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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 2501, 31 Janvier 1891, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'Illustration, No. 2501, 31 Janvier 1891
+
+Author: Various
+
+Release Date: December 26, 2013 [EBook #44519]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, 31 JAN 1891 ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+
+
+
+L'ILLUSTRATION
+
+_Prix du Numéro: 75 centimes_
+SAMEDI 31 JANVIER 1891
+49e Année--Nº 2501.
+
+
+[Illustration: LE VOYAGE D'EXPLORATION AU TIBET DU PRINCE HENRI
+D'ORLÉANS ET DE M. BONVALOT. En marche sur les hauts plateaux.--D'après
+des photographies de M. le prince Henri d'Orléans.]
+
+
+
+[Illustration: Courrier de Paris]
+
+La mort du prince héritier de Belgique a été un deuil pour Paris. A la
+première représentation de _Thermidor_, le Président de la République
+n'a pas occupé son avant-scène et la baignoire du duc d'Aumale est
+restée vide. Elle était même mélancolique à voir cette unique baignoire
+grillée, dans cette salle brillante, étincelante, toute parée. Une
+grande première s'il en fût.
+
+Une grosse affaire ce _Thermidor_, et qui a mis en mouvement toute la
+curiosité artistique et toute la passion politique. Après quelque cent
+ans, on ne peut, paraît-il, parler de la Terreur sur un théâtre sans
+être accusé d'attentat à la République. Nous a-t-on assez raconté depuis
+des mois à propos du comédien Labussière, héros de la pièce de M.
+Sardou, l'arrestation des comédiens français coupables d'avoir joué
+_Paméla_, une pièce qu'on trouvait alors anti-civique! Ma parole, il se
+trouverait encore des gens capables de décréter d'accusation les
+artistes qui ont reçu et joué _Thermidor_.
+
+Je ne plaisante pas, je constate. Pour les fanatiques de la politique,
+un homme qui écrit un article, un livre ou une pièce désagréables à
+leurs idées, est aussi coupable qu'Eyraud et que Fouroux et on ne
+demanderait pour lui aucune commutation de peine.
+
+--La grâce de Fouroux! La grâce d'Eyraud!
+
+Je ne vois que des entrefilets de ce genre dans les journaux. Il paraît
+qu'on doit gracier Eyraud à cause de sa famille. Avait-il songé à la
+famille de l'huissier Gouffé quand il ne le graciait pas? On va aussi,
+je pense, demander la grâce de ce Wladimiroff que me paraît un joli type
+d'amoureux moderne. Il n'a pas fait bonne figure devant ses juges, le
+héros du «drame de Ville-d'Avray». Ce Chambige slave--pardon, j'insulte
+Chambige--n'a pas du tout conquis le public et surtout le public
+féminin. Or, à la Cour d'assises comme au théâtre, il faut avoir pour
+soi les femmes.
+
+--Cherchez la femme, dit la police.
+
+--Entraînez la femme, disent l'auteur dramatique et l'avocat.
+
+Et il ne l'a pas entraînée du tout, la femme, ce M. Wladimiroff! Il
+s'était contenté de la tuer dans la personne de Mme Dida.
+
+Ces assassins _par amour_ (ainsi s'intitulent-ils), sont d'ailleurs bien
+curieux. Ils jurent: 1° de tuer l'objet aimé; 2° de se tuer après. Mais,
+après avoir accompli la première partie de leur tâche, ils reculent
+généralement devant la seconde.
+
+Or, c'est cette seconde partie qui est la plus difficile à accomplir. Il
+est assez facile de dire à une malheureuse: «Mourons ensemble, veux-tu?»
+
+Et, par amour de la phrase, l'autre répond aussi sans difficulté: «Oui,
+mourons ensemble!»
+
+Elle ajoute même quelquefois, étant romanesque:
+
+--Avec joie, mon adoré, avec joie!
+
+Mais quand l'amoureux, l'Antony, le _Werther à deux_, a ajouté: «Viens
+avec moi dans l'éternité», et pressé la gâchette d'un pistolet, quand la
+femme est tombée, qu'Antony se trouve en face d'un cadavre, soudain il
+réfléchit, Antony, il hésite, il trouve, avec une rapidité au moins
+égale à celle qu'il a mise à pousser la détente, il découvre brusquement
+que la vie, cette guenille, a encore d'aimables lambeaux et le pistolet
+qu'il dirige contre lui-même est tenu d'une main beaucoup moins ferme
+que celui qu'il a braqué sur la victime.
+
+Et il vit, Antony, ou du moins il voudrait bien vivre! Mais les
+gendarmes s'en mêlent, et aussi ces vilains juges d'instruction que les
+assassins de profession--qui méprisent volontiers les assassins par
+amour--appellent, dans leur argot, les _curieux_.
+
+Des curieux qui ne sont pas des fervents de la _curiosité_, c'est-à-dire
+de la collection, comme ce Champfleury dont on vend les livres, les
+bibelots, les faïences et les autographes, cette semaine. Vente très
+intéressante, car Champfleury était un amasseur de documents, un
+chasseur de curiosités.
+
+Comme ce Trublet dont on a dit:
+
+ Il compilait, compilait, compilait...
+
+on pourrait dire de lui:
+
+ Il entassait, entassait, entassait...
+
+Assiettes révolutionnaires, poésies de la période révolutionnaire,
+poésies de la période romantique, bouquins intéressants, lithographies
+de Daumier, dessins de Gavarni, Champfleury enfouissait tout dans son
+cabinet de Sèvres où la mort est entrée, prenant et dispersant toutes
+ces collections pour la plus grande joie des autres curieux.
+
+M. Paul Eudel a écrit une bien jolie préface pour le catalogue de cette
+vente. Il raconte des gamineries de Champfleury, qui était resté un
+_mystificateur_, comme Labussière, et aussi des anecdotes qui montrent
+le flair du dénicheur d'objets d'art.
+
+--Je ne suis pas sérieux, disait Champfleury, il y a assez de gens
+sérieux sans moi.
+
+Et, dit M. Eudel, il ajoutait de ce ton traînard qui lui était
+personnel:
+
+--Je me suis bien amusé dernièrement. Dans la rue Geoffroy-Marie, au
+siège de la Société des gens de lettres, se trouvait sur le mur cette
+indication au bas de l'escalier:
+
+ Sauvage Allant et Cie
+ à l'entresol.
+
+Cela m'agaçait toujours lorsque je passais devant cette adresse. Aussi,
+un beau jour, je n'ai pu résister à la tentation, il me fallut gratter
+une partie de l'inscription, et on lit à présent:
+
+ Sauvage....................
+ à l'entresol.
+
+Plaisanterie de vieux gamin. Mais il y a là tout un caractère et toute
+une époque.
+
+Voici le chercheur maintenant:
+
+Un jour, chez une brocanteuse du boulevard Saint-Michel,
+Champfleury--j'emprunte encore l'anecdote à M. Eudel--aperçoit parmi un
+lot de vieilles faïences une porcelaine siamoise qui lui paraît
+merveilleuse. Il la marchande. La vendeuse ne veut pas en dire le prix.
+
+--Je vous en donne cinq cents francs!
+
+La marchande en eût peut-être demandé vingt ou trente. Elle dit alors
+qu'elle réfléchira. Champfleury s'en va. La bonne femme s'en va offrir
+ça et là sa porcelaine siamoise et, ne trouvant pas d'acquéreur, la
+porte de guerre lasse à Champfleury, qui l'achète et la place au musée
+de Sèvres.
+
+Quelque temps après, des ambassadeurs siamois de passage à Paris
+viennent visiter le musée. Champfleury, très fier, leur montre le vase
+qu'il a acheté.
+
+--Ce cloisonné! dit un des ambassadeurs. Mais c'est là une pièce des
+plus rares, un morceau de choix. Du onzième siècle. Il serait déjà
+précieux chez nous.
+
+--Et à combien l'estimez-vous?
+
+--Mais, dit le Siamois, il vaut bien de quinze à vingt mille francs!
+
+Comment la marchande apprit-elle la visite et le propos de
+l'ambassadeur? Je l'ignore. Mais elle l'apprit, cria, tempêta, parla de
+procès. On l'avait trompée. Elle demandait la résiliation de la vente.
+Elle alla clabauder chez des députés, nos maîtres. On parla
+d'interpellation. Le ministre alors transigea. On offrit à la marchande
+un groupe de Sèvres qu'elle accepta et qu'elle vendit. Mais l'histoire
+prouve que, comme tout bon chien de chasse, aux curiosités Champfleury
+avait _du nez_.
+
+Il avait aussi des amis. On le voit à la liste de ses correspondants.
+
+Des amis et des plus huppés. Ce Wagner, dont on célèbre le génie sur
+tous les tons et dont on réclame le répertoire sur la scène de l'Opéra
+comme on demanderait le Messie, Richard Wagner, Champfleury le défendit,
+le loua un des premiers.
+
+On trouvera--ou l'on a trouvé, car c'est vendu maintenant--parmi les
+autographes de Champfleury des lettres fort intéressantes relatives aux
+répétitions du _Tannhauser_ et, à la date du 16 mars 1870--quatre mois
+avant la guerre--Richard Wagner écrivait de Lucerne à Champfleury, en
+français, une lettre où il lui parle de ses _espérances favorites_ à lui
+Wagner, «la fusion de l'esprit français et de l'esprit germanique».
+
+Et quelques mois après le maître-musicien insultait niaisement Paris
+assiégé et écrivait son Choeur des rats.. Mais, en mars, il disait:
+
+«Vous savez que j'ai toujours eu l'idée de l'érection à Paris d'un
+théâtre international où seraient données, dans leur langue, les grandes
+oeuvres des diverses nations. _Seule la France, et Paris en
+particulier_, saurait relier en un faisceau des productions hétérogènes
+en apparence, dont la connaissance exacte est, selon moi, indispensable
+au développement intellectuel et moral d'un peuple. Parmi les oeuvres
+françaises qui devraient être données sur cette scène exceptionnelle,
+très indépendante des intérêts du jour, celles de Méhul tiendraient une
+première place...»
+
+Richard Wagner se réclamant d'un génie français, voilà _un comble_!
+
+Bien intéressante aussi certaine lettre de Gustave Courbet à Champfleury
+datée du lendemain de la guerre d'Italie et où le peintre, abandonnant
+son _Combat de cerfs_, qu'il vient d'achever, écrit à son ami:
+
+«Enfin, voici du très scabreux. Je finis l'_Amour et Psyché_ que vous
+connaissez, avec de légères additions. Ensuite j'ai envie de leur faire
+un tableau de la guerre, soit le cimetière de Solférino ou autre tuerie
+au second plan, puis, au premier plan, deux de _leurs soldats_ qui se
+distinguent le plus dans ce genre d'exercice: un turco et un zouave. Ces
+deux bêtes fauves courraient comme deux vampires emportant avec eux des
+têtes d'Autrichiens au bout de leurs bayonnettes, puis des dépouilles,
+le tout au crépuscule; les dents du nègre éclaireraient la campagne.»
+
+Eh bien, voilà un homme qui ne saurait être soupçonné--comme
+David--d'avoir mis son talent au service de la gloire militaire. Il
+n'aime vraiment pas la guerre, Gustave Courbet, mais il a une manière de
+la faire haïr qui sent déjà son _Ode à la Colonne_.
+
+Dans une autre lettre Courbet dit à Champfleury qu'il n'aime pas
+l'empire, qu'il veut la France libre (et il a raison); mais il ajoute:
+«Autrement, si je ne considère que moi-même, ce gouvernement fait mon
+affaire admirablement, il me donne l'orgueil d'être une personnalité!»
+
+Comme les lettres intimes éclairent un caractère! Je ne penserai plus à
+Courbet sans songer à ces deux petites missives-là.
+
+Mais je m'aperçois que je vous ai peu parlé de Paris. C'est qu'à Paris
+il n'y a rien de nouveau, si ce n'est la fin de ce froid noir qui nous
+attristait et désolait--quand il ne les tuait pas--les pauvres diables.
+
+La presse a fait acte d'union en oubliant l'odieuse, 'absurde, l'inique
+politique, et en se réconciliant pour un jour dans une oeuvre de
+charité. Sans distinction d'opinion, elle a ouvert une souscription
+publique. Mais le souscripteur le plus important c'est (jusqu'ici) le
+soleil qui s'est inscrit dès la première liste et comme suit:
+
+_Tous mes rayons de soleil. Total: La santé._
+
+On lui a fait le meilleur accueil.
+
+Rastignac.
+
+
+
+NOTES ET IMPRESSIONS
+
+On a vu de mauvaises institutions corrigées dans la pratique par la
+sagesse des hommes, et de bonnes rendues impuissantes par leurs
+passions.
+ Paul Janet.
+
+ *
+ * *
+
+Si nous mettions d'un côté tous nos sourires, de l'autre toutes nos
+larmes, nous aurions un climat limousin, ou les jours de pluie
+remportent de beaucoup sur les jours de soleil.
+(_Revue félibréenne._)
+
+ L'abbé Joseph Roux.
+
+ *
+ * *
+
+La différence qu'il y a entre une longue vie et un bon dîner, c'est que,
+dans un bon dîner, les douceurs viennent à la fin.
+ R.-L. Stevenson.
+ *
+ * *
+
+Il est rare qu'une idée juste et généreuse ne rencontre pas un homme de
+coeur pour la réaliser.
+ Jules Rochard.
+
+ *
+ * *
+
+Pourquoi parler de vérité en histoire? Il y a autant de vérités
+historiques que d'esprits qui se tournent vers le passé: autant de
+Thermidors que de Sardous.
+ Maurice Barrés.
+
+ *
+ * *
+
+Ce n'est pas créer le mal que de le voir, et il faut le voir pour y
+porter remède.
+(_Questions actuelles._)
+ Paul Deschanel.
+
+ *
+ * *
+
+Il n'y a pas de misères humaines avec lesquelles un homme d'esprit ne
+plaisante et ne joue, tant qu'il n'en est pas lui-même atteint.
+
+ *
+ * *
+
+Laissez-nous nous moquer un peu des médecins quand nous nous portons
+bien: ils prennent assez leur revanche quand nous sommes malades.
+ G.-M. Valtour.
+
+
+
+COMMENT LE FROID A CESSÉ SUR L'EUROPE
+
+Quelle loi météorologique régit les saisons? Voilà une question qui nous
+est adressée de toutes parts et à laquelle nous aimerions pouvoir
+répondre. Si la connaissance du temps est encore à ses débuts et
+infiniment éloignée des certitudes qui font la gloire de l'astronomie,
+ce n'est pas une raison pour désespérer d'arriver jamais à aucun
+résultat, et c'est au contraire une raison de plus pour ne négliger
+aucune circonstance--surtout lorsqu'elles sont importantes--d'étudier la
+question et de faire faire un pas en avant à la météorologie. Peut-être
+les remarques suivantes contribueront-elles à avancer un peu la solution
+du problème.
+
+Les cyclones qui ont été observés récemment aux États-Unis et qui ont
+traversé l'Atlantique pour aborder l'Europe par l'Écosse ont été liés
+d'une manière tout à fait directe et très étroite au changement subit du
+temps et à la cessation du froid sur toute l'Europe. Il y a certainement
+là une relation de cause à effet.
+
+Quand l'Europe est sous le coup de froids rigoureux comme ceux qui ont
+sévi du 26 novembre au 20 janvier, l'atmosphère qui pèse sur elle est,
+contrairement à nos impressions nerveuses, plus lourde que celle qui
+accompagne la pluie et les tempêtes. Le baromètre se tient aux environs
+de 770 millimètres.
+
+Les minima thermométriques correspondent à ces maxima barométriques.
+C'est ce qu'on appelle le régime anticyclonique, baromètre élevé, vents
+du nord et de l'est, froids plus ou moins intenses. Ce régime est
+détruit par l'arrivée des dépressions atmosphériques. Le vent tourne à
+l'ouest, le baromètre baisse, le dégel et les pluies arrivent, et
+parfois même un temps de printemps, chaud et magnifique, comme celui de
+dimanche et lundi derniers, où le soleil a été plus chaud et plus
+brillant que dans bien des journées de mai. Le contraste a été subit et
+pourrait être considéré comme fantastique si la variabilité de notre
+climat ne nous y avait accoutumés de tout temps.
+
+[Illustration: Carte barométrique du 20 janvier.]
+
+[Illustration: Carte thermométrique du 20 janvier.]
+
+Pour bien nous rendre compte de cet état de choses, comparons entre
+elles deux journées montrant bien ce contraste. Choisissons celles des
+20 et 21 janvier. Voici d'abord la carte barométrique et la carte
+thermométrique de la première. On a réuni par une même courbe les points
+qui ont la même pression barométrique, et, pour la seconde carte,
+également par une même courbe ceux qui ont la même température. Il est
+visible, sur la première de ces deux cartes, que la haute pression de
+770 millim. s'étend de Brest à Paris, Belfort, Lyon, Toulouse, Madrid,
+et celle de 765 m. de Portsmouth à Hambourg, Prague, Munich, Gap,
+Barcelone. Les hautes pressions règnent également sur la Russie. Les
+faibles pressions, inférieures à 760mm, commencent à se marquer sur
+l'Irlande, l'Écosse, la mer du Nord et la Norvège; je dis commencent,
+parce que la veille et les jours précédents les hautes pressions
+dominaient là comme sur le reste de l'Europe.
+
+Eh bien, ce jour-là, 20 janvier, dernier jour du froid, on voit par la
+carte thermométrique que toute l'Europe était dans le froid, à
+l'exception des îles britanniques. La courbe de zéro part de Trébizonde
+pour passer par Belgrade, Florence, la Corse, Barcelone, Cordoue,
+Lisbonne et remonter par le Portugal jusqu'à Londres et Christiania. La
+courbe de 5° au-dessous de zéro passe par Turin, Cette, Bayonne, Nantes,
+Bruxelles, Copenhague. La courbe de 10° de froid enveloppe une partie de
+la France et la Suisse, de Lyon à Berne et à Belfort. La veille, le
+froid sévissait plus fort encore à l'est de la France: -15°, -20° et
+-25°.
+
+Voilà l'état anticyclonique: froids rigoureux et haute pression.
+
+Comment ce froid a-t-il cessé?
+
+Tout d'un coup, par l'accentuation de la dépression barométrique qui
+commençait la veille.
+
+[Illustration: Carte barométrique du 21 janvier.]
+
+[Illustration: Carte thermométrique du 21 janvier.]
+
+Voyez la carte du 21: les fortes pressions ont été éloignées vers l'est
+jusqu'en Prusse, et une dépression considérable, un vaste cyclone tourne
+ayant son centre sur la mer du Nord. Le vent souffle de l'ouest, le
+dégel et la pluie arrivent et l'Europe entière a passé subitement du
+froid au chaud. La courbe de zéro au lieu d'entourer la France,
+l'Espagne, et tout l'ouest du continent, monte de Marseille à Bruxelles,
+la courbe de 5° au-dessus de zéro monte d'Alicante à Tours et au Havre.
+Les froids sont refoulés sur la Russie, ce qui est normal. Même régime
+le lendemain 22, le dégel et la pluie continuent. Le 23, _la France
+entière est à gauche de la courbe de zéro, c'est-à-dire dans la
+chaleur_. Un nouveau cyclone ayant son centre au nord de l'Écosse
+accentue encore le changement de régime. Le 24, la courbe de zéro va de
+Trente à Prague, Berlin et Copenhague! Nous reproduisons aussi la carte
+de ce jour, car elle est vraiment stupéfiante pour ceux qui savent la
+lire et la comparer aux précédentes. Il en est de même le 25: _l'Europe
+presque entière est à gauche de la courbe de zéro_: cyclone sur la
+Suède.
+
+[Illustration: Carte thermométrique du 24 janvier.]
+
+Il nous a paru intéressant de mettre ces faits sous les yeux de nos
+lecteurs. L'hiver a cessé par l'arrivée d'une série de cyclones, qui
+tous ont passé au nord des îles britanniques. La question de
+pronostiquer la fin des hivers reviendrait donc à celle de pronostiquer
+l'arrivée des cyclones, l'arrivée des dépressions barométriques,
+l'arrivée du vent d'ouest. Lors même que le cyclone amènerait des
+tempêtes de neige (ce qui est du reste arrivé cette année), le
+changement de régime n'en serait pas moins probable.
+
+Nous venons de parler de la cessation de l'hiver. Est-il vraiment
+terminé, comme nous aimerions le croire? Le froid reviendra-t-il? Si les
+hautes pressions barométriques reparaissent, la même série de froids ne
+peut-elle recommencer, le vent du nord-est souffler de nouveau et glacer
+l'Europe entière?
+
+Quelle est la cause immédiate du froid?
+
+On pourrait croire que c'est cet impitoyable vent du nord-est, qui nous
+arrive de Russie et de Sibérie, où le thermomètre descend si souvent
+au-dessous de 30 degrés de glace; mais il importe encore ici d'analyser
+la question. Or, précisément aux dates des plus grands froids, tels que
+le 10 décembre 1879 et la période du 17 au 20 janvier derniers dont nous
+avons mis les cartes thermométriques sous les yeux de nos lecteurs, le
+froid ne va pas en augmentant dans la direction d'où vient le vent; il
+est, au contraire, moins fort en Russie qu'en France. Ce n'est donc pas
+le vent du nord-est qui nous apporte le froid.
+
+Pourtant les grands froids coïncident toujours avec ce courant polaire.
+
+Mais ils s'accentuent sur place, sur la France même. Pourquoi?
+
+Si l'atmosphère n'existait pas, la chaleur reçue du Soleil ne serait pas
+conservée un seul instant à la surface de notre planète, le sol ne
+s'échaufferait jamais et resterait constamment gelé, parce que la Terre
+vogue au sein d'un espace absolument froid, dont la température est de
+273 degrés au-dessous de zéro.
+
+Si l'atmosphère était très raréfiée, comme celle qui existe au-dessus
+des hautes montagnes, notre planète serait également couverte de glaces
+éternelles.
+
+Quel est l'élément qui, dans l'atmosphère, est le plus efficace pour
+conserver la chaleur reçue du Soleil? Ce n'est ni l'oxygène, ni l'azote:
+c'est la vapeur d'eau. Une molécule de vapeur d'eau est 18,000 fois plus
+efficace pour conserver la chaleur qu'une molécule d'air sec. Grâce à
+cette faculté précieuse, l'atmosphère agit comme une véritable serre et
+emmagasine la chaleur solaire reçue, l'empêche de rayonner du sol et
+d'aller se perdre dans l'espace glacé.
+
+Eh bien! le courant du nord-est, arrivant des continents, est le plus
+sec de tous les courants atmosphériques. Pendant le régime des hautes
+pressions, c'est lui qui règne. L'air est sec. Il peut avoir plus
+d'épaisseur. Peu importe. Il n'a pas la propriété de conserver la
+chaleur. Cette chaleur reçue est, d'ailleurs, bien faible en décembre et
+janvier. Les jours sont courts, et les rayons solaires glissent
+obliquement sans pouvoir échauffer le sol. La terre se refroidit,
+d'autant plus complètement que l'atmosphère qui la recouvre est plus
+froide elle-même et surtout plus sèche. L'hiver pourrait revenir--moins
+glacial naturellement--si les hautes pressions revenaient elles-mêmes.
+
+Telle est l'explication qui nous semble la plus probable de l'origine
+comme de la fin des grands froids dans nos climats.
+
+Camille Flammarion.
+
+
+
+[Illustration: COMÉDIE-FRANÇAISE.--«Thermidor» drame en quatre actes, de
+M. Victorien Sardou.--La scène entre Labussière (Coquelin) et le
+Pourvoyeur, au 1er acte.]
+
+
+[Illustration: COMÉDIE-FRANÇAISE.--«Thermidor», drame en quatre actes,
+de M. Victorien Sardou.--Fabienne (Mme Bartet) quittant la Conciergerie
+pour marcher à l'échafaud (4me acte).]
+
+
+
+LA MORT DU ROI KALAKAUA
+
+[Illustration: LE ROI DAVID KALAKAUA]
+
+Le souverain de l'archipel hawaïen, qui vient de mourir à San-Francisco
+où il s'était rendu pour rétablir sa santé compromise, était né le 16
+novembre 1836; il avait cinquante-quatre ans, et régnait depuis quinze
+ans.
+
+Cette mort, qui en tout autre temps eût passé inaperçue du public, peut
+avoir de graves conséquences et précipiter des événements que tous ceux
+qui sont au courant des choses de l'Océanie sentent prochains. Depuis
+vingt ans, deux grandes successions sont ouvertes, et l'Europe se les
+dispute: l'Océanie d'une part, l'Afrique de l'autre. Les terres riches
+et fertiles que baigne l'Océan Pacifique éveillent les convoitises des
+grandes puissances. La race indigène qui les peuple s'éteint lentement
+au contact de la civilisation. La France, l'Angleterre et l'Allemagne
+ont pris pied sur cette insulaire partie du monde, dont la superficie
+habitable dépasse celle de l'Europe; solidement assises, la France à
+Tahiti, aux Marquises, à la Nouvelle Calédonie, l'Angleterre en
+Australie, à la Nouvelle-Zélande et dans la Nouvelle-Guinée, l'Allemagne
+sur la terre de l'empereur Guillaume et dans l'archipel Bismarck, elles
+attendent les événements. Elles ne sont pas seules. De San-Francisco,
+reine du Pacifique, les États-Unis surveillent la Polynésie et ont déjà
+fait du tropical royaume hawaïen une station maritime et une dépendance
+commerciale de la grande République, dont 2,100 milles marins la
+séparent. Ses missionnaires ont civilisé ces îles, ses colons les ont
+peuplées, ses capitaux en ont développé les ressources, ses lignes de
+paquebots ont relié l'archipel au continent, son commerce l'enrichit, et
+Honolulu, capitale du royaume, est devenue la Nice océanienne des
+valétudinaires et des millionnaires les États du Pacifique.
+
+Si le gouvernement américain hésite devant une annexion plus complète,
+si ses hommes d'État reculent devant la tentation de fonder, en dehors
+du continent, un État nouveau, il n'en est pas de même des colons
+américains établis dans l'archipel, des fils de colons qui y sont nés,
+et qui verraient dans cette annexion un retour à leur nationalité, une
+source de fortune, une plus-value de leurs terres, de grands débouchés
+assurés à leurs produits, une immigration importante. Depuis un
+demi-siècle, l'histoire du royaume hawaïen est celle de la lutte sourde
+soutenue par l'élément indigène contre les tendances annexionnistes des
+colons américains.
+
+ *
+ * *
+
+Mêlé à cette lutte, appelé à y prendre part pendant de longues années, à
+des titres divers, mais surtout comme ministre des affaires étrangères
+du royaume, l'auteur de ces lignes a beaucoup connu le roi Kalakaua. Son
+histoire vaut d'être dite; elle est peut-être le prologue d'événements
+graves.
+
+Je revois encore, siégeant à la Chambre Haute où l'appelait son rang, le
+souverain qui vient de mourir. C'était alors un jeune homme de
+vingt-cinq ans, sérieux, appliqué, de vie irréprochable. Le regard,
+intelligent et doux, avait ce quelque chose de rêveur particulier aux
+races d'éclosion rapide et forcée. Sa naissance et son rang le
+désignaient à de hautes situations, mais rien alors ne faisait prévoir
+qu'il dût un jour occuper la première. Le roi Kaméhaméha IV régnait; la
+reine Emma lui avait donné un fils, le prince de Hawaï, et, en cas de
+mort de cet enfant, le trône revenait au prince Lot, frère du roi. David
+Kalakaua ambitionnait alors le ministère de l'Intérieur, généralement
+dévolu à un chef indigène, et s'y préparait en étudiant à fond le
+mécanisme administratif.
+
+Cependant les événements se précipitaient. Le 27 août 1862 le prince de
+Hawaï mourait, emporté en huit jours. Le 30 novembre 1863 Kaméhaméha IV
+succombait à une attaque d'asthme et son frère lui succédait sous le nom
+de Kaméhaméha V.
+
+Lui-même devait mourir jeune; il s'éteignit subitement, le 11 novembre
+1872, jour où il atteignait sa quarante-deuxième année. Avec lui
+finissait la dynastie des Kaméhaméhas. Les Chambres se réunirent pour
+désigner un nouveau souverain. Deux candidats se mirent sur les rangs.
+En première ligne venait le prince William Lunalilo, cousin du roi,
+arrière-petit-fils, par les femmes, de Kaméhaméha Ier et âgé de
+trente-trois ans; en seconde ligne, David Kalakaua. Aucune loi
+n'excluait les femmes du trône et la reine Emma pouvait être élue, mais
+elle se refusa à toutes les sollicitations, invitant ses partisans à
+donner leurs voix au prince William. Il fut nommé à une grande majorité.
+
+Elevé par les missionnaires américains, il avait reçu d'eux des idées
+libérales avancées. Avec la naissance et les dons extérieurs d'un
+prince, il avait les instincts et les convictions d'un radical. Elu roi,
+il apportait sur le trône ces contradictions. Il n'était pas marié;
+invité par le parlement à désigner son successeur il s'y refusa
+nettement, alléguant que, n'étant pas convaincu de l'excellence de la
+forme monarchique, il ne se reconnaissait pas le droit de faire un roi;
+il laissait donc à ses sujets, lui mort, et même de son vivant, toute
+liberté d'exprimer leurs préférences et de lui retirer, s'ils le
+désiraient, le mandat qu'il tenait d'eux. Il eût été plus logique de ne
+pas le solliciter, mais il ne devait pas le garder longtemps. Le 3
+février 1874 il mourait après un règne de treize mois.
+
+David Kalakaua restait seul, et le 12 février, malgré l'opposition
+malencontreuse de la reine Emma qui, cette fois, consentait à se mettre
+sur les rangs pour faire échouer sa candidature, les chambres réunies
+l'appelaient au trône par un vote presque unanime de 30 voix sur 45. Il
+y apportait des qualités sérieuses, un vif désir de maintenir
+l'autonomie hawaïenne, mais une volonté vacillante qui n'était pas à la
+hauteur du rôle que lui imposaient les circonstances. Elles étaient
+difficiles. La conclusion d'un traité de réciprocité avec le cabinet de
+Washington enrichissait les planteurs hawaïens auxquels il donnait le
+monopole de l'écoulement de leurs sucres sur le marché de San Francisco;
+mais il mettait le royaume dans une dépendance étroite des États-Unis.
+La dénonciation du traité pouvait le ruiner; l'annexion assurait à
+jamais sa prospérité: aussi était-elle plus que jamais ardemment désirée
+des planteurs, des capitalistes, des propriétaires du sol. En échange
+des faveurs octroyées, le gouvernement américain demandait la cession de
+l'embouchure de la rivière de la Perle, près de Honolulu, pour y établir
+un dépôt de charbon et une station navale. C'était la première main
+mise, la première aliénation partielle du territoire national, et les
+indigènes ne s'y trompaient pas. Entre les avantages offerts et les
+concessions demandées, le roi hésitait, cherchant à gagner du temps,
+mécontentant partisans et adversaires du traité.
+
+Puis, les théories républicaines de son prédécesseur avaient affaibli le
+prestige de la royauté. Désireux de le rehausser, Kalakaua s'entourait
+d'hommes connus pour leur opinions autoritaires, essayant de remonter un
+courant qui l'emportait, de gouverner en dehors des Chambres;
+l'agitation croissait, dégénérant en révolte. Les colons s'armèrent et,
+impuissant à conjurer la tempête, le roi dut subir les conditions qu'ils
+lui imposèrent: renvoi de son Cabinet, nouvelle Constitution, choix de
+ses ministres limité aux chefs du mouvement. Le 6 juillet 1887, le roi,
+contraint et forcé, signait une Constitution qui lui enlevait une partie
+de ses prérogatives, et le 29 novembre de la même année, sous la
+pression de ses nouveaux ministres, il ratifiait le traité de
+réciprocité renouvelé pour sept ans en échange de la cession de
+l'embouchure de la Perle.
+
+Cette cession portait à son comble l'irritation des indigènes; ils
+voyaient, en outre, dans la déchéance partielle du roi une atteinte aux
+droits de leur race. Ils se groupaient autour de leur souverain,
+annonçant hautement l'intention de lui restituer ses pouvoirs. Des
+hommes résolus et ambitieux se mettaient à la tête des mécontents. Le
+roi était en sympathie avec eux, mais il n'osait ni avouer hautement ses
+partisans ni désavouer ses ministres. Aussi, quand l'insurrection
+éclata, elle n'aboutit qu'à une inutile effusion de sang. David Kalakaua
+resta neutre, retiré dans sa maison de campagne, pendant que ses
+adhérents se faisaient tuer à Honolulu.
+
+Réduit à un rôle de plus en plus effacé, il ne fit plus, à partir de ce
+jour, que régner sans gouverner. Sa santé était atteinte, et quand ses
+médecins, inquiets, recommandèrent un séjour de quelques mois sous un
+climat moins débilitant que celui des îles, il accepta l'offre du
+gouvernement américain, qui mettait à sa disposition la frégate
+Charleston, portant le pavillon de l'amiral Brown, commandant l'escadre
+du Pacifique. Il s'embarqua le 25 novembre 1890, et le 3 décembre
+dernier débarquait à San-Francisco, où les honneurs royaux lui étaient
+rendus. Les troupes, l'escortèrent jusqu'au Palace-Hôtel, préparé pour
+le recevoir, et la population de la ville lui fit l'accueil le plus
+sympathique. Peu de jours après son arrivée, il s'alitait et mourait le
+20 janvier.
+
+Nous donnons ci-dessus, en même temps que le portrait du roi défunt,
+celui de la reine Kapiolini, sa veuve, qu'il avait épousé en 1860, et
+dont il n'avait pas eu d'enfant.
+
+ *
+ * *
+
+Aux termes de l'article de la Constitution réglant l'ordre de succession
+au trône, sa soeur, la princesse Liliuokalani, née le 2 septembre 1833,
+et mariée à un Américain, M. J. O. Dominis, devient reine des îles
+Hawaï.
+
+Une lourde tâche lui incombe. Dans cet océan Pacifique sur lequel
+l'Europe déborde, anxieuse d'agrandir son domaine colonial, l'Amérique
+s'étend, plus soucieuse d'une souveraineté de fait que d'une suzeraineté
+de nom. Dans l'archipel hawaïen la race blanche se multiplie et
+s'enrichit, la race indigène décroît, victime de ses aspirations à
+s'assimiler une civilisation meurtrière pour le sauvage. Et cependant,
+pour qui le connaît, ce peuple a mérité de vivre. Docile à l'impulsion
+européenne, il a répudié ses dieux, ses traditions superstitieuses, ses
+instincts belliqueux, sa barbare féodalité, son autocratie tyrannique.
+Il a adopté les idées, les coutumes, les moeurs, la religion, les lois,
+non de ses vainqueurs, mais de ses aînés. Par son climat, par la
+fertilité de son sol, par son étonnante richesse, le royaume hawaïen est
+la perle de la Polynésie, perle de grand prix, dont la possession
+donnera à la puissance qui l'occupera la clef de l'océan Pacifique du
+nord, l'unique étape entre l'Amérique et l'Asie. Une femme saura-t-elle,
+pourra-t-elle défendre l'archipel contre les convoitises étrangères, et,
+sur les débris d'une race en décroissance rapide, maintenir
+l'indépendance nationale?
+
+C. de Varigny.
+
+
+[Illustration: LA REINE KAPIOLINI]
+
+
+
+LES THÉÂTRES
+
+Comédie-Française: _Thermidor_, drame en quatre actes, de M. Victorien
+Sardou.
+
+Dès l'aube deux pêcheurs ont pris leurs places accoutumées sur les
+trains de bois de l'île Louviers. Aux regards inquiets qu'ils jettent
+autour d'eux, il est facile de se rendre compte qu'ils ne sont pas venus
+là pour goûter la fraîcheur du matin et pour suivre leurs lignes au
+courant du fleuve. Un jeune officier descend l'escalier qui mène de la
+berge au lavoir. Le plus âgé des pêcheurs, qui a nom Labussière, le
+reconnaît, c'est Martial Hugon, qui autrefois lui a sauvé la vie au
+régiment de Savoie-Carignan, où ils se sont connus soldats l'un et
+l'autre. Assez mauvais soldat avant de devenir médiocre comédien,
+Labussière allait porter la main sur son supérieur, lorsque Martial l'a
+empêché de commettre un acte d'indiscipline qui perdait le pauvre
+diable.
+
+Depuis, sa vie s'est traînée on ne sait trop où, comme il lui plaît de
+le dire. Quant à Hugon, le voici commandant d'artillerie, il apporte à
+la Convention les drapeaux de Fleurus. Qui l'amène à cette place et à
+cette heure matinale? Un roman d'amour. Il y a un an, il rencontrait
+dans les environs de Paris une religieuse novice chassée du couvent des
+Ursulines de Compiègne. La malheureuse, mourante de faim et de froid,
+grelottait les pieds dans la neige. Elle avait nom Fabienne Lecoulteux,
+pas de parents, pas d'asile. Martial l'a conduite chez une de ses tantes
+à lui; bientôt les jeunes gens se sont aimés et se sont juré de
+s'appartenir l'un à l'autre. Le cri de la patrie en danger a retenti;
+Martial, qui était de ceux de Jemmapes et du camp du Grand-Pré, a été
+blessé, et est demeuré trois longs mois prisonnier à Anvers; il a été
+ensuite un des soldats de Fleurus, le voilà à Paris. Sa parente est
+morte; la maison est vide: qu'est devenue Fabienne?
+
+D'après quelques indices elle doit habiter ce quartier. On l'aurait vue
+même à ce lavoir. Peut-être cette matinée de juillet, le 9 Thermidor,
+lui rendra-t-elle sa bien-aimée, et Labussière, qui donne la réplique à
+un ami retrouvé, le met au courant de ce Paris, dans lequel Martial
+rentre laissant la République glorieuse à la frontière. Là-bas, c'est le
+triomphe, ici c'est la terreur.
+
+Cependant, les laveuses qui sont arrivées depuis quelques instants
+poussent des cris furieux, et poursuivent en hurlant «à l'eau! à l'eau!»
+une jeune femme qui ne trouve de refuge que dans les bras de Martial.
+Les mégères l'ont condamnée à la façon dont le tribunal révolutionnaire
+agit avec ceux qu'il accuse: elle n'a pas répondu à leurs propos; c'est
+une ci-devant. Martial cherche en vain à la défendre contre ces femelles
+t contre ces sans-culottes accourus à la rescousse, lorsque l'apparition
+«d'un pourvoyeur» arrête cette émeute. Cet agent sinistre de la police
+de Robespierre met la main sur Fabienne, il la ferait conduire en
+prison, et de là à la mort sans autre forme de procès, si Labussière ne
+tirait de sa poche une carte qu'il fait passer sous les yeux de l'agent
+de police lequel s'incline avec force excuses devant une autorité
+supérieure.
+
+Voilà le premier acte du Thermidor de M. Sardou. Il est charmant, des
+plus intéressants dans une exposition, vive, attachante et chaleureuse,
+d'un drame qui va se dérouler dans une des plus terribles journées de la
+Révolution.
+
+Labussière qui a pris à tâche de sauver son ami Martial et Fabienne avec
+lui, les conduit l'un et l'autre chez le sans-culotte Bérillon, un gros
+bonnet de la section, lequel a pour femme la citoyenne Jacqueline,
+costumière au petit théâtre Mareux. Brave femme, cette Jacqueline, et
+prête à rendre service même à un ci-devant.
+
+Seul avec Fabienne et Martial, Labussière s'explique. Il est employé au
+comité de salut public. Oui. Comment est-il arrivé là? Après son
+expulsion du théâtre Mareux, un jeune auteur, Pixérécourt, l'a
+recommandé au chef du bureau des dossiers, Fabien Pillet, qui lui a
+donné une place modeste auprès de lui. C'est Labussière qui met en ordre
+ces dossiers accusateurs qu'on réclame au moment où les victimes sont
+envoyées au tribunal révolutionnaire. Là, ce brave garçon a trouvé moyen
+d'être utile aux pauvres gens. Lui aussi, il a ses protégés; il exerce
+subrepticement un droit de grâce au péril de sa tête, il anéantit les
+accusations: ces papiers il les réduit en pâte dans un baquet pendant la
+nuit et, aux premières heures du matin il va, accompagné d'un petit
+employé, son complice, les jeter en boules dans la Seine.
+
+Mais on commence à trouver que le désordre est trop grand au dépôt et
+ces dossiers disparus inquiètent le chef de la police générale, Héron.
+
+Fabienne tressaille à ce nom: elle le connaît ce policier dont la femme
+était autrefois au service de la mère de Fabienne; elle a eu à implorer
+sa protection; Héron ivre alors, comme toujours du reste, a voulu lui
+faire payer le service demandé, elle l'a repoussé en le renversant et
+s'est enfuie; ce qui s'est passé ensuite, Fabienne l'ignore, mais
+Labussière le sait. Héron a fait grand bruit de cette histoire; il a
+déclaré qu'une chouanne, une nouvelle Charlotte Corday, avait tenté de
+tuer un nouvel ami du peuple. La haine de Héron poursuit Mlle
+Lecoulteux; il n'y a plus, selon Labussière, qu'à fuir Paris et à
+gagner, le soir même, la Belgique, et il va retenir leurs places à la
+diligence.
+
+Les deux amants restent seuls. Pressée par la parole suppliante de
+Martial, Fabienne lui avoue qu'elle ne peut plus, qu'elle ne doit plus
+l'aimer. Elle croyait Martial perdu pour elle; elle a trouvé un asile
+parmi les Ursulines de Compiègne; elle est devenue leur soeur, et c'est
+entre les mains de Mgr de Bonneval qu'elle a prononcé ses voeux. «La loi
+les a brisés, ces voeux, répond Martial.» La jeune fille s'indigne à
+cette parole. Martial la poursuit du souvenir de leur bonheur perdu, la
+torture de son amour, de ses larmes, de ses désirs, l'enflamme de sa
+passion; il la reprend enfin à Dieu: il la ressaisit toute entière.
