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+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8">
+ <title>The Project Gutenberg eBook of L'illustration, No. 2498, 10 JANVIER 1891, by Various</title>
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44756 ***</div>
+
+<br><br>
+
+<div class="cont">
+
+ <p>L'ILLUSTRATION<br>
+SAMEDI 10 JANVIER 1891<br>
+49º Année.--Nº 2498</p>
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"><br><b>LA MÉTALLISATION DES CORPS</b><br>
+(Voir l'article explicatif page 40.)</p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002a.png"></p>
+
+ <p><img alt="" src="images/002b.png" ALIGN="left">N n'a pas, à mon avis, assez parlé de l'invention nouvelle du citoyen
+Maxime Lisbonne. Après la <i>Taverne du Bagne</i>, où des garçons vêtus en
+galériens servaient des chopes de bière aux consommateurs; après les
+<i>Frites Révolutionnaires</i>, où des gamins costumés en gendarmes montaient
+à cheval pour livrer des pommes de terre frites à la clientèle, voici
+que M. Lisbonne fonde un établissement de pâtisserie, une fabrique de
+brioches qu'il appelle les <i>Brioches politiques</i>.</p>
+
+ <p>C'est un railleur, M. Lisbonne, une sorte d'Aristophane en action. Il
+résume toute une époque dans une étiquette. Les <i>Brioches politiques!</i>
+on pourrait croire à une revue de fin d'année. Non pas, il s'agit de
+brioches authentiques, cuites à point, savoureuses, et qu'on peut manger
+en sortant du théâtre. Mais le titre est bon, il est bien trouvé.</p>
+
+ <p>Que de politiciens ont fait, sans le vouloir, des brioches, tandis que
+M. Lisbonne les fabrique en sachant très bien ce dont il s'agit!</p>
+
+ <p>Je souhaite, au début de l'année 1891, que M. Lisbonne soit le seul à
+nous donner des <i>Brioches politiques</i>. Ces brioches, c'est généralement
+le public qui les paye, sans les avoir commandées, et il les trouve
+presque toujours un peu lourdes. M. Lisbonne aura rendu un grand, un
+signalé service à son pays, s'il garde, à lui seul, la spécialité de ces
+brioches-là.</p>
+
+ <p>Les nouveaux sénateurs se garderont d'en fabriquer, j'espère. Ils ont
+fleuri, le dimanche 4 janvier, par un jour de dégel, et, n'y eut-il eu
+pour les saluer que la température plus clémente, ils eussent été les
+biens reçus. Le froid, qui tue les pauvres, commençait à ennuyer les
+gens riches, et, quand on ne fait point partie du club des Patineurs, on
+ne tient pas essentiellement à avoir l'onglée. Le dégel, ce bon
+dégel--qui sera peut-être remplacé par une nouvelle gelée lorsque
+paraîtront ces lignes--l'aimable dégel a été le bienvenu. Les Parisiens
+ont pu, sans craindre les engelures, aller acheter leurs journaux pour
+voir si M. de Freycinet était élu.</p>
+
+ <p>Il l'était, et glorieusement. La destinée de M. de Freycinet est d'être
+toujours élu, et, comme ministre de la guerre, de toujours vaincre.
+Heureux homme, dont on célèbre tous les succès en criant: <i>Vive l'armée!</i></p>
+
+ <p>Et, les élections terminées, on a abordé un tout autre sujet de
+conversation: l'affaire Fouroux, la fameuse affaire depuis longtemps
+célèbre sous le titre du <i>scandale de Toulon</i>. Elle aura plus intéressé
+que l'affaire Eyraud qui finit, elle, par être un jouet de l'année, un
+petit joujou, une malle en fer blanc que débitent les camelots à dix
+centimes le bibelot. Il y a un secret pour ouvrir la malle et, le secret
+trouvé, on rencontre un petit bonhomme en plomb qui représente plus ou
+moins bien l'huissier Gouffé. Étrange post-scriptum d'un drame odieux:
+cet assassinat devenant une <i>question</i> à deux sous, dont s'amusent les
+enfants!</p>
+
+ <p>Le <i>scandale de Toulon</i> n'est pas encore passé à l'état de sinistre
+joujou. Il n'est encore qu'un sujet de conversation, un de ces thèmes
+courants qu'on met sur le tapis, ou plutôt sur la nappe, au dessert.</p>
+
+ <p>--Que pensez-vous de Fouroux?</p>
+
+ <p>--Quel est le rôle exact de Mme Audibert?</p>
+
+ <p>--Fallait-il le cacher ou fallait-il avouer?</p>
+
+ <p>--Avez-vous vu jouer une pièce qui est de Labiche, je crois, et qui
+s'appelle: <i>Doit-on le dire?</i></p>
+
+ <p>Il est bien certain que peu de causes célèbres sont aussi intéressantes
+que celles-là. Tout procès où il y a un grand rôle de femme, comme dans
+une pièce bien faite, est dramatique et attachant.</p>
+
+ <p>Or, dans celui-ci, il y en a deux, et M. Fouroux a pu dire que c'est
+parce qu'il se trouvait entre deux femmes qu'il a été perdu.</p>
+
+ <p>Où ai-je lu que ce procès, du premier mot au dernier, tenait dans
+l'exclamation du maire de Toulon: <i>Et ma position?</i> Rien n'est plus
+vrai. C'est <i>sa position</i> qui l'a poussé; à la fameuse noyade du fardeau
+de Mme de Jonquières. C'est sa <i>position</i> qui l'a empêché de fuir, c'est
+<i>sa position</i> qui l'a désigné à ceux qui l'ont arrêté au milieu d'une
+représentation théâtrale. Il n'aurait pas été <i>Monsieur le Maire</i>, c'est
+à dire l'homme chargé de représenter la Loi et de donner l'Exemple, il
+n'eût pas regardé comme un lieu de salut le logis louche d'une
+sage-femme, il eût continué à aimer (puisque cela s'appelle l'amour), et
+la peur du scandale ne l'eût pas conduit à un scandale pire.</p>
+
+ <p>Je sais bien que c'est, au bout du compte, la morale de tous les jours,
+la simple morale des bonnes gens, qui triomphe:</p>
+
+ <p>--Voulez-vous éviter un scandale? Restez tranquille, et quand on fait
+des ménages, comme maire, on ne doit pas en défaire, comme homme!</p>
+
+ <p>C'est naïf, et, comme on dit dans les ateliers, c'est tout à fait
+<i>coco</i>, mais c'est plus sûr. Et l'amour, qui excuse tout, n'excuse pas
+les vilenies. D'autant qu'en ces affaires, l'amour moderne se double
+toujours d'une question de banck-notes. On ne prend pas seulement la
+femme d'autrui, on lui emprunte encore son argent. Le réalisme fin de
+siècle ne perd jamais ses droits dans ces drames de passion
+contemporaine. Le proverbe anglais peut se dire non seulement <i>Time</i>,
+mais <i>Love is money</i>.</p>
+
+ <p>Comme l'affaire Gouffé, ce drame de Toulon était, du reste, fortement
+escompté par le journalisme et le reportage. Les rois et les maîtres du
+monde, ces reporters, je vous dis! Ils nous font boire en piquette de
+verjus tout le vin de l'actualité. On ne peut plus mourir sans qu'ils
+s'en mêlent. Un romancier populaire, F. du Boisgobey, est-il transporté
+dans la maison des Frères de Saint-Jean de Dieu? Vite, un reporter se
+rend rue Oudinot et compte les oreillers qui soutiennent la tête du
+malade. Il nous décrit les angoisses du pauvre homme, paralysé, voulant
+écrire un roman et ne pouvant pas. Toute agonie devient publique. M. de
+Goncourt, qui nous donne les menus intellectuels des maisons où il dîne,
+a donné le ton. C'est le maître des maîtres, le reporter des reporters.</p>
+
+ <p>--Mon cher, me disait un de ces lévriers de l'actualité, il n'y a plus
+le rideaux pour nous maintenant!</p>
+
+ <p>Il n'y en a point, dans tous les cas, pour le pauvre du Boisgobey qui,
+paraît-il--c'est toujours le reporter qui parle--n'a d'autre consolation
+que le regard triste de son chien qui veille à ses côtés et couve son
+maître de ses bons yeux effrayés... Ah! les chiens! Charlet avait bien
+raison de les préférer. Au moins, ils n'écrivent pas d'interviews, les
+chiens, ils ne font pas de copie avec les derniers moments de leur
+maître paralysé!</p>
+
+ <p>On me dira que cette réflexion est naïve, mais je vous jure que
+j'éprouve quelque plaisir à la faire. La publicité devient une tyrannie.
+On serait presque tenté de dire la même chose de la charité.</p>
+
+ <p>Les cartons de quêtes affluent chez les bons célibataires comme moi qui
+se croyaient quittes avec un sac de marrons glacés envers les
+présidentes de <i>five o'clock</i>. Mais, pour quelques tasses de thé prises
+dans l'année, combien d'invitations à passer au comptoir de charité ou à
+glisser un louis sous une enveloppe! Les bals de charité sont à la fois
+le tourment et le charme de l'hiver.</p>
+
+ <p>C'est comme les dîners de compatriotes et d'anciens camarades. Ils sont
+nombreux plus que copieux. Les provinces s'entendent pour manger des
+plats du pays. Les Parisiens se groupent pour fêter ce parisien de
+Molière. Les lycées et collèges ont leur banquet annuel. Les
+corporations s'entendent pour festoyer en commun et boire à la
+prospérité de leur état, les médecins aux malades et les peintres à la
+vente en Amérique. Au fond, c'est le triomphe de l'indigestion.</p>
+
+ <p>Je ne sais quel médecin disait: «Je n'ai pas besoin de savoir s'il y a
+des bals masqués ouverts à Paris: je le vois.</p>
+
+ <p>--A quoi?</p>
+
+ <p>--Au nombre plus grand de malades qui entrent dans les hôpitaux.</p>
+
+ <p>Cela n'a l'air de rien, en effet, une nuit de fête à Paris, un bal de
+l'Opéra, une redoute travestie, mais la laryngite et la
+broncho-pneumonie, qui n'y sont pas invitées, s'y invitent elles-mêmes,
+et les nuits de bals se soldent par des recrudescences de souffrances.</p>
+
+ <p>Le vieux Guy-Patin disait déjà de son temps:</p>
+
+ <p>--Le carnaval est mon pourvoyeur!</p>
+
+ <p>Nous allons entrer dans ce Carnaval, ou du moins le premier bal de
+l'Opéra est annoncé. On a beau dire que c'en est fait de ces bals
+masqués, vous voyez qu'ils durent encore.</p>
+
+ <p>--On prétend, disait un bon provincial que j'écoutais naguère, on assure
+qu'il n'y a plus d'aventures au bal de l'Opéra. Quelle erreur! Moi qui
+vous parle, j'en ai eu une!</p>
+
+ <p>--Vraiment?</p>
+
+ <p>--Comme je vous le dis!</p>
+
+ <p>--Et laquelle?</p>
+
+ <p>--Oh! la plus simple du monde: je m'y suis marié!</p>
+
+ <p>Et comme on gardait autour de lui un silence discret et d'un respect
+modéré:</p>
+
+ <p>--Oui, marié, dit-il, et avec la plus honnête fille de Paris.</p>
+
+ <p>Il faut lui laisser son illusion. Mais, après tout, l'improbable est
+possible. Un philosophe parisien, grand amateur de statistique morale, a
+calculé qu'il se trouve une honnête femme sur cent au bal de l'Opéra.
+Oh! mais non pas seulement une honnête femme dans le sens courant du
+mot; non, une bonne mère de famille qui, par hasard, a eu la curiosité
+de cet inconnu. C'est cette honnête femme qu'il s'agit de trouver dans
+le tas bruyant et grouillant. Et ce n'est pas facile.</p>
+
+ <p>Mais si les provinciaux, les barons de Gondremarck étrangers et les tout
+jeunes, tout jeunes gens ont encore la superstition du bal de l'Opéra,
+les Parisiens s'en soucient fort peu et ils s'inquiètent beaucoup plus
+des grandes premières à l'horizon que des descendants des Clodoches ou
+des pas nouveaux de la Goulue, préceptrice de Mlle Réjane. Le <i>Mage</i> à
+l'Opéra et <i>Thermidor</i> à la Comédie-Française hypnotisent les curiosités
+bien plus sûrement que M. Liégeois hypnotiserait Gabrielle Bompard.
+Avoir une place pour le <i>Mage!</i> Obtenir un fauteuil pour <i>Thermidor!</i></p>
+
+ <p>Il paraît que tous les comédiens de Paris s'intéressent au drame de M.
+Sardou plus qu'à aucune autre pièce. Et la raison en est bien simple: le
+héros (les journaux nous l'ont assez répété) le héros de l'&oelig;uvre est un
+comédien. A travers l'acteur La Bussière, tous les acteurs de la
+capitale pourront se croire des sauveurs. Ils avaient déjà leur saint:
+le comédien Saint-Genest; ils auront leur d'Artagnan. Il paraît que ce
+La Bussière fut, au 9 thermidor, le terre-neuve d'un tas de suspects. Il
+sauva la future impératrice Joséphine qui lui fit, par reconnaissance,
+une pension, ce qui n'empêcha point le brave homme de finir dans un
+asile d'aliénés.</p>
+
+ <p>Vous verrez qu'il se trouvera des gens pour dire que La Bussière n'a
+jamais existé ou qu'il n'a jamais sauvé personne. Mais les comédiens
+n'entendront pas de cette oreille-là et ils élèveraient un monument à La
+Bussière que je n'en serais pas étonné.</p>
+
+ <p>Un monument! Pourquoi pas?--Le drame de M. Sardou n'en sera pas moins le
+monument le plus sûr. Et voilà qu'on va parler du cabotin ignoré autant
+qu'on parlerait de César, d'Alexandre, d'Antoine ou de Cléopâtre. C'est
+un rude tremplin de renommée que le théâtre.</p>
+
+ <p>Ce qui n'empêche pas un comique de talent, mais de peu de voix--celui
+dont Augustine Brohan a dit: «Il parle trop bas. C'est un excellent
+comique pour chambre de malades»--de s'écrier de temps à autre:</p>
+
+ <p>--Ce qui me navre, c'est que rien de nous ne survivra!</p>
+
+ <p>Qu'il se console: il y a si peu d'acteurs qui ont réellement vécu!<br>
+
+ <span class="rig"><span class="sc">Rastignac.</span></span></p><br>
+ <br><br>
+
+ <h3>NOTES ET IMPRESSIONS</h3>
+
+ <p>Les femmes s'élèvent plus haut que nous dans la grandeur morale, mais
+tombent plus vite et plus bas dans les abîmes: elles ont plus de passion
+et n'ont point d'honneur.<br>
+
+ <span class="rig"><span class="sc">Octave Feuillet.</span></span></p><br>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+ <p>La passion nous mène assez vite sans qu'on lui aide.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Octave Feuillet.</span></span></p><br>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+ <p>L'espoir est comme le ciel des nuits: il n'est pas de coin si sombre ou
+l'&oelig;il qui s'obstine ne finisse par découvrir une étoile.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Octave Feuillet.</span></span></p><br>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+ <p>A mesure que la civilisation avance, la poésie décline.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Macaulay.</span></span></p><br>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+ <p>C'est le sort habituel de ceux qui osent de ne pouvoir compter sur la
+justice de leurs contemporains.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Jules Ferry.</span></span></p><br>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+ <p>La coquetterie est l'art de marcher sur les frontières de la pudeur sans
+les franchir.</p>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+ <p>Un journal est une chaire où l'on ne prêche que des convertis.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">G.-M. Valtour.</span></span></p><br>
+
+ <br><br>
+
+ <h3>LA SOCIÉTÉ PARISIENNE</h3>
+
+ <h4>LE MONDE FINANCIER</h4>
+
+ <p>L'emprunt d'État qui marque le début de la nouvelle année met en lumière
+le monde de la finance. C'est le cas ou jamais de braquer son objectif
+et d'essayer de le photographier.</p>
+
+ <p>Nous sommes déjà bien loin du temps où les financiers avaient un
+quartier à eux (la Chaussée-d'Antin), des habitudes, des allures, une
+élégance à part, des préjugés particuliers, et où ils formaient une
+caste tout aussi distincte des autres, tout aussi fermée, dans son
+genre, que le faubourg Saint-Germain.</p>
+
+ <p>Sous la monarchie de Juillet, la société parisienne, fort embourgeoisée
+pourtant, était encore divisée par catégories, qui n'avaient pas la
+moindre velléité de se mélanger et de se confondre, et les hauts barons
+de la finance, cantonnés, par la force des choses, dans leur élément et
+leur milieu, imbus de certaines traditions, orgueilleux à leur manière,
+n'aspiraient pas plus à frayer habituellement avec l'aristocratie de
+naissance qu'ils n'en entrevoyaient la possibilité.</p>
+
+ <p>De nos jours, la situation est changée. Les plus opulents et Les plus
+influents d'entre eux, grâce à la transformation de nos m&oelig;urs
+mondaines, font partie intégrante de cette élite un peu vague qu'on est
+convenu d'appeler <i>la société</i>, et quelques-uns même, par leur luxe, par
+leurs relations, par leur notoriété, y tiennent le haut du pavé.</p>
+
+ <p>Tous, cependant,--singulière anomalie--n'appartiennent pas à la coterie
+la plus brillante et la plus en vue, ne participent point aux honneurs
+de la haute vie et, en dépit de leur grande fortune, ont une existence
+et des salons empreints d'un cachet spécial, constituant un groupe
+séparé, très-différent des autres fractions du <i>high life</i>.</p>
+
+ <p>C'est affaire de relief personnel, d'influence, de chic, de hasard et,
+bien souvent aussi, de goûts, de caractère et de tempérament. Il est des
+personnalités financières, que je pourrais citer, qui n'auraient qu'à
+vouloir pour figurer d'emblée au premier rang du monde élégant et
+fashionable et qui ne s'en soucient à aucun degré. Il en est d'autres,
+en revanche, qui mettent tout en &oelig;uvre pour y être admis et qui n'y
+parviennent qu'imparfaitement ou, tout au moins, péniblement.</p>
+
+ <p>Toutefois, le plus grand nombre, pour peu qu'il le désire et le
+recherche, fréquente aujourd'hui chez les duchesses, et y est traité sur
+le même pied que les gentilshommes de vieille roche, voire avec une
+nuance parfois assez marquée de déférence, de courtoisie et
+d'attentions. La ligne de démarcation est, en tous cas, complètement
+effacée, et l'on peut dire hardiment que, désormais, la fusion est
+accomplie.</p>
+
+ <p>Mais, de ce que le monde financier est actuellement au niveau des
+autres, de ce qu'il s'amalgame et fait en quelque sorte corps avec eux,
+il ne s'ensuit pas qu'il ait cessé d'exister ni qu'il ait entièrement
+perdu son individualité et sa couleur. Il a, au contraire, une
+physionomie propre, une tournure d'esprit, des façons, des idées qui lui
+appartiennent, qui se retrouvent dans l'intimité et qui, en dehors du
+grand tourbillon mondain auquel il se mêle, en font un tout original et
+relativement homogène.</p>
+
+ <p>Il renferme, en outre, des personnalités saillantes, qui occupent une
+place assez importante sur la scène parisienne et qui méritent d'être
+signalées.</p>
+
+ <h4>LES PRINCES DE LA FINANCE</h4>
+
+ <p>C'est leur ensemble qui compose ce que, dans le langage des affaires, on
+désigne sous le nom de haute banque. Les uns comptent parmi les
+illustrations de la société juive, dont j'ai parlé dans un de mes
+précédents articles; les autres, qui ont eu pour point départ et pour
+principal appui un noyau de protestants rigides et laborieux, en
+majorité d'origine étrangère, sont venus de différents points de
+l'horizon, et sont arrivés par des voies diverses au faîte de la
+prospérité et des grandeurs. C'est de ces derniers seuls que j'ai à
+m'occuper ici.</p>
+
+ <p>Aucune féodalité n'a jamais été plus puissante, plus hautaine et plus
+exclusive que celle de la haute banque. C'est peut-être le seul milieu
+où, présentement, l'on trouve une hiérarchie bien établie et des usages
+aristocratiques invétérés. Non pas assurément que, pour y être reçu, il
+soit nécessaire de prouver trente-deux quartiers de noblesse; mais il
+faut, si l'on est banquier ou homme d'affaires, être classé dans la
+première catégorie, ne participer qu'à des entreprises d'un certain
+ordre et avoir une réputation d'honorabilité financière solidement
+établie.</p>
+
+ <p>Autant les princes de la finance se montrent faciles et accueillants
+envers les oisifs jouissant de quelque notoriété, autant ils sont
+méticuleux, difficiles et intransigeants en ce qui concerne la
+fréquentation de leurs collègues ou de ceux d'entre les financiers
+qu'ils considèrent, à tort ou à raison, comme leurs inférieurs.</p>
+
+ <p>Les Hottinguer, les Mallet, les Pillet-Will, les André, sont encore
+moins accessibles au commun des mortels de la finance que les plus
+grandes maisons du noble faubourg et rien n'est plus curieux, dans ce
+siècle égalitaire, que de voir le prestige extraordinaire que ces grands
+Pontifes de l'argent ont conservé aux yeux des humbles de leur
+corporation. Disons, pourtant, pour être juste, qu'ils ne le doivent pas
+seulement au chiffre imposant de leur fortune, au pouvoir dont ils
+disposent par ce fait, et que leur droiture, leur correction, leur
+dignité, y sont aussi pour quelque chose.</p>
+
+ <p>La famille des Hottinguer est une véritable dynastie.</p>
+
+ <p>Ils sont six, ni plus ni moins, tous membres du Jockey-Club, tous très
+lancés, très répandus et très bien placés dans le monde.</p>
+
+ <p>Leur chef, le baron Rodolphe, a été un des fringants <i>cocodès</i> du second
+empire. Aujourd'hui marié, il se consacre tout entier à son intérieur, à
+la haute direction de ses importantes affaires et aux réceptions
+mondaines, pour lesquelles il a un goût très accentué. Devenu aussi
+paisible et sérieux, je dirai presque aussi taciturne, qu'il était jadis
+gai et en train, il a pris dans son extérieur un je ne sais quoi de
+froid et de guindé derrière lequel il dissimule un fonds de bonhomie, de
+cordialité et de bonne camaraderie, que les années n'ont point entamé.</p>
+
+ <p>Ses dîners, triés sur le volet avec un soin et une préoccupation de
+l'élégance que d'aucuns trouvent excessifs, sont des plus brillants et
+des plus courus. Il n'y a que la fine fleur de la crème qui y soit
+priée. J'ajoute que la baronne, toujours très belle et l'une des femmes
+les plus aimables qu'il soit possible de rencontrer, fait les honneurs
+de son magnifique hôtel avec une grâce captivante et contribue plus que
+tout le reste à l'éclat exceptionnel de son salon.</p>
+
+ <p>Le comte Pillet-Will est le contemporain du baron Hottinguer, dont il a
+été, dans sa jeunesse, le compagnon de plaisirs. Il est, lui aussi, de
+souche protestante; mais, par suite de l'abjuration de son père au
+catholicisme, il est né catholique et on le dit catholique fervent.</p>
+
+ <p>Très absorbé par l'administration de capitaux considérables, éloigné du
+monde depuis un certain temps par des considérations d'ordre privé, il a
+un peu restreint son train de maison, naguère des plus somptueux,
+raréfié surtout ses soirées et ses dîners, et il occupe la plus grande
+partie de ses loisirs en allant au Jockey-Club, où il est l'un des
+membres les plus actifs du comité.</p>
+
+ <p>Les Mallet, les André, les Girod, représentent, en ce moment, la banque
+protestante pure et, bien qu'ayant une existence très fastueuse et très
+large, ne prennent pas une part bruyante au mouvement mondain.</p>
+
+ <p>M. Alfred André, qui est une autorité et une puissance dans le clan de
+la religion réformée, est également un des deux ou trois piliers les
+plus solides et les plus considérables de la haute banque.</p>
+
+ <p>Quant à M. Edouard André, dont la position de fortune est hors de pair,
+il n'a jamais été dans les affaires. Après avoir servi dans la garde
+impériale, il est rentré dans la vie privée, a été nommé député sous
+l'empire et a épousé, comme on sait, Mlle Jacquemard. Les fêtes qu'il a
+données, à diverses reprises, dans son habitation princière du boulevard
+Haussmann ont eu trop de retentissement pour qu'il soit nécessaire d'y
+revenir.</p>
+
+ <p>A ce groupe se rattache M. Michel Heine, qui n'a d'israélite que le nom
+et dont la charmante fille, après avoir été duchesse de Richelieu, s'est
+remariée récemment avec le prince souverain de Monaco.</p>
+
+ <p>Le frère aîné de M. Michel Heine, M. Armand Heine, un bourru
+bienfaisant, mort depuis plusieurs années, a laissé, de son côté, une
+fille pleine d'esprit, de distinction et de mérite, qui a épousé, l'an
+dernier, un jeune et sémillant député, bien connu sur le <i>turf</i>, M.
+Achille Fould.</p>
+
+ <p>Que dire de M. Ed. Joubert, de M. Blount, du baron de Soubeyran, de M.
+Germain, de M. Donon, etc., etc., qui tous, à des degrés divers, doivent
+être catalogués dans le livre d'or--c'est bien le cas de le dire--dans
+l'almanach de Gotha du monde de la haute finance?</p>
+
+ <p>M. Joubert, une physionomie sympathique s'il en fut, un esprit éminent,
+un c&oelig;ur généreux, qui a fait bien des ingrats, est très lancé dans les
+régions les plus huppées et les plus en vue, où il est fort goûté et
+fort apprécié. C'est le financier <i>swell</i>. Son fils est fiancé à Mlle de
+Chevigné.</p>
+
+ <p>M. Blount, un type accompli de galant homme et d'aimable vieillard, un
+Anglais de la bonne école, a été de tout temps choyé et estimé par ce
+qu'il y a de plus pur et de plus chatouilleux dans la bonne compagnie.
+Son fils s'est allié à Mlle de la Rochette, fille de feu le célèbre
+sportman.</p>
+
+ <p>Le baron de Soubeyran a, par sa femme, Mlle de Saint-Aulaire, un pied
+dans l'aristocratie de naissance. Froid, sec, gourmé, mais poli et de
+façons excellentes, il a le masque et la tournure d'un diplomate plutôt
+que d'un banquier. Trop occupé et trop préoccupé pour aimer le monde, il
+reçoit peu et ne fait que de courtes apparitions dans les salons en
+vogue.</p>
+
+ <p>M. Germain est encore plus un homme politique remarquable qu'un
+financier de haute volée. Par ses relations et sa manière de vivre, il
+appartient dans une égale mesure à ces deux branches de la société.</p>
+
+ <p>Enfin, M. Donon, très âgé, s'est confiné dans les joies de la famille.
