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En marche sur les hauts plateaux.--D'après +des photographies de M. le prince Henri d'Orléans.] + + + +[Illustration: Courrier de Paris] + +La mort du prince héritier de Belgique a été un deuil pour Paris. A la +première représentation de _Thermidor_, le Président de la République +n'a pas occupé son avant-scène et la baignoire du duc d'Aumale est +restée vide. Elle était même mélancolique à voir cette unique baignoire +grillée, dans cette salle brillante, étincelante, toute parée. Une +grande première s'il en fût. + +Une grosse affaire ce _Thermidor_, et qui a mis en mouvement toute la +curiosité artistique et toute la passion politique. Après quelque cent +ans, on ne peut, paraît-il, parler de la Terreur sur un théâtre sans +être accusé d'attentat à la République. Nous a-t-on assez raconté depuis +des mois à propos du comédien Labussière, héros de la pièce de M. +Sardou, l'arrestation des comédiens français coupables d'avoir joué +_Paméla_, une pièce qu'on trouvait alors anti-civique! Ma parole, il se +trouverait encore des gens capables de décréter d'accusation les +artistes qui ont reçu et joué _Thermidor_. + +Je ne plaisante pas, je constate. Pour les fanatiques de la politique, +un homme qui écrit un article, un livre ou une pièce désagréables à +leurs idées, est aussi coupable qu'Eyraud et que Fouroux et on ne +demanderait pour lui aucune commutation de peine. + +--La grâce de Fouroux! La grâce d'Eyraud! + +Je ne vois que des entrefilets de ce genre dans les journaux. Il paraît +qu'on doit gracier Eyraud à cause de sa famille. Avait-il songé à la +famille de l'huissier Gouffé quand il ne le graciait pas? On va aussi, +je pense, demander la grâce de ce Wladimiroff que me paraît un joli type +d'amoureux moderne. Il n'a pas fait bonne figure devant ses juges, le +héros du «drame de Ville-d'Avray». Ce Chambige slave--pardon, j'insulte +Chambige--n'a pas du tout conquis le public et surtout le public +féminin. Or, à la Cour d'assises comme au théâtre, il faut avoir pour +soi les femmes. + +--Cherchez la femme, dit la police. + +--Entraînez la femme, disent l'auteur dramatique et l'avocat. + +Et il ne l'a pas entraînée du tout, la femme, ce M. Wladimiroff! Il +s'était contenté de la tuer dans la personne de Mme Dida. + +Ces assassins _par amour_ (ainsi s'intitulent-ils), sont d'ailleurs bien +curieux. Ils jurent: 1° de tuer l'objet aimé; 2° de se tuer après. Mais, +après avoir accompli la première partie de leur tâche, ils reculent +généralement devant la seconde. + +Or, c'est cette seconde partie qui est la plus difficile à accomplir. Il +est assez facile de dire à une malheureuse: «Mourons ensemble, veux-tu?» + +Et, par amour de la phrase, l'autre répond aussi sans difficulté: «Oui, +mourons ensemble!» + +Elle ajoute même quelquefois, étant romanesque: + +--Avec joie, mon adoré, avec joie! + +Mais quand l'amoureux, l'Antony, le _Werther à deux_, a ajouté: «Viens +avec moi dans l'éternité», et pressé la gâchette d'un pistolet, quand la +femme est tombée, qu'Antony se trouve en face d'un cadavre, soudain il +réfléchit, Antony, il hésite, il trouve, avec une rapidité au moins +égale à celle qu'il a mise à pousser la détente, il découvre brusquement +que la vie, cette guenille, a encore d'aimables lambeaux et le pistolet +qu'il dirige contre lui-même est tenu d'une main beaucoup moins ferme +que celui qu'il a braqué sur la victime. + +Et il vit, Antony, ou du moins il voudrait bien vivre! Mais les +gendarmes s'en mêlent, et aussi ces vilains juges d'instruction que les +assassins de profession--qui méprisent volontiers les assassins par +amour--appellent, dans leur argot, les _curieux_. + +Des curieux qui ne sont pas des fervents de la _curiosité_, c'est-à-dire +de la collection, comme ce Champfleury dont on vend les livres, les +bibelots, les faïences et les autographes, cette semaine. Vente très +intéressante, car Champfleury était un amasseur de documents, un +chasseur de curiosités. + +Comme ce Trublet dont on a dit: + + Il compilait, compilait, compilait... + +on pourrait dire de lui: + + Il entassait, entassait, entassait... + +Assiettes révolutionnaires, poésies de la période révolutionnaire, +poésies de la période romantique, bouquins intéressants, lithographies +de Daumier, dessins de Gavarni, Champfleury enfouissait tout dans son +cabinet de Sèvres où la mort est entrée, prenant et dispersant toutes +ces collections pour la plus grande joie des autres curieux. + +M. Paul Eudel a écrit une bien jolie préface pour le catalogue de cette +vente. Il raconte des gamineries de Champfleury, qui était resté un +_mystificateur_, comme Labussière, et aussi des anecdotes qui montrent +le flair du dénicheur d'objets d'art. + +--Je ne suis pas sérieux, disait Champfleury, il y a assez de gens +sérieux sans moi. + +Et, dit M. Eudel, il ajoutait de ce ton traînard qui lui était +personnel: + +--Je me suis bien amusé dernièrement. Dans la rue Geoffroy-Marie, au +siège de la Société des gens de lettres, se trouvait sur le mur cette +indication au bas de l'escalier: + + Sauvage Allant et Cie + à l'entresol. + +Cela m'agaçait toujours lorsque je passais devant cette adresse. Aussi, +un beau jour, je n'ai pu résister à la tentation, il me fallut gratter +une partie de l'inscription, et on lit à présent: + + Sauvage.................... + à l'entresol. + +Plaisanterie de vieux gamin. Mais il y a là tout un caractère et toute +une époque. + +Voici le chercheur maintenant: + +Un jour, chez une brocanteuse du boulevard Saint-Michel, +Champfleury--j'emprunte encore l'anecdote à M. Eudel--aperçoit parmi un +lot de vieilles faïences une porcelaine siamoise qui lui paraît +merveilleuse. Il la marchande. La vendeuse ne veut pas en dire le prix. + +--Je vous en donne cinq cents francs! + +La marchande en eût peut-être demandé vingt ou trente. Elle dit alors +qu'elle réfléchira. Champfleury s'en va. La bonne femme s'en va offrir +ça et là sa porcelaine siamoise et, ne trouvant pas d'acquéreur, la +porte de guerre lasse à Champfleury, qui l'achète et la place au musée +de Sèvres. + +Quelque temps après, des ambassadeurs siamois de passage à Paris +viennent visiter le musée. Champfleury, très fier, leur montre le vase +qu'il a acheté. + +--Ce cloisonné! dit un des ambassadeurs. Mais c'est là une pièce des +plus rares, un morceau de choix. Du onzième siècle. Il serait déjà +précieux chez nous. + +--Et à combien l'estimez-vous? + +--Mais, dit le Siamois, il vaut bien de quinze à vingt mille francs! + +Comment la marchande apprit-elle la visite et le propos de +l'ambassadeur? Je l'ignore. Mais elle l'apprit, cria, tempêta, parla de +procès. On l'avait trompée. Elle demandait la résiliation de la vente. +Elle alla clabauder chez des députés, nos maîtres. On parla +d'interpellation. Le ministre alors transigea. On offrit à la marchande +un groupe de Sèvres qu'elle accepta et qu'elle vendit. Mais l'histoire +prouve que, comme tout bon chien de chasse, aux curiosités Champfleury +avait _du nez_. + +Il avait aussi des amis. On le voit à la liste de ses correspondants. + +Des amis et des plus huppés. Ce Wagner, dont on célèbre le génie sur +tous les tons et dont on réclame le répertoire sur la scène de l'Opéra +comme on demanderait le Messie, Richard Wagner, Champfleury le défendit, +le loua un des premiers. + +On trouvera--ou l'on a trouvé, car c'est vendu maintenant--parmi les +autographes de Champfleury des lettres fort intéressantes relatives aux +répétitions du _Tannhauser_ et, à la date du 16 mars 1870--quatre mois +avant la guerre--Richard Wagner écrivait de Lucerne à Champfleury, en +français, une lettre où il lui parle de ses _espérances favorites_ à lui +Wagner, «la fusion de l'esprit français et de l'esprit germanique». + +Et quelques mois après le maître-musicien insultait niaisement Paris +assiégé et écrivait son Choeur des rats.. Mais, en mars, il disait: + +«Vous savez que j'ai toujours eu l'idée de l'érection à Paris d'un +théâtre international où seraient données, dans leur langue, les grandes +oeuvres des diverses nations. _Seule la France, et Paris en +particulier_, saurait relier en un faisceau des productions hétérogènes +en apparence, dont la connaissance exacte est, selon moi, indispensable +au développement intellectuel et moral d'un peuple. Parmi les oeuvres +françaises qui devraient être données sur cette scène exceptionnelle, +très indépendante des intérêts du jour, celles de Méhul tiendraient une +première place...» + +Richard Wagner se réclamant d'un génie français, voilà _un comble_! + +Bien intéressante aussi certaine lettre de Gustave Courbet à Champfleury +datée du lendemain de la guerre d'Italie et où le peintre, abandonnant +son _Combat de cerfs_, qu'il vient d'achever, écrit à son ami: + +«Enfin, voici du très scabreux. Je finis l'_Amour et Psyché_ que vous +connaissez, avec de légères additions. Ensuite j'ai envie de leur faire +un tableau de la guerre, soit le cimetière de Solférino ou autre tuerie +au second plan, puis, au premier plan, deux de _leurs soldats_ qui se +distinguent le plus dans ce genre d'exercice: un turco et un zouave. Ces +deux bêtes fauves courraient comme deux vampires emportant avec eux des +têtes d'Autrichiens au bout de leurs bayonnettes, puis des dépouilles, +le tout au crépuscule; les dents du nègre éclaireraient la campagne.» + +Eh bien, voilà un homme qui ne saurait être soupçonné--comme +David--d'avoir mis son talent au service de la gloire militaire. Il +n'aime vraiment pas la guerre, Gustave Courbet, mais il a une manière de +la faire haïr qui sent déjà son _Ode à la Colonne_. + +Dans une autre lettre Courbet dit à Champfleury qu'il n'aime pas +l'empire, qu'il veut la France libre (et il a raison); mais il ajoute: +«Autrement, si je ne considère que moi-même, ce gouvernement fait mon +affaire admirablement, il me donne l'orgueil d'être une personnalité!» + +Comme les lettres intimes éclairent un caractère! Je ne penserai plus à +Courbet sans songer à ces deux petites missives-là. + +Mais je m'aperçois que je vous ai peu parlé de Paris. C'est qu'à Paris +il n'y a rien de nouveau, si ce n'est la fin de ce froid noir qui nous +attristait et désolait--quand il ne les tuait pas--les pauvres diables. + +La presse a fait acte d'union en oubliant l'odieuse, 'absurde, l'inique +politique, et en se réconciliant pour un jour dans une oeuvre de +charité. Sans distinction d'opinion, elle a ouvert une souscription +publique. Mais le souscripteur le plus important c'est (jusqu'ici) le +soleil qui s'est inscrit dès la première liste et comme suit: + +_Tous mes rayons de soleil. Total: La santé._ + +On lui a fait le meilleur accueil. + +Rastignac. + + + +NOTES ET IMPRESSIONS + +On a vu de mauvaises institutions corrigées dans la pratique par la +sagesse des hommes, et de bonnes rendues impuissantes par leurs +passions. + Paul Janet. + + * + * * + +Si nous mettions d'un côté tous nos sourires, de l'autre toutes nos +larmes, nous aurions un climat limousin, ou les jours de pluie +remportent de beaucoup sur les jours de soleil. +(_Revue félibréenne._) + + L'abbé Joseph Roux. + + * + * * + +La différence qu'il y a entre une longue vie et un bon dîner, c'est que, +dans un bon dîner, les douceurs viennent à la fin. + R.-L. Stevenson. + * + * * + +Il est rare qu'une idée juste et généreuse ne rencontre pas un homme de +coeur pour la réaliser. + Jules Rochard. + + * + * * + +Pourquoi parler de vérité en histoire? Il y a autant de vérités +historiques que d'esprits qui se tournent vers le passé: autant de +Thermidors que de Sardous. + Maurice Barrés. + + * + * * + +Ce n'est pas créer le mal que de le voir, et il faut le voir pour y +porter remède. +(_Questions actuelles._) + Paul Deschanel. + + * + * * + +Il n'y a pas de misères humaines avec lesquelles un homme d'esprit ne +plaisante et ne joue, tant qu'il n'en est pas lui-même atteint. + + * + * * + +Laissez-nous nous moquer un peu des médecins quand nous nous portons +bien: ils prennent assez leur revanche quand nous sommes malades. + G.-M. Valtour. + + + +COMMENT LE FROID A CESSÉ SUR L'EUROPE + +Quelle loi météorologique régit les saisons? Voilà une question qui nous +est adressée de toutes parts et à laquelle nous aimerions pouvoir +répondre. Si la connaissance du temps est encore à ses débuts et +infiniment éloignée des certitudes qui font la gloire de l'astronomie, +ce n'est pas une raison pour désespérer d'arriver jamais à aucun +résultat, et c'est au contraire une raison de plus pour ne négliger +aucune circonstance--surtout lorsqu'elles sont importantes--d'étudier la +question et de faire faire un pas en avant à la météorologie. Peut-être +les remarques suivantes contribueront-elles à avancer un peu la solution +du problème. + +Les cyclones qui ont été observés récemment aux États-Unis et qui ont +traversé l'Atlantique pour aborder l'Europe par l'Écosse ont été liés +d'une manière tout à fait directe et très étroite au changement subit du +temps et à la cessation du froid sur toute l'Europe. Il y a certainement +là une relation de cause à effet. + +Quand l'Europe est sous le coup de froids rigoureux comme ceux qui ont +sévi du 26 novembre au 20 janvier, l'atmosphère qui pèse sur elle est, +contrairement à nos impressions nerveuses, plus lourde que celle qui +accompagne la pluie et les tempêtes. Le baromètre se tient aux environs +de 770 millimètres. + +Les minima thermométriques correspondent à ces maxima barométriques. +C'est ce qu'on appelle le régime anticyclonique, baromètre élevé, vents +du nord et de l'est, froids plus ou moins intenses. Ce régime est +détruit par l'arrivée des dépressions atmosphériques. Le vent tourne à +l'ouest, le baromètre baisse, le dégel et les pluies arrivent, et +parfois même un temps de printemps, chaud et magnifique, comme celui de +dimanche et lundi derniers, où le soleil a été plus chaud et plus +brillant que dans bien des journées de mai. Le contraste a été subit et +pourrait être considéré comme fantastique si la variabilité de notre +climat ne nous y avait accoutumés de tout temps. + +[Illustration: Carte barométrique du 20 janvier.] + +[Illustration: Carte thermométrique du 20 janvier.] + +Pour bien nous rendre compte de cet état de choses, comparons entre +elles deux journées montrant bien ce contraste. Choisissons celles des +20 et 21 janvier. Voici d'abord la carte barométrique et la carte +thermométrique de la première. On a réuni par une même courbe les points +qui ont la même pression barométrique, et, pour la seconde carte, +également par une même courbe ceux qui ont la même température. Il est +visible, sur la première de ces deux cartes, que la haute pression de +770 millim. s'étend de Brest à Paris, Belfort, Lyon, Toulouse, Madrid, +et celle de 765 m. de Portsmouth à Hambourg, Prague, Munich, Gap, +Barcelone. Les hautes pressions règnent également sur la Russie. Les +faibles pressions, inférieures à 760mm, commencent à se marquer sur +l'Irlande, l'Écosse, la mer du Nord et la Norvège; je dis commencent, +parce que la veille et les jours précédents les hautes pressions +dominaient là comme sur le reste de l'Europe. + +Eh bien, ce jour-là, 20 janvier, dernier jour du froid, on voit par la +carte thermométrique que toute l'Europe était dans le froid, à +l'exception des îles britanniques. La courbe de zéro part de Trébizonde +pour passer par Belgrade, Florence, la Corse, Barcelone, Cordoue, +Lisbonne et remonter par le Portugal jusqu'à Londres et Christiania. La +courbe de 5° au-dessous de zéro passe par Turin, Cette, Bayonne, Nantes, +Bruxelles, Copenhague. La courbe de 10° de froid enveloppe une partie de +la France et la Suisse, de Lyon à Berne et à Belfort. La veille, le +froid sévissait plus fort encore à l'est de la France: -15°, -20° et +-25°. + +Voilà l'état anticyclonique: froids rigoureux et haute pression. + +Comment ce froid a-t-il cessé? + +Tout d'un coup, par l'accentuation de la dépression barométrique qui +commençait la veille. + +[Illustration: Carte barométrique du 21 janvier.] + +[Illustration: Carte thermométrique du 21 janvier.] + +Voyez la carte du 21: les fortes pressions ont été éloignées vers l'est +jusqu'en Prusse, et une dépression considérable, un vaste cyclone tourne +ayant son centre sur la mer du Nord. Le vent souffle de l'ouest, le +dégel et la pluie arrivent et l'Europe entière a passé subitement du +froid au chaud. La courbe de zéro au lieu d'entourer la France, +l'Espagne, et tout l'ouest du continent, monte de Marseille à Bruxelles, +la courbe de 5° au-dessus de zéro monte d'Alicante à Tours et au Havre. +Les froids sont refoulés sur la Russie, ce qui est normal. Même régime +le lendemain 22, le dégel et la pluie continuent. Le 23, _la France +entière est à gauche de la courbe de zéro, c'est-à-dire dans la +chaleur_. Un nouveau cyclone ayant son centre au nord de l'Écosse +accentue encore le changement de régime. Le 24, la courbe de zéro va de +Trente à Prague, Berlin et Copenhague! Nous reproduisons aussi la carte +de ce jour, car elle est vraiment stupéfiante pour ceux qui savent la +lire et la comparer aux précédentes. Il en est de même le 25: _l'Europe +presque entière est à gauche de la courbe de zéro_: cyclone sur la +Suède. + +[Illustration: Carte thermométrique du 24 janvier.] + +Il nous a paru intéressant de mettre ces faits sous les yeux de nos +lecteurs. L'hiver a cessé par l'arrivée d'une série de cyclones, qui +tous ont passé au nord des îles britanniques. La question de +pronostiquer la fin des hivers reviendrait donc à celle de pronostiquer +l'arrivée des cyclones, l'arrivée des dépressions barométriques, +l'arrivée du vent d'ouest. Lors même que le cyclone amènerait des +tempêtes de neige (ce qui est du reste arrivé cette année), le +changement de régime n'en serait pas moins probable. + +Nous venons de parler de la cessation de l'hiver. Est-il vraiment +terminé, comme nous aimerions le croire? Le froid reviendra-t-il? Si les +hautes pressions barométriques reparaissent, la même série de froids ne +peut-elle recommencer, le vent du nord-est souffler de nouveau et glacer +l'Europe entière? + +Quelle est la cause immédiate du froid? + +On pourrait croire que c'est cet impitoyable vent du nord-est, qui nous +arrive de Russie et de Sibérie, où le thermomètre descend si souvent +au-dessous de 30 degrés de glace; mais il importe encore ici d'analyser +la question. Or, précisément aux dates des plus grands froids, tels que +le 10 décembre 1879 et la période du 17 au 20 janvier derniers dont nous +avons mis les cartes thermométriques sous les yeux de nos lecteurs, le +froid ne va pas en augmentant dans la direction d'où vient le vent; il +est, au contraire, moins fort en Russie qu'en France. Ce n'est donc pas +le vent du nord-est qui nous apporte le froid. + +Pourtant les grands froids coïncident toujours avec ce courant polaire. + +Mais ils s'accentuent sur place, sur la France même. Pourquoi? + +Si l'atmosphère n'existait pas, la chaleur reçue du Soleil ne serait pas +conservée un seul instant à la surface de notre planète, le sol ne +s'échaufferait jamais et resterait constamment gelé, parce que la Terre +vogue au sein d'un espace absolument froid, dont la température est de +273 degrés au-dessous de zéro. + +Si l'atmosphère était très raréfiée, comme celle qui existe au-dessus +des hautes montagnes, notre planète serait également couverte de glaces +éternelles. + +Quel est l'élément qui, dans l'atmosphère, est le plus efficace pour +conserver la chaleur reçue du Soleil? Ce n'est ni l'oxygène, ni l'azote: +c'est la vapeur d'eau. Une molécule de vapeur d'eau est 18,000 fois plus +efficace pour conserver la chaleur qu'une molécule d'air sec. Grâce à +cette faculté précieuse, l'atmosphère agit comme une véritable serre et +emmagasine la chaleur solaire reçue, l'empêche de rayonner du sol et +d'aller se perdre dans l'espace glacé. + +Eh bien! le courant du nord-est, arrivant des continents, est le plus +sec de tous les courants atmosphériques. Pendant le régime des hautes +pressions, c'est lui qui règne. L'air est sec. Il peut avoir plus +d'épaisseur. Peu importe. Il n'a pas la propriété de conserver la +chaleur. Cette chaleur reçue est, d'ailleurs, bien faible en décembre et +janvier. Les jours sont courts, et les rayons solaires glissent +obliquement sans pouvoir échauffer le sol. La terre se refroidit, +d'autant plus complètement que l'atmosphère qui la recouvre est plus +froide elle-même et surtout plus sèche. L'hiver pourrait revenir--moins +glacial naturellement--si les hautes pressions revenaient elles-mêmes. + +Telle est l'explication qui nous semble la plus probable de l'origine +comme de la fin des grands froids dans nos climats. + +Camille Flammarion. + + + +[Illustration: COMÉDIE-FRANÇAISE.--«Thermidor» drame en quatre actes, de +M. Victorien Sardou.--La scène entre Labussière (Coquelin) et le +Pourvoyeur, au 1er acte.] + + +[Illustration: COMÉDIE-FRANÇAISE.--«Thermidor», drame en quatre actes, +de M. Victorien Sardou.--Fabienne (Mme Bartet) quittant la Conciergerie +pour marcher à l'échafaud (4me acte).] + + + +LA MORT DU ROI KALAKAUA + +[Illustration: LE ROI DAVID KALAKAUA] + +Le souverain de l'archipel hawaïen, qui vient de mourir à San-Francisco +où il s'était rendu pour rétablir sa santé compromise, était né le 16 +novembre 1836; il avait cinquante-quatre ans, et régnait depuis quinze +ans. + +Cette mort, qui en tout autre temps eût passé inaperçue du public, peut +avoir de graves conséquences et précipiter des événements que tous ceux +qui sont au courant des choses de l'Océanie sentent prochains. Depuis +vingt ans, deux grandes successions sont ouvertes, et l'Europe se les +dispute: l'Océanie d'une part, l'Afrique de l'autre. Les terres riches +et fertiles que baigne l'Océan Pacifique éveillent les convoitises des +grandes puissances. La race indigène qui les peuple s'éteint lentement +au contact de la civilisation. La France, l'Angleterre et l'Allemagne +ont pris pied sur cette insulaire partie du monde, dont la superficie +habitable dépasse celle de l'Europe; solidement assises, la France à +Tahiti, aux Marquises, à la Nouvelle Calédonie, l'Angleterre en +Australie, à la Nouvelle-Zélande et dans la Nouvelle-Guinée, l'Allemagne +sur la terre de l'empereur Guillaume et dans l'archipel Bismarck, elles +attendent les événements. Elles ne sont pas seules. De San-Francisco, +reine du Pacifique, les États-Unis surveillent la Polynésie et ont déjà +fait du tropical royaume hawaïen une station maritime et une dépendance +commerciale de la grande République, dont 2,100 milles marins la +séparent. Ses missionnaires ont civilisé ces îles, ses colons les ont +peuplées, ses capitaux en ont développé les ressources, ses lignes de +paquebots ont relié l'archipel au continent, son commerce l'enrichit, et +Honolulu, capitale du royaume, est devenue la Nice océanienne des +valétudinaires et des millionnaires les États du Pacifique. + +Si le gouvernement américain hésite devant une annexion plus complète, +si ses hommes d'État reculent devant la tentation de fonder, en dehors +du continent, un État nouveau, il n'en est pas de même des colons +américains établis dans l'archipel, des fils de colons qui y sont nés, +et qui verraient dans cette annexion un retour à leur nationalité, une +source de fortune, une plus-value de leurs terres, de grands débouchés +assurés à leurs produits, une immigration importante. Depuis un +demi-siècle, l'histoire du royaume hawaïen est celle de la lutte sourde +soutenue par l'élément indigène contre les tendances annexionnistes des +colons américains. + + * + * * + +Mêlé à cette lutte, appelé à y prendre part pendant de longues années, à +des titres divers, mais surtout comme ministre des affaires étrangères +du royaume, l'auteur de ces lignes a beaucoup connu le roi Kalakaua. Son +histoire vaut d'être dite; elle est peut-être le prologue d'événements +graves. + +Je revois encore, siégeant à la Chambre Haute où l'appelait son rang, le +souverain qui vient de mourir. C'était alors un jeune homme de +vingt-cinq ans, sérieux, appliqué, de vie irréprochable. Le regard, +intelligent et doux, avait ce quelque chose de rêveur particulier aux +races d'éclosion rapide et forcée. Sa naissance et son rang le +désignaient à de hautes situations, mais rien alors ne faisait prévoir +qu'il dût un jour occuper la première. Le roi Kaméhaméha IV régnait; la +reine Emma lui avait donné un fils, le prince de Hawaï, et, en cas de +mort de cet enfant, le trône revenait au prince Lot, frère du roi. David +Kalakaua ambitionnait alors le ministère de l'Intérieur, généralement +dévolu à un chef indigène, et s'y préparait en étudiant à fond le +mécanisme administratif. + +Cependant les événements se précipitaient. Le 27 août 1862 le prince de +Hawaï mourait, emporté en huit jours. Le 30 novembre 1863 Kaméhaméha IV +succombait à une attaque d'asthme et son frère lui succédait sous le nom +de Kaméhaméha V. + +Lui-même devait mourir jeune; il s'éteignit subitement, le 11 novembre +1872, jour où il atteignait sa quarante-deuxième année. Avec lui +finissait la dynastie des Kaméhaméhas. Les Chambres se réunirent pour +désigner un nouveau souverain. Deux candidats se mirent sur les rangs. +En première ligne venait le prince William Lunalilo, cousin du roi, +arrière-petit-fils, par les femmes, de Kaméhaméha Ier et âgé de +trente-trois ans; en seconde ligne, David Kalakaua. Aucune loi +n'excluait les femmes du trône et la reine Emma pouvait être élue, mais +elle se refusa à toutes les sollicitations, invitant ses partisans à +donner leurs voix au prince William. Il fut nommé à une grande majorité. + +Elevé par les missionnaires américains, il avait reçu d'eux des idées +libérales avancées. Avec la naissance et les dons extérieurs d'un +prince, il avait les instincts et les convictions d'un radical. Elu roi, +il apportait sur le trône ces contradictions. Il n'était pas marié; +invité par le parlement à désigner son successeur il s'y refusa +nettement, alléguant que, n'étant pas convaincu de l'excellence de la +forme monarchique, il ne se reconnaissait pas le droit de faire un roi; +il laissait donc à ses sujets, lui mort, et même de son vivant, toute +liberté d'exprimer leurs préférences et de lui retirer, s'ils le +désiraient, le mandat qu'il tenait d'eux. Il eût été plus logique de ne +pas le solliciter, mais il ne devait pas le garder longtemps. Le 3 +février 1874 il mourait après un règne de treize mois. + +David Kalakaua restait seul, et le 12 février, malgré l'opposition +malencontreuse de la reine Emma qui, cette fois, consentait à se mettre +sur les rangs pour faire échouer sa candidature, les chambres réunies +l'appelaient au trône par un vote presque unanime de 30 voix sur 45. Il +y apportait des qualités sérieuses, un vif désir de maintenir +l'autonomie hawaïenne, mais une volonté vacillante qui n'était pas à la +hauteur du rôle que lui imposaient les circonstances. Elles étaient +difficiles. La conclusion d'un traité de réciprocité avec le cabinet de +Washington enrichissait les planteurs hawaïens auxquels il donnait le +monopole de l'écoulement de leurs sucres sur le marché de San Francisco; +mais il mettait le royaume dans une dépendance étroite des États-Unis. +La dénonciation du traité pouvait le ruiner; l'annexion assurait à +jamais sa prospérité: aussi était-elle plus que jamais ardemment désirée +des planteurs, des capitalistes, des propriétaires du sol. En échange +des faveurs octroyées, le gouvernement américain demandait la cession de +l'embouchure de la rivière de la Perle, près de Honolulu, pour y établir +un dépôt de charbon et une station navale. C'était la première main +mise, la première aliénation partielle du territoire national, et les +indigènes ne s'y trompaient pas. Entre les avantages offerts et les +concessions demandées, le roi hésitait, cherchant à gagner du temps, +mécontentant partisans et adversaires du traité. + +Puis, les théories républicaines de son prédécesseur avaient affaibli le +prestige de la royauté. Désireux de le rehausser, Kalakaua s'entourait +d'hommes connus pour leur opinions autoritaires, essayant de remonter un +courant qui l'emportait, de gouverner en dehors des Chambres; +l'agitation croissait, dégénérant en révolte. Les colons s'armèrent et, +impuissant à conjurer la tempête, le roi dut subir les conditions qu'ils +lui imposèrent: renvoi de son Cabinet, nouvelle Constitution, choix de +ses ministres limité aux chefs du mouvement. Le 6 juillet 1887, le roi, +contraint et forcé, signait une Constitution qui lui enlevait une partie +de ses prérogatives, et le 29 novembre de la même année, sous la +pression de ses nouveaux ministres, il ratifiait le traité de +réciprocité renouvelé pour sept ans en échange de la cession de +l'embouchure de la Perle. + +Cette cession portait à son comble l'irritation des indigènes; ils +voyaient, en outre, dans la déchéance partielle du roi une atteinte aux +droits de leur race. Ils se groupaient autour de leur souverain, +annonçant hautement l'intention de lui restituer ses pouvoirs. Des +hommes résolus et ambitieux se mettaient à la tête des mécontents. Le +roi était en sympathie avec eux, mais il n'osait ni avouer hautement ses +partisans ni désavouer ses ministres. Aussi, quand l'insurrection +éclata, elle n'aboutit qu'à une inutile effusion de sang. David Kalakaua +resta neutre, retiré dans sa maison de campagne, pendant que ses +adhérents se faisaient tuer à Honolulu. + +Réduit à un rôle de plus en plus effacé, il ne fit plus, à partir de ce +jour, que régner sans gouverner. Sa santé était atteinte, et quand ses +médecins, inquiets, recommandèrent un séjour de quelques mois sous un +climat moins débilitant que celui des îles, il accepta l'offre du +gouvernement américain, qui mettait à sa disposition la frégate +Charleston, portant le pavillon de l'amiral Brown, commandant l'escadre +du Pacifique. Il s'embarqua le 25 novembre 1890, et le 3 décembre +dernier débarquait à San-Francisco, où les honneurs royaux lui étaient +rendus. Les troupes, l'escortèrent jusqu'au Palace-Hôtel, préparé pour +le recevoir, et la population de la ville lui fit l'accueil le plus +sympathique. Peu de jours après son arrivée, il s'alitait et mourait le +20 janvier. + +Nous donnons ci-dessus, en même temps que le portrait du roi défunt, +celui de la reine Kapiolini, sa veuve, qu'il avait épousé en 1860, et +dont il n'avait pas eu d'enfant. + + * + * * + +Aux termes de l'article de la Constitution réglant l'ordre de succession +au trône, sa soeur, la princesse Liliuokalani, née le 2 septembre 1833, +et mariée à un Américain, M. J. O. Dominis, devient reine des îles +Hawaï. + +Une lourde tâche lui incombe. Dans cet océan Pacifique sur lequel +l'Europe déborde, anxieuse d'agrandir son domaine colonial, l'Amérique +s'étend, plus soucieuse d'une souveraineté de fait que d'une suzeraineté +de nom. Dans l'archipel hawaïen la race blanche se multiplie et +s'enrichit, la race indigène décroît, victime de ses aspirations à +s'assimiler une civilisation meurtrière pour le sauvage. Et cependant, +pour qui le connaît, ce peuple a mérité de vivre. Docile à l'impulsion +européenne, il a répudié ses dieux, ses traditions superstitieuses, ses +instincts belliqueux, sa barbare féodalité, son autocratie tyrannique. +Il a adopté les idées, les coutumes, les moeurs, la religion, les lois, +non de ses vainqueurs, mais de ses aînés. Par son climat, par la +fertilité de son sol, par son étonnante richesse, le royaume hawaïen est +la perle de la Polynésie, perle de grand prix, dont la possession +donnera à la puissance qui l'occupera la clef de l'océan Pacifique du +nord, l'unique étape entre l'Amérique et l'Asie. Une femme saura-t-elle, +pourra-t-elle défendre l'archipel contre les convoitises étrangères, et, +sur les débris d'une race en décroissance rapide, maintenir +l'indépendance nationale? + +C. de Varigny. + + +[Illustration: LA REINE KAPIOLINI] + + + +LES THÉÂTRES + +Comédie-Française: _Thermidor_, drame en quatre actes, de M. Victorien +Sardou. + +Dès l'aube deux pêcheurs ont pris leurs places accoutumées sur les +trains de bois de l'île Louviers. Aux regards inquiets qu'ils jettent +autour d'eux, il est facile de se rendre compte qu'ils ne sont pas venus +là pour goûter la fraîcheur du matin et pour suivre leurs lignes au +courant du fleuve. Un jeune officier descend l'escalier qui mène de la +berge au lavoir. Le plus âgé des pêcheurs, qui a nom Labussière, le +reconnaît, c'est Martial Hugon, qui autrefois lui a sauvé la vie au +régiment de Savoie-Carignan, où ils se sont connus soldats l'un et +l'autre. Assez mauvais soldat avant de devenir médiocre comédien, +Labussière allait porter la main sur son supérieur, lorsque Martial l'a +empêché de commettre un acte d'indiscipline qui perdait le pauvre +diable. + +Depuis, sa vie s'est traînée on ne sait trop où, comme il lui plaît de +le dire. Quant à Hugon, le voici commandant d'artillerie, il apporte à +la Convention les drapeaux de Fleurus. Qui l'amène à cette place et à +cette heure matinale? Un roman d'amour. Il y a un an, il rencontrait +dans les environs de Paris une religieuse novice chassée du couvent des +Ursulines de Compiègne. La malheureuse, mourante de faim et de froid, +grelottait les pieds dans la neige. Elle avait nom Fabienne Lecoulteux, +pas de parents, pas d'asile. Martial l'a conduite chez une de ses tantes +à lui; bientôt les jeunes gens se sont aimés et se sont juré de +s'appartenir l'un à l'autre. Le cri de la patrie en danger a retenti; +Martial, qui était de ceux de Jemmapes et du camp du Grand-Pré, a été +blessé, et est demeuré trois longs mois prisonnier à Anvers; il a été +ensuite un des soldats de Fleurus, le voilà à Paris. Sa parente est +morte; la maison est vide: qu'est devenue Fabienne? + +D'après quelques indices elle doit habiter ce quartier. On l'aurait vue +même à ce lavoir. Peut-être cette matinée de juillet, le 9 Thermidor, +lui rendra-t-elle sa bien-aimée, et Labussière, qui donne la réplique à +un ami retrouvé, le met au courant de ce Paris, dans lequel Martial +rentre laissant la République glorieuse à la frontière. Là-bas, c'est le +triomphe, ici c'est la terreur. + +Cependant, les laveuses qui sont arrivées depuis quelques instants +poussent des cris furieux, et poursuivent en hurlant «à l'eau! à l'eau!» +une jeune femme qui ne trouve de refuge que dans les bras de Martial. +Les mégères l'ont condamnée à la façon dont le tribunal révolutionnaire +agit avec ceux qu'il accuse: elle n'a pas répondu à leurs propos; c'est +une ci-devant. Martial cherche en vain à la défendre contre ces femelles +t contre ces sans-culottes accourus à la rescousse, lorsque l'apparition +«d'un pourvoyeur» arrête cette émeute. Cet agent sinistre de la police +de Robespierre met la main sur Fabienne, il la ferait conduire en +prison, et de là à la mort sans autre forme de procès, si Labussière ne +tirait de sa poche une carte qu'il fait passer sous les yeux de l'agent +de police lequel s'incline avec force excuses devant une autorité +supérieure. + +Voilà le premier acte du Thermidor de M. Sardou. Il est charmant, des +plus intéressants dans une exposition, vive, attachante et chaleureuse, +d'un drame qui va se dérouler dans une des plus terribles journées de la +Révolution. + +Labussière qui a pris à tâche de sauver son ami Martial et Fabienne avec +lui, les conduit l'un et l'autre chez le sans-culotte Bérillon, un gros +bonnet de la section, lequel a pour femme la citoyenne Jacqueline, +costumière au petit théâtre Mareux. Brave femme, cette Jacqueline, et +prête à rendre service même à un ci-devant. + +Seul avec Fabienne et Martial, Labussière s'explique. Il est employé au +comité de salut public. Oui. Comment est-il arrivé là? Après son +expulsion du théâtre Mareux, un jeune auteur, Pixérécourt, l'a +recommandé au chef du bureau des dossiers, Fabien Pillet, qui lui a +donné une place modeste auprès de lui. C'est Labussière qui met en ordre +ces dossiers accusateurs qu'on réclame au moment où les victimes sont +envoyées au tribunal révolutionnaire. Là, ce brave garçon a trouvé moyen +d'être utile aux pauvres gens. Lui aussi, il a ses protégés; il exerce +subrepticement un droit de grâce au péril de sa tête, il anéantit les +accusations: ces papiers il les réduit en pâte dans un baquet pendant la +nuit et, aux premières heures du matin il va, accompagné d'un petit +employé, son complice, les jeter en boules dans la Seine. + +Mais on commence à trouver que le désordre est trop grand au dépôt et +ces dossiers disparus inquiètent le chef de la police générale, Héron. + +Fabienne tressaille à ce nom: