type, le jour d'une
+promenade en forêt... Ça en a fait un raffût!...</p>
+
+<p>&mdash;Comment ça?</p>
+
+<p>&mdash;Ben, Bertile, d'abord, a sauté de l'auto.
+Elle s'est foulé ou cassé quelque chose... Vous
+savez bien?... Elle est restée un mois sans venir:</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne sais pas. Je ne suis pas souvent
+des mêmes répétitions.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... et puis...» continua la petite en
+s'étranglant de rire, «c'est le père Pageant qui en
+a fait une histoire!... Il a tapé sur sa femme!...
+Ah! mes enfants, ce que j'aurais voulu être là!...
+Parce que c'est sa seconde femme, celle-là...
+C'est pas la mère à Bertile.</p>
+
+<p>&mdash;Alors Bertile est malheureuse, chez elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ne la plaignez pas. Elle n'y est plus. Quand
+je vous dis qu'elle a toutes les chances. Sa petite
+mère du corps de ballet, Flaviana,&mdash;excusez du
+peu!&mdash;l'a prise... oui, dans son bel appartement
+du boulevard de Courcelles. Vous comprenez
+pourquoi elle s'en fichait de vos générosités
+chez la mère Martin. Elle nous dédaigne
+tous. Mademoiselle se voit déjà étoile.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas que Bertile soit méprisante,»
+murmura le pauvre chevalier, qui rougit
+<span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span>
+sous la visière d'or de son casque d'argent.</p>
+
+<p>&mdash;«Oh!» fit Chichette, «qu'elle le soit ou
+non!... pour ce que ça vous servira!... Allons,
+venez nettoyer mon ardoise, mon petit Claudio.
+Je vous en ai donné pour vingt-huit sous, il me
+semble.»</p>
+
+<p>Et elle courut vers le modeste buffet, sur ses
+légers chaussons roses, dans l'envolement de la
+jupe mousseuse, criant de sa voix pointue:</p>
+
+<p>&mdash;«Mon orgeat, mère Martin!... Donnez
+vite!... V'là Rothschild qui s'amène!»</p>
+
+<p>A la même minute, celle qui était l'objet de
+ces propos, descendait vers le proscenium, où sa
+«petite mère», suivant la forme d'adoption du
+National-Lyrique, s'attardait à causer avec le
+maître de ballet. Bertile s'approcha de l'étoile,
+et, sans l'interrompre, se tint à côté d'elle avec
+un petit air volontairement effacé, discret.</p>
+
+<p>&mdash;«Tu m'attends, mignonne?» dit Flaviana
+en se tournant. «Reste... J'ai fini. Nous remonterons
+ensemble.»</p>
+
+<p>Elle lui parlait avec une tendresse de s&oelig;ur
+aînée. Bien que cette maternité pour rire des
+coulisses fût devenue presque effective depuis
+que l'étoile avait pris chez elle sa petite camarade,
+les dix ans à peine qui séparaient leurs âges
+respectifs ne suffisaient pas à mettre entre leurs
+deux c&oelig;urs si tendres la distance du respect. Bertile
+avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;«Puisque je vais vivre avec vous, je ne puis
+vous appeler «petite mère». Au théâtre on sait
+<span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span>
+ce que cela veut dire. Et encore... Au National-Lyrique
+seulement. Car j'ignore si, ailleurs, les
+premiers sujets s'intéressent aux pauvres gosselines
+des petites classes, comme chez nous. Mais
+dans la vie, dans la rue, dans le monde, ce serait
+offensant pour votre jeunesse qu'une grande fille
+comme moi vous appelle sa mère...</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu ne me flattes pas!... Tu supposes
+donc qu'on s'y tromperait?» se récriait plaisamment
+Flaviana.</p>
+
+<p>Un éloquent regard de la fillette vers le beau
+visage, presque virginal encore, de sa jeune protectrice,
+aurait suffisamment protesté, si la protestation
+eût été nécessaire.</p>
+
+<p>&mdash;«Tu m'appelleras Flaviana... Et je veux
+que tu me tutoies, ma chérie,» avait décrété la
+gracieuse créature. «Ainsi tu sentiras moins qu'il
+te manque une famille.»</p>
+
+<p>Quoi d'étonnant si, tandis que l'étoile s'attardait
+à fixer encore quelques points délicats avec
+le maître de ballet, la petite danseuse du premier
+quadrille l'attendait comme l'ombre attend le
+soleil, attachant sur elle des yeux profonds,&mdash;mais
+pas encore assez profonds pour la tendresse
+admirative dont ils débordaient.</p>
+
+<p>Autour de ces deux silhouettes légères (la
+reine des Elfes et l'un de ses immatériels sujets),
+les jeux de lumière continuaient à se croiser, à
+s'exaspérer ou à se fondre, sur la scène. Sans
+s'occuper des personnes restées sur le plateau, le
+groupe des importants personnages&mdash;groupe
+<span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span>
+confus et noir dans l'obscurité de l'orchestre,&mdash;poursuivait
+ses expériences. De temps à autre un
+commandement jaillissait des ténèbres:</p>
+
+<p>&mdash;«Voilez la lune, que diable! Un nuage
+passe sur la lune. Arrêtez les feux follets!... arrêtez
+les feux follets. Qui m'a fichu?... C'est pas
+des feux follets, voyons! c'est des escarbilles de
+locomotive!...»</p>
+
+<p>A deux ou trois reprises, le pittoresque de
+telles indications excita la curiosité de Bertile.
+Elle regardait alors autour d'elle, mais se rendait
+mal compte, car les rayons électriques l'éblouissaient.
+De la scène, on ne pouvait juger les surprises
+de l'éclairage. Mais voici ce qui se produisit:
+soudain, comme l'alternance des projections
+illuminait, puis plongeait dans l'ombre, tour à
+tour, certaines parties du décor, la jeune fille
+tressaillit. Elle venait d'apercevoir, non loin
+d'elle, s'allongeant des coulisses sur la scène, une
+ombre que la bizarrerie des feux rendait gigantesque,
+grimaçante, fantastique. C'était le profil
+d'une tête et de la moitié d'un corps d'homme.
+Aussitôt l'obscurité revenue l'effaça. Fût-ce une
+ressemblance, un ressouvenir odieux? Fût-ce
+l'impression rapide, pénible, comme d'un cauchemar?...
+Un frisson glaça Bertile. Malgré sa
+peur, ses yeux élargis restaient fixés sur ce point
+redevenu sombre, où se dessinait maintenant à
+peine la haute découpure indistincte d'un portant.
+Puis, tout à coup, la lumière y ressauta,
+d'un jet brusque. Apparition de terreur!...
+<span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span>
+L'homme était là... L'homme dont le désir
+acharné ligotait sa jeune vie, dont elle sentait toujours
+la poursuite haletante derrière elle, comme
+la proie effarée perçoit le souffle du fauve. Il
+s'avançait hors des coulisses, la regardant, marchant
+de son côté.</p>
+
+<p>Une épouvante insurmontable s'empara de
+Bertile. La nerveuse fillette ne songea même pas
+qu'elle était protégée, que, sur le plateau, dans
+la salle, il y avait des gens qui ne ressemblaient
+pas à sa misérable belle-mère, et devant qui nul
+n'oserait manquer de respect à une enfant. L'effroi
+et la répulsion la convulsèrent. Elle se serra
+contre Flaviana, avec un cri si désespéré que
+l'énorme cavité du théâtre en vibra tragiquement.</p>
+
+<p>&mdash;«Lui!... sauvez-moi!... Je suis perdue!...
+Je meurs!...»</p>
+
+<p>Et la pauvre petite danseuse se jeta dans les
+bras de sa grande amie, où, bientôt, elle s'alourdit,
+sans connaissance.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de désarroi. Les projecteurs
+s'affolaient, fouillaient de leurs pinceaux
+lumineux le fond de la scène, laissant dans
+l'ombre ce qu'il importait de voir. Le directeur,
+les auteurs, bondissaient de l'orchestre, grimpaient
+le petit escalier reliant la scène à la salle.</p>
+
+<p>&mdash;«Que se passe-t-il? Qu'est-ce qu'il y a?...
+Quelle est cette petite qui se trouve mal?»</p>
+
+<p>Régisseurs, machinistes, électriciens, tout le
+personnel se précipitait. Une foule envahit le
+<span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span>
+plateau. Jamais on n'aurait cru qu'un tel nombre
+de gens pût fourmiller si vite, de tous les coins
+de l'immense théâtre, béant de vide une minute
+avant. Nul, d'ailleurs, n'y comprenait goutte.
+Pas même Flaviana, qui n'avait rien remarqué,
+rien vu.</p>
+
+<p>&mdash;«Je suppose,» avança-t-elle, «que c'est
+un effet de fatigue nerveuse. L'enfant est délicate.
+Souffrante récemment, elle a peut-être
+repris trop tôt son travail. Et elle se donnait avec
+tant de c&oelig;ur aux répétitions! Ce <cite>Ballet des Elfes</cite>
+nous emballe toutes,» ajouta la gracieuse femme
+avec un sourire vers les auteurs.</p>
+
+<p>Cependant la mère Martin, appelée en hâte,
+accourait aussi rapidement que le permettait sa
+corpulence. Elle examina Bertile,&mdash;qu'on venait
+d'étendre sur un praticable, représentant un talus
+de mousse dans la forêt magique.</p>
+
+<p>&mdash;«Cette gosse-là a eu les sangs tournés,»
+déclara la matrone, avec une autorité devant
+laquelle tout le corps de ballet avait coutume de
+s'incliner.</p>
+
+<p>Elle mit des sels sous le nez de la jeune fille,
+et d'un peu d'ouate, mouillée au goulot d'un flacon,
+lui frotta les tempes. Une odeur de mauvaise
+eau de Cologne se répandit.</p>
+
+<p>&mdash;«Bertile Pageant...» fit le directeur, hochant
+la tête. «Elle est douée, cette mâtine-là.
+Elle a de l'avenir... Pourquoi tourne-t-elle de
+l'&oelig;il comme ça? Elle n'a pas fait la bêtise, au
+moins?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span>
+&mdash;Elle!...» s'exclama la mère Martin avant
+que Flaviana pût répondre. «Pas de danger!...
+C'est sage comme l'agneau du bon Dieu... Mais
+je vous dis qu'on y a tourné les sangs.»</p>
+
+<p>L'étoile intervint:</p>
+
+<p>&mdash;«Elle n'est pas heureuse chez elle. Le père
+s'est remarié. La belle-mère n'est pas tendre.
+Pour le moment, je l'ai prise avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ça vous ressemble, ça, ma chère,» opina
+le directeur.</p>
+
+<p>&mdash;«Les jeux de lumière lui auront donné une
+sorte d'hallucination. C'est une petite nature très
+impressionnable.</p>
+
+<p>&mdash;On serait impressionné à moins,» grommela
+la mère Martin, qui, maintenant, détachait
+la ceinture étroite autour de cette taille à prendre
+dans les dix doigts. «Là... ma belle... Ça va
+mieux?... On va la monter dans la loge à sa
+«petite mère».</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez l'air de savoir quelque chose,
+madame?» questionna l'auteur du livret, qui ne
+connaissait pas la mère Martin, ni son commerce
+de douceurs près du petit foyer de la danse, ni sa
+popularité parmi toute cette crédule et friande
+jeunesse.</p>
+
+<p>&mdash;«Je sais seulement que j'ai aperçu dans un
+couloir cette chouette de mauvais augure, la
+fruitière de la rue du Rocher, sa marâtre, quoi!
+Elle m'avait l'air de faire signe à quelqu'un. Dieu
+sait si elle n'amenait pas jusqu'ici quelque vieux
+singe, dont le museau effraie cette pauvre petite.
+<span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span>
+Pisqu'al'ne veut pas, Bertile!... Faut avoir du
+vice pour la forcer. Que ces demoiselles cherchent
+une position... pas moi qui les en blâmerai...
+Mais c'est guère tout de même le rôle d'une
+mère...»</p>
+
+<p>L'édifiante réflexion ne trouva pas d'écho. Le
+bavardage de la mère Martin venait de mettre en
+fuite les gros bonnets. Et le menu fretin se hâtait
+de les imiter en courant aux postes de travail.
+L'évanouissement d'une danseuse, au National-Lyrique,
+n'était pas une de ces circonstances
+dont l'imprévu et la rareté pussent émouvoir. Si
+l'accident avait retenu un moment l'attention de
+ces messieurs, c'est qu'il concernait Bertile, la
+meilleure danseuse du premier quadrille, une
+fillette dont la douceur et l'excellente tenue plaisaient
+à tous, en qui, surtout, on respectait la
+protégée de Flaviana.</p>
+
+<p>Cependant, à la faveur de l'émotion générale,
+du brouhaha, des allées et venues, l'auteur du
+désordre s'était éclipsé. En toute hâte, il rejoignit,
+vers la porte des artistes, la femme de Victor
+Pageant, que la mère Martin avait parfaitement
+reconnue tout à l'heure dans un couloir.</p>
+
+<p>&mdash;«Sortons,» dit ce personnage, d'un air
+fort contrarié. «D'ailleurs, vous avez la somme
+dont nous étions convenus. Bonsoir! Je n'ai pas
+envie qu'on me voie avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... s'écria la mégère, abasourdie.</p>
+
+<p>&mdash;«Il n'y a pas de «mais». J'y renonce...
+J'aurais tout donné à cette enfant-là. Ah! elle ne
+<span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span>
+sait pas ce qu'elle perd... Cependant, il y a des
+bornes...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-elle donc fait?...</p>
+
+<p>&mdash;Elle a crié comme si je venais pour l'assassiner.
+Elle a ameuté tout le théâtre.</p>
+
+<p>&mdash;La pécore!... Elle me le paiera.</p>
+
+<p>&mdash;«Allons, n'y pensons plus!» s'écria brusquement
+le riche amateur de fruits verts.</p>
+
+<p>Une rage saisit la marâtre. Des mots injurieux
+sortirent de sa bouche à l'adresse de sa belle-fille.</p>
+
+<p>&mdash;«Elle me le paiera!...» répétait-elle.
+«Et plus cher qu'elle ne suppose!»</p>
+
+<p>La silhouette cossue de son complice s'éloignait
+déjà. Mais le triste personnage avait entendu.
+Il revint sur ses pas.</p>
+
+<p>&mdash;«Écoutez, madame,» dit-il. «Je ne suis pas
+très fier de ce que nous avons fait ensemble. Pourtant,
+avec la certitude de réussir, je recommencerais.
+Oui, j'enlèverais Bertile... Et de force...
+Je commettrais des lâchetés... Je serais capable
+de tout. Mais pas pour la faire souffrir. Ma seule
+excuse, c'est que je voudrais la gâter comme
+jamais homme n'a gâté une enfant chérie, une
+maîtresse adorée... Il n'y a pas moyen. J'en fais
+mon deuil. C'est pour moi un déboire amer,&mdash;plus
+amer que je ne puis le dire. Mais je ne veux
+pas, vous entendez, je ne veux pas, que vous tourmentiez
+cette innocente à cause de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est la ruine de sa famille!» gémit la
+femme de l'ex-hercule. «Songez, monsieur!...
+<span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span>
+J'ai deux pauvres petits enfants... C'est abominable
+à elle de ne pas m'aider à les élever, après
+tous les sacrifices que j'ai faits pour qu'elle devienne
+<em>artisse</em>!</p>
+
+<p>&mdash;Bon, bon!...» grommela le vieux Parisien,
+que ces simagrées ne touchaient guère, mais
+qu'attendrissait la pensée de la jeune fille. «Si
+vous me promettez de laisser la petite tranquille,
+je veux bien faire quelque chose pour vous.»</p>
+
+<p>Il tirait son portefeuille de sa poche. Dieu sait
+s'il avait répété ce geste depuis qu'il était entré
+dans les différents plans de campagne pour réduire
+la résistance de Bertile. Cette fois l'impulsion
+racheta un peu les antérieures vilenies.</p>
+
+<p>&mdash;«Tenez,» dit-il à la mégère, «ça, c'est en
+échange de votre promesse que vous n'adresserez
+pas un reproche à Bertile, et surtout que vous ne
+vous permettrez envers elle aucune dureté, aucune
+violence. Et vous savez, j'aurai l'&oelig;il... Si
+vous vous conduisez gentiment avec elle, je le
+saurai. Et il y aura quelque chose de plus.»</p>
+
+<p>Mme Pageant fondait en protestations, en gratitude.</p>
+
+<p>&mdash;«Monsieur pense!.. C'était une façon de
+parler!... Je suis vive comme ça, puis, la main
+tournée, je n'y songe plus. Cette enfant... J'ai
+pour elle un c&oelig;ur de mère... Mais Monsieur est
+trop bon... Monsieur verra... Ne désespérons pas
+qu'elle entende raison, la mignonne...»</p>
+
+<p>Une pâteuse coulée de miel gluait maintenant
+hors de cette bouche mauvaise. La fruitière ne
+<span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span>
+s'engageait guère en manifestant les meilleures
+intentions à l'égard de Bertile, puisque la fillette,
+à l'abri chez Flaviana, lui échappait. Aussi déversait-elle
+sa papelarde éloquence, en s'attachant
+aux pas du séducteur déçu, qui n'avait
+plus qu'une hâte: se débarrasser d'elle. Il avait
+sauté dans son auto, était loin, qu'elle parlait
+encore.</p>
+
+<p>Ce soir-là, quand Victor Pageant rentra, éreinté
+d'avoir frotté des parquets toute la journée, il
+surprit son épouse dans une singulière position.
+La fruitière ayant, non sans imprudence, confié
+la garde de la boutique à ses deux garnements,
+Totor et Titine, venait de monter à leur logement,
+pour serrer son trésor dans une cachette,
+qu'elle changeait souvent pour plus de sécurité.
+Aujourd'hui, elle avait eu l'idée de glisser l'enveloppe
+qui contenait les billets bleus entre les
+tringles de leur lit de fer et le sommier. Pour y
+réussir, elle s'était étalée tout de son long par
+terre.</p>
+
+<p>Pageant, lorsqu'il réintégra le domicile, aperçut
+de la lumière au ras du sol, puis une jupe de
+femme, qu'il aurait crue tombée sur la descente
+de lit, s'il n'en avait vu sortir deux chevilles
+vêtues de bas aubergine et deux pieds s'agitant
+dans des chaussons de Strasbourg.</p>
+
+<p>Mais aussitôt, plus rien! Sa femme, l'entendant
+rentrer, venait de souffler le bout de bougie,
+posé à même le plancher, et qui l'éclairait dans
+sa tâche.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span>
+&mdash;«C'est toi, la maman?» demandait l'ex-hercule,
+non sans timidité, car ce mystère l'impressionnait.
+«C'est toi?...» répéta-t-il. «Les
+petits m'ont dit que tu venais de monter.»</p>
+
+<p>Un gémissement sortit de dessous le lit.
+Mme Pageant improvisait une tactique. Simuler
+l'évanouissement, c'était une explication, un
+alibi, et en même temps une excuse pour attendre
+qu'on l'aidât, car, sans lumière, elle ne
+pouvait se redresser qu'en risquant de se fêler le
+crâne contre le châlit.</p>
+
+<p>&mdash;«Mon Dieu?... Tu es malade?...» dit la
+voix tremblante du bon Pageant. Et, soudain, la
+position où il avait entrevu sa femme, aggravée
+par l'effet de l'obscurité et de la lugubre plainte,
+lui suggéra une affreuse pensée:</p>
+
+<p>&mdash;«L'aurait-on assassinée?...» balbutia-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;«Quelle gourde!... Aide-moi donc à sortir
+de là!...» cria sa colérique moitié, dont la patience
+était vite à bout, et qui, ayant assujetti
+l'enveloppe, ne craignait plus rien que la suffocation.</p>
+
+<p>Éperdu, tâtonnant, le pauvre homme ne trouvait
+pas d'allumettes. Il dut descendre à la boutique,
+et ne remonta qu'avec Totor et Titine sur
+ses talons.</p>
+
+<p>&mdash;«Bon Dieu, qu'est-ce que tu as eu?» questionna-t-il
+en dégageant sa femme, qui se releva,
+la figure couleur de brique, les cheveux poussiéreux
+et dépeignés.</p>
+
+<p>&mdash;«Ce que j'ai eu?... Parbleu... une syncope,»
+<span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span>
+s'écria-t-elle. «Dans cette misère de
+maison, je ne mange pas pour le travail que je
+donne. Quand je t'ai servi, et les gosses, vous ne
+vous inquiétez guère s'il reste quelque chose dans
+le plat pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre poule! C'est du quinquina qu'il te
+faut. Je t'en achèterai,» déclara Pageant.</p>
+
+<p>&mdash;«Et avec quoi?» demanda-t-elle du ton le
+plus aigre.</p>
+
+<p>Mais alors éclata le coup de théâtre. Cette fûtée
+de Titine, ayant aperçu le bout de bougie sous le
+lit, poussa sournoisement son frère, et, le lui
+montrant:</p>
+
+<p>&mdash;«Tiens!.... une camoufle.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'elle fait là?...» grogna Totor,
+qui se mit à quatre pattes pour la ramasser.</p>
+
+<p>Entré d'un côté sous le lit, le polisson jugea
+à propos de ressortir de l'autre, parcourant sur
+les genoux et les mains ce tunnel où le balai ne
+passait pas souvent. Comme il arrive aux enfants,
+qui découvrent immédiatement ce qu'ils ne doivent
+pas voir, celui-ci ne manqua pas de remarquer,
+sous le sommier, l'enveloppe, qui, insérée
+à tâtons, se repliait et dépassait le châssis de fer.
+Il surgit entre ses parents avec un cri digne d'un
+guerrier sioux, et secoua si bien sa trouvaille que
+des billets bleus s'en échappèrent.</p>
+
+<p>Pageant, paralysé de stupeur, les regarda voltiger
+et s'abattre. Il n'en croyait pas ses yeux.
+Mais sa femme, jetant une clameur inhumaine,
+fonça sur leur héritier, et lui administra une telle
+<span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span>
+volée de gifles, que l'ancien hercule recouvra
+l'usage de ses sens pour lui arracher l'enfant des
+mains.</p>
+
+<p>&mdash;«Tu es folle!... Tu veux donc l'assommer?»</p>
+
+<p>Le père expulsa les mioches, ferma la porte, à
+travers laquelle se ruèrent les hurlements acharnés
+de Totor. Mais les époux n'y prirent pas
+garde.</p>
+
+<p>&mdash;«Dis-moi,» fit Pageant, qui étreignit le
+bras de sa femme. «Qu'est-ce que cet argent-là?...
+C'est comme ça que tu t'évanouis de privations!...
+Malheureuse!... Si tu as recommencé
+tes infamies contre Bertile, je te tuerai!»</p>
+
+<p>Le mari soumis et bonasse disparaissait. Elle
+reconnut le redoutable gaillard de la forêt de
+l'Isle-Adam, le père indigné, outré, sous la
+poigne de qui elle avait cru sentir se disperser
+ses os. A la seconde exécution de ce genre, elle y
+resterait, sûr. La peur fit s'entrechoquer ses
+mâchoires.</p>
+
+<p>&mdash;«Je te jure... Pageant... je te jure!...</p>
+
+<p>&mdash;Où est Bertile?</p>
+
+<p>&mdash;Chez Flaviana.</p>
+
+<p>&mdash;Y est-elle?... Est-ce vrai?... Nom de D...!</p>
+
+<p>&mdash;Tu peux y aller voir...</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je vais faire.»</p>
+
+<p>Il desserra un peu l'étau.</p>
+
+<p>&mdash;«Si je ne l'y trouve pas!...»</p>
+
+<p>Le frisson de la mort passa sur la chair noiraude.
+Peu s'en était fallu qu'il ne l'y trouvât pas.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span>
+&mdash;«Cette saleté d'argent... d'où ça vient?»
+reprit le frotteur des parquets ministériels.</p>
+
+<p>&mdash;«C'est pas à moi. C'est un dépôt.</p>
+
+<p>&mdash;Tu mens!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ça te fiche, puisqu'on n'y
+touche pas, à ta Berthe! A preuve, c'est qu'il y a
+renoncé, le type... Je t'en fais serment sur la
+tête de mes enfants... Et ceux-là, je ne jurerais
+pas un mensonge sur eux. J'aurais trop peur de
+leur faire tort... Je les aime... tu ne m'ôteras
+pas ça.</p>
+
+<p>&mdash;Il a renoncé à Bertile... Ah! il a bien fait, le
+bandit... Je l'aurais crevé!... Mais je ne te lâche
+pas que tu ne m'aies dit d'où vient la galette...
+Tu la cachais... c'est qu'elle ne sent pas bon.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne l'ai pas volée.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère bien!</p>
+
+<p>&mdash;Lâche-moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Réponds.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me paieras ça, Pageant!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! tu ne seras jamais plus rosse pour moi
+que tu ne l'es maintenant. Tu m'as privé de ma
+fille... Tu l'as forcée à quitter la maison. Tu ne
+peux pas me faire pire.</p>
+
+<p>&mdash;Butor!</p>
+
+<p>&mdash;D'où viennent ces billets de banque?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! zut... Tu me les laisseras?</p>
+
+<p>&mdash;Ça dépend.</p>
+
+<p>&mdash;Eh ben, c'est le type qui en tient pour Bertile.
+Mais... oh! là... brutal!... Pas pour ce que
+tu crois.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span>
+&mdash;Comment?...</p>
+
+<p>&mdash;Pour qu'on la dorlote... qu'on y fasse la
+vie douce... Un brave homme, au fond...</p>
+
+<p>&mdash;Un brave homme!... Le misérable!... Tu
+vas lui renvoyer son ignoble argent.»</p>
+
+<p>La fruitière voulait sauver tous les billets grâce
+à la destination du dernier. Malgré ce subterfuge,
+l'honnête Pageant se révoltait. S'il avait
+regardé de près les fafiots bleus, il aurait reconnu,
+soigneusement recollés, ceux qu'il avait
+cru anéantir près du Gros Chêne.</p>
+
+<p>De nouveau, ils allaient subir un sort auquel
+un si précieux papier n'est guère exposé. Mais
+leur propriétaire les défendit comme une lionne.
+Pageant craignit de «faire un malheur» s'il
+déchaînait toute sa colère et toute sa force. Il
+abandonna donc la lutte. D'autant que mal rassuré
+par les protestations de sa femme, il avait
+hâte de courir chez Flaviana, pour constater, de
+ses yeux, que sa chérie était toujours là, en sécurité,
+sous la protection de l'adorable étoile.</p>
+
+<p>De la rue du Rocher au boulevard de Courcelles,
+le père anxieux ne fit qu'un bond. La
+porte de l'appartement lui fut ouverte par la
+femme de confiance, la grosse Mélanie.</p>
+
+<p>&mdash;«Ah!» s'écria-t-elle, «vous savez donc?
+Mademoiselle Bertile ne voulait pas qu'on vous
+dise... Mais, rassurez-vous, papa Pageant, tout
+va aussi bien que possible.</p>
+
+<p>&mdash;Y a donc eu quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Rien... rien... moins que rien,» dit la
+<span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span>
+bonne créature vivement, car elle voyait trembler
+les épaules solides, et les yeux naïfs se
+remplir de larmes, sous la broussaille grise des
+sourcils. «D'ailleurs,» ajouta-t-elle, «vous allez
+la voir. Madame Flaviana est déjà partie pour son
+théâtre. Mais, comme il ne fallait pas songer que
+Mademoiselle Bertile y aille ce soir...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... elle est donc souffrante?...»
+soupira le pauvre homme.</p>
+
+<p>Dans la jolie chambre que Flaviana avait fait
+aménager pour sa pupille,&mdash;puisque l'installation
+était maintenant définitive,&mdash;entre les
+draps fins, la tête sur l'oreiller brodé, la petite
+danseuse reposait.</p>
+
+<p>En apercevant ce visiteur, dont la tenue jurait
+pourtant avec la délicatesse du décor, et qui
+jamais n'avait pénétré ici que soigneusement
+endimanché, la fillette eut un grand cri de joie:</p>
+
+<p>&mdash;«Père!... mon papa chéri!...»</p>
+
+<p>Les bras minces sortirent des couvertures,
+s'enlacèrent au cou rugueux, chiffonnèrent un
+peu plus le col défraîchi, désempesé, mirent plus
+de travers la cravate en corde. Les joues fines,
+les lèvres de rose pâle, s'appuyèrent au dur
+hérissement de la barbe de trois jours, s'enfoncèrent
+contre l'épaule, dans le veston qui sentait
+la sueur et l'encaustique.</p>
+
+<p>&mdash;«Papa chéri!... papa chéri!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon petit Berthon!... Eh ben, quoi?... Au
+dodo? Tu ne danses donc pas ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement, non... Je ne suis pas du
+<span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span>
+spectacle... Mais j'ai tellement peur de ne pas
+danser dans <cite>les Elfes</cite>!... Un ballet merveilleux...
+Si tu savais!...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne danserais-tu pas, petite fée?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis déjà condamnée à manquer la répétition
+de demain.</p>
+
+<p>&mdash;T'es donc malade?</p>
+
+<p>&mdash;Un peu patraque... On me soigne trop
+bien.</p>
+
+<p>&mdash;Comment ça t'a-t-il pris?</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure, en scène... Figure-toi, je
+suis trop bête... Mais assieds-toi donc, mon petit
+père.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien comme ça.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non... Tu es là, qui te penches... Tu
+as bien cinq minutes?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! une heure si tu veux.</p>
+
+<p>&mdash;Veine!... Tu vas dîner avec moi, près de
+mon lit.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, c'est pas possible.</p>
+
+<p>&mdash;Et la raison?...»</p>
+
+<p>Le pauvre homme se redressa, se dandina,
+tournant son vieux feutre roussi, l'air confus.</p>
+
+<p>&mdash;«Voyons... papa...</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne voudrais pas, minette. Qu'est-ce que
+dirait madame Flaviana?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'elle dirait!...» Les grands yeux de
+Bertile s'élargirent encore... Quelque chose de
+radieux, d'attendri, de triomphant, fit rayonner
+les larges prunelles.&mdash;«Ce qu'elle dirait! Tu ne
+la connais pas. Tu n'imagines pas sa bonté...
+<span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span>
+Flaviana!... Mais elle sera plus heureuse, plus
+fière, de savoir que tu t'es assis là, parce que tu
+es un brave homme, parce que tu donneras une
+joie à ta petite... que de recevoir les godelureaux
+huppés, titrés, qui viennent lui faire la cour,
+qui l'assomment de leurs compliments... Papa,
+assieds-toi là. Je suis sûre de faire plaisir à Flaviana...
+J'en suis sûre!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'ai mon costume de travail... J'ai
+frotté au ministère... Ce petit fauteuil de soie...</p>
+
+<p>&mdash;Assieds-toi, mon vieux frotteur de papa...
+Ta fifille sait ce qu'elle fait...»</p>
+
+<p>En même temps, elle appuyait par deux fois
+son index grêle sur la sonnerie électrique.</p>
+
+<p>&mdash;«Mélanie, ma bonne Mélanie... venez un
+peu. Papa dîne avec moi. Portez-lui la petite
+table... N'est-ce pas, Madame n'y trouvera rien
+à redire?</p>
+
+<p>&mdash;A redire?... Savez-vous ce qu'elle ruminait
+tout à l'heure: «De voir un peu son papa, ça lui
+ferait du bien, à cette petite. Mais je crains d'inquiéter
+monsieur Pageant en le faisant appeler.»</p>
+
+<p>La grosse personne donna des indications à
+une jeune camériste alerte, qui dressa le couvert,
+prépara la dînette.</p>
+
+<p>&mdash;«Alors?» chuchota Bertile, avec un sourire
+espiègle, «tu as donc la permission de dix
+heures. On ne te grondera pas, à la maison?</p>
+
+<p>&mdash;Ne parle pas de ta belle-mère,» fit l'ancien
+hercule en serrant le poing. «J'ai failli lui régler
+son compte tout à l'heure.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span>
+&mdash;Fais pas ça, papa. Elle t'aime à sa manière,
+et les petits aussi. N'y a que moi qui étais dans
+le chemin.</p>
+
+<p>&mdash;C'était à cause de toi, justement.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, puisque je ne suis plus là?...</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne t'a pas joué quelque tour? Elle ne
+t'a pas tendu quelque piège?»</p>
+
+<p>La petite danseuse eut un mouvement involontaire.
+L'horrible impression de cet après-midi,
+c'était donc vrai? Le vilain homme avait osé la
+relancer jusque sur la scène. Une combinaison
+de la fruitière, qui avait dû l'amener. Et tout le
+monde croyait à une hallucination. Elle-même
+avait fini par y croire.</p>
+
+<p>Son père, occupé à savourer une cuisse de
+poulet (il croquait jusqu'à l'os... Depuis combien
+de mois n'en avait-il pas mangé?), négligeait
+d'observer la fillette. Il accepta donc sa réponse:</p>
+
+<p>&mdash;«Mais non, papa. Ne la soupçonne pas à
+tort. Tu es bien tranquille, n'est-ce pas? quand tu
+lui cèdes. Après tout, elle fait marcher la maison.</p>
+
+<p>&mdash;A condition que j'aille aux Halles, le matin,
+et que je frotte ensuite toute la journée.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est bonne mère pour Titine et Totor.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! elle les gâte trop, ou elle les roue de
+coups.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin elle les aime bien.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le nie pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon pauvre papa, tu as besoin de
+la maman de tes deux petits. Patiente... Ne fais
+pas un enfer de ton intérieur à cause de moi. Ta
+<span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span>
+femme m'a considérée comme une étrangère
+dont on peut tirer parti sans scrupule. C'est dans
+la nature, ça. Faut pas te buter... Tu as d'autres
+enfants...</p>
+
+<p>&mdash;Une étrangère... On ne vend pas une étrangère.
+C'est la traite des blanches.</p>
+
+<p>&mdash;Chut!... chut!...» fit Bertile, qui avança
+gentiment sa main fluette pour fermer la bouche
+de son père. Et la fillette ajouta rêveusement:</p>
+
+<p>&mdash;«Qui sait? Elle pensait peut-être faire mon
+bonheur. Il y en a tant, au premier quadrille, qui
+appelleraient ça une bonne aubaine.»</p>
+
+<p>Le brave Pageant hocha la tête. Le fin repas
+qu'il venait d'expédier le disposait à l'indulgence.
+Sa colère tombée, il n'aurait jamais l'énergie de
+braver sa querelleuse épouse, et il savait gré à sa
+fille de lui prêcher la ligne de conduite où il se
+rallierait fatalement, par bonhomie, habitude,
+faiblesse.</p>
+
+<p>&mdash;«Mais enfin,» demanda-t-il, «pourquoi
+es-tu couchée? Quel est ton mal? Je te vois
+maigre, pâlotte...</p>
+
+<p>&mdash;Bah!» dit-elle, «ce n'est rien.»</p>
+
+<p>Un observateur plus avisé que l'humble frotteur
+eût remarqué l'accablement si peu naturel
+qui renversait sur l'oreiller cette jolie tête de
+quinze ans, le ton las, désenchanté, des quatre
+mots que soupirèrent les lèvres puériles.</p>
+
+<p>&mdash;«Rien... mais quoi?» insista le père. «On
+n'est pas au lit, à ton âge, quand on a rien. As-tu
+vu un docteur?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span>
+&mdash;Non,» fit-elle avec un vif redressement du
+buste, «ce n'est pas la peine. Il ne faudrait pas
+le déranger pour si peu, le docteur Delchaume.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il ne regarde pas au dérangement,
+celui-là,» déclara Pageant. «Voilà un médecin
+qui a du c&oelig;ur pour les pauvres gens... A venir
+des trois fois par jour chez des clients dont il ne
+veut pas accepter un rouge liard.</p>
+
+<p>&mdash;Comment le sais-tu?» demanda Bertile.</p>
+
+<p>Son mince visage devenait lumineux. Du rose
+flambait aux pommettes. Les yeux brillaient dans
+leur large cerne d'ombre. Sur le drap, les petites
+mains frémissantes entrelaçaient nerveusement
+leurs doigts.</p>
+
+<p>&mdash;«C'est donc depuis que tu es partie?» fit
+le père. «Oui... Et je ne t'ai pas raconté? Ta
+petite s&oelig;ur... Titine... Elle nous en a fichu un
+trac!... On aurait cru qu'elle nous passait entre
+les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Comment?...</p>
+
+<p>&mdash;Une nuit, elle s'est mise à étouffer, à
+râler... Son corps raide comme du bois... Les
+yeux hors de la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle horreur!...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai couru chercher le docteur Delchaume.
+Le seul que je connaissais. Et puis, il avait été
+si gentil au moment de la scarlatine.</p>
+
+<p>&mdash;Il est venu?... comme ça?... dans la
+nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il est bon!...» murmura Bertile, retombant
+<span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span>
+sur son oreiller, le regard en haut, les mains
+jointes, en extase.</p>
+
+<p>&mdash;«Tu peux le dire... Il a sauvé la gosse.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'elle avait?</p>
+
+<p>&mdash;De l'asthme <em>enfantine</em>, qu'il a dit.»</p>
+
+<p>Il y eut une minute de silence. Le père Pageant
+considérait le visage exalté, l'expression absente
+de sa fille. Elle ne paraissait frappée que d'une
+chose dans la maladie de la cadette: l'intervention
+du docteur Delchaume. Tout à coup, elle
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;«Papa, tu ne trouves pas injuste qu'un
+homme comme ça puisse être malheureux?</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, petite,» fit-il bonassement, «en
+serais-tu amoureuse, par hasard, de ton docteur
+Delchaume?»</p>
+
+<p>La fillette tressaillit et se redressa, comme
+secouée d'un choc galvanique.</p>
+
+<p>&mdash;«Oh! papa... c'est méchant ce que tu dis
+là!..</p>
+
+<p>&mdash;Histoire de rigoler un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Faut pas.</p>
+
+<p>&mdash;C't'idée! Il est gentil garçon... Un peu
+vieux pour une gamine comme toi...</p>
+
+<p>&mdash;Vieux!... Il n'a pas trente ans.»</p>
+
+<p>Le père eut encore un regard de malice. Alors
+la petite danseuse parla très vite, tandis qu'une
+flamme de fièvre la transfigurait d'un éclat soudain.</p>
+
+<p>&mdash;«Ne continue pas, père... Tu me ferais du
+chagrin. Tu vois bien que le docteur Delchaume
+<span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span>
+est en grand deuil. Il ne se console pas d'avoir
+perdu sa femme... Et s'il devait se consoler...</p>
+
+<p>&mdash;Allons!...</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne serait pas moi...</p>
+
+<p>&mdash;Et qui?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! la seule capable de guérir un c&oelig;ur
+comme le sien... La meilleure... la plus belle...
+Tu ne devines pas?... voyons! Flaviana!»</p>
+
+<p>L'enfant, ce nom jeté, retomba en arrière,
+reprit son visage lointain, son visage <em>d'au-delà</em>,
+et murmura doucement, comme pour elle-même,
+avec un accent intraduisible, dont l'âme simple
+du père se troubla:</p>
+
+<p>&mdash;«J'ai bien compris, va... J'ai bien vu
+comme il la regarde quand il croit qu'on ne fait
+pas attention.»</p>
+
+<p>Ces mots furent prononcés sans amertume,
+sans blâme, tendrement... Toutefois il en émanait
+quelque chose de triste dont le pauvre père
+sentit l'étreinte. Il ne sut que dire, ni trouver la
+plaisanterie qui secouerait son malaise.</p>
+
+<p>Comme il demeurait gauchement silencieux,
+tandis que Bertile, emportée par un rêve, semblait
+oublier sa présence, une porte s'ouvrit.
+Celui dont ils venaient de parler entra.</p>
+
+<p>&mdash;«Eh quoi?» s'écria Raymond, en marchant
+vers le lit. «Ça ne va pas, mignonne.
+Qu'est-ce que nous avons?» Puis, reconnaissant
+l'honnête frotteur:&mdash;«Bonjour, père Pageant.
+On est venu tenir compagnie à sa fillette. Elle
+doit vous en raconter, hein! notre future étoile.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span>
+Ce ton enjoué, c'était un de ses devoirs professionnels.
+«Le père doit être inquiet, puisqu'il
+est accouru,» pensait-il. «Commençons par dissiper
+cela.»</p>
+
+<p>La petite malade ne lui fournit guère d'éclaircissements.
+Elle avait eu une syncope après la
+répétition. Le jeu des lumières l'avait éblouie.
+Au retour, Flaviana voulait qu'elle se couchât.
+Elle ne savait pas que le docteur fût prévenu.</p>
+
+<p>&mdash;«Votre «petite mère» m'a envoyé un mot
+pour me prier de passer,» dit Delchaume. «Cette
+«petite mère-là» a plus de sollicitude peureuse
+qu'une vraie maman. Car je ne vois pas...
+Tiens!» ajouta-t-il, en lui prenant le poignet pour
+consulter le pouls, «qu'est-ce que ces menottes
+glacées? Avez-vous des frissons?»</p>
+
+<p>«Ses mains étaient brûlantes avant qu'il
+entrât,» se dit Pageant. «Allons, ça y est... la
+voilà toquée de son séduisant docteur. Et à ce
+point!... Bon sang!... Pourvu que ça ne soit pas
+du chagrin pour elle.»</p>
+
+<p>L'idée le traversa, en éclair: «Si ma gredine
+de femme avait eu raison? Les filles des pauvres
+gens, ça leur coûte bien cher d'être sages!...»
+Mais son c&oelig;ur de brave homme repoussa la suggestion:
+«Ça lui coûtera ce que ça lui coûtera...
+Et à moi aussi. J'aime mieux tout, que de la voir
+mal tourner.»</p>
+
+<p>Cependant, lorsque Delchaume l'arrêta dans la
+chambre voisine pour lui dire que «c'était assez
+sérieux», le pauvre ouvrier eut un tragique sanglot.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span>
+&mdash;«Courage, mon brave homme, rien n'est
+désespéré.</p>
+
+<p>&mdash;Sauvez-la, monsieur le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est son âge qui la sauvera. Pensez donc...
+La jeunesse même... Elle n'a pas seize ans.</p>
+
+<p>&mdash;Mais sa maladie... Qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>&mdash;De la névrose... de l'anémie... La tuberculose
+la guette. Nous n'en sommes pas là. Seulement,
+il faut veiller. Cette enfant doit se suralimenter,
+et elle ne mange plus. Elle devrait être
+gaie, courir au soleil... Son métier la fatigue
+trop. Il ne faut plus qu'elle danse...</p>
+
+<p>&mdash;Bon Dieu de bon Dieu, qu'allons-nous devenir?</p>
+
+<p>&mdash;C'est affaire à madame Flaviana et à moi,
+ça, papa Pageant. Ne vous inquiétez pas. Elle a
+une amie... je devrais dire... une providence...
+De mon côté...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous l'avez déjà installée là-bas, à
+Claire-Source, dans votre maison de campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Elle y retournera.</p>
+
+<p>&mdash;Bien,» fit sans élan le pauvre père qui
+pétrissait son chapeau dans ses mains. «Seulement...</p>
+
+<p>&mdash;Seulement... quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez une idée qui vous tourmente,
+Pageant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, m'sieu le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Si.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ben, c'est bête... Je me dis comme ça:
+<span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span>
+madame Flaviana est bien bonne, vous aussi, vous
+êtes bon. Et, tout de même, je me demande...
+Est-ce que je ne devrais pas reprendre Bertile?</p>
+
+<p>&mdash;Dans la fruiterie de la rue du Rocher?...
+Pour que votre femme, qui la déteste, recommence
+les vilenies dont cette petite ne se remet
+pas?... Voyons, Pageant!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! m'sieu le docteur,» murmura ce
+pauvre homme simple, avec des larmes plein les
+yeux, «y a des choses douces qui font mourir
+aussi bien que les choses cruelles...»</p>
+
+<p>Delchaume le regarda, sans comprendre, mais
+devinant qu'une pensée délicate se dissimulait
+sous la phrase, dont la seule forme pathétique
+l'émut. Il adressa encore à l'humble ouvrier
+quelques paroles réconfortantes, puis, comme se
+rappelant tout à coup un détail important, il
+revint en arrière et rouvrit la porte de Bertile.</p>
+
+<p>&mdash;«Pardon, mignonne,» dit-il, «j'ai oublié...
+Voulez-vous demander à madame Flaviana de me
+fixer elle-même le moment de ma prochaine
+visite. Je souhaiterais qu'elle fût là, pour lui parler
+de vous, de votre santé. Mais je voudrais
+qu'elle ne fût pas pressée, car j'ai à l'entretenir
+d'un autre sujet... peut-être longuement.»</p>
+
+<p>Victor Pageant, resté dans l'autre pièce, entendit
+la voix de sa fille:</p>
+
+<p>&mdash;«Je ferai votre commission, docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous direz bien à madame Flaviana que
+j'ai à lui communiquer des choses graves, n'est-ce
+pas, mon enfant?»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span>
+La douce voix reprit:</p>
+
+<p>&mdash;«Je le lui dirai, soyez tranquille, docteur...
+Des choses graves... Oui, je le lui dirai.»</p>
+
+<p>Un désir presque irrésistible saisit Pageant, de
+rentrer dans la chambre, de courir au lit de sa
+petite, de mettre ses gros bras d'ancien hercule
+autour de la frêle créature, comme pour la défendre
+de quelque mal. Il l'embrasserait encore.
+Oh! comme il avait envie de l'embrasser, mieux
+que tout à l'heure, avec une tendresse moins
+maladroite. Il n'osa pas. Le docteur partait. La
+femme de chambre leur montrait le chemin.</p>
+
+<p>Pageant descendit, prit congé du jeune médecin,
+qui montait en voiture, et s'en alla, le dos
+voûté, sous la nuit, sans pensée distincte, le c&oelig;ur
+vide, et pourtant si lourd!...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h2>V<br />
+EN COUR D'ASSISES</h2>
+</div>
+
+<p>&mdash;«Tatiane Kachintzeff, levez-vous!»</p>
+
+<p>L'injonction retentit, brève et dure. Ce fut une
+surprise dans le public. Le président, connu
+pour son extrême courtoisie, adoptait généralement
+des formules plus enveloppées, un ton plus
+doux, lorsqu'il s'adressait à des femmes, fût-ce
+à des accusées. Mais on s'étonna moins lorsque
+se dressa, contre le fond sombre des boiseries,
+entre les uniformes des municipaux, la silhouette
+singulière, dont on eût douté si elle était d'un
+garçon ou d'une jeune fille.</p>
+
+<p>La voilà donc, cette étrangère sur qui tant de
+légendes avaient couru.</p>
+
+<p>Les regards qui, de cette salle des assises, bondée
+pour le sensationnel procès, convergeaient
+sur elle, purent discerner, sous l'apparence androgyne,
+toute la flamme tendre d'un c&oelig;ur féminin,
+lorsque Tatiane, avant de se soumettre à
+l'interrogatoire, chercha d'abord les yeux de son
+fiancé.</p>
+
+<p>Assis deux places plus loin, sur le même banc,
+Pierre Marowsky la contemplait avec la naïve
+<span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span>
+adoration d'un croyant pour son idole. Séparés
+par les longs mois de la prison préventive, ils se
+trouvaient enfin rapprochés. La béatitude de se
+voir les soulevait&mdash;c'était évident&mdash;au-dessus
+de toutes préoccupations.</p>
+
+<p>&mdash;«Votre nom?» demanda le président.</p>
+
+<p>&mdash;«Tatiane Fédorovna Kachintzeff.</p>
+
+<p>&mdash;Votre âge?</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-deux ans.</p>
+
+<p>&mdash;Où êtes-vous née?</p>
+
+<p>&mdash;A Pétersbourg.</p>
+
+<p>&mdash;Votre père y était professeur?</p>
+
+<p>&mdash;Et écrivain.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai. Mieux eût valu pour lui qu'il se
+contentât de ses leçons.</p>
+
+<p>&mdash;Aucun être libre ne partagera votre avis,
+monsieur le président.»</p>
+
+<p>Un frisson courut. Quelle fierté dans cette
+réponse! Et la figure même de l'accusée en
+rayonna. Sa face, un peu kalmouck, mais d'un
+teint éblouissant, portée sur un cou élevé, blanc
+et frais, découvert, autour duquel tombait la
+masse courte et lourde des cheveux blonds, son
+front pur sous le toquet de fausse loutre, ses
+yeux légèrement bridés, mais d'une clarté surprenante,
+tout changea d'aspect, prit une beauté
+inattendue.</p>
+
+<p>Sans s'offusquer de la riposte, le président
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;«Tout le monde est libre de composer des
+écrits séditieux. Mais on le paie cher, la plupart
+<span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span>
+du temps. Votre père, Fédor Kachintzeff, fut
+arrêté, condamné, déporté en Sibérie.</p>
+
+<p>&mdash;Gloire à lui, monsieur le président.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne chicanerons pas votre piété filiale,»
+dit ironiquement le magistrat.</p>
+
+<p>Changeant alors de ton, et avec une nuance
+d'égards, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;«Elle s'est traduite, d'ailleurs, autrement
+qu'en paroles. Vous êtes allée rejoindre votre
+père, en exil, au bagne. Vous aviez quatorze ans à
+peine. Vous avez effectué presque entièrement à
+pied ce terrible voyage...»</p>
+
+<p>Un murmure, favorable à l'accusée, monta,
+presque imperceptible. Le président s'arrêta,
+promena sur la foule des assistants un regard
+sévère.</p>
+
+<p>&mdash;«Je comprends,» s'écria-t-il, «qu'un mouvement
+de sympathie échappe, surtout à la partie
+féminine de l'auditoire, pour l'enfant, pour la
+fille dévouée, qu'était alors Tatiane Kachintzeff.
+Cependant, je veux qu'on le sache, je suis résolu
+à ne tolérer aucune manifestation.»</p>
+
+<p>Un silence&mdash;glacial ou pénétré?...&mdash;accueillit
+cette déclaration, prononcée du ton le plus
+énergique. Poursuivant l'interrogatoire, le président
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;«Vous trouvâtes votre père à l'hôpital, très
+malade?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas malade... mourant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... il mourait d'une maladie, je suppose.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span>
+&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;D'un accident?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Et de quoi donc?...»</p>
+
+<p>Point de réponse. Une figure de pierre, où
+flamboyaient des yeux pleins d'horreur.</p>
+
+<p>&mdash;«Allons, Tatiane Kachintzeff, dites tout
+haut ce que vous prétendez insinuer, ce que vous
+avez cru peut-être.»</p>
+
+<p>Même mutisme. Même immobilité impressionnante.</p>
+
+<p>&mdash;«L'accusée, messieurs les jurés,» reprit le
+président, «est victime d'une erreur. Mais, sans
+doute, l'est-elle de bonne foi. Il ne vous est pas
+interdit de lui en tenir compte. On lui a persuadé,
+là-bas, au bagne,&mdash;son père lui-même,
+en exigeant d'elle un serment de vengeance,&mdash;que
+Fédor Kachintzeff succombait à de mauvais
+traitements, à des brutalités, coïncidant avec la
+présence du gouverneur général, le prince Wladimir-Serge
+Omiroff, aujourd'hui décédé.»</p>
+
+<p>Une voix s'éleva, celle du défenseur de Tatiane
+Kachintzeff:</p>
+
+<p>&mdash;«Je vous demanderai respectueusement de
+préciser, monsieur le président. Veuillez expliquer
+au jury que Fédor Kachintzeff, cet écrivain,
+cet intellectuel, descendant d'une famille aristocratique,
+avait été soumis à un châtiment corporel,&mdash;contre
+les règlements mêmes,&mdash;au plus
+déshonorant, au plus barbare des supplices: il
+avait été f...»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span>
+Un cri affreux, déchirant... Tatiane, jetant le
+buste et les bras en avant de la cloison de bois,
+saisissait à l'épaule son avocat, arrêtait ce qu'il
+allait dire par une mimique violente et désespérée.</p>
+
+<p>Le public s'émut. Des gens se levèrent, pour
+voir ce qui arrivait. Les stagiaires, entre eux,
+chuchotaient:</p>
+
+<p>&mdash;«Son père a été fouetté, par l'ordre du
+vieux prince Omiroff.</p>
+
+<p>&mdash;Cela se fait donc encore?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi a-t-elle crié?</p>
+
+<p>&mdash;Elle devient folle quand on évoque ce souvenir.</p>
+
+<p>&mdash;Kachintzeff étant un condamné politique,
+et d'origine noble, on ne devait pas...</p>
+
+<p>&mdash;Alors?...</p>
+
+<p>&mdash;Un caprice tyrannique, abominable... Le
+malheureux n'avait pas salué le gouverneur général
+Omiroff.»</p>
+
+<p>La voix du président tout à coup s'éleva:</p>
+
+<p>&mdash;«Il résulte des rapports des médecins,
+comme de l'autopsie, que le détenu Kachintzeff
+était d'une constitution robuste, très capable de
+supporter la peine infligée,&mdash;et qu'on ne saurait
+voir dans cette peine la cause de sa mort.»</p>
+
+<p>L'avocat de Tatiane riposta aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;«L'autopsie montre-t-elle qu'un homme a
+succombé au désespoir, à la honte?»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Je ne puis, maître, vous
+laisser avancer davantage sur ce terrain. Nous ne
+<span class="pagenum"><a id="Page_120"> 120</a></span>
+faisons pas le procès d'un directeur de bagne
+sibérien, pas plus que celui du feu prince Omiroff.
+Le jury n'a pas à s'occuper de ces choses,
+qui ne le concernent pas. Il nous dira si, oui ou
+non, Tatiane Kachintzeff a pris part à un complot
+et à la fabrication d'engins destinés à faire
+périr le prince Boris Omiroff, fils de l'ancien gouverneur
+général de la province d'Irkoutsk.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le défenseur.</span>&mdash;«Mais vous-même, monsieur
+le président, déclariez que le jury devait être
+éclairé sur les faits qui auraient pu susciter chez
+la fille de Kachintzeff une idée de vengeance?»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Non pas les faits, dont nous
+ne saurions préjuger ici, mais l'impression, fausse
+ou exacte, que l'accusée en a reçue. On a pu facilement
+troubler, égarer, cette âme de quatorze
+ans. Cela n'excuserait pas son crime, mais en
+indiquerait la genèse. Nous allons, du reste,
+savoir par elle-même... Tatiane Kachintzeff,
+levez-vous.»</p>
+
+<p>La jeune Russe, retombée assise, comme en
+faiblesse, après son terrible mouvement d'angoisse,
+écarta la main dont elle se cachait le
+visage, et se dressa.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Votre père, avant de rendre
+le dernier soupir, vous imposa, à vous, presque
+enfant, une mission de vengeance?»</p>
+
+<p><span class="smcap">Tatiane.</span>&mdash;«Non, monsieur le président.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Il vous a dicté une formule
+de serment?»</p>
+
+<p><span class="smcap">Tatiane.</span>&mdash;«Non.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span>
+<span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Cependant, il a accusé?»</p>
+
+<p><span class="smcap">Tatiane.</span>&mdash;«Personne.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Il s'est plaint?»</p>
+
+<p><span class="smcap">Tatiane.</span>&mdash;«Non.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Que vous a-t-il donc dit de
+lui-même... de ses souffrances... du mal dont il
+se sentait mourir?...»</p>
+
+<p><span class="smcap">Tatiane.</span>&mdash;«Rien.»</p>
+
+<p>La fierté farouche de ce «Rien»! Un silence
+tomba. La suite de l'interrogatoire se fit attendre.</p>
+
+<p>Tous les regards se fixaient sur cette tache
+pâle qui était le visage de Tatiane, et qui se détachait
+là-bas, parmi toutes ces choses sombres,
+embues par l'atmosphère de cendre dont le triste
+jour de novembre emplissait cette salle des
+assises.</p>
+
+<p>Les trois autres accusés intéressaient moins.
+Même la brune Katerine Risslaya, dont pourtant
+la réputation de beauté s'était établie par les portraits
+publiés dans les journaux. Son type sémite&mdash;profil
+busqué, larges yeux de jais&mdash;venait
+bien en photographie. Mais l'auditoire éprouvait
+une déception à la découvrir fanée, sans jeunesse,
+bien qu'elle n'eût pas trente ans, et tellement
+dépourvue d'expression qu'avec son teint
+jaunâtre, sans nuances, on eût dit une figure
+de cire. Des deux hommes, le fiancé de Tatiane,
+Pierre Marowsky, retenait seul quelque attention.
+C'était un grand gaillard superbe, un vrai Russe,
+blond et barbu, dont le visage eût été aussi beau
+que son corps athlétique, bien proportionné, si
+<span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span>
+une double cicatrice ne l'eût un peu défiguré,
+couturant la joue droite, déformant le sourcil
+gauche, sous lequel l'&oelig;il ne regardait pas clairement,
+et, peut-être, ne voyait plus. A côté de
+lui, son camarade, blond aussi, mais très différent,
+faisait penser, avec ses traits plutôt celtiques,
+sa grosse moustache fauve, à un Vercingétorix
+halluciné. Dans le masque légendaire du
+héros arverne, deux yeux pleins de candeur et
+de rêve, des yeux très clairs, toujours perdus
+vers d'invisibles au-delà, luisaient en contraste,
+comme des fleurs tendres et mouillées sur la face
+d'un roc.</p>
+
+<p>Cependant l'interrogatoire de Mlle Kachintzeff
+se poursuivait. Ou plutôt le président continuait
+à poser des questions qui, pour la plupart, restaient
+sans réponse. La jeune fille se refusait à
+donner aucune explication sur la soirée tragique
+de la Petite-Barrerie.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous étiez venue là,» demandait le président,
+«pour assister à des expériences d'explosifs,
+et peut-être pour apprendre le maniement
+des engins meurtriers?</p>
+
+<p>&mdash;J'étais là pour obéir à un mot d'ordre que
+vous ne connaîtrez jamais. On a pu saisir quelques-uns
+d'entre nous. Mais notre idée... elle
+reste insaisissable.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des phrases. Voyons le fait. Il est
+facile à reconstituer. On a retrouvé, fort évidentes,
+sur les parois éboulées de l'espèce de
+grotte sablonneuse, les traces d'une première
+<span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span>
+explosion. Et vos complices en organisaient une
+seconde, lorsqu'une cause restée indéterminée,&mdash;peut-être
+un bruit quelconque annonçant l'arrivée
+de la police, qui vous cernait, qui allait vous
+prendre au piège,&mdash;une brusque inquiétude,&mdash;un
+faux mouvement&mdash;déterminèrent l'éclatement
+de la seconde bombe. Ses inventeurs n'eurent
+pas le temps de fuir. L'un, ce vieillard, que
+vous surnommiez le «martyr», Michel Gorlianoff,
+périt instantanément... L'autre n'eut qu'une
+main estropiée. Celui-là, Yvan Toulénine, devrait
+être sur ce banc, avec vous...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non... plutôt en face, entre les jurés
+et l'avocat général.»</p>
+
+<p>Une stupeur. Qui avait parlé?... Ce n'était pas
+la voix pure, le léger accent de Tatiane. Un son
+rauque, des consonnes dures... Pourtant cela
+venait du banc des accusés.</p>
+
+<p>Déconcerté un instant, le président se reprit
+vite.</p>
+
+<p>&mdash;«Katerine Risslaya, levez-vous.»</p>
+
+<p>L'étrange fille aux yeux de jais, aux cheveux
+bleus de juive d'Orient, étira sa silhouette misérable.