+Fabienne partira avec lui quand il aura tout préparé pour le départ. A
+peine est-il dehors que des bruits se font entendre dans la rue. Les
+pressentiments de Labussière ne l'avaient pas trompé. La foule hurle le
+_Ça ira_ et des chansons obscènes pendant qu'on conduit à l'échafaud les
+religieuses de Compiègne. Au même instant les agents de Héron font
+irruption chez Jacqueline et Fabienne Lecoulteux, dont la retraite a été
+découverte, est emmenée à la Conciergerie.
+
+Avec l'acte suivant, nous voici dans les bureaux du Comité de salut
+public aux Tuileries. Labussière et son ami Martial apprennent là
+l'arrestation de Fabienne, un envoyé de Fouquier-Tinville apporte à
+Labussière le dossier de la malheureuse fille, avec ordre de classer
+toute suite l'affaire, afin que l'accusée comparaisse, le jour même,
+dans deux heures, devant le tribunal. Que faire? l'amour égoïste de
+Martial n'hésite pas. Parmi cette foule de dossiers, le dossier d'une
+femme est là et porte aussi le nom de Lecoulteux, il faut le prendre et
+faire la substitution, on enverra immédiatement la malheureuse à
+l'échafaud, c'est vrai, mais Fabienne sera sauvée. Ce droit de mort sur
+une inconnue effraye Labussière qui se révolte d'abord et qui lutte
+contre les prières et les larmes de son ami. Cette scène magistrale
+marque le point culminant de l'oeuvre. La salle en a été profondément
+émue.
+
+Cependant Fabienne est enfermée à la Conciergerie. Les deux amis sont
+accourus vers elle. Les charrettes attendent, vont-elles partir? Les
+municipaux exécutent la sentence. La chute de Robespierre n'est pas
+définitive. Demain on verra. Mais aujourd'hui, c'est la mort de
+Fabienne, elle le sait, du reste, la pauvre créature, et dans un billet
+elle a dit à Martial le dernier adieu. Les condamnés défilent entre la
+haie faite par les gendarmes, sous les injures de la canaille. Fabienne
+paraît, les cheveux coupés, prête pour la mort, lorsque Martial et
+Labussière lui présentent un papier. Elle n'a qu'à signer.
+
+La loi qui tue la femme l'épargne si elle déclare qu'elle va être mère.
+Cette noble fille se révolte à l'idée de sauver sa vie par un mensonge
+et par une honte et elle monte fière et vaillante à la mort. Martial
+s'élance vers elle; un gendarme l'arrête, et, comme Martial fait
+résistance, le gendarme le tue d'un coup de pistolet.
+
+Le succès, comme vous devez le penser, a été des plus grands, et la
+Comédie-Française a tout fait pour l'assurer et par la beauté des décors
+et par les soins apportés à la mise en scène. Quant aux trois comédiens
+chargés des trois principaux rôles de la pièce, ils ont fait merveille.
+Labussière c'est M. Coquelin, qui remplit ces quatre actes du feu de son
+âme et de toutes les ressources de son prodigieux talent. M. Marais, qui
+joue Martial, a été très chaleureusement applaudi. Mlle Bartet, si émue,
+si touchante, a été acclamée par toute la salle.
+
+M. SAVIGNY.
+
+
+
+NOS GRAVURES
+
+_Thermidor_ est interdit, ou, pour être plus exact, _suspendu_. Cette
+interdiction, qui laisse entière l'appréciation de notre collaborateur
+Savigny, dont l'article était écrit avant que la nouvelle ne fut connue,
+ne peut qu'ajouter à l'intérêt des gravures que nous consacrons à la
+pièce.
+
+Notre premier dessin représente le décor du premier acte. Il est d'un
+aspect délicieux. C'est le matin d'un beau jour d'été. Nous sommes au
+bord de la Seine. A droite, le quai vers lequel on monte par un escalier
+de bois, un escalier tournant. A gauche, une île toute fraîche,
+qu'ombragent des saules, que bordent des roseaux...
+
+C'est là que se noue le drame. Déjà Labussière (M. Coquelin) a arraché
+Fabienne Lecoulteux (Mme Bartet), à la fureur des lavandières qui la
+poursuivaient et elle va pouvoir fuir avec Martial Hugon (M. Marais)
+lorsqu'attiré par le bruit, un des pourvoyeurs de la guillotine descend
+de la berge dans l'île. A sa vue, les lavandières reprennent courage...
+Mais Labussière ne perd pas la tête; on pourrait presque, s'il ne
+s'agissait d'un sujet aussi grave, dire qu'il ne perd par la carte...
+Car il lui suffit de montrer au pourvoyeur sa carte civique pour que le
+pourvoyeur s'incline respectueusement et lui demande pardon de l'avoir
+interrogé.
+
+Notre deuxième gravure représente les dernières scènes du dernier acte.
+Elles se déroulent dans la cour de la Conciergerie. Fabienne n'a pas
+voulu accepter le subterfuge qui lui était offert pour être sauvée...
+Elle dit un dernier adieu à celui qu'elle aime et marche d'un pas ferme
+vers l'échafaud.
+
+Encore un mot:
+
+On sait avec quelle singulière ardeur M. Sardou suit les répétitions de
+ses oeuvres, aucun détail de mise en scène, de costume, ne lui échappe.
+Le croquis ci-dessous nous montre le célèbre académicien, coiffé de son
+béret légendaire, communiquant ses observations à son principal
+interprète, Coquelin, ce dernier dans le costume de son rôle de
+Labussière.
+
+Ad. Ad.
+
+
+
+[Illustration.]
+
+[Illustration: Le père de Deken. M. Bonvalot. Le prince Henri d'Orléans.
+Les explorateurs du Tibet.]
+
+[Illustration: Le voyage d'exploration au Tibet du prince Henri
+d'Orléans et de M. Bonvalot.--Le transport des bagages.]
+
+L'HIVER DE 1891.--L'Asile de nuit installé dans le Palais des
+Arts-Libéraux, au Champ-de-Mars.
+
+[Illustration: LA NEIGE EN ALGÉRIE.--Une rue de la ville haute, à
+Alger.--Phot. Famin.]
+
+[Illustration: LA NEIGE EN ALGÉRIE.--La place du Gouvernement, à Alger,
+vue prise le 19 janvier.--Phot. Geiser.]
+
+
+
+[Illustration: Les masques.]
+
+Ohé! les masques, ohé! Allons, sortez de vos moules, faux nez et
+postiches de tout genre, et, dans un divertissant défilé, montrez-nous
+que la gaieté française est moins moribonde qu'on ne se l'imagine, et
+surtout qu'on ne le dit!
+
+Que de souvenirs joyeux, en effet, évoque pour le lecteur la vue de tous
+ces masques, et quelles bonnes histoires personnelles ne rappellent-ils
+pas à chacun de nous? Dans notre souvenir ils s'agitent, s'animent, et,
+de toutes les cavités de ces figures de carton blafardes ou rutilantes,
+il se dégage un vague murmure sonore, écho de nos folies de vingt ans!
+
+On a beau s'en défendre, il reste de ces premières impressions comme une
+griserie, et plus d'un, qui depuis longtemps ne se masque plus, hélas!
+s'est surpris à vouloir, pour une fois au moins, recommencer.
+
+De tous temps l'homme s'est masqué pour se moquer de l'homme.
+Bacchanales grecques, saturnales romaines, fête des fous ou des
+vendanges, procession du renard dans l'ancien temps, promenades du géant
+Gayant, de la tarrasque, du boeuf gras plus près de nous, le masque a
+tout accompagné et a subi de nombreuses transformations. On le rencontre
+pour la première fois, d'une façon certaine, au théâtre grec, où il avait
+un double but: d'abord donner plus de vérité à la représentation du
+personnage, ensuite renforcer par certains artifices la voix de
+l'acteur.
+
+Les masques antiques se divisaient en plusieurs catégories: masques de
+vieillards, de jeunes hommes, d'esclaves et de femmes. Mais ce n'étaient
+pas là des masques dans l'acception que l'on donne aujourd'hui à ce mot,
+ils ne comportaient aucune idée de déguisement.
+
+Ces masques du théâtre ancien se sont d'ailleurs perpétués jusqu'à une
+époque peu éloignée de nous. Polichinelle, le capitaine Matamore,
+Arlequin enfin, en sont comme les derniers reflets.
+
+De la scène, le masque ne tarde pas à passer à la ville, et cette mode
+prend naissance en Italie, à Venise, où elle est une conséquence toute
+naturelle de son célèbre carnaval.
+
+Dès lors, tout le monde se masque, mais alors aussi commencèrent les
+abus; adopté pour favoriser la galanterie et les divertissements, le
+masque servit bientôt à faciliter les crimes.
+
+François 1er, Charles IX et Henri III essayèrent par de nombreuses
+ordonnances de mettre fin à ces méfaits, mais inutilement.
+
+De même, bien plus tard, en 1789, le gouvernement crut devoir les
+proscrire comme portant atteinte à la dignité humaine; malgré cela ils
+n'en continuèrent pas moins à être de toutes les fêtes populaires et à
+rire bravement au nez de la loi.
+
+Mais l'époque moderne est arrivée, le masque va se transformer
+entièrement.
+
+Les premiers masques étaient en bois ou en écorce de bois, le cuir vint
+ensuite; puis la cire. Le bois en était souvent doublé de cuivre,
+d'airain ou d'argent, surtout pour les masques de théâtre, dans le but
+d'augmenter la sonorité et la résonance de la voix; ils étaient en
+quelque sorte l'exagération de la figure humaine dont ils essayaient
+cependant de se rapprocher. Les masques de cuir durèrent peu et ne
+tardèrent pas à être remplacés par ceux de cire qui, eux-mêmes, ne
+durèrent pas longtemps.
+
+A notre époque différents éléments servent à le fabriquer. On fait des
+masques en étoffe, en toile sans cire, ou en toile avec cire, en toile
+métallique. Les étoffes employées sont: la percale, les étoffes à
+dessins, la satinette, le satin de toutes qualités et de toutes
+couleurs, le velours, la dentelle, le tulle, les paillettes; mais le
+plus généralement le masque actuel est en carton.
+
+On emploie pour cela quatre qualités de carton: le gris, le blanc, le
+demi-fin; ainsi nommés, cela se comprend, d'après leurs qualités. On se
+sert enfin de ce qu'on appelle le masque fort pour fabriquer les pièces
+exceptionnelles qui ont besoin d'offrir une plus grande résistance.
+
+Nous n'insisterons pas sur les manipulations que nécessite la
+fabrication d'un masque: nous dirons simplement que la feuille de carton
+plus ou moins ramollie par l'humidité est appliquée contre les parois
+d'un moule, dont, une fois sèche, elle doit reproduire l'empreinte:
+cette manipulation exige beaucoup d'adresse et d'habitude et la
+possession d'un matériel spécial, très nombreux, puisqu'il faut autant
+de moules que l'on veut faire de formes différentes de masques.
+
+Chaque masque est ensuite placé, pour recevoir la couleur, sur un moule
+en relief en carton fort.
+
+On passe d'abord une couche de couleur chair claire, délayée avec de la
+colle de peau afin de donner de la raideur au carton. Cette première
+couche étant sèche, on en passe une seconde définitive et nuancée
+suivant le caractère qu'aura le masque; ensuite, avec un tampon de
+laine, on met du rouge au front, aux joues, au menton, etc.; les
+sourcils, cils, barbes et moustaches sont peints avec des couleurs très
+fines délayées dans de la gomme arabique: puis, sur le tout, on étend un
+encollage à la colle de pâte destinée à empêcher les taches, puis un
+vernis à l'alcool.
+
+Enfin, lorsque toutes ces opérations sont terminées, on perce les yeux,
+les narines, la bouche, avec des emporte-pièces.
+
+[Illustration.]
+
+On rogne ensuite le tour du masque avec des ciseaux et il est prêt à
+être vendu.
+
+Ce rognage après coup demande quelques explications, car il est en
+quelque sorte la caractéristique du masque de fabrication française.
+
+En France, en effet, la feuille de carton employée est toujours plus
+grande que le moule, elle le déborde de un à deux centimètres et ce
+bord, rabattu en avant; forme autour du masque un écran circulaire
+protecteur qui empêche la peinture et le vernis d'en salir l'intérieur,
+lequel doit être en contact avec la figure, et lorsque plus tard on le
+découpera, la tranche de carton sera blanche et immaculée. Il en est de
+même pour le perçage des ouvertures après coup.
+
+En général les étrangers, les Allemands surtout, négligent ces
+précautions, mesurent leur carton juste aux dimensions du moule,
+découpent d'abord les ouvertures et peignent par-dessus. Ainsi les poils
+du pinceau débordent à l'intérieur du masque par la bordure et les trous
+et en maculent l'intérieur et la tranche.
+
+Toutes les fois donc que vous verrez de larges traînées de rouge chair
+ou de noir sur les bords, à l'intérieur, ou autour des yeux et de la
+bouche, toutes les fois que vous verrez un masque dont la tranche sera
+colorée, dites-vous: voilà de la fabrication étrangère, et n'achetez
+pas, à moins que, la sueur aidant, vous n'aimiez à voir votre figure
+transformée en arc-en-ciel après quelques instants de port.
+
+Un mot maintenant sur le masque de cire. Il a pour base la toile fine et
+un peu usée qui, durcie au moyen de la colle de pâte, se manipule comme
+le carton, puis est plongée dans de la cire bouillante. Cette
+manipulation délicate se comprend facilement.
+
+En résumé donc, carton et toile imprégnée de cire, voilà les principaux
+éléments des masques actuels, on n'en fait plus ni en peau, ni en bois,
+ce dernier est exclusivement réservé aux macarons qui sont des motifs de
+décoration et n'ont rien à voir avec les masques.
+
+Nous avons laissé à dessein pour la fin les masques en étoffes, tels que
+les loups et les dominos, parce que leur fabrication est un secret
+français jusqu'à ce jour soigneusement gardé, qui nous donne une réelle
+supériorité, et n'a pu encore être ni imité ni surpris par l'étranger.
+
+Il y a entre le loup et le domino une différence que peu de gens
+connaissent et qui est cependant originale. Nous devons la signaler ici.
+
+[Illustration.]
+
+Le loup est rond ou plutôt ovale; quant au domino, c'est un loup de
+forme carrée. Le loup désigne la femme et le domino l'homme lorsque tous
+deux sont déguisés, et lorsque la femme est déguisée en homme elle doit
+porter le loup de son sexe pour indiquer ce déguisement, à moins que,
+pour compléter la supercherie ou l'illusion, elle ne porte le domino.
+
+De la fabrication au fabricant, il n'y a qu'un pas, franchissons-le:
+
+Jusqu'en 1770, l'Italie en a eu le monopole, ses fabricants n'avaient
+pas de rivaux; mais, peu à peu, la France s'est emparée de cette
+industrie, où l'Allemagne la suit et depuis cinq ou six ans environ
+paraît rivaliser avec elle, non sans résultats.
+
+Les fabricants sont d'ailleurs peu nombreux. On en compte 4 à Paris, 2
+en Belgique, 2 en Allemagne et 1 enfin en Grèce, 9 en tout, pour le
+monde entier.
+
+Ces neuf fabricants vendent en moyenne, l'un dans l'autre, quatre
+millions de masques par an. Dans ce chiffre Paris entre pour douze cent
+mille environ, l'Allemagne pour le double, la Belgique et la Grèce se
+partagent le reste, et, chose curieuse, c'est à Paris même que se
+vendent le plus de masques allemands.
+
+Veut-on savoir maintenant en quels pays s'écoulent tous ces masques?
+
+Dans le monde entier, mais principalement dans l'Amérique du Sud.
+
+L Angleterre en consomme très peu, la Russie quelques-uns à peine, la
+Turquie par contre énormément. L'Italie, que l'on croirait devoir être
+au premier rang, n'en fabrique plus et en consomme modérément; il en est
+de même pour l'Espagne, le Portugal, la Suède, la Norvège, la Suisse, la
+Roumanie.
+
+La Belgique et l'Allemagne naturellement se fournissent elles-mêmes.
+Quant à la Pologne, seule de tous les pays, elle n'en consomme pas.
+
+L'Asie, enfin, n'est représentée que par la Perse dont le souverain a
+fait d'assez importantes commandes de masques à l'une des principales
+maisons de notre place, mais pas du tout dans le but que l'on s'imagine.
+
+Les masques entrent en effet en Perse dans le matériel scolaire. Ils
+servent aux instituteurs à effrayer, en s'en affublant brusquement,
+leurs élèves paresseux ou désobéissants, qui doivent, à cette vue, cela
+se conçoit, pousser des cris... perçants et revenir, espérons-le, à de
+meilleurs sentiments.
+
+Les masques ont eu, on le voit, toutes les gloires; cette fin morale et
+instructive à laquelle on ne s'attendait pas fait qu'il leur doit être
+beaucoup pardonné. Et quel chemin parcouru par ce léger carton!
+
+Quel est, maintenant, le prix du masque et quelles en sont les variétés
+actuelles?
+
+[Illustration.]
+
+[Illustration.]
+
+Les prix en gros et en fabrique vont de deux centimes à six, sept et
+huit francs la pièce, suivant, bien entendu, les qualités, les genres et
+la quantité. Le détaillant les revend à son gré, il n'y a pas à cet
+égard de limites ni de tarifs.
+
+Quant aux variétés, elles sont innombrables et dépendent du génie
+inventif du fabricant et de sa richesse en moules. Elles comprennent les
+masques entiers, les demi-masques, et les pièces postiches isolées.
+
+Citons les principales, nous donnerons à côté quelques prix encore.
+Parmi les masques entiers d'abord:
+
+Les masques de carton pour enfants à 4 francs la grosse et 35 centimes
+la douzaine, puis ceux pour hommes à 8 francs la grosse et 70 centimes
+la douzaine, puis les masques-caricatures à oreilles garnis ou non de
+crins, dont l'Alphonse et la vieille femme sont les types, qui se
+vendent par douzaine de 6 à 15 francs; puis les masques de carton
+fantaisie, comprenant les diables, monstres, pompiers, paysans, jockeys,
+chinois, avec garnissage excentrique et coiffures mobiles, qui vont de 7
+fr. 50 à 27 francs la douzaine; puis les caricatures proprement dites et
+les types divers, vieux fonctionnaires à favoris et lunettes, malades
+avec bandeaux et belles-mères avec des animaux sur le nez (à 18 francs
+la douzaine de belles-mères), enfin les têtes d'animaux, girafe,
+rhinocéros, éléphant, chameau, grand-duc, canard, autruche, phoque,
+tortue, maquereau, rouget, lièvre, rat, avec crânes et mâchoires
+articulés, qui vont jusqu'à 42 francs.
+
+Parmi les demi-masques nous trouvons deux variétés de nez: les nez
+fantastiques de 30 centimètres et les nez monstrueux de 40 centimètres
+de longueur; du fantastique qui est le moins au monstrueux qui est le
+plus, il y a 9 francs d'écart, plus de la moitié (9 à 18 francs la
+douzaine), mais cela ne fera jamais reculer un véritable amateur.
+
+Le nez est, on le sait, un organe orgueilleux et entreprenant, aussi le
+prix de cet organe peut-il s'élever jusqu'à 30 francs. Mais aussi, quel
+nez pour ce prix!
+
+Les masques en cire et en toile renferment peu de variétés, leur prix
+varie de 7 à 42 francs la douzaine. Ceux en toile métallique comportent
+aussi très peu de modèles.
+
+[Illustration.]
+
+Les dominos et les loups méritent de nous arrêter un instant. Les plus
+vulgaires sont en carton et coûtent de 7 à 51 francs la grosse, suivant
+qu'ils sont avec ou sans barbettes cousues. Quant aux autres, ceux dont
+la fabrication est un secret, leurs prix varient suivant l'étoffe et
+suivant la barbette: en percale, l fr. 50 à 4 fr. 25 la douzaine; en
+satinette, 2.75 à 4.75; en satin, 2.50 à 30 francs pour les loups, de
+2.75 à 42 fr. pour les dominos; le prix le plus élevé des dominos en
+velours est de 36 francs.
+
+De ces deux grandes variétés, masques pleins et demi-masques, c'est la
+première qui se vend en grande proportion le plus.
+
+ *
+ * *
+
+Il nous reste, pour terminer cette énumération des types de masques, à
+parler des grosses têtes, dont deux spécimens, l'enfant qui pleure et
+l'enfant qui rit, forment le frontispice de nos dessins.
+
+Cet article, malgré son prix relativement élevé, se vend bien.
+
+Il n'y en a pas moins de 150 variétés différentes, dont la nomenclature
+est à elle seule tout un catalogue, et dont les prix flottent entre 4 et
+10 francs la pièce, toujours, bien entendu, pris en fabrique et en gros.
+
+Voici les noms techniques de quelques-unes des plus remarquables parmi
+les grosses têtes: Coq du village, Donneur d'eau bénite, Eunuque,
+Fluxionneux, Guenon coiffée, Hyacinthe, Invalide à la tête de bois,
+Juge, Maquignon, Mascotte, Nez piqué, Polyte, Pamphile, Paulus,
+Rochefort, Ramollot, Shah de Perse, Sauvage du Brésil, etc. C'est dans
+cette catégorie que se trouvent tous les animaux: Blaireaux, Chouettes,
+Castors, Grue, Grenouille, Ane, Cheval, Dindon, Tigre, Veau, Eléphant,
+etc., etc., et toutes les nationalités: Chinois, Japonais, Anglais,
+Russes, Turcs, Persans, Allemands, etc., Cinghalais, enfin, et Javanais,
+souvenirs de notre dernière Exposition Universelle.
+
+Inutile de dire que les nègres y sont brillamment représentés par cinq
+modèles:
+
+Le Nègre, tout court, le Nègre à turbans, le Nègre planteur, la Négresse
+à perles et la Négresse à madras.
+
+Le monde entier est représenté dans cette collection, depuis le Kroumir
+jusqu'au Zoulou, sauf le Français cependant dont le type national est de
+ne pas en avoir, mais dont quelques spécimens locaux sont néanmoins
+reproduits: Alsacienne, Auvergnat et Normand.
+
+Si nous ajoutons à cette nomenclature la mention des têtes à doubles
+faces, dites janus, nous aurons complètement passé en revue les masques
+dont la gamme grotesque ou humoristique commence au nez d'un sou pour
+finir à la double face, réserviste d'un côté et rosière de l'autre, au
+prix de 10 fr. la pièce.
+
+Parmi les dessins que nous donnons aujourd'hui, le lecteur reconnaîtra
+facilement, reproduits d'après les modèles originaux, les différents
+masques dont nous avons parlé.
+
+[Illustration.]
+
+Sur la première page il trouvera: en tête, l'enfant qui pleure et celui
+qui rit, au-dessous d'eux un masque à barbe, un glabre, un diable, un
+idiot, puis l'Alphonse au-dessus de l'Anglais et du monstre, et dans un
+cartouche deux masques d'acteurs anciens.
+
+La deuxième nous présente en groupe trois masques anciens et trois
+Japonais facilement reconnaissables, puis toute une pantomime en cinq
+Pierrots.
+
+Pierrot 1er montre sa langue à Pierrots 2 et 3, étonnés de la trouver si
+mauvaise. Conclusion: administration par une main secourable de 50
+grammes d'huile de ricin à Pierrot transformé en malade. Le page se
+termine par un macaron de femme japonaise, portrait de belle-mère
+probablement à en juger par sa mine, et par le fameux masque de guerre
+du célèbre Shogun Yeyas Minamoto, légendaire au Japon et qui se trouve
+dans toutes les panoplies.
+
+La troisième page est un résumé de l'histoire des bêtes et de celle des
+races et contient deux types bien connus de masques, vrais ceux-là,
+d'acteurs modernes, Daubray d'abord, puis Lassouche, l'inoubliable
+créateur du genre qui porte son nom, et, comme en une vision, Sarah
+Bernhardt, Coquelin, Daudet, enfin Dumas.
+
+La quatrième page débute par deux caricatures, puis une bonne femme, un
+clown, un yankee, un monocle, Pierrot, et Jules Ferry: ce dernier,
+paraît-il, a toujours du succès. Cette page se termine par une scène
+représentant la peinture des masques.
+
+Un mot encore, et nous aurons tout dit.
+
+Ce n'est guère que depuis l'année dernière que le commerce du masque a
+paru un peu reprendre à Paris; la capitale a semblé se réveiller d'une
+longue torpeur. L'interdiction de la procession du boeuf gras avait
+porté le coup suprême à l'industrie qui nous occupe en supprimant la
+dernière mascarade, la dernière réjouissance officielle que la promenade
+des blanchisseuses, elle aussi d'ailleurs tombée en désuétude, n'avait
+pu remplacer.
+
+Aussi le cri des fabricants de masques était-il: «Le rétablissement du
+boeuf gras ou la mort!»
+
+Il est heureusement arrivé jusqu'aux oreilles de nos édiles! le peuple
+leur demandait et du pain et des masques, ils ont sagement fait d'y
+consentir.
+
+Terminons en constatant avec une satisfaction évidente d'amour-propre
+que l'homme est avant tout un animal judicieux et policé; il a de tout
+temps aimé à réglementer même ses folies: à ce titre le masque ne devait
+pas échapper à la vigilante attention du législateur.
+
+De tous temps aussi des ordonnances sont intervenues, défendant,
+autorisant, réautorisant les masques et les mascarades; celles encore en
+vigueur de nos jours sont la loi du 24 août 1790 et l'ordonnance de
+police du 25 février 1825 qui arment les corps municipaux contre la
+licence et les pétulances de la gent masquée.
+
+En voici les articles principaux:
+
+Défense avec le masque de porter bâton ou épée;
+
+Défense de paraître masqué avant ou après certaines heures;
+
+Défense de prendre des déguisements de nature à troubler l'ordre public
+ou de blesser la décence:
+
+Défense de proférer sous le masque des mots grossiers ou injurieux;
+
+Défense de jeter des corps étrangers dans les voitures ou dans les
+maisons Tout masque doit se conformer aux injonctions de l'autorité.
+
+La perpétration d'un crime sous le masque constitue une circonstance
+aggravante.
+
+Nous en avons fini avec l'histoire des masques: puissent-ils cette année
+encore ne pas mentir à leur joyeuse réputation!
+
+Hacks.
+
+
+
+L'HIVER DE 1891.--Le déglaçage de la Seine au moyen de la mélinite.
+(Voir l'article page 120.)
+
+[Illustration: Tracé de la rigole destinée à recevoir le cordeau
+détonnant de mélinite.]
+
+[Illustration: Dévidage du cordeau.]
+
+[Illustration: Le placement des pétards.]
+
+[Illustration: Jonction de deux bouts du cordeau.]
+
+[Illustration: L'HIVER DE 1891.--La traversée de l'Escaut: un vapeur se
+frayant un passage à travers les glaces.]
+
+[Illustration: L'HIVER DE 1891.--L'embâcle de l'Escaut, à Hoboken
+(Belgique). D'après les photographies de M. H. Colon, d'Anvers.]
+
+
+
+LE PRINCE BAUDOUIN
+
+C'est une tradition de la famille des d'Orléans que le mois de janvier
+est pour elle une époque néfaste: il semble que les Saxe-Cobourg aient,
+par alliance, hérité de cette légende familiale, car janvier a marqué
+pour eux plus de deuils que de joies. Il y a vingt-deux ans, le 27
+janvier, mourait le jeune comte de Hainaut, l'héritier présomptif du
+trône de Belgique, le successeur de droit de son père le roi Léopold II.
+L'an dernier, le 1er janvier, le palais de Laecken brûlait de fond en
+comble et il s'en fallut de peu que la jeune princesse Clémentine n'y
+laissât la vie. Enfin, il y a quelques jours, le 23 janvier, à 1 heure
+trois quarts du matin, mourait, en quelques heures, emporté par une
+pneumonie aïgue accompagnée d'endocardite et d'hémorrhagie rénale, le
+prince Baudouin, fils aîné du comte et de la comtesse de Flandre, neveu
+du roi, par conséquent, et son successeur désigné, le frère de S. M.
+Léopold II ayant manifesté le voeu de ne lui point éventuellement
+succéder.
+
+Le prince Baudouin de Saxe-Cobourg était né le 3 juin 1869. Il avait
+donc vingt-un ans et sept mois. Il était entré le Ier mai 1881 à l'École
+militaire où le roi l'avait présenté en personne.
+
+[Illustration: LE PRINCE BAUDOUIN DE FLANDRE D'après une photographie de
+M. Gunther, à Bruxelles.]
+
+Le jeune prince sortit de l'École après avoir suivi les deux années de
+cours de la 35e promotion de ce qu'on appelle, en Belgique, les armes
+simples, c'est-à-dire de la préparation à la cavalerie et à
+l'infanterie. Le 5 mai 1886 le roi nommait son neveu sous-lieutenant au
+régiment de grenadiers et le 3 juin 1889 le prince passait au régiment
+de carabiniers avec le grade de capitaine. Un arrêté royal était
+préparé, qui le nommait major à un régiment de ligne en garnison à
+Anvers, lorsque la mort l'a surpris. Il semble que ce soit lors d'une
+reconnaissance en service de campagne, opérée par le prince il y a trois
+semaines aux environs de Bruxelles par le temps ultra-rigoureux qui a
+régné, qu'il a contracté le germe de l'affection mortelle qui l'a
+emporté d'une façon presque foudroyante: ce n'est qu'à 5 heures du soir,
+le 23 de ce mois, que ses médecins, les docteurs Rommelaere, Mulier et
+Mélisont estimaient que l'état de l'auguste malade était grave--et la
+même nuit le prince mourait! La famille royale de Belgique a été
+cruellement éprouvée ces temps derniers: tous les enfants du comte et de
+la comtesse de Flandre ont été assez sérieusement malades et, encore
+aujourd'hui, la soeur aînée du prince Baudouin, la princesse Henriette,
+est à peine convalescente: aussi lui a-t-on laissé ignorer le plus
+longtemps possible la mort de son frère qu'elle adorait et qui l'avait
+soignée avec un dévouement sans pareil. Et il a fallu que Mme la
+comtesse de Flandre--admirable de dévouement et de courageuses
+résignation--allât pendant quatre jours de la couche funèbre de son fils
+au lit de sa fille, obligée de quitter ses habits de deuil et de se
+composer un visage!
+
+Le prince Baudouin était déjà très aimé, très populaire: c'était une
+nature essentiellement sympathique. Il était préparé au rôle auguste
+qu'il devait jouer et avec lui la tradition des rois «belges de coeur et
+d'âme»--suivant une expression heureuse de Léopold II--était assurée de
+durer.
+
+Le portrait que nous donnons de lui est le plus récent qui ait été fait.
+Nous donnons également une vue de la chambre mortuaire: le prince, dont
+les traits ne sont nullement altérés, est couché, en grande tenue de
+carabiniers, sur son lit de mort que des mains pieuses ont couvert de
+fleurs.
+
+Georges du Bosch.
+
+[Illustration: LA MORT DU PRINCE HERITIER DE BELGIQUE.--L'exposition du
+corps.--D'après un croquis de notre correspondant, M. Heins.]
+
+
+
+L'ÉDUCATION DES PEAUX-ROUGES
+
+Peut-on civiliser les Indiens nomades de la Prairie américaine?
+
+Entre New-York et San-Francisco, cette question indiscrète m'a valu les
+drôles de réponses suivantes:
+
+--Faire la toilette de ces bêtes puantes! s'est récriée en minaudant une
+suave miss de Boston. Voilà bien de vos idées françaises!
+
+--Enseigner la Bible aux brutes rouges! Mais, monsieur, nous y perdons
+nos peines sans nul profit, m'a dit un fameux pasteur de Chicago.
+
+--Civiliser les diables rouges! Pourquoi pas? Eux comme les autres!
+
+Et le riche débitant de whiskey de Cheyenne-City me fit voir un
+malheureux Chochône titubant ainsi qu'un ilote, au mépris de la loi qui
+défend de vendre de «l'eau-de-feu» aux _Pupilles de la République_.
+
+--Regardez! me dit mister Smith, notable épicier de Denver. Les voilà
+qui commencent à mordre à la réclame!
+
+Son doigt pointait vers l'étiquette: Cirage de Smith, collée au dos d'un
+guerrier sioux, dégénéré, sans le savoir, en homme-sandwich, la risée
+des gamins.
+
+--Civiliser! A quoi bon? avoua cyniquement un sénateur de Washington.
+Cela ne paie pas.
+
+De l'Atlantique au Pacifique, 49 millions de citoyens, composant la
+nation américaine, ont trouvé commode cette dernière opinion, formulée
+par les aventuriers, spéculateurs en terres et rôdeurs de frontières:
+
+--Une corde, une branche de sapin dans un coin de la Sierra. C'est
+assez. Les cartouches sont chères...
+
+Aussi, des poétiques héros de la légende de Cooper et de Chateaubriand,
+il ne va bientôt plus rester aux États-Unis que ces statuettes en bois
+polychromes, qui remplacent dans les grandes villes nos civettes
+parisiennes, à l'entrée des débits de tabac...
+
+Pour l'honneur de ses compatriotes, un brave soldat de l'armée
+américaine, le capitaine Pratt, est en train de démontrer qu'il y avait
+quelque chose de mieux à faire des Indiens que de les détruire.
+
+Pris d'admiration pour l'héroïsme des Cheyennes qu'il avait la consigne
+d'exterminer, le capitaine Pratt obtint qu'une douzaine de jeunes
+prisonniers, échappés au carnage, seraient admis à l'institution de
+Hampton, en Virginie, où l'on donne une éducation sommaire aux fils des
+affranchis noirs.
+
+J'ai visité Hampton. C'est de l'obligeance du capitaine Pratt que je
+tiens ces notes.
+
+En quel état ils arrivèrent, les prisonniers cheyennes! Mains liées,
+ignorants du sort qui les attendait, désespérés, prêts à la révolte ou
+au suicide...
+
+En trois mois ils furent méconnaissables; soumis, disciplinés, calmes,
+confiants. On voulut, au bout d'un an, les renvoyer à leur tribu;
+presque tous demandèrent comme faveur de rester. Le capitaine Pratt
+recueillit de modestes souscriptions qui suffirent au maigre budget de
+ses protégés. Puis il demanda une enquête d'où sortit une petite
+subvention du département de la guerre.
+
+L'oeuvre était fondée. Un soir, les Cheyennes de Hampton entendirent
+avec étonnement le cri de leur tribu. Un parti d'indiens pacifiques
+s'abattit sur l'institution. C'étaient des Cheyennes de l'agence
+Saint-Augustin. On les reçut avec du thé, du café, des
+rafraîchissements. On les habilla, on les dégrossit, on les distribua
+dans les ateliers. Ce nouvel essai réussit assez bien pour qu'on fit
+venir un troisième convoi de 49 garçons Sioux Criss, Maudans et Gros
+Ventre, avec 9 fillettes de 9 à 18 ans.
+
+Très curieuse la rencontre des nouveaux avec les anciens. Les uns,
+déguenillés, farouches, silencieux, défiants. Les autres à demi
+civilisés déjà; propres, bien vêtus, qui commencèrent les compliments et
+félicitations de bienvenue avec l'emphase de la prairie. Les défiances
+tombèrent. Un ancien dit à un nouveau: «Viens, mon frère, je te
+montrerai le chemin.» Et ce fut fini.
+
+Les débuts se firent à tâtons. De livre point; rien que de la musique,
+de la marche en cadence, des soins de propreté, les premiers exercices
+de la règle scolaire. On passa aux «leçons de choses», à l'enseignement
+par la vue, le toucher; tableau noir et craie, dessins, croquis, cartes,
+peintures, reliefs en bois: en plâtre, etc. Ces intelligences sauvages
+s'éclairèrent de lueurs inconnues, qui, pénétrant doucement les crânes
+épais, réveillaient les cerveaux engourdis, portaient le jour dans les
+ténèbres de leur pauvre esprit, stupéfait d'abord, bientôt amusé à des
+notions des sensations nouvelles.
+
+Mais la découverte charmante, exquise, merveilleuse pour le jeune Indien
+des deux sexes fut la page écrite ou imprimée, «le papier qui parle.»
+L'imagination, don atavique de la race prenant son essor, l'étude devint
+une passion chez les petits Peaux-Rouges. «Si je ne savais pas lire et
+écrire quand je retournerai à la tribu, disait un jeune brave, mon
+peuple se rirait de moi.»
+
+On leur apprit à lire dans les histoires illustrées: Robinson Crusoé et
+autres. «Quelle émotion! me dit le capitaine. Quel religieux silence
+pendant les commentaires!» Avec une subtilité admirable, nos petits
+sauvages comprenaient tout--et devinaient le reste; même le sens
+abstrait et moral des choses. Pendant ma visite, les enfants se mirent à
+causer trop haut dans la classe. Le professeur demanda: «Qui parle
+ainsi?» Chaque élève désigna son voisin. Le professeur alors expliqua la
+laideur du mensonge, citant l'exemple de Washington enfant qui ne
+pouvait se résoudre à mentir. Puis, brusquement: «Qui de vous veut être
+George Washington?» Deux garçons se levèrent aussitôt et dirent à la
+fois: «C'est moi qui ai parlé.»
+
+Moins aisé fut, pour les petites filles, de saisir le sens figuré d'un
+verset d'hymne méthodiste:
+
+«_Résistez à la tentation: chaque victoire vous fera plus forte pour une
+autre victoire._»
+
+Deux heures après avoir chanté ces paroles, la petite Fleur-de-Fraise
+courut à la maîtresse. Et d'un air triomphant:» Moi, victoire! moi,
+victoire! Louisa Tête-de-Taureau fâchée.--Elle _grande tentation_.
+Alors, moi je tape. _Moi victoire!_»
+
+Au jardin de l'institution, des collégiens yankees, rencontrant un jour
+les petites Indiennes, leur posèrent mille questions saugrenues:
+«Comment t'appelles-tu? Sais-tu parler _américain_? Es-tu sauvage?»
+
+Impatientée, la petite Feuille-Verte regarda dans les yeux l'un des
+auteurs de cette inconvenance: «Je ne parle pas _américain_, et je suis
+très sauvage.»
+
+Dès le troisième mois d'école, ce petit monde est déjà sensible à tout
+ce qui rappelle sa condition. La petite Grâce entend une exclamation
+échappée à un visiteur. Elle court à la maîtresse: «Le _gentleman_ a dit
+nous sommes de _pauvres êtres_. Est-ce que nous sommes _si pauvres que
+cela_, dites!»
+
+Dès le troisième mois aussi, les petites filles parlent «américain» à
+leurs poupées. Peut-être, pour elles, sont-ce des «bébés pâles,» qui ne
+comprennent pas l'indien; ou encore se trouvent-elles enhardies, la
+poupée ne relevant pas leurs fautes de grammaire.
+
+Pour consacrer le succès de son oeuvre, le capitaine Pratt obtint de
+convoquer à Hampton une assemblée des principaux chefs. Ils arrivèrent
+des «réserves», sous la conduite des agents. J'ai eu le rare spectacle
+de cette cérémonie touchante.
+
+Qu'on se figure une vingtaine de chefs, superbes sous leurs costumes de
+guerre, les mocassins ornés de scalps yankees, coiffes de plumes
+d'aigle, chargés de fétiches et de peintures de guerre--tout l'attirail
+enfin du répertoire romantique. Et pour les recevoir, rangée en ordre,
+la petite troupe de leurs enfants, transformés en misses et gentlemen
+américains. Le contraste était saisissant.
+
+Pauvre Loup, chef des Gros-Ventre, trouva le fils de son propre frère,
+Corne-Dure, dans l'atelier de peinture, affublé d'un tablier de toile et
+badigeonnant de rouge vif des seaux de bois.
+
+Le triomphe muet de l'artiste n'avait d'égal que l'orgueilleuse
+admiration du chef et de ses compagnons, dignes et silencieux.
+
+Fils de l'Étoile se fit conduire vers sa fille, la considéra quelques
+secondes sans une parole. Puis, tirant de dessous la couverture écarlate
+qui le drapait une petite cordelette, il l'agita sous les yeux de la
+fillette avec deux minuscules mocassins, et traça en l'air des zigzags
+hiéroglyphiques. L'enfant poussa deux ou trois éclats de rire joyeux et
+fondit en larmes attendries.
+
+L'interprète nous expliqua cette pantomime qui donnait à l'élève de
+Hampton des nouvelles de sa petite soeur, encore au berceau quand son
+aîné avait quitté le _wigwam_ paternel, et aujourd'hui grande de deux
+pieds,--longueur de la corde.
+
+Après un séjour de vingt-quatre heures les chefs partirent, enchantés de
+leur visite, et allèrent conter à leurs «gens» les merveilles dont ils
+avaient été les témoins.
+
+Le résultat de cette heureuse tentative fut un vote du Congrès créant à
+Carlisle, Pennsylvanie, un second collège indien dans les baraques d'un
+vieux fort dressé sur l'emplacement où Benjamin Francklin, et avant lui
+William Penn, conclurent des «traités d'amitié» avec les peaux Rouges.
+
+Carlisle devint en peu de temps un second Hampton où l'on élève des
+enfants pris dans toutes les tribus américaines.
+
+On y compte, en ce moment, 190 élèves dont 57 filles. Toutes les
+professions industrielles, tous les métiers manuels, l'agriculture, ont
+dans ces enfants des apprentis studieux qui deviennent d'habiles
+ouvriers. Les filles tissent la laine, font les habits. Virginia, fille
+de l'Ours-qui-grogne, chef de Kiowas, envoya l'hiver dernier à son père
+une chemise de toile qu'elle avait taillée, cousue, lavée et repassée.
+Des petites Sioux l'ont imitée dernièrement. Un jeune cordonnier a, de
+même, envoyé à son père une paire de bottes de sa façon.
+
+Enfin, Samuel, jeune Paunie, publie le _Journal de l'École_ qu'il écrit
+et compose lui-même, tandis que deux autres font la copie du
+_Radle-Keatah-Toh, Etoile du Matin_, organe mensuel de Carlisle. Rien de
+curieux, pour un chroniqueur parisien, comme le spectacle des confrères
+à peau-rouge corrigeant leurs épreuves, avant de tirer le journal qui
+est très soigneusement rédigé, me dit le capitaine, et aussi habilement
+imprimé que bien des feuilles de chez nous.