elle le connaît ce policier dont la femme +était autrefois au service de la mère de Fabienne; elle a eu à implorer +sa protection; Héron ivre alors, comme toujours du reste, a voulu lui +faire payer le service demandé, elle l'a repoussé en le renversant et +s'est enfuie; ce qui s'est passé ensuite, Fabienne l'ignore, mais +Labussière le sait. Héron a fait grand bruit de cette histoire; il a +déclaré qu'une chouanne, une nouvelle Charlotte Corday, avait tenté de +tuer un nouvel ami du peuple. La haine de Héron poursuit Mlle +Lecoulteux; il n'y a plus, selon Labussière, qu'à fuir Paris et à +gagner, le soir même, la Belgique, et il va retenir leurs places à la +diligence. + +Les deux amants restent seuls. Pressée par la parole suppliante de +Martial, Fabienne lui avoue qu'elle ne peut plus, qu'elle ne doit plus +l'aimer. Elle croyait Martial perdu pour elle; elle a trouvé un asile +parmi les Ursulines de Compiègne; elle est devenue leur soeur, et c'est +entre les mains de Mgr de Bonneval qu'elle a prononcé ses voeux. «La loi +les a brisés, ces voeux, répond Martial.» La jeune fille s'indigne à +cette parole. Martial la poursuit du souvenir de leur bonheur perdu, la +torture de son amour, de ses larmes, de ses désirs, l'enflamme de sa +passion; il la reprend enfin à Dieu: il la ressaisit toute entière. +Fabienne partira avec lui quand il aura tout préparé pour le départ. A +peine est-il dehors que des bruits se font entendre dans la rue. Les +pressentiments de Labussière ne l'avaient pas trompé. La foule hurle le +_Ça ira_ et des chansons obscènes pendant qu'on conduit à l'échafaud les +religieuses de Compiègne. Au même instant les agents de Héron font +irruption chez Jacqueline et Fabienne Lecoulteux, dont la retraite a été +découverte, est emmenée à la Conciergerie. + +Avec l'acte suivant, nous voici dans les bureaux du Comité de salut +public aux Tuileries. Labussière et son ami Martial apprennent là +l'arrestation de Fabienne, un envoyé de Fouquier-Tinville apporte à +Labussière le dossier de la malheureuse fille, avec ordre de classer +toute suite l'affaire, afin que l'accusée comparaisse, le jour même, +dans deux heures, devant le tribunal. Que faire? l'amour égoïste de +Martial n'hésite pas. Parmi cette foule de dossiers, le dossier d'une +femme est là et porte aussi le nom de Lecoulteux, il faut le prendre et +faire la substitution, on enverra immédiatement la malheureuse à +l'échafaud, c'est vrai, mais Fabienne sera sauvée. Ce droit de mort sur +une inconnue effraye Labussière qui se révolte d'abord et qui lutte +contre les prières et les larmes de son ami. Cette scène magistrale +marque le point culminant de l'oeuvre. La salle en a été profondément +émue. + +Cependant Fabienne est enfermée à la Conciergerie. Les deux amis sont +accourus vers elle. Les charrettes attendent, vont-elles partir? Les +municipaux exécutent la sentence. La chute de Robespierre n'est pas +définitive. Demain on verra. Mais aujourd'hui, c'est la mort de +Fabienne, elle le sait, du reste, la pauvre créature, et dans un billet +elle a dit à Martial le dernier adieu. Les condamnés défilent entre la +haie faite par les gendarmes, sous les injures de la canaille. Fabienne +paraît, les cheveux coupés, prête pour la mort, lorsque Martial et +Labussière lui présentent un papier. Elle n'a qu'à signer. + +La loi qui tue la femme l'épargne si elle déclare qu'elle va être mère. +Cette noble fille se révolte à l'idée de sauver sa vie par un mensonge +et par une honte et elle monte fière et vaillante à la mort. Martial +s'élance vers elle; un gendarme l'arrête, et, comme Martial fait +résistance, le gendarme le tue d'un coup de pistolet. + +Le succès, comme vous devez le penser, a été des plus grands, et la +Comédie-Française a tout fait pour l'assurer et par la beauté des décors +et par les soins apportés à la mise en scène. Quant aux trois comédiens +chargés des trois principaux rôles de la pièce, ils ont fait merveille. +Labussière c'est M. Coquelin, qui remplit ces quatre actes du feu de son +âme et de toutes les ressources de son prodigieux talent. M. Marais, qui +joue Martial, a été très chaleureusement applaudi. Mlle Bartet, si émue, +si touchante, a été acclamée par toute la salle. + +M. SAVIGNY. + + + +NOS GRAVURES + +_Thermidor_ est interdit, ou, pour être plus exact, _suspendu_. Cette +interdiction, qui laisse entière l'appréciation de notre collaborateur +Savigny, dont l'article était écrit avant que la nouvelle ne fut connue, +ne peut qu'ajouter à l'intérêt des gravures que nous consacrons à la +pièce. + +Notre premier dessin représente le décor du premier acte. Il est d'un +aspect délicieux. C'est le matin d'un beau jour d'été. Nous sommes au +bord de la Seine. A droite, le quai vers lequel on monte par un escalier +de bois, un escalier tournant. A gauche, une île toute fraîche, +qu'ombragent des saules, que bordent des roseaux... + +C'est là que se noue le drame. Déjà Labussière (M. Coquelin) a arraché +Fabienne Lecoulteux (Mme Bartet), à la fureur des lavandières qui la +poursuivaient et elle va pouvoir fuir avec Martial Hugon (M. Marais) +lorsqu'attiré par le bruit, un des pourvoyeurs de la guillotine descend +de la berge dans l'île. A sa vue, les lavandières reprennent courage... +Mais Labussière ne perd pas la tête; on pourrait presque, s'il ne +s'agissait d'un sujet aussi grave, dire qu'il ne perd par la carte... +Car il lui suffit de montrer au pourvoyeur sa carte civique pour que le +pourvoyeur s'incline respectueusement et lui demande pardon de l'avoir +interrogé. + +Notre deuxième gravure représente les dernières scènes du dernier acte. +Elles se déroulent dans la cour de la Conciergerie. Fabienne n'a pas +voulu accepter le subterfuge qui lui était offert pour être sauvée... +Elle dit un dernier adieu à celui qu'elle aime et marche d'un pas ferme +vers l'échafaud. + +Encore un mot: + +On sait avec quelle singulière ardeur M. Sardou suit les répétitions de +ses oeuvres, aucun détail de mise en scène, de costume, ne lui échappe. +Le croquis ci-dessous nous montre le célèbre académicien, coiffé de son +béret légendaire, communiquant ses observations à son principal +interprète, Coquelin, ce dernier dans le costume de son rôle de +Labussière. + +Ad. Ad. + + + +[Illustration.] + +[Illustration: Le père de Deken. M. Bonvalot. Le prince Henri d'Orléans. +Les explorateurs du Tibet.] + +[Illustration: Le voyage d'exploration au Tibet du prince Henri +d'Orléans et de M. Bonvalot.--Le transport des bagages.] + +L'HIVER DE 1891.--L'Asile de nuit installé dans le Palais des +Arts-Libéraux, au Champ-de-Mars. + +[Illustration: LA NEIGE EN ALGÉRIE.--Une rue de la ville haute, à +Alger.--Phot. Famin.] + +[Illustration: LA NEIGE EN ALGÉRIE.--La place du Gouvernement, à Alger, +vue prise le 19 janvier.--Phot. Geiser.] + + + +[Illustration: Les masques.] + +Ohé! les masques, ohé! Allons, sortez de vos moules, faux nez et +postiches de tout genre, et, dans un divertissant défilé, montrez-nous +que la gaieté française est moins moribonde qu'on ne se l'imagine, et +surtout qu'on ne le dit! + +Que de souvenirs joyeux, en effet, évoque pour le lecteur la vue de tous +ces masques, et quelles bonnes histoires personnelles ne rappellent-ils +pas à chacun de nous? Dans notre souvenir ils s'agitent, s'animent, et, +de toutes les cavités de ces figures de carton blafardes ou rutilantes, +il se dégage un vague murmure sonore, écho de nos folies de vingt ans! + +On a beau s'en défendre, il reste de ces premières impressions comme une +griserie, et plus d'un, qui depuis longtemps ne se masque plus, hélas! +s'est surpris à vouloir, pour une fois au moins, recommencer. + +De tous temps l'homme s'est masqué pour se moquer de l'homme. +Bacchanales grecques, saturnales romaines, fête des fous ou des +vendanges, procession du renard dans l'ancien temps, promenades du géant +Gayant, de la tarrasque, du boeuf gras plus près de nous, le masque a +tout accompagné et a subi de nombreuses transformations. On le rencontre +pour la première fois, d'une façon certaine, au théâtre grec, où il avait +un double but: d'abord donner plus de vérité à la représentation du +personnage, ensuite renforcer par certains artifices la voix de +l'acteur. + +Les masques antiques se divisaient en plusieurs catégories: masques de +vieillards, de jeunes hommes, d'esclaves et de femmes. Mais ce n'étaient +pas là des masques dans l'acception que l'on donne aujourd'hui à ce mot, +ils ne comportaient aucune idée de déguisement. + +Ces masques du théâtre ancien se sont d'ailleurs perpétués jusqu'à une +époque peu éloignée de nous. Polichinelle, le capitaine Matamore, +Arlequin enfin, en sont comme les derniers reflets. + +De la scène, le masque ne tarde pas à passer à la ville, et cette mode +prend naissance en Italie, à Venise, où elle est une conséquence toute +naturelle de son célèbre carnaval. + +Dès lors, tout le monde se masque, mais alors aussi commencèrent les +abus; adopté pour favoriser la galanterie et les divertissements, le +masque servit bientôt à faciliter les crimes. + +François 1er, Charles IX et Henri III essayèrent par de nombreuses +ordonnances de mettre fin à ces méfaits, mais inutilement. + +De même, bien plus tard, en 1789, le gouvernement crut devoir les +proscrire comme portant atteinte à la dignité humaine; malgré cela ils +n'en continuèrent pas moins à être de toutes les fêtes populaires et à +rire bravement au nez de la loi. + +Mais l'époque moderne est arrivée, le masque va se transformer +entièrement. + +Les premiers masques étaient en bois ou en écorce de bois, le cuir vint +ensuite; puis la cire. Le bois en était souvent doublé de cuivre, +d'airain ou d'argent, surtout pour les masques de théâtre, dans le but +d'augmenter la sonorité et la résonance de la voix; ils étaient en +quelque sorte l'exagération de la figure humaine dont ils essayaient +cependant de se rapprocher. Les masques de cuir durèrent peu et ne +tardèrent pas à être remplacés par ceux de cire qui, eux-mêmes, ne +durèrent pas longtemps. + +A notre époque différents éléments servent à le fabriquer. On fait des +masques en étoffe, en toile sans cire, ou en toile avec cire, en toile +métallique. Les étoffes employées sont: la percale, les étoffes à +dessins, la satinette, le satin de toutes qualités et de toutes +couleurs, le velours, la dentelle, le tulle, les paillettes; mais le +plus généralement le masque actuel est en carton. + +On emploie pour cela quatre qualités de carton: le gris, le blanc, le +demi-fin; ainsi nommés, cela se comprend, d'après leurs qualités. On se +sert enfin de ce qu'on appelle le masque fort pour fabriquer les pièces +exceptionnelles qui ont besoin d'offrir une plus grande résistance. + +Nous n'insisterons pas sur les manipulations que nécessite la +fabrication d'un masque: nous dirons simplement que la feuille de carton +plus ou moins ramollie par l'humidité est appliquée contre les parois +d'un moule, dont, une fois sèche, elle doit reproduire l'empreinte: +cette manipulation exige beaucoup d'adresse et d'habitude et la +possession d'un matériel spécial, très nombreux, puisqu'il faut autant +de moules que l'on veut faire de formes différentes de masques. + +Chaque masque est ensuite placé, pour recevoir la couleur, sur un moule +en relief en carton fort. + +On passe d'abord une couche de couleur chair claire, délayée avec de la +colle de peau afin de donner de la raideur au carton. Cette première +couche étant sèche, on en passe une seconde définitive et nuancée +suivant le caractère qu'aura le masque; ensuite, avec un tampon de +laine, on met du rouge au front, aux joues, au menton, etc.; les +sourcils, cils, barbes et moustaches sont peints avec des couleurs très +fines délayées dans de la gomme arabique: puis, sur le tout, on étend un +encollage à la colle de pâte destinée à empêcher les taches, puis un +vernis à l'alcool. + +Enfin, lorsque toutes ces opérations sont terminées, on perce les yeux, +les narines, la bouche, avec des emporte-pièces. + +[Illustration.] + +On rogne ensuite le tour du masque avec des ciseaux et il est prêt à +être vendu. + +Ce rognage après coup demande quelques explications, car il est en +quelque sorte la caractéristique du masque de fabrication française. + +En France, en effet, la feuille de carton employée est toujours plus +grande que le moule, elle le déborde de un à deux centimètres et ce +bord, rabattu en avant; forme autour du masque un écran circulaire +protecteur qui empêche la peinture et le vernis d'en salir l'intérieur, +lequel doit être en contact avec la figure, et lorsque plus tard on le +découpera, la tranche de carton sera blanche et immaculée. Il en est de +même pour le perçage des ouvertures après coup. + +En général les étrangers, les Allemands surtout, négligent ces +précautions, mesurent leur carton juste aux dimensions du moule, +découpent d'abord les ouvertures et peignent par-dessus. Ainsi les poils +du pinceau débordent à l'intérieur du masque par la bordure et les trous +et en maculent l'intérieur et la tranche. + +Toutes les fois donc que vous verrez de larges traînées de rouge chair +ou de noir sur les bords, à l'intérieur, ou autour des yeux et de la +bouche, toutes les fois que vous verrez un masque dont la tranche sera +colorée, dites-vous: voilà de la fabrication étrangère, et n'achetez +pas, à moins que, la sueur aidant, vous n'aimiez à voir votre figure +transformée en arc-en-ciel après quelques instants de port. + +Un mot maintenant sur le masque de cire. Il a pour base la toile fine et +un peu usée qui, durcie au moyen de la colle de pâte, se manipule comme +le carton, puis est plongée dans de la cire bouillante. Cette +manipulation délicate se comprend facilement. + +En résumé donc, carton et toile imprégnée de cire, voilà les principaux +éléments des masques actuels, on n'en fait plus ni en peau, ni en bois, +ce dernier est exclusivement réservé aux macarons qui sont des motifs de +décoration et n'ont rien à voir avec les masques. + +Nous avons laissé à dessein pour la fin les masques en étoffes, tels que +les loups et les dominos, parce que leur fabrication est un secret +français jusqu'à ce jour soigneusement gardé, qui nous donne une réelle +supériorité, et n'a pu encore être ni imité ni surpris par l'étranger. + +Il y a entre le loup et le domino une différence que peu de gens +connaissent et qui est cependant originale. Nous devons la signaler ici. + +[Illustration.] + +Le loup est rond ou plutôt ovale; quant au domino, c'est un loup de +forme carrée. Le loup désigne la femme et le domino l'homme lorsque tous +deux sont déguisés, et lorsque la femme est déguisée en homme elle doit +porter le loup de son sexe pour indiquer ce déguisement, à moins que, +pour compléter la supercherie ou l'illusion, elle ne porte le domino. + +De la fabrication au fabricant, il n'y a qu'un pas, franchissons-le: + +Jusqu'en 1770, l'Italie en a eu le monopole, ses fabricants n'avaient +pas de rivaux; mais, peu à peu, la France s'est emparée de cette +industrie, où l'Allemagne la suit et depuis cinq ou six ans environ +paraît rivaliser avec elle, non sans résultats. + +Les fabricants sont d'ailleurs peu nombreux. On en compte 4 à Paris, 2 +en Belgique, 2 en Allemagne et 1 enfin en Grèce, 9 en tout, pour le +monde entier. + +Ces neuf fabricants vendent en moyenne, l'un dans l'autre, quatre +millions de masques par an. Dans ce chiffre Paris entre pour douze cent +mille environ, l'Allemagne pour le double, la Belgique et la Grèce se +partagent le reste, et, chose curieuse, c'est à Paris même que se +vendent le plus de masques allemands. + +Veut-on savoir maintenant en quels pays s'écoulent tous ces masques? + +Dans le monde entier, mais principalement dans l'Amérique du Sud. + +L Angleterre en consomme très peu, la Russie quelques-uns à peine, la +Turquie par contre énormément. L'Italie, que l'on croirait devoir être +au premier rang, n'en fabrique plus et en consomme modérément; il en est +de même pour l'Espagne, le Portugal, la Suède, la Norvège, la Suisse, la +Roumanie. + +La Belgique et l'Allemagne naturellement se fournissent elles-mêmes. +Quant à la Pologne, seule de tous les pays, elle n'en consomme pas. + +L'Asie, enfin, n'est représentée que par la Perse dont le souverain a +fait d'assez importantes commandes de masques à l'une des principales +maisons de notre place, mais pas du tout dans le but que l'on s'imagine. + +Les masques entrent en effet en Perse dans le matériel scolaire. Ils +servent aux instituteurs à effrayer, en s'en affublant brusquement, +leurs élèves paresseux ou désobéissants, qui doivent, à cette vue, cela +se conçoit, pousser des cris... perçants et revenir, espérons-le, à de +meilleurs sentiments. + +Les masques ont eu, on le voit, toutes les gloires; cette fin morale et +instructive à laquelle on ne s'attendait pas fait qu'il leur doit être +beaucoup pardonné. Et quel chemin parcouru par ce léger carton! + +Quel est, maintenant, le prix du masque et quelles en sont les variétés +actuelles? + +[Illustration.] + +[Illustration.] + +Les prix en gros et en fabrique vont de deux centimes à six, sept et +huit francs la pièce, suivant, bien entendu, les qualités, les genres et +la quantité. Le détaillant les revend à son gré, il n'y a pas à cet +égard de limites ni de tarifs. + +Quant aux variétés, elles sont innombrables et dépendent du génie +inventif du fabricant et de sa richesse en moules. Elles comprennent les +masques entiers, les demi-masques, et les pièces postiches isolées. + +Citons les principales, nous donnerons à côté quelques prix encore. +Parmi les masques entiers d'abord: + +Les masques de carton pour enfants à 4 francs la grosse et 35 centimes +la douzaine, puis ceux pour hommes à 8 francs la grosse et 70 centimes +la douzaine, puis les masques-caricatures à oreilles garnis ou non de +crins, dont l'Alphonse et la vieille femme sont les types, qui se +vendent par douzaine de 6 à 15 francs; puis les masques de carton +fantaisie, comprenant les diables, monstres, pompiers, paysans, jockeys, +chinois, avec garnissage excentrique et coiffures mobiles, qui vont de 7 +fr. 50 à 27 francs la douzaine; puis les caricatures proprement dites et +les types divers, vieux fonctionnaires à favoris et lunettes, malades +avec bandeaux et belles-mères avec des animaux sur le nez (à 18 francs +la douzaine de belles-mères), enfin les têtes d'animaux, girafe, +rhinocéros, éléphant, chameau, grand-duc, canard, autruche, phoque, +tortue, maquereau, rouget, lièvre, rat, avec crânes et mâchoires +articulés, qui vont jusqu'à 42 francs. + +Parmi les demi-masques nous trouvons deux variétés de nez: les nez +fantastiques de 30 centimètres et les nez monstrueux de 40 centimètres +de longueur; du fantastique qui est le moins au monstrueux qui est le +plus, il y a 9 francs d'écart, plus de la moitié (9 à 18 francs la +douzaine), mais cela ne fera jamais reculer un véritable amateur. + +Le nez est, on le sait, un organe orgueilleux et entreprenant, aussi le +prix de cet organe peut-il s'élever jusqu'à 30 francs. Mais aussi, quel +nez pour ce prix! + +Les masques en cire et en toile renferment peu de variétés, leur prix +varie de 7 à 42 francs la douzaine. Ceux en toile métallique comportent +aussi très peu de modèles. + +[Illustration.] + +Les dominos et les loups méritent de nous arrêter un instant. Les plus +vulgaires sont en carton et coûtent de 7 à 51 francs la grosse, suivant +qu'ils sont avec ou sans barbettes cousues. Quant aux autres, ceux dont +la fabrication est un secret, leurs prix varient suivant l'étoffe et +suivant la barbette: en percale, l fr. 50 à 4 fr. 25 la douzaine; en +satinette, 2.75 à 4.75; en satin, 2.50 à 30 francs pour les loups, de +2.75 à 42 fr. pour les dominos; le prix le plus élevé des dominos en +velours est de 36 francs. + +De ces deux grandes variétés, masques pleins et demi-masques, c'est la +première qui se vend en grande proportion le plus. + + * + * * + +Il nous reste, pour terminer cette énumération des types de masques, à +parler des grosses têtes, dont deux spécimens, l'enfant qui pleure et +l'enfant qui rit, forment le frontispice de nos dessins. + +Cet article, malgré son prix relativement élevé, se vend bien. + +Il n'y en a pas moins de 150 variétés différentes, dont la nomenclature +est à elle seule tout un catalogue, et dont les prix flottent entre 4 et +10 francs la pièce, toujours, bien entendu, pris en fabrique et en gros. + +Voici les noms techniques de quelques-unes des plus remarquables parmi +les grosses têtes: Coq du village, Donneur d'eau bénite, Eunuque, +Fluxionneux, Guenon coiffée, Hyacinthe, Invalide à la tête de bois, +Juge, Maquignon, Mascotte, Nez piqué, Polyte, Pamphile, Paulus, +Rochefort, Ramollot, Shah de Perse, Sauvage du Brésil, etc. C'est dans +cette catégorie que se trouvent tous les animaux: Blaireaux, Chouettes, +Castors, Grue, Grenouille, Ane, Cheval, Dindon, Tigre, Veau, Eléphant, +etc., etc., et toutes les nationalités: Chinois, Japonais, Anglais, +Russes, Turcs, Persans, Allemands, etc., Cinghalais, enfin, et Javanais, +souvenirs de notre dernière Exposition Universelle. + +Inutile de dire que les nègres y sont brillamment représentés par cinq +modèles: + +Le Nègre, tout court, le Nègre à turbans, le Nègre planteur, la Négresse +à perles et la Négresse à madras. + +Le monde entier est représenté dans cette collection, depuis le Kroumir +jusqu'au Zoulou, sauf le Français cependant dont le type national est de +ne pas en avoir, mais dont quelques spécimens locaux sont néanmoins +reproduits: Alsacienne, Auvergnat et Normand. + +Si nous ajoutons à cette nomenclature la mention des têtes à doubles +faces, dites janus, nous aurons complètement passé en revue les masques +dont la gamme grotesque ou humoristique commence au nez d'un sou pour +finir à la double face, réserviste d'un côté et rosière de l'autre, au +prix de 10 fr. la pièce. + +Parmi les dessins que nous donnons aujourd'hui, le lecteur reconnaîtra +facilement, reproduits d'après les modèles originaux, les différents +masques dont nous avons parlé. + +[Illustration.] + +Sur la première page il trouvera: en tête, l'enfant qui pleure et celui +qui rit, au-dessous d'eux un masque à barbe, un glabre, un diable, un +idiot, puis l'Alphonse au-dessus de l'Anglais et du monstre, et dans un +cartouche deux masques d'acteurs anciens. + +La deuxième nous présente en groupe trois masques anciens et trois +Japonais facilement reconnaissables, puis toute une pantomime en cinq +Pierrots. + +Pierrot 1er montre sa langue à Pierrots 2 et 3, étonnés de la trouver si +mauvaise. Conclusion: administration par une main secourable de 50 +grammes d'huile de ricin à Pierrot transformé en malade. Le page se +termine par un macaron de femme japonaise, portrait de belle-mère +probablement à en juger par sa mine, et par le fameux masque de guerre +du célèbre Shogun Yeyas Minamoto, légendaire au Japon et qui se trouve +dans toutes les panoplies. + +La troisième page est un résumé de l'histoire des bêtes et de celle des +races et contient deux types bien connus de masques, vrais ceux-là, +d'acteurs modernes, Daubray d'abord, puis Lassouche, l'inoubliable +créateur du genre qui porte son nom, et, comme en une vision, Sarah +Bernhardt, Coquelin, Daudet, enfin Dumas. + +La quatrième page débute par deux caricatures, puis une bonne femme, un +clown, un yankee, un monocle, Pierrot, et Jules Ferry: ce dernier, +paraît-il, a toujours du succès. Cette page se termine par une scène +représentant la peinture des masques. + +Un mot encore, et nous aurons tout dit. + +Ce n'est guère que depuis l'année dernière que le commerce du masque a +paru un peu reprendre à Paris; la capitale a semblé se réveiller d'une +longue torpeur. L'interdiction de la procession du boeuf gras avait +porté le coup suprême à l'industrie qui nous occupe en supprimant la +dernière mascarade, la dernière réjouissance officielle que la promenade +des blanchisseuses, elle aussi d'ailleurs tombée en désuétude, n'avait +pu remplacer. + +Aussi le cri des fabricants de masques était-il: «Le rétablissement du +boeuf gras ou la mort!» + +Il est heureusement arrivé jusqu'aux oreilles de nos édiles! le peuple +leur demandait et du pain et des masques, ils ont sagement fait d'y +consentir. + +Terminons en constatant avec une satisfaction évidente d'amour-propre +que l'homme est avant tout un animal judicieux et policé; il a de tout +temps aimé à réglementer même ses folies: à ce titre le masque ne devait +pas échapper à la vigilante attention du législateur. + +De tous temps aussi des ordonnances sont intervenues, défendant, +autorisant, réautorisant les masques et les mascarades; celles encore en +vigueur de nos jours sont la loi du 24 août 1790 et l'ordonnance de +police du 25 février 1825 qui arment les corps municipaux contre la +licence et les pétulances de la gent masquée. + +En voici les articles principaux: + +Défense avec le masque de porter bâton ou épée; + +Défense de paraître masqué avant ou après certaines heures; + +Défense de prendre des déguisements de nature à troubler l'ordre public +ou de blesser la décence: + +Défense de proférer sous le masque des mots grossiers ou injurieux; + +Défense de jeter des corps étrangers dans les voitures ou dans les +maisons Tout masque doit se conformer aux injonctions de l'autorité. + +La perpétration d'un crime sous le masque constitue une circonstance +aggravante. + +Nous en avons fini avec l'histoire des masques: puissent-ils cette année +encore ne pas mentir à leur joyeuse réputation! + +Hacks. + + + +L'HIVER DE 1891.--Le déglaçage de la Seine au moyen de la mélinite. +(Voir l'article page 120.) + +[Illustration: Tracé de la rigole destinée à recevoir le cordeau +détonnant de mélinite.] + +[Illustration: Dévidage du cordeau.] + +[Illustration: Le placement des pétards.] + +[Illustration: Jonction de deux bouts du cordeau.] + +[Illustration: L'HIVER DE 1891.--La traversée de l'Escaut: un vapeur se +frayant un passage à travers les glaces.] + +[Illustration: L'HIVER DE 1891.--L'embâcle de l'Escaut, à Hoboken +(Belgique). D'après les photographies de M. H. Colon, d'Anvers.] + + + +LE PRINCE BAUDOUIN + +C'est une tradition de la famille des d'Orléans que le mois de janvier +est pour elle une époque néfaste: il semble que les Saxe-Cobourg aient, +par alliance, hérité de cette légende familiale, car janvier a marqué +pour eux plus de deuils que de joies. Il y a vingt-deux ans, le 27 +janvier, mourait le jeune comte de Hainaut, l'héritier présomptif du +trône de Belgique, le successeur de droit de son père le roi Léopold II. +L'an dernier, le 1er janvier, le palais de Laecken brûlait de fond en +comble et il s'en fallut de peu que la jeune princesse Clémentine n'y +laissât la vie. Enfin, il y a quelques jours, le 23 janvier, à 1 heure +trois quarts du matin, mourait, en quelques heures, emporté par une +pneumonie aïgue accompagnée d'endocardite et d'hémorrhagie rénale, le +prince Baudouin, fils aîné du comte et de la comtesse de Flandre, neveu +du roi, par conséquent, et son successeur désigné, le frère de S. M. +Léopold II ayant manifesté le voeu de ne lui point éventuellement +succéder. + +Le prince Baudouin de Saxe-Cobourg était né le 3 juin 1869. Il avait +donc vingt-un ans et sept mois. Il était entré le Ier mai 1881 à l'École +militaire où le roi l'avait présenté en personne. + +[Illustration: LE PRINCE BAUDOUIN DE FLANDRE D'après une photographie de +M. Gunther, à Bruxelles.] + +Le jeune prince sortit de l'École après avoir suivi les deux années de +cours de la 35e promotion de ce qu'on appelle, en Belgique, les armes +simples, c'est-à-dire de la préparation à la cavalerie et à +l'infanterie. Le 5 mai 1886 le roi nommait son neveu sous-lieutenant au +régiment de grenadiers et le 3 juin 1889 le prince passait au régiment +de carabiniers avec le grade de capitaine. Un arrêté royal était +préparé, qui le nommait major à un régiment de ligne en garnison à +Anvers, lorsque la mort l'a surpris. Il semble que ce soit lors d'une +reconnaissance en service de campagne, opérée par le prince il y a trois +semaines aux environs de Bruxelles par le temps ultra-rigoureux qui a +régné, qu'il a contracté le germe de l'affection mortelle qui l'a +emporté d'une façon presque foudroyante: ce n'est qu'à 5 heures du soir, +le 23 de ce mois, que ses médecins, les docteurs Rommelaere, Mulier et +Mélisont estimaient que l'état de l'auguste malade était grave--et la +même nuit le prince mourait! La famille royale de Belgique a été +cruellement éprouvée ces temps derniers: tous les enfants du comte et de +la comtesse de Flandre ont été assez sérieusement malades et, encore +aujourd'hui, la soeur aînée du prince Baudouin, la princesse Henriette, +est à peine convalescente: aussi lui a-t-on laissé ignorer le plus +longtemps possible la mort de son frère qu'elle adorait et qui l'avait +soignée avec un dévouement sans pareil. Et il a fallu que Mme la +comtesse de Flandre--admirable de dévouement et de courageuses +résignation--allât pendant quatre jours de la couche funèbre de son fils +au lit de sa fille, obligée de quitter ses habits de deuil et de se +composer un visage! + +Le prince Baudouin était déjà très aimé, très populaire: c'était une +nature essentiellement sympathique. Il était préparé au rôle auguste +qu'il devait jouer et avec lui la tradition des rois «belges de coeur et +d'âme»--suivant une expression heureuse de Léopold II--était assurée de +durer. + +Le portrait que nous donnons de lui est le plus récent qui ait été fait. +Nous donnons également une vue de la chambre mortuaire: le prince, dont +les traits ne sont nullement altérés, est couché, en grande tenue de +carabiniers, sur son lit de mort que des mains pieuses ont couvert de +fleurs. + +Georges du Bosch. + +[Illustration: LA MORT DU PRINCE HERITIER DE BELGIQUE.--L'exposition du +corps.--D'après un croquis de notre correspondant, M. Heins.] + + + +L'ÉDUCATION DES PEAUX-ROUGES + +Peut-on civiliser les Indiens nomades de la Prairie américaine? + +Entre New-York et San-Francisco, cette question indiscrète m'a valu les +drôles de réponses suivantes: + +--Faire la toilette de ces bêtes puantes! s'est récriée en minaudant une +suave miss de Boston. Voilà bien de vos idées françaises! + +--Enseigner la Bible aux brutes rouges! Mais, monsieur, nous y perdons +nos peines sans nul profit, m'a dit un fameux pasteur de Chicago. + +--Civiliser les diables rouges! Pourquoi pas? Eux comme les autres! + +Et le riche débitant de whiskey de Cheyenne-City me fit voir un +malheureux Chochône titubant ainsi qu'un ilote, au mépris de la loi qui +défend de vendre de «l'eau-de-feu» aux _Pupilles de la République_. + +--Regardez! me dit mister Smith, notable épicier de Denver. Les voilà +qui commencent à mordre à la réclame! + +Son doigt pointait vers l'étiquette: Cirage de Smith, collée au dos d'un +guerrier sioux, dégénéré, sans le savoir, en homme-sandwich, la risée +des gamins. + +--Civiliser! A quoi bon? avoua cyniquement un sénateur de Washington. +Cela ne paie pas. + +De l'Atlantique au Pacifique, 49 millions de citoyens, composant la +nation américaine, ont trouvé commode cette dernière opinion, formulée +par les aventuriers, spéculateurs en terres et rôdeurs de frontières: + +--Une corde, une branche de sapin dans un coin de la Sierra. C'est +assez. Les cartouches sont chères... + +Aussi, des poétiques héros de la légende de Cooper et de Chateaubriand, +il ne va bientôt plus rester aux États-Unis que ces statuettes en bois +polychromes, qui remplacent dans les grandes villes nos civettes +parisiennes, à l'entrée des débits de tabac... + +Pour l'honneur de ses compatriotes, un brave soldat de l'armée +américaine, le capitaine Pratt, est en train de démontrer qu'il y avait +quelque chose de mieux à faire des Indiens que de les détruire. + +Pris d'admiration pour l'héroïsme des Cheyennes qu'il avait la consigne +d'exterminer, le capitaine Pratt obtint qu'une douzaine de jeunes +prisonniers, échappés au carnage, seraient admis à l'institution de +Hampton, en Virginie, où l'on donne une éducation sommaire aux fils des +affranchis noirs. + +J'ai visité Hampton. C'est de l'obligeance du capitaine Pratt que je +tiens ces notes. + +En quel état ils arrivèrent, les prisonniers cheyennes! Mains liées, +ignorants du sort qui les attendait, désespérés, prêts à la révolte ou +au suicide... + +En trois mois ils furent méconnaissables; soumis, disciplinés, calmes, +confiants. On voulut, au bout d'un an, les renvoyer à leur tribu; +presque tous demandèrent comme faveur de rester. Le capitaine Pratt +recueillit de modestes souscriptions qui suffirent au maigre budget de +ses protégés. Puis il demanda une enquête d'où sortit une petite +subvention du département de la guerre. + +L'oeuvre était fondée. Un soir, les Cheyennes de Hampton entendirent +avec étonnement le cri de leur tribu. Un parti d'indiens pacifiques +s'abattit sur l'institution. C'étaient des Cheyennes de l'agence +Saint-Augustin. On les reçut avec du thé, du café, des +rafraîchissements. On les habilla, on les dégrossit, on les distribua +dans les ateliers. Ce nouvel essai réussit assez bien pour qu'on fit +venir un troisième convoi de 49 garçons Sioux Criss, Maudans et Gros +Ventre, avec 9 fillettes de 9 à 18 ans. + +Très curieuse la rencontre des nouveaux avec les anciens. Les uns, +déguenillés, farouches, silencieux, défiants. Les autres à demi +civilisés déjà; propres, bien vêtus, qui commencèrent les compliments et +félicitations de bienvenue avec l'emphase de la prairie. Les défiances +tombèrent. Un ancien dit à un nouveau: «Viens, mon frère, je te +montrerai le chemin.» Et ce fut fini. + +Les débuts se firent à tâtons. De livre point; rien que de la musique, +de la marche en cadence, des soins de propreté, les premiers exercices +de la règle scolaire. On passa aux «leçons de choses», à l'enseignement +par la vue, le toucher; tableau noir et craie, dessins, croquis, cartes, +peintures, reliefs en bois: en plâtre, etc. Ces intelligences sauvages +s'éclairèrent de lueurs inconnues, qui, pénétrant doucement les crânes +épais, réveillaient les cerveaux engourdis, portaient le jour dans les +ténèbres de leur pauvre esprit, stupéfait d'abord, bientôt amusé à des +notions des sensations nouvelles. + +Mais la découverte charmante, exquise, merveilleuse pour le jeune Indien +des deux sexes fut la page écrite ou imprimée, «le papier qui parle.» +L'imagination, don atavique de la race prenant son essor, l'étude devint +une passion chez les petits Peaux-Rouges. «Si je ne savais pas lire et +écrire quand je retournerai à la tribu, disait un jeune brave, mon +peuple se rirait de moi.» + +On leur apprit à lire dans les histoires illustrées: Robinson Crusoé et +autres. «Quelle émotion! me dit le capitaine. Quel religieux silence +pendant les commentaires!» Avec une subtilité admirable, nos petits +sauvages comprenaient tout--et devinaient le reste; même le sens +abstrait et moral des choses. Pendant ma visite, les enfants se mirent à +causer trop haut dans la classe. Le professeur demanda: «Qui parle +ainsi?» Chaque élève désigna son voisin. Le professeur alors expliqua la +laideur du mensonge, citant l'exemple de Washington enfant qui ne +pouvait se résoudre à mentir. Puis, brusquement: «Qui de vous veut être +George Washington?» Deux garçons se levèrent aussitôt et dirent à la +fois: «C'est moi qui ai parlé.» + +Moins aisé fut, pour les petites filles, de saisir le sens figuré d'un +verset d'hymne méthodiste: + +«_Résistez à la tentation: chaque victoire vous fera plus forte pour une +autre victoire._» + +Deux heures après avoir chanté ces paroles, la petite Fleur-de-Fraise +courut à la maîtresse. Et d'un air triomphant:» Moi, victoire! moi, +victoire! Louisa Tête-de-Taureau fâchée.--Elle _grande tentation_. +Alors, moi je tape. _Moi victoire!