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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 18:56:51 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: Chacune son Rêve + +Author: Daniel Lesueur + +Release Date: January 26, 2014 [EBook #44762] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHACUNE SON RÊVE *** + + + + +Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by The Internet Archive/Canadian Libraries) + + + + + + + +Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le +typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée +et n'a pas été harmonisée. + + + + +_Il a été tiré de cet ouvrage 10 exemplaires sur papier de Hollande, +numérotés de 1 à 10._ + + + + +CHACUNE SON RÊVE + + + + +OEuvres de Daniel LESUEUR + + +ÉDITION ELZÉVIRIENNE (Lemerre, édit.) + + POÉSIES.--_Visions divines._--_Visions antiques._--_Sonnets + philosophiques._--_Sursum corda!_ 1 vol. avec portrait. 6 fr. » + + LORD BYRON. (Traduction.) Tome 1er: _Heures d'oisiveté._ + _Childe Harold._ 1 vol. avec portrait. 6 fr. » + + Tome II: _Le Giaour._--_La Fiancée d'Abydos._--_Le + Corsaire._--_Lara_, etc. 1 vol. 6 fr. » + + Tome III: _Le Siège de Corinthe._--_Parisina._--_Manfred._--_Le + Prisonnier de Chillon._--_Mazeppa_, etc. 1 vol. 6 fr. » + + +ÉDITION IN-18 JÉSUS (Lemerre, édit.) + + MARCELLE. 1 vol. 3 fr. 50 + + UN MYSTÉRIEUX AMOUR. 1 vol. 3 fr. 50 + + AMOUR D'AUJOURD'HUI. 1 vol. 3 fr. 50 + + NÉVROSÉE. 1 vol. 3 fr. 50 + + UNE VIE TRAGIQUE. 1 vol. 3 fr. 50 + + PASSION SLAVE. 1 vol. 3 fr. 50 + + JUSTICE DE FEMME. 1 vol. 3 fr. 50 + + HAINE D'AMOUR. 1 vol. 3 fr. 50 + + A FORCE D'AIMER. 1 vol. 3 fr. 50 + + INVINCIBLE CHARME. 1 vol. 3 fr. 50 + + LÈVRES CLOSES. 1 vol. 3 fr. 50 + + COMÉDIENNE. 1 vol. 3 fr. 50 + + AU DELA DE L'AMOUR. 1 vol. 3 fr. 50 + + L'HONNEUR D'UNE FEMME. 1 vol. 3 fr. 50 + + FIANCÉE D'OUTRE-MER. 1 vol. 3 fr. 50 + + LE COEUR CHEMINE. 1 vol. 3 fr. 50 + + LA FORCE DU PASSÉ. 1 vol. 3 fr. 50 + + _Lointaine Revanche._--L'OR SANGLANT. 1 vol. 3 fr. 50 + + -- -- LA FLEUR DE JOIE. 1 vol. 3 fr. 50 + + _Mortel secret._--LYS ROYAL. 1 vol. 3 fr. 50 + + -- -- LE MEURTRE D'UNE AME. 1 vol. 3 fr. 50 + + _Le Masque d'Amour._--LE MARQUIS DE VALCOR. 1 vol. 3 fr. 50 + + -- -- MADAME DE FERNEUSE. 1 vol. 3 fr. 50 + + _Calvaire de Femme._--LE FILS DE L'AMANT. 1 vol. 3 fr. 50 + + -- -- MADAME L'AMBASSADRICE. 1 vol. 3 fr. 50 + + + L'ÉVOLUTION FÉMININE. 1 vol. (Lemerre, édit.) 1 fr. 50 + + + NIETZSCHÉENNE (roman). Plon-Nourrit et Cie 3 fr. 50 + + LE DROIT A LA FORCE (roman). Plon-Nourrit et Cie 3 fr. 50 + + _Du Sang dans les Ténèbres._--FLAVIANA, PRINCESSE. + Plon-Nourrit et Cie 3 fr. 50 + + + + + DANIEL LESUEUR + + DU SANG DANS LES TÉNÈBRES + + Chacune son Rêve + + [Illustration] + + PARIS + + LIBRAIRIE PLON + + PLON-NOURRIT ET CIE, IMPRIMEURS-ÉDITEURS + + 8, RUE GARANCIÈRE--6e + + _Tous droits réservés_ + + + + +Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays. + +Copyright 1910 by Plon-Nourrit et Cie. + + + + +CHACUNE SON RÊVE + + + + +I + +MANUSCRIT DE FRANCINE + + Novembre 1905. + + +_Je vais écrire ces choses. Je ne puis pas faire autrement. Le secret +professionnel m'interdit de les révéler à qui que ce soit au monde. +Mais ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu, ce que j'ai accompli, la +responsabilité que j'assume,--tout cela compose un fardeau trop lourd +pour ma conscience, pour mon cÅ“ur._ + +_Je ne suis qu'une jeune fille, isolée, désarmée, intimidée devant +la vie, malgré le titre de docteur en médecine que je viens de +conquérir._ + +_Oh! oui... intimidée devant la vie. Combien je la trouve +impénétrable, déconcertante, quand je la vois s'entr'ouvrir sur des +abîmes de passion, de mystère, de douleur,--peut-être de scélératesse +et de crime, comme ce qui m'en est apparu, pour s'effacer aussitôt et +à jamais devant moi. Combien elle me sera difficile à vivre, avec +la charge redoutable que j'ai assumée!_ + +_Il y a quelques jours à peine, j'étais encore presque insouciante, +malgré la gravité de mon destin. Ma situation d'orpheline, ma +pauvreté, mes études ardues, sans distractions, sans loisirs, sans +joie, n'avaient abattu en moi ni le courage, ni l'espérance. Je +touchais au but. Ce titre de docteur, à vingt-quatre ans, comme j'en +étais fière!... Avec ma volonté forte, dont j'éprouvais la vigueur, +ainsi qu'un champion qui fait plier et vibrer la lame de son fleuret +avant l'assaut, je ne doutais pas de l'avenir, je ne doutais pas du +succès, je ne doutais pas du bonheur._ + +_Mais aujourd'hui!..._ + +_Quoi! si vite... En quelques jours... Que dis-je?... en quelques +heures... tout s'est assombri, transformé. Quel drame ai-je traversé? +Qu'ai-je fait? Mon cÅ“ur se crispe. Une angoisse l'étreint._ + +_Alors, moi qui me sens faible, pour la première fois, à cause du +poids écrasant tombé soudain sur mes épaules,--moi qui n'ai personne +pour m'aider à le porter, ni mère, ni amie, ni confidente, ni fiancé, +moi qui, d'ailleurs, ne voudrais en faire partager le péril à nul +être au monde, je prends, cette nuit, dans le silence, un feuillet +blanc, que je place sous ma lampe, et qui recevra la tragique +confidence._ + +_Aussi bien, ne faut-il pas que tous les détails, jusqu'aux plus +insignifiants, subsistent quelque part, impérissables? Ma mémoire +peut faiblir... Et si je disparaissais brusquement!... Fixons +ici une trace de cette aventure, qui, autrement, finirait par +m'apparaître inconsistante et invraisemblable comme un rêve. Je me le +dois à moi-même. Et je le dois aussi à ce petit infortuné, qui, plus +tard, ne possédera pas de trésor plus précieux que mon témoignage._ + +_Ce document, je lui trouverai bien une cachette assez sûre pour +qu'on ne l'y découvre point, moi vivante, assez accessible pour qu'il +n'y reste pas scellé à jamais, si je meurs sans avoir pu en disposer._ + + * * * * * + +_Il y a quelques soirs, je me trouvais ici, dans cette chambre,--ma +chambre d'enfant, de fillette, d'étudiante,--la chère petite chambre +de mes vacances, à Claire-Source._ + +_Claire-Source!... le joli nom. Il représente jusqu'à ce jour,--et +peut-être pour toujours,--la seule gaieté de mon existence. C'est la +maisonnette campagnarde de ma tante Stéphanie,--excellente vieille +fille, créature du bon Dieu, à qui je dois les petites douceurs, les +petites gâteries, la petite illusion d'un foyer, d'une famille, dont, +sans elle, j'eusse été absolument dénuée._ + +_Donc, je passais une quinzaine ici, prenant quelque repos après la +soutenance de ma thèse._ + +_Mercredi dernier (il y aura huit jours demain), j'avais déjà +souhaité le bonsoir à ma tante, et je m'apprêtais à me coucher de +bonne heure, pour lire au lit un ouvrage qui m'intéressait, lorsque +la sonnette de la grille tinta. Surprise, je sortis sur le palier, +où je rencontrai notre jeune servante, les yeux élargis d'effarement._ + +_--«Qu'est-ce que ça peut être, mademoiselle Francine? Je n'ose pas +descendre. J'ai peur!..._ + +_--En voilà une froussarde! Eh bien, venez avec moi. Il faut voir... +C'est sans doute pour quelqu'un de malade. On sait que je suis +médecin.»_ + +_Je prononçai le mot avec l'enfantillage d'un peu d'orgueil. +Cependant, je n'avais pas attendu mon doctorat pour donner mes soins +à tout ce petit monde villageois. Jusqu'alors mes clients rustiques +avaient respecté le repos de mes nuits. Il est vrai que leur santé à +toute épreuve ne m'eût pas fait une carrière bien occupée, ni surtout +bien fructueuse, eussé-je eu l'idée, qui ne me vint jamais, de leur +réclamer des honoraires._ + +_Nous descendîmes donc, Estelle et moi. Le bougeoir de jardin +tremblait aux mains de la poltronne._ + +_Devant notre modeste grille de bois, une auto était arrêtée: une +grande limousine, dont les phares étendaient un éventail d'éclatante +lumière, dont les vernis, les nickels miroitaient en dépit des +demi-ténèbres. Une voiture de grand luxe, à ce qu'il me sembla._ + +_Un homme en était descendu pour sonner. Un autre--le +chauffeur--demeurait sur le siège. Enfin, dans l'intérieur (je m'en +rendis compte presque aussitôt), se tenait une religieuse._ + +_--«Mademoiselle Francine?... que l'on nomme dans le pays le docteur +Francine?» me demanda l'homme avec déférence._ + +_Visage banal, rasé, tenue bourgeoise,--avec ce je ne sais +quoi qui décèle quand même les attitudes du service. Il me fit +l'effet d'un intendant, d'un majordome. Un peu d'accent altérait +la correction parfaite de ses paroles. Mais un accent à peine +appréciable,--provincial peut-être plutôt qu'étranger._ + +_--«C'est moi. Mais,»--me hâtai-je d'ajouter,--«je n'exerce pas +ici, sauf auprès des indigents. Voulez-vous l'adresse d'un de mes +confrères, à Parmain, à Beaumont?_ + +_--Mademoiselle, c'est pour une jeune femme en couches, près d'ici. +Elle souffre atrocement. Elle ne veut qu'une femme auprès d'elle... +Une question d'humanité. Si vous jugiez qu'une autre intervention est +nécessaire, il serait toujours temps..._ + +_--Mais je ne suis pas sage-femme.»_ + +_La religieuse, sans quitter l'auto, s'approcha de la portière._ + +_--«Docteur,» commença-t-elle... (Et, faut-il l'avouer? cette façon +de m'interpeller me flatta, me disposa favorablement. A quoi tiennent +nos décisions?) «Docteur... par la sainte charité chrétienne, ne +refusez pas. Il s'agit surtout d'influence morale... Je m'y connais +un peu, je ne crois pas à un cas compliqué... Mais la pauvre créature +est à bout de forces... Elle ne veut qu'une femme... D'ailleurs, +la bonté, la solidarité féminines, voilà ce qu'il nous faut... La +situation est délicate...»_ + +_Elle baissa encore la voix pour m'insinuer la dernière phrase._ + +_Cette religieuse... (Je ne reconnaissais pas du tout son ordre, +ne voyant qu'un vague paquet noir, et une étroite cornette blanche, +épinglée d'un voile également noir, dont l'ombre me dérobait +presque tout à fait son visage.) Cette religieuse, à l'intonation +papelarde, ne parvenait pas à m'émouvoir. Elle ne sentait pas ce +qu'elle disait, elle récitait une leçon. Mais quoi!... Ces femmes, +qui côtoient tant de misères, ne peuvent les partager toutes. +Celle-ci--garde-malade--était peut-être engourdie, hébétée de +veilles. Ce qu'elle proférait, machinalement, n'en était pas moins +la vérité. Une malheureuse se tordait dans les douleurs les plus +atroces qui soient, compliquées de je ne sais quelles souffrances +morales,--souffrances trop faciles à deviner des maternités +clandestines, tragiques. Elle criait après la sympathie d'une autre +femme... Non pas après les soins vulgaires d'une professionnelle de +village, mais après la fraternité compréhensive d'une âme proche +de la sienne. La pitié parla en moi. Puis, d'autres sentiments +aussi. Ne sommes-nous pas des êtres trop complexes pour qu'aucune +de nos impulsions soit simple? Nous attribuons toujours au ressort +le plus honorable le déclanchement de notre volonté. Que de causes +obscures dont nous nous plaisons à ignorer l'influence! Mais, comme +je veux ici tout dire, je dois reconnaître qu'une sorte d'attraction +romanesque s'ajouta, pour me décider, à l'entrain généreux. La mise +en scène nocturne, l'élégance de la voiture, le roman qui me serait +divulgué, le choix qu'on faisait de moi, la confiance qu'on me +témoignait, même ce qu'il y avait d'un peu hasardeux à partir ainsi +dans les ténèbres, vers le mystère,--tout eut sa part dans la légère +exaltation où s'échauffa définitivement mon zèle secourable._ + +_--«Soit!... Un instant... Estelle, cherchez-moi vite mon manteau de +voyage, ma trousse, et une écharpe pour jeter sur ma tête.»_ + +_Lorsqu'elle revint avec ces objets, je lui enjoignis de prévenir ma +tante._ + +_--«Allons-nous loin?» demandai-je._ + +_--«Trois quarts d'heure d'ici. Que Mademoiselle ne se préoccupe de +rien. L'auto sera à ses ordres pour le retour._ + +_--Vous entendez, Estelle, dites bien à ma tante qu'elle ne s'inquiète +pas.»_ + +_Enveloppée dans mon grand manteau, l'écharpe de gaze posée sur mes +cheveux, je montai dans la voiture._ + +_Comment!... l'individu que j'avais pris pour un intendant m'y +suivait!... Cela ne me plut guère. Qu'il fût venu à l'intérieur +de la limousine avec l'infirmière, soit. Mais maintenant que nous +étions deux femmes (mon inconscient seul ajoutait:--«dont madame le +docteur Francine»), il aurait pu s'asseoir à côté du chauffeur. La +température même ne lui aurait pas rendu trop pénible ce devoir de +respect. Car la nuit de novembre était tiède._ + +_J'abaissai la vitre à côté de moi. Un air moite, humide, mais sans +pluie, me caressa le visage._ + +_Je voulus demander quelques renseignements sur l'état de la personne +à qui je portais mes soins, mais songeant que j'aurais tout le +temps, je laissai ma pensée s'évader au dehors, dans l'enchantement +triste de la nuit._ + +_Une vague clarté tombait du ciel sur de grands espaces obscurs. Comme +nous filions à toute vitesse vers Persan, c'était, de part et d'autre +de la route, la morne étendue des champs de betteraves, cultivées +pour les raffineries. Bientôt commença la petite cité ouvrière. +Quelle muette résignation, dans les ténèbres pâles, de toutes ces +humbles maisonnettes pareilles, avec leur unique porte, leur unique +fenêtre, leur échelle de poules montant à l'unique étage, dans le +carré de leur jardinet! Quel silence!... quel lourd sommeil!... +L'auto jetait sur chaque pauvre façade close le regard brutal de +ses phares. Et mon cÅ“ur se serrait,--comme à l'hôpital, quand le +chef de service, découvrant devant nous quelque tare humaine, sur un +pauvre corps de misère, y projette sa science et nous instruit, sans +se soucier des pudeurs et des épouvantes que brutalise l'impitoyable +clarté._ + +_Nous passâmes l'Oise sur le pont de Beaumont. La côte fut montée, +la petite ville traversée en un éclair. Encore une route à travers +champs. Puis nous pénétrâmes dans la forêt de Carnelle._ + +_Un imperceptible frisson me traversa. Ici, la vraie obscurité, la +vraie solitude, le sourd abîme où nul cri ne serait entendu. Et j'y +étais seule, avec des gens que je ne connaissais pas._ + +_La présence de la religieuse me rassurait. Je me tournai vers elle +pour lui poser enfin les questions nécessaires._ + +_L'intérieur de l'auto n'étant pas éclairé, je distinguais très +vaguement les physionomies de mes compagnons de route. Et je les +avais si peu, si mal vues, dans une si hésitante perplexité, que je +ne les imaginais pas davantage._ + +_--«Ma sÅ“ur,» commençai-je à voix basse, «voudriez-vous me donner +quelques indications sur la personne auprès de qui vous me conduisez? +Elle est jeune, m'avez-vous dit, très jeune?_ + +_--Vous en jugerez._ + +_--Vous ne savez pas son âge!... Est-elle primipare?» (Mais, +interprétant aussitôt le terme scientifique): «Est-ce son premier +enfant?»_ + +_L'infirmière ne répondit pas. Elle s'agita un peu. Et il me sembla, +au mouvement de sa jambe contre la mienne, qu'elle avançait le pied +pour chercher celui de l'homme placé en face de nous sur un des +strapontins. Comme s'il eût attendu le signal, cet individu prit la +parole:_ + +_--«Mademoiselle,» me dit-il,--toujours avec le même ton déférent--«ne +vous alarmez pas. Madame la religieuse ici présente vous jurera, +comme je vous le jure moi-même, que vous n'avez rien à craindre.»_ + +_Cet exorde ne laissa pas que de m'impressionner fort désagréablement. +Mais j'étais en pleine forêt nocturne, dans une auto qui faisait du +quatre-vingts à l'heure. Inutile, par conséquent, de bouger ou de +crier. Je ne fis ni l'un ni l'autre._ + +_Ce fut la religieuse qui continua. Sa voix onctueuse me parut plus +inquiétante._ + +_--«Vous comprendrez, docteur. Vous ne nous en voudrez pas. La +naissance à laquelle vous allez aider doit être entourée du plus +profond mystère. Des malheurs effroyables seraient le résultat d'une +indiscrétion, même la moindre. Vous nous permettrez donc, avant notre +sortie de cette forêt, de vous bander les yeux._ + +_--Jamais!... Comment!...» m'écriai-je, révoltée. «Et le secret +professionnel?... J'y suis astreinte sur l'honneur. Ose-t-on supposer +que j'y faillirais?_ + +_--Certes, non... mais enfin..._ + +_--L'intérêt même m'y oblige, voyons...» ajoutai-je. «Un médecin qui +ne s'y tiendrait pas scrupuleusement ruinerait sa carrière.»_ + +_Vains arguments. Mes compagnons ne m'écoutaient pas, plaçant un +ou deux mots d'aquiescement vague pour mieux saisir l'opportunité +de leur action. Encore une fois, je crus surprendre un échange +de gestes, comme un signal. Aussitôt une étoffe opaque s'enroula +autour de ma tête, me couvrant le visage, si étroitement que je crus +suffoquer._ + +_Quelle terreur!... Ces gens voulaient m'étouffer. J'allais mourir... +Mais non. L'un d'eux dit à l'autre:_ + +_--«Je tiens bien. Tu peux dégager la bouche.»_ + +_Ce tutoiement me frappa. Surtout, lorsque, avec une respiration plus +libre, me revint la faculté d'observer, alors que le son de cette +phrase persistait dans mon oreille._ + +_C'était la religieuse qui avait parlé. Du moins, j'en eus +l'impression, bien que la voix, moins contenue, eut pris tout à coup +une rudesse masculine. La main qui me tenait le bras de son côté +possédait une vigueur plutôt singulière pour une femme. Depuis cet +instant, je suis demeurée persuadée que la soi-disant porteuse de +cornette était un homme. Cependant je n'en eus pas d'autre preuve. +Après tout, il existe d'assez robustes paysannes, qu'elles aient ou +non droit à l'habit monastique, pour avoir rempli cette méchante +mission avec une semblable énergie._ + +_L'individu assis sur le strapontin me serrait l'autre bras dans +un étau non moins solide. En même temps, il tordait et maintenait +l'étoffe dont j'étais aveuglée. Pour avoir plus de force, et mieux +prévenir tout mouvement de ma part, il se penchait sur moi jusqu'à +me toucher de sa poitrine, tandis que ses genoux captaient rudement +les miens. La fureur et l'écÅ“urement de ce contact m'affolaient. Ces +violences physiques sur ma personne me faisaient bouillir le sang. +Mais que dire?... que faire?... Ils étaient les plus forts. Et, dans +l'angoisse de ces intolérables minutes, je n'avais qu'un espoir: +c'est qu'ils ne m'eussent pas menti. La fin de cette horrible course +serait-elle vraiment ce qu'ils m'avaient annoncé? Plût au ciel!... +Aveuglée, oppressée, impuissante, éperdue, je me sentais rouler dans +un abîme d'effroi. Et ce n'était pas la mort que je craignais le +plus._ + +_Combien de temps cela dura-t-il? A quelle distance de la forêt de +Carnelle s'arrêta l'auto? Dans quelle direction avait-elle roulé, à +cette allure vertigineuse,--unique indice qu'il me fût possible de +percevoir? Je l'ignore. Je l'ignorerai probablement toujours. A quoi +servirait de risquer même une appréciation? La voiture eût viré pour +retourner d'où nous venions, que je ne m'en serais pas aperçue. Quant +à la durée, nous ne l'estimons qu'à la mesure de nos sensations. Ce +qui me sembla d'interminables heures n'était peut-être que de rapides +minutes._ + +_Lorsque l'auto eut stoppé, les bras qui me maintenaient ne +desserrèrent pas leur étreinte. Au contraire, il me parut que +d'autres arrivaient à l'aide pour m'entourer, me traîner ou me +porter. Car, bien qu'on m'eût d'abord posé les pieds à terre, je ne +crois pas m'en être servie ensuite, pour gravir les perrons et les +étages dont je dus faire, plus ou moins volontairement, l'ascension._ + +_Lorsqu'on m'enleva l'espèce de casque d'étoffe sous lequel je ne +différenciais même pas la lumière de l'obscurité, je demeurai un +instant éblouie._ + +_La terreur ayant fini par l'emporter chez moi sur l'indignation, mon +premier mouvement ne fut pas pour protester contre le traitement +subi. J'essayai de constater où je me trouvais et ce qui m'y +attendait. L'intervalle que mirent mes yeux meurtris et clignotants +à recouvrer la netteté de leur vision, suffit pour que ceux que +j'appellerai mes ravisseurs s'esquivassent. Ni l'homme que j'avais +pris pour un intendant, ni la religieuse--fausse ou vraie--ne se +trouvaient dans la chambre dont mon regard faisait le tour._ + +_Cette chambre, largement éclairée à l'électricité, vaste et haute, +voûtée dans le style gothique, avec des arcs-doubleaux, avait +trois fenêtres, closes de volets intérieurs, et deux portes, +fermées,--peut-être à clef. Elle me fit un effet contradictoire, +d'opulence et de délabrement. Par ses proportions, par son décor +architectural, elle décelait une demeure plutôt somptueuse, un +château sans doute. Mais est-ce qu'une armée pillarde avait passé par +là ? Les rideaux, les tapis, les tableaux, le mobilier manquaient. Les +murs étaient nus._ + +_Je consigne tout de suite une réflexion dont je ne m'avisai que plus +tard: c'est qu'on avait dû démeubler cette pièce lorsqu'il devint +indispensable d'y introduire un docteur,--pour que cet étranger n'en +gardât aucun souvenir distinct et caractéristique. A moins que ce ne +fût une précaution d'hygiène, pour établir autour de l'accouchée un +milieu aseptique,--ainsi que j'en jugeai au premier abord._ + +_Il y avait, naturellement, les objets essentiels. Avant tout, le +lit. Un lit quelconque, en bois sombre, assez large et sans aucune +draperie. Puis, une grande table, couverte d'objets de toilette ou de +pharmacie, et des chaises fort ordinaires._ + +_Du lit s'échappait une plainte faible et continue, sans qu'on pût +discerner le pauvre être qui gémissait ainsi. Cette plainte exhalait +tant de souffrance découragée, qu'elle me perça le cÅ“ur._ + +_A côté du lit, en face de moi, une femme se tenait debout._ + +_Si rapides qu'eussent été ces constatations, elles venaient après +une autre qui frappait aussi désagréablement mes sens que ma pensée. +Une odeur de chloroforme saturait l'atmosphère. Moi qui venais de +suffoquer à demi sous mon bandeau, je ne pus supporter l'asphyxiante +impression. En même temps, je m'en alarmai comme médecin._ + +_--«De l'air... Il faut de l'air, ici,» m'écriai-je._ + +_La personne qui se trouvait près du lit ayant fait une espèce de +geste vague,--plutôt négatif,--je me dirigeai résolument vers une +des fenêtres, pour l'ouvrir moi-même. Les volets pleins qui s'y +appliquaient à l'intérieur résistèrent à tous mes efforts. Il en fut +de même aux deux autres croisées. Munis d'une fermeture hermétique, +ils ne bougèrent pas plus que le mur même. Cette constatation +m'incita à tâter les serrures des portes. Les portes étaient closes +aussi solidement que les volets._ + +_L'inquiétante impression ramena ma main, meurtrie par la lutte, vers +une petite sacoche suspendue à ma ceinture, où j'avais eu soin de +placer, ce soir-là , comme toujours pour mes sorties nocturnes, un +revolver,--d'ailleurs minuscule et peu redoutable, un revolver-bijou. +Je possédais toujours la sacoche, mais on en avait enlevé le +revolver,--fort adroitement, je dois le dire, je ne m'en étais pas +aperçue. Une exclamation indignée m'échappa._ + +_--«Où suis-je?» m'écriai-je, presque avec fureur, en revenant vers la +femme immobile. «Quel est ce guet-apens?_ + +_--Chut!...» fit-elle, posant un doigt sur ses lèvres, et me désignant +la forme torturée qui se convulsait sous les couvertures._ + +_Étrange chose... Extraordinaire instant._ + +_La femme... (une créature assez jeune, insignifiante, la +silhouette enveloppée d'une blouse d'infirmière)... son expression +soumise et irresponsable, son geste de compassion profonde, sa +mimique instinctive, mais vraiment sublime, qui semblait dire: +«Qu'importe!... Voici de la douleur, et le reste n'est rien...» Ceci +me bouleversa, me transforma, me fit tout oublier. Une voix secrète +me suggéra: «Tu es médecin... agis... soulage.» Le lieu où j'étais, +ce que j'y pouvais craindre, la violence qui m'avait été faite,--tout +disparut, la peur aussi bien que la colère, la curiosité comme la +volonté d'observation. Il ne me resta que l'exaltation du devoir +professionnel et la pitié._ + +_Je me penchai vers le lit--sans même arrêter longtemps mes regards +sur cette femme, qui n'avait pas encore prononcé un mot, et dont la +seule attitude venait de m'impressionner jusqu'à changer mon état +d'âme. En écartant le drap, je compris pourquoi je n'avais pas encore +pu distinguer qui s'y trouvait._ + +_La personne qui gisait là portait une sorte de serre-tête, comme ceux +qui cachent le front et les cheveux des nonnes, sous la cornette. +Ce linge blanc sur l'oreiller blanc, et qu'un système compliqué de +rubans fixait à une robe de nuit à grande collerette pierrot où +s'engloutissaient le menton et les oreilles, ne formait qu'une seule +masse d'où émergeait bien peu de visage. Et ce peu de visage n'était +guère moins blanc que le reste. La seule couleur différente--je ne le +sus pas tout de suite--était celle des prunelles. Elles me parurent, +quand je les vis, très sombres, d'un brun velouté, peut-être +noires. Pour le moment, les paupières les recouvraient. Ces paupières +abaissaient sur les joues une frange de cils tellement courte et +régulière qu'elle devait avoir été rognée avec des ciseaux, pour que +l'expression des yeux devînt ainsi méconnaissable. Dans le même but, +assurément, les sourcils avaient été rasés. Bien que la complexion +fût d'une brune, je ne pouvais préjuger de la nuance des cheveux,--du +moins de la nuance qu'adoptait cette jeune femme pour sa chevelure, +étant données les fantaisies de coloration et de décoloration que +l'art capillaire facilite._ + +_Comment la reconnaître jamais?_ + +_Ce masque blêmi, sans expression, sans parure, dénué de sourcils, +presque de cils, étroitement encadré de ces blancheurs de linceul, +qui sait?... Dans l'éclat de la santé, de la vie, de la joie, +avec la grâce d'une coiffure seyante, c'était peut-être une image +de séduction. Des cÅ“urs passionnés l'évoquaient peut-être en se +consumant de désir._ + +_Hélas!..._ + +_Les traits me parurent délicats, réguliers. La distinction se +marquait au galbe allongé de l'ovale, à je ne sais quoi de fin et +de fier, qui subsistait malgré cet affreux appareil, et malgré les +crispations de souffrance. Elle se décela également à l'élégance des +attaches et des mains, lorsque je poursuivis l'examen de ce pauvre +corps labouré par de terribles douleurs. Mais la disproportion des +jambes et des pieds me frappa. Les muscles des jambes surtout, bien +que d'un dessin remarquablement pur, ne se rapportaient pas, par +leur développement et leur fermeté, à la gracilité fluette des bras. +On aurait dit qu'une gymnastique spéciale avait exercé les unes sans +jamais faire travailler les autres. Mais la nature offre souvent, +sinon toujours, cette espèce d'inachèvement ou de désharmonie, qui +force les sculpteurs à faire poser plusieurs modèles pour obtenir un +type complet de perfection plastique._ + +_Un fait certain, c'est que j'avais sous les yeux une très jeune +créature._ + +_L'état qu'elle présentait à un examen médical fût resté +incompréhensible si l'odeur du chloroforme répandue dans la chambre +ne l'eût expliqué. L'influence de cet anesthésique, administré à une +dose déraisonnable, imprudente--sinon criminelle--suffisait à la +rendre inconsciente et à paralyser presque entièrement le travail de +la maternité,--du moins le travail volontaire, celui où l'organisme +se détermine sous l'éperon de la douleur._ + +_Inconsciente, elle l'était. Mais non insensible. Sa chair torturée +gémissait,--plaintif gémissement qui déchirait le cÅ“ur. Et, sans +doute, à cette lamentation physique, se mêlait le cri d'une détresse +obscure... Mais le cerveau ne discernait plus, ne répartissait plus +la part cruelle des fibres saignantes, et l'autre part,--plus cruelle +peut-être, de l'âme angoissée._ + +_--«Qu'a-t-on fait!...» murmurai-je. «Sans l'intervention du +chloroforme, tout se fût passé normalement. Tandis qu'à présent le +pire est à craindre. Qui a osé appliquer ce stupéfiant avec une +prodigalité si coupable?»_ + +_Je levai les yeux vers l'infirmière. Non pour une réponse positive à +ma question, mais pour un éclaircissement quelconque, dont je pusse +tirer parti._ + +_Elle me considérait avec anxiété, sans répondre. Et comme je lui +dis encore quelques mots, renforcés par toute l'autorité dont +j'étais capable, en appelant à sa conscience pour me venir en +aide, elle finit par proférer des sons qui me furent totalement +incompréhensibles. Elle parlait une langue sans aucun rapport +avec celles que j'avais jamais entendues. Je ne rencontrai aucune +syllabe familière dans ce que me dit cette femme. Pourtant elle +parut ensuite comprendre certains ordres que je lui donnai, certains +noms d'objets que je la priai de me passer, lorsqu'elle s'appliqua, +sous ma direction, à joindre aux miens ses efforts pour sauver la +malheureuse jeune mère et son enfant. Jouait-elle un rôle imposé? +Était-ce réellement une étrangère assez fraîchement débarquée de son +pays pour ne pas connaître un seul mot de français? Que sais-je? Pour +moi, dans le drame, elle n'était qu'une comparse très inférieure. La +chance voulut qu'elle eût une sensibilité compatissante, beaucoup +de bonne volonté, des gestes précis et agiles. Grâce à cette triple +disposition, elle coopéra très efficacement à l'Å“uvre de salut que +je m'efforçai d'accomplir, et dont, à certaines minutes, j'eus lieu +de désespérer._ + +_Combien dura cette Å“uvre? Pendant combien d'heures cette inconnue +et moi disputâmes-nous à la mort l'autre inconnue,--presque cadavre +par la rigidité effrayante,--et appelâmes-nous désespérément à la +vie l'infortuné petit être, qui faillit avoir pour tombeau le sein +glacé où toute palpitation s'éteignait? Je ne sus pas quand la nuit +fit place au jour. Si l'aube grise de novembre filtra par quelque +interstice des volets, je ne m'en aperçus pas. L'électricité nous +éclairait abondamment._ + +_Par bonheur, rien ne me manqua de tout ce qui pouvait être nécessaire +aux soins spéciaux que je prodiguai. Ma trousse était complète. Et, +pour ce qu'elle ne fournissait pas, je le trouvai là , sur cette +table, où s'étalait tout un appareil d'infirmerie. La garde me +préparait tout, en personne d'expérience. C'était elle, probablement, +qui s'était munie de si prévoyante façon._ + +_Nous n'en pouvions plus, ni elle, ni moi, lorsque l'enfant vint au +monde. J'évaluai plus tard, à peu près, la durée de notre effort, +de notre veille, de notre jeûne, et je ne m'étonnai plus de notre +excessive fatigue. Nous n'avions rien pris que du café très fort, +bien qu'une religieuse (une véritable, cette fois, ou celle de la +voiture?... je n'y fis pas attention) fût venue à deux reprises nous +apporter un plateau chargé d'aliments._ + +_Enfin, nous entendîmes crier, respirer, ce bébé, que j'accueillis +dans le monde avec une pitié infinie._ + +_C'était donc moi qui lui offrais le premier sourire de tendresse!... +Moi, si éloignée de son destin, amenée de force en cette chambre où +il naissait,--moi qui ne savais rien de lui, sinon qu'il entrait dans +la vie sous de bien lugubres auspices._ + +_Sa mère n'avait pas conscience qu'il fût là . Les yeux clos, +peut-être pour toujours, elle ignorait l'orgueil et la joie de +posséder un fils. L'appellerait-elle jamais de ce nom?... Si la mort +ne l'en privait pas,--comme cela paraissait probable (la malheureuse +n'avait plus que le souffle!...)--quelque fatalité terrible lui +arracherait ce trésor._ + +_Quel dommage! Il était si beau, ce nouveau-né! Robuste, solide, bien +constitué, le petit gaillard ne demandait qu'à vivre. Un peu noir de +suffocation à la première minute, il eut vite fait de mettre en jeu +ses poumons--ce qui nous valut quelques bons cris bien perçants, et +ce qui éclaircit aussitôt son mignon visage._ + +_Je mis un baiser sur ce petit front._ + +_--«Pauvre enfant!» murmurai-je. «Au moins quelqu'un t'aura souhaité +la bienvenue. Et tu n'auras pas tout à fait été dépourvu de caresses +à ton premier jour._ + +_--Ainsi, c'est un garçon,» dit une voix d'homme._ + +_Je tressaillis de saisissement._ + +_Depuis que l'infirmière, après avoir lavé l'enfant, me l'avait mis +dans les bras pour s'occuper de la mère, je m'étais assise, accablée. +La réaction s'opérait en moi, après tant d'émotions et d'efforts. +Peut-être une demi-torpeur m'engourdissait-elle. Certainement, +quelque chose m'avait échappé. Je ne saurais affirmer maintenant +rien de net sur l'entrée de cet homme. Ma compagne lui avait-elle +envoyé un message, un signal? S'était-elle absentée pour le prévenir? +Les cris de l'enfant l'avaient-ils attiré? Comment n'avais-je pas +entendu, ni vu, qu'une porte s'ouvrait? Autant de questions +insolubles, et, d'ailleurs, sans intérêt._ + +_Mais quel sursaut lorsque cette voix mâle me frappa! Je levai les +yeux._ + +_Un personnage de très haute taille, de forte carrure, s'approchait, +se penchait curieusement. Son désir de voir était si manifeste, que, +d'un geste machinal, je soulevai vers lui le nouveau-né. Du moins, +mes mains firent ce geste. Ma pensée n'y prit point part. Elle se +tendait toute, et mes yeux aussi, dans une application intense, pour +observer l'homme et pour garder de lui quelque trait._ + +_Un masque lui couvrait le visage, emprunté sans doute à un +accoutrement d'automobiliste. Les yeux disparaissaient derrière le +miroitement des verres, et une espèce de bavolet tombait plus bas que +le menton. Je ne puis donc signaler que sa taille presque colossale. +Sa tenue était quelconque. Un costume de sortie, non pas un négligé +d'intérieur. Il parlait le français avec pureté, sans accent. +J'étudiai ses mains,--soignées, sans physionomie caractéristique, et +dépourvues de bagues._ + +_--«Vous êtes le père?» demandai-je._ + +_Sans avoir eu l'air d'entendre la question, il me parla:_ + +_--«Grâce à vous,» dit-il, «cette femme et cet enfant sont sauvés..._ + +_--L'enfant,» soulignai-je._ + +_--«L'enfant seulement?» questionna-t-il avec un accent d'inquiétude._ + +_--«Je le crains. On a commis un vrai crime en employant le +chloroforme comme on l'a fait. Cette pauvre jeune femme...»_ + +_Il se détourna, fit un pas vers le lit, puis engagea un colloque avec +l'infirmière, dans la langue de celle-ci. Au bout d'un moment, il +revint à moi, et, sans plus me parler de l'accouchée, il reprit:_ + +_--«On va vous reconduire, mademoiselle, avec les mêmes précautions +qu'on a prises pour vous amener. Je m'excuse de ce qu'elles ont de +désagréable pour vous, mais... impossible autrement._ + +_--Je ne veux pas qu'on me touche!» m'écriai-je avec véhémence. «Je me +banderai les yeux. Qu'on s'en assure! Mais, au nom du ciel, si vous +êtes le maître ici, empêchez que des valets offensent une femme si +indignement.»_ + +_Pendant que je débitais ceci d'une haleine, l'homme, sans s'émouvoir, +sortit un portefeuille de sa jaquette, l'ouvrit, en tira une liasse +de billets de banque:_ + +_--«Mademoiselle... permettez-moi... Ce n'est qu'une juste +rémunération..._ + +_--Non, monsieur._ + +_--Cependant..._ + +_--Non, monsieur._ + +_--Mais... des honoraires..._ + +_--Ce ne sont pas des honoraires. C'est le prix d'une complicité. Je +ne sais laquelle. L'ignorant... je n'accepte pas._ + +_--Vous avez donné vos soins à Madame._ + +_--Comme je les lui aurais donnés au bord d'une route, dans une salle +d'hôpital... Non, monsieur, gardez votre argent... Comme vous +gardez votre masque.»_ + +_Il se mit à rire... Un rire qui me fit un peu peur._ + +_Du lit vint un long soupir. Puis des mots balbutiés... des mots +d'hallucination sans doute... Je ne les saisis pas._ + +_--«Prenez garde,» repris-je. «Le moindre bruit l'agite. Et si la +fièvre s'en mêle...»_ + +_Il baissa la voix._ + +_--«Il faut pourtant que vous m'écoutiez, mademoiselle. Je ne puis +vous parler ailleurs. Vous ne sortirez d'ici que comme vous y êtes +entrée._ + +_--Qu'avez-vous à me dire?_ + +_--Ceci: je suis le maître de mon secret, et je n'entends pas qu'on +s'en mêle. Une indiscrétion vous coûterait cher._ + +_--Je suis mieux tenue que par vos menaces, monsieur. Par mon honneur +professionnel._ + +_--Si vous aimez quelqu'un au monde, ne lui parlez jamais de ce que +vous avez vu ici._ + +_--Je n'ai rien vu... qu'un enfantement pénible, et singulièrement +compromis par une application intempestive de chloroforme._ + +_--Silence!...»_ + +_Je me tus. Lui aussi._ + +_J'avais remis le nouveau-né à la garde. Elle l'habillait, +l'emmaillotait avec de grandes précautions. L'homme jeta un coup +d'Å“il de son côté, puis reprit, non sans hésitation, et tellement +bas que je l'entendis à peine:_ + +_--«Cet enfant... Il doit disparaître.»_ + +_Comme pour arrêter mon mouvement de révolte, il me saisit le poignet._ + +_--«On ne lui fera aucun mal. Je ne pourrais en souffrir la pensée. +Mais on l'abandonnera. Voulez-vous le remettre à l'Assistance?_ + +_--Moi!_ + +_--Je vous connais, mademoiselle. C'est à bon escient que je vous ai +choisie. Si vous l'emportez, je serai tranquille pour son existence. +Autrement, ce sera le hasard du grand chemin, le seuil d'une +église... la borne. Il m'en coûterait._ + +_--Quelle infamie!_ + +_--Ne jugez donc pas ce que vous ignorez._ + +_--Je n'ignore pas que vous êtes un père infâme._ + +_--C'est là que vous jugez à faux, précisément.»_ + +_Un éclair me traversa l'esprit. Cet homme pouvait être le mari sans +être le père. Il se vengeait. Atroce vengeance!_ + +_--«Vous volez un enfant à sa mère. Peut-on commettre un crime plus +abominable!_ + +_--J'ai fait venir un médecin, non un confesseur,» ricana-t-il. «Oui +ou non, emportez-vous ce petit? ou bien l'exposera-t-on?...»_ + +_Je regardai le feu de bois, qui n'avait cessé de brûler dans la +cheminée. Au dehors, c'était novembre... Un frisson courut dans mes +veines._ + +_--«J'emporte l'enfant,» déclarai-je._ + +_--«Pour le remettre à l'Assistance?_ + +_--Qu'en puis-je faire d'autre, hélas? Je suis une jeune fille... et +sans fortune._ + +_--C'est bien sur cela que j'ai compté. Cependant, voulez-vous me +jurer?..._ + +_--Je le jure._ + +_--Sur toutes vos chances de bonheur en ce monde._ + +_--Sur toutes mes chances de bonheur! Ce n'est pas un fameux serment._ + +_--Alors... sur votre vie._ + +_--Oh! sur ma vie aussi... tant que vous voudrez. Donnez-moi ce pauvre +être, et que je parte d'ici! Grands dieux!... que je parte d'ici!...»_ + +_Une lassitude, un dégoût, une horreur sans nom. J'avais le sentiment +d'être, non la victime, mais la complice, d'une machination odieuse. +Et pourtant... Que pouvais-je?_ + +_Avant de s'éloigner, l'inconnu essaya encore de me faire accepter les +billets de banque. Je les repoussai avec plus d'écÅ“urement que la +première fois._ + +_A peine avait-il quitté la chambre, que des gens s'y précipitèrent. +Je fus saisie. Un voile m'enveloppa la tête. Mais je me débattis si +violemment, et avec un tel cri, qu'une espèce de désarroi rompit +l'effort de mes agresseurs. J'en profitai pour m'élancer vers +l'infirmière et pour lui enlever l'enfant._ + +_--«Qu'on le laisse, au moins,» criai-je, «recevoir un baiser de sa +mère!»_ + +_Ceux qui étaient là comprirent-ils? Eurent-ils pitié? Je ne sais. +Mais ils m'accordèrent le temps de porter le petit être contre les +lèvres de celle qui l'avait si tragiquement mis au monde._ + +_La malheureuse eut alors,--chose extraordinaire,--comme un éclair +de conscience. Peut-être le cri que j'avais jeté,--sans en modérer +l'accent, cette fois,--venait-il de l'arracher à l'anéantissement de +sa faiblesse et à la torpeur du stupéfiant, dont l'action n'était +pas encore dissipée. Je rencontrai ses yeux ouverts,--un lucide, +un poignant regard. Deux larges prunelles d'ombre. L'absence de +sourcils, et presque de cils, les rendaient effarées, hagardes. Elle +les fixa d'abord sur moi, puis sur son fils. Que discerna-t-elle? +Quelle suprême anxiété réveilla sa pauvre âme? Un balbutiement +s'échappa de sa bouche, lorsque j'en détachai la petite tête de son +enfant. Penchée sur elle, j'entendis très distinctement ce nom répété +à deux ou trois reprises:_ + +_--«Serge... Serge...»_ + +_Puis, plus clairement encore:_ + +_--«Mon Serge adoré!...»_ + +_Ce fut tout. Car les assistants, s'apercevant qu'elle parlait, se +doutant, à mon attitude, que j'épiais avec ardeur les paroles qui lui +échappaient, mirent à cette scène la fin la plus brutale. Étouffée, +aveuglée, entraînée, je ne pressentis même pas ce qu'était devenu +l'enfant. Mon impression fut qu'on me l'enlevait pour tout de bon. La +crainte que j'eusse recueilli la clef de cette énigme changeait sans +doute à mon égard les dispositions prises._ + +_Un regret m'effleura le cÅ“ur. Et tandis qu'on m'installait,--sous +bonne garde et solidement tenue,--dans une voiture (sans doute l'auto +du premier voyage), je n'avais qu'une sensation: le froid soudain +sur ma poitrine à la place vide du petit corps tiède que j'y avais +pressé._ + +_--«Oh!» me disais-je, avec un chagrin qui me surprenait moi-même, +«que va-t-on faire de cet innocent, puisqu'on renonce à me le +confier?»_ + +_Le retour fut pareil à la dernière partie de l'aller. Je ne pus ni +bouger, ni rien voir. Toutefois, je perçus, sous mon bandeau, qu'il +faisait jour._ + +_«La nuit a été longue. C'est le matin,» pensais-je._ + +_Cette clarté--très vague pour moi--au lieu de s'aviver, diminua. +L'entrée de la forêt, sans doute, ou la gêne de ces étoffes +enroulées, dont ma vision s'offusquait. Aucune lueur ne revint. Au +contraire, les ténèbres s'épaissirent. J'en fus troublée. Je ne +concevais pas ce que je devais constater tout à l'heure: le jour +avait passé. Le crépuscule, puis la nuit, lui succédaient._ + +_Encore une fois, il me fut impossible, même approximativement, +d'évaluer la distance parcourue._ + +_Le moment vint où l'auto s'arrêta._ + +_On m'en sortit, paralysée, engourdie d'avoir été maintenue longtemps +immobile. On me fit asseoir. Et j'attendais qu'enfin on dégageât ma +tête, lorsque j'entendis le roulement de l'auto qui repartait à toute +vitesse. Aussi rapidement qu'il me fut possible j'arrachai l'étoffe +qui m'aveuglait. J'y parvins, non sans peine. Il me fallut plus de +temps encore pour me reconnaître, pour identifier le lieu où l'on +m'avait amenée._ + +_La nuit était profonde, l'heure devait être avancée. Un grand +silence régnait sur la campagne. Le bruit même de l'auto ne me +parvenait plus. Personne autour de moi._ + +_D'abord, j'avais cru être assise sur un banc. Puis mes yeux, +s'habituant à l'obscurité, distinguèrent autour de moi des masses +blanchâtres. Je me rappelai avoir remarqué, non loin de notre maison, +des blocs de pierre, matériaux de construction, dont la disposition +s'évoqua devant ces formes identiques. Mais n'était-ce pas près d'un +terrain déjà enclos d'une grille?_ + +_Je me retournai. Voici la pâleur régulière du mur... les raies noires +des barreaux... Alors je me trouvais à deux pas de Claire-Source!_ + +_Avant de me lever, je tâtai de la main près de moi, car j'avais cru +me rendre compte qu'on y déposait ma trousse. Mes doigts en palpèrent +le cuir... Puis... qu'était-ce? Un paquet assez gros, plus moelleux. +Une petite plainte faible, sourde... Mon oreille se tendit. Mes mains +tremblantes s'avancèrent... Étrange émotion... Je ne respirai plus... +Si l'enfant n'avait pas été là , j'eusse éprouvé une déception atroce._ + +_Mais il y était. Je serrai contre mon cÅ“ur cette vague chose +emmaillotée, ce petit être, plus seul au monde que je n'étais seule +dans la grande nuit, dans le grand silence, formidable, solennel._ + +_Un souffle passa sur nous. Les branches nues des bois craquèrent..._ + +_Comment dire l'exaltation, la mélancolie d'une telle minute?... Une +révélation terrible des profondeurs perverses de la vie venait de +bouleverser ma jeunesse. Mon corps brisé de fatigue n'était pas +moins endolori que mon âme. La nuit de novembre, sinistre, sans +lune, que j'affrontais seule pour la première fois, me sembla pleine +d'épouvante. Ivre de tristesse, j'appuyai davantage sur mon cÅ“ur +l'enfant... l'enfant rejeté, inconnu. Le regard de sa mère, le seul +regard lucide de cette infortunée, le seul regard qu'elle poserait +jamais sur son fils, me perça de nouveau. Mes sanglots éclatèrent. Je +crois encore les entendre s'élever, sans écho, dans la dure nuit._ + +_--«Petit enfant... petit enfant...» murmurai-je. «Je t'aimerai, +moi!... Je t'aimerai. Ils me tueront s'ils veulent... Je ne +t'abandonnerai pas.»_ + + + + +II + +VERS LA MORT + + +C'est en terminant cette première partie des confidences de +Francine, que Raymond Delchaume fit arrêter l'auto en pleine forêt +de l'Isle-Adam. Le décor s'harmonisait avec la poignante lecture. Le +soir d'octobre enténébrait les espaces peuplés d'arbres. Déjà , sous +les futaies, le crépuscule devenait de la nuit. Au-dessus de la large +route, un peu de clarté pleuvait encore du ciel gris perle. A cette +clarté défaillante, Raymond, dans la voiture découverte, s'était +arraché les yeux pour lire, pour lire encore... + +Maintenant, il savait. + +Qu'importait le reste? Il le connaissait, le dénouement effroyable. +Il avait reçu dans ses bras sa femme, sa toute jeune femme,--trois +ans, mon Dieu!... après cette sinistre aventure,--lorsqu'elle +rentra au nid de leur amour, éperdue, ensanglantée, mourante... Oh! +l'agonie presque muette... Les lèvres qui n'osaient parler,--dans +la crainte (il le comprenait maintenant) de l'exposer au même sort. +Et les yeux... ces pauvres yeux, avec leur prière désespérée. +Quelle torture, le mystère de cette fin atroce! Enfin le voici donc +dévoilé!... + +Ce qui montait du cÅ“ur de Raymond, ce qu'il devait à cette morte +innocente, à cette martyre, c'était le cri de délivrance, de +justification. Sa poitrine en éclatait. Comment ne l'eût-il pas +jeté à l'univers, ce cri, à la Nature, à la forêt recueillie, aux +premières étoiles... Voilà pourquoi il sauta sur le chemin, renvoyant +la voiture, lui faisant prendre de l'avance, haletant du désir +d'être seul. Et voilà pourquoi, lorsque se fut éteint le roulement +de la machine, lorsque la lueur des phares se fut dissoute dans les +ténèbres, le jeune homme tomba sur les genoux, et cria, fou d'une +joie plus déchirante que la douleur: + +--«Francine!... ma Francine, à moi... toute à moi... Ce n'est pas ton +enfant!... ce n'est pas ton enfant!... ce n'est pas ton enfant!...» + +«Ah!» soupirait-il ensuite,--balbutiant, parlant à mots décousus, +à voix haute, comme un insensé, tandis qu'il marchait sur la +route pâle, entre les profondeurs baignées de ténèbres,--«ah! ma +Francine... ah! bien-aimée... du moins je n'ai pas douté de toi, +de la beauté de ton âme... Tu sais... tu sais... j'ai été jusqu'à +l'aimer, cet enfant... je l'ai fait mien... Et pourtant l'idée que tu +t'étais donnée à un autre!... l'idée surtout... oui... cela, c'était +pire... me rongeait... l'idée que tu ne m'avais pas avoué ton erreur, +ou ton malheur... que tu t'étais défiée de mon amour... Francine... +où que tu sois, dans l'abîme de la mort, dans l'abîme des choses +éternelles... il est impossible que tu ne saches pas... que tu ne +le sentes pas, cet amour, qui, de toi, acceptait tout, même ce qui +l'eût tué s'il n'avait été plus fort que la jalousie, plus fort que +l'orgueil... Eh bien, oui... je suis heureux, je suis heureux d'avoir +traversé cette épreuve... de connaître seulement après des mois de +souffrance la vérité qui te justifie. Cette vérité... elle ne me rend +pas ta mémoire plus sacrée, plus chère... Et cependant... si... oh! +si... douce adorée!... Et elle me délivre!... Elle me délivre!... +Elle me délivre!...» + +Ainsi pensait, parlait le jeune docteur, dans l'égarement, le +désordre, d'une révélation qui bouleversait tout en lui. + +Raymond parcourut sans s'en apercevoir les trois kilomètres de route +avant la sortie de la forêt. Dans la même inconscience, il passait à +côté de l'automobile qu'il avait louée pour le ramener à Paris. Mais +le chauffeur guettait ce fantaisiste client. + +--«Monsieur!... monsieur!... me voilà ! Je suis là . + +--Hein?... Qu'est-ce...? Que me voulez-vous?... Ah! c'est vrai...» + +Et, sautant dans la voiture: + +--«Eh bien, allez... marchons.» + +La course rapide, dans l'air vif, le restituait à son rêve. Toutefois, +une ordonnance, une logique, des déductions s'esquissèrent dans ce +net esprit. + +Et, d'abord, quelle attitude devait-il adopter? Quelles résolutions +prendre? + +Le message posthume de Francine,--découvert le matin même, par un si +prodigieux hasard, entre les feuillets de l'ancien livre de prix, +dans la petite maison de Claire-Source, lui parvenait dans un moment +critique. + +Eh quoi!... ce manuscrit mille fois précieux, il était en partie la +cause d'une nouvelle fatalité. N'était-ce pas l'affolement de l'avoir +trouvé,--enfin!--qui, distrayant Raymond de sa vigilance, avait +permis le rapt de l'enfant? L'enfant... Toute l'attention ardente +de Delchaume se concentra soudain sur lui. Que serait-il désormais, +ce petit François?--le petit Serge de nounou Favier--Serge... +naturellement... Le dernier mot... presque le seul mot, de sa mère. +La raison apparaissait pour laquelle Francine, sa marraine, l'avait +baptisé ainsi. + +Mais il n'était plus question de Serge, né de père et mère inconnus. +Raymond, dans son incomparable amour, dans son immense pitié pour la +morte, avait fait sien cet enfant qu'il supposait celui de Francine. +Reconnu par lui, François Delchaume était légalement son fils. Et on +le lui avait pris! Qui? Nul doute. L'auteur de l'enlèvement ne s'en +cachait pas. Cette carte de visite, la carte du prince Boris Omiroff, +signait le crime. + +Boris Omiroff... + +Comme, tout à l'heure, l'image de l'enfant, voilà celle de +l'insultant ennemi qui s'évoquait... Raymond fixa mentalement sa +vision étonnée sur ce visage. Quel changement encore! La perspective +se transformait. Tout se déplaçait: les êtres, les sentiments, les +rapports. Cette physionomie du Russe, la face agressive, la haute +silhouette, la brutale beauté, il pouvait donc maintenant contempler +cela sans l'atroce évocation... sans que surgisse à côté, comme une +vapeur qui se condenserait, qui, peu à peu, prendrait une figure de +femme...--supplice sans nom!--celle de Francine, et qui, malgré tout +l'effort de sa volonté, glisserait, caressante... caressée... entre +les bras... Ah! cela... c'était fini. Jamais plus!... jamais plus!... +Raymond en purifiait sa pensée... Ce prince abominable... elle ne lui +avait pas appartenu... «Pardon, Francine, pardon!» + +Le haïssait-il moins? + +Non. Sa haine évoluait, ne diminuait pas. A cette image, une autre +se substituait,--d'horreur moindre--mais tout aussi détestable +d'audace, de cruauté. L'homme, au pied du lit de l'accouchée, cet +homme de haute taille, despote arrogant,--c'était bien lui! Combien +reconnaissable sous le masque! Raymond le voyait, dans la chambre +inconnue, la chambre saccagée par son ordre, avec une victime +agonisante, tandis qu'il offrait de l'argent à son autre victime, à +celle dont il avait dévasté la vie, en attendant que, plus tard, il +la fasse assassiner, à la douce Francine--qui se révoltait devant +l'odieux salaire,--pauvre enfant! + +«Il expiera... Le châtiment l'atteindra. Et maintenant,» pensait +Delchaume, «je le tiens suspendu sur sa tête, ce châtiment. Ce que +je connais de la dernière nuit de ma malheureuse femme, joint à ces +révélations écrites... l'enlèvement de l'enfant... que de preuves! +A peine, à cette chaîne si bien reconstituée, manque-t-il quelques +chaînons... Le témoignage de Tatiane Kachintzeff... un jet de +lumière!...» + +Tatiane... A ce nom le jeune homme tressaillit douloureusement. +Pauvre fille! en prison, au secret, compromise dans l'affaire des +explosifs, inculpée de complicité dans le complot contre la vie +d'Omiroff, précisément... Pourrait-il la faire citer? La croirait-on? +N'aggraverait-il pas sa situation, à elle, sans profit pour +l'Å“uvre de justice qu'il entreprenait? Tatiane... Il s'attarda au +souvenir de l'étudiante. Il reconstitua mot à mot ce qu'elle lui +avait appris. Avec quelles réticences, quel trouble effrayé, elle +insinuait ce dont Boris était capable! On eût dit qu'elle gardait des +secrets terrifiants... Savait-elle quelque chose de cette naissance +mystérieuse?... Dévoilerait-elle la personnalité de la mère?... +Avait-elle été mêlée?... Cette jeune femme près du lit, si c'était +elle... + +Le raisonnement intervint, chez Raymond, pour retenir l'imagination +emportée. Ses conjectures faisaient fausse route. Non, Tatiane +ignorait tout de ce drame-là . Autrement, elle n'aurait pas pris le +change. Elle n'aurait pas cru, elle aussi, que Francine Delchaume +était la maîtresse du prince, et la mère... + +Dans cette folie, dans ce désordre, dans cette fièvre, Delchaume +s'avisa qu'il atteignait Paris. L'arrêt de l'auto, à la grille, +devant l'octroi, interrompit sa méditation effrénée, lui rendit le +sens du réel. + +«Ah!» pensa-t-il, se rappelant soudain pourquoi il revenait ainsi +à toute vitesse, «je vais voir dans quelques heures le chef de la +Sûreté. Tout... je lui dirai tout. Puisque ce misérable Omiroff m'a +refusé la satisfaction d'un duel, je le livrerai à la justice comme +le malfaiteur qu'il est...» + +Était-ce aussi simple?... La secousse d'un revirement fit osciller sa +résolution: + +«Mais alors?... Il faudra reconnaître que l'enfant est à lui... qu'il +avait le droit de me l'enlever... Cet enfant que ma Francine a sauvé, +que j'ai fait mien... Mon petit François... Petit François!...» + +--«A quelle adresse faut-il vous conduire, monsieur?» demanda le +chauffeur. + +Raymond hésita une seconde. A dix heures seulement, il avait +rendez-vous avec le chef de la Sûreté. Il n'en était guère plus +de six et demie. L'intention de tout à l'heure, en quittant +Claire-Source, persistait au fond de lui: se rendre avant tout +chez Flaviana. Comme ce serait doux d'apporter son cÅ“ur brûlant, +tourmenté, à cette amie délicieuse!... Il crut la voir, l'entendre... +Noble créature... En ce moment, elle s'apprêtait à partir pour le +National-Lyrique. Paradoxe... une telle femme, étoile de la danse... +Et cependant, non. Son art, la poésie qu'elle y mettait, c'était +encore si bien elle! + +«Je ne puis pas lui dire toute la vérité. Même si j'étais déterminé +à la mettre au courant, le temps me manquerait. Que sait-elle? Si +peu de chose, puisqu'elle me croit le père de François. Elle adore +cet enfant... Ce serait mal à moi de lui apporter brièvement, +brutalement, à l'heure où elle doit monter en scène, la nouvelle de +sa disparition... Quel chagrin elle en éprouvera!...» + +Ces réflexions, rapides, s'ébauchèrent dans la pensée tumultueuse +de Delchaume, tandis que le chauffeur attendait son ordre. Le jeune +docteur prononça presque tout haut: + +--«D'ailleurs, j'ai mieux à faire...» + +Puis, devant la mine interloquée de son conducteur, que lui révélait +la lumière d'un bec de gaz, il jeta sa propre adresse: + +--«Rue du Général-Foy.» + +Rentré chez lui, Delchaume, après un coup d'Å“il sur la liste des +clients venus à sa consultation, et qu'avait reçus son remplaçant, +refusa de dîner, s'enferma dans son cabinet de travail. + +C'était l'ancien cabinet de Francine. + +En ce ménage de deux docteurs, avant que la mort ne l'eût brisé, +la jeune femme gardait, pour la réception de sa clientèle--surtout +féminine,--la pièce la plus élégante, la mieux exposée. Au lendemain +de son veuvage, le mari au désespoir--amant plus que mari, et en +deuil d'un bonheur si court!--ne voulut pas dépayser sa douleur, +ses souvenirs. Il garda l'appartement de la rue du Général-Foy,--le +cher appartement installé avec tant de soins, tant de goût, témoin +de tant de joie, de tant d'espoirs! Et il prit, comme sanctuaire +de son labeur, le cabinet de Francine, où il sentait flotter +plus constamment, plus près de lui, l'âme vaillante et tendre de +l'adorable compagne perdue. + +Ce soir, lorsqu'il y rentra, il plaça sur son bureau, dans la clarté +de la lampe électrique, le livre qu'il rapportait de Claire-Source. +Avant de le rouvrir, pour y trouver la suite des confidences +tragiques, interrompues par la tombée de la nuit, il contempla encore +l'extérieur de l'humble volume. Sur la couverture, à teinte jadis +vive, aujourd'hui fanée, aux dorures éteintes, il relut le titre: + +LA GUIRLANDE DES MARGUERITES + +Il lui sembla entendre la pauvre voix mourante balbutier ces mots +étranges: + +«Mon secret... dans la guirlande des marguerites, à Claire-Source.» + +Qui donc ne s'y serait trompé comme lui? Dire qu'il avait fouillé la +corbeille des fleurs vivantes, alors que ces tristes fleurs mortes se +fermaient sur le frémissant mystère, parmi les autres livres, dans la +petite bibliothèque, au fond de l'ancienne chambre de jeune fille, où +flottait un si nostalgique parfum!... + +La reliure soulevée montrait, collé à la feuille de garde, un +bulletin à vignette, mentionnant le prix d'excellence accordé à +l'élève Francine. Ensuite commençaient les biographies, illustrées +par les traditionnels portraits, des Marguerites,--reines, princesses +ou artistes,--célèbres dans l'histoire. Mais des feuillets avaient +été coupés et remplacés par une sorte de cahier d'une épaisseur +équivalente,--le manuscrit. + +Raymond passa rapidement sur ce qu'il avait lu,--dévoré +plutôt,--deviné presque, sous la nuit envahissante qui lui disputait +les mots. Le récit s'arrêtait d'ailleurs peu après le passage où +il avait dû fermer le livre, et à la suite duquel il avait bondi +hors de l'auto, pour être seul, pour tomber à genoux, pour exhaler +son transport dans la solitude. La fin de ce récit narrait, en +quelques mots, une coïncidence qui détermina, facilita, la résolution +prise par Francine de faire elle-même élever l'enfant. Une pauvre +brave femme du village de Champagne,--pays de Claire-Source,--la +garde-barrière, venait de perdre un bébé de quelques jours, qu'elle +commençait d'allaiter. Lui mettre au sein le petit nouveau venu, +c'était doublement une bonne action. On la sauvait, et l'on assurait +à l'enfant une tendresse exclusive, maternelle. Francine mentionnait +la circonstance et ajoutait: + + +_La nourrice s'appelle Mme Favier. Elle est femme du garde-barrière, +à la halte de Champagne. Je vais faire un testament en sa faveur, du +peu que je possède, et que j'augmenterai en exerçant la médecine, à +la condition qu'elle continue à servir de mère à l'enfant, au cas où +je viendrais à mourir. Je connais assez cette excellente créature +pour souhaiter cela au petit abandonné, s'il me perd._ + +_Je me rends bien compte que, par une telle mesure, je confirmerai le +soupçon qui, déjà , doit naître autour de moi, que je suis la mère. +Qu'importe!_ + +_J'ai dit à tous que j'avais trouvé ce pauvre ange sur le chemin, +contre notre grille, et je l'ai fait inscrire à la mairie de +Champagne sous le nom de Serge. Comme il lui fallait un nom de +famille, j'ai cherché sur le calendrier, où, juste à côté de Serge, +on voit saint Bruno. Mon filleul sera donc Serge Bruno._ + +_Je l'ai tenu sur les fonts baptismaux avec l'honnête Favier, son +parrain. Par délicatesse, le brave homme m'a dit:_ + +_--«Puisqu'il vous appellera «marraine», docteur Francine, je ne lui +permettrai pas de m'appeler «parrain». Ça serait trop familier avec +vous, pas convenable. Il trouvera bien lui-même...»_ + +_Sur quoi, sa femme l'interrompit en souriant:_ + +_--«Bah! c'est pas demain qu'il va parler, ce pauvre petit cÅ“ur.»_ + +_Me voilà donc en possession d'un enfant, dont j'accepte la charge, +et dont on m'attribuera plus tard,--sinon tout de suite,--la +maternité. Je ne m'en trouble pas autrement. J'en éprouve une +espèce de joie, peut-être même un peu de fierté. Nul n'a le droit +de me demander compte de mes actes. Ma bonne tante Stéphanie, elle, +sait à quoi s'en tenir. Elle m'a vue dans ma chambre la veille +et le lendemain de l'aventure,--de cette aventure qui a duré une +trentaine d'heures.--Tout ignorante de la vie qu'elle soit, et +bien qu'ayant coiffé sainte Catherine depuis longtemps, elle sait +qu'on ne recueille pas les bébés dans les choux, et que je ne +puis avoir mis celui-là au monde. Sa certitude me suffit. Quant à +mon futur époux,--si jamais je me marie, ce dont je n'ai aucune +hâte..._ + + * * * * * + +Les yeux de Raymond se voilèrent. Il repassa les dates... fit un +bref calcul... Quatre ans!... Il y avait de cela quatre ans,--moins +un mois, puisqu'on était en octobre. Non, elle ne le connaissait +pas encore. Mais lui... Il l'avait déjà vue. Déjà il rêvait d'elle. +Doucement... sans espoir défini, sans résolution prise. Il l'avait +rencontrée à des cours, dans les hôpitaux, parmi la suite attentive +de quelque maître fameux. De quelle séduction grave, profonde, elle +lui avait ravi le cÅ“ur! Il ne s'en douta pas tout d'abord. Quatre +ans... C'est l'année suivante qu'ils se connurent davantage, et que +naquit leur grand amour. + +Le jeune homme reprit sa lecture. + + +_Quant à mon futur époux_, écrivait alors Francine, _du moment que je +serai sa femme, c'est qu'il aura foi en moi, c'est que nous aurons +réciproquement éprouvé notre loyauté. Que je lui révèle l'histoire de +Serge, ou qu'il la découvre lorsque je ne serai plus, par ce document +que j'établis aujourd'hui, il me croira. J'agirai avec lui suivant ma +conscience, et suivant les événements._ + +_Avant que j'aie à m'expliquer auprès d'un mari, Serge aura peut-être +retrouvé sa mère. Un remords peut venir au criminel. Il sait où me +trouver. Peut-être fera-t-il rechercher son fils. Peut-être un de +ces hasards qui rendent l'existence plus romanesque que le plus +romanesque feuilleton, me mettra-t-il sur la trace de sa victime, de +cette jeune créature que j'ai vue tant souffrir, et qui souffrira +plus encore si elle vit... si elle sait..._ + +_Je crois avoir tout enregistré ici,--tout, jusqu'au moindre détail. +Ces feuillets sont le seul patrimoine de mon pauvre petit Serge. +Réussiront-ils à lui restituer un nom, une famille, une mère?... +C'est le secret de l'avenir et du destin._ + +_«Si jamais tu les lis, petit Serge, et que je ne sois plus là , pense +tendrement à celle qui t'a pris dans ses bras, au milieu de la +campagne désolée, par la dure nuit de novembre,--ta première nuit +en ce monde,--et qui a juré de t'aimer, de réparer pour toi, en la +faible mesure de sa tendresse, la fatalité de ta naissance._ + + +Delchaume eut un sanglot en achevant cette page.--«O Serge...» +murmura-t-il... «Je le lui rendrai, à mon petit François, ce nom qui +est si bien le sien, ce nom que sa mère a balbutié, que mon admirable +Francine lui a donné. C'est ma jalousie qui souffrait de ce nom. Je +me figurais...» + +Il frissonna, se frappa la poitrine. Pourtant, il n'avait à s'accuser +que de sa propre torture. Pas un sentiment vil ne souilla en lui la +mémoire de Francine, même quand il subissait la douleur de croire +qu'un autre l'avait rendue mère. + +Le manuscrit de la morte ne se terminait pas avec cette sorte d'acte +de naissance, rédigé sur-le-champ, dans la netteté, la vivacité du +souvenir. Des notes suivaient, rapides, décousues, jetées au fur et à +mesure des puériles péripéties qui marquent la première croissance. +Une sorte de très bref journal, tenu par scrupule vis-à -vis de +l'inconnu qui pourrait un jour se targuer d'un droit à savoir: la +mère de l'enfant... le mari de Francine... l'enfant lui-même... + +Avant d'en prendre connaissance, Delchaume se reporta aux premières +lignes, à cette espèce d'épigraphe où figurait son nom, et que sa +femme ajouta peu de jours après leur mariage. La date l'indiquait. + +Maintenant il en comprendrait sans doute la portée. + + +_Raymond adoré, ce livre contient mon secret. S'il tombe entre tes +mains de mon vivant, ou après ma mort, sans que j'aie pu t'en parler, +ne me blâme pas._ + +_Je suis ta femme, ta femme si heureuse!... Une telle douceur +m'alanguit l'âme, que je n'ai pas la force, en ce moment, +d'interroger ma conscience, de me demander si mon devoir est de te +faire cette révélation ou d'attendre encore._ + +_Ah! laisse... Je veux goûter pleinement la sérénité divine de ces +jours, qui seront tout mon paradis. Il me semble que l'ombre du drame +traversé, cette ombre qui, par instant, repasse sur mon chemin et +me fait frissonner, glacerait l'insouciance de notre joie. N'ayant +rien commis de mal, j'ai tout le temps de t'appeler au partage d'une +responsabilité, peut-être d'un péril. J'entends encore une voix +cruelle qui me dit:--«Si vous aimez quelqu'un au monde, ne lui parlez +jamais de ce que vous avez vu ici.»_ + +_Raymond tant aimé, quand cette voix retentit dans mon souvenir, et +que je pense à toi, je deviens lâche._ + +_Hélas!... je l'entends gronder autour de moi, l'affreuse menace. +Quelque chose plane sur ma tête... Un Å“il méchant me suit... +Je désarmerai peut-être cette puissance invisible en me cachant +encore de toi. Il m'en coûte. Mais si, dans ta téméraire fierté +masculine, tu allais braver le mystère, montrer que tu sais, me +suggérer une autre attitude... Qu'en résulterait-il pour toi?... Et +n'exposerions-nous pas un petit être sans défense?_ + +_Ah! pardon, mon Raymond, pardon... Laisse-moi épuiser ma part de +bonheur. Je ne sais pourquoi... J'ai peur d'en laisser échapper +une parcelle. Un pressentiment m'avertit que je n'en jouirai pas +longtemps!..._ + + +Un pressentiment!... C'était autre chose encore. C'était pire. +Les dernières pages du manuscrit expliquèrent mieux au jeune veuf +pourquoi Francine ne rompit point le silence. Dans quelle angoisse +la chère créature de bonté, de douceur, qu'il adorait avec tant +de passion, vécut les derniers jours de sa courte vie! Près de +lui, alors même qu'il l'entourait de ses bras, le cauchemar la +poursuivait. Et elle avait le courage de se taire!... Elle pouvait +lui dissimuler tant d'horrible effroi! Elle pouvait lui sourire avec +tant de calme! Héroïque petite martyre!... + +Le malheureux rencontra des notes telles que celles-ci: + + +15 novembre.--_Ai-je rêvé?... Mon sang se glace, lorsque j'essaie +de ressusciter cette rapide impression d'hier soir. Et pourtant je +doute... Non, ceci ne m'est pas arrivé. Une préoccupation trop vive, +la surexcitation d'un spectacle émotionnant, où je trouvais des +analogies avec la naissance de Serge, m'ont troublée, hallucinée..._ + +_Du moins, je vais consigner ici ce que j'ai cru entendre._ + +_Nous sortions des fauteuils d'orchestre, Raymond et moi, et nous +nous trouvions dans le couloir du rez-de-chaussée, au Vaudeville. +Mon mari se sépara de moi un instant pour prendre notre vestiaire. +Afin de ne pas être trop bousculée par la foule, qui s'écoulait, je +me rangeai contre la paroi, du côté du théâtre. La porte d'une loge, +restée entr'ouverte, céda un peu derrière moi. Je m'y enfonçai à +demi. Tout à coup, un chuchotement rapide, mais très distinct, entra +nettement dans mon oreille:_ + +_--«Il faudra choisir entre votre mari et votre filleul. C'était +trop de garder l'enfant. Du moins, vous deviez rester seule avec le +secret.»_ + +_Si je ne me retournai pas tout de suite, c'est que le sens des +paroles ne pénétra pas instantanément jusqu'à mon cerveau. Il +me fallut tout entendre pour que mon saisissement devînt de la +compréhension. Quand je cherchai du regard autour de moi, il était +trop tard. Aucune des personnes entre lesquelles j'étais pressée +du côté du couloir ne pouvait avoir prononcé de telles phrases. +L'intérieur de la loge, vers lequel je me penchai, me sembla vide. +Cependant quelqu'un pouvait encore y être caché, dans le noir. Car +l'orchestre, au delà , venait de s'éteindre._ + +_Mon cÅ“ur se mit à battre affreusement. Cette voix, avec ses +inflexions, son accent, restait en moi. Elle s'élevait, grossissait, +réveillait d'étranges échos. Et soudain, je la reconnus!... C'était +la voix de la religieuse... de cette religieuse que je soupçonnai +d'être un homme déguisé, et qui me tint si rudement les bras dans la +voiture, durant la nuit du mystère._ + +20 novembre.--_Qu'a-t-on voulu dire?... Que, mariée, je ne suis plus +maîtresse du secret, que je le livrerai à l'autre moi-même... celui à +qui je voudrai dire tout?..._ + +_Comment l'a-t-on su? C'est vrai... Oui, je me proposais de tout +apprendre à Raymond. N'était-ce pas mon devoir? Mais quel est-il, mon +devoir?... Je ne sais plus maintenant. J'ai peur. La voix de cette +sinistre religieuse... Cette voix qui se faisait molle, étouffée, +dans la voiture... et qui est entrée ainsi en moi, l'autre soir, avec +un son faux et ouaté... Ce fut comme un souffle... terrifiant!..._ + +22 novembre.--_«Choisir... entre mon mari et mon filleul...» +Qu'est-ce que cela peut signifier?..._ + +23 novembre.--_ILS m'ont épiée, suivie?... Je suis liée à ces +malfaiteurs!... Je me croyais oubliée d'eux, avec l'enfant. Quelle +folie!... Ces gens qui ont eu la résolution, l'audace, l'habileté, de +faire ce qu'ils ont fait... qui ont tout préparé, prévu,--sans une +erreur,--naturellement ils devaient veiller sur leur Å“uvre, ne point +la laisser au hasard, entre les mains d'une jeune fille._ + +_Quels intérêts puissants doivent être en jeu!..._ + +_Ai-je commis un crime en épousant Raymond sans le prévenir? Puissé-je +l'expier seule, et qu'il n'en souffre pas, mon Dieu!..._ + +8 décembre.--_Une lettre anonyme, à présent, et qui m'est parvenue de +quelle façon!_ + +_Je prenais le train pour aller voir Serge, à +Saint-Rémy-lès-Chevreuse... Seule dans mon compartiment, déjà en +route, je dépliai un journal pour lire... Un papier tomba de ce +journal..._ + +_C'est affolant!_ + +_Je l'avais emporté de la maison... pris à Raymond, tout ouvert, et +replié par moi-même, ce journal. Mais, un instant, je le laissai sur +la banquette du fiacre, lorsque je m'arrêtai pour acheter des jouets +à Serge, en allant à la gare. Est-ce là qu'on a glissé le papier?_ + +_La voici, cette lettre anonyme._ + + +Ici, intercalé dans le manuscrit de Francine, un carré de papier +écolier, sur lequel, en lettres d'imprimerie, se lisait: + + +_«L'avertissement du Vaudeville ne vous a pas suffi._ + +_«Précisons._ + +_«Voici trois ans qu'on patiente, qu'on vous épargne, vous et +l'enfant, malgré votre imprudence, le manque audacieux à votre parole +donnée. Car vous aviez juré de confier le marmot à l'Assistance. +Maintenant vous avez mis un amoureux dans l'affaire. Ça dépasse les +bornes._ + +_«Choisissez donc: ou vous quitterez la France avec votre cher +époux, sans plus vous soucier du petit; ou l'on trouvera un moyen +de vous soustraire le moutard,--de le soustraire peut-être un peu +radicalement, faites-y attention!_ + +_«Deux conseils, en attendant mieux: Si vous n'avez rien dit à +votre mari, persistez dans ce silence. Cela vaudra mieux pour sa +santé. Puis cessez de vous occuper de l'enfant. N'allez plus chez sa +nourrice. Vous risqueriez gros à négliger le présent avis.»_ + +_Et c'était signé, dans les mêmes caractères impersonnels:_ + +_«Le chauffeur de l'auto qui vous a promenée dans la forêt de +Carnelle.»_ + + +Aucun commentaire immédiat de Francine Delchaume ne suivait ces +lignes. Elle resta jusqu'au vingt-cinq décembre sans rien ajouter. + +Puis une nouvelle note: + + +Jour de Noël.--_Nous voici à Claire-Source, Raymond et moi. Notre +première fête de Noël!... L'hiver est brillant de neige et de soleil +rose, dans cette admirable campagne._ + +_Hélas!..._ + +_Tout à l'heure, tandis que nous marchions par le chemin, serrés l'un +contre l'autre, le bien-aimé m'a dit:_ + +_--«Tu as froid?_ + +_--Non, mon amour._ + +_--Tu viens de frissonner... de trembler..._ + +_--Peut-être un coup de vent plus vif...»_ + +_Le vent... je ne le sentais guère avec ce cher bras autour de moi. +Mais je venais de reconnaître la grille, le mur bas, devant lesquels, +une nuit de novembre, j'ai promis à Serge, en sanglotant de pitié, +de sollicitude, que je serais une mère pour lui._ + +_«L'innocent!... Je lui ai voué une tendresse presque maternelle. +C'est un adorable petit être. Et je me serais attachée à lui, même +eût-il été moins attendrissant, moins captivant. Je mourrais plutôt +que de trahir son petit cÅ“ur tendre, confiant, qui m'aime. Et je +mourrais aussi plutôt que d'exposer Raymond à quelque péril._ + +_Mais, s'agit-il seulement de ma mort?... Ah! si je ne craignais que +pour moi, comme je serais forte!..._ + +1er janvier.--_Encore à Claire-Source. Douce journée d'oubli, +d'amour..._ + +_Verrai-je ici, dans cette chère maisonnette, avec mon Raymond, un +autre 1er janvier?..._ + + +Des notes moins significatives suivaient. + +Francine continuait à rendre visite, de temps à autre, régulièrement, +à son filleul, comme si nulle menace n'eut tendu à l'en empêcher. +Le petit garçon était toujours avec ses parents nourriciers, le +brave couple Favier, transplanté à Saint-Rémy-lès-Chevreuse, là où +Delchaume le découvrirait plus tard. Le docteur Francine Delchaume, +avec sa clientèle, avec la nécessité de se cacher de son mari, +n'accomplissait pas très souvent le voyage,--guère plus de deux fois +par mois. Au retour, elle enregistrait toujours quelque détail, sur +sa visite, sur la santé de l'enfant. + +_Je recommande aux Favier la plus grande vigilance, écrivait-elle. Je +tremble qu'on n'essaie d'enlever le petit trésor._ + +Et Raymond se souvint de la prudente méfiance montrée par la +nourrice, lorsqu'il était allé chez elle, après la mort de sa femme. +Rien qui décelât la présence d'un bébé. Et quelle circonspection dans +les paroles! Et le truc de son homme qui dormait, qu'on ne devait pas +réveiller. Brave créature! + +Les notes que Francine jetait sur le papier, elle les apportait à +Claire-Source, pour les joindre aux autres dans la GUIRLANDE DES +MARGUERITES, lorsque les deux époux venaient se reposer dans leur +retraite campagnarde. + +Rien d'anormal ou d'inquiétant ne marqua les deux premiers mois +de l'année. La vaillante jeune femme ne s'appesantissait pas sur +ses craintes. Mais un mot, parfois, témoignait des transes dont +s'empoisonnait le bonheur que Raymond croyait lui assurer si radieux. + + +14 mars.--_Comment écrire cela? Est-ce du souvenir? de l'observation +inconsciente? Ou la divination de ma terreur? Quel frisson!..._ + +_Aujourd'hui, sur la route, en sortant de la gare, à Saint-Rémy... une +auto. Deux hommes... L'un, penché dans le capot ouvert, arrangeait, +réparait quelque chose. A peine l'ai-je vu. L'autre... Ah! ma plume +se refuse... On n'exprime pas cela..._ + +_L'autre, je l'aperçus de dos. Il demandait un renseignement,--son +chemin sans doute,--à une paysanne debout sur le seuil d'une masure. +Je l'aperçus de dos... et, dans un coup de foudre_... je sus que +c'était lui!... _Lui, le père, le père de Serge. L'homme au visage +couvert d'un masque, qui était venu dans la chambre de l'accouchée. +Je sus que c'était lui! Mais pourquoi? Cette taille haute, massive +dans le lourd vêtement d'automobile, le port de tête... le geste +peut-être... Comment, comment ai-je été sur-le-champ certaine?..._ + +_Je crus tomber... Un froid mortel me paralysa. Mes jambes ne me +portaient plus._ + +_Cet homme... dans ce village... à deux cents mètres de la maison où +je fais élever son fils!..._ + +_Est-il possible d'endurer une pareille émotion, et de n'en rien +faire paraître?... de marcher quand même, en contraignant ses jambes +flageolantes?... d'être une passante qui s'en va, le regard distrait, +sur la route?..._ + +_Car j'accomplis cet effort... J'y parvins. Je continuai d'avancer. +Quelle minute!... Je sentais sur moi, dans mon dos, les yeux de +l'homme. Maintenant, j'étais plus sûre encore. J'avais entendu sa +voix, répondant à la paysanne. A la voix, je reconnaîtrais n'importe +qui, après des années..._ + +_Lui... me voyait-il? me reconnaissait-il? Comment en douter? Une +Parisienne, relativement élégante, sur ce chemin, dans ce village, à +une époque de l'année où les Parisiennes se montrent rarement à la +campagne. Même de façon inconsciente, machinale, il dut jeter un +coup d'Å“il... Et alors... Ah! si j'avais pensé à lui, tout de suite, +comment n'eût-il pas pensé à moi? Peut-être seulement s'était-il +posté là pour m'épier._ + +_Une angoisse d'autant plus intolérable qu'elle ne se précisait pas +en une crainte définie, me transformait en un pauvre automate, près +de se disloquer, de s'effondrer à terre. J'appréhendais à la fois le +coup matériel, immédiat, qui me briserait la nuque, et la douleur de +ne plus retrouver l'enfant. Un instinct me détourna du sentier qui +conduisait chez la nourrice. J'en pris un autre, dans une direction +opposée. Celui-là grimpait la colline. Mon cÅ“ur palpitant crut s'y +briser. Car je montais vite, comme on s'enfuit. Je rencontrai le +mur d'un parc,--un parc immense, dont je ne côtoyai qu'une partie. +Des bois parurent. Je m'y enfonçai. Je respirai. Nul ne m'avait +poursuivie. La solitude me rassura, me calma._ + +_J'attendis assez longtemps. Puis je redescendis au village. D'abord +lentement, pour prolonger le délai nécessaire, puis d'un pas plus +accéléré. A la fin, je courais, haletante. Je me précipitai chez la +nourrice._ + +_Rien n'était changé. Le cher petit Serge m'accueillit par des cris de +joie et des caresses. Les Favier n'avaient vu personne._ + +28 mars.--_Suis-je à bout de forces? Je ne puis plus endurer cette +anxiété vague, cette peur qui n'a pas de forme, qui n'a pas de nom. +Puis ma conscience se trouble. Je ne vois plus assez distinctement +mon devoir._ + +_Comme le clair et ferme jugement de Raymond me serait nécessaire! +Quel soulagement de déposer dans ses mains viriles, sur son âme si +résolue, la moitié de mon lourd fardeau! Ah! vingt fois par jour, +les mots me viennent aux lèvres: «Un souci me torture. Apprends-le. +Aide-moi.» Mais aussitôt, je le croirais exposé aux représailles de +ces puissances mauvaises que je sens aux aguets._ + +_Puis, malgré toute sa bonté, il n'a pas le cÅ“ur tendre d'une femme. +Il n'a pas, comme moi, vu naître Serge dans l'abandon et le malheur. +Il ne l'a pas vu grandir, il ne l'a pas aimé trois ans... Il ne +comprendra pas... S'il exigeait que je rejetasse l'enfant hors de +notre vie, que je ne le visse plus... J'en perdrais le sourire et +le sommeil... Mon petit Serge!... Petit fantôme qui me hanterait +toujours, avec le cri «marraine!» de sa voix câline, avec le reproche +de ses beaux yeux._ + +_Attendons encore._ + +_Si l'ennemi constate que mon mariage n'a rien changé, que le secret +demeure intact, il désarmera peut-être._ + +8 avril.--Claire-Source. + +_Il y a deux jours, je revenais de Saint-Rémy, assez tard, comme la +nuit tombait. Lorsque je remontai de la station souterraine et sortis +sur le trottoir de la rue Gay-Lussac, à l'angle du carrefour Médicis, +je fus éblouie par la splendeur du ciel au-dessus du Luxembourg. +Une féerie, un incendie, contre lequel se dessinait le noir fusain +des arbres, à qui l'aigre printemps n'a pas encore donné beaucoup de +feuilles._ + +_Je traversai la place, les yeux vers les nuages éblouissants, +indescriptibles, crevés par de longues déchirures d'un bleu vif. +Je ne voyais rien d'autre, et faillis me faire écraser. Puis, je +m'en allai lentement le long de la grille du jardin, fermé, obscur, +désert, sur lequel pleuvait tant d'or, tant de rose, toute la +farouche magnificence du jour mourant._ + +_Inexplicable nostalgie..._ + +_En face, les globes électriques, aux terrasses combles des cafés, +allumaient des clartés vertes, des phosphorescences, que l'atmosphère +empourprée rendait falotes, blafardes. L'incertitude de la vie me +poignait le cÅ“ur._ + +_A ce moment, quelqu'un, tout à coup, me parla, un homme, à mon côté. +Il me dit rudement:_ + +_--«Pourquoi n'avez-vous pas déjà quitté la France, ou, du moins, +Paris? Vous cherchez donc le malheur?»_ + +_Je me tournai, effarée. Mes yeux, troublés de lueurs dansantes, +distinguèrent mal, dans l'endroit sombre, un visage maigre, barbu, +sur lequel descendait le bord rabattu d'un chapeau mou. L'être +semblait vulgaire et louche. Il reprit:_ + +_--«Le monde est assez grand. Vaudrait mieux aller faire fortune +ailleurs que de rester dans le grabuge ici. On vous a dit de craindre +pour votre mari ou l'enfant. Ça ne vous touche pas? Craignez donc +pour vous-même.»_ + +_Je voulais parler, interroger. Une force me retenait: le sentiment +de l'inutilité de tout. Et aussi l'écÅ“urement. Répugnant +personnage... un larbin ou un espion. Je n'en tirerais que des +menaces. Pourtant une impulsion délia mes lèvres. Il venait de nommer +mon mari... De Raymond surtout l'on prenait ombrage. S'il m'était +possible de les persuader... Alors, soudain, je déclarai à cet homme, +dont j'ignorais tout, dont la voix même, cette fois, n'éveillait pas +mon souvenir:_ + +_--«Mon mari! mais il ne sait rien... Il ne saura jamais rien, si on +l'exige._ + +_--Tant mieux pour lui!» ricana mon interlocuteur. Et il ajouta, +ignoblement: «Mais on en a assez!... D'une manière ou de l'autre, +faut que ça finisse!...»_ + +_Ayant jeté ces mots avec une brutalité insolente, l'homme s'éloigna._ + +_L'impression odieuse me laissa pleine de dégoût, de révolte indignée. +La grossièreté du mandataire comprima en moi toute velléité de +m'élancer après lui, pour le retenir, le questionner, le braver ou le +supplier. Avec un autre, je ne sais ce que m'eût suggéré l'émotion +dont je frémissais. Pour celui-là , je regrettai même ensuite d'avoir +trahi devant lui ma pire inquiétude. Cet être nocturne et larveux, +bien que je l'eusse à peine vu, me sembla si vil, qu'il ne m +effraya même pas. Jamais je n'ai eu moins peur que depuis qu'il osa +m'aborder. Ma fierté souffre en songeant à l'espèce de protestation, +de concession, d'engagement, qui m'a échappé... J'ai mis en cause +mon mari, mon cher et noble Raymond, auprès de ce misérable..._ + +_Ah! descendre à des contacts de valets, d'escarpes..._ + +_Non, non. Je m'expliquerai. Il faut que je m'explique. Pourquoi ai-je +fui follement, sur la route du village, quand j'ai reconnu le maître +de cette fatale aventure? Celui-là , du moins, si criminel qu'il +puisse être, doit savoir parler à une femme sans qu'elle ressente +comme une diminution, une salissure. A celui-là , je m'adresserai. Je +le rencontrerai bien de nouveau. Ce n'est pas pour une fois ni par +hasard qu'il est allé dans la vallée de Chevreuse. Que je le trouve +seulement sur mon chemin. J'irai droit à lui. Il est le père... Il +ne peut vouloir du mal à son enfant. S'il est sûr qu'on ne songe pas +à pénétrer, à exploiter son secret, à redresser ses torts, il ne +s'opposera pas à ce que ma tendresse enveloppe son pauvre petit... Et +il sera sûr... Je trouverai des mots pour le convaincre._ + +_Mon Dieu! Puissé-je le rencontrer bientôt!..._ + +_J'ai hâte de retourner à Saint-Rémy._ + + * * * * * + +Le manuscrit de Francine s'arrêtait là . + +Raymond, haletant de cette lecture, mais toute son énergie contractée +pour rester lucide et résolu, retourna la page pour regarder encore +la date. «8 avril.» Le dernier jour où ils vinrent à Claire-Source! + +Francine, lorsqu'elle eut tracé cette ultime confidence, replaça dans +sa petite bibliothèque de jeune fille le volume qu'elle ne devait +plus toucher. + +Huit avril... Claire-Source... Elle avait cueilli les premières +violettes. Comme ils avaient encore été heureux ce jour-là !... + +Deux semaines plus tard, un soir où, plein d'inquiétude, il +l'attendait, trouvant qu'elle tardait beaucoup, dans leur cher nid +parisien, rue du Général-Foy, où leurs deux couverts brillaient sous +la lampe, elle était revenue... pour mourir. + +Ah! Dieu... lorsqu'il se pencha sur la rampe de l'escalier... + +Toujours, il verrait cela... La lumière gaie, les stucs brillants, +la moquette claire avec ses baguettes de cuivre... Et, dans le décor +paisible, cette jeune forme si chère, lugubrement pliée sur la +rampe... arrêtée, ne pouvant plus... + +Le cÅ“ur du jeune homme crevait... C'était cela, la mort. Cette forme +brisée, dans l'escalier lumineux, muet. Un attendrissement plus +atroce que devant la bouche entr'ouverte par le dernier souffle, +devant la tête pâle aux cheveux sombres, sur la blancheur de +l'oreiller. + +Oh! quand il sortit sur le palier pour la revoir plus tôt... + +Cette forme traînante sur les marches... Cette forme fléchissante +contre la rampe de l'escalier!... + + + + +III + +AU FOND DU LABYRINTHE + + +Rue Saint-Florentin, devant un ancien hôtel de fermier général, +modernisé, et, pour le moment, tout brillant de lumières, tout +vibrant de rumeurs, une file de voitures s'accroît à chaque minute. +Minuit s'approche. La soirée va finir. Chauffeurs et cochers viennent +chercher leurs maîtres. Et les fiacres maraudeurs s'arrêtent pour +enlever le client qui n'a pas son équipage. + +C'est le soir de musique du professeur Perrelot, le chirurgien +célèbre. Un de ces concerts exquis où l'on rencontre l'élite +mondaine, scientifique, académique et artistique, de Paris. + +L'illustre vieillard n'oublie les laideurs des chairs qu'il taille +et ses incroyables fatigues, que dans le paradis des sons, parmi +les rêves d'un Wagner ou d'un Beethoven, sur ce domaine exploré par +quelques esprits de flamme, amorce d'un pont qui, de la terre, serait +jeté vers l'infini prodigieux. + +Le professeur Perrelot, passionné de musique, organise avec amour +ses séances de quinzaine. Il combine les programmes, choisit les +interprètes, se réjouit comme un enfant de certaines exécutions +musicales dont il a eu l'idée, qu'on n'entendra que chez lui. + +Et, plus d'une fois, il est le seul de la fête qui n'en puisse +goûter le raffiné plaisir. Une opération urgente le retient, une +consultation sous quelque baldaquin à couronne fermée l'appelle hors +de France, à moins que ce ne soit une mansarde où l'on souffre qui le +garde,--et cela arrive plus souvent qu'il ne le dit. + +En ce cas, Mme Perrelot, sous ses beaux cheveux blancs, et sa +fille, la jeune comtesse de Gromaille, une brune à voix de +contralto magnifique, font les honneurs. Et l'on tâche de ne pas +trop s'apercevoir que manque le principal attrait, la présence +électrisante sans laquelle il semble que les musiciens eux-mêmes ont +moins de talent, la silhouette mince et vive, le masque pétillant +d'esprit, la parole animée, enthousiaste, du maître de la maison. + +Ce soir, il était là . + +Chose extraordinaire, il avait savouré depuis le commencement le +régal harmonieux, qui touchait à sa fin. On ne l'avait dérangé que +pour un seul coup de téléphone. Mais, sur le nom du correspondant, +il voulut recevoir la communication lui-même. Et, depuis ce coup de +téléphone, il demeurait soucieux. + +Maintenant, sa fille, debout sur la petite scène, en avant des +musiciens qui devaient l'accompagner, se préparait à chanter,--ou +plutôt à gémir,--la déchirante lamentation de l'Orphée de Glück: + + «J'ai perdu mon Eurydice...» + +Un domestique, à pas glissants, se faufila entre les habits noirs, +autour des rangs de chaises, où rayonnaient les coiffures charmantes, +les épaules nues, les toilettes et les joyaux des femmes. Il parvint +jusqu'à son maître,--qui se tenait toujours à proximité d'une +porte,--lui dit quelques mots, tout bas. Perrelot se leva, et, +souple, sans un geste, sans s'excuser, passa devant quelques groupes, +en traversa d'autres, sortit. + +Nul ne broncha. On n'eut pas l'air de le voir. On s'écarta sans lui +adresser la parole. C'était la consigne. + +Dans la galerie d'entrée, le chirurgien demanda au valet: + +--«Où l'avez-vous fait entrer? + +--Au premier, dans le petit cabinet de Monsieur.» + +Le professeur souleva une portière, rencontra l'escalier, monta. + +Il possédait, au rez-de-chaussée, un grand cabinet d'apparat, qu'on +ouvrait les soirs de réception. Les invités y pouvaient admirer +une précieuse vitrine où il conservait près de lui, mêlées à son +travail, les pièces rarissimes de sa collection de porcelaines de +Chine, qui était célèbre. Mais il y avait, à l'étage au-dessus, tout +à côté de sa chambre à coucher, un autre cabinet, plus retiré, plus +austère. C'est ce que le domestique avait appelé le «petit cabinet de +Monsieur». + +Il y pénétra les deux mains tendues. + +--«Mon cher enfant, qu'y a-t-il? Votre voix, dans le téléphone, m'a +presque effrayé, tout à l'heure.» + +Puis, ayant mieux regardé son visiteur, il ajouta: + +--«Mon pauvre Delchaume! c'est donc grave? + +--Très grave,» répondit le jeune homme. + +Sans détourner les yeux pleins de souci qu'il venait de plonger si +ardemment dans ceux de son maître, il se laissa tomber sur le siège +que celui-ci lui désignait. Alors seulement, mais d'un ton qui +marquait l'effort pour attacher quelque importance au détail dont il +s'avisait, Raymond observa: + +--«C'est votre soirée de musique?... Je ne songeais pas...» + +Le vieillard, d'un geste, arrêta ses excuses. Il s'agissait bien de +musique!... Glück lui-même, et le frémissant contralto de sa fille, +dont s'exaltaient, en bas, tant de cÅ“urs, ne suffiraient plus à le +distraire de son inquiétude. Le visage maigre, si pâle, les yeux +brûlants et creusés, qu'il avait devant lui, fascinaient sa pitié, +son amitié presque paternelle. + +--«Eh bien, mon ami, qu'est-ce qui vous arrive? Moi qui vous +croyais... je ne dis pas consolé... mais absorbé par vos travaux, +enthousiasmé, un peu enivré même... Car enfin... ce n'est pas un +simple succès de presse... Tout notre monde médical est d'accord... +Vos abcès artificiels, qui ont si bien réussi pour la tuberculose... +ne serait-ce pas la guérison, si ardemment cherchée, du cancer?... Je +voulais, tous ces jours-ci, en causer avec vous. Je suis bien aise...» + +Essayait-il d'une diversion? Ou, réellement, s'emballait-il au seul +énoncé d'une hypothèse suggérée à sa passion de guérisseur par les +sensationnelles expériences du jeune médecin? Quoi qu'il en fût, son +étonnement était sincère de lire le découragement, la tristesse, +sur la physionomie d'un des triomphateurs scientifiques du jour, +d'un homme qui goûtait l'ivresse de la victoire et d'une soudaine +célébrité. + +--«Mon cher maître, laissons mes recherches. A tout autre moment, je +serais heureux de vous demander vos avis, si précieux... + +--C'est peut-être moi qui réclamerais les vôtres. + +--Savez-vous que, ce soir même, j'avais un rendez-vous avec le chef +de la Sûreté?» + +Un tressaillement, presque imperceptible, redressa le buste et +altéra, fugace, les traits de Perrelot. Sa sérénité, si forte, +assurée par un universel respect et par la conscience d'un +demi-siècle d'activité glorieuse, généreuse, irréprochable, sembla se +ternir, comme d'une ombre. + +Raymond, qui sentit, plutôt qu'il n'observa, ce trouble subtil,--car +il en connaissait la cause, ajouta vivement: + +--«C'est moi qui souhaitais d'avoir recours à lui. + +--A quel sujet? + +--L'enfant... mon petit François... que j'ai reconnu... vous savez, +cher maître?...» + +Le chirurgien acquiesça. + +--«On me l'a volé. + +--Volé? + +--Ce matin... à la campagne... On l'a enlevé de chez moi, presque +sous mes yeux. + +--Vous aviez des gens qui le gardaient? + +--Ses parents nourriciers, oui. + +--Sûrs? + +--Insoupçonnables. + +--Voilà une fatalité!...» + +Le vieillard jeta cette exclamation, en l'accompagnant d'un coup +d'Å“il aigu. Puis, il rêva une minute, comme s'il observait en +lui-même des répercussions singulières éveillées par cette nouvelle. + +--«Et, naturellement, vous vouliez mettre en mouvement la haute +police? + +--Ce fut mon intention immédiate. Je demandai tout de suite une +audience au chef de la Sûreté. + +--Vous l'avez eue? + +--Je n'y suis pas allé. Maintenant je devrais y être. J'ai prétexté +l'appel subit d'un client au plus mal. J'ai fait remettre... Avant, +j'ai voulu vous voir. + +--Moi!...» + +Les paupières de Delchaume battirent comme si cette syllabe l'eût +meurtri physiquement. Les deux hommes se regardèrent. Il y eut un +silence. + +Et, tout à coup, un bruit sourd et scandé remplit la pièce. D'en +dessous montaient les applaudissements. On acclamait la jeune +comtesse de Gromaille, dont la voix bouleversante arrachait aux +retraites des âmes les douleurs et les désirs les mieux ensevelis. + +--«Ah! mon pauvre enfant,» soupira le grand chirurgien, «j'ai peur +que nous n'ayons eu tort... + +--C'est moi qui ai eu tort,» s'écria précipitamment Delchaume. «Et je +sais aujourd'hui à quel point. Votre bonté a cédé à mon égarement. +Mais quel mari, quel amant, fou de douleur, n'eût agi de même? +Cette femme adorée, qui me revenait, expirant d'une mystérieuse +blessure,--qui me révélait, pour la première fois, en un mot +balbutié, indistinct, l'existence d'un enfant... J'ai cru... Vous +avez cru comme moi... + +--Nous nous sommes rendus à l'évidence,» interrompit doucement +Perrelot. «Pour ma part, je ne pouvais m'y résoudre... Francine ne me +paraissait pas être la femme qui accepte le nom d'un loyal garçon en +lui cachant une maternité irrégulière... Cependant... + +--Elle n'était pas cette femme-là , en effet,» affirma passionnément +le veuf. + +--«Plus victime que coupable... C'est ce que nous avons supposé. Vous +avez agi avec la plus noble magnanimité, Delchaume... + +--Et vous! + +--Je n'étais pas le mari. Mais quel problème pour ma conscience!... +Ne pas dénoncer l'assassinat... laisser croire à une mort +naturelle... Vous ne songiez, je le comprends, qu'à sauvegarder +l'honneur de cette infortunée... Éviter à ce pauvre jeune corps la +profanation de l'autopsie, les curiosités abominables de la foule, +les descriptions de journaux, à cette chère mémoire, le scandale, la +honte... Quels accents vous avez trouvés pour me convaincre!...» + +Perrelot hocha la tête. Le doute qui s'élevait en lui hésitait à +s'exprimer. Toutefois, les lèvres loyales ne purent le sceller plus +longtemps. + +--«Je me suis souvent demandé depuis... Hélas! mon pauvre +Delchaume... Je devine trop bien. Ce scandale, que nous avons +écarté de la mère, il va éclater autour de l'enfant... Et qu'en +adviendra-t-il?» + +L'autorité, qui haussait ce front de maître sous la neige des cheveux +encore drus, qui étincelait dans le regard, sembla fléchir. Pour la +première fois de sa vie, cet homme, qui pouvait regarder l'univers +en face et lui dire: «Je n'ai fait que du bien», connut, à un faible +degré, mais combien intolérable pour lui, l'anxiété du jugement des +autres. + +L'être de sensibilité, de délicatesse, qui se savait la cause d'un +tel malaise, en souffrit plus que lui-même. + +--«Mon cher maître, je suis venu implorer votre pardon, me placer +sous votre volonté, sous votre main, surtout sous la direction de +votre conscience.» + +Perrelot dit, avec une nuance de sécheresse: + +--«Voyons... + +--Ce que vous pressentez est plus qu'exact. La réalité dépasse toute +prévision. Je viens de découvrir, aujourd'hui même, l'innocence +absolue de Francine. «Victime plus que coupable,» disiez-vous +généreusement. Rectifiez: «Victime, et non coupable.» On l'a +assassinée à cause d'un secret, non par représailles amoureuses. +L'enfant n'était pas le sien. + +--Que dites-vous!... + +--Ce dont je suis sûr. Ce dont je vous donnerai les preuves. + +--Inutile. Ma pensée y correspond. Rappelez-vous mes paroles devant +sa forme pure: «C'est presque le corps d'une jeune fille.» Seulement, +par quels chemins êtes-vous arrivé?... + +--Sa confession, que j'ai trouvée enfin. A peine reçue docteur, elle +fut amenée, les yeux bandés, en automobile, auprès d'une jeune femme, +qu'elle délivra. On la fit reconduire de nuit, et elle se retrouva +seule, en pleine campagne, avec le nouveau-né dans les bras. + +--A-t-elle soupçonné qui était la mère? + +--Non. + +--Et le père? + +---Je le connais.» + +Perrelot bondit. Raymond, qui ne cherchait pas des effets, mais +allait droit au but, déclara aussitôt: + +--«C'est le prince Boris Omiroff. + +--Boris Omiroff!...» répéta le maître, avec une stupeur horrifiée. +«Boris Omiroff!... Mais il est ici, en bas, parmi mes invités. + +--Non!» cria Delchaume, se dressant. + +Le ressort de fureur qui le jeta hors de son siège agit avec une si +brusque violence, que le professeur Perrelot, comme s'il eût craint +des voies de fait immédiates, se leva à son tour, et crispa ses +doigts précis et solides d'opérateur sur le bras du jeune homme. + +--«Pardon!» fit Delchaume. «Ç'a été plus fort que moi.» + +Et il se rassit. + +--«C'est d'ailleurs la première fois qu'il vient chez nous,» observa +le chirurgien. «Des amis ont demandé à ma femme une invitation pour +lui. Vous savez... la maison d'un opérateur un peu connu... c'est un +terrain neutre et international. J'ai coupé quelque chose à peu près +dans toutes les grandes familles de l'Europe. + +--Mais... sa blessure? Je ne le croyais pas remis. + +--Il porte encore le bras en écharpe. + +--Vous savez qu'il s'est fait arranger de la sorte pour ne pas se +battre avec moi?» + +Le vieux maître éleva les sourcils. Raymond perçut l'ironie presque +invisible. + +--«Oh! je ne me donne pas pour un adversaire capable de faire se +dérober le bretteur qu'est ce Russe. Non. C'est pour mieux m'outrager +de son mépris qu'il me refuse réparation. Et, comme, tout de même, +on aurait pu trouver ça étrange, il s'est offert un beau duel, pour +démontrer à la galerie qu'un Omiroff ne peut être soupçonné d'avoir +peur. + +--En effet,» réfléchit Perrelot... «On m'avait raconté... Ne +l'aviez-vous pas provoqué au Pré Catelan, à la représentation de +gala?... + +--Oui. + +--Mais pourquoi le provoquer? + +--Je le croyais l'amant pour lequel était morte Francine. + +--Oh! + +--Il n'est que son assassin.» + +L'illustre praticien considéra son jeune ami longuement, +silencieusement. Demeurait-il figé de surprise? Ou bien son +expérience de la comédie tragique qu'est la vie, des complications +des êtres et des complications des circonstances, le laissait-elle +sans étonnement? Au bout d'un instant, il proféra: + +--«Son assassin, dites-vous? Et aussi le père de l'enfant? + +--Et aussi le père de l'enfant. + +--C'est lui qui l'a fait enlever? + +--Oui, c'est lui. + +--Mais alors?.. + +--Oh! je sais ce que vous allez m'objecter, mon cher maître: au +nom de quel droit empêcherai-je un père de reprendre son fils?... +D'abord, j'ai la loi pour moi. J'ai reconnu l'enfant. Lui, l'a renié, +abandonné. + +--Mais... si vous l'avez reconnu, Delchaume, c'est vous qui le lui +avez pris. + +--Oh! mon cher maître... Écoutez... Je vous en prie... Laissons les +mots... laissons même les conventions que les hommes appellent des +lois... + +--Hé!... Hé!... + +--Patience!... je vous en conjure!... Vous ne comprenez plus ma +tendresse pour l'enfant?... + +--Ma foi, non! S'il n'est pas le fils de Francine... S'il appartient +à l'homme qui, suivant vous, a tué votre femme... + +--Je tâcherai de vous expliquer tout à l'heure... Maintenant, il me +faut vous dire ce que je suis venu vous demander.» + +Le célèbre professeur avança un visage attentif, darda un regard +divinateur--le visage, le regard, qu'il inclinait vers les chairs +souffrantes, où il allait enfoncer son bistouri. + +--«Mon cher maître, ce matin, mon premier mouvement a été de prévenir +le chef de la Sûreté. Mais, ce soir, après avoir lu les révélations +de Francine, j'ai pressenti un drame plus compliqué, plus obscur, +que tout ce que nous imaginions. Comment, si je m'adresse à la haute +police, ne pas l'éclairer entièrement?... La crainte de vous voir +mis en cause m'a troublé. Le médecin des morts rejettera sur votre +présence la discrétion qu'il a eue de ne pas examiner ma pauvre +femme. Il ne faut pas que votre personnalité apparaisse, surtout par +ma faute, dans une attitude équivoque, illégale... Et cependant, +puisque l'honneur de Francine est intact, rien ne m'empêche plus, +sinon ce trop juste scrupule envers vous, de faire poursuivre son +assassin. Je viens vous demander comment vous envisagez cette +situation terrible.» + +Sans hésiter, Perrelot riposta: + +--«Voulez-vous qu'avant tout nous écartions les considérations qui +me concernent? Jamais la vérité ne m'a fait peur, Delchaume. Je me +suis dérobé à elle une seule fois, sur vos instances. Mon Dieu! +ce que vous me demandiez était si naturel, presque si juste!... +Toutefois, vous le reconnaissez à présent, nous avons eu tort. Eh +bien, laissons cela. Que ce tort devienne manifeste, public, me +cause des désagréments plus ou moins graves, ceci est secondaire. +Vous entendez... N'en parlons même plus. Encore une fois, la vérité +ne me fait pas peur. La satisfaction de revenir à elle compense +les difficultés du chemin que j'ai à faire pour cela. Nommez-moi, +invoquez-moi, citez-moi, je vous y autorise, je vous le demande... + +--Noble cÅ“ur... admirable maître... + +--Laissons... laissons!... Maintenant, regardons un peu les choses +en face. Un enfant a disparu. Vous allez dire au chef de la Sûreté: +«Cherchez-le-moi.» + +--Oui. Et j'ajouterai: l'auteur du rapt est aussi l'auteur d'un +assassinat. Je vais déposer contre lui une double plainte au Parquet. + +--Je vous en supplie, Delchaume, ne séparons pas les questions. +L'enfant, d'abord, l'enfant... Quels arguments donnerez-vous à un +procureur de la République pour vous faire rendre un enfant que vous +avez reconnu parce que vous le croyiez le fils de votre femme, mais +qui ne l'est pas, et qui a été repris, de votre propre aveu, par son +véritable père? + +--Son père se gardera bien de se donner pour tel. D'ailleurs, le +pourrait-il, s'il le voulait? En cas d'adultère, non? Et, pour moi, +c'est un roman de l'adultère qui a coûté la vie à ma pauvre Francine. + +--Vous imaginez qu'on inculpe aussi aisément un prince Omiroff?» + +Le vieux maître avait dit cela doucement, d'un air où quelque âpreté +se mitigeait d'une profonde tristesse. Et, tout aussitôt, il décela +le motif de cette tristesse. + +--«Quel malheur!... Un garçon comme vous, parti pour de tels +triomphes scientifiques, pour de telles victoires sur les misères +de l'humanité! Par quelle meute de passions, de chagrins voraces, +laisserez-vous dévorer la moelle de votre cerveau, de vos nerfs, de +votre génie! + +--Ah! oui, j'en serai dévoré,» cria impétueusement Delchaume, «si, +comme vous me le faites entendre, je dois invoquer une justice +volontairement sourde, une police qui saura se faire aveugle. +Un prince Omiroff!... Eh quoi!... même votre grand cÅ“ur loyal, +à qui j'en appelle, s'effare devant le prestige d'un tel rang, +l'inviolabilité de ce prince étranger! Si je vous avouais tout... +Si je vous disais que j'ai rêvé d'un moyen plus expéditif, que j'ai +presque manié la bombe destinée à cet homme, l'engin fatal qui, l'été +dernier, déchiqueta ou livra ses inventeurs! + +--Vous, malheureux!...» + +Le chirurgien s'était levé. D'un élan instinctif, il courait aux +portes, tournait les clefs, rabattait plus hermétiquement les +tentures. Il entr'ouvrit même un instant pour explorer des yeux le +palier de l'étage. Mais il ne vit personne. Une rumeur de voix, de +rires, d'adieux monta. Les roulements des voitures qui partaient +prolongeaient dans les murs des vibrations atténuées. Nul ne songeait +à épier ces deux hommes, qu'on supposait absorbés par la discussion +de quelque cas médical déconcertant. + +Perrelot revint vers son jeune confrère. Il murmura: + +--«L'affaire de la Petite-Barrerie?...» + +Raymond, presque solennellement, inclina la tête. + +--«Comment étiez-vous dans cette horrible aventure? + +--La principale accusée, Tatiane Kachintzeff, cette fille de +vingt ans,--ah! si intéressante!... elle a vu,--vous m'entendez, +maître,--elle a vu Boris Omiroff rejoindre ma femme dans un wagon, +la suivre à Paris, la faire monter dans une auto, le soir où +Francine revint chez moi blessée à mort. L'auto était une voiture +particulière... Le chauffeur avait le type d'un moujick...» + +Le visage de Perrelot se durcissait, se fermait. Il dit presque +rudement: + +--«Ainsi, vous déposerez une plainte contre ce prince russe, dont le +père occupa les plus hautes fonctions, dont le frère fut un des héros +de la guerre d'Orient... Et vous citerez comme témoin une malheureuse +nihiliste, convaincue d'avoir joué une part active dans un complot +qui avait pour but d'assassiner ce prince... Mais vous allez à un +abîme, mon pauvre ami!...» + +Il ajouta, devant le silence de Raymond: + +--«Et vous n'en avez pas le droit! Vous n'avez pas le droit de +fausser la valeur scientifique, sociale, que vous êtes. + +--Je veux venger ma pauvre Francine... Ah! son récit!... ce qu'elle a +souffert!... + +--Sera-ce la venger? + +--Je veux sauver l'enfant. Dieu sait quels risques il court!...» + +Encore une fois, le génial guérisseur prit l'expression dont +s'aiguisait sa physionomie au moment d'un diagnostic difficile, pour +demander à Delchaume: + +--«Dites-moi, en vous interrogeant à fond, en descendant jusqu'au +dernier ressort de votre sentiment le plus secret, ce qui vous +attache à cet enfant.» + +Le jeune homme regarda Perrelot, d'abord avec un peu de surprise, +puis avec une concentration profonde, et enfin, avec trouble. Son +vieux maître le vit rougir légèrement, détourner les yeux. + +--«Delchaume... + +--Je... je réfléchis. + +--Une réflexion vient de vous frapper déjà . Pourquoi ne me la +dites-vous pas? + +--Parce qu'elle constate en moi un état d'âme trop récent... + +--C'est celui-là qu'il importe de connaître. + +--Mais, dès le début, tout inclinait ma tendresse vers ce petit +être... Ma pitié pour lui, mon désir d'exécuter le vÅ“u de Francine, +sa propre grâce, à cet innocent... Il est adorable... Son isolement +dans la vie... le nom que je lui ai donné, et qui l'a fait mien... +Aujourd'hui, je me sens pris, lié... Je n'aimerais pas davantage mon +propre fils... + +--J'admets... oui. Maintenant voyons, mon ami, ce dernier motif dont +vous hésitiez à convenir avec vous-même. + +--Ah! diagnostiqueur infaillible!» s'écria Raymond, qui ne put +s'empêcher de sourire. «Oui... j'hésite,--non pas à en convenir avec +moi-même, mais avec vous. Car c'est trop long à expliquer. Et, sans +explication, cela vous paraîtra si étrange... + +--Racontez... sans explication. + +--Eh bien, une autre personne que moi souffrira cruellement si je ne +retrouve pas mon fils adoptif. + +--Une autre personne?... une femme? + +--Une femme... oui. + +--Une femme...» répéta encore le vieillard pensivement. + +Il sembla peser en lui-même l'importance, les conséquences, de cette +nouvelle donnée, puis, tandis que son masque aigu et spirituel +s'éclairait d'une lueur de malice, il reprit: + +--«Allons... Tout cela est moins désastreux que je ne le craignais. +Vous ne serez pas une force perdue. + +--Je crois, mon cher maître, que vous vous lancez dans des hypothèses +inexactes. + +--Mais non. Du moment qu'une femme est auprès de vous, une femme +qui se montre maternelle à l'enfant que vous élevez, une femme à +qui vous redoutez de faire de la peine... vous n'êtes plus l'isolé, +en proie à une sombre folie de vengeance que je découvrais en vous +tout à l'heure. Delchaume, vous n'avez plus besoin de moi,--sauf, +n'est-ce pas? pour ce que vous m'avez demandé d'abord. Mais c'est un +point élucidé: n'ayez aucun scrupule quant à mon rôle au lit de mort +de votre pauvre Francine. Je reviens entièrement à la vérité, très +volontiers, très haut, quoi qu'il en puisse advenir.» + +Le grand chirurgien prononça ces mots du ton d'un homme qui conclut +une conversation. Toutefois, au moment de se lever, il se ravisa sur +un geste, suppliant de Delchaume. + +--«Comment, mon cher maître!» s'écria celui-ci,«vous imaginez que +j'irai chercher des conseils auprès d'une femme si vous ne me donnez +pas les vôtres! + +--C'est pourtant ce que vous auriez de mieux à faire. + +--De l'ironie!... Je ne la mérite pas. + +--Aucune ironie. Je vous vois avec joie dans la norme, dans la santé. +Tout à l'heure, je vous croyais malade.... + +--Comment? + +--Mais oui. Quelque tendresse que vous ayez eue pour votre exquise +Francine, quelque déchirement dont saigne votre cÅ“ur à la pensée de +ce qu'elle a souffert, injustement... vous ne seriez pas un homme de +vingt-huit ans, valide et sain, si vous n'acceptiez pas le bienfait +d'un regard de femme, d'une sollicitude de femme, si vous vous +hypnotisiez devant une tombe, devant un mystère sanglant... Alors, +du moment que vous vous portez bien, qu'avez-vous affaire du vieux +guérisseur que je suis?... Allez la trouver, elle... C'est elle qui +mettra au point vos chimères lugubres.... + +--Vous ne la connaissez pas. + +--Mais si. + +--Son influence peut être mauvaise. + +--Mais non. + +--C'est trop fort! + +--Ne m'avez-vous pas dit qu'elle aime votre petit enfant? + +--Savez-vous, mon cher maître, pourquoi elle l'aime?» + +Un franc sourire détendit la gravité du vieillard. Ses yeux adoucis +raillaient affectueusement Delchaume. + +--«Non...non! Ce n'est pas à cause de moi,» protesta celui-ci. + +Perrelot se tut, sans changer d'expression. + +--«Elle aime l'enfant parce qu'il est le vivant portrait du mari +qu'elle a perdu. + +--Comment cela se peut-il? + +--Cela se peut parce qu'elle est veuve du prince Dimitri Omiroff, +frère du prince Boris. + +--Une princesse Omiroff!... + +--Oh! princesse... Dimitri, pour l'avoir épousée, se vit retirer +son titre, confisquer ses biens. Elle n'a jamais voulu s'entendre +nommer princesse. Et maintenant elle travaille pour vivre. Elle n'a +de ressource que son art. C'est Flaviana, la danseuse, l'étoile du +National-Lyrique. + +--Flaviana!...» + +Douceur presque attendrie de l'exclamation. Point besoin d'avoir sa +loge au National-Lyrique comme le célèbre professeur. Quel Parisien +prononcerait ce nom sans une prédilection charmée, un peu de fierté, +parce que la délicieuse artiste lui appartient, à ce Paris qu'elle +enchante, beaucoup de respect, parce que nulle calomnie, nulle +médisance n'a jamais eu prise sur la dignité de cette jeune vie. + +Flaviana... Devant le vieux maître, l'apparition s'évoqua... +La créature ailée, dans l'envolement des jupes de tarlatane, +l'éblouissante légèreté, le style incomparable, qui fait de sa danse +un poème si personnel, un poème chaste. Et le long visage encadré des +bouclettes brunes... Et le sourire... ce sourire qu'on n'oublie plus. + +--«Ah! on me l'avait dit... (mais on dit tant de choses!...) que +Flaviana avait été la femme, ou la maîtresse, de Dimitri Omiroff. + +--Sa femme. + +--Il est mort en Mandchourie, n'est-ce pas? + +--Oui, après une conduite si héroïque que le tsar lui a restitué +faveur, titres, biens... + +--Alors... elle est princesse?... Et riche... Flaviana? + +--Non. Il n'a pas fait de testament. A-t-il su seulement qu'il était +réintégré? Quelles sont leurs lois?... J'ignore... Flaviana danse +pour vivre, ne revendique rien. + +--Il n'y eut pas d'enfant? + +--Il y en eut un, qui vint au monde prématurément et ne vécut pas. +Ce fut une catastrophe causée par la brutale nouvelle de la mort du +mari, du héros... là -bas. + +--Je comprends qu'elle ait reporté sa tendresse sur ce petit neveu... + +--Elle ignore que Boris est le père. + +--Pourquoi? + +--Jusqu'à ce matin, je croyais à une faute de ma pauvre Francine. Je +n'avais pas à la révéler. + +--Et ce soir? + +--Ce soir, mon maître vénéré, je suis venu vous demander de me guider +dans ce labyrinthe. + +--J'imagine que vous allez tout dire à Flaviana. + +--Ne sera-ce pas aggraver son chagrin? + +--Son chagrin?... à cause de l'enfant?... + +--Oui... elle le regrettera d'autant plus qu'elle connaîtra les liens +qui l'attachent à lui... Et elle sera terrifiée de le savoir aux +mains de Boris. Elle déteste et redoute son beau-frère. + +--Vous lui devez cependant la vérité. + +--Cette vérité vous appartenait. Puis-je la divulguer sans risquer de +faire apparaître au jour votre dévouement pour moi?... ce dévouement +qui vous entraîna... + +--Nous avons tranché cette question. + +--Enfin,... mêler une femme à cette histoire de sang... l'initier à +ma résolution de vengeance... + +--C'est à cela qu'il faut l'initier. Une femme, Delchaume, et une +femme comme celle-là ... c'est notre meilleur guide, à nous autres +hommes. Avec quelle confiance je vous envoie vers elle! Comme je me +sens rassuré sur votre compte! Voyez-vous, mon ami... j'ai dépecé, +taillé, fouillé bien des chairs, vivantes ou mortes. Je ne crois pas +qu'une parcelle de notre admirable et misérable machine humaine garde +pour moi un prestige ou un secret. Cependant, chaque fois que, dans +ma longue carrière, en procédant à une autopsie, j'ai effleuré de mon +scalpel cette petite chose merveilleuse qu'est un cÅ“ur de femme, +j'ai incliné toute ma science devant ce tabernacle de l'insondable, +de l'inconnaissable. Dans cette petite chose, Delchaume, quand elle +palpite, il y a les vibrations de l'infini. Là , se répercute ce que +nous pouvons connaître de plus profond du grand mystère de la vie. +Allez voir Flaviana, Delchaume, allez prendre conseil de votre amie. +C'est elle qui a les secrets du sort et de votre destin, non pas le +vieux logicien, le vieux raisonneur que je suis.» + + + + +IV + +DANS LES COULISSES + + +La répétition en costumes venait de finir au National-Lyrique. Les +auteurs, le directeur, quelques amis, demeuraient dans la salle, pour +vérifier et faire recommencer des effets d'éclairage. + +--«Les fonds sont trop bleuâtres de lune quand le fantôme de +la fiancée paraît,» dit quelqu'un. «Il ne se détache pas assez +nettement. Tout d'abord, on croit que c'est une vapeur qui s'élève.» + +Tous fondaient grand espoir sur ce _Ballet des Elfes_. Une surprise +pour le public. Le compositeur, inconnu la veille, serait célèbre +le lendemain. Sa musique, originale, prenante, d'une formule très +neuve, très personnelle, trouvait la mélodie sans y sacrifier ni la +pensée, ni l'enchaînement logique, ni le style. Cette mélodie ne +tombait jamais dans les redites vulgaires des flons-flons italiens, +pas plus qu'elle ne s'astreignait à la lourdeur piétinante du +_leit-motiv_ allemand. D'inspiration très française, l'Å“uvre était +d'une spontanéité, d'une fraîcheur ravissantes. Et quel sujet +essentiellement musical! C'était les _Elfes_ de Leconte de Lisle, +dont une imagination ingénieuse avait fait deux actes de ballet. + + Couronnés de thym et de marjolaine, + Les Elfes joyeux dansent sur la plaine. + +Le premier acte montrait les fiançailles du chevalier, la jalousie +de la reine des Elfes, et tous les moyens de séduction inventés par +elle pour conquérir celui qu'elle aimait. Le second acte déroulait la +chevauchée nocturne, la traversée de la plaine féerique, la dernière +tentative de la reine des Elfes, et enfin la rencontre du chevalier +avec le fantôme de sa fiancée: + + «O mon chevalier, la tombe éternelle + Sera notre lit de noce, dit-elle. + Je suis morte, hélas!...» La voyant ainsi, + Lui-même, d'horreur, tombe mort aussi.» + +Flaviana incarnait la reine des Elfes. + +Comme la répétition s'achevait, les auteurs montèrent sur le plateau +pour lui exprimer leur reconnaissance, leur admiration. + +Le jeune compositeur suffoquait, bouleversé de joie. Cette danseuse +à l'âme si profondément artiste, avait interprété son rêve en y +ajoutant une grâce divine. Il venait d'en avoir la révélation +complète, et il en tremblait d'émotion. Lorsqu'il fut près d'elle, +il voulut parler, ne le put pas, éclata en sanglots, tandis qu'il +baisait la main de l'étoile. + +--«Merci,» dit Flaviana, avec son émouvant sourire. «On ne m'a +jamais fait un si grand compliment.» + +Au fond de la scène, de petits rires étouffés fusèrent d'un groupe +tout mousseux de courtes jupes de tulle, tout frétillant de jambes et +de bras minces. + +--«Il va lui donner son rhume de cerveau, s'il lui éternue comme ça +sur la main. + +--V'là ce que c'est que de se mettre compositeur avant d'être sorti +de nourrice. + +--Il a du talent, tu sais, le type. + +--C'est pas une raison pour pleurer. + +--Allons, le premier quadrille!... un peu de place, n'est-ce pas? +Puisque c'est fini, qu'est-ce que vous attendez?» cria le régisseur, +qui, aussitôt, donna deux coups de sifflet. + +Un hurlement partit: + +--«Amenez la deuxième herse!... Plus bas encore... Plus bas!... La +lumière... tout!» + +Le danseur qui jouait le chevalier s'approcha des fillettes. Sous +le rayon d'un projecteur, son armure d'argent éblouissait. On avait +voulu donner le rôle à une femme. Mais le travesti déplaisait au +compositeur. «J'ai compris cela en drame,» dit-il, «je ne veux pas +des équivoques de music-hall.» L'interprète exultait. C'était un +jeune garçon, svelte, très doué, que les lauriers d'Illinski, le +Vestris russe, empêchaient de dormir. + +--«Mademoiselle Bertile, permettez-moi de vous offrir une grenadine +chez la mère Martin? ou ce que vous voudrez?... Vous devez avoir +soif,» demanda-t-il, avec plus de respect qu'il n'est d'usage dans ce +petit monde. + +Il s'adressait à une danseuse du premier quadrille, une grande +fillette de quinze à seize ans, de la figure la plus intéressante. +Plus attachante que jolie, elle paraissait d'une fragilité de +fleur rare, poussée trop vite. Ses traits, presque trop fins, +peu maquillés, semblaient mangés, pour ainsi dire, par deux yeux +immenses, où il y avait beaucoup de mélancolie, sinon de tristesse. + +--«Merci, non,» répondit-elle avec douceur. «Vous êtes bien gentil, +Claudio, mais j'aime mieux pas. + +--Vrai?... Oh! je vous en prie!...» insista le jeune homme, +désappointé. + +--«Tu perds ton temps, mon pauvre Claudio,» dit une coryphée en +riant. «Tu ferais mieux d'accompagner Chichette chez la mère Martin. +Elle a une ardoise de vingt-huit sous, et ne sait comment la payer. +C'est qu'elle ne plaisante pas, la mère Martin. Tout à l'heure, elle +lui a refusé crédit, à Chichette, pour des pastilles de menthe. + +--Chichette me rase,» déclara Claudio. + +--«Faudrait que tu aies de la barbe pour ça, morveux!» cria une voix +pointue qu'on reconnut pour celle de Chichette. + +S'esclaffant, bavardant, se disputant, les danseuses s'en allaient +par les coulisses. Les unes montaient dans leur loge, les plus +petites, dans ce qu'on appelait irrévérencieusement leurs «bains à +quat'sous». Un certain nombre prenaient le couloir qui mène chez la +mère Martin. + +Derrière son comptoir, la bonne femme s'affairait à verser les sirops +et à débiter les bonbons que réclamaient tous ces petits museaux de +chattes. + +--«Avez-vous trois sous, mademoiselle Chichette?» demandait-elle, la +main sur le bouchon du sirop d'orgeat. «Je ne vous sers pas avant de +les voir. Je n'exige pas toute votre ardoise, mais je ne veux pas +qu'elle s'augmente. D'abord votre mère m'a défendu de vous faire +crédit.» + +La petite jeta autour d'elle un regard navré. De voir les autres +boire, cela augmentait sa soif. Et elle adorait le sirop d'orgeat. + +Mais le chevalier arrivait, dans son armure d'argent. + +--«Écoute, Chichette,» fit-il, en tirant la gosseline à l'écart, «je +nettoie ton ardoise si tu me dis quelque chose. + +--Oh! veine... Quoi donc? Tout ce que vous voulez, m'sieu Claudio. + +--Bertile?... Tu la connais?... A-t-elle quelqu'un? + +--Bon! Vous v'là pincé, m'sieu Claudio. Et, jaloux par-dessus le +marché. Ah! mince... + +--Pas d'appréciation. Sais-tu quelque chose? + +--Je sais que si j'avais eu sa chance, je serais déjà dans mes +meubles, au lieu de recevoir des affronts pour trois sous. Sale mère +Martin, va! + +--Quelle chance a-t-elle donc eue, Bertile? + +--Un type qui en est fou... Dame! plus tout jeune... Mais pas +repoussant... au contraire... tout à fait bath... Et galetteux!... La +marâtre à Bertile, mame Pageant, la fruitière de la rue du Rocher, +voulait arranger la chose. Elle a fait monter la môme dans l'auto du +type, le jour d'une promenade en forêt... Ça en a fait un raffût!... + +--Comment ça? + +--Ben, Bertile, d'abord, a sauté de l'auto. Elle s'est foulé ou cassé +quelque chose... Vous savez bien?... Elle est restée un mois sans +venir: + +--Non, je ne sais pas. Je ne suis pas souvent des mêmes répétitions. + +--Oh!... et puis...» continua la petite en s'étranglant de rire, +«c'est le père Pageant qui en a fait une histoire!... Il a tapé sur +sa femme!... Ah! mes enfants, ce que j'aurais voulu être là !... Parce +que c'est sa seconde femme, celle-là ... C'est pas la mère à Bertile. + +--Alors Bertile est malheureuse, chez elle. + +--Ne la plaignez pas. Elle n'y est plus. Quand je vous dis +qu'elle a toutes les chances. Sa petite mère du corps de ballet, +Flaviana,--excusez du peu!--l'a prise... oui, dans son bel +appartement du boulevard de Courcelles. Vous comprenez pourquoi +elle s'en fichait de vos générosités chez la mère Martin. Elle nous +dédaigne tous. Mademoiselle se voit déjà étoile. + +--Je ne crois pas que Bertile soit méprisante,» murmura le pauvre +chevalier, qui rougit sous la visière d'or de son casque d'argent. + +--«Oh!» fit Chichette, «qu'elle le soit ou non!... pour ce que ça +vous servira!... Allons, venez nettoyer mon ardoise, mon petit +Claudio. Je vous en ai donné pour vingt-huit sous, il me semble.» + +Et elle courut vers le modeste buffet, sur ses légers chaussons +roses, dans l'envolement de la jupe mousseuse, criant de sa voix +pointue: + +--«Mon orgeat, mère Martin!... Donnez vite!... V'là Rothschild qui +s'amène!» + +A la même minute, celle qui était l'objet de ces propos, descendait +vers le proscenium, où sa «petite mère», suivant la forme d'adoption +du National-Lyrique, s'attardait à causer avec le maître de ballet. +Bertile s'approcha de l'étoile, et, sans l'interrompre, se tint à +côté d'elle avec un petit air volontairement effacé, discret. + +--«Tu m'attends, mignonne?» dit Flaviana en se tournant. «Reste... +J'ai fini. Nous remonterons ensemble.» + +Elle lui parlait avec une tendresse de sÅ“ur aînée. Bien que cette +maternité pour rire des coulisses fût devenue presque effective +depuis que l'étoile avait pris chez elle sa petite camarade, les dix +ans à peine qui séparaient leurs âges respectifs ne suffisaient pas +à mettre entre leurs deux cÅ“urs si tendres la distance du respect. +Bertile avait dit: + +--«Puisque je vais vivre avec vous, je ne puis vous appeler «petite +mère». Au théâtre on sait ce que cela veut dire. Et encore... Au +National-Lyrique seulement. Car j'ignore si, ailleurs, les premiers +sujets s'intéressent aux pauvres gosselines des petites classes, +comme chez nous. Mais dans la vie, dans la rue, dans le monde, ce +serait offensant pour votre jeunesse qu'une grande fille comme moi +vous appelle sa mère... + +--Mais tu ne me flattes pas!... Tu supposes donc qu'on s'y +tromperait?» se récriait plaisamment Flaviana. + +Un éloquent regard de la fillette vers le beau visage, presque +virginal encore, de sa jeune protectrice, aurait suffisamment +protesté, si la protestation eût été nécessaire. + +--«Tu m'appelleras Flaviana... Et je veux que tu me tutoies, ma +chérie,» avait décrété la gracieuse créature. «Ainsi tu sentiras +moins qu'il te manque une famille.» + +Quoi d'étonnant si, tandis que l'étoile s'attardait à fixer encore +quelques points délicats avec le maître de ballet, la petite danseuse +du premier quadrille l'attendait comme l'ombre attend le soleil, +attachant sur elle des yeux profonds,--mais pas encore assez profonds +pour la tendresse admirative dont ils débordaient. + +Autour de ces deux silhouettes légères (la reine des Elfes et +l'un de ses immatériels sujets), les jeux de lumière continuaient +à se croiser, à s'exaspérer ou à se fondre, sur la scène. Sans +s'occuper des personnes restées sur le plateau, le groupe des +importants personnages--groupe confus et noir dans l'obscurité +de l'orchestre,--poursuivait ses expériences. De temps à autre un +commandement jaillissait des ténèbres: + +--«Voilez la lune, que diable! Un nuage passe sur la lune. Arrêtez +les feux follets!... arrêtez les feux follets. Qui m'a fichu?... +C'est pas des feux follets, voyons! c'est des escarbilles de +locomotive!...» + +A deux ou trois reprises, le pittoresque de telles indications excita +la curiosité de Bertile. Elle regardait alors autour d'elle, mais +se rendait mal compte, car les rayons électriques l'éblouissaient. +De la scène, on ne pouvait juger les surprises de l'éclairage. +Mais voici ce qui se produisit: soudain, comme l'alternance des +projections illuminait, puis plongeait dans l'ombre, tour à tour, +certaines parties du décor, la jeune fille tressaillit. Elle venait +d'apercevoir, non loin d'elle, s'allongeant des coulisses sur la +scène, une ombre que la bizarrerie des feux rendait gigantesque, +grimaçante, fantastique. C'était le profil d'une tête et de la moitié +d'un corps d'homme. Aussitôt l'obscurité revenue l'effaça. Fût-ce +une ressemblance, un ressouvenir odieux? Fût-ce l'impression rapide, +pénible, comme d'un cauchemar?... Un frisson glaça Bertile. Malgré sa +peur, ses yeux élargis restaient fixés sur ce point redevenu sombre, +où se dessinait maintenant à peine la haute découpure indistincte +d'un portant. Puis, tout à coup, la lumière y ressauta, d'un jet +brusque. Apparition de terreur!... L'homme était là ... L'homme dont +le désir acharné ligotait sa jeune vie, dont elle sentait toujours +la poursuite haletante derrière elle, comme la proie effarée perçoit +le souffle du fauve. Il s'avançait hors des coulisses, la regardant, +marchant de son côté. + +Une épouvante insurmontable s'empara de Bertile. La nerveuse fillette +ne songea même pas qu'elle était protégée, que, sur le plateau, dans +la salle, il y avait des gens qui ne ressemblaient pas à sa misérable +belle-mère, et devant qui nul n'oserait manquer de respect à une +enfant. L'effroi et la répulsion la convulsèrent. Elle se serra +contre Flaviana, avec un cri si désespéré que l'énorme cavité du +théâtre en vibra tragiquement. + +--«Lui!... sauvez-moi!... Je suis perdue!... Je meurs!...» + +Et la pauvre petite danseuse se jeta dans les bras de sa grande amie, +où, bientôt, elle s'alourdit, sans connaissance. + +Il y eut un moment de désarroi. Les projecteurs s'affolaient, +fouillaient de leurs pinceaux lumineux le fond de la scène, laissant +dans l'ombre ce qu'il importait de voir. Le directeur, les auteurs, +bondissaient de l'orchestre, grimpaient le petit escalier reliant la +scène à la salle. + +--«Que se passe-t-il? Qu'est-ce qu'il y a?... Quelle est cette petite +qui se trouve mal?» + +Régisseurs, machinistes, électriciens, tout le personnel se +précipitait. Une foule envahit le plateau. Jamais on n'aurait cru +qu'un tel nombre de gens pût fourmiller si vite, de tous les coins de +l'immense théâtre, béant de vide une minute avant. Nul, d'ailleurs, +n'y comprenait goutte. Pas même Flaviana, qui n'avait rien remarqué, +rien vu. + +--«Je suppose,» avança-t-elle, «que c'est un effet de fatigue +nerveuse. L'enfant est délicate. Souffrante récemment, elle a +peut-être repris trop tôt son travail. Et elle se donnait avec tant +de cÅ“ur aux répétitions! Ce _Ballet des Elfes_ nous emballe toutes,» +ajouta la gracieuse femme avec un sourire vers les auteurs. + +Cependant la mère Martin, appelée en hâte, accourait aussi rapidement +que le permettait sa corpulence. Elle examina Bertile,--qu'on venait +d'étendre sur un praticable, représentant un talus de mousse dans la +forêt magique. + +--«Cette gosse-là a eu les sangs tournés,» déclara la matrone, avec +une autorité devant laquelle tout le corps de ballet avait coutume de +s'incliner. + +Elle mit des sels sous le nez de la jeune fille, et d'un peu d'ouate, +mouillée au goulot d'un flacon, lui frotta les tempes. Une odeur de +mauvaise eau de Cologne se répandit. + +--«Bertile Pageant...» fit le directeur, hochant la tête. «Elle est +douée, cette mâtine-là . Elle a de l'avenir... Pourquoi tourne-t-elle +de l'Å“il comme ça? Elle n'a pas fait la bêtise, au moins? + +--Elle!...» s'exclama la mère Martin avant que Flaviana pût répondre. +«Pas de danger!... C'est sage comme l'agneau du bon Dieu... Mais je +vous dis qu'on y a tourné les sangs.» + +L'étoile intervint: + +--«Elle n'est pas heureuse chez elle. Le père s'est remarié. La +belle-mère n'est pas tendre. Pour le moment, je l'ai prise avec moi. + +--Ça vous ressemble, ça, ma chère,» opina le directeur. + +--«Les jeux de lumière lui auront donné une sorte d'hallucination. +C'est une petite nature très impressionnable. + +--On serait impressionné à moins,» grommela la mère Martin, qui, +maintenant, détachait la ceinture étroite autour de cette taille à +prendre dans les dix doigts. «Là ... ma belle... Ça va mieux?... On va +la monter dans la loge à sa «petite mère». + +--Vous avez l'air de savoir quelque chose, madame?» questionna +l'auteur du livret, qui ne connaissait pas la mère Martin, ni +son commerce de douceurs près du petit foyer de la danse, ni sa +popularité parmi toute cette crédule et friande jeunesse. + +--«Je sais seulement que j'ai aperçu dans un couloir cette chouette +de mauvais augure, la fruitière de la rue du Rocher, sa marâtre, +quoi! Elle m'avait l'air de faire signe à quelqu'un. Dieu sait si +elle n'amenait pas jusqu'ici quelque vieux singe, dont le museau +effraie cette pauvre petite. Pisqu'al'ne veut pas, Bertile!... Faut +avoir du vice pour la forcer. Que ces demoiselles cherchent une +position... pas moi qui les en blâmerai... Mais c'est guère tout de +même le rôle d'une mère...» + +L'édifiante réflexion ne trouva pas d'écho. Le bavardage de la +mère Martin venait de mettre en fuite les gros bonnets. Et le menu +fretin se hâtait de les imiter en courant aux postes de travail. +L'évanouissement d'une danseuse, au National-Lyrique, n'était pas une +de ces circonstances dont l'imprévu et la rareté pussent émouvoir. Si +l'accident avait retenu un moment l'attention de ces messieurs, c'est +qu'il concernait Bertile, la meilleure danseuse du premier quadrille, +une fillette dont la douceur et l'excellente tenue plaisaient à tous, +en qui, surtout, on respectait la protégée de Flaviana. + +Cependant, à la faveur de l'émotion générale, du brouhaha, des allées +et venues, l'auteur du désordre s'était éclipsé. En toute hâte, il +rejoignit, vers la porte des artistes, la femme de Victor Pageant, +que la mère Martin avait parfaitement reconnue tout à l'heure dans un +couloir. + +--«Sortons,» dit ce personnage, d'un air fort contrarié. «D'ailleurs, +vous avez la somme dont nous étions convenus. Bonsoir! Je n'ai pas +envie qu'on me voie avec vous. + +--Mais... s'écria la mégère, abasourdie. + +--«Il n'y a pas de «mais». J'y renonce... J'aurais tout donné à cette +enfant-là . Ah! elle ne sait pas ce qu'elle perd... Cependant, il y a +des bornes... + +--Qu'a-t-elle donc fait?... + +--Elle a crié comme si je venais pour l'assassiner. Elle a ameuté +tout le théâtre. + +--La pécore!... Elle me le paiera. + +--«Allons, n'y pensons plus!» s'écria brusquement le riche amateur de +fruits verts. + +Une rage saisit la marâtre. Des mots injurieux sortirent de sa bouche +à l'adresse de sa belle-fille. + +--«Elle me le paiera!...» répétait-elle. «Et plus cher qu'elle ne +suppose!» + +La silhouette cossue de son complice s'éloignait déjà . Mais le triste +personnage avait entendu. Il revint sur ses pas. + +--«Écoutez, madame,» dit-il. «Je ne suis pas très fier de ce que +nous avons fait ensemble. Pourtant, avec la certitude de réussir, +je recommencerais. Oui, j'enlèverais Bertile... Et de force... Je +commettrais des lâchetés... Je serais capable de tout. Mais pas +pour la faire souffrir. Ma seule excuse, c'est que je voudrais la +gâter comme jamais homme n'a gâté une enfant chérie, une maîtresse +adorée... Il n'y a pas moyen. J'en fais mon deuil. C'est pour moi un +déboire amer,--plus amer que je ne puis le dire. Mais je ne veux pas, +vous entendez, je ne veux pas, que vous tourmentiez cette innocente à +cause de moi. + +--Elle est la ruine de sa famille!» gémit la femme de l'ex-hercule. +«Songez, monsieur!... J'ai deux pauvres petits enfants... C'est +abominable à elle de ne pas m'aider à les élever, après tous les +sacrifices que j'ai faits pour qu'elle devienne _artisse_! + +--Bon, bon!...» grommela le vieux Parisien, que ces simagrées ne +touchaient guère, mais qu'attendrissait la pensée de la jeune fille. +«Si vous me promettez de laisser la petite tranquille, je veux bien +faire quelque chose pour vous.» + +Il tirait son portefeuille de sa poche. Dieu sait s'il avait +répété ce geste depuis qu'il était entré dans les différents plans +de campagne pour réduire la résistance de Bertile. Cette fois +l'impulsion racheta un peu les antérieures vilenies. + +--«Tenez,» dit-il à la mégère, «ça, c'est en échange de votre +promesse que vous n'adresserez pas un reproche à Bertile, et surtout +que vous ne vous permettrez envers elle aucune dureté, aucune +violence. Et vous savez, j'aurai l'Å“il... Si vous vous conduisez +gentiment avec elle, je le saurai. Et il y aura quelque chose de +plus.» + +Mme Pageant fondait en protestations, en gratitude. + +--«Monsieur pense!.. C'était une façon de parler!... Je suis vive +comme ça, puis, la main tournée, je n'y songe plus. Cette enfant... +J'ai pour elle un cÅ“ur de mère... Mais Monsieur est trop bon... +Monsieur verra... Ne désespérons pas qu'elle entende raison, la +mignonne...» + +Une pâteuse coulée de miel gluait maintenant hors de cette bouche +mauvaise. La fruitière ne s'engageait guère en manifestant les +meilleures intentions à l'égard de Bertile, puisque la fillette, +à l'abri chez Flaviana, lui échappait. Aussi déversait-elle sa +papelarde éloquence, en s'attachant aux pas du séducteur déçu, qui +n'avait plus qu'une hâte: se débarrasser d'elle. Il avait sauté dans +son auto, était loin, qu'elle parlait encore. + +Ce soir-là , quand Victor Pageant rentra, éreinté d'avoir frotté des +parquets toute la journée, il surprit son épouse dans une singulière +position. La fruitière ayant, non sans imprudence, confié la garde de +la boutique à ses deux garnements, Totor et Titine, venait de monter +à leur logement, pour serrer son trésor dans une cachette, qu'elle +changeait souvent pour plus de sécurité. Aujourd'hui, elle avait eu +l'idée de glisser l'enveloppe qui contenait les billets bleus entre +les tringles de leur lit de fer et le sommier. Pour y réussir, elle +s'était étalée tout de son long par terre. + +Pageant, lorsqu'il réintégra le domicile, aperçut de la lumière au +ras du sol, puis une jupe de femme, qu'il aurait crue tombée sur la +descente de lit, s'il n'en avait vu sortir deux chevilles vêtues +de bas aubergine et deux pieds s'agitant dans des chaussons de +Strasbourg. + +Mais aussitôt, plus rien! Sa femme, l'entendant rentrer, venait +de souffler le bout de bougie, posé à même le plancher, et qui +l'éclairait dans sa tâche. + +--«C'est toi, la maman?» demandait l'ex-hercule, non sans timidité, +car ce mystère l'impressionnait. «C'est toi?...» répéta-t-il. «Les +petits m'ont dit que tu venais de monter.» + +Un gémissement sortit de dessous le lit. Mme Pageant improvisait +une tactique. Simuler l'évanouissement, c'était une explication, un +alibi, et en même temps une excuse pour attendre qu'on l'aidât, car, +sans lumière, elle ne pouvait se redresser qu'en risquant de se fêler +le crâne contre le châlit. + +--«Mon Dieu?... Tu es malade?...» dit la voix tremblante du bon +Pageant. Et, soudain, la position où il avait entrevu sa femme, +aggravée par l'effet de l'obscurité et de la lugubre plainte, lui +suggéra une affreuse pensée: + +--«L'aurait-on assassinée?...» balbutia-t-il. + +--«Quelle gourde!... Aide-moi donc à sortir de là !...» cria sa +colérique moitié, dont la patience était vite à bout, et qui, ayant +assujetti l'enveloppe, ne craignait plus rien que la suffocation. + +Éperdu, tâtonnant, le pauvre homme ne trouvait pas d'allumettes. Il +dut descendre à la boutique, et ne remonta qu'avec Totor et Titine +sur ses talons. + +--«Bon Dieu, qu'est-ce que tu as eu?» questionna-t-il en dégageant +sa femme, qui se releva, la figure couleur de brique, les cheveux +poussiéreux et dépeignés. + +--«Ce que j'ai eu?... Parbleu... une syncope,» s'écria-t-elle. «Dans +cette misère de maison, je ne mange pas pour le travail que je donne. +Quand je t'ai servi, et les gosses, vous ne vous inquiétez guère s'il +reste quelque chose dans le plat pour moi. + +--Pauvre poule! C'est du quinquina qu'il te faut. Je t'en achèterai,» +déclara Pageant. + +--«Et avec quoi?» demanda-t-elle du ton le plus aigre. + +Mais alors éclata le coup de théâtre. Cette fûtée de Titine, ayant +aperçu le bout de bougie sous le lit, poussa sournoisement son frère, +et, le lui montrant: + +--«Tiens!.... une camoufle. + +--Qu'est-ce qu'elle fait là ?...» grogna Totor, qui se mit à quatre +pattes pour la ramasser. + +Entré d'un côté sous le lit, le polisson jugea à propos de ressortir +de l'autre, parcourant sur les genoux et les mains ce tunnel où +le balai ne passait pas souvent. Comme il arrive aux enfants, qui +découvrent immédiatement ce qu'ils ne doivent pas voir, celui-ci ne +manqua pas de remarquer, sous le sommier, l'enveloppe, qui, insérée à +tâtons, se repliait et dépassait le châssis de fer. Il surgit entre +ses parents avec un cri digne d'un guerrier sioux, et secoua si bien +sa trouvaille que des billets bleus s'en échappèrent. + +Pageant, paralysé de stupeur, les regarda voltiger et s'abattre. +Il n'en croyait pas ses yeux. Mais sa femme, jetant une clameur +inhumaine, fonça sur leur héritier, et lui administra une telle +volée de gifles, que l'ancien hercule recouvra l'usage de ses sens +pour lui arracher l'enfant des mains. + +--«Tu es folle!... Tu veux donc l'assommer?» + +Le père expulsa les mioches, ferma la porte, à travers laquelle se +ruèrent les hurlements acharnés de Totor. Mais les époux n'y prirent +pas garde. + +--«Dis-moi,» fit Pageant, qui étreignit le bras de sa femme. +«Qu'est-ce que cet argent-là ?... C'est comme ça que tu t'évanouis +de privations!... Malheureuse!... Si tu as recommencé tes infamies +contre Bertile, je te tuerai!» + +Le mari soumis et bonasse disparaissait. Elle reconnut le redoutable +gaillard de la forêt de l'Isle-Adam, le père indigné, outré, sous +la poigne de qui elle avait cru sentir se disperser ses os. A la +seconde exécution de ce genre, elle y resterait, sûr. La peur fit +s'entrechoquer ses mâchoires. + +--«Je te jure... Pageant... je te jure!... + +--Où est Bertile? + +--Chez Flaviana. + +--Y est-elle?... Est-ce vrai?... Nom de D...! + +--Tu peux y aller voir... + +--C'est ce que je vais faire.» + +Il desserra un peu l'étau. + +--«Si je ne l'y trouve pas!...» + +Le frisson de la mort passa sur la chair noiraude. Peu s'en était +fallu qu'il ne l'y trouvât pas. + +--«Cette saleté d'argent... d'où ça vient?» reprit le frotteur des +parquets ministériels. + +--«C'est pas à moi. C'est un dépôt. + +--Tu mens! + +--Qu'est-ce que ça te fiche, puisqu'on n'y touche pas, à ta Berthe! A +preuve, c'est qu'il y a renoncé, le type... Je t'en fais serment sur +la tête de mes enfants... Et ceux-là , je ne jurerais pas un mensonge +sur eux. J'aurais trop peur de leur faire tort... Je les aime... tu +ne m'ôteras pas ça. + +--Il a renoncé à Bertile... Ah! il a bien fait, le bandit... Je +l'aurais crevé!... Mais je ne te lâche pas que tu ne m'aies dit d'où +vient la galette... Tu la cachais... c'est qu'elle ne sent pas bon. + +--Oh! je ne l'ai pas volée. + +--J'espère bien! + +--Lâche-moi!... + +--Réponds. + +--Tu me paieras ça, Pageant! + +--Bah! tu ne seras jamais plus rosse pour moi que tu ne l'es +maintenant. Tu m'as privé de ma fille... Tu l'as forcée à quitter la +maison. Tu ne peux pas me faire pire. + +--Butor! + +--D'où viennent ces billets de banque? + +--Ah! zut... Tu me les laisseras? + +--Ça dépend. + +--Eh ben, c'est le type qui en tient pour Bertile. Mais... oh! là ... +brutal!... Pas pour ce que tu crois. + +--Comment?... + +--Pour qu'on la dorlote... qu'on y fasse la vie douce... Un brave +homme, au fond... + +--Un brave homme!... Le misérable!... Tu vas lui renvoyer son ignoble +argent.» + +La fruitière voulait sauver tous les billets grâce à la destination +du dernier. Malgré ce subterfuge, l'honnête Pageant se révoltait. +S'il avait regardé de près les fafiots bleus, il aurait reconnu, +soigneusement recollés, ceux qu'il avait cru anéantir près du Gros +Chêne. + +De nouveau, ils allaient subir un sort auquel un si précieux papier +n'est guère exposé. Mais leur propriétaire les défendit comme une +lionne. Pageant craignit de «faire un malheur» s'il déchaînait toute +sa colère et toute sa force. Il abandonna donc la lutte. D'autant +que mal rassuré par les protestations de sa femme, il avait hâte de +courir chez Flaviana, pour constater, de ses yeux, que sa chérie +était toujours là , en sécurité, sous la protection de l'adorable +étoile. + +De la rue du Rocher au boulevard de Courcelles, le père anxieux ne +fit qu'un bond. La porte de l'appartement lui fut ouverte par la +femme de confiance, la grosse Mélanie. + +--«Ah!» s'écria-t-elle, «vous savez donc? Mademoiselle Bertile ne +voulait pas qu'on vous dise... Mais, rassurez-vous, papa Pageant, +tout va aussi bien que possible. + +--Y a donc eu quelque chose? + +--Rien... rien... moins que rien,» dit la bonne créature vivement, +car elle voyait trembler les épaules solides, et les yeux naïfs +se remplir de larmes, sous la broussaille grise des sourcils. +«D'ailleurs,» ajouta-t-elle, «vous allez la voir. Madame Flaviana est +déjà partie pour son théâtre. Mais, comme il ne fallait pas songer +que Mademoiselle Bertile y aille ce soir... + +--Mon Dieu!... elle est donc souffrante?...» soupira le pauvre homme. + +Dans la jolie chambre que Flaviana avait fait aménager pour sa +pupille,--puisque l'installation était maintenant définitive,--entre +les draps fins, la tête sur l'oreiller brodé, la petite danseuse +reposait. + +En apercevant ce visiteur, dont la tenue jurait pourtant avec +la délicatesse du décor, et qui jamais n'avait pénétré ici que +soigneusement endimanché, la fillette eut un grand cri de joie: + +--«Père!... mon papa chéri!...» + +Les bras minces sortirent des couvertures, s'enlacèrent au cou +rugueux, chiffonnèrent un peu plus le col défraîchi, désempesé, +mirent plus de travers la cravate en corde. Les joues fines, les +lèvres de rose pâle, s'appuyèrent au dur hérissement de la barbe +de trois jours, s'enfoncèrent contre l'épaule, dans le veston qui +sentait la sueur et l'encaustique. + +--«Papa chéri!... papa chéri!... + +--Mon petit Berthon!... Eh ben, quoi?... Au dodo? Tu ne danses donc +pas ce soir? + +--Heureusement, non... Je ne suis pas du spectacle... Mais j'ai +tellement peur de ne pas danser dans _les Elfes_!... Un ballet +merveilleux... Si tu savais!... + +--Pourquoi ne danserais-tu pas, petite fée? + +--Je suis déjà condamnée à manquer la répétition de demain. + +--T'es donc malade? + +--Un peu patraque... On me soigne trop bien. + +--Comment ça t'a-t-il pris? + +--Tout à l'heure, en scène... Figure-toi, je suis trop bête... Mais +assieds-toi donc, mon petit père. + +--Je suis bien comme ça. + +--Mais non... Tu es là , qui te penches... Tu as bien cinq minutes? + +--Oh! une heure si tu veux. + +--Veine!... Tu vas dîner avec moi, près de mon lit. + +--Ça, c'est pas possible. + +--Et la raison?...» + +Le pauvre homme se redressa, se dandina, tournant son vieux feutre +roussi, l'air confus. + +--«Voyons... papa... + +--Tu ne voudrais pas, minette. Qu'est-ce que dirait madame Flaviana? + +--Ce qu'elle dirait!...» Les grands yeux de Bertile s'élargirent +encore... Quelque chose de radieux, d'attendri, de triomphant, fit +rayonner les larges prunelles.--«Ce qu'elle dirait! Tu ne la connais +pas. Tu n'imagines pas sa bonté... Flaviana!... Mais elle sera plus +heureuse, plus fière, de savoir que tu t'es assis là , parce que tu es +un brave homme, parce que tu donneras une joie à ta petite... que de +recevoir les godelureaux huppés, titrés, qui viennent lui faire la +cour, qui l'assomment de leurs compliments... Papa, assieds-toi là . +Je suis sûre de faire plaisir à Flaviana... J'en suis sûre!... + +--Mais j'ai mon costume de travail... J'ai frotté au ministère... Ce +petit fauteuil de soie... + +--Assieds-toi, mon vieux frotteur de papa... Ta fifille sait ce +qu'elle fait...» + +En même temps, elle appuyait par deux fois son index grêle sur la +sonnerie électrique. + +--«Mélanie, ma bonne Mélanie... venez un peu. Papa dîne avec moi. +Portez-lui la petite table... N'est-ce pas, Madame n'y trouvera rien +à redire? + +--A redire?... Savez-vous ce qu'elle ruminait tout à l'heure: «De +voir un peu son papa, ça lui ferait du bien, à cette petite. Mais je +crains d'inquiéter monsieur Pageant en le faisant appeler.» + +La grosse personne donna des indications à une jeune camériste +alerte, qui dressa le couvert, prépara la dînette. + +--«Alors?» chuchota Bertile, avec un sourire espiègle, «tu as donc la +permission de dix heures. On ne te grondera pas, à la maison? + +--Ne parle pas de ta belle-mère,» fit l'ancien hercule en serrant le +poing. «J'ai failli lui régler son compte tout à l'heure. + +--Fais pas ça, papa. Elle t'aime à sa manière, et les petits aussi. +N'y a que moi qui étais dans le chemin. + +--C'était à cause de toi, justement. + +--Comment, puisque je ne suis plus là ?... + +--Elle ne t'a pas joué quelque tour? Elle ne t'a pas tendu quelque +piège?» + +La petite danseuse eut un mouvement involontaire. L'horrible +impression de cet après-midi, c'était donc vrai? Le vilain homme +avait osé la relancer jusque sur la scène. Une combinaison de la +fruitière, qui avait dû l'amener. Et tout le monde croyait à une +hallucination. Elle-même avait fini par y croire. + +Son père, occupé à savourer une cuisse de poulet (il croquait jusqu'à +l'os... Depuis combien de mois n'en avait-il pas mangé?), négligeait +d'observer la fillette. Il accepta donc sa réponse: + +--«Mais non, papa. Ne la soupçonne pas à tort. Tu es bien tranquille, +n'est-ce pas? quand tu lui cèdes. Après tout, elle fait marcher la +maison. + +--A condition que j'aille aux Halles, le matin, et que je frotte +ensuite toute la journée. + +--Elle est bonne mère pour Titine et Totor. + +--Oh! elle les gâte trop, ou elle les roue de coups. + +--Enfin elle les aime bien. + +--Je ne le nie pas. + +--Eh bien, mon pauvre papa, tu as besoin de la maman de tes deux +petits. Patiente... Ne fais pas un enfer de ton intérieur à cause de +moi. Ta femme m'a considérée comme une étrangère dont on peut tirer +parti sans scrupule. C'est dans la nature, ça. Faut pas te buter... +Tu as d'autres enfants... + +--Une étrangère... On ne vend pas une étrangère. C'est la traite des +blanches. + +--Chut!... chut!...» fit Bertile, qui avança gentiment sa main +fluette pour fermer la bouche de son père. Et la fillette ajouta +rêveusement: + +--«Qui sait? Elle pensait peut-être faire mon bonheur. Il y en a +tant, au premier quadrille, qui appelleraient ça une bonne aubaine.» + +Le brave Pageant hocha la tête. Le fin repas qu'il venait d'expédier +le disposait à l'indulgence. Sa colère tombée, il n'aurait jamais +l'énergie de braver sa querelleuse épouse, et il savait gré à sa +fille de lui prêcher la ligne de conduite où il se rallierait +fatalement, par bonhomie, habitude, faiblesse. + +--«Mais enfin,» demanda-t-il, «pourquoi es-tu couchée? Quel est ton +mal? Je te vois maigre, pâlotte... + +--Bah!» dit-elle, «ce n'est rien.» + +Un observateur plus avisé que l'humble frotteur eût remarqué +l'accablement si peu naturel qui renversait sur l'oreiller cette +jolie tête de quinze ans, le ton las, désenchanté, des quatre mots +que soupirèrent les lèvres puériles. + +--«Rien... mais quoi?» insista le père. «On n'est pas au lit, à ton +âge, quand on a rien. As-tu vu un docteur? + +--Non,» fit-elle avec un vif redressement du buste, «ce n'est pas +la peine. Il ne faudrait pas le déranger pour si peu, le docteur +Delchaume. + +--Ah! il ne regarde pas au dérangement, celui-là ,» déclara Pageant. +«Voilà un médecin qui a du cÅ“ur pour les pauvres gens... A venir des +trois fois par jour chez des clients dont il ne veut pas accepter un +rouge liard. + +--Comment le sais-tu?» demanda Bertile. + +Son mince visage devenait lumineux. Du rose flambait aux pommettes. +Les yeux brillaient dans leur large cerne d'ombre. Sur le drap, les +petites mains frémissantes entrelaçaient nerveusement leurs doigts. + +--«C'est donc depuis que tu es partie?» fit le père. «Oui... Et je ne +t'ai pas raconté? Ta petite sÅ“ur... Titine... Elle nous en a fichu +un trac!... On aurait cru qu'elle nous passait entre les mains. + +--Oh! Comment?... + +--Une nuit, elle s'est mise à étouffer, à râler... Son corps raide +comme du bois... Les yeux hors de la tête. + +--Quelle horreur!... + +--J'ai couru chercher le docteur Delchaume. Le seul que je +connaissais. Et puis, il avait été si gentil au moment de la +scarlatine. + +--Il est venu?... comme ça?... dans la nuit? + +--Tout de suite. + +--Qu'il est bon!...» murmura Bertile, retombant sur son oreiller, le +regard en haut, les mains jointes, en extase. + +--«Tu peux le dire... Il a sauvé la gosse. + +--Qu'est-ce qu'elle avait? + +--De l'asthme _enfantine_, qu'il a dit.» + +Il y eut une minute de silence. Le père Pageant considérait le visage +exalté, l'expression absente de sa fille. Elle ne paraissait frappée +que d'une chose dans la maladie de la cadette: l'intervention du +docteur Delchaume. Tout à coup, elle dit: + +--«Papa, tu ne trouves pas injuste qu'un homme comme ça puisse être +malheureux? + +--Dis donc, petite,» fit-il bonassement, «en serais-tu amoureuse, par +hasard, de ton docteur Delchaume?» + +La fillette tressaillit et se redressa, comme secouée d'un choc +galvanique. + +--«Oh! papa... c'est méchant ce que tu dis là !.. + +--Histoire de rigoler un peu. + +--Faut pas. + +--C't'idée! Il est gentil garçon... Un peu vieux pour une gamine +comme toi... + +--Vieux!... Il n'a pas trente ans.» + +Le père eut encore un regard de malice. Alors la petite danseuse +parla très vite, tandis qu'une flamme de fièvre la transfigurait d'un +éclat soudain. + +--«Ne continue pas, père... Tu me ferais du chagrin. Tu vois bien +que le docteur Delchaume est en grand deuil. Il ne se console pas +d'avoir perdu sa femme... Et s'il devait se consoler... + +--Allons!... + +--Ce ne serait pas moi... + +--Et qui? + +--Oh! la seule capable de guérir un cÅ“ur comme le sien... La +meilleure... la plus belle... Tu ne devines pas?... voyons! Flaviana!» + +L'enfant, ce nom jeté, retomba en arrière, reprit son visage +lointain, son visage _d'au-delà _, et murmura doucement, comme pour +elle-même, avec un accent intraduisible, dont l'âme simple du père se +troubla: + +--«J'ai bien compris, va... J'ai bien vu comme il la regarde quand il +croit qu'on ne fait pas attention.» + +Ces mots furent prononcés sans amertume, sans blâme, tendrement... +Toutefois il en émanait quelque chose de triste dont le pauvre père +sentit l'étreinte. Il ne sut que dire, ni trouver la plaisanterie qui +secouerait son malaise. + +Comme il demeurait gauchement silencieux, tandis que Bertile, +emportée par un rêve, semblait oublier sa présence, une porte +s'ouvrit. Celui dont ils venaient de parler entra. + +--«Eh quoi?» s'écria Raymond, en marchant vers le lit. «Ça ne va pas, +mignonne. Qu'est-ce que nous avons?» Puis, reconnaissant l'honnête +frotteur:--«Bonjour, père Pageant. On est venu tenir compagnie à sa +fillette. Elle doit vous en raconter, hein! notre future étoile.» + +Ce ton enjoué, c'était un de ses devoirs professionnels. «Le père +doit être inquiet, puisqu'il est accouru,» pensait-il. «Commençons +par dissiper cela.» + +La petite malade ne lui fournit guère d'éclaircissements. Elle avait +eu une syncope après la répétition. Le jeu des lumières l'avait +éblouie. Au retour, Flaviana voulait qu'elle se couchât. Elle ne +savait pas que le docteur fût prévenu. + +--«Votre «petite mère» m'a envoyé un mot pour me prier de passer,» +dit Delchaume. «Cette «petite mère-là » a plus de sollicitude peureuse +qu'une vraie maman. Car je ne vois pas... Tiens!» ajouta-t-il, en +lui prenant le poignet pour consulter le pouls, «qu'est-ce que ces +menottes glacées? Avez-vous des frissons?» + +«Ses mains étaient brûlantes avant qu'il entrât,» se dit Pageant. +«Allons, ça y est... la voilà toquée de son séduisant docteur. Et à +ce point!... Bon sang!... Pourvu que ça ne soit pas du chagrin pour +elle.» + +L'idée le traversa, en éclair: «Si ma gredine de femme avait eu +raison? Les filles des pauvres gens, ça leur coûte bien cher d'être +sages!...» Mais son cÅ“ur de brave homme repoussa la suggestion: «Ça +lui coûtera ce que ça lui coûtera... Et à moi aussi. J'aime mieux +tout, que de la voir mal tourner.» + +Cependant, lorsque Delchaume l'arrêta dans la chambre voisine pour +lui dire que «c'était assez sérieux», le pauvre ouvrier eut un +tragique sanglot. + +--«Courage, mon brave homme, rien n'est désespéré. + +--Sauvez-la, monsieur le docteur. + +--C'est son âge qui la sauvera. Pensez donc... La jeunesse même... +Elle n'a pas seize ans. + +--Mais sa maladie... Qu'est-ce que c'est? + +--De la névrose... de l'anémie... La tuberculose la guette. Nous +n'en sommes pas là . Seulement, il faut veiller. Cette enfant doit se +suralimenter, et elle ne mange plus. Elle devrait être gaie, courir +au soleil... Son métier la fatigue trop. Il ne faut plus qu'elle +danse... + +--Bon Dieu de bon Dieu, qu'allons-nous devenir? + +--C'est affaire à madame Flaviana et à moi, ça, papa Pageant. Ne +vous inquiétez pas. Elle a une amie... je devrais dire... une +providence... De mon côté... + +--Oh! vous l'avez déjà installée là -bas, à Claire-Source, dans votre +maison de campagne. + +--Elle y retournera. + +--Bien,» fit sans élan le pauvre père qui pétrissait son chapeau dans +ses mains. «Seulement... + +--Seulement... quoi? + +--Rien. + +--Vous avez une idée qui vous tourmente, Pageant. + +--Non, m'sieu le docteur. + +--Si. + +--Oh! ben, c'est bête... Je me dis comme ça: madame Flaviana est +bien bonne, vous aussi, vous êtes bon. Et, tout de même, je me +demande... Est-ce que je ne devrais pas reprendre Bertile? + +--Dans la fruiterie de la rue du Rocher?... Pour que votre femme, qui +la déteste, recommence les vilenies dont cette petite ne se remet +pas?... Voyons, Pageant!... + +--Ah! m'sieu le docteur,» murmura ce pauvre homme simple, avec des +larmes plein les yeux, «y a des choses douces qui font mourir aussi +bien que les choses cruelles...» + +Delchaume le regarda, sans comprendre, mais devinant qu'une pensée +délicate se dissimulait sous la phrase, dont la seule forme +pathétique l'émut. Il adressa encore à l'humble ouvrier quelques +paroles réconfortantes, puis, comme se rappelant tout à coup un +détail important, il revint en arrière et rouvrit la porte de Bertile. + +--«Pardon, mignonne,» dit-il, «j'ai oublié... Voulez-vous demander +à madame Flaviana de me fixer elle-même le moment de ma prochaine +visite. Je souhaiterais qu'elle fût là , pour lui parler de vous, de +votre santé. Mais je voudrais qu'elle ne fût pas pressée, car j'ai à +l'entretenir d'un autre sujet... peut-être longuement.» + +Victor Pageant, resté dans l'autre pièce, entendit la voix de sa +fille: + +--«Je ferai votre commission, docteur. + +--Vous direz bien à madame Flaviana que j'ai à lui communiquer des +choses graves, n'est-ce pas, mon enfant?» + +La douce voix reprit: + +--«Je le lui dirai, soyez tranquille, docteur... Des choses graves... +Oui, je le lui dirai.» + +Un désir presque irrésistible saisit Pageant, de rentrer dans la +chambre, de courir au lit de sa petite, de mettre ses gros bras +d'ancien hercule autour de la frêle créature, comme pour la défendre +de quelque mal. Il l'embrasserait encore. Oh! comme il avait envie +de l'embrasser, mieux que tout à l'heure, avec une tendresse moins +maladroite. Il n'osa pas. Le docteur partait. La femme de chambre +leur montrait le chemin. + +Pageant descendit, prit congé du jeune médecin, qui montait en +voiture, et s'en alla, le dos voûté, sous la nuit, sans pensée +distincte, le cÅ“ur vide, et pourtant si lourd!... + + + + +V + +EN COUR D'ASSISES + + +--«Tatiane Kachintzeff, levez-vous!» + +L'injonction retentit, brève et dure. Ce fut une surprise dans +le public. Le président, connu pour son extrême courtoisie, +adoptait généralement des formules plus enveloppées, un ton plus +doux, lorsqu'il s'adressait à des femmes, fût-ce à des accusées. +Mais on s'étonna moins lorsque se dressa, contre le fond sombre +des boiseries, entre les uniformes des municipaux, la silhouette +singulière, dont on eût douté si elle était d'un garçon ou d'une +jeune fille. + +La voilà donc, cette étrangère sur qui tant de légendes avaient couru. + +Les regards qui, de cette salle des assises, bondée pour le +sensationnel procès, convergeaient sur elle, purent discerner, sous +l'apparence androgyne, toute la flamme tendre d'un cÅ“ur féminin, +lorsque Tatiane, avant de se soumettre à l'interrogatoire, chercha +d'abord les yeux de son fiancé. + +Assis deux places plus loin, sur le même banc, Pierre Marowsky la +contemplait avec la naïve adoration d'un croyant pour son idole. +Séparés par les longs mois de la prison préventive, ils se trouvaient +enfin rapprochés. La béatitude de se voir les soulevait--c'était +évident--au-dessus de toutes préoccupations. + +--«Votre nom?» demanda le président. + +--«Tatiane Fédorovna Kachintzeff. + +--Votre âge? + +--Vingt-deux ans. + +--Où êtes-vous née? + +--A Pétersbourg. + +--Votre père y était professeur? + +--Et écrivain. + +--C'est vrai. Mieux eût valu pour lui qu'il se contentât de ses +leçons. + +--Aucun être libre ne partagera votre avis, monsieur le président.» + +Un frisson courut. Quelle fierté dans cette réponse! Et la figure +même de l'accusée en rayonna. Sa face, un peu kalmouck, mais +d'un teint éblouissant, portée sur un cou élevé, blanc et frais, +découvert, autour duquel tombait la masse courte et lourde des +cheveux blonds, son front pur sous le toquet de fausse loutre, ses +yeux légèrement bridés, mais d'une clarté surprenante, tout changea +d'aspect, prit une beauté inattendue. + +Sans s'offusquer de la riposte, le président reprit: + +--«Tout le monde est libre de composer des écrits séditieux. Mais on +le paie cher, la plupart du temps. Votre père, Fédor Kachintzeff, +fut arrêté, condamné, déporté en Sibérie. + +--Gloire à lui, monsieur le président. + +--Nous ne chicanerons pas votre piété filiale,» dit ironiquement le +magistrat. + +Changeant alors de ton, et avec une nuance d'égards, il ajouta: + +--«Elle s'est traduite, d'ailleurs, autrement qu'en paroles. Vous +êtes allée rejoindre votre père, en exil, au bagne. Vous aviez +quatorze ans à peine. Vous avez effectué presque entièrement à pied +ce terrible voyage...» + +Un murmure, favorable à l'accusée, monta, presque imperceptible. Le +président s'arrêta, promena sur la foule des assistants un regard +sévère. + +--«Je comprends,» s'écria-t-il, «qu'un mouvement de sympathie +échappe, surtout à la partie féminine de l'auditoire, pour l'enfant, +pour la fille dévouée, qu'était alors Tatiane Kachintzeff. Cependant, +je veux qu'on le sache, je suis résolu à ne tolérer aucune +manifestation.» + +Un silence--glacial ou pénétré?...--accueillit cette déclaration, +prononcée du ton le plus énergique. Poursuivant l'interrogatoire, le +président reprit: + +--«Vous trouvâtes votre père à l'hôpital, très malade? + +--Non, pas malade... mourant. + +--Mais... il mourait d'une maladie, je suppose. + +--Non. + +--D'un accident? + +--Non. + +--Et de quoi donc?...» + +Point de réponse. Une figure de pierre, où flamboyaient des yeux +pleins d'horreur. + +--«Allons, Tatiane Kachintzeff, dites tout haut ce que vous prétendez +insinuer, ce que vous avez cru peut-être.» + +Même mutisme. Même immobilité impressionnante. + +--«L'accusée, messieurs les jurés,» reprit le président, «est +victime d'une erreur. Mais, sans doute, l'est-elle de bonne foi. +Il ne vous est pas interdit de lui en tenir compte. On lui a +persuadé, là -bas, au bagne,--son père lui-même, en exigeant d'elle +un serment de vengeance,--que Fédor Kachintzeff succombait à de +mauvais traitements, à des brutalités, coïncidant avec la présence +du gouverneur général, le prince Wladimir-Serge Omiroff, aujourd'hui +décédé.» + +Une voix s'éleva, celle du défenseur de Tatiane Kachintzeff: + +--«Je vous demanderai respectueusement de préciser, monsieur le +président. Veuillez expliquer au jury que Fédor Kachintzeff, cet +écrivain, cet intellectuel, descendant d'une famille aristocratique, +avait été soumis à un châtiment corporel,--contre les règlements +mêmes,--au plus déshonorant, au plus barbare des supplices: il avait +été f...» + +Un cri affreux, déchirant... Tatiane, jetant le buste et les bras +en avant de la cloison de bois, saisissait à l'épaule son avocat, +arrêtait ce qu'il allait dire par une mimique violente et désespérée. + +Le public s'émut. Des gens se levèrent, pour voir ce qui arrivait. +Les stagiaires, entre eux, chuchotaient: + +--«Son père a été fouetté, par l'ordre du vieux prince Omiroff. + +--Cela se fait donc encore? + +--Pourquoi a-t-elle crié? + +--Elle devient folle quand on évoque ce souvenir. + +--Kachintzeff étant un condamné politique, et d'origine noble, on ne +devait pas... + +--Alors?... + +--Un caprice tyrannique, abominable... Le malheureux n'avait pas +salué le gouverneur général Omiroff.» + +La voix du président tout à coup s'éleva: + +--«Il résulte des rapports des médecins, comme de l'autopsie, que le +détenu Kachintzeff était d'une constitution robuste, très capable de +supporter la peine infligée,--et qu'on ne saurait voir dans cette +peine la cause de sa mort.» + +L'avocat de Tatiane riposta aussitôt: + +--«L'autopsie montre-t-elle qu'un homme a succombé au désespoir, à la +honte?» + +LE PRÉSIDENT.--«Je ne puis, maître, vous laisser avancer davantage +sur ce terrain. Nous ne faisons pas le procès d'un directeur de +bagne sibérien, pas plus que celui du feu prince Omiroff. Le jury n'a +pas à s'occuper de ces choses, qui ne le concernent pas. Il nous dira +si, oui ou non, Tatiane Kachintzeff a pris part à un complot et à la +fabrication d'engins destinés à faire périr le prince Boris Omiroff, +fils de l'ancien gouverneur général de la province d'Irkoutsk.» + +LE DÉFENSEUR.--«Mais vous-même, monsieur le président, déclariez que +le jury devait être éclairé sur les faits qui auraient pu susciter +chez la fille de Kachintzeff une idée de vengeance?» + +LE PRÉSIDENT.--«Non pas les faits, dont nous ne saurions préjuger +ici, mais l'impression, fausse ou exacte, que l'accusée en a reçue. +On a pu facilement troubler, égarer, cette âme de quatorze ans. +Cela n'excuserait pas son crime, mais en indiquerait la genèse. +Nous allons, du reste, savoir par elle-même... Tatiane Kachintzeff, +levez-vous.» + +La jeune Russe, retombée assise, comme en faiblesse, après son +terrible mouvement d'angoisse, écarta la main dont elle se cachait le +visage, et se dressa. + +LE PRÉSIDENT.--«Votre père, avant de rendre le dernier soupir, vous +imposa, à vous, presque enfant, une mission de vengeance?» + +TATIANE.--«Non, monsieur le président.» + +LE PRÉSIDENT.--«Il vous a dicté une formule de serment?» + +TATIANE.--«Non.» + +LE PRÉSIDENT.--«Cependant, il a accusé?» + +TATIANE.--«Personne.» + +LE PRÉSIDENT.--«Il s'est plaint?» + +TATIANE.--«Non.» + +LE PRÉSIDENT.--«Que vous a-t-il donc dit de lui-même... de ses +souffrances... du mal dont il se sentait mourir?...» + +TATIANE.--«Rien.» + +La fierté farouche de ce «Rien»! Un silence tomba. La suite de +l'interrogatoire se fit attendre. + +Tous les regards se fixaient sur cette tache pâle qui était le visage +de Tatiane, et qui se détachait là -bas, parmi toutes ces choses +sombres, embues par l'atmosphère de cendre dont le triste jour de +novembre emplissait cette salle des assises. + +Les trois autres accusés intéressaient moins. Même la brune Katerine +Risslaya, dont pourtant la réputation de beauté s'était établie par +les portraits publiés dans les journaux. Son type sémite--profil +busqué, larges yeux de jais--venait bien en photographie. Mais +l'auditoire éprouvait une déception à la découvrir fanée, sans +jeunesse, bien qu'elle n'eût pas trente ans, et tellement dépourvue +d'expression qu'avec son teint jaunâtre, sans nuances, on eût +dit une figure de cire. Des deux hommes, le fiancé de Tatiane, +Pierre Marowsky, retenait seul quelque attention. C'était un grand +gaillard superbe, un vrai Russe, blond et barbu, dont le visage +eût été aussi beau que son corps athlétique, bien proportionné, +si une double cicatrice ne l'eût un peu défiguré, couturant la +joue droite, déformant le sourcil gauche, sous lequel l'Å“il ne +regardait pas clairement, et, peut-être, ne voyait plus. A côté de +lui, son camarade, blond aussi, mais très différent, faisait penser, +avec ses traits plutôt celtiques, sa grosse moustache fauve, à un +Vercingétorix halluciné. Dans le masque légendaire du héros arverne, +deux yeux pleins de candeur et de rêve, des yeux très clairs, +toujours perdus vers d'invisibles au-delà , luisaient en contraste, +comme des fleurs tendres et mouillées sur la face d'un roc. + +Cependant l'interrogatoire de Mlle Kachintzeff se poursuivait. Ou +plutôt le président continuait à poser des questions qui, pour la +plupart, restaient sans réponse. La jeune fille se refusait à donner +aucune explication sur la soirée tragique de la Petite-Barrerie. + +--«Vous étiez venue là ,» demandait le président, «pour assister à des +expériences d'explosifs, et peut-être pour apprendre le maniement des +engins meurtriers? + +--J'étais là pour obéir à un mot d'ordre que vous ne connaîtrez +jamais. On a pu saisir quelques-uns d'entre nous. Mais notre idée... +elle reste insaisissable. + +--Ce sont des phrases. Voyons le fait. Il est facile à reconstituer. +On a retrouvé, fort évidentes, sur les parois éboulées de l'espèce +de grotte sablonneuse, les traces d'une première explosion. Et +vos complices en organisaient une seconde, lorsqu'une cause restée +indéterminée,--peut-être un bruit quelconque annonçant l'arrivée de +la police, qui vous cernait, qui allait vous prendre au piège,--une +brusque inquiétude,--un faux mouvement--déterminèrent l'éclatement de +la seconde bombe. Ses inventeurs n'eurent pas le temps de fuir. L'un, +ce vieillard, que vous surnommiez le «martyr», Michel Gorlianoff, +périt instantanément... L'autre n'eut qu'une main estropiée. +Celui-là , Yvan Toulénine, devrait être sur ce banc, avec vous... + +--Oh! non... plutôt en face, entre les jurés et l'avocat général.» + +Une stupeur. Qui avait parlé?... Ce n'était pas la voix pure, le +léger accent de Tatiane. Un son rauque, des consonnes dures... +Pourtant cela venait du banc des accusés. + +Déconcerté un instant, le président se reprit vite. + +--«Katerine Risslaya, levez-vous.» + +L'étrange fille aux yeux de jais, aux cheveux bleus de juive +d'Orient, étira sa silhouette misérable. La mise de pauvresse, la +maigreur, l'air d'indifférence douloureuse, firent pitié. + +--«Katerine Risslaya, vous aggraverez singulièrement votre cas par +des outrages au jury et à la magistrature. Je devrais même sévir +immédiatement.» + +La sauvage créature interrompit: + +--«Je n'ai pas outragé le jury, ni les magistrats. + +--Vous les mettez au rang de votre complice contumace, de Toulénine. + +--C'est Toulénine que je voulais outrager.» + +Des rires fusèrent, mal contenus, irrésistibles. Du côté même de la +Cour, on vit voltiger des sourires. La naïveté évidente, l'attitude, +l'intonation, tout fut d'un comique énorme. Katerine expliqua: + +--«Je voulais dire seulement que sa place est avec ceux qui nous +accusent. Les juges le savent bien que c'est un traître, que c'est +lui qui nous a livrés.» Elle se tourna vers ses compagnons, dont les +yeux indignés se fixaient sur elle.--«Je ne pouvais pas vous le dire, +à vous autres, puisque je ne vous ai pas revus. Mais le «martyr» +avait raison. Il nous avait averties, Tatiane, tu te rappelles?... +Et moi, j'ai eu la preuve. Le soir où l'on nous a arrêtés, j'ai +surpris... + +--Taisez-vous, Katerine Risslaya! Et asseyez-vous!...» tonna le +président. + +Elle demeurait debout, les lèvres entr'ouvertes, hésitante, ahurie. +Mais son avocat lui dit quelque chose à voix basse, et elle retomba +sur son banc. + +Maintenant les accusés échangeaient furtivement de singuliers +regards. Dans l'auditoire aussi, les yeux se cherchaient, troublés +d'inquiétude. Ce Toulénine, un révolutionnaire célèbre qui, à +plusieurs reprises, emprisonné dans son pays, stupéfia le monde par +ses évasions audacieuses, ne pouvait-il pas s'être échappé une fois +de plus? Le public l'avait admis sans hésiter au lendemain du coup +de filet dans les bois de la Petite-Barrerie. Mais des semaines, +des mois, s'écoulèrent. Des doutes, des racontars, vagues d'abord, +puis plus précis, flottèrent, prirent corps, venus on ne savait +d'où. Quelques journaux d'opinions très avancées entreprirent une +campagne. Ils se faisaient fort d'établir que le Toulénine de la +Petite-Barrerie n'était pas le fameux agitateur. Celui-ci serait mort +ou végéterait dans quelque forteresse. Et la police aurait laissé +croire qu'il s'était échappé, pour revêtir de son prestige un agent +provocateur, envoyé sous son nom parmi les réfugiés de Paris. C'est +ce faux Toulénine qui aurait organisé les expériences d'explosifs, +et prévenu la Sûreté Générale du lieu choisi pour y procéder. Quoi +d'étonnant si, dès le lendemain des arrestations, cet homme, le vrai +chef de la bande, avait disparu sans qu'on expliquât très clairement +dans quelles circonstances il avait pu s'échapper. La déclaration de +cette Katerine Risslaya, la brusquerie énervée du président lorsqu'il +lui imposa silence,--il n'en fallait pas plus pour éveiller l'esprit +frondeur, les soupçons malins d'un public d'assises. + +Un des principaux éléments de ce public, la foule des avocats, +professionnellement opposée à la magistrature, se tient prête à +fourbir toute arme qui entamera l'accusation. Les profanes, mondains, +artistes, gens de plume, et les femmes, qui se pressent aux audiences +des procès retentissants, y apportent le sentimentalisme à la mode, +la sceptique indulgence, qui aboutit maintenant, dans nos mÅ“urs, +à l'antipathie pour toute répression. Quand il s'agit d'un crime +qualifié de politique, et qu'on voit au banc des accusés une héroïne +de vingt ans, mystérieuse, d'une séduction âcre, tragique, comme +cette laide et attachante Tatiane Kachintzeff, il est impossible +qu'une atmosphère sympathique à la défense ne se crée pas dans la +salle. Tout de suite, dès que fut mentionnée la trahison possible +jetant là ces quatre malheureux, l'auditoire fut dans le même état +d'âme que si cette trahison avait été prouvée. Chaque détail dont se +renforçait l'hypothèse fut souligné par de significatifs murmures. +Tel ce fait que les matières explosives trouvées chez Pierre Marowsky +lui avaient été fournies par Toulénine,--ce que le jeune Russe ne +dit pas, mais ce que fit établir son défenseur. Les correspondances +compromettantes saisies chez les inculpés étaient plus ou moins +dirigées, provoquées, ou même signées, par Toulénine. Les lettres +écrites de sa main engageaient toujours à fond leurs destinataires. + +Chose bizarre!... plus on essayait de déterminer l'Å“uvre de ces +quatre pauvres conspirateurs, plus elle échappait, pour laisser +l'accusation en présence d'une seule action prépondérante, +directrice, celle du seul accusé qui ne fût pas là : Toulénine. Et +chose plus bizarre encore: il semblait que ceci apparaissait aux +accusés, peu à peu, en même temps qu'aux jurés et au public, et +qu'ils en fussent, à la longue, cruellement éblouis, comme d'une +vérité dont ils eussent éprouvé plus d'horreur et d'épouvante que de +soulagement, bien qu'elle leur gagnât,--ils devaient le sentir--la +sympathie apitoyée des auditeurs. + +La Risslaya seule prenait des airs entendus, doublait ses réponses +de commentaires dont la netteté ingénue et cynique réjouissait une +assistance de raffinés. Cette candeur de barbare provoquait le rire +des Parisiens. Un moment vint, toutefois, où cette fille sauvage, +née sous quelque tente des nomades de la steppe, parla sans soulever +l'hilarité. Ce fut lorsque le président lui demanda quelles raisons +elle avait eues d'entrer dans le complot. + +--«On vous a dit,» fit-elle (suivant fidèlement la tactique de +Tatiane) «qu'il n'y avait pas de complot. + +--Enfin, vous étiez, le soir du 28 juin, dans les bois de la +Petite-Barrerie, avec vos co-accusés ici présents? + +--J'y étais avec Tatiane. + +--Eh bien, vous aviez un but, une idée? Vous saviez pourquoi vous +deviez vous y rencontrer avec vos amis? + +--Je n'ai qu'une amie. + +--Qui cela? + +--Tatiane Kachintzeff. + +--C'est entendu. Eh bien, qu'est-ce que vous alliez faire, avec +Tatiane Kachintzeff, dans la carrière de sable de la Petite-Barrerie? + +--J'y allais parce qu'elle y allait. Ce qu'on y ferait, ça m'était +bien égal. Elle m'avait dit: «Viens.» D'ailleurs, la route est +longue, de la station du chemin de fer jusque-là . Elle n'avait pas +dîné. Je pensais que j'arriverais à la faire un peu manger, en +marchant. J'avais pris quelque chose qu'elle aime: du pain avec des +figues sèches.» + +Il y eut un petit mouvement dans l'auditoire. Quelle attention en ce +moment! quel silence! + +La Risslaya se tourna, étonnée de ne plus entendre rire. On vit +maintenant que, hors de sa misère, elle aurait été belle. Une douceur +veloutée fondait le scintillement de ses yeux. Sa bouche fléchissait +de tendresse quand elle nommait Tatiane, sa voix même changeait. + +L'étudiante, sans la regarder, baissait la tête, avec un effort de +rigidité. Mais ceux qui l'observaient virent trembler sa lèvre. + +LE PRÉSIDENT.--«Enfin, elle vous parlait, elle vous expliquait sa +démarche?» + +KATERINE RISSLAYA.--«Elle se taisait. Mais quand nous avons rencontré +le vieux Michel, vous savez bien, «le martyr», et qu'il nous a dit: +«Ne montez pas dans le bois, Toulénine trahit, vous êtes perdues!...» + +LE PRÉSIDENT.--«Michel Gorlianoff vous a dit cela?» + +KATERINE.--«Oui.» + +LE PRÉSIDENT.--«A quel moment?» + +KATERINE.--«Comme nous nous engagions dans le sentier qui monte à la +carrière de sable.» + +LE PRÉSIDENT.--«Que fit mademoiselle Kachintzeff?» + +KATERINE.--«Elle ne l'a pas cru. Elle l'a traité comme si lui-même +était le traître. Mais elle s'est tournée vers moi, et elle m'a dit: +«Si tu crains quelque chose, si tu as peur le moins du monde, ne me +suis pas.» + +LE PRÉSIDENT.--«Et vous?» + +KATERINE.--«Je l'ai suivie.» + +Un frémissement, une houle légère d'émotion. La Risslaya ne faisait +plus rire. Un avocat se pencha vers son voisin: + +--«Elle a bien dit ça, cette gitane. Regardez... Elle est presque +belle...» + +Le président reprenait: + +--«Croyiez-vous au danger? + +--Il y en a toujours dans des histoires comme ça. + +--Et vous n'alliez là , de gaieté de cÅ“ur, que par amitié? Mais vous +aviez assisté à des réunions, vous aviez entendu parler ceux qui vous +associaient à leurs tristes machinations. Qu'est-ce qu'ils voulaient, +eux? + +--Vous ne pensez pas que je vais vous le dire!...» + +Ici, l'on rit un peu. Puis, aussitôt, un silence plus absolu, car le +président posait la question: + +--«Pourquoi êtes-vous ainsi dévouée à Tatiane Kachintzeff? + +--Parce qu'elle m'a sauvée... oui, elle m'a sauvé la vie. Mais elle a +fait plus...» + +La pauvre fille hésita, cherchant des mots. Quelque chose illuminait +son visage ravagé, gonflait son cÅ“ur. Elle voulait parler. Mais dans +l'impuissance d'exprimer tout ce qui resplendissait en elle, ses +lèvres se fermèrent, et des pleurs ruisselèrent de ses yeux sauvages. + +--«Parlez,» insista le président, qui s'adoucit. + +Tatiane baissait maintenant la tête, à ce point que, derrière la +balustrade de bois, on ne distinguait plus que sa main, sur laquelle +son front s'appuyait. + +--«Eh bien, voilà ...» proféra sourdement Katerine... «J'étais +arrivée à Paris pour suivre quelqu'un, qui m'avait connue dans un +café chantant, à Odessa... Mais il m'a quittée... Ce que je suis +devenue...» Sa voix sombra. Un frémissement visible agita ses +épaules.--«Une nuit, du côté de Montrouge, j'allais être assommée +par un bandit qui prétendait avoir des droits sur moi, des droits +comme on n'en a pas sur un chien qui vous sert,--non, mais comme le +chasseur sur le gibier qu'il traque... A mes cris, deux passants +accoururent: Tatiane et son fiancé, Pierre Marowsky. L'apache et ses +amis leur tombèrent dessus. Ils se battirent, là ... dans ce faubourg +de Paris... Une bataille corps à corps, sanglante, telle que je n'en +vis jamais de pire, dans les nuits de là -bas, le long des sentiers +de la steppe, où les loups attendent qu'il en reste un par terre +quand la caravane s'en ira. Ils m'ont conquise, ils m'ont emportée. +Tatiane marquait le chemin avec du sang, car elle avait reçu un coup +de couteau. Depuis, elle m'a gardée, elle m'a nourrie, elle qui +n'a pas sa suffisance. Mais elle a fait mieux... Cette jeune fille +si pure!--Ah! on ne comprend pas cela, ici, qu'elle vive librement +comme un garçon, et qu'elle aime, et soit aimée... et qu'elle reste +pourtant comme une petite vierge dans la chambre de sa mère...--Cette +savante... qui a des brevets et des diplômes... Elle m'a traitée dès +la première minute comme si j'étais son égale, sa sÅ“ur.» + +La Risslaya, ayant prononcé ce mot, crut avoir tout dit. Mais aucune +question du président ne suivit immédiatement. Le silence de la vaste +salle semblait écouter encore. Elle ajouta donc, et ce fut très +simple: + +--«Voilà pourquoi je n'existe plus que pour servir Tatiane +Kachintzeff.» + +Il y eut des applaudissements, que continrent mal les objurgations de +l'huissier audiencier. + +Le président devenait soucieux. Pierre Marowsky, de même que sa +fiancée, se renfermait dans un mutisme presque absolu. Quant au +Vercingétorix visionnaire, qu'on appelait Wladimir, sans que jamais +nul ne lui eût connu un nom de famille, il se lança dans des +divagations humanitaires, plus invraisemblablement chimériques que +toutes les élucubrations de ce genre. Il fallut y couper court. + +Maintenant s'évoquaient les accusés qui ne pouvaient pas répondre. +L'un en fuite... ce Toulénine, dont le rôle apparaissait si obscur. +Et l'autre... celui dont le corps avait été déchiqueté par la +bombe, le soir d'orage, le soir sinistre, dans les carrières de +la Petite-Barrerie. Celui-là , Michel Gorlianoff, «le martyr», qui +saurait jamais de quelle façon exacte il reçut la mort?... Lui qui, +si près du rendez-vous, prévenait Tatiane d'une trahison probable de +Toulénine... Voulut-il supprimer le faux frère, délivrer ses amis de +ce péril vivant? Fût-ce lui qui détermina l'éclatement de l'engin, +sacrifiant sa vie au salut commun? Fût-ce Toulénine, deviné par lui, +qui le foudroya en échappant. Nul ne pouvait le dire. Pas même les +complices de ces hommes, puisque, à la minute tragique, les quatre +autres se tenaient à distance, attendant la déflagration, et pensant +ne voir s'éparpiller et couler que du sable,--non du sang. Le long +interrogatoire des inculpés laissait le mystère intact. Même il en +épaissit les ombres. + +Y verrait-on plus clair à la seconde audience, qui comportait +l'audition des témoins? + +Le principal d'entre eux, le prince Boris Omiroff, ne vint pas. +L'accusation l'avait cité, en sachant fort bien qu'on n'amènerait pas +facilement à la barre ce magnifique étranger. D'ailleurs, il n'avait +rien à dire, prétendait ignorer tout de la tentative d'assassinat +dirigée contre lui. Cependant, jusqu'à la dernière minute, le public +espéra voir et entendre ce personnage, un de ceux dont les moindres +gestes surexcitent la curiosité parisienne. Sa réputation de beau +Slave, de duelliste intrépide et heureux, de viveur aux fastueuses +traditions, de prodigue aux revenus inépuisables, sa désinvolture +à porter dédaigneusement sur sa seule tête les haines politiques +accumulées par toute sa race, même les légendes inspirées par son +orgueil brutal, faisaient de lui un des acteurs en vedette sur les +tréteaux du monde. Ce fut un déboire lorsque le président de la +Cour d'assises lut l'attestation des médecins, certifiant qu'une +complication survenue durant la convalescence d'une grave blessure +reçue en duel, empêchait le prince d'apporter un témoignage oral. + +Une certaine compensation s'offrit à cet auditoire, dont les visages +se tendaient d'une avidité féroce, dont les narines humaient l'odeur +du scandale et du crime, comme elles auraient humé, dans la baraque +de Bidel, la puanteur des fauves. Ici, dans ce prétoire, entre +les majestueuses architectures, en face de la plus haute justice +élaborée par la conscience humaine, aussi bien que dans l'infecte +enceinte de toile, sur les banquettes de bois blanc, devant les cages +suintantes d'ordure, ces hommes raffinés, ces femmes élégantes, +guettaient également la minute où l'un de leurs semblables serait +broyé, moralement ou matériellement. Les os craqueraient, les chairs +saigneraient, ou bien, sur le déchirement des cÅ“urs, les faces +pâliraient, tressaillantes... C'était cela qu'il fallait voir. + +A défaut de ce dompteur célèbre, Boris Omiroff, on vit s'avancer à la +barre quelqu'un qui ne manqua pas d'intéresser. C'était lord Frédéric +Hawksbury. + +Dans la galerie des figures bien parisiennes, ce seigneur anglais +tenait une place qui, depuis son duel avec Omiroff, le rapprochait de +celui-ci. En effet, la blessure dont il fallut bien parler, c'était +Hawksbury qui l'avait infligée à l'invincible bretteur. Et dans +quelles conditions!... Lui-même, touché grièvement au premier feu, +mais ne laissant pas deviner qu'il fût atteint, et tirant d'une main +qui ne trembla pas, pendant que son autre main cachait, à son flanc, +la trouée de la balle. + +On chuchotait son nom, et toutes les particularités que ce nom +rappelait, tandis qu'avec son flegme britannique, lord Hawksbury +traversait une partie de la salle. + +--«C'est ce richissime Anglais qui a fait jeter des bouquets de +fleurs lumineuses à Flaviana, le soir du gala, au Pré-Catelan. + +--Flaviana... oui. Il en est fou. + +--On assure qu'il veut l'épouser. + +--Que non. + +--Pourquoi? + +--Elle accepterait, voyons! + +--Pas sûr. + +--Est-ce à cause d'elle qu'il s'est battu avec Omiroff?» + +L'interlocutrice, qui n'en savait rien, dit vivement: + +--«Chut!... il parle. N'entendez-vous pas? + +--Ce sont les questions d'identité. + +--Justement... Je voudrais savoir son âge.» + +Frédéric de Hawksbury déclara qu'il avait trente-six ans. Sur quoi, +la dame qui voulait savoir fit une moue. Si vieux!... Elle avait dix +ans de plus, mais s'imaginait paraître à peine la trentaine et se +rajeunir par ce dédain. + +L'Anglais prêta serment. + +--«Dites ce que vous savez,» fit le président. + +--«Ce que je sais?...» répéta Hawksbury, merveilleusement à son aise +et calme. Un accent, qui n'allait pas jusqu'au ridicule, s'accordait +avec sa voix, avec sa physionomie glabre et régulière d'Anglo-Saxon, +ajoutait à son exotisme si caractéristique. + +--«Oui,» reprit le président. «C'est vous, lord Hawksbury, qui avez +demandé d'être entendu comme témoin. Et vous l'avez demandé si tard +que l'instruction était close. + +--Il fallait la rouvrir,» observa Hawksbury. «Le juge m'aurait +entendu... voilà . L'instruction était rouverte.» + +Le rire, éteint depuis la Risslaya, se réveilla faiblement. + +LE PRÉSIDENT.--«Pourquoi n'avez-vous pas souhaité de parler plus tôt? + +--Parce que je n'avais pas reçu la lettre de ma cousine.» + +On rit plus haut. Frédéric se tourna, à demi, dédaigneux: + +--«Les auditoires français ont le rire facile. Ma cousine, monsieur +le président, est lady Maud Carington. Elle voyage... assez loin. +Je ne veux pas dire loin par la distance... Rien n'est loin sur un +pauvre petit globe comme la terre. Mais les communications ne vont +pas vite. Elle allait au Japon, par les Indes anglaises, la région +himalayenne, le Thibet, la Chine. + +--Votre cousine est intéressée au procès actuel?» demanda le +président, non sans quelque scepticisme. + +--«Ma cousine était fiancée au prince Omiroff, monsieur le président.» + +Un mouvement se produisit, même sur les sièges de la Cour. + +LE PRÉSIDENT.--«Vous dites «était», monsieur. Ne l'est-elle plus? + +--Elle l'était à Paris, au mois de mai. Je ne sais si elle l'est, en +Chine, au mois de novembre. Ce n'est pas mon affaire.» + +L'hilarité, cette fois, fut plus discrète. L'observation ironique de +l'Anglais sur les auditoires de France cinglait encore. + +LE PRÉSIDENT.--«Cette jeune fille... vous l'appelez... pardon?...» + +LORD HAWKSBURY.--«Lady Maud Carington.» + +LE PRÉSIDENT.--«Lady Maud Carington connaissait-elle quelques-unes +des menaces qu'on adressait au prince? Car il en recevait... la +plupart anonymes.» + +LORD HAWKSBURY.--«Pour les menaces... j'ignore. Mais, lady Maud +connaissait personnellement mademoiselle Tatiane Kachintzeff.» + +LE PRÉSIDENT.--«Comment?» + +LORD HAWKSBURY.--«Mademoiselle Kachintzeff lui donnait des leçons de +russe. + +--Ah! ah!...» s'écria le président, non sans un accent de triomphe. +«Ainsi l'accusée avait trouvé ce moyen de s'introduire parmi les plus +proches relations de celui dont elle méditait la mort. La perfidie se +glissait là , près d'une jeune fille, d'une fiancée!...» + +Sous le regard foudroyant du magistrat, l'étudiante russe eut un +geste de dénégation. + +LE PRÉSIDENT.--«Allons donc! Taxerez-vous de fausseté la déposition +de lord Hawksbury? + +--Pardon!» s'écria le témoin, «ce n'est pas contre ma déposition que +mademoiselle Tatiane proteste. C'est contre votre interprétation, +monsieur le président. + +--Expliquez-vous,» prononça le magistrat, un peu décontenancé par le +ton glacial de l'Anglais et le sourire de l'assistance. + +LORD HAWKSBURY.--«Lorsque mademoiselle Kachintzeff accepta de donner +des leçons à ma cousine, c'était tout simplement pour gagner sa vie, +et, sans doute, celle de son amie, mademoiselle Risslaya. Elle +ignorait que lady Maud fût la fiancée du prince Omiroff...» + +LE PRÉSIDENT.--«Qui vous le garantit?» + +LORD HAWKSBURY.--«Le jour où elle l'apprit, par hasard, elle se +retira, cessa de voir mes parentes.» + +LE PRÉSIDENT.--«Vos parentes?» + +LORD HAWKSBURY.--«Oui, lady Maud et sa mère, la duchesse de +Carington.» + +LE PRÉSIDENT.--«Mais que dit-elle à son élève?» + +LORD HAWKSBURY.--«Qu'elle la plaignait profondément.» + +LE PRÉSIDENT.--«Singulière pitié, d'une malheureuse pour une jeune +fille des plus comblées. Pitié plutôt insolente.» + +LORD HAWKSBURY.--«Permettez, monsieur le président. La pitié ne va +pas nécessairement de l'opulence à la misère. Elle va du caractère +fort, qui se sent au-dessus de l'épreuve, au cÅ“ur fragile, que le +malheur menace.» + +LE PRÉSIDENT.--«Le malheur, en l'espèce, était d'épouser le prince +Omiroff. Une preuve nouvelle de la haine que l'accusée porte au +prince.» + +LORD HAWKSBURY.--«Ou de l'intérêt qu'elle porte à ma cousine.» + +LE PRÉSIDENT.--«Messieurs les jurés apprécieront. Est-ce tout ce que +vous aviez à nous communiquer, monsieur?» + +LORD HAWKSBURY.--«Pardon. J'ai à vous communiquer la lettre de ma +cousine.» + +En vertu de son pouvoir discrétionnaire, le président ordonna que +cette lettre serait versée aux débats, et qu'on allait en donner +immédiatement lecture au jury. Comme elle était écrite en anglais, on +introduisit un traducteur juré, tandis que le membre de la Chambre +des Pairs allait s'asseoir à côté du précédent témoin. + +Lady Maud Carington avait appris, au fond de l'Extrême-Orient, +plus de deux mois après l'événement, le drame sanglant de la +Petite-Barrerie et l'arrestation de son ancienne maîtresse de +russe. Elle envoyait à son cousin une sorte d'attestation, qu'il +eût à produire devant qui de droit, exprimant la profonde estime et +l'attachement véritable voués par elle à l'étudiante. + +«_J'ai rarement rencontré_», écrivait-elle, «_une personne d'âme si +parfaitement droite et haute. Je ne préjuge pas de ce qu'elle a pu +faire, mais je jurerais que les motifs en sont respectables. Vous +qui le savez comme moi, Freddy, je vous prie d'aller le déclarer aux +juges._» + +A la fin de cette lecture, lord Hawksbury fut rappelé à la barre. + +LE PRÉSIDENT.--«Votre cousine dit que vous connaissez l'accusée. +Est-ce exact?» + +LORD HAWKSBURY.--«J'ai rencontré plusieurs fois mademoiselle Tatiane +au château de Beauplan, où demeuraient ces dames, et je savais +que la duchesse de Carington et sa fille en étaient positivement +enthousiasmées.» + +LE PRÉSIDENT.--«Vous partagiez leur enthousiasme?» + +LORD HAWKSBURY.--«J'ai beaucoup de déférente considération pour +mademoiselle Kachintzeff.» + +LE PRÉSIDENT.--«Ainsi, dans une famille comme la vôtre, appartenant +à la plus ancienne noblesse, conservatrice par tradition, cette +anarchiste russe ne vous apparaissait pas comme une dangereuse +révolutionnaire? Sans doute cachait-elle bien ses idées.» + +LORD HAWKSBURY.--«Elle ne les cachait pas. L'absolue franchise de +mademoiselle Tatiane était une des raisons de notre estime.» + +LE PRÉSIDENT.--«Lady Maud, en écrivant sa lettre, ne savait pas +que l'assassinat de son fiancé fût l'objet du complot de la +Petite-Barrerie.» + +LORD HAWKSBURY.--«Je ne pourrais vous le dire.» + +LE PRÉSIDENT.--«Sans doute eût-elle modifié le tour chaleureux de son +certificat.» + +LORD HAWKSBURY.--«Pour l'honneur de lady Maud, je veux croire que +non. Elle décrit ce qu'elle a pensé de mademoiselle Tatiane pendant +les leçons de russe. C'est un fait psychologique. Rien d'ultérieur ne +lui permettrait de le défigurer.» + +LE PRÉSIDENT.--«Je vous remercie, milord Hawksbury.» + +Quel contraste entre le témoin qui s'éloignait de la barre et +la personne que, maintenant, l'huissier audiencier y appelait. +L'Anglais,--haute stature sèche et fine, tête modelée par des siècles +de race, allure altière, élégance de tenue: redingote, pantalon +foncé, haut-de-forme étincelant, grosse cravate de soie piquée d'une +perle,--croisa une femme du peuple, vêtue d'un deuil vulgaire, et +dont la face boucanée, mâchurée de rides, révélait des années de rude +travail, dans une atmosphère aux alternatives violentes. + +--«Votre nom?» demanda le président. + +R.--«Jouin... la veuve Jouin.» + +LE PRÉSIDENT.--«Il n'y a pas longtemps que vous êtes veuve?» + +R.--«Six mois, monsieur.» + +LE PRÉSIDENT.--«Votre mari était le patron d'un atelier pour +l'émeulage des limes?» + +R.--«Oui.» + +LE PRÉSIDENT.--«Qui dirige cet atelier aujourd'hui?» + +R.--«Moi.» + +LE PRÉSIDENT.--«Votre âge?» + +R.--«Quarante ans.» + +LE PRÉSIDENT.--«Vous jurez de dire la vérité? Vous n'êtes ni parente +ni alliée des accusés? Vous n'avez pas été à leur service, ni eux au +vôtre?» + +R.--«Mais... monsieur le président...» + +LE PRÉSIDENT.--«Quoi?» + +LA FEMME JOUIN.--«Pierre Marowsky... Il travaillait chez nous.» + +LE PRÉSIDENT.--«Ça ne s'appelle pas «être au service». Prêtez +serment. Levez la main droite... madame... la main droite. Otez votre +gant.» + +La pauvre femme tira son gant de filoselle noire. + +LE PRÉSIDENT.--«Votre mari... «le père Jouin», comme on l'appelait à +la Chapelle, est mort d'un accident?» + +R.--«Oui.» + +LE PRÉSIDENT.--«Quel accident?» + +R.--«Il a été tué par l'explosion de sa meule.» + +LE PRÉSIDENT.--«Vous avez des enfants, n'est-ce pas?» + +R.--«J'avais deux fils.» + +LE PRÉSIDENT.--«Vous en avez perdu un?» + +R.--«J'ai perdu les deux.» + +LE PRÉSIDENT.--«Ah! d'après le dossier, il me semblait...» + +R.--«J'ai appris la mort de l'aîné la semaine dernière.» + +LE PRÉSIDENT.--«Mais il n'avait que dix-sept ans?» + +R.--«Oui. Il était allé s'embaucher en province, rapport à la mort de +son père. Ça y faisait mal, à c't'enfant, parce qu'il avait répondu +au patron: «Moi, travailler sur une meule fêlée, jamais!» Alors le +père Jouin s'y était mis à sa place, et c'est comme ça que le malheur +est arrivé à l'un plutôt qu'à l'autre. Alors, Prosper, le gamin, +est parti pour la Somme, où nous avons des parents. Il est entré à +l'usine de Gamache, et...» + +Elle eut un geste, que le président interpréta: + +LE PRÉSIDENT.--«Un accident, lui aussi?» + +R.--«Oui, six mois après le père, jour pour jour. Sa meule a explosé, +l'a coupé en deux.» + +La femme n'eut pas de larmes. Sa voix ne trembla guère. Mais ceux qui +l'entendirent n'oublieront pas. + +LE PRÉSIDENT.--«Et... votre autre fils?...» + +R.