+
+Détail intéressant: les caractères employés sont ceux de l'alphabet
+inventé par l'Indien Sequoyah, fils d'une Chérokie et du fameux trappeur
+français, Louis Gueste.
+
+L'expérience de Hampton et de Carlisle prouve que l'Indien est capable
+d'éducation.
+
+Les enfants indiens sont pareils aux nôtres, quelques-uns d'une
+intelligence très vive, d'autres à l'entendement épais. La moyenne
+pourtant est des plus remarquables. Le goût des arts mécaniques, celui
+du dessin, leur sont naturels. Toutes les qualités supérieures de la
+race sont respectées par l'éducation. Les petits Indiens sont courageux
+au physique et au moral, généreux, fiers, sensibles, pleins
+d'observation, de finesse et de sentiments délicats. Mais ils restent
+ombrageux, d'une timidité invétérée avec les blancs.
+
+Quant à l'impression causée dans les tribus indiennes par la visite des
+chefs à Hampton et Carlisle, une lettre, entre des centaines que possède
+le capitaine Pratt, en donnera l'idée.
+
+«Ma chère fille.--Je t'envoie mon portrait. Tu vois que je porte mon
+habit de guerre. Mais je vais porter celui des hommes pâles. Je veux
+essayer de vivre comme un blanc. Ainsi tu n'as rien à craindre de moi.
+Je veux que tu apprennes et que tu sois bonne fille. Nous sommes fiers
+de toi; mais ce sera plus encore quand tu reviendras.
+
+L'agent m'a dit que j'irais te voir. Je veux t'acheter une chaîne d'or
+et avoir ta face en porcelaine (photographie). Tout notre peuple bâtit
+des maisons et va cultiver des fermes. Je t'ai toujours aimée; cela me
+rend heureux de savoir que tu apprends. Je fais écrire mon frère, la
+Grande-Étoile, pour moi. Si je pouvais lire et écrire, je serais bien
+heureux. Ton père: L'Aigle-Noir.»
+
+«P. S.--Pourquoi me demandes-tu des mocassins? Je t'ai envoyée là-bas
+pour être comme une fille pâle et porter des souliers.»
+
+Nous voilà loin de la réponse faite par le sachem Saponi, il y a cent
+ans, au commissaire anglais. Celui-ci offrait au chef indien d'emmener
+son fils et sa fille pour les faire élever en Angleterre: «Leur
+enseignerez-vous mieux que moi, dit-il, à tanner le daim, à scalper un
+ennemi? Donnez-moi plutôt vos fils, je les élèverai dans mon wigwam, et
+j'en ferai des hommes.»
+
+Un grand chef Sioux, Queue Tachetée, avait à Hampton plusieurs enfants.
+Il vint les voir, et trouva que son fils aîné n'avait plus besoin
+d'interprète auprès des Américains. Il prit peur et emmena tous ses
+enfants avec lui. Dans sa tribu on voulut le déposer. «Si l'école est
+mauvaise, pourquoi y as-tu laissé nos enfants?» demandèrent-ils. Quand
+ils surent le motif de son action, un chef dit: «La Queue-Tachetée va si
+souvent dans la tente du Grand-Père (_le président à la Maison Blanche_)
+qu'il a appris à _parler double_, comme les Yankee, pour mentir comme
+eux.»
+
+Les meilleurs élèves de Hampton et de Carlisle sont renvoyés dans les
+tribus pour y faire de la propagande, mais la plupart préfèrent revenir
+habiter auprès de l'école pour exercer leur métier. Et peu à peu, par la
+fréquentation des deux sexes, on voit, à l'âge de la puberté, sous
+l'influence de l'éducation, s'éveiller au coeur des jeunes sauvages les
+premières tendresses naïves de l'amour civilisé.
+
+Le capitaine Pratt m'a donné à lire la confidence qu'il avait reçue d'un
+amoureux comanche.
+
+«Longtemps passé dans Territoire Indien, moi chasser, moi faire la
+guerre. _Moi, pas penser aux filles_. Alors, toi, capitaine, tu me
+conduis à Hampton. J'apprends parler «américain». Tout le monde bon pour
+moi. Moi j'étudie, moi j'apprends! travailler. Là beaucoup de filles
+belles et bonnes.
+
+_Mais moi, pas penser aux filles_. Alors moi je tâche faire bien. Je
+travaille fort. Tu m'envoies territoire indien chercher filles et
+garçons indiens.
+
+J'ai amené quinze. Je vois tout mon peuple, tous mes vieux amis. _Mais
+moi, pas penser aux filles_.
+
+Mais Laura, elle, pense. Elle me dit elle sera une femme pour moi. Je
+l'amène vers toi à Carlisle.
+
+Elle apprend parler «américain». Elle étudie, elle coud. Maintenant le
+père de Laura parti aux terres de chasse du Grand-Esprit (mort). Moi,
+je! pense, je pense tout le jour, je pense toute la nuit: qui va prendre
+soin de Laura? Et après, je pense: moi je travaillerai à Carlisle. Je
+travaillerai fort et je prendrai soin de Laura.»
+
+Laura! Une comanche du nom de Laura! N'est-ce pas la fin de tout?
+
+Voici maintenant un Pétrarque peau-rouge, tel qu'il se peint lui-même
+dans une lettre d'amour(!) tombée aux mains d'un surveillant d'atelier.
+
+«Miss... j'ai dit: je t'aime. J'ai besoin t'écrire.
+
+Quand je te donne une lettre, j'ai besoin tu répondes vite. Cela fait
+mon coeur joyeux, ma _soeur en l'école_. Quand je parle, je ne dis pas
+un mensonge.
+
+Mon coeur est vrai. Toujours je t'aime d'amitié, toujours je t'aime
+d'amour. Je suis sincère. Ma pensée est droite. _J'ai besoin toujours
+nous rions l'un à l'autre_. Quand nous sommes ensemble toujours nous
+vivons heureux. Je pense; c'est bien comme cela. Toi penses, toute
+seule, et après, dis-moi ta pensée. Je veux te dire encore une chose: ne
+parle pas au Renard Gris. Cela me fait triste. Encore une chose; quand
+j'écris pour toi, ne dis rien. Si on voit la lettre, on m'emmène loin.
+Je ne te vois plus. Je suis triste, triste dans mon coeur. Ne montre
+rien.
+
+Je veux te dire une seule chose: toujours je t'aime d'amitié, toujours
+je t'aime d'amour. _Mon coeur donne une poignée de mains avec toi. _»
+
+Après cette lettre, qui osera dire qu'on ne peut civiliser les Indiens?
+
+Mais l'Américain préfère les tuer...
+
+Jehan Soudan.
+
+
+
+[Illustration.]
+
+LA MODE
+
+Les réceptions sont rares, en ces mois frileux, et quelques dîners
+seuls, très élégants, permettent aux jeunes femmes d'arborer les
+toilettes du soir, prémisses de la saison. On a dîné chez la duchesse de
+Gramont, on a dîné chez la baronne Alphonse de Rothschild, on a dîné
+chez la duchesse de la Torre, on a dîné chez Mme Standish, et la fleur
+des élégantes, rassemblée autour de ces tables aristocratiques, a
+affirmé son goût pour le velours clair, que relèvent les broderies
+byzantines et les fourrures précieuses. Fourreaux directoire--auxquels
+Thermidor va nous ramener, dit-on, tout à fait--robes Henri II et robes
+Louis XIV, aux revers somptueusement doublés, qui retournent mollement
+sur la traîne, ou fantaisies originales, sans style voulu, qui mélangent
+les époques, sans souci d'en dégager aucune ligne spéciale, et font une
+harmonie de toutes pièces, glanées au gré du caprice.
+
+Worth, toujours l'arbitre suprême du goût féminin, paraît, cette année,
+se soucier peu d'un style unique. Le Henri II domine, à coup sûr, dans
+ses créations, et fait le fond, si l'on peut dire, de ses costumes,
+mais, amalgamé volontiers de Louis XIII, de Louis XIV, de Louis XV même,
+comme dans cette jolie toilette de dîner que portait naguère l'une des
+très belles et aristocratiques mondaines que la mort a rapidement
+emportées, ces derniers temps: je veux parler de la comtesse de
+Villeneuve.
+
+Le corsage est décolleté à peine, la manche arrêtée seulement au coude.
+Car, par cette température surtout, dont la rudesse inaccoutumée exige
+de la part de toute femme délicate tant de précautions, la robe de
+dîner, sauf pour les dîners officiels ou de très grande cérémonie chez
+de hauts personnages, n'est point essentiellement décolletée. La
+«demi-peau» lui suffit, la richesse des étoffes suppléant en cette
+occasion à l'échancrure du corsage. Donc, corsage demi-décolleté, en
+satin vert malachite, à basque Louis XV, encadré autour des épaules par
+une dentelle d'or qui s'applique, devant, aux petits revers à la
+Robespierre, tout doublés de satin lilas de Parme. La manche collante,
+en satin lilas avec engageante de dentelle d'or, emboîte le coude
+qu'elle dégage. De gros bouillons noués, en satin malachite, forment
+épaulière, tandis qu'un corselet de velours pensée emboîte la taille,
+arrêté de côté, sous le corsage ouvert en veste, pour reparaître
+derrière et se nouer en longs bouts tombants sur la jupe, à traîne
+droite, de satin vert doublée de satin lilas, qui se retourne selon le
+goût Louis XIII, dégageant un jupon à panneaux, que réunissent entre eux
+des agrafes passementées d'or: ce jupon, en satin lilas, reposant
+lui-même sur un autre jupon de satin crème, aperçu à travers
+l'échancrure des panneaux. Des pierreries au corsage et dans les cheveux
+complètent cette toilette, un peu compliquée, mais de très grande
+allure.
+
+Une autre toilette très remarquée est de satin bouton d'or, toute
+cloutée d'or, les clous formant de grosses pastilles éparpillées. La
+robe est tout unie, genre directoire, le corsage presque entièrement
+décolleté en rond sur une chemisette de crêpe bleue pâle. Des draperies
+de crêpe azur, enroulées au haut du bras, l'enveloppent jusqu'au-dessus
+du coude, appuyées à un fin bracelet de satin, incrusté d'or et de
+turquoises. Les mêmes broderies, en agrafe aux épaules, et en
+bandelettes, dans les cheveux à la grecque.
+
+Toutes ces toilettes, apparues aux dîners, conviennent à merveille à la
+tenue d'opéra, la soirée s'achevant volontiers à l'académie musicale
+lorsque qu'aucune attraction ne l'occupe chez les maîtres de maison.
+
+Elles ne sont pas même déplacées, à la condition de n'être pas trop
+surchargées de bijoux, dans une loge, au samedi de l'Opéra-Comique, ou
+même au mardi des Français, quoique le chapeau très habillé soit
+infiniment mieux approprié aux abonnements de ces deux théâtres. Mais on
+ne peut pas toujours rentrer pour changer de toilette. Et un petit
+collet Henri II, en velours clair, tout brodé d'or et de pierreries et
+bordé de plumes, que l'on garde sur les épaules, en atténue l'excessive
+élégance.
+
+La coiffure qui convient à la plupart est la coiffure à la grecque, plus
+ou moins relevée d'aigrettes, de turbans ou de bandelettes. Beaucoup de
+plumes, plus encore d'or, des bijoux à profusion; peu de fleurs, la
+saison rigoureuse ne leur étant point propice, le tout en sommet, sur le
+chignon, un peu en arrière.
+
+Violette.
+
+
+
+[Illustration. LE CARNAVAL DE NICE.--Les bannières et le char de la
+Presse.]
+
+[Illustration: LE CARNAVAL DE NICE.--La société musicale de
+Vichy.--D'après des documents communiqués par le comité des fêtes.]
+
+[Illustration: LE CARNAVAL DE NICE EN 1891.--Le cortège
+gargantualesque.--D'après des documents communiqués par le comité des
+fêtes.]
+
+[Illustration: Le char chinois.]
+
+[Illustration: La contre-basse.]
+
+
+
+[Illustration: HISTOIRE DE LA SEMAINE.]
+
+La Semaine parlementaire.--La Chambre a eu à s'occuper à deux reprises
+différentes de questions qui concernent l'Afrique. C'est un sujet qui
+reviendra souvent au cours des débats parlementaires, car, en attendant
+le moment assez éloigné où les possessions qu'elles ont sur le continent
+noir soient, pour les puissances, une source de richesse, elles sont et
+resteront longtemps une cause de conflits.
+
+En premier lieu, c'est de la navigation sur le Niger qu'il a été
+question. Nous avons raconté les divers incidents du voyage effectué par
+M. Mizon et les difficultés qu'il a rencontrées de la part de la Société
+anglaise du Niger. M. le prince d'Aremberg a voulu avoir, sur ce point,
+des déclarations précises du ministre des affaires étrangères. Il a
+rappelé que M. Mizon a été attaqué et blessé pendant qu'il remontait un
+des affluents du fleuve et de plus que l'agent général de la Société
+anglaise avait notifié à notre compatriote qu'il pourrait continuer son
+voyage sur la rivière, mais qu'on ne lui permettrait pas de débarquer
+sur ses rives.
+
+Or, l'article 26 de l'acte de Berlin assure la liberté de navigation à
+tous les pavillons sur le Niger et ses affluents; le gouvernement
+anglais est donc tenu de contraindre la Compagnie du Niger, à laquelle
+il a accordé une sorte de charte, à respecter les stipulations de cet
+acte international.
+
+Le ministre des affaires étrangères a répondu qu'il n'y avait aucun
+doute à cet égard. L'ambassadeur de la République à Londres a fait au
+sujet de cette affaire des observations amicales au gouvernement
+britannique, qui a aussitôt envoyé des ordres pour que la Compagnie du
+Niger laissât notre compatriote, M. Mizon, poursuivre son voyage en
+toute liberté.
+
+L'incident a été clos après cette déclaration.
+
+L'autre débat portait sur la Tripolitaine. On sait qu'il existe en
+Italie un parti--et on a toute sorte de bonnes raisons de penser que
+c'est le parti du gouvernement--qui s'est attaché à surexciter en toutes
+circonstances les susceptibilités du pays, en faisant croire que la
+France n'attend qu'une occasion de mettre la main sur la Tripolitaine. A
+plusieurs reprises le gouvernement français a pris soin de démentir de
+la façon la plus catégorique les nouvelles fantaisistes répandues à ce
+sujet dans la péninsule. La presse italienne revient cependant à la
+charge, et cela se comprend. Comment le gouvernement italien pourrait-il
+justifier les armements qu'il impose au pays, s'il n'entretenait cette
+idée qu'un danger le menace à tout instant et que, par conséquent, il
+doit être toujours en état de défendre ses intérêts? Voilà pourquoi il
+est bon que notre gouvernement saisisse de son côté toute occasion de
+rétablir sur ce point la vérité, et fasse justice d'allégations que son
+silence pourrait accréditer.
+
+C'était là l'objet de la question que M. Pichon a adressée au ministre
+des affaires étrangères. M. Ribot a répondu avec finesse et netteté et
+même avec une pointe de spirituelle ironie qui lui ont valu les
+applaudissements de toute la chambre. Rappelant les sentiments de
+sympathie que M. Crispi a récemment attestés envers la France, il a dit
+que le premier ministre du roi Humbert devait, à coup sùr, être plus
+attristé que nous des polémiques toujours hostiles de la presse de son
+pays.
+
+Le ministre ne s'en est pas tenu là et a replacé la question sur son
+véritable terrain, en affirmant l'accord complet qui existe entre la
+France et la Turquie en ce qui concerne la Tripolitaine. Il ne faut pas
+oublier en effet que cette province fait partie intégrante de l'empire
+ottoman, et que le sultan est le seul souverain avec lequel nous ayons à
+nous entendre pour tout ce qui concerne nos rapports et nos intérêts
+dans cette région de l'Afrique. Il est donc singulier de voir la presse
+italienne en proie à ces inquiétudes, manifestement artificielles, alors
+que le gouvernement ottoman, loin d'éprouver aucune émotion, entretient
+avec nous les relations les plus cordiales.
+
+--M. Richard a interrogé le ministre des travaux publics au sujet du
+chauffage des wagons de 2e et 3e classes. On sait que les compagnies de
+chemins de fer ne sont pas tenues par leur cahier des charges de faire
+chauffer ces voitures sur les lignes de banlieue; mais sur les
+réclamations du public, le gouvernement avait fait espérer qu'une
+amélioration, conforme à l'humanité, serait apportée à cette situation.
+Après un débat assez agité et assez confus, on est arrivé à cette
+conclusion, que les voitures dont il s'agit seraient chauffées l'année
+prochaine. Fort heureusement, le dégel est survenu sur ces entrefaites.
+
+Le conseil supérieur du travail.--
+
+M. Jules Roche, ministre du commerce, vient d'instituer dans son
+département un «Conseil supérieur du travail» dont il a indiqué lui-même
+le caractère dans le rapport qu'il a adressé à ce sujet au président de
+la République.
+
+Dans la pensée du ministre, ce conseil sera essentiellement un
+instrument d'études pour examiner les projets et pour préparer les
+solutions sur lesquelles le parlement aura à se prononcer. Il est
+destiné à fournir d'une manière rapide et sûre les renseignements
+concernant les questions ouvrières, que l'on n'a pu obtenir jusqu'ici
+qu'en ouvrant des enquêtes longues et coûteuses, enquêtes dont les
+résultats n'ont pas répondu, la plupart du temps, à l'effort déployé.
+
+Afin de permettre à toutes les opinions de se produire, M. Jules Roche a
+décidé que le Conseil serait composé pour un tiers de membres du
+parlement et, en général, de personnes particulièrement versées dans les
+matières économiques et sociales, et, pour les deux autres tiers, en
+nombre égal, de patrons et d'ouvriers. Pour ces derniers, son choix
+s'est porté principalement sur des membres des conseils des prud'hommes,
+secrétaires généraux des syndicats, anciens délégués, etc., c'est-à-dire
+sur des ouvriers déjà désignés par leurs camarades, par conséquent
+possédant leur confiance et pouvant apprécier judicieusement les mesures
+propres à améliorer la situation des travailleurs.
+
+Société nationale des Beaux-Arts.--
+
+L'assemblée générale de la Société nationale des Beaux-Arts a eu lieu
+vendredi dernier à l'Hôtel-Continental. M. René Billotte, secrétaire, a
+donné lecture de la lettre par laquelle M. Meissonier se démet de ses
+fonctions de président, et annoncé que la délégation avait proposé M.
+Puvis de Chavannes pour le remplacer.
+
+L'assemblée a ratifié par ses acclamations la nomination de son nouveau
+président.
+
+M. Billotte a fait savoir ensuite que MM. Carolus Duran, Dalou et
+Bracquemond ont été élus vice-présidents par la délégation; après quoi,
+M. Dubufe a exposé la situation actuelle et les projets de la Société.
+
+L'assemblée a accueilli par des applaudissements l'annonce faite que le
+jardin serait aménagé pour l'exposition de sculpture et s'est séparé
+après un vote manifestant sa pleine confiance dans le nouveau président.
+
+Le Conseil supérieur des colonies.--
+
+Depuis plusieurs années, le conseil supérieur des colonies ne s'était
+pas réuni. M. Etienne, sous-secrétaire d'État, vient de le convoquer
+pour lui soumettre deux projets d'une réelle importance.
+
+L'un de ces projets concerne l'organisation politique et administrative
+de la Martinique, de la Guadeloupe et de la Réunion. L'exposé des motifs
+de la loi proposée par le sous-secrétaire d'État dit qu'il y a lieu
+d'accorder, sans plus tarder, le régime du droit commun à ceux de nos
+établissements d'Outre-Mer qui sont en situation d'en recueillir les
+bénéfices et dont l'état social se rapproche le plus de celui de la
+Métropole. La Martinique, la Guadeloupe et la Réunion sont donc tout
+indiquées pour fournir un type nouveau d'organisation coloniale et
+échapper au régime des décrets, en vigueur jusqu'ici.
+
+En vertu de cette nouvelle organisation, les gouvernements deviennent
+les chefs actifs de toute l'administration; ils sont assistés d'un
+secrétaire général. Ils disposent des forces de terre et de mer et
+peuvent, en cas de besoin, requérir les forces navales de passage dans
+les eaux de leur gouvernement, le commandant en chef restant juge,
+toutefois, de la suite qu'il convient de donner à ces réquisitions. Mais
+il est expressément établi que le caractère du gouverneur est
+essentiellement civil, et qu'en aucun cas et sous aucun prétexte il ne
+peut prendre le commandement des troupes.
+
+L'autre projet présenté par M. Etienne est relatif à l'Indo-Chine. Il
+fixe à Hanoï la résidence du gouverneur général et supprime le conseil
+supérieur de l'Indo-Chine. Un conseil du protectorat, dont feront partie
+les hauts fonctionnaires au Tonkin et en Annam, et quelques-uns des
+fonctionnaires annamites désignés par le gouverneur général, sera
+institué à Hanoï.
+
+La représentation de «Thermidor.»
+
+-Les beaux jours de _Rabagas_ sont revenus. Lundi dernier, un certain
+nombre de spectateurs, ou plutôt de manifestants, se sont mis en tête
+d'empêcher les comédiens du Théâtre-Français de continuer les
+représentations de la pièce de M. Sardou, _Thermidor_, en essayant de
+couvrir la voix des acteurs par le bruit des sifflets et des hurlements
+variés. On a même été jusqu'à jeter des sous sur la scène, et un de ses
+projectiles a failli blesser M. Coquelin, qui est rentré, dit-on, dans
+les coulisses fort surexcité. A la sortie, les manifestants qui ne
+veulent pas qu'on touche à Robespierre, quelque peu malmené par
+l'auteur, se sont organisés en tribunal révolutionnaire et ont proclamé,
+au milieu de la rue, la condamnation sans appel, non seulement de
+l'auteur, mais du directeur des Beaux-Arts, qui a autorisé la pièce, et
+de M. Claretie qui l'a soumise au public.
+
+On sait que devant la menace d'une interpellation, le gouvernement a
+interdit les représentations de la pièce. Espérons que ce n'est qu'une
+suspension temporaire.
+
+
+
+Nécrologie.--M. Alexandre, ancien président de chambre à la cour d'appel
+de Paris.
+
+M. le baron Portalis, conseiller-maître honoraire à la cour des comptes.
+
+M. Garrigat, ancien député et sénateur.
+
+M. Louis Dubief, inspecteur honoraire de l'Académie de Paris, ancien
+directeur du collège Sainte-Barbe.
+
+M. Durand, président du tribunal civil de Versailles.
+
+M. Fabre de la Berrodière, ancien conseiller à la cour de Bordeaux.
+
+M. le baron Le Guay, sénateur de Maine-et-Loire.
+
+
+
+SUR LA COTE D'AZUR
+
+La «saison» sur le littoral est en pleine animation. Après les courses,
+qui ont obtenu un succès immense, les grands concours internationaux de
+tir aux pigeons mettent aux prises les premiers tireurs du monde,
+accourus pour se disputer des prix importants. L'aimable et habile
+organisateur du stand monégasque, M. Blondin, est obligé de se
+multiplier pour répondre à tous.
+
+Ce ne sont pas d'ailleurs les distractions qui manquent: concerts
+classiques et internationaux, représentations théâtrales à sensation
+sous la direction de M. Bias, bals, réceptions mondaines, attirent et
+sollicitent de tous côtés la foule des hôtes de marque en déplacement
+sur le littoral qui jouit maintenant, après une éclipse de quelques
+jours, du bon soleil vivifiant auquel il doit sa réputation.
+
+Les étrangers circulent de tous côtés sur les promenades, ombrelles
+déployées, et les petites marchandes de fleurs ambulantes leur offrent
+des bouquets de violettes.
+
+Heureux pays qui ignore les horreurs du dégel dont nous subissons
+maintenant les atteintes après deux mois de température sibérienne.
+
+Ici on est tout à la joie, comme dans la polka de Farbach. A la
+Jetée-Promenade, le lieu à la mode, on vient de donner une première
+audition du _Salve Regina_ de M. de Basilewski. Hôte fidèle de Nice, M.
+de Basilewski est l'un des vice-présidents du comité des fêtes. Sa
+personnalité sympathique avait contribué à attirer à la Jetée-Promenade
+l'élite de la société mondaine et cosmopolite.
+
+Aussi est-ce devant une salle comble que le _Salve Regina_ de M. de
+Basilewski a été interprété avec soli, chants et orchestre. M. Georges
+Lamothe tenait l'orgue.
+
+D'unanimes applaudissements ont consacré la réputation du compositeur
+gentilhomme.
+
+Et, comme succès oblige, la Jetée-Promenade prépare une fête
+d'inauguration générale qui sera un conte des Mille et une nuits en
+action.
+
+La Société des régates de Monaco, qui tient à bien faire les choses,
+vient de préparer un programme qui satisfera les plus difficiles. Et
+comme tout se passe en musique dans ce délicieux pays, la Société
+musicale que préside M. Coudert sera de la fête. Après une aubade donnée
+à leurs Altesses Sérénissimes, elle se fera entendre, le 6 février, dans
+un grand concert de charité qui aura lieu à trois heures de l'après-midi
+sur le boulevard de la Condamine. Le soir une grande retraite aux
+flambeaux partira du vieux Monaco, traversera la Condamine et s'arrêtera
+à Monte-Carlo.
+
+Comme on le voit, on n'oublie jamais les pauvres sur le littoral, et, si
+l'on tient à s'amuser, on tient à le faire en soulageant les malheureux.
+
+
+
+[Illustration: NOS GRAVURES.]
+
+LES EXPLORATEURS DU THIBET
+
+Au moment où paraîtra notre numéro, M. Bonvalot et le prince H.
+d'Orléans entretiendront le public de la Société de Géographie de Paris
+de leur intéressant voyage à travers le Thibet.
+
+Dans l'_Illustration_ du 22 novembre 1890 nous avons déjà donné une
+carte indiquant assez exactement leur itinéraire. Partis de Paris le 6
+juillet 1889, ils sont rentrés à Marseille le 22 novembre 1890, avec le
+Père de Deken, le missionnaire belge qui a été leur compagnon de route.
+
+Le point le plus important et le plus difficile de leur voyage était
+incontestablement la traversée des hauts plateaux du Thibet par le
+chemin appelé la _Petite route_, chemin inexploré avant eux.
+
+Il nous a donc semblé intéressant, ne pouvant suivre pas à pas les
+explorateurs dans la route longue et dangereuse qu'ils ont parcourue, de
+les prendre à ce moment-là.
+
+Complètement enveloppés dans leurs épaisses fourrures, ils traînent
+péniblement leur chevaux fatigués et essayent de dégourdir, par les
+longues marches, leurs membres que le froid paralyse. Il le faut
+absolument, car le froid, en effet, à ces hauteurs, est mortel, et le
+«mal de montagne» fait rarement grâce à ses victimes.
+
+Les bagages indispensables qu'il avait fallu garder étaient charriés à
+dos de buffles et escortés par des indigènes.
+
+Les portraits des trois voyageurs que nous publions ont été faits à leur
+arrivée en Chine, alors que les traces des fatigues et des privations
+étaient encore empreintes sur leurs visages.
+
+M. Bonvalot et le prince Henri d'Orléans, qui a fait en cette occasion
+ses débuts avec une énergie morale et une force de résistance assez
+rares à son âge, rapportent du Thibet une collection ethnographique fort
+intéressante: des costumes, des armes, des ornements religieux, des
+livres, etc.
+
+Le prince d'Orléans a pris de son côté une série nombreuse de vues
+photographiques qui serviront bientôt à l'illustration complète du récit
+de leur exploration. C'est parmi celles-ci que nous avons choisi les
+documents publiés dans ce numéro.
+
+Abeniacar.
+
+
+
+L'ASILE DE NUIT
+DU PALAIS DES ARTS-LIBÉRAUX
+
+On sait à quel admirable élan de charité a donné lieu le rigoureux hiver
+que, espérons-le du moins, nous avons fini de traverser. Pouvoirs
+publics, Presse, initiative privée, ont rivalisé de zèle dans cette
+pensée commune: venir immédiatement au secours des malheureux, les
+soustraire avant tout au froid en leur fournissant un abri et des
+aliments.
+
+C'est, à cette pensée que répond l'ouverture des asiles ou des refuges
+de nuit.
+
+Le plus vaste d'entre ceux-ci et dont l'installation est la plus
+intéressante est, sans contredit, celui du palais des Arts-Libéraux.
+Nous ne décrirons pas l'immense hall, ou l'élégante cohue des heureux a
+passé pendant notre inoubliable Exposition universelle de 1889, où la
+foule des déshérités de la vie défile en ce moment. A la suite d'une
+entente intervenue entre le bureau du conseil municipal et M. Alphand,
+directeur des travaux de Paris, le lundi 20 janvier, en quelques heures
+à peine, tout était prêt pour recevoir les premiers qui se
+présenteraient: le lendemain, l'installation était complète.
+
+C'est vraiment un spectacle curieux. Partout aujourd'hui la lumière, la
+chaleur, la vie, là ou hier encore s'étendait une succussion de
+bâtiments sombres, froids et tristes. Trente braseros, brûlant 250
+hectolitres de coke par jour, et formés de grandes grilles coniques de
+fer noir où le charbon grésille et flamboie, jettent une lueur pourpre
+sur le grouillis humain qui les entoure et font paraître pâle la flamme
+des becs de gaz à plusieurs branches piqués dans le sol. Sur un des
+côtés, formant la cuisine, huit marmites contenant chacune 100 litres de
+soupe fument sur leurs foyers, pendant qu'alignée sur les tables,
+l'enfilade des gamelles fournies par le ministre de la guerre jette une
+note claire dans le rouge et le noir du tableau.
+
+A terre, contre les parois, bien serrés les uns contre les autres, des
+couchages de soldats fournis aussi par la guerre, formés d'un matelas,
+d'un drap et d'une couverture, sont prêts à recevoir les hôtes que leur
+amènera le hasard.
+
+Au centre du hall, des espaces vides entourés d'un filet reçoivent les
+dépôts de charbon.
+
+Voici comment fonctionne l'asile municipal du palais des Arts-Libéraux.
+
+Le directeur, M. Delourme, a sous ses ordres des surveillants fournis
+par la préfecture de la Seine et pris dans le personnel des cimetières,
+des marchés, des entrepôts de vins; des hommes de corvée provenant des
+refuges municipaux ordinaires font le ménage, la cuisine, etc., sous la
+surveillance d'infirmières prêtées par l'Assistance publique; quant au
+service d'ordre, il est fait, sous la direction de M. l'officier de paix
+Montpellier, par la brigade du 7e arrondissement.
+
+L'entrée a lieu de 6 à 10 heures du soir. Chaque homme reçoit en entrant
+sa gamelle contenant un litre de soupe composée de 125 grammes de pain
+et 100 grammes de légumes, haricots, pois, riz, pommes de terre, etc.,
+puis il va se coucher.
+
+A sept heures du matin a lieu une nouvelle distribution de soupe et
+l'asile est évacué pour le service du nettoyage et de l'aérage,
+l'assainissement ou la désinfection.
+
+Dans la matinée, on laisse entrer qui veut pour se chauffer autour des
+braseros.
+
+A midi, troisième distribution.
+
+La première journée de son ouverture, l'asile a reçu 151 pensionnaires,
+la seconde journée 650, dont deux femmes et un enfant; puis ce nombre
+s'est sans cesse accru: 1,827 et 21 femmes, puis 2,535 dont 53 femmes et
+23 enfants. Pour ces deux dernières catégories, il va de soi qu'on a
+fait des installations les séparant des hommes.
+
+Qu'on ne s'inquiète pas, la clientèle peut augmenter, tout le monde sera
+logé. On compte à Paris, en temps ordinaire, 8,000 vagabonds ou
+besogneux environ; ce chiffre s'élève actuellement à 12,000 par jour.
+
+Les dispositions sont prises, soit à l'Exposition, soit dans les autres
+asiles, il y a place pour tous.
+
+Le prix de revient sera, en moyenne, de 75 centimes par tête, tout
+compris, ce qui élève la dépense-à 10,000 francs environ par jour, soit
+300,000 francs par mois.
+
+Avec toutes les sommes fournies par le gouvernement et au train dont va
+la souscription publique, on ne sera pas obligé de fermer de si tôt. Les
+secours sont arrivés aux malheureux pour longtemps.
+
+Hacks.
+
+
+
+LA NEIGE A ALGER
+
+La neige à Alger! Cela a presque l'air d'un paradoxe, mais tout est
+possible en ce singulier hiver. Elle a commencé à tomber sérieusement le
+19 janvier à une du matin et atteignait vingt-cinq centimètres au lever
+du jour; les rues, les toits, tout en était couvert, dans la ville haute
+notamment, et sur la place du Gouvernement, à tel point que sur cette
+dernière les amateurs ont pu élever un bonhomme de neige qui ne mesurait
+pas moins de quatre mètres, presque la hauteur du socle de la statue du
+duc d'Orléans.
+
+L'impression produite sur la population musulmane a été indescriptible.
+Les vieux bédouins se rappellent qu'en 1829, la veille de la prise
+d'Alger, un tremblement de terre eut lieu, suivi d'une abondante chute
+de neige. Mais elle n'eut pas la persistance de celle de cette année.
+Personne d'ailleurs n'y pensait plus.
+
+La population, un moment interdite, en a vite pris son parti, on en a
+fait un amusement, et pendant vingt-quatre heures Alger n'a eu rien à
+envier à Nijni-Nowgorod ou à Pékin: on s'y est battu à coups de boules
+de neige!
+
+
+
+LE DÉGLAÇAGE DE LA SEINE
+
+On sait que la Seine était complètement prise depuis plusieurs semaines
+en plusieurs points de son cours, notamment entre Asnières et Neuilly et
+entre Bezons et Bougival. A l'arrivée du dégel, il était à craindre que
+les glaçons, s'amoncelant sur ces bancs de glace plus solides que ceux
+d'amont, parce qu'ils étaient formés moins récemment, ne vinssent former
+à ces endroits des barrages qui auraient amené des inondations
+désastreuses.
+
+Pour éviter ce danger, il a fallu pratiquer dans l'épaisse et solide
+couche de glace un chenal par ou le charriage pût s'écouler, et ce sont
+les troupes du génie qui se sont chargées de ce travail en y appliquant
+les puissants engins explosifs dont elles disposent.
+
+C'est leur manière de procéder que nous avons fait dessiner spécialement
+pour l'_Illustration_ et voici en quelque mots comment s'y prennent nos
+braves sapeurs, que nous montrons opérant sur la Seine entre Asnières et
+Neuilly.
+
+Sous la direction d'un lieutenant, guidé lui-même par les avis des
+ingénieurs de l'État, les hommes font au milieu du fleuve, dans le sens
+du courant, une sorte de rigole, profonde de quelques centimètres à
+peine, et aussi longue que l'espace sur lequel il est pris. A mesure que
+leur travail avance, d'autres y déroulent un long cordeau détonnant de
+mélinite entourée d'étain. Derrière eux, le sergent dispose les pétards
+de mélinite, 1 par mètre environ, ou 2 tous les 3 ou 4 mètres, suivant
+l'épaisseur de la glace; jusqu'à 30 centimètres d'épaisseur, on pose
+simplement le pétard sur la glace; au-delà de 30 centimètres, il est
+plus sûr de faire un trou à la pioche et de placer la mélinite
+en-dessous. On réunit les pétards au cordeau, et tout est prêt pour
+l'explosion.
+
+Ce cordeau détonnant brûle avec une rapidité que l'on peut estimer à 2
+ou 3,000 mètres par seconde, aussi les sapeurs en déroulent-ils autant
+qu'il peuvent en garnir de pétards dans leur journée, c'est-à-dire
+environ 3 kilomètres par atelier de douze hommes, et font-ils sauter le
+tout en même temps. Pour avoir le temps de se mettre à l'abri, à
+l'extrémité du cordeau détonnant ils joignent un bout d'amorce Bickford
+qui met quelques minutes à brûler.
+
+Quant à l'effet de l'explosion, il diffère suivant que les pétards ont
+été placés sur la glace ou en dessous. Dans le premier cas, la couche de
+glace est comme écrasée l'un formidable coup de marteau; dans le second,
+les projections ordinaires des éclatements se produisent. Mais de toutes
+façons le résultat est le même, il n'y a qu'un chenal d'ouvert au milieu
+du fleuve, et cela suffit, puisque le but est uniquement de permettre
+aux glaces de descendre librement au fil de l'eau.
+
+Un bateau, que des chevaux tirent du bord par une longue corde, passe
+enfin sur les débris de l'explosion, et en facilite l'écoulement.
+
+Telle est la cause des détonations que les riverains de la Seine ont pu
+entendre, ces jours derniers, et dont se souviendront longtemps les
+habitants de Bougival auxquels le déplacement de l'air, occasionné par
+les vibrations de la glace, a, paraît-il, brisé quelques milliers de
+carreaux.
+
+
+
+L'EMBACLE DE L'ESCAUT
+
+Partout de mauvaises nouvelles arrivent des débâcles qui font sortir les
+fleuves de leurs lits, qui emportent les ponts, qui noient les bas
+quartiers des villes.
+
+Dans cette révolte générale des eaux fluviales, il semble que l'Escaut
+ait été, dans tout son parcours, plus particulièrement funeste aux
+riverains. Cette singularité s'explique par la largeur du fleuve, par son
+peu de profondeur relative, par la platitude des territoires qu'il
+arrose.
+
+Mais c'est surtout à l'embouchure du fleuve, à Anvers, que les
+péripéties de la débâcle ont été effrayantes.
+
+Depuis des semaines, l'accumulation formidable des glaçons avait
+transformé l'estuaire de l'Escaut en une véritable mer de glace. Par les
+fenêtres de la vieille tour normande, aujourd'hui aménagée en musée
+historique, qui commande l'entrée du fleuve et qui fait face à la
+Tête-de-Flandre, le spectacle était vraiment admirable.
+
+A l'ordinaire, une sorte de bac à vapeur relie sur ces deux points les
+voies ferrées. Il transporte les voyageurs, les marchandises, les
+animaux, sans interruption, d'une rive à l'autre. Depuis longtemps, il
+avait dû renoncer à son service. Des blocs de glace, dont quelques-uns
+mesuraient jusqu'à deux hectares de superficie, barraient l'entrée du
+fleuve. Quand une fissure accidentellement provoquée entre les glaçons
+mettait un de ces blocs énormes en route vers la mer, on voyait un petit
+bateau, tout en fer, se détacher du quai anversois et pointer à toute
+vapeur vers la Tête-de-Flandre. Dans cette navigation périlleuse, le
+_Tenace_ et l'_Infatigable_ ont été successivement désemparés. Le
+premier de ces deux vapeurs, représenté par la photographie de notre
+correspondant, a eu son hélice brisée; le second son avant défoncé par
+une banquise.
+
+La deuxième photographie est une épreuve, prise au milieu même du
+fleuve, sur la glace, à vingt minutes d'Anvers, au point dit Hoboken.
+
+
+
+LE CARNAVAL DE NICE
+
+Au moment ou nous paraissons, le carnaval, le vrai carnaval est prêt à
+sortir ses bannières et ses chars dans sa ville de prédilection: nous
+avons nommé Nice. Celui de cette année sera particulièrement
+intéressant, aussi avons-nous pensé à en donner dès maintenant un
+avant-goût à nos lecteurs en leur en mettant sous les yeux les
+principaux épisodes. Les noms, du reste, qui composent le comité
+d'organisation des fêtes, placé sous le patronage de l'administration
+municipale, sont suffisamment éloquents par eux-mêmes. Faut-il en citer
+quelques-uns? Dans le comité d'honneur: MM. l'amiral Duperré, les
+généraux de Vaulgrenant et des Garets, le préfet des Alpes-Maritimes,
+etc.; et dans le comité administratif: le maire de Nice, M. de
+Malausséna, MM. de Beauvine, le baron de Contes de Bucamp, de
+Basilewski, Verany, et tant d'autres dont l'habileté et le zèle n'ont
+pas besoin d'être stimulés.
+
+Les fêtes du carnaval dureront cette année un peu plus que d'habitude.
+Elles commenceront le 31 janvier pour se terminer le 10 mars. Le 31
+janvier, à huit heures du soir, Carnaval XIX, roi de Nice pour quelques
+jours, fera son entrée solennelle, au son des fanfares, tandis que le
+canon tirera des salves.
+
+Voici l'ordre du cortège qui défilera, on peut en être sûr, au milieu
+d'une foule compacte.
+
+Des gendarmes d'abord, en grande tenue, ouvrant la marche, puis un char
+à feu, brillamment illuminé, et jetant une clarté vive sur les
+polichinelles à cheval qui viennent ensuite. Précédée et suivie de
+pompiers en tenue de gala, la musique du 161e de ligne.
+
+Immédiatement après, une immense contre-basse dont les flancs recèlent
+une joyeuse musique jetant à tous les échos sa fanfare éclatante.
+Ensuite, la musique de Vichy, très pittoresque; enfin le char de
+Gargantua-Carnaval. Un gigantesque Carnaval, à la face enluminée, est à
+califourchon sur un foudre. Le char est tiré à vingt-sept chevaux.
+Chaque cavalier a un attribut. C'est ainsi que nous aurons les radis,
+les saucissons, les jambons, les ravioli, les escargots, les crevettes,
+les tomates et les aubergines, la dinde aux marrons, les salades, les
+melons, le fromage et les fruits. En un mot, tous les plats du repas
+destiné à Gargantua-Carnaval.
+
+Derrière le char, les courtisans, c'est-à-dire des bouteilles au col
+argenté, au chef rutilant. Les chevaux sont menés par une nuée de
+marmitons nègres, aux costumes plus blancs que neige. Un char à feu, les
+fanfares des 6e et 8e chasseurs alpins, la musique _La Lyre niçoise_ et
+le char des Chinois fermeront la marche, avec la gendarmerie à cheval.
+
+N'oublions pas les bannières flottant au vent, et parmi les chars, celui
+de la Presse qui nous touche particulièrement.
+
+Sur les côtés du cortège, des soldats en bourgeron portent des tulipes
+lumineuses.