+La mise de pauvresse, la maigreur, l'air
+d'indifférence douloureuse, firent pitié.</p>
+
+<p>&mdash;«Katerine Risslaya, vous aggraverez singulièrement
+votre cas par des outrages au jury et
+à la magistrature. Je devrais même sévir immédiatement.»</p>
+
+<p>La sauvage créature interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;«Je n'ai pas outragé le jury, ni les magistrats.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span>
+&mdash;Vous les mettez au rang de votre complice
+contumace, de Toulénine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Toulénine que je voulais outrager.»</p>
+
+<p>Des rires fusèrent, mal contenus, irrésistibles.
+Du côté même de la Cour, on vit voltiger des
+sourires. La naïveté évidente, l'attitude, l'intonation,
+tout fut d'un comique énorme. Katerine
+expliqua:</p>
+
+<p>&mdash;«Je voulais dire seulement que sa place est
+avec ceux qui nous accusent. Les juges le savent
+bien que c'est un traître, que c'est lui qui nous a
+livrés.» Elle se tourna vers ses compagnons,
+dont les yeux indignés se fixaient sur elle.&mdash;«Je
+ne pouvais pas vous le dire, à vous autres,
+puisque je ne vous ai pas revus. Mais le «martyr»
+avait raison. Il nous avait averties, Tatiane,
+tu te rappelles?... Et moi, j'ai eu la preuve. Le
+soir où l'on nous a arrêtés, j'ai surpris...</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, Katerine Risslaya! Et asseyez-vous!...»
+tonna le président.</p>
+
+<p>Elle demeurait debout, les lèvres entr'ouvertes,
+hésitante, ahurie. Mais son avocat lui dit
+quelque chose à voix basse, et elle retomba sur
+son banc.</p>
+
+<p>Maintenant les accusés échangeaient furtivement
+de singuliers regards. Dans l'auditoire
+aussi, les yeux se cherchaient, troublés d'inquiétude.
+Ce Toulénine, un révolutionnaire célèbre
+qui, à plusieurs reprises, emprisonné dans son
+pays, stupéfia le monde par ses évasions audacieuses,
+ne pouvait-il pas s'être échappé une
+<span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span>
+fois de plus? Le public l'avait admis sans hésiter
+au lendemain du coup de filet dans les bois de
+la Petite-Barrerie. Mais des semaines, des mois,
+s'écoulèrent. Des doutes, des racontars, vagues
+d'abord, puis plus précis, flottèrent, prirent
+corps, venus on ne savait d'où. Quelques journaux
+d'opinions très avancées entreprirent une
+campagne. Ils se faisaient fort d'établir que le
+Toulénine de la Petite-Barrerie n'était pas le fameux
+agitateur. Celui-ci serait mort ou végéterait
+dans quelque forteresse. Et la police aurait laissé
+croire qu'il s'était échappé, pour revêtir de son
+prestige un agent provocateur, envoyé sous son
+nom parmi les réfugiés de Paris. C'est ce faux
+Toulénine qui aurait organisé les expériences
+d'explosifs, et prévenu la Sûreté Générale du lieu
+choisi pour y procéder. Quoi d'étonnant si, dès
+le lendemain des arrestations, cet homme, le vrai
+chef de la bande, avait disparu sans qu'on expliquât
+très clairement dans quelles circonstances il
+avait pu s'échapper. La déclaration de cette Katerine
+Risslaya, la brusquerie énervée du président
+lorsqu'il lui imposa silence,&mdash;il n'en fallait pas
+plus pour éveiller l'esprit frondeur, les soupçons
+malins d'un public d'assises.</p>
+
+<p>Un des principaux éléments de ce public, la
+foule des avocats, professionnellement opposée
+à la magistrature, se tient prête à fourbir toute
+arme qui entamera l'accusation. Les profanes,
+mondains, artistes, gens de plume, et les
+femmes, qui se pressent aux audiences des procès
+<span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span>
+retentissants, y apportent le sentimentalisme
+à la mode, la sceptique indulgence, qui aboutit
+maintenant, dans nos m&oelig;urs, à l'antipathie pour
+toute répression. Quand il s'agit d'un crime qualifié
+de politique, et qu'on voit au banc des accusés
+une héroïne de vingt ans, mystérieuse, d'une
+séduction âcre, tragique, comme cette laide et
+attachante Tatiane Kachintzeff, il est impossible
+qu'une atmosphère sympathique à la défense ne
+se crée pas dans la salle. Tout de suite, dès que
+fut mentionnée la trahison possible jetant là ces
+quatre malheureux, l'auditoire fut dans le même
+état d'âme que si cette trahison avait été prouvée.
+Chaque détail dont se renforçait l'hypothèse
+fut souligné par de significatifs murmures. Tel
+ce fait que les matières explosives trouvées chez
+Pierre Marowsky lui avaient été fournies par Toulénine,&mdash;ce
+que le jeune Russe ne dit pas, mais
+ce que fit établir son défenseur. Les correspondances
+compromettantes saisies chez les inculpés
+étaient plus ou moins dirigées, provoquées, ou
+même signées, par Toulénine. Les lettres écrites
+de sa main engageaient toujours à fond leurs destinataires.</p>
+
+<p>Chose bizarre!... plus on essayait de déterminer
+l'&oelig;uvre de ces quatre pauvres conspirateurs,
+plus elle échappait, pour laisser l'accusation en
+présence d'une seule action prépondérante, directrice,
+celle du seul accusé qui ne fût pas là: Toulénine.
+Et chose plus bizarre encore: il semblait
+que ceci apparaissait aux accusés, peu à peu, en
+<span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span>
+même temps qu'aux jurés et au public, et qu'ils
+en fussent, à la longue, cruellement éblouis,
+comme d'une vérité dont ils eussent éprouvé
+plus d'horreur et d'épouvante que de soulagement,
+bien qu'elle leur gagnât,&mdash;ils devaient
+le sentir&mdash;la sympathie apitoyée des auditeurs.</p>
+
+<p>La Risslaya seule prenait des airs entendus,
+doublait ses réponses de commentaires dont la
+netteté ingénue et cynique réjouissait une assistance
+de raffinés. Cette candeur de barbare provoquait
+le rire des Parisiens. Un moment vint,
+toutefois, où cette fille sauvage, née sous quelque
+tente des nomades de la steppe, parla sans soulever
+l'hilarité. Ce fut lorsque le président lui
+demanda quelles raisons elle avait eues d'entrer
+dans le complot.</p>
+
+<p>&mdash;«On vous a dit,» fit-elle (suivant fidèlement
+la tactique de Tatiane) «qu'il n'y avait pas
+de complot.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, vous étiez, le soir du 28 juin, dans
+les bois de la Petite-Barrerie, avec vos co-accusés
+ici présents?</p>
+
+<p>&mdash;J'y étais avec Tatiane.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous aviez un but, une idée? Vous
+saviez pourquoi vous deviez vous y rencontrer
+avec vos amis?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai qu'une amie.</p>
+
+<p>&mdash;Qui cela?</p>
+
+<p>&mdash;Tatiane Kachintzeff.</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu. Eh bien, qu'est-ce que
+vous alliez faire, avec Tatiane Kachintzeff, dans
+<span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span>
+la carrière de sable de la Petite-Barrerie?</p>
+
+<p>&mdash;J'y allais parce qu'elle y allait. Ce qu'on y
+ferait, ça m'était bien égal. Elle m'avait dit:
+«Viens.» D'ailleurs, la route est longue, de la
+station du chemin de fer jusque-là. Elle n'avait
+pas dîné. Je pensais que j'arriverais à la faire
+un peu manger, en marchant. J'avais pris
+quelque chose qu'elle aime: du pain avec des
+figues sèches.»</p>
+
+<p>Il y eut un petit mouvement dans l'auditoire.
+Quelle attention en ce moment! quel silence!</p>
+
+<p>La Risslaya se tourna, étonnée de ne plus entendre
+rire. On vit maintenant que, hors de sa
+misère, elle aurait été belle. Une douceur veloutée
+fondait le scintillement de ses yeux. Sa
+bouche fléchissait de tendresse quand elle nommait
+Tatiane, sa voix même changeait.</p>
+
+<p>L'étudiante, sans la regarder, baissait la tête,
+avec un effort de rigidité. Mais ceux qui l'observaient
+virent trembler sa lèvre.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Enfin, elle vous parlait, elle
+vous expliquait sa démarche?»</p>
+
+<p><span class="smcap">Katerine Risslaya.</span>&mdash;«Elle se taisait. Mais
+quand nous avons rencontré le vieux Michel,
+vous savez bien, «le martyr», et qu'il nous a
+dit: «Ne montez pas dans le bois, Toulénine
+trahit, vous êtes perdues!...»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Michel Gorlianoff vous a dit
+cela?»</p>
+
+<p><span class="smcap">Katerine.</span>&mdash;«Oui.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«A quel moment?»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span>
+<span class="smcap">Katerine.</span>&mdash;«Comme nous nous engagions
+dans le sentier qui monte à la carrière de sable.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Que fit mademoiselle Kachintzeff?»</p>
+
+<p><span class="smcap">Katerine.</span>&mdash;«Elle ne l'a pas cru. Elle l'a traité
+comme si lui-même était le traître. Mais elle s'est
+tournée vers moi, et elle m'a dit: «Si tu crains
+quelque chose, si tu as peur le moins du monde,
+ne me suis pas.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Et vous?»</p>
+
+<p><span class="smcap">Katerine.</span>&mdash;«Je l'ai suivie.»</p>
+
+<p>Un frémissement, une houle légère d'émotion.
+La Risslaya ne faisait plus rire. Un avocat se pencha
+vers son voisin:</p>
+
+<p>&mdash;«Elle a bien dit ça, cette gitane. Regardez...
+Elle est presque belle...»</p>
+
+<p>Le président reprenait:</p>
+
+<p>&mdash;«Croyiez-vous au danger?</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a toujours dans des histoires comme
+ça.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'alliez là, de gaieté de c&oelig;ur, que
+par amitié? Mais vous aviez assisté à des réunions,
+vous aviez entendu parler ceux qui vous
+associaient à leurs tristes machinations. Qu'est-ce
+qu'ils voulaient, eux?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pensez pas que je vais vous le
+dire!...»</p>
+
+<p>Ici, l'on rit un peu. Puis, aussitôt, un silence
+plus absolu, car le président posait la question:</p>
+
+<p>&mdash;«Pourquoi êtes-vous ainsi dévouée à Tatiane
+Kachintzeff?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span>
+&mdash;Parce qu'elle m'a sauvée... oui, elle m'a
+sauvé la vie. Mais elle a fait plus...»</p>
+
+<p>La pauvre fille hésita, cherchant des mots.
+Quelque chose illuminait son visage ravagé, gonflait
+son c&oelig;ur. Elle voulait parler. Mais dans
+l'impuissance d'exprimer tout ce qui resplendissait
+en elle, ses lèvres se fermèrent, et des pleurs
+ruisselèrent de ses yeux sauvages.</p>
+
+<p>&mdash;«Parlez,» insista le président, qui s'adoucit.</p>
+
+<p>Tatiane baissait maintenant la tête, à ce point
+que, derrière la balustrade de bois, on ne distinguait
+plus que sa main, sur laquelle son front
+s'appuyait.</p>
+
+<p>&mdash;«Eh bien, voilà...» proféra sourdement
+Katerine... «J'étais arrivée à Paris pour suivre
+quelqu'un, qui m'avait connue dans un café chantant,
+à Odessa... Mais il m'a quittée... Ce que je
+suis devenue...» Sa voix sombra. Un frémissement
+visible agita ses épaules.&mdash;«Une nuit, du
+côté de Montrouge, j'allais être assommée par un
+bandit qui prétendait avoir des droits sur moi,
+des droits comme on n'en a pas sur un chien qui
+vous sert,&mdash;non, mais comme le chasseur sur le
+gibier qu'il traque... A mes cris, deux passants
+accoururent: Tatiane et son fiancé, Pierre Marowsky.
+L'apache et ses amis leur tombèrent
+dessus. Ils se battirent, là... dans ce faubourg de
+Paris... Une bataille corps à corps, sanglante,
+telle que je n'en vis jamais de pire, dans les
+nuits de là-bas, le long des sentiers de la steppe,
+où les loups attendent qu'il en reste un par terre
+<span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span>
+quand la caravane s'en ira. Ils m'ont conquise,
+ils m'ont emportée. Tatiane marquait le chemin
+avec du sang, car elle avait reçu un coup de couteau.
+Depuis, elle m'a gardée, elle m'a nourrie,
+elle qui n'a pas sa suffisance. Mais elle a fait
+mieux... Cette jeune fille si pure!&mdash;Ah! on ne
+comprend pas cela, ici, qu'elle vive librement
+comme un garçon, et qu'elle aime, et soit aimée...
+et qu'elle reste pourtant comme une petite vierge
+dans la chambre de sa mère...&mdash;Cette savante...
+qui a des brevets et des diplômes... Elle m'a
+traitée dès la première minute comme si j'étais
+son égale, sa s&oelig;ur.»</p>
+
+<p>La Risslaya, ayant prononcé ce mot, crut avoir
+tout dit. Mais aucune question du président ne
+suivit immédiatement. Le silence de la vaste salle
+semblait écouter encore. Elle ajouta donc, et ce
+fut très simple:</p>
+
+<p>&mdash;«Voilà pourquoi je n'existe plus que pour
+servir Tatiane Kachintzeff.»</p>
+
+<p>Il y eut des applaudissements, que continrent
+mal les objurgations de l'huissier audiencier.</p>
+
+<p>Le président devenait soucieux. Pierre Marowsky,
+de même que sa fiancée, se renfermait
+dans un mutisme presque absolu. Quant au Vercingétorix
+visionnaire, qu'on appelait Wladimir,
+sans que jamais nul ne lui eût connu un nom de
+famille, il se lança dans des divagations humanitaires,
+plus invraisemblablement chimériques
+que toutes les élucubrations de ce genre. Il fallut
+y couper court.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span>
+Maintenant s'évoquaient les accusés qui ne
+pouvaient pas répondre. L'un en fuite... ce Toulénine,
+dont le rôle apparaissait si obscur. Et
+l'autre... celui dont le corps avait été déchiqueté
+par la bombe, le soir d'orage, le soir sinistre,
+dans les carrières de la Petite-Barrerie. Celui-là,
+Michel Gorlianoff, «le martyr», qui saurait
+jamais de quelle façon exacte il reçut la mort?...
+Lui qui, si près du rendez-vous, prévenait Tatiane
+d'une trahison probable de Toulénine... Voulut-il
+supprimer le faux frère, délivrer ses amis de ce
+péril vivant? Fût-ce lui qui détermina l'éclatement
+de l'engin, sacrifiant sa vie au salut commun?
+Fût-ce Toulénine, deviné par lui, qui le
+foudroya en échappant. Nul ne pouvait le dire.
+Pas même les complices de ces hommes, puisque,
+à la minute tragique, les quatre autres se tenaient
+à distance, attendant la déflagration, et pensant
+ne voir s'éparpiller et couler que du sable,&mdash;non
+du sang. Le long interrogatoire des inculpés
+laissait le mystère intact. Même il en épaissit les
+ombres.</p>
+
+<p>Y verrait-on plus clair à la seconde audience,
+qui comportait l'audition des témoins?</p>
+
+<p>Le principal d'entre eux, le prince Boris Omiroff,
+ne vint pas. L'accusation l'avait cité, en
+sachant fort bien qu'on n'amènerait pas facilement
+à la barre ce magnifique étranger. D'ailleurs,
+il n'avait rien à dire, prétendait ignorer tout de
+la tentative d'assassinat dirigée contre lui. Cependant,
+jusqu'à la dernière minute, le public
+<span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span>
+espéra voir et entendre ce personnage, un de
+ceux dont les moindres gestes surexcitent la curiosité
+parisienne. Sa réputation de beau Slave,
+de duelliste intrépide et heureux, de viveur aux
+fastueuses traditions, de prodigue aux revenus
+inépuisables, sa désinvolture à porter dédaigneusement
+sur sa seule tête les haines politiques
+accumulées par toute sa race, même les légendes
+inspirées par son orgueil brutal, faisaient de lui
+un des acteurs en vedette sur les tréteaux du
+monde. Ce fut un déboire lorsque le président de
+la Cour d'assises lut l'attestation des médecins,
+certifiant qu'une complication survenue durant
+la convalescence d'une grave blessure reçue en
+duel, empêchait le prince d'apporter un témoignage
+oral.</p>
+
+<p>Une certaine compensation s'offrit à cet auditoire,
+dont les visages se tendaient d'une avidité
+féroce, dont les narines humaient l'odeur du
+scandale et du crime, comme elles auraient
+humé, dans la baraque de Bidel, la puanteur des
+fauves. Ici, dans ce prétoire, entre les majestueuses
+architectures, en face de la plus haute
+justice élaborée par la conscience humaine, aussi
+bien que dans l'infecte enceinte de toile, sur les
+banquettes de bois blanc, devant les cages suintantes
+d'ordure, ces hommes raffinés, ces femmes
+élégantes, guettaient également la minute où
+l'un de leurs semblables serait broyé, moralement
+ou matériellement. Les os craqueraient,
+les chairs saigneraient, ou bien, sur le déchirement
+<span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span>
+des c&oelig;urs, les faces pâliraient, tressaillantes...
+C'était cela qu'il fallait voir.</p>
+
+<p>A défaut de ce dompteur célèbre, Boris Omiroff,
+on vit s'avancer à la barre quelqu'un qui ne
+manqua pas d'intéresser. C'était lord Frédéric
+Hawksbury.</p>
+
+<p>Dans la galerie des figures bien parisiennes, ce
+seigneur anglais tenait une place qui, depuis son
+duel avec Omiroff, le rapprochait de celui-ci. En
+effet, la blessure dont il fallut bien parler, c'était
+Hawksbury qui l'avait infligée à l'invincible bretteur.
+Et dans quelles conditions!... Lui-même,
+touché grièvement au premier feu, mais ne laissant
+pas deviner qu'il fût atteint, et tirant d'une
+main qui ne trembla pas, pendant que son autre
+main cachait, à son flanc, la trouée de la balle.</p>
+
+<p>On chuchotait son nom, et toutes les particularités
+que ce nom rappelait, tandis qu'avec son
+flegme britannique, lord Hawksbury traversait
+une partie de la salle.</p>
+
+<p>&mdash;«C'est ce richissime Anglais qui a fait jeter
+des bouquets de fleurs lumineuses à Flaviana, le
+soir du gala, au Pré-Catelan.</p>
+
+<p>&mdash;Flaviana... oui. Il en est fou.</p>
+
+<p>&mdash;On assure qu'il veut l'épouser.</p>
+
+<p>&mdash;Que non.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Elle accepterait, voyons!</p>
+
+<p>&mdash;Pas sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce à cause d'elle qu'il s'est battu avec
+Omiroff?»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span>
+L'interlocutrice, qui n'en savait rien, dit vivement:</p>
+
+<p>&mdash;«Chut!... il parle. N'entendez-vous pas?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont les questions d'identité.</p>
+
+<p>&mdash;Justement... Je voudrais savoir son
+âge.»</p>
+
+<p>Frédéric de Hawksbury déclara qu'il avait
+trente-six ans. Sur quoi, la dame qui voulait
+savoir fit une moue. Si vieux!... Elle avait dix
+ans de plus, mais s'imaginait paraître à peine la
+trentaine et se rajeunir par ce dédain.</p>
+
+<p>L'Anglais prêta serment.</p>
+
+<p>&mdash;«Dites ce que vous savez,» fit le président.</p>
+
+<p>&mdash;«Ce que je sais?...» répéta Hawksbury,
+merveilleusement à son aise et calme. Un accent,
+qui n'allait pas jusqu'au ridicule, s'accordait
+avec sa voix, avec sa physionomie glabre et régulière
+d'Anglo-Saxon, ajoutait à son exotisme si
+caractéristique.</p>
+
+<p>&mdash;«Oui,» reprit le président. «C'est vous,
+lord Hawksbury, qui avez demandé d'être entendu
+comme témoin. Et vous l'avez demandé si
+tard que l'instruction était close.</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait la rouvrir,» observa Hawksbury.
+«Le juge m'aurait entendu... voilà. L'instruction
+était rouverte.»</p>
+
+<p>Le rire, éteint depuis la Risslaya, se réveilla
+faiblement.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Pourquoi n'avez-vous pas
+souhaité de parler plus tôt?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span>
+&mdash;Parce que je n'avais pas reçu la lettre de
+ma cousine.»</p>
+
+<p>On rit plus haut. Frédéric se tourna, à demi,
+dédaigneux:</p>
+
+<p>&mdash;«Les auditoires français ont le rire facile.
+Ma cousine, monsieur le président, est lady Maud
+Carington. Elle voyage... assez loin. Je ne veux
+pas dire loin par la distance... Rien n'est loin
+sur un pauvre petit globe comme la terre. Mais
+les communications ne vont pas vite. Elle allait
+au Japon, par les Indes anglaises, la région himalayenne,
+le Thibet, la Chine.</p>
+
+<p>&mdash;Votre cousine est intéressée au procès
+actuel?» demanda le président, non sans quelque
+scepticisme.</p>
+
+<p>&mdash;«Ma cousine était fiancée au prince Omiroff,
+monsieur le président.»</p>
+
+<p>Un mouvement se produisit, même sur les
+sièges de la Cour.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Vous dites «était», monsieur.
+Ne l'est-elle plus?</p>
+
+<p>&mdash;Elle l'était à Paris, au mois de mai. Je ne
+sais si elle l'est, en Chine, au mois de novembre.
+Ce n'est pas mon affaire.»</p>
+
+<p>L'hilarité, cette fois, fut plus discrète. L'observation
+ironique de l'Anglais sur les auditoires
+de France cinglait encore.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Cette jeune fille... vous l'appelez...
+pardon?...»</p>
+
+<p><span class="smcap">Lord Hawksbury.</span>&mdash;«Lady Maud Carington.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Lady Maud Carington connaissait-elle
+<span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span>
+quelques-unes des menaces qu'on
+adressait au prince? Car il en recevait... la plupart
+anonymes.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Lord Hawksbury.</span>&mdash;«Pour les menaces...
+j'ignore. Mais, lady Maud connaissait personnellement
+mademoiselle Tatiane Kachintzeff.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Comment?»</p>
+
+<p><span class="smcap">Lord Hawksbury.</span>&mdash;«Mademoiselle Kachintzeff
+lui donnait des leçons de russe.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah!...» s'écria le président, non sans
+un accent de triomphe. «Ainsi l'accusée avait
+trouvé ce moyen de s'introduire parmi les plus
+proches relations de celui dont elle méditait la
+mort. La perfidie se glissait là, près d'une jeune
+fille, d'une fiancée!...»</p>
+
+<p>Sous le regard foudroyant du magistrat, l'étudiante
+russe eut un geste de dénégation.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Allons donc! Taxerez-vous
+de fausseté la déposition de lord Hawksbury?</p>
+
+<p>&mdash;Pardon!» s'écria le témoin, «ce n'est pas
+contre ma déposition que mademoiselle Tatiane
+proteste. C'est contre votre interprétation, monsieur
+le président.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous,» prononça le magistrat,
+un peu décontenancé par le ton glacial de l'Anglais
+et le sourire de l'assistance.</p>
+
+<p><span class="smcap">Lord Hawksbury.</span>&mdash;«Lorsque mademoiselle
+Kachintzeff accepta de donner des leçons à ma
+cousine, c'était tout simplement pour gagner sa
+vie, et, sans doute, celle de son amie, mademoiselle
+<span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span>
+Risslaya. Elle ignorait que lady Maud fût
+la fiancée du prince Omiroff...»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Qui vous le garantit?»</p>
+
+<p><span class="smcap">Lord Hawksbury.</span>&mdash;«Le jour où elle l'apprit,
+par hasard, elle se retira, cessa de voir mes
+parentes.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Vos parentes?»</p>
+
+<p><span class="smcap">Lord Hawksbury.</span>&mdash;«Oui, lady Maud et sa
+mère, la duchesse de Carington.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Mais que dit-elle à son élève?»</p>
+
+<p><span class="smcap">Lord Hawksbury.</span>&mdash;«Qu'elle la plaignait profondément.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Singulière pitié, d'une malheureuse
+pour une jeune fille des plus comblées.
+Pitié plutôt insolente.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Lord Hawksbury.</span>&mdash;«Permettez, monsieur le
+président. La pitié ne va pas nécessairement de
+l'opulence à la misère. Elle va du caractère fort,
+qui se sent au-dessus de l'épreuve, au c&oelig;ur fragile,
+que le malheur menace.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Le malheur, en l'espèce,
+était d'épouser le prince Omiroff. Une preuve nouvelle
+de la haine que l'accusée porte au prince.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Lord Hawksbury.</span>&mdash;«Ou de l'intérêt qu'elle
+porte à ma cousine.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Messieurs les jurés apprécieront.
+Est-ce tout ce que vous aviez à nous communiquer,
+monsieur?»</p>
+
+<p><span class="smcap">Lord Hawksbury.</span>&mdash;«Pardon. J'ai à vous communiquer
+la lettre de ma cousine.»</p>
+
+<p>En vertu de son pouvoir discrétionnaire, le
+<span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span>
+président ordonna que cette lettre serait versée
+aux débats, et qu'on allait en donner immédiatement
+lecture au jury. Comme elle était écrite en
+anglais, on introduisit un traducteur juré, tandis
+que le membre de la Chambre des Pairs allait
+s'asseoir à côté du précédent témoin.</p>
+
+<p>Lady Maud Carington avait appris, au fond de
+l'Extrême-Orient, plus de deux mois après l'événement,
+le drame sanglant de la Petite-Barrerie
+et l'arrestation de son ancienne maîtresse de
+russe. Elle envoyait à son cousin une sorte d'attestation,
+qu'il eût à produire devant qui de droit,
+exprimant la profonde estime et l'attachement
+véritable voués par elle à l'étudiante.</p>
+
+<p>«<em>J'ai rarement rencontré</em>», écrivait-elle, «<em>une
+personne d'âme si parfaitement droite et haute. Je ne
+préjuge pas de ce qu'elle a pu faire, mais je jurerais
+que les motifs en sont respectables. Vous qui le savez
+comme moi, Freddy, je vous prie d'aller le déclarer
+aux juges.</em>»</p>
+
+<p>A la fin de cette lecture, lord Hawksbury fut
+rappelé à la barre.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Votre cousine dit que vous
+connaissez l'accusée. Est-ce exact?»</p>
+
+<p><span class="smcap">Lord Hawksbury.</span>&mdash;«J'ai rencontré plusieurs
+fois mademoiselle Tatiane au château de Beauplan,
+où demeuraient ces dames, et je savais
+que la duchesse de Carington et sa fille en étaient
+positivement enthousiasmées.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Vous partagiez leur enthousiasme?»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span>
+<span class="smcap">Lord Hawksbury.</span>&mdash;«J'ai beaucoup de déférente
+considération pour mademoiselle Kachintzeff.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Ainsi, dans une famille
+comme la vôtre, appartenant à la plus ancienne
+noblesse, conservatrice par tradition, cette anarchiste
+russe ne vous apparaissait pas comme une
+dangereuse révolutionnaire? Sans doute cachait-elle
+bien ses idées.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Lord Hawksbury.</span>&mdash;«Elle ne les cachait pas.
+L'absolue franchise de mademoiselle Tatiane
+était une des raisons de notre estime.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Lady Maud, en écrivant sa
+lettre, ne savait pas que l'assassinat de son fiancé
+fût l'objet du complot de la Petite-Barrerie.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Lord Hawksbury.</span>&mdash;«Je ne pourrais vous le
+dire.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Sans doute eût-elle modifié
+le tour chaleureux de son certificat.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Lord Hawksbury.</span>&mdash;«Pour l'honneur de lady
+Maud, je veux croire que non. Elle décrit ce
+qu'elle a pensé de mademoiselle Tatiane pendant
+les leçons de russe. C'est un fait psychologique.
+Rien d'ultérieur ne lui permettrait de le défigurer.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Je vous remercie, milord
+Hawksbury.»</p>
+
+<p>Quel contraste entre le témoin qui s'éloignait
+de la barre et la personne que, maintenant, l'huissier
+audiencier y appelait. L'Anglais,&mdash;haute
+stature sèche et fine, tête modelée par des siècles
+<span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span>
+de race, allure altière, élégance de tenue: redingote,
+pantalon foncé, haut-de-forme étincelant,
+grosse cravate de soie piquée d'une perle,&mdash;croisa
+une femme du peuple, vêtue d'un deuil
+vulgaire, et dont la face boucanée, mâchurée de
+rides, révélait des années de rude travail, dans
+une atmosphère aux alternatives violentes.</p>
+
+<p>&mdash;«Votre nom?» demanda le président.</p>
+
+<p>R.&mdash;«Jouin... la veuve Jouin.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Il n'y a pas longtemps que
+vous êtes veuve?»</p>
+
+<p>R.&mdash;«Six mois, monsieur.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Votre mari était le patron
+d'un atelier pour l'émeulage des limes?»</p>
+
+<p>R.&mdash;«Oui.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Qui dirige cet atelier aujourd'hui?»</p>
+
+<p>R.&mdash;«Moi.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Votre âge?»</p>
+
+<p>R.&mdash;«Quarante ans.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Vous jurez de dire la vérité?
+Vous n'êtes ni parente ni alliée des accusés? Vous
+n'avez pas été à leur service, ni eux au vôtre?»</p>
+
+<p>R.&mdash;«Mais... monsieur le président...»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Quoi?»</p>
+
+<p><span class="smcap">La femme jouin.</span>&mdash;«Pierre Marowsky... Il travaillait
+chez nous.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Ça ne s'appelle pas «être
+au service». Prêtez serment. Levez la main
+droite... madame... la main droite. Otez votre
+gant.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span>
+La pauvre femme tira son gant de filoselle
+noire.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Votre mari... «le père
+Jouin», comme on l'appelait à la Chapelle, est
+mort d'un accident?»</p>
+
+<p>R.&mdash;«Oui.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Quel accident?»</p>
+
+<p>R.&mdash;«Il a été tué par l'explosion de sa
+meule.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Vous avez des enfants, n'est-ce
+pas?»</p>
+
+<p>R.&mdash;«J'avais deux fils.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Vous en avez perdu un?»</p>
+
+<p>R.&mdash;«J'ai perdu les deux.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Ah! d'après le dossier, il me
+semblait...»</p>
+
+<p>R.&mdash;«J'ai appris la mort de l'aîné la semaine
+dernière.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Mais il n'avait que dix-sept
+ans?»</p>
+
+<p>R.&mdash;«Oui. Il était allé s'embaucher en province,
+rapport à la mort de son père. Ça y faisait
+mal, à c't'enfant, parce qu'il avait répondu au
+patron: «Moi, travailler sur une meule fêlée,
+jamais!» Alors le père Jouin s'y était mis à sa
+place, et c'est comme ça que le malheur est arrivé
+à l'un plutôt qu'à l'autre. Alors, Prosper, le
+gamin, est parti pour la Somme, où nous avons
+des parents. Il est entré à l'usine de Gamache,
+et...»</p>
+
+<p>Elle eut un geste, que le président interpréta:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span>
+<span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Un accident, lui aussi?»</p>
+
+<p>R.&mdash;«Oui, six mois après le père, jour pour
+jour. Sa meule a explosé, l'a coupé en deux.»</p>
+
+<p>La femme n'eut pas de larmes. Sa voix ne
+trembla guère. Mais ceux qui l'entendirent n'oublieront
+pas.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Et... votre autre fils?...»</p>
+
+<p>R.&mdash;«Le cadet?... C'est le printemps dernier.
+Il avait douze ans, pas de raison... Il faisait
+l'espiègle, dans l'atelier... Une courroie
+l'a pris... C'est pas long, monsieur le président.»</p>
+
+<p>Encore une fois, dans la salle où les hommes
+jugent, proportionnent les responsabilités et les
+peines, un silence écrasant tomba. La petite
+silhouette noire, à la barre des témoins, se faisait
+plus petite, semblait vouloir rentrer sous
+terre. Gênée d'avoir dû révéler l'atrocité de son
+sort, la veuve Jouin se recroquevillait, prenait
+une humble attitude, comme pour s'excuser, devant
+la pompeuse assistance, d'avoir tant de formidable
+grandeur, de porter une couronne tellement
+imposante et ensanglantée. Ses épaules se
+voûtaient un peu dans la «confection» de drap
+noir, et, sous la capote de crêpe achetée chez
+une mercière de faubourg, on voyait s'incliner
+son cou, maigre, brunâtre, cordé comme un
+filin, sur lequel erraient de petites mèches prématurément
+grisonnantes.</p>
+
+<p>Après quelques mots, qui voulurent être pitoyables,
+mais qui parurent piteux&mdash;la vision
+<span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span>
+d'horreur ayant été trop forte,&mdash;le président
+poursuivit son interrogatoire:</p>
+
+<p>&mdash;«Les ouvriers, chez vous, madame Jouin...
+quelles sont leurs idées?... ont-ils un mauvais
+esprit?»</p>
+
+<p>Des rumeurs s'élevèrent. La salle bourdonna
+comme une cloche, après le choc du marteau. Le
+président, ainsi avisé de sa maladresse, s'irrita.</p>
+
+<p>&mdash;«Brigadier,» cria-t-il au chef des municipaux,
+«faites entrer vos hommes, qui sont là,
+dehors. Et si quelqu'un manifeste, qu'on l'emmène.»
+Puis, revenant au témoin:&mdash;«Saviez-vous
+que Pierre Marowsky fût un anarchiste, un
+partisan de l'action directe?»</p>
+
+<p>La veuve répondit:</p>
+
+<p>&mdash;«Je ne sais pas ce que c'est que l'action
+directe. Pierre Marowsky est Russe. Mais nous
+sommes obligés d'embaucher souvent des étrangers.
+Les Français ne veulent plus être émeuleurs
+de limes. C'est trop dur.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Faisait-il de la propagande
+nihiliste?»</p>
+
+<p>R.&mdash;«Il faisait son travail, monsieur. Et
+c'est quelque chose, le «travail dans les bottes»,
+comme nous disons. On ne s'entend pas, d'abord.
+Quelle propagande ferait-on? Les meules crient
+plus fort que les hommes.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Mais dehors?... au cabaret?...»</p>
+
+<p>R.&mdash;«Les émeuleurs ne vont pas au cabaret,
+monsieur le président. Celui qui aurait bu une
+<span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span>
+fois, ne boirait pas deux. La meule y mettrait
+bon ordre.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«C'est donc un métier de
+héros que le vôtre?»</p>
+
+<p>Le ton, que l'on crut ironique, provoqua des
+murmures. Mais, aussitôt, ils s'apaisèrent. Car,
+tranquille, la femme répondait:</p>
+
+<p>&mdash;«Comme beaucoup de métiers dangereux,
+monsieur le président.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Qu'avez-vous donc à dire de
+Pierre Marowsky?»</p>
+
+<p>R.&mdash;«C'était un ouvrier modèle. Toujours le
+premier au poste, le dernier à partir. Comme il
+est d'une force extraordinaire, on comptait sur
+lui dans tous les mauvais cas. Le jour où mon
+pauvre mari est mort, Pierre Marowsky a risqué
+sa vie pour nous autres. Il s'agissait d'arrêter le
+noyau disloqué de la meule, qui tournait à sa
+vitesse d'enfer et allait sauter d'une minute à
+l'autre. Pierre s'est avancé tout auprès, ce que
+personne n'osait, pour débrayer, comme on fait
+chez nous, à la pièce de bois.»</p>
+
+<p>Un crépitement de bravos.</p>
+
+<p>&mdash;«Je vais faire évacuer la salle!» clama
+le président. «Encore une question, madame.
+Cette blessure, dont Marowsky porte une double
+cicatrice à la figure, l'a-t-il reçue chez vous, dans
+l'exercice de son métier?»</p>
+
+<p>La directrice de l'atelier d'émeulage hésita.
+Son regard inquiet, embarrassé, chercha celui
+du fiancé de Tatiane, ne le rencontra pas.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span>
+<span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Vous êtes ici, madame, pour
+dire la vérité.»</p>
+
+<p>R.&mdash;«Mais il a dû la dire, lui, à l'instruction.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Il a refusé de répondre sur
+ce point. Allons, je vois que vous savez quelque
+chose... Parlez. Vous avez juré de dire toute la
+vérité.»</p>
+
+<p>R.&mdash;«Cette blessure, monsieur le président,
+on la lui a faite dans son pays.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Qui cela... on?... le savez-vous?»</p>
+
+<p>R.&mdash;«Des réfugiés en ont parlé devant moi.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Alors?...»</p>
+
+<p>R.&mdash;«Pierre Marowsky se trouvait en prison,
+pour ses opinions. Dans cette prison, c'était défendu
+de mettre la tête à la fenêtre. Il a voulu
+voir...»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Quoi?»</p>
+
+<p>R.&mdash;«Un chef, un officier, qui passait.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le président.</span>&mdash;«Eh bien?»</p>
+
+<p>R.&mdash;«Ce chef a donné l'ordre à la sentinelle
+de tirer...»</p>
+
+<p>Un «oh!» de révolte remua la salle, comme
+une houle. Sans y faire attention, cette fois, le
+président demanda:</p>
+
+<p>&mdash;«Vous a-t-on dit le nom de l'officier?»</p>
+
+<p>R.&mdash;«C'était un prince... Comment, déjà?...
+Un de ces noms de là-bas, en off... Obiroff...
+Amiroff... Ah! et Boris... J'y suis maintenant:
+Boris Omiroff.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span>
+&mdash;Merci, madame. Vous pouvez vous retirer,»
+dit le président.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Le surlendemain, après le réquisitoire et les
+plaidoiries, le jury s'enferma dans sa salle de
+délibérations, où il resta plus de deux heures. Il
+en revint pour déclarer non coupables Tatiane
+Kachintzeff, Katerine Risslaya et Wladimir,
+l'illuminé. Des applaudissements retentirent.
+Mais ils se changèrent en murmures quand le
+chef du jury proclama la culpabilité de Pierre
+Marowsky, complice dans la fabrication des
+bombes et la préparation d'un assassinat. Avec
+indifférence, on écouta la même phrase appliquée
+à Toulénine, l'absent. Chacun d'eux&mdash;Toulénine
+par contumace&mdash;fut condamné à cinq
+ans de réclusion.</p>
+
+<p>Et les belles dames, en sortant, tiraient du
+petit sac d'or ou de perles un minuscule mouchoir.
+Car le dernier spectacle était celui de
+Tatiane prenant dans ses deux mains les mains
+de son fiancé, et, échangeant avec lui un regard
+que les tendres spectatrices imaginaient ruisselant
+de larmes, faute d'en pouvoir discerner la
+flamme héroïque, la merveilleuse énergie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h2>VI<br />
+<span class="medium">LA MÈRE</span></h2>
+</div>
+
+<p>&mdash;«Allons... ma Flaviana... dis... ç'a été
+triomphal, cette répétition générale des <cite>Elfes</cite>?»</p>
+
+<p>Les petites mains amaigries de Bertile tremblaient
+lorsque la fillette prononça cette phrase.
+Ah! comme elle-même ressemblait à un elfe, à
+une ombre légère, la mignonne danseuse du premier
+quadrille! Étendue sur la chaise longue,
+dans sa jolie chambre, en face du parc Monceau,
+boulevard de Courcelles, Bertile, toute mince,
+diaphane et pâle, semblait se dissoudre dans les
+mousselines de son peignoir et le linon des
+souples coussins.</p>
+
+<p>Flaviana, la regardant, retenait des larmes. La
+pauvre petite! Elle s'était tant réjouie de danser
+dans les <cite>Elfes</cite>!... Et voici que la répétition générale
+avait eu lieu&mdash;un gros succès,&mdash;sans que
+l'enfant prît la tête de son premier quadrille, où
+déjà on la regardait comme une petite étoile,&mdash;une
+étoile de cinq ou sixième grandeur. Hier
+soir, pendant les heures d'émotion, d'emballement,
+de joie, de peur et d'ivresse, Bertile, si
+passionnée pour son art, était là, toute seule,
+<span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span>
+dans ce lit. Combien amèrement elle avait dû y
+pleurer! Ce matin, elle essayait de crâner, de
+sourire, pour ne pas affliger sa petite mère
+d'adoption. Mais celle-ci détourna les yeux, ne
+voulant pas voir les doigts effilés s'agiter si douloureusement
+autour d'un ruban qu'ils nouaient
+et dénouaient, énervés, fébriles, tandis que la
+jeune malade s'appliquait à feindre l'insouciance.</p>
+
+<p>&mdash;«Triomphal... c'est beaucoup dire,» corrigea
+la célèbre danseuse. «Mais le public,&mdash;ce
+public délicat de répétition générale&mdash;a très
+chaleureusement accueilli l'&oelig;uvre.</p>
+
+<p>&mdash;Et ses interprètes,» appuya Bertile avec
+une tendre malice.</p>
+
+<p>&mdash;«Et ses interprètes,» acquiesça l'étoile,
+souriante.</p>
+
+<p>&mdash;«Allons, ma grande, ma sublime Flaviana,
+dis-moi donc qu'on t'a acclamée. Ah! dis-le...
+Raconte... La salle debout, enthousiasmée, criant
+ton nom parmi les applaudissements, les bravos!...
+Et les rappels... dis!... les rappels...
+Quand tu reviens, avec ta grâce, ton sourire, ton
+air inimitable de gratitude, de modestie... de
+fierté... que le théâtre croule... que tous les
+c&oelig;urs t'adorent... Ah! pourquoi me prives-tu
+de cela, ma Flaviana?... Ta gloire... l'amour
+que tu inspires, n'est-ce pas cela qui me console
+de tout!...»</p>
+
+<p>Bouleversante consolation, qui fit éclater en
+sanglots la pauvre petite danseuse. L'émoi fut
+trop poignant. Toute sa jeune vie défaillante,
+<span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span>
+menacée, et la désespérance infinie de son c&oelig;ur,
+ne résistèrent pas à ce tableau d'une destinée
+qui, naguère encore, était son rêve.</p>
+
+<p>&mdash;«Ah! Flaviana... Flaviana!... Tu vas croire
+que je pleure par égoïsme, que je ne suis pas sincère...
+que je ne préfère pas ton bonheur, ton
+succès, à la joie de vivre, à l'espoir d'être moi-même
+heureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu vivras!... Mais tu seras heureuse,
+toi aussi!... Mais je sais bien comment tu
+m'aimes!... Chérie... chérie... calme-toi!...»
+chuchotait la tendre femme, pressant contre elle
+le buste gracile, dont elle sentait toute la fine
+ossature, posant ses lèvres sur le front moite, sur
+la joue fiévreuse, imprégnée du sel des larmes.</p>
+
+<p>La fillette se serra contre elle, goûta la douceur
+d'être câlinée, rassurée, puis, séchant ses
+yeux avec un petit mouchoir en tapon, elle essaya
+de sourire, pour demander:</p>
+
+<p>&mdash;«Raconte, Flaviana, raconte... Tu as eu
+beaucoup de fleurs?</p>
+
+<p>&mdash;Ma loge en était pleine.</p>
+
+<p>&mdash;Et, comme d'habitude, je parie, tu en as
+fait porter chez la pauvre Sylvanie, qui est si
+triste de ne plus arriver à cacher son âge, et qui
+attend avec désespoir d'être remerciée d'un jour
+à l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne Flaviana! Mais tu enlèves les cartes.
+Elle ne s'étonne pas, à la fin, de ces hommages
+anonymes? Elle ne se doute pas?...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span>
+&mdash;J'ai peur que si. Ou bien on l'a blaguée. Tu
+ne sais pas ce qu'elle a imaginé, cette fois?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?...</p>
+
+<p>&mdash;D'épingler tout de suite à une des corbeilles
+la carte de visite d'un des abonnés les plus chics.
+Et de qui?... devine...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dis-moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Du prince Omiroff.</p>
+
+<p>&mdash;Ça c'est drôle!...» cria Bertile, en riant cette
+fois du vrai rire éclatant et joyeux de son âge.
+«Mais où l'avait-elle prise, cette carte!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas un objet rare dans les coulisses
+du National-Lyrique. Elle aura chipé ça
+quelque part, d'avance, avec préméditation.»</p>
+
+<p>Les deux danseuses s'égayèrent sans méchanceté
+de cette supercherie. Puis, Bertile, tout à
+coup songeuse, murmura:</p>
+
+<p>&mdash;«Le prince Omiroff... Ah! comme je voudrais
+savoir...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Si ce qu'on prétend est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'on prétend?... à propos de lui?...</p>
+
+<p>&mdash;A propos de lui... et... de toi.»</p>
+
+<p>Flaviana reprit la fillette dans ses bras, l'appuya
+de nouveau contre son épaule.</p>
+
+<p>&mdash;«Écoute...» chuchota l'étoile à l'oreille de
+sa petite amie, bien bas, les lèvres dans les cheveux
+fous...&mdash;«Je vais te le dire, ce que tu veux
+savoir. J'ai confiance en toi... Tu es ma s&oelig;ur
+maintenant... Tu garderas mon secret?...</p>
+
+<p>&mdash;Je te le jure.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span>
+&mdash;Eh bien, Boris Omiroff ne m'a jamais
+aimée, comme on l'affirme au hasard. C'est son
+frère Dimitri, qui m'a aimée. Je n'étais pas beaucoup
+plus âgée que tu ne l'es aujourd'hui. Il m'a
+épousée.</p>
+
+<p>&mdash;Épousée!..</p>
+
+<p>&mdash;Certes.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es princesse Omiroff?...</p>
+
+<p>&mdash;Non. Car mon mari a cessé d'être prince
+pour me faire sienne. Notre union fut cause de sa
+disgrâce. Il perdit son titre, ses biens. Hélas! il
+ne les a recouvrés que pour mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'étions pas mariés depuis un an,
+lorsque la guerre contre le Japon éclata. Dimitri
+voulut partir. Il prit du service comme simple
+soldat. Mais sa conduite fut tellement admirable,
+il tenta une si audacieuse diversion pour dégager
+Port-Arthur, ce fut si héroïque, si étonnant, que
+le tsar lui rendit sa faveur, lui restitua titre,
+fortune, tout... Peut-être n'eut-il pas le temps de
+savoir qu'il rentrait en grâce. Presque aussitôt il
+fut tué.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... Et toi, toi... Flaviana?</p>
+
+<p>&mdash;Moi?... J'avais quitté le théâtre pour vivre
+un songe de bonheur tel qu'il n'en existe pas de
+pareil sur terre... Le songe fut court. Je me retrouvai
+seule au monde, méprisée par la famille
+de mon mari, qui ne voulait pas me connaître. Je
+repris ma carrière de danseuse.</p>
+
+<p>&mdash;Tu y es étoile. Ça vaut une couronne princière.
+<span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span>
+Mais pourquoi le secret que tu gardes?
+N'as-tu pas été mariée? Tu as le droit...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas le droit de faire monter une
+princesse Omiroff sur les planches. D'abord...
+je ne fus jamais princesse. A quoi bon parler
+d'un mariage qui ne me laisse pas même un
+nom?...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, si ton mari a repris son titre
+avant de mourir?... Et sa fortune, dis... Ça
+devait être énorme, la fortune d'un prince russe?</p>
+
+<p>&mdash;Chut!... Tais-toi... Je ne sais... J'ignore
+les lois de son pays. J'ai eu l'amour de cet être
+adorable... Et son estime, puisqu'il m'éleva jusqu'à
+lui... C'est assez pour que je garde cette
+fierté de c&oelig;ur, cette pureté de vie, que les Parisiens
+ne comprennent pas.»</p>
+
+<p>Bertile étreignit plus tendrement sa grande
+amie.</p>
+
+<p>&mdash;«Oh!» soupira-t-elle, «comme tu dois
+être heureuse!</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai été.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu as eu cela, ce sort merveilleux,»
+insista l'enfant qui ne concevait rien sinon
+l'éblouissement de l'aventure.</p>
+
+<p>&mdash;«Je l'ai payé si cher!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que le prince Boris,&mdash;ton beau-frère
+en somme,&mdash;est méchant pour toi?</p>
+
+<p>&mdash;Ni méchant ni bon. Il m'ignore. Quand il
+me rencontre, dans les coulisses, il me salue
+comme il saluerait une autre femme, qu'il connaîtrait
+de vue, tout au plus. Il a eu un bon
+<span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span>
+mouvement pour moi, autrefois... Mais cela n'a
+pas duré.</p>
+
+<p>&mdash;Quel bon mouvement?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a témoigné une véritable sollicitude
+après le départ de son frère pour la Mandchourie...
+Mais les circonstances étaient spéciales...»</p>
+
+<p>Flaviana hésita, s'interrompit. Bertile attendait.
+L'étoile coupa court:</p>
+
+<p>&mdash;«Ne parlons plus de tout cela, veux-tu?»</p>
+
+<p>Un instant de silence. Les deux charmantes
+créatures rêvaient, blotties l'une contre l'autre.
+Elles rêvaient de l'amour, de leur jeunesse brève,
+de la vie qui vous surprend et qui passe... Chacune
+croyait entendre trembler le c&oelig;ur de l'autre.
+A la fin, Bertile proféra, très bas:</p>
+
+<p>&mdash;«Quand on a aimé autant que tu as aimé
+le prince Dimitri, est-ce qu'on peut guérir, oublier?...»</p>
+
+<p>Une flamme ardente brûla les joues de Flaviana,
+monta jusqu'à son front. Elle se détacha,
+comme blessée.</p>
+
+<p>&mdash;«Pourquoi me poses-tu cette question?»</p>
+
+<p>Bertile retomba en arrière, sur ses coussins.
+Ses yeux se mouillèrent. Elle dit seulement:</p>
+
+<p>&mdash;«Pour savoir.»</p>
+
+<p>Flaviana la regarda, aussi pâle maintenant que
+la petite malade.</p>
+
+<p>&mdash;«Quand on a souffert,» murmura-t-elle,
+«il n'y a qu'un sentiment où le c&oelig;ur puisse
+encore se prendre: la pitié.»</p>
+
+<p>Sur les paupières humides de Bertile, lentement
+<span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span>
+le voile des paupières s'abaissa. On eût dit
+que l'énigmatique réponse lui suffisait. Mais son
+mince visage aux yeux clos exprima soudain une
+douleur au-dessus de son âge. Une crispation
+désolée fit fléchir la bouche, dont les commissures
+tressaillaient. Flaviana, interdite, anxieuse,
+se pencha. Et elle entendit alors ces mots s'échapper,
+avec une intonation un peu amère, des
+lèvres ingénues:</p>
+
+<p>&mdash;«Moi... si je perdais un tel amour... je
+sens que j'en mourrais.</p>
+
+<p>&mdash;Bertile... Quelle enfant impressionnable!...
+Ce que je t'ai dit t'a trop émue... Voyons, petite
+folle... Sais-tu ce que c'est qu'aimer?... Parle-t-on
+ainsi de mourir?» grondait tendrement Flaviana,&mdash;elle-même
+troublée par l'accent, par
+l'expression, par l'air véritablement de mourante
+où, tout à coup, s'aggravaient les mots, la voix,
+l'aspect de la jeune fille.</p>
+
+<p>Mais à la porte, on frappa. La femme de
+chambre venait annoncer le docteur Delchaume.</p>
+
+<p>Le nom résonna étrangement. Flaviana et
+Bertile craignirent de se regarder. Pourtant elles
+se regardèrent, malgré elles. Alors, précipitamment,
+comme pour rompre un malaise, la petite
+malade s'écria</p>
+
+<p>&mdash;«Ce n'est pas pour moi qu'il vient ce matin.
+Il avait demandé ton heure, pour causer avec
+toi... D'ailleurs, je suis guérie. Pas besoin...</p>
+
+<p>&mdash;Mieux vaut qu'il te voie d'abord, ma chérie.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non!...»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span>
+Bertile se défendit avec une obstination si frémissante,
+que Flaviana céda:</p>
+
+<p>&mdash;«Eh bien, soit. Mais je vais lui dire que
+notre Bertile n'est pas sage, qu'elle est bien fiévreuse
+ce matin.»</p>
+
+<p>En effet, ce furent ses premières paroles à leur
+ami, dans le petit salon.</p>
+
+<p>&mdash;«Cette pauvre enfant a-t-elle eu quelque
+chose qui l'ait énervée?» demanda le jeune docteur.</p>
+
+<p>Une ombre rose passa sur le délicat visage, au
+teint mat, de la célèbre danseuse.</p>
+
+<p>&mdash;«Je crains qu'elle ne commence à prendre
+peur, à regretter...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?» demanda Raymond.</p>
+
+<p>&mdash;«Le bonheur, qu'elle n'aura pas connu...
+la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre fillette!...» soupira le jeune
+homme.</p>
+
+<p>&mdash;«Vraiment?... Nous ne la sauverons
+pas?...»</p>
+
+<p>A cette question balbutiée, Raymond ne répondit
+que par un geste de découragement vague.
+Ses yeux, pleins d'un souci brûlant, s'attachaient
+à ceux de Flaviana. Le c&oelig;ur de cet homme débordait
+de tout autre chose que de préoccupations
+professionnelles. Même l'état de sa gentille
+malade, préférée à cause de celle qui la protégeait,
+ne s'imposait pas à sa pensée. Pour lui,
+en ce moment, il ne s'agissait guère de Bertile.</p>
+
+<p>&mdash;«Voilà plusieurs jours que vous cherchez
+<span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span>
+à me parler, Raymond, sans que nous ayons
+pu...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... Vous aviez votre travail, vos répétitions,
+vous dansiez le soir. Et moi... en dehors
+des obligations de ma clientèle, j'ai eu ce procès,
+que j'ai voulu suivre...</p>
+
+<p>Quel procès?...</p>
+
+<p>&mdash;Les anarchistes russes... le drame de la
+Petite-Barrerie...</p>
+
+<p>&mdash;Ces misérables vous intéressaient?</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites pas «ces misérables», Flaviana.
+Il y a des dessous terribles à cette aventure. Ah!
+qu'il est difficile de juger! Tatiane Kachintzeff et
+son fiancé Pierre Marowsky... je les ai vus de
+près... Ce sont des êtres d'abnégation, de pureté,
+d'héroïsme... Enfin... laissons. L'une est acquittée,
+l'autre en prison. Le dernier mot n'est pas
+dit. Une sentence humaine... est-ce que cela
+résout quelque chose? Flaviana... moi aussi,
+j'ai été un juge. Moi aussi, j'ai pesé dans la
+balance. Et... je me suis trompé.»</p>
+
+<p>Le beau regard de velours sombre interrogea
+Raymond, avec gravité, avec étonnement,&mdash;avec
+quelque chose de plus: une souriante confiance,
+qui doutait de le trouver jamais dans
+l'erreur.</p>
+
+<p>&mdash;«Flaviana...» poursuivit-il.</p>
+
+<p>Mais la jeune femme l'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;«Voulez-vous me faire un immense plaisir,
+mon cher ami?</p>
+
+<p>&mdash;En doutez-vous?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span>
+&mdash;Eh bien, ne m'appelez pas Flaviana,&mdash;mon
+nom de théâtre. Appelez-moi Flavienne.
+C'est mon vrai nom, à moi. C'est celui que
+maman me donnait. Vous serez le seul. Personne
+ne m'appelle plus ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Chère Flavienne...» murmura Delchaume.</p>
+
+<p>Troublée par ce qu'elle lut dans les yeux du
+jeune homme, la fière artiste détourna les siens,
+tandis qu'ardemment il lui disait:&mdash;«Merci!»</p>
+
+<p>&mdash;«Maintenant,» reprit-il, après une minute
+d'un de ces silences auxquels nulle parole n'équivaut,
+«je dois avant tout vous demander pardon,
+Flavienne. J'ai manqué de sincérité avec vous.
+Cependant, je croyais être dans le vrai. Car, le
+vrai, c'est l'honneur, c'est le devoir. L'honneur
+et le devoir nous ferment quelquefois la bouche
+sur la vérité même... Du moins, je l'ai pensé...</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi,» déclara la pensive créature
+avec simplicité. «N'ai-je pas mon secret, que je
+ne profane pas?»</p>
+
+<p>Il s'inclina. Sur le front gracieux, entre les
+boucles brunes, il voyait, lui, la couronne princière,
+dont la merveilleuse femme était digne, et
+qu'elle aurait dû porter. En même temps, une
+pointe aiguë lui piqua le c&oelig;ur. Ce secret, n'était-ce
+pas aussi un secret d'amour, sur lequel l'âme
+veuve se serait à jamais refermée?</p>
+
+<p>&mdash;«Flavienne... Vous qui aimez mon petit
+François, l'aimeriez-vous encore s'il n'était pas
+mon fils?</p>
+
+<p>&mdash;Pas votre fils!...»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span>
+Étrange cri!... La danseuse se dressait, dans
+une espèce d'égarement.</p>
+
+<p>&mdash;«Pas votre fils!...» répéta-t-elle d'une
+voix plus sourde. «Le fils de votre femme?...»</p>
+
+<p>Delchaume secoua la tête.</p>
+
+<p>Flaviana, debout, se pencha,&mdash;car il restait
+assis,&mdash;crispa les doigts sur ses épaules, enfonça
+dans ses yeux des yeux presque hagards.</p>
+
+<p>&mdash;«Raymond... Il n'est pas... il n'est pas non
+plus le fils de votre femme?...</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai cru sien... J'ai adopté, reconnu l'enfant
+que j'imaginais être celui de Francine...
+Mentir, c'était lui sauver l'honneur, à elle... Ma
+Francine!... Et elle était innocente... vous entendez!...
+pure!... Elle, un enfant... jamais!... Les
+preuves sont entre mes mains. J'ai mesuré l'immensité
+de mon amour... Pourtant je ne puis me
+pardonner de l'avoir supposée coupable, elle!...
+Vous comprenez maintenant que, même à vous,
+Flavienne... je ne pouvais pas dire...»</p>
+
+<p>Il s'arrêta. Son émotion ne l'empêcha pas de
+constater celle de la jeune femme, de s'en étonner.
+Pourquoi tremblait-elle ainsi, des pieds à
+la tête? D'où venait cette suffocation qui la
+faisait haleter, ce rire convulsif, à la fois douloureux
+et ravi, cette fixité des prunelles, où
+brillait une étincelle de folie. Une inquiétude
+contracta le c&oelig;ur de Delchaume. Inquiétude
+qui devint de l'angoisse, lorsque la danseuse
+s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;«Ni le vôtre... ni celui de votre femme...
+<span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span>
+Cet enfant... cet enfant, qui est le portrait de
+mon Dimitri... Ah! je le pressentais bien. C'est le
+mien... c'est mon fils!... Raymond... Voyez-vous...