+Il a fait de sa fille une comtesse en la mariant avec M. de Kergorlay et
+il se perfectionne paisiblement dans l'art d'être grand-père.</p>
+
+ <h4>LES BANQUIERS</h4>
+
+ <p>Je veux désigner par là tous les chefs de maisons de banque et grands
+spéculateurs professionnels, quels qu'ils soient, qui ne peuvent pas
+prétendre à être inscrits sur la liste des princes de la finance.</p>
+
+ <p>Le nombre en est grand, les variétés infinies et les bornes dans
+lesquelles ils sont renfermés malaisées à tracer. Ils se voient beaucoup
+entre eux avec autant de tenue et d'étiquette, mais avec plus de luxe et
+de profusion que la plupart de ceux qui ont la prétention de donner le
+ton à la société parisienne et s'amusent davantage que qui que ce soit.</p>
+
+ <p>En outre, ils vont, quand bon leur semble, et selon les conditions
+personnelles dans lesquelles ils se trouvent, un peu partout, sauf,
+peut-être, chez les sommités de la haute banque, et ils rivalisent
+constamment de faste et d'élégance raffinée.</p>
+
+ <p>Le milieu qui a pour centre et pour pivot M. et Mme Gaston Ménier, les
+Laveyssière et quelques autres, personnifie ce genre de société. Nulle
+part il y a plus de jolies personnes, plus de ravissantes toilettes,
+plus de recherche et de confortable, plus d'animation et d'entrain.</p>
+
+ <p>Je citerai aussi, dans le même ordre d'idées, M. et Mme de Werbrouck.
+Cette dernière, née princesse Souzo, joint aux charmes corporels une
+grande originalité dans l'esprit et une amabilité qui ne se dément
+jamais.</p>
+
+ <h4>LE MONDE DE LA BOURSE</h4>
+
+ <p>En d'autres termes, la compagnie des agents de change, des coulissiers,
+des intermédiaires en général et de tout ce qui gravite dans leur
+orbite.</p>
+
+ <p>Je ne sais pourquoi, les membres de cette corporation, qui renferme
+beaucoup d'individualités puissamment riches, d'un niveau social élevé
+et d'une parfaite distinction, tels que furent les Moreau, les Dreux,
+les Mahon, les Dutilleul, tels que sont les Hart, les Giraudeau et une
+foule d'autres, fraient peu ou point avec les banquiers.</p>
+
+ <p>C'est une tradition qui remonte à une époque fort éloignée et qui s'est
+maintenue, sans qu'on en comprenne très bien la raison d'être.</p>
+
+ <p>Toujours est-il que c'est là une coterie à part, d'un caractère tranché,
+d'une composition spéciale, et qui, tout en ne le cédant en rien, comme
+faste et comme élégance, à celle de la Banque, s'en différencie par
+certaines nuances et, surtout, par les attaches professionnelles de ceux
+qui en font partie.</p>
+
+ <p>A vrai dire, je ne crois pas que cette classification subsiste bien
+longtemps. Elle est, sans qu'il y paraisse, en train de s'effacer comme
+toutes les autres, et rien ne me surprendrait moins que de la voir
+cesser prochainement.</p>
+
+ <p>Qui vivra verra.<br>
+
+
+
+ <span class="rig"><span class="sc">Tom.</span></span></p>
+ <br><br>
+
+
+
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"><br>LE GRAND COLLIER DE LA LÉGION D'HONNEUR</p>
+
+
+ <p>L'Ordre national de la Légion d'honneur comporte, on le sait, comme
+insigne, une croix à cinq branches double: d'argent pour les chevaliers,
+d'or pour les grades supérieurs, elle est attachée par un sumple ruban
+pour les premiers, et par un ruban surmonté d'une rosette pour les
+officiers; les commandeurs la portent en sautoir: les grands officiers,
+sur le côté droit de la poitrine, sous forme de plaque ou étoile en
+argent diamanté, et les grands-croix, suspendue à un large ruban en
+écharpe passant sur l'épaule droite.</p>
+
+ <p>Mais il existe encore un autre insigne, unique celui-là, le grand
+collier, qui personnifie et représente en quelque sorte l'ordre tout
+entier, et ne peut être porté que par le chef de l'État en raison même
+de sa fonction, et parce qu'elle le constitue en même temps chef
+souverain et grand-maître de l'ordre.</p>
+
+ <p>C'est c'est ce collier de la Légion d'honneur que nous reproduisons ici
+d'après le dessin original et officiel du bijou qui existe dans la salle
+du conseil de l'ordre à la Grande-Chancellerie. Au bas du document on
+lit: «<i>Vu et approuvé</i>, le 11 juillet 1881, Jules Grévy», et au-dessous:
+«Pour exécution, général Faidherbe».</p>
+
+ <p>Comme l'indique cette date le grand collier n'existait plus depuis la
+chute de l'empire, sous la présidence de M. Grévy, il fut reconstitué
+sur le modèle actuel par le bijoutier de l'ordre.</p>
+
+ <p>Le bijou est en or massif ciselé. Il se compose de deux rangs de
+faisceaux consulaires séparés entre eux par des étoiles, et entre
+lesquels courent dix-sept attribut différents, enfermés dans des
+couronnes de chêne et laurier et représentant les arts, les sciences,
+l'agriculture, le commerce, l'industrie, etc..., etc.; ces attributs
+sont séparés eux-mêmes les uns des autres par les lettres H. P.
+entrelacées (Honneur et Patrie).</p>
+
+ <p>L'ensemble forme un collier dont les deux extrémités inférieures
+viennent se rejoindre sur une double couronne de chêne, laurier et
+palmes enrubannées, contenant à son centre le monogramme R. F. A la
+double couronne pend la croix réglementaire. Ce bijou a coûté dix mille
+francs.</p>
+
+ <p>Il doit servir au chef de l'État dans les grandes cérémonies et se
+transmet à son successeur. La remise lui en est faite officiellement par
+le grand-chancelier lui-même. Le grand collier de la Légion d'honneur
+n'est donc pas l'insigne d'un grade personnel, il ne confère aucun
+privilège, ne comporte aucun traitement.</p>
+
+ <p>Ajoutons que dans la pratique le président de la République ne met
+jamais le grand collier qui ferait d'ailleurs un singulier effet sur
+l'habit noir et ne se comprend guère qu'avec le grand manteau d'hermine
+d'un souverain En grande cérémonie, le Président porte l'insigne de
+grand-croix, qui lui appartient en propre, dont il est et dont il reste
+de droit titulaire, même lorsqu'il est descendu du pouvoir. C'est ainsi
+que parmi les 70 grands-croix actuels l'almanach national contient les
+noms de M. le maréchal de Mac-Mahon, qui l'était d'ailleurs bien avant
+sa présidence, et celui de M. Grévy.<br>
+
+ <span class="rig"><span class="sc">Hacks.</span></span></p><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"><br>
+<b>L'AMIRAL AUBE D'après une &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+LE LIEUTENANT PLAT<br>
+
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;photographie de M. Pirou.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;tué au Tonkin le 13 novembre 1890.</b></p>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004b.png"><br><b>AU TONKIN.--Mort du lieutenant Plat, de l'infanterie de
+marine, à la prise de Long-Sat.</b></p>
+<br><br>
+
+ <h3>VOYAGE SUR LA PLANÈTE MARS</h3>
+
+ <p class="mid">Suite.--Voir notre dernier numéro.</p>
+
+ <h4>III</h4>
+
+ <p>Les canaux sont quelquefois complètement invisibles, dans les meilleures
+conditions d'observation. Cela paraît arriver de préférence vers le
+solstice austral de la planète.</p>
+
+ <p>Leur largeur est très différente. Ainsi le Nilosyrtis mesure quelquefois
+5° ou 300 kilomètres de largeur, tandis que d'autres mesurent moins de
+1° ou 60 kilomètres.</p>
+
+ <p>Quelques-uns sont d'une immense longueur, plus du quart du méridien,
+plus de 5,400 kilomètres.</p>
+
+ <p>Tous changent de largeur.</p>
+
+ <p>Tous, ou presque tous, se dédoublent.</p>
+
+ <p>C'est le procédé de ce dédoublement qui est encore le plus curieux. En
+deux jours, en 24 heures et quelquefois moins, la transformation est
+opérée, et simultanément sur toute la longueur du canal. Quand la
+transformation va avoir lieu, le canal, jusque-là simple et net comme
+une ligne noire, devient nébuleux, plus large qu'il n'était. Puis cette
+nébulosité se transforme en deux lignes droites parallèles, comme si une
+multitude de soldats dispersés s'étaient tout d'un coup, à un signal
+donné, rangés sur deux colonnes. La distance entre les deux canaux
+parallèles résultant de la gémination est en moyenne de 60° ou 360
+kilomètres.</p>
+
+ <p>Elle n'est quelquefois que de 3° ou 180 kilom. pour de petits canaux
+très minces; quelquefois, au contraire, elle s'élève à 10°, 12° et même
+davantage, c'est-à-dire à 600, 700 kil. et plus, pour des canaux longs
+et larges.</p>
+
+ <p>Quand un canal double est coupé en deux sections par un autre canal, si
+l'une des bandes est plus large ou plus intense d'un côté de
+l'intersection, l'autre bande le sera aussi, comme le montre la figure
+ci-après.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/005a.png"><br><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Fig. 11.</b></p>
+
+ <p>Si l'une d'elles est très mince ou peu visible d'un côté de
+l'intersection, il en est de même de l'autre, et dans ce cas il arrive
+parfois que l'une des deux manque complètement et que le canal paraît
+double d'un côté et simple de l'autre.</p>
+
+ <p>Le canal transversal agit donc sur le premier.</p>
+
+ <p>Quelquefois les deux lignes sont régulières et leurs axes parfaitement
+parallèles, mais le tout est entouré d'une espèce de pénombre. En
+général, au contraire, les deux lignes sont tracées avec une régularité
+absolue et offrent une netteté toute géométrique. Il y a plus, le
+dédoublement d'un canal fait disparaître les irrégularités qui auraient
+pu exister dans un canal simple, et même des canaux sensiblement courbes
+donnent naissance à des géminations parfaitement droites, comme il est
+arrivé pour la Jamuna en 1882 et pour la Boreosyrtis en 1888.</p>
+
+ <p>L'aspect d'une gémination change souvent suivant les époques. En 1882,
+par exemple, deux bandes de l'Euphrate montraient une sensible
+convergence vers le nord, tandis qu'en 1888 les deux bandes étaient
+équidistantes tout du long. L'intervalle entre deux bandes varie
+également ainsi que la largeur de ces bandes, suivant les années.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005b.png"><br><b>Fig. 12.--Lac formé par l'intersection de plusieurs
+canaux.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005c.png">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<img alt="" src="images/005d.png"><br><b>
+
+Fig. 13.
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Fig. 14.</b></p>
+
+ <p>Aux points d'intersection où les canaux, simples ou doubles, se
+rencontrent, on remarque souvent une tache qui donne l'idée d'un lac.
+L'aspect de ces nouds change d'une manière analogue à celle des canaux.
+Lorsque les canaux qui, aboutissent à un n&oelig;ud sont tous invisibles, le
+n&oelig;ud est invisible aussi, ou s'annonce tout au plus par une ombre
+légère et diffuse. L'apparition des canaux, simples ou doubles, donne
+naissance à une tache confuse, qui parfois se dédouble dans la direction
+du canal le plus fort. Ainsi, par exemple, en 1881, le canal Protonilus,
+qui est coupé par l'Euphrate, était double et épais; le lac Isménius,
+formé par cette intersection, s'est montré sous l'aspect de la fig. 13.
+En 1888, au contraire, après la gémination de l'Euphrate, ce lac a
+offert l'aspect de la fig. 14.</p>
+
+ <p>Ensuite il reprit sa forme ovale habituelle.</p>
+
+ <p>Un phénomène identique a été observé sur le lac de la Lune en 1879 et
+1882.</p>
+
+ <p>Si nous admettons ces observations--et il paraît difficile de s'y
+refuser--nous devons en conclure que tout cela est fort variable. La
+cause productrice de ces géminations n'opère pas seulement le long des
+canaux, mais encore sur des taches de forme quelconque, pourvu qu'elles
+ne soient pas trop vastes. Cette cause paraît étendre sa puissance même
+sur les mers permanentes. Nous en avons eu une nouvelle preuve cette
+année par le dédoublement horizontal du rivage dessiné fig. 15.</p>
+
+ <p>Cette tendance à diviser un espace sombre par une bande jaune se
+manifeste aussi par la production d'isthmes réguliers qui se forment en
+certains endroits de l'hémisphère boréal de la planète.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005e.png"><br><b>Fig. 15.</b></p>
+
+ <p>Ces variations ont un rapport avec les saisons. Considérons encore, par
+exemple, celles que M. Schiaparelli a observées sur le grand canal
+Hydraotes-Nilus. Lorsque ce grand canal est double, et se présente sous
+l'aspect de la fig. 15, on voit qu'il est traversé d'abord en B par la
+Jamuna, ensuite en C par le Gange, en D par Chrysorrhoas et en E par un
+quatrième, qui tous d'ailleurs changent aussi de largeur et deviennent
+doubles en certaines époques. Voici le procédé du dédoublement de ce
+grand canal.</p>
+
+ <p>En 1879, l'équinoxe de printemps est arrivé sur Mars le 22 janvier. Un
+mois auparavant, le 21 décembre, le Lacus Lunæ s'assombrit et
+s'agrandit.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005f.png"><br><b>Fig. 16.--Lac double formé par l'intersection de canaux
+dédoublés.</b></p>
+
+ <p>Le surlendemain, 23 décembre, il prend la forme d'un trapèze CC' DD'
+formé par quatre bandes noires; au milieu, l'île est bien définie et de
+la couleur jaune ordinaire; Nilus est simple dans la direction D' E'. Le
+26 décembre, il est double, les deux traits parfaitement égaux, mais
+moins larges et moins sombres que les deux côtés du Lac de la Lune.</p>
+
+ <p>Les observations relatives à ce procédé de dédoublement sont reprises au
+retour de la planète, en 1881. Cette année le même équinoxe est arrivé
+le 9 décembre. Le Lac de la Lune ainsi que le Gange sont bien marqués;
+le Nil est simple, rien en C D. Le 11 janvier, il devient double; le 13,
+il en est de même du Gange; le 19, le Lac de la lune a repris la forme
+trapézoïdale avec son île jaune au centre. Le 23 février, Hydraotes est
+doublé dans la section Bc B' c', mais reste simple dans la section AB
+(fig. 16).</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005g.png"><br><b>Fig. 17.--Canaux dédoublé? et élargis sur tout leur
+parcours.</b></p>
+
+ <p>Ces curieuses constatations sont reprises en 1886. Le 27 mars. Hydraotes
+et Nilus sont vus clairement doubles, comme le montre la fig. 17; les
+deux bandes sont très larges (environ 4° ou 240 kilomètres), d'une
+couleur rougeâtre plus foncée que le fond jaune environnant; leur
+intervalle est de 9° ou 10°. Nilokéras, que nous avons vu mince comme un
+fil sur la fig. 15, est très large et aboutit à un gros point noir placé
+en C'. Les autres canaux: Hydaspes, Jamuna, Gange, Chrysorrhoas,
+Fortuna, sont visibles, mais aucun d'eux ne paraît double,
+le 31 mars, solstice boréal.</p>
+
+ <p>Ces variations montrent une certaine suite régulière. Elles sont
+d'ailleurs certaines et incontestables.</p>
+
+ <h4>IV</h4>
+
+ <p>Tels sont les faits qui viennent d'être observés sur la planète Mars.
+Nos lecteurs les connaissent maintenant avec précision. Ce ne sont point
+là des conceptions imaginaires, mais des observations authentiques, et
+peut-être même aura-t-on trouvé notre exposition un peu techique et
+dépourvue d'ornements: elle n'en a que plus de valeur intrinsèque.</p>
+
+ <p>Avouons maintenant qu'il est plus facile de les décrire que de les
+expliquer. Nous n'avons rien d'analogue sur la Terre.</p>
+
+ <p>L'eau, cet élément mobile par excellence, doit y jouer un grand rôle.
+Elle existe certainement dans l'atmosphère et à la surface de Mars,
+puisque l'analyse spectrale le démontre et que nous la voyons sous forme
+de nuages et de neiges; la photographie a même saisi sur le fait cette
+année, au mois d'avril dernier, une tempête de neige qui en 24 heures a
+couvert sur Mars un territoire plus grand que celui des États-Unis.
+Peut-être pourrions-nous imaginer que l'eau existe là dans un cinquième
+état, intermédiaire entre le brouillard et le liquide. Sur la Terre,
+elle nous présente quatre états bien différents: l'état solide de la
+glace et de la neige (qui sont déjà différents l'un de l'autre), l'état
+liquide habituel à la température et à la pression atmosphérique
+moyennes, l'état vésiculaire des brouillards et des nuages, et l'état
+invisible de la vapeur transparente.</p>
+
+ <p>Nous pourrions imaginer une cinquième forme, l'état visqueux, qui
+permettrait d'expliquer ces formations variables dont la durée pourtant
+atteint plusieurs mois. Mais pourquoi ces lignes droites et pourquoi ces
+dédoublements? Nous n'avons pas encore trouvé; mais il n'est pas
+interdit de chercher.</p>
+
+ <p>Sans avoir la prétention d'expliquer ces bizarres phénomènes, il nous a
+paru intéressant de les exposer tels qu'ils viennent d'être observés.
+Assurément ils nous transportent sur un autre monde, bien différent de
+celui que nous habitons, quoique offrant avec lui de sympathiques
+analogies. Au point de vue de l'atmosphère, des saisons, des climats,
+des conditions météorologiques, Mars paraît habitable, aussi bien et
+même mieux que la Terre, et peut fort bien être actuellement habité par
+une race humaine très supérieure à la nôtre, étant, selon toute
+probabilité, plus ancienne et plus avancée. L'industrie de ces êtres
+inconnus est-elle entrée pour quelque chose dans le tracé de ces canaux
+rectilignes qui se dédoublent en certaines saisons? Reste-t-elle
+étrangère à ces variations si soudaines et si énigmatiques que nous
+observons d'ici? Il faudra sans doute encore bien des années
+d'observation pour découvrir exactement ce qui se passe chez nos voisins
+du ciel.<br>
+
+ <span class="rig"><span class="sc">Camille Flammarion.</span></span></p><br>
+
+ <hr>
+ <br>
+
+ <h3>QUESTIONNAIRE</h3>
+
+ <h4>N° 16.--Paris et Province.</h4>
+
+ <p class="mid"><i>Quels sont les Avantages et les Inconvénients de la Vie de Paris et de
+la Vie de province?</i></p>
+
+ <p class="mid">(14 Juin 1890.)</p>
+
+ <p>Le Comble de la Curiosité: Un jeune homme oisif a passé des nuits
+d'hiver dans une diligence qui stationne sur la place en étoile, pour le
+seul plaisir de savoir où allaient les gens qui sortaient de chez eux et
+qui rentraient tard.--<span class="sc">Un Rural.</span></p>
+
+ <p>En Province, on connaît le passé, le présent et l'avenir, comme la
+sorcière qui dit la bonne aventure aux autres et qui ne connaît pas la
+sienne; on est au courant de ce que vous faites, de ce que vous dites et
+de ce que vous pensez; de votre position, de votre fortune et de vos
+relations. On compte les visites de Madame, ses sorties et ses entrées;
+on tient note du nombre exact de ses robes et de ses chapeaux, et
+combien elle les a mis de fois dans l'année. On sait quel journal reçoit
+Monsieur, le menu des repas par les achats au marché, les acquisitions
+dans les magasins et les boutiques. On voit tout, on entend tout, on
+sait tout; ce qu'on ne voit pas, on le devine; on invente ce qui peut
+exister et même ce qui n'existe pas. On a beau murer sa vie privée,
+c'est comme si on habitait une maison de verre, ou si les voisins
+possédaient l'Anneau de Gygès. --<span class="sc">Une Abeille de la ruche.</span></p>
+
+ <p>Et comment s'en défendre? On chatouille, on pince, on griffe, on mord,
+on déchire à belles dents. Personne n'échappe à la sagacité
+malveillante, personne ne trouve grâce devant la jalousie haineuse, nul
+n'est épargné; tout le monde en fait autant, du haut en bas, et partout
+c'est la même chose. Le prédicateur fulmine en chaire dans ses sermons à
+personnalités sur la médisance; les belles Madames vont à la grand'messe
+en musique comme à l'Opéra, aux places réservées et en toilettes à tout
+éteindre, pour voir et pour être vues. Le menu fretin des ouailles ne
+donne pas sa part au chat en sortant de l'église; si les gros mangent
+les petits, les petits les piquent: il y a des arêtes.--<span class="sc">Colombe noircie.</span></p>
+
+ <p>Il est difficile, pour ne pas dire impossible, d'échapper longtemps à la
+curiosité active et pénétrante d'un microcosme où domine l'élément
+féminin. Toutes les personnes qui le composent se connaissent à fond, et
+elles n'ont guère d'autre sujet d'entretien, d'étude et d'observation,
+que les menus événements d'une existence fermée, oisive, monotone et
+insignifiante. La conversation languit souvent, faute d'aliments
+substantiels, et tourne dans le cercle vicieux du serpent qui se mord la
+queue.--<span class="sc">Pigeonne.</span></p>
+
+ <p>On n'a pas tous les jours une nouvelle proie à se mettre sous la dent.
+C'est une manne tombée du ciel que la découverte d'une flirtation
+platonique. On comprend qu'une intrigue, même la plus innocente, sur un
+théâtre aussi vide et aussi exigu, soit le point de mire de tous les
+regards, le sujet favori de tous les papotages. On s'y cramponne, on le
+retourne dans tous les sens et sous toutes les faces. L'&oelig;il attentif
+devient alors un microscope qui voit une poutre dans la paille du
+voisin, d'un fil on fait un câble, qui se tresse en filet de Vulcain, et
+les actes les plus banals sont pesés dans des balances en toile
+d'araignée. Par exemple, comme renseignements, c'est complet; aucune
+police de l'Europe n'est comparable à l'ingéniosité des gens d'une
+Petite ville, c'est une justice à leur rendre.--<span class="sc">Le Père Spicace</span>.</p>
+
+ <p>Il y a des êtres, et ils ne sont pas assez rares, à qui le bonheur ou le
+plaisir des autres cause une véritable souffrance, et qui se crèveraient
+un &oelig;il pour aveugler le voisin. Il semble qu'être heureux, ou seulement
+le paraître, est une injure qu'on leur fait, et cette espèce, qui se
+rencontre à tous les degrés de l'échelle, a cette perspicacité
+instinctive particulière aux animaux malfaisants. Un esprit vulgaire n'a
+pas assez d'étoffe pour être bon; là où il y a une intelligence étroite
+et bornée, il n'y a pas de ressource, et on peut affirmer ce principe,
+que toutes les bêtes sont méchantes. L'envie est la maladie nationale de
+la Province; elle se révèle par la joie secrète qu'inspire le malheur
+des autres.</p>
+
+ <p>C'est ici que fleurit l'engeance des <i>plaigneurs</i> qui, sous prétexte de
+consolations, avec des phrases doucereuses et perfides, sous lesquelles
+percent la sécheresse du c&oelig;ur et la fausseté du caractère, ravivent la
+blessure et retournent le fer dans la plaie.--Vinaigriot.</p>
+
+ <p>Un Provincial n'a pas l'habitude de raconter ses projets et de prendre
+l'avis du conseil de la commune pour les exécuter, ce qui fait que les
+gens en sont parfois réduits aux suppositions. A défaut de la réalité,
+l'imagination travaille, les langues vont bon train, chacun s'ingénie à
+deviner; mais, comme on dit, où il n'y a rien le roi perd ses droits; à
+la fin de tous les bavardages, chacun en est pour ses frais et l'appétit
+de curiosité n'est pas calmé, faute d'aliment solide. Comme on connaît
+les saints, on les honore, dit un autre proverbe, et quand on est du
+pays, on n'élève pas les commérages à la hauteur de la calomnie. On
+garde ses secrets, et on en est quitte pour répondre d'un air bon enfant
+aux questionneurs indiscrets: «Vous voulez tout savoir et ne rien
+payer.»--<span class="sc">Codex</span>.</p>
+
+ <p>Pont-à-Mousson n'est qu'une toute petite ville, monsieur, moins grande
+que Carcassonne, moins connue que Brives-la-Gaillarde et moins célèbre
+que Landerneau; eh bien, on pourrait en faire le tour, sans y rencontrer
+une personne aussi curieuse qu'un journaliste.--<span class="sc">Jean Suie.</span></p>
+
+ <p>Le monde le plus raffiné ne supporte pas volontiers le spectacle du
+bonheur, le vulgaire ne pardonne même pas le plaisir des fêtes dont il a
+sa part. C'est l'éternelle histoire du Chien du jardinier, qui ne mange
+pas de pommes, et qui ne permet pas aux autres d'y toucher.</p>
+
+ <p>Est-ce qu'on laisse tranquilles deux êtres qui s'aiment, dans un salon
+de Paris? Est-ce qu'un garçon de charrue peut aimer en paix une fille de
+ferme, dans un village? A Paris on se dérobe, au hameau on se cache; en
+Province, c'est impossible, sous le feu de mille paires d'yeux d'Argus.
+Si on traverse une rue: «Tiens, où va-t-il? Qu'est-ce qu'il va faire par
+là?» Si vous fréquentez une maison, c'est qu'il y a anguille sous roche
+et on cherche la femme; si les visites sont régulières, on la trouve, et
+si elles continuent, on la nomme.--<span class="sc">Lucrèce.--E. Teignoir.</span></p>
+
+ <p>La grande différence de Paris et d'une Petite ville, c'est que le
+Parisien voit tout à travers le journal, tandis que le Provincial voit
+tout par ses yeux, et examine avec une profonde attention ce qui se
+passe dans sa ville. Le plus petit événement, le moindre changement,
+tout est un sujet de curiosité et de conversation, tout se remarque et
+se discute, une maison qu'on bâtit, un arbre abattu sur la promenade, le
+départ et l'arrivée du train, le passage d'une voiture, la présence d'un
+étranger ou d'un commis-voyageur. Toute la Province se résume en deux
+mots: «Voir et Savoir.»--<span class="sc">Argus.</span></p>
+
+ <p>A Paris, le voisin n'existe pas; quand on veut s'amuser de son prochain
+et rire des choses comiques, il faut aller au Palais-Royal ou aux
+Variétés. Ici, on a le plaisir du spectacle journalier, chez soi, chez
+les autres, à l'église, au marché, à la promenade, dans la rue, partout.