+
+Le cortège suivra l'avenue de la Gare, toute pavoisée, arrivera à la
+place Masséna, puis se dirigera vers le Jardin public, et, après être
+passé devant la préfecture et la mairie, il reviendra, traversant les
+principales rues, à son point de départ, où il doit se disloquer.
+
+WOISARD.
+
+
+
+AUX PETITES SOEURS
+
+NOUVELLE
+
+Par RENÉ BAZIN
+
+
+
+I
+
+Le père Honoré Le Bolloche, n'ayant plus d'ouvrage du tout, sortit de
+l'apentis où il travaillait, fit trois pas dehors, et s'assit sur la
+chaise qu'il venait de rempailler, car il était, de son état,
+rempailleur de chaises. Il étendit d'abord sa jambe de bois, puis
+l'autre, chercha du tabac dans son gousset, et, n'en trouvant pas, il se
+sentit pauvre.
+
+Pauvre, Le Bolloche l'avait toujours été, mais il ne s'en était pas
+toujours aperçu, ce qui constitue, au fond, la vraie manière de ne pas
+l'être. A l'armée, par exemple, quand il était sergent de zouaves, de
+quoi manquait-il? Le plus bel homme du régiment, la figure longue et
+bronzée, avec un nez bien droit d'arête, légèrement aplati et large à la
+base, une barbiche qui eût fait envie à plus d'un commandant--à cette
+époque napoléonienne où il y avait des commandants si décoratifs--les
+épaules effacées, le cou tanné et sillonné de ravins blancs, la poitrine
+bombée, il jouissait de la considération de ses compagnons d'armes et
+d'un traitement qui lui suffisait. Son livret ne portait, au passif, que
+des punitions insignifiantes, pour quelques fortes bordées militaires à
+des anniversaires glorieux, une poule chapardée à des Bédouins, deux ou
+trois réparties trop vives à des chefs plus jeunes que lui: des misères.
+L'actif était superbe; cinq campagnes, tout ce qu'on pouvait avoir de
+chevrons, une citation à l'ordre du jour, la médaille militaire, un cor
+de chasse de tir: la menue monnaie d'un général en chef. Plusieurs fois
+il avait passé en triomphe dans des villes, sous des arceaux de
+lauriers, marchant sur les fleurs, applaudi par les femmes au retour
+d'Italie ou de Crimée. On le mettait en avant, ces jours-là, à cause de
+sa prestance, et de quelque blessure qu'il avait l'esprit de recevoir
+aux bons moments et aux bons endroits: une balafre de sabre en pleine
+tempe à Solférino, et une balle dans le mollet à Malakoff. Le Bolloche
+aimait la gloire. Les jeunes soldats, tout en l'admirant, le dotaient
+aussi d'une humeur grincheuse. Mais les chefs, mieux informés sans
+doute, le disaient seulement un peu haut d'honneur. Le ciel l'avait doué
+d'une santé à toute épreuve. Le Bolloche était heureux.
+
+Plus tard même, atteint par la limite d'âge, selon son expression, et
+sorti du régiment, il avait rencontré quelque douceur dans cette vie
+civile dont il médisait journellement autrefois. Habitué à être commandé
+et entouré, sa liberté lui pesait, non moins que sa solitude. Encore
+vert, d'ailleurs, et de galantes façons, il avait aisément trouvé à se
+marier. La femme n'était pas toute jeune, mais lui commençait à
+vieillir. Elle apportait, du reste, ce qui peut passer pour jeunesse aux
+yeux de bien des gens, une dot, une petite maison bâtie dans un
+bas-fond, au-delà des octrois, et autour un pré de quelques ares ou pour
+mieux dire deux bandes d'herbe en pente, traversées, l'hiver, par un
+filet d'eau, dont il restait, l'été, un marécage en rond, grand comme
+une aire à battre.
+
+Le voisinage des joncs qui poussaient la, l'ignorance de tout métier,
+une certaine adresse de main, furent causes que l'ancien soldat se mit à
+rempailler des chaises. Il ne prenait pas cher. La pratique lui arrivait
+abondamment du faubourg, où les enfants se chargeaient de lui donner de
+l'ouvrage. Sa santé se maintenait. Et, plusieurs années encore, Le
+Bolloche n'eut pas lieu de se plaindre.
+
+Bien au contraire, une joie lui vint, la plus vive qu'il eût connue, et
+de celles qui durent: un enfant. Il avait immensément souhaité une
+fille. Celle que sa femme lui donna était rose, blonde et gaillarde. Le
+Bolloche se reconnut tout de suite en elle. Ce fut une adoration
+immédiate. Il voulut--bien que très peu dévot--la porter lui-même à
+l'église, et quand le curé lui demanda le nom sous lequel elle devait
+être baptisée: «Appelez-la Désirée, dit-il, car jamais je n'ai rien
+désiré tant qu'elle.»
+
+Il prit soin d'elle, et l'éleva plus encore que la mère. Toute petite,
+avant même ses premiers pas, elle se roulait dans l'apentis, tandis
+qu'il travaillait. Elle riait, et il était content. Si elle pleurait, il
+avait des inventions incroyables pour la consoler, il la berçait, il lui
+chantait, comme une nourrice, des chansons qui n'ont que trois notes, de
+celles qu'on entend dans les arbres, au temps des nids. A peine fut-elle
+assez sage pour se tenir tranquille et assez forte pour plier un jonc,
+il lui apprit à tresser des cages, des paniers, des bateaux qu'on allait
+ensemble lancer sur la mare.
+
+Puis l'amusement devint un art. Elle sut bientôt ce que savait le père,
+et plus encore. Celui-ci n'en fut pas jaloux. Il lui confia les ouvrages
+fins, qui demandaient une main agile, un peu de goût et d'invention. Et
+toutes les fois qu'une chaise bourgeoise, non pas grossièrement joncée,
+mais paillée en belle paille de seigle, d'une ou de deux couleurs,
+arrivait au logis, avec un siège à remplacer ou une blessure à fermer
+seulement, Le Bolloche en chargeait Désirée.
+
+Ainsi élevée tendrement, entre trois personnes qui la choyaient à
+l'envie,--car Le Bolloche avait retiré chez lui sa très vieille mère
+aveugle,--il n'était guère possible que l'enfant ne devînt pas aimable.
+En effet, on n'aurait pu trouver, dans tout le faubourg et dans la
+campagne voisine, une fille plus avenante. A quinze ans, on l'eût prise
+pour une femme déjà. Elle était grande, bien faite, rose de visage,
+légèrement rousselée. Ce n'est pas qu'elle eût les yeux plus longs ou
+plus larges qu'une autre, mais elle regardait tout droit, si franchement
+qu'on devinait en elle un coeur tout simple. Elle riait volontiers, et
+son rire demeurait dans la pensée, comme une chose fraîche. Elle ne
+portait pas de bonnet, un peu par économie, beaucoup pour montrer ses
+cheveux qui ondaient sur ses tempes en deux écheveaux d'or, et qu'elle
+tordait par derrière, à la diable. Son goût lui conseillait les robes
+claires. Elle piquait souvent un brin de fuchsia rouge à sa casaque
+d'indienne.
+
+Pourvu qu'il pût la voir, ou seulement l'entendre près de lui. Le
+Bolloche ne trouvait rien à reprendre à la vie. Comme Désirée, pour
+causer, ne s'arrêtait pas de tordre la paille, ils bavardaient en
+travaillant; comme elle était déjà d'un âge qui fait songer, ils
+parlaient presque toujours d'avenir.
+
+Ce fut à cette époque, précisément, que l'épreuve commença pour le père
+Le Bolloche. D'abord la blessure de sa jambe, qui n'avait jamais
+totalement guéri, s'envenima. Il eut beau jurer, la gangrène s'y mit.
+Après des semaines de souffrance, il fallut couper la cuisse. Toute la
+réserve du ménage s'en alla en honoraires de chirurgien, et en petites
+fioles qui s'alignaient sur la cheminée, vides, avec des étiquettes
+rouges. Le malade ne décolérait pas d'être au lit, et de voir couler son
+argent. Il fut une saison entière convalescent. Et, quand il reprit sa
+place sous l'apentis, il constata bien vite qu'il avait perdu de son
+corps beaucoup plus qu'il ne croyait, hélas! la souplesse, l'énergie,
+cette vaillance de muscles enfin qui est la bonne humeur de nos membres.
+Le mal l'avait usé.
+
+Désirée était là, sans doute, chaque jour plus experte, pour gagner le
+pain de la maison. Grâce à l'activité de sa fille et à une légère
+augmentation de prix, Le Bolloche espérait que les trois femmes, l'âne,
+les poules et la chatte, qui formaient le personnel confié à sa
+sollicitude, ne ressentiraient point trop les suites de cet accident
+qui, de simple blessé, l'avait fait invalide. Il gagnerait moins
+peut-être, mais sa fille gagnerait un peu plus: le résultat serait le
+même.
+
+Il se trompait. Un second obstacle surgit, celui-là invincible. Ni le
+père ni la fille ne refusaient le travail; ce fut le travail qui
+commença à manquer. D'une saison à l'autre, la diminution des commandes
+se faisait plus sensible. Il y eut d'abord des heures de chômage, puis
+des jours entiers. En vain Le Bolloche, avec son âne et sa charrette,
+continua de parcourir, chaque samedi, les quartiers suburbains, et
+d'envoyer aux fenêtres où fleurissent les géraniums-lierres en éventail
+et les oeillets en pyramides son cri traditionnel: «Pailleur! pailleur
+de chaises!» De moins en moins son appel trouvait de l'écho. Et la
+cause? Le progrès, l'envahissement du luxe qui, de proche en proche, des
+châteaux aux maisons des bourgeois, et jusque dans les fermes, supplante
+l'antique tradition, et, à la place des sièges aux armatures massives
+recouvertes de jonc, introduit les meubles légers et à bon marché sortis
+des fabriques de Paris ou de Vienne. Triomphe du rotin, des fauteuils
+d'étoffe, des tresses d'alfa, des berceuses d'osier blanc, par lequel
+les rempailleurs étaient lentement évincés. Un métier finissait.
+
+Que d'autres ont disparu de la sorte! Combien d'humbles artisans ont
+senti avec un étonnement désespéré l'outil tomber de leurs mains, et
+l'état appris aux jours d'enfance, l'état qui avait honorablement nourri
+le père et leur avait suffi à eux-mêmes une moitié de leur vie, devenir
+ainsi progressivement hasardeux et ingrat! Est-il rien d'aussi dûr?
+Quelques-uns sans doute peuvent chercher un autre ouvrage. Mais les
+vieux, pour qui le temps de l'apprentissage est passé, accrochés à ces
+professions en ruines, n'ont plus qu'à disparaître avec elles.
+
+C'était le cas du père Le Bolloche. Le bonhomme le comprenait bien. Il
+laissait les choses aller, avec cette arrière-réserve d'espérance que
+nous avons, tant qu'elles vont encore. L'herbe commençait à envahir
+l'atelier sous les bottes de seigle jaune qui pourrissaient par le pied.
+Dans l'étang, les joncs et les roseaux, coupés ras autrefois,
+grandissaient, se gonflaient, montaient en quenouilles. Et comme,
+ici-bas, la plupart de nos tristesses ont un envers de joie pour
+quelqu'un, les fauvettes du quartier ne s'en plaignaient pas, n'ayant
+jamais, ni leurs devancières, trouvé au bord de la mare tant de duvet
+pour leurs petits.
+
+Il attendit jusqu'au bout, jusqu'à ce que le dernier sou de leur épargne
+à tous fût dépensé.
+
+Et voilà que cette heure était arrivée. La grand-mère,--qui tenait les
+comptes, de mémoire, bien entendu, et gardait la bourse,--en avait, le
+matin même, prévenu son fils. Il fallait prendre une résolution, trouver
+un expédient, car le pain du lendemain n'était plus assuré.
+
+C'est à quoi le Bolloche réfléchissait, sa longue face encore allongée
+par la tristesse, à trois pas de l'apentis, un jour de printemps.
+
+Pour tromper sa passion de fumeur, il aspira deux ou trois bouffées
+d'air à travers le fourneau vide de sa pipe, et la première idée qui lui
+vint fut qu'il pourrait se priver de tabac. Il se sentait capable de ce
+sacrifice. Mais il ne tarda pas à s'apercevoir que ce n'était pas une
+solution. Alors que faire? Envoyer Désirée en condition? Jamais il n'y
+consentirait. Il aimerait mieux mendier son pain. Dire à la grand-mère:
+«Nous ne pouvons plus vous nourrir. Cherchez, demandez à l'assistance
+publique...» Allons donc! Est-ce qu'un enfant peut seulement penser à
+cela? Vendre la maison? Il faudrait en louer une autre, et les loyers
+avaient doublé, triplé, depuis que Le Bolloche habitait son coin de pré.
+Où serait l'avantage? Evidemment il n'y avait qu'un seul parti, dont sa
+femme et lui avaient causé déjà: ils partiraient tous deux, ils
+laisseraient la maison à l'aïeule qui était trop vieille, et à Désirée
+qui était trop jeune et trop aimée pour porter un tel deuil.
+
+Partir! Quand il fut arrivé à cette conclusion, Le Bolloche appuya son
+coude sur sa bonne jambe et regarda lentement autour de lui, de ce
+regard chargé d'adieux qui découvre toujours quelque beauté nouvelle aux
+choses les plus familières. Le pré où l'herbe renaissait, où les boutons
+d'or échappés à l'âne commençaient à s'ouvrir, lui parut promettre une
+fenaison abondante. Les haies qui, de trois côtés, couraient autour,
+n'avaient plus cet air souffreteux et défraîchi, ces trouées lamentables
+qu'elles offraient jadis. Bien épinées, drues, tendues de fil de fer aux
+endroits faibles, elles défendaient la maison mieux qu'un mur. Et le mur
+qui longeait la route, pour un peu moussu qu'il fût, était encore solide
+et d'aplomb. Le Bolloche avait souvent rêvé d'élever là, pour son
+gendre, une maison semblable à l'autre qui était à mi-pente. Ah! si le
+métier ne l'avait pas trahi! Quelle jolie vue on aurait eue des
+fenêtres, sur la rue qui remonte vers l'octroi, éclairée au gaz, si gaie
+le dimanche, si coquette avec ses cabarets peints de couleurs vives, ses
+jeux de boules, ses charmilles et ses grands jardins tout roses de
+pêchers en fleurs!
+
+A ce moment, Désirée apparut au haut du pré, venant de la ville. Le vent
+l'avait un peu décoiffée. Elle marchait, une main retombante le long de
+sa hanche, l'autre passée au travers du siège défoncé d'une chaise qui,
+pendue à son bras, l'enveloppait d'un disque inégal de rayons jaunes. La
+jeune fille avait fait deux kilomètres pour trouver ce travail. Elle
+arrivait sans se plaindre, contente même, dans la lueur du couchant qui
+traînait sur le pré. Et quand Le Bolloche la vit, il comprit mieux
+encore que la séparation d'avec elle serait la plus dûre de toutes, et
+qu'auprès de celle-là les autres n'étaient rien.
+
+--Eh bien! dit-elle de son ton de bonne humeur, vous demandiez de la
+besogne, en voilà: une chaise comme vous les aimez, à rempailler en gros
+jonc.
+
+--Non, petite, répondit tristement le bonhomme, j'ai fini tantôt ma
+dernière, et je suis assis dessus.
+
+Elle approcha, sans comprendre ce qu'il voulait dire, s'étonnant
+seulement qu'il fût sombre. D'habitude il était joyeux quand elle était
+joyeuse. Qu'avait-il?
+
+--Appelle ta mère, ajouta Le Bolloche, j'ai à lui parler.
+
+Elle entra dans la maison, et la mère en sortit, toute petite sous son
+énorme bonnet blanc. Le Bolloche emmena sa femme au bord du ruisseau que
+longeait un sentier. Il l'avertit de son projet, non pas rudement comme
+il avait coutume de le faire quand il lui disait la moindre chose, mais
+presque doucement, très troublé qu'il était lui-même et hors de son
+naturel. Désirée les regardait de loin. Elle les voyait côte à côte, lui
+un peu penché, elle au contraire la taille cambrée et la tête levée. Ils
+parlaient bas. Malgré le calme du soir, on n'entendait que des
+bourdonnements alternés et le grincement régulier de la gaine de cuir où
+s'enfonçait la jambe coupée.
+
+Quand ils rentrèrent. Le Bolloche alla se placer en face de la
+grand-mère, affaissée dans un fauteuil garni d'oreillers, à droite de la
+cheminée, et porta la main à son front, pour saluer, d'un geste familier
+d'ancien soldat.
+
+--Maman, dit-il, l'ouvrage ne va plus.
+
+--C'est vrai, mon petit.
+
+--Je mange encore beaucoup pour mon âge, continua Le Bolloche, plus que
+je ne gagne. Ça ne peut durer: Il faut que je m'en aille avec Victorine.
+
+La nonagénaire, toute alourdie qu'elle fût par l'immobilité, eut un
+tressaillement. Elle essaya, d'un mouvement instinctif, d'ouvrir ses
+yeux morts, qui n'étaient plus qu'une fente mince dans l'enfoncement
+ridé de l'orbite.
+
+--T'en aller, fit-elle, et où t'en irais-tu, Etienne?
+
+Le Bolloche se détourna à demi, comme si la grand-mère l'eût réellement
+regardé et qu'il n'eût pu supporter ce regard. Il répondit, avec un peu
+de confusion:
+
+--Aux petites soeurs, Victorine prétend qu'on y est bien.
+
+La vieille femme se souleva sur les bras de son fauteuil.
+
+--C'est moi qui partirai, dit-elle, de ce même ton rude qu'elle avait
+transmis à son fils.
+
+--Non, maman, non pas! Tu es trop bien habituée ici. Nous sommes plus
+jeunes, nous autres, le chagrin ne nous tuera pas!
+
+--C'est que, mon enfant, rien ne m'appartient ici, je suis chez...
+
+--Chez toi, dit rapidement Le Bolloche.
+
+Et cet homme, qui était vieux aussi et infirme, eut, pour convaincre sa
+mère, une inspiration de petit enfant. Il l'entoura de ses bras et lui
+dit à l'oreille, avec un enjouement moitié voulu, moitié vrai:
+
+--Maman, quand j'étais au régiment, et que je faisais les cent coups, je
+dépensais plus que mon prêt, hein?
+
+--Oui.
+
+--Des cent sous, des dix francs par semaine. Qui est-ce qui payait?
+
+--C'était moi.
+
+--T'ai-je rendu l'argent?
+
+--Non.
+
+--Alors tu vois bien que tu es chez toi, maman, puisque je te dois!
+
+Elle resta un moment sans rien dire, puis elle reprit:
+
+--Je veux bien. Seulement tu emporteras tes bardes et du meuble, pour ne
+pas arriver là-bas comme un mendiant.
+
+--Pourvu que tu aies ta suffisance, dit Le Bolloche, je ne demande pas
+mieux.
+
+La grand-mère ne répondit plus. Le sacrifice était accepté. C'était
+fini.
+
+Parmi les pauvres, les effusions de remerciements sont inconnues. Il n'y
+en eut pas. L'aïeule, qui avait les mains jointes sur la poitrine, les
+souleva seulement par deux fois, pour montrer combien elle était
+touchée.
+
+Et ce fut tout.
+
+Ils s'assirent pour souper, autour d'une salade dont le pré avait fait
+les frais. Rendus tristes par la pensée d'un changement si grand et si
+prochain, ils ne se parlaient pas. A quoi bon? Le même regret les
+poignait tous. Ils avaient lutté jusqu'au bout. La misère était la plus
+forte. A quoi bon?
+
+Cependant Le Bolloche remarqua que la grand-mère ne mangeait rien. Elle
+remuait les lèvres, comme si elle n'osait faire une question qui la
+troublait. A plusieurs reprises, les mots s'arrêtèrent ainsi sur sa
+bouche. Enfin, elle fit effort sur elle-même, et d'une voix toute
+angoissée:
+
+--Etienne, dit-elle, est-ce que tu me laisseras Désirée?
+
+Deux gros soupirs lui répondirent oui.
+
+Alors on aurait pu voir le visage de l'aïeule, inexpressif et détendu
+comme tous ceux auxquels aucune impression n'arrive plus par les yeux,
+s'éclairer d'une lueur soudaine. La joie rompait la nuit de cette face
+d'aveugle. Il semblait que l'âme s'en était approchée, et souriait au
+travers. En même temps les deux époux regardaient Désirée du même regard
+morne. La place que la jeune fille tenait dans le coeur de tous se
+montrait ainsi, sans phrase, plus éloquemment que par des mots. Car un
+enfant, cela se partage. Il n'en faut qu'un pour plusieurs vieux. Et
+quand ces pauvres gens s'étaient unis pour vivre sous le même toit, la
+mère, le fils, la bru, ce n'était pas seulement leur petit patrimoine
+qu'ils avaient mis en commun, ni le courage qui vient de l'un à l'autre
+à ceux qui travaillent ensemble, ni la mutuelle assistance que leur
+misère se prêtait, c'était encore, c'était surtout la jeunesse de
+Désirée.
+
+Le souper achevé, Le Bolloche se secoua un peu pour chasser cette
+tristesse indigne d'un homme. Pendant que sa femme aidait la grand-mère
+à se coucher, il entraîna Désirée dehors, et se mit à se promener avec
+elle dans la tiédeur de la nuit déjà venue, depuis l'apentis qui
+terminait la maison à droite jusqu'au clapier en treillage accolé au mur
+de gauche.
+
+S'apercevant qu'elle avait les yeux rouges:
+
+--Allons, dit-il, Désirée, ça passera! Du courage! Regarde-moi, je ne
+pleure pas. Et pourtant j'ai du regret de te quitter, va, surtout de te
+quitter pas mariée.
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Parce que c'était mon idée de te voir établie. Nous t'aurions choisi
+tous les deux ton mari, un ancien soldat comme moi... tandis que là-bas,
+tu comprends...
+
+Il n'acheva pas sa pensée, et, croisant les bras, il s'arrêta, les yeux
+dans les yeux de sa fille:
+
+--Dis-moi au moins, fit-il, avant que je ne parte, une chose que je
+voudrais savoir?
+
+Elle le regardait, elle aussi, de son regard franc où des clartés
+d'étoiles passaient.
+
+--As-tu un amoureux? demanda le père.
+
+Cela parut drôle à Désirée, qui répondit en riant, malgré son chagrin:
+
+--Mais non, père, je n'ai personne.
+
+--Au fait, tu ne sortais guère, et ils ne pouvaient pas te voir. S'ils
+t'avaient vu, ceux qui sont en âge de chercher femme! Enfin, Désirée, si
+tu es de mon sang, comme je le crois, tu n'épouseras qu'un ancien
+soldat.
+
+--Un ancien?
+
+--Oh! il peut être ancien sans être vieux. Pourvu qu'il ait porté les
+armes et fait une campagne, cela me suffira, je serai content. Tout le
+monde n'est pas médaillé comme moi.
+
+--Sans doute.
+
+--Pour le régiment, je te laisse à peu près le choix. Un zouave me
+plairait mieux, naturellement. Mais tu peux aussi épouser un cavalier.
+Il y a aussi de beaux petits dragons.
+
+--Bien, répondit la jeune fille, un zouave ou un dragon.
+
+--Même un chasseur à pied, reprit Le Bolloche. C'est un corps d'élite.
+Mais pas un lignard, tu entends?
+
+--Non.
+
+--Surtout pas un civil! Quelle conversation aurais-je avec lui, quand je
+le verrais? Rappelle-toi ça, Désirée: si tu m'amènes un bleu qui n'ait
+jamais servi, je refuse!
+
+Il était un peu solennel, disant cela, un bras étendu vers la ville. Cet
+ancien sous-officier n'avait jamais pu se défaire d'un certain penchant
+au mélodrame. La solennité de ses formes ne tirait pas, d'ailleurs, à
+conséquence. Désirée ne l'ignorait point. Elle allait sans doute
+répondre non pour lui plaire. Mais voilà que Le Bolloche, machinalement,
+laissa ses yeux suivre la direction de son bras levé. Il aperçut les
+toits d'ardoise étagés qui luisaient sous la lune comme des écailles
+d'argent, la ligne montante des réverbères qui ne paraissaient que de
+misérables points jaunes dans l'immensité bleue de la nuit, tout le
+quartier qu'il parcourait si souvent depuis des années. Derrière ces
+fenêtres éclairées, que de gens il connaissait, tranquilles, assurés de
+dormir demain dans la même chambre où ils veillaient encore ce soir!
+Cette pensée lui fit mal.
+
+Il se détourna brusquement et dit:
+
+--Rentrons, Désirée, voilà le serein qui tombe.
+
+
+
+II
+
+Le lendemain, sur la route qui conduisait aux Petites Soeurs des
+pauvres, à Jeanne Jughan, comme on disait dans le faubourg, l'âne
+traînait le plus singulier chargement qui eût jamais pesé sur son bât de
+misère. C'étaient d'abord, sur le siège de la charrette basse, Le
+Bolloche, en redingote marron, coiffé de sa chéchia de zouave, et sa
+femme, dans sa meilleure robe de futaine à carreaux, les yeux mouillés
+derrière ses lunettes de corne; puis, juste sur la ligne des essieux,
+une pyramide composée d'un coffre où se trouvaient les vêtements moins
+habillés du ménage, d'une caisse percée de trous qu'habitait une famille
+de lapins habitués au jour crépusculaire et, en couronnement, une
+bourriche d'où sortaient en houppes blanches et noires, les plumes d'un
+couple de poules de Barbarie, maintenu par des baguettes; enfin trois
+pots de basilic, un gros flanqué de deux petits, luxuriants, arrondis,
+superbes, amarrés par une corde sur le plancher du véhicule, terminaient
+le chargement en poupe. Il y avait encore, entre les bonnes gens, à la
+naissance des brancards, une petite chatte maigre et grise, compagne du
+rempailleur et qui, de temps à autre, le long de la jambe de son maître,
+frottait sa tête de vipère.
+
+Tout cela s'en allait cahotant, les gens, les bêtes, les meubles, vers
+la demeure où tant d'épaves semblables les avaient précédés. Pour
+arriver, il fallait trois quarts d'heure à pied, et une grande heure au
+train de l'âne. Mais qu'importait à Le Bolloche? Il n'avait pas de hâte
+d'achever ce voyage-là. Il ne criait plus comme autrefois par les rues:
+«Pailleur, pailleur de chaises!» Il n'était plus rien dans le monde, pas
+même tresseur de jonc, et il le sentait cruellement. Quand il levait les
+yeux, d'un côté ou de l'autre, vers les maisons de ses anciennes
+pratiques, son sourire navré répondait aux étonnements que provoquait
+son équipage. Les petits garçons riaient, pieds nus sur les seuils, les
+grandes filles paraissaient aux fenêtres, et d'un mouvement d'épaules,
+tenant encore à brassées les paillasses qu'elles remuaient, se
+penchaient pour voir, à la volée, ce qui se passait en bas. Ce
+déménagement leur paraissait drôle, ils ne se doutaient pas du chagrin
+de ces deux voyageurs. Encore la femme, plus douce de nature, se
+résignait-elle un peu. Mais l'homme avait une douleur violente. Il s'y
+mêlait chez lui beaucoup d'orgueil blessé. L'idée de s'enfermer, lui qui
+avait commandé une section, sous l'autorité d'une femme, d'une
+religieuse surtout, l'irritait au plus haut point. Il en voulait par
+avance à celle qui allait le recueillir. Et à mesure qu'il s'avançait
+vers le terme de son voyage, son visage devenait plus rude, ses sourcils
+se fronçaient: il avait son grand air des jours de revue. Le Bolloche
+entendait en imposer dès l'abord. On ne le prendrait pas pour un
+fainéant à bout de ressources, las de rouler et mendiant un asile, non,
+sûrement; ni pour un homme sans caractère qu'on peut commander comme un
+enfant. La première nonne qui l'apercevrait ne s'y tromperait pas!
+
+Enfin la route monta. Un moulin blanc se dressa vers la droite, et le
+moulin touchait l'hospice. Avec une bande de pré qui les séparait, ils
+occupaient tout le sommet de la colline. Les voyageurs s'arrêtèrent un
+peu. En face, au bout du chemin, deux corps de bâtiments très élevés
+s'avançaient en angle ouvert, masquant le reste de la maison, qui ne
+montrait ainsi que ses deux bras tendus. Un mur d'enceinte tournait
+autour et descendait la pente de l'autre côté. Des cîmes d'arbres, aux
+feuilles nouvelles, le dépassaient çà et là. Toutes les fenêtres étaient
+ouvertes.
+
+Le Bolloche poussa l'âne jusqu'au pied d'un perron, et attendit.
+
+C'est là comme dans une ruche: on n'est jamais longtemps sans voir une
+abeille sortir. Une cornette parut, et dessous une soeur toute petite,
+toute jeune et toute brune.
+
+--Que voulez-vous? demanda-t-elle.
+
+--Celle qui commande ici, répondit sévèrement Le Bolloche.
+
+--Est-ce pour lui vendre quelque chose? La bonne mère est très occupée,
+voyez-vous, et si c'était pour cela...
+
+--Est-ce que j'ai l'air d'un marchand ambulant? répondit Le Bolloche.
+Vous n'y êtes pas du tout, mademoiselle--il insista sur le mot, sachant
+fort bien qu'il s'émancipait d'une tradition respectueuse--j'ai à lui
+parler, une affaire à lui proposer, et même une bonne affaire.
+
+La soeur jeta un coup d'oeil rapide sur les voyageurs, le coffre, les
+trois pots de basilic.
+
+--Je comprends, dit-elle, mon petit bonhomme: je vais la chercher.
+
+Et elle se détourna si prestement qu'il ne put savoir si elle avait
+disparu derrière le pilier de droite ou celui de gauche.
+
+--Petit bonhomme, grommela-t-il, en voilà une péronnelle, pour m'appeler
+petit bonhomme!
+
+Il se laissa glisser le long du marchepied, et se tint debout, les rênes
+de corde passées autour du bras, la chéchia impertinente posée en
+arrière, un peu de côté.
+
+Une ombre courut sur le vitrage cintré du cloître, et une autre soeur
+parut au seuil de la porte, de taille moyenne, celle-là, mais si frêle
+qu'elle paraissait petite. Ses mains, quelle avait jointes sur sa robe
+noire, étaient blanches et transparentes. Il eût été difficile de dire
+son âge. Tous les traits de son visage très fin s'étaient encore
+amenuisés par la fatigue et l'effort dévorant d'une âme ardente. On n'y
+voyait cependant pas une ride. Elle avait dans le regard quelque chose
+d'enfantin, et en même temps le sourire compatissant de celles qui ont
+vécu. Sa coiffe cachait la couleur de ses cheveux. C'était «la bonne
+mère», une grande dame qui gouvernait deux cents pauvres et soixante
+religieuses d'un signe de ses doigts de nacre.
+
+Elle considéra un instant l'équipage arrêté devant elle. Le coin de sa
+bouche mince se souleva involontairement, par une surprise de sa nature
+qui était vive et enjouée dans le monde. Mais tout de suite la volonté
+réprima ce mouvement désordonné. Et elle dit, de sa voix qui n'avait ni
+timbre ni chant, mais très douce pourtant:
+
+--Vous venez pour entrer chez nous?
+
+Le Bolloche, un peu déconcerté, répondit:
+
+--Oui, madame, si vous avez de la place.
+
+--Nous vous en ferons une, mon ami, et nous vous servirons de notre
+mieux.
+
+--D'ailleurs, je ne vous demande pas la charité, j'apporte mon ménage.
+
+--Et jusqu'à votre chat!
+
+--Tout cela est à vous, reprit-il en désignant d'un geste large l'âne,
+la voiture et le chargement; je n'y mets que deux conditions.
+
+[Illustration.]
+
+--Lesquelles?
+
+--Tout à l'heure, une de vos inférieures...
+
+--Vous voulez dire une de nos soeurs?
+
+--Oui. Je suis un ancien soldat, voyez-vous: pour moi, tout ce qui n'est
+pas un supérieur est un inférieur. Eh bien! votre soeur m'a appelé
+«petit bonhomme», je n'aime pas cela.
+
+--Il faudra nous pardonner si nous recommençons, dit la soeur, sur le
+visage de laquelle le même sourire léger reparut: c'est un peu l'usage
+chez nous.
+
+--Et puis, je voudrais savoir si on a la liberté de son opinion ici? Je
+préfère vous le dire tout de suite, je ne crois pas à grand'chose, moi,
+je ne suis pas dévot, je ne fais pas de mômeries. Et si on n'a pas la
+liberté de son opinion, je me remmène!
+
+Le Bolloche disait cela de son plus grand air. Il s'aperçut avec
+étonnement que la soeur souriait pour tout de bon, d'un sourire si
+épanoui, si profond, si jeune, qu'il en perdit contenance.
+
+Dame, fit-il, puisque c'est mon opinion!
+
+--Ne craignez rien, répondit-elle: nous avons plusieurs petits
+bonshommes qui pensent comme vous.
+
+Puis elle descendit le perron et vint donner la main, pour l'aider à
+sortir de la voiture, à la mère Le Bolloche, tout effarée des audaces de
+son mari.
+
+Celui-ci avait déjà commencé à dételer l'âne.
+
+--Conduisez-le à l'écurie, dit la soeur, là-bas... oui, c'est cela...
+tournez à gauche... devant vous, maintenant.
+
+[Illustration.]
+
+Autour de Le Bolloche s'étendaient de nombreux bâtiments de service,
+porcherie, écurie, poulailler, étables, et, sur la pente de la colline,
+du côté opposé à celui de l'entrée, un vaste champ de seigle avec des
+cordons de pommiers nains. Dans les allées se promenait une population
+lente, voûtée, cassée, trébuchante, de vieillards. Il y avait autant de
+béquilles que de jambes saines. Le vent maussade qui, là-haut, chassait
+des nuées fumeuses, aurait pu, se gêner, coucher à terre ces pauvres
+ruines humaines. En les regardant, Le Bolloche s'attendrit sur son
+propre sort. Il détela l'âne tristement, l'attacha devant une crèche, et
+le combla de foin. «Toi, au moins, dit-il, tu ne souffriras pas.»
+Ensuite il se mit à décharger la voiture, et, commençant par la
+bourriche, il enleva les baguettes qui retenaient captifs le coq et la
+poule. A peine sorti, le coq battit des ailes, et chanta. La poule se
+frotta le bec aux touffes d'herbe de la cour, et picora, sans le moindre
+trouble.
+
+Le vieux Le Bolloche, qui avait en ce moment la comparaison triste, leva
+les épaules.
+
+--Les bêtes, murmura-t-il, ça ne s'aperçoit de rien: ici, là-bas, tout
+leur est égal.
+
+Et, du revers de sa manche, il essuya une larme qu'heureurement personne
+n'avait vu couler.
+
+(_A suivre._)
+
+René Bazin
+
+[Illustration.]
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 2501, 31 Janvier
+1891, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, 31 JAN 1891 ***
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation information page at www.gutenberg.org
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at 809
+North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
+contact links and up to date contact information can be found at the
+Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
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+approach us with offers to donate.
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+To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of L'illustration, No. 2501, 31 JANVIER 1891, by Various</title>
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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 2501, 31 Janvier 1891, by Various
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: L'Illustration, No. 2501, 31 Janvier 1891
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+Author: Various
+
+Release Date: December 26, 2013 [EBook #44519]
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+Language: French
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+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, 31 JAN 1891 ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<div class="cont">
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"><br><b>LE VOYAGE D'EXPLORATION AU TIBET DU PRINCE HENRI
+D'ORLÉANS ET DE M. BONVALOT. En marche sur les hauts plateaux.--D'après
+des photographies de M. le prince Henri d'Orléans.</b></p>
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002a.png"></p>
+
+ <p><img alt="" src="images/002_L.png" ALIGN="left">a mort du prince héritier de Belgique a été un deuil pour Paris. A la
+première représentation de <i>Thermidor</i>, le Président de la République
+n'a pas occupé son avant-scène et la baignoire du duc d'Aumale est
+restée vide. Elle était même mélancolique à voir cette unique baignoire
+grillée, dans cette salle brillante, étincelante, toute parée. Une
+grande première s'il en fût.</p>
+
+ <p>Une grosse affaire ce <i>Thermidor</i>, et qui a mis en mouvement toute la
+curiosité artistique et toute la passion politique. Après quelque cent
+ans, on ne peut, paraît-il, parler de la Terreur sur un théâtre sans
+être accusé d'attentat à la République. Nous a-t-on assez raconté depuis
+des mois à propos du comédien Labussière, héros de la pièce de M.
+Sardou, l'arrestation des comédiens français coupables d'avoir joué
+<i>Paméla</i>, une pièce qu'on trouvait alors anti-civique! Ma parole, il se
+trouverait encore des gens capables de décréter d'accusation les
+artistes qui ont reçu et joué <i>Thermidor</i>.</p>
+
+ <p>Je ne plaisante pas, je constate. Pour les fanatiques de la politique,
+un homme qui écrit un article, un livre ou une pièce désagréables à
+leurs idées, est aussi coupable qu'Eyraud et que Fouroux et on ne
+demanderait pour lui aucune commutation de peine.</p>
+
+ <p>--La grâce de Fouroux! La grâce d'Eyraud!</p>
+
+ <p>Je ne vois que des entrefilets de ce genre dans les journaux. Il paraît
+qu'on doit gracier Eyraud à cause de sa famille. Avait-il songé à la
+famille de l'huissier Gouffé quand il ne le graciait pas? On va aussi,
+je pense, demander la grâce de ce Wladimiroff que me paraît un joli type
+d'amoureux moderne. Il n'a pas fait bonne figure devant ses juges, le
+héros du «drame de Ville-d'Avray». Ce Chambige slave--pardon, j'insulte
+Chambige--n'a pas du tout conquis le public et surtout le public
+féminin. Or, à la Cour d'assises comme au théâtre, il faut avoir pour
+soi les femmes.</p>
+
+ <p>--Cherchez la femme, dit la police.</p>
+
+ <p>--Entraînez la femme, disent l'auteur dramatique et l'avocat.</p>
+
+ <p>Et il ne l'a pas entraînée du tout, la femme, ce M. Wladimiroff! Il
+s'était contenté de la tuer dans la personne de Mme Dida.</p>
+
+ <p>Ces assassins <i>par amour</i> (ainsi s'intitulent-ils), sont d'ailleurs bien
+curieux. Ils jurent: 1° de tuer l'objet aimé; 2° de se tuer après. Mais,
+après avoir accompli la première partie de leur tâche, ils reculent
+généralement devant la seconde.</p>
+
+ <p>Or, c'est cette seconde partie qui est la plus difficile à accomplir. Il
+est assez facile de dire à une malheureuse: «Mourons ensemble, veux-tu?»</p>
+
+ <p>Et, par amour de la phrase, l'autre répond aussi sans difficulté: «Oui,
+mourons ensemble!»</p>
+
+ <p>Elle ajoute même quelquefois, étant romanesque:</p>
+
+ <p>--Avec joie, mon adoré, avec joie!</p>
+
+ <p>Mais quand l'amoureux, l'Antony, le <i>Werther à deux</i>, a ajouté: «Viens
+avec moi dans l'éternité», et pressé la gâchette d'un pistolet, quand la
+femme est tombée, qu'Antony se trouve en face d'un cadavre, soudain il
+réfléchit, Antony, il hésite, il trouve, avec une rapidité au moins
+égale à celle qu'il a mise à pousser la détente, il découvre brusquement
+que la vie, cette guenille, a encore d'aimables lambeaux et le pistolet
+qu'il dirige contre lui-même est tenu d'une main beaucoup moins ferme
+que celui qu'il a braqué sur la victime.</p>
+
+ <p>Et il vit, Antony, ou du moins il voudrait bien vivre! Mais les
+gendarmes s'en mêlent, et aussi ces vilains juges d'instruction que les
+assassins de profession--qui méprisent volontiers les assassins par
+amour--appellent, dans leur argot, les <i>curieux</i>.</p>
+
+ <p>Des curieux qui ne sont pas des fervents de la <i>curiosité</i>, c'est-à-dire
+de la collection, comme ce Champfleury dont on vend les livres, les
+bibelots, les faïences et les autographes, cette semaine. Vente très
+intéressante, car Champfleury était un amasseur de documents, un
+chasseur de curiosités.</p>
+
+ <p>Comme ce Trublet dont on a dit:</p>
+
+ <p class="mid">Il compilait, compilait, compilait...
+</p>
+
+ <p>on pourrait dire de lui:</p>
+
+ <p class="mid">Il entassait, entassait, entassait...