+pourquoi je l'aimais tant!... Je vous dis
+qu'il est à moi!»</p>
+
+<p>Le jeune docteur se leva, prit les mains qui
+battaient l'air, considéra doucement les beaux
+traits où passait le désordre de la démence.</p>
+
+<p>&mdash;«Flavienne... revenez à vous... Amie chérie,
+je ne reconnais pas votre calme, la dignité si
+ferme de votre âme... Faites un effort... Là... Ne
+parlez plus... Attendez.»</p>
+
+<p>Elle ferma les yeux, se recueillit. Cet effort
+sur soi, que lui demandait Raymond, elle sembla
+le faire à grand'peine.</p>
+
+<p>Lui, qui ne concevait pas la nature d'un tel
+bouleversement, suivait avec une sollicitude passionnée
+le retour de l'équilibre sur cette physionomie
+qu'ennoblissait d'habitude une si tranquille
+fierté. Il tenait toujours les mains de
+Flaviana. Elle était d'une pâleur extrême. Ses
+yeux restaient clos. Raymond tremblait autant
+qu'elle. Tout à coup, sous les cils abaissées,
+deux larmes surgirent. Un sourire extasié détendit
+les lèvres. Puis, les prunelles se découvrirent,
+scintillantes de ravissement.</p>
+
+<p>&mdash;«Ami, n'ayez pas peur. Ma raison n'est
+pas atteinte. Mais un espoir... affolant, oui... en
+effet... s'impose à moi, me transporte. Plus
+qu'un espoir, une certitude. Je ne puis m'en
+défendre. Et je frissonne en même temps d'épouvante
+<span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span>
+à l'idée que je pourrais me tromper. Cependant,
+regardez... j'ai repris mon sang-froid.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est donc cet espoir, Flavienne?</p>
+
+<p>&mdash;L'enfant que vous élevez serait le mien.»</p>
+
+<p>Delchaume se taisait, repris d'anxiété. Elle
+continua, délicieuse d'orgueil:</p>
+
+<p>&mdash;«... Le petit prince Serge Omiroff.</p>
+
+<p>&mdash;Serge!...» cria Delchaume.</p>
+
+<p>Ce fut à lui de déraisonner un instant. Il leva
+les bras, tourna sur lui-même, se frappa le front,
+revint à Flaviana:</p>
+
+<p>&mdash;«Voyons... voyons... je ne divague pas?...
+Une pareille chose... Quel prodige!... Mais c'est
+à douter de soi, de ses sens!... Vous avez bien
+dit: «Serge?»</p>
+
+<p>&mdash;Serge... oui... Serge!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?... Quel est ce nom?</p>
+
+<p>&mdash;C'est celui de tous les Omiroff. Je le donnais
+à mon mari, dans l'intimité, car il s'appelait
+Serge-Dimitri, et je préférais...</p>
+
+<p>&mdash;«Le nom le plus cher pour celle qui l'a mis
+au monde,» murmura Raymond, qui se rappela
+l'explication de la nourrice.</p>
+
+<p>&mdash;«Que dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant adoptif a été baptisé, enregistré
+à la mairie, avec le prénom de Serge. C'est
+moi qui, dans l'acte où je le reconnaissais, ai
+ajouté celui de François...</p>
+
+<p>&mdash;O mon Dieu!...» soupira la jeune femme.</p>
+
+<p>La joie de cette évidence l'écrasa. Elle tomba
+sur un siège. Raymond s'agenouilla tout auprès.
+<span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span>
+Hors d'eux-mêmes, ils ne pouvaient articuler une
+phrase suivie. Leurs mains s'étreignaient. Ils se
+cramponnaient l'un à l'autre, comme précipités
+dans l'espace par un cataclysme. Un vertige faisait
+tourbillonner leurs pensées. Leurs poitrines
+haletaient dans l'atmosphère du miracle.</p>
+
+<p>&mdash;«Raymond, c'est mon enfant... Il n'est pas
+mort à sa naissance, comme on me l'a fait
+croire. Ah! j'en ai toujours eu le soupçon.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc aurait commis ce crime?</p>
+
+<p>&mdash;Le prince Boris.</p>
+
+<p>&mdash;Encore lui!</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends maintenant... je comprends
+ses soins hypocrites en l'absence de son frère.</p>
+
+<p>&mdash;Il était près de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même, non. Et encore, je ne sais. J'ai
+été si atrocement malade! Il me semble l'avoir
+vu, près de mon lit... comme dans une hallucination...»</p>
+
+<p>Raymond suggéra:</p>
+
+<p>&mdash;«Au fond d'un château, à la campagne...
+dans une vaste chambre gothique, nue et démeublée,
+où vous agonisiez sous le chloroforme?...</p>
+
+<p>&mdash;Comment... comment savez-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Il avait mis des gens à lui autour de votre
+lit de douleur... Une garde... qui ne parlait pas
+français.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela!... c'est vrai!... Une femme de
+l'Ukraine, dont les Russes eux-mêmes ne comprenaient
+pas le dialecte. Celle-là, d'ailleurs, elle
+a été bonne pour moi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span>
+&mdash;Et Francine?... ma Francine... qu'on
+amena près de vous, les yeux bandés... Vous
+étiez mourante... Vous souvenez-vous?...»</p>
+
+<p>Flaviana songea un instant. Non... elle ne
+revoyait pas une autre femme lui donnant des
+soins.</p>
+
+<p>&mdash;«C'est Francine,&mdash;jeune fille alors,&mdash;qui
+a sauvé votre enfant.</p>
+
+<p>&mdash;On m'a juré qu'il n'avait pas vécu. Boris,
+plus tard, m'a déclaré qu'il avait fait transporter
+le petit corps dans leur cimetière, sur leurs domaines,
+en Russie, et qu'on l'avait enterré sous
+le nom de Serge Dimitriévitch, prince Omiroff.</p>
+
+<p>&mdash;Il lui reconnaissait donc son titre?...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas?... Ce n'est pas cela qui
+gênait Boris,&mdash;ce n'est pas, comme vous pourriez
+le croire, que le fils d'une danseuse entrât
+dans sa maison. Mais il convoitait l'héritage, la
+part du fils aîné.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais,» objecta Raymond, «qu'en
+Russie le droit d'aînesse n'existait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas régulièrement. Mais souvent il
+s'établit par la volonté paternelle. Et, chez les
+Omiroff, il y a plus que la volonté d'un père.
+Il y a la tradition. Ou même, je crois, une
+clause de l'investiture faite par Ivan le Terrible.
+Le merveilleux château historique des Omiroff,
+en Ukraine, les terres qui l'entourent, toute une
+province, au bord du Dniéper, sont indivis, et
+appartiennent à l'aîné, tandis que les cadets sont
+dédommagés par de l'argent. Le tsar ayant confisqué
+<span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span>
+à Dimitri cette sorte de majorat, ne l'attribuait
+pas pour cela à Boris. Mais mon mari,
+une fois réintégré dans ses biens, les choses
+reprenaient leur cours. Lui mort, son frère
+héritait,&mdash;s'il ne laissait pas d'enfant. Pensez,
+quel héritage!... surtout pour un viveur fastueux
+comme Boris, qui a déjà semé dans toutes
+les villes de plaisir du monde, les millions dont
+se composait sa part.</p>
+
+<p>&mdash;Il savait donc, avant que vous eussiez mis
+votre fils au monde, que le prince Dimitri avait
+péri en Orient?</p>
+
+<p>&mdash;S'il l'a su! C'est lui qui est venu me l'annoncer,
+un jour, dans la retraite où je m'enfermais,
+et il m'a percé de cette nouvelle, brutalement,
+comme d'un coup de poignard. Ce qu'il
+espérait de cet affreux procédé s'est produit. Je
+suis tombé raide, à demi morte. Il en a profité
+pour me faire soigner... à sa manière. Ses gens
+m'ont transportée dans cette maison de campagne
+dont je n'ai guère vu que ma chambre
+lugubre, vide... Mon fils est né avant terme,&mdash;mort
+à ce qu'on m'affirma,&mdash;viable, comme
+je l'ai supposé parfois, en me refusant à le
+croire, pour ne pas l'imaginer souffrant d'un
+pire destin. Dieu!... Et il vit, mon petit Serge!...
+Et si mignon!... si doux!... si beau!... Oh!
+Raymond, le premier jour... à Claire-Source...
+quand il m'apportait son petit mouchoir, en me
+disant de ne pas pleurer!...»</p>
+
+<p>Le mot finit dans un sanglot, tandis que les
+<span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span>
+yeux et la bouche riaient. Jamais Delchaume
+n'eût imaginé un telle vibration de tendresse.
+Certes, il connaissait le c&oelig;ur admirable de Flaviana.
+Mais il n'avait pas vu la mère en elle. Et il
+devrait lui révéler la disparition de l'enfant!...
+Horrible chose!... Quel acharnement du sort!...
+La faire souffrir, elle... Flaviana...&mdash;Flavienne,
+comme il l'appelait avec transport&mdash;la faire
+tomber d'une telle félicité dans une telle angoisse!...
+N'était-ce pas la pire épreuve, même
+après tout ce qu'il avait subi? Il essaya de la préparer
+d'abord.</p>
+
+<p>&mdash;«Réfléchissez, Flavienne. Nous sommes en
+pleine hypothèse... Des analogies extraordinaires
+peuvent nous tromper... Une idée me trouble.
+Comment un homme, tel que Boris, capable, je
+le crois, de tous les crimes,&mdash;et surtout de ce
+crime odieux: enlever un enfant à sa mère,&mdash;ne
+fût-il pas allé jusqu'au bout, n'eût-il pas fait
+mourir le petit être qui naissait à la traverse de
+son ambition? Je vous parle ainsi, mon amie
+très chère... c'est que je frémis... Une désillusion...
+ne serait-ce pas affreux?</p>
+
+<p>&mdash;Ah!» s'écria la danseuse avec exaltation,
+«mon c&oelig;ur me confirme tout, comme il
+m'a tout appris! Rappelez-vous... mon émotion...
+Quand j'ai serré votre François dans mes
+bras, j'ai senti que c'était mon petit Serge, à
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois,» avoua Delchaume. «Je crois
+que vous trouverez la confirmation de votre certitude
+<span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span>
+dans le récit de ma malheureuse femme.
+Savez-vous qu'elle a payé de sa vie celle de votre
+enfant?»</p>
+
+<p>Égoïsme de l'amour maternel: Flaviana dut
+accomplir un effort pour s'intéresser à la jeune
+femme inconnue. Un seul désir maintenant la
+dominait, grandissait en elle, fermait son âme à
+tout raisonnement, à toute pitié, à toute curiosité
+rétrospective, et même à toute velléité de
+vengeance: revoir son fils, le presser contre son
+c&oelig;ur, prendre possession de ce petit être.</p>
+
+<p>&mdash;«Ah! Raymond, partons... partons tout de
+suite! Conduisez-moi vers lui!...»</p>
+
+<p>Comme il ne répondait pas, terrifié, Flaviana
+eut un soudain élan. Elle courut à un petit bureau,
+ouvrit un tiroir, rapporta la miniature
+qu'elle avait déjà montrée à Delchaume. Un rire
+de triomphe, d'extase, la transfigurait. Cette créature,
+déjà si belle dans la mélancolie, s'embellissait
+encore dans la joie. Moins déesse, elle apparaissait
+plus femme, plus jeune surtout. Une
+grâce rayonnante, une fraîcheur merveilleuse, jaillissaient
+de son c&oelig;ur, imprégnaient ses regards,
+ses gestes, sa voix. Raymond la contemplait,
+enivré et désespéré, tandis qu'elle baisait follement
+le petit portrait.</p>
+
+<p>&mdash;«Cette ressemblance!... Mais la voilà, la
+meilleure preuve!... Son père... à son âge... Ne
+dirait-on pas le même être? Mon Dimitri!... Mon
+petit Serge!... Raymond!... Est-il un bonheur
+pareil au mien?...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span>
+&mdash;Flavienne...» prononça tristement le jeune
+homme.</p>
+
+<p>Elle le regarda, saisie par l'intonation. Il avait
+les yeux pleins de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;«Quoi donc?» demanda-t-elle, effrayée.</p>
+
+<p>&mdash;«Ce bonheur, il n'est pas le vôtre encore.
+Il faudra patienter, l'attendre... le conquérir.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;L'enfant n'est plus avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais...» balbutia-t-elle en pâlissant, «il
+est à Claire-Source, avec ses parents nourriciers?»</p>
+
+<p>Delchaume secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;«Mon Dieu!...»</p>
+
+<p>Quel gémissement!... Où était la joie de tout
+à l'heure? Les mots d'extase défaillaient... Et la
+malheureuse Flaviana ne retrouvait pas immédiatement
+les formules de l'angoisse... Elle demeurait
+muette, les mains jointes. Son charmant visage
+reprenait l'expression taciturne, fermée, avec
+quelque chose de brusquement éteint, comme
+sous la tombée d'un voile de cendre.</p>
+
+<p>Il fallut pourtant que la terrible douleur, dont
+l'appréhension seule la suffoquait, entrât, déchirante,
+jusqu'au fond de son c&oelig;ur pantelant. Le
+trésor qu'elle retrouvait lui était enlevé. Son précieux
+petit Serge était entre les mains de Boris.
+Cette fois l'homme redoutable ne se laisserait ni
+attendrir, ni surprendre, ni jouer.</p>
+
+<p>S'il hésita naguère à faire mourir son neveu,&mdash;pitié,
+crainte, calcul, que savait-on?&mdash;il ne
+s'arrêterait pas aujourd'hui à des scrupules du
+<span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span>
+même genre. Quels remords n'avait-il pas dû
+éprouver de sa magnanimité! Quelle fureur
+contre cette infime doctoresse, chargée de jeter
+l'enfant à l'anonymat de l'Assistance publique, et
+qui, sous toutes les menaces de la vie sociale,
+de l'opinion, des représailles ténébreuses, protégea,
+sauvegarda le petit abandonné. Celle-là, il
+l'avait supprimée, par un assassinat. Comment
+garder l'illusion qu'il reculerait devant un crime
+bien plus facile, et qui, cette fois, serait définitif?
+Ne possédait-il pas des exécuteurs de toutes
+ses volontés, même les plus scélérates, des instruments
+dévoués, muets, qu'il gardait sous sa main,
+dans l'ombre, sous prétexte qu'il fallait une police
+personnelle à ce haut personnage, menacé par les
+anarchistes.</p>
+
+<p>«Qui sait,» pensa Delchaume&mdash;mais il n'osa
+le dire à Flaviana&mdash;«si ce faux Toulénine, cet
+abominable traître, démasqué dans l'affaire de
+la Petite-Barrerie, n'est pas un bandit à ses
+ordres, le ravisseur même de l'enfant?... Que
+coûterait-il à un pareil misérable de tuer un innocent
+de quatre ans et de faire disparaître à jamais
+le petit corps léger?»</p>
+
+<p>Le jeune docteur frissonna. Mais, au moment
+même où la probabilité le consternait, Flaviana
+se redressait, soulevée par une inspiration. Longtemps
+elle était restée le visage plongé dans ses
+mains, sans paroles, sans larmes. L'énergique artiste
+n'appartenait pas à la catégorie des femmes
+qui récriminent et qui pleurent. Sa dure profession,
+<span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span>
+exigeant une perpétuelle discipline, un perpétuel
+entraînement du corps, et la maîtrise constante
+de la physionomie, armait l'âme également
+chez celle-ci, qui dansait avec une si noble passion,
+un véritable feu sacré.</p>
+
+<p>&mdash;«Mon ami,» dit-elle, «si mon fils vit
+encore demain, je ferai en sorte qu'il nous soit
+rendu.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce possible?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui,» affirma-t-elle avec résolution.</p>
+
+<p>&mdash;«Par quel moyen?</p>
+
+<p>&mdash;Par celui-ci...»(elle regarda Delchaume
+au fond des yeux et proféra lentement): «Montrer
+au prince Boris Omiroff un extrait de l'acte
+de naissance de Serge-François, de père et mère
+inconnus, en marge duquel se trouve la reconnaissance
+de paternité signée «Raymond Delchaume».
+Cette reconnaissance ne peut être
+attaquée que par le père véritable ou par la mère.
+Le père est mort. La mère...»</p>
+
+<p>Elle se tut. Ses yeux ne se détournaient pas de
+ceux de Raymond, qui la contemplait lui-même
+fixement. Le c&oelig;ur du jeune homme battait à
+grands coups. Une sourde émotion l'envahissait,
+qu'il n'analysait pas encore. Il n'osait parler, à
+peine penser.</p>
+
+<p>Flaviana reprit:</p>
+
+<p>&mdash;«Serge-François Delchaume, fils du docteur
+Delchaume, ne portera pas ombrage à Boris,
+prince Omiroff, ne l'empêchera pas de recueillir
+l'héritage de Dimitri, son aîné.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span>
+&mdash;Alors,» hasarda Raymond, «vous renonceriez
+pour votre fils?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! qu'on me le rende vivant!...» cria la
+mère avec passion.</p>
+
+<p>&mdash;«Mais il serait à moi,» sourit Delchaume,
+«pas à vous.»</p>
+
+<p>A ce mot, leurs yeux se mêlèrent encore, si
+tendrement, si profondément, avec une telle confiance,
+et se mouillèrent de telles larmes, que
+nulle explication ne fut nécessaire.</p>
+
+<p>&mdash;«Il sera notre trésor, à tous deux,» murmura
+Flaviana. «A quel prix vous me l'avez
+racheté, Raymond! Il portera votre nom plus
+fièrement que celui de prince Omiroff. Et son
+père, j'en suis certaine, m'approuverait.»</p>
+
+<p>Un sanglot, un soupir de surhumaine émotion
+contre les petites mains où il posait ses lèvres,
+fut toute la réponse de Delchaume. Pourtant sa
+raison masculine veillait, même dans cette minute
+d'ivresse sentimentale. Il émit une objection:</p>
+
+<p>&mdash;«Quelle garantie donnerez-vous à Boris?
+Comment prouver à cet homme, auquel échappe
+toute vraie grandeur d'âme, qu'une fois l'enfant
+entre vos mains, vous ne poursuivrez pas une
+reconstitution de son état civil?»</p>
+
+<p>La jeune femme sembla perplexe.</p>
+
+<p>&mdash;«Oui. Vous arriveriez à prouver que vous
+êtes la mère, que vous avez donné le jour à cet
+enfant en état de légitime mariage, vous attaqueriez
+ma reconnaissance de paternité... Vous pensez
+<span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span>
+bien que je ne résisterai pas. Or, ceci, vous
+êtes toujours libre de le faire.»</p>
+
+<p>Flaviana courba la tête. Puis, presque aussitôt,
+elle la redressa d'un mouvement fier. Les boucles
+sombres frémirent autour de son front.</p>
+
+<p>&mdash;«Nous verrons bien,» dit-elle. «Aujourd'hui
+même, j'irai trouver Boris. J'ouvrirai la
+lutte. Si bien armé qu'il soit, cet homme n'a pas
+la même force qu'une mère qui veut sauver son
+enfant.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h2>VII<br />
+<span class="medium">LE VIEUX-MOUTIER</span></h2>
+</div>
+
+<p>Devant le lourd hôtel de l'avenue de Messine,
+un coupé s'arrêta. Modeste voiture de remise,
+louée au mois, qui n'attira l'attention de personne.</p>
+
+<p>Pourtant un marmiton,&mdash;douze ans peut-être,
+le nez en trompette, tourné à flairer constamment
+les bonnes choses en équilibre sur le
+crâne tondu&mdash;s'arrêta lorsqu'il vit descendre
+une longue, souple, silhouette de femme. Vêtue
+de noir, elle paraissait drapée dans les étoffes
+mouvantes, aux plis nobles. Sous son grand chapeau,
+son teint mat avait une pâleur chaude de
+camélia. La splendeur veloutée de ses yeux
+sombres se posa sur le regard hardi du gavroche
+à la veste blanche.</p>
+
+<p>&mdash;«Bonjour, madame Flaviana,» dit-il, sans
+hésiter.</p>
+
+<p>Quel gamin de Paris, flânant aux vitrines des
+papetiers, n'avait ardemment rêvé devant le portrait
+de la célèbre danseuse?</p>
+
+<p>Elle eut un faible sourire,&mdash;triste, mais si
+<span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span>
+indulgent, si doux!&mdash;et, traversant le large
+trottoir, elle pénétra sous la voûte.</p>
+
+<p>La porte cochère était ouverte. Des copeaux
+d'emballage, des brins de paille, collaient, sur
+les dalles, aux traces noires et huileuses d'une
+auto. Le véhicule coupable de ces maculatures
+stationnait encore dans la cour, tout éclaboussé
+par la boue de ce jour d'hiver. Preuve d'une
+course assez intempestive, car il n'était guère
+plus d'une heure de l'après-midi.</p>
+
+<p>Le concierge s'avança,&mdash;mais sans livrée ni
+casquette galonnée d'or. De sa loge partaient de
+gros rires.</p>
+
+<p>Un air d'émancipation, de débandade, flottait
+dans cette maison, où, d'habitude, régnait une
+tenue soulignée d'arrogance.</p>
+
+<p>&mdash;«Je voudrais,» dit la visiteuse, «parler au
+prince Omiroff.»</p>
+
+<p>Le concierge roula de gros yeux stupéfaits,
+pendant que des têtes glabres çà et là surgissaient,
+insolemment curieuses.</p>
+
+<p>&mdash;«Le prince Omiroff?... Impossible! Son
+Excellence est partie tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Déjà sorti!...» fut l'exclamation incrédule.</p>
+
+<p>&mdash;«Pas sorti... parti,» accentua le portier.
+«Parti en voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! est-ce bien certain?... Si par hasard...
+Je vous assure... Il serait là pour moi.»</p>
+
+<p>Elle voulut glisser une pièce d'or. L'homme
+recula.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span>
+&mdash;«Madame, c'est la vérité. Son Excellence
+a quitté Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Pour longtemps?» demanda la jeune femme,
+essayant d'affermir sa voix.</p>
+
+<p>&mdash;«Nous ne savons pas,» répliqua le cerbère,&mdash;non
+avec l'humilité de l'ignorance, mais avec
+l'ironie contenue de celui qui ne veut pas parler.&mdash;«Madame
+n'aura qu'à lire les journaux de ce
+matin. Son Excellence a fait passer une note.»</p>
+
+<p>Flaviana, le c&oelig;ur défaillant, sortit, fit quelques
+pas, très lentement, vers sa voiture.</p>
+
+<p>Où aller? quelle décision prendre? L'idée de
+rentrer chez elle sans accomplir immédiatement
+une démarche pour retrouver son enfant, lui
+sembla odieuse, intolérable. Mais, en dehors
+d'une entrevue avec Omiroff, tout serait vain. Et
+maintenant quand verrait-elle Omiroff? Où était-il?
+Pouvait-elle courir après lui?... prendre un
+train?... le rejoindre?...</p>
+
+<p>Un journal... Elle allait acheter un journal,
+pour lire cette note dont lui avait parlé le portier.</p>
+
+<p>La danseuse, d'un coup d'&oelig;il, explora l'avenue.
+Où se trouvait le kiosque le plus proche?
+Elle en aperçut un à l'angle du boulevard Haussmann.
+Mais, comme elle se dirigeait de ce côté,
+sans même remonter en voiture, elle eut la surprise
+de voir accourir un jeune garçon qui, précisément,
+quittait ce kiosque, et brandissait le
+<cite>Petit Parisien</cite>, en le lui montrant, comme s'il
+venait de l'acheter à son intention.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span>
+Déjà elle avait remarqué sa physionomie bizarre,
+sous la voûte de l'hôtel Omiroff. L'adolescent
+l'y avait suivie, la regardant avec des yeux
+de braise. Peut-être allait-il la saluer par son
+nom, comme le petit pâtissier. Mais il s'était tu,
+intimidé sans doute par le portier rébarbatif. Lui
+aussi semblait avoir quelque chose à faire dans
+la princière maison. Puis, se ravisant, il en ressortait
+aussitôt. Habituée aux hommages naïfs des
+gamins de Paris, l'étoile attendait celui-ci, qui,
+prévenant son désir, s'était élancé pour lui quérir
+un journal. Pourtant elle s'étonnait du type sauvage:
+maigre figure aux traits basanés, busqués,
+larges prunelles de jais, svelte et souple corps de
+chat, leste à la course, mais gauche de gestes
+comme d'un très jeune homme poussé trop vite.
+La mise était médiocre: veston et pantalon disparates,
+usagés,&mdash;feutre mou, un peu roussi,
+et, autour du cou, une large cravate écarlate,
+masquant peut-être un linge douteux. Mais en
+quelle stupéfaction se changea le vague étonnement
+de Flaviana, lorsque ce garçon, lui offrant
+le <cite>Petit Parisien</cite>, chuchota:</p>
+
+<p>&mdash;«La note est en avance. Le départ du
+prince a été simulé.»</p>
+
+<p>Un cri de la danseuse:</p>
+
+<p>&mdash;«Il est encore à Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Non... mais pas loin.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez me dire où je le trouverais?...</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, madame. Vraiment... je le
+crois.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span>
+Gravité, sincérité des grands yeux noirs. Flaviana
+n'hésita pas, ne discuta pas. N'eût-elle
+pas bravé tous les hasards, tous les risques pour
+la plus faible chance?...</p>
+
+<p>&mdash;«Allons,» s'écria-t-elle, «menez-moi. Je
+me fie à vous. Quant à votre récompense, vous
+la fixerez vous-même, si vous dites vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, il faudrait une auto... rapide...
+puissante.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'à cela ne tienne. Je sais où en prendre
+une. Montez d'abord avec moi, dans mon coupé.»</p>
+
+<p>A son cocher, elle jeta l'adresse d'un garage.
+L'homme toucha son cheval et se dirigea vers
+l'Étoile, sans s'inquiéter du compagnon admis
+par sa maîtresse à l'honneur de s'asseoir à côté
+d'elle dans la voiture.</p>
+
+<p>«Encore un pauvre,» pensa-t-il, «qui lui
+raconte qu'il a sa mère à la mort et six petits
+frères et s&oelig;urs crevant la faim. Nous allons de
+nouveau nous promener dans des quartiers impossibles.»</p>
+
+<p>La philosophique résignation du brave serviteur
+fut troublée quand «Madame» s'étant assuré
+la location d'une imbattable quatre-vingts chevaux,
+conduite par un chauffeur de premier
+ordre, lui donna congé pour le reste de la journée.
+Il se sentit humilié dans sa personne et dans
+celle de sa jument Eurydice. Quatre-vingts chevaux!...
+Qu'est-ce que ça voulait dire? C'était
+insulter à de braves bêtes comme la sienne que
+de donner leur nom à ces sacrés outils.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span>
+Hochant la tête, maussade, il écouta les instructions
+de «la patronne».</p>
+
+<p>&mdash;«Retournez à la maison. Dites qu'on ne
+m'attende pas, même pour dîner. Je ne danse
+pas ce soir. Et je ne sais pas quand je rentrerai.
+Que mademoiselle Bertile n'ait aucune inquiétude.
+Ah!... et puis... Si le docteur Delchaume
+vient, Mélanie le préviendra, n'est-ce pas? que je
+lui téléphonerai aussitôt mon retour.»</p>
+
+<p>La voilà, maintenant, l'étoile admirée, adorée
+de tout Paris, avec son étrange compagnon, dans
+cette auto qui gagne la campagne, qui file à toute
+vitesse.</p>
+
+<p>Flaviana considère le jeune garçon. Plus elle
+le regarde, plus elle lui trouve l'air d'un bohémien.
+Gêné, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;«Si vous voulez, madame, je monterai sur
+le siège, à côté du chauffeur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous auriez froid, peu vêtu comme vous
+l'êtes.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! je ne suis pas frileux.»</p>
+
+<p>Flaviana crut entendre: «Je ne suis pas frileuse.»
+Mais elle ne s'y arrêta pas. Le jeune garçon
+pouvait s'être trompé de genre. Son accent
+décelait un étranger. Et, en effet, tout de suite,
+il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;«Dans mon pays, j'ai vu d'autres hivers
+qu'ici.</p>
+
+<p>&mdash;D'où êtes-vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;De la Petite-Russie, près de Kasatine.</p>
+
+<p>&mdash;Votre nom?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span>
+&mdash;Alexis Berditcheff.»</p>
+
+<p>Il avait hésité une seconde, puis jeté très vite
+ce nom de Berditcheff. C'est celui d'un bourg
+voisin de Kasatine, précisément. Mais Flaviana
+ignorait ce point géographique.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous me connaissez?» demanda la danseuse.</p>
+
+<p>&mdash;«Non, madame.»</p>
+
+<p>De surprise, elle leva ses fins sourcils. Son
+image est plus populaire que celle des chefs
+d'État.</p>
+
+<p>&mdash;«Alors, pourquoi m'avez-vous abordée?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a semblé que vous éprouviez un vrai
+désespoir de ne pas rencontrer Omiroff.</p>
+
+<p>&mdash;En effet.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pensé: «Voilà une dame qui, pour un
+caprice, courrait au bout du monde.»</p>
+
+<p>&mdash;Un caprice...» soupira la jeune femme.</p>
+
+<p>&mdash;«Je me suis dit,» poursuivait Alexis,
+«que, riche et impatiente comme vous en aviez
+l'air, vous pourriez partir en auto, avec moi pour
+guide. C'est arrivé, vous voyez.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vouliez donc partir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Pour rejoindre le prince?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Et moi, je ne pouvais pas louer une
+auto.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous affaire avec un personnage
+comme le prince Omiroff?»</p>
+
+<p>Le ton de Flaviana devenait défiant, sévère.
+Le garçon à figure de gitane, sourit:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span>
+&mdash;«N'ayez pas peur, madame. Je ne suis pas
+un apache, vrai! Je n'ai pas de mauvaise intention.
+En deux mots, je puis vous dire...</p>
+
+<p>&mdash;Allez! dites...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis dans la misère, à Paris. Je n'ai pas
+réussi à ce que je voulais y faire. Voilà que j'apprends
+le prochain départ du prince Boris pour
+la Russie. Il est bon pour ses compatriotes... Il
+me rapatrierait peut-être avec les gens de son
+service. Ce matin, on m'a fait voir sur le <cite>Petit
+Parisien</cite>...</p>
+
+<p>&mdash;La note communiquée à la presse... J'oubliais...
+Laissez-moi la lire,» interrompit Flaviana.</p>
+
+<p>Elle reprit, au creux du coussin, le journal
+qu'elle y avait glissé, et auquel elle ne pensait
+plus, distraite par son singulier cicerone. Tout
+de suite, elle découvrit, en tête des échos:</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p>«Le plus parisien des princes russes nous quitte aujourd'hui,
+et pour assez longtemps. Le Nord-Express l'emportera
+vers sa patrie. Mais il ne s'attardera pas dans son légendaire
+château de l'Ukraine. Il reprendra bientôt le transsibérien
+qui, a toute vapeur, le conduira vers l'Amour. Or, il ne
+s'agit pas seulement, paraît-il, du fleuve de ce nom. Non
+loin de ses rives, le prince rencontrera sans doute celle
+qu'il va chercher au fond de l'Asie pour la revoir plus tôt, et
+pour la recevoir ensuite magnifiquement dans ses domaines,&mdash;la
+fiancée errante, qui revient du Japon par Vladivostock,&mdash;voyageuse
+de race, puisque fille d'Albion.</p>
+
+<p>«Une idylle moins banale, on le voit, que la classique
+rencontre à l'Opéra-Comique ou dans les galeries du Petit
+Palais.</p>
+
+<p>«Mais, chut!... Rien d'officiel. La discrétion s'impose.»</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span>
+Furtivement, coulant sous ses cils charbonneux
+son fulgurant &oelig;il noir, le jeune Russe épiait
+l'effet de cette lecture sur la délicieuse femme
+aux côtés de laquelle il se trouvait assis.</p>
+
+<p>«Une amoureuse délaissée,» pensait-il. «Elle
+soupçonne... Boris la plaque. Quand elle aura
+vu ça imprimé en toutes lettres... nous allons
+entendre de la musique. Et ce portier qui lui
+déclare que la note est de son maître!... Pas
+d'illusion possible.»</p>
+
+<p>Donc, il observait Flaviana. Mais sans effronterie.
+La flamme sauvage de ses yeux ne trahissait
+nulle velléité offensante. Et son corps mince
+d'éphèbe, que n'étoffait guère l'indigence du costume,
+se rencoignait dans l'angle de l'auto, pour
+ne pas effleurer la créature précieuse que le
+hasard mettait si proche.</p>
+
+<p>Sa psychologie fut déçue lorsqu'il vit le visage
+de celle-ci s'éclairer à mesure qu'elle parcourait
+les lignes de l'entrefilet. Flaviana replia le journal
+et resta pensive. Elle songeait à la fiancée de
+Boris, à cette grande et jolie Anglaise, si fière, si
+décidée, de qui elle avait reçu la visite.</p>
+
+<p>«Ah! celle-là, sûrement, est loyale. Je l'aurai
+pour alliée. Mais comme elle est loin, mon Dieu!
+Que ce sera long!... D'ailleurs, pense-t-elle
+encore devenir princesse Omiroff?... Son départ,
+n'était-ce pas une rupture? L'adroite indiscrétion
+dans les journaux, n'est-ce pas pour lui forcer la
+main?»</p>
+
+<p>Le magnétique regard de son compagnon
+<span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span>
+ramena Flaviana au sentiment de la minute
+extraordinaire qu'elle vivait. Elle regarda les
+vitres, opaques de buée. Sa main nerveuse en fit
+descendre une. L'air vif et humide entra.</p>
+
+<p>&mdash;«Où sommes-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore,» dit Alexis. «Mais le chauffeur
+connaît le chemin. Il faut qu'il arrive à
+Mériel.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle distance?</p>
+
+<p>&mdash;Moins d'une heure, à cette allure. Nous
+devons être à plus de la moitié.»</p>
+
+<p>La route filait entre des vergers. C'était la vallée
+de Montmorency, qu'avril fait blanche de
+fleurs et juillet vermeille de cerises. En ce jour
+de décembre, elle était brune de rameaux nus,
+de terre nue, parmi des vapeurs grises, et bornée
+par un horizon violet. Au ciel, de gros
+nuages lourds se déchiraient sur un fond d'argent
+criblé d'or. On eût dit des sacs éventrés,
+d'où croulaient des lingots.</p>
+
+<p>Dans le recueillement mélancolique de la saison,
+la sirène de l'auto jetait son cri lugubre,
+prolongé. La folie de sa course ne troublait pas
+la paix des choses. A la traversée des villages,
+elle ralentissait un peu. Un chien aboyait. Une
+vitre s'allumait sous une fusée de soleil oblique
+et rouge. Les paysannes, aux gestes lents, tournaient
+à peine la tête. Puis, pendant des kilomètres,
+c'était le chapelet des villas de Parisiens,
+avec les façades closes, les jardinets morts, et
+l'exotisme saugrenu des kiosques chinois ou
+<span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span>
+hindous, éternisant là leur tristesse d'exposition
+universelle.</p>
+
+<p>Alexis Berditcheff donnait les derniers détails
+de son histoire, fausse ou vraie. Certains de ces
+détails firent palpiter violemment le c&oelig;ur de Flaviana.
+Serait-elle véritablement sur le chemin qui
+la conduirait vers son fils?... L'inconnu racontait
+qu'étant venu rôder sur les quais de la gare,
+avant le départ du Nord-Express, il avait eu la
+surprise de reconnaître un camarade de son frère
+aîné dans le premier valet de chambre du prince,
+en train d'organiser le wagon-salon destiné à
+son maître. L'homme, mis en confiance par ce
+qu'Alexis lui rappelait de leur enfance voisine
+sur les bords du Dniéper, s'ouvrit presque aussitôt
+à lui:</p>
+
+<p>&mdash;«Tu peux me rendre service, Alexis,» dit-il.
+«Mais agis discrètement, car tu me ferais
+perdre ma place. Si tu te montres malin, je réponds
+de t'obtenir une position chez le prince.
+Une aubaine pour toi, puisque tu cherches du
+travail.</p>
+
+<p>&mdash;«J'acceptai, comme bien vous pensez, madame,»
+continua le jeune garçon. «Alors il
+m'expliqua que le prince ne prenait pas le train.
+Lui seul, premier valet de chambre, partait, et
+devait l'attendre à Liége avec le bagage personnel.
+Omiroff, profitant de ce que tout le monde,
+et même sa maison, le croyait en route, courrait
+à un rendez-vous dans une maison de campagne
+voisine de Paris. On ne m'a pas dit «un rendez-vous
+<span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span>
+d'amour», madame, ajouta le narrateur,
+croyant discerner l'émoi de la jalousie sur le visage
+troublé de Flaviana.</p>
+
+<p>&mdash;Serait-ce?...» balbutia-t-elle inconsciemment.
+Et elle pensait: «Une démarche tellement
+secrète!... S'agirait-il de l'enfant qu'il a enlevé...
+Oh!... mais, c'est probable... mon Dieu!» Tout
+haut, la danseuse s'écria:&mdash;«Et vous savez,
+vous, où s'est rendu le prince? C'est là que vous
+me conduisez?... Nous y allons?...</p>
+
+<p>&mdash;Je l'espère.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'en êtes pas sûr?...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, ai-je eu tort?...</p>
+
+<p>&mdash;Non... non!... Sur la moindre probabilité
+je serais partie... Ah!...»</p>
+
+<p>Son regard, tendu en avant, dévorait l'espace.
+Elle n'écoutait plus que distraitement l'explication,
+d'ailleurs embrouillée, du Petit-Russien. Le
+valet de chambre du prince, informé au dernier
+moment, et à la gare même, qu'il devait se mettre
+en voyage sans son maître, n'aurait pas été fâché
+de faire prévenir un autre domestique, resté à
+l'avenue de Messine, et avec lequel il était particulièrement
+lié. La chose était d'importance pour
+les deux compères. Alexis s'était chargé de la
+commission.</p>
+
+<p>Cet imbroglio d'antichambre ne parvenait
+même pas au cerveau, plein de pensées frémissantes,
+de Flaviana. Sous l'influence de son obsédante
+anxiété, elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;«Mais, cette campagne?... Qu'en savait-on?...
+<span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span>
+Vous a-t-on dit?... Et qu'y venez-vous faire?»</p>
+
+<p>Alexis n'hésitait pas dans ses réponses. Peu lui
+importait qu'elles fussent absolument vraisemblables,
+qu'elles coïncidassent. L'auto l'emportait
+où il voulait. Si proche du but, il ne s'inquiétait
+plus d'un faux pas.</p>
+
+<p>La campagne?... Rien de plus simple. Le
+fameux valet de chambre, si confiant avec lui,
+en avait surpris le numéro de téléphone, son
+maître lui ayant fait demander la communication,
+ce matin: le 18, à Mériel. Ensuite, avec
+Alexis, ils avaient cherché dans un annuaire. Ça
+s'appelle le Vieux-Moutier.&mdash;«Et voyez pourquoi
+je supposais que ça ne doit pas être un
+rendez-vous d'amour... Paraîtrait que le prince
+a dit&mdash;mon ami l'a entendu:&mdash;«Vous en
+répondez sur votre tête... Pas de brutalités... Si
+je le trouve seulement mal en train, ou maigri...»
+Enfin, on aurait cru qu'il parlait d'un
+prisonnier, ou d'un cheval de course...</p>
+
+<p>&mdash;D'un enfant!...» murmura Flaviana,
+comme malgré elle.</p>
+
+<p>Et tout son corps trembla, dans la frénésie de
+son espérance.</p>
+
+<p>&mdash;«D'un enfant... peut-être... en effet,» fit
+le jeune Russe, comme éclairé par cette idée.
+Et, dans la précipitation de ce qui surgissait en
+lui, il posa cette question,&mdash;insensée, n'eût été
+sa logique secrète:&mdash;«Un enfant... de quel
+âge?...» Puis, aussitôt:&mdash;«Vous seriez la
+mère?... Ce serait vous!...»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span>
+Dans l'auto galopante, il y eut une minute de
+silence,&mdash;un silence humain, poignant, qui
+passait, emporté à une vitesse folle, à travers le
+profond silence de la nature.</p>
+
+<p>On atteignait au but de la course. La voiture
+venait d'escalader, presque sans ralentir, la côte
+rude au-dessus de Mériel. Maintenant elle semblait
+courir vers le vide. Car, au delà du plateau
+dénudé, la route s'abaissait brusquement, comme
+coupée par un précipice. En face, des moutonnements
+de forêts, une colline haute, dont la
+ligne avait de la grandeur. A gauche, des lointains
+immenses, fondus dans des brumes froides,
+sur lesquels un soleil rouge, net et rond comme
+une énorme hostie, roulait, ensanglanté, mystérieux,
+hostile.</p>
+
+<p>Les yeux élargis de Flaviana ne voyaient pas
+cette désolation du paysage. Ils s'attachaient
+éperdument au visage de son compagnon. Ils y
+virent poindre une espèce d'attendrissement, de
+pitié. Les noires prunelles bohémiennes s'adoucirent.
+La voix chuchota:</p>
+
+<p>&mdash;«N'ayez pas peur... Oh! je crois comprendre...
+Ce n'est donc pas l'amour qui vous
+fait courir vers cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;L'amour de lui?... Non.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le haïssez?»</p>
+
+<p>Flaviana n'osa répondre. A qui se livrait-elle?
+Dans quel piège s'était-elle jetée? Mais l'autre
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;«Bon... Vous le haïssez. Alors je puis tout
+<span class="pagenum"><a id="Page_186"> 186</a></span>
+vous dire... Vous êtes une mère... Mais, moi, je
+suis une femme. Voilà mon secret... N'ayez donc
+pas peur de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Une femme!...»</p>
+
+<p>Flaviana parcourut d'un coup d'&oelig;il la silhouette
+gracile. L'espèce d'étonnement physique l'empêcha
+de trouver un mot. Puis elle n'eut plus le
+temps de parler. La créature aux yeux sauvages
+venait de siffler le chauffeur, et la voiture s'arrêtait.</p>
+
+<p>&mdash;«Quoi!... Où sommes-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Tout près du Vieux-Moutier, madame.
+Aussi permettez-moi de monter sur le siège, à
+côté du mécanicien. J'aurai l'air de son aide, de
+quelqu'un à votre service. Nul ne me remarquera.
+C'est mieux pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;On vous connaît donc?</p>
+
+<p>&mdash;On ne me reconnaîtra pas. Mais, à vos côtés,
+dans votre voiture, le pauvre garçon que je parais
+éveillerait trop de curiosité&mdash;trop pour vous,
+trop pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Soit!... Comme vous voudrez.»</p>
+
+<p>Avec un intérêt qui suspendait toute pensée,
+Flaviana regarda ce svelte corps androgyne, aux
+mouvements vifs et souples de fauve, qui filait,
+s'effaçait, puis se retrouvait sur le siège de l'auto,
+redressé, correct, comme d'un inférieur qui sait
+se tenir à sa place.</p>
+
+<p>Presque aussitôt, dans la route en pente rapide,
+juste à l'entrée sombre de la forêt, une
+ouverture parut à gauche, et une grille monumentale
+<span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span>
+se dressa. Au delà, serpentait une allée carrossable,
+entre une immense pelouse semée de
+groupes d'arbres et un talus boisé. Malgré l'hiver,
+on avait l'impression d'une propriété soigneusement
+entretenue. Contre la grille, s'appuyait une
+maisonnette de concierge.</p>
+
+<p>Flaviana descendit de voiture et s'avança pour
+sonner. Mais, tout à coup, son c&oelig;ur battit avec
+une telle violence qu'elle en demeura haletante,
+suffoquée. Que faire devant ce qu'elle croyait
+apercevoir? Un geste faux pouvait tout perdre.</p>
+
+<p>Dans le parc, au tournant d'un massif, une
+automobile déboucha, s'avançant vers la grille&mdash;une
+forte limousine, de haut luxe, conduite
+par un mécanicien empaqueté de fourrures, d'un
+passe-montagne et d'un masque à lunettes, comme
+pour un long voyage. A côté de lui, bras croisés,
+un valet de pied, emmitouflé également. Ce n'est
+pas l'aspect de cet équipage qui bouleversait Flaviana.
+Mais, à l'intérieur, tandis que la voiture
+tournait, prise en écharpe par un rayon rouge du
+tragique soleil de décembre, la danseuse avait
+distingué nettement, comme en une vision, un
+enfant blond, que tenait debout contre elle, en le
+caressant, une femme au costume d'Arlésienne.</p>
+
+<p>Ce fut un éclair, une image fantasmagorique,
+où flambait, allumée de pourpre, la chevelure
+dorée de l'enfant. Puis l'auto vira, se trouva
+venir de face, dans la terne atmosphère. Et Flaviana
+ne la distinguait plus qu'en masse obscure,
+éblouis qu'étaient ses yeux du bref rayonnement,
+<span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span>
+et l'âme également sillonnée de clartés fulgurantes.</p>
+
+<p>«Mon petit... mon petit à moi!...» balbutiait
+son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Car,&mdash;la certitude l'aveuglait,&mdash;cet enfant
+était celui qu'on avait enlevé à Delchaume.</p>
+
+<p>Immobile, devant la grille, Flaviana n'osait
+même plus tirer le bouton du timbre. Saisie par
+une espèce de fascination, d'enchantement terrible,
+elle tremblait de tout dissiper par une
+imprudence. Et nul projet, nul raisonnement,
+nulle impulsion de ruse ou de hardiesse, ne se
+dessinait dans son cerveau affolé. Involontairement,
+elle se tourna, comme pour chercher un
+secours moral, une inspiration, vers l'étrange
+guide qui l'avait amenée là.</p>
+
+<p>Le soi-disant Alexis n'avait pas quitté le siège
+de la voiture, qui stationnait à quelques mètres.
+Cette femme,&mdash;puisque c'en était une,&mdash;ne percevait
+pas son trouble. Ses noirs yeux sauvages,&mdash;plus
+sauvages et plus noirs,&mdash;se fixaient avec
+intensité vers le parc, sans doute vers l'auto, qui
+s'approchait sans hâte. La haine qui en jaillissait
+impressionna la danseuse, même à une telle minute.
+Pourtant, elle n'eut pas l'idée que cette
+haine menaçât l'enfant.</p>
+
+<p>De la maison de garde sortit une jeune fille
+qui, ayant vu venir la limousine, dans la direction
+du dehors, se disposait à ouvrir la grille.
+Mais le mécanicien lui fit un signe, et, aussitôt,
+stoppa.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span>
+La superbe auto se trouvait maintenant à une
+cinquantaine de mètres. Son conducteur, en descendant,
+comme il le fit, pour venir à pied jusqu'à
+l'entrée, démasqua l'intérieur. Seulement,
+le miroitement de la glace, l'ombre du talus,
+empêchaient Flaviana de bien distinguer la tête
+blonde, dont elle voyait bouger,&mdash;avec quel frémissant
+délice!&mdash;la claire chevelure.</p>
+
+<p>Une voix la fit revenir à elle-même.</p>
+
+<p>A travers la grille, sans toucher la poignée de
+la serrure, le mécanicien au visage invisible,
+dont on apercevait seulement la barbe brune,
+assez longue, lui demanda ce qu'elle voulait:</p>
+
+<p>&mdash;«Visiter le Vieux-Moutier,» répondit la
+danseuse.</p>
+
+<p>&mdash;«A cette saison? Et à cette heure?» fit
+l'autre, soupçonneux.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous en venez bien,» riposta la jeune
+femme, avec une vive présence d'esprit. «Et
+vous ne me direz pas que vous y demeurez,
+puisque c'est une ruine, tout à fait inhabitable,
+d'après les guides. N'est-ce pas, mademoiselle?»</p>
+
+<p>La jeune fille de la loge, ainsi interpellée, et
+qui restait là, curieusement, s'esquiva sans répondre.</p>
+
+<p>&mdash;«Il faut une permission de la mairie de
+Mériel,» objecta l'homme.</p>
+
+<p>&mdash;«Êtes-vous le propriétaire, monsieur? ou le
+gérant?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela peut vous faire, madame?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span>
+&mdash;Je vous aurais donné mon nom, et, si vous
+avez l'autorité de lever une consigne...</p>
+
+<p>&mdash;Vous donnerez votre nom à la mairie. Il
+faut une autorisation signée du maire.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'à cela ne tienne! Alexis!» appela-t-elle.</p>
+
+<p>Le jeune garçon bondit du siège.</p>
+
+<p>&mdash;«Retournez avec l'auto jusqu'à Mériel.
+Vous demanderez une carte à la mairie, pour
+visiter. Une carte à mon nom: mademoiselle
+Flaviana, du National-Lyrique. Moi, j'attendrai
+ici.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes la danseuse-étoile?» demanda le
+sévère gardien du Vieux-Moutier.</p>
+
+<p>Elle ne s'en cacha pas. Sa physionomie trop
+connue lui interdisait l'incognito. Et d'ailleurs,
+qu'y gagnerait-elle? Toutefois son beau et célèbre
+visage n'était pas si populaire que cet individu
+ne l'ignorât&mdash;à moins qu'il ne crût bon de
+feindre.</p>
+
+<p>&mdash;«Montrez-moi,» dit-il, «quelque chose,
+une carte, une enveloppe de lettre, qui me
+prouve que vous êtes bien la personne que vous
+dites, et vous n'aurez pas besoin d'autre autorisation.»</p>
+
+<p>Docile à tout&mdash;pourvu qu'on lui ouvrît cette
+grille, mon Dieu!...&mdash;la jeune femme tira au
+hasard, de son petit sac, quelques papiers.
+Quoi?... Elle ne savait... Ah! tiens, une carte
+postale, une facture... Et, justement&mdash;ça tombait
+bien&mdash;son coupe-file... Voilà. L'homme
+les saisit. Et, au lieu de les parcourir d'un coup
+<span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span>
+d'&oelig;il, il les examina minutieusement. Peut-être
+se donnait-il le temps de prendre un parti.</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur de Flaviana, ses yeux, tout son être
+se tendait vers la grande limousine arrêtée&mdash;si
+près... et si loin!... Que devint-elle lorsque la
+portière s'ouvrit, et qu'elle vit descendre la
+femme et l'enfant?</p>
+
+<p>C'était bien le fils adoptif de Delchaume, le
+petit François, si souvent serré contre son sein
+tandis qu'elle l'appelait tout bas son petit Serge,
+sans croire elle-même à cette révélation prodigieuse
+de son instinct maternel.</p>
+
+<p>Oh! se tenir là, tranquille et froide, ne pas
+crier vers lui, qui accourrait, qui la reconnaîtrait.
+Comment en conserver la force? Mais quoi! Il y
+avait cette grille fermée, ces gens à l'intérieur...
+deux hommes... Un autre peut-être dans la maison
+de garde. De son côté... qui?... Elle seule.
+L'autre femme... y pouvait-elle compter? Le
+chauffeur de louage... un mercenaire, un inconnu.</p>
+
+<p>Rapidement, elle calculait. Oh! si elle avait pu
+risquer une lutte de vive force!... En attendant,
+elle demeurait impassible, suivant de ses larges
+doux yeux sombres les ébats du petit être, que
+cette Arlésienne&mdash;elle avait l'air d'une brave
+femme, d'une bonne nourrice tendre&mdash;faisait
+un peu courir dans l'allée pour lui épargner
+l'ennui de l'attente.</p>
+
+<p>Tous deux d'ailleurs s'éloignaient, disparaissaient
+maintenant derrière l'auto.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span>
+Un contact effleura le bras de Flaviana. Tressaillante,
+elle mit quelques secondes à se rendre
+compte. La femme travestie, le soi-disant Petit-Russien
+aux yeux de braise, lui désignait furtivement,&mdash;avec
+quelle face livide, quel regard
+meurtrier!&mdash;celui qui, de l'autre côté de la
+grille, prolongeait la lecture d'un banal document
+d'identité présenté par Flaviana.</p>
+
+<p>Évidemment, il se perdait dans des réflexions
+profondes, ce chauffeur hermétique. Tout à fait
+absorbé, tenant le papier de la main droite, il
+appuyait machinalement l'autre à la grille. Cette
+main gauche, passant entre deux barreaux, se
+crispait nerveusement sur une arabesque de fer.
+Et c'était sur cette main que se fixaient à présent,
+avec une intensité terrible, les noirs yeux
+de gitane. Telle était l'expression de la maigre
+face brune, que Flaviana, comme fascinée, ne vit
+plus que cela: ce visage contracté d'adolescent,&mdash;de
+femme,&mdash;et cette main, que regardaient
+ainsi les tragiques yeux noirs. Un gant de peau
+de renne, couleur d'amadou, la couvrait. Et soudain,
+une horreur confuse glaça Flaviana, car elle
+crut voir l'index de peau s'aplatir, se casser mollement,
+comme s'il n'eût pas contenu un doigt
+vivant, de chair et d'os.</p>
+
+<p>Au même instant, quelque chose brilla, une
+lame de canif. La danseuse retint à peine un cri.
+Sa compagne de route, avec une dextérité, une
+rapidité inouïes, tranchait net le bout de ce
+doigt. Il y eut un imperceptible grincement du
+<span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span>
+fil de l'acier sur le fer de la grille. L'homme qui
+lisait n'avait pas bougé. Il n'avait rien perçu, rien
+senti. L'index de son gant était vide.</p>
+
+<p>Lorsqu'il tourna la tête et leva les yeux, il ne
+crut pas que la visiteuse, ni le jeune homme
+qu'il prenait pour un domestique, eussent fait
+le moindre mouvement. Tous deux très proches
+de lui, ils le touchaient presque entre les barreaux.
+Mais quoi d'étonnant à ce qu'ils eussent
+l'allure empressée? Le jour baisserait bientôt, et
+si cette visite du Vieux-Moutier n'était pas un
+prétexte...</p>
+
+<p>&mdash;«Voici votre papier, madame. Vous allez
+pouvoir entrer. Mais... sans votre voiture, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que la ruine est loin?» balbutia la
+danseuse, qui, déjà, faisait en pensée les quelques
+bonds follement agiles qui lui permettraient
+de saisir son enfant.</p>
+
+<p>&mdash;«Non, madame... Au bout de cette avenue,
+on tourne un peu à droite, et, tout de suite, on
+la voit. La jeune fille du gardien vous accompagnera,
+pour vous ouvrir les salles.»</p>
+
+<p>Il appela.</p>
+
+<p>&mdash;«Olga!»</p>
+
+<p>La jeune personne reparut.</p>
+
+<p>&mdash;«Madame va visiter. Ouvre-lui.»</p>
+
+<p>Sur cet ordre, donné très haut, le chauffeur
+ajouta plus bas quelques mots dans une langue
+étrangère. Puis, il tourna sur ses talons, avec
+l'esquisse d'un salut, et se dirigea vers sa voiture.
+<span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span>
+En l'apercevant, qui revenait, l'Arlésienne saisit
+l'enfant, remonta vite dans la limousine avec lui.
+Une indicible détresse s'empara alors de Flaviana.
+La fille du garde rentrait dans la maisonnette.</p>
+
+<p>&mdash;«Mademoiselle!... mademoiselle!...» implora
+une voix sans timbre, une voix qui faisait
+mal.</p>
+
+<p>&mdash;«Pardon, madame,» dit l'autre, revenant
+avec une serviable hâte.</p>
+
+<p>&mdash;«Ouvrez-moi. On vous a dit de m'ouvrir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui... madame.»</p>
+
+<p>Et elle retournait.</p>
+
+<p>&mdash;«Où donc allez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Chercher les clefs. Mon père a les clefs, là,
+dans notre loge. Oh! ce ne sera pas long.»</p>
+
+<p>Tout en disant: «Ce ne sera pas long», l'astucieuse
+péronnelle restait là, ne bougeait plus,
+s'autorisait des questions de la dame pour s'attarder.
+Éperdue, Flaviana tira de son petit sac sa
+bourse en or. Toute prudence lui échappait. Et
+cependant, elle sentait maintenant que sa mystérieuse
+compagne la retenait, l'avertissait, par
+petites secousses, de son vêtement.</p>
+
+<p>&mdash;«Cette bourse, ma mignonne, vous l'aurez.
+Mais ouvrez... ouvrez!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas, madame...» Et la fillette
+écartait ses deux mains vides.&mdash;«Il me faut les
+clefs. Et encore, peut-être serai-je obligée d'attendre
+mon père. C'est si dur, cette grille! Mais
+je vais essayer.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span>
+Elle disparut dans la maisonnette.</p>
+
+<p>Là-bas, la grande limousine, ayant retrouvé
+son conducteur, se mettait en mouvement. Mais
+non pour continuer vers la sortie. Elle recula,
+grimpa presque sur le talus pour prendre du
+champ, accomplit un court et savant virage, puis
+s'élança vers la profondeur du parc.</p>
+
+<p>Flaviana, comme une folle, s'accrocha aux
+barreaux de la grille, fit le geste vain de les
+secouer. L'angoisse fut trop forte. Elle cria:</p>
+
+<p>&mdash;«Serge!... mon fils!... François!... C'est
+moi, petit François!... Au secours!... Personne
+ne vient donc à mon aide!...»</p>
+
+<p>Une voix dit à son oreille:</p>
+
+<p>&mdash;«Laissez-moi... Laissez-moi faire!... Taisez-vous,
+au nom du ciel! Contenez-vous!... J'ai
+compris ce qu'il a dit en russe... Écoutez...
+vite... vite!... écoutez.»</p>
+
+<p>Éperdue, égarée, Flaviana, de ses beaux yeux
+pleins de prière, regarda l'étrange créature, cette
+femme qui lui semblait malgré tout le jeune garçon
+dont elle avait si bien l'apparence.</p>
+
+<p>&mdash;«Voilà,» reprit celle-ci. «Je connais cet
+homme. C'est bien à lui qu'Omiroff téléphonait,
+comme je m'en suis doutée. Le prince doit être
+ici. Entrez, puisque vous pensez obtenir quelque
+chose de lui. Vous avez chance de le découvrir,
+de le rencontrer. Moi, je reste... Et je parlerai
+au misérable dont j'ai coupé le gant tout à
+l'heure... Vous avez vu?...</p>
+
+<p>&mdash;Où lui parlerez-vous?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span>
+&mdash;Ici même. Il va revenir. Il a ordonné de
+laisser la grille ouverte, après vous avoir fait
+attendre, pour qu'il puisse sortir à toute vitesse.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous ne l'arrêterez pas.</p>
+
+<p>&mdash;«Je l'arrêterai,» déclara l'inconnue avec
+une force impressionnante.</p>
+
+<p>&mdash;«Mais l'enfant... mon enfant... s'il l'emmène?...»</p>
+
+<p>La femme pâlit plus encore, s'écarta, trembla.
+Puis se ressaisissant:</p>
+
+<p>&mdash;«Tant mieux pour lui, en ce cas! murmura-t-elle.
+Et, après une brève hésitation:&mdash;«Il
+n'y a pas d'autre tactique possible. Tenez,
+madame, voici qu'on vous ouvre la grille... à
+moitié, pour que votre auto n'entre pas. Je sais
+maintenant qui vous êtes, madame Flaviana.
+Moi, je m'appelle Katerine Risslaya. Si vous ne
+me retrouvez pas ici tout à l'heure, ne doutez pas
+de la pauvre fille que je suis. Je vous le jure... ils
+expieront leurs crimes... Et ils vous rendront
+votre enfant.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h2>VIII<br />
+<span class="medium">PRISE AU PIÈGE</span></h2>
+</div>
+
+<p>Lorsque Flaviana, que suivait la fille du portier,
+se fut avancée assez loin dans l'avenue descendant
+aux ruines, un homme sortit à son
+tour de la loge. Il vint ouvrir le second battant
+de la grille. Et alors il se planta, sifflotant,
+au beau milieu, avec un air rogue, comme un
+chien de garde, prêt à se jeter sur qui entrerait.
+Son regard plein de méfiance alla du mécanicien
+de louage, qui dormait sur son siège, au jeune
+homme que la visiteuse avait laissé là, à l'attendre.