_» + +Au jardin de l'institution, des collégiens yankees, rencontrant un jour +les petites Indiennes, leur posèrent mille questions saugrenues: +«Comment t'appelles-tu? Sais-tu parler _américain_? Es-tu sauvage?» + +Impatientée, la petite Feuille-Verte regarda dans les yeux l'un des +auteurs de cette inconvenance: «Je ne parle pas _américain_, et je suis +très sauvage.» + +Dès le troisième mois d'école, ce petit monde est déjà sensible à tout +ce qui rappelle sa condition. La petite Grâce entend une exclamation +échappée à un visiteur. Elle court à la maîtresse: «Le _gentleman_ a dit +nous sommes de _pauvres êtres_. Est-ce que nous sommes _si pauvres que +cela_, dites!» + +Dès le troisième mois aussi, les petites filles parlent «américain» à +leurs poupées. Peut-être, pour elles, sont-ce des «bébés pâles,» qui ne +comprennent pas l'indien; ou encore se trouvent-elles enhardies, la +poupée ne relevant pas leurs fautes de grammaire. + +Pour consacrer le succès de son oeuvre, le capitaine Pratt obtint de +convoquer à Hampton une assemblée des principaux chefs. Ils arrivèrent +des «réserves», sous la conduite des agents. J'ai eu le rare spectacle +de cette cérémonie touchante. + +Qu'on se figure une vingtaine de chefs, superbes sous leurs costumes de +guerre, les mocassins ornés de scalps yankees, coiffes de plumes +d'aigle, chargés de fétiches et de peintures de guerre--tout l'attirail +enfin du répertoire romantique. Et pour les recevoir, rangée en ordre, +la petite troupe de leurs enfants, transformés en misses et gentlemen +américains. Le contraste était saisissant. + +Pauvre Loup, chef des Gros-Ventre, trouva le fils de son propre frère, +Corne-Dure, dans l'atelier de peinture, affublé d'un tablier de toile et +badigeonnant de rouge vif des seaux de bois. + +Le triomphe muet de l'artiste n'avait d'égal que l'orgueilleuse +admiration du chef et de ses compagnons, dignes et silencieux. + +Fils de l'Étoile se fit conduire vers sa fille, la considéra quelques +secondes sans une parole. Puis, tirant de dessous la couverture écarlate +qui le drapait une petite cordelette, il l'agita sous les yeux de la +fillette avec deux minuscules mocassins, et traça en l'air des zigzags +hiéroglyphiques. L'enfant poussa deux ou trois éclats de rire joyeux et +fondit en larmes attendries. + +L'interprète nous expliqua cette pantomime qui donnait à l'élève de +Hampton des nouvelles de sa petite soeur, encore au berceau quand son +aîné avait quitté le _wigwam_ paternel, et aujourd'hui grande de deux +pieds,--longueur de la corde. + +Après un séjour de vingt-quatre heures les chefs partirent, enchantés de +leur visite, et allèrent conter à leurs «gens» les merveilles dont ils +avaient été les témoins. + +Le résultat de cette heureuse tentative fut un vote du Congrès créant à +Carlisle, Pennsylvanie, un second collège indien dans les baraques d'un +vieux fort dressé sur l'emplacement où Benjamin Francklin, et avant lui +William Penn, conclurent des «traités d'amitié» avec les peaux Rouges. + +Carlisle devint en peu de temps un second Hampton où l'on élève des +enfants pris dans toutes les tribus américaines. + +On y compte, en ce moment, 190 élèves dont 57 filles. Toutes les +professions industrielles, tous les métiers manuels, l'agriculture, ont +dans ces enfants des apprentis studieux qui deviennent d'habiles +ouvriers. Les filles tissent la laine, font les habits. Virginia, fille +de l'Ours-qui-grogne, chef de Kiowas, envoya l'hiver dernier à son père +une chemise de toile qu'elle avait taillée, cousue, lavée et repassée. +Des petites Sioux l'ont imitée dernièrement. Un jeune cordonnier a, de +même, envoyé à son père une paire de bottes de sa façon. + +Enfin, Samuel, jeune Paunie, publie le _Journal de l'École_ qu'il écrit +et compose lui-même, tandis que deux autres font la copie du +_Radle-Keatah-Toh, Etoile du Matin_, organe mensuel de Carlisle. Rien de +curieux, pour un chroniqueur parisien, comme le spectacle des confrères +à peau-rouge corrigeant leurs épreuves, avant de tirer le journal qui +est très soigneusement rédigé, me dit le capitaine, et aussi habilement +imprimé que bien des feuilles de chez nous. + +Détail intéressant: les caractères employés sont ceux de l'alphabet +inventé par l'Indien Sequoyah, fils d'une Chérokie et du fameux trappeur +français, Louis Gueste. + +L'expérience de Hampton et de Carlisle prouve que l'Indien est capable +d'éducation. + +Les enfants indiens sont pareils aux nôtres, quelques-uns d'une +intelligence très vive, d'autres à l'entendement épais. La moyenne +pourtant est des plus remarquables. Le goût des arts mécaniques, celui +du dessin, leur sont naturels. Toutes les qualités supérieures de la +race sont respectées par l'éducation. Les petits Indiens sont courageux +au physique et au moral, généreux, fiers, sensibles, pleins +d'observation, de finesse et de sentiments délicats. Mais ils restent +ombrageux, d'une timidité invétérée avec les blancs. + +Quant à l'impression causée dans les tribus indiennes par la visite des +chefs à Hampton et Carlisle, une lettre, entre des centaines que possède +le capitaine Pratt, en donnera l'idée. + +«Ma chère fille.--Je t'envoie mon portrait. Tu vois que je porte mon +habit de guerre. Mais je vais porter celui des hommes pâles. Je veux +essayer de vivre comme un blanc. Ainsi tu n'as rien à craindre de moi. +Je veux que tu apprennes et que tu sois bonne fille. Nous sommes fiers +de toi; mais ce sera plus encore quand tu reviendras. + +L'agent m'a dit que j'irais te voir. Je veux t'acheter une chaîne d'or +et avoir ta face en porcelaine (photographie). Tout notre peuple bâtit +des maisons et va cultiver des fermes. Je t'ai toujours aimée; cela me +rend heureux de savoir que tu apprends. Je fais écrire mon frère, la +Grande-Étoile, pour moi. Si je pouvais lire et écrire, je serais bien +heureux. Ton père: L'Aigle-Noir.» + +«P. S.--Pourquoi me demandes-tu des mocassins? Je t'ai envoyée là-bas +pour être comme une fille pâle et porter des souliers.» + +Nous voilà loin de la réponse faite par le sachem Saponi, il y a cent +ans, au commissaire anglais. Celui-ci offrait au chef indien d'emmener +son fils et sa fille pour les faire élever en Angleterre: «Leur +enseignerez-vous mieux que moi, dit-il, à tanner le daim, à scalper un +ennemi? Donnez-moi plutôt vos fils, je les élèverai dans mon wigwam, et +j'en ferai des hommes.» + +Un grand chef Sioux, Queue Tachetée, avait à Hampton plusieurs enfants. +Il vint les voir, et trouva que son fils aîné n'avait plus besoin +d'interprète auprès des Américains. Il prit peur et emmena tous ses +enfants avec lui. Dans sa tribu on voulut le déposer. «Si l'école est +mauvaise, pourquoi y as-tu laissé nos enfants?» demandèrent-ils. Quand +ils surent le motif de son action, un chef dit: «La Queue-Tachetée va si +souvent dans la tente du Grand-Père (_le président à la Maison Blanche_) +qu'il a appris à _parler double_, comme les Yankee, pour mentir comme +eux.» + +Les meilleurs élèves de Hampton et de Carlisle sont renvoyés dans les +tribus pour y faire de la propagande, mais la plupart préfèrent revenir +habiter auprès de l'école pour exercer leur métier. Et peu à peu, par la +fréquentation des deux sexes, on voit, à l'âge de la puberté, sous +l'influence de l'éducation, s'éveiller au coeur des jeunes sauvages les +premières tendresses naïves de l'amour civilisé. + +Le capitaine Pratt m'a donné à lire la confidence qu'il avait reçue d'un +amoureux comanche. + +«Longtemps passé dans Territoire Indien, moi chasser, moi faire la +guerre. _Moi, pas penser aux filles_. Alors, toi, capitaine, tu me +conduis à Hampton. J'apprends parler «américain». Tout le monde bon pour +moi. Moi j'étudie, moi j'apprends! travailler. Là beaucoup de filles +belles et bonnes. + +_Mais moi, pas penser aux filles_. Alors moi je tâche faire bien. Je +travaille fort. Tu m'envoies territoire indien chercher filles et +garçons indiens. + +J'ai amené quinze. Je vois tout mon peuple, tous mes vieux amis. _Mais +moi, pas penser aux filles_. + +Mais Laura, elle, pense. Elle me dit elle sera une femme pour moi. Je +l'amène vers toi à Carlisle. + +Elle apprend parler «américain». Elle étudie, elle coud. Maintenant le +père de Laura parti aux terres de chasse du Grand-Esprit (mort). Moi, +je! pense, je pense tout le jour, je pense toute la nuit: qui va prendre +soin de Laura? Et après, je pense: moi je travaillerai à Carlisle. Je +travaillerai fort et je prendrai soin de Laura.» + +Laura! Une comanche du nom de Laura! N'est-ce pas la fin de tout? + +Voici maintenant un Pétrarque peau-rouge, tel qu'il se peint lui-même +dans une lettre d'amour(!) tombée aux mains d'un surveillant d'atelier. + +«Miss... j'ai dit: je t'aime. J'ai besoin t'écrire. + +Quand je te donne une lettre, j'ai besoin tu répondes vite. Cela fait +mon coeur joyeux, ma _soeur en l'école_. Quand je parle, je ne dis pas +un mensonge. + +Mon coeur est vrai. Toujours je t'aime d'amitié, toujours je t'aime +d'amour. Je suis sincère. Ma pensée est droite. _J'ai besoin toujours +nous rions l'un à l'autre_. Quand nous sommes ensemble toujours nous +vivons heureux. Je pense; c'est bien comme cela. Toi penses, toute +seule, et après, dis-moi ta pensée. Je veux te dire encore une chose: ne +parle pas au Renard Gris. Cela me fait triste. Encore une chose; quand +j'écris pour toi, ne dis rien. Si on voit la lettre, on m'emmène loin. +Je ne te vois plus. Je suis triste, triste dans mon coeur. Ne montre +rien. + +Je veux te dire une seule chose: toujours je t'aime d'amitié, toujours +je t'aime d'amour. _Mon coeur donne une poignée de mains avec toi. _» + +Après cette lettre, qui osera dire qu'on ne peut civiliser les Indiens? + +Mais l'Américain préfère les tuer... + +Jehan Soudan. + + + +[Illustration.] + +LA MODE + +Les réceptions sont rares, en ces mois frileux, et quelques dîners +seuls, très élégants, permettent aux jeunes femmes d'arborer les +toilettes du soir, prémisses de la saison. On a dîné chez la duchesse de +Gramont, on a dîné chez la baronne Alphonse de Rothschild, on a dîné +chez la duchesse de la Torre, on a dîné chez Mme Standish, et la fleur +des élégantes, rassemblée autour de ces tables aristocratiques, a +affirmé son goût pour le velours clair, que relèvent les broderies +byzantines et les fourrures précieuses. Fourreaux directoire--auxquels +Thermidor va nous ramener, dit-on, tout à fait--robes Henri II et robes +Louis XIV, aux revers somptueusement doublés, qui retournent mollement +sur la traîne, ou fantaisies originales, sans style voulu, qui mélangent +les époques, sans souci d'en dégager aucune ligne spéciale, et font une +harmonie de toutes pièces, glanées au gré du caprice. + +Worth, toujours l'arbitre suprême du goût féminin, paraît, cette année, +se soucier peu d'un style unique. Le Henri II domine, à coup sûr, dans +ses créations, et fait le fond, si l'on peut dire, de ses costumes, +mais, amalgamé volontiers de Louis XIII, de Louis XIV, de Louis XV même, +comme dans cette jolie toilette de dîner que portait naguère l'une des +très belles et aristocratiques mondaines que la mort a rapidement +emportées, ces derniers temps: je veux parler de la comtesse de +Villeneuve. + +Le corsage est décolleté à peine, la manche arrêtée seulement au coude. +Car, par cette température surtout, dont la rudesse inaccoutumée exige +de la part de toute femme délicate tant de précautions, la robe de +dîner, sauf pour les dîners officiels ou de très grande cérémonie chez +de hauts personnages, n'est point essentiellement décolletée. La +«demi-peau» lui suffit, la richesse des étoffes suppléant en cette +occasion à l'échancrure du corsage. Donc, corsage demi-décolleté, en +satin vert malachite, à basque Louis XV, encadré autour des épaules par +une dentelle d'or qui s'applique, devant, aux petits revers à la +Robespierre, tout doublés de satin lilas de Parme. La manche collante, +en satin lilas avec engageante de dentelle d'or, emboîte le coude +qu'elle dégage. De gros bouillons noués, en satin malachite, forment +épaulière, tandis qu'un corselet de velours pensée emboîte la taille, +arrêté de côté, sous le corsage ouvert en veste, pour reparaître +derrière et se nouer en longs bouts tombants sur la jupe, à traîne +droite, de satin vert doublée de satin lilas, qui se retourne selon le +goût Louis XIII, dégageant un jupon à panneaux, que réunissent entre eux +des agrafes passementées d'or: ce jupon, en satin lilas, reposant +lui-même sur un autre jupon de satin crème, aperçu à travers +l'échancrure des panneaux. Des pierreries au corsage et dans les cheveux +complètent cette toilette, un peu compliquée, mais de très grande +allure. + +Une autre toilette très remarquée est de satin bouton d'or, toute +cloutée d'or, les clous formant de grosses pastilles éparpillées. La +robe est tout unie, genre directoire, le corsage presque entièrement +décolleté en rond sur une chemisette de crêpe bleue pâle. Des draperies +de crêpe azur, enroulées au haut du bras, l'enveloppent jusqu'au-dessus +du coude, appuyées à un fin bracelet de satin, incrusté d'or et de +turquoises. Les mêmes broderies, en agrafe aux épaules, et en +bandelettes, dans les cheveux à la grecque. + +Toutes ces toilettes, apparues aux dîners, conviennent à merveille à la +tenue d'opéra, la soirée s'achevant volontiers à l'académie musicale +lorsque qu'aucune attraction ne l'occupe chez les maîtres de maison. + +Elles ne sont pas même déplacées, à la condition de n'être pas trop +surchargées de bijoux, dans une loge, au samedi de l'Opéra-Comique, ou +même au mardi des Français, quoique le chapeau très habillé soit +infiniment mieux approprié aux abonnements de ces deux théâtres. Mais on +ne peut pas toujours rentrer pour changer de toilette. Et un petit +collet Henri II, en velours clair, tout brodé d'or et de pierreries et +bordé de plumes, que l'on garde sur les épaules, en atténue l'excessive +élégance. + +La coiffure qui convient à la plupart est la coiffure à la grecque, plus +ou moins relevée d'aigrettes, de turbans ou de bandelettes. Beaucoup de +plumes, plus encore d'or, des bijoux à profusion; peu de fleurs, la +saison rigoureuse ne leur étant point propice, le tout en sommet, sur le +chignon, un peu en arrière. + +Violette. + + + +[Illustration. LE CARNAVAL DE NICE.--Les bannières et le char de la +Presse.] + +[Illustration: LE CARNAVAL DE NICE.--La société musicale de +Vichy.--D'après des documents communiqués par le comité des fêtes.] + +[Illustration: LE CARNAVAL DE NICE EN 1891.--Le cortège +gargantualesque.--D'après des documents communiqués par le comité des +fêtes.] + +[Illustration: Le char chinois.] + +[Illustration: La contre-basse.] + + + +[Illustration: HISTOIRE DE LA SEMAINE.] + +La Semaine parlementaire.--La Chambre a eu à s'occuper à deux reprises +différentes de questions qui concernent l'Afrique. C'est un sujet qui +reviendra souvent au cours des débats parlementaires, car, en attendant +le moment assez éloigné où les possessions qu'elles ont sur le continent +noir soient, pour les puissances, une source de richesse, elles sont et +resteront longtemps une cause de conflits. + +En premier lieu, c'est de la navigation sur le Niger qu'il a été +question. Nous avons raconté les divers incidents du voyage effectué par +M. Mizon et les difficultés qu'il a rencontrées de la part de la Société +anglaise du Niger. M. le prince d'Aremberg a voulu avoir, sur ce point, +des déclarations précises du ministre des affaires étrangères. Il a +rappelé que M. Mizon a été attaqué et blessé pendant qu'il remontait un +des affluents du fleuve et de plus que l'agent général de la Société +anglaise avait notifié à notre compatriote qu'il pourrait continuer son +voyage sur la rivière, mais qu'on ne lui permettrait pas de débarquer +sur ses rives. + +Or, l'article 26 de l'acte de Berlin assure la liberté de navigation à +tous les pavillons sur le Niger et ses affluents; le gouvernement +anglais est donc tenu de contraindre la Compagnie du Niger, à laquelle +il a accordé une sorte de charte, à respecter les stipulations de cet +acte international. + +Le ministre des affaires étrangères a répondu qu'il n'y avait aucun +doute à cet égard. L'ambassadeur de la République à Londres a fait au +sujet de cette affaire des observations amicales au gouvernement +britannique, qui a aussitôt envoyé des ordres pour que la Compagnie du +Niger laissât notre compatriote, M. Mizon, poursuivre son voyage en +toute liberté. + +L'incident a été clos après cette déclaration. + +L'autre débat portait sur la Tripolitaine. On sait qu'il existe en +Italie un parti--et on a toute sorte de bonnes raisons de penser que +c'est le parti du gouvernement--qui s'est attaché à surexciter en toutes +circonstances les susceptibilités du pays, en faisant croire que la +France n'attend qu'une occasion de mettre la main sur la Tripolitaine. A +plusieurs reprises le gouvernement français a pris soin de démentir de +la façon la plus catégorique les nouvelles fantaisistes répandues à ce +sujet dans la péninsule. La presse italienne revient cependant à la +charge, et cela se comprend. Comment le gouvernement italien pourrait-il +justifier les armements qu'il impose au pays, s'il n'entretenait cette +idée qu'un danger le menace à tout instant et que, par conséquent, il +doit être toujours en état de défendre ses intérêts? Voilà pourquoi il +est bon que notre gouvernement saisisse de son côté toute occasion de +rétablir sur ce point la vérité, et fasse justice d'allégations que son +silence pourrait accréditer. + +C'était là l'objet de la question que M. Pichon a adressée au ministre +des affaires étrangères. M. Ribot a répondu avec finesse et netteté et +même avec une pointe de spirituelle ironie qui lui ont valu les +applaudissements de toute la chambre. Rappelant les sentiments de +sympathie que M. Crispi a récemment attestés envers la France, il a dit +que le premier ministre du roi Humbert devait, à coup sùr, être plus +attristé que nous des polémiques toujours hostiles de la presse de son +pays. + +Le ministre ne s'en est pas tenu là et a replacé la question sur son +véritable terrain, en affirmant l'accord complet qui existe entre la +France et la Turquie en ce qui concerne la Tripolitaine. Il ne faut pas +oublier en effet que cette province fait partie intégrante de l'empire +ottoman, et que le sultan est le seul souverain avec lequel nous ayons à +nous entendre pour tout ce qui concerne nos rapports et nos intérêts +dans cette région de l'Afrique. Il est donc singulier de voir la presse +italienne en proie à ces inquiétudes, manifestement artificielles, alors +que le gouvernement ottoman, loin d'éprouver aucune émotion, entretient +avec nous les relations les plus cordiales. + +--M. Richard a interrogé le ministre des travaux publics au sujet du +chauffage des wagons de 2e et 3e classes. On sait que les compagnies de +chemins de fer ne sont pas tenues par leur cahier des charges de faire +chauffer ces voitures sur les lignes de banlieue; mais sur les +réclamations du public, le gouvernement avait fait espérer qu'une +amélioration, conforme à l'humanité, serait apportée à cette situation. +Après un débat assez agité et assez confus, on est arrivé à cette +conclusion, que les voitures dont il s'agit seraient chauffées l'année +prochaine. Fort heureusement, le dégel est survenu sur ces entrefaites. + +Le conseil supérieur du travail.-- + +M. Jules Roche, ministre du commerce, vient d'instituer dans son +département un «Conseil supérieur du travail» dont il a indiqué lui-même +le caractère dans le rapport qu'il a adressé à ce sujet au président de +la République. + +Dans la pensée du ministre, ce conseil sera essentiellement un +instrument d'études pour examiner les projets et pour préparer les +solutions sur lesquelles le parlement aura à se prononcer. Il est +destiné à fournir d'une manière rapide et sûre les renseignements +concernant les questions ouvrières, que l'on n'a pu obtenir jusqu'ici +qu'en ouvrant des enquêtes longues et coûteuses, enquêtes dont les +résultats n'ont pas répondu, la plupart du temps, à l'effort déployé. + +Afin de permettre à toutes les opinions de se produire, M. Jules Roche a +décidé que le Conseil serait composé pour un tiers de membres du +parlement et, en général, de personnes particulièrement versées dans les +matières économiques et sociales, et, pour les deux autres tiers, en +nombre égal, de patrons et d'ouvriers. Pour ces derniers, son choix +s'est porté principalement sur des membres des conseils des prud'hommes, +secrétaires généraux des syndicats, anciens délégués, etc., c'est-à-dire +sur des ouvriers déjà désignés par leurs camarades, par conséquent +possédant leur confiance et pouvant apprécier judicieusement les mesures +propres à améliorer la situation des travailleurs. + +Société nationale des Beaux-Arts.-- + +L'assemblée générale de la Société nationale des Beaux-Arts a eu lieu +vendredi dernier à l'Hôtel-Continental. M. René Billotte, secrétaire, a +donné lecture de la lettre par laquelle M. Meissonier se démet de ses +fonctions de président, et annoncé que la délégation avait proposé M. +Puvis de Chavannes pour le remplacer. + +L'assemblée a ratifié par ses acclamations la nomination de son nouveau +président. + +M. Billotte a fait savoir ensuite que MM. Carolus Duran, Dalou et +Bracquemond ont été élus vice-présidents par la délégation; après quoi, +M. Dubufe a exposé la situation actuelle et les projets de la Société. + +L'assemblée a accueilli par des applaudissements l'annonce faite que le +jardin serait aménagé pour l'exposition de sculpture et s'est séparé +après un vote manifestant sa pleine confiance dans le nouveau président. + +Le Conseil supérieur des colonies.-- + +Depuis plusieurs années, le conseil supérieur des colonies ne s'était +pas réuni. M. Etienne, sous-secrétaire d'État, vient de le convoquer +pour lui soumettre deux projets d'une réelle importance. + +L'un de ces projets concerne l'organisation politique et administrative +de la Martinique, de la Guadeloupe et de la Réunion. L'exposé des motifs +de la loi proposée par le sous-secrétaire d'État dit qu'il y a lieu +d'accorder, sans plus tarder, le régime du droit commun à ceux de nos +établissements d'Outre-Mer qui sont en situation d'en recueillir les +bénéfices et dont l'état social se rapproche le plus de celui de la +Métropole. La Martinique, la Guadeloupe et la Réunion sont donc tout +indiquées pour fournir un type nouveau d'organisation coloniale et +échapper au régime des décrets, en vigueur jusqu'ici. + +En vertu de cette nouvelle organisation, les gouvernements deviennent +les chefs actifs de toute l'administration; ils sont assistés d'un +secrétaire général. Ils disposent des forces de terre et de mer et +peuvent, en cas de besoin, requérir les forces navales de passage dans +les eaux de leur gouvernement, le commandant en chef restant juge, +toutefois, de la suite qu'il convient de donner à ces réquisitions. Mais +il est expressément établi que le caractère du gouverneur est +essentiellement civil, et qu'en aucun cas et sous aucun prétexte il ne +peut prendre le commandement des troupes. + +L'autre projet présenté par M. Etienne est relatif à l'Indo-Chine. Il +fixe à Hanoï la résidence du gouverneur général et supprime le conseil +supérieur de l'Indo-Chine. Un conseil du protectorat, dont feront partie +les hauts fonctionnaires au Tonkin et en Annam, et quelques-uns des +fonctionnaires annamites désignés par le gouverneur général, sera +institué à Hanoï. + +La représentation de «Thermidor.» + +-Les beaux jours de _Rabagas_ sont revenus. Lundi dernier, un certain +nombre de spectateurs, ou plutôt de manifestants, se sont mis en tête +d'empêcher les comédiens du Théâtre-Français de continuer les +représentations de la pièce de M. Sardou, _Thermidor_, en essayant de +couvrir la voix des acteurs par le bruit des sifflets et des hurlements +variés. On a même été jusqu'à jeter des sous sur la scène, et un de ses +projectiles a failli blesser M. Coquelin, qui est rentré, dit-on, dans +les coulisses fort surexcité. A la sortie, les manifestants qui ne +veulent pas qu'on touche à Robespierre, quelque peu malmené par +l'auteur, se sont organisés en tribunal révolutionnaire et ont proclamé, +au milieu de la rue, la condamnation sans appel, non seulement de +l'auteur, mais du directeur des Beaux-Arts, qui a autorisé la pièce, et +de M. Claretie qui l'a soumise au public. + +On sait que devant la menace d'une interpellation, le gouvernement a +interdit les représentations de la pièce. Espérons que ce n'est qu'une +suspension temporaire. + + + +Nécrologie.--M. Alexandre, ancien président de chambre à la cour d'appel +de Paris. + +M. le baron Portalis, conseiller-maître honoraire à la cour des comptes. + +M. Garrigat, ancien député et sénateur. + +M. Louis Dubief, inspecteur honoraire de l'Académie de Paris, ancien +directeur du collège Sainte-Barbe. + +M. Durand, président du tribunal civil de Versailles. + +M. Fabre de la Berrodière, ancien conseiller à la cour de Bordeaux. + +M. le baron Le Guay, sénateur de Maine-et-Loire. + + + +SUR LA COTE D'AZUR + +La «saison» sur le littoral est en pleine animation. Après les courses, +qui ont obtenu un succès immense, les grands concours internationaux de +tir aux pigeons mettent aux prises les premiers tireurs du monde, +accourus pour se disputer des prix importants. L'aimable et habile +organisateur du stand monégasque, M. Blondin, est obligé de se +multiplier pour répondre à tous. + +Ce ne sont pas d'ailleurs les distractions qui manquent: concerts +classiques et internationaux, représentations théâtrales à sensation +sous la direction de M. Bias, bals, réceptions mondaines, attirent et +sollicitent de tous côtés la foule des hôtes de marque en déplacement +sur le littoral qui jouit maintenant, après une éclipse de quelques +jours, du bon soleil vivifiant auquel il doit sa réputation. + +Les étrangers circulent de tous côtés sur les promenades, ombrelles +déployées, et les petites marchandes de fleurs ambulantes leur offrent +des bouquets de violettes. + +Heureux pays qui ignore les horreurs du dégel dont nous subissons +maintenant les atteintes après deux mois de température sibérienne. + +Ici on est tout à la joie, comme dans la polka de Farbach. A la +Jetée-Promenade, le lieu à la mode, on vient de donner une première +audition du _Salve Regina_ de M. de Basilewski. Hôte fidèle de Nice, M. +de Basilewski est l'un des vice-présidents du comité des fêtes. Sa +personnalité sympathique avait contribué à attirer à la Jetée-Promenade +l'élite de la société mondaine et cosmopolite. + +Aussi est-ce devant une salle comble que le _Salve Regina_ de M. de +Basilewski a été interprété avec soli, chants et orchestre. M. Georges +Lamothe tenait l'orgue. + +D'unanimes applaudissements ont consacré la réputation du compositeur +gentilhomme. + +Et, comme succès oblige, la Jetée-Promenade prépare une fête +d'inauguration générale qui sera un conte des Mille et une nuits en +action. + +La Société des régates de Monaco, qui tient à bien faire les choses, +vient de préparer un programme qui satisfera les plus difficiles. Et +comme tout se passe en musique dans ce délicieux pays, la Société +musicale que préside M. Coudert sera de la fête. Après une aubade donnée +à leurs Altesses Sérénissimes, elle se fera entendre, le 6 février, dans +un grand concert de charité qui aura lieu à trois heures de l'après-midi +sur le boulevard de la Condamine. Le soir une grande retraite aux +flambeaux partira du vieux Monaco, traversera la Condamine et s'arrêtera +à Monte-Carlo. + +Comme on le voit, on n'oublie jamais les pauvres sur le littoral, et, si +l'on tient à s'amuser, on tient à le faire en soulageant les malheureux. + + + +[Illustration: NOS GRAVURES.] + +LES EXPLORATEURS DU THIBET + +Au moment où paraîtra notre numéro, M. Bonvalot et le prince H. +d'Orléans entretiendront le public de la Société de Géographie de Paris +de leur intéressant voyage à travers le Thibet. + +Dans l'_Illustration_ du 22 novembre 1890 nous avons déjà donné une +carte indiquant assez exactement leur itinéraire. Partis de Paris le 6 +juillet 1889, ils sont rentrés à Marseille le 22 novembre 1890, avec le +Père de Deken, le missionnaire belge qui a été leur compagnon de route. + +Le point le plus important et le plus difficile de leur voyage était +incontestablement la traversée des hauts plateaux du Thibet par le +chemin appelé la _Petite route_, chemin inexploré avant eux. + +Il nous a donc semblé intéressant, ne pouvant suivre pas à pas les +explorateurs dans la route longue et dangereuse qu'ils ont parcourue, de +les prendre à ce moment-là. + +Complètement enveloppés dans leurs épaisses fourrures, ils traînent +péniblement leur chevaux fatigués et essayent de dégourdir, par les +longues marches, leurs membres que le froid paralyse. Il le faut +absolument, car le froid, en effet, à ces hauteurs, est mortel, et le +«mal de montagne» fait rarement grâce à ses victimes. + +Les bagages indispensables qu'il avait fallu garder étaient charriés à +dos de buffles et escortés par des indigènes. + +Les portraits des trois voyageurs que nous publions ont été faits à leur +arrivée en Chine, alors que les traces des fatigues et des privations +étaient encore empreintes sur leurs visages. + +M. Bonvalot et le prince Henri d'Orléans, qui a fait en cette occasion +ses débuts avec une énergie morale et une force de résistance assez +rares à son âge, rapportent du Thibet une collection ethnographique fort +intéressante: des costumes, des armes, des ornements religieux, des +livres, etc. + +Le prince d'Orléans a pris de son côté une série nombreuse de vues +photographiques qui serviront bientôt à l'illustration complète du récit +de leur exploration. C'est parmi celles-ci que nous avons choisi les +documents publiés dans ce numéro. + +Abeniacar. + + + +L'ASILE DE NUIT +DU PALAIS DES ARTS-LIBÉRAUX + +On sait à quel admirable élan de charité a donné lieu le rigoureux hiver +que, espérons-le du moins, nous avons fini de traverser. Pouvoirs +publics, Presse, initiative privée, ont rivalisé de zèle dans cette +pensée commune: venir immédiatement au secours des malheureux, les +soustraire avant tout au froid en leur fournissant un abri et des +aliments. + +C'est, à cette pensée que répond l'ouverture des asiles ou des refuges +de nuit. + +Le plus vaste d'entre ceux-ci et dont l'installation est la plus +intéressante est, sans contredit, celui du palais des Arts-Libéraux. +Nous ne décrirons pas l'immense hall, ou l'élégante cohue des heureux a +passé pendant notre inoubliable Exposition universelle de 1889, où la +foule des déshérités de la vie défile en ce moment. A la suite d'une +entente intervenue entre le bureau du conseil municipal et M. Alphand, +directeur des travaux de Paris, le lundi 20 janvier, en quelques heures +à peine, tout était prêt pour recevoir les premiers qui se +présenteraient: le lendemain, l'installation était complète. + +C'est vraiment un spectacle curieux. Partout aujourd'hui la lumière, la +chaleur, la vie, là ou hier encore s'étendait une succussion de +bâtiments sombres, froids et tristes. Trente braseros, brûlant 250 +hectolitres de coke par jour, et formés de grandes grilles coniques de +fer noir où le charbon grésille et flamboie, jettent une lueur pourpre +sur le grouillis humain qui les entoure et font paraître pâle la flamme +des becs de gaz à plusieurs branches piqués dans le sol. Sur un des +côtés, formant la cuisine, huit marmites contenant chacune 100 litres de +soupe fument sur leurs foyers, pendant qu'alignée sur les tables, +l'enfilade des gamelles fournies par le ministre de la guerre jette une +note claire dans le rouge et le noir du tableau. + +A terre, contre les parois, bien serrés les uns contre les autres, des +couchages de soldats fournis aussi par la guerre, formés d'un matelas, +d'un drap et d'une couverture, sont prêts à recevoir les hôtes que leur +amènera le hasard. + +Au centre du hall, des espaces vides entourés d'un filet reçoivent les +dépôts de charbon. + +Voici comment fonctionne l'asile municipal du palais des Arts-Libéraux. + +Le directeur, M. Delourme, a sous ses ordres des surveillants fournis +par la préfecture de la Seine et pris dans le personnel des cimetières, +des marchés, des entrepôts de vins; des hommes de corvée provenant des +refuges municipaux ordinaires font le ménage, la cuisine, etc., sous la +surveillance d'infirmières prêtées par l'Assistance publique; quant au +service d'ordre, il est fait, sous la direction de M. l'officier de paix +Montpellier, par la brigade du 7e arrondissement. + +L'entrée a lieu de 6 à 10 heures du soir. Chaque homme reçoit en entrant +sa gamelle contenant un litre de soupe composée de 125 grammes de pain +et 100 grammes de légumes, haricots, pois, riz, pommes de terre, etc., +puis il va se coucher. + +A sept heures du matin a lieu une nouvelle distribution de soupe et +l'asile est évacué pour le service du nettoyage et de l'aérage, +l'assainissement ou la désinfection. + +Dans la matinée, on laisse entrer qui veut pour se chauffer autour des +braseros. + +A midi, troisième distribution. + +La première journée de son ouverture, l'asile a reçu 151 pensionnaires, +la seconde journée 650, dont deux femmes et un enfant; puis ce nombre +s'est sans cesse accru: 1,827 et 21 femmes, puis 2,535 dont 53 femmes et +23 enfants. Pour ces deux dernières catégories, il va de soi qu'on a +fait des installations les séparant des hommes. + +Qu'on ne s'inquiète pas, la clientèle peut augmenter, tout le monde sera +logé. On compte à Paris, en temps ordinaire, 8,000 vagabonds ou +besogneux environ; ce chiffre s'élève actuellement à 12,000 par jour. + +Les dispositions sont prises, soit à l'Exposition, soit dans les autres +asiles, il y a place pour tous. + +Le prix de revient sera, en moyenne, de 75 centimes par tête, tout +compris, ce qui élève la dépense-à 10,000 francs environ par jour, soit +300,000 francs par mois. + +Avec toutes les sommes fournies par le gouvernement et au train dont va +la souscription publique, on ne sera pas obligé de fermer de si tôt. Les +secours sont arrivés aux malheureux pour longtemps. + +Hacks. + + + +LA NEIGE A ALGER + +La neige à Alger! Cela a presque l'air d'un paradoxe, mais tout est +possible en ce singulier hiver. Elle a commencé à tomber sérieusement le +19 janvier à une du matin et atteignait vingt-cinq centimètres au lever +du jour; les rues, les toits, tout en était couvert, dans la ville haute +notamment, et sur la place du Gouvernement, à tel point que sur cette +dernière les amateurs ont pu élever un bonhomme de neige qui ne mesurait +pas moins de quatre mètres, presque la hauteur du socle de la statue du +duc d'Orléans. + +L'impression produite sur la population musulmane a été indescriptible. +Les vieux bédouins se rappellent qu'en 1829, la veille de la prise +d'Alger, un tremblement de terre eut lieu, suivi d'une abondante chute +de neige. Mais elle n'eut pas la persistance de celle de cette année. +Personne d'ailleurs n'y pensait plus. + +La population, un moment interdite, en a vite pris son parti, on en a +fait un amusement, et pendant vingt-quatre heures Alger n'a eu rien à +envier à Nijni-Nowgorod ou à Pékin: on s'y est battu à coups de boules +de neige! + + + +LE DÉGLAÇAGE DE LA SEINE + +On sait que la Seine était complètement prise depuis plusieurs semaines +en plusieurs points de son cours, notamment entre Asnières et Neuilly et +entre Bezons et Bougival. A l'arrivée du dégel, il était à craindre que +les glaçons, s'amoncelant sur ces bancs de glace plus solides que ceux +d'amont, parce qu'ils étaient formés moins récemment, ne vinssent former +à ces endroits des barrages qui auraient amené des inondations +désastreuses. + +Pour éviter ce danger, il a fallu pratiquer dans l'épaisse et solide +couche de glace un chenal par ou le charriage pût s'écouler, et ce sont +les troupes du génie qui se sont chargées de ce travail en y appliquant +les puissants engins explosifs dont elles disposent. + +C'est leur manière de procéder que nous avons fait dessiner spécialement +pour l'_Illustration_ et voici en quelque mots comment s'y prennent nos +braves sapeurs, que nous montrons opérant sur la Seine entre Asnières et +Neuilly. + +Sous la direction d'un lieutenant, guidé lui-même par les avis des +ingénieurs de l'État, les hommes font au milieu du fleuve, dans le sens +du courant, une sorte de rigole, profonde de quelques centimètres à +peine, et aussi longue que l'espace sur lequel il est pris. A mesure que +leur travail avance, d'autres y déroulent un long cordeau détonnant de +mélinite entourée d'étain. Derrière eux, le sergent dispose les pétards +de mélinite, 1 par mètre environ, ou 2 tous les 3 ou 4 mètres, suivant +l'épaisseur de la glace; jusqu'à 30 centimètres d'épaisseur, on pose +simplement le pétard sur la glace; au-delà de 30 centimètres, il est +plus sûr de faire un trou à la pioche et de placer la mélinite +en-dessous. On réunit les pétards au cordeau, et tout est prêt pour +l'explosion. + +Ce cordeau détonnant brûle avec une rapidité que l'on peut estimer à 2 +ou 3,000 mètres par seconde, aussi les sapeurs en déroulent-ils autant +qu'il peuvent en garnir de pétards dans leur journée, c'est-à-dire +environ 3 kilomètres par atelier de douze hommes, et font-ils sauter le +tout en même temps. Pour avoir le temps de se mettre à l'abri, à +l'extrémité du cordeau détonnant