+</p>
+
+ <p>Assiettes révolutionnaires, poésies de la période révolutionnaire,
+poésies de la période romantique, bouquins intéressants, lithographies
+de Daumier, dessins de Gavarni, Champfleury enfouissait tout dans son
+cabinet de Sèvres où la mort est entrée, prenant et dispersant toutes
+ces collections pour la plus grande joie des autres curieux.</p>
+
+ <p>M. Paul Eudel a écrit une bien jolie préface pour le catalogue de cette
+vente. Il raconte des gamineries de Champfleury, qui était resté un
+<i>mystificateur</i>, comme Labussière, et aussi des anecdotes qui montrent
+le flair du dénicheur d'objets d'art.</p>
+
+ <p>--Je ne suis pas sérieux, disait Champfleury, il y a assez de gens
+sérieux sans moi.</p>
+
+ <p>Et, dit M. Eudel, il ajoutait de ce ton traînard qui lui était
+personnel:</p>
+
+ <p>--Je me suis bien amusé dernièrement. Dans la rue Geoffroy-Marie, au
+siège de la Société des gens de lettres, se trouvait sur le mur cette
+indication au bas de l'escalier:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20"> Sauvage Allant et Cie</p>
+<p class="i20"> à l'entresol.</p>
+</div></div>
+
+ <p>Cela m'agaçait toujours lorsque je passais devant cette adresse. Aussi,
+un beau jour, je n'ai pu résister à la tentation, il me fallut gratter
+une partie de l'inscription, et on lit à présent:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20"> Sauvage....................</p>
+<p class="i20"> à l'entresol.</p>
+</div></div>
+
+ <p>Plaisanterie de vieux gamin. Mais il y a là tout un caractère et toute
+une époque.</p>
+
+ <p>Voici le chercheur maintenant:</p>
+
+ <p>Un jour, chez une brocanteuse du boulevard Saint-Michel,
+Champfleury--j'emprunte encore l'anecdote à M. Eudel--aperçoit parmi un
+lot de vieilles faïences une porcelaine siamoise qui lui paraît
+merveilleuse. Il la marchande. La vendeuse ne veut pas en dire le prix.</p>
+
+ <p>--Je vous en donne cinq cents francs!</p>
+
+ <p>La marchande en eût peut-être demandé vingt ou trente. Elle dit alors
+qu'elle réfléchira. Champfleury s'en va. La bonne femme s'en va offrir
+ça et là sa porcelaine siamoise et, ne trouvant pas d'acquéreur, la
+porte de guerre lasse à Champfleury, qui l'achète et la place au musée
+de Sèvres.</p>
+
+ <p>Quelque temps après, des ambassadeurs siamois de passage à Paris
+viennent visiter le musée. Champfleury, très fier, leur montre le vase
+qu'il a acheté.</p>
+
+ <p>--Ce cloisonné! dit un des ambassadeurs. Mais c'est là une pièce des
+plus rares, un morceau de choix. Du onzième siècle. Il serait déjà
+précieux chez nous.</p>
+
+ <p>--Et à combien l'estimez-vous?</p>
+
+ <p>--Mais, dit le Siamois, il vaut bien de quinze à vingt mille francs!</p>
+
+ <p>Comment la marchande apprit-elle la visite et le propos de
+l'ambassadeur? Je l'ignore. Mais elle l'apprit, cria, tempêta, parla de
+procès. On l'avait trompée. Elle demandait la résiliation de la vente.
+Elle alla clabauder chez des députés, nos maîtres. On parla
+d'interpellation. Le ministre alors transigea. On offrit à la marchande
+un groupe de Sèvres qu'elle accepta et qu'elle vendit. Mais l'histoire
+prouve que, comme tout bon chien de chasse, aux curiosités Champfleury
+avait <i>du nez</i>.</p>
+
+ <p>Il avait aussi des amis. On le voit à la liste de ses correspondants.</p>
+
+ <p>Des amis et des plus huppés. Ce Wagner, dont on célèbre le génie sur
+tous les tons et dont on réclame le répertoire sur la scène de l'Opéra
+comme on demanderait le Messie, Richard Wagner, Champfleury le défendit,
+le loua un des premiers.</p>
+
+ <p>On trouvera--ou l'on a trouvé, car c'est vendu maintenant--parmi les
+autographes de Champfleury des lettres fort intéressantes relatives aux
+répétitions du <i>Tannhauser</i> et, à la date du 16 mars 1870--quatre mois
+avant la guerre--Richard Wagner écrivait de Lucerne à Champfleury, en
+français, une lettre où il lui parle de ses <i>espérances favorites</i> à lui
+Wagner, «la fusion de l'esprit français et de l'esprit germanique».</p>
+
+ <p>Et quelques mois après le maître-musicien insultait niaisement Paris
+assiégé et écrivait son Ch&oelig;ur des rats.. Mais, en mars, il disait:</p>
+
+ <p>«Vous savez que j'ai toujours eu l'idée de l'érection à Paris d'un
+théâtre international où seraient données, dans leur langue, les grandes
+&oelig;uvres des diverses nations. <i>Seule la France, et Paris en
+particulier</i>, saurait relier en un faisceau des productions hétérogènes
+en apparence, dont la connaissance exacte est, selon moi, indispensable
+au développement intellectuel et moral d'un peuple. Parmi les &oelig;uvres
+françaises qui devraient être données sur cette scène exceptionnelle,
+très indépendante des intérêts du jour, celles de Méhul tiendraient une
+première place...»</p>
+
+ <p>Richard Wagner se réclamant d'un génie français, voilà <i>un comble</i>!</p>
+
+ <p>Bien intéressante aussi certaine lettre de Gustave Courbet à Champfleury
+datée du lendemain de la guerre d'Italie et où le peintre, abandonnant
+son <i>Combat de cerfs</i>, qu'il vient d'achever, écrit à son ami:</p>
+
+ <p>«Enfin, voici du très scabreux. Je finis l'<i>Amour et Psyché</i> que vous
+connaissez, avec de légères additions. Ensuite j'ai envie de leur faire
+un tableau de la guerre, soit le cimetière de Solférino ou autre tuerie
+au second plan, puis, au premier plan, deux de <i>leurs soldats</i> qui se
+distinguent le plus dans ce genre d'exercice: un turco et un zouave. Ces
+deux bêtes fauves courraient comme deux vampires emportant avec eux des
+têtes d'Autrichiens au bout de leurs bayonnettes, puis des dépouilles,
+le tout au crépuscule; les dents du nègre éclaireraient la campagne.»</p>
+
+ <p>Eh bien, voilà un homme qui ne saurait être soupçonné--comme
+David--d'avoir mis son talent au service de la gloire militaire. Il
+n'aime vraiment pas la guerre, Gustave Courbet, mais il a une manière de
+la faire haïr qui sent déjà son <i>Ode à la Colonne</i>.</p>
+
+ <p>Dans une autre lettre Courbet dit à Champfleury qu'il n'aime pas
+l'empire, qu'il veut la France libre (et il a raison); mais il ajoute:
+«Autrement, si je ne considère que moi-même, ce gouvernement fait mon
+affaire admirablement, il me donne l'orgueil d'être une personnalité!»</p>
+
+ <p>Comme les lettres intimes éclairent un caractère! Je ne penserai plus à
+Courbet sans songer à ces deux petites missives-là.</p>
+
+ <p>Mais je m'aperçois que je vous ai peu parlé de Paris. C'est qu'à Paris
+il n'y a rien de nouveau, si ce n'est la fin de ce froid noir qui nous
+attristait et désolait--quand il ne les tuait pas--les pauvres diables.</p>
+
+ <p>La presse a fait acte d'union en oubliant l'odieuse, 'absurde, l'inique
+politique, et en se réconciliant pour un jour dans une &oelig;uvre de
+charité. Sans distinction d'opinion, elle a ouvert une souscription
+publique. Mais le souscripteur le plus important c'est (jusqu'ici) le
+soleil qui s'est inscrit dès la première liste et comme suit:</p>
+
+ <p><i>Tous mes rayons de soleil. Total: La santé.</i></p>
+
+ <p>On lui a fait le meilleur accueil.</p>
+
+ <p>Rastignac.</p>
+
+ <br><br>
+ <hr class="full">
+
+ <h3>NOTES ET IMPRESSIONS</h3>
+
+<hr>
+
+ <p>On a vu de mauvaises institutions corrigées dans la pratique par la
+sagesse des hommes, et de bonnes rendues impuissantes par leurs
+passions.<br>
+
+ <span class="rig">Paul Janet.</span></p><br>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+ <p>Si nous mettions d'un côté tous nos sourires, de l'autre toutes nos
+larmes, nous aurions un climat limousin, ou les jours de pluie
+remportent de beaucoup sur les jours de soleil.<br>
+
+(<i>Revue félibréenne.</i>)<br>
+
+ <span class="rig">L'abbé Joseph Roux.</span></p><br>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+ <p>La différence qu'il y a entre une longue vie et un bon dîner, c'est que,
+dans un bon dîner, les douceurs viennent à la fin.<br>
+
+ <span class="rig">R.-L. Stevenson.</span></p><br>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+ <p>Il est rare qu'une idée juste et généreuse ne rencontre pas un homme de
+c&oelig;ur pour la réaliser.<br>
+
+ <span class="rig">Jules Rochard.</span></p><br>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+ <p>Pourquoi parler de vérité en histoire? Il y a autant de vérités
+historiques que d'esprits qui se tournent vers le passé: autant de
+Thermidors que de Sardous.<br>
+
+ <span class="rig">Maurice Barrés.</span></p><br>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+ <p>Ce n'est pas créer le mal que de le voir, et il faut le voir pour y
+porter remède.<br>
+
+(<i>Questions actuelles.</i>)<br>
+
+ <span class="rig">Paul Deschanel.</span></p><br>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+ <p>Il n'y a pas de misères humaines avec lesquelles un homme d'esprit ne
+plaisante et ne joue, tant qu'il n'en est pas lui-même atteint.</p>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+ <p>Laissez-nous nous moquer un peu des médecins quand nous nous portons
+bien: ils prennent assez leur revanche quand nous sommes malades.<br>
+
+ <span class="rig">G.-M. Valtour.</span></p><br>
+
+ <br><br>
+
+ <h3>COMMENT LE FROID A CESSÉ SUR L'EUROPE</h3>
+
+<hr>
+
+ <p>Quelle loi météorologique régit les saisons? Voilà une question qui nous
+est adressée de toutes parts et à laquelle nous aimerions pouvoir
+répondre. Si la connaissance du temps est encore à ses débuts et
+infiniment éloignée des certitudes qui font la gloire de l'astronomie,
+ce n'est pas une raison pour désespérer d'arriver jamais à aucun
+résultat, et c'est au contraire une raison de plus pour ne négliger
+aucune circonstance--surtout lorsqu'elles sont importantes--d'étudier la
+question et de faire faire un pas en avant à la météorologie. Peut-être
+les remarques suivantes contribueront-elles à avancer un peu la solution
+du problème.</p>
+
+ <p>Les cyclones qui ont été observés récemment aux États-Unis et qui ont
+traversé l'Atlantique pour aborder l'Europe par l'Écosse ont été liés
+d'une manière tout à fait directe et très étroite au changement subit du
+temps et à la cessation du froid sur toute l'Europe. Il y a certainement
+là une relation de cause à effet.</p>
+
+ <p>Quand l'Europe est sous le coup de froids rigoureux comme ceux qui ont
+sévi du 26 novembre au 20 janvier, l'atmosphère qui pèse sur elle est,
+contrairement à nos impressions nerveuses, plus lourde que celle qui
+accompagne la pluie et les tempêtes. Le baromètre se tient aux environs
+de 770 millimètres.</p>
+
+ <p>Les minima thermométriques correspondent à ces maxima barométriques.
+C'est ce qu'on appelle le régime anticyclonique, baromètre élevé, vents
+du nord et de l'est, froids plus ou moins intenses. Ce régime est
+détruit par l'arrivée des dépressions atmosphériques. Le vent tourne à
+l'ouest, le baromètre baisse, le dégel et les pluies arrivent, et
+parfois même un temps de printemps, chaud et magnifique, comme celui de
+dimanche et lundi derniers, où le soleil a été plus chaud et plus
+brillant que dans bien des journées de mai. Le contraste a été subit et
+pourrait être considéré comme fantastique si la variabilité de notre
+climat ne nous y avait accoutumés de tout temps.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003a.png">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<img alt="" src="images/003b.png"><br>
+<b>Carte barométrique du 20 janvier.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Carte thermométrique du 20 janvier.</b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</p>
+
+ <p>Pour bien nous rendre compte de cet état de choses, comparons entre
+elles deux journées montrant bien ce contraste. Choisissons celles des
+20 et 21 janvier. Voici d'abord la carte barométrique et la carte
+thermométrique de la première. On a réuni par une même courbe les points
+qui ont la même pression barométrique, et, pour la seconde carte,
+également par une même courbe ceux qui ont la même température. Il est
+visible, sur la première de ces deux cartes, que la haute pression de
+770 millim. s'étend de Brest à Paris, Belfort, Lyon, Toulouse, Madrid,
+et celle de 765 m. de Portsmouth à Hambourg, Prague, Munich, Gap,
+Barcelone. Les hautes pressions règnent également sur la Russie. Les
+faibles pressions, inférieures à 760mm, commencent à se marquer sur
+l'Irlande, l'Écosse, la mer du Nord et la Norvège; je dis commencent,
+parce que la veille et les jours précédents les hautes pressions
+dominaient là comme sur le reste de l'Europe.</p>
+
+ <p>Eh bien, ce jour-là, 20 janvier, dernier jour du froid, on voit par la
+carte thermométrique que toute l'Europe était dans le froid, à
+l'exception des îles britanniques. La courbe de zéro part de Trébizonde
+pour passer par Belgrade, Florence, la Corse, Barcelone, Cordoue,
+Lisbonne et remonter par le Portugal jusqu'à Londres et Christiania. La
+courbe de 5° au-dessous de zéro passe par Turin, Cette, Bayonne, Nantes,
+Bruxelles, Copenhague. La courbe de 10° de froid enveloppe une partie de
+la France et la Suisse, de Lyon à Berne et à Belfort. La veille, le
+froid sévissait plus fort encore à l'est de la France: -15°,-20° et
+-25°.</p>
+
+ <p>Voilà l'état anticyclonique: froids rigoureux et haute pression.</p>
+
+ <p>Comment ce froid a-t-il cessé?</p>
+
+ <p>Tout d'un coup, par l'accentuation de la dépression barométrique qui
+commençait la veille.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003c.png">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<img alt="" src="images/003d.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Carte barométrique du 21 janvier.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Carte thermométrique du 21 janvier.</b></p>
+
+ <p>Voyez la carte du 21: les fortes pressions ont été éloignées vers l'est
+jusqu'en Prusse, et une dépression considérable, un vaste cyclone tourne
+ayant son centre sur la mer du Nord. Le vent souffle de l'ouest, le
+dégel et la pluie arrivent et l'Europe entière a passé subitement du
+froid au chaud. La courbe de zéro au lieu d'entourer la France,
+l'Espagne, et tout l'ouest du continent, monte de Marseille à Bruxelles,
+la courbe de 5° au-dessus de zéro monte d'Alicante à Tours et au Havre.
+Les froids sont refoulés sur la Russie, ce qui est normal. Même régime
+le lendemain 22, le dégel et la pluie continuent. Le 23, <i>la France
+entière est à gauche de la courbe de zéro, c'est-à-dire dans la
+chaleur</i>. Un nouveau cyclone ayant son centre au nord de l'Écosse
+accentue encore le changement de régime. Le 24, la courbe de zéro va de
+Trente à Prague, Berlin et Copenhague! Nous reproduisons aussi la carte
+de ce jour, car elle est vraiment stupéfiante pour ceux qui savent la
+lire et la comparer aux précédentes. Il en est de même le 25: <i>l'Europe
+presque entière est à gauche de la courbe de zéro</i>: cyclone sur la
+Suède.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/003e.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Carte thermométrique du 24 janvier.</b></p>
+
+ <p>Il nous a paru intéressant de mettre ces faits sous les yeux de nos
+lecteurs. L'hiver a cessé par l'arrivée d'une série de cyclones, qui
+tous ont passé au nord des îles britanniques. La question de
+pronostiquer la fin des hivers reviendrait donc à celle de pronostiquer
+l'arrivée des cyclones, l'arrivée des dépressions barométriques,
+l'arrivée du vent d'ouest. Lors même que le cyclone amènerait des
+tempêtes de neige (ce qui est du reste arrivé cette année), le
+changement de régime n'en serait pas moins probable.</p>
+
+ <p>Nous venons de parler de la cessation de l'hiver. Est-il vraiment
+terminé, comme nous aimerions le croire? Le froid reviendra-t-il? Si les
+hautes pressions barométriques reparaissent, la même série de froids ne
+peut-elle recommencer, le vent du nord-est souffler de nouveau et glacer
+l'Europe entière?</p>
+
+ <p>Quelle est la cause immédiate du froid?</p>
+
+ <p>On pourrait croire que c'est cet impitoyable vent du nord-est, qui nous
+arrive de Russie et de Sibérie, où le thermomètre descend si souvent
+au-dessous de 30 degrés de glace; mais il importe encore ici d'analyser
+la question. Or, précisément aux dates des plus grands froids, tels que
+le 10 décembre 1879 et la période du 17 au 20 janvier derniers dont nous
+avons mis les cartes thermométriques sous les yeux de nos lecteurs, le
+froid ne va pas en augmentant dans la direction d'où vient le vent; il
+est, au contraire, moins fort en Russie qu'en France. Ce n'est donc pas
+le vent du nord-est qui nous apporte le froid.</p>
+
+ <p>Pourtant les grands froids coïncident toujours avec ce courant polaire.</p>
+
+ <p>Mais ils s'accentuent sur place, sur la France même. Pourquoi?</p>
+
+ <p>Si l'atmosphère n'existait pas, la chaleur reçue du Soleil ne serait pas
+conservée un seul instant à la surface de notre planète, le sol ne
+s'échaufferait jamais et resterait constamment gelé, parce que la Terre
+vogue au sein d'un espace absolument froid, dont la température est de
+273 degrés au-dessous de zéro.</p>
+
+ <p>Si l'atmosphère était très raréfiée, comme celle qui existe au-dessus
+des hautes montagnes, notre planète serait également couverte de glaces
+éternelles.</p>
+
+ <p>Quel est l'élément qui, dans l'atmosphère, est le plus efficace pour
+conserver la chaleur reçue du Soleil? Ce n'est ni l'oxygène, ni l'azote:
+c'est la vapeur d'eau. Une molécule de vapeur d'eau est 18,000 fois plus
+efficace pour conserver la chaleur qu'une molécule d'air sec. Grâce à
+cette faculté précieuse, l'atmosphère agit comme une véritable serre et
+emmagasine la chaleur solaire reçue, l'empêche de rayonner du sol et
+d'aller se perdre dans l'espace glacé.</p>
+
+ <p>Eh bien! le courant du nord-est, arrivant des continents, est le plus
+sec de tous les courants atmosphériques. Pendant le régime des hautes
+pressions, c'est lui qui règne. L'air est sec. Il peut avoir plus
+d'épaisseur. Peu importe. Il n'a pas la propriété de conserver la
+chaleur. Cette chaleur reçue est, d'ailleurs, bien faible en décembre et
+janvier. Les jours sont courts, et les rayons solaires glissent
+obliquement sans pouvoir échauffer le sol. La terre se refroidit,
+d'autant plus complètement que l'atmosphère qui la recouvre est plus
+froide elle-même et surtout plus sèche. L'hiver pourrait revenir--moins
+glacial naturellement--si les hautes pressions revenaient elles-mêmes.</p>
+
+ <p>Telle est l'explication qui nous semble la plus probable de l'origine
+comme de la fin des grands froids dans nos climats.<br>
+
+ <span class="rig">Camille Flammarion.</span></p>
+ <br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004.png"><br><b>COMÉDIE-FRANÇAISE.--«Thermidor» drame en quatre actes, de
+M. Victorien Sardou.--La scène entre Labussière (Coquelin) et le
+Pourvoyeur, au 1er acte.</b></p>
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005.png"><br><b>COMÉDIE-FRANÇAISE.--«Thermidor», drame en quatre actes,
+de M. Victorien Sardou.--Fabienne (Mme Bartet) quittant la Conciergerie
+pour marcher à l'échafaud (4me acte).</b></p>
+
+<br><br>
+
+ <h3>LA MORT DU ROI KALAKAUA</h3>
+
+ <p class="lef"><img alt="" src="images/006a.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>LE ROI DAVID KALAKAUA</b></p>
+
+ <p>Le souverain de l'archipel hawaïen, qui vient de mourir à San-Francisco
+où il s'était rendu pour rétablir sa santé compromise, était né le 16
+novembre 1836; il avait cinquante-quatre ans, et régnait depuis quinze
+ans.</p>
+
+ <p>Cette mort, qui en tout autre temps eût passé inaperçue du public, peut
+avoir de graves conséquences et précipiter des événements que tous ceux
+qui sont au courant des choses de l'Océanie sentent prochains. Depuis
+vingt ans, deux grandes successions sont ouvertes, et l'Europe se les
+dispute: l'Océanie d'une part, l'Afrique de l'autre. Les terres riches
+et fertiles que baigne l'Océan Pacifique éveillent les convoitises des
+grandes puissances. La race indigène qui les peuple s'éteint lentement
+au contact de la civilisation. La France, l'Angleterre et l'Allemagne
+ont pris pied sur cette insulaire partie du monde, dont la superficie
+habitable dépasse celle de l'Europe; solidement assises, la France à
+Tahiti, aux Marquises, à la Nouvelle Calédonie, l'Angleterre en
+Australie, à la Nouvelle-Zélande et dans la Nouvelle-Guinée, l'Allemagne
+sur la terre de l'empereur Guillaume et dans l'archipel Bismarck, elles
+attendent les événements. Elles ne sont pas seules. De San-Francisco,
+reine du Pacifique, les États-Unis surveillent la Polynésie et ont déjà
+fait du tropical royaume hawaïen une station maritime et une dépendance
+commerciale de la grande République, dont 2,100 milles marins la
+séparent. Ses missionnaires ont civilisé ces îles, ses colons les ont
+peuplées, ses capitaux en ont développé les ressources, ses lignes de
+paquebots ont relié l'archipel au continent, son commerce l'enrichit, et
+Honolulu, capitale du royaume, est devenue la Nice océanienne des
+valétudinaires et des millionnaires les États du Pacifique.</p>
+
+ <p>Si le gouvernement américain hésite devant une annexion plus complète,
+si ses hommes d'État reculent devant la tentation de fonder, en dehors
+du continent, un État nouveau, il n'en est pas de même des colons
+américains établis dans l'archipel, des fils de colons qui y sont nés,
+et qui verraient dans cette annexion un retour à leur nationalité, une
+source de fortune, une plus-value de leurs terres, de grands débouchés
+assurés à leurs produits, une immigration importante. Depuis un
+demi-siècle, l'histoire du royaume hawaïen est celle de la lutte sourde
+soutenue par l'élément indigène contre les tendances annexionnistes des
+colons américains.</p>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+ <p>Mêlé à cette lutte, appelé à y prendre part pendant de longues années, à
+des titres divers, mais surtout comme ministre des affaires étrangères
+du royaume, l'auteur de ces lignes a beaucoup connu le roi Kalakaua. Son
+histoire vaut d'être dite; elle est peut-être le prologue d'événements
+graves.</p>
+
+ <p>Je revois encore, siégeant à la Chambre Haute où l'appelait son rang, le
+souverain qui vient de mourir. C'était alors un jeune homme de
+vingt-cinq ans, sérieux, appliqué, de vie irréprochable. Le regard,
+intelligent et doux, avait ce quelque chose de rêveur particulier aux
+races d'éclosion rapide et forcée. Sa naissance et son rang le
+désignaient à de hautes situations, mais rien alors ne faisait prévoir
+qu'il dût un jour occuper la première. Le roi Kaméhaméha IV régnait; la
+reine Emma lui avait donné un fils, le prince de Hawaï, et, en cas de
+mort de cet enfant, le trône revenait au prince Lot, frère du roi. David
+Kalakaua ambitionnait alors le ministère de l'Intérieur, généralement
+dévolu à un chef indigène, et s'y préparait en étudiant à fond le
+mécanisme administratif.</p>
+
+ <p>Cependant les événements se précipitaient. Le 27 août 1862 le prince de
+Hawaï mourait, emporté en huit jours. Le 30 novembre 1863 Kaméhaméha IV
+succombait à une attaque d'asthme et son frère lui succédait sous le nom
+de Kaméhaméha V.</p>
+
+ <p>Lui-même devait mourir jeune; il s'éteignit subitement, le 11 novembre
+1872, jour où il atteignait sa quarante-deuxième année. Avec lui
+finissait la dynastie des Kaméhaméhas. Les Chambres se réunirent pour
+désigner un nouveau souverain. Deux candidats se mirent sur les rangs.
+En première ligne venait le prince William Lunalilo, cousin du roi,
+arrière-petit-fils, par les femmes, de Kaméhaméha Ier et âgé de
+trente-trois ans; en seconde ligne, David Kalakaua. Aucune loi
+n'excluait les femmes du trône et la reine Emma pouvait être élue, mais
+elle se refusa à toutes les sollicitations, invitant ses partisans à
+donner leurs voix au prince William. Il fut nommé à une grande majorité.</p>
+
+ <p>Elevé par les missionnaires américains, il avait reçu d'eux des idées
+libérales avancées. Avec la naissance et les dons extérieurs d'un
+prince, il avait les instincts et les convictions d'un radical. Elu roi,
+il apportait sur le trône ces contradictions. Il n'était pas marié;
+invité par le parlement à désigner son successeur il s'y refusa
+nettement, alléguant que, n'étant pas convaincu de l'excellence de la
+forme monarchique, il ne se reconnaissait pas le droit de faire un roi;
+il laissait donc à ses sujets, lui mort, et même de son vivant, toute
+liberté d'exprimer leurs préférences et de lui retirer, s'ils le
+désiraient, le mandat qu'il tenait d'eux. Il eût été plus logique de ne
+pas le solliciter, mais il ne devait pas le garder longtemps. Le 3
+février 1874 il mourait après un règne de treize mois.</p>
+
+ <p>David Kalakaua restait seul, et le 12 février, malgré l'opposition
+malencontreuse de la reine Emma qui, cette fois, consentait à se mettre
+sur les rangs pour faire échouer sa candidature, les chambres réunies
+l'appelaient au trône par un vote presque unanime de 30 voix sur 45. Il
+y apportait des qualités sérieuses, un vif désir de maintenir
+l'autonomie hawaïenne, mais une volonté vacillante qui n'était pas à la
+hauteur du rôle que lui imposaient les circonstances. Elles étaient
+difficiles. La conclusion d'un traité de réciprocité avec le cabinet de
+Washington enrichissait les planteurs hawaïens auxquels il donnait le
+monopole de l'écoulement de leurs sucres sur le marché de San Francisco;
+mais il mettait le royaume dans une dépendance étroite des États-Unis.
+La dénonciation du traité pouvait le ruiner; l'annexion assurait à
+jamais sa prospérité: aussi était-elle plus que jamais ardemment désirée
+des planteurs, des capitalistes, des propriétaires du sol. En échange
+des faveurs octroyées, le gouvernement américain demandait la cession de
+l'embouchure de la rivière de la Perle, près de Honolulu, pour y établir
+un dépôt de charbon et une station navale. C'était la première main
+mise, la première aliénation partielle du territoire national, et les
+indigènes ne s'y trompaient pas. Entre les avantages offerts et les
+concessions demandées, le roi hésitait, cherchant à gagner du temps,
+mécontentant partisans et adversaires du traité.</p>
+
+ <p>Puis, les théories républicaines de son prédécesseur avaient affaibli le
+prestige de la royauté. Désireux de le rehausser, Kalakaua s'entourait
+d'hommes connus pour leur opinions autoritaires, essayant de remonter un
+courant qui l'emportait, de gouverner en dehors des Chambres;
+l'agitation croissait, dégénérant en révolte. Les colons s'armèrent et,
+impuissant à conjurer la tempête, le roi dut subir les conditions qu'ils
+lui imposèrent: renvoi de son Cabinet, nouvelle Constitution, choix de
+ses ministres limité aux chefs du mouvement. Le 6 juillet 1887, le roi,
+contraint et forcé, signait une Constitution qui lui enlevait une partie
+de ses prérogatives, et le 29 novembre de la même année, sous la
+pression de ses nouveaux ministres, il ratifiait le traité de
+réciprocité renouvelé pour sept ans en échange de la cession de
+l'embouchure de la Perle.</p>
+
+ <p>Cette cession portait à son comble l'irritation des indigènes; ils
+voyaient, en outre, dans la déchéance partielle du roi une atteinte aux
+droits de leur race. Ils se groupaient autour de leur souverain,
+annonçant hautement l'intention de lui restituer ses pouvoirs. Des
+hommes résolus et ambitieux se mettaient à la tête des mécontents. Le
+roi était en sympathie avec eux, mais il n'osait ni avouer hautement ses
+partisans ni désavouer ses ministres. Aussi, quand l'insurrection
+éclata, elle n'aboutit qu'à une inutile effusion de sang. David Kalakaua
+resta neutre, retiré dans sa maison de campagne, pendant que ses
+adhérents se faisaient tuer à Honolulu.</p>
+
+ <p>Réduit à un rôle de plus en plus effacé, il ne fit plus, à partir de ce
+jour, que régner sans gouverner. Sa santé était atteinte, et quand ses
+médecins, inquiets, recommandèrent un séjour de quelques mois sous un
+climat moins débilitant que celui des îles, il accepta l'offre du
+gouvernement américain, qui mettait à sa disposition la frégate
+Charleston, portant le pavillon de l'amiral Brown, commandant l'escadre
+du Pacifique. Il s'embarqua le 25 novembre 1890, et le 3 décembre
+dernier débarquait à San-Francisco, où les honneurs royaux lui étaient
+rendus. Les troupes, l'escortèrent jusqu'au Palace-Hôtel, préparé pour
+le recevoir, et la population de la ville lui fit l'accueil le plus
+sympathique. Peu de jours après son arrivée, il s'alitait et mourait le
+20 janvier.</p>
+
+ <p>Nous donnons ci-dessus, en même temps que le portrait du roi défunt,
+celui de la reine Kapiolini, sa veuve, qu'il avait épousé en 1860, et
+dont il n'avait pas eu d'enfant.</p>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+ <p>Aux termes de l'article de la Constitution réglant l'ordre de succession
+au trône, sa s&oelig;ur, la princesse Liliuokalani, née le 2 septembre 1833,
+et mariée à un Américain, M. J. O. Dominis, devient reine des îles
+Hawaï.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/006b.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>LA REINE KAPIOLINI</b></p>
+
+ <p>Une lourde tâche lui incombe. Dans cet océan Pacifique sur lequel
+l'Europe déborde, anxieuse d'agrandir son domaine colonial, l'Amérique
+s'étend, plus soucieuse d'une souveraineté de fait que d'une suzeraineté
+de nom. Dans l'archipel hawaïen la race blanche se multiplie et
+s'enrichit, la race indigène décroît, victime de ses aspirations à
+s'assimiler une civilisation meurtrière pour le sauvage. Et cependant,
+pour qui le connaît, ce peuple a mérité de vivre. Docile à l'impulsion
+européenne, il a répudié ses dieux, ses traditions superstitieuses, ses
+instincts belliqueux, sa barbare féodalité, son autocratie tyrannique.
+Il a adopté les idées, les coutumes, les m&oelig;urs, la religion, les lois,
+non de ses vainqueurs, mais de ses aînés. Par son climat, par la
+fertilité de son sol, par son étonnante richesse, le royaume hawaïen est
+la perle de la Polynésie, perle de grand prix, dont la possession
+donnera à la puissance qui l'occupera la clef de l'océan Pacifique du
+nord, l'unique étape entre l'Amérique et l'Asie. Une femme saura-t-elle,
+pourra-t-elle défendre l'archipel contre les convoitises étrangères, et,
+sur les débris d'une race en décroissance rapide, maintenir
+l'indépendance nationale?<br>
+
+ <span class="rig">C. de Varigny.</span></p>
+
+ <br><br>
+
+
+
+ <h3>LES THÉÂTRES</h3>
+
+ <hr class="short">
+
+ <p>Comédie-Française: <i>Thermidor</i>, drame en quatre actes, de M. Victorien
+Sardou.</p>
+
+ <p>Dès l'aube deux pêcheurs ont pris leurs places accoutumées sur les
+trains de bois de l'île Louviers. Aux regards inquiets qu'ils jettent
+autour d'eux, il est facile de se rendre compte qu'ils ne sont pas venus
+là pour goûter la fraîcheur du matin et pour suivre leurs lignes au
+courant du fleuve. Un jeune officier descend l'escalier qui mène de la
+berge au lavoir. Le plus âgé des pêcheurs, qui a nom Labussière, le
+reconnaît, c'est Martial Hugon, qui autrefois lui a sauvé la vie au
+régiment de Savoie-Carignan, où ils se sont connus soldats l'un et
+l'autre. Assez mauvais soldat avant de devenir médiocre comédien,
+Labussière allait porter la main sur son supérieur, lorsque Martial l'a
+empêché de commettre un acte d'indiscipline qui perdait le pauvre
+diable.</p>
+
+ <p>Depuis, sa vie s'est traînée on ne sait trop où, comme il lui plaît de
+le dire. Quant à Hugon, le voici commandant d'artillerie, il apporte à
+la Convention les drapeaux de Fleurus. Qui l'amène à cette place et à
+cette heure matinale? Un roman d'amour. Il y a un an, il rencontrait
+dans les environs de Paris une religieuse novice chassée du couvent des
+Ursulines de Compiègne. La malheureuse, mourante de faim et de froid,
+grelottait les pieds dans la neige. Elle avait nom Fabienne Lecoulteux,
+pas de parents, pas d'asile. Martial l'a conduite chez une de ses tantes
+à lui; bientôt les jeunes gens se sont aimés et se sont juré de
+s'appartenir l'un à l'autre. Le cri de la patrie en danger a retenti;
+Martial, qui était de ceux de Jemmapes et du camp du Grand-Pré, a été
+blessé, et est demeuré trois longs mois prisonnier à Anvers; il a été
+ensuite un des soldats de Fleurus, le voilà à Paris. Sa parente est
+morte; la maison est vide: qu'est devenue Fabienne?</p>
+
+ <p>D'après quelques indices elle doit habiter ce quartier. On l'aurait vue
+même à ce lavoir. Peut-être cette matinée de juillet, le 9 Thermidor,
+lui rendra-t-elle sa bien-aimée, et Labussière, qui donne la réplique à
+un ami retrouvé, le met au courant de ce Paris, dans lequel Martial
+rentre laissant la République glorieuse à la frontière. Là-bas, c'est le
+triomphe, ici c'est la terreur.</p>
+
+ <p>Cependant, les laveuses qui sont arrivées depuis quelques instants
+poussent des cris furieux, et poursuivent en hurlant «à l'eau! à l'eau!»
+une jeune femme qui ne trouve de refuge que dans les bras de Martial.
+Les mégères l'ont condamnée à la façon dont le tribunal révolutionnaire
+agit avec ceux qu'il accuse: elle n'a pas répondu à leurs propos; c'est
+une ci-devant. Martial cherche en vain à la défendre contre ces femelles
+t contre ces sans-culottes accourus à la rescousse, lorsque l'apparition
+«d'un pourvoyeur» arrête cette émeute. Cet agent sinistre de la police
+de Robespierre met la main sur Fabienne, il la ferait conduire en
+prison, et de là à la mort sans autre forme de procès, si Labussière ne
+tirait de sa poche une carte qu'il fait passer sous les yeux de l'agent
+de police lequel s'incline avec force excuses devant une autorité
+supérieure.</p>
+
+ <p>Voilà le premier acte du Thermidor de M. Sardou. Il est charmant, des
+plus intéressants dans une exposition, vive, attachante et chaleureuse,
+d'un drame qui va se dérouler dans une des plus terribles journées de la
+Révolution.</p>
+
+ <p>Labussière qui a pris à tâche de sauver son ami Martial et Fabienne avec
+lui, les conduit l'un et l'autre chez le sans-culotte Bérillon, un gros
+bonnet de la section, lequel a pour femme la citoyenne Jacqueline,
+costumière au petit théâtre Mareux. Brave femme, cette Jacqueline, et
+prête à rendre service même à un ci-devant.</p>
+
+ <p>Seul avec Fabienne et Martial, Labussière s'explique. Il est employé au
+comité de salut public. Oui. Comment est-il arrivé là? Après son
+expulsion du théâtre Mareux, un jeune auteur, Pixérécourt, l'a
+recommandé au chef du bureau des dossiers, Fabien Pillet, qui lui a
+donné une place modeste auprès de lui. C'est Labussière qui met en ordre
+ces dossiers accusateurs qu'on réclame au moment où les victimes sont
+envoyées au tribunal révolutionnaire. Là, ce brave garçon a trouvé moyen
+d'être utile aux pauvres gens. Lui aussi, il a ses protégés; il exerce
+subrepticement un droit de grâce au péril de sa tête, il anéantit les
+accusations: ces papiers il les réduit en pâte dans un baquet pendant la
+nuit et, aux premières heures du matin il va, accompagné d'un petit
+employé, son complice, les jeter en boules dans la Seine.</p>
+
+ <p>Mais on commence à trouver que le désordre est trop grand au dépôt et
+ces dossiers disparus inquiètent le chef de la police générale, Héron.</p>
+
+ <p>Fabienne tressaille à ce nom: elle le connaît ce policier dont la femme
+était autrefois au service de la mère de Fabienne; elle a eu à implorer
+sa protection; Héron ivre alors, comme toujours du reste, a voulu lui
+faire payer le service demandé, elle l'a repoussé en le renversant et
+s'est enfuie; ce qui s'est passé ensuite, Fabienne l'ignore, mais
+Labussière le sait. Héron a fait grand bruit de cette histoire; il a
+déclaré qu'une chouanne, une nouvelle Charlotte Corday, avait tenté de
+tuer un nouvel ami du peuple. La haine de Héron poursuit Mlle
+Lecoulteux; il n'y a plus, selon Labussière, qu'à fuir Paris et à
+gagner, le soir même, la Belgique, et il va retenir leurs places à la
+diligence.</p>
+
+ <p>Les deux amants restent seuls. Pressée par la parole suppliante de
+Martial, Fabienne lui avoue qu'elle ne peut plus, qu'elle ne doit plus
+l'aimer. Elle croyait Martial perdu pour elle; elle a trouvé un asile
+parmi les Ursulines de Compiègne; elle est devenue leur s&oelig;ur, et c'est
+entre les mains de Mgr de Bonneval qu'elle a prononcé ses v&oelig;ux. «La loi
+les a brisés, ces v&oelig;ux, répond Martial.» La jeune fille s'indigne à
+cette parole. Martial la poursuit du souvenir de leur bonheur perdu, la
+torture de son amour, de ses larmes, de ses désirs, l'enflamme de sa
+passion; il la reprend enfin à Dieu: il la ressaisit toute entière.
+Fabienne partira avec lui quand il aura tout préparé pour le départ. A
+peine est-il dehors que des bruits se font entendre dans la rue. Les
+pressentiments de Labussière ne l'avaient pas trompé. La foule hurle le
+<i>Ça ira</i> et des chansons obscènes pendant qu'on conduit à l'échafaud les
+religieuses de Compiègne. Au même instant les agents de Héron font
+irruption chez Jacqueline et Fabienne Lecoulteux, dont la retraite a été
+découverte, est emmenée à la Conciergerie.</p>
+
+ <p>Avec l'acte suivant, nous voici dans les bureaux du Comité de salut
+public aux Tuileries. Labussière et son ami Martial apprennent là
+l'arrestation de Fabienne, un envoyé de Fouquier-Tinville apporte à
+Labussière le dossier de la malheureuse fille, avec ordre de classer
+toute suite l'affaire, afin que l'accusée comparaisse, le jour même,
+dans deux heures, devant le tribunal. Que faire? l'amour égoïste de
+Martial n'hésite pas. Parmi cette foule de dossiers, le dossier d'une
+femme est là et porte aussi le nom de Lecoulteux, il faut le prendre et
+faire la substitution, on enverra immédiatement la malheureuse à
+l'échafaud, c'est vrai, mais Fabienne sera sauvée. Ce droit de mort sur
+une inconnue effraye Labussière qui se révolte d'abord et qui lutte
+contre les prières et les larmes de son ami. Cette scène magistrale
+marque le point culminant de l'&oelig;uvre. La salle en a été profondément
+émue.</p>
+
+ <p>Cependant Fabienne est enfermée à la Conciergerie. Les deux amis sont
+accourus vers elle. Les charrettes attendent, vont-elles partir? Les
+municipaux exécutent la sentence. La chute de Robespierre n'est pas
+définitive. Demain on verra. Mais aujourd'hui, c'est la mort de
+Fabienne, elle le sait, du reste, la pauvre créature, et dans un billet
+elle a dit à Martial le dernier adieu. Les condamnés défilent entre la
+haie faite par les gendarmes, sous les injures de la canaille. Fabienne
+paraît, les cheveux coupés, prête pour la mort, lorsque Martial et
+Labussière lui présentent un papier. Elle n'a qu'à signer.</p>
+
+ <p>La loi qui tue la femme l'épargne si elle déclare qu'elle va être mère.
+Cette noble fille se révolte à l'idée de sauver sa vie par un mensonge
+et par une honte et elle monte fière et vaillante à la mort. Martial
+s'élance vers elle; un gendarme l'arrête, et, comme Martial fait
+résistance, le gendarme le tue d'un coup de pistolet.</p>
+
+ <p>Le succès, comme vous devez le penser, a été des plus grands, et la
+Comédie-Française a tout fait pour l'assurer et par la beauté des décors
+et par les soins apportés à la mise en scène. Quant aux trois comédiens
+chargés des trois principaux rôles de la pièce, ils ont fait merveille.
+Labussière c'est M. Coquelin, qui remplit ces quatre actes du feu de son
+âme et de toutes les ressources de son prodigieux talent. M. Marais, qui
+joue Martial, a été très chaleureusement applaudi. Mlle Bartet, si émue,
+si touchante, a été acclamée par toute la salle.<br>
+
+ <span class="rig">M. SAVIGNY.</span></p>
+ <br><br>
+ <hr class="short">
+
+ <h3>NOS GRAVURES</h3>
+
+ <p><i>Thermidor</i> est interdit, ou, pour être plus exact, <i>suspendu</i>. Cette
+interdiction, qui laisse entière l'appréciation de notre collaborateur
+Savigny, dont l'article était écrit avant que la nouvelle ne fut connue,
+ne peut qu'ajouter à l'intérêt des gravures que nous consacrons à la
+pièce.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/007.png"></p>
+
+ <p>Notre premier dessin représente le décor du premier acte. Il est d'un
+aspect délicieux. C'est le matin d'un beau jour d'été. Nous sommes au
+bord de la Seine. A droite, le quai vers lequel on monte par un escalier
+de bois, un escalier tournant. A gauche, une île toute fraîche,
+qu'ombragent des saules, que bordent des roseaux...</p>
+
+ <p>C'est là que se noue le drame. Déjà Labussière (M. Coquelin) a arraché
+Fabienne Lecoulteux (Mme Bartet), à la fureur des lavandières qui la
+poursuivaient et elle va pouvoir fuir avec Martial Hugon (M. Marais)
+lorsqu'attiré par le bruit, un des pourvoyeurs de la guillotine descend
+de la berge dans l'île. A sa vue, les lavandières reprennent courage...
+Mais Labussière ne perd pas la tête; on pourrait presque, s'il ne
+s'agissait d'un sujet aussi grave, dire qu'il ne perd par la carte...