--«Le cadet?... C'est le printemps dernier. Il avait douze ans, pas +de raison... Il faisait l'espiègle, dans l'atelier... Une courroie +l'a pris... C'est pas long, monsieur le président.» + +Encore une fois, dans la salle où les hommes jugent, proportionnent +les responsabilités et les peines, un silence écrasant tomba. La +petite silhouette noire, à la barre des témoins, se faisait plus +petite, semblait vouloir rentrer sous terre. Gênée d'avoir dû +révéler l'atrocité de son sort, la veuve Jouin se recroquevillait, +prenait une humble attitude, comme pour s'excuser, devant la +pompeuse assistance, d'avoir tant de formidable grandeur, de porter +une couronne tellement imposante et ensanglantée. Ses épaules se +voûtaient un peu dans la «confection» de drap noir, et, sous la +capote de crêpe achetée chez une mercière de faubourg, on voyait +s'incliner son cou, maigre, brunâtre, cordé comme un filin, sur +lequel erraient de petites mèches prématurément grisonnantes. + +Après quelques mots, qui voulurent être pitoyables, mais qui parurent +piteux--la vision d'horreur ayant été trop forte,--le président +poursuivit son interrogatoire: + +--«Les ouvriers, chez vous, madame Jouin... quelles sont leurs +idées?... ont-ils un mauvais esprit?» + +Des rumeurs s'élevèrent. La salle bourdonna comme une cloche, après +le choc du marteau. Le président, ainsi avisé de sa maladresse, +s'irrita. + +--«Brigadier,» cria-t-il au chef des municipaux, «faites entrer +vos hommes, qui sont là , dehors. Et si quelqu'un manifeste, qu'on +l'emmène.» Puis, revenant au témoin:--«Saviez-vous que Pierre +Marowsky fût un anarchiste, un partisan de l'action directe?» + +La veuve répondit: + +--«Je ne sais pas ce que c'est que l'action directe. Pierre Marowsky +est Russe. Mais nous sommes obligés d'embaucher souvent des +étrangers. Les Français ne veulent plus être émeuleurs de limes. +C'est trop dur.» + +LE PRÉSIDENT.--«Faisait-il de la propagande nihiliste?» + +R.--«Il faisait son travail, monsieur. Et c'est quelque chose, le +«travail dans les bottes», comme nous disons. On ne s'entend pas, +d'abord. Quelle propagande ferait-on? Les meules crient plus fort que +les hommes.» + +LE PRÉSIDENT.--«Mais dehors?... au cabaret?...» + +R.--«Les émeuleurs ne vont pas au cabaret, monsieur le président. +Celui qui aurait bu une fois, ne boirait pas deux. La meule y +mettrait bon ordre.» + +LE PRÉSIDENT.--«C'est donc un métier de héros que le vôtre?» + +Le ton, que l'on crut ironique, provoqua des murmures. Mais, +aussitôt, ils s'apaisèrent. Car, tranquille, la femme répondait: + +--«Comme beaucoup de métiers dangereux, monsieur le président.» + +LE PRÉSIDENT.--«Qu'avez-vous donc à dire de Pierre Marowsky?» + +R.--«C'était un ouvrier modèle. Toujours le premier au poste, le +dernier à partir. Comme il est d'une force extraordinaire, on +comptait sur lui dans tous les mauvais cas. Le jour où mon pauvre +mari est mort, Pierre Marowsky a risqué sa vie pour nous autres. Il +s'agissait d'arrêter le noyau disloqué de la meule, qui tournait à sa +vitesse d'enfer et allait sauter d'une minute à l'autre. Pierre s'est +avancé tout auprès, ce que personne n'osait, pour débrayer, comme on +fait chez nous, à la pièce de bois.» + +Un crépitement de bravos. + +--«Je vais faire évacuer la salle!» clama le président. «Encore une +question, madame. Cette blessure, dont Marowsky porte une double +cicatrice à la figure, l'a-t-il reçue chez vous, dans l'exercice de +son métier?» + +La directrice de l'atelier d'émeulage hésita. Son regard inquiet, +embarrassé, chercha celui du fiancé de Tatiane, ne le rencontra pas. + +LE PRÉSIDENT.--«Vous êtes ici, madame, pour dire la vérité.» + +R.--«Mais il a dû la dire, lui, à l'instruction.» + +LE PRÉSIDENT.--«Il a refusé de répondre sur ce point. Allons, je vois +que vous savez quelque chose... Parlez. Vous avez juré de dire toute +la vérité.» + +R.--«Cette blessure, monsieur le président, on la lui a faite dans +son pays.» + +LE PRÉSIDENT.--«Qui cela... on?... le savez-vous?» + +R.--«Des réfugiés en ont parlé devant moi.» + +LE PRÉSIDENT.--«Alors?...» + +R.--«Pierre Marowsky se trouvait en prison, pour ses opinions. Dans +cette prison, c'était défendu de mettre la tête à la fenêtre. Il a +voulu voir...» + +LE PRÉSIDENT.--«Quoi?» + +R.--«Un chef, un officier, qui passait.» + +LE PRÉSIDENT.--«Eh bien?» + +R.--«Ce chef a donné l'ordre à la sentinelle de tirer...» + +Un «oh!» de révolte remua la salle, comme une houle. Sans y faire +attention, cette fois, le président demanda: + +--«Vous a-t-on dit le nom de l'officier?» + +R.--«C'était un prince... Comment, déjà ?... Un de ces noms de là -bas, +en off... Obiroff... Amiroff... Ah! et Boris... J'y suis maintenant: +Boris Omiroff. + +--Merci, madame. Vous pouvez vous retirer,» dit le président. + + * * * * * + +Le surlendemain, après le réquisitoire et les plaidoiries, le jury +s'enferma dans sa salle de délibérations, où il resta plus de deux +heures. Il en revint pour déclarer non coupables Tatiane Kachintzeff, +Katerine Risslaya et Wladimir, l'illuminé. Des applaudissements +retentirent. Mais ils se changèrent en murmures quand le chef du +jury proclama la culpabilité de Pierre Marowsky, complice dans la +fabrication des bombes et la préparation d'un assassinat. Avec +indifférence, on écouta la même phrase appliquée à Toulénine, +l'absent. Chacun d'eux--Toulénine par contumace--fut condamné à cinq +ans de réclusion. + +Et les belles dames, en sortant, tiraient du petit sac d'or ou de +perles un minuscule mouchoir. Car le dernier spectacle était celui +de Tatiane prenant dans ses deux mains les mains de son fiancé, +et, échangeant avec lui un regard que les tendres spectatrices +imaginaient ruisselant de larmes, faute d'en pouvoir discerner la +flamme héroïque, la merveilleuse énergie. + + + + +VI + +LA MÈRE + + +--«Allons... ma Flaviana... dis... ç'a été triomphal, cette +répétition générale des _Elfes_?» + +Les petites mains amaigries de Bertile tremblaient lorsque la +fillette prononça cette phrase. Ah! comme elle-même ressemblait à un +elfe, à une ombre légère, la mignonne danseuse du premier quadrille! +Étendue sur la chaise longue, dans sa jolie chambre, en face du parc +Monceau, boulevard de Courcelles, Bertile, toute mince, diaphane et +pâle, semblait se dissoudre dans les mousselines de son peignoir et +le linon des souples coussins. + +Flaviana, la regardant, retenait des larmes. La pauvre petite! Elle +s'était tant réjouie de danser dans les _Elfes_!... Et voici que la +répétition générale avait eu lieu--un gros succès,--sans que l'enfant +prît la tête de son premier quadrille, où déjà on la regardait comme +une petite étoile,--une étoile de cinq ou sixième grandeur. Hier +soir, pendant les heures d'émotion, d'emballement, de joie, de peur +et d'ivresse, Bertile, si passionnée pour son art, était là , toute +seule, dans ce lit. Combien amèrement elle avait dû y pleurer! Ce +matin, elle essayait de crâner, de sourire, pour ne pas affliger sa +petite mère d'adoption. Mais celle-ci détourna les yeux, ne voulant +pas voir les doigts effilés s'agiter si douloureusement autour d'un +ruban qu'ils nouaient et dénouaient, énervés, fébriles, tandis que la +jeune malade s'appliquait à feindre l'insouciance. + +--«Triomphal... c'est beaucoup dire,» corrigea la célèbre danseuse. +«Mais le public,--ce public délicat de répétition générale--a très +chaleureusement accueilli l'Å“uvre. + +--Et ses interprètes,» appuya Bertile avec une tendre malice. + +--«Et ses interprètes,» acquiesça l'étoile, souriante. + +--«Allons, ma grande, ma sublime Flaviana, dis-moi donc qu'on t'a +acclamée. Ah! dis-le... Raconte... La salle debout, enthousiasmée, +criant ton nom parmi les applaudissements, les bravos!... Et les +rappels... dis!... les rappels... Quand tu reviens, avec ta grâce, +ton sourire, ton air inimitable de gratitude, de modestie... de +fierté... que le théâtre croule... que tous les cÅ“urs t'adorent... +Ah! pourquoi me prives-tu de cela, ma Flaviana?... Ta gloire... +l'amour que tu inspires, n'est-ce pas cela qui me console de tout!...» + +Bouleversante consolation, qui fit éclater en sanglots la pauvre +petite danseuse. L'émoi fut trop poignant. Toute sa jeune vie +défaillante, menacée, et la désespérance infinie de son cÅ“ur, ne +résistèrent pas à ce tableau d'une destinée qui, naguère encore, +était son rêve. + +--«Ah! Flaviana... Flaviana!... Tu vas croire que je pleure par +égoïsme, que je ne suis pas sincère... que je ne préfère pas ton +bonheur, ton succès, à la joie de vivre, à l'espoir d'être moi-même +heureuse. + +--Mais tu vivras!... Mais tu seras heureuse, toi aussi!... Mais je +sais bien comment tu m'aimes!... Chérie... chérie... calme-toi!...» +chuchotait la tendre femme, pressant contre elle le buste gracile, +dont elle sentait toute la fine ossature, posant ses lèvres sur le +front moite, sur la joue fiévreuse, imprégnée du sel des larmes. + +La fillette se serra contre elle, goûta la douceur d'être câlinée, +rassurée, puis, séchant ses yeux avec un petit mouchoir en tapon, +elle essaya de sourire, pour demander: + +--«Raconte, Flaviana, raconte... Tu as eu beaucoup de fleurs? + +--Ma loge en était pleine. + +--Et, comme d'habitude, je parie, tu en as fait porter chez la pauvre +Sylvanie, qui est si triste de ne plus arriver à cacher son âge, et +qui attend avec désespoir d'être remerciée d'un jour à l'autre. + +--Naturellement. + +--Bonne Flaviana! Mais tu enlèves les cartes. Elle ne s'étonne pas, à +la fin, de ces hommages anonymes? Elle ne se doute pas?... + +--J'ai peur que si. Ou bien on l'a blaguée. Tu ne sais pas ce qu'elle +a imaginé, cette fois? + +--Quoi donc?... + +--D'épingler tout de suite à une des corbeilles la carte de visite +d'un des abonnés les plus chics. Et de qui?... devine... + +--Oh! dis-moi!... + +--Du prince Omiroff. + +--Ça c'est drôle!...» cria Bertile, en riant cette fois du vrai rire +éclatant et joyeux de son âge. «Mais où l'avait-elle prise, cette +carte! + +--Ce n'est pas un objet rare dans les coulisses du National-Lyrique. +Elle aura chipé ça quelque part, d'avance, avec préméditation.» + +Les deux danseuses s'égayèrent sans méchanceté de cette supercherie. +Puis, Bertile, tout à coup songeuse, murmura: + +--«Le prince Omiroff... Ah! comme je voudrais savoir... + +--Quoi donc? + +--Si ce qu'on prétend est vrai. + +--Ce qu'on prétend?... à propos de lui?... + +--A propos de lui... et... de toi.» + +Flaviana reprit la fillette dans ses bras, l'appuya de nouveau contre +son épaule. + +--«Écoute...» chuchota l'étoile à l'oreille de sa petite amie, bien +bas, les lèvres dans les cheveux fous...--«Je vais te le dire, ce que +tu veux savoir. J'ai confiance en toi... Tu es ma sÅ“ur maintenant... +Tu garderas mon secret?... + +--Je te le jure. + +--Eh bien, Boris Omiroff ne m'a jamais aimée, comme on l'affirme +au hasard. C'est son frère Dimitri, qui m'a aimée. Je n'étais pas +beaucoup plus âgée que tu ne l'es aujourd'hui. Il m'a épousée. + +--Épousée!.. + +--Certes. + +--Tu es princesse Omiroff?... + +--Non. Car mon mari a cessé d'être prince pour me faire sienne. Notre +union fut cause de sa disgrâce. Il perdit son titre, ses biens. +Hélas! il ne les a recouvrés que pour mourir. + +--Comment cela? + +--Nous n'étions pas mariés depuis un an, lorsque la guerre contre le +Japon éclata. Dimitri voulut partir. Il prit du service comme simple +soldat. Mais sa conduite fut tellement admirable, il tenta une si +audacieuse diversion pour dégager Port-Arthur, ce fut si héroïque, +si étonnant, que le tsar lui rendit sa faveur, lui restitua titre, +fortune, tout... Peut-être n'eut-il pas le temps de savoir qu'il +rentrait en grâce. Presque aussitôt il fut tué. + +--Oh!... Et toi, toi... Flaviana? + +--Moi?... J'avais quitté le théâtre pour vivre un songe de bonheur +tel qu'il n'en existe pas de pareil sur terre... Le songe fut court. +Je me retrouvai seule au monde, méprisée par la famille de mon mari, +qui ne voulait pas me connaître. Je repris ma carrière de danseuse. + +--Tu y es étoile. Ça vaut une couronne princière. Mais pourquoi le +secret que tu gardes? N'as-tu pas été mariée? Tu as le droit... + +--Je n'ai pas le droit de faire monter une princesse Omiroff sur les +planches. D'abord... je ne fus jamais princesse. A quoi bon parler +d'un mariage qui ne me laisse pas même un nom?... + +--Cependant, si ton mari a repris son titre avant de mourir?... Et sa +fortune, dis... Ça devait être énorme, la fortune d'un prince russe? + +--Chut!... Tais-toi... Je ne sais... J'ignore les lois de son pays. +J'ai eu l'amour de cet être adorable... Et son estime, puisqu'il +m'éleva jusqu'à lui... C'est assez pour que je garde cette fierté de +cÅ“ur, cette pureté de vie, que les Parisiens ne comprennent pas.» + +Bertile étreignit plus tendrement sa grande amie. + +--«Oh!» soupira-t-elle, «comme tu dois être heureuse! + +--Je l'ai été. + +--Mais tu as eu cela, ce sort merveilleux,» insista l'enfant qui ne +concevait rien sinon l'éblouissement de l'aventure. + +--«Je l'ai payé si cher! + +--Est-ce que le prince Boris,--ton beau-frère en somme,--est méchant +pour toi? + +--Ni méchant ni bon. Il m'ignore. Quand il me rencontre, dans les +coulisses, il me salue comme il saluerait une autre femme, qu'il +connaîtrait de vue, tout au plus. Il a eu un bon mouvement pour moi, +autrefois... Mais cela n'a pas duré. + +--Quel bon mouvement? + +--Il m'a témoigné une véritable sollicitude après le départ de +son frère pour la Mandchourie... Mais les circonstances étaient +spéciales...» + +Flaviana hésita, s'interrompit. Bertile attendait. L'étoile coupa +court: + +--«Ne parlons plus de tout cela, veux-tu?» + +Un instant de silence. Les deux charmantes créatures rêvaient, +blotties l'une contre l'autre. Elles rêvaient de l'amour, de leur +jeunesse brève, de la vie qui vous surprend et qui passe... Chacune +croyait entendre trembler le cÅ“ur de l'autre. A la fin, Bertile +proféra, très bas: + +--«Quand on a aimé autant que tu as aimé le prince Dimitri, est-ce +qu'on peut guérir, oublier?...» + +Une flamme ardente brûla les joues de Flaviana, monta jusqu'à son +front. Elle se détacha, comme blessée. + +--«Pourquoi me poses-tu cette question?» + +Bertile retomba en arrière, sur ses coussins. Ses yeux se +mouillèrent. Elle dit seulement: + +--«Pour savoir.» + +Flaviana la regarda, aussi pâle maintenant que la petite malade. + +--«Quand on a souffert,» murmura-t-elle, «il n'y a qu'un sentiment où +le cÅ“ur puisse encore se prendre: la pitié.» + +Sur les paupières humides de Bertile, lentement le voile des +paupières s'abaissa. On eût dit que l'énigmatique réponse lui +suffisait. Mais son mince visage aux yeux clos exprima soudain une +douleur au-dessus de son âge. Une crispation désolée fit fléchir la +bouche, dont les commissures tressaillaient. Flaviana, interdite, +anxieuse, se pencha. Et elle entendit alors ces mots s'échapper, avec +une intonation un peu amère, des lèvres ingénues: + +--«Moi... si je perdais un tel amour... je sens que j'en mourrais. + +--Bertile... Quelle enfant impressionnable!... Ce que je t'ai dit +t'a trop émue... Voyons, petite folle... Sais-tu ce que c'est +qu'aimer?... Parle-t-on ainsi de mourir?» grondait tendrement +Flaviana,--elle-même troublée par l'accent, par l'expression, par +l'air véritablement de mourante où, tout à coup, s'aggravaient les +mots, la voix, l'aspect de la jeune fille. + +Mais à la porte, on frappa. La femme de chambre venait annoncer le +docteur Delchaume. + +Le nom résonna étrangement. Flaviana et Bertile craignirent de +se regarder. Pourtant elles se regardèrent, malgré elles. Alors, +précipitamment, comme pour rompre un malaise, la petite malade s'écria + +--«Ce n'est pas pour moi qu'il vient ce matin. Il avait demandé +ton heure, pour causer avec toi... D'ailleurs, je suis guérie. Pas +besoin... + +--Mieux vaut qu'il te voie d'abord, ma chérie. + +--Non, non!...» + +Bertile se défendit avec une obstination si frémissante, que Flaviana +céda: + +--«Eh bien, soit. Mais je vais lui dire que notre Bertile n'est pas +sage, qu'elle est bien fiévreuse ce matin.» + +En effet, ce furent ses premières paroles à leur ami, dans le petit +salon. + +--«Cette pauvre enfant a-t-elle eu quelque chose qui l'ait énervée?» +demanda le jeune docteur. + +Une ombre rose passa sur le délicat visage, au teint mat, de la +célèbre danseuse. + +--«Je crains qu'elle ne commence à prendre peur, à regretter... + +--Quoi?» demanda Raymond. + +--«Le bonheur, qu'elle n'aura pas connu... la vie. + +--Pauvre fillette!...» soupira le jeune homme. + +--«Vraiment?... Nous ne la sauverons pas?...» + +A cette question balbutiée, Raymond ne répondit que par un geste +de découragement vague. Ses yeux, pleins d'un souci brûlant, +s'attachaient à ceux de Flaviana. Le cÅ“ur de cet homme débordait de +tout autre chose que de préoccupations professionnelles. Même l'état +de sa gentille malade, préférée à cause de celle qui la protégeait, +ne s'imposait pas à sa pensée. Pour lui, en ce moment, il ne +s'agissait guère de Bertile. + +--«Voilà plusieurs jours que vous cherchez à me parler, Raymond, +sans que nous ayons pu... + +--Oui... Vous aviez votre travail, vos répétitions, vous dansiez le +soir. Et moi... en dehors des obligations de ma clientèle, j'ai eu ce +procès, que j'ai voulu suivre... + +Quel procès?... + +--Les anarchistes russes... le drame de la Petite-Barrerie... + +--Ces misérables vous intéressaient? + +--Ne dites pas «ces misérables», Flaviana. Il y a des dessous +terribles à cette aventure. Ah! qu'il est difficile de juger! Tatiane +Kachintzeff et son fiancé Pierre Marowsky... je les ai vus de près... +Ce sont des êtres d'abnégation, de pureté, d'héroïsme... Enfin... +laissons. L'une est acquittée, l'autre en prison. Le dernier mot +n'est pas dit. Une sentence humaine... est-ce que cela résout quelque +chose? Flaviana... moi aussi, j'ai été un juge. Moi aussi, j'ai pesé +dans la balance. Et... je me suis trompé.» + +Le beau regard de velours sombre interrogea Raymond, avec gravité, +avec étonnement,--avec quelque chose de plus: une souriante +confiance, qui doutait de le trouver jamais dans l'erreur. + +--«Flaviana...» poursuivit-il. + +Mais la jeune femme l'interrompit: + +--«Voulez-vous me faire un immense plaisir, mon cher ami? + +--En doutez-vous? + +--Eh bien, ne m'appelez pas Flaviana,--mon nom de théâtre. +Appelez-moi Flavienne. C'est mon vrai nom, à moi. C'est celui que +maman me donnait. Vous serez le seul. Personne ne m'appelle plus +ainsi. + +--Chère Flavienne...» murmura Delchaume. + +Troublée par ce qu'elle lut dans les yeux du jeune homme, la +fière artiste détourna les siens, tandis qu'ardemment il lui +disait:--«Merci!» + +--«Maintenant,» reprit-il, après une minute d'un de ces silences +auxquels nulle parole n'équivaut, «je dois avant tout vous demander +pardon, Flavienne. J'ai manqué de sincérité avec vous. Cependant, je +croyais être dans le vrai. Car, le vrai, c'est l'honneur, c'est le +devoir. L'honneur et le devoir nous ferment quelquefois la bouche sur +la vérité même... Du moins, je l'ai pensé... + +--Moi aussi,» déclara la pensive créature avec simplicité. «N'ai-je +pas mon secret, que je ne profane pas?» + +Il s'inclina. Sur le front gracieux, entre les boucles brunes, il +voyait, lui, la couronne princière, dont la merveilleuse femme +était digne, et qu'elle aurait dû porter. En même temps, une pointe +aiguë lui piqua le cÅ“ur. Ce secret, n'était-ce pas aussi un secret +d'amour, sur lequel l'âme veuve se serait à jamais refermée? + +--«Flavienne... Vous qui aimez mon petit François, l'aimeriez-vous +encore s'il n'était pas mon fils? + +--Pas votre fils!...» + +Étrange cri!... La danseuse se dressait, dans une espèce d'égarement. + +--«Pas votre fils!...» répéta-t-elle d'une voix plus sourde. «Le fils +de votre femme?...» + +Delchaume secoua la tête. + +Flaviana, debout, se pencha,--car il restait assis,--crispa les +doigts sur ses épaules, enfonça dans ses yeux des yeux presque +hagards. + +--«Raymond... Il n'est pas... il n'est pas non plus le fils de votre +femme?... + +--Je l'ai cru sien... J'ai adopté, reconnu l'enfant que j'imaginais +être celui de Francine... Mentir, c'était lui sauver l'honneur, à +elle... Ma Francine!... Et elle était innocente... vous entendez!... +pure!... Elle, un enfant... jamais!... Les preuves sont entre mes +mains. J'ai mesuré l'immensité de mon amour... Pourtant je ne puis +me pardonner de l'avoir supposée coupable, elle!... Vous comprenez +maintenant que, même à vous, Flavienne... je ne pouvais pas dire...» + +Il s'arrêta. Son émotion ne l'empêcha pas de constater celle de +la jeune femme, de s'en étonner. Pourquoi tremblait-elle ainsi, +des pieds à la tête? D'où venait cette suffocation qui la faisait +haleter, ce rire convulsif, à la fois douloureux et ravi, cette +fixité des prunelles, où brillait une étincelle de folie. Une +inquiétude contracta le cÅ“ur de Delchaume. Inquiétude qui devint de +l'angoisse, lorsque la danseuse s'écria: + +--«Ni le vôtre... ni celui de votre femme... Cet enfant... cet +enfant, qui est le portrait de mon Dimitri... Ah! je le pressentais +bien. C'est le mien... c'est mon fils!... Raymond... Voyez-vous... +pourquoi je l'aimais tant!... Je vous dis qu'il est à moi!» + +Le jeune docteur se leva, prit les mains qui battaient l'air, +considéra doucement les beaux traits où passait le désordre de la +démence. + +--«Flavienne... revenez à vous... Amie chérie, je ne reconnais pas +votre calme, la dignité si ferme de votre âme... Faites un effort... +Là ... Ne parlez plus... Attendez.» + +Elle ferma les yeux, se recueillit. Cet effort sur soi, que lui +demandait Raymond, elle sembla le faire à grand'peine. + +Lui, qui ne concevait pas la nature d'un tel bouleversement, suivait +avec une sollicitude passionnée le retour de l'équilibre sur cette +physionomie qu'ennoblissait d'habitude une si tranquille fierté. +Il tenait toujours les mains de Flaviana. Elle était d'une pâleur +extrême. Ses yeux restaient clos. Raymond tremblait autant qu'elle. +Tout à coup, sous les cils abaissées, deux larmes surgirent. +Un sourire extasié détendit les lèvres. Puis, les prunelles se +découvrirent, scintillantes de ravissement. + +--«Ami, n'ayez pas peur. Ma raison n'est pas atteinte. Mais un +espoir... affolant, oui... en effet... s'impose à moi, me transporte. +Plus qu'un espoir, une certitude. Je ne puis m'en défendre. Et je +frissonne en même temps d'épouvante à l'idée que je pourrais me +tromper. Cependant, regardez... j'ai repris mon sang-froid. + +--Quel est donc cet espoir, Flavienne? + +--L'enfant que vous élevez serait le mien.» + +Delchaume se taisait, repris d'anxiété. Elle continua, délicieuse +d'orgueil: + +--«... Le petit prince Serge Omiroff. + +--Serge!...» cria Delchaume. + +Ce fut à lui de déraisonner un instant. Il leva les bras, tourna sur +lui-même, se frappa le front, revint à Flaviana: + +--«Voyons... voyons... je ne divague pas?... Une pareille chose... +Quel prodige!... Mais c'est à douter de soi, de ses sens!... Vous +avez bien dit: «Serge?» + +--Serge... oui... Serge! + +--Pourquoi?... Quel est ce nom? + +--C'est celui de tous les Omiroff. Je le donnais à mon mari, dans +l'intimité, car il s'appelait Serge-Dimitri, et je préférais... + +--«Le nom le plus cher pour celle qui l'a mis au monde,» murmura +Raymond, qui se rappela l'explication de la nourrice. + +--«Que dites-vous? + +--Mon enfant adoptif a été baptisé, enregistré à la mairie, avec le +prénom de Serge. C'est moi qui, dans l'acte où je le reconnaissais, +ai ajouté celui de François... + +--O mon Dieu!...» soupira la jeune femme. + +La joie de cette évidence l'écrasa. Elle tomba sur un siège. Raymond +s'agenouilla tout auprès. Hors d'eux-mêmes, ils ne pouvaient +articuler une phrase suivie. Leurs mains s'étreignaient. Ils se +cramponnaient l'un à l'autre, comme précipités dans l'espace par un +cataclysme. Un vertige faisait tourbillonner leurs pensées. Leurs +poitrines haletaient dans l'atmosphère du miracle. + +--«Raymond, c'est mon enfant... Il n'est pas mort à sa naissance, +comme on me l'a fait croire. Ah! j'en ai toujours eu le soupçon. + +--Qui donc aurait commis ce crime? + +--Le prince Boris. + +--Encore lui! + +--Je comprends maintenant... je comprends ses soins hypocrites en +l'absence de son frère. + +--Il était près de vous? + +--Lui-même, non. Et encore, je ne sais. J'ai été si atrocement +malade! Il me semble l'avoir vu, près de mon lit... comme dans une +hallucination...» + +Raymond suggéra: + +--«Au fond d'un château, à la campagne... dans une vaste chambre +gothique, nue et démeublée, où vous agonisiez sous le chloroforme?... + +--Comment... comment savez-vous?... + +--Il avait mis des gens à lui autour de votre lit de douleur... Une +garde... qui ne parlait pas français. + +--C'est cela!... c'est vrai!... Une femme de l'Ukraine, dont +les Russes eux-mêmes ne comprenaient pas le dialecte. Celle-là , +d'ailleurs, elle a été bonne pour moi. + +--Et Francine?... ma Francine... qu'on amena près de vous, les yeux +bandés... Vous étiez mourante... Vous souvenez-vous?...» + +Flaviana songea un instant. Non... elle ne revoyait pas une autre +femme lui donnant des soins. + +--«C'est Francine,--jeune fille alors,--qui a sauvé votre enfant. + +--On m'a juré qu'il n'avait pas vécu. Boris, plus tard, m'a déclaré +qu'il avait fait transporter le petit corps dans leur cimetière, sur +leurs domaines, en Russie, et qu'on l'avait enterré sous le nom de +Serge Dimitriévitch, prince Omiroff. + +--Il lui reconnaissait donc son titre?... + +--Pourquoi pas?... Ce n'est pas cela qui gênait Boris,--ce n'est pas, +comme vous pourriez le croire, que le fils d'une danseuse entrât dans +sa maison. Mais il convoitait l'héritage, la part du fils aîné. + +--Je croyais,» objecta Raymond, «qu'en Russie le droit d'aînesse +n'existait pas. + +--Non, pas régulièrement. Mais souvent il s'établit par la volonté +paternelle. Et, chez les Omiroff, il y a plus que la volonté +d'un père. Il y a la tradition. Ou même, je crois, une clause de +l'investiture faite par Ivan le Terrible. Le merveilleux château +historique des Omiroff, en Ukraine, les terres qui l'entourent, toute +une province, au bord du Dniéper, sont indivis, et appartiennent +à l'aîné, tandis que les cadets sont dédommagés par de l'argent. +Le tsar ayant confisqué à Dimitri cette sorte de majorat, ne +l'attribuait pas pour cela à Boris. Mais mon mari, une fois réintégré +dans ses biens, les choses reprenaient leur cours. Lui mort, son +frère héritait,--s'il ne laissait pas d'enfant. Pensez, quel +héritage!... surtout pour un viveur fastueux comme Boris, qui a déjà +semé dans toutes les villes de plaisir du monde, les millions dont se +composait sa part. + +--Il savait donc, avant que vous eussiez mis votre fils au monde, que +le prince Dimitri avait péri en Orient? + +--S'il l'a su! C'est lui qui est venu me l'annoncer, un jour, dans +la retraite où je m'enfermais, et il m'a percé de cette nouvelle, +brutalement, comme d'un coup de poignard. Ce qu'il espérait de +cet affreux procédé s'est produit. Je suis tombé raide, à demi +morte. Il en a profité pour me faire soigner... à sa manière. Ses +gens m'ont transportée dans cette maison de campagne dont je n'ai +guère vu que ma chambre lugubre, vide... Mon fils est né avant +terme,--mort à ce qu'on m'affirma,--viable, comme je l'ai supposé +parfois, en me refusant à le croire, pour ne pas l'imaginer souffrant +d'un pire destin. Dieu!... Et il vit, mon petit Serge!... Et si +mignon!... si doux!... si beau!... Oh! Raymond, le premier jour... +à Claire-Source... quand il m'apportait son petit mouchoir, en me +disant de ne pas pleurer!...» + +Le mot finit dans un sanglot, tandis que les yeux et la bouche +riaient. Jamais Delchaume n'eût imaginé un telle vibration de +tendresse. Certes, il connaissait le cÅ“ur admirable de Flaviana. +Mais il n'avait pas vu la mère en elle. Et il devrait lui révéler la +disparition de l'enfant!... Horrible chose!... Quel acharnement du +sort!... La faire souffrir, elle... Flaviana...--Flavienne, comme il +l'appelait avec transport--la faire tomber d'une telle félicité dans +une telle angoisse!... N'était-ce pas la pire épreuve, même après +tout ce qu'il avait subi? Il essaya de la préparer d'abord. + +--«Réfléchissez, Flavienne. Nous sommes en pleine hypothèse... +Des analogies extraordinaires peuvent nous tromper... Une idée me +trouble. Comment un homme, tel que Boris, capable, je le crois, de +tous les crimes,--et surtout de ce crime odieux: enlever un enfant +à sa mère,--ne fût-il pas allé jusqu'au bout, n'eût-il pas fait +mourir le petit être qui naissait à la traverse de son ambition? Je +vous parle ainsi, mon amie très chère... c'est que je frémis... Une +désillusion... ne serait-ce pas affreux? + +--Ah!» s'écria la danseuse avec exaltation, «mon cÅ“ur me confirme +tout, comme il m'a tout appris! Rappelez-vous... mon émotion... Quand +j'ai serré votre François dans mes bras, j'ai senti que c'était mon +petit Serge, à moi. + +--Je le crois,» avoua Delchaume. «Je crois que vous trouverez la +confirmation de votre certitude dans le récit de ma malheureuse +femme. Savez-vous qu'elle a payé de sa vie celle de votre enfant?» + +Égoïsme de l'amour maternel: Flaviana dut accomplir un effort pour +s'intéresser à la jeune femme inconnue. Un seul désir maintenant la +dominait, grandissait en elle, fermait son âme à tout raisonnement, +à toute pitié, à toute curiosité rétrospective, et même à toute +velléité de vengeance: revoir son fils, le presser contre son cÅ“ur, +prendre possession de ce petit être. + +--«Ah! Raymond, partons... partons tout de suite! Conduisez-moi vers +lui!...» + +Comme il ne répondait pas, terrifié, Flaviana eut un soudain +élan. Elle courut à un petit bureau, ouvrit un tiroir, rapporta +la miniature qu'elle avait déjà montrée à Delchaume. Un rire de +triomphe, d'extase, la transfigurait. Cette créature, déjà si belle +dans la mélancolie, s'embellissait encore dans la joie. Moins +déesse, elle apparaissait plus femme, plus jeune surtout. Une +grâce rayonnante, une fraîcheur merveilleuse, jaillissaient de son +cÅ“ur, imprégnaient ses regards, ses gestes, sa voix. Raymond la +contemplait, enivré et désespéré, tandis qu'elle baisait follement le +petit portrait. + +--«Cette ressemblance!... Mais la voilà , la meilleure preuve!... Son +père... à son âge... Ne dirait-on pas le même être? Mon Dimitri!... +Mon petit Serge!... Raymond!... Est-il un bonheur pareil au mien?... + +--Flavienne...» prononça tristement le jeune homme. + +Elle le regarda, saisie par l'intonation. Il avait les yeux pleins de +larmes. + +--«Quoi donc?» demanda-t-elle, effrayée. + +--«Ce bonheur, il n'est pas le vôtre encore. Il faudra patienter, +l'attendre... le conquérir. + +--Comment cela? + +--L'enfant n'est plus avec moi. + +--Mais...» balbutia-t-elle en pâlissant, «il est à Claire-Source, +avec ses parents nourriciers?» + +Delchaume secoua la tête. + +--«Mon Dieu!...» + +Quel gémissement!... Où était la joie de tout à l'heure? Les mots +d'extase défaillaient... Et la malheureuse Flaviana ne retrouvait +pas immédiatement les formules de l'angoisse... Elle demeurait +muette, les mains jointes. Son charmant visage reprenait l'expression +taciturne, fermée, avec quelque chose de brusquement éteint, comme +sous la tombée d'un voile de cendre. + +Il fallut pourtant que la terrible douleur, dont l'appréhension +seule la suffoquait, entrât, déchirante, jusqu'au fond de son cÅ“ur +pantelant. Le trésor qu'elle retrouvait lui était enlevé. Son +précieux petit Serge était entre les mains de Boris. Cette fois +l'homme redoutable ne se laisserait ni attendrir, ni surprendre, ni +jouer. + +S'il hésita naguère à faire mourir son neveu,--pitié, crainte, +calcul, que savait-on?--il ne s'arrêterait pas aujourd'hui à des +scrupules du même genre. Quels remords n'avait-il pas dû éprouver de +sa magnanimité! Quelle fureur contre cette infime doctoresse, chargée +de jeter l'enfant à l'anonymat de l'Assistance publique, et qui, sous +toutes les menaces de la vie sociale, de l'opinion, des représailles +ténébreuses, protégea, sauvegarda le petit abandonné. Celle-là , il +l'avait supprimée, par un assassinat. Comment garder l'illusion +qu'il reculerait devant un crime bien plus facile, et qui, cette +fois, serait définitif? Ne possédait-il pas des exécuteurs de toutes +ses volontés, même les plus scélérates, des instruments dévoués, +muets, qu'il gardait sous sa main, dans l'ombre, sous prétexte qu'il +fallait une police personnelle à ce haut personnage, menacé par les +anarchistes. + +«Qui sait,» pensa Delchaume--mais il n'osa le dire à Flaviana--«si ce +faux Toulénine, cet abominable traître, démasqué dans l'affaire de +la Petite-Barrerie, n'est pas un bandit à ses ordres, le ravisseur +même de l'enfant?... Que coûterait-il à un pareil misérable de tuer +un innocent de quatre ans et de faire disparaître à jamais le petit +corps léger?» + +Le jeune docteur frissonna. Mais, au moment même où la probabilité le +consternait, Flaviana se redressait, soulevée par une inspiration. +Longtemps elle était restée le visage plongé dans ses mains, sans +paroles, sans larmes. L'énergique artiste n'appartenait pas à la +catégorie des femmes qui récriminent et qui pleurent. Sa dure +profession, exigeant une perpétuelle discipline, un perpétuel +entraînement du corps, et la maîtrise constante de la physionomie, +armait l'âme également chez celle-ci, qui dansait avec une si noble +passion, un véritable feu sacré. + +--«Mon ami,» dit-elle, «si mon fils vit encore demain, je ferai en +sorte qu'il nous soit rendu. + +--Est-ce possible?... + +--Oui,» affirma-t-elle avec résolution. + +--«Par quel moyen? + +--Par celui-ci...»(elle regarda Delchaume au fond des yeux et proféra +lentement): «Montrer au prince Boris Omiroff un extrait de l'acte +de naissance de Serge-François, de père et mère inconnus, en marge +duquel se trouve la reconnaissance de paternité signée «Raymond +Delchaume». Cette reconnaissance ne peut être attaquée que par le +père véritable ou par la mère. Le père est mort. La mère...» + +Elle se tut. Ses yeux ne se détournaient pas de ceux de Raymond, qui +la contemplait lui-même fixement. Le cÅ“ur du jeune homme battait à +grands coups. Une sourde émotion l'envahissait, qu'il n'analysait pas +encore. Il n'osait parler, à peine penser. + +Flaviana reprit: + +--«Serge-François Delchaume, fils du docteur Delchaume, ne portera +pas ombrage à Boris, prince Omiroff, ne l'empêchera pas de recueillir +l'héritage de Dimitri, son aîné. + +--Alors,» hasarda Raymond, «vous renonceriez pour votre fils?... + +--Ah! qu'on me le rende vivant!...» cria la mère avec passion. + +--«Mais il serait à moi,» sourit Delchaume, «pas à vous.» + +A ce mot, leurs yeux se mêlèrent encore, si tendrement, si +profondément, avec une telle confiance, et se mouillèrent de telles +larmes, que nulle explication ne fut nécessaire. + +--«Il sera notre trésor, à tous deux,» murmura Flaviana. «A quel prix +vous me l'avez racheté, Raymond! Il portera votre nom plus fièrement +que celui de prince Omiroff. Et son père, j'en suis certaine, +m'approuverait.» + +Un sanglot, un soupir de surhumaine émotion contre les petites mains +où il posait ses lèvres, fut toute la réponse de Delchaume. Pourtant +sa raison masculine veillait, même dans cette minute d'ivresse +sentimentale. Il émit une objection: + +--«Quelle garantie donnerez-vous à Boris? Comment prouver à cet +homme, auquel échappe toute vraie grandeur d'âme, qu'une fois +l'enfant entre vos mains, vous ne poursuivrez pas une reconstitution +de son état civil?» + +La jeune femme sembla perplexe. + +--«Oui. Vous arriveriez à prouver que vous êtes la mère, que vous +avez donné le jour à cet enfant en état de légitime mariage, vous +attaqueriez ma reconnaissance de paternité... Vous pensez bien que +je ne résisterai pas. Or, ceci, vous êtes toujours libre de le faire.» + +Flaviana courba la tête. Puis, presque aussitôt, elle la redressa +d'un mouvement fier. Les boucles sombres frémirent autour de son +front. + +--«Nous verrons bien,» dit-elle. «Aujourd'hui même, j'irai trouver +Boris. J'ouvrirai la lutte. Si bien armé qu'il soit, cet homme n'a +pas la même force qu'une mère qui veut sauver son enfant.» + + + + +VII + +LE VIEUX-MOUTIER + + +Devant le lourd hôtel de l'avenue de Messine, un coupé s'arrêta. +Modeste voiture de remise, louée au mois, qui n'attira l'attention de +personne. + +Pourtant un marmiton,--douze ans peut-être, le nez en trompette, +tourné à flairer constamment les bonnes choses en équilibre sur le +crâne tondu--s'arrêta lorsqu'il vit descendre une longue, souple, +silhouette de femme. Vêtue de noir, elle paraissait drapée dans les +étoffes mouvantes, aux plis nobles. Sous son grand chapeau, son teint +mat avait une pâleur chaude de camélia. La splendeur veloutée de +ses yeux sombres se posa sur le regard hardi du gavroche à la veste +blanche. + +--«Bonjour, madame Flaviana,» dit-il, sans hésiter. + +Quel gamin de Paris, flânant aux vitrines des papetiers, n'avait +ardemment rêvé devant le portrait de la célèbre danseuse? + +Elle eut un faible sourire,--triste, mais si indulgent, si +doux!--et, traversant le large trottoir, elle pénétra sous la voûte. + +La porte cochère était ouverte. Des copeaux d'emballage, des brins +de paille, collaient, sur les dalles, aux traces noires et huileuses +d'une auto. Le véhicule coupable de ces maculatures stationnait +encore dans la cour, tout éclaboussé par la boue de ce jour d'hiver. +Preuve d'une course assez intempestive, car il n'était guère plus +d'une heure de l'après-midi. + +Le concierge s'avança,--mais sans livrée ni casquette galonnée d'or. +De sa loge partaient de gros rires. + +Un air d'émancipation, de débandade, flottait dans cette maison, où, +d'habitude, régnait une tenue soulignée d'arrogance. + +--«Je voudrais,» dit la visiteuse, «parler au prince Omiroff.» + +Le concierge roula de gros yeux stupéfaits, pendant que des têtes +glabres çà et là surgissaient, insolemment curieuses. + +--«Le prince Omiroff?... Impossible! Son Excellence est partie tout à +l'heure. + +--Déjà sorti!...» fut l'exclamation incrédule. + +--«Pas sorti... parti,» accentua le portier. «Parti en voyage. + +--Oh! est-ce bien certain?... Si par hasard... Je vous assure... Il +serait là pour moi.» + +Elle voulut glisser une pièce d'or. L'homme recula. + +--«Madame, c'est la vérité. Son Excellence a quitté Paris. + +--Pour longtemps?» demanda la jeune femme, essayant d'affermir sa +voix. + +--«Nous ne savons pas,» répliqua le cerbère,--non avec l'humilité +de l'ignorance, mais avec l'ironie contenue de celui qui ne veut +pas parler.--«Madame n'aura qu'à lire les journaux de ce matin. Son +Excellence a fait passer une note.» + +Flaviana, le cÅ“ur défaillant, sortit, fit quelques pas, très +lentement, vers sa voiture. + +Où aller? quelle décision prendre? L'idée de rentrer chez elle sans +accomplir immédiatement une démarche pour retrouver son enfant, lui +sembla odieuse, intolérable. Mais, en dehors d'une entrevue avec +Omiroff, tout serait vain. Et maintenant quand verrait-elle Omiroff? +Où était-il? Pouvait-elle courir après lui?... prendre un train?... +le rejoindre?... + +Un journal... Elle allait acheter un journal, pour lire cette note +dont lui avait parlé le portier. + +La danseuse, d'un coup d'Å“il, explora l'avenue. Où se trouvait le +kiosque le plus proche? Elle en aperçut un à l'angle du boulevard +Haussmann. Mais, comme elle se dirigeait de ce côté, sans même +remonter en voiture, elle eut la surprise de voir accourir un jeune +garçon qui, précisément, quittait ce kiosque, et brandissait le +_Petit Parisien_, en le lui montrant, comme s'il venait de l'acheter +à son intention. + +Déjà elle avait remarqué sa physionomie bizarre, sous la voûte de +l'hôtel Omiroff. L'adolescent l'y avait suivie, la regardant avec +des yeux de braise. Peut-être allait-il la saluer par son nom, +comme le petit pâtissier. Mais il s'était tu, intimidé sans doute +par le portier rébarbatif. Lui aussi semblait avoir quelque chose à +faire dans la princière maison. Puis, se ravisant, il en ressortait +aussitôt. Habituée aux hommages naïfs des gamins de Paris, l'étoile +attendait celui-ci, qui, prévenant son désir, s'était élancé pour lui +quérir un journal. Pourtant elle s'étonnait du type sauvage: maigre +figure aux traits basanés, busqués, larges prunelles de jais, svelte +et souple corps de chat, leste à la course, mais gauche de gestes +comme d'un très jeune homme poussé trop vite. La mise était médiocre: +veston et pantalon disparates, usagés,--feutre mou, un peu roussi, +et, autour du cou, une large cravate écarlate, masquant peut-être +un linge douteux. Mais en quelle stupéfaction se changea le vague +étonnement de Flaviana, lorsque ce garçon, lui offrant le _Petit +Parisien_, chuchota: + +--«La note est en avance. Le départ du prince a été simulé.» + +Un cri de la danseuse: + +--«Il est encore à Paris? + +--Non... mais pas loin. + +--Vous pouvez me dire où je le trouverais?... + +--Je le crois, madame. Vraiment... je le crois.» + +Gravité, sincérité des grands yeux noirs. Flaviana n'hésita pas, ne +discuta pas. N'eût-elle pas bravé tous les hasards, tous les risques +pour la plus faible chance?... + +--«Allons,» s'écria-t-elle, «menez-moi. Je me fie à vous. Quant à +votre récompense, vous la fixerez vous-même, si vous dites vrai. + +--Madame, il faudrait une auto... rapide... puissante. + +--Qu'à cela ne tienne. Je sais où en prendre une. Montez d'abord avec +moi, dans mon coupé.» + +A son cocher, elle jeta l'adresse d'un garage. L'homme toucha son +cheval et se dirigea vers l'Étoile, sans s'inquiéter du compagnon +admis par sa maîtresse à l'honneur de s'asseoir à côté d'elle dans la +voiture. + +«Encore un pauvre,» pensa-t-il, «qui lui raconte qu'il a sa mère à la +mort et six petits frères et sÅ“urs crevant la faim. Nous allons de +nouveau nous promener dans des quartiers impossibles.» + +La philosophique résignation du brave serviteur fut troublée quand +«Madame» s'étant assuré la location d'une imbattable quatre-vingts +chevaux, conduite par un chauffeur de premier ordre, lui donna congé +pour le reste de la journée. Il se sentit humilié dans sa personne et +dans celle de sa jument Eurydice. Quatre-vingts chevaux!... Qu'est-ce +que ça voulait dire? C'était insulter à de braves bêtes comme la +sienne que de donner leur nom à ces sacrés outils. + +Hochant la tête, maussade, il écouta les instructions de «la +patronne». + +--«Retournez à la maison. Dites qu'on ne m'attende pas, même pour +dîner. Je ne danse pas ce soir. Et je ne sais pas quand je rentrerai. +Que mademoiselle Bertile n'ait aucune inquiétude. Ah!... et puis... +Si le docteur Delchaume vient, Mélanie le préviendra, n'est-ce pas? +que je lui téléphonerai aussitôt mon retour.» + +La voilà , maintenant, l'étoile admirée, adorée de tout Paris, avec +son étrange compagnon, dans cette auto qui gagne la campagne, qui +file à toute vitesse. + +Flaviana considère le jeune garçon. Plus elle le regarde, plus elle +lui trouve l'air d'un bohémien. Gêné, il dit: + +--«Si vous voulez, madame, je monterai sur le siège, à côté du +chauffeur. + +--Vous auriez froid, peu vêtu comme vous l'êtes. + +--Bah! je ne suis pas frileux.» + +Flaviana crut entendre: «Je ne suis pas frileuse.» Mais elle ne s'y +arrêta pas. Le jeune garçon pouvait s'être trompé de genre. Son +accent décelait un étranger. Et, en effet, tout de suite, il ajouta: + +--«Dans mon pays, j'ai vu d'autres hivers qu'ici. + +--D'où êtes-vous donc? + +--De la Petite-Russie, près de Kasatine. + +--Votre nom? + +--Alexis Berditcheff.» + +Il avait hésité une seconde, puis jeté très vite ce nom de +Berditcheff. C'est celui d'un bourg voisin de Kasatine, précisément. +Mais Flaviana ignorait ce point géographique. + +--«Vous me connaissez?» demanda la danseuse. + +--«Non, madame.» + +De surprise, elle leva ses fins sourcils. Son image est plus +populaire que celle des chefs d'État. + +--«Alors, pourquoi m'avez-vous abordée? + +--Il m'a semblé que vous éprouviez un vrai désespoir de ne pas +rencontrer Omiroff. + +--En effet. + +--J'ai pensé: «Voilà une dame qui, pour un caprice, courrait au bout +du monde.» + +--Un caprice...» soupira la jeune femme. + +--«Je me suis dit,» poursuivait Alexis, «que, riche et impatiente +comme vous en aviez l'air, vous pourriez partir en auto, avec moi +pour guide. C'est arrivé, vous voyez. + +--Vous vouliez donc partir? + +--Oui. + +--Pour rejoindre le prince? + +--Oui. Et moi, je ne pouvais pas louer une auto. + +--Qu'avez-vous affaire avec un personnage comme le prince Omiroff?» + +Le ton de Flaviana devenait défiant, sévère. Le garçon à figure de +gitane, sourit: + +--«N'ayez pas peur, madame. Je ne suis pas un apache, vrai! Je n'ai +pas de mauvaise intention. En deux mots, je puis vous dire... + +--Allez! dites... + +--Je suis dans la misère, à Paris. Je n'ai pas réussi à ce que je +voulais y faire. Voilà que j'apprends le prochain départ du prince +Boris pour la Russie. Il est bon pour ses compatriotes... Il me +rapatrierait peut-être avec les gens de son service. Ce matin, on m'a +fait voir sur le _Petit Parisien_... + +--La note communiquée à la presse... J'oubliais... Laissez-moi la +lire,» interrompit Flaviana. + +Elle reprit, au creux du coussin, le journal qu'elle y avait glissé, +et auquel elle ne pensait plus, distraite par son singulier cicerone. +Tout de suite, elle découvrit, en tête des échos: + + «Le plus parisien des princes russes nous quitte aujourd'hui, + et pour assez longtemps. Le Nord-Express l'emportera vers sa + patrie. Mais il ne s'attardera pas dans son légendaire château + de l'Ukraine. Il reprendra bientôt le transsibérien qui, a + toute vapeur, le conduira vers l'Amour. Or, il ne s'agit pas + seulement, paraît-il, du fleuve de ce nom. Non loin de ses + rives, le prince rencontrera sans doute celle qu'il va chercher + au fond de l'Asie pour la revoir plus tôt, et pour la recevoir + ensuite magnifiquement dans ses domaines,--la fiancée errante, + qui revient du Japon par Vladivostock,--voyageuse de race, + puisque fille d'Albion. + + «Une idylle moins banale, on le voit, que la classique rencontre + à l'Opéra-Comique ou dans les galeries du Petit Palais. + + «Mais, chut!... Rien d'officiel. La discrétion s'impose.» #/ + +Furtivement, coulant sous ses cils charbonneux son fulgurant +Å“il noir, le jeune Russe épiait l'effet de cette lecture sur la +délicieuse femme aux côtés de laquelle il se trouvait assis. + +«Une amoureuse délaissée,» pensait-il. «Elle soupçonne... Boris la +plaque. Quand elle aura vu ça imprimé en toutes lettres... nous +allons entendre de la musique. Et ce portier qui lui déclare que la +note est de son maître!... Pas d'illusion possible.» + +Donc, il observait Flaviana. Mais sans effronterie. La flamme sauvage +de ses yeux ne trahissait nulle velléité offensante. Et son corps +mince d'éphèbe, que n'étoffait guère l'indigence du costume, se +rencoignait dans l'angle de l'auto, pour ne pas effleurer la créature +précieuse que le hasard mettait si proche. + +Sa psychologie fut déçue lorsqu'il vit le visage de celle-ci +s'éclairer à mesure qu'elle parcourait les lignes de l'entrefilet. +Flaviana replia le journal et resta pensive. Elle songeait à la +fiancée de Boris, à cette grande et jolie Anglaise, si fière, si +décidée, de qui elle avait reçu la visite. + +«Ah! celle-là , sûrement, est loyale. Je l'aurai pour alliée. Mais +comme elle est loin, mon Dieu! Que ce sera long!... D'ailleurs, +pense-t-elle encore devenir princesse Omiroff?... Son départ, +n'était-ce pas une rupture? L'adroite indiscrétion dans les journaux, +n'est-ce pas pour lui forcer la main?» + +Le magnétique regard de son compagnon ramena Flaviana au sentiment +de la minute extraordinaire qu'elle vivait. Elle regarda les vitres, +opaques de buée. Sa main nerveuse en fit descendre une. L'air vif et +humide entra. + +--«Où sommes-nous? + +--Je l'ignore,» dit Alexis. «Mais le chauffeur connaît le chemin. Il +faut qu'il arrive à Mériel. + +--Quelle distance? + +--Moins d'une heure, à cette allure. Nous devons être à plus de la +moitié.» + +La route filait entre des vergers. C'était la vallée de Montmorency, +qu'avril fait blanche de fleurs et juillet vermeille de cerises. En +ce jour de décembre, elle était brune de rameaux nus, de terre nue, +parmi des vapeurs grises, et bornée par un horizon violet. Au ciel, +de gros nuages lourds se déchiraient sur un fond d'argent criblé +d'or. On eût dit des sacs éventrés, d'où croulaient des lingots. + +Dans le recueillement mélancolique de la saison, la sirène de +l'auto jetait son cri lugubre, prolongé. La folie de sa course ne +troublait pas la paix des choses. A la traversée des villages, elle +ralentissait un peu. Un chien aboyait. Une vitre s'allumait sous une +fusée de soleil oblique et rouge. Les paysannes, aux gestes lents, +tournaient à peine la tête. Puis, pendant des kilomètres, c'était +le chapelet des villas de Parisiens, avec les façades closes, les +jardinets morts, et l'exotisme saugrenu des kiosques chinois ou +hindous, éternisant là leur tristesse d'exposition universelle. + +Alexis Berditcheff donnait les derniers détails de son histoire, +fausse ou vraie. Certains de ces détails firent palpiter violemment +le cÅ“ur de Flaviana. Serait-elle véritablement sur le chemin qui +la conduirait vers son fils?... L'inconnu racontait qu'étant venu +rôder sur les quais de la gare, avant le départ du Nord-Express, il +avait eu la surprise de reconnaître un camarade de son frère aîné +dans le premier valet de chambre du prince, en train d'organiser le +wagon-salon destiné à son maître. L'homme, mis en confiance par ce +qu'Alexis lui rappelait de leur enfance voisine sur les bords du +Dniéper, s'ouvrit presque aussitôt à lui: + +--«Tu peux me rendre service, Alexis,» dit-il. «Mais agis +discrètement, car tu me ferais perdre ma place. Si tu te montres +malin, je réponds de t'obtenir une position chez le prince. Une +aubaine pour toi, puisque tu cherches du travail. + +--«J'acceptai, comme bien vous pensez, madame,» continua le jeune +garçon. «Alors il m'expliqua que le prince ne prenait pas le train. +Lui seul, premier valet de chambre, partait, et devait l'attendre +à Liége avec le bagage personnel. Omiroff, profitant de ce que +tout le monde, et même sa maison, le croyait en route, courrait à +un rendez-vous dans une maison de campagne voisine de Paris. On ne +m'a pas dit «un rendez-vous d'amour», madame, ajouta le narrateur, +croyant discerner l'émoi de la jalousie sur le visage troublé de +Flaviana. + +--Serait-ce?...» balbutia-t-elle inconsciemment. Et elle pensait: +«Une démarche tellement secrète!... S'agirait-il de l'enfant qu'il +a enlevé... Oh!... mais, c'est probable... mon Dieu!» Tout haut, la +danseuse s'écria:--«Et vous savez, vous, où s'est rendu le prince? +C'est là que vous me conduisez?... Nous y allons?... + +--Je l'espère. + +--Vous n'en êtes pas sûr?... + +--Madame, ai-je eu tort?... + +--Non... non!... Sur la moindre probabilité je serais partie... +Ah!...» + +Son regard, tendu en avant, dévorait l'espace. Elle n'écoutait +plus que distraitement l'explication, d'ailleurs embrouillée, du +Petit-Russien. Le valet de chambre du prince, informé au dernier +moment, et à la gare même, qu'il devait se mettre en voyage sans son +maître, n'aurait pas été fâché de faire prévenir un autre domestique, +resté à l'avenue de Messine, et avec lequel il était particulièrement +lié. La chose était d'importance pour les deux compères. Alexis +s'était chargé de la commission. + +Cet imbroglio d'antichambre ne parvenait même pas au cerveau, plein +de pensées frémissantes, de Flaviana. Sous l'influence de son +obsédante anxiété, elle demanda: + +--«Mais, cette campagne?... Qu'en savait-on?... Vous a-t-on dit?... +Et qu'y venez-vous faire?» + +Alexis n'hésitait pas dans ses réponses. Peu lui importait qu'elles +fussent absolument vraisemblables, qu'elles coïncidassent. L'auto +l'emportait où il voulait. Si proche du but, il ne s'inquiétait plus +d'un faux pas. + +La campagne?... Rien de plus simple. Le fameux valet de chambre, +si confiant avec lui, en avait surpris le numéro de téléphone, son +maître lui ayant fait demander la communication, ce matin: le 18, à +Mériel. Ensuite, avec Alexis, ils avaient cherché dans un annuaire. +Ça s'appelle le Vieux-Moutier.--«Et voyez pourquoi je supposais +que ça ne doit pas être un rendez-vous d'amour... Paraîtrait que +le prince a dit--mon ami l'a entendu:--«Vous en répondez sur votre +tête... Pas de brutalités... Si je le trouve seulement mal en train, +ou maigri...» Enfin, on aurait cru qu'il parlait d'un prisonnier, ou +d'un cheval de course... + +--D'un enfant!...» murmura Flaviana, comme malgré elle. + +Et tout son corps trembla, dans la frénésie de son espérance. + +--«D'un enfant... peut-être... en effet,» fit le jeune Russe, +comme éclairé par cette idée. Et, dans la précipitation de ce +qui surgissait en lui, il posa cette question,--insensée, n'eût +été sa logique secrète:--«Un enfant... de quel âge?...» Puis, +aussitôt:--«Vous seriez la mère?... Ce serait vous!...» + +Dans l'auto galopante, il y eut une minute de silence,--un silence +humain, poignant, qui passait, emporté à une vitesse folle, à travers +le profond silence de la nature. + +On atteignait au but de la course. La voiture venait d'escalader, +presque sans ralentir, la côte rude au-dessus de Mériel. Maintenant +elle semblait courir vers le vide. Car, au delà du plateau dénudé, +la route s'abaissait brusquement, comme coupée par un précipice. En +face, des moutonnements de forêts, une colline haute, dont la ligne +avait de la grandeur. A gauche, des lointains immenses, fondus dans +des brumes froides, sur lesquels un soleil rouge, net et rond comme +une énorme hostie, roulait, ensanglanté, mystérieux, hostile. + +Les yeux élargis de Flaviana ne voyaient pas cette désolation du +paysage. Ils s'attachaient éperdument au visage de son compagnon. Ils +y virent poindre une espèce d'attendrissement, de pitié. Les noires +prunelles bohémiennes s'adoucirent. La voix chuchota: + +--«N'ayez pas peur... Oh! je crois comprendre... Ce n'est donc pas +l'amour qui vous fait courir vers cet homme? + +--L'amour de lui?... Non. + +--Vous le haïssez?» + +Flaviana n'osa répondre. A qui se livrait-elle? Dans quel piège +s'était-elle jetée? Mais l'autre reprit: + +--«Bon... Vous le haïssez. Alors je puis tout vous dire... Vous êtes +une mère... Mais, moi, je suis une femme. Voilà mon secret... N'ayez +donc pas peur de moi. + +--Une femme!...» + +Flaviana parcourut d'un coup d'Å“il la silhouette gracile. L'espèce +d'étonnement physique l'empêcha de trouver un mot. Puis elle n'eut +plus le temps de parler. La créature aux yeux sauvages venait de +siffler le chauffeur, et la voiture s'arrêtait. + +--«Quoi!... Où sommes-nous? + +--Tout près du Vieux-Moutier, madame. Aussi permettez-moi de monter +sur le siège, à côté du mécanicien. J'aurai l'air de son aide, de +quelqu'un à votre service. Nul ne me remarquera. C'est mieux pour +vous. + +--On vous connaît donc? + +--On ne me reconnaîtra pas. Mais, à vos côtés, dans votre voiture, le +pauvre garçon que je parais éveillerait trop de curiosité--trop pour +vous, trop pour moi. + +--Soit!... Comme vous voudrez.» + +Avec un intérêt qui suspendait toute pensée, Flaviana regarda ce +svelte corps androgyne, aux mouvements vifs et souples de fauve, +qui filait, s'effaçait, puis se retrouvait sur le siège de l'auto, +redressé, correct, comme d'un inférieur qui sait se tenir à sa place. + +Presque aussitôt, dans la route en pente rapide, juste à l'entrée +sombre de la forêt, une ouverture parut à gauche, et une grille +monumentale se dressa. Au delà , serpentait une allée carrossable, +entre une immense pelouse semée de groupes d'arbres et un talus +boisé. Malgré l'hiver, on avait l'impression d'une propriété +soigneusement entretenue. Contre la grille, s'appuyait une +maisonnette de concierge. + +Flaviana descendit de voiture et s'avança pour sonner. Mais, tout à +coup, son cÅ“ur battit avec une telle violence qu'elle en demeura +haletante, suffoquée. Que faire devant ce qu'elle croyait apercevoir? +Un geste faux pouvait tout perdre. + +Dans le parc, au tournant d'un massif, une automobile déboucha, +s'avançant vers la grille--une forte limousine, de haut luxe, +conduite par un mécanicien empaqueté de fourrures, d'un +passe-montagne et d'un masque à lunettes, comme pour un long voyage. +A côté de lui, bras croisés, un valet de pied, emmitouflé également. +Ce n'est pas l'aspect de cet équipage qui bouleversait Flaviana. +Mais, à l'intérieur, tandis que la voiture tournait, prise en écharpe +par un rayon rouge du tragique soleil de décembre, la danseuse avait +distingué nettement, comme en une vision, un enfant blond, que +tenait debout contre elle, en le caressant, une femme au costume +d'Arlésienne. + +Ce fut un éclair, une image fantasmagorique, où flambait, allumée +de pourpre, la chevelure dorée de l'enfant. Puis l'auto vira, se +trouva venir de face, dans la terne atmosphère. Et Flaviana ne +la distinguait plus qu'en masse obscure, éblouis qu'étaient ses +yeux du bref rayonnement, et l'âme également sillonnée de clartés +fulgurantes. + +«Mon petit... mon petit à moi!...» balbutiait son cÅ“ur. + +Car,--la certitude l'aveuglait,--cet enfant était celui qu'on avait +enlevé à Delchaume. + +Immobile, devant la grille, Flaviana n'osait même plus tirer +le bouton du timbre. Saisie par une espèce de fascination, +d'enchantement terrible, elle tremblait de tout dissiper par une +imprudence. Et nul projet, nul raisonnement, nulle impulsion de +ruse ou de hardiesse, ne se dessinait dans son cerveau affolé. +Involontairement, elle se tourna, comme pour chercher un secours +moral, une inspiration, vers l'étrange guide qui l'avait amenée là . + +Le soi-disant Alexis n'avait pas quitté le siège de la voiture, qui +stationnait à quelques mètres. Cette femme,--puisque c'en était +une,--ne percevait pas son trouble. Ses noirs yeux sauvages,--plus +sauvages et plus noirs,--se fixaient avec intensité vers le parc, +sans doute vers l'auto, qui s'approchait sans hâte. La haine qui +en jaillissait impressionna la danseuse, même à une telle minute. +Pourtant, elle n'eut pas l'idée que cette haine menaçât l'enfant. + +De la maison de garde sortit une jeune fille qui, ayant vu venir la +limousine, dans la direction du dehors, se disposait à ouvrir la +grille. Mais le mécanicien lui fit un signe, et, aussitôt, stoppa. + +La superbe auto se trouvait maintenant à une cinquantaine de mètres. +Son conducteur, en descendant, comme il le fit, pour venir à pied +jusqu'à l'entrée, démasqua l'intérieur. Seulement, le miroitement de +la glace, l'ombre du talus, empêchaient Flaviana de bien distinguer +la tête blonde, dont elle voyait bouger,--avec quel frémissant +délice!--la claire chevelure. + +Une voix la fit revenir à elle-même. + +A travers la grille, sans toucher la poignée de la serrure, le +mécanicien au visage invisible, dont on apercevait seulement la barbe +brune, assez longue, lui demanda ce qu'elle voulait: + +--«Visiter le Vieux-Moutier,» répondit la danseuse. + +--«A cette saison? Et à cette heure?» fit l'autre, soupçonneux. + +--«Vous en venez bien,» riposta la jeune femme, avec une vive +présence d'esprit. «Et vous ne me direz pas que vous y demeurez, +puisque c'est une ruine, tout à fait inhabitable, d'après les guides. +N'est-ce pas, mademoiselle?» + +La jeune fille de la loge, ainsi interpellée, et qui restait là , +curieusement, s'esquiva sans répondre. + +--«Il faut une permission de la mairie de Mériel,» objecta l'homme. + +--«Êtes-vous le propriétaire, monsieur? ou le gérant? + +--Qu'est-ce que cela peut vous faire, madame? + +--Je vous aurais donné mon nom, et, si vous avez l'autorité de lever +une consigne... + +--Vous donnerez votre nom à la mairie. Il faut une autorisation +signée du maire. + +--Qu'à cela ne tienne! Alexis!» appela-t-elle. + +Le jeune garçon bondit du siège. + +--«Retournez avec l'auto jusqu'à Mériel. Vous demanderez une carte à +la mairie, pour visiter. Une carte à mon nom: mademoiselle Flaviana, +du National-Lyrique. Moi, j'attendrai ici. + +--Vous êtes la danseuse-étoile?» demanda le sévère gardien du +Vieux-Moutier. + +Elle ne s'en cacha pas. Sa physionomie trop connue lui interdisait +l'incognito. Et d'ailleurs, qu'y gagnerait-elle? Toutefois son beau +et célèbre visage n'était pas si populaire que cet individu ne +l'ignorât--à moins qu'il ne crût bon de feindre. + +--«Montrez-moi,» dit-il, «quelque chose, une carte, une enveloppe de +lettre, qui me prouve que vous êtes bien la personne que vous dites, +et vous n'aurez pas besoin d'autre autorisation.» + +Docile à tout--pourvu qu'on lui ouvrît cette grille, mon Dieu!...--la +jeune femme tira au hasard, de son petit sac, quelques papiers. +Quoi?... Elle ne savait... Ah! tiens, une carte postale, une +facture... Et, justement--ça tombait bien--son coupe-file... Voilà . +L'homme les saisit. Et, au lieu de les parcourir d'un coup d'Å“il, +il les examina minutieusement. Peut-être se donnait-il le temps de +prendre un parti. + +Le cÅ“ur de Flaviana, ses yeux, tout son être se tendait vers la +grande limousine arrêtée--si près... et si loin!... Que devint-elle +lorsque la portière s'ouvrit, et qu'elle vit descendre la femme et +l'enfant? + +C'était bien le fils adoptif de Delchaume, le petit François, si +souvent serré contre son sein tandis qu'elle l'appelait tout bas son +petit Serge, sans croire elle-même à cette révélation prodigieuse de +son instinct maternel. + +Oh! se tenir là , tranquille et froide, ne pas crier vers lui, qui +accourrait, qui la reconnaîtrait. Comment en conserver la force? Mais +quoi! Il y avait cette grille fermée, ces gens à l'intérieur... deux +hommes... Un autre peut-être dans la maison de garde. De son côté... +qui?... Elle seule. L'autre femme... y pouvait-elle compter? Le +chauffeur de louage... un mercenaire, un inconnu. + +Rapidement, elle calculait. Oh! si elle avait pu risquer une lutte +de vive force!... En attendant, elle demeurait impassible, suivant +de ses larges doux yeux sombres les ébats du petit être, que cette +Arlésienne--elle avait l'air d'une brave femme, d'une bonne nourrice +tendre--faisait un peu courir dans l'allée pour lui épargner l'ennui +de l'attente. + +Tous deux d'ailleurs s'éloignaient, disparaissaient maintenant +derrière l'auto. + +Un contact effleura le bras de Flaviana. Tressaillante, elle +mit quelques secondes à se rendre compte. La femme travestie, +le soi-disant Petit-Russien aux yeux de braise, lui désignait +furtivement,--avec quelle face livide, quel regard meurtrier!--celui +qui, de l'autre côté de la grille, prolongeait la lecture d'un banal +document d'identité présenté par Flaviana. + +Évidemment, il se perdait dans des réflexions profondes, ce +chauffeur hermétique. Tout à fait absorbé, tenant le papier de la +main droite, il appuyait machinalement l'autre à la grille. Cette +main gauche, passant entre deux barreaux, se crispait nerveusement +sur une arabesque de fer. Et c'était sur cette main que se fixaient +à présent, avec une intensité terrible, les noirs yeux de gitane. +Telle était l'expression de la maigre face brune, que Flaviana, comme +fascinée, ne vit plus que cela: ce visage contracté d'adolescent,--de +femme,--et cette main, que regardaient ainsi les tragiques yeux +noirs. Un gant de peau de renne, couleur d'amadou, la couvrait. Et +soudain, une horreur confuse glaça Flaviana, car elle crut voir +l'index de peau s'aplatir, se casser mollement, comme s'il n'eût pas +contenu un doigt vivant, de chair et d'os. + +Au même instant, quelque chose brilla, une lame de canif. La danseuse +retint à peine un cri. Sa compagne de route, avec une dextérité, une +rapidité inouïes, tranchait net le bout de ce doigt. Il y eut un +imperceptible grincement du fil de l'acier sur le fer de la grille. +L'homme qui lisait n'avait pas bougé. Il n'avait rien perçu, rien +senti. L'index de son gant était vide. + +Lorsqu'il tourna la tête et leva les yeux, il ne crut pas que la +visiteuse, ni le jeune homme qu'il prenait pour un domestique, +eussent fait le moindre mouvement. Tous deux très proches de lui, ils +le touchaient presque entre les barreaux. Mais quoi d'étonnant à ce +qu'ils eussent l'allure empressée? Le jour baisserait bientôt, et si +cette visite du Vieux-Moutier n'était pas un prétexte... + +--«Voici votre papier, madame. Vous allez pouvoir entrer. Mais... +sans votre voiture, n'est-ce pas? + +--Est-ce que la ruine est loin?» balbutia la danseuse, qui, déjà , +faisait en pensée les quelques bonds follement agiles qui lui +permettraient de saisir son enfant. + +--«Non, madame... Au bout de cette avenue, on tourne un peu à droite, +et, tout de suite, on la voit. La jeune fille du gardien vous +accompagnera, pour vous ouvrir les salles.» + +Il appela. + +--«Olga!» + +La jeune personne reparut. + +--«Madame va visiter. Ouvre-lui.» + +Sur cet ordre, donné très haut, le chauffeur ajouta plus bas quelques +mots dans une langue étrangère. Puis, il tourna sur ses talons, +avec l'esquisse d'un salut, et se dirigea vers sa voiture. En +l'apercevant, qui revenait, l'Arlésienne saisit l'enfant, remonta +vite dans la limousine avec lui. Une indicible détresse s'empara +alors de Flaviana. La fille du garde rentrait dans la maisonnette. + +--«Mademoiselle!... mademoiselle!...» implora une voix sans timbre, +une voix qui faisait mal. + +--«Pardon, madame,» dit l'autre, revenant avec une serviable hâte. + +--«Ouvrez-moi. On vous a dit de m'ouvrir. + +--Mais oui... madame.» + +Et elle retournait. + +--«Où donc allez-vous? + +--Chercher les clefs. Mon père a les clefs, là , dans notre loge. Oh! +ce ne sera pas long.» + +Tout en disant: «Ce ne sera pas long», l'astucieuse péronnelle +restait là , ne bougeait plus, s'autorisait des questions de la dame +pour s'attarder. Éperdue, Flaviana tira de son petit sac sa bourse +en or. Toute prudence lui échappait. Et cependant, elle sentait +maintenant que sa mystérieuse compagne la retenait, l'avertissait, +par petites secousses, de son vêtement. + +--«Cette bourse, ma mignonne, vous l'aurez. Mais ouvrez... ouvrez! + +--Je ne peux pas, madame...» Et la fillette écartait ses deux mains +vides.--«Il me faut les clefs. Et encore, peut-être serai-je obligée +d'attendre mon père. C'est si dur, cette grille! Mais je vais +essayer.» + +Elle disparut dans la maisonnette. + +Là -bas, la grande limousine, ayant retrouvé son conducteur, se +mettait en mouvement. Mais non pour continuer vers la sortie. Elle +recula, grimpa presque sur le talus pour prendre du champ, accomplit +un court et savant virage, puis s'élança vers la profondeur du parc. + +Flaviana, comme une folle, s'accrocha aux barreaux de la grille, fit +le geste vain de les secouer. L'angoisse fut trop forte. Elle cria: + +--«Serge!... mon fils!... François!... C'est moi, petit François!... +Au secours!... Personne ne vient donc à mon aide!...» + +Une voix dit à son oreille: + +--«Laissez-moi... Laissez-moi faire!... Taisez-vous, au nom du ciel! +Contenez-vous!... J'ai compris ce qu'il a dit en russe... Écoutez... +vite... vite!... écoutez.» + +Éperdue, égarée, Flaviana, de ses beaux yeux pleins de prière, +regarda l'étrange créature, cette femme qui lui semblait malgré tout +le jeune garçon dont elle avait si bien l'apparence. + +--«Voilà ,» reprit celle-ci. «Je connais cet homme. C'est bien à lui +qu'Omiroff téléphonait, comme je m'en suis doutée. Le prince doit +être ici. Entrez, puisque vous pensez obtenir quelque chose de lui. +Vous avez chance de le découvrir, de le rencontrer. Moi, je reste... +Et je parlerai au misérable dont j'ai coupé le gant tout à l'heure... +Vous avez vu?... + +--Où lui parlerez-vous? + +--Ici même. Il va revenir. Il a ordonné de laisser la grille ouverte, +après vous avoir fait attendre, pour qu'il puisse sortir à toute +vitesse. + +--Alors vous ne l'arrêterez pas. + +--«Je l'arrêterai,» déclara l'inconnue avec une force impressionnante. + +--«Mais l'enfant... mon enfant... s'il l'emmène?...» + +La femme pâlit plus encore, s'écarta, trembla. Puis se ressaisissant: + +--«Tant mieux pour lui, en ce cas! murmura-t-elle. Et, après une +brève hésitation:--«Il n'y a pas d'autre tactique possible. Tenez, +madame, voici qu'on vous ouvre la grille... à moitié, pour que votre +auto n'entre pas. Je sais maintenant qui vous êtes, madame Flaviana. +Moi, je m'appelle Katerine Risslaya. Si vous ne me retrouvez pas ici +tout à l'heure, ne doutez pas de la pauvre fille que je suis. Je vous +le jure... ils expieront leurs crimes... Et ils vous rendront votre +enfant.» + + + + +VIII + +PRISE AU PIÈGE + + +Lorsque Flaviana, que suivait la fille du portier, se fut avancée +assez loin dans l'avenue descendant aux ruines, un homme sortit à son +tour de la loge. Il vint ouvrir le second battant de la grille. Et +alors il se planta, sifflotant, au beau milieu, avec un air rogue, +comme un chien de garde, prêt à se jeter sur qui entrerait. Son +regard plein de méfiance alla du mécanicien de louage, qui dormait +sur son siège, au jeune homme que la visiteuse avait laissé là , à +l'attendre. Pour celui-ci, le regard se fit particulièrement hargneux. + +--«Eh bien, mon petit père,» lui dit Katerine en russe,--et elle +ricana,--«on dirait que ma figure ne te revient pas.» + +Le gaillard faillit tomber à la renverse. + +--«Comment?... vous parlez... vous savez le russe, mon garçon? + +--Je sais bien d'autres choses,» riposta-t-elle,--toujours avec son +mauvais rire,--«Mais ça n'est pas pour ta barbe, petit père. C'est +pour celui qui va revenir par ici, et qui sera content de les +connaître. + +--Tu feras bien de ne pas te mettre sur son chemin, car il sera +pressé. + +--Il trouvera le temps de m'écouter, je t'en réponds. + +--Tu as du toupet, gamin.» + +Le portier réfléchit un instant, puis demanda: + +--«Si tu avais à lui parler, pourquoi ne l'as-tu pas fait tout à +l'heure? + +--Apparemment parce que ça ne m'a pas convenu. + +--Était-ce à cause de la dame? Ça n'est pas une Russe, ta patronne, +hein? + +--Si on te le demande, tu diras que tu n'en sais rien,» fit Katerine, +qui possédait un répertoire abondant de ces facéties parisiennes. + +Qui l'eût observée avec plus de perspicacité que ce gardien obtus, +enfermé dans ses rigoureuses consignes, se fût effrayé du contraste +entre la physionomie tendue, blêmie d'audace, de résolution, et +l'aisance vulgaire des propos. + +Lorsque Katerine vit reparaître, lancée à une vive allure, la +limousine conduite par le chauffeur à la main estropiée, elle fouilla +rapidement dans une poche intérieure de son veston, et en retira à +demi un objet long, en forme de tube. + +Mais, comme la voiture devenait plus distincte, tout à coup, à +travers les glaces, un reflet doré brilla... les touffes d'une +chevelure mousseuse, bouclant sous le béret d'un garçonnet. + +--«Ah!» soupira Katerine, «l'enfant est encore là ...» + +Avec regret, elle renfonça l'objet mystérieux, et elle courut se +poster en travers de la sortie, d'où le concierge, lui saisissant le +bras, essaya vainement de l'écarter. + +Pour ne pas écraser ces individus en lutte, force fut au chauffeur de +ralentir. Alors, à pleins poumons, Katerine lui cria: + +--«Flatcheff, rappelle-toi les réunions avec Ivan Toulénine, chez +Pierre Marowsky. Je viens te sauver. Il faut que tu m'entendes.» + +Si ces paroles émurent l'homme à qui elles s'adressaient, rien ne +s'en put deviner. Son visage restait invisible derrière le masque +formé par la mentonnière de la casquette, les lunettes, le voile. +Cependant il arrêta complètement sa machine, et se pencha, d'un âpre +mouvement, vers ce jeune homme qui l'interpellait. + +Celui-ci s'avança, tout proche, retira le chapeau de feutre, dont +le bord mou, rabattu, cachait en partie son visage, et secoua des +boucles noires, qui, libérées, tombèrent, moites et luisantes, sur +son front. La bouche rouge esquissa un sourire, tandis que les +prunelles dures, pareilles à des éclats d'anthracite, luisaient +impénétrablement. + +--«Katerine!...» murmura l'homme. + +--«Oui, Katerine,» dit-elle. «Je viens te rejoindre. N'es-tu pas +toujours mon chef, mon maître?... Pourquoi ne m'as-tu pas dit?... Je +t'aurais aidé, au lieu de ces fous furieux. C'est à toi, à toi que +j'étais... Pas à leur imbécile de cause.» + +L'homme invisible ne bougea pas d'abord. A travers leurs petites +vitres, ses yeux indiscernables étudiaient la figure ardente. + +C'était vraisemblable, la basse adoration de cette créature sauvage, +à l'ignominieuse jeunesse, l'attraction servile vers lui, qui avait +dominé, conduit, maté, joué les autres! Avec quelle face de passion +avide elle l'écoutait autrefois! Mais aussi, ce pouvait être un piège. + +Le crépuscule tombait sur le parc, sur les bois, sur la campagne +profonde. Au sud-ouest, une crevasse sanglante marquait la place de +l'horizon où s'était englouti le sinistre soleil. Tout se taisait. +Le portier, prudemment, s'était éclipsé, dans sa loge. Au fond de la +voiture, l'enfant dormait sur les genoux de l'Arlésienne. + +--«Doutes-tu de moi, maître?» chuchota Katerine Risslaya. «Tiens, +regarde. Voici l'engin qu'ils ont fabriqué pour te mettre en pièces. +Je devais le lancer contre toi. C'est ton modèle. Tu le reconnais. +Va, prends-le. Sers-t'en pour me massacrer. Je te bénirai encore. Et +je mourrai heureuse. Car je t'aurai averti, préservé d'eux...» + +Flatcheff se tourna vers le domestique, assis à côté de lui sur +le siège, et qui n'avait pas décroisé les bras, pas prononcé un +mot,--impassible comme s'il n'entendait pas le russe, que parlaient +les deux interlocuteurs. Cependant, il le comprenait. Car ce fut +dans cette langue que le faux Ivan Toulénine, l'espion d'Omiroff, le +traître de la Petite-Barrerie, lui commanda: + +--«Rentre dans la voiture, Sémène. Mais laisse ta peau d'ours à +celle-ci, qui gèlerait dans son mince habit d'homme, au train dont +nous irons.» + +Tandis que l'échange se faisait, Flatcheff avait saisi l'étui +meurtrier, que lui tendait Katerine. Ses doigts experts sentirent +osciller le contrepoids qui, maintenant toujours l'engin dans le +même sens, empêchait le mélange explosible de se produire. Sans +ajouter une réflexion, il plaça l'objet contre sa poitrine, dans une +pochette intérieure, avec le sang-froid de l'habitude. Car c'était +un vieux cheval de retour. Et, s'il avait pu se vendre très cher au +pire ennemi de ses anciens alliés, son expérience, ses aventures, son +audace, ses condamnations même, lui valaient cette abominable fortune. + +A peine Katerine installée à côté de lui, il lança son auto à une +vitesse folle. + +--«Où allons-nous?» demanda-t-elle. + +Il ne répondit pas. + +Cependant, comme on traversait un pont, au-dessus d'une rivière que +Katerine supposa être l'Oise, le conducteur ralentit un peu, et lança +dans l'eau, de toute sa force, pour le faire tomber au large, loin de +tout être vivant et de toute Å“uvre humaine, l'engin dont il avait +hâte de se débarrasser. + +Bientôt après, on rentra dans les bois. La nuit de décembre s'y +amassait. Mais elle n'était pas tellement close, qu'on ne vît encore, +de temps à autre, au fond d'une allée, ou parmi le lacis triste des +arbres, les éclaboussures rouges, persistantes, du couchant. Elles +s'obstinaient, comme le sang versé, que rien ne lave. + +La bruyante voiture, en s'arrêtant tout à coup, fit apparaître la +réalité lugubre. Ce fut comme si des flots de ténèbres et de silence +se refermaient sur elle. + +Flatcheff descendit et fit descendre Katerine. Puis il appela l'homme +qui s'assoupissait, à l'intérieur tiède et capitonné de la voiture. + +--«Sémène, arrive!» + +L'autre obéit. Un gaillard au rude visage, d'une taille gigantesque, +véritable hercule. + +--«Qu'allez-vous me faire?» demanda Katerine. + +Et elle commença de trembler. + +--«Ne crains rien, si tu as dit vrai,» proféra Flatcheff. «Mais si je +trouve sur toi la moindre chose en contradiction avec ton histoire, +nous aurons un compte à régler, ma petite. Fouille-la,» ordonna-t-il +à Sémène. «Et vas-y avec précaution, au cas où elle garde un joujou +comme celui de tout à l'heure.» + +Dans l'auto, des cris d'enfant s'élevèrent. Le petit François, +réveillé en sursaut, s'effarait. De son rêve, où il revoyait sa +nounou Favier, son papa Raymond, tous les visages de tendresse, il +surgissait de nouveau brusquement dans l'étrangeté des choses et des +êtres. En ce moment, la nuit compliquait tout. Son petit cÅ“ur creva. + +--«Nounou!... nounou!... Papa!... Je veux ma nounou!...» +sanglotait-il. + +--«C'est moi ta nounou, mon chérubin,» chuchotait câlinement +l'Arlésienne. + +--«Ça n'est pas vrai!... Tu es vilaine!... Ça n'est pas vrai!...» +criait le bambin, la frappant de ses poings minuscules. + +Les petits êtres ont de ces révoltes, qui déconcertent devant des +forces tellement disproportionnées aux leurs. Ils ne connaissent ni +la prudence, ni la résignation. Et il en est ainsi des jeunes animaux +comme des jeunes enfants. Craintifs de tout, ils ne le sont pas de +la violence humaine. Sans doute, parce qu'à part de monstrueuses +exceptions, elle ne saurait s'exercer contre eux. De cela, ils ont +une singulière conscience. + +François, dans son cÅ“ur de quatre ans, percevait autour de lui +l'imposture, et il en suffoquait. Bien traité, gâté, choyé même,--car +sa grâce était irrésistible,--il avait peu souffert,--après les +premières heures de désolation et d'épouvante,--parce qu'on lui +disait: «Tu reverras nounou Favier. Papa viendra te chercher demain.» +Mais peu à peu on lui tenait un autre langage. On affirmait: +«Les autres t'ont menti.»--«C'est moi ta nounou,» prétendait +l'Arlésienne. Et Flatcheff le bandit avait l'audace de déclarer à +cet innocent:--«Ton papa Delchaume t'avait volé. Il n'est pas ton +papa. Tu ne dois plus l'aimer. Je suis chargé de te conduire à tes +vrais parents.» Une indignation au-dessus de son âge soulevait alors +cette petite âme, qui ne pouvait l'exprimer. Et c'est avec la même +suffocation de fureur qu'il refusait de répondre au nom de Pierre, +qu'on prétendait lui donner. + +--«Je m'appelle Serge-François. Je ne m'appelle pas Pierre,» +protestait-il. + +Sa fierté, sa résistance, son énergie puérile, divertissaient ses +ravisseurs, en les attendrissant malgré eux. Au Vieux-Moutier, où ils +le cachèrent pendant quelques jours, Boris Omiroff ne put le voir, +l'entendre, sans une espèce d'émotion. Le prince ne résista pas à +la curiosité qu'il avait de cet enfant, son neveu, le fils de son +frère. Il voulut la satisfaire avant de partir pour la Russie. Et, +comme il avait d'ailleurs besoin de se concerter avec Flatcheff sur +les mesures à prendre, il combina cette expédition en auto jusqu'à +Mériel, pendant que tout le monde,--et même les gens de sa maison, +avenue de Messine,--le croyait dans son wagon-salon, emporté par +le Nord-Express. Au Vieux-Moutier, dont il s'était rendu acquéreur +plusieurs années auparavant, des chambres habitables, aménagées dans +une partie de l'ancien couvent, qu'on ne visitait pas, l'attendaient +toujours, avec un personnel restreint, mais dévoué, aveuglément +fidèle, tenu par l'argent comme par la crainte, et sans cesse à +ses ordres. Depuis l'affaire de la Petite-Barrerie, c'est là que +Flatcheff se tenait, dans une prudente retraite. + +Chose plus facile qu'on ne croit: maintenir certains mystères. +Pour tout le pays, le Vieux-Moutier était un but de promenade, qui +attirait les touristes. On délivrait des permissions de le visiter +à la mairie de Mériel. Un certain va-et-vient n'étonnait donc +personne, non plus que la rigueur des consignes. La rapidité des +autos permettait aux gens enfermés là de s'approvisionner au loin. La +sauvagerie du site, sa difficulté d'accès, son éloignement, à l'orée +de la forêt, s'opposaient à tout voisinage immédiat. Nul fournisseur, +nul habitant du pays, nul visiteur, n'avait jamais pénétré dans +l'appartement secret, dont les fenêtres dominaient un débris de +cloître, qui, surplombant le vide, les masquait d'en bas, tandis que +la porte intérieure, dissimulée entre deux demi-colonnes, ouvrait +dans une galerie obscure où rien ne fixait l'attention. + +Là , Boris Omiroff avait caché le fils de son frère Dimitri. Seul avec +l'enfant, il l'examina, l'étudia, le questionna. Son sang courut +plus orgueilleusement dans ses veines à constater la marque de sa +race, dans la beauté, l'intelligence, la précoce dignité du petit +être. Mais la fugace émotion fut vite noyée de haine. N'était-ce pas +là l'enfant d'une ballerine, l'étranger, l'ennemi? Ce bébé inconnu, +adversaire fragile, pourrait un jour,--qui sait?--se dresser contre +lui, et prétendre à l'expulser, lui, Boris Omiroff, du patrimoine +héréditaire. La merveille de l'Ukraine, la demeure fabuleuse où ses +ancêtres avaient reçu les tsars comme des égaux, s'évoqua, déroula +le serpentement sans fin de ses remparts, la masse énorme de ses +donjons, de ses tours, la légèreté aérienne de sa chapelle au sommet +de la colline, sa ceinture de forêts, et cette nappe d'argent que le +Dniéper étend à ses pieds, par les longues nuits du Nord, sous la +lune immobile. + +Boris repoussa brutalement l'enfant, et appela Flatcheff. + +--«Rends-le à cette femme d'Arles dont tu réponds,» ordonna-t-il. +«Puis reviens m'expliquer encore ton projet. Et tâche qu'il me +convienne.» + +Le projet de Flatcheff convint à Boris. + +L'Arlésienne, naguère venue en service à Paris, séduite par un +réfugié russe, un certain Fédor Kourgane, s'était mariée avec cet +homme, et l'avait attiré dans son pays. Là , tous deux crevaient de +faim, après avoir essayé divers métiers. D'ailleurs, mal vus et +méprisés, victimes de préjugés locaux, ils ne rêvaient que d'émigrer. +On leur fournirait les fonds nécessaires à leur passage en Amérique, +plus une somme qui serait pour eux une petite fortune. Et ils +emmèneraient avec eux l'enfant. On n'en entendrait plus parler. + +--«Tu connais ces gens-là , Flatcheff?» demanda le prince. + +--«Parfaitement. J'ai toujours eu l'Å“il sur Kourgane, à cause de +vous, Excellence. + +--Était-il des complots contre moi? + +--D'aucun complot. C'est un homme tranquille, trop content d'avoir +échappé aux suites d'une première affaire, où on l'avait entraîné. +Chat échaudé, il craint l'eau, même froide. + +--Quel est son métier? + +--Il essaie de vendre de fausses vieilleries, près des Arènes. Mais +on débine tous les trucs maintenant. Le commerce ne marche guère. + +--Et la femme? Qu'est-ce que c'est? + +--Mauricette?... Une bonne créature. Elle adore les mioches. Le petit +ne sera pas malheureux avec elle. + +--En effet, elle a plutôt une figure plaisante. Et l'enfant semble +déjà habitué à elle. C'est toi qui l'as fait venir? Depuis quand +est-elle ici? + +--Dès le lendemain de l'enlèvement du gosse. Il me fallait une +femme. Le petit clampin criait jour et nuit. La fille du garde m'a +bien aidé. Mais le citoyen n'était pas commode. Et Votre Excellence +m'avait interdit les grands moyens. + +--Tu m'as obéi, au moins? Tu ne l'as pas rudoyé, ce pauvre moutard? + +--Oh! ma foi non.» + +Boris fixa des yeux sévères sur le cruel et sournois visage. Puis il +reprit légèrement: + +--«Bast! tout ça en fera un homme. Il n'aura pas cette éducation de +poule mouillée qu'on donne aux marmots français.» + +Et, rêveur, il ajouta: + +--«Plus tard... Si je n'ai pas de fils... On pourra voir. + +--Comment!» cria Flatcheff stupéfait. «Votre Haute Noblesse aurait +l'idée?... + +--Tu n'as pas remarqué?...» reprit le prince, du même ton songeur. +«C'est tout le portrait de mon frère Dimitri. + +--Oh! Excellence... Alors, les Kourgane?... + +--Défends-leur de quitter Arles tout de suite. + +--Quelle imprudence! + +--Assez, Flatcheff. Écoute-moi. Tu vas conduire là -bas la femme et +l'enfant. En auto. Ne prends pas le train. Je te donne Sémène pour +ton service. A Arles, tu verras comment vivent ces gens, ce qu'ils +désirent. Tu m'en aviseras avant de rien décider. Je vais réfléchir. +L'Europe est assez grande pour qu'on trouve un endroit perdu où l'on +puisse les installer, les surveiller... + +--Mais Votre Haute Noblesse avait résolu... + +--De me débarrasser absolument de ce petit. Eh bien... Je ne sais +plus. J'y penserai... Il ressemble trop à mon frère. + +--Vous le haïssiez, votre frère Dimitri. Vous avez été si content de +sa disgrâce... de sa... + +--Tais-toi, vieux bandit, ou je t'écrase!...» avait crié le prince, +dans une de ces soudaines fureurs, qui montaient en lui surtout aux +minutes où il n'était pas d'accord avec lui-même. + +Et comme il s'irritait de se sentir démonté, troublé, il donna à +Flatcheff un ordre de départ immédiat. + +--«Que je ne te voie plus, ni le mioche, ni cette Arlésienne! Moi, +je pars, en auto également, pour rejoindre à Cologne mon personnel +et mes bagages. De là , par le Nord-Express... à Pétersbourg. Que je +trouve un télégramme de toi, n'est-ce pas? Pour la suite... attends +mes ordres. Ne bouge pas d'Arles. Je... je t'y enverrai peut-être +d'autres instructions.» + +Il hésita. Puis, rapidement, très bas: + +--«Tu as sans doute raison pour le petit. Mais, diable, un enfant!... +Ah! j'aurais dû avoir plus de résolution au moment de sa naissance, +quand il n'était qu'une larve informe, sans véritable existence.» + +Flatcheff eut une toux brève. Les regards des deux hommes se +croisèrent, puis se détournèrent aussitôt. + +C'est moins d'une demi-heure après cette conversation que Flatcheff, +précipitant son départ, avait rencontré Flaviana à la grille. Comme +le parc ne possède pas d'autre sortie possible pour une auto, à cause +des accidents de terrain, des hauteurs, des déclivités abruptes, +c'est à cette même grille que Flatcheff revint, après avoir donné le +change à sa visiteuse. + +L'apparition de Katerine, tout d'abord, le terrifia. Comme tous les +êtres capables de trahison, cet homme était lâche. En outre, quelle +stupeur! Avec ses maquillages savants, la transformation complète de +sa physionomie, sa retraite au Vieux-Moutier, la légende de sa fuite +à l'étranger établie par la police, la protection dont l'entouraient +les agents russes aux ordres d'Omiroff, comment imaginer qu'à peine +sortie de prison, une de ses victimes se dresserait en face de +lui?... Accablante minute. Katerine eut tout le loisir de jeter la +bombe, là , dans l'avant de l'auto, aux pieds mêmes du conducteur. +Avec quelle joie forcenée elle eût accompli l'acte! Peu lui +importait sa vie, à elle. Ainsi, elle sauvait Tatiane, à qui le +sort attribuerait peut-être le dangereux rôle, l'Å“uvre de justice, +l'anéantissement de l'abominable agent provocateur. Oui, elle sauvait +Tatiane. Et elle la vengeait. Elle vengeait la fiancée de Pierre +Marowski, séparée pour cinq ans,--peut-être pour toujours: leur vie +était si hasardeuse!--de celui qu'elle aimait. Quelle tentation!... +Mais elle avait aperçu l'enfant dans la voiture. Elle n'avait pas +voulu lancer l'horrible engin. Et alors une autre idée lui était +venue. Elle ne se souciait guère de la cause, ni du martyr déchiqueté +à la Petite-Barrerie, ni de l'exemple, terrifiant pour les traîtres, +que devrait être le châtiment du faux Toulénine. Tatiane... Il n'y +avait que Tatiane. C'est pour elle que Katerine avait trouvé en soi +de telles ressources d'adresse et d'audace. Pour elle que, sous des +vêtements d'homme, qui la rendaient à la fois méconnaissable et +plus alerte, la sauvage fille avait rôdé, épié, guetté,--souple, +cauteleuse, comme une maigre louve des steppes. + +Ce matin, à la gare du Nord, elle avait eu cette chance de +reconnaître dans le valet de chambre du prince, un garçon de son +pays, et elle l'avait conquis tout de suite en se faisant passer +pour le jeune frère d'un ancien camarade à lui, en rappelant ces +choses d'enfance, de village natal, auxquelles nul cÅ“ur ne résiste. +Katerine, grâce au coup de téléphone, à l'indication de l'annuaire, +identifia cette retraite campagnarde, qui devait être la maison +mystérieuse du prince. Là , sûrement, se terrait le Judas de la +Petite-Barrerie, Toulénine-Flatcheff, le sinistre factotum d'Omiroff. +Mais comment se rendre là -bas? Comment y arriver à temps? Car, sans +doute, le maître et le misérable valet repartiraient ensemble pour la +Russie. Katerine, désespérée, ne possédait même pas sur elle de quoi +prendre le train. A tout hasard, elle courut à l'hôtel de l'avenue +de Messine. Du moins, elle pénétrerait dans cette demeure, elle s'y +assurerait ses entrées en se liant avec l'ami du valet de chambre, +auquel celui-ci l'adressait. Sur le seuil, elle avait rencontré +Flaviana. + +Et voici pourquoi, quelques heures plus tard, entre les futaies +pleines de nuit, sur la route forestière entrevue dans le cercle +lumineux des phares, à côté de l'auto, où gémissait et s'encolérait +une voix enfantine, Katerine, en face de Flatcheff et de Sémène, crut +sa dernière heure venue. + +On la fouilla consciencieusement. Les deux gaillards à qui elle avait +affaire ne se souciaient guère d'épargner sa délicatesse féminine. +A vrai dire, ils ne s'occupèrent pas plus de ce détail que si elle +avait été le garçon dont elle portait le costume. D'ailleurs, ce +n'était pas cela non plus qui pouvait contrister ou effaroucher la +pauvre fille. Hasardeuse créature, elle en avait vu bien d'autres. +Rester vivante. Ne pas livrer les secrets de Tatiane. Atteindre +le terrible but dont elle s'hypnotisait. Voilà ce qui tendait et +enflammait l'âme primitive, dans ce corps précocement usé, que +maniait la hardiesse indifférente d'un chenapan et d'un larbin. + +Quand Flatcheff se fut bien assuré que les vêtements masculins de +Katerine Risslaya ne cachaient aucun explosif, aucune arme, aucun +papier inquiétant, qu'elle s'était vraiment livrée à lui sans +possibilité de lui nuire, ou même de se défendre, sa prudence accepta +ce dont tout d'abord sa vanité s'accommodait. Cette fille était +demeurée entièrement sous sa puissance. Il l'avait fanatisée. Elle +revenait à lui, aussitôt libre. Et, pour lui plaire, elle trahissait. +Quoi de plus acceptable pour un être pareil? La vilenie des autres +semblait de toute évidence à sa propre vilenie. Et, suivant sa +logique, une Katerine Risslaya, ramassée dans la boue par Tatiane, +devait se retourner tôt ou tard contre sa bienfaitrice. Il eut un +rire de joie affreuse, dont se troubla le sommeil des beaux arbres +fiers, aux branches desquels se fixaient une à une, brodées par une +fée mystérieuse, les petites étoiles du givre. + +--«Eh bien, Katinka, tu es une fameuse luronne. Bravo, ma fille. Tu +n'y perdras rien. On ne manque pas de braise au service d'Omiroff. +Excepté ici, où elle ne chauffe guère...» + +Et il rit plus fort, de son à peu près sur le mot «braise», qu'il +venait de prononcer en français. + +--«On gèle,» ajouta-t-il. «Mais grimpe tout de même sur le siège, à +côté de moi. Car j'ai encore à te parler. Tout à l'heure, Sémène te +cédera la place à l'intérieur.» + +Lorsque, de nouveau, la voiture dévora la route, Flatcheff soumit +Katerine à un interrogatoire, sur la façon dont elle l'avait +retrouvé, sur ce qu'elle connaissait de Flaviana, et quelle était +l'idée de cette femme en se présentant au Vieux-Moutier. + +--«Si c'est une ancienne bonne amie de Son Excellence, qui venait +pour l'embêter, elle se sera cassé le nez,» observa-t-il. «Il +faudrait être plus maligne qu'elle n'en avait l'air pour découvrir +notre petit père Boris Wladimirovitch dans son monastère. Quand ce +diable-là se fait ermite... ah! ah...» + +Flatcheff riait encore. Décidément, il était très gai. + +«Tu ne le seras pas longtemps, misérable!» pensait la sombre fille, +assise à son côté sous la même lourde et chaude peau d'ours. + +Elle s'étonnait qu'il ne parlât pas de Flaviana comme de la mère +du petit garçon, qui, maintenant couché sur la banquette, dans +les vêtements de laine et de fourrure, dormait, derrière eux, du +profond sommeil de l'enfance. Mais le suppôt du prince, au moment +de la naissance secrète, confiné à son rôle de valet complice, ne +possédait pas encore l'autorité du faux Toulénine. On ne lui confia +que ce qu'il devait savoir pour ses diverses missions, dont l'une fut +d'aller enlever la jeune doctoresse. Lorsque, plus tard, le prince +lui avoua qu'il s'agissait de son neveu, Boris ne revint pas sur +la personnalité de la mère. «Une cabotine,» dit-il simplement. Car +l'orgueilleux grand seigneur gardait à son immonde acolyte tout le +mépris indispensable, ne s'ouvrant à lui que suivant l'occasion, par +nécessité ou par caprice. + +Pendant des heures, l'auto dévora les chemins, crevant le noir sans +fin des campagnes taciturnes, traversant à un galop de foudre, +avec des clameurs de bête furieuse, les villages ensommeillés. +Puis, on stoppa dans une ville, plus muette et vide qu'un décor de +rêve, devant un hôtel dont Katerine, sous une lanterne, discerna +l'enseigne: _Hôtel du Chevreuil_, avec la forme vague d'un +quadrupède, qui s'effaçait sur la tôle délavée. Un souper était +servi, des chambres prêtes. + +Quand les voyageurs se séparèrent pour dormir, Flatcheff dit à +Katerine: + +--«Ma fille, tu vas partager la chambre de Mauricette et du petit. +Comprends-moi bien. J'ai cru tes boniments. Toutefois la prudence +et mes consignes m'ordonnent d'agir comme si je me méfiais. Donc, je +suis responsable de ce que tu feras, et je te garde. Ça doit te faire +plaisir. Mais tant que tu seras sous ma coupe, tu ne communiqueras +avec personne. Si l'on te surprend écrivant un mot, glissant un +papier, faisant un signal, on m'avertit, et je te casse la tête.» + +Pour achever ce discours, Flatcheff enleva son espèce de +passe-montagne, ses lunettes, avec le demi-voile où elles +s'incrustaient. D'un geste qui fit horreur à Katerine, il arracha +même sa barbe. + +La malheureuse fille contint un cri de répulsion. Elle reconnaissait +le visage infâme,--le faux Toulénine qui leur prêchait la guerre +sociale, la propagande meurtrière, l'audace héroïque.--Elle le +voyait face à face, l'apôtre qui trouvait des accents enflammés pour +soulever leurs âmes, dans la mansarde de Pierre Marowsky, et qui +n'était que ce reptile hideux, ce scorpion rampant, gonflé de venin: +un agent provocateur. + +L'homme eut son ignoble rire: + +--«Comment me préfères-tu, la belle? En Toulénine ou en +Flatcheff?--Au fait, c'est vrai: tu es amoureuse de moi. C'est +enivrant... Et je te ferais bien les honneurs de mon beau +physique,--avec ou sans barbe,--je te recevrais volontiers dans +l'intimité, Katinka de mon cÅ“ur... Seulement, pas cette nuit. Pour +quelque temps encore, j'aime mieux avoir, auprès de toi, les yeux +ouverts que fermés. C'est donc Mauricette qui aura le privilège de +voir émerger de cette défroque de mâle ta gracieuse forme féminine, +et de dormir en ta compagnie.» + +Il reprit un sérieux terrible pour ajouter, sortant de sa poche un +revolver: + +--«Et, je te le répète... Je saurai tout... Si quelque chose ne me +paraît pas clair, tu pourras faire tes paquets pour l'autre monde. +Rappelle-toi que, pour Bibi» (il se désigna d'un air de fatuité +canaille), «c'est tout bénéfice d'exterminer de la bonne petite +vermine comme toi. Le patron m'en saurait gré, la police itou. Je ne +risquerais pas un cheveu. Tiens-toi donc pour avertie.» + +Ce fut tellement sinistre, cet avertissement, reçu sous le canon +braqué du revolver, dans le corridor du louche hôtel provincial, où +l'humidité sentait le moisi, où l'on devinait des mouchards embusqués +derrière les portes, que Katerine, malgré son fatalisme et sa +résolution, frissonna. + +La vue du bel enfant, au sommeil paisible, près de qui elle passerait +la nuit, fut alors d'une telle douceur pour la malheureuse, que les +larmes lui en vinrent aux yeux, à elle qui, depuis si longtemps, +n'avait pleuré. + +Comme elle les contenait, d'un battement de paupières, elle rencontra +le regard de Mauricette, l'Arlésienne. La gêne anxieuse de ce regard +l'étonna. Elle dit brusquement: + +--«Vous savez bien que je suis une femme, comme vous, malgré ces +frusques. Vous ne pouvez pas avoir peur de moi, puisque vous êtes +chargée de m'espionner. + +--Oh! vous espionner... + +--Enfin... + +--Ça n'est pas mon métier. Kourgane, mon mari, m'a recommandé +d'obéir... J'obéis. Sans ça... Mais il y a une chose qui m'occupe... + +--Laquelle? + +--L'enfant qui est là ... ce petit amour... Vous ne pensez pas, dites, +qu'on veuille lui faire du mal? + +--Quoi!» s'écria Katerine amèrement. «C'est vous qui me +questionnez!... Et l'on m'a mise sous votre surveillance, comme si +l'on se défiait de moi.» + +Elle équivoquait prudemment. Mauricette Kourgane mit un doigt sur ses +lèvres. + +--«Quoi que nous disions,» fit-elle, «je crois sage de parler très +bas. Je n'aime pas beaucoup ce qui se passe. Et l'on nous offre trop +d'argent pour que ce soit de la fameuse besogne. Mais c'est l'affaire +de mon homme, de Fédor. Tout ce que je sais, c'est qu'on m'a mis ce +chérubin dans les bras, et qu'il faudra me couper en morceaux avant +que de lui faire du mal. + +--Pour ça, je serai avec vous, de tout mon cÅ“ur,» s'écria Katerine. + +Les deux femmes se sourirent. Leur défiance mutuelle tombait un peu. +Pourtant, ni l'une ni l'autre n'osa se livrer. Et elles n'en dirent +pas davantage. Seulement, avant de se coucher, elles se penchèrent +ensemble vers le petit Serge-François. + +L'Arlésienne avait mis l'enfant dans son lit, à elle,--un de ces +vastes lits de province, où elle s'étendrait à côté de lui sans +même le réveiller. Il dormait, le visage tout rose dans ses cheveux +blonds, un petit bras rejeté au-dessus de sa tête, avec la menotte à +demi ouverte. Ses longues paupières mettaient, sur les joues un peu +ardentes, l'ombre large de leurs cils. Entre les mignonnes lèvres, +d'une merveilleuse fraîcheur, les dents laiteuses brillaient. + +Sous la contemplation des deux femmes, il eut un léger soupir, +s'agita, nerveux, puis retomba dans sa paix émouvante. + +--«Mignon!...» dit l'une. + +--«Petit trésor!...» fit l'autre. + +Même écho de maternité, vibrant sous la ronde poitrine de la paysanne +arlésienne comme dans le maigre sein flétri de la vagabonde des +steppes et des bouges. Lien qui les unit toutes. Partout, toujours, +devant tout enfant, les femmes sont mères. Ces deux-là , parce qu'il +y avait un petit être abandonné, se sentirent en alliance secrète. +Elles se souhaitèrent le bonsoir presque avec amitié. + +Le lendemain, ce fut de nouveau la course en auto, folle, +abasourdissante, ne laissant même pas dans les cerveaux engourdis le +ressort nécessaire à la réflexion. Toute la journée, on longea le +Rhône. Dans l'intimité de la voiture, en la préoccupation commune de +distraire l'enfant, quand il ne sommeillait pas, la vague sympathie +ébauchée la veille au soir s'affirma entre Mauricette et Katerine. +L'Arlésienne disait: + +--«Vous êtes donc Russe, comme mon homme?» Et elle ajoutait, la voix +niaise:--«C'est-y aussi dangereux pour les femmes d'être Russe... +Parce que, lui... il en a, du micmac et de l'embêtement!...» + +«Si elle n'est pas tout à fait ignorante et naïve, elle est très +forte. Ne nous livrons pas,» pensait Katerine. + +Aussi, lorsque Mauricette, berçant le bébé sur ses genoux, soupira: + +--«Pauvre ange!... Est-ce beau?... Dire qu'il a peut-être une +maman... ce chérubin-là !...» + +L'autre, bien que remuée par l'accent sincère, se garda bien de +raconter comment elle avait surpris ce qu'elle croyait être un secret +redoutable pour Flaviana. + +Malgré l'intention manifestée par Flatcheff de coucher la nuit même à +Arles, dût-on y arriver très tard, une panne les força d'y renoncer. +A plus de deux heures du matin, ils se trouvèrent en face d'Avignon, +rompus, épuisés, et le courage leur manqua pour aller plus loin. + +Cette fois, point de gîte retenu, prêt à les recevoir, point +d'hôtelier complaisant. Ayant traversé le Rhône sur le pont +suspendu, et pénétré en ville par la porte de l'Oulle, tout de suite +ils se trouvèrent place Crillon. Là , devant la façade cossue, les +lanternes allumées toute la nuit, la porte cochère accueillante d'un +hôtel, ils ne pensèrent plus à rien qu'à la joie de quitter leur +trépidante voiture, et d'étendre leurs membres crispés sur des lits +immobiles, entre des murs silencieux. + +Dans le va-et-vient que causa leur arrivée, le domestique Sémène +se trouva seul, un instant, avec Katerine Risslaya,--du moins seul +Russe, car c'était dans la cour, où le garçon de remise l'aidait à +ranger l'auto, tandis que sa compatriote revenait chercher quelques +effets de l'enfant, oubliés dans la voiture. + +Rapidement, le grand valet de pied sussura en petit-russien à +l'oreille de Katerine: + +--«N'oubliez pas de mettre vos chaussures à la porte, ce soir. +Et demain, quand vous serez bien seule, regardez sous la semelle +intérieure...» + +Vivement elle leva les yeux. Mais déjà l'impassible valet s'était +détourné, et prenait des mains du garçon un seau d'eau, dans lequel +il trempait la longue brosse pour nettoyer les roues de la voiture. + +Katerine Risslaya ne s'endormit pas. + +Le matin, elle fut debout avant les autres. Aussitôt, elle ouvrit +la porte, sur le couloir. Les chaussures n'avaient pas encore +été remises en place. Lorsque enfin elle eut les siennes, elle +ne se trouvait pas seule, et ne réussit pas à l'être un instant +jusqu'au départ. Il lui fallut donc remonter dans l'auto sans avoir +l'explication des singulières paroles. Elle chercha les yeux du +moujick, et ne les rencontra pas. + +«Une épreuve...» se dit-elle. «Un piège que me tend Flatcheff. Ne +nous y laissons pas prendre.» + +Malgré tout, par instants, ses orteils, nerveux, s'agitaient dans ses +souliers, et elle appuyait fortement le pied par terre. Qui sait?... +Là , peut-être, gisait un secret qui changerait la face des choses. + +Ce fut seulement à Arles, chez les Kourgane, qu'elle put satisfaire +son anxieuse curiosité. + +Dans la rue du Refuge, près des Arènes, ils habitaient une petite +maison, avec un bout de jardin,--ou plutôt un enclos poussiéreux, +tout encombré de vieilles pierres, de statues mutilées, de débris +de chapiteaux, dont Fédor faisait commerce. Au rez-de-chaussée du +logis, une salle en désordre, vrai capharnaüm, offrait aux clients, +sous prétexte d'antiquités, des vaisselles ébréchées, des japoneries +de bazar, des bibelots Louis-Philippe, des dentelles et des soieries +fanées, revendues par des caméristes de cocottes, et surtout de la +pacotille allemande, boîtes, tabatières et pendules à musique, dont +le mauvais goût et la bizarrerie s'imposaient à quelques flâneurs +ignares comme étant «de l'époque», sans que jamais ils songeassent à +demander: «Laquelle?» + +L'unique étage se trouva suffisant pour loger les nouveau-venus. +D'ailleurs, Flatcheff ne réclamait qu'un minimum d'espace, pour mieux +exercer sa surveillance. + +Katerine se sentait, sous le regard de cet homme, telle qu'une +hirondelle sous l'Å“il d'un épervier. + +«Tant pis!» se disait-elle. «Me voilà donc liée à lui jusqu'à la +minute favorable où il me sera possible de le tuer. Je ne pourrais +pas servir Tatiane autrement, ni révéler à Flaviana ce qu'ils +vont faire de son fils, car je serais prise, et peut-être lynchée +sur-le-champ par ces gens-là . Mais si je lui avais jeté la bombe, +et qu'elle m'eût démolie en même temps, comme c'était probable, le +résultat aurait été le même. Du moins, j'aurai épargné cet amour de +petit mioche. Pauvre môme!... Il est si beau qu'on ne voudra jamais +lui faire du mal.» + +C'est en quoi Katerine se trompait. Mais elle n'y songeait pas en ce +moment, où, tremblante d'émotion et de stupeur, elle retirait de sa +chaussure un papier adroitement glissé par Sémène sous la doublure de +la semelle, légèrement décollée. Elle lut: + + «_Pierre Marowsky s'est évadé. Il sait où vous êtes. Vous le + verrez bientôt._» + +L'ivresse et la frayeur bouleversèrent également Katerine. La pensée +de Flatcheff surprenant ce papier l'affola tellement que, sans +réfléchir, elle le déchira, le mâcha, l'avala. Ensuite elle frémit à +l'idée: + +«C'est lui qui me donne cette fausse nouvelle. Il attend... pour voir +si je la lui apporte.» + +Quelle alternative!... quel doute!... Et la réflexion même lui était +interdite. Impossible de s'attarder. Son geôlier était aux aguets. +Mais un éclair l'illumina. Depuis ce matin... Oui, depuis ce matin, +où le papier avait été mis là , jusqu'à maintenant... Flatcheff... Il +aurait dû la considérer plus curieusement, s'étonner qu'elle n'eût +pas lu encore, lui en faciliter l'occasion. + +Un sourd espoir, tellement prodigieux qu'elle s'efforçait de le +refouler, de ne pas trop l'entendre, s'insinuait... Pierre Marowsky +en liberté... Tatiane heureuse... Et ces deux êtres, pour qui +elle était prête à mourir, reliés à elle, sachant tout d'elle, +mystérieusement. Mais alors?... Sémène serait d'accord avec eux? Qui +donc était-il, en réalité, ce domestique muet, qui paraissait, sous +les ordres de Flatcheff, un si modeste comparse? + + + + +IX + +L'ALLÉE DES TOMBEAUX + + +Ce soir-là ,--un soir d'hiver, mais que le climat de Provence faisait +doux comme plus d'un soir de l'été parisien, trois hommes fumaient, +causant à voix basse, dans le jardinet des Kourgane. + +C'était Flatcheff, en compagnie du marchand d'antiquités et de Sémène. + +Assis sur des pierres, ou sur le sol, contre un grand débris de +portique, ils échangeaient des propos qui semblaient les effrayer +eux-mêmes. Car les mots s'égrenaient, difficilement, en monosyllabes, +chacun des interlocuteurs attendant qu'un autre s'expliquât. Dans +l'ombre très noire de la maison et du portique,--d'autant plus +noire qu'alentour tout était bleu de lune,--on ne distinguait que +les étincelles rougeâtres, intermittentes, d'une cigarette et de +deux pipes. Autour des trois nocturnes causeurs, c'étaient des +gestes estropiés de statues, des bras dressés, des torses érigeant +leurs épaules sans tête, des jambes lancées dans une course que ne +ralentissaient plus le fardeau du corps, des colonnettes, des stèles, +des feuilles d'acanthe. Marbres soi-disant antiques, et qui, sous la +lune, prenaient la blancheur savonneuse du carrare fraîchement tiré +de sa montagne. L'encrassement artificiel ne résistait pas à cette +neigeuse clarté. Heureusement, ce n'était pas l'heure d'en faire +accroire aux Anglais de passage. On s'occupait à une autre besogne +chez Fédor Kourgane. + +Le marchand demandait, de cette voix involontairement étouffée que +prennent les gens qui ont peur de ce qu'ils disent: + +--«Tu es sûr, Flatcheff? + +--Absolument sûr. + +--Ma femme m'avait dit... + +--Tu vas écouter les femmes, maintenant!... + +--Paraît qu'il avait l'air de s'y intéresser. + +--Quand on a une épine dans le pied, je te réponds qu'on s'y +intéresse. + +--Pas comme ça. + +--Ai-je ses ordres, ou non? + +--Il te l'a dit, positivement? + +--Positivement?...» répéta Flatcheff, qui ricana. «On voit bien, +Kourgane, que tu n'as jamais été dans la confidence d'un barine. +Avec les seigneurs, c'est en les devinant qu'on se fait bien +venir, surtout pour des histoires de ce genre. Mais, tout empoté +que tu sois, tu aurais compris, si tu avais entendu le prince +crier:--«Allez!... partez... emmenez le petit et son Arlésienne de +malheur... Que je ne les voie plus!...» + +Dans l'ombre les voix se turent. Les blanches statues mutilées +semblèrent frémir. Mais c'était une vapeur qui passait sur la lune. +Il y eut aussi comme un froissement imperceptible, dans le coin le +plus ténébreux, en arrière du portique. Un seul des trois hommes +l'entendit, ou du moins s'en inquiéta. Ce fut Sémène, le valet +silencieux. + +Il se leva nonchalamment, fit deux pas comme pour se dégourdir, +puis un troisième pour cogner sa pipe contre l'angle d'une pierre, +et la vider de sa cendre. Ce troisième pas l'amenait à l'extrémité +du portique,--un bout de mur plein, avec des colonnes engagées. +Vivement il regarda derrière. D'abord il ne distingua que du noir. +Mais aussitôt se dessina une face pâle, où luisait un regard +affolé. Une autre pâleur maintenant: deux mains qui se levaient, +qui se joignaient en un élan de prière. Sémène, toujours muet, vint +reprendre sa place. + +Flatcheff déclarait, après un blasphème: + +--«Ah! il sera bien content quand la chose sera faite. Et moi +donc!... Pensez-vous que j'aie la vocation de devenir bonne d'enfant? +Cependant, je ne ferai plus autre chose que de veiller sur ce damné +moucheron tant qu'il existera. Moi qui veux rentrer en Russie, et +jouir enfin du fruit de mes peines. J'ai assez trimé... J'ai assez +risqué ma peau. La preuve c'est que je ne la rapporte pas tout +entière...» + +Hors de l'ombre, dans le rayon de la lune, une main s'étendit, à +laquelle manquaient le pouce et deux phalanges de l'index. Chair +amoindrie entre les marbres brisés. Seule mutilation historique, +authentique. Un Anglais en eût certainement réclamé le moulage. + +Le colloque dura encore un moment. Flatcheff expliquait son projet... +Et quelle facilité, quelle sécurité! Aucune trace... rien. + +--«Justement, toi, Kourgane, tu es outillé... Tu as des instruments, +des leviers, des cordes. C'est ton affaire, soulever des blocs de ce +genre. + +--Eh bien, et ces bras-là ,» observa Sémène en se tapant les biceps. +«On peut se passer d'outils avec ça.» + +Kourgane objecta: + +--«Mais ma femme, Mauricette?... Comment lui enlever son moutard? +Elle en raffole déjà . Comment empêcher qu'elle nous suive? + +--Bah! c'est la moindre des choses. N'a-t-elle pas confiance en +Katerine? C'est Katerine qui trouvera le prétexte. Elle nous amènera +le petit, au bon endroit, au bon moment. + +--On peut compter sur Katerine?... + +--Je la tiens,» proféra Flatcheff, avec un sifflement qui soulignait +étrangement ces trois mots. + +Un frisson, un soupir glissèrent contre la pierre du portique. Sémène +toussa brusquement, et s'écria: + +--«Voilà le vent qui se lève.» + +Et il ajouta très haut, comme s'il donnait un ordre, lui, le pauvre +être de servitude: + +--«Allons! il faut rentrer. + +--Qu'est-ce qui te prend? Tu as peur de t'enrhumer?» firent les +autres, en se tordant de rire. + +Cette nuit-là , Katerine, tout comme Flatcheff, qui jouait au maître, +mit ses chaussures dehors, pour que le domestique les brossât. Chez +les Kourgane, elle aidait Mauricette au ménage. Car elle avait repris +des vêtements de femme,--les uns prêtés par son hôtesse, les autres +parcimonieusement payés par son tyran. Elle nettoyait ses chaussures +avec celles de l'autre femme et de l'enfant. Mais, ce soir, elle +risqua la tentative de les mettre à sa porte. Et l'anxiété du +résultat fut telle que, dans la maison endormie, elle se leva, sans +allumer de lumière, et s'en alla tâter le plancher du couloir, au +profond des ténèbres, pour savoir si l'on avait emporté ses souliers. + +Elle ne les trouva plus. Sémène avait dû les prendre avec ceux de +Flatcheff. + +Sémène... Qu'était-ce que cet homme?... Nul doute qu'il ne l'eût vue, +tout à l'heure, qu'il ne l'eût surprise aux aguets, l'oreille tendue +à la conversation terrible. Un instant, elle s'était crue perdue. +Il allait parler, révéler sa présence, son espionnage. Flatcheff la +tuerait sur-le-champ. Ah! qu'il la tuât du coup, sainte Vierge! qu'il +ne la réservât pas pour une lente vie de tortures!... Mais, tandis +que la rude créature, malgré son énergie, défaillait d'effroi, elle +entendit les sinistres causeurs poursuivre leur conciliabule, sur +le même ton, sans que rien les interrompît. Sémène se taisait... +d'une complicité tacite avec elle. Était-ce possible? Et alors... +L'avertissement serait vrai?... + +Le matin suivant, Katerine, en inspectant ses chaussures, vit, du +premier coup d'Å“il, que la semelle intérieure avait été soulevée. +Quel émoi! quelle palpitation du cÅ“ur! Un minuscule papier apparut, +où se distinguaient de fins caractères russes. + + +«_Consentez à tout. N'ayez crainte. Celui qui paraît commander obéit +à son destin_.» + + +Un désappointement étreignit Katerine. Cet ordre: «_Consentez à +tout_,» la troublait. Consentir à quoi? Même à l'effroyable crime +entrevu: l'assassinat d'un enfant? Que lui dirait-on d'autre pour +s'assurer qu'elle n'entraverait rien? Pas un mot sur Pierre Marowsky, +cette fois. S'il était libre, s'il s'entendait avec Sémène, pourquoi +n'accourait-il pas? Et cette phrase: «_Celui qui paraît commander +obéit à son destin_,» que signifiait-elle? Elle semblait viser +Flatcheff. Mais ce pouvait être aussi bien quelque ironique formule +de résignation. + +Katerine fit disparaître ce papier comme le précédent. Mais ses +dents, qui le déchirèrent, n'y trouvèrent pas la même violente saveur +d'espérance. + +Vers la fin de l'après-midi, comme le jour déclinait,--dans un +ciel pur, d'un bleu qui pâlissait sans perdre sa transparence de +cristal,--Flatcheff dit à Katerine: + +--«Viens te promener un peu avec moi. J'ai à te parler.» + +Étonnée, vaguement inquiète aussi, elle quitta, côte à côte avec lui, +la maison des Kourgane. + +--«Écoute,» lui dit-il. (Il parlait le dialecte petit-russien, et +par conséquent ne se préoccupait guère des passants, d'ailleurs bien +rares.) «Le moment est venu de montrer que tu m'es dévouée. + +--Tant mieux!» fit-elle, tandis que la flamme de ses yeux noirs se +baissait vers le pavé. + +--«Observe bien le chemin que nous suivons,» reprit Flatcheff, «tu le +referas ce soir. C'est pourquoi je t'emmène à la brune, pour que les +choses aient le même aspect. La lune luira. Tu verras donc presque +plus clair que maintenant. Nous n'allons pas loin. Fais attention. +Il ne faut, quand tu reviendras seule, ni te tromper, ni questionner +personne.» + +Afin de laisser librement s'exercer sa faculté d'observation, l'homme +ne lui parla plus. + +Ils tournèrent les Arènes, suivirent un dédale de petites rues, puis +se trouvèrent sur une large avenue. Quelques feuilles persistaient +encore sur les micocouliers, plantés en double rang, le long de +chaque trottoir. A travers les branches, vers le couchant, le ciel +paraissait en or. La lente vie méridionale arrêtait sa nonchalance +sur les bancs poussiéreux, dans le soir tiède. Des gamins, jouant au +bouchon, regardèrent avec stupeur les deux Russes, qui traversaient +en ligne droite, sans se soucier de les interrompre. Des indigènes +eussent fait le détour, si encore ils ne se fussent attardés à juger +les coups. + +Au delà de l'avenue des Alyscamps, une espèce de sentier, tout de +suite, les conduisit dans un endroit sauvage. Des eucalyptus, avec +leur feuillage métallique et sombre, faisaient brusquement la nuit. +Les pieds butaient sur un terrain inégal. A gauche, Katerine vit +s'ouvrir en contre-bas une espèce d'esplanade herbue, et briller +l'eau d'un réservoir. Puis la pente s'accentua. Par une barrière +ouverte, on franchit la voie du chemin de fer. Quelques pas encore... + +Katerine s'arrêta, exhalant une exclamation,--saisie par l'étrangeté +de la perspective,--un peu terrifiée, mais surtout bouleversée, au +fond de son âme sauvage, par une involontaire admiration. Émouvante +poésie, capable de l'arracher à elle-même, dans une telle heure! Des +arbres, des pierres sépulcrales, une église en ruines... Une longue +avenue, baignée par un glauque crépuscule, tandis, qu'au fond, sur +l'or du couchant, à travers les branches nues et noires, pleuvaient +les roses des parterres mystiques, des roses de sang et de feu. + +Jamais, jamais plus, l'allée triste et magnifique, l'Allée des +Tombeaux, suprême vestige des Alyscamps d'Arles, n'arrachera aux +lèvres des hommes ce cri, dont la surprise de leurs cÅ“urs saluait sa +funèbre beauté. Les énormes peupliers centenaires, qui, même en ce +jour de décembre, amaigris, défeuillés, formaient encore une double +muraille, si majestueuse, au-dessus des sarcophages alignés,--ces +peupliers, semblables à des ifs géants, tels qu'on en voit dans +les sublimes jardins de la Villa d'Este, près de Tivoli, et dans +les jardins Giusti, à Vérone, ont été coupés durant l'automne de +1909. Non pas entièrement, mais à la moitié de leur hauteur. Leurs +cimes aiguës, tombées pour toujours, ont brisé dans leur chute +l'enchantement. Qu'est devenu ce lieu incomparable, aujourd'hui +dépourvu de leur élan, de leur frisson, de leur ombre, de leur +enivrante nostalgie? + +Devant les yeux de la fille des steppes, ils se dressaient encore, +tandis qu'à leurs pieds se pressait la foule des sarcophages énormes. +Au bout de la mélancolique avenue, l'église Saint-Honorat, sa tour +romane, ses cintres à jour, ses arceaux croulants, découpaient, ruine +précieuse comme un bijou, leurs formes charmantes, sur un ciel d'une +flamboyante douceur. + +--«Où sommes-nous? Est-ce un cimetière?...» balbutia Katerine. + +Émue, recueillie, sa voix n'exprimait plus la crainte, mais +l'extase qu'il y aurait à mourir là . Par une réminiscence qu'elle +ne s'expliquait pas, les horizons sans bornes du Dniéper, les soirs +déchirants où le soleil mourait dans les brumes de pourpre, au +lointain des solitudes, lui oppressaient l'âme, comme dans sa petite +enfance. Les années infâmes de sa vie s'effacèrent, dans l'absolution +de l'émoi surhumain. Un sanglot creva sur ses lèvres. + +--«Viens,» dit Flatcheff, qui lui saisit le poignet. + +Elle se laissa faire, souhaitant qu'il eût résolu de la tuer là . Mais +il la conduisait dans un chemin pire que celui de la mort. + +Bientôt tous deux marchèrent parmi l'immobile armée des sépulcres. +La multitude, l'énormité de ces cuves de pierre stupéfiaient la +jeune femme. Un grand nombre étaient béantes et vides. D'autres +s'écrasaient sous leur couvercle massif. Quelques-unes s'élevaient +sur un piédestal. Et il y en avait d'orgueilleuses, enfermées entre +des grilles, isolées dans une chapelle encore debout. + +Pas un être vivant, sauf les deux Russes. Les Alyscamps sont un des +lieux les plus solitaires du monde. Quand un voyageur n'y promène +pas sa rapide curiosité, personne ne s'y aventure. Les Arlésiens, +qui laissèrent saccager leur nécropole fameuse par le tracé de +la voie ferrée, par la construction d'une usine à gaz, et,--tout +récemment,--par ce sacrilège, la décapitation des peupliers, les +Arlésiens, qui firent commerce des sculptures funèbres, qui vendirent +aux antiquaires les reliques de leur passé, évitent la désolation de +cette avenue, où ils ne rencontrent que des remords et le fantôme +gémissant de la Beauté. + +--«Regarde bien où tu es, maintenant,» ordonna Flatcheff, arrêtant +soudain sa compagne. «Tu as des points de repère... Tiens, ce caveau, +avec sa flèche gothique, au bord même de l'avenue. Il sera très +distinct, ce soir. La lune l'éclairera en plein, tandis qu'ici, en +face, nous serons dans l'ombre. D'ailleurs, dès que je t'apercevrai, +je sifflerai... comme cela.» + +Il émit une modulation perçante. Des chauves-souris s'effarèrent. Un +faible écho répondit. + +Docilement, Katerine examinait les objets d'alentour, pour se +rappeler. En cet endroit plus écarté, la ruine et la solitude +devenaient le hideux abandon. Des détritus de l'usine à gaz, +amoncelés contre une barrière vermoulue, s'épandaient jusqu'auprès +des pierres sacrées. Des odeurs méphitiques flottaient. Dans le soir +vert, on distinguait l'effroyable laideur des dégagements et des +dégorgements de l'usine. Le mirliton gigantesque de sa cheminée, +crachant une fumée aux volutes lourdes, opaques, infectes, narguait +par sa hauteur l'élégance fuselée des nobles arbres. Il semblait +perversement leur envoyer ses immondices, que les ondulations de +l'air portaient vers eux. Fâcheux symbole. + +Katerine, suffoquée par l'âcre odeur, s'appuya contre un sarcophage. +Ce mouvement lui fit remarquer de surprenants détails. Le couvercle +de ce sarcophage,--formidable masse de pierre,--bâillait comme +celui d'une boîte qu'on entr'ouvre. Deux rondins de bois, placés +verticalement, entre son rebord et le rebord de la cuve, le +maintenaient ainsi soulevé. Autour de ces rondins, de fortes cordes +étaient enroulées et liées. Leur libre extrémité pendait en dehors. +Et cette disposition semblait faite pour qu'en tirant vigoureusement +et simultanément les cordes, les rondins arrachés laissassent +retomber le poids écrasant du couvercle. Des outils, un cric, des +leviers, rangés tout près, attestaient un travail récent. Enfin, un +sac, gonflé d'une poudre blanche, qui parut à Katerine du plâtre, se +dissimulait mal parmi des éboulis tout proches. + +--«Quel est donc l'ouvrage qu'on fait là ?» demanda-t-elle, +frissonnante d'un pressentiment sinistre. + +--«Tu le verras cette nuit,» prononça Flatcheff. + +Et il eut un sourire abominable. + +--«Cette nuit? + +--Oui, puisque tu viendras. Tu nous rejoindras ici,--pas avant une +heure du matin, à cause de ces imbéciles d'Anglais, qui choisissent +toujours le clair de lune pour visiter les Alyscamps. Mais, à partir +de minuit,--quand les douze coups ont sonné pour les amateurs de +spiritisme et d'apparitions,--plus personne. Tu nous trouveras, moi, +Kourgane et Sémène. + +--Pour quoi faire? + +--Tu le verras... je te dis... Ah! tu nous amèneras l'enfant. + +--L'enfant?» répéta Katerine, défaillante. + +--«Oui. Toi seule le peux. Tu demanderas à Mauricette de le coucher +dans ta chambre. J'ai suggéré le changement au petit. Ça l'amusera. +Il aime que tu l'endormes avec les chants de la steppe. Tu lui +promettras une histoire de loups. Rien n'est plus facile. Mauricette +a confiance en toi. + +--Mais il criera, il appellera...» balbutia Katerine. + +--«Tu l'emporteras tout endormi. S'il est trop lourd, tu le mettras +ensuite à terre. Mais jusqu'au tournant des Arènes... un poussin de +quatre ans--tu es assez forte. + +--Mon Dieu!» s'écria la malheureuse fille, dont les yeux +s'élargissaient d'épouvante. «Vous voulez le tuer!... + +--Qu'est-ce que ça peut te faire, à toi?» riposta Flatcheff. + +--«Un enfant!... + +--Il ne souffrira pas. Un tour de pouce,»--fit-il, en avançant le +seul qu'il eût encore,--un horrible pouce, à la première phalange +trop longue, et spatulée,--«puis, houp! là dedans, avec ce sac de +chaux versé dessus, et le couvercle retombé... Il faudra mille ans +pour retrouver sa trace.» + +Le misérable désignait la monstrueuse cuve de pierre, avec sa cavité +bâillante. L'imagination horrifiée de Katerine y vit glisser le petit +corps... De la chaux... Il avait pensé à cela, l'infernal scélérat, à +cette substance insinuante, corrosive, qui, du beau petit être ferait +une poussière informe, desséchée, sans même ce reste de vie,--vie +effroyable,--qui s'appelle la décomposition. Rien n'émanerait, pas +une odeur. Le couvercle hermétique cacherait, pour des siècles +peut-être, en effet, le secret d'un tel crime. D'ailleurs, parmi +tous ces sépulcres, comme celui-là était bien choisi, hors des +ferveurs artistiques, éloigné de l'avenue à la grâce funèbre, dans le +voisinage odieux et empesté de l'usine! + +Serait-ce possible? Les beaux Alyscamps voileraient-ils une pareille +chose? Aucune âme indignée ne jaillirait-elle d'un de ces milliers de +sépulcres, pour empêcher l'Å“uvre d'abomination? + +--«Tu sais, Katerine,» reprit l'homme,--ou plutôt celui qui avait une +face d'homme,--«il te faut choisir. Ou tu nous amèneras l'enfant... +ou c'est toi que nous irons chercher pour te faire finir la nuit de +ce côté. Et tu la trouveras plutôt longue à finir, je t'en réponds.» + +La chair de la malheureuse se hérissa. Tant de cruauté luisait sur +ce visage, qu'elle devina une passion de tortionnaire, la préférence +qu'il aurait à la trouver rebelle, pour assouvir sa fantaisie d'un +supplice. L'innocent... on n'oserait pas le martyriser, tout de même. +Puis, c'est trop fragile... ça meurt trop vite. + +Pour mieux la persuader, Flatcheff lui démontra qu'elle se perdrait +sans sauver le petit. Après tout... quoi!... Ils n'avaient qu'à le +prendre. Mauricette ferait un peu de musique... Et puis?... Quand +elle serait fatiguée de se lamenter, il faudrait bien qu'elle se +tînt tranquille. Elle ne livrerait pas son homme, pour un mioche +qu'elle ne connaissait pas quinze jours avant, et qui ne lui était de +rien. + +--«Seulement, n'est-ce pas? si nous pouvons éviter qu'elle s'en +mêle...» conclut le bandit. «Parce que, tant qu'elle croira pouvoir +l'empêcher, elle risquera peut-être une folie. Après... faudra bien +qu'elle se résigne.» + + * * * * * + +De neuf heures à minuit, ce soir-là , Katerine, debout à sa fenêtre, +regarda monter la lune au-dessus des Arènes. Pétrifiée, elle ne +sentait pas la fatigue d'être immobile. Son corps, son âme, engourdis +d'une même stupeur, la laissaient indifférente à tout, sinon à la +lente ascension de ce disque implacable, qui mettait dans le ciel +des transparences d'argent, et se reflétait en scintillante pâleur +parmi les découpures d'encre des arcades gigantesques. Quand elle +serait là -haut, la lune fatidique, juste au-dessus de la tour +carrée dont le moyen âge a surchargé le colosse romain, il faudrait +bien que Katerine prît un parti. Jusque-là , elle ne penserait pas, +elle ne prévoirait pas, elle ne songerait pas. Elle s'abîmerait +dans l'horreur des choses. Elle ne serait qu'une palpitation de +souffrance, à cette fenêtre perdue, dans la splendeur de la nuit, +devant ces murailles séculaires, entre lesquelles des malheureux, +sous la dent des bêtes ou le fer des gladiateurs, avaient hurlé leur +agonie. + +Quel silence!... mon Dieu!... quel silence! + +Les trois hommes étaient partis,--les trois complices. Ils s'étaient +éloignés bruyamment, gaiement, sous prétexte d'une partie de cartes +au cabaret. Mais ils n'avaient quitté la maison qu'après avoir vu les +deux femmes se disputer, en jouant, le privilège de garder leur petit +pensionnaire. Katerine le réclamait. Mauricette ne voulait pas le +céder. L'enfant riait d'abord. Puis, tout à coup, fondait en larmes. + +--«C'est moi que tu veux, mon bijou?» demandait Mauricette. + +Il secouait sa tête aux boucles dorées. + +--«C'est moi?» s'écriait Katerine. + +Et le pauvre petit, dans une explosion de sanglots: + +--«Non, non!... c'est nounou... et pépé Fa, et papa Raymond... +Papa!... papa!... + +--Tu le verras ce soir, ton papa, si tu vas dormir gentiment dans +la chambre de Katerine,» prononça Flatcheff, adoucissant sa voix en +câlinerie. + +La Risslaya regarda cet homme. Elle avait vu des bêtes fauves. Étant +toute petite, une nuit, à travers la steppe, elle se trouvait dans +le traîneau de ses parents, poursuivi par une bande de loups. Leurs +yeux luisants... leur souffle... Elle en garderait éternellement +l'épouvante... Mais c'étaient des bêtes carnassières, qui suivaient +franchement leur instinct. Celui-là !... celui-là !... Il supportait, +levés vers lui, les beaux yeux du petit garçon,--ces yeux bleus +le jour et noirs à la lumière, mais toujours rayonnants d'une même +candeur. Maintenant, une joie émouvante les emplissait. + +--«Je verrai papa?... + +--Puisque je te le dis. + +--On me réveillera, alors?... Tu me dis de dormir. + +--On te réveillera. + +--Oh! Katine... Katine, emmène-moi faire dodo... Ne chante pas, ne me +dis pas un conte. Je veux dormir tout de suite... tout de suite... +pour voir plus tôt papa.» + + * * * * * + +La lune parvint au-dessus de la tour,--de la sinistre tour--énorme +cube d'ombre dominant la ruine argentée. + +Katerine se tourna. Elle regarda le petit lit. Aucune lumière n'était +allumée dans la chambre. Mais, dans la nuit si claire, elle distingua +parfaitement la tête bouclée sur l'oreiller, le visage délicieux,--un +de ces visages d'enfants dont les peintres ont fait ceux des anges +sans en exagérer la grâce. Elle s'approcha, se pencha. Le petit +ouvrit des yeux éblouis de rêve, dit: «papa...» puis referma les +paupières aussitôt, retomba dans le sommeil. + +Katerine le baisa doucement, très doucement, sur le front, et sortit. + +Par les rues silencieuses de la petite ville, elle s'en alla. Des +Arènes aux Alyscamps, le trajet n'est pas long. La jeune Russe +marchait avec lenteur. Parfois elle s'arrêtait, en hésitant. +Irait-elle?... L'idée de fuir la hantait. Mais comment fuir? Où se +réfugier? La malheureuse fille ne possédait pas un centime. Mendier +son pain jusqu'à Paris, où elle retrouverait Tatiane... cela ne lui +faisait pas peur. Encore fallait-il s'éloigner assez vite, par des +chemins assez sûrs, pour n'être pas rattrapée par son persécuteur. +Rien n'était moins aisé, dans ce lieu totalement inconnu, surtout +avec un tel homme. + +«Mieux vaut,» pensa Katerine, «risquer le tout pour le tout.» + +Sa main, crispée sur sa ceinture, y palpa le manche d'un couteau de +cuisine, un couteau pointu, dérobé chez les Kourgane. Son plan était +arrêté. Elle dirait aux trois hommes que l'enfant s'était réveillé, +qu'il avait crié, et que Mauricette s'était opposée par force à ce +qu'elle l'emmenât. On la laisserait bien aller jusqu'au bout de la +phrase avant de la malmener. L'excuse était si vraisemblable. Cela +lui donnerait le temps de prendre son couteau bien en main et de +viser la poitrine de Flatcheff,--où elle l'enfoncerait jusqu'au +manche. Après... les autres feraient d'elle ce qu'ils voudraient. +Elle aurait accompli sa mission. Et, qui sait? Peut-être ainsi +sauverait-elle l'innocent? Sémène et Kourgane, délivrés du joug +odieux, n'auraient pas le cÅ“ur de tuer le petit ange. Plus rien ne +les y inciterait. + +Décidément, c'était cela qu'il fallait faire. De l'énergie, elle +n'en manquait pas. De l'adresse, de l'agilité,--une agilité de chat +sauvage,--comment ne pas compter sur ces dons-là ? Elle sentait se +détendre le rapide ressort de ses muscles. Et, rendue allègre par sa +résolution, elle bondissait maintenant d'un pas élastique, parmi les +alternatives d'ombre et de lune. Sans peine, avec son instinct de +nature, elle retrouva le chemin. + +La clarté, bleuâtre, étincelante par places, mourait à d'autres en +des ténèbres tragiques. L'Allée des Tombeaux offrait cette magie que +ne lui prêteront plus les resplendissants clairs de lune, puisque les +rayons de rêve feront apparaître plus distincts, plus lamentables, +les moignons d'arbres--tout ce qui reste de ses sublimes peupliers. +Lieu d'une beauté incomparable, que n'émouvait pas l'abomination +humaine, l'horrible mystère mêlé à son mystère de grâce. Les +Alyscamps, au clair de lune, c'était vraiment ces Champs-Élysées +immortels, dont ils portent le nom,--un séjour de l'au-delà , un asile +surhumain. + +Katerine, se glissant entre les sarcophages, aperçut bientôt le +caveau gothique, désigné par Flatcheff comme point de rendez-vous. Du +côté éclairé de l'allée, il s'érigeait dans une blancheur de lune. + +La forme noire de Katerine l'atteignait à peine que vibra la strideur +modulée du signal de Flatcheff. La misérable créature s'arrêta, +pénétrée, malgré tout son courage, d'un effroi sans nom. Angoisse +qu'elle n'avait pas prévue, et qui la paralysait. C'en était fait. +Elle était bien perdue. Ces hommes, dans l'ombre... elle ne les +voyait pas. Eux, déjà , savaient qu'elle venait seule, qu'elle +n'amenait pas l'enfant. Marcher de leur côté, c'était aller vers +le coup mortel, inattendu, invisible... Elle voulut leur crier la +phrase préméditée. Mais comment élever la voix, au sein de la nuit +redoutable, dans ce champ de sépulcres? Suffoquant d'épouvante, elle +envia ceux qui habitèrent ces cuves profondes, sous l'étouffement +des couvercles de granit. Et la folle invocation lui revint, monta +éperdument de son cÅ“ur: «Aucune âme indignée ne surgira-t-elle de +ces milliers de tombes pour anéantir le bandit, pour en délivrer la +terre?» + +Hallucinée, elle crut à l'illusion du prodige. Du sarcophage le plus +proche se levait l'ombre vengeresse. Dieu!... Eh quoi?... quelle +ressemblance!... Ce spectre prenait des traits humains... Ah! elle +divaguait, en effet... N'imaginait-elle pas reconnaître Pierre +Marowsky? + +Un cri,--un horrible cri,--un rugissement de fauve, jaillit de +l'obscurité. + +Aussitôt, ce fut une réalité merveilleuse. Tout fut clair, simple, +déterminé d'avance. N'était-ce pas ce qui devait arriver?... La +déviation brusque du sort effaçait le possible de tout à l'heure. +Dans l'irruption de la délivrance, Katerine oublia qu'elle fut une +minute la créature d'indicible misère, vers qui nulle aide ne se +tendrait dans l'horreur irrévocable. Pierre Marowsky, bondissant hors +de sa cachette, avait déjà rejoint ceux qui l'attendaient: Kourgane +et Sémène. Dès que les deux hommes l'eurent vu se dresser,--averti +par le signal que Flatcheff pourtant ne lui destinait pas--ils +avaient abattu sur le traître leurs quatre mains rudes, et ils +l'immobilisaient. C'est alors qu'il jeta la clameur furieuse, dont le +choc ouvrit à la vérité l'âme incrédule de Katerine. + +Celle-ci le considérait de tout près, maintenu qu'il était par les +deux autres. Elle vit, sur cette face de scélérat, la terreur sans +espoir dont elle-même se convulsait quelques minutes auparavant. +Terreur qui n'était rien encore, avant que l'agent provocateur eût +discerné la silhouette, puis le visage, de Marowsky. Lorsqu'il +se fut rendu compte, le lâche n'essaya même pas de faire bonne +contenance. Il serait tombé à genoux, sans la vigueur des bras qui +le retenaient. Des balbutiements de petit garçon qu'on va châtier, +des supplications, des explications imbéciles, se pressèrent sur ses +lèvres: + +--«Mon bon Marowsky! Mais tu ne sais pas, sans doute... J'allais te +faire délivrer... Ce n'est pas en ennemi que tu viens, au moins... +Ah! que tu aurais tort... Écoute... Mais, d'abord, reconnais-moi... +Reconnais ce Toulénine, ton chef... ton vieil ami...» + +Ses mains prisonnières, par une saccade brusque, parvinrent à saisir +sa fausse barbe, qu'il arracha. Ignoble geste... Ils distinguèrent, +alors, sous la lune, tout ce qu'une face humaine peut dévoiler +d'abjection. La lividité tressaillante de ses traits, ses yeux de +démence, sa bouche tordue de mensonge et de vile humilité inspiraient +trop de dégoût pour laisser naître la compassion. + +Marowsky le contempla une seconde, puis, sans lui répondre, dit aux +deux autres: + +--«Attachons-le d'abord. Ensuite, vous lui parlerez.» + +Ils le ligotèrent avec une des cordes fixées aux rondins qui +soutenaient le couvercle du sarcophage et qu'ils en détachèrent. Ils +le ficelèrent ainsi, debout contre un arbre. Puis ils lui passèrent +autour du cou un nÅ“ud coulant fait avec la seconde corde. Ils +en fixèrent l'extrémité à une branche qu'ils abaissèrent, et que +Marowsky, avec cette force qui arrêtait des meules, retint à la +hauteur de sa poitrine. Flatcheff constata que lorsque son ennemi +lâcherait cette branche, elle remonterait comme un ressort qui se +détend, entraînant la corde, et qu'il serait étranglé. Il perçut même +ce dialogue, qui devait lui enlever toute espèce de doute, s'il lui +en restait: + +--«Dis donc, Pierre,» observa Sémène, «as-tu mesuré la secousse? Si +elle est trop forte, cela pourrait détacher la tête... Nous aurions +du sang. Il n'en faut pas.» + +Marowsky ne répondit que par un signe. Alors Sémène se tourna vers +Flatcheff: + +--«Je suis,» dit-il, «Sloutvine, un élève du professeur Kachintzeff, +le père de Tatiane. J'étais du complot à la suite duquel, lui, +innocent, il fut envoyé en Sibérie. Je sais que tu l'avais dénoncé. +Voici quatre ans que je me suis fait domestique, que j'ai servi +patiemment, pour obtenir des références, pour arriver dans une maison +comme celle d'Omiroff. Depuis l'affaire de la Petite-Barrerie, je +n'ai pas cessé d'être en rapport avec Pierre et Tatiane. Nous t'avons +condamné à mort. Nous allons t'exécuter.» + +Kourgane, à son tour, s'approcha. + +--«Flatcheff, j'étais de bonne foi quand j'ai pris la résolution +de vivre tranquille, en France, et d'abandonner la cause +révolutionnaire. Jusqu'à hier même, je refusais à Sémène d'agir +contre toi, malgré tes crimes,--malgré l'abomination de la +Petite-Barrerie. Mais tu as voulu tuer un enfant... Ça, c'était trop. +Je suis avec ceux qui t'ont condamné à mort. Nous allons t'exécuter.» + +La face de Flatcheff penchait vers sa poitrine. Immobile dans ses +liens, il paraissait déjà mort,--mort de peur. Pourtant il souleva +sa tête ballottante. Ses yeux égarés cherchèrent quelqu'un. Ils +aperçurent, contre un sarcophage blanc, une robe noire de femme. + +--«Katerine!...» soupira le damné. «Katerine... dis-leur quelque +chose... Aie pitié... Ah!...» + +La robe noire glissa dans le reflet lunaire, s'enfonça, fondit dans +l'obscurité. La sauvage Risslaya même ne pouvait endurer la scène +affreuse. Elle s'enfuit entre l'alignement des sépulcres. Mais elle +murmura résolument: + +--«Ils font bien.» + +Elle s'éloignait à temps. Marowsky lâcha la branche. On eût dit d'un +bras implacable. Le peuplier des Alyscamps accomplit le geste qui tue. + +(Est-ce donc cette Å“uvre-là que ses frères expient avec lui, +décapités de leurs cimes, dépoétisés, séchant sous l'opprobre?) + +Le rite fut exécuté d'un élan net, formidable. La tête ne se détacha +pas comme l'avait craint Sémène. Mais le corps tressauta dans ses +liens, et le coup sec brisa la nuque. + +Vivement, Pierre et ses compagnons détachèrent le mort, le glissèrent +à l'intérieur du sarcophage, vidèrent par-dessus lui le sac de chaux, +qui, dans l'humidité des tissus, deviendrait de la chaux vive, +consumerait la triste dépouille. Puis, rattachant les cordes aux +rondins, ils s'y attelèrent,--Sémène et Kourgane d'un côté, le seul +Marowsky de l'autre. Un signal, un effort... Les morceaux de bois +sautèrent ensemble. Le monolithe énorme retomba d'un seul coup. + +Bruit lugubre, qui retentit dans toute l'Allée des Tombeaux, et que +répercutèrent les ruines. Bruit qui s'éteignit peu à peu, sauf dans +le cÅ“ur de ces trois hommes, marchant, silencieux, sous la lune. Les +profondeurs de leurs âmes en tremblèrent longtemps encore, pendant +que la paix--une paix infinie,--redescendait sur les beaux Alyscamps. + +Un peu de poussière humaine dans un sépulcre... Était-ce là de quoi +troubler ce Jardin de la Mort? La lune, entre les branches nues, +glissait,--comme elle glissa aux hivers des siècles... de tant de +siècles! Et il n'y eut qu'un secret de plus, parmi les innombrables +secrets que chuchotent aux parois des tombes ceux qu'on y couche, +éperdus de souvenirs et désespérés de ne plus vivre. + + + + +X + +LA RENCONTRE DU PASSÉ + + +Lorsque Flaviana, à la grille du Vieux-Moutier, s'était décidée à +suivre la fille du garde, elle avait d'abord marché sans prendre +conscience de ce qui l'entourait. Le décor, entrant dans ses yeux, +n'allait pas jusqu'à son âme. Ce parc, dont l'hiver agrandissait les +perspectives, ressemblait à tous les parcs. Peu lui importaient les +détours des allées, ni la façon dont les arbres se groupaient sur +les pelouses. Revoir l'enfant,--hélas! elle ne l'espérait guère. +La volonté de le lui soustraire était apparue trop déterminée. +Mais, du moins, rencontrer Omiroff, afin de le convaincre par les +arguments, les engagements qu'elle apportait, c'est vers quoi se +tendait son regard comme sa pensée. Le reste n'existait pas. Aussi +ne saisissait-elle aucune des explications que lui donnait sa +conductrice relativement à l'historique du monastère et des jardins. +Toutefois, au moment où celle-ci lui dit: + +--«Regardez, madame, d'ici vous commencez à découvrir l'abbaye.» + +Flaviana, dont les yeux se levaient machinalement, s'arrêta net, +jetant une exclamation étouffée. + +--«C'est beau, n'est-ce pas?» observa la jeune fille. + +La visiteuse ne répondit rien, se remit en marche, tournant la tête +de côté et d'autre, examinant le paysage que, tout à l'heure, elle ne +regardait pas. Son attention, si brusquement éveillée, avait quelque +chose d'halluciné, de troublant. + +Celle que Flatcheff avait appelée Olga, étonnée par l'allure bizarre +de la dame, essaya de la faire parler, en répétant: + +--«Vous trouvez cela beau, n'est-ce pas? + +--J'ai vu... j'ai déjà vu...» balbutiait Flaviana,--moins pour +répondre que pour s'affirmer la réalité d'une incroyable sensation. +«Oui... j'ai certainement vu cette allée de sapins, cet étang... +Et, là -bas, cette arche coupée en deux, cette muraille couverte de +lierre...» + +Soudain, elle interrogea la jeune fille: + +--«C'est bien une abbaye en ruines? Ce n'est pas une maison +d'habitation? + +--C'est l'abbaye... le Vieux-Moutier... Oui, madame. + +--On ne l'habite pas?» insista la danseuse. + +--«Oh! non, madame. Comment voulez-vous?... De grandes salles +ouvertes à tous les vents... Vous allez voir...» + +Elles entrèrent. + +Effectivement, l'ancienne demeure de l'Ordre des Feuillants ne +semblait pas un logis très hospitalier, surtout en ce glacial +après-midi de décembre. Flaviana parcourut, au rez-de-chaussée, la +salle du chapitre et le réfectoire, dont les colonnes, à chapiteaux +de feuillage, se trouvent aujourd'hui enterrées d'un mètre au-dessus +de la base. La terre inégale, pénétrée d'humidité, lui glaçait les +pieds, sans qu'elle y prit garde, à travers ses fines chaussures. Le +crépuscule amoncelait des ombres entre les ogives. Et, dans ce lieu +lugubre, la jeune femme, découragée, n'essaya même plus de renouer +ses souvenirs. + +Vivement, elle s'engagea dans l'escalier de pierre, tournant en vis +dans la tourelle octogonale. + +En haut, la vue saisissante la dérouta davantage. L'ancien dortoir +s'ouvrait devant elle, immense, malgré sa division en deux travées, +que séparent d'admirables colonnes. Mais l'effet impressionnant +venait de la double rangée de baies énormes formant autant de vides +par où le rouge soir entrait, et dans lesquels se découpaient des +tableaux du parc hivernal: groupes d'arbres aux grands gestes nus +et tragiques,--profondes allées au sol feutré de rouille, aux +lointains de gaze violette,--miroirs d'eau où mourait une lumière +d'opale, nappes glauques de ciel parmi l'éboulis des nuages... Quels +nuages!... Lourds, cuivrés, sulfureux, livides, où fleurissait tout +à coup la plus éblouissante touffe de neige, tandis qu'ailleurs leur +flanc d'un noir bleuâtre se liserait de feu. Tout cela entrait +dans la salle aux arceaux gothiques, par les vastes ouvertures qui +ajouraient la muraille. Les reflets du soir chargeaient d'une teinte +verte, surnaturelle, l'atmosphère enclose dans l'antique dortoir. + +Flaviana se sentit écrasée de mystère. Un infini de désolation noyait +sa pauvre angoisse. Qu'espérait-elle, dans la formidable détresse +d'une telle heure, d'un tel lieu? Anéantie, ivre des suggestions +désespérantes de ce féroce crépuscule, elle sortit, se tenant +aux murs. Mais un cri jaillit de ses lèvres, tandis qu'elle se +redressait, galvanisée. + +--«Petite!...» jeta-t-elle à la fille du garde. + +Et comme celle-ci se retournait: + +--«Petite malheureuse!... Pourquoi m'avez-vous menti?... On habite +ici... Où sont-ils, ceux qui demeurent dans cette ruine?... Où est la +grande chambre voûtée?... Vous savez, la chambre... Ah! cette fois, +j'en suis sûre... C'est bien ici qu'ils m'ont apportée... Si j'avais +su pour quelle agonie!...» + +La jeune Olga, terrifiée, l'implorait: + +--«Je vous en supplie... je vous en supplie, madame... Parlez plus +bas!... + +--Ah! vous craignez qu'on ne m'entende. + +--Non, mais... c'est l'abbaye... On dit que les moines reviennent... +Il ne faut pas leur manquer. + +--Vous êtes bien rusée, mon enfant... Sont-ce les revenants, +dites-moi, qui se tiennent au chaud?... Tenez, là ... tout près, de +l'autre côté de ce mur.» + +Violemment, avec la force irrésistible de ses nerfs, Flaviana +saisissait le poignet de la jeune fille, lui appliquait la main +contre la paroi. La pierre était chaude. Un dégagement de cheminée +passait sans doute dans l'épaisseur de la muraille. Ou peut-être la +cheminée même s'y creusait. De bonnes bûches crépitaient là , tout +contre. + +Quel était l'hôte qui s'égayait à leur flamme? + +--«Le prince Omiroff... Montre-moi comment aller à lui. Je te +donnerai ce que tu voudras, ma mignonne... Parle... voyons... Aie +pitié d'une mère... On ne saura pas que c'est toi. Ne pourrais-je +deviner?... trouver?...» + +Au nom d'Omiroff, la fille du garde s'était convulsée de frayeur. +Elle protestait: «Non... non!» éperdue, avec des sanglots dans la +voix. Rien à tirer d'une épouvante aussi sincère. Flaviana le comprit. + +--«Eh bien!» s'écria-t-elle, «j'irai seule. Il y a des issues, des +portes...» + +Elle s'élancait... + +Une grosse voix monta. De rudes accents, que répercutaient les échos +des salles, des couloirs. + +--«Père!...» appela la jeune fille. + +Et, courant vers l'escalier, elle répondit en russe, avec animation. + +Une lueur s'éleva dans la tourelle. L'homme gravissait les marches, +apportant une lanterne. + +--«Ben, quoi?» fit-il,--adoptant cette fois le français, qu'il +parlait d'ailleurs aisément.--«On ne visite pas si tard. Faudrait +voir tout de même à vous en retourner, madame, sauf votre respect.» + +Ce gros homme, avec une face couperosée par l'alcool, sous une +tignasse fauve plantée jusqu'aux sourcils, n'était pas d'un aspect +rassurant. Mais la fièvre d'un désir plus fort que la peur emportait +Flaviana. + +--«Mon brave homme... voilà tout ce que j'ai d'argent sur moi... +Voilà mes bagues, ma bourse en or... Allez seulement dire mon nom +au prince... Que je lui parle cinq minutes... Il ne peut me refuser +cela!... + +--Quel prince?...» fit le garde, prenant soudain l'air hébété. + +--«Madame croit qu'on habite ici, parce que ce mur est chaud,» +expliqua sa fille, qui eut un rire sournois. + +--«Et tu n'as pas montré à Madame?...» dit l'autre avec une fausse +bonhomie. + +Surprise, Olga ne répliqua rien. + +--«Venez, madame... C'est vrai qu'il y a l'ancienne chambre du +prieur... On y fait du feu par les temps d'humidité, pour que tout ne +tombe pas de moisissure. Si vous voulez la voir... Oh! elle n'a rien +d'intéressant. Voilà pourquoi on ne fatigue pas les personnes à y +aller. C'est pas d'un accès facile.» + +Tout en bavardant, de sa voix grasse et rauque, à laquelle il +affectait de donner des inflexions gracieuses, l'homme s'engageait +dans un couloir. + +--«Mais, nous tournons le dos,» objecta Flaviana. + +--«Parbleu... Il faut monter, puis redescendre. Pas de communication +de ce côté... Y a toute une aile qui manque... Je vous dis... Pas +facile... Vous allez voir... Mais, n'est-ce pas?... quand il s'agit +de contenter le monde...» + +La danseuse le suivit. On la jouait. Elle n'en doutait plus. Mais +comment faire? Le couloir cessa. Ou plutôt il continuait à ciel +ouvert. Ce n'était plus qu'une marge de pierre, surplombant le vide. +Un reste de jour éclairait encore suffisamment ce hasardeux chemin. + +--«Voilà ... Ça vous tente toujours?... Vous voulez continuer?» +demanda le garde, narquois. + +--«Oui,» dit Flaviana. + +Son pied de danseuse, son pied sûr et léger ne trébucherait pas. + +Cependant elle faillit s'abattre, non de vertige, mais d'un convulsif +émoi. A travers le parc, maintenant brumeux, ténébreux, elle voyait +fuir des phares rapides,--deux étoiles mouvantes, soudain éclipsées, +puis reparues. Omiroff partait. Demain il serait hors de France, +il filerait vers Pétersbourg, vers l'Asie, chaque jour plus loin, +emportant son secret... tout l'espoir... + +Peu s'en fallut que Flaviana ne bondît--une hauteur de douze +mètres!--Elle se voyait courant après la voiture, par les raccourcis +des pelouses, la rattrapant... N'avait-elle pas des ailes, qui +la soulevaient à son gré? Sa miraculeuse légèreté lui sembla sans +bornes. Mais la folle impulsion ne se traduisit pas en acte. La jeune +femme se raidit, cramponnée à une saillie de la muraille. Encore deux +pas, et elle fut à l'abri. + +Machinalement, elle continuait à marcher derrière son guide. Une +morne désespérance la glaçait. On pouvait ouvrir devant elle les +appartements secrets du Vieux-Moutier... Elle savait bien qu'elle n'y +trouverait personne. + +On lui fit monter des marches, on lui en fit descendre d'autres--pour +l'égarer, gagner du temps. Elle allait, d'un pas somnambulique, la +pensée déjà détachée de ce lieu, combinant des plans, des projets, +enfiévrée par l'énergie des résolutions nouvelles. Mais une porte fut +poussée. Un tressaillement profond secoua Flaviana. Des ondes froides +parcoururent sa chair. + +--«La chambre du prieur,» fit la voix vulgaire à son oreille. «Vous +voyez bien... Elle n'a rien de curieux. Le feu, dans la cheminée... +c'est rapport à l'humidité, à la moisissure. Faut bien sécher tout ça +de temps en temps.» + +C'était là !... Entre ces murs, son fils était né... Voilà ce décor, +qui ne s'évoquait en elle qu'avec un frisson. Combien lugubre +jadis à ses yeux, dans la palpitation des ailes de la mort. Cette +voûte, ces fenêtres barricadées, cadenassées, aveuglées de volets +intérieurs. Cette haute cheminée, où dansaient les flammes dont la +clarté réveillait ses souvenirs. Elle avait vu ces jeux d'ombre et de +lumière sur ces mêmes sculptures, à travers les heures somnolentes +où elle se croyait déjà hors de la vie. Surtout elle reconnaissait la +terrible figure de pierre, le dragon grinçant, en relief sur cette +espèce de console, qu'on appelle en architecture un corbeau, et qui +reçoit la retombée de l'arc doubleau de la voûte. Ah! comme elle +s'était fixée en sa mémoire, la sinistre figure! Étrange conception +du moyen âge, allégorie de monstre, figurant la laideur du péché. Il +en existait deux dans cette salle, et, en regard, deux têtes d'ange. +Et c'était la face la plus diabolique, la plus grimaçante que, par +hasard, Flaviana devait contempler, en face de son lit. + +Elle le chercha du regard, ce lit, où elle avait tant souffert. Il +n'était plus là . Quelques sièges, une table, traînaient dans la +vaste pièce, sans la meubler. Mais un indice restait d'une récente +présence. Un encrier sur la table, une bougie éteinte, dont l'odeur +fumeuse flottait encore, des papiers épars, une plume, attestaient +qu'on venait d'écrire là . Avant que le garde eût prévu son mouvement, +la visiteuse s'élança, saisit la plume, en fit glisser la pointe sur +son gant clair. Une raie se dessina. L'encre était encore fraîche. + +--«C'est sans doute la plume du prieur?» s'écria la jeune femme +ironiquement. «Une plume de fer à l'époque des plumes d'oie, et +une encre que les siècles n'ont pas séchée!... Le saint patron de +l'abbaye fait donc des miracles?» + +L'homme eut un rire de malice brutale. + +--«Vous pouvez rire. Vous n'essayez plus de me donner le change. +Votre tâche est remplie. Vous m'avez occupée pour laisser le temps +à votre maître de s'éloigner. Et l'enfant aussi est loin, n'est-ce +pas?... Maintenant, laissez-moi sortir. J'ai hâte d'être dehors... +Tenez, voici pour votre peine. Délivrez-moi le plus tôt possible.» + +Elle tendit au garde une pièce d'or. Sa voix, son geste, indiquaient +une résignation accablée. + +D'un pas lassé, presque lourd, cette créature aérienne parcourait à +présent les corridors dallés, descendait les escaliers, aux marches +usées par les sandales et l'ourlet des robes de bure. Cette fois, +son guide la conduisit par le chemin le plus direct, sans lui faire +repasser le dangereux balcon. Ils furent vite en bas. + +Alors, sans plus s'occuper du gardien ni de sa fille, laquelle, +d'ailleurs, s'était éclipsée, Flaviana s'achemina, par l'allée +carrossable, vers la grille. Mais, à plusieurs reprises, elle se +tourna pour regarder ces murs qu'elle avait cru ne jamais retrouver, +ne jamais revoir. Une pâleur flottait, plus le jour, pas encore la +nuit. L'édifice ruineux y formait une masse de ténèbres. Quelques +lignes distinctes, un faîtage, une galerie de colonnettes, un +clocheton, se découpaient. En revanche, l'épaisseur du lierre mettait +un noir plus noir sur tout un pan de façade. L'âme fascinée de +Flaviana y revenait avec son regard. + +Comme la souffrance nous attache à certains coins du monde où elle +nous a visités! D'avoir vécu là les premières heures de son amour +brisé, de sa maternité frustrée, d'y avoir enduré les affres des +tortures physiques, et la sensation plus horrible d'un anéantissement +mortel, la funeste torpeur du chloroforme, Flaviana sentait un lien +l'attacher à ces pierres et retenir des lambeaux de son cÅ“ur, tandis +qu'elle s'en allait par les tristes allées du parc. Elle aurait voulu +s'arrêter en ce lieu, méditer, pleurer, fouiller dans sa douleur +éteinte, dans sa douleur présente... Pourquoi?... Peut-être pour +assouvir le plus profond besoin de nous autres vivants, qui est de +sentir la vie, d'interroger les muets témoins qui nous ont vus la +vivre dans sa plus frémissante intensité. Attirée pourtant par la +hâte d'agir, de courir à la poursuite de son enfant, Flaviana, dans +ce soir d'hiver, regrettait de ne pouvoir s'attarder au Vieux-Moutier. + +Étrange lieu... Étrange soir... Étrange regret... + +Cette femme était la belle danseuse, dont le sourire, demain soir, +flotterait sur une salle d'Opéra pleine jusqu'au cintre, tout +électrisée de sa grâce, parmi la fantasmagorie des lumières... Et +elle s'en allait, dans la nuit, parmi les souffles de terre et de +tombe, avec une âme tout éperdue d'espace, de ténèbres, de souvenirs +et de fatalité. + +Les heures que nous vivons dans le secret de nous-mêmes participent +de l'éternité plus que les autres. Il y a des moments terrestres, +et il y a des moments universels. La tristesse et la solitude +élargissaient l'existence de la frêle étoile de théâtre jusqu'à +l'incommensurable songe des étoiles du firmament. + +En arrivant à la grille du parc, Flaviana fut ressaisie par +l'immédiate réalité. Sur le siège de son auto de louage, le chauffeur +dormait. Elle eut quelque peine à l'éveiller, et, lorsqu'il eut +les yeux ouverts, à le tirer de son ahurissement. Il roulait des +prunelles effarées, ne se reconnaissant pas, ne se rappelant pas où +il était. + +--«Ah! oui, madame... Bien... C'est vous qui m'avez pris au garage de +la Grande-Armée. Mais, nom d'un chien! qu'il fait noir. Ah! ça, la +nuit est donc tombée tout d'un coup. + +--Je vous ai fait attendre longtemps,» dit bénévolement la voyageuse. + +--«Ah! pardieu, non. Il n'y a pas cinq minutes que je me suis mis à +pioncer comme ça. + +--Où est la jeune femme... non, je veux dire... le jeune homme, que +j'ai laissé avec vous?... + +--Le jeune homme?... Quel jeune homme?...» + +Ce ne fut pas chose aisée de débrouiller ce cerveau tout appesanti +de sommeil, et qui, peut-être, mijotait encore dans quelques vapeurs +d'alcool condensées par l'air froid. Enfin, une vague réminiscence en +sortit. + +--«Le jeune homme qui avait des yeux en coup de pistolet?... Oui... +Ben, il est monté sur le siège avec un camarade... le siège d'une +auto, une chouette guimbarde, partie en balade il n'y a qu'un +instant.» + +Flaviana essaya de savoir s'il s'agissait de la première auto, celle +qui emportait l'enfant,--ou de la seconde, dans laquelle Omiroff +était parti (car elle les imaginait distinctes, et en cela elle ne se +trompait pas). Mais c'en était trop pour les facultés d'observation +du somnolent chauffeur. Flaviana remonta donc en voiture, non sans la +crainte d'accrocher en route quelque charrette de paysan dépourvue de +lanternes, avec un conducteur capable de s'endormir peut-être la main +au volant. + +Toutefois, elle voulut se persuader que la disparition de cette +femme bizarre, cette Katerine Risslaya (le nom lui restait nettement +dans la mémoire), devait lui laisser une espérance. Qui sait?... +Qu'elle fût avec l'enfant, pour le protéger, avec le prince, pour +lui arracher quelque concession, pour le menacer de secrètes +représailles, son rôle ne pouvait manquer d'être efficace. + +«Ne doutez pas de moi, si vous ne me retrouvez plus ici,» avait-elle +dit. + +Une indéniable sincérité émanait de cette créature, que Flaviana +cherchait vainement à définir. + +«Comme j'ai bien fait de lui laisser voir que je suis la mère!... +Oui, c'est providentiel... Une femme... elle compatira... Mon +petit!... mon petit!... Oh! si seulement elle peut m'apprendre ce +qu'ils en ont fait, où ils l'ont emporté!...» + +Dans le cÅ“ur de la brillante ballerine, l'image de la fille +hasardeuse, à figure de bohémienne, vêtue en jeune voyou, persistait, +douce et chère comme celle d'une amie. Elle la revoyait à son côté, +l'implorait, lui parlait. Dans l'ombre de la voiture, elle se surprit +les mains jointes, disant tout haut: + +--«Ramène-le-moi!... Ramène-le-moi, pauvre inconnue!... De quelle +tendresse je t'entourerai!... Ah!... que ne ferai-je pas!...» + +Lorsqu'on dut s'arrêter à l'octroi de Paris, le chauffeur, qui +paraissait maintenant tout à fait réveillé, et guilleret de rentrer +dans la lumière, dans l'animation de la capitale, vint se planter à +la portière. + +--«Où faut-il conduire Madame?» + +Cette question interloqua Flaviana comme si elle n'y avait pas songé. +Mais les idées indistinctes roulant dans sa tête pendant la durée du +trajet allaient déterminer sa résolution. Elle n'hésita pas longtemps. + +Le chauffeur, devant son silence, proposa: + +--«Au garage, avenue de la Grande-Armée, où Madame m'a pris?... + +--Non,» dit-elle. «Place Vendôme, à l'hôtel du Danube.» + +Sa pensée secrète avait répondu pour elle. Un étonnement lui resta du +son de sa voix, des paroles prononcées. Puis, autour de l'impulsion +agissante, les raisonnements vinrent se grouper: + +«Je sais qu'il est à Paris. Les fleurs qu'il fait toujours porter +dans ma loge étaient hier soir plus délicates, d'un arrangement +plus personnel. Il a dû les choisir lui-même. Puis, son fauteuil, +à l'orchestre, est resté vide. Durant son absence, un ami l'occupe +toujours. Sûrement, il se trouvait dans la salle, mais réfugié au +fond de quelque baignoire, comme il lui arrive souvent.» + +Depuis son duel avec le prince Omiroff, Frederick de Hawksbury +témoignait à l'égard de Flaviana, sinon moins de ferveur, du moins +plus de discrétion--une discrétion que la jeune femme elle-même +jugeait exagérée. Elle éprouvait pour ce galant homme, qui l'avait +servie si chevaleresquement, une affection faite surtout de +reconnaissance et d'estime, mais où se mêlait un peu de cette grâce +tendre qui, même en dehors de l'amour, fleurit l'amitié entre un +jeune homme et une jeune femme. Elle eût souhaité qu'il le sentît et +qu'il s'en contentât. Il le sentait trop. Et, loin de s'en contenter, +il en souffrait. Lord Hawksbury affrontait naguère la froideur et les +rebuffades de celle qu'il adorait, sans désespérer de la conquérir. +Mais il ne pouvait maintenant supporter de la voir déployer pour lui +un charme si suave, presque câlin, de rencontrer ce regard si doux +dont elle interrogeait ses yeux, comme pour lui dire: «Pauvre ami, +je vous aime bien. Voyons... ne voulez-vous pas guérir? Nous serions +de si bons camarades!» Ah! cela était plus loin de l'amour que +l'indifférence! Et quelle image cruellement décevante, du bonheur que +cette divine créature pouvait donner! + +Il venait donc maintenant la voir danser, sans être aperçu par elle. +Il ne fréquentait plus les coulisses du National-Lyrique. Approcher +Flaviana devenait pour lui une épreuve d'autant plus redoutable +que l'étoile, peinée d'une telle sauvagerie, manifestait davantage +ses sentiments délicieux, essayant de le mettre en confiance, de +l'apprivoiser. + +Elle ne le comprenait pas. Les femmes comprennent difficilement +qu'on les fuie parce qu'on les aime. C'est l'effet d'un amour très +haut, d'un amour rare, et l'expérience qu'elles en font n'est pas +fréquente. Si subtil que fût le cÅ“ur de Flaviana, il restait +féminin, et, par conséquent, impitoyable pour certaines souffrances +masculines. Autrement, aurait-elle osé la démarche qu'elle tentait? +Même sa passion maternelle eût été troublée d'un remords. Mais +comment ne pas abuser de la puissance? Et quelle puissance détient +une femme qui se sent aimée? + +Les conjectures de Flaviana se montrèrent exactes. Hawksbury était à +Paris. Et la complicité du hasard voulut qu'il se trouvât justement +chez lui quand l'étoile vint le demander à l'hôtel du Danube. Il la +reçut, malgré toutes les résolutions de sagesse. La surprise d'une +telle visite brisa son courage, l'émut à trembler. D'ailleurs, il se +dit: «Pour qu'elle vienne, c'est qu'elle a besoin de moi, comme lors +du duel...» Or, il pouvait résister à tout, sauf à la tentation de se +dévouer pour la chère idole. + +Dans le salon de son appartement d'hôtel, que, malgré l'arrangement, +les bibelots, il ne sauvait pas de la banalité, l'Anglais eut +presque un sursaut d'étonnement devant sa visiteuse. Les fatigues +de l'après-midi, les longues heures à se dévorer dans l'auto, les +affres du Vieux-Moutier, l'énervement, le froid de l'âme, le froid +du corps, dévastaient la délicate physionomie de Flaviana. Son long +visage, étiré, fondait, s'effaçait, brûlé par la flamme noire des +yeux agrandis, mangé par le cerne de bistre élargi autour de leurs +paupières. Ces yeux ombreux, profondément enchâssés, semblaient +se creuser encore sous la retombée des bouclettes brunes, que le +poids du chapeau et les souffles humides du parc avaient rabattues +jusqu'aux sourcils. La danseuse était si pâle que ses lèvres +mêmes,--toujours fraîches et souvent avivées par le bâton de rouge, +semblaient décolorées. La clarté du plafonnier électrique, tombant +durement de haut, soulignait ce que son visage, tragiquement beau à +cette minute, avait d'éprouvé, de défait. + +--«Flaviana!...» murmura lord Hawksbury. + +Dans le trouble où le jetait cette apparition, cette physionomie +éperdue, il ne sut que proférer son nom. Mais il se fût jeté à ses +pieds, il eût offert tout ce qu'il était, tout ce qu'il possédait, +tout ce qu'il pouvait, qu'il n'eût pas mieux exprimé la folie de son +inquiétude et la folie de son dévouement. + +L'impassibilité, la morgue anglo-saxonne, glissaient, dévoilaient +l'expression même de son âme, comme fût tombé un masque mal attaché. + +--«Flaviana!...» + +Elle lui dit,--haletante, un peu confuse, mais emportée par la fougue +intérieure d'une femme qui veut plier à son espoir les circonstances +et qui n'admet pas d'objections: + +--«Lord Hawksbury, vous vous rappelez la démarche que votre cousine, +lady Maud Carington, a faite auprès de moi, au commencement de l'été +dernier? + +--Comment l'aurais-je oubliée?» demanda Frederick. + +Son regard eut tant de signification et un si mélancolique reproche, +qu'un peu de rose aviva la pâleur de Flaviana. Ce jour-là , en effet, +il accompagnait sa cousine. Et n'avait-il pas montré à quel point il +aimait la danseuse, puisqu'il l'avait suppliée de porter son nom, +de devenir une des plus grandes dames de la hautaine aristocratie +anglaise, sa femme, la comtesse de Hawksbury. + +--«Lady Maud,» reprit l'étoile, «me demandait d'abandonner mon art, +de cesser de danser, d'accepter, pour vivre, une pension que son +mari et elle-même me feraient quand elle serait princesse Omiroff. +De mon consentement dépendait celui de sa mère à son mariage. Car la +duchesse de Carington ne supporte pas l'idée que sa fille ait une +ballerine pour belle-sÅ“ur. Et je serais sa belle-sÅ“ur, la veuve du +prince Dimitri Omiroff.» + +L'Anglais inclina la tête, laissa tomber un seul mot: + +--«Exact. + +--Eh bien,» s'écria Flaviana, «je consens à tout maintenant... à tout +ce que peuvent souhaiter de moi Boris et sa fiancée. + +--Sa fiancée...» répéta Hawksbury avec un geste dubitatif. + +--«Ne l'est-elle pas? Ne le sera-t-elle pas officiellement dès qu'on +connaîtra ma soumission? Le prince n'est-il pas parti pour aller +jusqu'en Asie au-devant d'elle, comme l'annoncent les journaux? + +--C'est possible... + +--Alors?... + +--Je ne sais...» dit Frederick. «Mais je crois que ma cousine Maud a +aimé un Boris Omiroff suivant son cÅ“ur et son imagination... Pas le +vrai, pas celui qui existe. + +--On ennoblit toujours ce qu'on aime. + +--Oui... Mais quand la différence est trop grande... un jour ou +l'autre... on s'aperçoit... + +--Comment lady Maud se serait-elle aperçue?... De si loin! N'est-elle +pas depuis plusieurs mois en Extrême-Orient? L'image emportée n'a pu +que grandir dans un cÅ“ur comme le sien. + +--Cela se peut. Pourtant la déposition qu'elle m'a prié de faire, à +ce procès des nihilistes...» + +Flaviana l'interrompit. + +--«Mais Boris, lui, l'aime toujours... Il en est fou. Il traverse +tout l'ancien continent pour la revoir plus tôt. + +--Traverser un continent...» soupira Hawksbury, d'un ton qui +signifiait: «S'il ne s'agissait que de cela pour obtenir l'amour que +je souhaite!...» + +--«Enfin,» reprit fiévreusement la danseuse, «il est parti. Il part +aujourd'hui. Je connais son itinéraire. Il voyage en auto jusqu'à +Cologne, où il prendra le Nord-Express. + +--Pardon,» rectifia l'Anglais. «Il a pris le Nord-Express aujourd'hui +même.» + +Et, comme pour offrir la preuve de son assertion, il étendit la main +vers une table où traînait un journal. + +--«Non, non,» fit-elle. «Je sais mieux... Je suis fixée. Boris +Omiroff, à l'heure actuelle, est en auto, filant à toute vitesse vers +la Belgique. Le premier train qu'il puisse prendre est celui qui +partira de Paris, demain, à une heure. Quelqu'un qui monterait dans +ce train, serait sûr de le rattraper, ou même d'être en avance sur +lui.» + +Les claires prunelles de Hawksbury,--prunelles d'une froideur aiguë +quand l'amour n'y mettait pas sa trouble ardeur, s'enfoncèrent +jusqu'à l'âme de Flaviana. Leur perçante interrogation la bouleversa. +Elle joignit les mains. + +--«Vous me devinez, Hawksbury. Pourquoi me regardez-vous si durement?» + +Les paupières de Frederick battirent. Son expression changea. + +--«Vous regarder durement... vous!» s'exclama-t-il d'une voix +sourde. Et ses yeux maintenant se veloutaient d'un attendrissement +passionné.--«Non,» reprit-il. «Mais vous me faites peur. Jamais je +ne vous ai sentie plus loin de moi. Quelque chose de si fort est +en vous!... Et qui doit être si étranger à mon existence, à mes +sentiments!...» + +Elle garda le silence. Cependant,--malgré «ce quelque chose de si +fort», perçu par l'intuition de l'amour malheureux, la jeune femme +put se dégager assez d'elle-même pour avoir pitié de lui. Il avouait +sa peur comme un enfant, cet homme tellement bardé de fierté, +d'impassibilité héréditaires. Toutefois, devant l'irrévocable des +lèvres muettes, des yeux détournés, il retrouva la maîtrise de soi. + +--«Vous dites que je vous devine, princesse Omiroff. Je devine +ceci: vous désirez que, demain, je prenne le Nord-Express pour +rejoindre mon futur cousin par alliance, le prince Boris, et que je +lui transmette vos résolutions, dont l'effet sera de faciliter son +mariage. + +--Faciliter!... Et même le rendre possible, ce mariage auquel il +tient avec toute la fougue de sa nature. Oui, lord Hawksbury, j'ai +passé la journée à chercher le prince... Je ne l'ai pas rencontré. +Maintenant, il est parti. Et la négociation que j'avais à lui +proposer n'est pas de celles qu'on peut traiter par correspondance, +ni confier à des tiers. Vous, vous seul... Ah! si vous consentiez à +vous en charger!... Malgré votre duel avec Boris, je sais que vous +n'êtes pas ennemis. Vous vous considérez mutuellement avec cette +courtoisie qui est la parure des gentilshommes.... la coquetterie de +leur honneur, si j'ose dire. + +--Madame, vous avez prononcé le mot «négociation». C'est donc un +échange que vous offrez à Boris? + +--Un échange, oui. + +--Que lui demandez-vous donc en retour de vos concessions? + +--Mon fils. + +--Votre fils!» + +Lord Hawksbury, pétrifié, attendait l'explication. + +--«Oui, mon fils,» répéta Flaviana. «L'enfant de son frère Dimitri, +qu'il a cru faire disparaître, pour hériter de mon mari. Il héritera. +Je consens à tout. Voilà ce qu'il faut qu'il sache. Voilà ce que +je voulais lui crier. La fortune, le nom même... qu'il garde tout! +L'état civil de mon petit Serge est constitué tout à fait en dehors +de la famille Omiroff. Je n'y changerai rien. Je ne veux que mon +enfant... vous entendez, Hawksbury... Mais il faut que Boris sache +au plus tôt dans quel état d'âme je suis. Et qu'il y croie, surtout, +qu'il y croie! Vous pouvez faire cela, mon ami... Vous seul... Vous +vous porterez garant de ma sincérité. Et cela vaudra mieux que tous +mes serments, à moi. Suivez-le, rattrapez-le, convainquez-le. Mais, +si vous avez la moindre pitié pour moi, hâtez-vous!... Qui sait où +l'on a emporté mon enfant... ce qu'il adviendra de lui!... + +--Pardon,» dit lord Hawksbury. + +Il gardait son apparence flegmatique. Il n'y faisait peut-être pas +effort,--d'abord parce que telle était sa plus intime nature, la +forme même de son inconscient, puis parce qu'il voulait savoir. Toute +son application tendue à démêler l'énigme, refrénait ses sentiments. + +--«Pardon,» répéta-t-il. «Mais ce Boris Omiroff est donc un misérable? + +--Qu'importe!... Si ses deux mains me tendaient mon enfant, je +baiserais ses deux mains,» déclara Flaviana. + +--«Quand vous l'a-t-il pris? + +--Quand je l'ai mis au monde. Je suis restée assez longtemps entre la +vie et la mort, sans aucune connaissance de ce qui se passait autour +de moi. On me fit croire que le cher petit être n'avait pas vécu.» + +Hawksbury resta muet. L'horreur du crime consternait sa pensée. + +--«Vous êtes sûre de cela, madame?» questionna-t-il. «Et vous êtes +sûre que votre enfant vit? + +--Je l'ai vu tout à l'heure. + +--Vous l'avez vu!... + +--Oui... oui... je l'ai vu. C'est le portrait de son père... Ah! si +vous saviez!...» + +Le beau visage meurtri s'illuminait. Flaviana frémissait toute. Ses +bras s'entr'ouvraient, prêts à saisir son trésor. Un émoi radieux la +transfigura. + +«Que demanderai-je encore du cÅ“ur de cette femme?» pensa Frederick +avec une admiration amère. «Combien l'amour d'un homme doit y peser +peu au prix de l'amour pour son enfant!» + +Mais elle poursuivit: + +--«Toutes les preuves, je vous les donnerai. Seulement le récit +serait trop long. J'ai reconstitué les circonstances une à une. Pour +le moment il faut me croire... Me croyez-vous? Consentez-vous à me +venir en aide?» + +Il ébaucha un mouvement. Elle l'arrêta. + +--«Avant de répondre, sachez tout, lord Hawksbury. Je vous dois la +vérité. C'est une amie que vous aiderez, une amie résolue à n'être +jamais autre chose pour vous. Je ne serai pas votre femme, Frédéric. +Et peut-être même... oui, peut-être deviendrai-je la femme d'un +autre.» + +Elle rougit légèrement. Puis elle apparut de nouveau très pâle, plus +pâle que lui. Tous deux se considérèrent en silence. Flaviana levait +des yeux pleins de douleur et de douceur, des yeux qui demandaient +pardon. Ceux de l'Anglais furent d'abord impénétrables. Puis ils +s'emplirent d'une tristesse immense. Et, tout à coup, il y passa +comme le sourire d'une ironie mêlée d'attendrissement. + +--«Une vraie Française!» prononça-t-il. «Dans le cÅ“ur d'une femme +française, l'amour maternel est un maître qui subordonne tout à lui. +Vous êtes mère, Flaviana, je ne le savais pas. L'homme que vous +épouserez vous devra sans doute à votre enfant. Est-ce que je me +trompe? + +--Vous ne vous trompez pas, mon ami. + +--Que n'ai-je rencontré ce petit-là sur ma route!» soupira Hawksbury, +avec une grâce sentimentale qu'on n'eût guère attendue de lui. «Je +lui aurais dit volontiers: «_My little fellow, give me only the +second best place in your mother's beautiful heart, and I shall be +too happy._[1]» + + [1] «Mon petit homme, donne-moi seulement la seconde meilleure + place dans l'admirable cÅ“ur de ta mère, et je serai trop + heureux.» + +Ce fut d'une si imprévue délicatesse, l'évocation du petit être, d'un +charme si émouvant pour Flaviana, qu'elle pleura. + +Lord Hawksbury répéta encore, en la regardant comme s'il la voyait +sous un aspect tout nouveau: + +--«Ainsi, vous êtes mère... vous êtes mère...» + +Ce fait, dont il avait peine à se convaincre, semblait transformer +ses sentiments. L'amour n'était pas moindre. La résignation devenait +plus acceptable. S'il perdait la femme, il ne perdait pas en elle +cette âme de passion merveilleuse, qu'il croyait entrevoir, et qu'il +ne pouvait sans frénésie se représenter versant son ivresse divine à +un autre homme. + +Le flegmatique Anglo-Saxon, sous ses dehors de glace, s'était +incendié l'imagination à désirer en la danseuse la créature de +volupté, d'orgueil, de mystère, que l'art substituait à la femme. Le +regard qu'en scène elle fixait avec un si brûlant appel sur des yeux +invisibles, le sourire qu'elle offrait éperdument à quelque idéal +baiser, c'était cela qu'il voulait d'elle. Maintenant il découvrait +que, non seulement il ne posséderait pas ce regard, ce sourire, mais +que nul ne les posséderait jamais. En Flaviana, l'amante que Dimitri +avait emportée dans un rêve sans égal, loin du théâtre, loin du +monde, loin de la vie, ne ressusciterait pas. + +--«Vous êtes mère... vous êtes mère...» murmurait celui qui rêva, lui +aussi, un rêve pareil, de surhumaine extase. + +Et le sens profond de ces trois mots coulait en lui comme une onde +désillusionnante, mais apaisante. Désormais, alors même qu'il la +verrait bondir, ailée, énigmatique, étourdissante, avec une fièvre +enivrée sur sa pâleur splendide, il reconnaîtrait le signe de +douleur, le geste des bras ouverts, le cri du sein gonflé, cette mère +appelant son petit, cette fière créature prête à baiser les mains +d'un Omiroff s'il lui apportait son enfant. + +--«Madame,» dit Hawksbury, «vous avez bien fait de venir à moi. Je +serai tellement heureux de vous servir! + +--Même après ce que je vous ai confié? + +--Je vous suis reconnaissant de votre franchise. + +--Vous l'aurez tout entière. Je vous nommerai... + +--Ne nommez personne. + +--Cependant...» + +Elle rougit plus ardemment que s'il l'avait pressée d'achever. + +--«Pensez-vous que je n'aie pas deviné déjà , Flaviana? + +--Comment? + +--Sans doute. Raymond Delchaume est l'homme de votre destinée. Il +sera le père adoptif de votre enfant. Les circonstances... je les +ignore. Est-ce qu'elles importent? Je vous ai dit un jour que vous +aimiez cet homme. J'ai été férocement jaloux de lui. Je voudrais +encore être à sa place. Et pourtant...» + +Il hocha la tête, et se tut. + +--«Vous avez un très noble cÅ“ur, Frédéric de Hawksbury. Il n'y a pas +d'homme aussi généreux que vous.» + +L'Anglais, maintenant, allait et venait dans le salon. Brusquement, +il s'écria, d'un ton tout à fait changé: + +--«Oui... je veux bien partir demain pour la Russie, courir après +Omiroff, le rattraper... en route ou là -bas. Voyager m'est facile... +je suis libre. Donner une leçon à ce gaillard-là ... je ne demande pas +mieux. Je l'ai déjà fait, je suis prêt à recommencer. Mais, diable! +n'exigez pas que je travaille à faciliter son mariage avec ma cousine +Maud. + +--Si elle l'aime...» hasarda Flaviana. + +--«Elle ne l'aimerait pas, connaissant le bandit qu'il est. Votre +révélation... + +--L'orgueil et l'ambition poussent à des crimes les êtres effrénés +tels que lui. Mais, s'il me rend mon fils, il aura tout effacé. +Tranquille héritier des Omiroff, il sera le grand seigneur un peu +autoritaire, un peu emporté, voilà tout, tel que beaucoup de sa race. +Son alliance peut flatter la fierté d'une femme, même de la fille du +duc de Carington. Il est fou d'elle, il ne la rendra pas malheureuse. +Comment saurait-elle?... Pourquoi?...» + +Hawksbury eut un âpre sourire. Et son refrain de tout à l'heure +revint à mi-voix, non cette fois sans un secret reproche: + +--«Comme vous êtes mère!...» Et il expliqua: «Vous, si souverainement +bonne, vous décréteriez le malheur d'une fille charmante, pour +retrouver votre enfant. Je tâcherai qu'on vous le rende. Mais pas à +ce prix.» + +Sa voix s'affirma, d'une gravité singulière. Il dit encore: + +--«Vous ne savez pas ce que c'est que lady Maud Carington. Si je ne +vous avais pas rencontrée, j'aurais cru impossible à une femme de +surpasser tant de noblesse dans la grâce, et surtout tant de loyauté.» + +Il se tut, rêveur. Et, telle fut sa profonde distraction, pendant une +minute, qu'il ne vit pas Flaviana s'approcher de lui à le toucher. +Mais il sentit sur son bras le contact d'une main légère, tandis +qu'affectueusement des mots glissaient à son oreille: + +--«Puisse-t-elle vous consoler!... Non, ce n'est pas pour Omiroff que +doit fleurir un tel amour.» + + + + +XI + +LE PRIX DE LA VIE + + +--«Comment!» s'écria Flaviana, entrant précipitamment, dès son +retour, dans la chambre de Bertile, «tu n'as pas vu le docteur +Delchaume?» + +Un cri de joie, d'une joie aiguë jusqu'à la souffrance, aussitôt +noyé dans un sanglot, lui répondit. L'étoile s'agenouilla près de la +chaise longue, où Bertile cédait à une crise nerveuse. + +--«Oh! j'ai été si inquiète!... O ma Flaviana, ma petite mère, ma +sÅ“ur, ma chérie!... Toi, toi!... Enfin!... tu es donc là ... Et il ne +t'est rien arrivé de mal!...» balbutiait la petite entre le rire et +les larmes. + +--«Mais je t'avais fait prévenir... pauvre mignonne! Tu ne devais pas +m'attendre, même pour dîner. Est-ce que le cocher n'a pas rapporté +exactement?... + +--Si... Tout cela, il l'a dit à Mélanie, à qui je l'ai fait répéter +plus de vingt fois. Mais que veux-tu?... J'avais peur... Ça ne se +commande pas. Songe... il était moins d'une heure, et maintenant il +vient d'en sonner huit. Ah! vous n'êtes plus libre, ma belle étoile. +Vous vous êtes donné une petite fille tyrannique, exigeante...» + +Elle glissait son bras, si fluet, autour du cou de la danseuse. +Sa petite figure, réduite à rien,--le nez pincé, la peau du front +tendue et ivoirine, laissant transparaître la fine structure osseuse +du crâne, les yeux fondus de fièvre,--exprimaient la plus tendre +adoration. Beau sentiment exalté, par lequel cette âme pure, fragile, +prête à se dissoudre, comme un flocon de nuée printanière au souffle +de l'éternel espace, aurait communié un instant avec le grand secret +frissonnant de la vie. + +Mais aussitôt, Bertile prit plus sérieusement conscience de l'égoïsme +dont elle s'accusait: + +--«Flaviana chérie! tu dois être morte de fatigue... Et moi qui te +retiens là !... Va... va vite... change-toi... mange quelque chose. +Après, tu reviendras... Tu me raconteras de ta journée ce que j'en +peux savoir. + +--Tu peux tout savoir, mon petit ange... Les choses se sont +précipitées... je n'ai pas eu le temps... Mais je te dirai... Chère +petite!...» + +Flaviana s'attardait, remontant les coussins sous le buste gracile, +écartant les cheveux alourdis autour des tempes moites. + +Comme elle s'était attachée à cette petite fille!... Quelle +mélancolie, l'impuissance à la retenir dans ce monde! Énigme des +existences éphémères,--de la fleur qui va s'ouvrir et que le pied +foule, de l'oiselet qui tombe du nid dans la rosée glaciale, de +l'enfant qui a deviné l'amour, et dont les yeux éblouis se ferment +sous la pierre d'une tombe. «Serge... mon fils!...» soupira ce cÅ“ur +de femme, effaré par le destin. Et, comme tout, à cette minute, la +contractait d'appréhension, elle reprit tout haut: + +--«Je ne comprends pas... non... je ne comprends pas que Raymond ne +soit pas venu. + +--C'est sans doute qu'il me trouve guérie,» supposa Bertile, qui, à +cette appellation intime de «Raymond» venait de fermer nerveusement +les yeux. Et, détournant la tête, elle se rejeta en arrière sur +l'oreiller. + +Ce n'était pas le moment d'expliquer à la fillette quels intérêts +différents de sa santé resserraient le lien entre Delchaume et +Flaviana, donnaient le même but à leurs pensées, la même palpitation +à leurs cÅ“urs. + +Dans la salle à manger, où la danseuse s'assit pour un semblant de +repas, rôdait une solitude accablante. Pourquoi n'était-il pas là , +celui qui, assumant la paternité de son fils, lui apparaissait, par +une étrange et délicieuse confusion de sentiments, un peu le père, en +effet, de leur commun trésor? L'absence de Raymond Delchaume après le +sacrifice, le dévouement révélés par Frédéric de Hawksbury, semblait +plus intolérable à Flaviana. L'angoisse lui crispait la gorge, au +point qu'elle renonçait même à boire la tasse de thé qu'elle s'était +fait servir. Mais, soudain, la sonnerie électrique vibra. + +Flaviana se dressa, fit trois pas, perçut une voix d'enfant, et, +affolée, se jeta dans l'antichambre. + +Mélanie venait d'ouvrir. Deux bambins étaient là . Hélas!... ni l'un +ni l'autre ne ressemblait au sien. Mais, reconnaissant la femme qui +les accompagnait, la danseuse eut un grand cri: + +--«Nounou Favier!... + +--Oui... moi, madame... Mais monsieur le docteur ne voulait pas... +On devait préparer Madame pour ne pas qu'en me voyant... une fausse +joie... + +--Ah! vous ne le ramenez donc pas!...» + +La paysanne secoua la tête, fondit en pleurs. + +--«Allons... allons...» dit la voix, découragée mais si douce, de +Flaviana. «Ne pleurez pas, ma pauvre nounou. Entrez un peu ici, +tenez, dans la salle à manger. Vous veniez de la part du docteur. +Qu'avez-vous à me dire?... Et qu'est-ce que ces deux petits?... + +--Tu ne me reconnais pas, madame?» clama un moutard décidé. «Moi +je te reconnais bien. C'est toi qu'as emmené ma sÅ“ur Berthe. Même +qu'elle a de la veine de demeurer avec toi, dans un si chouette local. + +--Où qu'y a des bonnes choses à manger, vrai!» flûta la gamine, se +haussant sur la pointe des pieds, tandis que ses deux menottes sales +s'agrippaient à la table, par-dessus la nappe blanche. + +--«Donnez-leur les muffins, Mélanie,» commanda la maîtresse de +maison. Et, se tournant à nouveau vers la nourrice:--«Ce sont les +petits Pageant, les enfants de la fruitière... Mais qu'est-ce que +vous en faites, ma pauvre nounou?» + +Clémence Favier, un doigt sur ses lèvres, désigna les gosses. Ils +n'entendraient rien, d'ailleurs, ayant déjà la bouche pleine, et les +yeux fixés sur des friandises inconnues, qu'on allait peut-être leur +donner. + +--«Leur mère est au plus mal. Le docteur m'a fait venir pour que +j'emmène les enfants à Claire-Source.» (Un soupir.) «Ah! ça me +changera de mon chérubin! Mais ce qu'elle a, c'est très contagieux. +Une angine infectieuse... Alors, monsieur le docteur s'excuse auprès +de Madame... + +--Comment!... c'est pour cette mauvaise femme?... + +--Monsieur le docteur ne la quitte pas. Et il n'a même pas pu écrire +une vraie lettre. Il a griffonné ça, en me chargeant d'expliquer à +Madame...» + +La danseuse saisit le papier,--un feuillet réglé à doubles lignes, en +page d'écriture, sans doute arraché à un cahier de Totor, et en haut +duquel s'étalait, en belle cursive moulée, un exercice sur la lettre +f: + +_Le fifre fanfaron finit fou fieffé._ + +Sous cet exergue incohérent, quelques lignes au crayon jaillissaient +du plus profond de la profonde vie tumultueuse: + + «_Flavienne bien-aimée_, + +«_Tout mon cÅ“ur avec vous, avec l'enfant chéri, avec_ NOTRE _enfant. +Mais dussé-je vous perdre l'un et l'autre, je ne puis quitter mon +poste. Comprenez-moi... Je suis à cette heure le commandant sur la +passerelle, l'aiguilleur qui, pour sauver un train bondé d'existences +humaines, le dirige sur la voie où joue son enfant._ + +«_Je me débats contre un mal infectieux, abominable, avec ma nouvelle +méthode, encore tâtonnante. Si je guéris un cas si grave, ce sont des +milliers de gens, dans l'avenir, arrachés à la mort... Et je ne puis +aller, fût-ce une minute, près de vous, de Bertile si faible... Je +risquerais de vous porter la terrible contagion._ + +«_Mon Dieu!... Et où en êtes-vous? La police agit-elle? Si vous avez +la moindre nouvelle, envoyez-la moi. Et que votre génie maternel vous +soit en aide!..._» + + «RAYMOND.» + +A mesure que ces lignes pénétraient l'esprit de Flaviana, le noble +visage de la jeune femme s'animait d'une flamme enthousiaste. Raymond +lui demandait de la comprendre. Oui, elle le comprenait. Et plus +encore: cet être qu'elle avait besoin d'admirer, de qui, un instant +avant, elle doutait presque,--et avec quelle douleur!--lui était +restitué, dans toute la magnifique énergie de son intelligence, de +son caractère, de sa généreuse humanité. Elle ne l'eût pas souhaité +plus grand. + +--«Alors vous emmenez ces deux petits à Claire-Source?... dès ce +soir?...» demanda-t-elle à Clémence Favier. + +Claire-Source... quelle ingénieuse bonté encore d'y recueillir ces +deux pauvres mioches! + +--«Nous prenons le train de neuf heures, madame. Nous n'avons que le +temps.» + +Elle les expédia, avec l'ordre à Mélanie d'empaqueter, en hâte, tout +ce que les armoires contenaient de pâtisseries, fruits confits, +marrons glacés, et de descendre cette cargaison dans le fiacre qui +les attendait. Puis, appelant la seconde femme de chambre: + +--«Vite... une robe, un manteau, une écharpe... + +--Madame va ressortir?... + +--Oui. + +--Madame ne danse pas ce soir. + +--Non... C'est-à -dire... Je ne devais pas... mais on vient de +m'appeler d'urgence... L'affiche a été changée au dernier moment. + +--Oh! Madame qui est si fatiguée!... Madame n'a pas mangé... + +--Ça ne fait rien, ça ne fait rien... Vite!...» + +Un bond jusqu'à la chambre de Bertile. + +--«Ma chérie, nous devons renoncer à notre bonne causerie pour ce +soir... Figure-toi... Une indisposition d'Ermellina. On donne le +_Ballet des Elfes_. Je n'ai que le temps de courir...» + +Elle s'enfuit, sans trop regarder le doux petit visage, où chaque +ombre de mélancolie accentuait une ombre plus mystérieuse, plus +solennelle, descendue récemment sur le front puéril, sur les joues +minces, dans les yeux lointains, et qui ne s'en allait plus. Dur de +mentir à cette chère petite âme. Toutefois il le fallait bien. + +Rue du Rocher, Flaviana trouva les volets clos à la fruiterie. Mais +elle savait le chemin du logement. Par le couloir sordide, elle +gagna la cour,--ou plutôt le fond de puits, écrasé par l'immense +mur aveugle de la maison neuve. De fades odeurs flottaient dans +l'humidité froide. Un papillon de gaz tremblotait au fond, faisant +palpiter des ombres sinistres dans la cage moisie de l'escalier. + +Flaviana monta un étage. + +Elle trouva la porte ouverte, sur le palier aux carreaux déteints. +Une voisine venait d'entrer, portant un bol de soupe chaude à Victor +Pageant, qui ne voulait pas descendre chez le marchand de vins. Cette +voisine s'effaça devant la belle visiteuse. C'était une brave femme +quelconque, qui pénétrait, sans crainte, dans ce logis où sévissait +un mal contagieux. Elle accomplissait simplement sa cordiale action, +sans se croire héroïque le moins du monde, comme font les pauvres +gens, toujours prêts à s'entr'aider. «Les microbes!...» Elle haussait +les épaules. «Ah! ben, si ça devait empêcher de donner un coup de +main à quelqu'un dans la peine!... Y en a toujours eu, des microbes, +avant que les savants _ils s'en soyent_ doutés. On n'en mourait ni +plus ni moins... On était même plus solide. _Alors?_... + +--«Père Pageant, v'là du beau monde, pour voir vot' dame,» chuchota +cette obligeante personne, qui revint vers l'intérieur. Car son +obligeance s'alliait fort bien avec un brin de curiosité. + +Flaviana, sans s'arrêter aux exclamations du bonhomme, marcha droit à +la chambre de la malade. + +La fenêtre ouverte, un feu clair de bois dans la cheminée, y +assainissaient presque l'atmosphère. On avait enlevé les vieux +meubles, encrassés, vermoulus, tiré le lit au milieu, accroché +des rideaux en percale blanche. Une infirmière, dans sa blouse de +toile, qui se tenait là , devait avoir fait ce miracle de transformer +le taudis en une chambre nette de maison de santé. Il avait bien +fallu,--devant l'obstination de Pageant et de sa femme, qui eussent +préféré mourir tout de suite, que de laisser transporter l'un deux à +l'hôpital. Une forme haute se dressa, plus haute semblait-il, dans la +longue blouse de toile bise. Et il y eut un cri sourd. + +--«Flavienne!... ne restez pas! je vous en supplie... A quoi peut +servir cette folle imprudence? + +--A vous persuader que désormais votre danger sera aussi le mien, +Raymond.» + +Un regard seulement répondit. Quel regard!... Mais le jeune docteur +dit encore, d'une voix étouffée, frémissante d'émotion: + +--«Maintenant que j'en suis sûr... Maintenant que vous m'avez donné +cette force divine... retirez-vous, chère... chère...» + +Il n'osait achever. + +--«Non, mon ami. Je pense comme la pauvre voisine qui vient +d'apporter le souper de Pageant: un microbe là où il faut agir, c'est +une balle là où il faut se battre. Un soldat ne doit pas y penser. + +--Qu'avez-vous donc à faire ici, ma vaillante aimée? + +--Quelque chose, sûrement... Et je vais le savoir.» + +Flaviana, sur l'oreiller du lit, voyait se soulever des épaules +osseuses revêtues d'une camisole, et une tête qu'elle eut peine à +reconnaître. La figure de Célestine Pageant, brûlée de fièvre, était +d'une rougeur intense. Sa maigre chevelure, d'un noir huileux, où +couraient des fils gris, ramenée en arrière et réunie en une natte +peu opulente, dégageait les tempes, où d'habitude voltigeaient +quelques frisettes, quand ne s'y fixait pas à demeure l'escargot +recroquevillé des bigoudis. Son cou tendineux sortait du col de +linge, et montrait à la base, au-dessus de la clavicule, une sorte +d'emplâtre formé de cette toile percée de jours qu'on applique sur +les plaies suppurantes. La malheureuse femme s'efforça de parler, +mais aucun son ne sortit de sa gorge, entre ses lèvres desséchées et +violâtres. Elle porta une main à son gosier, puis secoua la tête avec +souffrance et fureur. + +--«Courage!... cela ira mieux bientôt. Nous sommes tous là pour vous +soigner,» dit Flaviana de sa tendre voix musicale, et en lui prenant +la main. + +Raymond, désespéré de voir la bouche fraîche de la charmante créature +s'incliner vers l'haleine mortelle, ne put se retenir d'écarter +doucement Flaviana. + +--«Nous allons procéder à un nettoyage du larynx, avec Mademoiselle,» +dit-il, faisant signe à l'infirmière. «Voulez-vous attendre un peu, +ici, à côté? Ensuite notre malade pourra certainement vous dire +quelques mots. N'est-ce pas,» ajouta-t-il gaiement, «n'est-ce pas, +madame Pageant, vous serez contente de dire «merci» à cette belle et +bonne étoile, qui vous apporte un rayon réconfortant?» + +La fruitière fit un signe, qui était certainement de terreur pour +ce cruel raclage de sa gorge auquel on la soumettait fréquemment. +Toutefois, une lueur inattendue brilla dans sa prunelle, opaque et +illisible comme un grumeau de cirage. + +Flaviana voulut aider à l'opération, mais elle vit tant de détresse +sur la physionomie de Delchaume, qu'avec son tact toujours inquiet +d'exagérer, elle passa docilement dans la chambre voisine. Là , elle +trouva l'ancien hercule effondré dans un coin. + +--«Le docteur Delchaume la sauvera, mon brave Pageant. + +--Dieu le veuille, madame Flaviana! Car, voyez-vous... on a beau +vivre comme chien et chat... quand on pense que la maman de ses deux +mioches va s'en aller dans le trou noir, on ne peut pas supporter +c't'idée-là . Est-ce drôle!... quand ce diable de satané moment +arrive, les torts n'existent plus. On ne se rappelle que les bons +moments. On a été heureux, nous deux Célestine, au commencement, +comme tout le monde. Au fond, c'était une brave femme, dure à la +besogne, et qui n'aurait pas fait tort d'un sou à personne. Son vice, +ç'a été sa terrible jalousie de ma pauvre petite Berthe. Mais j'étais +pas toujours un agneau, moi non plus. Ah! puis elle souffre, que ça +me retourne les sangs...» + +Il parlait la tête penchée, les mains pendantes entre ses genoux. Les +phrases lui coulaient du cÅ“ur comme malgré lui. + +--«C'est vrai...» dit rêveusement Flaviana. «Vous avez raison, +Pageant. Il nous faut pardonner, parce que la mort, elle, ne pardonne +pas. Il y avait toujours quelque chose de beau, qu'on n'a pas assez +vu, et qu'on regrette, dans les yeux de ceux qu'elle emmène...--ces +yeux qui restent en nous, avec toujours un peu de reproche...» + +Pageant eut l'air d'hésiter, puis il finit par dire: + +--«Ça la tourmente aussi, vous savez, c't'abcès que le docteur lui a +fait venir au cou. + +--Ça la tourmente... Vous voulez dire qu'elle s'en inquiète?... + +--Oui... Et puis ça tire, ça brûle, donc! + +--C'est pour son bien. + +--Oh! les nouveaux systèmes...» grommela le frotteur. + +--«C'était aussi un nouveau système, la vaccine, quand on l'a +inventée, Pageant. + +--Pas la même chose... La vaccine, elle, empêche la maladie de venir. + +--Mais quand la maladie est venue, Pageant, que l'ennemi est dans la +place, il faut faire appel à toutes les forces capables de sauver +l'organisme. + +--Je vous demande pardon, madame Flaviana,» fit le brave homme. +«J'suis p'têtre qu'un ignorant...