ils joignent un bout d'amorce Bickford +qui met quelques minutes à brûler. + +Quant à l'effet de l'explosion, il diffère suivant que les pétards ont +été placés sur la glace ou en dessous. Dans le premier cas, la couche de +glace est comme écrasée l'un formidable coup de marteau; dans le second, +les projections ordinaires des éclatements se produisent. Mais de toutes +façons le résultat est le même, il n'y a qu'un chenal d'ouvert au milieu +du fleuve, et cela suffit, puisque le but est uniquement de permettre +aux glaces de descendre librement au fil de l'eau. + +Un bateau, que des chevaux tirent du bord par une longue corde, passe +enfin sur les débris de l'explosion, et en facilite l'écoulement. + +Telle est la cause des détonations que les riverains de la Seine ont pu +entendre, ces jours derniers, et dont se souviendront longtemps les +habitants de Bougival auxquels le déplacement de l'air, occasionné par +les vibrations de la glace, a, paraît-il, brisé quelques milliers de +carreaux. + + + +L'EMBACLE DE L'ESCAUT + +Partout de mauvaises nouvelles arrivent des débâcles qui font sortir les +fleuves de leurs lits, qui emportent les ponts, qui noient les bas +quartiers des villes. + +Dans cette révolte générale des eaux fluviales, il semble que l'Escaut +ait été, dans tout son parcours, plus particulièrement funeste aux +riverains. Cette singularité s'explique par la largeur du fleuve, par son +peu de profondeur relative, par la platitude des territoires qu'il +arrose. + +Mais c'est surtout à l'embouchure du fleuve, à Anvers, que les +péripéties de la débâcle ont été effrayantes. + +Depuis des semaines, l'accumulation formidable des glaçons avait +transformé l'estuaire de l'Escaut en une véritable mer de glace. Par les +fenêtres de la vieille tour normande, aujourd'hui aménagée en musée +historique, qui commande l'entrée du fleuve et qui fait face à la +Tête-de-Flandre, le spectacle était vraiment admirable. + +A l'ordinaire, une sorte de bac à vapeur relie sur ces deux points les +voies ferrées. Il transporte les voyageurs, les marchandises, les +animaux, sans interruption, d'une rive à l'autre. Depuis longtemps, il +avait dû renoncer à son service. Des blocs de glace, dont quelques-uns +mesuraient jusqu'à deux hectares de superficie, barraient l'entrée du +fleuve. Quand une fissure accidentellement provoquée entre les glaçons +mettait un de ces blocs énormes en route vers la mer, on voyait un petit +bateau, tout en fer, se détacher du quai anversois et pointer à toute +vapeur vers la Tête-de-Flandre. Dans cette navigation périlleuse, le +_Tenace_ et l'_Infatigable_ ont été successivement désemparés. Le +premier de ces deux vapeurs, représenté par la photographie de notre +correspondant, a eu son hélice brisée; le second son avant défoncé par +une banquise. + +La deuxième photographie est une épreuve, prise au milieu même du +fleuve, sur la glace, à vingt minutes d'Anvers, au point dit Hoboken. + + + +LE CARNAVAL DE NICE + +Au moment ou nous paraissons, le carnaval, le vrai carnaval est prêt à +sortir ses bannières et ses chars dans sa ville de prédilection: nous +avons nommé Nice. Celui de cette année sera particulièrement +intéressant, aussi avons-nous pensé à en donner dès maintenant un +avant-goût à nos lecteurs en leur en mettant sous les yeux les +principaux épisodes. Les noms, du reste, qui composent le comité +d'organisation des fêtes, placé sous le patronage de l'administration +municipale, sont suffisamment éloquents par eux-mêmes. Faut-il en citer +quelques-uns? Dans le comité d'honneur: MM. l'amiral Duperré, les +généraux de Vaulgrenant et des Garets, le préfet des Alpes-Maritimes, +etc.; et dans le comité administratif: le maire de Nice, M. de +Malausséna, MM. de Beauvine, le baron de Contes de Bucamp, de +Basilewski, Verany, et tant d'autres dont l'habileté et le zèle n'ont +pas besoin d'être stimulés. + +Les fêtes du carnaval dureront cette année un peu plus que d'habitude. +Elles commenceront le 31 janvier pour se terminer le 10 mars. Le 31 +janvier, à huit heures du soir, Carnaval XIX, roi de Nice pour quelques +jours, fera son entrée solennelle, au son des fanfares, tandis que le +canon tirera des salves. + +Voici l'ordre du cortège qui défilera, on peut en être sûr, au milieu +d'une foule compacte. + +Des gendarmes d'abord, en grande tenue, ouvrant la marche, puis un char +à feu, brillamment illuminé, et jetant une clarté vive sur les +polichinelles à cheval qui viennent ensuite. Précédée et suivie de +pompiers en tenue de gala, la musique du 161e de ligne. + +Immédiatement après, une immense contre-basse dont les flancs recèlent +une joyeuse musique jetant à tous les échos sa fanfare éclatante. +Ensuite, la musique de Vichy, très pittoresque; enfin le char de +Gargantua-Carnaval. Un gigantesque Carnaval, à la face enluminée, est à +califourchon sur un foudre. Le char est tiré à vingt-sept chevaux. +Chaque cavalier a un attribut. C'est ainsi que nous aurons les radis, +les saucissons, les jambons, les ravioli, les escargots, les crevettes, +les tomates et les aubergines, la dinde aux marrons, les salades, les +melons, le fromage et les fruits. En un mot, tous les plats du repas +destiné à Gargantua-Carnaval. + +Derrière le char, les courtisans, c'est-à-dire des bouteilles au col +argenté, au chef rutilant. Les chevaux sont menés par une nuée de +marmitons nègres, aux costumes plus blancs que neige. Un char à feu, les +fanfares des 6e et 8e chasseurs alpins, la musique _La Lyre niçoise_ et +le char des Chinois fermeront la marche, avec la gendarmerie à cheval. + +N'oublions pas les bannières flottant au vent, et parmi les chars, celui +de la Presse qui nous touche particulièrement. + +Sur les côtés du cortège, des soldats en bourgeron portent des tulipes +lumineuses. + +Le cortège suivra l'avenue de la Gare, toute pavoisée, arrivera à la +place Masséna, puis se dirigera vers le Jardin public, et, après être +passé devant la préfecture et la mairie, il reviendra, traversant les +principales rues, à son point de départ, où il doit se disloquer. + +WOISARD. + + + +AUX PETITES SOEURS + +NOUVELLE + +Par RENÉ BAZIN + + + +I + +Le père Honoré Le Bolloche, n'ayant plus d'ouvrage du tout, sortit de +l'apentis où il travaillait, fit trois pas dehors, et s'assit sur la +chaise qu'il venait de rempailler, car il était, de son état, +rempailleur de chaises. Il étendit d'abord sa jambe de bois, puis +l'autre, chercha du tabac dans son gousset, et, n'en trouvant pas, il se +sentit pauvre. + +Pauvre, Le Bolloche l'avait toujours été, mais il ne s'en était pas +toujours aperçu, ce qui constitue, au fond, la vraie manière de ne pas +l'être. A l'armée, par exemple, quand il était sergent de zouaves, de +quoi manquait-il? Le plus bel homme du régiment, la figure longue et +bronzée, avec un nez bien droit d'arête, légèrement aplati et large à la +base, une barbiche qui eût fait envie à plus d'un commandant--à cette +époque napoléonienne où il y avait des commandants si décoratifs--les +épaules effacées, le cou tanné et sillonné de ravins blancs, la poitrine +bombée, il jouissait de la considération de ses compagnons d'armes et +d'un traitement qui lui suffisait. Son livret ne portait, au passif, que +des punitions insignifiantes, pour quelques fortes bordées militaires à +des anniversaires glorieux, une poule chapardée à des Bédouins, deux ou +trois réparties trop vives à des chefs plus jeunes que lui: des misères. +L'actif était superbe; cinq campagnes, tout ce qu'on pouvait avoir de +chevrons, une citation à l'ordre du jour, la médaille militaire, un cor +de chasse de tir: la menue monnaie d'un général en chef. Plusieurs fois +il avait passé en triomphe dans des villes, sous des arceaux de +lauriers, marchant sur les fleurs, applaudi par les femmes au retour +d'Italie ou de Crimée. On le mettait en avant, ces jours-là, à cause de +sa prestance, et de quelque blessure qu'il avait l'esprit de recevoir +aux bons moments et aux bons endroits: une balafre de sabre en pleine +tempe à Solférino, et une balle dans le mollet à Malakoff. Le Bolloche +aimait la gloire. Les jeunes soldats, tout en l'admirant, le dotaient +aussi d'une humeur grincheuse. Mais les chefs, mieux informés sans +doute, le disaient seulement un peu haut d'honneur. Le ciel l'avait doué +d'une santé à toute épreuve. Le Bolloche était heureux. + +Plus tard même, atteint par la limite d'âge, selon son expression, et +sorti du régiment, il avait rencontré quelque douceur dans cette vie +civile dont il médisait journellement autrefois. Habitué à être commandé +et entouré, sa liberté lui pesait, non moins que sa solitude. Encore +vert, d'ailleurs, et de galantes façons, il avait aisément trouvé à se +marier. La femme n'était pas toute jeune, mais lui commençait à +vieillir. Elle apportait, du reste, ce qui peut passer pour jeunesse aux +yeux de bien des gens, une dot, une petite maison bâtie dans un +bas-fond, au-delà des octrois, et autour un pré de quelques ares ou pour +mieux dire deux bandes d'herbe en pente, traversées, l'hiver, par un +filet d'eau, dont il restait, l'été, un marécage en rond, grand comme +une aire à battre. + +Le voisinage des joncs qui poussaient la, l'ignorance de tout métier, +une certaine adresse de main, furent causes que l'ancien soldat se mit à +rempailler des chaises. Il ne prenait pas cher. La pratique lui arrivait +abondamment du faubourg, où les enfants se chargeaient de lui donner de +l'ouvrage. Sa santé se maintenait. Et, plusieurs années encore, Le +Bolloche n'eut pas lieu de se plaindre. + +Bien au contraire, une joie lui vint, la plus vive qu'il eût connue, et +de celles qui durent: un enfant. Il avait immensément souhaité une +fille. Celle que sa femme lui donna était rose, blonde et gaillarde. Le +Bolloche se reconnut tout de suite en elle. Ce fut une adoration +immédiate. Il voulut--bien que très peu dévot--la porter lui-même à +l'église, et quand le curé lui demanda le nom sous lequel elle devait +être baptisée: «Appelez-la Désirée, dit-il, car jamais je n'ai rien +désiré tant qu'elle.» + +Il prit soin d'elle, et l'éleva plus encore que la mère. Toute petite, +avant même ses premiers pas, elle se roulait dans l'apentis, tandis +qu'il travaillait. Elle riait, et il était content. Si elle pleurait, il +avait des inventions incroyables pour la consoler, il la berçait, il lui +chantait, comme une nourrice, des chansons qui n'ont que trois notes, de +celles qu'on entend dans les arbres, au temps des nids. A peine fut-elle +assez sage pour se tenir tranquille et assez forte pour plier un jonc, +il lui apprit à tresser des cages, des paniers, des bateaux qu'on allait +ensemble lancer sur la mare. + +Puis l'amusement devint un art. Elle sut bientôt ce que savait le père, +et plus encore. Celui-ci n'en fut pas jaloux. Il lui confia les ouvrages +fins, qui demandaient une main agile, un peu de goût et d'invention. Et +toutes les fois qu'une chaise bourgeoise, non pas grossièrement joncée, +mais paillée en belle paille de seigle, d'une ou de deux couleurs, +arrivait au logis, avec un siège à remplacer ou une blessure à fermer +seulement, Le Bolloche en chargeait Désirée. + +Ainsi élevée tendrement, entre trois personnes qui la choyaient à +l'envie,--car Le Bolloche avait retiré chez lui sa très vieille mère +aveugle,--il n'était guère possible que l'enfant ne devînt pas aimable. +En effet, on n'aurait pu trouver, dans tout le faubourg et dans la +campagne voisine, une fille plus avenante. A quinze ans, on l'eût prise +pour une femme déjà. Elle était grande, bien faite, rose de visage, +légèrement rousselée. Ce n'est pas qu'elle eût les yeux plus longs ou +plus larges qu'une autre, mais elle regardait tout droit, si franchement +qu'on devinait en elle un coeur tout simple. Elle riait volontiers, et +son rire demeurait dans la pensée, comme une chose fraîche. Elle ne +portait pas de bonnet, un peu par économie, beaucoup pour montrer ses +cheveux qui ondaient sur ses tempes en deux écheveaux d'or, et qu'elle +tordait par derrière, à la diable. Son goût lui conseillait les robes +claires. Elle piquait souvent un brin de fuchsia rouge à sa casaque +d'indienne. + +Pourvu qu'il pût la voir, ou seulement l'entendre près de lui. Le +Bolloche ne trouvait rien à reprendre à la vie. Comme Désirée, pour +causer, ne s'arrêtait pas de tordre la paille, ils bavardaient en +travaillant; comme elle était déjà d'un âge qui fait songer, ils +parlaient presque toujours d'avenir. + +Ce fut à cette époque, précisément, que l'épreuve commença pour le père +Le Bolloche. D'abord la blessure de sa jambe, qui n'avait jamais +totalement guéri, s'envenima. Il eut beau jurer, la gangrène s'y mit. +Après des semaines de souffrance, il fallut couper la cuisse. Toute la +réserve du ménage s'en alla en honoraires de chirurgien, et en petites +fioles qui s'alignaient sur la cheminée, vides, avec des étiquettes +rouges. Le malade ne décolérait pas d'être au lit, et de voir couler son +argent. Il fut une saison entière convalescent. Et, quand il reprit sa +place sous l'apentis, il constata bien vite qu'il avait perdu de son +corps beaucoup plus qu'il ne croyait, hélas! la souplesse, l'énergie, +cette vaillance de muscles enfin qui est la bonne humeur de nos membres. +Le mal l'avait usé. + +Désirée était là, sans doute, chaque jour plus experte, pour gagner le +pain de la maison. Grâce à l'activité de sa fille et à une légère +augmentation de prix, Le Bolloche espérait que les trois femmes, l'âne, +les poules et la chatte, qui formaient le personnel confié à sa +sollicitude, ne ressentiraient point trop les suites de cet accident +qui, de simple blessé, l'avait fait invalide. Il gagnerait moins +peut-être, mais sa fille gagnerait un peu plus: le résultat serait le +même. + +Il se trompait. Un second obstacle surgit, celui-là invincible. Ni le +père ni la fille ne refusaient le travail; ce fut le travail qui +commença à manquer. D'une saison à l'autre, la diminution des commandes +se faisait plus sensible. Il y eut d'abord des heures de chômage, puis +des jours entiers. En vain Le Bolloche, avec son âne et sa charrette, +continua de parcourir, chaque samedi, les quartiers suburbains, et +d'envoyer aux fenêtres où fleurissent les géraniums-lierres en éventail +et les oeillets en pyramides son cri traditionnel: «Pailleur! pailleur +de chaises!» De moins en moins son appel trouvait de l'écho. Et la +cause? Le progrès, l'envahissement du luxe qui, de proche en proche, des +châteaux aux maisons des bourgeois, et jusque dans les fermes, supplante +l'antique tradition, et, à la place des sièges aux armatures massives +recouvertes de jonc, introduit les meubles légers et à bon marché sortis +des fabriques de Paris ou de Vienne. Triomphe du rotin, des fauteuils +d'étoffe, des tresses d'alfa, des berceuses d'osier blanc, par lequel +les rempailleurs étaient lentement évincés. Un métier finissait. + +Que d'autres ont disparu de la sorte! Combien d'humbles artisans ont +senti avec un étonnement désespéré l'outil tomber de leurs mains, et +l'état appris aux jours d'enfance, l'état qui avait honorablement nourri +le père et leur avait suffi à eux-mêmes une moitié de leur vie, devenir +ainsi progressivement hasardeux et ingrat! Est-il rien d'aussi dûr? +Quelques-uns sans doute peuvent chercher un autre ouvrage. Mais les +vieux, pour qui le temps de l'apprentissage est passé, accrochés à ces +professions en ruines, n'ont plus qu'à disparaître avec elles. + +C'était le cas du père Le Bolloche. Le bonhomme le comprenait bien. Il +laissait les choses aller, avec cette arrière-réserve d'espérance que +nous avons, tant qu'elles vont encore. L'herbe commençait à envahir +l'atelier sous les bottes de seigle jaune qui pourrissaient par le pied. +Dans l'étang, les joncs et les roseaux, coupés ras autrefois, +grandissaient, se gonflaient, montaient en quenouilles. Et comme, +ici-bas, la plupart de nos tristesses ont un envers de joie pour +quelqu'un, les fauvettes du quartier ne s'en plaignaient pas, n'ayant +jamais, ni leurs devancières, trouvé au bord de la mare tant de duvet +pour leurs petits. + +Il attendit jusqu'au bout, jusqu'à ce que le dernier sou de leur épargne +à tous fût dépensé. + +Et voilà que cette heure était arrivée. La grand-mère,--qui tenait les +comptes, de mémoire, bien entendu, et gardait la bourse,--en avait, le +matin même, prévenu son fils. Il fallait prendre une résolution, trouver +un expédient, car le pain du lendemain n'était plus assuré. + +C'est à quoi le Bolloche réfléchissait, sa longue face encore allongée +par la tristesse, à trois pas de l'apentis, un jour de printemps. + +Pour tromper sa passion de fumeur, il aspira deux ou trois bouffées +d'air à travers le fourneau vide de sa pipe, et la première idée qui lui +vint fut qu'il pourrait se priver de tabac. Il se sentait capable de ce +sacrifice. Mais il ne tarda pas à s'apercevoir que ce n'était pas une +solution. Alors que faire? Envoyer Désirée en condition? Jamais il n'y +consentirait. Il aimerait mieux mendier son pain. Dire à la grand-mère: +«Nous ne pouvons plus vous nourrir. Cherchez, demandez à l'assistance +publique...» Allons donc! Est-ce qu'un enfant peut seulement penser à +cela? Vendre la maison? Il faudrait en louer une autre, et les loyers +avaient doublé, triplé, depuis que Le Bolloche habitait son coin de pré. +Où serait l'avantage? Evidemment il n'y avait qu'un seul parti, dont sa +femme et lui avaient causé déjà: ils partiraient tous deux, ils +laisseraient la maison à l'aïeule qui était trop vieille, et à Désirée +qui était trop jeune et trop aimée pour porter un tel deuil. + +Partir! Quand il fut arrivé à cette conclusion, Le Bolloche appuya son +coude sur sa bonne jambe et regarda lentement autour de lui, de ce +regard chargé d'adieux qui découvre toujours quelque beauté nouvelle aux +choses les plus familières. Le pré où l'herbe renaissait, où les boutons +d'or échappés à l'âne commençaient à s'ouvrir, lui parut promettre une +fenaison abondante. Les haies qui, de trois côtés, couraient autour, +n'avaient plus cet air souffreteux et défraîchi, ces trouées lamentables +qu'elles offraient jadis. Bien épinées, drues, tendues de fil de fer aux +endroits faibles, elles défendaient la maison mieux qu'un mur. Et le mur +qui longeait la route, pour un peu moussu qu'il fût, était encore solide +et d'aplomb. Le Bolloche avait souvent rêvé d'élever là, pour son +gendre, une maison semblable à l'autre qui était à mi-pente. Ah! si le +métier ne l'avait pas trahi! Quelle jolie vue on aurait eue des +fenêtres, sur la rue qui remonte vers l'octroi, éclairée au gaz, si gaie +le dimanche, si coquette avec ses cabarets peints de couleurs vives, ses +jeux de boules, ses charmilles et ses grands jardins tout roses de +pêchers en fleurs! + +A ce moment, Désirée apparut au haut du pré, venant de la ville. Le vent +l'avait un peu décoiffée. Elle marchait, une main retombante le long de +sa hanche, l'autre passée au travers du siège défoncé d'une chaise qui, +pendue à son bras, l'enveloppait d'un disque inégal de rayons jaunes. La +jeune fille avait fait deux kilomètres pour trouver ce travail. Elle +arrivait sans se plaindre, contente même, dans la lueur du couchant qui +traînait sur le pré. Et quand Le Bolloche la vit, il comprit mieux +encore que la séparation d'avec elle serait la plus dûre de toutes, et +qu'auprès de celle-là les autres n'étaient rien. + +--Eh bien! dit-elle de son ton de bonne humeur, vous demandiez de la +besogne, en voilà: une chaise comme vous les aimez, à rempailler en gros +jonc. + +--Non, petite, répondit tristement le bonhomme, j'ai fini tantôt ma +dernière, et je suis assis dessus. + +Elle approcha, sans comprendre ce qu'il voulait dire, s'étonnant +seulement qu'il fût sombre. D'habitude il était joyeux quand elle était +joyeuse. Qu'avait-il? + +--Appelle ta mère, ajouta Le Bolloche, j'ai à lui parler. + +Elle entra dans la maison, et la mère en sortit, toute petite sous son +énorme bonnet blanc. Le Bolloche emmena sa femme au bord du ruisseau que +longeait un sentier. Il l'avertit de son projet, non pas rudement comme +il avait coutume de le faire quand il lui disait la moindre chose, mais +presque doucement, très troublé qu'il était lui-même et hors de son +naturel. Désirée les regardait de loin. Elle les voyait côte à côte, lui +un peu penché, elle au contraire la taille cambrée et la tête levée. Ils +parlaient bas. Malgré le calme du soir, on n'entendait que des +bourdonnements alternés et le grincement régulier de la gaine de cuir où +s'enfonçait la jambe coupée. + +Quand ils rentrèrent. Le Bolloche alla se placer en face de la +grand-mère, affaissée dans un fauteuil garni d'oreillers, à droite de la +cheminée, et porta la main à son front, pour saluer, d'un geste familier +d'ancien soldat. + +--Maman, dit-il, l'ouvrage ne va plus. + +--C'est vrai, mon petit. + +--Je mange encore beaucoup pour mon âge, continua Le Bolloche, plus que +je ne gagne. Ça ne peut durer: Il faut que je m'en aille avec Victorine. + +La nonagénaire, toute alourdie qu'elle fût par l'immobilité, eut un +tressaillement. Elle essaya, d'un mouvement instinctif, d'ouvrir ses +yeux morts, qui n'étaient plus qu'une fente mince dans l'enfoncement +ridé de l'orbite. + +--T'en aller, fit-elle, et où t'en irais-tu, Etienne? + +Le Bolloche se détourna à demi, comme si la grand-mère l'eût réellement +regardé et qu'il n'eût pu supporter ce regard. Il répondit, avec un peu +de confusion: + +--Aux petites soeurs, Victorine prétend qu'on y est bien. + +La vieille femme se souleva sur les bras de son fauteuil. + +--C'est moi qui partirai, dit-elle, de ce même ton rude qu'elle avait +transmis à son fils. + +--Non, maman, non pas! Tu es trop bien habituée ici. Nous sommes plus +jeunes, nous autres, le chagrin ne nous tuera pas! + +--C'est que, mon enfant, rien ne m'appartient ici, je suis chez... + +--Chez toi, dit rapidement Le Bolloche. + +Et cet homme, qui était vieux aussi et infirme, eut, pour convaincre sa +mère, une inspiration de petit enfant. Il l'entoura de ses bras et lui +dit à l'oreille, avec un enjouement moitié voulu, moitié vrai: + +--Maman, quand j'étais au régiment, et que je faisais les cent coups, je +dépensais plus que mon prêt, hein? + +--Oui. + +--Des cent sous, des dix francs par semaine. Qui est-ce qui payait? + +--C'était moi. + +--T'ai-je rendu l'argent? + +--Non. + +--Alors tu vois bien que tu es chez toi, maman, puisque je te dois! + +Elle resta un moment sans rien dire, puis elle reprit: + +--Je veux bien. Seulement tu emporteras tes bardes et du meuble, pour ne +pas arriver là-bas comme un mendiant. + +--Pourvu que tu aies ta suffisance, dit Le Bolloche, je ne demande pas +mieux. + +La grand-mère ne répondit plus. Le sacrifice était accepté. C'était +fini. + +Parmi les pauvres, les effusions de remerciements sont inconnues. Il n'y +en eut pas. L'aïeule, qui avait les mains jointes sur la poitrine, les +souleva seulement par deux fois, pour montrer combien elle était +touchée. + +Et ce fut tout. + +Ils s'assirent pour souper, autour d'une salade dont le pré avait fait +les frais. Rendus tristes par la pensée d'un changement si grand et si +prochain, ils ne se parlaient pas. A quoi bon? Le même regret les +poignait tous. Ils avaient lutté jusqu'au bout. La misère était la plus +forte. A quoi bon? + +Cependant Le Bolloche remarqua que la grand-mère ne mangeait rien. Elle +remuait les lèvres, comme si elle n'osait faire une question qui la +troublait. A plusieurs reprises, les mots s'arrêtèrent ainsi sur sa +bouche. Enfin, elle fit effort sur elle-même, et d'une voix toute +angoissée: + +--Etienne, dit-elle, est-ce que tu me laisseras Désirée? + +Deux gros soupirs lui répondirent oui. + +Alors on aurait pu voir le visage de l'aïeule, inexpressif et détendu +comme tous ceux auxquels aucune impression n'arrive plus par les yeux, +s'éclairer d'une lueur soudaine. La joie rompait la nuit de cette face +d'aveugle. Il semblait que l'âme s'en était approchée, et souriait au +travers. En même temps les deux époux regardaient Désirée du même regard +morne. La place que la jeune fille tenait dans le coeur de tous se +montrait ainsi, sans phrase, plus éloquemment que par des mots. Car un +enfant, cela se partage. Il n'en faut qu'un pour plusieurs vieux. Et +quand ces pauvres gens s'étaient unis pour vivre sous le même toit, la +mère, le fils, la bru, ce n'était pas seulement leur petit patrimoine +qu'ils avaient mis en commun, ni le courage qui vient de l'un à l'autre +à ceux qui travaillent ensemble, ni la mutuelle assistance que leur +misère se prêtait, c'était encore, c'était surtout la jeunesse de +Désirée. + +Le souper achevé, Le Bolloche se secoua un peu pour chasser cette +tristesse indigne d'un homme. Pendant que sa femme aidait la grand-mère +à se coucher, il entraîna Désirée dehors, et se mit à se promener avec +elle dans la tiédeur de la nuit déjà venue, depuis l'apentis qui +terminait la maison à droite jusqu'au clapier en treillage accolé au mur +de gauche. + +S'apercevant qu'elle avait les yeux rouges: + +--Allons, dit-il, Désirée, ça passera! Du courage! Regarde-moi, je ne +pleure pas. Et pourtant j'ai du regret de te quitter, va, surtout de te +quitter pas mariée. + +--Pourquoi donc? + +--Parce que c'était mon idée de te voir établie. Nous t'aurions choisi +tous les deux ton mari, un ancien soldat comme moi... tandis que là-bas, +tu comprends... + +Il n'acheva pas sa pensée, et, croisant les bras, il s'arrêta, les yeux +dans les yeux de sa fille: + +--Dis-moi au moins, fit-il, avant que je ne parte, une chose que je +voudrais savoir? + +Elle le regardait, elle aussi, de son regard franc où des clartés +d'étoiles passaient. + +--As-tu un amoureux? demanda le père. + +Cela parut drôle à Désirée, qui répondit en riant, malgré son chagrin: + +--Mais non, père, je n'ai personne. + +--Au fait, tu ne sortais guère, et ils ne pouvaient pas te voir. S'ils +t'avaient vu, ceux qui sont en âge de chercher femme! Enfin, Désirée, si +tu es de mon sang, comme je le crois, tu n'épouseras qu'un ancien +soldat. + +--Un ancien? + +--Oh! il peut être ancien sans être vieux. Pourvu qu'il ait porté les +armes et fait une campagne, cela me suffira, je serai content. Tout le +monde n'est pas médaillé comme moi. + +--Sans doute. + +--Pour le régiment, je te laisse à peu près le choix. Un zouave me +plairait mieux, naturellement. Mais tu peux aussi épouser un cavalier. +Il y a aussi de beaux petits dragons. + +--Bien, répondit la jeune fille, un zouave ou un dragon. + +--Même un chasseur à pied, reprit Le Bolloche. C'est un corps d'élite. +Mais pas un lignard, tu entends? + +--Non. + +--Surtout pas un civil! Quelle conversation aurais-je avec lui, quand je +le verrais? Rappelle-toi ça, Désirée: si tu m'amènes un bleu qui n'ait +jamais servi, je refuse! + +Il était un peu solennel, disant cela, un bras étendu vers la ville. Cet +ancien sous-officier n'avait jamais pu se défaire d'un certain penchant +au mélodrame. La solennité de ses formes ne tirait pas, d'ailleurs, à +conséquence. Désirée ne l'ignorait point. Elle allait sans doute +répondre non pour lui plaire. Mais voilà que Le Bolloche, machinalement, +laissa ses yeux suivre la direction de son bras levé. Il aperçut les +toits d'ardoise étagés qui luisaient sous la lune comme des écailles +d'argent, la ligne montante des réverbères qui ne paraissaient que de +misérables points jaunes dans l'immensité bleue de la nuit, tout le +quartier qu'il parcourait si souvent depuis des années. Derrière ces +fenêtres éclairées, que de gens il connaissait, tranquilles, assurés de +dormir demain dans la même chambre où ils veillaient encore ce soir! +Cette pensée lui fit mal. + +Il se détourna brusquement et dit: + +--Rentrons, Désirée, voilà le serein qui tombe. + + + +II + +Le lendemain, sur la route qui conduisait aux Petites Soeurs des +pauvres, à Jeanne Jughan, comme on disait dans le faubourg, l'âne +traînait le plus singulier chargement qui eût jamais pesé sur son bât de +misère. C'étaient d'abord, sur le siège de la charrette basse, Le +Bolloche, en redingote marron, coiffé de sa chéchia de zouave, et sa +femme, dans sa meilleure robe de futaine à carreaux, les yeux mouillés +derrière ses lunettes de corne; puis, juste sur la ligne des essieux, +une pyramide composée d'un coffre où se trouvaient les vêtements moins +habillés du ménage, d'une caisse percée de trous qu'habitait une famille +de lapins habitués au jour crépusculaire et, en couronnement, une +bourriche d'où sortaient en houppes blanches et noires, les plumes d'un +couple de poules de Barbarie, maintenu par des baguettes; enfin trois +pots de basilic, un gros flanqué de deux petits, luxuriants, arrondis, +superbes, amarrés par une corde sur le plancher du véhicule, terminaient +le chargement en poupe. Il y avait encore, entre les bonnes gens, à la +naissance des brancards, une petite chatte maigre et grise, compagne du +rempailleur et qui, de temps à autre, le long de la jambe de son maître, +frottait sa tête de vipère. + +Tout cela s'en allait cahotant, les gens, les bêtes, les meubles, vers +la demeure où tant d'épaves semblables les avaient précédés. Pour +arriver, il fallait trois quarts d'heure à pied, et une grande heure au +train de l'âne. Mais qu'importait à Le Bolloche? Il n'avait pas de hâte +d'achever ce voyage-là. Il ne criait plus comme autrefois par les rues: +«Pailleur, pailleur de chaises!» Il n'était plus rien dans le monde, pas +même tresseur de jonc, et il le sentait cruellement. Quand il levait les +yeux, d'un côté ou de l'autre, vers les maisons de ses anciennes +pratiques, son sourire navré répondait aux étonnements que provoquait +son équipage. Les petits garçons riaient, pieds nus sur les seuils, les +grandes filles paraissaient aux fenêtres, et d'un mouvement d'épaules, +tenant encore à brassées les paillasses qu'elles remuaient, se +penchaient pour voir, à la volée, ce qui se passait en bas. Ce +déménagement leur paraissait drôle, ils ne se doutaient pas du chagrin +de ces deux voyageurs. Encore la femme, plus douce de nature, se +résignait-elle un peu. Mais l'homme avait une douleur violente. Il s'y +mêlait chez lui beaucoup d'orgueil blessé. L'idée de s'enfermer, lui qui +avait commandé une section, sous l'autorité d'une femme, d'une +religieuse surtout, l'irritait au plus haut point. Il en voulait par +avance à celle qui allait le recueillir. Et à mesure qu'il s'avançait +vers le terme de son voyage, son visage devenait plus rude, ses sourcils +se fronçaient: il avait son grand air des jours de revue. Le Bolloche +entendait en imposer dès l'abord. On ne le prendrait pas pour un +fainéant à bout de ressources, las de rouler et mendiant un asile, non, +sûrement; ni pour un homme sans caractère qu'on peut commander comme un +enfant. La première nonne qui l'apercevrait ne s'y tromperait pas! + +Enfin la route monta. Un moulin blanc se dressa vers la droite, et le +moulin touchait l'hospice. Avec une bande de pré qui les séparait, ils +occupaient tout le sommet de la colline. Les voyageurs s'arrêtèrent un +peu. En face, au bout du chemin, deux corps de bâtiments très élevés +s'avançaient en angle ouvert, masquant le reste de la maison, qui ne +montrait ainsi que ses deux bras tendus. Un mur d'enceinte tournait +autour et descendait la pente de l'autre côté. Des cîmes d'arbres, aux +feuilles nouvelles, le dépassaient çà et là. Toutes les fenêtres étaient +ouvertes. + +Le Bolloche poussa l'âne jusqu'au pied d'un perron, et attendit. + +C'est là comme dans une ruche: on n'est jamais longtemps sans voir une +abeille sortir. Une cornette parut, et dessous une soeur toute petite, +toute jeune et toute brune. + +--Que voulez-vous? demanda-t-elle. + +--Celle qui commande ici, répondit sévèrement Le Bolloche. + +--Est-ce pour lui vendre quelque chose? La bonne mère est très occupée, +voyez-vous, et si c'était pour cela... + +--Est-ce que j'ai l'air d'un marchand ambulant? répondit Le Bolloche. +Vous n'y êtes pas du tout, mademoiselle--il insista sur le mot, sachant +fort bien qu'il s'émancipait d'une tradition respectueuse--j'ai à lui +parler, une affaire à lui proposer, et même une bonne affaire. + +La soeur jeta un coup d'oeil rapide sur les voyageurs, le coffre, les +trois pots de basilic. + +--Je comprends, dit-elle, mon petit bonhomme: je vais la chercher. + +Et elle se détourna si prestement qu'il ne put savoir si elle avait +disparu derrière le pilier de droite ou celui de gauche. + +--Petit bonhomme, grommela-t-il, en voilà une péronnelle, pour m'appeler +petit bonhomme! + +Il se laissa glisser le long du marchepied, et se tint debout, les rênes +de corde passées autour du bras, la chéchia impertinente posée en +arrière, un peu de côté. + +Une ombre courut sur le vitrage cintré du cloître, et une autre soeur +parut au seuil de la porte, de taille moyenne, celle-là, mais si frêle +qu'elle paraissait petite. Ses mains, quelle avait jointes sur sa robe +noire, étaient blanches et transparentes. Il eût été difficile de dire +son âge. Tous les traits de son visage très fin s'étaient encore +amenuisés par la fatigue et l'effort dévorant d'une âme ardente. On n'y +voyait cependant pas une ride. Elle avait dans le regard quelque chose +d'enfantin, et en même temps le sourire compatissant de celles qui ont +vécu. Sa coiffe cachait la couleur de ses cheveux. C'était «la bonne +mère», une grande dame qui gouvernait deux cents pauvres et soixante +religieuses d'un signe de ses doigts de nacre. + +Elle considéra un instant l'équipage arrêté devant elle. Le coin de sa +bouche mince se souleva involontairement, par une surprise de sa nature +qui était vive et enjouée dans le monde. Mais tout de suite la volonté +réprima ce mouvement désordonné. Et elle dit, de sa voix qui n'avait ni +timbre ni chant, mais très douce pourtant: + +--Vous venez pour entrer chez nous? + +Le Bolloche, un peu déconcerté, répondit: + +--Oui, madame, si vous avez de la place. + +--Nous vous en ferons une, mon ami, et nous vous servirons de notre +mieux. + +--D'ailleurs, je ne vous demande pas la charité, j'apporte mon ménage. + +--Et jusqu'à votre chat! + +--Tout cela est à vous, reprit-il en désignant d'un geste large l'âne, +la voiture et le chargement; je n'y mets que deux conditions. + +[Illustration.] + +--Lesquelles? + +--Tout à l'heure, une de vos inférieures... + +--Vous voulez dire une de nos soeurs? + +--Oui. Je suis un ancien soldat, voyez-vous: pour moi, tout ce qui n'est +pas un supérieur est un inférieur. Eh bien! votre soeur m'a appelé +«petit bonhomme», je n'aime pas cela. + +--Il faudra nous pardonner si nous recommençons, dit la soeur, sur le +visage de laquelle le même sourire léger reparut: c'est un peu l'usage +chez nous. + +--Et puis, je voudrais savoir si on a la liberté de son opinion ici? Je +préfère vous le dire tout de suite, je ne crois pas à grand'chose, moi, +je ne suis pas dévot, je ne fais pas de mômeries. Et si on n'a pas la +liberté de son opinion, je me remmène! + +Le Bolloche disait cela de son plus grand air. Il s'aperçut avec +étonnement que la soeur souriait pour tout de bon, d'un sourire si +épanoui, si profond, si jeune, qu'il en perdit contenance. + +Dame, fit-il, puisque c'est mon opinion! + +--Ne craignez rien, répondit-elle: nous avons plusieurs petits +bonshommes qui pensent comme vous. + +Puis elle descendit le perron et vint donner la main, pour l'aider à +sortir de la voiture, à la mère Le Bolloche, tout effarée des audaces de +son mari. + +Celui-ci avait déjà commencé à dételer l'âne. + +--Conduisez-le à l'écurie, dit la soeur, là-bas... oui, c'est cela... +tournez à gauche... devant vous, maintenant. + +[Illustration.] + +Autour de Le Bolloche s'étendaient de nombreux bâtiments de service, +porcherie, écurie, poulailler, étables, et, sur la pente de la colline, +du côté opposé à celui de l'entrée, un vaste champ de seigle avec des +cordons de pommiers nains. Dans les allées se promenait une population +lente, voûtée, cassée, trébuchante, de vieillards. Il y avait autant de +béquilles que de jambes saines. Le vent maussade qui, là-haut, chassait +des nuées fumeuses, aurait pu, se gêner, coucher à terre ces pauvres +ruines humaines. En les regardant, Le Bolloche s'attendrit sur son +propre sort. Il détela l'âne tristement, l'attacha devant une crèche, et +le combla de foin. «Toi, au moins, dit-il, tu ne souffriras pas.» +Ensuite il se mit à décharger la voiture, et, commençant par la +bourriche, il enleva les baguettes qui retenaient captifs le coq et la +poule. A peine sorti, le coq battit des ailes, et chanta. La poule se +frotta le bec aux touffes d'herbe de la cour, et picora, sans le moindre +trouble. + +Le vieux Le Bolloche, qui avait en ce moment la comparaison triste, leva +les épaules. + +--Les bêtes, murmura-t-il, ça ne s'aperçoit de rien: ici, là-bas, tout +leur est égal. + +Et, du revers de sa manche, il essuya une larme qu'heureurement personne +n'avait vu couler. + +(_A suivre._) + +René Bazin + +[Illustration.] + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 2501, 31 Janvier +1891, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, 31 JAN 1891 *** + +***** This file should be named 44519-8.txt or 44519-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/4/5/1/44519/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For forty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 2501, 31 Janvier 1891 + +Author: Various + +Release Date: December 26, 2013 [EBook #44519] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, 31 JAN 1891 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + +<div class="cont"> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"><br><b>LE VOYAGE D'EXPLORATION AU TIBET DU PRINCE HENRI +D'ORLÉANS ET DE M. BONVALOT. En marche sur les hauts plateaux.