+Car il lui suffit de montrer au pourvoyeur sa carte civique pour que le
+pourvoyeur s'incline respectueusement et lui demande pardon de l'avoir
+interrogé.</p>
+
+ <p>Notre deuxième gravure représente les dernières scènes du dernier acte.
+Elles se déroulent dans la cour de la Conciergerie. Fabienne n'a pas
+voulu accepter le subterfuge qui lui était offert pour être sauvée...
+Elle dit un dernier adieu à celui qu'elle aime et marche d'un pas ferme
+vers l'échafaud.</p>
+
+ <p>Encore un mot:</p>
+
+ <p>On sait avec quelle singulière ardeur M. Sardou suit les répétitions de
+ses &oelig;uvres, aucun détail de mise en scène, de costume, ne lui échappe.
+Le croquis ci-dessous nous montre le célèbre académicien, coiffé de son
+béret légendaire, communiquant ses observations à son principal
+interprète, Coquelin, ce dernier dans le costume de son rôle de
+Labussière.<br>
+
+ <span class="rig">Ad. Ad.</span></p>
+ <br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008a.png"><br><b>Le père de Deken. M. Bonvalot. Le prince Henri d'Orléans.<br>
+Les explorateurs du Tibet.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008b.png"><br><b>Le voyage d'exploration au Tibet du prince Henri
+d'Orléans<br> et de M. Bonvalot.--Le transport des bagages.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009.png"><br><b>L'HIVER DE 1891.--L'Asile de nuit installé dans le Palais des<br>
+Arts-Libéraux, au Champ-de-Mars.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010a.png"><br><b>LA NEIGE EN ALGÉRIE.--Une rue de la ville haute, à<br>
+Alger.--Phot. Famin.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010b.png"><br><b>LA NEIGE EN ALGÉRIE.--La place du Gouvernement, à Alger,<br>
+vue prise le 19 janvier.--Phot. Geiser.</b></p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011.png"><br></p>
+
+ <p>Ohé! les masques, ohé! Allons, sortez de vos moules, faux nez et
+postiches de tout genre, et, dans un divertissant défilé, montrez-nous
+que la gaieté française est moins moribonde qu'on ne se l'imagine, et
+surtout qu'on ne le dit!</p>
+
+ <p>Que de souvenirs joyeux, en effet, évoque pour le lecteur la vue de tous
+ces masques, et quelles bonnes histoires personnelles ne rappellent-ils
+pas à chacun de nous? Dans notre souvenir ils s'agitent, s'animent, et,
+de toutes les cavités de ces figures de carton blafardes ou rutilantes,
+il se dégage un vague murmure sonore, écho de nos folies de vingt ans!</p>
+
+ <p>On a beau s'en défendre, il reste de ces premières impressions comme une
+griserie, et plus d'un, qui depuis longtemps ne se masque plus, hélas!
+s'est surpris à vouloir, pour une fois au moins, recommencer.</p>
+
+ <p>De tous temps l'homme s'est masqué pour se moquer de l'homme.
+Bacchanales grecques, saturnales romaines, fête des fous ou des
+vendanges, procession du renard dans l'ancien temps, promenades du géant
+Gayant, de la tarrasque, du b&oelig;uf gras plus près de nous, le masque a
+tout accompagné et a subi de nombreuses transformations. On le rencontre
+pour la première fois, d'une façon certaine, au théâtre grec, où il avait
+un double but: d'abord donner plus de vérité à la représentation du
+personnage, ensuite renforcer par certains artifices la voix de
+l'acteur.</p>
+
+ <p>Les masques antiques se divisaient en plusieurs catégories: masques de
+vieillards, de jeunes hommes, d'esclaves et de femmes. Mais ce n'étaient
+pas là des masques dans l'acception que l'on donne aujourd'hui à ce mot,
+ils ne comportaient aucune idée de déguisement.</p>
+
+ <p>Ces masques du théâtre ancien se sont d'ailleurs perpétués jusqu'à une
+époque peu éloignée de nous. Polichinelle, le capitaine Matamore,
+Arlequin enfin, en sont comme les derniers reflets.</p>
+
+ <p>De la scène, le masque ne tarde pas à passer à la ville, et cette mode
+prend naissance en Italie, à Venise, où elle est une conséquence toute
+naturelle de son célèbre carnaval.</p>
+
+ <p>Dès lors, tout le monde se masque, mais alors aussi commencèrent les
+abus; adopté pour favoriser la galanterie et les divertissements, le
+masque servit bientôt à faciliter les crimes.</p>
+
+ <p>François 1er, Charles IX et Henri III essayèrent par de nombreuses
+ordonnances de mettre fin à ces méfaits, mais inutilement.</p>
+
+ <p>De même, bien plus tard, en 1789, le gouvernement crut devoir les
+proscrire comme portant atteinte à la dignité humaine; malgré cela ils
+n'en continuèrent pas moins à être de toutes les fêtes populaires et à
+rire bravement au nez de la loi.</p>
+
+ <p>Mais l'époque moderne est arrivée, le masque va se transformer
+entièrement.</p>
+
+ <p>Les premiers masques étaient en bois ou en écorce de bois, le cuir vint
+ensuite; puis la cire. Le bois en était souvent doublé de cuivre,
+d'airain ou d'argent, surtout pour les masques de théâtre, dans le but
+d'augmenter la sonorité et la résonance de la voix; ils étaient en
+quelque sorte l'exagération de la figure humaine dont ils essayaient
+cependant de se rapprocher. Les masques de cuir durèrent peu et ne
+tardèrent pas à être remplacés par ceux de cire qui, eux-mêmes, ne
+durèrent pas longtemps.</p>
+
+ <p>A notre époque différents éléments servent à le fabriquer. On fait des
+masques en étoffe, en toile sans cire, ou en toile avec cire, en toile
+métallique. Les étoffes employées sont: la percale, les étoffes à
+dessins, la satinette, le satin de toutes qualités et de toutes
+couleurs, le velours, la dentelle, le tulle, les paillettes; mais le
+plus généralement le masque actuel est en carton.</p>
+
+ <p>On emploie pour cela quatre qualités de carton: le gris, le blanc, le
+demi-fin; ainsi nommés, cela se comprend, d'après leurs qualités. On se
+sert enfin de ce qu'on appelle le masque fort pour fabriquer les pièces
+exceptionnelles qui ont besoin d'offrir une plus grande résistance.</p>
+
+ <p>Nous n'insisterons pas sur les manipulations que nécessite la
+fabrication d'un masque: nous dirons simplement que la feuille de carton
+plus ou moins ramollie par l'humidité est appliquée contre les parois
+d'un moule, dont, une fois sèche, elle doit reproduire l'empreinte:
+cette manipulation exige beaucoup d'adresse et d'habitude et la
+possession d'un matériel spécial, très nombreux, puisqu'il faut autant
+de moules que l'on veut faire de formes différentes de masques.</p>
+
+ <p>Chaque masque est ensuite placé, pour recevoir la couleur, sur un moule
+en relief en carton fort.</p>
+
+ <p>On passe d'abord une couche de couleur chair claire, délayée avec de la
+colle de peau afin de donner de la raideur au carton. Cette première
+couche étant sèche, on en passe une seconde définitive et nuancée
+suivant le caractère qu'aura le masque; ensuite, avec un tampon de
+laine, on met du rouge au front, aux joues, au menton, etc.; les
+sourcils, cils, barbes et moustaches sont peints avec des couleurs très
+fines délayées dans de la gomme arabique: puis, sur le tout, on étend un
+encollage à la colle de pâte destinée à empêcher les taches, puis un
+vernis à l'alcool.</p>
+
+ <p>Enfin, lorsque toutes ces opérations sont terminées, on perce les yeux,
+les narines, la bouche, avec des emporte-pièces.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/012a.png"></p>
+
+ <p>On rogne ensuite le tour du masque avec des ciseaux et il est prêt à
+être vendu.</p>
+
+ <p>Ce rognage après coup demande quelques explications, car il est en
+quelque sorte la caractéristique du masque de fabrication française.</p>
+
+ <p>En France, en effet, la feuille de carton employée est toujours plus
+grande que le moule, elle le déborde de un à deux centimètres et ce
+bord, rabattu en avant; forme autour du masque un écran circulaire
+protecteur qui empêche la peinture et le vernis d'en salir l'intérieur,
+lequel doit être en contact avec la figure, et lorsque plus tard on le
+découpera, la tranche de carton sera blanche et immaculée. Il en est de
+même pour le perçage des ouvertures après coup.</p>
+
+ <p>En général les étrangers, les Allemands surtout, négligent ces
+précautions, mesurent leur carton juste aux dimensions du moule,
+découpent d'abord les ouvertures et peignent par-dessus. Ainsi les poils
+du pinceau débordent à l'intérieur du masque par la bordure et les trous
+et en maculent l'intérieur et la tranche.</p>
+
+ <p>Toutes les fois donc que vous verrez de larges traînées de rouge chair
+ou de noir sur les bords, à l'intérieur, ou autour des yeux et de la
+bouche, toutes les fois que vous verrez un masque dont la tranche sera
+colorée, dites-vous: voilà de la fabrication étrangère, et n'achetez
+pas, à moins que, la sueur aidant, vous n'aimiez à voir votre figure
+transformée en arc-en-ciel après quelques instants de port.</p>
+
+ <p>Un mot maintenant sur le masque de cire. Il a pour base la toile fine et
+un peu usée qui, durcie au moyen de la colle de pâte, se manipule comme
+le carton, puis est plongée dans de la cire bouillante. Cette
+manipulation délicate se comprend facilement.</p>
+
+ <p>En résumé donc, carton et toile imprégnée de cire, voilà les principaux
+éléments des masques actuels, on n'en fait plus ni en peau, ni en bois,
+ce dernier est exclusivement réservé aux macarons qui sont des motifs de
+décoration et n'ont rien à voir avec les masques.</p>
+
+ <p>Nous avons laissé à dessein pour la fin les masques en étoffes, tels que
+les loups et les dominos, parce que leur fabrication est un secret
+français jusqu'à ce jour soigneusement gardé, qui nous donne une réelle
+supériorité, et n'a pu encore être ni imité ni surpris par l'étranger.</p>
+
+ <p>Il y a entre le loup et le domino une différence que peu de gens
+connaissent et qui est cependant originale. Nous devons la signaler ici.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012b.png"></p>
+
+ <p>Le loup est rond ou plutôt ovale; quant au domino, c'est un loup de
+forme carrée. Le loup désigne la femme et le domino l'homme lorsque tous
+deux sont déguisés, et lorsque la femme est déguisée en homme elle doit
+porter le loup de son sexe pour indiquer ce déguisement, à moins que,
+pour compléter la supercherie ou l'illusion, elle ne porte le domino.</p>
+
+ <p>De la fabrication au fabricant, il n'y a qu'un pas, franchissons-le:</p>
+
+ <p>Jusqu'en 1770, l'Italie en a eu le monopole, ses fabricants n'avaient
+pas de rivaux; mais, peu à peu, la France s'est emparée de cette
+industrie, où l'Allemagne la suit et depuis cinq ou six ans environ
+paraît rivaliser avec elle, non sans résultats.</p>
+
+ <p>Les fabricants sont d'ailleurs peu nombreux. On en compte 4 à Paris, 2
+en Belgique, 2 en Allemagne et 1 enfin en Grèce, 9 en tout, pour le
+monde entier.</p>
+
+ <p>Ces neuf fabricants vendent en moyenne, l'un dans l'autre, quatre
+millions de masques par an. Dans ce chiffre Paris entre pour douze cent
+mille environ, l'Allemagne pour le double, la Belgique et la Grèce se
+partagent le reste, et, chose curieuse, c'est à Paris même que se
+vendent le plus de masques allemands.</p>
+
+ <p>Veut-on savoir maintenant en quels pays s'écoulent tous ces masques?</p>
+
+ <p>Dans le monde entier, mais principalement dans l'Amérique du Sud.</p>
+
+ <p>L'Angleterre en consomme très peu, la Russie quelques-uns à peine, la
+Turquie par contre énormément. L'Italie, que l'on croirait devoir être
+au premier rang, n'en fabrique plus et en consomme modérément; il en est
+de même pour l'Espagne, le Portugal, la Suède, la Norvège, la Suisse, la
+Roumanie.</p>
+
+ <p>La Belgique et l'Allemagne naturellement se fournissent elles-mêmes.
+Quant à la Pologne, seule de tous les pays, elle n'en consomme pas.</p>
+
+ <p>L'Asie, enfin, n'est représentée que par la Perse dont le souverain a
+fait d'assez importantes commandes de masques à l'une des principales
+maisons de notre place, mais pas du tout dans le but que l'on s'imagine.</p>
+
+ <p>Les masques entrent en effet en Perse dans le matériel scolaire. Ils
+servent aux instituteurs à effrayer, en s'en affublant brusquement,
+leurs élèves paresseux ou désobéissants, qui doivent, à cette vue, cela
+se conçoit, pousser des cris... perçants et revenir, espérons-le, à de
+meilleurs sentiments.</p>
+
+ <p>Les masques ont eu, on le voit, toutes les gloires; cette fin morale et
+instructive à laquelle on ne s'attendait pas fait qu'il leur doit être
+beaucoup pardonné. Et quel chemin parcouru par ce léger carton!</p>
+
+ <p>Quel est, maintenant, le prix du masque et quelles en sont les variétés
+actuelles?</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012c.png"></p>
+
+
+
+ <p>Les prix en gros et en fabrique vont de deux centimes à six, sept et
+huit francs la pièce, suivant, bien entendu, les qualités, les genres et
+la quantité. Le détaillant les revend à son gré, il n'y a pas à cet
+égard de limites ni de tarifs.</p>
+
+ <p>Quant aux variétés, elles sont innombrables et dépendent du génie
+inventif du fabricant et de sa richesse en moules. Elles comprennent les
+masques entiers, les demi-masques, et les pièces postiches isolées.</p>
+
+ <p>Citons les principales, nous donnerons à côté quelques prix encore.
+Parmi les masques entiers d'abord:</p>
+
+ <p>Les masques de carton pour enfants à 4 francs la grosse et 35 centimes
+la douzaine, puis ceux pour hommes à 8 francs la grosse et 70 centimes
+la douzaine, puis les masques-caricatures à oreilles garnis ou non de
+crins, dont l'Alphonse et la vieille femme sont les types, qui se
+vendent par douzaine de 6 à 15 francs; puis les masques de carton
+fantaisie, comprenant les diables, monstres, pompiers, paysans, jockeys,
+chinois, avec garnissage excentrique et coiffures mobiles, qui vont de 7
+fr. 50 à 27 francs la douzaine; puis les caricatures proprement dites et
+les types divers, vieux fonctionnaires à favoris et lunettes, malades
+avec bandeaux et belles-mères avec des animaux sur le nez (à 18 francs
+la douzaine de belles-mères), enfin les têtes d'animaux, girafe,
+rhinocéros, éléphant, chameau, grand-duc, canard, autruche, phoque,
+tortue, maquereau, rouget, lièvre, rat, avec crânes et mâchoires
+articulés, qui vont jusqu'à 42 francs.</p>
+
+ <p>Parmi les demi-masques nous trouvons deux variétés de nez: les nez
+fantastiques de 30 centimètres et les nez monstrueux de 40 centimètres
+de longueur; du fantastique qui est le moins au monstrueux qui est le
+plus, il y a 9 francs d'écart, plus de la moitié (9 à 18 francs la
+douzaine), mais cela ne fera jamais reculer un véritable amateur.</p>
+
+ <p>Le nez est, on le sait, un organe orgueilleux et entreprenant, aussi le
+prix de cet organe peut-il s'élever jusqu'à 30 francs. Mais aussi, quel
+nez pour ce prix!</p>
+
+ <p>Les masques en cire et en toile renferment peu de variétés, leur prix
+varie de 7 à 42 francs la douzaine. Ceux en toile métallique comportent
+aussi très peu de modèles.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/013a.png"></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/013b.png"></p>
+
+ <p>Les dominos et les loups méritent de nous arrêter un instant. Les plus
+vulgaires sont en carton et coûtent de 7 à 51 francs la grosse, suivant
+qu'ils sont avec ou sans barbettes cousues. Quant aux autres, ceux dont
+la fabrication est un secret, leurs prix varient suivant l'étoffe et
+suivant la barbette: en percale, l fr. 50 à 4 fr. 25 la douzaine; en
+satinette, 2.75 à 4.75; en satin, 2.50 à 30 francs pour les loups, de
+2.75 à 42 fr. pour les dominos; le prix le plus élevé des dominos en
+velours est de 36 francs.</p>
+
+ <p>De ces deux grandes variétés, masques pleins et demi-masques, c'est la
+première qui se vend en grande proportion le plus.</p>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+ <p>Il nous reste, pour terminer cette énumération des types de masques, à
+parler des grosses têtes, dont deux spécimens, l'enfant qui pleure et
+l'enfant qui rit, forment le frontispice de nos dessins.</p>
+
+ <p>Cet article, malgré son prix relativement élevé, se vend bien.</p>
+
+ <p>Il n'y en a pas moins de 150 variétés différentes, dont la nomenclature
+est à elle seule tout un catalogue, et dont les prix flottent entre 4 et
+10 francs la pièce, toujours, bien entendu, pris en fabrique et en gros.</p>
+
+ <p>Voici les noms techniques de quelques-unes des plus remarquables parmi
+les grosses têtes: Coq du village, Donneur d'eau bénite, Eunuque,
+Fluxionneux, Guenon coiffée, Hyacinthe, Invalide à la tête de bois,
+Juge, Maquignon, Mascotte, Nez piqué, Polyte, Pamphile, Paulus,
+Rochefort, Ramollot, Shah de Perse, Sauvage du Brésil, etc. C'est dans
+cette catégorie que se trouvent tous les animaux: Blaireaux, Chouettes,
+Castors, Grue, Grenouille, Ane, Cheval, Dindon, Tigre, Veau, Eléphant,
+etc., etc., et toutes les nationalités: Chinois, Japonais, Anglais,
+Russes, Turcs, Persans, Allemands, etc., Cinghalais, enfin, et Javanais,
+souvenirs de notre dernière Exposition Universelle.</p>
+
+ <p>Inutile de dire que les nègres y sont brillamment représentés par cinq
+modèles:</p>
+
+ <p>Le Nègre, tout court, le Nègre à turbans, le Nègre planteur, la Négresse
+à perles et la Négresse à madras.</p>
+
+ <p>Le monde entier est représenté dans cette collection, depuis le Kroumir
+jusqu'au Zoulou, sauf le Français cependant dont le type national est de
+ne pas en avoir, mais dont quelques spécimens locaux sont néanmoins
+reproduits: Alsacienne, Auvergnat et Normand.</p>
+
+ <p>Si nous ajoutons à cette nomenclature la mention des têtes à doubles
+faces, dites janus, nous aurons complètement passé en revue les masques
+dont la gamme grotesque ou humoristique commence au nez d'un sou pour
+finir à la double face, réserviste d'un côté et rosière de l'autre, au
+prix de 10 fr. la pièce.</p>
+
+ <p>Parmi les dessins que nous donnons aujourd'hui, le lecteur reconnaîtra
+facilement, reproduits d'après les modèles originaux, les différents
+masques dont nous avons parlé.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/014.png"></p>
+
+ <p>Sur la première page il trouvera: en tête, l'enfant qui pleure et celui
+qui rit, au-dessous d'eux un masque à barbe, un glabre, un diable, un
+idiot, puis l'Alphonse au-dessus de l'Anglais et du monstre, et dans un
+cartouche deux masques d'acteurs anciens.</p>
+
+ <p>La deuxième nous présente en groupe trois masques anciens et trois
+Japonais facilement reconnaissables, puis toute une pantomime en cinq
+Pierrots.</p>
+
+ <p>Pierrot 1er montre sa langue à Pierrots 2 et 3, étonnés de la trouver si
+mauvaise. Conclusion: administration par une main secourable de 50
+grammes d'huile de ricin à Pierrot transformé en malade. Le page se
+termine par un macaron de femme japonaise, portrait de belle-mère
+probablement à en juger par sa mine, et par le fameux masque de guerre
+du célèbre Shogun Yeyas Minamoto, légendaire au Japon et qui se trouve
+dans toutes les panoplies.</p>
+
+ <p>La troisième page est un résumé de l'histoire des bêtes et de celle des
+races et contient deux types bien connus de masques, vrais ceux-là,
+d'acteurs modernes, Daubray d'abord, puis Lassouche, l'inoubliable
+créateur du genre qui porte son nom, et, comme en une vision, Sarah
+Bernhardt, Coquelin, Daudet, enfin Dumas.</p>
+
+ <p>La quatrième page débute par deux caricatures, puis une bonne femme, un
+clown, un yankee, un monocle, Pierrot, et Jules Ferry: ce dernier,
+paraît-il, a toujours du succès. Cette page se termine par une scène
+représentant la peinture des masques.</p>
+
+ <p>Un mot encore, et nous aurons tout dit.</p>
+
+ <p>Ce n'est guère que depuis l'année dernière que le commerce du masque a
+paru un peu reprendre à Paris; la capitale a semblé se réveiller d'une
+longue torpeur. L'interdiction de la procession du b&oelig;uf gras avait
+porté le coup suprême à l'industrie qui nous occupe en supprimant la
+dernière mascarade, la dernière réjouissance officielle que la promenade
+des blanchisseuses, elle aussi d'ailleurs tombée en désuétude, n'avait
+pu remplacer.</p>
+
+ <p>Aussi le cri des fabricants de masques était-il: «Le rétablissement du
+b&oelig;uf gras ou la mort!»</p>
+
+ <p>Il est heureusement arrivé jusqu'aux oreilles de nos édiles! le peuple
+leur demandait et du pain et des masques, ils ont sagement fait d'y
+consentir.</p>
+
+ <p>Terminons en constatant avec une satisfaction évidente d'amour-propre
+que l'homme est avant tout un animal judicieux et policé; il a de tout
+temps aimé à réglementer même ses folies: à ce titre le masque ne devait
+pas échapper à la vigilante attention du législateur.</p>
+
+ <p>De tous temps aussi des ordonnances sont intervenues, défendant,
+autorisant, réautorisant les masques et les mascarades; celles encore en
+vigueur de nos jours sont la loi du 24 août 1790 et l'ordonnance de
+police du 25 février 1825 qui arment les corps municipaux contre la
+licence et les pétulances de la gent masquée.</p>
+
+ <p>En voici les articles principaux:</p>
+
+ <p>Défense avec le masque de porter bâton ou épée;</p>
+
+ <p>Défense de paraître masqué avant ou après certaines heures;</p>
+
+ <p>Défense de prendre des déguisements de nature à troubler l'ordre public
+ou de blesser la décence:</p>
+
+ <p>Défense de proférer sous le masque des mots grossiers ou injurieux;</p>
+
+ <p>Défense de jeter des corps étrangers dans les voitures ou dans les
+maisons Tout masque doit se conformer aux injonctions de l'autorité.</p>
+
+ <p>La perpétration d'un crime sous le masque constitue une circonstance
+aggravante.</p>
+
+ <p>Nous en avons fini avec l'histoire des masques: puissent-ils cette année
+encore ne pas mentir à leur joyeuse réputation!<br>
+
+ <span class="rig">Hacks.</span></p>
+ <br><br>
+
+ <p class="mid"><b>L'HIVER DE 1891.--Le déglaçage de la Seine au moyen de la mélinite.</b><br>
+(Voir l'article page 120.)</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/015a.png"><br><b>Tracé de la rigole destinée à recevoir le cordeau
+détonnant de mélinite.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/015b.png"><br><b>Dévidage du cordeau.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/015c.png"><br><b>Le placement des pétards.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/015d.png"><br><b>Jonction de deux bouts du cordeau.</b></p>
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/016a.png"><br><b>L'HIVER DE 1891.--La traversée de l'Escaut: un vapeur se<br>
+frayant un passage à travers les glaces.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/016b.png"><br><b>L'HIVER DE 1891.--L'embâcle de l'Escaut, à Hoboken<br>
+(Belgique). D'après les photographies de M. H. Colon, d'Anvers.</b></p>
+
+<br><br>
+ <h3>LE PRINCE BAUDOUIN</h3>
+
+ <p>C'est une tradition de la famille des d'Orléans que le mois de janvier
+est pour elle une époque néfaste: il semble que les Saxe-Cobourg aient,
+par alliance, hérité de cette légende familiale, car janvier a marqué
+pour eux plus de deuils que de joies. Il y a vingt-deux ans, le 27
+janvier, mourait le jeune comte de Hainaut, l'héritier présomptif du
+trône de Belgique, le successeur de droit de son père le roi Léopold II.
+L'an dernier, le 1er janvier, le palais de Laecken brûlait de fond en
+comble et il s'en fallut de peu que la jeune princesse Clémentine n'y
+laissât la vie. Enfin, il y a quelques jours, le 23 janvier, à 1 heure
+trois quarts du matin, mourait, en quelques heures, emporté par une
+pneumonie aïgue accompagnée d'endocardite et d'hémorrhagie rénale, le
+prince Baudouin, fils aîné du comte et de la comtesse de Flandre, neveu
+du roi, par conséquent, et son successeur désigné, le frère de S. M.
+Léopold II ayant manifesté le v&oelig;u de ne lui point éventuellement
+succéder.</p>
+
+ <p>Le prince Baudouin de Saxe-Cobourg était né le 3 juin 1869. Il avait
+donc vingt-un ans et sept mois. Il était entré le Ier mai 1881 à l'École
+militaire où le roi l'avait présenté en personne.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/017a.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>LE PRINCE BAUDOUIN DE FLANDRE<br> D'après une photographie de
+M. Gunther, à Bruxelles.</b></p>
+
+ <p>Le jeune prince sortit de l'École après avoir suivi les deux années de
+cours de la 35e promotion de ce qu'on appelle, en Belgique, les armes
+simples, c'est-à-dire de la préparation à la cavalerie et à
+l'infanterie. Le 5 mai 1886 le roi nommait son neveu sous-lieutenant au
+régiment de grenadiers et le 3 juin 1889 le prince passait au régiment
+de carabiniers avec le grade de capitaine. Un arrêté royal était
+préparé, qui le nommait major à un régiment de ligne en garnison à
+Anvers, lorsque la mort l'a surpris. Il semble que ce soit lors d'une
+reconnaissance en service de campagne, opérée par le prince il y a trois
+semaines aux environs de Bruxelles par le temps ultra-rigoureux qui a
+régné, qu'il a contracté le germe de l'affection mortelle qui l'a
+emporté d'une façon presque foudroyante: ce n'est qu'à 5 heures du soir,
+le 23 de ce mois, que ses médecins, les docteurs Rommelaere, Mulier et
+Mélisont estimaient que l'état de l'auguste malade était grave--et la
+même nuit le prince mourait! La famille royale de Belgique a été
+cruellement éprouvée ces temps derniers: tous les enfants du comte et de
+la comtesse de Flandre ont été assez sérieusement malades et, encore
+aujourd'hui, la s&oelig;ur aînée du prince Baudouin, la princesse Henriette,
+est à peine convalescente: aussi lui a-t-on laissé ignorer le plus
+longtemps possible la mort de son frère qu'elle adorait et qui l'avait
+soignée avec un dévouement sans pareil. Et il a fallu que Mme la
+comtesse de Flandre--admirable de dévouement et de courageuses
+résignation--allât pendant quatre jours de la couche funèbre de son fils
+au lit de sa fille, obligée de quitter ses habits de deuil et de se
+composer un visage!</p>
+
+ <p>Le prince Baudouin était déjà très aimé, très populaire: c'était une
+nature essentiellement sympathique. Il était préparé au rôle auguste
+qu'il devait jouer et avec lui la tradition des rois «belges de c&oelig;ur et
+d'âme»--suivant une expression heureuse de Léopold II--était assurée de
+durer.</p>
+
+ <p>Le portrait que nous donnons de lui est le plus récent qui ait été fait.
+Nous donnons également une vue de la chambre mortuaire: le prince, dont
+les traits ne sont nullement altérés, est couché, en grande tenue de
+carabiniers, sur son lit de mort que des mains pieuses ont couvert de
+fleurs.<br>
+
+ <span class="rig">Georges du Bosch.</span></p><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/017b.png"><br><b>LA MORT DU PRINCE HERITIER DE BELGIQUE.--L'exposition du<br>
+corps.--D'après un croquis de notre correspondant, M. Heins.</b></p>
+<br><br>
+
+ <h3>L'ÉDUCATION DES PEAUX-ROUGES</h3>
+
+ <p><img alt="" src="images/018_P.png" ALIGN="left">EUT-on civiliser les Indiens nomades de la Prairie américaine?</p>
+
+ <p>Entre New-York et San-Francisco, cette question indiscrète m'a valu les
+drôles de réponses suivantes:</p>
+
+ <p>--Faire la toilette de ces bêtes puantes! s'est récriée en minaudant une
+suave miss de Boston. Voilà bien de vos idées françaises!</p>
+
+ <p>--Enseigner la Bible aux brutes rouges! Mais, monsieur, nous y perdons
+nos peines sans nul profit, m'a dit un fameux pasteur de Chicago.</p>
+
+ <p>--Civiliser les diables rouges! Pourquoi pas? Eux comme les autres!</p>
+
+ <p>Et le riche débitant de whiskey de Cheyenne-City me fit voir un
+malheureux Chochône titubant ainsi qu'un ilote, au mépris de la loi qui
+défend de vendre de «l'eau-de-feu» aux <i>Pupilles de la République</i>.</p>
+
+ <p>--Regardez! me dit mister Smith, notable épicier de Denver. Les voilà
+qui commencent à mordre à la réclame!</p>
+
+ <p>Son doigt pointait vers l'étiquette: Cirage de Smith, collée au dos d'un
+guerrier sioux, dégénéré, sans le savoir, en homme-sandwich, la risée
+des gamins.</p>
+
+ <p>--Civiliser! A quoi bon? avoua cyniquement un sénateur de Washington.
+Cela ne paie pas.</p>
+
+ <p>De l'Atlantique au Pacifique, 49 millions de citoyens, composant la
+nation américaine, ont trouvé commode cette dernière opinion, formulée
+par les aventuriers, spéculateurs en terres et rôdeurs de frontières:</p>
+
+ <p>--Une corde, une branche de sapin dans un coin de la Sierra. C'est
+assez. Les cartouches sont chères...</p>
+
+ <p>Aussi, des poétiques héros de la légende de Cooper et de Chateaubriand,
+il ne va bientôt plus rester aux États-Unis que ces statuettes en bois
+polychromes, qui remplacent dans les grandes villes nos civettes
+parisiennes, à l'entrée des débits de tabac...</p>
+
+ <p>Pour l'honneur de ses compatriotes, un brave soldat de l'armée
+américaine, le capitaine Pratt, est en train de démontrer qu'il y avait
+quelque chose de mieux à faire des Indiens que de les détruire.</p>
+
+ <p>Pris d'admiration pour l'héroïsme des Cheyennes qu'il avait la consigne
+d'exterminer, le capitaine Pratt obtint qu'une douzaine de jeunes
+prisonniers, échappés au carnage, seraient admis à l'institution de
+Hampton, en Virginie, où l'on donne une éducation sommaire aux fils des
+affranchis noirs.</p>
+
+ <p>J'ai visité Hampton. C'est de l'obligeance du capitaine Pratt que je
+tiens ces notes.</p>
+
+ <p>En quel état ils arrivèrent, les prisonniers cheyennes! Mains liées,
+ignorants du sort qui les attendait, désespérés, prêts à la révolte ou
+au suicide...</p>
+
+ <p>En trois mois ils furent méconnaissables; soumis, disciplinés, calmes,
+confiants. On voulut, au bout d'un an, les renvoyer à leur tribu;
+presque tous demandèrent comme faveur de rester. Le capitaine Pratt
+recueillit de modestes souscriptions qui suffirent au maigre budget de
+ses protégés. Puis il demanda une enquête d'où sortit une petite
+subvention du département de la guerre.</p>
+
+ <p>L'&oelig;uvre était fondée. Un soir, les Cheyennes de Hampton entendirent
+avec étonnement le cri de leur tribu. Un parti d'indiens pacifiques
+s'abattit sur l'institution. C'étaient des Cheyennes de l'agence
+Saint-Augustin. On les reçut avec du thé, du café, des
+rafraîchissements. On les habilla, on les dégrossit, on les distribua
+dans les ateliers. Ce nouvel essai réussit assez bien pour qu'on fit
+venir un troisième convoi de 49 garçons Sioux Criss, Maudans et Gros
+Ventre, avec 9 fillettes de 9 à 18 ans.</p>
+
+ <p>Très curieuse la rencontre des nouveaux avec les anciens. Les uns,
+déguenillés, farouches, silencieux, défiants. Les autres à demi
+civilisés déjà; propres, bien vêtus, qui commencèrent les compliments et
+félicitations de bienvenue avec l'emphase de la prairie. Les défiances
+tombèrent. Un ancien dit à un nouveau: «Viens, mon frère, je te
+montrerai le chemin.» Et ce fut fini.</p>
+
+ <p>Les débuts se firent à tâtons. De livre point; rien que de la musique,
+de la marche en cadence, des soins de propreté, les premiers exercices
+de la règle scolaire. On passa aux «leçons de choses», à l'enseignement
+par la vue, le toucher; tableau noir et craie, dessins, croquis, cartes,
+peintures, reliefs en bois: en plâtre, etc. Ces intelligences sauvages
+s'éclairèrent de lueurs inconnues, qui, pénétrant doucement les crânes
+épais, réveillaient les cerveaux engourdis, portaient le jour dans les
+ténèbres de leur pauvre esprit, stupéfait d'abord, bientôt amusé à des
+notions des sensations nouvelles.</p>
+
+ <p>Mais la découverte charmante, exquise, merveilleuse pour le jeune Indien
+des deux sexes fut la page écrite ou imprimée, «le papier qui parle.»
+L'imagination, don atavique de la race prenant son essor, l'étude devint
+une passion chez les petits Peaux-Rouges. «Si je ne savais pas lire et
+écrire quand je retournerai à la tribu, disait un jeune brave, mon
+peuple se rirait de moi.»</p>
+
+ <p>On leur apprit à lire dans les histoires illustrées: Robinson Crusoé et
+autres. «Quelle émotion! me dit le capitaine. Quel religieux silence
+pendant les commentaires!» Avec une subtilité admirable, nos petits
+sauvages comprenaient tout--et devinaient le reste; même le sens
+abstrait et moral des choses. Pendant ma visite, les enfants se mirent à
+causer trop haut dans la classe. Le professeur demanda: «Qui parle
+ainsi?» Chaque élève désigna son voisin. Le professeur alors expliqua la
+laideur du mensonge, citant l'exemple de Washington enfant qui ne
+pouvait se résoudre à mentir. Puis, brusquement: «Qui de vous veut être
+George Washington?» Deux garçons se levèrent aussitôt et dirent à la
+fois: «C'est moi qui ai parlé.»</p>
+
+ <p>Moins aisé fut, pour les petites filles, de saisir le sens figuré d'un
+verset d'hymne méthodiste:</p>
+
+ <p>«<i>Résistez à la tentation: chaque victoire vous fera plus forte pour une
+autre victoire.</i>»</p>
+
+ <p>Deux heures après avoir chanté ces paroles, la petite Fleur-de-Fraise
+courut à la maîtresse. Et d'un air triomphant:» Moi, victoire! moi,
+victoire! Louisa Tête-de-Taureau fâchée.--Elle <i>grande tentation</i>.
+Alors, moi je tape. <i>Moi victoire!</i>»</p>
+
+ <p>Au jardin de l'institution, des collégiens yankees, rencontrant un jour
+les petites Indiennes, leur posèrent mille questions saugrenues:
+«Comment t'appelles-tu? Sais-tu parler <i>américain</i>? Es-tu sauvage?»</p>
+
+ <p>Impatientée, la petite Feuille-Verte regarda dans les yeux l'un des
+auteurs de cette inconvenance: «Je ne parle pas <i>américain</i>, et je suis
+très sauvage.»</p>
+
+ <p>Dès le troisième mois d'école, ce petit monde est déjà sensible à tout
+ce qui rappelle sa condition. La petite Grâce entend une exclamation
+échappée à un visiteur. Elle court à la maîtresse: «Le <i>gentleman</i> a dit
+nous sommes de <i>pauvres êtres</i>. Est-ce que nous sommes <i>si pauvres que
+cela</i>, dites!»</p>
+
+ <p>Dès le troisième mois aussi, les petites filles parlent «américain» à
+leurs poupées. Peut-être, pour elles, sont-ce des «bébés pâles,» qui ne
+comprennent pas l'indien; ou encore se trouvent-elles enhardies, la
+poupée ne relevant pas leurs fautes de grammaire.</p>
+
+ <p>Pour consacrer le succès de son &oelig;uvre, le capitaine Pratt obtint de
+convoquer à Hampton une assemblée des principaux chefs. Ils arrivèrent
+des «réserves», sous la conduite des agents. J'ai eu le rare spectacle
+de cette cérémonie touchante.</p>
+
+ <p>Qu'on se figure une vingtaine de chefs, superbes sous leurs costumes de
+guerre, les mocassins ornés de scalps yankees, coiffes de plumes
+d'aigle, chargés de fétiches et de peintures de guerre--tout l'attirail
+enfin du répertoire romantique. Et pour les recevoir, rangée en ordre,
+la petite troupe de leurs enfants, transformés en misses et gentlemen
+américains. Le contraste était saisissant.</p>
+
+ <p>Pauvre Loup, chef des Gros-Ventre, trouva le fils de son propre frère,
+Corne-Dure, dans l'atelier de peinture, affublé d'un tablier de toile et
+badigeonnant de rouge vif des seaux de bois.</p>
+
+ <p>Le triomphe muet de l'artiste n'avait d'égal que l'orgueilleuse
+admiration du chef et de ses compagnons, dignes et silencieux.</p>
+
+ <p>Fils de l'Étoile se fit conduire vers sa fille, la considéra quelques
+secondes sans une parole. Puis, tirant de dessous la couverture écarlate
+qui le drapait une petite cordelette, il l'agita sous les yeux de la
+fillette avec deux minuscules mocassins, et traça en l'air des zigzags
+hiéroglyphiques. L'enfant poussa deux ou trois éclats de rire joyeux et
+fondit en larmes attendries.</p>
+
+ <p>L'interprète nous expliqua cette pantomime qui donnait à l'élève de
+Hampton des nouvelles de sa petite s&oelig;ur, encore au berceau quand son
+aîné avait quitté le <i>wigwam</i> paternel, et aujourd'hui grande de deux
+pieds,--longueur de la corde.</p>
+
+ <p>Après un séjour de vingt-quatre heures les chefs partirent, enchantés de
+leur visite, et allèrent conter à leurs «gens» les merveilles dont ils
+avaient été les témoins.</p>
+
+ <p>Le résultat de cette heureuse tentative fut un vote du Congrès créant à
+Carlisle, Pennsylvanie, un second collège indien dans les baraques d'un
+vieux fort dressé sur l'emplacement où Benjamin Francklin, et avant lui
+William Penn, conclurent des «traités d'amitié» avec les peaux Rouges.</p>
+
+ <p>Carlisle devint en peu de temps un second Hampton où l'on élève des
+enfants pris dans toutes les tribus américaines.</p>
+
+ <p>On y compte, en ce moment, 190 élèves dont 57 filles. Toutes les
+professions industrielles, tous les métiers manuels, l'agriculture, ont
+dans ces enfants des apprentis studieux qui deviennent d'habiles
+ouvriers. Les filles tissent la laine, font les habits. Virginia, fille
+de l'Ours-qui-grogne, chef de Kiowas, envoya l'hiver dernier à son père
+une chemise de toile qu'elle avait taillée, cousue, lavée et repassée.
+Des petites Sioux l'ont imitée dernièrement. Un jeune cordonnier a, de
+même, envoyé à son père une paire de bottes de sa façon.</p>
+
+ <p>Enfin, Samuel, jeune Paunie, publie le <i>Journal de l'École</i> qu'il écrit
+et compose lui-même, tandis que deux autres font la copie du
+<i>Radle-Keatah-Toh, Etoile du Matin</i>, organe mensuel de Carlisle. Rien de
+curieux, pour un chroniqueur parisien, comme le spectacle des confrères
+à peau-rouge corrigeant leurs épreuves, avant de tirer le journal qui
+est très soigneusement rédigé, me dit le capitaine, et aussi habilement
+imprimé que bien des feuilles de chez nous.</p>
+
+ <p>Détail intéressant: les caractères employés sont ceux de l'alphabet
+inventé par l'Indien Sequoyah, fils d'une Chérokie et du fameux trappeur
+français, Louis Gueste.</p>
+
+ <p>L'expérience de Hampton et de Carlisle prouve que l'Indien est capable
+d'éducation.</p>
+
+ <p>Les enfants indiens sont pareils aux nôtres, quelques-uns d'une
+intelligence très vive, d'autres à l'entendement épais. La moyenne
+pourtant est des plus remarquables. Le goût des arts mécaniques, celui
+du dessin, leur sont naturels. Toutes les qualités supérieures de la
+race sont respectées par l'éducation. Les petits Indiens sont courageux
+au physique et au moral, généreux, fiers, sensibles, pleins
+d'observation, de finesse et de sentiments délicats. Mais ils restent
+ombrageux, d'une timidité invétérée avec les blancs.</p>
+
+ <p>Quant à l'impression causée dans les tribus indiennes par la visite des
+chefs à Hampton et Carlisle, une lettre, entre des centaines que possède
+le capitaine Pratt, en donnera l'idée.</p>
+
+ <p>«Ma chère fille.--Je t'envoie mon portrait. Tu vois que je porte mon
+habit de guerre. Mais je vais porter celui des hommes pâles. Je veux
+essayer de vivre comme un blanc. Ainsi tu n'as rien à craindre de moi.