--j'en suis même un pour sûr,--mais +je ne comprends pas. Un abcès, ça ne donne pas des forces... Ça en +ôte.» + +Flaviana eut recours à une comparaison. + +--«Lorsqu'un pays est attaqué, dites-moi, qu'est-ce qu'on fait? +On mobilise tous les corps d'armée, on amène les troupes en grand +nombre vers la frontière ouverte. Eh bien, quand un organisme vivant +est attaqué, les choses se passent de même. La nature bat le rappel +dans tout cet organisme, et concentre sur un point, en face des +envahisseurs, qui sont les microbes, les vaillants soldats, qu'on +appelle, d'un nom un peu barbare, les phagocytes. Seulement, il peut +arriver que les microbes soient très redoutables, et le corps dont +ils font l'assaut, très débile. Alors la science essaie d'un moyen: +elle mobilise la réserve, elle suscite l'ardeur, l'enthousiasme, +des phagocytes paresseux, des phagocytes antimilitaristes. Et, pour +cela, elle crée l'abcès artificiel, qui attire près du point menacé +des renforts de défenseurs. Je vous dis cela très en gros, mon bon +Pageant, car je ne suis guère plus savante que vous... + +--Oh! madame... + +--Mais non. Seulement vous pouvez avoir confiance dans le docteur +Delchaume. Il remet en usage une chose, d'ailleurs inoffensive en +soi, l'ancien cautère, dont on a tant ri, qu'on ne croyait plus bon +qu'à mettre,--en proverbe,--sur une jambe de bois. Il en a obtenu des +miracles dans les maladies infectieuses. + +--Et alors, vous croyez?... + +--Qu'il va en faire un de plus?... J'en suis certaine.» + +L'infirmière parut à la porte qui séparait les deux pièces. Sur un +signe, Flaviana et Pageant la rejoignirent. + +La malade, soulevée sur ses oreillers, le visage moins enflammé +de fièvre, la respiration presque libre, les regardait. Quand son +mari fut proche, elle lui tendit la main, avec un air d'abattement +et d'humilité. Puis son regard vira, et, successivement, se posa +sur les visages autour d'elle. Ce pauvre homme, qu'elle avait tant +tourmenté, cette rayonnante artiste, pour qui elle devait être moins +que rien, ce docteur déjà célèbre, et jusqu'à cette infirmière, +dont elle n'aurait même pas pu dire le nom, tous ces êtres n'avaient +qu'une pensée, à cette minute: sauver sa misérable existence. Et, +pour accomplir cela, ils suspendaient tout, ils s'arrachaient à la +domination ardente de leurs sentiments, de leurs soucis, de leurs +joies,--bien plus, ils risquaient d'attraper l'abominable contagion, +ils exposaient leur vie. Et tous les quatre lui souriaient du même +sourire encourageant, attendri, fraternel. + +Pourquoi? + +Une perception confuse de ce qu'elle n'avait jamais connu, jamais +éprouvé, les beaux mouvements désintéressés de l'âme humaine, pénétra +en elle à travers l'étonnement, à travers la peur et l'espoir, à +travers sa mortelle faiblesse et son éperdu désir de vivre. Des +larmes vinrent à ses yeux, mirent une clarté céleste et tremblante +sur les opaques prunelles en grumeaux de cirage. Quelque chose de +splendide se refléta dans cette double goutte d'eau, suspendue entre +les paupières fripées. Les mains se joignirent. Les mains rugueuses, +dont nul savonnage n'arrivait à blanchir les mille petites rides +noires,--les mains sèches, terreur de Titine et de Totor. Un son +pénible sortit, raclant la gorge douloureuse: + +--«C'est donc vrai qu'on ne va pas me laisser mourir?...» Et, sur +leur affectueuse protestation:--«Je ne vaux pas cher, pourtant. On ne +me déteste donc pas, vous tous?... A quoi est-ce que je sers dans ce +monde? + +--Vous êtes mère,» dit Flaviana. «Vous élevez vos chers petits pour +être des braves gens. + +--Je n'aime qu'eux deux. J'ai fait du mal...» + +On l'interrompit. + +--«Vous allez faire un grand bien,» dit doucement Delchaume. + +--«Moi!...» (Un éclair de redressement.)--«Du bien?... un grand +bien?... de quelle façon?...» + +Delchaume se pencha vers elle, lui parla avec une bonté, une +autorité cordiale, dont Flaviana eut la surprise. Elle ne l'avait +jamais vu dans son rôle de guérisseur moral auprès des êtres à l'âme +disgraciée, infirme. Toujours, devant elle et devant Bertile, Raymond +s'était montré l'homme à la pensée agile, à l'esprit vigoureux, +dédaigneux des petitesses, des détails, et dont le cÅ“ur blessé +gardait une incrédulité au bonheur. Ici, voici qu'il devenait, pour +l'Å“uvre efficace, celui qui se simplifie, s'incline, s'oublie, qui +se clarifie, pour ainsi dire. Sa voix même prenait une glissante +douceur, s'insinuait comme un baume, suggestionnait, persuadait. Et +son beau profil, ciselé contre la lumière d'une lampe, s'imprégnait +de mâle et secourable grâce. A ce moment-là , Flaviana sentit qu'elle +l'aimait. + +--«Vous ne savez pas,» disait-il à Célestine Pageant,--non sans la +gaieté puérile nécessaire aux malades comme aux enfants.--«Vous ne +savez pas... C'est moi qui vous devrai beaucoup de reconnaissance +d'avoir guéri. Car votre guérison ne fait plus de doute. Vous avez +été une malade docile. Vous m'avez laissé faire. Et, grâce à vous, +s'affirme le succès éclatant d'une méthode nouvelle, contre toute une +catégorie de terribles maladies infectieuses. Parce que vous aurez +guéri, des milliers de gens guériront. D'abord, on leur racontera +votre miracle, à vous... Un vrai miracle... oui. On vous a tirée de +loin. Le brave papa Pageant vous le dira. Ça donnera aux désespérés +la confiance, la foi en la vie, sans laquelle le plus savant docteur +ne peut rien. Les médecins aussi auront la foi. Ils oseront faire ce +qu'il faut. Alors... comprenez-vous maintenant? Voyez-vous tout le +bien que vous aurez fait? + +--Ça sera vous, docteur,» dit rauquement la malade. + +Mais ses yeux rayonnaient. Un sourire qu'on ne lui connaissait pas +la transfigura. Elle se sentait nécessaire--plus que nécessaire, +précieuse. Son corps peu attrayant, et l'âme revêche qu'il abritait, +prenaient soudain une dignité dont elle était salutairement émue. +Sa vie infime de mégère querelleuse importait donc?... Ça n'était +pas des mômeries, des grimaces, cette sollicitude de tous, contre +laquelle son mauvais esprit s'insurgeait tout à l'heure. Elle murmura: + +--«Y a de bonnes gens, tout de même.» + +Puis, ne sachant comment marquer la transformation qui s'opérait en +elle, tout à coup, elle trouva ceci. S'adressant à Flaviana, elle +dit, avec un tremblement qui n'était pas celui de la fièvre: + +--«Madame, comment va notre pauvre petite Berthe?... J'ai pensé à +elle quand j'ai cru mourir, l'autre nuit... J'ai du regret...» Une +suffocation l'arrêta, et elle reprit dans un souffle:--«Voudrez-vous +bien... dites... lui demander qu'elle me pardonne?...» + +Gentiment, avec d'apaisantes paroles, on la fit taire. + +--«Laissons... Il faut qu'elle repose,» commanda le médecin. + +La lumière fut baissée. L'infirmière demeura. Mais, dans la pièce +voisine, Pageant ayant vu que le docteur retenait leur visiteuse pour +lui parler à mi-voix, s'éclipsa, par discrétion. Le brave frotteur +balbutia quelques mots:--«Une commission chez le pharmacien...» + +Alors ce fut là , dans cette humble salle à manger d'ouvriers, à la +clarté médiocre d'une lampe à pétrole coiffée de son abat-jour en +papier, que la splendide danseuse, l'étoile admirée de l'Europe, la +fée légère des pays de mirage, celle à qui les souverains baisaient +le bout des doigts, mit sa main dans la main du maître de son cÅ“ur, +sans s'inquiéter si celle-ci ne gardait pas la menace de la mort, +qu'elle venait de combattre. + +Mais la révélation de leur tendresse immense fut voilée de +mélancolie,--non pas à cause de l'heure, ni du décor, ni des +mortelles embûches. Ce qui était en eux ignore l'anxiété des veilles +lugubres, la misère des choses, et ne croit qu'aux espoirs sans fin. +S'ils parlèrent avec tristesse du plus merveilleux bonheur qui soit +au monde, ce fut à cause de l'enfant,--de LEUR enfant--de ce petit +être, à la fois un petit prince Serge et un petit François Delchaume, +et surtout si fortement, si miraculeusement, l'enfant de leur amour, +bien qu'il ne fût pas né de leur amour. Le retrouveraient-ils? Toute +perspective enchantée leur était interdite tant que cette inquiétude, +plus morne qu'un deuil, habiterait leur cÅ“ur. + +Flaviana raconta l'aventure de sa journée. Que de commentaires, de +raisonnements, de résolutions, de plans de campagne! Lorsque, enfin, +la jeune femme sortit, laissant son ami à sa lutte contre le mal +infectieux dont il ne se croyait pas définitivement vainqueur, la +nuit s'avançait. + +Dans la petite cour moisie, Flaviana crut voir glisser une ombre plus +noire que les ténèbres, et elle eut un sursaut de frayeur. Mais, +aussitôt, elle devina. + +--«Mon pauvre Pageant, vous attendiez, là !... Mais il fait glacial!... + +--Oh! j'étais trop heureux, madame!... Je vais maintenant vous +chercher une voiture. Il y en a toujours, à côté, à la gare. Et, si +vous permettez, je monterai à côté du cocher, pour être sûr qu'il ne +vous arrive rien.» + +Dans l'appartement de l'étoile, la bonne Mélanie veillait. + +--«Ne m'approchez pas,» dit prudemment sa maîtresse. «Je viens de +chez une malade. Vite... un bain... du linge. Et tout ce que j'ai sur +moi... à l'étuve!... Vous tirerez parti pour vous de ce qu'on n'aura +pas trop abîmé. + +--Quel dommage! Madame sait qu'elle porte sa robe d'intérieur toute +neuve... si jolie... un vrai souffle!... il n'en reviendra rien. + +--Ah! Mélanie, que c'est peu de chose! Mademoiselle ne s'est pas +réveillée?... Voyez donc.» + +La grosse personne s'en alla sur la pointe des pieds, qui ne +ressemblait guère aux pointes de la Reine des Elfes, mais qu'on +n'entendait pourtant guère sur les tapis épais. Elle revint bientôt +à la salle de bains, où Flaviana disparaissait jusqu'aux épaules, +dans une eau qu'un produit antiseptique parfumé rendait d'une opacité +laiteuse. Même, par surcroît de précaution, la danseuse y dénouait sa +chevelure noire, assez courte, mais épaisse et naturellement bouclée. + +--«Mademoiselle Bertile doit dormir à poings fermés. Rien ne bouge +dans sa chambre, et il n'y a pas un fil de lumière sous la porte. + +--Tant mieux. + +--Mademoiselle m'a dit de prévenir Madame qu'elle lui a laissé un +mot, à cause d'un coup de téléphone qu'elle a reçu.» + +La figure brune, dans l'eau opaline, entre les nerveuses mèches qui +se tordaient dans l'humidité, comme des sarments au feu, s'étonna. + +--«Un coup de téléphone... Tiens!... A quelle heure? + +--Il n'était pas neuf heures. Madame venait de partir. + +--Qu'est-ce que c'était? + +--Je ne sais pas,» dit la femme de charge. + +Et sa face de lune bienveillante se renfrogna un peu. Curieuse à +proportion de son dévouement, Mélanie ne concevait pas que ses jeunes +maîtresses eussent à lui cacher quelque chose. Elle ajouta froidement: + +--«Mademoiselle ne m'a rien dit. Le téléphone était resté près d'elle +depuis ce matin, parce qu'elle avait attendu toute la journée une +communication de Madame. + +--Et elle m'a laissé un mot? + +--Oui... sous enveloppe,» souligna la brave femme qui se fût si +volontiers chargée d'une commission verbale. + +--«Allez me le chercher.» + +Le chiffon de papier, vite ouvert, vite lu, produisit sur Flaviana un +effet galvanique. + +--«Mélanie, mon peignoir!...» s'écria-t-elle, dressant hors de l'eau, +derrière le rempart de linge aussitôt tendu, son corps effilé, noble +de lignes, lisse et chaudement pâle comme un marbre grec. + +A peine vêtue, par-dessus sa chemise, d'un neigeux vêtement +d'intérieur, linon et dentelles, les pieds nus dans ses pantoufles de +satin blanc, (car Flaviana, chez elle ou dehors, ne portait que du +noir ou du blanc), la danseuse s'élança chez Bertile. + +Derrière elle, Mélanie repêcha, sur le lac irisé que contenait la +baignoire, le billet qui y flottait, à demi submergé, comme un radeau +en détresse. Il contenait si peu de mots, qu'un Å“il, même moins +aiguisé, les eût saisis sans le faire exprès: + + «_Flaviana chérie_, + + «_Je ne dors vas. Viens, à quelque heure que tu rentres._ + + «_Ta sÅ“urette Bertile, qui t'adore._» + +«Je ne dors pas. Elle dit cela, mais le sommeil aura été le plus +fort,» pensait l'étoile. Aussi fût-ce avec une silencieuse douceur +qu'elle poussa la porte de la chambre. Du dedans, l'électricité +jaillit. Une voix faible et frémissante s'écria: + +--«Ah! enfin!... enfin!... Viens vite, chérie!... Si tu savais!... + +--Quoi donc?... Mais quoi donc? Qu'est-ce qui t'agite ainsi, petite +mignonne?...» demandait l'aînée, presque avec effroi. + +Tendrement, elle se prêtait à l'étreinte affolée des bras si frêles, +tandis que la tête blonde s'abattait contre elle, en un geste à la +fois câlin et désespéré. + +--«Flaviana... Est-ce vrai que tu as un enfant?...» + +Ce fut au tour de la jeune femme de trembler d'émotion. Et toutes +deux se serraient l'une contre l'autre, éperdument. + +--«C'est vrai. Je voulais te le dire ce soir même. + +--Tu es inquiète de lui? + +--Dieu!...» + +L'anxiété du cri bouleversa Bertile, qui jeta, tout d'une haleine: + +--«Rassure-toi... On veille sur lui. Des amis le suivent. + +--Des amis?... Lesquels?... Mais que sais-tu?... Comment?... Oh! ma +petite Bertile!... ma petite Bertile!...» + +La fillette raconta. On avait téléphoné. + +--«Mais qui?... + +--Un inconnu... un homme. Il n'a pas voulu se nommer. Mais il m'a +assuré que tu le reconnaîtrais, que tu le croirais... à certains +signes. + +--Alors... voyons... dis! Dis vite, dis tout... exactement... comme +tu as entendu. + +--Le timbre du téléphone a résonné. J'ai pensé que c'était toi... +ou... le docteur. Je me sentais si seule. J'attendais... je ne sais +quoi... Pardon...» + +Un petit sanglot, vite retenu... Une caresse de Flaviana,--une +caresse un peu distraite peut-être, toute l'âme de la mère tendue +vers l'autre... vers l'absent, dont elle allait entendre parler. + +Or, voici ce que Bertile lui répéta: Le mystérieux correspondant, +d'abord, avait demandé Flaviana. Puis, apprenant l'impossibilité de +lui parler, il avait dit: + +--«Qui que vous soyez, écoutez et transmettez-lui mon message. Une +jeune fille, avec la douce voix que vous avez, ne peut lui vouloir +du mal. D'ailleurs, je n'ai pas le choix. Je téléphone d'une petite +ville de la vallée du Rhône, où je passe la nuit avec mes compagnons, +et avec l'enfant vers qui Flaviana tendait tout à l'heure, à travers +la grille du Vieux-Moutier, des bras qui ne pouvaient être que ceux +d'une mère. Elle ne me connaît pas, mais je l'ai reconnue, moi. Car +je ne suis qu'en apparence un valet de pied, tel que j'en avais +l'air, sur le siège de l'auto, à côté de l'homme redoutable. A +travers la nuit, par une ruse que je ne pourrai sans doute renouveler +de si tôt, je jette une parole rassurante à celle qui fut la femme +de Dimitri Omiroff. Je réponds de son fils. Et Katerine est avec moi +pour le protéger. Encore un mot: que notre silence ne l'effraie pas, +même s'il dure. La plus grande imprudence serait de lui ramener tout +de suite l'enfant.» + +Bertile ajouta: + +--«C'est à peu près, mot pour mot, ce que j'ai pu saisir. La voix +s'est tue brusquement, comme suspendue par une impérieuse prudence. +Il n'y a qu'une chose... importante sans doute... que je ne retrouve +pas... Le nom de famille de cette Katerine. Je ne l'avais pas +distingué nettement. + +--N'était-ce pas Risslaya?... Katerine Risslaya? + +--Il me semble... Mais... chérie... tu es si pâle! Parle-moi. Que +penses-tu?... + +--Je pense, ma Bertile, que c'est trop beau. J'ai peur de croire. +Et cependant... Katerine m'a dit de ne pas douter d'elle si je ne +la retrouvais plus. Elle a dû partir avec cette voiture, avec ces +gens... trouver un stratagème. Et il y avait, sur le siège, un autre +homme...» + +Parlant à mi-voix, comme à elle-même, rapprochant les indices, +supputant les chances, Flaviana n'osait s'avouer trop de confiance, +tandis qu'en secret son cÅ“ur palpitait d'un irrésistible espoir. + +La main fluette de Bertile se posa sur la sienne, si timidement, si +tendrement, que, malgré la préoccupation unique, intense, la mère +s'oublia dans un profond élan vers cette douce petite. + +--«Chère mignonne, tu as le droit de tout savoir. Je n'ai pas +de secret pour toi. Mais dans quel tourbillon la vie m'a prise! +Demain... Ou plutôt: ce matin, dans quelques heures, quand tu te +réveilleras, je te dirai... + +--Pourquoi pas tout de suite? + +--Tu es trop fatiguée. Tu as déjà veillé pour m'attendre... + +--Dormiras-tu, toi, Flaviana?... Ah! tu n'oses pas l'affirmer. +Eh bien, moi non plus. Restons ensemble. Et dis-moi tout, de ta +tristesse... et de ton bonheur.» + +Flaviana raconta tout. + +Quand elle eut terminé, quand elle se pencha pour donner un baiser +à Bertile, qui promettait, secouée par mille émotions, d'essayer +toutefois de dormir, Flaviana entendit à son oreille un chuchotement. + +--«Mon étoile chérie,» murmurait la petite danseuse, «je partirai +donc tranquille. Tes deux amours vaudront mieux que ma pauvre +tendresse. Et je n'en suis pas jalouse!... Seulement... dis... tu ne +m'oublieras pas!...» + + + + +XII + +PLUS RAPIDE QUE LE RAPIDE + + +--«_Why, t'is not awfully jolly... What do you think?_[2]» + + [2] «Vraiment, ce n'est pas d'une gaieté folle... Qu'en + pensez-vous?» + +Lord Hawksbury s'exprimait dans sa langue maternelle, la sachant +familière à Boris Omiroff. + +Ce qui n'était pas «d'une gaieté folle»--ou, traduction littérale: +«pas terriblement joyeux»--c'était le paysage fuyant de part et +d'autre du wagon-salon réservé au prince. + +Le rapide transsibérien, ayant dépassé Omsk, filait à une vitesse +vertigineuse, suivant une ligne qu'on eût dit le diamètre d'une +circonférence d'eau congelée. Tellement unie était la plaine immense, +sous son tapis de neige, que les légers accidents de terrain +semblaient à peine de petites vagues figées. Tristesse plus poignante +que la tristesse du désert, car la lumière, qui joue sur l'or des +sables, qui l'anime de reflets et de mirages, ne resplendissait +pas sous la lourde coupole grise de ce ciel boréal. Bien qu'on +approchât de midi, rien ne laissait deviner la présence du soleil +derrière cette voûte immobile de plomb et d'étain, où roulaient, +comme prisonnières, des vapeurs fumeuses et rouillées. Tristesse plus +oppressante que celle de la mer, car les flots vivent, dans leur +perpétuel mouvement. Ici, les voyageurs du transsibérien pouvaient +se croire les visionnaires effarés d'une planète morte. Certains +paysages lunaires doivent ressembler à ces steppes hibernales. + +Et Frederick de Hawksbury répéta qu'il ne trouvait pas ce spectacle +«terriblement joyeux». + +--«Vous êtes difficile, mon cher adversaire,» dit Omiroff. «Moi, +j'estime l'existence admirable. Elle me rapproche à toute minute +d'une fiancée que j'adore. Et mes idées ne seraient pas plus +souriantes si ce train où nous sommes traversait une vallée fleurie, +sous un soleil radieux. D'où vous vient cette humeur morose? +N'avez-vous pas pris tout à l'heure, comme je l'ai fait, une bonne +douche glacée. Rien ne vous dispose aussi allégrement, et l'on ne se +doute plus qu'il fait vingt-cinq degrés de froid dehors.» + +Hawksbury, enfoncé dans un moelleux fauteuil tournant, les jambes +allongées, les coudes calés aux deux bras du meuble, et les bouts +des doigts juxtaposés suivant son habitude, considéra le prince, qui +allait et venait, fumant une cigarette. + +Depuis qu'il avait rejoint le Russe, pour obéir à Flaviana, il +étudiait le personnage. Et, de plus en plus, sous les dehors du +grand seigneur fantasque, intrépide, aventureux, joyeux vivant, bon +garçon, en apparence ouvert à la généreuse civilisation moderne, il +retrouvait le barbare, le féodal, l'être d'égoïsme, de tyrannie, +de brutalité, dont le type subsiste héréditairement là où il est +conservé, préservé, maintenu par le régime autoritaire. + +Pourquoi l'homme évoluerait-il quand le milieu, demeurant immuable, +ne l'y contraint pas? Cette contrainte, qui ne se produit point en +Russie par une évolution normale, a peu de chances de s'établir par +le terrorisme révolutionnaire. La violence, généralement, appelle +la violence. L'action suscite la réaction. Cependant c'est pour +faire franchir au moyen âge, attardé dans l'âme slave, les étapes +le séparant du vingtième siècle, que les intellectuels opprimés +précipitent les temps à coups de bombes. + +Quels abîmes creusent entre les hommes les siècles qu'ils ne vivent +pas tous également vite!... Être des sauvages ensemble, c'est un +élément de bonheur, plus certain que d'être les sociétés millénaires, +où se coudoient des individus de tous les cycles historiques, où des +âmes ténébreuses de l'âge de pierre, des âmes nomades des époques +pastorales, des âmes crédules des temps mystiques, des âmes de +guerriers, d'esclaves, de chevaliers, de moines, de courtisans, +de démagogues, doivent s'enfermer dans le plus récent idéal, créé +d'après la plus récente formule d'une avant-garde de l'esprit humain. + +Il y avait certainement trois à quatre cents ans de distance entre le +membre de la Chambre des Pairs et le boyard de la Petite-Russie. Tous +deux se tenaient dans un élégant salon, qu'emportait à près de cent +kilomètres à l'heure une machine lancée par le dernier miracle de la +science sur deux lignes d'acier allant de Moscou à Vladivostock. Mais +ce prodige moderne, en égalisant leurs gestes, leur façon de vivre, +n'égalisait ni leurs conceptions ni leurs sentiments. Toutefois, +ils se marquaient l'un à l'autre la plus parfaite courtoisie. Leur +duel, n'ayant été provoqué par aucune offense grave, ne pouvait les +brouiller, bien que Boris se plaignît encore plaisamment de souffrir +de l'épaule. Et leur destinée semblait être de devenir cousins par +alliance, Boris devant épouser lady Maud. + +--«Puisque vous allez au-devant d'elle, je vous accompagne,» avait +proposé Hawksbury, après avoir accepté l'hospitalité du prince dans +le formidable château des Omiroff, en Petite-Russie. + +Ce fut dit, ce fut fait, comme si le voyage de dix jours jusqu'à +Irkoutsk n'eût été qu'une randonnée en traîneau sur les domaines du +prince. + +Frédéric se disait: «Peut-être obtiendrai-je enfin ce qu'espère +Flaviana.» Car il s'était heurté au mutisme de Boris, à une +résolution de ne rien reconnaître, de ne rien comprendre. Il s'y +heurtait toujours. Mais une autre pensée occupait l'Anglais, +grandissait chaque jour, plus dominatrice, dans son esprit: «Je dois +dessiller les yeux de ma cousine. A moins qu'elle ne soit folle, elle +ne persistera pas à épouser un tel homme, un être sans scrupules, +sans véritable honneur.» + +D'après les dépêches échangées, les voyageurs rencontreraient +à Irkoutsk la duchesse de Carington et sa fille. Trois jours +de voyage les séparaient encore de cette ville. A mesure qu'on +s'en rapprochait, la délicieuse figure de Maud s'évoquait plus +souvent, avec une réalité plus vivante, dans la pensée de lord +Hawksbury. A l'imaginer telle qu'elle était, délicate, fière, +farouchement virginale, très affinée de principes, et, malgré tout, +si indépendante, et d'une telle générosité d'esprit et de cÅ“ur, +Hawksbury trouvait de plus en plus intolérable l'idée de son mariage +avec Boris. + +A se préoccuper de Maud, fiancée, de Flaviana, mère, d'étranges +interpositions de sentiments se produisaient chez Frederick. Pour +laquelle des deux, maintenant, éprouvait-il une anxiété plus +troublante? Quel genre d'émotion le secouait soudain lorsque +la brune figure, gravement passionnée, s'effaçait par instants +derrière la splendeur dorée de l'auréole blonde, lorsque le sourire +hautain, capricieux, puéril, mais si captivant, de l'enfant gâtée, +se substituait au sourire lent, profond, magiquement triste, de la +divine danseuse? L'Anglais, devant l'énigmatique Fée des Elfes, +songeait en soupirant qu'il possédait la clef de l'énigme, et il +la voyait pressant dans ses bras un petit enfant. Rivaliser?... +Impossible!... Et d'ailleurs nul aiguillon de feu ne lui en suggérait +plus la frénétique envie. Mais la petite bouche railleuse et mutine +de Maud le faisait songer aux baisers qu'y mettrait Boris. Et +alors la piqûre d'une singulière jalousie lui perçait les moelles, +éperonnait son aversion pour le Russe jusqu'à la haine, jusqu'à la +rage. Quand celui-ci eut énoncé sa profession de foi joyeuse dans la +vie,--ou plutôt dans les voluptés de la vie,--lord Hawksbury lui dit +à brûle-pourpoint: + +--«Je ne conçois pas qu'un être de jouissance et d'insouciance tel +que vous ne saisisse pas l'occasion de se débarrasser à jamais d'une +obsession pénible, d'une menace constante, persiste à traîner jusque +dans sa vie d'homme marié le poids d'une action abominable, et bien +plus dangereuse qu'abominable.» + +A cette attaque directe, Omiroff ne montra ni colère, ni surprise. Il +eut plutôt le mouvement de quelqu'un à l'oreille de qui résonne tout +à coup un signal qu'il attendait. Suspendant sa marche en va-et-vient +à travers le wagon-salon, il se planta, l'air un peu ironique, devant +son interlocuteur. + +--«Tiens!» s'écria-t-il, «vous ne m'aviez plus reparlé de ça depuis +Moscou. + +--Vous refusiez de m'écouter. + +--Je n'aurais pas eu cette impolitesse. + +--Vous ne me répondiez pas. Cela revient au même. + +--Je vous demande pardon. + +--Auriez-vous réfléchi, prince? + +--J'ai réfléchi à ceci: c'est que, malgré ce qu'il y a de peu aimable +pour moi dans vos suppositions, l'estime que j'ai pour vous, pour le +cousin germain de ma future femme, doit m'engager à en tenir compte. + +--Cela veut dire?... + +--Qu'au lieu de m'enfermer dans un silence dédaigneux, je vous +donnerai une explication... loyale. + +--Loyale? + +--En doutez-vous, Hawksbury?» dit Boris, sans mauvaise humeur. Et il +ajouta d'un ton léger:--«Vous ne voulez pas que nous nous servions +encore mutuellement de cible? Ce serait ridicule, mon cher. + +--Voyons votre explication. + +--Écoutez... si nous buvions d'abord une coupe de champagne,» +proposa le prince, appuyant un doigt sur la sonnerie électrique. «Le +perpétuel reflet de cette plaine de neige finit par me barbouiller le +cÅ“ur. + +--Du champagne à onze heures du matin, et à jeun!» s'écria l'Anglais. + +--«Préférez-vous un cocktail. J'ai avec moi un garçon qui les compose +à miracle. + +--Vous avez donc tout avec vous?... Vous n'avez pourtant pas emporté +votre château de l'Ukraine dans ce diable de train? + +--Quelle plaisanterie! Mais non, au contraire, jamais je n'ai +voyagé moins confortablement. Seulement, pour les cocktails... Vous +savez, ce domestique, Sémène, qui m'a rejoint à Moscou?... il a une +recette!... Vous m'en direz des nouvelles. + +--Va pour le cocktail,» dit Frederick, dont l'idée n'était que +d'entendre au plus tôt ce que Boris avait promis de lui révéler. + +Justement, ce fut Sémène qui répondit au coup de sonnette du +maître,--le Sémène qu'Omiroff avait donné pour second à Flatcheff, +le Sémène qui glissait des avertissements dans les chaussures de +Katerine Risslaya, le Sémène qui avait joué un rôle dans l'Allée des +Tombeaux. + +Après plusieurs télégrammes adressés au prince comme émanant de +son effroyable serviteur, de celui qui dormait sous le couvercle à +jamais retombé du sarcophage, l'homme était venu lui-même. Il avait +calculé le temps, pour ne rejoindre le prince, ni durant le séjour +en Ukraine, ni dans le palais de la Perspective Newsky. Survenant à +Moscou, au passage du voyageur, il était certain de se faire emmener. +Sa prévision se réalisa. Voilà pourquoi sa taille athlétique, dans la +livrée un peu voyante, apparut en se courbant à l'étroite porte du +couloir. + +--«Tiens! pourquoi toi?» demanda sévèrement son maître, qui attendait +le premier valet de chambre, et n'admettait pas une interversion de +service. + +--«Votre Excellence nous excusera,» répondit Sémène avec l'humilité +de rigueur. «Mais la sonnerie fonctionne mal. Il doit y avoir un +mélange des fils. Et alors... au tableau... + +--Qu'est-ce que tu me chantes?... Allons, déguerpis. Va préparer un +cocktail, et envoie-le avec une bouteille de champagne... Mais que ce +soit Vassili qui l'apporte. Tu n'as rien à faire ici.» + +Un instant après, Vassili, plein d'importance et de dignité, +présentait le plateau d'argent, sur lequel brillait tout un attirail +de verres, de brocs en cristal, de liqueurs, de chalumeaux de paille +et de glace pilée. L'ayant posé sur une table, il se préparait +à servir, quand le prince le congédia d'un geste. Mais aussitôt +celui-ci se ravisa: + +--«Dis donc, Vassili, qu'est-ce que cette histoire de sonnerie +détraquée? + +--La vérité, Excellence. Il y a quelque chose de dérangé.» + +Le front de Boris se contracta. + +--«Ah! je n'aime pas beaucoup cela. Dans un train où circulent tant +de gens, je veux être chez moi, avec mon personnel, pouvoir appeler +qui m'est nécessaire.» + +Hawksbury l'observait. Il vit passer sur ce visage audacieux l'ombre +de la terreur secrète, profonde. Boris Omiroff pouvait l'étourdir, +sa terreur, il pouvait la dominer, car il était brave. Il pouvait +même l'oublier, à certains moments,--mais il ne pouvait pas faire +qu'elle ne vécût au fond de lui, qu'elle ne l'accompagnât partout. Il +se savait guetté comme une proie,--peut-être pas plus farouchement, +mais pour le moins autant, qu'un certain nombre de hauts personnages +officiels, ayant vécu, comme lui, dans la frénésie de l'autorité sans +bornes et du bon plaisir, avec le lourd héritage de la sauvagerie de +leurs pères. Serait-ce lui... serait-ce un autre... qui paierait le +premier acompte de la dette rouge, qui restituerait avec son sang un +peu des flots de sang versés, qui servirait d'exemple? Parfois, un +brutal frisson le secouait, malgré qu'il en eût, dans le sursaut de +la pensée soudaine. Cela venait d'arriver. Il avait pâli. + +--«Et je parie,» cria-t-il avec une fureur grondante, «que pas un de +vous n'est fichu de me réparer cette sonnerie. + +--Pardon, Excellence. + +--Et qui cela?... Toi, peut-être?...» + +Puis, comme Vassili secouait la tête, Boris hurla: + +--«Tu ne vas pas m'amener un ouvrier quelconque! Personne ne doit +pénétrer dans mon wagon, tu le sais bien. + +--Sans doute, Excellence. + +--Les portes sont toujours fermées à clef?... Tu y veilles?... Et il +n'y a pas de soufflet de communication entre ma voiture et le reste +du train? + +--Tout cela est en règle, suivant vos ordres, Excellence. + +--Alors?...» demanda le maître, un peu radouci. + +--«Si Votre Excellence veut bien se rappeler... Sémène... Il est très +fort pour toutes ces machines d'électricité. C'est lui qui réparait +les plombs sautés, les petits accidents de ce genre, à Paris. + +--Comment veux-tu que je le sache? + +--Votre Excellence permet-elle qu'il s'en occupe? + +--Oui... Et le plus tôt possible... Tu m'entends?... Tout de suite.» + +Omiroff, à cette minute--et il s'en rendait compte, d'où cette +exaspération--subissait une étrange déroute de ses nerfs. +Pourquoi?... Que sentait-il donc autour de lui? Rencontrant le regard +de lord Hawksbury, il rougit comme on rougit à douze ans. + +--«Pardonnez-moi, mon cher,» reprit-il en anglais. «J'oubliais que +je vous ai promis deux mots d'explication.» Et alors, se retournant +vers le valet de chambre:--«Dans dix minutes... Vassili... le temps +de boire ceci tranquillement... tu enverras Sémène pour réparer cette +sonnerie.» + +Puis il se versa et avala d'un trait une grande rasade d'extra-dry. + +Du bout d'un chalumeau, Frédéric huma quelques gouttes du cocktail. + +--«Comment le trouvez-vous?... Fameux, hein?...» demanda le Russe, +qui vida aussitôt sa seconde coupe. + +Le sang qui, tout à l'heure, colorait son visage, y revint, s'y +fixa. La superbe figure s'altéra de brutalité. Les mâchoires se +contractèrent, le maxillaire inférieur férocement projeté en avant. +Les yeux, d'un bleu doré, se brouillèrent de fibrilles pourpres. Un +sourd juron échappa au prince. + +Lord Hawksbury se représenta sa belle cousine, cette Maud, douce et +fraîche comme une neige d'avril sur les branches roses des pommiers +en fleur. Une telle grâce d'âme et de corps!... Et la révélation +pour elle--la première révélation--du véritable tempérament de cet +homme!... + +Omiroff achevait la bouteille de champagne. + +--«Dieu! que j'avais soif!» dit-il, la bouche pâteuse, à demi ivre. +Et, sans transition:--«Donc, voilà , Hawksbury... Voilà pourquoi vous +ne devez pas,--non ce n'est pas digne de vous,--donner dans ces +histoires de femme et d'enfant perdu... La pauvre Flaviana est folle. +Elle est restée un peu fêlée depuis les événements... fâcheux pour +elle, j'en conviens... La mort de mon frère... Leur fils mis au monde +avant terme, dans la douleur de ce foudroyant veuvage. Aujourd'hui, +savez-vous ce qui en est?... Son enfant n'existe plus. Vous entendez +bien... Je vais vous en faire le serment--le serment le plus sacré +pour nous autres Russes... Je vous jure que l'enfant est mort... Je +vous le jure par notre tsar, notre pape, notre père!» + +Hawksbury frémit. L'accent de Boris eût porté la conviction même chez +un homme d'une psychologie moins avertie. Celui-ci ne douta pas. Un +prince Omiroff peut tout faire, sauf se parjurer par le nom de son +souverain. + +Au même instant, Sémène paraissait,--les dix minutes étant +écoulées,--avec cette exactitude qui ne discute pas les ordres. Comme +il entrait, le prince répéta,--et ce fut étrange,--avec un regard +vers ce domestique, un regard comme de connivence: + +--«Certes, je puis le jurer sur mon honneur, l'enfant dont il s'agit, +est mort.» + +Hawksbury vit distinctement l'homme en livrée tressaillir. Il +eut le choc de ses yeux, levés sur lui, dans un effarement, une +interrogation anxieuse, puis détournés aussitôt. + +«C'est ce garçon-là ,» pensa l'Anglais, «qui a dû lui apporter la +nouvelle, en le rejoignant à Moscou. Le meurtrier peut-être... Et +cependant... ses yeux...» + +La physionomie de ce Sémène frappait Frédérick. Il eut voulu le +revoir en face. Mais l'homme tournait le dos, disposait les outils, +puis un paquet de fils électriques. + +Une autre intuition troubla Hawksbury. + +«Ne serait-ce pas depuis mon intervention, et à cause d'elle, que cet +abominable Omiroff s'est décidé à supprimer le pauvre petit être? Il +aura trouvé que trop de gens sont dans le secret. Ah! malheureuse +Flaviana!...» + +Exacte prescience. L'ordre qui décidait Flatcheff à agir, transmis +dans un langage conventionnel, était parti de l'Ukraine, tandis que +le prince traitait Frederick en hôte pour lequel on ne saurait avoir +trop d'égards, dans cette demeure de légende qu'il possédait au bord +du Dniéper. Et Sémène lui avait apporté la nouvelle de la disparition +éternelle de son neveu, enfermé dans le sarcophage, endormi sans +souffrir, assurait-il, au moyen d'une dose énorme de chloroforme. +Suivant le récit de l'étudiant transformé en valet de chambre, +Flatcheff ne resterait dans le Midi de la France que le temps +nécessaire pour assurer, moyennant la forte somme, le départ des +époux Kourgane. Il les faisait embarquer à Marseille, à destination +de quelque pays de soleil, où ils allaient finir leurs jours. + +Maître de lui-même, comme en toute circonstance, le comte de +Hawksbury venait de se lever, impassible, afin de quitter le salon où +Sémène se préparait à réparer la sonnerie. + +«Je ne poursuivrai mon chemin côte à côte avec ce diable de Russe +(_this devil of a Russian_)», se disait-il, «que pour empêcher ma +cousine de l'épouser.» + +Plein de mélancolie et de dégoût, il considéra le grand corps du +prince, vautré sur un divan. A la portée de Boris était une seconde +bouteille de champagne, que celui-ci avait entamée sans même se +servir d'une coupe. A cause des secousses du train, ou parce que le +liquide coulait ainsi plus agréablement dans son gosier, Boris le +buvait maintenant à la régalade. Était-ce son humiliante frayeur, +presque avouée, des nihilistes?... Était-ce l'évocation de sa +petite victime, qui portait Boris à la distraction étourdissante de +l'extra-dry?... Le fait est qu'il semblait glisser avec plaisir au +vertige de l'ivresse. + +--«Où allez-vous, Hawksbury? On est bien, ici. Ce garçon va avoir +fini tout de suite. N'est-ce pas, Sémène? + +--Je n'en ai que pour quelques minutes, Votre Excellence. + +--Vous voyez, Hawksbury. Ah! moi, je n'abandonnerai pas ce divan pour +un empire,» ajouta Boris, de la voix somnolente d'un homme que gagne +un invincible sommeil. Il murmura encore:--«Ne manquez pas... pour +déjeuner. Vous savez, à une heure, pas avant.» + +Hawksbury hésita. Il ne pouvait, avant que le train s'arrêtât, +quitter le wagon du Russe, puisque la communication n'existait +pas entre cette voiture et les autres. Or, en dehors du salon, +il n'y avait que la cabine à coucher du prince, son cabinet de +toilette et les compartiments du service. Mais l'Anglais préféra +s'éloigner de cet homme, se promener dans le couloir, contempler +sans l'accompagnement de ses ronflements, la désolation des steppes +sibériennes. + +Au dehors, c'était toujours le même tapis morne de la neige, la même +étendue, le même aspect de planète maudite, sous le même ciel lourd +et livide. + +Comme il passait devant la porte vitrée du salon, Frédéric jetant +machinalement un coup d'Å“il à l'intérieur, vit Sémène qui soulevait +le tapis presque au pied du divan où reposait son maître. + +«Tiens! quel drôle d'endroit pour faire passer le fil d'une sonnerie.» + +Pensée fugace... Observation presque inconsciente. D'autres sujets +absorbaient trop le raisonnement de l'Anglais pour que son attention +pût s'arrêter à un détail. Toutefois il s'étonna tout à fait en +trouvant, à un autre retour, le volet intérieur fermé. Prenant la +poignée de la serrure, il fit le mouvement d'ouvrir, pour rentrer +dans ce salon, où le prince l'avait prié de se considérer comme chez +lui. La porte résista. On avait dû pousser le verrou. Interloqué, +presque offensé, de se voir relégué ainsi dans le couloir, il +réfléchit que Boris, somnolent et à moitié ivre, ne l'apercevant +plus, pouvait le croire retourné dans son propre compartiment. Les +wagons, durant la marche, ne communiquaient pas, il est vrai, mais un +cerveau chaviré n'y regardait point de si près. + +--«_What a beast!_ (Quelle brute!)» grommela Frederick. Et, tout +seul, il ne se défendit pas de sourire. «Je rentrerai quand son +domestique ouvrira pour s'en aller. Mais c'est la dernière fois que +je serai son hôte. Puisque l'enfant de Flaviana n'est plus,--et il +faut bien en croire le serment de ce sauvage superstitieux,--je n'ai +rien à faire avec cet homme, qui a trois ou quatre siècles de moins +que moi. Il est contemporain de son effrayant château-fort, sur le +Dniéper...» + +Hawksbury alluma un cigare et monologua en lui-même devant +l'implacable blancheur sibérienne,--blancheur à peine trouée de temps +à autre par un petit amas noir, d'où montait un peu de fumée, comme +une haleine, et qui était un village. + +Cela passait en éclair le long du train frénétique. Là aussi, il +y avait des êtres si loin de lui, si loin! Est-ce que le progrès +ne ferait qu'espacer les hommes, les échelonner à des distances +infiniment plus grandes au moral que n'étaient matériellement celles +des routes de la terre quand la vapeur ne les dévorait pas? + +Sa rêverie absorbait Frederick. Puis tout à coup: + +--«C'est drôle... ce domestique n'en finit pas...» + +Une colère soudaine envahit l'Anglais. Il avait envie de s'étendre, +lui aussi, sur un divan. Eh bien, si ce n'était pas dans le salon du +Russe, ce serait sur son lit. Pourquoi se gêner? Il allait bien voir. + +Impérieusement, Hawksbury ouvrit le compartiment où couchait Boris. +La porte, cette fois, céda tout de suite. + +--«Parfait, je vais en prendre à mon aise.» + +Le lit, durant la journée, représentait une large et moelleuse +banquette. D'un coup d'Å“il Frederick embrassa ce nid capitonné, où +il allait s'offrir une confortable revanche. Mais il tressaillit. +Une ombre passait devant la fenêtre, en face de lui,--une forme agile +et rapide, qui s'en allait, à contresens de la marche du train. + +L'effet physique de surprise passé, le voyageur ne s'étonna pas +autrement. «Mais c'est égal,» pensa-t-il, «à une vitesse pareille, je +n'aurais pas cru semblable exercice possible,--même à des employés +que l'accoutumance enhardit.» + +Deux minutes après, étalé de tout son long, le comte Hawksbury +coupait, lui aussi, par un somme, la longueur de la matinée. Il ne +devait luncher qu'à une heure, et sa montre ne marquait pas encore +midi. + +A ce moment même, dans le dernier compartiment du wagon de seconde +classe qui suivait immédiatement la voiture du prince Omiroff, deux +voyageurs, un jeune homme et une jeune femme, se trouvaient seuls. + +La jeune femme était blonde, avec des cheveux épais, taillés courts +sur la nuque, une figure laide, ardente, où la palpitation d'une vie +forte et nombreuse comme la vie d'une foule, mettait une fascination +supérieure à la beauté. L'homme,--un géant,--portait une expression, +au contraire, placide, concentrée, dans de grands membres aux gestes +rares, comme sur un visage défiguré par un Å“il mort et par une +cicatrice. + +--«Pierre,» dit la jeune femme, «nous approchons du fleuve. Là -bas, +il y a une traînée de brouillard qui marque le cours de l'Obi.» + +Ses lèvres se crispèrent après cette remarque si simple. Et il y eut +un éclair dans ses yeux d'eau phosphorescente. + +--«Ma Tatiane...» murmura seulement son compagnon, en glissant un +bras autour d'elle. + +Mais Tatiane Kachintzeff, dardant ses larges prunelles, avec une +espèce d'avidité pleine d'horreur, sur le lugubre paysage, parla +comme en songe, sans s'appuyer sur son fiancé. + +--«Oui... le voilà , le fleuve... le fleuve maudit... C'est là , sur +ses bords, que mon père, cet être de science et de pensée, allait +draguer du sable, une lourde chaîne aux chevilles... D'ici, on +pourrait presque apercevoir--j'ai étudié la carte--les murs de son +bagne... Ces murs entre lesquels il subit, par l'ordre d'un Omiroff, +le hideux supplice... Oh! l'imaginer... Mais chaque fois que j'y +pense, la folie me prend... Otez-moi cette image... Et c'est là ... +c'est là !...» + +Elle se dressa, véritablement égarée, les mains tendues vers +l'espace blême, vers des amas obscurs qui, là -bas, pouvaient être +des fabriques, ou des casernes, des faubourgs de ville, vers de +vagues miroitements de lac ou de fleuve, elle cria, la voix déchirée, +déchirante: + +--«Père!... Père!...» + +Marowsky la saisit alors d'une étreinte si frémissante de pitié, +qu'elle en prit conscience. Elle se tourna violemment. Puis, raidie, +tragique: + +--«Et toi, mon Pierre... Et toi, avec ta face balafrée, ton Å“il +perdu, ne portes-tu pas la griffe de proie enfoncée dans ta chair? +N'est-ce pas Boris Omiroff qui a commandé de tirer, à ce soldat, +parce que tu osais avancer la tête entre les barreaux de ta prison?... + +--Je le sais... Tatiane... Je le sais. Qu'as-tu? Ne sommes-nous pas +ici pour la justice? + +--Elle tarde bien, la justice! Pierre, je ne voudrais pas faiblir. +Pour que j'ose l'acte terrible, il faut que ce soit ici, tout de +suite, en face de ce lieu qui a vu le martyre de mon père... + +--Qu'importe!» dit doucement Marowsky. «Ce que nous faisons, nous ne +le faisons pas pour nous, mais pour nos frères... pour l'exemple... +pour l'avenir.» + +Soudain, ils sursautèrent. Puis, d'un bond, Marowsky fut à la +portière, l'ouvrit... + +Un homme s'élança, tomba plutôt qu'il ne s'assit... Mais aussitôt +se releva, et, haletant, ne pouvant encore prononcer un mot, arrêta +le bras du fiancé de Tatiane, qui allait refermer la portière. Un +signe de tête... Pierre aperçut, comprit. Son geste, en claquant le +lourd battant, eût rompu le fil qu'apportait le nouveau venu--un +fil enveloppé d'une gaine de soie verte, tel qu'il y en a dans les +appartements pour les transmissions électriques de sonnerie ou de +lumière. Marowsky rabattit donc d'abord le carreau et, prenant +l'extrémité de ce fil, le fit passer par l'ouverture, du dehors en +dedans, avant de clore la portière. + +--«Ah! Sloutvine,» dit alors Tatiane. «Vous voilà donc!... Trois +jours!... Nous vous attendons depuis trois jours!... Mais vous venez +à l'heure qu'il faut,» ajouta-t-elle, la main tendue vers le mystère +du pays de neige et de silence. + +Sloutvine,--le Sémène encore vêtu de la livrée des Omiroff,--passa la +main sur son front. + +--«C'était dur, le long du train?...» demanda Pierre. + +Un haussement d'épaules. Mais pas un mot. Il n'y avait qu'à regarder +ce visage blême, maculé de suie, cette bouche encore convulsive, ces +mains aux ongles saignants. Oui, cela avait été dur, à la vitesse +infernale du rapide, surtout pour passer d'un wagon à l'autre. Mais +c'était fait. La respiration normale revenait aux poumons suffocants +de Sloutvine. Il prit des mains de Marowsky le fil électrique. Les +deux parties en étaient isolées. Sloutvine les démaillota, sortit +de sa poche un commutateur,--une de ces vulgaires poires, munies +d'un bouton sur lequel on appuie pour établir le courant. Vivement +il lia sur les deux petites bornes les tronçons du fil, et revissa +l'enveloppe de bois. + +Alors, sans une parole, il tendit l'objet à Tatiane. + +Quel recul!... quelle pâleur!... + +Elle ferma les yeux, puis, les rouvrant, elle enfonça leur flamme +limpide jusqu'à l'âme de Sloutvine. + +--«Seul?» demandèrent ses lèvres blanches et tremblantes. + +--«Oui. + +--Vous me le jurez? + +--Je le jure. J'ai enfermé l'Anglais dans le couloir. Il ne peut être +atteint. + +--Le train?... Les autres?... Sloutvine... il est encore temps... +Aucun innocent ne souffrira? + +--Aucun... Faisons vite. + +--Donne...» pria son fiancé, qui craignait de la voir défaillir +d'horreur. + +Elle leva sur lui le fanatisme et l'amour de tout son être, +scintillant sous les paupières un peu obliques. + +--«Non... pour toi... Pour mon père... Pour tous nos martyrs...» + +Elle pressa le bouton électrique. + +Minute immobile... Leurs cÅ“urs mouraient dans leurs poitrines... +Rien ne les avertit... Était-elle accomplie, l'Å“uvre terrible?... +Comment croire que tout était résolu par ce faible geste d'un doigt +de femme?... + +Les saccades régulières du train, frappant le silence formidable de +leurs âmes, y roulaient en tonnerre, parmi des échos d'épouvantement. + +Mais, soudain...--ne se trompaient-ils pas?...--la course effrénée +du rapide semblait se ralentir. Leurs regards osèrent se chercher, +s'interroger... Oui... voilà ... c'en était fait... On avait dû tirer +une sonnette d'alarme. Mais quelle main?... La sienne, à lui?... +Vivait-il encore?... + +Nulle parole ne leur vint aux lèvres. Qu'importait maintenant? Ils +avaient agi suivant leur conscience,--cette conscience collective +qu'ils partageaient avec des milliers de leurs frères,--connus et +inconnus. Ils laissaient le reste, et leur propre sort, au mystérieux +vouloir de la fatalité. + +Sloutvine, pourtant, par une sorte de mécanisme où ses propres +sentiments n'avaient guère de part--car la peur, le souci de sa +sécurité s'effaçaient dans la solennité de ce qu'il appelait sa +mission, dans le sombre enthousiasme d'une telle heure--accomplit +hâtivement ce que ses amis et lui-même avaient décidé d'avance. + +D'abord, il coupa le fil électrique au bord de la portière, en lança +le bout avec le commutateur aussi loin qu'il put, hors de la voie, +tandis que la longue partie libre, déroulée par lui le long du train +en venant de la voiture d'Omiroff, tombait, traînait, se tordait +entre les roues, qui, bientôt, la morcelèrent. + +En même temps--et tout fut fait plus vivement qu'on ne saurait le +dire--Pierre Marowsky prenait, dans le filet du compartiment, un +paquet qu'il jetait sur la banquette: des vêtements, vite sortis +par leurs mains fiévreuses,--vêtements grossiers, salis, de paysan +sibérien, un casaquin de peau de mouton, une culotte de drap, des +bottes, un bonnet de fourrure râpé. Sloutvine eut instantanément +changé sa livrée contre ce costume, dont la vraisemblance devint +frappante lorsqu'il eut enfoui son crâne tondu sous une longue +perruque aux mèches grasses, et caché ses joues glabres dans les +frisures d'une barbe d'aspect non moins répugnant. + +Pendant qu'il s'habillait, Tatiane et Pierre soulevaient un des longs +coussins de la banquette, et le montraient décousu d'avance sur un +des côtés et à demi vidé de sa garniture intérieure. Dans ce vide, +ils enfouirent la livrée dont venait de se dépouiller leur ami. Puis +ils refermèrent l'ouverture à grands points cachés sous le galon. + +Si promptement qu'ils eussent agi, l'arrêt du train aurait dû les +surprendre avant leurs précautions achevées. Mais l'illusion de leur +angoisse les avait trompés. Le rapide ne stoppait pas. Après un +simple ralentissement sur une courbe de la voie, il reprenait son +élan de vertige. + +--«Comment!... Qu'est-ce que cela signifie?» murmura Tatiane. + +--«Raté!...» s'écria Marowsky. + +--«Non,» dit Sloutvine. + +Les fiancés le regardèrent. Et ce fut pour eux comme un +appesantissement de cauchemar, le face à face avec le moujik +impossible à reconnaître, avec cet étranger, qui leur parlait de ce +qu'ils n'osaient pas formuler en eux-mêmes. + +--«Non,» répéta l'homme aux cheveux sales, à la barbe broussailleuse, +«ce n'est pas raté. Au contraire. Mes calculs sont exacts. Le bruit +n'a pas dû dépasser celui d'un coup de revolver. Ce qui m'étonne, +c'est que l'Anglais, dans le couloir, n'ait pas entendu, et donné +l'alarme. + +--Mais,» observa Marowsky--la voix basse, étranglée, «si le train +ne s'arrête pas, tu es perdu. Ton costume... c'était pour te mêler +à des paysans... avoir eu l'air d'accourir... vers... la chose... +l'accident... Un contrôleur peut t'apercevoir maintenant. Que +dirons-nous?...» + +Sloutvine s'approcha de la portière, voulut l'ouvrir. Mais Tatiane +s'interposa. + +--«C'est de la folie. Vous vous tueriez! + +--Je ne veux pas vous compromettre. + +--Ah! qu'importe. + +--Non... Avec vos passeports si bien établis, vous deux, vous êtes +insoupçonnables... Vous gagnerez Vladivostock, puis l'Amérique... le +pays libre... + +--Jusqu'à ce que nous revenions vers les nôtres... + +--Soyez heureux,» dit Sloutvine. «Adieu...» + +Il se dégageait de leur étreinte, leur assurant qu'il ne sauterait +pas, qu'il se coulerait entre deux wagons, attendrait la prochaine +halte. Mais soudain, leurs voix se turent, leurs gestes mollirent. +Cette fois, le rapide ralentissait pour stopper. Des maisons +parurent, puis des garages de wagons, des amas de charbon, une pompe +pour donner de l'eau à la machine. + +Comment?... Un arrêt réglementaire... Leurs yeux lurent sans y +croire: KRASNOYARSK. Nul ne savait donc rien encore? + +Un peu avant le quai, Sloutvine sortit, se laissa glisser à terre. + +Tatiane et Pierre le virent se faufiler entre les ateliers, +baraquements, machines au repos, dans ce dédale qui obstrue les +abords d'une station de chemin de fer. Si quelque voyageur l'aperçut, +il dut le prendre pour un ouvrier de la voie, ayant sauté sur le +marchepied avant l'entrée en gare, et qui descendait à l'endroit de +son travail. + +On s'étonnait, d'ailleurs, dans le rapide, de cet arrêt inattendu, à +Krasnoyarsk. Nul ne se doutait que c'était là une mesure de faveur +pour le prince Omiroff. Ses gens pouvaient de la sorte apporter du +wagon-restaurant ce qu'il leur était trop difficile de préparer dans +leur petite cuisine ambulante de la voiture particulière,--puisque +cette voiture, par excès de précaution chez leur maître, ne +communiquait avec aucune autre. + +Le lourd convoi se déroula peu à peu le long du quai, avec des chocs +espacés, des fusées de vapeur, un halètement rauque, le bloquement +des freins. Ce fut une agitation immédiate aux portières, de ceux qui +s'élançaient dehors, et de la nuée de moujiks se précipitant pour +rendre un service, obtenir une aubaine. + +Soudain, des coups de sifflets, précipités, stridents, des gens qui +courent, la figure décolorée, les yeux fous. Des soldats paraissent, +les portes des salles d'attente se ferment. Une stupeur se répand. +De pauvres diables, qui se hâtent au hasard, sont appréhendés +brutalement. Il y a des cris sans cause, des silences qui font peur. + +Que se passe-t-il? + +Autour d'un wagon de luxe, voici des gens de police qui se postent. +Un homme arrive, amené on ne sait par qui. Sur son passage, des voix, +instinctivement basses: «C'est le médecin.» + +Maintenant un bruit de verre qui casse. Une vitre fêlée, au wagon de +luxe, achève de se détacher, tombe en dehors, se fracasse. Aussitôt, +vers ce point, un fourmillement. On s'amasse, on se hisse, les têtes +se dressent... Il faut voir à l'intérieur. Mais les stores sont +baissés brusquement. Et il se prononce des mots, dans cette foule, +des mots terribles, auxquels on n'ose pas croire. + +Ce fut à cette minute seulement que Hawksbury, étendu sur le +divan-couchette du prince Omiroff, se réveilla. La sensation de +l'arrêt, puis des rumeurs confuses, après avoir modifié ses rêves, +interrompirent tout de bon son sommeil. Avec un étrange sentiment +d'angoisse, il se dressa. Un piétinement s'assourdissait, sur le +tapis du couloir. Un choc heurta sa porte. On se pressait là pour +passer. Tant de monde, dans ce wagon particulier, où le service se +faisait si discrètement? Pourquoi? Il ouvrit. + +Un uniforme de policier russe le frôla rudement. Puis une face rogue +surgit contre la sienne. On l'interpella sans qu'il comprît. Même une +main se posa sur son bras. Il eut un sursaut révolté. + +Alors, dans le remous de ces corps indécis, par ces gestes qu'on fait +sans savoir, aux instants de fatalité où la pensée est suspendue, +Frederick de Hawksbury se trouva à la porte du salon. Et, ce qui +lui frappa les yeux, sans que son entendement démêlât rien encore +de la scène incohérente, ce fut une vitre cassée sur le débris +restant de laquelle coulait un filet clair de sang. Une évidence de +catastrophe jaillit pour lui de ce détail, peu tragique en lui-même. +Le sang venait d'une main qui s'était coupée à cette vitre dans +la bousculade. Toutefois, l'horreur ambiante s'insinua toute ici +dans l'âme de l'Anglais. Ce fut comme une coulée de glace entre ses +épaules... Les racines de ses cheveux devinrent douloureuses. + +--«Vassili!» cria-t-il, en reconnaissant la livrée voyante parmi des +épaules sombres. + +Le valet de chambre se tourna. Il avait un visage convulsif et +mouillé de larmes. Tout de suite, ce domestique, dont le dévouement à +son maître était la raison même de vivre, gémit: + +--«Milord... Milord!...» d'un tel accent que les autres s'écartèrent. + +Et alors voici ce qui apparut à Frederick de Hawksbury. + +Boris Omiroff demeurait encore étendu sur le divan, à peu près +dans la position du repos. Mais ce divan, sous son buste, était +saccagé,--le bois disloqué, l'étoffe crevée, les paquets de laine et +de crins soulevés, dispersés, et inondés de sang. Dans ce fouillis, +la belle tête du prince russe se renversait, la face en l'air, le +menton tendu, la bouche ouverte, les yeux révulsés, toute criante, +semblait-il, et de quel effroyable cri!... Pour muette qu'elle fût, +on la _voyait_, cette clameur de foudroyante agonie. Elle perçait +l'âme tremblante des assistants, comme s'ils l'eussent entendue. + +D'un geste, Vassili montrait à l'Anglais ce qu'il fallait deviner +plutôt que voir. Car nul encore n'avait osé déranger l'attitude +d'immobilité terrible. Le crâne de Boris, en arrière, devait être à +demi emporté. Car où donc s'achevait ce fort débris de bois garni +d'une ferrure, où se répandait...--horreur!...--une substance +graisseuse et rosâtre. + +Dans le cou,--dans le cou solide, arrondi comme un marbre,--une +espèce d'énorme écharde, fichée ainsi qu'une flèche, eût suffi +peut-être à provoquer la mort. + +Des réflexions s'échangérent, entre le commissaire de la gare, le +chef de train, les agents. Vassili traduisit pour lord Hawksbury: + +--«Ils disent que jamais engin n'a fait une aussi précise besogne. +Avec quelle adresse a-t-on dû jeter cela par la portière, du +dehors!... Impossible avant le ralentissement du train... Et où +étiez-vous, milord? où étiez-vous?...» + +Une exclamation. + +Cette fois, nul truchement ne fut nécessaire. L'Anglais vit quelqu'un +se relever. Un fil traînait sur le tapis, un fil électrique... Des +mains le saisirent, le suivirent jusqu'à son point d'attache, à la +paroi du wagon, sous le bouton de la sonnerie. + +Hawksbury se rappela le domestique qui, tout à l'heure, réparait +cette sonnerie. Devant sa vision intérieure se replaça l'image de cet +homme travaillant à terre, glissant quelque chose sous le tapis, si +près du divan, si près de la tête... + +Il releva les yeux... Cette tête... + +Ouvrant les lèvres, il allait clamer son soupçon, sa certitude. +Quelque chose l'arrêta. Le regard du serviteur, le regard étrange +dardé vers lui quand Boris avait affirmé la mort de l'enfant. Ce +regard lui revint, plein de choses, poignant... Il se tut. + +Mais un autre cria le nom du criminel. Vassili maniait à son tour +le fil électrique, il se frappait le front, puis, avec une mimique +indignée, expliquait au commissaire de la gare. Hawksbury ne saisit +que le mot: + +--«Sémène... Sémène...» + +Les policiers se mirent en mouvement. Vassili s'offrit à les +conduire. Il allait leur livrer son camarade. + +Mais ce fut en vain qu'on chercha le valet de pied... En vain qu'on +cerna la gare, qu'on mit le train en quarantaine... En vain qu'on +attendit et qu'on reçut les ordres télégraphiés de Pétersbourg... En +vain qu'on mobilisa les troupes de la forteresse la plus proche... + +L'assassin du prince Boris Omiroff ne se retrouva pas. + +Lorsque, enfin, il fallut interrompre les immédiates recherches, +laisser poursuivre vers Vladivostock tous les voyageurs immobilisés +à Krasnoyarsk, ceux-ci, en s'éloignant, purent apercevoir, remisée +sous un hangar devant lequel défila leur train, cette chose, qu'ils +regardèrent en frissonnant: le wagon luxueux du prince Omiroff, avec +ses vernis brillants, ses panneaux armoriés, dont les volets clos +laissaient filtrer de jaunes lueurs--les cierges se consumant dans la +chapelle ardente. + +On attendait de faire exécuter à ce sépulcre ambulant la manÅ“uvre +des plaques tournantes, pour l'accrocher au premier train marchant +vers Pétersbourg. Des popes priaient jour et nuit près du corps du +dernier des Omiroff. + +Boris reposait là , et sa tête, appuyée sur l'oreiller, avait +été bourrée de ouate jusqu'au bord de l'horrible blessure, afin +qu'elle restât d'aplomb et ne croulât pas, la face levée, dans le +renversement, le cri, l'épouvante, de sa terrifique agonie. + + + + +XIII + +LES PETITS PIEDS QUI NE DANSERONT PLUS + + +--«Flaviana chérie, va me chercher papa. Dis-lui de revenir... Il +peut bien pleurer devant moi... Ah!... pourquoi se cacher?... Je +sais...» + +La voix de Bertile passait à peine, affaiblie, sifflante, hachée par +une petite toux. Mais, si la fillette parlait avec effort, c'était +dans un sourire. Une sérénité merveilleuse illuminait ses grands yeux +clairs. Le doux regard insistant soulignait sa demande. + +Troublée par son dernier mot: «Je sais,» et ne voulant rien en +laisser voir, Flaviana se leva pour lui obéir. + +Dans la pièce voisine,--une lingerie, transformée momentanément +en chambre à coucher, par l'installation d'un lit-cage et d'une +commode-toilette,--un homme étouffait ses sanglots contre ses bras, +croisés au dossier de sa chaise. On voyait osciller ses épaules +sous le drap fatigué d'un veston commun. Une tristesse indicible +ballottait ce gros crâne grisonnant, cette tête abandonnée de +pauvre être sans révolte. Pourquoi souffrait-il, celui-là , et si +cruellement!... lui, qui ne savait pas ce que c'était que de faire du +mal?.. Quel mystère! Et quelle pitié! + +Flaviana, debout derrière Pageant, n'osait lui parler, par peur de +fondre elle-même en larmes. Mais une porte donnant sur le corridor +s'ouvrit. Delchaume entra. Tout de suite, avec son autorité d'homme +de science, il réveilla l'énergie du malheureux père. + +--«Allons, mon ami... courage. Ne donnez pas ce spectacle à votre +enfant. + +--Je l'ai quittée exprès,» murmura l'ancien hercule. + +--«Mais elle sait bien que c'était pour pleurer,» intervint Flaviana. +«Elle comprend, allez... Quelle petite âme d'ange! Elle était trop +exquise pour ce monde, votre Bertile.» + +Pageant regardait la belle artiste. Puis il tourna les yeux vers +Raymond. Tous deux se tenaient côte à côte devant lui. Et, malgré +leur commisération, leur chagrin, dans le mouvement même qui les +penchait ensemble vers sa douleur, il ne put les contempler sans +subir le rayonnement de leur harmonie. Tandis qu'eux-mêmes, en ce +moment, écartaient la pensée de leur amour, cet amour les liait comme +d'une invisible guirlande, les rendait pareils d'expression, de +sentiment, d'attitude. Ce n'étaient plus deux êtres indépendants l'un +de l'autre. C'était un couple. + +L'humble ouvrier sentit cela, profondément. Alors il eut un mot d'une +intuition merveilleuse. Sans amertume, comme s'il constatait une +réalité presque consolante, il dit: + +--«Ma Bertile s'en va pour vous avoir trop aimés, tous les deux.» + +Chacun lui prit une main. Et ils se turent. A ce moment leurs trois +cÅ“urs se parlèrent. Et celui du frotteur de parquets eut un scrupule +de délicatesse infinie, car il craignit d'avoir affligé les autres. + +--«C'était son sort,» prononça Pageant. «Comme vous dites, madame +Flaviana, l'enfant était trop bonne pour cette terre.» + +«C'était son sort...» Il mit à ces trois mots une intonation qu'on ne +saurait rendre. Résignation, fierté, navrement, et, sans le savoir, +l'immensité du mystère. «C'était son sort...» + +Quand ils rentrèrent auprès de Bertile, elle leur sourit, comme +toujours. Un peu de couleur lui revenait au visage. Ses lèvres ne +répétèrent plus ce qui avait tant bouleversé Flaviana, le «je sais», +dévoilant la conscience de sa fin prochaine. Elle tâcha de jouer la +confiance dans l'avenir, pour donner le change à leur affliction. +Pourtant elle eut une exclamation involontaire: + +--«Ah! ma Flaviana, je n'aurais pas voulu partir sans le revoir près +de toi!» + +Pageant prit le docteur à part. + +--«Elle ne vous reconnaît donc plus?» questionna-t-il avec +angoisse. + +--«Bertile ne parlait pas de moi,» répondit Raymond. + +Et il évita d'expliquer à ce père près de perdre son enfant, que le +sien, à lui, celui de Flaviana, leur serait bientôt rendu--qu'ils +l'espéraient avec ardeur, avec angoisse, que cet espoir était +l'unique pensée qu'ils lisaient dans les yeux l'un de l'autre, quand +ils croisaient leurs regards, même à côté de la mourante,--pourtant +si chère! + +Où était-il? entre quelles mains? leur petit Serge-François... Depuis +la communication téléphonique reçue par Bertile, un autre message +était venu, anonyme aussi, mais écrit cette fois,--ou du moins +composé avec d'impersonnels caractères d'imprimerie. Plus explicite +que l'autre, plus clairement rassurant, il recommandait à Flaviana la +prudence, la patience. «_Tant que le loup n'est pas abattu par les +chasseurs_,» disait l'étrange lettre, «_la brebis doit préférer que +l'on cache son agneau_.» + +Phrase qui fulgura tout à coup d'une signification terrible et +radieuse, quand tous les journaux du monde retentirent de la nouvelle: + +«EFFROYABLE CRIME ANARCHISTE. LE PRINCE BORIS OMIROFF FOUDROYÉ PAR +UNE BOMBE DANS LE TRANS-SIBÉRIEN-EXPRESS.» + +Troublante conjoncture... Se réjouir d'un assassinat... Pourtant +«lorsque le loup est abattu par les chasseurs», qui reprocherait à la +brebis d'appeler son agneau, dans le ravissement de la délivrance, +l'extase de le voir bondir vers elle, en sécurité, à travers la +prairie? + +Flaviana et Raymond n'osèrent formuler en des paroles précises ce +qui se levait obscurément dans leurs cÅ“urs, ce qu'ils devinaient +trop bien l'un chez l'autre. Mais, le matin où la brève dépêche +s'inscrivit dans toutes les feuilles, en lettres grasses, sous la +rubrique: «Dernière heure», le premier mouvement de Flaviana fut +d'en rapprocher la missive anonyme. Elle plaça côte à côte, devant +les yeux de Raymond, l'espèce de prédiction: «_Tant que le loup ne +sera pas abattu par les chasseurs_», et la réalisation évidente: «_Le +prince Boris foudroyé par une bombe_.» Ils se regardèrent... Et ce +fut tout. + +Depuis ce jour-là ,--ce jour-là qui datait maintenant d'une +semaine,--ils attendaient. A travers leur attente; ils écoutaient +venir deux choses: l'une incertaine, l'autre, dont l'approche +sournoise, frôleuse, devenait, hélas! inévitable. Le bonheur et la +douleur s'avançaient ensemble. Mais l'une commençait à presser le +pas, à courir plus vite que l'autre. Et c'est pourquoi Bertile, avec +la prescience de sa petite âme déjà soulevée au-dessus de la vie, +avait dit à Flaviana: + +--«Je ne voudrais pas m'en aller sans le revoir auprès de toi.» + + * * * * * + +Un soir, comme la danseuse-étoile partait pour son théâtre, Delchaume +arriva, pour la troisième fois de la journée. + +--«Ah!» s'écria Flaviana, «je m'en irai donc avec moins d'anxiété. +Promettez-moi de rester jusqu'à mon retour, mon ami. + +--Bertile est plus mal? + +--Elle est bien faible. Et je ne sais quel pressentiment me serre le +cÅ“ur. + +--Son père est près d'elle? + +--Comme toujours. Il ne la quitte pas, depuis que je l'ai installé +dans la chambre voisine. + +--C'était bien, à vous, de faire cela,» dit Raymond. «Comme vous êtes +bonne, Flavienne! + +--Il ne s'agit pas de moi. + +--Pas assez, en effet. Vous ne vous ménagez en rien. Comment +pourrez-vous danser, ce soir? + +--Comme d'habitude,» répondit-elle en souriant. + +Raymond regarda ce sourire, sur les lèvres à l'arc allongé, +frémissant, dans les yeux creusés d'ombre, où il se mélancolisait. +Une palpitation d'amour lui fit trembler le cÅ“ur. D'avance, il +entendit sa voix troublée dire le mot dont la clameur emplissait tout +son être. Mais, d'un effort désespéré, il se contint. L'heure n'était +pas venue. + +Flaviana se reculait imperceptiblement, très pâle. Puis, tout de +suite, ce fut comme l'évanouissement d'une flamme. Avec un geste de +médecin, de frère, Raymond prit les mains de son amie,--les mains aux +doigts grêles, fuselés, si fins et souples qu'ils se groupaient en +faisceau comme les tiges d'un bouquet. Et, s'inquiétant toujours, à +cause de l'obligation professionnelle:--«Danser?... Avec ce qui vous +préoccupe... Vous qui ne dormez ni ne mangez depuis huit jours... En +aurez-vous seulement la force?... + +--Ne craignez rien,» dit l'artiste. + +Et alors, elle lui expliqua. Une noblesse émanait d'elle, de son beau +visage mince, de sa haute forme, dont la grâce subsistait, même dans +l'immobilité. + +--«La danse, pour moi,» disait-elle, «ce n'est pas un rite de joie, +une pantomime de mon corps en contraste avec l'état de mon âme, une +antithèse dont je puisse souffrir. Je danse comme d'autres chantent. +J'entre dans mon rêve... Je libère les sentiments qui m'oppressent. +Et tous, voyez-vous, Raymond, tous, ils s'évadent de moi, bien +qu'en restant liés à moi. Je les exprime, en dansant, comme si je +les jetais dans le rythme d'un poème. Je m'étonne qu'on ne les +devine pas, qu'on ne les voie pas. Quelquefois je sens ma danse +tellement triste et déchirante qu'il me semble qu'on va me crier: +«Assez!... assez!...» avec des sanglots. Mais personne ne sait. Et +cela vaut mieux. Vous saurez, vous, Raymond. Ne me plaignez pas. Ne +croyez pas que ce soit pour moi pénible, cruel de danser...» Elle +s'arrêta, saisie comme d'un frisson, et reprit plus bas:--«Une chose +m'est dure, là -bas, en scène... oui. De voir toutes ces petites... +Ah! quand elles viennent autour de moi... qu'elles s'approchent, +puis s'éloignent... suivant les figures du ballet... Je cherche +involontairement des yeux celle qui manque... Tous ces petits pieds +agiles... Je pense aux petits pieds qui ne danseront plus...» + +La voix de Flaviana s'altéra. D'un geste de la main, la danseuse dit +adieu à Delchaume. Et, précipitamment, elle s'enfuit. + +Le jeune médecin resta un peu perplexe. Il n'avait pas eu le temps +d'expliquer à son amie que sa soirée ne lui appartenait point +entièrement. Toutefois, puisqu'elle souhaitait qu'il ne s'éloignât +pas, il ferait ce qu'elle lui avait demandé, bien qu'il ne constatât +guère d'aggravation dans l'état de Bertile. + +Raymond décida donc qu'il travaillerait là , dans la salle à manger. +Et il commença par envoyer Pageant réclamer, chez lui, à son valet de +chambre, certains documents qui lui permettraient d'utiliser malgré +tout les heures de la soirée. En attendant, il s'assit près du lit de +la petite malade. + +Bertile ouvrit les yeux, le reconnut, sourit, et laissa retomber sa +tête sur l'oreiller. + +Avec quelle amertume Delchaume contempla ce visage de quinze ans, +dont les traits, usés comme par une lime, étaient étirés, pincés, +dont les paupières bleuâtres, abaissées comme par des doigts +lourds, exprimaient toute la lassitude de la vie. D'où venait, ici, +l'impuissance de sa science? Il avait sauvé la marâtre, la mégère, +d'une terrible maladie aiguë, et il ne pouvait rien contre la lente +consomption qui détruisait ce corps frêle, où il aurait dû trouver +cependant comme alliées toutes les ressources de la jeunesse. + +Sous les couvertures,--légères à cause de la chambre chaude,--son +regard ému suivit le dessin à peine indiqué de la forme enfantine. +Vers l'extrémité du lit, il chercha le relief des orteils pointant +légèrement. Et il sentit dans ses yeux la brume d'une larme, en se +répétant les derniers mots de Flaviana: «Les petits pieds qui ne +danseront plus.» + +Presque aussitôt, il tressaillit. Relevant la tête, il venait de +rencontrer deux prunelles à demi-voilées, qui l'observaient. + +--«Cela va, ma mignonne?...» + +Elle fit comme une tentative pour se soulever. + +--«Vous êtes tout seul? + +--Oui. + +--Papa est sorti? + +--Pour moi, pour me rendre service. Il va revenir. + +--Raymond, je voudrais vous demander quelque chose.» + +C'était la première fois qu'elle l'appelait ainsi par son petit nom. +Pris d'une émotion indéfinissable, il se pencha davantage. + +--«Parlez, ma petite Bertile. + +--Dites-moi que vous êtes heureux. + +--Heureux?...» + +Le mot, jailli dans la surprise des lèvres de Delchaume, lui laissa +une brûlure dans la gorge, un remords. «Heureux...» Il n'en avait +plus l'espoir, il ne s'en croyait plus le droit... Et cependant?... +La seule question de cette enfant, la possibilité énoncée, la mise en +présence du bonheur, vers lequel se tendait tout son être, ce fut +comme la brusque tombée de chaînes pesantes, un flot de lumière dans +l'obscurité voulue où il murait son âme. «Heureux!...» Dès la seconde +réflexion, il découvrit en lui-même l'harmonie secrète avec ce mot +dont s'il s'effarait. «Heureux!...» Ah! oui... comme il pouvait +l'être encore! + +Humblement, très bas, avec l'émoi d'un mystère, il interrogea Bertile: + +--«Pourquoi me posez-vous cette question, mon enfant? + +--Parce que,» murmura-t-elle, «je veux vous l'entendre dire...» + +La figure mourante s'illumina radieusement, et Raymond perçut à +peine, tant ils lui parurent étranges, les quelques mots que Bertile +prononça encore, dans le plus léger souffle: + +--«Vous... heureux... et Flaviana... tous les deux... C'est ma part, +à moi, ma part de la vie... Alors... j'y tiens...» + +Elle répéta: «J'y tiens...», avec une expression si émouvante que le +jeune homme en fut étreint jusqu'à une espèce d'angoisse. + +Il s'inclina davantage vers la fillette, comme pour déchiffrer, dans +les yeux maintenant élargis, dans les prunelles où scintillait la +petite étoile d'or de la lampe électrique,--dernière petite étoile +des soirs humains, dernière lueur de la chambre douce,--quel secret +la fragile créature avait l'énergie de garder lorsqu'elle en mourait. +Et elle, se trompant peut-être à son geste, leva faiblement les +mains, comme pour attirer plus près encore cette tête, si proche +maintenant de la sienne... + +Voulut-elle lui chuchoter quelque chose à l'oreille? Ses lèvres +séchées de fièvre eurent-elles soif d'emporter un baiser que +permettait la chasteté terrible de la mort?... Raymond ne le sut +jamais. Car, à l'instant, un coup rapide contre la porte, et cette +porte ouverte presque aussitôt, interrompirent le dialogue muet, +suprême. + +--«Monsieur le docteur... monsieur le docteur...» haletait la grosse +Mélanie. + +Les petites mains soulevées retombèrent sur la couverture. + +--«Monsieur le docteur... + +--Eh bien, quoi donc, ma bonne Mélanie? + +--Il y a quelqu'un... Venez, venez vite!... + +--Quelqu'un... Mais qui est-ce?» + +Delchaume hésitait, ne pouvant admettre qu'il eût rien à faire avec +une personne venue chez Flaviana. La discrétion le retenait. Quant à +Mélanie, pour qu'elle s'expliquât sur son agitation et sur l'intérêt +de la visite, il fallait qu'elle avouât être au courant d'une foule +de choses dont la confidence ne lui avait pas été faite. Mais quel +imbroglio échapperait à la divination de sa curiosité? Comme le grand +naturaliste Cuvier, qui reconstituait, sur un fragment de squelette, +un animal antédiluvien, la grosse femme de charge eût reconstitué +le plus compliqué des romans sur un bout de dialogue surpris, le +moindre indice, un débris de lettre. + +--«Venez, monsieur le docteur... Venez!... je vous en supplie!» +répétait-elle. + +--«Mon Dieu!...» s'exclama la voix faible de Bertile... «Est-ce donc +lui?... Est-ce notre petit François?...» + +La seule supposition fit bondir Raymond hors de la chambre. La grosse +Mélanie, déplaçant plus d'air que jamais, se hâta derrière lui, pour +ne rien perdre de ce qui allait se passer. Ils ne virent pas Bertile, +soulevée tout à coup sur son lit par une force inattendue. Une joie +immense galvanisait la petite. Ses nerfs surexcités oublièrent +l'accablement, l'immense faiblesse. Elle glissa ses pieds à terre. +Un instant, surprise de les voir tellement amincis, avec de si longs +doigts, que les os fins dessinaient jusqu'au cou-de-pied, elle +s'arrêta, et les larmes lui montèrent aux yeux. Elle aussi, à cette +minute, entendit une voix en elle-même: + +«Ils ne danseront plus.» + +Mais aussitôt un sourire, un détachement très doux: + +--«Si l'enfant est là , qu'est-ce que ça fait?» + +Vite, elle cacha dans des babouches les petons maigres, secoua la +tête--avec encore de l'espièglerie--pour sécher ses paupières, puis, +étant parvenue à passer un peignoir, elle se dirigea, en s'appuyant +aux meubles, aux murs, du côté de l'appartement où se confondaient +des paroles, des exclamations, et,--crut-elle,--les cris de joie +d'un tout petit. + +Dans la salle à manger, où Mélanie conduisit Delchaume, sous la +lumière tamisée de rose de la suspension électrique, le jeune docteur +ne vit tout d'abord que le large dos de Pageant. + +Le bonhomme avait posé sur la table un ballot de paperasses--les +documents qu'il était allé chercher rue du Général-Foy. Maintenant +il se baissait, comme pour ramasser quelque chose--sans doute +des feuillets échappés. Telle fut, en un éclair, l'impression de +Delchaume, dont le cÅ“ur défaillit de désappointement, tandis qu'à +ses yeux s'offrait, adverse à toute illusion, la carrure ample et +gauche. + +Combien, à certaines secondes, la forme de la vie s'imprime en nous, +flamboyante, inoubliable! Jamais Raymond ne devait cesser d'avoir, en +la chair vive du souvenir, l'image aperçue en ouvrant cette porte--ce +pauvre dos d'humilité sous le commun veston grisâtre, la courbe +des épaules inclinées, sa propre crispation à cette vue... puis la +secousse, toujours prête à renaître, de ce qui surgit, de ce qui +suivit... + +Pageant se redressa. Il soulevait du sol un fardeau. Et voici... +Merveille!... Au-dessus de son épaule, soudain, quelque chose de +doré, de blond, quelque chose encore... une fraîcheur fleurie, un +visage d'enfant, les lèvres en cerise mouillée, d'où le cri partit +tout de suite: + +--«Papa!... papa!... papa Raymond!...» + +En enlevant joyeusement, glorieusement, de terre, le petit +Serge-François, Pageant, sans savoir, le dressait de toute sa haute +taille, face à celui qui entrait. + +Bonne épaule de brave homme sous le commun veston grisâtre... Elle +eut tout à coup la rondeur propice des nuées qui soutiennent les +angelots dans les Assomptions fameuses. Petit, petit enfant!... +L'enfant qu'a sauvé Francine... L'enfant de Flaviana... Deux fois +aimé, deux fois sacré... + +--«Toi, mon petit!... Toi!...» + +Raymond étreignait le petit corps, le pressait contre sa poitrine. Et +une folie le prenait. Il allait courir, comme il était, nu-tête, avec +ce garçonnet entre les bras, au National-Lyrique, jusqu'à la loge de +l'étoile, de la mère,--qui sait? jusque sur la scène peut-être, dans +la divagation de sa joie, de la joie qu'il allait donner. + +Mais le battement enivré de son cÅ“ur se suspendit tout à coup. Il +posa le petit garçon à terre pour aller soutenir ce mince fantôme +blanc dressé dans la baie sombre de la porte. + +--«Bertile! Imprudente!... + +--Mais non... Laissez... Que je sois heureuse, avec vous, encore une +fois! Petit François, me reconnais-tu?...» + +L'enfant s'approcha d'elle, un peu interdit. Le pâle visage, la +longue robe flottante et comme vide, l'impressionnaient. + +--«Mon chéri, je suis ton amie Bertile... Rappelle-toi... +Claire-Source... le Gros-Chêne... Viens m'embrasser, mon petit ange.» + +Ce fut alors, tandis que la fillette et l'enfant refaisaient +connaissance, entre les grands bras de Pageant, qui avait pris sa +Berthe sur ses genoux, que Delchaume s'occupa d'une autre personne, +à peine entrevue jusqu'ici dans le coin d'ombre où elle se tenait, +et parmi l'émoi du moment. Vers cette personne, Raymond s'avança, +comprenant qu'elle avait amené le petit garçon, et, maintenant, +l'esprit plus libre, se demandant, étonné, qui elle pouvait bien être. + +Quand il fut près d'elle, qui se tenait immobile et en silence, +quand il distingua bien ce visage entrevu jadis entre les rideaux +d'andrinople, dans la misérable chambre des étudiantes russes, puis +contemplé plus longuement à la Cour d'assises, lors du procès sur +l'affaire de la Petite-Barrerie, quand il rencontra l'éclair noir des +yeux sauvages, Delchaume n'eut pas d'hésitation: + +--«Katerine!...» s'écria-t-il, «Katerine Risslaya!... + +--J'ai rempli ma mission,» dit-elle. «Quand le loup a été abattu par +les chasseurs, j'ai ramené à la brebis son agneau.» + +Elle se tut. Delchaume esquissa une question. Mais il en avait tant à +poser, que les mots se brouillèrent. Avant qu'il les eût énoncés en +ordre, la Russe reprit: + +--«Voudrez-vous répéter ceci à madame Flaviana: Qu'elle se rappelle +la grille du Vieux-Moutier. J'ai tenu ma parole. Demandez-lui de ne +pas m'oublier, de penser quelquefois à ce garçon bizarre qui l'aborda +dans l'avenue de Messine, et à qui elle doit son enfant. + +--Ce garçon?... Mais... C'était vous?... + +--Oui. + +--Ah! de quelle reconnaissance elle vous comblera. Vous allez la +voir... Elle va rentrer. Vous serez témoin de son bonheur. + +--Elle ne me trouvera plus ici. + +--Vous ne pouvez pas l'attendre? + +--Je ne le veux pas. Ce serait dangereux... pour elle... pour moi... +pour...» elle s'arrêta, puis sourdement: «pour d'autres. + +--Où pourrait-elle vous voir? vous remercier? + +--Nulle part. + +--Nous ne vous verrons plus? + +--Jamais. + +--Voyons... Ce n'est pas possible! Après l'immense service que vous +nous avez rendu... + +--Le service... il est encore plus pour nous... oui... pour nous. + +--Comment? + +--Le bien fait à l'innocent rachète un peu le mal qu'il a fallu faire +aux coupables.» + +Delchaume saisit le poignet de la jeune Russe, l'entraîna. Dans le +petit salon voisin, où ils entrèrent, et dont il referma la porte, +une clarté vague régnait, filtrée par le store d'une glace sans +tain. Raymond n'en voulut pas d'autre, ne toucha pas les boutons +électriques. Il referma la porte. Puis, serrant le poignet de +Katerine, qu'il n'avait pas lâché: + +--«Comment cela s'est-il fait?... dites?... + +--Quoi?... + +--Dans le transsibérien?...» + +Les mots se formulaient à peine. Tous les deux tremblaient. Dans les +demi-ténèbres, Delchaume ne voyait que le regard sauvage, les yeux +noirs, où s'allumaient de rouges phosphorescences. + +--«Ah!...» répéta-t-elle, «le transsibérien...» + +L'accent fut si étrange, que Delchaume eut un soupir d'horreur. + +--«Il y a donc autre chose? + +--Taisez-vous!...» murmura-t-elle. + +Il sentit qu'elle tremblait plus fort. Il lui saisit l'autre bras. + +--«Parlez, Katerine... J'ai failli être des vôtres... +Rappelez-vous... à la Petite-Barrerie. Vous savez maintenant que ce +n'était pas moi, le traître...» + +De la tête aux pieds, elle frémit comme l'arbre sous un coup de hache. + +--«Oui... oh! oui... je le sais. + +--Alors... Ce que les vôtres ont accompli de fait, je l'ai accompli +d'intention. J'en prends ma part...» + +Elle se débattit, convulsive, lui arracha ses mains. + +--«Votre part!... Ah! vous ne savez pas de quoi vous parlez...» + +Sur la tête du jeune homme, les racines des cheveux furent comme +les pointes d'aiguilles dressées. Sa nuque se glaça, tandis qu'il +écoutait encore la voix de la femme: + +--«Vous n'avez pas entendu le cri... le dernier... Vous n'avez pas +fui quand celui qui va mourir vous appelle... Ah! votre nom vous +deviendrait odieux... ne serait plus que l'écho... cet écho-là !... + +--Mais,» chuchota-t-il... «vous n'étiez pas là -bas... Vous n'étiez +pas dans ce train... + +--J'étais ailleurs... j'étais...» + +Elle chancela. Il la retint. Mais Katerine, tout de suite, avec une +reprise farouche d'énergie: + +--«Laissez-moi partir... Vous voyez bien qu'il le faut!... Sans +l'enfant, nul ne pourrait dire qu'il m'a vue. Ramener l'enfant à sa +mère... un péril!... J'ai choisi le soir... mille précautions... +Maintenant, de grâce, laissez-moi. Si l'on me prenait, les autres, +sans doute, seraient perdus avec moi. + +--C'est vrai!» cria sourdement Raymond. + +Il n'y songeait pas, jusque-là . Maintenant, il les entrevit, sous la +fatalité de leur crime, ces êtres dont il avait côtoyé l'existence +terrible, dont les mains résolues à tout avaient serré ses mains +affinées de circonspection et chargées de science. Il avait connu la +tendresse, la pitié de ces cÅ“urs bardés de haine... Un regret le +déchira. + +--«Tatiane?...» demanda-t-il, «Tatiane et Pierre, où sont-ils?... + +--En sûreté. + +--Où irez-vous, Katerine? + +--Les rejoindre?... + +--Mais que puis-je? que puis-je pour vous?... Que pouvons-nous, +Flaviana et moi? + +--Vous souvenir.» + +Raymond vit encore l'éclair des yeux noirs. Puis, ce fut comme une +ombre qui fondait dans de l'ombre. Katerine se détournait. Il eut un +geste pour la retenir, tâtonna, ne saisit que le pli d'une tenture... + +--Dieu!... Où êtes-vous?... Un mot!...» gémit-il, comme un enfant qui +s'effare dans les ténèbres. + +Mais un pas glissait dans l'antichambre. Une porte s'ouvrit sur +la lumière de l'escalier. La silhouette obscure s'y inscrivit une +seconde. Tout s'éteignit dans un bruit de battant retombé, de serrure +claquante. + +La tragique fille s'enfonça dans la nuit hasardeuse. + + + + +XIV + +DEUX ÉPOUSES + + +--«Mon enfant!... mon enfant à moi... mon petit!...» murmurait +Flaviana, en étreignant son fils contre son cÅ“ur. + +Assise dans une bergère basse, elle enveloppait de ses deux bras +le corps gracile. Sa joue s'appuyait contre la joue du petit +garçon. Et ses bras n'avaient pas d'enlacements assez souples, son +visage, qu'elle roulait doucement dans les boucles blondes, sur le +cou laiteux, ne s'inscrustait pas encore assez tendrement, pour +satisfaire sa soif de caresses maternelles, sa griserie de possession. + +--«Maman...» chuchotait le petit... «J'ai une maman!... Tu es bien +ma maman, à moi, dis? Tu me garderas avec toi?... Les méchants ne +m'emmèneront plus?» + +Delchaume regardait cette scène. Et, contrairement à ce qu'elle eût +produit sur Frederick de Hawksbury, elle augmentait son amour. + +La tendresse humaine est plus nuancée que les ciels changeants. La +passion du jeune savant français n'était pas de la même essence que +celle du grand seigneur anglais. Les deux flammes n'avaient pas +surgi d'une étincelle semblable, ne s'étaient pas nourries des mêmes +éléments. Ce qui devait faire tomber l'une, alimentait l'ardeur de +l'autre. Frederick avait commencé de guérir, par un sentiment de +distance, d'impossibilité, de désenchantement, lorsqu'il aperçut +la mère dans Flaviana. Près de l'aérienne danseuse, la présence de +l'enfant dissipait le rêve. Raymond, au contraire, ne venait à cette +femme, de si loin dans la vie, que par cet enfant. + +Ici même, tandis qu'elle s'éblouissait le cÅ“ur à répéter: «Mon +fils!... mon fils...» Delchaume ignorait la jalousie,--sentiment +qui eût torturé Hawksbury. Du bonheur de cette adorable créature il +faisait son propre bonheur. Et c'est ainsi qu'il restait fidèle, +malgré tout, à la mémoire de Francine, qu'il obéissait au vÅ“u +suprême de la sacrifiée. + +Or, à cette heure où il touchait au but, ce fut encore l'enfant qui, +dans son ingénuité, trouva le symbole, fit le signe du destin. Car +le petit Serge, se redressant dans les bras de sa mère, et voyant le +visage attendri de Raymond, s'écria tout à coup: + +--«Papa!...» + +Puis, avec impétuosité: + +--«Viens aussi, papa!... viens m'embrasser comme maman.» + +Delchaume obéit, s'avança, se pencha. Et alors le petit être, jetant +un bras à son cou, tandis qu'il gardait l'autre au cou de Flaviana, +rapprocha leurs deux têtes. + +--«Papa... et maman,» murmura-t-il, avec cette gravité mystérieuse +que prend quelquefois l'enfance. «Papa... et maman...» répéta-t-il, +avec une extase étonnée, un accent indicible. + +De quelles profondeurs viennent les voix qui ne savent pas et qui +nous parlent,--les voix d'enfants surtout? Celle-là , si pure, +si douce, mais si pleine de choses, bouleversa les deux qui +l'entendirent. Ils se regardèrent à travers de subites larmes. Ils se +prirent la main. Raymond se mit à genoux. + +--«Est-ce possible? Le voudrez-vous, Flavienne? + +--Ne le savez-vous pas depuis longtemps que je veux être votre femme, +mon ami? + +--La femme d'un médecin, vous... princesse? + +--Vous êtes bien le père d'un petit prince,» dit-elle avec +malice,--une grâce, chez elle, tout imprévue. + +--«Son père?... en ai-je le droit?... Réfléchissez... Vous-même, +Flavienne, pouvez-vous?...» + +Elle l'interrompit. Ayant de nouveau embrassé l'enfant, elle le posa +à terre, puis, revenant à Raymond. + +--«Mon cher fiancé,» reprit-elle. (Et que ses veux étaient beaux +quand elle dit cela!) «Mon cher fiancé, écoutez-moi: Serge, à cette +heure, est légalement votre fils, puisque vous l'avez reconnu. +J'ajouterai ma déclaration de reconnaissance à la vôtre. Quand nous +serons mariés, il sera donc notre enfant légitime. Nous l'élèverons +ainsi jusqu'à sa majorité. Et alors... peut-être...--nous avons le +temps de réfléchir, n'est-ce pas?--lui dirons-nous l'histoire de +sa naissance. S'il veut se lancer dans des revendications qui me +répugneraient, libre à lui. Il sera un homme, juge et maître de ses +préférences, de ses actes. Mais puissé-je avoir l'orgueil et la joie +de voir mon fils choisir, de ses deux destins, celui qui l'a fait +votre enfant,--et à quel prix!... + +--Mais... son héritage, en Russie?... sa fortune?... + +--Son héritage sera séquestré par l'État, car il n'a pas de +collatéraux. Donc, il aura toujours la possibilité d'obtenir +restitution ou compensation. La possibilité... entendons-nous? S'il +prouve qu'il est le fils du prince Dimitri Omiroff, l'enfant qu'on +inscrivit là -bas, sur la pierre tombale de leur caveau de famille. +On ouvrira le petit cercueil. On y trouvera du sable, sans doute, du +sable de France, pris dans le parc du Vieux-Moutier...» + +La voix de Flaviana devenait rêveuse. Et la belle tête brune, +soudain, s'agita, comme avec dégoût. + +--«Ah! puisse-t-il mépriser des richesses qu'il devrait ramasser +dans la boue et le sang! Puisse-t-il n'accepter de la vérité que le +souvenir de mon noble Dimitri!... Mais,» ajouta la jeune femme, +«regardez-le, notre petit trésor... Est-il assez loin de ces +troublantes alternatives!... Faisons comme lui... Vivons... Nous en +avons conquis le droit. + +--Chère Flavienne...» soupira Raymond. + +Passionnément il la contemplait, et il ne se détourna pas pour +observer l'enfant, comme elle l'y invitait. + +Le petit Serge, accroupi sur le tapis, bâtissait une forteresse avec +des cubes de bois. Quand il jugeait sa muraille assez haute, il la +démolissait avec son poing minuscule, accompagnant chaque coup d'un +sourd: «Boum! boum!...» qui, pour lui, représentait le bruit du canon. + +Ni son père adoptif, ni sa mère, ne furent, à ce moment, frappés par +la coïncidence de ce jeu. Instinct de race, qui, déjà , suscitait une +image de guerre et de violence? Simple hasard plutôt, qui faisait +s'amuser le fils du héros de Port-Arthur comme aurait pu s'amuser, +d'ailleurs, le garçonnet du bourgeois le plus pacifique. Raymond ni +Flavienne n'y prêtèrent attention. Lui, se dévorait encore de doutes, +d'inquiétudes, ne pouvant croire que la divine créature lui appartînt +sans regret. Une question lui brûlait le cÅ“ur, qu'il n'osait +énoncer. Elle jaillit enfin de ses lèvres. + +--«Mais... votre art?... + +--La danse?» précisa Flaviana. + +--«Oui. + +--Quoi donc, mon ami! Avez-vous pensé que celle qui aura l'honneur +de porter votre nom demanderait à monter encore sur les planches? +Personne, Raymond, n'a mis dans la danse ce que j'ai voulu y +mettre d'idéal. Cependant, je sais laisser à leur place les choses +incompatibles. Si, comme danseuse, je n'ai jamais voulu porter le +titre de princesse Omiroff, par respect pour mon mari mort, ce n'est +pas, j'imagine pour promener dans les coulisses votre nom, à vous, +mon cher mari vivant. + +--Votre art est si grand, Flavienne! Et mon nom est si modeste.» + +Elle lui ferma doucement la bouche du bout de ses doigts fins. + +--«Il sera illustre, il commence à l'être, le nom de Raymond +Delchaume.» + +De quelle douceur eussent été les jours commençant pour eux, s'ils +n'avaient pas dû se séparer de Bertile. + +Elle s'éteignit le matin même de Noël, après la joie du petit arbre +illuminé, qu'on avait dressé dans sa chambre pour Serge. Nulle vision +plus touchante que ce visage de fillette, paré durant les premières +heures de la mort d'un épanouissement mystérieux, l'air plus vivant +que la veille, malgré l'ombre des longs cils clos, reposant contre +l'oreiller, sous sa couronne de tresses blondes. On eût dit la petite +sainte Ursule, telle que l'a peinte, à l'heure la plus attendrie de +son génie, l'émouvant Carpaccio, telle qu'on la voit immortellement +dormir, dans son lit à colonettes, contre le mur d'une salle +recueillie comme un sanctuaire, à l'Académie de Venise. + +Petite sainte Ursule endormie de Venise, qui t'a vue reposer, la joue +sur ta main, ne saurait t'oublier. Et toi non plus, petite Bertile, +petite danseuse d'Opéra,--ceux qui ont respiré le parfum de ton âme +trop tendre, et si pure, ne t'oublieront jamais. L'ange qui se glisse +au matin dans la chambre d'Ursule, et qui contemple le spectacle de +la terre le plus digne de lui, le sommeil d'une vierge candide, a dû +venir visiter, au matin de Noël, l'humble petite fille que tu étais. +Peut-être le grand lis qu'il tenait à la main est-il resté là parmi +toutes les fleurs dont on t'a couverte. + +Des fleurs... Combien elle en eut, Bertile, qui lui eussent fait +pousser des cris d'admiration, à elle, gosseline parisienne, +cherchant des violettes au mois de juin sur les coteaux de l'Oise. +Mais elle ne les voyait plus. + +Elle ne vit pas les lilas grêles, noués d'un ruban de satin blanc +sur lequel on avait écrit à la main le mot: «Pardon!» que vint, +en sanglotant, en s'agenouillant, poser à ses pieds, sa marâtre, +la fruitière de la rue du Rocher. Elle ne vit pas le coussin de +violettes blanches qu'apportèrent, au nom du premier quadrille, +deux de ses compagnes. Elle ne vit pas les couronnes de roses +blanches, les croix de jacinthes blanches, les touffes de boules +de neige, traversées de rubans blancs aux lettres d'argent, +offrandes de la direction du National-Lyrique, du corps de ballet, +des abonnés, du petit personnel. Vit-elle seulement,--ses paupières +s'entr'ouvrirent-elles un instant pour cela,--la rose de Noël que +Serge, amené par Flaviana, vint glisser sous sa main froide? Ou les +Å“illets blancs si simples, trempés d'une rosée plus précieuse que +des gouttes de diamant, et qui était les larmes de son père? Et ne +tressaillit-elle pas, la petite Bertile, quand, le soir, toutes les +portes fermées, un homme vint enfouir sa tête et resta longtemps +ainsi, la face contre le drap, le cÅ“ur gonflé de l'innocent secret +qu'elle n'avait jamais dit? N'eut-elle pas un suprême sourire quand, +sur son front glacé, se posèrent les lèvres de Raymond? + +Le corbillard, drapé de blanc, tout neigeux de pétales, et qui +semblait ne porter que des fleurs, tant il en était chargé, tant +était mince et légère la forme de la vie éteinte qu'enchâssait la +masse odorante, s'en alla par les rues assombries de décembre. + +Ainsi partit la petite danseuse, avec son rêve, dans le grand mystère. + +Et les jours qui n'étaient plus les siens s'écoulèrent pour ceux +qu'elle avait si tendrement aimés. + +Flaviana devint la femme de Raymond Delchaume. Flaviana--ou plutôt +Flavienne. Le nom de la belle étoile ne fut plus qu'un souvenir. Mais +on le chuchotait encore avec admiration, quand on rencontrait, le +long de l'avenue du Bois, une grande jeune femme, d'une tournure, +d'une démarche incomparables, en ses toilettes simples, et qui +tenait par la main un petit garçon. Les hommes esquissaient un geste +de regret. «Elle ne sera plus celle qui nous enchante, celle qui +multiplie notre désir, celle qui, même inaccessible, semble toujours +un peu promise à notre vÅ“u passionné.» + +Les promeneuses, les mères, se retournaient sur l'enfant. Quel +superbe petit homme, avec sa figure charmante, ses larges yeux, sa +silhouette solide et fière! Les cheveux blonds flottaient sur le col +blanc. La taille se cambrait dans la blouse de velours, encerclée bas +par la ceinture de cuir fauve. Et, des courtes culottes, les jambes +nues sortaient, nerveuses, posant avec fermeté sur le sol les petits +pieds bien en dehors. + +Flavienne Delchaume faisait deux parts de sa vie: l'une consacrée à +son fils, l'autre aux Å“uvres de toutes sortes, où la charité s'allie +à la solidarité, et qui lui permettaient d'aider son mari à soulager +les misères humaines. + +Elle se réservait encore des heures, empruntées à son enfant ou à ses +pauvres, pour une mission particulièrement douce. Elle s'occupait des +fillettes qui font leur carrière de la danse. Les petites classes +du National-Lyrique la voyaient souvent revenir. Les jours de ces +visites, la mère Martin pouvait préparer son éponge pour la passer +sur toutes les ardoises. Mais, payer les dettes de friandises de +ces gamines, c'était le moins que l'ex-étoile essayât de faire pour +elles. Plus d'une en sut quelque chose. Plus d'une adolescente, en +tutu et en chaussons roses, qui rêve d'avenir, appuyée à quelque +châssis de toile peinte, en attendant l'entrée en scène, se rappelle, +avec un battement de cÅ“ur, le conseil, ou l'appui discret, qui la +sauva juste à point, dans une crise de découragement, de détresse, de +folle inconséquence. + +--«La Reine des Elfes veille sur nous,» disent ces petites. + +Mais, quand Flavienne Delchaume les entend, elle rectifie: + +--«Non, mes mignonnes. Je ne suis plus la Reine des Elfes. Une chère +petite âme me ramène vers vous. C'est Bertile, qui se penche sur ses +sÅ“urs, et qui me demande de les aimer comme je l'aimais. Vous vous +souvenez de Bertile, mes petites?» + + * * * * * + +Un jour de printemps, quelques mois après le mariage de Flavienne, +une visiteuse se fit annoncer dans l'hôtel du docteur Delchaume, rue +de Courcelles. + +Non loin de l'ancien appartement de la danseuse, tout près de ce parc +Monceau, où les saisons changeantes avaient reflété leur émouvant +passé, si bien que les teintes des feuillages, les jeux de soleil +et d'ombre, les floraisons successives des corbeilles, ravivaient +en eux les impressions abolies, Raymond et sa femme avaient choisi +cette maison toute neuve pour y installer leur profonde vie à +deux. La célébrité, la fortune, qui venaient au jeune savant, leur +assuraient l'indépendance des contingences mesquines. Lui, sans +le dire, goûtait la satisfaction et l'orgueil de mettre un cadre +d'opulence et d'art autour d'une femme digne de tous les luxes, bien +qu'elle fût supérieure aux préoccupations du luxe. Et, ce qu'il n'eût +jamais avoué, c'était l'ambition secrète de conquérir un tel nom, de +telles richesses, que son enfant adoptif n'eût jamais un regret, même +furtif, même inconscient. + +Ambition puérile peut-être, et tout de même pétrie de noblesse, +enfiévrée d'amour. Quelle puissance de travail elle ajoutait à +l'ardeur naturelle d'un esprit de premier ordre! Raymond Delchaume +allait devenir un maître non moins illustre que son modèle et son +ami, le professeur Perrelot. + +Ce jour-là ,--qui était un jour de consultation--le docteur allait +descendre dans son cabinet, lorsque, devant lui, on vint remettre une +carte à Flavienne. + +--«C'est bien pour moi, pas pour Monsieur?» demanda la jeune femme, +étonnée, avant même d'avoir jeté un coup d'Å“il sur la carte. + +Elle recevait si peu, n'ayant encore aucunes relations mondaines. Et +il était si tôt pour une visite féminine. Mais la femme de chambre +affirma: + +--«Eugène m'a bien dit... pour Madame.» + +Flavienne lut le nom, et le soudain changement de son visage inquiéta +son mari. + +--«Faites monter cette dame, ici, à côté, dans la bibliothèque. Je +vais la retrouver à l'instant. + +--Mon Dieu, qui est-ce? qu'as-tu? un ennui?...» demanda Raymond dès +qu'ils furent seuls. + +Sa voix troublée émut Flavienne. + +--«Comme tu es gentil!» dit-elle, ennoblissant d'une tendresse +infinie la mignardise du mot.--«Comme tu as peur, tout de suite, pour +moi, de la moindre peine! + +--Je t'aime tant!...» + +Lui aussi, tout ce qu'il mit d'indicible dans ces trois mots!... Il +vint à elle. + +--«Je t'aime tant!... Et la vie a de si effrayantes surprises!...» + +La seule pensée secoua son cÅ“ur d'un frisson. + +--«Mon amour!... ma Flavienne!... es-tu heureuse? M'aimes-tu?» + +Déjà , comme si souvent, tous deux oubliaient la petite circonstance, +cause de l'éblouissement, le souffle imperceptible qui suffisait à +soulever la grande vague de leur amour. Mais elle lui mit la carte +sous les yeux. + + «LADY FREDERICK HAWKSBURY» + +--«Comment?» fit-il. + +--«Je n'en sais pas plus que toi. Ce doit être sa mère... au comte de +Hawksbury. + +--Mais... ce Hawksbury...» demanda Raymond, pâlissant, les sourcils +involontairement contractés, «il t'a fait la cour, n'est-ce pas? + +--C'est vrai. + +--Il était follement épris de toi? + +--Oh! follement...» sourit la divine créature. «Je n'ai jamais +constaté qu'il fût fou. Mais je l'ai trouvé,--tu le sais,--dévoué, +brave, généreux, et ne s'écartant jamais du respect le plus profond. + +--Tais-toi... tais-toi!...» fit Raymond d'une voix étouffée. + +Son expression de souffrance bouleversa Flavienne. + +--«Qu'as-tu, mon cher aimé? + +--Rien. + +--Mais si... dis?» + +Il essaya de rire, la serra éperdument dans ses bras. + +--«C'est moi qui suis fou! Cela me fait mal de t'entendre admirer +quelqu'un. + +--Je n'admire pas... j'estime. + +--C'est trop!... c'est trop!...» + +Cette fois, il riait vraiment, se raillant lui-même. Puis, en une +prière passionnée: + +--«Ne fais plus ça, ma Flavienne. Que veux-tu?... Pardonne... Tu ne +sais pas ce que c'est que mon amour!...» + +Maintenant, il était pâle, avec des yeux de vertige. Et elle, grisée +de son trouble, prit la chère tête entre ses petites mains, et, dans +l'enfantillage éternel de la passion, chuchota ardemment, de tout +près: + +--«Oui... sois jaloux, sois jaloux... Je t'adore!» + +Un bruit de pas, de portes, les rappela au sang-froid. On venait de +faire entrer la visiteuse dans la bibliothèque. + +--«D'ailleurs,» reprit encore Raymond, «il y a quelque chose que je +ne lui ai jamais pardonné, à Hawksbury. + +--Quoi donc? + +--D'avoir, par son duel avec Omiroff, empêché le mien. La fâcheuse +susceptibilité qu'il eut là , cet Anglais!... Et la plus fâcheuse +adresse, de démolir l'épaule d'un adversaire, que j'aurais, au prix +de ma vie, voulu tenir en face de moi!...» + +«S'il savait!» pensa Flavienne. + +Et le cÅ“ur de la loyale créature se serra. Ne pas pouvoir tout +dire à celui qu'on aime!... Quoi de plus dur pour une femme de son +caractère! Toutefois, avouer qu'elle-même, dans son inquiétude +affolée pour lui, implora l'autre, le supplia d'empêcher le duel, +suscita ce champion, c'était infliger au bien-aimé une humiliation +inguérissable, mettre entre eux quelque chose qui ne s'effacerait +plus. + +La vérité absolue dans l'amour, dans le plus grand et le plus +irréprochable amour, est-ce donc une chimère inaccessible à +l'imperfection humaine? + +--«Je vais recevoir lady Hawksbury,» dit Flavienne. + +--«Et moi, je descends à ma consultation. Mais,»--ajouta-t-il, +sachant qu'il y gagnerait le plus doux sourire--«pas avant d'avoir +passé dans la chambre de Serge. Je ne l'aurai pas tout l'après-midi, +comme toi, notre mignon.» + +Lorsque Flavienne poussa la porte de la pièce claire, aux vitrines +blanches, remplies de reliures d'art, qu'ils avaient baptisée «la +bibliothèque», elle ne put contenir un mouvement de stupeur, une +exclamation légère. Devant elle, une haute et mince silhouette, de +suprême élégance, un visage à l'éclat de fleur, sous une auréole +mousseuse et blonde comme des fils de cocons emmêlés. Le tout +surmonté d'un immense chapeau noir à plumes de saphir. Un modèle de +Lawrence ou de Gainsborough. + +--«Lady Maud Carington!...» s'écria Mme Delchaume. «Je croyais... on +m'avait dit...» + +Son regard déconcerté se reporta sur la carte de visite, qu'elle +tenait encore machinalement à la main. + +--«Je ne suis plus lady Maud Carington,» dit la jeune dame. (Et tout +de suite l'oreille de Flavienne reconnut le gazouillis de l'accent.) +«Je suis lady Frederick Hawksbury. + +--Comment?... Mais alors... vous avez?... + +--J'ai épousé mon cousin.» + +Il y eut un silence. + +Les deux femmes,--de beauté si diverse, mais toutes deux si +séduisantes!--se considérèrent un instant. Elles semblaient hésiter +entre les impulsions de leurs sentiments véritables et le souci de +la meilleure attitude, sans bien démêler ni l'une ni les autres. +L'Anglaise, mieux préparée puisqu'elle avait cherché la rencontre, +parla la première: + +--«Vous pensez, j'en suis sûre, madame, à ce jour où celui qui est +aujourd'hui mon mari a, devant moi, demandé votre main?» + +L'ardente ombre rose sur le teint mat de Flaviana fut l'équivalent +d'une réponse. + +--«Alors, je lui ai dit,» reprit l'étrangère, «que je le comprenais +bien, et qu'il avait raison d'être fou de vous. Aujourd'hui, je n'ai +pas changé d'avis. + +--Madame...» hasarda l'ex-étoile, dont la rougeur s'accentua. + +--«C'est parce que j'ai cette haute opinion de vous, que je suis +venue vous tendre la main, à présent que nos destins ont changé. J'ai +voulu vous annoncer moi-même mon mariage.» + +Disant cela, elle s'assit sans façon, comme si elle en avait assez +long à dire. Flavienne qui, ne sachant si elle venait en amie, +ne lui avait pas offert un siège, en prit un à son tour. Puis, +impétueusement, elle s'écria: + +--«Si vous saviez, madame, comme je suis contente!... Comme je suis +contente pour lord Hawksbury!... + +--Moi aussi,» dit la délicieuse Anglaise avec un calme parfait. + +--«Vous aussi?... vous êtes contente... Pour lui? ou pour vous?» +demanda gaiement Flavienne. + +--«Pour les deux.» Elle se reprit et ajouta: + +--«Je peux dire: «Pour les trois.» Car ma mère aussi est satisfaite. +Et ce n'est pas une chose facile, je vous assure, que de satisfaire +la duchesse de Carington. + +--C'était à cause d'elle, je me souviens,» risqua Mme Delchaume, «que +vous étiez venue me trouver. + +--Ah! vous vous rappelez. Ma mère s'opposait de toute sa force à mon +mariage avec le prince Boris.» + +Cette allusion tranquille au drame passé enhardit Flavienne, qui +observa: + +--«Vous avez reconnu qu'elle avait raison? + +--Je n'ai rien reconnu de ce genre. Elle avait grand tort. Car, si +elle ne s'était pas acharnée ainsi contre Omiroff, je ne me serais +pas tant monté la tête pour lui.» + +Flavienne sourit: + +--«C'est un point de vue. + +--Je crois bien! J'allais le rencontrer à cheval, en cachette, hors +du parc. Oh! je l'ai avoué à Freddy... Tout de même, quelque chose me +disait: «Il faut avoir peur de cet homme-là .» Cette voix intérieure, +aussi, me faisait m'entêter. Une Carington doit braver la peur. + +--Cependant vous êtes partie pour le Japon. + +--Grâce à qui?» demanda Maud. + +--«Je ne sais pas. + +--Grâce au docteur Delchaume. + +--A mon mari!... + +--Naturellement. S'il n'avait pas provoqué Boris, le soir de la fête +au Pré-Catelan, je m'enfuyais à Londres la nuit même, avec le prince, +mon fiancé, et j'étais mariée le lendemain.» + +Un peu abasourdie, Flavienne se contenta de la regarder. + +--«Vous comprenez,» poursuivit la jeune comtesse de Hawksbury avec +une grâce soudaine, «que nous soyons vos amis. Je suis venue vous le +dire. Seulement, je suis venue vous le dire toute seule. Quand je +jugerai que Frederick est tout à fait guéri de vous, alors je vous le +ramènerai. Pour l'instant, nous ne faisons que traverser Paris.» + +La conversation se trouva coupée par une voix d'enfant qui appelait: + +--«Maman!... maman!...» + +La porte s'ouvrit, mais elle aurait été refermée aussitôt, si Mme +Delchaume ne s'était écriée: + +--«Ça ne fait rien, mon chéri. Entre... Viens baiser la main de la +dame.» + +Le petit Serge apparut--adorable bambin--et il remplit son gentil +devoir de politesse avec tant d'élégante aisance et de sérieux +comique, que la visiteuse s'exclama: + +--«_What a darling!... But he is a love!..._[3] + + [3] «Quel bijou! Mais c'est un amour!» + +--Notre fils,» dit Flavienne en l'attirant contre elle, «notre petit +Serge-François Delchaume. Vous direz à lord Hawksbury...» + +L'Anglaise ne la laissa pas achever. + +--«Dieux!...» s'écria-t-elle, «est-ce l'enfant?... + +--C'est lui, mon fils, que votre mari... + +--Freddy m'a révélé... Mais alors, vous l'avez retrouvé... Il n'était +donc pas?...» + +Elle n'osait prononcer le mot «mort», devant ce beau petit être et +cette mère radieuse. + +--«Je l'ai retrouvé... Je l'ai retrouvé, sain et sauf,» répétait +Flavienne, le serrant presque convulsivement, dans le réveil de +l'ancienne angoisse. + +--«Oh!» dit l'Anglaise, «quel bonheur!...» + +Son clair visage, ses traits menus, peu expressifs, s'imprégnaient +d'une émotion inaccoutumée. Elle se leva. + +--«J'ai hâte d'apprendre cela à Frederick. Il en sera si heureux!» + +Les deux jeunes femmes furent de nouveau debout, en face l'une de +l'autre. + +--«Comme j'ai bien fait de venir!» dit lady Hawksbury. + +--«Comme je vous sais gré d'être venue,» dit Flavienne Delchaume. + +--«Mais,» ajouta la première, avec une moue puérile, «je vais être +obligée de raconter à Frederick que vous êtes plus belle que jamais, +et qu'il y a trop de danger pour lui à m'accompagner ici. Quel +dommage! + +--Quand on est comme vous, on ne craint aucune comparaison,» affirma +sincèrement Flavienne. Puis, avec une souriante malice:--«Une +Carington doit braver la peur.» + +Mais les yeux de l'Anglaise s'attachèrent au petit Serge. Elle prit +l'enfant, le souleva dans ses bras. + +--«Voilà ...» déclara-t-elle. «Je sais quand j'accorderai la +permission à Frederick... Quand il m'aura donné un trésor comme +celui-ci. + +--Je vous le souhaite,» s'écria Flavienne, s'emparant +orgueilleusement de son fils. «Être mère... C'est la royauté qui nous +met au-dessus de tout.» + + +FIN DE: + +CHACUNE SON RÊVE + +DEUXIÈME ET DERNIÈRE PARTIE DE: + +DU SANG DANS LES TÉNÈBRES + + + + +TABLE + + + I.--Manuscrit de Francine 1 + + II.--Vers la Mort 30 + + III.--Au Fond du Labyrinthe 59 + + IV.--Dans les Coulisses 82 + + V.--En Cour d'assises 115 + + VI.--La Mère 148 + + VII.--Le Vieux-Moutier 172 + + VIII.--Prise au Piège 197 + + IX.--L'Allée des Tombeaux 224 + + X.--La Rencontre du Passé 249 + + XI.--Le Prix de la Vie 278 + + XII.--Plus rapide que le Rapide 304 + + XIII.--Les petits Pieds qui ne danseront plus 335 + + XIV.--Deux Épouses 354 + + +PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--14466. + + + + +BIBLIOTHÈQUE DE ROMANS + +de la Librairie PLON + + +_DERNIÈRES PUBLICATIONS_ + + DES GACHONS (Jacques).--*Le Chemin de sable. + LICHTENBERGER (André).--*Le Petit Roi. + MILAN (René).--La Mère et la Maîtresse. + DELLY (M.).--*Esclave... ou Reine? + LESUEUR (Daniel).--_Du Sang dans les ténèbres._ Flaviana, Princesse. + ACKER (Paul).--Le Soldat Bernard. + MARGUERITTE (Paul).--La Faiblesse humaine. + BONNAMOUR (G.).--Les Trois Poteaux de Satory. + LAUMONIER (Daniel).--Sang d'Argonne. + BOURGET (Paul).--La Dame qui a perdu son peintre. + AMIOT (Charles-Gustave).--L'Approche du soir. + SÉVERAC.--Les Voies impénétrables. + DAUDET (Ernest).--Les Rivaux. + RESCLAUZE DE BERMON.--Le Lien. + FOVILLE (Jean de).--Eros. + POMAIROLS (Ch. de).--*Ascension. + CONAN DOYLE.--Rodney Stone. Traduit de l'anglais par René LÉCUYER. + AIGUEPERSE (M.) et DOMBRE (Roger).--*Les Joies du Célibat. + ROSNY Aîné.--La Vague rouge. + BRADA.--La Brèche. + ARNAL (Émilie).--Marthe Brienz. + LA BRÈTE (Jean de).--*Aimer quand même. + BORDEAUX (Henry).--La Croisée des chemins. + RENAUDIN (Paul).--Un Pardon. + HARDY (Thomas).--La Bien-Aimée. Traduit de l'anglais par + Eve PAUL-MARGUERITTE. + NOËL (Alexis).--*Mon Prince charmant. + +Prix de chaque volume 3 fr. 50 + + +Les volumes dont le titre est précédé d'un * peuvent être mis entre +toutes les mains. + + +PARIS. TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--14466. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Chacune son Rêve, by Daniel Lesueur + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHACUNE SON RÊVE *** + +***** This file should be named 44762-0.txt or 44762-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/4/7/6/44762/ + +Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by The Internet Archive/Canadian Libraries) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/44762-0.zip b/old/44762-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9112217 --- /dev/null +++ b/old/44762-0.zip diff --git a/old/44762-8.txt b/old/44762-8.txt new file mode 100644 index 0000000..f7af666 --- /dev/null +++ b/old/44762-8.txt @@ -0,0 +1,11755 @@ +The Project Gutenberg EBook of Chacune son Rêve, by Daniel Lesueur + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: Chacune son Rêve + +Author: Daniel Lesueur + +Release Date: January 26, 2014 [EBook #44762] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHACUNE SON RÊVE *** + + + + +Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by The Internet Archive/Canadian Libraries) + + + + + + + +Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le +typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée +et n'a pas été harmonisée. + + + + +_Il a été tiré de cet ouvrage 10 exemplaires sur papier de Hollande, +numérotés de 1 à 10._ + + + + +CHACUNE SON RÊVE + + + + +OEuvres de Daniel LESUEUR + + +ÉDITION ELZÉVIRIENNE (Lemerre, édit.) + + POÉSIES.--_Visions divines._--_Visions antiques._--_Sonnets + philosophiques._--_Sursum corda!_ 1 vol. avec portrait. 6 fr. » + + LORD BYRON. (Traduction.) Tome 1er: _Heures d'oisiveté._ + _Childe Harold._ 1 vol. avec portrait. 6 fr. » + + Tome II: _Le Giaour._--_La Fiancée d'Abydos._--_Le + Corsaire._--_Lara_, etc. 1 vol. 6 fr. » + + Tome III: _Le Siège de Corinthe._--_Parisina._--_Manfred._--_Le + Prisonnier de Chillon._--_Mazeppa_, etc. 1 vol. 6 fr. » + + +ÉDITION IN-18 JÉSUS (Lemerre, édit.) + + MARCELLE. 1 vol. 3 fr. 50 + + UN MYSTÉRIEUX AMOUR. 1 vol. 3 fr. 50 + + AMOUR D'AUJOURD'HUI. 1 vol. 3 fr. 50 + + NÉVROSÉE. 1 vol. 3 fr. 50 + + UNE VIE TRAGIQUE. 1 vol. 3 fr. 50 + + PASSION SLAVE. 1 vol. 3 fr. 50 + + JUSTICE DE FEMME. 1 vol. 3 fr. 50 + + HAINE D'AMOUR. 1 vol. 3 fr. 50 + + A FORCE D'AIMER. 1 vol. 3 fr. 50 + + INVINCIBLE CHARME. 1 vol. 3 fr. 50 + + LÈVRES CLOSES. 1 vol. 3 fr. 50 + + COMÉDIENNE. 1 vol. 3 fr. 50 + + AU DELA DE L'AMOUR. 1 vol. 3 fr. 50 + + L'HONNEUR D'UNE FEMME. 1 vol. 3 fr. 50 + + FIANCÉE D'OUTRE-MER. 1 vol. 3 fr. 50 + + LE COEUR CHEMINE. 1 vol. 3 fr. 50 + + LA FORCE DU PASSÉ. 1 vol. 3 fr. 50 + + _Lointaine Revanche._--L'OR SANGLANT. 1 vol. 3 fr. 50 + + -- -- LA FLEUR DE JOIE. 1 vol. 3 fr. 50 + + _Mortel secret._--LYS ROYAL. 1 vol. 3 fr. 50 + + -- -- LE MEURTRE D'UNE AME. 1 vol. 3 fr. 50 + + _Le Masque d'Amour._--LE MARQUIS DE VALCOR. 1 vol. 3 fr. 50 + + -- -- MADAME DE FERNEUSE. 1 vol. 3 fr. 50 + + _Calvaire de Femme._--LE FILS DE L'AMANT. 1 vol. 3 fr. 50 + + -- -- MADAME L'AMBASSADRICE. 1 vol. 3 fr. 50 + + + L'ÉVOLUTION FÉMININE. 1 vol. (Lemerre, édit.) 1 fr. 50 + + + NIETZSCHÉENNE (roman). Plon-Nourrit et Cie 3 fr. 50 + + LE DROIT A LA FORCE (roman). Plon-Nourrit et Cie 3 fr. 50 + + _Du Sang dans les Ténèbres._--FLAVIANA, PRINCESSE. + Plon-Nourrit et Cie 3 fr. 50 + + + + + DANIEL LESUEUR + + DU SANG DANS LES TÉNÈBRES + + Chacune son Rêve + + [Illustration] + + PARIS + + LIBRAIRIE PLON + + PLON-NOURRIT ET CIE, IMPRIMEURS-ÉDITEURS + + 8, RUE GARANCIÈRE--6e + + _Tous droits réservés_ + + + + +Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays. + +Copyright 1910 by Plon-Nourrit et Cie. + + + + +CHACUNE SON RÊVE + + + + +I + +MANUSCRIT DE FRANCINE + + Novembre 1905. + + +_Je vais écrire ces choses. Je ne puis pas faire autrement. Le secret +professionnel m'interdit de les révéler à qui que ce soit au monde. +Mais ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu, ce que j'ai accompli, la +responsabilité que j'assume,--tout cela compose un fardeau trop lourd +pour ma conscience, pour mon coeur._ + +_Je ne suis qu'une jeune fille, isolée, désarmée, intimidée devant +la vie, malgré le titre de docteur en médecine que je viens de +conquérir._ + +_Oh! oui... intimidée devant la vie. Combien je la trouve +impénétrable, déconcertante, quand je la vois s'entr'ouvrir sur des +abîmes de passion, de mystère, de douleur,--peut-être de scélératesse +et de crime, comme ce qui m'en est apparu, pour s'effacer aussitôt et +à jamais devant moi. Combien elle me sera difficile à vivre, avec +la charge redoutable que j'ai assumée!_ + +_Il y a quelques jours à peine, j'étais encore presque insouciante, +malgré la gravité de mon destin. Ma situation d'orpheline, ma +pauvreté, mes études ardues, sans distractions, sans loisirs, sans +joie, n'avaient abattu en moi ni le courage, ni l'espérance. Je +touchais au but. Ce titre de docteur, à vingt-quatre ans, comme j'en +étais fière!... Avec ma volonté forte, dont j'éprouvais la vigueur, +ainsi qu'un champion qui fait plier et vibrer la lame de son fleuret +avant l'assaut, je ne doutais pas de l'avenir, je ne doutais pas du +succès, je ne doutais pas du bonheur._ + +_Mais aujourd'hui!..._ + +_Quoi! si vite... En quelques jours... Que dis-je?... en quelques +heures... tout s'est assombri, transformé. Quel drame ai-je traversé? +Qu'ai-je fait? Mon coeur se crispe. Une angoisse l'étreint._ + +_Alors, moi qui me sens faible, pour la première fois, à cause du +poids écrasant tombé soudain sur mes épaules,--moi qui n'ai personne +pour m'aider à le porter, ni mère, ni amie, ni confidente, ni fiancé, +moi qui, d'ailleurs, ne voudrais en faire partager le péril à nul +être au monde, je prends, cette nuit, dans le silence, un feuillet +blanc, que je place sous ma lampe, et qui recevra la tragique +confidence._ + +_Aussi bien, ne faut-il pas que tous les détails, jusqu'aux plus +insignifiants, subsistent quelque part, impérissables? Ma mémoire +peut faiblir... Et si je disparaissais brusquement!... Fixons +ici une trace de cette aventure, qui, autrement, finirait par +m'apparaître inconsistante et invraisemblable comme un rêve. Je me le +dois à moi-même. Et je le dois aussi à ce petit infortuné, qui, plus +tard, ne possédera pas de trésor plus précieux que mon témoignage._ + +_Ce document, je lui trouverai bien une cachette assez sûre pour +qu'on ne l'y découvre point, moi vivante, assez accessible pour qu'il +n'y reste pas scellé à jamais, si je meurs sans avoir pu en disposer._ + + * * * * * + +_Il y a quelques soirs, je me trouvais ici, dans cette chambre,--ma +chambre d'enfant, de fillette, d'étudiante,--la chère petite chambre +de mes vacances, à Claire-Source._ + +_Claire-Source!... le joli nom. Il représente jusqu'à ce jour,--et +peut-être pour toujours,--la seule gaieté de mon existence. C'est la +maisonnette campagnarde de ma tante Stéphanie,--excellente vieille +fille, créature du bon Dieu, à qui je dois les petites douceurs, les +petites gâteries, la petite illusion d'un foyer, d'une famille, dont, +sans elle, j'eusse été absolument dénuée._ + +_Donc, je passais une quinzaine ici, prenant quelque repos après la +soutenance de ma thèse._ + +_Mercredi dernier (il y aura huit jours demain), j'avais déjà +souhaité le bonsoir à ma tante, et je m'apprêtais à me coucher de +bonne heure, pour lire au lit un ouvrage qui m'intéressait, lorsque +la sonnette de la grille tinta. Surprise, je sortis sur le palier, +où je rencontrai notre jeune servante, les yeux élargis d'effarement._ + +_--«Qu'est-ce que ça peut être, mademoiselle Francine? Je n'ose pas +descendre. J'ai peur!..._ + +_--En voilà une froussarde! Eh bien, venez avec moi. Il faut voir... +C'est sans doute pour quelqu'un de malade. On sait que je suis +médecin.»_ + +_Je prononçai le mot avec l'enfantillage d'un peu d'orgueil. +Cependant, je n'avais pas attendu mon doctorat pour donner mes soins +à tout ce petit monde villageois. Jusqu'alors mes clients rustiques +avaient respecté le repos de mes nuits. Il est vrai que leur santé à +toute épreuve ne m'eût pas fait une carrière bien occupée, ni surtout +bien fructueuse, eussé-je eu l'idée, qui ne me vint jamais, de leur +réclamer des honoraires._ + +_Nous descendîmes donc, Estelle et moi. Le bougeoir de jardin +tremblait aux mains de la poltronne._ + +_Devant notre modeste grille de bois, une auto était arrêtée: une +grande limousine, dont les phares étendaient un éventail d'éclatante +lumière, dont les vernis, les nickels miroitaient en dépit des +demi-ténèbres. Une voiture de grand luxe, à ce qu'il me sembla._ + +_Un homme en était descendu pour sonner. Un autre--le +chauffeur--demeurait sur le siège. Enfin, dans l'intérieur (je m'en +rendis compte presque aussitôt), se tenait une religieuse._ + +_--«Mademoiselle Francine?... que l'on nomme dans le pays le docteur +Francine?» me demanda l'homme avec déférence._ + +_Visage banal, rasé, tenue bourgeoise,--avec ce je ne sais +quoi qui décèle quand même les attitudes du service. Il me fit +l'effet d'un intendant, d'un majordome. Un peu d'accent altérait +la correction parfaite de ses paroles. Mais un accent à peine +appréciable,--provincial peut-être plutôt qu'étranger._ + +_--«C'est moi. Mais,»--me hâtai-je d'ajouter,--«je n'exerce pas +ici, sauf auprès des indigents. Voulez-vous l'adresse d'un de mes +confrères, à Parmain, à Beaumont?_ + +_--Mademoiselle, c'est pour une jeune femme en couches, près d'ici. +Elle souffre atrocement. Elle ne veut qu'une femme auprès d'elle... +Une question d'humanité. Si vous jugiez qu'une autre intervention est +nécessaire, il serait toujours temps..._ + +_--Mais je ne suis pas sage-femme.»_ + +_La religieuse, sans quitter l'auto, s'approcha de la portière._ + +_--«Docteur,» commença-t-elle... (Et, faut-il l'avouer? cette façon +de m'interpeller me flatta, me disposa favorablement. A quoi tiennent +nos décisions?) «Docteur... par la sainte charité chrétienne, ne +refusez pas. Il s'agit surtout d'influence morale... Je m'y connais +un peu, je ne crois pas à un cas compliqué... Mais la pauvre créature +est à bout de forces... Elle ne veut qu'une femme... D'ailleurs, +la bonté, la solidarité féminines, voilà ce qu'il nous faut... La +situation est délicate...»_ + +_Elle baissa encore la voix pour m'insinuer la dernière phrase._ + +_Cette religieuse... (Je ne reconnaissais pas du tout son ordre, +ne voyant qu'un vague paquet noir, et une étroite cornette blanche, +épinglée d'un voile également noir, dont l'ombre me dérobait +presque tout à fait son visage.) Cette religieuse, à l'intonation +papelarde, ne parvenait pas à m'émouvoir. Elle ne sentait pas ce +qu'elle disait, elle récitait une leçon. Mais quoi!... Ces femmes, +qui côtoient tant de misères, ne peuvent les partager toutes. +Celle-ci--garde-malade--était peut-être engourdie, hébétée de +veilles. Ce qu'elle proférait, machinalement, n'en était pas moins +la vérité. Une malheureuse se tordait dans les douleurs les plus +atroces qui soient, compliquées de je ne sais quelles souffrances +morales,--souffrances trop faciles à deviner des maternités +clandestines, tragiques. Elle criait après la sympathie d'une autre +femme... Non pas après les soins vulgaires d'une professionnelle de +village, mais après la fraternité compréhensive d'une âme proche +de la sienne. La pitié parla en moi. Puis, d'autres sentiments +aussi. Ne sommes-nous pas des êtres trop complexes pour qu'aucune +de nos impulsions soit simple? Nous attribuons toujours au ressort +le plus honorable le déclanchement de notre volonté. Que de causes +obscures dont nous nous plaisons à ignorer l'influence! Mais, comme +je veux ici tout dire, je dois reconnaître qu'une sorte d'attraction +romanesque s'ajouta, pour me décider, à l'entrain généreux. La mise +en scène nocturne, l'élégance de la voiture, le roman qui me serait +divulgué, le choix qu'on faisait de moi, la confiance qu'on me +témoignait, même ce qu'il y avait d'un peu hasardeux à partir ainsi +dans les ténèbres, vers le mystère,--tout eut sa part dans la légère +exaltation où s'échauffa définitivement mon zèle secourable._ + +_--«Soit!... Un instant... Estelle, cherchez-moi vite mon manteau de +voyage, ma trousse, et une écharpe pour jeter sur ma tête.»_ + +_Lorsqu'elle revint avec ces objets, je lui enjoignis de prévenir ma +tante._ + +_--«Allons-nous loin?» demandai-je._ + +_--«Trois quarts d'heure d'ici. Que Mademoiselle ne se préoccupe de +rien. L'auto sera à ses ordres pour le retour._ + +_--Vous entendez, Estelle, dites bien à ma tante qu'elle ne s'inquiète +pas.»_ + +_Enveloppée dans mon grand manteau, l'écharpe de gaze posée sur mes +cheveux, je montai dans la voiture._ + +_Comment!... l'individu que j'avais pris pour un intendant m'y +suivait!... Cela ne me plut guère. Qu'il fût venu à l'intérieur +de la limousine avec l'infirmière, soit. Mais maintenant que nous +étions deux femmes (mon inconscient seul ajoutait:--«dont madame le +docteur Francine»), il aurait pu s'asseoir à côté du chauffeur. La +température même ne lui aurait pas rendu trop pénible ce devoir de +respect. Car la nuit de novembre était tiède._ + +_J'abaissai la vitre à côté de moi. Un air moite, humide, mais sans +pluie, me caressa le visage._ + +_Je voulus demander quelques renseignements sur l'état de la personne +à qui je portais mes soins, mais songeant que j'aurais tout le +temps, je laissai ma pensée s'évader au dehors, dans l'enchantement +triste de la nuit._ + +_Une vague clarté tombait du ciel sur de grands espaces obscurs. Comme +nous filions à toute vitesse vers Persan, c'était, de part et d'autre +de la route, la morne étendue des champs de betteraves, cultivées +pour les raffineries. Bientôt commença la petite cité ouvrière. +Quelle muette résignation, dans les ténèbres pâles, de toutes ces +humbles maisonnettes pareilles, avec leur unique porte, leur unique +fenêtre, leur échelle de poules montant à l'unique étage, dans le +carré de leur jardinet! Quel silence!... quel lourd sommeil!... +L'auto jetait sur chaque pauvre façade close le regard brutal de +ses phares. Et mon coeur se serrait,--comme à l'hôpital, quand le +chef de service, découvrant devant nous quelque tare humaine, sur un +pauvre corps de misère, y projette sa science et nous instruit, sans +se soucier des pudeurs et des épouvantes que brutalise l'impitoyable +clarté._ + +_Nous passâmes l'Oise sur le pont de Beaumont. La côte fut montée, +la petite ville traversée en un éclair. Encore une route à travers +champs. Puis nous pénétrâmes dans la forêt de Carnelle._ + +_Un imperceptible frisson me traversa. Ici, la vraie obscurité, la +vraie solitude, le sourd abîme où nul cri ne serait entendu. Et j'y +étais seule, avec des gens que je ne connaissais pas._ + +_La présence de la religieuse me rassurait. Je me tournai vers elle +pour lui poser enfin les questions nécessaires._ + +_L'intérieur de l'auto n'étant pas éclairé, je distinguais très +vaguement les physionomies de mes compagnons de route. Et je les +avais si peu, si mal vues, dans une si hésitante perplexité, que je +ne les imaginais pas davantage._ + +_--«Ma soeur,» commençai-je à voix basse, «voudriez-vous me donner +quelques indications sur la personne auprès de qui vous me conduisez? +Elle est jeune, m'avez-vous dit, très jeune?_ + +_--Vous en jugerez._ + +_--Vous ne savez pas son âge!... Est-elle primipare?» (Mais, +interprétant aussitôt le terme scientifique): «Est-ce son premier +enfant?»_ + +_L'infirmière ne répondit pas. Elle s'agita un peu. Et il me sembla, +au mouvement de sa jambe contre la mienne, qu'elle avançait le pied +pour chercher celui de l'homme placé en face de nous sur un des +strapontins. Comme s'il eût attendu le signal, cet individu prit la +parole:_ + +_--«Mademoiselle,» me dit-il,--toujours avec le même ton déférent--«ne +vous alarmez pas. Madame la religieuse ici présente vous jurera, +comme je vous le jure moi-même, que vous n'avez rien à craindre.»_ + +_Cet exorde ne laissa pas que de m'impressionner fort désagréablement. +Mais j'étais en pleine forêt nocturne, dans une auto qui faisait du +quatre-vingts à l'heure. Inutile, par conséquent, de bouger ou de +crier. Je ne fis ni l'un ni l'autre._ + +_Ce fut la religieuse qui continua. Sa voix onctueuse me parut plus +inquiétante._ + +_--«Vous comprendrez, docteur. Vous ne nous en voudrez pas. La +naissance à laquelle vous allez aider doit être entourée du plus +profond mystère. Des malheurs effroyables seraient le résultat d'une +indiscrétion, même la moindre. Vous nous permettrez donc, avant notre +sortie de cette forêt, de vous bander les yeux._ + +_--Jamais!... Comment!...» m'écriai-je, révoltée. «Et le secret +professionnel?... J'y suis astreinte sur l'honneur. Ose-t-on supposer +que j'y faillirais?_ + +_--Certes, non... mais enfin..._ + +_--L'intérêt même m'y oblige, voyons...» ajoutai-je. «Un médecin qui +ne s'y tiendrait pas scrupuleusement ruinerait sa carrière.»_ + +_Vains arguments. Mes compagnons ne m'écoutaient pas, plaçant un +ou deux mots d'aquiescement vague pour mieux saisir l'opportunité +de leur action. Encore une fois, je crus surprendre un échange +de gestes, comme un signal. Aussitôt une étoffe opaque s'enroula +autour de ma tête, me couvrant le visage, si étroitement que je crus +suffoquer._ + +_Quelle terreur!... Ces gens voulaient m'étouffer. J'allais mourir... +Mais non. L'un d'eux dit à l'autre:_ + +_--«Je tiens bien. Tu peux dégager la bouche.»_ + +_Ce tutoiement me frappa. Surtout, lorsque, avec une respiration plus +libre, me revint la faculté d'observer, alors que le son de cette +phrase persistait dans mon oreille._ + +_C'était la religieuse qui avait parlé. Du moins, j'en eus +l'impression, bien que la voix, moins contenue, eut pris tout à coup +une rudesse masculine. La main qui me tenait le bras de son côté +possédait une vigueur plutôt singulière pour une femme. Depuis cet +instant, je suis demeurée persuadée que la soi-disant porteuse de +cornette était un homme. Cependant je n'en eus pas d'autre preuve. +Après tout, il existe d'assez robustes paysannes, qu'elles aient ou +non droit à l'habit monastique, pour avoir rempli cette méchante +mission avec une semblable énergie._ + +_L'individu assis sur le strapontin me serrait l'autre bras dans +un étau non moins solide. En même temps, il tordait et maintenait +l'étoffe dont j'étais aveuglée. Pour avoir plus de force, et mieux +prévenir tout mouvement de ma part, il se penchait sur moi jusqu'à +me toucher de sa poitrine, tandis que ses genoux captaient rudement +les miens. La fureur et l'écoeurement de ce contact m'affolaient. Ces +violences physiques sur ma personne me faisaient bouillir le sang. +Mais que dire?... que faire?... Ils étaient les plus forts. Et, dans +l'angoisse de ces intolérables minutes, je n'avais qu'un espoir: +c'est qu'ils ne m'eussent pas menti. La fin de cette horrible course +serait-elle vraiment ce qu'ils m'avaient annoncé? Plût au ciel!... +Aveuglée, oppressée, impuissante, éperdue, je me sentais rouler dans +un abîme d'effroi. Et ce n'était pas la mort que je craignais le +plus._ + +_Combien de temps cela dura-t-il? A quelle distance de la forêt de +Carnelle s'arrêta l'auto? Dans quelle direction avait-elle roulé, à +cette allure vertigineuse,--unique indice qu'il me fût possible de +percevoir? Je l'ignore. Je l'ignorerai probablement toujours. A quoi +servirait de risquer même une appréciation? La voiture eût viré pour +retourner d'où nous venions, que je ne m'en serais pas aperçue. Quant +à la durée, nous ne l'estimons qu'à la mesure de nos sensations. Ce +qui me sembla d'interminables heures n'était peut-être que de rapides +minutes._ + +_Lorsque l'auto eut stoppé, les bras qui me maintenaient ne +desserrèrent pas leur étreinte. Au contraire, il me parut que +d'autres arrivaient à l'aide pour m'entourer, me traîner ou me +porter. Car, bien qu'on m'eût d'abord posé les pieds à terre, je ne +crois pas m'en être servie ensuite, pour gravir les perrons et les +étages dont je dus faire, plus ou moins volontairement, l'ascension._ + +_Lorsqu'on m'enleva l'espèce de casque d'étoffe sous lequel je ne +différenciais même pas la lumière de l'obscurité, je demeurai un +instant éblouie._ + +_La terreur ayant fini par l'emporter chez moi sur l'indignation, mon +premier mouvement ne fut pas pour protester contre le traitement +subi. J'essayai de constater où je me trouvais et ce qui m'y +attendait. L'intervalle que mirent mes yeux meurtris et clignotants +à recouvrer la netteté de leur vision, suffit pour que ceux que +j'appellerai mes ravisseurs s'esquivassent. Ni l'homme que j'avais +pris pour un intendant, ni la religieuse--fausse ou vraie--ne se +trouvaient dans la chambre dont mon regard faisait le tour._ + +_Cette chambre, largement éclairée à l'électricité, vaste et haute, +voûtée dans le style gothique, avec des arcs-doubleaux, avait +trois fenêtres, closes de volets intérieurs, et deux portes, +fermées,--peut-être à clef. Elle me fit un effet contradictoire, +d'opulence et de délabrement. Par ses proportions, par son décor +architectural, elle décelait une demeure plutôt somptueuse, un +château sans doute. Mais est-ce qu'une armée pillarde avait passé par +là? Les rideaux, les tapis, les tableaux, le mobilier manquaient. Les +murs étaient nus._ + +_Je consigne tout de suite une réflexion dont je ne m'avisai que plus +tard: c'est qu'on avait dû démeubler cette pièce lorsqu'il devint +indispensable d'y introduire un docteur,--pour que cet étranger n'en +gardât aucun souvenir distinct et caractéristique. A moins que ce ne +fût une précaution d'hygiène, pour établir autour de l'accouchée un +milieu aseptique,--ainsi que j'en jugeai au premier abord._ + +_Il y avait, naturellement, les objets essentiels. Avant tout, le +lit. Un lit quelconque, en bois sombre, assez large et sans aucune +draperie. Puis, une grande table, couverte d'objets de toilette ou de +pharmacie, et des chaises fort ordinaires._ + +_Du lit s'échappait une plainte faible et continue, sans qu'on pût +discerner le pauvre être qui gémissait ainsi. Cette plainte exhalait +tant de souffrance découragée, qu'elle me perça le coeur._ + +_A côté du lit, en face de moi, une femme se tenait debout._ + +_Si rapides qu'eussent été ces constatations, elles venaient après +une autre qui frappait aussi désagréablement mes sens que ma pensée. +Une odeur de chloroforme saturait l'atmosphère. Moi qui venais de +suffoquer à demi sous mon bandeau, je ne pus supporter l'asphyxiante +impression. En même temps, je m'en alarmai comme médecin._ + +_--«De l'air... Il faut de l'air, ici,» m'écriai-je._ + +_La personne qui se trouvait près du lit ayant fait une espèce de +geste vague,--plutôt négatif,--je me dirigeai résolument vers une +des fenêtres, pour l'ouvrir moi-même. Les volets pleins qui s'y +appliquaient à l'intérieur résistèrent à tous mes efforts. Il en fut +de même aux deux autres croisées. Munis d'une fermeture hermétique, +ils ne bougèrent pas plus que le mur même. Cette constatation +m'incita à tâter les serrures des portes. Les portes étaient closes +aussi solidement que les volets._ + +_L'inquiétante impression ramena ma main, meurtrie par la lutte, vers +une petite sacoche suspendue à ma ceinture, où j'avais eu soin de +placer, ce soir-là, comme toujours pour mes sorties nocturnes, un +revolver,--d'ailleurs minuscule et peu redoutable, un revolver-bijou. +Je possédais toujours la sacoche, mais on en avait enlevé le +revolver,--fort adroitement, je dois le dire, je ne m'en étais pas +aperçue. Une exclamation indignée m'échappa._ + +_--«Où suis-je?» m'écriai-je, presque avec fureur, en revenant vers la +femme immobile. «Quel est ce guet-apens?_ + +_--Chut!...» fit-elle, posant un doigt sur ses lèvres, et me désignant +la forme torturée qui se convulsait sous les couvertures._ + +_Étrange chose... Extraordinaire instant._ + +_La femme... (une créature assez jeune, insignifiante, la +silhouette enveloppée d'une blouse d'infirmière)... son expression +soumise et irresponsable, son geste de compassion profonde, sa +mimique instinctive, mais vraiment sublime, qui semblait dire: +«Qu'importe!... Voici de la douleur, et le reste n'est rien...» Ceci +me bouleversa, me transforma, me fit tout oublier. Une voix secrète +me suggéra: «Tu es médecin... agis... soulage.» Le lieu où j'étais, +ce que j'y pouvais craindre, la violence qui m'avait été faite,--tout +disparut, la peur aussi bien que la colère, la curiosité comme la +volonté d'observation. Il ne me resta que l'exaltation du devoir +professionnel et la pitié._ + +_Je me penchai vers le lit--sans même arrêter longtemps mes regards +sur cette femme, qui n'avait pas encore prononcé un mot, et dont la +seule attitude venait de m'impressionner jusqu'à changer mon état +d'âme. En écartant le drap, je compris pourquoi je n'avais pas encore +pu distinguer qui s'y trouvait._ + +_La personne qui gisait là portait une sorte de serre-tête, comme ceux +qui cachent le front et les cheveux des nonnes, sous la cornette. +Ce linge blanc sur l'oreiller blanc, et qu'un système compliqué de +rubans fixait à une robe de nuit à grande collerette pierrot où +s'engloutissaient le menton et les oreilles, ne formait qu'une seule +masse d'où émergeait bien peu de visage. Et ce peu de visage n'était +guère moins blanc que le reste. La seule couleur différente--je ne le +sus pas tout de suite--était celle des prunelles. Elles me parurent, +quand je les vis, très sombres, d'un brun velouté, peut-être +noires. Pour le moment, les paupières les recouvraient. Ces paupières +abaissaient sur les joues une frange de cils tellement courte et +régulière qu'elle devait avoir été rognée avec des ciseaux, pour que +l'expression des yeux devînt ainsi méconnaissable. Dans le même but, +assurément, les sourcils avaient été rasés. Bien que la complexion +fût d'une brune, je ne pouvais préjuger de la nuance des cheveux,--du +moins de la nuance qu'adoptait cette jeune femme pour sa chevelure, +étant données les fantaisies de coloration et de décoloration que +l'art capillaire facilite._ + +_Comment la reconnaître jamais?_ + +_Ce masque blêmi, sans expression, sans parure, dénué de sourcils, +presque de cils, étroitement encadré de ces blancheurs de linceul, +qui sait?... Dans l'éclat de la santé, de la vie, de la joie, +avec la grâce d'une coiffure seyante, c'était peut-être une image +de séduction. Des coeurs passionnés l'évoquaient peut-être en se +consumant de désir._ + +_Hélas!..._ + +_Les traits me parurent délicats, réguliers. La distinction se +marquait au galbe allongé de l'ovale, à je ne sais quoi de fin et +de fier, qui subsistait malgré cet affreux appareil, et malgré les +crispations de souffrance. Elle se décela également à l'élégance des +attaches et des mains, lorsque je poursuivis l'examen de ce pauvre +corps labouré par de terribles douleurs. Mais la disproportion des +jambes et des pieds me frappa. Les muscles des jambes surtout, bien +que d'un dessin remarquablement pur, ne se rapportaient pas, par +leur développement et leur fermeté, à la gracilité fluette des bras. +On aurait dit qu'une gymnastique spéciale avait exercé les unes sans +jamais faire travailler les autres. Mais la nature offre souvent, +sinon toujours, cette espèce d'inachèvement ou de désharmonie, qui +force les sculpteurs à faire poser plusieurs modèles pour obtenir un +type complet de perfection plastique._ + +_Un fait certain, c'est que j'avais sous les yeux une très jeune +créature._ + +_L'état qu'elle présentait à un examen médical fût resté +incompréhensible si l'odeur du chloroforme répandue dans la chambre +ne l'eût expliqué. L'influence de cet anesthésique, administré à une +dose déraisonnable, imprudente--sinon criminelle--suffisait à la +rendre inconsciente et à paralyser presque entièrement le travail de +la maternité,--du moins le travail volontaire, celui où l'organisme +se détermine sous l'éperon de la douleur._ + +_Inconsciente, elle l'était. Mais non insensible. Sa chair torturée +gémissait,--plaintif gémissement qui déchirait le coeur. Et, sans +doute, à cette lamentation physique, se mêlait le cri d'une détresse +obscure... Mais le cerveau ne discernait plus, ne répartissait plus +la part cruelle des fibres saignantes, et l'autre part,--plus cruelle +peut-être, de l'âme angoissée._ + +_--«Qu'a-t-on fait!...» murmurai-je. «Sans l'intervention du +chloroforme, tout se fût passé normalement. Tandis qu'à présent le +pire est à craindre. Qui a osé appliquer ce stupéfiant avec une +prodigalité si coupable?»_ + +_Je levai les yeux vers l'infirmière. Non pour une réponse positive à +ma question, mais pour un éclaircissement quelconque, dont je pusse +tirer parti._ + +_Elle me considérait avec anxiété, sans répondre. Et comme je lui +dis encore quelques mots, renforcés par toute l'autorité dont +j'étais capable, en appelant à sa conscience pour me venir en +aide, elle finit par proférer des sons qui me furent totalement +incompréhensibles. Elle parlait une langue sans aucun rapport +avec celles que j'avais jamais entendues. Je ne rencontrai aucune +syllabe familière dans ce que me dit cette femme. Pourtant elle +parut ensuite comprendre certains ordres que je lui donnai, certains +noms d'objets que je la priai de me passer, lorsqu'elle s'appliqua, +sous ma direction, à joindre aux miens ses efforts pour sauver la +malheureuse jeune mère et son enfant. Jouait-elle un rôle imposé? +Était-ce réellement une étrangère assez fraîchement débarquée de son +pays pour ne pas connaître un seul mot de français? Que sais-je? Pour +moi, dans le drame, elle n'était qu'une comparse très inférieure. La +chance voulut qu'elle eût une sensibilité compatissante, beaucoup +de bonne volonté, des gestes précis et agiles. Grâce à cette triple +disposition, elle coopéra très efficacement à l'oeuvre de salut que +je m'efforçai d'accomplir, et dont, à certaines minutes, j'eus lieu +de désespérer._ + +_Combien dura cette oeuvre? Pendant combien d'heures cette inconnue +et moi disputâmes-nous à la mort l'autre inconnue,--presque cadavre +par la rigidité effrayante,--et appelâmes-nous désespérément à la +vie l'infortuné petit être, qui faillit avoir pour tombeau le sein +glacé où toute palpitation s'éteignait? Je ne sus pas quand la nuit +fit place au jour. Si l'aube grise de novembre filtra par quelque +interstice des volets, je ne m'en aperçus pas. L'électricité nous +éclairait abondamment._ + +_Par bonheur, rien ne me manqua de tout ce qui pouvait être nécessaire +aux soins spéciaux que je prodiguai. Ma trousse était complète. Et, +pour ce qu'elle ne fournissait pas, je le trouvai là, sur cette +table, où s'étalait tout un appareil d'infirmerie. La garde me +préparait tout, en personne d'expérience. C'était elle, probablement, +qui s'était munie de si prévoyante façon._ + +_Nous n'en pouvions plus, ni elle, ni moi, lorsque l'enfant vint au +monde. J'évaluai plus tard, à peu près, la durée de notre effort, +de notre veille, de notre jeûne, et je ne m'étonnai plus de notre +excessive fatigue. Nous n'avions rien pris que du café très fort, +bien qu'une religieuse (une véritable, cette fois, ou celle de la +voiture?... je n'y fis pas attention) fût venue à deux reprises nous +apporter un plateau chargé d'aliments._ + +_Enfin, nous entendîmes crier, respirer, ce bébé, que j'accueillis +dans le monde avec une pitié infinie._ + +_C'était donc moi qui lui offrais le premier sourire de tendresse!... +Moi, si éloignée de son destin, amenée de force en cette chambre où +il naissait,--moi qui ne savais rien de lui, sinon qu'il entrait dans +la vie sous de bien lugubres auspices._ + +_Sa mère n'avait pas conscience qu'il fût là. Les yeux clos, +peut-être pour toujours, elle ignorait l'orgueil et la joie de +posséder un fils. L'appellerait-elle jamais de ce nom?... Si la mort +ne l'en privait pas,--comme cela paraissait probable (la malheureuse +n'avait plus que le souffle!...)--quelque fatalité terrible lui +arracherait ce trésor._ + +_Quel dommage! Il était si beau, ce nouveau-né! Robuste, solide, bien +constitué, le petit gaillard ne demandait qu'à vivre. Un peu noir de +suffocation à la première minute, il eut vite fait de mettre en jeu +ses poumons--ce qui nous valut quelques bons cris bien perçants, et +ce qui éclaircit aussitôt son mignon visage._ + +_Je mis un baiser sur ce petit front._ + +_--«Pauvre enfant!» murmurai-je. «Au moins quelqu'un t'aura souhaité +la bienvenue. Et tu n'auras pas tout à fait été dépourvu de caresses +à ton premier jour._ + +_--Ainsi, c'est un garçon,» dit une voix d'homme._ + +_Je tressaillis de saisissement._ + +_Depuis que l'infirmière, après avoir lavé l'enfant, me l'avait mis +dans les bras pour s'occuper de la mère, je m'étais assise, accablée. +La réaction s'opérait en moi, après tant d'émotions et d'efforts. +Peut-être une demi-torpeur m'engourdissait-elle. Certainement, +quelque chose m'avait échappé. Je ne saurais affirmer maintenant +rien de net sur l'entrée de cet homme. Ma compagne lui avait-elle +envoyé un message, un signal? S'était-elle absentée pour le prévenir? +Les cris de l'enfant l'avaient-ils attiré? Comment n'avais-je pas +entendu, ni vu, qu'une porte s'ouvrait? Autant de questions +insolubles, et, d'ailleurs, sans intérêt._ + +_Mais quel sursaut lorsque cette voix mâle me frappa! Je levai les +yeux._ + +_Un personnage de très haute taille, de forte carrure, s'approchait, +se penchait curieusement. Son désir de voir était si manifeste, que, +d'un geste machinal, je soulevai vers lui le nouveau-né. Du moins, +mes mains firent ce geste. Ma pensée n'y prit point part. Elle se +tendait toute, et mes yeux aussi, dans une application intense, pour +observer l'homme et pour garder de lui quelque trait._ + +_Un masque lui couvrait le visage, emprunté sans doute à un +accoutrement d'automobiliste. Les yeux disparaissaient derrière le +miroitement des verres, et une espèce de bavolet tombait plus bas que +le menton. Je ne puis donc signaler que sa taille presque colossale. +Sa tenue était quelconque. Un costume de sortie, non pas un négligé +d'intérieur. Il parlait le français avec pureté, sans accent. +J'étudiai ses mains,--soignées, sans physionomie caractéristique, et +dépourvues de bagues._ + +_--«Vous êtes le père?» demandai-je._ + +_Sans avoir eu l'air d'entendre la question, il me parla:_ + +_--«Grâce à vous,» dit-il, «cette femme et cet enfant sont sauvés..._ + +_--L'enfant,» soulignai-je._ + +_--«L'enfant seulement?» questionna-t-il avec un accent d'inquiétude._ + +_--«Je le crains. On a commis un vrai crime en employant le +chloroforme comme on l'a fait. Cette pauvre jeune femme...»_ + +_Il se détourna, fit un pas vers le lit, puis engagea un colloque avec +l'infirmière, dans la langue de celle-ci. Au bout d'un moment, il +revint à moi, et, sans plus me parler de l'accouchée, il reprit:_ + +_--«On va vous reconduire, mademoiselle, avec les mêmes précautions +qu'on a prises pour vous amener. Je m'excuse de ce qu'elles ont de +désagréable pour vous, mais... impossible autrement._ + +_--Je ne veux pas qu'on me touche!» m'écriai-je avec véhémence. «Je me +banderai les yeux. Qu'on s'en assure! Mais, au nom du ciel, si vous +êtes le maître ici, empêchez que des valets offensent une femme si +indignement.»_ + +_Pendant que je débitais ceci d'une haleine, l'homme, sans s'émouvoir, +sortit un portefeuille de sa jaquette, l'ouvrit, en tira une liasse +de billets de banque:_ + +_--«Mademoiselle... permettez-moi... Ce n'est qu'une juste +rémunération..._ + +_--Non, monsieur._ + +_--Cependant..._ + +_--Non, monsieur._ + +_--Mais... des honoraires..._ + +_--Ce ne sont pas des honoraires. C'est le prix d'une complicité. Je +ne sais laquelle. L'ignorant... je n'accepte pas._ + +_--Vous avez donné vos soins à Madame._ + +_--Comme je les lui aurais donnés au bord d'une route, dans une salle +d'hôpital... Non, monsieur, gardez votre argent... Comme vous +gardez votre masque.»_ + +_Il se mit à rire... Un rire qui me fit un peu peur._ + +_Du lit vint un long soupir. Puis des mots balbutiés... des mots +d'hallucination sans doute... Je ne les saisis pas._ + +_--«Prenez garde,» repris-je. «Le moindre bruit l'agite. Et si la +fièvre s'en mêle...»_ + +_Il baissa la voix._ + +_--«Il faut pourtant que vous m'écoutiez, mademoiselle. Je ne puis +vous parler ailleurs. Vous ne sortirez d'ici que comme vous y êtes +entrée._ + +_--Qu'avez-vous à me dire?_ + +_--Ceci: je suis le maître de mon secret, et je n'entends pas qu'on +s'en mêle. Une indiscrétion vous coûterait cher._ + +_--Je suis mieux tenue que par vos menaces, monsieur. Par mon honneur +professionnel._ + +_--Si vous aimez quelqu'un au monde, ne lui parlez jamais de ce que +vous avez vu ici._ + +_--Je n'ai rien vu... qu'un enfantement pénible, et singulièrement +compromis par une application intempestive de chloroforme._ + +_--Silence!...»_ + +_Je me tus. Lui aussi._ + +_J'avais remis le nouveau-né à la garde. Elle l'habillait, +l'emmaillotait avec de grandes précautions. L'homme jeta un coup +d'oeil de son côté, puis reprit, non sans hésitation, et tellement +bas que je l'entendis à peine:_ + +_--«Cet enfant... Il doit disparaître.»_ + +_Comme pour arrêter mon mouvement de révolte, il me saisit le poignet._ + +_--«On ne lui fera aucun mal. Je ne pourrais en souffrir la pensée. +Mais on l'abandonnera. Voulez-vous le remettre à l'Assistance?_ + +_--Moi!_ + +_--Je vous connais, mademoiselle. C'est à bon escient que je vous ai +choisie. Si vous l'emportez, je serai tranquille pour son existence. +Autrement, ce sera le hasard du grand chemin, le seuil d'une +église... la borne. Il m'en coûterait._ + +_--Quelle infamie!_ + +_--Ne jugez donc pas ce que vous ignorez._ + +_--Je n'ignore pas que vous êtes un père infâme._ + +_--C'est là que vous jugez à faux, précisément.»_ + +_Un éclair me traversa l'esprit. Cet homme pouvait être le mari sans +être le père. Il se vengeait. Atroce vengeance!_ + +_--«Vous volez un enfant à sa mère. Peut-on commettre un crime plus +abominable!_ + +_--J'ai fait venir un médecin, non un confesseur,» ricana-t-il. «Oui +ou non, emportez-vous ce petit? ou bien l'exposera-t-on?...»_ + +_Je regardai le feu de bois, qui n'avait cessé de brûler dans la +cheminée. Au dehors, c'était novembre... Un frisson courut dans mes +veines._ + +_--«J'emporte l'enfant,» déclarai-je._ + +_--«Pour le remettre à l'Assistance?_ + +_--Qu'en puis-je faire d'autre, hélas? Je suis une jeune fille... et +sans fortune._ + +_--C'est bien sur cela que j'ai compté. Cependant, voulez-vous me +jurer?..._ + +_--Je le jure._ + +_--Sur toutes vos chances de bonheur en ce monde._ + +_--Sur toutes mes chances de bonheur! Ce n'est pas un fameux serment._ + +_--Alors... sur votre vie._ + +_--Oh! sur ma vie aussi... tant que vous voudrez. Donnez-moi ce pauvre +être, et que je parte d'ici! Grands dieux!... que je parte d'ici!...»_ + +_Une lassitude, un dégoût, une horreur sans nom. J'avais le sentiment +d'être, non la victime, mais la complice, d'une machination odieuse. +Et pourtant... Que pouvais-je?_ + +_Avant de s'éloigner, l'inconnu essaya encore de me faire accepter les +billets de banque. Je les repoussai avec plus d'écoeurement que la +première fois._ + +_A peine avait-il quitté la chambre, que des gens s'y précipitèrent. +Je fus saisie. Un voile m'enveloppa la tête. Mais je me débattis si +violemment, et avec un tel cri, qu'une espèce de désarroi rompit +l'effort de mes agresseurs. J'en profitai pour m'élancer vers +l'infirmière et pour lui enlever l'enfant._ + +_--«Qu'on le laisse, au moins,» criai-je, «recevoir un baiser de sa +mère!»_ + +_Ceux qui étaient là comprirent-ils? Eurent-ils pitié? Je ne sais. +Mais ils m'accordèrent le temps de porter le petit être contre les +lèvres de celle qui l'avait si tragiquement mis au monde._ + +_La malheureuse eut alors,--chose extraordinaire,--comme un éclair +de conscience. Peut-être le cri que j'avais jeté,--sans en modérer +l'accent, cette fois,--venait-il de l'arracher à l'anéantissement de +sa faiblesse et à la torpeur du stupéfiant, dont l'action n'était +pas encore dissipée. Je rencontrai ses yeux ouverts,--un lucide, +un poignant regard. Deux larges prunelles d'ombre. L'absence de +sourcils, et presque de cils, les rendaient effarées, hagardes. Elle +les fixa d'abord sur moi, puis sur son fils. Que discerna-t-elle? +Quelle suprême anxiété réveilla sa pauvre âme? Un balbutiement +s'échappa de sa bouche, lorsque j'en détachai la petite tête de son +enfant. Penchée sur elle, j'entendis très distinctement ce nom répété +à deux ou trois reprises:_ + +_--«Serge... Serge...»_ + +_Puis, plus clairement encore:_ + +_--«Mon Serge adoré!...»_ + +_Ce fut tout. Car les assistants, s'apercevant qu'elle parlait, se +doutant, à mon attitude, que j'épiais avec ardeur les paroles qui lui +échappaient, mirent à cette scène la fin la plus brutale. Étouffée, +aveuglée, entraînée, je ne pressentis même pas ce qu'était devenu +l'enfant. Mon impression fut qu'on me l'enlevait pour tout de bon. La +crainte que j'eusse recueilli la clef de cette énigme changeait sans +doute à mon égard les dispositions prises._ + +_Un regret m'effleura le coeur. Et tandis qu'on m'installait,--sous +bonne garde et solidement tenue,--dans une voiture (sans doute l'auto +du premier voyage), je n'avais qu'une sensation: le froid soudain +sur ma poitrine à la place vide du petit corps tiède que j'y avais +pressé._ + +_--«Oh!» me disais-je, avec un chagrin qui me surprenait moi-même, +«que va-t-on faire de cet innocent, puisqu'on renonce à me le +confier?»_ + +_Le retour fut pareil à la dernière partie de l'aller. Je ne pus ni +bouger, ni rien voir. Toutefois, je perçus, sous mon bandeau, qu'il +faisait jour._ + +_«La nuit a été longue. C'est le matin,» pensais-je._ + +_Cette clarté--très vague pour moi--au lieu de s'aviver, diminua. +L'entrée de la forêt, sans doute, ou la gêne de ces étoffes +enroulées, dont ma vision s'offusquait. Aucune lueur ne revint. Au +contraire, les ténèbres s'épaissirent. J'en fus troublée. Je ne +concevais pas ce que je devais constater tout à l'heure: le jour +avait passé. Le crépuscule, puis la nuit, lui succédaient._ + +_Encore une fois, il me fut impossible, même approximativement, +d'évaluer la distance parcourue._ + +_Le moment vint où l'auto s'arrêta._ + +_On m'en sortit, paralysée, engourdie d'avoir été maintenue longtemps +immobile. On me fit asseoir. Et j'attendais qu'enfin on dégageât ma +tête, lorsque j'entendis le roulement de l'auto qui repartait à toute +vitesse. Aussi rapidement qu'il me fut possible j'arrachai l'étoffe +qui m'aveuglait. J'y parvins, non sans peine. Il me fallut plus de +temps encore pour me reconnaître, pour identifier le lieu où l'on +m'avait amenée._ + +_La nuit était profonde, l'heure devait être avancée. Un grand +silence régnait sur la campagne. Le bruit même de l'auto ne me +parvenait plus. Personne autour de moi._ + +_D'abord, j'avais cru être assise sur un banc. Puis mes yeux, +s'habituant à l'obscurité, distinguèrent autour de moi des masses +blanchâtres. Je me rappelai avoir remarqué, non loin de notre maison, +des blocs de pierre, matériaux de construction, dont la disposition +s'évoqua devant ces formes identiques. Mais n'était-ce pas près d'un +terrain déjà enclos d'une grille?_ + +_Je me retournai. Voici la pâleur régulière du mur... les raies noires +des barreaux... Alors je me trouvais à deux pas de Claire-Source!_ + +_Avant de me lever, je tâtai de la main près de moi, car j'avais cru +me rendre compte qu'on y déposait ma trousse. Mes doigts en palpèrent +le cuir... Puis... qu'était-ce? Un paquet assez gros, plus moelleux. +Une petite plainte faible, sourde... Mon oreille se tendit. Mes mains +tremblantes s'avancèrent... Étrange émotion... Je ne respirai plus... +Si l'enfant n'avait pas été là, j'eusse éprouvé une déception atroce._ + +_Mais il y était. Je serrai contre mon coeur cette vague chose +emmaillotée, ce petit être, plus seul au monde que je n'étais seule +dans la grande nuit, dans le grand silence, formidable, solennel._ + +_Un souffle passa sur nous. Les branches nues des bois craquèrent..._ + +_Comment dire l'exaltation, la mélancolie d'une telle minute?... Une +révélation terrible des profondeurs perverses de la vie venait de +bouleverser ma jeunesse. Mon corps brisé de fatigue n'était pas +moins endolori que mon âme. La nuit de novembre, sinistre, sans +lune, que j'affrontais seule pour la première fois, me sembla pleine +d'épouvante. Ivre de tristesse, j'appuyai davantage sur mon coeur +l'enfant... l'enfant rejeté, inconnu. Le regard de sa mère, le seul +regard lucide de cette infortunée, le seul regard qu'elle poserait +jamais sur son fils, me perça de nouveau. Mes sanglots éclatèrent. Je +crois encore les entendre s'élever, sans écho, dans la dure nuit._ + +_--«Petit enfant... petit enfant...» murmurai-je. «Je t'aimerai, +moi!... Je t'aimerai. Ils me tueront s'ils veulent... Je ne +t'abandonnerai pas.»_ + + + + +II + +VERS LA MORT + + +C'est en terminant cette première partie des confidences de +Francine, que Raymond Delchaume fit arrêter l'auto en pleine forêt +de l'Isle-Adam. Le décor s'harmonisait avec la poignante lecture. Le +soir d'octobre enténébrait les espaces peuplés d'arbres. Déjà, sous +les futaies, le crépuscule devenait de la nuit. Au-dessus de la large +route, un peu de clarté pleuvait encore du ciel gris perle. A cette +clarté défaillante, Raymond, dans la voiture découverte, s'était +arraché les yeux pour lire, pour lire encore... + +Maintenant, il savait. + +Qu'importait le reste? Il le connaissait, le dénouement effroyable. +Il avait reçu dans ses bras sa femme, sa toute jeune femme,--trois +ans, mon Dieu!... après cette sinistre aventure,--lorsqu'elle +rentra au nid de leur amour, éperdue, ensanglantée, mourante... Oh! +l'agonie presque muette... Les lèvres qui n'osaient parler,--dans +la crainte (il le comprenait maintenant) de l'exposer au même sort. +Et les yeux... ces pauvres yeux, avec leur prière désespérée. +Quelle torture, le mystère de cette fin atroce! Enfin le voici donc +dévoilé!... + +Ce qui montait du coeur de Raymond, ce qu'il devait à cette morte +innocente, à cette martyre, c'était le cri de délivrance, de +justification. Sa poitrine en éclatait. Comment ne l'eût-il pas +jeté à l'univers, ce cri, à la Nature, à la forêt recueillie, aux +premières étoiles... Voilà pourquoi il sauta sur le chemin, renvoyant +la voiture, lui faisant prendre de l'avance, haletant du désir +d'être seul. Et voilà pourquoi, lorsque se fut éteint le roulement +de la machine, lorsque la lueur des phares se fut dissoute dans les +ténèbres, le jeune homme tomba sur les genoux, et cria, fou d'une +joie plus déchirante que la douleur: + +--«Francine!... ma Francine, à moi... toute à moi... Ce n'est pas ton +enfant!... ce n'est pas ton enfant!... ce n'est pas ton enfant!...» + +«Ah!» soupirait-il ensuite,--balbutiant, parlant à mots décousus, +à voix haute, comme un insensé, tandis qu'il marchait sur la +route pâle, entre les profondeurs baignées de ténèbres,--«ah! ma +Francine... ah! bien-aimée... du moins je n'ai pas douté de toi, +de la beauté de ton âme... Tu sais... tu sais... j'ai été jusqu'à +l'aimer, cet enfant... je l'ai fait mien... Et pourtant l'idée que tu +t'étais donnée à un autre!... l'idée surtout... oui... cela, c'était +pire... me rongeait... l'idée que tu ne m'avais pas avoué ton erreur, +ou ton malheur... que tu t'étais défiée de mon amour... Francine... +où que tu sois, dans l'abîme de la mort, dans l'abîme des choses +éternelles... il est impossible que tu ne saches pas... que tu ne +le sentes pas, cet amour, qui, de toi, acceptait tout, même ce qui +l'eût tué s'il n'avait été plus fort que la jalousie, plus fort que +l'orgueil... Eh bien, oui... je suis heureux, je suis heureux d'avoir +traversé cette épreuve... de connaître seulement après des mois de +souffrance la vérité qui te justifie. Cette vérité... elle ne me rend +pas ta mémoire plus sacrée, plus chère... Et cependant... si... oh! +si... douce adorée!... Et elle me délivre!... Elle me délivre!... +Elle me délivre!...» + +Ainsi pensait, parlait le jeune docteur, dans l'égarement, le +désordre, d'une révélation qui bouleversait tout en lui. + +Raymond parcourut sans s'en apercevoir les trois kilomètres de route +avant la sortie de la forêt. Dans la même inconscience, il passait à +côté de l'automobile qu'il avait louée pour le ramener à Paris. Mais +le chauffeur guettait ce fantaisiste client. + +--«Monsieur!... monsieur!... me voilà! Je suis là. + +--Hein?... Qu'est-ce...? Que me voulez-vous?... Ah! c'est vrai...» + +Et, sautant dans la voiture: + +--«Eh bien, allez... marchons.» + +La course rapide, dans l'air vif, le restituait à son rêve. Toutefois, +une ordonnance, une logique, des déductions s'esquissèrent dans ce +net esprit. + +Et, d'abord, quelle attitude devait-il adopter? Quelles résolutions +prendre? + +Le message posthume de Francine,--découvert le matin même, par un si +prodigieux hasard, entre les feuillets de l'ancien livre de prix, +dans la petite maison de Claire-Source, lui parvenait dans un moment +critique. + +Eh quoi!... ce manuscrit mille fois précieux, il était en partie la +cause d'une nouvelle fatalité. N'était-ce pas l'affolement de l'avoir +trouvé,--enfin!--qui, distrayant Raymond de sa vigilance, avait +permis le rapt de l'enfant? L'enfant... Toute l'attention ardente +de Delchaume se concentra soudain sur lui. Que serait-il désormais, +ce petit François?--le petit Serge de nounou Favier--Serge... +naturellement... Le dernier mot... presque le seul mot, de sa mère. +La raison apparaissait pour laquelle Francine, sa marraine, l'avait +baptisé ainsi. + +Mais il n'était plus question de Serge, né de père et mère inconnus. +Raymond, dans son incomparable amour, dans son immense pitié pour la +morte, avait fait sien cet enfant qu'il supposait celui de Francine. +Reconnu par lui, François Delchaume était légalement son fils. Et on +le lui avait pris! Qui? Nul doute. L'auteur de l'enlèvement ne s'en +cachait pas. Cette carte de visite, la carte du prince Boris Omiroff, +signait le crime. + +Boris Omiroff... + +Comme, tout à l'heure, l'image de l'enfant, voilà celle de +l'insultant ennemi qui s'évoquait... Raymond fixa mentalement sa +vision étonnée sur ce visage. Quel changement encore! La perspective +se transformait. Tout se déplaçait: les êtres, les sentiments, les +rapports. Cette physionomie du Russe, la face agressive, la haute +silhouette, la brutale beauté, il pouvait donc maintenant contempler +cela sans l'atroce évocation... sans que surgisse à côté, comme une +vapeur qui se condenserait, qui, peu à peu, prendrait une figure de +femme...--supplice sans nom!--celle de Francine, et qui, malgré tout +l'effort de sa volonté, glisserait, caressante... caressée... entre +les bras... Ah! cela... c'était fini. Jamais plus!... jamais plus!... +Raymond en purifiait sa pensée... Ce prince abominable... elle ne lui +avait pas appartenu... «Pardon, Francine, pardon!» + +Le haïssait-il moins? + +Non. Sa haine évoluait, ne diminuait pas. A cette image, une autre +se substituait,--d'horreur moindre--mais tout aussi détestable +d'audace, de cruauté. L'homme, au pied du lit de l'accouchée, cet +homme de haute taille, despote arrogant,--c'était bien lui! Combien +reconnaissable sous le masque! Raymond le voyait, dans la chambre +inconnue, la chambre saccagée par son ordre, avec une victime +agonisante, tandis qu'il offrait de l'argent à son autre victime, à +celle dont il avait dévasté la vie, en attendant que, plus tard, il +la fasse assassiner, à la douce Francine--qui se révoltait devant +l'odieux salaire,--pauvre enfant! + +«Il expiera... Le châtiment l'atteindra. Et maintenant,» pensait +Delchaume, «je le tiens suspendu sur sa tête, ce châtiment. Ce que +je connais de la dernière nuit de ma malheureuse femme, joint à ces +révélations écrites... l'enlèvement de l'enfant... que de preuves! +A peine, à cette chaîne si bien reconstituée, manque-t-il quelques +chaînons... Le témoignage de Tatiane Kachintzeff... un jet de +lumière!...» + +Tatiane... A ce nom le jeune homme tressaillit douloureusement. +Pauvre fille! en prison, au secret, compromise dans l'affaire des +explosifs, inculpée de complicité dans le complot contre la vie +d'Omiroff, précisément... Pourrait-il la faire citer? La croirait-on? +N'aggraverait-il pas sa situation, à elle, sans profit pour +l'oeuvre de justice qu'il entreprenait? Tatiane... Il s'attarda au +souvenir de l'étudiante. Il reconstitua mot à mot ce qu'elle lui +avait appris. Avec quelles réticences, quel trouble effrayé, elle +insinuait ce dont Boris était capable! On eût dit qu'elle gardait des +secrets terrifiants... Savait-elle quelque chose de cette naissance +mystérieuse?... Dévoilerait-elle la personnalité de la mère?... +Avait-elle été mêlée?... Cette jeune femme près du lit, si c'était +elle... + +Le raisonnement intervint, chez Raymond, pour retenir l'imagination +emportée. Ses conjectures faisaient fausse route. Non, Tatiane +ignorait tout de ce drame-là. Autrement, elle n'aurait pas pris le +change. Elle n'aurait pas cru, elle aussi, que Francine Delchaume +était la maîtresse du prince, et la mère... + +Dans cette folie, dans ce désordre, dans cette fièvre, Delchaume +s'avisa qu'il atteignait Paris. L'arrêt de l'auto, à la grille, +devant l'octroi, interrompit sa méditation effrénée, lui rendit le +sens du réel. + +«Ah!» pensa-t-il, se rappelant soudain pourquoi il revenait ainsi +à toute vitesse, «je vais voir dans quelques heures le chef de la +Sûreté. Tout... je lui dirai tout. Puisque ce misérable Omiroff m'a +refusé la satisfaction d'un duel, je le livrerai à la justice comme +le malfaiteur qu'il est...» + +Était-ce aussi simple?... La secousse d'un revirement fit osciller sa +résolution: + +«Mais alors?... Il faudra reconnaître que l'enfant est à lui... qu'il +avait le droit de me l'enlever... Cet enfant que ma Francine a sauvé, +que j'ai fait mien... Mon petit François... Petit François!...» + +--«A quelle adresse faut-il vous conduire, monsieur?» demanda le +chauffeur. + +Raymond hésita une seconde. A dix heures seulement, il avait +rendez-vous avec le chef de la Sûreté. Il n'en était guère plus +de six et demie. L'intention de tout à l'heure, en quittant +Claire-Source, persistait au fond de lui: se rendre avant tout +chez Flaviana. Comme ce serait doux d'apporter son coeur brûlant, +tourmenté, à cette amie délicieuse!... Il crut la voir, l'entendre... +Noble créature... En ce moment, elle s'apprêtait à partir pour le +National-Lyrique. Paradoxe... une telle femme, étoile de la danse... +Et cependant, non. Son art, la poésie qu'elle y mettait, c'était +encore si bien elle! + +«Je ne puis pas lui dire toute la vérité. Même si j'étais déterminé +à la mettre au courant, le temps me manquerait. Que sait-elle? Si +peu de chose, puisqu'elle me croit le père de François. Elle adore +cet enfant... Ce serait mal à moi de lui apporter brièvement, +brutalement, à l'heure où elle doit monter en scène, la nouvelle de +sa disparition... Quel chagrin elle en éprouvera!...» + +Ces réflexions, rapides, s'ébauchèrent dans la pensée tumultueuse +de Delchaume, tandis que le chauffeur attendait son ordre. Le jeune +docteur prononça presque tout haut: + +--«D'ailleurs, j'ai mieux à faire...» + +Puis, devant la mine interloquée de son conducteur, que lui révélait +la lumière d'un bec de gaz, il jeta sa propre adresse: + +--«Rue du Général-Foy.» + +Rentré chez lui, Delchaume, après un coup d'oeil sur la liste des +clients venus à sa consultation, et qu'avait reçus son remplaçant, +refusa de dîner, s'enferma dans son cabinet de travail. + +C'était l'ancien cabinet de Francine. + +En ce ménage de deux docteurs, avant que la mort ne l'eût brisé, +la jeune femme gardait, pour la réception de sa clientèle--surtout +féminine,--la pièce la plus élégante, la mieux exposée. Au lendemain +de son veuvage, le mari au désespoir--amant plus que mari, et en +deuil d'un bonheur si court!--ne voulut pas dépayser sa douleur, +ses souvenirs. Il garda l'appartement de la rue du Général-Foy,--le +cher appartement installé avec tant de soins, tant de goût, témoin +de tant de joie, de tant d'espoirs! Et il prit, comme sanctuaire +de son labeur, le cabinet de Francine, où il sentait flotter +plus constamment, plus près de lui, l'âme vaillante et tendre de +l'adorable compagne perdue. + +Ce soir, lorsqu'il y rentra, il plaça sur son bureau, dans la clarté +de la lampe électrique, le livre qu'il rapportait de Claire-Source. +Avant de le rouvrir, pour y trouver la suite des confidences +tragiques, interrompues par la tombée de la nuit, il contempla encore +l'extérieur de l'humble volume. Sur la couverture, à teinte jadis +vive, aujourd'hui fanée, aux dorures éteintes, il relut le titre: + +LA GUIRLANDE DES MARGUERITES + +Il lui sembla entendre la pauvre voix mourante balbutier ces mots +étranges: + +«Mon secret... dans la guirlande des marguerites, à Claire-Source.» + +Qui donc ne s'y serait trompé comme lui? Dire qu'il avait fouillé la +corbeille des fleurs vivantes, alors que ces tristes fleurs mortes se +fermaient sur le frémissant mystère, parmi les autres livres, dans la +petite bibliothèque, au fond de l'ancienne chambre de jeune fille, où +flottait un si nostalgique parfum!... + +La reliure soulevée montrait, collé à la feuille de garde, un +bulletin à vignette, mentionnant le prix d'excellence accordé à +l'élève Francine. Ensuite commençaient les biographies, illustrées +par les traditionnels portraits, des Marguerites,--reines, princesses +ou artistes,--célèbres dans l'histoire. Mais des feuillets avaient +été coupés et remplacés par une sorte de cahier d'une épaisseur +équivalente,--le manuscrit. + +Raymond passa rapidement sur ce qu'il avait lu,--dévoré +plutôt,--deviné presque, sous la nuit envahissante qui lui disputait +les mots. Le récit s'arrêtait d'ailleurs peu après le passage où +il avait dû fermer le livre, et à la suite duquel il avait bondi +hors de l'auto, pour être seul, pour tomber à genoux, pour exhaler +son transport dans la solitude. La fin de ce récit narrait, en +quelques mots, une coïncidence qui détermina, facilita, la résolution +prise par Francine de faire elle-même élever l'enfant. Une pauvre +brave femme du village de Champagne,--pays de Claire-Source,--la +garde-barrière, venait de perdre un bébé de quelques jours, qu'elle +commençait d'allaiter. Lui mettre au sein le petit nouveau venu, +c'était doublement une bonne action. On la sauvait, et l'on assurait +à l'enfant une tendresse exclusive, maternelle. Francine mentionnait +la circonstance et ajoutait: + + +_La nourrice s'appelle Mme Favier. Elle est femme du garde-barrière, +à la halte de Champagne. Je vais faire un testament en sa faveur, du +peu que je possède, et que j'augmenterai en exerçant la médecine, à +la condition qu'elle continue à servir de mère à l'enfant, au cas où +je viendrais à mourir. Je connais assez cette excellente créature +pour souhaiter cela au petit abandonné, s'il me perd._ + +_Je me rends bien compte que, par une telle mesure, je confirmerai le +soupçon qui, déjà, doit naître autour de moi, que je suis la mère. +Qu'importe!_ + +_J'ai dit à tous que j'avais trouvé ce pauvre ange sur le chemin, +contre notre grille, et je l'ai fait inscrire à la mairie de +Champagne sous le nom de Serge. Comme il lui fallait un nom de +famille, j'ai cherché sur le calendrier, où, juste à côté de Serge, +on voit saint Bruno. Mon filleul sera donc Serge Bruno._ + +_Je l'ai tenu sur les fonts baptismaux avec l'honnête Favier, son +parrain. Par délicatesse, le brave homme m'a dit:_ + +_--«Puisqu'il vous appellera «marraine», docteur Francine, je ne lui +permettrai pas de m'appeler «parrain». Ça serait trop familier avec +vous, pas convenable. Il trouvera bien lui-même...»_ + +_Sur quoi, sa femme l'interrompit en souriant:_ + +_--«Bah! c'est pas demain qu'il va parler, ce pauvre petit coeur.»_ + +_Me voilà donc en possession d'un enfant, dont j'accepte la charge, +et dont on m'attribuera plus tard,--sinon tout de suite,--la +maternité. Je ne m'en trouble pas autrement. J'en éprouve une +espèce de joie, peut-être même un peu de fierté. Nul n'a le droit +de me demander compte de mes actes. Ma bonne tante Stéphanie, elle, +sait à quoi s'en tenir. Elle m'a vue dans ma chambre la veille +et le lendemain de l'aventure,--de cette aventure qui a duré une +trentaine d'heures.--Tout ignorante de la vie qu'elle soit, et +bien qu'ayant coiffé sainte Catherine depuis longtemps, elle sait +qu'on ne recueille pas les bébés dans les choux, et que je ne +puis avoir mis celui-là au monde. Sa certitude me suffit. Quant à +mon futur époux,--si jamais je me marie, ce dont je n'ai aucune +hâte..._ + + * * * * * + +Les yeux de Raymond se voilèrent. Il repassa les dates... fit un +bref calcul... Quatre ans!... Il y avait de cela quatre ans,--moins +un mois, puisqu'on était en octobre. Non, elle ne le connaissait +pas encore. Mais lui... Il l'avait déjà vue. Déjà il rêvait d'elle. +Doucement... sans espoir défini, sans résolution prise. Il l'avait +rencontrée à des cours, dans les hôpitaux, parmi la suite attentive +de quelque maître fameux. De quelle séduction grave, profonde, elle +lui avait ravi le coeur! Il ne s'en douta pas tout d'abord. Quatre +ans... C'est l'année suivante qu'ils se connurent davantage, et que +naquit leur grand amour. + +Le jeune homme reprit sa lecture. + + +_Quant à mon futur époux_, écrivait alors Francine, _du moment que je +serai sa femme, c'est qu'il aura foi en moi, c'est que nous aurons +réciproquement éprouvé notre loyauté. Que je lui révèle l'histoire de +Serge, ou qu'il la découvre lorsque je ne serai plus, par ce document +que j'établis aujourd'hui, il me croira. J'agirai avec lui suivant ma +conscience, et suivant les événements._ + +_Avant que j'aie à m'expliquer auprès d'un mari, Serge aura peut-être +retrouvé sa mère. Un remords peut venir au criminel. Il sait où me +trouver. Peut-être fera-t-il rechercher son fils. Peut-être un de +ces hasards qui rendent l'existence plus romanesque que le plus +romanesque feuilleton, me mettra-t-il sur la trace de sa victime, de +cette jeune créature que j'ai vue tant souffrir, et qui souffrira +plus encore si elle vit... si elle sait..._ + +_Je crois avoir tout enregistré ici,--tout, jusqu'au moindre détail. +Ces feuillets sont le seul patrimoine de mon pauvre petit Serge. +Réussiront-ils à lui restituer un nom, une famille, une mère?... +C'est le secret de l'avenir et du destin._ + +_«Si jamais tu les lis, petit Serge, et que je ne sois plus là, pense +tendrement à celle qui t'a pris dans ses bras, au milieu de la +campagne désolée, par la dure nuit de novembre,--ta première nuit +en ce monde,--et qui a juré de t'aimer, de réparer pour toi, en la +faible mesure de sa tendresse, la fatalité de ta naissance._ + + +Delchaume eut un sanglot en achevant cette page.--«O Serge...» +murmura-t-il... «Je le lui rendrai, à mon petit François, ce nom qui +est si bien le sien, ce nom que sa mère a balbutié, que mon admirable +Francine lui a donné. C'est ma jalousie qui souffrait de ce nom. Je +me figurais...» + +Il frissonna, se frappa la poitrine. Pourtant, il n'avait à s'accuser +que de sa propre torture. Pas un sentiment vil ne souilla en lui la +mémoire de Francine, même quand il subissait la douleur de croire +qu'un autre l'avait rendue mère. + +Le manuscrit de la morte ne se terminait pas avec cette sorte d'acte +de naissance, rédigé sur-le-champ, dans la netteté, la vivacité du +souvenir. Des notes suivaient, rapides, décousues, jetées au fur et à +mesure des puériles péripéties qui marquent la première croissance. +Une sorte de très bref journal, tenu par scrupule vis-à-vis de +l'inconnu qui pourrait un jour se targuer d'un droit à savoir: la +mère de l'enfant... le mari de Francine... l'enfant lui-même... + +Avant d'en prendre connaissance, Delchaume se reporta aux premières +lignes, à cette espèce d'épigraphe où figurait son nom, et que sa +femme ajouta peu de jours après leur mariage. La date l'indiquait. + +Maintenant il en comprendrait sans doute la portée. + + +_Raymond adoré, ce livre contient mon secret. S'il tombe entre tes +mains de mon vivant, ou après ma mort, sans que j'aie pu t'en parler, +ne me blâme pas._ + +_Je suis ta femme, ta femme si heureuse!... Une telle douceur +m'alanguit l'âme, que je n'ai pas la force, en ce moment, +d'interroger ma conscience, de me demander si mon devoir est de te +faire cette révélation ou d'attendre encore._ + +_Ah! laisse... Je veux goûter pleinement la sérénité divine de ces +jours, qui seront tout mon paradis. Il me semble que l'ombre du drame +traversé, cette ombre qui, par instant, repasse sur mon chemin et +me fait frissonner, glacerait l'insouciance de notre joie. N'ayant +rien commis de mal, j'ai tout le temps de t'appeler au partage d'une +responsabilité, peut-être d'un péril. J'entends encore une voix +cruelle qui me dit:--«Si vous aimez quelqu'un au monde, ne lui parlez +jamais de ce que vous avez vu ici.»_ + +_Raymond tant aimé, quand cette voix retentit dans mon souvenir, et +que je pense à toi, je deviens lâche._ + +_Hélas!... je l'entends gronder autour de moi, l'affreuse menace. +Quelque chose plane sur ma tête... Un oeil méchant me suit... +Je désarmerai peut-être cette puissance invisible en me cachant +encore de toi. Il m'en coûte. Mais si, dans ta téméraire fierté +masculine, tu allais braver le mystère, montrer que tu sais, me +suggérer une autre attitude... Qu'en résulterait-il pour toi?... Et +n'exposerions-nous pas un petit être sans défense?_ + +_Ah! pardon, mon Raymond, pardon... Laisse-moi épuiser ma part de +bonheur. Je ne sais pourquoi... J'ai peur d'en laisser échapper +une parcelle. Un pressentiment m'avertit que je n'en jouirai pas +longtemps!..._ + + +Un pressentiment!... C'était autre chose encore. C'était pire. +Les dernières pages du manuscrit expliquèrent mieux au jeune veuf +pourquoi Francine ne rompit point le silence. Dans quelle angoisse +la chère créature de bonté, de douceur, qu'il adorait avec tant +de passion, vécut les derniers jours de sa courte vie! Près de +lui, alors même qu'il l'entourait de ses bras, le cauchemar la +poursuivait. Et elle avait le courage de se taire!... Elle pouvait +lui dissimuler tant d'horrible effroi! Elle pouvait lui sourire avec +tant de calme! Héroïque petite martyre!... + +Le malheureux rencontra des notes telles que celles-ci: + + +15 novembre.--_Ai-je rêvé?... Mon sang se glace, lorsque j'essaie +de ressusciter cette rapide impression d'hier soir. Et pourtant je +doute... Non, ceci ne m'est pas arrivé. Une préoccupation trop vive, +la surexcitation d'un spectacle émotionnant, où je trouvais des +analogies avec la naissance de Serge, m'ont troublée, hallucinée..._ + +_Du moins, je vais consigner ici ce que j'ai cru entendre._ + +_Nous sortions des fauteuils d'orchestre, Raymond et moi, et nous +nous trouvions dans le couloir du rez-de-chaussée, au Vaudeville. +Mon mari se sépara de moi un instant pour prendre notre vestiaire. +Afin de ne pas être trop bousculée par la foule, qui s'écoulait, je +me rangeai contre la paroi, du côté du théâtre. La porte d'une loge, +restée entr'ouverte, céda un peu derrière moi. Je m'y enfonçai à +demi. Tout à coup, un chuchotement rapide, mais très distinct, entra +nettement dans mon oreille:_ + +_--«Il faudra choisir entre votre mari et votre filleul. C'était +trop de garder l'enfant. Du moins, vous deviez rester seule avec le +secret.»_ + +_Si je ne me retournai pas tout de suite, c'est que le sens des +paroles ne pénétra pas instantanément jusqu'à mon cerveau. Il +me fallut tout entendre pour que mon saisissement devînt de la +compréhension. Quand je cherchai du regard autour de moi, il était +trop tard. Aucune des personnes entre lesquelles j'étais pressée +du côté du couloir ne pouvait avoir prononcé de telles phrases. +L'intérieur de la loge, vers lequel je me penchai, me sembla vide. +Cependant quelqu'un pouvait encore y être caché, dans le noir. Car +l'orchestre, au delà, venait de s'éteindre._ + +_Mon coeur se mit à battre affreusement. Cette voix, avec ses +inflexions, son accent, restait en moi. Elle s'élevait, grossissait, +réveillait d'étranges échos. Et soudain, je la reconnus!... C'était +la voix de la religieuse... de cette religieuse que je soupçonnai +d'être un homme déguisé, et qui me tint si rudement les bras dans la +voiture, durant la nuit du mystère._ + +20 novembre.--_Qu'a-t-on voulu dire?... Que, mariée, je ne suis plus +maîtresse du secret, que je le livrerai à l'autre moi-même... celui à +qui je voudrai dire tout?..._ + +_Comment l'a-t-on su? C'est vrai... Oui, je me proposais de tout +apprendre à Raymond. N'était-ce pas mon devoir? Mais quel est-il, mon +devoir?... Je ne sais plus maintenant. J'ai peur. La voix de cette +sinistre religieuse... Cette voix qui se faisait molle, étouffée, +dans la voiture... et qui est entrée ainsi en moi, l'autre soir, avec +un son faux et ouaté... Ce fut comme un souffle... terrifiant!..._ + +22 novembre.--_«Choisir... entre mon mari et mon filleul...» +Qu'est-ce que cela peut signifier?..._ + +23 novembre.--_ILS m'ont épiée, suivie?... Je suis liée à ces +malfaiteurs!... Je me croyais oubliée d'eux, avec l'enfant. Quelle +folie!... Ces gens qui ont eu la résolution, l'audace, l'habileté, de +faire ce qu'ils ont fait... qui ont tout préparé, prévu,--sans une +erreur,--naturellement ils devaient veiller sur leur oeuvre, ne point +la laisser au hasard, entre les mains d'une jeune fille._ + +_Quels intérêts puissants doivent être en jeu!..._ + +_Ai-je commis un crime en épousant Raymond sans le prévenir? Puissé-je +l'expier seule, et qu'il n'en souffre pas, mon Dieu!..._ + +8 décembre.--_Une lettre anonyme, à présent, et qui m'est parvenue de +quelle façon!_ + +_Je prenais le train pour aller voir Serge, à +Saint-Rémy-lès-Chevreuse... Seule dans mon compartiment, déjà en +route, je dépliai un journal pour lire... Un papier tomba de ce +journal..._ + +_C'est affolant!_ + +_Je l'avais emporté de la maison... pris à Raymond, tout ouvert, et +replié par moi-même, ce journal. Mais, un instant, je le laissai sur +la banquette du fiacre, lorsque je m'arrêtai pour acheter des jouets +à Serge, en allant à la gare. Est-ce là qu'on a glissé le papier?_ + +_La voici, cette lettre anonyme._ + + +Ici, intercalé dans le manuscrit de Francine, un carré de papier +écolier, sur lequel, en lettres d'imprimerie, se lisait: + + +_«L'avertissement du Vaudeville ne vous a pas suffi._ + +_«Précisons._ + +_«Voici trois ans qu'on patiente, qu'on vous épargne, vous et +l'enfant, malgré votre imprudence, le manque audacieux à votre parole +donnée. Car vous aviez juré de confier le marmot à l'Assistance. +Maintenant vous avez mis un amoureux dans l'affaire. Ça dépasse les +bornes._ + +_«Choisissez donc: ou vous quitterez la France avec votre cher +époux, sans plus vous soucier du petit; ou l'on trouvera un moyen +de vous soustraire le moutard,--de le soustraire peut-être un peu +radicalement, faites-y attention!_ + +_«Deux conseils, en attendant mieux: Si vous n'avez rien dit à +votre mari, persistez dans ce silence. Cela vaudra mieux pour sa +santé. Puis cessez de vous occuper de l'enfant. N'allez plus chez sa +nourrice. Vous risqueriez gros à négliger le présent avis.»_ + +_Et c'était signé, dans les mêmes caractères impersonnels:_ + +_«Le chauffeur de l'auto qui vous a promenée dans la forêt de +Carnelle.»_ + + +Aucun commentaire immédiat de Francine Delchaume ne suivait ces +lignes. Elle resta jusqu'au vingt-cinq décembre sans rien ajouter. + +Puis une nouvelle note: + + +Jour de Noël.--_Nous voici à Claire-Source, Raymond et moi. Notre +première fête de Noël!... L'hiver est brillant de neige et de soleil +rose, dans cette admirable campagne._ + +_Hélas!..._ + +_Tout à l'heure, tandis que nous marchions par le chemin, serrés l'un +contre l'autre, le bien-aimé m'a dit:_ + +_--«Tu as froid?_ + +_--Non, mon amour._ + +_--Tu viens de frissonner... de trembler..._ + +_--Peut-être un coup de vent plus vif...»_ + +_Le vent... je ne le sentais guère avec ce cher bras autour de moi. +Mais je venais de reconnaître la grille, le mur bas, devant lesquels, +une nuit de novembre, j'ai promis à Serge, en sanglotant de pitié, +de sollicitude, que je serais une mère pour lui._ + +_«L'innocent!... Je lui ai voué une tendresse presque maternelle. +C'est un adorable petit être. Et je me serais attachée à lui, même +eût-il été moins attendrissant, moins captivant. Je mourrais plutôt +que de trahir son petit coeur tendre, confiant, qui m'aime. Et je +mourrais aussi plutôt que d'exposer Raymond à quelque péril._ + +_Mais, s'agit-il seulement de ma mort?... Ah! si je ne craignais que +pour moi, comme je serais forte!..._ + +1er janvier.--_Encore à Claire-Source. Douce journée d'oubli, +d'amour..._ + +_Verrai-je ici, dans cette chère maisonnette, avec mon Raymond, un +autre 1er janvier?..._ + + +Des notes moins significatives suivaient. + +Francine continuait à rendre visite, de temps à autre, régulièrement, +à son filleul, comme si nulle menace n'eut tendu à l'en empêcher. +Le petit garçon était toujours avec ses parents nourriciers, le +brave couple Favier, transplanté à Saint-Rémy-lès-Chevreuse, là où +Delchaume le découvrirait plus tard. Le docteur Francine Delchaume, +avec sa clientèle, avec la nécessité de se cacher de son mari, +n'accomplissait pas très souvent le voyage,--guère plus de deux fois +par mois. Au retour, elle enregistrait toujours quelque détail, sur +sa visite, sur la santé de l'enfant. + +_Je recommande aux Favier la plus grande vigilance, écrivait-elle. Je +tremble qu'on n'essaie d'enlever le petit trésor._ + +Et Raymond se souvint de la prudente méfiance montrée par la +nourrice, lorsqu'il était allé chez elle, après la mort de sa femme. +Rien qui décelât la présence d'un bébé. Et quelle circonspection dans +les paroles! Et le truc de son homme qui dormait, qu'on ne devait pas +réveiller. Brave créature! + +Les notes que Francine jetait sur le papier, elle les apportait à +Claire-Source, pour les joindre aux autres dans la GUIRLANDE DES +MARGUERITES, lorsque les deux époux venaient se reposer dans leur +retraite campagnarde. + +Rien d'anormal ou d'inquiétant ne marqua les deux premiers mois +de l'année. La vaillante jeune femme ne s'appesantissait pas sur +ses craintes. Mais un mot, parfois, témoignait des transes dont +s'empoisonnait le bonheur que Raymond croyait lui assurer si radieux. + + +14 mars.--_Comment écrire cela? Est-ce du souvenir? de l'observation +inconsciente? Ou la divination de ma terreur? Quel frisson!..._ + +_Aujourd'hui, sur la route, en sortant de la gare, à Saint-Rémy... une +auto. Deux hommes... L'un, penché dans le capot ouvert, arrangeait, +réparait quelque chose. A peine l'ai-je vu. L'autre... Ah! ma plume +se refuse... On n'exprime pas cela..._ + +_L'autre, je l'aperçus de dos. Il demandait un renseignement,--son +chemin sans doute,--à une paysanne debout sur le seuil d'une masure. +Je l'aperçus de dos... et, dans un coup de foudre_... je sus que +c'était lui!... _Lui, le père, le père de Serge. L'homme au visage +couvert d'un masque, qui était venu dans la chambre de l'accouchée. +Je sus que c'était lui! Mais pourquoi? Cette taille haute, massive +dans le lourd vêtement d'automobile, le port de tête... le geste +peut-être... Comment, comment ai-je été sur-le-champ certaine?..._ + +_Je crus tomber... Un froid mortel me paralysa. Mes jambes ne me +portaient plus._ + +_Cet homme... dans ce village... à deux cents mètres de la maison où +je fais élever son fils!..._ + +_Est-il possible d'endurer une pareille émotion, et de n'en rien +faire paraître?... de marcher quand même, en contraignant ses jambes +flageolantes?... d'être une passante qui s'en va, le regard distrait, +sur la route?..._ + +_Car j'accomplis cet effort... J'y parvins. Je continuai d'avancer. +Quelle minute!... Je sentais sur moi, dans mon dos, les yeux de +l'homme. Maintenant, j'étais plus sûre encore. J'avais entendu sa +voix, répondant à la paysanne. A la voix, je reconnaîtrais n'importe +qui, après des années..._ + +_Lui... me voyait-il? me reconnaissait-il? Comment en douter? Une +Parisienne, relativement élégante, sur ce chemin, dans ce village, à +une époque de l'année où les Parisiennes se montrent rarement à la +campagne. Même de façon inconsciente, machinale, il dut jeter un +coup d'oeil... Et alors... Ah! si j'avais pensé à lui, tout de suite, +comment n'eût-il pas pensé à moi? Peut-être seulement s'était-il +posté là pour m'épier._ + +_Une angoisse d'autant plus intolérable qu'elle ne se précisait pas +en une crainte définie, me transformait en un pauvre automate, près +de se disloquer, de s'effondrer à terre. J'appréhendais à la fois le +coup matériel, immédiat, qui me briserait la nuque, et la douleur de +ne plus retrouver l'enfant. Un instinct me détourna du sentier qui +conduisait chez la nourrice. J'en pris un autre, dans une direction +opposée. Celui-là grimpait la colline. Mon coeur palpitant crut s'y +briser. Car je montais vite, comme on s'enfuit. Je rencontrai le +mur d'un parc,--un parc immense, dont je ne côtoyai qu'une partie. +Des bois parurent. Je m'y enfonçai. Je respirai. Nul ne m'avait +poursuivie. La solitude me rassura, me calma._ + +_J'attendis assez longtemps. Puis je redescendis au village. D'abord +lentement, pour prolonger le délai nécessaire, puis d'un pas plus +accéléré. A la fin, je courais, haletante. Je me précipitai chez la +nourrice._ + +_Rien n'était changé. Le cher petit Serge m'accueillit par des cris de +joie et des caresses. Les Favier n'avaient vu personne._ + +28 mars.--_Suis-je à bout de forces? Je ne puis plus endurer cette +anxiété vague, cette peur qui n'a pas de forme, qui n'a pas de nom. +Puis ma conscience se trouble. Je ne vois plus assez distinctement +mon devoir._ + +_Comme le clair et ferme jugement de Raymond me serait nécessaire! +Quel soulagement de déposer dans ses mains viriles, sur son âme si +résolue, la moitié de mon lourd fardeau! Ah! vingt fois par jour, +les mots me viennent aux lèvres: «Un souci me torture. Apprends-le. +Aide-moi.» Mais aussitôt, je le croirais exposé aux représailles de +ces puissances mauvaises que je sens aux aguets._ + +_Puis, malgré toute sa bonté, il n'a pas le coeur tendre d'une femme. +Il n'a pas, comme moi, vu naître Serge dans l'abandon et le malheur. +Il ne l'a pas vu grandir, il ne l'a pas aimé trois ans... Il ne +comprendra pas... S'il exigeait que je rejetasse l'enfant hors de +notre vie, que je ne le visse plus... J'en perdrais le sourire et +le sommeil... Mon petit Serge!... Petit fantôme qui me hanterait +toujours, avec le cri «marraine!» de sa voix câline, avec le reproche +de ses beaux yeux._ + +_Attendons encore._ + +_Si l'ennemi constate que mon mariage n'a rien changé, que le secret +demeure intact, il désarmera peut-être._ + +8 avril.--Claire-Source. + +_Il y a deux jours, je revenais de Saint-Rémy, assez tard, comme la +nuit tombait. Lorsque je remontai de la station souterraine et sortis +sur le trottoir de la rue Gay-Lussac, à l'angle du carrefour Médicis, +je fus éblouie par la splendeur du ciel au-dessus du Luxembourg. +Une féerie, un incendie, contre lequel se dessinait le noir fusain +des arbres, à qui l'aigre printemps n'a pas encore donné beaucoup de +feuilles._ + +_Je traversai la place, les yeux vers les nuages éblouissants, +indescriptibles, crevés par de longues déchirures d'un bleu vif. +Je ne voyais rien d'autre, et faillis me faire écraser. Puis, je +m'en allai lentement le long de la grille du jardin, fermé, obscur, +désert, sur lequel pleuvait tant d'or, tant de rose, toute la +farouche magnificence du jour mourant._ + +_Inexplicable nostalgie..._ + +_En face, les globes électriques, aux terrasses combles des cafés, +allumaient des clartés vertes, des phosphorescences, que l'atmosphère +empourprée rendait falotes, blafardes. L'incertitude de la vie me +poignait le coeur._ + +_A ce moment, quelqu'un, tout à coup, me parla, un homme, à mon côté. +Il me dit rudement:_ + +_--«Pourquoi n'avez-vous pas déjà quitté la France, ou, du moins, +Paris? Vous cherchez donc le malheur?»_ + +_Je me tournai, effarée. Mes yeux, troublés de lueurs dansantes, +distinguèrent mal, dans l'endroit sombre, un visage maigre, barbu, +sur lequel descendait le bord rabattu d'un chapeau mou. L'être +semblait vulgaire et louche. Il reprit:_ + +_--«Le monde est assez grand. Vaudrait mieux aller faire fortune +ailleurs que de rester dans le grabuge ici. On vous a dit de craindre +pour votre mari ou l'enfant. Ça ne vous touche pas? Craignez donc +pour vous-même.»_ + +_Je voulais parler, interroger. Une force me retenait: le sentiment +de l'inutilité de tout. Et aussi l'écoeurement. Répugnant +personnage... un larbin ou un espion. Je n'en tirerais que des +menaces. Pourtant une impulsion délia mes lèvres. Il venait de nommer +mon mari... De Raymond surtout l'on prenait ombrage. S'il m'était +possible de les persuader... Alors, soudain, je déclarai à cet homme, +dont j'ignorais tout, dont la voix même, cette fois, n'éveillait pas +mon souvenir:_ + +_--«Mon mari! mais il ne sait rien... Il ne saura jamais rien, si on +l'exige._ + +_--Tant mieux pour lui!» ricana mon interlocuteur. Et il ajouta, +ignoblement: «Mais on en a assez!... D'une manière ou de l'autre, +faut que ça finisse!...»