+Il est vrai que lorsqu'on a la comédie sous les yeux, on est à la fois
+spectateur et acteur, et les autres s'amusent de moi comme je me
+divertis d'eux. Riez les uns des autres, et faites à autrui ce qu'on
+vous fait; c'est le libre-échange, un prêté pour un rendu avec des
+intérêts sémitiques. Cela ne tire pas à conséquence et n'empêche pas les
+sentiments, au contraire. On a besoin des voisins, aussi bien pour
+s'entraider que pour se distraire. Il faut se connaître, s'aimer et se
+servir depuis longtemps, pour s'éplucher avec délices et se rendre
+service à l'occasion.--<span class="sc">Mère Michel</span>.</p>
+
+ <p>A Paris, on reste rarement chez soi, en famille; on se mêle au mouvement
+de la vie générale, on appartient à tout le monde; on est sceptique,
+égoïste, indifférent, mais on n'est pas haineux. On ne peut haïr des
+inconnus; ceux qu'on connaît sont nombreux, et on les voit rarement,
+rapidement, sans intimité.</p>
+
+ <p>La jalousie, l'envie, la haine, l'espionnage, la malveillance, la
+calomnie, exigent des loisirs et de l'activité. En dehors du Travail et
+du Plaisir, on n'a le temps de rien, les heures sont dévorées, et on les
+dépense autrement qu'à s'occuper des autres et de leurs affaires. A part
+les concierges, les domestiques et les fournisseurs, gens intéressés à
+savoir, les locataires d'une maison ne se connaissent pas même de nom,
+et le deuxième étage ignore ce qui se passe au-dessus de sa tête et sous
+ses pieds. Le commérage est circonscrit et localisé dans un cercle très
+restreint, la maison et les abords; pour les maisons voisines, on est un
+inconnu; aux extrémités de la rue, on serait un étranger; quand on
+change de quartier, c'est absolument comme si on changeait de pays. Mais
+les hommes sont partout les mêmes, on est aussi curieux dans les
+capitales que dans les petites villes; seulement, en province, on
+patauge dans une mare; à Paris, on glisse sur un lac, et quand on potine
+ensemble, c'est à la manière des cygnes qui acceptent le voisinage des
+canards.--<span class="sc">Loque à terre.</span></p>
+
+ <p>Paris a une capacité d'attention, c'est trois jours; les nouvelles ne
+durent jamais plus longtemps, et les absents vont vite. Toutefois, ce
+serait une erreur de croire et il serait inexact de dire que le monde
+oublie; le monde n'oublie rien. Ce qui est vrai, c'est que son attention
+étant toujours sollicitée par des sujets nouveaux, il ne s'occupe pas
+longtemps de la même chose; mais il revient volontiers, et le moindre
+incident remet sur le tapis une histoire qu'on croyait bien enterrée ou
+passée à l'état légendaire. Enfin, s'il juge trop souvent d'après les
+on-dit et sur les apparences, c'est qu'il ne connaît pas les personnes,
+ne peut vérifier les faits et aller au fond des choses.--<span class="sc">Un Stendhalien.</span></p>
+
+ <p>On passerait vingt ans à Paris sans connaître la France. Le fond de tous
+les récits est vague et incertain; ce qui passe pour avéré le jour est
+souvent démenti le soir; on n'est jamais absolument sûr de rien. En
+province, il est facile de voir, d'écouter, de se renseigner, et
+d'acquérir une certitude suffisante sur les gens et les choses.--<span class="sc">Félix
+qui pottit</span>.<br>
+
+ <span class="rig"><span class="sc">Charles Joliet.</span></span></p>
+
+ <p><i>(A suivre)</i></p>
+ <br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006.png"><br><b>L'HIVER DE 1890-91.--Les bateaux de pêche couverts de
+glace</b></p>
+<br><br>
+
+ <h3>LE DUC DE LEUCHTENBERG</h3>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/007a.png"><br>
+<b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;S. A. I. LE DUC DE LEUCHTENBERG</b></p>
+
+ <p class="mid">Décédé à Paris le 6 janvier1894.
+--Photographie Bergamasco, à Saint-Pétersbourg.</p>
+
+ <p>Le duc Nicolas de Leuchtenberg vient de mourir à Paris: il était né en
+1843. C'était une des plus éminentes personnalités de l'aristocratie
+russe. Grand, svelte, blond, sa physionomie respirait une grave
+mélancolie que les souffrances de sa dernière maladie avait accentuée
+encore. Depuis deux ans, en effet, il souffrait cruellement d'une
+affection des amygdales et les secours de la science étaient
+impuissants.</p>
+
+ <p>Le mal avait fait de tels progrès dans ces derniers temps que toute
+nourriture était devenue intolérable; la sonde même ne trouvait plus à
+pénétrer dans le larynx encombré par les tumeurs: et, dans cet état
+désespéré, les trois médecins du duc, les docteurs Dieulafoy, Poirrier
+et Garrigue, avaient imaginé, pour le réconforter, de lui persuader
+qu'il était victime d'un mal héréditaire sans danger, et dont la science
+saurait bientôt venir à bout.</p>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+ <p>Le duc Nicolas aimait beaucoup Paris et la France. Son titre de duc de
+Leuchtenberg révélait, d'ailleurs, qu'il avait du sang français dans les
+veines, puisque ce titre fut conféré en 1847 par le roi de Bavière a son
+gendre Eugène de Beauharnais, fils de l'impératrice Joséphine. Par sa
+mère, la grande-duchesse Marie de Russie, le duc Nicolas était le
+petit-fils du tsar Nicolas Ier et par conséquent cousin au deuxième
+degré du tsar actuel. On ne saurait souhaiter une parenté plus
+brillante; la mort du duc Nicolas met en deuil, du reste, non seulement
+la cour de Russie, mais aussi les cours de Suède, de Bavière, de
+Wurtemberg et de Portugal. Mais le défunt avait d'autres distinctions
+que celles de la race: son esprit ouvert, cultivé, éclairé,
+s'intéressait beaucoup aux arts et aux lettres. Le duc Nicolas
+fréquentait à Paris un grand nombre de salons mondains et littéraires,
+et notamment celui de Mme la princesse Mathilde. Avant sa maladie, il
+suivait assidûment les conférences de la Sorbonne et du Collège de
+France, il était l'ami de tous nos grands savants, et s'était fait
+recevoir membre de toutes les Sociétés scientifiques de la capitale.</p>
+
+ <p>Dans la guerre russo-turque, le duc Nicolas de Leuchtenberg avait
+commandé le 27e régiment des dragons de Kiew; il s'était conduit très
+brillamment, et c'est depuis lors qu'il avait fixé sa résidence à Paris.
+Il s'était uni, par un mariage morganatique, avec Mme Nadedja
+Serguiéevna, veuve Akinson, née Annenkof, s&oelig;ur de Mme la vicomtesse
+Eugène Melchior de Vogué. A l'occasion de ce mariage, le tzar avait
+conféré à Mlle Nadedja Serguiéevna le titre de comtesse de Beauharnais.
+Deux fils, âgés de vingt-deux ans et de vingt ans, sont issus de cette
+union; ce sont les ducs Georges et Nicolas: l'un suit à Paris les cours
+de l'École des mines, l'autre est élève à l'École de droit. Ils ont reçu
+du tzar, il y a deux mois, l'autorisation de porter les titres des ducs
+de Leuchtenberg.</p>
+
+ <p>Comme on le voit, le défunt duc avait tenu à ce que ses deux enfants
+fussent élevés à Paris: Parisien très lettré et très raffiné lui-même,
+il voulait qu'ils arrivassent à connaître, comme lui, toutes les
+finesses de notre littérature et de notre langue, et qu'ils apprissent,
+comme lui, à aimer notre pays.</p>
+
+ <p>Le corps du duc sera conduit à Saint-Pétersbourg et inhumé dans le
+caveau de la famille impériale.</p>
+<br>
+
+ <h3>M. FOUROUX</h3>
+
+ <p>La cour d'assises du Var juge en ce moment une cause qui a beaucoup
+occupé l'attention publique. Un double attrait a fait de ce procès en
+avortement un scandale célèbre: d'abord, l'attrait malsain mais réel qui
+s'attache à tous les crimes où la passion a joué un rôle essentiel;
+ensuite, le principal accusé, M. Fouroux, ancien officier de marine,
+était maire de Toulon quand l'avortement a été perpétré. Il avait même
+failli être député. Il a été arrêté dans la loge municipale du théâtre,
+cette arrestation du premier magistrat d'une ville de cent mille âmes
+n'a pas laissé de causer quelque sensation.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/007b.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>M. FOUROUX</b></p>
+
+ <p>Les accusés sont au nombre de quatre: M. Fouroux, Mme de Jonquières, Mme
+Audibert et Mme Laure, sage-femme. En quelques mots, voici les faits
+relevés par l'acte d'accusation:</p>
+
+ <p>M. Fouroux entretenait depuis assez longtemps des relations intimes avec
+Mme de Jonquières, Agée de trente-six ans, épouse d'un lieutenant de
+vaisseau. Au printemps dernier, Mme de Jonquières s'aperçut qu'elle
+était enceinte. A cette époque, son mari était en mer.</p>
+
+ <p>Effrayé des conséquences que pouvait avoir cette grossesse et du
+scandale qui en résulterait, M. Fouroux demanda à une ancienne «amie»,
+Mme Audibert, de lui prêter ses soins officieux pour prévenir tout
+esclandre. Mme Audibert, très obligeante, trouva, après quelques
+recherches, une sage-femme--la nommée Laure--dont la discrétion,
+l'habileté et la complaisance rendraient tout repos au ménage illégitime
+des deux principaux accusés.</p>
+
+ <p>Mme Laure fut appelée et Mme de Jonquières fut confiée à ses soins.
+C'est le 11 juin dernier que cette dernière entra en traitement chez la
+sage-femme: elle avait été accompagnée jusqu'au second étage de la
+maison par M. Fouroux lui-même. Elle y resta jusqu'au 15 juillet, avec
+une courte interruption pendant laquelle Mme de Jonquières et M. Fouroux
+vinrent à Paris. L'avortement fut consommé.</p>
+
+ <p>Comment le crime a-t-il été découvert? Ici entrent en scène mille faits
+obscurs et compliqués que les débats qui viennent de commencer tireront
+sans doute au clair. Une enquête a été ouverte; Mme de Jonquières,
+interrogée, a tout avoué: et c'est ainsi que les quatre accusés
+comparaissent devant le jury du Var pour avoir commis «les crimes prévus
+par les articles 3, 17, 50 et 60 du Code pénal».</p>
+
+ <p>M. Fouroux n'a que trente ans. Né de petits bourgeois, il a suivi les
+cours de l'École navale, est devenu enseigne de vaisseau et a donné sa
+démission pour rentrer à Toulon, sa ville natale, et s'y livrer
+uniquement à la politique. Nommé maire de Toulon il y a deux ans, il a
+échoué aux élections législatives de 1889. Il s'était présenté dans la
+seconde circonscription de Toulon, contre MM. Magnier et Cluseret; au
+second tour il se désista en faveur de M. Magnier et M. Cluseret fut
+élu. Il s'occupait activement de tenter de nouveau les chances du
+scrutin à la première vacance qui se produirait dans le Var, et songeait
+dans ce but à former un journal.</p>
+
+ <p>A la mairie, Fouroux s'intéressait surtout aux grands travaux
+d'embellissement et d'assainissement qui ont de tout temps préoccupé la
+municipalité de cette ville sans égouts, sans canalisations sérieuses,
+livrée A toutes les épidémies. Il avait su acquérir ainsi, parmi ses
+concitoyens, une certaine popularité.</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCHERZETTO POUR PIANO</h3>
+<h5>Par<br>
+ALFRED MUTEL</h5>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008a.png"><br><a href="images/008b.png">(Agrandissement)</a></p>
+
+ <br><br>
+ <h3>LA COMBE DE PÉGUÈRE</h3>
+
+ <p>Quand on monte de Pierrefitte à Cauterets, dans le défilé de roches
+sombres qui, de chaque côté, forment de gigantesques murailles, à pic le
+plus souvent, et quelquefois surplombant, on aperçoit de temps en temps,
+au caprice du chemin, une montagne verte qui semble devoir barrer la
+gorge à un moment donné: c'est Péguère, au pied duquel est bâti
+Cauterets.</p>
+
+ <p>Sur la face qui regarde le village, c'est une montagne comme tant
+d'autres des Pyrénées, et même plus belle que beaucoup d'autres avec ses
+pentes raides plantées de hêtres qui montent superbes jusqu'à ce que les
+pins les remplacent; son aspect est honnête, solide; de tout temps
+certainement elle a été ce qu'on la voit aujourd'hui, et jusqu'à la fin
+du monde elle restera ce quelle est. Cependant, quand on la longe pour
+continuer après Cauterets vers le Pont d'Espagne, on s'aperçoit qu'on
+lui a accordé confiance un peu vite, et que sa face pourrait bien être
+trompeuse. En effet, de ce côté, les éboulis de rochers blanchissent
+partout le gazon des escarpements et un couloir d'avalanche arrive à une
+paroi à pic, au-dessous de laquelle se trouve un cône de déjection formé
+d'un amas considérable de pierres brisées avec d'énormes blocs épars ça
+et là jusque dans le lit du Gave qu'ils ont déplacé.</p>
+
+ <p>Evidemment cette montagne avec son air placide n'est pas ce quelle
+paraît, et n'a d'une éternelle solidité que l'apparence; en réalité elle
+s'effondre.</p>
+
+ <p>A quelles époques remontaient ces éboulis? Sans plus s'inquiéter, on
+s'était dit volontiers que cela datait des temps préhistoriques, et sur
+ces pentes en mouvement on avait construit l'établissement de la
+Raillère, tandis que, de l'autre côté du Gave, on avait successivement
+bâti les bains du Petit-Saint-Sauveur et du Pré, ainsi que la buvette de
+Mauhourat. Si quelques chutes de rochers et de pierres se produisaient
+de temps en temps, surtout avec les grandes pluies, comme elles
+suivaient l'ancien couloir, on n'en prenait pas autrement souci.</p>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+ <p>Les choses en étaient là lorsqu'un matin de mai, en 1885, les gens de
+service de la Raillère, en arrivant le matin pour prendre leur travail,
+virent avec stupéfaction que la toiture de leur établissement avait été
+criblée la nuit par une volée de mitraille.</p>
+
+ <p>Il n'y avait pas à chercher bien loin d'où venait ce bombardement: de la
+combe de Péguère.</p>
+
+ <p>L'émoi fut vif; la saison commençait. On se remua, et tout bas on cria
+au secours.</p>
+
+ <p>L'administration répondit en nommant une commission composée
+d'ingénieurs des mines, des ponts-et-chaussées, etc., qui devait visiter
+la montagne malade et indiquer les remèdes à appliquer; depuis des
+centaines d'années elle guérissait des générations de baigneurs avec ses
+sources, à son tour de se soigner. C'était là des personnages
+considérables par leurs situations officielles au moins, et
+l'administration aurait certainement fait de son mieux. Mais leur
+grandeur même les attacha au rivage du Gave. Quand il aurait fallu aller
+tâter le pouls de la montagne à l'endroit même où il battait, on
+délibéra en examinant de loin son sommet; d'ailleurs n'était-elle pas
+réputée inaccessible? et son air se trouvait tout à fait d'accord avec
+sa réputation: tout d'abord une grande paroi à pic, polie par les eaux
+et par les pierres, puis au-dessus des pentes croulantes. Le résultat de
+ces délibérations fut qu'il n'y avait de pratique qu'à laisser agir les
+forces de la nature: quand tout ce qui était en mouvement serait tombé,
+on aviserait.</p>
+
+ <p>En pleine montagne ce prudent conseil aurait pu être adopté. Mais en
+laissant les forces de la nature agir sur les pentes de Péguère, elles
+écrasaient tout simplement les baigneurs, et dans un temps donné
+emportaient les établissements construits aux abords du couloir parmi
+lesquels il s'en trouve un bâti au griffon d'une source, celle de la
+Raillière, dont la réputation universelle attire tous les ans 12 ou
+15,000 malades.</p>
+
+ <p>Il est vrai que l'on pouvait descendre cette source et en établir la
+distribution à un endroit où elle ne serait pas menacée: cela aussi fut
+proposé, et même un commencement d'exécution eut lieu. Mais qui ne sait
+que les eaux minérales et surtout thermales prises à leur source ne sont
+pas du tout les mêmes que celles qu'on conduit à une certaine distance
+pour la commodité des malades, la paresse des médecins ou les avantages
+de? bateliers? Que perdent-elles en route? Quelquefois toutes leurs
+qualités.</p>
+
+ <p>Descendre la Raillère et les autres sources en danger, c'était la ruine
+de Cauterets à bref délai, ainsi que de toute la contrée.</p>
+
+ <p>Heureusement le pays avait un député qui ne s'occupait pas seulement des
+affaires personnelles de ses électeurs influents, mais qui avait souci
+aussi des intérêts généraux de son arrondissement, et son nom--M.
+Alicot--ne doit pas être omis ici, car si les forces de la nature n'ont
+point été abandonnées à leur caprice et au hasard, comme on le
+proposait, c'est à son initiative, à ses démarches, à son insistance,
+qu'on le doit: ce qui, soit dit en passant, n'a pas empêché ce même
+arrondissement, et particulièrement les Cauterésiens, de le lâcher aux
+dernières élections. Il agit auprès du ministre et demanda
+l'intervention du service forestier; n'y a-t-il pas dans nos codes une
+loi sur le reboisement des forêts? jamais plus belle occasion de
+l'appliquer ne s'était présentée.</p>
+
+ <p>Je ne sais pas s'il est bien juste de dire que le service forestier
+accepta cette tâche d'autant plus volontiers que les mines et les
+ponts-et-chaussées s'étaient récusés, mais le certain, c'est que, sans
+trop savoir à quoi il s'engageait, il ne recula pas: on verrait à
+l'&oelig;uvre.</p>
+
+ <p>Ce qu'il vit, quand les études commencèrent sous la direction de M.
+Demontzey, inspecteur général des forêts avec le concours de MM. Loze,
+inspecteur de reboisement, et François Delon, garde-général au même
+service, c'est qu'on se trouvait en présence d'une montagne en
+dislocation.</p>
+
+ <p>Et cet état de dislocation rendit même les études du terrain assez
+difficiles pour qu'on dût s'attacher avec les cordes à ceux des blocs
+éboulés qui, momentanément arrêtés dans leur chute, trouvaient un point
+de résistance suffisant pour porter le poids d'un homme.</p>
+
+ <p>On arriva ainsi au pied d'une combe formée de blocs granitiques entassés
+dans un enchevêtrement gigantesque qui reposait sur une couche de
+pierrailles et de sable; c'était un véritable chaos mouvant amoncelé à
+15 ou 1,800 mètres d'altitude. Quand il pleuvait, ou quand les neiges
+fondaient, ces pierrailles et ce sable se trouvaient entraînés. Et quand
+il faisait sec, c'était le sable seul qui coulait continuellement, comme
+il l'eût fait dans un immense sablier.</p>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+ <p>Elles étaient réellement considérables, les difficultés, et telles,
+qu'après l'examen on pouvait les considérer comme insurmontables:
+l'altitude à laquelle on devait travailler variait entre 1,700 et 2,800
+mètres: la montagne inaccessible manquait d'eau; à cette hauteur la
+neige commençait en septembre pour ne disparaître qu'en juin; enfin il
+fallait travailler dans un couloir au-dessous duquel se trouvaient des
+établissements thermaux fréquentés, de 5 heures du matin à 6 heures du
+soir, pendant les quelques mois où le travail était possible, et aussi
+au-dessus d'un chemin, celui de la Raillère Mauhourat, qui, pendant
+l'été, est littéralement couvert de buveurs et de voitures; qu'un bloc
+partit, qu'une pierre échappât aux ouvriers, et une catastrophe se
+produisait.</p>
+
+ <p>De plus, on se trouvait en présence d'un phénomène géologique dont on ne
+connaissait pas la cause: était-il dû à des tremblements de terre? à la
+nature même du granit craquelé? à des dépôts sédimentaires, ou bien
+encore à la fameuse faille des Pyrénées? On n'en savait rien.</p>
+
+ <p>La première idée qui se présenta fut de construire un barrage au bas de
+la combe, un peu avant que la montagne soit coupée par un à-pic de 4 ou
+500 mètres, qui la réunit au Gave; si on pouvait le bâtir assez solide
+et assez haut, il arrêterait les blocs en mouvement, exactement comme
+les grands barrages retiennent les eaux, celles du Furens à
+Saint-Etienne, en Algérie celles du Sig.</p>
+
+ <p>Avant d'entreprendre un pareil travail, on eut heureusement l'idée
+d'organiser des expériences pour se rendre compte de la trajectoire des
+blocs, et alors on constata qu'il suffisait de mettre une pierre en
+mouvement pour qu'elle en entraînât avec elle des centaines, des
+milliers d'autres, qui se précipitaient avec des bonds effrayants; des
+blocs de granit de 20 mètres cubes passaient à 30 mètres au-dessus du
+sol de la combe. Quel barrage, si bien construit qu'il fût, résisterait
+à la poussée de ce bombardement?</p>
+
+ <p>Du grandiose on se rabattit sur le simple et le petit. Ce qui semblait
+faire l'instabilité de ces masses de rochers, c'était la fuite du sable:
+qu'on parvint à l'arrêter, et tout s'arrêtait en même temps.</p>
+
+ <p>Mais comment produire cet arrêt? On pensa à employer un système de
+petits murs en pierres sèches, car le manque d'eau rendait tout autre
+système de maçonnerie impraticable et on le combinerait avec des
+gazonnements auxquels on aurait recours toutes les fois que la pente du
+terrain le permettrait; mais, au lieu de commencer le travail par la
+base comme cela se fait ordinairement, on l'entreprendrait par le
+sommet, puisqu'il était impossible de placer des ouvriers dans le fond
+de la combe où ils seraient infailliblement écrasés par les pierres
+toujours en marche.</p>
+
+ <p>Si c'était beaucoup d'avoir trouvé le traitement à employer, les moyens
+d'exécution ne présentaient pas moins de difficultés; ce n'était pas
+dans des conditions ordinaires de travail qu'on se trouvait placé, mais
+en pleine montagne, à une altitude variant entre 1,500 et 2,000 mètres,
+sur des pentes considérées jusqu'à ce jour comme à peu près
+inaccessibles; il fallait un chemin pour que les ouvriers pussent
+arriver à un chantier et il fallait un petit chemin de fer Decauville
+pour apporter les blocs qui entreraient dans la maçonnerie, ainsi que
+les plaques de gazon qu'on irait prendre sur une autre montagne, celle
+de Cambasque, pour en garnir les pentes mouvantes de Péguère; enfin il
+fallait aussi construire, à une certaine hauteur, des baraquements où,
+du lundi au samedi, logeraient les ouvriers qui ne pouvaient pas tous
+les matins commencer leur journée par cette ascension.</p>
+
+ <p>Ce fut la route muletière qu'on attaqua d'abord, en allant l'amorcer à
+une lieue environ de Cauterets, un peu après la cascade du Ceriset;
+aujourd'hui elle a atteint 1,900 mètres, et elle sera terminée l'année
+prochaine. Tracé sur le versant sud du val de Jeret, en pleine forêt,
+elle monte en lacets par des pentes très douces et à certains endroits
+on se trouve sur des corniches d'où l'on a des à-pics de 500 mètres
+au-dessus du Gave qui bouillonne dans son étroite vallée. Je l'ai suivie
+par une belle matinée d'août, et bientôt elle sera sans conteste une des
+plus agréables promenades des Pyrénées; douce aux jambes, gaie aux yeux
+avec ses fleurs qui la bordent, bien boisée, car, contrairement à ce qui
+se passe habituellement, on n'a abattu d'arbres que tout juste ce qu'il
+fallait pour qu'elle se glissât sous l'ombrage de ceux qu'on a
+respectés--faisant ainsi &oelig;uvre de forestiers et non d'ingénieurs
+toujours prompts aux abattis.</p>
+
+ <p>Quand cette route muletière fut assez avancée, elle servit à apporter
+les rails du chemin de fer qu'on ne pouvait pas monter à dos d'hommes
+par les glissoirs des avalanches et l'on commença le traitement de la
+combe.</p>
+
+ <p>La première chose à entreprendre était de la débarrasser des blocs
+instables, déjà en mouvement ou menaçant de se détacher; et cette
+opération était celle qui exigeait le plus de coup d'&oelig;il et de
+prudence, car on s'exposait à mettre tout le sommet de la montagne en
+marche, sans trop prévoir où les morceaux iraient.</p>
+
+ <p>Attachés par des cordes aux parties solides, les ouvriers--qui tout
+d'abord se firent prier--entreprirent cette besogne, et au moyen du
+levier, de la poudre ou de la dynamite selon les circonstances, ils
+précipitèrent, en commençant par le sommet, tous les blocs qu'on ne
+pouvait pas consolider; puis, le terrain déblayé, pour soutenir les
+blocs plus solides et les pierrailles ou même les parties déclives sur
+lesquelles l'herbe n'avait pas chance de reprendre, on construisit des
+murs de soutènement en maçonnerie sèche, de 5 à 6 mètres de hauteur,
+s'étageant les uns au-dessus des autres; et, cela fait, on plaqua toutes
+les pentes avec des gazons bien feutrés dans lesquels on respectait
+soigneusement les touffes de rhododendrons et d'airelles qui s'y
+trouvaient; on les fixa avec des piquets jusqu'à ce que les racines se
+fussent implantées dans le sable.</p>
+
+ <p>Depuis que le travail est commencé avec cette double combinaison de murs
+et de gazonnements, c'est-à-dire depuis quatre ans, il est arrivé à la
+moitié de la combe à peu près; mais, comme les difficultés ont beaucoup
+diminué par cette raison que la combe se rétrécit vers son goulot, il
+semble qu'il faudra moins de temps pour l'achever qu'on en a pris pour
+l'amener au point où l'on en est. Le chemin muletier va être terminé; on
+connaît la montagne; et les ouvriers qui, au début, étaient rares pour
+travailler dans la combe, sont aussi nombreux maintenant et aussi
+résolus qu'on peut le désirer.</p>
+
+ <p>Car, malgré le danger très réel, il n'y a jamais eu d'accidents depuis
+le premier jours des travaux: pas un ouvrier n'a été blessé; et, dans la
+saison des bains, pas un des nombreux baigneurs qui se suivent en
+procession sur le chemin qui longe la base du couloir n'a été effrayé
+par la chute d'un bloc maladroitement échappé. C'est alors à de
+certaines heures où les buvettes et les bains sont habituellement fermés
+qu'on fait partir les blocs qui doivent tomber, et pendant ces heures la
+route est barrée; lorsqu'elle est ouverte aucun de ceux qui circulent là
+tranquillement en digérant leur verre d'eau ne se doutent qu'à 1,000 ou
+1,100 mètres au-dessus de leur tête s'exécutent des travaux
+considérables, qui à Paris ou dans un rayon moins éloigné
+solliciteraient la curiosité générale et la visite de tous les reporters
+du monde; mais c'est dans les Pyrénées qu'ils s'accomplissent, et vous
+savez, les Pyrénées, ça n'est pas précisément parisien.</p>
+
+ <p>Les deux vues que nous donnons montrent l'une la besogne qu'il y avait à
+entreprendre et l'autre le résultat obtenu. Dans la première un ouvrier
+retient le wagon chargé, la voie étant légèrement inclinée de manière à
+ne rendre la traction nécessaire qu'au retour des wagons vides. Dans
+l'autre, les travaux de soutènement sont à peu près terminés. La
+photographie a été prise au moment où un des ouvriers va donner, au
+moyen de la corne d'appel, le signal d'arrêt de la circulation sur la
+route de la Raillière, tandis qu'un autre dresse le drapeau rouge
+réglementaire.</p>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+ <p>Quoi que nous ayons dit, Paris aurait pu se faire, jusqu'à un certain
+point, l'idée des travaux entrepris, car à l'Exposition, dans le
+pavillon des forêts, un diorama en représentait une petite partie, celle
+du sommet, en ce moment terminée. Mais, bien que rendu avec beaucoup de
+chic, ce diorama ne parlait pas, et c'était là son tort, puisque la
+plupart de ceux qui passaient devant lui ne comprenaient rien à ce qu'il
+voulait représenter.</p>
+
+ <p>Est-ce qu'un jour, dans un groupe de visiteurs qui certainement avaient
+souci de la fortune de la France, cette exclamation ne fut pas lâchée
+devant ce diorama;</p>
+
+ <p>--C'est pitié de voir gaspiller l'argent des contribuables dans de
+pareils travaux de fortification, exécutés par des forestiers.</p>
+
+ <p>Il est vrai que devant le diorama qui faisait pendant à celui-là et
+représentait la canalisation de torrents dans les Basses-Alpes, un
+président de section, s'adressant à ses jurés, leur disait:</p>
+
+ <p>--Maintenant, messieurs, nous arrivons à un curieux exemple de la
+culture de la vigne dans les Alpes.</p>
+
+ <p>Je sens que cette observation, qui a cependant été entendue par de
+nombreux témoins, peut paraître un peu forte; est-ce la rendre
+vraisemblable de dire quelle appartient à un architecte... parisien?<br>
+
+ <span class="rig"><span class="sc">Hector Malot.</span></span></p>
+ <br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009a.png"><br><b>UNE MONTAGNE QUI S'ÉCROULE.--Commencement des travaux de<br>
+soutènement de la combe de Péguère (Pyrénées).</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009b.png"><br><b>UNE MONTAGNE QUI S'ÉCROULE.--Vue prise au cours des<br>
+travaux de soutènement. (Voir l'article page 35.)</b></p>
+<br><br>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/010.png"></p>
+
+ <h3>LA MODE</h3>
+
+ <p>On a dîné beaucoup en décembre: on dansera beaucoup en janvier, les
+fêtes officielles préludant aux fêtes mondaines qui attendent le dernier
+glas du carnaval pour chanter leurs premiers fredons.</p>
+
+ <p>La robe du soir est donc à l'ordre de l'année nouvelle. Déjà habillées
+d'hiver pour les visites du matin, les Parisiennes songent désormais aux
+robes de gala par lesquelles, cet hiver, elles conquerront une beauté
+nouvelle, une séduction neuve et originale.</p>
+
+ <p>Elles sont bien jolies, les robes du soir qui s'achèvent dans l'atelier
+de nos grands faiseurs, avec leur grâce souple de fourreaux chatoyants,
+le long desquels glissent les pierreries. Jolies, à une seule critique
+près: je veux parler de la manche que quelques femmes portent, avec le
+corsage décolleté, tout à fait longue et boutonnée au poignet. C'est là
+une erreur regrettable et une incontestable faute de goût. Car, pour
+garder sa ligne pure, le corsage du soir devrait être absolument sans
+manches. Moins il est empâté d'étoffe, plus le bras s'allonge élégant,
+et la simple épaulette, sertissant la blancheur des épaules de sa ligne
+lumineuse, suffit à l'encadrer, en ce genre de toilette. Ou bien, pour
+le demi-décolleté--la demi-peau!--la manche Louis XV, arrêtée au-dessus
+du coude et l'enchâssant d'une mousse de dentelle, de façon à laisser
+libre l'avant-bras que moule le long gant de saxe.</p>
+
+ <p>Tout ce qui, en dehors de cela, engonce le bras et en rompt la ligne,
+est assurément de goût médiocre. Le «gigot» a été, sous Louis-Philippe,
+une mauvaise plaisanterie de quelque couturière naturaliste--le
+couturier n'était pas encore inventé!...--Et la manche Valois, bouffante
+du haut, boutonnée au poignet, qui s'accordait peut-être avec l'époque,
+est aujourd'hui due aux ultra-maigres qui possèdent, pour bras, une
+paire d'échalas.</p>
+
+ <p>La robe du soir, donc, pour être logique et gracieuse, doit être sans
+manches; ou, du moins, avoir le moins de manches possible. Elle se fait
+de deux sortes: légère pour les très jeunes femmes, lourde pour celles
+qui ont passé vingt-cinq ans ou qui ne dansent plus.</p>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+ <p>La robe lourde est en velours, en satin ou en lampas. Le satin est très
+à la mode, cette année. Aussi le velours de nuance tendre, bleu clair,
+vert pâle ou maïs. Peu de garniture, bien entendu. Mais des broderies
+d'or ou de pierreries au corsage et en panneau à la jupe assez longue,
+unie derrière, drapée devant.</p>
+
+ <p>Le satin et les velours mêlés sont d'un effet fort heureux. Le velours,
+alors, forme le dos du corsage, s'allonge sur la jupe en ailes étroites,
+ainsi que les pans d'un très long habit. Le satin est couvert de
+broderies.</p>
+
+ <p>Mais il y a toujours, dans le mélange des étoffes, beaucoup de
+fantaisie, partant beaucoup d'imprévu. La robe tout en satin, comme la
+robe tout en velours, est bien plus correcte, bien plus classique.