--D'après +des photographies de M. le prince Henri d'Orléans.</b></p> +<br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/002a.png"></p> + + <p><img alt="" src="images/002_L.png" ALIGN="left">a mort du prince héritier de Belgique a été un deuil pour Paris. A la +première représentation de <i>Thermidor</i>, le Président de la République +n'a pas occupé son avant-scène et la baignoire du duc d'Aumale est +restée vide. Elle était même mélancolique à voir cette unique baignoire +grillée, dans cette salle brillante, étincelante, toute parée. Une +grande première s'il en fût.</p> + + <p>Une grosse affaire ce <i>Thermidor</i>, et qui a mis en mouvement toute la +curiosité artistique et toute la passion politique. Après quelque cent +ans, on ne peut, paraît-il, parler de la Terreur sur un théâtre sans +être accusé d'attentat à la République. Nous a-t-on assez raconté depuis +des mois à propos du comédien Labussière, héros de la pièce de M. +Sardou, l'arrestation des comédiens français coupables d'avoir joué +<i>Paméla</i>, une pièce qu'on trouvait alors anti-civique! Ma parole, il se +trouverait encore des gens capables de décréter d'accusation les +artistes qui ont reçu et joué <i>Thermidor</i>.</p> + + <p>Je ne plaisante pas, je constate. Pour les fanatiques de la politique, +un homme qui écrit un article, un livre ou une pièce désagréables à +leurs idées, est aussi coupable qu'Eyraud et que Fouroux et on ne +demanderait pour lui aucune commutation de peine.</p> + + <p>--La grâce de Fouroux! La grâce d'Eyraud!</p> + + <p>Je ne vois que des entrefilets de ce genre dans les journaux. Il paraît +qu'on doit gracier Eyraud à cause de sa famille. Avait-il songé à la +famille de l'huissier Gouffé quand il ne le graciait pas? On va aussi, +je pense, demander la grâce de ce Wladimiroff que me paraît un joli type +d'amoureux moderne. Il n'a pas fait bonne figure devant ses juges, le +héros du «drame de Ville-d'Avray». Ce Chambige slave--pardon, j'insulte +Chambige--n'a pas du tout conquis le public et surtout le public +féminin. Or, à la Cour d'assises comme au théâtre, il faut avoir pour +soi les femmes.</p> + + <p>--Cherchez la femme, dit la police.</p> + + <p>--Entraînez la femme, disent l'auteur dramatique et l'avocat.</p> + + <p>Et il ne l'a pas entraînée du tout, la femme, ce M. Wladimiroff! Il +s'était contenté de la tuer dans la personne de Mme Dida.</p> + + <p>Ces assassins <i>par amour</i> (ainsi s'intitulent-ils), sont d'ailleurs bien +curieux. Ils jurent: 1° de tuer l'objet aimé; 2° de se tuer après. Mais, +après avoir accompli la première partie de leur tâche, ils reculent +généralement devant la seconde.</p> + + <p>Or, c'est cette seconde partie qui est la plus difficile à accomplir. Il +est assez facile de dire à une malheureuse: «Mourons ensemble, veux-tu?»</p> + + <p>Et, par amour de la phrase, l'autre répond aussi sans difficulté: «Oui, +mourons ensemble!»</p> + + <p>Elle ajoute même quelquefois, étant romanesque:</p> + + <p>--Avec joie, mon adoré, avec joie!</p> + + <p>Mais quand l'amoureux, l'Antony, le <i>Werther à deux</i>, a ajouté: «Viens +avec moi dans l'éternité», et pressé la gâchette d'un pistolet, quand la +femme est tombée, qu'Antony se trouve en face d'un cadavre, soudain il +réfléchit, Antony, il hésite, il trouve, avec une rapidité au moins +égale à celle qu'il a mise à pousser la détente, il découvre brusquement +que la vie, cette guenille, a encore d'aimables lambeaux et le pistolet +qu'il dirige contre lui-même est tenu d'une main beaucoup moins ferme +que celui qu'il a braqué sur la victime.</p> + + <p>Et il vit, Antony, ou du moins il voudrait bien vivre! Mais les +gendarmes s'en mêlent, et aussi ces vilains juges d'instruction que les +assassins de profession--qui méprisent volontiers les assassins par +amour--appellent, dans leur argot, les <i>curieux</i>.</p> + + <p>Des curieux qui ne sont pas des fervents de la <i>curiosité</i>, c'est-à-dire +de la collection, comme ce Champfleury dont on vend les livres, les +bibelots, les faïences et les autographes, cette semaine. Vente très +intéressante, car Champfleury était un amasseur de documents, un +chasseur de curiosités.</p> + + <p>Comme ce Trublet dont on a dit:</p> + + <p class="mid">Il compilait, compilait, compilait... +</p> + + <p>on pourrait dire de lui:</p> + + <p class="mid">Il entassait, entassait, entassait... +</p> + + <p>Assiettes révolutionnaires, poésies de la période révolutionnaire, +poésies de la période romantique, bouquins intéressants, lithographies +de Daumier, dessins de Gavarni, Champfleury enfouissait tout dans son +cabinet de Sèvres où la mort est entrée, prenant et dispersant toutes +ces collections pour la plus grande joie des autres curieux.</p> + + <p>M. Paul Eudel a écrit une bien jolie préface pour le catalogue de cette +vente. Il raconte des gamineries de Champfleury, qui était resté un +<i>mystificateur</i>, comme Labussière, et aussi des anecdotes qui montrent +le flair du dénicheur d'objets d'art.</p> + + <p>--Je ne suis pas sérieux, disait Champfleury, il y a assez de gens +sérieux sans moi.</p> + + <p>Et, dit M. Eudel, il ajoutait de ce ton traînard qui lui était +personnel:</p> + + <p>--Je me suis bien amusé dernièrement. Dans la rue Geoffroy-Marie, au +siège de la Société des gens de lettres, se trouvait sur le mur cette +indication au bas de l'escalier:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20"> Sauvage Allant et Cie</p> +<p class="i20"> à l'entresol.</p> +</div></div> + + <p>Cela m'agaçait toujours lorsque je passais devant cette adresse. Aussi, +un beau jour, je n'ai pu résister à la tentation, il me fallut gratter +une partie de l'inscription, et on lit à présent:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20"> Sauvage....................</p> +<p class="i20"> à l'entresol.</p> +</div></div> + + <p>Plaisanterie de vieux gamin. Mais il y a là tout un caractère et toute +une époque.</p> + + <p>Voici le chercheur maintenant:</p> + + <p>Un jour, chez une brocanteuse du boulevard Saint-Michel, +Champfleury--j'emprunte encore l'anecdote à M. Eudel--aperçoit parmi un +lot de vieilles faïences une porcelaine siamoise qui lui paraît +merveilleuse. Il la marchande. La vendeuse ne veut pas en dire le prix.</p> + + <p>--Je vous en donne cinq cents francs!</p> + + <p>La marchande en eût peut-être demandé vingt ou trente. Elle dit alors +qu'elle réfléchira. Champfleury s'en va. La bonne femme s'en va offrir +ça et là sa porcelaine siamoise et, ne trouvant pas d'acquéreur, la +porte de guerre lasse à Champfleury, qui l'achète et la place au musée +de Sèvres.</p> + + <p>Quelque temps après, des ambassadeurs siamois de passage à Paris +viennent visiter le musée. Champfleury, très fier, leur montre le vase +qu'il a acheté.</p> + + <p>--Ce cloisonné! dit un des ambassadeurs. Mais c'est là une pièce des +plus rares, un morceau de choix. Du onzième siècle. Il serait déjà +précieux chez nous.</p> + + <p>--Et à combien l'estimez-vous?</p> + + <p>--Mais, dit le Siamois, il vaut bien de quinze à vingt mille francs!</p> + + <p>Comment la marchande apprit-elle la visite et le propos de +l'ambassadeur? Je l'ignore. Mais elle l'apprit, cria, tempêta, parla de +procès. On l'avait trompée. Elle demandait la résiliation de la vente. +Elle alla clabauder chez des députés, nos maîtres. On parla +d'interpellation. Le ministre alors transigea. On offrit à la marchande +un groupe de Sèvres qu'elle accepta et qu'elle vendit. Mais l'histoire +prouve que, comme tout bon chien de chasse, aux curiosités Champfleury +avait <i>du nez</i>.</p> + + <p>Il avait aussi des amis. On le voit à la liste de ses correspondants.</p> + + <p>Des amis et des plus huppés. Ce Wagner, dont on célèbre le génie sur +tous les tons et dont on réclame le répertoire sur la scène de l'Opéra +comme on demanderait le Messie, Richard Wagner, Champfleury le défendit, +le loua un des premiers.</p> + + <p>On trouvera--ou l'on a trouvé, car c'est vendu maintenant--parmi les +autographes de Champfleury des lettres fort intéressantes relatives aux +répétitions du <i>Tannhauser</i> et, à la date du 16 mars 1870--quatre mois +avant la guerre--Richard Wagner écrivait de Lucerne à Champfleury, en +français, une lettre où il lui parle de ses <i>espérances favorites</i> à lui +Wagner, «la fusion de l'esprit français et de l'esprit germanique».</p> + + <p>Et quelques mois après le maître-musicien insultait niaisement Paris +assiégé et écrivait son Chœur des rats.. Mais, en mars, il disait:</p> + + <p>«Vous savez que j'ai toujours eu l'idée de l'érection à Paris d'un +théâtre international où seraient données, dans leur langue, les grandes +œuvres des diverses nations. <i>Seule la France, et Paris en +particulier</i>, saurait relier en un faisceau des productions hétérogènes +en apparence, dont la connaissance exacte est, selon moi, indispensable +au développement intellectuel et moral d'un peuple. Parmi les œuvres +françaises qui devraient être données sur cette scène exceptionnelle, +très indépendante des intérêts du jour, celles de Méhul tiendraient une +première place...»</p> + + <p>Richard Wagner se réclamant d'un génie français, voilà <i>un comble</i>!</p> + + <p>Bien intéressante aussi certaine lettre de Gustave Courbet à Champfleury +datée du lendemain de la guerre d'Italie et où le peintre, abandonnant +son <i>Combat de cerfs</i>, qu'il vient d'achever, écrit à son ami:</p> + + <p>«Enfin, voici du très scabreux. Je finis l'<i>Amour et Psyché</i> que vous +connaissez, avec de légères additions. Ensuite j'ai envie de leur faire +un tableau de la guerre, soit le cimetière de Solférino ou autre tuerie +au second plan, puis, au premier plan, deux de <i>leurs soldats</i> qui se +distinguent le plus dans ce genre d'exercice: un turco et un zouave. Ces +deux bêtes fauves courraient comme deux vampires emportant avec eux des +têtes d'Autrichiens au bout de leurs bayonnettes, puis des dépouilles, +le tout au crépuscule; les dents du nègre éclaireraient la campagne.»</p> + + <p>Eh bien, voilà un homme qui ne saurait être soupçonné--comme +David--d'avoir mis son talent au service de la gloire militaire. Il +n'aime vraiment pas la guerre, Gustave Courbet, mais il a une manière de +la faire haïr qui sent déjà son <i>Ode à la Colonne</i>.</p> + + <p>Dans une autre lettre Courbet dit à Champfleury qu'il n'aime pas +l'empire, qu'il veut la France libre (et il a raison); mais il ajoute: +«Autrement, si je ne considère que moi-même, ce gouvernement fait mon +affaire admirablement, il me donne l'orgueil d'être une personnalité!»</p> + + <p>Comme les lettres intimes éclairent un caractère! Je ne penserai plus à +Courbet sans songer à ces deux petites missives-là.</p> + + <p>Mais je m'aperçois que je vous ai peu parlé de Paris. C'est qu'à Paris +il n'y a rien de nouveau, si ce n'est la fin de ce froid noir qui nous +attristait et désolait--quand il ne les tuait pas--les pauvres diables.</p> + + <p>La presse a fait acte d'union en oubliant l'odieuse, 'absurde, l'inique +politique, et en se réconciliant pour un jour dans une œuvre de +charité. Sans distinction d'opinion, elle a ouvert une souscription +publique. Mais le souscripteur le plus important c'est (jusqu'ici) le +soleil qui s'est inscrit dès la première liste et comme suit:</p> + + <p><i>Tous mes rayons de soleil. Total: La santé.</i></p> + + <p>On lui a fait le meilleur accueil.</p> + + <p>Rastignac.</p> + + <br><br> + <hr class="full"> + + <h3>NOTES ET IMPRESSIONS</h3> + +<hr> + + <p>On a vu de mauvaises institutions corrigées dans la pratique par la +sagesse des hommes, et de bonnes rendues impuissantes par leurs +passions.<br> + + <span class="rig">Paul Janet.</span></p><br> + +<p class="mid">*<br>* *</p> + + <p>Si nous mettions d'un côté tous nos sourires, de l'autre toutes nos +larmes, nous aurions un climat limousin, ou les jours de pluie +remportent de beaucoup sur les jours de soleil.<br> + +(<i>Revue félibréenne.</i>)<br> + + <span class="rig">L'abbé Joseph Roux.</span></p><br> + +<p class="mid">*<br>* *</p> + + <p>La différence qu'il y a entre une longue vie et un bon dîner, c'est que, +dans un bon dîner, les douceurs viennent à la fin.<br> + + <span class="rig">R.-L. Stevenson.</span></p><br> + +<p class="mid">*<br>* *</p> + + <p>Il est rare qu'une idée juste et généreuse ne rencontre pas un homme de +cœur pour la réaliser.<br> + + <span class="rig">Jules Rochard.</span></p><br> + +<p class="mid">*<br>* *</p> + + <p>Pourquoi parler de vérité en histoire? Il y a autant de vérités +historiques que d'esprits qui se tournent vers le passé: autant de +Thermidors que de Sardous.<br> + + <span class="rig">Maurice Barrés.</span></p><br> + +<p class="mid">*<br>* *</p> + + <p>Ce n'est pas créer le mal que de le voir, et il faut le voir pour y +porter remède.<br> + +(<i>Questions actuelles.</i>)<br> + + <span class="rig">Paul Deschanel.</span></p><br> + +<p class="mid">*<br>* *</p> + + <p>Il n'y a pas de misères humaines avec lesquelles un homme d'esprit ne +plaisante et ne joue, tant qu'il n'en est pas lui-même atteint.</p> + +<p class="mid">*<br>* *</p> + + <p>Laissez-nous nous moquer un peu des médecins quand nous nous portons +bien: ils prennent assez leur revanche quand nous sommes malades.<br> + + <span class="rig">G.-M. Valtour.</span></p><br> + + <br><br> + + <h3>COMMENT LE FROID A CESSÉ SUR L'EUROPE</h3> + +<hr> + + <p>Quelle loi météorologique régit les saisons? Voilà une question qui nous +est adressée de toutes parts et à laquelle nous aimerions pouvoir +répondre. Si la connaissance du temps est encore à ses débuts et +infiniment éloignée des certitudes qui font la gloire de l'astronomie, +ce n'est pas une raison pour désespérer d'arriver jamais à aucun +résultat, et c'est au contraire une raison de plus pour ne négliger +aucune circonstance--surtout lorsqu'elles sont importantes--d'étudier la +question et de faire faire un pas en avant à la météorologie. Peut-être +les remarques suivantes contribueront-elles à avancer un peu la solution +du problème.</p> + + <p>Les cyclones qui ont été observés récemment aux États-Unis et qui ont +traversé l'Atlantique pour aborder l'Europe par l'Écosse ont été liés +d'une manière tout à fait directe et très étroite au changement subit du +temps et à la cessation du froid sur toute l'Europe. Il y a certainement +là une relation de cause à effet.</p> + + <p>Quand l'Europe est sous le coup de froids rigoureux comme ceux qui ont +sévi du 26 novembre au 20 janvier, l'atmosphère qui pèse sur elle est, +contrairement à nos impressions nerveuses, plus lourde que celle qui +accompagne la pluie et les tempêtes. Le baromètre se tient aux environs +de 770 millimètres.</p> + + <p>Les minima thermométriques correspondent à ces maxima barométriques. +C'est ce qu'on appelle le régime anticyclonique, baromètre élevé, vents +du nord et de l'est, froids plus ou moins intenses. Ce régime est +détruit par l'arrivée des dépressions atmosphériques. Le vent tourne à +l'ouest, le baromètre baisse, le dégel et les pluies arrivent, et +parfois même un temps de printemps, chaud et magnifique, comme celui de +dimanche et lundi derniers, où le soleil a été plus chaud et plus +brillant que dans bien des journées de mai. Le contraste a été subit et +pourrait être considéré comme fantastique si la variabilité de notre +climat ne nous y avait accoutumés de tout temps.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003a.png"> <img alt="" src="images/003b.png"><br> +<b>Carte barométrique du 20 janvier. +Carte thermométrique du 20 janvier.</b> </p> + + <p>Pour bien nous rendre compte de cet état de choses, comparons entre +elles deux journées montrant bien ce contraste. Choisissons celles des +20 et 21 janvier. Voici d'abord la carte barométrique et la carte +thermométrique de la première. On a réuni par une même courbe les points +qui ont la même pression barométrique, et, pour la seconde carte, +également par une même courbe ceux qui ont la même température. Il est +visible, sur la première de ces deux cartes, que la haute pression de +770 millim. s'étend de Brest à Paris, Belfort, Lyon, Toulouse, Madrid, +et celle de 765 m. de Portsmouth à Hambourg, Prague, Munich, Gap, +Barcelone. Les hautes pressions règnent également sur la Russie. Les +faibles pressions, inférieures à 760mm, commencent à se marquer sur +l'Irlande, l'Écosse, la mer du Nord et la Norvège; je dis commencent, +parce que la veille et les jours précédents les hautes pressions +dominaient là comme sur le reste de l'Europe.</p> + + <p>Eh bien, ce jour-là, 20 janvier, dernier jour du froid, on voit par la +carte thermométrique que toute l'Europe était dans le froid, à +l'exception des îles britanniques. La courbe de zéro part de Trébizonde +pour passer par Belgrade, Florence, la Corse, Barcelone, Cordoue, +Lisbonne et remonter par le Portugal jusqu'à Londres et Christiania. La +courbe de 5° au-dessous de zéro passe par Turin, Cette, Bayonne, Nantes, +Bruxelles, Copenhague. La courbe de 10° de froid enveloppe une partie de +la France et la Suisse, de Lyon à Berne et à Belfort. La veille, le +froid sévissait plus fort encore à l'est de la France: -15°,-20° et +-25°.</p> + + <p>Voilà l'état anticyclonique: froids rigoureux et haute pression.</p> + + <p>Comment ce froid a-t-il cessé?</p> + + <p>Tout d'un coup, par l'accentuation de la dépression barométrique qui +commençait la veille.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003c.png"> <img alt="" src="images/003d.png"><br> <b>Carte barométrique du 21 janvier. +Carte thermométrique du 21 janvier.</b></p> + + <p>Voyez la carte du 21: les fortes pressions ont été éloignées vers l'est +jusqu'en Prusse, et une dépression considérable, un vaste cyclone tourne +ayant son centre sur la mer du Nord. Le vent souffle de l'ouest, le +dégel et la pluie arrivent et l'Europe entière a passé subitement du +froid au chaud. La courbe de zéro au lieu d'entourer la France, +l'Espagne, et tout l'ouest du continent, monte de Marseille à Bruxelles, +la courbe de 5° au-dessus de zéro monte d'Alicante à Tours et au Havre. +Les froids sont refoulés sur la Russie, ce qui est normal. Même régime +le lendemain 22, le dégel et la pluie continuent. Le 23, <i>la France +entière est à gauche de la courbe de zéro, c'est-à-dire dans la +chaleur</i>. Un nouveau cyclone ayant son centre au nord de l'Écosse +accentue encore le changement de régime. Le 24, la courbe de zéro va de +Trente à Prague, Berlin et Copenhague! Nous reproduisons aussi la carte +de ce jour, car elle est vraiment stupéfiante pour ceux qui savent la +lire et la comparer aux précédentes. Il en est de même le 25: <i>l'Europe +presque entière est à gauche de la courbe de zéro</i>: cyclone sur la +Suède.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/003e.png"><br> <b>Carte thermométrique du 24 janvier.</b></p> + + <p>Il nous a paru intéressant de mettre ces faits sous les yeux de nos +lecteurs. L'hiver a cessé par l'arrivée d'une série de cyclones, qui +tous ont passé au nord des îles britanniques. La question de +pronostiquer la fin des hivers reviendrait donc à celle de pronostiquer +l'arrivée des cyclones, l'arrivée des dépressions barométriques, +l'arrivée du vent d'ouest. Lors même que le cyclone amènerait des +tempêtes de neige (ce qui est du reste arrivé cette année), le +changement de régime n'en serait pas moins probable.</p> + + <p>Nous venons de parler de la cessation de l'hiver. Est-il vraiment +terminé, comme nous aimerions le croire? Le froid reviendra-t-il? Si les +hautes pressions barométriques reparaissent, la même série de froids ne +peut-elle recommencer, le vent du nord-est souffler de nouveau et glacer +l'Europe entière?</p> + + <p>Quelle est la cause immédiate du froid?</p> + + <p>On pourrait croire que c'est cet impitoyable vent du nord-est, qui nous +arrive de Russie et de Sibérie, où le thermomètre descend si souvent +au-dessous de 30 degrés de glace; mais il importe encore ici d'analyser +la question. Or, précisément aux dates des plus grands froids, tels que +le 10 décembre 1879 et la période du 17 au 20 janvier derniers dont nous +avons mis les cartes thermométriques sous les yeux de nos lecteurs, le +froid ne va pas en augmentant dans la direction d'où vient le vent; il +est, au contraire, moins fort en Russie qu'en France. Ce n'est donc pas +le vent du nord-est qui nous apporte le froid.</p> + + <p>Pourtant les grands froids coïncident toujours avec ce courant polaire.</p> + + <p>Mais ils s'accentuent sur place, sur la France même. Pourquoi?</p> + + <p>Si l'atmosphère n'existait pas, la chaleur reçue du Soleil ne serait pas +conservée un seul instant à la surface de notre planète, le sol ne +s'échaufferait jamais et resterait constamment gelé, parce que la Terre +vogue au sein d'un espace absolument froid, dont la température est de +273 degrés au-dessous de zéro.</p> + + <p>Si l'atmosphère était très raréfiée, comme celle qui existe au-dessus +des hautes montagnes, notre planète serait également couverte de glaces +éternelles.</p> + + <p>Quel est l'élément qui, dans l'atmosphère, est le plus efficace pour +conserver la chaleur reçue du Soleil? Ce n'est ni l'oxygène, ni l'azote: +c'est la vapeur d'eau. Une molécule de vapeur d'eau est 18,000 fois plus +efficace pour conserver la chaleur qu'une molécule d'air sec. Grâce à +cette faculté précieuse, l'atmosphère agit comme une véritable serre et +emmagasine la chaleur solaire reçue, l'empêche de rayonner du sol et +d'aller se perdre dans l'espace glacé.</p> + + <p>Eh bien! le courant du nord-est, arrivant des continents, est le plus +sec de tous les courants atmosphériques. Pendant le régime des hautes +pressions, c'est lui qui règne. L'air est sec. Il peut avoir plus +d'épaisseur. Peu importe. Il n'a pas la propriété de conserver la +chaleur. Cette chaleur reçue est, d'ailleurs, bien faible en décembre et +janvier. Les jours sont courts, et les rayons solaires glissent +obliquement sans pouvoir échauffer le sol. La terre se refroidit, +d'autant plus complètement que l'atmosphère qui la recouvre est plus +froide elle-même et surtout plus sèche. L'hiver pourrait revenir--moins +glacial naturellement--si les hautes pressions revenaient elles-mêmes.</p> + + <p>Telle est l'explication qui nous semble la plus probable de l'origine +comme de la fin des grands froids dans nos climats.<br> + + <span class="rig">Camille Flammarion.</span></p> + <br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004.png"><br><b>COMÉDIE-FRANÇAISE.--«Thermidor» drame en quatre actes, de +M. Victorien Sardou.--La scène entre Labussière (Coquelin) et le +Pourvoyeur, au 1er acte.</b></p> +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/005.png"><br><b>COMÉDIE-FRANÇAISE.--«Thermidor», drame en quatre actes, +de M. Victorien Sardou.--Fabienne (Mme Bartet) quittant la Conciergerie +pour marcher à l'échafaud (4me acte).</b></p> + +<br><br> + + <h3>LA MORT DU ROI KALAKAUA</h3> + + <p class="lef"><img alt="" src="images/006a.png"><br> <b>LE ROI DAVID KALAKAUA</b></p> + + <p>Le souverain de l'archipel hawaïen, qui vient de mourir à San-Francisco +où il s'était rendu pour rétablir sa santé compromise, était né le 16 +novembre 1836; il avait cinquante-quatre ans, et régnait depuis quinze +ans.</p> + + <p>Cette mort, qui en tout autre temps eût passé inaperçue du public, peut +avoir de graves conséquences et précipiter des événements que tous ceux +qui sont au courant des choses de l'Océanie sentent prochains. Depuis +vingt ans, deux grandes successions sont ouvertes, et l'Europe se les +dispute: l'Océanie d'une part, l'Afrique de l'autre. Les terres riches +et fertiles que baigne l'Océan Pacifique éveillent les convoitises des +grandes puissances. La race indigène qui les peuple s'éteint lentement +au contact de la civilisation. La France, l'Angleterre et l'Allemagne +ont pris pied sur cette insulaire partie du monde, dont la superficie +habitable dépasse celle de l'Europe; solidement assises, la France à +Tahiti, aux Marquises, à la Nouvelle Calédonie, l'Angleterre en +Australie, à la Nouvelle-Zélande et dans la Nouvelle-Guinée, l'Allemagne +sur la terre de l'empereur Guillaume et dans l'archipel Bismarck, elles +attendent les événements. Elles ne sont pas seules. De San-Francisco, +reine du Pacifique, les États-Unis surveillent la Polynésie et ont déjà +fait du tropical royaume hawaïen une station maritime et une dépendance +commerciale de la grande République, dont 2,100 milles marins la +séparent. Ses missionnaires ont civilisé ces îles, ses colons les ont +peuplées, ses capitaux en ont développé les ressources, ses lignes de +paquebots ont relié l'archipel au continent, son commerce l'enrichit, et +Honolulu, capitale du royaume, est devenue la Nice océanienne des +valétudinaires et des millionnaires les États du Pacifique.</p> + + <p>Si le gouvernement américain hésite devant une annexion plus complète, +si ses hommes d'État reculent devant la tentation de fonder, en dehors +du continent, un État nouveau, il n'en est pas de même des colons +américains établis dans l'archipel, des fils de colons qui y sont nés, +et qui verraient dans cette annexion un retour à leur nationalité, une +source de fortune, une plus-value de leurs terres, de grands débouchés +assurés à leurs produits, une immigration importante. Depuis un +demi-siècle, l'histoire du royaume hawaïen est celle de la lutte sourde +soutenue par l'élément indigène contre les tendances annexionnistes des +colons américains.</p> + +<p class="mid">*<br>* *</p> + + <p>Mêlé à cette lutte, appelé à y prendre part pendant de longues années, à +des titres divers, mais surtout comme ministre des affaires étrangères +du royaume, l'auteur de ces lignes a beaucoup connu le roi Kalakaua. Son +histoire vaut d'être dite; elle est peut-être le prologue d'événements +graves.</p> + + <p>Je revois encore, siégeant à la Chambre Haute où l'appelait son rang, le +souverain qui vient de mourir. C'était alors un jeune homme de +vingt-cinq ans, sérieux, appliqué, de vie irréprochable. Le regard, +intelligent et doux, avait ce quelque chose de rêveur particulier aux +races d'éclosion rapide et forcée. Sa naissance et son rang le +désignaient à de hautes situations, mais rien alors ne faisait prévoir +qu'il dût un jour occuper la première. Le roi Kaméhaméha IV régnait; la +reine Emma lui avait donné un fils, le prince de Hawaï, et, en cas de +mort de cet enfant, le trône revenait au prince Lot, frère du roi. David +Kalakaua ambitionnait alors le ministère de l'Intérieur, généralement +dévolu à un chef indigène, et s'y préparait en étudiant à fond le +mécanisme administratif.</p> + + <p>Cependant les événements se précipitaient. Le 27 août 1862 le prince de +Hawaï mourait, emporté en huit jours. Le 30 novembre 1863 Kaméhaméha IV +succombait à une attaque d'asthme et son frère lui succédait sous le nom +de Kaméhaméha V.</p> + + <p>Lui-même devait mourir jeune; il s'éteignit subitement, le 11 novembre +1872, jour où il atteignait sa quarante-deuxième année. Avec lui +finissait la dynastie des Kaméhaméhas. Les Chambres se réunirent pour +désigner un nouveau souverain. Deux candidats se mirent sur les rangs. +En première ligne venait le prince William Lunalilo, cousin du roi, +arrière-petit-fils, par les femmes, de Kaméhaméha Ier et âgé de +trente-trois ans; en seconde ligne, David Kalakaua. Aucune loi +n'excluait les femmes du trône et la reine Emma pouvait être élue, mais +elle se refusa à toutes les sollicitations, invitant ses partisans à +donner leurs voix au prince William. Il fut nommé à une grande majorité.</p> + + <p>Elevé par les missionnaires américains, il avait reçu d'eux des idées +libérales avancées. Avec la naissance et les dons extérieurs d'un +prince, il avait les instincts et les convictions d'un radical. Elu roi, +il apportait sur le trône ces contradictions. Il n'était pas marié; +invité par le parlement à désigner son successeur il s'y refusa +nettement, alléguant que, n'étant pas convaincu de l'excellence de la +forme monarchique, il ne se reconnaissait pas le droit de faire un roi; +il laissait donc à ses sujets, lui mort, et même de son vivant, toute +liberté d'exprimer leurs préférences et de lui retirer, s'ils le +désiraient, le mandat qu'il tenait d'eux. Il eût été plus logique de ne +pas le solliciter, mais il ne devait pas le garder longtemps. Le 3 +février 1874 il mourait après un règne de treize mois.</p> + + <p>David Kalakaua restait seul, et le 12 février, malgré l'opposition +malencontreuse de la reine Emma qui, cette fois, consentait à se mettre +sur les rangs pour faire échouer sa candidature, les chambres réunies +l'appelaient au trône par un vote presque unanime de 30 voix sur 45. Il +y apportait des qualités sérieuses, un vif désir de maintenir +l'autonomie hawaïenne, mais une volonté vacillante qui n'était pas à la +hauteur du rôle que lui imposaient les circonstances. Elles étaient +difficiles. La conclusion d'un traité de réciprocité avec le cabinet de +Washington enrichissait les planteurs hawaïens auxquels il donnait le +monopole de l'écoulement de leurs sucres sur le marché de San Francisco; +mais il mettait le royaume dans une dépendance étroite des États-Unis. +La dénonciation du traité pouvait le ruiner; l'annexion assurait à +jamais sa prospérité: aussi était-elle plus que jamais ardemment désirée +des planteurs, des capitalistes, des propriétaires du sol. En échange +des faveurs octroyées, le gouvernement américain demandait la cession de +l'embouchure de la rivière de la Perle, près de Honolulu, pour y établir +un dépôt de charbon et une station navale. C'était la première main +mise, la première aliénation partielle du territoire national, et les +indigènes ne s'y trompaient pas. Entre les avantages offerts et les +concessions demandées, le roi hésitait, cherchant à gagner du temps, +mécontentant partisans et adversaires du traité.</p> + + <p>Puis, les théories républicaines de son prédécesseur avaient affaibli le +prestige de la royauté. Désireux de le rehausser, Kalakaua s'entourait +d'hommes connus pour leur opinions autoritaires, essayant de remonter un +courant qui l'emportait, de gouverner en dehors des Chambres; +l'agitation croissait, dégénérant en révolte. Les colons s'armèrent et, +impuissant à conjurer la tempête, le roi dut subir les conditions qu'ils +lui imposèrent: renvoi de son Cabinet, nouvelle Constitution, choix de +ses ministres limité aux chefs du mouvement. Le 6 juillet 1887, le roi, +contraint et forcé, signait une Constitution qui lui enlevait une partie +de ses prérogatives, et le 29 novembre de la même année, sous la +pression de ses nouveaux ministres, il ratifiait le traité de +réciprocité renouvelé pour sept ans en échange de la cession de +l'embouchure de la Perle.</p> + + <p>Cette cession portait à son comble l'irritation des indigènes; ils +voyaient, en outre, dans la déchéance partielle du roi une atteinte aux +droits de leur race. Ils se groupaient autour de leur souverain, +annonçant hautement l'intention de lui restituer ses pouvoirs. Des +hommes résolus et ambitieux se mettaient à la tête des mécontents. Le +roi était en sympathie avec eux, mais il n'osait ni avouer hautement ses +partisans ni désavouer ses ministres. Aussi, quand l'insurrection +éclata, elle n'aboutit qu'à une inutile effusion de sang. David Kalakaua +resta neutre, retiré dans sa maison de campagne, pendant que ses +adhérents se faisaient tuer à Honolulu.</p> + + <p>Réduit à un rôle de plus en plus effacé, il ne fit plus, à partir de ce +jour, que régner sans gouverner. Sa santé était atteinte, et quand ses +médecins, inquiets, recommandèrent un séjour de quelques mois sous un +climat moins débilitant que celui des îles, il accepta l'offre du +gouvernement américain, qui mettait à sa disposition la frégate +Charleston, portant le pavillon de l'amiral Brown, commandant l'escadre +du Pacifique. Il s'embarqua le 25 novembre 1890, et le 3 décembre +dernier débarquait à San-Francisco, où les honneurs royaux lui étaient +rendus. Les troupes, l'escortèrent jusqu'au Palace-Hôtel, préparé pour +le recevoir, et la population de la ville lui fit l'accueil le plus +sympathique. Peu de jours après son arrivée, il s'alitait et mourait le +20 janvier.</p> + + <p>Nous donnons ci-dessus, en même temps que le portrait du roi défunt, +celui de la reine Kapiolini, sa veuve, qu'il avait épousé en 1860, et +dont il n'avait pas eu d'enfant.</p> + +<p class="mid">*<br>* *</p> + + <p>Aux termes de l'article de la Constitution réglant l'ordre de succession +au trône, sa sœur, la princesse Liliuokalani, née le 2 septembre 1833, +et mariée à un Américain, M. J. O. Dominis, devient reine des îles +Hawaï.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/006b.png"><br> <b>LA REINE KAPIOLINI</b></p> + + <p>Une lourde tâche lui incombe. Dans cet océan Pacifique sur lequel +l'Europe déborde, anxieuse d'agrandir son domaine colonial, l'Amérique +s'étend, plus soucieuse d'une souveraineté de fait que d'une suzeraineté +de nom. Dans l'archipel hawaïen la race blanche se multiplie et +s'enrichit, la race indigène décroît, victime de ses aspirations à +s'assimiler une civilisation meurtrière pour le sauvage. Et cependant, +pour qui le connaît, ce peuple a mérité de vivre. Docile à l'impulsion +européenne, il a répudié ses dieux, ses traditions superstitieuses, ses +instincts belliqueux, sa barbare féodalité, son autocratie tyrannique. +Il a adopté les idées, les coutumes, les mœurs, la religion, les lois, +non de ses vainqueurs, mais de ses aînés. Par son climat, par la +fertilité de son sol, par son étonnante richesse, le royaume hawaïen est +la perle de la Polynésie, perle de grand prix, dont la possession +donnera à la puissance qui l'occupera la clef de l'océan Pacifique du +nord, l'unique étape entre l'Amérique et l'Asie. Une femme saura-t-elle, +pourra-t-elle défendre l'archipel contre les convoitises étrangères, et, +sur les débris d'une race en décroissance rapide, maintenir +l'indépendance nationale?<br> + + <span class="rig">C. de Varigny.</span></p> + + <br><br> + + + + <h3>LES THÉÂTRES</h3> + + <hr class="short"> + + <p>Comédie-Française: <i>Thermidor</i>, drame en quatre actes, de M. Victorien +Sardou.</p> + + <p>Dès l'aube deux pêcheurs ont pris leurs places accoutumées sur les +trains de bois de l'île Louviers. Aux regards inquiets qu'ils jettent +autour d'eux, il est facile de se rendre compte qu'ils ne sont pas venus +là pour goûter la fraîcheur du matin et pour suivre leurs lignes au +courant du fleuve. Un jeune officier descend l'escalier qui mène de la +berge au lavoir. Le plus âgé des pêcheurs, qui a nom Labussière, le +reconnaît, c'est Martial Hugon, qui autrefois lui a sauvé la vie au +régiment de Savoie-Carignan, où ils se sont connus soldats l'un et +l'autre. Assez mauvais soldat avant de devenir médiocre comédien, +Labussière allait porter la main sur son supérieur, lorsque Martial l'a +empêché de commettre un acte d'indiscipline qui perdait le pauvre +diable.</p> + + <p>Depuis, sa vie s'est traînée on ne sait trop où, comme il lui plaît de +le dire. Quant à Hugon, le voici commandant d'artillerie, il apporte à +la Convention les drapeaux de Fleurus. Qui l'amène à cette place et à +cette heure matinale? Un roman d'amour. Il y a un an, il rencontrait +dans les environs de Paris une religieuse novice chassée du couvent des +Ursulines de Compiègne. La malheureuse, mourante de faim et de froid, +grelottait les pieds dans la neige. Elle avait nom Fabienne Lecoulteux, +pas de parents, pas d'asile. Martial l'a conduite chez une de ses tantes +à lui; bientôt les jeunes gens se sont aimés et se sont juré de +s'appartenir l'un à l'autre. Le cri de la patrie en danger a retenti; +Martial, qui était de ceux de Jemmapes et du camp du Grand-Pré, a été +blessé, et est demeuré trois longs mois prisonnier à Anvers; il a été +ensuite un des soldats de Fleurus, le voilà à Paris. Sa parente est +morte; la maison est vide: qu'est devenue Fabienne?