_ + +_Ayant jeté ces mots avec une brutalité insolente, l'homme s'éloigna._ + +_L'impression odieuse me laissa pleine de dégoût, de révolte indignée. +La grossièreté du mandataire comprima en moi toute velléité de +m'élancer après lui, pour le retenir, le questionner, le braver ou le +supplier. Avec un autre, je ne sais ce que m'eût suggéré l'émotion +dont je frémissais. Pour celui-là, je regrettai même ensuite d'avoir +trahi devant lui ma pire inquiétude. Cet être nocturne et larveux, +bien que je l'eusse à peine vu, me sembla si vil, qu'il ne m +effraya même pas. Jamais je n'ai eu moins peur que depuis qu'il osa +m'aborder. Ma fierté souffre en songeant à l'espèce de protestation, +de concession, d'engagement, qui m'a échappé... J'ai mis en cause +mon mari, mon cher et noble Raymond, auprès de ce misérable..._ + +_Ah! descendre à des contacts de valets, d'escarpes..._ + +_Non, non. Je m'expliquerai. Il faut que je m'explique. Pourquoi ai-je +fui follement, sur la route du village, quand j'ai reconnu le maître +de cette fatale aventure? Celui-là, du moins, si criminel qu'il +puisse être, doit savoir parler à une femme sans qu'elle ressente +comme une diminution, une salissure. A celui-là, je m'adresserai. Je +le rencontrerai bien de nouveau. Ce n'est pas pour une fois ni par +hasard qu'il est allé dans la vallée de Chevreuse. Que je le trouve +seulement sur mon chemin. J'irai droit à lui. Il est le père... Il +ne peut vouloir du mal à son enfant. S'il est sûr qu'on ne songe pas +à pénétrer, à exploiter son secret, à redresser ses torts, il ne +s'opposera pas à ce que ma tendresse enveloppe son pauvre petit... Et +il sera sûr... Je trouverai des mots pour le convaincre._ + +_Mon Dieu! Puissé-je le rencontrer bientôt!..._ + +_J'ai hâte de retourner à Saint-Rémy._ + + * * * * * + +Le manuscrit de Francine s'arrêtait là. + +Raymond, haletant de cette lecture, mais toute son énergie contractée +pour rester lucide et résolu, retourna la page pour regarder encore +la date. «8 avril.» Le dernier jour où ils vinrent à Claire-Source! + +Francine, lorsqu'elle eut tracé cette ultime confidence, replaça dans +sa petite bibliothèque de jeune fille le volume qu'elle ne devait +plus toucher. + +Huit avril... Claire-Source... Elle avait cueilli les premières +violettes. Comme ils avaient encore été heureux ce jour-là!... + +Deux semaines plus tard, un soir où, plein d'inquiétude, il +l'attendait, trouvant qu'elle tardait beaucoup, dans leur cher nid +parisien, rue du Général-Foy, où leurs deux couverts brillaient sous +la lampe, elle était revenue... pour mourir. + +Ah! Dieu... lorsqu'il se pencha sur la rampe de l'escalier... + +Toujours, il verrait cela... La lumière gaie, les stucs brillants, +la moquette claire avec ses baguettes de cuivre... Et, dans le décor +paisible, cette jeune forme si chère, lugubrement pliée sur la +rampe... arrêtée, ne pouvant plus... + +Le coeur du jeune homme crevait... C'était cela, la mort. Cette forme +brisée, dans l'escalier lumineux, muet. Un attendrissement plus +atroce que devant la bouche entr'ouverte par le dernier souffle, +devant la tête pâle aux cheveux sombres, sur la blancheur de +l'oreiller. + +Oh! quand il sortit sur le palier pour la revoir plus tôt... + +Cette forme traînante sur les marches... Cette forme fléchissante +contre la rampe de l'escalier!... + + + + +III + +AU FOND DU LABYRINTHE + + +Rue Saint-Florentin, devant un ancien hôtel de fermier général, +modernisé, et, pour le moment, tout brillant de lumières, tout +vibrant de rumeurs, une file de voitures s'accroît à chaque minute. +Minuit s'approche. La soirée va finir. Chauffeurs et cochers viennent +chercher leurs maîtres. Et les fiacres maraudeurs s'arrêtent pour +enlever le client qui n'a pas son équipage. + +C'est le soir de musique du professeur Perrelot, le chirurgien +célèbre. Un de ces concerts exquis où l'on rencontre l'élite +mondaine, scientifique, académique et artistique, de Paris. + +L'illustre vieillard n'oublie les laideurs des chairs qu'il taille +et ses incroyables fatigues, que dans le paradis des sons, parmi +les rêves d'un Wagner ou d'un Beethoven, sur ce domaine exploré par +quelques esprits de flamme, amorce d'un pont qui, de la terre, serait +jeté vers l'infini prodigieux. + +Le professeur Perrelot, passionné de musique, organise avec amour +ses séances de quinzaine. Il combine les programmes, choisit les +interprètes, se réjouit comme un enfant de certaines exécutions +musicales dont il a eu l'idée, qu'on n'entendra que chez lui. + +Et, plus d'une fois, il est le seul de la fête qui n'en puisse +goûter le raffiné plaisir. Une opération urgente le retient, une +consultation sous quelque baldaquin à couronne fermée l'appelle hors +de France, à moins que ce ne soit une mansarde où l'on souffre qui le +garde,--et cela arrive plus souvent qu'il ne le dit. + +En ce cas, Mme Perrelot, sous ses beaux cheveux blancs, et sa +fille, la jeune comtesse de Gromaille, une brune à voix de +contralto magnifique, font les honneurs. Et l'on tâche de ne pas +trop s'apercevoir que manque le principal attrait, la présence +électrisante sans laquelle il semble que les musiciens eux-mêmes ont +moins de talent, la silhouette mince et vive, le masque pétillant +d'esprit, la parole animée, enthousiaste, du maître de la maison. + +Ce soir, il était là. + +Chose extraordinaire, il avait savouré depuis le commencement le +régal harmonieux, qui touchait à sa fin. On ne l'avait dérangé que +pour un seul coup de téléphone. Mais, sur le nom du correspondant, +il voulut recevoir la communication lui-même. Et, depuis ce coup de +téléphone, il demeurait soucieux. + +Maintenant, sa fille, debout sur la petite scène, en avant des +musiciens qui devaient l'accompagner, se préparait à chanter,--ou +plutôt à gémir,--la déchirante lamentation de l'Orphée de Glück: + + «J'ai perdu mon Eurydice...» + +Un domestique, à pas glissants, se faufila entre les habits noirs, +autour des rangs de chaises, où rayonnaient les coiffures charmantes, +les épaules nues, les toilettes et les joyaux des femmes. Il parvint +jusqu'à son maître,--qui se tenait toujours à proximité d'une +porte,--lui dit quelques mots, tout bas. Perrelot se leva, et, +souple, sans un geste, sans s'excuser, passa devant quelques groupes, +en traversa d'autres, sortit. + +Nul ne broncha. On n'eut pas l'air de le voir. On s'écarta sans lui +adresser la parole. C'était la consigne. + +Dans la galerie d'entrée, le chirurgien demanda au valet: + +--«Où l'avez-vous fait entrer? + +--Au premier, dans le petit cabinet de Monsieur.» + +Le professeur souleva une portière, rencontra l'escalier, monta. + +Il possédait, au rez-de-chaussée, un grand cabinet d'apparat, qu'on +ouvrait les soirs de réception. Les invités y pouvaient admirer +une précieuse vitrine où il conservait près de lui, mêlées à son +travail, les pièces rarissimes de sa collection de porcelaines de +Chine, qui était célèbre. Mais il y avait, à l'étage au-dessus, tout +à côté de sa chambre à coucher, un autre cabinet, plus retiré, plus +austère. C'est ce que le domestique avait appelé le «petit cabinet de +Monsieur». + +Il y pénétra les deux mains tendues. + +--«Mon cher enfant, qu'y a-t-il? Votre voix, dans le téléphone, m'a +presque effrayé, tout à l'heure.» + +Puis, ayant mieux regardé son visiteur, il ajouta: + +--«Mon pauvre Delchaume! c'est donc grave? + +--Très grave,» répondit le jeune homme. + +Sans détourner les yeux pleins de souci qu'il venait de plonger si +ardemment dans ceux de son maître, il se laissa tomber sur le siège +que celui-ci lui désignait. Alors seulement, mais d'un ton qui +marquait l'effort pour attacher quelque importance au détail dont il +s'avisait, Raymond observa: + +--«C'est votre soirée de musique?... Je ne songeais pas...» + +Le vieillard, d'un geste, arrêta ses excuses. Il s'agissait bien de +musique!... Glück lui-même, et le frémissant contralto de sa fille, +dont s'exaltaient, en bas, tant de coeurs, ne suffiraient plus à le +distraire de son inquiétude. Le visage maigre, si pâle, les yeux +brûlants et creusés, qu'il avait devant lui, fascinaient sa pitié, +son amitié presque paternelle. + +--«Eh bien, mon ami, qu'est-ce qui vous arrive? Moi qui vous +croyais... je ne dis pas consolé... mais absorbé par vos travaux, +enthousiasmé, un peu enivré même... Car enfin... ce n'est pas un +simple succès de presse... Tout notre monde médical est d'accord... +Vos abcès artificiels, qui ont si bien réussi pour la tuberculose... +ne serait-ce pas la guérison, si ardemment cherchée, du cancer?... Je +voulais, tous ces jours-ci, en causer avec vous. Je suis bien aise...» + +Essayait-il d'une diversion? Ou, réellement, s'emballait-il au seul +énoncé d'une hypothèse suggérée à sa passion de guérisseur par les +sensationnelles expériences du jeune médecin? Quoi qu'il en fût, son +étonnement était sincère de lire le découragement, la tristesse, +sur la physionomie d'un des triomphateurs scientifiques du jour, +d'un homme qui goûtait l'ivresse de la victoire et d'une soudaine +célébrité. + +--«Mon cher maître, laissons mes recherches. A tout autre moment, je +serais heureux de vous demander vos avis, si précieux... + +--C'est peut-être moi qui réclamerais les vôtres. + +--Savez-vous que, ce soir même, j'avais un rendez-vous avec le chef +de la Sûreté?» + +Un tressaillement, presque imperceptible, redressa le buste et +altéra, fugace, les traits de Perrelot. Sa sérénité, si forte, +assurée par un universel respect et par la conscience d'un +demi-siècle d'activité glorieuse, généreuse, irréprochable, sembla se +ternir, comme d'une ombre. + +Raymond, qui sentit, plutôt qu'il n'observa, ce trouble subtil,--car +il en connaissait la cause, ajouta vivement: + +--«C'est moi qui souhaitais d'avoir recours à lui. + +--A quel sujet? + +--L'enfant... mon petit François... que j'ai reconnu... vous savez, +cher maître?...» + +Le chirurgien acquiesça. + +--«On me l'a volé. + +--Volé? + +--Ce matin... à la campagne... On l'a enlevé de chez moi, presque +sous mes yeux. + +--Vous aviez des gens qui le gardaient? + +--Ses parents nourriciers, oui. + +--Sûrs? + +--Insoupçonnables. + +--Voilà une fatalité!...» + +Le vieillard jeta cette exclamation, en l'accompagnant d'un coup +d'oeil aigu. Puis, il rêva une minute, comme s'il observait en +lui-même des répercussions singulières éveillées par cette nouvelle. + +--«Et, naturellement, vous vouliez mettre en mouvement la haute +police? + +--Ce fut mon intention immédiate. Je demandai tout de suite une +audience au chef de la Sûreté. + +--Vous l'avez eue? + +--Je n'y suis pas allé. Maintenant je devrais y être. J'ai prétexté +l'appel subit d'un client au plus mal. J'ai fait remettre... Avant, +j'ai voulu vous voir. + +--Moi!...» + +Les paupières de Delchaume battirent comme si cette syllabe l'eût +meurtri physiquement. Les deux hommes se regardèrent. Il y eut un +silence. + +Et, tout à coup, un bruit sourd et scandé remplit la pièce. D'en +dessous montaient les applaudissements. On acclamait la jeune +comtesse de Gromaille, dont la voix bouleversante arrachait aux +retraites des âmes les douleurs et les désirs les mieux ensevelis. + +--«Ah! mon pauvre enfant,» soupira le grand chirurgien, «j'ai peur +que nous n'ayons eu tort... + +--C'est moi qui ai eu tort,» s'écria précipitamment Delchaume. «Et je +sais aujourd'hui à quel point. Votre bonté a cédé à mon égarement. +Mais quel mari, quel amant, fou de douleur, n'eût agi de même? +Cette femme adorée, qui me revenait, expirant d'une mystérieuse +blessure,--qui me révélait, pour la première fois, en un mot +balbutié, indistinct, l'existence d'un enfant... J'ai cru... Vous +avez cru comme moi... + +--Nous nous sommes rendus à l'évidence,» interrompit doucement +Perrelot. «Pour ma part, je ne pouvais m'y résoudre... Francine ne me +paraissait pas être la femme qui accepte le nom d'un loyal garçon en +lui cachant une maternité irrégulière... Cependant... + +--Elle n'était pas cette femme-là, en effet,» affirma passionnément +le veuf. + +--«Plus victime que coupable... C'est ce que nous avons supposé. Vous +avez agi avec la plus noble magnanimité, Delchaume... + +--Et vous! + +--Je n'étais pas le mari. Mais quel problème pour ma conscience!... +Ne pas dénoncer l'assassinat... laisser croire à une mort +naturelle... Vous ne songiez, je le comprends, qu'à sauvegarder +l'honneur de cette infortunée... Éviter à ce pauvre jeune corps la +profanation de l'autopsie, les curiosités abominables de la foule, +les descriptions de journaux, à cette chère mémoire, le scandale, la +honte... Quels accents vous avez trouvés pour me convaincre!...» + +Perrelot hocha la tête. Le doute qui s'élevait en lui hésitait à +s'exprimer. Toutefois, les lèvres loyales ne purent le sceller plus +longtemps. + +--«Je me suis souvent demandé depuis... Hélas! mon pauvre +Delchaume... Je devine trop bien. Ce scandale, que nous avons +écarté de la mère, il va éclater autour de l'enfant... Et qu'en +adviendra-t-il?» + +L'autorité, qui haussait ce front de maître sous la neige des cheveux +encore drus, qui étincelait dans le regard, sembla fléchir. Pour la +première fois de sa vie, cet homme, qui pouvait regarder l'univers +en face et lui dire: «Je n'ai fait que du bien», connut, à un faible +degré, mais combien intolérable pour lui, l'anxiété du jugement des +autres. + +L'être de sensibilité, de délicatesse, qui se savait la cause d'un +tel malaise, en souffrit plus que lui-même. + +--«Mon cher maître, je suis venu implorer votre pardon, me placer +sous votre volonté, sous votre main, surtout sous la direction de +votre conscience.» + +Perrelot dit, avec une nuance de sécheresse: + +--«Voyons... + +--Ce que vous pressentez est plus qu'exact. La réalité dépasse toute +prévision. Je viens de découvrir, aujourd'hui même, l'innocence +absolue de Francine. «Victime plus que coupable,» disiez-vous +généreusement. Rectifiez: «Victime, et non coupable.» On l'a +assassinée à cause d'un secret, non par représailles amoureuses. +L'enfant n'était pas le sien. + +--Que dites-vous!... + +--Ce dont je suis sûr. Ce dont je vous donnerai les preuves. + +--Inutile. Ma pensée y correspond. Rappelez-vous mes paroles devant +sa forme pure: «C'est presque le corps d'une jeune fille.» Seulement, +par quels chemins êtes-vous arrivé?... + +--Sa confession, que j'ai trouvée enfin. A peine reçue docteur, elle +fut amenée, les yeux bandés, en automobile, auprès d'une jeune femme, +qu'elle délivra. On la fit reconduire de nuit, et elle se retrouva +seule, en pleine campagne, avec le nouveau-né dans les bras. + +--A-t-elle soupçonné qui était la mère? + +--Non. + +--Et le père? + +---Je le connais.» + +Perrelot bondit. Raymond, qui ne cherchait pas des effets, mais +allait droit au but, déclara aussitôt: + +--«C'est le prince Boris Omiroff. + +--Boris Omiroff!...» répéta le maître, avec une stupeur horrifiée. +«Boris Omiroff!... Mais il est ici, en bas, parmi mes invités. + +--Non!» cria Delchaume, se dressant. + +Le ressort de fureur qui le jeta hors de son siège agit avec une si +brusque violence, que le professeur Perrelot, comme s'il eût craint +des voies de fait immédiates, se leva à son tour, et crispa ses +doigts précis et solides d'opérateur sur le bras du jeune homme. + +--«Pardon!» fit Delchaume. «Ç'a été plus fort que moi.» + +Et il se rassit. + +--«C'est d'ailleurs la première fois qu'il vient chez nous,» observa +le chirurgien. «Des amis ont demandé à ma femme une invitation pour +lui. Vous savez... la maison d'un opérateur un peu connu... c'est un +terrain neutre et international. J'ai coupé quelque chose à peu près +dans toutes les grandes familles de l'Europe. + +--Mais... sa blessure? Je ne le croyais pas remis. + +--Il porte encore le bras en écharpe. + +--Vous savez qu'il s'est fait arranger de la sorte pour ne pas se +battre avec moi?» + +Le vieux maître éleva les sourcils. Raymond perçut l'ironie presque +invisible. + +--«Oh! je ne me donne pas pour un adversaire capable de faire se +dérober le bretteur qu'est ce Russe. Non. C'est pour mieux m'outrager +de son mépris qu'il me refuse réparation. Et, comme, tout de même, +on aurait pu trouver ça étrange, il s'est offert un beau duel, pour +démontrer à la galerie qu'un Omiroff ne peut être soupçonné d'avoir +peur. + +--En effet,» réfléchit Perrelot... «On m'avait raconté... Ne +l'aviez-vous pas provoqué au Pré Catelan, à la représentation de +gala?... + +--Oui. + +--Mais pourquoi le provoquer? + +--Je le croyais l'amant pour lequel était morte Francine. + +--Oh! + +--Il n'est que son assassin.» + +L'illustre praticien considéra son jeune ami longuement, +silencieusement. Demeurait-il figé de surprise? Ou bien son +expérience de la comédie tragique qu'est la vie, des complications +des êtres et des complications des circonstances, le laissait-elle +sans étonnement? Au bout d'un instant, il proféra: + +--«Son assassin, dites-vous? Et aussi le père de l'enfant? + +--Et aussi le père de l'enfant. + +--C'est lui qui l'a fait enlever? + +--Oui, c'est lui. + +--Mais alors?.. + +--Oh! je sais ce que vous allez m'objecter, mon cher maître: au +nom de quel droit empêcherai-je un père de reprendre son fils?... +D'abord, j'ai la loi pour moi. J'ai reconnu l'enfant. Lui, l'a renié, +abandonné. + +--Mais... si vous l'avez reconnu, Delchaume, c'est vous qui le lui +avez pris. + +--Oh! mon cher maître... Écoutez... Je vous en prie... Laissons les +mots... laissons même les conventions que les hommes appellent des +lois... + +--Hé!... Hé!... + +--Patience!... je vous en conjure!... Vous ne comprenez plus ma +tendresse pour l'enfant?... + +--Ma foi, non! S'il n'est pas le fils de Francine... S'il appartient +à l'homme qui, suivant vous, a tué votre femme... + +--Je tâcherai de vous expliquer tout à l'heure... Maintenant, il me +faut vous dire ce que je suis venu vous demander.» + +Le célèbre professeur avança un visage attentif, darda un regard +divinateur--le visage, le regard, qu'il inclinait vers les chairs +souffrantes, où il allait enfoncer son bistouri. + +--«Mon cher maître, ce matin, mon premier mouvement a été de prévenir +le chef de la Sûreté. Mais, ce soir, après avoir lu les révélations +de Francine, j'ai pressenti un drame plus compliqué, plus obscur, +que tout ce que nous imaginions. Comment, si je m'adresse à la haute +police, ne pas l'éclairer entièrement?... La crainte de vous voir +mis en cause m'a troublé. Le médecin des morts rejettera sur votre +présence la discrétion qu'il a eue de ne pas examiner ma pauvre +femme. Il ne faut pas que votre personnalité apparaisse, surtout par +ma faute, dans une attitude équivoque, illégale... Et cependant, +puisque l'honneur de Francine est intact, rien ne m'empêche plus, +sinon ce trop juste scrupule envers vous, de faire poursuivre son +assassin. Je viens vous demander comment vous envisagez cette +situation terrible.» + +Sans hésiter, Perrelot riposta: + +--«Voulez-vous qu'avant tout nous écartions les considérations qui +me concernent? Jamais la vérité ne m'a fait peur, Delchaume. Je me +suis dérobé à elle une seule fois, sur vos instances. Mon Dieu! +ce que vous me demandiez était si naturel, presque si juste!... +Toutefois, vous le reconnaissez à présent, nous avons eu tort. Eh +bien, laissons cela. Que ce tort devienne manifeste, public, me +cause des désagréments plus ou moins graves, ceci est secondaire. +Vous entendez... N'en parlons même plus. Encore une fois, la vérité +ne me fait pas peur. La satisfaction de revenir à elle compense +les difficultés du chemin que j'ai à faire pour cela. Nommez-moi, +invoquez-moi, citez-moi, je vous y autorise, je vous le demande... + +--Noble coeur... admirable maître... + +--Laissons... laissons!... Maintenant, regardons un peu les choses +en face. Un enfant a disparu. Vous allez dire au chef de la Sûreté: +«Cherchez-le-moi.» + +--Oui. Et j'ajouterai: l'auteur du rapt est aussi l'auteur d'un +assassinat. Je vais déposer contre lui une double plainte au Parquet. + +--Je vous en supplie, Delchaume, ne séparons pas les questions. +L'enfant, d'abord, l'enfant... Quels arguments donnerez-vous à un +procureur de la République pour vous faire rendre un enfant que vous +avez reconnu parce que vous le croyiez le fils de votre femme, mais +qui ne l'est pas, et qui a été repris, de votre propre aveu, par son +véritable père? + +--Son père se gardera bien de se donner pour tel. D'ailleurs, le +pourrait-il, s'il le voulait? En cas d'adultère, non? Et, pour moi, +c'est un roman de l'adultère qui a coûté la vie à ma pauvre Francine. + +--Vous imaginez qu'on inculpe aussi aisément un prince Omiroff?» + +Le vieux maître avait dit cela doucement, d'un air où quelque âpreté +se mitigeait d'une profonde tristesse. Et, tout aussitôt, il décela +le motif de cette tristesse. + +--«Quel malheur!... Un garçon comme vous, parti pour de tels +triomphes scientifiques, pour de telles victoires sur les misères +de l'humanité! Par quelle meute de passions, de chagrins voraces, +laisserez-vous dévorer la moelle de votre cerveau, de vos nerfs, de +votre génie! + +--Ah! oui, j'en serai dévoré,» cria impétueusement Delchaume, «si, +comme vous me le faites entendre, je dois invoquer une justice +volontairement sourde, une police qui saura se faire aveugle. +Un prince Omiroff!... Eh quoi!... même votre grand coeur loyal, +à qui j'en appelle, s'effare devant le prestige d'un tel rang, +l'inviolabilité de ce prince étranger! Si je vous avouais tout... +Si je vous disais que j'ai rêvé d'un moyen plus expéditif, que j'ai +presque manié la bombe destinée à cet homme, l'engin fatal qui, l'été +dernier, déchiqueta ou livra ses inventeurs! + +--Vous, malheureux!...» + +Le chirurgien s'était levé. D'un élan instinctif, il courait aux +portes, tournait les clefs, rabattait plus hermétiquement les +tentures. Il entr'ouvrit même un instant pour explorer des yeux le +palier de l'étage. Mais il ne vit personne. Une rumeur de voix, de +rires, d'adieux monta. Les roulements des voitures qui partaient +prolongeaient dans les murs des vibrations atténuées. Nul ne songeait +à épier ces deux hommes, qu'on supposait absorbés par la discussion +de quelque cas médical déconcertant. + +Perrelot revint vers son jeune confrère. Il murmura: + +--«L'affaire de la Petite-Barrerie?...» + +Raymond, presque solennellement, inclina la tête. + +--«Comment étiez-vous dans cette horrible aventure? + +--La principale accusée, Tatiane Kachintzeff, cette fille de +vingt ans,--ah! si intéressante!... elle a vu,--vous m'entendez, +maître,--elle a vu Boris Omiroff rejoindre ma femme dans un wagon, +la suivre à Paris, la faire monter dans une auto, le soir où +Francine revint chez moi blessée à mort. L'auto était une voiture +particulière... Le chauffeur avait le type d'un moujick...» + +Le visage de Perrelot se durcissait, se fermait. Il dit presque +rudement: + +--«Ainsi, vous déposerez une plainte contre ce prince russe, dont le +père occupa les plus hautes fonctions, dont le frère fut un des héros +de la guerre d'Orient... Et vous citerez comme témoin une malheureuse +nihiliste, convaincue d'avoir joué une part active dans un complot +qui avait pour but d'assassiner ce prince... Mais vous allez à un +abîme, mon pauvre ami!...» + +Il ajouta, devant le silence de Raymond: + +--«Et vous n'en avez pas le droit! Vous n'avez pas le droit de +fausser la valeur scientifique, sociale, que vous êtes. + +--Je veux venger ma pauvre Francine... Ah! son récit!... ce qu'elle a +souffert!... + +--Sera-ce la venger? + +--Je veux sauver l'enfant. Dieu sait quels risques il court!...» + +Encore une fois, le génial guérisseur prit l'expression dont +s'aiguisait sa physionomie au moment d'un diagnostic difficile, pour +demander à Delchaume: + +--«Dites-moi, en vous interrogeant à fond, en descendant jusqu'au +dernier ressort de votre sentiment le plus secret, ce qui vous +attache à cet enfant.» + +Le jeune homme regarda Perrelot, d'abord avec un peu de surprise, +puis avec une concentration profonde, et enfin, avec trouble. Son +vieux maître le vit rougir légèrement, détourner les yeux. + +--«Delchaume... + +--Je... je réfléchis. + +--Une réflexion vient de vous frapper déjà. Pourquoi ne me la +dites-vous pas? + +--Parce qu'elle constate en moi un état d'âme trop récent... + +--C'est celui-là qu'il importe de connaître. + +--Mais, dès le début, tout inclinait ma tendresse vers ce petit +être... Ma pitié pour lui, mon désir d'exécuter le voeu de Francine, +sa propre grâce, à cet innocent... Il est adorable... Son isolement +dans la vie... le nom que je lui ai donné, et qui l'a fait mien... +Aujourd'hui, je me sens pris, lié... Je n'aimerais pas davantage mon +propre fils... + +--J'admets... oui. Maintenant voyons, mon ami, ce dernier motif dont +vous hésitiez à convenir avec vous-même. + +--Ah! diagnostiqueur infaillible!» s'écria Raymond, qui ne put +s'empêcher de sourire. «Oui... j'hésite,--non pas à en convenir avec +moi-même, mais avec vous. Car c'est trop long à expliquer. Et, sans +explication, cela vous paraîtra si étrange... + +--Racontez... sans explication. + +--Eh bien, une autre personne que moi souffrira cruellement si je ne +retrouve pas mon fils adoptif. + +--Une autre personne?... une femme? + +--Une femme... oui. + +--Une femme...» répéta encore le vieillard pensivement. + +Il sembla peser en lui-même l'importance, les conséquences, de cette +nouvelle donnée, puis, tandis que son masque aigu et spirituel +s'éclairait d'une lueur de malice, il reprit: + +--«Allons... Tout cela est moins désastreux que je ne le craignais. +Vous ne serez pas une force perdue. + +--Je crois, mon cher maître, que vous vous lancez dans des hypothèses +inexactes. + +--Mais non. Du moment qu'une femme est auprès de vous, une femme +qui se montre maternelle à l'enfant que vous élevez, une femme à +qui vous redoutez de faire de la peine... vous n'êtes plus l'isolé, +en proie à une sombre folie de vengeance que je découvrais en vous +tout à l'heure. Delchaume, vous n'avez plus besoin de moi,--sauf, +n'est-ce pas? pour ce que vous m'avez demandé d'abord. Mais c'est un +point élucidé: n'ayez aucun scrupule quant à mon rôle au lit de mort +de votre pauvre Francine. Je reviens entièrement à la vérité, très +volontiers, très haut, quoi qu'il en puisse advenir.» + +Le grand chirurgien prononça ces mots du ton d'un homme qui conclut +une conversation. Toutefois, au moment de se lever, il se ravisa sur +un geste, suppliant de Delchaume. + +--«Comment, mon cher maître!» s'écria celui-ci,«vous imaginez que +j'irai chercher des conseils auprès d'une femme si vous ne me donnez +pas les vôtres! + +--C'est pourtant ce que vous auriez de mieux à faire. + +--De l'ironie!... Je ne la mérite pas. + +--Aucune ironie. Je vous vois avec joie dans la norme, dans la santé. +Tout à l'heure, je vous croyais malade.... + +--Comment? + +--Mais oui. Quelque tendresse que vous ayez eue pour votre exquise +Francine, quelque déchirement dont saigne votre coeur à la pensée de +ce qu'elle a souffert, injustement... vous ne seriez pas un homme de +vingt-huit ans, valide et sain, si vous n'acceptiez pas le bienfait +d'un regard de femme, d'une sollicitude de femme, si vous vous +hypnotisiez devant une tombe, devant un mystère sanglant... Alors, +du moment que vous vous portez bien, qu'avez-vous affaire du vieux +guérisseur que je suis?... Allez la trouver, elle... C'est elle qui +mettra au point vos chimères lugubres.... + +--Vous ne la connaissez pas. + +--Mais si. + +--Son influence peut être mauvaise. + +--Mais non. + +--C'est trop fort! + +--Ne m'avez-vous pas dit qu'elle aime votre petit enfant? + +--Savez-vous, mon cher maître, pourquoi elle l'aime?» + +Un franc sourire détendit la gravité du vieillard. Ses yeux adoucis +raillaient affectueusement Delchaume. + +--«Non...non! Ce n'est pas à cause de moi,» protesta celui-ci. + +Perrelot se tut, sans changer d'expression. + +--«Elle aime l'enfant parce qu'il est le vivant portrait du mari +qu'elle a perdu. + +--Comment cela se peut-il? + +--Cela se peut parce qu'elle est veuve du prince Dimitri Omiroff, +frère du prince Boris. + +--Une princesse Omiroff!... + +--Oh! princesse... Dimitri, pour l'avoir épousée, se vit retirer +son titre, confisquer ses biens. Elle n'a jamais voulu s'entendre +nommer princesse. Et maintenant elle travaille pour vivre. Elle n'a +de ressource que son art. C'est Flaviana, la danseuse, l'étoile du +National-Lyrique. + +--Flaviana!...» + +Douceur presque attendrie de l'exclamation. Point besoin d'avoir sa +loge au National-Lyrique comme le célèbre professeur. Quel Parisien +prononcerait ce nom sans une prédilection charmée, un peu de fierté, +parce que la délicieuse artiste lui appartient, à ce Paris qu'elle +enchante, beaucoup de respect, parce que nulle calomnie, nulle +médisance n'a jamais eu prise sur la dignité de cette jeune vie. + +Flaviana... Devant le vieux maître, l'apparition s'évoqua... +La créature ailée, dans l'envolement des jupes de tarlatane, +l'éblouissante légèreté, le style incomparable, qui fait de sa danse +un poème si personnel, un poème chaste. Et le long visage encadré des +bouclettes brunes... Et le sourire... ce sourire qu'on n'oublie plus. + +--«Ah! on me l'avait dit... (mais on dit tant de choses!...) que +Flaviana avait été la femme, ou la maîtresse, de Dimitri Omiroff. + +--Sa femme. + +--Il est mort en Mandchourie, n'est-ce pas? + +--Oui, après une conduite si héroïque que le tsar lui a restitué +faveur, titres, biens... + +--Alors... elle est princesse?... Et riche... Flaviana? + +--Non. Il n'a pas fait de testament. A-t-il su seulement qu'il était +réintégré? Quelles sont leurs lois?... J'ignore... Flaviana danse +pour vivre, ne revendique rien. + +--Il n'y eut pas d'enfant? + +--Il y en eut un, qui vint au monde prématurément et ne vécut pas. +Ce fut une catastrophe causée par la brutale nouvelle de la mort du +mari, du héros... là-bas. + +--Je comprends qu'elle ait reporté sa tendresse sur ce petit neveu... + +--Elle ignore que Boris est le père. + +--Pourquoi? + +--Jusqu'à ce matin, je croyais à une faute de ma pauvre Francine. Je +n'avais pas à la révéler. + +--Et ce soir? + +--Ce soir, mon maître vénéré, je suis venu vous demander de me guider +dans ce labyrinthe. + +--J'imagine que vous allez tout dire à Flaviana. + +--Ne sera-ce pas aggraver son chagrin? + +--Son chagrin?... à cause de l'enfant?... + +--Oui... elle le regrettera d'autant plus qu'elle connaîtra les liens +qui l'attachent à lui... Et elle sera terrifiée de le savoir aux +mains de Boris. Elle déteste et redoute son beau-frère. + +--Vous lui devez cependant la vérité. + +--Cette vérité vous appartenait. Puis-je la divulguer sans risquer de +faire apparaître au jour votre dévouement pour moi?... ce dévouement +qui vous entraîna... + +--Nous avons tranché cette question. + +--Enfin,... mêler une femme à cette histoire de sang... l'initier à +ma résolution de vengeance... + +--C'est à cela qu'il faut l'initier. Une femme, Delchaume, et une +femme comme celle-là... c'est notre meilleur guide, à nous autres +hommes. Avec quelle confiance je vous envoie vers elle! Comme je me +sens rassuré sur votre compte! Voyez-vous, mon ami... j'ai dépecé, +taillé, fouillé bien des chairs, vivantes ou mortes. Je ne crois pas +qu'une parcelle de notre admirable et misérable machine humaine garde +pour moi un prestige ou un secret. Cependant, chaque fois que, dans +ma longue carrière, en procédant à une autopsie, j'ai effleuré de mon +scalpel cette petite chose merveilleuse qu'est un coeur de femme, +j'ai incliné toute ma science devant ce tabernacle de l'insondable, +de l'inconnaissable. Dans cette petite chose, Delchaume, quand elle +palpite, il y a les vibrations de l'infini. Là, se répercute ce que +nous pouvons connaître de plus profond du grand mystère de la vie. +Allez voir Flaviana, Delchaume, allez prendre conseil de votre amie. +C'est elle qui a les secrets du sort et de votre destin, non pas le +vieux logicien, le vieux raisonneur que je suis.» + + + + +IV + +DANS LES COULISSES + + +La répétition en costumes venait de finir au National-Lyrique. Les +auteurs, le directeur, quelques amis, demeuraient dans la salle, pour +vérifier et faire recommencer des effets d'éclairage. + +--«Les fonds sont trop bleuâtres de lune quand le fantôme de +la fiancée paraît,» dit quelqu'un. «Il ne se détache pas assez +nettement. Tout d'abord, on croit que c'est une vapeur qui s'élève.» + +Tous fondaient grand espoir sur ce _Ballet des Elfes_. Une surprise +pour le public. Le compositeur, inconnu la veille, serait célèbre +le lendemain. Sa musique, originale, prenante, d'une formule très +neuve, très personnelle, trouvait la mélodie sans y sacrifier ni la +pensée, ni l'enchaînement logique, ni le style. Cette mélodie ne +tombait jamais dans les redites vulgaires des flons-flons italiens, +pas plus qu'elle ne s'astreignait à la lourdeur piétinante du +_leit-motiv_ allemand. D'inspiration très française, l'oeuvre était +d'une spontanéité, d'une fraîcheur ravissantes. Et quel sujet +essentiellement musical! C'était les _Elfes_ de Leconte de Lisle, +dont une imagination ingénieuse avait fait deux actes de ballet. + + Couronnés de thym et de marjolaine, + Les Elfes joyeux dansent sur la plaine. + +Le premier acte montrait les fiançailles du chevalier, la jalousie +de la reine des Elfes, et tous les moyens de séduction inventés par +elle pour conquérir celui qu'elle aimait. Le second acte déroulait la +chevauchée nocturne, la traversée de la plaine féerique, la dernière +tentative de la reine des Elfes, et enfin la rencontre du chevalier +avec le fantôme de sa fiancée: + + «O mon chevalier, la tombe éternelle + Sera notre lit de noce, dit-elle. + Je suis morte, hélas!...» La voyant ainsi, + Lui-même, d'horreur, tombe mort aussi.» + +Flaviana incarnait la reine des Elfes. + +Comme la répétition s'achevait, les auteurs montèrent sur le plateau +pour lui exprimer leur reconnaissance, leur admiration. + +Le jeune compositeur suffoquait, bouleversé de joie. Cette danseuse +à l'âme si profondément artiste, avait interprété son rêve en y +ajoutant une grâce divine. Il venait d'en avoir la révélation +complète, et il en tremblait d'émotion. Lorsqu'il fut près d'elle, +il voulut parler, ne le put pas, éclata en sanglots, tandis qu'il +baisait la main de l'étoile. + +--«Merci,» dit Flaviana, avec son émouvant sourire. «On ne m'a +jamais fait un si grand compliment.» + +Au fond de la scène, de petits rires étouffés fusèrent d'un groupe +tout mousseux de courtes jupes de tulle, tout frétillant de jambes et +de bras minces. + +--«Il va lui donner son rhume de cerveau, s'il lui éternue comme ça +sur la main. + +--V'là ce que c'est que de se mettre compositeur avant d'être sorti +de nourrice. + +--Il a du talent, tu sais, le type. + +--C'est pas une raison pour pleurer. + +--Allons, le premier quadrille!... un peu de place, n'est-ce pas? +Puisque c'est fini, qu'est-ce que vous attendez?» cria le régisseur, +qui, aussitôt, donna deux coups de sifflet. + +Un hurlement partit: + +--«Amenez la deuxième herse!... Plus bas encore... Plus bas!... La +lumière... tout!» + +Le danseur qui jouait le chevalier s'approcha des fillettes. Sous +le rayon d'un projecteur, son armure d'argent éblouissait. On avait +voulu donner le rôle à une femme. Mais le travesti déplaisait au +compositeur. «J'ai compris cela en drame,» dit-il, «je ne veux pas +des équivoques de music-hall.» L'interprète exultait. C'était un +jeune garçon, svelte, très doué, que les lauriers d'Illinski, le +Vestris russe, empêchaient de dormir. + +--«Mademoiselle Bertile, permettez-moi de vous offrir une grenadine +chez la mère Martin? ou ce que vous voudrez?... Vous devez avoir +soif,» demanda-t-il, avec plus de respect qu'il n'est d'usage dans ce +petit monde. + +Il s'adressait à une danseuse du premier quadrille, une grande +fillette de quinze à seize ans, de la figure la plus intéressante. +Plus attachante que jolie, elle paraissait d'une fragilité de +fleur rare, poussée trop vite. Ses traits, presque trop fins, +peu maquillés, semblaient mangés, pour ainsi dire, par deux yeux +immenses, où il y avait beaucoup de mélancolie, sinon de tristesse. + +--«Merci, non,» répondit-elle avec douceur. «Vous êtes bien gentil, +Claudio, mais j'aime mieux pas. + +--Vrai?... Oh! je vous en prie!...» insista le jeune homme, +désappointé. + +--«Tu perds ton temps, mon pauvre Claudio,» dit une coryphée en +riant. «Tu ferais mieux d'accompagner Chichette chez la mère Martin. +Elle a une ardoise de vingt-huit sous, et ne sait comment la payer. +C'est qu'elle ne plaisante pas, la mère Martin. Tout à l'heure, elle +lui a refusé crédit, à Chichette, pour des pastilles de menthe. + +--Chichette me rase,» déclara Claudio. + +--«Faudrait que tu aies de la barbe pour ça, morveux!» cria une voix +pointue qu'on reconnut pour celle de Chichette. + +S'esclaffant, bavardant, se disputant, les danseuses s'en allaient +par les coulisses. Les unes montaient dans leur loge, les plus +petites, dans ce qu'on appelait irrévérencieusement leurs «bains à +quat'sous». Un certain nombre prenaient le couloir qui mène chez la +mère Martin. + +Derrière son comptoir, la bonne femme s'affairait à verser les sirops +et à débiter les bonbons que réclamaient tous ces petits museaux de +chattes. + +--«Avez-vous trois sous, mademoiselle Chichette?» demandait-elle, la +main sur le bouchon du sirop d'orgeat. «Je ne vous sers pas avant de +les voir. Je n'exige pas toute votre ardoise, mais je ne veux pas +qu'elle s'augmente. D'abord votre mère m'a défendu de vous faire +crédit.» + +La petite jeta autour d'elle un regard navré. De voir les autres +boire, cela augmentait sa soif. Et elle adorait le sirop d'orgeat. + +Mais le chevalier arrivait, dans son armure d'argent. + +--«Écoute, Chichette,» fit-il, en tirant la gosseline à l'écart, «je +nettoie ton ardoise si tu me dis quelque chose. + +--Oh! veine... Quoi donc? Tout ce que vous voulez, m'sieu Claudio. + +--Bertile?... Tu la connais?... A-t-elle quelqu'un? + +--Bon! Vous v'là pincé, m'sieu Claudio. Et, jaloux par-dessus le +marché. Ah! mince... + +--Pas d'appréciation. Sais-tu quelque chose? + +--Je sais que si j'avais eu sa chance, je serais déjà dans mes +meubles, au lieu de recevoir des affronts pour trois sous. Sale mère +Martin, va! + +--Quelle chance a-t-elle donc eue, Bertile? + +--Un type qui en est fou... Dame! plus tout jeune... Mais pas +repoussant... au contraire... tout à fait bath... Et galetteux!... La +marâtre à Bertile, mame Pageant, la fruitière de la rue du Rocher, +voulait arranger la chose. Elle a fait monter la môme dans l'auto du +type, le jour d'une promenade en forêt... Ça en a fait un raffût!... + +--Comment ça? + +--Ben, Bertile, d'abord, a sauté de l'auto. Elle s'est foulé ou cassé +quelque chose... Vous savez bien?... Elle est restée un mois sans +venir: + +--Non, je ne sais pas. Je ne suis pas souvent des mêmes répétitions. + +--Oh!... et puis...» continua la petite en s'étranglant de rire, +«c'est le père Pageant qui en a fait une histoire!... Il a tapé sur +sa femme!... Ah! mes enfants, ce que j'aurais voulu être là!... Parce +que c'est sa seconde femme, celle-là... C'est pas la mère à Bertile. + +--Alors Bertile est malheureuse, chez elle. + +--Ne la plaignez pas. Elle n'y est plus. Quand je vous dis +qu'elle a toutes les chances. Sa petite mère du corps de ballet, +Flaviana,--excusez du peu!--l'a prise... oui, dans son bel +appartement du boulevard de Courcelles. Vous comprenez pourquoi +elle s'en fichait de vos générosités chez la mère Martin. Elle nous +dédaigne tous. Mademoiselle se voit déjà étoile. + +--Je ne crois pas que Bertile soit méprisante,» murmura le pauvre +chevalier, qui rougit sous la visière d'or de son casque d'argent. + +--«Oh!» fit Chichette, «qu'elle le soit ou non!... pour ce que ça +vous servira!... Allons, venez nettoyer mon ardoise, mon petit +Claudio. Je vous en ai donné pour vingt-huit sous, il me semble.» + +Et elle courut vers le modeste buffet, sur ses légers chaussons +roses, dans l'envolement de la jupe mousseuse, criant de sa voix +pointue: + +--«Mon orgeat, mère Martin!... Donnez vite!... V'là Rothschild qui +s'amène!» + +A la même minute, celle qui était l'objet de ces propos, descendait +vers le proscenium, où sa «petite mère», suivant la forme d'adoption +du National-Lyrique, s'attardait à causer avec le maître de ballet. +Bertile s'approcha de l'étoile, et, sans l'interrompre, se tint à +côté d'elle avec un petit air volontairement effacé, discret. + +--«Tu m'attends, mignonne?» dit Flaviana en se tournant. «Reste... +J'ai fini. Nous remonterons ensemble.» + +Elle lui parlait avec une tendresse de soeur aînée. Bien que cette +maternité pour rire des coulisses fût devenue presque effective +depuis que l'étoile avait pris chez elle sa petite camarade, les dix +ans à peine qui séparaient leurs âges respectifs ne suffisaient pas +à mettre entre leurs deux coeurs si tendres la distance du respect. +Bertile avait dit: + +--«Puisque je vais vivre avec vous, je ne puis vous appeler «petite +mère». Au théâtre on sait ce que cela veut dire. Et encore... Au +National-Lyrique seulement. Car j'ignore si, ailleurs, les premiers +sujets s'intéressent aux pauvres gosselines des petites classes, +comme chez nous. Mais dans la vie, dans la rue, dans le monde, ce +serait offensant pour votre jeunesse qu'une grande fille comme moi +vous appelle sa mère... + +--Mais tu ne me flattes pas!... Tu supposes donc qu'on s'y +tromperait?» se récriait plaisamment Flaviana. + +Un éloquent regard de la fillette vers le beau visage, presque +virginal encore, de sa jeune protectrice, aurait suffisamment +protesté, si la protestation eût été nécessaire. + +--«Tu m'appelleras Flaviana... Et je veux que tu me tutoies, ma +chérie,» avait décrété la gracieuse créature. «Ainsi tu sentiras +moins qu'il te manque une famille.» + +Quoi d'étonnant si, tandis que l'étoile s'attardait à fixer encore +quelques points délicats avec le maître de ballet, la petite danseuse +du premier quadrille l'attendait comme l'ombre attend le soleil, +attachant sur elle des yeux profonds,--mais pas encore assez profonds +pour la tendresse admirative dont ils débordaient. + +Autour de ces deux silhouettes légères (la reine des Elfes et +l'un de ses immatériels sujets), les jeux de lumière continuaient +à se croiser, à s'exaspérer ou à se fondre, sur la scène. Sans +s'occuper des personnes restées sur le plateau, le groupe des +importants personnages--groupe confus et noir dans l'obscurité +de l'orchestre,--poursuivait ses expériences. De temps à autre un +commandement jaillissait des ténèbres: + +--«Voilez la lune, que diable! Un nuage passe sur la lune. Arrêtez +les feux follets!... arrêtez les feux follets. Qui m'a fichu?... +C'est pas des feux follets, voyons! c'est des escarbilles de +locomotive!...» + +A deux ou trois reprises, le pittoresque de telles indications excita +la curiosité de Bertile. Elle regardait alors autour d'elle, mais +se rendait mal compte, car les rayons électriques l'éblouissaient. +De la scène, on ne pouvait juger les surprises de l'éclairage. +Mais voici ce qui se produisit: soudain, comme l'alternance des +projections illuminait, puis plongeait dans l'ombre, tour à tour, +certaines parties du décor, la jeune fille tressaillit. Elle venait +d'apercevoir, non loin d'elle, s'allongeant des coulisses sur la +scène, une ombre que la bizarrerie des feux rendait gigantesque, +grimaçante, fantastique. C'était le profil d'une tête et de la moitié +d'un corps d'homme. Aussitôt l'obscurité revenue l'effaça. Fût-ce +une ressemblance, un ressouvenir odieux? Fût-ce l'impression rapide, +pénible, comme d'un cauchemar?... Un frisson glaça Bertile. Malgré sa +peur, ses yeux élargis restaient fixés sur ce point redevenu sombre, +où se dessinait maintenant à peine la haute découpure indistincte +d'un portant. Puis, tout à coup, la lumière y ressauta, d'un jet +brusque. Apparition de terreur!... L'homme était là... L'homme dont +le désir acharné ligotait sa jeune vie, dont elle sentait toujours +la poursuite haletante derrière elle, comme la proie effarée perçoit +le souffle du fauve. Il s'avançait hors des coulisses, la regardant, +marchant de son côté. + +Une épouvante insurmontable s'empara de Bertile. La nerveuse fillette +ne songea même pas qu'elle était protégée, que, sur le plateau, dans +la salle, il y avait des gens qui ne ressemblaient pas à sa misérable +belle-mère, et devant qui nul n'oserait manquer de respect à une +enfant. L'effroi et la répulsion la convulsèrent. Elle se serra +contre Flaviana, avec un cri si désespéré que l'énorme cavité du +théâtre en vibra tragiquement. + +--«Lui!... sauvez-moi!... Je suis perdue!... Je meurs!...» + +Et la pauvre petite danseuse se jeta dans les bras de sa grande amie, +où, bientôt, elle s'alourdit, sans connaissance. + +Il y eut un moment de désarroi. Les projecteurs s'affolaient, +fouillaient de leurs pinceaux lumineux le fond de la scène, laissant +dans l'ombre ce qu'il importait de voir. Le directeur, les auteurs, +bondissaient de l'orchestre, grimpaient le petit escalier reliant la +scène à la salle. + +--«Que se passe-t-il? Qu'est-ce qu'il y a?... Quelle est cette petite +qui se trouve mal?» + +Régisseurs, machinistes, électriciens, tout le personnel se +précipitait. Une foule envahit le plateau. Jamais on n'aurait cru +qu'un tel nombre de gens pût fourmiller si vite, de tous les coins de +l'immense théâtre, béant de vide une minute avant. Nul, d'ailleurs, +n'y comprenait goutte. Pas même Flaviana, qui n'avait rien remarqué, +rien vu. + +--«Je suppose,» avança-t-elle, «que c'est un effet de fatigue +nerveuse. L'enfant est délicate. Souffrante récemment, elle a +peut-être repris trop tôt son travail. Et elle se donnait avec tant +de coeur aux répétitions! Ce _Ballet des Elfes_ nous emballe toutes,» +ajouta la gracieuse femme avec un sourire vers les auteurs. + +Cependant la mère Martin, appelée en hâte, accourait aussi rapidement +que le permettait sa corpulence. Elle examina Bertile,--qu'on venait +d'étendre sur un praticable, représentant un talus de mousse dans la +forêt magique. + +--«Cette gosse-là a eu les sangs tournés,» déclara la matrone, avec +une autorité devant laquelle tout le corps de ballet avait coutume de +s'incliner. + +Elle mit des sels sous le nez de la jeune fille, et d'un peu d'ouate, +mouillée au goulot d'un flacon, lui frotta les tempes. Une odeur de +mauvaise eau de Cologne se répandit. + +--«Bertile Pageant...» fit le directeur, hochant la tête. «Elle est +douée, cette mâtine-là. Elle a de l'avenir... Pourquoi tourne-t-elle +de l'oeil comme ça? Elle n'a pas fait la bêtise, au moins? + +--Elle!...» s'exclama la mère Martin avant que Flaviana pût répondre. +«Pas de danger!... C'est sage comme l'agneau du bon Dieu... Mais je +vous dis qu'on y a tourné les sangs.» + +L'étoile intervint: + +--«Elle n'est pas heureuse chez elle. Le père s'est remarié. La +belle-mère n'est pas tendre. Pour le moment, je l'ai prise avec moi. + +--Ça vous ressemble, ça, ma chère,» opina le directeur. + +--«Les jeux de lumière lui auront donné une sorte d'hallucination. +C'est une petite nature très impressionnable. + +--On serait impressionné à moins,» grommela la mère Martin, qui, +maintenant, détachait la ceinture étroite autour de cette taille à +prendre dans les dix doigts. «Là... ma belle... Ça va mieux?... On va +la monter dans la loge à sa «petite mère». + +--Vous avez l'air de savoir quelque chose, madame?» questionna +l'auteur du livret, qui ne connaissait pas la mère Martin, ni +son commerce de douceurs près du petit foyer de la danse, ni sa +popularité parmi toute cette crédule et friande jeunesse. + +--«Je sais seulement que j'ai aperçu dans un couloir cette chouette +de mauvais augure, la fruitière de la rue du Rocher, sa marâtre, +quoi! Elle m'avait l'air de faire signe à quelqu'un. Dieu sait si +elle n'amenait pas jusqu'ici quelque vieux singe, dont le museau +effraie cette pauvre petite. Pisqu'al'ne veut pas, Bertile!... Faut +avoir du vice pour la forcer. Que ces demoiselles cherchent une +position... pas moi qui les en blâmerai... Mais c'est guère tout de +même le rôle d'une mère...» + +L'édifiante réflexion ne trouva pas d'écho. Le bavardage de la +mère Martin venait de mettre en fuite les gros bonnets. Et le menu +fretin se hâtait de les imiter en courant aux postes de travail. +L'évanouissement d'une danseuse, au National-Lyrique, n'était pas une +de ces circonstances dont l'imprévu et la rareté pussent émouvoir. Si +l'accident avait retenu un moment l'attention de ces messieurs, c'est +qu'il concernait Bertile, la meilleure danseuse du premier quadrille, +une fillette dont la douceur et l'excellente tenue plaisaient à tous, +en qui, surtout, on respectait la protégée de Flaviana. + +Cependant, à la faveur de l'émotion générale, du brouhaha, des allées +et venues, l'auteur du désordre s'était éclipsé. En toute hâte, il +rejoignit, vers la porte des artistes, la femme de Victor Pageant, +que la mère Martin avait parfaitement reconnue tout à l'heure dans un +couloir. + +--«Sortons,» dit ce personnage, d'un air fort contrarié. «D'ailleurs, +vous avez la somme dont nous étions convenus. Bonsoir! Je n'ai pas +envie qu'on me voie avec vous. + +--Mais... s'écria la mégère, abasourdie. + +--«Il n'y a pas de «mais». J'y renonce... J'aurais tout donné à cette +enfant-là. Ah! elle ne sait pas ce qu'elle perd... Cependant, il y a +des bornes... + +--Qu'a-t-elle donc fait?... + +--Elle a crié comme si je venais pour l'assassiner. Elle a ameuté +tout le théâtre. + +--La pécore!... Elle me le paiera. + +--«Allons, n'y pensons plus!» s'écria brusquement le riche amateur de +fruits verts. + +Une rage saisit la marâtre. Des mots injurieux sortirent de sa bouche +à l'adresse de sa belle-fille. + +--«Elle me le paiera!...» répétait-elle. «Et plus cher qu'elle ne +suppose!» + +La silhouette cossue de son complice s'éloignait déjà. Mais le triste +personnage avait entendu. Il revint sur ses pas. + +--«Écoutez, madame,» dit-il. «Je ne suis pas très fier de ce que +nous avons fait ensemble. Pourtant, avec la certitude de réussir, +je recommencerais. Oui, j'enlèverais Bertile... Et de force... Je +commettrais des lâchetés... Je serais capable de tout. Mais pas +pour la faire souffrir. Ma seule excuse, c'est que je voudrais la +gâter comme jamais homme n'a gâté une enfant chérie, une maîtresse +adorée... Il n'y a pas moyen. J'en fais mon deuil. C'est pour moi un +déboire amer,--plus amer que je ne puis le dire. Mais je ne veux pas, +vous entendez, je ne veux pas, que vous tourmentiez cette innocente à +cause de moi. + +--Elle est la ruine de sa famille!» gémit la femme de l'ex-hercule. +«Songez, monsieur!... J'ai deux pauvres petits enfants... C'est +abominable à elle de ne pas m'aider à les élever, après tous les +sacrifices que j'ai faits pour qu'elle devienne _artisse_! + +--Bon, bon!...» grommela le vieux Parisien, que ces simagrées ne +touchaient guère, mais qu'attendrissait la pensée de la jeune fille. +«Si vous me promettez de laisser la petite tranquille, je veux bien +faire quelque chose pour vous.» + +Il tirait son portefeuille de sa poche. Dieu sait s'il avait +répété ce geste depuis qu'il était entré dans les différents plans +de campagne pour réduire la résistance de Bertile. Cette fois +l'impulsion racheta un peu les antérieures vilenies. + +--«Tenez,» dit-il à la mégère, «ça, c'est en échange de votre +promesse que vous n'adresserez pas un reproche à Bertile, et surtout +que vous ne vous permettrez envers elle aucune dureté, aucune +violence. Et vous savez, j'aurai l'oeil... Si vous vous conduisez +gentiment avec elle, je le saurai. Et il y aura quelque chose de +plus.» + +Mme Pageant fondait en protestations, en gratitude. + +--«Monsieur pense!.. C'était une façon de parler!... Je suis vive +comme ça, puis, la main tournée, je n'y songe plus. Cette enfant... +J'ai pour elle un coeur de mère... Mais Monsieur est trop bon... +Monsieur verra... Ne désespérons pas qu'elle entende raison, la +mignonne...» + +Une pâteuse coulée de miel gluait maintenant hors de cette bouche +mauvaise. La fruitière ne s'engageait guère en manifestant les +meilleures intentions à l'égard de Bertile, puisque la fillette, +à l'abri chez Flaviana, lui échappait. Aussi déversait-elle sa +papelarde éloquence, en s'attachant aux pas du séducteur déçu, qui +n'avait plus qu'une hâte: se débarrasser d'elle. Il avait sauté dans +son auto, était loin, qu'elle parlait encore. + +Ce soir-là, quand Victor Pageant rentra, éreinté d'avoir frotté des +parquets toute la journée, il surprit son épouse dans une singulière +position. La fruitière ayant, non sans imprudence, confié la garde de +la boutique à ses deux garnements, Totor et Titine, venait de monter +à leur logement, pour serrer son trésor dans une cachette, qu'elle +changeait souvent pour plus de sécurité. Aujourd'hui, elle avait eu +l'idée de glisser l'enveloppe qui contenait les billets bleus entre +les tringles de leur lit de fer et le sommier. Pour y réussir, elle +s'était étalée tout de son long par terre. + +Pageant, lorsqu'il réintégra le domicile, aperçut de la lumière au +ras du sol, puis une jupe de femme, qu'il aurait crue tombée sur la +descente de lit, s'il n'en avait vu sortir deux chevilles vêtues +de bas aubergine et deux pieds s'agitant dans des chaussons de +Strasbourg. + +Mais aussitôt, plus rien! Sa femme, l'entendant rentrer, venait +de souffler le bout de bougie, posé à même le plancher, et qui +l'éclairait dans sa tâche. + +--«C'est toi, la maman?» demandait l'ex-hercule, non sans timidité, +car ce mystère l'impressionnait. «C'est toi?...» répéta-t-il. «Les +petits m'ont dit que tu venais de monter.» + +Un gémissement sortit de dessous le lit. Mme Pageant improvisait +une tactique. Simuler l'évanouissement, c'était une explication, un +alibi, et en même temps une excuse pour attendre qu'on l'aidât, car, +sans lumière, elle ne pouvait se redresser qu'en risquant de se fêler +le crâne contre le châlit. + +--«Mon Dieu?... Tu es malade?...» dit la voix tremblante du bon +Pageant. Et, soudain, la position où il avait entrevu sa femme, +aggravée par l'effet de l'obscurité et de la lugubre plainte, lui +suggéra une affreuse pensée: + +--«L'aurait-on assassinée?...» balbutia-t-il. + +--«Quelle gourde!... Aide-moi donc à sortir de là!...» cria sa +colérique moitié, dont la patience était vite à bout, et qui, ayant +assujetti l'enveloppe, ne craignait plus rien que la suffocation. + +Éperdu, tâtonnant, le pauvre homme ne trouvait pas d'allumettes. Il +dut descendre à la boutique, et ne remonta qu'avec Totor et Titine +sur ses talons. + +--«Bon Dieu, qu'est-ce que tu as eu?» questionna-t-il en dégageant +sa femme, qui se releva, la figure couleur de brique, les cheveux +poussiéreux et dépeignés. + +--«Ce que j'ai eu?... Parbleu... une syncope,» s'écria-t-elle. «Dans +cette misère de maison, je ne mange pas pour le travail que je donne. +Quand je t'ai servi, et les gosses, vous ne vous inquiétez guère s'il +reste quelque chose dans le plat pour moi. + +--Pauvre poule! C'est du quinquina qu'il te faut. Je t'en achèterai,» +déclara Pageant. + +--«Et avec quoi?» demanda-t-elle du ton le plus aigre. + +Mais alors éclata le coup de théâtre. Cette fûtée de Titine, ayant +aperçu le bout de bougie sous le lit, poussa sournoisement son frère, +et, le lui montrant: + +--«Tiens!.... une camoufle. + +--Qu'est-ce qu'elle fait là?...» grogna Totor, qui se mit à quatre +pattes pour la ramasser. + +Entré d'un côté sous le lit, le polisson jugea à propos de ressortir +de l'autre, parcourant sur les genoux et les mains ce tunnel où +le balai ne passait pas souvent. Comme il arrive aux enfants, qui +découvrent immédiatement ce qu'ils ne doivent pas voir, celui-ci ne +manqua pas de remarquer, sous le sommier, l'enveloppe, qui, insérée à +tâtons, se repliait et dépassait le châssis de fer. Il surgit entre +ses parents avec un cri digne d'un guerrier sioux, et secoua si bien +sa trouvaille que des billets bleus s'en échappèrent. + +Pageant, paralysé de stupeur, les regarda voltiger et s'abattre. +Il n'en croyait pas ses yeux. Mais sa femme, jetant une clameur +inhumaine, fonça sur leur héritier, et lui administra une telle +volée de gifles, que l'ancien hercule recouvra l'usage de ses sens +pour lui arracher l'enfant des mains. + +--«Tu es folle!... Tu veux donc l'assommer?» + +Le père expulsa les mioches, ferma la porte, à travers laquelle se +ruèrent les hurlements acharnés de Totor. Mais les époux n'y prirent +pas garde. + +--«Dis-moi,» fit Pageant, qui étreignit le bras de sa femme. +«Qu'est-ce que cet argent-là?... C'est comme ça que tu t'évanouis +de privations!... Malheureuse!... Si tu as recommencé tes infamies +contre Bertile, je te tuerai!» + +Le mari soumis et bonasse disparaissait. Elle reconnut le redoutable +gaillard de la forêt de l'Isle-Adam, le père indigné, outré, sous +la poigne de qui elle avait cru sentir se disperser ses os. A la +seconde exécution de ce genre, elle y resterait, sûr. La peur fit +s'entrechoquer ses mâchoires. + +--«Je te jure... Pageant... je te jure!... + +--Où est Bertile? + +--Chez Flaviana. + +--Y est-elle?... Est-ce vrai?... Nom de D...! + +--Tu peux y aller voir... + +--C'est ce que je vais faire.» + +Il desserra un peu l'étau. + +--«Si je ne l'y trouve pas!...» + +Le frisson de la mort passa sur la chair noiraude. Peu s'en était +fallu qu'il ne l'y trouvât pas. + +--«Cette saleté d'argent... d'où ça vient?» reprit le frotteur des +parquets ministériels. + +--«C'est pas à moi. C'est un dépôt. + +--Tu mens! + +--Qu'est-ce que ça te fiche, puisqu'on n'y touche pas, à ta Berthe! A +preuve, c'est qu'il y a renoncé, le type... Je t'en fais serment sur +la tête de mes enfants... Et ceux-là, je ne jurerais pas un mensonge +sur eux. J'aurais trop peur de leur faire tort... Je les aime... tu +ne m'ôteras pas ça. + +--Il a renoncé à Bertile... Ah! il a bien fait, le bandit... Je +l'aurais crevé!... Mais je ne te lâche pas que tu ne m'aies dit d'où +vient la galette... Tu la cachais... c'est qu'elle ne sent pas bon. + +--Oh! je ne l'ai pas volée. + +--J'espère bien! + +--Lâche-moi!... + +--Réponds. + +--Tu me paieras ça, Pageant! + +--Bah! tu ne seras jamais plus rosse pour moi que tu ne l'es +maintenant. Tu m'as privé de ma fille... Tu l'as forcée à quitter la +maison. Tu ne peux pas me faire pire. + +--Butor! + +--D'où viennent ces billets de banque? + +--Ah! zut... Tu me les laisseras? + +--Ça dépend. + +--Eh ben, c'est le type qui en tient pour Bertile. Mais... oh! là... +brutal!... Pas pour ce que tu crois. + +--Comment?... + +--Pour qu'on la dorlote... qu'on y fasse la vie douce... Un brave +homme, au fond... + +--Un brave homme!... Le misérable!... Tu vas lui renvoyer son ignoble +argent.» + +La fruitière voulait sauver tous les billets grâce à la destination +du dernier. Malgré ce subterfuge, l'honnête Pageant se révoltait. +S'il avait regardé de près les fafiots bleus, il aurait reconnu, +soigneusement recollés, ceux qu'il avait cru anéantir près du Gros +Chêne. + +De nouveau, ils allaient subir un sort auquel un si précieux papier +n'est guère exposé. Mais leur propriétaire les défendit comme une +lionne. Pageant craignit de «faire un malheur» s'il déchaînait toute +sa colère et toute sa force. Il abandonna donc la lutte. D'autant +que mal rassuré par les protestations de sa femme, il avait hâte de +courir chez Flaviana, pour constater, de ses yeux, que sa chérie +était toujours là, en sécurité, sous la protection de l'adorable +étoile. + +De la rue du Rocher au boulevard de Courcelles, le père anxieux ne +fit qu'un bond. La porte de l'appartement lui fut ouverte par la +femme de confiance, la grosse Mélanie. + +--«Ah!» s'écria-t-elle, «vous savez donc? Mademoiselle Bertile ne +voulait pas qu'on vous dise... Mais, rassurez-vous, papa Pageant, +tout va aussi bien que possible. + +--Y a donc eu quelque chose? + +--Rien... rien... moins que rien,» dit la bonne créature vivement, +car elle voyait trembler les épaules solides, et les yeux naïfs +se remplir de larmes, sous la broussaille grise des sourcils. +«D'ailleurs,» ajouta-t-elle, «vous allez la voir. Madame Flaviana est +déjà partie pour son théâtre. Mais, comme il ne fallait pas songer +que Mademoiselle Bertile y aille ce soir... + +--Mon Dieu!... elle est donc souffrante?...» soupira le pauvre homme. + +Dans la jolie chambre que Flaviana avait fait aménager pour sa +pupille,--puisque l'installation était maintenant définitive,--entre +les draps fins, la tête sur l'oreiller brodé, la petite danseuse +reposait. + +En apercevant ce visiteur, dont la tenue jurait pourtant avec +la délicatesse du décor, et qui jamais n'avait pénétré ici que +soigneusement endimanché, la fillette eut un grand cri de joie: + +--«Père!... mon papa chéri!...» + +Les bras minces sortirent des couvertures, s'enlacèrent au cou +rugueux, chiffonnèrent un peu plus le col défraîchi, désempesé, +mirent plus de travers la cravate en corde. Les joues fines, les +lèvres de rose pâle, s'appuyèrent au dur hérissement de la barbe +de trois jours, s'enfoncèrent contre l'épaule, dans le veston qui +sentait la sueur et l'encaustique. + +--«Papa chéri!... papa chéri!... + +--Mon petit Berthon!... Eh ben, quoi?... Au dodo? Tu ne danses donc +pas ce soir? + +--Heureusement, non... Je ne suis pas du spectacle... Mais j'ai +tellement peur de ne pas danser dans _les Elfes_!... Un ballet +merveilleux... Si tu savais!... + +--Pourquoi ne danserais-tu pas, petite fée? + +--Je suis déjà condamnée à manquer la répétition de demain. + +--T'es donc malade? + +--Un peu patraque... On me soigne trop bien. + +--Comment ça t'a-t-il pris? + +--Tout à l'heure, en scène... Figure-toi, je suis trop bête... Mais +assieds-toi donc, mon petit père. + +--Je suis bien comme ça. + +--Mais non... Tu es là, qui te penches... Tu as bien cinq minutes? + +--Oh! une heure si tu veux. + +--Veine!... Tu vas dîner avec moi, près de mon lit. + +--Ça, c'est pas possible. + +--Et la raison?...» + +Le pauvre homme se redressa, se dandina, tournant son vieux feutre +roussi, l'air confus. + +--«Voyons... papa... + +--Tu ne voudrais pas, minette. Qu'est-ce que dirait madame Flaviana? + +--Ce qu'elle dirait!...» Les grands yeux de Bertile s'élargirent +encore... Quelque chose de radieux, d'attendri, de triomphant, fit +rayonner les larges prunelles.--«Ce qu'elle dirait! Tu ne la connais +pas. Tu n'imagines pas sa bonté... Flaviana!... Mais elle sera plus +heureuse, plus fière, de savoir que tu t'es assis là, parce que tu es +un brave homme, parce que tu donneras une joie à ta petite... que de +recevoir les godelureaux huppés, titrés, qui viennent lui faire la +cour, qui l'assomment de leurs compliments... Papa, assieds-toi là. +Je suis sûre de faire plaisir à Flaviana... J'en suis sûre!... + +--Mais j'ai mon costume de travail... J'ai frotté au ministère... Ce +petit fauteuil de soie... + +--Assieds-toi, mon vieux frotteur de papa... Ta fifille sait ce +qu'elle fait...» + +En même temps, elle appuyait par deux fois son index grêle sur la +sonnerie électrique. + +--«Mélanie, ma bonne Mélanie... venez un peu. Papa dîne avec moi. +Portez-lui la petite table... N'est-ce pas, Madame n'y trouvera rien +à redire? + +--A redire?... Savez-vous ce qu'elle ruminait tout à l'heure: «De +voir un peu son papa, ça lui ferait du bien, à cette petite. Mais je +crains d'inquiéter monsieur Pageant en le faisant appeler.» + +La grosse personne donna des indications à une jeune camériste +alerte, qui dressa le couvert, prépara la dînette. + +--«Alors?» chuchota Bertile, avec un sourire espiègle, «tu as donc la +permission de dix heures. On ne te grondera pas, à la maison? + +--Ne parle pas de ta belle-mère,» fit l'ancien hercule en serrant le +poing. «J'ai failli lui régler son compte tout à l'heure. + +--Fais pas ça, papa. Elle t'aime à sa manière, et les petits aussi. +N'y a que moi qui étais dans le chemin. + +--C'était à cause de toi, justement. + +--Comment, puisque je ne suis plus là?... + +--Elle ne t'a pas joué quelque tour? Elle ne t'a pas tendu quelque +piège?» + +La petite danseuse eut un mouvement involontaire. L'horrible +impression de cet après-midi, c'était donc vrai? Le vilain homme +avait osé la relancer jusque sur la scène. Une combinaison de la +fruitière, qui avait dû l'amener. Et tout le monde croyait à une +hallucination. Elle-même avait fini par y croire. + +Son père, occupé à savourer une cuisse de poulet (il croquait jusqu'à +l'os... Depuis combien de mois n'en avait-il pas mangé?), négligeait +d'observer la fillette. Il accepta donc sa réponse: + +--«Mais non, papa. Ne la soupçonne pas à tort. Tu es bien tranquille, +n'est-ce pas? quand tu lui cèdes. Après tout, elle fait marcher la +maison. + +--A condition que j'aille aux Halles, le matin, et que je frotte +ensuite toute la journée. + +--Elle est bonne mère pour Titine et Totor. + +--Oh! elle les gâte trop, ou elle les roue de coups. + +--Enfin elle les aime bien. + +--Je ne le nie pas. + +--Eh bien, mon pauvre papa, tu as besoin de la maman de tes deux +petits. Patiente... Ne fais pas un enfer de ton intérieur à cause de +moi. Ta femme m'a considérée comme une étrangère dont on peut tirer +parti sans scrupule. C'est dans la nature, ça. Faut pas te buter... +Tu as d'autres enfants... + +--Une étrangère... On ne vend pas une étrangère. C'est la traite des +blanches. + +--Chut!... chut!...» fit Bertile, qui avança gentiment sa main +fluette pour fermer la bouche de son père. Et la fillette ajouta +rêveusement: + +--«Qui sait? Elle pensait peut-être faire mon bonheur. Il y en a +tant, au premier quadrille, qui appelleraient ça une bonne aubaine.» + +Le brave Pageant hocha la tête. Le fin repas qu'il venait d'expédier +le disposait à l'indulgence. Sa colère tombée, il n'aurait jamais +l'énergie de braver sa querelleuse épouse, et il savait gré à sa +fille de lui prêcher la ligne de conduite où il se rallierait +fatalement, par bonhomie, habitude, faiblesse. + +--«Mais enfin,» demanda-t-il, «pourquoi es-tu couchée? Quel est ton +mal? Je te vois maigre, pâlotte... + +--Bah!» dit-elle, «ce n'est rien.» + +Un observateur plus avisé que l'humble frotteur eût remarqué +l'accablement si peu naturel qui renversait sur l'oreiller cette +jolie tête de quinze ans, le ton las, désenchanté, des quatre mots +que soupirèrent les lèvres puériles. + +--«Rien... mais quoi?» insista le père. «On n'est pas au lit, à ton +âge, quand on a rien. As-tu vu un docteur? + +--Non,» fit-elle avec un vif redressement du buste, «ce n'est pas +la peine. Il ne faudrait pas le déranger pour si peu, le docteur +Delchaume. + +--Ah! il ne regarde pas au dérangement, celui-là,» déclara Pageant. +«Voilà un médecin qui a du coeur pour les pauvres gens... A venir des +trois fois par jour chez des clients dont il ne veut pas accepter un +rouge liard. + +--Comment le sais-tu?» demanda Bertile. + +Son mince visage devenait lumineux. Du rose flambait aux pommettes. +Les yeux brillaient dans leur large cerne d'ombre. Sur le drap, les +petites mains frémissantes entrelaçaient nerveusement leurs doigts. + +--«C'est donc depuis que tu es partie?» fit le père. «Oui... Et je ne +t'ai pas raconté? Ta petite soeur... Titine... Elle nous en a fichu +un trac!... On aurait cru qu'elle nous passait entre les mains. + +--Oh! Comment?... + +--Une nuit, elle s'est mise à étouffer, à râler... Son corps raide +comme du bois... Les yeux hors de la tête. + +--Quelle horreur!... + +--J'ai couru chercher le docteur Delchaume. Le seul que je +connaissais. Et puis, il avait été si gentil au moment de la +scarlatine. + +--Il est venu?... comme ça?... dans la nuit? + +--Tout de suite. + +--Qu'il est bon!...» murmura Bertile, retombant sur son oreiller, le +regard en haut, les mains jointes, en extase. + +--«Tu peux le dire... Il a sauvé la gosse. + +--Qu'est-ce qu'elle avait? + +--De l'asthme _enfantine_, qu'il a dit.» + +Il y eut une minute de silence. Le père Pageant considérait le visage +exalté, l'expression absente de sa fille. Elle ne paraissait frappée +que d'une chose dans la maladie de la cadette: l'intervention du +docteur Delchaume. Tout à coup, elle dit: + +--«Papa, tu ne trouves pas injuste qu'un homme comme ça puisse être +malheureux? + +--Dis donc, petite,» fit-il bonassement, «en serais-tu amoureuse, par +hasard, de ton docteur Delchaume?» + +La fillette tressaillit et se redressa, comme secouée d'un choc +galvanique. + +--«Oh! papa... c'est méchant ce que tu dis là!.. + +--Histoire de rigoler un peu. + +--Faut pas. + +--C't'idée! Il est gentil garçon... Un peu vieux pour une gamine +comme toi... + +--Vieux!... Il n'a pas trente ans.» + +Le père eut encore un regard de malice. Alors la petite danseuse +parla très vite, tandis qu'une flamme de fièvre la transfigurait d'un +éclat soudain. + +--«Ne continue pas, père... Tu me ferais du chagrin. Tu vois bien +que le docteur Delchaume est en grand deuil. Il ne se console pas +d'avoir perdu sa femme... Et s'il devait se consoler... + +--Allons!... + +--Ce ne serait pas moi... + +--Et qui? + +--Oh! la seule capable de guérir un coeur comme le sien... La +meilleure... la plus belle... Tu ne devines pas?... voyons! Flaviana!» + +L'enfant, ce nom jeté, retomba en arrière, reprit son visage +lointain, son visage _d'au-delà_, et murmura doucement, comme pour +elle-même, avec un accent intraduisible, dont l'âme simple du père se +troubla: + +--«J'ai bien compris, va... J'ai bien vu comme il la regarde quand il +croit qu'on ne fait pas attention.» + +Ces mots furent prononcés sans amertume, sans blâme, tendrement... +Toutefois il en émanait quelque chose de triste dont le pauvre père +sentit l'étreinte. Il ne sut que dire, ni trouver la plaisanterie qui +secouerait son malaise. + +Comme il demeurait gauchement silencieux, tandis que Bertile, +emportée par un rêve, semblait oublier sa présence, une porte +s'ouvrit. Celui dont ils venaient de parler entra. + +--«Eh quoi?» s'écria Raymond, en marchant vers le lit. «Ça ne va pas, +mignonne. Qu'est-ce que nous avons?» Puis, reconnaissant l'honnête +frotteur:--«Bonjour, père Pageant. On est venu tenir compagnie à sa +fillette. Elle doit vous en raconter, hein! notre future étoile.» + +Ce ton enjoué, c'était un de ses devoirs professionnels. «Le père +doit être inquiet, puisqu'il est accouru,» pensait-il. «Commençons +par dissiper cela.» + +La petite malade ne lui fournit guère d'éclaircissements. Elle avait +eu une syncope après la répétition. Le jeu des lumières l'avait +éblouie. Au retour, Flaviana voulait qu'elle se couchât. Elle ne +savait pas que le docteur fût prévenu. + +--«Votre «petite mère» m'a envoyé un mot pour me prier de passer,» +dit Delchaume. «Cette «petite mère-là» a plus de sollicitude peureuse +qu'une vraie maman. Car je ne vois pas... Tiens!» ajouta-t-il, en +lui prenant le poignet pour consulter le pouls, «qu'est-ce que ces +menottes glacées? Avez-vous des frissons?» + +«Ses mains étaient brûlantes avant qu'il entrât,» se dit Pageant. +«Allons, ça y est... la voilà toquée de son séduisant docteur. Et à +ce point!... Bon sang!... Pourvu que ça ne soit pas du chagrin pour +elle.» + +L'idée le traversa, en éclair: «Si ma gredine de femme avait eu +raison? Les filles des pauvres gens, ça leur coûte bien cher d'être +sages!...» Mais son coeur de brave homme repoussa la suggestion: «Ça +lui coûtera ce que ça lui coûtera... Et à moi aussi. J'aime mieux +tout, que de la voir mal tourner.» + +Cependant, lorsque Delchaume l'arrêta dans la chambre voisine pour +lui dire que «c'était assez sérieux», le pauvre ouvrier eut un +tragique sanglot. + +--«Courage, mon brave homme, rien n'est désespéré. + +--Sauvez-la, monsieur le docteur. + +--C'est son âge qui la sauvera. Pensez donc... La jeunesse même... +Elle n'a pas seize ans. + +--Mais sa maladie... Qu'est-ce que c'est? + +--De la névrose... de l'anémie... La tuberculose la guette. Nous +n'en sommes pas là. Seulement, il faut veiller. Cette enfant doit se +suralimenter, et elle ne mange plus. Elle devrait être gaie, courir +au soleil... Son métier la fatigue trop. Il ne faut plus qu'elle +danse... + +--Bon Dieu de bon Dieu, qu'allons-nous devenir? + +--C'est affaire à madame Flaviana et à moi, ça, papa Pageant. Ne +vous inquiétez pas. Elle a une amie... je devrais dire... une +providence... De mon côté... + +--Oh! vous l'avez déjà installée là-bas, à Claire-Source, dans votre +maison de campagne. + +--Elle y retournera. + +--Bien,» fit sans élan le pauvre père qui pétrissait son chapeau dans +ses mains. «Seulement... + +--Seulement... quoi? + +--Rien. + +--Vous avez une idée qui vous tourmente, Pageant. + +--Non, m'sieu le docteur. + +--Si. + +--Oh! ben, c'est bête... Je me dis comme ça: madame Flaviana est +bien bonne, vous aussi, vous êtes bon. Et, tout de même, je me +demande... Est-ce que je ne devrais pas reprendre Bertile? + +--Dans la fruiterie de la rue du Rocher?... Pour que votre femme, qui +la déteste, recommence les vilenies dont cette petite ne se remet +pas?... Voyons, Pageant!... + +--Ah! m'sieu le docteur,» murmura ce pauvre homme simple, avec des +larmes plein les yeux, «y a des choses douces qui font mourir aussi +bien que les choses cruelles...» + +Delchaume le regarda, sans comprendre, mais devinant qu'une pensée +délicate se dissimulait sous la phrase, dont la seule forme +pathétique l'émut. Il adressa encore à l'humble ouvrier quelques +paroles réconfortantes, puis, comme se rappelant tout à coup un +détail important, il revint en arrière et rouvrit la porte de Bertile. + +--«Pardon, mignonne,» dit-il, «j'ai oublié... Voulez-vous demander +à madame Flaviana de me fixer elle-même le moment de ma prochaine +visite. Je souhaiterais qu'elle fût là, pour lui parler de vous, de +votre santé. Mais je voudrais qu'elle ne fût pas pressée, car j'ai à +l'entretenir d'un autre sujet... peut-être longuement.» + +Victor Pageant, resté dans l'autre pièce, entendit la voix de sa +fille: + +--«Je ferai votre commission, docteur. + +--Vous direz bien à madame Flaviana que j'ai à lui communiquer des +choses graves, n'est-ce pas, mon enfant?» + +La douce voix reprit: + +--«Je le lui dirai, soyez tranquille, docteur... Des choses graves... +Oui, je le lui dirai.» + +Un désir presque irrésistible saisit Pageant, de rentrer dans la +chambre, de courir au lit de sa petite, de mettre ses gros bras +d'ancien hercule autour de la frêle créature, comme pour la défendre +de quelque mal. Il l'embrasserait encore. Oh! comme il avait envie +de l'embrasser, mieux que tout à l'heure, avec une tendresse moins +maladroite. Il n'osa pas. Le docteur partait. La femme de chambre +leur montrait le chemin. + +Pageant descendit, prit congé du jeune médecin, qui montait en +voiture, et s'en alla, le dos voûté, sous la nuit, sans pensée +distincte, le coeur vide, et pourtant si lourd!... + + + + +V + +EN COUR D'ASSISES + + +--«Tatiane Kachintzeff, levez-vous!» + +L'injonction retentit, brève et dure. Ce fut une surprise dans +le public. Le président, connu pour son extrême courtoisie, +adoptait généralement des formules plus enveloppées, un ton plus +doux, lorsqu'il s'adressait à des femmes, fût-ce à des accusées. +Mais on s'étonna moins lorsque se dressa, contre le fond sombre +des boiseries, entre les uniformes des municipaux, la silhouette +singulière, dont on eût douté si elle était d'un garçon ou d'une +jeune fille. + +La voilà donc, cette étrangère sur qui tant de légendes avaient couru. + +Les regards qui, de cette salle des assises, bondée pour le +sensationnel procès, convergeaient sur elle, purent discerner, sous +l'apparence androgyne, toute la flamme tendre d'un coeur féminin, +lorsque Tatiane, avant de se soumettre à l'interrogatoire, chercha +d'abord les yeux de son fiancé. + +Assis deux places plus loin, sur le même banc, Pierre Marowsky la +contemplait avec la naïve adoration d'un croyant pour son idole. +Séparés par les longs mois de la prison préventive, ils se trouvaient +enfin rapprochés. La béatitude de se voir les soulevait--c'était +évident--au-dessus de toutes préoccupations. + +--«Votre nom?» demanda le président. + +--«Tatiane Fédorovna Kachintzeff. + +--Votre âge? + +--Vingt-deux ans. + +--Où êtes-vous née? + +--A Pétersbourg. + +--Votre père y était professeur? + +--Et écrivain. + +--C'est vrai. Mieux eût valu pour lui qu'il se contentât de ses +leçons. + +--Aucun être libre ne partagera votre avis, monsieur le président.» + +Un frisson courut. Quelle fierté dans cette réponse! Et la figure +même de l'accusée en rayonna. Sa face, un peu kalmouck, mais +d'un teint éblouissant, portée sur un cou élevé, blanc et frais, +découvert, autour duquel tombait la masse courte et lourde des +cheveux blonds, son front pur sous le toquet de fausse loutre, ses +yeux légèrement bridés, mais d'une clarté surprenante, tout changea +d'aspect, prit une beauté inattendue. + +Sans s'offusquer de la riposte, le président reprit: + +--«Tout le monde est libre de composer des écrits séditieux. Mais on +le paie cher, la plupart du temps. Votre père, Fédor Kachintzeff, +fut arrêté, condamné, déporté en Sibérie. + +--Gloire à lui, monsieur le président. + +--Nous ne chicanerons pas votre piété filiale,» dit ironiquement le +magistrat. + +Changeant alors de ton, et avec une nuance d'égards, il ajouta: + +--«Elle s'est traduite, d'ailleurs, autrement qu'en paroles. Vous +êtes allée rejoindre votre père, en exil, au bagne. Vous aviez +quatorze ans à peine. Vous avez effectué presque entièrement à pied +ce terrible voyage...» + +Un murmure, favorable à l'accusée, monta, presque imperceptible. Le +président s'arrêta, promena sur la foule des assistants un regard +sévère. + +--«Je comprends,» s'écria-t-il, «qu'un mouvement de sympathie +échappe, surtout à la partie féminine de l'auditoire, pour l'enfant, +pour la fille dévouée, qu'était alors Tatiane Kachintzeff. Cependant, +je veux qu'on le sache, je suis résolu à ne tolérer aucune +manifestation.» + +Un silence--glacial ou pénétré?...--accueillit cette déclaration, +prononcée du ton le plus énergique. Poursuivant l'interrogatoire, le +président reprit: + +--«Vous trouvâtes votre père à l'hôpital, très malade? + +--Non, pas malade... mourant. + +--Mais... il mourait d'une maladie, je suppose. + +--Non. + +--D'un accident? + +--Non. + +--Et de quoi donc?...» + +Point de réponse. Une figure de pierre, où flamboyaient des yeux +pleins d'horreur. + +--«Allons, Tatiane Kachintzeff, dites tout haut ce que vous prétendez +insinuer, ce que vous avez cru peut-être.» + +Même mutisme. Même immobilité impressionnante. + +--«L'accusée, messieurs les jurés,» reprit le président, «est +victime d'une erreur. Mais, sans doute, l'est-elle de bonne foi. +Il ne vous est pas interdit de lui en tenir compte. On lui a +persuadé, là-bas, au bagne,--son père lui-même, en exigeant d'elle +un serment de vengeance,--que Fédor Kachintzeff succombait à de +mauvais traitements, à des brutalités, coïncidant avec la présence +du gouverneur général, le prince Wladimir-Serge Omiroff, aujourd'hui +décédé.» + +Une voix s'éleva, celle du défenseur de Tatiane Kachintzeff: + +--«Je vous demanderai respectueusement de préciser, monsieur le +président. Veuillez expliquer au jury que Fédor Kachintzeff, cet +écrivain, cet intellectuel, descendant d'une famille aristocratique, +avait été soumis à un châtiment corporel,--contre les règlements +mêmes,--au plus déshonorant, au plus barbare des supplices: il avait +été f...» + +Un cri affreux, déchirant... Tatiane, jetant le buste et les bras +en avant de la cloison de bois, saisissait à l'épaule son avocat, +arrêtait ce qu'il allait dire par une mimique violente et désespérée. + +Le public s'émut. Des gens se levèrent, pour voir ce qui arrivait. +Les stagiaires, entre eux, chuchotaient: + +--«Son père a été fouetté, par l'ordre du vieux prince Omiroff. + +--Cela se fait donc encore? + +--Pourquoi a-t-elle crié? + +--Elle devient folle quand on évoque ce souvenir. + +--Kachintzeff étant un condamné politique, et d'origine noble, on ne +devait pas... + +--Alors?... + +--Un caprice tyrannique, abominable... Le malheureux n'avait pas +salué le gouverneur général Omiroff.» + +La voix du président tout à coup s'éleva: + +--«Il résulte des rapports des médecins, comme de l'autopsie, que le +détenu Kachintzeff était d'une constitution robuste, très capable de +supporter la peine infligée,--et qu'on ne saurait voir dans cette +peine la cause de sa mort.» + +L'avocat de Tatiane riposta aussitôt: + +--«L'autopsie montre-t-elle qu'un homme a succombé au désespoir, à la +honte?» + +LE PRÉSIDENT.--«Je ne puis, maître, vous laisser avancer davantage +sur ce terrain. Nous ne faisons pas le procès d'un directeur de +bagne sibérien, pas plus que celui du feu prince Omiroff. Le jury n'a +pas à s'occuper de ces choses, qui ne le concernent pas. Il nous dira +si, oui ou non, Tatiane Kachintzeff a pris part à un complot et à la +fabrication d'engins destinés à faire périr le prince Boris Omiroff, +fils de l'ancien gouverneur général de la province d'Irkoutsk.» + +LE DÉFENSEUR.--«Mais vous-même, monsieur le président, déclariez que +le jury devait être éclairé sur les faits qui auraient pu susciter +chez la fille de Kachintzeff une idée de vengeance?» + +LE PRÉSIDENT.--«Non pas les faits, dont nous ne saurions préjuger +ici, mais l'impression, fausse ou exacte, que l'accusée en a reçue. +On a pu facilement troubler, égarer, cette âme de quatorze ans. +Cela n'excuserait pas son crime, mais en indiquerait la genèse. +Nous allons, du reste, savoir par elle-même... Tatiane Kachintzeff, +levez-vous.» + +La jeune Russe, retombée assise, comme en faiblesse, après son +terrible mouvement d'angoisse, écarta la main dont elle se cachait le +visage, et se dressa. + +LE PRÉSIDENT.--«Votre père, avant de rendre le dernier soupir, vous +imposa, à vous, presque enfant, une mission de vengeance?» + +TATIANE.--«Non, monsieur le président.» + +LE PRÉSIDENT.--«Il vous a dicté une formule de serment?» + +TATIANE.--«Non.» + +LE PRÉSIDENT.--«Cependant, il a accusé?» + +TATIANE.--«Personne.» + +LE PRÉSIDENT.--«Il s'est plaint?» + +TATIANE.--«Non.» + +LE PRÉSIDENT.--«Que vous a-t-il donc dit de lui-même... de ses +souffrances... du mal dont il se sentait mourir?...» + +TATIANE.--«Rien.» + +La fierté farouche de ce «Rien»! Un silence tomba. La suite de +l'interrogatoire se fit attendre. + +Tous les regards se fixaient sur cette tache pâle qui était le visage +de Tatiane, et qui se détachait là-bas, parmi toutes ces choses +sombres, embues par l'atmosphère de cendre dont le triste jour de +novembre emplissait cette salle des assises. + +Les trois autres accusés intéressaient moins. Même la brune Katerine +Risslaya, dont pourtant la réputation de beauté s'était établie par +les portraits publiés dans les journaux. Son type sémite--profil +busqué, larges yeux de jais--venait bien en photographie. Mais +l'auditoire éprouvait une déception à la découvrir fanée, sans +jeunesse, bien qu'elle n'eût pas trente ans, et tellement dépourvue +d'expression qu'avec son teint jaunâtre, sans nuances, on eût +dit une figure de cire. Des deux hommes, le fiancé de Tatiane, +Pierre Marowsky, retenait seul quelque attention. C'était un grand +gaillard superbe, un vrai Russe, blond et barbu, dont le visage +eût été aussi beau que son corps athlétique, bien proportionné, +si une double cicatrice ne l'eût un peu défiguré, couturant la +joue droite, déformant le sourcil gauche, sous lequel l'oeil ne +regardait pas clairement, et, peut-être, ne voyait plus. A côté de +lui, son camarade, blond aussi, mais très différent, faisait penser, +avec ses traits plutôt celtiques, sa grosse moustache fauve, à un +Vercingétorix halluciné. Dans le masque légendaire du héros arverne, +deux yeux pleins de candeur et de rêve, des yeux très clairs, +toujours perdus vers d'invisibles au-delà, luisaient en contraste, +comme des fleurs tendres et mouillées sur la face d'un roc. + +Cependant l'interrogatoire de Mlle Kachintzeff se poursuivait. Ou +plutôt le président continuait à poser des questions qui, pour la +plupart, restaient sans réponse. La jeune fille se refusait à donner +aucune explication sur la soirée tragique de la Petite-Barrerie. + +--«Vous étiez venue là,» demandait le président, «pour assister à des +expériences d'explosifs, et peut-être pour apprendre le maniement des +engins meurtriers? + +--J'étais là pour obéir à un mot d'ordre que vous ne connaîtrez +jamais. On a pu saisir quelques-uns d'entre nous. Mais notre idée... +elle reste insaisissable. + +--Ce sont des phrases. Voyons le fait. Il est facile à reconstituer. +On a retrouvé, fort évidentes, sur les parois éboulées de l'espèce +de grotte sablonneuse, les traces d'une première explosion. Et +vos complices en organisaient une seconde, lorsqu'une cause restée +indéterminée,--peut-être un bruit quelconque annonçant l'arrivée de +la police, qui vous cernait, qui allait vous prendre au piège,--une +brusque inquiétude,--un faux mouvement--déterminèrent l'éclatement de +la seconde bombe. Ses inventeurs n'eurent pas le temps de fuir. L'un, +ce vieillard, que vous surnommiez le «martyr», Michel Gorlianoff, +périt instantanément... L'autre n'eut qu'une main estropiée. +Celui-là, Yvan Toulénine, devrait être sur ce banc, avec vous... + +--Oh! non... plutôt en face, entre les jurés et l'avocat général.» + +Une stupeur. Qui avait parlé?... Ce n'était pas la voix pure, le +léger accent de Tatiane. Un son rauque, des consonnes dures... +Pourtant cela venait du banc des accusés. + +Déconcerté un instant, le président se reprit vite. + +--«Katerine Risslaya, levez-vous.» + +L'étrange fille aux yeux de jais, aux cheveux bleus de juive +d'Orient, étira sa silhouette misérable. La mise de pauvresse, la +maigreur, l'air d'indifférence douloureuse, firent pitié. + +--«Katerine Risslaya, vous aggraverez singulièrement votre cas par +des outrages au jury et à la magistrature. Je devrais même sévir +immédiatement.» + +La sauvage créature interrompit: + +--«Je n'ai pas outragé le jury, ni les magistrats. + +--Vous les mettez au rang de votre complice contumace, de Toulénine. + +--C'est Toulénine que je voulais outrager.» + +Des rires fusèrent, mal contenus, irrésistibles. Du côté même de la +Cour, on vit voltiger des sourires. La naïveté évidente, l'attitude, +l'intonation, tout fut d'un comique énorme. Katerine expliqua: + +--«Je voulais dire seulement que sa place est avec ceux qui nous +accusent. Les juges le savent bien que c'est un traître, que c'est +lui qui nous a livrés.» Elle se tourna vers ses compagnons, dont les +yeux indignés se fixaient sur elle.--«Je ne pouvais pas vous le dire, +à vous autres, puisque je ne vous ai pas revus. Mais le «martyr» +avait raison. Il nous avait averties, Tatiane, tu te rappelles?... +Et moi, j'ai eu la preuve. Le soir où l'on nous a arrêtés, j'ai +surpris... + +--Taisez-vous, Katerine Risslaya! Et asseyez-vous!...» tonna le +président. + +Elle demeurait debout, les lèvres entr'ouvertes, hésitante, ahurie. +Mais son avocat lui dit quelque chose à voix basse, et elle retomba +sur son banc. + +Maintenant les accusés échangeaient furtivement de singuliers +regards. Dans l'auditoire aussi, les yeux se cherchaient, troublés +d'inquiétude. Ce Toulénine, un révolutionnaire célèbre qui, à +plusieurs reprises, emprisonné dans son pays, stupéfia le monde par +ses évasions audacieuses, ne pouvait-il pas s'être échappé une fois +de plus? Le public l'avait admis sans hésiter au lendemain du coup +de filet dans les bois de la Petite-Barrerie. Mais des semaines, +des mois, s'écoulèrent. Des doutes, des racontars, vagues d'abord, +puis plus précis, flottèrent, prirent corps, venus on ne savait +d'où. Quelques journaux d'opinions très avancées entreprirent une +campagne. Ils se faisaient fort d'établir que le Toulénine de la +Petite-Barrerie n'était pas le fameux agitateur. Celui-ci serait mort +ou végéterait dans quelque forteresse. Et la police aurait laissé +croire qu'il s'était échappé, pour revêtir de son prestige un agent +provocateur, envoyé sous son nom parmi les réfugiés de Paris. C'est +ce faux Toulénine qui aurait organisé les expériences d'explosifs, +et prévenu la Sûreté Générale du lieu choisi pour y procéder. Quoi +d'étonnant si, dès le lendemain des arrestations, cet homme, le vrai +chef de la bande, avait disparu sans qu'on expliquât très clairement +dans quelles circonstances il avait pu s'échapper. La déclaration de +cette Katerine Risslaya, la brusquerie énervée du président lorsqu'il +lui imposa silence,--il n'en fallait pas plus pour éveiller l'esprit +frondeur, les soupçons malins d'un public d'assises. + +Un des principaux éléments de ce public, la foule des avocats, +professionnellement opposée à la magistrature, se tient prête à +fourbir toute arme qui entamera l'accusation. Les profanes, mondains, +artistes, gens de plume, et les femmes, qui se pressent aux audiences +des procès retentissants, y apportent le sentimentalisme à la mode, +la sceptique indulgence, qui aboutit maintenant, dans nos moeurs, +à l'antipathie pour toute répression. Quand il s'agit d'un crime +qualifié de politique, et qu'on voit au banc des accusés une héroïne +de vingt ans, mystérieuse, d'une séduction âcre, tragique, comme +cette laide et attachante Tatiane Kachintzeff, il est impossible +qu'une atmosphère sympathique à la défense ne se crée pas dans la +salle. Tout de suite, dès que fut mentionnée la trahison possible +jetant là ces quatre malheureux, l'auditoire fut dans le même état +d'âme que si cette trahison avait été prouvée. Chaque détail dont se +renforçait l'hypothèse fut souligné par de significatifs murmures. +Tel ce fait que les matières explosives trouvées chez Pierre Marowsky +lui avaient été fournies par Toulénine,--ce que le jeune Russe ne +dit pas, mais ce que fit établir son défenseur. Les correspondances +compromettantes saisies chez les inculpés étaient plus ou moins +dirigées, provoquées, ou même signées, par Toulénine. Les lettres +écrites de sa main engageaient toujours à fond leurs destinataires. + +Chose bizarre!... plus on essayait de déterminer l'oeuvre de ces +quatre pauvres conspirateurs, plus elle échappait, pour laisser +l'accusation en présence d'une seule action prépondérante, +directrice, celle du seul accusé qui ne fût pas là: Toulénine. Et +chose plus bizarre encore: il semblait que ceci apparaissait aux +accusés, peu à peu, en même temps qu'aux jurés et au public, et +qu'ils en fussent, à la longue, cruellement éblouis, comme d'une +vérité dont ils eussent éprouvé plus d'horreur et d'épouvante que de +soulagement, bien qu'elle leur gagnât,--ils devaient le sentir--la +sympathie apitoyée des auditeurs. + +La Risslaya seule prenait des airs entendus, doublait ses réponses +de commentaires dont la netteté ingénue et cynique réjouissait une +assistance de raffinés. Cette candeur de barbare provoquait le rire +des Parisiens. Un moment vint, toutefois, où cette fille sauvage, +née sous quelque tente des nomades de la steppe, parla sans soulever +l'hilarité. Ce fut lorsque le président lui demanda quelles raisons +elle avait eues d'entrer dans le complot. + +--«On vous a dit,» fit-elle (suivant fidèlement la tactique de +Tatiane) «qu'il n'y avait pas de complot. + +--Enfin, vous étiez, le soir du 28 juin, dans les bois de la +Petite-Barrerie, avec vos co-accusés ici présents? + +--J'y étais avec Tatiane. + +--Eh bien, vous aviez un but, une idée? Vous saviez pourquoi vous +deviez vous y rencontrer avec vos amis? + +--Je n'ai qu'une amie. + +--Qui cela? + +--Tatiane Kachintzeff. + +--C'est entendu. Eh bien, qu'est-ce que vous alliez faire, avec +Tatiane Kachintzeff, dans la carrière de sable de la Petite-Barrerie? + +--J'y allais parce qu'elle y allait. Ce qu'on y ferait, ça m'était +bien égal. Elle m'avait dit: «Viens.» D'ailleurs, la route est +longue, de la station du chemin de fer jusque-là. Elle n'avait pas +dîné. Je pensais que j'arriverais à la faire un peu manger, en +marchant. J'avais pris quelque chose qu'elle aime: du pain avec des +figues sèches.» + +Il y eut un petit mouvement dans l'auditoire. Quelle attention en ce +moment! quel silence! + +La Risslaya se tourna, étonnée de ne plus entendre rire. On vit +maintenant que, hors de sa misère, elle aurait été belle. Une douceur +veloutée fondait le scintillement de ses yeux. Sa bouche fléchissait +de tendresse quand elle nommait Tatiane, sa voix même changeait. + +L'étudiante, sans la regarder, baissait la tête, avec un effort de +rigidité. Mais ceux qui l'observaient virent trembler sa lèvre. + +LE PRÉSIDENT.--«Enfin, elle vous parlait, elle vous expliquait sa +démarche?» + +KATERINE RISSLAYA.--«Elle se taisait. Mais quand nous avons rencontré +le vieux Michel, vous savez bien, «le martyr», et qu'il nous a dit: +«Ne montez pas dans le bois, Toulénine trahit, vous êtes perdues!...» + +LE PRÉSIDENT.--«Michel Gorlianoff vous a dit cela?» + +KATERINE.--«Oui.» + +LE PRÉSIDENT.--«A quel moment?» + +KATERINE.--«Comme nous nous engagions dans le sentier qui monte à la +carrière de sable.» + +LE PRÉSIDENT.--«Que fit mademoiselle Kachintzeff?» + +KATERINE.--«Elle ne l'a pas cru. Elle l'a traité comme si lui-même +était le traître. Mais elle s'est tournée vers moi, et elle m'a dit: +«Si tu crains quelque chose, si tu as peur le moins du monde, ne me +suis pas.» + +LE PRÉSIDENT.--«Et vous?» + +KATERINE.--«Je l'ai suivie.» + +Un frémissement, une houle légère d'émotion. La Risslaya ne faisait +plus rire. Un avocat se pencha vers son voisin: + +--«Elle a bien dit ça, cette gitane. Regardez... Elle est presque +belle...» + +Le président reprenait: + +--«Croyiez-vous au danger? + +--Il y en a toujours dans des histoires comme ça. + +--Et vous n'alliez là, de gaieté de coeur, que par amitié? Mais vous +aviez assisté à des réunions, vous aviez entendu parler ceux qui vous +associaient à leurs tristes machinations. Qu'est-ce qu'ils voulaient, +eux? + +--Vous ne pensez pas que je vais vous le dire!...» + +Ici, l'on rit un peu. Puis, aussitôt, un silence plus absolu, car le +président posait la question: + +--«Pourquoi êtes-vous ainsi dévouée à Tatiane Kachintzeff? + +--Parce qu'elle m'a sauvée... oui, elle m'a sauvé la vie. Mais elle a +fait plus...» + +La pauvre fille hésita, cherchant des mots. Quelque chose illuminait +son visage ravagé, gonflait son coeur. Elle voulait parler. Mais dans +l'impuissance d'exprimer tout ce qui resplendissait en elle, ses +lèvres se fermèrent, et des pleurs ruisselèrent de ses yeux sauvages. + +--«Parlez,» insista le président, qui s'adoucit. + +Tatiane baissait maintenant la tête, à ce point que, derrière la +balustrade de bois, on ne distinguait plus que sa main, sur laquelle +son front s'appuyait. + +--«Eh bien, voilà...» proféra sourdement Katerine... «J'étais +arrivée à Paris pour suivre quelqu'un, qui m'avait connue dans un +café chantant, à Odessa... Mais il m'a quittée... Ce que je suis +devenue...» Sa voix sombra. Un frémissement visible agita ses +épaules.--«Une nuit, du côté de Montrouge, j'allais être assommée +par un bandit qui prétendait avoir des droits sur moi, des droits +comme on n'en a pas sur un chien qui vous sert,--non, mais comme le +chasseur sur le gibier qu'il traque... A mes cris, deux passants +accoururent: Tatiane et son fiancé, Pierre Marowsky. L'apache et ses +amis leur tombèrent dessus. Ils se battirent, là... dans ce faubourg +de Paris... Une bataille corps à corps, sanglante, telle que je n'en +vis jamais de pire, dans les nuits de là-bas, le long des sentiers +de la steppe, où les loups attendent qu'il en reste un par terre +quand la caravane s'en ira. Ils m'ont conquise, ils m'ont emportée. +Tatiane marquait le chemin avec du sang, car elle avait reçu un coup +de couteau. Depuis, elle m'a gardée, elle m'a nourrie, elle qui +n'a pas sa suffisance. Mais elle a fait mieux... Cette jeune fille +si pure!--Ah! on ne comprend pas cela, ici, qu'elle vive librement +comme un garçon, et qu'elle aime, et soit aimée... et qu'elle reste +pourtant comme une petite vierge dans la chambre de sa mère...--Cette +savante... qui a des brevets et des diplômes... Elle m'a traitée dès +la première minute comme si j'étais son égale, sa soeur.» + +La Risslaya, ayant prononcé ce mot, crut avoir tout dit. Mais aucune +question du président ne suivit immédiatement. Le silence de la vaste +salle semblait écouter encore. Elle ajouta donc, et ce fut très +simple: + +--«Voilà pourquoi je n'existe plus que pour servir Tatiane +Kachintzeff.» + +Il y eut des applaudissements, que continrent mal les objurgations de +l'huissier audiencier. + +Le président devenait soucieux. Pierre Marowsky, de même que sa +fiancée, se renfermait dans un mutisme presque absolu. Quant au +Vercingétorix visionnaire, qu'on appelait Wladimir, sans que jamais +nul ne lui eût connu un nom de famille, il se lança dans des +divagations humanitaires, plus invraisemblablement chimériques que +toutes les élucubrations de ce genre. Il fallut y couper court. + +Maintenant s'évoquaient les accusés qui ne pouvaient pas répondre. +L'un en fuite... ce Toulénine, dont le rôle apparaissait si obscur. +Et l'autre... celui dont le corps avait été déchiqueté par la +bombe, le soir d'orage, le soir sinistre, dans les carrières de +la Petite-Barrerie. Celui-là, Michel Gorlianoff, «le martyr», qui +saurait jamais de quelle façon exacte il reçut la mort?... Lui qui, +si près du rendez-vous, prévenait Tatiane d'une trahison probable de +Toulénine... Voulut-il supprimer le faux frère, délivrer ses amis de +ce péril vivant? Fût-ce lui qui détermina l'éclatement de l'engin, +sacrifiant sa vie au salut commun? Fût-ce Toulénine, deviné par lui, +qui le foudroya en échappant. Nul ne pouvait le dire. Pas même les +complices de ces hommes, puisque, à la minute tragique, les quatre +autres se tenaient à distance, attendant la déflagration, et pensant +ne voir s'éparpiller et couler que du sable,--non du sang. Le long +interrogatoire des inculpés laissait le mystère intact. Même il en +épaissit les ombres. + +Y verrait-on plus clair à la seconde audience, qui comportait +l'audition des témoins? + +Le principal d'entre eux, le prince Boris Omiroff, ne vint pas. +L'accusation l'avait cité, en sachant fort bien qu'on n'amènerait pas +facilement à la barre ce magnifique étranger. D'ailleurs, il n'avait +rien à dire, prétendait ignorer tout de la tentative d'assassinat +dirigée contre lui. Cependant, jusqu'à la dernière minute, le public +espéra voir et entendre ce personnage, un de ceux dont les moindres +gestes surexcitent la curiosité parisienne. Sa réputation de beau +Slave, de duelliste intrépide et heureux, de viveur aux fastueuses +traditions, de prodigue aux revenus inépuisables, sa désinvolture +à porter dédaigneusement sur sa seule tête les haines politiques +accumulées par toute sa race, même les légendes inspirées par son +orgueil brutal, faisaient de lui un des acteurs en vedette sur les +tréteaux du monde. Ce fut un déboire lorsque le président de la +Cour d'assises lut l'attestation des médecins, certifiant qu'une +complication survenue durant la convalescence d'une grave blessure +reçue en duel, empêchait le prince d'apporter un témoignage oral. + +Une certaine compensation s'offrit à cet auditoire, dont les visages +se tendaient d'une avidité féroce, dont les narines humaient l'odeur +du scandale et du crime, comme elles auraient humé, dans la baraque +de Bidel, la puanteur des fauves. Ici, dans ce prétoire, entre +les majestueuses architectures, en face de la plus haute justice +élaborée par la conscience humaine, aussi bien que dans l'infecte +enceinte de toile, sur les banquettes de bois blanc, devant les cages +suintantes d'ordure, ces hommes raffinés, ces femmes élégantes, +guettaient également la minute où l'un de leurs semblables serait +broyé, moralement ou matériellement. Les os craqueraient, les chairs +saigneraient, ou bien, sur le déchirement des coeurs, les faces +pâliraient, tressaillantes... C'était cela qu'il fallait voir. + +A défaut de ce dompteur célèbre, Boris Omiroff, on vit s'avancer à la +barre quelqu'un qui ne manqua pas d'intéresser. C'était lord Frédéric +Hawksbury. + +Dans la galerie des figures bien parisiennes, ce seigneur anglais +tenait une place qui, depuis son duel avec Omiroff, le rapprochait de +celui-ci. En effet, la blessure dont il fallut bien parler, c'était +Hawksbury qui l'avait infligée à l'invincible bretteur. Et dans +quelles conditions!... Lui-même, touché grièvement au premier feu, +mais ne laissant pas deviner qu'il fût atteint, et tirant d'une main +qui ne trembla pas, pendant que son autre main cachait, à son flanc, +la trouée de la balle. + +On chuchotait son nom, et toutes les particularités que ce nom +rappelait, tandis qu'avec son flegme britannique, lord Hawksbury +traversait une partie de la salle. + +--«C'est ce richissime Anglais qui a fait jeter des bouquets de +fleurs lumineuses à Flaviana, le soir du gala, au Pré-Catelan. + +--Flaviana... oui. Il en est fou. + +--On assure qu'il veut l'épouser. + +--Que non. + +--Pourquoi? + +--Elle accepterait, voyons! + +--Pas sûr. + +--Est-ce à cause d'elle qu'il s'est battu avec Omiroff?» + +L'interlocutrice, qui n'en savait rien, dit vivement: + +--«Chut!... il parle. N'entendez-vous pas? + +--Ce sont les questions d'identité. + +--Justement... Je voudrais savoir son âge.» + +Frédéric de Hawksbury déclara qu'il avait trente-six ans. Sur quoi, +la dame qui voulait savoir fit une moue. Si vieux!... Elle avait dix +ans de plus, mais s'imaginait paraître à peine la trentaine et se +rajeunir par ce dédain. + +L'Anglais prêta serment. + +--«Dites ce que vous savez,» fit le président. + +--«Ce que je sais?...» répéta Hawksbury, merveilleusement à son aise +et calme. Un accent, qui n'allait pas jusqu'au ridicule, s'accordait +avec sa voix, avec sa physionomie glabre et régulière d'Anglo-Saxon, +ajoutait à son exotisme si caractéristique. + +--«Oui,» reprit le président. «C'est vous, lord Hawksbury, qui avez +demandé d'être entendu comme témoin. Et vous l'avez demandé si tard +que l'instruction était close. + +--Il fallait la rouvrir,» observa Hawksbury. «Le juge m'aurait +entendu... voilà. L'instruction était rouverte.» + +Le rire, éteint depuis la Risslaya, se réveilla faiblement. + +LE PRÉSIDENT.--«Pourquoi n'avez-vous pas souhaité de parler plus tôt? + +--Parce que je n'avais pas reçu la lettre de ma cousine.» + +On rit plus haut. Frédéric se tourna, à demi, dédaigneux: + +--«Les auditoires français ont le rire facile. Ma cousine, monsieur +le président, est lady Maud Carington. Elle voyage... assez loin. +Je ne veux pas dire loin par la distance... Rien n'est loin sur un +pauvre petit globe comme la terre. Mais les communications ne vont +pas vite. Elle allait au Japon, par les Indes anglaises, la région +himalayenne, le Thibet, la Chine. + +--Votre cousine est intéressée au procès actuel?» demanda le +président, non sans quelque scepticisme. + +--«Ma cousine était fiancée au prince Omiroff, monsieur le président.» + +Un mouvement se produisit, même sur les sièges de la Cour. + +LE PRÉSIDENT.--«Vous dites «était», monsieur. Ne l'est-elle plus? + +--Elle l'était à Paris, au mois de mai. Je ne sais si elle l'est, en +Chine, au mois de novembre. Ce n'est pas mon affaire.» + +L'hilarité, cette fois, fut plus discrète. L'observation ironique de +l'Anglais sur les auditoires de France cinglait encore. + +LE PRÉSIDENT.--«Cette jeune fille... vous l'appelez... pardon?...» + +LORD HAWKSBURY.--«Lady Maud Carington.» + +LE PRÉSIDENT.--«Lady Maud Carington connaissait-elle quelques-unes +des menaces qu'on adressait au prince? Car il en recevait... la +plupart anonymes.» + +LORD HAWKSBURY.--«Pour les menaces... j'ignore. Mais, lady Maud +connaissait personnellement mademoiselle Tatiane Kachintzeff.» + +LE PRÉSIDENT.--«Comment?» + +LORD HAWKSBURY.--«Mademoiselle Kachintzeff lui donnait des leçons de +russe. + +--Ah! ah!...» s'écria le président, non sans un accent de triomphe. +«Ainsi l'accusée avait trouvé ce moyen de s'introduire parmi les plus +proches relations de celui dont elle méditait la mort. La perfidie se +glissait là, près d'une jeune fille, d'une fiancée!...» + +Sous le regard foudroyant du magistrat, l'étudiante russe eut un +geste de dénégation. + +LE PRÉSIDENT.--«Allons donc! Taxerez-vous de fausseté la déposition +de lord Hawksbury? + +--Pardon!» s'écria le témoin, «ce n'est pas contre ma déposition que +mademoiselle Tatiane proteste. C'est contre votre interprétation, +monsieur le président. + +--Expliquez-vous,» prononça le magistrat, un peu décontenancé par le +ton glacial de l'Anglais et le sourire de l'assistance. + +LORD HAWKSBURY.--«Lorsque mademoiselle Kachintzeff accepta de donner +des leçons à ma cousine, c'était tout simplement pour gagner sa vie, +et, sans doute, celle de son amie, mademoiselle Risslaya. Elle +ignorait que lady Maud fût la fiancée du prince Omiroff...» + +LE PRÉSIDENT.--«Qui vous le garantit?» + +LORD HAWKSBURY.--«Le jour où elle l'apprit, par hasard, elle se +retira, cessa de voir mes parentes.» + +LE PRÉSIDENT.--«Vos parentes?» + +LORD HAWKSBURY.--«Oui, lady Maud et sa mère, la duchesse de +Carington.» + +LE PRÉSIDENT.--«Mais que dit-elle à son élève?» + +LORD HAWKSBURY.--«Qu'elle la plaignait profondément.» + +LE PRÉSIDENT.--«Singulière pitié, d'une malheureuse pour une jeune +fille des plus comblées. Pitié plutôt insolente.» + +LORD HAWKSBURY.--«Permettez, monsieur le président. La pitié ne va +pas nécessairement de l'opulence à la misère. Elle va du caractère +fort, qui se sent au-dessus de l'épreuve, au coeur fragile, que le +malheur menace.» + +LE PRÉSIDENT.--«Le malheur, en l'espèce, était d'épouser le prince +Omiroff. Une preuve nouvelle de la haine que l'accusée porte au +prince.» + +LORD HAWKSBURY.--«Ou de l'intérêt qu'elle porte à ma cousine.» + +LE PRÉSIDENT.--«Messieurs les jurés apprécieront. Est-ce tout ce que +vous aviez à nous communiquer, monsieur?» + +LORD HAWKSBURY.--«Pardon. J'ai à vous communiquer la lettre de ma +cousine.» + +En vertu de son pouvoir discrétionnaire, le président ordonna que +cette lettre serait versée aux débats, et qu'on allait en donner +immédiatement lecture au jury. Comme elle était écrite en anglais, on +introduisit un traducteur juré, tandis que le membre de la Chambre +des Pairs allait s'asseoir à côté du précédent témoin. + +Lady Maud Carington avait appris, au fond de l'Extrême-Orient, +plus de deux mois après l'événement, le drame sanglant de la +Petite-Barrerie et l'arrestation de son ancienne maîtresse de +russe. Elle envoyait à son cousin une sorte d'attestation, qu'il +eût à produire devant qui de droit, exprimant la profonde estime et +l'attachement véritable voués par elle à l'étudiante. + +«_J'ai rarement rencontré_», écrivait-elle, «_une personne d'âme si +parfaitement droite et haute. Je ne préjuge pas de ce qu'elle a pu +faire, mais je jurerais que les motifs en sont respectables. Vous +qui le savez comme moi, Freddy, je vous prie d'aller le déclarer aux +juges._» + +A la fin de cette lecture, lord Hawksbury fut rappelé à la barre. + +LE PRÉSIDENT.--«Votre cousine dit que vous connaissez l'accusée. +Est-ce exact?» + +LORD HAWKSBURY.--«J'ai rencontré plusieurs fois mademoiselle Tatiane +au château de Beauplan, où demeuraient ces dames, et je savais +que la duchesse de Carington et sa fille en étaient positivement +enthousiasmées.» + +LE PRÉSIDENT.--«Vous partagiez leur enthousiasme?» + +LORD HAWKSBURY.--«J'ai beaucoup de déférente considération pour +mademoiselle Kachintzeff.» + +LE PRÉSIDENT.--«Ainsi, dans une famille comme la vôtre, appartenant +à la plus ancienne noblesse, conservatrice par tradition, cette +anarchiste russe ne vous apparaissait pas comme une dangereuse +révolutionnaire? Sans doute cachait-elle bien ses idées.» + +LORD HAWKSBURY.--«Elle ne les cachait pas. L'absolue franchise de +mademoiselle Tatiane était une des raisons de notre estime.» + +LE PRÉSIDENT.--«Lady Maud, en écrivant sa lettre, ne savait pas +que l'assassinat de son fiancé fût l'objet du complot de la +Petite-Barrerie.» + +LORD HAWKSBURY.--«Je ne pourrais vous le dire.» + +LE PRÉSIDENT.--«Sans doute eût-elle modifié le tour chaleureux de son +certificat.» + +LORD HAWKSBURY.--«Pour l'honneur de lady Maud, je veux croire que +non. Elle décrit ce qu'elle a pensé de mademoiselle Tatiane pendant +les leçons de russe. C'est un fait psychologique. Rien d'ultérieur ne +lui permettrait de le défigurer.» + +LE PRÉSIDENT.--«Je vous remercie, milord Hawksbury.» + +Quel contraste entre le témoin qui s'éloignait de la barre et +la personne que, maintenant, l'huissier audiencier y appelait. +L'Anglais,--haute stature sèche et fine, tête modelée par des siècles +de race, allure altière, élégance de tenue: redingote, pantalon +foncé, haut-de-forme étincelant, grosse cravate de soie piquée d'une +perle,--croisa une femme du peuple, vêtue d'un deuil vulgaire, et +dont la face boucanée, mâchurée de rides, révélait des années de rude +travail, dans une atmosphère aux alternatives violentes. + +--«Votre nom?» demanda le président. + +R.--«Jouin... la veuve Jouin.» + +LE PRÉSIDENT.--«Il n'y a pas longtemps que vous êtes veuve?» + +R.--«Six mois, monsieur.» + +LE PRÉSIDENT.--«Votre mari était le patron d'un atelier pour +l'émeulage des limes?» + +R.--«Oui.» + +LE PRÉSIDENT.--«Qui dirige cet atelier aujourd'hui?» + +R.--«Moi.» + +LE PRÉSIDENT.--«Votre âge?» + +R.--«Quarante ans.» + +LE PRÉSIDENT.--«Vous jurez de dire la vérité? Vous n'êtes ni parente +ni alliée des accusés? Vous n'avez pas été à leur service, ni eux au +vôtre?» + +R.--«Mais... monsieur le président...» + +LE PRÉSIDENT.--«Quoi?» + +LA FEMME JOUIN.--«Pierre Marowsky... Il travaillait chez nous.» + +LE PRÉSIDENT.--«Ça ne s'appelle pas «être au service». Prêtez +serment. Levez la main droite... madame... la main droite. Otez votre +gant.» + +La pauvre femme tira son gant de filoselle noire. + +LE PRÉSIDENT.--«Votre mari... «le père Jouin», comme on l'appelait à +la Chapelle, est mort d'un accident?» + +R.--«Oui.» + +LE PRÉSIDENT.--«Quel accident?» + +R.--«Il a été tué par l'explosion de sa meule.» + +LE PRÉSIDENT.--«Vous avez des enfants, n'est-ce pas?» + +R.--«J'avais deux fils.» + +LE PRÉSIDENT.--«Vous en avez perdu un?» + +R.--«J'ai perdu les deux.» + +LE PRÉSIDENT.--«Ah! d'après le dossier, il me semblait...» + +R.--«J'ai appris la mort de l'aîné la semaine dernière.» + +LE PRÉSIDENT.--«Mais il n'avait que dix-sept ans?» + +R.--«Oui. Il était allé s'embaucher en province, rapport à la mort de +son père. Ça y faisait mal, à c't'enfant, parce qu'il avait répondu +au patron: «Moi, travailler sur une meule fêlée, jamais!» Alors le +père Jouin s'y était mis à sa place, et c'est comme ça que le malheur +est arrivé à l'un plutôt qu'à l'autre. Alors, Prosper, le gamin, +est parti pour la Somme, où nous avons des parents. Il est entré à +l'usine de Gamache, et...» + +Elle eut un geste, que le président interpréta: + +LE PRÉSIDENT.--«Un accident, lui aussi?» + +R.--«Oui, six mois après le père, jour pour jour. Sa meule a explosé, +l'a coupé en deux.» + +La femme n'eut pas de larmes. Sa voix ne trembla guère. Mais ceux qui +l'entendirent n'oublieront pas. + +LE PRÉSIDENT.--«Et... votre autre fils?...» + +R.--«Le cadet?... C'est le printemps dernier. Il avait douze ans, pas +de raison... Il faisait l'espiègle, dans l'atelier... Une courroie +l'a pris... C'est pas long, monsieur le président.» + +Encore une fois, dans la salle où les hommes jugent, proportionnent +les responsabilités et les peines, un silence écrasant tomba. La +petite silhouette noire, à la barre des témoins, se faisait plus +petite, semblait vouloir rentrer sous terre. Gênée d'avoir dû +révéler l'atrocité de son sort, la veuve Jouin se recroquevillait, +prenait une humble attitude, comme pour s'excuser, devant la +pompeuse assistance, d'avoir tant de formidable grandeur, de porter +une couronne tellement imposante et ensanglantée. Ses épaules se +voûtaient un peu dans la «confection» de drap noir, et, sous la +capote de crêpe achetée chez une mercière de faubourg, on voyait +s'incliner son cou, maigre, brunâtre, cordé comme un filin, sur +lequel erraient de petites mèches prématurément grisonnantes. + +Après quelques mots, qui voulurent être pitoyables, mais qui parurent +piteux--la vision d'horreur ayant été trop forte,--le président +poursuivit son interrogatoire: + +--«Les ouvriers, chez vous, madame Jouin... quelles sont leurs +idées?... ont-ils un mauvais esprit?» + +Des rumeurs s'élevèrent. La salle bourdonna comme une cloche, après +le choc du marteau. Le président, ainsi avisé de sa maladresse, +s'irrita. + +--«Brigadier,» cria-t-il au chef des municipaux, «faites entrer +vos hommes, qui sont là, dehors. Et si quelqu'un manifeste, qu'on +l'emmène.» Puis, revenant au témoin:--«Saviez-vous que Pierre +Marowsky fût un anarchiste, un partisan de l'action directe?» + +La veuve répondit: + +--«Je ne sais pas ce que c'est que l'action directe. Pierre Marowsky +est Russe. Mais nous sommes obligés d'embaucher souvent des +étrangers. Les Français ne veulent plus être émeuleurs de limes. +C'est trop dur.» + +LE PRÉSIDENT.--«Faisait-il de la propagande nihiliste?» + +R.--«Il faisait son travail, monsieur. Et c'est quelque chose, le +«travail dans les bottes», comme nous disons. On ne s'entend pas, +d'abord. Quelle propagande ferait-on? Les meules crient plus fort que +les hommes.» + +LE PRÉSIDENT.--«Mais dehors?... au cabaret?...» + +R.--«Les émeuleurs ne vont pas au cabaret, monsieur le président. +Celui qui aurait bu une fois, ne boirait pas deux. La meule y +mettrait bon ordre.» + +LE PRÉSIDENT.--«C'est donc un métier de héros que le vôtre?» + +Le ton, que l'on crut ironique, provoqua des murmures. Mais, +aussitôt, ils s'apaisèrent. Car, tranquille, la femme répondait: + +--«Comme beaucoup de métiers dangereux, monsieur le président.» + +LE PRÉSIDENT.--«Qu'avez-vous donc à dire de Pierre Marowsky?» + +R.--«C'était un ouvrier modèle. Toujours le premier au poste, le +dernier à partir. Comme il est d'une force extraordinaire, on +comptait sur lui dans tous les mauvais cas. Le jour où mon pauvre +mari est mort, Pierre Marowsky a risqué sa vie pour nous autres. Il +s'agissait d'arrêter le noyau disloqué de la meule, qui tournait à sa +vitesse d'enfer et allait sauter d'une minute à l'autre. Pierre s'est +avancé tout auprès, ce que personne n'osait, pour débrayer, comme on +fait chez nous, à la pièce de bois.» + +Un crépitement de bravos. + +--«Je vais faire évacuer la salle!» clama le président. «Encore une +question, madame. Cette blessure, dont Marowsky porte une double +cicatrice à la figure, l'a-t-il reçue chez vous, dans l'exercice de +son métier?» + +La directrice de l'atelier d'émeulage hésita. Son regard inquiet, +embarrassé, chercha celui du fiancé de Tatiane, ne le rencontra pas. + +LE PRÉSIDENT.--«Vous êtes ici, madame, pour dire la vérité.» + +R.--«Mais il a dû la dire, lui, à l'instruction.» + +LE PRÉSIDENT.--«Il a refusé de répondre sur ce point. Allons, je vois +que vous savez quelque chose... Parlez. Vous avez juré de dire toute +la vérité.» + +R.--«Cette blessure, monsieur le président, on la lui a faite dans +son pays.» + +LE PRÉSIDENT.--«Qui cela... on?... le savez-vous?» + +R.--«Des réfugiés en ont parlé devant moi.» + +LE PRÉSIDENT.--«Alors?...» + +R.--«Pierre Marowsky se trouvait en prison, pour ses opinions. Dans +cette prison, c'était défendu de mettre la tête à la fenêtre. Il a +voulu voir...» + +LE PRÉSIDENT.--«Quoi?» + +R.--«Un chef, un officier, qui passait.» + +LE PRÉSIDENT.--«Eh bien?» + +R.--«Ce chef a donné l'ordre à la sentinelle de tirer...» + +Un «oh!» de révolte remua la salle, comme une houle. Sans y faire +attention, cette fois, le président demanda: + +--«Vous a-t-on dit le nom de l'officier?» + +R.--«C'était un prince... Comment, déjà?... Un de ces noms de là-bas, +en off... Obiroff... Amiroff... Ah! et Boris... J'y suis maintenant: +Boris Omiroff. + +--Merci, madame. Vous pouvez vous retirer,» dit le président. + + * * * * * + +Le surlendemain, après le réquisitoire et les plaidoiries, le jury +s'enferma dans sa salle de délibérations, où il resta plus de deux +heures. Il en revint pour déclarer non coupables Tatiane Kachintzeff, +Katerine Risslaya et Wladimir, l'illuminé. Des applaudissements +retentirent. Mais ils se changèrent en murmures quand le chef du +jury proclama la culpabilité de Pierre Marowsky, complice dans la +fabrication des bombes et la préparation d'un assassinat. Avec +indifférence, on écouta la même phrase appliquée à Toulénine, +l'absent. Chacun d'eux--Toulénine par contumace--fut condamné à cinq +ans de réclusion. + +Et les belles dames, en sortant, tiraient du petit sac d'or ou de +perles un minuscule mouchoir. Car le dernier spectacle était celui +de Tatiane prenant dans ses deux mains les mains de son fiancé, +et, échangeant avec lui un regard que les tendres spectatrices +imaginaient ruisselant de larmes, faute d'en pouvoir discerner la +flamme héroïque, la merveilleuse énergie. + + + + +VI + +LA MÈRE + + +--«Allons... ma Flaviana... dis... ç'a été triomphal, cette +répétition générale des _Elfes_?» + +Les petites mains amaigries de Bertile tremblaient lorsque la +fillette prononça cette phrase. Ah! comme elle-même ressemblait à un +elfe, à une ombre légère, la mignonne danseuse du premier quadrille! +Étendue sur la chaise longue, dans sa jolie chambre, en face du parc +Monceau, boulevard de Courcelles, Bertile, toute mince, diaphane et +pâle, semblait se dissoudre dans les mousselines de son peignoir et +le linon des souples coussins. + +Flaviana, la regardant, retenait des larmes. La pauvre petite! Elle +s'était tant réjouie de danser dans les _Elfes_!... Et voici que la +répétition générale avait eu lieu--un gros succès,--sans que l'enfant +prît la tête de son premier quadrille, où déjà on la regardait comme +une petite étoile,--une étoile de cinq ou sixième grandeur. Hier +soir, pendant les heures d'émotion, d'emballement, de joie, de peur +et d'ivresse, Bertile, si passionnée pour son art, était là, toute +seule, dans ce lit. Combien amèrement elle avait dû y pleurer! Ce +matin, elle essayait de crâner, de sourire, pour ne pas affliger sa +petite mère d'adoption. Mais celle-ci détourna les yeux, ne voulant +pas voir les doigts effilés s'agiter si douloureusement autour d'un +ruban qu'ils nouaient et dénouaient, énervés, fébriles, tandis que la +jeune malade s'appliquait à feindre l'insouciance. + +--«Triomphal... c'est beaucoup dire,» corrigea la célèbre danseuse. +«Mais le public,--ce public délicat de répétition générale--a très +chaleureusement accueilli l'oeuvre. + +--Et ses interprètes,» appuya Bertile avec une tendre malice. + +--«Et ses interprètes,» acquiesça l'étoile, souriante. + +--«Allons, ma grande, ma sublime Flaviana, dis-moi donc qu'on t'a +acclamée. Ah! dis-le... Raconte... La salle debout, enthousiasmée, +criant ton nom parmi les applaudissements, les bravos!... Et les +rappels... dis!... les rappels... Quand tu reviens, avec ta grâce, +ton sourire, ton air inimitable de gratitude, de modestie... de +fierté... que le théâtre croule... que tous les coeurs t'adorent... +Ah! pourquoi me prives-tu de cela, ma Flaviana?... Ta gloire... +l'amour que tu inspires, n'est-ce pas cela qui me console de tout!...» + +Bouleversante consolation, qui fit éclater en sanglots la pauvre +petite danseuse. L'émoi fut trop poignant. Toute sa jeune vie +défaillante, menacée, et la désespérance infinie de son coeur, ne +résistèrent pas à ce tableau d'une destinée qui, naguère encore, +était son rêve. + +--«Ah! Flaviana... Flaviana!... Tu vas croire que je pleure par +égoïsme, que je ne suis pas sincère... que je ne préfère pas ton +bonheur, ton succès, à la joie de vivre, à l'espoir d'être moi-même +heureuse. + +--Mais tu vivras!... Mais tu seras heureuse, toi aussi!... Mais je +sais bien comment tu m'aimes!... Chérie... chérie... calme-toi!...» +chuchotait la tendre femme, pressant contre elle le buste gracile, +dont elle sentait toute la fine ossature, posant ses lèvres sur le +front moite, sur la joue fiévreuse, imprégnée du sel des larmes. + +La fillette se serra contre elle, goûta la douceur d'être câlinée, +rassurée, puis, séchant ses yeux avec un petit mouchoir en tapon, +elle essaya de sourire, pour demander: + +--«Raconte, Flaviana, raconte... Tu as eu beaucoup de fleurs? + +--Ma loge en était pleine. + +--Et, comme d'habitude, je parie, tu en as fait porter chez la pauvre +Sylvanie, qui est si triste de ne plus arriver à cacher son âge, et +qui attend avec désespoir d'être remerciée d'un jour à l'autre. + +--Naturellement. + +--Bonne Flaviana! Mais tu enlèves les cartes. Elle ne s'étonne pas, à +la fin, de ces hommages anonymes? Elle ne se doute pas?... + +--J'ai peur que si. Ou bien on l'a blaguée. Tu ne sais pas ce qu'elle +a imaginé, cette fois? + +--Quoi donc?... + +--D'épingler tout de suite à une des corbeilles la carte de visite +d'un des abonnés les plus chics. Et de qui?... devine... + +--Oh! dis-moi!... + +--Du prince Omiroff. + +--Ça c'est drôle!...» cria Bertile, en riant cette fois du vrai rire +éclatant et joyeux de son âge. «Mais où l'avait-elle prise, cette +carte! + +--Ce n'est pas un objet rare dans les coulisses du National-Lyrique. +Elle aura chipé ça quelque part, d'avance, avec préméditation.» + +Les deux danseuses s'égayèrent sans méchanceté de cette supercherie. +Puis, Bertile, tout à coup songeuse, murmura: + +--«Le prince Omiroff... Ah! comme je voudrais savoir... + +--Quoi donc? + +--Si ce qu'on prétend est vrai. + +--Ce qu'on prétend?... à propos de lui?... + +--A propos de lui... et... de toi.» + +Flaviana reprit la fillette dans ses bras, l'appuya de nouveau contre +son épaule. + +--«Écoute...» chuchota l'étoile à l'oreille de sa petite amie, bien +bas, les lèvres dans les cheveux fous...--«Je vais te le dire, ce que +tu veux savoir. J'ai confiance en toi... Tu es ma soeur maintenant... +Tu garderas mon secret?... + +--Je te le jure. + +--Eh bien, Boris Omiroff ne m'a jamais aimée, comme on l'affirme +au hasard. C'est son frère Dimitri, qui m'a aimée. Je n'étais pas +beaucoup plus âgée que tu ne l'es aujourd'hui. Il m'a épousée. + +--Épousée!.. + +--Certes. + +--Tu es princesse Omiroff?... + +--Non. Car mon mari a cessé d'être prince pour me faire sienne. Notre +union fut cause de sa disgrâce. Il perdit son titre, ses biens. +Hélas! il ne les a recouvrés que pour mourir. + +--Comment cela? + +--Nous n'étions pas mariés depuis un an, lorsque la guerre contre le +Japon éclata. Dimitri voulut partir. Il prit du service comme simple +soldat. Mais sa conduite fut tellement admirable, il tenta une si +audacieuse diversion pour dégager Port-Arthur, ce fut si héroïque, +si étonnant, que le tsar lui rendit sa faveur, lui restitua titre, +fortune, tout... Peut-être n'eut-il pas le temps de savoir qu'il +rentrait en grâce. Presque aussitôt il fut tué. + +--Oh!... Et toi, toi... Flaviana? + +--Moi?... J'avais quitté le théâtre pour vivre un songe de bonheur +tel qu'il n'en existe pas de pareil sur terre... Le songe fut court. +Je me retrouvai seule au monde, méprisée par la famille de mon mari, +qui ne voulait pas me connaître. Je repris ma carrière de danseuse. + +--Tu y es étoile. Ça vaut une couronne princière. Mais pourquoi le +secret que tu gardes? N'as-tu pas été mariée? Tu as le droit... + +--Je n'ai pas le droit de faire monter une princesse Omiroff sur les +planches. D'abord... je ne fus jamais princesse. A quoi bon parler +d'un mariage qui ne me laisse pas même un nom?... + +--Cependant, si ton mari a repris son titre avant de mourir?... Et sa +fortune, dis... Ça devait être énorme, la fortune d'un prince russe? + +--Chut!... Tais-toi... Je ne sais... J'ignore les lois de son pays. +J'ai eu l'amour de cet être adorable... Et son estime, puisqu'il +m'éleva jusqu'à lui... C'est assez pour que je garde cette fierté de +coeur, cette pureté de vie, que les Parisiens ne comprennent pas.» + +Bertile étreignit plus tendrement sa grande amie. + +--«Oh!» soupira-t-elle, «comme tu dois être heureuse! + +--Je l'ai été. + +--Mais tu as eu cela, ce sort merveilleux,» insista l'enfant qui ne +concevait rien sinon l'éblouissement de l'aventure. + +--«Je l'ai payé si cher! + +--Est-ce que le prince Boris,--ton beau-frère en somme,--est méchant +pour toi? + +--Ni méchant ni bon. Il m'ignore. Quand il me rencontre, dans les +coulisses, il me salue comme il saluerait une autre femme, qu'il +connaîtrait de vue, tout au plus. Il a eu un bon mouvement pour moi, +autrefois... Mais cela n'a pas duré. + +--Quel bon mouvement? + +--Il m'a témoigné une véritable sollicitude après le départ de +son frère pour la Mandchourie... Mais les circonstances étaient +spéciales...» + +Flaviana hésita, s'interrompit. Bertile attendait. L'étoile coupa +court: + +--«Ne parlons plus de tout cela, veux-tu?» + +Un instant de silence. Les deux charmantes créatures rêvaient, +blotties l'une contre l'autre. Elles rêvaient de l'amour, de leur +jeunesse brève, de la vie qui vous surprend et qui passe... Chacune +croyait entendre trembler le coeur de l'autre. A la fin, Bertile +proféra, très bas: + +--«Quand on a aimé autant que tu as aimé le prince Dimitri, est-ce +qu'on peut guérir, oublier?...» + +Une flamme ardente brûla les joues de Flaviana, monta jusqu'à son +front. Elle se détacha, comme blessée. + +--«Pourquoi me poses-tu cette question?» + +Bertile retomba en arrière, sur ses coussins. Ses yeux se +mouillèrent. Elle dit seulement: + +--«Pour savoir.» + +Flaviana la regarda, aussi pâle maintenant que la petite malade. + +--«Quand on a souffert,» murmura-t-elle, «il n'y a qu'un sentiment où +le coeur puisse encore se prendre: la pitié.» + +Sur les paupières humides de Bertile, lentement le voile des +paupières s'abaissa. On eût dit que l'énigmatique réponse lui +suffisait. Mais son mince visage aux yeux clos exprima soudain une +douleur au-dessus de son âge. Une crispation désolée fit fléchir la +bouche, dont les commissures tressaillaient. Flaviana, interdite, +anxieuse, se pencha. Et elle entendit alors ces mots s'échapper, avec +une intonation un peu amère, des lèvres ingénues: + +--«Moi... si je perdais un tel amour... je sens que j'en mourrais. + +--Bertile... Quelle enfant impressionnable!... Ce que je t'ai dit +t'a trop émue... Voyons, petite folle... Sais-tu ce que c'est +qu'aimer?... Parle-t-on ainsi de mourir?» grondait tendrement +Flaviana,--elle-même troublée par l'accent, par l'expression, par +l'air véritablement de mourante où, tout à coup, s'aggravaient les +mots, la voix, l'aspect de la jeune fille. + +Mais à la porte, on frappa. La femme de chambre venait annoncer le +docteur Delchaume. + +Le nom résonna étrangement. Flaviana et Bertile craignirent de +se regarder. Pourtant elles se regardèrent, malgré elles. Alors, +précipitamment, comme pour rompre un malaise, la petite malade s'écria + +--«Ce n'est pas pour moi qu'il vient ce matin. Il avait demandé +ton heure, pour causer avec toi... D'ailleurs, je suis guérie. Pas +besoin... + +--Mieux vaut qu'il te voie d'abord, ma chérie. + +--Non, non!...» + +Bertile se défendit avec une obstination si frémissante, que Flaviana +céda: + +--«Eh bien, soit. Mais je vais lui dire que notre Bertile n'est pas +sage, qu'elle est bien fiévreuse ce matin.» + +En effet, ce furent ses premières paroles à leur ami, dans le petit +salon. + +--«Cette pauvre enfant a-t-elle eu quelque chose qui l'ait énervée?» +demanda le jeune docteur. + +Une ombre rose passa sur le délicat visage, au teint mat, de la +célèbre danseuse. + +--«Je crains qu'elle ne commence à prendre peur, à regretter... + +--Quoi?» demanda Raymond. + +--«Le bonheur, qu'elle n'aura pas connu... la vie. + +--Pauvre fillette!...» soupira le jeune homme. + +--«Vraiment?... Nous ne la sauverons pas?...» + +A cette question balbutiée, Raymond ne répondit que par un geste +de découragement vague. Ses yeux, pleins d'un souci brûlant, +s'attachaient à ceux de Flaviana. Le coeur de cet homme débordait de +tout autre chose que de préoccupations professionnelles. Même l'état +de sa gentille malade, préférée à cause de celle qui la protégeait, +ne s'imposait pas à sa pensée. Pour lui, en ce moment, il ne +s'agissait guère de Bertile. + +--«Voilà plusieurs jours que vous cherchez à me parler, Raymond, +sans que nous ayons pu... + +--Oui... Vous aviez votre travail, vos répétitions, vous dansiez le +soir. Et moi... en dehors des obligations de ma clientèle, j'ai eu ce +procès, que j'ai voulu suivre... + +Quel procès?... + +--Les anarchistes russes... le drame de la Petite-Barrerie... + +--Ces misérables vous intéressaient? + +--Ne dites pas «ces misérables», Flaviana. Il y a des dessous +terribles à cette aventure. Ah! qu'il est difficile de juger! Tatiane +Kachintzeff et son fiancé Pierre Marowsky... je les ai vus de près... +Ce sont des êtres d'abnégation, de pureté, d'héroïsme... Enfin... +laissons. L'une est acquittée, l'autre en prison. Le dernier mot +n'est pas dit. Une sentence humaine... est-ce que cela résout quelque +chose? Flaviana... moi aussi, j'ai été un juge. Moi aussi, j'ai pesé +dans la balance. Et... je me suis trompé.» + +Le beau regard de velours sombre interrogea Raymond, avec gravité, +avec étonnement,--avec quelque chose de plus: une souriante +confiance, qui doutait de le trouver jamais dans l'erreur. + +--«Flaviana...» poursuivit-il. + +Mais la jeune femme l'interrompit: + +--«Voulez-vous me faire un immense plaisir, mon cher ami? + +--En doutez-vous? + +--Eh bien, ne m'appelez pas Flaviana,--mon nom de théâtre. +Appelez-moi Flavienne. C'est mon vrai nom, à moi. C'est celui que +maman me donnait. Vous serez le seul. Personne ne m'appelle plus +ainsi. + +--Chère Flavienne...» murmura Delchaume. + +Troublée par ce qu'elle lut dans les yeux du jeune homme, la +fière artiste détourna les siens, tandis qu'ardemment il lui +disait:--«Merci!» + +--«Maintenant,» reprit-il, après une minute d'un de ces silences +auxquels nulle parole n'équivaut, «je dois avant tout vous demander +pardon, Flavienne. J'ai manqué de sincérité avec vous. Cependant, je +croyais être dans le vrai. Car, le vrai, c'est l'honneur, c'est le +devoir. L'honneur et le devoir nous ferment quelquefois la bouche sur +la vérité même... Du moins, je l'ai pensé... + +--Moi aussi,» déclara la pensive créature avec simplicité. «N'ai-je +pas mon secret, que je ne profane pas?» + +Il s'inclina. Sur le front gracieux, entre les boucles brunes, il +voyait, lui, la couronne princière, dont la merveilleuse femme +était digne, et qu'elle aurait dû porter. En même temps, une pointe +aiguë lui piqua le coeur. Ce secret, n'était-ce pas aussi un secret +d'amour, sur lequel l'âme veuve se serait à jamais refermée? + +--«Flavienne... Vous qui aimez mon petit François, l'aimeriez-vous +encore s'il n'était pas mon fils? + +--Pas votre fils!...» + +Étrange cri!... La danseuse se dressait, dans une espèce d'égarement. + +--«Pas votre fils!...» répéta-t-elle d'une voix plus sourde. «Le fils +de votre femme?...» + +Delchaume secoua la tête. + +Flaviana, debout, se pencha,--car il restait assis,--crispa les +doigts sur ses épaules, enfonça dans ses yeux des yeux presque +hagards. + +--«Raymond... Il n'est pas... il n'est pas non plus le fils de votre +femme?... + +--Je l'ai cru sien... J'ai adopté, reconnu l'enfant que j'imaginais +être celui de Francine... Mentir, c'était lui sauver l'honneur, à +elle... Ma Francine!... Et elle était innocente... vous entendez!... +pure!... Elle, un enfant... jamais!... Les preuves sont entre mes +mains. J'ai mesuré l'immensité de mon amour... Pourtant je ne puis +me pardonner de l'avoir supposée coupable, elle!... Vous comprenez +maintenant que, même à vous, Flavienne... je ne pouvais pas dire...» + +Il s'arrêta. Son émotion ne l'empêcha pas de constater celle de +la jeune femme, de s'en étonner. Pourquoi tremblait-elle ainsi, +des pieds à la tête? D'où venait cette suffocation qui la faisait +haleter, ce rire convulsif, à la fois douloureux et ravi, cette +fixité des prunelles, où brillait une étincelle de folie. Une +inquiétude contracta le coeur de Delchaume. Inquiétude qui devint de +l'angoisse, lorsque la danseuse s'écria: + +--«Ni le vôtre... ni celui de votre femme... Cet enfant... cet +enfant, qui est le portrait de mon Dimitri... Ah! je le pressentais +bien. C'est le mien... c'est mon fils!... Raymond... Voyez-vous... +pourquoi je l'aimais tant!... Je vous dis qu'il est à moi!» + +Le jeune docteur se leva, prit les mains qui battaient l'air, +considéra doucement les beaux traits où passait le désordre de la +démence. + +--«Flavienne... revenez à vous... Amie chérie, je ne reconnais pas +votre calme, la dignité si ferme de votre âme... Faites un effort... +Là... Ne parlez plus... Attendez.» + +Elle ferma les yeux, se recueillit. Cet effort sur soi, que lui +demandait Raymond, elle sembla le faire à grand'peine. + +Lui, qui ne concevait pas la nature d'un tel bouleversement, suivait +avec une sollicitude passionnée le retour de l'équilibre sur cette +physionomie qu'ennoblissait d'habitude une si tranquille fierté. +Il tenait toujours les mains de Flaviana. Elle était d'une pâleur +extrême. Ses yeux restaient clos. Raymond tremblait autant qu'elle. +Tout à coup, sous les cils abaissées, deux larmes surgirent. +Un sourire extasié détendit les lèvres. Puis, les prunelles se +découvrirent, scintillantes de ravissement. + +--«Ami, n'ayez pas peur. Ma raison n'est pas atteinte. Mais un +espoir... affolant, oui... en effet... s'impose à moi, me transporte. +Plus qu'un espoir, une certitude. Je ne puis m'en défendre. Et je +frissonne en même temps d'épouvante à l'idée que je pourrais me +tromper. Cependant, regardez... j'ai repris mon sang-froid. + +--Quel est donc cet espoir, Flavienne? + +--L'enfant que vous élevez serait le mien.» + +Delchaume se taisait, repris d'anxiété. Elle continua, délicieuse +d'orgueil: + +--«... Le petit prince Serge Omiroff. + +--Serge!...» cria Delchaume. + +Ce fut à lui de déraisonner un instant. Il leva les bras, tourna sur +lui-même, se frappa le front, revint à Flaviana: + +--«Voyons... voyons... je ne divague pas?... Une pareille chose... +Quel prodige!... Mais c'est à douter de soi, de ses sens!... Vous +avez bien dit: «Serge?» + +--Serge... oui... Serge! + +--Pourquoi?... Quel est ce nom? + +--C'est celui de tous les Omiroff. Je le donnais à mon mari, dans +l'intimité, car il s'appelait Serge-Dimitri, et je préférais... + +--«Le nom le plus cher pour celle qui l'a mis au monde,» murmura +Raymond, qui se rappela l'explication de la nourrice. + +--«Que dites-vous? + +--Mon enfant adoptif a été baptisé, enregistré à la mairie, avec le +prénom de Serge. C'est moi qui, dans l'acte où je le reconnaissais, +ai ajouté celui de François... + +--O mon Dieu!...» soupira la jeune femme. + +La joie de cette évidence l'écrasa. Elle tomba sur un siège. Raymond +s'agenouilla tout auprès. Hors d'eux-mêmes, ils ne pouvaient +articuler une phrase suivie. Leurs mains s'étreignaient. Ils se +cramponnaient l'un à l'autre, comme précipités dans l'espace par un +cataclysme. Un vertige faisait tourbillonner leurs pensées. Leurs +poitrines haletaient dans l'atmosphère du miracle. + +--«Raymond, c'est mon enfant... Il n'est pas mort à sa naissance, +comme on me l'a fait croire. Ah! j'en ai toujours eu le soupçon. + +--Qui donc aurait commis ce crime? + +--Le prince Boris. + +--Encore lui! + +--Je comprends maintenant... je comprends ses soins hypocrites en +l'absence de son frère. + +--Il était près de vous? + +--Lui-même, non. Et encore, je ne sais. J'ai été si atrocement +malade! Il me semble l'avoir vu, près de mon lit... comme dans une +hallucination...» + +Raymond suggéra: + +--«Au fond d'un château, à la campagne... dans une vaste chambre +gothique, nue et démeublée, où vous agonisiez sous le chloroforme?... + +--Comment... comment savez-vous?... + +--Il avait mis des gens à lui autour de votre lit de douleur... Une +garde... qui ne parlait pas français. + +--C'est cela!... c'est vrai!... Une femme de l'Ukraine, dont +les Russes eux-mêmes ne comprenaient pas le dialecte. Celle-là, +d'ailleurs, elle a été bonne pour moi. + +--Et Francine?... ma Francine... qu'on amena près de vous, les yeux +bandés... Vous étiez mourante... Vous souvenez-vous?...» + +Flaviana songea un instant. Non... elle ne revoyait pas une autre +femme lui donnant des soins. + +--«C'est Francine,--jeune fille alors,--qui a sauvé votre enfant. + +--On m'a juré qu'il n'avait pas vécu. Boris, plus tard, m'a déclaré +qu'il avait fait transporter le petit corps dans leur cimetière, sur +leurs domaines, en Russie, et qu'on l'avait enterré sous le nom de +Serge Dimitriévitch, prince Omiroff. + +--Il lui reconnaissait donc son titre?... + +--Pourquoi pas?... Ce n'est pas cela qui gênait Boris,--ce n'est pas, +comme vous pourriez le croire, que le fils d'une danseuse entrât dans +sa maison. Mais il convoitait l'héritage, la part du fils aîné. + +--Je croyais,» objecta Raymond, «qu'en Russie le droit d'aînesse +n'existait pas. + +--Non, pas régulièrement. Mais souvent il s'établit par la volonté +paternelle. Et, chez les Omiroff, il y a plus que la volonté +d'un père. Il y a la tradition. Ou même, je crois, une clause de +l'investiture faite par Ivan le Terrible. Le merveilleux château +historique des Omiroff, en Ukraine, les terres qui l'entourent, toute +une province, au bord du Dniéper, sont indivis, et appartiennent +à l'aîné, tandis que les cadets sont dédommagés par de l'argent. +Le tsar ayant confisqué à Dimitri cette sorte de majorat, ne +l'attribuait pas pour cela à Boris. Mais mon mari, une fois réintégré +dans ses biens, les choses reprenaient leur cours. Lui mort, son +frère héritait,--s'il ne laissait pas d'enfant. Pensez, quel +héritage!... surtout pour un viveur fastueux comme Boris, qui a déjà +semé dans toutes les villes de plaisir du monde, les millions dont se +composait sa part. + +--Il savait donc, avant que vous eussiez mis votre fils au monde, que +le prince Dimitri avait péri en Orient? + +--S'il l'a su! C'est lui qui est venu me l'annoncer, un jour, dans +la retraite où je m'enfermais, et il m'a percé de cette nouvelle, +brutalement, comme d'un coup de poignard. Ce qu'il espérait de +cet affreux procédé s'est produit. Je suis tombé raide, à demi +morte. Il en a profité pour me faire soigner... à sa manière. Ses +gens m'ont transportée dans cette maison de campagne dont je n'ai +guère vu que ma chambre lugubre, vide... Mon fils est né avant +terme,--mort à ce qu'on m'affirma,--viable, comme je l'ai supposé +parfois, en me refusant à le croire, pour ne pas l'imaginer souffrant +d'un pire destin. Dieu!... Et il vit, mon petit Serge!... Et si +mignon!... si doux!... si beau!... Oh! Raymond, le premier jour... +à Claire-Source... quand il m'apportait son petit mouchoir, en me +disant de ne pas pleurer!...» + +Le mot finit dans un sanglot, tandis que les yeux et la bouche +riaient. Jamais Delchaume n'eût imaginé un telle vibration de +tendresse. Certes, il connaissait le coeur admirable de Flaviana. +Mais il n'avait pas vu la mère en elle. Et il devrait lui révéler la +disparition de l'enfant!... Horrible chose!... Quel acharnement du +sort!... La faire souffrir, elle... Flaviana...--Flavienne, comme il +l'appelait avec transport--la faire tomber d'une telle félicité dans +une telle angoisse!... N'était-ce pas la pire épreuve, même après +tout ce qu'il avait subi? Il essaya de la préparer d'abord. + +--«Réfléchissez, Flavienne. Nous sommes en pleine hypothèse... +Des analogies extraordinaires peuvent nous tromper... Une idée me +trouble. Comment un homme, tel que Boris, capable, je le crois, de +tous les crimes,--et surtout de ce crime odieux: enlever un enfant +à sa mère,--ne fût-il pas allé jusqu'au bout, n'eût-il pas fait +mourir le petit être qui naissait à la traverse de son ambition? Je +vous parle ainsi, mon amie très chère... c'est que je frémis... Une +désillusion... ne serait-ce pas affreux? + +--Ah!» s'écria la danseuse avec exaltation, «mon coeur me confirme +tout, comme il m'a tout appris! Rappelez-vous... mon émotion... Quand +j'ai serré votre François dans mes bras, j'ai senti que c'était mon +petit Serge, à moi. + +--Je le crois,» avoua Delchaume. «Je crois que vous trouverez la +confirmation de votre certitude dans le récit de ma malheureuse +femme. Savez-vous qu'elle a payé de sa vie celle de votre enfant?» + +Égoïsme de l'amour maternel: Flaviana dut accomplir un effort pour +s'intéresser à la jeune femme inconnue. Un seul désir maintenant la +dominait, grandissait en elle, fermait son âme à tout raisonnement, +à toute pitié, à toute curiosité rétrospective, et même à toute +velléité de vengeance: revoir son fils, le presser contre son coeur, +prendre possession de ce petit être. + +--«Ah! Raymond, partons... partons tout de suite! Conduisez-moi vers +lui!...» + +Comme il ne répondait pas, terrifié, Flaviana eut un soudain +élan. Elle courut à un petit bureau, ouvrit un tiroir, rapporta +la miniature qu'elle avait déjà montrée à Delchaume. Un rire de +triomphe, d'extase, la transfigurait. Cette créature, déjà si belle +dans la mélancolie, s'embellissait encore dans la joie. Moins +déesse, elle apparaissait plus femme, plus jeune surtout. Une +grâce rayonnante, une fraîcheur merveilleuse, jaillissaient de son +coeur, imprégnaient ses regards, ses gestes, sa voix. Raymond la +contemplait, enivré et désespéré, tandis qu'elle baisait follement le +petit portrait. + +--«Cette ressemblance!... Mais la voilà, la meilleure preuve!... Son +père... à son âge... Ne dirait-on pas le même être? Mon Dimitri!... +Mon petit Serge!... Raymond!... Est-il un bonheur pareil au mien?... + +--Flavienne...» prononça tristement le jeune homme. + +Elle le regarda, saisie par l'intonation. Il avait les yeux pleins de +larmes. + +--«Quoi donc?» demanda-t-elle, effrayée. + +--«Ce bonheur, il n'est pas le vôtre encore. Il faudra patienter, +l'attendre... le conquérir. + +--Comment cela? + +--L'enfant n'est plus avec moi. + +--Mais...» balbutia-t-elle en pâlissant, «il est à Claire-Source, +avec ses parents nourriciers?» + +Delchaume secoua la tête. + +--«Mon Dieu!...» + +Quel gémissement!... Où était la joie de tout à l'heure? Les mots +d'extase défaillaient... Et la malheureuse Flaviana ne retrouvait +pas immédiatement les formules de l'angoisse... Elle demeurait +muette, les mains jointes. Son charmant visage reprenait l'expression +taciturne, fermée, avec quelque chose de brusquement éteint, comme +sous la tombée d'un voile de cendre. + +Il fallut pourtant que la terrible douleur, dont l'appréhension +seule la suffoquait, entrât, déchirante, jusqu'au fond de son coeur +pantelant. Le trésor qu'elle retrouvait lui était enlevé. Son +précieux petit Serge était entre les mains de Boris. Cette fois +l'homme redoutable ne se laisserait ni attendrir, ni surprendre, ni +jouer. + +S'il hésita naguère à faire mourir son neveu,--pitié, crainte, +calcul, que savait-on?--il ne s'arrêterait pas aujourd'hui à des +scrupules du même genre. Quels remords n'avait-il pas dû éprouver de +sa magnanimité! Quelle fureur contre cette infime doctoresse, chargée +de jeter l'enfant à l'anonymat de l'Assistance publique, et qui, sous +toutes les menaces de la vie sociale, de l'opinion, des représailles +ténébreuses, protégea, sauvegarda le petit abandonné. Celle-là, il +l'avait supprimée, par un assassinat. Comment garder l'illusion +qu'il reculerait devant un crime bien plus facile, et qui, cette +fois, serait définitif? Ne possédait-il pas des exécuteurs de toutes +ses volontés, même les plus scélérates, des instruments dévoués, +muets, qu'il gardait sous sa main, dans l'ombre, sous prétexte qu'il +fallait une police personnelle à ce haut personnage, menacé par les +anarchistes. + +«Qui sait,» pensa Delchaume--mais il n'osa le dire à Flaviana--«si ce +faux Toulénine, cet abominable traître, démasqué dans l'affaire de +la Petite-Barrerie, n'est pas un bandit à ses ordres, le ravisseur +même de l'enfant?... Que coûterait-il à un pareil misérable de tuer +un innocent de quatre ans et de faire disparaître à jamais le petit +corps léger?» + +Le jeune docteur frissonna. Mais, au moment même où la probabilité le +consternait, Flaviana se redressait, soulevée par une inspiration. +Longtemps elle était restée le visage plongé dans ses mains, sans +paroles, sans larmes. L'énergique artiste n'appartenait pas à la +catégorie des femmes qui récriminent et qui pleurent. Sa dure +profession, exigeant une perpétuelle discipline, un perpétuel +entraînement du corps, et la maîtrise constante de la physionomie, +armait l'âme également chez celle-ci, qui dansait avec une si noble +passion, un véritable feu sacré. + +--«Mon ami,» dit-elle, «si mon fils vit encore demain, je ferai en +sorte qu'il nous soit rendu. + +--Est-ce possible?... + +--Oui,» affirma-t-elle avec résolution. + +--«Par quel moyen? + +--Par celui-ci...»(elle regarda Delchaume au fond des yeux et proféra +lentement): «Montrer au prince Boris Omiroff un extrait de l'acte +de naissance de Serge-François, de père et mère inconnus, en marge +duquel se trouve la reconnaissance de paternité signée «Raymond +Delchaume». Cette reconnaissance ne peut être attaquée que par le +père véritable ou par la mère. Le père est mort. La mère...» + +Elle se tut. Ses yeux ne se détournaient pas de ceux de Raymond, qui +la contemplait lui-même fixement. Le coeur du jeune homme battait à +grands coups. Une sourde émotion l'envahissait, qu'il n'analysait pas +encore. Il n'osait parler, à peine penser. + +Flaviana reprit: + +--«Serge-François Delchaume, fils du docteur Delchaume, ne portera +pas ombrage à Boris, prince Omiroff, ne l'empêchera pas de recueillir +l'héritage de Dimitri, son aîné. + +--Alors,» hasarda Raymond, «vous renonceriez pour votre fils?... + +--Ah! qu'on me le rende vivant!...» cria la mère avec passion. + +--«Mais il serait à moi,» sourit Delchaume, «pas à vous.» + +A ce mot, leurs yeux se mêlèrent encore, si tendrement, si +profondément, avec une telle confiance, et se mouillèrent de telles +larmes, que nulle explication ne fut nécessaire. + +--«Il sera notre trésor, à tous deux,» murmura Flaviana. «A quel prix +vous me l'avez racheté, Raymond! Il portera votre nom plus fièrement +que celui de prince Omiroff. Et son père, j'en suis certaine, +m'approuverait.» + +Un sanglot, un soupir de surhumaine émotion contre les petites mains +où il posait ses lèvres, fut toute la réponse de Delchaume. Pourtant +sa raison masculine veillait, même dans cette minute d'ivresse +sentimentale. Il émit une objection: + +--«Quelle garantie donnerez-vous à Boris? Comment prouver à cet +homme, auquel échappe toute vraie grandeur d'âme, qu'une fois +l'enfant entre vos mains, vous ne poursuivrez pas une reconstitution +de son état civil?» + +La jeune femme sembla perplexe. + +--«Oui. Vous arriveriez à prouver que vous êtes la mère, que vous +avez donné le jour à cet enfant en état de légitime mariage, vous +attaqueriez ma reconnaissance de paternité... Vous pensez bien que +je ne résisterai pas. Or, ceci, vous êtes toujours libre de le faire.» + +Flaviana courba la tête. Puis, presque aussitôt, elle la redressa +d'un mouvement fier. Les boucles sombres frémirent autour de son +front. + +--«Nous verrons bien,» dit-elle. «Aujourd'hui même, j'irai trouver +Boris. J'ouvrirai la lutte. Si bien armé qu'il soit, cet homme n'a +pas la même force qu'une mère qui veut sauver son enfant.» + + + + +VII + +LE VIEUX-MOUTIER + + +Devant le lourd hôtel de l'avenue de Messine, un coupé s'arrêta. +Modeste voiture de remise, louée au mois, qui n'attira l'attention de +personne. + +Pourtant un marmiton,--douze ans peut-être, le nez en trompette, +tourné à flairer constamment les bonnes choses en équilibre sur le +crâne tondu--s'arrêta lorsqu'il vit descendre une longue, souple, +silhouette de femme. Vêtue de noir, elle paraissait drapée dans les +étoffes mouvantes, aux plis nobles. Sous son grand chapeau, son teint +mat avait une pâleur chaude de camélia. La splendeur veloutée de +ses yeux sombres se posa sur le regard hardi du gavroche à la veste +blanche. + +--«Bonjour, madame Flaviana,» dit-il, sans hésiter. + +Quel gamin de Paris, flânant aux vitrines des papetiers, n'avait +ardemment rêvé devant le portrait de la célèbre danseuse? + +Elle eut un faible sourire,--triste, mais si indulgent, si +doux!--et, traversant le large trottoir, elle pénétra sous la voûte. + +La porte cochère était ouverte. Des copeaux d'emballage, des brins +de paille, collaient, sur les dalles, aux traces noires et huileuses +d'une auto. Le véhicule coupable de ces maculatures stationnait +encore dans la cour, tout éclaboussé par la boue de ce jour d'hiver. +Preuve d'une course assez intempestive, car il n'était guère plus +d'une heure de l'après-midi. + +Le concierge s'avança,--mais sans livrée ni casquette galonnée d'or. +De sa loge partaient de gros rires. + +Un air d'émancipation, de débandade, flottait dans cette maison, où, +d'habitude, régnait une tenue soulignée d'arrogance. + +--«Je voudrais,» dit la visiteuse, «parler au prince Omiroff.» + +Le concierge roula de gros yeux stupéfaits, pendant que des têtes +glabres çà et là surgissaient, insolemment curieuses. + +--«Le prince Omiroff?... Impossible! Son Excellence est partie tout à +l'heure. + +--Déjà sorti!...» fut l'exclamation incrédule. + +--«Pas sorti... parti,» accentua le portier. «Parti en voyage. + +--Oh! est-ce bien certain?... Si par hasard... Je vous assure... Il +serait là pour moi.» + +Elle voulut glisser une pièce d'or. L'homme recula. + +--«Madame, c'est la vérité. Son Excellence a quitté Paris. + +--Pour longtemps?» demanda la jeune femme, essayant d'affermir sa +voix. + +--«Nous ne savons pas,» répliqua le cerbère,--non avec l'humilité +de l'ignorance, mais avec l'ironie contenue de celui qui ne veut +pas parler.--«Madame n'aura qu'à lire les journaux de ce matin. Son +Excellence a fait passer une note.» + +Flaviana, le coeur défaillant, sortit, fit quelques pas, très +lentement, vers sa voiture. + +Où aller? quelle décision prendre? L'idée de rentrer chez elle sans +accomplir immédiatement une démarche pour retrouver son enfant, lui +sembla odieuse, intolérable. Mais, en dehors d'une entrevue avec +Omiroff, tout serait vain. Et maintenant quand verrait-elle Omiroff? +Où était-il? Pouvait-elle courir après lui?... prendre un train?... +le rejoindre?... + +Un journal... Elle allait acheter un journal, pour lire cette note +dont lui avait parlé le portier. + +La danseuse, d'un coup d'oeil, explora l'avenue. Où se trouvait le +kiosque le plus proche? Elle en aperçut un à l'angle du boulevard +Haussmann. Mais, comme elle se dirigeait de ce côté, sans même +remonter en voiture, elle eut la surprise de voir accourir un jeune +garçon qui, précisément, quittait ce kiosque, et brandissait le +_Petit Parisien_, en le lui montrant, comme s'il venait de l'acheter +à son intention. + +Déjà elle avait remarqué sa physionomie bizarre, sous la voûte de +l'hôtel Omiroff. L'adolescent l'y avait suivie, la regardant avec +des yeux de braise. Peut-être allait-il la saluer par son nom, +comme le petit pâtissier. Mais il s'était tu, intimidé sans doute +par le portier rébarbatif. Lui aussi semblait avoir quelque chose à +faire dans la princière maison. Puis, se ravisant, il en ressortait +aussitôt. Habituée aux hommages naïfs des gamins de Paris, l'étoile +attendait celui-ci, qui, prévenant son désir, s'était élancé pour lui +quérir un journal. Pourtant elle s'étonnait du type sauvage: maigre +figure aux traits basanés, busqués, larges prunelles de jais, svelte +et souple corps de chat, leste à la course, mais gauche de gestes +comme d'un très jeune homme poussé trop vite. La mise était médiocre: +veston et pantalon disparates, usagés,--feutre mou, un peu roussi, +et, autour du cou, une large cravate écarlate, masquant peut-être +un linge douteux. Mais en quelle stupéfaction se changea le vague +étonnement de Flaviana, lorsque ce garçon, lui offrant le _Petit +Parisien_, chuchota: + +--«La note est en avance. Le départ du prince a été simulé.» + +Un cri de la danseuse: + +--«Il est encore à Paris? + +--Non... mais pas loin. + +--Vous pouvez me dire où je le trouverais?... + +--Je le crois, madame. Vraiment... je le crois.» + +Gravité, sincérité des grands yeux noirs. Flaviana n'hésita pas, ne +discuta pas. N'eût-elle pas bravé tous les hasards, tous les risques +pour la plus faible chance?... + +--«Allons,» s'écria-t-elle, «menez-moi. Je me fie à vous. Quant à +votre récompense, vous la fixerez vous-même, si vous dites vrai. + +--Madame, il faudrait une auto... rapide... puissante. + +--Qu'à cela ne tienne. Je sais où en prendre une. Montez d'abord avec +moi, dans mon coupé.» + +A son cocher, elle jeta l'adresse d'un garage. L'homme toucha son +cheval et se dirigea vers l'Étoile, sans s'inquiéter du compagnon +admis par sa maîtresse à l'honneur de s'asseoir à côté d'elle dans la +voiture. + +«Encore un pauvre,» pensa-t-il, «qui lui raconte qu'il a sa mère à la +mort et six petits frères et soeurs crevant la faim. Nous allons de +nouveau nous promener dans des quartiers impossibles.» + +La philosophique résignation du brave serviteur fut troublée quand +«Madame» s'étant assuré la location d'une imbattable quatre-vingts +chevaux, conduite par un chauffeur de premier ordre, lui donna congé +pour le reste de la journée. Il se sentit humilié dans sa personne et +dans celle de sa jument Eurydice. Quatre-vingts chevaux!... Qu'est-ce +que ça voulait dire? C'était insulter à de braves bêtes comme la +sienne que de donner leur nom à ces sacrés outils. + +Hochant la tête, maussade, il écouta les instructions de «la +patronne». + +--«Retournez à la maison. Dites qu'on ne m'attende pas, même pour +dîner. Je ne danse pas ce soir. Et je ne sais pas quand je rentrerai. +Que mademoiselle Bertile n'ait aucune inquiétude. Ah!... et puis... +Si le docteur Delchaume vient, Mélanie le préviendra, n'est-ce pas? +que je lui téléphonerai aussitôt mon retour.» + +La voilà, maintenant, l'étoile admirée, adorée de tout Paris, avec +son étrange compagnon, dans cette auto qui gagne la campagne, qui +file à toute vitesse. + +Flaviana considère le jeune garçon. Plus elle le regarde, plus elle +lui trouve l'air d'un bohémien. Gêné, il dit: + +--«Si vous voulez, madame, je monterai sur le siège, à côté du +chauffeur. + +--Vous auriez froid, peu vêtu comme vous l'êtes. + +--Bah! je ne suis pas frileux.» + +Flaviana crut entendre: «Je ne suis pas frileuse.» Mais elle ne s'y +arrêta pas. Le jeune garçon pouvait s'être trompé de genre. Son +accent décelait un étranger. Et, en effet, tout de suite, il ajouta: + +--«Dans mon pays, j'ai vu d'autres hivers qu'ici. + +--D'où êtes-vous donc? + +--De la Petite-Russie, près de Kasatine. + +--Votre nom? + +--Alexis Berditcheff.» + +Il avait hésité une seconde, puis jeté très vite ce nom de +Berditcheff. C'est celui d'un bourg voisin de Kasatine, précisément. +Mais Flaviana ignorait ce point géographique. + +--«Vous me connaissez?» demanda la danseuse. + +--«Non, madame.» + +De surprise, elle leva ses fins sourcils. Son image est plus +populaire que celle des chefs d'État. + +--«Alors, pourquoi m'avez-vous abordée? + +--Il m'a semblé que vous éprouviez un vrai désespoir de ne pas +rencontrer Omiroff. + +--En effet. + +--J'ai pensé: «Voilà une dame qui, pour un caprice, courrait au bout +du monde.» + +--Un caprice...» soupira la jeune femme. + +--«Je me suis dit,» poursuivait Alexis, «que, riche et impatiente +comme vous en aviez l'air, vous pourriez partir en auto, avec moi +pour guide. C'est arrivé, vous voyez. + +--Vous vouliez donc partir? + +--Oui. + +--Pour rejoindre le prince? + +--Oui. Et moi, je ne pouvais pas louer une auto. + +--Qu'avez-vous affaire avec un personnage comme le prince Omiroff?» + +Le ton de Flaviana devenait défiant, sévère. Le garçon à figure de +gitane, sourit: + +--«N'ayez pas peur, madame. Je ne suis pas un apache, vrai! Je n'ai +pas de mauvaise intention. En deux mots, je puis vous dire... + +--Allez! dites... + +--Je suis dans la misère, à Paris. Je n'ai pas réussi à ce que je +voulais y faire. Voilà que j'apprends le prochain départ du prince +Boris pour la Russie. Il est bon pour ses compatriotes... Il me +rapatrierait peut-être avec les gens de son service. Ce matin, on m'a +fait voir sur le _Petit Parisien_... + +--La note communiquée à la presse... J'oubliais... Laissez-moi la +lire,» interrompit Flaviana. + +Elle reprit, au creux du coussin, le journal qu'elle y avait glissé, +et auquel elle ne pensait plus, distraite par son singulier cicerone. +Tout de suite, elle découvrit, en tête des échos: + + «Le plus parisien des princes russes nous quitte aujourd'hui, + et pour assez longtemps. Le Nord-Express l'emportera vers sa + patrie. Mais il ne s'attardera pas dans son légendaire château + de l'Ukraine. Il reprendra bientôt le transsibérien qui, a + toute vapeur, le conduira vers l'Amour. Or, il ne s'agit pas + seulement, paraît-il, du fleuve de ce nom. Non loin de ses + rives, le prince rencontrera sans doute celle qu'il va chercher + au fond de l'Asie pour la revoir plus tôt, et pour la recevoir + ensuite magnifiquement dans ses domaines,--la fiancée errante, + qui revient du Japon par Vladivostock,--voyageuse de race, + puisque fille d'Albion. + + «Une idylle moins banale, on le voit, que la classique rencontre + à l'Opéra-Comique ou dans les galeries du Petit Palais. + + «Mais, chut!... Rien d'officiel. La discrétion s'impose.» #/ + +Furtivement, coulant sous ses cils charbonneux son fulgurant +oeil noir, le jeune Russe épiait l'effet de cette lecture sur la +délicieuse femme aux côtés de laquelle il se trouvait assis. + +«Une amoureuse délaissée,» pensait-il. «Elle soupçonne... Boris la +plaque. Quand elle aura vu ça imprimé en toutes lettres... nous +allons entendre de la musique. Et ce portier qui lui déclare que la +note est de son maître!... Pas d'illusion possible.» + +Donc, il observait Flaviana. Mais sans effronterie. La flamme sauvage +de ses yeux ne trahissait nulle velléité offensante. Et son corps +mince d'éphèbe, que n'étoffait guère l'indigence du costume, se +rencoignait dans l'angle de l'auto, pour ne pas effleurer la créature +précieuse que le hasard mettait si proche. + +Sa psychologie fut déçue lorsqu'il vit le visage de celle-ci +s'éclairer à mesure qu'elle parcourait les lignes de l'entrefilet. +Flaviana replia le journal et resta pensive. Elle songeait à la +fiancée de Boris, à cette grande et jolie Anglaise, si fière, si +décidée, de qui elle avait reçu la visite. + +«Ah! celle-là, sûrement, est loyale. Je l'aurai pour alliée. Mais +comme elle est loin, mon Dieu! Que ce sera long!... D'ailleurs, +pense-t-elle encore devenir princesse Omiroff?... Son départ, +n'était-ce pas une rupture? L'adroite indiscrétion dans les journaux, +n'est-ce pas pour lui forcer la main?» + +Le magnétique regard de son compagnon ramena Flaviana au sentiment +de la minute extraordinaire qu'elle vivait. Elle regarda les vitres, +opaques de buée. Sa main nerveuse en fit descendre une. L'air vif et +humide entra. + +--«Où sommes-nous? + +--Je l'ignore,» dit Alexis. «Mais le chauffeur connaît le chemin. Il +faut qu'il arrive à Mériel. + +--Quelle distance? + +--Moins d'une heure, à cette allure. Nous devons être à plus de la +moitié.» + +La route filait entre des vergers. C'était la vallée de Montmorency, +qu'avril fait blanche de fleurs et juillet vermeille de cerises. En +ce jour de décembre, elle était brune de rameaux nus, de terre nue, +parmi des vapeurs grises, et bornée par un horizon violet. Au ciel, +de gros nuages lourds se déchiraient sur un fond d'argent criblé +d'or. On eût dit des sacs éventrés, d'où croulaient des lingots. + +Dans le recueillement mélancolique de la saison, la sirène de +l'auto jetait son cri lugubre, prolongé. La folie de sa course ne +troublait pas la paix des choses. A la traversée des villages, elle +ralentissait un peu. Un chien aboyait. Une vitre s'allumait sous une +fusée de soleil oblique et rouge. Les paysannes, aux gestes lents, +tournaient à peine la tête. Puis, pendant des kilomètres, c'était +le chapelet des villas de Parisiens, avec les façades closes, les +jardinets morts, et l'exotisme saugrenu des kiosques chinois ou +hindous, éternisant là leur tristesse d'exposition universelle. + +Alexis Berditcheff donnait les derniers détails de son histoire, +fausse ou vraie. Certains de ces détails firent palpiter violemment +le coeur de Flaviana. Serait-elle véritablement sur le chemin qui +la conduirait vers son fils?... L'inconnu racontait qu'étant venu +rôder sur les quais de la gare, avant le départ du Nord-Express, il +avait eu la surprise de reconnaître un camarade de son frère aîné +dans le premier valet de chambre du prince, en train d'organiser le +wagon-salon destiné à son maître. L'homme, mis en confiance par ce +qu'Alexis lui rappelait de leur enfance voisine sur les bords du +Dniéper, s'ouvrit presque aussitôt à lui: + +--«Tu peux me rendre service, Alexis,» dit-il. «Mais agis +discrètement, car tu me ferais perdre ma place. Si tu te montres +malin, je réponds de t'obtenir une position chez le prince. Une +aubaine pour toi, puisque tu cherches du travail. + +--«J'acceptai, comme bien vous pensez, madame,» continua le jeune +garçon. «Alors il m'expliqua que le prince ne prenait pas le train. +Lui seul, premier valet de chambre, partait, et devait l'attendre +à Liége avec le bagage personnel. Omiroff, profitant de ce que +tout le monde, et même sa maison, le croyait en route, courrait à +un rendez-vous dans une maison de campagne voisine de Paris. On ne +m'a pas dit «un rendez-vous d'amour», madame, ajouta le narrateur, +croyant discerner l'émoi de la jalousie sur le visage troublé de +Flaviana. + +--Serait-ce?...» balbutia-t-elle inconsciemment. Et elle pensait: +«Une démarche tellement secrète!... S'agirait-il de l'enfant qu'il +a enlevé... Oh!... mais, c'est probable... mon Dieu!» Tout haut, la +danseuse s'écria:--«Et vous savez, vous, où s'est rendu le prince? +C'est là que vous me conduisez?... Nous y allons?... + +--Je l'espère. + +--Vous n'en êtes pas sûr?... + +--Madame, ai-je eu tort?... + +--Non... non!... Sur la moindre probabilité je serais partie... +Ah!...» + +Son regard, tendu en avant, dévorait l'espace. Elle n'écoutait +plus que distraitement l'explication, d'ailleurs embrouillée, du +Petit-Russien. Le valet de chambre du prince, informé au dernier +moment, et à la gare même, qu'il devait se mettre en voyage sans son +maître, n'aurait pas été fâché de faire prévenir un autre domestique, +resté à l'avenue de Messine, et avec lequel il était particulièrement +lié. La chose était d'importance pour les deux compères. Alexis +s'était chargé de la commission. + +Cet imbroglio d'antichambre ne parvenait même pas au cerveau, plein +de pensées frémissantes, de Flaviana. Sous l'influence de son +obsédante anxiété, elle demanda: + +--«Mais, cette campagne?... Qu'en savait-on?... Vous a-t-on dit?... +Et qu'y venez-vous faire?» + +Alexis n'hésitait pas dans ses réponses. Peu lui importait qu'elles +fussent absolument vraisemblables, qu'elles coïncidassent. L'auto +l'emportait où il voulait. Si proche du but, il ne s'inquiétait plus +d'un faux pas. + +La campagne?... Rien de plus simple. Le fameux valet de chambre, +si confiant avec lui, en avait surpris le numéro de téléphone, son +maître lui ayant fait demander la communication, ce matin: le 18, à +Mériel. Ensuite, avec Alexis, ils avaient cherché dans un annuaire. +Ça s'appelle le Vieux-Moutier.--«Et voyez pourquoi je supposais +que ça ne doit pas être un rendez-vous d'amour... Paraîtrait que +le prince a dit--mon ami l'a entendu:--«Vous en répondez sur votre +tête... Pas de brutalités... Si je le trouve seulement mal en train, +ou maigri...» Enfin, on aurait cru qu'il parlait d'un prisonnier, ou +d'un cheval de course... + +--D'un enfant!...» murmura Flaviana, comme malgré elle. + +Et tout son corps trembla, dans la frénésie de son espérance. + +--«D'un enfant... peut-être... en effet,» fit le jeune Russe, +comme éclairé par cette idée. Et, dans la précipitation de ce +qui surgissait en lui, il posa cette question,--insensée, n'eût +été sa logique secrète:--«Un enfant... de quel âge?...» Puis, +aussitôt:--«Vous seriez la mère?... Ce serait vous!...» + +Dans l'auto galopante, il y eut une minute de silence,--un silence +humain, poignant, qui passait, emporté à une vitesse folle, à travers +le profond silence de la nature. + +On atteignait au but de la course. La voiture venait d'escalader, +presque sans ralentir, la côte rude au-dessus de Mériel. Maintenant +elle semblait courir vers le vide. Car, au delà du plateau dénudé, +la route s'abaissait brusquement, comme coupée par un précipice. En +face, des moutonnements de forêts, une colline haute, dont la ligne +avait de la grandeur. A gauche, des lointains immenses, fondus dans +des brumes froides, sur lesquels un soleil rouge, net et rond comme +une énorme hostie, roulait, ensanglanté, mystérieux, hostile. + +Les yeux élargis de Flaviana ne voyaient pas cette désolation du +paysage. Ils s'attachaient éperdument au visage de son compagnon. Ils +y virent poindre une espèce d'attendrissement, de pitié. Les noires +prunelles bohémiennes s'adoucirent. La voix chuchota: + +--«N'ayez pas peur... Oh! je crois comprendre... Ce n'est donc pas +l'amour qui vous fait courir vers cet homme? + +--L'amour de lui?... Non. + +--Vous le haïssez?» + +Flaviana n'osa répondre. A qui se livrait-elle? Dans quel piège +s'était-elle jetée? Mais l'autre reprit: + +--«Bon... Vous le haïssez. Alors je puis tout vous dire... Vous êtes +une mère... Mais, moi, je suis une femme. Voilà mon secret... N'ayez +donc pas peur de moi. + +--Une femme!...» + +Flaviana parcourut d'un coup d'oeil la silhouette gracile. L'espèce +d'étonnement physique l'empêcha de trouver un mot. Puis elle n'eut +plus le temps de parler. La créature aux yeux sauvages venait de +siffler le chauffeur, et la voiture s'arrêtait. + +--«Quoi!... Où sommes-nous? + +--Tout près du Vieux-Moutier, madame. Aussi permettez-moi de monter +sur le siège, à côté du mécanicien. J'aurai l'air de son aide, de +quelqu'un à votre service. Nul ne me remarquera. C'est mieux pour +vous. + +--On vous connaît donc? + +--On ne me reconnaîtra pas. Mais, à vos côtés, dans votre voiture, le +pauvre garçon que je parais éveillerait trop de curiosité--trop pour +vous, trop pour moi. + +--Soit!... Comme vous voudrez.» + +Avec un intérêt qui suspendait toute pensée, Flaviana regarda ce +svelte corps androgyne, aux mouvements vifs et souples de fauve, +qui filait, s'effaçait, puis se retrouvait sur le siège de l'auto, +redressé, correct, comme d'un inférieur qui sait se tenir à sa place. + +Presque aussitôt, dans la route en pente rapide, juste à l'entrée +sombre de la forêt, une ouverture parut à gauche, et une grille +monumentale se dressa. Au delà, serpentait une allée carrossable, +entre une immense pelouse semée de groupes d'arbres et un talus +boisé. Malgré l'hiver, on avait l'impression d'une propriété +soigneusement entretenue. Contre la grille, s'appuyait une +maisonnette de concierge. + +Flaviana descendit de voiture et s'avança pour sonner. Mais, tout à +coup, son coeur battit avec une telle violence qu'elle en demeura +haletante, suffoquée. Que faire devant ce qu'elle croyait apercevoir? +Un geste faux pouvait tout perdre. + +Dans le parc, au tournant d'un massif, une automobile déboucha, +s'avançant vers la grille--une forte limousine, de haut luxe, +conduite par un mécanicien empaqueté de fourrures, d'un +passe-montagne et d'un masque à lunettes, comme pour un long voyage. +A côté de lui, bras croisés, un valet de pied, emmitouflé également. +Ce n'est pas l'aspect de cet équipage qui bouleversait Flaviana. +Mais, à l'intérieur, tandis que la voiture tournait, prise en écharpe +par un rayon rouge du tragique soleil de décembre, la danseuse avait +distingué nettement, comme en une vision, un enfant blond, que +tenait debout contre elle, en le caressant, une femme au costume +d'Arlésienne. + +Ce fut un éclair, une image fantasmagorique, où flambait, allumée +de pourpre, la chevelure dorée de l'enfant. Puis l'auto vira, se +trouva venir de face, dans la terne atmosphère. Et Flaviana ne +la distinguait plus qu'en masse obscure, éblouis qu'étaient ses +yeux du bref rayonnement, et l'âme également sillonnée de clartés +fulgurantes. + +«Mon petit... mon petit à moi!...» balbutiait son coeur. + +Car,--la certitude l'aveuglait,--cet enfant était celui qu'on avait +enlevé à Delchaume. + +Immobile, devant la grille, Flaviana n'osait même plus tirer +le bouton du timbre. Saisie par une espèce de fascination, +d'enchantement terrible, elle tremblait de tout dissiper par une +imprudence. Et nul projet, nul raisonnement, nulle impulsion de +ruse ou de hardiesse, ne se dessinait dans son cerveau affolé. +Involontairement, elle se tourna, comme pour chercher un secours +moral, une inspiration, vers l'étrange guide qui l'avait amenée là. + +Le soi-disant Alexis n'avait pas quitté le siège de la voiture, qui +stationnait à quelques mètres. Cette femme,--puisque c'en était +une,--ne percevait pas son trouble. Ses noirs yeux sauvages,--plus +sauvages et plus noirs,--se fixaient avec intensité vers le parc, +sans doute vers l'auto, qui s'approchait sans hâte. La haine qui +en jaillissait impressionna la danseuse, même à une telle minute. +Pourtant, elle n'eut pas l'idée que cette haine menaçât l'enfant. + +De la maison de garde sortit une jeune fille qui, ayant vu venir la +limousine, dans la direction du dehors, se disposait à ouvrir la +grille. Mais le mécanicien lui fit un signe, et, aussitôt, stoppa. + +La superbe auto se trouvait maintenant à une cinquantaine de mètres. +Son conducteur, en descendant, comme il le fit, pour venir à pied +jusqu'à l'entrée, démasqua l'intérieur. Seulement, le miroitement de +la glace, l'ombre du talus, empêchaient Flaviana de bien distinguer +la tête blonde, dont elle voyait bouger,--avec quel frémissant +délice!--la claire chevelure. + +Une voix la fit revenir à elle-même. + +A travers la grille, sans toucher la poignée de la serrure, le +mécanicien au visage invisible, dont on apercevait seulement la barbe +brune, assez longue, lui demanda ce qu'elle voulait: + +--«Visiter le Vieux-Moutier,» répondit la danseuse. + +--«A cette saison? Et à cette heure?» fit l'autre, soupçonneux. + +--«Vous en venez bien,» riposta la jeune femme, avec une vive +présence d'esprit. «Et vous ne me direz pas que vous y demeurez, +puisque c'est une ruine, tout à fait inhabitable, d'après les guides. +N'est-ce pas, mademoiselle?» + +La jeune fille de la loge, ainsi interpellée, et qui restait là, +curieusement, s'esquiva sans répondre. + +--«Il faut une permission de la mairie de Mériel,» objecta l'homme. + +--«Êtes-vous le propriétaire, monsieur? ou le gérant? + +--Qu'est-ce que cela peut vous faire, madame? + +--Je vous aurais donné mon nom, et, si vous avez l'autorité de lever +une consigne... + +--Vous donnerez votre nom à la mairie. Il faut une autorisation +signée du maire. + +--Qu'à cela ne tienne! Alexis!» appela-t-elle. + +Le jeune garçon bondit du siège. + +--«Retournez avec l'auto jusqu'à Mériel. Vous demanderez une carte à +la mairie, pour visiter. Une carte à mon nom: mademoiselle Flaviana, +du National-Lyrique. Moi, j'attendrai ici. + +--Vous êtes la danseuse-étoile?» demanda le sévère gardien du +Vieux-Moutier. + +Elle ne s'en cacha pas. Sa physionomie trop connue lui interdisait +l'incognito. Et d'ailleurs, qu'y gagnerait-elle? Toutefois son beau +et célèbre visage n'était pas si populaire que cet individu ne +l'ignorât--à moins qu'il ne crût bon de feindre. + +--«Montrez-moi,» dit-il, «quelque chose, une carte, une enveloppe de +lettre, qui me prouve que vous êtes bien la personne que vous dites, +et vous n'aurez pas besoin d'autre autorisation.» + +Docile à tout--pourvu qu'on lui ouvrît cette grille, mon Dieu!...--la +jeune femme tira au hasard, de son petit sac, quelques papiers. +Quoi?... Elle ne savait... Ah! tiens, une carte postale, une +facture... Et, justement--ça tombait bien--son coupe-file... Voilà. +L'homme les saisit. Et, au lieu de les parcourir d'un coup d'oeil, +il les examina minutieusement. Peut-être se donnait-il le temps de +prendre un parti. + +Le coeur de Flaviana, ses yeux, tout son être se tendait vers la +grande limousine arrêtée--si près... et si loin!... Que devint-elle +lorsque la portière s'ouvrit, et qu'elle vit descendre la femme et +l'enfant? + +C'était bien le fils adoptif de Delchaume, le petit François, si +souvent serré contre son sein tandis qu'elle l'appelait tout bas son +petit Serge, sans croire elle-même à cette révélation prodigieuse de +son instinct maternel. + +Oh! se tenir là, tranquille et froide, ne pas crier vers lui, qui +accourrait, qui la reconnaîtrait. Comment en conserver la force? Mais +quoi! Il y avait cette grille fermée, ces gens à l'intérieur... deux +hommes... Un autre peut-être dans la maison de garde. De son côté... +qui?... Elle seule. L'autre femme... y pouvait-elle compter? Le +chauffeur de louage... un mercenaire, un inconnu. + +Rapidement, elle calculait. Oh! si elle avait pu risquer une lutte +de vive force!... En attendant, elle demeurait impassible, suivant +de ses larges doux yeux sombres les ébats du petit être, que cette +Arlésienne--elle avait l'air d'une brave femme, d'une bonne nourrice +tendre--faisait un peu courir dans l'allée pour lui épargner l'ennui +de l'attente. + +Tous deux d'ailleurs s'éloignaient, disparaissaient maintenant +derrière l'auto. + +Un contact effleura le bras de Flaviana. Tressaillante, elle +mit quelques secondes à se rendre compte. La femme travestie, +le soi-disant Petit-Russien aux yeux de braise, lui désignait +furtivement,--avec quelle face livide, quel regard meurtrier!--celui +qui, de l'autre côté de la grille, prolongeait la lecture d'un banal +document d'identité présenté par Flaviana. + +Évidemment, il se perdait dans des réflexions profondes, ce +chauffeur hermétique. Tout à fait absorbé, tenant le papier de la +main droite, il appuyait machinalement l'autre à la grille. Cette +main gauche, passant entre deux barreaux, se crispait nerveusement +sur une arabesque de fer. Et c'était sur cette main que se fixaient +à présent, avec une intensité terrible, les noirs yeux de gitane. +Telle était l'expression de la maigre face brune, que Flaviana, comme +fascinée, ne vit plus que cela: ce visage contracté d'adolescent,--de +femme,--et cette main, que regardaient ainsi les tragiques yeux +noirs. Un gant de peau de renne, couleur d'amadou, la couvrait. Et +soudain, une horreur confuse glaça Flaviana, car elle crut voir +l'index de peau s'aplatir, se casser mollement, comme s'il n'eût pas +contenu un doigt vivant, de chair et d'os. + +Au même instant, quelque chose brilla, une lame de canif. La danseuse +retint à peine un cri. Sa compagne de route, avec une dextérité, une +rapidité inouïes, tranchait net le bout de ce doigt. Il y eut un +imperceptible grincement du fil de l'acier sur le fer de la grille. +L'homme qui lisait n'avait pas bougé. Il n'avait rien perçu, rien +senti. L'index de son gant était vide. + +Lorsqu'il tourna la tête et leva les yeux, il ne crut pas que la +visiteuse, ni le jeune homme qu'il prenait pour un domestique, +eussent fait le moindre mouvement. Tous deux très proches de lui, ils +le touchaient presque entre les barreaux. Mais quoi d'étonnant à ce +qu'ils eussent l'allure empressée? Le jour baisserait bientôt, et si +cette visite du Vieux-Moutier n'était pas un prétexte... + +--«Voici votre papier, madame. Vous allez pouvoir entrer. Mais... +sans votre voiture, n'est-ce pas? + +--Est-ce que la ruine est loin?» balbutia la danseuse, qui, déjà, +faisait en pensée les quelques bonds follement agiles qui lui +permettraient de saisir son enfant. + +--«Non, madame... Au bout de cette avenue, on tourne un peu à droite, +et, tout de suite, on la voit. La jeune fille du gardien vous +accompagnera, pour vous ouvrir les salles.» + +Il appela. + +--«Olga!» + +La jeune personne reparut. + +--«Madame va visiter. Ouvre-lui.» + +Sur cet ordre, donné très haut, le chauffeur ajouta plus bas quelques +mots dans une langue étrangère. Puis, il tourna sur ses talons, +avec l'esquisse d'un salut, et se dirigea vers sa voiture. En +l'apercevant, qui revenait, l'Arlésienne saisit l'enfant, remonta +vite dans la limousine avec lui. Une indicible détresse s'empara +alors de Flaviana. La fille du garde rentrait dans la maisonnette. + +--«Mademoiselle!... mademoiselle!...» implora une voix sans timbre, +une voix qui faisait mal. + +--«Pardon, madame,» dit l'autre, revenant avec une serviable hâte. + +--«Ouvrez-moi. On vous a dit de m'ouvrir. + +--Mais oui... madame.» + +Et elle retournait. + +--«Où donc allez-vous? + +--Chercher les clefs. Mon père a les clefs, là, dans notre loge. Oh! +ce ne sera pas long.» + +Tout en disant: «Ce ne sera pas long», l'astucieuse péronnelle +restait là, ne bougeait plus, s'autorisait des questions de la dame +pour s'attarder. Éperdue, Flaviana tira de son petit sac sa bourse +en or. Toute prudence lui échappait. Et cependant, elle sentait +maintenant que sa mystérieuse compagne la retenait, l'avertissait, +par petites secousses, de son vêtement. + +--«Cette bourse, ma mignonne, vous l'aurez. Mais ouvrez... ouvrez! + +--Je ne peux pas, madame...» Et la fillette écartait ses deux mains +vides.--«Il me faut les clefs. Et encore, peut-être serai-je obligée +d'attendre mon père. C'est si dur, cette grille! Mais je vais +essayer.» + +Elle disparut dans la maisonnette. + +Là-bas, la grande limousine, ayant retrouvé son conducteur, se +mettait en mouvement. Mais non pour continuer vers la sortie. Elle +recula, grimpa presque sur le talus pour prendre du champ, accomplit +un court et savant virage, puis s'élança vers la profondeur du parc. + +Flaviana, comme une folle, s'accrocha aux barreaux de la grille, fit +le geste vain de les secouer. L'angoisse fut trop forte. Elle cria: + +--«Serge!... mon fils!... François!... C'est moi, petit François!... +Au secours!... Personne ne vient donc à mon aide!...» + +Une voix dit à son oreille: + +--«Laissez-moi... Laissez-moi faire!... Taisez-vous, au nom du ciel! +Contenez-vous!... J'ai compris ce qu'il a dit en russe... Écoutez... +vite... vite!... écoutez.» + +Éperdue, égarée, Flaviana, de ses beaux yeux pleins de prière, +regarda l'étrange créature, cette femme qui lui semblait malgré tout +le jeune garçon dont elle avait si bien l'apparence. + +--«Voilà,» reprit celle-ci. «Je connais cet homme. C'est bien à lui +qu'Omiroff téléphonait, comme je m'en suis doutée. Le prince doit +être ici. Entrez, puisque vous pensez obtenir quelque chose de lui. +Vous avez chance de le découvrir, de le rencontrer. Moi, je reste... +Et je parlerai au misérable dont j'ai coupé le gant tout à l'heure... +Vous avez vu?... + +--Où lui parlerez-vous? + +--Ici même. Il va revenir. Il a ordonné de laisser la grille ouverte, +après vous avoir fait attendre, pour qu'il puisse sortir à toute +vitesse. + +--Alors vous ne l'arrêterez pas. + +--«Je l'arrêterai,» déclara l'inconnue avec une force impressionnante. + +--«Mais l'enfant... mon enfant... s'il l'emmène?...» + +La femme pâlit plus encore, s'écarta, trembla. Puis se ressaisissant: + +--«Tant mieux pour lui, en ce cas! murmura-t-elle. Et, après une +brève hésitation:--«Il n'y a pas d'autre tactique possible. Tenez, +madame, voici qu'on vous ouvre la grille... à moitié, pour que votre +auto n'entre pas. Je sais maintenant qui vous êtes, madame Flaviana. +Moi, je m'appelle Katerine Risslaya. Si vous ne me retrouvez pas ici +tout à l'heure, ne doutez pas de la pauvre fille que je suis. Je vous +le jure... ils expieront leurs crimes... Et ils vous rendront votre +enfant.» + + + + +VIII + +PRISE AU PIÈGE + + +Lorsque Flaviana, que suivait la fille du portier, se fut avancée +assez loin dans l'avenue descendant aux ruines, un homme sortit à son +tour de la loge. Il vint ouvrir le second battant de la grille. Et +alors il se planta, sifflotant, au beau milieu, avec un air rogue, +comme un chien de garde, prêt à se jeter sur qui entrerait. Son +regard plein de méfiance alla du mécanicien de louage, qui dormait +sur son siège, au jeune homme que la visiteuse avait laissé là, à +l'attendre. Pour celui-ci, le regard se fit particulièrement hargneux. + +--«Eh bien, mon petit père,» lui dit Katerine en russe,--et elle +ricana,--«on dirait que ma figure ne te revient pas.» + +Le gaillard faillit tomber à la renverse. + +--«Comment?... vous parlez... vous savez le russe, mon garçon? + +--Je sais bien d'autres choses,» riposta-t-elle,--toujours avec son +mauvais rire,--«Mais ça n'est pas pour ta barbe, petit père. C'est +pour celui qui va revenir par ici, et qui sera content de les +connaître. + +--Tu feras bien de ne pas te mettre sur son chemin, car il sera +pressé. + +--Il trouvera le temps de m'écouter, je t'en réponds. + +--Tu as du toupet, gamin.» + +Le portier réfléchit un instant, puis demanda: + +--«Si tu avais à lui parler, pourquoi ne l'as-tu pas fait tout à +l'heure? + +--Apparemment parce que ça ne m'a pas convenu. + +--Était-ce à cause de la dame? Ça n'est pas une Russe, ta patronne, +hein? + +--Si on te le demande, tu diras que tu n'en sais rien,» fit Katerine, +qui possédait un répertoire abondant de ces facéties parisiennes. + +Qui l'eût observée avec plus de perspicacité que ce gardien obtus, +enfermé dans ses rigoureuses consignes, se fût effrayé du contraste +entre la physionomie tendue, blêmie d'audace, de résolution, et +l'aisance vulgaire des propos. + +Lorsque Katerine vit reparaître, lancée à une vive allure, la +limousine conduite par le chauffeur à la main estropiée, elle fouilla +rapidement dans une poche intérieure de son veston, et en retira à +demi un objet long, en forme de tube. + +Mais, comme la voiture devenait plus distincte, tout à coup, à +travers les glaces, un reflet doré brilla... les touffes d'une +chevelure mousseuse, bouclant sous le béret d'un garçonnet. + +--«Ah!» soupira Katerine, «l'enfant est encore là...» + +Avec regret, elle renfonça l'objet mystérieux, et elle courut se +poster en travers de la sortie, d'où le concierge, lui saisissant le +bras, essaya vainement de l'écarter. + +Pour ne pas écraser ces individus en lutte, force fut au chauffeur de +ralentir. Alors, à pleins poumons, Katerine lui cria: + +--«Flatcheff, rappelle-toi les réunions avec Ivan Toulénine, chez +Pierre Marowsky. Je viens te sauver. Il faut que tu m'entendes.» + +Si ces paroles émurent l'homme à qui elles s'adressaient, rien ne +s'en put deviner. Son visage restait invisible derrière le masque +formé par la mentonnière de la casquette, les lunettes, le voile. +Cependant il arrêta complètement sa machine, et se pencha, d'un âpre +mouvement, vers ce jeune homme qui l'interpellait. + +Celui-ci s'avança, tout proche, retira le chapeau de feutre, dont +le bord mou, rabattu, cachait en partie son visage, et secoua des +boucles noires, qui, libérées, tombèrent, moites et luisantes, sur +son front. La bouche rouge esquissa un sourire, tandis que les +prunelles dures, pareilles à des éclats d'anthracite, luisaient +impénétrablement. + +--«Katerine!...» murmura l'homme. + +--«Oui, Katerine,» dit-elle. «Je viens te rejoindre. N'es-tu pas +toujours mon chef, mon maître?... Pourquoi ne m'as-tu pas dit?... Je +t'aurais aidé, au lieu de ces fous furieux. C'est à toi, à toi que +j'étais... Pas à leur imbécile de cause.» + +L'homme invisible ne bougea pas d'abord. A travers leurs petites +vitres, ses yeux indiscernables étudiaient la figure ardente. + +C'était vraisemblable, la basse adoration de cette créature sauvage, +à l'ignominieuse jeunesse, l'attraction servile vers lui, qui avait +dominé, conduit, maté, joué les autres! Avec quelle face de passion +avide elle l'écoutait autrefois! Mais aussi, ce pouvait être un piège. + +Le crépuscule tombait sur le parc, sur les bois, sur la campagne +profonde. Au sud-ouest, une crevasse sanglante marquait la place de +l'horizon où s'était englouti le sinistre soleil. Tout se taisait. +Le portier, prudemment, s'était éclipsé, dans sa loge. Au fond de la +voiture, l'enfant dormait sur les genoux de l'Arlésienne. + +--«Doutes-tu de moi, maître?» chuchota Katerine Risslaya. «Tiens, +regarde. Voici l'engin qu'ils ont fabriqué pour te mettre en pièces. +Je devais le lancer contre toi. C'est ton modèle. Tu le reconnais. +Va, prends-le. Sers-t'en pour me massacrer. Je te bénirai encore. Et +je mourrai heureuse. Car je t'aurai averti, préservé d'eux...» + +Flatcheff se tourna vers le domestique, assis à côté de lui sur +le siège, et qui n'avait pas décroisé les bras, pas prononcé un +mot,--impassible comme s'il n'entendait pas le russe, que parlaient +les deux interlocuteurs. Cependant, il le comprenait. Car ce fut +dans cette langue que le faux Ivan Toulénine, l'espion d'Omiroff, le +traître de la Petite-Barrerie, lui commanda: + +--«Rentre dans la voiture, Sémène. Mais laisse ta peau d'ours à +celle-ci, qui gèlerait dans son mince habit d'homme, au train dont +nous irons.» + +Tandis que l'échange se faisait, Flatcheff avait saisi l'étui +meurtrier, que lui tendait Katerine. Ses doigts experts sentirent +osciller le contrepoids qui, maintenant toujours l'engin dans le +même sens, empêchait le mélange explosible de se produire. Sans +ajouter une réflexion, il plaça l'objet contre sa poitrine, dans une +pochette intérieure, avec le sang-froid de l'habitude. Car c'était +un vieux cheval de retour. Et, s'il avait pu se vendre très cher au +pire ennemi de ses anciens alliés, son expérience, ses aventures, son +audace, ses condamnations même, lui valaient cette abominable fortune. + +A peine Katerine installée à côté de lui, il lança son auto à une +vitesse folle. + +--«Où allons-nous?» demanda-t-elle. + +Il ne répondit pas. + +Cependant, comme on traversait un pont, au-dessus d'une rivière que +Katerine supposa être l'Oise, le conducteur ralentit un peu, et lança +dans l'eau, de toute sa force, pour le faire tomber au large, loin de +tout être vivant et de toute oeuvre humaine, l'engin dont il avait +hâte de se débarrasser. + +Bientôt après, on rentra dans les bois. La nuit de décembre s'y +amassait. Mais elle n'était pas tellement close, qu'on ne vît encore, +de temps à autre, au fond d'une allée, ou parmi le lacis triste des +arbres, les éclaboussures rouges, persistantes, du couchant. Elles +s'obstinaient, comme le sang versé, que rien ne lave. + +La bruyante voiture, en s'arrêtant tout à coup, fit apparaître la +réalité lugubre. Ce fut comme si des flots de ténèbres et de silence +se refermaient sur elle. + +Flatcheff descendit et fit descendre Katerine. Puis il appela l'homme +qui s'assoupissait, à l'intérieur tiède et capitonné de la voiture. + +--«Sémène, arrive!» + +L'autre obéit. Un gaillard au rude visage, d'une taille gigantesque, +véritable hercule. + +--«Qu'allez-vous me faire?» demanda Katerine. + +Et elle commença de trembler. + +--«Ne crains rien, si tu as dit vrai,» proféra Flatcheff. «Mais si je +trouve sur toi la moindre chose en contradiction avec ton histoire, +nous aurons un compte à régler, ma petite. Fouille-la,» ordonna-t-il +à Sémène. «Et vas-y avec précaution, au cas où elle garde un joujou +comme celui de tout à l'heure.» + +Dans l'auto, des cris d'enfant s'élevèrent. Le petit François, +réveillé en sursaut, s'effarait. De son rêve, où il revoyait sa +nounou Favier, son papa Raymond, tous les visages de tendresse, il +surgissait de nouveau brusquement dans l'étrangeté des choses et des +êtres. En ce moment, la nuit compliquait tout. Son petit coeur creva. + +--«Nounou!... nounou!... Papa!... Je veux ma nounou!...» +sanglotait-il. + +--«C'est moi ta nounou, mon chérubin,» chuchotait câlinement +l'Arlésienne. + +--«Ça n'est pas vrai!... Tu es vilaine!... Ça n'est pas vrai!...» +criait le bambin, la frappant de ses poings minuscules. + +Les petits êtres ont de ces révoltes, qui déconcertent devant des +forces tellement disproportionnées aux leurs. Ils ne connaissent ni +la prudence, ni la résignation. Et il en est ainsi des jeunes animaux +comme des jeunes enfants. Craintifs de tout, ils ne le sont pas de +la violence humaine. Sans doute, parce qu'à part de monstrueuses +exceptions, elle ne saurait s'exercer contre eux. De cela, ils ont +une singulière conscience. + +François, dans son coeur de quatre ans, percevait autour de lui +l'imposture, et il en suffoquait. Bien traité, gâté, choyé même,--car +sa grâce était irrésistible,--il avait peu souffert,--après les +premières heures de désolation et d'épouvante,--parce qu'on lui +disait: «Tu reverras nounou Favier. Papa viendra te chercher demain.» +Mais peu à peu on lui tenait un autre langage. On affirmait: +«Les autres t'ont menti.»--«C'est moi ta nounou,» prétendait +l'Arlésienne. Et Flatcheff le bandit avait l'audace de déclarer à +cet innocent:--«Ton papa Delchaume t'avait volé. Il n'est pas ton +papa. Tu ne dois plus l'aimer. Je suis chargé de te conduire à tes +vrais parents.» Une indignation au-dessus de son âge soulevait alors +cette petite âme, qui ne pouvait l'exprimer. Et c'est avec la même +suffocation de fureur qu'il refusait de répondre au nom de Pierre, +qu'on prétendait lui donner. + +--«Je m'appelle Serge-François. Je ne m'appelle pas Pierre,» +protestait-il. + +Sa fierté, sa résistance, son énergie puérile, divertissaient ses +ravisseurs, en les attendrissant malgré eux. Au Vieux-Moutier, où ils +le cachèrent pendant quelques jours, Boris Omiroff ne put le voir, +l'entendre, sans une espèce d'émotion. Le prince ne résista pas à +la curiosité qu'il avait de cet enfant, son neveu, le fils de son +frère. Il voulut la satisfaire avant de partir pour la Russie. Et, +comme il avait d'ailleurs besoin de se concerter avec Flatcheff sur +les mesures à prendre, il combina cette expédition en auto jusqu'à +Mériel, pendant que tout le monde,--et même les gens de sa maison, +avenue de Messine,--le croyait dans son wagon-salon, emporté par +le Nord-Express. Au Vieux-Moutier, dont il s'était rendu acquéreur +plusieurs années auparavant, des chambres habitables, aménagées dans +une partie de l'ancien couvent, qu'on ne visitait pas, l'attendaient +toujours, avec un personnel restreint, mais dévoué, aveuglément +fidèle, tenu par l'argent comme par la crainte, et sans cesse à +ses ordres. Depuis l'affaire de la Petite-Barrerie, c'est là que +Flatcheff se tenait, dans une prudente retraite. + +Chose plus facile qu'on ne croit: maintenir certains mystères. +Pour tout le pays, le Vieux-Moutier était un but de promenade, qui +attirait les touristes. On délivrait des permissions de le visiter +à la mairie de Mériel. Un certain va-et-vient n'étonnait donc +personne, non plus que la rigueur des consignes. La rapidité des +autos permettait aux gens enfermés là de s'approvisionner au loin. La +sauvagerie du site, sa difficulté d'accès, son éloignement, à l'orée +de la forêt, s'opposaient à tout voisinage immédiat. Nul fournisseur, +nul habitant du pays, nul visiteur, n'avait jamais pénétré dans +l'appartement secret, dont les fenêtres dominaient un débris de +cloître, qui, surplombant le vide, les masquait d'en bas, tandis que +la porte intérieure, dissimulée entre deux demi-colonnes, ouvrait +dans une galerie obscure où rien ne fixait l'attention. + +Là, Boris Omiroff avait caché le fils de son frère Dimitri. Seul avec +l'enfant, il l'examina, l'étudia, le questionna. Son sang courut +plus orgueilleusement dans ses veines à constater la marque de sa +race, dans la beauté, l'intelligence, la précoce dignité du petit +être. Mais la fugace émotion fut vite noyée de haine. N'était-ce pas +là l'enfant d'une ballerine, l'étranger, l'ennemi? Ce bébé inconnu, +adversaire fragile, pourrait un jour,--qui sait?