+Combien est élégant du satin rose de Chine, avec une fine broderie d'or
+et d'argent en entredeux, au-dessus de l'ourlet, courant sur le côté, en
+fermeture au petit corsage, tout brodé, comme une cuirasse! Ou, sur du
+satin jaune d'or, l'ourlet brodé et pailleté d'or, avec l'étoffe
+ramagée, en relief, de tout petits bouquets également brodés d'or.
+Encore bien aristocratique en sa simplicité somptueuse, une robe en peau
+de soie blanche que garnit, en fichu, enchâssant la gorge, du vieux
+point de Venise.</p>
+
+ <p>Le même point de Venise, rattaché en godets, forme draperie autour de la
+jupe et il enferme les hanches, noué à la pointe du corsage, comme le
+fichu l'est à la poitrine.</p>
+
+ <p>Les robes lourdes, portées aux premières fêtes, sont celles
+d'aujourd'hui. Les robes légères seront celles de demain. En voici une
+de crêpe blanc, que rayent d'étroits rubans de même nuance. Par
+derrière, la jupe ronde, comme presque toutes les jupes légères, est
+montée à gros plis plats, et le ruban, passé en sens inverse, coupe en
+travers chaque pli, de haut en bas. Le corsage décolleté, à longue
+pointe, est en satin crème avec un fichu noué de crêpe. Pour manches,
+des branches de cerisier en épaulières. Les mêmes branches, en grappes,
+retiennent la jupe sur le côté. Dans les cheveux, petite couronne de
+cerises sertissant le chignon.</p>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+ <p>Une autre toilette est de satin rose. Une draperie de crêpe hortensia
+festonne au bord de la jupe, toute frangée de violettes: le tout voilé
+par une jupe de crêpe rose, tout unie et ourlée, en bas, de plusieurs
+plis plats. Le corsage en crêpe, froncé à la vierge, avec gorgerette de
+violettes. Une robe de crêpe blanc, avec fond de peau de soie, est plus
+simple encore: pour toute garniture, à la jupe, trois rangs de broderie,
+pointillée d'argent, cerclant l'ourlet. Au corsage, la gorgerette, aussi
+de broderie, descend en pointe devant et derrière. Les manches, nouées
+de satin, faites d'un seul bouillon de crêpe. Une autre, en tuile lilas,
+est couverte, devant, de larges chevrons de satin lilas qui forment
+comme un corps d'abeille; tandis que, derrière, les bandes de satin
+descendent toutes droites. Le corsage tout en satin, avec draperie de
+crêpe et guirlande-sautoir de lilas. Des lilas aussi dans la jupe, en
+longues grappes.</p>
+
+ <p>Je finis par une toilette en quelque sorte intermédiaire, le crêpe de
+Chine tenant le milieu entre la robe lourde et la robe légère, plus
+souple que la première, moins habillée que la seconde, très facile à
+porter et convenant aux réceptions de demi-gala. Celui-ci de nuance
+mauve, la jupe drapée, plissée en bas comme un tablier d'enfant. Des
+n&oelig;uds de velours lilas soutiennent les draperies, formant sur le côté
+des demi-guirlandes. Le dos et la traîne en tulle mauve, coupé de bandes
+de crêpe de Chine, le devant du corsage tout drapé, en crêpe de Chine,
+noué de velours lilas.<br>
+
+ <span class="rig"><span class="sc">Violette.</span></span></p>
+ <br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011.png"></p>
+
+ <p><b>Les élections sénatoriales.</b>--On a procédé dimanche dernier, conformément
+à la Constitution, au renouvellement d'un tiers du Sénat. Il y avait à
+pourvoir à la vacance de 81 sièges, sur lesquels 65 étaient occupés par
+des républicains et 16 par des conservateurs. Le scrutin a donné les
+résultats suivants: 75 républicains, 6 conservateurs.</p>
+
+ <p>Les républicains ont donc gagné 10 sièges, qui se répartissent ainsi: 2
+dans le Pas-de-Calais, 1 dans la Seine-Inférieure. 1 dans le
+Tarn-et-Garonne et 3 dans la Vienne.</p>
+
+ <p>En conséquence, sur les 300 membres qui composent le Sénat, on comptera
+238 républicains et 55 monarchistes. Il y a encore une élection à venir,
+celle de l'Inde, qui aura lieu demain, et six sièges à pourvoir par
+suite de décès. Comme il est probable que ces derniers seront occupés
+par des sénateurs appartenant à la même opinion que ceux dont ils
+prendront la succession, le Sénat sera définitivement constitué de la
+façon suivante: 244 républicains et 56 monarchistes.</p>
+
+ <p>Le scrutin du 4 janvier a fait entrer à la Chambre Haute sept députés:
+MM. Maxime Lecomte, Deprez, Vignancourt, Vilar, Dautresme, R.
+Waddington, Brugnot.</p>
+
+ <p>Sur les 74 républicains élus, 29 sont nouveaux. Ce sont, outre les 7
+députés qui viennent d'être cités: MM. Camescasse. ancien préfet de
+police, Gomot, Barrière, Jean Dupuy, directeur du <i>Petit Parisien</i>,
+Levrey, Brusset, Leporché, Gravier, Ranc, Lefèvre, Lesouef, P. Casimir
+Périer, Regismantet, Léo Aymé, Rolland, Angles, Edmond Magnier,
+directeur de l'Événement, Couteaux, Thezard, Salomon, Jules Ferry,
+Joigneaux.</p>
+
+ <p>Dans le département de la Seine, seuls M. de Freycinet, président du
+Conseil, et M. Poirier ont été nommés au premier tour. Ont été élus
+ensuite, au troisième tour, MM. Tolain, Ranc et Alexandre Lefèvre.</p>
+
+ <p>La première chose à constater, c'est que depuis 1876, année à laquelle
+remonte l'institution du Sénat, la majorité républicaine de cette
+assemblée n'a fait que progresser.</p>
+
+ <p>Aux élections des inamovibles en décembre 1876 et aux élections
+générales de janvier 1877, il y eut 114 républicains élus et 156
+conservateurs.</p>
+
+ <p>Aux élections de janvier 1879, lors du premier renouvellement par tiers
+des sénateurs élus par les départements, il y eut 82 élections qui
+donnèrent la majorité aux républicains. Ceux-ci se trouvèrent alors au
+nombre de 160 et les conservateurs au nombre de 140.</p>
+
+ <p>En janvier 1882, les républicains enlevèrent 66 sièges sur 79 et la
+majorité républicaine du Sénat atteignit alors 190 membres. En 1885, les
+républicains gagnèrent encore 25 sièges, en sorte que la minorité
+conservatrice fut réduite à 90 membres.</p>
+
+ <p>Enfin, en tenant compte des élections partielles de 1888 et des
+résultats de dimanche dernier, on constate que, depuis 1876, les
+républicains ont gagné 99 sièges perdus par les conservateurs.</p>
+
+ <p>Il y là un mouvement intéressant à signaler; cependant l'opinion
+publique se montre généralement moins frappée des questions d'ordre
+général que de celles qui concernent les personnes. Aussi l'attention
+s'est-elle portée cette fois moins sur l'ensemble des élections que sur
+deux candidats qui, à des titres divers, occupent une place importante
+sur la scène politique, M. de Freycinet et M. Jules Ferry.</p>
+
+ <p>On ne doutait pas de l'élection de M. de Freycinet, qui ne compte plus
+ses victoires, quel que soit le terrain sur lequel il se présente. Si, à
+l'Académie, il ne l'a emporté qu'au troisième tour--et on n'a vu là
+qu'une suprême coquetterie de l'illustre compagnie qui a voulu laisser
+croire que cette candidature était discutée--ici le président du Conseil
+a triomphé, et haut la main, au premier tour. Il obtient 579 suffrages
+sur 654 votants, c'est-à-dire une majorité inconnue dans les précédentes
+élections de la Seine. C'est presque l'unanimité. Elle s'explique par
+les séductions qu'exerce le talent de cet homme politique habitué à
+résoudre tous les problèmes en mathématicien doublé d'un orateur, mais
+on assure aussi que les délégués sénatoriaux ont voulu surtout acclamer
+en lui le ministre de la guerre, c'est-à-dire celui qui personnifie
+aujourd'hui la défense nationale. S'il en est ainsi, il n'y a qu'à
+s'incliner, le mobile principal des électeurs de la Seine étant de ceux
+qui ne sauraient être discutés, et on ne peut que constater une fois de
+plus, avec une nouvelle allégresse, la promptitude avec laquelle
+s'apaisent toutes les querelles de partis quand le patriotisme est en
+jeu.</p>
+
+ <p>L'élection de M. Jules Ferry a une réelle importance à un tout autre
+point de vue. Il représente la politique coloniale inaugurée par la
+nouvelle république et, en ce qui concerne la politique intérieure, il a
+été considéré longtemps comme l'homme d'État le mieux armé pour résister
+aux prétentions excessives des radicaux ou des socialistes. Plus d'une
+fois, le sénateur des Vosges sera amené à prendre la parole pour
+s'expliquer sur ce qu'on appelle les «aventures» de notre politique
+coloniale dont on le rend, avec injustice parfois, personnellement
+responsable. Mais il est permis de se demander si l'attente générale ne
+sera pas trompée, quand M. Jules Ferry sera appelé à prendre rang dans
+les questions qui divisent les esprits. Depuis le moment où il a dû se
+tenir à l'écart, bien des événements se sont produits qui ont modifié
+profondément la classification des partis et il est probable que
+l'ancien ministre aura quelque peine à reconnaître lui-même la voie dans
+laquelle il doit s'engager, s'il veut remplir le rôle pour lequel
+l'opinion s'imagine qu'il a été créé. Quoi qu'il en soit, son
+intervention dans les débats parlementaires est attendue avec curiosité.</p>
+
+ <p><b>Election législative</b>.--L'élection de l'arrondissement de Saint-Flour,
+(Cantal), a donné les résultats suivants: M. Bory, vice-président du
+conseil général, républicain, élu par 6.353 voix, contre 3.165 à M.
+Andrieux, ancien député.</p>
+
+ <p><b>Conseil municipal de Paris</b>.--La commission des finances du conseil
+municipal avait fait croire que, rompant avec de vieilles habitudes,
+cette assemblée discuterait et voterait le budget de la préfecture de
+police. Il n'en a rien été et, en séance, le conseil a émis son vote
+annuel, c'est-à-dire qu'il a refusé les crédits nécessaires à la police
+de la capitale.</p>
+
+ <p>Ce n'est pas tout, le conseil a voté le rétablissement d'un chapitre du
+budget qui, sous couleur de bonne comptabilité, détache une partie des
+services administratifs qui doivent dépendre de la direction
+préfectorale pour la placer sous le contrôle immédiat du consul.</p>
+
+ <p>Le ministre de l'intérieur a fait signer dès le lendemain par le
+président de la République deux décrets qui annulent ces deux décisions.
+Le conflit que l'on croyait écarté se trouve donc renaître avec plus de
+violence que jamais.</p>
+
+ <p>Mais, en revanche, il n'est que juste de porter à l'actif du conseil
+municipal une décision qui sera très généralement approuvée. La majorité
+a réduit de 146,000 francs à 20,000 le crédit affecté aux bataillons
+scolaires. C'est leur suppression à brève échéance, car ce crédit de
+20,000 fr. ne peut servir qu'à couvrir les frais de liquidation de cette
+fâcheuse institution. Elle disparaîtra sans laisser de vifs regrets,
+même parmi ceux qui l'ont inventée, ou patronnée au début.</p>
+
+ <p><b>Amérique du Nord</b>. <i>La récolte des Sioux.</i>--Les Indiens poursuivent la
+lutte avec cet acharnement et ce mépris de la vie dont l'<i>Illustration</i>
+a donné une idée dans un de ses derniers numéros, en montrant les
+épreuves terribles par lesquelles consentent à passer ceux d'entre eux
+qui veulent acquérir le titre de guerrier. La guerre à laquelle ils se
+livrent sera d'autant plus meurtrière qu'elle ne répond en rien aux
+règles que se sont imposées les peuples civilisés. Les Indiens se
+postent sur un point, attendent au passage les troupes fédérales ou les
+attirent dans une embuscade, et, après avoir dirigé sur l'ennemi un feu
+bien nourri, n'hésitent pas à se retirer dans des régions à peu près
+inaccessibles.</p>
+
+ <p>C'est un combat de ce genre qui a eu lieu la semaine dernière. Un
+courrier arrivé à Omaka avait apporté la nouvelle que les Indiens
+avaient entouré et incendié la mission de Clay Creek, ou se trouvaient
+des prêtres, des religieuses et plusieurs centaines d'enfants. Un
+régiment de cavalerie, envoyé immédiatement sur les lieux, a trouvé
+l'école en feu; la mission, qui est à une certaine distance de l'école,
+n'était pas encore atteinte.</p>
+
+ <p>La cavalerie a failli être enveloppée par les Indiens, dont la plupart
+se tenaient en embuscade, tandis que cinq ou six cents d'entre eux
+occupaient l'attention des soldats. Au moment où l'enveloppement était
+presque complet, un autre régiment de cavalerie est arrivé et a pu
+disperser les révoltés qui ont pris la fuite dans toutes les directions.
+Les troupes ont dû rentrer à Pine Ridge, sans avoir, en somme, obtenu de
+résultats sérieux.</p>
+
+ <p>Aussi le général qui commande l'expédition a-t-il été obligé d'adopter
+un plan dont l'exécution demandera un certain temps. Il se propose
+d'organiser un mouvement combiné, grâce auquel il pourra entourer
+complètement le camp principal des Peaux-Rouges et les mettre dans la
+nécessité de se soumettre en les réduisant par la famine.</p>
+
+ <p>Déjà les Indiens souffrent terriblement de la faim, et aussi du froid.
+Les expéditions qu'ils entreprennent de temps à autre ont moins pour but
+de rencontrer les troupes fédérales que de piller les fermes afin de s'y
+approvisionner de bétail et de chevaux; en présence des difficultés,
+chaque jour plus grandes, qu'ils rencontrent, quelques-uns ont déjà été
+amenés à faire leur soumission, car tous ne sont pas des guerriers et il
+y a là des vieillards, des femmes, des enfants, qui cèdent aux
+souffrances qui leur sont imposées. Les guerriers eux-mêmes, d'ailleurs,
+eux qui ne craignent ni le fer ni le feu, résisteront-ils à la faim?</p>
+
+ <p><i>La pêche dans la mer de Behring</i>.--On a vu dernièrement, par le message
+du président des États-Unis, que la question de la pêche dans la mer de
+Behring était loin d'être résolue. Les négociations avec le gouvernement
+anglais continuent, mais sans amener des résultats appréciables, et la
+prochaine campagne va commencer sans qu'une solution soit intervenue.</p>
+
+ <p>Or, on affirme que les armateurs anglais qui pratiquent cette pêche
+arment leur flottille, mais en prenant la précaution dangereuse
+d'embarquer sur leurs navires des armes et des munitions, de façon à
+permettre aux équipages de répondre par la force, s'ils étaient
+inquiétés dans l'exercice de ce qu'ils considèrent comme leur droit. Il
+y a donc à prévoir des conflits sérieux, si, comme on l'assure d'autre
+part, le gouvernement des États-Unis est décidé à la résistance.</p>
+
+ <p><b>Chine: les réceptions diplomatiques</b>. --Les m&oelig;urs de la Chine subissent
+peu à peu une transformation qui permet de croire que, dans un avenir,
+encore assez éloigné il est vrai, ce pays rentrera dans la loi commune
+qui règle les rapports qu'ont entre eux tous les peuples civilisés.
+Evidemment le grand empire d'Extrême-Orient reste encore fermé à
+l'étranger, mais petit à petit les points de contact s'établissent et
+par la force des choses la règle d'État en vertu de laquelle les
+étrangers sont tenus à l'écart devient moins absolue.</p>
+
+ <p>A ce point de vue il convient de signaler le décret que vient de rendre
+l'empereur pour établir d'une façon définitive dans quelles conditions
+doivent avoir lieu les réceptions accordées au corps diplomatique.
+L'empereur dit notamment:</p>
+
+ <p>«....Conformément aux précédents créés par S. M. l'empereur Tung-Tchen
+et désireux de montrer notre empressement à l'égard des puissances, nous
+voulons augmenter le nombre de nos réceptions. Nous décrétons donc
+qu'une réception en l'honneur des ministres et chargés d'affaires
+étrangers aura lieu dans le courant de la première lune de l'année
+prochaine et que le Tsong-Li-Yamen prendra d'avance les ordres
+nécessaires pour fixer le jour de cette réception. Le lendemain un
+banquet sera offert au corps diplomatique. Cette cérémonie sera répétée
+tous les ans à la même époque. De plus, à chacune des fêtes d'État qui
+doivent être des occasions de réjouissances pour tous, le Tsong-Li-Yamen
+recevra des ordres à l'effet d'offrir un banquet au corps diplomatique.</p>
+
+ <p>«Ces dispositions montrent que nous avons le plus sincère désir
+d'entretenir et d'affermir continuellement nos bonnes relations avec les
+pays amis.»</p>
+
+ <p>Sans exagérer la portée de ce document, il est permis de remarquer le
+ton de courtoisie et même de cordialité dans lequel il est écrit. A ce
+point de vue il a une signification qui méritait d'être notée au
+passage.</p>
+
+ <p><b>La pêche des moules.</b>--On sait que la pêche et le commerce des moules
+étaient interdits pendant plusieurs mois de l'année. D'une part, on
+espérait ainsi aider à la reproduction de ces mollusques; d'autre part
+on estimait qu'il y avait danger pour la santé publique à permettre le
+commerce des moules à l'époque du frai.</p>
+
+ <p>L'administration vient de lever ces interdictions et dorénavant on
+pourra pratiquer toute l'année la pêche des moules, à pied et en bateau,
+sur les moulières dont le préfet maritime ou le chef de service de la
+marine aura autorisé l'exploitation.</p>
+
+ <p>Ce décret est intéressant à mentionner, en ce qu'il tend à détruire un
+préjugé très répandu, comme on en jugera par le passage suivant du
+rapport adressé à ce sujet au président de la République par le ministre
+de la marine.</p>
+
+ <p>«Quant à la toxicité des moules pendant le frai, elle méritait de
+retenir l'attention et je ne me suis décidé à écarter ce second motif
+par lequel se défendait subsidiairement le régime des décrets de 1853 et
+1859 qu'après avoir eu recours aux lumières des savants les plus
+autorisés. Le comité consultatif des pêches maritimes, dans un rapport
+publié au Journal officiel du 26 mai 1889, a démontré que les accidents
+causés par l'ingestion des moules sont excessivement rares et qu'ils ne
+se produisent que lorsque ces mollusques ont séjourné dans les eaux
+stagnantes ou souillées des ports, mais qu'il n'y a aucune corrélation à
+établir entre l'époque du frai et la nocivité de ces coquillages. Le
+comité consultatif d'hygiène publique, consulté à son tour sur cette
+question, l'a résolue dans un sens absolument identique, à la date du 10
+mars dernier.</p>
+
+<br><br>
+
+ <p><b>Nécrologie</b>.--M. A. Peyrat, sénateur.</p>
+
+ <p>Le vice-amiral Aube, ancien ministre de la marine.</p>
+
+ <p>M. Charles Sanson, ancien commissaire-général de la section tunisienne à
+l'Exposition universelle.</p>
+
+ <p>M. Andouillé, ancien inspecteur des finances, sous-gouverneur honoraire
+de la Banque de France.</p>
+
+ <p>M. A. Saillard, ingénieur civil, président de l'association des anciens
+élèves de l'école des Hautes-Études commerciales.</p>
+
+ <p>M. le baron Gustave Ambert, frère du général récemment décédé, ancien
+trésorier général.</p>
+
+ <p>M. Boulart, ancien député, président du comité royaliste des Landes.</p>
+
+ <p>M. de Cazaneuve, président du tribunal de Villeneuve-sur-Lot.</p>
+
+ <p>Mme veuve Nathalie Vattier, née Barely, connue sous le pseudonyme de V.
+Vattier d'Ambroyse, auteur de plusieurs livres d'éducation pour les
+jeunes filles.</p>
+
+ <p>M. Mackensie Grieves, membre du Jockey-Club, connu comme un des
+meilleurs cavaliers de Paris.</p>
+
+<br><br>
+
+ <h3>LES THÉÂTRES</h3>
+
+ <p><span class="sc">Opéra-Comique</span>: l'<i>Amour vengé</i>, deux actes, de M. Augé de Lassus,
+musique de M. de Meaupou.</p>
+
+ <p>A la dernière soirée de l'an de grâce 1890, la direction de
+l'Opéra-Comique a payé sa dette envers M. Crescent, lequel, vous ne
+l'ignorez pas, a fondé un prix et pour les auteurs dramatiques, et pour
+les musiciens. Aux termes de l'acte de donation, le poésie et la
+partition couronnés doivent être représentés dans l'année. Le théâtre
+reçoit dix mille francs du ministère à la condition que l'ouvrage sera
+joué dix fois. Commercialement parlant, l'affaire est rémunératrice, et
+pourtant, on ne peut croire quelles difficultés elle rencontre dans son
+exécution. Il semble, à voir les résistances de l'administration, que ce
+soit là une des clauses les plus pénibles de son cahier des charges. A
+bien prendre la chose, le théâtre a le plus grand intérêt à ce concours
+dont le but est de lui révéler des auteurs inconnus. Les manuscrits
+arrivent en quantité invraisemblable. Par centaines. Les partitions sont
+moins nombreuses, mais les juges ont encore à décider entre une
+vingtaine d'ouvrages. Jusqu'à ce jour, les grandes espérances dans
+l'inconnu ont été déçues; les révélations subites ne se sont pas
+manifestées; mais qui sait? les surprises viendront peut-être; en tout
+cas, cette fois encore, la tentative n'a pas été sans succès, et le
+public a accueilli avec une grande faveur les deux actes de M. Augé de
+Lassus dont M. de Meaupou a écrit la musique.</p>
+
+ <p>La pièce a pour titre: l'<i>Amour vengé</i>.</p>
+
+ <p>Les méfaits commis par l'Amour contre les hommes et contre les dieux
+sont en si grand nombre que Jupiter, dans un accès de justice et de
+morale, fait prendre Éros, et l'attache à un arbre avec des chaînes de
+roses. Le captif fait retentir les bois de ses gémissements et de ses
+lamentations à ce point que le bon Silène, appelé par ses cris,
+s'approche du malheureux, et touché de ses larmes consent à le délivrer.