</p> + + <p>D'après quelques indices elle doit habiter ce quartier. On l'aurait vue +même à ce lavoir. Peut-être cette matinée de juillet, le 9 Thermidor, +lui rendra-t-elle sa bien-aimée, et Labussière, qui donne la réplique à +un ami retrouvé, le met au courant de ce Paris, dans lequel Martial +rentre laissant la République glorieuse à la frontière. Là-bas, c'est le +triomphe, ici c'est la terreur.</p> + + <p>Cependant, les laveuses qui sont arrivées depuis quelques instants +poussent des cris furieux, et poursuivent en hurlant «à l'eau! à l'eau!» +une jeune femme qui ne trouve de refuge que dans les bras de Martial. +Les mégères l'ont condamnée à la façon dont le tribunal révolutionnaire +agit avec ceux qu'il accuse: elle n'a pas répondu à leurs propos; c'est +une ci-devant. Martial cherche en vain à la défendre contre ces femelles +t contre ces sans-culottes accourus à la rescousse, lorsque l'apparition +«d'un pourvoyeur» arrête cette émeute. Cet agent sinistre de la police +de Robespierre met la main sur Fabienne, il la ferait conduire en +prison, et de là à la mort sans autre forme de procès, si Labussière ne +tirait de sa poche une carte qu'il fait passer sous les yeux de l'agent +de police lequel s'incline avec force excuses devant une autorité +supérieure.</p> + + <p>Voilà le premier acte du Thermidor de M. Sardou. Il est charmant, des +plus intéressants dans une exposition, vive, attachante et chaleureuse, +d'un drame qui va se dérouler dans une des plus terribles journées de la +Révolution.</p> + + <p>Labussière qui a pris à tâche de sauver son ami Martial et Fabienne avec +lui, les conduit l'un et l'autre chez le sans-culotte Bérillon, un gros +bonnet de la section, lequel a pour femme la citoyenne Jacqueline, +costumière au petit théâtre Mareux. Brave femme, cette Jacqueline, et +prête à rendre service même à un ci-devant.</p> + + <p>Seul avec Fabienne et Martial, Labussière s'explique. Il est employé au +comité de salut public. Oui. Comment est-il arrivé là? Après son +expulsion du théâtre Mareux, un jeune auteur, Pixérécourt, l'a +recommandé au chef du bureau des dossiers, Fabien Pillet, qui lui a +donné une place modeste auprès de lui. C'est Labussière qui met en ordre +ces dossiers accusateurs qu'on réclame au moment où les victimes sont +envoyées au tribunal révolutionnaire. Là, ce brave garçon a trouvé moyen +d'être utile aux pauvres gens. Lui aussi, il a ses protégés; il exerce +subrepticement un droit de grâce au péril de sa tête, il anéantit les +accusations: ces papiers il les réduit en pâte dans un baquet pendant la +nuit et, aux premières heures du matin il va, accompagné d'un petit +employé, son complice, les jeter en boules dans la Seine.</p> + + <p>Mais on commence à trouver que le désordre est trop grand au dépôt et +ces dossiers disparus inquiètent le chef de la police générale, Héron.</p> + + <p>Fabienne tressaille à ce nom: elle le connaît ce policier dont la femme +était autrefois au service de la mère de Fabienne; elle a eu à implorer +sa protection; Héron ivre alors, comme toujours du reste, a voulu lui +faire payer le service demandé, elle l'a repoussé en le renversant et +s'est enfuie; ce qui s'est passé ensuite, Fabienne l'ignore, mais +Labussière le sait. Héron a fait grand bruit de cette histoire; il a +déclaré qu'une chouanne, une nouvelle Charlotte Corday, avait tenté de +tuer un nouvel ami du peuple. La haine de Héron poursuit Mlle +Lecoulteux; il n'y a plus, selon Labussière, qu'à fuir Paris et à +gagner, le soir même, la Belgique, et il va retenir leurs places à la +diligence.</p> + + <p>Les deux amants restent seuls. Pressée par la parole suppliante de +Martial, Fabienne lui avoue qu'elle ne peut plus, qu'elle ne doit plus +l'aimer. Elle croyait Martial perdu pour elle; elle a trouvé un asile +parmi les Ursulines de Compiègne; elle est devenue leur sœur, et c'est +entre les mains de Mgr de Bonneval qu'elle a prononcé ses vœux. «La loi +les a brisés, ces vœux, répond Martial.» La jeune fille s'indigne à +cette parole. Martial la poursuit du souvenir de leur bonheur perdu, la +torture de son amour, de ses larmes, de ses désirs, l'enflamme de sa +passion; il la reprend enfin à Dieu: il la ressaisit toute entière. +Fabienne partira avec lui quand il aura tout préparé pour le départ. A +peine est-il dehors que des bruits se font entendre dans la rue. Les +pressentiments de Labussière ne l'avaient pas trompé. La foule hurle le +<i>Ça ira</i> et des chansons obscènes pendant qu'on conduit à l'échafaud les +religieuses de Compiègne. Au même instant les agents de Héron font +irruption chez Jacqueline et Fabienne Lecoulteux, dont la retraite a été +découverte, est emmenée à la Conciergerie.</p> + + <p>Avec l'acte suivant, nous voici dans les bureaux du Comité de salut +public aux Tuileries. Labussière et son ami Martial apprennent là +l'arrestation de Fabienne, un envoyé de Fouquier-Tinville apporte à +Labussière le dossier de la malheureuse fille, avec ordre de classer +toute suite l'affaire, afin que l'accusée comparaisse, le jour même, +dans deux heures, devant le tribunal. Que faire? l'amour égoïste de +Martial n'hésite pas. Parmi cette foule de dossiers, le dossier d'une +femme est là et porte aussi le nom de Lecoulteux, il faut le prendre et +faire la substitution, on enverra immédiatement la malheureuse à +l'échafaud, c'est vrai, mais Fabienne sera sauvée. Ce droit de mort sur +une inconnue effraye Labussière qui se révolte d'abord et qui lutte +contre les prières et les larmes de son ami. Cette scène magistrale +marque le point culminant de l'œuvre. La salle en a été profondément +émue.</p> + + <p>Cependant Fabienne est enfermée à la Conciergerie. Les deux amis sont +accourus vers elle. Les charrettes attendent, vont-elles partir? Les +municipaux exécutent la sentence. La chute de Robespierre n'est pas +définitive. Demain on verra. Mais aujourd'hui, c'est la mort de +Fabienne, elle le sait, du reste, la pauvre créature, et dans un billet +elle a dit à Martial le dernier adieu. Les condamnés défilent entre la +haie faite par les gendarmes, sous les injures de la canaille. Fabienne +paraît, les cheveux coupés, prête pour la mort, lorsque Martial et +Labussière lui présentent un papier. Elle n'a qu'à signer.</p> + + <p>La loi qui tue la femme l'épargne si elle déclare qu'elle va être mère. +Cette noble fille se révolte à l'idée de sauver sa vie par un mensonge +et par une honte et elle monte fière et vaillante à la mort. Martial +s'élance vers elle; un gendarme l'arrête, et, comme Martial fait +résistance, le gendarme le tue d'un coup de pistolet.</p> + + <p>Le succès, comme vous devez le penser, a été des plus grands, et la +Comédie-Française a tout fait pour l'assurer et par la beauté des décors +et par les soins apportés à la mise en scène. Quant aux trois comédiens +chargés des trois principaux rôles de la pièce, ils ont fait merveille. +Labussière c'est M. Coquelin, qui remplit ces quatre actes du feu de son +âme et de toutes les ressources de son prodigieux talent. M. Marais, qui +joue Martial, a été très chaleureusement applaudi. Mlle Bartet, si émue, +si touchante, a été acclamée par toute la salle.<br> + + <span class="rig">M. SAVIGNY.</span></p> + <br><br> + <hr class="short"> + + <h3>NOS GRAVURES</h3> + + <p><i>Thermidor</i> est interdit, ou, pour être plus exact, <i>suspendu</i>. Cette +interdiction, qui laisse entière l'appréciation de notre collaborateur +Savigny, dont l'article était écrit avant que la nouvelle ne fut connue, +ne peut qu'ajouter à l'intérêt des gravures que nous consacrons à la +pièce.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/007.png"></p> + + <p>Notre premier dessin représente le décor du premier acte. Il est d'un +aspect délicieux. C'est le matin d'un beau jour d'été. Nous sommes au +bord de la Seine. A droite, le quai vers lequel on monte par un escalier +de bois, un escalier tournant. A gauche, une île toute fraîche, +qu'ombragent des saules, que bordent des roseaux...</p> + + <p>C'est là que se noue le drame. Déjà Labussière (M. Coquelin) a arraché +Fabienne Lecoulteux (Mme Bartet), à la fureur des lavandières qui la +poursuivaient et elle va pouvoir fuir avec Martial Hugon (M. Marais) +lorsqu'attiré par le bruit, un des pourvoyeurs de la guillotine descend +de la berge dans l'île. A sa vue, les lavandières reprennent courage... +Mais Labussière ne perd pas la tête; on pourrait presque, s'il ne +s'agissait d'un sujet aussi grave, dire qu'il ne perd par la carte... +Car il lui suffit de montrer au pourvoyeur sa carte civique pour que le +pourvoyeur s'incline respectueusement et lui demande pardon de l'avoir +interrogé.</p> + + <p>Notre deuxième gravure représente les dernières scènes du dernier acte. +Elles se déroulent dans la cour de la Conciergerie. Fabienne n'a pas +voulu accepter le subterfuge qui lui était offert pour être sauvée... +Elle dit un dernier adieu à celui qu'elle aime et marche d'un pas ferme +vers l'échafaud.</p> + + <p>Encore un mot:</p> + + <p>On sait avec quelle singulière ardeur M. Sardou suit les répétitions de +ses œuvres, aucun détail de mise en scène, de costume, ne lui échappe. +Le croquis ci-dessous nous montre le célèbre académicien, coiffé de son +béret légendaire, communiquant ses observations à son principal +interprète, Coquelin, ce dernier dans le costume de son rôle de +Labussière.<br> + + <span class="rig">Ad. Ad.</span></p> + <br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008a.png"><br><b>Le père de Deken. M. Bonvalot. Le prince Henri d'Orléans.<br> +Les explorateurs du Tibet.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008b.png"><br><b>Le voyage d'exploration au Tibet du prince Henri +d'Orléans<br> et de M. Bonvalot.--Le transport des bagages.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/009.png"><br><b>L'HIVER DE 1891.--L'Asile de nuit installé dans le Palais des<br> +Arts-Libéraux, au Champ-de-Mars.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/010a.png"><br><b>LA NEIGE EN ALGÉRIE.--Une rue de la ville haute, à<br> +Alger.--Phot. Famin.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/010b.png"><br><b>LA NEIGE EN ALGÉRIE.--La place du Gouvernement, à Alger,<br> +vue prise le 19 janvier.--Phot. Geiser.</b></p> + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/011.png"><br></p> + + <p>Ohé! les masques, ohé! Allons, sortez de vos moules, faux nez et +postiches de tout genre, et, dans un divertissant défilé, montrez-nous +que la gaieté française est moins moribonde qu'on ne se l'imagine, et +surtout qu'on ne le dit!</p> + + <p>Que de souvenirs joyeux, en effet, évoque pour le lecteur la vue de tous +ces masques, et quelles bonnes histoires personnelles ne rappellent-ils +pas à chacun de nous? Dans notre souvenir ils s'agitent, s'animent, et, +de toutes les cavités de ces figures de carton blafardes ou rutilantes, +il se dégage un vague murmure sonore, écho de nos folies de vingt ans!</p> + + <p>On a beau s'en défendre, il reste de ces premières impressions comme une +griserie, et plus d'un, qui depuis longtemps ne se masque plus, hélas! +s'est surpris à vouloir, pour une fois au moins, recommencer.</p> + + <p>De tous temps l'homme s'est masqué pour se moquer de l'homme. +Bacchanales grecques, saturnales romaines, fête des fous ou des +vendanges, procession du renard dans l'ancien temps, promenades du géant +Gayant, de la tarrasque, du bœuf gras plus près de nous, le masque a +tout accompagné et a subi de nombreuses transformations. On le rencontre +pour la première fois, d'une façon certaine, au théâtre grec, où il avait +un double but: d'abord donner plus de vérité à la représentation du +personnage, ensuite renforcer par certains artifices la voix de +l'acteur.</p> + + <p>Les masques antiques se divisaient en plusieurs catégories: masques de +vieillards, de jeunes hommes, d'esclaves et de femmes. Mais ce n'étaient +pas là des masques dans l'acception que l'on donne aujourd'hui à ce mot, +ils ne comportaient aucune idée de déguisement.</p> + + <p>Ces masques du théâtre ancien se sont d'ailleurs perpétués jusqu'à une +époque peu éloignée de nous. Polichinelle, le capitaine Matamore, +Arlequin enfin, en sont comme les derniers reflets.</p> + + <p>De la scène, le masque ne tarde pas à passer à la ville, et cette mode +prend naissance en Italie, à Venise, où elle est une conséquence toute +naturelle de son célèbre carnaval.</p> + + <p>Dès lors, tout le monde se masque, mais alors aussi commencèrent les +abus; adopté pour favoriser la galanterie et les divertissements, le +masque servit bientôt à faciliter les crimes.</p> + + <p>François 1er, Charles IX et Henri III essayèrent par de nombreuses +ordonnances de mettre fin à ces méfaits, mais inutilement.</p> + + <p>De même, bien plus tard, en 1789, le gouvernement crut devoir les +proscrire comme portant atteinte à la dignité humaine; malgré cela ils +n'en continuèrent pas moins à être de toutes les fêtes populaires et à +rire bravement au nez de la loi.</p> + + <p>Mais l'époque moderne est arrivée, le masque va se transformer +entièrement.</p> + + <p>Les premiers masques étaient en bois ou en écorce de bois, le cuir vint +ensuite; puis la cire. Le bois en était souvent doublé de cuivre, +d'airain ou d'argent, surtout pour les masques de théâtre, dans le but +d'augmenter la sonorité et la résonance de la voix; ils étaient en +quelque sorte l'exagération de la figure humaine dont ils essayaient +cependant de se rapprocher. Les masques de cuir durèrent peu et ne +tardèrent pas à être remplacés par ceux de cire qui, eux-mêmes, ne +durèrent pas longtemps.</p> + + <p>A notre époque différents éléments servent à le fabriquer. On fait des +masques en étoffe, en toile sans cire, ou en toile avec cire, en toile +métallique. Les étoffes employées sont: la percale, les étoffes à +dessins, la satinette, le satin de toutes qualités et de toutes +couleurs, le velours, la dentelle, le tulle, les paillettes; mais le +plus généralement le masque actuel est en carton.</p> + + <p>On emploie pour cela quatre qualités de carton: le gris, le blanc, le +demi-fin; ainsi nommés, cela se comprend, d'après leurs qualités. On se +sert enfin de ce qu'on appelle le masque fort pour fabriquer les pièces +exceptionnelles qui ont besoin d'offrir une plus grande résistance.</p> + + <p>Nous n'insisterons pas sur les manipulations que nécessite la +fabrication d'un masque: nous dirons simplement que la feuille de carton +plus ou moins ramollie par l'humidité est appliquée contre les parois +d'un moule, dont, une fois sèche, elle doit reproduire l'empreinte: +cette manipulation exige beaucoup d'adresse et d'habitude et la +possession d'un matériel spécial, très nombreux, puisqu'il faut autant +de moules que l'on veut faire de formes différentes de masques.</p> + + <p>Chaque masque est ensuite placé, pour recevoir la couleur, sur un moule +en relief en carton fort.</p> + + <p>On passe d'abord une couche de couleur chair claire, délayée avec de la +colle de peau afin de donner de la raideur au carton. Cette première +couche étant sèche, on en passe une seconde définitive et nuancée +suivant le caractère qu'aura le masque; ensuite, avec un tampon de +laine, on met du rouge au front, aux joues, au menton, etc.; les +sourcils, cils, barbes et moustaches sont peints avec des couleurs très +fines délayées dans de la gomme arabique: puis, sur le tout, on étend un +encollage à la colle de pâte destinée à empêcher les taches, puis un +vernis à l'alcool.</p> + + <p>Enfin, lorsque toutes ces opérations sont terminées, on perce les yeux, +les narines, la bouche, avec des emporte-pièces.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/012a.png"></p> + + <p>On rogne ensuite le tour du masque avec des ciseaux et il est prêt à +être vendu.</p> + + <p>Ce rognage après coup demande quelques explications, car il est en +quelque sorte la caractéristique du masque de fabrication française.</p> + + <p>En France, en effet, la feuille de carton employée est toujours plus +grande que le moule, elle le déborde de un à deux centimètres et ce +bord, rabattu en avant; forme autour du masque un écran circulaire +protecteur qui empêche la peinture et le vernis d'en salir l'intérieur, +lequel doit être en contact avec la figure, et lorsque plus tard on le +découpera, la tranche de carton sera blanche et immaculée. Il en est de +même pour le perçage des ouvertures après coup.</p> + + <p>En général les étrangers, les Allemands surtout, négligent ces +précautions, mesurent leur carton juste aux dimensions du moule, +découpent d'abord les ouvertures et peignent par-dessus. Ainsi les poils +du pinceau débordent à l'intérieur du masque par la bordure et les trous +et en maculent l'intérieur et la tranche.</p> + + <p>Toutes les fois donc que vous verrez de larges traînées de rouge chair +ou de noir sur les bords, à l'intérieur, ou autour des yeux et de la +bouche, toutes les fois que vous verrez un masque dont la tranche sera +colorée, dites-vous: voilà de la fabrication étrangère, et n'achetez +pas, à moins que, la sueur aidant, vous n'aimiez à voir votre figure +transformée en arc-en-ciel après quelques instants de port.</p> + + <p>Un mot maintenant sur le masque de cire. Il a pour base la toile fine et +un peu usée qui, durcie au moyen de la colle de pâte, se manipule comme +le carton, puis est plongée dans de la cire bouillante. Cette +manipulation délicate se comprend facilement.</p> + + <p>En résumé donc, carton et toile imprégnée de cire, voilà les principaux +éléments des masques actuels, on n'en fait plus ni en peau, ni en bois, +ce dernier est exclusivement réservé aux macarons qui sont des motifs de +décoration et n'ont rien à voir avec les masques.</p> + + <p>Nous avons laissé à dessein pour la fin les masques en étoffes, tels que +les loups et les dominos, parce que leur fabrication est un secret +français jusqu'à ce jour soigneusement gardé, qui nous donne une réelle +supériorité, et n'a pu encore être ni imité ni surpris par l'étranger.</p> + + <p>Il y a entre le loup et le domino une différence que peu de gens +connaissent et qui est cependant originale. Nous devons la signaler ici.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/012b.png"></p> + + <p>Le loup est rond ou plutôt ovale; quant au domino, c'est un loup de +forme carrée. Le loup désigne la femme et le domino l'homme lorsque tous +deux sont déguisés, et lorsque la femme est déguisée en homme elle doit +porter le loup de son sexe pour indiquer ce déguisement, à moins que, +pour compléter la supercherie ou l'illusion, elle ne porte le domino.</p> + + <p>De la fabrication au fabricant, il n'y a qu'un pas, franchissons-le:</p> + + <p>Jusqu'en 1770, l'Italie en a eu le monopole, ses fabricants n'avaient +pas de rivaux; mais, peu à peu, la France s'est emparée de cette +industrie, où l'Allemagne la suit et depuis cinq ou six ans environ +paraît rivaliser avec elle, non sans résultats.</p> + + <p>Les fabricants sont d'ailleurs peu nombreux. On en compte 4 à Paris, 2 +en Belgique, 2 en Allemagne et 1 enfin en Grèce, 9 en tout, pour le +monde entier.</p> + + <p>Ces neuf fabricants vendent en moyenne, l'un dans l'autre, quatre +millions de masques par an. Dans ce chiffre Paris entre pour douze cent +mille environ, l'Allemagne pour le double, la Belgique et la Grèce se +partagent le reste, et, chose curieuse, c'est à Paris même que se +vendent le plus de masques allemands.</p> + + <p>Veut-on savoir maintenant en quels pays s'écoulent tous ces masques?</p> + + <p>Dans le monde entier, mais principalement dans l'Amérique du Sud.</p> + + <p>L'Angleterre en consomme très peu, la Russie quelques-uns à peine, la +Turquie par contre énormément. L'Italie, que l'on croirait devoir être +au premier rang, n'en fabrique plus et en consomme modérément; il en est +de même pour l'Espagne, le Portugal, la Suède, la Norvège, la Suisse, la +Roumanie.</p> + + <p>La Belgique et l'Allemagne naturellement se fournissent elles-mêmes. +Quant à la Pologne, seule de tous les pays, elle n'en consomme pas.</p> + + <p>L'Asie, enfin, n'est représentée que par la Perse dont le souverain a +fait d'assez importantes commandes de masques à l'une des principales +maisons de notre place, mais pas du tout dans le but que l'on s'imagine.</p> + + <p>Les masques entrent en effet en Perse dans le matériel scolaire. Ils +servent aux instituteurs à effrayer, en s'en affublant brusquement, +leurs élèves paresseux ou désobéissants, qui doivent, à cette vue, cela +se conçoit, pousser des cris... perçants et revenir, espérons-le, à de +meilleurs sentiments.</p> + + <p>Les masques ont eu, on le voit, toutes les gloires; cette fin morale et +instructive à laquelle on ne s'attendait pas fait qu'il leur doit être +beaucoup pardonné. Et quel chemin parcouru par ce léger carton!</p> + + <p>Quel est, maintenant, le prix du masque et quelles en sont les variétés +actuelles?</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/012c.png"></p> + + + + <p>Les prix en gros et en fabrique vont de deux centimes à six, sept et +huit francs la pièce, suivant, bien entendu, les qualités, les genres et +la quantité. Le détaillant les revend à son gré, il n'y a pas à cet +égard de limites ni de tarifs.</p> + + <p>Quant aux variétés, elles sont innombrables et dépendent du génie +inventif du fabricant et de sa richesse en moules. Elles comprennent les +masques entiers, les demi-masques, et les pièces postiches isolées.</p> + + <p>Citons les principales, nous donnerons à côté quelques prix encore. +Parmi les masques entiers d'abord:</p> + + <p>Les masques de carton pour enfants à 4 francs la grosse et 35 centimes +la douzaine, puis ceux pour hommes à 8 francs la grosse et 70 centimes +la douzaine, puis les masques-caricatures à oreilles garnis ou non de +crins, dont l'Alphonse et la vieille femme sont les types, qui se +vendent par douzaine de 6 à 15 francs; puis les masques de carton +fantaisie, comprenant les diables, monstres, pompiers, paysans, jockeys, +chinois, avec garnissage excentrique et coiffures mobiles, qui vont de 7 +fr. 50 à 27 francs la douzaine; puis les caricatures proprement dites et +les types divers, vieux fonctionnaires à favoris et lunettes, malades +avec bandeaux et belles-mères avec des animaux sur le nez (à 18 francs +la douzaine de belles-mères), enfin les têtes d'animaux, girafe, +rhinocéros, éléphant, chameau, grand-duc, canard, autruche, phoque, +tortue, maquereau, rouget, lièvre, rat, avec crânes et mâchoires +articulés, qui vont jusqu'à 42 francs.</p> + + <p>Parmi les demi-masques nous trouvons deux variétés de nez: les nez +fantastiques de 30 centimètres et les nez monstrueux de 40 centimètres +de longueur; du fantastique qui est le moins au monstrueux qui est le +plus, il y a 9 francs d'écart, plus de la moitié (9 à 18 francs la +douzaine), mais cela ne fera jamais reculer un véritable amateur.</p> + + <p>Le nez est, on le sait, un organe orgueilleux et entreprenant, aussi le +prix de cet organe peut-il s'élever jusqu'à 30 francs. Mais aussi, quel +nez pour ce prix!</p> + + <p>Les masques en cire et en toile renferment peu de variétés, leur prix +varie de 7 à 42 francs la douzaine. Ceux en toile métallique comportent +aussi très peu de modèles.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/013a.png"></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/013b.png"></p> + + <p>Les dominos et les loups méritent de nous arrêter un instant. Les plus +vulgaires sont en carton et coûtent de 7 à 51 francs la grosse, suivant +qu'ils sont avec ou sans barbettes cousues. Quant aux autres, ceux dont +la fabrication est un secret, leurs prix varient suivant l'étoffe et +suivant la barbette: en percale, l fr. 50 à 4 fr. 25 la douzaine; en +satinette, 2.75 à 4.75; en satin, 2.50 à 30 francs pour les loups, de +2.75 à 42 fr. pour les dominos; le prix le plus élevé des dominos en +velours est de 36 francs.</p> + + <p>De ces deux grandes variétés, masques pleins et demi-masques, c'est la +première qui se vend en grande proportion le plus.</p> + +<p class="mid">*<br>* *</p> + + <p>Il nous reste, pour terminer cette énumération des types de masques, à +parler des grosses têtes, dont deux spécimens, l'enfant qui pleure et +l'enfant qui rit, forment le frontispice de nos dessins.</p> + + <p>Cet article, malgré son prix relativement élevé, se vend bien.</p> + + <p>Il n'y en a pas moins de 150 variétés différentes, dont la nomenclature +est à elle seule tout un catalogue, et dont les prix flottent entre 4 et +10 francs la pièce, toujours, bien entendu, pris en fabrique et en gros.</p> + + <p>Voici les noms techniques de quelques-unes des plus remarquables parmi +les grosses têtes: Coq du village, Donneur d'eau bénite, Eunuque, +Fluxionneux, Guenon coiffée, Hyacinthe, Invalide à la tête de bois, +Juge, Maquignon, Mascotte, Nez piqué, Polyte, Pamphile, Paulus, +Rochefort, Ramollot, Shah de Perse, Sauvage du Brésil, etc. C'est dans +cette catégorie que se trouvent tous les animaux: Blaireaux, Chouettes, +Castors, Grue, Grenouille, Ane, Cheval, Dindon, Tigre, Veau, Eléphant, +etc., etc., et toutes les nationalités: Chinois, Japonais, Anglais, +Russes, Turcs, Persans, Allemands, etc., Cinghalais, enfin, et Javanais, +souvenirs de notre dernière Exposition Universelle.</p> + + <p>Inutile de dire que les nègres y sont brillamment représentés par cinq +modèles:</p> + + <p>Le Nègre, tout court, le Nègre à turbans, le Nègre planteur, la Négresse +à perles et la Négresse à madras.</p> + + <p>Le monde entier est représenté dans cette collection, depuis le Kroumir +jusqu'au Zoulou, sauf le Français cependant dont le type national est de +ne pas en avoir, mais dont quelques spécimens locaux sont néanmoins +reproduits: Alsacienne, Auvergnat et Normand.</p> + + <p>Si nous ajoutons à cette nomenclature la mention des têtes à doubles +faces, dites janus, nous aurons complètement passé en revue les masques +dont la gamme grotesque ou humoristique commence au nez d'un sou pour +finir à la double face, réserviste d'un côté et rosière de l'autre, au +prix de 10 fr. la pièce.</p> + + <p>Parmi les dessins que nous donnons aujourd'hui, le lecteur reconnaîtra +facilement, reproduits d'après les modèles originaux, les différents +masques dont nous avons parlé.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/014.png"></p> + + <p>Sur la première page il trouvera: en tête, l'enfant qui pleure et celui +qui rit, au-dessous d'eux un masque à barbe, un glabre, un diable, un +idiot, puis l'Alphonse au-dessus de l'Anglais et du monstre, et dans un +cartouche deux masques d'acteurs anciens.</p> + + <p>La deuxième nous présente en groupe trois masques anciens et trois +Japonais facilement reconnaissables, puis toute une pantomime en cinq +Pierrots.</p> + + <p>Pierrot 1er montre sa langue à Pierrots 2 et 3, étonnés de la trouver si +mauvaise. Conclusion: administration par une main secourable de 50 +grammes d'huile de ricin à Pierrot transformé en malade. Le page se +termine par un macaron de femme japonaise, portrait de belle-mère +probablement à en juger par sa mine, et par le fameux masque de guerre +du célèbre Shogun Yeyas Minamoto, légendaire au Japon et qui se trouve +dans toutes les panoplies.</p> + + <p>La troisième page est un résumé de l'histoire des bêtes et de celle des +races et contient deux types bien connus de masques, vrais ceux-là, +d'acteurs modernes, Daubray d'abord, puis Lassouche, l'inoubliable +créateur du genre qui porte son nom, et, comme en une vision, Sarah +Bernhardt, Coquelin, Daudet, enfin Dumas.</p> + + <p>La quatrième page débute par deux caricatures, puis une bonne femme, un +clown, un yankee, un monocle, Pierrot, et Jules Ferry: ce dernier, +paraît-il, a toujours du succès. Cette page se termine par une scène +représentant la peinture des masques.</p> + + <p>Un mot encore, et nous aurons tout dit.</p> + + <p>Ce n'est guère que depuis l'année dernière que le commerce du masque a +paru un peu reprendre à Paris; la capitale a semblé se réveiller d'une +longue torpeur. L'interdiction de la procession du bœuf gras avait +porté le coup suprême à l'industrie qui nous occupe en supprimant la +dernière mascarade, la dernière réjouissance officielle que la promenade +des blanchisseuses, elle aussi d'ailleurs tombée en désuétude, n'avait +pu remplacer.</p> + + <p>Aussi le cri des fabricants de masques était-il: «Le rétablissement du +bœuf gras ou la mort!»</p> + + <p>Il est heureusement arrivé jusqu'aux oreilles de nos édiles! le peuple +leur demandait et du pain et des masques, ils ont sagement fait d'y +consentir.</p> + + <p>Terminons en constatant avec une satisfaction évidente d'amour-propre +que l'homme est avant tout un animal judicieux et policé; il a de tout +temps aimé à réglementer même ses folies: à ce titre le masque ne devait +pas échapper à la vigilante attention du législateur.</p> + + <p>De tous temps aussi des ordonnances sont intervenues, défendant, +autorisant, réautorisant les masques et les mascarades; celles encore en +vigueur de nos jours sont la loi du 24 août 1790 et l'ordonnance de +police du 25 février 1825 qui arment les corps municipaux contre la +licence et les pétulances de la gent masquée.</p> + + <p>En voici les articles principaux:</p> + + <p>Défense avec le masque de porter bâton ou épée;</p> + + <p>Défense de paraître masqué avant ou après certaines heures;</p> + + <p>Défense de prendre des déguisements de nature à troubler l'ordre public +ou de blesser la décence:</p> + + <p>Défense de proférer sous le masque des mots grossiers ou injurieux;</p> + + <p>Défense de jeter des corps étrangers dans les voitures ou dans les +maisons Tout masque doit se conformer aux injonctions de l'autorité.</p> + + <p>La perpétration d'un crime sous le masque constitue une circonstance +aggravante.</p> + + <p>Nous en avons fini avec l'histoire des masques: puissent-ils cette année +encore ne pas mentir à leur joyeuse réputation!<br> + + <span class="rig">Hacks.</span></p> + <br><br> + + <p class="mid"><b>L'HIVER DE 1891.--Le déglaçage de la Seine au moyen de la mélinite.</b><br> +(Voir l'article page 120.)</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/015a.png"><br><b>Tracé de la rigole destinée à recevoir le cordeau +détonnant de mélinite.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/015b.png"><br><b>Dévidage du cordeau.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/015c.png"><br><b>Le placement des pétards.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/015d.png"><br><b>Jonction de deux bouts du cordeau.</b></p> +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/016a.png"><br><b>L'HIVER DE 1891.--La traversée de l'Escaut: un vapeur se<br> +frayant un passage à travers les glaces.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/016b.png"><br><b>L'HIVER DE 1891.--L'embâcle de l'Escaut, à Hoboken<br> +(Belgique). D'après les photographies de M. H. Colon, d'Anvers.</b></p> + +<br><br> + <h3>LE PRINCE BAUDOUIN</h3> + + <p>C'est une tradition de la famille des d'Orléans que le mois de janvier +est pour elle une époque néfaste: il semble que les Saxe-Cobourg aient, +par alliance, hérité de cette légende familiale, car janvier a marqué +pour eux plus de deuils que de joies. Il y a vingt-deux ans, le 27 +janvier, mourait le jeune comte de Hainaut, l'héritier présomptif du +trône de Belgique, le successeur de droit de son père le roi Léopold II. +L'an dernier, le 1er janvier, le palais de Laecken brûlait de fond en +comble et il s'en fallut de peu que la jeune princesse Clémentine n'y +laissât la vie. Enfin, il y a quelques jours, le 23 janvier, à 1 heure +trois quarts du matin, mourait, en quelques heures, emporté par une +pneumonie aïgue accompagnée d'endocardite et d'hémorrhagie rénale, le +prince Baudouin, fils aîné du comte et de la comtesse de Flandre, neveu +du roi, par conséquent, et son successeur désigné, le frère de S. M. +Léopold II ayant manifesté le vœu de ne lui point éventuellement +succéder.</p> + + <p>Le prince Baudouin de Saxe-Cobourg était né le 3 juin 1869. Il avait +donc vingt-un ans et sept mois. Il était entré le Ier mai 1881 à l'École +militaire où le roi l'avait présenté en personne.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/017a.png"><br> <b>LE PRINCE BAUDOUIN DE FLANDRE<br> D'après une photographie de +M. Gunther, à Bruxelles.</b></p> + + <p>Le jeune prince sortit de l'École après avoir suivi les deux années de +cours de la 35e promotion de ce qu'on appelle, en Belgique, les armes +simples, c'est-à-dire de la préparation à la cavalerie et à +l'infanterie. Le 5 mai 1886 le roi nommait son neveu sous-lieutenant au +régiment de grenadiers et le 3 juin 1889 le prince passait au régiment +de carabiniers avec le grade de capitaine. Un arrêté royal était +préparé, qui le nommait major à un régiment de ligne en garnison à +Anvers, lorsque la mort l'a surpris. Il semble que ce soit lors d'une +reconnaissance en service de campagne, opérée par le prince il y a trois +semaines aux environs de Bruxelles par le temps ultra-rigoureux qui a +régné, qu'il a contracté le germe de l'affection mortelle qui l'a +emporté d'une façon presque foudroyante: ce n'est qu'à 5 heures du soir, +le 23 de ce mois, que ses médecins, les docteurs Rommelaere, Mulier et +Mélisont estimaient que l'état de l'auguste malade était grave--et la +même nuit le prince mourait! La famille royale de Belgique a été +cruellement éprouvée ces temps derniers: tous les enfants du comte et de +la comtesse de Flandre ont été assez sérieusement malades et, encore +aujourd'hui, la sœur aînée du prince Baudouin, la princesse Henriette, +est à peine convalescente: aussi lui a-t-on laissé ignorer le plus +longtemps possible la mort de son frère qu'elle adorait et qui l'avait +soignée avec un dévouement sans pareil. Et il a fallu que Mme la +comtesse de Flandre--admirable de dévouement et de courageuses +résignation--allât pendant quatre jours de la couche funèbre de son fils +au lit de sa fille, obligée de quitter ses habits de deuil et de se +composer un visage!</p> + + <p>Le prince Baudouin était déjà très aimé, très populaire: c'était une +nature essentiellement sympathique. Il était préparé au rôle auguste +qu'il devait jouer et avec lui la tradition des rois «belges de cœur et +d'âme»--suivant une expression heureuse de Léopold II--était assurée de +durer.</p> + + <p>Le portrait que nous donnons de lui est le plus récent qui ait été fait. +Nous donnons également une vue de la chambre mortuaire: le prince, dont +les traits ne sont nullement altérés, est couché, en grande tenue de +carabiniers, sur son lit de mort que des mains pieuses ont couvert de +fleurs.<br> + + <span class="rig">Georges du Bosch.</span></p><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/017b.png"><br><b>LA MORT DU PRINCE HERITIER DE BELGIQUE.--L'exposition du<br> +corps.--D'après un croquis de notre correspondant, M. Heins.</b></p> +<br><br> + + <h3>L'ÉDUCATION DES PEAUX-ROUGES</h3> + + <p><img alt="" src="images/018_P.png" ALIGN="left">EUT-on civiliser les Indiens nomades de la Prairie américaine?</p> + + <p>Entre New-York et San-Francisco, cette question indiscrète m'a valu les +drôles de réponses suivantes:</p> + + <p>--Faire la toilette de ces bêtes puantes! s'est récriée en minaudant une +suave miss de Boston. Voilà bien de vos idées françaises!</p> + + <p>--Enseigner la Bible aux brutes rouges! Mais, monsieur, nous y perdons +nos peines sans nul profit, m'a dit un fameux pasteur de Chicago.</p> + + <p>--Civiliser les diables rouges! Pourquoi pas? Eux comme les autres!</p> + + <p>Et le riche débitant de whiskey de Cheyenne-City me fit voir un +malheureux Chochône titubant ainsi qu'un ilote, au mépris de la loi qui +défend de vendre de «l'eau-de-feu» aux <i>Pupilles de la République</i>.</p> + + <p>--Regardez! me dit mister Smith, notable épicier de Denver. Les voilà +qui commencent à mordre à la réclame!</p> + + <p>Son doigt pointait vers l'étiquette: Cirage de Smith, collée au dos d'un +guerrier sioux, dégénéré, sans le savoir, en homme-sandwich, la risée +des gamins.</p> + + <p>--Civiliser! A quoi bon? avoua cyniquement un sénateur de Washington. +Cela ne paie pas.