--se dresser contre +lui, et prétendre à l'expulser, lui, Boris Omiroff, du patrimoine +héréditaire. La merveille de l'Ukraine, la demeure fabuleuse où ses +ancêtres avaient reçu les tsars comme des égaux, s'évoqua, déroula +le serpentement sans fin de ses remparts, la masse énorme de ses +donjons, de ses tours, la légèreté aérienne de sa chapelle au sommet +de la colline, sa ceinture de forêts, et cette nappe d'argent que le +Dniéper étend à ses pieds, par les longues nuits du Nord, sous la +lune immobile. + +Boris repoussa brutalement l'enfant, et appela Flatcheff. + +--«Rends-le à cette femme d'Arles dont tu réponds,» ordonna-t-il. +«Puis reviens m'expliquer encore ton projet. Et tâche qu'il me +convienne.» + +Le projet de Flatcheff convint à Boris. + +L'Arlésienne, naguère venue en service à Paris, séduite par un +réfugié russe, un certain Fédor Kourgane, s'était mariée avec cet +homme, et l'avait attiré dans son pays. Là, tous deux crevaient de +faim, après avoir essayé divers métiers. D'ailleurs, mal vus et +méprisés, victimes de préjugés locaux, ils ne rêvaient que d'émigrer. +On leur fournirait les fonds nécessaires à leur passage en Amérique, +plus une somme qui serait pour eux une petite fortune. Et ils +emmèneraient avec eux l'enfant. On n'en entendrait plus parler. + +--«Tu connais ces gens-là, Flatcheff?» demanda le prince. + +--«Parfaitement. J'ai toujours eu l'oeil sur Kourgane, à cause de +vous, Excellence. + +--Était-il des complots contre moi? + +--D'aucun complot. C'est un homme tranquille, trop content d'avoir +échappé aux suites d'une première affaire, où on l'avait entraîné. +Chat échaudé, il craint l'eau, même froide. + +--Quel est son métier? + +--Il essaie de vendre de fausses vieilleries, près des Arènes. Mais +on débine tous les trucs maintenant. Le commerce ne marche guère. + +--Et la femme? Qu'est-ce que c'est? + +--Mauricette?... Une bonne créature. Elle adore les mioches. Le petit +ne sera pas malheureux avec elle. + +--En effet, elle a plutôt une figure plaisante. Et l'enfant semble +déjà habitué à elle. C'est toi qui l'as fait venir? Depuis quand +est-elle ici? + +--Dès le lendemain de l'enlèvement du gosse. Il me fallait une +femme. Le petit clampin criait jour et nuit. La fille du garde m'a +bien aidé. Mais le citoyen n'était pas commode. Et Votre Excellence +m'avait interdit les grands moyens. + +--Tu m'as obéi, au moins? Tu ne l'as pas rudoyé, ce pauvre moutard? + +--Oh! ma foi non.» + +Boris fixa des yeux sévères sur le cruel et sournois visage. Puis il +reprit légèrement: + +--«Bast! tout ça en fera un homme. Il n'aura pas cette éducation de +poule mouillée qu'on donne aux marmots français.» + +Et, rêveur, il ajouta: + +--«Plus tard... Si je n'ai pas de fils... On pourra voir. + +--Comment!» cria Flatcheff stupéfait. «Votre Haute Noblesse aurait +l'idée?... + +--Tu n'as pas remarqué?...» reprit le prince, du même ton songeur. +«C'est tout le portrait de mon frère Dimitri. + +--Oh! Excellence... Alors, les Kourgane?... + +--Défends-leur de quitter Arles tout de suite. + +--Quelle imprudence! + +--Assez, Flatcheff. Écoute-moi. Tu vas conduire là-bas la femme et +l'enfant. En auto. Ne prends pas le train. Je te donne Sémène pour +ton service. A Arles, tu verras comment vivent ces gens, ce qu'ils +désirent. Tu m'en aviseras avant de rien décider. Je vais réfléchir. +L'Europe est assez grande pour qu'on trouve un endroit perdu où l'on +puisse les installer, les surveiller... + +--Mais Votre Haute Noblesse avait résolu... + +--De me débarrasser absolument de ce petit. Eh bien... Je ne sais +plus. J'y penserai... Il ressemble trop à mon frère. + +--Vous le haïssiez, votre frère Dimitri. Vous avez été si content de +sa disgrâce... de sa... + +--Tais-toi, vieux bandit, ou je t'écrase!...» avait crié le prince, +dans une de ces soudaines fureurs, qui montaient en lui surtout aux +minutes où il n'était pas d'accord avec lui-même. + +Et comme il s'irritait de se sentir démonté, troublé, il donna à +Flatcheff un ordre de départ immédiat. + +--«Que je ne te voie plus, ni le mioche, ni cette Arlésienne! Moi, +je pars, en auto également, pour rejoindre à Cologne mon personnel +et mes bagages. De là, par le Nord-Express... à Pétersbourg. Que je +trouve un télégramme de toi, n'est-ce pas? Pour la suite... attends +mes ordres. Ne bouge pas d'Arles. Je... je t'y enverrai peut-être +d'autres instructions.» + +Il hésita. Puis, rapidement, très bas: + +--«Tu as sans doute raison pour le petit. Mais, diable, un enfant!... +Ah! j'aurais dû avoir plus de résolution au moment de sa naissance, +quand il n'était qu'une larve informe, sans véritable existence.» + +Flatcheff eut une toux brève. Les regards des deux hommes se +croisèrent, puis se détournèrent aussitôt. + +C'est moins d'une demi-heure après cette conversation que Flatcheff, +précipitant son départ, avait rencontré Flaviana à la grille. Comme +le parc ne possède pas d'autre sortie possible pour une auto, à cause +des accidents de terrain, des hauteurs, des déclivités abruptes, +c'est à cette même grille que Flatcheff revint, après avoir donné le +change à sa visiteuse. + +L'apparition de Katerine, tout d'abord, le terrifia. Comme tous les +êtres capables de trahison, cet homme était lâche. En outre, quelle +stupeur! Avec ses maquillages savants, la transformation complète de +sa physionomie, sa retraite au Vieux-Moutier, la légende de sa fuite +à l'étranger établie par la police, la protection dont l'entouraient +les agents russes aux ordres d'Omiroff, comment imaginer qu'à peine +sortie de prison, une de ses victimes se dresserait en face de +lui?... Accablante minute. Katerine eut tout le loisir de jeter la +bombe, là, dans l'avant de l'auto, aux pieds mêmes du conducteur. +Avec quelle joie forcenée elle eût accompli l'acte! Peu lui +importait sa vie, à elle. Ainsi, elle sauvait Tatiane, à qui le +sort attribuerait peut-être le dangereux rôle, l'oeuvre de justice, +l'anéantissement de l'abominable agent provocateur. Oui, elle sauvait +Tatiane. Et elle la vengeait. Elle vengeait la fiancée de Pierre +Marowski, séparée pour cinq ans,--peut-être pour toujours: leur vie +était si hasardeuse!--de celui qu'elle aimait. Quelle tentation!... +Mais elle avait aperçu l'enfant dans la voiture. Elle n'avait pas +voulu lancer l'horrible engin. Et alors une autre idée lui était +venue. Elle ne se souciait guère de la cause, ni du martyr déchiqueté +à la Petite-Barrerie, ni de l'exemple, terrifiant pour les traîtres, +que devrait être le châtiment du faux Toulénine. Tatiane... Il n'y +avait que Tatiane. C'est pour elle que Katerine avait trouvé en soi +de telles ressources d'adresse et d'audace. Pour elle que, sous des +vêtements d'homme, qui la rendaient à la fois méconnaissable et +plus alerte, la sauvage fille avait rôdé, épié, guetté,--souple, +cauteleuse, comme une maigre louve des steppes. + +Ce matin, à la gare du Nord, elle avait eu cette chance de +reconnaître dans le valet de chambre du prince, un garçon de son +pays, et elle l'avait conquis tout de suite en se faisant passer +pour le jeune frère d'un ancien camarade à lui, en rappelant ces +choses d'enfance, de village natal, auxquelles nul coeur ne résiste. +Katerine, grâce au coup de téléphone, à l'indication de l'annuaire, +identifia cette retraite campagnarde, qui devait être la maison +mystérieuse du prince. Là, sûrement, se terrait le Judas de la +Petite-Barrerie, Toulénine-Flatcheff, le sinistre factotum d'Omiroff. +Mais comment se rendre là-bas? Comment y arriver à temps? Car, sans +doute, le maître et le misérable valet repartiraient ensemble pour la +Russie. Katerine, désespérée, ne possédait même pas sur elle de quoi +prendre le train. A tout hasard, elle courut à l'hôtel de l'avenue +de Messine. Du moins, elle pénétrerait dans cette demeure, elle s'y +assurerait ses entrées en se liant avec l'ami du valet de chambre, +auquel celui-ci l'adressait. Sur le seuil, elle avait rencontré +Flaviana. + +Et voici pourquoi, quelques heures plus tard, entre les futaies +pleines de nuit, sur la route forestière entrevue dans le cercle +lumineux des phares, à côté de l'auto, où gémissait et s'encolérait +une voix enfantine, Katerine, en face de Flatcheff et de Sémène, crut +sa dernière heure venue. + +On la fouilla consciencieusement. Les deux gaillards à qui elle avait +affaire ne se souciaient guère d'épargner sa délicatesse féminine. +A vrai dire, ils ne s'occupèrent pas plus de ce détail que si elle +avait été le garçon dont elle portait le costume. D'ailleurs, ce +n'était pas cela non plus qui pouvait contrister ou effaroucher la +pauvre fille. Hasardeuse créature, elle en avait vu bien d'autres. +Rester vivante. Ne pas livrer les secrets de Tatiane. Atteindre +le terrible but dont elle s'hypnotisait. Voilà ce qui tendait et +enflammait l'âme primitive, dans ce corps précocement usé, que +maniait la hardiesse indifférente d'un chenapan et d'un larbin. + +Quand Flatcheff se fut bien assuré que les vêtements masculins de +Katerine Risslaya ne cachaient aucun explosif, aucune arme, aucun +papier inquiétant, qu'elle s'était vraiment livrée à lui sans +possibilité de lui nuire, ou même de se défendre, sa prudence accepta +ce dont tout d'abord sa vanité s'accommodait. Cette fille était +demeurée entièrement sous sa puissance. Il l'avait fanatisée. Elle +revenait à lui, aussitôt libre. Et, pour lui plaire, elle trahissait. +Quoi de plus acceptable pour un être pareil? La vilenie des autres +semblait de toute évidence à sa propre vilenie. Et, suivant sa +logique, une Katerine Risslaya, ramassée dans la boue par Tatiane, +devait se retourner tôt ou tard contre sa bienfaitrice. Il eut un +rire de joie affreuse, dont se troubla le sommeil des beaux arbres +fiers, aux branches desquels se fixaient une à une, brodées par une +fée mystérieuse, les petites étoiles du givre. + +--«Eh bien, Katinka, tu es une fameuse luronne. Bravo, ma fille. Tu +n'y perdras rien. On ne manque pas de braise au service d'Omiroff. +Excepté ici, où elle ne chauffe guère...» + +Et il rit plus fort, de son à peu près sur le mot «braise», qu'il +venait de prononcer en français. + +--«On gèle,» ajouta-t-il. «Mais grimpe tout de même sur le siège, à +côté de moi. Car j'ai encore à te parler. Tout à l'heure, Sémène te +cédera la place à l'intérieur.» + +Lorsque, de nouveau, la voiture dévora la route, Flatcheff soumit +Katerine à un interrogatoire, sur la façon dont elle l'avait +retrouvé, sur ce qu'elle connaissait de Flaviana, et quelle était +l'idée de cette femme en se présentant au Vieux-Moutier. + +--«Si c'est une ancienne bonne amie de Son Excellence, qui venait +pour l'embêter, elle se sera cassé le nez,» observa-t-il. «Il +faudrait être plus maligne qu'elle n'en avait l'air pour découvrir +notre petit père Boris Wladimirovitch dans son monastère. Quand ce +diable-là se fait ermite... ah! ah...» + +Flatcheff riait encore. Décidément, il était très gai. + +«Tu ne le seras pas longtemps, misérable!» pensait la sombre fille, +assise à son côté sous la même lourde et chaude peau d'ours. + +Elle s'étonnait qu'il ne parlât pas de Flaviana comme de la mère +du petit garçon, qui, maintenant couché sur la banquette, dans +les vêtements de laine et de fourrure, dormait, derrière eux, du +profond sommeil de l'enfance. Mais le suppôt du prince, au moment +de la naissance secrète, confiné à son rôle de valet complice, ne +possédait pas encore l'autorité du faux Toulénine. On ne lui confia +que ce qu'il devait savoir pour ses diverses missions, dont l'une fut +d'aller enlever la jeune doctoresse. Lorsque, plus tard, le prince +lui avoua qu'il s'agissait de son neveu, Boris ne revint pas sur +la personnalité de la mère. «Une cabotine,» dit-il simplement. Car +l'orgueilleux grand seigneur gardait à son immonde acolyte tout le +mépris indispensable, ne s'ouvrant à lui que suivant l'occasion, par +nécessité ou par caprice. + +Pendant des heures, l'auto dévora les chemins, crevant le noir sans +fin des campagnes taciturnes, traversant à un galop de foudre, +avec des clameurs de bête furieuse, les villages ensommeillés. +Puis, on stoppa dans une ville, plus muette et vide qu'un décor de +rêve, devant un hôtel dont Katerine, sous une lanterne, discerna +l'enseigne: _Hôtel du Chevreuil_, avec la forme vague d'un +quadrupède, qui s'effaçait sur la tôle délavée. Un souper était +servi, des chambres prêtes. + +Quand les voyageurs se séparèrent pour dormir, Flatcheff dit à +Katerine: + +--«Ma fille, tu vas partager la chambre de Mauricette et du petit. +Comprends-moi bien. J'ai cru tes boniments. Toutefois la prudence +et mes consignes m'ordonnent d'agir comme si je me méfiais. Donc, je +suis responsable de ce que tu feras, et je te garde. Ça doit te faire +plaisir. Mais tant que tu seras sous ma coupe, tu ne communiqueras +avec personne. Si l'on te surprend écrivant un mot, glissant un +papier, faisant un signal, on m'avertit, et je te casse la tête.» + +Pour achever ce discours, Flatcheff enleva son espèce de +passe-montagne, ses lunettes, avec le demi-voile où elles +s'incrustaient. D'un geste qui fit horreur à Katerine, il arracha +même sa barbe. + +La malheureuse fille contint un cri de répulsion. Elle reconnaissait +le visage infâme,--le faux Toulénine qui leur prêchait la guerre +sociale, la propagande meurtrière, l'audace héroïque.--Elle le +voyait face à face, l'apôtre qui trouvait des accents enflammés pour +soulever leurs âmes, dans la mansarde de Pierre Marowsky, et qui +n'était que ce reptile hideux, ce scorpion rampant, gonflé de venin: +un agent provocateur. + +L'homme eut son ignoble rire: + +--«Comment me préfères-tu, la belle? En Toulénine ou en +Flatcheff?--Au fait, c'est vrai: tu es amoureuse de moi. C'est +enivrant... Et je te ferais bien les honneurs de mon beau +physique,--avec ou sans barbe,--je te recevrais volontiers dans +l'intimité, Katinka de mon coeur... Seulement, pas cette nuit. Pour +quelque temps encore, j'aime mieux avoir, auprès de toi, les yeux +ouverts que fermés. C'est donc Mauricette qui aura le privilège de +voir émerger de cette défroque de mâle ta gracieuse forme féminine, +et de dormir en ta compagnie.» + +Il reprit un sérieux terrible pour ajouter, sortant de sa poche un +revolver: + +--«Et, je te le répète... Je saurai tout... Si quelque chose ne me +paraît pas clair, tu pourras faire tes paquets pour l'autre monde. +Rappelle-toi que, pour Bibi» (il se désigna d'un air de fatuité +canaille), «c'est tout bénéfice d'exterminer de la bonne petite +vermine comme toi. Le patron m'en saurait gré, la police itou. Je ne +risquerais pas un cheveu. Tiens-toi donc pour avertie.» + +Ce fut tellement sinistre, cet avertissement, reçu sous le canon +braqué du revolver, dans le corridor du louche hôtel provincial, où +l'humidité sentait le moisi, où l'on devinait des mouchards embusqués +derrière les portes, que Katerine, malgré son fatalisme et sa +résolution, frissonna. + +La vue du bel enfant, au sommeil paisible, près de qui elle passerait +la nuit, fut alors d'une telle douceur pour la malheureuse, que les +larmes lui en vinrent aux yeux, à elle qui, depuis si longtemps, +n'avait pleuré. + +Comme elle les contenait, d'un battement de paupières, elle rencontra +le regard de Mauricette, l'Arlésienne. La gêne anxieuse de ce regard +l'étonna. Elle dit brusquement: + +--«Vous savez bien que je suis une femme, comme vous, malgré ces +frusques. Vous ne pouvez pas avoir peur de moi, puisque vous êtes +chargée de m'espionner. + +--Oh! vous espionner... + +--Enfin... + +--Ça n'est pas mon métier. Kourgane, mon mari, m'a recommandé +d'obéir... J'obéis. Sans ça... Mais il y a une chose qui m'occupe... + +--Laquelle? + +--L'enfant qui est là... ce petit amour... Vous ne pensez pas, dites, +qu'on veuille lui faire du mal? + +--Quoi!» s'écria Katerine amèrement. «C'est vous qui me +questionnez!... Et l'on m'a mise sous votre surveillance, comme si +l'on se défiait de moi.» + +Elle équivoquait prudemment. Mauricette Kourgane mit un doigt sur ses +lèvres. + +--«Quoi que nous disions,» fit-elle, «je crois sage de parler très +bas. Je n'aime pas beaucoup ce qui se passe. Et l'on nous offre trop +d'argent pour que ce soit de la fameuse besogne. Mais c'est l'affaire +de mon homme, de Fédor. Tout ce que je sais, c'est qu'on m'a mis ce +chérubin dans les bras, et qu'il faudra me couper en morceaux avant +que de lui faire du mal. + +--Pour ça, je serai avec vous, de tout mon coeur,» s'écria Katerine. + +Les deux femmes se sourirent. Leur défiance mutuelle tombait un peu. +Pourtant, ni l'une ni l'autre n'osa se livrer. Et elles n'en dirent +pas davantage. Seulement, avant de se coucher, elles se penchèrent +ensemble vers le petit Serge-François. + +L'Arlésienne avait mis l'enfant dans son lit, à elle,--un de ces +vastes lits de province, où elle s'étendrait à côté de lui sans +même le réveiller. Il dormait, le visage tout rose dans ses cheveux +blonds, un petit bras rejeté au-dessus de sa tête, avec la menotte à +demi ouverte. Ses longues paupières mettaient, sur les joues un peu +ardentes, l'ombre large de leurs cils. Entre les mignonnes lèvres, +d'une merveilleuse fraîcheur, les dents laiteuses brillaient. + +Sous la contemplation des deux femmes, il eut un léger soupir, +s'agita, nerveux, puis retomba dans sa paix émouvante. + +--«Mignon!...» dit l'une. + +--«Petit trésor!...» fit l'autre. + +Même écho de maternité, vibrant sous la ronde poitrine de la paysanne +arlésienne comme dans le maigre sein flétri de la vagabonde des +steppes et des bouges. Lien qui les unit toutes. Partout, toujours, +devant tout enfant, les femmes sont mères. Ces deux-là, parce qu'il +y avait un petit être abandonné, se sentirent en alliance secrète. +Elles se souhaitèrent le bonsoir presque avec amitié. + +Le lendemain, ce fut de nouveau la course en auto, folle, +abasourdissante, ne laissant même pas dans les cerveaux engourdis le +ressort nécessaire à la réflexion. Toute la journée, on longea le +Rhône. Dans l'intimité de la voiture, en la préoccupation commune de +distraire l'enfant, quand il ne sommeillait pas, la vague sympathie +ébauchée la veille au soir s'affirma entre Mauricette et Katerine. +L'Arlésienne disait: + +--«Vous êtes donc Russe, comme mon homme?» Et elle ajoutait, la voix +niaise:--«C'est-y aussi dangereux pour les femmes d'être Russe... +Parce que, lui... il en a, du micmac et de l'embêtement!...» + +«Si elle n'est pas tout à fait ignorante et naïve, elle est très +forte. Ne nous livrons pas,» pensait Katerine. + +Aussi, lorsque Mauricette, berçant le bébé sur ses genoux, soupira: + +--«Pauvre ange!... Est-ce beau?... Dire qu'il a peut-être une +maman... ce chérubin-là!...» + +L'autre, bien que remuée par l'accent sincère, se garda bien de +raconter comment elle avait surpris ce qu'elle croyait être un secret +redoutable pour Flaviana. + +Malgré l'intention manifestée par Flatcheff de coucher la nuit même à +Arles, dût-on y arriver très tard, une panne les força d'y renoncer. +A plus de deux heures du matin, ils se trouvèrent en face d'Avignon, +rompus, épuisés, et le courage leur manqua pour aller plus loin. + +Cette fois, point de gîte retenu, prêt à les recevoir, point +d'hôtelier complaisant. Ayant traversé le Rhône sur le pont +suspendu, et pénétré en ville par la porte de l'Oulle, tout de suite +ils se trouvèrent place Crillon. Là, devant la façade cossue, les +lanternes allumées toute la nuit, la porte cochère accueillante d'un +hôtel, ils ne pensèrent plus à rien qu'à la joie de quitter leur +trépidante voiture, et d'étendre leurs membres crispés sur des lits +immobiles, entre des murs silencieux. + +Dans le va-et-vient que causa leur arrivée, le domestique Sémène +se trouva seul, un instant, avec Katerine Risslaya,--du moins seul +Russe, car c'était dans la cour, où le garçon de remise l'aidait à +ranger l'auto, tandis que sa compatriote revenait chercher quelques +effets de l'enfant, oubliés dans la voiture. + +Rapidement, le grand valet de pied sussura en petit-russien à +l'oreille de Katerine: + +--«N'oubliez pas de mettre vos chaussures à la porte, ce soir. +Et demain, quand vous serez bien seule, regardez sous la semelle +intérieure...» + +Vivement elle leva les yeux. Mais déjà l'impassible valet s'était +détourné, et prenait des mains du garçon un seau d'eau, dans lequel +il trempait la longue brosse pour nettoyer les roues de la voiture. + +Katerine Risslaya ne s'endormit pas. + +Le matin, elle fut debout avant les autres. Aussitôt, elle ouvrit +la porte, sur le couloir. Les chaussures n'avaient pas encore +été remises en place. Lorsque enfin elle eut les siennes, elle +ne se trouvait pas seule, et ne réussit pas à l'être un instant +jusqu'au départ. Il lui fallut donc remonter dans l'auto sans avoir +l'explication des singulières paroles. Elle chercha les yeux du +moujick, et ne les rencontra pas. + +«Une épreuve...» se dit-elle. «Un piège que me tend Flatcheff. Ne +nous y laissons pas prendre.» + +Malgré tout, par instants, ses orteils, nerveux, s'agitaient dans ses +souliers, et elle appuyait fortement le pied par terre. Qui sait?... +Là, peut-être, gisait un secret qui changerait la face des choses. + +Ce fut seulement à Arles, chez les Kourgane, qu'elle put satisfaire +son anxieuse curiosité. + +Dans la rue du Refuge, près des Arènes, ils habitaient une petite +maison, avec un bout de jardin,--ou plutôt un enclos poussiéreux, +tout encombré de vieilles pierres, de statues mutilées, de débris +de chapiteaux, dont Fédor faisait commerce. Au rez-de-chaussée du +logis, une salle en désordre, vrai capharnaüm, offrait aux clients, +sous prétexte d'antiquités, des vaisselles ébréchées, des japoneries +de bazar, des bibelots Louis-Philippe, des dentelles et des soieries +fanées, revendues par des caméristes de cocottes, et surtout de la +pacotille allemande, boîtes, tabatières et pendules à musique, dont +le mauvais goût et la bizarrerie s'imposaient à quelques flâneurs +ignares comme étant «de l'époque», sans que jamais ils songeassent à +demander: «Laquelle?» + +L'unique étage se trouva suffisant pour loger les nouveau-venus. +D'ailleurs, Flatcheff ne réclamait qu'un minimum d'espace, pour mieux +exercer sa surveillance. + +Katerine se sentait, sous le regard de cet homme, telle qu'une +hirondelle sous l'oeil d'un épervier. + +«Tant pis!» se disait-elle. «Me voilà donc liée à lui jusqu'à la +minute favorable où il me sera possible de le tuer. Je ne pourrais +pas servir Tatiane autrement, ni révéler à Flaviana ce qu'ils +vont faire de son fils, car je serais prise, et peut-être lynchée +sur-le-champ par ces gens-là. Mais si je lui avais jeté la bombe, +et qu'elle m'eût démolie en même temps, comme c'était probable, le +résultat aurait été le même. Du moins, j'aurai épargné cet amour de +petit mioche. Pauvre môme!... Il est si beau qu'on ne voudra jamais +lui faire du mal.» + +C'est en quoi Katerine se trompait. Mais elle n'y songeait pas en ce +moment, où, tremblante d'émotion et de stupeur, elle retirait de sa +chaussure un papier adroitement glissé par Sémène sous la doublure de +la semelle, légèrement décollée. Elle lut: + + «_Pierre Marowsky s'est évadé. Il sait où vous êtes. Vous le + verrez bientôt._» + +L'ivresse et la frayeur bouleversèrent également Katerine. La pensée +de Flatcheff surprenant ce papier l'affola tellement que, sans +réfléchir, elle le déchira, le mâcha, l'avala. Ensuite elle frémit à +l'idée: + +«C'est lui qui me donne cette fausse nouvelle. Il attend... pour voir +si je la lui apporte.» + +Quelle alternative!... quel doute!... Et la réflexion même lui était +interdite. Impossible de s'attarder. Son geôlier était aux aguets. +Mais un éclair l'illumina. Depuis ce matin... Oui, depuis ce matin, +où le papier avait été mis là, jusqu'à maintenant... Flatcheff... Il +aurait dû la considérer plus curieusement, s'étonner qu'elle n'eût +pas lu encore, lui en faciliter l'occasion. + +Un sourd espoir, tellement prodigieux qu'elle s'efforçait de le +refouler, de ne pas trop l'entendre, s'insinuait... Pierre Marowsky +en liberté... Tatiane heureuse... Et ces deux êtres, pour qui +elle était prête à mourir, reliés à elle, sachant tout d'elle, +mystérieusement. Mais alors?... Sémène serait d'accord avec eux? Qui +donc était-il, en réalité, ce domestique muet, qui paraissait, sous +les ordres de Flatcheff, un si modeste comparse? + + + + +IX + +L'ALLÉE DES TOMBEAUX + + +Ce soir-là,--un soir d'hiver, mais que le climat de Provence faisait +doux comme plus d'un soir de l'été parisien, trois hommes fumaient, +causant à voix basse, dans le jardinet des Kourgane. + +C'était Flatcheff, en compagnie du marchand d'antiquités et de Sémène. + +Assis sur des pierres, ou sur le sol, contre un grand débris de +portique, ils échangeaient des propos qui semblaient les effrayer +eux-mêmes. Car les mots s'égrenaient, difficilement, en monosyllabes, +chacun des interlocuteurs attendant qu'un autre s'expliquât. Dans +l'ombre très noire de la maison et du portique,--d'autant plus +noire qu'alentour tout était bleu de lune,--on ne distinguait que +les étincelles rougeâtres, intermittentes, d'une cigarette et de +deux pipes. Autour des trois nocturnes causeurs, c'étaient des +gestes estropiés de statues, des bras dressés, des torses érigeant +leurs épaules sans tête, des jambes lancées dans une course que ne +ralentissaient plus le fardeau du corps, des colonnettes, des stèles, +des feuilles d'acanthe. Marbres soi-disant antiques, et qui, sous la +lune, prenaient la blancheur savonneuse du carrare fraîchement tiré +de sa montagne. L'encrassement artificiel ne résistait pas à cette +neigeuse clarté. Heureusement, ce n'était pas l'heure d'en faire +accroire aux Anglais de passage. On s'occupait à une autre besogne +chez Fédor Kourgane. + +Le marchand demandait, de cette voix involontairement étouffée que +prennent les gens qui ont peur de ce qu'ils disent: + +--«Tu es sûr, Flatcheff? + +--Absolument sûr. + +--Ma femme m'avait dit... + +--Tu vas écouter les femmes, maintenant!... + +--Paraît qu'il avait l'air de s'y intéresser. + +--Quand on a une épine dans le pied, je te réponds qu'on s'y +intéresse. + +--Pas comme ça. + +--Ai-je ses ordres, ou non? + +--Il te l'a dit, positivement? + +--Positivement?...» répéta Flatcheff, qui ricana. «On voit bien, +Kourgane, que tu n'as jamais été dans la confidence d'un barine. +Avec les seigneurs, c'est en les devinant qu'on se fait bien +venir, surtout pour des histoires de ce genre. Mais, tout empoté +que tu sois, tu aurais compris, si tu avais entendu le prince +crier:--«Allez!... partez... emmenez le petit et son Arlésienne de +malheur... Que je ne les voie plus!...» + +Dans l'ombre les voix se turent. Les blanches statues mutilées +semblèrent frémir. Mais c'était une vapeur qui passait sur la lune. +Il y eut aussi comme un froissement imperceptible, dans le coin le +plus ténébreux, en arrière du portique. Un seul des trois hommes +l'entendit, ou du moins s'en inquiéta. Ce fut Sémène, le valet +silencieux. + +Il se leva nonchalamment, fit deux pas comme pour se dégourdir, +puis un troisième pour cogner sa pipe contre l'angle d'une pierre, +et la vider de sa cendre. Ce troisième pas l'amenait à l'extrémité +du portique,--un bout de mur plein, avec des colonnes engagées. +Vivement il regarda derrière. D'abord il ne distingua que du noir. +Mais aussitôt se dessina une face pâle, où luisait un regard +affolé. Une autre pâleur maintenant: deux mains qui se levaient, +qui se joignaient en un élan de prière. Sémène, toujours muet, vint +reprendre sa place. + +Flatcheff déclarait, après un blasphème: + +--«Ah! il sera bien content quand la chose sera faite. Et moi +donc!... Pensez-vous que j'aie la vocation de devenir bonne d'enfant? +Cependant, je ne ferai plus autre chose que de veiller sur ce damné +moucheron tant qu'il existera. Moi qui veux rentrer en Russie, et +jouir enfin du fruit de mes peines. J'ai assez trimé... J'ai assez +risqué ma peau. La preuve c'est que je ne la rapporte pas tout +entière...» + +Hors de l'ombre, dans le rayon de la lune, une main s'étendit, à +laquelle manquaient le pouce et deux phalanges de l'index. Chair +amoindrie entre les marbres brisés. Seule mutilation historique, +authentique. Un Anglais en eût certainement réclamé le moulage. + +Le colloque dura encore un moment. Flatcheff expliquait son projet... +Et quelle facilité, quelle sécurité! Aucune trace... rien. + +--«Justement, toi, Kourgane, tu es outillé... Tu as des instruments, +des leviers, des cordes. C'est ton affaire, soulever des blocs de ce +genre. + +--Eh bien, et ces bras-là,» observa Sémène en se tapant les biceps. +«On peut se passer d'outils avec ça.» + +Kourgane objecta: + +--«Mais ma femme, Mauricette?... Comment lui enlever son moutard? +Elle en raffole déjà. Comment empêcher qu'elle nous suive? + +--Bah! c'est la moindre des choses. N'a-t-elle pas confiance en +Katerine? C'est Katerine qui trouvera le prétexte. Elle nous amènera +le petit, au bon endroit, au bon moment. + +--On peut compter sur Katerine?... + +--Je la tiens,» proféra Flatcheff, avec un sifflement qui soulignait +étrangement ces trois mots. + +Un frisson, un soupir glissèrent contre la pierre du portique. Sémène +toussa brusquement, et s'écria: + +--«Voilà le vent qui se lève.» + +Et il ajouta très haut, comme s'il donnait un ordre, lui, le pauvre +être de servitude: + +--«Allons! il faut rentrer. + +--Qu'est-ce qui te prend? Tu as peur de t'enrhumer?» firent les +autres, en se tordant de rire. + +Cette nuit-là, Katerine, tout comme Flatcheff, qui jouait au maître, +mit ses chaussures dehors, pour que le domestique les brossât. Chez +les Kourgane, elle aidait Mauricette au ménage. Car elle avait repris +des vêtements de femme,--les uns prêtés par son hôtesse, les autres +parcimonieusement payés par son tyran. Elle nettoyait ses chaussures +avec celles de l'autre femme et de l'enfant. Mais, ce soir, elle +risqua la tentative de les mettre à sa porte. Et l'anxiété du +résultat fut telle que, dans la maison endormie, elle se leva, sans +allumer de lumière, et s'en alla tâter le plancher du couloir, au +profond des ténèbres, pour savoir si l'on avait emporté ses souliers. + +Elle ne les trouva plus. Sémène avait dû les prendre avec ceux de +Flatcheff. + +Sémène... Qu'était-ce que cet homme?... Nul doute qu'il ne l'eût vue, +tout à l'heure, qu'il ne l'eût surprise aux aguets, l'oreille tendue +à la conversation terrible. Un instant, elle s'était crue perdue. +Il allait parler, révéler sa présence, son espionnage. Flatcheff la +tuerait sur-le-champ. Ah! qu'il la tuât du coup, sainte Vierge! qu'il +ne la réservât pas pour une lente vie de tortures!... Mais, tandis +que la rude créature, malgré son énergie, défaillait d'effroi, elle +entendit les sinistres causeurs poursuivre leur conciliabule, sur +le même ton, sans que rien les interrompît. Sémène se taisait... +d'une complicité tacite avec elle. Était-ce possible? Et alors... +L'avertissement serait vrai?... + +Le matin suivant, Katerine, en inspectant ses chaussures, vit, du +premier coup d'oeil, que la semelle intérieure avait été soulevée. +Quel émoi! quelle palpitation du coeur! Un minuscule papier apparut, +où se distinguaient de fins caractères russes. + + +«_Consentez à tout. N'ayez crainte. Celui qui paraît commander obéit +à son destin_.» + + +Un désappointement étreignit Katerine. Cet ordre: «_Consentez à +tout_,» la troublait. Consentir à quoi? Même à l'effroyable crime +entrevu: l'assassinat d'un enfant? Que lui dirait-on d'autre pour +s'assurer qu'elle n'entraverait rien? Pas un mot sur Pierre Marowsky, +cette fois. S'il était libre, s'il s'entendait avec Sémène, pourquoi +n'accourait-il pas? Et cette phrase: «_Celui qui paraît commander +obéit à son destin_,» que signifiait-elle? Elle semblait viser +Flatcheff. Mais ce pouvait être aussi bien quelque ironique formule +de résignation. + +Katerine fit disparaître ce papier comme le précédent. Mais ses +dents, qui le déchirèrent, n'y trouvèrent pas la même violente saveur +d'espérance. + +Vers la fin de l'après-midi, comme le jour déclinait,--dans un +ciel pur, d'un bleu qui pâlissait sans perdre sa transparence de +cristal,--Flatcheff dit à Katerine: + +--«Viens te promener un peu avec moi. J'ai à te parler.» + +Étonnée, vaguement inquiète aussi, elle quitta, côte à côte avec lui, +la maison des Kourgane. + +--«Écoute,» lui dit-il. (Il parlait le dialecte petit-russien, et +par conséquent ne se préoccupait guère des passants, d'ailleurs bien +rares.) «Le moment est venu de montrer que tu m'es dévouée. + +--Tant mieux!» fit-elle, tandis que la flamme de ses yeux noirs se +baissait vers le pavé. + +--«Observe bien le chemin que nous suivons,» reprit Flatcheff, «tu le +referas ce soir. C'est pourquoi je t'emmène à la brune, pour que les +choses aient le même aspect. La lune luira. Tu verras donc presque +plus clair que maintenant. Nous n'allons pas loin. Fais attention. +Il ne faut, quand tu reviendras seule, ni te tromper, ni questionner +personne.» + +Afin de laisser librement s'exercer sa faculté d'observation, l'homme +ne lui parla plus. + +Ils tournèrent les Arènes, suivirent un dédale de petites rues, puis +se trouvèrent sur une large avenue. Quelques feuilles persistaient +encore sur les micocouliers, plantés en double rang, le long de +chaque trottoir. A travers les branches, vers le couchant, le ciel +paraissait en or. La lente vie méridionale arrêtait sa nonchalance +sur les bancs poussiéreux, dans le soir tiède. Des gamins, jouant au +bouchon, regardèrent avec stupeur les deux Russes, qui traversaient +en ligne droite, sans se soucier de les interrompre. Des indigènes +eussent fait le détour, si encore ils ne se fussent attardés à juger +les coups. + +Au delà de l'avenue des Alyscamps, une espèce de sentier, tout de +suite, les conduisit dans un endroit sauvage. Des eucalyptus, avec +leur feuillage métallique et sombre, faisaient brusquement la nuit. +Les pieds butaient sur un terrain inégal. A gauche, Katerine vit +s'ouvrir en contre-bas une espèce d'esplanade herbue, et briller +l'eau d'un réservoir. Puis la pente s'accentua. Par une barrière +ouverte, on franchit la voie du chemin de fer. Quelques pas encore... + +Katerine s'arrêta, exhalant une exclamation,--saisie par l'étrangeté +de la perspective,--un peu terrifiée, mais surtout bouleversée, au +fond de son âme sauvage, par une involontaire admiration. Émouvante +poésie, capable de l'arracher à elle-même, dans une telle heure! Des +arbres, des pierres sépulcrales, une église en ruines... Une longue +avenue, baignée par un glauque crépuscule, tandis, qu'au fond, sur +l'or du couchant, à travers les branches nues et noires, pleuvaient +les roses des parterres mystiques, des roses de sang et de feu. + +Jamais, jamais plus, l'allée triste et magnifique, l'Allée des +Tombeaux, suprême vestige des Alyscamps d'Arles, n'arrachera aux +lèvres des hommes ce cri, dont la surprise de leurs coeurs saluait sa +funèbre beauté. Les énormes peupliers centenaires, qui, même en ce +jour de décembre, amaigris, défeuillés, formaient encore une double +muraille, si majestueuse, au-dessus des sarcophages alignés,--ces +peupliers, semblables à des ifs géants, tels qu'on en voit dans +les sublimes jardins de la Villa d'Este, près de Tivoli, et dans +les jardins Giusti, à Vérone, ont été coupés durant l'automne de +1909. Non pas entièrement, mais à la moitié de leur hauteur. Leurs +cimes aiguës, tombées pour toujours, ont brisé dans leur chute +l'enchantement. Qu'est devenu ce lieu incomparable, aujourd'hui +dépourvu de leur élan, de leur frisson, de leur ombre, de leur +enivrante nostalgie? + +Devant les yeux de la fille des steppes, ils se dressaient encore, +tandis qu'à leurs pieds se pressait la foule des sarcophages énormes. +Au bout de la mélancolique avenue, l'église Saint-Honorat, sa tour +romane, ses cintres à jour, ses arceaux croulants, découpaient, ruine +précieuse comme un bijou, leurs formes charmantes, sur un ciel d'une +flamboyante douceur. + +--«Où sommes-nous? Est-ce un cimetière?...» balbutia Katerine. + +Émue, recueillie, sa voix n'exprimait plus la crainte, mais +l'extase qu'il y aurait à mourir là. Par une réminiscence qu'elle +ne s'expliquait pas, les horizons sans bornes du Dniéper, les soirs +déchirants où le soleil mourait dans les brumes de pourpre, au +lointain des solitudes, lui oppressaient l'âme, comme dans sa petite +enfance. Les années infâmes de sa vie s'effacèrent, dans l'absolution +de l'émoi surhumain. Un sanglot creva sur ses lèvres. + +--«Viens,» dit Flatcheff, qui lui saisit le poignet. + +Elle se laissa faire, souhaitant qu'il eût résolu de la tuer là. Mais +il la conduisait dans un chemin pire que celui de la mort. + +Bientôt tous deux marchèrent parmi l'immobile armée des sépulcres. +La multitude, l'énormité de ces cuves de pierre stupéfiaient la +jeune femme. Un grand nombre étaient béantes et vides. D'autres +s'écrasaient sous leur couvercle massif. Quelques-unes s'élevaient +sur un piédestal. Et il y en avait d'orgueilleuses, enfermées entre +des grilles, isolées dans une chapelle encore debout. + +Pas un être vivant, sauf les deux Russes. Les Alyscamps sont un des +lieux les plus solitaires du monde. Quand un voyageur n'y promène +pas sa rapide curiosité, personne ne s'y aventure. Les Arlésiens, +qui laissèrent saccager leur nécropole fameuse par le tracé de +la voie ferrée, par la construction d'une usine à gaz, et,--tout +récemment,--par ce sacrilège, la décapitation des peupliers, les +Arlésiens, qui firent commerce des sculptures funèbres, qui vendirent +aux antiquaires les reliques de leur passé, évitent la désolation de +cette avenue, où ils ne rencontrent que des remords et le fantôme +gémissant de la Beauté. + +--«Regarde bien où tu es, maintenant,» ordonna Flatcheff, arrêtant +soudain sa compagne. «Tu as des points de repère... Tiens, ce caveau, +avec sa flèche gothique, au bord même de l'avenue. Il sera très +distinct, ce soir. La lune l'éclairera en plein, tandis qu'ici, en +face, nous serons dans l'ombre. D'ailleurs, dès que je t'apercevrai, +je sifflerai... comme cela.» + +Il émit une modulation perçante. Des chauves-souris s'effarèrent. Un +faible écho répondit. + +Docilement, Katerine examinait les objets d'alentour, pour se +rappeler. En cet endroit plus écarté, la ruine et la solitude +devenaient le hideux abandon. Des détritus de l'usine à gaz, +amoncelés contre une barrière vermoulue, s'épandaient jusqu'auprès +des pierres sacrées. Des odeurs méphitiques flottaient. Dans le soir +vert, on distinguait l'effroyable laideur des dégagements et des +dégorgements de l'usine. Le mirliton gigantesque de sa cheminée, +crachant une fumée aux volutes lourdes, opaques, infectes, narguait +par sa hauteur l'élégance fuselée des nobles arbres. Il semblait +perversement leur envoyer ses immondices, que les ondulations de +l'air portaient vers eux. Fâcheux symbole. + +Katerine, suffoquée par l'âcre odeur, s'appuya contre un sarcophage. +Ce mouvement lui fit remarquer de surprenants détails. Le couvercle +de ce sarcophage,--formidable masse de pierre,--bâillait comme +celui d'une boîte qu'on entr'ouvre. Deux rondins de bois, placés +verticalement, entre son rebord et le rebord de la cuve, le +maintenaient ainsi soulevé. Autour de ces rondins, de fortes cordes +étaient enroulées et liées. Leur libre extrémité pendait en dehors. +Et cette disposition semblait faite pour qu'en tirant vigoureusement +et simultanément les cordes, les rondins arrachés laissassent +retomber le poids écrasant du couvercle. Des outils, un cric, des +leviers, rangés tout près, attestaient un travail récent. Enfin, un +sac, gonflé d'une poudre blanche, qui parut à Katerine du plâtre, se +dissimulait mal parmi des éboulis tout proches. + +--«Quel est donc l'ouvrage qu'on fait là?» demanda-t-elle, +frissonnante d'un pressentiment sinistre. + +--«Tu le verras cette nuit,» prononça Flatcheff. + +Et il eut un sourire abominable. + +--«Cette nuit? + +--Oui, puisque tu viendras. Tu nous rejoindras ici,--pas avant une +heure du matin, à cause de ces imbéciles d'Anglais, qui choisissent +toujours le clair de lune pour visiter les Alyscamps. Mais, à partir +de minuit,--quand les douze coups ont sonné pour les amateurs de +spiritisme et d'apparitions,--plus personne. Tu nous trouveras, moi, +Kourgane et Sémène. + +--Pour quoi faire? + +--Tu le verras... je te dis... Ah! tu nous amèneras l'enfant. + +--L'enfant?» répéta Katerine, défaillante. + +--«Oui. Toi seule le peux. Tu demanderas à Mauricette de le coucher +dans ta chambre. J'ai suggéré le changement au petit. Ça l'amusera. +Il aime que tu l'endormes avec les chants de la steppe. Tu lui +promettras une histoire de loups. Rien n'est plus facile. Mauricette +a confiance en toi. + +--Mais il criera, il appellera...» balbutia Katerine. + +--«Tu l'emporteras tout endormi. S'il est trop lourd, tu le mettras +ensuite à terre. Mais jusqu'au tournant des Arènes... un poussin de +quatre ans--tu es assez forte. + +--Mon Dieu!» s'écria la malheureuse fille, dont les yeux +s'élargissaient d'épouvante. «Vous voulez le tuer!... + +--Qu'est-ce que ça peut te faire, à toi?» riposta Flatcheff. + +--«Un enfant!... + +--Il ne souffrira pas. Un tour de pouce,»--fit-il, en avançant le +seul qu'il eût encore,--un horrible pouce, à la première phalange +trop longue, et spatulée,--«puis, houp! là dedans, avec ce sac de +chaux versé dessus, et le couvercle retombé... Il faudra mille ans +pour retrouver sa trace.» + +Le misérable désignait la monstrueuse cuve de pierre, avec sa cavité +bâillante. L'imagination horrifiée de Katerine y vit glisser le petit +corps... De la chaux... Il avait pensé à cela, l'infernal scélérat, à +cette substance insinuante, corrosive, qui, du beau petit être ferait +une poussière informe, desséchée, sans même ce reste de vie,--vie +effroyable,--qui s'appelle la décomposition. Rien n'émanerait, pas +une odeur. Le couvercle hermétique cacherait, pour des siècles +peut-être, en effet, le secret d'un tel crime. D'ailleurs, parmi +tous ces sépulcres, comme celui-là était bien choisi, hors des +ferveurs artistiques, éloigné de l'avenue à la grâce funèbre, dans le +voisinage odieux et empesté de l'usine! + +Serait-ce possible? Les beaux Alyscamps voileraient-ils une pareille +chose? Aucune âme indignée ne jaillirait-elle d'un de ces milliers de +sépulcres, pour empêcher l'oeuvre d'abomination? + +--«Tu sais, Katerine,» reprit l'homme,--ou plutôt celui qui avait une +face d'homme,--«il te faut choisir. Ou tu nous amèneras l'enfant... +ou c'est toi que nous irons chercher pour te faire finir la nuit de +ce côté. Et tu la trouveras plutôt longue à finir, je t'en réponds.» + +La chair de la malheureuse se hérissa. Tant de cruauté luisait sur +ce visage, qu'elle devina une passion de tortionnaire, la préférence +qu'il aurait à la trouver rebelle, pour assouvir sa fantaisie d'un +supplice. L'innocent... on n'oserait pas le martyriser, tout de même. +Puis, c'est trop fragile... ça meurt trop vite. + +Pour mieux la persuader, Flatcheff lui démontra qu'elle se perdrait +sans sauver le petit. Après tout... quoi!... Ils n'avaient qu'à le +prendre. Mauricette ferait un peu de musique... Et puis?... Quand +elle serait fatiguée de se lamenter, il faudrait bien qu'elle se +tînt tranquille. Elle ne livrerait pas son homme, pour un mioche +qu'elle ne connaissait pas quinze jours avant, et qui ne lui était de +rien. + +--«Seulement, n'est-ce pas? si nous pouvons éviter qu'elle s'en +mêle...» conclut le bandit. «Parce que, tant qu'elle croira pouvoir +l'empêcher, elle risquera peut-être une folie. Après... faudra bien +qu'elle se résigne.» + + * * * * * + +De neuf heures à minuit, ce soir-là, Katerine, debout à sa fenêtre, +regarda monter la lune au-dessus des Arènes. Pétrifiée, elle ne +sentait pas la fatigue d'être immobile. Son corps, son âme, engourdis +d'une même stupeur, la laissaient indifférente à tout, sinon à la +lente ascension de ce disque implacable, qui mettait dans le ciel +des transparences d'argent, et se reflétait en scintillante pâleur +parmi les découpures d'encre des arcades gigantesques. Quand elle +serait là-haut, la lune fatidique, juste au-dessus de la tour +carrée dont le moyen âge a surchargé le colosse romain, il faudrait +bien que Katerine prît un parti. Jusque-là, elle ne penserait pas, +elle ne prévoirait pas, elle ne songerait pas. Elle s'abîmerait +dans l'horreur des choses. Elle ne serait qu'une palpitation de +souffrance, à cette fenêtre perdue, dans la splendeur de la nuit, +devant ces murailles séculaires, entre lesquelles des malheureux, +sous la dent des bêtes ou le fer des gladiateurs, avaient hurlé leur +agonie. + +Quel silence!... mon Dieu!... quel silence! + +Les trois hommes étaient partis,--les trois complices. Ils s'étaient +éloignés bruyamment, gaiement, sous prétexte d'une partie de cartes +au cabaret. Mais ils n'avaient quitté la maison qu'après avoir vu les +deux femmes se disputer, en jouant, le privilège de garder leur petit +pensionnaire. Katerine le réclamait. Mauricette ne voulait pas le +céder. L'enfant riait d'abord. Puis, tout à coup, fondait en larmes. + +--«C'est moi que tu veux, mon bijou?» demandait Mauricette. + +Il secouait sa tête aux boucles dorées. + +--«C'est moi?» s'écriait Katerine. + +Et le pauvre petit, dans une explosion de sanglots: + +--«Non, non!... c'est nounou... et pépé Fa, et papa Raymond... +Papa!... papa!... + +--Tu le verras ce soir, ton papa, si tu vas dormir gentiment dans +la chambre de Katerine,» prononça Flatcheff, adoucissant sa voix en +câlinerie. + +La Risslaya regarda cet homme. Elle avait vu des bêtes fauves. Étant +toute petite, une nuit, à travers la steppe, elle se trouvait dans +le traîneau de ses parents, poursuivi par une bande de loups. Leurs +yeux luisants... leur souffle... Elle en garderait éternellement +l'épouvante... Mais c'étaient des bêtes carnassières, qui suivaient +franchement leur instinct. Celui-là!... celui-là!... Il supportait, +levés vers lui, les beaux yeux du petit garçon,--ces yeux bleus +le jour et noirs à la lumière, mais toujours rayonnants d'une même +candeur. Maintenant, une joie émouvante les emplissait. + +--«Je verrai papa?... + +--Puisque je te le dis. + +--On me réveillera, alors?... Tu me dis de dormir. + +--On te réveillera. + +--Oh! Katine... Katine, emmène-moi faire dodo... Ne chante pas, ne me +dis pas un conte. Je veux dormir tout de suite... tout de suite... +pour voir plus tôt papa.» + + * * * * * + +La lune parvint au-dessus de la tour,--de la sinistre tour--énorme +cube d'ombre dominant la ruine argentée. + +Katerine se tourna. Elle regarda le petit lit. Aucune lumière n'était +allumée dans la chambre. Mais, dans la nuit si claire, elle distingua +parfaitement la tête bouclée sur l'oreiller, le visage délicieux,--un +de ces visages d'enfants dont les peintres ont fait ceux des anges +sans en exagérer la grâce. Elle s'approcha, se pencha. Le petit +ouvrit des yeux éblouis de rêve, dit: «papa...» puis referma les +paupières aussitôt, retomba dans le sommeil. + +Katerine le baisa doucement, très doucement, sur le front, et sortit. + +Par les rues silencieuses de la petite ville, elle s'en alla. Des +Arènes aux Alyscamps, le trajet n'est pas long. La jeune Russe +marchait avec lenteur. Parfois elle s'arrêtait, en hésitant. +Irait-elle?... L'idée de fuir la hantait. Mais comment fuir? Où se +réfugier? La malheureuse fille ne possédait pas un centime. Mendier +son pain jusqu'à Paris, où elle retrouverait Tatiane... cela ne lui +faisait pas peur. Encore fallait-il s'éloigner assez vite, par des +chemins assez sûrs, pour n'être pas rattrapée par son persécuteur. +Rien n'était moins aisé, dans ce lieu totalement inconnu, surtout +avec un tel homme. + +«Mieux vaut,» pensa Katerine, «risquer le tout pour le tout.» + +Sa main, crispée sur sa ceinture, y palpa le manche d'un couteau de +cuisine, un couteau pointu, dérobé chez les Kourgane. Son plan était +arrêté. Elle dirait aux trois hommes que l'enfant s'était réveillé, +qu'il avait crié, et que Mauricette s'était opposée par force à ce +qu'elle l'emmenât. On la laisserait bien aller jusqu'au bout de la +phrase avant de la malmener. L'excuse était si vraisemblable. Cela +lui donnerait le temps de prendre son couteau bien en main et de +viser la poitrine de Flatcheff,--où elle l'enfoncerait jusqu'au +manche. Après... les autres feraient d'elle ce qu'ils voudraient. +Elle aurait accompli sa mission. Et, qui sait? Peut-être ainsi +sauverait-elle l'innocent? Sémène et Kourgane, délivrés du joug +odieux, n'auraient pas le coeur de tuer le petit ange. Plus rien ne +les y inciterait. + +Décidément, c'était cela qu'il fallait faire. De l'énergie, elle +n'en manquait pas. De l'adresse, de l'agilité,--une agilité de chat +sauvage,--comment ne pas compter sur ces dons-là? Elle sentait se +détendre le rapide ressort de ses muscles. Et, rendue allègre par sa +résolution, elle bondissait maintenant d'un pas élastique, parmi les +alternatives d'ombre et de lune. Sans peine, avec son instinct de +nature, elle retrouva le chemin. + +La clarté, bleuâtre, étincelante par places, mourait à d'autres en +des ténèbres tragiques. L'Allée des Tombeaux offrait cette magie que +ne lui prêteront plus les resplendissants clairs de lune, puisque les +rayons de rêve feront apparaître plus distincts, plus lamentables, +les moignons d'arbres--tout ce qui reste de ses sublimes peupliers. +Lieu d'une beauté incomparable, que n'émouvait pas l'abomination +humaine, l'horrible mystère mêlé à son mystère de grâce. Les +Alyscamps, au clair de lune, c'était vraiment ces Champs-Élysées +immortels, dont ils portent le nom,--un séjour de l'au-delà, un asile +surhumain. + +Katerine, se glissant entre les sarcophages, aperçut bientôt le +caveau gothique, désigné par Flatcheff comme point de rendez-vous. Du +côté éclairé de l'allée, il s'érigeait dans une blancheur de lune. + +La forme noire de Katerine l'atteignait à peine que vibra la strideur +modulée du signal de Flatcheff. La misérable créature s'arrêta, +pénétrée, malgré tout son courage, d'un effroi sans nom. Angoisse +qu'elle n'avait pas prévue, et qui la paralysait. C'en était fait. +Elle était bien perdue. Ces hommes, dans l'ombre... elle ne les +voyait pas. Eux, déjà, savaient qu'elle venait seule, qu'elle +n'amenait pas l'enfant. Marcher de leur côté, c'était aller vers +le coup mortel, inattendu, invisible... Elle voulut leur crier la +phrase préméditée. Mais comment élever la voix, au sein de la nuit +redoutable, dans ce champ de sépulcres? Suffoquant d'épouvante, elle +envia ceux qui habitèrent ces cuves profondes, sous l'étouffement +des couvercles de granit. Et la folle invocation lui revint, monta +éperdument de son coeur: «Aucune âme indignée ne surgira-t-elle de +ces milliers de tombes pour anéantir le bandit, pour en délivrer la +terre?» + +Hallucinée, elle crut à l'illusion du prodige. Du sarcophage le plus +proche se levait l'ombre vengeresse. Dieu!... Eh quoi?... quelle +ressemblance!... Ce spectre prenait des traits humains... Ah! elle +divaguait, en effet... N'imaginait-elle pas reconnaître Pierre +Marowsky? + +Un cri,--un horrible cri,--un rugissement de fauve, jaillit de +l'obscurité. + +Aussitôt, ce fut une réalité merveilleuse. Tout fut clair, simple, +déterminé d'avance. N'était-ce pas ce qui devait arriver?... La +déviation brusque du sort effaçait le possible de tout à l'heure. +Dans l'irruption de la délivrance, Katerine oublia qu'elle fut une +minute la créature d'indicible misère, vers qui nulle aide ne se +tendrait dans l'horreur irrévocable. Pierre Marowsky, bondissant hors +de sa cachette, avait déjà rejoint ceux qui l'attendaient: Kourgane +et Sémène. Dès que les deux hommes l'eurent vu se dresser,--averti +par le signal que Flatcheff pourtant ne lui destinait pas--ils +avaient abattu sur le traître leurs quatre mains rudes, et ils +l'immobilisaient. C'est alors qu'il jeta la clameur furieuse, dont le +choc ouvrit à la vérité l'âme incrédule de Katerine. + +Celle-ci le considérait de tout près, maintenu qu'il était par les +deux autres. Elle vit, sur cette face de scélérat, la terreur sans +espoir dont elle-même se convulsait quelques minutes auparavant. +Terreur qui n'était rien encore, avant que l'agent provocateur eût +discerné la silhouette, puis le visage, de Marowsky. Lorsqu'il +se fut rendu compte, le lâche n'essaya même pas de faire bonne +contenance. Il serait tombé à genoux, sans la vigueur des bras qui +le retenaient. Des balbutiements de petit garçon qu'on va châtier, +des supplications, des explications imbéciles, se pressèrent sur ses +lèvres: + +--«Mon bon Marowsky! Mais tu ne sais pas, sans doute... J'allais te +faire délivrer... Ce n'est pas en ennemi que tu viens, au moins... +Ah! que tu aurais tort... Écoute... Mais, d'abord, reconnais-moi... +Reconnais ce Toulénine, ton chef... ton vieil ami...» + +Ses mains prisonnières, par une saccade brusque, parvinrent à saisir +sa fausse barbe, qu'il arracha. Ignoble geste... Ils distinguèrent, +alors, sous la lune, tout ce qu'une face humaine peut dévoiler +d'abjection. La lividité tressaillante de ses traits, ses yeux de +démence, sa bouche tordue de mensonge et de vile humilité inspiraient +trop de dégoût pour laisser naître la compassion. + +Marowsky le contempla une seconde, puis, sans lui répondre, dit aux +deux autres: + +--«Attachons-le d'abord. Ensuite, vous lui parlerez.» + +Ils le ligotèrent avec une des cordes fixées aux rondins qui +soutenaient le couvercle du sarcophage et qu'ils en détachèrent. Ils +le ficelèrent ainsi, debout contre un arbre. Puis ils lui passèrent +autour du cou un noeud coulant fait avec la seconde corde. Ils +en fixèrent l'extrémité à une branche qu'ils abaissèrent, et que +Marowsky, avec cette force qui arrêtait des meules, retint à la +hauteur de sa poitrine. Flatcheff constata que lorsque son ennemi +lâcherait cette branche, elle remonterait comme un ressort qui se +détend, entraînant la corde, et qu'il serait étranglé. Il perçut même +ce dialogue, qui devait lui enlever toute espèce de doute, s'il lui +en restait: + +--«Dis donc, Pierre,» observa Sémène, «as-tu mesuré la secousse? Si +elle est trop forte, cela pourrait détacher la tête... Nous aurions +du sang. Il n'en faut pas.» + +Marowsky ne répondit que par un signe. Alors Sémène se tourna vers +Flatcheff: + +--«Je suis,» dit-il, «Sloutvine, un élève du professeur Kachintzeff, +le père de Tatiane. J'étais du complot à la suite duquel, lui, +innocent, il fut envoyé en Sibérie. Je sais que tu l'avais dénoncé. +Voici quatre ans que je me suis fait domestique, que j'ai servi +patiemment, pour obtenir des références, pour arriver dans une maison +comme celle d'Omiroff. Depuis l'affaire de la Petite-Barrerie, je +n'ai pas cessé d'être en rapport avec Pierre et Tatiane. Nous t'avons +condamné à mort. Nous allons t'exécuter.» + +Kourgane, à son tour, s'approcha. + +--«Flatcheff, j'étais de bonne foi quand j'ai pris la résolution +de vivre tranquille, en France, et d'abandonner la cause +révolutionnaire. Jusqu'à hier même, je refusais à Sémène d'agir +contre toi, malgré tes crimes,--malgré l'abomination de la +Petite-Barrerie. Mais tu as voulu tuer un enfant... Ça, c'était trop. +Je suis avec ceux qui t'ont condamné à mort. Nous allons t'exécuter.» + +La face de Flatcheff penchait vers sa poitrine. Immobile dans ses +liens, il paraissait déjà mort,--mort de peur. Pourtant il souleva +sa tête ballottante. Ses yeux égarés cherchèrent quelqu'un. Ils +aperçurent, contre un sarcophage blanc, une robe noire de femme. + +--«Katerine!...» soupira le damné. «Katerine... dis-leur quelque +chose... Aie pitié... Ah!...» + +La robe noire glissa dans le reflet lunaire, s'enfonça, fondit dans +l'obscurité. La sauvage Risslaya même ne pouvait endurer la scène +affreuse. Elle s'enfuit entre l'alignement des sépulcres. Mais elle +murmura résolument: + +--«Ils font bien.» + +Elle s'éloignait à temps. Marowsky lâcha la branche. On eût dit d'un +bras implacable. Le peuplier des Alyscamps accomplit le geste qui tue. + +(Est-ce donc cette oeuvre-là que ses frères expient avec lui, +décapités de leurs cimes, dépoétisés, séchant sous l'opprobre?) + +Le rite fut exécuté d'un élan net, formidable. La tête ne se détacha +pas comme l'avait craint Sémène. Mais le corps tressauta dans ses +liens, et le coup sec brisa la nuque. + +Vivement, Pierre et ses compagnons détachèrent le mort, le glissèrent +à l'intérieur du sarcophage, vidèrent par-dessus lui le sac de chaux, +qui, dans l'humidité des tissus, deviendrait de la chaux vive, +consumerait la triste dépouille. Puis, rattachant les cordes aux +rondins, ils s'y attelèrent,--Sémène et Kourgane d'un côté, le seul +Marowsky de l'autre. Un signal, un effort... Les morceaux de bois +sautèrent ensemble. Le monolithe énorme retomba d'un seul coup. + +Bruit lugubre, qui retentit dans toute l'Allée des Tombeaux, et que +répercutèrent les ruines. Bruit qui s'éteignit peu à peu, sauf dans +le coeur de ces trois hommes, marchant, silencieux, sous la lune. Les +profondeurs de leurs âmes en tremblèrent longtemps encore, pendant +que la paix--une paix infinie,--redescendait sur les beaux Alyscamps. + +Un peu de poussière humaine dans un sépulcre... Était-ce là de quoi +troubler ce Jardin de la Mort? La lune, entre les branches nues, +glissait,--comme elle glissa aux hivers des siècles... de tant de +siècles! Et il n'y eut qu'un secret de plus, parmi les innombrables +secrets que chuchotent aux parois des tombes ceux qu'on y couche, +éperdus de souvenirs et désespérés de ne plus vivre. + + + + +X + +LA RENCONTRE DU PASSÉ + + +Lorsque Flaviana, à la grille du Vieux-Moutier, s'était décidée à +suivre la fille du garde, elle avait d'abord marché sans prendre +conscience de ce qui l'entourait. Le décor, entrant dans ses yeux, +n'allait pas jusqu'à son âme. Ce parc, dont l'hiver agrandissait les +perspectives, ressemblait à tous les parcs. Peu lui importaient les +détours des allées, ni la façon dont les arbres se groupaient sur +les pelouses. Revoir l'enfant,--hélas! elle ne l'espérait guère. +La volonté de le lui soustraire était apparue trop déterminée. +Mais, du moins, rencontrer Omiroff, afin de le convaincre par les +arguments, les engagements qu'elle apportait, c'est vers quoi se +tendait son regard comme sa pensée. Le reste n'existait pas. Aussi +ne saisissait-elle aucune des explications que lui donnait sa +conductrice relativement à l'historique du monastère et des jardins. +Toutefois, au moment où celle-ci lui dit: + +--«Regardez, madame, d'ici vous commencez à découvrir l'abbaye.» + +Flaviana, dont les yeux se levaient machinalement, s'arrêta net, +jetant une exclamation étouffée. + +--«C'est beau, n'est-ce pas?» observa la jeune fille. + +La visiteuse ne répondit rien, se remit en marche, tournant la tête +de côté et d'autre, examinant le paysage que, tout à l'heure, elle ne +regardait pas. Son attention, si brusquement éveillée, avait quelque +chose d'halluciné, de troublant. + +Celle que Flatcheff avait appelée Olga, étonnée par l'allure bizarre +de la dame, essaya de la faire parler, en répétant: + +--«Vous trouvez cela beau, n'est-ce pas? + +--J'ai vu... j'ai déjà vu...» balbutiait Flaviana,--moins pour +répondre que pour s'affirmer la réalité d'une incroyable sensation. +«Oui... j'ai certainement vu cette allée de sapins, cet étang... +Et, là-bas, cette arche coupée en deux, cette muraille couverte de +lierre...» + +Soudain, elle interrogea la jeune fille: + +--«C'est bien une abbaye en ruines? Ce n'est pas une maison +d'habitation? + +--C'est l'abbaye... le Vieux-Moutier... Oui, madame. + +--On ne l'habite pas?» insista la danseuse. + +--«Oh! non, madame. Comment voulez-vous?... De grandes salles +ouvertes à tous les vents... Vous allez voir...» + +Elles entrèrent. + +Effectivement, l'ancienne demeure de l'Ordre des Feuillants ne +semblait pas un logis très hospitalier, surtout en ce glacial +après-midi de décembre. Flaviana parcourut, au rez-de-chaussée, la +salle du chapitre et le réfectoire, dont les colonnes, à chapiteaux +de feuillage, se trouvent aujourd'hui enterrées d'un mètre au-dessus +de la base. La terre inégale, pénétrée d'humidité, lui glaçait les +pieds, sans qu'elle y prit garde, à travers ses fines chaussures. Le +crépuscule amoncelait des ombres entre les ogives. Et, dans ce lieu +lugubre, la jeune femme, découragée, n'essaya même plus de renouer +ses souvenirs. + +Vivement, elle s'engagea dans l'escalier de pierre, tournant en vis +dans la tourelle octogonale. + +En haut, la vue saisissante la dérouta davantage. L'ancien dortoir +s'ouvrait devant elle, immense, malgré sa division en deux travées, +que séparent d'admirables colonnes. Mais l'effet impressionnant +venait de la double rangée de baies énormes formant autant de vides +par où le rouge soir entrait, et dans lesquels se découpaient des +tableaux du parc hivernal: groupes d'arbres aux grands gestes nus +et tragiques,--profondes allées au sol feutré de rouille, aux +lointains de gaze violette,--miroirs d'eau où mourait une lumière +d'opale, nappes glauques de ciel parmi l'éboulis des nuages... Quels +nuages!... Lourds, cuivrés, sulfureux, livides, où fleurissait tout +à coup la plus éblouissante touffe de neige, tandis qu'ailleurs leur +flanc d'un noir bleuâtre se liserait de feu. Tout cela entrait +dans la salle aux arceaux gothiques, par les vastes ouvertures qui +ajouraient la muraille. Les reflets du soir chargeaient d'une teinte +verte, surnaturelle, l'atmosphère enclose dans l'antique dortoir. + +Flaviana se sentit écrasée de mystère. Un infini de désolation noyait +sa pauvre angoisse. Qu'espérait-elle, dans la formidable détresse +d'une telle heure, d'un tel lieu? Anéantie, ivre des suggestions +désespérantes de ce féroce crépuscule, elle sortit, se tenant +aux murs. Mais un cri jaillit de ses lèvres, tandis qu'elle se +redressait, galvanisée. + +--«Petite!...» jeta-t-elle à la fille du garde. + +Et comme celle-ci se retournait: + +--«Petite malheureuse!... Pourquoi m'avez-vous menti?... On habite +ici... Où sont-ils, ceux qui demeurent dans cette ruine?... Où est la +grande chambre voûtée?... Vous savez, la chambre... Ah! cette fois, +j'en suis sûre... C'est bien ici qu'ils m'ont apportée... Si j'avais +su pour quelle agonie!...» + +La jeune Olga, terrifiée, l'implorait: + +--«Je vous en supplie... je vous en supplie, madame... Parlez plus +bas!... + +--Ah! vous craignez qu'on ne m'entende. + +--Non, mais... c'est l'abbaye... On dit que les moines reviennent... +Il ne faut pas leur manquer. + +--Vous êtes bien rusée, mon enfant... Sont-ce les revenants, +dites-moi, qui se tiennent au chaud?... Tenez, là... tout près, de +l'autre côté de ce mur.» + +Violemment, avec la force irrésistible de ses nerfs, Flaviana +saisissait le poignet de la jeune fille, lui appliquait la main +contre la paroi. La pierre était chaude. Un dégagement de cheminée +passait sans doute dans l'épaisseur de la muraille. Ou peut-être la +cheminée même s'y creusait. De bonnes bûches crépitaient là, tout +contre. + +Quel était l'hôte qui s'égayait à leur flamme? + +--«Le prince Omiroff... Montre-moi comment aller à lui. Je te +donnerai ce que tu voudras, ma mignonne... Parle... voyons... Aie +pitié d'une mère... On ne saura pas que c'est toi. Ne pourrais-je +deviner?... trouver?...» + +Au nom d'Omiroff, la fille du garde s'était convulsée de frayeur. +Elle protestait: «Non... non!» éperdue, avec des sanglots dans la +voix. Rien à tirer d'une épouvante aussi sincère. Flaviana le comprit. + +--«Eh bien!» s'écria-t-elle, «j'irai seule. Il y a des issues, des +portes...» + +Elle s'élancait... + +Une grosse voix monta. De rudes accents, que répercutaient les échos +des salles, des couloirs. + +--«Père!...» appela la jeune fille. + +Et, courant vers l'escalier, elle répondit en russe, avec animation. + +Une lueur s'éleva dans la tourelle. L'homme gravissait les marches, +apportant une lanterne. + +--«Ben, quoi?» fit-il,--adoptant cette fois le français, qu'il +parlait d'ailleurs aisément.--«On ne visite pas si tard. Faudrait +voir tout de même à vous en retourner, madame, sauf votre respect.» + +Ce gros homme, avec une face couperosée par l'alcool, sous une +tignasse fauve plantée jusqu'aux sourcils, n'était pas d'un aspect +rassurant. Mais la fièvre d'un désir plus fort que la peur emportait +Flaviana. + +--«Mon brave homme... voilà tout ce que j'ai d'argent sur moi... +Voilà mes bagues, ma bourse en or... Allez seulement dire mon nom +au prince... Que je lui parle cinq minutes... Il ne peut me refuser +cela!... + +--Quel prince?...» fit le garde, prenant soudain l'air hébété. + +--«Madame croit qu'on habite ici, parce que ce mur est chaud,» +expliqua sa fille, qui eut un rire sournois. + +--«Et tu n'as pas montré à Madame?...» dit l'autre avec une fausse +bonhomie. + +Surprise, Olga ne répliqua rien. + +--«Venez, madame... C'est vrai qu'il y a l'ancienne chambre du +prieur... On y fait du feu par les temps d'humidité, pour que tout ne +tombe pas de moisissure. Si vous voulez la voir... Oh! elle n'a rien +d'intéressant. Voilà pourquoi on ne fatigue pas les personnes à y +aller. C'est pas d'un accès facile.» + +Tout en bavardant, de sa voix grasse et rauque, à laquelle il +affectait de donner des inflexions gracieuses, l'homme s'engageait +dans un couloir. + +--«Mais, nous tournons le dos,» objecta Flaviana. + +--«Parbleu... Il faut monter, puis redescendre. Pas de communication +de ce côté... Y a toute une aile qui manque... Je vous dis... Pas +facile... Vous allez voir... Mais, n'est-ce pas?... quand il s'agit +de contenter le monde...» + +La danseuse le suivit. On la jouait. Elle n'en doutait plus. Mais +comment faire? Le couloir cessa. Ou plutôt il continuait à ciel +ouvert. Ce n'était plus qu'une marge de pierre, surplombant le vide. +Un reste de jour éclairait encore suffisamment ce hasardeux chemin. + +--«Voilà... Ça vous tente toujours?... Vous voulez continuer?» +demanda le garde, narquois. + +--«Oui,» dit Flaviana. + +Son pied de danseuse, son pied sûr et léger ne trébucherait pas. + +Cependant elle faillit s'abattre, non de vertige, mais d'un convulsif +émoi. A travers le parc, maintenant brumeux, ténébreux, elle voyait +fuir des phares rapides,--deux étoiles mouvantes, soudain éclipsées, +puis reparues. Omiroff partait. Demain il serait hors de France, +il filerait vers Pétersbourg, vers l'Asie, chaque jour plus loin, +emportant son secret... tout l'espoir... + +Peu s'en fallut que Flaviana ne bondît--une hauteur de douze +mètres!--Elle se voyait courant après la voiture, par les raccourcis +des pelouses, la rattrapant... N'avait-elle pas des ailes, qui +la soulevaient à son gré? Sa miraculeuse légèreté lui sembla sans +bornes. Mais la folle impulsion ne se traduisit pas en acte. La jeune +femme se raidit, cramponnée à une saillie de la muraille. Encore deux +pas, et elle fut à l'abri. + +Machinalement, elle continuait à marcher derrière son guide. Une +morne désespérance la glaçait. On pouvait ouvrir devant elle les +appartements secrets du Vieux-Moutier... Elle savait bien qu'elle n'y +trouverait personne. + +On lui fit monter des marches, on lui en fit descendre d'autres--pour +l'égarer, gagner du temps. Elle allait, d'un pas somnambulique, la +pensée déjà détachée de ce lieu, combinant des plans, des projets, +enfiévrée par l'énergie des résolutions nouvelles. Mais une porte fut +poussée. Un tressaillement profond secoua Flaviana. Des ondes froides +parcoururent sa chair. + +--«La chambre du prieur,» fit la voix vulgaire à son oreille. «Vous +voyez bien... Elle n'a rien de curieux. Le feu, dans la cheminée... +c'est rapport à l'humidité, à la moisissure. Faut bien sécher tout ça +de temps en temps.» + +C'était là!... Entre ces murs, son fils était né... Voilà ce décor, +qui ne s'évoquait en elle qu'avec un frisson. Combien lugubre +jadis à ses yeux, dans la palpitation des ailes de la mort. Cette +voûte, ces fenêtres barricadées, cadenassées, aveuglées de volets +intérieurs. Cette haute cheminée, où dansaient les flammes dont la +clarté réveillait ses souvenirs. Elle avait vu ces jeux d'ombre et de +lumière sur ces mêmes sculptures, à travers les heures somnolentes +où elle se croyait déjà hors de la vie. Surtout elle reconnaissait la +terrible figure de pierre, le dragon grinçant, en relief sur cette +espèce de console, qu'on appelle en architecture un corbeau, et qui +reçoit la retombée de l'arc doubleau de la voûte. Ah! comme elle +s'était fixée en sa mémoire, la sinistre figure! Étrange conception +du moyen âge, allégorie de monstre, figurant la laideur du péché. Il +en existait deux dans cette salle, et, en regard, deux têtes d'ange. +Et c'était la face la plus diabolique, la plus grimaçante que, par +hasard, Flaviana devait contempler, en face de son lit. + +Elle le chercha du regard, ce lit, où elle avait tant souffert. Il +n'était plus là. Quelques sièges, une table, traînaient dans la +vaste pièce, sans la meubler. Mais un indice restait d'une récente +présence. Un encrier sur la table, une bougie éteinte, dont l'odeur +fumeuse flottait encore, des papiers épars, une plume, attestaient +qu'on venait d'écrire là. Avant que le garde eût prévu son mouvement, +la visiteuse s'élança, saisit la plume, en fit glisser la pointe sur +son gant clair. Une raie se dessina. L'encre était encore fraîche. + +--«C'est sans doute la plume du prieur?» s'écria la jeune femme +ironiquement. «Une plume de fer à l'époque des plumes d'oie, et +une encre que les siècles n'ont pas séchée!... Le saint patron de +l'abbaye fait donc des miracles?» + +L'homme eut un rire de malice brutale. + +--«Vous pouvez rire. Vous n'essayez plus de me donner le change. +Votre tâche est remplie. Vous m'avez occupée pour laisser le temps +à votre maître de s'éloigner. Et l'enfant aussi est loin, n'est-ce +pas?... Maintenant, laissez-moi sortir. J'ai hâte d'être dehors... +Tenez, voici pour votre peine. Délivrez-moi le plus tôt possible.» + +Elle tendit au garde une pièce d'or. Sa voix, son geste, indiquaient +une résignation accablée. + +D'un pas lassé, presque lourd, cette créature aérienne parcourait à +présent les corridors dallés, descendait les escaliers, aux marches +usées par les sandales et l'ourlet des robes de bure. Cette fois, +son guide la conduisit par le chemin le plus direct, sans lui faire +repasser le dangereux balcon. Ils furent vite en bas. + +Alors, sans plus s'occuper du gardien ni de sa fille, laquelle, +d'ailleurs, s'était éclipsée, Flaviana s'achemina, par l'allée +carrossable, vers la grille. Mais, à plusieurs reprises, elle se +tourna pour regarder ces murs qu'elle avait cru ne jamais retrouver, +ne jamais revoir. Une pâleur flottait, plus le jour, pas encore la +nuit. L'édifice ruineux y formait une masse de ténèbres. Quelques +lignes distinctes, un faîtage, une galerie de colonnettes, un +clocheton, se découpaient. En revanche, l'épaisseur du lierre mettait +un noir plus noir sur tout un pan de façade. L'âme fascinée de +Flaviana y revenait avec son regard. + +Comme la souffrance nous attache à certains coins du monde où elle +nous a visités! D'avoir vécu là les premières heures de son amour +brisé, de sa maternité frustrée, d'y avoir enduré les affres des +tortures physiques, et la sensation plus horrible d'un anéantissement +mortel, la funeste torpeur du chloroforme, Flaviana sentait un lien +l'attacher à ces pierres et retenir des lambeaux de son coeur, tandis +qu'elle s'en allait par les tristes allées du parc. Elle aurait voulu +s'arrêter en ce lieu, méditer, pleurer, fouiller dans sa douleur +éteinte, dans sa douleur présente... Pourquoi?... Peut-être pour +assouvir le plus profond besoin de nous autres vivants, qui est de +sentir la vie, d'interroger les muets témoins qui nous ont vus la +vivre dans sa plus frémissante intensité. Attirée pourtant par la +hâte d'agir, de courir à la poursuite de son enfant, Flaviana, dans +ce soir d'hiver, regrettait de ne pouvoir s'attarder au Vieux-Moutier. + +Étrange lieu... Étrange soir... Étrange regret... + +Cette femme était la belle danseuse, dont le sourire, demain soir, +flotterait sur une salle d'Opéra pleine jusqu'au cintre, tout +électrisée de sa grâce, parmi la fantasmagorie des lumières... Et +elle s'en allait, dans la nuit, parmi les souffles de terre et de +tombe, avec une âme tout éperdue d'espace, de ténèbres, de souvenirs +et de fatalité. + +Les heures que nous vivons dans le secret de nous-mêmes participent +de l'éternité plus que les autres. Il y a des moments terrestres, +et il y a des moments universels. La tristesse et la solitude +élargissaient l'existence de la frêle étoile de théâtre jusqu'à +l'incommensurable songe des étoiles du firmament. + +En arrivant à la grille du parc, Flaviana fut ressaisie par +l'immédiate réalité. Sur le siège de son auto de louage, le chauffeur +dormait. Elle eut quelque peine à l'éveiller, et, lorsqu'il eut +les yeux ouverts, à le tirer de son ahurissement. Il roulait des +prunelles effarées, ne se reconnaissant pas, ne se rappelant pas où +il était. + +--«Ah! oui, madame... Bien... C'est vous qui m'avez pris au garage de +la Grande-Armée. Mais, nom d'un chien! qu'il fait noir. Ah! ça, la +nuit est donc tombée tout d'un coup. + +--Je vous ai fait attendre longtemps,» dit bénévolement la voyageuse. + +--«Ah! pardieu, non. Il n'y a pas cinq minutes que je me suis mis à +pioncer comme ça. + +--Où est la jeune femme... non, je veux dire... le jeune homme, que +j'ai laissé avec vous?... + +--Le jeune homme?... Quel jeune homme?...» + +Ce ne fut pas chose aisée de débrouiller ce cerveau tout appesanti +de sommeil, et qui, peut-être, mijotait encore dans quelques vapeurs +d'alcool condensées par l'air froid. Enfin, une vague réminiscence en +sortit. + +--«Le jeune homme qui avait des yeux en coup de pistolet?... Oui... +Ben, il est monté sur le siège avec un camarade... le siège d'une +auto, une chouette guimbarde, partie en balade il n'y a qu'un +instant.» + +Flaviana essaya de savoir s'il s'agissait de la première auto, celle +qui emportait l'enfant,--ou de la seconde, dans laquelle Omiroff +était parti (car elle les imaginait distinctes, et en cela elle ne se +trompait pas). Mais c'en était trop pour les facultés d'observation +du somnolent chauffeur. Flaviana remonta donc en voiture, non sans la +crainte d'accrocher en route quelque charrette de paysan dépourvue de +lanternes, avec un conducteur capable de s'endormir peut-être la main +au volant. + +Toutefois, elle voulut se persuader que la disparition de cette +femme bizarre, cette Katerine Risslaya (le nom lui restait nettement +dans la mémoire), devait lui laisser une espérance. Qui sait?... +Qu'elle fût avec l'enfant, pour le protéger, avec le prince, pour +lui arracher quelque concession, pour le menacer de secrètes +représailles, son rôle ne pouvait manquer d'être efficace. + +«Ne doutez pas de moi, si vous ne me retrouvez plus ici,» avait-elle +dit. + +Une indéniable sincérité émanait de cette créature, que Flaviana +cherchait vainement à définir. + +«Comme j'ai bien fait de lui laisser voir que je suis la mère!... +Oui, c'est providentiel... Une femme... elle compatira... Mon +petit!... mon petit!... Oh! si seulement elle peut m'apprendre ce +qu'ils en ont fait, où ils l'ont emporté!...» + +Dans le coeur de la brillante ballerine, l'image de la fille +hasardeuse, à figure de bohémienne, vêtue en jeune voyou, persistait, +douce et chère comme celle d'une amie. Elle la revoyait à son côté, +l'implorait, lui parlait. Dans l'ombre de la voiture, elle se surprit +les mains jointes, disant tout haut: + +--«Ramène-le-moi!... Ramène-le-moi, pauvre inconnue!... De quelle +tendresse je t'entourerai!... Ah!... que ne ferai-je pas!...» + +Lorsqu'on dut s'arrêter à l'octroi de Paris, le chauffeur, qui +paraissait maintenant tout à fait réveillé, et guilleret de rentrer +dans la lumière, dans l'animation de la capitale, vint se planter à +la portière. + +--«Où faut-il conduire Madame?» + +Cette question interloqua Flaviana comme si elle n'y avait pas songé. +Mais les idées indistinctes roulant dans sa tête pendant la durée du +trajet allaient déterminer sa résolution. Elle n'hésita pas longtemps. + +Le chauffeur, devant son silence, proposa: + +--«Au garage, avenue de la Grande-Armée, où Madame m'a pris?... + +--Non,» dit-elle. «Place Vendôme, à l'hôtel du Danube.» + +Sa pensée secrète avait répondu pour elle. Un étonnement lui resta du +son de sa voix, des paroles prononcées. Puis, autour de l'impulsion +agissante, les raisonnements vinrent se grouper: + +«Je sais qu'il est à Paris. Les fleurs qu'il fait toujours porter +dans ma loge étaient hier soir plus délicates, d'un arrangement +plus personnel. Il a dû les choisir lui-même. Puis, son fauteuil, +à l'orchestre, est resté vide. Durant son absence, un ami l'occupe +toujours. Sûrement, il se trouvait dans la salle, mais réfugié au +fond de quelque baignoire, comme il lui arrive souvent.» + +Depuis son duel avec le prince Omiroff, Frederick de Hawksbury +témoignait à l'égard de Flaviana, sinon moins de ferveur, du moins +plus de discrétion--une discrétion que la jeune femme elle-même +jugeait exagérée. Elle éprouvait pour ce galant homme, qui l'avait +servie si chevaleresquement, une affection faite surtout de +reconnaissance et d'estime, mais où se mêlait un peu de cette grâce +tendre qui, même en dehors de l'amour, fleurit l'amitié entre un +jeune homme et une jeune femme. Elle eût souhaité qu'il le sentît et +qu'il s'en contentât. Il le sentait trop. Et, loin de s'en contenter, +il en souffrait. Lord Hawksbury affrontait naguère la froideur et les +rebuffades de celle qu'il adorait, sans désespérer de la conquérir. +Mais il ne pouvait maintenant supporter de la voir déployer pour lui +un charme si suave, presque câlin, de rencontrer ce regard si doux +dont elle interrogeait ses yeux, comme pour lui dire: «Pauvre ami, +je vous aime bien. Voyons... ne voulez-vous pas guérir? Nous serions +de si bons camarades!» Ah! cela était plus loin de l'amour que +l'indifférence! Et quelle image cruellement décevante, du bonheur que +cette divine créature pouvait donner! + +Il venait donc maintenant la voir danser, sans être aperçu par elle. +Il ne fréquentait plus les coulisses du National-Lyrique. Approcher +Flaviana devenait pour lui une épreuve d'autant plus redoutable +que l'étoile, peinée d'une telle sauvagerie, manifestait davantage +ses sentiments délicieux, essayant de le mettre en confiance, de +l'apprivoiser. + +Elle ne le comprenait pas. Les femmes comprennent difficilement +qu'on les fuie parce qu'on les aime. C'est l'effet d'un amour très +haut, d'un amour rare, et l'expérience qu'elles en font n'est pas +fréquente. Si subtil que fût le coeur de Flaviana, il restait +féminin, et, par conséquent, impitoyable pour certaines souffrances +masculines. Autrement, aurait-elle osé la démarche qu'elle tentait? +Même sa passion maternelle eût été troublée d'un remords. Mais +comment ne pas abuser de la puissance? Et quelle puissance détient +une femme qui se sent aimée? + +Les conjectures de Flaviana se montrèrent exactes. Hawksbury était à +Paris. Et la complicité du hasard voulut qu'il se trouvât justement +chez lui quand l'étoile vint le demander à l'hôtel du Danube. Il la +reçut, malgré toutes les résolutions de sagesse. La surprise d'une +telle visite brisa son courage, l'émut à trembler. D'ailleurs, il se +dit: «Pour qu'elle vienne, c'est qu'elle a besoin de moi, comme lors +du duel...» Or, il pouvait résister à tout, sauf à la tentation de se +dévouer pour la chère idole. + +Dans le salon de son appartement d'hôtel, que, malgré l'arrangement, +les bibelots, il ne sauvait pas de la banalité, l'Anglais eut +presque un sursaut d'étonnement devant sa visiteuse. Les fatigues +de l'après-midi, les longues heures à se dévorer dans l'auto, les +affres du Vieux-Moutier, l'énervement, le froid de l'âme, le froid +du corps, dévastaient la délicate physionomie de Flaviana. Son long +visage, étiré, fondait, s'effaçait, brûlé par la flamme noire des +yeux agrandis, mangé par le cerne de bistre élargi autour de leurs +paupières. Ces yeux ombreux, profondément enchâssés, semblaient +se creuser encore sous la retombée des bouclettes brunes, que le +poids du chapeau et les souffles humides du parc avaient rabattues +jusqu'aux sourcils. La danseuse était si pâle que ses lèvres +mêmes,--toujours fraîches et souvent avivées par le bâton de rouge, +semblaient décolorées. La clarté du plafonnier électrique, tombant +durement de haut, soulignait ce que son visage, tragiquement beau à +cette minute, avait d'éprouvé, de défait. + +--«Flaviana!...» murmura lord Hawksbury. + +Dans le trouble où le jetait cette apparition, cette physionomie +éperdue, il ne sut que proférer son nom. Mais il se fût jeté à ses +pieds, il eût offert tout ce qu'il était, tout ce qu'il possédait, +tout ce qu'il pouvait, qu'il n'eût pas mieux exprimé la folie de son +inquiétude et la folie de son dévouement. + +L'impassibilité, la morgue anglo-saxonne, glissaient, dévoilaient +l'expression même de son âme, comme fût tombé un masque mal attaché. + +--«Flaviana!...» + +Elle lui dit,--haletante, un peu confuse, mais emportée par la fougue +intérieure d'une femme qui veut plier à son espoir les circonstances +et qui n'admet pas d'objections: + +--«Lord Hawksbury, vous vous rappelez la démarche que votre cousine, +lady Maud Carington, a faite auprès de moi, au commencement de l'été +dernier? + +--Comment l'aurais-je oubliée?» demanda Frederick. + +Son regard eut tant de signification et un si mélancolique reproche, +qu'un peu de rose aviva la pâleur de Flaviana. Ce jour-là, en effet, +il accompagnait sa cousine. Et n'avait-il pas montré à quel point il +aimait la danseuse, puisqu'il l'avait suppliée de porter son nom, +de devenir une des plus grandes dames de la hautaine aristocratie +anglaise, sa femme, la comtesse de Hawksbury. + +--«Lady Maud,» reprit l'étoile, «me demandait d'abandonner mon art, +de cesser de danser, d'accepter, pour vivre, une pension que son +mari et elle-même me feraient quand elle serait princesse Omiroff. +De mon consentement dépendait celui de sa mère à son mariage. Car la +duchesse de Carington ne supporte pas l'idée que sa fille ait une +ballerine pour belle-soeur. Et je serais sa belle-soeur, la veuve du +prince Dimitri Omiroff.» + +L'Anglais inclina la tête, laissa tomber un seul mot: + +--«Exact. + +--Eh bien,» s'écria Flaviana, «je consens à tout maintenant... à tout +ce que peuvent souhaiter de moi Boris et sa fiancée. + +--Sa fiancée...» répéta Hawksbury avec un geste dubitatif. + +--«Ne l'est-elle pas? Ne le sera-t-elle pas officiellement dès qu'on +connaîtra ma soumission? Le prince n'est-il pas parti pour aller +jusqu'en Asie au-devant d'elle, comme l'annoncent les journaux? + +--C'est possible... + +--Alors?... + +--Je ne sais...» dit Frederick. «Mais je crois que ma cousine Maud a +aimé un Boris Omiroff suivant son coeur et son imagination... Pas le +vrai, pas celui qui existe. + +--On ennoblit toujours ce qu'on aime. + +--Oui... Mais quand la différence est trop grande... un jour ou +l'autre... on s'aperçoit... + +--Comment lady Maud se serait-elle aperçue?... De si loin! N'est-elle +pas depuis plusieurs mois en Extrême-Orient? L'image emportée n'a pu +que grandir dans un coeur comme le sien. + +--Cela se peut. Pourtant la déposition qu'elle m'a prié de faire, à +ce procès des nihilistes...» + +Flaviana l'interrompit. + +--«Mais Boris, lui, l'aime toujours... Il en est fou. Il traverse +tout l'ancien continent pour la revoir plus tôt. + +--Traverser un continent...» soupira Hawksbury, d'un ton qui +signifiait: «S'il ne s'agissait que de cela pour obtenir l'amour que +je souhaite!...» + +--«Enfin,» reprit fiévreusement la danseuse, «il est parti. Il part +aujourd'hui. Je connais son itinéraire. Il voyage en auto jusqu'à +Cologne, où il prendra le Nord-Express. + +--Pardon,» rectifia l'Anglais. «Il a pris le Nord-Express aujourd'hui +même.» + +Et, comme pour offrir la preuve de son assertion, il étendit la main +vers une table où traînait un journal. + +--«Non, non,» fit-elle. «Je sais mieux... Je suis fixée. Boris +Omiroff, à l'heure actuelle, est en auto, filant à toute vitesse vers +la Belgique. Le premier train qu'il puisse prendre est celui qui +partira de Paris, demain, à une heure. Quelqu'un qui monterait dans +ce train, serait sûr de le rattraper, ou même d'être en avance sur +lui.» + +Les claires prunelles de Hawksbury,--prunelles d'une froideur aiguë +quand l'amour n'y mettait pas sa trouble ardeur, s'enfoncèrent +jusqu'à l'âme de Flaviana. Leur perçante interrogation la bouleversa. +Elle joignit les mains. + +--«Vous me devinez, Hawksbury. Pourquoi me regardez-vous si durement?» + +Les paupières de Frederick battirent. Son expression changea. + +--«Vous regarder durement... vous!» s'exclama-t-il d'une voix +sourde. Et ses yeux maintenant se veloutaient d'un attendrissement +passionné.--«Non,» reprit-il. «Mais vous me faites peur. Jamais je +ne vous ai sentie plus loin de moi. Quelque chose de si fort est +en vous!... Et qui doit être si étranger à mon existence, à mes +sentiments!...» + +Elle garda le silence. Cependant,--malgré «ce quelque chose de si +fort», perçu par l'intuition de l'amour malheureux, la jeune femme +put se dégager assez d'elle-même pour avoir pitié de lui. Il avouait +sa peur comme un enfant, cet homme tellement bardé de fierté, +d'impassibilité héréditaires. Toutefois, devant l'irrévocable des +lèvres muettes, des yeux détournés, il retrouva la maîtrise de soi. + +--«Vous dites que je vous devine, princesse Omiroff. Je devine +ceci: vous désirez que, demain, je prenne le Nord-Express pour +rejoindre mon futur cousin par alliance, le prince Boris, et que je +lui transmette vos résolutions, dont l'effet sera de faciliter son +mariage. + +--Faciliter!... Et même le rendre possible, ce mariage auquel il +tient avec toute la fougue de sa nature. Oui, lord Hawksbury, j'ai +passé la journée à chercher le prince... Je ne l'ai pas rencontré. +Maintenant, il est parti. Et la négociation que j'avais à lui +proposer n'est pas de celles qu'on peut traiter par correspondance, +ni confier à des tiers. Vous, vous seul... Ah! si vous consentiez à +vous en charger!... Malgré votre duel avec Boris, je sais que vous +n'êtes pas ennemis. Vous vous considérez mutuellement avec cette +courtoisie qui est la parure des gentilshommes.... la coquetterie de +leur honneur, si j'ose dire. + +--Madame, vous avez prononcé le mot «négociation». C'est donc un +échange que vous offrez à Boris? + +--Un échange, oui. + +--Que lui demandez-vous donc en retour de vos concessions? + +--Mon fils. + +--Votre fils!» + +Lord Hawksbury, pétrifié, attendait l'explication. + +--«Oui, mon fils,» répéta Flaviana. «L'enfant de son frère Dimitri, +qu'il a cru faire disparaître, pour hériter de mon mari. Il héritera. +Je consens à tout. Voilà ce qu'il faut qu'il sache. Voilà ce que +je voulais lui crier. La fortune, le nom même... qu'il garde tout! +L'état civil de mon petit Serge est constitué tout à fait en dehors +de la famille Omiroff. Je n'y changerai rien. Je ne veux que mon +enfant... vous entendez, Hawksbury... Mais il faut que Boris sache +au plus tôt dans quel état d'âme je suis. Et qu'il y croie, surtout, +qu'il y croie! Vous pouvez faire cela, mon ami... Vous seul... Vous +vous porterez garant de ma sincérité. Et cela vaudra mieux que tous +mes serments, à moi. Suivez-le, rattrapez-le, convainquez-le. Mais, +si vous avez la moindre pitié pour moi, hâtez-vous!... Qui sait où +l'on a emporté mon enfant... ce qu'il adviendra de lui!... + +--Pardon,» dit lord Hawksbury. + +Il gardait son apparence flegmatique. Il n'y faisait peut-être pas +effort,--d'abord parce que telle était sa plus intime nature, la +forme même de son inconscient, puis parce qu'il voulait savoir. Toute +son application tendue à démêler l'énigme, refrénait ses sentiments. + +--«Pardon,» répéta-t-il. «Mais ce Boris Omiroff est donc un misérable? + +--Qu'importe!... Si ses deux mains me tendaient mon enfant, je +baiserais ses deux mains,» déclara Flaviana. + +--«Quand vous l'a-t-il pris? + +--Quand je l'ai mis au monde. Je suis restée assez longtemps entre la +vie et la mort, sans aucune connaissance de ce qui se passait autour +de moi. On me fit croire que le cher petit être n'avait pas vécu.» + +Hawksbury resta muet. L'horreur du crime consternait sa pensée. + +--«Vous êtes sûre de cela, madame?» questionna-t-il. «Et vous êtes +sûre que votre enfant vit? + +--Je l'ai vu tout à l'heure. + +--Vous l'avez vu!... + +--Oui... oui... je l'ai vu. C'est le portrait de son père... Ah! si +vous saviez!...» + +Le beau visage meurtri s'illuminait. Flaviana frémissait toute. Ses +bras s'entr'ouvraient, prêts à saisir son trésor. Un émoi radieux la +transfigura. + +«Que demanderai-je encore du coeur de cette femme?» pensa Frederick +avec une admiration amère. «Combien l'amour d'un homme doit y peser +peu au prix de l'amour pour son enfant!» + +Mais elle poursuivit: + +--«Toutes les preuves, je vous les donnerai. Seulement le récit +serait trop long. J'ai reconstitué les circonstances une à une. Pour +le moment il faut me croire... Me croyez-vous? Consentez-vous à me +venir en aide?» + +Il ébaucha un mouvement. Elle l'arrêta. + +--«Avant de répondre, sachez tout, lord Hawksbury. Je vous dois la +vérité. C'est une amie que vous aiderez, une amie résolue à n'être +jamais autre chose pour vous. Je ne serai pas votre femme, Frédéric. +Et peut-être même... oui, peut-être deviendrai-je la femme d'un +autre.» + +Elle rougit légèrement. Puis elle apparut de nouveau très pâle, plus +pâle que lui. Tous deux se considérèrent en silence. Flaviana levait +des yeux pleins de douleur et de douceur, des yeux qui demandaient +pardon. Ceux de l'Anglais furent d'abord impénétrables. Puis ils +s'emplirent d'une tristesse immense. Et, tout à coup, il y passa +comme le sourire d'une ironie mêlée d'attendrissement. + +--«Une vraie Française!» prononça-t-il. «Dans le coeur d'une femme +française, l'amour maternel est un maître qui subordonne tout à lui. +Vous êtes mère, Flaviana, je ne le savais pas. L'homme que vous +épouserez vous devra sans doute à votre enfant. Est-ce que je me +trompe? + +--Vous ne vous trompez pas, mon ami. + +--Que n'ai-je rencontré ce petit-là sur ma route!» soupira Hawksbury, +avec une grâce sentimentale qu'on n'eût guère attendue de lui. «Je +lui aurais dit volontiers: «_My little fellow, give me only the +second best place in your mother's beautiful heart, and I shall be +too happy._[1]» + + [1] «Mon petit homme, donne-moi seulement la seconde meilleure + place dans l'admirable coeur de ta mère, et je serai trop + heureux.» + +Ce fut d'une si imprévue délicatesse, l'évocation du petit être, d'un +charme si émouvant pour Flaviana, qu'elle pleura. + +Lord Hawksbury répéta encore, en la regardant comme s'il la voyait +sous un aspect tout nouveau: + +--«Ainsi, vous êtes mère... vous êtes mère...» + +Ce fait, dont il avait peine à se convaincre, semblait transformer +ses sentiments. L'amour n'était pas moindre. La résignation devenait +plus acceptable. S'il perdait la femme, il ne perdait pas en elle +cette âme de passion merveilleuse, qu'il croyait entrevoir, et qu'il +ne pouvait sans frénésie se représenter versant son ivresse divine à +un autre homme. + +Le flegmatique Anglo-Saxon, sous ses dehors de glace, s'était +incendié l'imagination à désirer en la danseuse la créature de +volupté, d'orgueil, de mystère, que l'art substituait à la femme. Le +regard qu'en scène elle fixait avec un si brûlant appel sur des yeux +invisibles, le sourire qu'elle offrait éperdument à quelque idéal +baiser, c'était cela qu'il voulait d'elle. Maintenant il découvrait +que, non seulement il ne posséderait pas ce regard, ce sourire, mais +que nul ne les posséderait jamais. En Flaviana, l'amante que Dimitri +avait emportée dans un rêve sans égal, loin du théâtre, loin du +monde, loin de la vie, ne ressusciterait pas. + +--«Vous êtes mère... vous êtes mère...» murmurait celui qui rêva, lui +aussi, un rêve pareil, de surhumaine extase. + +Et le sens profond de ces trois mots coulait en lui comme une onde +désillusionnante, mais apaisante. Désormais, alors même qu'il la +verrait bondir, ailée, énigmatique, étourdissante, avec une fièvre +enivrée sur sa pâleur splendide, il reconnaîtrait le signe de +douleur, le geste des bras ouverts, le cri du sein gonflé, cette mère +appelant son petit, cette fière créature prête à baiser les mains +d'un Omiroff s'il lui apportait son enfant. + +--«Madame,» dit Hawksbury, «vous avez bien fait de venir à moi. Je +serai tellement heureux de vous servir! + +--Même après ce que je vous ai confié? + +--Je vous suis reconnaissant de votre franchise. + +--Vous l'aurez tout entière. Je vous nommerai... + +--Ne nommez personne. + +--Cependant...» + +Elle rougit plus ardemment que s'il l'avait pressée d'achever. + +--«Pensez-vous que je n'aie pas deviné déjà, Flaviana? + +--Comment? + +--Sans doute. Raymond Delchaume est l'homme de votre destinée. Il +sera le père adoptif de votre enfant. Les circonstances... je les +ignore. Est-ce qu'elles importent? Je vous ai dit un jour que vous +aimiez cet homme. J'ai été férocement jaloux de lui. Je voudrais +encore être à sa place. Et pourtant...» + +Il hocha la tête, et se tut. + +--«Vous avez un très noble coeur, Frédéric de Hawksbury. Il n'y a pas +d'homme aussi généreux que vous.» + +L'Anglais, maintenant, allait et venait dans le salon. Brusquement, +il s'écria, d'un ton tout à fait changé: + +--«Oui... je veux bien partir demain pour la Russie, courir après +Omiroff, le rattraper... en route ou là-bas. Voyager m'est facile... +je suis libre. Donner une leçon à ce gaillard-là... je ne demande pas +mieux. Je l'ai déjà fait, je suis prêt à recommencer. Mais, diable! +n'exigez pas que je travaille à faciliter son mariage avec ma cousine +Maud. + +--Si elle l'aime...» hasarda Flaviana. + +--«Elle ne l'aimerait pas, connaissant le bandit qu'il est. Votre +révélation... + +--L'orgueil et l'ambition poussent à des crimes les êtres effrénés +tels que lui. Mais, s'il me rend mon fils, il aura tout effacé. +Tranquille héritier des Omiroff, il sera le grand seigneur un peu +autoritaire, un peu emporté, voilà tout, tel que beaucoup de sa race. +Son alliance peut flatter la fierté d'une femme, même de la fille du +duc de Carington. Il est fou d'elle, il ne la rendra pas malheureuse. +Comment saurait-elle?... Pourquoi?...» + +Hawksbury eut un âpre sourire. Et son refrain de tout à l'heure +revint à mi-voix, non cette fois sans un secret reproche: + +--«Comme vous êtes mère!...» Et il expliqua: «Vous, si souverainement +bonne, vous décréteriez le malheur d'une fille charmante, pour +retrouver votre enfant. Je tâcherai qu'on vous le rende. Mais pas à +ce prix.» + +Sa voix s'affirma, d'une gravité singulière. Il dit encore: + +--«Vous ne savez pas ce que c'est que lady Maud Carington. Si je ne +vous avais pas rencontrée, j'aurais cru impossible à une femme de +surpasser tant de noblesse dans la grâce, et surtout tant de loyauté.» + +Il se tut, rêveur. Et, telle fut sa profonde distraction, pendant une +minute, qu'il ne vit pas Flaviana s'approcher de lui à le toucher. +Mais il sentit sur son bras le contact d'une main légère, tandis +qu'affectueusement des mots glissaient à son oreille: + +--«Puisse-t-elle vous consoler!... Non, ce n'est pas pour Omiroff que +doit fleurir un tel amour.» + + + + +XI + +LE PRIX DE LA VIE + + +--«Comment!» s'écria Flaviana, entrant précipitamment, dès son +retour, dans la chambre de Bertile, «tu n'as pas vu le docteur +Delchaume?» + +Un cri de joie, d'une joie aiguë jusqu'à la souffrance, aussitôt +noyé dans un sanglot, lui répondit. L'étoile s'agenouilla près de la +chaise longue, où Bertile cédait à une crise nerveuse. + +--«Oh! j'ai été si inquiète!... O ma Flaviana, ma petite mère, ma +soeur, ma chérie!... Toi, toi!... Enfin!... tu es donc là... Et il ne +t'est rien arrivé de mal!...» balbutiait la petite entre le rire et +les larmes. + +--«Mais je t'avais fait prévenir... pauvre mignonne! Tu ne devais pas +m'attendre, même pour dîner. Est-ce que le cocher n'a pas rapporté +exactement?... + +--Si... Tout cela, il l'a dit à Mélanie, à qui je l'ai fait répéter +plus de vingt fois. Mais que veux-tu?... J'avais peur... Ça ne se +commande pas. Songe... il était moins d'une heure, et maintenant il +vient d'en sonner huit. Ah! vous n'êtes plus libre, ma belle étoile. +Vous vous êtes donné une petite fille tyrannique, exigeante...» + +Elle glissait son bras, si fluet, autour du cou de la danseuse. +Sa petite figure, réduite à rien,--le nez pincé, la peau du front +tendue et ivoirine, laissant transparaître la fine structure osseuse +du crâne, les yeux fondus de fièvre,--exprimaient la plus tendre +adoration. Beau sentiment exalté, par lequel cette âme pure, fragile, +prête à se dissoudre, comme un flocon de nuée printanière au souffle +de l'éternel espace, aurait communié un instant avec le grand secret +frissonnant de la vie. + +Mais aussitôt, Bertile prit plus sérieusement conscience de l'égoïsme +dont elle s'accusait: + +--«Flaviana chérie! tu dois être morte de fatigue... Et moi qui te +retiens là!... Va... va vite... change-toi... mange quelque chose. +Après, tu reviendras... Tu me raconteras de ta journée ce que j'en +peux savoir. + +--Tu peux tout savoir, mon petit ange... Les choses se sont +précipitées... je n'ai pas eu le temps... Mais je te dirai... Chère +petite!...» + +Flaviana s'attardait, remontant les coussins sous le buste gracile, +écartant les cheveux alourdis autour des tempes moites. + +Comme elle s'était attachée à cette petite fille!... Quelle +mélancolie, l'impuissance à la retenir dans ce monde! Énigme des +existences éphémères,--de la fleur qui va s'ouvrir et que le pied +foule, de l'oiselet qui tombe du nid dans la rosée glaciale, de +l'enfant qui a deviné l'amour, et dont les yeux éblouis se ferment +sous la pierre d'une tombe. «Serge... mon fils!...» soupira ce coeur +de femme, effaré par le destin. Et, comme tout, à cette minute, la +contractait d'appréhension, elle reprit tout haut: + +--«Je ne comprends pas... non... je ne comprends pas que Raymond ne +soit pas venu. + +--C'est sans doute qu'il me trouve guérie,» supposa Bertile, qui, à +cette appellation intime de «Raymond» venait de fermer nerveusement +les yeux. Et, détournant la tête, elle se rejeta en arrière sur +l'oreiller. + +Ce n'était pas le moment d'expliquer à la fillette quels intérêts +différents de sa santé resserraient le lien entre Delchaume et +Flaviana, donnaient le même but à leurs pensées, la même palpitation +à leurs coeurs. + +Dans la salle à manger, où la danseuse s'assit pour un semblant de +repas, rôdait une solitude accablante. Pourquoi n'était-il pas là, +celui qui, assumant la paternité de son fils, lui apparaissait, par +une étrange et délicieuse confusion de sentiments, un peu le père, en +effet, de leur commun trésor? L'absence de Raymond Delchaume après le +sacrifice, le dévouement révélés par Frédéric de Hawksbury, semblait +plus intolérable à Flaviana. L'angoisse lui crispait la gorge, au +point qu'elle renonçait même à boire la tasse de thé qu'elle s'était +fait servir. Mais, soudain, la sonnerie électrique vibra. + +Flaviana se dressa, fit trois pas, perçut une voix d'enfant, et, +affolée, se jeta dans l'antichambre. + +Mélanie venait d'ouvrir. Deux bambins étaient là. Hélas!... ni l'un +ni l'autre ne ressemblait au sien. Mais, reconnaissant la femme qui +les accompagnait, la danseuse eut un grand cri: + +--«Nounou Favier!... + +--Oui... moi, madame... Mais monsieur le docteur ne voulait pas... +On devait préparer Madame pour ne pas qu'en me voyant... une fausse +joie... + +--Ah! vous ne le ramenez donc pas!...» + +La paysanne secoua la tête, fondit en pleurs. + +--«Allons... allons...» dit la voix, découragée mais si douce, de +Flaviana. «Ne pleurez pas, ma pauvre nounou. Entrez un peu ici, +tenez, dans la salle à manger. Vous veniez de la part du docteur. +Qu'avez-vous à me dire?... Et qu'est-ce que ces deux petits?... + +--Tu ne me reconnais pas, madame?» clama un moutard décidé. «Moi +je te reconnais bien. C'est toi qu'as emmené ma soeur Berthe. Même +qu'elle a de la veine de demeurer avec toi, dans un si chouette local. + +--Où qu'y a des bonnes choses à manger, vrai!» flûta la gamine, se +haussant sur la pointe des pieds, tandis que ses deux menottes sales +s'agrippaient à la table, par-dessus la nappe blanche. + +--«Donnez-leur les muffins, Mélanie,» commanda la maîtresse de +maison. Et, se tournant à nouveau vers la nourrice:--«Ce sont les +petits Pageant, les enfants de la fruitière... Mais qu'est-ce que +vous en faites, ma pauvre nounou?» + +Clémence Favier, un doigt sur ses lèvres, désigna les gosses. Ils +n'entendraient rien, d'ailleurs, ayant déjà la bouche pleine, et les +yeux fixés sur des friandises inconnues, qu'on allait peut-être leur +donner. + +--«Leur mère est au plus mal. Le docteur m'a fait venir pour que +j'emmène les enfants à Claire-Source.» (Un soupir.) «Ah! ça me +changera de mon chérubin! Mais ce qu'elle a, c'est très contagieux. +Une angine infectieuse... Alors, monsieur le docteur s'excuse auprès +de Madame... + +--Comment!... c'est pour cette mauvaise femme?... + +--Monsieur le docteur ne la quitte pas. Et il n'a même pas pu écrire +une vraie lettre. Il a griffonné ça, en me chargeant d'expliquer à +Madame...» + +La danseuse saisit le papier,--un feuillet réglé à doubles lignes, en +page d'écriture, sans doute arraché à un cahier de Totor, et en haut +duquel s'étalait, en belle cursive moulée, un exercice sur la lettre +f: + +_Le fifre fanfaron finit fou fieffé._ + +Sous cet exergue incohérent, quelques lignes au crayon jaillissaient +du plus profond de la profonde vie tumultueuse: + + «_Flavienne bien-aimée_, + +«_Tout mon coeur avec vous, avec l'enfant chéri, avec_ NOTRE _enfant. +Mais dussé-je vous perdre l'un et l'autre, je ne puis quitter mon +poste. Comprenez-moi... Je suis à cette heure le commandant sur la +passerelle, l'aiguilleur qui, pour sauver un train bondé d'existences +humaines, le dirige sur la voie où joue son enfant._ + +«_Je me débats contre un mal infectieux, abominable, avec ma nouvelle +méthode, encore tâtonnante. Si je guéris un cas si grave, ce sont des +milliers de gens, dans l'avenir, arrachés à la mort... Et je ne puis +aller, fût-ce une minute, près de vous, de Bertile si faible... Je +risquerais de vous porter la terrible contagion._ + +«_Mon Dieu!... Et où en êtes-vous? La police agit-elle? Si vous avez +la moindre nouvelle, envoyez-la moi. Et que votre génie maternel vous +soit en aide!..._» + + «RAYMOND.» + +A mesure que ces lignes pénétraient l'esprit de Flaviana, le noble +visage de la jeune femme s'animait d'une flamme enthousiaste. Raymond +lui demandait de la comprendre. Oui, elle le comprenait. Et plus +encore: cet être qu'elle avait besoin d'admirer, de qui, un instant +avant, elle doutait presque,--et avec quelle douleur!--lui était +restitué, dans toute la magnifique énergie de son intelligence, de +son caractère, de sa généreuse humanité. Elle ne l'eût pas souhaité +plus grand. + +--«Alors vous emmenez ces deux petits à Claire-Source?... dès ce +soir?...» demanda-t-elle à Clémence Favier. + +Claire-Source... quelle ingénieuse bonté encore d'y recueillir ces +deux pauvres mioches! + +--«Nous prenons le train de neuf heures, madame. Nous n'avons que le +temps.» + +Elle les expédia, avec l'ordre à Mélanie d'empaqueter, en hâte, tout +ce que les armoires contenaient de pâtisseries, fruits confits, +marrons glacés, et de descendre cette cargaison dans le fiacre qui +les attendait. Puis, appelant la seconde femme de chambre: + +--«Vite... une robe, un manteau, une écharpe... + +--Madame va ressortir?... + +--Oui. + +--Madame ne danse pas ce soir. + +--Non... C'est-à-dire... Je ne devais pas... mais on vient de +m'appeler d'urgence... L'affiche a été changée au dernier moment. + +--Oh! Madame qui est si fatiguée!... Madame n'a pas mangé... + +--Ça ne fait rien, ça ne fait rien... Vite!...» + +Un bond jusqu'à la chambre de Bertile. + +--«Ma chérie, nous devons renoncer à notre bonne causerie pour ce +soir... Figure-toi... Une indisposition d'Ermellina. On donne le +_Ballet des Elfes_. Je n'ai que le temps de courir...» + +Elle s'enfuit, sans trop regarder le doux petit visage, où chaque +ombre de mélancolie accentuait une ombre plus mystérieuse, plus +solennelle, descendue récemment sur le front puéril, sur les joues +minces, dans les yeux lointains, et qui ne s'en allait plus. Dur de +mentir à cette chère petite âme. Toutefois il le fallait bien. + +Rue du Rocher, Flaviana trouva les volets clos à la fruiterie. Mais +elle savait le chemin du logement. Par le couloir sordide, elle +gagna la cour,--ou plutôt le fond de puits, écrasé par l'immense +mur aveugle de la maison neuve. De fades odeurs flottaient dans +l'humidité froide. Un papillon de gaz tremblotait au fond, faisant +palpiter des ombres sinistres dans la cage moisie de l'escalier. + +Flaviana monta un étage. + +Elle trouva la porte ouverte, sur le palier aux carreaux déteints. +Une voisine venait d'entrer, portant un bol de soupe chaude à Victor +Pageant, qui ne voulait pas descendre chez le marchand de vins. Cette +voisine s'effaça devant la belle visiteuse. C'était une brave femme +quelconque, qui pénétrait, sans crainte, dans ce logis où sévissait +un mal contagieux. Elle accomplissait simplement sa cordiale action, +sans se croire héroïque le moins du monde, comme font les pauvres +gens, toujours prêts à s'entr'aider. «Les microbes!...» Elle haussait +les épaules. «Ah! ben, si ça devait empêcher de donner un coup de +main à quelqu'un dans la peine!... Y en a toujours eu, des microbes, +avant que les savants _ils s'en soyent_ doutés. On n'en mourait ni +plus ni moins... On était même plus solide. _Alors?_... + +--«Père Pageant, v'là du beau monde, pour voir vot' dame,» chuchota +cette obligeante personne, qui revint vers l'intérieur. Car son +obligeance s'alliait fort bien avec un brin de curiosité. + +Flaviana, sans s'arrêter aux exclamations du bonhomme, marcha droit à +la chambre de la malade. + +La fenêtre ouverte, un feu clair de bois dans la cheminée, y +assainissaient presque l'atmosphère. On avait enlevé les vieux +meubles, encrassés, vermoulus, tiré le lit au milieu, accroché +des rideaux en percale blanche. Une infirmière, dans sa blouse de +toile, qui se tenait là, devait avoir fait ce miracle de transformer +le taudis en une chambre nette de maison de santé. Il avait bien +fallu,--devant l'obstination de Pageant et de sa femme, qui eussent +préféré mourir tout de suite, que de laisser transporter l'un deux à +l'hôpital. Une forme haute se dressa, plus haute semblait-il, dans la +longue blouse de toile bise. Et il y eut un cri sourd. + +--«Flavienne!... ne restez pas! je vous en supplie... A quoi peut +servir cette folle imprudence? + +--A vous persuader que désormais votre danger sera aussi le mien, +Raymond.» + +Un regard seulement répondit. Quel regard!... Mais le jeune docteur +dit encore, d'une voix étouffée, frémissante d'émotion: + +--«Maintenant que j'en suis sûr... Maintenant que vous m'avez donné +cette force divine... retirez-vous, chère... chère...» + +Il n'osait achever. + +--«Non, mon ami. Je pense comme la pauvre voisine qui vient +d'apporter le souper de Pageant: un microbe là où il faut agir, c'est +une balle là où il faut se battre. Un soldat ne doit pas y penser. + +--Qu'avez-vous donc à faire ici, ma vaillante aimée? + +--Quelque chose, sûrement... Et je vais le savoir.» + +Flaviana, sur l'oreiller du lit, voyait se soulever des épaules +osseuses revêtues d'une camisole, et une tête qu'elle eut peine à +reconnaître. La figure de Célestine Pageant, brûlée de fièvre, était +d'une rougeur intense. Sa maigre chevelure, d'un noir huileux, où +couraient des fils gris, ramenée en arrière et réunie en une natte +peu opulente, dégageait les tempes, où d'habitude voltigeaient +quelques frisettes, quand ne s'y fixait pas à demeure l'escargot +recroquevillé des bigoudis. Son cou tendineux sortait du col de +linge, et montrait à la base, au-dessus de la clavicule, une sorte +d'emplâtre formé de cette toile percée de jours qu'on applique sur +les plaies suppurantes. La malheureuse femme s'efforça de parler, +mais aucun son ne sortit de sa gorge, entre ses lèvres desséchées et +violâtres. Elle porta une main à son gosier, puis secoua la tête avec +souffrance et fureur. + +--«Courage!... cela ira mieux bientôt. Nous sommes tous là pour vous +soigner,» dit Flaviana de sa tendre voix musicale, et en lui prenant +la main. + +Raymond, désespéré de voir la bouche fraîche de la charmante créature +s'incliner vers l'haleine mortelle, ne put se retenir d'écarter +doucement Flaviana. + +--«Nous allons procéder à un nettoyage du larynx, avec Mademoiselle,» +dit-il, faisant signe à l'infirmière. «Voulez-vous attendre un peu, +ici, à côté? Ensuite notre malade pourra certainement vous dire +quelques mots. N'est-ce pas,» ajouta-t-il gaiement, «n'est-ce pas, +madame Pageant, vous serez contente de dire «merci» à cette belle et +bonne étoile, qui vous apporte un rayon réconfortant?» + +La fruitière fit un signe, qui était certainement de terreur pour +ce cruel raclage de sa gorge auquel on la soumettait fréquemment. +Toutefois, une lueur inattendue brilla dans sa prunelle, opaque et +illisible comme un grumeau de cirage. + +Flaviana voulut aider à l'opération, mais elle vit tant de détresse +sur la physionomie de Delchaume, qu'avec son tact toujours inquiet +d'exagérer, elle passa docilement dans la chambre voisine. Là, elle +trouva l'ancien hercule effondré dans un coin. + +--«Le docteur Delchaume la sauvera, mon brave Pageant. + +--Dieu le veuille, madame Flaviana! Car, voyez-vous... on a beau +vivre comme chien et chat... quand on pense que la maman de ses deux +mioches va s'en aller dans le trou noir, on ne peut pas supporter +c't'idée-là. Est-ce drôle!... quand ce diable de satané moment +arrive, les torts n'existent plus. On ne se rappelle que les bons +moments. On a été heureux, nous deux Célestine, au commencement, +comme tout le monde. Au fond, c'était une brave femme, dure à la +besogne, et qui n'aurait pas fait tort d'un sou à personne. Son vice, +ç'a été sa terrible jalousie de ma pauvre petite Berthe. Mais j'étais +pas toujours un agneau, moi non plus. Ah! puis elle souffre, que ça +me retourne les sangs...» + +Il parlait la tête penchée, les mains pendantes entre ses genoux. Les +phrases lui coulaient du coeur comme malgré lui. + +--«C'est vrai...» dit rêveusement Flaviana. «Vous avez raison, +Pageant. Il nous faut pardonner, parce que la mort, elle, ne pardonne +pas. Il y avait toujours quelque chose de beau, qu'on n'a pas assez +vu, et qu'on regrette, dans les yeux de ceux qu'elle emmène...--ces +yeux qui restent en nous, avec toujours un peu de reproche...» + +Pageant eut l'air d'hésiter, puis il finit par dire: + +--«Ça la tourmente aussi, vous savez, c't'abcès que le docteur lui a +fait venir au cou. + +--Ça la tourmente... Vous voulez dire qu'elle s'en inquiète?... + +--Oui... Et puis ça tire, ça brûle, donc! + +--C'est pour son bien. + +--Oh! les nouveaux systèmes...» grommela le frotteur. + +--«C'était aussi un nouveau système, la vaccine, quand on l'a +inventée, Pageant. + +--Pas la même chose... La vaccine, elle, empêche la maladie de venir. + +--Mais quand la maladie est venue, Pageant, que l'ennemi est dans la +place, il faut faire appel à toutes les forces capables de sauver +l'organisme. + +--Je vous demande pardon, madame Flaviana,» fit le brave homme. +«J'suis p'têtre qu'un ignorant...--j'en suis même un pour sûr,--mais +je ne comprends pas. Un abcès, ça ne donne pas des forces... Ça en +ôte.» + +Flaviana eut recours à une comparaison. + +--«Lorsqu'un pays est attaqué, dites-moi, qu'est-ce qu'on fait? +On mobilise tous les corps d'armée, on amène les troupes en grand +nombre vers la frontière ouverte. Eh bien, quand un organisme vivant +est attaqué, les choses se passent de même. La nature bat le rappel +dans tout cet organisme, et concentre sur un point, en face des +envahisseurs, qui sont les microbes, les vaillants soldats, qu'on +appelle, d'un nom un peu barbare, les phagocytes. Seulement, il peut +arriver que les microbes soient très redoutables, et le corps dont +ils font l'assaut, très débile. Alors la science essaie d'un moyen: +elle mobilise la réserve, elle suscite l'ardeur, l'enthousiasme, +des phagocytes paresseux, des phagocytes antimilitaristes. Et, pour +cela, elle crée l'abcès artificiel, qui attire près du point menacé +des renforts de défenseurs. Je vous dis cela très en gros, mon bon +Pageant, car je ne suis guère plus savante que vous... + +--Oh! madame... + +--Mais non. Seulement vous pouvez avoir confiance dans le docteur +Delchaume. Il remet en usage une chose, d'ailleurs inoffensive en +soi, l'ancien cautère, dont on a tant ri, qu'on ne croyait plus bon +qu'à mettre,--en proverbe,--sur une jambe de bois. Il en a obtenu des +miracles dans les maladies infectieuses. + +--Et alors, vous croyez?... + +--Qu'il va en faire un de plus?... J'en suis certaine.» + +L'infirmière parut à la porte qui séparait les deux pièces. Sur un +signe, Flaviana et Pageant la rejoignirent. + +La malade, soulevée sur ses oreillers, le visage moins enflammé +de fièvre, la respiration presque libre, les regardait. Quand son +mari fut proche, elle lui tendit la main, avec un air d'abattement +et d'humilité. Puis son regard vira, et, successivement, se posa +sur les visages autour d'elle. Ce pauvre homme, qu'elle avait tant +tourmenté, cette rayonnante artiste, pour qui elle devait être moins +que rien, ce docteur déjà célèbre, et jusqu'à cette infirmière, +dont elle n'aurait même pas pu dire le nom, tous ces êtres n'avaient +qu'une pensée, à cette minute: sauver sa misérable existence. Et, +pour accomplir cela, ils suspendaient tout, ils s'arrachaient à la +domination ardente de leurs sentiments, de leurs soucis, de leurs +joies,--bien plus, ils risquaient d'attraper l'abominable contagion, +ils exposaient leur vie. Et tous les quatre lui souriaient du même +sourire encourageant, attendri, fraternel. + +Pourquoi? + +Une perception confuse de ce qu'elle n'avait jamais connu, jamais +éprouvé, les beaux mouvements désintéressés de l'âme humaine, pénétra +en elle à travers l'étonnement, à travers la peur et l'espoir, à +travers sa mortelle faiblesse et son éperdu désir de vivre. Des +larmes vinrent à ses yeux, mirent une clarté céleste et tremblante +sur les opaques prunelles en grumeaux de cirage. Quelque chose de +splendide se refléta dans cette double goutte d'eau, suspendue entre +les paupières fripées. Les mains se joignirent. Les mains rugueuses, +dont nul savonnage n'arrivait à blanchir les mille petites rides +noires,--les mains sèches, terreur de Titine et de Totor. Un son +pénible sortit, raclant la gorge douloureuse: + +--«C'est donc vrai qu'on ne va pas me laisser mourir?...» Et, sur +leur affectueuse protestation:--«Je ne vaux pas cher, pourtant. On ne +me déteste donc pas, vous tous?... A quoi est-ce que je sers dans ce +monde? + +--Vous êtes mère,» dit Flaviana. «Vous élevez vos chers petits pour +être des braves gens. + +--Je n'aime qu'eux deux. J'ai fait du mal...» + +On l'interrompit. + +--«Vous allez faire un grand bien,» dit doucement Delchaume. + +--«Moi!...» (Un éclair de redressement.)--«Du bien?... un grand +bien?... de quelle façon?...» + +Delchaume se pencha vers elle, lui parla avec une bonté, une +autorité cordiale, dont Flaviana eut la surprise. Elle ne l'avait +jamais vu dans son rôle de guérisseur moral auprès des êtres à l'âme +disgraciée, infirme. Toujours, devant elle et devant Bertile, Raymond +s'était montré l'homme à la pensée agile, à l'esprit vigoureux, +dédaigneux des petitesses, des détails, et dont le coeur blessé +gardait une incrédulité au bonheur. Ici, voici qu'il devenait, pour +l'oeuvre efficace, celui qui se simplifie, s'incline, s'oublie, qui +se clarifie, pour ainsi dire. Sa voix même prenait une glissante +douceur, s'insinuait comme un baume, suggestionnait, persuadait. Et +son beau profil, ciselé contre la lumière d'une lampe, s'imprégnait +de mâle et secourable grâce. A ce moment-là, Flaviana sentit qu'elle +l'aimait. + +--«Vous ne savez pas,» disait-il à Célestine Pageant,--non sans la +gaieté puérile nécessaire aux malades comme aux enfants.--«Vous ne +savez pas... C'est moi qui vous devrai beaucoup de reconnaissance +d'avoir guéri. Car votre guérison ne fait plus de doute. Vous avez +été une malade docile. Vous m'avez laissé faire. Et, grâce à vous, +s'affirme le succès éclatant d'une méthode nouvelle, contre toute une +catégorie de terribles maladies infectieuses. Parce que vous aurez +guéri, des milliers de gens guériront. D'abord, on leur racontera +votre miracle, à vous... Un vrai miracle... oui. On vous a tirée de +loin. Le brave papa Pageant vous le dira. Ça donnera aux désespérés +la confiance, la foi en la vie, sans laquelle le plus savant docteur +ne peut rien. Les médecins aussi auront la foi. Ils oseront faire ce +qu'il faut. Alors... comprenez-vous maintenant? Voyez-vous tout le +bien que vous aurez fait? + +--Ça sera vous, docteur,» dit rauquement la malade. + +Mais ses yeux rayonnaient. Un sourire qu'on ne lui connaissait pas +la transfigura. Elle se sentait nécessaire--plus que nécessaire, +précieuse. Son corps peu attrayant, et l'âme revêche qu'il abritait, +prenaient soudain une dignité dont elle était salutairement émue. +Sa vie infime de mégère querelleuse importait donc?... Ça n'était +pas des mômeries, des grimaces, cette sollicitude de tous, contre +laquelle son mauvais esprit s'insurgeait tout à l'heure. Elle murmura: + +--«Y a de bonnes gens, tout de même.» + +Puis, ne sachant comment marquer la transformation qui s'opérait en +elle, tout à coup, elle trouva ceci. S'adressant à Flaviana, elle +dit, avec un tremblement qui n'était pas celui de la fièvre: + +--«Madame, comment va notre pauvre petite Berthe?... J'ai pensé à +elle quand j'ai cru mourir, l'autre nuit... J'ai du regret...» Une +suffocation l'arrêta, et elle reprit dans un souffle:--«Voudrez-vous +bien... dites... lui demander qu'elle me pardonne?...» + +Gentiment, avec d'apaisantes paroles, on la fit taire. + +--«Laissons... Il faut qu'elle repose,» commanda le médecin. + +La lumière fut baissée. L'infirmière demeura. Mais, dans la pièce +voisine, Pageant ayant vu que le docteur retenait leur visiteuse pour +lui parler à mi-voix, s'éclipsa, par discrétion. Le brave frotteur +balbutia quelques mots:--«Une commission chez le pharmacien...» + +Alors ce fut là, dans cette humble salle à manger d'ouvriers, à la +clarté médiocre d'une lampe à pétrole coiffée de son abat-jour en +papier, que la splendide danseuse, l'étoile admirée de l'Europe, la +fée légère des pays de mirage, celle à qui les souverains baisaient +le bout des doigts, mit sa main dans la main du maître de son coeur, +sans s'inquiéter si celle-ci ne gardait pas la menace de la mort, +qu'elle venait de combattre. + +Mais la révélation de leur tendresse immense fut voilée de +mélancolie,--non pas à cause de l'heure, ni du décor, ni des +mortelles embûches. Ce qui était en eux ignore l'anxiété des veilles +lugubres, la misère des choses, et ne croit qu'aux espoirs sans fin. +S'ils parlèrent avec tristesse du plus merveilleux bonheur qui soit +au monde, ce fut à cause de l'enfant,--de LEUR enfant--de ce petit +être, à la fois un petit prince Serge et un petit François Delchaume, +et surtout si fortement, si miraculeusement, l'enfant de leur amour, +bien qu'il ne fût pas né de leur amour. Le retrouveraient-ils? Toute +perspective enchantée leur était interdite tant que cette inquiétude, +plus morne qu'un deuil, habiterait leur coeur. + +Flaviana raconta l'aventure de sa journée. Que de commentaires, de +raisonnements, de résolutions, de plans de campagne! Lorsque, enfin, +la jeune femme sortit, laissant son ami à sa lutte contre le mal +infectieux dont il ne se croyait pas définitivement vainqueur, la +nuit s'avançait. + +Dans la petite cour moisie, Flaviana crut voir glisser une ombre plus +noire que les ténèbres, et elle eut un sursaut de frayeur. Mais, +aussitôt, elle devina. + +--«Mon pauvre Pageant, vous attendiez, là!... Mais il fait glacial!... + +--Oh! j'étais trop heureux, madame!... Je vais maintenant vous +chercher une voiture. Il y en a toujours, à côté, à la gare. Et, si +vous permettez, je monterai à côté du cocher, pour être sûr qu'il ne +vous arrive rien.» + +Dans l'appartement de l'étoile, la bonne Mélanie veillait. + +--«Ne m'approchez pas,» dit prudemment sa maîtresse. «Je viens de +chez une malade. Vite... un bain... du linge. Et tout ce que j'ai sur +moi... à l'étuve!... Vous tirerez parti pour vous de ce qu'on n'aura +pas trop abîmé. + +--Quel dommage! Madame sait qu'elle porte sa robe d'intérieur toute +neuve... si jolie... un vrai souffle!... il n'en reviendra rien. + +--Ah! Mélanie, que c'est peu de chose! Mademoiselle ne s'est pas +réveillée?... Voyez donc.» + +La grosse personne s'en alla sur la pointe des pieds, qui ne +ressemblait guère aux pointes de la Reine des Elfes, mais qu'on +n'entendait pourtant guère sur les tapis épais. Elle revint bientôt +à la salle de bains, où Flaviana disparaissait jusqu'aux épaules, +dans une eau qu'un produit antiseptique parfumé rendait d'une opacité +laiteuse. Même, par surcroît de précaution, la danseuse y dénouait sa +chevelure noire, assez courte, mais épaisse et naturellement bouclée. + +--«Mademoiselle Bertile doit dormir à poings fermés. Rien ne bouge +dans sa chambre, et il n'y a pas un fil de lumière sous la porte. + +--Tant mieux. + +--Mademoiselle m'a dit de prévenir Madame qu'elle lui a laissé un +mot, à cause d'un coup de téléphone qu'elle a reçu.» + +La figure brune, dans l'eau opaline, entre les nerveuses mèches qui +se tordaient dans l'humidité, comme des sarments au feu, s'étonna. + +--«Un coup de téléphone... Tiens!... A quelle heure? + +--Il n'était pas neuf heures. Madame venait de partir. + +--Qu'est-ce que c'était? + +--Je ne sais pas,» dit la femme de charge. + +Et sa face de lune bienveillante se renfrogna un peu. Curieuse à +proportion de son dévouement, Mélanie ne concevait pas que ses jeunes +maîtresses eussent à lui cacher quelque chose. Elle ajouta froidement: + +--«Mademoiselle ne m'a rien dit. Le téléphone était resté près d'elle +depuis ce matin, parce qu'elle avait attendu toute la journée une +communication de Madame. + +--Et elle m'a laissé un mot? + +--Oui... sous enveloppe,» souligna la brave femme qui se fût si +volontiers chargée d'une commission verbale. + +--«Allez me le chercher.» + +Le chiffon de papier, vite ouvert, vite lu, produisit sur Flaviana un +effet galvanique. + +--«Mélanie, mon peignoir!...» s'écria-t-elle, dressant hors de l'eau, +derrière le rempart de linge aussitôt tendu, son corps effilé, noble +de lignes, lisse et chaudement pâle comme un marbre grec. + +A peine vêtue, par-dessus sa chemise, d'un neigeux vêtement +d'intérieur, linon et dentelles, les pieds nus dans ses pantoufles de +satin blanc, (car Flaviana, chez elle ou dehors, ne portait que du +noir ou du blanc), la danseuse s'élança chez Bertile. + +Derrière elle, Mélanie repêcha, sur le lac irisé que contenait la +baignoire, le billet qui y flottait, à demi submergé, comme un radeau +en détresse. Il contenait si peu de mots, qu'un oeil, même moins +aiguisé, les eût saisis sans le faire exprès: + + «_Flaviana chérie_, + + «_Je ne dors vas. Viens, à quelque heure que tu rentres._ + + «_Ta soeurette Bertile, qui t'adore._» + +«Je ne dors pas. Elle dit cela, mais le sommeil aura été le plus +fort,» pensait l'étoile. Aussi fût-ce avec une silencieuse douceur +qu'elle poussa la porte de la chambre. Du dedans, l'électricité +jaillit. Une voix faible et frémissante s'écria: + +--«Ah! enfin!... enfin!... Viens vite, chérie!... Si tu savais!... + +--Quoi donc?... Mais quoi donc? Qu'est-ce qui t'agite ainsi, petite +mignonne?...» demandait l'aînée, presque avec effroi. + +Tendrement, elle se prêtait à l'étreinte affolée des bras si frêles, +tandis que la tête blonde s'abattait contre elle, en un geste à la +fois câlin et désespéré. + +--«Flaviana... Est-ce vrai que tu as un enfant?...» + +Ce fut au tour de la jeune femme de trembler d'émotion. Et toutes +deux se serraient l'une contre l'autre, éperdument. + +--«C'est vrai. Je voulais te le dire ce soir même. + +--Tu es inquiète de lui? + +--Dieu!...» + +L'anxiété du cri bouleversa Bertile, qui jeta, tout d'une haleine: + +--«Rassure-toi... On veille sur lui. Des amis le suivent. + +--Des amis?... Lesquels?... Mais que sais-tu?... Comment?... Oh! ma +petite Bertile!... ma petite Bertile!...» + +La fillette raconta. On avait téléphoné. + +--«Mais qui?... + +--Un inconnu... un homme. Il n'a pas voulu se nommer. Mais il m'a +assuré que tu le reconnaîtrais, que tu le croirais... à certains +signes. + +--Alors... voyons... dis! Dis vite, dis tout... exactement... comme +tu as entendu. + +--Le timbre du téléphone a résonné. J'ai pensé que c'était toi... +ou... le docteur. Je me sentais si seule. J'attendais... je ne sais +quoi... Pardon...» + +Un petit sanglot, vite retenu... Une caresse de Flaviana,--une +caresse un peu distraite peut-être, toute l'âme de la mère tendue +vers l'autre... vers l'absent, dont elle allait entendre parler. + +Or, voici ce que Bertile lui répéta: Le mystérieux correspondant, +d'abord, avait demandé Flaviana. Puis, apprenant l'impossibilité de +lui parler, il avait dit: + +--«Qui que vous soyez, écoutez et transmettez-lui mon message. Une +jeune fille, avec la douce voix que vous avez, ne peut lui vouloir +du mal. D'ailleurs, je n'ai pas le choix. Je téléphone d'une petite +ville de la vallée du Rhône, où je passe la nuit avec mes compagnons, +et avec l'enfant vers qui Flaviana tendait tout à l'heure, à travers +la grille du Vieux-Moutier, des bras qui ne pouvaient être que ceux +d'une mère. Elle ne me connaît pas, mais je l'ai reconnue, moi. Car +je ne suis qu'en apparence un valet de pied, tel que j'en avais +l'air, sur le siège de l'auto, à côté de l'homme redoutable. A +travers la nuit, par une ruse que je ne pourrai sans doute renouveler +de si tôt, je jette une parole rassurante à celle qui fut la femme +de Dimitri Omiroff. Je réponds de son fils. Et Katerine est avec moi +pour le protéger. Encore un mot: que notre silence ne l'effraie pas, +même s'il dure. La plus grande imprudence serait de lui ramener tout +de suite l'enfant.» + +Bertile ajouta: + +--«C'est à peu près, mot pour mot, ce que j'ai pu saisir. La voix +s'est tue brusquement, comme suspendue par une impérieuse prudence. +Il n'y a qu'une chose... importante sans doute... que je ne retrouve +pas... Le nom de famille de cette Katerine. Je ne l'avais pas +distingué nettement. + +--N'était-ce pas Risslaya?... Katerine Risslaya? + +--Il me semble... Mais... chérie... tu es si pâle! Parle-moi. Que +penses-tu?... + +--Je pense, ma Bertile, que c'est trop beau. J'ai peur de croire. +Et cependant... Katerine m'a dit de ne pas douter d'elle si je ne +la retrouvais plus. Elle a dû partir avec cette voiture, avec ces +gens... trouver un stratagème. Et il y avait, sur le siège, un autre +homme...» + +Parlant à mi-voix, comme à elle-même, rapprochant les indices, +supputant les chances, Flaviana n'osait s'avouer trop de confiance, +tandis qu'en secret son coeur palpitait d'un irrésistible espoir. + +La main fluette de Bertile se posa sur la sienne, si timidement, si +tendrement, que, malgré la préoccupation unique, intense, la mère +s'oublia dans un profond élan vers cette douce petite. + +--«Chère mignonne, tu as le droit de tout savoir. Je n'ai pas +de secret pour toi. Mais dans quel tourbillon la vie m'a prise! +Demain... Ou plutôt: ce matin, dans quelques heures, quand tu te +réveilleras, je te dirai... + +--Pourquoi pas tout de suite? + +--Tu es trop fatiguée. Tu as déjà veillé pour m'attendre... + +--Dormiras-tu, toi, Flaviana?... Ah! tu n'oses pas l'affirmer. +Eh bien, moi non plus. Restons ensemble. Et dis-moi tout, de ta +tristesse... et de ton bonheur.» + +Flaviana raconta tout. + +Quand elle eut terminé, quand elle se pencha pour donner un baiser +à Bertile, qui promettait, secouée par mille émotions, d'essayer +toutefois de dormir, Flaviana entendit à son oreille un chuchotement. + +--«Mon étoile chérie,» murmurait la petite danseuse, «je partirai +donc tranquille. Tes deux amours vaudront mieux que ma pauvre +tendresse. Et je n'en suis pas jalouse!... Seulement... dis... tu ne +m'oublieras pas!...» + + + + +XII + +PLUS RAPIDE QUE LE RAPIDE + + +--«_Why, t'is not awfully jolly... What do you think?_[2]» + + [2] «Vraiment, ce n'est pas d'une gaieté folle... Qu'en + pensez-vous?» + +Lord Hawksbury s'exprimait dans sa langue maternelle, la sachant +familière à Boris Omiroff. + +Ce qui n'était pas «d'une gaieté folle»--ou, traduction littérale: +«pas terriblement joyeux»--c'était le paysage fuyant de part et +d'autre du wagon-salon réservé au prince. + +Le rapide transsibérien, ayant dépassé Omsk, filait à une vitesse +vertigineuse, suivant une ligne qu'on eût dit le diamètre d'une +circonférence d'eau congelée. Tellement unie était la plaine immense, +sous son tapis de neige, que les légers accidents de terrain +semblaient à peine de petites vagues figées. Tristesse plus poignante +que la tristesse du désert, car la lumière, qui joue sur l'or des +sables, qui l'anime de reflets et de mirages, ne resplendissait +pas sous la lourde coupole grise de ce ciel boréal. Bien qu'on +approchât de midi, rien ne laissait deviner la présence du soleil +derrière cette voûte immobile de plomb et d'étain, où roulaient, +comme prisonnières, des vapeurs fumeuses et rouillées. Tristesse plus +oppressante que celle de la mer, car les flots vivent, dans leur +perpétuel mouvement. Ici, les voyageurs du transsibérien pouvaient +se croire les visionnaires effarés d'une planète morte. Certains +paysages lunaires doivent ressembler à ces steppes hibernales. + +Et Frederick de Hawksbury répéta qu'il ne trouvait pas ce spectacle +«terriblement joyeux». + +--«Vous êtes difficile, mon cher adversaire,» dit Omiroff. «Moi, +j'estime l'existence admirable. Elle me rapproche à toute minute +d'une fiancée que j'adore. Et mes idées ne seraient pas plus +souriantes si ce train où nous sommes traversait une vallée fleurie, +sous un soleil radieux. D'où vous vient cette humeur morose? +N'avez-vous pas pris tout à l'heure, comme je l'ai fait, une bonne +douche glacée. Rien ne vous dispose aussi allégrement, et l'on ne se +doute plus qu'il fait vingt-cinq degrés de froid dehors.» + +Hawksbury, enfoncé dans un moelleux fauteuil tournant, les jambes +allongées, les coudes calés aux deux bras du meuble, et les bouts +des doigts juxtaposés suivant son habitude, considéra le prince, qui +allait et venait, fumant une cigarette. + +Depuis qu'il avait rejoint le Russe, pour obéir à Flaviana, il +étudiait le personnage. Et, de plus en plus, sous les dehors du +grand seigneur fantasque, intrépide, aventureux, joyeux vivant, bon +garçon, en apparence ouvert à la généreuse civilisation moderne, il +retrouvait le barbare, le féodal, l'être d'égoïsme, de tyrannie, +de brutalité, dont le type subsiste héréditairement là où il est +conservé, préservé, maintenu par le régime autoritaire. + +Pourquoi l'homme évoluerait-il quand le milieu, demeurant immuable, +ne l'y contraint pas? Cette contrainte, qui ne se produit point en +Russie par une évolution normale, a peu de chances de s'établir par +le terrorisme révolutionnaire. La violence, généralement, appelle +la violence. L'action suscite la réaction. Cependant c'est pour +faire franchir au moyen âge, attardé dans l'âme slave, les étapes +le séparant du vingtième siècle, que les intellectuels opprimés +précipitent les temps à coups de bombes. + +Quels abîmes creusent entre les hommes les siècles qu'ils ne vivent +pas tous également vite!... Être des sauvages ensemble, c'est un +élément de bonheur, plus certain que d'être les sociétés millénaires, +où se coudoient des individus de tous les cycles historiques, où des +âmes ténébreuses de l'âge de pierre, des âmes nomades des époques +pastorales, des âmes crédules des temps mystiques, des âmes de +guerriers, d'esclaves, de chevaliers, de moines, de courtisans, +de démagogues, doivent s'enfermer dans le plus récent idéal, créé +d'après la plus récente formule d'une avant-garde de l'esprit humain. + +Il y avait certainement trois à quatre cents ans de distance entre le +membre de la Chambre des Pairs et le boyard de la Petite-Russie. Tous +deux se tenaient dans un élégant salon, qu'emportait à près de cent +kilomètres à l'heure une machine lancée par le dernier miracle de la +science sur deux lignes d'acier allant de Moscou à Vladivostock. Mais +ce prodige moderne, en égalisant leurs gestes, leur façon de vivre, +n'égalisait ni leurs conceptions ni leurs sentiments. Toutefois, +ils se marquaient l'un à l'autre la plus parfaite courtoisie. Leur +duel, n'ayant été provoqué par aucune offense grave, ne pouvait les +brouiller, bien que Boris se plaignît encore plaisamment de souffrir +de l'épaule. Et leur destinée semblait être de devenir cousins par +alliance, Boris devant épouser lady Maud. + +--«Puisque vous allez au-devant d'elle, je vous accompagne,» avait +proposé Hawksbury, après avoir accepté l'hospitalité du prince dans +le formidable château des Omiroff, en Petite-Russie. + +Ce fut dit, ce fut fait, comme si le voyage de dix jours jusqu'à +Irkoutsk n'eût été qu'une randonnée en traîneau sur les domaines du +prince. + +Frédéric se disait: «Peut-être obtiendrai-je enfin ce qu'espère +Flaviana.» Car il s'était heurté au mutisme de Boris, à une +résolution de ne rien reconnaître, de ne rien comprendre. Il s'y +heurtait toujours. Mais une autre pensée occupait l'Anglais, +grandissait chaque jour, plus dominatrice, dans son esprit: «Je dois +dessiller les yeux de ma cousine. A moins qu'elle ne soit folle, elle +ne persistera pas à épouser un tel homme, un être sans scrupules, +sans véritable honneur.» + +D'après les dépêches échangées, les voyageurs rencontreraient +à Irkoutsk la duchesse de Carington et sa fille. Trois jours +de voyage les séparaient encore de cette ville. A mesure qu'on +s'en rapprochait, la délicieuse figure de Maud s'évoquait plus +souvent, avec une réalité plus vivante, dans la pensée de lord +Hawksbury. A l'imaginer telle qu'elle était, délicate, fière, +farouchement virginale, très affinée de principes, et, malgré tout, +si indépendante, et d'une telle générosité d'esprit et de coeur, +Hawksbury trouvait de plus en plus intolérable l'idée de son mariage +avec Boris. + +A se préoccuper de Maud, fiancée, de Flaviana, mère, d'étranges +interpositions de sentiments se produisaient chez Frederick. Pour +laquelle des deux, maintenant, éprouvait-il une anxiété plus +troublante? Quel genre d'émotion le secouait soudain lorsque +la brune figure, gravement passionnée, s'effaçait par instants +derrière la splendeur dorée de l'auréole blonde, lorsque le sourire +hautain, capricieux, puéril, mais si captivant, de l'enfant gâtée, +se substituait au sourire lent, profond, magiquement triste, de la +divine danseuse? L'Anglais, devant l'énigmatique Fée des Elfes, +songeait en soupirant qu'il possédait la clef de l'énigme, et il +la voyait pressant dans ses bras un petit enfant. Rivaliser?... +Impossible!... Et d'ailleurs nul aiguillon de feu ne lui en suggérait +plus la frénétique envie. Mais la petite bouche railleuse et mutine +de Maud le faisait songer aux baisers qu'y mettrait Boris. Et +alors la piqûre d'une singulière jalousie lui perçait les moelles, +éperonnait son aversion pour le Russe jusqu'à la haine, jusqu'à la +rage. Quand celui-ci eut énoncé sa profession de foi joyeuse dans la +vie,--ou plutôt dans les voluptés de la vie,--lord Hawksbury lui dit +à brûle-pourpoint: + +--«Je ne conçois pas qu'un être de jouissance et d'insouciance tel +que vous ne saisisse pas l'occasion de se débarrasser à jamais d'une +obsession pénible, d'une menace constante, persiste à traîner jusque +dans sa vie d'homme marié le poids d'une action abominable, et bien +plus dangereuse qu'abominable.» + +A cette attaque directe, Omiroff ne montra ni colère, ni surprise. Il +eut plutôt le mouvement de quelqu'un à l'oreille de qui résonne tout +à coup un signal qu'il attendait. Suspendant sa marche en va-et-vient +à travers le wagon-salon, il se planta, l'air un peu ironique, devant +son interlocuteur. + +--«Tiens!» s'écria-t-il, «vous ne m'aviez plus reparlé de ça depuis +Moscou. + +--Vous refusiez de m'écouter. + +--Je n'aurais pas eu cette impolitesse. + +--Vous ne me répondiez pas. Cela revient au même. + +--Je vous demande pardon. + +--Auriez-vous réfléchi, prince? + +--J'ai réfléchi à ceci: c'est que, malgré ce qu'il y a de peu aimable +pour moi dans vos suppositions, l'estime que j'ai pour vous, pour le +cousin germain de ma future femme, doit m'engager à en tenir compte. + +--Cela veut dire?... + +--Qu'au lieu de m'enfermer dans un silence dédaigneux, je vous +donnerai une explication... loyale. + +--Loyale? + +--En doutez-vous, Hawksbury?» dit Boris, sans mauvaise humeur. Et il +ajouta d'un ton léger:--«Vous ne voulez pas que nous nous servions +encore mutuellement de cible? Ce serait ridicule, mon cher. + +--Voyons votre explication. + +--Écoutez... si nous buvions d'abord une coupe de champagne,» +proposa le prince, appuyant un doigt sur la sonnerie électrique. «Le +perpétuel reflet de cette plaine de neige finit par me barbouiller le +coeur. + +--Du champagne à onze heures du matin, et à jeun!» s'écria l'Anglais. + +--«Préférez-vous un cocktail. J'ai avec moi un garçon qui les compose +à miracle. + +--Vous avez donc tout avec vous?... Vous n'avez pourtant pas emporté +votre château de l'Ukraine dans ce diable de train? + +--Quelle plaisanterie! Mais non, au contraire, jamais je n'ai +voyagé moins confortablement. Seulement, pour les cocktails... Vous +savez, ce domestique, Sémène, qui m'a rejoint à Moscou?... il a une +recette!... Vous m'en direz des nouvelles. + +--Va pour le cocktail,» dit Frederick, dont l'idée n'était que +d'entendre au plus tôt ce que Boris avait promis de lui révéler. + +Justement, ce fut Sémène qui répondit au coup de sonnette du +maître,--le Sémène qu'Omiroff avait donné pour second à Flatcheff, +le Sémène qui glissait des avertissements dans les chaussures de +Katerine Risslaya, le Sémène qui avait joué un rôle dans l'Allée des +Tombeaux. + +Après plusieurs télégrammes adressés au prince comme émanant de +son effroyable serviteur, de celui qui dormait sous le couvercle à +jamais retombé du sarcophage, l'homme était venu lui-même. Il avait +calculé le temps, pour ne rejoindre le prince, ni durant le séjour +en Ukraine, ni dans le palais de la Perspective Newsky. Survenant à +Moscou, au passage du voyageur, il était certain de se faire emmener. +Sa prévision se réalisa. Voilà pourquoi sa taille athlétique, dans la +livrée un peu voyante, apparut en se courbant à l'étroite porte du +couloir. + +--«Tiens! pourquoi toi?» demanda sévèrement son maître, qui attendait +le premier valet de chambre, et n'admettait pas une interversion de +service. + +--«Votre Excellence nous excusera,» répondit Sémène avec l'humilité +de rigueur. «Mais la sonnerie fonctionne mal. Il doit y avoir un +mélange des fils. Et alors... au tableau... + +--Qu'est-ce que tu me chantes?... Allons, déguerpis. Va préparer un +cocktail, et envoie-le avec une bouteille de champagne... Mais que ce +soit Vassili qui l'apporte. Tu n'as rien à faire ici.» + +Un instant après, Vassili, plein d'importance et de dignité, +présentait le plateau d'argent, sur lequel brillait tout un attirail +de verres, de brocs en cristal, de liqueurs, de chalumeaux de paille +et de glace pilée. L'ayant posé sur une table, il se préparait +à servir, quand le prince le congédia d'un geste. Mais aussitôt +celui-ci se ravisa: + +--«Dis donc, Vassili, qu'est-ce que cette histoire de sonnerie +détraquée? + +--La vérité, Excellence. Il y a quelque chose de dérangé.» + +Le front de Boris se contracta. + +--«Ah! je n'aime pas beaucoup cela. Dans un train où circulent tant +de gens, je veux être chez moi, avec mon personnel, pouvoir appeler +qui m'est nécessaire.» + +Hawksbury l'observait. Il vit passer sur ce visage audacieux l'ombre +de la terreur secrète, profonde. Boris Omiroff pouvait l'étourdir, +sa terreur, il pouvait la dominer, car il était brave. Il pouvait +même l'oublier, à certains moments,--mais il ne pouvait pas faire +qu'elle ne vécût au fond de lui, qu'elle ne l'accompagnât partout. Il +se savait guetté comme une proie,--peut-être pas plus farouchement, +mais pour le moins autant, qu'un certain nombre de hauts personnages +officiels, ayant vécu, comme lui, dans la frénésie de l'autorité sans +bornes et du bon plaisir, avec le lourd héritage de la sauvagerie de +leurs pères. Serait-ce lui... serait-ce un autre... qui paierait le +premier acompte de la dette rouge, qui restituerait avec son sang un +peu des flots de sang versés, qui servirait d'exemple? Parfois, un +brutal frisson le secouait, malgré qu'il en eût, dans le sursaut de +la pensée soudaine. Cela venait d'arriver. Il avait pâli. + +--«Et je parie,» cria-t-il avec une fureur grondante, «que pas un de +vous n'est fichu de me réparer cette sonnerie. + +--Pardon, Excellence. + +--Et qui cela?... Toi, peut-être?...» + +Puis, comme Vassili secouait la tête, Boris hurla: + +--«Tu ne vas pas m'amener un ouvrier quelconque! Personne ne doit +pénétrer dans mon wagon, tu le sais bien. + +--Sans doute, Excellence. + +--Les portes sont toujours fermées à clef?... Tu y veilles?... Et il +n'y a pas de soufflet de communication entre ma voiture et le reste +du train? + +--Tout cela est en règle, suivant vos ordres, Excellence. + +--Alors?...» demanda le maître, un peu radouci. + +--«Si Votre Excellence veut bien se rappeler... Sémène... Il est très +fort pour toutes ces machines d'électricité. C'est lui qui réparait +les plombs sautés, les petits accidents de ce genre, à Paris. + +--Comment veux-tu que je le sache? + +--Votre Excellence permet-elle qu'il s'en occupe? + +--Oui... Et le plus tôt possible... Tu m'entends?... Tout de suite.» + +Omiroff, à cette minute--et il s'en rendait compte, d'où cette +exaspération--subissait une étrange déroute de ses nerfs. +Pourquoi?... Que sentait-il donc autour de lui? Rencontrant le regard +de lord Hawksbury, il rougit comme on rougit à douze ans. + +--«Pardonnez-moi, mon cher,» reprit-il en anglais. «J'oubliais que +je vous ai promis deux mots d'explication.» Et alors, se retournant +vers le valet de chambre:--«Dans dix minutes... Vassili... le temps +de boire ceci tranquillement... tu enverras Sémène pour réparer cette +sonnerie.» + +Puis il se versa et avala d'un trait une grande rasade d'extra-dry. + +Du bout d'un chalumeau, Frédéric huma quelques gouttes du cocktail. + +--«Comment le trouvez-vous?... Fameux, hein?...» demanda le Russe, +qui vida aussitôt sa seconde coupe. + +Le sang qui, tout à l'heure, colorait son visage, y revint, s'y +fixa. La superbe figure s'altéra de brutalité. Les mâchoires se +contractèrent, le maxillaire inférieur férocement projeté en avant. +Les yeux, d'un bleu doré, se brouillèrent de fibrilles pourpres. Un +sourd juron échappa au prince. + +Lord Hawksbury se représenta sa belle cousine, cette Maud, douce et +fraîche comme une neige d'avril sur les branches roses des pommiers +en fleur. Une telle grâce d'âme et de corps!... Et la révélation +pour elle--la première révélation--du véritable tempérament de cet +homme!... + +Omiroff achevait la bouteille de champagne. + +--«Dieu! que j'avais soif!» dit-il, la bouche pâteuse, à demi ivre. +Et, sans transition:--«Donc, voilà, Hawksbury... Voilà pourquoi vous +ne devez pas,--non ce n'est pas digne de vous,--donner dans ces +histoires de femme et d'enfant perdu... La pauvre Flaviana est folle. +Elle est restée un peu fêlée depuis les événements... fâcheux pour +elle, j'en conviens... La mort de mon frère... Leur fils mis au monde +avant terme, dans la douleur de ce foudroyant veuvage. Aujourd'hui, +savez-vous ce qui en est?... Son enfant n'existe plus. Vous entendez +bien... Je vais vous en faire le serment--le serment le plus sacré +pour nous autres Russes... Je vous jure que l'enfant est mort... Je +vous le jure par notre tsar, notre pape, notre père!» + +Hawksbury frémit. L'accent de Boris eût porté la conviction même chez +un homme d'une psychologie moins avertie. Celui-ci ne douta pas. Un +prince Omiroff peut tout faire, sauf se parjurer par le nom de son +souverain. + +Au même instant, Sémène paraissait,--les dix minutes étant +écoulées,--avec cette exactitude qui ne discute pas les ordres. Comme +il entrait, le prince répéta,--et ce fut étrange,--avec un regard +vers ce domestique, un regard comme de connivence: + +--«Certes, je puis le jurer sur mon honneur, l'enfant dont il s'agit, +est mort.» + +Hawksbury vit distinctement l'homme en livrée tressaillir. Il +eut le choc de ses yeux, levés sur lui, dans un effarement, une +interrogation anxieuse, puis détournés aussitôt. + +«C'est ce garçon-là,» pensa l'Anglais, «qui a dû lui apporter la +nouvelle, en le rejoignant à Moscou. Le meurtrier peut-être... Et +cependant... ses yeux...» + +La physionomie de ce Sémène frappait Frédérick. Il eut voulu le +revoir en face. Mais l'homme tournait le dos, disposait les outils, +puis un paquet de fils électriques. + +Une autre intuition troubla Hawksbury. + +«Ne serait-ce pas depuis mon intervention, et à cause d'elle, que cet +abominable Omiroff s'est décidé à supprimer le pauvre petit être? Il +aura trouvé que trop de gens sont dans le secret. Ah! malheureuse +Flaviana!...» + +Exacte prescience. L'ordre qui décidait Flatcheff à agir, transmis +dans un langage conventionnel, était parti de l'Ukraine, tandis que +le prince traitait Frederick en hôte pour lequel on ne saurait avoir +trop d'égards, dans cette demeure de légende qu'il possédait au bord +du Dniéper. Et Sémène lui avait apporté la nouvelle de la disparition +éternelle de son neveu, enfermé dans le sarcophage, endormi sans +souffrir, assurait-il, au moyen d'une dose énorme de chloroforme. +Suivant le récit de l'étudiant transformé en valet de chambre, +Flatcheff ne resterait dans le Midi de la France que le temps +nécessaire pour assurer, moyennant la forte somme, le départ des +époux Kourgane. Il les faisait embarquer à Marseille, à destination +de quelque pays de soleil, où ils allaient finir leurs jours. + +Maître de lui-même, comme en toute circonstance, le comte de +Hawksbury venait de se lever, impassible, afin de quitter le salon où +Sémène se préparait à réparer la sonnerie. + +«Je ne poursuivrai mon chemin côte à côte avec ce diable de Russe +(_this devil of a Russian_)», se disait-il, «que pour empêcher ma +cousine de l'épouser.» + +Plein de mélancolie et de dégoût, il considéra le grand corps du +prince, vautré sur un divan. A la portée de Boris était une seconde +bouteille de champagne, que celui-ci avait entamée sans même se +servir d'une coupe. A cause des secousses du train, ou parce que le +liquide coulait ainsi plus agréablement dans son gosier, Boris le +buvait maintenant à la régalade. Était-ce son humiliante frayeur, +presque avouée, des nihilistes?... Était-ce l'évocation de sa +petite victime, qui portait Boris à la distraction étourdissante de +l'extra-dry?... Le fait est qu'il semblait glisser avec plaisir au +vertige de l'ivresse. + +--«Où allez-vous, Hawksbury? On est bien, ici. Ce garçon va avoir +fini tout de suite. N'est-ce pas, Sémène? + +--Je n'en ai que pour quelques minutes, Votre Excellence. + +--Vous voyez, Hawksbury. Ah! moi, je n'abandonnerai pas ce divan pour +un empire,» ajouta Boris, de la voix somnolente d'un homme que gagne +un invincible sommeil. Il murmura encore:--«Ne manquez pas... pour +déjeuner. Vous savez, à une heure, pas avant.» + +Hawksbury hésita. Il ne pouvait, avant que le train s'arrêtât, +quitter le wagon du Russe, puisque la communication n'existait +pas entre cette voiture et les autres. Or, en dehors du salon, +il n'y avait que la cabine à coucher du prince, son cabinet de +toilette et les compartiments du service. Mais l'Anglais préféra +s'éloigner de cet homme, se promener dans le couloir, contempler +sans l'accompagnement de ses ronflements, la désolation des steppes +sibériennes. + +Au dehors, c'était toujours le même tapis morne de la neige, la même +étendue, le même aspect de planète maudite, sous le même ciel lourd +et livide. + +Comme il passait devant la porte vitrée du salon, Frédéric jetant +machinalement un coup d'oeil à l'intérieur, vit Sémène qui soulevait +le tapis presque au pied du divan où reposait son maître. + +«Tiens! quel drôle d'endroit pour faire passer le fil d'une sonnerie.» + +Pensée fugace... Observation presque inconsciente. D'autres sujets +absorbaient trop le raisonnement de l'Anglais pour que son attention +pût s'arrêter à un détail. Toutefois il s'étonna tout à fait en +trouvant, à un autre retour, le volet intérieur fermé. Prenant la +poignée de la serrure, il fit le mouvement d'ouvrir, pour rentrer +dans ce salon, où le prince l'avait prié de se considérer comme chez +lui. La porte résista. On avait dû pousser le verrou. Interloqué, +presque offensé, de se voir relégué ainsi dans le couloir, il +réfléchit que Boris, somnolent et à moitié ivre, ne l'apercevant +plus, pouvait le croire retourné dans son propre compartiment. Les +wagons, durant la marche, ne communiquaient pas, il est vrai, mais un +cerveau chaviré n'y regardait point de si près. + +--«_What a beast!_ (Quelle brute!)» grommela Frederick. Et, tout +seul, il ne se défendit pas de sourire. «Je rentrerai quand son +domestique ouvrira pour s'en aller. Mais c'est la dernière fois que +je serai son hôte. Puisque l'enfant de Flaviana n'est plus,--et il +faut bien en croire le serment de ce sauvage superstitieux,--je n'ai +rien à faire avec cet homme, qui a trois ou quatre siècles de moins +que moi. Il est contemporain de son effrayant château-fort, sur le +Dniéper...» + +Hawksbury alluma un cigare et monologua en lui-même devant +l'implacable blancheur sibérienne,--blancheur à peine trouée de temps +à autre par un petit amas noir, d'où montait un peu de fumée, comme +une haleine, et qui était un village. + +Cela passait en éclair le long du train frénétique. Là aussi, il +y avait des êtres si loin de lui, si loin! Est-ce que le progrès +ne ferait qu'espacer les hommes, les échelonner à des distances +infiniment plus grandes au moral que n'étaient matériellement celles +des routes de la terre quand la vapeur ne les dévorait pas? + +Sa rêverie absorbait Frederick. Puis tout à coup: + +--«C'est drôle... ce domestique n'en finit pas...» + +Une colère soudaine envahit l'Anglais. Il avait envie de s'étendre, +lui aussi, sur un divan. Eh bien, si ce n'était pas dans le salon du +Russe, ce serait sur son lit. Pourquoi se gêner? Il allait bien voir. + +Impérieusement, Hawksbury ouvrit le compartiment où couchait Boris. +La porte, cette fois, céda tout de suite. + +--«Parfait, je vais en prendre à mon aise.» + +Le lit, durant la journée, représentait une large et moelleuse +banquette. D'un coup d'oeil Frederick embrassa ce nid capitonné, où +il allait s'offrir une confortable revanche. Mais il tressaillit. +Une ombre passait devant la fenêtre, en face de lui,--une forme agile +et rapide, qui s'en allait, à contresens de la marche du train. + +L'effet physique de surprise passé, le voyageur ne s'étonna pas +autrement. «Mais c'est égal,» pensa-t-il, «à une vitesse pareille, je +n'aurais pas cru semblable exercice possible,--même à des employés +que l'accoutumance enhardit.» + +Deux minutes après, étalé de tout son long, le comte Hawksbury +coupait, lui aussi, par un somme, la longueur de la matinée. Il ne +devait luncher qu'à une heure, et sa montre ne marquait pas encore +midi. + +A ce moment même, dans le dernier compartiment du wagon de seconde +classe qui suivait immédiatement la voiture du prince Omiroff, deux +voyageurs, un jeune homme et une jeune femme, se trouvaient seuls. + +La jeune femme était blonde, avec des cheveux épais, taillés courts +sur la nuque, une figure laide, ardente, où la palpitation d'une vie +forte et nombreuse comme la vie d'une foule, mettait une fascination +supérieure à la beauté. L'homme,--un géant,--portait une expression, +au contraire, placide, concentrée, dans de grands membres aux gestes +rares, comme sur un visage défiguré par un oeil mort et par une +cicatrice. + +--«Pierre,» dit la jeune femme, «nous approchons du fleuve. Là-bas, +il y a une traînée de brouillard qui marque le cours de l'Obi.» + +Ses lèvres se crispèrent après cette remarque si simple. Et il y eut +un éclair dans ses yeux d'eau phosphorescente. + +--«Ma Tatiane...» murmura seulement son compagnon, en glissant un +bras autour d'elle. + +Mais Tatiane Kachintzeff, dardant ses larges prunelles, avec une +espèce d'avidité pleine d'horreur, sur le lugubre paysage, parla +comme en songe, sans s'appuyer sur son fiancé. + +--«Oui... le voilà, le fleuve... le fleuve maudit... C'est là, sur +ses bords, que mon père, cet être de science et de pensée, allait +draguer du sable, une lourde chaîne aux chevilles... D'ici, on +pourrait presque apercevoir--j'ai étudié la carte--les murs de son +bagne... Ces murs entre lesquels il subit, par l'ordre d'un Omiroff, +le hideux supplice... Oh! l'imaginer... Mais chaque fois que j'y +pense, la folie me prend... Otez-moi cette image... Et c'est là... +c'est là!...» + +Elle se dressa, véritablement égarée, les mains tendues vers +l'espace blême, vers des amas obscurs qui, là-bas, pouvaient être +des fabriques, ou des casernes, des faubourgs de ville, vers de +vagues miroitements de lac ou de fleuve, elle cria, la voix déchirée, +déchirante: + +--«Père!... Père!...» + +Marowsky la saisit alors d'une étreinte si frémissante de pitié, +qu'elle en prit conscience. Elle se tourna violemment. Puis, raidie, +tragique: + +--«Et toi, mon Pierre... Et toi, avec ta face balafrée, ton oeil +perdu, ne portes-tu pas la griffe de proie enfoncée dans ta chair? +N'est-ce pas Boris Omiroff qui a commandé de tirer, à ce soldat, +parce que tu osais avancer la tête entre les barreaux de ta prison?... + +--Je le sais... Tatiane... Je le sais. Qu'as-tu? Ne sommes-nous pas +ici pour la justice? + +--Elle tarde bien, la justice! Pierre, je ne voudrais pas faiblir. +Pour que j'ose l'acte terrible, il faut que ce soit ici, tout de +suite, en face de ce lieu qui a vu le martyre de mon père... + +--Qu'importe!» dit doucement Marowsky. «Ce que nous faisons, nous ne +le faisons pas pour nous, mais pour nos frères... pour l'exemple... +pour l'avenir.» + +Soudain, ils sursautèrent. Puis, d'un bond, Marowsky fut à la +portière, l'ouvrit... + +Un homme s'élança, tomba plutôt qu'il ne s'assit... Mais aussitôt +se releva, et, haletant, ne pouvant encore prononcer un mot, arrêta +le bras du fiancé de Tatiane, qui allait refermer la portière. Un +signe de tête... Pierre aperçut, comprit. Son geste, en claquant le +lourd battant, eût rompu le fil qu'apportait le nouveau venu--un +fil enveloppé d'une gaine de soie verte, tel qu'il y en a dans les +appartements pour les transmissions électriques de sonnerie ou de +lumière. Marowsky rabattit donc d'abord le carreau et, prenant +l'extrémité de ce fil, le fit passer par l'ouverture, du dehors en +dedans, avant de clore la portière. + +--«Ah! Sloutvine,» dit alors Tatiane. «Vous voilà donc!... Trois +jours!... Nous vous attendons depuis trois jours!... Mais vous venez +à l'heure qu'il faut,» ajouta-t-elle, la main tendue vers le mystère +du pays de neige et de silence. + +Sloutvine,--le Sémène encore vêtu de la livrée des Omiroff,--passa la +main sur son front. + +--«C'était dur, le long du train?...» demanda Pierre. + +Un haussement d'épaules. Mais pas un mot. Il n'y avait qu'à regarder +ce visage blême, maculé de suie, cette bouche encore convulsive, ces +mains aux ongles saignants. Oui, cela avait été dur, à la vitesse +infernale du rapide, surtout pour passer d'un wagon à l'autre. Mais +c'était fait. La respiration normale revenait aux poumons suffocants +de Sloutvine. Il prit des mains de Marowsky le fil électrique. Les +deux parties en étaient isolées. Sloutvine les démaillota, sortit +de sa poche un commutateur,--une de ces vulgaires poires, munies +d'un bouton sur lequel on appuie pour établir le courant. Vivement +il lia sur les deux petites bornes les tronçons du fil, et revissa +l'enveloppe de bois. + +Alors, sans une parole, il tendit l'objet à Tatiane. + +Quel recul!... quelle pâleur!... + +Elle ferma les yeux, puis, les rouvrant, elle enfonça leur flamme +limpide jusqu'à l'âme de Sloutvine. + +--«Seul?» demandèrent ses lèvres blanches et tremblantes. + +--«Oui. + +--Vous me le jurez? + +--Je le jure. J'ai enfermé l'Anglais dans le couloir. Il ne peut être +atteint. + +--Le train?... Les autres?... Sloutvine... il est encore temps... +Aucun innocent ne souffrira? + +--Aucun... Faisons vite. + +--Donne...» pria son fiancé, qui craignait de la voir défaillir +d'horreur. + +Elle leva sur lui le fanatisme et l'amour de tout son être, +scintillant sous les paupières un peu obliques. + +--«Non... pour toi... Pour mon père... Pour tous nos martyrs...» + +Elle pressa le bouton électrique. + +Minute immobile... Leurs coeurs mouraient dans leurs poitrines... +Rien ne les avertit... Était-elle accomplie, l'oeuvre terrible?... +Comment croire que tout était résolu par ce faible geste d'un doigt +de femme?... + +Les saccades régulières du train, frappant le silence formidable de +leurs âmes, y roulaient en tonnerre, parmi des échos d'épouvantement. + +Mais, soudain...--ne se trompaient-ils pas?...--la course effrénée +du rapide semblait se ralentir. Leurs regards osèrent se chercher, +s'interroger... Oui... voilà... c'en était fait... On avait dû tirer +une sonnette d'alarme. Mais quelle main?... La sienne, à lui?... +Vivait-il encore?... + +Nulle parole ne leur vint aux lèvres. Qu'importait maintenant? Ils +avaient agi suivant leur conscience,--cette conscience collective +qu'ils partageaient avec des milliers de leurs frères,--connus et +inconnus. Ils laissaient le reste, et leur propre sort, au mystérieux +vouloir de la fatalité. + +Sloutvine, pourtant, par une sorte de mécanisme où ses propres +sentiments n'avaient guère de part--car la peur, le souci de sa +sécurité s'effaçaient dans la solennité de ce qu'il appelait sa +mission, dans le sombre enthousiasme d'une telle heure--accomplit +hâtivement ce que ses amis et lui-même avaient décidé d'avance. + +D'abord, il coupa le fil électrique au bord de la portière, en lança +le bout avec le commutateur aussi loin qu'il put, hors de la voie, +tandis que la longue partie libre, déroulée par lui le long du train +en venant de la voiture d'Omiroff, tombait, traînait, se tordait +entre les roues, qui, bientôt, la morcelèrent. + +En même temps--et tout fut fait plus vivement qu'on ne saurait le +dire--Pierre Marowsky prenait, dans le filet du compartiment, un +paquet qu'il jetait sur la banquette: des vêtements, vite sortis +par leurs mains fiévreuses,--vêtements grossiers, salis, de paysan +sibérien, un casaquin de peau de mouton, une culotte de drap, des +bottes, un bonnet de fourrure râpé. Sloutvine eut instantanément +changé sa livrée contre ce costume, dont la vraisemblance devint +frappante lorsqu'il eut enfoui son crâne tondu sous une longue +perruque aux mèches grasses, et caché ses joues glabres dans les +frisures d'une barbe d'aspect non moins répugnant. + +Pendant qu'il s'habillait, Tatiane et Pierre soulevaient un des longs +coussins de la banquette, et le montraient décousu d'avance sur un +des côtés et à demi vidé de sa garniture intérieure. Dans ce vide, +ils enfouirent la livrée dont venait de se dépouiller leur ami. Puis +ils refermèrent l'ouverture à grands points cachés sous le galon. + +Si promptement qu'ils eussent agi, l'arrêt du train aurait dû les +surprendre avant leurs précautions achevées. Mais l'illusion de leur +angoisse les avait trompés. Le rapide ne stoppait pas. Après un +simple ralentissement sur une courbe de la voie, il reprenait son +élan de vertige. + +--«Comment!... Qu'est-ce que cela signifie?» murmura Tatiane. + +--«Raté!...» s'écria Marowsky. + +--«Non,» dit Sloutvine. + +Les fiancés le regardèrent. Et ce fut pour eux comme un +appesantissement de cauchemar, le face à face avec le moujik +impossible à reconnaître, avec cet étranger, qui leur parlait de ce +qu'ils n'osaient pas formuler en eux-mêmes. + +--«Non,» répéta l'homme aux cheveux sales, à la barbe broussailleuse, +«ce n'est pas raté. Au contraire. Mes calculs sont exacts. Le bruit +n'a pas dû dépasser celui d'un coup de revolver. Ce qui m'étonne, +c'est que l'Anglais, dans le couloir, n'ait pas entendu, et donné +l'alarme. + +--Mais,» observa Marowsky--la voix basse, étranglée, «si le train +ne s'arrête pas, tu es perdu. Ton costume... c'était pour te mêler +à des paysans... avoir eu l'air d'accourir... vers... la chose... +l'accident... Un contrôleur peut t'apercevoir maintenant. Que +dirons-nous?...» + +Sloutvine s'approcha de la portière, voulut l'ouvrir. Mais Tatiane +s'interposa. + +--«C'est de la folie. Vous vous tueriez! + +--Je ne veux pas vous compromettre. + +--Ah! qu'importe. + +--Non... Avec vos passeports si bien établis, vous deux, vous êtes +insoupçonnables... Vous gagnerez Vladivostock, puis l'Amérique... le +pays libre... + +--Jusqu'à ce que nous revenions vers les nôtres... + +--Soyez heureux,» dit Sloutvine. «Adieu...» + +Il se dégageait de leur étreinte, leur assurant qu'il ne sauterait +pas, qu'il se coulerait entre deux wagons, attendrait la prochaine +halte. Mais soudain, leurs voix se turent, leurs gestes mollirent. +Cette fois, le rapide ralentissait pour stopper. Des maisons +parurent, puis des garages de wagons, des amas de charbon, une pompe +pour donner de l'eau à la machine. + +Comment?... Un arrêt réglementaire... Leurs yeux lurent sans y +croire: KRASNOYARSK. Nul ne savait donc rien encore? + +Un peu avant le quai, Sloutvine sortit, se laissa glisser à terre. + +Tatiane et Pierre le virent se faufiler entre les ateliers, +baraquements, machines au repos, dans ce dédale qui obstrue les +abords d'une station de chemin de fer. Si quelque voyageur l'aperçut, +il dut le prendre pour un ouvrier de la voie, ayant sauté sur le +marchepied avant l'entrée en gare, et qui descendait à l'endroit de +son travail. + +On s'étonnait, d'ailleurs, dans le rapide, de cet arrêt inattendu, à +Krasnoyarsk. Nul ne se doutait que c'était là une mesure de faveur +pour le prince Omiroff. Ses gens pouvaient de la sorte apporter du +wagon-restaurant ce qu'il leur était trop difficile de préparer dans +leur petite cuisine ambulante de la voiture particulière,--puisque +cette voiture, par excès de précaution chez leur maître, ne +communiquait avec aucune autre. + +Le lourd convoi se déroula peu à peu le long du quai, avec des chocs +espacés, des fusées de vapeur, un halètement rauque, le bloquement +des freins. Ce fut une agitation immédiate aux portières, de ceux qui +s'élançaient dehors, et de la nuée de moujiks se précipitant pour +rendre un service, obtenir une aubaine. + +Soudain, des coups de sifflets, précipités, stridents, des gens qui +courent, la figure décolorée, les yeux fous. Des soldats paraissent, +les portes des salles d'attente se ferment. Une stupeur se répand. +De pauvres diables, qui se hâtent au hasard, sont appréhendés +brutalement. Il y a des cris sans cause, des silences qui font peur. + +Que se passe-t-il? + +Autour d'un wagon de luxe, voici des gens de police qui se postent. +Un homme arrive, amené on ne sait par qui. Sur son passage, des voix, +instinctivement basses: «C'est le médecin.» + +Maintenant un bruit de verre qui casse. Une vitre fêlée, au wagon de +luxe, achève de se détacher, tombe en dehors, se fracasse. Aussitôt, +vers ce point, un fourmillement. On s'amasse, on se hisse, les têtes +se dressent... Il faut voir à l'intérieur. Mais les stores sont +baissés brusquement. Et il se prononce des mots, dans cette foule, +des mots terribles, auxquels on n'ose pas croire. + +Ce fut à cette minute seulement que Hawksbury, étendu sur le +divan-couchette du prince Omiroff, se réveilla. La sensation de +l'arrêt, puis des rumeurs confuses, après avoir modifié ses rêves, +interrompirent tout de bon son sommeil. Avec un étrange sentiment +d'angoisse, il se dressa. Un piétinement s'assourdissait, sur le +tapis du couloir. Un choc heurta sa porte. On se pressait là pour +passer. Tant de monde, dans ce wagon particulier, où le service se +faisait si discrètement? Pourquoi? Il ouvrit. + +Un uniforme de policier russe le frôla rudement. Puis une face rogue +surgit contre la sienne. On l'interpella sans qu'il comprît. Même une +main se posa sur son bras. Il eut un sursaut révolté. + +Alors, dans le remous de ces corps indécis, par ces gestes qu'on fait +sans savoir, aux instants de fatalité où la pensée est suspendue, +Frederick de Hawksbury se trouva à la porte du salon. Et, ce qui +lui frappa les yeux, sans que son entendement démêlât rien encore +de la scène incohérente, ce fut une vitre cassée sur le débris +restant de laquelle coulait un filet clair de sang. Une évidence de +catastrophe jaillit pour lui de ce détail, peu tragique en lui-même. +Le sang venait d'une main qui s'était coupée à cette vitre dans +la bousculade. Toutefois, l'horreur ambiante s'insinua toute ici +dans l'âme de l'Anglais. Ce fut comme une coulée de glace entre ses +épaules... Les racines de ses cheveux devinrent douloureuses. + +--«Vassili!» cria-t-il, en reconnaissant la livrée voyante parmi des +épaules sombres. + +Le valet de chambre se tourna. Il avait un visage convulsif et +mouillé de larmes. Tout de suite, ce domestique, dont le dévouement à +son maître était la raison même de vivre, gémit: + +--«Milord... Milord!...» d'un tel accent que les autres s'écartèrent. + +Et alors voici ce qui apparut à Frederick de Hawksbury. + +Boris Omiroff demeurait encore étendu sur le divan, à peu près +dans la position du repos. Mais ce divan, sous son buste, était +saccagé,--le bois disloqué, l'étoffe crevée, les paquets de laine et +de crins soulevés, dispersés, et inondés de sang. Dans ce fouillis, +la belle tête du prince russe se renversait, la face en l'air, le +menton tendu, la bouche ouverte, les yeux révulsés, toute criante, +semblait-il, et de quel effroyable cri!... Pour muette qu'elle fût, +on la _voyait_, cette clameur de foudroyante agonie. Elle perçait +l'âme tremblante des assistants, comme s'ils l'eussent entendue. + +D'un geste, Vassili montrait à l'Anglais ce qu'il fallait deviner +plutôt que voir. Car nul encore n'avait osé déranger l'attitude +d'immobilité terrible. Le crâne de Boris, en arrière, devait être à +demi emporté. Car où donc s'achevait ce fort débris de bois garni +d'une ferrure, où se répandait...--horreur!...--une substance +graisseuse et rosâtre. + +Dans le cou,--dans le cou solide, arrondi comme un marbre,--une +espèce d'énorme écharde, fichée ainsi qu'une flèche, eût suffi +peut-être à provoquer la mort. + +Des réflexions s'échangérent, entre le commissaire de la gare, le +chef de train, les agents. Vassili traduisit pour lord Hawksbury: + +--«Ils disent que jamais engin n'a fait une aussi précise besogne. +Avec quelle adresse a-t-on dû jeter cela par la portière, du +dehors!... Impossible avant le ralentissement du train... Et où +étiez-vous, milord? où étiez-vous?...» + +Une exclamation. + +Cette fois, nul truchement ne fut nécessaire. L'Anglais vit quelqu'un +se relever. Un fil traînait sur le tapis, un fil électrique... Des +mains le saisirent, le suivirent jusqu'à son point d'attache, à la +paroi du wagon, sous le bouton de la sonnerie. + +Hawksbury se rappela le domestique qui, tout à l'heure, réparait +cette sonnerie. Devant sa vision intérieure se replaça l'image de cet +homme travaillant à terre, glissant quelque chose sous le tapis, si +près du divan, si près de la tête... + +Il releva les yeux... Cette tête... + +Ouvrant les lèvres, il allait clamer son soupçon, sa certitude. +Quelque chose l'arrêta. Le regard du serviteur, le regard étrange +dardé vers lui quand Boris avait affirmé la mort de l'enfant. Ce +regard lui revint, plein de choses, poignant... Il se tut. + +Mais un autre cria le nom du criminel. Vassili maniait à son tour +le fil électrique, il se frappait le front, puis, avec une mimique +indignée, expliquait au commissaire de la gare. Hawksbury ne saisit +que le mot: + +--«Sémène... Sémène...» + +Les policiers se mirent en mouvement. Vassili s'offrit à les +conduire. Il allait leur livrer son camarade. + +Mais ce fut en vain qu'on chercha le valet de pied... En vain qu'on +cerna la gare, qu'on mit le train en quarantaine... En vain qu'on +attendit et qu'on reçut les ordres télégraphiés de Pétersbourg... En +vain qu'on mobilisa les troupes de la forteresse la plus proche... + +L'assassin du prince Boris Omiroff ne se retrouva pas. + +Lorsque, enfin, il fallut interrompre les immédiates recherches, +laisser poursuivre vers Vladivostock tous les voyageurs immobilisés +à Krasnoyarsk, ceux-ci, en s'éloignant, purent apercevoir, remisée +sous un hangar devant lequel défila leur train, cette chose, qu'ils +regardèrent en frissonnant: le wagon luxueux du prince Omiroff, avec +ses vernis brillants, ses panneaux armoriés, dont les volets clos +laissaient filtrer de jaunes lueurs--les cierges se consumant dans la +chapelle ardente. + +On attendait de faire exécuter à ce sépulcre ambulant la manoeuvre +des plaques tournantes, pour l'accrocher au premier train marchant +vers Pétersbourg. Des popes priaient jour et nuit près du corps du +dernier des Omiroff. + +Boris reposait là, et sa tête, appuyée sur l'oreiller, avait +été bourrée de ouate jusqu'au bord de l'horrible blessure, afin +qu'elle restât d'aplomb et ne croulât pas, la face levée, dans le +renversement, le cri, l'épouvante, de sa terrifique agonie. + + + + +XIII + +LES PETITS PIEDS QUI NE DANSERONT PLUS + + +--«Flaviana chérie, va me chercher papa. Dis-lui de revenir... Il +peut bien pleurer devant moi... Ah!... pourquoi se cacher?... Je +sais...» + +La voix de Bertile passait à peine, affaiblie, sifflante, hachée par +une petite toux. Mais, si la fillette parlait avec effort, c'était +dans un sourire. Une sérénité merveilleuse illuminait ses grands yeux +clairs. Le doux regard insistant soulignait sa demande. + +Troublée par son dernier mot: «Je sais,» et ne voulant rien en +laisser voir, Flaviana se leva pour lui obéir. + +Dans la pièce voisine,--une lingerie, transformée momentanément +en chambre à coucher, par l'installation d'un lit-cage et d'une +commode-toilette,--un homme étouffait ses sanglots contre ses bras, +croisés au dossier de sa chaise. On voyait osciller ses épaules +sous le drap fatigué d'un veston commun. Une tristesse indicible +ballottait ce gros crâne grisonnant, cette tête abandonnée de +pauvre être sans révolte. Pourquoi souffrait-il, celui-là, et si +cruellement!... lui, qui ne savait pas ce que c'était que de faire du +mal?.. Quel mystère! Et quelle pitié! + +Flaviana, debout derrière Pageant, n'osait lui parler, par peur de +fondre elle-même en larmes. Mais une porte donnant sur le corridor +s'ouvrit. Delchaume entra. Tout de suite, avec son autorité d'homme +de science, il réveilla l'énergie du malheureux père. + +--«Allons, mon ami... courage. Ne donnez pas ce spectacle à votre +enfant. + +--Je l'ai quittée exprès,» murmura l'ancien hercule. + +--«Mais elle sait bien que c'était pour pleurer,» intervint Flaviana. +«Elle comprend, allez... Quelle petite âme d'ange! Elle était trop +exquise pour ce monde, votre Bertile.» + +Pageant regardait la belle artiste. Puis il tourna les yeux vers +Raymond. Tous deux se tenaient côte à côte devant lui. Et, malgré +leur commisération, leur chagrin, dans le mouvement même qui les +penchait ensemble vers sa douleur, il ne put les contempler sans +subir le rayonnement de leur harmonie. Tandis qu'eux-mêmes, en ce +moment, écartaient la pensée de leur amour, cet amour les liait comme +d'une invisible guirlande, les rendait pareils d'expression, de +sentiment, d'attitude. Ce n'étaient plus deux êtres indépendants l'un +de l'autre. C'était un couple. + +L'humble ouvrier sentit cela, profondément. Alors il eut un mot d'une +intuition merveilleuse. Sans amertume, comme s'il constatait une +réalité presque consolante, il dit: + +--«Ma Bertile s'en va pour vous avoir trop aimés, tous les deux.» + +Chacun lui prit une main. Et ils se turent. A ce moment leurs trois +coeurs se parlèrent. Et celui du frotteur de parquets eut un scrupule +de délicatesse infinie, car il craignit d'avoir affligé les autres. + +--«C'était son sort,» prononça Pageant. «Comme vous dites, madame +Flaviana, l'enfant était trop bonne pour cette terre.» + +«C'était son sort...» Il mit à ces trois mots une intonation qu'on ne +saurait rendre. Résignation, fierté, navrement, et, sans le savoir, +l'immensité du mystère. «C'était son sort...» + +Quand ils rentrèrent auprès de Bertile, elle leur sourit, comme +toujours. Un peu de couleur lui revenait au visage. Ses lèvres ne +répétèrent plus ce qui avait tant bouleversé Flaviana, le «je sais», +dévoilant la conscience de sa fin prochaine. Elle tâcha de jouer la +confiance dans l'avenir, pour donner le change à leur affliction. +Pourtant elle eut une exclamation involontaire: + +--«Ah! ma Flaviana, je n'aurais pas voulu partir sans le revoir près +de toi!» + +Pageant prit le docteur à part. + +--«Elle ne vous reconnaît donc plus?» questionna-t-il avec +angoisse. + +--«Bertile ne parlait pas de moi,» répondit Raymond. + +Et il évita d'expliquer à ce père près de perdre son enfant, que le +sien, à lui, celui de Flaviana, leur serait bientôt rendu--qu'ils +l'espéraient avec ardeur, avec angoisse, que cet espoir était +l'unique pensée qu'ils lisaient dans les yeux l'un de l'autre, quand +ils croisaient leurs regards, même à côté de la mourante,--pourtant +si chère! + +Où était-il? entre quelles mains? leur petit Serge-François... Depuis +la communication téléphonique reçue par Bertile, un autre message +était venu, anonyme aussi, mais écrit cette fois,--ou du moins +composé avec d'impersonnels caractères d'imprimerie. Plus explicite +que l'autre, plus clairement rassurant, il recommandait à Flaviana la +prudence, la patience. «_Tant que le loup n'est pas abattu par les +chasseurs_,» disait l'étrange lettre, «_la brebis doit préférer que +l'on cache son agneau_.» + +Phrase qui fulgura tout à coup d'une signification terrible et +radieuse, quand tous les journaux du monde retentirent de la nouvelle: + +«EFFROYABLE CRIME ANARCHISTE. LE PRINCE BORIS OMIROFF FOUDROYÉ PAR +UNE BOMBE DANS LE TRANS-SIBÉRIEN-EXPRESS.» + +Troublante conjoncture... Se réjouir d'un assassinat... Pourtant +«lorsque le loup est abattu par les chasseurs», qui reprocherait à la +brebis d'appeler son agneau, dans le ravissement de la délivrance, +l'extase de le voir bondir vers elle, en sécurité, à travers la +prairie? + +Flaviana et Raymond n'osèrent formuler en des paroles précises ce +qui se levait obscurément dans leurs coeurs, ce qu'ils devinaient +trop bien l'un chez l'autre. Mais, le matin où la brève dépêche +s'inscrivit dans toutes les feuilles, en lettres grasses, sous la +rubrique: «Dernière heure», le premier mouvement de Flaviana fut +d'en rapprocher la missive anonyme. Elle plaça côte à côte, devant +les yeux de Raymond, l'espèce de prédiction: «_Tant que le loup ne +sera pas abattu par les chasseurs_», et la réalisation évidente: «_Le +prince Boris foudroyé par une bombe_.» Ils se regardèrent... Et ce +fut tout. + +Depuis ce jour-là,--ce jour-là qui datait maintenant d'une +semaine,--ils attendaient. A travers leur attente; ils écoutaient +venir deux choses: l'une incertaine, l'autre, dont l'approche +sournoise, frôleuse, devenait, hélas! inévitable. Le bonheur et la +douleur s'avançaient ensemble. Mais l'une commençait à presser le +pas, à courir plus vite que l'autre. Et c'est pourquoi Bertile, avec +la prescience de sa petite âme déjà soulevée au-dessus de la vie, +avait dit à Flaviana: + +--«Je ne voudrais pas m'en aller sans le revoir auprès de toi.» + + * * * * * + +Un soir, comme la danseuse-étoile partait pour son théâtre, Delchaume +arriva, pour la troisième fois de la journée. + +--«Ah!» s'écria Flaviana, «je m'en irai donc avec moins d'anxiété. +Promettez-moi de rester jusqu'à mon retour, mon ami. + +--Bertile est plus mal? + +--Elle est bien faible. Et je ne sais quel pressentiment me serre le +coeur. + +--Son père est près d'elle? + +--Comme toujours. Il ne la quitte pas, depuis que je l'ai installé +dans la chambre voisine. + +--C'était bien, à vous, de faire cela,» dit Raymond. «Comme vous êtes +bonne, Flavienne! + +--Il ne s'agit pas de moi. + +--Pas assez, en effet. Vous ne vous ménagez en rien. Comment +pourrez-vous danser, ce soir? + +--Comme d'habitude,» répondit-elle en souriant. + +Raymond regarda ce sourire, sur les lèvres à l'arc allongé, +frémissant, dans les yeux creusés d'ombre, où il se mélancolisait. +Une palpitation d'amour lui fit trembler le coeur. D'avance, il +entendit sa voix troublée dire le mot dont la clameur emplissait tout +son être. Mais, d'un effort désespéré, il se contint. L'heure n'était +pas venue. + +Flaviana se reculait imperceptiblement, très pâle. Puis, tout de +suite, ce fut comme l'évanouissement d'une flamme. Avec un geste de +médecin, de frère, Raymond prit les mains de son amie,--les mains aux +doigts grêles, fuselés, si fins et souples qu'ils se groupaient en +faisceau comme les tiges d'un bouquet. Et, s'inquiétant toujours, à +cause de l'obligation professionnelle:--«Danser?... Avec ce qui vous +préoccupe... Vous qui ne dormez ni ne mangez depuis huit jours... En +aurez-vous seulement la force?... + +--Ne craignez rien,» dit l'artiste. + +Et alors, elle lui expliqua. Une noblesse émanait d'elle, de son beau +visage mince, de sa haute forme, dont la grâce subsistait, même dans +l'immobilité. + +--«La danse, pour moi,» disait-elle, «ce n'est pas un rite de joie, +une pantomime de mon corps en contraste avec l'état de mon âme, une +antithèse dont je puisse souffrir. Je danse comme d'autres chantent. +J'entre dans mon rêve... Je libère les sentiments qui m'oppressent. +Et tous, voyez-vous, Raymond, tous, ils s'évadent de moi, bien +qu'en restant liés à moi. Je les exprime, en dansant, comme si je +les jetais dans le rythme d'un poème. Je m'étonne qu'on ne les +devine pas, qu'on ne les voie pas. Quelquefois je sens ma danse +tellement triste et déchirante qu'il me semble qu'on va me crier: +«Assez!... assez!...» avec des sanglots. Mais personne ne sait. Et +cela vaut mieux. Vous saurez, vous, Raymond. Ne me plaignez pas. Ne +croyez pas que ce soit pour moi pénible, cruel de danser...» Elle +s'arrêta, saisie comme d'un frisson, et reprit plus bas:--«Une chose +m'est dure, là-bas, en scène... oui. De voir toutes ces petites... +Ah! quand elles viennent autour de moi... qu'elles s'approchent, +puis s'éloignent... suivant les figures du ballet... Je cherche +involontairement des yeux celle qui manque... Tous ces petits pieds +agiles... Je pense aux petits pieds qui ne danseront plus...» + +La voix de Flaviana s'altéra. D'un geste de la main, la danseuse dit +adieu à Delchaume. Et, précipitamment, elle s'enfuit. + +Le jeune médecin resta un peu perplexe. Il n'avait pas eu le temps +d'expliquer à son amie que sa soirée ne lui appartenait point +entièrement. Toutefois, puisqu'elle souhaitait qu'il ne s'éloignât +pas, il ferait ce qu'elle lui avait demandé, bien qu'il ne constatât +guère d'aggravation dans l'état de Bertile. + +Raymond décida donc qu'il travaillerait là, dans la salle à manger. +Et il commença par envoyer Pageant réclamer, chez lui, à son valet de +chambre, certains documents qui lui permettraient d'utiliser malgré +tout les heures de la soirée. En attendant, il s'assit près du lit de +la petite malade. + +Bertile ouvrit les yeux, le reconnut, sourit, et laissa retomber sa +tête sur l'oreiller. + +Avec quelle amertume Delchaume contempla ce visage de quinze ans, +dont les traits, usés comme par une lime, étaient étirés, pincés, +dont les paupières bleuâtres, abaissées comme par des doigts +lourds, exprimaient toute la lassitude de la vie. D'où venait, ici, +l'impuissance de sa science? Il avait sauvé la marâtre, la mégère, +d'une terrible maladie aiguë, et il ne pouvait rien contre la lente +consomption qui détruisait ce corps frêle, où il aurait dû trouver +cependant comme alliées toutes les ressources de la jeunesse. + +Sous les couvertures,--légères à cause de la chambre chaude,--son +regard ému suivit le dessin à peine indiqué de la forme enfantine. +Vers l'extrémité du lit, il chercha le relief des orteils pointant +légèrement. Et il sentit dans ses yeux la brume d'une larme, en se +répétant les derniers mots de Flaviana: «Les petits pieds qui ne +danseront plus.» + +Presque aussitôt, il tressaillit. Relevant la tête, il venait de +rencontrer deux prunelles à demi-voilées, qui l'observaient. + +--«Cela va, ma mignonne?...» + +Elle fit comme une tentative pour se soulever. + +--«Vous êtes tout seul? + +--Oui. + +--Papa est sorti? + +--Pour moi, pour me rendre service. Il va revenir. + +--Raymond, je voudrais vous demander quelque chose.» + +C'était la première fois qu'elle l'appelait ainsi par son petit nom. +Pris d'une émotion indéfinissable, il se pencha davantage. + +--«Parlez, ma petite Bertile. + +--Dites-moi que vous êtes heureux. + +--Heureux?...» + +Le mot, jailli dans la surprise des lèvres de Delchaume, lui laissa +une brûlure dans la gorge, un remords. «Heureux...» Il n'en avait +plus l'espoir, il ne s'en croyait plus le droit... Et cependant?... +La seule question de cette enfant, la possibilité énoncée, la mise en +présence du bonheur, vers lequel se tendait tout son être, ce fut +comme la brusque tombée de chaînes pesantes, un flot de lumière dans +l'obscurité voulue où il murait son âme. «Heureux!...» Dès la seconde +réflexion, il découvrit en lui-même l'harmonie secrète avec ce mot +dont s'il s'effarait. «Heureux!...» Ah! oui... comme il pouvait +l'être encore! + +Humblement, très bas, avec l'émoi d'un mystère, il interrogea Bertile: + +--«Pourquoi me posez-vous cette question, mon enfant? + +--Parce que,» murmura-t-elle, «je veux vous l'entendre dire...» + +La figure mourante s'illumina radieusement, et Raymond perçut à +peine, tant ils lui parurent étranges, les quelques mots que Bertile +prononça encore, dans le plus léger souffle: + +--«Vous... heureux... et Flaviana... tous les deux... C'est ma part, +à moi, ma part de la vie... Alors... j'y tiens...» + +Elle répéta: «J'y tiens...», avec une expression si émouvante que le +jeune homme en fut étreint jusqu'à une espèce d'angoisse. + +Il s'inclina davantage vers la fillette, comme pour déchiffrer, dans +les yeux maintenant élargis, dans les prunelles où scintillait la +petite étoile d'or de la lampe électrique,--dernière petite étoile +des soirs humains, dernière lueur de la chambre douce,--quel secret +la fragile créature avait l'énergie de garder lorsqu'elle en mourait. +Et elle, se trompant peut-être à son geste, leva faiblement les +mains, comme pour attirer plus près encore cette tête, si proche +maintenant de la sienne... + +Voulut-elle lui chuchoter quelque chose à l'oreille? Ses lèvres +séchées de fièvre eurent-elles soif d'emporter un baiser que +permettait la chasteté terrible de la mort?... Raymond ne le sut +jamais. Car, à l'instant, un coup rapide contre la porte, et cette +porte ouverte presque aussitôt, interrompirent le dialogue muet, +suprême. + +--«Monsieur le docteur... monsieur le docteur...» haletait la grosse +Mélanie. + +Les petites mains soulevées retombèrent sur la couverture. + +--«Monsieur le docteur... + +--Eh bien, quoi donc, ma bonne Mélanie? + +--Il y a quelqu'un... Venez, venez vite!... + +--Quelqu'un... Mais qui est-ce?» + +Delchaume hésitait, ne pouvant admettre qu'il eût rien à faire avec +une personne venue chez Flaviana. La discrétion le retenait. Quant à +Mélanie, pour qu'elle s'expliquât sur son agitation et sur l'intérêt +de la visite, il fallait qu'elle avouât être au courant d'une foule +de choses dont la confidence ne lui avait pas été faite. Mais quel +imbroglio échapperait à la divination de sa curiosité? Comme le grand +naturaliste Cuvier, qui reconstituait, sur un fragment de squelette, +un animal antédiluvien, la grosse femme de charge eût reconstitué +le plus compliqué des romans sur un bout de dialogue surpris, le +moindre indice, un débris de lettre. + +--«Venez, monsieur le docteur... Venez!... je vous en supplie!» +répétait-elle. + +--«Mon Dieu!...» s'exclama la voix faible de Bertile... «Est-ce donc +lui?... Est-ce notre petit François?...» + +La seule supposition fit bondir Raymond hors de la chambre. La grosse +Mélanie, déplaçant plus d'air que jamais, se hâta derrière lui, pour +ne rien perdre de ce qui allait se passer. Ils ne virent pas Bertile, +soulevée tout à coup sur son lit par une force inattendue. Une joie +immense galvanisait la petite. Ses nerfs surexcités oublièrent +l'accablement, l'immense faiblesse. Elle glissa ses pieds à terre. +Un instant, surprise de les voir tellement amincis, avec de si longs +doigts, que les os fins dessinaient jusqu'au cou-de-pied, elle +s'arrêta, et les larmes lui montèrent aux yeux. Elle aussi, à cette +minute, entendit une voix en elle-même: + +«Ils ne danseront plus.» + +Mais aussitôt un sourire, un détachement très doux: + +--«Si l'enfant est là, qu'est-ce que ça fait?» + +Vite, elle cacha dans des babouches les petons maigres, secoua la +tête--avec encore de l'espièglerie--pour sécher ses paupières, puis, +étant parvenue à passer un peignoir, elle se dirigea, en s'appuyant +aux meubles, aux murs, du côté de l'appartement où se confondaient +des paroles, des exclamations, et,--crut-elle,--les cris de joie +d'un tout petit. + +Dans la salle à manger, où Mélanie conduisit Delchaume, sous la +lumière tamisée de rose de la suspension électrique, le jeune docteur +ne vit tout d'abord que le large dos de Pageant. + +Le bonhomme avait posé sur la table un ballot de paperasses--les +documents qu'il était allé chercher rue du Général-Foy. Maintenant +il se baissait, comme pour ramasser quelque chose--sans doute +des feuillets échappés. Telle fut, en un éclair, l'impression de +Delchaume, dont le coeur défaillit de désappointement, tandis qu'à +ses yeux s'offrait, adverse à toute illusion, la carrure ample et +gauche. + +Combien, à certaines secondes, la forme de la vie s'imprime en nous, +flamboyante, inoubliable! Jamais Raymond ne devait cesser d'avoir, en +la chair vive du souvenir, l'image aperçue en ouvrant cette porte--ce +pauvre dos d'humilité sous le commun veston grisâtre, la courbe +des épaules inclinées, sa propre crispation à cette vue... puis la +secousse, toujours prête à renaître, de ce qui surgit, de ce qui +suivit... + +Pageant se redressa. Il soulevait du sol un fardeau. Et voici... +Merveille!... Au-dessus de son épaule, soudain, quelque chose de +doré, de blond, quelque chose encore... une fraîcheur fleurie, un +visage d'enfant, les lèvres en cerise mouillée, d'où le cri partit +tout de suite: + +--«Papa!... papa!... papa Raymond!...» + +En enlevant joyeusement, glorieusement, de terre, le petit +Serge-François, Pageant, sans savoir, le dressait de toute sa haute +taille, face à celui qui entrait. + +Bonne épaule de brave homme sous le commun veston grisâtre... Elle +eut tout à coup la rondeur propice des nuées qui soutiennent les +angelots dans les Assomptions fameuses. Petit, petit enfant!... +L'enfant qu'a sauvé Francine... L'enfant de Flaviana... Deux fois +aimé, deux fois sacré... + +--«Toi, mon petit!... Toi!...» + +Raymond étreignait le petit corps, le pressait contre sa poitrine. Et +une folie le prenait. Il allait courir, comme il était, nu-tête, avec +ce garçonnet entre les bras, au National-Lyrique, jusqu'à la loge de +l'étoile, de la mère,--qui sait? jusque sur la scène peut-être, dans +la divagation de sa joie, de la joie qu'il allait donner. + +Mais le battement enivré de son coeur se suspendit tout à coup. Il +posa le petit garçon à terre pour aller soutenir ce mince fantôme +blanc dressé dans la baie sombre de la porte. + +--«Bertile! Imprudente!... + +--Mais non... Laissez... Que je sois heureuse, avec vous, encore une +fois! Petit François, me reconnais-tu?...» + +L'enfant s'approcha d'elle, un peu interdit. Le pâle visage, la +longue robe flottante et comme vide, l'impressionnaient. + +--«Mon chéri, je suis ton amie Bertile... Rappelle-toi... +Claire-Source... le Gros-Chêne... Viens m'embrasser, mon petit ange.» + +Ce fut alors, tandis que la fillette et l'enfant refaisaient +connaissance, entre les grands bras de Pageant, qui avait pris sa +Berthe sur ses genoux, que Delchaume s'occupa d'une autre personne, +à peine entrevue jusqu'ici dans le coin d'ombre où elle se tenait, +et parmi l'émoi du moment. Vers cette personne, Raymond s'avança, +comprenant qu'elle avait amené le petit garçon, et, maintenant, +l'esprit plus libre, se demandant, étonné, qui elle pouvait bien être. + +Quand il fut près d'elle, qui se tenait immobile et en silence, +quand il distingua bien ce visage entrevu jadis entre les rideaux +d'andrinople, dans la misérable chambre des étudiantes russes, puis +contemplé plus longuement à la Cour d'assises, lors du procès sur +l'affaire de la Petite-Barrerie, quand il rencontra l'éclair noir des +yeux sauvages, Delchaume n'eut pas d'hésitation: + +--«Katerine!...» s'écria-t-il, «Katerine Risslaya!... + +--J'ai rempli ma mission,» dit-elle. «Quand le loup a été abattu par +les chasseurs, j'ai ramené à la brebis son agneau.» + +Elle se tut. Delchaume esquissa une question. Mais il en avait tant à +poser, que les mots se brouillèrent. Avant qu'il les eût énoncés en +ordre, la Russe reprit: + +--«Voudrez-vous répéter ceci à madame Flaviana: Qu'elle se rappelle +la grille du Vieux-Moutier. J'ai tenu ma parole. Demandez-lui de ne +pas m'oublier, de penser quelquefois à ce garçon bizarre qui l'aborda +dans l'avenue de Messine, et à qui elle doit son enfant. + +--Ce garçon?... Mais... C'était vous?... + +--Oui. + +--Ah! de quelle reconnaissance elle vous comblera. Vous allez la +voir... Elle va rentrer. Vous serez témoin de son bonheur. + +--Elle ne me trouvera plus ici. + +--Vous ne pouvez pas l'attendre? + +--Je ne le veux pas. Ce serait dangereux... pour elle... pour moi... +pour...» elle s'arrêta, puis sourdement: «pour d'autres. + +--Où pourrait-elle vous voir? vous remercier? + +--Nulle part. + +--Nous ne vous verrons plus? + +--Jamais. + +--Voyons... Ce n'est pas possible! Après l'immense service que vous +nous avez rendu... + +--Le service... il est encore plus pour nous... oui... pour nous. + +--Comment? + +--Le bien fait à l'innocent rachète un peu le mal qu'il a fallu faire +aux coupables.» + +Delchaume saisit le poignet de la jeune Russe, l'entraîna. Dans le +petit salon voisin, où ils entrèrent, et dont il referma la porte, +une clarté vague régnait, filtrée par le store d'une glace sans +tain. Raymond n'en voulut pas d'autre, ne toucha pas les boutons +électriques. Il referma la porte. Puis, serrant le poignet de +Katerine, qu'il n'avait pas lâché: + +--«Comment cela s'est-il fait?... dites?... + +--Quoi?... + +--Dans le transsibérien?...» + +Les mots se formulaient à peine. Tous les deux tremblaient. Dans les +demi-ténèbres, Delchaume ne voyait que le regard sauvage, les yeux +noirs, où s'allumaient de rouges phosphorescences. + +--«Ah!...» répéta-t-elle, «le transsibérien...» + +L'accent fut si étrange, que Delchaume eut un soupir d'horreur. + +--«Il y a donc autre chose? + +--Taisez-vous!...» murmura-t-elle. + +Il sentit qu'elle tremblait plus fort. Il lui saisit l'autre bras. + +--«Parlez, Katerine... J'ai failli être des vôtres... +Rappelez-vous... à la Petite-Barrerie. Vous savez maintenant que ce +n'était pas moi, le traître...» + +De la tête aux pieds, elle frémit comme l'arbre sous un coup de hache. + +--«Oui... oh! oui... je le sais. + +--Alors... Ce que les vôtres ont accompli de fait, je l'ai accompli +d'intention. J'en prends ma part...» + +Elle se débattit, convulsive, lui arracha ses mains. + +--«Votre part!... Ah! vous ne savez pas de quoi vous parlez...» + +Sur la tête du jeune homme, les racines des cheveux furent comme +les pointes d'aiguilles dressées. Sa nuque se glaça, tandis qu'il +écoutait encore la voix de la femme: + +--«Vous n'avez pas entendu le cri... le dernier... Vous n'avez pas +fui quand celui qui va mourir vous appelle... Ah! votre nom vous +deviendrait odieux... ne serait plus que l'écho... cet écho-là!... + +--Mais,» chuchota-t-il... «vous n'étiez pas là-bas... Vous n'étiez +pas dans ce train... + +--J'étais ailleurs... j'étais...» + +Elle chancela. Il la retint. Mais Katerine, tout de suite, avec une +reprise farouche d'énergie: + +--«Laissez-moi partir... Vous voyez bien qu'il le faut!... Sans +l'enfant, nul ne pourrait dire qu'il m'a vue. Ramener l'enfant à sa +mère... un péril!... J'ai choisi le soir... mille précautions... +Maintenant, de grâce, laissez-moi. Si l'on me prenait, les autres, +sans doute, seraient perdus avec moi. + +--C'est vrai!» cria sourdement Raymond. + +Il n'y songeait pas, jusque-là. Maintenant, il les entrevit, sous la +fatalité de leur crime, ces êtres dont il avait côtoyé l'existence +terrible, dont les mains résolues à tout avaient serré ses mains +affinées de circonspection et chargées de science. Il avait connu la +tendresse, la pitié de ces coeurs bardés de haine... Un regret le +déchira. + +--«Tatiane?...» demanda-t-il, «Tatiane et Pierre, où sont-ils?... + +--En sûreté. + +--Où irez-vous, Katerine? + +--Les rejoindre?... + +--Mais que puis-je? que puis-je pour vous?... Que pouvons-nous, +Flaviana et moi? + +--Vous souvenir.» + +Raymond vit encore l'éclair des yeux noirs. Puis, ce fut comme une +ombre qui fondait dans de l'ombre. Katerine se détournait. Il eut un +geste pour la retenir, tâtonna, ne saisit que le pli d'une tenture... + +--Dieu!... Où êtes-vous?... Un mot!...» gémit-il, comme un enfant qui +s'effare dans les ténèbres. + +Mais un pas glissait dans l'antichambre. Une porte s'ouvrit sur +la lumière de l'escalier. La silhouette obscure s'y inscrivit une +seconde. Tout s'éteignit dans un bruit de battant retombé, de serrure +claquante. + +La tragique fille s'enfonça dans la nuit hasardeuse. + + + + +XIV + +DEUX ÉPOUSES + + +--«Mon enfant!... mon enfant à moi... mon petit!...» murmurait +Flaviana, en étreignant son fils contre son coeur. + +Assise dans une bergère basse, elle enveloppait de ses deux bras +le corps gracile. Sa joue s'appuyait contre la joue du petit +garçon. Et ses bras n'avaient pas d'enlacements assez souples, son +visage, qu'elle roulait doucement dans les boucles blondes, sur le +cou laiteux, ne s'inscrustait pas encore assez tendrement, pour +satisfaire sa soif de caresses maternelles, sa griserie de possession. + +--«Maman...» chuchotait le petit... «J'ai une maman!... Tu es bien +ma maman, à moi, dis? Tu me garderas avec toi?... Les méchants ne +m'emmèneront plus?» + +Delchaume regardait cette scène. Et, contrairement à ce qu'elle eût +produit sur Frederick de Hawksbury, elle augmentait son amour. + +La tendresse humaine est plus nuancée que les ciels changeants. La +passion du jeune savant français n'était pas de la même essence que +celle du grand seigneur anglais. Les deux flammes n'avaient pas +surgi d'une étincelle semblable, ne s'étaient pas nourries des mêmes +éléments. Ce qui devait faire tomber l'une, alimentait l'ardeur de +l'autre. Frederick avait commencé de guérir, par un sentiment de +distance, d'impossibilité, de désenchantement, lorsqu'il aperçut +la mère dans Flaviana. Près de l'aérienne danseuse, la présence de +l'enfant dissipait le rêve. Raymond, au contraire, ne venait à cette +femme, de si loin dans la vie, que par cet enfant. + +Ici même, tandis qu'elle s'éblouissait le coeur à répéter: «Mon +fils!... mon fils...» Delchaume ignorait la jalousie,--sentiment +qui eût torturé Hawksbury. Du bonheur de cette adorable créature il +faisait son propre bonheur. Et c'est ainsi qu'il restait fidèle, +malgré tout, à la mémoire de Francine, qu'il obéissait au voeu +suprême de la sacrifiée. + +Or, à cette heure où il touchait au but, ce fut encore l'enfant qui, +dans son ingénuité, trouva le symbole, fit le signe du destin. Car +le petit Serge, se redressant dans les bras de sa mère, et voyant le +visage attendri de Raymond, s'écria tout à coup: + +--«Papa!...» + +Puis, avec impétuosité: + +--«Viens aussi, papa!... viens m'embrasser comme maman.» + +Delchaume obéit, s'avança, se pencha. Et alors le petit être, jetant +un bras à son cou, tandis qu'il gardait l'autre au cou de Flaviana, +rapprocha leurs deux têtes. + +--«Papa... et maman,» murmura-t-il, avec cette gravité mystérieuse +que prend quelquefois l'enfance. «Papa... et maman...» répéta-t-il, +avec une extase étonnée, un accent indicible. + +De quelles profondeurs viennent les voix qui ne savent pas et qui +nous parlent,--les voix d'enfants surtout? Celle-là, si pure, +si douce, mais si pleine de choses, bouleversa les deux qui +l'entendirent. Ils se regardèrent à travers de subites larmes. Ils se +prirent la main. Raymond se mit à genoux. + +--«Est-ce possible? Le voudrez-vous, Flavienne? + +--Ne le savez-vous pas depuis longtemps que je veux être votre femme, +mon ami? + +--La femme d'un médecin, vous... princesse? + +--Vous êtes bien le père d'un petit prince,» dit-elle avec +malice,--une grâce, chez elle, tout imprévue. + +--«Son père?... en ai-je le droit?... Réfléchissez... Vous-même, +Flavienne, pouvez-vous?...» + +Elle l'interrompit. Ayant de nouveau embrassé l'enfant, elle le posa +à terre, puis, revenant à Raymond. + +--«Mon cher fiancé,» reprit-elle. (Et que ses veux étaient beaux +quand elle dit cela!) «Mon cher fiancé, écoutez-moi: Serge, à cette +heure, est légalement votre fils, puisque vous l'avez reconnu. +J'ajouterai ma déclaration de reconnaissance à la vôtre. Quand nous +serons mariés, il sera donc notre enfant légitime. Nous l'élèverons +ainsi jusqu'à sa majorité. Et alors... peut-être...