+Je veux que tu apprennes et que tu sois bonne fille. Nous sommes fiers
+de toi; mais ce sera plus encore quand tu reviendras.</p>
+
+ <p>L'agent m'a dit que j'irais te voir. Je veux t'acheter une chaîne d'or
+et avoir ta face en porcelaine (photographie). Tout notre peuple bâtit
+des maisons et va cultiver des fermes. Je t'ai toujours aimée; cela me
+rend heureux de savoir que tu apprends. Je fais écrire mon frère, la
+Grande-Étoile, pour moi. Si je pouvais lire et écrire, je serais bien
+heureux. Ton père: L'Aigle-Noir.»</p>
+
+ <p>«P. S.--Pourquoi me demandes-tu des mocassins? Je t'ai envoyée là-bas
+pour être comme une fille pâle et porter des souliers.»</p>
+
+ <p>Nous voilà loin de la réponse faite par le sachem Saponi, il y a cent
+ans, au commissaire anglais. Celui-ci offrait au chef indien d'emmener
+son fils et sa fille pour les faire élever en Angleterre: «Leur
+enseignerez-vous mieux que moi, dit-il, à tanner le daim, à scalper un
+ennemi? Donnez-moi plutôt vos fils, je les élèverai dans mon wigwam, et
+j'en ferai des hommes.»</p>
+
+ <p>Un grand chef Sioux, Queue Tachetée, avait à Hampton plusieurs enfants.
+Il vint les voir, et trouva que son fils aîné n'avait plus besoin
+d'interprète auprès des Américains. Il prit peur et emmena tous ses
+enfants avec lui. Dans sa tribu on voulut le déposer. «Si l'école est
+mauvaise, pourquoi y as-tu laissé nos enfants?» demandèrent-ils. Quand
+ils surent le motif de son action, un chef dit: «La Queue-Tachetée va si
+souvent dans la tente du Grand-Père (<i>le président à la Maison Blanche</i>)
+qu'il a appris à <i>parler double</i>, comme les Yankee, pour mentir comme
+eux.»</p>
+
+ <p>Les meilleurs élèves de Hampton et de Carlisle sont renvoyés dans les
+tribus pour y faire de la propagande, mais la plupart préfèrent revenir
+habiter auprès de l'école pour exercer leur métier. Et peu à peu, par la
+fréquentation des deux sexes, on voit, à l'âge de la puberté, sous
+l'influence de l'éducation, s'éveiller au c&oelig;ur des jeunes sauvages les
+premières tendresses naïves de l'amour civilisé.</p>
+
+ <p>Le capitaine Pratt m'a donné à lire la confidence qu'il avait reçue d'un
+amoureux comanche.</p>
+
+ <p>«Longtemps passé dans Territoire Indien, moi chasser, moi faire la
+guerre. <i>Moi, pas penser aux filles</i>. Alors, toi, capitaine, tu me
+conduis à Hampton. J'apprends parler «américain». Tout le monde bon pour
+moi. Moi j'étudie, moi j'apprends! travailler. Là beaucoup de filles
+belles et bonnes.</p>
+
+ <p><i>Mais moi, pas penser aux filles</i>. Alors moi je tâche faire bien. Je
+travaille fort. Tu m'envoies territoire indien chercher filles et
+garçons indiens.</p>
+
+ <p>J'ai amené quinze. Je vois tout mon peuple, tous mes vieux amis. <i>Mais
+moi, pas penser aux filles</i>.</p>
+
+ <p>Mais Laura, elle, pense. Elle me dit elle sera une femme pour moi. Je
+l'amène vers toi à Carlisle.</p>
+
+ <p>Elle apprend parler «américain». Elle étudie, elle coud. Maintenant le
+père de Laura parti aux terres de chasse du Grand-Esprit (mort). Moi,
+je! pense, je pense tout le jour, je pense toute la nuit: qui va prendre
+soin de Laura? Et après, je pense: moi je travaillerai à Carlisle. Je
+travaillerai fort et je prendrai soin de Laura.»</p>
+
+ <p>Laura! Une comanche du nom de Laura! N'est-ce pas la fin de tout?</p>
+
+ <p>Voici maintenant un Pétrarque peau-rouge, tel qu'il se peint lui-même
+dans une lettre d'amour(!) tombée aux mains d'un surveillant d'atelier.</p>
+
+ <p>«Miss... j'ai dit: je t'aime. J'ai besoin t'écrire.</p>
+
+ <p>Quand je te donne une lettre, j'ai besoin tu répondes vite. Cela fait
+mon c&oelig;ur joyeux, ma <i>s&oelig;ur en l'école</i>. Quand je parle, je ne dis pas
+un mensonge.</p>
+
+ <p>Mon c&oelig;ur est vrai. Toujours je t'aime d'amitié, toujours je t'aime
+d'amour. Je suis sincère. Ma pensée est droite. <i>J'ai besoin toujours
+nous rions l'un à l'autre</i>. Quand nous sommes ensemble toujours nous
+vivons heureux. Je pense; c'est bien comme cela. Toi penses, toute
+seule, et après, dis-moi ta pensée. Je veux te dire encore une chose: ne
+parle pas au Renard Gris. Cela me fait triste. Encore une chose; quand
+j'écris pour toi, ne dis rien. Si on voit la lettre, on m'emmène loin.
+Je ne te vois plus. Je suis triste, triste dans mon c&oelig;ur. Ne montre
+rien.</p>
+
+ <p>Je veux te dire une seule chose: toujours je t'aime d'amitié, toujours
+je t'aime d'amour. <i>Mon c&oelig;ur donne une poignée de mains avec toi. </i>»</p>
+
+ <p>Après cette lettre, qui osera dire qu'on ne peut civiliser les Indiens?</p>
+
+ <p>Mais l'Américain préfère les tuer...<br>
+
+ <span class="rig">Jehan Soudan.</span></p>
+
+ <br><br>
+
+ <h3>LA MODE</h3>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/018.png"></p>
+
+ <p>Les réceptions sont rares, en ces mois frileux, et quelques dîners
+seuls, très élégants, permettent aux jeunes femmes d'arborer les
+toilettes du soir, prémisses de la saison. On a dîné chez la duchesse de
+Gramont, on a dîné chez la baronne Alphonse de Rothschild, on a dîné
+chez la duchesse de la Torre, on a dîné chez Mme Standish, et la fleur
+des élégantes, rassemblée autour de ces tables aristocratiques, a
+affirmé son goût pour le velours clair, que relèvent les broderies
+byzantines et les fourrures précieuses. Fourreaux directoire--auxquels
+Thermidor va nous ramener, dit-on, tout à fait--robes Henri II et robes
+Louis XIV, aux revers somptueusement doublés, qui retournent mollement
+sur la traîne, ou fantaisies originales, sans style voulu, qui mélangent
+les époques, sans souci d'en dégager aucune ligne spéciale, et font une
+harmonie de toutes pièces, glanées au gré du caprice.</p>
+
+ <p>Worth, toujours l'arbitre suprême du goût féminin, paraît, cette année,
+se soucier peu d'un style unique. Le Henri II domine, à coup sûr, dans
+ses créations, et fait le fond, si l'on peut dire, de ses costumes,
+mais, amalgamé volontiers de Louis XIII, de Louis XIV, de Louis XV même,
+comme dans cette jolie toilette de dîner que portait naguère l'une des
+très belles et aristocratiques mondaines que la mort a rapidement
+emportées, ces derniers temps: je veux parler de la comtesse de
+Villeneuve.</p>
+
+ <p>Le corsage est décolleté à peine, la manche arrêtée seulement au coude.
+Car, par cette température surtout, dont la rudesse inaccoutumée exige
+de la part de toute femme délicate tant de précautions, la robe de
+dîner, sauf pour les dîners officiels ou de très grande cérémonie chez
+de hauts personnages, n'est point essentiellement décolletée. La
+«demi-peau» lui suffit, la richesse des étoffes suppléant en cette
+occasion à l'échancrure du corsage. Donc, corsage demi-décolleté, en
+satin vert malachite, à basque Louis XV, encadré autour des épaules par
+une dentelle d'or qui s'applique, devant, aux petits revers à la
+Robespierre, tout doublés de satin lilas de Parme. La manche collante,
+en satin lilas avec engageante de dentelle d'or, emboîte le coude
+qu'elle dégage. De gros bouillons noués, en satin malachite, forment
+épaulière, tandis qu'un corselet de velours pensée emboîte la taille,
+arrêté de côté, sous le corsage ouvert en veste, pour reparaître
+derrière et se nouer en longs bouts tombants sur la jupe, à traîne
+droite, de satin vert doublée de satin lilas, qui se retourne selon le
+goût Louis XIII, dégageant un jupon à panneaux, que réunissent entre eux
+des agrafes passementées d'or: ce jupon, en satin lilas, reposant
+lui-même sur un autre jupon de satin crème, aperçu à travers
+l'échancrure des panneaux. Des pierreries au corsage et dans les cheveux
+complètent cette toilette, un peu compliquée, mais de très grande
+allure.</p>
+
+ <p>Une autre toilette très remarquée est de satin bouton d'or, toute
+cloutée d'or, les clous formant de grosses pastilles éparpillées. La
+robe est tout unie, genre directoire, le corsage presque entièrement
+décolleté en rond sur une chemisette de crêpe bleue pâle. Des draperies
+de crêpe azur, enroulées au haut du bras, l'enveloppent jusqu'au-dessus
+du coude, appuyées à un fin bracelet de satin, incrusté d'or et de
+turquoises. Les mêmes broderies, en agrafe aux épaules, et en
+bandelettes, dans les cheveux à la grecque.</p>
+
+ <p>Toutes ces toilettes, apparues aux dîners, conviennent à merveille à la
+tenue d'opéra, la soirée s'achevant volontiers à l'académie musicale
+lorsque qu'aucune attraction ne l'occupe chez les maîtres de maison.</p>
+
+ <p>Elles ne sont pas même déplacées, à la condition de n'être pas trop
+surchargées de bijoux, dans une loge, au samedi de l'Opéra-Comique, ou
+même au mardi des Français, quoique le chapeau très habillé soit
+infiniment mieux approprié aux abonnements de ces deux théâtres. Mais on
+ne peut pas toujours rentrer pour changer de toilette. Et un petit
+collet Henri II, en velours clair, tout brodé d'or et de pierreries et
+bordé de plumes, que l'on garde sur les épaules, en atténue l'excessive
+élégance.</p>
+
+ <p>La coiffure qui convient à la plupart est la coiffure à la grecque, plus
+ou moins relevée d'aigrettes, de turbans ou de bandelettes. Beaucoup de
+plumes, plus encore d'or, des bijoux à profusion; peu de fleurs, la
+saison rigoureuse ne leur étant point propice, le tout en sommet, sur le
+chignon, un peu en arrière.<br>
+
+ <span class="rig">Violette.</span></p>
+ <br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/019a.png"><br><b>LE CARNAVAL DE NICE.--Les bannières<br> et le char de la
+Presse.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/019b.png"><br><b>LE CARNAVAL DE NICE.--La société musicale de<br>
+Vichy.--D'après des documents communiqués par le comité des fêtes.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/020c_small.png"><br><a href="images/020c_large.png">(Agrandissement)</a><br><b>LE CARNAVAL DE NICE EN 1891.--Le cortège<br>
+gargantualesque.--D'après des documents communiqués par le comité des
+fêtes.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/020a.png"><br><b>Le char chinois.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/020b.png"><br><b>La contre-basse.</b></p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/021.png"></p>
+
+ <p><b>La Semaine parlementaire</b>.--La Chambre a eu à s'occuper à deux reprises
+différentes de questions qui concernent l'Afrique. C'est un sujet qui
+reviendra souvent au cours des débats parlementaires, car, en attendant
+le moment assez éloigné où les possessions qu'elles ont sur le continent
+noir soient, pour les puissances, une source de richesse, elles sont et
+resteront longtemps une cause de conflits.</p>
+
+ <p>En premier lieu, c'est de la navigation sur le Niger qu'il a été
+question. Nous avons raconté les divers incidents du voyage effectué par
+M. Mizon et les difficultés qu'il a rencontrées de la part de la Société
+anglaise du Niger. M. le prince d'Aremberg a voulu avoir, sur ce point,
+des déclarations précises du ministre des affaires étrangères. Il a
+rappelé que M. Mizon a été attaqué et blessé pendant qu'il remontait un
+des affluents du fleuve et de plus que l'agent général de la Société
+anglaise avait notifié à notre compatriote qu'il pourrait continuer son
+voyage sur la rivière, mais qu'on ne lui permettrait pas de débarquer
+sur ses rives.</p>
+
+ <p>Or, l'article 26 de l'acte de Berlin assure la liberté de navigation à
+tous les pavillons sur le Niger et ses affluents; le gouvernement
+anglais est donc tenu de contraindre la Compagnie du Niger, à laquelle
+il a accordé une sorte de charte, à respecter les stipulations de cet
+acte international.</p>
+
+ <p>Le ministre des affaires étrangères a répondu qu'il n'y avait aucun
+doute à cet égard. L'ambassadeur de la République à Londres a fait au
+sujet de cette affaire des observations amicales au gouvernement
+britannique, qui a aussitôt envoyé des ordres pour que la Compagnie du
+Niger laissât notre compatriote, M. Mizon, poursuivre son voyage en
+toute liberté.</p>
+
+ <p>L'incident a été clos après cette déclaration.</p>
+
+ <p>L'autre débat portait sur la Tripolitaine. On sait qu'il existe en
+Italie un parti--et on a toute sorte de bonnes raisons de penser que
+c'est le parti du gouvernement--qui s'est attaché à surexciter en toutes
+circonstances les susceptibilités du pays, en faisant croire que la
+France n'attend qu'une occasion de mettre la main sur la Tripolitaine. A
+plusieurs reprises le gouvernement français a pris soin de démentir de
+la façon la plus catégorique les nouvelles fantaisistes répandues à ce
+sujet dans la péninsule. La presse italienne revient cependant à la
+charge, et cela se comprend. Comment le gouvernement italien pourrait-il
+justifier les armements qu'il impose au pays, s'il n'entretenait cette
+idée qu'un danger le menace à tout instant et que, par conséquent, il
+doit être toujours en état de défendre ses intérêts? Voilà pourquoi il
+est bon que notre gouvernement saisisse de son côté toute occasion de
+rétablir sur ce point la vérité, et fasse justice d'allégations que son
+silence pourrait accréditer.</p>
+
+ <p>C'était là l'objet de la question que M. Pichon a adressée au ministre
+des affaires étrangères. M. Ribot a répondu avec finesse et netteté et
+même avec une pointe de spirituelle ironie qui lui ont valu les
+applaudissements de toute la chambre. Rappelant les sentiments de
+sympathie que M. Crispi a récemment attestés envers la France, il a dit
+que le premier ministre du roi Humbert devait, à coup sùr, être plus
+attristé que nous des polémiques toujours hostiles de la presse de son
+pays.</p>
+
+ <p>Le ministre ne s'en est pas tenu là et a replacé la question sur son
+véritable terrain, en affirmant l'accord complet qui existe entre la
+France et la Turquie en ce qui concerne la Tripolitaine. Il ne faut pas
+oublier en effet que cette province fait partie intégrante de l'empire
+ottoman, et que le sultan est le seul souverain avec lequel nous ayons à
+nous entendre pour tout ce qui concerne nos rapports et nos intérêts
+dans cette région de l'Afrique. Il est donc singulier de voir la presse
+italienne en proie à ces inquiétudes, manifestement artificielles, alors
+que le gouvernement ottoman, loin d'éprouver aucune émotion, entretient
+avec nous les relations les plus cordiales.</p>
+
+ <p>--M. Richard a interrogé le ministre des travaux publics au sujet du
+chauffage des wagons de 2e et 3e classes. On sait que les compagnies de
+chemins de fer ne sont pas tenues par leur cahier des charges de faire
+chauffer ces voitures sur les lignes de banlieue; mais sur les
+réclamations du public, le gouvernement avait fait espérer qu'une
+amélioration, conforme à l'humanité, serait apportée à cette situation.
+Après un débat assez agité et assez confus, on est arrivé à cette
+conclusion, que les voitures dont il s'agit seraient chauffées l'année
+prochaine. Fort heureusement, le dégel est survenu sur ces entrefaites.</p>
+
+ <p><b>Le conseil supérieur du travail.--</b></p>
+
+ <p>M. Jules Roche, ministre du commerce, vient d'instituer dans son
+département un «Conseil supérieur du travail» dont il a indiqué lui-même
+le caractère dans le rapport qu'il a adressé à ce sujet au président de
+la République.</p>
+
+ <p>Dans la pensée du ministre, ce conseil sera essentiellement un
+instrument d'études pour examiner les projets et pour préparer les
+solutions sur lesquelles le parlement aura à se prononcer. Il est
+destiné à fournir d'une manière rapide et sûre les renseignements
+concernant les questions ouvrières, que l'on n'a pu obtenir jusqu'ici
+qu'en ouvrant des enquêtes longues et coûteuses, enquêtes dont les
+résultats n'ont pas répondu, la plupart du temps, à l'effort déployé.</p>
+
+ <p>Afin de permettre à toutes les opinions de se produire, M. Jules Roche a
+décidé que le Conseil serait composé pour un tiers de membres du
+parlement et, en général, de personnes particulièrement versées dans les
+matières économiques et sociales, et, pour les deux autres tiers, en
+nombre égal, de patrons et d'ouvriers. Pour ces derniers, son choix
+s'est porté principalement sur des membres des conseils des prud'hommes,
+secrétaires généraux des syndicats, anciens délégués, etc., c'est-à-dire
+sur des ouvriers déjà désignés par leurs camarades, par conséquent
+possédant leur confiance et pouvant apprécier judicieusement les mesures
+propres à améliorer la situation des travailleurs.</p>
+
+ <p><b>Société nationale des Beaux-Arts.--</b></p>
+
+ <p>L'assemblée générale de la Société nationale des Beaux-Arts a eu lieu
+vendredi dernier à l'Hôtel-Continental. M. René Billotte, secrétaire, a
+donné lecture de la lettre par laquelle M. Meissonier se démet de ses
+fonctions de président, et annoncé que la délégation avait proposé M.
+Puvis de Chavannes pour le remplacer.</p>
+
+ <p>L'assemblée a ratifié par ses acclamations la nomination de son nouveau
+président.</p>
+
+ <p>M. Billotte a fait savoir ensuite que MM. Carolus Duran, Dalou et
+Bracquemond ont été élus vice-présidents par la délégation; après quoi,
+M. Dubufe a exposé la situation actuelle et les projets de la Société.</p>
+
+ <p>L'assemblée a accueilli par des applaudissements l'annonce faite que le
+jardin serait aménagé pour l'exposition de sculpture et s'est séparé
+après un vote manifestant sa pleine confiance dans le nouveau président.</p>
+
+ <p><b>Le Conseil supérieur des colonies.--</b></p>
+
+ <p>Depuis plusieurs années, le conseil supérieur des colonies ne s'était
+pas réuni. M. Etienne, sous-secrétaire d'État, vient de le convoquer
+pour lui soumettre deux projets d'une réelle importance.</p>
+
+ <p>L'un de ces projets concerne l'organisation politique et administrative
+de la Martinique, de la Guadeloupe et de la Réunion. L'exposé des motifs
+de la loi proposée par le sous-secrétaire d'État dit qu'il y a lieu
+d'accorder, sans plus tarder, le régime du droit commun à ceux de nos
+établissements d'Outre-Mer qui sont en situation d'en recueillir les
+bénéfices et dont l'état social se rapproche le plus de celui de la
+Métropole. La Martinique, la Guadeloupe et la Réunion sont donc tout
+indiquées pour fournir un type nouveau d'organisation coloniale et
+échapper au régime des décrets, en vigueur jusqu'ici.</p>
+
+ <p>En vertu de cette nouvelle organisation, les gouvernements deviennent
+les chefs actifs de toute l'administration; ils sont assistés d'un
+secrétaire général. Ils disposent des forces de terre et de mer et
+peuvent, en cas de besoin, requérir les forces navales de passage dans
+les eaux de leur gouvernement, le commandant en chef restant juge,
+toutefois, de la suite qu'il convient de donner à ces réquisitions. Mais
+il est expressément établi que le caractère du gouverneur est
+essentiellement civil, et qu'en aucun cas et sous aucun prétexte il ne
+peut prendre le commandement des troupes.</p>
+
+ <p>L'autre projet présenté par M. Etienne est relatif à l'Indo-Chine. Il
+fixe à Hanoï la résidence du gouverneur général et supprime le conseil
+supérieur de l'Indo-Chine. Un conseil du protectorat, dont feront partie
+les hauts fonctionnaires au Tonkin et en Annam, et quelques-uns des
+fonctionnaires annamites désignés par le gouverneur général, sera
+institué à Hanoï.</p>
+
+ <p><b>La représentation de «Thermidor.»</b></p>
+
+ <p>-Les beaux jours de <i>Rabagas</i> sont revenus. Lundi dernier, un certain
+nombre de spectateurs, ou plutôt de manifestants, se sont mis en tête
+d'empêcher les comédiens du Théâtre-Français de continuer les
+représentations de la pièce de M. Sardou, <i>Thermidor</i>, en essayant de
+couvrir la voix des acteurs par le bruit des sifflets et des hurlements
+variés. On a même été jusqu'à jeter des sous sur la scène, et un de ses
+projectiles a failli blesser M. Coquelin, qui est rentré, dit-on, dans
+les coulisses fort surexcité. A la sortie, les manifestants qui ne
+veulent pas qu'on touche à Robespierre, quelque peu malmené par
+l'auteur, se sont organisés en tribunal révolutionnaire et ont proclamé,
+au milieu de la rue, la condamnation sans appel, non seulement de
+l'auteur, mais du directeur des Beaux-Arts, qui a autorisé la pièce, et
+de M. Claretie qui l'a soumise au public.</p>
+
+ <p>On sait que devant la menace d'une interpellation, le gouvernement a
+interdit les représentations de la pièce. Espérons que ce n'est qu'une
+suspension temporaire.</p>
+
+ <p><b>Nécrologie.--</b>M. Alexandre, ancien président de chambre à la cour d'appel
+de Paris.</p>
+
+ <p>M. le baron Portalis, conseiller-maître honoraire à la cour des comptes.</p>
+
+ <p>M. Garrigat, ancien député et sénateur.</p>
+
+ <p>M. Louis Dubief, inspecteur honoraire de l'Académie de Paris, ancien
+directeur du collège Sainte-Barbe.</p>
+
+ <p>M. Durand, président du tribunal civil de Versailles.</p>
+
+ <p>M. Fabre de la Berrodière, ancien conseiller à la cour de Bordeaux.</p>
+
+ <p>M. le baron Le Guay, sénateur de Maine-et-Loire.</p>
+
+ <br><br>
+
+ <h3>SUR LA COTE D'AZUR</h3>
+
+ <p>La «saison» sur le littoral est en pleine animation. Après les courses,
+qui ont obtenu un succès immense, les grands concours internationaux de
+tir aux pigeons mettent aux prises les premiers tireurs du monde,
+accourus pour se disputer des prix importants. L'aimable et habile
+organisateur du stand monégasque, M. Blondin, est obligé de se
+multiplier pour répondre à tous.</p>
+
+ <p>Ce ne sont pas d'ailleurs les distractions qui manquent: concerts
+classiques et internationaux, représentations théâtrales à sensation
+sous la direction de M. Bias, bals, réceptions mondaines, attirent et
+sollicitent de tous côtés la foule des hôtes de marque en déplacement
+sur le littoral qui jouit maintenant, après une éclipse de quelques
+jours, du bon soleil vivifiant auquel il doit sa réputation.</p>
+
+ <p>Les étrangers circulent de tous côtés sur les promenades, ombrelles
+déployées, et les petites marchandes de fleurs ambulantes leur offrent
+des bouquets de violettes.</p>
+
+ <p>Heureux pays qui ignore les horreurs du dégel dont nous subissons
+maintenant les atteintes après deux mois de température sibérienne.</p>
+
+ <p>Ici on est tout à la joie, comme dans la polka de Farbach. A la
+Jetée-Promenade, le lieu à la mode, on vient de donner une première
+audition du <i>Salve Regina</i> de M. de Basilewski. Hôte fidèle de Nice, M.
+de Basilewski est l'un des vice-présidents du comité des fêtes. Sa
+personnalité sympathique avait contribué à attirer à la Jetée-Promenade
+l'élite de la société mondaine et cosmopolite.</p>
+
+ <p>Aussi est-ce devant une salle comble que le <i>Salve Regina</i> de M. de
+Basilewski a été interprété avec soli, chants et orchestre. M. Georges
+Lamothe tenait l'orgue.</p>
+
+ <p>D'unanimes applaudissements ont consacré la réputation du compositeur
+gentilhomme.</p>
+
+ <p>Et, comme succès oblige, la Jetée-Promenade prépare une fête
+d'inauguration générale qui sera un conte des Mille et une nuits en
+action.</p>
+
+ <p>La Société des régates de Monaco, qui tient à bien faire les choses,
+vient de préparer un programme qui satisfera les plus difficiles. Et
+comme tout se passe en musique dans ce délicieux pays, la Société
+musicale que préside M. Coudert sera de la fête. Après une aubade donnée
+à leurs Altesses Sérénissimes, elle se fera entendre, le 6 février, dans
+un grand concert de charité qui aura lieu à trois heures de l'après-midi
+sur le boulevard de la Condamine. Le soir une grande retraite aux
+flambeaux partira du vieux Monaco, traversera la Condamine et s'arrêtera
+à Monte-Carlo.</p>
+
+ <p>Comme on le voit, on n'oublie jamais les pauvres sur le littoral, et, si
+l'on tient à s'amuser, on tient à le faire en soulageant les malheureux.</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/022.png"></p>
+
+ <h4>LES EXPLORATEURS DU THIBET</h4>
+
+ <p>Au moment où paraîtra notre numéro, M. Bonvalot et le prince H.
+d'Orléans entretiendront le public de la Société de Géographie de Paris
+de leur intéressant voyage à travers le Thibet.</p>
+
+ <p>Dans l'<i>Illustration</i> du 22 novembre 1890 nous avons déjà donné une
+carte indiquant assez exactement leur itinéraire. Partis de Paris le 6
+juillet 1889, ils sont rentrés à Marseille le 22 novembre 1890, avec le
+Père de Deken, le missionnaire belge qui a été leur compagnon de route.</p>
+
+ <p>Le point le plus important et le plus difficile de leur voyage était
+incontestablement la traversée des hauts plateaux du Thibet par le
+chemin appelé la <i>Petite route</i>, chemin inexploré avant eux.</p>
+
+ <p>Il nous a donc semblé intéressant, ne pouvant suivre pas à pas les
+explorateurs dans la route longue et dangereuse qu'ils ont parcourue, de
+les prendre à ce moment-là.</p>
+
+ <p>Complètement enveloppés dans leurs épaisses fourrures, ils traînent
+péniblement leur chevaux fatigués et essayent de dégourdir, par les
+longues marches, leurs membres que le froid paralyse. Il le faut
+absolument, car le froid, en effet, à ces hauteurs, est mortel, et le
+«mal de montagne» fait rarement grâce à ses victimes.</p>
+
+ <p>Les bagages indispensables qu'il avait fallu garder étaient charriés à
+dos de buffles et escortés par des indigènes.</p>
+
+ <p>Les portraits des trois voyageurs que nous publions ont été faits à leur
+arrivée en Chine, alors que les traces des fatigues et des privations
+étaient encore empreintes sur leurs visages.</p>
+
+ <p>M. Bonvalot et le prince Henri d'Orléans, qui a fait en cette occasion
+ses débuts avec une énergie morale et une force de résistance assez
+rares à son âge, rapportent du Thibet une collection ethnographique fort
+intéressante: des costumes, des armes, des ornements religieux, des
+livres, etc.</p>
+
+ <p>Le prince d'Orléans a pris de son côté une série nombreuse de vues
+photographiques qui serviront bientôt à l'illustration complète du récit
+de leur exploration. C'est parmi celles-ci que nous avons choisi les
+documents publiés dans ce numéro.<br>
+
+ <span class="rig">Abeniacar.</span></p><br>
+
+
+ <h4>L'ASILE DE NUIT<br>
+
+DU PALAIS DES ARTS-LIBÉRAUX</h4>
+
+ <p>On sait à quel admirable élan de charité a donné lieu le rigoureux hiver
+que, espérons-le du moins, nous avons fini de traverser. Pouvoirs
+publics, Presse, initiative privée, ont rivalisé de zèle dans cette
+pensée commune: venir immédiatement au secours des malheureux, les
+soustraire avant tout au froid en leur fournissant un abri et des
+aliments.</p>
+
+ <p>C'est, à cette pensée que répond l'ouverture des asiles ou des refuges
+de nuit.</p>
+
+ <p>Le plus vaste d'entre ceux-ci et dont l'installation est la plus
+intéressante est, sans contredit, celui du palais des Arts-Libéraux.
+Nous ne décrirons pas l'immense hall, ou l'élégante cohue des heureux a
+passé pendant notre inoubliable Exposition universelle de 1889, où la
+foule des déshérités de la vie défile en ce moment. A la suite d'une
+entente intervenue entre le bureau du conseil municipal et M. Alphand,
+directeur des travaux de Paris, le lundi 20 janvier, en quelques heures
+à peine, tout était prêt pour recevoir les premiers qui se
+présenteraient: le lendemain, l'installation était complète.</p>
+
+ <p>C'est vraiment un spectacle curieux. Partout aujourd'hui la lumière, la
+chaleur, la vie, là ou hier encore s'étendait une succussion de
+bâtiments sombres, froids et tristes. Trente braseros, brûlant 250
+hectolitres de coke par jour, et formés de grandes grilles coniques de
+fer noir où le charbon grésille et flamboie, jettent une lueur pourpre
+sur le grouillis humain qui les entoure et font paraître pâle la flamme
+des becs de gaz à plusieurs branches piqués dans le sol. Sur un des
+côtés, formant la cuisine, huit marmites contenant chacune 100 litres de
+soupe fument sur leurs foyers, pendant qu'alignée sur les tables,
+l'enfilade des gamelles fournies par le ministre de la guerre jette une
+note claire dans le rouge et le noir du tableau.</p>
+
+ <p>A terre, contre les parois, bien serrés les uns contre les autres, des
+couchages de soldats fournis aussi par la guerre, formés d'un matelas,
+d'un drap et d'une couverture, sont prêts à recevoir les hôtes que leur
+amènera le hasard.</p>
+
+ <p>Au centre du hall, des espaces vides entourés d'un filet reçoivent les
+dépôts de charbon.</p>
+
+ <p>Voici comment fonctionne l'asile municipal du palais des Arts-Libéraux.</p>
+
+ <p>Le directeur, M. Delourme, a sous ses ordres des surveillants fournis
+par la préfecture de la Seine et pris dans le personnel des cimetières,
+des marchés, des entrepôts de vins; des hommes de corvée provenant des
+refuges municipaux ordinaires font le ménage, la cuisine, etc., sous la
+surveillance d'infirmières prêtées par l'Assistance publique; quant au
+service d'ordre, il est fait, sous la direction de M. l'officier de paix
+Montpellier, par la brigade du 7e arrondissement.</p>
+
+ <p>L'entrée a lieu de 6 à 10 heures du soir. Chaque homme reçoit en entrant
+sa gamelle contenant un litre de soupe composée de 125 grammes de pain
+et 100 grammes de légumes, haricots, pois, riz, pommes de terre, etc.,
+puis il va se coucher.</p>
+
+ <p>A sept heures du matin a lieu une nouvelle distribution de soupe et
+l'asile est évacué pour le service du nettoyage et de l'aérage,
+l'assainissement ou la désinfection.</p>
+
+ <p>Dans la matinée, on laisse entrer qui veut pour se chauffer autour des
+braseros.</p>
+
+ <p>A midi, troisième distribution.</p>
+
+ <p>La première journée de son ouverture, l'asile a reçu 151 pensionnaires,
+la seconde journée 650, dont deux femmes et un enfant; puis ce nombre
+s'est sans cesse accru: 1,827 et 21 femmes, puis 2,535 dont 53 femmes et
+23 enfants. Pour ces deux dernières catégories, il va de soi qu'on a
+fait des installations les séparant des hommes.</p>
+
+ <p>Qu'on ne s'inquiète pas, la clientèle peut augmenter, tout le monde sera
+logé. On compte à Paris, en temps ordinaire, 8,000 vagabonds ou
+besogneux environ; ce chiffre s'élève actuellement à 12,000 par jour.</p>
+
+ <p>Les dispositions sont prises, soit à l'Exposition, soit dans les autres
+asiles, il y a place pour tous.</p>
+
+ <p>Le prix de revient sera, en moyenne, de 75 centimes par tête, tout
+compris, ce qui élève la dépense-à 10,000 francs environ par jour, soit
+300,000 francs par mois.</p>
+
+ <p>Avec toutes les sommes fournies par le gouvernement et au train dont va
+la souscription publique, on ne sera pas obligé de fermer de si tôt. Les
+secours sont arrivés aux malheureux pour longtemps.<br>
+
+ <span class="rig">Hacks.</span></p><br>
+
+ <h4>LA NEIGE A ALGER</h4>
+
+ <p>La neige à Alger! Cela a presque l'air d'un paradoxe, mais tout est
+possible en ce singulier hiver. Elle a commencé à tomber sérieusement le
+19 janvier à une du matin et atteignait vingt-cinq centimètres au lever
+du jour; les rues, les toits, tout en était couvert, dans la ville haute
+notamment, et sur la place du Gouvernement, à tel point que sur cette
+dernière les amateurs ont pu élever un bonhomme de neige qui ne mesurait
+pas moins de quatre mètres, presque la hauteur du socle de la statue du
+duc d'Orléans.</p>
+
+ <p>L'impression produite sur la population musulmane a été indescriptible.
+Les vieux bédouins se rappellent qu'en 1829, la veille de la prise
+d'Alger, un tremblement de terre eut lieu, suivi d'une abondante chute
+de neige. Mais elle n'eut pas la persistance de celle de cette année.
+Personne d'ailleurs n'y pensait plus.</p>
+
+ <p>La population, un moment interdite, en a vite pris son parti, on en a
+fait un amusement, et pendant vingt-quatre heures Alger n'a eu rien à
+envier à Nijni-Nowgorod ou à Pékin: on s'y est battu à coups de boules
+de neige!</p>
+
+ <h4>LE DÉGLAÇAGE DE LA SEINE</h4>
+
+ <p>On sait que la Seine était complètement prise depuis plusieurs semaines
+en plusieurs points de son cours, notamment entre Asnières et Neuilly et
+entre Bezons et Bougival. A l'arrivée du dégel, il était à craindre que
+les glaçons, s'amoncelant sur ces bancs de glace plus solides que ceux
+d'amont, parce qu'ils étaient formés moins récemment, ne vinssent former
+à ces endroits des barrages qui auraient amené des inondations
+désastreuses.</p>
+
+ <p>Pour éviter ce danger, il a fallu pratiquer dans l'épaisse et solide
+couche de glace un chenal par ou le charriage pût s'écouler, et ce sont
+les troupes du génie qui se sont chargées de ce travail en y appliquant
+les puissants engins explosifs dont elles disposent.</p>
+
+ <p>C'est leur manière de procéder que nous avons fait dessiner spécialement
+pour l'<i>Illustration</i> et voici en quelque mots comment s'y prennent nos
+braves sapeurs, que nous montrons opérant sur la Seine entre Asnières et
+Neuilly.</p>
+
+ <p>Sous la direction d'un lieutenant, guidé lui-même par les avis des
+ingénieurs de l'État, les hommes font au milieu du fleuve, dans le sens
+du courant, une sorte de rigole, profonde de quelques centimètres à
+peine, et aussi longue que l'espace sur lequel il est pris. A mesure que
+leur travail avance, d'autres y déroulent un long cordeau détonnant de
+mélinite entourée d'étain. Derrière eux, le sergent dispose les pétards
+de mélinite, 1 par mètre environ, ou 2 tous les 3 ou 4 mètres, suivant
+l'épaisseur de la glace; jusqu'à 30 centimètres d'épaisseur, on pose
+simplement le pétard sur la glace; au-delà de 30 centimètres, il est
+plus sûr de faire un trou à la pioche et de placer la mélinite
+en-dessous. On réunit les pétards au cordeau, et tout est prêt pour
+l'explosion.</p>
+
+ <p>Ce cordeau détonnant brûle avec une rapidité que l'on peut estimer à 2
+ou 3,000 mètres par seconde, aussi les sapeurs en déroulent-ils autant
+qu'il peuvent en garnir de pétards dans leur journée, c'est-à-dire
+environ 3 kilomètres par atelier de douze hommes, et font-ils sauter le
+tout en même temps. Pour avoir le temps de se mettre à l'abri, à
+l'extrémité du cordeau détonnant ils joignent un bout d'amorce Bickford
+qui met quelques minutes à brûler.</p>
+
+ <p>Quant à l'effet de l'explosion, il diffère suivant que les pétards ont
+été placés sur la glace ou en dessous. Dans le premier cas, la couche de
+glace est comme écrasée l'un formidable coup de marteau; dans le second,
+les projections ordinaires des éclatements se produisent. Mais de toutes
+façons le résultat est le même, il n'y a qu'un chenal d'ouvert au milieu
+du fleuve, et cela suffit, puisque le but est uniquement de permettre
+aux glaces de descendre librement au fil de l'eau.</p>
+
+ <p>Un bateau, que des chevaux tirent du bord par une longue corde, passe
+enfin sur les débris de l'explosion, et en facilite l'écoulement.</p>
+
+ <p>Telle est la cause des détonations que les riverains de la Seine ont pu
+entendre, ces jours derniers, et dont se souviendront longtemps les
+habitants de Bougival auxquels le déplacement de l'air, occasionné par
+les vibrations de la glace, a, paraît-il, brisé quelques milliers de
+carreaux.</p>
+
+ <h4>L'EMBACLE DE L'ESCAUT</h4>
+
+ <p>Partout de mauvaises nouvelles arrivent des débâcles qui font sortir les
+fleuves de leurs lits, qui emportent les ponts, qui noient les bas
+quartiers des villes.</p>
+
+ <p>Dans cette révolte générale des eaux fluviales, il semble que l'Escaut
+ait été, dans tout son parcours, plus particulièrement funeste aux
+riverains. Cette singularité s'explique par la largeur du fleuve, par son
+peu de profondeur relative, par la platitude des territoires qu'il
+arrose.</p>
+
+ <p>Mais c'est surtout à l'embouchure du fleuve, à Anvers, que les
+péripéties de la débâcle ont été effrayantes.</p>
+
+ <p>Depuis des semaines, l'accumulation formidable des glaçons avait
+transformé l'estuaire de l'Escaut en une véritable mer de glace. Par les
+fenêtres de la vieille tour normande, aujourd'hui aménagée en musée
+historique, qui commande l'entrée du fleuve et qui fait face à la
+Tête-de-Flandre, le spectacle était vraiment admirable.</p>
+
+ <p>A l'ordinaire, une sorte de bac à vapeur relie sur ces deux points les
+voies ferrées. Il transporte les voyageurs, les marchandises, les
+animaux, sans interruption, d'une rive à l'autre. Depuis longtemps, il
+avait dû renoncer à son service. Des blocs de glace, dont quelques-uns
+mesuraient jusqu'à deux hectares de superficie, barraient l'entrée du
+fleuve. Quand une fissure accidentellement provoquée entre les glaçons
+mettait un de ces blocs énormes en route vers la mer, on voyait un petit
+bateau, tout en fer, se détacher du quai anversois et pointer à toute
+vapeur vers la Tête-de-Flandre. Dans cette navigation périlleuse, le
+<i>Tenace</i> et l'<i>Infatigable</i> ont été successivement désemparés. Le
+premier de ces deux vapeurs, représenté par la photographie de notre
+correspondant, a eu son hélice brisée; le second son avant défoncé par
+une banquise.</p>
+
+ <p>La deuxième photographie est une épreuve, prise au milieu même du
+fleuve, sur la glace, à vingt minutes d'Anvers, au point dit Hoboken.</p>
+
+ <h4>LE CARNAVAL DE NICE</h4>
+
+ <p>Au moment ou nous paraissons, le carnaval, le vrai carnaval est prêt à
+sortir ses bannières et ses chars dans sa ville de prédilection: nous
+avons nommé Nice. Celui de cette année sera particulièrement
+intéressant, aussi avons-nous pensé à en donner dès maintenant un
+avant-goût à nos lecteurs en leur en mettant sous les yeux les
+principaux épisodes. Les noms, du reste, qui composent le comité
+d'organisation des fêtes, placé sous le patronage de l'administration
+municipale, sont suffisamment éloquents par eux-mêmes. Faut-il en citer
+quelques-uns? Dans le comité d'honneur: MM. l'amiral Duperré, les
+généraux de Vaulgrenant et des Garets, le préfet des Alpes-Maritimes,
+etc.; et dans le comité administratif: le maire de Nice, M. de
+Malausséna, MM. de Beauvine, le baron de Contes de Bucamp, de
+Basilewski, Verany, et tant d'autres dont l'habileté et le zèle n'ont
+pas besoin d'être stimulés.</p>
+
+ <p>Les fêtes du carnaval dureront cette année un peu plus que d'habitude.
+Elles commenceront le 31 janvier pour se terminer le 10 mars. Le 31
+janvier, à huit heures du soir, Carnaval XIX, roi de Nice pour quelques
+jours, fera son entrée solennelle, au son des fanfares, tandis que le
+canon tirera des salves.</p>
+
+ <p>Voici l'ordre du cortège qui défilera, on peut en être sûr, au milieu
+d'une foule compacte.</p>
+
+ <p>Des gendarmes d'abord, en grande tenue, ouvrant la marche, puis un char
+à feu, brillamment illuminé, et jetant une clarté vive sur les
+polichinelles à cheval qui viennent ensuite. Précédée et suivie de
+pompiers en tenue de gala, la musique du 161e de ligne.</p>
+
+ <p>Immédiatement après, une immense contre-basse dont les flancs recèlent
+une joyeuse musique jetant à tous les échos sa fanfare éclatante.
+Ensuite, la musique de Vichy, très pittoresque; enfin le char de
+Gargantua-Carnaval. Un gigantesque Carnaval, à la face enluminée, est à
+califourchon sur un foudre. Le char est tiré à vingt-sept chevaux.