+Pour celui-ci, le regard se fit particulièrement
+hargneux.</p>
+
+<p>&mdash;«Eh bien, mon petit père,» lui dit Katerine
+en russe,&mdash;et elle ricana,&mdash;«on dirait
+que ma figure ne te revient pas.»</p>
+
+<p>Le gaillard faillit tomber à la renverse.</p>
+
+<p>&mdash;«Comment?... vous parlez... vous savez le
+russe, mon garçon?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien d'autres choses,» riposta-t-elle,&mdash;toujours
+avec son mauvais rire,&mdash;«Mais ça
+n'est pas pour ta barbe, petit père. C'est pour
+<span class="pagenum"><a id="Page_198"> 198</a></span>
+celui qui va revenir par ici, et qui sera content
+de les connaître.</p>
+
+<p>&mdash;Tu feras bien de ne pas te mettre sur son
+chemin, car il sera pressé.</p>
+
+<p>&mdash;Il trouvera le temps de m'écouter, je t'en
+réponds.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as du toupet, gamin.»</p>
+
+<p>Le portier réfléchit un instant, puis demanda:</p>
+
+<p>&mdash;«Si tu avais à lui parler, pourquoi ne l'as-tu
+pas fait tout à l'heure?</p>
+
+<p>&mdash;Apparemment parce que ça ne m'a pas
+convenu.</p>
+
+<p>&mdash;Était-ce à cause de la dame? Ça n'est pas
+une Russe, ta patronne, hein?</p>
+
+<p>&mdash;Si on te le demande, tu diras que tu n'en
+sais rien,» fit Katerine, qui possédait un répertoire
+abondant de ces facéties parisiennes.</p>
+
+<p>Qui l'eût observée avec plus de perspicacité
+que ce gardien obtus, enfermé dans ses rigoureuses
+consignes, se fût effrayé du contraste
+entre la physionomie tendue, blêmie d'audace,
+de résolution, et l'aisance vulgaire des propos.</p>
+
+<p>Lorsque Katerine vit reparaître, lancée à une
+vive allure, la limousine conduite par le chauffeur
+à la main estropiée, elle fouilla rapidement
+dans une poche intérieure de son veston, et en
+retira à demi un objet long, en forme de tube.</p>
+
+<p>Mais, comme la voiture devenait plus distincte,
+tout à coup, à travers les glaces, un reflet doré
+brilla... les touffes d'une chevelure mousseuse,
+bouclant sous le béret d'un garçonnet.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span>
+&mdash;«Ah!» soupira Katerine, «l'enfant est encore
+là...»</p>
+
+<p>Avec regret, elle renfonça l'objet mystérieux,
+et elle courut se poster en travers de la sortie,
+d'où le concierge, lui saisissant le bras, essaya
+vainement de l'écarter.</p>
+
+<p>Pour ne pas écraser ces individus en lutte,
+force fut au chauffeur de ralentir. Alors, à pleins
+poumons, Katerine lui cria:</p>
+
+<p>&mdash;«Flatcheff, rappelle-toi les réunions avec
+Ivan Toulénine, chez Pierre Marowsky. Je viens
+te sauver. Il faut que tu m'entendes.»</p>
+
+<p>Si ces paroles émurent l'homme à qui elles
+s'adressaient, rien ne s'en put deviner. Son visage
+restait invisible derrière le masque formé par
+la mentonnière de la casquette, les lunettes, le
+voile. Cependant il arrêta complètement sa machine,
+et se pencha, d'un âpre mouvement, vers
+ce jeune homme qui l'interpellait.</p>
+
+<p>Celui-ci s'avança, tout proche, retira le chapeau
+de feutre, dont le bord mou, rabattu,
+cachait en partie son visage, et secoua des
+boucles noires, qui, libérées, tombèrent, moites
+et luisantes, sur son front. La bouche rouge
+esquissa un sourire, tandis que les prunelles
+dures, pareilles à des éclats d'anthracite, luisaient
+impénétrablement.</p>
+
+<p>&mdash;«Katerine!...» murmura l'homme.</p>
+
+<p>&mdash;«Oui, Katerine,» dit-elle. «Je viens te
+rejoindre. N'es-tu pas toujours mon chef, mon
+maître?... Pourquoi ne m'as-tu pas dit?... Je
+<span class="pagenum"><a id="Page_200"> 200</a></span>
+t'aurais aidé, au lieu de ces fous furieux. C'est à
+toi, à toi que j'étais... Pas à leur imbécile de
+cause.»</p>
+
+<p>L'homme invisible ne bougea pas d'abord. A
+travers leurs petites vitres, ses yeux indiscernables
+étudiaient la figure ardente.</p>
+
+<p>C'était vraisemblable, la basse adoration de
+cette créature sauvage, à l'ignominieuse jeunesse,
+l'attraction servile vers lui, qui avait dominé,
+conduit, maté, joué les autres! Avec quelle face
+de passion avide elle l'écoutait autrefois! Mais
+aussi, ce pouvait être un piège.</p>
+
+<p>Le crépuscule tombait sur le parc, sur les bois,
+sur la campagne profonde. Au sud-ouest, une
+crevasse sanglante marquait la place de l'horizon
+où s'était englouti le sinistre soleil. Tout se taisait.
+Le portier, prudemment, s'était éclipsé,
+dans sa loge. Au fond de la voiture, l'enfant dormait
+sur les genoux de l'Arlésienne.</p>
+
+<p>&mdash;«Doutes-tu de moi, maître?» chuchota
+Katerine Risslaya. «Tiens, regarde. Voici l'engin
+qu'ils ont fabriqué pour te mettre en pièces. Je
+devais le lancer contre toi. C'est ton modèle. Tu
+le reconnais. Va, prends-le. Sers-t'en pour me
+massacrer. Je te bénirai encore. Et je mourrai
+heureuse. Car je t'aurai averti, préservé d'eux...»</p>
+
+<p>Flatcheff se tourna vers le domestique, assis à
+côté de lui sur le siège, et qui n'avait pas décroisé
+les bras, pas prononcé un mot,&mdash;impassible
+comme s'il n'entendait pas le russe, que parlaient
+les deux interlocuteurs. Cependant, il le comprenait.
+<span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span>
+Car ce fut dans cette langue que le faux
+Ivan Toulénine, l'espion d'Omiroff, le traître de
+la Petite-Barrerie, lui commanda:</p>
+
+<p>&mdash;«Rentre dans la voiture, Sémène. Mais
+laisse ta peau d'ours à celle-ci, qui gèlerait dans
+son mince habit d'homme, au train dont nous
+irons.»</p>
+
+<p>Tandis que l'échange se faisait, Flatcheff avait
+saisi l'étui meurtrier, que lui tendait Katerine.
+Ses doigts experts sentirent osciller le contrepoids
+qui, maintenant toujours l'engin dans le même
+sens, empêchait le mélange explosible de se produire.
+Sans ajouter une réflexion, il plaça l'objet
+contre sa poitrine, dans une pochette intérieure,
+avec le sang-froid de l'habitude. Car c'était un
+vieux cheval de retour. Et, s'il avait pu se vendre
+très cher au pire ennemi de ses anciens alliés, son
+expérience, ses aventures, son audace, ses condamnations
+même, lui valaient cette abominable
+fortune.</p>
+
+<p>A peine Katerine installée à côté de lui, il lança
+son auto à une vitesse folle.</p>
+
+<p>&mdash;«Où allons-nous?» demanda-t-elle.</p>
+
+<p>Il ne répondit pas.</p>
+
+<p>Cependant, comme on traversait un pont, au-dessus
+d'une rivière que Katerine supposa être
+l'Oise, le conducteur ralentit un peu, et lança
+dans l'eau, de toute sa force, pour le faire tomber
+au large, loin de tout être vivant et de toute
+&oelig;uvre humaine, l'engin dont il avait hâte de se
+débarrasser.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span>
+Bientôt après, on rentra dans les bois. La nuit
+de décembre s'y amassait. Mais elle n'était pas
+tellement close, qu'on ne vît encore, de temps à
+autre, au fond d'une allée, ou parmi le lacis triste
+des arbres, les éclaboussures rouges, persistantes,
+du couchant. Elles s'obstinaient, comme le sang
+versé, que rien ne lave.</p>
+
+<p>La bruyante voiture, en s'arrêtant tout à coup,
+fit apparaître la réalité lugubre. Ce fut comme si
+des flots de ténèbres et de silence se refermaient
+sur elle.</p>
+
+<p>Flatcheff descendit et fit descendre Katerine.
+Puis il appela l'homme qui s'assoupissait, à l'intérieur
+tiède et capitonné de la voiture.</p>
+
+<p>&mdash;«Sémène, arrive!»</p>
+
+<p>L'autre obéit. Un gaillard au rude visage,
+d'une taille gigantesque, véritable hercule.</p>
+
+<p>&mdash;«Qu'allez-vous me faire?» demanda Katerine.</p>
+
+<p>Et elle commença de trembler.</p>
+
+<p>&mdash;«Ne crains rien, si tu as dit vrai,» proféra
+Flatcheff. «Mais si je trouve sur toi la moindre
+chose en contradiction avec ton histoire, nous
+aurons un compte à régler, ma petite. Fouille-la,»
+ordonna-t-il à Sémène. «Et vas-y avec précaution,
+au cas où elle garde un joujou comme
+celui de tout à l'heure.»</p>
+
+<p>Dans l'auto, des cris d'enfant s'élevèrent. Le
+petit François, réveillé en sursaut, s'effarait. De
+son rêve, où il revoyait sa nounou Favier, son
+papa Raymond, tous les visages de tendresse, il
+<span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span>
+surgissait de nouveau brusquement dans l'étrangeté
+des choses et des êtres. En ce moment, la
+nuit compliquait tout. Son petit c&oelig;ur creva.</p>
+
+<p>&mdash;«Nounou!... nounou!... Papa!... Je veux
+ma nounou!...» sanglotait-il.</p>
+
+<p>&mdash;«C'est moi ta nounou, mon chérubin,»
+chuchotait câlinement l'Arlésienne.</p>
+
+<p>&mdash;«Ça n'est pas vrai!... Tu es vilaine!... Ça
+n'est pas vrai!...» criait le bambin, la frappant
+de ses poings minuscules.</p>
+
+<p>Les petits êtres ont de ces révoltes, qui déconcertent
+devant des forces tellement disproportionnées
+aux leurs. Ils ne connaissent ni la prudence,
+ni la résignation. Et il en est ainsi des
+jeunes animaux comme des jeunes enfants. Craintifs
+de tout, ils ne le sont pas de la violence
+humaine. Sans doute, parce qu'à part de monstrueuses
+exceptions, elle ne saurait s'exercer
+contre eux. De cela, ils ont une singulière conscience.</p>
+
+<p>François, dans son c&oelig;ur de quatre ans, percevait
+autour de lui l'imposture, et il en suffoquait.
+Bien traité, gâté, choyé même,&mdash;car sa grâce
+était irrésistible,&mdash;il avait peu souffert,&mdash;après
+les premières heures de désolation et d'épouvante,&mdash;parce
+qu'on lui disait: «Tu reverras
+nounou Favier. Papa viendra te chercher demain.»
+Mais peu à peu on lui tenait un autre langage.
+On affirmait: «Les autres t'ont menti.»&mdash;«C'est
+moi ta nounou,» prétendait l'Arlésienne.
+Et Flatcheff le bandit avait l'audace de déclarer
+<span class="pagenum"><a id="Page_204"> 204</a></span>
+à cet innocent:&mdash;«Ton papa Delchaume t'avait
+volé. Il n'est pas ton papa. Tu ne dois plus
+l'aimer. Je suis chargé de te conduire à tes vrais
+parents.» Une indignation au-dessus de son âge
+soulevait alors cette petite âme, qui ne pouvait
+l'exprimer. Et c'est avec la même suffocation de
+fureur qu'il refusait de répondre au nom de
+Pierre, qu'on prétendait lui donner.</p>
+
+<p>&mdash;«Je m'appelle Serge-François. Je ne m'appelle
+pas Pierre,» protestait-il.</p>
+
+<p>Sa fierté, sa résistance, son énergie puérile,
+divertissaient ses ravisseurs, en les attendrissant
+malgré eux. Au Vieux-Moutier, où ils le cachèrent
+pendant quelques jours, Boris Omiroff ne
+put le voir, l'entendre, sans une espèce d'émotion.
+Le prince ne résista pas à la curiosité qu'il
+avait de cet enfant, son neveu, le fils de son
+frère. Il voulut la satisfaire avant de partir pour
+la Russie. Et, comme il avait d'ailleurs besoin de
+se concerter avec Flatcheff sur les mesures à
+prendre, il combina cette expédition en auto jusqu'à
+Mériel, pendant que tout le monde,&mdash;et
+même les gens de sa maison, avenue de Messine,&mdash;le
+croyait dans son wagon-salon, emporté par
+le Nord-Express. Au Vieux-Moutier, dont il s'était
+rendu acquéreur plusieurs années auparavant,
+des chambres habitables, aménagées dans une
+partie de l'ancien couvent, qu'on ne visitait pas,
+l'attendaient toujours, avec un personnel restreint,
+mais dévoué, aveuglément fidèle, tenu
+par l'argent comme par la crainte, et sans cesse à
+<span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span>
+ses ordres. Depuis l'affaire de la Petite-Barrerie,
+c'est là que Flatcheff se tenait, dans une prudente
+retraite.</p>
+
+<p>Chose plus facile qu'on ne croit: maintenir
+certains mystères. Pour tout le pays, le Vieux-Moutier
+était un but de promenade, qui attirait
+les touristes. On délivrait des permissions de le
+visiter à la mairie de Mériel. Un certain va-et-vient
+n'étonnait donc personne, non plus que la
+rigueur des consignes. La rapidité des autos permettait
+aux gens enfermés là de s'approvisionner
+au loin. La sauvagerie du site, sa difficulté d'accès,
+son éloignement, à l'orée de la forêt, s'opposaient
+à tout voisinage immédiat. Nul fournisseur,
+nul habitant du pays, nul visiteur, n'avait
+jamais pénétré dans l'appartement secret, dont
+les fenêtres dominaient un débris de cloître, qui,
+surplombant le vide, les masquait d'en bas, tandis
+que la porte intérieure, dissimulée entre deux
+demi-colonnes, ouvrait dans une galerie obscure
+où rien ne fixait l'attention.</p>
+
+<p>Là, Boris Omiroff avait caché le fils de son
+frère Dimitri. Seul avec l'enfant, il l'examina,
+l'étudia, le questionna. Son sang courut plus orgueilleusement
+dans ses veines à constater la
+marque de sa race, dans la beauté, l'intelligence,
+la précoce dignité du petit être. Mais la fugace
+émotion fut vite noyée de haine. N'était-ce pas là
+l'enfant d'une ballerine, l'étranger, l'ennemi? Ce
+bébé inconnu, adversaire fragile, pourrait un
+jour,&mdash;qui sait?&mdash;se dresser contre lui, et prétendre
+<span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span>
+à l'expulser, lui, Boris Omiroff, du patrimoine
+héréditaire. La merveille de l'Ukraine, la
+demeure fabuleuse où ses ancêtres avaient reçu
+les tsars comme des égaux, s'évoqua, déroula le
+serpentement sans fin de ses remparts, la masse
+énorme de ses donjons, de ses tours, la légèreté
+aérienne de sa chapelle au sommet de la colline,
+sa ceinture de forêts, et cette nappe d'argent que
+le Dniéper étend à ses pieds, par les longues nuits
+du Nord, sous la lune immobile.</p>
+
+<p>Boris repoussa brutalement l'enfant, et appela
+Flatcheff.</p>
+
+<p>&mdash;«Rends-le à cette femme d'Arles dont tu
+réponds,» ordonna-t-il. «Puis reviens m'expliquer
+encore ton projet. Et tâche qu'il me convienne.»</p>
+
+<p>Le projet de Flatcheff convint à Boris.</p>
+
+<p>L'Arlésienne, naguère venue en service à
+Paris, séduite par un réfugié russe, un certain
+Fédor Kourgane, s'était mariée avec cet homme,
+et l'avait attiré dans son pays. Là, tous deux
+crevaient de faim, après avoir essayé divers
+métiers. D'ailleurs, mal vus et méprisés, victimes
+de préjugés locaux, ils ne rêvaient que d'émigrer.
+On leur fournirait les fonds nécessaires à
+leur passage en Amérique, plus une somme qui
+serait pour eux une petite fortune. Et ils emmèneraient
+avec eux l'enfant. On n'en entendrait
+plus parler.</p>
+
+<p>&mdash;«Tu connais ces gens-là, Flatcheff?»
+demanda le prince.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span>
+&mdash;«Parfaitement. J'ai toujours eu l'&oelig;il sur
+Kourgane, à cause de vous, Excellence.</p>
+
+<p>&mdash;Était-il des complots contre moi?</p>
+
+<p>&mdash;D'aucun complot. C'est un homme tranquille,
+trop content d'avoir échappé aux suites
+d'une première affaire, où on l'avait entraîné.
+Chat échaudé, il craint l'eau, même froide.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est son métier?</p>
+
+<p>&mdash;Il essaie de vendre de fausses vieilleries, près
+des Arènes. Mais on débine tous les trucs maintenant.
+Le commerce ne marche guère.</p>
+
+<p>&mdash;Et la femme? Qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>&mdash;Mauricette?... Une bonne créature. Elle
+adore les mioches. Le petit ne sera pas malheureux
+avec elle.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, elle a plutôt une figure plaisante.
+Et l'enfant semble déjà habitué à elle. C'est
+toi qui l'as fait venir? Depuis quand est-elle ici?</p>
+
+<p>&mdash;Dès le lendemain de l'enlèvement du gosse.
+Il me fallait une femme. Le petit clampin criait
+jour et nuit. La fille du garde m'a bien aidé.
+Mais le citoyen n'était pas commode. Et Votre
+Excellence m'avait interdit les grands moyens.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'as obéi, au moins? Tu ne l'as pas
+rudoyé, ce pauvre moutard?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma foi non.»</p>
+
+<p>Boris fixa des yeux sévères sur le cruel et sournois
+visage. Puis il reprit légèrement:</p>
+
+<p>&mdash;«Bast! tout ça en fera un homme. Il n'aura
+pas cette éducation de poule mouillée qu'on
+donne aux marmots français.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span>
+Et, rêveur, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;«Plus tard... Si je n'ai pas de fils... On
+pourra voir.</p>
+
+<p>&mdash;Comment!» cria Flatcheff stupéfait. «Votre
+Haute Noblesse aurait l'idée?...</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas remarqué?...» reprit le prince,
+du même ton songeur. «C'est tout le portrait de
+mon frère Dimitri.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Excellence... Alors, les Kourgane?...</p>
+
+<p>&mdash;Défends-leur de quitter Arles tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle imprudence!</p>
+
+<p>&mdash;Assez, Flatcheff. Écoute-moi. Tu vas conduire
+là-bas la femme et l'enfant. En auto. Ne
+prends pas le train. Je te donne Sémène pour ton
+service. A Arles, tu verras comment vivent ces
+gens, ce qu'ils désirent. Tu m'en aviseras avant
+de rien décider. Je vais réfléchir. L'Europe
+est assez grande pour qu'on trouve un endroit
+perdu où l'on puisse les installer, les surveiller...</p>
+
+<p>&mdash;Mais Votre Haute Noblesse avait résolu...</p>
+
+<p>&mdash;De me débarrasser absolument de ce petit.
+Eh bien... Je ne sais plus. J'y penserai... Il ressemble
+trop à mon frère.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le haïssiez, votre frère Dimitri. Vous
+avez été si content de sa disgrâce... de sa...</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, vieux bandit, ou je t'écrase!...»
+avait crié le prince, dans une de ces soudaines
+fureurs, qui montaient en lui surtout aux minutes
+où il n'était pas d'accord avec lui-même.</p>
+
+<p>Et comme il s'irritait de se sentir démonté,
+<span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span>
+troublé, il donna à Flatcheff un ordre de départ
+immédiat.</p>
+
+<p>&mdash;«Que je ne te voie plus, ni le mioche, ni
+cette Arlésienne! Moi, je pars, en auto également,
+pour rejoindre à Cologne mon personnel et mes
+bagages. De là, par le Nord-Express... à Pétersbourg.
+Que je trouve un télégramme de toi,
+n'est-ce pas? Pour la suite... attends mes ordres.
+Ne bouge pas d'Arles. Je... je t'y enverrai peut-être
+d'autres instructions.»</p>
+
+<p>Il hésita. Puis, rapidement, très bas:</p>
+
+<p>&mdash;«Tu as sans doute raison pour le petit.
+Mais, diable, un enfant!... Ah! j'aurais dû avoir
+plus de résolution au moment de sa naissance,
+quand il n'était qu'une larve informe, sans
+véritable existence.»</p>
+
+<p>Flatcheff eut une toux brève. Les regards des
+deux hommes se croisèrent, puis se détournèrent
+aussitôt.</p>
+
+<p>C'est moins d'une demi-heure après cette conversation
+que Flatcheff, précipitant son départ,
+avait rencontré Flaviana à la grille. Comme le
+parc ne possède pas d'autre sortie possible pour
+une auto, à cause des accidents de terrain, des
+hauteurs, des déclivités abruptes, c'est à cette
+même grille que Flatcheff revint, après avoir
+donné le change à sa visiteuse.</p>
+
+<p>L'apparition de Katerine, tout d'abord, le terrifia.
+Comme tous les êtres capables de trahison,
+cet homme était lâche. En outre, quelle stupeur!
+Avec ses maquillages savants, la transformation
+<span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span>
+complète de sa physionomie, sa retraite
+au Vieux-Moutier, la légende de sa fuite à l'étranger
+établie par la police, la protection dont l'entouraient
+les agents russes aux ordres d'Omiroff,
+comment imaginer qu'à peine sortie de prison,
+une de ses victimes se dresserait en face de
+lui?... Accablante minute. Katerine eut tout le
+loisir de jeter la bombe, là, dans l'avant de
+l'auto, aux pieds mêmes du conducteur. Avec
+quelle joie forcenée elle eût accompli l'acte!
+Peu lui importait sa vie, à elle. Ainsi, elle sauvait
+Tatiane, à qui le sort attribuerait peut-être
+le dangereux rôle, l'&oelig;uvre de justice, l'anéantissement
+de l'abominable agent provocateur. Oui,
+elle sauvait Tatiane. Et elle la vengeait. Elle vengeait
+la fiancée de Pierre Marowski, séparée pour
+cinq ans,&mdash;peut-être pour toujours: leur vie
+était si hasardeuse!&mdash;de celui qu'elle aimait.
+Quelle tentation!... Mais elle avait aperçu l'enfant
+dans la voiture. Elle n'avait pas voulu lancer
+l'horrible engin. Et alors une autre idée lui était
+venue. Elle ne se souciait guère de la cause, ni
+du martyr déchiqueté à la Petite-Barrerie, ni de
+l'exemple, terrifiant pour les traîtres, que devrait
+être le châtiment du faux Toulénine. Tatiane...
+Il n'y avait que Tatiane. C'est pour elle que Katerine
+avait trouvé en soi de telles ressources
+d'adresse et d'audace. Pour elle que, sous des
+vêtements d'homme, qui la rendaient à la fois
+méconnaissable et plus alerte, la sauvage fille
+avait rôdé, épié, guetté,&mdash;souple, cauteleuse,
+<span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span>
+comme une maigre louve des steppes.</p>
+
+<p>Ce matin, à la gare du Nord, elle avait eu cette
+chance de reconnaître dans le valet de chambre
+du prince, un garçon de son pays, et elle l'avait
+conquis tout de suite en se faisant passer pour le
+jeune frère d'un ancien camarade à lui, en rappelant
+ces choses d'enfance, de village natal,
+auxquelles nul c&oelig;ur ne résiste. Katerine, grâce
+au coup de téléphone, à l'indication de l'annuaire,
+identifia cette retraite campagnarde, qui
+devait être la maison mystérieuse du prince. Là,
+sûrement, se terrait le Judas de la Petite-Barrerie,
+Toulénine-Flatcheff, le sinistre factotum
+d'Omiroff. Mais comment se rendre là-bas? Comment
+y arriver à temps? Car, sans doute, le
+maître et le misérable valet repartiraient ensemble
+pour la Russie. Katerine, désespérée, ne
+possédait même pas sur elle de quoi prendre le
+train. A tout hasard, elle courut à l'hôtel de
+l'avenue de Messine. Du moins, elle pénétrerait
+dans cette demeure, elle s'y assurerait ses entrées
+en se liant avec l'ami du valet de chambre, auquel
+celui-ci l'adressait. Sur le seuil, elle avait
+rencontré Flaviana.</p>
+
+<p>Et voici pourquoi, quelques heures plus tard,
+entre les futaies pleines de nuit, sur la route
+forestière entrevue dans le cercle lumineux des
+phares, à côté de l'auto, où gémissait et s'encolérait
+une voix enfantine, Katerine, en face de
+Flatcheff et de Sémène, crut sa dernière heure
+venue.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span>
+On la fouilla consciencieusement. Les deux
+gaillards à qui elle avait affaire ne se souciaient
+guère d'épargner sa délicatesse féminine. A vrai
+dire, ils ne s'occupèrent pas plus de ce détail que
+si elle avait été le garçon dont elle portait le costume.
+D'ailleurs, ce n'était pas cela non plus qui
+pouvait contrister ou effaroucher la pauvre fille.
+Hasardeuse créature, elle en avait vu bien
+d'autres. Rester vivante. Ne pas livrer les secrets
+de Tatiane. Atteindre le terrible but dont elle
+s'hypnotisait. Voilà ce qui tendait et enflammait
+l'âme primitive, dans ce corps précocement usé,
+que maniait la hardiesse indifférente d'un chenapan
+et d'un larbin.</p>
+
+<p>Quand Flatcheff se fut bien assuré que les
+vêtements masculins de Katerine Risslaya ne cachaient
+aucun explosif, aucune arme, aucun papier
+inquiétant, qu'elle s'était vraiment livrée à
+lui sans possibilité de lui nuire, ou même de se
+défendre, sa prudence accepta ce dont tout
+d'abord sa vanité s'accommodait. Cette fille était
+demeurée entièrement sous sa puissance. Il l'avait
+fanatisée. Elle revenait à lui, aussitôt libre. Et,
+pour lui plaire, elle trahissait. Quoi de plus acceptable
+pour un être pareil? La vilenie des autres
+semblait de toute évidence à sa propre vilenie.
+Et, suivant sa logique, une Katerine Risslaya,
+ramassée dans la boue par Tatiane, devait se
+retourner tôt ou tard contre sa bienfaitrice. Il
+eut un rire de joie affreuse, dont se troubla le
+sommeil des beaux arbres fiers, aux branches
+<span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span>
+desquels se fixaient une à une, brodées par une
+fée mystérieuse, les petites étoiles du givre.</p>
+
+<p>&mdash;«Eh bien, Katinka, tu es une fameuse
+luronne. Bravo, ma fille. Tu n'y perdras rien. On
+ne manque pas de braise au service d'Omiroff.
+Excepté ici, où elle ne chauffe guère...»</p>
+
+<p>Et il rit plus fort, de son à peu près sur le mot
+«braise», qu'il venait de prononcer en français.</p>
+
+<p>&mdash;«On gèle,» ajouta-t-il. «Mais grimpe tout
+de même sur le siège, à côté de moi. Car j'ai
+encore à te parler. Tout à l'heure, Sémène te
+cédera la place à l'intérieur.»</p>
+
+<p>Lorsque, de nouveau, la voiture dévora la
+route, Flatcheff soumit Katerine à un interrogatoire,
+sur la façon dont elle l'avait retrouvé, sur
+ce qu'elle connaissait de Flaviana, et quelle était
+l'idée de cette femme en se présentant au Vieux-Moutier.</p>
+
+<p>&mdash;«Si c'est une ancienne bonne amie de Son
+Excellence, qui venait pour l'embêter, elle se
+sera cassé le nez,» observa-t-il. «Il faudrait
+être plus maligne qu'elle n'en avait l'air pour
+découvrir notre petit père Boris Wladimirovitch
+dans son monastère. Quand ce diable-là se fait
+ermite... ah! ah...»</p>
+
+<p>Flatcheff riait encore. Décidément, il était très
+gai.</p>
+
+<p>«Tu ne le seras pas longtemps, misérable!»
+pensait la sombre fille, assise à son côté sous la
+même lourde et chaude peau d'ours.</p>
+
+<p>Elle s'étonnait qu'il ne parlât pas de Flaviana
+<span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span>
+comme de la mère du petit garçon, qui, maintenant
+couché sur la banquette, dans les vêtements
+de laine et de fourrure, dormait, derrière eux,
+du profond sommeil de l'enfance. Mais le suppôt
+du prince, au moment de la naissance secrète,
+confiné à son rôle de valet complice, ne possédait
+pas encore l'autorité du faux Toulénine.
+On ne lui confia que ce qu'il devait savoir pour
+ses diverses missions, dont l'une fut d'aller enlever
+la jeune doctoresse. Lorsque, plus tard,
+le prince lui avoua qu'il s'agissait de son neveu,
+Boris ne revint pas sur la personnalité de la mère.
+«Une cabotine,» dit-il simplement. Car l'orgueilleux
+grand seigneur gardait à son immonde
+acolyte tout le mépris indispensable, ne s'ouvrant
+à lui que suivant l'occasion, par nécessité ou par
+caprice.</p>
+
+<p>Pendant des heures, l'auto dévora les chemins,
+crevant le noir sans fin des campagnes taciturnes,
+traversant à un galop de foudre, avec des clameurs
+de bête furieuse, les villages ensommeillés.
+Puis, on stoppa dans une ville, plus muette et
+vide qu'un décor de rêve, devant un hôtel dont
+Katerine, sous une lanterne, discerna l'enseigne:
+<em>Hôtel du Chevreuil</em>, avec la forme vague d'un quadrupède,
+qui s'effaçait sur la tôle délavée. Un
+souper était servi, des chambres prêtes.</p>
+
+<p>Quand les voyageurs se séparèrent pour dormir,
+Flatcheff dit à Katerine:</p>
+
+<p>&mdash;«Ma fille, tu vas partager la chambre de
+Mauricette et du petit. Comprends-moi bien. J'ai
+<span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span>
+cru tes boniments. Toutefois la prudence et mes
+consignes m'ordonnent d'agir comme si je me
+méfiais. Donc, je suis responsable de ce que tu
+feras, et je te garde. Ça doit te faire plaisir. Mais
+tant que tu seras sous ma coupe, tu ne communiqueras
+avec personne. Si l'on te surprend écrivant
+un mot, glissant un papier, faisant un signal,
+on m'avertit, et je te casse la tête.»</p>
+
+<p>Pour achever ce discours, Flatcheff enleva son
+espèce de passe-montagne, ses lunettes, avec
+le demi-voile où elles s'incrustaient. D'un geste
+qui fit horreur à Katerine, il arracha même sa
+barbe.</p>
+
+<p>La malheureuse fille contint un cri de répulsion.
+Elle reconnaissait le visage infâme,&mdash;le
+faux Toulénine qui leur prêchait la guerre sociale,
+la propagande meurtrière, l'audace héroïque.&mdash;Elle
+le voyait face à face, l'apôtre qui trouvait
+des accents enflammés pour soulever leurs âmes,
+dans la mansarde de Pierre Marowsky, et qui
+n'était que ce reptile hideux, ce scorpion rampant,
+gonflé de venin: un agent provocateur.</p>
+
+<p>L'homme eut son ignoble rire:</p>
+
+<p>&mdash;«Comment me préfères-tu, la belle? En
+Toulénine ou en Flatcheff?&mdash;Au fait, c'est vrai:
+tu es amoureuse de moi. C'est enivrant... Et je
+te ferais bien les honneurs de mon beau physique,&mdash;avec
+ou sans barbe,&mdash;je te recevrais volontiers
+dans l'intimité, Katinka de mon c&oelig;ur...
+Seulement, pas cette nuit. Pour quelque temps
+encore, j'aime mieux avoir, auprès de toi, les
+<span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span>
+yeux ouverts que fermés. C'est donc Mauricette
+qui aura le privilège de voir émerger de cette
+défroque de mâle ta gracieuse forme féminine, et
+de dormir en ta compagnie.»</p>
+
+<p>Il reprit un sérieux terrible pour ajouter, sortant
+de sa poche un revolver:</p>
+
+<p>&mdash;«Et, je te le répète... Je saurai tout... Si
+quelque chose ne me paraît pas clair, tu pourras
+faire tes paquets pour l'autre monde. Rappelle-toi
+que, pour Bibi» (il se désigna d'un air de
+fatuité canaille), «c'est tout bénéfice d'exterminer
+de la bonne petite vermine comme toi. Le
+patron m'en saurait gré, la police itou. Je ne
+risquerais pas un cheveu. Tiens-toi donc pour
+avertie.»</p>
+
+<p>Ce fut tellement sinistre, cet avertissement,
+reçu sous le canon braqué du revolver, dans le
+corridor du louche hôtel provincial, où l'humidité
+sentait le moisi, où l'on devinait des mouchards
+embusqués derrière les portes, que Katerine,
+malgré son fatalisme et sa résolution, frissonna.</p>
+
+<p>La vue du bel enfant, au sommeil paisible,
+près de qui elle passerait la nuit, fut alors d'une
+telle douceur pour la malheureuse, que les larmes
+lui en vinrent aux yeux, à elle qui, depuis si longtemps,
+n'avait pleuré.</p>
+
+<p>Comme elle les contenait, d'un battement de
+paupières, elle rencontra le regard de Mauricette,
+l'Arlésienne. La gêne anxieuse de ce regard
+l'étonna. Elle dit brusquement:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span>
+&mdash;«Vous savez bien que je suis une femme,
+comme vous, malgré ces frusques. Vous ne pouvez
+pas avoir peur de moi, puisque vous êtes
+chargée de m'espionner.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous espionner...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin...</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est pas mon métier. Kourgane, mon
+mari, m'a recommandé d'obéir... J'obéis. Sans
+ça... Mais il y a une chose qui m'occupe...</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;L'enfant qui est là... ce petit amour... Vous
+ne pensez pas, dites, qu'on veuille lui faire du
+mal?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi!» s'écria Katerine amèrement. «C'est
+vous qui me questionnez!... Et l'on m'a mise
+sous votre surveillance, comme si l'on se défiait
+de moi.»</p>
+
+<p>Elle équivoquait prudemment. Mauricette
+Kourgane mit un doigt sur ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;«Quoi que nous disions,» fit-elle, «je crois
+sage de parler très bas. Je n'aime pas beaucoup
+ce qui se passe. Et l'on nous offre trop d'argent
+pour que ce soit de la fameuse besogne. Mais
+c'est l'affaire de mon homme, de Fédor. Tout
+ce que je sais, c'est qu'on m'a mis ce chérubin
+dans les bras, et qu'il faudra me couper en morceaux
+avant que de lui faire du mal.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ça, je serai avec vous, de tout mon
+c&oelig;ur,» s'écria Katerine.</p>
+
+<p>Les deux femmes se sourirent. Leur défiance
+mutuelle tombait un peu. Pourtant, ni l'une ni
+<span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span>
+l'autre n'osa se livrer. Et elles n'en dirent pas
+davantage. Seulement, avant de se coucher, elles
+se penchèrent ensemble vers le petit Serge-François.</p>
+
+<p>L'Arlésienne avait mis l'enfant dans son lit, à
+elle,&mdash;un de ces vastes lits de province, où elle
+s'étendrait à côté de lui sans même le réveiller.
+Il dormait, le visage tout rose dans ses cheveux
+blonds, un petit bras rejeté au-dessus de sa tête,
+avec la menotte à demi ouverte. Ses longues paupières
+mettaient, sur les joues un peu ardentes,
+l'ombre large de leurs cils. Entre les mignonnes
+lèvres, d'une merveilleuse fraîcheur, les dents
+laiteuses brillaient.</p>
+
+<p>Sous la contemplation des deux femmes, il eut
+un léger soupir, s'agita, nerveux, puis retomba
+dans sa paix émouvante.</p>
+
+<p>&mdash;«Mignon!...» dit l'une.</p>
+
+<p>&mdash;«Petit trésor!...» fit l'autre.</p>
+
+<p>Même écho de maternité, vibrant sous la ronde
+poitrine de la paysanne arlésienne comme dans
+le maigre sein flétri de la vagabonde des steppes
+et des bouges. Lien qui les unit toutes. Partout,
+toujours, devant tout enfant, les femmes sont
+mères. Ces deux-là, parce qu'il y avait un petit
+être abandonné, se sentirent en alliance secrète.
+Elles se souhaitèrent le bonsoir presque avec
+amitié.</p>
+
+<p>Le lendemain, ce fut de nouveau la course en
+auto, folle, abasourdissante, ne laissant même
+pas dans les cerveaux engourdis le ressort nécessaire
+<span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span>
+à la réflexion. Toute la journée, on longea
+le Rhône. Dans l'intimité de la voiture, en la
+préoccupation commune de distraire l'enfant,
+quand il ne sommeillait pas, la vague sympathie
+ébauchée la veille au soir s'affirma entre Mauricette
+et Katerine. L'Arlésienne disait:</p>
+
+<p>&mdash;«Vous êtes donc Russe, comme mon
+homme?» Et elle ajoutait, la voix niaise:&mdash;«C'est-y
+aussi dangereux pour les femmes d'être
+Russe... Parce que, lui... il en a, du micmac et
+de l'embêtement!...»</p>
+
+<p>«Si elle n'est pas tout à fait ignorante et
+naïve, elle est très forte. Ne nous livrons pas,»
+pensait Katerine.</p>
+
+<p>Aussi, lorsque Mauricette, berçant le bébé sur
+ses genoux, soupira:</p>
+
+<p>&mdash;«Pauvre ange!... Est-ce beau?... Dire
+qu'il a peut-être une maman... ce chérubin-là!...»</p>
+
+<p>L'autre, bien que remuée par l'accent sincère,
+se garda bien de raconter comment elle avait
+surpris ce qu'elle croyait être un secret redoutable
+pour Flaviana.</p>
+
+<p>Malgré l'intention manifestée par Flatcheff de
+coucher la nuit même à Arles, dût-on y arriver
+très tard, une panne les força d'y renoncer. A
+plus de deux heures du matin, ils se trouvèrent
+en face d'Avignon, rompus, épuisés, et le courage
+leur manqua pour aller plus loin.</p>
+
+<p>Cette fois, point de gîte retenu, prêt à les recevoir,
+point d'hôtelier complaisant. Ayant traversé
+<span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span>
+le Rhône sur le pont suspendu, et pénétré
+en ville par la porte de l'Oulle, tout de suite ils
+se trouvèrent place Crillon. Là, devant la façade
+cossue, les lanternes allumées toute la nuit, la
+porte cochère accueillante d'un hôtel, ils ne pensèrent
+plus à rien qu'à la joie de quitter leur
+trépidante voiture, et d'étendre leurs membres
+crispés sur des lits immobiles, entre des murs
+silencieux.</p>
+
+<p>Dans le va-et-vient que causa leur arrivée, le
+domestique Sémène se trouva seul, un instant,
+avec Katerine Risslaya,&mdash;du moins seul Russe,
+car c'était dans la cour, où le garçon de remise
+l'aidait à ranger l'auto, tandis que sa compatriote
+revenait chercher quelques effets de l'enfant,
+oubliés dans la voiture.</p>
+
+<p>Rapidement, le grand valet de pied sussura en
+petit-russien à l'oreille de Katerine:</p>
+
+<p>&mdash;«N'oubliez pas de mettre vos chaussures à
+la porte, ce soir. Et demain, quand vous serez
+bien seule, regardez sous la semelle intérieure...»</p>
+
+<p>Vivement elle leva les yeux. Mais déjà l'impassible
+valet s'était détourné, et prenait des mains
+du garçon un seau d'eau, dans lequel il trempait
+la longue brosse pour nettoyer les roues de la
+voiture.</p>
+
+<p>Katerine Risslaya ne s'endormit pas.</p>
+
+<p>Le matin, elle fut debout avant les autres.
+Aussitôt, elle ouvrit la porte, sur le couloir. Les
+chaussures n'avaient pas encore été remises en
+<span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span>
+place. Lorsque enfin elle eut les siennes, elle ne
+se trouvait pas seule, et ne réussit pas à l'être un
+instant jusqu'au départ. Il lui fallut donc remonter
+dans l'auto sans avoir l'explication des singulières
+paroles. Elle chercha les yeux du moujick,
+et ne les rencontra pas.</p>
+
+<p>«Une épreuve...» se dit-elle. «Un piège que
+me tend Flatcheff. Ne nous y laissons pas
+prendre.»</p>
+
+<p>Malgré tout, par instants, ses orteils, nerveux,
+s'agitaient dans ses souliers, et elle appuyait fortement
+le pied par terre. Qui sait?... Là, peut-être,
+gisait un secret qui changerait la face des
+choses.</p>
+
+<p>Ce fut seulement à Arles, chez les Kourgane,
+qu'elle put satisfaire son anxieuse curiosité.</p>
+
+<p>Dans la rue du Refuge, près des Arènes, ils
+habitaient une petite maison, avec un bout de
+jardin,&mdash;ou plutôt un enclos poussiéreux, tout
+encombré de vieilles pierres, de statues mutilées,
+de débris de chapiteaux, dont Fédor faisait commerce.
+Au rez-de-chaussée du logis, une salle en
+désordre, vrai capharnaüm, offrait aux clients,
+sous prétexte d'antiquités, des vaisselles ébréchées,
+des japoneries de bazar, des bibelots
+Louis-Philippe, des dentelles et des soieries fanées,
+revendues par des caméristes de cocottes,
+et surtout de la pacotille allemande, boîtes, tabatières
+et pendules à musique, dont le mauvais
+goût et la bizarrerie s'imposaient à quelques flâneurs
+ignares comme étant «de l'époque», sans
+<span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span>
+que jamais ils songeassent à demander: «Laquelle?»</p>
+
+<p>L'unique étage se trouva suffisant pour loger les
+nouveau-venus. D'ailleurs, Flatcheff ne réclamait
+qu'un minimum d'espace, pour mieux exercer sa
+surveillance.</p>
+
+<p>Katerine se sentait, sous le regard de cet
+homme, telle qu'une hirondelle sous l'&oelig;il d'un
+épervier.</p>
+
+<p>«Tant pis!» se disait-elle. «Me voilà donc
+liée à lui jusqu'à la minute favorable où il me
+sera possible de le tuer. Je ne pourrais pas servir
+Tatiane autrement, ni révéler à Flaviana ce qu'ils
+vont faire de son fils, car je serais prise, et peut-être
+lynchée sur-le-champ par ces gens-là. Mais
+si je lui avais jeté la bombe, et qu'elle m'eût démolie
+en même temps, comme c'était probable,
+le résultat aurait été le même. Du moins, j'aurai
+épargné cet amour de petit mioche. Pauvre
+môme!... Il est si beau qu'on ne voudra jamais
+lui faire du mal.»</p>
+
+<p>C'est en quoi Katerine se trompait. Mais elle
+n'y songeait pas en ce moment, où, tremblante
+d'émotion et de stupeur, elle retirait de sa chaussure
+un papier adroitement glissé par Sémène
+sous la doublure de la semelle, légèrement décollée.
+Elle lut:</p>
+
+<p>«<em>Pierre Marowsky s'est évadé. Il sait où vous
+êtes. Vous le verrez bientôt.»</em></p>
+
+<p>L'ivresse et la frayeur bouleversèrent également
+<span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span>
+Katerine. La pensée de Flatcheff surprenant
+ce papier l'affola tellement que, sans réfléchir,
+elle le déchira, le mâcha, l'avala. Ensuite
+elle frémit à l'idée:</p>
+
+<p>«C'est lui qui me donne cette fausse nouvelle.
+Il attend... pour voir si je la lui apporte.»</p>
+
+<p>Quelle alternative!... quel doute!... Et la réflexion
+même lui était interdite. Impossible de
+s'attarder. Son geôlier était aux aguets. Mais un
+éclair l'illumina. Depuis ce matin... Oui, depuis
+ce matin, où le papier avait été mis là, jusqu'à
+maintenant... Flatcheff... Il aurait dû la considérer
+plus curieusement, s'étonner qu'elle n'eût
+pas lu encore, lui en faciliter l'occasion.</p>
+
+<p>Un sourd espoir, tellement prodigieux qu'elle
+s'efforçait de le refouler, de ne pas trop l'entendre,
+s'insinuait... Pierre Marowsky en liberté...
+Tatiane heureuse... Et ces deux êtres,
+pour qui elle était prête à mourir, reliés à
+elle, sachant tout d'elle, mystérieusement. Mais
+alors?... Sémène serait d'accord avec eux? Qui
+donc était-il, en réalité, ce domestique muet,
+qui paraissait, sous les ordres de Flatcheff, un si
+modeste comparse?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h2>IX<br />
+<span class="medium">L'ALLÉE DES TOMBEAUX</span></h2>
+</div>
+
+<p>Ce soir-là,&mdash;un soir d'hiver, mais que le climat
+de Provence faisait doux comme plus d'un
+soir de l'été parisien, trois hommes fumaient,
+causant à voix basse, dans le jardinet des Kourgane.</p>
+
+<p>C'était Flatcheff, en compagnie du marchand
+d'antiquités et de Sémène.</p>
+
+<p>Assis sur des pierres, ou sur le sol, contre un
+grand débris de portique, ils échangeaient des
+propos qui semblaient les effrayer eux-mêmes.
+Car les mots s'égrenaient, difficilement, en monosyllabes,
+chacun des interlocuteurs attendant
+qu'un autre s'expliquât. Dans l'ombre très noire
+de la maison et du portique,&mdash;d'autant plus
+noire qu'alentour tout était bleu de lune,&mdash;on
+ne distinguait que les étincelles rougeâtres, intermittentes,
+d'une cigarette et de deux pipes. Autour
+des trois nocturnes causeurs, c'étaient des
+gestes estropiés de statues, des bras dressés, des
+torses érigeant leurs épaules sans tête, des jambes
+lancées dans une course que ne ralentissaient plus
+le fardeau du corps, des colonnettes, des stèles,
+<span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span>
+des feuilles d'acanthe. Marbres soi-disant antiques,
+et qui, sous la lune, prenaient la blancheur
+savonneuse du carrare fraîchement tiré de sa
+montagne. L'encrassement artificiel ne résistait
+pas à cette neigeuse clarté. Heureusement, ce
+n'était pas l'heure d'en faire accroire aux Anglais
+de passage. On s'occupait à une autre besogne
+chez Fédor Kourgane.</p>
+
+<p>Le marchand demandait, de cette voix involontairement
+étouffée que prennent les gens qui
+ont peur de ce qu'ils disent:</p>
+
+<p>&mdash;«Tu es sûr, Flatcheff?</p>
+
+<p>&mdash;Absolument sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme m'avait dit...</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas écouter les femmes, maintenant!...</p>
+
+<p>&mdash;Paraît qu'il avait l'air de s'y intéresser.</p>
+
+<p>&mdash;Quand on a une épine dans le pied, je te
+réponds qu'on s'y intéresse.</p>
+
+<p>&mdash;Pas comme ça.</p>
+
+<p>&mdash;Ai-je ses ordres, ou non?</p>
+
+<p>&mdash;Il te l'a dit, positivement?</p>
+
+<p>&mdash;Positivement?...» répéta Flatcheff, qui
+ricana. «On voit bien, Kourgane, que tu n'as
+jamais été dans la confidence d'un barine. Avec
+les seigneurs, c'est en les devinant qu'on se fait
+bien venir, surtout pour des histoires de ce genre.
+Mais, tout empoté que tu sois, tu aurais compris,
+si tu avais entendu le prince crier:&mdash;«Allez!...
+partez... emmenez le petit et son Arlésienne de
+malheur... Que je ne les voie plus!...»</p>
+
+<p>Dans l'ombre les voix se turent. Les blanches
+<span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span>
+statues mutilées semblèrent frémir. Mais c'était
+une vapeur qui passait sur la lune. Il y eut aussi
+comme un froissement imperceptible, dans le
+coin le plus ténébreux, en arrière du portique. Un
+seul des trois hommes l'entendit, ou du moins
+s'en inquiéta. Ce fut Sémène, le valet silencieux.</p>
+
+<p>Il se leva nonchalamment, fit deux pas comme
+pour se dégourdir, puis un troisième pour cogner
+sa pipe contre l'angle d'une pierre, et la vider de
+sa cendre. Ce troisième pas l'amenait à l'extrémité
+du portique,&mdash;un bout de mur plein, avec
+des colonnes engagées. Vivement il regarda derrière.
+D'abord il ne distingua que du noir. Mais
+aussitôt se dessina une face pâle, où luisait un
+regard affolé. Une autre pâleur maintenant:
+deux mains qui se levaient, qui se joignaient en
+un élan de prière. Sémène, toujours muet, vint
+reprendre sa place.</p>
+
+<p>Flatcheff déclarait, après un blasphème:</p>
+
+<p>&mdash;«Ah! il sera bien content quand la chose
+sera faite. Et moi donc!... Pensez-vous que j'aie
+la vocation de devenir bonne d'enfant? Cependant,
+je ne ferai plus autre chose que de veiller
+sur ce damné moucheron tant qu'il existera. Moi
+qui veux rentrer en Russie, et jouir enfin du fruit
+de mes peines. J'ai assez trimé... J'ai assez risqué
+ma peau. La preuve c'est que je ne la rapporte
+pas tout entière...»</p>
+
+<p>Hors de l'ombre, dans le rayon de la lune, une
+main s'étendit, à laquelle manquaient le pouce
+et deux phalanges de l'index. Chair amoindrie
+<span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span>
+entre les marbres brisés. Seule mutilation historique,
+authentique. Un Anglais en eût certainement
+réclamé le moulage.</p>
+
+<p>Le colloque dura encore un moment. Flatcheff
+expliquait son projet... Et quelle facilité, quelle
+sécurité! Aucune trace... rien.</p>
+
+<p>&mdash;«Justement, toi, Kourgane, tu es outillé...
+Tu as des instruments, des leviers, des cordes.
+C'est ton affaire, soulever des blocs de ce genre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, et ces bras-là,» observa Sémène
+en se tapant les biceps. «On peut se passer d'outils
+avec ça.»</p>
+
+<p>Kourgane objecta:</p>
+
+<p>&mdash;«Mais ma femme, Mauricette?... Comment
+lui enlever son moutard? Elle en raffole déjà.
+Comment empêcher qu'elle nous suive?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! c'est la moindre des choses. N'a-t-elle
+pas confiance en Katerine? C'est Katerine qui
+trouvera le prétexte. Elle nous amènera le petit,
+au bon endroit, au bon moment.</p>
+
+<p>&mdash;On peut compter sur Katerine?...</p>
+
+<p>&mdash;Je la tiens,» proféra Flatcheff, avec un
+sifflement qui soulignait étrangement ces trois
+mots.</p>
+
+<p>Un frisson, un soupir glissèrent contre la
+pierre du portique. Sémène toussa brusquement,
+et s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;«Voilà le vent qui se lève.»</p>
+
+<p>Et il ajouta très haut, comme s'il donnait un
+ordre, lui, le pauvre être de servitude:</p>
+
+<p>&mdash;«Allons! il faut rentrer.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span>
+&mdash;Qu'est-ce qui te prend? Tu as peur de
+t'enrhumer?» firent les autres, en se tordant de
+rire.</p>
+
+<p>Cette nuit-là, Katerine, tout comme Flatcheff,
+qui jouait au maître, mit ses chaussures dehors,
+pour que le domestique les brossât. Chez les
+Kourgane, elle aidait Mauricette au ménage. Car
+elle avait repris des vêtements de femme,&mdash;les
+uns prêtés par son hôtesse, les autres parcimonieusement
+payés par son tyran. Elle nettoyait
+ses chaussures avec celles de l'autre femme et de
+l'enfant. Mais, ce soir, elle risqua la tentative de
+les mettre à sa porte. Et l'anxiété du résultat fut
+telle que, dans la maison endormie, elle se leva,
+sans allumer de lumière, et s'en alla tâter le
+plancher du couloir, au profond des ténèbres,
+pour savoir si l'on avait emporté ses souliers.</p>
+
+<p>Elle ne les trouva plus. Sémène avait dû les
+prendre avec ceux de Flatcheff.</p>
+
+<p>Sémène... Qu'était-ce que cet homme?... Nul
+doute qu'il ne l'eût vue, tout à l'heure, qu'il ne
+l'eût surprise aux aguets, l'oreille tendue à la
+conversation terrible. Un instant, elle s'était crue
+perdue. Il allait parler, révéler sa présence, son
+espionnage. Flatcheff la tuerait sur-le-champ.
+Ah! qu'il la tuât du coup, sainte Vierge! qu'il ne
+la réservât pas pour une lente vie de tortures!...
+Mais, tandis que la rude créature, malgré son
+énergie, défaillait d'effroi, elle entendit les sinistres
+causeurs poursuivre leur conciliabule,
+sur le même ton, sans que rien les interrompît.
+<span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span>
+Sémène se taisait... d'une complicité tacite avec
+elle. Était-ce possible? Et alors... L'avertissement
+serait vrai?...</p>
+
+<p>Le matin suivant, Katerine, en inspectant ses
+chaussures, vit, du premier coup d'&oelig;il, que la
+semelle intérieure avait été soulevée. Quel émoi!
+quelle palpitation du c&oelig;ur! Un minuscule papier
+apparut, où se distinguaient de fins caractères
+russes.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>«<em>Consentez à tout. N'ayez crainte. Celui qui
+paraît commander obéit à son destin</em>.»</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Un désappointement étreignit Katerine. Cet
+ordre: «<em>Consentez à tout</em>,» la troublait. Consentir
+à quoi? Même à l'effroyable crime entrevu: l'assassinat
+d'un enfant? Que lui dirait-on d'autre
+pour s'assurer qu'elle n'entraverait rien? Pas un
+mot sur Pierre Marowsky, cette fois. S'il était
+libre, s'il s'entendait avec Sémène, pourquoi n'accourait-il
+pas? Et cette phrase: «<em>Celui qui paraît
+commander obéit à son destin</em>,» que signifiait-elle?
+Elle semblait viser Flatcheff. Mais ce pouvait être
+aussi bien quelque ironique formule de résignation.</p>
+
+<p>Katerine fit disparaître ce papier comme le précédent.
+Mais ses dents, qui le déchirèrent, n'y trouvèrent
+pas la même violente saveur d'espérance.</p>
+
+<p>Vers la fin de l'après-midi, comme le jour
+déclinait,&mdash;dans un ciel pur, d'un bleu qui
+pâlissait sans perdre sa transparence de cristal,&mdash;Flatcheff
+dit à Katerine:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span>
+&mdash;«Viens te promener un peu avec moi. J'ai
+à te parler.»</p>
+
+<p>Étonnée, vaguement inquiète aussi, elle quitta,
+côte à côte avec lui, la maison des Kourgane.</p>
+
+<p>&mdash;«Écoute,» lui dit-il. (Il parlait le dialecte
+petit-russien, et par conséquent ne se préoccupait
+guère des passants, d'ailleurs bien rares.)
+«Le moment est venu de montrer que tu m'es
+dévouée.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux!» fit-elle, tandis que la flamme
+de ses yeux noirs se baissait vers le pavé.</p>
+
+<p>&mdash;«Observe bien le chemin que nous suivons,»
+reprit Flatcheff, «tu le referas ce soir.
+C'est pourquoi je t'emmène à la brune, pour que
+les choses aient le même aspect. La lune luira.
+Tu verras donc presque plus clair que maintenant.
+Nous n'allons pas loin. Fais attention. Il ne
+faut, quand tu reviendras seule, ni te tromper,
+ni questionner personne.»</p>
+
+<p>Afin de laisser librement s'exercer sa faculté
+d'observation, l'homme ne lui parla plus.</p>
+
+<p>Ils tournèrent les Arènes, suivirent un dédale
+de petites rues, puis se trouvèrent sur une large
+avenue. Quelques feuilles persistaient encore sur
+les micocouliers, plantés en double rang, le long
+de chaque trottoir. A travers les branches, vers
+le couchant, le ciel paraissait en or. La lente vie
+méridionale arrêtait sa nonchalance sur les bancs
+poussiéreux, dans le soir tiède. Des gamins,
+jouant au bouchon, regardèrent avec stupeur les
+deux Russes, qui traversaient en ligne droite, sans
+<span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span>
+se soucier de les interrompre. Des indigènes
+eussent fait le détour, si encore ils ne se fussent
+attardés à juger les coups.</p>
+
+<p>Au delà de l'avenue des Alyscamps, une espèce
+de sentier, tout de suite, les conduisit dans un
+endroit sauvage. Des eucalyptus, avec leur feuillage
+métallique et sombre, faisaient brusquement
+la nuit. Les pieds butaient sur un terrain inégal.
+A gauche, Katerine vit s'ouvrir en contre-bas une
+espèce d'esplanade herbue, et briller l'eau d'un
+réservoir. Puis la pente s'accentua. Par une barrière
+ouverte, on franchit la voie du chemin de
+fer. Quelques pas encore...</p>
+
+<p>Katerine s'arrêta, exhalant une exclamation,&mdash;saisie
+par l'étrangeté de la perspective,&mdash;un
+peu terrifiée, mais surtout bouleversée, au fond
+de son âme sauvage, par une involontaire admiration.
+Émouvante poésie, capable de l'arracher
+à elle-même, dans une telle heure! Des arbres,
+des pierres sépulcrales, une église en ruines...
+Une longue avenue, baignée par un glauque crépuscule,
+tandis, qu'au fond, sur l'or du couchant,
+à travers les branches nues et noires, pleuvaient
+les roses des parterres mystiques, des roses de
+sang et de feu.</p>
+
+<p>Jamais, jamais plus, l'allée triste et magnifique,
+l'Allée des Tombeaux, suprême vestige des
+Alyscamps d'Arles, n'arrachera aux lèvres des
+hommes ce cri, dont la surprise de leurs c&oelig;urs
+saluait sa funèbre beauté. Les énormes peupliers
+centenaires, qui, même en ce jour de décembre,
+<span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span>
+amaigris, défeuillés, formaient encore une double
+muraille, si majestueuse, au-dessus des sarcophages
+alignés,&mdash;ces peupliers, semblables à
+des ifs géants, tels qu'on en voit dans les sublimes
+jardins de la Villa d'Este, près de Tivoli, et dans
+les jardins Giusti, à Vérone, ont été coupés durant
+l'automne de 1909. Non pas entièrement,
+mais à la moitié de leur hauteur. Leurs cimes
+aiguës, tombées pour toujours, ont brisé dans
+leur chute l'enchantement. Qu'est devenu ce
+lieu incomparable, aujourd'hui dépourvu de leur
+élan, de leur frisson, de leur ombre, de leur enivrante
+nostalgie?</p>
+
+<p>Devant les yeux de la fille des steppes, ils se
+dressaient encore, tandis qu'à leurs pieds se
+pressait la foule des sarcophages énormes. Au
+bout de la mélancolique avenue, l'église Saint-Honorat,
+sa tour romane, ses cintres à jour, ses
+arceaux croulants, découpaient, ruine précieuse
+comme un bijou, leurs formes charmantes, sur
+un ciel d'une flamboyante douceur.</p>
+
+<p>&mdash;«Où sommes-nous? Est-ce un cimetière?...»
+balbutia Katerine.</p>
+
+<p>Émue, recueillie, sa voix n'exprimait plus la
+crainte, mais l'extase qu'il y aurait à mourir là.
+Par une réminiscence qu'elle ne s'expliquait pas,
+les horizons sans bornes du Dniéper, les soirs
+déchirants où le soleil mourait dans les brumes
+de pourpre, au lointain des solitudes, lui oppressaient
+l'âme, comme dans sa petite enfance. Les
+années infâmes de sa vie s'effacèrent, dans l'absolution
+<span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span>
+de l'émoi surhumain. Un sanglot creva
+sur ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;«Viens,» dit Flatcheff, qui lui saisit le
+poignet.</p>
+
+<p>Elle se laissa faire, souhaitant qu'il eût résolu
+de la tuer là. Mais il la conduisait dans un chemin
+pire que celui de la mort.</p>
+
+<p>Bientôt tous deux marchèrent parmi l'immobile
+armée des sépulcres. La multitude, l'énormité
+de ces cuves de pierre stupéfiaient la jeune
+femme. Un grand nombre étaient béantes et
+vides. D'autres s'écrasaient sous leur couvercle
+massif. Quelques-unes s'élevaient sur un piédestal.