--nous avons le +temps de réfléchir, n'est-ce pas?--lui dirons-nous l'histoire de +sa naissance. S'il veut se lancer dans des revendications qui me +répugneraient, libre à lui. Il sera un homme, juge et maître de ses +préférences, de ses actes. Mais puissé-je avoir l'orgueil et la joie +de voir mon fils choisir, de ses deux destins, celui qui l'a fait +votre enfant,--et à quel prix!... + +--Mais... son héritage, en Russie?... sa fortune?... + +--Son héritage sera séquestré par l'État, car il n'a pas de +collatéraux. Donc, il aura toujours la possibilité d'obtenir +restitution ou compensation. La possibilité... entendons-nous? S'il +prouve qu'il est le fils du prince Dimitri Omiroff, l'enfant qu'on +inscrivit là-bas, sur la pierre tombale de leur caveau de famille. +On ouvrira le petit cercueil. On y trouvera du sable, sans doute, du +sable de France, pris dans le parc du Vieux-Moutier...» + +La voix de Flaviana devenait rêveuse. Et la belle tête brune, +soudain, s'agita, comme avec dégoût. + +--«Ah! puisse-t-il mépriser des richesses qu'il devrait ramasser +dans la boue et le sang! Puisse-t-il n'accepter de la vérité que le +souvenir de mon noble Dimitri!... Mais,» ajouta la jeune femme, +«regardez-le, notre petit trésor... Est-il assez loin de ces +troublantes alternatives!... Faisons comme lui... Vivons... Nous en +avons conquis le droit. + +--Chère Flavienne...» soupira Raymond. + +Passionnément il la contemplait, et il ne se détourna pas pour +observer l'enfant, comme elle l'y invitait. + +Le petit Serge, accroupi sur le tapis, bâtissait une forteresse avec +des cubes de bois. Quand il jugeait sa muraille assez haute, il la +démolissait avec son poing minuscule, accompagnant chaque coup d'un +sourd: «Boum! boum!...» qui, pour lui, représentait le bruit du canon. + +Ni son père adoptif, ni sa mère, ne furent, à ce moment, frappés par +la coïncidence de ce jeu. Instinct de race, qui, déjà, suscitait une +image de guerre et de violence? Simple hasard plutôt, qui faisait +s'amuser le fils du héros de Port-Arthur comme aurait pu s'amuser, +d'ailleurs, le garçonnet du bourgeois le plus pacifique. Raymond ni +Flavienne n'y prêtèrent attention. Lui, se dévorait encore de doutes, +d'inquiétudes, ne pouvant croire que la divine créature lui appartînt +sans regret. Une question lui brûlait le coeur, qu'il n'osait +énoncer. Elle jaillit enfin de ses lèvres. + +--«Mais... votre art?... + +--La danse?» précisa Flaviana. + +--«Oui. + +--Quoi donc, mon ami! Avez-vous pensé que celle qui aura l'honneur +de porter votre nom demanderait à monter encore sur les planches? +Personne, Raymond, n'a mis dans la danse ce que j'ai voulu y +mettre d'idéal. Cependant, je sais laisser à leur place les choses +incompatibles. Si, comme danseuse, je n'ai jamais voulu porter le +titre de princesse Omiroff, par respect pour mon mari mort, ce n'est +pas, j'imagine pour promener dans les coulisses votre nom, à vous, +mon cher mari vivant. + +--Votre art est si grand, Flavienne! Et mon nom est si modeste.» + +Elle lui ferma doucement la bouche du bout de ses doigts fins. + +--«Il sera illustre, il commence à l'être, le nom de Raymond +Delchaume.» + +De quelle douceur eussent été les jours commençant pour eux, s'ils +n'avaient pas dû se séparer de Bertile. + +Elle s'éteignit le matin même de Noël, après la joie du petit arbre +illuminé, qu'on avait dressé dans sa chambre pour Serge. Nulle vision +plus touchante que ce visage de fillette, paré durant les premières +heures de la mort d'un épanouissement mystérieux, l'air plus vivant +que la veille, malgré l'ombre des longs cils clos, reposant contre +l'oreiller, sous sa couronne de tresses blondes. On eût dit la petite +sainte Ursule, telle que l'a peinte, à l'heure la plus attendrie de +son génie, l'émouvant Carpaccio, telle qu'on la voit immortellement +dormir, dans son lit à colonettes, contre le mur d'une salle +recueillie comme un sanctuaire, à l'Académie de Venise. + +Petite sainte Ursule endormie de Venise, qui t'a vue reposer, la joue +sur ta main, ne saurait t'oublier. Et toi non plus, petite Bertile, +petite danseuse d'Opéra,--ceux qui ont respiré le parfum de ton âme +trop tendre, et si pure, ne t'oublieront jamais. L'ange qui se glisse +au matin dans la chambre d'Ursule, et qui contemple le spectacle de +la terre le plus digne de lui, le sommeil d'une vierge candide, a dû +venir visiter, au matin de Noël, l'humble petite fille que tu étais. +Peut-être le grand lis qu'il tenait à la main est-il resté là parmi +toutes les fleurs dont on t'a couverte. + +Des fleurs... Combien elle en eut, Bertile, qui lui eussent fait +pousser des cris d'admiration, à elle, gosseline parisienne, +cherchant des violettes au mois de juin sur les coteaux de l'Oise. +Mais elle ne les voyait plus. + +Elle ne vit pas les lilas grêles, noués d'un ruban de satin blanc +sur lequel on avait écrit à la main le mot: «Pardon!» que vint, +en sanglotant, en s'agenouillant, poser à ses pieds, sa marâtre, +la fruitière de la rue du Rocher. Elle ne vit pas le coussin de +violettes blanches qu'apportèrent, au nom du premier quadrille, +deux de ses compagnes. Elle ne vit pas les couronnes de roses +blanches, les croix de jacinthes blanches, les touffes de boules +de neige, traversées de rubans blancs aux lettres d'argent, +offrandes de la direction du National-Lyrique, du corps de ballet, +des abonnés, du petit personnel. Vit-elle seulement,--ses paupières +s'entr'ouvrirent-elles un instant pour cela,--la rose de Noël que +Serge, amené par Flaviana, vint glisser sous sa main froide? Ou les +oeillets blancs si simples, trempés d'une rosée plus précieuse que +des gouttes de diamant, et qui était les larmes de son père? Et ne +tressaillit-elle pas, la petite Bertile, quand, le soir, toutes les +portes fermées, un homme vint enfouir sa tête et resta longtemps +ainsi, la face contre le drap, le coeur gonflé de l'innocent secret +qu'elle n'avait jamais dit? N'eut-elle pas un suprême sourire quand, +sur son front glacé, se posèrent les lèvres de Raymond? + +Le corbillard, drapé de blanc, tout neigeux de pétales, et qui +semblait ne porter que des fleurs, tant il en était chargé, tant +était mince et légère la forme de la vie éteinte qu'enchâssait la +masse odorante, s'en alla par les rues assombries de décembre. + +Ainsi partit la petite danseuse, avec son rêve, dans le grand mystère. + +Et les jours qui n'étaient plus les siens s'écoulèrent pour ceux +qu'elle avait si tendrement aimés. + +Flaviana devint la femme de Raymond Delchaume. Flaviana--ou plutôt +Flavienne. Le nom de la belle étoile ne fut plus qu'un souvenir. Mais +on le chuchotait encore avec admiration, quand on rencontrait, le +long de l'avenue du Bois, une grande jeune femme, d'une tournure, +d'une démarche incomparables, en ses toilettes simples, et qui +tenait par la main un petit garçon. Les hommes esquissaient un geste +de regret. «Elle ne sera plus celle qui nous enchante, celle qui +multiplie notre désir, celle qui, même inaccessible, semble toujours +un peu promise à notre voeu passionné.» + +Les promeneuses, les mères, se retournaient sur l'enfant. Quel +superbe petit homme, avec sa figure charmante, ses larges yeux, sa +silhouette solide et fière! Les cheveux blonds flottaient sur le col +blanc. La taille se cambrait dans la blouse de velours, encerclée bas +par la ceinture de cuir fauve. Et, des courtes culottes, les jambes +nues sortaient, nerveuses, posant avec fermeté sur le sol les petits +pieds bien en dehors. + +Flavienne Delchaume faisait deux parts de sa vie: l'une consacrée à +son fils, l'autre aux oeuvres de toutes sortes, où la charité s'allie +à la solidarité, et qui lui permettaient d'aider son mari à soulager +les misères humaines. + +Elle se réservait encore des heures, empruntées à son enfant ou à ses +pauvres, pour une mission particulièrement douce. Elle s'occupait des +fillettes qui font leur carrière de la danse. Les petites classes +du National-Lyrique la voyaient souvent revenir. Les jours de ces +visites, la mère Martin pouvait préparer son éponge pour la passer +sur toutes les ardoises. Mais, payer les dettes de friandises de +ces gamines, c'était le moins que l'ex-étoile essayât de faire pour +elles. Plus d'une en sut quelque chose. Plus d'une adolescente, en +tutu et en chaussons roses, qui rêve d'avenir, appuyée à quelque +châssis de toile peinte, en attendant l'entrée en scène, se rappelle, +avec un battement de coeur, le conseil, ou l'appui discret, qui la +sauva juste à point, dans une crise de découragement, de détresse, de +folle inconséquence. + +--«La Reine des Elfes veille sur nous,» disent ces petites. + +Mais, quand Flavienne Delchaume les entend, elle rectifie: + +--«Non, mes mignonnes. Je ne suis plus la Reine des Elfes. Une chère +petite âme me ramène vers vous. C'est Bertile, qui se penche sur ses +soeurs, et qui me demande de les aimer comme je l'aimais. Vous vous +souvenez de Bertile, mes petites?» + + * * * * * + +Un jour de printemps, quelques mois après le mariage de Flavienne, +une visiteuse se fit annoncer dans l'hôtel du docteur Delchaume, rue +de Courcelles. + +Non loin de l'ancien appartement de la danseuse, tout près de ce parc +Monceau, où les saisons changeantes avaient reflété leur émouvant +passé, si bien que les teintes des feuillages, les jeux de soleil +et d'ombre, les floraisons successives des corbeilles, ravivaient +en eux les impressions abolies, Raymond et sa femme avaient choisi +cette maison toute neuve pour y installer leur profonde vie à +deux. La célébrité, la fortune, qui venaient au jeune savant, leur +assuraient l'indépendance des contingences mesquines. Lui, sans +le dire, goûtait la satisfaction et l'orgueil de mettre un cadre +d'opulence et d'art autour d'une femme digne de tous les luxes, bien +qu'elle fût supérieure aux préoccupations du luxe. Et, ce qu'il n'eût +jamais avoué, c'était l'ambition secrète de conquérir un tel nom, de +telles richesses, que son enfant adoptif n'eût jamais un regret, même +furtif, même inconscient. + +Ambition puérile peut-être, et tout de même pétrie de noblesse, +enfiévrée d'amour. Quelle puissance de travail elle ajoutait à +l'ardeur naturelle d'un esprit de premier ordre! Raymond Delchaume +allait devenir un maître non moins illustre que son modèle et son +ami, le professeur Perrelot. + +Ce jour-là,--qui était un jour de consultation--le docteur allait +descendre dans son cabinet, lorsque, devant lui, on vint remettre une +carte à Flavienne. + +--«C'est bien pour moi, pas pour Monsieur?» demanda la jeune femme, +étonnée, avant même d'avoir jeté un coup d'oeil sur la carte. + +Elle recevait si peu, n'ayant encore aucunes relations mondaines. Et +il était si tôt pour une visite féminine. Mais la femme de chambre +affirma: + +--«Eugène m'a bien dit... pour Madame.» + +Flavienne lut le nom, et le soudain changement de son visage inquiéta +son mari. + +--«Faites monter cette dame, ici, à côté, dans la bibliothèque. Je +vais la retrouver à l'instant. + +--Mon Dieu, qui est-ce? qu'as-tu? un ennui?...» demanda Raymond dès +qu'ils furent seuls. + +Sa voix troublée émut Flavienne. + +--«Comme tu es gentil!» dit-elle, ennoblissant d'une tendresse +infinie la mignardise du mot.--«Comme tu as peur, tout de suite, pour +moi, de la moindre peine! + +--Je t'aime tant!...» + +Lui aussi, tout ce qu'il mit d'indicible dans ces trois mots!... Il +vint à elle. + +--«Je t'aime tant!... Et la vie a de si effrayantes surprises!...» + +La seule pensée secoua son coeur d'un frisson. + +--«Mon amour!... ma Flavienne!... es-tu heureuse? M'aimes-tu?» + +Déjà, comme si souvent, tous deux oubliaient la petite circonstance, +cause de l'éblouissement, le souffle imperceptible qui suffisait à +soulever la grande vague de leur amour. Mais elle lui mit la carte +sous les yeux. + + «LADY FREDERICK HAWKSBURY» + +--«Comment?» fit-il. + +--«Je n'en sais pas plus que toi. Ce doit être sa mère... au comte de +Hawksbury. + +--Mais... ce Hawksbury...» demanda Raymond, pâlissant, les sourcils +involontairement contractés, «il t'a fait la cour, n'est-ce pas? + +--C'est vrai. + +--Il était follement épris de toi? + +--Oh! follement...» sourit la divine créature. «Je n'ai jamais +constaté qu'il fût fou. Mais je l'ai trouvé,--tu le sais,--dévoué, +brave, généreux, et ne s'écartant jamais du respect le plus profond. + +--Tais-toi... tais-toi!...» fit Raymond d'une voix étouffée. + +Son expression de souffrance bouleversa Flavienne. + +--«Qu'as-tu, mon cher aimé? + +--Rien. + +--Mais si... dis?» + +Il essaya de rire, la serra éperdument dans ses bras. + +--«C'est moi qui suis fou! Cela me fait mal de t'entendre admirer +quelqu'un. + +--Je n'admire pas... j'estime. + +--C'est trop!... c'est trop!...» + +Cette fois, il riait vraiment, se raillant lui-même. Puis, en une +prière passionnée: + +--«Ne fais plus ça, ma Flavienne. Que veux-tu?... Pardonne... Tu ne +sais pas ce que c'est que mon amour!...» + +Maintenant, il était pâle, avec des yeux de vertige. Et elle, grisée +de son trouble, prit la chère tête entre ses petites mains, et, dans +l'enfantillage éternel de la passion, chuchota ardemment, de tout +près: + +--«Oui... sois jaloux, sois jaloux... Je t'adore!» + +Un bruit de pas, de portes, les rappela au sang-froid. On venait de +faire entrer la visiteuse dans la bibliothèque. + +--«D'ailleurs,» reprit encore Raymond, «il y a quelque chose que je +ne lui ai jamais pardonné, à Hawksbury. + +--Quoi donc? + +--D'avoir, par son duel avec Omiroff, empêché le mien. La fâcheuse +susceptibilité qu'il eut là, cet Anglais!... Et la plus fâcheuse +adresse, de démolir l'épaule d'un adversaire, que j'aurais, au prix +de ma vie, voulu tenir en face de moi!...» + +«S'il savait!» pensa Flavienne. + +Et le coeur de la loyale créature se serra. Ne pas pouvoir tout +dire à celui qu'on aime!... Quoi de plus dur pour une femme de son +caractère! Toutefois, avouer qu'elle-même, dans son inquiétude +affolée pour lui, implora l'autre, le supplia d'empêcher le duel, +suscita ce champion, c'était infliger au bien-aimé une humiliation +inguérissable, mettre entre eux quelque chose qui ne s'effacerait +plus. + +La vérité absolue dans l'amour, dans le plus grand et le plus +irréprochable amour, est-ce donc une chimère inaccessible à +l'imperfection humaine? + +--«Je vais recevoir lady Hawksbury,» dit Flavienne. + +--«Et moi, je descends à ma consultation. Mais,»--ajouta-t-il, +sachant qu'il y gagnerait le plus doux sourire--«pas avant d'avoir +passé dans la chambre de Serge. Je ne l'aurai pas tout l'après-midi, +comme toi, notre mignon.» + +Lorsque Flavienne poussa la porte de la pièce claire, aux vitrines +blanches, remplies de reliures d'art, qu'ils avaient baptisée «la +bibliothèque», elle ne put contenir un mouvement de stupeur, une +exclamation légère. Devant elle, une haute et mince silhouette, de +suprême élégance, un visage à l'éclat de fleur, sous une auréole +mousseuse et blonde comme des fils de cocons emmêlés. Le tout +surmonté d'un immense chapeau noir à plumes de saphir. Un modèle de +Lawrence ou de Gainsborough. + +--«Lady Maud Carington!...» s'écria Mme Delchaume. «Je croyais... on +m'avait dit...» + +Son regard déconcerté se reporta sur la carte de visite, qu'elle +tenait encore machinalement à la main. + +--«Je ne suis plus lady Maud Carington,» dit la jeune dame. (Et tout +de suite l'oreille de Flavienne reconnut le gazouillis de l'accent.) +«Je suis lady Frederick Hawksbury. + +--Comment?... Mais alors... vous avez?... + +--J'ai épousé mon cousin.» + +Il y eut un silence. + +Les deux femmes,--de beauté si diverse, mais toutes deux si +séduisantes!--se considérèrent un instant. Elles semblaient hésiter +entre les impulsions de leurs sentiments véritables et le souci de +la meilleure attitude, sans bien démêler ni l'une ni les autres. +L'Anglaise, mieux préparée puisqu'elle avait cherché la rencontre, +parla la première: + +--«Vous pensez, j'en suis sûre, madame, à ce jour où celui qui est +aujourd'hui mon mari a, devant moi, demandé votre main?» + +L'ardente ombre rose sur le teint mat de Flaviana fut l'équivalent +d'une réponse. + +--«Alors, je lui ai dit,» reprit l'étrangère, «que je le comprenais +bien, et qu'il avait raison d'être fou de vous. Aujourd'hui, je n'ai +pas changé d'avis. + +--Madame...» hasarda l'ex-étoile, dont la rougeur s'accentua. + +--«C'est parce que j'ai cette haute opinion de vous, que je suis +venue vous tendre la main, à présent que nos destins ont changé. J'ai +voulu vous annoncer moi-même mon mariage.» + +Disant cela, elle s'assit sans façon, comme si elle en avait assez +long à dire. Flavienne qui, ne sachant si elle venait en amie, +ne lui avait pas offert un siège, en prit un à son tour. Puis, +impétueusement, elle s'écria: + +--«Si vous saviez, madame, comme je suis contente!... Comme je suis +contente pour lord Hawksbury!... + +--Moi aussi,» dit la délicieuse Anglaise avec un calme parfait. + +--«Vous aussi?... vous êtes contente... Pour lui? ou pour vous?» +demanda gaiement Flavienne. + +--«Pour les deux.» Elle se reprit et ajouta: + +--«Je peux dire: «Pour les trois.» Car ma mère aussi est satisfaite. +Et ce n'est pas une chose facile, je vous assure, que de satisfaire +la duchesse de Carington. + +--C'était à cause d'elle, je me souviens,» risqua Mme Delchaume, «que +vous étiez venue me trouver. + +--Ah! vous vous rappelez. Ma mère s'opposait de toute sa force à mon +mariage avec le prince Boris.» + +Cette allusion tranquille au drame passé enhardit Flavienne, qui +observa: + +--«Vous avez reconnu qu'elle avait raison? + +--Je n'ai rien reconnu de ce genre. Elle avait grand tort. Car, si +elle ne s'était pas acharnée ainsi contre Omiroff, je ne me serais +pas tant monté la tête pour lui.» + +Flavienne sourit: + +--«C'est un point de vue. + +--Je crois bien! J'allais le rencontrer à cheval, en cachette, hors +du parc. Oh! je l'ai avoué à Freddy... Tout de même, quelque chose me +disait: «Il faut avoir peur de cet homme-là.» Cette voix intérieure, +aussi, me faisait m'entêter. Une Carington doit braver la peur. + +--Cependant vous êtes partie pour le Japon. + +--Grâce à qui?» demanda Maud. + +--«Je ne sais pas. + +--Grâce au docteur Delchaume. + +--A mon mari!... + +--Naturellement. S'il n'avait pas provoqué Boris, le soir de la fête +au Pré-Catelan, je m'enfuyais à Londres la nuit même, avec le prince, +mon fiancé, et j'étais mariée le lendemain.» + +Un peu abasourdie, Flavienne se contenta de la regarder. + +--«Vous comprenez,» poursuivit la jeune comtesse de Hawksbury avec +une grâce soudaine, «que nous soyons vos amis. Je suis venue vous le +dire. Seulement, je suis venue vous le dire toute seule. Quand je +jugerai que Frederick est tout à fait guéri de vous, alors je vous le +ramènerai. Pour l'instant, nous ne faisons que traverser Paris.» + +La conversation se trouva coupée par une voix d'enfant qui appelait: + +--«Maman!... maman!...» + +La porte s'ouvrit, mais elle aurait été refermée aussitôt, si Mme +Delchaume ne s'était écriée: + +--«Ça ne fait rien, mon chéri. Entre... Viens baiser la main de la +dame.» + +Le petit Serge apparut--adorable bambin--et il remplit son gentil +devoir de politesse avec tant d'élégante aisance et de sérieux +comique, que la visiteuse s'exclama: + +--«_What a darling!... But he is a love!..._[3] + + [3] «Quel bijou! Mais c'est un amour!» + +--Notre fils,» dit Flavienne en l'attirant contre elle, «notre petit +Serge-François Delchaume. Vous direz à lord Hawksbury...» + +L'Anglaise ne la laissa pas achever. + +--«Dieux!...» s'écria-t-elle, «est-ce l'enfant?... + +--C'est lui, mon fils, que votre mari... + +--Freddy m'a révélé... Mais alors, vous l'avez retrouvé... Il n'était +donc pas?...» + +Elle n'osait prononcer le mot «mort», devant ce beau petit être et +cette mère radieuse. + +--«Je l'ai retrouvé... Je l'ai retrouvé, sain et sauf,» répétait +Flavienne, le serrant presque convulsivement, dans le réveil de +l'ancienne angoisse. + +--«Oh!» dit l'Anglaise, «quel bonheur!...» + +Son clair visage, ses traits menus, peu expressifs, s'imprégnaient +d'une émotion inaccoutumée. Elle se leva. + +--«J'ai hâte d'apprendre cela à Frederick. Il en sera si heureux!» + +Les deux jeunes femmes furent de nouveau debout, en face l'une de +l'autre. + +--«Comme j'ai bien fait de venir!» dit lady Hawksbury. + +--«Comme je vous sais gré d'être venue,» dit Flavienne Delchaume. + +--«Mais,» ajouta la première, avec une moue puérile, «je vais être +obligée de raconter à Frederick que vous êtes plus belle que jamais, +et qu'il y a trop de danger pour lui à m'accompagner ici. Quel +dommage! + +--Quand on est comme vous, on ne craint aucune comparaison,» affirma +sincèrement Flavienne. Puis, avec une souriante malice:--«Une +Carington doit braver la peur.» + +Mais les yeux de l'Anglaise s'attachèrent au petit Serge. Elle prit +l'enfant, le souleva dans ses bras. + +--«Voilà...» déclara-t-elle. «Je sais quand j'accorderai la +permission à Frederick... Quand il m'aura donné un trésor comme +celui-ci. + +--Je vous le souhaite,» s'écria Flavienne, s'emparant +orgueilleusement de son fils. «Être mère... C'est la royauté qui nous +met au-dessus de tout.» + + +FIN DE: + +CHACUNE SON RÊVE + +DEUXIÈME ET DERNIÈRE PARTIE DE: + +DU SANG DANS LES TÉNÈBRES + + + + +TABLE + + + I.--Manuscrit de Francine 1 + + II.--Vers la Mort 30 + + III.--Au Fond du Labyrinthe 59 + + IV.--Dans les Coulisses 82 + + V.--En Cour d'assises 115 + + VI.--La Mère 148 + + VII.--Le Vieux-Moutier 172 + + VIII.--Prise au Piège 197 + + IX.--L'Allée des Tombeaux 224 + + X.--La Rencontre du Passé 249 + + XI.--Le Prix de la Vie 278 + + XII.--Plus rapide que le Rapide 304 + + XIII.--Les petits Pieds qui ne danseront plus 335 + + XIV.--Deux Épouses 354 + + +PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--14466. + + + + +BIBLIOTHÈQUE DE ROMANS + +de la Librairie PLON + + +_DERNIÈRES PUBLICATIONS_ + + DES GACHONS (Jacques).--*Le Chemin de sable. + LICHTENBERGER (André).--*Le Petit Roi. + MILAN (René).--La Mère et la Maîtresse. + DELLY (M.).--*Esclave... ou Reine? + LESUEUR (Daniel).--_Du Sang dans les ténèbres._ Flaviana, Princesse. + ACKER (Paul).--Le Soldat Bernard. + MARGUERITTE (Paul).--La Faiblesse humaine. + BONNAMOUR (G.).--Les Trois Poteaux de Satory. + LAUMONIER (Daniel).--Sang d'Argonne. + BOURGET (Paul).--La Dame qui a perdu son peintre. + AMIOT (Charles-Gustave).--L'Approche du soir. + SÉVERAC.--Les Voies impénétrables. + DAUDET (Ernest).--Les Rivaux. + RESCLAUZE DE BERMON.--Le Lien. + FOVILLE (Jean de).--Eros. + POMAIROLS (Ch. de).--*Ascension. + CONAN DOYLE.--Rodney Stone. Traduit de l'anglais par René LÉCUYER. + AIGUEPERSE (M.) et DOMBRE (Roger).--*Les Joies du Célibat. + ROSNY Aîné.--La Vague rouge. + BRADA.--La Brèche. + ARNAL (Émilie).--Marthe Brienz. + LA BRÈTE (Jean de).--*Aimer quand même. + BORDEAUX (Henry).--La Croisée des chemins. + RENAUDIN (Paul).--Un Pardon. + HARDY (Thomas).--La Bien-Aimée. Traduit de l'anglais par + Eve PAUL-MARGUERITTE. + NOËL (Alexis).--*Mon Prince charmant. + +Prix de chaque volume 3 fr. 50 + + +Les volumes dont le titre est précédé d'un * peuvent être mis entre +toutes les mains. + + +PARIS. TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--14466. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Chacune son Rêve, by Daniel Lesueur + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHACUNE SON RÊVE *** + +***** This file should be named 44762-8.txt or 44762-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/4/7/6/44762/ + +Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by The Internet Archive/Canadian Libraries) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/44762-8.zip b/old/44762-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..89b1e18 --- /dev/null +++ b/old/44762-8.zip diff --git a/old/44762-h.zip b/old/44762-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a698152 --- /dev/null +++ b/old/44762-h.zip diff --git a/old/44762-h/44762-h.htm b/old/44762-h/44762-h.htm new file mode 100644 index 0000000..726132c --- /dev/null +++ b/old/44762-h/44762-h.htm @@ -0,0 +1,15178 @@ + <!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + <html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" + content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title> + The Project Gutenberg's eBook of Chacune son Rêve, by Daniel Lesueur</title> + +<style type="text/css"> + + h1,h2 {text-align: center; 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: Chacune son Rêve + +Author: Daniel Lesueur + +Release Date: January 26, 2014 [EBook #44762] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHACUNE SON RÊVE *** + + + + +Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by The Internet Archive/Canadian Libraries) + + + + + + +</pre> + + +<div class="figcenter"> +<img src="images/cover.jpg" width="600" height="800" alt="front cover" /> +</div> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_I"> I</a></span> +<span class="pagenumh"><a id="Page_II"> II</a></span> +<span class="pagenumh"><a id="Page_III"> III</a></span> +<span class="pagenumh"><a id="Page_IV"> IV</a></span> +<span class="pagenumh"><a id="Page_V"> V</a></span></p> + +<div class="frontmatter"> +<p><em>Il a été tiré de cet ouvrage 10 exemplaires sur papier +de Hollande, numérotés de 1 à 10.</em></p> +</div> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_VI"> VI</a></span></p> + +<h1>Chacune son Rêve</h1> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_VII"> VII</a></span></p> + +<div class="frontmatter"> +<p class="xxlarge">Œuvres de Daniel LESUEUR</p> +<hr class="deco" /> +</div> + +<table id="ads" summary="books"> +<tr> +<th colspan="2">ÉDITION ELZÉVIRIENNE (Lemerre, édit.)</th> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="smcap">Poésies.</span>—<cite>Visions divines.</cite>—<cite>Visions antiques.</cite>—<cite>Sonnets +philosophiques.</cite>—<cite>Sursum corda!</cite> 1 vol. avec portrait.</td> +<td class="tdr">6 fr. »</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="smcap">Lord Byron.</span> (Traduction.) Tome 1<sup>er</sup>: <cite>Heures d'oisiveté.</cite> +<cite>Childe Harold.</cite> 1 vol. avec portrait.</td> +<td class="tdr">6 fr. »</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Tome II: <cite>Le Giaour.</cite>—<cite>La Fiancée d'Abydos.</cite>—<cite>Le Corsaire.</cite>—<cite>Lara</cite>, +etc. 1 vol.</td> +<td class="tdr">6 fr. »</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Tome III: <cite>Le Siège de Corinthe.</cite>—<cite>Parisina.</cite>—<cite>Manfred.</cite>—<cite>Le +Prisonnier de Chillon.</cite>—<cite>Mazeppa</cite>, etc. 1 vol.</td> +<td class="tdr">6 fr. »</td> +</tr> +<tr> +<th colspan="2"><span class="smcap">ÉDITION IN-18 JÉSUS</span> (Lemerre, édit.)</th> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="smcap">Marcelle</span>. 1 vol.</td> +<td class="tdr">3 fr. 50</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="smcap">Un Mystérieux Amour.</span> 1 vol.</td> +<td class="tdr">3 fr. 50</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="smcap">Amour d'aujourd'hui.</span> 1 vol</td> +<td class="tdr">3 fr. 50</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="smcap">Névrosée.</span> 1 vol.</td> +<td class="tdr">3 fr. 50</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="smcap">Une Vie tragique.</span> 1 vol.</td> +<td class="tdr">3 fr. 50</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="smcap">Passion slave.</span> 1 vol.</td> +<td class="tdr">3 fr. 50</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="smcap">Justice de femme.</span> 1 vol.</td> +<td class="tdr">3 fr. 50</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="smcap">Haine d'amour.</span> 1 vol.</td> +<td class="tdr">3 fr. 50</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="smcap">A force d'aimer.</span> 1 vol.</td> +<td class="tdr">3 fr. 50</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="smcap">Invincible Charme.</span> 1 vol.</td> +<td class="tdr">3 fr. 50</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="smcap">Lèvres closes.</span> 1 vol.</td> +<td class="tdr">3 fr. 50</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="smcap">Comédienne.</span> 1 vol.</td> +<td class="tdr">3 fr. 50</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="smcap">Au dela de l'amour.</span> 1 vol.</td> +<td class="tdr">3 fr. 50</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="smcap">L'Honneur d'une femme.</span> 1 vol.</td> +<td class="tdr">3 fr. 50</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="smcap">Fiancée d'outre-mer.</span> 1 vol.</td> +<td class="tdr">3 fr. 50</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="smcap">Le Cœur chemine.</span> 1 vol.</td> +<td class="tdr">3 fr. 50</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="smcap">La Force du passé.</span> 1 vol.</td> +<td class="tdr">3 fr. 50</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><cite>Lointaine Revanche.</cite> <span class="smcap"> L'Or sanglant.</span> 1 vol.</td> +<td class="tdr">3 fr. 50</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="i2">—</span><span class="i2">—</span> <span class="i2 smcap">La Fleur de joie.</span> 1 vol.</td> +<td class="tdr">3 fr. 50</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><cite>Mortel secret.</cite> <span class="smcap"> Lys royal.</span> 1 vol.</td> +<td class="tdr">3 fr. 50</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="i2">—</span><span class="i2">—</span> <span class="i2 smcap">Le Meurtre d'une ame.</span> 1 vol.</td> +<td class="tdr">3 fr. 50</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><cite>Le Masque d'Amour.</cite><span class="smcap"> Le Marquis de Valcor.</span> 1 vol.</td> +<td class="tdr">3 fr. 50</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="i2">—</span><span class="i2">—</span> <span class="i2 smcap">Madame de Ferneuse.</span> 1 vol.</td> +<td>3 fr. 50</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><cite>Calvaire de Femme.</cite><span class="smcap"> Le Fils de l'Amant.</span> 1 vol.</td> +<td class="tdr">3 fr. 50</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="i2">—</span><span class="i2">—</span> <span class="i2 smcap">Madame l'Ambassadrice.</span> 1 vol.</td> +<td class="tdr">3 fr. 50</td> +</tr> +<tr> +<th colspan="2">——</th> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="smcap">L'Évolution féminine.</span> 1 vol. (Lemerre, édit.)</td> +<td class="tdr">1 fr. 50</td> +</tr> +<tr> +<th colspan="2">——</th> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="smcap">Nietzschéenne</span> (roman). Plon-Nourrit et C<sup>ie</sup></td> +<td class="tdr">3 fr. 50</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="smcap">Le Droit a la Force</span> (roman). Plon-Nourrit et C<sup>ie</sup></td> +<td class="tdr">3 fr. 50</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><cite>Du Sang dans les Ténèbres.</cite>—<span class="smcap">Flaviana, Princesse.</span> +Plon-Nourrit et C<sup>ie</sup></td> +<td class="tdr">3 fr. 50</td> +</tr> +</table> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_VIII"> VIII</a></span></p> +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_IX"> IX</a></span></p> + +<div class="frontmatter"> +<p class="small">Droits de reproduction et de traduction +réservés pour tous pays.</p> + +<p class="small">Copyright 1910 by Plon-Nourrit et C<sup>ie</sup>.</p> +</div> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_1"> 1</a></span></p> + +<div class="header"> +<p class="xlarge center">CHACUNE SON RÊVE</p> +<h2>I<br /> +<span class="medium">MANUSCRIT DE FRANCINE</span></h2> +</div> + +<p class="date">Novembre 1905.</p> + +<p><i>Je vais écrire ces choses. Je ne puis pas faire +autrement. Le secret professionnel m'interdit de les +révéler à qui que ce soit au monde. Mais ce que j'ai +vu, ce que j'ai entendu, ce que j'ai accompli, la responsabilité +que j'assume,—tout cela compose un +fardeau trop lourd pour ma conscience, pour mon +cœur.</i></p> + +<p><i>Je ne suis qu'une jeune fille, isolée, désarmée, +intimidée devant la vie, malgré le titre de docteur en +médecine que je viens de conquérir.</i></p> + +<p><i>Oh! oui... intimidée devant la vie. Combien je la +trouve impénétrable, déconcertante, quand je la vois +s'entr'ouvrir sur des abîmes de passion, de mystère, +de douleur,—peut-être de scélératesse et de crime, +comme ce qui m'en est apparu, pour s'effacer aussitôt +et à jamais devant moi. Combien elle me sera</i> +<span class="pagenum"><a id="Page_2"> 2</a></span> +<i>difficile à vivre, avec la charge redoutable que j'ai +assumée!</i></p> + +<p><i>Il y a quelques jours à peine, j'étais encore +presque insouciante, malgré la gravité de mon destin. +Ma situation d'orpheline, ma pauvreté, mes +études ardues, sans distractions, sans loisirs, sans +joie, n'avaient abattu en moi ni le courage, ni l'espérance. +Je touchais au but. Ce titre de docteur, à +vingt-quatre ans, comme j'en étais fière!... Avec ma +volonté forte, dont j'éprouvais la vigueur, ainsi +qu'un champion qui fait plier et vibrer la lame de +son fleuret avant l'assaut, je ne doutais pas de l'avenir, +je ne doutais pas du succès, je ne doutais pas du +bonheur.</i></p> + +<p><i>Mais aujourd'hui!...</i></p> + +<p><i>Quoi! si vite... En quelques jours... Que dis-je?... +en quelques heures... tout s'est assombri, +transformé. Quel drame ai-je traversé? Qu'ai-je +fait? Mon cœur se crispe. Une angoisse l'étreint.</i></p> + +<p><i>Alors, moi qui me sens faible, pour la première +fois, à cause du poids écrasant tombé soudain sur +mes épaules,—moi qui n'ai personne pour m'aider +à le porter, ni mère, ni amie, ni confidente, ni +fiancé, moi qui, d'ailleurs, ne voudrais en faire partager +le péril à nul être au monde, je prends, cette +nuit, dans le silence, un feuillet blanc, que je place +sous ma lampe, et qui recevra la tragique confidence.</i></p> + +<p><i>Aussi bien, ne faut-il pas que tous les détails, jusqu'aux +plus insignifiants, subsistent quelque part, +impérissables? Ma mémoire peut faiblir... Et si je</i> +<span class="pagenum"><a id="Page_3"> 3</a></span> +<i>disparaissais brusquement!... Fixons ici une trace +de cette aventure, qui, autrement, finirait par m'apparaître +inconsistante et invraisemblable comme un +rêve. Je me le dois à moi-même. Et je le dois aussi +à ce petit infortuné, qui, plus tard, ne possédera pas +de trésor plus précieux que mon témoignage.</i></p> + +<p><i>Ce document, je lui trouverai bien une cachette +assez sûre pour qu'on ne l'y découvre point, moi +vivante, assez accessible pour qu'il n'y reste pas +scellé à jamais, si je meurs sans avoir pu en +disposer.</i></p> + +<hr class="tb" /> + +<p><i>Il y a quelques soirs, je me trouvais ici, dans +cette chambre,—ma chambre d'enfant, de fillette, +d'étudiante,—la chère petite chambre de mes vacances, +à Claire-Source.</i></p> + +<p><i>Claire-Source!... le joli nom. Il représente jusqu'à +ce jour,—et peut-être pour toujours,—la +seule gaieté de mon existence. C'est la maisonnette +campagnarde de ma tante Stéphanie,—excellente +vieille fille, créature du bon Dieu, à qui je dois les +petites douceurs, les petites gâteries, la petite illusion +d'un foyer, d'une famille, dont, sans elle, j'eusse été +absolument dénuée.</i></p> + +<p><i>Donc, je passais une quinzaine ici, prenant +quelque repos après la soutenance de ma thèse.</i></p> + +<p><i>Mercredi dernier (il y aura huit jours demain), +j'avais déjà souhaité le bonsoir à ma tante, et je +m'apprêtais à me coucher de bonne heure, pour lire +au lit un ouvrage qui m'intéressait, lorsque la sonnette +de la grille tinta. Surprise, je sortis sur le</i> +<span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span> +<i>palier, où je rencontrai notre jeune servante, les +yeux élargis d'effarement.</i></p> + +<p><i>—«Qu'est-ce que ça peut être, mademoiselle +Francine? Je n'ose pas descendre. J'ai peur!...</i></p> + +<p><i>—En voilà une froussarde! Eh bien, venez avec +moi. Il faut voir... C'est sans doute pour quelqu'un +de malade. On sait que je suis médecin.»</i></p> + +<p><i>Je prononçai le mot avec l'enfantillage d'un peu +d'orgueil. Cependant, je n'avais pas attendu mon +doctorat pour donner mes soins à tout ce petit monde +villageois. Jusqu'alors mes clients rustiques avaient +respecté le repos de mes nuits. Il est vrai que leur +santé à toute épreuve ne m'eût pas fait une carrière +bien occupée, ni surtout bien fructueuse, eussé-je eu +l'idée, qui ne me vint jamais, de leur réclamer des +honoraires.</i></p> + +<p><i>Nous descendîmes donc, Estelle et moi. Le bougeoir +de jardin tremblait aux mains de la poltronne.</i></p> + +<p><i>Devant notre modeste grille de bois, une auto +était arrêtée: une grande limousine, dont les phares +étendaient un éventail d'éclatante lumière, dont les +vernis, les nickels miroitaient en dépit des demi-ténèbres. +Une voiture de grand luxe, à ce qu'il me +sembla.</i></p> + +<p><i>Un homme en était descendu pour sonner. Un +autre—le chauffeur—demeurait sur le siège. +Enfin, dans l'intérieur (je m'en rendis compte presque +aussitôt), se tenait une religieuse.</i></p> + +<p><i>—«Mademoiselle Francine?... que l'on nomme +dans le pays le docteur Francine?» me demanda +l'homme avec déférence.</i></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span> +<i>Visage banal, rasé, tenue bourgeoise,—avec ce +je ne sais quoi qui décèle quand même les attitudes +du service. Il me fit l'effet d'un intendant, d'un +majordome. Un peu d'accent altérait la correction +parfaite de ses paroles. Mais un accent à peine appréciable,—provincial +peut-être plutôt qu'étranger.</i></p> + +<p><i>—«C'est moi. Mais,»—me hâtai-je d'ajouter,—«je +n'exerce pas ici, sauf auprès des indigents. +Voulez-vous l'adresse d'un de mes confrères, à Parmain, +à Beaumont?</i></p> + +<p><i>—Mademoiselle, c'est pour une jeune femme en +couches, près d'ici. Elle souffre atrocement. Elle ne +veut qu'une femme auprès d'elle... Une question +d'humanité. Si vous jugiez qu'une autre intervention +est nécessaire, il serait toujours temps...</i></p> + +<p><i>—Mais je ne suis pas sage-femme.»</i></p> + +<p><i>La religieuse, sans quitter l'auto, s'approcha de la +portière.</i></p> + +<p><i>—«Docteur,» commença-t-elle... (Et, faut-il +l'avouer? cette façon de m'interpeller me flatta, me +disposa favorablement. A quoi tiennent nos décisions?) +«Docteur... par la sainte charité chrétienne, +ne refusez pas. Il s'agit surtout d'influence morale... +Je m'y connais un peu, je ne crois pas à un cas compliqué... +Mais la pauvre créature est à bout de +forces... Elle ne veut qu'une femme... D'ailleurs, la +bonté, la solidarité féminines, voilà ce qu'il nous +faut... La situation est délicate...»</i></p> + +<p><i>Elle baissa encore la voix pour m'insinuer la dernière +phrase.</i></p> + +<p><i>Cette religieuse... (Je ne reconnaissais pas du tout</i> +<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span> +<i>son ordre, ne voyant qu'un vague paquet noir, et +une étroite cornette blanche, épinglée d'un voile également +noir, dont l'ombre me dérobait presque tout +à fait son visage.) Cette religieuse, à l'intonation +papelarde, ne parvenait pas à m'émouvoir. Elle +ne sentait pas ce qu'elle disait, elle récitait une +leçon. Mais quoi!... Ces femmes, qui côtoient tant +de misères, ne peuvent les partager toutes. Celle-ci—garde-malade—était +peut-être engourdie, +hébétée de veilles. Ce qu'elle proférait, machinalement, +n'en était pas moins la vérité. Une malheureuse +se tordait dans les douleurs les plus atroces +qui soient, compliquées de je ne sais quelles souffrances +morales,—souffrances trop faciles à +deviner des maternités clandestines, tragiques. Elle +criait après la sympathie d'une autre femme... Non +pas après les soins vulgaires d'une professionnelle de +village, mais après la fraternité compréhensive d'une +âme proche de la sienne. La pitié parla en moi. +Puis, d'autres sentiments aussi. Ne sommes-nous +pas des êtres trop complexes pour qu'aucune de nos +impulsions soit simple? Nous attribuons toujours au +ressort le plus honorable le déclanchement de notre +volonté. Que de causes obscures dont nous nous plaisons +à ignorer l'influence! Mais, comme je veux ici +tout dire, je dois reconnaître qu'une sorte d'attraction +romanesque s'ajouta, pour me décider, à l'entrain +généreux. La mise en scène nocturne, l'élégance +de la voiture, le roman qui me serait divulgué, +le choix qu'on faisait de moi, la confiance qu'on me +témoignait, même ce qu'il y avait d'un peu hasardeux</i> +<span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span> +<i>à partir ainsi dans les ténèbres, vers le +mystère,—tout eut sa part dans la légère exaltation +où s'échauffa définitivement mon zèle secourable.</i></p> + +<p><i>—«Soit!... Un instant... Estelle, cherchez-moi +vite mon manteau de voyage, ma trousse, et une +écharpe pour jeter sur ma tête.»</i></p> + +<p><i>Lorsqu'elle revint avec ces objets, je lui enjoignis +de prévenir ma tante.</i></p> + +<p><i>—«Allons-nous loin?» demandai-je.</i></p> + +<p><i>—«Trois quarts d'heure d'ici. Que Mademoiselle +ne se préoccupe de rien. L'auto sera à ses ordres +pour le retour.</i></p> + +<p><i>—Vous entendez, Estelle, dites bien à ma tante +qu'elle ne s'inquiète pas.»</i></p> + +<p><i>Enveloppée dans mon grand manteau, l'écharpe +de gaze posée sur mes cheveux, je montai dans la +voiture.</i></p> + +<p><i>Comment!... l'individu que j'avais pris pour un +intendant m'y suivait!... Cela ne me plut guère. +Qu'il fût venu à l'intérieur de la limousine avec l'infirmière, +soit. Mais maintenant que nous étions deux +femmes (mon inconscient seul ajoutait:—«dont +madame le docteur Francine»), il aurait pu s'asseoir +à côté du chauffeur. La température même ne lui +aurait pas rendu trop pénible ce devoir de respect. +Car la nuit de novembre était tiède.</i></p> + +<p><i>J'abaissai la vitre à côté de moi. Un air moite, +humide, mais sans pluie, me caressa le visage.</i></p> + +<p><i>Je voulus demander quelques renseignements sur +l'état de la personne à qui je portais mes soins, mais</i> +<span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span> +<i>songeant que j'aurais tout le temps, je laissai ma +pensée s'évader au dehors, dans l'enchantement triste +de la nuit.</i></p> + +<p><i>Une vague clarté tombait du ciel sur de grands +espaces obscurs. Comme nous filions à toute vitesse +vers Persan, c'était, de part et d'autre de la route, +la morne étendue des champs de betteraves, cultivées +pour les raffineries. Bientôt commença la petite cité +ouvrière. Quelle muette résignation, dans les ténèbres +pâles, de toutes ces humbles maisonnettes pareilles, +avec leur unique porte, leur unique fenêtre, leur +échelle de poules montant à l'unique étage, dans le +carré de leur jardinet! Quel silence!... quel lourd +sommeil!... L'auto jetait sur chaque pauvre façade +close le regard brutal de ses phares. Et mon cœur se +serrait,—comme à l'hôpital, quand le chef de service, +découvrant devant nous quelque tare humaine, +sur un pauvre corps de misère, y projette sa science +et nous instruit, sans se soucier des pudeurs et des +épouvantes que brutalise l'impitoyable clarté.</i></p> + +<p><i>Nous passâmes l'Oise sur le pont de Beaumont. La +côte fut montée, la petite ville traversée en un éclair. +Encore une route à travers champs. Puis nous pénétrâmes +dans la forêt de Carnelle.</i></p> + +<p><i>Un imperceptible frisson me traversa. Ici, la vraie +obscurité, la vraie solitude, le sourd abîme où nul cri +ne serait entendu. Et j'y étais seule, avec des gens +que je ne connaissais pas.</i></p> + +<p><i>La présence de la religieuse me rassurait. Je me +tournai vers elle pour lui poser enfin les questions +nécessaires.</i></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span> +<i>L'intérieur de l'auto n'étant pas éclairé, je distinguais +très vaguement les physionomies de mes compagnons +de route. Et je les avais si peu, si mal +vues, dans une si hésitante perplexité, que je ne les +imaginais pas davantage.</i></p> + +<p><i>—«Ma sœur,» commençai-je à voix basse, +«voudriez-vous me donner quelques indications sur +la personne auprès de qui vous me conduisez? Elle est +jeune, m'avez-vous dit, très jeune?</i></p> + +<p><i>—Vous en jugerez.</i></p> + +<p><i>—Vous ne savez pas son âge!... Est-elle primipare?» +(Mais, interprétant aussitôt le terme scientifique): +«Est-ce son premier enfant?»</i></p> + +<p><i>L'infirmière ne répondit pas. Elle s'agita un peu. +Et il me sembla, au mouvement de sa jambe contre +la mienne, qu'elle avançait le pied pour chercher +celui de l'homme placé en face de nous sur un des +strapontins. Comme s'il eût attendu le signal, cet +individu prit la parole:</i></p> + +<p><i>—«Mademoiselle,» me dit-il,—toujours avec +le même ton déférent—«ne vous alarmez pas. +Madame la religieuse ici présente vous jurera, +comme je vous le jure moi-même, que vous n'avez +rien à craindre.»</i></p> + +<p><i>Cet exorde ne laissa pas que de m'impressionner +fort désagréablement. Mais j'étais en pleine forêt +nocturne, dans une auto qui faisait du quatre-vingts +à l'heure. Inutile, par conséquent, de bouger ou de +crier. Je ne fis ni l'un ni l'autre.</i></p> + +<p><i>Ce fut la religieuse qui continua. Sa voix onctueuse +me parut plus inquiétante.</i></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span> +<i>—«Vous comprendrez, docteur. Vous ne nous +en voudrez pas. La naissance à laquelle vous allez +aider doit être entourée du plus profond mystère. +Des malheurs effroyables seraient le résultat d'une +indiscrétion, même la moindre. Vous nous permettrez +donc, avant notre sortie de cette forêt, de vous +bander les yeux.</i></p> + +<p><i>—Jamais!... Comment!...» m'écriai-je, révoltée. +«Et le secret professionnel?... J'y suis astreinte +sur l'honneur. Ose-t-on supposer que j'y faillirais?</i></p> + +<p><i>—Certes, non... mais enfin...</i></p> + +<p><i>—L'intérêt même m'y oblige, voyons...» ajoutai-je. +«Un médecin qui ne s'y tiendrait pas scrupuleusement +ruinerait sa carrière.»</i></p> + +<p><i>Vains arguments. Mes compagnons ne m'écoutaient +pas, plaçant un ou deux mots d'aquiescement +vague pour mieux saisir l'opportunité de leur action. +Encore une fois, je crus surprendre un échange de +gestes, comme un signal. Aussitôt une étoffe opaque +s'enroula autour de ma tête, me couvrant le visage, +si étroitement que je crus suffoquer.</i></p> + +<p><i>Quelle terreur!... Ces gens voulaient m'étouffer. +J'allais mourir... Mais non. L'un d'eux dit à +l'autre:</i></p> + +<p><i>—«Je tiens bien. Tu peux dégager la bouche.»</i></p> + +<p><i>Ce tutoiement me frappa. Surtout, lorsque, avec +une respiration plus libre, me revint la faculté d'observer, +alors que le son de cette phrase persistait +dans mon oreille.</i></p> + +<p><i>C'était la religieuse qui avait parlé. Du moins, +j'en eus l'impression, bien que la voix, moins contenue,</i> +<span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span> +<i>eut pris tout à coup une rudesse masculine. +La main qui me tenait le bras de son côté possédait +une vigueur plutôt singulière pour une femme. Depuis +cet instant, je suis demeurée persuadée que la +soi-disant porteuse de cornette était un homme. Cependant +je n'en eus pas d'autre preuve. Après tout, +il existe d'assez robustes paysannes, qu'elles aient ou +non droit à l'habit monastique, pour avoir rempli +cette méchante mission avec une semblable énergie.</i></p> + +<p><i>L'individu assis sur le strapontin me serrait l'autre +bras dans un étau non moins solide. En même temps, +il tordait et maintenait l'étoffe dont j'étais aveuglée. +Pour avoir plus de force, et mieux prévenir tout +mouvement de ma part, il se penchait sur moi jusqu'à +me toucher de sa poitrine, tandis que ses genoux +captaient rudement les miens. La fureur et l'écœurement +de ce contact m'affolaient. Ces violences physiques +sur ma personne me faisaient bouillir le sang. +Mais que dire?... que faire?... Ils étaient les plus +forts. Et, dans l'angoisse de ces intolérables minutes, +je n'avais qu'un espoir: c'est qu'ils ne m'eussent +pas menti. La fin de cette horrible course serait-elle +vraiment ce qu'ils m'avaient annoncé? Plût au +ciel!... Aveuglée, oppressée, impuissante, éperdue, +je me sentais rouler dans un abîme d'effroi. Et ce +n'était pas la mort que je craignais le plus.</i></p> + +<p><i>Combien de temps cela dura-t-il? A quelle distance +de la forêt de Carnelle s'arrêta l'auto? Dans +quelle direction avait-elle roulé, à cette allure vertigineuse,—unique +indice qu'il me fût possible de +percevoir? Je l'ignore. Je l'ignorerai probablement</i> +<span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span> +<i>toujours. A quoi servirait de risquer même une +appréciation? La voiture eût viré pour retourner +d'où nous venions, que je ne m'en serais pas aperçue. +Quant à la durée, nous ne l'estimons qu'à la +mesure de nos sensations. Ce qui me sembla d'interminables +heures n'était peut-être que de rapides +minutes.</i></p> + +<p><i>Lorsque l'auto eut stoppé, les bras qui me maintenaient +ne desserrèrent pas leur étreinte. Au contraire, +il me parut que d'autres arrivaient à l'aide +pour m'entourer, me traîner ou me porter. Car, +bien qu'on m'eût d'abord posé les pieds à terre, je +ne crois pas m'en être servie ensuite, pour gravir les +perrons et les étages dont je dus faire, plus ou moins +volontairement, l'ascension.</i></p> + +<p><i>Lorsqu'on m'enleva l'espèce de casque d'étoffe +sous lequel je ne différenciais même pas la lumière +de l'obscurité, je demeurai un instant éblouie.</i></p> + +<p><i>La terreur ayant fini par l'emporter chez moi sur +l'indignation, mon premier mouvement ne fut pas +pour protester contre le traitement subi. J'essayai +de constater où je me trouvais et ce qui m'y attendait. +L'intervalle que mirent mes yeux meurtris et +clignotants à recouvrer la netteté de leur vision, suffit +pour que ceux que j'appellerai mes ravisseurs +s'esquivassent. Ni l'homme que j'avais pris pour un +intendant, ni la religieuse—fausse ou vraie—ne +se trouvaient dans la chambre dont mon regard faisait +le tour.</i></p> + +<p><i>Cette chambre, largement éclairée à l'électricité, +vaste et haute, voûtée dans le style gothique, avec des</i> +<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span> +<i>arcs-doubleaux, avait trois fenêtres, closes de volets +intérieurs, et deux portes, fermées,—peut-être à +clef. Elle me fit un effet contradictoire, d'opulence +et de délabrement. Par ses proportions, par son décor +architectural, elle décelait une demeure plutôt +somptueuse, un château sans doute. Mais est-ce +qu'une armée pillarde avait passé par là? Les rideaux, +les tapis, les tableaux, le mobilier manquaient. +Les murs étaient nus.</i></p> + +<p><i>Je consigne tout de suite une réflexion dont je ne +m'avisai que plus tard: c'est qu'on avait dû démeubler +cette pièce lorsqu'il devint indispensable d'y +introduire un docteur,—pour que cet étranger n'en +gardât aucun souvenir distinct et caractéristique. A +moins que ce ne fût une précaution d'hygiène, pour +établir autour de l'accouchée un milieu aseptique,—ainsi +que j'en jugeai au premier abord.</i></p> + +<p><i>Il y avait, naturellement, les objets essentiels. +Avant tout, le lit. Un lit quelconque, en bois sombre, +assez large et sans aucune draperie. Puis, une +grande table, couverte d'objets de toilette ou de pharmacie, +et des chaises fort ordinaires.</i></p> + +<p><i>Du lit s'échappait une plainte faible et continue, +sans qu'on pût discerner le pauvre être qui gémissait +ainsi. Cette plainte exhalait tant de souffrance +découragée, qu'elle me perça le cœur.</i></p> + +<p><i>A côté du lit, en face de moi, une femme se tenait +debout.</i></p> + +<p><i>Si rapides qu'eussent été ces constatations, elles +venaient après une autre qui frappait aussi désagréablement +mes sens que ma pensée. Une odeur de</i> +<span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span> +<i>chloroforme saturait l'atmosphère. Moi qui venais +de suffoquer à demi sous mon bandeau, je ne pus +supporter l'asphyxiante impression. En même temps, +je m'en alarmai comme médecin.</i></p> + +<p><i>—«De l'air... Il faut de l'air, ici,» m'écriai-je.</i></p> + +<p><i>La personne qui se trouvait près du lit ayant fait +une espèce de geste vague,—plutôt négatif,—je +me dirigeai résolument vers une des fenêtres, pour +l'ouvrir moi-même. Les volets pleins qui s'y appliquaient +à l'intérieur résistèrent à tous mes efforts. +Il en fut de même aux deux autres croisées. Munis +d'une fermeture hermétique, ils ne bougèrent pas +plus que le mur même. Cette constatation m'incita à +tâter les serrures des portes. Les portes étaient closes +aussi solidement que les volets.</i></p> + +<p><i>L'inquiétante impression ramena ma main, meurtrie +par la lutte, vers une petite sacoche suspendue à +ma ceinture, où j'avais eu soin de placer, ce soir-là, +comme toujours pour mes sorties nocturnes, un revolver,—d'ailleurs +minuscule et peu redoutable, +un revolver-bijou. Je possédais toujours la sacoche, +mais on en avait enlevé le revolver,—fort adroitement, +je dois le dire, je ne m'en étais pas aperçue. +Une exclamation indignée m'échappa.</i></p> + +<p><i>—«Où suis-je?» m'écriai-je, presque avec +fureur, en revenant vers la femme immobile. «Quel +est ce guet-apens?</i></p> + +<p><i>—Chut!...» fit-elle, posant un doigt sur ses +lèvres, et me désignant la forme torturée qui se convulsait +sous les couvertures.</i></p> + +<p><i>Étrange chose... Extraordinaire instant.</i> +<span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span></p> + +<p><i>La femme... (une créature assez jeune, insignifiante, +la silhouette enveloppée d'une blouse d'infirmière)... +son expression soumise et irresponsable, +son geste de compassion profonde, sa mimique instinctive, +mais vraiment sublime, qui semblait dire: +«Qu'importe!... Voici de la douleur, et le reste +n'est rien...» Ceci me bouleversa, me transforma, +me fit tout oublier. Une voix secrète me suggéra: +«Tu es médecin... agis... soulage.» Le lieu où +j'étais, ce que j'y pouvais craindre, la violence qui +m'avait été faite,—tout disparut, la peur aussi +bien que la colère, la curiosité comme la volonté +d'observation. Il ne me resta que l'exaltation du devoir +professionnel et la pitié.</i></p> + +<p><i>Je me penchai vers le lit—sans même arrêter +longtemps mes regards sur cette femme, qui n'avait +pas encore prononcé un mot, et dont la seule attitude +venait de m'impressionner jusqu'à changer mon état +d'âme. En écartant le drap, je compris pourquoi je +n'avais pas encore pu distinguer qui s'y trouvait.</i></p> + +<p><i>La personne qui gisait là portait une sorte de +serre-tête, comme ceux qui cachent le front et les +cheveux des nonnes, sous la cornette. Ce linge blanc +sur l'oreiller blanc, et qu'un système compliqué de +rubans fixait à une robe de nuit à grande collerette +pierrot où s'engloutissaient le menton et les oreilles, +ne formait qu'une seule masse d'où émergeait bien +peu de visage. Et ce peu de visage n'était guère +moins blanc que le reste. La seule couleur différente—je +ne le sus pas tout de suite—était celle des +prunelles. Elles me parurent, quand je les vis, très</i> +<span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span> +<i>sombres, d'un brun velouté, peut-être noires. Pour +le moment, les paupières les recouvraient. Ces paupières +abaissaient sur les joues une frange de cils +tellement courte et régulière qu'elle devait avoir été +rognée avec des ciseaux, pour que l'expression des +yeux devînt ainsi méconnaissable. Dans le même +but, assurément, les sourcils avaient été rasés. Bien +que la complexion fût d'une brune, je ne pouvais +préjuger de la nuance des cheveux,—du moins de +la nuance qu'adoptait cette jeune femme pour sa chevelure, +étant données les fantaisies de coloration et +de décoloration que l'art capillaire facilite.</i></p> + +<p><i>Comment la reconnaître jamais?</i></p> + +<p><i>Ce masque blêmi, sans expression, sans parure, +dénué de sourcils, presque de cils, étroitement encadré +de ces blancheurs de linceul, qui sait?... Dans +l'éclat de la santé, de la vie, de la joie, avec la grâce +d'une coiffure seyante, c'était peut-être une image +de séduction. Des cœurs passionnés l'évoquaient peut-être +en se consumant de désir.</i></p> + +<p><i>Hélas!...</i></p> + +<p><i>Les traits me parurent délicats, réguliers. La distinction +se marquait au galbe allongé de l'ovale, à je +ne sais quoi de fin et de fier, qui subsistait malgré +cet affreux appareil, et malgré les crispations de +souffrance. Elle se décela également à l'élégance des +attaches et des mains, lorsque je poursuivis l'examen +de ce pauvre corps labouré par de terribles douleurs. +Mais la disproportion des jambes et des pieds me +frappa. Les muscles des jambes surtout, bien que +d'un dessin remarquablement pur, ne se rapportaient</i> +<span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span> +<i>pas, par leur développement et leur fermeté, à +la gracilité fluette des bras. On aurait dit qu'une +gymnastique spéciale avait exercé les unes sans +jamais faire travailler les autres. Mais la nature +offre souvent, sinon toujours, cette espèce d'inachèvement +ou de désharmonie, qui force les sculpteurs +à faire poser plusieurs modèles pour obtenir un type +complet de perfection plastique.</i></p> + +<p><i>Un fait certain, c'est que j'avais sous les yeux +une très jeune créature.</i></p> + +<p><i>L'état qu'elle présentait à un examen médical fût +resté incompréhensible si l'odeur du chloroforme répandue +dans la chambre ne l'eût expliqué. L'influence +de cet anesthésique, administré à une dose +déraisonnable, imprudente—sinon criminelle—suffisait +à la rendre inconsciente et à paralyser +presque entièrement le travail de la maternité,—du +moins le travail volontaire, celui où l'organisme se +détermine sous l'éperon de la douleur.</i></p> + +<p><i>Inconsciente, elle l'était. Mais non insensible. Sa +chair torturée gémissait,—plaintif gémissement qui +déchirait le cœur. Et, sans doute, à cette lamentation +physique, se mêlait le cri d'une détresse obscure... +Mais le cerveau ne discernait plus, ne répartissait +plus la part cruelle des fibres saignantes, et l'autre +part,—plus cruelle peut-être, de l'âme angoissée.</i></p> + +<p><i>—«Qu'a-t-on fait!...» murmurai-je. «Sans +l'intervention du chloroforme, tout se fût passé normalement. +Tandis qu'à présent le pire est à craindre. +Qui a osé appliquer ce stupéfiant avec une prodigalité +si coupable?»</i></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span> +<i>Je levai les yeux vers l'infirmière. Non pour une +réponse positive à ma question, mais pour un éclaircissement +quelconque, dont je pusse tirer parti.</i></p> + +<p><i>Elle me considérait avec anxiété, sans répondre. +Et comme je lui dis encore quelques mots, renforcés +par toute l'autorité dont j'étais capable, en appelant +à sa conscience pour me venir en aide, elle finit par +proférer des sons qui me furent totalement incompréhensibles. +Elle parlait une langue sans aucun rapport +avec celles que j'avais jamais entendues. Je ne rencontrai +aucune syllabe familière dans ce que me dit +cette femme. Pourtant elle parut ensuite comprendre +certains ordres que je lui donnai, certains noms +d'objets que je la priai de me passer, lorsqu'elle s'appliqua, +sous ma direction, à joindre aux miens ses +efforts pour sauver la malheureuse jeune mère et +son enfant. Jouait-elle un rôle imposé? Était-ce réellement +une étrangère assez fraîchement débarquée de +son pays pour ne pas connaître un seul mot de français? +Que sais-je? Pour moi, dans le drame, elle +n'était qu'une comparse très inférieure. La chance +voulut qu'elle eût une sensibilité compatissante, +beaucoup de bonne volonté, des gestes précis et agiles. +Grâce à cette triple disposition, elle coopéra très efficacement +à l'œuvre de salut que je m'efforçai d'accomplir, +et dont, à certaines minutes, j'eus lieu de +désespérer.</i></p> + +<p><i>Combien dura cette œuvre? Pendant combien +d'heures cette inconnue et moi disputâmes-nous à +la mort l'autre inconnue,—presque cadavre par la +rigidité effrayante,—et appelâmes-nous désespérément</i> +<span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span> +<i>à la vie l'infortuné petit être, qui faillit avoir +pour tombeau le sein glacé où toute palpitation +s'éteignait? Je ne sus pas quand la nuit fit place au +jour. Si l'aube grise de novembre filtra par quelque +interstice des volets, je ne m'en aperçus pas. L'électricité +nous éclairait abondamment.</i></p> + +<p><i>Par bonheur, rien ne me manqua de tout ce qui +pouvait être nécessaire aux soins spéciaux que je +prodiguai. Ma trousse était complète. Et, pour ce +qu'elle ne fournissait pas, je le trouvai là, sur cette +table, où s'étalait tout un appareil d'infirmerie. La +garde me préparait tout, en personne d'expérience. +C'était elle, probablement, qui s'était munie de si +prévoyante façon.</i></p> + +<p><i>Nous n'en pouvions plus, ni elle, ni moi, lorsque +l'enfant vint au monde. J'évaluai plus tard, à peu +près, la durée de notre effort, de notre veille, de +notre jeûne, et je ne m'étonnai plus de notre excessive +fatigue. Nous n'avions rien pris que du café très +fort, bien qu'une religieuse (une véritable, cette fois, +ou celle de la voiture?... je n'y fis pas attention) fût +venue à deux reprises nous apporter un plateau +chargé d'aliments.</i></p> + +<p><i>Enfin, nous entendîmes crier, respirer, ce bébé, +que j'accueillis dans le monde avec une pitié infinie.</i></p> + +<p><i>C'était donc moi qui lui offrais le premier sourire +de tendresse!... Moi, si éloignée de son destin, +amenée de force en cette chambre où il naissait,—moi +qui ne savais rien de lui, sinon qu'il entrait +dans la vie sous de bien lugubres auspices.</i></p> + +<p><i>Sa mère n'avait pas conscience qu'il fût là. Les</i> +<span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span> +<i>yeux clos, peut-être pour toujours, elle ignorait l'orgueil +et la joie de posséder un fils. L'appellerait-elle +jamais de ce nom?... Si la mort ne l'en privait pas,—comme +cela paraissait probable (la malheureuse +n'avait plus que le souffle!...)—quelque fatalité +terrible lui arracherait ce trésor.</i></p> + +<p><i>Quel dommage! Il était si beau, ce nouveau-né! +Robuste, solide, bien constitué, le petit gaillard ne +demandait qu'à vivre. Un peu noir de suffocation à +la première minute, il eut vite fait de mettre en jeu +ses poumons—ce qui nous valut quelques bons cris +bien perçants, et ce qui éclaircit aussitôt son mignon +visage.</i></p> + +<p><i>Je mis un baiser sur ce petit front.</i></p> + +<p><i>—«Pauvre enfant!» murmurai-je. «Au moins +quelqu'un t'aura souhaité la bienvenue. Et tu n'auras +pas tout à fait été dépourvu de caresses à ton premier +jour.</i></p> + +<p><i>—Ainsi, c'est un garçon,» dit une voix d'homme.</i></p> + +<p><i>Je tressaillis de saisissement.</i></p> + +<p><i>Depuis que l'infirmière, après avoir lavé l'enfant, +me l'avait mis dans les bras pour s'occuper de la +mère, je m'étais assise, accablée. La réaction s'opérait +en moi, après tant d'émotions et d'efforts. Peut-être +une demi-torpeur m'engourdissait-elle. Certainement, +quelque chose m'avait échappé. Je ne +saurais affirmer maintenant rien de net sur l'entrée +de cet homme. Ma compagne lui avait-elle envoyé un +message, un signal? S'était-elle absentée pour le prévenir? +Les cris de l'enfant l'avaient-ils attiré? Comment +n'avais-je pas entendu, ni vu, qu'une porte</i> +<span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span> +<i>s'ouvrait? Autant de questions insolubles, et, d'ailleurs, +sans intérêt.</i></p> + +<p><i>Mais quel sursaut lorsque cette voix mâle me +frappa! Je levai les yeux.</i></p> + +<p><i>Un personnage de très haute taille, de forte carrure, +s'approchait, se penchait curieusement. Son +désir de voir était si manifeste, que, d'un geste machinal, +je soulevai vers lui le nouveau-né. Du moins, +mes mains firent ce geste. Ma pensée n'y prit point +part. Elle se tendait toute, et mes yeux aussi, dans une +application intense, pour observer l'homme et pour +garder de lui quelque trait.</i></p> + +<p><i>Un masque lui couvrait le visage, emprunté +sans doute à un accoutrement d'automobiliste. Les +yeux disparaissaient derrière le miroitement des +verres, et une espèce de bavolet tombait plus bas que +le menton. Je ne puis donc signaler que sa taille +presque colossale. Sa tenue était quelconque. Un costume +de sortie, non pas un négligé d'intérieur. Il +parlait le français avec pureté, sans accent. J'étudiai +ses mains,—soignées, sans physionomie caractéristique, +et dépourvues de bagues.</i></p> + +<p><i>—«Vous êtes le père?» demandai-je.</i></p> + +<p><i>Sans avoir eu l'air d'entendre la question, il me +parla:</i></p> + +<p><i>—«Grâce à vous,» dit-il, «cette femme et cet +enfant sont sauvés...</i></p> + +<p><i>—L'enfant,» soulignai-je.</i></p> + +<p><i>—«L'enfant seulement?» questionna-t-il avec +un accent d'inquiétude.</i></p> + +<p><i>—«Je le crains. On a commis un vrai crime</i> +<span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span> +<i>en employant le chloroforme comme on l'a fait. Cette +pauvre jeune femme...»</i></p> + +<p><i>Il se détourna, fit un pas vers le lit, puis engagea +un colloque avec l'infirmière, dans la langue de +celle-ci. Au bout d'un moment, il revint à moi, et, +sans plus me parler de l'accouchée, il reprit:</i></p> + +<p><i>—«On va vous reconduire, mademoiselle, avec +les mêmes précautions qu'on a prises pour vous amener. +Je m'excuse de ce qu'elles ont de désagréable +pour vous, mais... impossible autrement.</i></p> + +<p><i>—Je ne veux pas qu'on me touche!» m'écriai-je +avec véhémence. «Je me banderai les yeux. Qu'on +s'en assure! Mais, au nom du ciel, si vous êtes le +maître ici, empêchez que des valets offensent une +femme si indignement.»</i></p> + +<p><i>Pendant que je débitais ceci d'une haleine, +l'homme, sans s'émouvoir, sortit un portefeuille de +sa jaquette, l'ouvrit, en tira une liasse de billets de +banque:</i></p> + +<p><i>—«Mademoiselle... permettez-moi... Ce n'est +qu'une juste rémunération...</i></p> + +<p><i>—Non, monsieur.</i></p> + +<p><i>—Cependant...</i></p> + +<p><i>—Non, monsieur.</i></p> + +<p><i>—Mais... des honoraires...</i></p> + +<p><i>—Ce ne sont pas des honoraires. C'est le prix +d'une complicité. Je ne sais laquelle. L'ignorant... +je n'accepte pas.</i></p> + +<p><i>—Vous avez donné vos soins à Madame.</i></p> + +<p><i>—Comme je les lui aurais donnés au bord d'une +route, dans une salle d'hôpital... Non, monsieur,</i> +<span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span> +<i>gardez votre argent... Comme vous gardez votre +masque.»</i></p> + +<p><i>Il se mit à rire... Un rire qui me fit un peu peur.</i></p> + +<p><i>Du lit vint un long soupir. Puis des mots balbutiés... +des mots d'hallucination sans doute... Je ne +les saisis pas.</i></p> + +<p><i>—«Prenez garde,» repris-je. «Le moindre +bruit l'agite. Et si la fièvre s'en mêle...»</i></p> + +<p><i>Il baissa la voix.</i></p> + +<p><i>—«Il faut pourtant que vous m'écoutiez, mademoiselle. +Je ne puis vous parler ailleurs. Vous ne +sortirez d'ici que comme vous y êtes entrée.</i></p> + +<p><i>—Qu'avez-vous à me dire?</i></p> + +<p><i>—Ceci: je suis le maître de mon secret, et je +n'entends pas qu'on s'en mêle. Une indiscrétion vous +coûterait cher.</i></p> + +<p><i>—Je suis mieux tenue que par vos menaces, +monsieur. Par mon honneur professionnel.</i></p> + +<p><i>—Si vous aimez quelqu'un au monde, ne lui +parlez jamais de ce que vous avez vu ici.</i></p> + +<p><i>—Je n'ai rien vu... qu'un enfantement pénible, +et singulièrement compromis par une application +intempestive de chloroforme.</i></p> + +<p><i>—Silence!...»</i></p> + +<p><i>Je me tus. Lui aussi.</i></p> + +<p><i>J'avais remis le nouveau-né à la garde. Elle +l'habillait, l'emmaillotait avec de grandes précautions. +L'homme jeta un coup d'œil de son côté, puis +reprit, non sans hésitation, et tellement bas que je +l'entendis à peine:</i></p> + +<p><i>—«Cet enfant... Il doit disparaître.»</i></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span> +<i>Comme pour arrêter mon mouvement de révolte, +il me saisit le poignet.</i></p> + +<p><i>—«On ne lui fera aucun mal. Je ne pourrais en +souffrir la pensée. Mais on l'abandonnera. Voulez-vous +le remettre à l'Assistance?</i></p> + +<p><i>—Moi!</i></p> + +<p><i>—Je vous connais, mademoiselle. C'est à bon +escient que je vous ai choisie. Si vous l'emportez, je +serai tranquille pour son existence. Autrement, ce +sera le hasard du grand chemin, le seuil d'une +église... la borne. Il m'en coûterait.</i></p> + +<p><i>—Quelle infamie!</i></p> + +<p><i>—Ne jugez donc pas ce que vous ignorez.</i></p> + +<p><i>—Je n'ignore pas que vous êtes un père infâme.</i></p> + +<p><i>—C'est là que vous jugez à faux, précisément.»</i></p> + +<p><i>Un éclair me traversa l'esprit. Cet homme pouvait +être le mari sans être le père. Il se vengeait. Atroce +vengeance!</i></p> + +<p><i>—«Vous volez un enfant à sa mère. Peut-on +commettre un crime plus abominable!</i></p> + +<p><i>—J'ai fait venir un médecin, non un confesseur,» +ricana-t-il. «Oui ou non, emportez-vous ce +petit? ou bien l'exposera-t-on?...»</i></p> + +<p><i>Je regardai le feu de bois, qui n'avait cessé de +brûler dans la cheminée. Au dehors, c'était novembre... +Un frisson courut dans mes veines.</i></p> + +<p><i>—«J'emporte l'enfant,» déclarai-je.</i></p> + +<p><i>—«Pour le remettre à l'Assistance?</i></p> + +<p><i>—Qu'en puis-je faire d'autre, hélas? Je suis une +jeune fille... et sans fortune.</i></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span> +<i>—C'est bien sur cela que j'ai compté. Cependant, +voulez-vous me jurer?...</i></p> + +<p><i>—Je le jure.</i></p> + +<p><i>—Sur toutes vos chances de bonheur en ce +monde.</i></p> + +<p><i>—Sur toutes mes chances de bonheur! Ce n'est +pas un fameux serment.</i></p> + +<p><i>—Alors... sur votre vie.</i></p> + +<p><i>—Oh! sur ma vie aussi... tant que vous voudrez. +Donnez-moi ce pauvre être, et que je parte +d'ici! Grands dieux!... que je parte d'ici!...»</i></p> + +<p><i>Une lassitude, un dégoût, une horreur sans nom. +J'avais le sentiment d'être, non la victime, mais la +complice, d'une machination odieuse. Et pourtant... +Que pouvais-je?</i></p> + +<p><i>Avant de s'éloigner, l'inconnu essaya encore de +me faire accepter les billets de banque. Je les repoussai +avec plus d'écœurement que la première fois.</i></p> + +<p><i>A peine avait-il quitté la chambre, que des gens +s'y précipitèrent. Je fus saisie. Un voile m'enveloppa +la tête. Mais je me débattis si violemment, et avec un +tel cri, qu'une espèce de désarroi rompit l'effort de +mes agresseurs. J'en profitai pour m'élancer vers +l'infirmière et pour lui enlever l'enfant.</i></p> + +<p><i>—«Qu'on le laisse, au moins,» criai-je, «recevoir +un baiser de sa mère!»</i></p> + +<p><i>Ceux qui étaient là comprirent-ils? Eurent-ils +pitié? Je ne sais. Mais ils m'accordèrent le temps de +porter le petit être contre les lèvres de celle qui +l'avait si tragiquement mis au monde.</i></p> + +<p><i>La malheureuse eut alors,—chose extraordinaire,—comme</i> +<span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span> +<i>un éclair de conscience. Peut-être +le cri que j'avais jeté,—sans en modérer l'accent, +cette fois,—venait-il de l'arracher à l'anéantissement +de sa faiblesse et à la torpeur du stupéfiant, +dont l'action n'était pas encore dissipée. Je rencontrai +ses yeux ouverts,—un lucide, un poignant +regard. Deux larges prunelles d'ombre. L'absence +de sourcils, et presque de cils, les rendaient effarées, +hagardes. Elle les fixa d'abord sur moi, puis sur +son fils. Que discerna-t-elle? Quelle suprême anxiété +réveilla sa pauvre âme? Un balbutiement s'échappa +de sa bouche, lorsque j'en détachai la petite tête +de son enfant. Penchée sur elle, j'entendis très +distinctement ce nom répété à deux ou trois reprises:</i></p> + +<p><i>—«Serge... Serge...»</i></p> + +<p><i>Puis, plus clairement encore:</i></p> + +<p><i>—«Mon Serge adoré!...»</i></p> + +<p><i>Ce fut tout. Car les assistants, s'apercevant +qu'elle parlait, se doutant, à mon attitude, que +j'épiais avec ardeur les paroles qui lui échappaient, +mirent à cette scène la fin la plus brutale. Étouffée, +aveuglée, entraînée, je ne pressentis même pas ce +qu'était devenu l'enfant. Mon impression fut qu'on +me l'enlevait pour tout de bon. La crainte que +j'eusse recueilli la clef de cette énigme changeait +sans doute à mon égard les dispositions prises.</i></p> + +<p><i>Un regret m'effleura le cœur. Et tandis qu'on +m'installait,—sous bonne garde et solidement tenue,—dans +une voiture (sans doute l'auto du premier +voyage), je n'avais qu'une sensation: le froid soudain</i> +<span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span> +<i>sur ma poitrine à la place vide du petit corps +tiède que j'y avais pressé.</i></p> + +<p><i>—«Oh!» me disais-je, avec un chagrin qui me +surprenait moi-même, «que va-t-on faire de cet +innocent, puisqu'on renonce à me le confier?»</i></p> + +<p><i>Le retour fut pareil à la dernière partie de l'aller. +Je ne pus ni bouger, ni rien voir. Toutefois, je perçus, +sous mon bandeau, qu'il faisait jour.</i></p> + +<p><i>«La nuit a été longue. C'est le matin,» pensais-je.</i></p> + +<p><i>Cette clarté—très vague pour moi—au lieu de +s'aviver, diminua. L'entrée de la forêt, sans doute, +ou la gêne de ces étoffes enroulées, dont ma vision +s'offusquait. Aucune lueur ne revint. Au contraire, +les ténèbres s'épaissirent. J'en fus troublée. Je ne +concevais pas ce que je devais constater tout à +l'heure: le jour avait passé. Le crépuscule, puis la +nuit, lui succédaient.</i></p> + +<p><i>Encore une fois, il me fut impossible, même +approximativement, d'évaluer la distance parcourue.</i></p> + +<p><i>Le moment vint où l'auto s'arrêta.</i></p> + +<p><i>On m'en sortit, paralysée, engourdie d'avoir été +maintenue longtemps immobile. On me fit asseoir. +Et j'attendais qu'enfin on dégageât ma tête, lorsque +j'entendis le roulement de l'auto qui repartait à toute +vitesse. Aussi rapidement qu'il me fut possible j'arrachai +l'étoffe qui m'aveuglait. J'y parvins, non sans +peine. Il me fallut plus de temps encore pour me +reconnaître, pour identifier le lieu où l'on m'avait +amenée.</i></p> + +<p><i>La nuit était profonde, l'heure devait être avancée.</i> +<span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span> +<i>Un grand silence régnait sur la campagne. Le bruit +même de l'auto ne me parvenait plus. Personne +autour de moi.</i></p> + +<p><i>D'abord, j'avais cru être assise sur un banc. Puis +mes yeux, s'habituant à l'obscurité, distinguèrent +autour de moi des masses blanchâtres. Je me rappelai +avoir remarqué, non loin de notre maison, des +blocs de pierre, matériaux de construction, dont la +disposition s'évoqua devant ces formes identiques. +Mais n'était-ce pas près d'un terrain déjà enclos d'une +grille?</i></p> + +<p><i>Je me retournai. Voici la pâleur régulière du +mur... les raies noires des barreaux... Alors je me +trouvais à deux pas de Claire-Source!</i></p> + +<p><i>Avant de me lever, je tâtai de la main près de moi, +car j'avais cru me rendre compte qu'on y déposait +ma trousse. Mes doigts en palpèrent le cuir... Puis... +qu'était-ce? Un paquet assez gros, plus moelleux. +Une petite plainte faible, sourde... Mon oreille se +tendit. Mes mains tremblantes s'avancèrent... Étrange +émotion... Je ne respirai plus... Si l'enfant n'avait +pas été là, j'eusse éprouvé une déception atroce.</i></p> + +<p><i>Mais il y était. Je serrai contre mon cœur cette +vague chose emmaillotée, ce petit être, plus seul au +monde que je n'étais seule dans la grande nuit, dans +le grand silence, formidable, solennel.</i></p> + +<p><i>Un souffle passa sur nous. Les branches nues des +bois craquèrent...</i></p> + +<p><i>Comment dire l'exaltation, la mélancolie d'une +telle minute?... Une révélation terrible des profondeurs +perverses de la vie venait de bouleverser ma</i> +<span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span> +<i>jeunesse. Mon corps brisé de fatigue n'était pas moins +endolori que mon âme. La nuit de novembre, sinistre, +sans lune, que j'affrontais seule pour la première +fois, me sembla pleine d'épouvante. Ivre de tristesse, +j'appuyai davantage sur mon cœur l'enfant... l'enfant +rejeté, inconnu. Le regard de sa mère, le seul +regard lucide de cette infortunée, le seul regard +qu'elle poserait jamais sur son fils, me perça de nouveau. +Mes sanglots éclatèrent. Je crois encore les +entendre s'élever, sans écho, dans la dure nuit.</i></p> + +<p><i>—«Petit enfant... petit enfant...» murmurai-je. +«Je t'aimerai, moi!... Je t'aimerai. Ils me tueront +s'ils veulent... Je ne t'abandonnerai pas.»</i></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span></p> + + +<div class="header"> +<h2>II<br /> +<span class="medium">VERS LA MORT</span></h2> +</div> + +<p>C'est en terminant cette première partie des +confidences de Francine, que Raymond Delchaume +fit arrêter l'auto en pleine forêt de +l'Isle-Adam. Le décor s'harmonisait avec la poignante +lecture. Le soir d'octobre enténébrait +les espaces peuplés d'arbres. Déjà, sous les +futaies, le crépuscule devenait de la nuit. Au-dessus +de la large route, un peu de clarté pleuvait +encore du ciel gris perle. A cette clarté défaillante, +Raymond, dans la voiture découverte, +s'était arraché les yeux pour lire, pour lire encore...</p> + +<p>Maintenant, il savait.</p> + +<p>Qu'importait le reste? Il le connaissait, le dénouement +effroyable. Il avait reçu dans ses bras +sa femme, sa toute jeune femme,—trois ans, +mon Dieu!... après cette sinistre aventure,—lorsqu'elle +rentra au nid de leur amour, éperdue, +ensanglantée, mourante... Oh! l'agonie presque +muette... Les lèvres qui n'osaient parler,—dans +la crainte (il le comprenait maintenant) de +l'exposer au même sort. Et les yeux... ces pauvres +<span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span> +yeux, avec leur prière désespérée. Quelle torture, +le mystère de cette fin atroce! Enfin le voici donc +dévoilé!...</p> + +<p>Ce qui montait du cœur de Raymond, ce qu'il +devait à cette morte innocente, à cette martyre, +c'était le cri de délivrance, de justification. Sa +poitrine en éclatait. Comment ne l'eût-il pas jeté +à l'univers, ce cri, à la Nature, à la forêt recueillie, +aux premières étoiles... Voilà pourquoi il +sauta sur le chemin, renvoyant la voiture, lui faisant +prendre de l'avance, haletant du désir d'être +seul. Et voilà pourquoi, lorsque se fut éteint le +roulement de la machine, lorsque la lueur des +phares se fut dissoute dans les ténèbres, le jeune +homme tomba sur les genoux, et cria, fou d'une +joie plus déchirante que la douleur:</p> + +<p>—«Francine!... ma Francine, à moi... toute +à moi... Ce n'est pas ton enfant!... ce n'est pas +ton enfant!... ce n'est pas ton enfant!...»</p> + +<p>«Ah!» soupirait-il ensuite,—balbutiant, parlant +à mots décousus, à voix haute, comme un +insensé, tandis qu'il marchait sur la route pâle, +entre les profondeurs baignées de ténèbres,—«ah! +ma Francine... ah! bien-aimée... du moins +je n'ai pas douté de toi, de la beauté de ton +âme... Tu sais... tu sais... j'ai été jusqu'à l'aimer, +cet enfant... je l'ai fait mien... Et pourtant l'idée +que tu t'étais donnée à un autre!... l'idée surtout... +oui... cela, c'était pire... me rongeait... +l'idée que tu ne m'avais pas avoué ton erreur, +ou ton malheur... que tu t'étais défiée de mon +<span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span> +amour... Francine... où que tu sois, dans l'abîme +de la mort, dans l'abîme des choses éternelles... +il est impossible que tu ne saches pas... que tu +ne le sentes pas, cet amour, qui, de toi, acceptait +tout, même ce qui l'eût tué s'il n'avait été +plus fort que la jalousie, plus fort que l'orgueil... +Eh bien, oui... je suis heureux, je suis heureux +d'avoir traversé cette épreuve... de connaître +seulement après des mois de souffrance la vérité +qui te justifie. Cette vérité... elle ne me rend pas +ta mémoire plus sacrée, plus chère... Et cependant... +si... oh! si... douce adorée!... Et elle +me délivre!... Elle me délivre!... Elle me délivre!...»</p> + +<p>Ainsi pensait, parlait le jeune docteur, dans +l'égarement, le désordre, d'une révélation qui +bouleversait tout en lui.</p> + +<p>Raymond parcourut sans s'en apercevoir les +trois kilomètres de route avant la sortie de la +forêt. Dans la même inconscience, il passait à +côté de l'automobile qu'il avait louée pour le +ramener à Paris. Mais le chauffeur guettait ce +fantaisiste client.</p> + +<p>—«Monsieur!... monsieur!... me voilà! Je +suis là.</p> + +<p>—Hein?... Qu'est-ce...? Que me voulez-vous?... +Ah! c'est vrai...»</p> + +<p>Et, sautant dans la voiture:</p> + +<p>—«Eh bien, allez... marchons.»</p> + +<p>La course rapide, dans l'air vif, le restituait à +son rêve. Toutefois, une ordonnance, une logique, +<span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span> +des déductions s'esquissèrent dans ce net +esprit.</p> + +<p>Et, d'abord, quelle attitude devait-il adopter? +Quelles résolutions prendre?</p> + +<p>Le message posthume de Francine,—découvert +le matin même, par un si prodigieux hasard, +entre les feuillets de l'ancien livre de prix, dans +la petite maison de Claire-Source, lui parvenait +dans un moment critique.</p> + +<p>Eh quoi!... ce manuscrit mille fois précieux, +il était en partie la cause d'une nouvelle fatalité. +N'était-ce pas l'affolement de l'avoir trouvé,—enfin!—qui, +distrayant Raymond de sa vigilance, +avait permis le rapt de l'enfant? L'enfant... +Toute l'attention ardente de Delchaume se +concentra soudain sur lui. Que serait-il désormais, +ce petit François?—le petit Serge de nounou +Favier—Serge... naturellement... Le dernier +mot... presque le seul mot, de sa mère. La raison +apparaissait pour laquelle Francine, sa marraine, +l'avait baptisé ainsi.</p> + +<p>Mais il n'était plus question de Serge, né de +père et mère inconnus. Raymond, dans son +incomparable amour, dans son immense pitié +pour la morte, avait fait sien cet enfant qu'il +supposait celui de Francine. Reconnu par lui, +François Delchaume était légalement son fils. Et +on le lui avait pris! Qui? Nul doute. L'auteur de +l'enlèvement ne s'en cachait pas. Cette carte de +visite, la carte du prince Boris Omiroff, signait +le crime.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span> +Boris Omiroff...</p> + +<p>Comme, tout à l'heure, l'image de l'enfant, +voilà celle de l'insultant ennemi qui s'évoquait... +Raymond fixa mentalement sa vision +étonnée sur ce visage. Quel changement encore! +La perspective se transformait. Tout se déplaçait: +les êtres, les sentiments, les rapports. Cette +physionomie du Russe, la face agressive, la +haute silhouette, la brutale beauté, il pouvait +donc maintenant contempler cela sans l'atroce +évocation... sans que surgisse à côté, comme une +vapeur qui se condenserait, qui, peu à peu, prendrait +une figure de femme...—supplice sans +nom!—celle de Francine, et qui, malgré tout +l'effort de sa volonté, glisserait, caressante... +caressée... entre les bras... Ah! cela... c'était +fini. Jamais plus!... jamais plus!... Raymond en +purifiait sa pensée... Ce prince abominable... +elle ne lui avait pas appartenu... «Pardon, Francine, +pardon!»</p> + +<p>Le haïssait-il moins?</p> + +<p>Non. Sa haine évoluait, ne diminuait pas. A +cette image, une autre se substituait,—d'horreur +moindre—mais tout aussi détestable d'audace, +de cruauté. L'homme, au pied du lit de l'accouchée, +cet homme de haute taille, despote arrogant,—c'était +bien lui! Combien reconnaissable +sous le masque! Raymond le voyait, dans la +chambre inconnue, la chambre saccagée par son +ordre, avec une victime agonisante, tandis qu'il +offrait de l'argent à son autre victime, à celle +<span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span> +dont il avait dévasté la vie, en attendant que, plus +tard, il la fasse assassiner, à la douce Francine—qui +se révoltait devant l'odieux salaire,—pauvre +enfant!</p> + +<p>«Il expiera... Le châtiment l'atteindra. Et +maintenant,» pensait Delchaume, «je le tiens +suspendu sur sa tête, ce châtiment. Ce que je +connais de la dernière nuit de ma malheureuse +femme, joint à ces révélations écrites... l'enlèvement +de l'enfant... que de preuves! A peine, à +cette chaîne si bien reconstituée, manque-t-il +quelques chaînons... Le témoignage de Tatiane +Kachintzeff... un jet de lumière!...»</p> + +<p>Tatiane... A ce nom le jeune homme tressaillit +douloureusement. Pauvre fille! en prison, au +secret, compromise dans l'affaire des explosifs, +inculpée de complicité dans le complot contre la +vie d'Omiroff, précisément... Pourrait-il la faire +citer? La croirait-on? N'aggraverait-il pas sa situation, +à elle, sans profit pour l'œuvre de justice +qu'il entreprenait? Tatiane... Il s'attarda au souvenir +de l'étudiante. Il reconstitua mot à mot ce +qu'elle lui avait appris. Avec quelles réticences, +quel trouble effrayé, elle insinuait ce dont Boris +était capable! On eût dit qu'elle gardait des +secrets terrifiants... Savait-elle quelque chose de +cette naissance mystérieuse?... Dévoilerait-elle +la personnalité de la mère?... Avait-elle été +mêlée?... Cette jeune femme près du lit, si c'était +elle...</p> + +<p>Le raisonnement intervint, chez Raymond, +<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span> +pour retenir l'imagination emportée. Ses conjectures +faisaient fausse route. Non, Tatiane ignorait +tout de ce drame-là. Autrement, elle n'aurait +pas pris le change. Elle n'aurait pas cru, elle +aussi, que Francine Delchaume était la maîtresse +du prince, et la mère...</p> + +<p>Dans cette folie, dans ce désordre, dans cette +fièvre, Delchaume s'avisa qu'il atteignait Paris. +L'arrêt de l'auto, à la grille, devant l'octroi, +interrompit sa méditation effrénée, lui rendit le +sens du réel.</p> + +<p>«Ah!» pensa-t-il, se rappelant soudain pourquoi +il revenait ainsi à toute vitesse, «je vais +voir dans quelques heures le chef de la Sûreté. +Tout... je lui dirai tout. Puisque ce misérable +Omiroff m'a refusé la satisfaction d'un duel, je +le livrerai à la justice comme le malfaiteur qu'il +est...»</p> + +<p>Était-ce aussi simple?... La secousse d'un revirement +fit osciller sa résolution:</p> + +<p>«Mais alors?... Il faudra reconnaître que l'enfant +est à lui... qu'il avait le droit de me l'enlever... +Cet enfant que ma Francine a sauvé, +que j'ai fait mien... Mon petit François... Petit +François!...»</p> + +<p>—«A quelle adresse faut-il vous conduire, +monsieur?» demanda le chauffeur.</p> + +<p>Raymond hésita une seconde. A dix heures +seulement, il avait rendez-vous avec le chef de la +Sûreté. Il n'en était guère plus de six et demie. +L'intention de tout à l'heure, en quittant Claire-Source, +<span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span> +persistait au fond de lui: se rendre +avant tout chez Flaviana. Comme ce serait doux +d'apporter son cœur brûlant, tourmenté, à cette +amie délicieuse!... Il crut la voir, l'entendre... +Noble créature... En ce moment, elle s'apprêtait +à partir pour le National-Lyrique. Paradoxe... +une telle femme, étoile de la danse... Et cependant, +non. Son art, la poésie qu'elle y mettait, +c'était encore si bien elle!</p> + +<p>«Je ne puis pas lui dire toute la vérité. Même +si j'étais déterminé à la mettre au courant, le +temps me manquerait. Que sait-elle? Si peu de +chose, puisqu'elle me croit le père de François. +Elle adore cet enfant... Ce serait mal à moi de +lui apporter brièvement, brutalement, à l'heure +où elle doit monter en scène, la nouvelle de +sa disparition... Quel chagrin elle en éprouvera!...»</p> + +<p>Ces réflexions, rapides, s'ébauchèrent dans la +pensée tumultueuse de Delchaume, tandis que le +chauffeur attendait son ordre. Le jeune docteur +prononça presque tout haut:</p> + +<p>—«D'ailleurs, j'ai mieux à faire...»</p> + +<p>Puis, devant la mine interloquée de son conducteur, +que lui révélait la lumière d'un bec de +gaz, il jeta sa propre adresse:</p> + +<p>—«Rue du Général-Foy.»</p> + +<p>Rentré chez lui, Delchaume, après un coup +d'œil sur la liste des clients venus à sa consultation, +et qu'avait reçus son remplaçant, refusa de +dîner, s'enferma dans son cabinet de travail.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span> +C'était l'ancien cabinet de Francine.</p> + +<p>En ce ménage de deux docteurs, avant que la +mort ne l'eût brisé, la jeune femme gardait, pour +la réception de sa clientèle—surtout féminine,—la +pièce la plus élégante, la mieux exposée. +Au lendemain de son veuvage, le mari au désespoir—amant +plus que mari, et en deuil d'un +bonheur si court!—ne voulut pas dépayser sa +douleur, ses souvenirs. Il garda l'appartement de +la rue du Général-Foy,—le cher appartement +installé avec tant de soins, tant de goût, témoin +de tant de joie, de tant d'espoirs! Et il prit, +comme sanctuaire de son labeur, le cabinet de +Francine, où il sentait flotter plus constamment, +plus près de lui, l'âme vaillante et tendre de +l'adorable compagne perdue.</p> + +<p>Ce soir, lorsqu'il y rentra, il plaça sur son +bureau, dans la clarté de la lampe électrique, le +livre qu'il rapportait de Claire-Source. Avant de +le rouvrir, pour y trouver la suite des confidences +tragiques, interrompues par la tombée de la +nuit, il contempla encore l'extérieur de l'humble +volume. Sur la couverture, à teinte jadis vive, +aujourd'hui fanée, aux dorures éteintes, il relut +le titre:</p> + +<p class="center">LA GUIRLANDE DES MARGUERITES</p> + +<p>Il lui sembla entendre la pauvre voix mourante +balbutier ces mots étranges:</p> + +<p>«Mon secret... dans la guirlande des marguerites, +à Claire-Source.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span> +Qui donc ne s'y serait trompé comme lui? Dire +qu'il avait fouillé la corbeille des fleurs vivantes, +alors que ces tristes fleurs mortes se fermaient +sur le frémissant mystère, parmi les autres livres, +dans la petite bibliothèque, au fond de l'ancienne +chambre de jeune fille, où flottait un si +nostalgique parfum!...</p> + +<p>La reliure soulevée montrait, collé à la feuille +de garde, un bulletin à vignette, mentionnant +le prix d'excellence accordé à l'élève Francine. +Ensuite commençaient les biographies, +illustrées par les traditionnels portraits, des +Marguerites,—reines, princesses ou artistes,—célèbres +dans l'histoire. Mais des feuillets +avaient été coupés et remplacés par une sorte de +cahier d'une épaisseur équivalente,—le manuscrit.</p> + +<p>Raymond passa rapidement sur ce qu'il avait +lu,—dévoré plutôt,—deviné presque, sous la +nuit envahissante qui lui disputait les mots. Le +récit s'arrêtait d'ailleurs peu après le passage où +il avait dû fermer le livre, et à la suite duquel il +avait bondi hors de l'auto, pour être seul, pour +tomber à genoux, pour exhaler son transport +dans la solitude. La fin de ce récit narrait, en +quelques mots, une coïncidence qui détermina, +facilita, la résolution prise par Francine de faire +elle-même élever l'enfant. Une pauvre brave +femme du village de Champagne,—pays de +Claire-Source,—la garde-barrière, venait de +perdre un bébé de quelques jours, qu'elle commençait +<span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span> +d'allaiter. Lui mettre au sein le petit +nouveau venu, c'était doublement une bonne +action. On la sauvait, et l'on assurait à l'enfant +une tendresse exclusive, maternelle. Francine +mentionnait la circonstance et ajoutait:</p> + +<hr class="tb" /> + +<p><i>La nourrice s'appelle Mme Favier. Elle est femme +du garde-barrière, à la halte de Champagne. Je vais +faire un testament en sa faveur, du peu que je possède, +et que j'augmenterai en exerçant la médecine, +à la condition qu'elle continue à servir de mère à +l'enfant, au cas où je viendrais à mourir. Je connais +assez cette excellente créature pour souhaiter cela au +petit abandonné, s'il me perd.</i></p> + +<p><i>Je me rends bien compte que, par une telle mesure, +je confirmerai le soupçon qui, déjà, doit naître autour +de moi, que je suis la mère. Qu'importe!</i></p> + +<p><i>J'ai dit à tous que j'avais trouvé ce pauvre ange +sur le chemin, contre notre grille, et je l'ai fait inscrire +à la mairie de Champagne sous le nom de +Serge. Comme il lui fallait un nom de famille, j'ai +cherché sur le calendrier, où, juste à côté de Serge, +on voit saint Bruno. Mon filleul sera donc Serge +Bruno.</i></p> + +<p><i>Je l'ai tenu sur les fonts baptismaux avec l'honnête +Favier, son parrain. Par délicatesse, le brave +homme m'a dit:</i></p> + +<p><i>—«Puisqu'il vous appellera «marraine», docteur +Francine, je ne lui permettrai pas de m'appeler +«parrain». Ça serait trop familier avec vous, pas +convenable. Il trouvera bien lui-même...»</i></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span> +<i>Sur quoi, sa femme l'interrompit en souriant:</i></p> + +<p><i>—«Bah! c'est pas demain qu'il va parler, ce +pauvre petit cœur.»</i></p> + +<p><i>Me voilà donc en possession d'un enfant, dont +j'accepte la charge, et dont on m'attribuera plus tard,—sinon +tout de suite,—la maternité. Je ne m'en +trouble pas autrement. J'en éprouve une espèce de +joie, peut-être même un peu de fierté. Nul n'a le +droit de me demander compte de mes actes. Ma bonne +tante Stéphanie, elle, sait à quoi s'en tenir. Elle m'a +vue dans ma chambre la veille et le lendemain de +l'aventure,—de cette aventure qui a duré une trentaine +d'heures.—Tout ignorante de la vie qu'elle +soit, et bien qu'ayant coiffé sainte Catherine depuis +longtemps, elle sait qu'on ne recueille pas les bébés +dans les choux, et que je ne puis avoir mis celui-là +au monde. Sa certitude me suffit. Quant à mon +futur époux,—si jamais je me marie, ce dont je +n'ai aucune hâte...</i></p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Les yeux de Raymond se voilèrent. Il repassa +les dates... fit un bref calcul... Quatre ans!... +Il y avait de cela quatre ans,—moins un mois, +puisqu'on était en octobre. Non, elle ne le connaissait +pas encore. Mais lui... Il l'avait déjà vue. +Déjà il rêvait d'elle. Doucement... sans espoir +défini, sans résolution prise. Il l'avait rencontrée +à des cours, dans les hôpitaux, parmi la suite +attentive de quelque maître fameux. De quelle +séduction grave, profonde, elle lui avait ravi le +cœur! Il ne s'en douta pas tout d'abord. Quatre +<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span> +ans... C'est l'année suivante qu'ils se connurent +davantage, et que naquit leur grand amour.</p> + +<p>Le jeune homme reprit sa lecture.</p> + +<p class="p2"><i>Quant à mon futur époux</i>, écrivait alors Francine, +<i>du moment que je serai sa femme, c'est qu'il +aura foi en moi, c'est que nous aurons réciproquement +éprouvé notre loyauté. Que je lui révèle l'histoire +de Serge, ou qu'il la découvre lorsque je ne +serai plus, par ce document que j'établis aujourd'hui, +il me croira. J'agirai avec lui suivant ma conscience, +et suivant les événements.</i></p> + +<p><i>Avant que j'aie à m'expliquer auprès d'un mari, +Serge aura peut-être retrouvé sa mère. Un remords +peut venir au criminel. Il sait où me trouver. Peut-être +fera-t-il rechercher son fils. Peut-être un de ces +hasards qui rendent l'existence plus romanesque que +le plus romanesque feuilleton, me mettra-t-il sur la +trace de sa victime, de cette jeune créature que j'ai +vue tant souffrir, et qui souffrira plus encore si elle +vit... si elle sait...</i></p> + +<p><i>Je crois avoir tout enregistré ici,—tout, jusqu'au +moindre détail. Ces feuillets sont le seul patrimoine +de mon pauvre petit Serge. Réussiront-ils à lui restituer +un nom, une famille, une mère?... C'est le +secret de l'avenir et du destin.</i></p> + +<p><i>«Si jamais tu les lis, petit Serge, et que je ne sois +plus là, pense tendrement à celle qui t'a pris dans ses +bras, au milieu de la campagne désolée, par la dure +nuit de novembre,—ta première nuit en ce monde,—et +qui a juré de t'aimer, de réparer pour toi, en</i> +<span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span> +<i>la faible mesure de sa tendresse, la fatalité de ta +naissance</i>.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Delchaume eut un sanglot en achevant cette +page.—«O Serge...» murmura-t-il... «Je le lui +rendrai, à mon petit François, ce nom qui est si +bien le sien, ce nom que sa mère a balbutié, que +mon admirable Francine lui a donné. C'est ma +jalousie qui souffrait de ce nom. Je me figurais...»</p> + +<p>Il frissonna, se frappa la poitrine. Pourtant, il +n'avait à s'accuser que de sa propre torture. Pas +un sentiment vil ne souilla en lui la mémoire de +Francine, même quand il subissait la douleur de +croire qu'un autre l'avait rendue mère.</p> + +<p>Le manuscrit de la morte ne se terminait pas +avec cette sorte d'acte de naissance, rédigé sur-le-champ, +dans la netteté, la vivacité du souvenir. +Des notes suivaient, rapides, décousues, jetées +au fur et à mesure des puériles péripéties qui +marquent la première croissance. Une sorte de +très bref journal, tenu par scrupule vis-à-vis de +l'inconnu qui pourrait un jour se targuer d'un +droit à savoir: la mère de l'enfant... le mari de +Francine... l'enfant lui-même...</p> + +<p>Avant d'en prendre connaissance, Delchaume +se reporta aux premières lignes, à cette espèce +d'épigraphe où figurait son nom, et que sa femme +ajouta peu de jours après leur mariage. La date +l'indiquait.</p> + +<p>Maintenant il en comprendrait sans doute la +portée.</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span> +<i>Raymond adoré, ce livre contient mon secret. S'il +tombe entre tes mains de mon vivant, ou après ma +mort, sans que j'aie pu t'en parler, ne me blâme pas.</i></p> + +<p><i>Je suis ta femme, ta femme si heureuse!... Une +telle douceur m'alanguit l'âme, que je n'ai pas la +force, en ce moment, d'interroger ma conscience, +de me demander si mon devoir est de te faire cette +révélation ou d'attendre encore.</i></p> + +<p><i>Ah! laisse... Je veux goûter pleinement la sérénité +divine de ces jours, qui seront tout mon paradis. +Il me semble que l'ombre du drame traversé, +cette ombre qui, par instant, repasse sur mon chemin +et me fait frissonner, glacerait l'insouciance de +notre joie. N'ayant rien commis de mal, j'ai tout le +temps de t'appeler au partage d'une responsabilité, +peut-être d'un péril. J'entends encore une voix +cruelle qui me dit:—«Si vous aimez quelqu'un +au monde, ne lui parlez jamais de ce que vous avez +vu ici.»</i></p> + +<p><i>Raymond tant aimé, quand cette voix retentit +dans mon souvenir, et que je pense à toi, je deviens +lâche.</i></p> + +<p><i>Hélas!... je l'entends gronder autour de moi, +l'affreuse menace. Quelque chose plane sur ma +tête... Un œil méchant me suit... Je désarmerai peut-être +cette puissance invisible en me cachant encore +de toi. Il m'en coûte. Mais si, dans ta téméraire +fierté masculine, tu allais braver le mystère, montrer +que tu sais, me suggérer une autre attitude... Qu'en +résulterait-il pour toi?... Et n'exposerions-nous pas +un petit être sans défense?</i></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span> +<i>Ah! pardon, mon Raymond, pardon... Laisse-moi +épuiser ma part de bonheur. Je ne sais pourquoi... +J'ai peur d'en laisser échapper une parcelle. +Un pressentiment m'avertit que je n'en jouirai pas +longtemps!...</i></p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Un pressentiment!... C'était autre chose encore. +C'était pire. Les dernières pages du manuscrit +expliquèrent mieux au jeune veuf pourquoi +Francine ne rompit point le silence. Dans quelle +angoisse la chère créature de bonté, de douceur, +qu'il adorait avec tant de passion, vécut les derniers +jours de sa courte vie! Près de lui, alors +même qu'il l'entourait de ses bras, le cauchemar +la poursuivait. Et elle avait le courage de se +taire!... Elle pouvait lui dissimuler tant d'horrible +effroi! Elle pouvait lui sourire avec tant de +calme! Héroïque petite martyre!...</p> + +<p>Le malheureux rencontra des notes telles que +celles-ci:</p> + +<p class="p2">15 novembre.—<i>Ai-je rêvé?... Mon sang se +glace, lorsque j'essaie de ressusciter cette rapide +impression d'hier soir. Et pourtant je doute... Non, +ceci ne m'est pas arrivé. Une préoccupation trop +vive, la surexcitation d'un spectacle émotionnant, où +je trouvais des analogies avec la naissance de Serge, +m'ont troublée, hallucinée...</i></p> + +<p><i>Du moins, je vais consigner ici ce que j'ai cru +entendre.</i></p> + +<p><i>Nous sortions des fauteuils d'orchestre, Raymond</i> +<span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span> +<i>et moi, et nous nous trouvions dans le couloir du +rez-de-chaussée, au Vaudeville. Mon mari se sépara +de moi un instant pour prendre notre vestiaire. Afin +de ne pas être trop bousculée par la foule, qui s'écoulait, +je me rangeai contre la paroi, du côté du théâtre. +La porte d'une loge, restée entr'ouverte, céda un peu +derrière moi. Je m'y enfonçai à demi. Tout à coup, +un chuchotement rapide, mais très distinct, entra +nettement dans mon oreille:</i></p> + +<p><i>—«Il faudra choisir entre votre mari et votre +filleul. C'était trop de garder l'enfant. Du moins, +vous deviez rester seule avec le secret.»</i></p> + +<p><i>Si je ne me retournai pas tout de suite, c'est que +le sens des paroles ne pénétra pas instantanément jusqu'à +mon cerveau. Il me fallut tout entendre pour +que mon saisissement devînt de la compréhension. +Quand je cherchai du regard autour de moi, il était +trop tard. Aucune des personnes entre lesquelles +j'étais pressée du côté du couloir ne pouvait avoir +prononcé de telles phrases. L'intérieur de la loge, +vers lequel je me penchai, me sembla vide. Cependant +quelqu'un pouvait encore y être caché, +dans le noir. Car l'orchestre, au delà, venait de +s'éteindre.</i></p> + +<p><i>Mon cœur se mit à battre affreusement. Cette +voix, avec ses inflexions, son accent, restait en moi. +Elle s'élevait, grossissait, réveillait d'étranges échos. +Et soudain, je la reconnus!... C'était la voix de la +religieuse... de cette religieuse que je soupçonnai +d'être un homme déguisé, et qui me tint si rudement +les bras dans la voiture, durant la nuit du mystère.</i></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span> +20 novembre.—<i>Qu'a-t-on voulu dire?... Que, +mariée, je ne suis plus maîtresse du secret, que je le +livrerai à l'autre moi-même... celui à qui je voudrai +dire tout?...</i></p> + +<p><i>Comment l'a-t-on su? C'est vrai... Oui, je me +proposais de tout apprendre à Raymond. N'était-ce +pas mon devoir? Mais quel est-il, mon devoir?... Je +ne sais plus maintenant. J'ai peur. La voix de cette +sinistre religieuse... Cette voix qui se faisait molle, +étouffée, dans la voiture... et qui est entrée ainsi en +moi, l'autre soir, avec un son faux et ouaté... Ce +fut comme un souffle... terrifiant!...</i></p> + +<p>22 novembre.—<i>«Choisir... entre mon mari et +mon filleul...» Qu'est-ce que cela peut signifier?...</i></p> + +<p>23 novembre.—<i>ILS m'ont épiée, suivie?... Je +suis liée à ces malfaiteurs!... Je me croyais oubliée +d'eux, avec l'enfant. Quelle folie!... Ces gens qui +ont eu la résolution, l'audace, l'habileté, de faire ce +qu'ils ont fait... qui ont tout préparé, prévu,—sans +une erreur,—naturellement ils devaient veiller sur +leur œuvre, ne point la laisser au hasard, entre les +mains d'une jeune fille.</i></p> + +<p><i>Quels intérêts puissants doivent être en jeu!...</i></p> + +<p><i>Ai-je commis un crime en épousant Raymond sans +le prévenir? Puissé-je l'expier seule, et qu'il n'en +souffre pas, mon Dieu!...</i></p> + +<p>8 décembre.—<i>Une lettre anonyme, à présent, +et qui m'est parvenue de quelle façon!</i></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span> +<i>Je prenais le train pour aller voir Serge, à Saint-Rémy-lès-Chevreuse... +Seule dans mon compartiment, +déjà en route, je dépliai un journal pour lire... +Un papier tomba de ce journal...</i></p> + +<p><i>C'est affolant!</i></p> + +<p><i>Je l'avais emporté de la maison... pris à Raymond, +tout ouvert, et replié par moi-même, ce journal. +Mais, un instant, je le laissai sur la banquette +du fiacre, lorsque je m'arrêtai pour acheter des +jouets à Serge, en allant à la gare. Est-ce là qu'on +a glissé le papier?</i></p> + +<p><i>La voici, cette lettre anonyme.</i></p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Ici, intercalé dans le manuscrit de Francine, +un carré de papier écolier, sur lequel, en lettres +d'imprimerie, se lisait:</p> + +<p class="p2"><i>«L'avertissement du Vaudeville ne vous a pas +suffi.</i></p> + +<p><i>«Précisons.</i></p> + +<p><i>«Voici trois ans qu'on patiente, qu'on vous +épargne, vous et l'enfant, malgré votre imprudence, +le manque audacieux à votre parole donnée. Car +vous aviez juré de confier le marmot à l'Assistance. +Maintenant vous avez mis un amoureux dans l'affaire. +Ça dépasse les bornes.</i></p> + +<p><i>«Choisissez donc: ou vous quitterez la France +avec votre cher époux, sans plus vous soucier du +petit; ou l'on trouvera un moyen de vous soustraire +le moutard,—de le soustraire peut-être un peu radicalement, +faites-y attention!</i></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span> +<i>«Deux conseils, en attendant mieux: Si vous +n'avez rien dit à votre mari, persistez dans ce silence. +Cela vaudra mieux pour sa santé. Puis cessez de +vous occuper de l'enfant. N'allez plus chez sa nourrice. +Vous risqueriez gros à négliger le présent +avis.»</i></p> + +<p><i>Et c'était signé, dans les mêmes caractères +impersonnels:</i></p> + +<p><i>«Le chauffeur de l'auto qui vous a promenée +dans la forêt de Carnelle.»</i></p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Aucun commentaire immédiat de Francine +Delchaume ne suivait ces lignes. Elle resta jusqu'au +vingt-cinq décembre sans rien ajouter.</p> + +<p>Puis une nouvelle note:</p> + +<p class="p2">Jour de Noël.—<i>Nous voici à Claire-Source, +Raymond et moi. Notre première fête de Noël!... +L'hiver est brillant de neige et de soleil rose, dans +cette admirable campagne.</i></p> + +<p><i>Hélas!...</i></p> + +<p><i>Tout à l'heure, tandis que nous marchions par +le chemin, serrés l'un contre l'autre, le bien-aimé +m'a dit:</i></p> + +<p><i>—«Tu as froid?</i></p> + +<p><i>—Non, mon amour.</i></p> + +<p><i>—Tu viens de frissonner... de trembler...</i></p> + +<p><i>—Peut-être un coup de vent plus vif...»</i></p> + +<p><i>Le vent... je ne le sentais guère avec ce cher bras +autour de moi. Mais je venais de reconnaître la +grille, le mur bas, devant lesquels, une nuit de</i> +<span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span> +<i>novembre, j'ai promis à Serge, en sanglotant de +pitié, de sollicitude, que je serais une mère pour lui.</i></p> + +<p><i>«L'innocent!... Je lui ai voué une tendresse +presque maternelle. C'est un adorable petit être. Et +je me serais attachée à lui, même eût-il été moins +attendrissant, moins captivant. Je mourrais plutôt +que de trahir son petit cœur tendre, confiant, qui +m'aime. Et je mourrais aussi plutôt que d'exposer +Raymond à quelque péril.</i></p> + +<p><i>Mais, s'agit-il seulement de ma mort?... Ah! si je +ne craignais que pour moi, comme je serais forte!...</i></p> + +<p>1<sup>er</sup> janvier.—<i>Encore à Claire-Source. Douce +journée d'oubli, d'amour...</i></p> + +<p><i>Verrai-je ici, dans cette chère maisonnette, avec +mon Raymond, un autre 1<sup>er</sup> janvier?...</i></p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Des notes moins significatives suivaient.</p> + +<p>Francine continuait à rendre visite, de temps +à autre, régulièrement, à son filleul, comme si +nulle menace n'eut tendu à l'en empêcher. Le +petit garçon était toujours avec ses parents nourriciers, +le brave couple Favier, transplanté à +Saint-Rémy-lès-Chevreuse, là où Delchaume le +découvrirait plus tard. Le docteur Francine Delchaume, +avec sa clientèle, avec la nécessité de +se cacher de son mari, n'accomplissait pas très +souvent le voyage,—guère plus de deux fois +par mois. Au retour, elle enregistrait toujours +quelque détail, sur sa visite, sur la santé de +l'enfant.</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span> +<i>Je recommande aux Favier la plus grande vigilance, +écrivait-elle. Je tremble qu'on n'essaie d'enlever +le petit trésor.</i></p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Et Raymond se souvint de la prudente méfiance +montrée par la nourrice, lorsqu'il était +allé chez elle, après la mort de sa femme. Rien +qui décelât la présence d'un bébé. Et quelle circonspection +dans les paroles! Et le truc de son +homme qui dormait, qu'on ne devait pas réveiller. +Brave créature!</p> + +<p>Les notes que Francine jetait sur le papier, +elle les apportait à Claire-Source, pour les joindre +aux autres dans la <span class="smcap">Guirlande des Marguerites</span>, +lorsque les deux époux venaient se reposer dans +leur retraite campagnarde.</p> + +<p>Rien d'anormal ou d'inquiétant ne marqua les +deux premiers mois de l'année. La vaillante jeune +femme ne s'appesantissait pas sur ses craintes. +Mais un mot, parfois, témoignait des transes +dont s'empoisonnait le bonheur que Raymond +croyait lui assurer si radieux.</p> + +<p class="p2">14 mars.—<i>Comment écrire cela? Est-ce du +souvenir? de l'observation inconsciente? Ou la divination +de ma terreur? Quel frisson!...</i></p> + +<p><i>Aujourd'hui, sur la route, en sortant de la gare, +à Saint-Rémy... une auto. Deux hommes... L'un, +penché dans le capot ouvert, arrangeait, réparait +quelque chose. A peine l'ai-je vu. L'autre... Ah! ma +plume se refuse... On n'exprime pas cela...</i></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span> +<i>L'autre, je l'aperçus de dos. Il demandait un +renseignement,—son chemin sans doute,—à une +paysanne debout sur le seuil d'une masure. Je l'aperçus +de dos... et, dans un coup de foudre</i>... je sus +que c'était lui!... <i>Lui, le père, le père de Serge. +L'homme au visage couvert d'un masque, qui était +venu dans la chambre de l'accouchée. Je sus que +c'était lui! Mais pourquoi? Cette taille haute, massive +dans le lourd vêtement d'automobile, le port de +tête... le geste peut-être... Comment, comment ai-je +été sur-le-champ certaine?...</i></p> + +<p><i>Je crus tomber... Un froid mortel me paralysa. +Mes jambes ne me portaient plus.</i></p> + +<p><i>Cet homme... dans ce village... à deux cents +mètres de la maison où je fais élever son fils!...</i></p> + +<p><i>Est-il possible d'endurer une pareille émotion, et +de n'en rien faire paraître?... de marcher quand +même, en contraignant ses jambes flageolantes?... +d'être une passante qui s'en va, le regard distrait, +sur la route?...</i></p> + +<p><i>Car j'accomplis cet effort... J'y parvins. Je continuai +d'avancer. Quelle minute!... Je sentais sur +moi, dans mon dos, les yeux de l'homme. Maintenant, +j'étais plus sûre encore. J'avais entendu sa +voix, répondant à la paysanne. A la voix, je reconnaîtrais +n'importe qui, après des années...</i></p> + +<p><i>Lui... me voyait-il? me reconnaissait-il? Comment +en douter? Une Parisienne, relativement élégante, +sur ce chemin, dans ce village, à une époque +de l'année où les Parisiennes se montrent rarement à +la campagne. Même de façon inconsciente, machinale,</i> +<span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span> +<i>il dut jeter un coup d'œil... Et alors... Ah! si +j'avais pensé à lui, tout de suite, comment n'eût-il +pas pensé à moi? Peut-être seulement s'était-il posté +là pour m'épier.</i></p> + +<p><i>Une angoisse d'autant plus intolérable qu'elle ne +se précisait pas en une crainte définie, me transformait +en un pauvre automate, près de se disloquer, +de s'effondrer à terre. J'appréhendais à la fois le +coup matériel, immédiat, qui me briserait la nuque, +et la douleur de ne plus retrouver l'enfant. Un instinct +me détourna du sentier qui conduisait chez la +nourrice. J'en pris un autre, dans une direction +opposée. Celui-là grimpait la colline. Mon cœur palpitant +crut s'y briser. Car je montais vite, comme on +s'enfuit. Je rencontrai le mur d'un parc,—un parc +immense, dont je ne côtoyai qu'une partie. Des bois +parurent. Je m'y enfonçai. Je respirai. Nul ne +m'avait poursuivie. La solitude me rassura, me +calma.</i></p> + +<p><i>J'attendis assez longtemps. Puis je redescendis au +village. D'abord lentement, pour prolonger le délai +nécessaire, puis d'un pas plus accéléré. A la fin, je +courais, haletante. Je me précipitai chez la nourrice.</i></p> + +<p><i>Rien n'était changé. Le cher petit Serge m'accueillit +par des cris de joie et des caresses. Les Favier +n'avaient vu personne.</i></p> + +<p>28 mars.—<i>Suis-je à bout de forces? Je ne +puis plus endurer cette anxiété vague, cette peur qui +n'a pas de forme, qui n'a pas de nom. Puis ma</i> +<span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span> +<i>conscience se trouble. Je ne vois plus assez distinctement +mon devoir.</i></p> + +<p><i>Comme le clair et ferme jugement de Raymond +me serait nécessaire! Quel soulagement de déposer +dans ses mains viriles, sur son âme si résolue, la +moitié de mon lourd fardeau! Ah! vingt fois par +jour, les mots me viennent aux lèvres: «Un souci me +torture. Apprends-le. Aide-moi.» Mais aussitôt, je le +croirais exposé aux représailles de ces puissances +mauvaises que je sens aux aguets.</i></p> + +<p><i>Puis, malgré toute sa bonté, il n'a pas le cœur +tendre d'une femme. Il n'a pas, comme moi, vu +naître Serge dans l'abandon et le malheur. Il ne l'a +pas vu grandir, il ne l'a pas aimé trois ans... Il ne +comprendra pas... S'il exigeait que je rejetasse l'enfant +hors de notre vie, que je ne le visse plus... +J'en perdrais le sourire et le sommeil... Mon petit +Serge!... Petit fantôme qui me hanterait toujours, +avec le cri «marraine!» de sa voix câline, avec le +reproche de ses beaux yeux.</i></p> + +<p><i>Attendons encore.</i></p> + +<p><i>Si l'ennemi constate que mon mariage n'a rien +changé, que le secret demeure intact, il désarmera +peut-être.</i></p> + +<p>8 avril.—Claire-Source.</p> + +<p><i>Il y a deux jours, je revenais de Saint-Rémy, +assez tard, comme la nuit tombait. Lorsque je remontai +de la station souterraine et sortis sur le trottoir +de la rue Gay-Lussac, à l'angle du carrefour Médicis, +je fus éblouie par la splendeur du ciel au-dessus</i> +<span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span> +<i>du Luxembourg. Une féerie, un incendie, contre lequel +se dessinait le noir fusain des arbres, à qui l'aigre +printemps n'a pas encore donné beaucoup de feuilles.</i></p> + +<p><i>Je traversai la place, les yeux vers les nuages +éblouissants, indescriptibles, crevés par de longues +déchirures d'un bleu vif. Je ne voyais rien d'autre, +et faillis me faire écraser. Puis, je m'en allai lentement +le long de la grille du jardin, fermé, obscur, +désert, sur lequel pleuvait tant d'or, tant de rose, +toute la farouche magnificence du jour mourant.</i></p> + +<p><i>Inexplicable nostalgie...</i></p> + +<p><i>En face, les globes électriques, aux terrasses +combles des cafés, allumaient des clartés vertes, des +phosphorescences, que l'atmosphère empourprée rendait +falotes, blafardes. L'incertitude de la vie me +poignait le cœur.</i></p> + +<p><i>A ce moment, quelqu'un, tout à coup, me parla, +un homme, à mon côté. Il me dit rudement:</i></p> + +<p><i>—«Pourquoi n'avez-vous pas déjà quitté la +France, ou, du moins, Paris? Vous cherchez donc le +malheur?»</i></p> + +<p><i>Je me tournai, effarée. Mes yeux, troublés de +lueurs dansantes, distinguèrent mal, dans l'endroit +sombre, un visage maigre, barbu, sur lequel descendait +le bord rabattu d'un chapeau mou. L'être semblait +vulgaire et louche. Il reprit:</i></p> + +<p><i>—«Le monde est assez grand. Vaudrait mieux +aller faire fortune ailleurs que de rester dans le grabuge +ici. On vous a dit de craindre pour votre mari +ou l'enfant. Ça ne vous touche pas? Craignez donc +pour vous-même.»</i></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span> +<i>Je voulais parler, interroger. Une force me retenait: +le sentiment de l'inutilité de tout. Et aussi +l'écœurement. Répugnant personnage... un larbin ou +un espion. Je n'en tirerais que des menaces. Pourtant +une impulsion délia mes lèvres. Il venait de +nommer mon mari... De Raymond surtout l'on prenait +ombrage. S'il m'était possible de les persuader... +Alors, soudain, je déclarai à cet homme, dont j'ignorais +tout, dont la voix même, cette fois, n'éveillait +pas mon souvenir:</i></p> + +<p><i>—«Mon mari! mais il ne sait rien... Il ne saura +jamais rien, si on l'exige.</i></p> + +<p><i>—Tant mieux pour lui!» ricana mon interlocuteur. +Et il ajouta, ignoblement: «Mais on en a +assez!... D'une manière ou de l'autre, faut que ça +finisse!...»</i></p> + +<p><i>Ayant jeté ces mots avec une brutalité insolente, +l'homme s'éloigna.</i></p> + +<p><i>L'impression odieuse me laissa pleine de dégoût, +de révolte indignée. La grossièreté du mandataire +comprima en moi toute velléité de m'élancer après +lui, pour le retenir, le questionner, le braver ou le +supplier. Avec un autre, je ne sais ce que m'eût suggéré +l'émotion dont je frémissais. Pour celui-là, je +regrettai même ensuite d'avoir trahi devant lui ma +pire inquiétude. Cet être nocturne et larveux, bien +que je l'eusse à peine vu, me sembla si vil, qu'il ne +m effraya même pas. Jamais je n'ai eu moins peur +que depuis qu'il osa m'aborder. Ma fierté souffre +en songeant à l'espèce de protestation, de concession, +d'engagement, qui m'a échappé... J'ai mis en cause</i> +<span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span> +<i>mon mari, mon cher et noble Raymond, auprès de +ce misérable...</i></p> + +<p><i>Ah! descendre à des contacts de valets, d'escarpes...</i></p> + +<p><i>Non, non. Je m'expliquerai. Il faut que je m'explique. +Pourquoi ai-je fui follement, sur la route +du village, quand j'ai reconnu le maître de cette +fatale aventure? Celui-là, du moins, si criminel +qu'il puisse être, doit savoir parler à une femme +sans qu'elle ressente comme une diminution, une +salissure. A celui-là, je m'adresserai. Je le rencontrerai +bien de nouveau. Ce n'est pas pour une fois ni +par hasard qu'il est allé dans la vallée de Chevreuse. +Que je le trouve seulement sur mon chemin. J'irai +droit à lui. Il est le père... Il ne peut vouloir du mal +à son enfant. S'il est sûr qu'on ne songe pas à pénétrer, +à exploiter son secret, à redresser ses torts, il ne +s'opposera pas à ce que ma tendresse enveloppe son +pauvre petit... Et il sera sûr... Je trouverai des +mots pour le convaincre.</i></p> + +<p><i>Mon Dieu! Puissé-je le rencontrer bientôt!...</i></p> + +<p><i>J'ai hâte de retourner à Saint-Rémy.</i></p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Le manuscrit de Francine s'arrêtait là.</p> + +<p>Raymond, haletant de cette lecture, mais +toute son énergie contractée pour rester lucide et +résolu, retourna la page pour regarder encore la +date. «8 avril.» Le dernier jour où ils vinrent +à Claire-Source!</p> + +<p>Francine, lorsqu'elle eut tracé cette ultime +confidence, replaça dans sa petite bibliothèque +<span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span> +de jeune fille le volume qu'elle ne devait plus +toucher.</p> + +<p>Huit avril... Claire-Source... Elle avait cueilli +les premières violettes. Comme ils avaient encore +été heureux ce jour-là!...</p> + +<p>Deux semaines plus tard, un soir où, plein +d'inquiétude, il l'attendait, trouvant qu'elle tardait +beaucoup, dans leur cher nid parisien, rue +du Général-Foy, où leurs deux couverts brillaient +sous la lampe, elle était revenue... pour +mourir.</p> + +<p>Ah! Dieu... lorsqu'il se pencha sur la rampe +de l'escalier...</p> + +<p>Toujours, il verrait cela... La lumière gaie, +les stucs brillants, la moquette claire avec ses +baguettes de cuivre... Et, dans le décor paisible, +cette jeune forme si chère, lugubrement pliée +sur la rampe... arrêtée, ne pouvant plus...</p> + +<p>Le cœur du jeune homme crevait... C'était +cela, la mort. Cette forme brisée, dans l'escalier +lumineux, muet. Un attendrissement plus atroce +que devant la bouche entr'ouverte par le dernier +souffle, devant la tête pâle aux cheveux sombres, +sur la blancheur de l'oreiller.</p> + +<p>Oh! quand il sortit sur le palier pour la revoir +plus tôt...</p> + +<p>Cette forme traînante sur les marches... Cette +forme fléchissante contre la rampe de l'escalier!...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span></p> + +<div class="header"> +<h2>III<br /> +<span class="medium">AU FOND DU LABYRINTHE</span></h2> +</div> + +<p>Rue Saint-Florentin, devant un ancien hôtel +de fermier général, modernisé, et, pour le moment, +tout brillant de lumières, tout vibrant de +rumeurs, une file de voitures s'accroît à chaque +minute. Minuit s'approche. La soirée va finir. +Chauffeurs et cochers viennent chercher leurs +maîtres. Et les fiacres maraudeurs s'arrêtent +pour enlever le client qui n'a pas son équipage.</p> + +<p>C'est le soir de musique du professeur Perrelot, +le chirurgien célèbre. Un de ces concerts +exquis où l'on rencontre l'élite mondaine, scientifique, +académique et artistique, de Paris.</p> + +<p>L'illustre vieillard n'oublie les laideurs des +chairs qu'il taille et ses incroyables fatigues, que +dans le paradis des sons, parmi les rêves d'un +Wagner ou d'un Beethoven, sur ce domaine +exploré par quelques esprits de flamme, amorce +d'un pont qui, de la terre, serait jeté vers l'infini +prodigieux.</p> + +<p>Le professeur Perrelot, passionné de musique, +organise avec amour ses séances de quinzaine. Il +combine les programmes, choisit les interprètes, +<span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span> +se réjouit comme un enfant de certaines exécutions +musicales dont il a eu l'idée, qu'on n'entendra +que chez lui.</p> + +<p>Et, plus d'une fois, il est le seul de la fête qui +n'en puisse goûter le raffiné plaisir. Une opération +urgente le retient, une consultation sous +quelque baldaquin à couronne fermée l'appelle +hors de France, à moins que ce ne soit une mansarde +où l'on souffre qui le garde,—et cela +arrive plus souvent qu'il ne le dit.</p> + +<p>En ce cas, Mme Perrelot, sous ses beaux cheveux +blancs, et sa fille, la jeune comtesse de +Gromaille, une brune à voix de contralto magnifique, +font les honneurs. Et l'on tâche de ne pas +trop s'apercevoir que manque le principal attrait, +la présence électrisante sans laquelle il semble +que les musiciens eux-mêmes ont moins de talent, +la silhouette mince et vive, le masque pétillant +d'esprit, la parole animée, enthousiaste, du +maître de la maison.</p> + +<p>Ce soir, il était là.</p> + +<p>Chose extraordinaire, il avait savouré depuis +le commencement le régal harmonieux, qui touchait +à sa fin. On ne l'avait dérangé que pour +un seul coup de téléphone. Mais, sur le nom du +correspondant, il voulut recevoir la communication +lui-même. Et, depuis ce coup de téléphone, +il demeurait soucieux.</p> + +<p>Maintenant, sa fille, debout sur la petite scène, +en avant des musiciens qui devaient l'accompagner, +se préparait à chanter,—ou plutôt à +<span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span> +gémir,—la déchirante lamentation de l'Orphée +de Glück:</p> + +<p class="quote">«J'ai perdu mon Eurydice...»</p> + +<p>Un domestique, à pas glissants, se faufila entre +les habits noirs, autour des rangs de chaises, où +rayonnaient les coiffures charmantes, les épaules +nues, les toilettes et les joyaux des femmes. Il +parvint jusqu'à son maître,—qui se tenait toujours +à proximité d'une porte,—lui dit quelques +mots, tout bas. Perrelot se leva, et, souple, +sans un geste, sans s'excuser, passa devant quelques +groupes, en traversa d'autres, sortit.</p> + +<p>Nul ne broncha. On n'eut pas l'air de le voir. +On s'écarta sans lui adresser la parole. C'était la +consigne.</p> + +<p>Dans la galerie d'entrée, le chirurgien demanda +au valet:</p> + +<p>—«Où l'avez-vous fait entrer?</p> + +<p>—Au premier, dans le petit cabinet de Monsieur.»</p> + +<p>Le professeur souleva une portière, rencontra +l'escalier, monta.</p> + +<p>Il possédait, au rez-de-chaussée, un grand cabinet +d'apparat, qu'on ouvrait les soirs de réception. +Les invités y pouvaient admirer une précieuse +vitrine où il conservait près de lui, mêlées +à son travail, les pièces rarissimes de sa collection +de porcelaines de Chine, qui était célèbre. +Mais il y avait, à l'étage au-dessus, tout à côté de +sa chambre à coucher, un autre cabinet, plus +<span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span> +retiré, plus austère. C'est ce que le domestique +avait appelé le «petit cabinet de Monsieur».</p> + +<p>Il y pénétra les deux mains tendues.</p> + +<p>—«Mon cher enfant, qu'y a-t-il? Votre voix, +dans le téléphone, m'a presque effrayé, tout à +l'heure.»</p> + +<p>Puis, ayant mieux regardé son visiteur, il +ajouta:</p> + +<p>—«Mon pauvre Delchaume! c'est donc grave?</p> + +<p>—Très grave,» répondit le jeune homme.</p> + +<p>Sans détourner les yeux pleins de souci qu'il +venait de plonger si ardemment dans ceux de son +maître, il se laissa tomber sur le siège que celui-ci +lui désignait. Alors seulement, mais d'un ton +qui marquait l'effort pour attacher quelque importance +au détail dont il s'avisait, Raymond +observa:</p> + +<p>—«C'est votre soirée de musique?... Je ne +songeais pas...»</p> + +<p>Le vieillard, d'un geste, arrêta ses excuses. Il +s'agissait bien de musique!... Glück lui-même, +et le frémissant contralto de sa fille, dont s'exaltaient, +en bas, tant de cœurs, ne suffiraient plus à +le distraire de son inquiétude. Le visage maigre, +si pâle, les yeux brûlants et creusés, qu'il avait +devant lui, fascinaient sa pitié, son amitié presque +paternelle.</p> + +<p>—«Eh bien, mon ami, qu'est-ce qui vous +arrive? Moi qui vous croyais... je ne dis pas consolé... +mais absorbé par vos travaux, enthousiasmé, +un peu enivré même... Car enfin... ce +<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span> +n'est pas un simple succès de presse... Tout notre +monde médical est d'accord... Vos abcès artificiels, +qui ont si bien réussi pour la tuberculose... +ne serait-ce pas la guérison, si ardemment cherchée, +du cancer?... Je voulais, tous ces jours-ci, +en causer avec vous. Je suis bien aise...»</p> + +<p>Essayait-il d'une diversion? Ou, réellement, +s'emballait-il au seul énoncé d'une hypothèse +suggérée à sa passion de guérisseur par les sensationnelles +expériences du jeune médecin? Quoi +qu'il en fût, son étonnement était sincère de lire +le découragement, la tristesse, sur la physionomie +d'un des triomphateurs scientifiques du +jour, d'un homme qui goûtait l'ivresse de la victoire +et d'une soudaine célébrité.</p> + +<p>—«Mon cher maître, laissons mes recherches. +A tout autre moment, je serais heureux de vous +demander vos avis, si précieux...</p> + +<p>—C'est peut-être moi qui réclamerais les +vôtres.</p> + +<p>—Savez-vous que, ce soir même, j'avais un +rendez-vous avec le chef de la Sûreté?»</p> + +<p>Un tressaillement, presque imperceptible, redressa +le buste et altéra, fugace, les traits de +Perrelot. Sa sérénité, si forte, assurée par un +universel respect et par la conscience d'un demi-siècle +d'activité glorieuse, généreuse, irréprochable, +sembla se ternir, comme d'une ombre.</p> + +<p>Raymond, qui sentit, plutôt qu'il n'observa, +ce trouble subtil,—car il en connaissait la +cause, ajouta vivement:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span> +—«C'est moi qui souhaitais d'avoir recours à +lui.</p> + +<p>—A quel sujet?</p> + +<p>—L'enfant... mon petit François... que j'ai +reconnu... vous savez, cher maître?...»</p> + +<p>Le chirurgien acquiesça.</p> + +<p>—«On me l'a volé.</p> + +<p>—Volé?</p> + +<p>—Ce matin... à la campagne... On l'a enlevé +de chez moi, presque sous mes yeux.</p> + +<p>—Vous aviez des gens qui le gardaient?</p> + +<p>—Ses parents nourriciers, oui.</p> + +<p>—Sûrs?</p> + +<p>—Insoupçonnables.</p> + +<p>—Voilà une fatalité!...»</p> + +<p>Le vieillard jeta cette exclamation, en l'accompagnant +d'un coup d'œil aigu. Puis, il rêva une +minute, comme s'il observait en lui-même des +répercussions singulières éveillées par cette nouvelle.</p> + +<p>—«Et, naturellement, vous vouliez mettre +en mouvement la haute police?</p> + +<p>—Ce fut mon intention immédiate. Je demandai +tout de suite une audience au chef de la +Sûreté.</p> + +<p>—Vous l'avez eue?</p> + +<p>—Je n'y suis pas allé. Maintenant je devrais +y être. J'ai prétexté l'appel subit d'un client au +plus mal. J'ai fait remettre... Avant, j'ai voulu +vous voir.</p> + +<p>—Moi!...»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span> +Les paupières de Delchaume battirent comme +si cette syllabe l'eût meurtri physiquement. Les +deux hommes se regardèrent. Il y eut un silence.</p> + +<p>Et, tout à coup, un bruit sourd et scandé remplit +la pièce. D'en dessous montaient les applaudissements. +On acclamait la jeune comtesse de +Gromaille, dont la voix bouleversante arrachait +aux retraites des âmes les douleurs et les désirs +les mieux ensevelis.</p> + +<p>—«Ah! mon pauvre enfant,» soupira le grand +chirurgien, «j'ai peur que nous n'ayons eu tort...</p> + +<p>—C'est moi qui ai eu tort,» s'écria précipitamment +Delchaume. «Et je sais aujourd'hui à +quel point. Votre bonté a cédé à mon égarement. +Mais quel mari, quel amant, fou de douleur, +n'eût agi de même? Cette femme adorée, qui me +revenait, expirant d'une mystérieuse blessure,—qui +me révélait, pour la première fois, en un mot +balbutié, indistinct, l'existence d'un enfant... +J'ai cru... Vous avez cru comme moi...</p> + +<p>—Nous nous sommes rendus à l'évidence,» +interrompit doucement Perrelot. «Pour ma part, +je ne pouvais m'y résoudre... Francine ne me +paraissait pas être la femme qui accepte le nom +d'un loyal garçon en lui cachant une maternité +irrégulière... Cependant...</p> + +<p>—Elle n'était pas cette femme-là, en effet,» +affirma passionnément le veuf.</p> + +<p>—«Plus victime que coupable... C'est ce que +nous avons supposé. Vous avez agi avec la plus +noble magnanimité, Delchaume...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span> +—Et vous!</p> + +<p>—Je n'étais pas le mari. Mais quel problème +pour ma conscience!... Ne pas dénoncer l'assassinat... +laisser croire à une mort naturelle... +Vous ne songiez, je le comprends, qu'à sauvegarder +l'honneur de cette infortunée... Éviter à +ce pauvre jeune corps la profanation de l'autopsie, +les curiosités abominables de la foule, les +descriptions de journaux, à cette chère mémoire, +le scandale, la honte... Quels accents vous avez +trouvés pour me convaincre!...»</p> + +<p>Perrelot hocha la tête. Le doute qui s'élevait +en lui hésitait à s'exprimer. Toutefois, les +lèvres loyales ne purent le sceller plus longtemps.</p> + +<p>—«Je me suis souvent demandé depuis... +Hélas! mon pauvre Delchaume... Je devine trop +bien. Ce scandale, que nous avons écarté de la +mère, il va éclater autour de l'enfant... Et qu'en +adviendra-t-il?»</p> + +<p>L'autorité, qui haussait ce front de maître +sous la neige des cheveux encore drus, qui étincelait +dans le regard, sembla fléchir. Pour la première +fois de sa vie, cet homme, qui pouvait +regarder l'univers en face et lui dire: «Je n'ai +fait que du bien», connut, à un faible degré, +mais combien intolérable pour lui, l'anxiété du +jugement des autres.</p> + +<p>L'être de sensibilité, de délicatesse, qui se +savait la cause d'un tel malaise, en souffrit plus +que lui-même.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span> +—«Mon cher maître, je suis venu implorer +votre pardon, me placer sous votre volonté, sous +votre main, surtout sous la direction de votre +conscience.»</p> + +<p>Perrelot dit, avec une nuance de sécheresse:</p> + +<p>—«Voyons...</p> + +<p>—Ce que vous pressentez est plus qu'exact. +La réalité dépasse toute prévision. Je viens de +découvrir, aujourd'hui même, l'innocence absolue +de Francine. «Victime plus que coupable,» +disiez-vous généreusement. Rectifiez: «Victime, +et non coupable.» On l'a assassinée à cause d'un +secret, non par représailles amoureuses. L'enfant +n'était pas le sien.</p> + +<p>—Que dites-vous!...</p> + +<p>—Ce dont je suis sûr. Ce dont je vous donnerai +les preuves.</p> + +<p>—Inutile. Ma pensée y correspond. Rappelez-vous +mes paroles devant sa forme pure: «C'est +presque le corps d'une jeune fille.» Seulement, +par quels chemins êtes-vous arrivé?...</p> + +<p>—Sa confession, que j'ai trouvée enfin. A peine +reçue docteur, elle fut amenée, les yeux bandés, +en automobile, auprès d'une jeune femme, +qu'elle délivra. On la fit reconduire de nuit, et +elle se retrouva seule, en pleine campagne, avec +le nouveau-né dans les bras.</p> + +<p>—A-t-elle soupçonné qui était la mère?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Et le père?</p> + +<p>—-Je le connais.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span> +Perrelot bondit. Raymond, qui ne cherchait +pas des effets, mais allait droit au but, déclara +aussitôt:</p> + +<p>—«C'est le prince Boris Omiroff.</p> + +<p>—Boris Omiroff!...» répéta le maître, avec +une stupeur horrifiée. «Boris Omiroff!... Mais +il est ici, en bas, parmi mes invités.</p> + +<p>—Non!» cria Delchaume, se dressant.</p> + +<p>Le ressort de fureur qui le jeta hors de son +siège agit avec une si brusque violence, que le +professeur Perrelot, comme s'il eût craint des +voies de fait immédiates, se leva à son tour, et +crispa ses doigts précis et solides d'opérateur sur +le bras du jeune homme.</p> + +<p>—«Pardon!» fit Delchaume. «Ç'a été plus +fort que moi.»</p> + +<p>Et il se rassit.</p> + +<p>—«C'est d'ailleurs la première fois qu'il +vient chez nous,» observa le chirurgien. «Des +amis ont demandé à ma femme une invitation +pour lui. Vous savez... la maison d'un opérateur +un peu connu... c'est un terrain neutre et international. +J'ai coupé quelque chose à peu près +dans toutes les grandes familles de l'Europe.</p> + +<p>—Mais... sa blessure? Je ne le croyais pas +remis.</p> + +<p>—Il porte encore le bras en écharpe.</p> + +<p>—Vous savez qu'il s'est fait arranger de la +sorte pour ne pas se battre avec moi?»</p> + +<p>Le vieux maître éleva les sourcils. Raymond +perçut l'ironie presque invisible.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span> +—«Oh! je ne me donne pas pour un adversaire +capable de faire se dérober le bretteur +qu'est ce Russe. Non. C'est pour mieux m'outrager +de son mépris qu'il me refuse réparation. +Et, comme, tout de même, on aurait pu trouver +ça étrange, il s'est offert un beau duel, pour démontrer +à la galerie qu'un Omiroff ne peut être +soupçonné d'avoir peur.</p> + +<p>—En effet,» réfléchit Perrelot... «On m'avait +raconté... Ne l'aviez-vous pas provoqué au Pré +Catelan, à la représentation de gala?...</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Mais pourquoi le provoquer?</p> + +<p>—Je le croyais l'amant pour lequel était +morte Francine.</p> + +<p>—Oh!</p> + +<p>—Il n'est que son assassin.»</p> + +<p>L'illustre praticien considéra son jeune ami +longuement, silencieusement. Demeurait-il figé +de surprise? Ou bien son expérience de la comédie +tragique qu'est la vie, des complications +des êtres et des complications des circonstances, +le laissait-elle sans étonnement? Au bout d'un +instant, il proféra:</p> + +<p>—«Son assassin, dites-vous? Et aussi le père +de l'enfant?</p> + +<p>—Et aussi le père de l'enfant.</p> + +<p>—C'est lui qui l'a fait enlever?</p> + +<p>—Oui, c'est lui.</p> + +<p>—Mais alors?..</p> + +<p>—Oh! je sais ce que vous allez m'objecter, +<span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span> +mon cher maître: au nom de quel droit empêcherai-je +un père de reprendre son fils?... +D'abord, j'ai la loi pour moi. J'ai reconnu l'enfant. +Lui, l'a renié, abandonné.</p> + +<p>—Mais... si vous l'avez reconnu, Delchaume, +c'est vous qui le lui avez pris.</p> + +<p>—Oh! mon cher maître... Écoutez... Je vous +en prie... Laissons les mots... laissons même les +conventions que les hommes appellent des lois...</p> + +<p>—Hé!... Hé!...</p> + +<p>—Patience!... je vous en conjure!... Vous ne +comprenez plus ma tendresse pour l'enfant?...</p> + +<p>—Ma foi, non! S'il n'est pas le fils de Francine... +S'il appartient à l'homme qui, suivant +vous, a tué votre femme...</p> + +<p>—Je tâcherai de vous expliquer tout à l'heure... +Maintenant, il me faut vous dire ce que je suis +venu vous demander.»</p> + +<p>Le célèbre professeur avança un visage attentif, +darda un regard divinateur—le visage, le +regard, qu'il inclinait vers les chairs souffrantes, +où il allait enfoncer son bistouri.</p> + +<p>—«Mon cher maître, ce matin, mon premier +mouvement a été de prévenir le chef de la Sûreté. +Mais, ce soir, après avoir lu les révélations +de Francine, j'ai pressenti un drame plus compliqué, +plus obscur, que tout ce que nous imaginions. +Comment, si je m'adresse à la haute police, +ne pas l'éclairer entièrement?... La crainte +de vous voir mis en cause m'a troublé. Le médecin +des morts rejettera sur votre présence la discrétion +<span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span> +qu'il a eue de ne pas examiner ma pauvre +femme. Il ne faut pas que votre personnalité +apparaisse, surtout par ma faute, dans une attitude +équivoque, illégale... Et cependant, puisque +l'honneur de Francine est intact, rien ne m'empêche +plus, sinon ce trop juste scrupule envers +vous, de faire poursuivre son assassin. Je viens +vous demander comment vous envisagez cette +situation terrible.»</p> + +<p>Sans hésiter, Perrelot riposta:</p> + +<p>—«Voulez-vous qu'avant tout nous écartions +les considérations qui me concernent? Jamais la +vérité ne m'a fait peur, Delchaume. Je me suis dérobé +à elle une seule fois, sur vos instances. Mon +Dieu! ce que vous me demandiez était si naturel, +presque si juste!... Toutefois, vous le reconnaissez +à présent, nous avons eu tort. Eh bien, laissons +cela. Que ce tort devienne manifeste, public, +me cause des désagréments plus ou moins graves, +ceci est secondaire. Vous entendez... N'en parlons +même plus. Encore une fois, la vérité ne me +fait pas peur. La satisfaction de revenir à elle compense +les difficultés du chemin que j'ai à faire +pour cela. Nommez-moi, invoquez-moi, citez-moi, +je vous y autorise, je vous le demande...</p> + +<p>—Noble cœur... admirable maître...</p> + +<p>—Laissons... laissons!... Maintenant, regardons +un peu les choses en face. Un enfant a disparu. +Vous allez dire au chef de la Sûreté: +«Cherchez-le-moi.»</p> + +<p>—Oui. Et j'ajouterai: l'auteur du rapt est +<span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span> +aussi l'auteur d'un assassinat. Je vais déposer +contre lui une double plainte au Parquet.</p> + +<p>—Je vous en supplie, Delchaume, ne séparons +pas les questions. L'enfant, d'abord, l'enfant... +Quels arguments donnerez-vous à un procureur +de la République pour vous faire rendre un +enfant que vous avez reconnu parce que vous le +croyiez le fils de votre femme, mais qui ne l'est +pas, et qui a été repris, de votre propre aveu, +par son véritable père?</p> + +<p>—Son père se gardera bien de se donner pour +tel. D'ailleurs, le pourrait-il, s'il le voulait? En +cas d'adultère, non? Et, pour moi, c'est un roman +de l'adultère qui a coûté la vie à ma pauvre +Francine.</p> + +<p>—Vous imaginez qu'on inculpe aussi aisément +un prince Omiroff?»</p> + +<p>Le vieux maître avait dit cela doucement, d'un +air où quelque âpreté se mitigeait d'une profonde +tristesse. Et, tout aussitôt, il décela le motif de +cette tristesse.</p> + +<p>—«Quel malheur!... Un garçon comme vous, +parti pour de tels triomphes scientifiques, pour +de telles victoires sur les misères de l'humanité! +Par quelle meute de passions, de chagrins voraces, +laisserez-vous dévorer la moelle de votre +cerveau, de vos nerfs, de votre génie!</p> + +<p>—Ah! oui, j'en serai dévoré,» cria impétueusement +Delchaume, «si, comme vous me le +faites entendre, je dois invoquer une justice +volontairement sourde, une police qui saura se +<span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span> +faire aveugle. Un prince Omiroff!... Eh quoi!... +même votre grand cœur loyal, à qui j'en appelle, +s'effare devant le prestige d'un tel rang, l'inviolabilité +de ce prince étranger! Si je vous avouais +tout... Si je vous disais que j'ai rêvé d'un moyen +plus expéditif, que j'ai presque manié la bombe +destinée à cet homme, l'engin fatal qui, l'été +dernier, déchiqueta ou livra ses inventeurs!</p> + +<p>—Vous, malheureux!...»</p> + +<p>Le chirurgien s'était levé. D'un élan instinctif, +il courait aux portes, tournait les clefs, rabattait +plus hermétiquement les tentures. Il entr'ouvrit +même un instant pour explorer des yeux le palier +de l'étage. Mais il ne vit personne. Une rumeur +de voix, de rires, d'adieux monta. Les roulements +des voitures qui partaient prolongeaient +dans les murs des vibrations atténuées. Nul ne +songeait à épier ces deux hommes, qu'on supposait +absorbés par la discussion de quelque cas +médical déconcertant.</p> + +<p>Perrelot revint vers son jeune confrère. Il +murmura:</p> + +<p>—«L'affaire de la Petite-Barrerie?...»</p> + +<p>Raymond, presque solennellement, inclina la +tête.</p> + +<p>—«Comment étiez-vous dans cette horrible +aventure?</p> + +<p>—La principale accusée, Tatiane Kachintzeff, +cette fille de vingt ans,—ah! si intéressante!... +elle a vu,—vous m'entendez, maître,—elle a +vu Boris Omiroff rejoindre ma femme dans un +<span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span> +wagon, la suivre à Paris, la faire monter dans une +auto, le soir où Francine revint chez moi blessée +à mort. L'auto était une voiture particulière... +Le chauffeur avait le type d'un moujick...»</p> + +<p>Le visage de Perrelot se durcissait, se fermait. +Il dit presque rudement:</p> + +<p>—«Ainsi, vous déposerez une plainte contre +ce prince russe, dont le père occupa les plus +hautes fonctions, dont le frère fut un des héros +de la guerre d'Orient... Et vous citerez comme +témoin une malheureuse nihiliste, convaincue +d'avoir joué une part active dans un complot qui +avait pour but d'assassiner ce prince... Mais vous +allez à un abîme, mon pauvre ami!...»</p> + +<p>Il ajouta, devant le silence de Raymond:</p> + +<p>—«Et vous n'en avez pas le droit! Vous +n'avez pas le droit de fausser la valeur scientifique, +sociale, que vous êtes.</p> + +<p>—Je veux venger ma pauvre Francine... Ah! +son récit!... ce qu'elle a souffert!...</p> + +<p>—Sera-ce la venger?</p> + +<p>—Je veux sauver l'enfant. Dieu sait quels +risques il court!...»</p> + +<p>Encore une fois, le génial guérisseur prit +l'expression dont s'aiguisait sa physionomie au +moment d'un diagnostic difficile, pour demander +à Delchaume:</p> + +<p>—«Dites-moi, en vous interrogeant à fond, +en descendant jusqu'au dernier ressort de votre +sentiment le plus secret, ce qui vous attache à +cet enfant.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span> +Le jeune homme regarda Perrelot, d'abord +avec un peu de surprise, puis avec une concentration +profonde, et enfin, avec trouble. Son +vieux maître le vit rougir légèrement, détourner +les yeux.</p> + +<p>—«Delchaume...</p> + +<p>—Je... je réfléchis.</p> + +<p>—Une réflexion vient de vous frapper déjà. +Pourquoi ne me la dites-vous pas?</p> + +<p>—Parce qu'elle constate en moi un état d'âme +trop récent...</p> + +<p>—C'est celui-là qu'il importe de connaître.</p> + +<p>—Mais, dès le début, tout inclinait ma tendresse +vers ce petit être... Ma pitié pour lui, mon +désir d'exécuter le vœu de Francine, sa propre +grâce, à cet innocent... Il est adorable... Son +isolement dans la vie... le nom que je lui ai +donné, et qui l'a fait mien... Aujourd'hui, je me +sens pris, lié... Je n'aimerais pas davantage mon +propre fils...</p> + +<p>—J'admets... oui. Maintenant voyons, mon +ami, ce dernier motif dont vous hésitiez à convenir +avec vous-même.</p> + +<p>—Ah! diagnostiqueur infaillible!» s'écria +Raymond, qui ne put s'empêcher de sourire. +«Oui... j'hésite,—non pas à en convenir avec +moi-même, mais avec vous. Car c'est trop long +à expliquer. Et, sans explication, cela vous paraîtra +si étrange...</p> + +<p>—Racontez... sans explication.</p> + +<p>—Eh bien, une autre personne que moi souffrira +<span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span> +cruellement si je ne retrouve pas mon fils +adoptif.</p> + +<p>—Une autre personne?... une femme?</p> + +<p>—Une femme... oui.</p> + +<p>—Une femme...» répéta encore le vieillard +pensivement.</p> + +<p>Il sembla peser en lui-même l'importance, les +conséquences, de cette nouvelle donnée, puis, +tandis que son masque aigu et spirituel s'éclairait +d'une lueur de malice, il reprit:</p> + +<p>—«Allons... Tout cela est moins désastreux +que je ne le craignais. Vous ne serez pas une +force perdue.</p> + +<p>—Je crois, mon cher maître, que vous vous +lancez dans des hypothèses inexactes.</p> + +<p>—Mais non. Du moment qu'une femme est +auprès de vous, une femme qui se montre maternelle +à l'enfant que vous élevez, une femme à +qui vous redoutez de faire de la peine... vous +n'êtes plus l'isolé, en proie à une sombre folie +de vengeance que je découvrais en vous tout à +l'heure. Delchaume, vous n'avez plus besoin de +moi,—sauf, n'est-ce pas? pour ce que vous +m'avez demandé d'abord. Mais c'est un point +élucidé: n'ayez aucun scrupule quant à mon rôle +au lit de mort de votre pauvre Francine. Je reviens +entièrement à la vérité, très volontiers, +très haut, quoi qu'il en puisse advenir.»</p> + +<p>Le grand chirurgien prononça ces mots du +ton d'un homme qui conclut une conversation. +Toutefois, au moment de se lever, il se +<span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span> +ravisa sur un geste, suppliant de Delchaume.</p> + +<p>—«Comment, mon cher maître!» s'écria +celui-ci,«vous imaginez que j'irai chercher des +conseils auprès d'une femme si vous ne me +donnez pas les vôtres!</p> + +<p>—C'est pourtant ce que vous auriez de mieux +à faire.</p> + +<p>—De l'ironie!... Je ne la mérite pas.</p> + +<p>—Aucune ironie. Je vous vois avec joie dans +la norme, dans la santé. Tout à l'heure, je vous +croyais malade....</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Mais oui. Quelque tendresse que vous ayez +eue pour votre exquise Francine, quelque déchirement +dont saigne votre cœur à la pensée de ce +qu'elle a souffert, injustement... vous ne seriez +pas un homme de vingt-huit ans, valide et sain, +si vous n'acceptiez pas le bienfait d'un regard de +femme, d'une sollicitude de femme, si vous vous +hypnotisiez devant une tombe, devant un mystère +sanglant... Alors, du moment que vous vous portez +bien, qu'avez-vous affaire du vieux guérisseur +que je suis?... Allez la trouver, elle... C'est elle +qui mettra au point vos chimères lugubres....</p> + +<p>—Vous ne la connaissez pas.</p> + +<p>—Mais si.</p> + +<p>—Son influence peut être mauvaise.</p> + +<p>—Mais non.</p> + +<p>—C'est trop fort!</p> + +<p>—Ne m'avez-vous pas dit qu'elle aime votre +petit enfant?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span> +—Savez-vous, mon cher maître, pourquoi elle +l'aime?»</p> + +<p>Un franc sourire détendit la gravité du vieillard. +Ses yeux adoucis raillaient affectueusement +Delchaume.</p> + +<p>—«Non...non! Ce n'est pas à cause de moi,» +protesta celui-ci.</p> + +<p>Perrelot se tut, sans changer d'expression.</p> + +<p>—«Elle aime l'enfant parce qu'il est le vivant +portrait du mari qu'elle a perdu.</p> + +<p>—Comment cela se peut-il?</p> + +<p>—Cela se peut parce qu'elle est veuve du +prince Dimitri Omiroff, frère du prince Boris.</p> + +<p>—Une princesse Omiroff!...</p> + +<p>—Oh! princesse... Dimitri, pour l'avoir épousée, +se vit retirer son titre, confisquer ses biens. +Elle n'a jamais voulu s'entendre nommer princesse. +Et maintenant elle travaille pour vivre. +Elle n'a de ressource que son art. C'est Flaviana, +la danseuse, l'étoile du National-Lyrique.</p> + +<p>—Flaviana!...»</p> + +<p>Douceur presque attendrie de l'exclamation. +Point besoin d'avoir sa loge au National-Lyrique +comme le célèbre professeur. Quel Parisien prononcerait +ce nom sans une prédilection charmée, +un peu de fierté, parce que la délicieuse artiste +lui appartient, à ce Paris qu'elle enchante, beaucoup +de respect, parce que nulle calomnie, nulle +médisance n'a jamais eu prise sur la dignité de +cette jeune vie.</p> + +<p>Flaviana... Devant le vieux maître, l'apparition +<span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span> +s'évoqua... La créature ailée, dans l'envolement +des jupes de tarlatane, l'éblouissante légèreté, +le style incomparable, qui fait de sa danse +un poème si personnel, un poème chaste. Et le +long visage encadré des bouclettes brunes... Et +le sourire... ce sourire qu'on n'oublie plus.</p> + +<p>—«Ah! on me l'avait dit... (mais on dit tant +de choses!...) que Flaviana avait été la femme, +ou la maîtresse, de Dimitri Omiroff.</p> + +<p>—Sa femme.</p> + +<p>—Il est mort en Mandchourie, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, après une conduite si héroïque que le +tsar lui a restitué faveur, titres, biens...</p> + +<p>—Alors... elle est princesse?... Et riche... +Flaviana?</p> + +<p>—Non. Il n'a pas fait de testament. A-t-il su +seulement qu'il était réintégré? Quelles sont +leurs lois?... J'ignore... Flaviana danse pour +vivre, ne revendique rien.</p> + +<p>—Il n'y eut pas d'enfant?</p> + +<p>—Il y en eut un, qui vint au monde prématurément +et ne vécut pas. Ce fut une catastrophe +causée par la brutale nouvelle de la mort du +mari, du héros... là-bas.</p> + +<p>—Je comprends qu'elle ait reporté sa tendresse +sur ce petit neveu...</p> + +<p>—Elle ignore que Boris est le père.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Jusqu'à ce matin, je croyais à une faute de +ma pauvre Francine. Je n'avais pas à la révéler.</p> + +<p>—Et ce soir?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span> +—Ce soir, mon maître vénéré, je suis venu +vous demander de me guider dans ce labyrinthe.</p> + +<p>—J'imagine que vous allez tout dire à Flaviana.</p> + +<p>—Ne sera-ce pas aggraver son chagrin?</p> + +<p>—Son chagrin?... à cause de l'enfant?...</p> + +<p>—Oui... elle le regrettera d'autant plus qu'elle +connaîtra les liens qui l'attachent à lui... Et elle +sera terrifiée de le savoir aux mains de Boris. +Elle déteste et redoute son beau-frère.</p> + +<p>—Vous lui devez cependant la vérité.</p> + +<p>—Cette vérité vous appartenait. Puis-je la +divulguer sans risquer de faire apparaître au +jour votre dévouement pour moi?... ce dévouement +qui vous entraîna...</p> + +<p>—Nous avons tranché cette question.</p> + +<p>—Enfin,... mêler une femme à cette histoire +de sang... l'initier à ma résolution de vengeance...</p> + +<p>—C'est à cela qu'il faut l'initier. Une femme, +Delchaume, et une femme comme celle-là... +c'est notre meilleur guide, à nous autres hommes. +Avec quelle confiance je vous envoie vers elle! +Comme je me sens rassuré sur votre compte! +Voyez-vous, mon ami... j'ai dépecé, taillé, fouillé +bien des chairs, vivantes ou mortes. Je ne crois +pas qu'une parcelle de notre admirable et misérable +machine humaine garde pour moi un prestige +ou un secret. Cependant, chaque fois que, +dans ma longue carrière, en procédant à une +autopsie, j'ai effleuré de mon scalpel cette petite +<span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span> +chose merveilleuse qu'est un cœur de femme, j'ai +incliné toute ma science devant ce tabernacle de +l'insondable, de l'inconnaissable. Dans cette petite +chose, Delchaume, quand elle palpite, il y a +les vibrations de l'infini. Là, se répercute ce que +nous pouvons connaître de plus profond du +grand mystère de la vie. Allez voir Flaviana, +Delchaume, allez prendre conseil de votre amie. +C'est elle qui a les secrets du sort et de votre +destin, non pas le vieux logicien, le vieux raisonneur +que je suis.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span></p> + +<div class="header"> +<h2>IV<br /> +<span class="medium">DANS LES COULISSES</span></h2> +</div> + +<p>La répétition en costumes venait de finir au +National-Lyrique. Les auteurs, le directeur, +quelques amis, demeuraient dans la salle, pour +vérifier et faire recommencer des effets d'éclairage.</p> + +<p>—«Les fonds sont trop bleuâtres de lune +quand le fantôme de la fiancée paraît,» dit quelqu'un. +«Il ne se détache pas assez nettement. +Tout d'abord, on croit que c'est une vapeur qui +s'élève.»</p> + +<p>Tous fondaient grand espoir sur ce <cite>Ballet des +Elfes</cite>. Une surprise pour le public. Le compositeur, +inconnu la veille, serait célèbre le lendemain. +Sa musique, originale, prenante, d'une +formule très neuve, très personnelle, trouvait la +mélodie sans y sacrifier ni la pensée, ni l'enchaînement +logique, ni le style. Cette mélodie ne +tombait jamais dans les redites vulgaires des +flons-flons italiens, pas plus qu'elle ne s'astreignait +à la lourdeur piétinante du <em>leit-motiv</em> allemand. +D'inspiration très française, l'œuvre était +d'une spontanéité, d'une fraîcheur ravissantes. +<span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span> +Et quel sujet essentiellement musical! C'était +les <cite>Elfes</cite> de Leconte de Lisle, dont une imagination +ingénieuse avait fait deux actes de ballet.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Couronnés de thym et de marjolaine,</p> +<p>Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.</p> +</div></div> + +<p>Le premier acte montrait les fiançailles du +chevalier, la jalousie de la reine des Elfes, et +tous les moyens de séduction inventés par elle +pour conquérir celui qu'elle aimait. Le second +acte déroulait la chevauchée nocturne, la traversée +de la plaine féerique, la dernière tentative de +la reine des Elfes, et enfin la rencontre du chevalier +avec le fantôme de sa fiancée:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>«O mon chevalier, la tombe éternelle</p> +<p>Sera notre lit de noce, dit-elle.</p> +<p>Je suis morte, hélas!...» La voyant ainsi,</p> +<p>Lui-même, d'horreur, tombe mort aussi.»</p> +</div></div> + +<p>Flaviana incarnait la reine des Elfes.</p> + +<p>Comme la répétition s'achevait, les auteurs +montèrent sur le plateau pour lui exprimer leur +reconnaissance, leur admiration.</p> + +<p>Le jeune compositeur suffoquait, bouleversé +de joie. Cette danseuse à l'âme si profondément +artiste, avait interprété son rêve en y ajoutant +une grâce divine. Il venait d'en avoir la révélation +complète, et il en tremblait d'émotion. +Lorsqu'il fut près d'elle, il voulut parler, ne le +put pas, éclata en sanglots, tandis qu'il baisait la +main de l'étoile.</p> + +<p>—«Merci,» dit Flaviana, avec son émouvant +<span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span> +sourire. «On ne m'a jamais fait un si grand compliment.»</p> + +<p>Au fond de la scène, de petits rires étouffés +fusèrent d'un groupe tout mousseux de courtes +jupes de tulle, tout frétillant de jambes et de bras +minces.</p> + +<p>—«Il va lui donner son rhume de cerveau, +s'il lui éternue comme ça sur la main.</p> + +<p>—V'là ce que c'est que de se mettre compositeur +avant d'être sorti de nourrice.</p> + +<p>—Il a du talent, tu sais, le type.</p> + +<p>—C'est pas une raison pour pleurer.</p> + +<p>—Allons, le premier quadrille!... un peu de +place, n'est-ce pas? Puisque c'est fini, qu'est-ce +que vous attendez?» cria le régisseur, qui, aussitôt, +donna deux coups de sifflet.</p> + +<p>Un hurlement partit:</p> + +<p>—«Amenez la deuxième herse!... Plus bas +encore... Plus bas!... La lumière... tout!»</p> + +<p>Le danseur qui jouait le chevalier s'approcha +des fillettes. Sous le rayon d'un projecteur, son +armure d'argent éblouissait. On avait voulu donner +le rôle à une femme. Mais le travesti déplaisait +au compositeur. «J'ai compris cela en +drame,» dit-il, «je ne veux pas des équivoques +de music-hall.» L'interprète exultait. C'était un +jeune garçon, svelte, très doué, que les lauriers +d'Illinski, le Vestris russe, empêchaient de +dormir.</p> + +<p>—«Mademoiselle Bertile, permettez-moi de +vous offrir une grenadine chez la mère Martin? +<span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span> +ou ce que vous voudrez?... Vous devez avoir +soif,» demanda-t-il, avec plus de respect qu'il +n'est d'usage dans ce petit monde.</p> + +<p>Il s'adressait à une danseuse du premier quadrille, +une grande fillette de quinze à seize ans, +de la figure la plus intéressante. Plus attachante +que jolie, elle paraissait d'une fragilité de fleur +rare, poussée trop vite. Ses traits, presque trop +fins, peu maquillés, semblaient mangés, pour +ainsi dire, par deux yeux immenses, où il y avait +beaucoup de mélancolie, sinon de tristesse.</p> + +<p>—«Merci, non,» répondit-elle avec douceur. +«Vous êtes bien gentil, Claudio, mais j'aime +mieux pas.</p> + +<p>—Vrai?... Oh! je vous en prie!...» insista le +jeune homme, désappointé.</p> + +<p>—«Tu perds ton temps, mon pauvre Claudio,» +dit une coryphée en riant. «Tu ferais +mieux d'accompagner Chichette chez la mère +Martin. Elle a une ardoise de vingt-huit sous, et +ne sait comment la payer. C'est qu'elle ne plaisante +pas, la mère Martin. Tout à l'heure, elle +lui a refusé crédit, à Chichette, pour des pastilles +de menthe.</p> + +<p>—Chichette me rase,» déclara Claudio.</p> + +<p>—«Faudrait que tu aies de la barbe pour ça, +morveux!» cria une voix pointue qu'on reconnut +pour celle de Chichette.</p> + +<p>S'esclaffant, bavardant, se disputant, les danseuses +s'en allaient par les coulisses. Les unes +montaient dans leur loge, les plus petites, +<span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span> +dans ce qu'on appelait irrévérencieusement leurs +«bains à quat'sous». Un certain nombre prenaient +le couloir qui mène chez la mère Martin.</p> + +<p>Derrière son comptoir, la bonne femme s'affairait +à verser les sirops et à débiter les bonbons +que réclamaient tous ces petits museaux de +chattes.</p> + +<p>—«Avez-vous trois sous, mademoiselle Chichette?» +demandait-elle, la main sur le bouchon +du sirop d'orgeat. «Je ne vous sers pas avant de +les voir. Je n'exige pas toute votre ardoise, mais +je ne veux pas qu'elle s'augmente. D'abord votre +mère m'a défendu de vous faire crédit.»</p> + +<p>La petite jeta autour d'elle un regard navré. +De voir les autres boire, cela augmentait sa soif. +Et elle adorait le sirop d'orgeat.</p> + +<p>Mais le chevalier arrivait, dans son armure +d'argent.</p> + +<p>—«Écoute, Chichette,» fit-il, en tirant la +gosseline à l'écart, «je nettoie ton ardoise si tu +me dis quelque chose.</p> + +<p>—Oh! veine... Quoi donc? Tout ce que vous +voulez, m'sieu Claudio.</p> + +<p>—Bertile?... Tu la connais?... A-t-elle quelqu'un?</p> + +<p>—Bon! Vous v'là pincé, m'sieu Claudio. Et, +jaloux par-dessus le marché. Ah! mince...</p> + +<p>—Pas d'appréciation. Sais-tu quelque chose?</p> + +<p>—Je sais que si j'avais eu sa chance, je serais +déjà dans mes meubles, au lieu de recevoir des +affronts pour trois sous. Sale mère Martin, va!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span> +—Quelle chance a-t-elle donc eue, Bertile?</p> + +<p>—Un type qui en est fou... Dame! plus tout +jeune... Mais pas repoussant... au contraire... +tout à fait bath... Et galetteux!... La marâtre à +Bertile, mame Pageant, la fruitière de la rue du +Rocher, voulait arranger la chose. Elle a fait monter +la môme dans l'auto du type, le jour d'une +promenade en forêt... Ça en a fait un raffût!...</p> + +<p>—Comment ça?</p> + +<p>—Ben, Bertile, d'abord, a sauté de l'auto. +Elle s'est foulé ou cassé quelque chose... Vous +savez bien?... Elle est restée un mois sans venir:</p> + +<p>—Non, je ne sais pas. Je ne suis pas souvent +des mêmes répétitions.</p> + +<p>—Oh!... et puis...» continua la petite en +s'étranglant de rire, «c'est le père Pageant qui en +a fait une histoire!... Il a tapé sur sa femme!... +Ah! mes enfants, ce que j'aurais voulu être là!... +Parce que c'est sa seconde femme, celle-là... +C'est pas la mère à Bertile.</p> + +<p>—Alors Bertile est malheureuse, chez elle.</p> + +<p>—Ne la plaignez pas. Elle n'y est plus. Quand +je vous dis qu'elle a toutes les chances. Sa petite +mère du corps de ballet, Flaviana,—excusez du +peu!—l'a prise... oui, dans son bel appartement +du boulevard de Courcelles. Vous comprenez +pourquoi elle s'en fichait de vos générosités +chez la mère Martin. Elle nous dédaigne +tous. Mademoiselle se voit déjà étoile.</p> + +<p>—Je ne crois pas que Bertile soit méprisante,» +murmura le pauvre chevalier, qui rougit +<span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span> +sous la visière d'or de son casque d'argent.</p> + +<p>—«Oh!» fit Chichette, «qu'elle le soit ou +non!... pour ce que ça vous servira!... Allons, +venez nettoyer mon ardoise, mon petit Claudio. +Je vous en ai donné pour vingt-huit sous, il me +semble.»</p> + +<p>Et elle courut vers le modeste buffet, sur ses +légers chaussons roses, dans l'envolement de la +jupe mousseuse, criant de sa voix pointue:</p> + +<p>—«Mon orgeat, mère Martin!... Donnez +vite!... V'là Rothschild qui s'amène!»</p> + +<p>A la même minute, celle qui était l'objet de +ces propos, descendait vers le proscenium, où sa +«petite mère», suivant la forme d'adoption du +National-Lyrique, s'attardait à causer avec le +maître de ballet. Bertile s'approcha de l'étoile, +et, sans l'interrompre, se tint à côté d'elle avec +un petit air volontairement effacé, discret.</p> + +<p>—«Tu m'attends, mignonne?» dit Flaviana +en se tournant. «Reste... J'ai fini. Nous remonterons +ensemble.»</p> + +<p>Elle lui parlait avec une tendresse de sœur +aînée. Bien que cette maternité pour rire des +coulisses fût devenue presque effective depuis +que l'étoile avait pris chez elle sa petite camarade, +les dix ans à peine qui séparaient leurs âges +respectifs ne suffisaient pas à mettre entre leurs +deux cœurs si tendres la distance du respect. Bertile +avait dit:</p> + +<p>—«Puisque je vais vivre avec vous, je ne puis +vous appeler «petite mère». Au théâtre on sait +<span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span> +ce que cela veut dire. Et encore... Au National-Lyrique +seulement. Car j'ignore si, ailleurs, les +premiers sujets s'intéressent aux pauvres gosselines +des petites classes, comme chez nous. Mais +dans la vie, dans la rue, dans le monde, ce serait +offensant pour votre jeunesse qu'une grande fille +comme moi vous appelle sa mère...</p> + +<p>—Mais tu ne me flattes pas!... Tu supposes +donc qu'on s'y tromperait?» se récriait plaisamment +Flaviana.</p> + +<p>Un éloquent regard de la fillette vers le beau +visage, presque virginal encore, de sa jeune protectrice, +aurait suffisamment protesté, si la protestation +eût été nécessaire.</p> + +<p>—«Tu m'appelleras Flaviana... Et je veux +que tu me tutoies, ma chérie,» avait décrété la +gracieuse créature. «Ainsi tu sentiras moins qu'il +te manque une famille.»</p> + +<p>Quoi d'étonnant si, tandis que l'étoile s'attardait +à fixer encore quelques points délicats avec +le maître de ballet, la petite danseuse du premier +quadrille l'attendait comme l'ombre attend le +soleil, attachant sur elle des yeux profonds,—mais +pas encore assez profonds pour la tendresse +admirative dont ils débordaient.</p> + +<p>Autour de ces deux silhouettes légères (la +reine des Elfes et l'un de ses immatériels sujets), +les jeux de lumière continuaient à se croiser, à +s'exaspérer ou à se fondre, sur la scène. Sans +s'occuper des personnes restées sur le plateau, le +groupe des importants personnages—groupe +<span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span> +confus et noir dans l'obscurité de l'orchestre,—poursuivait +ses expériences. De temps à autre un +commandement jaillissait des ténèbres:</p> + +<p>—«Voilez la lune, que diable! Un nuage +passe sur la lune. Arrêtez les feux follets!... arrêtez +les feux follets. Qui m'a fichu?... C'est pas +des feux follets, voyons! c'est des escarbilles de +locomotive!...»</p> + +<p>A deux ou trois reprises, le pittoresque de +telles indications excita la curiosité de Bertile. +Elle regardait alors autour d'elle, mais se rendait +mal compte, car les rayons électriques l'éblouissaient. +De la scène, on ne pouvait juger les surprises +de l'éclairage. Mais voici ce qui se produisit: +soudain, comme l'alternance des projections +illuminait, puis plongeait dans l'ombre, tour à +tour, certaines parties du décor, la jeune fille +tressaillit. Elle venait d'apercevoir, non loin +d'elle, s'allongeant des coulisses sur la scène, une +ombre que la bizarrerie des feux rendait gigantesque, +grimaçante, fantastique. C'était le profil +d'une tête et de la moitié d'un corps d'homme. +Aussitôt l'obscurité revenue l'effaça. Fût-ce une +ressemblance, un ressouvenir odieux? Fût-ce +l'impression rapide, pénible, comme d'un cauchemar?... +Un frisson glaça Bertile. Malgré sa +peur, ses yeux élargis restaient fixés sur ce point +redevenu sombre, où se dessinait maintenant à +peine la haute découpure indistincte d'un portant. +Puis, tout à coup, la lumière y ressauta, +d'un jet brusque. Apparition de terreur!... +<span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span> +L'homme était là... L'homme dont le désir +acharné ligotait sa jeune vie, dont elle sentait toujours +la poursuite haletante derrière elle, comme +la proie effarée perçoit le souffle du fauve. Il +s'avançait hors des coulisses, la regardant, marchant +de son côté.</p> + +<p>Une épouvante insurmontable s'empara de +Bertile. La nerveuse fillette ne songea même pas +qu'elle était protégée, que, sur le plateau, dans +la salle, il y avait des gens qui ne ressemblaient +pas à sa misérable belle-mère, et devant qui nul +n'oserait manquer de respect à une enfant. L'effroi +et la répulsion la convulsèrent. Elle se serra +contre Flaviana, avec un cri si désespéré que +l'énorme cavité du théâtre en vibra tragiquement.</p> + +<p>—«Lui!... sauvez-moi!... Je suis perdue!... +Je meurs!...»</p> + +<p>Et la pauvre petite danseuse se jeta dans les +bras de sa grande amie, où, bientôt, elle s'alourdit, +sans connaissance.</p> + +<p>Il y eut un moment de désarroi. Les projecteurs +s'affolaient, fouillaient de leurs pinceaux +lumineux le fond de la scène, laissant dans +l'ombre ce qu'il importait de voir. Le directeur, +les auteurs, bondissaient de l'orchestre, grimpaient +le petit escalier reliant la scène à la salle.</p> + +<p>—«Que se passe-t-il? Qu'est-ce qu'il y a?... +Quelle est cette petite qui se trouve mal?»</p> + +<p>Régisseurs, machinistes, électriciens, tout le +personnel se précipitait. Une foule envahit le +<span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span> +plateau. Jamais on n'aurait cru qu'un tel nombre +de gens pût fourmiller si vite, de tous les coins +de l'immense théâtre, béant de vide une minute +avant. Nul, d'ailleurs, n'y comprenait goutte. +Pas même Flaviana, qui n'avait rien remarqué, +rien vu.</p> + +<p>—«Je suppose,» avança-t-elle, «que c'est +un effet de fatigue nerveuse. L'enfant est délicate. +Souffrante récemment, elle a peut-être +repris trop tôt son travail. Et elle se donnait avec +tant de cœur aux répétitions! Ce <cite>Ballet des Elfes</cite> +nous emballe toutes,» ajouta la gracieuse femme +avec un sourire vers les auteurs.</p> + +<p>Cependant la mère Martin, appelée en hâte, +accourait aussi rapidement que le permettait sa +corpulence. Elle examina Bertile,—qu'on venait +d'étendre sur un praticable, représentant un talus +de mousse dans la forêt magique.</p> + +<p>—«Cette gosse-là a eu les sangs tournés,» +déclara la matrone, avec une autorité devant +laquelle tout le corps de ballet avait coutume de +s'incliner.</p> + +<p>Elle mit des sels sous le nez de la jeune fille, +et d'un peu d'ouate, mouillée au goulot d'un flacon, +lui frotta les tempes. Une odeur de mauvaise +eau de Cologne se répandit.</p> + +<p>—«Bertile Pageant...» fit le directeur, hochant +la tête. «Elle est douée, cette mâtine-là. +Elle a de l'avenir... Pourquoi tourne-t-elle de +l'œil comme ça? Elle n'a pas fait la bêtise, au +moins?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span> +—Elle!...» s'exclama la mère Martin avant +que Flaviana pût répondre. «Pas de danger!... +C'est sage comme l'agneau du bon Dieu... Mais +je vous dis qu'on y a tourné les sangs.»</p> + +<p>L'étoile intervint:</p> + +<p>—«Elle n'est pas heureuse chez elle. Le père +s'est remarié. La belle-mère n'est pas tendre. +Pour le moment, je l'ai prise avec moi.</p> + +<p>—Ça vous ressemble, ça, ma chère,» opina +le directeur.</p> + +<p>—«Les jeux de lumière lui auront donné une +sorte d'hallucination. C'est une petite nature très +impressionnable.</p> + +<p>—On serait impressionné à moins,» grommela +la mère Martin, qui, maintenant, détachait +la ceinture étroite autour de cette taille à prendre +dans les dix doigts. «Là... ma belle... Ça va +mieux?... On va la monter dans la loge à sa +«petite mère».</p> + +<p>—Vous avez l'air de savoir quelque chose, +madame?» questionna l'auteur du livret, qui ne +connaissait pas la mère Martin, ni son commerce +de douceurs près du petit foyer de la danse, ni sa +popularité parmi toute cette crédule et friande +jeunesse.</p> + +<p>—«Je sais seulement que j'ai aperçu dans un +couloir cette chouette de mauvais augure, la +fruitière de la rue du Rocher, sa marâtre, quoi! +Elle m'avait l'air de faire signe à quelqu'un. Dieu +sait si elle n'amenait pas jusqu'ici quelque vieux +singe, dont le museau effraie cette pauvre petite. +<span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span> +Pisqu'al'ne veut pas, Bertile!... Faut avoir du +vice pour la forcer. Que ces demoiselles cherchent +une position... pas moi qui les en blâmerai... +Mais c'est guère tout de même le rôle d'une +mère...»</p> + +<p>L'édifiante réflexion ne trouva pas d'écho. Le +bavardage de la mère Martin venait de mettre en +fuite les gros bonnets. Et le menu fretin se hâtait +de les imiter en courant aux postes de travail. +L'évanouissement d'une danseuse, au National-Lyrique, +n'était pas une de ces circonstances +dont l'imprévu et la rareté pussent émouvoir. Si +l'accident avait retenu un moment l'attention de +ces messieurs, c'est qu'il concernait Bertile, la +meilleure danseuse du premier quadrille, une +fillette dont la douceur et l'excellente tenue plaisaient +à tous, en qui, surtout, on respectait la +protégée de Flaviana.</p> + +<p>Cependant, à la faveur de l'émotion générale, +du brouhaha, des allées et venues, l'auteur du +désordre s'était éclipsé. En toute hâte, il rejoignit, +vers la porte des artistes, la femme de Victor +Pageant, que la mère Martin avait parfaitement +reconnue tout à l'heure dans un couloir.</p> + +<p>—«Sortons,» dit ce personnage, d'un air +fort contrarié. «D'ailleurs, vous avez la somme +dont nous étions convenus. Bonsoir! Je n'ai pas +envie qu'on me voie avec vous.</p> + +<p>—Mais... s'écria la mégère, abasourdie.</p> + +<p>—«Il n'y a pas de «mais». J'y renonce... +J'aurais tout donné à cette enfant-là. Ah! elle ne +<span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span> +sait pas ce qu'elle perd... Cependant, il y a des +bornes...</p> + +<p>—Qu'a-t-elle donc fait?...</p> + +<p>—Elle a crié comme si je venais pour l'assassiner. +Elle a ameuté tout le théâtre.</p> + +<p>—La pécore!... Elle me le paiera.</p> + +<p>—«Allons, n'y pensons plus!» s'écria brusquement +le riche amateur de fruits verts.</p> + +<p>Une rage saisit la marâtre. Des mots injurieux +sortirent de sa bouche à l'adresse de sa belle-fille.</p> + +<p>—«Elle me le paiera!...» répétait-elle. +«Et plus cher qu'elle ne suppose!»</p> + +<p>La silhouette cossue de son complice s'éloignait +déjà. Mais le triste personnage avait entendu. +Il revint sur ses pas.</p> + +<p>—«Écoutez, madame,» dit-il. «Je ne suis pas +très fier de ce que nous avons fait ensemble. Pourtant, +avec la certitude de réussir, je recommencerais. +Oui, j'enlèverais Bertile... Et de force... +Je commettrais des lâchetés... Je serais capable +de tout. Mais pas pour la faire souffrir. Ma seule +excuse, c'est que je voudrais la gâter comme +jamais homme n'a gâté une enfant chérie, une +maîtresse adorée... Il n'y a pas moyen. J'en fais +mon deuil. C'est pour moi un déboire amer,—plus +amer que je ne puis le dire. Mais je ne veux +pas, vous entendez, je ne veux pas, que vous tourmentiez +cette innocente à cause de moi.</p> + +<p>—Elle est la ruine de sa famille!» gémit la +femme de l'ex-hercule. «Songez, monsieur!... +<span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span> +J'ai deux pauvres petits enfants... C'est abominable +à elle de ne pas m'aider à les élever, après +tous les sacrifices que j'ai faits pour qu'elle devienne +<em>artisse</em>!</p> + +<p>—Bon, bon!...» grommela le vieux Parisien, +que ces simagrées ne touchaient guère, mais +qu'attendrissait la pensée de la jeune fille. «Si +vous me promettez de laisser la petite tranquille, +je veux bien faire quelque chose pour vous.»</p> + +<p>Il tirait son portefeuille de sa poche. Dieu sait +s'il avait répété ce geste depuis qu'il était entré +dans les différents plans de campagne pour réduire +la résistance de Bertile. Cette fois l'impulsion +racheta un peu les antérieures vilenies.</p> + +<p>—«Tenez,» dit-il à la mégère, «ça, c'est en +échange de votre promesse que vous n'adresserez +pas un reproche à Bertile, et surtout que vous ne +vous permettrez envers elle aucune dureté, aucune +violence. Et vous savez, j'aurai l'œil... Si +vous vous conduisez gentiment avec elle, je le +saurai. Et il y aura quelque chose de plus.»</p> + +<p>Mme Pageant fondait en protestations, en gratitude.</p> + +<p>—«Monsieur pense!.. C'était une façon de +parler!... Je suis vive comme ça, puis, la main +tournée, je n'y songe plus. Cette enfant... J'ai +pour elle un cœur de mère... Mais Monsieur est +trop bon... Monsieur verra... Ne désespérons pas +qu'elle entende raison, la mignonne...»</p> + +<p>Une pâteuse coulée de miel gluait maintenant +hors de cette bouche mauvaise. La fruitière ne +<span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span> +s'engageait guère en manifestant les meilleures +intentions à l'égard de Bertile, puisque la fillette, +à l'abri chez Flaviana, lui échappait. Aussi déversait-elle +sa papelarde éloquence, en s'attachant +aux pas du séducteur déçu, qui n'avait +plus qu'une hâte: se débarrasser d'elle. Il avait +sauté dans son auto, était loin, qu'elle parlait +encore.</p> + +<p>Ce soir-là, quand Victor Pageant rentra, éreinté +d'avoir frotté des parquets toute la journée, il +surprit son épouse dans une singulière position. +La fruitière ayant, non sans imprudence, confié +la garde de la boutique à ses deux garnements, +Totor et Titine, venait de monter à leur logement, +pour serrer son trésor dans une cachette, +qu'elle changeait souvent pour plus de sécurité. +Aujourd'hui, elle avait eu l'idée de glisser l'enveloppe +qui contenait les billets bleus entre les +tringles de leur lit de fer et le sommier. Pour y +réussir, elle s'était étalée tout de son long par +terre.</p> + +<p>Pageant, lorsqu'il réintégra le domicile, aperçut +de la lumière au ras du sol, puis une jupe de +femme, qu'il aurait crue tombée sur la descente +de lit, s'il n'en avait vu sortir deux chevilles +vêtues de bas aubergine et deux pieds s'agitant +dans des chaussons de Strasbourg.</p> + +<p>Mais aussitôt, plus rien! Sa femme, l'entendant +rentrer, venait de souffler le bout de bougie, +posé à même le plancher, et qui l'éclairait dans +sa tâche.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span> +—«C'est toi, la maman?» demandait l'ex-hercule, +non sans timidité, car ce mystère l'impressionnait. +«C'est toi?...» répéta-t-il. «Les +petits m'ont dit que tu venais de monter.»</p> + +<p>Un gémissement sortit de dessous le lit. +Mme Pageant improvisait une tactique. Simuler +l'évanouissement, c'était une explication, un +alibi, et en même temps une excuse pour attendre +qu'on l'aidât, car, sans lumière, elle ne +pouvait se redresser qu'en risquant de se fêler le +crâne contre le châlit.</p> + +<p>—«Mon Dieu?... Tu es malade?...» dit la +voix tremblante du bon Pageant. Et, soudain, la +position où il avait entrevu sa femme, aggravée +par l'effet de l'obscurité et de la lugubre plainte, +lui suggéra une affreuse pensée:</p> + +<p>—«L'aurait-on assassinée?...» balbutia-t-il.</p> + +<p>—«Quelle gourde!... Aide-moi donc à sortir +de là!...» cria sa colérique moitié, dont la patience +était vite à bout, et qui, ayant assujetti +l'enveloppe, ne craignait plus rien que la suffocation.</p> + +<p>Éperdu, tâtonnant, le pauvre homme ne trouvait +pas d'allumettes. Il dut descendre à la boutique, +et ne remonta qu'avec Totor et Titine sur +ses talons.</p> + +<p>—«Bon Dieu, qu'est-ce que tu as eu?» questionna-t-il +en dégageant sa femme, qui se releva, +la figure couleur de brique, les cheveux poussiéreux +et dépeignés.</p> + +<p>—«Ce que j'ai eu?... Parbleu... une syncope,» +<span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span> +s'écria-t-elle. «Dans cette misère de +maison, je ne mange pas pour le travail que je +donne. Quand je t'ai servi, et les gosses, vous ne +vous inquiétez guère s'il reste quelque chose dans +le plat pour moi.</p> + +<p>—Pauvre poule! C'est du quinquina qu'il te +faut. Je t'en achèterai,» déclara Pageant.</p> + +<p>—«Et avec quoi?» demanda-t-elle du ton le +plus aigre.</p> + +<p>Mais alors éclata le coup de théâtre. Cette fûtée +de Titine, ayant aperçu le bout de bougie sous le +lit, poussa sournoisement son frère, et, le lui +montrant:</p> + +<p>—«Tiens!.... une camoufle.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'elle fait là?...» grogna Totor, +qui se mit à quatre pattes pour la ramasser.</p> + +<p>Entré d'un côté sous le lit, le polisson jugea +à propos de ressortir de l'autre, parcourant sur +les genoux et les mains ce tunnel où le balai ne +passait pas souvent. Comme il arrive aux enfants, +qui découvrent immédiatement ce qu'ils ne doivent +pas voir, celui-ci ne manqua pas de remarquer, +sous le sommier, l'enveloppe, qui, insérée +à tâtons, se repliait et dépassait le châssis de fer. +Il surgit entre ses parents avec un cri digne d'un +guerrier sioux, et secoua si bien sa trouvaille que +des billets bleus s'en échappèrent.</p> + +<p>Pageant, paralysé de stupeur, les regarda voltiger +et s'abattre. Il n'en croyait pas ses yeux. +Mais sa femme, jetant une clameur inhumaine, +fonça sur leur héritier, et lui administra une telle +<span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span> +volée de gifles, que l'ancien hercule recouvra +l'usage de ses sens pour lui arracher l'enfant des +mains.</p> + +<p>—«Tu es folle!... Tu veux donc l'assommer?»</p> + +<p>Le père expulsa les mioches, ferma la porte, à +travers laquelle se ruèrent les hurlements acharnés +de Totor. Mais les époux n'y prirent pas +garde.</p> + +<p>—«Dis-moi,» fit Pageant, qui étreignit le +bras de sa femme. «Qu'est-ce que cet argent-là?... +C'est comme ça que tu t'évanouis de privations!... +Malheureuse!... Si tu as recommencé +tes infamies contre Bertile, je te tuerai!»</p> + +<p>Le mari soumis et bonasse disparaissait. Elle +reconnut le redoutable gaillard de la forêt de +l'Isle-Adam, le père indigné, outré, sous la +poigne de qui elle avait cru sentir se disperser +ses os. A la seconde exécution de ce genre, elle y +resterait, sûr. La peur fit s'entrechoquer ses +mâchoires.</p> + +<p>—«Je te jure... Pageant... je te jure!...</p> + +<p>—Où est Bertile?</p> + +<p>—Chez Flaviana.</p> + +<p>—Y est-elle?... Est-ce vrai?... Nom de D...!</p> + +<p>—Tu peux y aller voir...</p> + +<p>—C'est ce que je vais faire.»</p> + +<p>Il desserra un peu l'étau.</p> + +<p>—«Si je ne l'y trouve pas!...»</p> + +<p>Le frisson de la mort passa sur la chair noiraude. +Peu s'en était fallu qu'il ne l'y trouvât pas.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span> +—«Cette saleté d'argent... d'où ça vient?» +reprit le frotteur des parquets ministériels.</p> + +<p>—«C'est pas à moi. C'est un dépôt.</p> + +<p>—Tu mens!</p> + +<p>—Qu'est-ce que ça te fiche, puisqu'on n'y +touche pas, à ta Berthe! A preuve, c'est qu'il y a +renoncé, le type... Je t'en fais serment sur la +tête de mes enfants... Et ceux-là, je ne jurerais +pas un mensonge sur eux. J'aurais trop peur de +leur faire tort... Je les aime... tu ne m'ôteras +pas ça.</p> + +<p>—Il a renoncé à Bertile... Ah! il a bien fait, le +bandit... Je l'aurais crevé!... Mais je ne te lâche +pas que tu ne m'aies dit d'où vient la galette... +Tu la cachais... c'est qu'elle ne sent pas bon.</p> + +<p>—Oh! je ne l'ai pas volée.</p> + +<p>—J'espère bien!</p> + +<p>—Lâche-moi!...</p> + +<p>—Réponds.</p> + +<p>—Tu me paieras ça, Pageant!</p> + +<p>—Bah! tu ne seras jamais plus rosse pour moi +que tu ne l'es maintenant. Tu m'as privé de ma +fille... Tu l'as forcée à quitter la maison. Tu ne +peux pas me faire pire.</p> + +<p>—Butor!</p> + +<p>—D'où viennent ces billets de banque?</p> + +<p>—Ah! zut... Tu me les laisseras?</p> + +<p>—Ça dépend.</p> + +<p>—Eh ben, c'est le type qui en tient pour Bertile. +Mais... oh! là... brutal!... Pas pour ce que +tu crois.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span> +—Comment?...</p> + +<p>—Pour qu'on la dorlote... qu'on y fasse la +vie douce... Un brave homme, au fond...</p> + +<p>—Un brave homme!... Le misérable!... Tu +vas lui renvoyer son ignoble argent.»</p> + +<p>La fruitière voulait sauver tous les billets grâce +à la destination du dernier. Malgré ce subterfuge, +l'honnête Pageant se révoltait. S'il avait +regardé de près les fafiots bleus, il aurait reconnu, +soigneusement recollés, ceux qu'il avait +cru anéantir près du Gros Chêne.</p> + +<p>De nouveau, ils allaient subir un sort auquel +un si précieux papier n'est guère exposé. Mais +leur propriétaire les défendit comme une lionne. +Pageant craignit de «faire un malheur» s'il +déchaînait toute sa colère et toute sa force. Il +abandonna donc la lutte. D'autant que mal rassuré +par les protestations de sa femme, il avait +hâte de courir chez Flaviana, pour constater, de +ses yeux, que sa chérie était toujours là, en sécurité, +sous la protection de l'adorable étoile.</p> + +<p>De la rue du Rocher au boulevard de Courcelles, +le père anxieux ne fit qu'un bond. La +porte de l'appartement lui fut ouverte par la +femme de confiance, la grosse Mélanie.</p> + +<p>—«Ah!» s'écria-t-elle, «vous savez donc? +Mademoiselle Bertile ne voulait pas qu'on vous +dise... Mais, rassurez-vous, papa Pageant, tout +va aussi bien que possible.</p> + +<p>—Y a donc eu quelque chose?</p> + +<p>—Rien... rien... moins que rien,» dit la +<span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span> +bonne créature vivement, car elle voyait trembler +les épaules solides, et les yeux naïfs se +remplir de larmes, sous la broussaille grise des +sourcils. «D'ailleurs,» ajouta-t-elle, «vous allez +la voir. Madame Flaviana est déjà partie pour son +théâtre. Mais, comme il ne fallait pas songer que +Mademoiselle Bertile y aille ce soir...</p> + +<p>—Mon Dieu!... elle est donc souffrante?...» +soupira le pauvre homme.</p> + +<p>Dans la jolie chambre que Flaviana avait fait +aménager pour sa pupille,—puisque l'installation +était maintenant définitive,—entre les +draps fins, la tête sur l'oreiller brodé, la petite +danseuse reposait.</p> + +<p>En apercevant ce visiteur, dont la tenue jurait +pourtant avec la délicatesse du décor, et qui +jamais n'avait pénétré ici que soigneusement +endimanché, la fillette eut un grand cri de joie:</p> + +<p>—«Père!... mon papa chéri!...»</p> + +<p>Les bras minces sortirent des couvertures, +s'enlacèrent au cou rugueux, chiffonnèrent un +peu plus le col défraîchi, désempesé, mirent plus +de travers la cravate en corde. Les joues fines, +les lèvres de rose pâle, s'appuyèrent au dur +hérissement de la barbe de trois jours, s'enfoncèrent +contre l'épaule, dans le veston qui sentait +la sueur et l'encaustique.</p> + +<p>—«Papa chéri!... papa chéri!...</p> + +<p>—Mon petit Berthon!... Eh ben, quoi?... Au +dodo? Tu ne danses donc pas ce soir?</p> + +<p>—Heureusement, non... Je ne suis pas du +<span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span> +spectacle... Mais j'ai tellement peur de ne pas +danser dans <cite>les Elfes</cite>!... Un ballet merveilleux... +Si tu savais!...</p> + +<p>—Pourquoi ne danserais-tu pas, petite fée?</p> + +<p>—Je suis déjà condamnée à manquer la répétition +de demain.</p> + +<p>—T'es donc malade?</p> + +<p>—Un peu patraque... On me soigne trop +bien.</p> + +<p>—Comment ça t'a-t-il pris?</p> + +<p>—Tout à l'heure, en scène... Figure-toi, je +suis trop bête... Mais assieds-toi donc, mon petit +père.</p> + +<p>—Je suis bien comme ça.</p> + +<p>—Mais non... Tu es là, qui te penches... Tu +as bien cinq minutes?</p> + +<p>—Oh! une heure si tu veux.</p> + +<p>—Veine!... Tu vas dîner avec moi, près de +mon lit.</p> + +<p>—Ça, c'est pas possible.</p> + +<p>—Et la raison?...»</p> + +<p>Le pauvre homme se redressa, se dandina, +tournant son vieux feutre roussi, l'air confus.</p> + +<p>—«Voyons... papa...</p> + +<p>—Tu ne voudrais pas, minette. Qu'est-ce que +dirait madame Flaviana?</p> + +<p>—Ce qu'elle dirait!...» Les grands yeux de +Bertile s'élargirent encore... Quelque chose de +radieux, d'attendri, de triomphant, fit rayonner +les larges prunelles.—«Ce qu'elle dirait! Tu ne +la connais pas. Tu n'imagines pas sa bonté... +<span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span> +Flaviana!... Mais elle sera plus heureuse, plus +fière, de savoir que tu t'es assis là, parce que tu +es un brave homme, parce que tu donneras une +joie à ta petite... que de recevoir les godelureaux +huppés, titrés, qui viennent lui faire la cour, +qui l'assomment de leurs compliments... Papa, +assieds-toi là. Je suis sûre de faire plaisir à Flaviana... +J'en suis sûre!...</p> + +<p>—Mais j'ai mon costume de travail... J'ai +frotté au ministère... Ce petit fauteuil de soie...</p> + +<p>—Assieds-toi, mon vieux frotteur de papa... +Ta fifille sait ce qu'elle fait...»</p> + +<p>En même temps, elle appuyait par deux fois +son index grêle sur la sonnerie électrique.</p> + +<p>—«Mélanie, ma bonne Mélanie... venez un +peu. Papa dîne avec moi. Portez-lui la petite +table... N'est-ce pas, Madame n'y trouvera rien +à redire?</p> + +<p>—A redire?... Savez-vous ce qu'elle ruminait +tout à l'heure: «De voir un peu son papa, ça lui +ferait du bien, à cette petite. Mais je crains d'inquiéter +monsieur Pageant en le faisant appeler.»</p> + +<p>La grosse personne donna des indications à +une jeune camériste alerte, qui dressa le couvert, +prépara la dînette.</p> + +<p>—«Alors?» chuchota Bertile, avec un sourire +espiègle, «tu as donc la permission de dix +heures. On ne te grondera pas, à la maison?</p> + +<p>—Ne parle pas de ta belle-mère,» fit l'ancien +hercule en serrant le poing. «J'ai failli lui régler +son compte tout à l'heure.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span> +—Fais pas ça, papa. Elle t'aime à sa manière, +et les petits aussi. N'y a que moi qui étais dans +le chemin.</p> + +<p>—C'était à cause de toi, justement.</p> + +<p>—Comment, puisque je ne suis plus là?...</p> + +<p>—Elle ne t'a pas joué quelque tour? Elle ne +t'a pas tendu quelque piège?»</p> + +<p>La petite danseuse eut un mouvement involontaire. +L'horrible impression de cet après-midi, +c'était donc vrai? Le vilain homme avait osé la +relancer jusque sur la scène. Une combinaison +de la fruitière, qui avait dû l'amener. Et tout le +monde croyait à une hallucination. Elle-même +avait fini par y croire.</p> + +<p>Son père, occupé à savourer une cuisse de +poulet (il croquait jusqu'à l'os... Depuis combien +de mois n'en avait-il pas mangé?), négligeait +d'observer la fillette. Il accepta donc sa réponse:</p> + +<p>—«Mais non, papa. Ne la soupçonne pas à +tort. Tu es bien tranquille, n'est-ce pas? quand tu +lui cèdes. Après tout, elle fait marcher la maison.</p> + +<p>—A condition que j'aille aux Halles, le matin, +et que je frotte ensuite toute la journée.</p> + +<p>—Elle est bonne mère pour Titine et Totor.</p> + +<p>—Oh! elle les gâte trop, ou elle les roue de +coups.</p> + +<p>—Enfin elle les aime bien.</p> + +<p>—Je ne le nie pas.</p> + +<p>—Eh bien, mon pauvre papa, tu as besoin de +la maman de tes deux petits. Patiente... Ne fais +pas un enfer de ton intérieur à cause de moi. Ta +<span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span> +femme m'a considérée comme une étrangère +dont on peut tirer parti sans scrupule. C'est dans +la nature, ça. Faut pas te buter... Tu as d'autres +enfants...</p> + +<p>—Une étrangère... On ne vend pas une étrangère. +C'est la traite des blanches.</p> + +<p>—Chut!... chut!...» fit Bertile, qui avança +gentiment sa main fluette pour fermer la bouche +de son père. Et la fillette ajouta rêveusement:</p> + +<p>—«Qui sait? Elle pensait peut-être faire mon +bonheur. Il y en a tant, au premier quadrille, qui +appelleraient ça une bonne aubaine.»</p> + +<p>Le brave Pageant hocha la tête. Le fin repas +qu'il venait d'expédier le disposait à l'indulgence. +Sa colère tombée, il n'aurait jamais l'énergie de +braver sa querelleuse épouse, et il savait gré à sa +fille de lui prêcher la ligne de conduite où il se +rallierait fatalement, par bonhomie, habitude, +faiblesse.