+Silène met pourtant une condition à cet acte généreux: il veut être aimé
+par la toute-puissance d'Éros. La chose est d'autant plus facile que
+l'Amour trouve un double bénéfice à cet acte: il paye sa dette de
+reconnaissance envers Silène d'abord, et il se venge ensuite du maître
+des dieux, qui a abusé de sa puissance envers lui, simple immortel. Éros
+inspire donc une folle passion pour Silène à la belle Antiope, que
+Jupiter poursuit. Aussi, quand le roi de l'Olympe déclare sa flamme à la
+belle, celle-ci lui répond-elle, avec tout le respect du à son rang,
+quelle le vénère, mais quelle aime Silène: le coup a porté, et
+l'amour-propre de Jupiter s'indigne d'un tel choix et d'une telle
+préférence.</p>
+
+ <p>La vengeance d'Éros va plus loin encore: le dieu malin montre au dieu
+puissant le groupe amoureux dans la joie de leurs ébats; Jupiter ne se
+possède plus, et, pendant qu'Antiope va cherche des fruits pour déjeuner
+sur l'herbe en compagnie de Silène, Jupiter se saisit du maître ivrogne
+et lui ordonne de renoncer à l'amour d'Antiope, sinon il deviendra plus
+affreux encore que par le passé. Silène se le tient pour dit et, à son
+retour, Antiope, étonnée, ne trouve plus qu'un amoureux transi qui se
+refuse à ses caresses. L'humiliation est entrée au c&oelig;ur de la femme
+dédaignée. Au fond, Éros est bon diable, et, à la prière de Jupiter, il
+se laisse toucher. Il parle à Antiope en faveur du maître des dieux, et
+elle oublie rapidement Silène qui, du reste, aura le vin pour se
+consoler.</p>
+
+ <p>Sur ce poème mythologique M. de Meaupou a écrit une fort agréable
+partition, dont l'originalité peut être discutée, mais dont l'élégance
+et le goût, ne sauraient être mis en question. Il y a là un musicien des
+plus délicats et des plus distingués. Il serait fâcheux que le talent de
+M. de Meaupou ne fût pas mis une seconde fois à l'épreuve. Le succès me
+semble assuré d'avance après cette première expérience de la scène, j'en
+ai pour garant et les couplets de Silène, et les duos d'amour de Silène
+et de Jupiter avec Antiope, et le <i>quartetto</i> très scénique qui a eu les
+honneurs de la soirée.</p>
+
+ <p>C'est M. Fugère qui tient le rôle difficile de Silène. M. Fugère est à
+coup sûr un des meilleurs chanteurs et un des meilleurs comédiens qu'ait
+eu, et depuis longtemps, l'Opéra-Comique. Chaque création nouvelle
+affirme son autorité. Il est parfait sous les traits de ce dieu des
+buveurs qui, avec un comédien moins sûr de lui-même, pouvait facilement
+tourner à la caricature. La majesté de Jupiter se perd dans le jeu
+hésitant de M. Carbone; mais la voix de ténor de ce chanteur ne manque
+ni d'accent ni de chaleur. Une gracieuse personne, Mme Bernaërt, joue
+agréablement le rôle d'Antiope. Quant à Éros, il est représenté par Mlle
+Chevalier qui est une chanteuse de talent et une comédienne des plus
+intelligentes; mais ces qualités de l'art auraient été insuffisantes,
+dans le rôle déshabillé de l'Amour, si la nature ne s'était chargée de
+parfaire le personnage. C'est complet.<br>
+
+ <span class="rig"><span class="sc">M. Savigny.</span></span></p>
+ <br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012a.png"></p>
+
+ <h4>L'ANTHROPOPLASTIE GALVANIQUE</h4>
+
+ <p>Les hommes se sont toujours montrés jaloux de rendre à leurs morts un
+culte particulier et cependant ils n'ont jamais accordé qu'un intérêt
+très médiocre à la conservation des cadavres. Les Égyptiens assuraient,
+il est vrai, la conservation des morts par des soins méticuleux.
+Daubenton et plus récemment Czermak nous renseignent à cet égard. Il
+existait, dans l'ancienne Égypte, des officines spéciales où les
+cadavres étaient soumis à des manipulations plus ou moins compliquées:
+les corps étaient immergés dans des bains antiputrescibles, puis
+enveloppés par les parents avec des milliers de bandelettes. Mais on
+peut affirmer que l'embaumement égyptien était pour ainsi dire une
+exception: les riches seuls pouvaient y prétendre. A notre époque, l'art
+des embaumements n'a pas fait de grands progrès. On se contente le plus
+ordinairement de pousser dans les artères du cadavre une injection
+stérilisante dont la composition varie, et on se préoccupe peu de ce qui
+adviendra. Au surplus, de même qu'en Égypte, au temps de Ptolémée, ce
+mode de conservation n'est appliqué que très exceptionnellement.</p>
+
+ <p>Faut-il rechercher dans l'imperfection des procédés le peu de goût que
+nous paraissons avoir pour la momification ou l'embaumement?
+Obéissons-nous fatalement à une loi de la nature, à cette loi formulée
+dans ces paroles de l'évangile: <i>pulvis es et in pulverem reverteris?</i>
+Le docteur Variot, un des médecins les plus distingués des hôpitaux de
+Paris, répond à ces deux questions en proposant à ses contemporains
+l'emploi des procédés galvanoplastisques pour obtenir des momies
+indestructibles. Le Dr Variot métallise notre cadavre tout entier: il
+l'enferme dans une enveloppe de bronze, de cuivre, de nickel, d'or ou
+d'argent, suivant les caprices ou la fortune de ceux qui nous survivent.
+Donc plus de putréfaction et plus de poussière. Voilà une invention qui
+pique votre curiosité? Vous voulez savoir comment procède le Dr Variot?</p>
+
+ <p>Jetez les yeux sur les dessins que nous avons fait exécuter dans le
+laboratoire de la Faculté de médecine où M. Variot poursuit ses
+recherches. Dans un double cadre à quatre montants, réunis en haut et en
+bas par des plateaux carrés, vous voyez le corps d'un enfant sur notre
+dessin de première page, le cadre est disposé sous une cloche
+pneumatique; sur celui ci-dessus il est placé dans un bain de sulfate de
+cuivre. Le corps de l'enfant a été perforé à l'aide d'une tige
+métallique. Une des extrémités de cette tige butte contre la voûte du
+crâne, tandis que l'autre est enfoncée comme un pivot dans une douille
+de métal de l'appareil située au centre du plateau inférieur du cadre.
+Le cadre support est un cadre conducteur de l'électricité. Les montants
+et les fils conducteurs ont été soigneusement isolés avec du caoutchouc,
+de la gutta ou de la paraphine. Le courant électrique est fourni par une
+petite batterie de trois piles thermo-électriques Chaudron. Un contact
+métallique dentelé, en couronne, descend du plateau supérieur et appuie
+légèrement sur le vertex du petit cadavre; la face plantaire des deux
+pieds et la paume des mains reposent sur deux contacts. En outre, des
+contacts ont été échelonnés sur les quatre montants métalliques du
+cadre, pour être appliqués aux points voulus, avec la possibilité de les
+déplacer à volonté.</p>
+
+ <p>Avant de plonger cet appareil dans le bain galvanoplastique, il faut
+rendre le corps bon conducteur de l'électricité. A cet effet,
+l'opérateur badigeonne la peau du cadavre avec une solution de nitrate
+d'argent, ou bien encore il pulvérise cette solution sur la surface
+cutanée au moyen d'un instrument très connu: le pulvérisateur dont vous
+vous servez, mesdames, pour vous parfumer. Cette opération faite, la
+peau est devenue d'un noir opaque; le sel d'argent a pénétré jusque dans
+le derme. Mais ce sel d'argent il faut le réduire, c'est-à-dire le
+séparer de son oxyde. On y parvient avec beaucoup de difficulté.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012b.png"><br><b>Immersion du sujet dans le bain galvanique.</b></p>
+
+ <p>Le double cadre est placé sous une cloche dans laquelle on fait le vide
+au moyen d'une trompe à eau et ou on fait pénétrer ensuite des vapeurs
+de phosphore blanc dissous dans le sulfure de carbone. C'est une
+opération dangereuse, comme toutes les opérations où le phosphore en
+dissolution jolie un rôle quelconque. C'est le détail de cette opération
+qui est fidèlement rendu par notre grand dessin. A droite nu garçon de
+laboratoire veille au fonctionnement régulier de la trompe. Vous voyez à
+gauche de l'opérateur une sorte de marmite en fonte aux parois très
+épaisses et dans laquelle la solution de phosphore est soumise, au moyen
+d'une petite lampe à gaz, à une température assez élevée pour en assurer
+la vaporisation.</p>
+
+ <p>Quand les vapeurs phosphorées ont réduit la couche de nitrate d'argent,
+la peau du cadavre est d'un blanc grisâtre; elle est comparable à la
+surface d'une statue de plâtre qu'on aurait rendue conductrice. Il n'y a
+plus qu'à procéder aussi rapidement que possible à la métallisation. A
+cet effet, le cadre double est immergé dans le bain de sulfate de
+cuivre. Nous n'avons pas à décrire cette opération que tout le monde
+connaît. Sous l'influence du courant, électrique, le dépôt métallique se
+fait d'une façon ininterrompue; les molécules de métal viennent se
+déposer sur la peau du cadavre, et y forment bientôt une couche
+continue, l'opérateur doit régler avec grand soin les envois
+d'électricité afin d'éviter un dépôt métallique grenu et sans cohérence.
+En déplaçant à propos les contacts, il substituera à la peau une écorce
+de cuivre qui se moulera sur toutes les parties sous-jacentes. En
+surveillant attentivement l'épaisseur du dépôt jeté sur le visage, sur
+les mains, sur toutes les parties délicates du corps, il obtiendra un
+moule fidèle qui rappellera exactement les détails de conformation et
+les teintes de la physionomie. Un bon dépôt de 1/2 à 3/4 de millimètre
+d'épaisseur offre une solidité suffisante pour résister au ploiement et
+aux chocs extérieurs. L'épaisseur de 1/2 à 3/4 de millimètre d'épaisseur
+ne doit pas être dépassée pour l'enveloppement métallique du visage et
+des mains qui seront, ainsi rigoureusement moulés. Sur le tronc,
+l'abdomen, les premiers segments des membres, le cou, la conservation
+intégrale des formes plastiques est beaucoup moins importante; aussi, si
+on le juge utile pour consolider la momie métallique, on atteindra une
+épaisseur de dépôt de 1 millimètre à 1 millimètre et demi.</p>
+
+ <p>Quel est l'avenir réservé à ce procédé de momification que le Dr Variot
+appelle l'anthropoplastie galvanique? On ne saurait le dire. Il est
+infiniment probable que les cadavres métallisés ne figureront jamais
+qu'en très petit nombre dans nos nécropoles et que longtemps, longtemps
+encore, nous subirons cette loi de la nature que nous rappelions en
+commençant: <i>pulvis es et in pulverem reverteris</i>. Nous sommes
+poussière, et nous retournerons en poussière! L'inventeur de
+l'anthropoplastie n'accorde d'ailleurs à la métallisation totale du
+cadavre qu'une importance mince. Le but de ses recherches était surtout
+de donner aux musées et aux laboratoires de nos Facultés de médecine des
+pièces anatomiques en parfait état de conservation, des pièces très
+fidèles, très exactes, plutôt que d'arracher nos cadavres aux vers du
+tombeau.<br>
+
+ <span class="rig"><span class="sc">Marcel Edant.</span></span></p>
+<br><br>
+ <h4>L'AMIRAL AUBE</h4>
+
+ <p>La mort, en enlevant l'amiral Aube, vient de clore cruellement une belle
+carrière de marin. Elle avait commencé en 1840. Le jeune Aube n'avait
+alors que quatorze ans. il était né en 1826 à Toulon, où son père était
+le fondé de pouvoirs du trésorier-payeur général du Var. Il se distingua
+au Sénégal, étant lieutenant de vaisseau: de 1870 à 1878. il fit à bord
+du <i>Seigneley</i> une remarquable campagne dans le Pacifique: il était
+capitaine de vaisseau. Ensuite, il commanda la <i>Saône</i> en escadre: il
+fut promu contre-amiral en 1880 et fut nommé gouverneur de la
+Martinique. Il était à peine en fonctions quand éclata une terrible
+épidémie de fièvre jaune: le fléau, qu'il combattit avec courage,
+l'atteignit lui-même dans ses plus chères affections en emportant Mme
+Aube. L'amiral ne tarda pas à quitter son gouvernement pour commander en
+second l'escadre d'évolution. Il fut nommé vice-amiral.</p>
+
+ <p>Mais la partie active et pratique de la carrière de l'amiral Aube n'est
+pas la partie essentielle, bien qu'il y ait déployé de grandes qualités
+d'énergie, de décision, de bravoure, et qu'il y ait montré une rare
+connaissance de la mer. Depuis sa jeunesse, l'amiral Aube avait été
+préoccupé d'idées de réformes importantes: il fut appelé à les mettre en
+lumière et à les appliquer comme ministre de la marine le 7 janvier
+1886; il resta au ministère jusqu'en mai 1887.</p>
+
+ <p>Nous vîmes alors à la tribune du parlement cette figure énergique de
+marin, nullement banale ni conforme au type courant du «loup-de-mer»
+classique. Son visage aux traits saillants et droits, dont le dessin
+énergique était accusé encore par les cheveux blancs, plantés drus et
+taillés en brosse; son &oelig;il clair et net, sa haute stature,
+constituaient une physionomie qu'on n'oubliait point. Il avait dans son
+regard--l'avons-nous dit?--un peu de cet éclat aigu et fixe qui illumine
+la face des penseurs. Tout de suite, on vit que l'amiral Aube ne
+passerait pas, indifférent et inactif, dans une administration qui ne
+lui semblait pas en harmonie avec les progrès modernes. Comme tous les
+novateurs, il fut ardemment discuté. Il avait des partisans très
+dévoués, il eut des adversaires irréconciliables, il était un voyant
+pour les premiers, il n'était qu'un visionnaire pour les seconds.
+L'expérience--j'entends: une expérience complète, longue et
+décisive--n'a pas encore terminé ce débat passionné et passionnant.</p>
+<br>
+
+ <h4>LA MORT DU LIEUTENANT PLAT</h4>
+
+ <p>L'infanterie de marine vient de faire une nouvelle perte au Tonkin:
+c'est celle du lieutenant Plat, tué à la prise de Long-Sat, le 13
+novembre dernier.</p>
+
+ <p>Notre gravure, exécutée d'après un croquis fait sur les lieux par un
+officier du corps expéditionnaire, le lieutenant Brezzi, représente le
+moment où ce malheureux jeune homme tombe mortellement frappé près du
+fortin où il s'était courageusement placé pour mieux prendre le dessin
+de l'intérieur du village, occupé par les pirates. M. Plat était
+officier d'ordonnance du général Godin, et, depuis son arrivée au
+Tonkin, il avait excité l'admiration de ses chefs et de ses camarades
+par son infatigable entrain et sa grande intelligence. Du reste, cet
+officier s'était déjà fait connaître par un remarquable voyage au
+Fouta-Djalon, qu'il avait fait en 1887-88 en Afrique. On peut lire le
+récit de cette belle exploration dans l'intéressant ouvrage: <i>Deux
+compagnes au Soudan français</i>, que vient de publier le colonel Gallieni,
+sous les ordres duquel le lieutenant Plat avait accompli ses travaux au
+Soudan. Cette mort fait un grand vide dans l'infanterie de marine, mais
+on sait que les trous sont vite comblés dans cette arme d'élite, qui
+cependant n'en est plus à compter ses pertes, depuis notre installation
+au Tonkin.</p>
+<br>
+
+ <h4>LES BATEAUX DE PÊCHE PENDANT L'HIVER</h4>
+
+ <p>L'<i>Illustration</i> consacrait, dans son dernier numéro, une série de
+dessins à ceux pour qui les rigueurs de l'hiver sont la source d'une
+joie nouvelle, les patineurs, qui ne sont jamais si heureux que lorsque
+le thermomètre leur assure une «belle gelée.» Mais, à côté de ces
+privilégiés qui regardent comme un plaisir de trouver un climat sibérien
+à la porte du Bois de Boulogne, combien sont nombreux ceux qui souffrent
+de cette température exceptionnelle dans nos climats!</p>
+
+ <p>Au premier rang de ces victimes du froid, il faut sans contredit placer
+les marins, pour qui la gelée, quand elle est assez forte pour agir sur
+l'eau de mer, est une véritable torture. Ceux qui ont passé le cap Horn
+dans la saison des glaces ou qui ont séjourné sur les bancs de Terre
+Neuve en hiver racontent, comme une des épreuves les plus pénibles de
+leur existence toujours si rude, les douleurs de ces terribles
+campagnes. Les embruns jaillissent sur l'avant du bateau: partout où ils
+viennent se projeter, la glace se forme; la voile et les focs ne sont
+plus qu'une masse compacte, ainsi que les haubans qui prennent l'aspect
+d'arcs-boutants de cristal.</p>
+
+ <p>Nous n'en sommes pas tout à fait là encore sur nos côtes, mais nous en
+approchons et les amateurs de pittoresque n'ont qu'à se rendre sur notre
+littoral de Normandie pour avoir une idée de la navigation au Cap Horn.
+Les barques de pêche représente notre collaborateur K&oelig;rner, rentrent au
+port, l'avant recouvert d'une véritable cuirasse de glace et ornées
+stalactites qui pendent le long du beaupré et des ralingues de foc,
+évoquant, dans ces régions que nous ne connaissons guère que sous
+l'aspect ensoleillé de l'été, le tableau d'une expédition au pôle Nord.</p>
+<br><br>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/013.png"></p>
+<br>
+ <h2>CHARME DANGEREUX</h2>
+
+ <h5>PAR</h5>
+
+ <h3>ANDRÉ THEURIET</h3>
+
+ <h4>Illustrations d'ÉMILE BAYARD</h4>
+
+ <p class="mid">Suite Voir nos numéros depuis le 13 décembre 1890.</p>
+ <br>
+
+ <h3>XI</h3>
+
+ <p>Dès qu'elle eut tourné l'angle de la rue, Thérèse parcourut d'un regard
+anxieux la portion lumineuse du boulevard Dubouchage et tressaillit en
+apercevant une rapide silhouette qui s'élançait chez le costumier, dont
+le magasin encore éclairé s'ouvrait non loin de l'avenue de la Gare.
+Elle devina Jacques plutôt qu'elle ne le reconnut et elle résolut
+d'épier le moment où il reparaîtrait sur le trottoir.--En face du
+magasin, de l'autre côté de la chaussée, il y avait entre deux platanes
+un banc noyé dans l'ombre des façades voisines. Thérèse s'y assit et s'y
+dissimula de son mieux. Novice à ce métier d'espion dont elle avait
+honte, elle s'effarait au moindre bruit. Elle s'imaginait que le regard
+de chaque passant se fixait sur elle avec une curiosité
+soupçonneuse--injurieuse peut-être--et elle tremblait que quelque
+chercheur d'aventures, enhardi par l'obscurité, n'eût la tentation de
+s'arrêter et de lui parler. Un quart d'heure s'écoula, un quart d'heure
+d'angoisse, puis la porte du costumier se rouvrit; dans la projection
+blafarde produite par l'éclairage intérieur, Thérèse vit surgir un moine
+blanc et ses derniers doutes s'évanouirent. Jacques n'avait même pas
+pris la précaution de se masquer; il stationna un moment sur les marches
+pour rabattre son capuchon sur sa tête nue, puis, retroussant sa robe,
+il s'éloigna dans la direction de la place Masséna. Malgré l'émotion qui
+l'oppressait et lui paralysait les jambes, la jeune femme fit effort sur
+elle-même et le suivit.</p>
+
+ <p>D'un pas allègre il longeait les arcades, sans se douter de l'espionnage
+auquel il était soumis. Il traversa la place pleine d'un va-et-vient de
+masques et ne ralentit sa marche qu'à l'angle du pont et du quai. A
+quelque distance, derrière lui, l'ombre noire de Thérèse côtoyait
+prudemment le mur du parapet. Quand Jacques arriva au square des
+Phocéens, il resta un moment indécis et piétinant sur place comme
+quelqu'un qui attend avec impatience. Thérèse profita de ce qu'il lui
+tournait le dos pour se glisser parmi les massifs du square, et là,
+invisible, mais pouvant facilement distinguer ce qui se passait sur le
+quai, elle attendit à son tour. La solitude et le silence de ce jardin
+contrastaient avec les joyeuses rumeurs qui bourdonnaient dans la
+direction de la rue Saint-François-de-Paule. Les chants des masques
+montaient au loin, mêlés à des bouffées de musique; plus près, aux
+abords du pont des Anges, la plainte très douce de la Méditerranée sur
+les galets coupait mélancoliquement le brouhaha de la fête. Neuf heures
+sonnèrent. Le trot de deux chevaux retentit sur le pont et, entre les
+branches à demi-effeuillées des poivriers, Thérèse aperçut un équipage
+entièrement drapé de blanc, qui vint stopper sur le quai. En même temps
+elle vit Jacques se détacher du trottoir, traverser la chaussée et
+courir vers la mystérieuse voiture.--Blanche sur le fond blanc du
+landau, une femme se souleva à demi et fit un signe de la main; un valet
+de pied revêtu d'un domino ouvrit la portière au moine qui, d'un bond,
+prit place à côté de l'élégante forme féminine. Puis le laquais remonta
+sur son siège et, au pas, le landau gagna la rue
+Saint-François-de-Paule, tandis que Thérèse, dont les genoux
+fléchissaient, s'asseyait consternée sur l'un des bancs du square...</p>
+
+ <p>Etait-ce possible? Après quinze mois de mariage!... Être réduite, non
+plus même à se débattre contre de vagues soupçons, mais à constater dans
+les conditions les plus humiliantes le mensonge et l'infidélité de
+l'homme en qui elle avait religieusement placé toute sa confiance, toute
+sa tendresse! Elle tordait l'une dans l'autre ses mains glacées et
+cherchait à se faire du mal, comme si la douleur physique eût eu le don
+de chasser ce cauchemar atroce... Hélas! non, ce n'était pas un mauvais
+rêve, Thérèse vivait en pleine réalité--une réalité brutale dont
+l'étreinte la meurtrissait impitoyablement.--Elle entendait les bruits
+de fête du carnaval, elle distinguait encore le trot des chevaux qui
+emportaient Jacques et Mme Liebling vers le Corso, et le grincement des
+roues sur le sable se répercutait dans son cerveau endolori. Elle n'eut
+eu qu'à se lever et à courir pour rattraper les coupables et prendre
+Jacques en flagrant délit de traîtrise... Mais à quoi bon?... Elle en
+avait assez vu pour qu'il ne lui restât plus la moindre incertitude.
+L'écroulement était total; elle était saturée de souffrances et n'avait
+plus la force d'en supporter de nouvelles. D'ailleurs, elle ne pouvait
+laisser plus longtemps seules Mme Moret et Christine. Il ne fallait pas
+que les deux femmes se doutassent de ce qui passait; c'eût été pour la
+petite mère un coup trop rude, et pour Christine trop de satisfaction. A
+la pensée de ce qui arriverait si la conduite de Jacques était connue de
+Mme Moret, Thérèse se retrouvait courageuse.--Non, cette tragédie devait
+rester cachée au fond de son c&oelig;ur. L'humanité lui commandait d'éviter
+un éclat capable de tuer cette vieille mère qui la chérissait comme sa
+fille et qui croyait en son fils comme en Dieu. L'explication aurait
+lieu avec Jacques seulement; ils auraient à chercher ensemble une
+solution qui ménagerait la tendresse de Mme Moret tout en sauvegardant
+la dignité de l'offensée. Et, d'un pas précipité, emportant sa
+désolation au milieu des rumeurs de la fête, Thérèse gagna la rue
+Carabacel par le chemin le plus court.</p>
+
+ <p>Pendant ce temps, le landau de Mme Liebling descendait lentement la
+rampe de la rue Saint-François-de-Paule.</p>
+
+ <p>--Vous le voyez, murmurait Mania, répondant par une légère pression à
+l'étreinte fiévreuse de Jacques, j'ai tenu parole... A propos,
+n'avez-vous point de loup?... Oui... Eh bien, masquez-vous.</p>
+
+ <p>--Vous avez peur d'être vue avec moi? demanda ce dernier tout en
+obéissant.</p>
+
+ <p>--Non, certes... Sachez que la peur du qu'en dira-t-on ne m'a jamais
+arrêtée. Ce que j'en fais est surtout dans votre intérêt... Croyez-vous
+bien utile que les journaux de Nice publient demain que vous vous êtes
+promené avec moi au Corso?... Vous devriez au contraire me remercier de
+ma générosité. Je vous épargne de la sorte sinon des remords, du moins
+les reproches... légitimes d'une personne qui vous est chère!</p>
+
+ <p>Tandis qu'elle lui parlait de ce ton demi-railleur et demi-sérieux qui
+lui était familier, Jacques haussait les épaules et se mordait les
+lèvres. En ce moment, cette allusion directe à ses devoirs de mari
+gâtait son bonheur en remuant au fond de lui de fâcheux scrupules. Il se
+renfonça avec humeur dans un coin du landau et garda un silence
+embarrassé.</p>
+
+ <p>La voiture prenait la file et s'engageait dans la piste du Corso, au
+milieu de la foule tassée de chaque côté de la chaussée et sur les
+gradins de l'amphithéâtre. La lune n'était pas levée, et sous un ciel
+diamanté d'étoiles les tribunes demeuraient enveloppées dans une ombre
+crépusculaire. Le fond de la place avait l'air d'un lac noir où
+s'agitaient des masses confuses. A travers les gradins de l'estrade, des
+vendeurs de <i>moccoletti</i> circulaient, offrant leurs paquets de minces
+cierges emmanchés à des roseaux. Çà et là, une lueur trouait la nuit;
+les <i>moccoletti</i> jetaient dans l'obscurité le scintillement falot de
+leurs lumignons soufflés à chaque instant, puis se rallumant pour
+s'éteindre encore. En bas, des pierrots blafards se trémoussaient au
+milieu de la piste où alternaient deux orchestres. En cette pénombre,
+des voitures de masques, vagues et silencieuses comme des fantômes,
+défilaient, drapées de blanc, éclairées de lanternes blanches,
+capricieusement décorées: l'une d'elles était enguirlandée de virginales
+fleurs d'amandier; une autre, vaste berceau tendu de mousseline,
+contenait un pâle foisonnement de nourrices et de bébés; une troisième,
+capitonnée de fourrures, traînait des hôtes disparaissant sous des
+pelisses neigeuses. Le landau de Mania, drapé de peluche, était couvert
+d'un tapis de juliennes et de violettes blanches; du milieu de cette
+jonchée odorante surgissait à demi la jeune femme, coiffée d'une toque
+de peau de cygne, emmitouflée dans sa pelisse de chèvre du Thibet et
+semblable à une Nixe Scandinave.</p>
+
+ <p>Les masques des voitures et les dominos des tribunes se lançaient des
+boules de papier qui s'émiettaient tout à coup en l'air, et des
+giboulées floconnantes s'éparpillaient sur les blanches apparitions de
+ce fantastique défilé. Les danses mêmes des masques autour des équipages
+prenaient des apparences de rêve sous la tremblante clarté des étoiles
+ou à la clignotante lueur des <i>moccoletti</i>. Peu à peu Jacques se
+laissait gagner par cette voluptueuse fantasmagorie. L'aspect de ces
+blancheurs duvetées et fuyantes, la musique berceuse des valses, lui
+donnaient des sensations toutes neuves. Ces airs de danse, entendus
+autrefois et accompagnant maintenant de leur mélodie familière l'étrange
+défilé des masques pâlissants, lui remuaient mollement le c&oelig;ur. Il lui
+semblait assister à la résurrection des heures de jeunesse dont il
+n'avait pas joui; les joies entrevues à vingt ans, ardemment convoitées
+et dont il avait fait son deuil, apparaissaient tout à coup à sa portée,
+comme évoquées par une baguette féerique, et facilement réalisables.