+Et il y en avait d'orgueilleuses, enfermées
+entre des grilles, isolées dans une chapelle encore
+debout.</p>
+
+<p>Pas un être vivant, sauf les deux Russes. Les
+Alyscamps sont un des lieux les plus solitaires du
+monde. Quand un voyageur n'y promène pas sa
+rapide curiosité, personne ne s'y aventure. Les
+Arlésiens, qui laissèrent saccager leur nécropole
+fameuse par le tracé de la voie ferrée, par la construction
+d'une usine à gaz, et,&mdash;tout récemment,&mdash;par
+ce sacrilège, la décapitation des
+peupliers, les Arlésiens, qui firent commerce des
+sculptures funèbres, qui vendirent aux antiquaires
+les reliques de leur passé, évitent la désolation
+de cette avenue, où ils ne rencontrent
+que des remords et le fantôme gémissant de la
+Beauté.</p>
+
+<p>&mdash;«Regarde bien où tu es, maintenant,» ordonna
+<span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span>
+Flatcheff, arrêtant soudain sa compagne.
+«Tu as des points de repère... Tiens, ce caveau,
+avec sa flèche gothique, au bord même de l'avenue.
+Il sera très distinct, ce soir. La lune l'éclairera
+en plein, tandis qu'ici, en face, nous serons
+dans l'ombre. D'ailleurs, dès que je t'apercevrai,
+je sifflerai... comme cela.»</p>
+
+<p>Il émit une modulation perçante. Des chauves-souris
+s'effarèrent. Un faible écho répondit.</p>
+
+<p>Docilement, Katerine examinait les objets
+d'alentour, pour se rappeler. En cet endroit plus
+écarté, la ruine et la solitude devenaient le
+hideux abandon. Des détritus de l'usine à gaz,
+amoncelés contre une barrière vermoulue, s'épandaient
+jusqu'auprès des pierres sacrées. Des
+odeurs méphitiques flottaient. Dans le soir vert,
+on distinguait l'effroyable laideur des dégagements
+et des dégorgements de l'usine. Le mirliton
+gigantesque de sa cheminée, crachant une
+fumée aux volutes lourdes, opaques, infectes,
+narguait par sa hauteur l'élégance fuselée des
+nobles arbres. Il semblait perversement leur envoyer
+ses immondices, que les ondulations de
+l'air portaient vers eux. Fâcheux symbole.</p>
+
+<p>Katerine, suffoquée par l'âcre odeur, s'appuya
+contre un sarcophage. Ce mouvement lui fit remarquer
+de surprenants détails. Le couvercle de
+ce sarcophage,&mdash;formidable masse de pierre,&mdash;bâillait
+comme celui d'une boîte qu'on entr'ouvre.
+Deux rondins de bois, placés verticalement,
+entre son rebord et le rebord de la cuve,
+<span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span>
+le maintenaient ainsi soulevé. Autour de ces rondins,
+de fortes cordes étaient enroulées et liées.
+Leur libre extrémité pendait en dehors. Et cette
+disposition semblait faite pour qu'en tirant vigoureusement
+et simultanément les cordes, les
+rondins arrachés laissassent retomber le poids
+écrasant du couvercle. Des outils, un cric, des
+leviers, rangés tout près, attestaient un travail
+récent. Enfin, un sac, gonflé d'une poudre blanche,
+qui parut à Katerine du plâtre, se dissimulait
+mal parmi des éboulis tout proches.</p>
+
+<p>&mdash;«Quel est donc l'ouvrage qu'on fait là?»
+demanda-t-elle, frissonnante d'un pressentiment
+sinistre.</p>
+
+<p>&mdash;«Tu le verras cette nuit,» prononça Flatcheff.</p>
+
+<p>Et il eut un sourire abominable.</p>
+
+<p>&mdash;«Cette nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, puisque tu viendras. Tu nous rejoindras
+ici,&mdash;pas avant une heure du matin, à
+cause de ces imbéciles d'Anglais, qui choisissent
+toujours le clair de lune pour visiter les Alyscamps.
+Mais, à partir de minuit,&mdash;quand les
+douze coups ont sonné pour les amateurs de spiritisme
+et d'apparitions,&mdash;plus personne. Tu
+nous trouveras, moi, Kourgane et Sémène.</p>
+
+<p>&mdash;Pour quoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Tu le verras... je te dis... Ah! tu nous
+amèneras l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;L'enfant?» répéta Katerine, défaillante.</p>
+
+<p>&mdash;«Oui. Toi seule le peux. Tu demanderas à
+<span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span>
+Mauricette de le coucher dans ta chambre. J'ai
+suggéré le changement au petit. Ça l'amusera. Il
+aime que tu l'endormes avec les chants de la
+steppe. Tu lui promettras une histoire de loups.
+Rien n'est plus facile. Mauricette a confiance en
+toi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il criera, il appellera...» balbutia
+Katerine.</p>
+
+<p>&mdash;«Tu l'emporteras tout endormi. S'il est trop
+lourd, tu le mettras ensuite à terre. Mais jusqu'au
+tournant des Arènes... un poussin de quatre ans&mdash;tu
+es assez forte.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!» s'écria la malheureuse fille,
+dont les yeux s'élargissaient d'épouvante. «Vous
+voulez le tuer!...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ça peut te faire, à toi?»
+riposta Flatcheff.</p>
+
+<p>&mdash;«Un enfant!...</p>
+
+<p>&mdash;Il ne souffrira pas. Un tour de pouce,»&mdash;fit-il,
+en avançant le seul qu'il eût encore,&mdash;un
+horrible pouce, à la première phalange trop
+longue, et spatulée,&mdash;«puis, houp! là dedans,
+avec ce sac de chaux versé dessus, et le couvercle
+retombé... Il faudra mille ans pour retrouver sa
+trace.»</p>
+
+<p>Le misérable désignait la monstrueuse cuve de
+pierre, avec sa cavité bâillante. L'imagination
+horrifiée de Katerine y vit glisser le petit corps...
+De la chaux... Il avait pensé à cela, l'infernal
+scélérat, à cette substance insinuante, corrosive,
+qui, du beau petit être ferait une poussière
+<span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span>
+informe, desséchée, sans même ce reste de vie,&mdash;vie
+effroyable,&mdash;qui s'appelle la décomposition.
+Rien n'émanerait, pas une odeur. Le couvercle
+hermétique cacherait, pour des siècles
+peut-être, en effet, le secret d'un tel crime.
+D'ailleurs, parmi tous ces sépulcres, comme celui-là
+était bien choisi, hors des ferveurs artistiques,
+éloigné de l'avenue à la grâce funèbre, dans le
+voisinage odieux et empesté de l'usine!</p>
+
+<p>Serait-ce possible? Les beaux Alyscamps voileraient-ils
+une pareille chose? Aucune âme indignée
+ne jaillirait-elle d'un de ces milliers de sépulcres,
+pour empêcher l'&oelig;uvre d'abomination?</p>
+
+<p>&mdash;«Tu sais, Katerine,» reprit l'homme,&mdash;ou
+plutôt celui qui avait une face d'homme,&mdash;«il
+te faut choisir. Ou tu nous amèneras l'enfant...
+ou c'est toi que nous irons chercher pour
+te faire finir la nuit de ce côté. Et tu la trouveras
+plutôt longue à finir, je t'en réponds.»</p>
+
+<p>La chair de la malheureuse se hérissa. Tant de
+cruauté luisait sur ce visage, qu'elle devina une
+passion de tortionnaire, la préférence qu'il aurait
+à la trouver rebelle, pour assouvir sa fantaisie
+d'un supplice. L'innocent... on n'oserait pas le
+martyriser, tout de même. Puis, c'est trop fragile...
+ça meurt trop vite.</p>
+
+<p>Pour mieux la persuader, Flatcheff lui démontra
+qu'elle se perdrait sans sauver le petit. Après
+tout... quoi!... Ils n'avaient qu'à le prendre.
+Mauricette ferait un peu de musique... Et puis?...
+Quand elle serait fatiguée de se lamenter, il faudrait
+<span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span>
+bien qu'elle se tînt tranquille. Elle ne livrerait
+pas son homme, pour un mioche qu'elle ne
+connaissait pas quinze jours avant, et qui ne lui
+était de rien.</p>
+
+<p>&mdash;«Seulement, n'est-ce pas? si nous pouvons
+éviter qu'elle s'en mêle...» conclut le bandit.
+«Parce que, tant qu'elle croira pouvoir l'empêcher,
+elle risquera peut-être une folie. Après...
+faudra bien qu'elle se résigne.»</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>De neuf heures à minuit, ce soir-là, Katerine,
+debout à sa fenêtre, regarda monter la lune au-dessus
+des Arènes. Pétrifiée, elle ne sentait pas
+la fatigue d'être immobile. Son corps, son âme,
+engourdis d'une même stupeur, la laissaient
+indifférente à tout, sinon à la lente ascension de
+ce disque implacable, qui mettait dans le ciel des
+transparences d'argent, et se reflétait en scintillante
+pâleur parmi les découpures d'encre des
+arcades gigantesques. Quand elle serait là-haut,
+la lune fatidique, juste au-dessus de la tour carrée
+dont le moyen âge a surchargé le colosse
+romain, il faudrait bien que Katerine prît un
+parti. Jusque-là, elle ne penserait pas, elle ne
+prévoirait pas, elle ne songerait pas. Elle s'abîmerait
+dans l'horreur des choses. Elle ne serait
+qu'une palpitation de souffrance, à cette fenêtre
+perdue, dans la splendeur de la nuit, devant ces
+murailles séculaires, entre lesquelles des malheureux,
+sous la dent des bêtes ou le fer des gladiateurs,
+avaient hurlé leur agonie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span>
+Quel silence!... mon Dieu!... quel silence!</p>
+
+<p>Les trois hommes étaient partis,&mdash;les trois
+complices. Ils s'étaient éloignés bruyamment,
+gaiement, sous prétexte d'une partie de cartes
+au cabaret. Mais ils n'avaient quitté la maison
+qu'après avoir vu les deux femmes se disputer, en
+jouant, le privilège de garder leur petit pensionnaire.
+Katerine le réclamait. Mauricette ne voulait
+pas le céder. L'enfant riait d'abord. Puis,
+tout à coup, fondait en larmes.</p>
+
+<p>&mdash;«C'est moi que tu veux, mon bijou?»
+demandait Mauricette.</p>
+
+<p>Il secouait sa tête aux boucles dorées.</p>
+
+<p>&mdash;«C'est moi?» s'écriait Katerine.</p>
+
+<p>Et le pauvre petit, dans une explosion de sanglots:</p>
+
+<p>&mdash;«Non, non!... c'est nounou... et pépé Fa,
+et papa Raymond... Papa!... papa!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu le verras ce soir, ton papa, si tu vas
+dormir gentiment dans la chambre de Katerine,»
+prononça Flatcheff, adoucissant sa voix en câlinerie.</p>
+
+<p>La Risslaya regarda cet homme. Elle avait vu
+des bêtes fauves. Étant toute petite, une nuit, à
+travers la steppe, elle se trouvait dans le traîneau
+de ses parents, poursuivi par une bande de loups.
+Leurs yeux luisants... leur souffle... Elle en garderait
+éternellement l'épouvante... Mais c'étaient
+des bêtes carnassières, qui suivaient franchement
+leur instinct. Celui-là!... celui-là!... Il supportait,
+levés vers lui, les beaux yeux du petit garçon,&mdash;ces
+<span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span>
+yeux bleus le jour et noirs à la
+lumière, mais toujours rayonnants d'une même
+candeur. Maintenant, une joie émouvante les
+emplissait.</p>
+
+<p>&mdash;«Je verrai papa?...</p>
+
+<p>&mdash;Puisque je te le dis.</p>
+
+<p>&mdash;On me réveillera, alors?... Tu me dis de
+dormir.</p>
+
+<p>&mdash;On te réveillera.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Katine... Katine, emmène-moi faire
+dodo... Ne chante pas, ne me dis pas un conte.
+Je veux dormir tout de suite... tout de suite...
+pour voir plus tôt papa.»
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>La lune parvint au-dessus de la tour,&mdash;de la
+sinistre tour&mdash;énorme cube d'ombre dominant
+la ruine argentée.</p>
+
+<p>Katerine se tourna. Elle regarda le petit lit.
+Aucune lumière n'était allumée dans la chambre.
+Mais, dans la nuit si claire, elle distingua parfaitement
+la tête bouclée sur l'oreiller, le visage
+délicieux,&mdash;un de ces visages d'enfants dont
+les peintres ont fait ceux des anges sans en
+exagérer la grâce. Elle s'approcha, se pencha.
+Le petit ouvrit des yeux éblouis de rêve, dit:
+«papa...» puis referma les paupières aussitôt,
+retomba dans le sommeil.</p>
+
+<p>Katerine le baisa doucement, très doucement,
+sur le front, et sortit.</p>
+
+<p>Par les rues silencieuses de la petite ville, elle
+s'en alla. Des Arènes aux Alyscamps, le trajet
+<span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span>
+n'est pas long. La jeune Russe marchait avec
+lenteur. Parfois elle s'arrêtait, en hésitant. Irait-elle?...
+L'idée de fuir la hantait. Mais comment
+fuir? Où se réfugier? La malheureuse fille ne
+possédait pas un centime. Mendier son pain jusqu'à
+Paris, où elle retrouverait Tatiane... cela ne
+lui faisait pas peur. Encore fallait-il s'éloigner
+assez vite, par des chemins assez sûrs, pour n'être
+pas rattrapée par son persécuteur. Rien n'était
+moins aisé, dans ce lieu totalement inconnu, surtout
+avec un tel homme.</p>
+
+<p>«Mieux vaut,» pensa Katerine, «risquer le
+tout pour le tout.»</p>
+
+<p>Sa main, crispée sur sa ceinture, y palpa le
+manche d'un couteau de cuisine, un couteau
+pointu, dérobé chez les Kourgane. Son plan était
+arrêté. Elle dirait aux trois hommes que l'enfant
+s'était réveillé, qu'il avait crié, et que Mauricette
+s'était opposée par force à ce qu'elle l'emmenât.
+On la laisserait bien aller jusqu'au bout de la
+phrase avant de la malmener. L'excuse était si
+vraisemblable. Cela lui donnerait le temps de
+prendre son couteau bien en main et de viser la
+poitrine de Flatcheff,&mdash;où elle l'enfoncerait
+jusqu'au manche. Après... les autres feraient
+d'elle ce qu'ils voudraient. Elle aurait accompli
+sa mission. Et, qui sait? Peut-être ainsi sauverait-elle
+l'innocent? Sémène et Kourgane, délivrés du
+joug odieux, n'auraient pas le c&oelig;ur de tuer le
+petit ange. Plus rien ne les y inciterait.</p>
+
+<p>Décidément, c'était cela qu'il fallait faire. De
+<span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span>
+l'énergie, elle n'en manquait pas. De l'adresse,
+de l'agilité,&mdash;une agilité de chat sauvage,&mdash;comment
+ne pas compter sur ces dons-là? Elle
+sentait se détendre le rapide ressort de ses
+muscles. Et, rendue allègre par sa résolution,
+elle bondissait maintenant d'un pas élastique,
+parmi les alternatives d'ombre et de lune. Sans
+peine, avec son instinct de nature, elle retrouva
+le chemin.</p>
+
+<p>La clarté, bleuâtre, étincelante par places,
+mourait à d'autres en des ténèbres tragiques.
+L'Allée des Tombeaux offrait cette magie que ne
+lui prêteront plus les resplendissants clairs de
+lune, puisque les rayons de rêve feront apparaître
+plus distincts, plus lamentables, les moignons
+d'arbres&mdash;tout ce qui reste de ses sublimes
+peupliers. Lieu d'une beauté incomparable,
+que n'émouvait pas l'abomination humaine,
+l'horrible mystère mêlé à son mystère de grâce.
+Les Alyscamps, au clair de lune, c'était vraiment
+ces Champs-Élysées immortels, dont ils portent
+le nom,&mdash;un séjour de l'au-delà, un asile surhumain.</p>
+
+<p>Katerine, se glissant entre les sarcophages,
+aperçut bientôt le caveau gothique, désigné par
+Flatcheff comme point de rendez-vous. Du côté
+éclairé de l'allée, il s'érigeait dans une blancheur
+de lune.</p>
+
+<p>La forme noire de Katerine l'atteignait à peine
+que vibra la strideur modulée du signal de Flatcheff.
+La misérable créature s'arrêta, pénétrée,
+<span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span>
+malgré tout son courage, d'un effroi sans nom.
+Angoisse qu'elle n'avait pas prévue, et qui la paralysait.
+C'en était fait. Elle était bien perdue.
+Ces hommes, dans l'ombre... elle ne les voyait
+pas. Eux, déjà, savaient qu'elle venait seule,
+qu'elle n'amenait pas l'enfant. Marcher de leur
+côté, c'était aller vers le coup mortel, inattendu,
+invisible... Elle voulut leur crier la phrase préméditée.
+Mais comment élever la voix, au sein
+de la nuit redoutable, dans ce champ de sépulcres?
+Suffoquant d'épouvante, elle envia ceux
+qui habitèrent ces cuves profondes, sous l'étouffement
+des couvercles de granit. Et la folle invocation
+lui revint, monta éperdument de son
+c&oelig;ur: «Aucune âme indignée ne surgira-t-elle
+de ces milliers de tombes pour anéantir le bandit,
+pour en délivrer la terre?»</p>
+
+<p>Hallucinée, elle crut à l'illusion du prodige.
+Du sarcophage le plus proche se levait l'ombre
+vengeresse. Dieu!... Eh quoi?... quelle ressemblance!...
+Ce spectre prenait des traits humains...
+Ah! elle divaguait, en effet... N'imaginait-elle pas
+reconnaître Pierre Marowsky?</p>
+
+<p>Un cri,&mdash;un horrible cri,&mdash;un rugissement
+de fauve, jaillit de l'obscurité.</p>
+
+<p>Aussitôt, ce fut une réalité merveilleuse. Tout
+fut clair, simple, déterminé d'avance. N'était-ce
+pas ce qui devait arriver?... La déviation brusque
+du sort effaçait le possible de tout à l'heure.
+Dans l'irruption de la délivrance, Katerine oublia
+qu'elle fut une minute la créature d'indicible
+<span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span>
+misère, vers qui nulle aide ne se tendrait dans
+l'horreur irrévocable. Pierre Marowsky, bondissant
+hors de sa cachette, avait déjà rejoint ceux
+qui l'attendaient: Kourgane et Sémène. Dès que
+les deux hommes l'eurent vu se dresser,&mdash;averti
+par le signal que Flatcheff pourtant ne lui
+destinait pas&mdash;ils avaient abattu sur le traître
+leurs quatre mains rudes, et ils l'immobilisaient.
+C'est alors qu'il jeta la clameur furieuse, dont le
+choc ouvrit à la vérité l'âme incrédule de Katerine.</p>
+
+<p>Celle-ci le considérait de tout près, maintenu
+qu'il était par les deux autres. Elle vit, sur cette
+face de scélérat, la terreur sans espoir dont elle-même
+se convulsait quelques minutes auparavant.
+Terreur qui n'était rien encore, avant que
+l'agent provocateur eût discerné la silhouette, puis
+le visage, de Marowsky. Lorsqu'il se fut rendu
+compte, le lâche n'essaya même pas de faire
+bonne contenance. Il serait tombé à genoux, sans
+la vigueur des bras qui le retenaient. Des balbutiements
+de petit garçon qu'on va châtier, des
+supplications, des explications imbéciles, se pressèrent
+sur ses lèvres:</p>
+
+<p>&mdash;«Mon bon Marowsky! Mais tu ne sais pas,
+sans doute... J'allais te faire délivrer... Ce n'est
+pas en ennemi que tu viens, au moins... Ah! que
+tu aurais tort... Écoute... Mais, d'abord, reconnais-moi...
+Reconnais ce Toulénine, ton chef...
+ton vieil ami...»</p>
+
+<p>Ses mains prisonnières, par une saccade brusque,
+<span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span>
+parvinrent à saisir sa fausse barbe, qu'il
+arracha. Ignoble geste... Ils distinguèrent, alors,
+sous la lune, tout ce qu'une face humaine peut
+dévoiler d'abjection. La lividité tressaillante de
+ses traits, ses yeux de démence, sa bouche tordue
+de mensonge et de vile humilité inspiraient trop
+de dégoût pour laisser naître la compassion.</p>
+
+<p>Marowsky le contempla une seconde, puis,
+sans lui répondre, dit aux deux autres:</p>
+
+<p>&mdash;«Attachons-le d'abord. Ensuite, vous lui
+parlerez.»</p>
+
+<p>Ils le ligotèrent avec une des cordes fixées aux
+rondins qui soutenaient le couvercle du sarcophage
+et qu'ils en détachèrent. Ils le ficelèrent
+ainsi, debout contre un arbre. Puis ils lui passèrent
+autour du cou un n&oelig;ud coulant fait avec
+la seconde corde. Ils en fixèrent l'extrémité à une
+branche qu'ils abaissèrent, et que Marowsky,
+avec cette force qui arrêtait des meules, retint à
+la hauteur de sa poitrine. Flatcheff constata que
+lorsque son ennemi lâcherait cette branche, elle
+remonterait comme un ressort qui se détend, entraînant
+la corde, et qu'il serait étranglé. Il perçut
+même ce dialogue, qui devait lui enlever toute
+espèce de doute, s'il lui en restait:</p>
+
+<p>&mdash;«Dis donc, Pierre,» observa Sémène,
+«as-tu mesuré la secousse? Si elle est trop forte,
+cela pourrait détacher la tête... Nous aurions du
+sang. Il n'en faut pas.»</p>
+
+<p>Marowsky ne répondit que par un signe. Alors
+Sémène se tourna vers Flatcheff:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span>
+&mdash;«Je suis,» dit-il, «Sloutvine, un élève du
+professeur Kachintzeff, le père de Tatiane. J'étais
+du complot à la suite duquel, lui, innocent, il
+fut envoyé en Sibérie. Je sais que tu l'avais
+dénoncé. Voici quatre ans que je me suis fait
+domestique, que j'ai servi patiemment, pour
+obtenir des références, pour arriver dans une
+maison comme celle d'Omiroff. Depuis l'affaire
+de la Petite-Barrerie, je n'ai pas cessé d'être en
+rapport avec Pierre et Tatiane. Nous t'avons condamné
+à mort. Nous allons t'exécuter.»</p>
+
+<p>Kourgane, à son tour, s'approcha.</p>
+
+<p>&mdash;«Flatcheff, j'étais de bonne foi quand j'ai
+pris la résolution de vivre tranquille, en France,
+et d'abandonner la cause révolutionnaire. Jusqu'à
+hier même, je refusais à Sémène d'agir contre
+toi, malgré tes crimes,&mdash;malgré l'abomination
+de la Petite-Barrerie. Mais tu as voulu tuer un
+enfant... Ça, c'était trop. Je suis avec ceux qui
+t'ont condamné à mort. Nous allons t'exécuter.»</p>
+
+<p>La face de Flatcheff penchait vers sa poitrine.
+Immobile dans ses liens, il paraissait déjà mort,&mdash;mort
+de peur. Pourtant il souleva sa tête ballottante.
+Ses yeux égarés cherchèrent quelqu'un.
+Ils aperçurent, contre un sarcophage blanc, une
+robe noire de femme.</p>
+
+<p>&mdash;«Katerine!...» soupira le damné. «Katerine...
+dis-leur quelque chose... Aie pitié...
+Ah!...»</p>
+
+<p>La robe noire glissa dans le reflet lunaire,
+s'enfonça, fondit dans l'obscurité. La sauvage
+<span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span>
+Risslaya même ne pouvait endurer la scène
+affreuse. Elle s'enfuit entre l'alignement des sépulcres.
+Mais elle murmura résolument:</p>
+
+<p>&mdash;«Ils font bien.»</p>
+
+<p>Elle s'éloignait à temps. Marowsky lâcha la
+branche. On eût dit d'un bras implacable. Le
+peuplier des Alyscamps accomplit le geste qui
+tue.</p>
+
+<p>(Est-ce donc cette &oelig;uvre-là que ses frères
+expient avec lui, décapités de leurs cimes, dépoétisés,
+séchant sous l'opprobre?)</p>
+
+<p>Le rite fut exécuté d'un élan net, formidable.
+La tête ne se détacha pas comme l'avait craint
+Sémène. Mais le corps tressauta dans ses liens, et
+le coup sec brisa la nuque.</p>
+
+<p>Vivement, Pierre et ses compagnons détachèrent
+le mort, le glissèrent à l'intérieur du sarcophage,
+vidèrent par-dessus lui le sac de chaux,
+qui, dans l'humidité des tissus, deviendrait de la
+chaux vive, consumerait la triste dépouille. Puis,
+rattachant les cordes aux rondins, ils s'y attelèrent,&mdash;Sémène
+et Kourgane d'un côté, le seul
+Marowsky de l'autre. Un signal, un effort... Les
+morceaux de bois sautèrent ensemble. Le monolithe
+énorme retomba d'un seul coup.</p>
+
+<p>Bruit lugubre, qui retentit dans toute l'Allée
+des Tombeaux, et que répercutèrent les ruines.
+Bruit qui s'éteignit peu à peu, sauf dans le c&oelig;ur
+de ces trois hommes, marchant, silencieux, sous
+la lune. Les profondeurs de leurs âmes en tremblèrent
+longtemps encore, pendant que la paix&mdash;une
+<span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span>
+paix infinie,&mdash;redescendait sur les beaux
+Alyscamps.</p>
+
+<p>Un peu de poussière humaine dans un sépulcre...
+Était-ce là de quoi troubler ce Jardin
+de la Mort? La lune, entre les branches nues,
+glissait,&mdash;comme elle glissa aux hivers des
+siècles... de tant de siècles! Et il n'y eut qu'un
+secret de plus, parmi les innombrables secrets
+que chuchotent aux parois des tombes ceux
+qu'on y couche, éperdus de souvenirs et désespérés
+de ne plus vivre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span></p>
+<div class="header">
+<h2>X<br />
+<span class="medium">LA RENCONTRE DU PASSÉ</span></h2>
+</div>
+
+<p>Lorsque Flaviana, à la grille du Vieux-Moutier,
+s'était décidée à suivre la fille du garde, elle avait
+d'abord marché sans prendre conscience de ce
+qui l'entourait. Le décor, entrant dans ses yeux,
+n'allait pas jusqu'à son âme. Ce parc, dont
+l'hiver agrandissait les perspectives, ressemblait
+à tous les parcs. Peu lui importaient les détours
+des allées, ni la façon dont les arbres se groupaient
+sur les pelouses. Revoir l'enfant,&mdash;hélas!
+elle ne l'espérait guère. La volonté de le lui soustraire
+était apparue trop déterminée. Mais, du
+moins, rencontrer Omiroff, afin de le convaincre
+par les arguments, les engagements qu'elle apportait,
+c'est vers quoi se tendait son regard comme
+sa pensée. Le reste n'existait pas. Aussi ne saisissait-elle
+aucune des explications que lui donnait
+sa conductrice relativement à l'historique du
+monastère et des jardins. Toutefois, au moment
+où celle-ci lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;«Regardez, madame, d'ici vous commencez
+à découvrir l'abbaye.»</p>
+
+<p>Flaviana, dont les yeux se levaient machinalement,
+<span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span>
+s'arrêta net, jetant une exclamation
+étouffée.</p>
+
+<p>&mdash;«C'est beau, n'est-ce pas?» observa la
+jeune fille.</p>
+
+<p>La visiteuse ne répondit rien, se remit en
+marche, tournant la tête de côté et d'autre, examinant
+le paysage que, tout à l'heure, elle ne
+regardait pas. Son attention, si brusquement
+éveillée, avait quelque chose d'halluciné, de
+troublant.</p>
+
+<p>Celle que Flatcheff avait appelée Olga, étonnée
+par l'allure bizarre de la dame, essaya de la faire
+parler, en répétant:</p>
+
+<p>&mdash;«Vous trouvez cela beau, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu... j'ai déjà vu...» balbutiait Flaviana,&mdash;moins
+pour répondre que pour s'affirmer
+la réalité d'une incroyable sensation.
+«Oui... j'ai certainement vu cette allée de
+sapins, cet étang... Et, là-bas, cette arche
+coupée en deux, cette muraille couverte de
+lierre...»</p>
+
+<p>Soudain, elle interrogea la jeune fille:</p>
+
+<p>&mdash;«C'est bien une abbaye en ruines? Ce n'est
+pas une maison d'habitation?</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'abbaye... le Vieux-Moutier... Oui,
+madame.</p>
+
+<p>&mdash;On ne l'habite pas?» insista la danseuse.</p>
+
+<p>&mdash;«Oh! non, madame. Comment voulez-vous?...
+De grandes salles ouvertes à tous les
+vents... Vous allez voir...»</p>
+
+<p>Elles entrèrent.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span>
+Effectivement, l'ancienne demeure de l'Ordre
+des Feuillants ne semblait pas un logis très hospitalier,
+surtout en ce glacial après-midi de décembre.
+Flaviana parcourut, au rez-de-chaussée,
+la salle du chapitre et le réfectoire, dont les
+colonnes, à chapiteaux de feuillage, se trouvent
+aujourd'hui enterrées d'un mètre au-dessus de
+la base. La terre inégale, pénétrée d'humidité,
+lui glaçait les pieds, sans qu'elle y prit garde,
+à travers ses fines chaussures. Le crépuscule
+amoncelait des ombres entre les ogives. Et, dans
+ce lieu lugubre, la jeune femme, découragée,
+n'essaya même plus de renouer ses souvenirs.</p>
+
+<p>Vivement, elle s'engagea dans l'escalier de
+pierre, tournant en vis dans la tourelle octogonale.</p>
+
+<p>En haut, la vue saisissante la dérouta davantage.
+L'ancien dortoir s'ouvrait devant elle, immense,
+malgré sa division en deux travées, que
+séparent d'admirables colonnes. Mais l'effet impressionnant
+venait de la double rangée de baies
+énormes formant autant de vides par où le rouge
+soir entrait, et dans lesquels se découpaient des
+tableaux du parc hivernal: groupes d'arbres aux
+grands gestes nus et tragiques,&mdash;profondes
+allées au sol feutré de rouille, aux lointains de
+gaze violette,&mdash;miroirs d'eau où mourait une
+lumière d'opale, nappes glauques de ciel parmi
+l'éboulis des nuages... Quels nuages!... Lourds,
+cuivrés, sulfureux, livides, où fleurissait tout à
+coup la plus éblouissante touffe de neige, tandis
+qu'ailleurs leur flanc d'un noir bleuâtre se liserait
+<span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span>
+de feu. Tout cela entrait dans la salle aux
+arceaux gothiques, par les vastes ouvertures qui
+ajouraient la muraille. Les reflets du soir chargeaient
+d'une teinte verte, surnaturelle, l'atmosphère
+enclose dans l'antique dortoir.</p>
+
+<p>Flaviana se sentit écrasée de mystère. Un infini
+de désolation noyait sa pauvre angoisse. Qu'espérait-elle,
+dans la formidable détresse d'une telle
+heure, d'un tel lieu? Anéantie, ivre des suggestions
+désespérantes de ce féroce crépuscule, elle
+sortit, se tenant aux murs. Mais un cri jaillit de
+ses lèvres, tandis qu'elle se redressait, galvanisée.</p>
+
+<p>&mdash;«Petite!...» jeta-t-elle à la fille du garde.</p>
+
+<p>Et comme celle-ci se retournait:</p>
+
+<p>&mdash;«Petite malheureuse!... Pourquoi m'avez-vous
+menti?... On habite ici... Où sont-ils, ceux
+qui demeurent dans cette ruine?... Où est la
+grande chambre voûtée?... Vous savez, la chambre...
+Ah! cette fois, j'en suis sûre... C'est bien
+ici qu'ils m'ont apportée... Si j'avais su pour
+quelle agonie!...»</p>
+
+<p>La jeune Olga, terrifiée, l'implorait:</p>
+
+<p>&mdash;«Je vous en supplie... je vous en supplie,
+madame... Parlez plus bas!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous craignez qu'on ne m'entende.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais... c'est l'abbaye... On dit que
+les moines reviennent... Il ne faut pas leur manquer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien rusée, mon enfant... Sont-ce
+les revenants, dites-moi, qui se tiennent au
+<span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span>
+chaud?... Tenez, là... tout près, de l'autre côté
+de ce mur.»</p>
+
+<p>Violemment, avec la force irrésistible de ses
+nerfs, Flaviana saisissait le poignet de la jeune
+fille, lui appliquait la main contre la paroi. La
+pierre était chaude. Un dégagement de cheminée
+passait sans doute dans l'épaisseur de la muraille.
+Ou peut-être la cheminée même s'y creusait. De
+bonnes bûches crépitaient là, tout contre.</p>
+
+<p>Quel était l'hôte qui s'égayait à leur flamme?</p>
+
+<p>&mdash;«Le prince Omiroff... Montre-moi comment
+aller à lui. Je te donnerai ce que tu voudras,
+ma mignonne... Parle... voyons... Aie
+pitié d'une mère... On ne saura pas que c'est toi.
+Ne pourrais-je deviner?... trouver?...»</p>
+
+<p>Au nom d'Omiroff, la fille du garde s'était
+convulsée de frayeur. Elle protestait: «Non...
+non!» éperdue, avec des sanglots dans la voix.
+Rien à tirer d'une épouvante aussi sincère. Flaviana
+le comprit.</p>
+
+<p>&mdash;«Eh bien!» s'écria-t-elle, «j'irai seule. Il
+y a des issues, des portes...»</p>
+
+<p>Elle s'élancait...</p>
+
+<p>Une grosse voix monta. De rudes accents, que
+répercutaient les échos des salles, des couloirs.</p>
+
+<p>&mdash;«Père!...» appela la jeune fille.</p>
+
+<p>Et, courant vers l'escalier, elle répondit en
+russe, avec animation.</p>
+
+<p>Une lueur s'éleva dans la tourelle. L'homme
+gravissait les marches, apportant une lanterne.</p>
+
+<p>&mdash;«Ben, quoi?» fit-il,&mdash;adoptant cette fois
+<span class="pagenum"><a id="Page_254"> 254</a></span>
+le français, qu'il parlait d'ailleurs aisément.&mdash;«On
+ne visite pas si tard. Faudrait voir tout de
+même à vous en retourner, madame, sauf votre
+respect.»</p>
+
+<p>Ce gros homme, avec une face couperosée par
+l'alcool, sous une tignasse fauve plantée jusqu'aux
+sourcils, n'était pas d'un aspect rassurant. Mais la
+fièvre d'un désir plus fort que la peur emportait
+Flaviana.</p>
+
+<p>&mdash;«Mon brave homme... voilà tout ce que
+j'ai d'argent sur moi... Voilà mes bagues, ma
+bourse en or... Allez seulement dire mon nom
+au prince... Que je lui parle cinq minutes... Il ne
+peut me refuser cela!...</p>
+
+<p>&mdash;Quel prince?...» fit le garde, prenant soudain
+l'air hébété.</p>
+
+<p>&mdash;«Madame croit qu'on habite ici, parce que
+ce mur est chaud,» expliqua sa fille, qui eut un
+rire sournois.</p>
+
+<p>&mdash;«Et tu n'as pas montré à Madame?...» dit
+l'autre avec une fausse bonhomie.</p>
+
+<p>Surprise, Olga ne répliqua rien.</p>
+
+<p>&mdash;«Venez, madame... C'est vrai qu'il y a
+l'ancienne chambre du prieur... On y fait du feu
+par les temps d'humidité, pour que tout ne
+tombe pas de moisissure. Si vous voulez la voir...
+Oh! elle n'a rien d'intéressant. Voilà pourquoi
+on ne fatigue pas les personnes à y aller. C'est
+pas d'un accès facile.»</p>
+
+<p>Tout en bavardant, de sa voix grasse et rauque,
+à laquelle il affectait de donner des inflexions
+<span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span>
+gracieuses, l'homme s'engageait dans un couloir.</p>
+
+<p>&mdash;«Mais, nous tournons le dos,» objecta
+Flaviana.</p>
+
+<p>&mdash;«Parbleu... Il faut monter, puis redescendre.
+Pas de communication de ce côté... Y a
+toute une aile qui manque... Je vous dis... Pas
+facile... Vous allez voir... Mais, n'est-ce pas?...
+quand il s'agit de contenter le monde...»</p>
+
+<p>La danseuse le suivit. On la jouait. Elle n'en
+doutait plus. Mais comment faire? Le couloir
+cessa. Ou plutôt il continuait à ciel ouvert. Ce
+n'était plus qu'une marge de pierre, surplombant
+le vide. Un reste de jour éclairait encore suffisamment
+ce hasardeux chemin.</p>
+
+<p>&mdash;«Voilà... Ça vous tente toujours?... Vous
+voulez continuer?» demanda le garde, narquois.</p>
+
+<p>&mdash;«Oui,» dit Flaviana.</p>
+
+<p>Son pied de danseuse, son pied sûr et léger ne
+trébucherait pas.</p>
+
+<p>Cependant elle faillit s'abattre, non de vertige,
+mais d'un convulsif émoi. A travers le parc,
+maintenant brumeux, ténébreux, elle voyait fuir
+des phares rapides,&mdash;deux étoiles mouvantes,
+soudain éclipsées, puis reparues. Omiroff partait.
+Demain il serait hors de France, il filerait vers
+Pétersbourg, vers l'Asie, chaque jour plus loin,
+emportant son secret... tout l'espoir...</p>
+
+<p>Peu s'en fallut que Flaviana ne bondît&mdash;une
+hauteur de douze mètres!&mdash;Elle se voyait courant
+après la voiture, par les raccourcis des
+pelouses, la rattrapant... N'avait-elle pas des
+<span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span>
+ailes, qui la soulevaient à son gré? Sa miraculeuse
+légèreté lui sembla sans bornes. Mais la folle
+impulsion ne se traduisit pas en acte. La jeune
+femme se raidit, cramponnée à une saillie de la
+muraille. Encore deux pas, et elle fut à l'abri.</p>
+
+<p>Machinalement, elle continuait à marcher derrière
+son guide. Une morne désespérance la glaçait.
+On pouvait ouvrir devant elle les appartements
+secrets du Vieux-Moutier... Elle savait
+bien qu'elle n'y trouverait personne.</p>
+
+<p>On lui fit monter des marches, on lui en fit
+descendre d'autres&mdash;pour l'égarer, gagner du
+temps. Elle allait, d'un pas somnambulique, la
+pensée déjà détachée de ce lieu, combinant des
+plans, des projets, enfiévrée par l'énergie des
+résolutions nouvelles. Mais une porte fut poussée.
+Un tressaillement profond secoua Flaviana. Des
+ondes froides parcoururent sa chair.</p>
+
+<p>&mdash;«La chambre du prieur,» fit la voix vulgaire
+à son oreille. «Vous voyez bien... Elle n'a
+rien de curieux. Le feu, dans la cheminée... c'est
+rapport à l'humidité, à la moisissure. Faut bien
+sécher tout ça de temps en temps.»</p>
+
+<p>C'était là!... Entre ces murs, son fils était né...
+Voilà ce décor, qui ne s'évoquait en elle qu'avec
+un frisson. Combien lugubre jadis à ses yeux, dans
+la palpitation des ailes de la mort. Cette voûte,
+ces fenêtres barricadées, cadenassées, aveuglées
+de volets intérieurs. Cette haute cheminée, où
+dansaient les flammes dont la clarté réveillait ses
+souvenirs. Elle avait vu ces jeux d'ombre et de
+<span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span>
+lumière sur ces mêmes sculptures, à travers les
+heures somnolentes où elle se croyait déjà hors
+de la vie. Surtout elle reconnaissait la terrible
+figure de pierre, le dragon grinçant, en relief sur
+cette espèce de console, qu'on appelle en architecture
+un corbeau, et qui reçoit la retombée de
+l'arc doubleau de la voûte. Ah! comme elle s'était
+fixée en sa mémoire, la sinistre figure! Étrange
+conception du moyen âge, allégorie de monstre,
+figurant la laideur du péché. Il en existait deux
+dans cette salle, et, en regard, deux têtes d'ange.
+Et c'était la face la plus diabolique, la plus grimaçante
+que, par hasard, Flaviana devait contempler,
+en face de son lit.</p>
+
+<p>Elle le chercha du regard, ce lit, où elle avait
+tant souffert. Il n'était plus là. Quelques sièges,
+une table, traînaient dans la vaste pièce, sans la
+meubler. Mais un indice restait d'une récente
+présence. Un encrier sur la table, une bougie
+éteinte, dont l'odeur fumeuse flottait encore, des
+papiers épars, une plume, attestaient qu'on venait
+d'écrire là. Avant que le garde eût prévu son
+mouvement, la visiteuse s'élança, saisit la plume,
+en fit glisser la pointe sur son gant clair. Une
+raie se dessina. L'encre était encore fraîche.</p>
+
+<p>&mdash;«C'est sans doute la plume du prieur?»
+s'écria la jeune femme ironiquement. «Une
+plume de fer à l'époque des plumes d'oie, et une
+encre que les siècles n'ont pas séchée!... Le saint
+patron de l'abbaye fait donc des miracles?»</p>
+
+<p>L'homme eut un rire de malice brutale.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span>
+&mdash;«Vous pouvez rire. Vous n'essayez plus de
+me donner le change. Votre tâche est remplie.
+Vous m'avez occupée pour laisser le temps à votre
+maître de s'éloigner. Et l'enfant aussi est loin,
+n'est-ce pas?... Maintenant, laissez-moi sortir.
+J'ai hâte d'être dehors... Tenez, voici pour votre
+peine. Délivrez-moi le plus tôt possible.»</p>
+
+<p>Elle tendit au garde une pièce d'or. Sa voix,
+son geste, indiquaient une résignation accablée.</p>
+
+<p>D'un pas lassé, presque lourd, cette créature
+aérienne parcourait à présent les corridors dallés,
+descendait les escaliers, aux marches usées par
+les sandales et l'ourlet des robes de bure. Cette
+fois, son guide la conduisit par le chemin le plus
+direct, sans lui faire repasser le dangereux balcon.
+Ils furent vite en bas.</p>
+
+<p>Alors, sans plus s'occuper du gardien ni de sa
+fille, laquelle, d'ailleurs, s'était éclipsée, Flaviana
+s'achemina, par l'allée carrossable, vers la grille.
+Mais, à plusieurs reprises, elle se tourna pour
+regarder ces murs qu'elle avait cru ne jamais
+retrouver, ne jamais revoir. Une pâleur flottait,
+plus le jour, pas encore la nuit. L'édifice ruineux
+y formait une masse de ténèbres. Quelques lignes
+distinctes, un faîtage, une galerie de colonnettes,
+un clocheton, se découpaient. En revanche,
+l'épaisseur du lierre mettait un noir plus noir sur
+tout un pan de façade. L'âme fascinée de Flaviana
+y revenait avec son regard.</p>
+
+<p>Comme la souffrance nous attache à certains
+coins du monde où elle nous a visités! D'avoir
+<span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span>
+vécu là les premières heures de son amour brisé,
+de sa maternité frustrée, d'y avoir enduré les
+affres des tortures physiques, et la sensation plus
+horrible d'un anéantissement mortel, la funeste
+torpeur du chloroforme, Flaviana sentait un lien
+l'attacher à ces pierres et retenir des lambeaux
+de son c&oelig;ur, tandis qu'elle s'en allait par les
+tristes allées du parc. Elle aurait voulu s'arrêter
+en ce lieu, méditer, pleurer, fouiller dans sa
+douleur éteinte, dans sa douleur présente...
+Pourquoi?... Peut-être pour assouvir le plus
+profond besoin de nous autres vivants, qui est
+de sentir la vie, d'interroger les muets témoins
+qui nous ont vus la vivre dans sa plus frémissante
+intensité. Attirée pourtant par la hâte d'agir, de
+courir à la poursuite de son enfant, Flaviana,
+dans ce soir d'hiver, regrettait de ne pouvoir s'attarder
+au Vieux-Moutier.</p>
+
+<p>Étrange lieu... Étrange soir... Étrange regret...</p>
+
+<p>Cette femme était la belle danseuse, dont le
+sourire, demain soir, flotterait sur une salle
+d'Opéra pleine jusqu'au cintre, tout électrisée de
+sa grâce, parmi la fantasmagorie des lumières...
+Et elle s'en allait, dans la nuit, parmi les souffles
+de terre et de tombe, avec une âme tout éperdue
+d'espace, de ténèbres, de souvenirs et de fatalité.</p>
+
+<p>Les heures que nous vivons dans le secret de
+nous-mêmes participent de l'éternité plus que les
+autres. Il y a des moments terrestres, et il y a
+des moments universels. La tristesse et la solitude
+<span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span>
+élargissaient l'existence de la frêle étoile
+de théâtre jusqu'à l'incommensurable songe des
+étoiles du firmament.</p>
+
+<p>En arrivant à la grille du parc, Flaviana fut
+ressaisie par l'immédiate réalité. Sur le siège de
+son auto de louage, le chauffeur dormait. Elle eut
+quelque peine à l'éveiller, et, lorsqu'il eut les
+yeux ouverts, à le tirer de son ahurissement. Il
+roulait des prunelles effarées, ne se reconnaissant
+pas, ne se rappelant pas où il était.</p>
+
+<p>&mdash;«Ah! oui, madame... Bien... C'est vous
+qui m'avez pris au garage de la Grande-Armée.
+Mais, nom d'un chien! qu'il fait noir. Ah! ça, la
+nuit est donc tombée tout d'un coup.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai fait attendre longtemps,» dit
+bénévolement la voyageuse.</p>
+
+<p>&mdash;«Ah! pardieu, non. Il n'y a pas cinq minutes
+que je me suis mis à pioncer comme ça.</p>
+
+<p>&mdash;Où est la jeune femme... non, je veux dire...
+le jeune homme, que j'ai laissé avec vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Le jeune homme?... Quel jeune homme?...»</p>
+
+<p>Ce ne fut pas chose aisée de débrouiller ce
+cerveau tout appesanti de sommeil, et qui, peut-être,
+mijotait encore dans quelques vapeurs d'alcool
+condensées par l'air froid. Enfin, une vague
+réminiscence en sortit.</p>
+
+<p>&mdash;«Le jeune homme qui avait des yeux en
+coup de pistolet?... Oui... Ben, il est monté
+sur le siège avec un camarade... le siège d'une
+auto, une chouette guimbarde, partie en balade
+il n'y a qu'un instant.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span>
+Flaviana essaya de savoir s'il s'agissait de la
+première auto, celle qui emportait l'enfant,&mdash;ou
+de la seconde, dans laquelle Omiroff était
+parti (car elle les imaginait distinctes, et en cela
+elle ne se trompait pas). Mais c'en était trop pour
+les facultés d'observation du somnolent chauffeur.
+Flaviana remonta donc en voiture, non sans
+la crainte d'accrocher en route quelque charrette
+de paysan dépourvue de lanternes, avec un conducteur
+capable de s'endormir peut-être la main
+au volant.</p>
+
+<p>Toutefois, elle voulut se persuader que la disparition
+de cette femme bizarre, cette Katerine
+Risslaya (le nom lui restait nettement dans la
+mémoire), devait lui laisser une espérance. Qui
+sait?... Qu'elle fût avec l'enfant, pour le protéger,
+avec le prince, pour lui arracher quelque
+concession, pour le menacer de secrètes représailles,
+son rôle ne pouvait manquer d'être efficace.</p>
+
+<p>«Ne doutez pas de moi, si vous ne me retrouvez
+plus ici,» avait-elle dit.</p>
+
+<p>Une indéniable sincérité émanait de cette créature,
+que Flaviana cherchait vainement à définir.</p>
+
+<p>«Comme j'ai bien fait de lui laisser voir que je
+suis la mère!... Oui, c'est providentiel... Une
+femme... elle compatira... Mon petit!... mon
+petit!... Oh! si seulement elle peut m'apprendre
+ce qu'ils en ont fait, où ils l'ont emporté!...»</p>
+
+<p>Dans le c&oelig;ur de la brillante ballerine, l'image
+<span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span>
+de la fille hasardeuse, à figure de bohémienne,
+vêtue en jeune voyou, persistait, douce et chère
+comme celle d'une amie. Elle la revoyait à son
+côté, l'implorait, lui parlait. Dans l'ombre de la
+voiture, elle se surprit les mains jointes, disant
+tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;«Ramène-le-moi!... Ramène-le-moi,
+pauvre inconnue!... De quelle tendresse je t'entourerai!...
+Ah!... que ne ferai-je pas!...»</p>
+
+<p>Lorsqu'on dut s'arrêter à l'octroi de Paris, le
+chauffeur, qui paraissait maintenant tout à fait
+réveillé, et guilleret de rentrer dans la lumière,
+dans l'animation de la capitale, vint se planter à
+la portière.</p>
+
+<p>&mdash;«Où faut-il conduire Madame?»</p>
+
+<p>Cette question interloqua Flaviana comme si
+elle n'y avait pas songé. Mais les idées indistinctes
+roulant dans sa tête pendant la durée du
+trajet allaient déterminer sa résolution. Elle
+n'hésita pas longtemps.</p>
+
+<p>Le chauffeur, devant son silence, proposa:</p>
+
+<p>&mdash;«Au garage, avenue de la Grande-Armée,
+où Madame m'a pris?...</p>
+
+<p>&mdash;Non,» dit-elle. «Place Vendôme, à l'hôtel
+du Danube.»</p>
+
+<p>Sa pensée secrète avait répondu pour elle. Un
+étonnement lui resta du son de sa voix, des paroles
+prononcées. Puis, autour de l'impulsion
+agissante, les raisonnements vinrent se grouper:</p>
+
+<p>«Je sais qu'il est à Paris. Les fleurs qu'il fait
+toujours porter dans ma loge étaient hier soir plus
+<span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span>
+délicates, d'un arrangement plus personnel. Il a
+dû les choisir lui-même. Puis, son fauteuil, à l'orchestre,
+est resté vide. Durant son absence, un
+ami l'occupe toujours. Sûrement, il se trouvait
+dans la salle, mais réfugié au fond de quelque
+baignoire, comme il lui arrive souvent.»</p>
+
+<p>Depuis son duel avec le prince Omiroff, Frederick
+de Hawksbury témoignait à l'égard de Flaviana,
+sinon moins de ferveur, du moins plus de
+discrétion&mdash;une discrétion que la jeune femme
+elle-même jugeait exagérée. Elle éprouvait pour
+ce galant homme, qui l'avait servie si chevaleresquement,
+une affection faite surtout de reconnaissance
+et d'estime, mais où se mêlait un peu
+de cette grâce tendre qui, même en dehors de
+l'amour, fleurit l'amitié entre un jeune homme
+et une jeune femme. Elle eût souhaité qu'il le
+sentît et qu'il s'en contentât. Il le sentait trop.
+Et, loin de s'en contenter, il en souffrait. Lord
+Hawksbury affrontait naguère la froideur et les
+rebuffades de celle qu'il adorait, sans désespérer
+de la conquérir. Mais il ne pouvait maintenant
+supporter de la voir déployer pour lui un charme
+si suave, presque câlin, de rencontrer ce regard
+si doux dont elle interrogeait ses yeux, comme
+pour lui dire: «Pauvre ami, je vous aime bien.
+Voyons... ne voulez-vous pas guérir? Nous serions
+de si bons camarades!» Ah! cela était plus loin
+de l'amour que l'indifférence! Et quelle image
+cruellement décevante, du bonheur que cette divine
+créature pouvait donner!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span>
+Il venait donc maintenant la voir danser, sans
+être aperçu par elle. Il ne fréquentait plus les
+coulisses du National-Lyrique. Approcher Flaviana
+devenait pour lui une épreuve d'autant plus
+redoutable que l'étoile, peinée d'une telle sauvagerie,
+manifestait davantage ses sentiments
+délicieux, essayant de le mettre en confiance, de
+l'apprivoiser.</p>
+
+<p>Elle ne le comprenait pas. Les femmes comprennent
+difficilement qu'on les fuie parce qu'on
+les aime. C'est l'effet d'un amour très haut, d'un
+amour rare, et l'expérience qu'elles en font n'est
+pas fréquente. Si subtil que fût le c&oelig;ur de Flaviana,
+il restait féminin, et, par conséquent, impitoyable
+pour certaines souffrances masculines.
+Autrement, aurait-elle osé la démarche qu'elle
+tentait? Même sa passion maternelle eût été troublée
+d'un remords. Mais comment ne pas abuser
+de la puissance? Et quelle puissance détient une
+femme qui se sent aimée?</p>
+
+<p>Les conjectures de Flaviana se montrèrent
+exactes. Hawksbury était à Paris. Et la complicité
+du hasard voulut qu'il se trouvât justement
+chez lui quand l'étoile vint le demander à l'hôtel
+du Danube. Il la reçut, malgré toutes les résolutions
+de sagesse. La surprise d'une telle visite
+brisa son courage, l'émut à trembler. D'ailleurs,
+il se dit: «Pour qu'elle vienne, c'est qu'elle a
+besoin de moi, comme lors du duel...» Or, il
+pouvait résister à tout, sauf à la tentation de se
+dévouer pour la chère idole.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span>
+Dans le salon de son appartement d'hôtel, que,
+malgré l'arrangement, les bibelots, il ne sauvait
+pas de la banalité, l'Anglais eut presque un sursaut
+d'étonnement devant sa visiteuse. Les fatigues
+de l'après-midi, les longues heures à se
+dévorer dans l'auto, les affres du Vieux-Moutier,
+l'énervement, le froid de l'âme, le froid du corps,
+dévastaient la délicate physionomie de Flaviana.
+Son long visage, étiré, fondait, s'effaçait, brûlé
+par la flamme noire des yeux agrandis, mangé
+par le cerne de bistre élargi autour de leurs
+paupières. Ces yeux ombreux, profondément enchâssés,
+semblaient se creuser encore sous la
+retombée des bouclettes brunes, que le poids du
+chapeau et les souffles humides du parc avaient
+rabattues jusqu'aux sourcils. La danseuse était si
+pâle que ses lèvres mêmes,&mdash;toujours fraîches
+et souvent avivées par le bâton de rouge, semblaient
+décolorées. La clarté du plafonnier électrique,
+tombant durement de haut, soulignait ce
+que son visage, tragiquement beau à cette minute,
+avait d'éprouvé, de défait.</p>
+
+<p>&mdash;«Flaviana!...» murmura lord Hawksbury.</p>
+
+<p>Dans le trouble où le jetait cette apparition,
+cette physionomie éperdue, il ne sut que proférer
+son nom. Mais il se fût jeté à ses pieds, il eût
+offert tout ce qu'il était, tout ce qu'il possédait,
+tout ce qu'il pouvait, qu'il n'eût pas mieux
+exprimé la folie de son inquiétude et la folie de
+son dévouement.</p>
+
+<p>L'impassibilité, la morgue anglo-saxonne, glissaient,
+<span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span>
+dévoilaient l'expression même de son âme,
+comme fût tombé un masque mal attaché.</p>
+
+<p>&mdash;«Flaviana!...»</p>
+
+<p>Elle lui dit,&mdash;haletante, un peu confuse, mais
+emportée par la fougue intérieure d'une femme
+qui veut plier à son espoir les circonstances et qui
+n'admet pas d'objections:</p>
+
+<p>&mdash;«Lord Hawksbury, vous vous rappelez la
+démarche que votre cousine, lady Maud Carington,
+a faite auprès de moi, au commencement de
+l'été dernier?</p>
+
+<p>&mdash;Comment l'aurais-je oubliée?» demanda
+Frederick.</p>
+
+<p>Son regard eut tant de signification et un si
+mélancolique reproche, qu'un peu de rose aviva
+la pâleur de Flaviana. Ce jour-là, en effet, il
+accompagnait sa cousine. Et n'avait-il pas montré
+à quel point il aimait la danseuse, puisqu'il l'avait
+suppliée de porter son nom, de devenir une des
+plus grandes dames de la hautaine aristocratie
+anglaise, sa femme, la comtesse de Hawksbury.</p>
+
+<p>&mdash;«Lady Maud,» reprit l'étoile, «me demandait
+d'abandonner mon art, de cesser de danser,
+d'accepter, pour vivre, une pension que son mari
+et elle-même me feraient quand elle serait princesse
+Omiroff. De mon consentement dépendait
+celui de sa mère à son mariage. Car la duchesse
+de Carington ne supporte pas l'idée que sa fille
+ait une ballerine pour belle-s&oelig;ur. Et je serais sa
+belle-s&oelig;ur, la veuve du prince Dimitri Omiroff.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span>
+L'Anglais inclina la tête, laissa tomber un seul
+mot:</p>
+
+<p>&mdash;«Exact.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien,» s'écria Flaviana, «je consens à
+tout maintenant... à tout ce que peuvent souhaiter
+de moi Boris et sa fiancée.</p>
+
+<p>&mdash;Sa fiancée...» répéta Hawksbury avec un
+geste dubitatif.</p>
+
+<p>&mdash;«Ne l'est-elle pas? Ne le sera-t-elle pas officiellement
+dès qu'on connaîtra ma soumission? Le
+prince n'est-il pas parti pour aller jusqu'en Asie
+au-devant d'elle, comme l'annoncent les journaux?</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible...</p>
+
+<p>&mdash;Alors?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais...» dit Frederick. «Mais je crois
+que ma cousine Maud a aimé un Boris Omiroff
+suivant son c&oelig;ur et son imagination... Pas le
+vrai, pas celui qui existe.</p>
+
+<p>&mdash;On ennoblit toujours ce qu'on aime.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... Mais quand la différence est trop
+grande... un jour ou l'autre... on s'aperçoit...</p>
+
+<p>&mdash;Comment lady Maud se serait-elle aperçue?...