</p> + + <p>De l'Atlantique au Pacifique, 49 millions de citoyens, composant la +nation américaine, ont trouvé commode cette dernière opinion, formulée +par les aventuriers, spéculateurs en terres et rôdeurs de frontières:</p> + + <p>--Une corde, une branche de sapin dans un coin de la Sierra. C'est +assez. Les cartouches sont chères...</p> + + <p>Aussi, des poétiques héros de la légende de Cooper et de Chateaubriand, +il ne va bientôt plus rester aux États-Unis que ces statuettes en bois +polychromes, qui remplacent dans les grandes villes nos civettes +parisiennes, à l'entrée des débits de tabac...</p> + + <p>Pour l'honneur de ses compatriotes, un brave soldat de l'armée +américaine, le capitaine Pratt, est en train de démontrer qu'il y avait +quelque chose de mieux à faire des Indiens que de les détruire.</p> + + <p>Pris d'admiration pour l'héroïsme des Cheyennes qu'il avait la consigne +d'exterminer, le capitaine Pratt obtint qu'une douzaine de jeunes +prisonniers, échappés au carnage, seraient admis à l'institution de +Hampton, en Virginie, où l'on donne une éducation sommaire aux fils des +affranchis noirs.</p> + + <p>J'ai visité Hampton. C'est de l'obligeance du capitaine Pratt que je +tiens ces notes.</p> + + <p>En quel état ils arrivèrent, les prisonniers cheyennes! Mains liées, +ignorants du sort qui les attendait, désespérés, prêts à la révolte ou +au suicide...</p> + + <p>En trois mois ils furent méconnaissables; soumis, disciplinés, calmes, +confiants. On voulut, au bout d'un an, les renvoyer à leur tribu; +presque tous demandèrent comme faveur de rester. Le capitaine Pratt +recueillit de modestes souscriptions qui suffirent au maigre budget de +ses protégés. Puis il demanda une enquête d'où sortit une petite +subvention du département de la guerre.</p> + + <p>L'œuvre était fondée. Un soir, les Cheyennes de Hampton entendirent +avec étonnement le cri de leur tribu. Un parti d'indiens pacifiques +s'abattit sur l'institution. C'étaient des Cheyennes de l'agence +Saint-Augustin. On les reçut avec du thé, du café, des +rafraîchissements. On les habilla, on les dégrossit, on les distribua +dans les ateliers. Ce nouvel essai réussit assez bien pour qu'on fit +venir un troisième convoi de 49 garçons Sioux Criss, Maudans et Gros +Ventre, avec 9 fillettes de 9 à 18 ans.</p> + + <p>Très curieuse la rencontre des nouveaux avec les anciens. Les uns, +déguenillés, farouches, silencieux, défiants. Les autres à demi +civilisés déjà; propres, bien vêtus, qui commencèrent les compliments et +félicitations de bienvenue avec l'emphase de la prairie. Les défiances +tombèrent. Un ancien dit à un nouveau: «Viens, mon frère, je te +montrerai le chemin.» Et ce fut fini.</p> + + <p>Les débuts se firent à tâtons. De livre point; rien que de la musique, +de la marche en cadence, des soins de propreté, les premiers exercices +de la règle scolaire. On passa aux «leçons de choses», à l'enseignement +par la vue, le toucher; tableau noir et craie, dessins, croquis, cartes, +peintures, reliefs en bois: en plâtre, etc. Ces intelligences sauvages +s'éclairèrent de lueurs inconnues, qui, pénétrant doucement les crânes +épais, réveillaient les cerveaux engourdis, portaient le jour dans les +ténèbres de leur pauvre esprit, stupéfait d'abord, bientôt amusé à des +notions des sensations nouvelles.</p> + + <p>Mais la découverte charmante, exquise, merveilleuse pour le jeune Indien +des deux sexes fut la page écrite ou imprimée, «le papier qui parle.» +L'imagination, don atavique de la race prenant son essor, l'étude devint +une passion chez les petits Peaux-Rouges. «Si je ne savais pas lire et +écrire quand je retournerai à la tribu, disait un jeune brave, mon +peuple se rirait de moi.»</p> + + <p>On leur apprit à lire dans les histoires illustrées: Robinson Crusoé et +autres. «Quelle émotion! me dit le capitaine. Quel religieux silence +pendant les commentaires!» Avec une subtilité admirable, nos petits +sauvages comprenaient tout--et devinaient le reste; même le sens +abstrait et moral des choses. Pendant ma visite, les enfants se mirent à +causer trop haut dans la classe. Le professeur demanda: «Qui parle +ainsi?» Chaque élève désigna son voisin. Le professeur alors expliqua la +laideur du mensonge, citant l'exemple de Washington enfant qui ne +pouvait se résoudre à mentir. Puis, brusquement: «Qui de vous veut être +George Washington?» Deux garçons se levèrent aussitôt et dirent à la +fois: «C'est moi qui ai parlé.»</p> + + <p>Moins aisé fut, pour les petites filles, de saisir le sens figuré d'un +verset d'hymne méthodiste:</p> + + <p>«<i>Résistez à la tentation: chaque victoire vous fera plus forte pour une +autre victoire.</i>»</p> + + <p>Deux heures après avoir chanté ces paroles, la petite Fleur-de-Fraise +courut à la maîtresse. Et d'un air triomphant:» Moi, victoire! moi, +victoire! Louisa Tête-de-Taureau fâchée.--Elle <i>grande tentation</i>. +Alors, moi je tape. <i>Moi victoire!</i>»</p> + + <p>Au jardin de l'institution, des collégiens yankees, rencontrant un jour +les petites Indiennes, leur posèrent mille questions saugrenues: +«Comment t'appelles-tu? Sais-tu parler <i>américain</i>? Es-tu sauvage?»</p> + + <p>Impatientée, la petite Feuille-Verte regarda dans les yeux l'un des +auteurs de cette inconvenance: «Je ne parle pas <i>américain</i>, et je suis +très sauvage.»</p> + + <p>Dès le troisième mois d'école, ce petit monde est déjà sensible à tout +ce qui rappelle sa condition. La petite Grâce entend une exclamation +échappée à un visiteur. Elle court à la maîtresse: «Le <i>gentleman</i> a dit +nous sommes de <i>pauvres êtres</i>. Est-ce que nous sommes <i>si pauvres que +cela</i>, dites!»</p> + + <p>Dès le troisième mois aussi, les petites filles parlent «américain» à +leurs poupées. Peut-être, pour elles, sont-ce des «bébés pâles,» qui ne +comprennent pas l'indien; ou encore se trouvent-elles enhardies, la +poupée ne relevant pas leurs fautes de grammaire.</p> + + <p>Pour consacrer le succès de son œuvre, le capitaine Pratt obtint de +convoquer à Hampton une assemblée des principaux chefs. Ils arrivèrent +des «réserves», sous la conduite des agents. J'ai eu le rare spectacle +de cette cérémonie touchante.</p> + + <p>Qu'on se figure une vingtaine de chefs, superbes sous leurs costumes de +guerre, les mocassins ornés de scalps yankees, coiffes de plumes +d'aigle, chargés de fétiches et de peintures de guerre--tout l'attirail +enfin du répertoire romantique. Et pour les recevoir, rangée en ordre, +la petite troupe de leurs enfants, transformés en misses et gentlemen +américains. Le contraste était saisissant.</p> + + <p>Pauvre Loup, chef des Gros-Ventre, trouva le fils de son propre frère, +Corne-Dure, dans l'atelier de peinture, affublé d'un tablier de toile et +badigeonnant de rouge vif des seaux de bois.</p> + + <p>Le triomphe muet de l'artiste n'avait d'égal que l'orgueilleuse +admiration du chef et de ses compagnons, dignes et silencieux.</p> + + <p>Fils de l'Étoile se fit conduire vers sa fille, la considéra quelques +secondes sans une parole. Puis, tirant de dessous la couverture écarlate +qui le drapait une petite cordelette, il l'agita sous les yeux de la +fillette avec deux minuscules mocassins, et traça en l'air des zigzags +hiéroglyphiques. L'enfant poussa deux ou trois éclats de rire joyeux et +fondit en larmes attendries.</p> + + <p>L'interprète nous expliqua cette pantomime qui donnait à l'élève de +Hampton des nouvelles de sa petite sœur, encore au berceau quand son +aîné avait quitté le <i>wigwam</i> paternel, et aujourd'hui grande de deux +pieds,--longueur de la corde.</p> + + <p>Après un séjour de vingt-quatre heures les chefs partirent, enchantés de +leur visite, et allèrent conter à leurs «gens» les merveilles dont ils +avaient été les témoins.</p> + + <p>Le résultat de cette heureuse tentative fut un vote du Congrès créant à +Carlisle, Pennsylvanie, un second collège indien dans les baraques d'un +vieux fort dressé sur l'emplacement où Benjamin Francklin, et avant lui +William Penn, conclurent des «traités d'amitié» avec les peaux Rouges.</p> + + <p>Carlisle devint en peu de temps un second Hampton où l'on élève des +enfants pris dans toutes les tribus américaines.</p> + + <p>On y compte, en ce moment, 190 élèves dont 57 filles. Toutes les +professions industrielles, tous les métiers manuels, l'agriculture, ont +dans ces enfants des apprentis studieux qui deviennent d'habiles +ouvriers. Les filles tissent la laine, font les habits. Virginia, fille +de l'Ours-qui-grogne, chef de Kiowas, envoya l'hiver dernier à son père +une chemise de toile qu'elle avait taillée, cousue, lavée et repassée. +Des petites Sioux l'ont imitée dernièrement. Un jeune cordonnier a, de +même, envoyé à son père une paire de bottes de sa façon.</p> + + <p>Enfin, Samuel, jeune Paunie, publie le <i>Journal de l'École</i> qu'il écrit +et compose lui-même, tandis que deux autres font la copie du +<i>Radle-Keatah-Toh, Etoile du Matin</i>, organe mensuel de Carlisle. Rien de +curieux, pour un chroniqueur parisien, comme le spectacle des confrères +à peau-rouge corrigeant leurs épreuves, avant de tirer le journal qui +est très soigneusement rédigé, me dit le capitaine, et aussi habilement +imprimé que bien des feuilles de chez nous.</p> + + <p>Détail intéressant: les caractères employés sont ceux de l'alphabet +inventé par l'Indien Sequoyah, fils d'une Chérokie et du fameux trappeur +français, Louis Gueste.</p> + + <p>L'expérience de Hampton et de Carlisle prouve que l'Indien est capable +d'éducation.</p> + + <p>Les enfants indiens sont pareils aux nôtres, quelques-uns d'une +intelligence très vive, d'autres à l'entendement épais. La moyenne +pourtant est des plus remarquables. Le goût des arts mécaniques, celui +du dessin, leur sont naturels. Toutes les qualités supérieures de la +race sont respectées par l'éducation. Les petits Indiens sont courageux +au physique et au moral, généreux, fiers, sensibles, pleins +d'observation, de finesse et de sentiments délicats. Mais ils restent +ombrageux, d'une timidité invétérée avec les blancs.</p> + + <p>Quant à l'impression causée dans les tribus indiennes par la visite des +chefs à Hampton et Carlisle, une lettre, entre des centaines que possède +le capitaine Pratt, en donnera l'idée.</p> + + <p>«Ma chère fille.--Je t'envoie mon portrait. Tu vois que je porte mon +habit de guerre. Mais je vais porter celui des hommes pâles. Je veux +essayer de vivre comme un blanc. Ainsi tu n'as rien à craindre de moi. +Je veux que tu apprennes et que tu sois bonne fille. Nous sommes fiers +de toi; mais ce sera plus encore quand tu reviendras.</p> + + <p>L'agent m'a dit que j'irais te voir. Je veux t'acheter une chaîne d'or +et avoir ta face en porcelaine (photographie). Tout notre peuple bâtit +des maisons et va cultiver des fermes. Je t'ai toujours aimée; cela me +rend heureux de savoir que tu apprends. Je fais écrire mon frère, la +Grande-Étoile, pour moi. Si je pouvais lire et écrire, je serais bien +heureux. Ton père: L'Aigle-Noir.»</p> + + <p>«P. S.--Pourquoi me demandes-tu des mocassins? Je t'ai envoyée là-bas +pour être comme une fille pâle et porter des souliers.»</p> + + <p>Nous voilà loin de la réponse faite par le sachem Saponi, il y a cent +ans, au commissaire anglais. Celui-ci offrait au chef indien d'emmener +son fils et sa fille pour les faire élever en Angleterre: «Leur +enseignerez-vous mieux que moi, dit-il, à tanner le daim, à scalper un +ennemi? Donnez-moi plutôt vos fils, je les élèverai dans mon wigwam, et +j'en ferai des hommes.»</p> + + <p>Un grand chef Sioux, Queue Tachetée, avait à Hampton plusieurs enfants. +Il vint les voir, et trouva que son fils aîné n'avait plus besoin +d'interprète auprès des Américains. Il prit peur et emmena tous ses +enfants avec lui. Dans sa tribu on voulut le déposer. «Si l'école est +mauvaise, pourquoi y as-tu laissé nos enfants?» demandèrent-ils. Quand +ils surent le motif de son action, un chef dit: «La Queue-Tachetée va si +souvent dans la tente du Grand-Père (<i>le président à la Maison Blanche</i>) +qu'il a appris à <i>parler double</i>, comme les Yankee, pour mentir comme +eux.»</p> + + <p>Les meilleurs élèves de Hampton et de Carlisle sont renvoyés dans les +tribus pour y faire de la propagande, mais la plupart préfèrent revenir +habiter auprès de l'école pour exercer leur métier. Et peu à peu, par la +fréquentation des deux sexes, on voit, à l'âge de la puberté, sous +l'influence de l'éducation, s'éveiller au cœur des jeunes sauvages les +premières tendresses naïves de l'amour civilisé.</p> + + <p>Le capitaine Pratt m'a donné à lire la confidence qu'il avait reçue d'un +amoureux comanche.</p> + + <p>«Longtemps passé dans Territoire Indien, moi chasser, moi faire la +guerre. <i>Moi, pas penser aux filles</i>. Alors, toi, capitaine, tu me +conduis à Hampton. J'apprends parler «américain». Tout le monde bon pour +moi. Moi j'étudie, moi j'apprends! travailler. Là beaucoup de filles +belles et bonnes.</p> + + <p><i>Mais moi, pas penser aux filles</i>. Alors moi je tâche faire bien. Je +travaille fort. Tu m'envoies territoire indien chercher filles et +garçons indiens.</p> + + <p>J'ai amené quinze. Je vois tout mon peuple, tous mes vieux amis. <i>Mais +moi, pas penser aux filles</i>.</p> + + <p>Mais Laura, elle, pense. Elle me dit elle sera une femme pour moi. Je +l'amène vers toi à Carlisle.</p> + + <p>Elle apprend parler «américain». Elle étudie, elle coud. Maintenant le +père de Laura parti aux terres de chasse du Grand-Esprit (mort). Moi, +je! pense, je pense tout le jour, je pense toute la nuit: qui va prendre +soin de Laura? Et après, je pense: moi je travaillerai à Carlisle. Je +travaillerai fort et je prendrai soin de Laura.»</p> + + <p>Laura! Une comanche du nom de Laura! N'est-ce pas la fin de tout?</p> + + <p>Voici maintenant un Pétrarque peau-rouge, tel qu'il se peint lui-même +dans une lettre d'amour(!) tombée aux mains d'un surveillant d'atelier.</p> + + <p>«Miss... j'ai dit: je t'aime. J'ai besoin t'écrire.</p> + + <p>Quand je te donne une lettre, j'ai besoin tu répondes vite. Cela fait +mon cœur joyeux, ma <i>sœur en l'école</i>. Quand je parle, je ne dis pas +un mensonge.</p> + + <p>Mon cœur est vrai. Toujours je t'aime d'amitié, toujours je t'aime +d'amour. Je suis sincère. Ma pensée est droite. <i>J'ai besoin toujours +nous rions l'un à l'autre</i>. Quand nous sommes ensemble toujours nous +vivons heureux. Je pense; c'est bien comme cela. Toi penses, toute +seule, et après, dis-moi ta pensée. Je veux te dire encore une chose: ne +parle pas au Renard Gris. Cela me fait triste. Encore une chose; quand +j'écris pour toi, ne dis rien. Si on voit la lettre, on m'emmène loin. +Je ne te vois plus. Je suis triste, triste dans mon cœur. Ne montre +rien.</p> + + <p>Je veux te dire une seule chose: toujours je t'aime d'amitié, toujours +je t'aime d'amour. <i>Mon cœur donne une poignée de mains avec toi. </i>»</p> + + <p>Après cette lettre, qui osera dire qu'on ne peut civiliser les Indiens?</p> + + <p>Mais l'Américain préfère les tuer...<br> + + <span class="rig">Jehan Soudan.</span></p> + + <br><br> + + <h3>LA MODE</h3> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/018.png"></p> + + <p>Les réceptions sont rares, en ces mois frileux, et quelques dîners +seuls, très élégants, permettent aux jeunes femmes d'arborer les +toilettes du soir, prémisses de la saison. On a dîné chez la duchesse de +Gramont, on a dîné chez la baronne Alphonse de Rothschild, on a dîné +chez la duchesse de la Torre, on a dîné chez Mme Standish, et la fleur +des élégantes, rassemblée autour de ces tables aristocratiques, a +affirmé son goût pour le velours clair, que relèvent les broderies +byzantines et les fourrures précieuses. Fourreaux directoire--auxquels +Thermidor va nous ramener, dit-on, tout à fait--robes Henri II et robes +Louis XIV, aux revers somptueusement doublés, qui retournent mollement +sur la traîne, ou fantaisies originales, sans style voulu, qui mélangent +les époques, sans souci d'en dégager aucune ligne spéciale, et font une +harmonie de toutes pièces, glanées au gré du caprice.</p> + + <p>Worth, toujours l'arbitre suprême du goût féminin, paraît, cette année, +se soucier peu d'un style unique. Le Henri II domine, à coup sûr, dans +ses créations, et fait le fond, si l'on peut dire, de ses costumes, +mais, amalgamé volontiers de Louis XIII, de Louis XIV, de Louis XV même, +comme dans cette jolie toilette de dîner que portait naguère l'une des +très belles et aristocratiques mondaines que la mort a rapidement +emportées, ces derniers temps: je veux parler de la comtesse de +Villeneuve.</p> + + <p>Le corsage est décolleté à peine, la manche arrêtée seulement au coude. +Car, par cette température surtout, dont la rudesse inaccoutumée exige +de la part de toute femme délicate tant de précautions, la robe de +dîner, sauf pour les dîners officiels ou de très grande cérémonie chez +de hauts personnages, n'est point essentiellement décolletée. La +«demi-peau» lui suffit, la richesse des étoffes suppléant en cette +occasion à l'échancrure du corsage. Donc, corsage demi-décolleté, en +satin vert malachite, à basque Louis XV, encadré autour des épaules par +une dentelle d'or qui s'applique, devant, aux petits revers à la +Robespierre, tout doublés de satin lilas de Parme. La manche collante, +en satin lilas avec engageante de dentelle d'or, emboîte le coude +qu'elle dégage. De gros bouillons noués, en satin malachite, forment +épaulière, tandis qu'un corselet de velours pensée emboîte la taille, +arrêté de côté, sous le corsage ouvert en veste, pour reparaître +derrière et se nouer en longs bouts tombants sur la jupe, à traîne +droite, de satin vert doublée de satin lilas, qui se retourne selon le +goût Louis XIII, dégageant un jupon à panneaux, que réunissent entre eux +des agrafes passementées d'or: ce jupon, en satin lilas, reposant +lui-même sur un autre jupon de satin crème, aperçu à travers +l'échancrure des panneaux. Des pierreries au corsage et dans les cheveux +complètent cette toilette, un peu compliquée, mais de très grande +allure.</p> + + <p>Une autre toilette très remarquée est de satin bouton d'or, toute +cloutée d'or, les clous formant de grosses pastilles éparpillées. La +robe est tout unie, genre directoire, le corsage presque entièrement +décolleté en rond sur une chemisette de crêpe bleue pâle. Des draperies +de crêpe azur, enroulées au haut du bras, l'enveloppent jusqu'au-dessus +du coude, appuyées à un fin bracelet de satin, incrusté d'or et de +turquoises. Les mêmes broderies, en agrafe aux épaules, et en +bandelettes, dans les cheveux à la grecque.</p> + + <p>Toutes ces toilettes, apparues aux dîners, conviennent à merveille à la +tenue d'opéra, la soirée s'achevant volontiers à l'académie musicale +lorsque qu'aucune attraction ne l'occupe chez les maîtres de maison.</p> + + <p>Elles ne sont pas même déplacées, à la condition de n'être pas trop +surchargées de bijoux, dans une loge, au samedi de l'Opéra-Comique, ou +même au mardi des Français, quoique le chapeau très habillé soit +infiniment mieux approprié aux abonnements de ces deux théâtres. Mais on +ne peut pas toujours rentrer pour changer de toilette. Et un petit +collet Henri II, en velours clair, tout brodé d'or et de pierreries et +bordé de plumes, que l'on garde sur les épaules, en atténue l'excessive +élégance.</p> + + <p>La coiffure qui convient à la plupart est la coiffure à la grecque, plus +ou moins relevée d'aigrettes, de turbans ou de bandelettes. Beaucoup de +plumes, plus encore d'or, des bijoux à profusion; peu de fleurs, la +saison rigoureuse ne leur étant point propice, le tout en sommet, sur le +chignon, un peu en arrière.<br> + + <span class="rig">Violette.</span></p> + <br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/019a.png"><br><b>LE CARNAVAL DE NICE.--Les bannières<br> et le char de la +Presse.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/019b.png"><br><b>LE CARNAVAL DE NICE.--La société musicale de<br> +Vichy.--D'après des documents communiqués par le comité des fêtes.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/020c_small.png"><br><a href="images/020c_large.png">(Agrandissement)</a><br><b>LE CARNAVAL DE NICE EN 1891.--Le cortège<br> +gargantualesque.--D'après des documents communiqués par le comité des +fêtes.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/020a.png"><br><b>Le char chinois.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/020b.png"><br><b>La contre-basse.</b></p> + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/021.png"></p> + + <p><b>La Semaine parlementaire</b>.--La Chambre a eu à s'occuper à deux reprises +différentes de questions qui concernent l'Afrique. C'est un sujet qui +reviendra souvent au cours des débats parlementaires, car, en attendant +le moment assez éloigné où les possessions qu'elles ont sur le continent +noir soient, pour les puissances, une source de richesse, elles sont et +resteront longtemps une cause de conflits.</p> + + <p>En premier lieu, c'est de la navigation sur le Niger qu'il a été +question. Nous avons raconté les divers incidents du voyage effectué par +M. Mizon et les difficultés qu'il a rencontrées de la part de la Société +anglaise du Niger. M. le prince d'Aremberg a voulu avoir, sur ce point, +des déclarations précises du ministre des affaires étrangères. Il a +rappelé que M. Mizon a été attaqué et blessé pendant qu'il remontait un +des affluents du fleuve et de plus que l'agent général de la Société +anglaise avait notifié à notre compatriote qu'il pourrait continuer son +voyage sur la rivière, mais qu'on ne lui permettrait pas de débarquer +sur ses rives.</p> + + <p>Or, l'article 26 de l'acte de Berlin assure la liberté de navigation à +tous les pavillons sur le Niger et ses affluents; le gouvernement +anglais est donc tenu de contraindre la Compagnie du Niger, à laquelle +il a accordé une sorte de charte, à respecter les stipulations de cet +acte international.</p> + + <p>Le ministre des affaires étrangères a répondu qu'il n'y avait aucun +doute à cet égard. L'ambassadeur de la République à Londres a fait au +sujet de cette affaire des observations amicales au gouvernement +britannique, qui a aussitôt envoyé des ordres pour que la Compagnie du +Niger laissât notre compatriote, M. Mizon, poursuivre son voyage en +toute liberté.</p> + + <p>L'incident a été clos après cette déclaration.</p> + + <p>L'autre débat portait sur la Tripolitaine. On sait qu'il existe en +Italie un parti--et on a toute sorte de bonnes raisons de penser que +c'est le parti du gouvernement--qui s'est attaché à surexciter en toutes +circonstances les susceptibilités du pays, en faisant croire que la +France n'attend qu'une occasion de mettre la main sur la Tripolitaine. A +plusieurs reprises le gouvernement français a pris soin de démentir de +la façon la plus catégorique les nouvelles fantaisistes répandues à ce +sujet dans la péninsule. La presse italienne revient cependant à la +charge, et cela se comprend. Comment le gouvernement italien pourrait-il +justifier les armements qu'il impose au pays, s'il n'entretenait cette +idée qu'un danger le menace à tout instant et que, par conséquent, il +doit être toujours en état de défendre ses intérêts? Voilà pourquoi il +est bon que notre gouvernement saisisse de son côté toute occasion de +rétablir sur ce point la vérité, et fasse justice d'allégations que son +silence pourrait accréditer.</p> + + <p>C'était là l'objet de la question que M. Pichon a adressée au ministre +des affaires étrangères. M. Ribot a répondu avec finesse et netteté et +même avec une pointe de spirituelle ironie qui lui ont valu les +applaudissements de toute la chambre. Rappelant les sentiments de +sympathie que M. Crispi a récemment attestés envers la France, il a dit +que le premier ministre du roi Humbert devait, à coup sùr, être plus +attristé que nous des polémiques toujours hostiles de la presse de son +pays.</p> + + <p>Le ministre ne s'en est pas tenu là et a replacé la question sur son +véritable terrain, en affirmant l'accord complet qui existe entre la +France et la Turquie en ce qui concerne la Tripolitaine. Il ne faut pas +oublier en effet que cette province fait partie intégrante de l'empire +ottoman, et que le sultan est le seul souverain avec lequel nous ayons à +nous entendre pour tout ce qui concerne nos rapports et nos intérêts +dans cette région de l'Afrique. Il est donc singulier de voir la presse +italienne en proie à ces inquiétudes, manifestement artificielles, alors +que le gouvernement ottoman, loin d'éprouver aucune émotion, entretient +avec nous les relations les plus cordiales.</p> + + <p>--M. Richard a interrogé le ministre des travaux publics au sujet du +chauffage des wagons de 2e et 3e classes. On sait que les compagnies de +chemins de fer ne sont pas tenues par leur cahier des charges de faire +chauffer ces voitures sur les lignes de banlieue; mais sur les +réclamations du public, le gouvernement avait fait espérer qu'une +amélioration, conforme à l'humanité, serait apportée à cette situation. +Après un débat assez agité et assez confus, on est arrivé à cette +conclusion, que les voitures dont il s'agit seraient chauffées l'année +prochaine. Fort heureusement, le dégel est survenu sur ces entrefaites.</p> + + <p><b>Le conseil supérieur du travail.--</b></p> + + <p>M. Jules Roche, ministre du commerce, vient d'instituer dans son +département un «Conseil supérieur du travail» dont il a indiqué lui-même +le caractère dans le rapport qu'il a adressé à ce sujet au président de +la République.</p> + + <p>Dans la pensée du ministre, ce conseil sera essentiellement un +instrument d'études pour examiner les projets et pour préparer les +solutions sur lesquelles le parlement aura à se prononcer. Il est +destiné à fournir d'une manière rapide et sûre les renseignements +concernant les questions ouvrières, que l'on n'a pu obtenir jusqu'ici +qu'en ouvrant des enquêtes longues et coûteuses, enquêtes dont les +résultats n'ont pas répondu, la plupart du temps, à l'effort déployé.</p> + + <p>Afin de permettre à toutes les opinions de se produire, M. Jules Roche a +décidé que le Conseil serait composé pour un tiers de membres du +parlement et, en général, de personnes particulièrement versées dans les +matières économiques et sociales, et, pour les deux autres tiers, en +nombre égal, de patrons et d'ouvriers. Pour ces derniers, son choix +s'est porté principalement sur des membres des conseils des prud'hommes, +secrétaires généraux des syndicats, anciens délégués, etc., c'est-à-dire +sur des ouvriers déjà désignés par leurs camarades, par conséquent +possédant leur confiance et pouvant apprécier judicieusement les mesures +propres à améliorer la situation des travailleurs.</p> + + <p><b>Société nationale des Beaux-Arts.--</b></p> + + <p>L'assemblée générale de la Société nationale des Beaux-Arts a eu lieu +vendredi dernier à l'Hôtel-Continental. M. René Billotte, secrétaire, a +donné lecture de la lettre par laquelle M. Meissonier se démet de ses +fonctions de président, et annoncé que la délégation avait proposé M. +Puvis de Chavannes pour le remplacer.</p> + + <p>L'assemblée a ratifié par ses acclamations la nomination de son nouveau +président.</p> + + <p>M. Billotte a fait savoir ensuite que MM. Carolus Duran, Dalou et +Bracquemond ont été élus vice-présidents par la délégation; après quoi, +M. Dubufe a exposé la situation actuelle et les projets de la Société.</p> + + <p>L'assemblée a accueilli par des applaudissements l'annonce faite que le +jardin serait aménagé pour l'exposition de sculpture et s'est séparé +après un vote manifestant sa pleine confiance dans le nouveau président.</p> + + <p><b>Le Conseil supérieur des colonies.--</b></p> + + <p>Depuis plusieurs années, le conseil supérieur des colonies ne s'était +pas réuni. M. Etienne, sous-secrétaire d'État, vient de le convoquer +pour lui soumettre deux projets d'une réelle importance.</p> + + <p>L'un de ces projets concerne l'organisation politique et administrative +de la Martinique, de la Guadeloupe et de la Réunion. L'exposé des motifs +de la loi proposée par le sous-secrétaire d'État dit qu'il y a lieu +d'accorder, sans plus tarder, le régime du droit commun à ceux de nos +établissements d'Outre-Mer qui sont en situation d'en recueillir les +bénéfices et dont l'état social se rapproche le plus de celui de la +Métropole. La Martinique, la Guadeloupe et la Réunion sont donc tout +indiquées pour fournir un type nouveau d'organisation coloniale et +échapper au régime des décrets, en vigueur jusqu'ici.</p> + + <p>En vertu de cette nouvelle organisation, les gouvernements deviennent +les chefs actifs de toute l'administration; ils sont assistés d'un +secrétaire général. Ils disposent des forces de terre et de mer et +peuvent, en cas de besoin, requérir les forces navales de passage dans +les eaux de leur gouvernement, le commandant en chef restant juge, +toutefois, de la suite qu'il convient de donner à ces réquisitions. Mais +il est expressément établi que le caractère du gouverneur est +essentiellement civil, et qu'en aucun cas et sous aucun prétexte il ne +peut prendre le commandement des troupes.</p> + + <p>L'autre projet présenté par M. Etienne est relatif à l'Indo-Chine. Il +fixe à Hanoï la résidence du gouverneur général et supprime le conseil +supérieur de l'Indo-Chine. Un conseil du protectorat, dont feront partie +les hauts fonctionnaires au Tonkin et en Annam, et quelques-uns des +fonctionnaires annamites désignés par le gouverneur général, sera +institué à Hanoï.</p> + + <p><b>La représentation de «Thermidor.»</b></p> + + <p>-Les beaux jours de <i>Rabagas</i> sont revenus. Lundi dernier, un certain +nombre de spectateurs, ou plutôt de manifestants, se sont mis en tête +d'empêcher les comédiens du Théâtre-Français de continuer les +représentations de la pièce de M. Sardou, <i>Thermidor</i>, en essayant de +couvrir la voix des acteurs par le bruit des sifflets et des hurlements +variés. On a même été jusqu'à jeter des sous sur la scène, et un de ses +projectiles a failli blesser M. Coquelin, qui est rentré, dit-on, dans +les coulisses fort surexcité. A la sortie, les manifestants qui ne +veulent pas qu'on touche à Robespierre, quelque peu malmené par +l'auteur, se sont organisés en tribunal révolutionnaire et ont proclamé, +au milieu de la rue, la condamnation sans appel, non seulement de +l'auteur, mais du directeur des Beaux-Arts, qui a autorisé la pièce, et +de M. Claretie qui l'a soumise au public.</p> + + <p>On sait que devant la menace d'une interpellation, le gouvernement a +interdit les représentations de la pièce. Espérons que ce n'est qu'une +suspension temporaire.</p> + + <p><b>Nécrologie.--</b>M. Alexandre, ancien président de chambre à la cour d'appel +de Paris.</p> + + <p>M. le baron Portalis, conseiller-maître honoraire à la cour des comptes.</p> + + <p>M. Garrigat, ancien député et sénateur.</p> + + <p>M. Louis Dubief, inspecteur honoraire de l'Académie de Paris, ancien +directeur du collège Sainte-Barbe.</p> + + <p>M. Durand, président du tribunal civil de Versailles.</p> + + <p>M. Fabre de la Berrodière, ancien conseiller à la cour de Bordeaux.</p> + + <p>M. le baron Le Guay, sénateur de Maine-et-Loire.</p> + + <br><br> + + <h3>SUR LA COTE D'AZUR</h3> + + <p>La «saison» sur le littoral est en pleine animation. Après les courses, +qui ont obtenu un succès immense, les grands concours internationaux de +tir aux pigeons mettent aux prises les premiers tireurs du monde, +accourus pour se disputer des prix importants. L'aimable et habile +organisateur du stand monégasque, M. Blondin, est obligé de se +multiplier pour répondre à tous.</p> + + <p>Ce ne sont pas d'ailleurs les distractions qui manquent: concerts +classiques et internationaux, représentations théâtrales à sensation +sous la direction de M. Bias, bals, réceptions mondaines, attirent et +sollicitent de tous côtés la foule des hôtes de marque en déplacement +sur le littoral qui jouit maintenant, après une éclipse de quelques +jours, du bon soleil vivifiant auquel il doit sa réputation.</p> + + <p>Les étrangers circulent de tous côtés sur les promenades, ombrelles +déployées, et les petites marchandes de fleurs ambulantes leur offrent +des bouquets de violettes.</p> + + <p>Heureux pays qui ignore les horreurs du dégel dont nous subissons +maintenant les atteintes après deux mois de température sibérienne.</p> + + <p>Ici on est tout à la joie, comme dans la polka de Farbach. A la +Jetée-Promenade, le lieu à la mode, on vient de donner une première +audition du <i>Salve Regina</i> de M. de Basilewski. Hôte fidèle de Nice, M. +de Basilewski est l'un des vice-présidents du comité des fêtes. Sa +personnalité sympathique avait contribué à attirer à la Jetée-Promenade +l'élite de la société mondaine et cosmopolite.</p> + + <p>Aussi est-ce devant une salle comble que le <i>Salve Regina</i> de M. de +Basilewski a été interprété avec soli, chants et orchestre. M. Georges +Lamothe tenait l'orgue.</p> + + <p>D'unanimes applaudissements ont consacré la réputation du compositeur +gentilhomme.</p> + + <p>Et, comme succès oblige, la Jetée-Promenade prépare une fête +d'inauguration générale qui sera un conte des Mille et une nuits en +action.</p> + + <p>La Société des régates de Monaco, qui tient à bien faire les choses, +vient de préparer un programme qui satisfera les plus difficiles. Et +comme tout se passe en musique dans ce délicieux pays, la Société +musicale que préside M. Coudert sera de la fête. Après une aubade donnée +à leurs Altesses Sérénissimes, elle se fera entendre, le 6 février, dans +un grand concert de charité qui aura lieu à trois heures de l'après-midi +sur le boulevard de la Condamine. Le soir une grande retraite aux +flambeaux partira du vieux Monaco, traversera la Condamine et s'arrêtera +à Monte-Carlo.</p> + + <p>Comme on le voit, on n'oublie jamais les pauvres sur le littoral, et, si +l'on tient à s'amuser, on tient à le faire en soulageant les malheureux.</p> + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/022.png"></p> + + <h4>LES EXPLORATEURS DU THIBET</h4> + + <p>Au moment où paraîtra notre numéro, M. Bonvalot et le prince H. +d'Orléans entretiendront le public de la Société de Géographie de Paris +de leur intéressant voyage à travers le Thibet.</p> + + <p>Dans l'<i>Illustration</i> du 22 novembre 1890 nous avons déjà donné une +carte indiquant assez exactement leur itinéraire. Partis de Paris le 6 +juillet 1889, ils sont rentrés à Marseille le 22 novembre 1890, avec le +Père de Deken, le missionnaire belge qui a été leur compagnon de route.</p> + + <p>Le point le plus important et le plus difficile de leur voyage était +incontestablement la traversée des hauts plateaux du Thibet par le +chemin appelé la <i>Petite route</i>, chemin inexploré avant eux.</p> + + <p>Il nous a donc semblé intéressant, ne pouvant suivre pas à pas les +explorateurs dans la route longue et dangereuse qu'ils ont parcourue, de +les prendre à ce moment-là.</p> + + <p>Complètement enveloppés dans leurs épaisses fourrures, ils traînent +péniblement leur chevaux fatigués et essayent de dégourdir, par les +longues marches, leurs membres que le froid paralyse. Il le faut +absolument, car le froid, en effet, à ces hauteurs, est mortel, et le +«mal de montagne» fait rarement grâce à ses victimes.</p> + + <p>Les bagages indispensables qu'il avait fallu garder étaient charriés à +dos de buffles et escortés par des indigènes.</p> + + <p>Les portraits des trois voyageurs que nous publions ont été faits à leur +arrivée en Chine, alors que les traces des fatigues et des privations +étaient encore empreintes sur leurs visages.</p> + + <p>M. Bonvalot et le prince Henri d'Orléans, qui a fait en cette occasion +ses débuts avec une énergie morale et une force de résistance assez +rares à son âge, rapportent du Thibet une collection ethnographique fort +intéressante: des costumes, des armes, des ornements religieux, des +livres, etc.</p> + + <p>Le prince d'Orléans a pris de son côté une série nombreuse de vues +photographiques qui serviront bientôt à l'illustration complète du récit +de leur exploration. C'est parmi celles-ci que nous avons choisi les +documents publiés dans ce numéro.<br> + + <span class="rig">Abeniacar.</span></p><br> + + + <h4>L'ASILE DE NUIT<br> + +DU PALAIS DES ARTS-LIBÉRAUX</h4> + + <p>On sait à quel admirable élan de charité a donné lieu le rigoureux hiver +que, espérons-le du moins, nous avons fini de traverser. Pouvoirs +publics, Presse, initiative privée, ont rivalisé de zèle dans cette +pensée commune: venir immédiatement au secours des malheureux, les +soustraire avant tout au froid en leur fournissant un abri et des +aliments.