+Sous les blanches fourrures qui l'enveloppaient, il sentait le contact
+tiède du corps de Mania. A la discrète et brève clarté des <i>moccoletti</i>,
+il distinguait le scintillement des yeux de la jeune femme et le mobile
+sourire de ses lèvres. Il n'osait point parler, comme s'il eût craint
+qu'au son de ses paroles tout ce délicieux rêve ne se fondit ainsi qu'un
+givre; mais sa main avait cherché celle de Mania, et, l'ayant
+rencontrée, ne la quittait plus.</p>
+
+ <p>Prise également sans doute par la nouveauté charmante du spectacle,
+étourdie par ce lent tournoiement à travers des ombres fuyantes,
+heureuse de savourer un plaisir non encore goûté, Mme Liebling ne
+retirait pas sa main. Les deux paumes se touchaient, les doigts
+s'étreignaient...</p>
+
+ <p>--Merci! murmura Jacques d'une voix étouffée.</p>
+
+ <p>--Rapidement elle lui posa sur les lèvres le bout de son éventail de
+plumes.</p>
+
+ <p>--Ne parlez pas! chuchota-t-elle, vous feriez envoler le charme.</p>
+
+ <p>Elle oubliait elle-même à ce moment son scepticisme à l'endroit de
+l'amour et se sentait mollement inclinée à s'attendrir; mais elle
+gardait sa répugnance pour les phrases sentimentales. Les déclarations
+sans cesse pareilles à l'aide desquelles les amoureux se croient obligés
+de traduire ce qu'ils éprouvent lui avaient toujours paru d'une banalité
+ridicule et, au milieu de cette blanche féerie du Corso, elle souhaitait
+que rien de vulgaire ne gâtât la joie exquise et rare qu'elle
+ressentait. Elle se trouvait dans cette disposition d'âme où la femme
+est remuée jusque dans le tréfonds de son être et où, pour un amant, le
+silence est le plus puissant des auxiliaires. A cet instant, sans que
+Jacques s'en doutât, sous cette lumière assoupie, dans ce doux
+tournoiement mystérieux, son c&oelig;ur s'alanguissait et s'en allait
+amoureusement vers lui. Elle se livrait presque mentalement; ses yeux se
+fermaient, ses lèvres devenaient froides. Elle eût voulu être devinée
+et, sans qu'un mot fût prononcé, emportée dans une longue, silencieuse
+et berceuse étreinte...</p>
+
+ <p>Après avoir deux fois longé la piste, le landau gagnait le Cours où les
+pâles files de piétons et d'équipages se fondaient comme de la neige
+dissoute dans l'éblouissante phosphorescence de la lumière électrique.
+Les rayons incandescents traversaient dans toute sa longueur la rue
+Saint-François-de-Paule et baignaient d'une coulée d'argent en fusion la
+lente procession des voitures. Sous cette clarté métallique et vibrante,
+les jolies femmes emmitouflées de dentelles, les moines blafards et les
+pierrots enfarinés apparaissaient comme des personnages de la <i>Comedia
+dell'arte</i>. Cela donnait une impression à la fois sensuelle et tendre,
+pareille à celle que laissent les comédies de Musset ou les mélodies de
+Mozart. Involontairement Jacques se remémora la représentation de <i>Don
+Juan</i>; il revit Mania entrant dans sa loge, tandis que Faure et la
+Ludkoff chantaient «<i>La ci darem la mano</i>». Au moment où le landau
+passait devant l'Opéra-Municipal, il se pencha vers Mme Liebling et lui
+dit:</p>
+
+ <p>--C'est là que je vous ai aperçue pour la première fois... Comme vous
+étiez belle, et comme le duo de Zerline et de Don Juan était en harmonie
+avec votre beauté!... Je n'entendrai plus jamais la musique de Mozart
+sans vous avoir devant les yeux.</p>
+
+ <p>L'intensité de la lumière, éclairant la rue comme en plein jour, avait
+tiré Mania de son rêve alangui. Elle dégagea sa main, et hochant la
+tête:</p>
+
+ <p>--Ah! soupira-t-elle. <i>Don Juan!</i>... Cette musique-là est l'image de la
+vie: le trio des masques, la chanson de Zerline, la sérénade, puis
+l'arrivée du Commandeur à travers les danses; les dominos et les
+musiciens qui s'enfuient épeurés; le séducteur qui s'enfonce dans les
+dessous et, finalement, le rideau qui tombe...--Elle eut un sourire
+désabusé, puis regardant Jacques droit dans les yeux:</p>
+
+ <p>--Voici également la fin de la fête et le moment des adieux,
+ajouta-t-elle pendant que le landau, après avoir gravi la rue,
+débouchait sur le quai presque désert.</p>
+
+ <p>Jacques tressaillit, et, lui saisissant brusquement le bras:</p>
+
+ <p>--Non, s'écria-t-il, ne nous quittons pas ainsi... Accordez-moi encore
+une heure, je vous ai à peine parlé!</p>
+
+ <p>--Le silence est d'or, interrompit Mania en secouant de nouveau la
+tête... Mais soit! promenons-nous encore une heure, puisque vous le
+désirez, et causons raisonnablement, comme des camarades... Où
+voulez-vous aller? Je ne vous propose pas de retourner au Corso; il ne
+faut pas rêver deux fois le même rêve.</p>
+
+ <p>--J'irai où vous voudrez, répondit-il enchanté, peu m'importe, pourvu
+que je sois près de vous!</p>
+
+ <p>--Baptiste, dit la jeune femme en se penchant vers le cocher,
+conduisez-nous sur la route de Villefranche.</p>
+
+ <p>Le cocher dirigea ses chevaux vers la place Garibaldi. Mania s'était
+enveloppée dans sa pelisse et avait ôté son loup.</p>
+
+ <p>--Comme vous êtes belle! murmura Jacques, en se démasquant à son tour et
+en la contemplant de l'air d'un homme en extase.</p>
+
+ <p>--De grâce, pas de compliments, sinon je rentre à la maison!... Non,
+parlez-moi de vous, de votre peinture et de vos études. Voilà qui
+m'intéressera bien plus que vos fleurettes à la française.</p>
+
+ <p>Et, commençant la première, elle se mit à l'interroger curieusement sur
+son enfance, sur son village et ses années de début à Paris.--Jacques,
+dérouté par ce caprice qui coupait court aux tendres effusions dont il
+avait rêvé de remplir cette heure de tête-à-tête, répondit d'abord très
+laconiquement, puis, peu à peu aiguillonné par les réflexions
+spirituellement suggestives dont Mania entremêlait ses interrogations,
+il s'échauffa et devint éloquent en causant des choses qui le touchaient
+intimement. Il conta ses premières impressions en face de la nature, et
+ses joies solitaires lorsqu'il étudiait au milieu des bois ou dans
+l'atelier de Lechantre. Il parla de la façon dont il comprenait son art,
+de ses luttes pour serrer de plus près la vérité, et il énuméra ses
+projets de tableaux. Il voulait, dans une série de grandes toiles,
+retracer toute la vie campagnarde: la fenaison, la moisson, les
+semailles, les amours villageois, un enterrement de jeune fille.</p>
+
+ <p>Tandis qu'il discourait, ses yeux pétillaient, son front s'illuminait,
+ses traits irréguliers prenaient une originale expression de beauté
+intellectuelle, et Mania, penchée vers lui, écoutait avec un intérêt
+croissant les confidences de cette âme d'artiste enthousiaste et naïve.
+Cette mondaine raffinée goûtait avec un renouveau d'émotion la verdeur
+sauvage, la sincérité absolue, d'un esprit à la fois élémentaire et
+merveilleusement doué. En entendant le peintre décrire avec amour ses
+friches natales, embaumées de serpolet, ou ses champs labourés exhalant
+au soleil leur bonne odeur de terre, elle retrouvait en elle-même les
+sensations d'une enfance passée au milieu des plaines galiciennes et ses
+yeux se mouillaient.--Au moment où il se dépitait du tour que prenait la
+conversation, Jacques, à son insu, agissait plus fortement sur le c&oelig;ur
+de Mme Liebling que s'il lui eût adressé la plus brûlante des
+déclarations.</p>
+
+ <p>Pendant cette première partie de l'entretien, le landau descendait la
+rue Ségurane et longeait le port, dont les feux rouges et jaunes
+luisaient dans l'obscurité. On distinguait confusément un fouillis de
+mâts, de vergues et de cheminées. Toutes ces lignes noires surgissaient
+de l'ombre et s'entrecroisaient sur le ciel plus clair.--Maintenant les
+chevaux gravissaient la rampe de Montboron, bordée de jardins en fleurs
+et de villas endormies. Quand ils arrivèrent au sommet de la montée, la
+lune déjà échancrée se leva au-dessus du Mont-Gros et éclaira d'une
+tranquille lumière les découpures de la côte jusqu'à la presqu'île du
+cap Ferrat. La mer très calme étalait sa nappe d'argent, estompée tout
+au fond par une brume légère. On la voyait ourler d'un liseré blanc les
+roches de la presqu'île, puis reparaître, scintillante, au-delà de cette
+langue de terre et se confondre au loin avec les bleuâtres contours des
+montagnes. Sur cette blancheur laiteuse, l'architecture des terrasses et
+les massifs des jardins ressortaient en masses foncées et vigoureuses.
+Ça et là un rayon de lune piquant dans ce noir des taches d'une clarté
+vive mettait en lumière le feuillage vernissé d'un magnolia ou
+l'épanouissement d'une touffe de roses. Le vent s'était assoupi. Une
+paix profonde enveloppait la route solitaire et, par intervalles, une
+bouffée aromatique se répandait comme une caresse dans l'air
+transparent.</p>
+
+ <p>--Oui, certes, continuait Jacques, j'aime la peinture; elle m'a donné de
+grandes joies, mais aucune n'est comparable à celle que j'éprouve en ce
+moment sous ce beau ciel, par une nuit enchantée, auprès de vous... si
+près que la tête me tourne à l'odeur de ces tubéreuses qui sont à votre
+corsage!</p>
+
+ <p>En même temps, d'un geste hardi il s'empara de l'une des tiges fleuries
+qui émergeaient dans l'entrebâillement de la pelisse, il la portait à
+ses lèvres et la cachait dans son froc de moine.</p>
+
+ <p>--Vous retombez dans votre vieux péché, dit Mania en fronçant le
+sourcil; ne pouvez-vous donc causer une demi-heure avec une femme sans
+débiter des compliments ou sans commettre une inconvenance?</p>
+
+ <p>--Soit, je suis fou, balbutia-t-il, est-ce ma faute si vos yeux me
+grisent comme un vin trop fort?</p>
+
+ <p>--J'en suis désolée en ce cas, répliqua-t-elle gravement, car vous ne
+devez pas vous enivrer de ce vin-là.</p>
+
+ <p>--Et pourquoi? s'écria-t-il impétueusement.</p>
+
+ <p>--Parce que vous n'êtes pas libre, répartit-elle.</p>
+
+ <p>--Libre! murmura-t-il irrité, qui donc est libre en ce monde?... Il
+m'est impossible de ne pas vous aimer et vous ne pouvez m'en empêcher...
+Toute passion sincère est irrésistible.</p>
+
+ <p>--Voilà de beaux principes! reprit-elle en raillant; supposez un instant
+que quelqu'un soit très amoureux de Mme Jacques Moret et lui tienne ce
+même langage... Seriez-vous charmé qu'il mît votre théorie en pratique?</p>
+
+ <p>Jacques se mordait les lèvres et redevenait silencieux. Cette nouvelle
+allusion à Thérèse lui faisait éprouver un sentiment de honte et de
+gêne. Il était à la fois agacé et choqué. Tout ce qu'il y avait en lui
+de délicat et de loyal souffrait d'entendre prononcer le nom de
+l'honnête femme qu'il méditait de tromper, par celle qui avait provoqué
+cette trahison. Cela lui semblait une profanation plus coupable presque
+que la trahison elle-même. Puis, par un singulier dédoublement de sa
+propre pensée, il songeait avec ennui que l'évocation de la pure image
+de Thérèse au milieu de son galant tête-à-tête allait fatalement
+interrompre le courant amoureux qui s'était établi entre Mania et lui,
+et l'obliger à recommencer son siège. Il s'exaspérait de cette
+malencontreuse allusion et, n'ayant pu l'arrêter sur les lèvres de Mme
+Liebling, il s'efforçait du moins en gardant un silence boudeur de
+laisser tomber la conversation.</p>
+
+ <p>--Vous ne répondez pas, poursuivit malicieusement Mania, vous sentez
+vous-même qu'il n'y a rien à répondre.</p>
+
+ <p>Il eut un geste d'impatience.</p>
+
+ <p>--En effet, madame, répliqua-t-il amèrement, vous êtes la logique en
+personne!... Il s'était rejeté dans le coin du landau et persistait dans
+son humeur taciturne, il regardait avec dépit les chevaux descendre au
+trot la rampe de Villefranche. Il se disait que dans quelques minutes on
+atteindrait le bourg et que, docile aux ordres de sa maîtresse, le
+cocher rebrousserait chemin. Il calculait la rapidité du retour,
+regrettait la fuite de ces minutes précieuses qui ne se retrouveraient
+plus et, tout en s'obstinant dans son mutisme, il se désolait de ce
+silence et de l'occasion perdue.--Il y a chez l'homme un fonds de
+naïveté candide qui le rend moralement supérieur à la femme, et qui
+pourtant dans les luttes de la vie de tous les jours constitue un état
+d'infériorité. Jacques était convaincu de la sincérité des objections de
+Mania, tandis que celui-ci ne les avait soulevées qu'avec le secret
+espoir de les voir réfutées. Elle observait le peintre du coin de l'&oelig;il
+et souriait énigmatiquement. Quand elle eut constaté que son compagnon
+s'entêtait à garder le silence, elle comprit qu'elle avait dépassé le
+but.</p>
+
+ <p>--Qu'avez-vous? demanda-t-elle, vous boudez?</p>
+
+ <p>--Moi?... pas le moins du monde, seulement je réfléchis...</p>
+
+ <p>--Et a quoi pensez-vous?</p>
+
+ <p>--Je pense que vous êtes une froide statue et que vous ne m'aimez pas!</p>
+
+ <p>--Voilà une galante découverte!... Pour ne pas être en reste avec vous,
+je vais vous en confier une autre que j'ai faite: c'est que vous aimez
+trop votre femme pour qu'il vous soit possible d'aimer fortement
+ailleurs.</p>
+
+ <p>--Vous savez bien le contraire, protesta-t-il, vous savez bien que vous
+m'avez ensorcelé!</p>
+
+ <p>--Oui, je joue le rôle de la méchante fée, tandis que la fée du foyer
+demeure dans le fond de votre c&oelig;ur, pure, impeccable, religieusement
+adorée.</p>
+
+ <p>--Qu'en savez-vous?</p>
+
+ <p>--Ne l'ai-je point vu tout à l'heure? Vous êtes devenu morose rien qu'à
+la pensée qu'elle put appliquer pour son compte vos théories sur la
+passion irrésistible.</p>
+
+ <p>--Ce n'est pas la même chose.</p>
+
+ <p>--Naturellement... Elle, la sainte madone, doit rester inattaquable et
+immaculée dans son sanctuaire... Mais Mme Liebling, une étrangère un peu
+coquette, un peu excentrique, et d'ailleurs séparée de son mari... oh!
+celle-là, on peut lui faire la cour sans scrupules, on peut chercher à
+la compromettre, et, en supposant qu'elle succombe, cela ne tire pas à
+conséquence!... Et si Mme Liebling, qui n'est pas une sotte et sait se
+défendre contre ses propres faiblesses, hésite à livrer sa personne à
+quelqu'un qui ne lui donnerait en échange qu'un morceau de son c&oelig;ur, on
+l'accuse d'être incapable de tendresse, et on l'appelle «une froide
+statue»...</p>
+
+ <p>Elle s'interrompit pour s'adresser au cocher:</p>
+
+ <p>--Baptiste, voici Villefranche... Il est temps de rentrer!</p>
+
+ <p>Dans le creux du rocher, la petite ville endormie étageait au-dessus de
+la mer ses maisons dont le clair de lune blanchissait les façades. Le
+landau tourna lentement, puis les chevaux effleurés par le fouet de
+Baptiste remontèrent au petit trot la côte qu'ils venaient de descendre.</p>
+
+ <p>--Vous souvenez-vous, reprit Mania en plongeant ses yeux brillants dans
+ceux de Jacques, vous souvenez-vous de ce que je vous ai dit à propos de
+mon caractère, la première fois que nous avons causé ensemble à la villa
+Endymion?</p>
+
+ <p>--Oui, vous m'avez avoué que vous aviez le c&oelig;ur sensible... Je crois
+que vous vous vantiez un peu.</p>
+
+ <p>--C'est possible... Mais j'ai ajouté que j'étais affreusement
+exclusive... Je n'ai pas changé... Tout ou rien, et, si je commettais la
+folie d'aimer, je n'admettrais pas le partage. Je voudrais qu'on fût à
+moi sans arrière-pensée, sans compromission.</p>
+
+ <p>En même temps elle le regardait d'un air de défi.</p>
+
+ <p>--Ainsi, murmura-t-il, captivé par cet attirant regard, vous aimeriez
+celui qui satisferait à ces conditions?</p>
+
+ <p>Le landau filait maintenant avec rapidité sur la route plane, et
+Jacques, les yeux attaches aux yeux de Mania, se sentait entraîné vers
+un inconnu plein de promesses. Il était arrivé à ce degré d'exaltation
+où les reniements ne coûtent plus rien, où l'âme maîtrisée par le désir
+est prête à tous les abandons, à toutes les apostasies.</p>
+
+ <p>--Permettez, rectifia Mme Liebling, j'ai simplement dit que si j'aimais,
+j'exigerais en retour qu'on m'appartint tout entier.</p>
+
+ <p>--M'aimeriez-vous, balbutia-t-il, si je vous jurais de tout oublier pour
+vous?</p>
+
+ <p>--Tout? répéta-t-elle avec un sourire incrédule, c'est beaucoup vous
+aventurer.</p>
+
+ <p>--Que m'importe tout ce qui n'est pas vous!</p>
+
+ <p>--Vous vous donneriez sans regret?</p>
+
+ <p>--Sans regret.</p>
+
+ <p>--Sans partage?</p>
+
+ <p>--Corps et âme... en esclave.</p>
+
+ <p>Elle éclata de rire.</p>
+
+ <p>--Vous ne me croyez pas? s'exclama-t-il, choqué.</p>
+
+ <p>--Si fait, mais j'ai peur que vous ne ressembliez aux enfants qui
+promettent tout ce qu'on veut pour avoir une dragée, et qui ne se
+souviennent plus de rien, dès qu'ils l'ont obtenue.</p>
+
+ <p>Il eut un geste irrité. Ce rire et ce sarcasme intempestifs l'énervaient
+cruellement. Le dépit lui serrait le gosier et lui mettait presque des
+larmes dans les yeux.</p>
+
+ <p>--Non, vous ne m'aimez pas! grommela-t-il avec rage, sans quoi vous
+n'auriez pas le c&oelig;ur de plaisanter en un pareil moment.</p>
+
+ <p>Elle fut émue de l'expression tragique de ses traits et comprit qu'elle
+l'avait exaspéré. La colère et l'amour l'avaient transfiguré. La clarté
+lunaire pâlissait encore son visage et faisait mieux ressortir la
+carrure du front sous les cheveux noirs, l'amertume passionnée des
+lèvres sous la barbe frisante, le feu sombre des yeux humides. Mania le
+trouva vraiment beau; elle éprouva le même voluptueux frisson qui
+l'avait secouée lorsqu'une demi-heure avant il avait parlé de sa vie à
+la campagne--et la mystérieuse source de la tendresse se rouvrit en
+elle. Elle le regarda plus affectueusement et lui tendit les mains.</p>
+
+ <p>Il les serra avec emportement et ne les lâcha plus.</p>
+
+ <p>--Vrai! balbutia-t-il, vous ne vous moquez pas?... Vous m'aimez un peu?</p>
+
+ <p>--Comment osez-vous en douter? répondit-elle très bas, et la sourdine
+caressante de cette réponse à peine articulée en doubla encore le prix.</p>
+
+ <p>Dans l'éblouissement qui l'affolait, Jacques attirait la jeune femme
+vers lui et voulait la serrer dans ses bras. Elle l'arrêta d'un regard,
+et se reculant:</p>
+
+ <p>--Soyez plus calme, je vous en prie... Songez que nous voici à Nice et
+que la route n'est plus déserte.</p>
+
+ <p>Le landau avait en effet dépassé Montboron, et croisait a chaque instant
+des voitures qui revenaient du Corso.</p>
+
+ <p>--Déjà! se récria Jacques, et c'est à peine si j'ai pu vous dire le
+quart de ce que j'ai dans le c&oelig;ur... Déjà vous quitter? Quand et où
+vous reverrai-je?</p>
+
+ <p>--Mais, répliqua-t-elle, quand vous voudrez, chez moi... Ne vous ai-je
+pas dit qu'on m'y trouvait tous les soirs, de cinq à sept heures?...</p>
+
+ <p>--Oui, soupira-t-il, à l'heure de tout le monde, au milieu de votre
+cercle habituel... Ne comprenez-vous pas, si vous m'aimez un peu, que
+l'amour veut plus d'intimité, et ne me permettrez-vous pas de me
+retrouver avec vous dans les mêmes conditions que ce soir?</p>
+
+ <p>--Oh! s'exclama-t-elle, vous êtes bien exigeant, pour un nouveau
+converti! Avant d'avoir pleine confiance en vous, laissez-moi mettre un
+peu votre beau zèle à l'épreuve... D'ailleurs mon salon n'est pas aussi
+fréquenté que vous l'imaginez; en y venant vers six heures, vous
+risquerez fort de m'y trouver seule quelquefois... Vous voyez, je suis
+bonne personne... Et maintenant, en quoi endroit désirez-vous que je
+vous dépose?...</p>
+
+ <p>La voiture longeait le port. Jacques pensa à Francis Lechantre et au
+yacht du baron Herder. Il réfléchit à l'impossibilité de rentrer rue
+Carabacel en robe de moine, et, comme le magasin du costumier devait
+être fermé à pareille heure, il résolut d'aller trouver Francis, afin de
+le charger de la restitution de son travestissement.</p>
+
+ <p>--Je descendrai ici, répondit-il à Mania. J'ai un ami qui est à bord de
+l'<i>Hébé</i>, et j'ai besoin de lui parler.</p>
+
+ <p>--Je comprends, dit railleusement Mme Liebling; cela s'appelle, je
+crois, en France, se procurer un alibi!... Enfin, ce soir, je suis
+disposée à l'indulgence... <i>Good by!</i></p>
+
+ <p>--A bientôt... Je vous adore! chuchota-t-il en lui baisant la main. Il
+sauta sur le quai, et le landau partit au grand trot.</p>
+
+ <p>Il découvrit assez rapidement l'<i>Hébé</i>, et, s'adressant à un matelot qui
+était de planton à l'arrière, il demanda Francis Lechantre.--Le
+paysagiste n'était pas rentré. Jacques pénétra dans l'intérieur du roof,
+enleva son costume, sous lequel il avait eu la précaution de garder son
+veston, puis, faisant un paquet du froc, il le remit au matelot avec un
+bout de billet pour Lechantre.</p>
+
+ <p>Quant il eut retraversé la passerelle, et qu'il se retrouva sur le quai
+désert, il lui sembla qu'il avait laissé, avec son travestissement, un
+peu de l'ivresse qui tout à l'heure lui bouillonnait dans la tête. En
+même temps que la fraîcheur de la nuit lui tombait sur les épaules, de
+mélancoliques réflexions lui assombrissaient l'esprit. «Cette entrevue
+avec Mania, si ardemment souhaitée, était maintenant déjà dans le passé,
+et que lui en restait-il?... Une vague promesse d'amour. Il revenait de
+ce rendez-vous plus épris que jamais, le c&oelig;ur plus gonflé de désirs,
+mais avec la conscience d'avoir obtenu bien peu.» Si cette réflexion
+l'attrista et le découragea un instant, elle eut du moins le résultat de
+diminuer ses remords. Il envisagea peu à peu son infidélité avec plus
+d'indulgence, en se disant qu'il n'avait aucun gros péché à se
+reprocher, et allégé en pensant que, le lendemain, il pourrait soutenir
+le regard de Thérèse sans trop d'embarras, il hâta le pas dans la
+direction du Paillon.--«Il est onze heures, songeait-il, et je trouverai
+la maison endormie. Tant mieux! Je n'aurai ce soir aucune explication à
+donner ni aucun mensonge à inventer.» Néanmoins, quand il fut sur le
+Pont-Neuf, il s'attarda, accoudé au parapet, afin d'être plus sûr, en
+rentrant, de n'être dérangé par personne.--La fête était terminée, mais
+des rumeurs tumultueuses, des cris de masques en goguette, emplissaient
+encore les rues avoisinantes. Sous la blanche clarté de la lune, il eut
+de nouveau la vision du Corso et de Mania, étendue parmi ses fourrures
+dans le landau qui courait le long de la Corniche, puis il regretta de
+s'être montré trop timide et de n'avoir pas assez profité de la liberté
+de cette heure irretrouvable. Brusquement, il quitta le pont et gagna
+d'un trait l'angle de la rue Carabacel. Avec d'infinies précautions il
+introduisit son passe-partout dans la serrure, franchit en tâtonnant le
+vestibule. Tout l'appartement semblait plongé dans le sommeil. A pas de
+velours, il se glissa dans le couloir, ouvrit doucement la porte de sa
+chambre et resta soudain interdit.--Près d'une lampe à demi-baissée,
+Thérèse était assise au coin de la cheminée, et, immobile, le regardait
+entrer.</p>
+
+ <h3>XII</h3>
+
+ <p>Dès le premier coup d'&oelig;il jeté sur sa femme, Jacques comprit qu'elle le
+soupçonnait et prévit la possibilité d'une explication pénible.