+De si loin! N'est-elle pas depuis plusieurs
+mois en Extrême-Orient? L'image emportée n'a
+pu que grandir dans un c&oelig;ur comme le sien.</p>
+
+<p>&mdash;Cela se peut. Pourtant la déposition qu'elle
+m'a prié de faire, à ce procès des nihilistes...»</p>
+
+<p>Flaviana l'interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;«Mais Boris, lui, l'aime toujours... Il en est
+fou. Il traverse tout l'ancien continent pour la
+revoir plus tôt.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span>
+&mdash;Traverser un continent...» soupira Hawksbury,
+d'un ton qui signifiait: «S'il ne s'agissait
+que de cela pour obtenir l'amour que je
+souhaite!...»</p>
+
+<p>&mdash;«Enfin,» reprit fiévreusement la danseuse,
+«il est parti. Il part aujourd'hui. Je connais son
+itinéraire. Il voyage en auto jusqu'à Cologne, où
+il prendra le Nord-Express.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon,» rectifia l'Anglais. «Il a pris le
+Nord-Express aujourd'hui même.»</p>
+
+<p>Et, comme pour offrir la preuve de son assertion,
+il étendit la main vers une table où traînait
+un journal.</p>
+
+<p>&mdash;«Non, non,» fit-elle. «Je sais mieux... Je
+suis fixée. Boris Omiroff, à l'heure actuelle, est
+en auto, filant à toute vitesse vers la Belgique. Le
+premier train qu'il puisse prendre est celui qui
+partira de Paris, demain, à une heure. Quelqu'un
+qui monterait dans ce train, serait sûr de le rattraper,
+ou même d'être en avance sur lui.»</p>
+
+<p>Les claires prunelles de Hawksbury,&mdash;prunelles
+d'une froideur aiguë quand l'amour n'y
+mettait pas sa trouble ardeur, s'enfoncèrent jusqu'à
+l'âme de Flaviana. Leur perçante interrogation
+la bouleversa. Elle joignit les mains.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous me devinez, Hawksbury. Pourquoi
+me regardez-vous si durement?»</p>
+
+<p>Les paupières de Frederick battirent. Son expression
+changea.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous regarder durement... vous!» s'exclama-t-il
+d'une voix sourde. Et ses yeux maintenant
+<span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span>
+se veloutaient d'un attendrissement passionné.&mdash;«Non,»
+reprit-il. «Mais vous me faites
+peur. Jamais je ne vous ai sentie plus loin de
+moi. Quelque chose de si fort est en vous!... Et
+qui doit être si étranger à mon existence, à mes
+sentiments!...»</p>
+
+<p>Elle garda le silence. Cependant,&mdash;malgré
+«ce quelque chose de si fort», perçu par l'intuition
+de l'amour malheureux, la jeune femme put
+se dégager assez d'elle-même pour avoir pitié de
+lui. Il avouait sa peur comme un enfant, cet
+homme tellement bardé de fierté, d'impassibilité
+héréditaires. Toutefois, devant l'irrévocable des
+lèvres muettes, des yeux détournés, il retrouva la
+maîtrise de soi.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous dites que je vous devine, princesse
+Omiroff. Je devine ceci: vous désirez que, demain,
+je prenne le Nord-Express pour rejoindre
+mon futur cousin par alliance, le prince Boris, et
+que je lui transmette vos résolutions, dont l'effet
+sera de faciliter son mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Faciliter!... Et même le rendre possible,
+ce mariage auquel il tient avec toute la fougue
+de sa nature. Oui, lord Hawksbury, j'ai passé la
+journée à chercher le prince... Je ne l'ai pas rencontré.
+Maintenant, il est parti. Et la négociation
+que j'avais à lui proposer n'est pas de celles
+qu'on peut traiter par correspondance, ni confier
+à des tiers. Vous, vous seul... Ah! si vous
+consentiez à vous en charger!... Malgré votre
+duel avec Boris, je sais que vous n'êtes pas ennemis.
+<span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span>
+Vous vous considérez mutuellement avec
+cette courtoisie qui est la parure des gentilshommes....
+la coquetterie de leur honneur, si
+j'ose dire.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, vous avez prononcé le mot
+«négociation». C'est donc un échange que vous
+offrez à Boris?</p>
+
+<p>&mdash;Un échange, oui.</p>
+
+<p>&mdash;Que lui demandez-vous donc en retour de
+vos concessions?</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils.</p>
+
+<p>&mdash;Votre fils!»</p>
+
+<p>Lord Hawksbury, pétrifié, attendait l'explication.</p>
+
+<p>&mdash;«Oui, mon fils,» répéta Flaviana. «L'enfant
+de son frère Dimitri, qu'il a cru faire disparaître,
+pour hériter de mon mari. Il héritera. Je
+consens à tout. Voilà ce qu'il faut qu'il sache.
+Voilà ce que je voulais lui crier. La fortune, le
+nom même... qu'il garde tout! L'état civil de
+mon petit Serge est constitué tout à fait en
+dehors de la famille Omiroff. Je n'y changerai
+rien. Je ne veux que mon enfant... vous entendez,
+Hawksbury... Mais il faut que Boris sache au
+plus tôt dans quel état d'âme je suis. Et qu'il y
+croie, surtout, qu'il y croie! Vous pouvez faire
+cela, mon ami... Vous seul... Vous vous porterez
+garant de ma sincérité. Et cela vaudra mieux que
+tous mes serments, à moi. Suivez-le, rattrapez-le,
+convainquez-le. Mais, si vous avez la
+moindre pitié pour moi, hâtez-vous!... Qui sait
+<span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span>
+où l'on a emporté mon enfant... ce qu'il adviendra
+de lui!...</p>
+
+<p>&mdash;Pardon,» dit lord Hawksbury.</p>
+
+<p>Il gardait son apparence flegmatique. Il n'y
+faisait peut-être pas effort,&mdash;d'abord parce que
+telle était sa plus intime nature, la forme même
+de son inconscient, puis parce qu'il voulait savoir.
+Toute son application tendue à démêler
+l'énigme, refrénait ses sentiments.</p>
+
+<p>&mdash;«Pardon,» répéta-t-il. «Mais ce Boris
+Omiroff est donc un misérable?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe!... Si ses deux mains me tendaient
+mon enfant, je baiserais ses deux mains,»
+déclara Flaviana.</p>
+
+<p>&mdash;«Quand vous l'a-t-il pris?</p>
+
+<p>&mdash;Quand je l'ai mis au monde. Je suis restée
+assez longtemps entre la vie et la mort, sans aucune
+connaissance de ce qui se passait autour de
+moi. On me fit croire que le cher petit être n'avait
+pas vécu.»</p>
+
+<p>Hawksbury resta muet. L'horreur du crime
+consternait sa pensée.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous êtes sûre de cela, madame?» questionna-t-il.
+«Et vous êtes sûre que votre enfant
+vit?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez vu!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... je l'ai vu. C'est le portrait de
+son père... Ah! si vous saviez!...»</p>
+
+<p>Le beau visage meurtri s'illuminait. Flaviana
+frémissait toute. Ses bras s'entr'ouvraient, prêts
+<span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span>
+à saisir son trésor. Un émoi radieux la transfigura.</p>
+
+<p>«Que demanderai-je encore du c&oelig;ur de cette
+femme?» pensa Frederick avec une admiration
+amère. «Combien l'amour d'un homme doit y
+peser peu au prix de l'amour pour son enfant!»</p>
+
+<p>Mais elle poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;«Toutes les preuves, je vous les donnerai.
+Seulement le récit serait trop long. J'ai reconstitué
+les circonstances une à une. Pour le moment
+il faut me croire... Me croyez-vous? Consentez-vous
+à me venir en aide?»</p>
+
+<p>Il ébaucha un mouvement. Elle l'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;«Avant de répondre, sachez tout, lord
+Hawksbury. Je vous dois la vérité. C'est une amie
+que vous aiderez, une amie résolue à n'être jamais
+autre chose pour vous. Je ne serai pas votre
+femme, Frédéric. Et peut-être même... oui,
+peut-être deviendrai-je la femme d'un autre.»</p>
+
+<p>Elle rougit légèrement. Puis elle apparut de
+nouveau très pâle, plus pâle que lui. Tous deux
+se considérèrent en silence. Flaviana levait des
+yeux pleins de douleur et de douceur, des yeux
+qui demandaient pardon. Ceux de l'Anglais furent
+d'abord impénétrables. Puis ils s'emplirent d'une
+tristesse immense. Et, tout à coup, il y passa
+comme le sourire d'une ironie mêlée d'attendrissement.</p>
+
+<p>&mdash;«Une vraie Française!» prononça-t-il.
+«Dans le c&oelig;ur d'une femme française, l'amour
+maternel est un maître qui subordonne tout à
+<span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span>
+lui. Vous êtes mère, Flaviana, je ne le savais pas.
+L'homme que vous épouserez vous devra sans
+doute à votre enfant. Est-ce que je me trompe?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous trompez pas, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Que n'ai-je rencontré ce petit-là sur ma
+route!» soupira Hawksbury, avec une grâce
+sentimentale qu'on n'eût guère attendue de lui.
+«Je lui aurais dit volontiers: «<i lang="en" xml:lang="en">My little fellow,
+give me only the second best place in your mother's
+beautiful heart, and I shall be too happy.</i><a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">&nbsp;[1]</a>»</p>
+
+<div><p class="i2"><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> «Mon petit homme, donne-moi seulement la seconde
+meilleure place dans l'admirable c&oelig;ur de ta mère, et je serai
+trop heureux.»</p></div>
+
+<p>Ce fut d'une si imprévue délicatesse, l'évocation
+du petit être, d'un charme si émouvant pour
+Flaviana, qu'elle pleura.</p>
+
+<p>Lord Hawksbury répéta encore, en la regardant
+comme s'il la voyait sous un aspect tout
+nouveau:</p>
+
+<p>&mdash;«Ainsi, vous êtes mère... vous êtes
+mère...»</p>
+
+<p>Ce fait, dont il avait peine à se convaincre,
+semblait transformer ses sentiments. L'amour
+n'était pas moindre. La résignation devenait plus
+acceptable. S'il perdait la femme, il ne perdait
+pas en elle cette âme de passion merveilleuse,
+qu'il croyait entrevoir, et qu'il ne pouvait sans
+frénésie se représenter versant son ivresse
+divine à un autre homme.</p>
+
+<p>Le flegmatique Anglo-Saxon, sous ses dehors
+de glace, s'était incendié l'imagination à désirer
+<span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span>
+en la danseuse la créature de volupté, d'orgueil,
+de mystère, que l'art substituait à la femme. Le
+regard qu'en scène elle fixait avec un si brûlant
+appel sur des yeux invisibles, le sourire qu'elle
+offrait éperdument à quelque idéal baiser, c'était
+cela qu'il voulait d'elle. Maintenant il découvrait
+que, non seulement il ne posséderait pas ce regard,
+ce sourire, mais que nul ne les posséderait
+jamais. En Flaviana, l'amante que Dimitri avait
+emportée dans un rêve sans égal, loin du théâtre,
+loin du monde, loin de la vie, ne ressusciterait
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous êtes mère... vous êtes mère...»
+murmurait celui qui rêva, lui aussi, un rêve pareil,
+de surhumaine extase.</p>
+
+<p>Et le sens profond de ces trois mots coulait en
+lui comme une onde désillusionnante, mais apaisante.
+Désormais, alors même qu'il la verrait
+bondir, ailée, énigmatique, étourdissante, avec
+une fièvre enivrée sur sa pâleur splendide, il
+reconnaîtrait le signe de douleur, le geste des
+bras ouverts, le cri du sein gonflé, cette mère
+appelant son petit, cette fière créature prête à
+baiser les mains d'un Omiroff s'il lui apportait
+son enfant.</p>
+
+<p>&mdash;«Madame,» dit Hawksbury, «vous avez
+bien fait de venir à moi. Je serai tellement heureux
+de vous servir!</p>
+
+<p>&mdash;Même après ce que je vous ai confié?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous suis reconnaissant de votre franchise.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span>
+&mdash;Vous l'aurez tout entière. Je vous nommerai...</p>
+
+<p>&mdash;Ne nommez personne.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant...»</p>
+
+<p>Elle rougit plus ardemment que s'il l'avait
+pressée d'achever.</p>
+
+<p>&mdash;«Pensez-vous que je n'aie pas deviné déjà,
+Flaviana?</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. Raymond Delchaume est
+l'homme de votre destinée. Il sera le père adoptif
+de votre enfant. Les circonstances... je les
+ignore. Est-ce qu'elles importent? Je vous ai dit
+un jour que vous aimiez cet homme. J'ai été férocement
+jaloux de lui. Je voudrais encore être à sa
+place. Et pourtant...»</p>
+
+<p>Il hocha la tête, et se tut.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous avez un très noble c&oelig;ur, Frédéric
+de Hawksbury. Il n'y a pas d'homme aussi généreux
+que vous.»</p>
+
+<p>L'Anglais, maintenant, allait et venait dans le
+salon. Brusquement, il s'écria, d'un ton tout à
+fait changé:</p>
+
+<p>&mdash;«Oui... je veux bien partir demain pour la
+Russie, courir après Omiroff, le rattraper... en
+route ou là-bas. Voyager m'est facile... je suis
+libre. Donner une leçon à ce gaillard-là... je ne
+demande pas mieux. Je l'ai déjà fait, je suis prêt
+à recommencer. Mais, diable! n'exigez pas que
+je travaille à faciliter son mariage avec ma
+cousine Maud.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span>
+&mdash;Si elle l'aime...» hasarda Flaviana.</p>
+
+<p>&mdash;«Elle ne l'aimerait pas, connaissant le
+bandit qu'il est. Votre révélation...</p>
+
+<p>&mdash;L'orgueil et l'ambition poussent à des crimes
+les êtres effrénés tels que lui. Mais, s'il me rend
+mon fils, il aura tout effacé. Tranquille héritier
+des Omiroff, il sera le grand seigneur un peu autoritaire,
+un peu emporté, voilà tout, tel que
+beaucoup de sa race. Son alliance peut flatter la
+fierté d'une femme, même de la fille du duc de
+Carington. Il est fou d'elle, il ne la rendra pas
+malheureuse. Comment saurait-elle?... Pourquoi?...»</p>
+
+<p>Hawksbury eut un âpre sourire. Et son refrain
+de tout à l'heure revint à mi-voix, non cette fois
+sans un secret reproche:</p>
+
+<p>&mdash;«Comme vous êtes mère!...» Et il expliqua:
+«Vous, si souverainement bonne, vous décréteriez
+le malheur d'une fille charmante, pour
+retrouver votre enfant. Je tâcherai qu'on vous le
+rende. Mais pas à ce prix.»</p>
+
+<p>Sa voix s'affirma, d'une gravité singulière. Il
+dit encore:</p>
+
+<p>&mdash;«Vous ne savez pas ce que c'est que lady
+Maud Carington. Si je ne vous avais pas rencontrée,
+j'aurais cru impossible à une femme de surpasser
+tant de noblesse dans la grâce, et surtout
+tant de loyauté.»</p>
+
+<p>Il se tut, rêveur. Et, telle fut sa profonde distraction,
+pendant une minute, qu'il ne vit pas
+Flaviana s'approcher de lui à le toucher. Mais il
+<span class="pagenum"><a id="Page_277"> 277</a></span>
+sentit sur son bras le contact d'une main légère,
+tandis qu'affectueusement des mots glissaient à
+son oreille:</p>
+
+<p>&mdash;«Puisse-t-elle vous consoler!... Non, ce
+n'est pas pour Omiroff que doit fleurir un tel
+amour.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span></p>
+<div class="header">
+<h2>XI<br />
+<span class="medium">LE PRIX DE LA VIE</span></h2>
+</div>
+
+<p>&mdash;«Comment!» s'écria Flaviana, entrant
+précipitamment, dès son retour, dans la chambre
+de Bertile, «tu n'as pas vu le docteur Delchaume?»</p>
+
+<p>Un cri de joie, d'une joie aiguë jusqu'à la
+souffrance, aussitôt noyé dans un sanglot, lui
+répondit. L'étoile s'agenouilla près de la chaise
+longue, où Bertile cédait à une crise nerveuse.</p>
+
+<p>&mdash;«Oh! j'ai été si inquiète!... O ma Flaviana,
+ma petite mère, ma s&oelig;ur, ma chérie!... Toi,
+toi!... Enfin!... tu es donc là... Et il ne t'est
+rien arrivé de mal!...» balbutiait la petite entre
+le rire et les larmes.</p>
+
+<p>&mdash;«Mais je t'avais fait prévenir... pauvre
+mignonne! Tu ne devais pas m'attendre, même
+pour dîner. Est-ce que le cocher n'a pas rapporté
+exactement?...</p>
+
+<p>&mdash;Si... Tout cela, il l'a dit à Mélanie, à qui je
+l'ai fait répéter plus de vingt fois. Mais que veux-tu?...
+J'avais peur... Ça ne se commande pas.
+Songe... il était moins d'une heure, et maintenant
+il vient d'en sonner huit. Ah! vous n'êtes
+<span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span>
+plus libre, ma belle étoile. Vous vous êtes donné
+une petite fille tyrannique, exigeante...»</p>
+
+<p>Elle glissait son bras, si fluet, autour du cou de
+la danseuse. Sa petite figure, réduite à rien,&mdash;le
+nez pincé, la peau du front tendue et ivoirine,
+laissant transparaître la fine structure osseuse du
+crâne, les yeux fondus de fièvre,&mdash;exprimaient
+la plus tendre adoration. Beau sentiment exalté,
+par lequel cette âme pure, fragile, prête à se dissoudre,
+comme un flocon de nuée printanière au
+souffle de l'éternel espace, aurait communié un
+instant avec le grand secret frissonnant de la vie.</p>
+
+<p>Mais aussitôt, Bertile prit plus sérieusement
+conscience de l'égoïsme dont elle s'accusait:</p>
+
+<p>&mdash;«Flaviana chérie! tu dois être morte de
+fatigue... Et moi qui te retiens là!... Va... va
+vite... change-toi... mange quelque chose. Après,
+tu reviendras... Tu me raconteras de ta journée
+ce que j'en peux savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu peux tout savoir, mon petit ange... Les
+choses se sont précipitées... je n'ai pas eu le
+temps... Mais je te dirai... Chère petite!...»</p>
+
+<p>Flaviana s'attardait, remontant les coussins
+sous le buste gracile, écartant les cheveux alourdis
+autour des tempes moites.</p>
+
+<p>Comme elle s'était attachée à cette petite
+fille!... Quelle mélancolie, l'impuissance à la
+retenir dans ce monde! Énigme des existences
+éphémères,&mdash;de la fleur qui va s'ouvrir et que
+le pied foule, de l'oiselet qui tombe du nid
+dans la rosée glaciale, de l'enfant qui a deviné
+<span class="pagenum"><a id="Page_280"> 280</a></span>
+l'amour, et dont les yeux éblouis se ferment sous
+la pierre d'une tombe. «Serge... mon fils!...»
+soupira ce c&oelig;ur de femme, effaré par le destin.
+Et, comme tout, à cette minute, la contractait
+d'appréhension, elle reprit tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;«Je ne comprends pas... non... je ne comprends
+pas que Raymond ne soit pas venu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est sans doute qu'il me trouve guérie,»
+supposa Bertile, qui, à cette appellation intime de
+«Raymond» venait de fermer nerveusement les
+yeux. Et, détournant la tête, elle se rejeta en
+arrière sur l'oreiller.</p>
+
+<p>Ce n'était pas le moment d'expliquer à la fillette
+quels intérêts différents de sa santé resserraient
+le lien entre Delchaume et Flaviana, donnaient
+le même but à leurs pensées, la même
+palpitation à leurs c&oelig;urs.</p>
+
+<p>Dans la salle à manger, où la danseuse s'assit
+pour un semblant de repas, rôdait une solitude
+accablante. Pourquoi n'était-il pas là, celui qui,
+assumant la paternité de son fils, lui apparaissait,
+par une étrange et délicieuse confusion de sentiments,
+un peu le père, en effet, de leur commun
+trésor? L'absence de Raymond Delchaume après
+le sacrifice, le dévouement révélés par Frédéric
+de Hawksbury, semblait plus intolérable à Flaviana.
+L'angoisse lui crispait la gorge, au point
+qu'elle renonçait même à boire la tasse de thé
+qu'elle s'était fait servir. Mais, soudain, la
+sonnerie électrique vibra.</p>
+
+<p>Flaviana se dressa, fit trois pas, perçut une
+<span class="pagenum"><a id="Page_281"> 281</a></span>
+voix d'enfant, et, affolée, se jeta dans l'antichambre.</p>
+
+<p>Mélanie venait d'ouvrir. Deux bambins étaient
+là. Hélas!... ni l'un ni l'autre ne ressemblait au
+sien. Mais, reconnaissant la femme qui les accompagnait,
+la danseuse eut un grand cri:</p>
+
+<p>&mdash;«Nounou Favier!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... moi, madame... Mais monsieur le
+docteur ne voulait pas... On devait préparer
+Madame pour ne pas qu'en me voyant... une
+fausse joie...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous ne le ramenez donc pas!...»</p>
+
+<p>La paysanne secoua la tête, fondit en pleurs.</p>
+
+<p>&mdash;«Allons... allons...» dit la voix, découragée
+mais si douce, de Flaviana. «Ne pleurez pas, ma
+pauvre nounou. Entrez un peu ici, tenez, dans la
+salle à manger. Vous veniez de la part du docteur.
+Qu'avez-vous à me dire?... Et qu'est-ce que
+ces deux petits?...</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne me reconnais pas, madame?» clama
+un moutard décidé. «Moi je te reconnais bien.
+C'est toi qu'as emmené ma s&oelig;ur Berthe. Même
+qu'elle a de la veine de demeurer avec toi, dans
+un si chouette local.</p>
+
+<p>&mdash;Où qu'y a des bonnes choses à manger,
+vrai!» flûta la gamine, se haussant sur la pointe
+des pieds, tandis que ses deux menottes sales
+s'agrippaient à la table, par-dessus la nappe
+blanche.</p>
+
+<p>&mdash;«Donnez-leur les muffins, Mélanie,» commanda
+la maîtresse de maison. Et, se tournant à
+<span class="pagenum"><a id="Page_282"> 282</a></span>
+nouveau vers la nourrice:&mdash;«Ce sont les petits
+Pageant, les enfants de la fruitière... Mais qu'est-ce
+que vous en faites, ma pauvre nounou?»</p>
+
+<p>Clémence Favier, un doigt sur ses lèvres, désigna
+les gosses. Ils n'entendraient rien, d'ailleurs,
+ayant déjà la bouche pleine, et les yeux fixés sur
+des friandises inconnues, qu'on allait peut-être
+leur donner.</p>
+
+<p>&mdash;«Leur mère est au plus mal. Le docteur
+m'a fait venir pour que j'emmène les enfants à
+Claire-Source.» (Un soupir.) «Ah! ça me changera
+de mon chérubin! Mais ce qu'elle a, c'est
+très contagieux. Une angine infectieuse... Alors,
+monsieur le docteur s'excuse auprès de Madame...</p>
+
+<p>&mdash;Comment!... c'est pour cette mauvaise
+femme?...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le docteur ne la quitte pas. Et il
+n'a même pas pu écrire une vraie lettre. Il a griffonné
+ça, en me chargeant d'expliquer à Madame...»</p>
+
+<p>La danseuse saisit le papier,&mdash;un feuillet
+réglé à doubles lignes, en page d'écriture, sans
+doute arraché à un cahier de Totor, et en haut
+duquel s'étalait, en belle cursive moulée, un exercice
+sur la lettre f:</p>
+
+<p><em>Le fifre fanfaron finit fou fieffé.</em></p>
+
+<p>Sous cet exergue incohérent, quelques lignes
+au crayon jaillissaient du plus profond de la profonde
+vie tumultueuse:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_283"> 283</a></span></p>
+
+<p class="recipient">«<i>Flavienne bien-aimée</i>,</p>
+
+<p>«<i>Tout mon c&oelig;ur avec vous, avec l'enfant chéri,
+avec</i> <span class="smcap">NOTRE</span> <i>enfant. Mais dussé-je vous perdre l'un et
+l'autre, je ne puis quitter mon poste. Comprenez-moi...
+Je suis à cette heure le commandant sur la passerelle,
+l'aiguilleur qui, pour sauver un train bondé
+d'existences humaines, le dirige sur la voie où joue
+son enfant.</i></p>
+
+<p>«<i>Je me débats contre un mal infectieux, abominable,
+avec ma nouvelle méthode, encore tâtonnante.
+Si je guéris un cas si grave, ce sont des milliers de
+gens, dans l'avenir, arrachés à la mort... Et je ne
+puis aller, fût-ce une minute, près de vous, de Bertile
+si faible... Je risquerais de vous porter la terrible
+contagion.</i></p>
+
+<p><i>«Mon Dieu!... Et où en êtes-vous? La police agit-elle?
+Si vous avez la moindre nouvelle, envoyez-la
+moi. Et que votre génie maternel vous soit en
+aide!...</i>»</p>
+
+<p class="sender"><span class="smcap">«Raymond.»</span></p>
+
+<p>A mesure que ces lignes pénétraient l'esprit de
+Flaviana, le noble visage de la jeune femme
+s'animait d'une flamme enthousiaste. Raymond
+lui demandait de la comprendre. Oui, elle le
+comprenait. Et plus encore: cet être qu'elle
+avait besoin d'admirer, de qui, un instant avant,
+elle doutait presque,&mdash;et avec quelle douleur!&mdash;lui
+était restitué, dans toute la magnifique énergie
+de son intelligence, de son caractère, de sa généreuse
+<span class="pagenum"><a id="Page_284"> 284</a></span>
+humanité. Elle ne l'eût pas souhaité plus
+grand.</p>
+
+<p>&mdash;«Alors vous emmenez ces deux petits à
+Claire-Source?... dès ce soir?...» demanda-t-elle
+à Clémence Favier.</p>
+
+<p>Claire-Source... quelle ingénieuse bonté encore
+d'y recueillir ces deux pauvres mioches!</p>
+
+<p>&mdash;«Nous prenons le train de neuf heures,
+madame. Nous n'avons que le temps.»</p>
+
+<p>Elle les expédia, avec l'ordre à Mélanie d'empaqueter,
+en hâte, tout ce que les armoires contenaient
+de pâtisseries, fruits confits, marrons glacés,
+et de descendre cette cargaison dans le fiacre
+qui les attendait. Puis, appelant la seconde
+femme de chambre:</p>
+
+<p>&mdash;«Vite... une robe, un manteau, une
+écharpe...</p>
+
+<p>&mdash;Madame va ressortir?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Madame ne danse pas ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Non... C'est-à-dire... Je ne devais pas...
+mais on vient de m'appeler d'urgence... L'affiche
+a été changée au dernier moment.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Madame qui est si fatiguée!... Madame
+n'a pas mangé...</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne fait rien, ça ne fait rien... Vite!...»</p>
+
+<p>Un bond jusqu'à la chambre de Bertile.</p>
+
+<p>&mdash;«Ma chérie, nous devons renoncer à notre
+bonne causerie pour ce soir... Figure-toi... Une
+indisposition d'Ermellina. On donne le <cite>Ballet des
+Elfes</cite>. Je n'ai que le temps de courir...»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_285"> 285</a></span>
+Elle s'enfuit, sans trop regarder le doux petit
+visage, où chaque ombre de mélancolie accentuait
+une ombre plus mystérieuse, plus solennelle,
+descendue récemment sur le front puéril,
+sur les joues minces, dans les yeux lointains, et
+qui ne s'en allait plus. Dur de mentir à cette
+chère petite âme. Toutefois il le fallait bien.</p>
+
+<p>Rue du Rocher, Flaviana trouva les volets clos
+à la fruiterie. Mais elle savait le chemin du logement.
+Par le couloir sordide, elle gagna la cour,&mdash;ou
+plutôt le fond de puits, écrasé par l'immense
+mur aveugle de la maison neuve. De fades
+odeurs flottaient dans l'humidité froide. Un papillon
+de gaz tremblotait au fond, faisant palpiter
+des ombres sinistres dans la cage moisie de
+l'escalier.</p>
+
+<p>Flaviana monta un étage.</p>
+
+<p>Elle trouva la porte ouverte, sur le palier aux
+carreaux déteints. Une voisine venait d'entrer,
+portant un bol de soupe chaude à Victor Pageant,
+qui ne voulait pas descendre chez le
+marchand de vins. Cette voisine s'effaça devant
+la belle visiteuse. C'était une brave femme
+quelconque, qui pénétrait, sans crainte, dans
+ce logis où sévissait un mal contagieux. Elle
+accomplissait simplement sa cordiale action,
+sans se croire héroïque le moins du monde,
+comme font les pauvres gens, toujours prêts à
+s'entr'aider. «Les microbes!...» Elle haussait
+les épaules. «Ah! ben, si ça devait empêcher
+de donner un coup de main à quelqu'un
+<span class="pagenum"><a id="Page_286"> 286</a></span>
+dans la peine!... Y en a toujours eu, des microbes,
+avant que les savants <em>ils s'en soyent</em>
+doutés. On n'en mourait ni plus ni moins...
+On était même plus solide. <em>Alors?</em>...</p>
+
+<p>&mdash;«Père Pageant, v'là du beau monde, pour
+voir vot' dame,» chuchota cette obligeante personne,
+qui revint vers l'intérieur. Car son obligeance
+s'alliait fort bien avec un brin de curiosité.</p>
+
+<p>Flaviana, sans s'arrêter aux exclamations du
+bonhomme, marcha droit à la chambre de la
+malade.</p>
+
+<p>La fenêtre ouverte, un feu clair de bois dans
+la cheminée, y assainissaient presque l'atmosphère.
+On avait enlevé les vieux meubles, encrassés,
+vermoulus, tiré le lit au milieu, accroché des
+rideaux en percale blanche. Une infirmière, dans
+sa blouse de toile, qui se tenait là, devait avoir
+fait ce miracle de transformer le taudis en une
+chambre nette de maison de santé. Il avait bien
+fallu,&mdash;devant l'obstination de Pageant et de sa
+femme, qui eussent préféré mourir tout de suite,
+que de laisser transporter l'un deux à l'hôpital.
+Une forme haute se dressa, plus haute semblait-il,
+dans la longue blouse de toile bise. Et il y eut
+un cri sourd.</p>
+
+<p>&mdash;«Flavienne!... ne restez pas! je vous en
+supplie... A quoi peut servir cette folle imprudence?</p>
+
+<p>&mdash;A vous persuader que désormais votre danger
+sera aussi le mien, Raymond.»</p>
+
+<p>Un regard seulement répondit. Quel regard!...
+<span class="pagenum"><a id="Page_287"> 287</a></span>
+Mais le jeune docteur dit encore, d'une voix
+étouffée, frémissante d'émotion:</p>
+
+<p>&mdash;«Maintenant que j'en suis sûr... Maintenant
+que vous m'avez donné cette force divine...
+retirez-vous, chère... chère...»</p>
+
+<p>Il n'osait achever.</p>
+
+<p>&mdash;«Non, mon ami. Je pense comme la pauvre
+voisine qui vient d'apporter le souper de Pageant:
+un microbe là où il faut agir, c'est une
+balle là où il faut se battre. Un soldat ne doit
+pas y penser.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc à faire ici, ma vaillante
+aimée?</p>
+
+<p>&mdash;Quelque chose, sûrement... Et je vais le
+savoir.»</p>
+
+<p>Flaviana, sur l'oreiller du lit, voyait se soulever
+des épaules osseuses revêtues d'une camisole,
+et une tête qu'elle eut peine à reconnaître. La
+figure de Célestine Pageant, brûlée de fièvre, était
+d'une rougeur intense. Sa maigre chevelure,
+d'un noir huileux, où couraient des fils gris,
+ramenée en arrière et réunie en une natte peu
+opulente, dégageait les tempes, où d'habitude
+voltigeaient quelques frisettes, quand ne s'y
+fixait pas à demeure l'escargot recroquevillé des
+bigoudis. Son cou tendineux sortait du col de
+linge, et montrait à la base, au-dessus de la clavicule,
+une sorte d'emplâtre formé de cette toile
+percée de jours qu'on applique sur les plaies suppurantes.
+La malheureuse femme s'efforça de
+parler, mais aucun son ne sortit de sa gorge,
+<span class="pagenum"><a id="Page_288"> 288</a></span>
+entre ses lèvres desséchées et violâtres. Elle porta
+une main à son gosier, puis secoua la tête avec
+souffrance et fureur.</p>
+
+<p>&mdash;«Courage!... cela ira mieux bientôt. Nous
+sommes tous là pour vous soigner,» dit Flaviana
+de sa tendre voix musicale, et en lui prenant la
+main.</p>
+
+<p>Raymond, désespéré de voir la bouche fraîche
+de la charmante créature s'incliner vers l'haleine
+mortelle, ne put se retenir d'écarter doucement
+Flaviana.</p>
+
+<p>&mdash;«Nous allons procéder à un nettoyage du
+larynx, avec Mademoiselle,» dit-il, faisant signe
+à l'infirmière. «Voulez-vous attendre un peu,
+ici, à côté? Ensuite notre malade pourra certainement
+vous dire quelques mots. N'est-ce pas,»
+ajouta-t-il gaiement, «n'est-ce pas, madame Pageant,
+vous serez contente de dire «merci» à
+cette belle et bonne étoile, qui vous apporte un
+rayon réconfortant?»</p>
+
+<p>La fruitière fit un signe, qui était certainement
+de terreur pour ce cruel raclage de sa gorge
+auquel on la soumettait fréquemment. Toutefois,
+une lueur inattendue brilla dans sa prunelle,
+opaque et illisible comme un grumeau de cirage.</p>
+
+<p>Flaviana voulut aider à l'opération, mais elle
+vit tant de détresse sur la physionomie de Delchaume,
+qu'avec son tact toujours inquiet d'exagérer,
+elle passa docilement dans la chambre voisine.
+Là, elle trouva l'ancien hercule effondré
+dans un coin.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_289"> 289</a></span>
+&mdash;«Le docteur Delchaume la sauvera, mon
+brave Pageant.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu le veuille, madame Flaviana! Car,
+voyez-vous... on a beau vivre comme chien et
+chat... quand on pense que la maman de ses
+deux mioches va s'en aller dans le trou noir, on
+ne peut pas supporter c't'idée-là. Est-ce drôle!...
+quand ce diable de satané moment arrive, les
+torts n'existent plus. On ne se rappelle que les
+bons moments. On a été heureux, nous deux
+Célestine, au commencement, comme tout le
+monde. Au fond, c'était une brave femme, dure à
+la besogne, et qui n'aurait pas fait tort d'un sou
+à personne. Son vice, ç'a été sa terrible jalousie
+de ma pauvre petite Berthe. Mais j'étais pas toujours
+un agneau, moi non plus. Ah! puis elle
+souffre, que ça me retourne les sangs...»</p>
+
+<p>Il parlait la tête penchée, les mains pendantes
+entre ses genoux. Les phrases lui coulaient du
+c&oelig;ur comme malgré lui.</p>
+
+<p>&mdash;«C'est vrai...» dit rêveusement Flaviana.
+«Vous avez raison, Pageant. Il nous faut pardonner,
+parce que la mort, elle, ne pardonne
+pas. Il y avait toujours quelque chose de beau,
+qu'on n'a pas assez vu, et qu'on regrette, dans
+les yeux de ceux qu'elle emmène...&mdash;ces yeux
+qui restent en nous, avec toujours un peu de
+reproche...»</p>
+
+<p>Pageant eut l'air d'hésiter, puis il finit par dire:</p>
+
+<p>&mdash;«Ça la tourmente aussi, vous savez, c't'abcès
+que le docteur lui a fait venir au cou.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_290"> 290</a></span>
+&mdash;Ça la tourmente... Vous voulez dire qu'elle
+s'en inquiète?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... Et puis ça tire, ça brûle, donc!</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour son bien.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les nouveaux systèmes...» grommela le
+frotteur.</p>
+
+<p>&mdash;«C'était aussi un nouveau système, la vaccine,
+quand on l'a inventée, Pageant.</p>
+
+<p>&mdash;Pas la même chose... La vaccine, elle, empêche
+la maladie de venir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quand la maladie est venue, Pageant,
+que l'ennemi est dans la place, il faut faire appel
+à toutes les forces capables de sauver l'organisme.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon, madame Flaviana,»
+fit le brave homme. «J'suis p'têtre
+qu'un ignorant...&mdash;j'en suis même un pour
+sûr,&mdash;mais je ne comprends pas. Un abcès, ça
+ne donne pas des forces... Ça en ôte.»</p>
+
+<p>Flaviana eut recours à une comparaison.</p>
+
+<p>&mdash;«Lorsqu'un pays est attaqué, dites-moi,
+qu'est-ce qu'on fait? On mobilise tous les corps
+d'armée, on amène les troupes en grand nombre
+vers la frontière ouverte. Eh bien, quand un organisme
+vivant est attaqué, les choses se passent
+de même. La nature bat le rappel dans tout cet
+organisme, et concentre sur un point, en face
+des envahisseurs, qui sont les microbes, les vaillants
+soldats, qu'on appelle, d'un nom un peu
+barbare, les phagocytes. Seulement, il peut arriver
+que les microbes soient très redoutables, et le
+<span class="pagenum"><a id="Page_291"> 291</a></span>
+corps dont ils font l'assaut, très débile. Alors la
+science essaie d'un moyen: elle mobilise la réserve,
+elle suscite l'ardeur, l'enthousiasme, des
+phagocytes paresseux, des phagocytes antimilitaristes.
+Et, pour cela, elle crée l'abcès artificiel,
+qui attire près du point menacé des renforts de
+défenseurs. Je vous dis cela très en gros, mon
+bon Pageant, car je ne suis guère plus savante
+que vous...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non. Seulement vous pouvez avoir
+confiance dans le docteur Delchaume. Il remet
+en usage une chose, d'ailleurs inoffensive en soi,
+l'ancien cautère, dont on a tant ri, qu'on ne
+croyait plus bon qu'à mettre,&mdash;en proverbe,&mdash;sur
+une jambe de bois. Il en a obtenu des miracles
+dans les maladies infectieuses.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors, vous croyez?...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il va en faire un de plus?... J'en suis
+certaine.»</p>
+
+<p>L'infirmière parut à la porte qui séparait les
+deux pièces. Sur un signe, Flaviana et Pageant
+la rejoignirent.</p>
+
+<p>La malade, soulevée sur ses oreillers, le visage
+moins enflammé de fièvre, la respiration presque
+libre, les regardait. Quand son mari fut proche,
+elle lui tendit la main, avec un air d'abattement
+et d'humilité. Puis son regard vira, et, successivement,
+se posa sur les visages autour d'elle. Ce
+pauvre homme, qu'elle avait tant tourmenté, cette
+rayonnante artiste, pour qui elle devait être moins
+<span class="pagenum"><a id="Page_292"> 292</a></span>
+que rien, ce docteur déjà célèbre, et jusqu'à cette
+infirmière, dont elle n'aurait même pas pu dire
+le nom, tous ces êtres n'avaient qu'une pensée, à
+cette minute: sauver sa misérable existence. Et,
+pour accomplir cela, ils suspendaient tout, ils
+s'arrachaient à la domination ardente de leurs
+sentiments, de leurs soucis, de leurs joies,&mdash;bien
+plus, ils risquaient d'attraper l'abominable
+contagion, ils exposaient leur vie. Et tous les
+quatre lui souriaient du même sourire encourageant,
+attendri, fraternel.</p>
+
+<p>Pourquoi?</p>
+
+<p>Une perception confuse de ce qu'elle n'avait
+jamais connu, jamais éprouvé, les beaux mouvements
+désintéressés de l'âme humaine, pénétra
+en elle à travers l'étonnement, à travers la peur
+et l'espoir, à travers sa mortelle faiblesse et son
+éperdu désir de vivre. Des larmes vinrent à ses
+yeux, mirent une clarté céleste et tremblante sur
+les opaques prunelles en grumeaux de cirage.
+Quelque chose de splendide se refléta dans cette
+double goutte d'eau, suspendue entre les paupières
+fripées. Les mains se joignirent. Les
+mains rugueuses, dont nul savonnage n'arrivait
+à blanchir les mille petites rides noires,&mdash;les
+mains sèches, terreur de Titine et de Totor.
+Un son pénible sortit, raclant la gorge douloureuse:</p>
+
+<p>&mdash;«C'est donc vrai qu'on ne va pas me laisser
+mourir?...» Et, sur leur affectueuse protestation:&mdash;«Je
+ne vaux pas cher, pourtant. On ne me
+<span class="pagenum"><a id="Page_293"> 293</a></span>
+déteste donc pas, vous tous?... A quoi est-ce que
+je sers dans ce monde?</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes mère,» dit Flaviana. «Vous
+élevez vos chers petits pour être des braves gens.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aime qu'eux deux. J'ai fait du mal...»</p>
+
+<p>On l'interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous allez faire un grand bien,» dit doucement
+Delchaume.</p>
+
+<p>&mdash;«Moi!...» (Un éclair de redressement.)&mdash;«Du
+bien?... un grand bien?... de quelle
+façon?...»</p>
+
+<p>Delchaume se pencha vers elle, lui parla avec
+une bonté, une autorité cordiale, dont Flaviana
+eut la surprise. Elle ne l'avait jamais vu dans son
+rôle de guérisseur moral auprès des êtres à l'âme
+disgraciée, infirme. Toujours, devant elle et devant
+Bertile, Raymond s'était montré l'homme à
+la pensée agile, à l'esprit vigoureux, dédaigneux
+des petitesses, des détails, et dont le c&oelig;ur blessé
+gardait une incrédulité au bonheur. Ici, voici
+qu'il devenait, pour l'&oelig;uvre efficace, celui qui se
+simplifie, s'incline, s'oublie, qui se clarifie, pour
+ainsi dire. Sa voix même prenait une glissante
+douceur, s'insinuait comme un baume, suggestionnait,
+persuadait. Et son beau profil, ciselé
+contre la lumière d'une lampe, s'imprégnait de
+mâle et secourable grâce. A ce moment-là, Flaviana
+sentit qu'elle l'aimait.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous ne savez pas,» disait-il à Célestine
+Pageant,&mdash;non sans la gaieté puérile nécessaire
+aux malades comme aux enfants.&mdash;«Vous ne
+<span class="pagenum"><a id="Page_294"> 294</a></span>
+savez pas... C'est moi qui vous devrai beaucoup
+de reconnaissance d'avoir guéri. Car votre guérison
+ne fait plus de doute. Vous avez été une
+malade docile. Vous m'avez laissé faire. Et,
+grâce à vous, s'affirme le succès éclatant d'une
+méthode nouvelle, contre toute une catégorie de
+terribles maladies infectieuses. Parce que vous
+aurez guéri, des milliers de gens guériront.
+D'abord, on leur racontera votre miracle, à
+vous... Un vrai miracle... oui. On vous a tirée de
+loin. Le brave papa Pageant vous le dira. Ça donnera
+aux désespérés la confiance, la foi en la vie,
+sans laquelle le plus savant docteur ne peut rien.
+Les médecins aussi auront la foi. Ils oseront
+faire ce qu'il faut. Alors... comprenez-vous maintenant?
+Voyez-vous tout le bien que vous aurez
+fait?</p>
+
+<p>&mdash;Ça sera vous, docteur,» dit rauquement la
+malade.</p>
+
+<p>Mais ses yeux rayonnaient. Un sourire qu'on
+ne lui connaissait pas la transfigura. Elle se sentait
+nécessaire&mdash;plus que nécessaire, précieuse. Son
+corps peu attrayant, et l'âme revêche qu'il abritait,
+prenaient soudain une dignité dont elle était
+salutairement émue. Sa vie infime de mégère
+querelleuse importait donc?... Ça n'était pas des
+mômeries, des grimaces, cette sollicitude de tous,
+contre laquelle son mauvais esprit s'insurgeait
+tout à l'heure. Elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;«Y a de bonnes gens, tout de même.»</p>
+
+<p>Puis, ne sachant comment marquer la transformation
+<span class="pagenum"><a id="Page_295"> 295</a></span>
+qui s'opérait en elle, tout à coup, elle
+trouva ceci. S'adressant à Flaviana, elle dit, avec
+un tremblement qui n'était pas celui de la fièvre:</p>
+
+<p>&mdash;«Madame, comment va notre pauvre petite
+Berthe?... J'ai pensé à elle quand j'ai cru mourir,
+l'autre nuit... J'ai du regret...» Une suffocation
+l'arrêta, et elle reprit dans un souffle:&mdash;«Voudrez-vous
+bien... dites... lui demander qu'elle
+me pardonne?...»</p>
+
+<p>Gentiment, avec d'apaisantes paroles, on la fit
+taire.</p>
+
+<p>&mdash;«Laissons... Il faut qu'elle repose,» commanda
+le médecin.</p>
+
+<p>La lumière fut baissée. L'infirmière demeura.
+Mais, dans la pièce voisine, Pageant ayant vu
+que le docteur retenait leur visiteuse pour lui
+parler à mi-voix, s'éclipsa, par discrétion. Le
+brave frotteur balbutia quelques mots:&mdash;«Une
+commission chez le pharmacien...»</p>
+
+<p>Alors ce fut là, dans cette humble salle à manger
+d'ouvriers, à la clarté médiocre d'une lampe
+à pétrole coiffée de son abat-jour en papier, que
+la splendide danseuse, l'étoile admirée de l'Europe,
+la fée légère des pays de mirage, celle à
+qui les souverains baisaient le bout des doigts,
+mit sa main dans la main du maître de son c&oelig;ur,
+sans s'inquiéter si celle-ci ne gardait pas la menace
+de la mort, qu'elle venait de combattre.</p>
+
+<p>Mais la révélation de leur tendresse immense
+fut voilée de mélancolie,&mdash;non pas à cause de
+l'heure, ni du décor, ni des mortelles embûches.
+<span class="pagenum"><a id="Page_296"> 296</a></span>
+Ce qui était en eux ignore l'anxiété des veilles
+lugubres, la misère des choses, et ne croit qu'aux
+espoirs sans fin. S'ils parlèrent avec tristesse du
+plus merveilleux bonheur qui soit au monde, ce
+fut à cause de l'enfant,&mdash;de <span class="smcap">LEUR</span> enfant&mdash;de
+ce petit être, à la fois un petit prince Serge et
+un petit François Delchaume, et surtout si fortement,
+si miraculeusement, l'enfant de leur
+amour, bien qu'il ne fût pas né de leur amour. Le
+retrouveraient-ils? Toute perspective enchantée
+leur était interdite tant que cette inquiétude,
+plus morne qu'un deuil, habiterait leur c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Flaviana raconta l'aventure de sa journée. Que
+de commentaires, de raisonnements, de résolutions,
+de plans de campagne! Lorsque, enfin, la
+jeune femme sortit, laissant son ami à sa lutte
+contre le mal infectieux dont il ne se croyait pas
+définitivement vainqueur, la nuit s'avançait.</p>
+
+<p>Dans la petite cour moisie, Flaviana crut voir
+glisser une ombre plus noire que les ténèbres, et
+elle eut un sursaut de frayeur. Mais, aussitôt, elle
+devina.</p>
+
+<p>&mdash;«Mon pauvre Pageant, vous attendiez,
+là!... Mais il fait glacial!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'étais trop heureux, madame!... Je
+vais maintenant vous chercher une voiture. Il y
+en a toujours, à côté, à la gare. Et, si vous permettez,
+je monterai à côté du cocher, pour être
+sûr qu'il ne vous arrive rien.»</p>
+
+<p>Dans l'appartement de l'étoile, la bonne Mélanie
+veillait.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_297"> 297</a></span>
+&mdash;«Ne m'approchez pas,» dit prudemment
+sa maîtresse. «Je viens de chez une malade.
+Vite... un bain... du linge. Et tout ce que j'ai
+sur moi... à l'étuve!... Vous tirerez parti pour
+vous de ce qu'on n'aura pas trop abîmé.</p>
+
+<p>&mdash;Quel dommage! Madame sait qu'elle porte
+sa robe d'intérieur toute neuve... si jolie... un
+vrai souffle!... il n'en reviendra rien.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Mélanie, que c'est peu de chose!
+Mademoiselle ne s'est pas réveillée?... Voyez
+donc.»</p>
+
+<p>La grosse personne s'en alla sur la pointe des
+pieds, qui ne ressemblait guère aux pointes de la
+Reine des Elfes, mais qu'on n'entendait pourtant
+guère sur les tapis épais. Elle revint bientôt à la
+salle de bains, où Flaviana disparaissait jusqu'aux
+épaules, dans une eau qu'un produit antiseptique
+parfumé rendait d'une opacité laiteuse. Même,
+par surcroît de précaution, la danseuse y dénouait
+sa chevelure noire, assez courte, mais
+épaisse et naturellement bouclée.</p>
+
+<p>&mdash;«Mademoiselle Bertile doit dormir à poings
+fermés. Rien ne bouge dans sa chambre, et il n'y
+a pas un fil de lumière sous la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle m'a dit de prévenir Madame
+qu'elle lui a laissé un mot, à cause d'un coup de
+téléphone qu'elle a reçu.»</p>
+
+<p>La figure brune, dans l'eau opaline, entre les
+nerveuses mèches qui se tordaient dans l'humidité,
+comme des sarments au feu, s'étonna.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_298"> 298</a></span>
+&mdash;«Un coup de téléphone... Tiens!... A
+quelle heure?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'était pas neuf heures. Madame venait
+de partir.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'était?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas,» dit la femme de charge.</p>
+
+<p>Et sa face de lune bienveillante se renfrogna
+un peu. Curieuse à proportion de son dévouement,
+Mélanie ne concevait pas que ses jeunes
+maîtresses eussent à lui cacher quelque chose.
+Elle ajouta froidement:</p>
+
+<p>&mdash;«Mademoiselle ne m'a rien dit. Le téléphone
+était resté près d'elle depuis ce matin,
+parce qu'elle avait attendu toute la journée une
+communication de Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle m'a laissé un mot?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... sous enveloppe,» souligna la brave
+femme qui se fût si volontiers chargée d'une
+commission verbale.</p>
+
+<p>&mdash;«Allez me le chercher.»</p>
+
+<p>Le chiffon de papier, vite ouvert, vite lu, produisit
+sur Flaviana un effet galvanique.</p>
+
+<p>&mdash;«Mélanie, mon peignoir!...» s'écria-t-elle,
+dressant hors de l'eau, derrière le rempart
+de linge aussitôt tendu, son corps effilé, noble
+de lignes, lisse et chaudement pâle comme un
+marbre grec.</p>
+
+<p>A peine vêtue, par-dessus sa chemise, d'un
+neigeux vêtement d'intérieur, linon et dentelles,
+les pieds nus dans ses pantoufles de satin blanc,
+(car Flaviana, chez elle ou dehors, ne portait
+<span class="pagenum"><a id="Page_299"> 299</a></span>
+que du noir ou du blanc), la danseuse s'élança
+chez Bertile.</p>
+
+<p>Derrière elle, Mélanie repêcha, sur le lac irisé
+que contenait la baignoire, le billet qui y flottait,
+à demi submergé, comme un radeau en détresse.
+Il contenait si peu de mots, qu'un &oelig;il,
+même moins aiguisé, les eût saisis sans le faire
+exprès:</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p class="recipient"><i>«Flaviana chérie,</i></p>
+
+<p><i>«Je ne dors vas. Viens, à quelque heure que tu
+rentres.</i></p>
+
+<p class="sender"><i>«Ta s&oelig;urette Bertile, qui t'adore.»</i></p>
+</div>
+
+<p>«Je ne dors pas. Elle dit cela, mais le sommeil
+aura été le plus fort,» pensait l'étoile. Aussi
+fût-ce avec une silencieuse douceur qu'elle poussa
+la porte de la chambre. Du dedans, l'électricité
+jaillit. Une voix faible et frémissante s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;«Ah! enfin!... enfin!... Viens vite,
+chérie!... Si tu savais!...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?... Mais quoi donc? Qu'est-ce
+qui t'agite ainsi, petite mignonne?...» demandait
+l'aînée, presque avec effroi.</p>
+
+<p>Tendrement, elle se prêtait à l'étreinte affolée
+des bras si frêles, tandis que la tête blonde s'abattait
+contre elle, en un geste à la fois câlin et
+désespéré.</p>
+
+<p>&mdash;«Flaviana... Est-ce vrai que tu as un
+enfant?...»</p>
+
+<p>Ce fut au tour de la jeune femme de trembler
+<span class="pagenum"><a id="Page_300"> 300</a></span>
+d'émotion. Et toutes deux se serraient l'une
+contre l'autre, éperdument.</p>
+
+<p>&mdash;«C'est vrai. Je voulais te le dire ce soir même.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es inquiète de lui?</p>
+
+<p>&mdash;Dieu!...»</p>
+
+<p>L'anxiété du cri bouleversa Bertile, qui jeta,
+tout d'une haleine:</p>
+
+<p>&mdash;«Rassure-toi... On veille sur lui. Des amis
+le suivent.</p>
+
+<p>&mdash;Des amis?... Lesquels?... Mais que sais-tu?...
+Comment?... Oh! ma petite Bertile!... ma
+petite Bertile!...»</p>
+
+<p>La fillette raconta. On avait téléphoné.</p>
+
+<p>&mdash;«Mais qui?...</p>
+
+<p>&mdash;Un inconnu... un homme. Il n'a pas voulu
+se nommer. Mais il m'a assuré que tu le reconnaîtrais,
+que tu le croirais... à certains signes.</p>
+
+<p>&mdash;Alors... voyons... dis! Dis vite, dis tout...
+exactement... comme tu as entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Le timbre du téléphone a résonné. J'ai
+pensé que c'était toi... ou... le docteur. Je me
+sentais si seule. J'attendais... je ne sais quoi...
+Pardon...»</p>
+
+<p>Un petit sanglot, vite retenu... Une caresse de
+Flaviana,&mdash;une caresse un peu distraite peut-être,
+toute l'âme de la mère tendue vers l'autre...
+vers l'absent, dont elle allait entendre parler.</p>
+
+<p>Or, voici ce que Bertile lui répéta: Le mystérieux
+correspondant, d'abord, avait demandé Flaviana.
+Puis, apprenant l'impossibilité de lui parler,
+il avait dit:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_301"> 301</a></span>
+&mdash;«Qui que vous soyez, écoutez et transmettez-lui
+mon message. Une jeune fille, avec la
+douce voix que vous avez, ne peut lui vouloir du
+mal. D'ailleurs, je n'ai pas le choix. Je téléphone
+d'une petite ville de la vallée du Rhône, où je
+passe la nuit avec mes compagnons, et avec l'enfant
+vers qui Flaviana tendait tout à l'heure, à
+travers la grille du Vieux-Moutier, des bras qui
+ne pouvaient être que ceux d'une mère. Elle ne
+me connaît pas, mais je l'ai reconnue, moi. Car
+je ne suis qu'en apparence un valet de pied, tel
+que j'en avais l'air, sur le siège de l'auto, à côté
+de l'homme redoutable. A travers la nuit, par
+une ruse que je ne pourrai sans doute renouveler
+de si tôt, je jette une parole rassurante à celle
+qui fut la femme de Dimitri Omiroff. Je réponds
+de son fils. Et Katerine est avec moi pour le protéger.
+Encore un mot: que notre silence ne l'effraie
+pas, même s'il dure. La plus grande imprudence
+serait de lui ramener tout de suite l'enfant.»</p>
+
+<p>Bertile ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;«C'est à peu près, mot pour mot, ce que
+j'ai pu saisir. La voix s'est tue brusquement,
+comme suspendue par une impérieuse prudence.
+Il n'y a qu'une chose... importante sans doute...
+que je ne retrouve pas... Le nom de famille de
+cette Katerine. Je ne l'avais pas distingué nettement.</p>
+
+<p>&mdash;N'était-ce pas Risslaya?... Katerine Risslaya?</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble... Mais... chérie... tu es si
+pâle! Parle-moi. Que penses-tu?...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_302"> 302</a></span>
+&mdash;Je pense, ma Bertile, que c'est trop beau.
+J'ai peur de croire. Et cependant... Katerine
+m'a dit de ne pas douter d'elle si je ne la retrouvais
+plus. Elle a dû partir avec cette voiture, avec
+ces gens... trouver un stratagème. Et il y avait,
+sur le siège, un autre homme...»</p>
+
+<p>Parlant à mi-voix, comme à elle-même, rapprochant
+les indices, supputant les chances, Flaviana
+n'osait s'avouer trop de confiance, tandis
+qu'en secret son c&oelig;ur palpitait d'un irrésistible
+espoir.</p>
+
+<p>La main fluette de Bertile se posa sur la sienne,
+si timidement, si tendrement, que, malgré la
+préoccupation unique, intense, la mère s'oublia
+dans un profond élan vers cette douce petite.</p>
+
+<p>&mdash;«Chère mignonne, tu as le droit de tout
+savoir. Je n'ai pas de secret pour toi. Mais dans
+quel tourbillon la vie m'a prise! Demain... Ou
+plutôt: ce matin, dans quelques heures, quand
+tu te réveilleras, je te dirai...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas tout de suite?</p>
+
+<p>&mdash;Tu es trop fatiguée. Tu as déjà veillé pour
+m'attendre...</p>
+
+<p>&mdash;Dormiras-tu, toi, Flaviana?... Ah! tu n'oses
+pas l'affirmer. Eh bien, moi non plus. Restons
+ensemble. Et dis-moi tout, de ta tristesse... et de
+ton bonheur.»</p>
+
+<p>Flaviana raconta tout.</p>
+
+<p>Quand elle eut terminé, quand elle se pencha
+pour donner un baiser à Bertile, qui promettait,
+secouée par mille émotions, d'essayer toutefois de
+<span class="pagenum"><a id="Page_303"> 303</a></span>
+dormir, Flaviana entendit à son oreille un chuchotement.</p>
+
+<p>&mdash;«Mon étoile chérie,» murmurait la petite
+danseuse, «je partirai donc tranquille. Tes deux
+amours vaudront mieux que ma pauvre tendresse.
+Et je n'en suis pas jalouse!... Seulement...
+dis... tu ne m'oublieras pas!...»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_304"> 304</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h2>XII<br />
+<span class="medium">PLUS RAPIDE QUE LE RAPIDE</span></h2>
+</div>
+
+<p>&mdash;«<i lang="en" xml:lang="en">Why, t'is not awfully jolly... What do you
+think?</i><a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">&nbsp;[2]</a>»</p>
+
+<div><p class="i2"><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> «Vraiment, ce n'est pas d'une gaieté folle... Qu'en pensez-vous?»</p></div>
+
+<p>Lord Hawksbury s'exprimait dans sa langue
+maternelle, la sachant familière à Boris Omiroff.</p>
+
+<p>Ce qui n'était pas «d'une gaieté folle»&mdash;ou,
+traduction littérale: «pas terriblement joyeux»&mdash;c'était
+le paysage fuyant de part et d'autre du
+wagon-salon réservé au prince.</p>
+
+<p>Le rapide transsibérien, ayant dépassé Omsk,
+filait à une vitesse vertigineuse, suivant une ligne
+qu'on eût dit le diamètre d'une circonférence
+d'eau congelée. Tellement unie était la plaine
+immense, sous son tapis de neige, que les légers
+accidents de terrain semblaient à peine de petites
+vagues figées. Tristesse plus poignante que la
+tristesse du désert, car la lumière, qui joue sur
+l'or des sables, qui l'anime de reflets et de mirages,
+ne resplendissait pas sous la lourde coupole
+grise de ce ciel boréal. Bien qu'on approchât de
+<span class="pagenum"><a id="Page_305"> 305</a></span>
+midi, rien ne laissait deviner la présence du
+soleil derrière cette voûte immobile de plomb et
+d'étain, où roulaient, comme prisonnières, des
+vapeurs fumeuses et rouillées. Tristesse plus oppressante
+que celle de la mer, car les flots vivent,
+dans leur perpétuel mouvement. Ici, les voyageurs
+du transsibérien pouvaient se croire les visionnaires
+effarés d'une planète morte. Certains paysages
+lunaires doivent ressembler à ces steppes
+hibernales.</p>
+
+<p>Et Frederick de Hawksbury répéta qu'il ne
+trouvait pas ce spectacle «terriblement joyeux».</p>
+
+<p>&mdash;«Vous êtes difficile, mon cher adversaire,»
+dit Omiroff. «Moi, j'estime l'existence admirable.
+Elle me rapproche à toute minute d'une
+fiancée que j'adore. Et mes idées ne seraient pas
+plus souriantes si ce train où nous sommes traversait
+une vallée fleurie, sous un soleil radieux.