</p> + +<p>—«Mais enfin,» demanda-t-il, «pourquoi +es-tu couchée? Quel est ton mal? Je te vois +maigre, pâlotte...</p> + +<p>—Bah!» dit-elle, «ce n'est rien.»</p> + +<p>Un observateur plus avisé que l'humble frotteur +eût remarqué l'accablement si peu naturel +qui renversait sur l'oreiller cette jolie tête de +quinze ans, le ton las, désenchanté, des quatre +mots que soupirèrent les lèvres puériles.</p> + +<p>—«Rien... mais quoi?» insista le père. «On +n'est pas au lit, à ton âge, quand on a rien. As-tu +vu un docteur?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span> +—Non,» fit-elle avec un vif redressement du +buste, «ce n'est pas la peine. Il ne faudrait pas +le déranger pour si peu, le docteur Delchaume.</p> + +<p>—Ah! il ne regarde pas au dérangement, +celui-là,» déclara Pageant. «Voilà un médecin +qui a du cœur pour les pauvres gens... A venir +des trois fois par jour chez des clients dont il ne +veut pas accepter un rouge liard.</p> + +<p>—Comment le sais-tu?» demanda Bertile.</p> + +<p>Son mince visage devenait lumineux. Du rose +flambait aux pommettes. Les yeux brillaient dans +leur large cerne d'ombre. Sur le drap, les petites +mains frémissantes entrelaçaient nerveusement +leurs doigts.</p> + +<p>—«C'est donc depuis que tu es partie?» fit +le père. «Oui... Et je ne t'ai pas raconté? Ta +petite sœur... Titine... Elle nous en a fichu un +trac!... On aurait cru qu'elle nous passait entre +les mains.</p> + +<p>—Oh! Comment?...</p> + +<p>—Une nuit, elle s'est mise à étouffer, à +râler... Son corps raide comme du bois... Les +yeux hors de la tête.</p> + +<p>—Quelle horreur!...</p> + +<p>—J'ai couru chercher le docteur Delchaume. +Le seul que je connaissais. Et puis, il avait été +si gentil au moment de la scarlatine.</p> + +<p>—Il est venu?... comme ça?... dans la +nuit?</p> + +<p>—Tout de suite.</p> + +<p>—Qu'il est bon!...» murmura Bertile, retombant +<span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span> +sur son oreiller, le regard en haut, les mains +jointes, en extase.</p> + +<p>—«Tu peux le dire... Il a sauvé la gosse.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'elle avait?</p> + +<p>—De l'asthme <em>enfantine</em>, qu'il a dit.»</p> + +<p>Il y eut une minute de silence. Le père Pageant +considérait le visage exalté, l'expression absente +de sa fille. Elle ne paraissait frappée que d'une +chose dans la maladie de la cadette: l'intervention +du docteur Delchaume. Tout à coup, elle +dit:</p> + +<p>—«Papa, tu ne trouves pas injuste qu'un +homme comme ça puisse être malheureux?</p> + +<p>—Dis donc, petite,» fit-il bonassement, «en +serais-tu amoureuse, par hasard, de ton docteur +Delchaume?»</p> + +<p>La fillette tressaillit et se redressa, comme +secouée d'un choc galvanique.</p> + +<p>—«Oh! papa... c'est méchant ce que tu dis +là!..</p> + +<p>—Histoire de rigoler un peu.</p> + +<p>—Faut pas.</p> + +<p>—C't'idée! Il est gentil garçon... Un peu +vieux pour une gamine comme toi...</p> + +<p>—Vieux!... Il n'a pas trente ans.»</p> + +<p>Le père eut encore un regard de malice. Alors +la petite danseuse parla très vite, tandis qu'une +flamme de fièvre la transfigurait d'un éclat soudain.</p> + +<p>—«Ne continue pas, père... Tu me ferais du +chagrin. Tu vois bien que le docteur Delchaume +<span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span> +est en grand deuil. Il ne se console pas d'avoir +perdu sa femme... Et s'il devait se consoler...</p> + +<p>—Allons!...</p> + +<p>—Ce ne serait pas moi...</p> + +<p>—Et qui?</p> + +<p>—Oh! la seule capable de guérir un cœur +comme le sien... La meilleure... la plus belle... +Tu ne devines pas?... voyons! Flaviana!»</p> + +<p>L'enfant, ce nom jeté, retomba en arrière, +reprit son visage lointain, son visage <em>d'au-delà</em>, +et murmura doucement, comme pour elle-même, +avec un accent intraduisible, dont l'âme simple +du père se troubla:</p> + +<p>—«J'ai bien compris, va... J'ai bien vu +comme il la regarde quand il croit qu'on ne fait +pas attention.»</p> + +<p>Ces mots furent prononcés sans amertume, +sans blâme, tendrement... Toutefois il en émanait +quelque chose de triste dont le pauvre père +sentit l'étreinte. Il ne sut que dire, ni trouver la +plaisanterie qui secouerait son malaise.</p> + +<p>Comme il demeurait gauchement silencieux, +tandis que Bertile, emportée par un rêve, semblait +oublier sa présence, une porte s'ouvrit. +Celui dont ils venaient de parler entra.</p> + +<p>—«Eh quoi?» s'écria Raymond, en marchant +vers le lit. «Ça ne va pas, mignonne. +Qu'est-ce que nous avons?» Puis, reconnaissant +l'honnête frotteur:—«Bonjour, père Pageant. +On est venu tenir compagnie à sa fillette. Elle +doit vous en raconter, hein! notre future étoile.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span> +Ce ton enjoué, c'était un de ses devoirs professionnels. +«Le père doit être inquiet, puisqu'il +est accouru,» pensait-il. «Commençons par dissiper +cela.»</p> + +<p>La petite malade ne lui fournit guère d'éclaircissements. +Elle avait eu une syncope après la +répétition. Le jeu des lumières l'avait éblouie. +Au retour, Flaviana voulait qu'elle se couchât. +Elle ne savait pas que le docteur fût prévenu.</p> + +<p>—«Votre «petite mère» m'a envoyé un mot +pour me prier de passer,» dit Delchaume. «Cette +«petite mère-là» a plus de sollicitude peureuse +qu'une vraie maman. Car je ne vois pas... +Tiens!» ajouta-t-il, en lui prenant le poignet pour +consulter le pouls, «qu'est-ce que ces menottes +glacées? Avez-vous des frissons?»</p> + +<p>«Ses mains étaient brûlantes avant qu'il +entrât,» se dit Pageant. «Allons, ça y est... la +voilà toquée de son séduisant docteur. Et à ce +point!... Bon sang!... Pourvu que ça ne soit pas +du chagrin pour elle.»</p> + +<p>L'idée le traversa, en éclair: «Si ma gredine +de femme avait eu raison? Les filles des pauvres +gens, ça leur coûte bien cher d'être sages!...» +Mais son cœur de brave homme repoussa la suggestion: +«Ça lui coûtera ce que ça lui coûtera... +Et à moi aussi. J'aime mieux tout, que de la voir +mal tourner.»</p> + +<p>Cependant, lorsque Delchaume l'arrêta dans la +chambre voisine pour lui dire que «c'était assez +sérieux», le pauvre ouvrier eut un tragique sanglot.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span> +—«Courage, mon brave homme, rien n'est +désespéré.</p> + +<p>—Sauvez-la, monsieur le docteur.</p> + +<p>—C'est son âge qui la sauvera. Pensez donc... +La jeunesse même... Elle n'a pas seize ans.</p> + +<p>—Mais sa maladie... Qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>—De la névrose... de l'anémie... La tuberculose +la guette. Nous n'en sommes pas là. Seulement, +il faut veiller. Cette enfant doit se suralimenter, +et elle ne mange plus. Elle devrait être +gaie, courir au soleil... Son métier la fatigue +trop. Il ne faut plus qu'elle danse...</p> + +<p>—Bon Dieu de bon Dieu, qu'allons-nous devenir?</p> + +<p>—C'est affaire à madame Flaviana et à moi, +ça, papa Pageant. Ne vous inquiétez pas. Elle a +une amie... je devrais dire... une providence... +De mon côté...</p> + +<p>—Oh! vous l'avez déjà installée là-bas, à +Claire-Source, dans votre maison de campagne.</p> + +<p>—Elle y retournera.</p> + +<p>—Bien,» fit sans élan le pauvre père qui +pétrissait son chapeau dans ses mains. «Seulement...</p> + +<p>—Seulement... quoi?</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>—Vous avez une idée qui vous tourmente, +Pageant.</p> + +<p>—Non, m'sieu le docteur.</p> + +<p>—Si.</p> + +<p>—Oh! ben, c'est bête... Je me dis comme ça: +<span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span> +madame Flaviana est bien bonne, vous aussi, vous +êtes bon. Et, tout de même, je me demande... +Est-ce que je ne devrais pas reprendre Bertile?</p> + +<p>—Dans la fruiterie de la rue du Rocher?... +Pour que votre femme, qui la déteste, recommence +les vilenies dont cette petite ne se remet +pas?... Voyons, Pageant!...</p> + +<p>—Ah! m'sieu le docteur,» murmura ce +pauvre homme simple, avec des larmes plein les +yeux, «y a des choses douces qui font mourir +aussi bien que les choses cruelles...»</p> + +<p>Delchaume le regarda, sans comprendre, mais +devinant qu'une pensée délicate se dissimulait +sous la phrase, dont la seule forme pathétique +l'émut. Il adressa encore à l'humble ouvrier +quelques paroles réconfortantes, puis, comme se +rappelant tout à coup un détail important, il +revint en arrière et rouvrit la porte de Bertile.</p> + +<p>—«Pardon, mignonne,» dit-il, «j'ai oublié... +Voulez-vous demander à madame Flaviana de me +fixer elle-même le moment de ma prochaine +visite. Je souhaiterais qu'elle fût là, pour lui parler +de vous, de votre santé. Mais je voudrais +qu'elle ne fût pas pressée, car j'ai à l'entretenir +d'un autre sujet... peut-être longuement.»</p> + +<p>Victor Pageant, resté dans l'autre pièce, entendit +la voix de sa fille:</p> + +<p>—«Je ferai votre commission, docteur.</p> + +<p>—Vous direz bien à madame Flaviana que +j'ai à lui communiquer des choses graves, n'est-ce +pas, mon enfant?»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span> +La douce voix reprit:</p> + +<p>—«Je le lui dirai, soyez tranquille, docteur... +Des choses graves... Oui, je le lui dirai.»</p> + +<p>Un désir presque irrésistible saisit Pageant, de +rentrer dans la chambre, de courir au lit de sa +petite, de mettre ses gros bras d'ancien hercule +autour de la frêle créature, comme pour la défendre +de quelque mal. Il l'embrasserait encore. +Oh! comme il avait envie de l'embrasser, mieux +que tout à l'heure, avec une tendresse moins +maladroite. Il n'osa pas. Le docteur partait. La +femme de chambre leur montrait le chemin.</p> + +<p>Pageant descendit, prit congé du jeune médecin, +qui montait en voiture, et s'en alla, le dos +voûté, sous la nuit, sans pensée distincte, le cœur +vide, et pourtant si lourd!...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span></p> + +<div class="header"> +<h2>V<br /> +EN COUR D'ASSISES</h2> +</div> + +<p>—«Tatiane Kachintzeff, levez-vous!»</p> + +<p>L'injonction retentit, brève et dure. Ce fut une +surprise dans le public. Le président, connu +pour son extrême courtoisie, adoptait généralement +des formules plus enveloppées, un ton plus +doux, lorsqu'il s'adressait à des femmes, fût-ce +à des accusées. Mais on s'étonna moins lorsque +se dressa, contre le fond sombre des boiseries, +entre les uniformes des municipaux, la silhouette +singulière, dont on eût douté si elle était d'un +garçon ou d'une jeune fille.</p> + +<p>La voilà donc, cette étrangère sur qui tant de +légendes avaient couru.</p> + +<p>Les regards qui, de cette salle des assises, bondée +pour le sensationnel procès, convergeaient +sur elle, purent discerner, sous l'apparence androgyne, +toute la flamme tendre d'un cœur féminin, +lorsque Tatiane, avant de se soumettre à +l'interrogatoire, chercha d'abord les yeux de son +fiancé.</p> + +<p>Assis deux places plus loin, sur le même banc, +Pierre Marowsky la contemplait avec la naïve +<span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span> +adoration d'un croyant pour son idole. Séparés +par les longs mois de la prison préventive, ils se +trouvaient enfin rapprochés. La béatitude de se +voir les soulevait—c'était évident—au-dessus +de toutes préoccupations.</p> + +<p>—«Votre nom?» demanda le président.</p> + +<p>—«Tatiane Fédorovna Kachintzeff.</p> + +<p>—Votre âge?</p> + +<p>—Vingt-deux ans.</p> + +<p>—Où êtes-vous née?</p> + +<p>—A Pétersbourg.</p> + +<p>—Votre père y était professeur?</p> + +<p>—Et écrivain.</p> + +<p>—C'est vrai. Mieux eût valu pour lui qu'il se +contentât de ses leçons.</p> + +<p>—Aucun être libre ne partagera votre avis, +monsieur le président.»</p> + +<p>Un frisson courut. Quelle fierté dans cette +réponse! Et la figure même de l'accusée en +rayonna. Sa face, un peu kalmouck, mais d'un +teint éblouissant, portée sur un cou élevé, blanc +et frais, découvert, autour duquel tombait la +masse courte et lourde des cheveux blonds, son +front pur sous le toquet de fausse loutre, ses +yeux légèrement bridés, mais d'une clarté surprenante, +tout changea d'aspect, prit une beauté +inattendue.</p> + +<p>Sans s'offusquer de la riposte, le président +reprit:</p> + +<p>—«Tout le monde est libre de composer des +écrits séditieux. Mais on le paie cher, la plupart +<span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span> +du temps. Votre père, Fédor Kachintzeff, fut +arrêté, condamné, déporté en Sibérie.</p> + +<p>—Gloire à lui, monsieur le président.</p> + +<p>—Nous ne chicanerons pas votre piété filiale,» +dit ironiquement le magistrat.</p> + +<p>Changeant alors de ton, et avec une nuance +d'égards, il ajouta:</p> + +<p>—«Elle s'est traduite, d'ailleurs, autrement +qu'en paroles. Vous êtes allée rejoindre votre +père, en exil, au bagne. Vous aviez quatorze ans à +peine. Vous avez effectué presque entièrement à +pied ce terrible voyage...»</p> + +<p>Un murmure, favorable à l'accusée, monta, +presque imperceptible. Le président s'arrêta, +promena sur la foule des assistants un regard +sévère.</p> + +<p>—«Je comprends,» s'écria-t-il, «qu'un mouvement +de sympathie échappe, surtout à la partie +féminine de l'auditoire, pour l'enfant, pour la +fille dévouée, qu'était alors Tatiane Kachintzeff. +Cependant, je veux qu'on le sache, je suis résolu +à ne tolérer aucune manifestation.»</p> + +<p>Un silence—glacial ou pénétré?...—accueillit +cette déclaration, prononcée du ton le plus +énergique. Poursuivant l'interrogatoire, le président +reprit:</p> + +<p>—«Vous trouvâtes votre père à l'hôpital, très +malade?</p> + +<p>—Non, pas malade... mourant.</p> + +<p>—Mais... il mourait d'une maladie, je suppose.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span> +—Non.</p> + +<p>—D'un accident?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Et de quoi donc?...»</p> + +<p>Point de réponse. Une figure de pierre, où +flamboyaient des yeux pleins d'horreur.</p> + +<p>—«Allons, Tatiane Kachintzeff, dites tout +haut ce que vous prétendez insinuer, ce que vous +avez cru peut-être.»</p> + +<p>Même mutisme. Même immobilité impressionnante.</p> + +<p>—«L'accusée, messieurs les jurés,» reprit le +président, «est victime d'une erreur. Mais, sans +doute, l'est-elle de bonne foi. Il ne vous est pas +interdit de lui en tenir compte. On lui a persuadé, +là-bas, au bagne,—son père lui-même, +en exigeant d'elle un serment de vengeance,—que +Fédor Kachintzeff succombait à de mauvais +traitements, à des brutalités, coïncidant avec la +présence du gouverneur général, le prince Wladimir-Serge +Omiroff, aujourd'hui décédé.»</p> + +<p>Une voix s'éleva, celle du défenseur de Tatiane +Kachintzeff:</p> + +<p>—«Je vous demanderai respectueusement de +préciser, monsieur le président. Veuillez expliquer +au jury que Fédor Kachintzeff, cet écrivain, +cet intellectuel, descendant d'une famille aristocratique, +avait été soumis à un châtiment corporel,—contre +les règlements mêmes,—au plus +déshonorant, au plus barbare des supplices: il +avait été f...»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span> +Un cri affreux, déchirant... Tatiane, jetant le +buste et les bras en avant de la cloison de bois, +saisissait à l'épaule son avocat, arrêtait ce qu'il +allait dire par une mimique violente et désespérée.</p> + +<p>Le public s'émut. Des gens se levèrent, pour +voir ce qui arrivait. Les stagiaires, entre eux, +chuchotaient:</p> + +<p>—«Son père a été fouetté, par l'ordre du +vieux prince Omiroff.</p> + +<p>—Cela se fait donc encore?</p> + +<p>—Pourquoi a-t-elle crié?</p> + +<p>—Elle devient folle quand on évoque ce souvenir.</p> + +<p>—Kachintzeff étant un condamné politique, +et d'origine noble, on ne devait pas...</p> + +<p>—Alors?...</p> + +<p>—Un caprice tyrannique, abominable... Le +malheureux n'avait pas salué le gouverneur général +Omiroff.»</p> + +<p>La voix du président tout à coup s'éleva:</p> + +<p>—«Il résulte des rapports des médecins, +comme de l'autopsie, que le détenu Kachintzeff +était d'une constitution robuste, très capable de +supporter la peine infligée,—et qu'on ne saurait +voir dans cette peine la cause de sa mort.»</p> + +<p>L'avocat de Tatiane riposta aussitôt:</p> + +<p>—«L'autopsie montre-t-elle qu'un homme a +succombé au désespoir, à la honte?»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Je ne puis, maître, vous +laisser avancer davantage sur ce terrain. Nous ne +<span class="pagenum"><a id="Page_120"> 120</a></span> +faisons pas le procès d'un directeur de bagne +sibérien, pas plus que celui du feu prince Omiroff. +Le jury n'a pas à s'occuper de ces choses, +qui ne le concernent pas. Il nous dira si, oui ou +non, Tatiane Kachintzeff a pris part à un complot +et à la fabrication d'engins destinés à faire +périr le prince Boris Omiroff, fils de l'ancien gouverneur +général de la province d'Irkoutsk.»</p> + +<p><span class="smcap">Le défenseur.</span>—«Mais vous-même, monsieur +le président, déclariez que le jury devait être +éclairé sur les faits qui auraient pu susciter chez +la fille de Kachintzeff une idée de vengeance?»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Non pas les faits, dont nous +ne saurions préjuger ici, mais l'impression, fausse +ou exacte, que l'accusée en a reçue. On a pu facilement +troubler, égarer, cette âme de quatorze +ans. Cela n'excuserait pas son crime, mais en +indiquerait la genèse. Nous allons, du reste, +savoir par elle-même... Tatiane Kachintzeff, +levez-vous.»</p> + +<p>La jeune Russe, retombée assise, comme en +faiblesse, après son terrible mouvement d'angoisse, +écarta la main dont elle se cachait le +visage, et se dressa.</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Votre père, avant de rendre +le dernier soupir, vous imposa, à vous, presque +enfant, une mission de vengeance?»</p> + +<p><span class="smcap">Tatiane.</span>—«Non, monsieur le président.»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Il vous a dicté une formule +de serment?»</p> + +<p><span class="smcap">Tatiane.</span>—«Non.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span> +<span class="smcap">Le président.</span>—«Cependant, il a accusé?»</p> + +<p><span class="smcap">Tatiane.</span>—«Personne.»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Il s'est plaint?»</p> + +<p><span class="smcap">Tatiane.</span>—«Non.»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Que vous a-t-il donc dit de +lui-même... de ses souffrances... du mal dont il +se sentait mourir?...»</p> + +<p><span class="smcap">Tatiane.</span>—«Rien.»</p> + +<p>La fierté farouche de ce «Rien»! Un silence +tomba. La suite de l'interrogatoire se fit attendre.</p> + +<p>Tous les regards se fixaient sur cette tache +pâle qui était le visage de Tatiane, et qui se détachait +là-bas, parmi toutes ces choses sombres, +embues par l'atmosphère de cendre dont le triste +jour de novembre emplissait cette salle des +assises.</p> + +<p>Les trois autres accusés intéressaient moins. +Même la brune Katerine Risslaya, dont pourtant +la réputation de beauté s'était établie par les portraits +publiés dans les journaux. Son type sémite—profil +busqué, larges yeux de jais—venait +bien en photographie. Mais l'auditoire éprouvait +une déception à la découvrir fanée, sans jeunesse, +bien qu'elle n'eût pas trente ans, et tellement +dépourvue d'expression qu'avec son teint +jaunâtre, sans nuances, on eût dit une figure +de cire. Des deux hommes, le fiancé de Tatiane, +Pierre Marowsky, retenait seul quelque attention. +C'était un grand gaillard superbe, un vrai Russe, +blond et barbu, dont le visage eût été aussi beau +que son corps athlétique, bien proportionné, si +<span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span> +une double cicatrice ne l'eût un peu défiguré, +couturant la joue droite, déformant le sourcil +gauche, sous lequel l'œil ne regardait pas clairement, +et, peut-être, ne voyait plus. A côté de +lui, son camarade, blond aussi, mais très différent, +faisait penser, avec ses traits plutôt celtiques, +sa grosse moustache fauve, à un Vercingétorix +halluciné. Dans le masque légendaire du +héros arverne, deux yeux pleins de candeur et +de rêve, des yeux très clairs, toujours perdus +vers d'invisibles au-delà, luisaient en contraste, +comme des fleurs tendres et mouillées sur la face +d'un roc.</p> + +<p>Cependant l'interrogatoire de Mlle Kachintzeff +se poursuivait. Ou plutôt le président continuait +à poser des questions qui, pour la plupart, restaient +sans réponse. La jeune fille se refusait à +donner aucune explication sur la soirée tragique +de la Petite-Barrerie.</p> + +<p>—«Vous étiez venue là,» demandait le président, +«pour assister à des expériences d'explosifs, +et peut-être pour apprendre le maniement +des engins meurtriers?</p> + +<p>—J'étais là pour obéir à un mot d'ordre que +vous ne connaîtrez jamais. On a pu saisir quelques-uns +d'entre nous. Mais notre idée... elle +reste insaisissable.</p> + +<p>—Ce sont des phrases. Voyons le fait. Il est +facile à reconstituer. On a retrouvé, fort évidentes, +sur les parois éboulées de l'espèce de +grotte sablonneuse, les traces d'une première +<span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span> +explosion. Et vos complices en organisaient une +seconde, lorsqu'une cause restée indéterminée,—peut-être +un bruit quelconque annonçant l'arrivée +de la police, qui vous cernait, qui allait vous +prendre au piège,—une brusque inquiétude,—un +faux mouvement—déterminèrent l'éclatement +de la seconde bombe. Ses inventeurs n'eurent +pas le temps de fuir. L'un, ce vieillard, que +vous surnommiez le «martyr», Michel Gorlianoff, +périt instantanément... L'autre n'eut qu'une +main estropiée. Celui-là, Yvan Toulénine, devrait +être sur ce banc, avec vous...</p> + +<p>—Oh! non... plutôt en face, entre les jurés +et l'avocat général.»</p> + +<p>Une stupeur. Qui avait parlé?... Ce n'était pas +la voix pure, le léger accent de Tatiane. Un son +rauque, des consonnes dures... Pourtant cela +venait du banc des accusés.</p> + +<p>Déconcerté un instant, le président se reprit +vite.</p> + +<p>—«Katerine Risslaya, levez-vous.»</p> + +<p>L'étrange fille aux yeux de jais, aux cheveux +bleus de juive d'Orient, étira sa silhouette misérable. +La mise de pauvresse, la maigreur, l'air +d'indifférence douloureuse, firent pitié.</p> + +<p>—«Katerine Risslaya, vous aggraverez singulièrement +votre cas par des outrages au jury et +à la magistrature. Je devrais même sévir immédiatement.»</p> + +<p>La sauvage créature interrompit:</p> + +<p>—«Je n'ai pas outragé le jury, ni les magistrats.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span> +—Vous les mettez au rang de votre complice +contumace, de Toulénine.</p> + +<p>—C'est Toulénine que je voulais outrager.»</p> + +<p>Des rires fusèrent, mal contenus, irrésistibles. +Du côté même de la Cour, on vit voltiger des +sourires. La naïveté évidente, l'attitude, l'intonation, +tout fut d'un comique énorme. Katerine +expliqua:</p> + +<p>—«Je voulais dire seulement que sa place est +avec ceux qui nous accusent. Les juges le savent +bien que c'est un traître, que c'est lui qui nous a +livrés.» Elle se tourna vers ses compagnons, +dont les yeux indignés se fixaient sur elle.—«Je +ne pouvais pas vous le dire, à vous autres, +puisque je ne vous ai pas revus. Mais le «martyr» +avait raison. Il nous avait averties, Tatiane, +tu te rappelles?... Et moi, j'ai eu la preuve. Le +soir où l'on nous a arrêtés, j'ai surpris...</p> + +<p>—Taisez-vous, Katerine Risslaya! Et asseyez-vous!...» +tonna le président.</p> + +<p>Elle demeurait debout, les lèvres entr'ouvertes, +hésitante, ahurie. Mais son avocat lui dit +quelque chose à voix basse, et elle retomba sur +son banc.</p> + +<p>Maintenant les accusés échangeaient furtivement +de singuliers regards. Dans l'auditoire +aussi, les yeux se cherchaient, troublés d'inquiétude. +Ce Toulénine, un révolutionnaire célèbre +qui, à plusieurs reprises, emprisonné dans son +pays, stupéfia le monde par ses évasions audacieuses, +ne pouvait-il pas s'être échappé une +<span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span> +fois de plus? Le public l'avait admis sans hésiter +au lendemain du coup de filet dans les bois de +la Petite-Barrerie. Mais des semaines, des mois, +s'écoulèrent. Des doutes, des racontars, vagues +d'abord, puis plus précis, flottèrent, prirent +corps, venus on ne savait d'où. Quelques journaux +d'opinions très avancées entreprirent une +campagne. Ils se faisaient fort d'établir que le +Toulénine de la Petite-Barrerie n'était pas le fameux +agitateur. Celui-ci serait mort ou végéterait +dans quelque forteresse. Et la police aurait laissé +croire qu'il s'était échappé, pour revêtir de son +prestige un agent provocateur, envoyé sous son +nom parmi les réfugiés de Paris. C'est ce faux +Toulénine qui aurait organisé les expériences +d'explosifs, et prévenu la Sûreté Générale du lieu +choisi pour y procéder. Quoi d'étonnant si, dès +le lendemain des arrestations, cet homme, le vrai +chef de la bande, avait disparu sans qu'on expliquât +très clairement dans quelles circonstances il +avait pu s'échapper. La déclaration de cette Katerine +Risslaya, la brusquerie énervée du président +lorsqu'il lui imposa silence,—il n'en fallait pas +plus pour éveiller l'esprit frondeur, les soupçons +malins d'un public d'assises.</p> + +<p>Un des principaux éléments de ce public, la +foule des avocats, professionnellement opposée +à la magistrature, se tient prête à fourbir toute +arme qui entamera l'accusation. Les profanes, +mondains, artistes, gens de plume, et les +femmes, qui se pressent aux audiences des procès +<span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span> +retentissants, y apportent le sentimentalisme +à la mode, la sceptique indulgence, qui aboutit +maintenant, dans nos mœurs, à l'antipathie pour +toute répression. Quand il s'agit d'un crime qualifié +de politique, et qu'on voit au banc des accusés +une héroïne de vingt ans, mystérieuse, d'une +séduction âcre, tragique, comme cette laide et +attachante Tatiane Kachintzeff, il est impossible +qu'une atmosphère sympathique à la défense ne +se crée pas dans la salle. Tout de suite, dès que +fut mentionnée la trahison possible jetant là ces +quatre malheureux, l'auditoire fut dans le même +état d'âme que si cette trahison avait été prouvée. +Chaque détail dont se renforçait l'hypothèse +fut souligné par de significatifs murmures. Tel +ce fait que les matières explosives trouvées chez +Pierre Marowsky lui avaient été fournies par Toulénine,—ce +que le jeune Russe ne dit pas, mais +ce que fit établir son défenseur. Les correspondances +compromettantes saisies chez les inculpés +étaient plus ou moins dirigées, provoquées, ou +même signées, par Toulénine. Les lettres écrites +de sa main engageaient toujours à fond leurs destinataires.</p> + +<p>Chose bizarre!... plus on essayait de déterminer +l'œuvre de ces quatre pauvres conspirateurs, +plus elle échappait, pour laisser l'accusation en +présence d'une seule action prépondérante, directrice, +celle du seul accusé qui ne fût pas là: Toulénine. +Et chose plus bizarre encore: il semblait +que ceci apparaissait aux accusés, peu à peu, en +<span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span> +même temps qu'aux jurés et au public, et qu'ils +en fussent, à la longue, cruellement éblouis, +comme d'une vérité dont ils eussent éprouvé +plus d'horreur et d'épouvante que de soulagement, +bien qu'elle leur gagnât,—ils devaient +le sentir—la sympathie apitoyée des auditeurs.</p> + +<p>La Risslaya seule prenait des airs entendus, +doublait ses réponses de commentaires dont la +netteté ingénue et cynique réjouissait une assistance +de raffinés. Cette candeur de barbare provoquait +le rire des Parisiens. Un moment vint, +toutefois, où cette fille sauvage, née sous quelque +tente des nomades de la steppe, parla sans soulever +l'hilarité. Ce fut lorsque le président lui +demanda quelles raisons elle avait eues d'entrer +dans le complot.</p> + +<p>—«On vous a dit,» fit-elle (suivant fidèlement +la tactique de Tatiane) «qu'il n'y avait pas +de complot.</p> + +<p>—Enfin, vous étiez, le soir du 28 juin, dans +les bois de la Petite-Barrerie, avec vos co-accusés +ici présents?</p> + +<p>—J'y étais avec Tatiane.</p> + +<p>—Eh bien, vous aviez un but, une idée? Vous +saviez pourquoi vous deviez vous y rencontrer +avec vos amis?</p> + +<p>—Je n'ai qu'une amie.</p> + +<p>—Qui cela?</p> + +<p>—Tatiane Kachintzeff.</p> + +<p>—C'est entendu. Eh bien, qu'est-ce que +vous alliez faire, avec Tatiane Kachintzeff, dans +<span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span> +la carrière de sable de la Petite-Barrerie?</p> + +<p>—J'y allais parce qu'elle y allait. Ce qu'on y +ferait, ça m'était bien égal. Elle m'avait dit: +«Viens.» D'ailleurs, la route est longue, de la +station du chemin de fer jusque-là. Elle n'avait +pas dîné. Je pensais que j'arriverais à la faire +un peu manger, en marchant. J'avais pris +quelque chose qu'elle aime: du pain avec des +figues sèches.»</p> + +<p>Il y eut un petit mouvement dans l'auditoire. +Quelle attention en ce moment! quel silence!</p> + +<p>La Risslaya se tourna, étonnée de ne plus entendre +rire. On vit maintenant que, hors de sa +misère, elle aurait été belle. Une douceur veloutée +fondait le scintillement de ses yeux. Sa +bouche fléchissait de tendresse quand elle nommait +Tatiane, sa voix même changeait.</p> + +<p>L'étudiante, sans la regarder, baissait la tête, +avec un effort de rigidité. Mais ceux qui l'observaient +virent trembler sa lèvre.</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Enfin, elle vous parlait, elle +vous expliquait sa démarche?»</p> + +<p><span class="smcap">Katerine Risslaya.</span>—«Elle se taisait. Mais +quand nous avons rencontré le vieux Michel, +vous savez bien, «le martyr», et qu'il nous a +dit: «Ne montez pas dans le bois, Toulénine +trahit, vous êtes perdues!...»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Michel Gorlianoff vous a dit +cela?»</p> + +<p><span class="smcap">Katerine.</span>—«Oui.»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«A quel moment?»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span> +<span class="smcap">Katerine.</span>—«Comme nous nous engagions +dans le sentier qui monte à la carrière de sable.»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Que fit mademoiselle Kachintzeff?»</p> + +<p><span class="smcap">Katerine.</span>—«Elle ne l'a pas cru. Elle l'a traité +comme si lui-même était le traître. Mais elle s'est +tournée vers moi, et elle m'a dit: «Si tu crains +quelque chose, si tu as peur le moins du monde, +ne me suis pas.»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Et vous?»</p> + +<p><span class="smcap">Katerine.</span>—«Je l'ai suivie.»</p> + +<p>Un frémissement, une houle légère d'émotion. +La Risslaya ne faisait plus rire. Un avocat se pencha +vers son voisin:</p> + +<p>—«Elle a bien dit ça, cette gitane. Regardez... +Elle est presque belle...»</p> + +<p>Le président reprenait:</p> + +<p>—«Croyiez-vous au danger?</p> + +<p>—Il y en a toujours dans des histoires comme +ça.</p> + +<p>—Et vous n'alliez là, de gaieté de cœur, que +par amitié? Mais vous aviez assisté à des réunions, +vous aviez entendu parler ceux qui vous +associaient à leurs tristes machinations. Qu'est-ce +qu'ils voulaient, eux?</p> + +<p>—Vous ne pensez pas que je vais vous le +dire!...»</p> + +<p>Ici, l'on rit un peu. Puis, aussitôt, un silence +plus absolu, car le président posait la question:</p> + +<p>—«Pourquoi êtes-vous ainsi dévouée à Tatiane +Kachintzeff?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span> +—Parce qu'elle m'a sauvée... oui, elle m'a +sauvé la vie. Mais elle a fait plus...»</p> + +<p>La pauvre fille hésita, cherchant des mots. +Quelque chose illuminait son visage ravagé, gonflait +son cœur. Elle voulait parler. Mais dans +l'impuissance d'exprimer tout ce qui resplendissait +en elle, ses lèvres se fermèrent, et des pleurs +ruisselèrent de ses yeux sauvages.</p> + +<p>—«Parlez,» insista le président, qui s'adoucit.</p> + +<p>Tatiane baissait maintenant la tête, à ce point +que, derrière la balustrade de bois, on ne distinguait +plus que sa main, sur laquelle son front +s'appuyait.</p> + +<p>—«Eh bien, voilà...» proféra sourdement +Katerine... «J'étais arrivée à Paris pour suivre +quelqu'un, qui m'avait connue dans un café chantant, +à Odessa... Mais il m'a quittée... Ce que je +suis devenue...» Sa voix sombra. Un frémissement +visible agita ses épaules.—«Une nuit, du +côté de Montrouge, j'allais être assommée par un +bandit qui prétendait avoir des droits sur moi, +des droits comme on n'en a pas sur un chien qui +vous sert,—non, mais comme le chasseur sur le +gibier qu'il traque... A mes cris, deux passants +accoururent: Tatiane et son fiancé, Pierre Marowsky. +L'apache et ses amis leur tombèrent +dessus. Ils se battirent, là... dans ce faubourg de +Paris... Une bataille corps à corps, sanglante, +telle que je n'en vis jamais de pire, dans les +nuits de là-bas, le long des sentiers de la steppe, +où les loups attendent qu'il en reste un par terre +<span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span> +quand la caravane s'en ira. Ils m'ont conquise, +ils m'ont emportée. Tatiane marquait le chemin +avec du sang, car elle avait reçu un coup de couteau. +Depuis, elle m'a gardée, elle m'a nourrie, +elle qui n'a pas sa suffisance. Mais elle a fait +mieux... Cette jeune fille si pure!—Ah! on ne +comprend pas cela, ici, qu'elle vive librement +comme un garçon, et qu'elle aime, et soit aimée... +et qu'elle reste pourtant comme une petite vierge +dans la chambre de sa mère...—Cette savante... +qui a des brevets et des diplômes... Elle m'a +traitée dès la première minute comme si j'étais +son égale, sa sœur.»</p> + +<p>La Risslaya, ayant prononcé ce mot, crut avoir +tout dit. Mais aucune question du président ne +suivit immédiatement. Le silence de la vaste salle +semblait écouter encore. Elle ajouta donc, et ce +fut très simple:</p> + +<p>—«Voilà pourquoi je n'existe plus que pour +servir Tatiane Kachintzeff.»</p> + +<p>Il y eut des applaudissements, que continrent +mal les objurgations de l'huissier audiencier.</p> + +<p>Le président devenait soucieux. Pierre Marowsky, +de même que sa fiancée, se renfermait +dans un mutisme presque absolu. Quant au Vercingétorix +visionnaire, qu'on appelait Wladimir, +sans que jamais nul ne lui eût connu un nom de +famille, il se lança dans des divagations humanitaires, +plus invraisemblablement chimériques +que toutes les élucubrations de ce genre. Il fallut +y couper court.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span> +Maintenant s'évoquaient les accusés qui ne +pouvaient pas répondre. L'un en fuite... ce Toulénine, +dont le rôle apparaissait si obscur. Et +l'autre... celui dont le corps avait été déchiqueté +par la bombe, le soir d'orage, le soir sinistre, +dans les carrières de la Petite-Barrerie. Celui-là, +Michel Gorlianoff, «le martyr», qui saurait +jamais de quelle façon exacte il reçut la mort?... +Lui qui, si près du rendez-vous, prévenait Tatiane +d'une trahison probable de Toulénine... Voulut-il +supprimer le faux frère, délivrer ses amis de ce +péril vivant? Fût-ce lui qui détermina l'éclatement +de l'engin, sacrifiant sa vie au salut commun? +Fût-ce Toulénine, deviné par lui, qui le +foudroya en échappant. Nul ne pouvait le dire. +Pas même les complices de ces hommes, puisque, +à la minute tragique, les quatre autres se tenaient +à distance, attendant la déflagration, et pensant +ne voir s'éparpiller et couler que du sable,—non +du sang. Le long interrogatoire des inculpés +laissait le mystère intact. Même il en épaissit les +ombres.</p> + +<p>Y verrait-on plus clair à la seconde audience, +qui comportait l'audition des témoins?</p> + +<p>Le principal d'entre eux, le prince Boris Omiroff, +ne vint pas. L'accusation l'avait cité, en +sachant fort bien qu'on n'amènerait pas facilement +à la barre ce magnifique étranger. D'ailleurs, +il n'avait rien à dire, prétendait ignorer tout de +la tentative d'assassinat dirigée contre lui. Cependant, +jusqu'à la dernière minute, le public +<span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span> +espéra voir et entendre ce personnage, un de +ceux dont les moindres gestes surexcitent la curiosité +parisienne. Sa réputation de beau Slave, +de duelliste intrépide et heureux, de viveur aux +fastueuses traditions, de prodigue aux revenus +inépuisables, sa désinvolture à porter dédaigneusement +sur sa seule tête les haines politiques +accumulées par toute sa race, même les légendes +inspirées par son orgueil brutal, faisaient de lui +un des acteurs en vedette sur les tréteaux du +monde. Ce fut un déboire lorsque le président de +la Cour d'assises lut l'attestation des médecins, +certifiant qu'une complication survenue durant +la convalescence d'une grave blessure reçue en +duel, empêchait le prince d'apporter un témoignage +oral.</p> + +<p>Une certaine compensation s'offrit à cet auditoire, +dont les visages se tendaient d'une avidité +féroce, dont les narines humaient l'odeur du +scandale et du crime, comme elles auraient +humé, dans la baraque de Bidel, la puanteur des +fauves. Ici, dans ce prétoire, entre les majestueuses +architectures, en face de la plus haute +justice élaborée par la conscience humaine, aussi +bien que dans l'infecte enceinte de toile, sur les +banquettes de bois blanc, devant les cages suintantes +d'ordure, ces hommes raffinés, ces femmes +élégantes, guettaient également la minute où +l'un de leurs semblables serait broyé, moralement +ou matériellement. Les os craqueraient, +les chairs saigneraient, ou bien, sur le déchirement +<span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span> +des cœurs, les faces pâliraient, tressaillantes... +C'était cela qu'il fallait voir.</p> + +<p>A défaut de ce dompteur célèbre, Boris Omiroff, +on vit s'avancer à la barre quelqu'un qui ne +manqua pas d'intéresser. C'était lord Frédéric +Hawksbury.</p> + +<p>Dans la galerie des figures bien parisiennes, ce +seigneur anglais tenait une place qui, depuis son +duel avec Omiroff, le rapprochait de celui-ci. En +effet, la blessure dont il fallut bien parler, c'était +Hawksbury qui l'avait infligée à l'invincible bretteur. +Et dans quelles conditions!... Lui-même, +touché grièvement au premier feu, mais ne laissant +pas deviner qu'il fût atteint, et tirant d'une +main qui ne trembla pas, pendant que son autre +main cachait, à son flanc, la trouée de la balle.</p> + +<p>On chuchotait son nom, et toutes les particularités +que ce nom rappelait, tandis qu'avec son +flegme britannique, lord Hawksbury traversait +une partie de la salle.</p> + +<p>—«C'est ce richissime Anglais qui a fait jeter +des bouquets de fleurs lumineuses à Flaviana, le +soir du gala, au Pré-Catelan.</p> + +<p>—Flaviana... oui. Il en est fou.</p> + +<p>—On assure qu'il veut l'épouser.</p> + +<p>—Que non.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Elle accepterait, voyons!</p> + +<p>—Pas sûr.</p> + +<p>—Est-ce à cause d'elle qu'il s'est battu avec +Omiroff?»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span> +L'interlocutrice, qui n'en savait rien, dit vivement:</p> + +<p>—«Chut!... il parle. N'entendez-vous pas?</p> + +<p>—Ce sont les questions d'identité.</p> + +<p>—Justement... Je voudrais savoir son +âge.»</p> + +<p>Frédéric de Hawksbury déclara qu'il avait +trente-six ans. Sur quoi, la dame qui voulait +savoir fit une moue. Si vieux!... Elle avait dix +ans de plus, mais s'imaginait paraître à peine la +trentaine et se rajeunir par ce dédain.</p> + +<p>L'Anglais prêta serment.</p> + +<p>—«Dites ce que vous savez,» fit le président.</p> + +<p>—«Ce que je sais?...» répéta Hawksbury, +merveilleusement à son aise et calme. Un accent, +qui n'allait pas jusqu'au ridicule, s'accordait +avec sa voix, avec sa physionomie glabre et régulière +d'Anglo-Saxon, ajoutait à son exotisme si +caractéristique.</p> + +<p>—«Oui,» reprit le président. «C'est vous, +lord Hawksbury, qui avez demandé d'être entendu +comme témoin. Et vous l'avez demandé si +tard que l'instruction était close.</p> + +<p>—Il fallait la rouvrir,» observa Hawksbury. +«Le juge m'aurait entendu... voilà. L'instruction +était rouverte.»</p> + +<p>Le rire, éteint depuis la Risslaya, se réveilla +faiblement.</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Pourquoi n'avez-vous pas +souhaité de parler plus tôt?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span> +—Parce que je n'avais pas reçu la lettre de +ma cousine.»</p> + +<p>On rit plus haut. Frédéric se tourna, à demi, +dédaigneux:</p> + +<p>—«Les auditoires français ont le rire facile. +Ma cousine, monsieur le président, est lady Maud +Carington. Elle voyage... assez loin. Je ne veux +pas dire loin par la distance... Rien n'est loin +sur un pauvre petit globe comme la terre. Mais +les communications ne vont pas vite. Elle allait +au Japon, par les Indes anglaises, la région himalayenne, +le Thibet, la Chine.</p> + +<p>—Votre cousine est intéressée au procès +actuel?» demanda le président, non sans quelque +scepticisme.</p> + +<p>—«Ma cousine était fiancée au prince Omiroff, +monsieur le président.»</p> + +<p>Un mouvement se produisit, même sur les +sièges de la Cour.</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Vous dites «était», monsieur. +Ne l'est-elle plus?</p> + +<p>—Elle l'était à Paris, au mois de mai. Je ne +sais si elle l'est, en Chine, au mois de novembre. +Ce n'est pas mon affaire.»</p> + +<p>L'hilarité, cette fois, fut plus discrète. L'observation +ironique de l'Anglais sur les auditoires +de France cinglait encore.</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Cette jeune fille... vous l'appelez... +pardon?...»</p> + +<p><span class="smcap">Lord Hawksbury.</span>—«Lady Maud Carington.»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Lady Maud Carington connaissait-elle +<span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span> +quelques-unes des menaces qu'on +adressait au prince? Car il en recevait... la plupart +anonymes.»</p> + +<p><span class="smcap">Lord Hawksbury.</span>—«Pour les menaces... +j'ignore. Mais, lady Maud connaissait personnellement +mademoiselle Tatiane Kachintzeff.»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Comment?»</p> + +<p><span class="smcap">Lord Hawksbury.</span>—«Mademoiselle Kachintzeff +lui donnait des leçons de russe.</p> + +<p>—Ah! ah!...» s'écria le président, non sans +un accent de triomphe. «Ainsi l'accusée avait +trouvé ce moyen de s'introduire parmi les plus +proches relations de celui dont elle méditait la +mort. La perfidie se glissait là, près d'une jeune +fille, d'une fiancée!...»</p> + +<p>Sous le regard foudroyant du magistrat, l'étudiante +russe eut un geste de dénégation.</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Allons donc! Taxerez-vous +de fausseté la déposition de lord Hawksbury?</p> + +<p>—Pardon!» s'écria le témoin, «ce n'est pas +contre ma déposition que mademoiselle Tatiane +proteste. C'est contre votre interprétation, monsieur +le président.</p> + +<p>—Expliquez-vous,» prononça le magistrat, +un peu décontenancé par le ton glacial de l'Anglais +et le sourire de l'assistance.</p> + +<p><span class="smcap">Lord Hawksbury.</span>—«Lorsque mademoiselle +Kachintzeff accepta de donner des leçons à ma +cousine, c'était tout simplement pour gagner sa +vie, et, sans doute, celle de son amie, mademoiselle +<span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span> +Risslaya. Elle ignorait que lady Maud fût +la fiancée du prince Omiroff...»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Qui vous le garantit?»</p> + +<p><span class="smcap">Lord Hawksbury.</span>—«Le jour où elle l'apprit, +par hasard, elle se retira, cessa de voir mes +parentes.»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Vos parentes?»</p> + +<p><span class="smcap">Lord Hawksbury.</span>—«Oui, lady Maud et sa +mère, la duchesse de Carington.»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Mais que dit-elle à son élève?»</p> + +<p><span class="smcap">Lord Hawksbury.</span>—«Qu'elle la plaignait profondément.»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Singulière pitié, d'une malheureuse +pour une jeune fille des plus comblées. +Pitié plutôt insolente.»</p> + +<p><span class="smcap">Lord Hawksbury.</span>—«Permettez, monsieur le +président. La pitié ne va pas nécessairement de +l'opulence à la misère. Elle va du caractère fort, +qui se sent au-dessus de l'épreuve, au cœur fragile, +que le malheur menace.»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Le malheur, en l'espèce, +était d'épouser le prince Omiroff. Une preuve nouvelle +de la haine que l'accusée porte au prince.»</p> + +<p><span class="smcap">Lord Hawksbury.</span>—«Ou de l'intérêt qu'elle +porte à ma cousine.»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Messieurs les jurés apprécieront. +Est-ce tout ce que vous aviez à nous communiquer, +monsieur?»</p> + +<p><span class="smcap">Lord Hawksbury.</span>—«Pardon. J'ai à vous communiquer +la lettre de ma cousine.»</p> + +<p>En vertu de son pouvoir discrétionnaire, le +<span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span> +président ordonna que cette lettre serait versée +aux débats, et qu'on allait en donner immédiatement +lecture au jury. Comme elle était écrite en +anglais, on introduisit un traducteur juré, tandis +que le membre de la Chambre des Pairs allait +s'asseoir à côté du précédent témoin.</p> + +<p>Lady Maud Carington avait appris, au fond de +l'Extrême-Orient, plus de deux mois après l'événement, +le drame sanglant de la Petite-Barrerie +et l'arrestation de son ancienne maîtresse de +russe. Elle envoyait à son cousin une sorte d'attestation, +qu'il eût à produire devant qui de droit, +exprimant la profonde estime et l'attachement +véritable voués par elle à l'étudiante.</p> + +<p>«<em>J'ai rarement rencontré</em>», écrivait-elle, «<em>une +personne d'âme si parfaitement droite et haute. Je ne +préjuge pas de ce qu'elle a pu faire, mais je jurerais +que les motifs en sont respectables. Vous qui le savez +comme moi, Freddy, je vous prie d'aller le déclarer +aux juges.</em>»</p> + +<p>A la fin de cette lecture, lord Hawksbury fut +rappelé à la barre.</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Votre cousine dit que vous +connaissez l'accusée. Est-ce exact?»</p> + +<p><span class="smcap">Lord Hawksbury.</span>—«J'ai rencontré plusieurs +fois mademoiselle Tatiane au château de Beauplan, +où demeuraient ces dames, et je savais +que la duchesse de Carington et sa fille en étaient +positivement enthousiasmées.»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Vous partagiez leur enthousiasme?»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span> +<span class="smcap">Lord Hawksbury.</span>—«J'ai beaucoup de déférente +considération pour mademoiselle Kachintzeff.»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Ainsi, dans une famille +comme la vôtre, appartenant à la plus ancienne +noblesse, conservatrice par tradition, cette anarchiste +russe ne vous apparaissait pas comme une +dangereuse révolutionnaire? Sans doute cachait-elle +bien ses idées.»</p> + +<p><span class="smcap">Lord Hawksbury.</span>—«Elle ne les cachait pas. +L'absolue franchise de mademoiselle Tatiane +était une des raisons de notre estime.»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Lady Maud, en écrivant sa +lettre, ne savait pas que l'assassinat de son fiancé +fût l'objet du complot de la Petite-Barrerie.»</p> + +<p><span class="smcap">Lord Hawksbury.</span>—«Je ne pourrais vous le +dire.»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Sans doute eût-elle modifié +le tour chaleureux de son certificat.»</p> + +<p><span class="smcap">Lord Hawksbury.</span>—«Pour l'honneur de lady +Maud, je veux croire que non. Elle décrit ce +qu'elle a pensé de mademoiselle Tatiane pendant +les leçons de russe. C'est un fait psychologique. +Rien d'ultérieur ne lui permettrait de le défigurer.»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Je vous remercie, milord +Hawksbury.»</p> + +<p>Quel contraste entre le témoin qui s'éloignait +de la barre et la personne que, maintenant, l'huissier +audiencier y appelait. L'Anglais,—haute +stature sèche et fine, tête modelée par des siècles +<span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span> +de race, allure altière, élégance de tenue: redingote, +pantalon foncé, haut-de-forme étincelant, +grosse cravate de soie piquée d'une perle,—croisa +une femme du peuple, vêtue d'un deuil +vulgaire, et dont la face boucanée, mâchurée de +rides, révélait des années de rude travail, dans +une atmosphère aux alternatives violentes.</p> + +<p>—«Votre nom?» demanda le président.</p> + +<p>R.—«Jouin... la veuve Jouin.»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Il n'y a pas longtemps que +vous êtes veuve?»</p> + +<p>R.—«Six mois, monsieur.»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Votre mari était le patron +d'un atelier pour l'émeulage des limes?»</p> + +<p>R.—«Oui.»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Qui dirige cet atelier aujourd'hui?»</p> + +<p>R.—«Moi.»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Votre âge?»</p> + +<p>R.—«Quarante ans.»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Vous jurez de dire la vérité? +Vous n'êtes ni parente ni alliée des accusés? Vous +n'avez pas été à leur service, ni eux au vôtre?»</p> + +<p>R.—«Mais... monsieur le président...»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Quoi?»</p> + +<p><span class="smcap">La femme jouin.</span>—«Pierre Marowsky... Il travaillait +chez nous.»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Ça ne s'appelle pas «être +au service». Prêtez serment. Levez la main +droite... madame... la main droite. Otez votre +gant.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span> +La pauvre femme tira son gant de filoselle +noire.</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Votre mari... «le père +Jouin», comme on l'appelait à la Chapelle, est +mort d'un accident?»</p> + +<p>R.—«Oui.»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Quel accident?»</p> + +<p>R.—«Il a été tué par l'explosion de sa +meule.»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Vous avez des enfants, n'est-ce +pas?»</p> + +<p>R.—«J'avais deux fils.»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Vous en avez perdu un?»</p> + +<p>R.—«J'ai perdu les deux.»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Ah! d'après le dossier, il me +semblait...»</p> + +<p>R.—«J'ai appris la mort de l'aîné la semaine +dernière.»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Mais il n'avait que dix-sept +ans?»</p> + +<p>R.—«Oui. Il était allé s'embaucher en province, +rapport à la mort de son père. Ça y faisait +mal, à c't'enfant, parce qu'il avait répondu au +patron: «Moi, travailler sur une meule fêlée, +jamais!» Alors le père Jouin s'y était mis à sa +place, et c'est comme ça que le malheur est arrivé +à l'un plutôt qu'à l'autre. Alors, Prosper, le +gamin, est parti pour la Somme, où nous avons +des parents. Il est entré à l'usine de Gamache, +et...»</p> + +<p>Elle eut un geste, que le président interpréta:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span> +<span class="smcap">Le président.</span>—«Un accident, lui aussi?»</p> + +<p>R.—«Oui, six mois après le père, jour pour +jour. Sa meule a explosé, l'a coupé en deux.»</p> + +<p>La femme n'eut pas de larmes. Sa voix ne +trembla guère. Mais ceux qui l'entendirent n'oublieront +pas.</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Et... votre autre fils?...»</p> + +<p>R.—«Le cadet?... C'est le printemps dernier. +Il avait douze ans, pas de raison... Il faisait +l'espiègle, dans l'atelier... Une courroie +l'a pris... C'est pas long, monsieur le président.»</p> + +<p>Encore une fois, dans la salle où les hommes +jugent, proportionnent les responsabilités et les +peines, un silence écrasant tomba. La petite +silhouette noire, à la barre des témoins, se faisait +plus petite, semblait vouloir rentrer sous +terre. Gênée d'avoir dû révéler l'atrocité de son +sort, la veuve Jouin se recroquevillait, prenait +une humble attitude, comme pour s'excuser, devant +la pompeuse assistance, d'avoir tant de formidable +grandeur, de porter une couronne tellement +imposante et ensanglantée. Ses épaules se +voûtaient un peu dans la «confection» de drap +noir, et, sous la capote de crêpe achetée chez +une mercière de faubourg, on voyait s'incliner +son cou, maigre, brunâtre, cordé comme un +filin, sur lequel erraient de petites mèches prématurément +grisonnantes.</p> + +<p>Après quelques mots, qui voulurent être pitoyables, +mais qui parurent piteux—la vision +<span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span> +d'horreur ayant été trop forte,—le président +poursuivit son interrogatoire:</p> + +<p>—«Les ouvriers, chez vous, madame Jouin... +quelles sont leurs idées?... ont-ils un mauvais +esprit?»</p> + +<p>Des rumeurs s'élevèrent. La salle bourdonna +comme une cloche, après le choc du marteau. Le +président, ainsi avisé de sa maladresse, s'irrita.</p> + +<p>—«Brigadier,» cria-t-il au chef des municipaux, +«faites entrer vos hommes, qui sont là, +dehors. Et si quelqu'un manifeste, qu'on l'emmène.» +Puis, revenant au témoin:—«Saviez-vous +que Pierre Marowsky fût un anarchiste, un +partisan de l'action directe?»</p> + +<p>La veuve répondit:</p> + +<p>—«Je ne sais pas ce que c'est que l'action +directe. Pierre Marowsky est Russe. Mais nous +sommes obligés d'embaucher souvent des étrangers. +Les Français ne veulent plus être émeuleurs +de limes. C'est trop dur.»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Faisait-il de la propagande +nihiliste?»</p> + +<p>R.—«Il faisait son travail, monsieur. Et +c'est quelque chose, le «travail dans les bottes», +comme nous disons. On ne s'entend pas, d'abord. +Quelle propagande ferait-on? Les meules crient +plus fort que les hommes.»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Mais dehors?... au cabaret?...»</p> + +<p>R.—«Les émeuleurs ne vont pas au cabaret, +monsieur le président. Celui qui aurait bu une +<span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span> +fois, ne boirait pas deux. La meule y mettrait +bon ordre.»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«C'est donc un métier de +héros que le vôtre?»</p> + +<p>Le ton, que l'on crut ironique, provoqua des +murmures. Mais, aussitôt, ils s'apaisèrent. Car, +tranquille, la femme répondait:</p> + +<p>—«Comme beaucoup de métiers dangereux, +monsieur le président.»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Qu'avez-vous donc à dire de +Pierre Marowsky?»</p> + +<p>R.—«C'était un ouvrier modèle. Toujours le +premier au poste, le dernier à partir. Comme il +est d'une force extraordinaire, on comptait sur +lui dans tous les mauvais cas. Le jour où mon +pauvre mari est mort, Pierre Marowsky a risqué +sa vie pour nous autres. Il s'agissait d'arrêter le +noyau disloqué de la meule, qui tournait à sa +vitesse d'enfer et allait sauter d'une minute à +l'autre. Pierre s'est avancé tout auprès, ce que +personne n'osait, pour débrayer, comme on fait +chez nous, à la pièce de bois.»</p> + +<p>Un crépitement de bravos.</p> + +<p>—«Je vais faire évacuer la salle!» clama +le président. «Encore une question, madame. +Cette blessure, dont Marowsky porte une double +cicatrice à la figure, l'a-t-il reçue chez vous, dans +l'exercice de son métier?»</p> + +<p>La directrice de l'atelier d'émeulage hésita. +Son regard inquiet, embarrassé, chercha celui +du fiancé de Tatiane, ne le rencontra pas.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span> +<span class="smcap">Le président.</span>—«Vous êtes ici, madame, pour +dire la vérité.»</p> + +<p>R.—«Mais il a dû la dire, lui, à l'instruction.»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Il a refusé de répondre sur +ce point. Allons, je vois que vous savez quelque +chose... Parlez. Vous avez juré de dire toute la +vérité.»</p> + +<p>R.—«Cette blessure, monsieur le président, +on la lui a faite dans son pays.»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Qui cela... on?... le savez-vous?»</p> + +<p>R.—«Des réfugiés en ont parlé devant moi.»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Alors?...»</p> + +<p>R.—«Pierre Marowsky se trouvait en prison, +pour ses opinions. Dans cette prison, c'était défendu +de mettre la tête à la fenêtre. Il a voulu +voir...»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Quoi?»</p> + +<p>R.—«Un chef, un officier, qui passait.»</p> + +<p><span class="smcap">Le président.</span>—«Eh bien?»</p> + +<p>R.—«Ce chef a donné l'ordre à la sentinelle +de tirer...»</p> + +<p>Un «oh!» de révolte remua la salle, comme +une houle. Sans y faire attention, cette fois, le +président demanda:</p> + +<p>—«Vous a-t-on dit le nom de l'officier?»</p> + +<p>R.—«C'était un prince... Comment, déjà?... +Un de ces noms de là-bas, en off... Obiroff... +Amiroff... Ah! et Boris... J'y suis maintenant: +Boris Omiroff.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span> +—Merci, madame. Vous pouvez vous retirer,» +dit le président.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Le surlendemain, après le réquisitoire et les +plaidoiries, le jury s'enferma dans sa salle de +délibérations, où il resta plus de deux heures. Il +en revint pour déclarer non coupables Tatiane +Kachintzeff, Katerine Risslaya et Wladimir, +l'illuminé. Des applaudissements retentirent. +Mais ils se changèrent en murmures quand le +chef du jury proclama la culpabilité de Pierre +Marowsky, complice dans la fabrication des +bombes et la préparation d'un assassinat. Avec +indifférence, on écouta la même phrase appliquée +à Toulénine, l'absent. Chacun d'eux—Toulénine +par contumace—fut condamné à cinq +ans de réclusion.</p> + +<p>Et les belles dames, en sortant, tiraient du +petit sac d'or ou de perles un minuscule mouchoir. +Car le dernier spectacle était celui de +Tatiane prenant dans ses deux mains les mains +de son fiancé, et, échangeant avec lui un regard +que les tendres spectatrices imaginaient ruisselant +de larmes, faute d'en pouvoir discerner la +flamme héroïque, la merveilleuse énergie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span></p> + +<div class="header"> +<h2>VI<br /> +<span class="medium">LA MÈRE</span></h2> +</div> + +<p>—«Allons... ma Flaviana... dis... ç'a été +triomphal, cette répétition générale des <cite>Elfes</cite>?»</p> + +<p>Les petites mains amaigries de Bertile tremblaient +lorsque la fillette prononça cette phrase. +Ah! comme elle-même ressemblait à un elfe, à +une ombre légère, la mignonne danseuse du premier +quadrille! Étendue sur la chaise longue, +dans sa jolie chambre, en face du parc Monceau, +boulevard de Courcelles, Bertile, toute mince, +diaphane et pâle, semblait se dissoudre dans les +mousselines de son peignoir et le linon des +souples coussins.</p> + +<p>Flaviana, la regardant, retenait des larmes. La +pauvre petite! Elle s'était tant réjouie de danser +dans les <cite>Elfes</cite>!... Et voici que la répétition générale +avait eu lieu—un gros succès,—sans que +l'enfant prît la tête de son premier quadrille, où +déjà on la regardait comme une petite étoile,—une +étoile de cinq ou sixième grandeur. Hier +soir, pendant les heures d'émotion, d'emballement, +de joie, de peur et d'ivresse, Bertile, si +passionnée pour son art, était là, toute seule, +<span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span> +dans ce lit. Combien amèrement elle avait dû y +pleurer! Ce matin, elle essayait de crâner, de +sourire, pour ne pas affliger sa petite mère +d'adoption. Mais celle-ci détourna les yeux, ne +voulant pas voir les doigts effilés s'agiter si douloureusement +autour d'un ruban qu'ils nouaient +et dénouaient, énervés, fébriles, tandis que la +jeune malade s'appliquait à feindre l'insouciance.</p> + +<p>—«Triomphal... c'est beaucoup dire,» corrigea +la célèbre danseuse. «Mais le public,—ce +public délicat de répétition générale—a très +chaleureusement accueilli l'œuvre.</p> + +<p>—Et ses interprètes,» appuya Bertile avec +une tendre malice.</p> + +<p>—«Et ses interprètes,» acquiesça l'étoile, +souriante.</p> + +<p>—«Allons, ma grande, ma sublime Flaviana, +dis-moi donc qu'on t'a acclamée. Ah! dis-le... +Raconte... La salle debout, enthousiasmée, criant +ton nom parmi les applaudissements, les bravos!... +Et les rappels... dis!... les rappels... +Quand tu reviens, avec ta grâce, ton sourire, ton +air inimitable de gratitude, de modestie... de +fierté... que le théâtre croule... que tous les +cœurs t'adorent... Ah! pourquoi me prives-tu +de cela, ma Flaviana?... Ta gloire... l'amour +que tu inspires, n'est-ce pas cela qui me console +de tout!...»</p> + +<p>Bouleversante consolation, qui fit éclater en +sanglots la pauvre petite danseuse. L'émoi fut +trop poignant. Toute sa jeune vie défaillante, +<span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span> +menacée, et la désespérance infinie de son cœur, +ne résistèrent pas à ce tableau d'une destinée +qui, naguère encore, était son rêve.</p> + +<p>—«Ah! Flaviana... Flaviana!... Tu vas croire +que je pleure par égoïsme, que je ne suis pas sincère... +que je ne préfère pas ton bonheur, ton +succès, à la joie de vivre, à l'espoir d'être moi-même +heureuse.</p> + +<p>—Mais tu vivras!... Mais tu seras heureuse, +toi aussi!... Mais je sais bien comment tu +m'aimes!... Chérie... chérie... calme-toi!...» +chuchotait la tendre femme, pressant contre elle +le buste gracile, dont elle sentait toute la fine +ossature, posant ses lèvres sur le front moite, sur +la joue fiévreuse, imprégnée du sel des larmes.</p> + +<p>La fillette se serra contre elle, goûta la douceur +d'être câlinée, rassurée, puis, séchant ses +yeux avec un petit mouchoir en tapon, elle essaya +de sourire, pour demander:</p> + +<p>—«Raconte, Flaviana, raconte... Tu as eu +beaucoup de fleurs?</p> + +<p>—Ma loge en était pleine.</p> + +<p>—Et, comme d'habitude, je parie, tu en as +fait porter chez la pauvre Sylvanie, qui est si +triste de ne plus arriver à cacher son âge, et qui +attend avec désespoir d'être remerciée d'un jour +à l'autre.</p> + +<p>—Naturellement.</p> + +<p>—Bonne Flaviana! Mais tu enlèves les cartes. +Elle ne s'étonne pas, à la fin, de ces hommages +anonymes? Elle ne se doute pas?...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span> +—J'ai peur que si. Ou bien on l'a blaguée. Tu +ne sais pas ce qu'elle a imaginé, cette fois?</p> + +<p>—Quoi donc?...</p> + +<p>—D'épingler tout de suite à une des corbeilles +la carte de visite d'un des abonnés les plus chics. +Et de qui?... devine...</p> + +<p>—Oh! dis-moi!...</p> + +<p>—Du prince Omiroff.</p> + +<p>—Ça c'est drôle!...» cria Bertile, en riant cette +fois du vrai rire éclatant et joyeux de son âge. +«Mais où l'avait-elle prise, cette carte!</p> + +<p>—Ce n'est pas un objet rare dans les coulisses +du National-Lyrique. Elle aura chipé ça +quelque part, d'avance, avec préméditation.»</p> + +<p>Les deux danseuses s'égayèrent sans méchanceté +de cette supercherie. Puis, Bertile, tout à +coup songeuse, murmura:</p> + +<p>—«Le prince Omiroff... Ah! comme je voudrais +savoir...</p> + +<p>—Quoi donc?</p> + +<p>—Si ce qu'on prétend est vrai.</p> + +<p>—Ce qu'on prétend?... à propos de lui?...</p> + +<p>—A propos de lui... et... de toi.»</p> + +<p>Flaviana reprit la fillette dans ses bras, l'appuya +de nouveau contre son épaule.</p> + +<p>—«Écoute...» chuchota l'étoile à l'oreille de +sa petite amie, bien bas, les lèvres dans les cheveux +fous...—«Je vais te le dire, ce que tu veux +savoir. J'ai confiance en toi... Tu es ma sœur +maintenant... Tu garderas mon secret?...</p> + +<p>—Je te le jure.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span> +—Eh bien, Boris Omiroff ne m'a jamais +aimée, comme on l'affirme au hasard. C'est son +frère Dimitri, qui m'a aimée. Je n'étais pas beaucoup +plus âgée que tu ne l'es aujourd'hui. Il m'a +épousée.</p> + +<p>—Épousée!..</p> + +<p>—Certes.</p> + +<p>—Tu es princesse Omiroff?...</p> + +<p>—Non. Car mon mari a cessé d'être prince +pour me faire sienne. Notre union fut cause de sa +disgrâce. Il perdit son titre, ses biens. Hélas! il +ne les a recouvrés que pour mourir.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Nous n'étions pas mariés depuis un an, +lorsque la guerre contre le Japon éclata. Dimitri +voulut partir. Il prit du service comme simple +soldat. Mais sa conduite fut tellement admirable, +il tenta une si audacieuse diversion pour dégager +Port-Arthur, ce fut si héroïque, si étonnant, que +le tsar lui rendit sa faveur, lui restitua titre, +fortune, tout... Peut-être n'eut-il pas le temps de +savoir qu'il rentrait en grâce. Presque aussitôt il +fut tué.</p> + +<p>—Oh!... Et toi, toi... Flaviana?</p> + +<p>—Moi?... J'avais quitté le théâtre pour vivre +un songe de bonheur tel qu'il n'en existe pas de +pareil sur terre... Le songe fut court. Je me retrouvai +seule au monde, méprisée par la famille +de mon mari, qui ne voulait pas me connaître. Je +repris ma carrière de danseuse.</p> + +<p>—Tu y es étoile. Ça vaut une couronne princière. +<span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span> +Mais pourquoi le secret que tu gardes? +N'as-tu pas été mariée? Tu as le droit...</p> + +<p>—Je n'ai pas le droit de faire monter une +princesse Omiroff sur les planches. D'abord... +je ne fus jamais princesse. A quoi bon parler +d'un mariage qui ne me laisse pas même un +nom?...</p> + +<p>—Cependant, si ton mari a repris son titre +avant de mourir?... Et sa fortune, dis... Ça +devait être énorme, la fortune d'un prince russe?</p> + +<p>—Chut!... Tais-toi... Je ne sais... J'ignore +les lois de son pays. J'ai eu l'amour de cet être +adorable... Et son estime, puisqu'il m'éleva jusqu'à +lui... C'est assez pour que je garde cette +fierté de cœur, cette pureté de vie, que les Parisiens +ne comprennent pas.»</p> + +<p>Bertile étreignit plus tendrement sa grande +amie.</p> + +<p>—«Oh!» soupira-t-elle, «comme tu dois +être heureuse!</p> + +<p>—Je l'ai été.</p> + +<p>—Mais tu as eu cela, ce sort merveilleux,» +insista l'enfant qui ne concevait rien sinon +l'éblouissement de l'aventure.</p> + +<p>—«Je l'ai payé si cher!</p> + +<p>—Est-ce que le prince Boris,—ton beau-frère +en somme,—est méchant pour toi?</p> + +<p>—Ni méchant ni bon. Il m'ignore. Quand il +me rencontre, dans les coulisses, il me salue +comme il saluerait une autre femme, qu'il connaîtrait +de vue, tout au plus. Il a eu un bon +<span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span> +mouvement pour moi, autrefois... Mais cela n'a +pas duré.</p> + +<p>—Quel bon mouvement?</p> + +<p>—Il m'a témoigné une véritable sollicitude +après le départ de son frère pour la Mandchourie... +Mais les circonstances étaient spéciales...»</p> + +<p>Flaviana hésita, s'interrompit. Bertile attendait. +L'étoile coupa court:</p> + +<p>—«Ne parlons plus de tout cela, veux-tu?»</p> + +<p>Un instant de silence. Les deux charmantes +créatures rêvaient, blotties l'une contre l'autre. +Elles rêvaient de l'amour, de leur jeunesse brève, +de la vie qui vous surprend et qui passe... Chacune +croyait entendre trembler le cœur de l'autre. +A la fin, Bertile proféra, très bas:</p> + +<p>—«Quand on a aimé autant que tu as aimé +le prince Dimitri, est-ce qu'on peut guérir, oublier?...»</p> + +<p>Une flamme ardente brûla les joues de Flaviana, +monta jusqu'à son front. Elle se détacha, +comme blessée.</p> + +<p>—«Pourquoi me poses-tu cette question?»</p> + +<p>Bertile retomba en arrière, sur ses coussins. +Ses yeux se mouillèrent. Elle dit seulement:</p> + +<p>—«Pour savoir.»</p> + +<p>Flaviana la regarda, aussi pâle maintenant que +la petite malade.</p> + +<p>—«Quand on a souffert,» murmura-t-elle, +«il n'y a qu'un sentiment où le cœur puisse +encore se prendre: la pitié.»</p> + +<p>Sur les paupières humides de Bertile, lentement +<span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span> +le voile des paupières s'abaissa. On eût dit +que l'énigmatique réponse lui suffisait. Mais son +mince visage aux yeux clos exprima soudain une +douleur au-dessus de son âge. Une crispation +désolée fit fléchir la bouche, dont les commissures +tressaillaient. Flaviana, interdite, anxieuse, +se pencha. Et elle entendit alors ces mots s'échapper, +avec une intonation un peu amère, des +lèvres ingénues:</p> + +<p>—«Moi... si je perdais un tel amour... je +sens que j'en mourrais.</p> + +<p>—Bertile... Quelle enfant impressionnable!... +Ce que je t'ai dit t'a trop émue... Voyons, petite +folle... Sais-tu ce que c'est qu'aimer?... Parle-t-on +ainsi de mourir?» grondait tendrement Flaviana,—elle-même +troublée par l'accent, par +l'expression, par l'air véritablement de mourante +où, tout à coup, s'aggravaient les mots, la voix, +l'aspect de la jeune fille.</p> + +<p>Mais à la porte, on frappa. La femme de +chambre venait annoncer le docteur Delchaume.</p> + +<p>Le nom résonna étrangement. Flaviana et +Bertile craignirent de se regarder. Pourtant elles +se regardèrent, malgré elles. Alors, précipitamment, +comme pour rompre un malaise, la petite +malade s'écria</p> + +<p>—«Ce n'est pas pour moi qu'il vient ce matin. +Il avait demandé ton heure, pour causer avec +toi... D'ailleurs, je suis guérie. Pas besoin...</p> + +<p>—Mieux vaut qu'il te voie d'abord, ma chérie.</p> + +<p>—Non, non!...»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span> +Bertile se défendit avec une obstination si frémissante, +que Flaviana céda:</p> + +<p>—«Eh bien, soit. Mais je vais lui dire que +notre Bertile n'est pas sage, qu'elle est bien fiévreuse +ce matin.»</p> + +<p>En effet, ce furent ses premières paroles à leur +ami, dans le petit salon.</p> + +<p>—«Cette pauvre enfant a-t-elle eu quelque +chose qui l'ait énervée?» demanda le jeune docteur.</p> + +<p>Une ombre rose passa sur le délicat visage, au +teint mat, de la célèbre danseuse.</p> + +<p>—«Je crains qu'elle ne commence à prendre +peur, à regretter...</p> + +<p>—Quoi?» demanda Raymond.</p> + +<p>—«Le bonheur, qu'elle n'aura pas connu... +la vie.</p> + +<p>—Pauvre fillette!...» soupira le jeune +homme.</p> + +<p>—«Vraiment?... Nous ne la sauverons +pas?...»</p> + +<p>A cette question balbutiée, Raymond ne répondit +que par un geste de découragement vague. +Ses yeux, pleins d'un souci brûlant, s'attachaient +à ceux de Flaviana. Le cœur de cet homme débordait +de tout autre chose que de préoccupations +professionnelles. Même l'état de sa gentille +malade, préférée à cause de celle qui la protégeait, +ne s'imposait pas à sa pensée. Pour lui, +en ce moment, il ne s'agissait guère de Bertile.</p> + +<p>—«Voilà plusieurs jours que vous cherchez +<span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span> +à me parler, Raymond, sans que nous ayons +pu...</p> + +<p>—Oui... Vous aviez votre travail, vos répétitions, +vous dansiez le soir. Et moi... en dehors +des obligations de ma clientèle, j'ai eu ce procès, +que j'ai voulu suivre...</p> + +<p>Quel procès?...</p> + +<p>—Les anarchistes russes... le drame de la +Petite-Barrerie...</p> + +<p>—Ces misérables vous intéressaient?</p> + +<p>—Ne dites pas «ces misérables», Flaviana. +Il y a des dessous terribles à cette aventure. Ah! +qu'il est difficile de juger! Tatiane Kachintzeff et +son fiancé Pierre Marowsky... je les ai vus de +près... Ce sont des êtres d'abnégation, de pureté, +d'héroïsme... Enfin... laissons. L'une est acquittée, +l'autre en prison. Le dernier mot n'est pas +dit. Une sentence humaine... est-ce que cela +résout quelque chose? Flaviana... moi aussi, +j'ai été un juge. Moi aussi, j'ai pesé dans la +balance. Et... je me suis trompé.»</p> + +<p>Le beau regard de velours sombre interrogea +Raymond, avec gravité, avec étonnement,—avec +quelque chose de plus: une souriante confiance, +qui doutait de le trouver jamais dans +l'erreur.</p> + +<p>—«Flaviana...» poursuivit-il.</p> + +<p>Mais la jeune femme l'interrompit:</p> + +<p>—«Voulez-vous me faire un immense plaisir, +mon cher ami?</p> + +<p>—En doutez-vous?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span> +—Eh bien, ne m'appelez pas Flaviana,—mon +nom de théâtre. Appelez-moi Flavienne. +C'est mon vrai nom, à moi. C'est celui que +maman me donnait. Vous serez le seul. Personne +ne m'appelle plus ainsi.</p> + +<p>—Chère Flavienne...» murmura Delchaume.</p> + +<p>Troublée par ce qu'elle lut dans les yeux du +jeune homme, la fière artiste détourna les siens, +tandis qu'ardemment il lui disait:—«Merci!»</p> + +<p>—«Maintenant,» reprit-il, après une minute +d'un de ces silences auxquels nulle parole n'équivaut, +«je dois avant tout vous demander pardon, +Flavienne. J'ai manqué de sincérité avec vous. +Cependant, je croyais être dans le vrai. Car, le +vrai, c'est l'honneur, c'est le devoir. L'honneur +et le devoir nous ferment quelquefois la bouche +sur la vérité même... Du moins, je l'ai pensé...</p> + +<p>—Moi aussi,» déclara la pensive créature +avec simplicité. «N'ai-je pas mon secret, que je +ne profane pas?»</p> + +<p>Il s'inclina. Sur le front gracieux, entre les +boucles brunes, il voyait, lui, la couronne princière, +dont la merveilleuse femme était digne, et +qu'elle aurait dû porter. En même temps, une +pointe aiguë lui piqua le cœur. Ce secret, n'était-ce +pas aussi un secret d'amour, sur lequel l'âme +veuve se serait à jamais refermée?</p> + +<p>—«Flavienne... Vous qui aimez mon petit +François, l'aimeriez-vous encore s'il n'était pas +mon fils?</p> + +<p>—Pas votre fils!...»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span> +Étrange cri!... La danseuse se dressait, dans +une espèce d'égarement.</p> + +<p>—«Pas votre fils!...» répéta-t-elle d'une +voix plus sourde. «Le fils de votre femme?...»</p> + +<p>Delchaume secoua la tête.</p> + +<p>Flaviana, debout, se pencha,—car il restait +assis,—crispa les doigts sur ses épaules, enfonça +dans ses yeux des yeux presque hagards.</p> + +<p>—«Raymond... Il n'est pas... il n'est pas non +plus le fils de votre femme?...</p> + +<p>—Je l'ai cru sien... J'ai adopté, reconnu l'enfant +que j'imaginais être celui de Francine... +Mentir, c'était lui sauver l'honneur, à elle... Ma +Francine!... Et elle était innocente... vous entendez!... +pure!... Elle, un enfant... jamais!... Les +preuves sont entre mes mains. J'ai mesuré l'immensité +de mon amour... Pourtant je ne puis me +pardonner de l'avoir supposée coupable, elle!... +Vous comprenez maintenant que, même à vous, +Flavienne... je ne pouvais pas dire...»</p> + +<p>Il s'arrêta. Son émotion ne l'empêcha pas de +constater celle de la jeune femme, de s'en étonner. +Pourquoi tremblait-elle ainsi, des pieds à +la tête? D'où venait cette suffocation qui la +faisait haleter, ce rire convulsif, à la fois douloureux +et ravi, cette fixité des prunelles, où +brillait une étincelle de folie. Une inquiétude +contracta le cœur de Delchaume. Inquiétude +qui devint de l'angoisse, lorsque la danseuse +s'écria:</p> + +<p>—«Ni le vôtre... ni celui de votre femme... +<span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span> +Cet enfant... cet enfant, qui est le portrait de +mon Dimitri... Ah! je le pressentais bien. C'est le +mien... c'est mon fils!... Raymond... Voyez-vous... +pourquoi je l'aimais tant!... Je vous dis +qu'il est à moi!»</p> + +<p>Le jeune docteur se leva, prit les mains qui +battaient l'air, considéra doucement les beaux +traits où passait le désordre de la démence.</p> + +<p>—«Flavienne... revenez à vous... Amie chérie, +je ne reconnais pas votre calme, la dignité si +ferme de votre âme... Faites un effort... Là... Ne +parlez plus... Attendez.»</p> + +<p>Elle ferma les yeux, se recueillit. Cet effort +sur soi, que lui demandait Raymond, elle sembla +le faire à grand'peine.</p> + +<p>Lui, qui ne concevait pas la nature d'un tel +bouleversement, suivait avec une sollicitude passionnée +le retour de l'équilibre sur cette physionomie +qu'ennoblissait d'habitude une si tranquille +fierté. Il tenait toujours les mains de +Flaviana. Elle était d'une pâleur extrême. Ses +yeux restaient clos. Raymond tremblait autant +qu'elle. Tout à coup, sous les cils abaissées, +deux larmes surgirent. Un sourire extasié détendit +les lèvres. Puis, les prunelles se découvrirent, +scintillantes de ravissement.</p> + +<p>—«Ami, n'ayez pas peur. Ma raison n'est +pas atteinte. Mais un espoir... affolant, oui... en +effet... s'impose à moi, me transporte. Plus +qu'un espoir, une certitude. Je ne puis m'en +défendre. Et je frissonne en même temps d'épouvante +<span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span> +à l'idée que je pourrais me tromper. Cependant, +regardez... j'ai repris mon sang-froid.</p> + +<p>—Quel est donc cet espoir, Flavienne?</p> + +<p>—L'enfant que vous élevez serait le mien.»</p> + +<p>Delchaume se taisait, repris d'anxiété. Elle +continua, délicieuse d'orgueil:</p> + +<p>—«... Le petit prince Serge Omiroff.</p> + +<p>—Serge!...» cria Delchaume.</p> + +<p>Ce fut à lui de déraisonner un instant. Il leva +les bras, tourna sur lui-même, se frappa le front, +revint à Flaviana:</p> + +<p>—«Voyons... voyons... je ne divague pas?... +Une pareille chose... Quel prodige!... Mais c'est +à douter de soi, de ses sens!... Vous avez bien +dit: «Serge?»</p> + +<p>—Serge... oui... Serge!</p> + +<p>—Pourquoi?... Quel est ce nom?</p> + +<p>—C'est celui de tous les Omiroff. Je le donnais +à mon mari, dans l'intimité, car il s'appelait +Serge-Dimitri, et je préférais...</p> + +<p>—«Le nom le plus cher pour celle qui l'a mis +au monde,» murmura Raymond, qui se rappela +l'explication de la nourrice.</p> + +<p>—«Que dites-vous?</p> + +<p>—Mon enfant adoptif a été baptisé, enregistré +à la mairie, avec le prénom de Serge. C'est +moi qui, dans l'acte où je le reconnaissais, ai +ajouté celui de François...</p> + +<p>—O mon Dieu!...» soupira la jeune femme.</p> + +<p>La joie de cette évidence l'écrasa. Elle tomba +sur un siège. Raymond s'agenouilla tout auprès. +<span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span> +Hors d'eux-mêmes, ils ne pouvaient articuler une +phrase suivie. Leurs mains s'étreignaient. Ils se +cramponnaient l'un à l'autre, comme précipités +dans l'espace par un cataclysme. Un vertige faisait +tourbillonner leurs pensées. Leurs poitrines +haletaient dans l'atmosphère du miracle.</p> + +<p>—«Raymond, c'est mon enfant... Il n'est pas +mort à sa naissance, comme on me l'a fait +croire. Ah! j'en ai toujours eu le soupçon.</p> + +<p>—Qui donc aurait commis ce crime?</p> + +<p>—Le prince Boris.</p> + +<p>—Encore lui!</p> + +<p>—Je comprends maintenant... je comprends +ses soins hypocrites en l'absence de son frère.</p> + +<p>—Il était près de vous?</p> + +<p>—Lui-même, non. Et encore, je ne sais. J'ai +été si atrocement malade! Il me semble l'avoir +vu, près de mon lit... comme dans une hallucination...»</p> + +<p>Raymond suggéra:</p> + +<p>—«Au fond d'un château, à la campagne... +dans une vaste chambre gothique, nue et démeublée, +où vous agonisiez sous le chloroforme?...</p> + +<p>—Comment... comment savez-vous?...</p> + +<p>—Il avait mis des gens à lui autour de votre +lit de douleur... Une garde... qui ne parlait pas +français.</p> + +<p>—C'est cela!... c'est vrai!... Une femme de +l'Ukraine, dont les Russes eux-mêmes ne comprenaient +pas le dialecte. Celle-là, d'ailleurs, elle +a été bonne pour moi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span> +—Et Francine?... ma Francine... qu'on +amena près de vous, les yeux bandés... Vous +étiez mourante... Vous souvenez-vous?...»</p> + +<p>Flaviana songea un instant. Non... elle ne +revoyait pas une autre femme lui donnant des +soins.</p> + +<p>—«C'est Francine,—jeune fille alors,—qui +a sauvé votre enfant.</p> + +<p>—On m'a juré qu'il n'avait pas vécu. Boris, +plus tard, m'a déclaré qu'il avait fait transporter +le petit corps dans leur cimetière, sur leurs domaines, +en Russie, et qu'on l'avait enterré sous +le nom de Serge Dimitriévitch, prince Omiroff.</p> + +<p>—Il lui reconnaissait donc son titre?...</p> + +<p>—Pourquoi pas?... Ce n'est pas cela qui +gênait Boris,—ce n'est pas, comme vous pourriez +le croire, que le fils d'une danseuse entrât +dans sa maison. Mais il convoitait l'héritage, la +part du fils aîné.</p> + +<p>—Je croyais,» objecta Raymond, «qu'en +Russie le droit d'aînesse n'existait pas.</p> + +<p>—Non, pas régulièrement. Mais souvent il +s'établit par la volonté paternelle. Et, chez les +Omiroff, il y a plus que la volonté d'un père. +Il y a la tradition. Ou même, je crois, une +clause de l'investiture faite par Ivan le Terrible. +Le merveilleux château historique des Omiroff, +en Ukraine, les terres qui l'entourent, toute une +province, au bord du Dniéper, sont indivis, et +appartiennent à l'aîné, tandis que les cadets sont +dédommagés par de l'argent. Le tsar ayant confisqué +<span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span> +à Dimitri cette sorte de majorat, ne l'attribuait +pas pour cela à Boris. Mais mon mari, +une fois réintégré dans ses biens, les choses +reprenaient leur cours. Lui mort, son frère +héritait,—s'il ne laissait pas d'enfant. Pensez, +quel héritage!... surtout pour un viveur fastueux +comme Boris, qui a déjà semé dans toutes +les villes de plaisir du monde, les millions dont +se composait sa part.</p> + +<p>—Il savait donc, avant que vous eussiez mis +votre fils au monde, que le prince Dimitri avait +péri en Orient?</p> + +<p>—S'il l'a su! C'est lui qui est venu me l'annoncer, +un jour, dans la retraite où je m'enfermais, +et il m'a percé de cette nouvelle, brutalement, +comme d'un coup de poignard. Ce qu'il +espérait de cet affreux procédé s'est produit. Je +suis tombé raide, à demi morte. Il en a profité +pour me faire soigner... à sa manière. Ses gens +m'ont transportée dans cette maison de campagne +dont je n'ai guère vu que ma chambre +lugubre, vide... Mon fils est né avant terme,—mort +à ce qu'on m'affirma,—viable, comme +je l'ai supposé parfois, en me refusant à le +croire, pour ne pas l'imaginer souffrant d'un +pire destin. Dieu!... Et il vit, mon petit Serge!... +Et si mignon!... si doux!... si beau!... Oh! +Raymond, le premier jour... à Claire-Source... +quand il m'apportait son petit mouchoir, en me +disant de ne pas pleurer!...»</p> + +<p>Le mot finit dans un sanglot, tandis que les +<span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span> +yeux et la bouche riaient. Jamais Delchaume +n'eût imaginé un telle vibration de tendresse. +Certes, il connaissait le cœur admirable de Flaviana. +Mais il n'avait pas vu la mère en elle. Et il +devrait lui révéler la disparition de l'enfant!... +Horrible chose!... Quel acharnement du sort!... +La faire souffrir, elle... Flaviana...—Flavienne, +comme il l'appelait avec transport—la faire +tomber d'une telle félicité dans une telle angoisse!... +N'était-ce pas la pire épreuve, même +après tout ce qu'il avait subi? Il essaya de la préparer +d'abord.</p> + +<p>—«Réfléchissez, Flavienne. Nous sommes en +pleine hypothèse... Des analogies extraordinaires +peuvent nous tromper... Une idée me trouble. +Comment un homme, tel que Boris, capable, je +le crois, de tous les crimes,—et surtout de ce +crime odieux: enlever un enfant à sa mère,—ne +fût-il pas allé jusqu'au bout, n'eût-il pas fait +mourir le petit être qui naissait à la traverse de +son ambition? Je vous parle ainsi, mon amie +très chère... c'est que je frémis... Une désillusion... +ne serait-ce pas affreux?</p> + +<p>—Ah!» s'écria la danseuse avec exaltation, +«mon cœur me confirme tout, comme il +m'a tout appris! Rappelez-vous... mon émotion... +Quand j'ai serré votre François dans mes +bras, j'ai senti que c'était mon petit Serge, à +moi.</p> + +<p>—Je le crois,» avoua Delchaume. «Je crois +que vous trouverez la confirmation de votre certitude +<span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span> +dans le récit de ma malheureuse femme. +Savez-vous qu'elle a payé de sa vie celle de votre +enfant?»</p> + +<p>Égoïsme de l'amour maternel: Flaviana dut +accomplir un effort pour s'intéresser à la jeune +femme inconnue. Un seul désir maintenant la +dominait, grandissait en elle, fermait son âme à +tout raisonnement, à toute pitié, à toute curiosité +rétrospective, et même à toute velléité de +vengeance: revoir son fils, le presser contre son +cœur, prendre possession de ce petit être.</p> + +<p>—«Ah! Raymond, partons... partons tout de +suite! Conduisez-moi vers lui!...»</p> + +<p>Comme il ne répondait pas, terrifié, Flaviana +eut un soudain élan. Elle courut à un petit bureau, +ouvrit un tiroir, rapporta la miniature +qu'elle avait déjà montrée à Delchaume. Un rire +de triomphe, d'extase, la transfigurait. Cette créature, +déjà si belle dans la mélancolie, s'embellissait +encore dans la joie. Moins déesse, elle apparaissait +plus femme, plus jeune surtout. Une +grâce rayonnante, une fraîcheur merveilleuse, jaillissaient +de son cœur, imprégnaient ses regards, +ses gestes, sa voix. Raymond la contemplait, +enivré et désespéré, tandis qu'elle baisait follement +le petit portrait.</p> + +<p>—«Cette ressemblance!... Mais la voilà, la +meilleure preuve!... Son père... à son âge... Ne +dirait-on pas le même être? Mon Dimitri!... Mon +petit Serge!... Raymond!... Est-il un bonheur +pareil au mien?...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span> +—Flavienne...» prononça tristement le jeune +homme.</p> + +<p>Elle le regarda, saisie par l'intonation. Il avait +les yeux pleins de larmes.</p> + +<p>—«Quoi donc?» demanda-t-elle, effrayée.</p> + +<p>—«Ce bonheur, il n'est pas le vôtre encore. +Il faudra patienter, l'attendre... le conquérir.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—L'enfant n'est plus avec moi.</p> + +<p>—Mais...» balbutia-t-elle en pâlissant, «il +est à Claire-Source, avec ses parents nourriciers?»</p> + +<p>Delchaume secoua la tête.</p> + +<p>—«Mon Dieu!...»</p> + +<p>Quel gémissement!... Où était la joie de tout +à l'heure? Les mots d'extase défaillaient... Et la +malheureuse Flaviana ne retrouvait pas immédiatement +les formules de l'angoisse... Elle demeurait +muette, les mains jointes. Son charmant visage +reprenait l'expression taciturne, fermée, avec +quelque chose de brusquement éteint, comme +sous la tombée d'un voile de cendre.</p> + +<p>Il fallut pourtant que la terrible douleur, dont +l'appréhension seule la suffoquait, entrât, déchirante, +jusqu'au fond de son cœur pantelant. Le +trésor qu'elle retrouvait lui était enlevé. Son précieux +petit Serge était entre les mains de Boris. +Cette fois l'homme redoutable ne se laisserait ni +attendrir, ni surprendre, ni jouer.</p> + +<p>S'il hésita naguère à faire mourir son neveu,—pitié, +crainte, calcul, que savait-on?—il ne +s'arrêterait pas aujourd'hui à des scrupules du +<span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span> +même genre. Quels remords n'avait-il pas dû +éprouver de sa magnanimité! Quelle fureur +contre cette infime doctoresse, chargée de jeter +l'enfant à l'anonymat de l'Assistance publique, et +qui, sous toutes les menaces de la vie sociale, +de l'opinion, des représailles ténébreuses, protégea, +sauvegarda le petit abandonné. Celle-là, il +l'avait supprimée, par un assassinat. Comment +garder l'illusion qu'il reculerait devant un crime +bien plus facile, et qui, cette fois, serait définitif? +Ne possédait-il pas des exécuteurs de toutes +ses volontés, même les plus scélérates, des instruments +dévoués, muets, qu'il gardait sous sa main, +dans l'ombre, sous prétexte qu'il fallait une police +personnelle à ce haut personnage, menacé par les +anarchistes.</p> + +<p>«Qui sait,» pensa Delchaume—mais il n'osa +le dire à Flaviana—«si ce faux Toulénine, cet +abominable traître, démasqué dans l'affaire de +la Petite-Barrerie, n'est pas un bandit à ses +ordres, le ravisseur même de l'enfant?... Que +coûterait-il à un pareil misérable de tuer un innocent +de quatre ans et de faire disparaître à jamais +le petit corps léger?»</p> + +<p>Le jeune docteur frissonna. Mais, au moment +même où la probabilité le consternait, Flaviana +se redressait, soulevée par une inspiration. Longtemps +elle était restée le visage plongé dans ses +mains, sans paroles, sans larmes. L'énergique artiste +n'appartenait pas à la catégorie des femmes +qui récriminent et qui pleurent. Sa dure profession, +<span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span> +exigeant une perpétuelle discipline, un perpétuel +entraînement du corps, et la maîtrise constante +de la physionomie, armait l'âme également +chez celle-ci, qui dansait avec une si noble passion, +un véritable feu sacré.</p> + +<p>—«Mon ami,» dit-elle, «si mon fils vit +encore demain, je ferai en sorte qu'il nous soit +rendu.</p> + +<p>—Est-ce possible?...</p> + +<p>—Oui,» affirma-t-elle avec résolution.</p> + +<p>—«Par quel moyen?</p> + +<p>—Par celui-ci...»(elle regarda Delchaume +au fond des yeux et proféra lentement): «Montrer +au prince Boris Omiroff un extrait de l'acte +de naissance de Serge-François, de père et mère +inconnus, en marge duquel se trouve la reconnaissance +de paternité signée «Raymond Delchaume». +Cette reconnaissance ne peut être +attaquée que par le père véritable ou par la mère. +Le père est mort. La mère...»</p> + +<p>Elle se tut. Ses yeux ne se détournaient pas de +ceux de Raymond, qui la contemplait lui-même +fixement. Le cœur du jeune homme battait à +grands coups. Une sourde émotion l'envahissait, +qu'il n'analysait pas encore. Il n'osait parler, à +peine penser.</p> + +<p>Flaviana reprit:</p> + +<p>—«Serge-François Delchaume, fils du docteur +Delchaume, ne portera pas ombrage à Boris, +prince Omiroff, ne l'empêchera pas de recueillir +l'héritage de Dimitri, son aîné.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span> +—Alors,» hasarda Raymond, «vous renonceriez +pour votre fils?...</p> + +<p>—Ah! qu'on me le rende vivant!...» cria la +mère avec passion.</p> + +<p>—«Mais il serait à moi,» sourit Delchaume, +«pas à vous.»</p> + +<p>A ce mot, leurs yeux se mêlèrent encore, si +tendrement, si profondément, avec une telle confiance, +et se mouillèrent de telles larmes, que +nulle explication ne fut nécessaire.</p> + +<p>—«Il sera notre trésor, à tous deux,» murmura +Flaviana. «A quel prix vous me l'avez +racheté, Raymond! Il portera votre nom plus +fièrement que celui de prince Omiroff. Et son +père, j'en suis certaine, m'approuverait.»</p> + +<p>Un sanglot, un soupir de surhumaine émotion +contre les petites mains où il posait ses lèvres, +fut toute la réponse de Delchaume. Pourtant sa +raison masculine veillait, même dans cette minute +d'ivresse sentimentale. Il émit une objection:</p> + +<p>—«Quelle garantie donnerez-vous à Boris? +Comment prouver à cet homme, auquel échappe +toute vraie grandeur d'âme, qu'une fois l'enfant +entre vos mains, vous ne poursuivrez pas une +reconstitution de son état civil?»</p> + +<p>La jeune femme sembla perplexe.</p> + +<p>—«Oui. Vous arriveriez à prouver que vous +êtes la mère, que vous avez donné le jour à cet +enfant en état de légitime mariage, vous attaqueriez +ma reconnaissance de paternité... Vous pensez +<span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span> +bien que je ne résisterai pas. Or, ceci, vous +êtes toujours libre de le faire.»</p> + +<p>Flaviana courba la tête. Puis, presque aussitôt, +elle la redressa d'un mouvement fier. Les boucles +sombres frémirent autour de son front.</p> + +<p>—«Nous verrons bien,» dit-elle. «Aujourd'hui +même, j'irai trouver Boris. J'ouvrirai la +lutte. Si bien armé qu'il soit, cet homme n'a pas +la même force qu'une mère qui veut sauver son +enfant.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span></p> + +<div class="header"> +<h2>VII<br /> +<span class="medium">LE VIEUX-MOUTIER</span></h2> +</div> + +<p>Devant le lourd hôtel de l'avenue de Messine, +un coupé s'arrêta. Modeste voiture de remise, +louée au mois, qui n'attira l'attention de personne.</p> + +<p>Pourtant un marmiton,—douze ans peut-être, +le nez en trompette, tourné à flairer constamment +les bonnes choses en équilibre sur le +crâne tondu—s'arrêta lorsqu'il vit descendre +une longue, souple, silhouette de femme. Vêtue +de noir, elle paraissait drapée dans les étoffes +mouvantes, aux plis nobles. Sous son grand chapeau, +son teint mat avait une pâleur chaude de +camélia. La splendeur veloutée de ses yeux +sombres se posa sur le regard hardi du gavroche +à la veste blanche.</p> + +<p>—«Bonjour, madame Flaviana,» dit-il, sans +hésiter.</p> + +<p>Quel gamin de Paris, flânant aux vitrines des +papetiers, n'avait ardemment rêvé devant le portrait +de la célèbre danseuse?</p> + +<p>Elle eut un faible sourire,—triste, mais si +<span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span> +indulgent, si doux!—et, traversant le large +trottoir, elle pénétra sous la voûte.</p> + +<p>La porte cochère était ouverte. Des copeaux +d'emballage, des brins de paille, collaient, sur +les dalles, aux traces noires et huileuses d'une +auto. Le véhicule coupable de ces maculatures +stationnait encore dans la cour, tout éclaboussé +par la boue de ce jour d'hiver. Preuve d'une +course assez intempestive, car il n'était guère +plus d'une heure de l'après-midi.</p> + +<p>Le concierge s'avança,—mais sans livrée ni +casquette galonnée d'or. De sa loge partaient de +gros rires.</p> + +<p>Un air d'émancipation, de débandade, flottait +dans cette maison, où, d'habitude, régnait une +tenue soulignée d'arrogance.</p> + +<p>—«Je voudrais,» dit la visiteuse, «parler au +prince Omiroff.»</p> + +<p>Le concierge roula de gros yeux stupéfaits, +pendant que des têtes glabres çà et là surgissaient, +insolemment curieuses.</p> + +<p>—«Le prince Omiroff?... Impossible! Son +Excellence est partie tout à l'heure.</p> + +<p>—Déjà sorti!...» fut l'exclamation incrédule.</p> + +<p>—«Pas sorti... parti,» accentua le portier. +«Parti en voyage.</p> + +<p>—Oh! est-ce bien certain?... Si par hasard... +Je vous assure... Il serait là pour moi.»</p> + +<p>Elle voulut glisser une pièce d'or. L'homme +recula.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span> +—«Madame, c'est la vérité. Son Excellence +a quitté Paris.</p> + +<p>—Pour longtemps?» demanda la jeune femme, +essayant d'affermir sa voix.</p> + +<p>—«Nous ne savons pas,» répliqua le cerbère,—non +avec l'humilité de l'ignorance, mais avec +l'ironie contenue de celui qui ne veut pas parler.—«Madame +n'aura qu'à lire les journaux de ce +matin. Son Excellence a fait passer une note.»</p> + +<p>Flaviana, le cœur défaillant, sortit, fit quelques +pas, très lentement, vers sa voiture.</p> + +<p>Où aller? quelle décision prendre? L'idée de +rentrer chez elle sans accomplir immédiatement +une démarche pour retrouver son enfant, lui +sembla odieuse, intolérable. Mais, en dehors +d'une entrevue avec Omiroff, tout serait vain. Et +maintenant quand verrait-elle Omiroff? Où était-il? +Pouvait-elle courir après lui?... prendre un +train?... le rejoindre?...</p> + +<p>Un journal... Elle allait acheter un journal, +pour lire cette note dont lui avait parlé le portier.</p> + +<p>La danseuse, d'un coup d'œil, explora l'avenue. +Où se trouvait le kiosque le plus proche? +Elle en aperçut un à l'angle du boulevard Haussmann. +Mais, comme elle se dirigeait de ce côté, +sans même remonter en voiture, elle eut la surprise +de voir accourir un jeune garçon qui, précisément, +quittait ce kiosque, et brandissait le +<cite>Petit Parisien</cite>, en le lui montrant, comme s'il +venait de l'acheter à son intention.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span> +Déjà elle avait remarqué sa physionomie bizarre, +sous la voûte de l'hôtel Omiroff. L'adolescent +l'y avait suivie, la regardant avec des yeux +de braise. Peut-être allait-il la saluer par son +nom, comme le petit pâtissier. Mais il s'était tu, +intimidé sans doute par le portier rébarbatif. Lui +aussi semblait avoir quelque chose à faire dans +la princière maison. Puis, se ravisant, il en ressortait +aussitôt. Habituée aux hommages naïfs des +gamins de Paris, l'étoile attendait celui-ci, qui, +prévenant son désir, s'était élancé pour lui quérir +un journal. Pourtant elle s'étonnait du type sauvage: +maigre figure aux traits basanés, busqués, +larges prunelles de jais, svelte et souple corps de +chat, leste à la course, mais gauche de gestes +comme d'un très jeune homme poussé trop vite. +La mise était médiocre: veston et pantalon disparates, +usagés,—feutre mou, un peu roussi, +et, autour du cou, une large cravate écarlate, +masquant peut-être un linge douteux. Mais en +quelle stupéfaction se changea le vague étonnement +de Flaviana, lorsque ce garçon, lui offrant +le <cite>Petit Parisien</cite>, chuchota:</p> + +<p>—«La note est en avance. Le départ du +prince a été simulé.»</p> + +<p>Un cri de la danseuse:</p> + +<p>—«Il est encore à Paris?</p> + +<p>—Non... mais pas loin.</p> + +<p>—Vous pouvez me dire où je le trouverais?...</p> + +<p>—Je le crois, madame. Vraiment... je le +crois.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span> +Gravité, sincérité des grands yeux noirs. Flaviana +n'hésita pas, ne discuta pas. N'eût-elle +pas bravé tous les hasards, tous les risques pour +la plus faible chance?...</p> + +<p>—«Allons,» s'écria-t-elle, «menez-moi. Je +me fie à vous. Quant à votre récompense, vous +la fixerez vous-même, si vous dites vrai.</p> + +<p>—Madame, il faudrait une auto... rapide... +puissante.</p> + +<p>—Qu'à cela ne tienne. Je sais où en prendre +une. Montez d'abord avec moi, dans mon coupé.»</p> + +<p>A son cocher, elle jeta l'adresse d'un garage. +L'homme toucha son cheval et se dirigea vers +l'Étoile, sans s'inquiéter du compagnon admis +par sa maîtresse à l'honneur de s'asseoir à côté +d'elle dans la voiture.</p> + +<p>«Encore un pauvre,» pensa-t-il, «qui lui +raconte qu'il a sa mère à la mort et six petits +frères et sœurs crevant la faim. Nous allons de +nouveau nous promener dans des quartiers impossibles.»</p> + +<p>La philosophique résignation du brave serviteur +fut troublée quand «Madame» s'étant assuré +la location d'une imbattable quatre-vingts chevaux, +conduite par un chauffeur de premier +ordre, lui donna congé pour le reste de la journée. +Il se sentit humilié dans sa personne et dans +celle de sa jument Eurydice. Quatre-vingts chevaux!... +Qu'est-ce que ça voulait dire? C'était +insulter à de braves bêtes comme la sienne que +de donner leur nom à ces sacrés outils.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span> +Hochant la tête, maussade, il écouta les instructions +de «la patronne».</p> + +<p>—«Retournez à la maison. Dites qu'on ne +m'attende pas, même pour dîner. Je ne danse +pas ce soir. Et je ne sais pas quand je rentrerai. +Que mademoiselle Bertile n'ait aucune inquiétude. +Ah!... et puis... Si le docteur Delchaume +vient, Mélanie le préviendra, n'est-ce pas? que je +lui téléphonerai aussitôt mon retour.»</p> + +<p>La voilà, maintenant, l'étoile admirée, adorée +de tout Paris, avec son étrange compagnon, dans +cette auto qui gagne la campagne, qui file à toute +vitesse.</p> + +<p>Flaviana considère le jeune garçon. Plus elle +le regarde, plus elle lui trouve l'air d'un bohémien. +Gêné, il dit:</p> + +<p>—«Si vous voulez, madame, je monterai sur +le siège, à côté du chauffeur.</p> + +<p>—Vous auriez froid, peu vêtu comme vous +l'êtes.</p> + +<p>—Bah! je ne suis pas frileux.»</p> + +<p>Flaviana crut entendre: «Je ne suis pas frileuse.» +Mais elle ne s'y arrêta pas. Le jeune garçon +pouvait s'être trompé de genre. Son accent +décelait un étranger. Et, en effet, tout de suite, +il ajouta:</p> + +<p>—«Dans mon pays, j'ai vu d'autres hivers +qu'ici.</p> + +<p>—D'où êtes-vous donc?</p> + +<p>—De la Petite-Russie, près de Kasatine.</p> + +<p>—Votre nom?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span> +—Alexis Berditcheff.»</p> + +<p>Il avait hésité une seconde, puis jeté très vite +ce nom de Berditcheff. C'est celui d'un bourg +voisin de Kasatine, précisément. Mais Flaviana +ignorait ce point géographique.</p> + +<p>—«Vous me connaissez?» demanda la danseuse.</p> + +<p>—«Non, madame.»</p> + +<p>De surprise, elle leva ses fins sourcils. Son +image est plus populaire que celle des chefs +d'État.</p> + +<p>—«Alors, pourquoi m'avez-vous abordée?</p> + +<p>—Il m'a semblé que vous éprouviez un vrai +désespoir de ne pas rencontrer Omiroff.</p> + +<p>—En effet.</p> + +<p>—J'ai pensé: «Voilà une dame qui, pour un +caprice, courrait au bout du monde.»</p> + +<p>—Un caprice...» soupira la jeune femme.</p> + +<p>—«Je me suis dit,» poursuivait Alexis, +«que, riche et impatiente comme vous en aviez +l'air, vous pourriez partir en auto, avec moi pour +guide. C'est arrivé, vous voyez.</p> + +<p>—Vous vouliez donc partir?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Pour rejoindre le prince?</p> + +<p>—Oui. Et moi, je ne pouvais pas louer une +auto.</p> + +<p>—Qu'avez-vous affaire avec un personnage +comme le prince Omiroff?»</p> + +<p>Le ton de Flaviana devenait défiant, sévère. +Le garçon à figure de gitane, sourit:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span> +—«N'ayez pas peur, madame. Je ne suis pas +un apache, vrai! Je n'ai pas de mauvaise intention. +En deux mots, je puis vous dire...</p> + +<p>—Allez! dites...</p> + +<p>—Je suis dans la misère, à Paris. Je n'ai pas +réussi à ce que je voulais y faire. Voilà que j'apprends +le prochain départ du prince Boris pour +la Russie. Il est bon pour ses compatriotes... Il +me rapatrierait peut-être avec les gens de son +service. Ce matin, on m'a fait voir sur le <cite>Petit +Parisien</cite>...</p> + +<p>—La note communiquée à la presse... J'oubliais... +Laissez-moi la lire,» interrompit Flaviana.</p> + +<p>Elle reprit, au creux du coussin, le journal +qu'elle y avait glissé, et auquel elle ne pensait +plus, distraite par son singulier cicerone. Tout +de suite, elle découvrit, en tête des échos:</p> + +<div class="blockquote"> +<p>«Le plus parisien des princes russes nous quitte aujourd'hui, +et pour assez longtemps. Le Nord-Express l'emportera +vers sa patrie. Mais il ne s'attardera pas dans son légendaire +château de l'Ukraine. Il reprendra bientôt le transsibérien +qui, a toute vapeur, le conduira vers l'Amour. Or, il ne +s'agit pas seulement, paraît-il, du fleuve de ce nom. Non +loin de ses rives, le prince rencontrera sans doute celle +qu'il va chercher au fond de l'Asie pour la revoir plus tôt, et +pour la recevoir ensuite magnifiquement dans ses domaines,—la +fiancée errante, qui revient du Japon par Vladivostock,—voyageuse +de race, puisque fille d'Albion.</p> + +<p>«Une idylle moins banale, on le voit, que la classique +rencontre à l'Opéra-Comique ou dans les galeries du Petit +Palais.</p> + +<p>«Mais, chut!... Rien d'officiel. La discrétion s'impose.»</p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span> +Furtivement, coulant sous ses cils charbonneux +son fulgurant œil noir, le jeune Russe épiait +l'effet de cette lecture sur la délicieuse femme +aux côtés de laquelle il se trouvait assis.</p> + +<p>«Une amoureuse délaissée,» pensait-il. «Elle +soupçonne... Boris la plaque. Quand elle aura +vu ça imprimé en toutes lettres... nous allons +entendre de la musique. Et ce portier qui lui +déclare que la note est de son maître!... Pas +d'illusion possible.»</p> + +<p>Donc, il observait Flaviana. Mais sans effronterie. +La flamme sauvage de ses yeux ne trahissait +nulle velléité offensante. Et son corps mince +d'éphèbe, que n'étoffait guère l'indigence du costume, +se rencoignait dans l'angle de l'auto, pour +ne pas effleurer la créature précieuse que le +hasard mettait si proche.</p> + +<p>Sa psychologie fut déçue lorsqu'il vit le visage +de celle-ci s'éclairer à mesure qu'elle parcourait +les lignes de l'entrefilet. Flaviana replia le journal +et resta pensive. Elle songeait à la fiancée de +Boris, à cette grande et jolie Anglaise, si fière, si +décidée, de qui elle avait reçu la visite.</p> + +<p>«Ah! celle-là, sûrement, est loyale. Je l'aurai +pour alliée. Mais comme elle est loin, mon Dieu! +Que ce sera long!... D'ailleurs, pense-t-elle +encore devenir princesse Omiroff?... Son départ, +n'était-ce pas une rupture? L'adroite indiscrétion +dans les journaux, n'est-ce pas pour lui forcer la +main?»</p> + +<p>Le magnétique regard de son compagnon +<span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span> +ramena Flaviana au sentiment de la minute +extraordinaire qu'elle vivait. Elle regarda les +vitres, opaques de buée. Sa main nerveuse en fit +descendre une. L'air vif et humide entra.</p> + +<p>—«Où sommes-nous?</p> + +<p>—Je l'ignore,» dit Alexis. «Mais le chauffeur +connaît le chemin. Il faut qu'il arrive à +Mériel.</p> + +<p>—Quelle distance?</p> + +<p>—Moins d'une heure, à cette allure. Nous +devons être à plus de la moitié.»</p> + +<p>La route filait entre des vergers. C'était la vallée +de Montmorency, qu'avril fait blanche de +fleurs et juillet vermeille de cerises. En ce jour +de décembre, elle était brune de rameaux nus, +de terre nue, parmi des vapeurs grises, et bornée +par un horizon violet. Au ciel, de gros +nuages lourds se déchiraient sur un fond d'argent +criblé d'or. On eût dit des sacs éventrés, +d'où croulaient des lingots.</p> + +<p>Dans le recueillement mélancolique de la saison, +la sirène de l'auto jetait son cri lugubre, +prolongé. La folie de sa course ne troublait pas +la paix des choses. A la traversée des villages, +elle ralentissait un peu. Un chien aboyait. Une +vitre s'allumait sous une fusée de soleil oblique +et rouge. Les paysannes, aux gestes lents, tournaient +à peine la tête. Puis, pendant des kilomètres, +c'était le chapelet des villas de Parisiens, +avec les façades closes, les jardinets morts, et +l'exotisme saugrenu des kiosques chinois ou +<span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span> +hindous, éternisant là leur tristesse d'exposition +universelle.</p> + +<p>Alexis Berditcheff donnait les derniers détails +de son histoire, fausse ou vraie. Certains de ces +détails firent palpiter violemment le cœur de Flaviana. +Serait-elle véritablement sur le chemin qui +la conduirait vers son fils?... L'inconnu racontait +qu'étant venu rôder sur les quais de la gare, +avant le départ du Nord-Express, il avait eu la +surprise de reconnaître un camarade de son frère +aîné dans le premier valet de chambre du prince, +en train d'organiser le wagon-salon destiné à +son maître. L'homme, mis en confiance par ce +qu'Alexis lui rappelait de leur enfance voisine +sur les bords du Dniéper, s'ouvrit presque aussitôt +à lui:</p> + +<p>—«Tu peux me rendre service, Alexis,» dit-il. +«Mais agis discrètement, car tu me ferais +perdre ma place. Si tu te montres malin, je réponds +de t'obtenir une position chez le prince. +Une aubaine pour toi, puisque tu cherches du +travail.</p> + +<p>—«J'acceptai, comme bien vous pensez, madame,» +continua le jeune garçon. «Alors il +m'expliqua que le prince ne prenait pas le train. +Lui seul, premier valet de chambre, partait, et +devait l'attendre à Liége avec le bagage personnel. +Omiroff, profitant de ce que tout le monde, +et même sa maison, le croyait en route, courrait +à un rendez-vous dans une maison de campagne +voisine de Paris. On ne m'a pas dit «un rendez-vous +<span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span> +d'amour», madame, ajouta le narrateur, +croyant discerner l'émoi de la jalousie sur le visage +troublé de Flaviana.</p> + +<p>—Serait-ce?...» balbutia-t-elle inconsciemment. +Et elle pensait: «Une démarche tellement +secrète!... S'agirait-il de l'enfant qu'il a enlevé... +Oh!... mais, c'est probable... mon Dieu!» Tout +haut, la danseuse s'écria:—«Et vous savez, +vous, où s'est rendu le prince? C'est là que vous +me conduisez?... Nous y allons?...</p> + +<p>—Je l'espère.</p> + +<p>—Vous n'en êtes pas sûr?...</p> + +<p>—Madame, ai-je eu tort?...</p> + +<p>—Non... non!... Sur la moindre probabilité +je serais partie... Ah!...»</p> + +<p>Son regard, tendu en avant, dévorait l'espace. +Elle n'écoutait plus que distraitement l'explication, +d'ailleurs embrouillée, du Petit-Russien. Le +valet de chambre du prince, informé au dernier +moment, et à la gare même, qu'il devait se mettre +en voyage sans son maître, n'aurait pas été fâché +de faire prévenir un autre domestique, resté à +l'avenue de Messine, et avec lequel il était particulièrement +lié. La chose était d'importance pour +les deux compères. Alexis s'était chargé de la +commission.</p> + +<p>Cet imbroglio d'antichambre ne parvenait +même pas au cerveau, plein de pensées frémissantes, +de Flaviana. Sous l'influence de son obsédante +anxiété, elle demanda:</p> + +<p>—«Mais, cette campagne?... Qu'en savait-on?... +<span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span> +Vous a-t-on dit?... Et qu'y venez-vous faire?»</p> + +<p>Alexis n'hésitait pas dans ses réponses. Peu lui +importait qu'elles fussent absolument vraisemblables, +qu'elles coïncidassent. L'auto l'emportait +où il voulait. Si proche du but, il ne s'inquiétait +plus d'un faux pas.</p> + +<p>La campagne?... Rien de plus simple. Le +fameux valet de chambre, si confiant avec lui, +en avait surpris le numéro de téléphone, son +maître lui ayant fait demander la communication, +ce matin: le 18, à Mériel. Ensuite, avec +Alexis, ils avaient cherché dans un annuaire. Ça +s'appelle le Vieux-Moutier.—«Et voyez pourquoi +je supposais que ça ne doit pas être un +rendez-vous d'amour... Paraîtrait que le prince +a dit—mon ami l'a entendu:—«Vous en +répondez sur votre tête... Pas de brutalités... Si +je le trouve seulement mal en train, ou maigri...» +Enfin, on aurait cru qu'il parlait d'un +prisonnier, ou d'un cheval de course...</p> + +<p>—D'un enfant!...» murmura Flaviana, +comme malgré elle.</p> + +<p>Et tout son corps trembla, dans la frénésie de +son espérance.</p> + +<p>—«D'un enfant... peut-être... en effet,» fit +le jeune Russe, comme éclairé par cette idée. +Et, dans la précipitation de ce qui surgissait en +lui, il posa cette question,—insensée, n'eût été +sa logique secrète:—«Un enfant... de quel +âge?...» Puis, aussitôt:—«Vous seriez la +mère?... Ce serait vous!...»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span> +Dans l'auto galopante, il y eut une minute de +silence,—un silence humain, poignant, qui +passait, emporté à une vitesse folle, à travers le +profond silence de la nature.</p> + +<p>On atteignait au but de la course. La voiture +venait d'escalader, presque sans ralentir, la côte +rude au-dessus de Mériel. Maintenant elle semblait +courir vers le vide. Car, au delà du plateau +dénudé, la route s'abaissait brusquement, comme +coupée par un précipice. En face, des moutonnements +de forêts, une colline haute, dont la +ligne avait de la grandeur. A gauche, des lointains +immenses, fondus dans des brumes froides, +sur lesquels un soleil rouge, net et rond comme +une énorme hostie, roulait, ensanglanté, mystérieux, +hostile.</p> + +<p>Les yeux élargis de Flaviana ne voyaient pas +cette désolation du paysage. Ils s'attachaient +éperdument au visage de son compagnon. Ils y +virent poindre une espèce d'attendrissement, de +pitié. Les noires prunelles bohémiennes s'adoucirent. +La voix chuchota:</p> + +<p>—«N'ayez pas peur... Oh! je crois comprendre... +Ce n'est donc pas l'amour qui vous +fait courir vers cet homme?</p> + +<p>—L'amour de lui?... Non.</p> + +<p>—Vous le haïssez?»</p> + +<p>Flaviana n'osa répondre. A qui se livrait-elle? +Dans quel piège s'était-elle jetée? Mais l'autre +reprit:</p> + +<p>—«Bon... Vous le haïssez. Alors je puis tout +<span class="pagenum"><a id="Page_186"> 186</a></span> +vous dire... Vous êtes une mère... Mais, moi, je +suis une femme. Voilà mon secret... N'ayez donc +pas peur de moi.</p> + +<p>—Une femme!...»</p> + +<p>Flaviana parcourut d'un coup d'œil la silhouette +gracile. L'espèce d'étonnement physique l'empêcha +de trouver un mot. Puis elle n'eut plus le +temps de parler. La créature aux yeux sauvages +venait de siffler le chauffeur, et la voiture s'arrêtait.</p> + +<p>—«Quoi!... Où sommes-nous?</p> + +<p>—Tout près du Vieux-Moutier, madame. +Aussi permettez-moi de monter sur le siège, à +côté du mécanicien. J'aurai l'air de son aide, de +quelqu'un à votre service. Nul ne me remarquera. +C'est mieux pour vous.</p> + +<p>—On vous connaît donc?</p> + +<p>—On ne me reconnaîtra pas. Mais, à vos côtés, +dans votre voiture, le pauvre garçon que je parais +éveillerait trop de curiosité—trop pour vous, +trop pour moi.</p> + +<p>—Soit!... Comme vous voudrez.»</p> + +<p>Avec un intérêt qui suspendait toute pensée, +Flaviana regarda ce svelte corps androgyne, aux +mouvements vifs et souples de fauve, qui filait, +s'effaçait, puis se retrouvait sur le siège de l'auto, +redressé, correct, comme d'un inférieur qui sait +se tenir à sa place.</p> + +<p>Presque aussitôt, dans la route en pente rapide, +juste à l'entrée sombre de la forêt, une +ouverture parut à gauche, et une grille monumentale +<span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span> +se dressa. Au delà, serpentait une allée carrossable, +entre une immense pelouse semée de +groupes d'arbres et un talus boisé. Malgré l'hiver, +on avait l'impression d'une propriété soigneusement +entretenue. Contre la grille, s'appuyait une +maisonnette de concierge.</p> + +<p>Flaviana descendit de voiture et s'avança pour +sonner. Mais, tout à coup, son cœur battit avec +une telle violence qu'elle en demeura haletante, +suffoquée. Que faire devant ce qu'elle croyait +apercevoir? Un geste faux pouvait tout perdre.</p> + +<p>Dans le parc, au tournant d'un massif, une +automobile déboucha, s'avançant vers la grille—une +forte limousine, de haut luxe, conduite +par un mécanicien empaqueté de fourrures, d'un +passe-montagne et d'un masque à lunettes, comme +pour un long voyage. A côté de lui, bras croisés, +un valet de pied, emmitouflé également. Ce n'est +pas l'aspect de cet équipage qui bouleversait Flaviana. +Mais, à l'intérieur, tandis que la voiture +tournait, prise en écharpe par un rayon rouge du +tragique soleil de décembre, la danseuse avait +distingué nettement, comme en une vision, un +enfant blond, que tenait debout contre elle, en le +caressant, une femme au costume d'Arlésienne.</p> + +<p>Ce fut un éclair, une image fantasmagorique, +où flambait, allumée de pourpre, la chevelure +dorée de l'enfant. Puis l'auto vira, se trouva +venir de face, dans la terne atmosphère. Et Flaviana +ne la distinguait plus qu'en masse obscure, +éblouis qu'étaient ses yeux du bref rayonnement, +<span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span> +et l'âme également sillonnée de clartés fulgurantes.</p> + +<p>«Mon petit... mon petit à moi!...» balbutiait +son cœur.</p> + +<p>Car,—la certitude l'aveuglait,—cet enfant +était celui qu'on avait enlevé à Delchaume.</p> + +<p>Immobile, devant la grille, Flaviana n'osait +même plus tirer le bouton du timbre. Saisie par +une espèce de fascination, d'enchantement terrible, +elle tremblait de tout dissiper par une +imprudence. Et nul projet, nul raisonnement, +nulle impulsion de ruse ou de hardiesse, ne se +dessinait dans son cerveau affolé. Involontairement, +elle se tourna, comme pour chercher un +secours moral, une inspiration, vers l'étrange +guide qui l'avait amenée là.</p> + +<p>Le soi-disant Alexis n'avait pas quitté le siège +de la voiture, qui stationnait à quelques mètres. +Cette femme,—puisque c'en était une,—ne percevait +pas son trouble. Ses noirs yeux sauvages,—plus +sauvages et plus noirs,—se fixaient avec +intensité vers le parc, sans doute vers l'auto, qui +s'approchait sans hâte. La haine qui en jaillissait +impressionna la danseuse, même à une telle minute. +Pourtant, elle n'eut pas l'idée que cette +haine menaçât l'enfant.</p> + +<p>De la maison de garde sortit une jeune fille +qui, ayant vu venir la limousine, dans la direction +du dehors, se disposait à ouvrir la grille. +Mais le mécanicien lui fit un signe, et, aussitôt, +stoppa.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span> +La superbe auto se trouvait maintenant à une +cinquantaine de mètres. Son conducteur, en descendant, +comme il le fit, pour venir à pied jusqu'à +l'entrée, démasqua l'intérieur. Seulement, +le miroitement de la glace, l'ombre du talus, +empêchaient Flaviana de bien distinguer la tête +blonde, dont elle voyait bouger,—avec quel frémissant +délice!—la claire chevelure.</p> + +<p>Une voix la fit revenir à elle-même.</p> + +<p>A travers la grille, sans toucher la poignée de +la serrure, le mécanicien au visage invisible, +dont on apercevait seulement la barbe brune, +assez longue, lui demanda ce qu'elle voulait:</p> + +<p>—«Visiter le Vieux-Moutier,» répondit la +danseuse.</p> + +<p>—«A cette saison? Et à cette heure?» fit +l'autre, soupçonneux.</p> + +<p>—«Vous en venez bien,» riposta la jeune +femme, avec une vive présence d'esprit. «Et +vous ne me direz pas que vous y demeurez, +puisque c'est une ruine, tout à fait inhabitable, +d'après les guides. N'est-ce pas, mademoiselle?»</p> + +<p>La jeune fille de la loge, ainsi interpellée, et +qui restait là, curieusement, s'esquiva sans répondre.</p> + +<p>—«Il faut une permission de la mairie de +Mériel,» objecta l'homme.</p> + +<p>—«Êtes-vous le propriétaire, monsieur? ou le +gérant?</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela peut vous faire, madame?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span> +—Je vous aurais donné mon nom, et, si vous +avez l'autorité de lever une consigne...</p> + +<p>—Vous donnerez votre nom à la mairie. Il +faut une autorisation signée du maire.</p> + +<p>—Qu'à cela ne tienne! Alexis!» appela-t-elle.</p> + +<p>Le jeune garçon bondit du siège.</p> + +<p>—«Retournez avec l'auto jusqu'à Mériel. +Vous demanderez une carte à la mairie, pour +visiter. Une carte à mon nom: mademoiselle +Flaviana, du National-Lyrique. Moi, j'attendrai +ici.</p> + +<p>—Vous êtes la danseuse-étoile?» demanda le +sévère gardien du Vieux-Moutier.</p> + +<p>Elle ne s'en cacha pas. Sa physionomie trop +connue lui interdisait l'incognito. Et d'ailleurs, +qu'y gagnerait-elle? Toutefois son beau et célèbre +visage n'était pas si populaire que cet individu +ne l'ignorât—à moins qu'il ne crût bon de +feindre.</p> + +<p>—«Montrez-moi,» dit-il, «quelque chose, +une carte, une enveloppe de lettre, qui me +prouve que vous êtes bien la personne que vous +dites, et vous n'aurez pas besoin d'autre autorisation.»</p> + +<p>Docile à tout—pourvu qu'on lui ouvrît cette +grille, mon Dieu!...—la jeune femme tira au +hasard, de son petit sac, quelques papiers. +Quoi?... Elle ne savait... Ah! tiens, une carte +postale, une facture... Et, justement—ça tombait +bien—son coupe-file... Voilà. L'homme +les saisit. Et, au lieu de les parcourir d'un coup +<span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span> +d'œil, il les examina minutieusement. Peut-être +se donnait-il le temps de prendre un parti.</p> + +<p>Le cœur de Flaviana, ses yeux, tout son être +se tendait vers la grande limousine arrêtée—si +près... et si loin!... Que devint-elle lorsque la +portière s'ouvrit, et qu'elle vit descendre la +femme et l'enfant?</p> + +<p>C'était bien le fils adoptif de Delchaume, le +petit François, si souvent serré contre son sein +tandis qu'elle l'appelait tout bas son petit Serge, +sans croire elle-même à cette révélation prodigieuse +de son instinct maternel.</p> + +<p>Oh! se tenir là, tranquille et froide, ne pas +crier vers lui, qui accourrait, qui la reconnaîtrait. +Comment en conserver la force? Mais quoi! Il y +avait cette grille fermée, ces gens à l'intérieur... +deux hommes... Un autre peut-être dans la maison +de garde. De son côté... qui?... Elle seule. +L'autre femme... y pouvait-elle compter? Le +chauffeur de louage... un mercenaire, un inconnu.</p> + +<p>Rapidement, elle calculait. Oh! si elle avait pu +risquer une lutte de vive force!... En attendant, +elle demeurait impassible, suivant de ses larges +doux yeux sombres les ébats du petit être, que +cette Arlésienne—elle avait l'air d'une brave +femme, d'une bonne nourrice tendre—faisait +un peu courir dans l'allée pour lui épargner +l'ennui de l'attente.</p> + +<p>Tous deux d'ailleurs s'éloignaient, disparaissaient +maintenant derrière l'auto.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span> +Un contact effleura le bras de Flaviana. Tressaillante, +elle mit quelques secondes à se rendre +compte. La femme travestie, le soi-disant Petit-Russien +aux yeux de braise, lui désignait furtivement,—avec +quelle face livide, quel regard +meurtrier!—celui qui, de l'autre côté de la +grille, prolongeait la lecture d'un banal document +d'identité présenté par Flaviana.</p> + +<p>Évidemment, il se perdait dans des réflexions +profondes, ce chauffeur hermétique. Tout à fait +absorbé, tenant le papier de la main droite, il +appuyait machinalement l'autre à la grille. Cette +main gauche, passant entre deux barreaux, se +crispait nerveusement sur une arabesque de fer. +Et c'était sur cette main que se fixaient à présent, +avec une intensité terrible, les noirs yeux +de gitane. Telle était l'expression de la maigre +face brune, que Flaviana, comme fascinée, ne vit +plus que cela: ce visage contracté d'adolescent,—de +femme,—et cette main, que regardaient +ainsi les tragiques yeux noirs. Un gant de peau +de renne, couleur d'amadou, la couvrait. Et soudain, +une horreur confuse glaça Flaviana, car elle +crut voir l'index de peau s'aplatir, se casser mollement, +comme s'il n'eût pas contenu un doigt +vivant, de chair et d'os.</p> + +<p>Au même instant, quelque chose brilla, une +lame de canif. La danseuse retint à peine un cri. +Sa compagne de route, avec une dextérité, une +rapidité inouïes, tranchait net le bout de ce +doigt. Il y eut un imperceptible grincement du +<span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span> +fil de l'acier sur le fer de la grille. L'homme qui +lisait n'avait pas bougé. Il n'avait rien perçu, rien +senti. L'index de son gant était vide.</p> + +<p>Lorsqu'il tourna la tête et leva les yeux, il ne +crut pas que la visiteuse, ni le jeune homme +qu'il prenait pour un domestique, eussent fait +le moindre mouvement. Tous deux très proches +de lui, ils le touchaient presque entre les barreaux. +Mais quoi d'étonnant à ce qu'ils eussent +l'allure empressée? Le jour baisserait bientôt, et +si cette visite du Vieux-Moutier n'était pas un +prétexte...</p> + +<p>—«Voici votre papier, madame. Vous allez +pouvoir entrer. Mais... sans votre voiture, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Est-ce que la ruine est loin?» balbutia la +danseuse, qui, déjà, faisait en pensée les quelques +bonds follement agiles qui lui permettraient +de saisir son enfant.</p> + +<p>—«Non, madame... Au bout de cette avenue, +on tourne un peu à droite, et, tout de suite, on +la voit. La jeune fille du gardien vous accompagnera, +pour vous ouvrir les salles.»</p> + +<p>Il appela.</p> + +<p>—«Olga!»</p> + +<p>La jeune personne reparut.</p> + +<p>—«Madame va visiter. Ouvre-lui.»</p> + +<p>Sur cet ordre, donné très haut, le chauffeur +ajouta plus bas quelques mots dans une langue +étrangère. Puis, il tourna sur ses talons, avec +l'esquisse d'un salut, et se dirigea vers sa voiture. +<span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span> +En l'apercevant, qui revenait, l'Arlésienne saisit +l'enfant, remonta vite dans la limousine avec lui. +Une indicible détresse s'empara alors de Flaviana. +La fille du garde rentrait dans la maisonnette.</p> + +<p>—«Mademoiselle!... mademoiselle!...» implora +une voix sans timbre, une voix qui faisait +mal.</p> + +<p>—«Pardon, madame,» dit l'autre, revenant +avec une serviable hâte.</p> + +<p>—«Ouvrez-moi. On vous a dit de m'ouvrir.</p> + +<p>—Mais oui... madame.»</p> + +<p>Et elle retournait.</p> + +<p>—«Où donc allez-vous?</p> + +<p>—Chercher les clefs. Mon père a les clefs, là, +dans notre loge. Oh! ce ne sera pas long.»</p> + +<p>Tout en disant: «Ce ne sera pas long», l'astucieuse +péronnelle restait là, ne bougeait plus, +s'autorisait des questions de la dame pour s'attarder. +Éperdue, Flaviana tira de son petit sac sa +bourse en or. Toute prudence lui échappait. Et +cependant, elle sentait maintenant que sa mystérieuse +compagne la retenait, l'avertissait, par +petites secousses, de son vêtement.</p> + +<p>—«Cette bourse, ma mignonne, vous l'aurez. +Mais ouvrez... ouvrez!</p> + +<p>—Je ne peux pas, madame...» Et la fillette +écartait ses deux mains vides.—«Il me faut les +clefs. Et encore, peut-être serai-je obligée d'attendre +mon père. C'est si dur, cette grille! Mais +je vais essayer.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span> +Elle disparut dans la maisonnette.</p> + +<p>Là-bas, la grande limousine, ayant retrouvé +son conducteur, se mettait en mouvement. Mais +non pour continuer vers la sortie. Elle recula, +grimpa presque sur le talus pour prendre du +champ, accomplit un court et savant virage, puis +s'élança vers la profondeur du parc.</p> + +<p>Flaviana, comme une folle, s'accrocha aux +barreaux de la grille, fit le geste vain de les +secouer. L'angoisse fut trop forte. Elle cria:</p> + +<p>—«Serge!... mon fils!... François!... C'est +moi, petit François!... Au secours!... Personne +ne vient donc à mon aide!...»</p> + +<p>Une voix dit à son oreille:</p> + +<p>—«Laissez-moi... Laissez-moi faire!... Taisez-vous, +au nom du ciel! Contenez-vous!... J'ai +compris ce qu'il a dit en russe... Écoutez... +vite... vite!... écoutez.»</p> + +<p>Éperdue, égarée, Flaviana, de ses beaux yeux +pleins de prière, regarda l'étrange créature, cette +femme qui lui semblait malgré tout le jeune garçon +dont elle avait si bien l'apparence.</p> + +<p>—«Voilà,» reprit celle-ci. «Je connais cet +homme. C'est bien à lui qu'Omiroff téléphonait, +comme je m'en suis doutée. Le prince doit être +ici. Entrez, puisque vous pensez obtenir quelque +chose de lui. Vous avez chance de le découvrir, +de le rencontrer. Moi, je reste... Et je parlerai +au misérable dont j'ai coupé le gant tout à +l'heure... Vous avez vu?...</p> + +<p>—Où lui parlerez-vous?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span> +—Ici même. Il va revenir. Il a ordonné de +laisser la grille ouverte, après vous avoir fait +attendre, pour qu'il puisse sortir à toute vitesse.</p> + +<p>—Alors vous ne l'arrêterez pas.</p> + +<p>—«Je l'arrêterai,» déclara l'inconnue avec +une force impressionnante.</p> + +<p>—«Mais l'enfant... mon enfant... s'il l'emmène?...»</p> + +<p>La femme pâlit plus encore, s'écarta, trembla. +Puis se ressaisissant:</p> + +<p>—«Tant mieux pour lui, en ce cas! murmura-t-elle. +Et, après une brève hésitation:—«Il +n'y a pas d'autre tactique possible. Tenez, +madame, voici qu'on vous ouvre la grille... à +moitié, pour que votre auto n'entre pas. Je sais +maintenant qui vous êtes, madame Flaviana. +Moi, je m'appelle Katerine Risslaya. Si vous ne +me retrouvez pas ici tout à l'heure, ne doutez pas +de la pauvre fille que je suis. Je vous le jure... ils +expieront leurs crimes... Et ils vous rendront +votre enfant.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span></p> + +<div class="header"> +<h2>VIII<br /> +<span class="medium">PRISE AU PIÈGE</span></h2> +</div> + +<p>Lorsque Flaviana, que suivait la fille du portier, +se fut avancée assez loin dans l'avenue descendant +aux ruines, un homme sortit à son +tour de la loge. Il vint ouvrir le second battant +de la grille. Et alors il se planta, sifflotant, +au beau milieu, avec un air rogue, comme un +chien de garde, prêt à se jeter sur qui entrerait. +Son regard plein de méfiance alla du mécanicien +de louage, qui dormait sur son siège, au jeune +homme que la visiteuse avait laissé là, à l'attendre. +Pour celui-ci, le regard se fit particulièrement +hargneux.</p> + +<p>—«Eh bien, mon petit père,» lui dit Katerine +en russe,—et elle ricana,—«on dirait +que ma figure ne te revient pas.»</p> + +<p>Le gaillard faillit tomber à la renverse.</p> + +<p>—«Comment?... vous parlez... vous savez le +russe, mon garçon?</p> + +<p>—Je sais bien d'autres choses,» riposta-t-elle,—toujours +avec son mauvais rire,—«Mais ça +n'est pas pour ta barbe, petit père. C'est pour +<span class="pagenum"><a id="Page_198"> 198</a></span> +celui qui va revenir par ici, et qui sera content +de les connaître.</p> + +<p>—Tu feras bien de ne pas te mettre sur son +chemin, car il sera pressé.</p> + +<p>—Il trouvera le temps de m'écouter, je t'en +réponds.</p> + +<p>—Tu as du toupet, gamin.»</p> + +<p>Le portier réfléchit un instant, puis demanda:</p> + +<p>—«Si tu avais à lui parler, pourquoi ne l'as-tu +pas fait tout à l'heure?</p> + +<p>—Apparemment parce que ça ne m'a pas +convenu.</p> + +<p>—Était-ce à cause de la dame? Ça n'est pas +une Russe, ta patronne, hein?</p> + +<p>—Si on te le demande, tu diras que tu n'en +sais rien,» fit Katerine, qui possédait un répertoire +abondant de ces facéties parisiennes.</p> + +<p>Qui l'eût observée avec plus de perspicacité +que ce gardien obtus, enfermé dans ses rigoureuses +consignes, se fût effrayé du contraste +entre la physionomie tendue, blêmie d'audace, +de résolution, et l'aisance vulgaire des propos.</p> + +<p>Lorsque Katerine vit reparaître, lancée à une +vive allure, la limousine conduite par le chauffeur +à la main estropiée, elle fouilla rapidement +dans une poche intérieure de son veston, et en +retira à demi un objet long, en forme de tube.</p> + +<p>Mais, comme la voiture devenait plus distincte, +tout à coup, à travers les glaces, un reflet doré +brilla... les touffes d'une chevelure mousseuse, +bouclant sous le béret d'un garçonnet.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span> +—«Ah!» soupira Katerine, «l'enfant est encore +là...»</p> + +<p>Avec regret, elle renfonça l'objet mystérieux, +et elle courut se poster en travers de la sortie, +d'où le concierge, lui saisissant le bras, essaya +vainement de l'écarter.</p> + +<p>Pour ne pas écraser ces individus en lutte, +force fut au chauffeur de ralentir. Alors, à pleins +poumons, Katerine lui cria:</p> + +<p>—«Flatcheff, rappelle-toi les réunions avec +Ivan Toulénine, chez Pierre Marowsky. Je viens +te sauver. Il faut que tu m'entendes.»</p> + +<p>Si ces paroles émurent l'homme à qui elles +s'adressaient, rien ne s'en put deviner. Son visage +restait invisible derrière le masque formé par +la mentonnière de la casquette, les lunettes, le +voile. Cependant il arrêta complètement sa machine, +et se pencha, d'un âpre mouvement, vers +ce jeune homme qui l'interpellait.</p> + +<p>Celui-ci s'avança, tout proche, retira le chapeau +de feutre, dont le bord mou, rabattu, +cachait en partie son visage, et secoua des +boucles noires, qui, libérées, tombèrent, moites +et luisantes, sur son front. La bouche rouge +esquissa un sourire, tandis que les prunelles +dures, pareilles à des éclats d'anthracite, luisaient +impénétrablement.</p> + +<p>—«Katerine!...» murmura l'homme.</p> + +<p>—«Oui, Katerine,» dit-elle. «Je viens te +rejoindre. N'es-tu pas toujours mon chef, mon +maître?... Pourquoi ne m'as-tu pas dit?... Je +<span class="pagenum"><a id="Page_200"> 200</a></span> +t'aurais aidé, au lieu de ces fous furieux. C'est à +toi, à toi que j'étais... Pas à leur imbécile de +cause.»</p> + +<p>L'homme invisible ne bougea pas d'abord. A +travers leurs petites vitres, ses yeux indiscernables +étudiaient la figure ardente.</p> + +<p>C'était vraisemblable, la basse adoration de +cette créature sauvage, à l'ignominieuse jeunesse, +l'attraction servile vers lui, qui avait dominé, +conduit, maté, joué les autres! Avec quelle face +de passion avide elle l'écoutait autrefois! Mais +aussi, ce pouvait être un piège.</p> + +<p>Le crépuscule tombait sur le parc, sur les bois, +sur la campagne profonde. Au sud-ouest, une +crevasse sanglante marquait la place de l'horizon +où s'était englouti le sinistre soleil. Tout se taisait. +Le portier, prudemment, s'était éclipsé, +dans sa loge. Au fond de la voiture, l'enfant dormait +sur les genoux de l'Arlésienne.</p> + +<p>—«Doutes-tu de moi, maître?» chuchota +Katerine Risslaya. «Tiens, regarde. Voici l'engin +qu'ils ont fabriqué pour te mettre en pièces. Je +devais le lancer contre toi. C'est ton modèle. Tu +le reconnais. Va, prends-le. Sers-t'en pour me +massacrer. Je te bénirai encore. Et je mourrai +heureuse. Car je t'aurai averti, préservé d'eux...»</p> + +<p>Flatcheff se tourna vers le domestique, assis à +côté de lui sur le siège, et qui n'avait pas décroisé +les bras, pas prononcé un mot,—impassible +comme s'il n'entendait pas le russe, que parlaient +les deux interlocuteurs. Cependant, il le comprenait. +<span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span> +Car ce fut dans cette langue que le faux +Ivan Toulénine, l'espion d'Omiroff, le traître de +la Petite-Barrerie, lui commanda:</p> + +<p>—«Rentre dans la voiture, Sémène. Mais +laisse ta peau d'ours à celle-ci, qui gèlerait dans +son mince habit d'homme, au train dont nous +irons.»</p> + +<p>Tandis que l'échange se faisait, Flatcheff avait +saisi l'étui meurtrier, que lui tendait Katerine. +Ses doigts experts sentirent osciller le contrepoids +qui, maintenant toujours l'engin dans le même +sens, empêchait le mélange explosible de se produire. +Sans ajouter une réflexion, il plaça l'objet +contre sa poitrine, dans une pochette intérieure, +avec le sang-froid de l'habitude. Car c'était un +vieux cheval de retour. Et, s'il avait pu se vendre +très cher au pire ennemi de ses anciens alliés, son +expérience, ses aventures, son audace, ses condamnations +même, lui valaient cette abominable +fortune.</p> + +<p>A peine Katerine installée à côté de lui, il lança +son auto à une vitesse folle.</p> + +<p>—«Où allons-nous?» demanda-t-elle.</p> + +<p>Il ne répondit pas.</p> + +<p>Cependant, comme on traversait un pont, au-dessus +d'une rivière que Katerine supposa être +l'Oise, le conducteur ralentit un peu, et lança +dans l'eau, de toute sa force, pour le faire tomber +au large, loin de tout être vivant et de toute +œuvre humaine, l'engin dont il avait hâte de se +débarrasser.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span> +Bientôt après, on rentra dans les bois. La nuit +de décembre s'y amassait. Mais elle n'était pas +tellement close, qu'on ne vît encore, de temps à +autre, au fond d'une allée, ou parmi le lacis triste +des arbres, les éclaboussures rouges, persistantes, +du couchant. Elles s'obstinaient, comme le sang +versé, que rien ne lave.</p> + +<p>La bruyante voiture, en s'arrêtant tout à coup, +fit apparaître la réalité lugubre. Ce fut comme si +des flots de ténèbres et de silence se refermaient +sur elle.</p> + +<p>Flatcheff descendit et fit descendre Katerine. +Puis il appela l'homme qui s'assoupissait, à l'intérieur +tiède et capitonné de la voiture.</p> + +<p>—«Sémène, arrive!»</p> + +<p>L'autre obéit. Un gaillard au rude visage, +d'une taille gigantesque, véritable hercule.</p> + +<p>—«Qu'allez-vous me faire?» demanda Katerine.</p> + +<p>Et elle commença de trembler.</p> + +<p>—«Ne crains rien, si tu as dit vrai,» proféra +Flatcheff. «Mais si je trouve sur toi la moindre +chose en contradiction avec ton histoire, nous +aurons un compte à régler, ma petite. Fouille-la,» +ordonna-t-il à Sémène. «Et vas-y avec précaution, +au cas où elle garde un joujou comme +celui de tout à l'heure.»</p> + +<p>Dans l'auto, des cris d'enfant s'élevèrent. Le +petit François, réveillé en sursaut, s'effarait. De +son rêve, où il revoyait sa nounou Favier, son +papa Raymond, tous les visages de tendresse, il +<span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span> +surgissait de nouveau brusquement dans l'étrangeté +des choses et des êtres. En ce moment, la +nuit compliquait tout. Son petit cœur creva.</p> + +<p>—«Nounou!... nounou!... Papa!... Je veux +ma nounou!...» sanglotait-il.</p> + +<p>—«C'est moi ta nounou, mon chérubin,» +chuchotait câlinement l'Arlésienne.</p> + +<p>—«Ça n'est pas vrai!... Tu es vilaine!... Ça +n'est pas vrai!...» criait le bambin, la frappant +de ses poings minuscules.</p> + +<p>Les petits êtres ont de ces révoltes, qui déconcertent +devant des forces tellement disproportionnées +aux leurs. Ils ne connaissent ni la prudence, +ni la résignation. Et il en est ainsi des +jeunes animaux comme des jeunes enfants. Craintifs +de tout, ils ne le sont pas de la violence +humaine. Sans doute, parce qu'à part de monstrueuses +exceptions, elle ne saurait s'exercer +contre eux. De cela, ils ont une singulière conscience.</p> + +<p>François, dans son cœur de quatre ans, percevait +autour de lui l'imposture, et il en suffoquait. +Bien traité, gâté, choyé même,—car sa grâce +était irrésistible,—il avait peu souffert,—après +les premières heures de désolation et d'épouvante,—parce +qu'on lui disait: «Tu reverras +nounou Favier. Papa viendra te chercher demain.» +Mais peu à peu on lui tenait un autre langage. +On affirmait: «Les autres t'ont menti.»—«C'est +moi ta nounou,» prétendait l'Arlésienne. +Et Flatcheff le bandit avait l'audace de déclarer +<span class="pagenum"><a id="Page_204"> 204</a></span> +à cet innocent:—«Ton papa Delchaume t'avait +volé. Il n'est pas ton papa. Tu ne dois plus +l'aimer. Je suis chargé de te conduire à tes vrais +parents.» Une indignation au-dessus de son âge +soulevait alors cette petite âme, qui ne pouvait +l'exprimer. Et c'est avec la même suffocation de +fureur qu'il refusait de répondre au nom de +Pierre, qu'on prétendait lui donner.</p> + +<p>—«Je m'appelle Serge-François. Je ne m'appelle +pas Pierre,» protestait-il.</p> + +<p>Sa fierté, sa résistance, son énergie puérile, +divertissaient ses ravisseurs, en les attendrissant +malgré eux. Au Vieux-Moutier, où ils le cachèrent +pendant quelques jours, Boris Omiroff ne +put le voir, l'entendre, sans une espèce d'émotion. +Le prince ne résista pas à la curiosité qu'il +avait de cet enfant, son neveu, le fils de son +frère. Il voulut la satisfaire avant de partir pour +la Russie. Et, comme il avait d'ailleurs besoin de +se concerter avec Flatcheff sur les mesures à +prendre, il combina cette expédition en auto jusqu'à +Mériel, pendant que tout le monde,—et +même les gens de sa maison, avenue de Messine,—le +croyait dans son wagon-salon, emporté par +le Nord-Express. Au Vieux-Moutier, dont il s'était +rendu acquéreur plusieurs années auparavant, +des chambres habitables, aménagées dans une +partie de l'ancien couvent, qu'on ne visitait pas, +l'attendaient toujours, avec un personnel restreint, +mais dévoué, aveuglément fidèle, tenu +par l'argent comme par la crainte, et sans cesse à +<span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span> +ses ordres. Depuis l'affaire de la Petite-Barrerie, +c'est là que Flatcheff se tenait, dans une prudente +retraite.</p> + +<p>Chose plus facile qu'on ne croit: maintenir +certains mystères. Pour tout le pays, le Vieux-Moutier +était un but de promenade, qui attirait +les touristes. On délivrait des permissions de le +visiter à la mairie de Mériel. Un certain va-et-vient +n'étonnait donc personne, non plus que la +rigueur des consignes. La rapidité des autos permettait +aux gens enfermés là de s'approvisionner +au loin. La sauvagerie du site, sa difficulté d'accès, +son éloignement, à l'orée de la forêt, s'opposaient +à tout voisinage immédiat. Nul fournisseur, +nul habitant du pays, nul visiteur, n'avait +jamais pénétré dans l'appartement secret, dont +les fenêtres dominaient un débris de cloître, qui, +surplombant le vide, les masquait d'en bas, tandis +que la porte intérieure, dissimulée entre deux +demi-colonnes, ouvrait dans une galerie obscure +où rien ne fixait l'attention.</p> + +<p>Là, Boris Omiroff avait caché le fils de son +frère Dimitri. Seul avec l'enfant, il l'examina, +l'étudia, le questionna. Son sang courut plus orgueilleusement +dans ses veines à constater la +marque de sa race, dans la beauté, l'intelligence, +la précoce dignité du petit être. Mais la fugace +émotion fut vite noyée de haine. N'était-ce pas là +l'enfant d'une ballerine, l'étranger, l'ennemi? Ce +bébé inconnu, adversaire fragile, pourrait un +jour,—qui sait?—se dresser contre lui, et prétendre +<span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span> +à l'expulser, lui, Boris Omiroff, du patrimoine +héréditaire. La merveille de l'Ukraine, la +demeure fabuleuse où ses ancêtres avaient reçu +les tsars comme des égaux, s'évoqua, déroula le +serpentement sans fin de ses remparts, la masse +énorme de ses donjons, de ses tours, la légèreté +aérienne de sa chapelle au sommet de la colline, +sa ceinture de forêts, et cette nappe d'argent que +le Dniéper étend à ses pieds, par les longues nuits +du Nord, sous la lune immobile.</p> + +<p>Boris repoussa brutalement l'enfant, et appela +Flatcheff.</p> + +<p>—«Rends-le à cette femme d'Arles dont tu +réponds,» ordonna-t-il. «Puis reviens m'expliquer +encore ton projet. Et tâche qu'il me convienne.»</p> + +<p>Le projet de Flatcheff convint à Boris.</p> + +<p>L'Arlésienne, naguère venue en service à +Paris, séduite par un réfugié russe, un certain +Fédor Kourgane, s'était mariée avec cet homme, +et l'avait attiré dans son pays. Là, tous deux +crevaient de faim, après avoir essayé divers +métiers. D'ailleurs, mal vus et méprisés, victimes +de préjugés locaux, ils ne rêvaient que d'émigrer. +On leur fournirait les fonds nécessaires à +leur passage en Amérique, plus une somme qui +serait pour eux une petite fortune. Et ils emmèneraient +avec eux l'enfant. On n'en entendrait +plus parler.</p> + +<p>—«Tu connais ces gens-là, Flatcheff?» +demanda le prince.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span> +—«Parfaitement. J'ai toujours eu l'œil sur +Kourgane, à cause de vous, Excellence.</p> + +<p>—Était-il des complots contre moi?</p> + +<p>—D'aucun complot. C'est un homme tranquille, +trop content d'avoir échappé aux suites +d'une première affaire, où on l'avait entraîné. +Chat échaudé, il craint l'eau, même froide.</p> + +<p>—Quel est son métier?</p> + +<p>—Il essaie de vendre de fausses vieilleries, près +des Arènes. Mais on débine tous les trucs maintenant. +Le commerce ne marche guère.</p> + +<p>—Et la femme? Qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>—Mauricette?... Une bonne créature. Elle +adore les mioches. Le petit ne sera pas malheureux +avec elle.</p> + +<p>—En effet, elle a plutôt une figure plaisante. +Et l'enfant semble déjà habitué à elle. C'est +toi qui l'as fait venir? Depuis quand est-elle ici?</p> + +<p>—Dès le lendemain de l'enlèvement du gosse. +Il me fallait une femme. Le petit clampin criait +jour et nuit. La fille du garde m'a bien aidé. +Mais le citoyen n'était pas commode. Et Votre +Excellence m'avait interdit les grands moyens.</p> + +<p>—Tu m'as obéi, au moins? Tu ne l'as pas +rudoyé, ce pauvre moutard?</p> + +<p>—Oh! ma foi non.»</p> + +<p>Boris fixa des yeux sévères sur le cruel et sournois +visage. Puis il reprit légèrement:</p> + +<p>—«Bast! tout ça en fera un homme. Il n'aura +pas cette éducation de poule mouillée qu'on +donne aux marmots français.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span> +Et, rêveur, il ajouta:</p> + +<p>—«Plus tard... Si je n'ai pas de fils... On +pourra voir.</p> + +<p>—Comment!» cria Flatcheff stupéfait. «Votre +Haute Noblesse aurait l'idée?...</p> + +<p>—Tu n'as pas remarqué?...» reprit le prince, +du même ton songeur. «C'est tout le portrait de +mon frère Dimitri.</p> + +<p>—Oh! Excellence... Alors, les Kourgane?...</p> + +<p>—Défends-leur de quitter Arles tout de suite.</p> + +<p>—Quelle imprudence!</p> + +<p>—Assez, Flatcheff. Écoute-moi. Tu vas conduire +là-bas la femme et l'enfant. En auto. Ne +prends pas le train. Je te donne Sémène pour ton +service. A Arles, tu verras comment vivent ces +gens, ce qu'ils désirent. Tu m'en aviseras avant +de rien décider. Je vais réfléchir. L'Europe +est assez grande pour qu'on trouve un endroit +perdu où l'on puisse les installer, les surveiller...</p> + +<p>—Mais Votre Haute Noblesse avait résolu...</p> + +<p>—De me débarrasser absolument de ce petit. +Eh bien... Je ne sais plus. J'y penserai... Il ressemble +trop à mon frère.</p> + +<p>—Vous le haïssiez, votre frère Dimitri. Vous +avez été si content de sa disgrâce... de sa...</p> + +<p>—Tais-toi, vieux bandit, ou je t'écrase!...» +avait crié le prince, dans une de ces soudaines +fureurs, qui montaient en lui surtout aux minutes +où il n'était pas d'accord avec lui-même.</p> + +<p>Et comme il s'irritait de se sentir démonté, +<span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span> +troublé, il donna à Flatcheff un ordre de départ +immédiat.</p> + +<p>—«Que je ne te voie plus, ni le mioche, ni +cette Arlésienne! Moi, je pars, en auto également, +pour rejoindre à Cologne mon personnel et mes +bagages. De là, par le Nord-Express... à Pétersbourg. +Que je trouve un télégramme de toi, +n'est-ce pas? Pour la suite... attends mes ordres. +Ne bouge pas d'Arles. Je... je t'y enverrai peut-être +d'autres instructions.»</p> + +<p>Il hésita. Puis, rapidement, très bas:</p> + +<p>—«Tu as sans doute raison pour le petit. +Mais, diable, un enfant!... Ah! j'aurais dû avoir +plus de résolution au moment de sa naissance, +quand il n'était qu'une larve informe, sans +véritable existence.»</p> + +<p>Flatcheff eut une toux brève. Les regards des +deux hommes se croisèrent, puis se détournèrent +aussitôt.</p> + +<p>C'est moins d'une demi-heure après cette conversation +que Flatcheff, précipitant son départ, +avait rencontré Flaviana à la grille. Comme le +parc ne possède pas d'autre sortie possible pour +une auto, à cause des accidents de terrain, des +hauteurs, des déclivités abruptes, c'est à cette +même grille que Flatcheff revint, après avoir +donné le change à sa visiteuse.</p> + +<p>L'apparition de Katerine, tout d'abord, le terrifia. +Comme tous les êtres capables de trahison, +cet homme était lâche. En outre, quelle stupeur! +Avec ses maquillages savants, la transformation +<span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span> +complète de sa physionomie, sa retraite +au Vieux-Moutier, la légende de sa fuite à l'étranger +établie par la police, la protection dont l'entouraient +les agents russes aux ordres d'Omiroff, +comment imaginer qu'à peine sortie de prison, +une de ses victimes se dresserait en face de +lui?... Accablante minute. Katerine eut tout le +loisir de jeter la bombe, là, dans l'avant de +l'auto, aux pieds mêmes du conducteur. Avec +quelle joie forcenée elle eût accompli l'acte! +Peu lui importait sa vie, à elle. Ainsi, elle sauvait +Tatiane, à qui le sort attribuerait peut-être +le dangereux rôle, l'œuvre de justice, l'anéantissement +de l'abominable agent provocateur. Oui, +elle sauvait Tatiane. Et elle la vengeait. Elle vengeait +la fiancée de Pierre Marowski, séparée pour +cinq ans,—peut-être pour toujours: leur vie +était si hasardeuse!—de celui qu'elle aimait. +Quelle tentation!... Mais elle avait aperçu l'enfant +dans la voiture. Elle n'avait pas voulu lancer +l'horrible engin. Et alors une autre idée lui était +venue. Elle ne se souciait guère de la cause, ni +du martyr déchiqueté à la Petite-Barrerie, ni de +l'exemple, terrifiant pour les traîtres, que devrait +être le châtiment du faux Toulénine. Tatiane... +Il n'y avait que Tatiane. C'est pour elle que Katerine +avait trouvé en soi de telles ressources +d'adresse et d'audace. Pour elle que, sous des +vêtements d'homme, qui la rendaient à la fois +méconnaissable et plus alerte, la sauvage fille +avait rôdé, épié, guetté,—souple, cauteleuse, +<span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span> +comme une maigre louve des steppes.</p> + +<p>Ce matin, à la gare du Nord, elle avait eu cette +chance de reconnaître dans le valet de chambre +du prince, un garçon de son pays, et elle l'avait +conquis tout de suite en se faisant passer pour le +jeune frère d'un ancien camarade à lui, en rappelant +ces choses d'enfance, de village natal, +auxquelles nul cœur ne résiste. Katerine, grâce +au coup de téléphone, à l'indication de l'annuaire, +identifia cette retraite campagnarde, qui +devait être la maison mystérieuse du prince. Là, +sûrement, se terrait le Judas de la Petite-Barrerie, +Toulénine-Flatcheff, le sinistre factotum +d'Omiroff. Mais comment se rendre là-bas? Comment +y arriver à temps? Car, sans doute, le +maître et le misérable valet repartiraient ensemble +pour la Russie. Katerine, désespérée, ne +possédait même pas sur elle de quoi prendre le +train. A tout hasard, elle courut à l'hôtel de +l'avenue de Messine. Du moins, elle pénétrerait +dans cette demeure, elle s'y assurerait ses entrées +en se liant avec l'ami du valet de chambre, auquel +celui-ci l'adressait. Sur le seuil, elle avait +rencontré Flaviana.</p> + +<p>Et voici pourquoi, quelques heures plus tard, +entre les futaies pleines de nuit, sur la route +forestière entrevue dans le cercle lumineux des +phares, à côté de l'auto, où gémissait et s'encolérait +une voix enfantine, Katerine, en face de +Flatcheff et de Sémène, crut sa dernière heure +venue.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span> +On la fouilla consciencieusement. Les deux +gaillards à qui elle avait affaire ne se souciaient +guère d'épargner sa délicatesse féminine. A vrai +dire, ils ne s'occupèrent pas plus de ce détail que +si elle avait été le garçon dont elle portait le costume. +D'ailleurs, ce n'était pas cela non plus qui +pouvait contrister ou effaroucher la pauvre fille. +Hasardeuse créature, elle en avait vu bien +d'autres. Rester vivante. Ne pas livrer les secrets +de Tatiane. Atteindre le terrible but dont elle +s'hypnotisait. Voilà ce qui tendait et enflammait +l'âme primitive, dans ce corps précocement usé, +que maniait la hardiesse indifférente d'un chenapan +et d'un larbin.</p> + +<p>Quand Flatcheff se fut bien assuré que les +vêtements masculins de Katerine Risslaya ne cachaient +aucun explosif, aucune arme, aucun papier +inquiétant, qu'elle s'était vraiment livrée à +lui sans possibilité de lui nuire, ou même de se +défendre, sa prudence accepta ce dont tout +d'abord sa vanité s'accommodait. Cette fille était +demeurée entièrement sous sa puissance. Il l'avait +fanatisée. Elle revenait à lui, aussitôt libre. Et, +pour lui plaire, elle trahissait. Quoi de plus acceptable +pour un être pareil? La vilenie des autres +semblait de toute évidence à sa propre vilenie. +Et, suivant sa logique, une Katerine Risslaya, +ramassée dans la boue par Tatiane, devait se +retourner tôt ou tard contre sa bienfaitrice. Il +eut un rire de joie affreuse, dont se troubla le +sommeil des beaux arbres fiers, aux branches +<span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span> +desquels se fixaient une à une, brodées par une +fée mystérieuse, les petites étoiles du givre.</p> + +<p>—«Eh bien, Katinka, tu es une fameuse +luronne. Bravo, ma fille. Tu n'y perdras rien. On +ne manque pas de braise au service d'Omiroff. +Excepté ici, où elle ne chauffe guère...»</p> + +<p>Et il rit plus fort, de son à peu près sur le mot +«braise», qu'il venait de prononcer en français.</p> + +<p>—«On gèle,» ajouta-t-il. «Mais grimpe tout +de même sur le siège, à côté de moi. Car j'ai +encore à te parler. Tout à l'heure, Sémène te +cédera la place à l'intérieur.»</p> + +<p>Lorsque, de nouveau, la voiture dévora la +route, Flatcheff soumit Katerine à un interrogatoire, +sur la façon dont elle l'avait retrouvé, sur +ce qu'elle connaissait de Flaviana, et quelle était +l'idée de cette femme en se présentant au Vieux-Moutier.</p> + +<p>—«Si c'est une ancienne bonne amie de Son +Excellence, qui venait pour l'embêter, elle se +sera cassé le nez,» observa-t-il. «Il faudrait +être plus maligne qu'elle n'en avait l'air pour +découvrir notre petit père Boris Wladimirovitch +dans son monastère. Quand ce diable-là se fait +ermite... ah! ah...»</p> + +<p>Flatcheff riait encore. Décidément, il était très +gai.</p> + +<p>«Tu ne le seras pas longtemps, misérable!» +pensait la sombre fille, assise à son côté sous la +même lourde et chaude peau d'ours.</p> + +<p>Elle s'étonnait qu'il ne parlât pas de Flaviana +<span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span> +comme de la mère du petit garçon, qui, maintenant +couché sur la banquette, dans les vêtements +de laine et de fourrure, dormait, derrière eux, +du profond sommeil de l'enfance. Mais le suppôt +du prince, au moment de la naissance secrète, +confiné à son rôle de valet complice, ne possédait +pas encore l'autorité du faux Toulénine. +On ne lui confia que ce qu'il devait savoir pour +ses diverses missions, dont l'une fut d'aller enlever +la jeune doctoresse. Lorsque, plus tard, +le prince lui avoua qu'il s'agissait de son neveu, +Boris ne revint pas sur la personnalité de la mère. +«Une cabotine,» dit-il simplement. Car l'orgueilleux +grand seigneur gardait à son immonde +acolyte tout le mépris indispensable, ne s'ouvrant +à lui que suivant l'occasion, par nécessité ou par +caprice.</p> + +<p>Pendant des heures, l'auto dévora les chemins, +crevant le noir sans fin des campagnes taciturnes, +traversant à un galop de foudre, avec des clameurs +de bête furieuse, les villages ensommeillés. +Puis, on stoppa dans une ville, plus muette et +vide qu'un décor de rêve, devant un hôtel dont +Katerine, sous une lanterne, discerna l'enseigne: +<em>Hôtel du Chevreuil</em>, avec la forme vague d'un quadrupède, +qui s'effaçait sur la tôle délavée. Un +souper était servi, des chambres prêtes.</p> + +<p>Quand les voyageurs se séparèrent pour dormir, +Flatcheff dit à Katerine:</p> + +<p>—«Ma fille, tu vas partager la chambre de +Mauricette et du petit. Comprends-moi bien. J'ai +<span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span> +cru tes boniments. Toutefois la prudence et mes +consignes m'ordonnent d'agir comme si je me +méfiais. Donc, je suis responsable de ce que tu +feras, et je te garde. Ça doit te faire plaisir. Mais +tant que tu seras sous ma coupe, tu ne communiqueras +avec personne. Si l'on te surprend écrivant +un mot, glissant un papier, faisant un signal, +on m'avertit, et je te casse la tête.»</p> + +<p>Pour achever ce discours, Flatcheff enleva son +espèce de passe-montagne, ses lunettes, avec +le demi-voile où elles s'incrustaient. D'un geste +qui fit horreur à Katerine, il arracha même sa +barbe.</p> + +<p>La malheureuse fille contint un cri de répulsion. +Elle reconnaissait le visage infâme,—le +faux Toulénine qui leur prêchait la guerre sociale, +la propagande meurtrière, l'audace héroïque.—Elle +le voyait face à face, l'apôtre qui trouvait +des accents enflammés pour soulever leurs âmes, +dans la mansarde de Pierre Marowsky, et qui +n'était que ce reptile hideux, ce scorpion rampant, +gonflé de venin: un agent provocateur.</p> + +<p>L'homme eut son ignoble rire:</p> + +<p>—«Comment me préfères-tu, la belle? En +Toulénine ou en Flatcheff?—Au fait, c'est vrai: +tu es amoureuse de moi. C'est enivrant... Et je +te ferais bien les honneurs de mon beau physique,—avec +ou sans barbe,—je te recevrais volontiers +dans l'intimité, Katinka de mon cœur... +Seulement, pas cette nuit. Pour quelque temps +encore, j'aime mieux avoir, auprès de toi, les +<span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span> +yeux ouverts que fermés. C'est donc Mauricette +qui aura le privilège de voir émerger de cette +défroque de mâle ta gracieuse forme féminine, et +de dormir en ta compagnie.»</p> + +<p>Il reprit un sérieux terrible pour ajouter, sortant +de sa poche un revolver:</p> + +<p>—«Et, je te le répète... Je saurai tout... Si +quelque chose ne me paraît pas clair, tu pourras +faire tes paquets pour l'autre monde. Rappelle-toi +que, pour Bibi» (il se désigna d'un air de +fatuité canaille), «c'est tout bénéfice d'exterminer +de la bonne petite vermine comme toi. Le +patron m'en saurait gré, la police itou. Je ne +risquerais pas un cheveu. Tiens-toi donc pour +avertie.»</p> + +<p>Ce fut tellement sinistre, cet avertissement, +reçu sous le canon braqué du revolver, dans le +corridor du louche hôtel provincial, où l'humidité +sentait le moisi, où l'on devinait des mouchards +embusqués derrière les portes, que Katerine, +malgré son fatalisme et sa résolution, frissonna.</p> + +<p>La vue du bel enfant, au sommeil paisible, +près de qui elle passerait la nuit, fut alors d'une +telle douceur pour la malheureuse, que les larmes +lui en vinrent aux yeux, à elle qui, depuis si longtemps, +n'avait pleuré.</p> + +<p>Comme elle les contenait, d'un battement de +paupières, elle rencontra le regard de Mauricette, +l'Arlésienne. La gêne anxieuse de ce regard +l'étonna. Elle dit brusquement:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span> +—«Vous savez bien que je suis une femme, +comme vous, malgré ces frusques. Vous ne pouvez +pas avoir peur de moi, puisque vous êtes +chargée de m'espionner.</p> + +<p>—Oh! vous espionner...</p> + +<p>—Enfin...</p> + +<p>—Ça n'est pas mon métier. Kourgane, mon +mari, m'a recommandé d'obéir... J'obéis. Sans +ça... Mais il y a une chose qui m'occupe...</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—L'enfant qui est là... ce petit amour... Vous +ne pensez pas, dites, qu'on veuille lui faire du +mal?</p> + +<p>—Quoi!» s'écria Katerine amèrement. «C'est +vous qui me questionnez!... Et l'on m'a mise +sous votre surveillance, comme si l'on se défiait +de moi.»</p> + +<p>Elle équivoquait prudemment. Mauricette +Kourgane mit un doigt sur ses lèvres.</p> + +<p>—«Quoi que nous disions,» fit-elle, «je crois +sage de parler très bas. Je n'aime pas beaucoup +ce qui se passe. Et l'on nous offre trop d'argent +pour que ce soit de la fameuse besogne. Mais +c'est l'affaire de mon homme, de Fédor. Tout +ce que je sais, c'est qu'on m'a mis ce chérubin +dans les bras, et qu'il faudra me couper en morceaux +avant que de lui faire du mal.</p> + +<p>—Pour ça, je serai avec vous, de tout mon +cœur,» s'écria Katerine.</p> + +<p>Les deux femmes se sourirent. Leur défiance +mutuelle tombait un peu. Pourtant, ni l'une ni +<span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span> +l'autre n'osa se livrer. Et elles n'en dirent pas +davantage. Seulement, avant de se coucher, elles +se penchèrent ensemble vers le petit Serge-François.</p> + +<p>L'Arlésienne avait mis l'enfant dans son lit, à +elle,—un de ces vastes lits de province, où elle +s'étendrait à côté de lui sans même le réveiller. +Il dormait, le visage tout rose dans ses cheveux +blonds, un petit bras rejeté au-dessus de sa tête, +avec la menotte à demi ouverte. Ses longues paupières +mettaient, sur les joues un peu ardentes, +l'ombre large de leurs cils. Entre les mignonnes +lèvres, d'une merveilleuse fraîcheur, les dents +laiteuses brillaient.</p> + +<p>Sous la contemplation des deux femmes, il eut +un léger soupir, s'agita, nerveux, puis retomba +dans sa paix émouvante.</p> + +<p>—«Mignon!...» dit l'une.</p> + +<p>—«Petit trésor!...» fit l'autre.</p> + +<p>Même écho de maternité, vibrant sous la ronde +poitrine de la paysanne arlésienne comme dans +le maigre sein flétri de la vagabonde des steppes +et des bouges. Lien qui les unit toutes. Partout, +toujours, devant tout enfant, les femmes sont +mères. Ces deux-là, parce qu'il y avait un petit +être abandonné, se sentirent en alliance secrète. +Elles se souhaitèrent le bonsoir presque avec +amitié.</p> + +<p>Le lendemain, ce fut de nouveau la course en +auto, folle, abasourdissante, ne laissant même +pas dans les cerveaux engourdis le ressort nécessaire +<span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span> +à la réflexion. Toute la journée, on longea +le Rhône. Dans l'intimité de la voiture, en la +préoccupation commune de distraire l'enfant, +quand il ne sommeillait pas, la vague sympathie +ébauchée la veille au soir s'affirma entre Mauricette +et Katerine. L'Arlésienne disait:</p> + +<p>—«Vous êtes donc Russe, comme mon +homme?» Et elle ajoutait, la voix niaise:—«C'est-y +aussi dangereux pour les femmes d'être +Russe... Parce que, lui... il en a, du micmac et +de l'embêtement!...»</p> + +<p>«Si elle n'est pas tout à fait ignorante et +naïve, elle est très forte. Ne nous livrons pas,» +pensait Katerine.</p> + +<p>Aussi, lorsque Mauricette, berçant le bébé sur +ses genoux, soupira:</p> + +<p>—«Pauvre ange!... Est-ce beau?... Dire +qu'il a peut-être une maman... ce chérubin-là!...»</p> + +<p>L'autre, bien que remuée par l'accent sincère, +se garda bien de raconter comment elle avait +surpris ce qu'elle croyait être un secret redoutable +pour Flaviana.</p> + +<p>Malgré l'intention manifestée par Flatcheff de +coucher la nuit même à Arles, dût-on y arriver +très tard, une panne les força d'y renoncer. A +plus de deux heures du matin, ils se trouvèrent +en face d'Avignon, rompus, épuisés, et le courage +leur manqua pour aller plus loin.</p> + +<p>Cette fois, point de gîte retenu, prêt à les recevoir, +point d'hôtelier complaisant. Ayant traversé +<span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span> +le Rhône sur le pont suspendu, et pénétré +en ville par la porte de l'Oulle, tout de suite ils +se trouvèrent place Crillon. Là, devant la façade +cossue, les lanternes allumées toute la nuit, la +porte cochère accueillante d'un hôtel, ils ne pensèrent +plus à rien qu'à la joie de quitter leur +trépidante voiture, et d'étendre leurs membres +crispés sur des lits immobiles, entre des murs +silencieux.</p> + +<p>Dans le va-et-vient que causa leur arrivée, le +domestique Sémène se trouva seul, un instant, +avec Katerine Risslaya,—du moins seul Russe, +car c'était dans la cour, où le garçon de remise +l'aidait à ranger l'auto, tandis que sa compatriote +revenait chercher quelques effets de l'enfant, +oubliés dans la voiture.</p> + +<p>Rapidement, le grand valet de pied sussura en +petit-russien à l'oreille de Katerine:</p> + +<p>—«N'oubliez pas de mettre vos chaussures à +la porte, ce soir. Et demain, quand vous serez +bien seule, regardez sous la semelle intérieure...»</p> + +<p>Vivement elle leva les yeux. Mais déjà l'impassible +valet s'était détourné, et prenait des mains +du garçon un seau d'eau, dans lequel il trempait +la longue brosse pour nettoyer les roues de la +voiture.</p> + +<p>Katerine Risslaya ne s'endormit pas.</p> + +<p>Le matin, elle fut debout avant les autres. +Aussitôt, elle ouvrit la porte, sur le couloir. Les +chaussures n'avaient pas encore été remises en +<span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span> +place. Lorsque enfin elle eut les siennes, elle ne +se trouvait pas seule, et ne réussit pas à l'être un +instant jusqu'au départ. Il lui fallut donc remonter +dans l'auto sans avoir l'explication des singulières +paroles. Elle chercha les yeux du moujick, +et ne les rencontra pas.</p> + +<p>«Une épreuve...» se dit-elle. «Un piège que +me tend Flatcheff. Ne nous y laissons pas +prendre.»</p> + +<p>Malgré tout, par instants, ses orteils, nerveux, +s'agitaient dans ses souliers, et elle appuyait fortement +le pied par terre. Qui sait?... Là, peut-être, +gisait un secret qui changerait la face des +choses.</p> + +<p>Ce fut seulement à Arles, chez les Kourgane, +qu'elle put satisfaire son anxieuse curiosité.</p> + +<p>Dans la rue du Refuge, près des Arènes, ils +habitaient une petite maison, avec un bout de +jardin,—ou plutôt un enclos poussiéreux, tout +encombré de vieilles pierres, de statues mutilées, +de débris de chapiteaux, dont Fédor faisait commerce. +Au rez-de-chaussée du logis, une salle en +désordre, vrai capharnaüm, offrait aux clients, +sous prétexte d'antiquités, des vaisselles ébréchées, +des japoneries de bazar, des bibelots +Louis-Philippe, des dentelles et des soieries fanées, +revendues par des caméristes de cocottes, +et surtout de la pacotille allemande, boîtes, tabatières +et pendules à musique, dont le mauvais +goût et la bizarrerie s'imposaient à quelques flâneurs +ignares comme étant «de l'époque», sans +<span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span> +que jamais ils songeassent à demander: «Laquelle?»</p> + +<p>L'unique étage se trouva suffisant pour loger les +nouveau-venus. D'ailleurs, Flatcheff ne réclamait +qu'un minimum d'espace, pour mieux exercer sa +surveillance.</p> + +<p>Katerine se sentait, sous le regard de cet +homme, telle qu'une hirondelle sous l'œil d'un +épervier.</p> + +<p>«Tant pis!» se disait-elle. «Me voilà donc +liée à lui jusqu'à la minute favorable où il me +sera possible de le tuer. Je ne pourrais pas servir +Tatiane autrement, ni révéler à Flaviana ce qu'ils +vont faire de son fils, car je serais prise, et peut-être +lynchée sur-le-champ par ces gens-là. Mais +si je lui avais jeté la bombe, et qu'elle m'eût démolie +en même temps, comme c'était probable, +le résultat aurait été le même. Du moins, j'aurai +épargné cet amour de petit mioche. Pauvre +môme!... Il est si beau qu'on ne voudra jamais +lui faire du mal.»</p> + +<p>C'est en quoi Katerine se trompait. Mais elle +n'y songeait pas en ce moment, où, tremblante +d'émotion et de stupeur, elle retirait de sa chaussure +un papier adroitement glissé par Sémène +sous la doublure de la semelle, légèrement décollée. +Elle lut:</p> + +<p>«<em>Pierre Marowsky s'est évadé. Il sait où vous +êtes. Vous le verrez bientôt.»</em></p> + +<p>L'ivresse et la frayeur bouleversèrent également +<span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span> +Katerine. La pensée de Flatcheff surprenant +ce papier l'affola tellement que, sans réfléchir, +elle le déchira, le mâcha, l'avala. Ensuite +elle frémit à l'idée:</p> + +<p>«C'est lui qui me donne cette fausse nouvelle. +Il attend... pour voir si je la lui apporte.»</p> + +<p>Quelle alternative!... quel doute!... Et la réflexion +même lui était interdite. Impossible de +s'attarder. Son geôlier était aux aguets. Mais un +éclair l'illumina. Depuis ce matin... Oui, depuis +ce matin, où le papier avait été mis là, jusqu'à +maintenant... Flatcheff... Il aurait dû la considérer +plus curieusement, s'étonner qu'elle n'eût +pas lu encore, lui en faciliter l'occasion.</p> + +<p>Un sourd espoir, tellement prodigieux qu'elle +s'efforçait de le refouler, de ne pas trop l'entendre, +s'insinuait... Pierre Marowsky en liberté... +Tatiane heureuse... Et ces deux êtres, +pour qui elle était prête à mourir, reliés à +elle, sachant tout d'elle, mystérieusement. Mais +alors?... Sémène serait d'accord avec eux? Qui +donc était-il, en réalité, ce domestique muet, +qui paraissait, sous les ordres de Flatcheff, un si +modeste comparse?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span></p> + +<div class="header"> +<h2>IX<br /> +<span class="medium">L'ALLÉE DES TOMBEAUX</span></h2> +</div> + +<p>Ce soir-là,—un soir d'hiver, mais que le climat +de Provence faisait doux comme plus d'un +soir de l'été parisien, trois hommes fumaient, +causant à voix basse, dans le jardinet des Kourgane.</p> + +<p>C'était Flatcheff, en compagnie du marchand +d'antiquités et de Sémène.</p> + +<p>Assis sur des pierres, ou sur le sol, contre un +grand débris de portique, ils échangeaient des +propos qui semblaient les effrayer eux-mêmes. +Car les mots s'égrenaient, difficilement, en monosyllabes, +chacun des interlocuteurs attendant +qu'un autre s'expliquât. Dans l'ombre très noire +de la maison et du portique,—d'autant plus +noire qu'alentour tout était bleu de lune,—on +ne distinguait que les étincelles rougeâtres, intermittentes, +d'une cigarette et de deux pipes. Autour +des trois nocturnes causeurs, c'étaient des +gestes estropiés de statues, des bras dressés, des +torses érigeant leurs épaules sans tête, des jambes +lancées dans une course que ne ralentissaient plus +le fardeau du corps, des colonnettes, des stèles, +<span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span> +des feuilles d'acanthe. Marbres soi-disant antiques, +et qui, sous la lune, prenaient la blancheur +savonneuse du carrare fraîchement tiré de sa +montagne. L'encrassement artificiel ne résistait +pas à cette neigeuse clarté. Heureusement, ce +n'était pas l'heure d'en faire accroire aux Anglais +de passage. On s'occupait à une autre besogne +chez Fédor Kourgane.</p> + +<p>Le marchand demandait, de cette voix involontairement +étouffée que prennent les gens qui +ont peur de ce qu'ils disent:</p> + +<p>—«Tu es sûr, Flatcheff?</p> + +<p>—Absolument sûr.</p> + +<p>—Ma femme m'avait dit...</p> + +<p>—Tu vas écouter les femmes, maintenant!...</p> + +<p>—Paraît qu'il avait l'air de s'y intéresser.</p> + +<p>—Quand on a une épine dans le pied, je te +réponds qu'on s'y intéresse.</p> + +<p>—Pas comme ça.</p> + +<p>—Ai-je ses ordres, ou non?</p> + +<p>—Il te l'a dit, positivement?</p> + +<p>—Positivement?...» répéta Flatcheff, qui +ricana. «On voit bien, Kourgane, que tu n'as +jamais été dans la confidence d'un barine. Avec +les seigneurs, c'est en les devinant qu'on se fait +bien venir, surtout pour des histoires de ce genre. +Mais, tout empoté que tu sois, tu aurais compris, +si tu avais entendu le prince crier:—«Allez!... +partez... emmenez le petit et son Arlésienne de +malheur... Que je ne les voie plus!...»</p> + +<p>Dans l'ombre les voix se turent. Les blanches +<span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span> +statues mutilées semblèrent frémir. Mais c'était +une vapeur qui passait sur la lune. Il y eut aussi +comme un froissement imperceptible, dans le +coin le plus ténébreux, en arrière du portique. Un +seul des trois hommes l'entendit, ou du moins +s'en inquiéta. Ce fut Sémène, le valet silencieux.</p> + +<p>Il se leva nonchalamment, fit deux pas comme +pour se dégourdir, puis un troisième pour cogner +sa pipe contre l'angle d'une pierre, et la vider de +sa cendre. Ce troisième pas l'amenait à l'extrémité +du portique,—un bout de mur plein, avec +des colonnes engagées. Vivement il regarda derrière. +D'abord il ne distingua que du noir. Mais +aussitôt se dessina une face pâle, où luisait un +regard affolé. Une autre pâleur maintenant: +deux mains qui se levaient, qui se joignaient en +un élan de prière. Sémène, toujours muet, vint +reprendre sa place.</p> + +<p>Flatcheff déclarait, après un blasphème:</p> + +<p>—«Ah! il sera bien content quand la chose +sera faite. Et moi donc!... Pensez-vous que j'aie +la vocation de devenir bonne d'enfant? Cependant, +je ne ferai plus autre chose que de veiller +sur ce damné moucheron tant qu'il existera. Moi +qui veux rentrer en Russie, et jouir enfin du fruit +de mes peines. J'ai assez trimé... J'ai assez risqué +ma peau. La preuve c'est que je ne la rapporte +pas tout entière...»</p> + +<p>Hors de l'ombre, dans le rayon de la lune, une +main s'étendit, à laquelle manquaient le pouce +et deux phalanges de l'index. Chair amoindrie +<span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span> +entre les marbres brisés. Seule mutilation historique, +authentique. Un Anglais en eût certainement +réclamé le moulage.</p> + +<p>Le colloque dura encore un moment. Flatcheff +expliquait son projet... Et quelle facilité, quelle +sécurité! Aucune trace... rien.</p> + +<p>—«Justement, toi, Kourgane, tu es outillé... +Tu as des instruments, des leviers, des cordes. +C'est ton affaire, soulever des blocs de ce genre.</p> + +<p>—Eh bien, et ces bras-là,» observa Sémène +en se tapant les biceps. «On peut se passer d'outils +avec ça.»</p> + +<p>Kourgane objecta:</p> + +<p>—«Mais ma femme, Mauricette?... Comment +lui enlever son moutard? Elle en raffole déjà. +Comment empêcher qu'elle nous suive?</p> + +<p>—Bah! c'est la moindre des choses. N'a-t-elle +pas confiance en Katerine? C'est Katerine qui +trouvera le prétexte. Elle nous amènera le petit, +au bon endroit, au bon moment.</p> + +<p>—On peut compter sur Katerine?...</p> + +<p>—Je la tiens,» proféra Flatcheff, avec un +sifflement qui soulignait étrangement ces trois +mots.</p> + +<p>Un frisson, un soupir glissèrent contre la +pierre du portique. Sémène toussa brusquement, +et s'écria:</p> + +<p>—«Voilà le vent qui se lève.»</p> + +<p>Et il ajouta très haut, comme s'il donnait un +ordre, lui, le pauvre être de servitude:</p> + +<p>—«Allons! il faut rentrer.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span> +—Qu'est-ce qui te prend? Tu as peur de +t'enrhumer?» firent les autres, en se tordant de +rire.</p> + +<p>Cette nuit-là, Katerine, tout comme Flatcheff, +qui jouait au maître, mit ses chaussures dehors, +pour que le domestique les brossât. Chez les +Kourgane, elle aidait Mauricette au ménage. Car +elle avait repris des vêtements de femme,—les +uns prêtés par son hôtesse, les autres parcimonieusement +payés par son tyran. Elle nettoyait +ses chaussures avec celles de l'autre femme et de +l'enfant. Mais, ce soir, elle risqua la tentative de +les mettre à sa porte. Et l'anxiété du résultat fut +telle que, dans la maison endormie, elle se leva, +sans allumer de lumière, et s'en alla tâter le +plancher du couloir, au profond des ténèbres, +pour savoir si l'on avait emporté ses souliers.</p> + +<p>Elle ne les trouva plus. Sémène avait dû les +prendre avec ceux de Flatcheff.</p> + +<p>Sémène... Qu'était-ce que cet homme?... Nul +doute qu'il ne l'eût vue, tout à l'heure, qu'il ne +l'eût surprise aux aguets, l'oreille tendue à la +conversation terrible. Un instant, elle s'était crue +perdue. Il allait parler, révéler sa présence, son +espionnage. Flatcheff la tuerait sur-le-champ. +Ah! qu'il la tuât du coup, sainte Vierge! qu'il ne +la réservât pas pour une lente vie de tortures!... +Mais, tandis que la rude créature, malgré son +énergie, défaillait d'effroi, elle entendit les sinistres +causeurs poursuivre leur conciliabule, +sur le même ton, sans que rien les interrompît. +<span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span> +Sémène se taisait... d'une complicité tacite avec +elle. Était-ce possible? Et alors... L'avertissement +serait vrai?...</p> + +<p>Le matin suivant, Katerine, en inspectant ses +chaussures, vit, du premier coup d'œil, que la +semelle intérieure avait été soulevée. Quel émoi! +quelle palpitation du cœur! Un minuscule papier +apparut, où se distinguaient de fins caractères +russes.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>«<em>Consentez à tout. N'ayez crainte. Celui qui +paraît commander obéit à son destin</em>.»</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Un désappointement étreignit Katerine. Cet +ordre: «<em>Consentez à tout</em>,» la troublait. Consentir +à quoi? Même à l'effroyable crime entrevu: l'assassinat +d'un enfant? Que lui dirait-on d'autre +pour s'assurer qu'elle n'entraverait rien? Pas un +mot sur Pierre Marowsky, cette fois. S'il était +libre, s'il s'entendait avec Sémène, pourquoi n'accourait-il +pas? Et cette phrase: «<em>Celui qui paraît +commander obéit à son destin</em>,» que signifiait-elle? +Elle semblait viser Flatcheff. Mais ce pouvait être +aussi bien quelque ironique formule de résignation.</p> + +<p>Katerine fit disparaître ce papier comme le précédent. +Mais ses dents, qui le déchirèrent, n'y trouvèrent +pas la même violente saveur d'espérance.</p> + +<p>Vers la fin de l'après-midi, comme le jour +déclinait,—dans un ciel pur, d'un bleu qui +pâlissait sans perdre sa transparence de cristal,—Flatcheff +dit à Katerine:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span> +—«Viens te promener un peu avec moi. J'ai +à te parler.»</p> + +<p>Étonnée, vaguement inquiète aussi, elle quitta, +côte à côte avec lui, la maison des Kourgane.</p> + +<p>—«Écoute,» lui dit-il. (Il parlait le dialecte +petit-russien, et par conséquent ne se préoccupait +guère des passants, d'ailleurs bien rares.) +«Le moment est venu de montrer que tu m'es +dévouée.</p> + +<p>—Tant mieux!» fit-elle, tandis que la flamme +de ses yeux noirs se baissait vers le pavé.</p> + +<p>—«Observe bien le chemin que nous suivons,» +reprit Flatcheff, «tu le referas ce soir. +C'est pourquoi je t'emmène à la brune, pour que +les choses aient le même aspect. La lune luira. +Tu verras donc presque plus clair que maintenant. +Nous n'allons pas loin. Fais attention. Il ne +faut, quand tu reviendras seule, ni te tromper, +ni questionner personne.»</p> + +<p>Afin de laisser librement s'exercer sa faculté +d'observation, l'homme ne lui parla plus.</p> + +<p>Ils tournèrent les Arènes, suivirent un dédale +de petites rues, puis se trouvèrent sur une large +avenue. Quelques feuilles persistaient encore sur +les micocouliers, plantés en double rang, le long +de chaque trottoir. A travers les branches, vers +le couchant, le ciel paraissait en or. La lente vie +méridionale arrêtait sa nonchalance sur les bancs +poussiéreux, dans le soir tiède. Des gamins, +jouant au bouchon, regardèrent avec stupeur les +deux Russes, qui traversaient en ligne droite, sans +<span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span> +se soucier de les interrompre. Des indigènes +eussent fait le détour, si encore ils ne se fussent +attardés à juger les coups.</p> + +<p>Au delà de l'avenue des Alyscamps, une espèce +de sentier, tout de suite, les conduisit dans un +endroit sauvage. Des eucalyptus, avec leur feuillage +métallique et sombre, faisaient brusquement +la nuit. Les pieds butaient sur un terrain inégal. +A gauche, Katerine vit s'ouvrir en contre-bas une +espèce d'esplanade herbue, et briller l'eau d'un +réservoir. Puis la pente s'accentua. Par une barrière +ouverte, on franchit la voie du chemin de +fer. Quelques pas encore...</p> + +<p>Katerine s'arrêta, exhalant une exclamation,—saisie +par l'étrangeté de la perspective,—un +peu terrifiée, mais surtout bouleversée, au fond +de son âme sauvage, par une involontaire admiration. +Émouvante poésie, capable de l'arracher +à elle-même, dans une telle heure! Des arbres, +des pierres sépulcrales, une église en ruines... +Une longue avenue, baignée par un glauque crépuscule, +tandis, qu'au fond, sur l'or du couchant, +à travers les branches nues et noires, pleuvaient +les roses des parterres mystiques, des roses de +sang et de feu.</p> + +<p>Jamais, jamais plus, l'allée triste et magnifique, +l'Allée des Tombeaux, suprême vestige des +Alyscamps d'Arles, n'arrachera aux lèvres des +hommes ce cri, dont la surprise de leurs cœurs +saluait sa funèbre beauté. Les énormes peupliers +centenaires, qui, même en ce jour de décembre, +<span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span> +amaigris, défeuillés, formaient encore une double +muraille, si majestueuse, au-dessus des sarcophages +alignés,—ces peupliers, semblables à +des ifs géants, tels qu'on en voit dans les sublimes +jardins de la Villa d'Este, près de Tivoli, et dans +les jardins Giusti, à Vérone, ont été coupés durant +l'automne de 1909. Non pas entièrement, +mais à la moitié de leur hauteur. Leurs cimes +aiguës, tombées pour toujours, ont brisé dans +leur chute l'enchantement. Qu'est devenu ce +lieu incomparable, aujourd'hui dépourvu de leur +élan, de leur frisson, de leur ombre, de leur enivrante +nostalgie?</p> + +<p>Devant les yeux de la fille des steppes, ils se +dressaient encore, tandis qu'à leurs pieds se +pressait la foule des sarcophages énormes. Au +bout de la mélancolique avenue, l'église Saint-Honorat, +sa tour romane, ses cintres à jour, ses +arceaux croulants, découpaient, ruine précieuse +comme un bijou, leurs formes charmantes, sur +un ciel d'une flamboyante douceur.</p> + +<p>—«Où sommes-nous? Est-ce un cimetière?...» +balbutia Katerine.</p> + +<p>Émue, recueillie, sa voix n'exprimait plus la +crainte, mais l'extase qu'il y aurait à mourir là. +Par une réminiscence qu'elle ne s'expliquait pas, +les horizons sans bornes du Dniéper, les soirs +déchirants où le soleil mourait dans les brumes +de pourpre, au lointain des solitudes, lui oppressaient +l'âme, comme dans sa petite enfance. Les +années infâmes de sa vie s'effacèrent, dans l'absolution +<span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span> +de l'émoi surhumain. Un sanglot creva +sur ses lèvres.</p> + +<p>—«Viens,» dit Flatcheff, qui lui saisit le +poignet.</p> + +<p>Elle se laissa faire, souhaitant qu'il eût résolu +de la tuer là. Mais il la conduisait dans un chemin +pire que celui de la mort.</p> + +<p>Bientôt tous deux marchèrent parmi l'immobile +armée des sépulcres. La multitude, l'énormité +de ces cuves de pierre stupéfiaient la jeune +femme. Un grand nombre étaient béantes et +vides. D'autres s'écrasaient sous leur couvercle +massif. Quelques-unes s'élevaient sur un piédestal. +Et il y en avait d'orgueilleuses, enfermées +entre des grilles, isolées dans une chapelle encore +debout.</p> + +<p>Pas un être vivant, sauf les deux Russes. Les +Alyscamps sont un des lieux les plus solitaires du +monde. Quand un voyageur n'y promène pas sa +rapide curiosité, personne ne s'y aventure. Les +Arlésiens, qui laissèrent saccager leur nécropole +fameuse par le tracé de la voie ferrée, par la construction +d'une usine à gaz, et,—tout récemment,—par +ce sacrilège, la décapitation des +peupliers, les Arlésiens, qui firent commerce des +sculptures funèbres, qui vendirent aux antiquaires +les reliques de leur passé, évitent la désolation +de cette avenue, où ils ne rencontrent +que des remords et le fantôme gémissant de la +Beauté.</p> + +<p>—«Regarde bien où tu es, maintenant,» ordonna +<span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span> +Flatcheff, arrêtant soudain sa compagne. +«Tu as des points de repère... Tiens, ce caveau, +avec sa flèche gothique, au bord même de l'avenue. +Il sera très distinct, ce soir. La lune l'éclairera +en plein, tandis qu'ici, en face, nous serons +dans l'ombre. D'ailleurs, dès que je t'apercevrai, +je sifflerai... comme cela.»</p> + +<p>Il émit une modulation perçante. Des chauves-souris +s'effarèrent. Un faible écho répondit.</p> + +<p>Docilement, Katerine examinait les objets +d'alentour, pour se rappeler. En cet endroit plus +écarté, la ruine et la solitude devenaient le +hideux abandon. Des détritus de l'usine à gaz, +amoncelés contre une barrière vermoulue, s'épandaient +jusqu'auprès des pierres sacrées. Des +odeurs méphitiques flottaient. Dans le soir vert, +on distinguait l'effroyable laideur des dégagements +et des dégorgements de l'usine. Le mirliton +gigantesque de sa cheminée, crachant une +fumée aux volutes lourdes, opaques, infectes, +narguait par sa hauteur l'élégance fuselée des +nobles arbres. Il semblait perversement leur envoyer +ses immondices, que les ondulations de +l'air portaient vers eux. Fâcheux symbole.</p> + +<p>Katerine, suffoquée par l'âcre odeur, s'appuya +contre un sarcophage. Ce mouvement lui fit remarquer +de surprenants détails. Le couvercle de +ce sarcophage,—formidable masse de pierre,—bâillait +comme celui d'une boîte qu'on entr'ouvre. +Deux rondins de bois, placés verticalement, +entre son rebord et le rebord de la cuve, +<span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span> +le maintenaient ainsi soulevé. Autour de ces rondins, +de fortes cordes étaient enroulées et liées. +Leur libre extrémité pendait en dehors. Et cette +disposition semblait faite pour qu'en tirant vigoureusement +et simultanément les cordes, les +rondins arrachés laissassent retomber le poids +écrasant du couvercle. Des outils, un cric, des +leviers, rangés tout près, attestaient un travail +récent. Enfin, un sac, gonflé d'une poudre blanche, +qui parut à Katerine du plâtre, se dissimulait +mal parmi des éboulis tout proches.</p> + +<p>—«Quel est donc l'ouvrage qu'on fait là?» +demanda-t-elle, frissonnante d'un pressentiment +sinistre.</p> + +<p>—«Tu le verras cette nuit,» prononça Flatcheff.</p> + +<p>Et il eut un sourire abominable.</p> + +<p>—«Cette nuit?</p> + +<p>—Oui, puisque tu viendras. Tu nous rejoindras +ici,—pas avant une heure du matin, à +cause de ces imbéciles d'Anglais, qui choisissent +toujours le clair de lune pour visiter les Alyscamps. +Mais, à partir de minuit,—quand les +douze coups ont sonné pour les amateurs de spiritisme +et d'apparitions,—plus personne. Tu +nous trouveras, moi, Kourgane et Sémène.</p> + +<p>—Pour quoi faire?</p> + +<p>—Tu le verras... je te dis... Ah! tu nous +amèneras l'enfant.</p> + +<p>—L'enfant?» répéta Katerine, défaillante.</p> + +<p>—«Oui. Toi seule le peux. Tu demanderas à +<span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span> +Mauricette de le coucher dans ta chambre. J'ai +suggéré le changement au petit. Ça l'amusera. Il +aime que tu l'endormes avec les chants de la +steppe. Tu lui promettras une histoire de loups. +Rien n'est plus facile. Mauricette a confiance en +toi.</p> + +<p>—Mais il criera, il appellera...» balbutia +Katerine.</p> + +<p>—«Tu l'emporteras tout endormi. S'il est trop +lourd, tu le mettras ensuite à terre. Mais jusqu'au +tournant des Arènes... un poussin de quatre ans—tu +es assez forte.</p> + +<p>—Mon Dieu!» s'écria la malheureuse fille, +dont les yeux s'élargissaient d'épouvante. «Vous +voulez le tuer!...</p> + +<p>—Qu'est-ce que ça peut te faire, à toi?» +riposta Flatcheff.</p> + +<p>—«Un enfant!...</p> + +<p>—Il ne souffrira pas. Un tour de pouce,»—fit-il, +en avançant le seul qu'il eût encore,—un +horrible pouce, à la première phalange trop +longue, et spatulée,—«puis, houp! là dedans, +avec ce sac de chaux versé dessus, et le couvercle +retombé... Il faudra mille ans pour retrouver sa +trace.»</p> + +<p>Le misérable désignait la monstrueuse cuve de +pierre, avec sa cavité bâillante. L'imagination +horrifiée de Katerine y vit glisser le petit corps... +De la chaux... Il avait pensé à cela, l'infernal +scélérat, à cette substance insinuante, corrosive, +qui, du beau petit être ferait une poussière +<span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span> +informe, desséchée, sans même ce reste de vie,—vie +effroyable,—qui s'appelle la décomposition. +Rien n'émanerait, pas une odeur. Le couvercle +hermétique cacherait, pour des siècles +peut-être, en effet, le secret d'un tel crime. +D'ailleurs, parmi tous ces sépulcres, comme celui-là +était bien choisi, hors des ferveurs artistiques, +éloigné de l'avenue à la grâce funèbre, dans le +voisinage odieux et empesté de l'usine!</p> + +<p>Serait-ce possible? Les beaux Alyscamps voileraient-ils +une pareille chose? Aucune âme indignée +ne jaillirait-elle d'un de ces milliers de sépulcres, +pour empêcher l'œuvre d'abomination?</p> + +<p>—«Tu sais, Katerine,» reprit l'homme,—ou +plutôt celui qui avait une face d'homme,—«il +te faut choisir. Ou tu nous amèneras l'enfant... +ou c'est toi que nous irons chercher pour +te faire finir la nuit de ce côté. Et tu la trouveras +plutôt longue à finir, je t'en réponds.»</p> + +<p>La chair de la malheureuse se hérissa. Tant de +cruauté luisait sur ce visage, qu'elle devina une +passion de tortionnaire, la préférence qu'il aurait +à la trouver rebelle, pour assouvir sa fantaisie +d'un supplice. L'innocent... on n'oserait pas le +martyriser, tout de même. Puis, c'est trop fragile... +ça meurt trop vite.</p> + +<p>Pour mieux la persuader, Flatcheff lui démontra +qu'elle se perdrait sans sauver le petit. Après +tout... quoi!... Ils n'avaient qu'à le prendre. +Mauricette ferait un peu de musique... Et puis?... +Quand elle serait fatiguée de se lamenter, il faudrait +<span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span> +bien qu'elle se tînt tranquille. Elle ne livrerait +pas son homme, pour un mioche qu'elle ne +connaissait pas quinze jours avant, et qui ne lui +était de rien.</p> + +<p>—«Seulement, n'est-ce pas? si nous pouvons +éviter qu'elle s'en mêle...» conclut le bandit. +«Parce que, tant qu'elle croira pouvoir l'empêcher, +elle risquera peut-être une folie. Après... +faudra bien qu'elle se résigne.»</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>De neuf heures à minuit, ce soir-là, Katerine, +debout à sa fenêtre, regarda monter la lune au-dessus +des Arènes. Pétrifiée, elle ne sentait pas +la fatigue d'être immobile. Son corps, son âme, +engourdis d'une même stupeur, la laissaient +indifférente à tout, sinon à la lente ascension de +ce disque implacable, qui mettait dans le ciel des +transparences d'argent, et se reflétait en scintillante +pâleur parmi les découpures d'encre des +arcades gigantesques. Quand elle serait là-haut, +la lune fatidique, juste au-dessus de la tour carrée +dont le moyen âge a surchargé le colosse +romain, il faudrait bien que Katerine prît un +parti. Jusque-là, elle ne penserait pas, elle ne +prévoirait pas, elle ne songerait pas. Elle s'abîmerait +dans l'horreur des choses. Elle ne serait +qu'une palpitation de souffrance, à cette fenêtre +perdue, dans la splendeur de la nuit, devant ces +murailles séculaires, entre lesquelles des malheureux, +sous la dent des bêtes ou le fer des gladiateurs, +avaient hurlé leur agonie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span> +Quel silence!... mon Dieu!... quel silence!</p> + +<p>Les trois hommes étaient partis,—les trois +complices. Ils s'étaient éloignés bruyamment, +gaiement, sous prétexte d'une partie de cartes +au cabaret. Mais ils n'avaient quitté la maison +qu'après avoir vu les deux femmes se disputer, en +jouant, le privilège de garder leur petit pensionnaire. +Katerine le réclamait. Mauricette ne voulait +pas le céder. L'enfant riait d'abord. Puis, +tout à coup, fondait en larmes.</p> + +<p>—«C'est moi que tu veux, mon bijou?» +demandait Mauricette.</p> + +<p>Il secouait sa tête aux boucles dorées.</p> + +<p>—«C'est moi?» s'écriait Katerine.</p> + +<p>Et le pauvre petit, dans une explosion de sanglots:</p> + +<p>—«Non, non!... c'est nounou... et pépé Fa, +et papa Raymond... Papa!... papa!...</p> + +<p>—Tu le verras ce soir, ton papa, si tu vas +dormir gentiment dans la chambre de Katerine,» +prononça Flatcheff, adoucissant sa voix en câlinerie.</p> + +<p>La Risslaya regarda cet homme. Elle avait vu +des bêtes fauves. Étant toute petite, une nuit, à +travers la steppe, elle se trouvait dans le traîneau +de ses parents, poursuivi par une bande de loups. +Leurs yeux luisants... leur souffle... Elle en garderait +éternellement l'épouvante... Mais c'étaient +des bêtes carnassières, qui suivaient franchement +leur instinct. Celui-là!... celui-là!... Il supportait, +levés vers lui, les beaux yeux du petit garçon,—ces +<span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span> +yeux bleus le jour et noirs à la +lumière, mais toujours rayonnants d'une même +candeur. Maintenant, une joie émouvante les +emplissait.</p> + +<p>—«Je verrai papa?...</p> + +<p>—Puisque je te le dis.</p> + +<p>—On me réveillera, alors?... Tu me dis de +dormir.</p> + +<p>—On te réveillera.</p> + +<p>—Oh! Katine... Katine, emmène-moi faire +dodo... Ne chante pas, ne me dis pas un conte. +Je veux dormir tout de suite... tout de suite... +pour voir plus tôt papa.» +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>La lune parvint au-dessus de la tour,—de la +sinistre tour—énorme cube d'ombre dominant +la ruine argentée.</p> + +<p>Katerine se tourna. Elle regarda le petit lit. +Aucune lumière n'était allumée dans la chambre. +Mais, dans la nuit si claire, elle distingua parfaitement +la tête bouclée sur l'oreiller, le visage +délicieux,—un de ces visages d'enfants dont +les peintres ont fait ceux des anges sans en +exagérer la grâce. Elle s'approcha, se pencha. +Le petit ouvrit des yeux éblouis de rêve, dit: +«papa...» puis referma les paupières aussitôt, +retomba dans le sommeil.</p> + +<p>Katerine le baisa doucement, très doucement, +sur le front, et sortit.</p> + +<p>Par les rues silencieuses de la petite ville, elle +s'en alla. Des Arènes aux Alyscamps, le trajet +<span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span> +n'est pas long. La jeune Russe marchait avec +lenteur. Parfois elle s'arrêtait, en hésitant. Irait-elle?... +L'idée de fuir la hantait. Mais comment +fuir? Où se réfugier? La malheureuse fille ne +possédait pas un centime. Mendier son pain jusqu'à +Paris, où elle retrouverait Tatiane... cela ne +lui faisait pas peur. Encore fallait-il s'éloigner +assez vite, par des chemins assez sûrs, pour n'être +pas rattrapée par son persécuteur. Rien n'était +moins aisé, dans ce lieu totalement inconnu, surtout +avec un tel homme.</p> + +<p>«Mieux vaut,» pensa Katerine, «risquer le +tout pour le tout.»</p> + +<p>Sa main, crispée sur sa ceinture, y palpa le +manche d'un couteau de cuisine, un couteau +pointu, dérobé chez les Kourgane. Son plan était +arrêté. Elle dirait aux trois hommes que l'enfant +s'était réveillé, qu'il avait crié, et que Mauricette +s'était opposée par force à ce qu'elle l'emmenât. +On la laisserait bien aller jusqu'au bout de la +phrase avant de la malmener. L'excuse était si +vraisemblable. Cela lui donnerait le temps de +prendre son couteau bien en main et de viser la +poitrine de Flatcheff,—où elle l'enfoncerait +jusqu'au manche. Après... les autres feraient +d'elle ce qu'ils voudraient. Elle aurait accompli +sa mission. Et, qui sait? Peut-être ainsi sauverait-elle +l'innocent? Sémène et Kourgane, délivrés du +joug odieux, n'auraient pas le cœur de tuer le +petit ange. Plus rien ne les y inciterait.