+Toutefois, persuadé que la jalousie de Thérèse était purement
+instinctive et ne se fondait que sur de vagues suspicions, il résolut de
+payer d'audace et de répondre à ses interrogations du ton dégagé et avec
+l'assurance d'un homme qui n'a rien a se reprocher.</p>
+
+ <p>--Comment! s'écria-t-il, tu n'es pas couchée?</p>
+
+ <p>En entendant venir son mari, Thérèse avait eu d'abord grand'peine à
+réprimer un mouvement d'indignation. Mais, quand elle eut rapidement
+constaté l'aplomb du coupable, elle reprit possession d'elle-même et
+préféra, avant d'éclater, le laisser s'embarrasser dans ses propres
+mensonges. D'ailleurs elle ne pouvait croire encore à une complète
+duplicité et peut-être s'attendait-elle, de la part de Jacques, sinon à
+une soudaine expression de repentir, du moins à quelques marques de
+confusion.</p>
+
+ <p>--Non, répondit-elle, j'étais inquiète et je n'ai pas voulu m'endormir
+avant de te savoir rentré... T'es-tu amusé à ta soirée?</p>
+
+ <p>--Mais oui, assez, répliqua-t-il, enchanté du tour que prenait
+l'interrogatoire.</p>
+
+ <p>--A quoi avez-vous passé votre temps?</p>
+
+ <p>--Nous avons fait un whist et bu du thé.</p>
+
+ <p>--C'est un divertissement médiocre... Etiez-vous nombreux?</p>
+
+ <p>--Quatre en tout, moi compris.</p>
+
+ <p>--J'imaginais que vous étiez peut-être allés au Corso... Il n'y avait
+pas de dames avec vous? ajouta Thérèse sarcastiquement.</p>
+
+ <p>--Quelle idée! A quel propos me demandes-tu cela?</p>
+
+ <p>--Mon Dieu, en carnaval, c'eût été tout naturel... Et puis,
+poursuivit-elle en accentuant ironiquement ses paroles et en fixant ses
+yeux sur le veston de Jacques, cela m'expliquerait la provenance de ces
+fleurs qui décorent ta boutonnière...</p>
+
+ <p>Jacques, déconcerté, abaissa un regard sur son veston et y aperçut les
+tubéreuses dérobées à Mania. Il avait oublié de les enlever avec sa robe
+de moine.</p>
+
+ <p>--Hein! balbutia-t-il, interdit, ces tubéreuses... Ah! oui, une
+plaisanterie de Lechantre.</p>
+
+ <p>Cette fois, Thérèse ne put se contenir.</p>
+
+ <p>--Tenez, dit-elle en éclatant, ne vous empêtrez pas davantage dans vos
+mensonges... Vous n'êtes pas encore fait a ce métier-là!</p>
+
+ <p>--Moi, je mens? protesta-t-il en rougissant.</p>
+
+ <p>--Oui, vous mentez, affirma Thérèse, et j'en ai honte pour vous... Vous
+n'étiez pas chez le baron Herder, mais au Corso... Vous n'y êtes pas
+allé en compagnie de Lechantre, mais bien en tête-à-tête avec une
+femme... N'essayez pas de nier... Je vous ai suivi, je vous ai vu sortir
+de chez le costumier et monter dans le landau de cette dame!</p>
+
+ <p>Devant ces accusations articulées avec preuves à l'appui, Jacques
+perdait contenance. Il sentit que toute dénégation devenait inutile. En
+même temps, de désagréables réflexions se succédèrent rapidement dans
+son esprit. Il eut conscience du désastre qui menaçait la paix de son
+intérieur conjugal, de la peine qu'il infligeait à Thérèse et du chagrin
+qu'éprouverait la petite mère, si elle venait à savoir ce qui se
+passait. Puis, simultanément, il songea que la découverte de ce
+commencement d'infidélité le forcerait à rompre toute relation avec
+Mania Liebling et cela acheva de le troubler en l'exaspérant. Il
+s'irrita contre lui-même, contre l'espionnage de la jeune femme, contre
+la fatalité qui donnait la proportion d'une faute irrémissible à ce
+qu'il se plaisait à considérer comme un péché véniel.--Après tout, selon
+son indulgente estimation, son crime se réduisait à une flirtation un
+peu vive; l'infidélité n'avait pas été consommée et il lui semblait
+souverainement injuste qu'on poussât ainsi les choses au tragique.
+Furieux d'avoir été mis dans son tort, il ne trouvait d'autre moyen de
+se tirer d'affaire que de prendre à son tour l'offensive. Aussi, quand
+Thérèse surexcitée par son silence eut ajouté d'un ton provocant:</p>
+
+ <p>--Cette dame était la baronne Liebling, ayez donc le courage de
+l'avouer!</p>
+
+ <p>Il répliqua avec emportement:</p>
+
+ <p>--Eh! oui, c'était Mme Liebling... Tu le sais bien, puisque tu as pris
+la peine de m'espionner... Si c'est Christine qui t'a donné ce joli
+conseil, je lui en fais mon compliment!... C'était Mme Liebling, à qui
+j'avais promis hier de lui rendre visite dans sa voiture... Le cas n'est
+pas pendable, j'imagine, la chose s'étant passée en landau découvert,
+devant des milliers de personnes... Je ne t'en aurais pas fait mystère,
+si, dès le début, tu n'avais manifesté une jalousie enfantine. En me
+taisant, j'ai simplement voulu ménager des susceptibilités qui,
+permets-moi de te le dire, ne sont guère de mise dans ce pays-ci et dans
+le monde où nous vivons.</p>
+
+ <p>Alors, avec un redoublement de mauvaise humeur, il lui laissa entendre
+qu'ayant épousé un artiste, elle devait se soumettre à certaines
+obligations qu'impose la nécessité de se créer des relations.--Un
+peintre ne devait pas être jugé d'après les préventions qui ont cours
+chez les bourgeois, et ce qui semblait une énormité à Rochetaillée était
+considéré dans le monde comme une action fort innocente. Une femme
+exposée à rencontrer chaque jour des modèles dans l'atelier de son mari
+devait montrer un esprit plus tolérant et se défaire de ces mesquines
+idées provinciales.--Se grisant de ses propres paroles et s'obstinant à
+plaider les circonstances atténuantes, il ne s'apercevait pas de la
+cruauté de son argumentation et il aurait continué longtemps ainsi si
+Thérèse ne lui avait impétueusement coupé la parole:</p>
+
+ <p>--Taisez-vous! murmura-t-elle, ne sentez-vous pas que vos propos me
+déchirent le c&oelig;ur? Ils sont si différents de ceux que vous me teniez
+dans le jardin du Prieuré, lorsque vous me demandiez de vous épouser!...
+En ce temps-là, c'était moi qui me trouvais trop paysanne pour vivre
+dans votre milieu, et c'était vous qui me rassuriez en me répétant que
+j'étais la meilleure femme que pût désirer un artiste... Il n'y a pas
+trois mois, vous aviez le monde en aversion et vous me proposiez de
+vivre dans la plus absolue solitude... Le changement a été prompt! Celle
+qui a transformé vos goûts m'a du même coup enlevé votre c&oelig;ur, et vous
+osez me reprocher d'être jalouse de cette créature?... Et quand je suis
+navrée de vos mensonges, quand je pleure notre bonheur détruit, notre
+intimité brisée par une étrangère, vous ne craignez pas de railler mon
+étroitesse d'esprit et mes préjugés de province! Ah! ma province, mon
+pauvre petit Prieuré, pourquoi ne m'y avez-vous pas laissée?... Je ne
+connaîtrais pas l'atroce chagrin que vous me causez aujourd'hui...</p>
+
+ <p>Elle s'était rassise et pleurait silencieusement. En voyant ces larmes
+muettes glisser entre les doigts et rouler sur les bras nus de Thérèse,
+Jacques fut lentement attendri. Le souvenir des heureux jours du
+Prieuré, évoqués douloureusement par la jeune femme, acheva de lui
+retourner le c&oelig;ur. Sa poitrine se serra, ses nerfs se détendirent et
+tout d'un coup il s'agenouilla près de Thérèse; il écarta les mains
+qu'elle tenait appuyées contre sa figure et voulut, en signe de
+repentir, poser ses lèvres sur les yeux mouillés de l'affligée. Mais
+d'un geste découragé elle le repoussa et se rejeta en arrière.</p>
+
+ <p>--Non, dit-elle, laissez-moi... Ne comprenez-vous pas qu'en ce moment
+vos caresses me sont odieuses?... Vous avez encore sur vous l'odeur de
+cette femme à qui, sans doute, vous en avez prodigué de pareilles...</p>
+
+ <p>--Thérèse, protesta-t-il, je te jure que tu te trompes... Rien de ce que
+tu supposes n'est arrivé... Oui, il est vrai, j'ai rencontré hier à la
+redoute Mme Liebling et, dans un moment d'étourderie, j'ai accepté
+l'offre d'une place dans sa voiture... Une fois l'engagement pris, j'ai
+eu peur de passer pour ridicule si je ne le tenais pas. Je suis allé au
+rendez-vous et mon seul tort est de te l'avoir caché; mais, pendant
+cette promenade, tout s'est borné à de banales galanteries. Je n'aurais
+pas dû me prêter aux fantaisies d'une femme coquette et un peu
+excentrique, mais je t'en demande humblement pardon... C'est toi seule
+que je chéris et toi seule qui possède le meilleur de moi-même.</p>
+
+ <p>Hélas! au moment où il murmurait cette amende honorable, il voyait,
+entre lui et Thérèse, l'image de Mania s'interposer comme pour donner un
+démenti à ses protestations. Tandis qu'il parlait, sa pensée,
+invinciblement, retournait sur la route de Villefranche; il ne pouvait
+s'empêcher de penser à la blanche forme de Mme Liebling penchée vers
+lui, à l'attirante caresse de ses yeux, à son bras nu qu'il avait un
+moment tenu prisonnier entre ses mains, et il sentait que, bon gré
+malgré, cette apparition tentatrice viendrait, ainsi qu'un regret, se
+glisser jusque dans l'intime tête-à-tête de la vie conjugale. Thérèse
+aussi, d'ailleurs, semblait en avoir l'intuition, car elle ne se laissa
+point fléchir. Les supplications de Jacques n'avaient ni cet élan ni cet
+accent convaincu qui vont droit au c&oelig;ur et en font jaillir une source
+de pardonnante tendresse.--La jeune femme hocha tristement la tête.</p>
+
+ <p>--Le mal est fait, reprit-elle, et toutes vos protestations ne le
+répareront pas. Vous avez vous-même tué la confiance que j'avais en
+vous, et, quoi que vous me juriez maintenant, je me dirai toujours:
+«Puisqu'il m'a trompée une fois, pourquoi ne me tromperait-il pas
+encore?» Du moment où vous avez pu m'abuser par un mensonge, qui
+m'assure maintenant de votre sincérité?... Ah! continua-t-elle en se
+tordant les mains, c'est cela qui est plus cruel encore que votre
+infidélité! Ce qui est affreux, c'est d'être obligée de douter de
+l'homme en qui on croyait, c'est de sentir diminuer d'heure en heure
+l'estime et l'affection qu'on avait pour lui...</p>
+
+ <p>Il s'élança vers elle et chercha à lui prendre les mains:</p>
+
+ <p>--Tu ne m'aimes plus, toi, Thérèse?... Non, ce n'est pas possible!</p>
+
+ <p>--Ah! répliqua-t-elle avec désespoir, ne me demande pas ce qui se passe
+en moi... tout ce que je puis te dire, c'est que c'est navrant... Je ne
+sais ce qui arrivera et si j'aurai assez de résignation pour te
+pardonner... Mais il y a dans mon c&oelig;ur quelque chose de brisé, quelque
+chose de mort et qui ne revivra jamais... Plus jamais! répéta-t-elle
+avec un sanglot dans la gorge.</p>
+
+ <p>Jacques l'écoutait de l'air énervé et mortifié d'un homme qui a
+condescendu à demander son pardon, et qui voit ses avances repoussées.
+Au derniers mots qu'elle prononça, il tourna rageusement les talons et,
+ses yeux tombant tout à coup sur sa boutonnière où était encore fixée la
+tubéreuse, il arracha violemment la fleur et la broya dans ses doigts.</p>
+
+ <p>--Rassurez-vous, poursuivit Thérèse se méprenant sur la signification de
+ce geste de dépit, personne ne s'apercevra de rien... J'ai trop de
+fierté pour étaler devant les autres un pareil chagrin... Je serais
+désolée que votre mère se doutât un seul instant que je ne vous aime
+plus, et vous comprendrez vous-même qu'en sa présence nous devons tous
+deux nous comporter de façon à ce que la pauvre femme garde ses
+illusions... C'est assez d'une malheureuse ici!... Soyez certain qu'il
+ne dépendra pas de moi que les apparences soient sauvées... Bonsoir.</p>
+
+ <p>Elle avait allumé un bougeoir et posait déjà sa main sur le bouton de la
+porte.</p>
+
+ <p>--Thérèse! s'écria Jacques en lui tendant la main, ne sois pas
+impitoyable, ne me quitte pas ainsi!</p>
+
+ <p>Une femme plus souple ou plus adroite aurait compris, à ce moment, qu'en
+se montrant indulgente, elle pouvait encore reconquérir sinon tout
+l'amour d'autrefois, du moins le meilleur de l'affection conjugale; mais
+Thérèse était bien la fille du rocheux pays langrois; elle avait
+l'opinion têtue de cette race excessive dans ses enthousiasmes comme
+dans ses rancunes. Elle ne sut pas profiter de cette minute propice pour
+regagner par un pardon le c&oelig;ur hésitant de son mari. Aveuglée par la
+douleur que lui causait sa blessure, elle acheva d'ouvrir la porte et,
+sans se retourner, elle disparut.</p>
+
+ <p>Jacques eut un nouveau mouvement d'irritation. Il se promena un instant
+avec agitation à travers sa chambre, puis il haussa les épaules et se
+déshabilla.</p>
+
+ <p>--Après tout, murmurait-il intérieurement, en se jetant dans son lit, si
+j'ai eu des torts, j'ai cherché à les réparer... Est-ce ma faute, si
+elle ne veut rien entendre?...</p>
+
+ <p>Inconsciemment, au fond de lui, une sourde satisfaction se mêlait à son
+dépit. L'implacabilité de la jeune femme mettait ses scrupules plus à
+l'aise. Si fâcheuse qu'elle fût, la situation devenait plus nette et lui
+permettait de s'abandonner avec moins de remords à sa passion pour
+Mania.--Il dormit mal, comme on peut le penser, et se réveilla avec une
+lourde inquiétude sur le c&oelig;ur. Dès qu'il fut habillé, il se glissa hors
+de la maison et courut trouver Francis Lechantre, à bord de l'<i>Hébé</i>.</p>
+
+ <p>Le paysagiste sommeillait encore dans sa confortable cabine. Au bruit
+que fit Jacques, il se frotta les yeux et se dressa sur son séant.</p>
+
+ <p>--Hé! dit-il, c'est toi, gamin?... Tu viens savoir si ton froc est chez
+le costumier?... Rassure-toi; hier, en rentrant, j'ai donné des
+instructions à mon matelot et tout est en ordre... Pendant que tu
+courais la prétentaine, j'étais moi-même allé au Corso avec la
+Peppina... Ah! mon fils, elle est tout plein gentille, cette petite
+bouquetière!... Elle vous a une verdeur... et un appétit!... C'est
+merveille de lui voir engloutir un <i>risotto</i> et des <i>ravioli!...</i> avec
+ça, des idées d'un drôle!... Positivement, elle me rajeunit... Mais
+parlons de toi; comment vont les affaires?</p>
+
+ <p>--Mal, répondit Jacques; et tout d'une traite il raconta à Lechantre
+comment, la veille, Thérèse, l'ayant suivi, l'avait vu monter dans la
+voiture de Mme Liebling.</p>
+
+ <p>--Diable! marmonna Francis, voilà qui est fâcheux... Thérèse doit avoir
+une crâne opinion de mon caractère, et je n'oserai plus me présenter
+devant elle.</p>
+
+ <p>--Oh! tranquillisez-vous! Elle n'aura même pas l'air de se douter de
+votre complicité... Elle est bien trop fière!... Ce n'est qu'à moi
+qu'elle réserve ses reproches. Nous avons eu hier une scène pénible et
+nous voilà brouillés.</p>
+
+ <p>--Bah! vous vous raccommoderez... Du moment que tu as liquidé ton
+Autrichienne, ta conscience doit être tranquille et tu obtiendras vite
+ton pardon... Une femme n'est pas longtemps jalouse d'un amour défunt et
+enterré... Tu en as fini, n'est-ce pas, avec la dame aux pavots rouges?</p>
+
+ <p>--Fini! se récria Jacques, pas le moins du monde.</p>
+
+ <p>--Ah! ça, voyons, reprit Lechantre en s'étirant, je ne parle pourtant
+pas hébreu... N'était-ce pas pour dénouer ta chaîne que tu avais hier un
+rendez-vous?</p>
+
+ <p>--Pardonnez-moi, répondit Jacques, je vous ai trompé... Je n'avais que
+ce moyen de m'assurer votre appui, et je vous ai fait croire...</p>
+
+ <p>--Tu t'es fichu de moi, galopin! interrompit le paysagiste en sautant
+hors du lit; ainsi tu n'a pas rompu avec ta baronne?</p>
+
+ <p>--Au contraire, je suis plus pris que jamais.</p>
+
+ <p>--Tu es fou! cria Francis en s'habillant; comment! tu es marié à une
+femme charmante... que je cite toujours comme une exception... à une
+femme jeune, belle, intelligente, sensée, parfaite enfin!... Et tu la
+trompes avec une aventurière qui, si attrayante qu'elle soit, ne va pas
+à la cheville de Thérèse!... C'est le comble de l'aveuglement et de
+l'idiotisme!...</p>
+
+ <p>--Soit, je suis idiotement et aveuglément amoureux, repartit Jacques;
+mais, vous le savez, la passion ne raisonne pas... Mme Liebling, qui
+n'est pas une aventurière ainsi que vous paraissez le croire, mais une
+femme du meilleur monde, a un charme étrange, unique... tout l'opposé de
+celui de Thérèse, et cette étrangeté exerce sur moi une séduction quasi
+surnaturelle... Vous pensez bien que j'ai lutté contre cet
+ensorcellement... Mais j'ai beau me débattre, dès qu'elle me regarde ma
+volonté ne m'appartient plus... Elle me possède et je sens que je ne
+puis me passer d'elle.</p>
+
+ <p>--A-t-elle été ta maîtresse, au moins?</p>
+
+ <p>--Jamais.</p>
+
+ <p>--Tant pis! répliqua cyniquement Lechantre, ça aurait rompu le charme...
+Te voilà dans de beaux draps!... Thérèse n'est pas d'humeur à
+s'accommoder d'un amour en partie double; quant à moi, si tu t'imagines
+que je vais t'aider à la tromper, tu me prends pour un autre, mon
+garçon!</p>
+
+ <p>--Je ne vous réclame rien de pareil, riposta Jacques, piqué... Tout ce
+que je réclame de votre amitié, c'est de rester neutre... Il y a
+pourtant, reprit-il après un moment d'hésitation, une chose dont je
+voudrais vous prier et qui rendrait service à Thérèse aussi bien qu'à
+moi.</p>
+
+ <p>--Laquelle?</p>
+
+ <p>--Ce serait de venir le plus souvent possible chez nous, tant que ma
+mère et Christine demeureront à Nice. Dans l'état d'esprit où nous
+sommes, Thérèse et moi, si nous restons seuls en face l'un de l'autre,
+il me semble impossible que maman et ma s&oelig;ur ne s'aperçoivent pas de
+notre brouille, et c'est ce qu'il faut éviter, à tout prix... Votre
+présence, cher maître, votre entrain, ôteront tout prétexte à des
+froissements et à une froideur qui ne manqueraient pas de sauter aux
+yeux, si nous étions livrés à nous-mêmes.</p>
+
+ <p>--Tu as raison, répondit le paysagiste, il ne faut pas que la maman
+Moret se doute de tes folies, elle en serait trop désolée, la brave
+femme!... Du moment qu'il s'agit de mettre de l'huile dans les rouages
+pour les empêcher de grincer, tu peux compter sur moi... Seulement, tout
+ça n'est qu'un palliatif. Il vaudrait bien mieux te raccommoder avec ta
+femme et envoyer au diable Mme Liebling... Quand je serai parti, comment
+feras-tu?</p>
+
+ <p>--Est-ce que je sais! s'exclama Jacques avec humeur... Et, de fait, il
+était plus inquiet et troublé qu'il ne le montrait. Pris entre le
+remords de sa conduite envers Thérèse et le désir de revoir Mania, il se
+trouvait en proie à un désarroi moral qui réagissait sur son système
+nerveux. Il avait la fièvre et éprouvait de nouveau dans la région du
+c&oelig;ur ces désordres qui l'avaient alarmé à Paris.</p>
+
+ <p>Tout en discourant, Lechantre avait terminé sa toilette et, bravement,
+il accompagna Jacques rue Carabacel.</p>
+
+ <p>Ainsi quelle l'avait promis, Thérèse restait assez maîtresse d'elle-même
+pour que personne ne se doutât de ses tourments. La pâleur plus mate de
+son visage, la couleur plus foncée de ses yeux, révélèrent à Jacques et
+à Francis seuls les souffrances de la nuit. Elle fit bon accueil au
+paysagiste et ne parut pas lui garder rancune de son mensonge de la
+veille. Intérieurement au contraire, elle se félicitait de son arrivée.
+De même que Jacques, elle comptait sur l'entrain de Lechantre pour faire
+illusion à Mme Moret et à Christine. Celui-ci, en effet, tranquillisé
+par l'apparente cordialité de la jeune femme, s'évertuait à jeter des
+notes gaies et réveillantes dans ce milieu où chacun, sauf la petite
+mère et lui, était trop absorbé par des préoccupations personnelles pour
+se mêler activement à la conversation. La gaieté factice du déjeuner
+calma peu à peu les angoisses de Jacques et le soulagea momentanément du
+poids qui l'oppressait. Quand on se leva de table, il prit sa boîte à
+aquarelle et proposa une promenade à Cimiès.</p>
+
+ <p>--Pendant que M. Lechantre, dit-il, montrera à ces dames l'amphithéâtre
+romain et le couvent, je commencerai une étude des ruines vues à travers
+les massifs des oliviers. Il y a longtemps que ce paysage me hante et je
+veux profiter du soleil pour le peindre.</p>
+
+ <p>La journée se passa sans accroc et le soir Jacques emmena sa mère et sa
+s&oelig;ur sur le Cours où elles assistèrent au feu d'artifice et à
+l'embrasement du mannequin qui représentait Carnaval. Le lendemain,
+Lechantre, fidèle à son rôle de boute-en-train, offrit aux trois dames
+de les conduire à Monte-Carlo et à Menton. Jacques s'excusa de leur
+fausser compagnie: «son étude venait bien et il ne voulait pas la
+lâcher.» Il monta en effet à Cimiès, travailla jusqu'à quatre heures,
+mais, au moment où le soleil commençait à décliner, il remisa son
+panneau et sa boîte chez le portier du couvent, sauta dans la première
+voiture qu'il rencontra et se fit conduire chez Mme Liebling.</p>
+
+ <p>Le petit hôtel occupé par Mania était situé entre cour et jardin et
+précédé d'un perron de marbre blanc où s'enchevêtraient des roses
+grimpantes. Une sorte d'atrium décoré de cinéraires bleus communiquait
+avec un salon éclairé par un plafond vitré. Tout autour de cette pièce,
+dont la disposition rappelait un peu les patios de Séville, régnait une
+arcade intérieure, sur laquelle ouvraient les portes du reste de
+l'appartement. Au milieu, dans une vasque de marbre garnie d'azalées, un
+mince jet d'eau jaillissait et retombait avec un frais gazouillement. Çà
+et là, autour des sveltes colonnes de la galerie, des tables chargées de
+livres et de bibelots, un piano à queue, des divans et des fauteuils, de
+grandes lampes dressées au centre de jardinières fleuries, donnaient un
+caractère d'intimité à ce salon spacieux, qui tenait du boudoir et de
+l'atelier.</p>
+
+ <p>Lorsque le valet de pied eut annoncé Jacques Moret, Mania, qui causait
+près du piano avec Sonia Nakwaska et quelques jeunes gens, se leva,
+échangea une poignée de main avec le peintre et le présenta à ses amis.
+Jacques, pendant toute l'après-midi, avait rêvé aux délices d'un
+tête-à-tête avec Mme Liebling. Il se délectait d'avance à la pensée de
+retrouver les grisantes sensations de leur promenade nocturne à
+Villefranche, et il fut cruellement désappointé à la vue de cette
+joyeuse compagnie qui fumait des cigarettes, buvait du thé et devisait
+bruyamment des petits scandales de Nice. Mania, à la fois enjouée et
+ironique, dirigeait la conversation en femme du monde experte, excitait
+la verve de ses hôtes, cherchait à les mettre successivement en relief
+et paraissait s'amuser de ces légères médisances, pleines d'allusions
+dont le sens échappait à l'artiste. Celui-ci, vexé de se voir traiter
+comme le demeurant des visiteurs, confondu de l'aisance et du sang-froid
+de Mme Liebling, se demandait si la promenade au Corso n'était pas un
+songe, et si cette mondaine aux propos frivoles, aux coquetteries
+savantes, était bien la même femme avec laquelle il avait passé une
+heure enchantée au clair de lune. Il devenait maussade, parlait à peine,
+et, espérant toujours que ces insipides causeurs partiraient les
+premiers, il restait cloué sur son fauteuil. A la fin, comme personne ne
+bougeait, il se leva brusquement et prit congé, Mania l'accompagna
+familièrement jusque dans le vestibule.</p>
+
+ <p>--Qu'avez-vous? murmura-t-elle en lui lançant un de ses regards
+charmeurs, on dirait que vous êtes fâché.</p>
+
+ <p>--On le serait à moins, répondit-il, je comptais vous trouver seule, et
+je tombe au milieu d'une bande de bavards!</p>
+
+ <p>--Je ne peux pourtant pas mettre les gens à la porte, répliqua-t-elle en
+riant; un autre jour, vous serez plus heureux... A bientôt, n'est-ce
+pas?</p>
+
+ <p>Jacques s'en revint attristé et mécontent rue Carabacel. Les promeneurs
+n'étaient pas encore de retour, et quand ils rentrèrent, le peintre
+tisonnait pensivement au coin du feu.</p>
+
+ <p>--Eh bien! demanda Lechantre, et cette aquarelle?... En es-tu content?</p>
+
+ <p>--Pas trop, repartit Jacques, je me heurte à des difficultés d'exécution
+que je ne prévoyais pas... Il faudra, M. Lechantre, que vous me donniez
+demain un conseil...</p>
+
+ <p>--Allons, pensa Thérèse, si son métier le préoccupe, c'est qu'il songe
+moins à cette femme... Peut-être y a-t-il encore de l'espoir!...</p>
+
+ <p>Trompée par la réponse et les airs méditatifs de son mari, elle se
+sentit moins inflexible, plus inclinée à pardonner, au cas où le
+coupable viendrait sérieusement à résipiscence. Comme pour l'encourager
+dans ces indulgentes dispositions, Jacques l'emmena le lendemain matin à
+Cimiès avec Lechantre et Christine, la maman Moret, fatiguée de la
+course de Menton, ayant déclaré qu'elle désirait se reposer. Ils
+déjeunèrent sous la tonnelle d'une auberge, et Jacques, remis en train
+par les conseils du paysagiste, travailla trois heures d'affilée. Mais,
+quand on fut de retour à la maison, il sortit sous couleur de reconduire
+Lechantre, et ne rentra que vers sept heures.</p>
+
+ <p>Ne se tenant pas pour battu, il s'arrangea chaque jour pour s'esquiver à
+la tombée du crépuscule et pour courir, tout enfiévré, rue de la Paix.