+Chaque cavalier a un attribut. C'est ainsi que nous aurons les radis,
+les saucissons, les jambons, les ravioli, les escargots, les crevettes,
+les tomates et les aubergines, la dinde aux marrons, les salades, les
+melons, le fromage et les fruits. En un mot, tous les plats du repas
+destiné à Gargantua-Carnaval.</p>
+
+ <p>Derrière le char, les courtisans, c'est-à-dire des bouteilles au col
+argenté, au chef rutilant. Les chevaux sont menés par une nuée de
+marmitons nègres, aux costumes plus blancs que neige. Un char à feu, les
+fanfares des 6e et 8e chasseurs alpins, la musique <i>La Lyre niçoise</i> et
+le char des Chinois fermeront la marche, avec la gendarmerie à cheval.</p>
+
+ <p>N'oublions pas les bannières flottant au vent, et parmi les chars, celui
+de la Presse qui nous touche particulièrement.</p>
+
+ <p>Sur les côtés du cortège, des soldats en bourgeron portent des tulipes
+lumineuses.</p>
+
+ <p>Le cortège suivra l'avenue de la Gare, toute pavoisée, arrivera à la
+place Masséna, puis se dirigera vers le Jardin public, et, après être
+passé devant la préfecture et la mairie, il reviendra, traversant les
+principales rues, à son point de départ, où il doit se disloquer.<br>
+
+ <span class="rig">WOISARD.</span></p>
+ <br><br>
+
+ <h3>AUX PETITES SOEURS</h3>
+
+ <h4>NOUVELLE</h4>
+
+ <p class="mid">Par RENÉ BAZIN</p>
+ <br>
+
+ <p class="mid"><img alt="" src="images/023.png"></p>
+ <br><br>
+
+ <h4>I</h4>
+
+ <p>Le père Honoré Le Bolloche, n'ayant plus d'ouvrage du tout, sortit de
+l'apentis où il travaillait, fit trois pas dehors, et s'assit sur la
+chaise qu'il venait de rempailler, car il était, de son état,
+rempailleur de chaises. Il étendit d'abord sa jambe de bois, puis
+l'autre, chercha du tabac dans son gousset, et, n'en trouvant pas, il se
+sentit pauvre.</p>
+
+ <p>Pauvre, Le Bolloche l'avait toujours été, mais il ne s'en était pas
+toujours aperçu, ce qui constitue, au fond, la vraie manière de ne pas
+l'être. A l'armée, par exemple, quand il était sergent de zouaves, de
+quoi manquait-il? Le plus bel homme du régiment, la figure longue et
+bronzée, avec un nez bien droit d'arête, légèrement aplati et large à la
+base, une barbiche qui eût fait envie à plus d'un commandant--à cette
+époque napoléonienne où il y avait des commandants si décoratifs--les
+épaules effacées, le cou tanné et sillonné de ravins blancs, la poitrine
+bombée, il jouissait de la considération de ses compagnons d'armes et
+d'un traitement qui lui suffisait. Son livret ne portait, au passif, que
+des punitions insignifiantes, pour quelques fortes bordées militaires à
+des anniversaires glorieux, une poule chapardée à des Bédouins, deux ou
+trois réparties trop vives à des chefs plus jeunes que lui: des misères.
+L'actif était superbe; cinq campagnes, tout ce qu'on pouvait avoir de
+chevrons, une citation à l'ordre du jour, la médaille militaire, un cor
+de chasse de tir: la menue monnaie d'un général en chef. Plusieurs fois
+il avait passé en triomphe dans des villes, sous des arceaux de
+lauriers, marchant sur les fleurs, applaudi par les femmes au retour
+d'Italie ou de Crimée. On le mettait en avant, ces jours-là, à cause de
+sa prestance, et de quelque blessure qu'il avait l'esprit de recevoir
+aux bons moments et aux bons endroits: une balafre de sabre en pleine
+tempe à Solférino, et une balle dans le mollet à Malakoff. Le Bolloche
+aimait la gloire. Les jeunes soldats, tout en l'admirant, le dotaient
+aussi d'une humeur grincheuse. Mais les chefs, mieux informés sans
+doute, le disaient seulement un peu haut d'honneur. Le ciel l'avait doué
+d'une santé à toute épreuve. Le Bolloche était heureux.</p>
+
+ <p>Plus tard même, atteint par la limite d'âge, selon son expression, et
+sorti du régiment, il avait rencontré quelque douceur dans cette vie
+civile dont il médisait journellement autrefois. Habitué à être commandé
+et entouré, sa liberté lui pesait, non moins que sa solitude. Encore
+vert, d'ailleurs, et de galantes façons, il avait aisément trouvé à se
+marier. La femme n'était pas toute jeune, mais lui commençait à
+vieillir. Elle apportait, du reste, ce qui peut passer pour jeunesse aux
+yeux de bien des gens, une dot, une petite maison bâtie dans un
+bas-fond, au-delà des octrois, et autour un pré de quelques ares ou pour
+mieux dire deux bandes d'herbe en pente, traversées, l'hiver, par un
+filet d'eau, dont il restait, l'été, un marécage en rond, grand comme
+une aire à battre.</p>
+
+ <p>Le voisinage des joncs qui poussaient la, l'ignorance de tout métier,
+une certaine adresse de main, furent causes que l'ancien soldat se mit à
+rempailler des chaises. Il ne prenait pas cher. La pratique lui arrivait
+abondamment du faubourg, où les enfants se chargeaient de lui donner de
+l'ouvrage. Sa santé se maintenait. Et, plusieurs années encore, Le
+Bolloche n'eut pas lieu de se plaindre.</p>
+
+ <p>Bien au contraire, une joie lui vint, la plus vive qu'il eût connue, et
+de celles qui durent: un enfant. Il avait immensément souhaité une
+fille. Celle que sa femme lui donna était rose, blonde et gaillarde. Le
+Bolloche se reconnut tout de suite en elle. Ce fut une adoration
+immédiate. Il voulut--bien que très peu dévot--la porter lui-même à
+l'église, et quand le curé lui demanda le nom sous lequel elle devait
+être baptisée: «Appelez-la Désirée, dit-il, car jamais je n'ai rien
+désiré tant qu'elle.»</p>
+
+ <p>Il prit soin d'elle, et l'éleva plus encore que la mère. Toute petite,
+avant même ses premiers pas, elle se roulait dans l'apentis, tandis
+qu'il travaillait. Elle riait, et il était content. Si elle pleurait, il
+avait des inventions incroyables pour la consoler, il la berçait, il lui
+chantait, comme une nourrice, des chansons qui n'ont que trois notes, de
+celles qu'on entend dans les arbres, au temps des nids. A peine fut-elle
+assez sage pour se tenir tranquille et assez forte pour plier un jonc,
+il lui apprit à tresser des cages, des paniers, des bateaux qu'on allait
+ensemble lancer sur la mare.</p>
+
+ <p>Puis l'amusement devint un art. Elle sut bientôt ce que savait le père,
+et plus encore. Celui-ci n'en fut pas jaloux. Il lui confia les ouvrages
+fins, qui demandaient une main agile, un peu de goût et d'invention. Et
+toutes les fois qu'une chaise bourgeoise, non pas grossièrement joncée,
+mais paillée en belle paille de seigle, d'une ou de deux couleurs,
+arrivait au logis, avec un siège à remplacer ou une blessure à fermer
+seulement, Le Bolloche en chargeait Désirée.</p>
+
+ <p>Ainsi élevée tendrement, entre trois personnes qui la choyaient à
+l'envie,--car Le Bolloche avait retiré chez lui sa très vieille mère
+aveugle,--il n'était guère possible que l'enfant ne devînt pas aimable.
+En effet, on n'aurait pu trouver, dans tout le faubourg et dans la
+campagne voisine, une fille plus avenante. A quinze ans, on l'eût prise
+pour une femme déjà. Elle était grande, bien faite, rose de visage,
+légèrement rousselée. Ce n'est pas qu'elle eût les yeux plus longs ou
+plus larges qu'une autre, mais elle regardait tout droit, si franchement
+qu'on devinait en elle un c&oelig;ur tout simple. Elle riait volontiers, et
+son rire demeurait dans la pensée, comme une chose fraîche. Elle ne
+portait pas de bonnet, un peu par économie, beaucoup pour montrer ses
+cheveux qui ondaient sur ses tempes en deux écheveaux d'or, et qu'elle
+tordait par derrière, à la diable. Son goût lui conseillait les robes
+claires. Elle piquait souvent un brin de fuchsia rouge à sa casaque
+d'indienne.</p>
+
+ <p>Pourvu qu'il pût la voir, ou seulement l'entendre près de lui. Le
+Bolloche ne trouvait rien à reprendre à la vie. Comme Désirée, pour
+causer, ne s'arrêtait pas de tordre la paille, ils bavardaient en
+travaillant; comme elle était déjà d'un âge qui fait songer, ils
+parlaient presque toujours d'avenir.</p>
+
+ <p>Ce fut à cette époque, précisément, que l'épreuve commença pour le père
+Le Bolloche. D'abord la blessure de sa jambe, qui n'avait jamais
+totalement guéri, s'envenima. Il eut beau jurer, la gangrène s'y mit.
+Après des semaines de souffrance, il fallut couper la cuisse. Toute la
+réserve du ménage s'en alla en honoraires de chirurgien, et en petites
+fioles qui s'alignaient sur la cheminée, vides, avec des étiquettes
+rouges. Le malade ne décolérait pas d'être au lit, et de voir couler son
+argent. Il fut une saison entière convalescent. Et, quand il reprit sa
+place sous l'apentis, il constata bien vite qu'il avait perdu de son
+corps beaucoup plus qu'il ne croyait, hélas! la souplesse, l'énergie,
+cette vaillance de muscles enfin qui est la bonne humeur de nos membres.
+Le mal l'avait usé.</p>
+
+ <p>Désirée était là, sans doute, chaque jour plus experte, pour gagner le
+pain de la maison. Grâce à l'activité de sa fille et à une légère
+augmentation de prix, Le Bolloche espérait que les trois femmes, l'âne,
+les poules et la chatte, qui formaient le personnel confié à sa
+sollicitude, ne ressentiraient point trop les suites de cet accident
+qui, de simple blessé, l'avait fait invalide. Il gagnerait moins
+peut-être, mais sa fille gagnerait un peu plus: le résultat serait le
+même.</p>
+
+ <p>Il se trompait. Un second obstacle surgit, celui-là invincible. Ni le
+père ni la fille ne refusaient le travail; ce fut le travail qui
+commença à manquer. D'une saison à l'autre, la diminution des commandes
+se faisait plus sensible. Il y eut d'abord des heures de chômage, puis
+des jours entiers. En vain Le Bolloche, avec son âne et sa charrette,
+continua de parcourir, chaque samedi, les quartiers suburbains, et
+d'envoyer aux fenêtres où fleurissent les géraniums-lierres en éventail
+et les oeillets en pyramides son cri traditionnel: «Pailleur! pailleur
+de chaises!» De moins en moins son appel trouvait de l'écho. Et la
+cause? Le progrès, l'envahissement du luxe qui, de proche en proche, des
+châteaux aux maisons des bourgeois, et jusque dans les fermes, supplante
+l'antique tradition, et, à la place des sièges aux armatures massives
+recouvertes de jonc, introduit les meubles légers et à bon marché sortis
+des fabriques de Paris ou de Vienne. Triomphe du rotin, des fauteuils
+d'étoffe, des tresses d'alfa, des berceuses d'osier blanc, par lequel
+les rempailleurs étaient lentement évincés. Un métier finissait.</p>
+
+ <p>Que d'autres ont disparu de la sorte! Combien d'humbles artisans ont
+senti avec un étonnement désespéré l'outil tomber de leurs mains, et
+l'état appris aux jours d'enfance, l'état qui avait honorablement nourri
+le père et leur avait suffi à eux-mêmes une moitié de leur vie, devenir
+ainsi progressivement hasardeux et ingrat! Est-il rien d'aussi dûr?
+Quelques-uns sans doute peuvent chercher un autre ouvrage. Mais les
+vieux, pour qui le temps de l'apprentissage est passé, accrochés à ces
+professions en ruines, n'ont plus qu'à disparaître avec elles.</p>
+
+ <p>C'était le cas du père Le Bolloche. Le bonhomme le comprenait bien. Il
+laissait les choses aller, avec cette arrière-réserve d'espérance que
+nous avons, tant qu'elles vont encore. L'herbe commençait à envahir
+l'atelier sous les bottes de seigle jaune qui pourrissaient par le pied.
+Dans l'étang, les joncs et les roseaux, coupés ras autrefois,
+grandissaient, se gonflaient, montaient en quenouilles. Et comme,
+ici-bas, la plupart de nos tristesses ont un envers de joie pour
+quelqu'un, les fauvettes du quartier ne s'en plaignaient pas, n'ayant
+jamais, ni leurs devancières, trouvé au bord de la mare tant de duvet
+pour leurs petits.</p>
+
+ <p>Il attendit jusqu'au bout, jusqu'à ce que le dernier sou de leur épargne
+à tous fût dépensé.</p>
+
+ <p>Et voilà que cette heure était arrivée. La grand-mère,--qui tenait les
+comptes, de mémoire, bien entendu, et gardait la bourse,--en avait, le
+matin même, prévenu son fils. Il fallait prendre une résolution, trouver
+un expédient, car le pain du lendemain n'était plus assuré.</p>
+
+ <p>C'est à quoi le Bolloche réfléchissait, sa longue face encore allongée
+par la tristesse, à trois pas de l'apentis, un jour de printemps.</p>
+
+ <p>Pour tromper sa passion de fumeur, il aspira deux ou trois bouffées
+d'air à travers le fourneau vide de sa pipe, et la première idée qui lui
+vint fut qu'il pourrait se priver de tabac. Il se sentait capable de ce
+sacrifice. Mais il ne tarda pas à s'apercevoir que ce n'était pas une
+solution. Alors que faire? Envoyer Désirée en condition? Jamais il n'y
+consentirait. Il aimerait mieux mendier son pain. Dire à la grand-mère:
+«Nous ne pouvons plus vous nourrir. Cherchez, demandez à l'assistance
+publique...» Allons donc! Est-ce qu'un enfant peut seulement penser à
+cela? Vendre la maison? Il faudrait en louer une autre, et les loyers
+avaient doublé, triplé, depuis que Le Bolloche habitait son coin de pré.
+Où serait l'avantage? Evidemment il n'y avait qu'un seul parti, dont sa
+femme et lui avaient causé déjà: ils partiraient tous deux, ils
+laisseraient la maison à l'aïeule qui était trop vieille, et à Désirée
+qui était trop jeune et trop aimée pour porter un tel deuil.</p>
+
+ <p>Partir! Quand il fut arrivé à cette conclusion, Le Bolloche appuya son
+coude sur sa bonne jambe et regarda lentement autour de lui, de ce
+regard chargé d'adieux qui découvre toujours quelque beauté nouvelle aux
+choses les plus familières. Le pré où l'herbe renaissait, où les boutons
+d'or échappés à l'âne commençaient à s'ouvrir, lui parut promettre une
+fenaison abondante. Les haies qui, de trois côtés, couraient autour,
+n'avaient plus cet air souffreteux et défraîchi, ces trouées lamentables
+qu'elles offraient jadis. Bien épinées, drues, tendues de fil de fer aux
+endroits faibles, elles défendaient la maison mieux qu'un mur. Et le mur
+qui longeait la route, pour un peu moussu qu'il fût, était encore solide
+et d'aplomb. Le Bolloche avait souvent rêvé d'élever là, pour son
+gendre, une maison semblable à l'autre qui était à mi-pente. Ah! si le
+métier ne l'avait pas trahi! Quelle jolie vue on aurait eue des
+fenêtres, sur la rue qui remonte vers l'octroi, éclairée au gaz, si gaie
+le dimanche, si coquette avec ses cabarets peints de couleurs vives, ses
+jeux de boules, ses charmilles et ses grands jardins tout roses de
+pêchers en fleurs!</p>
+
+ <p>A ce moment, Désirée apparut au haut du pré, venant de la ville. Le vent
+l'avait un peu décoiffée. Elle marchait, une main retombante le long de
+sa hanche, l'autre passée au travers du siège défoncé d'une chaise qui,
+pendue à son bras, l'enveloppait d'un disque inégal de rayons jaunes. La
+jeune fille avait fait deux kilomètres pour trouver ce travail. Elle
+arrivait sans se plaindre, contente même, dans la lueur du couchant qui
+traînait sur le pré. Et quand Le Bolloche la vit, il comprit mieux
+encore que la séparation d'avec elle serait la plus dûre de toutes, et
+qu'auprès de celle-là les autres n'étaient rien.</p>
+
+ <p>--Eh bien! dit-elle de son ton de bonne humeur, vous demandiez de la
+besogne, en voilà: une chaise comme vous les aimez, à rempailler en gros
+jonc.</p>
+
+ <p>--Non, petite, répondit tristement le bonhomme, j'ai fini tantôt ma
+dernière, et je suis assis dessus.</p>
+
+ <p>Elle approcha, sans comprendre ce qu'il voulait dire, s'étonnant
+seulement qu'il fût sombre. D'habitude il était joyeux quand elle était
+joyeuse. Qu'avait-il?</p>
+
+ <p>--Appelle ta mère, ajouta Le Bolloche, j'ai à lui parler.</p>
+
+ <p>Elle entra dans la maison, et la mère en sortit, toute petite sous son
+énorme bonnet blanc. Le Bolloche emmena sa femme au bord du ruisseau que
+longeait un sentier. Il l'avertit de son projet, non pas rudement comme
+il avait coutume de le faire quand il lui disait la moindre chose, mais
+presque doucement, très troublé qu'il était lui-même et hors de son
+naturel. Désirée les regardait de loin. Elle les voyait côte à côte, lui
+un peu penché, elle au contraire la taille cambrée et la tête levée. Ils
+parlaient bas. Malgré le calme du soir, on n'entendait que des
+bourdonnements alternés et le grincement régulier de la gaine de cuir où
+s'enfonçait la jambe coupée.</p>
+
+ <p>Quand ils rentrèrent. Le Bolloche alla se placer en face de la
+grand-mère, affaissée dans un fauteuil garni d'oreillers, à droite de la
+cheminée, et porta la main à son front, pour saluer, d'un geste familier
+d'ancien soldat.</p>
+
+ <p>--Maman, dit-il, l'ouvrage ne va plus.</p>
+
+ <p>--C'est vrai, mon petit.</p>
+
+ <p>--Je mange encore beaucoup pour mon âge, continua Le Bolloche, plus que
+je ne gagne. Ça ne peut durer: Il faut que je m'en aille avec Victorine.</p>
+
+ <p>La nonagénaire, toute alourdie qu'elle fût par l'immobilité, eut un
+tressaillement. Elle essaya, d'un mouvement instinctif, d'ouvrir ses
+yeux morts, qui n'étaient plus qu'une fente mince dans l'enfoncement
+ridé de l'orbite.</p>
+
+ <p>--T'en aller, fit-elle, et où t'en irais-tu, Etienne?</p>
+
+ <p>Le Bolloche se détourna à demi, comme si la grand-mère l'eût réellement
+regardé et qu'il n'eût pu supporter ce regard. Il répondit, avec un peu
+de confusion:</p>
+
+ <p>--Aux petites s&oelig;urs, Victorine prétend qu'on y est bien.</p>
+
+ <p>La vieille femme se souleva sur les bras de son fauteuil.</p>
+
+ <p>--C'est moi qui partirai, dit-elle, de ce même ton rude qu'elle avait
+transmis à son fils.</p>
+
+ <p>--Non, maman, non pas! Tu es trop bien habituée ici. Nous sommes plus
+jeunes, nous autres, le chagrin ne nous tuera pas!</p>
+
+ <p>--C'est que, mon enfant, rien ne m'appartient ici, je suis chez...</p>
+
+ <p>--Chez toi, dit rapidement Le Bolloche.</p>
+
+ <p>Et cet homme, qui était vieux aussi et infirme, eut, pour convaincre sa
+mère, une inspiration de petit enfant. Il l'entoura de ses bras et lui
+dit à l'oreille, avec un enjouement moitié voulu, moitié vrai:</p>
+
+ <p>--Maman, quand j'étais au régiment, et que je faisais les cent coups, je
+dépensais plus que mon prêt, hein?</p>
+
+ <p>--Oui.</p>
+
+ <p>--Des cent sous, des dix francs par semaine. Qui est-ce qui payait?</p>
+
+ <p>--C'était moi.</p>
+
+ <p>--T'ai-je rendu l'argent?</p>
+
+ <p>--Non.</p>
+
+ <p>--Alors tu vois bien que tu es chez toi, maman, puisque je te dois!</p>
+
+ <p>Elle resta un moment sans rien dire, puis elle reprit:</p>
+
+ <p>--Je veux bien. Seulement tu emporteras tes bardes et du meuble, pour ne
+pas arriver là-bas comme un mendiant.</p>
+
+ <p>--Pourvu que tu aies ta suffisance, dit Le Bolloche, je ne demande pas
+mieux.</p>
+
+ <p>La grand-mère ne répondit plus. Le sacrifice était accepté. C'était
+fini.</p>
+
+ <p>Parmi les pauvres, les effusions de remerciements sont inconnues. Il n'y
+en eut pas. L'aïeule, qui avait les mains jointes sur la poitrine, les
+souleva seulement par deux fois, pour montrer combien elle était
+touchée.</p>
+
+ <p>Et ce fut tout.</p>
+
+ <p>Ils s'assirent pour souper, autour d'une salade dont le pré avait fait
+les frais. Rendus tristes par la pensée d'un changement si grand et si
+prochain, ils ne se parlaient pas. A quoi bon? Le même regret les
+poignait tous. Ils avaient lutté jusqu'au bout. La misère était la plus
+forte. A quoi bon?</p>
+
+ <p>Cependant Le Bolloche remarqua que la grand-mère ne mangeait rien. Elle
+remuait les lèvres, comme si elle n'osait faire une question qui la
+troublait. A plusieurs reprises, les mots s'arrêtèrent ainsi sur sa
+bouche. Enfin, elle fit effort sur elle-même, et d'une voix toute
+angoissée:</p>
+
+ <p>--Etienne, dit-elle, est-ce que tu me laisseras Désirée?</p>
+
+ <p>Deux gros soupirs lui répondirent oui.</p>
+
+ <p>Alors on aurait pu voir le visage de l'aïeule, inexpressif et détendu
+comme tous ceux auxquels aucune impression n'arrive plus par les yeux,
+s'éclairer d'une lueur soudaine. La joie rompait la nuit de cette face
+d'aveugle. Il semblait que l'âme s'en était approchée, et souriait au
+travers. En même temps les deux époux regardaient Désirée du même regard
+morne. La place que la jeune fille tenait dans le c&oelig;ur de tous se
+montrait ainsi, sans phrase, plus éloquemment que par des mots. Car un
+enfant, cela se partage. Il n'en faut qu'un pour plusieurs vieux. Et
+quand ces pauvres gens s'étaient unis pour vivre sous le même toit, la
+mère, le fils, la bru, ce n'était pas seulement leur petit patrimoine
+qu'ils avaient mis en commun, ni le courage qui vient de l'un à l'autre
+à ceux qui travaillent ensemble, ni la mutuelle assistance que leur
+misère se prêtait, c'était encore, c'était surtout la jeunesse de
+Désirée.</p>
+
+ <p>Le souper achevé, Le Bolloche se secoua un peu pour chasser cette
+tristesse indigne d'un homme. Pendant que sa femme aidait la grand-mère
+à se coucher, il entraîna Désirée dehors, et se mit à se promener avec
+elle dans la tiédeur de la nuit déjà venue, depuis l'apentis qui
+terminait la maison à droite jusqu'au clapier en treillage accolé au mur
+de gauche.</p>
+
+ <p>S'apercevant qu'elle avait les yeux rouges:</p>
+
+ <p>--Allons, dit-il, Désirée, ça passera! Du courage! Regarde-moi, je ne
+pleure pas. Et pourtant j'ai du regret de te quitter, va, surtout de te
+quitter pas mariée.</p>
+
+ <p>--Pourquoi donc?</p>
+
+ <p>--Parce que c'était mon idée de te voir établie. Nous t'aurions choisi
+tous les deux ton mari, un ancien soldat comme moi... tandis que là-bas,
+tu comprends...</p>
+
+ <p>Il n'acheva pas sa pensée, et, croisant les bras, il s'arrêta, les yeux
+dans les yeux de sa fille:</p>
+
+ <p>--Dis-moi au moins, fit-il, avant que je ne parte, une chose que je
+voudrais savoir?</p>
+
+ <p>Elle le regardait, elle aussi, de son regard franc où des clartés
+d'étoiles passaient.</p>
+
+ <p>--As-tu un amoureux? demanda le père.</p>
+
+ <p>Cela parut drôle à Désirée, qui répondit en riant, malgré son chagrin:</p>
+
+ <p>--Mais non, père, je n'ai personne.</p>
+
+ <p>--Au fait, tu ne sortais guère, et ils ne pouvaient pas te voir. S'ils
+t'avaient vu, ceux qui sont en âge de chercher femme! Enfin, Désirée, si
+tu es de mon sang, comme je le crois, tu n'épouseras qu'un ancien
+soldat.</p>
+
+ <p>--Un ancien?</p>
+
+ <p>--Oh! il peut être ancien sans être vieux. Pourvu qu'il ait porté les
+armes et fait une campagne, cela me suffira, je serai content. Tout le
+monde n'est pas médaillé comme moi.</p>
+
+ <p>--Sans doute.</p>
+
+ <p>--Pour le régiment, je te laisse à peu près le choix. Un zouave me
+plairait mieux, naturellement. Mais tu peux aussi épouser un cavalier.
+Il y a aussi de beaux petits dragons.</p>
+
+ <p>--Bien, répondit la jeune fille, un zouave ou un dragon.</p>
+
+ <p>--Même un chasseur à pied, reprit Le Bolloche. C'est un corps d'élite.
+Mais pas un lignard, tu entends?</p>
+
+ <p>--Non.</p>
+
+ <p>--Surtout pas un civil! Quelle conversation aurais-je avec lui, quand je
+le verrais? Rappelle-toi ça, Désirée: si tu m'amènes un bleu qui n'ait
+jamais servi, je refuse!</p>
+
+ <p>Il était un peu solennel, disant cela, un bras étendu vers la ville. Cet
+ancien sous-officier n'avait jamais pu se défaire d'un certain penchant
+au mélodrame. La solennité de ses formes ne tirait pas, d'ailleurs, à
+conséquence. Désirée ne l'ignorait point. Elle allait sans doute
+répondre non pour lui plaire. Mais voilà que Le Bolloche, machinalement,
+laissa ses yeux suivre la direction de son bras levé. Il aperçut les
+toits d'ardoise étagés qui luisaient sous la lune comme des écailles
+d'argent, la ligne montante des réverbères qui ne paraissaient que de
+misérables points jaunes dans l'immensité bleue de la nuit, tout le
+quartier qu'il parcourait si souvent depuis des années. Derrière ces
+fenêtres éclairées, que de gens il connaissait, tranquilles, assurés de
+dormir demain dans la même chambre où ils veillaient encore ce soir!
+Cette pensée lui fit mal.</p>
+
+ <p>Il se détourna brusquement et dit:</p>
+
+ <p>--Rentrons, Désirée, voilà le serein qui tombe.</p>
+
+ <br>
+
+ <h4>II</h4>
+
+ <p>Le lendemain, sur la route qui conduisait aux Petites S&oelig;urs des
+pauvres, à Jeanne Jughan, comme on disait dans le faubourg, l'âne
+traînait le plus singulier chargement qui eût jamais pesé sur son bât de
+misère. C'étaient d'abord, sur le siège de la charrette basse, Le
+Bolloche, en redingote marron, coiffé de sa chéchia de zouave, et sa
+femme, dans sa meilleure robe de futaine à carreaux, les yeux mouillés
+derrière ses lunettes de corne; puis, juste sur la ligne des essieux,
+une pyramide composée d'un coffre où se trouvaient les vêtements moins
+habillés du ménage, d'une caisse percée de trous qu'habitait une famille
+de lapins habitués au jour crépusculaire et, en couronnement, une
+bourriche d'où sortaient en houppes blanches et noires, les plumes d'un
+couple de poules de Barbarie, maintenu par des baguettes; enfin trois
+pots de basilic, un gros flanqué de deux petits, luxuriants, arrondis,
+superbes, amarrés par une corde sur le plancher du véhicule, terminaient
+le chargement en poupe. Il y avait encore, entre les bonnes gens, à la
+naissance des brancards, une petite chatte maigre et grise, compagne du
+rempailleur et qui, de temps à autre, le long de la jambe de son maître,
+frottait sa tête de vipère.</p>
+
+ <p>Tout cela s'en allait cahotant, les gens, les bêtes, les meubles, vers
+la demeure où tant d'épaves semblables les avaient précédés. Pour
+arriver, il fallait trois quarts d'heure à pied, et une grande heure au
+train de l'âne. Mais qu'importait à Le Bolloche? Il n'avait pas de hâte
+d'achever ce voyage-là. Il ne criait plus comme autrefois par les rues:
+«Pailleur, pailleur de chaises!» Il n'était plus rien dans le monde, pas
+même tresseur de jonc, et il le sentait cruellement. Quand il levait les
+yeux, d'un côté ou de l'autre, vers les maisons de ses anciennes
+pratiques, son sourire navré répondait aux étonnements que provoquait
+son équipage. Les petits garçons riaient, pieds nus sur les seuils, les
+grandes filles paraissaient aux fenêtres, et d'un mouvement d'épaules,
+tenant encore à brassées les paillasses qu'elles remuaient, se
+penchaient pour voir, à la volée, ce qui se passait en bas. Ce
+déménagement leur paraissait drôle, ils ne se doutaient pas du chagrin
+de ces deux voyageurs. Encore la femme, plus douce de nature, se
+résignait-elle un peu. Mais l'homme avait une douleur violente. Il s'y
+mêlait chez lui beaucoup d'orgueil blessé. L'idée de s'enfermer, lui qui
+avait commandé une section, sous l'autorité d'une femme, d'une
+religieuse surtout, l'irritait au plus haut point. Il en voulait par
+avance à celle qui allait le recueillir. Et à mesure qu'il s'avançait
+vers le terme de son voyage, son visage devenait plus rude, ses sourcils
+se fronçaient: il avait son grand air des jours de revue. Le Bolloche
+entendait en imposer dès l'abord. On ne le prendrait pas pour un
+fainéant à bout de ressources, las de rouler et mendiant un asile, non,
+sûrement; ni pour un homme sans caractère qu'on peut commander comme un
+enfant. La première nonne qui l'apercevrait ne s'y tromperait pas!</p>
+
+ <p>Enfin la route monta. Un moulin blanc se dressa vers la droite, et le
+moulin touchait l'hospice. Avec une bande de pré qui les séparait, ils
+occupaient tout le sommet de la colline. Les voyageurs s'arrêtèrent un
+peu. En face, au bout du chemin, deux corps de bâtiments très élevés
+s'avançaient en angle ouvert, masquant le reste de la maison, qui ne
+montrait ainsi que ses deux bras tendus. Un mur d'enceinte tournait
+autour et descendait la pente de l'autre côté. Des cîmes d'arbres, aux
+feuilles nouvelles, le dépassaient çà et là. Toutes les fenêtres étaient
+ouvertes.</p>
+
+ <p>Le Bolloche poussa l'âne jusqu'au pied d'un perron, et attendit.</p>
+
+ <p>C'est là comme dans une ruche: on n'est jamais longtemps sans voir une
+abeille sortir. Une cornette parut, et dessous une s&oelig;ur toute petite,
+toute jeune et toute brune.</p>
+
+ <p>--Que voulez-vous? demanda-t-elle.</p>
+
+ <p>--Celle qui commande ici, répondit sévèrement Le Bolloche.</p>
+
+ <p>--Est-ce pour lui vendre quelque chose? La bonne mère est très occupée,
+voyez-vous, et si c'était pour cela...</p>
+
+ <p>--Est-ce que j'ai l'air d'un marchand ambulant? répondit Le Bolloche.
+Vous n'y êtes pas du tout, mademoiselle--il insista sur le mot, sachant
+fort bien qu'il s'émancipait d'une tradition respectueuse--j'ai à lui
+parler, une affaire à lui proposer, et même une bonne affaire.</p>
+
+ <p>La s&oelig;ur jeta un coup d'&oelig;il rapide sur les voyageurs, le coffre, les
+trois pots de basilic.</p>
+
+ <p>--Je comprends, dit-elle, mon petit bonhomme: je vais la chercher.</p>
+
+ <p>Et elle se détourna si prestement qu'il ne put savoir si elle avait
+disparu derrière le pilier de droite ou celui de gauche.</p>
+
+ <p>--Petit bonhomme, grommela-t-il, en voilà une péronnelle, pour m'appeler
+petit bonhomme!</p>
+
+ <p>Il se laissa glisser le long du marchepied, et se tint debout, les rênes
+de corde passées autour du bras, la chéchia impertinente posée en
+arrière, un peu de côté.</p>
+
+ <p>Une ombre courut sur le vitrage cintré du cloître, et une autre s&oelig;ur
+parut au seuil de la porte, de taille moyenne, celle-là, mais si frêle
+qu'elle paraissait petite. Ses mains, quelle avait jointes sur sa robe
+noire, étaient blanches et transparentes. Il eût été difficile de dire
+son âge. Tous les traits de son visage très fin s'étaient encore
+amenuisés par la fatigue et l'effort dévorant d'une âme ardente. On n'y
+voyait cependant pas une ride. Elle avait dans le regard quelque chose
+d'enfantin, et en même temps le sourire compatissant de celles qui ont
+vécu. Sa coiffe cachait la couleur de ses cheveux. C'était «la bonne
+mère», une grande dame qui gouvernait deux cents pauvres et soixante
+religieuses d'un signe de ses doigts de nacre.</p>
+
+ <p>Elle considéra un instant l'équipage arrêté devant elle. Le coin de sa
+bouche mince se souleva involontairement, par une surprise de sa nature
+qui était vive et enjouée dans le monde. Mais tout de suite la volonté
+réprima ce mouvement désordonné. Et elle dit, de sa voix qui n'avait ni
+timbre ni chant, mais très douce pourtant:</p>
+
+ <p>--Vous venez pour entrer chez nous?</p>
+
+ <p>Le Bolloche, un peu déconcerté, répondit:</p>
+
+ <p>--Oui, madame, si vous avez de la place.</p>
+
+ <p>--Nous vous en ferons une, mon ami, et nous vous servirons de notre
+mieux.</p>
+
+ <p>--D'ailleurs, je ne vous demande pas la charité, j'apporte mon ménage.</p>
+
+ <p>--Et jusqu'à votre chat!</p>
+
+ <p>--Tout cela est à vous, reprit-il en désignant d'un geste large l'âne,
+la voiture et le chargement; je n'y mets que deux conditions.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/024a.png"></p>
+
+ <p>--Lesquelles?</p>
+
+ <p>--Tout à l'heure, une de vos inférieures...</p>
+
+ <p>--Vous voulez dire une de nos s&oelig;urs?</p>
+
+ <p>--Oui. Je suis un ancien soldat, voyez-vous: pour moi, tout ce qui n'est
+pas un supérieur est un inférieur. Eh bien! votre s&oelig;ur m'a appelé
+«petit bonhomme», je n'aime pas cela.</p>
+
+ <p>--Il faudra nous pardonner si nous recommençons, dit la s&oelig;ur, sur le
+visage de laquelle le même sourire léger reparut: c'est un peu l'usage
+chez nous.</p>
+
+ <p>--Et puis, je voudrais savoir si on a la liberté de son opinion ici? Je
+préfère vous le dire tout de suite, je ne crois pas à grand'chose, moi,
+je ne suis pas dévot, je ne fais pas de mômeries. Et si on n'a pas la
+liberté de son opinion, je me remmène!</p>
+
+ <p>Le Bolloche disait cela de son plus grand air. Il s'aperçut avec
+étonnement que la s&oelig;ur souriait pour tout de bon, d'un sourire si
+épanoui, si profond, si jeune, qu'il en perdit contenance.</p>
+
+ <p>Dame, fit-il, puisque c'est mon opinion!</p>
+
+ <p>--Ne craignez rien, répondit-elle: nous avons plusieurs petits
+bonshommes qui pensent comme vous.</p>
+
+ <p>Puis elle descendit le perron et vint donner la main, pour l'aider à
+sortir de la voiture, à la mère Le Bolloche, tout effarée des audaces de
+son mari.</p>
+
+ <p>Celui-ci avait déjà commencé à dételer l'âne.</p>
+
+ <p>--Conduisez-le à l'écurie, dit la s&oelig;ur, là-bas... oui, c'est cela...
+tournez à gauche... devant vous, maintenant.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/024b.png"></p>
+
+ <p>Autour de Le Bolloche s'étendaient de nombreux bâtiments de service,
+porcherie, écurie, poulailler, étables, et, sur la pente de la colline,
+du côté opposé à celui de l'entrée, un vaste champ de seigle avec des
+cordons de pommiers nains. Dans les allées se promenait une population
+lente, voûtée, cassée, trébuchante, de vieillards. Il y avait autant de
+béquilles que de jambes saines. Le vent maussade qui, là-haut, chassait
+des nuées fumeuses, aurait pu, se gêner, coucher à terre ces pauvres
+ruines humaines. En les regardant, Le Bolloche s'attendrit sur son
+propre sort. Il détela l'âne tristement, l'attacha devant une crèche, et
+le combla de foin. «Toi, au moins, dit-il, tu ne souffriras pas.»
+Ensuite il se mit à décharger la voiture, et, commençant par la
+bourriche, il enleva les baguettes qui retenaient captifs le coq et la
+poule. A peine sorti, le coq battit des ailes, et chanta. La poule se
+frotta le bec aux touffes d'herbe de la cour, et picora, sans le moindre
+trouble.</p>
+
+ <p>Le vieux Le Bolloche, qui avait en ce moment la comparaison triste, leva
+les épaules.</p>
+
+ <p>--Les bêtes, murmura-t-il, ça ne s'aperçoit de rien: ici, là-bas, tout
+leur est égal.</p>
+
+ <p>Et, du revers de sa manche, il essuya une larme qu'heureurement personne
+n'avait vu couler.</p>
+
+ <p>(A suivre.)<br>
+
+ <p class="rig">René Bazin</p><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/024c.png"></p>
+
+<br><br>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 2501, 31 Janvier
+1891, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, 31 JAN 1891 ***
+
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+Produced by Rénald Lévesque
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+
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+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation information page at www.gutenberg.org
+
+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
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+
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+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
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+
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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index 0000000..6d771ef
--- /dev/null
+++ b/old/44519-h/images/017a.png
Binary files differ
diff --git a/old/44519-h/images/017b.png b/old/44519-h/images/017b.png
new file mode 100644
index 0000000..52263b8
--- /dev/null
+++ b/old/44519-h/images/017b.png
Binary files differ
diff --git a/old/44519-h/images/018.png b/old/44519-h/images/018.png
new file mode 100644
index 0000000..8cec8a9
--- /dev/null
+++ b/old/44519-h/images/018.png
Binary files differ
diff --git a/old/44519-h/images/018_P.png b/old/44519-h/images/018_P.png
new file mode 100644
index 0000000..5cf712e
--- /dev/null
+++ b/old/44519-h/images/018_P.png
Binary files differ
diff --git a/old/44519-h/images/019a.png b/old/44519-h/images/019a.png
new file mode 100644
index 0000000..f25c7ef
--- /dev/null
+++ b/old/44519-h/images/019a.png
Binary files differ
diff --git a/old/44519-h/images/019b.png b/old/44519-h/images/019b.png
new file mode 100644
index 0000000..f2b4ea3
--- /dev/null
+++ b/old/44519-h/images/019b.png
Binary files differ
diff --git a/old/44519-h/images/020a.png b/old/44519-h/images/020a.png
new file mode 100644
index 0000000..26a9bbd
--- /dev/null
+++ b/old/44519-h/images/020a.png
Binary files differ
diff --git a/old/44519-h/images/020b.png b/old/44519-h/images/020b.png
new file mode 100644
index 0000000..492fabb
--- /dev/null
+++ b/old/44519-h/images/020b.png
Binary files differ
diff --git a/old/44519-h/images/020c_large.png b/old/44519-h/images/020c_large.png
new file mode 100644
index 0000000..5311b6e
--- /dev/null
+++ b/old/44519-h/images/020c_large.png
Binary files differ
diff --git a/old/44519-h/images/020c_small.png b/old/44519-h/images/020c_small.png
new file mode 100644
index 0000000..2d39e23
--- /dev/null
+++ b/old/44519-h/images/020c_small.png
Binary files differ
diff --git a/old/44519-h/images/021.png b/old/44519-h/images/021.png
new file mode 100644
index 0000000..2aac5c2
--- /dev/null
+++ b/old/44519-h/images/021.png
Binary files differ
diff --git a/old/44519-h/images/022.png b/old/44519-h/images/022.png
new file mode 100644
index 0000000..510be90
--- /dev/null
+++ b/old/44519-h/images/022.png
Binary files differ
diff --git a/old/44519-h/images/023.png b/old/44519-h/images/023.png
new file mode 100644
index 0000000..333ec58
--- /dev/null
+++ b/old/44519-h/images/023.png
Binary files differ
diff --git a/old/44519-h/images/024a.png b/old/44519-h/images/024a.png
new file mode 100644
index 0000000..51d850a
--- /dev/null
+++ b/old/44519-h/images/024a.png
Binary files differ
diff --git a/old/44519-h/images/024b.png b/old/44519-h/images/024b.png
new file mode 100644
index 0000000..fb19d71
--- /dev/null
+++ b/old/44519-h/images/024b.png
Binary files differ
diff --git a/old/44519-h/images/024c.png b/old/44519-h/images/024c.png
new file mode 100644
index 0000000..9780dde
--- /dev/null
+++ b/old/44519-h/images/024c.png
Binary files differ
diff --git a/old/44519-h/images/cover.jpg b/old/44519-h/images/cover.jpg
new file mode 100644
index 0000000..bac7724
--- /dev/null
+++ b/old/44519-h/images/cover.jpg
Binary files differ