+D'où vous vient cette humeur morose? N'avez-vous
+pas pris tout à l'heure, comme je l'ai fait,
+une bonne douche glacée. Rien ne vous dispose
+aussi allégrement, et l'on ne se doute plus qu'il
+fait vingt-cinq degrés de froid dehors.»</p>
+
+<p>Hawksbury, enfoncé dans un moelleux fauteuil
+tournant, les jambes allongées, les coudes calés
+aux deux bras du meuble, et les bouts des doigts
+juxtaposés suivant son habitude, considéra le
+prince, qui allait et venait, fumant une cigarette.</p>
+
+<p>Depuis qu'il avait rejoint le Russe, pour obéir
+à Flaviana, il étudiait le personnage. Et, de plus
+en plus, sous les dehors du grand seigneur fantasque,
+<span class="pagenum"><a id="Page_306"> 306</a></span>
+intrépide, aventureux, joyeux vivant, bon
+garçon, en apparence ouvert à la généreuse civilisation
+moderne, il retrouvait le barbare, le féodal,
+l'être d'égoïsme, de tyrannie, de brutalité,
+dont le type subsiste héréditairement là où il est
+conservé, préservé, maintenu par le régime autoritaire.</p>
+
+<p>Pourquoi l'homme évoluerait-il quand le milieu,
+demeurant immuable, ne l'y contraint pas?
+Cette contrainte, qui ne se produit point en Russie
+par une évolution normale, a peu de chances
+de s'établir par le terrorisme révolutionnaire. La
+violence, généralement, appelle la violence. L'action
+suscite la réaction. Cependant c'est pour
+faire franchir au moyen âge, attardé dans l'âme
+slave, les étapes le séparant du vingtième siècle,
+que les intellectuels opprimés précipitent les
+temps à coups de bombes.</p>
+
+<p>Quels abîmes creusent entre les hommes les
+siècles qu'ils ne vivent pas tous également vite!...
+Être des sauvages ensemble, c'est un élément de
+bonheur, plus certain que d'être les sociétés millénaires,
+où se coudoient des individus de tous
+les cycles historiques, où des âmes ténébreuses de
+l'âge de pierre, des âmes nomades des époques
+pastorales, des âmes crédules des temps mystiques,
+des âmes de guerriers, d'esclaves, de
+chevaliers, de moines, de courtisans, de démagogues,
+doivent s'enfermer dans le plus récent
+idéal, créé d'après la plus récente formule d'une
+avant-garde de l'esprit humain.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_307"> 307</a></span>
+Il y avait certainement trois à quatre cents ans
+de distance entre le membre de la Chambre des
+Pairs et le boyard de la Petite-Russie. Tous deux
+se tenaient dans un élégant salon, qu'emportait
+à près de cent kilomètres à l'heure une machine
+lancée par le dernier miracle de la science sur
+deux lignes d'acier allant de Moscou à Vladivostock.
+Mais ce prodige moderne, en égalisant
+leurs gestes, leur façon de vivre, n'égalisait ni
+leurs conceptions ni leurs sentiments. Toutefois,
+ils se marquaient l'un à l'autre la plus parfaite
+courtoisie. Leur duel, n'ayant été provoqué
+par aucune offense grave, ne pouvait les
+brouiller, bien que Boris se plaignît encore plaisamment
+de souffrir de l'épaule. Et leur destinée
+semblait être de devenir cousins par alliance,
+Boris devant épouser lady Maud.</p>
+
+<p>&mdash;«Puisque vous allez au-devant d'elle, je
+vous accompagne,» avait proposé Hawksbury,
+après avoir accepté l'hospitalité du prince dans
+le formidable château des Omiroff, en Petite-Russie.</p>
+
+<p>Ce fut dit, ce fut fait, comme si le voyage de
+dix jours jusqu'à Irkoutsk n'eût été qu'une randonnée
+en traîneau sur les domaines du prince.</p>
+
+<p>Frédéric se disait: «Peut-être obtiendrai-je
+enfin ce qu'espère Flaviana.» Car il s'était heurté
+au mutisme de Boris, à une résolution de ne rien
+reconnaître, de ne rien comprendre. Il s'y heurtait
+toujours. Mais une autre pensée occupait
+l'Anglais, grandissait chaque jour, plus dominatrice,
+<span class="pagenum"><a id="Page_308"> 308</a></span>
+dans son esprit: «Je dois dessiller les
+yeux de ma cousine. A moins qu'elle ne soit
+folle, elle ne persistera pas à épouser un tel
+homme, un être sans scrupules, sans véritable
+honneur.»</p>
+
+<p>D'après les dépêches échangées, les voyageurs
+rencontreraient à Irkoutsk la duchesse de Carington
+et sa fille. Trois jours de voyage les séparaient
+encore de cette ville. A mesure qu'on s'en
+rapprochait, la délicieuse figure de Maud s'évoquait
+plus souvent, avec une réalité plus vivante,
+dans la pensée de lord Hawksbury. A l'imaginer
+telle qu'elle était, délicate, fière, farouchement
+virginale, très affinée de principes, et, malgré
+tout, si indépendante, et d'une telle générosité
+d'esprit et de c&oelig;ur, Hawksbury trouvait de plus
+en plus intolérable l'idée de son mariage avec
+Boris.</p>
+
+<p>A se préoccuper de Maud, fiancée, de Flaviana,
+mère, d'étranges interpositions de sentiments se
+produisaient chez Frederick. Pour laquelle des
+deux, maintenant, éprouvait-il une anxiété plus
+troublante? Quel genre d'émotion le secouait
+soudain lorsque la brune figure, gravement passionnée,
+s'effaçait par instants derrière la splendeur
+dorée de l'auréole blonde, lorsque le sourire
+hautain, capricieux, puéril, mais si captivant,
+de l'enfant gâtée, se substituait au sourire lent,
+profond, magiquement triste, de la divine danseuse?
+L'Anglais, devant l'énigmatique Fée des
+Elfes, songeait en soupirant qu'il possédait la
+<span class="pagenum"><a id="Page_309"> 309</a></span>
+clef de l'énigme, et il la voyait pressant dans ses
+bras un petit enfant. Rivaliser?... Impossible!...
+Et d'ailleurs nul aiguillon de feu ne lui en suggérait
+plus la frénétique envie. Mais la petite
+bouche railleuse et mutine de Maud le faisait
+songer aux baisers qu'y mettrait Boris. Et alors
+la piqûre d'une singulière jalousie lui perçait les
+moelles, éperonnait son aversion pour le Russe
+jusqu'à la haine, jusqu'à la rage. Quand celui-ci
+eut énoncé sa profession de foi joyeuse dans la
+vie,&mdash;ou plutôt dans les voluptés de la vie,&mdash;lord
+Hawksbury lui dit à brûle-pourpoint:</p>
+
+<p>&mdash;«Je ne conçois pas qu'un être de jouissance
+et d'insouciance tel que vous ne saisisse pas l'occasion
+de se débarrasser à jamais d'une obsession
+pénible, d'une menace constante, persiste
+à traîner jusque dans sa vie d'homme marié le
+poids d'une action abominable, et bien plus dangereuse
+qu'abominable.»</p>
+
+<p>A cette attaque directe, Omiroff ne montra ni
+colère, ni surprise. Il eut plutôt le mouvement de
+quelqu'un à l'oreille de qui résonne tout à coup
+un signal qu'il attendait. Suspendant sa marche en
+va-et-vient à travers le wagon-salon, il se planta,
+l'air un peu ironique, devant son interlocuteur.</p>
+
+<p>&mdash;«Tiens!» s'écria-t-il, «vous ne m'aviez
+plus reparlé de ça depuis Moscou.</p>
+
+<p>&mdash;Vous refusiez de m'écouter.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aurais pas eu cette impolitesse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me répondiez pas. Cela revient au
+même.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_310"> 310</a></span>
+&mdash;Je vous demande pardon.</p>
+
+<p>&mdash;Auriez-vous réfléchi, prince?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai réfléchi à ceci: c'est que, malgré ce
+qu'il y a de peu aimable pour moi dans vos suppositions,
+l'estime que j'ai pour vous, pour le
+cousin germain de ma future femme, doit m'engager
+à en tenir compte.</p>
+
+<p>&mdash;Cela veut dire?...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'au lieu de m'enfermer dans un silence
+dédaigneux, je vous donnerai une explication...
+loyale.</p>
+
+<p>&mdash;Loyale?</p>
+
+<p>&mdash;En doutez-vous, Hawksbury?» dit Boris,
+sans mauvaise humeur. Et il ajouta d'un ton
+léger:&mdash;«Vous ne voulez pas que nous nous
+servions encore mutuellement de cible? Ce serait
+ridicule, mon cher.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons votre explication.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez... si nous buvions d'abord une coupe
+de champagne,» proposa le prince, appuyant un
+doigt sur la sonnerie électrique. «Le perpétuel
+reflet de cette plaine de neige finit par me barbouiller
+le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Du champagne à onze heures du matin, et
+à jeun!» s'écria l'Anglais.</p>
+
+<p>&mdash;«Préférez-vous un cocktail. J'ai avec moi
+un garçon qui les compose à miracle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc tout avec vous?... Vous
+n'avez pourtant pas emporté votre château de
+l'Ukraine dans ce diable de train?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle plaisanterie! Mais non, au contraire,
+<span class="pagenum"><a id="Page_311"> 311</a></span>
+jamais je n'ai voyagé moins confortablement.
+Seulement, pour les cocktails... Vous savez,
+ce domestique, Sémène, qui m'a rejoint à
+Moscou?... il a une recette!... Vous m'en direz
+des nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Va pour le cocktail,» dit Frederick, dont
+l'idée n'était que d'entendre au plus tôt ce que
+Boris avait promis de lui révéler.</p>
+
+<p>Justement, ce fut Sémène qui répondit au coup
+de sonnette du maître,&mdash;le Sémène qu'Omiroff
+avait donné pour second à Flatcheff, le Sémène
+qui glissait des avertissements dans les chaussures
+de Katerine Risslaya, le Sémène qui avait joué
+un rôle dans l'Allée des Tombeaux.</p>
+
+<p>Après plusieurs télégrammes adressés au prince
+comme émanant de son effroyable serviteur, de
+celui qui dormait sous le couvercle à jamais
+retombé du sarcophage, l'homme était venu lui-même.
+Il avait calculé le temps, pour ne rejoindre
+le prince, ni durant le séjour en Ukraine, ni dans
+le palais de la Perspective Newsky. Survenant à
+Moscou, au passage du voyageur, il était certain
+de se faire emmener. Sa prévision se réalisa.
+Voilà pourquoi sa taille athlétique, dans la livrée
+un peu voyante, apparut en se courbant à l'étroite
+porte du couloir.</p>
+
+<p>&mdash;«Tiens! pourquoi toi?» demanda sévèrement
+son maître, qui attendait le premier valet
+de chambre, et n'admettait pas une interversion
+de service.</p>
+
+<p>&mdash;«Votre Excellence nous excusera,» répondit
+<span class="pagenum"><a id="Page_312"> 312</a></span>
+Sémène avec l'humilité de rigueur. «Mais la
+sonnerie fonctionne mal. Il doit y avoir un mélange
+des fils. Et alors... au tableau...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu me chantes?... Allons,
+déguerpis. Va préparer un cocktail, et envoie-le
+avec une bouteille de champagne... Mais que ce
+soit Vassili qui l'apporte. Tu n'as rien à faire
+ici.»</p>
+
+<p>Un instant après, Vassili, plein d'importance
+et de dignité, présentait le plateau d'argent, sur
+lequel brillait tout un attirail de verres, de brocs
+en cristal, de liqueurs, de chalumeaux de paille
+et de glace pilée. L'ayant posé sur une table, il se
+préparait à servir, quand le prince le congédia
+d'un geste. Mais aussitôt celui-ci se ravisa:</p>
+
+<p>&mdash;«Dis donc, Vassili, qu'est-ce que cette histoire
+de sonnerie détraquée?</p>
+
+<p>&mdash;La vérité, Excellence. Il y a quelque chose
+de dérangé.»</p>
+
+<p>Le front de Boris se contracta.</p>
+
+<p>&mdash;«Ah! je n'aime pas beaucoup cela. Dans
+un train où circulent tant de gens, je veux être
+chez moi, avec mon personnel, pouvoir appeler
+qui m'est nécessaire.»</p>
+
+<p>Hawksbury l'observait. Il vit passer sur ce
+visage audacieux l'ombre de la terreur secrète,
+profonde. Boris Omiroff pouvait l'étourdir, sa
+terreur, il pouvait la dominer, car il était brave.
+Il pouvait même l'oublier, à certains moments,&mdash;mais
+il ne pouvait pas faire qu'elle ne vécût au
+fond de lui, qu'elle ne l'accompagnât partout. Il
+<span class="pagenum"><a id="Page_313"> 313</a></span>
+se savait guetté comme une proie,&mdash;peut-être pas
+plus farouchement, mais pour le moins autant,
+qu'un certain nombre de hauts personnages officiels,
+ayant vécu, comme lui, dans la frénésie de
+l'autorité sans bornes et du bon plaisir, avec le
+lourd héritage de la sauvagerie de leurs pères.
+Serait-ce lui... serait-ce un autre... qui paierait
+le premier acompte de la dette rouge, qui restituerait
+avec son sang un peu des flots de sang
+versés, qui servirait d'exemple? Parfois, un brutal
+frisson le secouait, malgré qu'il en eût, dans
+le sursaut de la pensée soudaine. Cela venait
+d'arriver. Il avait pâli.</p>
+
+<p>&mdash;«Et je parie,» cria-t-il avec une fureur
+grondante, «que pas un de vous n'est fichu de
+me réparer cette sonnerie.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, Excellence.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui cela?... Toi, peut-être?...»</p>
+
+<p>Puis, comme Vassili secouait la tête, Boris
+hurla:</p>
+
+<p>&mdash;«Tu ne vas pas m'amener un ouvrier quelconque!
+Personne ne doit pénétrer dans mon
+wagon, tu le sais bien.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, Excellence.</p>
+
+<p>&mdash;Les portes sont toujours fermées à clef?...
+Tu y veilles?... Et il n'y a pas de soufflet de communication
+entre ma voiture et le reste du train?</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est en règle, suivant vos ordres,
+Excellence.</p>
+
+<p>&mdash;Alors?...» demanda le maître, un peu
+radouci.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_314"> 314</a></span>
+&mdash;«Si Votre Excellence veut bien se rappeler...
+Sémène... Il est très fort pour toutes ces
+machines d'électricité. C'est lui qui réparait les
+plombs sautés, les petits accidents de ce genre, à
+Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Comment veux-tu que je le sache?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Excellence permet-elle qu'il s'en occupe?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... Et le plus tôt possible... Tu m'entends?...
+Tout de suite.»</p>
+
+<p>Omiroff, à cette minute&mdash;et il s'en rendait
+compte, d'où cette exaspération&mdash;subissait une
+étrange déroute de ses nerfs. Pourquoi?... Que
+sentait-il donc autour de lui? Rencontrant le
+regard de lord Hawksbury, il rougit comme on
+rougit à douze ans.</p>
+
+<p>&mdash;«Pardonnez-moi, mon cher,» reprit-il en
+anglais. «J'oubliais que je vous ai promis deux
+mots d'explication.» Et alors, se retournant vers
+le valet de chambre:&mdash;«Dans dix minutes...
+Vassili... le temps de boire ceci tranquillement...
+tu enverras Sémène pour réparer cette
+sonnerie.»</p>
+
+<p>Puis il se versa et avala d'un trait une grande
+rasade d'extra-dry.</p>
+
+<p>Du bout d'un chalumeau, Frédéric huma
+quelques gouttes du cocktail.</p>
+
+<p>&mdash;«Comment le trouvez-vous?... Fameux,
+hein?...» demanda le Russe, qui vida aussitôt sa
+seconde coupe.</p>
+
+<p>Le sang qui, tout à l'heure, colorait son
+<span class="pagenum"><a id="Page_315"> 315</a></span>
+visage, y revint, s'y fixa. La superbe figure s'altéra
+de brutalité. Les mâchoires se contractèrent,
+le maxillaire inférieur férocement projeté en
+avant. Les yeux, d'un bleu doré, se brouillèrent
+de fibrilles pourpres. Un sourd juron échappa au
+prince.</p>
+
+<p>Lord Hawksbury se représenta sa belle cousine,
+cette Maud, douce et fraîche comme une
+neige d'avril sur les branches roses des pommiers
+en fleur. Une telle grâce d'âme et de corps!... Et
+la révélation pour elle&mdash;la première révélation&mdash;du
+véritable tempérament de cet homme!...</p>
+
+<p>Omiroff achevait la bouteille de champagne.</p>
+
+<p>&mdash;«Dieu! que j'avais soif!» dit-il, la bouche
+pâteuse, à demi ivre. Et, sans transition:&mdash;«Donc,
+voilà, Hawksbury... Voilà pourquoi
+vous ne devez pas,&mdash;non ce n'est pas digne
+de vous,&mdash;donner dans ces histoires de femme
+et d'enfant perdu... La pauvre Flaviana est folle.
+Elle est restée un peu fêlée depuis les événements...
+fâcheux pour elle, j'en conviens... La
+mort de mon frère... Leur fils mis au monde
+avant terme, dans la douleur de ce foudroyant
+veuvage. Aujourd'hui, savez-vous ce qui en est?...
+Son enfant n'existe plus. Vous entendez bien...
+Je vais vous en faire le serment&mdash;le serment le
+plus sacré pour nous autres Russes... Je vous jure
+que l'enfant est mort... Je vous le jure par notre
+tsar, notre pape, notre père!»</p>
+
+<p>Hawksbury frémit. L'accent de Boris eût porté
+la conviction même chez un homme d'une psychologie
+<span class="pagenum"><a id="Page_316"> 316</a></span>
+moins avertie. Celui-ci ne douta pas.
+Un prince Omiroff peut tout faire, sauf se parjurer
+par le nom de son souverain.</p>
+
+<p>Au même instant, Sémène paraissait,&mdash;les
+dix minutes étant écoulées,&mdash;avec cette exactitude
+qui ne discute pas les ordres. Comme il entrait,
+le prince répéta,&mdash;et ce fut étrange,&mdash;avec
+un regard vers ce domestique, un regard
+comme de connivence:</p>
+
+<p>&mdash;«Certes, je puis le jurer sur mon honneur,
+l'enfant dont il s'agit, est mort.»</p>
+
+<p>Hawksbury vit distinctement l'homme en
+livrée tressaillir. Il eut le choc de ses yeux,
+levés sur lui, dans un effarement, une interrogation
+anxieuse, puis détournés aussitôt.</p>
+
+<p>«C'est ce garçon-là,» pensa l'Anglais, «qui a
+dû lui apporter la nouvelle, en le rejoignant à Moscou.
+Le meurtrier peut-être... Et cependant...
+ses yeux...»</p>
+
+<p>La physionomie de ce Sémène frappait Frédérick.
+Il eut voulu le revoir en face. Mais l'homme
+tournait le dos, disposait les outils, puis un paquet
+de fils électriques.</p>
+
+<p>Une autre intuition troubla Hawksbury.</p>
+
+<p>«Ne serait-ce pas depuis mon intervention, et
+à cause d'elle, que cet abominable Omiroff s'est
+décidé à supprimer le pauvre petit être? Il aura
+trouvé que trop de gens sont dans le secret. Ah!
+malheureuse Flaviana!...»</p>
+
+<p>Exacte prescience. L'ordre qui décidait Flatcheff
+à agir, transmis dans un langage conventionnel,
+<span class="pagenum"><a id="Page_317"> 317</a></span>
+était parti de l'Ukraine, tandis que le
+prince traitait Frederick en hôte pour lequel on
+ne saurait avoir trop d'égards, dans cette demeure
+de légende qu'il possédait au bord du Dniéper. Et
+Sémène lui avait apporté la nouvelle de la disparition
+éternelle de son neveu, enfermé dans le
+sarcophage, endormi sans souffrir, assurait-il,
+au moyen d'une dose énorme de chloroforme.
+Suivant le récit de l'étudiant transformé en valet
+de chambre, Flatcheff ne resterait dans le Midi
+de la France que le temps nécessaire pour assurer,
+moyennant la forte somme, le départ des
+époux Kourgane. Il les faisait embarquer à Marseille,
+à destination de quelque pays de soleil,
+où ils allaient finir leurs jours.</p>
+
+<p>Maître de lui-même, comme en toute circonstance,
+le comte de Hawksbury venait de se lever,
+impassible, afin de quitter le salon où Sémène se
+préparait à réparer la sonnerie.</p>
+
+<p>«Je ne poursuivrai mon chemin côte à côte
+avec ce diable de Russe (<i lang="en" xml:lang="en">this devil of a Russian</i>)»,
+se disait-il, «que pour empêcher ma cousine de
+l'épouser.»</p>
+
+<p>Plein de mélancolie et de dégoût, il considéra
+le grand corps du prince, vautré sur un divan.
+A la portée de Boris était une seconde bouteille
+de champagne, que celui-ci avait entamée sans
+même se servir d'une coupe. A cause des secousses
+du train, ou parce que le liquide coulait
+ainsi plus agréablement dans son gosier, Boris
+le buvait maintenant à la régalade. Était-ce
+<span class="pagenum"><a id="Page_318"> 318</a></span>
+son humiliante frayeur, presque avouée, des nihilistes?...
+Était-ce l'évocation de sa petite victime,
+qui portait Boris à la distraction étourdissante de
+l'extra-dry?... Le fait est qu'il semblait glisser
+avec plaisir au vertige de l'ivresse.</p>
+
+<p>&mdash;«Où allez-vous, Hawksbury? On est bien,
+ici. Ce garçon va avoir fini tout de suite. N'est-ce
+pas, Sémène?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai que pour quelques minutes, Votre
+Excellence.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, Hawksbury. Ah! moi, je
+n'abandonnerai pas ce divan pour un empire,»
+ajouta Boris, de la voix somnolente d'un homme
+que gagne un invincible sommeil. Il murmura
+encore:&mdash;«Ne manquez pas... pour déjeuner.
+Vous savez, à une heure, pas avant.»</p>
+
+<p>Hawksbury hésita. Il ne pouvait, avant que le
+train s'arrêtât, quitter le wagon du Russe, puisque
+la communication n'existait pas entre cette
+voiture et les autres. Or, en dehors du salon, il
+n'y avait que la cabine à coucher du prince, son
+cabinet de toilette et les compartiments du service.
+Mais l'Anglais préféra s'éloigner de cet
+homme, se promener dans le couloir, contempler
+sans l'accompagnement de ses ronflements, la
+désolation des steppes sibériennes.</p>
+
+<p>Au dehors, c'était toujours le même tapis
+morne de la neige, la même étendue, le même
+aspect de planète maudite, sous le même ciel
+lourd et livide.</p>
+
+<p>Comme il passait devant la porte vitrée du
+<span class="pagenum"><a id="Page_319"> 319</a></span>
+salon, Frédéric jetant machinalement un coup
+d'&oelig;il à l'intérieur, vit Sémène qui soulevait le
+tapis presque au pied du divan où reposait son
+maître.</p>
+
+<p>«Tiens! quel drôle d'endroit pour faire passer
+le fil d'une sonnerie.»</p>
+
+<p>Pensée fugace... Observation presque inconsciente.
+D'autres sujets absorbaient trop le raisonnement
+de l'Anglais pour que son attention
+pût s'arrêter à un détail. Toutefois il s'étonna
+tout à fait en trouvant, à un autre retour, le volet
+intérieur fermé. Prenant la poignée de la serrure,
+il fit le mouvement d'ouvrir, pour rentrer
+dans ce salon, où le prince l'avait prié de se
+considérer comme chez lui. La porte résista. On
+avait dû pousser le verrou. Interloqué, presque
+offensé, de se voir relégué ainsi dans le couloir,
+il réfléchit que Boris, somnolent et à moitié
+ivre, ne l'apercevant plus, pouvait le croire
+retourné dans son propre compartiment. Les
+wagons, durant la marche, ne communiquaient
+pas, il est vrai, mais un cerveau chaviré n'y
+regardait point de si près.</p>
+
+<p>&mdash;«<i lang="en" xml:lang="en">What a beast!</i> (Quelle brute!)» grommela
+Frederick. Et, tout seul, il ne se défendit pas de
+sourire. «Je rentrerai quand son domestique
+ouvrira pour s'en aller. Mais c'est la dernière fois
+que je serai son hôte. Puisque l'enfant de Flaviana
+n'est plus,&mdash;et il faut bien en croire le serment
+de ce sauvage superstitieux,&mdash;je n'ai rien
+à faire avec cet homme, qui a trois ou quatre
+<span class="pagenum"><a id="Page_320"> 320</a></span>
+siècles de moins que moi. Il est contemporain de
+son effrayant château-fort, sur le Dniéper...»</p>
+
+<p>Hawksbury alluma un cigare et monologua en
+lui-même devant l'implacable blancheur sibérienne,&mdash;blancheur
+à peine trouée de temps à
+autre par un petit amas noir, d'où montait un
+peu de fumée, comme une haleine, et qui était
+un village.</p>
+
+<p>Cela passait en éclair le long du train frénétique.
+Là aussi, il y avait des êtres si loin de lui,
+si loin! Est-ce que le progrès ne ferait qu'espacer
+les hommes, les échelonner à des distances infiniment
+plus grandes au moral que n'étaient matériellement
+celles des routes de la terre quand la
+vapeur ne les dévorait pas?</p>
+
+<p>Sa rêverie absorbait Frederick. Puis tout à
+coup:</p>
+
+<p>&mdash;«C'est drôle... ce domestique n'en finit
+pas...»</p>
+
+<p>Une colère soudaine envahit l'Anglais. Il avait
+envie de s'étendre, lui aussi, sur un divan. Eh
+bien, si ce n'était pas dans le salon du Russe, ce
+serait sur son lit. Pourquoi se gêner? Il allait
+bien voir.</p>
+
+<p>Impérieusement, Hawksbury ouvrit le compartiment
+où couchait Boris. La porte, cette fois,
+céda tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;«Parfait, je vais en prendre à mon aise.»</p>
+
+<p>Le lit, durant la journée, représentait une large
+et moelleuse banquette. D'un coup d'&oelig;il Frederick
+embrassa ce nid capitonné, où il allait s'offrir
+<span class="pagenum"><a id="Page_321"> 321</a></span>
+une confortable revanche. Mais il tressaillit. Une
+ombre passait devant la fenêtre, en face de lui,&mdash;une
+forme agile et rapide, qui s'en allait, à
+contresens de la marche du train.</p>
+
+<p>L'effet physique de surprise passé, le voyageur
+ne s'étonna pas autrement. «Mais c'est égal,»
+pensa-t-il, «à une vitesse pareille, je n'aurais pas
+cru semblable exercice possible,&mdash;même à des
+employés que l'accoutumance enhardit.»</p>
+
+<p>Deux minutes après, étalé de tout son long, le
+comte Hawksbury coupait, lui aussi, par un
+somme, la longueur de la matinée. Il ne devait
+luncher qu'à une heure, et sa montre ne marquait
+pas encore midi.</p>
+
+<p>A ce moment même, dans le dernier compartiment
+du wagon de seconde classe qui suivait
+immédiatement la voiture du prince Omiroff,
+deux voyageurs, un jeune homme et une jeune
+femme, se trouvaient seuls.</p>
+
+<p>La jeune femme était blonde, avec des cheveux
+épais, taillés courts sur la nuque, une figure
+laide, ardente, où la palpitation d'une vie forte
+et nombreuse comme la vie d'une foule, mettait
+une fascination supérieure à la beauté. L'homme,&mdash;un
+géant,&mdash;portait une expression, au contraire,
+placide, concentrée, dans de grands
+membres aux gestes rares, comme sur un visage
+défiguré par un &oelig;il mort et par une cicatrice.</p>
+
+<p>&mdash;«Pierre,» dit la jeune femme, «nous
+approchons du fleuve. Là-bas, il y a une traînée
+de brouillard qui marque le cours de l'Obi.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_322"> 322</a></span>
+Ses lèvres se crispèrent après cette remarque
+si simple. Et il y eut un éclair dans ses yeux
+d'eau phosphorescente.</p>
+
+<p>&mdash;«Ma Tatiane...» murmura seulement son
+compagnon, en glissant un bras autour d'elle.</p>
+
+<p>Mais Tatiane Kachintzeff, dardant ses larges
+prunelles, avec une espèce d'avidité pleine d'horreur,
+sur le lugubre paysage, parla comme en
+songe, sans s'appuyer sur son fiancé.</p>
+
+<p>&mdash;«Oui... le voilà, le fleuve... le fleuve maudit...
+C'est là, sur ses bords, que mon père, cet
+être de science et de pensée, allait draguer du
+sable, une lourde chaîne aux chevilles... D'ici,
+on pourrait presque apercevoir&mdash;j'ai étudié la
+carte&mdash;les murs de son bagne... Ces murs entre
+lesquels il subit, par l'ordre d'un Omiroff, le
+hideux supplice... Oh! l'imaginer... Mais chaque
+fois que j'y pense, la folie me prend... Otez-moi
+cette image... Et c'est là... c'est là!...»</p>
+
+<p>Elle se dressa, véritablement égarée, les mains
+tendues vers l'espace blême, vers des amas
+obscurs qui, là-bas, pouvaient être des fabriques,
+ou des casernes, des faubourgs de ville, vers de
+vagues miroitements de lac ou de fleuve, elle
+cria, la voix déchirée, déchirante:</p>
+
+<p>&mdash;«Père!... Père!...»</p>
+
+<p>Marowsky la saisit alors d'une étreinte si frémissante
+de pitié, qu'elle en prit conscience. Elle
+se tourna violemment. Puis, raidie, tragique:</p>
+
+<p>&mdash;«Et toi, mon Pierre... Et toi, avec ta face
+balafrée, ton &oelig;il perdu, ne portes-tu pas la griffe
+<span class="pagenum"><a id="Page_323"> 323</a></span>
+de proie enfoncée dans ta chair? N'est-ce pas
+Boris Omiroff qui a commandé de tirer, à ce soldat,
+parce que tu osais avancer la tête entre les
+barreaux de ta prison?...</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais... Tatiane... Je le sais. Qu'as-tu?
+Ne sommes-nous pas ici pour la justice?</p>
+
+<p>&mdash;Elle tarde bien, la justice! Pierre, je ne
+voudrais pas faiblir. Pour que j'ose l'acte terrible,
+il faut que ce soit ici, tout de suite, en face
+de ce lieu qui a vu le martyre de mon père...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe!» dit doucement Marowsky.
+«Ce que nous faisons, nous ne le faisons pas
+pour nous, mais pour nos frères... pour
+l'exemple... pour l'avenir.»</p>
+
+<p>Soudain, ils sursautèrent. Puis, d'un bond,
+Marowsky fut à la portière, l'ouvrit...</p>
+
+<p>Un homme s'élança, tomba plutôt qu'il ne
+s'assit... Mais aussitôt se releva, et, haletant, ne
+pouvant encore prononcer un mot, arrêta le bras
+du fiancé de Tatiane, qui allait refermer la portière.
+Un signe de tête... Pierre aperçut, comprit.
+Son geste, en claquant le lourd battant, eût
+rompu le fil qu'apportait le nouveau venu&mdash;un
+fil enveloppé d'une gaine de soie verte, tel qu'il
+y en a dans les appartements pour les transmissions
+électriques de sonnerie ou de lumière. Marowsky
+rabattit donc d'abord le carreau et, prenant
+l'extrémité de ce fil, le fit passer par l'ouverture,
+du dehors en dedans, avant de clore la
+portière.</p>
+
+<p>&mdash;«Ah! Sloutvine,» dit alors Tatiane. «Vous
+<span class="pagenum"><a id="Page_324"> 324</a></span>
+voilà donc!... Trois jours!... Nous vous attendons
+depuis trois jours!... Mais vous venez à
+l'heure qu'il faut,» ajouta-t-elle, la main tendue
+vers le mystère du pays de neige et de silence.</p>
+
+<p>Sloutvine,&mdash;le Sémène encore vêtu de la
+livrée des Omiroff,&mdash;passa la main sur son front.</p>
+
+<p>&mdash;«C'était dur, le long du train?...» demanda
+Pierre.</p>
+
+<p>Un haussement d'épaules. Mais pas un mot. Il
+n'y avait qu'à regarder ce visage blême, maculé
+de suie, cette bouche encore convulsive, ces
+mains aux ongles saignants. Oui, cela avait été
+dur, à la vitesse infernale du rapide, surtout pour
+passer d'un wagon à l'autre. Mais c'était fait. La
+respiration normale revenait aux poumons suffocants
+de Sloutvine. Il prit des mains de Marowsky
+le fil électrique. Les deux parties en
+étaient isolées. Sloutvine les démaillota, sortit
+de sa poche un commutateur,&mdash;une de ces vulgaires
+poires, munies d'un bouton sur lequel on
+appuie pour établir le courant. Vivement il lia
+sur les deux petites bornes les tronçons du fil,
+et revissa l'enveloppe de bois.</p>
+
+<p>Alors, sans une parole, il tendit l'objet à
+Tatiane.</p>
+
+<p>Quel recul!... quelle pâleur!...</p>
+
+<p>Elle ferma les yeux, puis, les rouvrant, elle
+enfonça leur flamme limpide jusqu'à l'âme de
+Sloutvine.</p>
+
+<p>&mdash;«Seul?» demandèrent ses lèvres blanches
+et tremblantes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_325"> 325</a></span>
+&mdash;«Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me le jurez?</p>
+
+<p>&mdash;Je le jure. J'ai enfermé l'Anglais dans le
+couloir. Il ne peut être atteint.</p>
+
+<p>&mdash;Le train?... Les autres?... Sloutvine... il
+est encore temps... Aucun innocent ne souffrira?</p>
+
+<p>&mdash;Aucun... Faisons vite.</p>
+
+<p>&mdash;Donne...» pria son fiancé, qui craignait de
+la voir défaillir d'horreur.</p>
+
+<p>Elle leva sur lui le fanatisme et l'amour de tout
+son être, scintillant sous les paupières un peu
+obliques.</p>
+
+<p>&mdash;«Non... pour toi... Pour mon père... Pour
+tous nos martyrs...»</p>
+
+<p>Elle pressa le bouton électrique.</p>
+
+<p>Minute immobile... Leurs c&oelig;urs mouraient
+dans leurs poitrines... Rien ne les avertit...
+Était-elle accomplie, l'&oelig;uvre terrible?... Comment
+croire que tout était résolu par ce faible
+geste d'un doigt de femme?...</p>
+
+<p>Les saccades régulières du train, frappant le
+silence formidable de leurs âmes, y roulaient en
+tonnerre, parmi des échos d'épouvantement.</p>
+
+<p>Mais, soudain...&mdash;ne se trompaient-ils pas?...&mdash;la
+course effrénée du rapide semblait se ralentir.
+Leurs regards osèrent se chercher, s'interroger...
+Oui... voilà... c'en était fait... On avait
+dû tirer une sonnette d'alarme. Mais quelle
+main?... La sienne, à lui?... Vivait-il encore?...</p>
+
+<p>Nulle parole ne leur vint aux lèvres. Qu'importait
+maintenant? Ils avaient agi suivant leur
+<span class="pagenum"><a id="Page_326"> 326</a></span>
+conscience,&mdash;cette conscience collective qu'ils
+partageaient avec des milliers de leurs frères,&mdash;connus
+et inconnus. Ils laissaient le reste, et
+leur propre sort, au mystérieux vouloir de la
+fatalité.</p>
+
+<p>Sloutvine, pourtant, par une sorte de mécanisme
+où ses propres sentiments n'avaient guère
+de part&mdash;car la peur, le souci de sa sécurité
+s'effaçaient dans la solennité de ce qu'il appelait
+sa mission, dans le sombre enthousiasme d'une
+telle heure&mdash;accomplit hâtivement ce que ses
+amis et lui-même avaient décidé d'avance.</p>
+
+<p>D'abord, il coupa le fil électrique au bord de la
+portière, en lança le bout avec le commutateur
+aussi loin qu'il put, hors de la voie, tandis que la
+longue partie libre, déroulée par lui le long du
+train en venant de la voiture d'Omiroff, tombait,
+traînait, se tordait entre les roues, qui, bientôt, la
+morcelèrent.</p>
+
+<p>En même temps&mdash;et tout fut fait plus vivement
+qu'on ne saurait le dire&mdash;Pierre Marowsky
+prenait, dans le filet du compartiment, un paquet
+qu'il jetait sur la banquette: des vêtements, vite
+sortis par leurs mains fiévreuses,&mdash;vêtements
+grossiers, salis, de paysan sibérien, un casaquin
+de peau de mouton, une culotte de drap, des
+bottes, un bonnet de fourrure râpé. Sloutvine
+eut instantanément changé sa livrée contre ce
+costume, dont la vraisemblance devint frappante
+lorsqu'il eut enfoui son crâne tondu sous une
+longue perruque aux mèches grasses, et caché
+<span class="pagenum"><a id="Page_327"> 327</a></span>
+ses joues glabres dans les frisures d'une barbe
+d'aspect non moins répugnant.</p>
+
+<p>Pendant qu'il s'habillait, Tatiane et Pierre soulevaient
+un des longs coussins de la banquette, et
+le montraient décousu d'avance sur un des côtés
+et à demi vidé de sa garniture intérieure. Dans
+ce vide, ils enfouirent la livrée dont venait de se
+dépouiller leur ami. Puis ils refermèrent l'ouverture
+à grands points cachés sous le galon.</p>
+
+<p>Si promptement qu'ils eussent agi, l'arrêt du
+train aurait dû les surprendre avant leurs précautions
+achevées. Mais l'illusion de leur angoisse
+les avait trompés. Le rapide ne stoppait pas.
+Après un simple ralentissement sur une courbe
+de la voie, il reprenait son élan de vertige.</p>
+
+<p>&mdash;«Comment!... Qu'est-ce que cela signifie?»
+murmura Tatiane.</p>
+
+<p>&mdash;«Raté!...» s'écria Marowsky.</p>
+
+<p>&mdash;«Non,» dit Sloutvine.</p>
+
+<p>Les fiancés le regardèrent. Et ce fut pour eux
+comme un appesantissement de cauchemar, le
+face à face avec le moujik impossible à reconnaître,
+avec cet étranger, qui leur parlait de ce
+qu'ils n'osaient pas formuler en eux-mêmes.</p>
+
+<p>&mdash;«Non,» répéta l'homme aux cheveux
+sales, à la barbe broussailleuse, «ce n'est pas
+raté. Au contraire. Mes calculs sont exacts. Le
+bruit n'a pas dû dépasser celui d'un coup de
+revolver. Ce qui m'étonne, c'est que l'Anglais,
+dans le couloir, n'ait pas entendu, et donné
+l'alarme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_328"> 328</a></span>
+&mdash;Mais,» observa Marowsky&mdash;la voix basse,
+étranglée, «si le train ne s'arrête pas, tu es
+perdu. Ton costume... c'était pour te mêler à des
+paysans... avoir eu l'air d'accourir... vers... la
+chose... l'accident... Un contrôleur peut t'apercevoir
+maintenant. Que dirons-nous?...»</p>
+
+<p>Sloutvine s'approcha de la portière, voulut
+l'ouvrir. Mais Tatiane s'interposa.</p>
+
+<p>&mdash;«C'est de la folie. Vous vous tueriez!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas vous compromettre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! qu'importe.</p>
+
+<p>&mdash;Non... Avec vos passeports si bien établis,
+vous deux, vous êtes insoupçonnables... Vous
+gagnerez Vladivostock, puis l'Amérique... le pays
+libre...</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à ce que nous revenions vers les
+nôtres...</p>
+
+<p>&mdash;Soyez heureux,» dit Sloutvine. «Adieu...»</p>
+
+<p>Il se dégageait de leur étreinte, leur assurant
+qu'il ne sauterait pas, qu'il se coulerait entre
+deux wagons, attendrait la prochaine halte. Mais
+soudain, leurs voix se turent, leurs gestes mollirent.
+Cette fois, le rapide ralentissait pour stopper.
+Des maisons parurent, puis des garages de
+wagons, des amas de charbon, une pompe pour
+donner de l'eau à la machine.</p>
+
+<p>Comment?... Un arrêt réglementaire... Leurs
+yeux lurent sans y croire: <span class="smcap">Krasnoyarsk</span>. Nul ne
+savait donc rien encore?</p>
+
+<p>Un peu avant le quai, Sloutvine sortit, se laissa
+glisser à terre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_329"> 329</a></span>
+Tatiane et Pierre le virent se faufiler entre les
+ateliers, baraquements, machines au repos, dans
+ce dédale qui obstrue les abords d'une station de
+chemin de fer. Si quelque voyageur l'aperçut, il
+dut le prendre pour un ouvrier de la voie, ayant
+sauté sur le marchepied avant l'entrée en gare,
+et qui descendait à l'endroit de son travail.</p>
+
+<p>On s'étonnait, d'ailleurs, dans le rapide, de cet
+arrêt inattendu, à Krasnoyarsk. Nul ne se doutait
+que c'était là une mesure de faveur pour le
+prince Omiroff. Ses gens pouvaient de la sorte
+apporter du wagon-restaurant ce qu'il leur était
+trop difficile de préparer dans leur petite cuisine
+ambulante de la voiture particulière,&mdash;puisque
+cette voiture, par excès de précaution
+chez leur maître, ne communiquait avec aucune
+autre.</p>
+
+<p>Le lourd convoi se déroula peu à peu le long
+du quai, avec des chocs espacés, des fusées de
+vapeur, un halètement rauque, le bloquement
+des freins. Ce fut une agitation immédiate aux
+portières, de ceux qui s'élançaient dehors, et de
+la nuée de moujiks se précipitant pour rendre
+un service, obtenir une aubaine.</p>
+
+<p>Soudain, des coups de sifflets, précipités, stridents,
+des gens qui courent, la figure décolorée,
+les yeux fous. Des soldats paraissent, les portes
+des salles d'attente se ferment. Une stupeur
+se répand. De pauvres diables, qui se hâtent
+au hasard, sont appréhendés brutalement. Il y a
+des cris sans cause, des silences qui font peur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_330"> 330</a></span>
+Que se passe-t-il?</p>
+
+<p>Autour d'un wagon de luxe, voici des gens de
+police qui se postent. Un homme arrive, amené
+on ne sait par qui. Sur son passage, des voix, instinctivement
+basses: «C'est le médecin.»</p>
+
+<p>Maintenant un bruit de verre qui casse. Une
+vitre fêlée, au wagon de luxe, achève de se détacher,
+tombe en dehors, se fracasse. Aussitôt, vers
+ce point, un fourmillement. On s'amasse, on se
+hisse, les têtes se dressent... Il faut voir à l'intérieur.
+Mais les stores sont baissés brusquement.
+Et il se prononce des mots, dans cette foule, des
+mots terribles, auxquels on n'ose pas croire.</p>
+
+<p>Ce fut à cette minute seulement que Hawksbury,
+étendu sur le divan-couchette du prince
+Omiroff, se réveilla. La sensation de l'arrêt, puis
+des rumeurs confuses, après avoir modifié ses
+rêves, interrompirent tout de bon son sommeil.
+Avec un étrange sentiment d'angoisse, il se
+dressa. Un piétinement s'assourdissait, sur le
+tapis du couloir. Un choc heurta sa porte. On se
+pressait là pour passer. Tant de monde, dans ce
+wagon particulier, où le service se faisait si discrètement?
+Pourquoi? Il ouvrit.</p>
+
+<p>Un uniforme de policier russe le frôla rudement.
+Puis une face rogue surgit contre la
+sienne. On l'interpella sans qu'il comprît. Même
+une main se posa sur son bras. Il eut un sursaut
+révolté.</p>
+
+<p>Alors, dans le remous de ces corps indécis, par
+ces gestes qu'on fait sans savoir, aux instants de
+<span class="pagenum"><a id="Page_331"> 331</a></span>
+fatalité où la pensée est suspendue, Frederick de
+Hawksbury se trouva à la porte du salon. Et, ce
+qui lui frappa les yeux, sans que son entendement
+démêlât rien encore de la scène incohérente, ce
+fut une vitre cassée sur le débris restant de
+laquelle coulait un filet clair de sang. Une évidence
+de catastrophe jaillit pour lui de ce détail,
+peu tragique en lui-même. Le sang venait d'une
+main qui s'était coupée à cette vitre dans la bousculade.
+Toutefois, l'horreur ambiante s'insinua
+toute ici dans l'âme de l'Anglais. Ce fut comme
+une coulée de glace entre ses épaules... Les
+racines de ses cheveux devinrent douloureuses.</p>
+
+<p>&mdash;«Vassili!» cria-t-il, en reconnaissant la
+livrée voyante parmi des épaules sombres.</p>
+
+<p>Le valet de chambre se tourna. Il avait un
+visage convulsif et mouillé de larmes. Tout de
+suite, ce domestique, dont le dévouement à son
+maître était la raison même de vivre, gémit:</p>
+
+<p>&mdash;«Milord... Milord!...» d'un tel accent que
+les autres s'écartèrent.</p>
+
+<p>Et alors voici ce qui apparut à Frederick de
+Hawksbury.</p>
+
+<p>Boris Omiroff demeurait encore étendu sur le
+divan, à peu près dans la position du repos. Mais
+ce divan, sous son buste, était saccagé,&mdash;le bois
+disloqué, l'étoffe crevée, les paquets de laine et
+de crins soulevés, dispersés, et inondés de sang.
+Dans ce fouillis, la belle tête du prince russe se
+renversait, la face en l'air, le menton tendu, la
+bouche ouverte, les yeux révulsés, toute criante,
+<span class="pagenum"><a id="Page_332"> 332</a></span>
+semblait-il, et de quel effroyable cri!... Pour
+muette qu'elle fût, on la <em>voyait</em>, cette clameur
+de foudroyante agonie. Elle perçait l'âme tremblante
+des assistants, comme s'ils l'eussent entendue.</p>
+
+<p>D'un geste, Vassili montrait à l'Anglais ce
+qu'il fallait deviner plutôt que voir. Car nul encore
+n'avait osé déranger l'attitude d'immobilité
+terrible. Le crâne de Boris, en arrière, devait
+être à demi emporté. Car où donc s'achevait ce
+fort débris de bois garni d'une ferrure, où se
+répandait...&mdash;horreur!...&mdash;une substance
+graisseuse et rosâtre.</p>
+
+<p>Dans le cou,&mdash;dans le cou solide, arrondi
+comme un marbre,&mdash;une espèce d'énorme
+écharde, fichée ainsi qu'une flèche, eût suffi
+peut-être à provoquer la mort.</p>
+
+<p>Des réflexions s'échangérent, entre le commissaire
+de la gare, le chef de train, les agents.
+Vassili traduisit pour lord Hawksbury:</p>
+
+<p>&mdash;«Ils disent que jamais engin n'a fait une
+aussi précise besogne. Avec quelle adresse a-t-on
+dû jeter cela par la portière, du dehors!... Impossible
+avant le ralentissement du train... Et où
+étiez-vous, milord? où étiez-vous?...»</p>
+
+<p>Une exclamation.</p>
+
+<p>Cette fois, nul truchement ne fut nécessaire.
+L'Anglais vit quelqu'un se relever. Un fil traînait
+sur le tapis, un fil électrique... Des mains le saisirent,
+le suivirent jusqu'à son point d'attache, à
+la paroi du wagon, sous le bouton de la sonnerie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_333"> 333</a></span>
+Hawksbury se rappela le domestique qui, tout
+à l'heure, réparait cette sonnerie. Devant sa vision
+intérieure se replaça l'image de cet homme
+travaillant à terre, glissant quelque chose sous le
+tapis, si près du divan, si près de la tête...</p>
+
+<p>Il releva les yeux... Cette tête...</p>
+
+<p>Ouvrant les lèvres, il allait clamer son soupçon,
+sa certitude. Quelque chose l'arrêta. Le
+regard du serviteur, le regard étrange dardé vers
+lui quand Boris avait affirmé la mort de l'enfant.
+Ce regard lui revint, plein de choses, poignant...
+Il se tut.</p>
+
+<p>Mais un autre cria le nom du criminel. Vassili
+maniait à son tour le fil électrique, il se frappait
+le front, puis, avec une mimique indignée, expliquait
+au commissaire de la gare. Hawksbury ne
+saisit que le mot:</p>
+
+<p>&mdash;«Sémène... Sémène...»</p>
+
+<p>Les policiers se mirent en mouvement. Vassili
+s'offrit à les conduire. Il allait leur livrer son camarade.</p>
+
+<p>Mais ce fut en vain qu'on chercha le valet de
+pied... En vain qu'on cerna la gare, qu'on mit
+le train en quarantaine... En vain qu'on attendit
+et qu'on reçut les ordres télégraphiés de Pétersbourg...
+En vain qu'on mobilisa les troupes de
+la forteresse la plus proche...</p>
+
+<p>L'assassin du prince Boris Omiroff ne se retrouva
+pas.</p>
+
+<p>Lorsque, enfin, il fallut interrompre les immédiates
+recherches, laisser poursuivre vers Vladivostock
+<span class="pagenum"><a id="Page_334"> 334</a></span>
+tous les voyageurs immobilisés à Krasnoyarsk,
+ceux-ci, en s'éloignant, purent apercevoir,
+remisée sous un hangar devant lequel défila
+leur train, cette chose, qu'ils regardèrent en frissonnant:
+le wagon luxueux du prince Omiroff,
+avec ses vernis brillants, ses panneaux armoriés,
+dont les volets clos laissaient filtrer de jaunes
+lueurs&mdash;les cierges se consumant dans la chapelle
+ardente.</p>
+
+<p>On attendait de faire exécuter à ce sépulcre
+ambulant la man&oelig;uvre des plaques tournantes,
+pour l'accrocher au premier train marchant vers
+Pétersbourg. Des popes priaient jour et nuit près
+du corps du dernier des Omiroff.</p>
+
+<p>Boris reposait là, et sa tête, appuyée sur l'oreiller,
+avait été bourrée de ouate jusqu'au bord de
+l'horrible blessure, afin qu'elle restât d'aplomb
+et ne croulât pas, la face levée, dans le renversement,
+le cri, l'épouvante, de sa terrifique
+agonie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_335"> 335</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h2>XIII<br />
+<span class="medium">LES PETITS PIEDS QUI NE DANSERONT PLUS</span></h2>
+</div>
+
+<p>&mdash;«Flaviana chérie, va me chercher papa.
+Dis-lui de revenir... Il peut bien pleurer devant
+moi... Ah!... pourquoi se cacher?... Je sais...»</p>
+
+<p>La voix de Bertile passait à peine, affaiblie,
+sifflante, hachée par une petite toux. Mais, si la
+fillette parlait avec effort, c'était dans un sourire.
+Une sérénité merveilleuse illuminait ses grands
+yeux clairs. Le doux regard insistant soulignait
+sa demande.</p>
+
+<p>Troublée par son dernier mot: «Je sais,» et
+ne voulant rien en laisser voir, Flaviana se leva
+pour lui obéir.</p>
+
+<p>Dans la pièce voisine,&mdash;une lingerie, transformée
+momentanément en chambre à coucher,
+par l'installation d'un lit-cage et d'une commode-toilette,&mdash;un
+homme étouffait ses sanglots
+contre ses bras, croisés au dossier de sa chaise.
+On voyait osciller ses épaules sous le drap fatigué
+d'un veston commun. Une tristesse indicible ballottait
+ce gros crâne grisonnant, cette tête abandonnée
+de pauvre être sans révolte. Pourquoi
+<span class="pagenum"><a id="Page_336"> 336</a></span>
+souffrait-il, celui-là, et si cruellement!... lui, qui
+ne savait pas ce que c'était que de faire du mal?..
+Quel mystère! Et quelle pitié!</p>
+
+<p>Flaviana, debout derrière Pageant, n'osait lui
+parler, par peur de fondre elle-même en larmes.
+Mais une porte donnant sur le corridor s'ouvrit.
+Delchaume entra. Tout de suite, avec son autorité
+d'homme de science, il réveilla l'énergie du malheureux
+père.</p>
+
+<p>&mdash;«Allons, mon ami... courage. Ne donnez
+pas ce spectacle à votre enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai quittée exprès,» murmura l'ancien
+hercule.</p>
+
+<p>&mdash;«Mais elle sait bien que c'était pour pleurer,»
+intervint Flaviana. «Elle comprend, allez...
+Quelle petite âme d'ange! Elle était trop exquise
+pour ce monde, votre Bertile.»</p>
+
+<p>Pageant regardait la belle artiste. Puis il
+tourna les yeux vers Raymond. Tous deux se tenaient
+côte à côte devant lui. Et, malgré leur
+commisération, leur chagrin, dans le mouvement
+même qui les penchait ensemble vers sa douleur,
+il ne put les contempler sans subir le rayonnement
+de leur harmonie. Tandis qu'eux-mêmes,
+en ce moment, écartaient la pensée de leur
+amour, cet amour les liait comme d'une invisible
+guirlande, les rendait pareils d'expression, de
+sentiment, d'attitude. Ce n'étaient plus deux êtres
+indépendants l'un de l'autre. C'était un couple.</p>
+
+<p>L'humble ouvrier sentit cela, profondément.
+Alors il eut un mot d'une intuition merveilleuse.
+<span class="pagenum"><a id="Page_337"> 337</a></span>
+Sans amertume, comme s'il constatait une réalité
+presque consolante, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;«Ma Bertile s'en va pour vous avoir trop
+aimés, tous les deux.»</p>
+
+<p>Chacun lui prit une main. Et ils se turent. A
+ce moment leurs trois c&oelig;urs se parlèrent. Et
+celui du frotteur de parquets eut un scrupule de
+délicatesse infinie, car il craignit d'avoir affligé
+les autres.</p>
+
+<p>&mdash;«C'était son sort,» prononça Pageant.
+«Comme vous dites, madame Flaviana, l'enfant
+était trop bonne pour cette terre.»</p>
+
+<p>«C'était son sort...» Il mit à ces trois mots
+une intonation qu'on ne saurait rendre. Résignation,
+fierté, navrement, et, sans le savoir, l'immensité
+du mystère. «C'était son sort...»</p>
+
+<p>Quand ils rentrèrent auprès de Bertile, elle
+leur sourit, comme toujours. Un peu de couleur
+lui revenait au visage. Ses lèvres ne répétèrent
+plus ce qui avait tant bouleversé Flaviana, le «je
+sais», dévoilant la conscience de sa fin prochaine.
+Elle tâcha de jouer la confiance dans l'avenir,
+pour donner le change à leur affliction. Pourtant
+elle eut une exclamation involontaire:</p>
+
+<p>&mdash;«Ah! ma Flaviana, je n'aurais pas voulu
+partir sans le revoir près de toi!»</p>
+
+<p>Pageant prit le docteur à part.</p>
+
+<p>&mdash;«Elle ne vous reconnaît donc plus?» questionna-t-il
+avec angoisse.</p>
+
+<p>&mdash;«Bertile ne parlait pas de moi,» répondit
+Raymond.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_338"> 338</a></span>
+Et il évita d'expliquer à ce père près de perdre
+son enfant, que le sien, à lui, celui de Flaviana,
+leur serait bientôt rendu&mdash;qu'ils l'espéraient
+avec ardeur, avec angoisse, que cet espoir était
+l'unique pensée qu'ils lisaient dans les yeux l'un
+de l'autre, quand ils croisaient leurs regards,
+même à côté de la mourante,&mdash;pourtant si chère!</p>
+
+<p>Où était-il? entre quelles mains? leur petit
+Serge-François... Depuis la communication téléphonique
+reçue par Bertile, un autre message
+était venu, anonyme aussi, mais écrit cette fois,&mdash;ou
+du moins composé avec d'impersonnels
+caractères d'imprimerie. Plus explicite que l'autre,
+plus clairement rassurant, il recommandait à
+Flaviana la prudence, la patience. «<em>Tant que le
+loup n'est pas abattu par les chasseurs</em>,» disait
+l'étrange lettre, «<em>la brebis doit préférer que l'on
+cache son agneau</em>.»</p>
+
+<p>Phrase qui fulgura tout à coup d'une signification
+terrible et radieuse, quand tous les journaux
+du monde retentirent de la nouvelle:</p>
+
+<p>«<span class="smcap">Effroyable crime anarchiste. Le prince Boris
+Omiroff foudroyé par une bombe dans le trans-sibérien-express.</span>»</p>
+
+<p>Troublante conjoncture... Se réjouir d'un
+assassinat... Pourtant «lorsque le loup est abattu
+par les chasseurs», qui reprocherait à la brebis
+d'appeler son agneau, dans le ravissement de la
+délivrance, l'extase de le voir bondir vers elle,
+en sécurité, à travers la prairie?</p>
+
+<p>Flaviana et Raymond n'osèrent formuler en
+<span class="pagenum"><a id="Page_339"> 339</a></span>
+des paroles précises ce qui se levait obscurément
+dans leurs c&oelig;urs, ce qu'ils devinaient trop bien
+l'un chez l'autre. Mais, le matin où la brève
+dépêche s'inscrivit dans toutes les feuilles, en
+lettres grasses, sous la rubrique: «Dernière
+heure», le premier mouvement de Flaviana fut
+d'en rapprocher la missive anonyme. Elle plaça
+côte à côte, devant les yeux de Raymond, l'espèce
+de prédiction: «<em>Tant que le loup ne sera
+pas abattu par les chasseurs</em>», et la réalisation
+évidente: «<em>Le prince Boris foudroyé par une
+bombe</em>.» Ils se regardèrent... Et ce fut tout.</p>
+
+<p>Depuis ce jour-là,&mdash;ce jour-là qui datait
+maintenant d'une semaine,&mdash;ils attendaient. A
+travers leur attente; ils écoutaient venir deux
+choses: l'une incertaine, l'autre, dont l'approche
+sournoise, frôleuse, devenait, hélas! inévitable.
+Le bonheur et la douleur s'avançaient ensemble.
+Mais l'une commençait à presser le pas, à courir
+plus vite que l'autre. Et c'est pourquoi Bertile,
+avec la prescience de sa petite âme déjà soulevée
+au-dessus de la vie, avait dit à Flaviana:</p>
+
+<p>&mdash;«Je ne voudrais pas m'en aller sans le
+revoir auprès de toi.»</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Un soir, comme la danseuse-étoile partait pour
+son théâtre, Delchaume arriva, pour la troisième
+fois de la journée.</p>
+
+<p>&mdash;«Ah!» s'écria Flaviana, «je m'en irai donc
+avec moins d'anxiété. Promettez-moi de rester
+jusqu'à mon retour, mon ami.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_340"> 340</a></span>
+&mdash;Bertile est plus mal?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est bien faible. Et je ne sais quel pressentiment
+me serre le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Son père est près d'elle?</p>
+
+<p>&mdash;Comme toujours. Il ne la quitte pas, depuis
+que je l'ai installé dans la chambre voisine.</p>
+
+<p>&mdash;C'était bien, à vous, de faire cela,» dit
+Raymond. «Comme vous êtes bonne, Flavienne!</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Pas assez, en effet. Vous ne vous ménagez
+en rien. Comment pourrez-vous danser, ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Comme d'habitude,» répondit-elle en souriant.</p>
+
+<p>Raymond regarda ce sourire, sur les lèvres à
+l'arc allongé, frémissant, dans les yeux creusés
+d'ombre, où il se mélancolisait. Une palpitation
+d'amour lui fit trembler le c&oelig;ur. D'avance, il
+entendit sa voix troublée dire le mot dont la clameur
+emplissait tout son être. Mais, d'un effort
+désespéré, il se contint. L'heure n'était pas venue.</p>
+
+<p>Flaviana se reculait imperceptiblement, très
+pâle. Puis, tout de suite, ce fut comme l'évanouissement
+d'une flamme. Avec un geste de médecin,
+de frère, Raymond prit les mains de son amie,&mdash;les
+mains aux doigts grêles, fuselés, si fins et
+souples qu'ils se groupaient en faisceau comme
+les tiges d'un bouquet. Et, s'inquiétant toujours,
+à cause de l'obligation professionnelle:&mdash;«Danser?...