+Le temps devint pluvieux, et les averses lui ôtèrent le prétexte de
+sortir pour travailler à son aquarelle.--Il passait ses après-midi
+claquemuré dans le salon, en compagnie de la petite mère qui tricotait,
+de Christine qui bâillait sur un livre, et de Thérèse qui, tout en
+tirant l'aiguille, observait à la dérobée l'agitation mal déguisée de
+son mari. Lechantre s'employait de son mieux pour égayer ses amis; mais,
+dès que sonnaient cinq heures, Jacques se montrait plus agacé et
+inquiet. Il s'habillait en hâte, déclarait qu'il avait besoin de
+respirer l'air, et, une fois dehors, il s'acheminait vers l'hôtel de
+Mania, espérant toujours la trouver seule, et chaque fois se rencontrant
+avec quelque visiteur importun. Tantôt c'était la comtesse Acquasola,
+complètement décavée, et venant emprunter dix louis à Mme Liebling;
+tantôt il se heurtait à Flaminius Ossola, qui consultait Mania sur un
+article destiné à la Gazette des étrangers, et qui, ravi de causer avec
+le peintre, ne bougeait plus de sa chaise. Jamais Jacques ne pouvait
+jouir d'un paisible quart-d'heure de solitude. Il s'en revenait dépité,
+nerveux et irritable, à son logis.</p>
+
+ <p>--Jacques est bien changé, remarquait perfidement Christine, autrefois
+il avait le caractère plus égal; maintenant il s'emporte pour un rien,
+et ne desserre les dents que pour bougonner.</p>
+
+ <p>--En effet, ajoutait la petite mère, il est devenu un peu fantasque, et
+on dirait que les choses ne marchent pas à son idée... Mon Dieu! il est
+pourtant ici comme un coq en pâte!... Thérèse, vous doutez-vous de ce
+qui peut le contrarier?...</p>
+
+ <p>--Non, répondait celle-ci en affectant la surprise, je ne sais...</p>
+
+ <p>Hélas! elle ne le savait que trop et, après avoir espéré un moment qu'il
+se guérirait de sa passion, elle devinait maintenant l'étendue et la
+virulence du mal. Toutes ces sorties à heure fixe, ces retours maussades
+suivis d'accès de mauvaise humeur, ne lui laissaient plus de doute sur
+l'état du c&oelig;ur de Jacques. Quand il s'échappait de la maison à la nuit,
+elle se disait: «Il va voir cette femme...», et son imagination
+cruellement allumée par la jalousie lui peignait l'artiste aux genoux de
+Mme Liebling. En dépit de ses efforts pour feindre l'indifférence, ses
+traits prenaient par moments une expression désolée, et les yeux
+inquisiteurs de Christine se fixaient curieusement sur elle. Quand
+Jacques rentrait pour dîner, le regard assombri, les lèvres serrées, le
+geste fiévreux, elle songeait avec une amère satisfaction que Mania le
+faisait souffrir à son tour, puis une réflexion mortifiante l'exaspérait
+de nouveau: «Quelle diabolique influence cette étrangère devait exercer
+sur lui, pour qu'il supportât sans se décourager ses dédains et ses
+coquetteries!» Elle s'irritait en pensant que, là-bas, dans la maison de
+la Viennoise, il se montrait empressé, aimable, séduisant, et qu'il
+réservait pour le logis conjugal ses maussaderies et ses accès d'humeur.
+Parfois elle était tentée de s'élancer vers Jacques, de le tirer à
+l'écart et de lui dire: «Sachez donc au moins mieux jouer la comédie; si
+ce n'est pas pour moi, que ce soit pour votre mère!» La fierté
+l'emportait sur son indignation, et, refermant en son c&oelig;ur sa jalousie
+grondante, elle se condamnait au silence; mais quand elle rentrait
+seule, la nuit, dans sa chambre, ou Jacques n'apparaissait plus, elle
+s'abandonnait à de violentes crises de désespoir, et enfonçait sa tête
+sous ses oreillers pour que personne ne l'entendit pleurer.</p>
+
+ <p>Les nuits de Jacques n'étaient guère meilleures. Les visites
+quotidiennes chez Mania surexcitaient sa passion sans la contenter.
+Obligé de se taire en présence des fâcheux qu'il rencontrait chez Mme
+Liebling, contraint de dissimuler son dépit en rentrant rue Carabacel,
+il était encore tourmenté par la crainte d'éveiller les soupçons de Mme
+Moret et de Christine. Il désirait le départ des deux femmes, tout en le
+redoutant, car il prévoyait qu'une fois seul avec Thérèse, il se
+trouverait fatalement acculé à une périlleuse alternative: provoquer un
+éclat désastreux ou renoncer à ses assiduités près de Mania...</p>
+
+ <p>Un soir de la fin de février, après avoir, le c&oelig;ur tremblant, sonné à
+la porte du petit hôtel de la rue de la Paix, il eut, en pénétrant dans
+le salon, un tressaillement joyeux.--Mania était seule; assise au piano,
+elle jouait une <i>tsardâs hongroise</i>. Elle était vêtue d'une matinée de
+crépon rose à manches larges et portait ses cheveux d'or relevés sur le
+front, noués en un chignon très lâche, qui retombait sur la nuque. Cet
+ajustement d'une négligence raffinée faisait mieux valoir encore la
+vivacité de son visage mobile et l'éclat de ses yeux verts.</p>
+
+ <p>--Eh bien! dit-elle en se tournent à demi vers Jacques et en souriant,
+cette fois vous ne vous plaindrez pas!... Tous mes amis sont à
+Monte-Carlo et je n'attends personne avant le dîner.</p>
+
+ <p>Comme le peintre transporté s'élançait impétueusement vers elle et
+saisissait ses bras nus pour les porter à ses lèvres, elle l'arrêta d'un
+impérieux regard:</p>
+
+ <p>--Pas de folies! ajouta-t-elle, je ne vous permets de rester qu'à la
+condition de vous asseoir tranquillement près de moi... Si vous êtes
+sage, je vous jouerai et vous chanterai tout ce que vous voudrez.</p>
+
+ <p>Il obéit et elle se remit au piano. Elle était en voix ce jour-là et
+elle lui chanta les <i>Deux grenadiers</i> de Schumann, puis des airs
+bohémiens de la Petite-Russie, à la fois imprégnée de passion sensuelle
+et de tristesse. Par instants, elle s'interrompait, lui jetait un regard
+scintillant et murmurait:</p>
+
+ <p>--Hein! est-ce beau?</p>
+
+ <p>Possédée par le démon de la musique, elle s'exaltait peu à peu. Dans le
+feu de l'exécution, son peigne mal assujetti se détacha et la masse de
+ces cheveux dénoués roula sur ses épaules. Ne pouvant plus se maîtriser,
+grisé de mélodie et de désir, Jacques se précipita, saisit à poignée les
+cheveux d'or et les couvrit de baisers.--Mania, enivrée elle-même, parut
+se complaire à cette caresse et resta un moment sans bouger, puis
+inclinant la tête de côté comme pour fuir ces lèvres trop passionnées:</p>
+
+ <p>--Laissez mes cheveux, dit-elle câlinement, et ramassez-moi mon peigne.</p>
+
+ <p>Elle se leva, prit le peigne que lui tendait Jacques et tordant
+rapidement sa chevelure fauve:</p>
+
+ <p>--Vous avez mis ma coiffure en bel état!... Je n'ai que le temps de
+réparer le désordre avant l'arrivée de la baronne Pepper.</p>
+
+ <p>--Comment! s'écria-t-il tristement, elle va venir?... Vous m'aviez fait
+espérer que vous ne recevriez personne!</p>
+
+ <p>--Vous m'avez mal comprise... J'ai invité la petite baronne à dîner avec
+le docteur Jacobsen.</p>
+
+ <p>--Ah! grommela-t-il, trouverai-je donc toujours quelqu'un entre vous et
+moi! J'aime mieux renoncer à vous voir que de subir chaque jour ce
+supplice.</p>
+
+ <p>Elle haussa doucement les épaules et le calmant de son regard enjôleur:</p>
+
+ <p>--Grand enfant! Tenez, j'ai pitié de vous... Je serai libre demain
+après-midi. S'il fait beau temps, allez m'attendre au cap Ferrat, près
+de la pièce d'eau... J'y serai à deux heures et nous passerons le reste
+de la journée à Saint-Jean, ou je vous permets de m'offrir un lunch...</p>
+
+ <p>Il restait silencieux. Ce nom de Saint-Jean lui remettait en mémoire
+l'après-midi où il y était venu avec Thérèse et il éprouvait une sorte
+de pudeur à ne point retourner au même endroit avec Mania.</p>
+
+ <p>--Comment! s'écria-t-elle, voilà que vous hésitez maintenant?</p>
+
+ <p>Tandis qu'elle parlait, le valet de pied parut au seuil du salon et
+annonça:</p>
+
+ <p>--Mme la baronne Pepper!</p>
+
+ <p>--Vite, décidez-vous! murmura impatiemment Mme Liebling, dois-je ou non
+aller demain au cap Ferrat?</p>
+
+ <p>--Oui, se hâta-t-il de balbutier, demain... près de la pièce d'eau...</p>
+
+ <p>--Il lui serra la main, salua précipitamment la petite baronne et
+sortit.</p>
+
+ <h4>XVI</h4>
+
+ <p>En quittant l'hôtel de la rue de la Paix, Jacques leva les yeux vers le
+ciel qui commençait à s'étoiler et dont la limpidité promettait pour le
+lendemain une belle journée. Puis il réfléchit à la façon dont il s'y
+prendrait pour s'assurer la libre disposition de son après-midi. Il
+prévoyait qu'il se heurterait à plus d'un obstacle: Mme Moret et
+Christine devaient repartir à la fin de la semaine et il leur semblerait
+au moins étrange que Jacques s'éloignât d'elles précisément à la veille
+de leur départ. Il se voyait forcé de passer pour un mauvais fils ou de
+renoncer au tête-à-tête qu'il avait si ardemment sollicité, et, comme il
+arrive le plus souvent lorsque la passion est en jeu, ce fut l'amour qui
+l'emporta sur le devoir. Jacques décida qu'à tout prix il trouverait un
+prétexte pour aller au rendez-vous assigné par Mania. Il ne pouvait plus
+compter cette fois sur la complicité de Lechantre; le paysagiste ayant
+pris le parti de Thérèse, il était évident qu'il refuserait net de se
+prêter à une nouvelle tromperie. Et cependant l'appui de Francis était
+nécessaire; seul il pouvait suppléer Jacques près des trois femmes et
+leur servir de cavalier en son absence. Il importait donc de man&oelig;uvrer
+assez adroitement pour que Lechantre devînt un auxiliaire utile, à son
+insu.</p>
+
+ <p>Le lendemain, le soleil se leva dans un azur immaculé. Jacques, à
+l'aspect de ce ciel radieux, sentit son désir flamber plus violemment
+au-dedans de lui et se répéta que, coûte que coûte, il fallait que
+l'après-midi lui appartînt. Lechantre avait promis de venir déjeuner en
+famille. Vers dix heures, il apparut, la mine souriante, la boutonnière
+fleurie, et portant dans ses mains une énorme botte de roses et
+d'&oelig;illets.</p>
+
+ <p>--Bonjour, maman Moret, s'écria-t-il en embrassant la petite mère,
+bonjour, Thérèse, bonjour <i>tourtous</i>, comme on dit au pays... En venant
+du port, j'ai traversé le marché et je vous ai apporté ce bouquet de
+printemps... Quelle lumière, n'est-ce pas? et quel soleil!... Le ciel
+est d'un bleu si appétissant qu'on en mangerait... Sais-tu, gamin, que
+voilà un temps à souhait pour ton aquarelle?</p>
+
+ <p>--J'y pensais ce matin, répondit Jacques, saisissant avec empressement
+la perche que son ami lui tendait ingénument, et je regrettais de ne
+pouvoir en profiter.</p>
+
+ <p>--Mon garçon, la peinture à l'eau est comme la galette de chez nous, il
+ne faut pas la laisser refroidir... Si tu attends trop longtemps, tu ne
+seras plus en train. Pourquoi n'irais-tu pas aujourd'hui à Cimiès
+achever ton étude?</p>
+
+ <p>A force de se fourvoyer dans de fausses situations, Jacques avait fait
+de notables progrès en hypocrisie. Il répliqua avec un bel aplomb:</p>
+
+ <p>--Non, ce n'est pas possible... maman parle de partir dans deux jours et
+je ne veux pas la laisser seule tout un après-midi.</p>
+
+ <p>--Seule! sapristi, ne suis-je pas là, moi?... se récria Francis, je
+tiendrai compagnie à ces dames et je les promènerai pendant que tu
+piocheras.</p>
+
+ <p>--M. Lechantre a raison, reprit bonne maman Moret, je m'en voudrais
+toute ma vie de te faire perdre ton temps, Jacques, et si Thérèse est
+consentante, tu iras à ta besogne sans t'inquiéter de nous.</p>
+
+ <p>Thérèse gardait le silence. Quelque chose lui criait intérieurement que
+Jacques n'était pas sincère et elle se demandait si tout cela n'était
+point prémédité de concert avec Lechantre. La jalousie la rendait de
+plus en plus méfiante. A la pensée que le paysagiste était complice, il
+lui vint au c&oelig;ur un mortel dégoût; elle ne se sentit même plus le
+courage de déjouer cette ruse grossière, qu'elle croyait combinée par
+les deux amis en vue de la tromper.</p>
+
+ <p>--Moi? repartit-elle d'un air indifférent, je suis de votre avis, maman,
+et Jacques est libre d'employer son temps de la façon la plus agréable.</p>
+
+ <p>Sans se douter des soupçons qui pesaient sur lui, Lechantre insista de
+nouveau sur la nécessité d'achever promptement l'aquarelle. Il fut
+convenu qu'on avancerait le déjeuner et que, dès la dernière bouchée,
+Jacques partirait pour Cimiès, tandis que Francis offrirait aux dames
+une promenade en voiture.</p>
+
+ <p>Grâce à cette combinaison, le peintre se trouva libre de quitter son
+logis avant midi. Il s'éloigna ostensiblement dans la direction de
+Cimiès, mais, dès qu'il eut atteint le boulevard Carabacel, il courut à
+la gare, prit le train d'Italie, descendit à la station de Beaulieu et
+arriva sur le plateau du cap Ferrat, bien avant l'heure indiquée pour le
+rendez-vous.</p>
+
+ <p>Il se promena d'abord allègrement le long des allées dessinées autour
+d'un bassin central par les soins de la Compagnie des eaux. De cet
+endroit, son regard plongeait sur les deux routes carrossables, puis sur
+la mer bleue et scintillante qui battait doucement les talus rocheux de
+la presqu'île. L'air était admirablement transparent. Un soleil, très
+chaud pour la saison, baignait de poudroiements d'or les ondulations du
+sol couvert de buissons de lentisques, parmi lesquels, çà et là, un pin
+étendait son parasol d'un vert foncé. Jacques, dont le c&oelig;ur sautait à
+la pensée de jouir bientôt de la compagnie de Mania, de l'avoir toute à
+lui dans cette solitude, marchait dans une sorte de rêve lumineux. Il
+respirait à pleins poumons l'air parfumé d'odeurs résineuses, écoutait
+le bruissement des insectes dans les bruyères, regardait la mer sur
+laquelle planaient de grands oiseaux aux ailes éployées, et de temps en
+temps consultait sa montre.</p>
+
+ <p>Bien qu'il se fut promis d'être patient, il s'inquiétait déjà. Dans le
+calme profond de la presqu'île ensoleillée, il entendit deux heures
+sonner à un lointain clocher de village. Peu après, une voiture surgit
+du fond de la route qu'elle gravit lentement.--Le c&oelig;ur de Jacques ne
+fit qu'un saut et ses yeux se fixèrent avidement sur cet équipage qui ne
+paraissait encore que comme une tache grise sur la route blanche.
+Bientôt les formes se précisèrent, la voiture se rapprocha et, avec un
+pénible sentiment de déception, il s'aperçut qu'elle traînait un
+chargement de vieilles Anglaises. Alors son impatience se changea en une
+douloureuse anxiété. Toute l'espérance qui lui gonflait le c&oelig;ur
+s'abattit soudain comme une voile par un calme plat. Il se mit à remuer
+au fond de lui des doutes cruels, des suppositions
+mortifiantes.--Peut-être Mania, au dernier moment, avait-elle renoncé à
+son projet? Ou bien, à l'heure du départ, quelque visite de fâcheux lui
+était-elle arrivée?... D'ailleurs, avec une nature aussi fantasque,
+aussi mobile que celle de Mme Liebling, il fallait s'attendre à de
+continuelles surprises. Jacques se demandait si, la veille, en
+s'apercevant de ses hésitations, Mania ne s'était pas repentie de son
+premier mouvement. Alors il se reprocha de n'avoir point paru assez ravi
+de la proposition; il s'irrita contre lui-même et ses sottes
+tergiversations.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/014a.png"></p>
+
+ <p>Tout à coup, il lui vint à l'esprit que les deux routes se croisaient
+non loin du plateau et que peut-être Mme Liebling avait pris celle qui
+contournait la pointe. Le sang lui afflua brusquement à la tête, il
+craignit une méprise et se dirigea précipitamment vers la croisée des
+chemins; mais, tout en courant, il cherchait à se remémorer ce qui avait
+été convenu au moment où l'on annonçait la baronne Pepper, et il se
+rappelait que par deux fois il avait été question de la pièce d'eau.--Ce
+réservoir était le seul qui existât dans toute l'étendue de la pointe et
+il était impossible que Mania eût fait erreur. Il tourna les talons et
+revint sur ses pas, très nerveux, encore à demi perplexe, fouillant des
+yeux les moindres plis de terrain, tressaillant à un lointain bruit de
+roues, jusqu'à ce qu'à force d'écarquiller les yeux et de tendre son
+attention il eut une sorte d'éblouissement et s'assit sur un banc en se
+répétant avec dépit:</p>
+
+ <p>--Non, c'est fini... Elle ne viendra plus!</p>
+
+ <p>Accoudé au dossier du banc, énervé par l'enfièvrement de l'attente, il
+regardait maintenant sans voir; ses oreilles bourdonnaient et il n'osait
+plus s'illusionner. Un léger grincement de sable le tira de son
+abattement, il se retourna et aperçut à quelques pas de lui Mania qui
+souriait.</p>
+
+ <p>Abritée sous une ombrelle blanche et un grand chapeau fleuri de
+violettes russes, elle était vêtue d'une robe de laine couleur
+héliotrope. Un ample voile noir noué par derrière enveloppait comme un
+masque transparent sa figure légèrement rosée où les yeux brillaient
+d'un éclat d'émeraude.</p>
+
+ <p>--Ah! s'écria-t-il après un profond soupir, c'est vous enfin!...</p>
+
+ <p>Dans son exclamation, un reste de colère se mêlait à une explosion de
+joie farouche. Cette sauvagerie ne déplut pas à Mania.</p>
+
+ <p>--Vous vous impatientiez? dit-elle en glissant son bras sous le sien; je
+ne suis pourtant pas en retard... Seulement j'ai quitté ma voiture à
+l'entrée de la presqu'île et je suis montée à pied.</p>
+
+ <p>--Je croyais que vous ne viendriez plus et que vous vous étiez moquée de
+moi!</p>
+
+ <p>--Comme vous êtes injuste!... Je pensais que vous seriez heureux de
+n'avoir pas mon cocher sur le dos, et voyez... Je me suis tellement
+dépêchée que j'en suis essoufflée.</p>
+
+ <p>En effet, son corsage se soulevait et s'abaissait, agité par une
+respiration plus courte. Il regarda avec ravissement cette poitrine
+exquisement modelée; l'essoufflement de Mania tendait l'étoffe de la
+robe et accusait davantage les contours très purs du buste; il pressa
+plus fort le bras qui s'appuyait sur le sien et balbutia:</p>
+
+
+
+ <p>--Pardon... Merci d'être venue!</p>
+
+ <p>Ils marchaient d'un pas rythmé sur le chemin plein de soleil: ils
+étaient si étroitement serrés l'un contre l'autre qu'ils semblaient ne
+faire qu'un. Le vent, en passant sur les buissons de romarins, leur
+apportait, avec l'odeur des plantes aromatiques, la rumeur des vagues
+sautant contre les rochers de la côte, et Jacques, avec une tendre
+effusion, remerciait de nouveau Mania de la joie infinie dont il se
+sentait inondé. Plein d'une candide confiance rustique, il lui ouvrait
+toute son âme et lui contait l'impression quelle avait faite sur lui dès
+la première minute où il l'avait aperçue à l'opéra. Il lui disait comme
+il l'avait admirée pendant cette représentation de Don Juan, dans cette
+loge où elle avait l'air d'une reine et où elle lui paraissait trôner à
+des hauteurs inaccessibles.</p>
+
+ <p>--Et, ajouta-t-il en la contemplant d'un &oelig;il ébloui, quand je songe que
+cette adorable reine est là, tout près de moi, et qu'elle me permet de
+l'aimer, je suis pris d'une telle confusion que j'ai envie de me jeter à
+genoux pour baiser la place où vos pieds se sont posés!</p>
+
+ <p>Elle écoutait avec un indulgent sourire cette caressante musique d'amour
+et elle se glorifiait d'avoir conquis ce c&oelig;ur enthousiaste, ce sauvage
+artiste qui, pareil à un farouche Hippolyte, s'était d'abord dérobé en
+la bravant. Pendant quelques minutes, ils goûtèrent l'un et l'autre une
+voluptueuse félicité, un bonheur inaltéré. Mais le bonheur est comme un
+papillon assoupi à la pointe d'un roseau: dès qu'on parle, il s'éveille
+et prend sa volée.--Quand ils furent près de la route qui coupe la
+presqu'île et qu'ils arrivèrent en vue de Saint-Jean, l'aspect du petit
+port et du village où il avait passé une si douce journée avec sa femme
+ressuscita dans le c&oelig;ur de Jacques des impressions douloureuses.
+L'image mélancolique de Thérèse se dressa devant lui. A travers les
+branches des pins, il distinguait le verger de citronniers où il lui
+avait juré qu'il ne pourrait vivre sans elle. Le remords lui rentra dans
+l'âme et sa joie se mélangea d'une lie amère. Peu à peu il laissa tomber
+la conversation. En repassant dans ces chemins où planait le souvenir de
+Thérèse, il avait la sensation de quelqu'un qui traverse un cimetière et
+n'ose plus élever la voix.--Mania remarqua très vite sa distraction;
+elle en fut piquée et d'un ton railleur:</p>
+
+ <p>--Qu'avez-vous? demanda-t-elle... Vous vous plaigniez de ne me trouver
+jamais assez seule, de ne pouvoir jamais me parler librement, et vous
+devenez muet, maintenant que nous sommes en tête-à-tête!</p>
+
+ <p>Mais déjà il avait conscience de cette intempestive préoccupation et il
+essayait de la secouer.</p>
+
+ <p>--Pardonnez-moi, murmura-t-il; le bonheur aussi absorbe et rend
+taciturne.</p>
+
+ <p>Et, tout en articulant péniblement cette excuse, il s'apercevait que,
+même auprès de Mania qu'il aimait passionnément, son équivoque situation
+l'obligeait à mentir. Il en était réduit à manquer de sincérité aussi
+bien avec la femme qu'il trahissait qu'avec celle qu'il prétendait
+adorer. Ainsi ce bonheur dont il se vantait, ce bonheur tant cherché et
+pour lequel il avait odieusement abandonné Thérèse, était déjà gâté par
+des gouttes d'amertume. Il n'avait duré dans toute sa plénitude que
+quelques courtes minutes, et ces minutes s'étaient envolées avec une
+rapidité d'étoiles filantes; elles avaient été rejoindre d'autres
+minutes aussi éphémères. Toutes ces sensations joyeuses ou tristes
+n'étaient plus qu'un souvenir, une ombre impalpable, et c'était là ce
+qui constituait le meilleur de la vie...</p>
+
+ <p>Il étreignit convulsivement le bras de Mania, comme s'il eût craint de
+voir s'évanouir à son tour, ainsi qu'un météore, cette enchanteresse à
+laquelle il venait de sacrifier ses plus pures affections, et lui
+saisissant la main, il y déposa des baisers gros de soupirs.</p>
+
+ <p>--Je vous aime comme un fou! dit-il.</p>
+
+ <p>--Et vous vous conduisez aussi comme un fou. répliqua-t-elle en
+souriant; je crois que le soleil vous monte à la tête et que nous ferons
+bien de nous reposera l'ombre... Descendons à Saint-Jean; c'est là que
+ma voiture doit m'attendre, et nous y trouverons sans doute un
+restaurant où nous punirons nous arrêter.</p>
+
+ <p>La figure de Jacques se rembrunit. Il lui répugnait de conduire Mme
+Liebling dans cette même auberge où il avait dîné avec Thérèse. Cela lui
+semblait une profanation cruelle et inutile.</p>
+
+ <p>Il serait préférable de gagner Beaulieu, objecta-t-il... il n'y a à
+Saint-Jean que des cabarets indignes de vous.</p>
+
+ <p>--Beaulieu! se récria-t-elle, y pensez-vous?... Nous risquerions d'y
+tomber au milieu de ce monde de fâcheux qui vous agaçait si fort, et
+demain tout Nice serait au courant de notre escapade... Non, non... Je
+me rappelle qu'il y a ici un hôtel où les Niçois vont le dimanche manger
+de la bouillabaisse. En semaine, l'endroit doit être peu fréquenté et,
+en tout cas, nous ne courrons pas le danger d'y être reconnus, car il
+n'y vient que de petites gens.</p>
+
+ <p>La façon dédaigneuse dont elle prononçait ce mots: «de petites gens»
+impressionna désagréablement le peintre. Son c&oelig;ur de plébéien s'indigna
+de cette qualification méprisante jetée à la classe dont, en somme, il
+faisait partie. N'était-il pas né de ces «petites gens» qu'elle traitait
+avec tant de mépris?... Il entrevit plus clairement l'abîme qui le
+séparait, lui paysan, fils de paysan, de cette patricienne si
+orgueilleuse du sang bleu qui lui coulait dans les veines, et il
+pressentit que l'amour même ne comblerait pas le fossé profond que
+l'hérédité et l'éducation avaient creusé entre eux. Cela assombrit
+encore son humeur et il eut des velléités de révolte.--Pourtant, après
+un instant de réflexion, il comprit la justesse et la sagesse des
+raisons qui faisaient agir Mme Liebling et il se résigna à la suivre à
+Saint-Jean.<br><br>
+
+<i>(A suivre).</i><br>
+
+ <span class="rig"><span class="sc">André Theuriet.</span></span></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/014b.png"></p>
+<br><br>
+
+</div>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44756 ***</div>
+</body>
+</html>
+
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