</p> + +<p>Décidément, c'était cela qu'il fallait faire. De +<span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span> +l'énergie, elle n'en manquait pas. De l'adresse, +de l'agilité,—une agilité de chat sauvage,—comment +ne pas compter sur ces dons-là? Elle +sentait se détendre le rapide ressort de ses +muscles. Et, rendue allègre par sa résolution, +elle bondissait maintenant d'un pas élastique, +parmi les alternatives d'ombre et de lune. Sans +peine, avec son instinct de nature, elle retrouva +le chemin.</p> + +<p>La clarté, bleuâtre, étincelante par places, +mourait à d'autres en des ténèbres tragiques. +L'Allée des Tombeaux offrait cette magie que ne +lui prêteront plus les resplendissants clairs de +lune, puisque les rayons de rêve feront apparaître +plus distincts, plus lamentables, les moignons +d'arbres—tout ce qui reste de ses sublimes +peupliers. Lieu d'une beauté incomparable, +que n'émouvait pas l'abomination humaine, +l'horrible mystère mêlé à son mystère de grâce. +Les Alyscamps, au clair de lune, c'était vraiment +ces Champs-Élysées immortels, dont ils portent +le nom,—un séjour de l'au-delà, un asile surhumain.</p> + +<p>Katerine, se glissant entre les sarcophages, +aperçut bientôt le caveau gothique, désigné par +Flatcheff comme point de rendez-vous. Du côté +éclairé de l'allée, il s'érigeait dans une blancheur +de lune.</p> + +<p>La forme noire de Katerine l'atteignait à peine +que vibra la strideur modulée du signal de Flatcheff. +La misérable créature s'arrêta, pénétrée, +<span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span> +malgré tout son courage, d'un effroi sans nom. +Angoisse qu'elle n'avait pas prévue, et qui la paralysait. +C'en était fait. Elle était bien perdue. +Ces hommes, dans l'ombre... elle ne les voyait +pas. Eux, déjà, savaient qu'elle venait seule, +qu'elle n'amenait pas l'enfant. Marcher de leur +côté, c'était aller vers le coup mortel, inattendu, +invisible... Elle voulut leur crier la phrase préméditée. +Mais comment élever la voix, au sein +de la nuit redoutable, dans ce champ de sépulcres? +Suffoquant d'épouvante, elle envia ceux +qui habitèrent ces cuves profondes, sous l'étouffement +des couvercles de granit. Et la folle invocation +lui revint, monta éperdument de son +cœur: «Aucune âme indignée ne surgira-t-elle +de ces milliers de tombes pour anéantir le bandit, +pour en délivrer la terre?»</p> + +<p>Hallucinée, elle crut à l'illusion du prodige. +Du sarcophage le plus proche se levait l'ombre +vengeresse. Dieu!... Eh quoi?... quelle ressemblance!... +Ce spectre prenait des traits humains... +Ah! elle divaguait, en effet... N'imaginait-elle pas +reconnaître Pierre Marowsky?</p> + +<p>Un cri,—un horrible cri,—un rugissement +de fauve, jaillit de l'obscurité.</p> + +<p>Aussitôt, ce fut une réalité merveilleuse. Tout +fut clair, simple, déterminé d'avance. N'était-ce +pas ce qui devait arriver?... La déviation brusque +du sort effaçait le possible de tout à l'heure. +Dans l'irruption de la délivrance, Katerine oublia +qu'elle fut une minute la créature d'indicible +<span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span> +misère, vers qui nulle aide ne se tendrait dans +l'horreur irrévocable. Pierre Marowsky, bondissant +hors de sa cachette, avait déjà rejoint ceux +qui l'attendaient: Kourgane et Sémène. Dès que +les deux hommes l'eurent vu se dresser,—averti +par le signal que Flatcheff pourtant ne lui +destinait pas—ils avaient abattu sur le traître +leurs quatre mains rudes, et ils l'immobilisaient. +C'est alors qu'il jeta la clameur furieuse, dont le +choc ouvrit à la vérité l'âme incrédule de Katerine.</p> + +<p>Celle-ci le considérait de tout près, maintenu +qu'il était par les deux autres. Elle vit, sur cette +face de scélérat, la terreur sans espoir dont elle-même +se convulsait quelques minutes auparavant. +Terreur qui n'était rien encore, avant que +l'agent provocateur eût discerné la silhouette, puis +le visage, de Marowsky. Lorsqu'il se fut rendu +compte, le lâche n'essaya même pas de faire +bonne contenance. Il serait tombé à genoux, sans +la vigueur des bras qui le retenaient. Des balbutiements +de petit garçon qu'on va châtier, des +supplications, des explications imbéciles, se pressèrent +sur ses lèvres:</p> + +<p>—«Mon bon Marowsky! Mais tu ne sais pas, +sans doute... J'allais te faire délivrer... Ce n'est +pas en ennemi que tu viens, au moins... Ah! que +tu aurais tort... Écoute... Mais, d'abord, reconnais-moi... +Reconnais ce Toulénine, ton chef... +ton vieil ami...»</p> + +<p>Ses mains prisonnières, par une saccade brusque, +<span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span> +parvinrent à saisir sa fausse barbe, qu'il +arracha. Ignoble geste... Ils distinguèrent, alors, +sous la lune, tout ce qu'une face humaine peut +dévoiler d'abjection. La lividité tressaillante de +ses traits, ses yeux de démence, sa bouche tordue +de mensonge et de vile humilité inspiraient trop +de dégoût pour laisser naître la compassion.</p> + +<p>Marowsky le contempla une seconde, puis, +sans lui répondre, dit aux deux autres:</p> + +<p>—«Attachons-le d'abord. Ensuite, vous lui +parlerez.»</p> + +<p>Ils le ligotèrent avec une des cordes fixées aux +rondins qui soutenaient le couvercle du sarcophage +et qu'ils en détachèrent. Ils le ficelèrent +ainsi, debout contre un arbre. Puis ils lui passèrent +autour du cou un nœud coulant fait avec +la seconde corde. Ils en fixèrent l'extrémité à une +branche qu'ils abaissèrent, et que Marowsky, +avec cette force qui arrêtait des meules, retint à +la hauteur de sa poitrine. Flatcheff constata que +lorsque son ennemi lâcherait cette branche, elle +remonterait comme un ressort qui se détend, entraînant +la corde, et qu'il serait étranglé. Il perçut +même ce dialogue, qui devait lui enlever toute +espèce de doute, s'il lui en restait:</p> + +<p>—«Dis donc, Pierre,» observa Sémène, +«as-tu mesuré la secousse? Si elle est trop forte, +cela pourrait détacher la tête... Nous aurions du +sang. Il n'en faut pas.»</p> + +<p>Marowsky ne répondit que par un signe. Alors +Sémène se tourna vers Flatcheff:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span> +—«Je suis,» dit-il, «Sloutvine, un élève du +professeur Kachintzeff, le père de Tatiane. J'étais +du complot à la suite duquel, lui, innocent, il +fut envoyé en Sibérie. Je sais que tu l'avais +dénoncé. Voici quatre ans que je me suis fait +domestique, que j'ai servi patiemment, pour +obtenir des références, pour arriver dans une +maison comme celle d'Omiroff. Depuis l'affaire +de la Petite-Barrerie, je n'ai pas cessé d'être en +rapport avec Pierre et Tatiane. Nous t'avons condamné +à mort. Nous allons t'exécuter.»</p> + +<p>Kourgane, à son tour, s'approcha.</p> + +<p>—«Flatcheff, j'étais de bonne foi quand j'ai +pris la résolution de vivre tranquille, en France, +et d'abandonner la cause révolutionnaire. Jusqu'à +hier même, je refusais à Sémène d'agir contre +toi, malgré tes crimes,—malgré l'abomination +de la Petite-Barrerie. Mais tu as voulu tuer un +enfant... Ça, c'était trop. Je suis avec ceux qui +t'ont condamné à mort. Nous allons t'exécuter.»</p> + +<p>La face de Flatcheff penchait vers sa poitrine. +Immobile dans ses liens, il paraissait déjà mort,—mort +de peur. Pourtant il souleva sa tête ballottante. +Ses yeux égarés cherchèrent quelqu'un. +Ils aperçurent, contre un sarcophage blanc, une +robe noire de femme.</p> + +<p>—«Katerine!...» soupira le damné. «Katerine... +dis-leur quelque chose... Aie pitié... +Ah!...»</p> + +<p>La robe noire glissa dans le reflet lunaire, +s'enfonça, fondit dans l'obscurité. La sauvage +<span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span> +Risslaya même ne pouvait endurer la scène +affreuse. Elle s'enfuit entre l'alignement des sépulcres. +Mais elle murmura résolument:</p> + +<p>—«Ils font bien.»</p> + +<p>Elle s'éloignait à temps. Marowsky lâcha la +branche. On eût dit d'un bras implacable. Le +peuplier des Alyscamps accomplit le geste qui +tue.</p> + +<p>(Est-ce donc cette œuvre-là que ses frères +expient avec lui, décapités de leurs cimes, dépoétisés, +séchant sous l'opprobre?)</p> + +<p>Le rite fut exécuté d'un élan net, formidable. +La tête ne se détacha pas comme l'avait craint +Sémène. Mais le corps tressauta dans ses liens, et +le coup sec brisa la nuque.</p> + +<p>Vivement, Pierre et ses compagnons détachèrent +le mort, le glissèrent à l'intérieur du sarcophage, +vidèrent par-dessus lui le sac de chaux, +qui, dans l'humidité des tissus, deviendrait de la +chaux vive, consumerait la triste dépouille. Puis, +rattachant les cordes aux rondins, ils s'y attelèrent,—Sémène +et Kourgane d'un côté, le seul +Marowsky de l'autre. Un signal, un effort... Les +morceaux de bois sautèrent ensemble. Le monolithe +énorme retomba d'un seul coup.</p> + +<p>Bruit lugubre, qui retentit dans toute l'Allée +des Tombeaux, et que répercutèrent les ruines. +Bruit qui s'éteignit peu à peu, sauf dans le cœur +de ces trois hommes, marchant, silencieux, sous +la lune. Les profondeurs de leurs âmes en tremblèrent +longtemps encore, pendant que la paix—une +<span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span> +paix infinie,—redescendait sur les beaux +Alyscamps.</p> + +<p>Un peu de poussière humaine dans un sépulcre... +Était-ce là de quoi troubler ce Jardin +de la Mort? La lune, entre les branches nues, +glissait,—comme elle glissa aux hivers des +siècles... de tant de siècles! Et il n'y eut qu'un +secret de plus, parmi les innombrables secrets +que chuchotent aux parois des tombes ceux +qu'on y couche, éperdus de souvenirs et désespérés +de ne plus vivre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span></p> +<div class="header"> +<h2>X<br /> +<span class="medium">LA RENCONTRE DU PASSÉ</span></h2> +</div> + +<p>Lorsque Flaviana, à la grille du Vieux-Moutier, +s'était décidée à suivre la fille du garde, elle avait +d'abord marché sans prendre conscience de ce +qui l'entourait. Le décor, entrant dans ses yeux, +n'allait pas jusqu'à son âme. Ce parc, dont +l'hiver agrandissait les perspectives, ressemblait +à tous les parcs. Peu lui importaient les détours +des allées, ni la façon dont les arbres se groupaient +sur les pelouses. Revoir l'enfant,—hélas! +elle ne l'espérait guère. La volonté de le lui soustraire +était apparue trop déterminée. Mais, du +moins, rencontrer Omiroff, afin de le convaincre +par les arguments, les engagements qu'elle apportait, +c'est vers quoi se tendait son regard comme +sa pensée. Le reste n'existait pas. Aussi ne saisissait-elle +aucune des explications que lui donnait +sa conductrice relativement à l'historique du +monastère et des jardins. Toutefois, au moment +où celle-ci lui dit:</p> + +<p>—«Regardez, madame, d'ici vous commencez +à découvrir l'abbaye.»</p> + +<p>Flaviana, dont les yeux se levaient machinalement, +<span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span> +s'arrêta net, jetant une exclamation +étouffée.</p> + +<p>—«C'est beau, n'est-ce pas?» observa la +jeune fille.</p> + +<p>La visiteuse ne répondit rien, se remit en +marche, tournant la tête de côté et d'autre, examinant +le paysage que, tout à l'heure, elle ne +regardait pas. Son attention, si brusquement +éveillée, avait quelque chose d'halluciné, de +troublant.</p> + +<p>Celle que Flatcheff avait appelée Olga, étonnée +par l'allure bizarre de la dame, essaya de la faire +parler, en répétant:</p> + +<p>—«Vous trouvez cela beau, n'est-ce pas?</p> + +<p>—J'ai vu... j'ai déjà vu...» balbutiait Flaviana,—moins +pour répondre que pour s'affirmer +la réalité d'une incroyable sensation. +«Oui... j'ai certainement vu cette allée de +sapins, cet étang... Et, là-bas, cette arche +coupée en deux, cette muraille couverte de +lierre...»</p> + +<p>Soudain, elle interrogea la jeune fille:</p> + +<p>—«C'est bien une abbaye en ruines? Ce n'est +pas une maison d'habitation?</p> + +<p>—C'est l'abbaye... le Vieux-Moutier... Oui, +madame.</p> + +<p>—On ne l'habite pas?» insista la danseuse.</p> + +<p>—«Oh! non, madame. Comment voulez-vous?... +De grandes salles ouvertes à tous les +vents... Vous allez voir...»</p> + +<p>Elles entrèrent.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span> +Effectivement, l'ancienne demeure de l'Ordre +des Feuillants ne semblait pas un logis très hospitalier, +surtout en ce glacial après-midi de décembre. +Flaviana parcourut, au rez-de-chaussée, +la salle du chapitre et le réfectoire, dont les +colonnes, à chapiteaux de feuillage, se trouvent +aujourd'hui enterrées d'un mètre au-dessus de +la base. La terre inégale, pénétrée d'humidité, +lui glaçait les pieds, sans qu'elle y prit garde, +à travers ses fines chaussures. Le crépuscule +amoncelait des ombres entre les ogives. Et, dans +ce lieu lugubre, la jeune femme, découragée, +n'essaya même plus de renouer ses souvenirs.</p> + +<p>Vivement, elle s'engagea dans l'escalier de +pierre, tournant en vis dans la tourelle octogonale.</p> + +<p>En haut, la vue saisissante la dérouta davantage. +L'ancien dortoir s'ouvrait devant elle, immense, +malgré sa division en deux travées, que +séparent d'admirables colonnes. Mais l'effet impressionnant +venait de la double rangée de baies +énormes formant autant de vides par où le rouge +soir entrait, et dans lesquels se découpaient des +tableaux du parc hivernal: groupes d'arbres aux +grands gestes nus et tragiques,—profondes +allées au sol feutré de rouille, aux lointains de +gaze violette,—miroirs d'eau où mourait une +lumière d'opale, nappes glauques de ciel parmi +l'éboulis des nuages... Quels nuages!... Lourds, +cuivrés, sulfureux, livides, où fleurissait tout à +coup la plus éblouissante touffe de neige, tandis +qu'ailleurs leur flanc d'un noir bleuâtre se liserait +<span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span> +de feu. Tout cela entrait dans la salle aux +arceaux gothiques, par les vastes ouvertures qui +ajouraient la muraille. Les reflets du soir chargeaient +d'une teinte verte, surnaturelle, l'atmosphère +enclose dans l'antique dortoir.</p> + +<p>Flaviana se sentit écrasée de mystère. Un infini +de désolation noyait sa pauvre angoisse. Qu'espérait-elle, +dans la formidable détresse d'une telle +heure, d'un tel lieu? Anéantie, ivre des suggestions +désespérantes de ce féroce crépuscule, elle +sortit, se tenant aux murs. Mais un cri jaillit de +ses lèvres, tandis qu'elle se redressait, galvanisée.</p> + +<p>—«Petite!...» jeta-t-elle à la fille du garde.</p> + +<p>Et comme celle-ci se retournait:</p> + +<p>—«Petite malheureuse!... Pourquoi m'avez-vous +menti?... On habite ici... Où sont-ils, ceux +qui demeurent dans cette ruine?... Où est la +grande chambre voûtée?... Vous savez, la chambre... +Ah! cette fois, j'en suis sûre... C'est bien +ici qu'ils m'ont apportée... Si j'avais su pour +quelle agonie!...»</p> + +<p>La jeune Olga, terrifiée, l'implorait:</p> + +<p>—«Je vous en supplie... je vous en supplie, +madame... Parlez plus bas!...</p> + +<p>—Ah! vous craignez qu'on ne m'entende.</p> + +<p>—Non, mais... c'est l'abbaye... On dit que +les moines reviennent... Il ne faut pas leur manquer.</p> + +<p>—Vous êtes bien rusée, mon enfant... Sont-ce +les revenants, dites-moi, qui se tiennent au +<span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span> +chaud?... Tenez, là... tout près, de l'autre côté +de ce mur.»</p> + +<p>Violemment, avec la force irrésistible de ses +nerfs, Flaviana saisissait le poignet de la jeune +fille, lui appliquait la main contre la paroi. La +pierre était chaude. Un dégagement de cheminée +passait sans doute dans l'épaisseur de la muraille. +Ou peut-être la cheminée même s'y creusait. De +bonnes bûches crépitaient là, tout contre.</p> + +<p>Quel était l'hôte qui s'égayait à leur flamme?</p> + +<p>—«Le prince Omiroff... Montre-moi comment +aller à lui. Je te donnerai ce que tu voudras, +ma mignonne... Parle... voyons... Aie +pitié d'une mère... On ne saura pas que c'est toi. +Ne pourrais-je deviner?... trouver?...»</p> + +<p>Au nom d'Omiroff, la fille du garde s'était +convulsée de frayeur. Elle protestait: «Non... +non!» éperdue, avec des sanglots dans la voix. +Rien à tirer d'une épouvante aussi sincère. Flaviana +le comprit.</p> + +<p>—«Eh bien!» s'écria-t-elle, «j'irai seule. Il +y a des issues, des portes...»</p> + +<p>Elle s'élancait...</p> + +<p>Une grosse voix monta. De rudes accents, que +répercutaient les échos des salles, des couloirs.</p> + +<p>—«Père!...» appela la jeune fille.</p> + +<p>Et, courant vers l'escalier, elle répondit en +russe, avec animation.</p> + +<p>Une lueur s'éleva dans la tourelle. L'homme +gravissait les marches, apportant une lanterne.</p> + +<p>—«Ben, quoi?» fit-il,—adoptant cette fois +<span class="pagenum"><a id="Page_254"> 254</a></span> +le français, qu'il parlait d'ailleurs aisément.—«On +ne visite pas si tard. Faudrait voir tout de +même à vous en retourner, madame, sauf votre +respect.»</p> + +<p>Ce gros homme, avec une face couperosée par +l'alcool, sous une tignasse fauve plantée jusqu'aux +sourcils, n'était pas d'un aspect rassurant. Mais la +fièvre d'un désir plus fort que la peur emportait +Flaviana.</p> + +<p>—«Mon brave homme... voilà tout ce que +j'ai d'argent sur moi... Voilà mes bagues, ma +bourse en or... Allez seulement dire mon nom +au prince... Que je lui parle cinq minutes... Il ne +peut me refuser cela!...</p> + +<p>—Quel prince?...» fit le garde, prenant soudain +l'air hébété.</p> + +<p>—«Madame croit qu'on habite ici, parce que +ce mur est chaud,» expliqua sa fille, qui eut un +rire sournois.</p> + +<p>—«Et tu n'as pas montré à Madame?...» dit +l'autre avec une fausse bonhomie.</p> + +<p>Surprise, Olga ne répliqua rien.</p> + +<p>—«Venez, madame... C'est vrai qu'il y a +l'ancienne chambre du prieur... On y fait du feu +par les temps d'humidité, pour que tout ne +tombe pas de moisissure. Si vous voulez la voir... +Oh! elle n'a rien d'intéressant. Voilà pourquoi +on ne fatigue pas les personnes à y aller. C'est +pas d'un accès facile.»</p> + +<p>Tout en bavardant, de sa voix grasse et rauque, +à laquelle il affectait de donner des inflexions +<span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span> +gracieuses, l'homme s'engageait dans un couloir.</p> + +<p>—«Mais, nous tournons le dos,» objecta +Flaviana.</p> + +<p>—«Parbleu... Il faut monter, puis redescendre. +Pas de communication de ce côté... Y a +toute une aile qui manque... Je vous dis... Pas +facile... Vous allez voir... Mais, n'est-ce pas?... +quand il s'agit de contenter le monde...»</p> + +<p>La danseuse le suivit. On la jouait. Elle n'en +doutait plus. Mais comment faire? Le couloir +cessa. Ou plutôt il continuait à ciel ouvert. Ce +n'était plus qu'une marge de pierre, surplombant +le vide. Un reste de jour éclairait encore suffisamment +ce hasardeux chemin.</p> + +<p>—«Voilà... Ça vous tente toujours?... Vous +voulez continuer?» demanda le garde, narquois.</p> + +<p>—«Oui,» dit Flaviana.</p> + +<p>Son pied de danseuse, son pied sûr et léger ne +trébucherait pas.</p> + +<p>Cependant elle faillit s'abattre, non de vertige, +mais d'un convulsif émoi. A travers le parc, +maintenant brumeux, ténébreux, elle voyait fuir +des phares rapides,—deux étoiles mouvantes, +soudain éclipsées, puis reparues. Omiroff partait. +Demain il serait hors de France, il filerait vers +Pétersbourg, vers l'Asie, chaque jour plus loin, +emportant son secret... tout l'espoir...</p> + +<p>Peu s'en fallut que Flaviana ne bondît—une +hauteur de douze mètres!—Elle se voyait courant +après la voiture, par les raccourcis des +pelouses, la rattrapant... N'avait-elle pas des +<span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span> +ailes, qui la soulevaient à son gré? Sa miraculeuse +légèreté lui sembla sans bornes. Mais la folle +impulsion ne se traduisit pas en acte. La jeune +femme se raidit, cramponnée à une saillie de la +muraille. Encore deux pas, et elle fut à l'abri.</p> + +<p>Machinalement, elle continuait à marcher derrière +son guide. Une morne désespérance la glaçait. +On pouvait ouvrir devant elle les appartements +secrets du Vieux-Moutier... Elle savait +bien qu'elle n'y trouverait personne.</p> + +<p>On lui fit monter des marches, on lui en fit +descendre d'autres—pour l'égarer, gagner du +temps. Elle allait, d'un pas somnambulique, la +pensée déjà détachée de ce lieu, combinant des +plans, des projets, enfiévrée par l'énergie des +résolutions nouvelles. Mais une porte fut poussée. +Un tressaillement profond secoua Flaviana. Des +ondes froides parcoururent sa chair.</p> + +<p>—«La chambre du prieur,» fit la voix vulgaire +à son oreille. «Vous voyez bien... Elle n'a +rien de curieux. Le feu, dans la cheminée... c'est +rapport à l'humidité, à la moisissure. Faut bien +sécher tout ça de temps en temps.»</p> + +<p>C'était là!... Entre ces murs, son fils était né... +Voilà ce décor, qui ne s'évoquait en elle qu'avec +un frisson. Combien lugubre jadis à ses yeux, dans +la palpitation des ailes de la mort. Cette voûte, +ces fenêtres barricadées, cadenassées, aveuglées +de volets intérieurs. Cette haute cheminée, où +dansaient les flammes dont la clarté réveillait ses +souvenirs. Elle avait vu ces jeux d'ombre et de +<span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span> +lumière sur ces mêmes sculptures, à travers les +heures somnolentes où elle se croyait déjà hors +de la vie. Surtout elle reconnaissait la terrible +figure de pierre, le dragon grinçant, en relief sur +cette espèce de console, qu'on appelle en architecture +un corbeau, et qui reçoit la retombée de +l'arc doubleau de la voûte. Ah! comme elle s'était +fixée en sa mémoire, la sinistre figure! Étrange +conception du moyen âge, allégorie de monstre, +figurant la laideur du péché. Il en existait deux +dans cette salle, et, en regard, deux têtes d'ange. +Et c'était la face la plus diabolique, la plus grimaçante +que, par hasard, Flaviana devait contempler, +en face de son lit.</p> + +<p>Elle le chercha du regard, ce lit, où elle avait +tant souffert. Il n'était plus là. Quelques sièges, +une table, traînaient dans la vaste pièce, sans la +meubler. Mais un indice restait d'une récente +présence. Un encrier sur la table, une bougie +éteinte, dont l'odeur fumeuse flottait encore, des +papiers épars, une plume, attestaient qu'on venait +d'écrire là. Avant que le garde eût prévu son +mouvement, la visiteuse s'élança, saisit la plume, +en fit glisser la pointe sur son gant clair. Une +raie se dessina. L'encre était encore fraîche.</p> + +<p>—«C'est sans doute la plume du prieur?» +s'écria la jeune femme ironiquement. «Une +plume de fer à l'époque des plumes d'oie, et une +encre que les siècles n'ont pas séchée!... Le saint +patron de l'abbaye fait donc des miracles?»</p> + +<p>L'homme eut un rire de malice brutale.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span> +—«Vous pouvez rire. Vous n'essayez plus de +me donner le change. Votre tâche est remplie. +Vous m'avez occupée pour laisser le temps à votre +maître de s'éloigner. Et l'enfant aussi est loin, +n'est-ce pas?... Maintenant, laissez-moi sortir. +J'ai hâte d'être dehors... Tenez, voici pour votre +peine. Délivrez-moi le plus tôt possible.»</p> + +<p>Elle tendit au garde une pièce d'or. Sa voix, +son geste, indiquaient une résignation accablée.</p> + +<p>D'un pas lassé, presque lourd, cette créature +aérienne parcourait à présent les corridors dallés, +descendait les escaliers, aux marches usées par +les sandales et l'ourlet des robes de bure. Cette +fois, son guide la conduisit par le chemin le plus +direct, sans lui faire repasser le dangereux balcon. +Ils furent vite en bas.</p> + +<p>Alors, sans plus s'occuper du gardien ni de sa +fille, laquelle, d'ailleurs, s'était éclipsée, Flaviana +s'achemina, par l'allée carrossable, vers la grille. +Mais, à plusieurs reprises, elle se tourna pour +regarder ces murs qu'elle avait cru ne jamais +retrouver, ne jamais revoir. Une pâleur flottait, +plus le jour, pas encore la nuit. L'édifice ruineux +y formait une masse de ténèbres. Quelques lignes +distinctes, un faîtage, une galerie de colonnettes, +un clocheton, se découpaient. En revanche, +l'épaisseur du lierre mettait un noir plus noir sur +tout un pan de façade. L'âme fascinée de Flaviana +y revenait avec son regard.</p> + +<p>Comme la souffrance nous attache à certains +coins du monde où elle nous a visités! D'avoir +<span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span> +vécu là les premières heures de son amour brisé, +de sa maternité frustrée, d'y avoir enduré les +affres des tortures physiques, et la sensation plus +horrible d'un anéantissement mortel, la funeste +torpeur du chloroforme, Flaviana sentait un lien +l'attacher à ces pierres et retenir des lambeaux +de son cœur, tandis qu'elle s'en allait par les +tristes allées du parc. Elle aurait voulu s'arrêter +en ce lieu, méditer, pleurer, fouiller dans sa +douleur éteinte, dans sa douleur présente... +Pourquoi?... Peut-être pour assouvir le plus +profond besoin de nous autres vivants, qui est +de sentir la vie, d'interroger les muets témoins +qui nous ont vus la vivre dans sa plus frémissante +intensité. Attirée pourtant par la hâte d'agir, de +courir à la poursuite de son enfant, Flaviana, +dans ce soir d'hiver, regrettait de ne pouvoir s'attarder +au Vieux-Moutier.</p> + +<p>Étrange lieu... Étrange soir... Étrange regret...</p> + +<p>Cette femme était la belle danseuse, dont le +sourire, demain soir, flotterait sur une salle +d'Opéra pleine jusqu'au cintre, tout électrisée de +sa grâce, parmi la fantasmagorie des lumières... +Et elle s'en allait, dans la nuit, parmi les souffles +de terre et de tombe, avec une âme tout éperdue +d'espace, de ténèbres, de souvenirs et de fatalité.</p> + +<p>Les heures que nous vivons dans le secret de +nous-mêmes participent de l'éternité plus que les +autres. Il y a des moments terrestres, et il y a +des moments universels. La tristesse et la solitude +<span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span> +élargissaient l'existence de la frêle étoile +de théâtre jusqu'à l'incommensurable songe des +étoiles du firmament.</p> + +<p>En arrivant à la grille du parc, Flaviana fut +ressaisie par l'immédiate réalité. Sur le siège de +son auto de louage, le chauffeur dormait. Elle eut +quelque peine à l'éveiller, et, lorsqu'il eut les +yeux ouverts, à le tirer de son ahurissement. Il +roulait des prunelles effarées, ne se reconnaissant +pas, ne se rappelant pas où il était.</p> + +<p>—«Ah! oui, madame... Bien... C'est vous +qui m'avez pris au garage de la Grande-Armée. +Mais, nom d'un chien! qu'il fait noir. Ah! ça, la +nuit est donc tombée tout d'un coup.</p> + +<p>—Je vous ai fait attendre longtemps,» dit +bénévolement la voyageuse.</p> + +<p>—«Ah! pardieu, non. Il n'y a pas cinq minutes +que je me suis mis à pioncer comme ça.</p> + +<p>—Où est la jeune femme... non, je veux dire... +le jeune homme, que j'ai laissé avec vous?...</p> + +<p>—Le jeune homme?... Quel jeune homme?...»</p> + +<p>Ce ne fut pas chose aisée de débrouiller ce +cerveau tout appesanti de sommeil, et qui, peut-être, +mijotait encore dans quelques vapeurs d'alcool +condensées par l'air froid. Enfin, une vague +réminiscence en sortit.</p> + +<p>—«Le jeune homme qui avait des yeux en +coup de pistolet?... Oui... Ben, il est monté +sur le siège avec un camarade... le siège d'une +auto, une chouette guimbarde, partie en balade +il n'y a qu'un instant.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span> +Flaviana essaya de savoir s'il s'agissait de la +première auto, celle qui emportait l'enfant,—ou +de la seconde, dans laquelle Omiroff était +parti (car elle les imaginait distinctes, et en cela +elle ne se trompait pas). Mais c'en était trop pour +les facultés d'observation du somnolent chauffeur. +Flaviana remonta donc en voiture, non sans +la crainte d'accrocher en route quelque charrette +de paysan dépourvue de lanternes, avec un conducteur +capable de s'endormir peut-être la main +au volant.</p> + +<p>Toutefois, elle voulut se persuader que la disparition +de cette femme bizarre, cette Katerine +Risslaya (le nom lui restait nettement dans la +mémoire), devait lui laisser une espérance. Qui +sait?... Qu'elle fût avec l'enfant, pour le protéger, +avec le prince, pour lui arracher quelque +concession, pour le menacer de secrètes représailles, +son rôle ne pouvait manquer d'être efficace.</p> + +<p>«Ne doutez pas de moi, si vous ne me retrouvez +plus ici,» avait-elle dit.</p> + +<p>Une indéniable sincérité émanait de cette créature, +que Flaviana cherchait vainement à définir.</p> + +<p>«Comme j'ai bien fait de lui laisser voir que je +suis la mère!... Oui, c'est providentiel... Une +femme... elle compatira... Mon petit!... mon +petit!... Oh! si seulement elle peut m'apprendre +ce qu'ils en ont fait, où ils l'ont emporté!...»</p> + +<p>Dans le cœur de la brillante ballerine, l'image +<span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span> +de la fille hasardeuse, à figure de bohémienne, +vêtue en jeune voyou, persistait, douce et chère +comme celle d'une amie. Elle la revoyait à son +côté, l'implorait, lui parlait. Dans l'ombre de la +voiture, elle se surprit les mains jointes, disant +tout haut:</p> + +<p>—«Ramène-le-moi!... Ramène-le-moi, +pauvre inconnue!... De quelle tendresse je t'entourerai!... +Ah!... que ne ferai-je pas!...»</p> + +<p>Lorsqu'on dut s'arrêter à l'octroi de Paris, le +chauffeur, qui paraissait maintenant tout à fait +réveillé, et guilleret de rentrer dans la lumière, +dans l'animation de la capitale, vint se planter à +la portière.</p> + +<p>—«Où faut-il conduire Madame?»</p> + +<p>Cette question interloqua Flaviana comme si +elle n'y avait pas songé. Mais les idées indistinctes +roulant dans sa tête pendant la durée du +trajet allaient déterminer sa résolution. Elle +n'hésita pas longtemps.</p> + +<p>Le chauffeur, devant son silence, proposa:</p> + +<p>—«Au garage, avenue de la Grande-Armée, +où Madame m'a pris?...</p> + +<p>—Non,» dit-elle. «Place Vendôme, à l'hôtel +du Danube.»</p> + +<p>Sa pensée secrète avait répondu pour elle. Un +étonnement lui resta du son de sa voix, des paroles +prononcées. Puis, autour de l'impulsion +agissante, les raisonnements vinrent se grouper:</p> + +<p>«Je sais qu'il est à Paris. Les fleurs qu'il fait +toujours porter dans ma loge étaient hier soir plus +<span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span> +délicates, d'un arrangement plus personnel. Il a +dû les choisir lui-même. Puis, son fauteuil, à l'orchestre, +est resté vide. Durant son absence, un +ami l'occupe toujours. Sûrement, il se trouvait +dans la salle, mais réfugié au fond de quelque +baignoire, comme il lui arrive souvent.»</p> + +<p>Depuis son duel avec le prince Omiroff, Frederick +de Hawksbury témoignait à l'égard de Flaviana, +sinon moins de ferveur, du moins plus de +discrétion—une discrétion que la jeune femme +elle-même jugeait exagérée. Elle éprouvait pour +ce galant homme, qui l'avait servie si chevaleresquement, +une affection faite surtout de reconnaissance +et d'estime, mais où se mêlait un peu +de cette grâce tendre qui, même en dehors de +l'amour, fleurit l'amitié entre un jeune homme +et une jeune femme. Elle eût souhaité qu'il le +sentît et qu'il s'en contentât. Il le sentait trop. +Et, loin de s'en contenter, il en souffrait. Lord +Hawksbury affrontait naguère la froideur et les +rebuffades de celle qu'il adorait, sans désespérer +de la conquérir. Mais il ne pouvait maintenant +supporter de la voir déployer pour lui un charme +si suave, presque câlin, de rencontrer ce regard +si doux dont elle interrogeait ses yeux, comme +pour lui dire: «Pauvre ami, je vous aime bien. +Voyons... ne voulez-vous pas guérir? Nous serions +de si bons camarades!» Ah! cela était plus loin +de l'amour que l'indifférence! Et quelle image +cruellement décevante, du bonheur que cette divine +créature pouvait donner!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span> +Il venait donc maintenant la voir danser, sans +être aperçu par elle. Il ne fréquentait plus les +coulisses du National-Lyrique. Approcher Flaviana +devenait pour lui une épreuve d'autant plus +redoutable que l'étoile, peinée d'une telle sauvagerie, +manifestait davantage ses sentiments +délicieux, essayant de le mettre en confiance, de +l'apprivoiser.</p> + +<p>Elle ne le comprenait pas. Les femmes comprennent +difficilement qu'on les fuie parce qu'on +les aime. C'est l'effet d'un amour très haut, d'un +amour rare, et l'expérience qu'elles en font n'est +pas fréquente. Si subtil que fût le cœur de Flaviana, +il restait féminin, et, par conséquent, impitoyable +pour certaines souffrances masculines. +Autrement, aurait-elle osé la démarche qu'elle +tentait? Même sa passion maternelle eût été troublée +d'un remords. Mais comment ne pas abuser +de la puissance? Et quelle puissance détient une +femme qui se sent aimée?</p> + +<p>Les conjectures de Flaviana se montrèrent +exactes. Hawksbury était à Paris. Et la complicité +du hasard voulut qu'il se trouvât justement +chez lui quand l'étoile vint le demander à l'hôtel +du Danube. Il la reçut, malgré toutes les résolutions +de sagesse. La surprise d'une telle visite +brisa son courage, l'émut à trembler. D'ailleurs, +il se dit: «Pour qu'elle vienne, c'est qu'elle a +besoin de moi, comme lors du duel...» Or, il +pouvait résister à tout, sauf à la tentation de se +dévouer pour la chère idole.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span> +Dans le salon de son appartement d'hôtel, que, +malgré l'arrangement, les bibelots, il ne sauvait +pas de la banalité, l'Anglais eut presque un sursaut +d'étonnement devant sa visiteuse. Les fatigues +de l'après-midi, les longues heures à se +dévorer dans l'auto, les affres du Vieux-Moutier, +l'énervement, le froid de l'âme, le froid du corps, +dévastaient la délicate physionomie de Flaviana. +Son long visage, étiré, fondait, s'effaçait, brûlé +par la flamme noire des yeux agrandis, mangé +par le cerne de bistre élargi autour de leurs +paupières. Ces yeux ombreux, profondément enchâssés, +semblaient se creuser encore sous la +retombée des bouclettes brunes, que le poids du +chapeau et les souffles humides du parc avaient +rabattues jusqu'aux sourcils. La danseuse était si +pâle que ses lèvres mêmes,—toujours fraîches +et souvent avivées par le bâton de rouge, semblaient +décolorées. La clarté du plafonnier électrique, +tombant durement de haut, soulignait ce +que son visage, tragiquement beau à cette minute, +avait d'éprouvé, de défait.</p> + +<p>—«Flaviana!...» murmura lord Hawksbury.</p> + +<p>Dans le trouble où le jetait cette apparition, +cette physionomie éperdue, il ne sut que proférer +son nom. Mais il se fût jeté à ses pieds, il eût +offert tout ce qu'il était, tout ce qu'il possédait, +tout ce qu'il pouvait, qu'il n'eût pas mieux +exprimé la folie de son inquiétude et la folie de +son dévouement.</p> + +<p>L'impassibilité, la morgue anglo-saxonne, glissaient, +<span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span> +dévoilaient l'expression même de son âme, +comme fût tombé un masque mal attaché.</p> + +<p>—«Flaviana!...»</p> + +<p>Elle lui dit,—haletante, un peu confuse, mais +emportée par la fougue intérieure d'une femme +qui veut plier à son espoir les circonstances et qui +n'admet pas d'objections:</p> + +<p>—«Lord Hawksbury, vous vous rappelez la +démarche que votre cousine, lady Maud Carington, +a faite auprès de moi, au commencement de +l'été dernier?</p> + +<p>—Comment l'aurais-je oubliée?» demanda +Frederick.</p> + +<p>Son regard eut tant de signification et un si +mélancolique reproche, qu'un peu de rose aviva +la pâleur de Flaviana. Ce jour-là, en effet, il +accompagnait sa cousine. Et n'avait-il pas montré +à quel point il aimait la danseuse, puisqu'il l'avait +suppliée de porter son nom, de devenir une des +plus grandes dames de la hautaine aristocratie +anglaise, sa femme, la comtesse de Hawksbury.</p> + +<p>—«Lady Maud,» reprit l'étoile, «me demandait +d'abandonner mon art, de cesser de danser, +d'accepter, pour vivre, une pension que son mari +et elle-même me feraient quand elle serait princesse +Omiroff. De mon consentement dépendait +celui de sa mère à son mariage. Car la duchesse +de Carington ne supporte pas l'idée que sa fille +ait une ballerine pour belle-sœur. Et je serais sa +belle-sœur, la veuve du prince Dimitri Omiroff.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span> +L'Anglais inclina la tête, laissa tomber un seul +mot:</p> + +<p>—«Exact.</p> + +<p>—Eh bien,» s'écria Flaviana, «je consens à +tout maintenant... à tout ce que peuvent souhaiter +de moi Boris et sa fiancée.</p> + +<p>—Sa fiancée...» répéta Hawksbury avec un +geste dubitatif.</p> + +<p>—«Ne l'est-elle pas? Ne le sera-t-elle pas officiellement +dès qu'on connaîtra ma soumission? Le +prince n'est-il pas parti pour aller jusqu'en Asie +au-devant d'elle, comme l'annoncent les journaux?</p> + +<p>—C'est possible...</p> + +<p>—Alors?...</p> + +<p>—Je ne sais...» dit Frederick. «Mais je crois +que ma cousine Maud a aimé un Boris Omiroff +suivant son cœur et son imagination... Pas le +vrai, pas celui qui existe.</p> + +<p>—On ennoblit toujours ce qu'on aime.</p> + +<p>—Oui... Mais quand la différence est trop +grande... un jour ou l'autre... on s'aperçoit...</p> + +<p>—Comment lady Maud se serait-elle aperçue?... +De si loin! N'est-elle pas depuis plusieurs +mois en Extrême-Orient? L'image emportée n'a +pu que grandir dans un cœur comme le sien.</p> + +<p>—Cela se peut. Pourtant la déposition qu'elle +m'a prié de faire, à ce procès des nihilistes...»</p> + +<p>Flaviana l'interrompit.</p> + +<p>—«Mais Boris, lui, l'aime toujours... Il en est +fou. Il traverse tout l'ancien continent pour la +revoir plus tôt.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span> +—Traverser un continent...» soupira Hawksbury, +d'un ton qui signifiait: «S'il ne s'agissait +que de cela pour obtenir l'amour que je +souhaite!...»</p> + +<p>—«Enfin,» reprit fiévreusement la danseuse, +«il est parti. Il part aujourd'hui. Je connais son +itinéraire. Il voyage en auto jusqu'à Cologne, où +il prendra le Nord-Express.</p> + +<p>—Pardon,» rectifia l'Anglais. «Il a pris le +Nord-Express aujourd'hui même.»</p> + +<p>Et, comme pour offrir la preuve de son assertion, +il étendit la main vers une table où traînait +un journal.</p> + +<p>—«Non, non,» fit-elle. «Je sais mieux... Je +suis fixée. Boris Omiroff, à l'heure actuelle, est +en auto, filant à toute vitesse vers la Belgique. Le +premier train qu'il puisse prendre est celui qui +partira de Paris, demain, à une heure. Quelqu'un +qui monterait dans ce train, serait sûr de le rattraper, +ou même d'être en avance sur lui.»</p> + +<p>Les claires prunelles de Hawksbury,—prunelles +d'une froideur aiguë quand l'amour n'y +mettait pas sa trouble ardeur, s'enfoncèrent jusqu'à +l'âme de Flaviana. Leur perçante interrogation +la bouleversa. Elle joignit les mains.</p> + +<p>—«Vous me devinez, Hawksbury. Pourquoi +me regardez-vous si durement?»</p> + +<p>Les paupières de Frederick battirent. Son expression +changea.</p> + +<p>—«Vous regarder durement... vous!» s'exclama-t-il +d'une voix sourde. Et ses yeux maintenant +<span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span> +se veloutaient d'un attendrissement passionné.—«Non,» +reprit-il. «Mais vous me faites +peur. Jamais je ne vous ai sentie plus loin de +moi. Quelque chose de si fort est en vous!... Et +qui doit être si étranger à mon existence, à mes +sentiments!...»</p> + +<p>Elle garda le silence. Cependant,—malgré +«ce quelque chose de si fort», perçu par l'intuition +de l'amour malheureux, la jeune femme put +se dégager assez d'elle-même pour avoir pitié de +lui. Il avouait sa peur comme un enfant, cet +homme tellement bardé de fierté, d'impassibilité +héréditaires. Toutefois, devant l'irrévocable des +lèvres muettes, des yeux détournés, il retrouva la +maîtrise de soi.</p> + +<p>—«Vous dites que je vous devine, princesse +Omiroff. Je devine ceci: vous désirez que, demain, +je prenne le Nord-Express pour rejoindre +mon futur cousin par alliance, le prince Boris, et +que je lui transmette vos résolutions, dont l'effet +sera de faciliter son mariage.</p> + +<p>—Faciliter!... Et même le rendre possible, +ce mariage auquel il tient avec toute la fougue +de sa nature. Oui, lord Hawksbury, j'ai passé la +journée à chercher le prince... Je ne l'ai pas rencontré. +Maintenant, il est parti. Et la négociation +que j'avais à lui proposer n'est pas de celles +qu'on peut traiter par correspondance, ni confier +à des tiers. Vous, vous seul... Ah! si vous +consentiez à vous en charger!... Malgré votre +duel avec Boris, je sais que vous n'êtes pas ennemis. +<span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span> +Vous vous considérez mutuellement avec +cette courtoisie qui est la parure des gentilshommes.... +la coquetterie de leur honneur, si +j'ose dire.</p> + +<p>—Madame, vous avez prononcé le mot +«négociation». C'est donc un échange que vous +offrez à Boris?</p> + +<p>—Un échange, oui.</p> + +<p>—Que lui demandez-vous donc en retour de +vos concessions?</p> + +<p>—Mon fils.</p> + +<p>—Votre fils!»</p> + +<p>Lord Hawksbury, pétrifié, attendait l'explication.</p> + +<p>—«Oui, mon fils,» répéta Flaviana. «L'enfant +de son frère Dimitri, qu'il a cru faire disparaître, +pour hériter de mon mari. Il héritera. Je +consens à tout. Voilà ce qu'il faut qu'il sache. +Voilà ce que je voulais lui crier. La fortune, le +nom même... qu'il garde tout! L'état civil de +mon petit Serge est constitué tout à fait en +dehors de la famille Omiroff. Je n'y changerai +rien. Je ne veux que mon enfant... vous entendez, +Hawksbury... Mais il faut que Boris sache au +plus tôt dans quel état d'âme je suis. Et qu'il y +croie, surtout, qu'il y croie! Vous pouvez faire +cela, mon ami... Vous seul... Vous vous porterez +garant de ma sincérité. Et cela vaudra mieux que +tous mes serments, à moi. Suivez-le, rattrapez-le, +convainquez-le. Mais, si vous avez la +moindre pitié pour moi, hâtez-vous!... Qui sait +<span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span> +où l'on a emporté mon enfant... ce qu'il adviendra +de lui!...</p> + +<p>—Pardon,» dit lord Hawksbury.</p> + +<p>Il gardait son apparence flegmatique. Il n'y +faisait peut-être pas effort,—d'abord parce que +telle était sa plus intime nature, la forme même +de son inconscient, puis parce qu'il voulait savoir. +Toute son application tendue à démêler +l'énigme, refrénait ses sentiments.</p> + +<p>—«Pardon,» répéta-t-il. «Mais ce Boris +Omiroff est donc un misérable?</p> + +<p>—Qu'importe!... Si ses deux mains me tendaient +mon enfant, je baiserais ses deux mains,» +déclara Flaviana.</p> + +<p>—«Quand vous l'a-t-il pris?</p> + +<p>—Quand je l'ai mis au monde. Je suis restée +assez longtemps entre la vie et la mort, sans aucune +connaissance de ce qui se passait autour de +moi. On me fit croire que le cher petit être n'avait +pas vécu.»</p> + +<p>Hawksbury resta muet. L'horreur du crime +consternait sa pensée.</p> + +<p>—«Vous êtes sûre de cela, madame?» questionna-t-il. +«Et vous êtes sûre que votre enfant +vit?</p> + +<p>—Je l'ai vu tout à l'heure.</p> + +<p>—Vous l'avez vu!...</p> + +<p>—Oui... oui... je l'ai vu. C'est le portrait de +son père... Ah! si vous saviez!...»</p> + +<p>Le beau visage meurtri s'illuminait. Flaviana +frémissait toute. Ses bras s'entr'ouvraient, prêts +<span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span> +à saisir son trésor. Un émoi radieux la transfigura.</p> + +<p>«Que demanderai-je encore du cœur de cette +femme?» pensa Frederick avec une admiration +amère. «Combien l'amour d'un homme doit y +peser peu au prix de l'amour pour son enfant!»</p> + +<p>Mais elle poursuivit:</p> + +<p>—«Toutes les preuves, je vous les donnerai. +Seulement le récit serait trop long. J'ai reconstitué +les circonstances une à une. Pour le moment +il faut me croire... Me croyez-vous? Consentez-vous +à me venir en aide?»</p> + +<p>Il ébaucha un mouvement. Elle l'arrêta.</p> + +<p>—«Avant de répondre, sachez tout, lord +Hawksbury. Je vous dois la vérité. C'est une amie +que vous aiderez, une amie résolue à n'être jamais +autre chose pour vous. Je ne serai pas votre +femme, Frédéric. Et peut-être même... oui, +peut-être deviendrai-je la femme d'un autre.»</p> + +<p>Elle rougit légèrement. Puis elle apparut de +nouveau très pâle, plus pâle que lui. Tous deux +se considérèrent en silence. Flaviana levait des +yeux pleins de douleur et de douceur, des yeux +qui demandaient pardon. Ceux de l'Anglais furent +d'abord impénétrables. Puis ils s'emplirent d'une +tristesse immense. Et, tout à coup, il y passa +comme le sourire d'une ironie mêlée d'attendrissement.</p> + +<p>—«Une vraie Française!» prononça-t-il. +«Dans le cœur d'une femme française, l'amour +maternel est un maître qui subordonne tout à +<span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span> +lui. Vous êtes mère, Flaviana, je ne le savais pas. +L'homme que vous épouserez vous devra sans +doute à votre enfant. Est-ce que je me trompe?</p> + +<p>—Vous ne vous trompez pas, mon ami.</p> + +<p>—Que n'ai-je rencontré ce petit-là sur ma +route!» soupira Hawksbury, avec une grâce +sentimentale qu'on n'eût guère attendue de lui. +«Je lui aurais dit volontiers: «<i lang="en" xml:lang="en">My little fellow, +give me only the second best place in your mother's +beautiful heart, and I shall be too happy.</i><a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor"> [1]</a>»</p> + +<div><p class="i2"><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> «Mon petit homme, donne-moi seulement la seconde +meilleure place dans l'admirable cœur de ta mère, et je serai +trop heureux.»</p></div> + +<p>Ce fut d'une si imprévue délicatesse, l'évocation +du petit être, d'un charme si émouvant pour +Flaviana, qu'elle pleura.</p> + +<p>Lord Hawksbury répéta encore, en la regardant +comme s'il la voyait sous un aspect tout +nouveau:</p> + +<p>—«Ainsi, vous êtes mère... vous êtes +mère...»</p> + +<p>Ce fait, dont il avait peine à se convaincre, +semblait transformer ses sentiments. L'amour +n'était pas moindre. La résignation devenait plus +acceptable. S'il perdait la femme, il ne perdait +pas en elle cette âme de passion merveilleuse, +qu'il croyait entrevoir, et qu'il ne pouvait sans +frénésie se représenter versant son ivresse +divine à un autre homme.</p> + +<p>Le flegmatique Anglo-Saxon, sous ses dehors +de glace, s'était incendié l'imagination à désirer +<span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span> +en la danseuse la créature de volupté, d'orgueil, +de mystère, que l'art substituait à la femme. Le +regard qu'en scène elle fixait avec un si brûlant +appel sur des yeux invisibles, le sourire qu'elle +offrait éperdument à quelque idéal baiser, c'était +cela qu'il voulait d'elle. Maintenant il découvrait +que, non seulement il ne posséderait pas ce regard, +ce sourire, mais que nul ne les posséderait +jamais. En Flaviana, l'amante que Dimitri avait +emportée dans un rêve sans égal, loin du théâtre, +loin du monde, loin de la vie, ne ressusciterait +pas.</p> + +<p>—«Vous êtes mère... vous êtes mère...» +murmurait celui qui rêva, lui aussi, un rêve pareil, +de surhumaine extase.</p> + +<p>Et le sens profond de ces trois mots coulait en +lui comme une onde désillusionnante, mais apaisante. +Désormais, alors même qu'il la verrait +bondir, ailée, énigmatique, étourdissante, avec +une fièvre enivrée sur sa pâleur splendide, il +reconnaîtrait le signe de douleur, le geste des +bras ouverts, le cri du sein gonflé, cette mère +appelant son petit, cette fière créature prête à +baiser les mains d'un Omiroff s'il lui apportait +son enfant.</p> + +<p>—«Madame,» dit Hawksbury, «vous avez +bien fait de venir à moi. Je serai tellement heureux +de vous servir!</p> + +<p>—Même après ce que je vous ai confié?</p> + +<p>—Je vous suis reconnaissant de votre franchise.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span> +—Vous l'aurez tout entière. Je vous nommerai...</p> + +<p>—Ne nommez personne.</p> + +<p>—Cependant...»</p> + +<p>Elle rougit plus ardemment que s'il l'avait +pressée d'achever.</p> + +<p>—«Pensez-vous que je n'aie pas deviné déjà, +Flaviana?</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Sans doute. Raymond Delchaume est +l'homme de votre destinée. Il sera le père adoptif +de votre enfant. Les circonstances... je les +ignore. Est-ce qu'elles importent? Je vous ai dit +un jour que vous aimiez cet homme. J'ai été férocement +jaloux de lui. Je voudrais encore être à sa +place. Et pourtant...»</p> + +<p>Il hocha la tête, et se tut.</p> + +<p>—«Vous avez un très noble cœur, Frédéric +de Hawksbury. Il n'y a pas d'homme aussi généreux +que vous.»</p> + +<p>L'Anglais, maintenant, allait et venait dans le +salon. Brusquement, il s'écria, d'un ton tout à +fait changé:</p> + +<p>—«Oui... je veux bien partir demain pour la +Russie, courir après Omiroff, le rattraper... en +route ou là-bas. Voyager m'est facile... je suis +libre. Donner une leçon à ce gaillard-là... je ne +demande pas mieux. Je l'ai déjà fait, je suis prêt +à recommencer. Mais, diable! n'exigez pas que +je travaille à faciliter son mariage avec ma +cousine Maud.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span> +—Si elle l'aime...» hasarda Flaviana.</p> + +<p>—«Elle ne l'aimerait pas, connaissant le +bandit qu'il est. Votre révélation...</p> + +<p>—L'orgueil et l'ambition poussent à des crimes +les êtres effrénés tels que lui. Mais, s'il me rend +mon fils, il aura tout effacé. Tranquille héritier +des Omiroff, il sera le grand seigneur un peu autoritaire, +un peu emporté, voilà tout, tel que +beaucoup de sa race. Son alliance peut flatter la +fierté d'une femme, même de la fille du duc de +Carington. Il est fou d'elle, il ne la rendra pas +malheureuse. Comment saurait-elle?... Pourquoi?...»</p> + +<p>Hawksbury eut un âpre sourire. Et son refrain +de tout à l'heure revint à mi-voix, non cette fois +sans un secret reproche:</p> + +<p>—«Comme vous êtes mère!...» Et il expliqua: +«Vous, si souverainement bonne, vous décréteriez +le malheur d'une fille charmante, pour +retrouver votre enfant. Je tâcherai qu'on vous le +rende. Mais pas à ce prix.»</p> + +<p>Sa voix s'affirma, d'une gravité singulière. Il +dit encore:</p> + +<p>—«Vous ne savez pas ce que c'est que lady +Maud Carington. Si je ne vous avais pas rencontrée, +j'aurais cru impossible à une femme de surpasser +tant de noblesse dans la grâce, et surtout +tant de loyauté.»</p> + +<p>Il se tut, rêveur. Et, telle fut sa profonde distraction, +pendant une minute, qu'il ne vit pas +Flaviana s'approcher de lui à le toucher. Mais il +<span class="pagenum"><a id="Page_277"> 277</a></span> +sentit sur son bras le contact d'une main légère, +tandis qu'affectueusement des mots glissaient à +son oreille:</p> + +<p>—«Puisse-t-elle vous consoler!... Non, ce +n'est pas pour Omiroff que doit fleurir un tel +amour.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span></p> +<div class="header"> +<h2>XI<br /> +<span class="medium">LE PRIX DE LA VIE</span></h2> +</div> + +<p>—«Comment!» s'écria Flaviana, entrant +précipitamment, dès son retour, dans la chambre +de Bertile, «tu n'as pas vu le docteur Delchaume?»</p> + +<p>Un cri de joie, d'une joie aiguë jusqu'à la +souffrance, aussitôt noyé dans un sanglot, lui +répondit. L'étoile s'agenouilla près de la chaise +longue, où Bertile cédait à une crise nerveuse.</p> + +<p>—«Oh! j'ai été si inquiète!... O ma Flaviana, +ma petite mère, ma sœur, ma chérie!... Toi, +toi!... Enfin!... tu es donc là... Et il ne t'est +rien arrivé de mal!...» balbutiait la petite entre +le rire et les larmes.</p> + +<p>—«Mais je t'avais fait prévenir... pauvre +mignonne! Tu ne devais pas m'attendre, même +pour dîner. Est-ce que le cocher n'a pas rapporté +exactement?...</p> + +<p>—Si... Tout cela, il l'a dit à Mélanie, à qui je +l'ai fait répéter plus de vingt fois. Mais que veux-tu?... +J'avais peur... Ça ne se commande pas. +Songe... il était moins d'une heure, et maintenant +il vient d'en sonner huit. Ah! vous n'êtes +<span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span> +plus libre, ma belle étoile. Vous vous êtes donné +une petite fille tyrannique, exigeante...»</p> + +<p>Elle glissait son bras, si fluet, autour du cou de +la danseuse. Sa petite figure, réduite à rien,—le +nez pincé, la peau du front tendue et ivoirine, +laissant transparaître la fine structure osseuse du +crâne, les yeux fondus de fièvre,—exprimaient +la plus tendre adoration. Beau sentiment exalté, +par lequel cette âme pure, fragile, prête à se dissoudre, +comme un flocon de nuée printanière au +souffle de l'éternel espace, aurait communié un +instant avec le grand secret frissonnant de la vie.</p> + +<p>Mais aussitôt, Bertile prit plus sérieusement +conscience de l'égoïsme dont elle s'accusait:</p> + +<p>—«Flaviana chérie! tu dois être morte de +fatigue... Et moi qui te retiens là!... Va... va +vite... change-toi... mange quelque chose. Après, +tu reviendras... Tu me raconteras de ta journée +ce que j'en peux savoir.</p> + +<p>—Tu peux tout savoir, mon petit ange... Les +choses se sont précipitées... je n'ai pas eu le +temps... Mais je te dirai... Chère petite!...»</p> + +<p>Flaviana s'attardait, remontant les coussins +sous le buste gracile, écartant les cheveux alourdis +autour des tempes moites.</p> + +<p>Comme elle s'était attachée à cette petite +fille!... Quelle mélancolie, l'impuissance à la +retenir dans ce monde! Énigme des existences +éphémères,—de la fleur qui va s'ouvrir et que +le pied foule, de l'oiselet qui tombe du nid +dans la rosée glaciale, de l'enfant qui a deviné +<span class="pagenum"><a id="Page_280"> 280</a></span> +l'amour, et dont les yeux éblouis se ferment sous +la pierre d'une tombe. «Serge... mon fils!...» +soupira ce cœur de femme, effaré par le destin. +Et, comme tout, à cette minute, la contractait +d'appréhension, elle reprit tout haut:</p> + +<p>—«Je ne comprends pas... non... je ne comprends +pas que Raymond ne soit pas venu.</p> + +<p>—C'est sans doute qu'il me trouve guérie,» +supposa Bertile, qui, à cette appellation intime de +«Raymond» venait de fermer nerveusement les +yeux. Et, détournant la tête, elle se rejeta en +arrière sur l'oreiller.</p> + +<p>Ce n'était pas le moment d'expliquer à la fillette +quels intérêts différents de sa santé resserraient +le lien entre Delchaume et Flaviana, donnaient +le même but à leurs pensées, la même +palpitation à leurs cœurs.</p> + +<p>Dans la salle à manger, où la danseuse s'assit +pour un semblant de repas, rôdait une solitude +accablante. Pourquoi n'était-il pas là, celui qui, +assumant la paternité de son fils, lui apparaissait, +par une étrange et délicieuse confusion de sentiments, +un peu le père, en effet, de leur commun +trésor? L'absence de Raymond Delchaume après +le sacrifice, le dévouement révélés par Frédéric +de Hawksbury, semblait plus intolérable à Flaviana. +L'angoisse lui crispait la gorge, au point +qu'elle renonçait même à boire la tasse de thé +qu'elle s'était fait servir. Mais, soudain, la +sonnerie électrique vibra.</p> + +<p>Flaviana se dressa, fit trois pas, perçut une +<span class="pagenum"><a id="Page_281"> 281</a></span> +voix d'enfant, et, affolée, se jeta dans l'antichambre.</p> + +<p>Mélanie venait d'ouvrir. Deux bambins étaient +là. Hélas!... ni l'un ni l'autre ne ressemblait au +sien. Mais, reconnaissant la femme qui les accompagnait, +la danseuse eut un grand cri:</p> + +<p>—«Nounou Favier!...</p> + +<p>—Oui... moi, madame... Mais monsieur le +docteur ne voulait pas... On devait préparer +Madame pour ne pas qu'en me voyant... une +fausse joie...</p> + +<p>—Ah! vous ne le ramenez donc pas!...»</p> + +<p>La paysanne secoua la tête, fondit en pleurs.</p> + +<p>—«Allons... allons...» dit la voix, découragée +mais si douce, de Flaviana. «Ne pleurez pas, ma +pauvre nounou. Entrez un peu ici, tenez, dans la +salle à manger. Vous veniez de la part du docteur. +Qu'avez-vous à me dire?... Et qu'est-ce que +ces deux petits?...</p> + +<p>—Tu ne me reconnais pas, madame?» clama +un moutard décidé. «Moi je te reconnais bien. +C'est toi qu'as emmené ma sœur Berthe. Même +qu'elle a de la veine de demeurer avec toi, dans +un si chouette local.</p> + +<p>—Où qu'y a des bonnes choses à manger, +vrai!» flûta la gamine, se haussant sur la pointe +des pieds, tandis que ses deux menottes sales +s'agrippaient à la table, par-dessus la nappe +blanche.</p> + +<p>—«Donnez-leur les muffins, Mélanie,» commanda +la maîtresse de maison. Et, se tournant à +<span class="pagenum"><a id="Page_282"> 282</a></span> +nouveau vers la nourrice:—«Ce sont les petits +Pageant, les enfants de la fruitière... Mais qu'est-ce +que vous en faites, ma pauvre nounou?»</p> + +<p>Clémence Favier, un doigt sur ses lèvres, désigna +les gosses. Ils n'entendraient rien, d'ailleurs, +ayant déjà la bouche pleine, et les yeux fixés sur +des friandises inconnues, qu'on allait peut-être +leur donner.</p> + +<p>—«Leur mère est au plus mal. Le docteur +m'a fait venir pour que j'emmène les enfants à +Claire-Source.» (Un soupir.) «Ah! ça me changera +de mon chérubin! Mais ce qu'elle a, c'est +très contagieux. Une angine infectieuse... Alors, +monsieur le docteur s'excuse auprès de Madame...</p> + +<p>—Comment!... c'est pour cette mauvaise +femme?...</p> + +<p>—Monsieur le docteur ne la quitte pas. Et il +n'a même pas pu écrire une vraie lettre. Il a griffonné +ça, en me chargeant d'expliquer à Madame...»</p> + +<p>La danseuse saisit le papier,—un feuillet +réglé à doubles lignes, en page d'écriture, sans +doute arraché à un cahier de Totor, et en haut +duquel s'étalait, en belle cursive moulée, un exercice +sur la lettre f:</p> + +<p><em>Le fifre fanfaron finit fou fieffé.</em></p> + +<p>Sous cet exergue incohérent, quelques lignes +au crayon jaillissaient du plus profond de la profonde +vie tumultueuse:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_283"> 283</a></span></p> + +<p class="recipient">«<i>Flavienne bien-aimée</i>,</p> + +<p>«<i>Tout mon cœur avec vous, avec l'enfant chéri, +avec</i> <span class="smcap">NOTRE</span> <i>enfant. Mais dussé-je vous perdre l'un et +l'autre, je ne puis quitter mon poste. Comprenez-moi... +Je suis à cette heure le commandant sur la passerelle, +l'aiguilleur qui, pour sauver un train bondé +d'existences humaines, le dirige sur la voie où joue +son enfant.</i></p> + +<p>«<i>Je me débats contre un mal infectieux, abominable, +avec ma nouvelle méthode, encore tâtonnante. +Si je guéris un cas si grave, ce sont des milliers de +gens, dans l'avenir, arrachés à la mort... Et je ne +puis aller, fût-ce une minute, près de vous, de Bertile +si faible... Je risquerais de vous porter la terrible +contagion.</i></p> + +<p><i>«Mon Dieu!... Et où en êtes-vous? La police agit-elle? +Si vous avez la moindre nouvelle, envoyez-la +moi. Et que votre génie maternel vous soit en +aide!...</i>»</p> + +<p class="sender"><span class="smcap">«Raymond.»</span></p> + +<p>A mesure que ces lignes pénétraient l'esprit de +Flaviana, le noble visage de la jeune femme +s'animait d'une flamme enthousiaste. Raymond +lui demandait de la comprendre. Oui, elle le +comprenait. Et plus encore: cet être qu'elle +avait besoin d'admirer, de qui, un instant avant, +elle doutait presque,—et avec quelle douleur!—lui +était restitué, dans toute la magnifique énergie +de son intelligence, de son caractère, de sa généreuse +<span class="pagenum"><a id="Page_284"> 284</a></span> +humanité. Elle ne l'eût pas souhaité plus +grand.</p> + +<p>—«Alors vous emmenez ces deux petits à +Claire-Source?... dès ce soir?...» demanda-t-elle +à Clémence Favier.</p> + +<p>Claire-Source... quelle ingénieuse bonté encore +d'y recueillir ces deux pauvres mioches!</p> + +<p>—«Nous prenons le train de neuf heures, +madame. Nous n'avons que le temps.»</p> + +<p>Elle les expédia, avec l'ordre à Mélanie d'empaqueter, +en hâte, tout ce que les armoires contenaient +de pâtisseries, fruits confits, marrons glacés, +et de descendre cette cargaison dans le fiacre +qui les attendait. Puis, appelant la seconde +femme de chambre:</p> + +<p>—«Vite... une robe, un manteau, une +écharpe...</p> + +<p>—Madame va ressortir?...</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Madame ne danse pas ce soir.</p> + +<p>—Non... C'est-à-dire... Je ne devais pas... +mais on vient de m'appeler d'urgence... L'affiche +a été changée au dernier moment.</p> + +<p>—Oh! Madame qui est si fatiguée!... Madame +n'a pas mangé...</p> + +<p>—Ça ne fait rien, ça ne fait rien... Vite!...»</p> + +<p>Un bond jusqu'à la chambre de Bertile.</p> + +<p>—«Ma chérie, nous devons renoncer à notre +bonne causerie pour ce soir... Figure-toi... Une +indisposition d'Ermellina. On donne le <cite>Ballet des +Elfes</cite>. Je n'ai que le temps de courir...»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_285"> 285</a></span> +Elle s'enfuit, sans trop regarder le doux petit +visage, où chaque ombre de mélancolie accentuait +une ombre plus mystérieuse, plus solennelle, +descendue récemment sur le front puéril, +sur les joues minces, dans les yeux lointains, et +qui ne s'en allait plus. Dur de mentir à cette +chère petite âme. Toutefois il le fallait bien.</p> + +<p>Rue du Rocher, Flaviana trouva les volets clos +à la fruiterie. Mais elle savait le chemin du logement. +Par le couloir sordide, elle gagna la cour,—ou +plutôt le fond de puits, écrasé par l'immense +mur aveugle de la maison neuve. De fades +odeurs flottaient dans l'humidité froide. Un papillon +de gaz tremblotait au fond, faisant palpiter +des ombres sinistres dans la cage moisie de +l'escalier.</p> + +<p>Flaviana monta un étage.</p> + +<p>Elle trouva la porte ouverte, sur le palier aux +carreaux déteints. Une voisine venait d'entrer, +portant un bol de soupe chaude à Victor Pageant, +qui ne voulait pas descendre chez le +marchand de vins. Cette voisine s'effaça devant +la belle visiteuse. C'était une brave femme +quelconque, qui pénétrait, sans crainte, dans +ce logis où sévissait un mal contagieux. Elle +accomplissait simplement sa cordiale action, +sans se croire héroïque le moins du monde, +comme font les pauvres gens, toujours prêts à +s'entr'aider. «Les microbes!...» Elle haussait +les épaules. «Ah! ben, si ça devait empêcher +de donner un coup de main à quelqu'un +<span class="pagenum"><a id="Page_286"> 286</a></span> +dans la peine!... Y en a toujours eu, des microbes, +avant que les savants <em>ils s'en soyent</em> +doutés. On n'en mourait ni plus ni moins... +On était même plus solide. <em>Alors?</em>...</p> + +<p>—«Père Pageant, v'là du beau monde, pour +voir vot' dame,» chuchota cette obligeante personne, +qui revint vers l'intérieur. Car son obligeance +s'alliait fort bien avec un brin de curiosité.</p> + +<p>Flaviana, sans s'arrêter aux exclamations du +bonhomme, marcha droit à la chambre de la +malade.</p> + +<p>La fenêtre ouverte, un feu clair de bois dans +la cheminée, y assainissaient presque l'atmosphère. +On avait enlevé les vieux meubles, encrassés, +vermoulus, tiré le lit au milieu, accroché des +rideaux en percale blanche. Une infirmière, dans +sa blouse de toile, qui se tenait là, devait avoir +fait ce miracle de transformer le taudis en une +chambre nette de maison de santé. Il avait bien +fallu,—devant l'obstination de Pageant et de sa +femme, qui eussent préféré mourir tout de suite, +que de laisser transporter l'un deux à l'hôpital. +Une forme haute se dressa, plus haute semblait-il, +dans la longue blouse de toile bise. Et il y eut +un cri sourd.</p> + +<p>—«Flavienne!... ne restez pas! je vous en +supplie... A quoi peut servir cette folle imprudence?</p> + +<p>—A vous persuader que désormais votre danger +sera aussi le mien, Raymond.»</p> + +<p>Un regard seulement répondit. Quel regard!... +<span class="pagenum"><a id="Page_287"> 287</a></span> +Mais le jeune docteur dit encore, d'une voix +étouffée, frémissante d'émotion:</p> + +<p>—«Maintenant que j'en suis sûr... Maintenant +que vous m'avez donné cette force divine... +retirez-vous, chère... chère...»</p> + +<p>Il n'osait achever.</p> + +<p>—«Non, mon ami. Je pense comme la pauvre +voisine qui vient d'apporter le souper de Pageant: +un microbe là où il faut agir, c'est une +balle là où il faut se battre. Un soldat ne doit +pas y penser.</p> + +<p>—Qu'avez-vous donc à faire ici, ma vaillante +aimée?</p> + +<p>—Quelque chose, sûrement... Et je vais le +savoir.»</p> + +<p>Flaviana, sur l'oreiller du lit, voyait se soulever +des épaules osseuses revêtues d'une camisole, +et une tête qu'elle eut peine à reconnaître. La +figure de Célestine Pageant, brûlée de fièvre, était +d'une rougeur intense. Sa maigre chevelure, +d'un noir huileux, où couraient des fils gris, +ramenée en arrière et réunie en une natte peu +opulente, dégageait les tempes, où d'habitude +voltigeaient quelques frisettes, quand ne s'y +fixait pas à demeure l'escargot recroquevillé des +bigoudis. Son cou tendineux sortait du col de +linge, et montrait à la base, au-dessus de la clavicule, +une sorte d'emplâtre formé de cette toile +percée de jours qu'on applique sur les plaies suppurantes. +La malheureuse femme s'efforça de +parler, mais aucun son ne sortit de sa gorge, +<span class="pagenum"><a id="Page_288"> 288</a></span> +entre ses lèvres desséchées et violâtres. Elle porta +une main à son gosier, puis secoua la tête avec +souffrance et fureur.</p> + +<p>—«Courage!... cela ira mieux bientôt. Nous +sommes tous là pour vous soigner,» dit Flaviana +de sa tendre voix musicale, et en lui prenant la +main.</p> + +<p>Raymond, désespéré de voir la bouche fraîche +de la charmante créature s'incliner vers l'haleine +mortelle, ne put se retenir d'écarter doucement +Flaviana.</p> + +<p>—«Nous allons procéder à un nettoyage du +larynx, avec Mademoiselle,» dit-il, faisant signe +à l'infirmière. «Voulez-vous attendre un peu, +ici, à côté? Ensuite notre malade pourra certainement +vous dire quelques mots. N'est-ce pas,» +ajouta-t-il gaiement, «n'est-ce pas, madame Pageant, +vous serez contente de dire «merci» à +cette belle et bonne étoile, qui vous apporte un +rayon réconfortant?»</p> + +<p>La fruitière fit un signe, qui était certainement +de terreur pour ce cruel raclage de sa gorge +auquel on la soumettait fréquemment. Toutefois, +une lueur inattendue brilla dans sa prunelle, +opaque et illisible comme un grumeau de cirage.</p> + +<p>Flaviana voulut aider à l'opération, mais elle +vit tant de détresse sur la physionomie de Delchaume, +qu'avec son tact toujours inquiet d'exagérer, +elle passa docilement dans la chambre voisine. +Là, elle trouva l'ancien hercule effondré +dans un coin.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_289"> 289</a></span> +—«Le docteur Delchaume la sauvera, mon +brave Pageant.</p> + +<p>—Dieu le veuille, madame Flaviana! Car, +voyez-vous... on a beau vivre comme chien et +chat... quand on pense que la maman de ses +deux mioches va s'en aller dans le trou noir, on +ne peut pas supporter c't'idée-là. Est-ce drôle!... +quand ce diable de satané moment arrive, les +torts n'existent plus. On ne se rappelle que les +bons moments. On a été heureux, nous deux +Célestine, au commencement, comme tout le +monde. Au fond, c'était une brave femme, dure à +la besogne, et qui n'aurait pas fait tort d'un sou +à personne. Son vice, ç'a été sa terrible jalousie +de ma pauvre petite Berthe. Mais j'étais pas toujours +un agneau, moi non plus. Ah! puis elle +souffre, que ça me retourne les sangs...»</p> + +<p>Il parlait la tête penchée, les mains pendantes +entre ses genoux. Les phrases lui coulaient du +cœur comme malgré lui.</p> + +<p>—«C'est vrai...» dit rêveusement Flaviana. +«Vous avez raison, Pageant. Il nous faut pardonner, +parce que la mort, elle, ne pardonne +pas. Il y avait toujours quelque chose de beau, +qu'on n'a pas assez vu, et qu'on regrette, dans +les yeux de ceux qu'elle emmène...—ces yeux +qui restent en nous, avec toujours un peu de +reproche...»</p> + +<p>Pageant eut l'air d'hésiter, puis il finit par dire:</p> + +<p>—«Ça la tourmente aussi, vous savez, c't'abcès +que le docteur lui a fait venir au cou.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_290"> 290</a></span> +—Ça la tourmente... Vous voulez dire qu'elle +s'en inquiète?...</p> + +<p>—Oui... Et puis ça tire, ça brûle, donc!</p> + +<p>—C'est pour son bien.</p> + +<p>—Oh! les nouveaux systèmes...» grommela le +frotteur.</p> + +<p>—«C'était aussi un nouveau système, la vaccine, +quand on l'a inventée, Pageant.</p> + +<p>—Pas la même chose... La vaccine, elle, empêche +la maladie de venir.</p> + +<p>—Mais quand la maladie est venue, Pageant, +que l'ennemi est dans la place, il faut faire appel +à toutes les forces capables de sauver l'organisme.</p> + +<p>—Je vous demande pardon, madame Flaviana,» +fit le brave homme. «J'suis p'têtre +qu'un ignorant...—j'en suis même un pour +sûr,—mais je ne comprends pas. Un abcès, ça +ne donne pas des forces... Ça en ôte.»</p> + +<p>Flaviana eut recours à une comparaison.</p> + +<p>—«Lorsqu'un pays est attaqué, dites-moi, +qu'est-ce qu'on fait? On mobilise tous les corps +d'armée, on amène les troupes en grand nombre +vers la frontière ouverte. Eh bien, quand un organisme +vivant est attaqué, les choses se passent +de même. La nature bat le rappel dans tout cet +organisme, et concentre sur un point, en face +des envahisseurs, qui sont les microbes, les vaillants +soldats, qu'on appelle, d'un nom un peu +barbare, les phagocytes. Seulement, il peut arriver +que les microbes soient très redoutables, et le +<span class="pagenum"><a id="Page_291"> 291</a></span> +corps dont ils font l'assaut, très débile. Alors la +science essaie d'un moyen: elle mobilise la réserve, +elle suscite l'ardeur, l'enthousiasme, des +phagocytes paresseux, des phagocytes antimilitaristes. +Et, pour cela, elle crée l'abcès artificiel, +qui attire près du point menacé des renforts de +défenseurs. Je vous dis cela très en gros, mon +bon Pageant, car je ne suis guère plus savante +que vous...</p> + +<p>—Oh! madame...</p> + +<p>—Mais non. Seulement vous pouvez avoir +confiance dans le docteur Delchaume. Il remet +en usage une chose, d'ailleurs inoffensive en soi, +l'ancien cautère, dont on a tant ri, qu'on ne +croyait plus bon qu'à mettre,—en proverbe,—sur +une jambe de bois. Il en a obtenu des miracles +dans les maladies infectieuses.</p> + +<p>—Et alors, vous croyez?...</p> + +<p>—Qu'il va en faire un de plus?... J'en suis +certaine.»</p> + +<p>L'infirmière parut à la porte qui séparait les +deux pièces. Sur un signe, Flaviana et Pageant +la rejoignirent.</p> + +<p>La malade, soulevée sur ses oreillers, le visage +moins enflammé de fièvre, la respiration presque +libre, les regardait. Quand son mari fut proche, +elle lui tendit la main, avec un air d'abattement +et d'humilité. Puis son regard vira, et, successivement, +se posa sur les visages autour d'elle. Ce +pauvre homme, qu'elle avait tant tourmenté, cette +rayonnante artiste, pour qui elle devait être moins +<span class="pagenum"><a id="Page_292"> 292</a></span> +que rien, ce docteur déjà célèbre, et jusqu'à cette +infirmière, dont elle n'aurait même pas pu dire +le nom, tous ces êtres n'avaient qu'une pensée, à +cette minute: sauver sa misérable existence. Et, +pour accomplir cela, ils suspendaient tout, ils +s'arrachaient à la domination ardente de leurs +sentiments, de leurs soucis, de leurs joies,—bien +plus, ils risquaient d'attraper l'abominable +contagion, ils exposaient leur vie. Et tous les +quatre lui souriaient du même sourire encourageant, +attendri, fraternel.</p> + +<p>Pourquoi?</p> + +<p>Une perception confuse de ce qu'elle n'avait +jamais connu, jamais éprouvé, les beaux mouvements +désintéressés de l'âme humaine, pénétra +en elle à travers l'étonnement, à travers la peur +et l'espoir, à travers sa mortelle faiblesse et son +éperdu désir de vivre. Des larmes vinrent à ses +yeux, mirent une clarté céleste et tremblante sur +les opaques prunelles en grumeaux de cirage. +Quelque chose de splendide se refléta dans cette +double goutte d'eau, suspendue entre les paupières +fripées. Les mains se joignirent. Les +mains rugueuses, dont nul savonnage n'arrivait +à blanchir les mille petites rides noires,—les +mains sèches, terreur de Titine et de Totor. +Un son pénible sortit, raclant la gorge douloureuse:</p> + +<p>—«C'est donc vrai qu'on ne va pas me laisser +mourir?...» Et, sur leur affectueuse protestation:—«Je +ne vaux pas cher, pourtant. On ne me +<span class="pagenum"><a id="Page_293"> 293</a></span> +déteste donc pas, vous tous?... A quoi est-ce que +je sers dans ce monde?</p> + +<p>—Vous êtes mère,» dit Flaviana. «Vous +élevez vos chers petits pour être des braves gens.</p> + +<p>—Je n'aime qu'eux deux. J'ai fait du mal...»</p> + +<p>On l'interrompit.</p> + +<p>—«Vous allez faire un grand bien,» dit doucement +Delchaume.</p> + +<p>—«Moi!...» (Un éclair de redressement.)—«Du +bien?... un grand bien?... de quelle +façon?...»</p> + +<p>Delchaume se pencha vers elle, lui parla avec +une bonté, une autorité cordiale, dont Flaviana +eut la surprise. Elle ne l'avait jamais vu dans son +rôle de guérisseur moral auprès des êtres à l'âme +disgraciée, infirme. Toujours, devant elle et devant +Bertile, Raymond s'était montré l'homme à +la pensée agile, à l'esprit vigoureux, dédaigneux +des petitesses, des détails, et dont le cœur blessé +gardait une incrédulité au bonheur. Ici, voici +qu'il devenait, pour l'œuvre efficace, celui qui se +simplifie, s'incline, s'oublie, qui se clarifie, pour +ainsi dire. Sa voix même prenait une glissante +douceur, s'insinuait comme un baume, suggestionnait, +persuadait. Et son beau profil, ciselé +contre la lumière d'une lampe, s'imprégnait de +mâle et secourable grâce. A ce moment-là, Flaviana +sentit qu'elle l'aimait.</p> + +<p>—«Vous ne savez pas,» disait-il à Célestine +Pageant,—non sans la gaieté puérile nécessaire +aux malades comme aux enfants.—«Vous ne +<span class="pagenum"><a id="Page_294"> 294</a></span> +savez pas... C'est moi qui vous devrai beaucoup +de reconnaissance d'avoir guéri. Car votre guérison +ne fait plus de doute. Vous avez été une +malade docile. Vous m'avez laissé faire. Et, +grâce à vous, s'affirme le succès éclatant d'une +méthode nouvelle, contre toute une catégorie de +terribles maladies infectieuses. Parce que vous +aurez guéri, des milliers de gens guériront. +D'abord, on leur racontera votre miracle, à +vous... Un vrai miracle... oui. On vous a tirée de +loin. Le brave papa Pageant vous le dira. Ça donnera +aux désespérés la confiance, la foi en la vie, +sans laquelle le plus savant docteur ne peut rien. +Les médecins aussi auront la foi. Ils oseront +faire ce qu'il faut. Alors... comprenez-vous maintenant? +Voyez-vous tout le bien que vous aurez +fait?</p> + +<p>—Ça sera vous, docteur,» dit rauquement la +malade.</p> + +<p>Mais ses yeux rayonnaient. Un sourire qu'on +ne lui connaissait pas la transfigura. Elle se sentait +nécessaire—plus que nécessaire, précieuse. Son +corps peu attrayant, et l'âme revêche qu'il abritait, +prenaient soudain une dignité dont elle était +salutairement émue. Sa vie infime de mégère +querelleuse importait donc?... Ça n'était pas des +mômeries, des grimaces, cette sollicitude de tous, +contre laquelle son mauvais esprit s'insurgeait +tout à l'heure. Elle murmura:</p> + +<p>—«Y a de bonnes gens, tout de même.»</p> + +<p>Puis, ne sachant comment marquer la transformation +<span class="pagenum"><a id="Page_295"> 295</a></span> +qui s'opérait en elle, tout à coup, elle +trouva ceci. S'adressant à Flaviana, elle dit, avec +un tremblement qui n'était pas celui de la fièvre:</p> + +<p>—«Madame, comment va notre pauvre petite +Berthe?... J'ai pensé à elle quand j'ai cru mourir, +l'autre nuit... J'ai du regret...» Une suffocation +l'arrêta, et elle reprit dans un souffle:—«Voudrez-vous +bien... dites... lui demander qu'elle +me pardonne?...»</p> + +<p>Gentiment, avec d'apaisantes paroles, on la fit +taire.</p> + +<p>—«Laissons... Il faut qu'elle repose,» commanda +le médecin.</p> + +<p>La lumière fut baissée. L'infirmière demeura. +Mais, dans la pièce voisine, Pageant ayant vu +que le docteur retenait leur visiteuse pour lui +parler à mi-voix, s'éclipsa, par discrétion. Le +brave frotteur balbutia quelques mots:—«Une +commission chez le pharmacien...»</p> + +<p>Alors ce fut là, dans cette humble salle à manger +d'ouvriers, à la clarté médiocre d'une lampe +à pétrole coiffée de son abat-jour en papier, que +la splendide danseuse, l'étoile admirée de l'Europe, +la fée légère des pays de mirage, celle à +qui les souverains baisaient le bout des doigts, +mit sa main dans la main du maître de son cœur, +sans s'inquiéter si celle-ci ne gardait pas la menace +de la mort, qu'elle venait de combattre.</p> + +<p>Mais la révélation de leur tendresse immense +fut voilée de mélancolie,—non pas à cause de +l'heure, ni du décor, ni des mortelles embûches. +<span class="pagenum"><a id="Page_296"> 296</a></span> +Ce qui était en eux ignore l'anxiété des veilles +lugubres, la misère des choses, et ne croit qu'aux +espoirs sans fin. S'ils parlèrent avec tristesse du +plus merveilleux bonheur qui soit au monde, ce +fut à cause de l'enfant,—de <span class="smcap">LEUR</span> enfant—de +ce petit être, à la fois un petit prince Serge et +un petit François Delchaume, et surtout si fortement, +si miraculeusement, l'enfant de leur +amour, bien qu'il ne fût pas né de leur amour. Le +retrouveraient-ils? Toute perspective enchantée +leur était interdite tant que cette inquiétude, +plus morne qu'un deuil, habiterait leur cœur.</p> + +<p>Flaviana raconta l'aventure de sa journée. Que +de commentaires, de raisonnements, de résolutions, +de plans de campagne! Lorsque, enfin, la +jeune femme sortit, laissant son ami à sa lutte +contre le mal infectieux dont il ne se croyait pas +définitivement vainqueur, la nuit s'avançait.</p> + +<p>Dans la petite cour moisie, Flaviana crut voir +glisser une ombre plus noire que les ténèbres, et +elle eut un sursaut de frayeur. Mais, aussitôt, elle +devina.</p> + +<p>—«Mon pauvre Pageant, vous attendiez, +là!... Mais il fait glacial!...</p> + +<p>—Oh! j'étais trop heureux, madame!... Je +vais maintenant vous chercher une voiture. Il y +en a toujours, à côté, à la gare. Et, si vous permettez, +je monterai à côté du cocher, pour être +sûr qu'il ne vous arrive rien.»</p> + +<p>Dans l'appartement de l'étoile, la bonne Mélanie +veillait.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_297"> 297</a></span> +—«Ne m'approchez pas,» dit prudemment +sa maîtresse. «Je viens de chez une malade. +Vite... un bain... du linge. Et tout ce que j'ai +sur moi... à l'étuve!... Vous tirerez parti pour +vous de ce qu'on n'aura pas trop abîmé.</p> + +<p>—Quel dommage! Madame sait qu'elle porte +sa robe d'intérieur toute neuve... si jolie... un +vrai souffle!... il n'en reviendra rien.</p> + +<p>—Ah! Mélanie, que c'est peu de chose! +Mademoiselle ne s'est pas réveillée?... Voyez +donc.»</p> + +<p>La grosse personne s'en alla sur la pointe des +pieds, qui ne ressemblait guère aux pointes de la +Reine des Elfes, mais qu'on n'entendait pourtant +guère sur les tapis épais. Elle revint bientôt à la +salle de bains, où Flaviana disparaissait jusqu'aux +épaules, dans une eau qu'un produit antiseptique +parfumé rendait d'une opacité laiteuse. Même, +par surcroît de précaution, la danseuse y dénouait +sa chevelure noire, assez courte, mais +épaisse et naturellement bouclée.</p> + +<p>—«Mademoiselle Bertile doit dormir à poings +fermés. Rien ne bouge dans sa chambre, et il n'y +a pas un fil de lumière sous la porte.</p> + +<p>—Tant mieux.</p> + +<p>—Mademoiselle m'a dit de prévenir Madame +qu'elle lui a laissé un mot, à cause d'un coup de +téléphone qu'elle a reçu.»</p> + +<p>La figure brune, dans l'eau opaline, entre les +nerveuses mèches qui se tordaient dans l'humidité, +comme des sarments au feu, s'étonna.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_298"> 298</a></span> +—«Un coup de téléphone... Tiens!... A +quelle heure?</p> + +<p>—Il n'était pas neuf heures. Madame venait +de partir.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'était?</p> + +<p>—Je ne sais pas,» dit la femme de charge.</p> + +<p>Et sa face de lune bienveillante se renfrogna +un peu. Curieuse à proportion de son dévouement, +Mélanie ne concevait pas que ses jeunes +maîtresses eussent à lui cacher quelque chose. +Elle ajouta froidement:</p> + +<p>—«Mademoiselle ne m'a rien dit. Le téléphone +était resté près d'elle depuis ce matin, +parce qu'elle avait attendu toute la journée une +communication de Madame.</p> + +<p>—Et elle m'a laissé un mot?</p> + +<p>—Oui... sous enveloppe,» souligna la brave +femme qui se fût si volontiers chargée d'une +commission verbale.</p> + +<p>—«Allez me le chercher.»</p> + +<p>Le chiffon de papier, vite ouvert, vite lu, produisit +sur Flaviana un effet galvanique.</p> + +<p>—«Mélanie, mon peignoir!...» s'écria-t-elle, +dressant hors de l'eau, derrière le rempart +de linge aussitôt tendu, son corps effilé, noble +de lignes, lisse et chaudement pâle comme un +marbre grec.</p> + +<p>A peine vêtue, par-dessus sa chemise, d'un +neigeux vêtement d'intérieur, linon et dentelles, +les pieds nus dans ses pantoufles de satin blanc, +(car Flaviana, chez elle ou dehors, ne portait +<span class="pagenum"><a id="Page_299"> 299</a></span> +que du noir ou du blanc), la danseuse s'élança +chez Bertile.</p> + +<p>Derrière elle, Mélanie repêcha, sur le lac irisé +que contenait la baignoire, le billet qui y flottait, +à demi submergé, comme un radeau en détresse. +Il contenait si peu de mots, qu'un œil, +même moins aiguisé, les eût saisis sans le faire +exprès:</p> + +<div class="blockquote"> +<p class="recipient"><i>«Flaviana chérie,</i></p> + +<p><i>«Je ne dors vas. Viens, à quelque heure que tu +rentres.</i></p> + +<p class="sender"><i>«Ta sœurette Bertile, qui t'adore.»</i></p> +</div> + +<p>«Je ne dors pas. Elle dit cela, mais le sommeil +aura été le plus fort,» pensait l'étoile. Aussi +fût-ce avec une silencieuse douceur qu'elle poussa +la porte de la chambre. Du dedans, l'électricité +jaillit. Une voix faible et frémissante s'écria:</p> + +<p>—«Ah! enfin!... enfin!... Viens vite, +chérie!... Si tu savais!...</p> + +<p>—Quoi donc?... Mais quoi donc? Qu'est-ce +qui t'agite ainsi, petite mignonne?...» demandait +l'aînée, presque avec effroi.</p> + +<p>Tendrement, elle se prêtait à l'étreinte affolée +des bras si frêles, tandis que la tête blonde s'abattait +contre elle, en un geste à la fois câlin et +désespéré.</p> + +<p>—«Flaviana... Est-ce vrai que tu as un +enfant?...»</p> + +<p>Ce fut au tour de la jeune femme de trembler +<span class="pagenum"><a id="Page_300"> 300</a></span> +d'émotion. Et toutes deux se serraient l'une +contre l'autre, éperdument.</p> + +<p>—«C'est vrai. Je voulais te le dire ce soir même.</p> + +<p>—Tu es inquiète de lui?</p> + +<p>—Dieu!...»</p> + +<p>L'anxiété du cri bouleversa Bertile, qui jeta, +tout d'une haleine:</p> + +<p>—«Rassure-toi... On veille sur lui. Des amis +le suivent.</p> + +<p>—Des amis?... Lesquels?... Mais que sais-tu?... +Comment?... Oh! ma petite Bertile!... ma +petite Bertile!...»</p> + +<p>La fillette raconta. On avait téléphoné.</p> + +<p>—«Mais qui?...</p> + +<p>—Un inconnu... un homme. Il n'a pas voulu +se nommer. Mais il m'a assuré que tu le reconnaîtrais, +que tu le croirais... à certains signes.</p> + +<p>—Alors... voyons... dis! Dis vite, dis tout... +exactement... comme tu as entendu.</p> + +<p>—Le timbre du téléphone a résonné. J'ai +pensé que c'était toi... ou... le docteur. Je me +sentais si seule. J'attendais... je ne sais quoi... +Pardon...»</p> + +<p>Un petit sanglot, vite retenu... Une caresse de +Flaviana,—une caresse un peu distraite peut-être, +toute l'âme de la mère tendue vers l'autre... +vers l'absent, dont elle allait entendre parler.</p> + +<p>Or, voici ce que Bertile lui répéta: Le mystérieux +correspondant, d'abord, avait demandé Flaviana. +Puis, apprenant l'impossibilité de lui parler, +il avait dit:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_301"> 301</a></span> +—«Qui que vous soyez, écoutez et transmettez-lui +mon message. Une jeune fille, avec la +douce voix que vous avez, ne peut lui vouloir du +mal. D'ailleurs, je n'ai pas le choix. Je téléphone +d'une petite ville de la vallée du Rhône, où je +passe la nuit avec mes compagnons, et avec l'enfant +vers qui Flaviana tendait tout à l'heure, à +travers la grille du Vieux-Moutier, des bras qui +ne pouvaient être que ceux d'une mère. Elle ne +me connaît pas, mais je l'ai reconnue, moi. Car +je ne suis qu'en apparence un valet de pied, tel +que j'en avais l'air, sur le siège de l'auto, à côté +de l'homme redoutable. A travers la nuit, par +une ruse que je ne pourrai sans doute renouveler +de si tôt, je jette une parole rassurante à celle +qui fut la femme de Dimitri Omiroff. Je réponds +de son fils. Et Katerine est avec moi pour le protéger. +Encore un mot: que notre silence ne l'effraie +pas, même s'il dure. La plus grande imprudence +serait de lui ramener tout de suite l'enfant.»</p> + +<p>Bertile ajouta:</p> + +<p>—«C'est à peu près, mot pour mot, ce que +j'ai pu saisir. La voix s'est tue brusquement, +comme suspendue par une impérieuse prudence. +Il n'y a qu'une chose... importante sans doute... +que je ne retrouve pas... Le nom de famille de +cette Katerine. Je ne l'avais pas distingué nettement.</p> + +<p>—N'était-ce pas Risslaya?... Katerine Risslaya?</p> + +<p>—Il me semble... Mais... chérie... tu es si +pâle! Parle-moi. Que penses-tu?...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_302"> 302</a></span> +—Je pense, ma Bertile, que c'est trop beau. +J'ai peur de croire. Et cependant... Katerine +m'a dit de ne pas douter d'elle si je ne la retrouvais +plus. Elle a dû partir avec cette voiture, avec +ces gens... trouver un stratagème. Et il y avait, +sur le siège, un autre homme...»</p> + +<p>Parlant à mi-voix, comme à elle-même, rapprochant +les indices, supputant les chances, Flaviana +n'osait s'avouer trop de confiance, tandis +qu'en secret son cœur palpitait d'un irrésistible +espoir.</p> + +<p>La main fluette de Bertile se posa sur la sienne, +si timidement, si tendrement, que, malgré la +préoccupation unique, intense, la mère s'oublia +dans un profond élan vers cette douce petite.</p> + +<p>—«Chère mignonne, tu as le droit de tout +savoir. Je n'ai pas de secret pour toi. Mais dans +quel tourbillon la vie m'a prise! Demain... Ou +plutôt: ce matin, dans quelques heures, quand +tu te réveilleras, je te dirai...</p> + +<p>—Pourquoi pas tout de suite?</p> + +<p>—Tu es trop fatiguée. Tu as déjà veillé pour +m'attendre...</p> + +<p>—Dormiras-tu, toi, Flaviana?... Ah! tu n'oses +pas l'affirmer. Eh bien, moi non plus. Restons +ensemble. Et dis-moi tout, de ta tristesse... et de +ton bonheur.»</p> + +<p>Flaviana raconta tout.</p> + +<p>Quand elle eut terminé, quand elle se pencha +pour donner un baiser à Bertile, qui promettait, +secouée par mille émotions, d'essayer toutefois de +<span class="pagenum"><a id="Page_303"> 303</a></span> +dormir, Flaviana entendit à son oreille un chuchotement.</p> + +<p>—«Mon étoile chérie,» murmurait la petite +danseuse, «je partirai donc tranquille. Tes deux +amours vaudront mieux que ma pauvre tendresse. +Et je n'en suis pas jalouse!... Seulement... +dis... tu ne m'oublieras pas!...»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_304"> 304</a></span></p> + +<div class="header"> +<h2>XII<br /> +<span class="medium">PLUS RAPIDE QUE LE RAPIDE</span></h2> +</div> + +<p>—«<i lang="en" xml:lang="en">Why, t'is not awfully jolly... What do you +think?</i><a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor"> [2]</a>»</p> + +<div><p class="i2"><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> «Vraiment, ce n'est pas d'une gaieté folle... Qu'en pensez-vous?»</p></div> + +<p>Lord Hawksbury s'exprimait dans sa langue +maternelle, la sachant familière à Boris Omiroff.</p> + +<p>Ce qui n'était pas «d'une gaieté folle»—ou, +traduction littérale: «pas terriblement joyeux»—c'était +le paysage fuyant de part et d'autre du +wagon-salon réservé au prince.</p> + +<p>Le rapide transsibérien, ayant dépassé Omsk, +filait à une vitesse vertigineuse, suivant une ligne +qu'on eût dit le diamètre d'une circonférence +d'eau congelée. Tellement unie était la plaine +immense, sous son tapis de neige, que les légers +accidents de terrain semblaient à peine de petites +vagues figées. Tristesse plus poignante que la +tristesse du désert, car la lumière, qui joue sur +l'or des sables, qui l'anime de reflets et de mirages, +ne resplendissait pas sous la lourde coupole +grise de ce ciel boréal. Bien qu'on approchât de +<span class="pagenum"><a id="Page_305"> 305</a></span> +midi, rien ne laissait deviner la présence du +soleil derrière cette voûte immobile de plomb et +d'étain, où roulaient, comme prisonnières, des +vapeurs fumeuses et rouillées. Tristesse plus oppressante +que celle de la mer, car les flots vivent, +dans leur perpétuel mouvement. Ici, les voyageurs +du transsibérien pouvaient se croire les visionnaires +effarés d'une planète morte. Certains paysages +lunaires doivent ressembler à ces steppes +hibernales.</p> + +<p>Et Frederick de Hawksbury répéta qu'il ne +trouvait pas ce spectacle «terriblement joyeux».</p> + +<p>—«Vous êtes difficile, mon cher adversaire,» +dit Omiroff. «Moi, j'estime l'existence admirable. +Elle me rapproche à toute minute d'une +fiancée que j'adore. Et mes idées ne seraient pas +plus souriantes si ce train où nous sommes traversait +une vallée fleurie, sous un soleil radieux. +D'où vous vient cette humeur morose? N'avez-vous +pas pris tout à l'heure, comme je l'ai fait, +une bonne douche glacée. Rien ne vous dispose +aussi allégrement, et l'on ne se doute plus qu'il +fait vingt-cinq degrés de froid dehors.»</p> + +<p>Hawksbury, enfoncé dans un moelleux fauteuil +tournant, les jambes allongées, les coudes calés +aux deux bras du meuble, et les bouts des doigts +juxtaposés suivant son habitude, considéra le +prince, qui allait et venait, fumant une cigarette.</p> + +<p>Depuis qu'il avait rejoint le Russe, pour obéir +à Flaviana, il étudiait le personnage. Et, de plus +en plus, sous les dehors du grand seigneur fantasque, +<span class="pagenum"><a id="Page_306"> 306</a></span> +intrépide, aventureux, joyeux vivant, bon +garçon, en apparence ouvert à la généreuse civilisation +moderne, il retrouvait le barbare, le féodal, +l'être d'égoïsme, de tyrannie, de brutalité, +dont le type subsiste héréditairement là où il est +conservé, préservé, maintenu par le régime autoritaire.</p> + +<p>Pourquoi l'homme évoluerait-il quand le milieu, +demeurant immuable, ne l'y contraint pas? +Cette contrainte, qui ne se produit point en Russie +par une évolution normale, a peu de chances +de s'établir par le terrorisme révolutionnaire. La +violence, généralement, appelle la violence. L'action +suscite la réaction. Cependant c'est pour +faire franchir au moyen âge, attardé dans l'âme +slave, les étapes le séparant du vingtième siècle, +que les intellectuels opprimés précipitent les +temps à coups de bombes.</p> + +<p>Quels abîmes creusent entre les hommes les +siècles qu'ils ne vivent pas tous également vite!... +Être des sauvages ensemble, c'est un élément de +bonheur, plus certain que d'être les sociétés millénaires, +où se coudoient des individus de tous +les cycles historiques, où des âmes ténébreuses de +l'âge de pierre, des âmes nomades des époques +pastorales, des âmes crédules des temps mystiques, +des âmes de guerriers, d'esclaves, de +chevaliers, de moines, de courtisans, de démagogues, +doivent s'enfermer dans le plus récent +idéal, créé d'après la plus récente formule d'une +avant-garde de l'esprit humain.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_307"> 307</a></span> +Il y avait certainement trois à quatre cents ans +de distance entre le membre de la Chambre des +Pairs et le boyard de la Petite-Russie. Tous deux +se tenaient dans un élégant salon, qu'emportait +à près de cent kilomètres à l'heure une machine +lancée par le dernier miracle de la science sur +deux lignes d'acier allant de Moscou à Vladivostock. +Mais ce prodige moderne, en égalisant +leurs gestes, leur façon de vivre, n'égalisait ni +leurs conceptions ni leurs sentiments. Toutefois, +ils se marquaient l'un à l'autre la plus parfaite +courtoisie. Leur duel, n'ayant été provoqué +par aucune offense grave, ne pouvait les +brouiller, bien que Boris se plaignît encore plaisamment +de souffrir de l'épaule. Et leur destinée +semblait être de devenir cousins par alliance, +Boris devant épouser lady Maud.</p> + +<p>—«Puisque vous allez au-devant d'elle, je +vous accompagne,» avait proposé Hawksbury, +après avoir accepté l'hospitalité du prince dans +le formidable château des Omiroff, en Petite-Russie.</p> + +<p>Ce fut dit, ce fut fait, comme si le voyage de +dix jours jusqu'à Irkoutsk n'eût été qu'une randonnée +en traîneau sur les domaines du prince.</p> + +<p>Frédéric se disait: «Peut-être obtiendrai-je +enfin ce qu'espère Flaviana.» Car il s'était heurté +au mutisme de Boris, à une résolution de ne rien +reconnaître, de ne rien comprendre. Il s'y heurtait +toujours. Mais une autre pensée occupait +l'Anglais, grandissait chaque jour, plus dominatrice, +<span class="pagenum"><a id="Page_308"> 308</a></span> +dans son esprit: «Je dois dessiller les +yeux de ma cousine. A moins qu'elle ne soit +folle, elle ne persistera pas à épouser un tel +homme, un être sans scrupules, sans véritable +honneur.»</p> + +<p>D'après les dépêches échangées, les voyageurs +rencontreraient à Irkoutsk la duchesse de Carington +et sa fille. Trois jours de voyage les séparaient +encore de cette ville. A mesure qu'on s'en +rapprochait, la délicieuse figure de Maud s'évoquait +plus souvent, avec une réalité plus vivante, +dans la pensée de lord Hawksbury. A l'imaginer +telle qu'elle était, délicate, fière, farouchement +virginale, très affinée de principes, et, malgré +tout, si indépendante, et d'une telle générosité +d'esprit et de cœur, Hawksbury trouvait de plus +en plus intolérable l'idée de son mariage avec +Boris.</p> + +<p>A se préoccuper de Maud, fiancée, de Flaviana, +mère, d'étranges interpositions de sentiments se +produisaient chez Frederick. Pour laquelle des +deux, maintenant, éprouvait-il une anxiété plus +troublante? Quel genre d'émotion le secouait +soudain lorsque la brune figure, gravement passionnée, +s'effaçait par instants derrière la splendeur +dorée de l'auréole blonde, lorsque le sourire +hautain, capricieux, puéril, mais si captivant, +de l'enfant gâtée, se substituait au sourire lent, +profond, magiquement triste, de la divine danseuse? +L'Anglais, devant l'énigmatique Fée des +Elfes, songeait en soupirant qu'il possédait la +<span class="pagenum"><a id="Page_309"> 309</a></span> +clef de l'énigme, et il la voyait pressant dans ses +bras un petit enfant. Rivaliser?... Impossible!... +Et d'ailleurs nul aiguillon de feu ne lui en suggérait +plus la frénétique envie. Mais la petite +bouche railleuse et mutine de Maud le faisait +songer aux baisers qu'y mettrait Boris. Et alors +la piqûre d'une singulière jalousie lui perçait les +moelles, éperonnait son aversion pour le Russe +jusqu'à la haine, jusqu'à la rage. Quand celui-ci +eut énoncé sa profession de foi joyeuse dans la +vie,—ou plutôt dans les voluptés de la vie,—lord +Hawksbury lui dit à brûle-pourpoint:</p> + +<p>—«Je ne conçois pas qu'un être de jouissance +et d'insouciance tel que vous ne saisisse pas l'occasion +de se débarrasser à jamais d'une obsession +pénible, d'une menace constante, persiste +à traîner jusque dans sa vie d'homme marié le +poids d'une action abominable, et bien plus dangereuse +qu'abominable.»</p> + +<p>A cette attaque directe, Omiroff ne montra ni +colère, ni surprise. Il eut plutôt le mouvement de +quelqu'un à l'oreille de qui résonne tout à coup +un signal qu'il attendait. Suspendant sa marche en +va-et-vient à travers le wagon-salon, il se planta, +l'air un peu ironique, devant son interlocuteur.</p> + +<p>—«Tiens!» s'écria-t-il, «vous ne m'aviez +plus reparlé de ça depuis Moscou.</p> + +<p>—Vous refusiez de m'écouter.</p> + +<p>—Je n'aurais pas eu cette impolitesse.</p> + +<p>—Vous ne me répondiez pas. Cela revient au +même.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_310"> 310</a></span> +—Je vous demande pardon.</p> + +<p>—Auriez-vous réfléchi, prince?</p> + +<p>—J'ai réfléchi à ceci: c'est que, malgré ce +qu'il y a de peu aimable pour moi dans vos suppositions, +l'estime que j'ai pour vous, pour le +cousin germain de ma future femme, doit m'engager +à en tenir compte.</p> + +<p>—Cela veut dire?...</p> + +<p>—Qu'au lieu de m'enfermer dans un silence +dédaigneux, je vous donnerai une explication... +loyale.</p> + +<p>—Loyale?</p> + +<p>—En doutez-vous, Hawksbury?» dit Boris, +sans mauvaise humeur. Et il ajouta d'un ton +léger:—«Vous ne voulez pas que nous nous +servions encore mutuellement de cible? Ce serait +ridicule, mon cher.</p> + +<p>—Voyons votre explication.</p> + +<p>—Écoutez... si nous buvions d'abord une coupe +de champagne,» proposa le prince, appuyant un +doigt sur la sonnerie électrique. «Le perpétuel +reflet de cette plaine de neige finit par me barbouiller +le cœur.</p> + +<p>—Du champagne à onze heures du matin, et +à jeun!» s'écria l'Anglais.</p> + +<p>—«Préférez-vous un cocktail. J'ai avec moi +un garçon qui les compose à miracle.</p> + +<p>—Vous avez donc tout avec vous?... Vous +n'avez pourtant pas emporté votre château de +l'Ukraine dans ce diable de train?</p> + +<p>—Quelle plaisanterie! Mais non, au contraire, +<span class="pagenum"><a id="Page_311"> 311</a></span> +jamais je n'ai voyagé moins confortablement. +Seulement, pour les cocktails... Vous savez, +ce domestique, Sémène, qui m'a rejoint à +Moscou?... il a une recette!... Vous m'en direz +des nouvelles.</p> + +<p>—Va pour le cocktail,» dit Frederick, dont +l'idée n'était que d'entendre au plus tôt ce que +Boris avait promis de lui révéler.</p> + +<p>Justement, ce fut Sémène qui répondit au coup +de sonnette du maître,—le Sémène qu'Omiroff +avait donné pour second à Flatcheff, le Sémène +qui glissait des avertissements dans les chaussures +de Katerine Risslaya, le Sémène qui avait joué +un rôle dans l'Allée des Tombeaux.</p> + +<p>Après plusieurs télégrammes adressés au prince +comme émanant de son effroyable serviteur, de +celui qui dormait sous le couvercle à jamais +retombé du sarcophage, l'homme était venu lui-même. +Il avait calculé le temps, pour ne rejoindre +le prince, ni durant le séjour en Ukraine, ni dans +le palais de la Perspective Newsky. Survenant à +Moscou, au passage du voyageur, il était certain +de se faire emmener. Sa prévision se réalisa. +Voilà pourquoi sa taille athlétique, dans la livrée +un peu voyante, apparut en se courbant à l'étroite +porte du couloir.</p> + +<p>—«Tiens! pourquoi toi?» demanda sévèrement +son maître, qui attendait le premier valet +de chambre, et n'admettait pas une interversion +de service.</p> + +<p>—«Votre Excellence nous excusera,» répondit +<span class="pagenum"><a id="Page_312"> 312</a></span> +Sémène avec l'humilité de rigueur. «Mais la +sonnerie fonctionne mal. Il doit y avoir un mélange +des fils. Et alors... au tableau...</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu me chantes?... Allons, +déguerpis. Va préparer un cocktail, et envoie-le +avec une bouteille de champagne... Mais que ce +soit Vassili qui l'apporte. Tu n'as rien à faire +ici.»</p> + +<p>Un instant après, Vassili, plein d'importance +et de dignité, présentait le plateau d'argent, sur +lequel brillait tout un attirail de verres, de brocs +en cristal, de liqueurs, de chalumeaux de paille +et de glace pilée. L'ayant posé sur une table, il se +préparait à servir, quand le prince le congédia +d'un geste. Mais aussitôt celui-ci se ravisa:</p> + +<p>—«Dis donc, Vassili, qu'est-ce que cette histoire +de sonnerie détraquée?</p> + +<p>—La vérité, Excellence. Il y a quelque chose +de dérangé.»</p> + +<p>Le front de Boris se contracta.</p> + +<p>—«Ah! je n'aime pas beaucoup cela. Dans +un train où circulent tant de gens, je veux être +chez moi, avec mon personnel, pouvoir appeler +qui m'est nécessaire.»</p> + +<p>Hawksbury l'observait. Il vit passer sur ce +visage audacieux l'ombre de la terreur secrète, +profonde. Boris Omiroff pouvait l'étourdir, sa +terreur, il pouvait la dominer, car il était brave. +Il pouvait même l'oublier, à certains moments,—mais +il ne pouvait pas faire qu'elle ne vécût au +fond de lui, qu'elle ne l'accompagnât partout. Il +<span class="pagenum"><a id="Page_313"> 313</a></span> +se savait guetté comme une proie,—peut-être pas +plus farouchement, mais pour le moins autant, +qu'un certain nombre de hauts personnages officiels, +ayant vécu, comme lui, dans la frénésie de +l'autorité sans bornes et du bon plaisir, avec le +lourd héritage de la sauvagerie de leurs pères. +Serait-ce lui... serait-ce un autre... qui paierait +le premier acompte de la dette rouge, qui restituerait +avec son sang un peu des flots de sang +versés, qui servirait d'exemple? Parfois, un brutal +frisson le secouait, malgré qu'il en eût, dans +le sursaut de la pensée soudaine. Cela venait +d'arriver. Il avait pâli.</p> + +<p>—«Et je parie,» cria-t-il avec une fureur +grondante, «que pas un de vous n'est fichu de +me réparer cette sonnerie.</p> + +<p>—Pardon, Excellence.</p> + +<p>—Et qui cela?... Toi, peut-être?...»</p> + +<p>Puis, comme Vassili secouait la tête, Boris +hurla:</p> + +<p>—«Tu ne vas pas m'amener un ouvrier quelconque! +Personne ne doit pénétrer dans mon +wagon, tu le sais bien.</p> + +<p>—Sans doute, Excellence.</p> + +<p>—Les portes sont toujours fermées à clef?... +Tu y veilles?... Et il n'y a pas de soufflet de communication +entre ma voiture et le reste du train?</p> + +<p>—Tout cela est en règle, suivant vos ordres, +Excellence.</p> + +<p>—Alors?...» demanda le maître, un peu +radouci.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_314"> 314</a></span> +—«Si Votre Excellence veut bien se rappeler... +Sémène... Il est très fort pour toutes ces +machines d'électricité. C'est lui qui réparait les +plombs sautés, les petits accidents de ce genre, à +Paris.</p> + +<p>—Comment veux-tu que je le sache?</p> + +<p>—Votre Excellence permet-elle qu'il s'en occupe?</p> + +<p>—Oui... Et le plus tôt possible... Tu m'entends?... +Tout de suite.»</p> + +<p>Omiroff, à cette minute—et il s'en rendait +compte, d'où cette exaspération—subissait une +étrange déroute de ses nerfs. Pourquoi?... Que +sentait-il donc autour de lui? Rencontrant le +regard de lord Hawksbury, il rougit comme on +rougit à douze ans.</p> + +<p>—«Pardonnez-moi, mon cher,» reprit-il en +anglais. «J'oubliais que je vous ai promis deux +mots d'explication.» Et alors, se retournant vers +le valet de chambre:—«Dans dix minutes... +Vassili... le temps de boire ceci tranquillement... +tu enverras Sémène pour réparer cette +sonnerie.»</p> + +<p>Puis il se versa et avala d'un trait une grande +rasade d'extra-dry.</p> + +<p>Du bout d'un chalumeau, Frédéric huma +quelques gouttes du cocktail.</p> + +<p>—«Comment le trouvez-vous?... Fameux, +hein?...» demanda le Russe, qui vida aussitôt sa +seconde coupe.</p> + +<p>Le sang qui, tout à l'heure, colorait son +<span class="pagenum"><a id="Page_315"> 315</a></span> +visage, y revint, s'y fixa. La superbe figure s'altéra +de brutalité. Les mâchoires se contractèrent, +le maxillaire inférieur férocement projeté en +avant. Les yeux, d'un bleu doré, se brouillèrent +de fibrilles pourpres. Un sourd juron échappa au +prince.</p> + +<p>Lord Hawksbury se représenta sa belle cousine, +cette Maud, douce et fraîche comme une +neige d'avril sur les branches roses des pommiers +en fleur. Une telle grâce d'âme et de corps!... Et +la révélation pour elle—la première révélation—du +véritable tempérament de cet homme!...</p> + +<p>Omiroff achevait la bouteille de champagne.</p> + +<p>—«Dieu! que j'avais soif!» dit-il, la bouche +pâteuse, à demi ivre. Et, sans transition:—«Donc, +voilà, Hawksbury... Voilà pourquoi +vous ne devez pas,—non ce n'est pas digne +de vous,—donner dans ces histoires de femme +et d'enfant perdu... La pauvre Flaviana est folle. +Elle est restée un peu fêlée depuis les événements... +fâcheux pour elle, j'en conviens... La +mort de mon frère... Leur fils mis au monde +avant terme, dans la douleur de ce foudroyant +veuvage. Aujourd'hui, savez-vous ce qui en est?... +Son enfant n'existe plus. Vous entendez bien... +Je vais vous en faire le serment—le serment le +plus sacré pour nous autres Russes... Je vous jure +que l'enfant est mort... Je vous le jure par notre +tsar, notre pape, notre père!»</p> + +<p>Hawksbury frémit. L'accent de Boris eût porté +la conviction même chez un homme d'une psychologie +<span class="pagenum"><a id="Page_316"> 316</a></span> +moins avertie. Celui-ci ne douta pas. +Un prince Omiroff peut tout faire, sauf se parjurer +par le nom de son souverain.</p> + +<p>Au même instant, Sémène paraissait,—les +dix minutes étant écoulées,—avec cette exactitude +qui ne discute pas les ordres. Comme il entrait, +le prince répéta,—et ce fut étrange,—avec +un regard vers ce domestique, un regard +comme de connivence:</p> + +<p>—«Certes, je puis le jurer sur mon honneur, +l'enfant dont il s'agit, est mort.»</p> + +<p>Hawksbury vit distinctement l'homme en +livrée tressaillir. Il eut le choc de ses yeux, +levés sur lui, dans un effarement, une interrogation +anxieuse, puis détournés aussitôt.</p> + +<p>«C'est ce garçon-là,» pensa l'Anglais, «qui a +dû lui apporter la nouvelle, en le rejoignant à Moscou. +Le meurtrier peut-être... Et cependant... +ses yeux...»</p> + +<p>La physionomie de ce Sémène frappait Frédérick. +Il eut voulu le revoir en face. Mais l'homme +tournait le dos, disposait les outils, puis un paquet +de fils électriques.</p> + +<p>Une autre intuition troubla Hawksbury.</p> + +<p>«Ne serait-ce pas depuis mon intervention, et +à cause d'elle, que cet abominable Omiroff s'est +décidé à supprimer le pauvre petit être? Il aura +trouvé que trop de gens sont dans le secret. Ah! +malheureuse Flaviana!...»</p> + +<p>Exacte prescience. L'ordre qui décidait Flatcheff +à agir, transmis dans un langage conventionnel, +<span class="pagenum"><a id="Page_317"> 317</a></span> +était parti de l'Ukraine, tandis que le +prince traitait Frederick en hôte pour lequel on +ne saurait avoir trop d'égards, dans cette demeure +de légende qu'il possédait au bord du Dniéper. Et +Sémène lui avait apporté la nouvelle de la disparition +éternelle de son neveu, enfermé dans le +sarcophage, endormi sans souffrir, assurait-il, +au moyen d'une dose énorme de chloroforme. +Suivant le récit de l'étudiant transformé en valet +de chambre, Flatcheff ne resterait dans le Midi +de la France que le temps nécessaire pour assurer, +moyennant la forte somme, le départ des +époux Kourgane. Il les faisait embarquer à Marseille, +à destination de quelque pays de soleil, +où ils allaient finir leurs jours.</p> + +<p>Maître de lui-même, comme en toute circonstance, +le comte de Hawksbury venait de se lever, +impassible, afin de quitter le salon où Sémène se +préparait à réparer la sonnerie.</p> + +<p>«Je ne poursuivrai mon chemin côte à côte +avec ce diable de Russe (<i lang="en" xml:lang="en">this devil of a Russian</i>)», +se disait-il, «que pour empêcher ma cousine de +l'épouser.»</p> + +<p>Plein de mélancolie et de dégoût, il considéra +le grand corps du prince, vautré sur un divan. +A la portée de Boris était une seconde bouteille +de champagne, que celui-ci avait entamée sans +même se servir d'une coupe. A cause des secousses +du train, ou parce que le liquide coulait +ainsi plus agréablement dans son gosier, Boris +le buvait maintenant à la régalade. Était-ce +<span class="pagenum"><a id="Page_318"> 318</a></span> +son humiliante frayeur, presque avouée, des nihilistes?... +Était-ce l'évocation de sa petite victime, +qui portait Boris à la distraction étourdissante de +l'extra-dry?... Le fait est qu'il semblait glisser +avec plaisir au vertige de l'ivresse.</p> + +<p>—«Où allez-vous, Hawksbury? On est bien, +ici. Ce garçon va avoir fini tout de suite. N'est-ce +pas, Sémène?</p> + +<p>—Je n'en ai que pour quelques minutes, Votre +Excellence.</p> + +<p>—Vous voyez, Hawksbury. Ah! moi, je +n'abandonnerai pas ce divan pour un empire,» +ajouta Boris, de la voix somnolente d'un homme +que gagne un invincible sommeil. Il murmura +encore:—«Ne manquez pas... pour déjeuner. +Vous savez, à une heure, pas avant.»</p> + +<p>Hawksbury hésita. Il ne pouvait, avant que le +train s'arrêtât, quitter le wagon du Russe, puisque +la communication n'existait pas entre cette +voiture et les autres. Or, en dehors du salon, il +n'y avait que la cabine à coucher du prince, son +cabinet de toilette et les compartiments du service. +Mais l'Anglais préféra s'éloigner de cet +homme, se promener dans le couloir, contempler +sans l'accompagnement de ses ronflements, la +désolation des steppes sibériennes.</p> + +<p>Au dehors, c'était toujours le même tapis +morne de la neige, la même étendue, le même +aspect de planète maudite, sous le même ciel +lourd et livide.</p> + +<p>Comme il passait devant la porte vitrée du +<span class="pagenum"><a id="Page_319"> 319</a></span> +salon, Frédéric jetant machinalement un coup +d'œil à l'intérieur, vit Sémène qui soulevait le +tapis presque au pied du divan où reposait son +maître.</p> + +<p>«Tiens! quel drôle d'endroit pour faire passer +le fil d'une sonnerie.»</p> + +<p>Pensée fugace... Observation presque inconsciente. +D'autres sujets absorbaient trop le raisonnement +de l'Anglais pour que son attention +pût s'arrêter à un détail. Toutefois il s'étonna +tout à fait en trouvant, à un autre retour, le volet +intérieur fermé. Prenant la poignée de la serrure, +il fit le mouvement d'ouvrir, pour rentrer +dans ce salon, où le prince l'avait prié de se +considérer comme chez lui. La porte résista. On +avait dû pousser le verrou. Interloqué, presque +offensé, de se voir relégué ainsi dans le couloir, +il réfléchit que Boris, somnolent et à moitié +ivre, ne l'apercevant plus, pouvait le croire +retourné dans son propre compartiment. Les +wagons, durant la marche, ne communiquaient +pas, il est vrai, mais un cerveau chaviré n'y +regardait point de si près.</p> + +<p>—«<i lang="en" xml:lang="en">What a beast!</i> (Quelle brute!)» grommela +Frederick. Et, tout seul, il ne se défendit pas de +sourire. «Je rentrerai quand son domestique +ouvrira pour s'en aller. Mais c'est la dernière fois +que je serai son hôte. Puisque l'enfant de Flaviana +n'est plus,—et il faut bien en croire le serment +de ce sauvage superstitieux,—je n'ai rien +à faire avec cet homme, qui a trois ou quatre +<span class="pagenum"><a id="Page_320"> 320</a></span> +siècles de moins que moi. Il est contemporain de +son effrayant château-fort, sur le Dniéper...»</p> + +<p>Hawksbury alluma un cigare et monologua en +lui-même devant l'implacable blancheur sibérienne,—blancheur +à peine trouée de temps à +autre par un petit amas noir, d'où montait un +peu de fumée, comme une haleine, et qui était +un village.</p> + +<p>Cela passait en éclair le long du train frénétique. +Là aussi, il y avait des êtres si loin de lui, +si loin! Est-ce que le progrès ne ferait qu'espacer +les hommes, les échelonner à des distances infiniment +plus grandes au moral que n'étaient matériellement +celles des routes de la terre quand la +vapeur ne les dévorait pas?</p> + +<p>Sa rêverie absorbait Frederick. Puis tout à +coup:</p> + +<p>—«C'est drôle... ce domestique n'en finit +pas...»</p> + +<p>Une colère soudaine envahit l'Anglais. Il avait +envie de s'étendre, lui aussi, sur un divan. Eh +bien, si ce n'était pas dans le salon du Russe, ce +serait sur son lit. Pourquoi se gêner? Il allait +bien voir.</p> + +<p>Impérieusement, Hawksbury ouvrit le compartiment +où couchait Boris. La porte, cette fois, +céda tout de suite.</p> + +<p>—«Parfait, je vais en prendre à mon aise.»</p> + +<p>Le lit, durant la journée, représentait une large +et moelleuse banquette. D'un coup d'œil Frederick +embrassa ce nid capitonné, où il allait s'offrir +<span class="pagenum"><a id="Page_321"> 321</a></span> +une confortable revanche. Mais il tressaillit. Une +ombre passait devant la fenêtre, en face de lui,—une +forme agile et rapide, qui s'en allait, à +contresens de la marche du train.</p> + +<p>L'effet physique de surprise passé, le voyageur +ne s'étonna pas autrement. «Mais c'est égal,» +pensa-t-il, «à une vitesse pareille, je n'aurais pas +cru semblable exercice possible,—même à des +employés que l'accoutumance enhardit.»</p> + +<p>Deux minutes après, étalé de tout son long, le +comte Hawksbury coupait, lui aussi, par un +somme, la longueur de la matinée. Il ne devait +luncher qu'à une heure, et sa montre ne marquait +pas encore midi.</p> + +<p>A ce moment même, dans le dernier compartiment +du wagon de seconde classe qui suivait +immédiatement la voiture du prince Omiroff, +deux voyageurs, un jeune homme et une jeune +femme, se trouvaient seuls.</p> + +<p>La jeune femme était blonde, avec des cheveux +épais, taillés courts sur la nuque, une figure +laide, ardente, où la palpitation d'une vie forte +et nombreuse comme la vie d'une foule, mettait +une fascination supérieure à la beauté. L'homme,—un +géant,—portait une expression, au contraire, +placide, concentrée, dans de grands +membres aux gestes rares, comme sur un visage +défiguré par un œil mort et par une cicatrice.</p> + +<p>—«Pierre,» dit la jeune femme, «nous +approchons du fleuve. Là-bas, il y a une traînée +de brouillard qui marque le cours de l'Obi.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_322"> 322</a></span> +Ses lèvres se crispèrent après cette remarque +si simple. Et il y eut un éclair dans ses yeux +d'eau phosphorescente.</p> + +<p>—«Ma Tatiane...» murmura seulement son +compagnon, en glissant un bras autour d'elle.</p> + +<p>Mais Tatiane Kachintzeff, dardant ses larges +prunelles, avec une espèce d'avidité pleine d'horreur, +sur le lugubre paysage, parla comme en +songe, sans s'appuyer sur son fiancé.</p> + +<p>—«Oui... le voilà, le fleuve... le fleuve maudit... +C'est là, sur ses bords, que mon père, cet +être de science et de pensée, allait draguer du +sable, une lourde chaîne aux chevilles... D'ici, +on pourrait presque apercevoir—j'ai étudié la +carte—les murs de son bagne... Ces murs entre +lesquels il subit, par l'ordre d'un Omiroff, le +hideux supplice... Oh! l'imaginer... Mais chaque +fois que j'y pense, la folie me prend... Otez-moi +cette image... Et c'est là... c'est là!...»</p> + +<p>Elle se dressa, véritablement égarée, les mains +tendues vers l'espace blême, vers des amas +obscurs qui, là-bas, pouvaient être des fabriques, +ou des casernes, des faubourgs de ville, vers de +vagues miroitements de lac ou de fleuve, elle +cria, la voix déchirée, déchirante:</p> + +<p>—«Père!... Père!...»</p> + +<p>Marowsky la saisit alors d'une étreinte si frémissante +de pitié, qu'elle en prit conscience. Elle +se tourna violemment. Puis, raidie, tragique:</p> + +<p>—«Et toi, mon Pierre... Et toi, avec ta face +balafrée, ton œil perdu, ne portes-tu pas la griffe +<span class="pagenum"><a id="Page_323"> 323</a></span> +de proie enfoncée dans ta chair? N'est-ce pas +Boris Omiroff qui a commandé de tirer, à ce soldat, +parce que tu osais avancer la tête entre les +barreaux de ta prison?...</p> + +<p>—Je le sais... Tatiane... Je le sais. Qu'as-tu? +Ne sommes-nous pas ici pour la justice?</p> + +<p>—Elle tarde bien, la justice! Pierre, je ne +voudrais pas faiblir. Pour que j'ose l'acte terrible, +il faut que ce soit ici, tout de suite, en face +de ce lieu qui a vu le martyre de mon père...</p> + +<p>—Qu'importe!» dit doucement Marowsky. +«Ce que nous faisons, nous ne le faisons pas +pour nous, mais pour nos frères... pour +l'exemple... pour l'avenir.»</p> + +<p>Soudain, ils sursautèrent. Puis, d'un bond, +Marowsky fut à la portière, l'ouvrit...</p> + +<p>Un homme s'élança, tomba plutôt qu'il ne +s'assit... Mais aussitôt se releva, et, haletant, ne +pouvant encore prononcer un mot, arrêta le bras +du fiancé de Tatiane, qui allait refermer la portière. +Un signe de tête... Pierre aperçut, comprit. +Son geste, en claquant le lourd battant, eût +rompu le fil qu'apportait le nouveau venu—un +fil enveloppé d'une gaine de soie verte, tel qu'il +y en a dans les appartements pour les transmissions +électriques de sonnerie ou de lumière. Marowsky +rabattit donc d'abord le carreau et, prenant +l'extrémité de ce fil, le fit passer par l'ouverture, +du dehors en dedans, avant de clore la +portière.</p> + +<p>—«Ah! Sloutvine,» dit alors Tatiane. «Vous +<span class="pagenum"><a id="Page_324"> 324</a></span> +voilà donc!... Trois jours!... Nous vous attendons +depuis trois jours!... Mais vous venez à +l'heure qu'il faut,» ajouta-t-elle, la main tendue +vers le mystère du pays de neige et de silence.</p> + +<p>Sloutvine,—le Sémène encore vêtu de la +livrée des Omiroff,—passa la main sur son front.</p> + +<p>—«C'était dur, le long du train?...» demanda +Pierre.</p> + +<p>Un haussement d'épaules. Mais pas un mot. Il +n'y avait qu'à regarder ce visage blême, maculé +de suie, cette bouche encore convulsive, ces +mains aux ongles saignants. Oui, cela avait été +dur, à la vitesse infernale du rapide, surtout pour +passer d'un wagon à l'autre. Mais c'était fait. La +respiration normale revenait aux poumons suffocants +de Sloutvine. Il prit des mains de Marowsky +le fil électrique. Les deux parties en +étaient isolées. Sloutvine les démaillota, sortit +de sa poche un commutateur,—une de ces vulgaires +poires, munies d'un bouton sur lequel on +appuie pour établir le courant. Vivement il lia +sur les deux petites bornes les tronçons du fil, +et revissa l'enveloppe de bois.</p> + +<p>Alors, sans une parole, il tendit l'objet à +Tatiane.</p> + +<p>Quel recul!... quelle pâleur!...</p> + +<p>Elle ferma les yeux, puis, les rouvrant, elle +enfonça leur flamme limpide jusqu'à l'âme de +Sloutvine.</p> + +<p>—«Seul?» demandèrent ses lèvres blanches +et tremblantes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_325"> 325</a></span> +—«Oui.</p> + +<p>—Vous me le jurez?</p> + +<p>—Je le jure. J'ai enfermé l'Anglais dans le +couloir. Il ne peut être atteint.</p> + +<p>—Le train?... Les autres?... Sloutvine... il +est encore temps... Aucun innocent ne souffrira?</p> + +<p>—Aucun... Faisons vite.</p> + +<p>—Donne...» pria son fiancé, qui craignait de +la voir défaillir d'horreur.</p> + +<p>Elle leva sur lui le fanatisme et l'amour de tout +son être, scintillant sous les paupières un peu +obliques.</p> + +<p>—«Non... pour toi... Pour mon père... Pour +tous nos martyrs...»</p> + +<p>Elle pressa le bouton électrique.</p> + +<p>Minute immobile... Leurs cœurs mouraient +dans leurs poitrines... Rien ne les avertit... +Était-elle accomplie, l'œuvre terrible?... Comment +croire que tout était résolu par ce faible +geste d'un doigt de femme?...</p> + +<p>Les saccades régulières du train, frappant le +silence formidable de leurs âmes, y roulaient en +tonnerre, parmi des échos d'épouvantement.</p> + +<p>Mais, soudain...—ne se trompaient-ils pas?...—la +course effrénée du rapide semblait se ralentir. +Leurs regards osèrent se chercher, s'interroger... +Oui... voilà... c'en était fait... On avait +dû tirer une sonnette d'alarme. Mais quelle +main?... La sienne, à lui?... Vivait-il encore?...</p> + +<p>Nulle parole ne leur vint aux lèvres. Qu'importait +maintenant? Ils avaient agi suivant leur +<span class="pagenum"><a id="Page_326"> 326</a></span> +conscience,—cette conscience collective qu'ils +partageaient avec des milliers de leurs frères,—connus +et inconnus. Ils laissaient le reste, et +leur propre sort, au mystérieux vouloir de la +fatalité.</p> + +<p>Sloutvine, pourtant, par une sorte de mécanisme +où ses propres sentiments n'avaient guère +de part—car la peur, le souci de sa sécurité +s'effaçaient dans la solennité de ce qu'il appelait +sa mission, dans le sombre enthousiasme d'une +telle heure—accomplit hâtivement ce que ses +amis et lui-même avaient décidé d'avance.</p> + +<p>D'abord, il coupa le fil électrique au bord de la +portière, en lança le bout avec le commutateur +aussi loin qu'il put, hors de la voie, tandis que la +longue partie libre, déroulée par lui le long du +train en venant de la voiture d'Omiroff, tombait, +traînait, se tordait entre les roues, qui, bientôt, la +morcelèrent.</p> + +<p>En même temps—et tout fut fait plus vivement +qu'on ne saurait le dire—Pierre Marowsky +prenait, dans le filet du compartiment, un paquet +qu'il jetait sur la banquette: des vêtements, vite +sortis par leurs mains fiévreuses,—vêtements +grossiers, salis, de paysan sibérien, un casaquin +de peau de mouton, une culotte de drap, des +bottes, un bonnet de fourrure râpé. Sloutvine +eut instantanément changé sa livrée contre ce +costume, dont la vraisemblance devint frappante +lorsqu'il eut enfoui son crâne tondu sous une +longue perruque aux mèches grasses, et caché +<span class="pagenum"><a id="Page_327"> 327</a></span> +ses joues glabres dans les frisures d'une barbe +d'aspect non moins répugnant.</p> + +<p>Pendant qu'il s'habillait, Tatiane et Pierre soulevaient +un des longs coussins de la banquette, et +le montraient décousu d'avance sur un des côtés +et à demi vidé de sa garniture intérieure. Dans +ce vide, ils enfouirent la livrée dont venait de se +dépouiller leur ami. Puis ils refermèrent l'ouverture +à grands points cachés sous le galon.</p> + +<p>Si promptement qu'ils eussent agi, l'arrêt du +train aurait dû les surprendre avant leurs précautions +achevées. Mais l'illusion de leur angoisse +les avait trompés. Le rapide ne stoppait pas. +Après un simple ralentissement sur une courbe +de la voie, il reprenait son élan de vertige.</p> + +<p>—«Comment!... Qu'est-ce que cela signifie?» +murmura Tatiane.</p> + +<p>—«Raté!...» s'écria Marowsky.</p> + +<p>—«Non,» dit Sloutvine.</p> + +<p>Les fiancés le regardèrent. Et ce fut pour eux +comme un appesantissement de cauchemar, le +face à face avec le moujik impossible à reconnaître, +avec cet étranger, qui leur parlait de ce +qu'ils n'osaient pas formuler en eux-mêmes.</p> + +<p>—«Non,» répéta l'homme aux cheveux +sales, à la barbe broussailleuse, «ce n'est pas +raté. Au contraire. Mes calculs sont exacts. Le +bruit n'a pas dû dépasser celui d'un coup de +revolver. Ce qui m'étonne, c'est que l'Anglais, +dans le couloir, n'ait pas entendu, et donné +l'alarme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_328"> 328</a></span> +—Mais,» observa Marowsky—la voix basse, +étranglée, «si le train ne s'arrête pas, tu es +perdu. Ton costume... c'était pour te mêler à des +paysans... avoir eu l'air d'accourir... vers... la +chose... l'accident... Un contrôleur peut t'apercevoir +maintenant. Que dirons-nous?...»</p> + +<p>Sloutvine s'approcha de la portière, voulut +l'ouvrir. Mais Tatiane s'interposa.</p> + +<p>—«C'est de la folie. Vous vous tueriez!</p> + +<p>—Je ne veux pas vous compromettre.</p> + +<p>—Ah! qu'importe.</p> + +<p>—Non... Avec vos passeports si bien établis, +vous deux, vous êtes insoupçonnables... Vous +gagnerez Vladivostock, puis l'Amérique... le pays +libre...</p> + +<p>—Jusqu'à ce que nous revenions vers les +nôtres...</p> + +<p>—Soyez heureux,» dit Sloutvine. «Adieu...»</p> + +<p>Il se dégageait de leur étreinte, leur assurant +qu'il ne sauterait pas, qu'il se coulerait entre +deux wagons, attendrait la prochaine halte. Mais +soudain, leurs voix se turent, leurs gestes mollirent. +Cette fois, le rapide ralentissait pour stopper. +Des maisons parurent, puis des garages de +wagons, des amas de charbon, une pompe pour +donner de l'eau à la machine.</p> + +<p>Comment?... Un arrêt réglementaire... Leurs +yeux lurent sans y croire: <span class="smcap">Krasnoyarsk</span>. Nul ne +savait donc rien encore?</p> + +<p>Un peu avant le quai, Sloutvine sortit, se laissa +glisser à terre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_329"> 329</a></span> +Tatiane et Pierre le virent se faufiler entre les +ateliers, baraquements, machines au repos, dans +ce dédale qui obstrue les abords d'une station de +chemin de fer. Si quelque voyageur l'aperçut, il +dut le prendre pour un ouvrier de la voie, ayant +sauté sur le marchepied avant l'entrée en gare, +et qui descendait à l'endroit de son travail.</p> + +<p>On s'étonnait, d'ailleurs, dans le rapide, de cet +arrêt inattendu, à Krasnoyarsk. Nul ne se doutait +que c'était là une mesure de faveur pour le +prince Omiroff. Ses gens pouvaient de la sorte +apporter du wagon-restaurant ce qu'il leur était +trop difficile de préparer dans leur petite cuisine +ambulante de la voiture particulière,—puisque +cette voiture, par excès de précaution +chez leur maître, ne communiquait avec aucune +autre.</p> + +<p>Le lourd convoi se déroula peu à peu le long +du quai, avec des chocs espacés, des fusées de +vapeur, un halètement rauque, le bloquement +des freins. Ce fut une agitation immédiate aux +portières, de ceux qui s'élançaient dehors, et de +la nuée de moujiks se précipitant pour rendre +un service, obtenir une aubaine.</p> + +<p>Soudain, des coups de sifflets, précipités, stridents, +des gens qui courent, la figure décolorée, +les yeux fous. Des soldats paraissent, les portes +des salles d'attente se ferment. Une stupeur +se répand. De pauvres diables, qui se hâtent +au hasard, sont appréhendés brutalement. Il y a +des cris sans cause, des silences qui font peur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_330"> 330</a></span> +Que se passe-t-il?</p> + +<p>Autour d'un wagon de luxe, voici des gens de +police qui se postent. Un homme arrive, amené +on ne sait par qui. Sur son passage, des voix, instinctivement +basses: «C'est le médecin.»</p> + +<p>Maintenant un bruit de verre qui casse. Une +vitre fêlée, au wagon de luxe, achève de se détacher, +tombe en dehors, se fracasse. Aussitôt, vers +ce point, un fourmillement. On s'amasse, on se +hisse, les têtes se dressent... Il faut voir à l'intérieur. +Mais les stores sont baissés brusquement. +Et il se prononce des mots, dans cette foule, des +mots terribles, auxquels on n'ose pas croire.</p> + +<p>Ce fut à cette minute seulement que Hawksbury, +étendu sur le divan-couchette du prince +Omiroff, se réveilla. La sensation de l'arrêt, puis +des rumeurs confuses, après avoir modifié ses +rêves, interrompirent tout de bon son sommeil. +Avec un étrange sentiment d'angoisse, il se +dressa. Un piétinement s'assourdissait, sur le +tapis du couloir. Un choc heurta sa porte. On se +pressait là pour passer. Tant de monde, dans ce +wagon particulier, où le service se faisait si discrètement? +Pourquoi? Il ouvrit.</p> + +<p>Un uniforme de policier russe le frôla rudement. +Puis une face rogue surgit contre la +sienne. On l'interpella sans qu'il comprît. Même +une main se posa sur son bras. Il eut un sursaut +révolté.</p> + +<p>Alors, dans le remous de ces corps indécis, par +ces gestes qu'on fait sans savoir, aux instants de +<span class="pagenum"><a id="Page_331"> 331</a></span> +fatalité où la pensée est suspendue, Frederick de +Hawksbury se trouva à la porte du salon. Et, ce +qui lui frappa les yeux, sans que son entendement +démêlât rien encore de la scène incohérente, ce +fut une vitre cassée sur le débris restant de +laquelle coulait un filet clair de sang. Une évidence +de catastrophe jaillit pour lui de ce détail, +peu tragique en lui-même. Le sang venait d'une +main qui s'était coupée à cette vitre dans la bousculade. +Toutefois, l'horreur ambiante s'insinua +toute ici dans l'âme de l'Anglais. Ce fut comme +une coulée de glace entre ses épaules... Les +racines de ses cheveux devinrent douloureuses.</p> + +<p>—«Vassili!» cria-t-il, en reconnaissant la +livrée voyante parmi des épaules sombres.</p> + +<p>Le valet de chambre se tourna. Il avait un +visage convulsif et mouillé de larmes. Tout de +suite, ce domestique, dont le dévouement à son +maître était la raison même de vivre, gémit:</p> + +<p>—«Milord... Milord!...» d'un tel accent que +les autres s'écartèrent.</p> + +<p>Et alors voici ce qui apparut à Frederick de +Hawksbury.</p> + +<p>Boris Omiroff demeurait encore étendu sur le +divan, à peu près dans la position du repos. Mais +ce divan, sous son buste, était saccagé,—le bois +disloqué, l'étoffe crevée, les paquets de laine et +de crins soulevés, dispersés, et inondés de sang. +Dans ce fouillis, la belle tête du prince russe se +renversait, la face en l'air, le menton tendu, la +bouche ouverte, les yeux révulsés, toute criante, +<span class="pagenum"><a id="Page_332"> 332</a></span> +semblait-il, et de quel effroyable cri!... Pour +muette qu'elle fût, on la <em>voyait</em>, cette clameur +de foudroyante agonie. Elle perçait l'âme tremblante +des assistants, comme s'ils l'eussent entendue.</p> + +<p>D'un geste, Vassili montrait à l'Anglais ce +qu'il fallait deviner plutôt que voir. Car nul encore +n'avait osé déranger l'attitude d'immobilité +terrible. Le crâne de Boris, en arrière, devait +être à demi emporté. Car où donc s'achevait ce +fort débris de bois garni d'une ferrure, où se +répandait...—horreur!...—une substance +graisseuse et rosâtre.</p> + +<p>Dans le cou,—dans le cou solide, arrondi +comme un marbre,—une espèce d'énorme +écharde, fichée ainsi qu'une flèche, eût suffi +peut-être à provoquer la mort.</p> + +<p>Des réflexions s'échangérent, entre le commissaire +de la gare, le chef de train, les agents. +Vassili traduisit pour lord Hawksbury:</p> + +<p>—«Ils disent que jamais engin n'a fait une +aussi précise besogne. Avec quelle adresse a-t-on +dû jeter cela par la portière, du dehors!... Impossible +avant le ralentissement du train... Et où +étiez-vous, milord? où étiez-vous?...»</p> + +<p>Une exclamation.</p> + +<p>Cette fois, nul truchement ne fut nécessaire. +L'Anglais vit quelqu'un se relever. Un fil traînait +sur le tapis, un fil électrique... Des mains le saisirent, +le suivirent jusqu'à son point d'attache, à +la paroi du wagon, sous le bouton de la sonnerie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_333"> 333</a></span> +Hawksbury se rappela le domestique qui, tout +à l'heure, réparait cette sonnerie. Devant sa vision +intérieure se replaça l'image de cet homme +travaillant à terre, glissant quelque chose sous le +tapis, si près du divan, si près de la tête...</p> + +<p>Il releva les yeux... Cette tête...</p> + +<p>Ouvrant les lèvres, il allait clamer son soupçon, +sa certitude. Quelque chose l'arrêta. Le +regard du serviteur, le regard étrange dardé vers +lui quand Boris avait affirmé la mort de l'enfant. +Ce regard lui revint, plein de choses, poignant... +Il se tut.</p> + +<p>Mais un autre cria le nom du criminel. Vassili +maniait à son tour le fil électrique, il se frappait +le front, puis, avec une mimique indignée, expliquait +au commissaire de la gare. Hawksbury ne +saisit que le mot:</p> + +<p>—«Sémène... Sémène...»</p> + +<p>Les policiers se mirent en mouvement. Vassili +s'offrit à les conduire. Il allait leur livrer son camarade.</p> + +<p>Mais ce fut en vain qu'on chercha le valet de +pied... En vain qu'on cerna la gare, qu'on mit +le train en quarantaine... En vain qu'on attendit +et qu'on reçut les ordres télégraphiés de Pétersbourg... +En vain qu'on mobilisa les troupes de +la forteresse la plus proche...</p> + +<p>L'assassin du prince Boris Omiroff ne se retrouva +pas.</p> + +<p>Lorsque, enfin, il fallut interrompre les immédiates +recherches, laisser poursuivre vers Vladivostock +<span class="pagenum"><a id="Page_334"> 334</a></span> +tous les voyageurs immobilisés à Krasnoyarsk, +ceux-ci, en s'éloignant, purent apercevoir, +remisée sous un hangar devant lequel défila +leur train, cette chose, qu'ils regardèrent en frissonnant: +le wagon luxueux du prince Omiroff, +avec ses vernis brillants, ses panneaux armoriés, +dont les volets clos laissaient filtrer de jaunes +lueurs—les cierges se consumant dans la chapelle +ardente.</p> + +<p>On attendait de faire exécuter à ce sépulcre +ambulant la manœuvre des plaques tournantes, +pour l'accrocher au premier train marchant vers +Pétersbourg. Des popes priaient jour et nuit près +du corps du dernier des Omiroff.</p> + +<p>Boris reposait là, et sa tête, appuyée sur l'oreiller, +avait été bourrée de ouate jusqu'au bord de +l'horrible blessure, afin qu'elle restât d'aplomb +et ne croulât pas, la face levée, dans le renversement, +le cri, l'épouvante, de sa terrifique +agonie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_335"> 335</a></span></p> + +<div class="header"> +<h2>XIII<br /> +<span class="medium">LES PETITS PIEDS QUI NE DANSERONT PLUS</span></h2> +</div> + +<p>—«Flaviana chérie, va me chercher papa. +Dis-lui de revenir... Il peut bien pleurer devant +moi... Ah!... pourquoi se cacher?... Je sais...»</p> + +<p>La voix de Bertile passait à peine, affaiblie, +sifflante, hachée par une petite toux. Mais, si la +fillette parlait avec effort, c'était dans un sourire. +Une sérénité merveilleuse illuminait ses grands +yeux clairs. Le doux regard insistant soulignait +sa demande.</p> + +<p>Troublée par son dernier mot: «Je sais,» et +ne voulant rien en laisser voir, Flaviana se leva +pour lui obéir.</p> + +<p>Dans la pièce voisine,—une lingerie, transformée +momentanément en chambre à coucher, +par l'installation d'un lit-cage et d'une commode-toilette,—un +homme étouffait ses sanglots +contre ses bras, croisés au dossier de sa chaise. +On voyait osciller ses épaules sous le drap fatigué +d'un veston commun. Une tristesse indicible ballottait +ce gros crâne grisonnant, cette tête abandonnée +de pauvre être sans révolte. Pourquoi +<span class="pagenum"><a id="Page_336"> 336</a></span> +souffrait-il, celui-là, et si cruellement!... lui, qui +ne savait pas ce que c'était que de faire du mal?.. +Quel mystère! Et quelle pitié!</p> + +<p>Flaviana, debout derrière Pageant, n'osait lui +parler, par peur de fondre elle-même en larmes. +Mais une porte donnant sur le corridor s'ouvrit. +Delchaume entra. Tout de suite, avec son autorité +d'homme de science, il réveilla l'énergie du malheureux +père.</p> + +<p>—«Allons, mon ami... courage. Ne donnez +pas ce spectacle à votre enfant.</p> + +<p>—Je l'ai quittée exprès,» murmura l'ancien +hercule.</p> + +<p>—«Mais elle sait bien que c'était pour pleurer,» +intervint Flaviana. «Elle comprend, allez... +Quelle petite âme d'ange! Elle était trop exquise +pour ce monde, votre Bertile.»</p> + +<p>Pageant regardait la belle artiste. Puis il +tourna les yeux vers Raymond. Tous deux se tenaient +côte à côte devant lui. Et, malgré leur +commisération, leur chagrin, dans le mouvement +même qui les penchait ensemble vers sa douleur, +il ne put les contempler sans subir le rayonnement +de leur harmonie. Tandis qu'eux-mêmes, +en ce moment, écartaient la pensée de leur +amour, cet amour les liait comme d'une invisible +guirlande, les rendait pareils d'expression, de +sentiment, d'attitude. Ce n'étaient plus deux êtres +indépendants l'un de l'autre. C'était un couple.</p> + +<p>L'humble ouvrier sentit cela, profondément. +Alors il eut un mot d'une intuition merveilleuse. +<span class="pagenum"><a id="Page_337"> 337</a></span> +Sans amertume, comme s'il constatait une réalité +presque consolante, il dit:</p> + +<p>—«Ma Bertile s'en va pour vous avoir trop +aimés, tous les deux.»</p> + +<p>Chacun lui prit une main. Et ils se turent. A +ce moment leurs trois cœurs se parlèrent. Et +celui du frotteur de parquets eut un scrupule de +délicatesse infinie, car il craignit d'avoir affligé +les autres.</p> + +<p>—«C'était son sort,» prononça Pageant. +«Comme vous dites, madame Flaviana, l'enfant +était trop bonne pour cette terre.»</p> + +<p>«C'était son sort...» Il mit à ces trois mots +une intonation qu'on ne saurait rendre. Résignation, +fierté, navrement, et, sans le savoir, l'immensité +du mystère. «C'était son sort...»</p> + +<p>Quand ils rentrèrent auprès de Bertile, elle +leur sourit, comme toujours. Un peu de couleur +lui revenait au visage. Ses lèvres ne répétèrent +plus ce qui avait tant bouleversé Flaviana, le «je +sais», dévoilant la conscience de sa fin prochaine. +Elle tâcha de jouer la confiance dans l'avenir, +pour donner le change à leur affliction. Pourtant +elle eut une exclamation involontaire:</p> + +<p>—«Ah! ma Flaviana, je n'aurais pas voulu +partir sans le revoir près de toi!»</p> + +<p>Pageant prit le docteur à part.</p> + +<p>—«Elle ne vous reconnaît donc plus?» questionna-t-il +avec angoisse.</p> + +<p>—«Bertile ne parlait pas de moi,» répondit +Raymond.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_338"> 338</a></span> +Et il évita d'expliquer à ce père près de perdre +son enfant, que le sien, à lui, celui de Flaviana, +leur serait bientôt rendu—qu'ils l'espéraient +avec ardeur, avec angoisse, que cet espoir était +l'unique pensée qu'ils lisaient dans les yeux l'un +de l'autre, quand ils croisaient leurs regards, +même à côté de la mourante,—pourtant si chère!</p> + +<p>Où était-il? entre quelles mains? leur petit +Serge-François... Depuis la communication téléphonique +reçue par Bertile, un autre message +était venu, anonyme aussi, mais écrit cette fois,—ou +du moins composé avec d'impersonnels +caractères d'imprimerie. Plus explicite que l'autre, +plus clairement rassurant, il recommandait à +Flaviana la prudence, la patience. «<em>Tant que le +loup n'est pas abattu par les chasseurs</em>,» disait +l'étrange lettre, «<em>la brebis doit préférer que l'on +cache son agneau</em>.»</p> + +<p>Phrase qui fulgura tout à coup d'une signification +terrible et radieuse, quand tous les journaux +du monde retentirent de la nouvelle:</p> + +<p>«<span class="smcap">Effroyable crime anarchiste. Le prince Boris +Omiroff foudroyé par une bombe dans le trans-sibérien-express.</span>»</p> + +<p>Troublante conjoncture... Se réjouir d'un +assassinat... Pourtant «lorsque le loup est abattu +par les chasseurs», qui reprocherait à la brebis +d'appeler son agneau, dans le ravissement de la +délivrance, l'extase de le voir bondir vers elle, +en sécurité, à travers la prairie?</p> + +<p>Flaviana et Raymond n'osèrent formuler en +<span class="pagenum"><a id="Page_339"> 339</a></span> +des paroles précises ce qui se levait obscurément +dans leurs cœurs, ce qu'ils devinaient trop bien +l'un chez l'autre. Mais, le matin où la brève +dépêche s'inscrivit dans toutes les feuilles, en +lettres grasses, sous la rubrique: «Dernière +heure», le premier mouvement de Flaviana fut +d'en rapprocher la missive anonyme. Elle plaça +côte à côte, devant les yeux de Raymond, l'espèce +de prédiction: «<em>Tant que le loup ne sera +pas abattu par les chasseurs</em>», et la réalisation +évidente: «<em>Le prince Boris foudroyé par une +bombe</em>.» Ils se regardèrent... Et ce fut tout.</p> + +<p>Depuis ce jour-là,—ce jour-là qui datait +maintenant d'une semaine,—ils attendaient. A +travers leur attente; ils écoutaient venir deux +choses: l'une incertaine, l'autre, dont l'approche +sournoise, frôleuse, devenait, hélas! inévitable. +Le bonheur et la douleur s'avançaient ensemble. +Mais l'une commençait à presser le pas, à courir +plus vite que l'autre. Et c'est pourquoi Bertile, +avec la prescience de sa petite âme déjà soulevée +au-dessus de la vie, avait dit à Flaviana:</p> + +<p>—«Je ne voudrais pas m'en aller sans le +revoir auprès de toi.»</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Un soir, comme la danseuse-étoile partait pour +son théâtre, Delchaume arriva, pour la troisième +fois de la journée.</p> + +<p>—«Ah!» s'écria Flaviana, «je m'en irai donc +avec moins d'anxiété. Promettez-moi de rester +jusqu'à mon retour, mon ami.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_340"> 340</a></span> +—Bertile est plus mal?</p> + +<p>—Elle est bien faible. Et je ne sais quel pressentiment +me serre le cœur.</p> + +<p>—Son père est près d'elle?</p> + +<p>—Comme toujours. Il ne la quitte pas, depuis +que je l'ai installé dans la chambre voisine.</p> + +<p>—C'était bien, à vous, de faire cela,» dit +Raymond. «Comme vous êtes bonne, Flavienne!</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de moi.</p> + +<p>—Pas assez, en effet. Vous ne vous ménagez +en rien. Comment pourrez-vous danser, ce soir?</p> + +<p>—Comme d'habitude,» répondit-elle en souriant.</p> + +<p>Raymond regarda ce sourire, sur les lèvres à +l'arc allongé, frémissant, dans les yeux creusés +d'ombre, où il se mélancolisait. Une palpitation +d'amour lui fit trembler le cœur. D'avance, il +entendit sa voix troublée dire le mot dont la clameur +emplissait tout son être. Mais, d'un effort +désespéré, il se contint. L'heure n'était pas venue.</p> + +<p>Flaviana se reculait imperceptiblement, très +pâle. Puis, tout de suite, ce fut comme l'évanouissement +d'une flamme. Avec un geste de médecin, +de frère, Raymond prit les mains de son amie,—les +mains aux doigts grêles, fuselés, si fins et +souples qu'ils se groupaient en faisceau comme +les tiges d'un bouquet. Et, s'inquiétant toujours, +à cause de l'obligation professionnelle:—«Danser?... +Avec ce qui vous préoccupe... Vous qui +ne dormez ni ne mangez depuis huit jours... En +aurez-vous seulement la force?...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_341"> 341</a></span> +—Ne craignez rien,» dit l'artiste.</p> + +<p>Et alors, elle lui expliqua. Une noblesse émanait +d'elle, de son beau visage mince, de sa haute +forme, dont la grâce subsistait, même dans l'immobilité.</p> + +<p>—«La danse, pour moi,» disait-elle, «ce +n'est pas un rite de joie, une pantomime de mon +corps en contraste avec l'état de mon âme, une +antithèse dont je puisse souffrir. Je danse comme +d'autres chantent. J'entre dans mon rêve... +Je libère les sentiments qui m'oppressent. Et +tous, voyez-vous, Raymond, tous, ils s'évadent +de moi, bien qu'en restant liés à moi. Je les +exprime, en dansant, comme si je les jetais dans +le rythme d'un poème. Je m'étonne qu'on ne les +devine pas, qu'on ne les voie pas. Quelquefois +je sens ma danse tellement triste et déchirante +qu'il me semble qu'on va me crier: «Assez!... +assez!...» avec des sanglots. Mais personne ne +sait. Et cela vaut mieux. Vous saurez, vous, Raymond. +Ne me plaignez pas. Ne croyez pas que ce +soit pour moi pénible, cruel de danser...» Elle +s'arrêta, saisie comme d'un frisson, et reprit plus +bas:—«Une chose m'est dure, là-bas, en scène... +oui. De voir toutes ces petites... Ah! quand elles +viennent autour de moi... qu'elles s'approchent, +puis s'éloignent... suivant les figures du ballet... +Je cherche involontairement des yeux celle qui +manque... Tous ces petits pieds agiles... Je pense +aux petits pieds qui ne danseront plus...»</p> + +<p>La voix de Flaviana s'altéra. D'un geste de la +<span class="pagenum"><a id="Page_342"> 342</a></span> +main, la danseuse dit adieu à Delchaume. Et, +précipitamment, elle s'enfuit.</p> + +<p>Le jeune médecin resta un peu perplexe. Il +n'avait pas eu le temps d'expliquer à son amie +que sa soirée ne lui appartenait point entièrement. +Toutefois, puisqu'elle souhaitait qu'il ne +s'éloignât pas, il ferait ce qu'elle lui avait demandé, +bien qu'il ne constatât guère d'aggravation +dans l'état de Bertile.</p> + +<p>Raymond décida donc qu'il travaillerait là, +dans la salle à manger. Et il commença par +envoyer Pageant réclamer, chez lui, à son valet +de chambre, certains documents qui lui permettraient +d'utiliser malgré tout les heures de la +soirée. En attendant, il s'assit près du lit de la +petite malade.</p> + +<p>Bertile ouvrit les yeux, le reconnut, sourit, et +laissa retomber sa tête sur l'oreiller.</p> + +<p>Avec quelle amertume Delchaume contempla +ce visage de quinze ans, dont les traits, usés +comme par une lime, étaient étirés, pincés, dont +les paupières bleuâtres, abaissées comme par +des doigts lourds, exprimaient toute la lassitude +de la vie. D'où venait, ici, l'impuissance de sa +science? Il avait sauvé la marâtre, la mégère, +d'une terrible maladie aiguë, et il ne pouvait +rien contre la lente consomption qui détruisait +ce corps frêle, où il aurait dû trouver cependant +comme alliées toutes les ressources de la +jeunesse.</p> + +<p>Sous les couvertures,—légères à cause de la +<span class="pagenum"><a id="Page_343"> 343</a></span> +chambre chaude,—son regard ému suivit le +dessin à peine indiqué de la forme enfantine. +Vers l'extrémité du lit, il chercha le relief des +orteils pointant légèrement. Et il sentit dans ses +yeux la brume d'une larme, en se répétant les +derniers mots de Flaviana: «Les petits pieds +qui ne danseront plus.»</p> + +<p>Presque aussitôt, il tressaillit. Relevant la tête, +il venait de rencontrer deux prunelles à demi-voilées, +qui l'observaient.</p> + +<p>—«Cela va, ma mignonne?...»</p> + +<p>Elle fit comme une tentative pour se soulever.</p> + +<p>—«Vous êtes tout seul?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Papa est sorti?</p> + +<p>—Pour moi, pour me rendre service. Il va +revenir.</p> + +<p>—Raymond, je voudrais vous demander quelque +chose.»</p> + +<p>C'était la première fois qu'elle l'appelait ainsi +par son petit nom. Pris d'une émotion indéfinissable, +il se pencha davantage.</p> + +<p>—«Parlez, ma petite Bertile.</p> + +<p>—Dites-moi que vous êtes heureux.</p> + +<p>—Heureux?...»</p> + +<p>Le mot, jailli dans la surprise des lèvres de +Delchaume, lui laissa une brûlure dans la gorge, +un remords. «Heureux...» Il n'en avait plus +l'espoir, il ne s'en croyait plus le droit... Et cependant?... +La seule question de cette enfant, +la possibilité énoncée, la mise en présence du +<span class="pagenum"><a id="Page_344"> 344</a></span> +bonheur, vers lequel se tendait tout son être, ce +fut comme la brusque tombée de chaînes pesantes, +un flot de lumière dans l'obscurité voulue +où il murait son âme. «Heureux!...» Dès +la seconde réflexion, il découvrit en lui-même +l'harmonie secrète avec ce mot dont s'il s'effarait. +«Heureux!...» Ah! oui... comme il pouvait +l'être encore!</p> + +<p>Humblement, très bas, avec l'émoi d'un mystère, +il interrogea Bertile:</p> + +<p>—«Pourquoi me posez-vous cette question, +mon enfant?</p> + +<p>—Parce que,» murmura-t-elle, «je veux vous +l'entendre dire...»</p> + +<p>La figure mourante s'illumina radieusement, +et Raymond perçut à peine, tant ils lui parurent +étranges, les quelques mots que Bertile prononça +encore, dans le plus léger souffle:</p> + +<p>—«Vous... heureux... et Flaviana... tous les +deux... C'est ma part, à moi, ma part de la vie... +Alors... j'y tiens...»</p> + +<p>Elle répéta: «J'y tiens...», avec une expression +si émouvante que le jeune homme en fut +étreint jusqu'à une espèce d'angoisse.</p> + +<p>Il s'inclina davantage vers la fillette, comme +pour déchiffrer, dans les yeux maintenant élargis, +dans les prunelles où scintillait la petite +étoile d'or de la lampe électrique,—dernière +petite étoile des soirs humains, dernière lueur de +la chambre douce,—quel secret la fragile créature +avait l'énergie de garder lorsqu'elle en mourait. +<span class="pagenum"><a id="Page_345"> 345</a></span> +Et elle, se trompant peut-être à son geste, +leva faiblement les mains, comme pour attirer +plus près encore cette tête, si proche maintenant +de la sienne...</p> + +<p>Voulut-elle lui chuchoter quelque chose à +l'oreille? Ses lèvres séchées de fièvre eurent-elles +soif d'emporter un baiser que permettait la +chasteté terrible de la mort?... Raymond ne le +sut jamais. Car, à l'instant, un coup rapide contre +la porte, et cette porte ouverte presque aussitôt, +interrompirent le dialogue muet, suprême.</p> + +<p>—«Monsieur le docteur... monsieur le docteur...» +haletait la grosse Mélanie.</p> + +<p>Les petites mains soulevées retombèrent sur la +couverture.</p> + +<p>—«Monsieur le docteur...</p> + +<p>—Eh bien, quoi donc, ma bonne Mélanie?</p> + +<p>—Il y a quelqu'un... Venez, venez vite!...</p> + +<p>—Quelqu'un... Mais qui est-ce?»</p> + +<p>Delchaume hésitait, ne pouvant admettre qu'il +eût rien à faire avec une personne venue chez +Flaviana. La discrétion le retenait. Quant à Mélanie, +pour qu'elle s'expliquât sur son agitation et +sur l'intérêt de la visite, il fallait qu'elle avouât +être au courant d'une foule de choses dont la +confidence ne lui avait pas été faite. Mais quel +imbroglio échapperait à la divination de sa curiosité? +Comme le grand naturaliste Cuvier, qui +reconstituait, sur un fragment de squelette, un +animal antédiluvien, la grosse femme de charge +eût reconstitué le plus compliqué des romans sur +<span class="pagenum"><a id="Page_346"> 346</a></span> +un bout de dialogue surpris, le moindre indice, +un débris de lettre.</p> + +<p>—«Venez, monsieur le docteur... Venez!... +je vous en supplie!» répétait-elle.</p> + +<p>—«Mon Dieu!...» s'exclama la voix faible +de Bertile... «Est-ce donc lui?... Est-ce notre +petit François?...»</p> + +<p>La seule supposition fit bondir Raymond hors +de la chambre. La grosse Mélanie, déplaçant plus +d'air que jamais, se hâta derrière lui, pour ne +rien perdre de ce qui allait se passer. Ils ne virent +pas Bertile, soulevée tout à coup sur son lit par +une force inattendue. Une joie immense galvanisait +la petite. Ses nerfs surexcités oublièrent +l'accablement, l'immense faiblesse. Elle glissa +ses pieds à terre. Un instant, surprise de les voir +tellement amincis, avec de si longs doigts, que +les os fins dessinaient jusqu'au cou-de-pied, elle +s'arrêta, et les larmes lui montèrent aux yeux. +Elle aussi, à cette minute, entendit une voix en +elle-même:</p> + +<p>«Ils ne danseront plus.»</p> + +<p>Mais aussitôt un sourire, un détachement très +doux:</p> + +<p>—«Si l'enfant est là, qu'est-ce que ça fait?»</p> + +<p>Vite, elle cacha dans des babouches les petons +maigres, secoua la tête—avec encore de l'espièglerie—pour +sécher ses paupières, puis, étant +parvenue à passer un peignoir, elle se dirigea, +en s'appuyant aux meubles, aux murs, du côté +de l'appartement où se confondaient des paroles, +<span class="pagenum"><a id="Page_347"> 347</a></span> +des exclamations, et,—crut-elle,—les cris de +joie d'un tout petit.</p> + +<p>Dans la salle à manger, où Mélanie conduisit +Delchaume, sous la lumière tamisée de rose de +la suspension électrique, le jeune docteur ne vit +tout d'abord que le large dos de Pageant.</p> + +<p>Le bonhomme avait posé sur la table un ballot +de paperasses—les documents qu'il était allé +chercher rue du Général-Foy. Maintenant il se +baissait, comme pour ramasser quelque chose—sans +doute des feuillets échappés. Telle fut, en +un éclair, l'impression de Delchaume, dont le +cœur défaillit de désappointement, tandis qu'à +ses yeux s'offrait, adverse à toute illusion, la carrure +ample et gauche.</p> + +<p>Combien, à certaines secondes, la forme de la +vie s'imprime en nous, flamboyante, inoubliable! +Jamais Raymond ne devait cesser d'avoir, en la +chair vive du souvenir, l'image aperçue en ouvrant +cette porte—ce pauvre dos d'humilité +sous le commun veston grisâtre, la courbe des +épaules inclinées, sa propre crispation à cette +vue... puis la secousse, toujours prête à renaître, +de ce qui surgit, de ce qui suivit...</p> + +<p>Pageant se redressa. Il soulevait du sol un fardeau. +Et voici... Merveille!... Au-dessus de son +épaule, soudain, quelque chose de doré, de +blond, quelque chose encore... une fraîcheur +fleurie, un visage d'enfant, les lèvres en cerise +mouillée, d'où le cri partit tout de suite:</p> + +<p>—«Papa!... papa!... papa Raymond!...»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_348"> 348</a></span> +En enlevant joyeusement, glorieusement, de +terre, le petit Serge-François, Pageant, sans savoir, +le dressait de toute sa haute taille, face à +celui qui entrait.</p> + +<p>Bonne épaule de brave homme sous le commun +veston grisâtre... Elle eut tout à coup la rondeur +propice des nuées qui soutiennent les angelots +dans les Assomptions fameuses. Petit, petit +enfant!... L'enfant qu'a sauvé Francine... L'enfant +de Flaviana... Deux fois aimé, deux fois +sacré...</p> + +<p>—«Toi, mon petit!... Toi!...»</p> + +<p>Raymond étreignait le petit corps, le pressait +contre sa poitrine. Et une folie le prenait. Il allait +courir, comme il était, nu-tête, avec ce garçonnet +entre les bras, au National-Lyrique, jusqu'à la +loge de l'étoile, de la mère,—qui sait? jusque +sur la scène peut-être, dans la divagation de sa +joie, de la joie qu'il allait donner.</p> + +<p>Mais le battement enivré de son cœur se suspendit +tout à coup. Il posa le petit garçon à terre +pour aller soutenir ce mince fantôme blanc +dressé dans la baie sombre de la porte.</p> + +<p>—«Bertile! Imprudente!...</p> + +<p>—Mais non... Laissez... Que je sois heureuse, +avec vous, encore une fois! Petit François, me +reconnais-tu?...»</p> + +<p>L'enfant s'approcha d'elle, un peu interdit. Le +pâle visage, la longue robe flottante et comme +vide, l'impressionnaient.</p> + +<p>—«Mon chéri, je suis ton amie Bertile... +<span class="pagenum"><a id="Page_349"> 349</a></span> +Rappelle-toi... Claire-Source... le Gros-Chêne... +Viens m'embrasser, mon petit ange.»</p> + +<p>Ce fut alors, tandis que la fillette et l'enfant +refaisaient connaissance, entre les grands bras +de Pageant, qui avait pris sa Berthe sur ses genoux, +que Delchaume s'occupa d'une autre personne, +à peine entrevue jusqu'ici dans le coin +d'ombre où elle se tenait, et parmi l'émoi du +moment. Vers cette personne, Raymond s'avança, +comprenant qu'elle avait amené le petit garçon, +et, maintenant, l'esprit plus libre, se demandant, +étonné, qui elle pouvait bien être.</p> + +<p>Quand il fut près d'elle, qui se tenait immobile +et en silence, quand il distingua bien ce visage +entrevu jadis entre les rideaux d'andrinople, dans +la misérable chambre des étudiantes russes, puis +contemplé plus longuement à la Cour d'assises, +lors du procès sur l'affaire de la Petite-Barrerie, +quand il rencontra l'éclair noir des yeux sauvages, +Delchaume n'eut pas d'hésitation:</p> + +<p>—«Katerine!...» s'écria-t-il, «Katerine Risslaya!...</p> + +<p>—J'ai rempli ma mission,» dit-elle. «Quand +le loup a été abattu par les chasseurs, j'ai ramené +à la brebis son agneau.»</p> + +<p>Elle se tut. Delchaume esquissa une question. +Mais il en avait tant à poser, que les mots se +brouillèrent. Avant qu'il les eût énoncés en ordre, +la Russe reprit:</p> + +<p>—«Voudrez-vous répéter ceci à madame Flaviana: +Qu'elle se rappelle la grille du Vieux-Moutier. +<span class="pagenum"><a id="Page_350"> 350</a></span> +J'ai tenu ma parole. Demandez-lui de +ne pas m'oublier, de penser quelquefois à ce +garçon bizarre qui l'aborda dans l'avenue de +Messine, et à qui elle doit son enfant.</p> + +<p>—Ce garçon?... Mais... C'était vous?...</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Ah! de quelle reconnaissance elle vous comblera. +Vous allez la voir... Elle va rentrer. Vous +serez témoin de son bonheur.</p> + +<p>—Elle ne me trouvera plus ici.</p> + +<p>—Vous ne pouvez pas l'attendre?</p> + +<p>—Je ne le veux pas. Ce serait dangereux... +pour elle... pour moi... pour...» elle s'arrêta, +puis sourdement: «pour d'autres.</p> + +<p>—Où pourrait-elle vous voir? vous remercier?</p> + +<p>—Nulle part.</p> + +<p>—Nous ne vous verrons plus?</p> + +<p>—Jamais.</p> + +<p>—Voyons... Ce n'est pas possible! Après l'immense +service que vous nous avez rendu...</p> + +<p>—Le service... il est encore plus pour nous... +oui... pour nous.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Le bien fait à l'innocent rachète un peu le +mal qu'il a fallu faire aux coupables.»</p> + +<p>Delchaume saisit le poignet de la jeune Russe, +l'entraîna. Dans le petit salon voisin, où ils entrèrent, +et dont il referma la porte, une clarté +vague régnait, filtrée par le store d'une glace +sans tain. Raymond n'en voulut pas d'autre, ne +toucha pas les boutons électriques. Il referma la +<span class="pagenum"><a id="Page_351"> 351</a></span> +porte. Puis, serrant le poignet de Katerine, qu'il +n'avait pas lâché:</p> + +<p>—«Comment cela s'est-il fait?... dites?...</p> + +<p>—Quoi?...</p> + +<p>—Dans le transsibérien?...»</p> + +<p>Les mots se formulaient à peine. Tous les deux +tremblaient. Dans les demi-ténèbres, Delchaume +ne voyait que le regard sauvage, les yeux noirs, +où s'allumaient de rouges phosphorescences.</p> + +<p>—«Ah!...» répéta-t-elle, «le transsibérien...»</p> + +<p>L'accent fut si étrange, que Delchaume eut un +soupir d'horreur.</p> + +<p>—«Il y a donc autre chose?</p> + +<p>—Taisez-vous!...» murmura-t-elle.</p> + +<p>Il sentit qu'elle tremblait plus fort. Il lui saisit +l'autre bras.</p> + +<p>—«Parlez, Katerine... J'ai failli être des +vôtres... Rappelez-vous... à la Petite-Barrerie. +Vous savez maintenant que ce n'était pas moi, le +traître...»</p> + +<p>De la tête aux pieds, elle frémit comme l'arbre +sous un coup de hache.</p> + +<p>—«Oui... oh! oui... je le sais.</p> + +<p>—Alors... Ce que les vôtres ont accompli de +fait, je l'ai accompli d'intention. J'en prends ma +part...»</p> + +<p>Elle se débattit, convulsive, lui arracha ses +mains.</p> + +<p>—«Votre part!... Ah! vous ne savez pas de +quoi vous parlez...»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_352"> 352</a></span> +Sur la tête du jeune homme, les racines des +cheveux furent comme les pointes d'aiguilles +dressées. Sa nuque se glaça, tandis qu'il écoutait +encore la voix de la femme:</p> + +<p>—«Vous n'avez pas entendu le cri... le dernier... +Vous n'avez pas fui quand celui qui va +mourir vous appelle... Ah! votre nom vous deviendrait +odieux... ne serait plus que l'écho... +cet écho-là!...</p> + +<p>—Mais,» chuchota-t-il... «vous n'étiez pas +là-bas... Vous n'étiez pas dans ce train...</p> + +<p>—J'étais ailleurs... j'étais...»</p> + +<p>Elle chancela. Il la retint. Mais Katerine, tout +de suite, avec une reprise farouche d'énergie:</p> + +<p>—«Laissez-moi partir... Vous voyez bien +qu'il le faut!... Sans l'enfant, nul ne pourrait +dire qu'il m'a vue. Ramener l'enfant à sa mère... +un péril!... J'ai choisi le soir... mille précautions... +Maintenant, de grâce, laissez-moi. Si l'on +me prenait, les autres, sans doute, seraient perdus +avec moi.</p> + +<p>—C'est vrai!» cria sourdement Raymond.</p> + +<p>Il n'y songeait pas, jusque-là. Maintenant, il +les entrevit, sous la fatalité de leur crime, ces +êtres dont il avait côtoyé l'existence terrible, +dont les mains résolues à tout avaient serré ses +mains affinées de circonspection et chargées de +science. Il avait connu la tendresse, la pitié de +ces cœurs bardés de haine... Un regret le déchira.</p> + +<p>—«Tatiane?...» demanda-t-il, «Tatiane et +Pierre, où sont-ils?...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_353"> 353</a></span> +—En sûreté.</p> + +<p>—Où irez-vous, Katerine?</p> + +<p>—Les rejoindre?...</p> + +<p>—Mais que puis-je? que puis-je pour vous?... +Que pouvons-nous, Flaviana et moi?</p> + +<p>—Vous souvenir.»</p> + +<p>Raymond vit encore l'éclair des yeux noirs. +Puis, ce fut comme une ombre qui fondait dans +de l'ombre. Katerine se détournait. Il eut un geste +pour la retenir, tâtonna, ne saisit que le pli d'une +tenture...</p> + +<p>—Dieu!... Où êtes-vous?... Un mot!...» +gémit-il, comme un enfant qui s'effare dans les +ténèbres.</p> + +<p>Mais un pas glissait dans l'antichambre. Une +porte s'ouvrit sur la lumière de l'escalier. La +silhouette obscure s'y inscrivit une seconde. Tout +s'éteignit dans un bruit de battant retombé, de +serrure claquante.</p> + +<p>La tragique fille s'enfonça dans la nuit hasardeuse.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_354"> 354</a></span></p> + +<div class="header"> +<h2>XIV<br /> +<span class="medium">DEUX ÉPOUSES</span></h2> +</div> + +<p>—«Mon enfant!... mon enfant à moi... mon +petit!...» murmurait Flaviana, en étreignant +son fils contre son cœur.</p> + +<p>Assise dans une bergère basse, elle enveloppait +de ses deux bras le corps gracile. Sa joue +s'appuyait contre la joue du petit garçon. Et ses +bras n'avaient pas d'enlacements assez souples, +son visage, qu'elle roulait doucement dans les +boucles blondes, sur le cou laiteux, ne s'inscrustait +pas encore assez tendrement, pour satisfaire +sa soif de caresses maternelles, sa griserie de +possession.</p> + +<p>—«Maman...» chuchotait le petit... «J'ai +une maman!... Tu es bien ma maman, à moi, +dis? Tu me garderas avec toi?... Les méchants +ne m'emmèneront plus?»</p> + +<p>Delchaume regardait cette scène. Et, contrairement +à ce qu'elle eût produit sur Frederick de +Hawksbury, elle augmentait son amour.</p> + +<p>La tendresse humaine est plus nuancée que les +ciels changeants. La passion du jeune savant +français n'était pas de la même essence que celle +<span class="pagenum"><a id="Page_355"> 355</a></span> +du grand seigneur anglais. Les deux flammes +n'avaient pas surgi d'une étincelle semblable, ne +s'étaient pas nourries des mêmes éléments. Ce +qui devait faire tomber l'une, alimentait l'ardeur +de l'autre. Frederick avait commencé de guérir, +par un sentiment de distance, d'impossibilité, de +désenchantement, lorsqu'il aperçut la mère dans +Flaviana. Près de l'aérienne danseuse, la présence +de l'enfant dissipait le rêve. Raymond, au +contraire, ne venait à cette femme, de si loin +dans la vie, que par cet enfant.</p> + +<p>Ici même, tandis qu'elle s'éblouissait le cœur à +répéter: «Mon fils!... mon fils...» Delchaume +ignorait la jalousie,—sentiment qui eût torturé +Hawksbury. Du bonheur de cette adorable créature +il faisait son propre bonheur. Et c'est ainsi +qu'il restait fidèle, malgré tout, à la mémoire de +Francine, qu'il obéissait au vœu suprême de la +sacrifiée.</p> + +<p>Or, à cette heure où il touchait au but, ce fut +encore l'enfant qui, dans son ingénuité, trouva +le symbole, fit le signe du destin. Car le petit +Serge, se redressant dans les bras de sa mère, et +voyant le visage attendri de Raymond, s'écria +tout à coup:</p> + +<p>—«Papa!...»</p> + +<p>Puis, avec impétuosité:</p> + +<p>—«Viens aussi, papa!... viens m'embrasser +comme maman.»</p> + +<p>Delchaume obéit, s'avança, se pencha. Et alors +le petit être, jetant un bras à son cou, tandis +<span class="pagenum"><a id="Page_356"> 356</a></span> +qu'il gardait l'autre au cou de Flaviana, rapprocha +leurs deux têtes.</p> + +<p>—«Papa... et maman,» murmura-t-il, avec +cette gravité mystérieuse que prend quelquefois +l'enfance. «Papa... et maman...» répéta-t-il, +avec une extase étonnée, un accent indicible.</p> + +<p>De quelles profondeurs viennent les voix qui +ne savent pas et qui nous parlent,—les voix +d'enfants surtout? Celle-là, si pure, si douce, +mais si pleine de choses, bouleversa les deux qui +l'entendirent. Ils se regardèrent à travers de subites +larmes. Ils se prirent la main. Raymond se +mit à genoux.</p> + +<p>—«Est-ce possible? Le voudrez-vous, Flavienne?</p> + +<p>—Ne le savez-vous pas depuis longtemps que +je veux être votre femme, mon ami?</p> + +<p>—La femme d'un médecin, vous... princesse?</p> + +<p>—Vous êtes bien le père d'un petit prince,» +dit-elle avec malice,—une grâce, chez elle, tout +imprévue.</p> + +<p>—«Son père?... en ai-je le droit?... Réfléchissez... +Vous-même, Flavienne, pouvez-vous?...»</p> + +<p>Elle l'interrompit. Ayant de nouveau embrassé +l'enfant, elle le posa à terre, puis, revenant à +Raymond.</p> + +<p>—«Mon cher fiancé,» reprit-elle. (Et que ses +veux étaient beaux quand elle dit cela!) «Mon +cher fiancé, écoutez-moi: Serge, à cette heure, +<span class="pagenum"><a id="Page_357"> 357</a></span> +est légalement votre fils, puisque vous l'avez +reconnu. J'ajouterai ma déclaration de reconnaissance +à la vôtre. Quand nous serons mariés, +il sera donc notre enfant légitime. Nous l'élèverons +ainsi jusqu'à sa majorité. Et alors... peut-être...—nous +avons le temps de réfléchir, n'est-ce +pas?—lui dirons-nous l'histoire de sa +naissance. S'il veut se lancer dans des revendications +qui me répugneraient, libre à lui. Il sera +un homme, juge et maître de ses préférences, de +ses actes. Mais puissé-je avoir l'orgueil et la joie +de voir mon fils choisir, de ses deux destins, +celui qui l'a fait votre enfant,—et à quel prix!...</p> + +<p>—Mais... son héritage, en Russie?... sa fortune?...</p> + +<p>—Son héritage sera séquestré par l'État, car +il n'a pas de collatéraux. Donc, il aura toujours +la possibilité d'obtenir restitution ou compensation. +La possibilité... entendons-nous? S'il +prouve qu'il est le fils du prince Dimitri Omiroff, +l'enfant qu'on inscrivit là-bas, sur la pierre tombale +de leur caveau de famille. On ouvrira le +petit cercueil. On y trouvera du sable, sans +doute, du sable de France, pris dans le parc du +Vieux-Moutier...»</p> + +<p>La voix de Flaviana devenait rêveuse. Et la +belle tête brune, soudain, s'agita, comme avec +dégoût.</p> + +<p>—«Ah! puisse-t-il mépriser des richesses +qu'il devrait ramasser dans la boue et le sang! +Puisse-t-il n'accepter de la vérité que le souvenir +<span class="pagenum"><a id="Page_358"> 358</a></span> +de mon noble Dimitri!... Mais,» ajouta la jeune +femme, «regardez-le, notre petit trésor... Est-il +assez loin de ces troublantes alternatives!... Faisons +comme lui... Vivons... Nous en avons conquis +le droit.</p> + +<p>—Chère Flavienne...» soupira Raymond.</p> + +<p>Passionnément il la contemplait, et il ne se +détourna pas pour observer l'enfant, comme elle +l'y invitait.</p> + +<p>Le petit Serge, accroupi sur le tapis, bâtissait +une forteresse avec des cubes de bois. Quand il +jugeait sa muraille assez haute, il la démolissait +avec son poing minuscule, accompagnant chaque +coup d'un sourd: «Boum! boum!...» qui, pour +lui, représentait le bruit du canon.</p> + +<p>Ni son père adoptif, ni sa mère, ne furent, à +ce moment, frappés par la coïncidence de ce jeu. +Instinct de race, qui, déjà, suscitait une image +de guerre et de violence? Simple hasard plutôt, +qui faisait s'amuser le fils du héros de Port-Arthur +comme aurait pu s'amuser, d'ailleurs, le +garçonnet du bourgeois le plus pacifique. Raymond +ni Flavienne n'y prêtèrent attention. Lui, +se dévorait encore de doutes, d'inquiétudes, +ne pouvant croire que la divine créature lui +appartînt sans regret. Une question lui brûlait +le cœur, qu'il n'osait énoncer. Elle jaillit enfin +de ses lèvres.</p> + +<p>—«Mais... votre art?...</p> + +<p>—La danse?» précisa Flaviana.</p> + +<p>—«Oui.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_359"> 359</a></span> +—Quoi donc, mon ami! Avez-vous pensé que +celle qui aura l'honneur de porter votre nom +demanderait à monter encore sur les planches? +Personne, Raymond, n'a mis dans la danse ce +que j'ai voulu y mettre d'idéal. Cependant, je +sais laisser à leur place les choses incompatibles. +Si, comme danseuse, je n'ai jamais voulu porter +le titre de princesse Omiroff, par respect pour +mon mari mort, ce n'est pas, j'imagine pour promener +dans les coulisses votre nom, à vous, mon +cher mari vivant.</p> + +<p>—Votre art est si grand, Flavienne! Et mon +nom est si modeste.»</p> + +<p>Elle lui ferma doucement la bouche du bout +de ses doigts fins.</p> + +<p>—«Il sera illustre, il commence à l'être, le +nom de Raymond Delchaume.»</p> + +<p>De quelle douceur eussent été les jours commençant +pour eux, s'ils n'avaient pas dû se séparer +de Bertile.</p> + +<p>Elle s'éteignit le matin même de Noël, après +la joie du petit arbre illuminé, qu'on avait dressé +dans sa chambre pour Serge. Nulle vision plus +touchante que ce visage de fillette, paré durant +les premières heures de la mort d'un épanouissement +mystérieux, l'air plus vivant que la veille, +malgré l'ombre des longs cils clos, reposant +contre l'oreiller, sous sa couronne de tresses +blondes. On eût dit la petite sainte Ursule, telle +que l'a peinte, à l'heure la plus attendrie de son +génie, l'émouvant Carpaccio, telle qu'on la voit +<span class="pagenum"><a id="Page_360"> 360</a></span> +immortellement dormir, dans son lit à colonettes, +contre le mur d'une salle recueillie comme +un sanctuaire, à l'Académie de Venise.</p> + +<p>Petite sainte Ursule endormie de Venise, qui +t'a vue reposer, la joue sur ta main, ne saurait +t'oublier. Et toi non plus, petite Bertile, petite +danseuse d'Opéra,—ceux qui ont respiré le parfum +de ton âme trop tendre, et si pure, ne t'oublieront +jamais. L'ange qui se glisse au matin +dans la chambre d'Ursule, et qui contemple le +spectacle de la terre le plus digne de lui, le sommeil +d'une vierge candide, a dû venir visiter, au +matin de Noël, l'humble petite fille que tu étais. +Peut-être le grand lis qu'il tenait à la main est-il +resté là parmi toutes les fleurs dont on t'a +couverte.</p> + +<p>Des fleurs... Combien elle en eut, Bertile, qui +lui eussent fait pousser des cris d'admiration, à +elle, gosseline parisienne, cherchant des violettes +au mois de juin sur les coteaux de l'Oise. +Mais elle ne les voyait plus.</p> + +<p>Elle ne vit pas les lilas grêles, noués d'un +ruban de satin blanc sur lequel on avait écrit à la +main le mot: «Pardon!» que vint, en sanglotant, +en s'agenouillant, poser à ses pieds, sa +marâtre, la fruitière de la rue du Rocher. Elle +ne vit pas le coussin de violettes blanches qu'apportèrent, +au nom du premier quadrille, deux de +ses compagnes. Elle ne vit pas les couronnes de +roses blanches, les croix de jacinthes blanches, +les touffes de boules de neige, traversées de +<span class="pagenum"><a id="Page_361"> 361</a></span> +rubans blancs aux lettres d'argent, offrandes de +la direction du National-Lyrique, du corps de +ballet, des abonnés, du petit personnel. Vit-elle +seulement,—ses paupières s'entr'ouvrirent-elles +un instant pour cela,—la rose de Noël que +Serge, amené par Flaviana, vint glisser sous sa +main froide? Ou les œillets blancs si simples, +trempés d'une rosée plus précieuse que des +gouttes de diamant, et qui était les larmes de son +père? Et ne tressaillit-elle pas, la petite Bertile, +quand, le soir, toutes les portes fermées, un +homme vint enfouir sa tête et resta longtemps +ainsi, la face contre le drap, le cœur gonflé de +l'innocent secret qu'elle n'avait jamais dit? N'eut-elle +pas un suprême sourire quand, sur son front +glacé, se posèrent les lèvres de Raymond?</p> + +<p>Le corbillard, drapé de blanc, tout neigeux de +pétales, et qui semblait ne porter que des +fleurs, tant il en était chargé, tant était mince et +légère la forme de la vie éteinte qu'enchâssait la +masse odorante, s'en alla par les rues assombries +de décembre.</p> + +<p>Ainsi partit la petite danseuse, avec son rêve, +dans le grand mystère.</p> + +<p>Et les jours qui n'étaient plus les siens s'écoulèrent +pour ceux qu'elle avait si tendrement +aimés.</p> + +<p>Flaviana devint la femme de Raymond Delchaume. +Flaviana—ou plutôt Flavienne. Le +nom de la belle étoile ne fut plus qu'un souvenir. +Mais on le chuchotait encore avec admiration, +<span class="pagenum"><a id="Page_362"> 362</a></span> +quand on rencontrait, le long de l'avenue +du Bois, une grande jeune femme, d'une tournure, +d'une démarche incomparables, en ses toilettes +simples, et qui tenait par la main un petit +garçon. Les hommes esquissaient un geste de +regret. «Elle ne sera plus celle qui nous enchante, +celle qui multiplie notre désir, celle qui, +même inaccessible, semble toujours un peu promise +à notre vœu passionné.»</p> + +<p>Les promeneuses, les mères, se retournaient +sur l'enfant. Quel superbe petit homme, avec sa +figure charmante, ses larges yeux, sa silhouette +solide et fière! Les cheveux blonds flottaient sur +le col blanc. La taille se cambrait dans la blouse +de velours, encerclée bas par la ceinture de cuir +fauve. Et, des courtes culottes, les jambes nues +sortaient, nerveuses, posant avec fermeté sur le +sol les petits pieds bien en dehors.</p> + +<p>Flavienne Delchaume faisait deux parts de sa +vie: l'une consacrée à son fils, l'autre aux œuvres +de toutes sortes, où la charité s'allie à la solidarité, +et qui lui permettaient d'aider son mari à +soulager les misères humaines.</p> + +<p>Elle se réservait encore des heures, empruntées +à son enfant ou à ses pauvres, pour une mission +particulièrement douce. Elle s'occupait des +fillettes qui font leur carrière de la danse. Les +petites classes du National-Lyrique la voyaient +souvent revenir. Les jours de ces visites, la mère +Martin pouvait préparer son éponge pour la passer +sur toutes les ardoises. Mais, payer les dettes +<span class="pagenum"><a id="Page_363"> 363</a></span> +de friandises de ces gamines, c'était le moins +que l'ex-étoile essayât de faire pour elles. Plus +d'une en sut quelque chose. Plus d'une adolescente, +en tutu et en chaussons roses, qui rêve +d'avenir, appuyée à quelque châssis de toile +peinte, en attendant l'entrée en scène, se rappelle, +avec un battement de cœur, le conseil, ou +l'appui discret, qui la sauva juste à point, dans +une crise de découragement, de détresse, de folle +inconséquence.</p> + +<p>—«La Reine des Elfes veille sur nous,» disent +ces petites.</p> + +<p>Mais, quand Flavienne Delchaume les entend, +elle rectifie:</p> + +<p>—«Non, mes mignonnes. Je ne suis plus la +Reine des Elfes. Une chère petite âme me ramène +vers vous. C'est Bertile, qui se penche sur ses +sœurs, et qui me demande de les aimer comme +je l'aimais. Vous vous souvenez de Bertile, mes +petites?»</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Un jour de printemps, quelques mois après le +mariage de Flavienne, une visiteuse se fit annoncer +dans l'hôtel du docteur Delchaume, rue de +Courcelles.</p> + +<p>Non loin de l'ancien appartement de la danseuse, +tout près de ce parc Monceau, où les saisons +changeantes avaient reflété leur émouvant +passé, si bien que les teintes des feuillages, les jeux +de soleil et d'ombre, les floraisons successives des +corbeilles, ravivaient en eux les impressions abolies, +<span class="pagenum"><a id="Page_364"> 364</a></span> +Raymond et sa femme avaient choisi cette +maison toute neuve pour y installer leur profonde +vie à deux. La célébrité, la fortune, qui venaient +au jeune savant, leur assuraient l'indépendance +des contingences mesquines. Lui, sans le dire, +goûtait la satisfaction et l'orgueil de mettre un +cadre d'opulence et d'art autour d'une femme +digne de tous les luxes, bien qu'elle fût supérieure +aux préoccupations du luxe. Et, ce qu'il +n'eût jamais avoué, c'était l'ambition secrète de +conquérir un tel nom, de telles richesses, que son +enfant adoptif n'eût jamais un regret, même +furtif, même inconscient.</p> + +<p>Ambition puérile peut-être, et tout de même +pétrie de noblesse, enfiévrée d'amour. Quelle +puissance de travail elle ajoutait à l'ardeur naturelle +d'un esprit de premier ordre! Raymond Delchaume +allait devenir un maître non moins +illustre que son modèle et son ami, le professeur +Perrelot.</p> + +<p>Ce jour-là,—qui était un jour de consultation—le +docteur allait descendre dans son cabinet, +lorsque, devant lui, on vint remettre une +carte à Flavienne.</p> + +<p>—«C'est bien pour moi, pas pour Monsieur?» +demanda la jeune femme, étonnée, avant même +d'avoir jeté un coup d'œil sur la carte.</p> + +<p>Elle recevait si peu, n'ayant encore aucunes +relations mondaines. Et il était si tôt pour une +visite féminine. Mais la femme de chambre affirma:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_365"> 365</a></span> +—«Eugène m'a bien dit... pour Madame.»</p> + +<p>Flavienne lut le nom, et le soudain changement +de son visage inquiéta son mari.</p> + +<p>—«Faites monter cette dame, ici, à côté, +dans la bibliothèque. Je vais la retrouver à l'instant.</p> + +<p>—Mon Dieu, qui est-ce? qu'as-tu? un ennui?...» +demanda Raymond dès qu'ils furent seuls.</p> + +<p>Sa voix troublée émut Flavienne.</p> + +<p>—«Comme tu es gentil!» dit-elle, ennoblissant +d'une tendresse infinie la mignardise du +mot.—«Comme tu as peur, tout de suite, pour +moi, de la moindre peine!</p> + +<p>—Je t'aime tant!...»</p> + +<p>Lui aussi, tout ce qu'il mit d'indicible dans ces +trois mots!... Il vint à elle.</p> + +<p>—«Je t'aime tant!... Et la vie a de si effrayantes +surprises!...»</p> + +<p>La seule pensée secoua son cœur d'un frisson.</p> + +<p>—«Mon amour!... ma Flavienne!... es-tu +heureuse? M'aimes-tu?»</p> + +<p>Déjà, comme si souvent, tous deux oubliaient +la petite circonstance, cause de l'éblouissement, +le souffle imperceptible qui suffisait à soulever la +grande vague de leur amour. Mais elle lui mit +la carte sous les yeux.</p> + +<p class="center">«LADY FREDERICK HAWKSBURY»</p> + +<p>—«Comment?» fit-il.</p> + +<p>—«Je n'en sais pas plus que toi. Ce doit être +sa mère... au comte de Hawksbury.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_366"> 366</a></span> +—Mais... ce Hawksbury...» demanda Raymond, +pâlissant, les sourcils involontairement +contractés, «il t'a fait la cour, n'est-ce pas?</p> + +<p>—C'est vrai.</p> + +<p>—Il était follement épris de toi?</p> + +<p>—Oh! follement...» sourit la divine créature. +«Je n'ai jamais constaté qu'il fût fou. Mais +je l'ai trouvé,—tu le sais,—dévoué, brave, +généreux, et ne s'écartant jamais du respect le +plus profond.</p> + +<p>—Tais-toi... tais-toi!...» fit Raymond d'une +voix étouffée.</p> + +<p>Son expression de souffrance bouleversa Flavienne.</p> + +<p>—«Qu'as-tu, mon cher aimé?</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>—Mais si... dis?»</p> + +<p>Il essaya de rire, la serra éperdument dans ses +bras.</p> + +<p>—«C'est moi qui suis fou! Cela me fait mal +de t'entendre admirer quelqu'un.</p> + +<p>—Je n'admire pas... j'estime.</p> + +<p>—C'est trop!... c'est trop!...»</p> + +<p>Cette fois, il riait vraiment, se raillant lui-même. +Puis, en une prière passionnée:</p> + +<p>—«Ne fais plus ça, ma Flavienne. Que veux-tu?... +Pardonne... Tu ne sais pas ce que c'est +que mon amour!...»</p> + +<p>Maintenant, il était pâle, avec des yeux de vertige. +Et elle, grisée de son trouble, prit la chère +tête entre ses petites mains, et, dans l'enfantillage +<span class="pagenum"><a id="Page_367"> 367</a></span> +éternel de la passion, chuchota ardemment, +de tout près:</p> + +<p>—«Oui... sois jaloux, sois jaloux... Je +t'adore!»</p> + +<p>Un bruit de pas, de portes, les rappela au +sang-froid. On venait de faire entrer la visiteuse +dans la bibliothèque.</p> + +<p>—«D'ailleurs,» reprit encore Raymond, «il +y a quelque chose que je ne lui ai jamais pardonné, +à Hawksbury.</p> + +<p>—Quoi donc?</p> + +<p>—D'avoir, par son duel avec Omiroff, empêché +le mien. La fâcheuse susceptibilité qu'il eut +là, cet Anglais!... Et la plus fâcheuse adresse, de +démolir l'épaule d'un adversaire, que j'aurais, +au prix de ma vie, voulu tenir en face de +moi!...»</p> + +<p>«S'il savait!» pensa Flavienne.</p> + +<p>Et le cœur de la loyale créature se serra. Ne +pas pouvoir tout dire à celui qu'on aime!... Quoi +de plus dur pour une femme de son caractère! +Toutefois, avouer qu'elle-même, dans son inquiétude +affolée pour lui, implora l'autre, le supplia +d'empêcher le duel, suscita ce champion, c'était +infliger au bien-aimé une humiliation inguérissable, +mettre entre eux quelque chose qui ne +s'effacerait plus.</p> + +<p>La vérité absolue dans l'amour, dans le plus +grand et le plus irréprochable amour, est-ce +donc une chimère inaccessible à l'imperfection +humaine?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_368"> 368</a></span> +—«Je vais recevoir lady Hawksbury,» dit +Flavienne.</p> + +<p>—«Et moi, je descends à ma consultation. +Mais,»—ajouta-t-il, sachant qu'il y gagnerait +le plus doux sourire—«pas avant d'avoir passé +dans la chambre de Serge. Je ne l'aurai pas tout +l'après-midi, comme toi, notre mignon.»</p> + +<p>Lorsque Flavienne poussa la porte de la pièce +claire, aux vitrines blanches, remplies de reliures +d'art, qu'ils avaient baptisée «la bibliothèque», +elle ne put contenir un mouvement de stupeur, +une exclamation légère. Devant elle, une haute +et mince silhouette, de suprême élégance, un +visage à l'éclat de fleur, sous une auréole mousseuse +et blonde comme des fils de cocons emmêlés. +Le tout surmonté d'un immense chapeau +noir à plumes de saphir. Un modèle de Lawrence +ou de Gainsborough.</p> + +<p>—«Lady Maud Carington!...» s'écria +Mme Delchaume. «Je croyais... on m'avait +dit...»</p> + +<p>Son regard déconcerté se reporta sur la carte +de visite, qu'elle tenait encore machinalement à +la main.</p> + +<p>—«Je ne suis plus lady Maud Carington,» +dit la jeune dame. (Et tout de suite l'oreille de +Flavienne reconnut le gazouillis de l'accent.) «Je +suis lady Frederick Hawksbury.</p> + +<p>—Comment?... Mais alors... vous avez?...</p> + +<p>—J'ai épousé mon cousin.»</p> + +<p>Il y eut un silence.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_369"> 369</a></span> +Les deux femmes,—de beauté si diverse, +mais toutes deux si séduisantes!—se considérèrent +un instant. Elles semblaient hésiter entre +les impulsions de leurs sentiments véritables et le +souci de la meilleure attitude, sans bien démêler +ni l'une ni les autres. L'Anglaise, mieux préparée +puisqu'elle avait cherché la rencontre, parla la +première:</p> + +<p>—«Vous pensez, j'en suis sûre, madame, +à ce jour où celui qui est aujourd'hui mon mari +a, devant moi, demandé votre main?»</p> + +<p>L'ardente ombre rose sur le teint mat de Flaviana +fut l'équivalent d'une réponse.</p> + +<p>—«Alors, je lui ai dit,» reprit l'étrangère, +«que je le comprenais bien, et qu'il avait raison +d'être fou de vous. Aujourd'hui, je n'ai pas +changé d'avis.</p> + +<p>—Madame...» hasarda l'ex-étoile, dont la +rougeur s'accentua.</p> + +<p>—«C'est parce que j'ai cette haute opinion +de vous, que je suis venue vous tendre la main, +à présent que nos destins ont changé. J'ai voulu +vous annoncer moi-même mon mariage.»</p> + +<p>Disant cela, elle s'assit sans façon, comme si +elle en avait assez long à dire. Flavienne qui, ne +sachant si elle venait en amie, ne lui avait pas +offert un siège, en prit un à son tour. Puis, +impétueusement, elle s'écria:</p> + +<p>—«Si vous saviez, madame, comme je suis +contente!... Comme je suis contente pour lord +Hawksbury!...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_370"> 370</a></span> +—Moi aussi,» dit la délicieuse Anglaise avec +un calme parfait.</p> + +<p>—«Vous aussi?... vous êtes contente... Pour +lui? ou pour vous?» demanda gaiement Flavienne.</p> + +<p>—«Pour les deux.» Elle se reprit et ajouta:</p> + +<p>—«Je peux dire: «Pour les trois.» Car ma +mère aussi est satisfaite. Et ce n'est pas une +chose facile, je vous assure, que de satisfaire +la duchesse de Carington.</p> + +<p>—C'était à cause d'elle, je me souviens,» risqua +Mme Delchaume, «que vous étiez venue me +trouver.</p> + +<p>—Ah! vous vous rappelez. Ma mère s'opposait +de toute sa force à mon mariage avec le +prince Boris.»</p> + +<p>Cette allusion tranquille au drame passé +enhardit Flavienne, qui observa:</p> + +<p>—«Vous avez reconnu qu'elle avait raison?</p> + +<p>—Je n'ai rien reconnu de ce genre. Elle avait +grand tort. Car, si elle ne s'était pas acharnée +ainsi contre Omiroff, je ne me serais pas tant +monté la tête pour lui.»</p> + +<p>Flavienne sourit:</p> + +<p>—«C'est un point de vue.</p> + +<p>—Je crois bien! J'allais le rencontrer à cheval, +en cachette, hors du parc. Oh! je l'ai avoué +à Freddy... Tout de même, quelque chose me +disait: «Il faut avoir peur de cet homme-là.» +Cette voix intérieure, aussi, me faisait m'entêter. +Une Carington doit braver la peur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_371"> 371</a></span> +—Cependant vous êtes partie pour le Japon.</p> + +<p>—Grâce à qui?» demanda Maud.</p> + +<p>—«Je ne sais pas.</p> + +<p>—Grâce au docteur Delchaume.</p> + +<p>—A mon mari!...</p> + +<p>—Naturellement. S'il n'avait pas provoqué +Boris, le soir de la fête au Pré-Catelan, je m'enfuyais +à Londres la nuit même, avec le prince, +mon fiancé, et j'étais mariée le lendemain.»</p> + +<p>Un peu abasourdie, Flavienne se contenta de +la regarder.</p> + +<p>—«Vous comprenez,» poursuivit la jeune +comtesse de Hawksbury avec une grâce soudaine, +«que nous soyons vos amis. Je suis venue vous +le dire. Seulement, je suis venue vous le dire +toute seule. Quand je jugerai que Frederick est +tout à fait guéri de vous, alors je vous le +ramènerai. Pour l'instant, nous ne faisons que +traverser Paris.»</p> + +<p>La conversation se trouva coupée par une voix +d'enfant qui appelait:</p> + +<p>—«Maman!... maman!...»</p> + +<p>La porte s'ouvrit, mais elle aurait été refermée +aussitôt, si Mme Delchaume ne s'était +écriée:</p> + +<p>—«Ça ne fait rien, mon chéri. Entre... Viens +baiser la main de la dame.»</p> + +<p>Le petit Serge apparut—adorable bambin—et +il remplit son gentil devoir de politesse avec +tant d'élégante aisance et de sérieux comique, +que la visiteuse s'exclama:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_372"> 372</a></span> +—«<i lang="en" xml:lang="en">What a darling!... But he is a love!...</i><a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor"></a></p> + +<div><p class="i2"><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_1" class="label">[3]</a> «Quel bijou! Mais c'est un amour!»</p></div> + +<p>—Notre fils,» dit Flavienne en l'attirant +contre elle, «notre petit Serge-François Delchaume. +Vous direz à lord Hawksbury...»</p> + +<p>L'Anglaise ne la laissa pas achever.</p> + +<p>—«Dieux!...» s'écria-t-elle, «est-ce l'enfant?...</p> + +<p>—C'est lui, mon fils, que votre mari...</p> + +<p>—Freddy m'a révélé... Mais alors, vous l'avez +retrouvé... Il n'était donc pas?...»</p> + +<p>Elle n'osait prononcer le mot «mort», devant +ce beau petit être et cette mère radieuse.</p> + +<p>—«Je l'ai retrouvé... Je l'ai retrouvé, sain et +sauf,» répétait Flavienne, le serrant presque +convulsivement, dans le réveil de l'ancienne +angoisse.</p> + +<p>—«Oh!» dit l'Anglaise, «quel bonheur!...»</p> + +<p>Son clair visage, ses traits menus, peu expressifs, +s'imprégnaient d'une émotion inaccoutumée. +Elle se leva.</p> + +<p>—«J'ai hâte d'apprendre cela à Frederick. Il +en sera si heureux!»</p> + +<p>Les deux jeunes femmes furent de nouveau +debout, en face l'une de l'autre.</p> + +<p>—«Comme j'ai bien fait de venir!» dit lady +Hawksbury.</p> + +<p>—«Comme je vous sais gré d'être venue,» +dit Flavienne Delchaume.</p> + +<p>—«Mais,» ajouta la première, avec une +<span class="pagenum"><a id="Page_373"> 373</a></span> +moue puérile, «je vais être obligée de raconter +à Frederick que vous êtes plus belle que jamais, +et qu'il y a trop de danger pour lui à m'accompagner +ici. Quel dommage!</p> + +<p>—Quand on est comme vous, on ne craint +aucune comparaison,» affirma sincèrement Flavienne. +Puis, avec une souriante malice:—«Une +Carington doit braver la peur.»</p> + +<p>Mais les yeux de l'Anglaise s'attachèrent au +petit Serge. Elle prit l'enfant, le souleva dans ses +bras.</p> + +<p>—«Voilà...» déclara-t-elle. «Je sais quand +j'accorderai la permission à Frederick... Quand +il m'aura donné un trésor comme celui-ci.</p> + +<p>—Je vous le souhaite,» s'écria Flavienne, +s'emparant orgueilleusement de son fils. «Être +mère... C'est la royauté qui nous met au-dessus +de tout.»</p> + + +<p class="center">FIN DE:<br /> +<span class="large">CHACUNE SON RÊVE</span><br /> +DEUXIÈME ET DERNIÈRE PARTIE DE:<br /> +<span class="large">DU SANG DANS LES TÉNÈBRES</span></p> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_374"> 374</a></span> +<span class="pagenum"><a id="Page_375"> 375</a></span></p> + +<div class="header"> +<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2> +</div> + +<table id="toc" summary="contents"> +<tr> +<td class="tdr">I.</td> +<td>—</td> +<td>Manuscrit de Francine</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdr">II.</td> +<td>—</td> +<td>Vers la Mort</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_30">30</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdr">III.</td> +<td>—</td> +<td>Au Fond du Labyrinthe</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_59">59</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdr">IV.</td> +<td>—</td> +<td>Dans les Coulisses</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_82">82</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdr">V.</td> +<td>—</td> +<td>En Cour d'assise</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_115">115</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdr">VI.</td> +<td>—</td> +<td>La Mère</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_148">148</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdr">VII.</td> +<td>—</td> +<td>Le Vieux-Moutier</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_172">172</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdr">VIII.</td> +<td>—</td> +<td>Prise au Piège</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_197">197</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdr">IX.</td> +<td>—</td> +<td>L'Allée des Tombeaux</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_224">224</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdr">X.</td> +<td>—</td> +<td>La Rencontre du Passé</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_249">249</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdr">XI.</td> +<td>—</td> +<td>Le Prix de la Vie</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_278">278</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdr">XII.</td> +<td>—</td> +<td>Plus rapide que le Rapide</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_304">304</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdr">XIII.</td> +<td>—</td> +<td>Les petits Pieds qui ne danseront plus</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_335">335</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdr">XIV.</td> +<td>—</td> +<td>Deux Épouses</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_354">354</a></td> +</tr> +</table> + +<p class="end">PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, 8, RUE GARANCIÈRE.—14466.</p> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_376"> 376</a></span> +<span class="pagenumh"><a id="Page_377"> 377</a></span> +<span class="pagenum"><a id="Page_378"> 378</a></span></p> + +<div class="header"> +<h2>BIBLIOTHÈQUE DE ROMANS<br /> +<span class="small">de la Librairie PLON</span></h2> +<p class="center large"><i>DERNIÈRES PUBLICATIONS</i></p> +</div> + +<div class="list"> +<ul> +<li>DES GACHONS (Jacques).—*Le Chemin de sable.</li> +<li>LICHTENBERGER (André).—*Le Petit Roi.</li> +<li>MILAN (René).—La Mère et la Maîtresse.</li> +<li>DELLY (M.).—*Esclave... ou Reine?</li> +<li>LESUEUR (Daniel).—<cite>Du Sang dans les ténèbres.</cite> Flaviana, Princesse.</li> +<li>ACKER (Paul).—Le Soldat Bernard.</li> +<li>MARGUERITTE (Paul).—La Faiblesse humaine.</li> +<li>BONNAMOUR (G.).—Les Trois Poteaux de Satory.</li> +<li>LAUMONIER (Daniel).—Sang d'Argonne.</li> +<li>BOURGET (Paul).—La Dame qui a perdu son peintre.</li> +<li>AMIOT (Charles-Gustave).—L'Approche du soir.</li> +<li>SÉVERAC.—Les Voies impénétrables.</li> +<li>DAUDET (Ernest).—Les Rivaux.</li> +<li>RESCLAUZE DE BERMON.—Le Lien.</li> +<li>FOVILLE (Jean de).—Eros.</li> +<li>POMAIROLS (Ch. de).—*Ascension.</li> +<li>CONAN DOYLE.—Rodney Stone. Traduit de l'anglais par René <span class="smcap">Lécuyer</span>.</li> +<li>AIGUEPERSE (M.) et DOMBRE (Roger).—*Les Joies du Célibat.</li> +<li>ROSNY Aîné.—La Vague rouge.</li> +<li>BRADA.—La Brèche.</li> +<li>ARNAL (Émilie).—Marthe Brienz.</li> +<li>LA BRÈTE (Jean de).—*Aimer quand même.</li> +<li>BORDEAUX (Henry).—La Croisée des chemins.</li> +<li>RENAUDIN (Paul).—Un Pardon.</li> +<li>HARDY (Thomas).—La Bien-Aimée. Traduit de l'anglais par Eve <span class="smcap">Paul-Margueritte</span>.</li> +<li>NOËL (Alexis).—*Mon Prince charmant.</li> +<li><p class="center">———</p></li> +<li>Prix de chaque volume <span class="i6"> 3 fr. 50</span></li> +<li>Les volumes dont le titre est précédé d'un * peuvent être +mis entre toutes les mains.</li> +</ul> +</div> + +<p class="end">PARIS. TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, 8, RUE GARANCIÈRE.—14466.</p> + +<div class="p2 tnote"> +<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. +L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. +Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Chacune son Rêve, by Daniel Lesueur + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHACUNE SON RÊVE *** + +***** This file should be named 44762-h.htm or 44762-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/4/7/6/44762/ + +Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by The Internet Archive/Canadian Libraries) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/old/44762-h/images/cover.jpg b/old/44762-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b464f62 --- /dev/null +++ b/old/44762-h/images/cover.jpg |