+Avec ce qui vous préoccupe... Vous qui
+ne dormez ni ne mangez depuis huit jours... En
+aurez-vous seulement la force?...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_341"> 341</a></span>
+&mdash;Ne craignez rien,» dit l'artiste.</p>
+
+<p>Et alors, elle lui expliqua. Une noblesse émanait
+d'elle, de son beau visage mince, de sa haute
+forme, dont la grâce subsistait, même dans l'immobilité.</p>
+
+<p>&mdash;«La danse, pour moi,» disait-elle, «ce
+n'est pas un rite de joie, une pantomime de mon
+corps en contraste avec l'état de mon âme, une
+antithèse dont je puisse souffrir. Je danse comme
+d'autres chantent. J'entre dans mon rêve...
+Je libère les sentiments qui m'oppressent. Et
+tous, voyez-vous, Raymond, tous, ils s'évadent
+de moi, bien qu'en restant liés à moi. Je les
+exprime, en dansant, comme si je les jetais dans
+le rythme d'un poème. Je m'étonne qu'on ne les
+devine pas, qu'on ne les voie pas. Quelquefois
+je sens ma danse tellement triste et déchirante
+qu'il me semble qu'on va me crier: «Assez!...
+assez!...» avec des sanglots. Mais personne ne
+sait. Et cela vaut mieux. Vous saurez, vous, Raymond.
+Ne me plaignez pas. Ne croyez pas que ce
+soit pour moi pénible, cruel de danser...» Elle
+s'arrêta, saisie comme d'un frisson, et reprit plus
+bas:&mdash;«Une chose m'est dure, là-bas, en scène...
+oui. De voir toutes ces petites... Ah! quand elles
+viennent autour de moi... qu'elles s'approchent,
+puis s'éloignent... suivant les figures du ballet...
+Je cherche involontairement des yeux celle qui
+manque... Tous ces petits pieds agiles... Je pense
+aux petits pieds qui ne danseront plus...»</p>
+
+<p>La voix de Flaviana s'altéra. D'un geste de la
+<span class="pagenum"><a id="Page_342"> 342</a></span>
+main, la danseuse dit adieu à Delchaume. Et,
+précipitamment, elle s'enfuit.</p>
+
+<p>Le jeune médecin resta un peu perplexe. Il
+n'avait pas eu le temps d'expliquer à son amie
+que sa soirée ne lui appartenait point entièrement.
+Toutefois, puisqu'elle souhaitait qu'il ne
+s'éloignât pas, il ferait ce qu'elle lui avait demandé,
+bien qu'il ne constatât guère d'aggravation
+dans l'état de Bertile.</p>
+
+<p>Raymond décida donc qu'il travaillerait là,
+dans la salle à manger. Et il commença par
+envoyer Pageant réclamer, chez lui, à son valet
+de chambre, certains documents qui lui permettraient
+d'utiliser malgré tout les heures de la
+soirée. En attendant, il s'assit près du lit de la
+petite malade.</p>
+
+<p>Bertile ouvrit les yeux, le reconnut, sourit, et
+laissa retomber sa tête sur l'oreiller.</p>
+
+<p>Avec quelle amertume Delchaume contempla
+ce visage de quinze ans, dont les traits, usés
+comme par une lime, étaient étirés, pincés, dont
+les paupières bleuâtres, abaissées comme par
+des doigts lourds, exprimaient toute la lassitude
+de la vie. D'où venait, ici, l'impuissance de sa
+science? Il avait sauvé la marâtre, la mégère,
+d'une terrible maladie aiguë, et il ne pouvait
+rien contre la lente consomption qui détruisait
+ce corps frêle, où il aurait dû trouver cependant
+comme alliées toutes les ressources de la
+jeunesse.</p>
+
+<p>Sous les couvertures,&mdash;légères à cause de la
+<span class="pagenum"><a id="Page_343"> 343</a></span>
+chambre chaude,&mdash;son regard ému suivit le
+dessin à peine indiqué de la forme enfantine.
+Vers l'extrémité du lit, il chercha le relief des
+orteils pointant légèrement. Et il sentit dans ses
+yeux la brume d'une larme, en se répétant les
+derniers mots de Flaviana: «Les petits pieds
+qui ne danseront plus.»</p>
+
+<p>Presque aussitôt, il tressaillit. Relevant la tête,
+il venait de rencontrer deux prunelles à demi-voilées,
+qui l'observaient.</p>
+
+<p>&mdash;«Cela va, ma mignonne?...»</p>
+
+<p>Elle fit comme une tentative pour se soulever.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous êtes tout seul?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Papa est sorti?</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, pour me rendre service. Il va
+revenir.</p>
+
+<p>&mdash;Raymond, je voudrais vous demander quelque
+chose.»</p>
+
+<p>C'était la première fois qu'elle l'appelait ainsi
+par son petit nom. Pris d'une émotion indéfinissable,
+il se pencha davantage.</p>
+
+<p>&mdash;«Parlez, ma petite Bertile.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi que vous êtes heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Heureux?...»</p>
+
+<p>Le mot, jailli dans la surprise des lèvres de
+Delchaume, lui laissa une brûlure dans la gorge,
+un remords. «Heureux...» Il n'en avait plus
+l'espoir, il ne s'en croyait plus le droit... Et cependant?...
+La seule question de cette enfant,
+la possibilité énoncée, la mise en présence du
+<span class="pagenum"><a id="Page_344"> 344</a></span>
+bonheur, vers lequel se tendait tout son être, ce
+fut comme la brusque tombée de chaînes pesantes,
+un flot de lumière dans l'obscurité voulue
+où il murait son âme. «Heureux!...» Dès
+la seconde réflexion, il découvrit en lui-même
+l'harmonie secrète avec ce mot dont s'il s'effarait.
+«Heureux!...» Ah! oui... comme il pouvait
+l'être encore!</p>
+
+<p>Humblement, très bas, avec l'émoi d'un mystère,
+il interrogea Bertile:</p>
+
+<p>&mdash;«Pourquoi me posez-vous cette question,
+mon enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que,» murmura-t-elle, «je veux vous
+l'entendre dire...»</p>
+
+<p>La figure mourante s'illumina radieusement,
+et Raymond perçut à peine, tant ils lui parurent
+étranges, les quelques mots que Bertile prononça
+encore, dans le plus léger souffle:</p>
+
+<p>&mdash;«Vous... heureux... et Flaviana... tous les
+deux... C'est ma part, à moi, ma part de la vie...
+Alors... j'y tiens...»</p>
+
+<p>Elle répéta: «J'y tiens...», avec une expression
+si émouvante que le jeune homme en fut
+étreint jusqu'à une espèce d'angoisse.</p>
+
+<p>Il s'inclina davantage vers la fillette, comme
+pour déchiffrer, dans les yeux maintenant élargis,
+dans les prunelles où scintillait la petite
+étoile d'or de la lampe électrique,&mdash;dernière
+petite étoile des soirs humains, dernière lueur de
+la chambre douce,&mdash;quel secret la fragile créature
+avait l'énergie de garder lorsqu'elle en mourait.
+<span class="pagenum"><a id="Page_345"> 345</a></span>
+Et elle, se trompant peut-être à son geste,
+leva faiblement les mains, comme pour attirer
+plus près encore cette tête, si proche maintenant
+de la sienne...</p>
+
+<p>Voulut-elle lui chuchoter quelque chose à
+l'oreille? Ses lèvres séchées de fièvre eurent-elles
+soif d'emporter un baiser que permettait la
+chasteté terrible de la mort?... Raymond ne le
+sut jamais. Car, à l'instant, un coup rapide contre
+la porte, et cette porte ouverte presque aussitôt,
+interrompirent le dialogue muet, suprême.</p>
+
+<p>&mdash;«Monsieur le docteur... monsieur le docteur...»
+haletait la grosse Mélanie.</p>
+
+<p>Les petites mains soulevées retombèrent sur la
+couverture.</p>
+
+<p>&mdash;«Monsieur le docteur...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, quoi donc, ma bonne Mélanie?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a quelqu'un... Venez, venez vite!...</p>
+
+<p>&mdash;Quelqu'un... Mais qui est-ce?»</p>
+
+<p>Delchaume hésitait, ne pouvant admettre qu'il
+eût rien à faire avec une personne venue chez
+Flaviana. La discrétion le retenait. Quant à Mélanie,
+pour qu'elle s'expliquât sur son agitation et
+sur l'intérêt de la visite, il fallait qu'elle avouât
+être au courant d'une foule de choses dont la
+confidence ne lui avait pas été faite. Mais quel
+imbroglio échapperait à la divination de sa curiosité?
+Comme le grand naturaliste Cuvier, qui
+reconstituait, sur un fragment de squelette, un
+animal antédiluvien, la grosse femme de charge
+eût reconstitué le plus compliqué des romans sur
+<span class="pagenum"><a id="Page_346"> 346</a></span>
+un bout de dialogue surpris, le moindre indice,
+un débris de lettre.</p>
+
+<p>&mdash;«Venez, monsieur le docteur... Venez!...
+je vous en supplie!» répétait-elle.</p>
+
+<p>&mdash;«Mon Dieu!...» s'exclama la voix faible
+de Bertile... «Est-ce donc lui?... Est-ce notre
+petit François?...»</p>
+
+<p>La seule supposition fit bondir Raymond hors
+de la chambre. La grosse Mélanie, déplaçant plus
+d'air que jamais, se hâta derrière lui, pour ne
+rien perdre de ce qui allait se passer. Ils ne virent
+pas Bertile, soulevée tout à coup sur son lit par
+une force inattendue. Une joie immense galvanisait
+la petite. Ses nerfs surexcités oublièrent
+l'accablement, l'immense faiblesse. Elle glissa
+ses pieds à terre. Un instant, surprise de les voir
+tellement amincis, avec de si longs doigts, que
+les os fins dessinaient jusqu'au cou-de-pied, elle
+s'arrêta, et les larmes lui montèrent aux yeux.
+Elle aussi, à cette minute, entendit une voix en
+elle-même:</p>
+
+<p>«Ils ne danseront plus.»</p>
+
+<p>Mais aussitôt un sourire, un détachement très
+doux:</p>
+
+<p>&mdash;«Si l'enfant est là, qu'est-ce que ça fait?»</p>
+
+<p>Vite, elle cacha dans des babouches les petons
+maigres, secoua la tête&mdash;avec encore de l'espièglerie&mdash;pour
+sécher ses paupières, puis, étant
+parvenue à passer un peignoir, elle se dirigea,
+en s'appuyant aux meubles, aux murs, du côté
+de l'appartement où se confondaient des paroles,
+<span class="pagenum"><a id="Page_347"> 347</a></span>
+des exclamations, et,&mdash;crut-elle,&mdash;les cris de
+joie d'un tout petit.</p>
+
+<p>Dans la salle à manger, où Mélanie conduisit
+Delchaume, sous la lumière tamisée de rose de
+la suspension électrique, le jeune docteur ne vit
+tout d'abord que le large dos de Pageant.</p>
+
+<p>Le bonhomme avait posé sur la table un ballot
+de paperasses&mdash;les documents qu'il était allé
+chercher rue du Général-Foy. Maintenant il se
+baissait, comme pour ramasser quelque chose&mdash;sans
+doute des feuillets échappés. Telle fut, en
+un éclair, l'impression de Delchaume, dont le
+c&oelig;ur défaillit de désappointement, tandis qu'à
+ses yeux s'offrait, adverse à toute illusion, la carrure
+ample et gauche.</p>
+
+<p>Combien, à certaines secondes, la forme de la
+vie s'imprime en nous, flamboyante, inoubliable!
+Jamais Raymond ne devait cesser d'avoir, en la
+chair vive du souvenir, l'image aperçue en ouvrant
+cette porte&mdash;ce pauvre dos d'humilité
+sous le commun veston grisâtre, la courbe des
+épaules inclinées, sa propre crispation à cette
+vue... puis la secousse, toujours prête à renaître,
+de ce qui surgit, de ce qui suivit...</p>
+
+<p>Pageant se redressa. Il soulevait du sol un fardeau.
+Et voici... Merveille!... Au-dessus de son
+épaule, soudain, quelque chose de doré, de
+blond, quelque chose encore... une fraîcheur
+fleurie, un visage d'enfant, les lèvres en cerise
+mouillée, d'où le cri partit tout de suite:</p>
+
+<p>&mdash;«Papa!... papa!... papa Raymond!...»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_348"> 348</a></span>
+En enlevant joyeusement, glorieusement, de
+terre, le petit Serge-François, Pageant, sans savoir,
+le dressait de toute sa haute taille, face à
+celui qui entrait.</p>
+
+<p>Bonne épaule de brave homme sous le commun
+veston grisâtre... Elle eut tout à coup la rondeur
+propice des nuées qui soutiennent les angelots
+dans les Assomptions fameuses. Petit, petit
+enfant!... L'enfant qu'a sauvé Francine... L'enfant
+de Flaviana... Deux fois aimé, deux fois
+sacré...</p>
+
+<p>&mdash;«Toi, mon petit!... Toi!...»</p>
+
+<p>Raymond étreignait le petit corps, le pressait
+contre sa poitrine. Et une folie le prenait. Il allait
+courir, comme il était, nu-tête, avec ce garçonnet
+entre les bras, au National-Lyrique, jusqu'à la
+loge de l'étoile, de la mère,&mdash;qui sait? jusque
+sur la scène peut-être, dans la divagation de sa
+joie, de la joie qu'il allait donner.</p>
+
+<p>Mais le battement enivré de son c&oelig;ur se suspendit
+tout à coup. Il posa le petit garçon à terre
+pour aller soutenir ce mince fantôme blanc
+dressé dans la baie sombre de la porte.</p>
+
+<p>&mdash;«Bertile! Imprudente!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non... Laissez... Que je sois heureuse,
+avec vous, encore une fois! Petit François, me
+reconnais-tu?...»</p>
+
+<p>L'enfant s'approcha d'elle, un peu interdit. Le
+pâle visage, la longue robe flottante et comme
+vide, l'impressionnaient.</p>
+
+<p>&mdash;«Mon chéri, je suis ton amie Bertile...
+<span class="pagenum"><a id="Page_349"> 349</a></span>
+Rappelle-toi... Claire-Source... le Gros-Chêne...
+Viens m'embrasser, mon petit ange.»</p>
+
+<p>Ce fut alors, tandis que la fillette et l'enfant
+refaisaient connaissance, entre les grands bras
+de Pageant, qui avait pris sa Berthe sur ses genoux,
+que Delchaume s'occupa d'une autre personne,
+à peine entrevue jusqu'ici dans le coin
+d'ombre où elle se tenait, et parmi l'émoi du
+moment. Vers cette personne, Raymond s'avança,
+comprenant qu'elle avait amené le petit garçon,
+et, maintenant, l'esprit plus libre, se demandant,
+étonné, qui elle pouvait bien être.</p>
+
+<p>Quand il fut près d'elle, qui se tenait immobile
+et en silence, quand il distingua bien ce visage
+entrevu jadis entre les rideaux d'andrinople, dans
+la misérable chambre des étudiantes russes, puis
+contemplé plus longuement à la Cour d'assises,
+lors du procès sur l'affaire de la Petite-Barrerie,
+quand il rencontra l'éclair noir des yeux sauvages,
+Delchaume n'eut pas d'hésitation:</p>
+
+<p>&mdash;«Katerine!...» s'écria-t-il, «Katerine Risslaya!...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai rempli ma mission,» dit-elle. «Quand
+le loup a été abattu par les chasseurs, j'ai ramené
+à la brebis son agneau.»</p>
+
+<p>Elle se tut. Delchaume esquissa une question.
+Mais il en avait tant à poser, que les mots se
+brouillèrent. Avant qu'il les eût énoncés en ordre,
+la Russe reprit:</p>
+
+<p>&mdash;«Voudrez-vous répéter ceci à madame Flaviana:
+Qu'elle se rappelle la grille du Vieux-Moutier.
+<span class="pagenum"><a id="Page_350"> 350</a></span>
+J'ai tenu ma parole. Demandez-lui de
+ne pas m'oublier, de penser quelquefois à ce
+garçon bizarre qui l'aborda dans l'avenue de
+Messine, et à qui elle doit son enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Ce garçon?... Mais... C'était vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! de quelle reconnaissance elle vous comblera.
+Vous allez la voir... Elle va rentrer. Vous
+serez témoin de son bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne me trouvera plus ici.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pouvez pas l'attendre?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le veux pas. Ce serait dangereux...
+pour elle... pour moi... pour...» elle s'arrêta,
+puis sourdement: «pour d'autres.</p>
+
+<p>&mdash;Où pourrait-elle vous voir? vous remercier?</p>
+
+<p>&mdash;Nulle part.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne vous verrons plus?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons... Ce n'est pas possible! Après l'immense
+service que vous nous avez rendu...</p>
+
+<p>&mdash;Le service... il est encore plus pour nous...
+oui... pour nous.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Le bien fait à l'innocent rachète un peu le
+mal qu'il a fallu faire aux coupables.»</p>
+
+<p>Delchaume saisit le poignet de la jeune Russe,
+l'entraîna. Dans le petit salon voisin, où ils entrèrent,
+et dont il referma la porte, une clarté
+vague régnait, filtrée par le store d'une glace
+sans tain. Raymond n'en voulut pas d'autre, ne
+toucha pas les boutons électriques. Il referma la
+<span class="pagenum"><a id="Page_351"> 351</a></span>
+porte. Puis, serrant le poignet de Katerine, qu'il
+n'avait pas lâché:</p>
+
+<p>&mdash;«Comment cela s'est-il fait?... dites?...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Dans le transsibérien?...»</p>
+
+<p>Les mots se formulaient à peine. Tous les deux
+tremblaient. Dans les demi-ténèbres, Delchaume
+ne voyait que le regard sauvage, les yeux noirs,
+où s'allumaient de rouges phosphorescences.</p>
+
+<p>&mdash;«Ah!...» répéta-t-elle, «le transsibérien...»</p>
+
+<p>L'accent fut si étrange, que Delchaume eut un
+soupir d'horreur.</p>
+
+<p>&mdash;«Il y a donc autre chose?</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous!...» murmura-t-elle.</p>
+
+<p>Il sentit qu'elle tremblait plus fort. Il lui saisit
+l'autre bras.</p>
+
+<p>&mdash;«Parlez, Katerine... J'ai failli être des
+vôtres... Rappelez-vous... à la Petite-Barrerie.
+Vous savez maintenant que ce n'était pas moi, le
+traître...»</p>
+
+<p>De la tête aux pieds, elle frémit comme l'arbre
+sous un coup de hache.</p>
+
+<p>&mdash;«Oui... oh! oui... je le sais.</p>
+
+<p>&mdash;Alors... Ce que les vôtres ont accompli de
+fait, je l'ai accompli d'intention. J'en prends ma
+part...»</p>
+
+<p>Elle se débattit, convulsive, lui arracha ses
+mains.</p>
+
+<p>&mdash;«Votre part!... Ah! vous ne savez pas de
+quoi vous parlez...»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_352"> 352</a></span>
+Sur la tête du jeune homme, les racines des
+cheveux furent comme les pointes d'aiguilles
+dressées. Sa nuque se glaça, tandis qu'il écoutait
+encore la voix de la femme:</p>
+
+<p>&mdash;«Vous n'avez pas entendu le cri... le dernier...
+Vous n'avez pas fui quand celui qui va
+mourir vous appelle... Ah! votre nom vous deviendrait
+odieux... ne serait plus que l'écho...
+cet écho-là!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais,» chuchota-t-il... «vous n'étiez pas
+là-bas... Vous n'étiez pas dans ce train...</p>
+
+<p>&mdash;J'étais ailleurs... j'étais...»</p>
+
+<p>Elle chancela. Il la retint. Mais Katerine, tout
+de suite, avec une reprise farouche d'énergie:</p>
+
+<p>&mdash;«Laissez-moi partir... Vous voyez bien
+qu'il le faut!... Sans l'enfant, nul ne pourrait
+dire qu'il m'a vue. Ramener l'enfant à sa mère...
+un péril!... J'ai choisi le soir... mille précautions...
+Maintenant, de grâce, laissez-moi. Si l'on
+me prenait, les autres, sans doute, seraient perdus
+avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai!» cria sourdement Raymond.</p>
+
+<p>Il n'y songeait pas, jusque-là. Maintenant, il
+les entrevit, sous la fatalité de leur crime, ces
+êtres dont il avait côtoyé l'existence terrible,
+dont les mains résolues à tout avaient serré ses
+mains affinées de circonspection et chargées de
+science. Il avait connu la tendresse, la pitié de
+ces c&oelig;urs bardés de haine... Un regret le déchira.</p>
+
+<p>&mdash;«Tatiane?...» demanda-t-il, «Tatiane et
+Pierre, où sont-ils?...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_353"> 353</a></span>
+&mdash;En sûreté.</p>
+
+<p>&mdash;Où irez-vous, Katerine?</p>
+
+<p>&mdash;Les rejoindre?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais que puis-je? que puis-je pour vous?...
+Que pouvons-nous, Flaviana et moi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous souvenir.»</p>
+
+<p>Raymond vit encore l'éclair des yeux noirs.
+Puis, ce fut comme une ombre qui fondait dans
+de l'ombre. Katerine se détournait. Il eut un geste
+pour la retenir, tâtonna, ne saisit que le pli d'une
+tenture...</p>
+
+<p>&mdash;Dieu!... Où êtes-vous?... Un mot!...»
+gémit-il, comme un enfant qui s'effare dans les
+ténèbres.</p>
+
+<p>Mais un pas glissait dans l'antichambre. Une
+porte s'ouvrit sur la lumière de l'escalier. La
+silhouette obscure s'y inscrivit une seconde. Tout
+s'éteignit dans un bruit de battant retombé, de
+serrure claquante.</p>
+
+<p>La tragique fille s'enfonça dans la nuit hasardeuse.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_354"> 354</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h2>XIV<br />
+<span class="medium">DEUX ÉPOUSES</span></h2>
+</div>
+
+<p>&mdash;«Mon enfant!... mon enfant à moi... mon
+petit!...» murmurait Flaviana, en étreignant
+son fils contre son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Assise dans une bergère basse, elle enveloppait
+de ses deux bras le corps gracile. Sa joue
+s'appuyait contre la joue du petit garçon. Et ses
+bras n'avaient pas d'enlacements assez souples,
+son visage, qu'elle roulait doucement dans les
+boucles blondes, sur le cou laiteux, ne s'inscrustait
+pas encore assez tendrement, pour satisfaire
+sa soif de caresses maternelles, sa griserie de
+possession.</p>
+
+<p>&mdash;«Maman...» chuchotait le petit... «J'ai
+une maman!... Tu es bien ma maman, à moi,
+dis? Tu me garderas avec toi?... Les méchants
+ne m'emmèneront plus?»</p>
+
+<p>Delchaume regardait cette scène. Et, contrairement
+à ce qu'elle eût produit sur Frederick de
+Hawksbury, elle augmentait son amour.</p>
+
+<p>La tendresse humaine est plus nuancée que les
+ciels changeants. La passion du jeune savant
+français n'était pas de la même essence que celle
+<span class="pagenum"><a id="Page_355"> 355</a></span>
+du grand seigneur anglais. Les deux flammes
+n'avaient pas surgi d'une étincelle semblable, ne
+s'étaient pas nourries des mêmes éléments. Ce
+qui devait faire tomber l'une, alimentait l'ardeur
+de l'autre. Frederick avait commencé de guérir,
+par un sentiment de distance, d'impossibilité, de
+désenchantement, lorsqu'il aperçut la mère dans
+Flaviana. Près de l'aérienne danseuse, la présence
+de l'enfant dissipait le rêve. Raymond, au
+contraire, ne venait à cette femme, de si loin
+dans la vie, que par cet enfant.</p>
+
+<p>Ici même, tandis qu'elle s'éblouissait le c&oelig;ur à
+répéter: «Mon fils!... mon fils...» Delchaume
+ignorait la jalousie,&mdash;sentiment qui eût torturé
+Hawksbury. Du bonheur de cette adorable créature
+il faisait son propre bonheur. Et c'est ainsi
+qu'il restait fidèle, malgré tout, à la mémoire de
+Francine, qu'il obéissait au v&oelig;u suprême de la
+sacrifiée.</p>
+
+<p>Or, à cette heure où il touchait au but, ce fut
+encore l'enfant qui, dans son ingénuité, trouva
+le symbole, fit le signe du destin. Car le petit
+Serge, se redressant dans les bras de sa mère, et
+voyant le visage attendri de Raymond, s'écria
+tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;«Papa!...»</p>
+
+<p>Puis, avec impétuosité:</p>
+
+<p>&mdash;«Viens aussi, papa!... viens m'embrasser
+comme maman.»</p>
+
+<p>Delchaume obéit, s'avança, se pencha. Et alors
+le petit être, jetant un bras à son cou, tandis
+<span class="pagenum"><a id="Page_356"> 356</a></span>
+qu'il gardait l'autre au cou de Flaviana, rapprocha
+leurs deux têtes.</p>
+
+<p>&mdash;«Papa... et maman,» murmura-t-il, avec
+cette gravité mystérieuse que prend quelquefois
+l'enfance. «Papa... et maman...» répéta-t-il,
+avec une extase étonnée, un accent indicible.</p>
+
+<p>De quelles profondeurs viennent les voix qui
+ne savent pas et qui nous parlent,&mdash;les voix
+d'enfants surtout? Celle-là, si pure, si douce,
+mais si pleine de choses, bouleversa les deux qui
+l'entendirent. Ils se regardèrent à travers de subites
+larmes. Ils se prirent la main. Raymond se
+mit à genoux.</p>
+
+<p>&mdash;«Est-ce possible? Le voudrez-vous, Flavienne?</p>
+
+<p>&mdash;Ne le savez-vous pas depuis longtemps que
+je veux être votre femme, mon ami?</p>
+
+<p>&mdash;La femme d'un médecin, vous... princesse?</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien le père d'un petit prince,»
+dit-elle avec malice,&mdash;une grâce, chez elle, tout
+imprévue.</p>
+
+<p>&mdash;«Son père?... en ai-je le droit?... Réfléchissez...
+Vous-même, Flavienne, pouvez-vous?...»</p>
+
+<p>Elle l'interrompit. Ayant de nouveau embrassé
+l'enfant, elle le posa à terre, puis, revenant à
+Raymond.</p>
+
+<p>&mdash;«Mon cher fiancé,» reprit-elle. (Et que ses
+veux étaient beaux quand elle dit cela!) «Mon
+cher fiancé, écoutez-moi: Serge, à cette heure,
+<span class="pagenum"><a id="Page_357"> 357</a></span>
+est légalement votre fils, puisque vous l'avez
+reconnu. J'ajouterai ma déclaration de reconnaissance
+à la vôtre. Quand nous serons mariés,
+il sera donc notre enfant légitime. Nous l'élèverons
+ainsi jusqu'à sa majorité. Et alors... peut-être...&mdash;nous
+avons le temps de réfléchir, n'est-ce
+pas?&mdash;lui dirons-nous l'histoire de sa
+naissance. S'il veut se lancer dans des revendications
+qui me répugneraient, libre à lui. Il sera
+un homme, juge et maître de ses préférences, de
+ses actes. Mais puissé-je avoir l'orgueil et la joie
+de voir mon fils choisir, de ses deux destins,
+celui qui l'a fait votre enfant,&mdash;et à quel prix!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais... son héritage, en Russie?... sa fortune?...</p>
+
+<p>&mdash;Son héritage sera séquestré par l'État, car
+il n'a pas de collatéraux. Donc, il aura toujours
+la possibilité d'obtenir restitution ou compensation.
+La possibilité... entendons-nous? S'il
+prouve qu'il est le fils du prince Dimitri Omiroff,
+l'enfant qu'on inscrivit là-bas, sur la pierre tombale
+de leur caveau de famille. On ouvrira le
+petit cercueil. On y trouvera du sable, sans
+doute, du sable de France, pris dans le parc du
+Vieux-Moutier...»</p>
+
+<p>La voix de Flaviana devenait rêveuse. Et la
+belle tête brune, soudain, s'agita, comme avec
+dégoût.</p>
+
+<p>&mdash;«Ah! puisse-t-il mépriser des richesses
+qu'il devrait ramasser dans la boue et le sang!
+Puisse-t-il n'accepter de la vérité que le souvenir
+<span class="pagenum"><a id="Page_358"> 358</a></span>
+de mon noble Dimitri!... Mais,» ajouta la jeune
+femme, «regardez-le, notre petit trésor... Est-il
+assez loin de ces troublantes alternatives!... Faisons
+comme lui... Vivons... Nous en avons conquis
+le droit.</p>
+
+<p>&mdash;Chère Flavienne...» soupira Raymond.</p>
+
+<p>Passionnément il la contemplait, et il ne se
+détourna pas pour observer l'enfant, comme elle
+l'y invitait.</p>
+
+<p>Le petit Serge, accroupi sur le tapis, bâtissait
+une forteresse avec des cubes de bois. Quand il
+jugeait sa muraille assez haute, il la démolissait
+avec son poing minuscule, accompagnant chaque
+coup d'un sourd: «Boum! boum!...» qui, pour
+lui, représentait le bruit du canon.</p>
+
+<p>Ni son père adoptif, ni sa mère, ne furent, à
+ce moment, frappés par la coïncidence de ce jeu.
+Instinct de race, qui, déjà, suscitait une image
+de guerre et de violence? Simple hasard plutôt,
+qui faisait s'amuser le fils du héros de Port-Arthur
+comme aurait pu s'amuser, d'ailleurs, le
+garçonnet du bourgeois le plus pacifique. Raymond
+ni Flavienne n'y prêtèrent attention. Lui,
+se dévorait encore de doutes, d'inquiétudes,
+ne pouvant croire que la divine créature lui
+appartînt sans regret. Une question lui brûlait
+le c&oelig;ur, qu'il n'osait énoncer. Elle jaillit enfin
+de ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;«Mais... votre art?...</p>
+
+<p>&mdash;La danse?» précisa Flaviana.</p>
+
+<p>&mdash;«Oui.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_359"> 359</a></span>
+&mdash;Quoi donc, mon ami! Avez-vous pensé que
+celle qui aura l'honneur de porter votre nom
+demanderait à monter encore sur les planches?
+Personne, Raymond, n'a mis dans la danse ce
+que j'ai voulu y mettre d'idéal. Cependant, je
+sais laisser à leur place les choses incompatibles.
+Si, comme danseuse, je n'ai jamais voulu porter
+le titre de princesse Omiroff, par respect pour
+mon mari mort, ce n'est pas, j'imagine pour promener
+dans les coulisses votre nom, à vous, mon
+cher mari vivant.</p>
+
+<p>&mdash;Votre art est si grand, Flavienne! Et mon
+nom est si modeste.»</p>
+
+<p>Elle lui ferma doucement la bouche du bout
+de ses doigts fins.</p>
+
+<p>&mdash;«Il sera illustre, il commence à l'être, le
+nom de Raymond Delchaume.»</p>
+
+<p>De quelle douceur eussent été les jours commençant
+pour eux, s'ils n'avaient pas dû se séparer
+de Bertile.</p>
+
+<p>Elle s'éteignit le matin même de Noël, après
+la joie du petit arbre illuminé, qu'on avait dressé
+dans sa chambre pour Serge. Nulle vision plus
+touchante que ce visage de fillette, paré durant
+les premières heures de la mort d'un épanouissement
+mystérieux, l'air plus vivant que la veille,
+malgré l'ombre des longs cils clos, reposant
+contre l'oreiller, sous sa couronne de tresses
+blondes. On eût dit la petite sainte Ursule, telle
+que l'a peinte, à l'heure la plus attendrie de son
+génie, l'émouvant Carpaccio, telle qu'on la voit
+<span class="pagenum"><a id="Page_360"> 360</a></span>
+immortellement dormir, dans son lit à colonettes,
+contre le mur d'une salle recueillie comme
+un sanctuaire, à l'Académie de Venise.</p>
+
+<p>Petite sainte Ursule endormie de Venise, qui
+t'a vue reposer, la joue sur ta main, ne saurait
+t'oublier. Et toi non plus, petite Bertile, petite
+danseuse d'Opéra,&mdash;ceux qui ont respiré le parfum
+de ton âme trop tendre, et si pure, ne t'oublieront
+jamais. L'ange qui se glisse au matin
+dans la chambre d'Ursule, et qui contemple le
+spectacle de la terre le plus digne de lui, le sommeil
+d'une vierge candide, a dû venir visiter, au
+matin de Noël, l'humble petite fille que tu étais.
+Peut-être le grand lis qu'il tenait à la main est-il
+resté là parmi toutes les fleurs dont on t'a
+couverte.</p>
+
+<p>Des fleurs... Combien elle en eut, Bertile, qui
+lui eussent fait pousser des cris d'admiration, à
+elle, gosseline parisienne, cherchant des violettes
+au mois de juin sur les coteaux de l'Oise.
+Mais elle ne les voyait plus.</p>
+
+<p>Elle ne vit pas les lilas grêles, noués d'un
+ruban de satin blanc sur lequel on avait écrit à la
+main le mot: «Pardon!» que vint, en sanglotant,
+en s'agenouillant, poser à ses pieds, sa
+marâtre, la fruitière de la rue du Rocher. Elle
+ne vit pas le coussin de violettes blanches qu'apportèrent,
+au nom du premier quadrille, deux de
+ses compagnes. Elle ne vit pas les couronnes de
+roses blanches, les croix de jacinthes blanches,
+les touffes de boules de neige, traversées de
+<span class="pagenum"><a id="Page_361"> 361</a></span>
+rubans blancs aux lettres d'argent, offrandes de
+la direction du National-Lyrique, du corps de
+ballet, des abonnés, du petit personnel. Vit-elle
+seulement,&mdash;ses paupières s'entr'ouvrirent-elles
+un instant pour cela,&mdash;la rose de Noël que
+Serge, amené par Flaviana, vint glisser sous sa
+main froide? Ou les &oelig;illets blancs si simples,
+trempés d'une rosée plus précieuse que des
+gouttes de diamant, et qui était les larmes de son
+père? Et ne tressaillit-elle pas, la petite Bertile,
+quand, le soir, toutes les portes fermées, un
+homme vint enfouir sa tête et resta longtemps
+ainsi, la face contre le drap, le c&oelig;ur gonflé de
+l'innocent secret qu'elle n'avait jamais dit? N'eut-elle
+pas un suprême sourire quand, sur son front
+glacé, se posèrent les lèvres de Raymond?</p>
+
+<p>Le corbillard, drapé de blanc, tout neigeux de
+pétales, et qui semblait ne porter que des
+fleurs, tant il en était chargé, tant était mince et
+légère la forme de la vie éteinte qu'enchâssait la
+masse odorante, s'en alla par les rues assombries
+de décembre.</p>
+
+<p>Ainsi partit la petite danseuse, avec son rêve,
+dans le grand mystère.</p>
+
+<p>Et les jours qui n'étaient plus les siens s'écoulèrent
+pour ceux qu'elle avait si tendrement
+aimés.</p>
+
+<p>Flaviana devint la femme de Raymond Delchaume.
+Flaviana&mdash;ou plutôt Flavienne. Le
+nom de la belle étoile ne fut plus qu'un souvenir.
+Mais on le chuchotait encore avec admiration,
+<span class="pagenum"><a id="Page_362"> 362</a></span>
+quand on rencontrait, le long de l'avenue
+du Bois, une grande jeune femme, d'une tournure,
+d'une démarche incomparables, en ses toilettes
+simples, et qui tenait par la main un petit
+garçon. Les hommes esquissaient un geste de
+regret. «Elle ne sera plus celle qui nous enchante,
+celle qui multiplie notre désir, celle qui,
+même inaccessible, semble toujours un peu promise
+à notre v&oelig;u passionné.»</p>
+
+<p>Les promeneuses, les mères, se retournaient
+sur l'enfant. Quel superbe petit homme, avec sa
+figure charmante, ses larges yeux, sa silhouette
+solide et fière! Les cheveux blonds flottaient sur
+le col blanc. La taille se cambrait dans la blouse
+de velours, encerclée bas par la ceinture de cuir
+fauve. Et, des courtes culottes, les jambes nues
+sortaient, nerveuses, posant avec fermeté sur le
+sol les petits pieds bien en dehors.</p>
+
+<p>Flavienne Delchaume faisait deux parts de sa
+vie: l'une consacrée à son fils, l'autre aux &oelig;uvres
+de toutes sortes, où la charité s'allie à la solidarité,
+et qui lui permettaient d'aider son mari à
+soulager les misères humaines.</p>
+
+<p>Elle se réservait encore des heures, empruntées
+à son enfant ou à ses pauvres, pour une mission
+particulièrement douce. Elle s'occupait des
+fillettes qui font leur carrière de la danse. Les
+petites classes du National-Lyrique la voyaient
+souvent revenir. Les jours de ces visites, la mère
+Martin pouvait préparer son éponge pour la passer
+sur toutes les ardoises. Mais, payer les dettes
+<span class="pagenum"><a id="Page_363"> 363</a></span>
+de friandises de ces gamines, c'était le moins
+que l'ex-étoile essayât de faire pour elles. Plus
+d'une en sut quelque chose. Plus d'une adolescente,
+en tutu et en chaussons roses, qui rêve
+d'avenir, appuyée à quelque châssis de toile
+peinte, en attendant l'entrée en scène, se rappelle,
+avec un battement de c&oelig;ur, le conseil, ou
+l'appui discret, qui la sauva juste à point, dans
+une crise de découragement, de détresse, de folle
+inconséquence.</p>
+
+<p>&mdash;«La Reine des Elfes veille sur nous,» disent
+ces petites.</p>
+
+<p>Mais, quand Flavienne Delchaume les entend,
+elle rectifie:</p>
+
+<p>&mdash;«Non, mes mignonnes. Je ne suis plus la
+Reine des Elfes. Une chère petite âme me ramène
+vers vous. C'est Bertile, qui se penche sur ses
+s&oelig;urs, et qui me demande de les aimer comme
+je l'aimais. Vous vous souvenez de Bertile, mes
+petites?»</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Un jour de printemps, quelques mois après le
+mariage de Flavienne, une visiteuse se fit annoncer
+dans l'hôtel du docteur Delchaume, rue de
+Courcelles.</p>
+
+<p>Non loin de l'ancien appartement de la danseuse,
+tout près de ce parc Monceau, où les saisons
+changeantes avaient reflété leur émouvant
+passé, si bien que les teintes des feuillages, les jeux
+de soleil et d'ombre, les floraisons successives des
+corbeilles, ravivaient en eux les impressions abolies,
+<span class="pagenum"><a id="Page_364"> 364</a></span>
+Raymond et sa femme avaient choisi cette
+maison toute neuve pour y installer leur profonde
+vie à deux. La célébrité, la fortune, qui venaient
+au jeune savant, leur assuraient l'indépendance
+des contingences mesquines. Lui, sans le dire,
+goûtait la satisfaction et l'orgueil de mettre un
+cadre d'opulence et d'art autour d'une femme
+digne de tous les luxes, bien qu'elle fût supérieure
+aux préoccupations du luxe. Et, ce qu'il
+n'eût jamais avoué, c'était l'ambition secrète de
+conquérir un tel nom, de telles richesses, que son
+enfant adoptif n'eût jamais un regret, même
+furtif, même inconscient.</p>
+
+<p>Ambition puérile peut-être, et tout de même
+pétrie de noblesse, enfiévrée d'amour. Quelle
+puissance de travail elle ajoutait à l'ardeur naturelle
+d'un esprit de premier ordre! Raymond Delchaume
+allait devenir un maître non moins
+illustre que son modèle et son ami, le professeur
+Perrelot.</p>
+
+<p>Ce jour-là,&mdash;qui était un jour de consultation&mdash;le
+docteur allait descendre dans son cabinet,
+lorsque, devant lui, on vint remettre une
+carte à Flavienne.</p>
+
+<p>&mdash;«C'est bien pour moi, pas pour Monsieur?»
+demanda la jeune femme, étonnée, avant même
+d'avoir jeté un coup d'&oelig;il sur la carte.</p>
+
+<p>Elle recevait si peu, n'ayant encore aucunes
+relations mondaines. Et il était si tôt pour une
+visite féminine. Mais la femme de chambre affirma:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_365"> 365</a></span>
+&mdash;«Eugène m'a bien dit... pour Madame.»</p>
+
+<p>Flavienne lut le nom, et le soudain changement
+de son visage inquiéta son mari.</p>
+
+<p>&mdash;«Faites monter cette dame, ici, à côté,
+dans la bibliothèque. Je vais la retrouver à l'instant.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, qui est-ce? qu'as-tu? un ennui?...»
+demanda Raymond dès qu'ils furent seuls.</p>
+
+<p>Sa voix troublée émut Flavienne.</p>
+
+<p>&mdash;«Comme tu es gentil!» dit-elle, ennoblissant
+d'une tendresse infinie la mignardise du
+mot.&mdash;«Comme tu as peur, tout de suite, pour
+moi, de la moindre peine!</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime tant!...»</p>
+
+<p>Lui aussi, tout ce qu'il mit d'indicible dans ces
+trois mots!... Il vint à elle.</p>
+
+<p>&mdash;«Je t'aime tant!... Et la vie a de si effrayantes
+surprises!...»</p>
+
+<p>La seule pensée secoua son c&oelig;ur d'un frisson.</p>
+
+<p>&mdash;«Mon amour!... ma Flavienne!... es-tu
+heureuse? M'aimes-tu?»</p>
+
+<p>Déjà, comme si souvent, tous deux oubliaient
+la petite circonstance, cause de l'éblouissement,
+le souffle imperceptible qui suffisait à soulever la
+grande vague de leur amour. Mais elle lui mit
+la carte sous les yeux.</p>
+
+<p class="center">«LADY FREDERICK HAWKSBURY»</p>
+
+<p>&mdash;«Comment?» fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;«Je n'en sais pas plus que toi. Ce doit être
+sa mère... au comte de Hawksbury.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_366"> 366</a></span>
+&mdash;Mais... ce Hawksbury...» demanda Raymond,
+pâlissant, les sourcils involontairement
+contractés, «il t'a fait la cour, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Il était follement épris de toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! follement...» sourit la divine créature.
+«Je n'ai jamais constaté qu'il fût fou. Mais
+je l'ai trouvé,&mdash;tu le sais,&mdash;dévoué, brave,
+généreux, et ne s'écartant jamais du respect le
+plus profond.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi... tais-toi!...» fit Raymond d'une
+voix étouffée.</p>
+
+<p>Son expression de souffrance bouleversa Flavienne.</p>
+
+<p>&mdash;«Qu'as-tu, mon cher aimé?</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si... dis?»</p>
+
+<p>Il essaya de rire, la serra éperdument dans ses
+bras.</p>
+
+<p>&mdash;«C'est moi qui suis fou! Cela me fait mal
+de t'entendre admirer quelqu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'admire pas... j'estime.</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop!... c'est trop!...»</p>
+
+<p>Cette fois, il riait vraiment, se raillant lui-même.
+Puis, en une prière passionnée:</p>
+
+<p>&mdash;«Ne fais plus ça, ma Flavienne. Que veux-tu?...
+Pardonne... Tu ne sais pas ce que c'est
+que mon amour!...»</p>
+
+<p>Maintenant, il était pâle, avec des yeux de vertige.
+Et elle, grisée de son trouble, prit la chère
+tête entre ses petites mains, et, dans l'enfantillage
+<span class="pagenum"><a id="Page_367"> 367</a></span>
+éternel de la passion, chuchota ardemment,
+de tout près:</p>
+
+<p>&mdash;«Oui... sois jaloux, sois jaloux... Je
+t'adore!»</p>
+
+<p>Un bruit de pas, de portes, les rappela au
+sang-froid. On venait de faire entrer la visiteuse
+dans la bibliothèque.</p>
+
+<p>&mdash;«D'ailleurs,» reprit encore Raymond, «il
+y a quelque chose que je ne lui ai jamais pardonné,
+à Hawksbury.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;D'avoir, par son duel avec Omiroff, empêché
+le mien. La fâcheuse susceptibilité qu'il eut
+là, cet Anglais!... Et la plus fâcheuse adresse, de
+démolir l'épaule d'un adversaire, que j'aurais,
+au prix de ma vie, voulu tenir en face de
+moi!...»</p>
+
+<p>«S'il savait!» pensa Flavienne.</p>
+
+<p>Et le c&oelig;ur de la loyale créature se serra. Ne
+pas pouvoir tout dire à celui qu'on aime!... Quoi
+de plus dur pour une femme de son caractère!
+Toutefois, avouer qu'elle-même, dans son inquiétude
+affolée pour lui, implora l'autre, le supplia
+d'empêcher le duel, suscita ce champion, c'était
+infliger au bien-aimé une humiliation inguérissable,
+mettre entre eux quelque chose qui ne
+s'effacerait plus.</p>
+
+<p>La vérité absolue dans l'amour, dans le plus
+grand et le plus irréprochable amour, est-ce
+donc une chimère inaccessible à l'imperfection
+humaine?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_368"> 368</a></span>
+&mdash;«Je vais recevoir lady Hawksbury,» dit
+Flavienne.</p>
+
+<p>&mdash;«Et moi, je descends à ma consultation.
+Mais,»&mdash;ajouta-t-il, sachant qu'il y gagnerait
+le plus doux sourire&mdash;«pas avant d'avoir passé
+dans la chambre de Serge. Je ne l'aurai pas tout
+l'après-midi, comme toi, notre mignon.»</p>
+
+<p>Lorsque Flavienne poussa la porte de la pièce
+claire, aux vitrines blanches, remplies de reliures
+d'art, qu'ils avaient baptisée «la bibliothèque»,
+elle ne put contenir un mouvement de stupeur,
+une exclamation légère. Devant elle, une haute
+et mince silhouette, de suprême élégance, un
+visage à l'éclat de fleur, sous une auréole mousseuse
+et blonde comme des fils de cocons emmêlés.
+Le tout surmonté d'un immense chapeau
+noir à plumes de saphir. Un modèle de Lawrence
+ou de Gainsborough.</p>
+
+<p>&mdash;«Lady Maud Carington!...» s'écria
+Mme Delchaume. «Je croyais... on m'avait
+dit...»</p>
+
+<p>Son regard déconcerté se reporta sur la carte
+de visite, qu'elle tenait encore machinalement à
+la main.</p>
+
+<p>&mdash;«Je ne suis plus lady Maud Carington,»
+dit la jeune dame. (Et tout de suite l'oreille de
+Flavienne reconnut le gazouillis de l'accent.) «Je
+suis lady Frederick Hawksbury.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?... Mais alors... vous avez?...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai épousé mon cousin.»</p>
+
+<p>Il y eut un silence.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_369"> 369</a></span>
+Les deux femmes,&mdash;de beauté si diverse,
+mais toutes deux si séduisantes!&mdash;se considérèrent
+un instant. Elles semblaient hésiter entre
+les impulsions de leurs sentiments véritables et le
+souci de la meilleure attitude, sans bien démêler
+ni l'une ni les autres. L'Anglaise, mieux préparée
+puisqu'elle avait cherché la rencontre, parla la
+première:</p>
+
+<p>&mdash;«Vous pensez, j'en suis sûre, madame,
+à ce jour où celui qui est aujourd'hui mon mari
+a, devant moi, demandé votre main?»</p>
+
+<p>L'ardente ombre rose sur le teint mat de Flaviana
+fut l'équivalent d'une réponse.</p>
+
+<p>&mdash;«Alors, je lui ai dit,» reprit l'étrangère,
+«que je le comprenais bien, et qu'il avait raison
+d'être fou de vous. Aujourd'hui, je n'ai pas
+changé d'avis.</p>
+
+<p>&mdash;Madame...» hasarda l'ex-étoile, dont la
+rougeur s'accentua.</p>
+
+<p>&mdash;«C'est parce que j'ai cette haute opinion
+de vous, que je suis venue vous tendre la main,
+à présent que nos destins ont changé. J'ai voulu
+vous annoncer moi-même mon mariage.»</p>
+
+<p>Disant cela, elle s'assit sans façon, comme si
+elle en avait assez long à dire. Flavienne qui, ne
+sachant si elle venait en amie, ne lui avait pas
+offert un siège, en prit un à son tour. Puis,
+impétueusement, elle s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;«Si vous saviez, madame, comme je suis
+contente!... Comme je suis contente pour lord
+Hawksbury!...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_370"> 370</a></span>
+&mdash;Moi aussi,» dit la délicieuse Anglaise avec
+un calme parfait.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous aussi?... vous êtes contente... Pour
+lui? ou pour vous?» demanda gaiement Flavienne.</p>
+
+<p>&mdash;«Pour les deux.» Elle se reprit et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;«Je peux dire: «Pour les trois.» Car ma
+mère aussi est satisfaite. Et ce n'est pas une
+chose facile, je vous assure, que de satisfaire
+la duchesse de Carington.</p>
+
+<p>&mdash;C'était à cause d'elle, je me souviens,» risqua
+Mme Delchaume, «que vous étiez venue me
+trouver.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous vous rappelez. Ma mère s'opposait
+de toute sa force à mon mariage avec le
+prince Boris.»</p>
+
+<p>Cette allusion tranquille au drame passé
+enhardit Flavienne, qui observa:</p>
+
+<p>&mdash;«Vous avez reconnu qu'elle avait raison?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien reconnu de ce genre. Elle avait
+grand tort. Car, si elle ne s'était pas acharnée
+ainsi contre Omiroff, je ne me serais pas tant
+monté la tête pour lui.»</p>
+
+<p>Flavienne sourit:</p>
+
+<p>&mdash;«C'est un point de vue.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien! J'allais le rencontrer à cheval,
+en cachette, hors du parc. Oh! je l'ai avoué
+à Freddy... Tout de même, quelque chose me
+disait: «Il faut avoir peur de cet homme-là.»
+Cette voix intérieure, aussi, me faisait m'entêter.
+Une Carington doit braver la peur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_371"> 371</a></span>
+&mdash;Cependant vous êtes partie pour le Japon.</p>
+
+<p>&mdash;Grâce à qui?» demanda Maud.</p>
+
+<p>&mdash;«Je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Grâce au docteur Delchaume.</p>
+
+<p>&mdash;A mon mari!...</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement. S'il n'avait pas provoqué
+Boris, le soir de la fête au Pré-Catelan, je m'enfuyais
+à Londres la nuit même, avec le prince,
+mon fiancé, et j'étais mariée le lendemain.»</p>
+
+<p>Un peu abasourdie, Flavienne se contenta de
+la regarder.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous comprenez,» poursuivit la jeune
+comtesse de Hawksbury avec une grâce soudaine,
+«que nous soyons vos amis. Je suis venue vous
+le dire. Seulement, je suis venue vous le dire
+toute seule. Quand je jugerai que Frederick est
+tout à fait guéri de vous, alors je vous le
+ramènerai. Pour l'instant, nous ne faisons que
+traverser Paris.»</p>
+
+<p>La conversation se trouva coupée par une voix
+d'enfant qui appelait:</p>
+
+<p>&mdash;«Maman!... maman!...»</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit, mais elle aurait été refermée
+aussitôt, si Mme Delchaume ne s'était
+écriée:</p>
+
+<p>&mdash;«Ça ne fait rien, mon chéri. Entre... Viens
+baiser la main de la dame.»</p>
+
+<p>Le petit Serge apparut&mdash;adorable bambin&mdash;et
+il remplit son gentil devoir de politesse avec
+tant d'élégante aisance et de sérieux comique,
+que la visiteuse s'exclama:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_372"> 372</a></span>
+&mdash;«<i lang="en" xml:lang="en">What a darling!... But he is a love!...</i><a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor"></a></p>
+
+<div><p class="i2"><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_1" class="label">[3]</a> «Quel bijou! Mais c'est un amour!»</p></div>
+
+<p>&mdash;Notre fils,» dit Flavienne en l'attirant
+contre elle, «notre petit Serge-François Delchaume.
+Vous direz à lord Hawksbury...»</p>
+
+<p>L'Anglaise ne la laissa pas achever.</p>
+
+<p>&mdash;«Dieux!...» s'écria-t-elle, «est-ce l'enfant?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui, mon fils, que votre mari...</p>
+
+<p>&mdash;Freddy m'a révélé... Mais alors, vous l'avez
+retrouvé... Il n'était donc pas?...»</p>
+
+<p>Elle n'osait prononcer le mot «mort», devant
+ce beau petit être et cette mère radieuse.</p>
+
+<p>&mdash;«Je l'ai retrouvé... Je l'ai retrouvé, sain et
+sauf,» répétait Flavienne, le serrant presque
+convulsivement, dans le réveil de l'ancienne
+angoisse.</p>
+
+<p>&mdash;«Oh!» dit l'Anglaise, «quel bonheur!...»</p>
+
+<p>Son clair visage, ses traits menus, peu expressifs,
+s'imprégnaient d'une émotion inaccoutumée.
+Elle se leva.</p>
+
+<p>&mdash;«J'ai hâte d'apprendre cela à Frederick. Il
+en sera si heureux!»</p>
+
+<p>Les deux jeunes femmes furent de nouveau
+debout, en face l'une de l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;«Comme j'ai bien fait de venir!» dit lady
+Hawksbury.</p>
+
+<p>&mdash;«Comme je vous sais gré d'être venue,»
+dit Flavienne Delchaume.</p>
+
+<p>&mdash;«Mais,» ajouta la première, avec une
+<span class="pagenum"><a id="Page_373"> 373</a></span>
+moue puérile, «je vais être obligée de raconter
+à Frederick que vous êtes plus belle que jamais,
+et qu'il y a trop de danger pour lui à m'accompagner
+ici. Quel dommage!</p>
+
+<p>&mdash;Quand on est comme vous, on ne craint
+aucune comparaison,» affirma sincèrement Flavienne.
+Puis, avec une souriante malice:&mdash;«Une
+Carington doit braver la peur.»</p>
+
+<p>Mais les yeux de l'Anglaise s'attachèrent au
+petit Serge. Elle prit l'enfant, le souleva dans ses
+bras.</p>
+
+<p>&mdash;«Voilà...» déclara-t-elle. «Je sais quand
+j'accorderai la permission à Frederick... Quand
+il m'aura donné un trésor comme celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le souhaite,» s'écria Flavienne,
+s'emparant orgueilleusement de son fils. «Être
+mère... C'est la royauté qui nous met au-dessus
+de tout.»</p>
+
+
+<p class="center">FIN DE:<br />
+<span class="large">CHACUNE SON RÊVE</span><br />
+DEUXIÈME ET DERNIÈRE PARTIE DE:<br />
+<span class="large">DU SANG DANS LES TÉNÈBRES</span></p>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_374"> 374</a></span>
+<span class="pagenum"><a id="Page_375"> 375</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2>
+</div>
+
+<table id="toc" summary="contents">
+<tr>
+<td class="tdr">I.</td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Manuscrit de Francine</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">II.</td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Vers la Mort</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_30">30</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">III.</td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Au Fond du Labyrinthe</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_59">59</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">IV.</td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Dans les Coulisses</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_82">82</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">V.</td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>En Cour d'assise</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_115">115</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">VI.</td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>La Mère</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_148">148</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">VII.</td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Le Vieux-Moutier</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_172">172</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">VIII.</td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Prise au Piège</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_197">197</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">IX.</td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>L'Allée des Tombeaux</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_224">224</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">X.</td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>La Rencontre du Passé</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_249">249</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">XI.</td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Le Prix de la Vie</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_278">278</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">XII.</td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Plus rapide que le Rapide</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_304">304</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">XIII.</td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Les petits Pieds qui ne danseront plus</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_335">335</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">XIV.</td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Deux Épouses</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_354">354</a></td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="end">PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, 8, RUE GARANCIÈRE.&mdash;14466.</p>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_376"> 376</a></span>
+<span class="pagenumh"><a id="Page_377"> 377</a></span>
+<span class="pagenum"><a id="Page_378"> 378</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h2>BIBLIOTHÈQUE DE ROMANS<br />
+<span class="small">de la Librairie PLON</span></h2>
+<p class="center large"><i>DERNIÈRES PUBLICATIONS</i></p>
+</div>
+
+<div class="list">
+<ul>
+<li>DES GACHONS (Jacques).&mdash;*Le Chemin de sable.</li>
+<li>LICHTENBERGER (André).&mdash;*Le Petit Roi.</li>
+<li>MILAN (René).&mdash;La Mère et la Maîtresse.</li>
+<li>DELLY (M.).&mdash;*Esclave... ou Reine?</li>
+<li>LESUEUR (Daniel).&mdash;<cite>Du Sang dans les ténèbres.</cite> Flaviana, Princesse.</li>
+<li>ACKER (Paul).&mdash;Le Soldat Bernard.</li>
+<li>MARGUERITTE (Paul).&mdash;La Faiblesse humaine.</li>
+<li>BONNAMOUR (G.).&mdash;Les Trois Poteaux de Satory.</li>
+<li>LAUMONIER (Daniel).&mdash;Sang d'Argonne.</li>
+<li>BOURGET (Paul).&mdash;La Dame qui a perdu son peintre.</li>
+<li>AMIOT (Charles-Gustave).&mdash;L'Approche du soir.</li>
+<li>SÉVERAC.&mdash;Les Voies impénétrables.</li>
+<li>DAUDET (Ernest).&mdash;Les Rivaux.</li>
+<li>RESCLAUZE DE BERMON.&mdash;Le Lien.</li>
+<li>FOVILLE (Jean de).&mdash;Eros.</li>
+<li>POMAIROLS (Ch. de).&mdash;*Ascension.</li>
+<li>CONAN DOYLE.&mdash;Rodney Stone. Traduit de l'anglais par René <span class="smcap">Lécuyer</span>.</li>
+<li>AIGUEPERSE (M.) et DOMBRE (Roger).&mdash;*Les Joies du Célibat.</li>
+<li>ROSNY Aîné.&mdash;La Vague rouge.</li>
+<li>BRADA.&mdash;La Brèche.</li>
+<li>ARNAL (Émilie).&mdash;Marthe Brienz.</li>
+<li>LA BRÈTE (Jean de).&mdash;*Aimer quand même.</li>
+<li>BORDEAUX (Henry).&mdash;La Croisée des chemins.</li>
+<li>RENAUDIN (Paul).&mdash;Un Pardon.</li>
+<li>HARDY (Thomas).&mdash;La Bien-Aimée. Traduit de l'anglais par Eve <span class="smcap">Paul-Margueritte</span>.</li>
+<li>NOËL (Alexis).&mdash;*Mon Prince charmant.</li>
+<li><p class="center">&mdash;&mdash;&mdash;</p></li>
+<li>Prix de chaque volume <span class="i6"> 3&nbsp;fr.&nbsp;50</span></li>
+<li>Les volumes dont le titre est précédé d'un * peuvent être
+mis entre toutes les mains.</li>
+</ul>
+</div>
+
+<p class="end">PARIS. TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, 8, RUE GARANCIÈRE.&mdash;14466.</p>
+
+<div class="p2 tnote">
+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
+Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Chacune son Rêve, by Daniel Lesueur
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHACUNE SON RÊVE ***
+
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+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+ License. You must require such a user to return or
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+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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