</p> + + <p>C'est, à cette pensée que répond l'ouverture des asiles ou des refuges +de nuit.</p> + + <p>Le plus vaste d'entre ceux-ci et dont l'installation est la plus +intéressante est, sans contredit, celui du palais des Arts-Libéraux. +Nous ne décrirons pas l'immense hall, ou l'élégante cohue des heureux a +passé pendant notre inoubliable Exposition universelle de 1889, où la +foule des déshérités de la vie défile en ce moment. A la suite d'une +entente intervenue entre le bureau du conseil municipal et M. Alphand, +directeur des travaux de Paris, le lundi 20 janvier, en quelques heures +à peine, tout était prêt pour recevoir les premiers qui se +présenteraient: le lendemain, l'installation était complète.</p> + + <p>C'est vraiment un spectacle curieux. Partout aujourd'hui la lumière, la +chaleur, la vie, là ou hier encore s'étendait une succussion de +bâtiments sombres, froids et tristes. Trente braseros, brûlant 250 +hectolitres de coke par jour, et formés de grandes grilles coniques de +fer noir où le charbon grésille et flamboie, jettent une lueur pourpre +sur le grouillis humain qui les entoure et font paraître pâle la flamme +des becs de gaz à plusieurs branches piqués dans le sol. Sur un des +côtés, formant la cuisine, huit marmites contenant chacune 100 litres de +soupe fument sur leurs foyers, pendant qu'alignée sur les tables, +l'enfilade des gamelles fournies par le ministre de la guerre jette une +note claire dans le rouge et le noir du tableau.</p> + + <p>A terre, contre les parois, bien serrés les uns contre les autres, des +couchages de soldats fournis aussi par la guerre, formés d'un matelas, +d'un drap et d'une couverture, sont prêts à recevoir les hôtes que leur +amènera le hasard.</p> + + <p>Au centre du hall, des espaces vides entourés d'un filet reçoivent les +dépôts de charbon.</p> + + <p>Voici comment fonctionne l'asile municipal du palais des Arts-Libéraux.</p> + + <p>Le directeur, M. Delourme, a sous ses ordres des surveillants fournis +par la préfecture de la Seine et pris dans le personnel des cimetières, +des marchés, des entrepôts de vins; des hommes de corvée provenant des +refuges municipaux ordinaires font le ménage, la cuisine, etc., sous la +surveillance d'infirmières prêtées par l'Assistance publique; quant au +service d'ordre, il est fait, sous la direction de M. l'officier de paix +Montpellier, par la brigade du 7e arrondissement.</p> + + <p>L'entrée a lieu de 6 à 10 heures du soir. Chaque homme reçoit en entrant +sa gamelle contenant un litre de soupe composée de 125 grammes de pain +et 100 grammes de légumes, haricots, pois, riz, pommes de terre, etc., +puis il va se coucher.</p> + + <p>A sept heures du matin a lieu une nouvelle distribution de soupe et +l'asile est évacué pour le service du nettoyage et de l'aérage, +l'assainissement ou la désinfection.</p> + + <p>Dans la matinée, on laisse entrer qui veut pour se chauffer autour des +braseros.</p> + + <p>A midi, troisième distribution.</p> + + <p>La première journée de son ouverture, l'asile a reçu 151 pensionnaires, +la seconde journée 650, dont deux femmes et un enfant; puis ce nombre +s'est sans cesse accru: 1,827 et 21 femmes, puis 2,535 dont 53 femmes et +23 enfants. Pour ces deux dernières catégories, il va de soi qu'on a +fait des installations les séparant des hommes.</p> + + <p>Qu'on ne s'inquiète pas, la clientèle peut augmenter, tout le monde sera +logé. On compte à Paris, en temps ordinaire, 8,000 vagabonds ou +besogneux environ; ce chiffre s'élève actuellement à 12,000 par jour.</p> + + <p>Les dispositions sont prises, soit à l'Exposition, soit dans les autres +asiles, il y a place pour tous.</p> + + <p>Le prix de revient sera, en moyenne, de 75 centimes par tête, tout +compris, ce qui élève la dépense-à 10,000 francs environ par jour, soit +300,000 francs par mois.</p> + + <p>Avec toutes les sommes fournies par le gouvernement et au train dont va +la souscription publique, on ne sera pas obligé de fermer de si tôt. Les +secours sont arrivés aux malheureux pour longtemps.<br> + + <span class="rig">Hacks.</span></p><br> + + <h4>LA NEIGE A ALGER</h4> + + <p>La neige à Alger! Cela a presque l'air d'un paradoxe, mais tout est +possible en ce singulier hiver. Elle a commencé à tomber sérieusement le +19 janvier à une du matin et atteignait vingt-cinq centimètres au lever +du jour; les rues, les toits, tout en était couvert, dans la ville haute +notamment, et sur la place du Gouvernement, à tel point que sur cette +dernière les amateurs ont pu élever un bonhomme de neige qui ne mesurait +pas moins de quatre mètres, presque la hauteur du socle de la statue du +duc d'Orléans.</p> + + <p>L'impression produite sur la population musulmane a été indescriptible. +Les vieux bédouins se rappellent qu'en 1829, la veille de la prise +d'Alger, un tremblement de terre eut lieu, suivi d'une abondante chute +de neige. Mais elle n'eut pas la persistance de celle de cette année. +Personne d'ailleurs n'y pensait plus.</p> + + <p>La population, un moment interdite, en a vite pris son parti, on en a +fait un amusement, et pendant vingt-quatre heures Alger n'a eu rien à +envier à Nijni-Nowgorod ou à Pékin: on s'y est battu à coups de boules +de neige!</p> + + <h4>LE DÉGLAÇAGE DE LA SEINE</h4> + + <p>On sait que la Seine était complètement prise depuis plusieurs semaines +en plusieurs points de son cours, notamment entre Asnières et Neuilly et +entre Bezons et Bougival. A l'arrivée du dégel, il était à craindre que +les glaçons, s'amoncelant sur ces bancs de glace plus solides que ceux +d'amont, parce qu'ils étaient formés moins récemment, ne vinssent former +à ces endroits des barrages qui auraient amené des inondations +désastreuses.</p> + + <p>Pour éviter ce danger, il a fallu pratiquer dans l'épaisse et solide +couche de glace un chenal par ou le charriage pût s'écouler, et ce sont +les troupes du génie qui se sont chargées de ce travail en y appliquant +les puissants engins explosifs dont elles disposent.</p> + + <p>C'est leur manière de procéder que nous avons fait dessiner spécialement +pour l'<i>Illustration</i> et voici en quelque mots comment s'y prennent nos +braves sapeurs, que nous montrons opérant sur la Seine entre Asnières et +Neuilly.</p> + + <p>Sous la direction d'un lieutenant, guidé lui-même par les avis des +ingénieurs de l'État, les hommes font au milieu du fleuve, dans le sens +du courant, une sorte de rigole, profonde de quelques centimètres à +peine, et aussi longue que l'espace sur lequel il est pris. A mesure que +leur travail avance, d'autres y déroulent un long cordeau détonnant de +mélinite entourée d'étain. Derrière eux, le sergent dispose les pétards +de mélinite, 1 par mètre environ, ou 2 tous les 3 ou 4 mètres, suivant +l'épaisseur de la glace; jusqu'à 30 centimètres d'épaisseur, on pose +simplement le pétard sur la glace; au-delà de 30 centimètres, il est +plus sûr de faire un trou à la pioche et de placer la mélinite +en-dessous. On réunit les pétards au cordeau, et tout est prêt pour +l'explosion.</p> + + <p>Ce cordeau détonnant brûle avec une rapidité que l'on peut estimer à 2 +ou 3,000 mètres par seconde, aussi les sapeurs en déroulent-ils autant +qu'il peuvent en garnir de pétards dans leur journée, c'est-à-dire +environ 3 kilomètres par atelier de douze hommes, et font-ils sauter le +tout en même temps. Pour avoir le temps de se mettre à l'abri, à +l'extrémité du cordeau détonnant ils joignent un bout d'amorce Bickford +qui met quelques minutes à brûler.</p> + + <p>Quant à l'effet de l'explosion, il diffère suivant que les pétards ont +été placés sur la glace ou en dessous. Dans le premier cas, la couche de +glace est comme écrasée l'un formidable coup de marteau; dans le second, +les projections ordinaires des éclatements se produisent. Mais de toutes +façons le résultat est le même, il n'y a qu'un chenal d'ouvert au milieu +du fleuve, et cela suffit, puisque le but est uniquement de permettre +aux glaces de descendre librement au fil de l'eau.</p> + + <p>Un bateau, que des chevaux tirent du bord par une longue corde, passe +enfin sur les débris de l'explosion, et en facilite l'écoulement.</p> + + <p>Telle est la cause des détonations que les riverains de la Seine ont pu +entendre, ces jours derniers, et dont se souviendront longtemps les +habitants de Bougival auxquels le déplacement de l'air, occasionné par +les vibrations de la glace, a, paraît-il, brisé quelques milliers de +carreaux.</p> + + <h4>L'EMBACLE DE L'ESCAUT</h4> + + <p>Partout de mauvaises nouvelles arrivent des débâcles qui font sortir les +fleuves de leurs lits, qui emportent les ponts, qui noient les bas +quartiers des villes.</p> + + <p>Dans cette révolte générale des eaux fluviales, il semble que l'Escaut +ait été, dans tout son parcours, plus particulièrement funeste aux +riverains. Cette singularité s'explique par la largeur du fleuve, par son +peu de profondeur relative, par la platitude des territoires qu'il +arrose.</p> + + <p>Mais c'est surtout à l'embouchure du fleuve, à Anvers, que les +péripéties de la débâcle ont été effrayantes.</p> + + <p>Depuis des semaines, l'accumulation formidable des glaçons avait +transformé l'estuaire de l'Escaut en une véritable mer de glace. Par les +fenêtres de la vieille tour normande, aujourd'hui aménagée en musée +historique, qui commande l'entrée du fleuve et qui fait face à la +Tête-de-Flandre, le spectacle était vraiment admirable.</p> + + <p>A l'ordinaire, une sorte de bac à vapeur relie sur ces deux points les +voies ferrées. Il transporte les voyageurs, les marchandises, les +animaux, sans interruption, d'une rive à l'autre. Depuis longtemps, il +avait dû renoncer à son service. Des blocs de glace, dont quelques-uns +mesuraient jusqu'à deux hectares de superficie, barraient l'entrée du +fleuve. Quand une fissure accidentellement provoquée entre les glaçons +mettait un de ces blocs énormes en route vers la mer, on voyait un petit +bateau, tout en fer, se détacher du quai anversois et pointer à toute +vapeur vers la Tête-de-Flandre. Dans cette navigation périlleuse, le +<i>Tenace</i> et l'<i>Infatigable</i> ont été successivement désemparés. Le +premier de ces deux vapeurs, représenté par la photographie de notre +correspondant, a eu son hélice brisée; le second son avant défoncé par +une banquise.</p> + + <p>La deuxième photographie est une épreuve, prise au milieu même du +fleuve, sur la glace, à vingt minutes d'Anvers, au point dit Hoboken.</p> + + <h4>LE CARNAVAL DE NICE</h4> + + <p>Au moment ou nous paraissons, le carnaval, le vrai carnaval est prêt à +sortir ses bannières et ses chars dans sa ville de prédilection: nous +avons nommé Nice. Celui de cette année sera particulièrement +intéressant, aussi avons-nous pensé à en donner dès maintenant un +avant-goût à nos lecteurs en leur en mettant sous les yeux les +principaux épisodes. Les noms, du reste, qui composent le comité +d'organisation des fêtes, placé sous le patronage de l'administration +municipale, sont suffisamment éloquents par eux-mêmes. Faut-il en citer +quelques-uns? Dans le comité d'honneur: MM. l'amiral Duperré, les +généraux de Vaulgrenant et des Garets, le préfet des Alpes-Maritimes, +etc.; et dans le comité administratif: le maire de Nice, M. de +Malausséna, MM. de Beauvine, le baron de Contes de Bucamp, de +Basilewski, Verany, et tant d'autres dont l'habileté et le zèle n'ont +pas besoin d'être stimulés.</p> + + <p>Les fêtes du carnaval dureront cette année un peu plus que d'habitude. +Elles commenceront le 31 janvier pour se terminer le 10 mars. Le 31 +janvier, à huit heures du soir, Carnaval XIX, roi de Nice pour quelques +jours, fera son entrée solennelle, au son des fanfares, tandis que le +canon tirera des salves.</p> + + <p>Voici l'ordre du cortège qui défilera, on peut en être sûr, au milieu +d'une foule compacte.</p> + + <p>Des gendarmes d'abord, en grande tenue, ouvrant la marche, puis un char +à feu, brillamment illuminé, et jetant une clarté vive sur les +polichinelles à cheval qui viennent ensuite. Précédée et suivie de +pompiers en tenue de gala, la musique du 161e de ligne.</p> + + <p>Immédiatement après, une immense contre-basse dont les flancs recèlent +une joyeuse musique jetant à tous les échos sa fanfare éclatante. +Ensuite, la musique de Vichy, très pittoresque; enfin le char de +Gargantua-Carnaval. Un gigantesque Carnaval, à la face enluminée, est à +califourchon sur un foudre. Le char est tiré à vingt-sept chevaux. +Chaque cavalier a un attribut. C'est ainsi que nous aurons les radis, +les saucissons, les jambons, les ravioli, les escargots, les crevettes, +les tomates et les aubergines, la dinde aux marrons, les salades, les +melons, le fromage et les fruits. En un mot, tous les plats du repas +destiné à Gargantua-Carnaval.</p> + + <p>Derrière le char, les courtisans, c'est-à-dire des bouteilles au col +argenté, au chef rutilant. Les chevaux sont menés par une nuée de +marmitons nègres, aux costumes plus blancs que neige. Un char à feu, les +fanfares des 6e et 8e chasseurs alpins, la musique <i>La Lyre niçoise</i> et +le char des Chinois fermeront la marche, avec la gendarmerie à cheval.</p> + + <p>N'oublions pas les bannières flottant au vent, et parmi les chars, celui +de la Presse qui nous touche particulièrement.</p> + + <p>Sur les côtés du cortège, des soldats en bourgeron portent des tulipes +lumineuses.</p> + + <p>Le cortège suivra l'avenue de la Gare, toute pavoisée, arrivera à la +place Masséna, puis se dirigera vers le Jardin public, et, après être +passé devant la préfecture et la mairie, il reviendra, traversant les +principales rues, à son point de départ, où il doit se disloquer.<br> + + <span class="rig">WOISARD.</span></p> + <br><br> + + <h3>AUX PETITES SOEURS</h3> + + <h4>NOUVELLE</h4> + + <p class="mid">Par RENÉ BAZIN</p> + <br> + + <p class="mid"><img alt="" src="images/023.png"></p> + <br><br> + + <h4>I</h4> + + <p>Le père Honoré Le Bolloche, n'ayant plus d'ouvrage du tout, sortit de +l'apentis où il travaillait, fit trois pas dehors, et s'assit sur la +chaise qu'il venait de rempailler, car il était, de son état, +rempailleur de chaises. Il étendit d'abord sa jambe de bois, puis +l'autre, chercha du tabac dans son gousset, et, n'en trouvant pas, il se +sentit pauvre.</p> + + <p>Pauvre, Le Bolloche l'avait toujours été, mais il ne s'en était pas +toujours aperçu, ce qui constitue, au fond, la vraie manière de ne pas +l'être. A l'armée, par exemple, quand il était sergent de zouaves, de +quoi manquait-il? Le plus bel homme du régiment, la figure longue et +bronzée, avec un nez bien droit d'arête, légèrement aplati et large à la +base, une barbiche qui eût fait envie à plus d'un commandant--à cette +époque napoléonienne où il y avait des commandants si décoratifs--les +épaules effacées, le cou tanné et sillonné de ravins blancs, la poitrine +bombée, il jouissait de la considération de ses compagnons d'armes et +d'un traitement qui lui suffisait. Son livret ne portait, au passif, que +des punitions insignifiantes, pour quelques fortes bordées militaires à +des anniversaires glorieux, une poule chapardée à des Bédouins, deux ou +trois réparties trop vives à des chefs plus jeunes que lui: des misères. +L'actif était superbe; cinq campagnes, tout ce qu'on pouvait avoir de +chevrons, une citation à l'ordre du jour, la médaille militaire, un cor +de chasse de tir: la menue monnaie d'un général en chef. Plusieurs fois +il avait passé en triomphe dans des villes, sous des arceaux de +lauriers, marchant sur les fleurs, applaudi par les femmes au retour +d'Italie ou de Crimée. On le mettait en avant, ces jours-là, à cause de +sa prestance, et de quelque blessure qu'il avait l'esprit de recevoir +aux bons moments et aux bons endroits: une balafre de sabre en pleine +tempe à Solférino, et une balle dans le mollet à Malakoff. Le Bolloche +aimait la gloire. Les jeunes soldats, tout en l'admirant, le dotaient +aussi d'une humeur grincheuse. Mais les chefs, mieux informés sans +doute, le disaient seulement un peu haut d'honneur. Le ciel l'avait doué +d'une santé à toute épreuve. Le Bolloche était heureux.</p> + + <p>Plus tard même, atteint par la limite d'âge, selon son expression, et +sorti du régiment, il avait rencontré quelque douceur dans cette vie +civile dont il médisait journellement autrefois. Habitué à être commandé +et entouré, sa liberté lui pesait, non moins que sa solitude. Encore +vert, d'ailleurs, et de galantes façons, il avait aisément trouvé à se +marier. La femme n'était pas toute jeune, mais lui commençait à +vieillir. Elle apportait, du reste, ce qui peut passer pour jeunesse aux +yeux de bien des gens, une dot, une petite maison bâtie dans un +bas-fond, au-delà des octrois, et autour un pré de quelques ares ou pour +mieux dire deux bandes d'herbe en pente, traversées, l'hiver, par un +filet d'eau, dont il restait, l'été, un marécage en rond, grand comme +une aire à battre.</p> + + <p>Le voisinage des joncs qui poussaient la, l'ignorance de tout métier, +une certaine adresse de main, furent causes que l'ancien soldat se mit à +rempailler des chaises. Il ne prenait pas cher. La pratique lui arrivait +abondamment du faubourg, où les enfants se chargeaient de lui donner de +l'ouvrage. Sa santé se maintenait. Et, plusieurs années encore, Le +Bolloche n'eut pas lieu de se plaindre.</p> + + <p>Bien au contraire, une joie lui vint, la plus vive qu'il eût connue, et +de celles qui durent: un enfant. Il avait immensément souhaité une +fille. Celle que sa femme lui donna était rose, blonde et gaillarde. Le +Bolloche se reconnut tout de suite en elle. Ce fut une adoration +immédiate. Il voulut--bien que très peu dévot--la porter lui-même à +l'église, et quand le curé lui demanda le nom sous lequel elle devait +être baptisée: «Appelez-la Désirée, dit-il, car jamais je n'ai rien +désiré tant qu'elle.»</p> + + <p>Il prit soin d'elle, et l'éleva plus encore que la mère. Toute petite, +avant même ses premiers pas, elle se roulait dans l'apentis, tandis +qu'il travaillait. Elle riait, et il était content. Si elle pleurait, il +avait des inventions incroyables pour la consoler, il la berçait, il lui +chantait, comme une nourrice, des chansons qui n'ont que trois notes, de +celles qu'on entend dans les arbres, au temps des nids. A peine fut-elle +assez sage pour se tenir tranquille et assez forte pour plier un jonc, +il lui apprit à tresser des cages, des paniers, des bateaux qu'on allait +ensemble lancer sur la mare.</p> + + <p>Puis l'amusement devint un art. Elle sut bientôt ce que savait le père, +et plus encore. Celui-ci n'en fut pas jaloux. Il lui confia les ouvrages +fins, qui demandaient une main agile, un peu de goût et d'invention. Et +toutes les fois qu'une chaise bourgeoise, non pas grossièrement joncée, +mais paillée en belle paille de seigle, d'une ou de deux couleurs, +arrivait au logis, avec un siège à remplacer ou une blessure à fermer +seulement, Le Bolloche en chargeait Désirée.</p> + + <p>Ainsi élevée tendrement, entre trois personnes qui la choyaient à +l'envie,--car Le Bolloche avait retiré chez lui sa très vieille mère +aveugle,--il n'était guère possible que l'enfant ne devînt pas aimable. +En effet, on n'aurait pu trouver, dans tout le faubourg et dans la +campagne voisine, une fille plus avenante. A quinze ans, on l'eût prise +pour une femme déjà. Elle était grande, bien faite, rose de visage, +légèrement rousselée. Ce n'est pas qu'elle eût les yeux plus longs ou +plus larges qu'une autre, mais elle regardait tout droit, si franchement +qu'on devinait en elle un cœur tout simple. Elle riait volontiers, et +son rire demeurait dans la pensée, comme une chose fraîche. Elle ne +portait pas de bonnet, un peu par économie, beaucoup pour montrer ses +cheveux qui ondaient sur ses tempes en deux écheveaux d'or, et qu'elle +tordait par derrière, à la diable. Son goût lui conseillait les robes +claires. Elle piquait souvent un brin de fuchsia rouge à sa casaque +d'indienne.</p> + + <p>Pourvu qu'il pût la voir, ou seulement l'entendre près de lui. Le +Bolloche ne trouvait rien à reprendre à la vie. Comme Désirée, pour +causer, ne s'arrêtait pas de tordre la paille, ils bavardaient en +travaillant; comme elle était déjà d'un âge qui fait songer, ils +parlaient presque toujours d'avenir.</p> + + <p>Ce fut à cette époque, précisément, que l'épreuve commença pour le père +Le Bolloche. D'abord la blessure de sa jambe, qui n'avait jamais +totalement guéri, s'envenima. Il eut beau jurer, la gangrène s'y mit. +Après des semaines de souffrance, il fallut couper la cuisse. Toute la +réserve du ménage s'en alla en honoraires de chirurgien, et en petites +fioles qui s'alignaient sur la cheminée, vides, avec des étiquettes +rouges. Le malade ne décolérait pas d'être au lit, et de voir couler son +argent. Il fut une saison entière convalescent. Et, quand il reprit sa +place sous l'apentis, il constata bien vite qu'il avait perdu de son +corps beaucoup plus qu'il ne croyait, hélas! la souplesse, l'énergie, +cette vaillance de muscles enfin qui est la bonne humeur de nos membres. +Le mal l'avait usé.</p> + + <p>Désirée était là, sans doute, chaque jour plus experte, pour gagner le +pain de la maison. Grâce à l'activité de sa fille et à une légère +augmentation de prix, Le Bolloche espérait que les trois femmes, l'âne, +les poules et la chatte, qui formaient le personnel confié à sa +sollicitude, ne ressentiraient point trop les suites de cet accident +qui, de simple blessé, l'avait fait invalide. Il gagnerait moins +peut-être, mais sa fille gagnerait un peu plus: le résultat serait le +même.</p> + + <p>Il se trompait. Un second obstacle surgit, celui-là invincible. Ni le +père ni la fille ne refusaient le travail; ce fut le travail qui +commença à manquer. D'une saison à l'autre, la diminution des commandes +se faisait plus sensible. Il y eut d'abord des heures de chômage, puis +des jours entiers. En vain Le Bolloche, avec son âne et sa charrette, +continua de parcourir, chaque samedi, les quartiers suburbains, et +d'envoyer aux fenêtres où fleurissent les géraniums-lierres en éventail +et les oeillets en pyramides son cri traditionnel: «Pailleur! pailleur +de chaises!» De moins en moins son appel trouvait de l'écho. Et la +cause? Le progrès, l'envahissement du luxe qui, de proche en proche, des +châteaux aux maisons des bourgeois, et jusque dans les fermes, supplante +l'antique tradition, et, à la place des sièges aux armatures massives +recouvertes de jonc, introduit les meubles légers et à bon marché sortis +des fabriques de Paris ou de Vienne. Triomphe du rotin, des fauteuils +d'étoffe, des tresses d'alfa, des berceuses d'osier blanc, par lequel +les rempailleurs étaient lentement évincés. Un métier finissait.</p> + + <p>Que d'autres ont disparu de la sorte! Combien d'humbles artisans ont +senti avec un étonnement désespéré l'outil tomber de leurs mains, et +l'état appris aux jours d'enfance, l'état qui avait honorablement nourri +le père et leur avait suffi à eux-mêmes une moitié de leur vie, devenir +ainsi progressivement hasardeux et ingrat! Est-il rien d'aussi dûr? +Quelques-uns sans doute peuvent chercher un autre ouvrage. Mais les +vieux, pour qui le temps de l'apprentissage est passé, accrochés à ces +professions en ruines, n'ont plus qu'à disparaître avec elles.</p> + + <p>C'était le cas du père Le Bolloche. Le bonhomme le comprenait bien. Il +laissait les choses aller, avec cette arrière-réserve d'espérance que +nous avons, tant qu'elles vont encore. L'herbe commençait à envahir +l'atelier sous les bottes de seigle jaune qui pourrissaient par le pied. +Dans l'étang, les joncs et les roseaux, coupés ras autrefois, +grandissaient, se gonflaient, montaient en quenouilles. Et comme, +ici-bas, la plupart de nos tristesses ont un envers de joie pour +quelqu'un, les fauvettes du quartier ne s'en plaignaient pas, n'ayant +jamais, ni leurs devancières, trouvé au bord de la mare tant de duvet +pour leurs petits.</p> + + <p>Il attendit jusqu'au bout, jusqu'à ce que le dernier sou de leur épargne +à tous fût dépensé.</p> + + <p>Et voilà que cette heure était arrivée. La grand-mère,--qui tenait les +comptes, de mémoire, bien entendu, et gardait la bourse,--en avait, le +matin même, prévenu son fils. Il fallait prendre une résolution, trouver +un expédient, car le pain du lendemain n'était plus assuré.</p> + + <p>C'est à quoi le Bolloche réfléchissait, sa longue face encore allongée +par la tristesse, à trois pas de l'apentis, un jour de printemps.</p> + + <p>Pour tromper sa passion de fumeur, il aspira deux ou trois bouffées +d'air à travers le fourneau vide de sa pipe, et la première idée qui lui +vint fut qu'il pourrait se priver de tabac. Il se sentait capable de ce +sacrifice. Mais il ne tarda pas à s'apercevoir que ce n'était pas une +solution. Alors que faire? Envoyer Désirée en condition? Jamais il n'y +consentirait. Il aimerait mieux mendier son pain. Dire à la grand-mère: +«Nous ne pouvons plus vous nourrir. Cherchez, demandez à l'assistance +publique...» Allons donc! Est-ce qu'un enfant peut seulement penser à +cela? Vendre la maison? Il faudrait en louer une autre, et les loyers +avaient doublé, triplé, depuis que Le Bolloche habitait son coin de pré. +Où serait l'avantage? Evidemment il n'y avait qu'un seul parti, dont sa +femme et lui avaient causé déjà: ils partiraient tous deux, ils +laisseraient la maison à l'aïeule qui était trop vieille, et à Désirée +qui était trop jeune et trop aimée pour porter un tel deuil.</p> + + <p>Partir! Quand il fut arrivé à cette conclusion, Le Bolloche appuya son +coude sur sa bonne jambe et regarda lentement autour de lui, de ce +regard chargé d'adieux qui découvre toujours quelque beauté nouvelle aux +choses les plus familières. Le pré où l'herbe renaissait, où les boutons +d'or échappés à l'âne commençaient à s'ouvrir, lui parut promettre une +fenaison abondante. Les haies qui, de trois côtés, couraient autour, +n'avaient plus cet air souffreteux et défraîchi, ces trouées lamentables +qu'elles offraient jadis. Bien épinées, drues, tendues de fil de fer aux +endroits faibles, elles défendaient la maison mieux qu'un mur. Et le mur +qui longeait la route, pour un peu moussu qu'il fût, était encore solide +et d'aplomb. Le Bolloche avait souvent rêvé d'élever là, pour son +gendre, une maison semblable à l'autre qui était à mi-pente. Ah! si le +métier ne l'avait pas trahi! Quelle jolie vue on aurait eue des +fenêtres, sur la rue qui remonte vers l'octroi, éclairée au gaz, si gaie +le dimanche, si coquette avec ses cabarets peints de couleurs vives, ses +jeux de boules, ses charmilles et ses grands jardins tout roses de +pêchers en fleurs!</p> + + <p>A ce moment, Désirée apparut au haut du pré, venant de la ville. Le vent +l'avait un peu décoiffée. Elle marchait, une main retombante le long de +sa hanche, l'autre passée au travers du siège défoncé d'une chaise qui, +pendue à son bras, l'enveloppait d'un disque inégal de rayons jaunes. La +jeune fille avait fait deux kilomètres pour trouver ce travail. Elle +arrivait sans se plaindre, contente même, dans la lueur du couchant qui +traînait sur le pré. Et quand Le Bolloche la vit, il comprit mieux +encore que la séparation d'avec elle serait la plus dûre de toutes, et +qu'auprès de celle-là les autres n'étaient rien.</p> + + <p>--Eh bien! dit-elle de son ton de bonne humeur, vous demandiez de la +besogne, en voilà: une chaise comme vous les aimez, à rempailler en gros +jonc.</p> + + <p>--Non, petite, répondit tristement le bonhomme, j'ai fini tantôt ma +dernière, et je suis assis dessus.</p> + + <p>Elle approcha, sans comprendre ce qu'il voulait dire, s'étonnant +seulement qu'il fût sombre. D'habitude il était joyeux quand elle était +joyeuse. Qu'avait-il?</p> + + <p>--Appelle ta mère, ajouta Le Bolloche, j'ai à lui parler.</p> + + <p>Elle entra dans la maison, et la mère en sortit, toute petite sous son +énorme bonnet blanc. Le Bolloche emmena sa femme au bord du ruisseau que +longeait un sentier. Il l'avertit de son projet, non pas rudement comme +il avait coutume de le faire quand il lui disait la moindre chose, mais +presque doucement, très troublé qu'il était lui-même et hors de son +naturel. Désirée les regardait de loin. Elle les voyait côte à côte, lui +un peu penché, elle au contraire la taille cambrée et la tête levée. Ils +parlaient bas. Malgré le calme du soir, on n'entendait que des +bourdonnements alternés et le grincement régulier de la gaine de cuir où +s'enfonçait la jambe coupée.</p> + + <p>Quand ils rentrèrent. Le Bolloche alla se placer en face de la +grand-mère, affaissée dans un fauteuil garni d'oreillers, à droite de la +cheminée, et porta la main à son front, pour saluer, d'un geste familier +d'ancien soldat.</p> + + <p>--Maman, dit-il, l'ouvrage ne va plus.</p> + + <p>--C'est vrai, mon petit.</p> + + <p>--Je mange encore beaucoup pour mon âge, continua Le Bolloche, plus que +je ne gagne. Ça ne peut durer: Il faut que je m'en aille avec Victorine.</p> + + <p>La nonagénaire, toute alourdie qu'elle fût par l'immobilité, eut un +tressaillement. Elle essaya, d'un mouvement instinctif, d'ouvrir ses +yeux morts, qui n'étaient plus qu'une fente mince dans l'enfoncement +ridé de l'orbite.</p> + + <p>--T'en aller, fit-elle, et où t'en irais-tu, Etienne?</p> + + <p>Le Bolloche se détourna à demi, comme si la grand-mère l'eût réellement +regardé et qu'il n'eût pu supporter ce regard. Il répondit, avec un peu +de confusion:</p> + + <p>--Aux petites sœurs, Victorine prétend qu'on y est bien.</p> + + <p>La vieille femme se souleva sur les bras de son fauteuil.</p> + + <p>--C'est moi qui partirai, dit-elle, de ce même ton rude qu'elle avait +transmis à son fils.</p> + + <p>--Non, maman, non pas! Tu es trop bien habituée ici. Nous sommes plus +jeunes, nous autres, le chagrin ne nous tuera pas!</p> + + <p>--C'est que, mon enfant, rien ne m'appartient ici, je suis chez...</p> + + <p>--Chez toi, dit rapidement Le Bolloche.</p> + + <p>Et cet homme, qui était vieux aussi et infirme, eut, pour convaincre sa +mère, une inspiration de petit enfant. Il l'entoura de ses bras et lui +dit à l'oreille, avec un enjouement moitié voulu, moitié vrai:</p> + + <p>--Maman, quand j'étais au régiment, et que je faisais les cent coups, je +dépensais plus que mon prêt, hein?</p> + + <p>--Oui.</p> + + <p>--Des cent sous, des dix francs par semaine. Qui est-ce qui payait?</p> + + <p>--C'était moi.</p> + + <p>--T'ai-je rendu l'argent?</p> + + <p>--Non.</p> + + <p>--Alors tu vois bien que tu es chez toi, maman, puisque je te dois!</p> + + <p>Elle resta un moment sans rien dire, puis elle reprit:</p> + + <p>--Je veux bien. Seulement tu emporteras tes bardes et du meuble, pour ne +pas arriver là-bas comme un mendiant.</p> + + <p>--Pourvu que tu aies ta suffisance, dit Le Bolloche, je ne demande pas +mieux.</p> + + <p>La grand-mère ne répondit plus. Le sacrifice était accepté. C'était +fini.</p> + + <p>Parmi les pauvres, les effusions de remerciements sont inconnues. Il n'y +en eut pas. L'aïeule, qui avait les mains jointes sur la poitrine, les +souleva seulement par deux fois, pour montrer combien elle était +touchée.</p> + + <p>Et ce fut tout.</p> + + <p>Ils s'assirent pour souper, autour d'une salade dont le pré avait fait +les frais. Rendus tristes par la pensée d'un changement si grand et si +prochain, ils ne se parlaient pas. A quoi bon? Le même regret les +poignait tous. Ils avaient lutté jusqu'au bout. La misère était la plus +forte. A quoi bon?</p> + + <p>Cependant Le Bolloche remarqua que la grand-mère ne mangeait rien. Elle +remuait les lèvres, comme si elle n'osait faire une question qui la +troublait. A plusieurs reprises, les mots s'arrêtèrent ainsi sur sa +bouche. Enfin, elle fit effort sur elle-même, et d'une voix toute +angoissée:</p> + + <p>--Etienne, dit-elle, est-ce que tu me laisseras Désirée?</p> + + <p>Deux gros soupirs lui répondirent oui.</p> + + <p>Alors on aurait pu voir le visage de l'aïeule, inexpressif et détendu +comme tous ceux auxquels aucune impression n'arrive plus par les yeux, +s'éclairer d'une lueur soudaine. La joie rompait la nuit de cette face +d'aveugle. Il semblait que l'âme s'en était approchée, et souriait au +travers. En même temps les deux époux regardaient Désirée du même regard +morne. La place que la jeune fille tenait dans le cœur de tous se +montrait ainsi, sans phrase, plus éloquemment que par des mots. Car un +enfant, cela se partage. Il n'en faut qu'un pour plusieurs vieux. Et +quand ces pauvres gens s'étaient unis pour vivre sous le même toit, la +mère, le fils, la bru, ce n'était pas seulement leur petit patrimoine +qu'ils avaient mis en commun, ni le courage qui vient de l'un à l'autre +à ceux qui travaillent ensemble, ni la mutuelle assistance que leur +misère se prêtait, c'était encore, c'était surtout la jeunesse de +Désirée.</p> + + <p>Le souper achevé, Le Bolloche se secoua un peu pour chasser cette +tristesse indigne d'un homme. Pendant que sa femme aidait la grand-mère +à se coucher, il entraîna Désirée dehors, et se mit à se promener avec +elle dans la tiédeur de la nuit déjà venue, depuis l'apentis qui +terminait la maison à droite jusqu'au clapier en treillage accolé au mur +de gauche.</p> + + <p>S'apercevant qu'elle avait les yeux rouges:</p> + + <p>--Allons, dit-il, Désirée, ça passera! Du courage! Regarde-moi, je ne +pleure pas. Et pourtant j'ai du regret de te quitter, va, surtout de te +quitter pas mariée.</p> + + <p>--Pourquoi donc?</p> + + <p>--Parce que c'était mon idée de te voir établie. Nous t'aurions choisi +tous les deux ton mari, un ancien soldat comme moi... tandis que là-bas, +tu comprends...</p> + + <p>Il n'acheva pas sa pensée, et, croisant les bras, il s'arrêta, les yeux +dans les yeux de sa fille:</p> + + <p>--Dis-moi au moins, fit-il, avant que je ne parte, une chose que je +voudrais savoir?</p> + + <p>Elle le regardait, elle aussi, de son regard franc où des clartés +d'étoiles passaient.</p> + + <p>--As-tu un amoureux? demanda le père.</p> + + <p>Cela parut drôle à Désirée, qui répondit en riant, malgré son chagrin:</p> + + <p>--Mais non, père, je n'ai personne.</p> + + <p>--Au fait, tu ne sortais guère, et ils ne pouvaient pas te voir. S'ils +t'avaient vu, ceux qui sont en âge de chercher femme! Enfin, Désirée, si +tu es de mon sang, comme je le crois, tu n'épouseras qu'un ancien +soldat.</p> + + <p>--Un ancien?</p> + + <p>--Oh! il peut être ancien sans être vieux. Pourvu qu'il ait porté les +armes et fait une campagne, cela me suffira, je serai content. Tout le +monde n'est pas médaillé comme moi.</p> + + <p>--Sans doute.</p> + + <p>--Pour le régiment, je te laisse à peu près le choix. Un zouave me +plairait mieux, naturellement. Mais tu peux aussi épouser un cavalier. +Il y a aussi de beaux petits dragons.</p> + + <p>--Bien, répondit la jeune fille, un zouave ou un dragon.</p> + + <p>--Même un chasseur à pied, reprit Le Bolloche. C'est un corps d'élite. +Mais pas un lignard, tu entends?</p> + + <p>--Non.</p> + + <p>--Surtout pas un civil! Quelle conversation aurais-je avec lui, quand je +le verrais? Rappelle-toi ça, Désirée: si tu m'amènes un bleu qui n'ait +jamais servi, je refuse!</p> + + <p>Il était un peu solennel, disant cela, un bras étendu vers la ville. Cet +ancien sous-officier n'avait jamais pu se défaire d'un certain penchant +au mélodrame. La solennité de ses formes ne tirait pas, d'ailleurs, à +conséquence. Désirée ne l'ignorait point. Elle allait sans doute +répondre non pour lui plaire. Mais voilà que Le Bolloche, machinalement, +laissa ses yeux suivre la direction de son bras levé. Il aperçut les +toits d'ardoise étagés qui luisaient sous la lune comme des écailles +d'argent, la ligne montante des réverbères qui ne paraissaient que de +misérables points jaunes dans l'immensité bleue de la nuit, tout le +quartier qu'il parcourait si souvent depuis des années. Derrière ces +fenêtres éclairées, que de gens il connaissait, tranquilles, assurés de +dormir demain dans la même chambre où ils veillaient encore ce soir! +Cette pensée lui fit mal.</p> + + <p>Il se détourna brusquement et dit:</p> + + <p>--Rentrons, Désirée, voilà le serein qui tombe.</p> + + <br> + + <h4>II</h4> + + <p>Le lendemain, sur la route qui conduisait aux Petites Sœurs des +pauvres, à Jeanne Jughan, comme on disait dans le faubourg, l'âne +traînait le plus singulier chargement qui eût jamais pesé sur son bât de +misère. C'étaient d'abord, sur le siège de la charrette basse, Le +Bolloche, en redingote marron, coiffé de sa chéchia de zouave, et sa +femme, dans sa meilleure robe de futaine à carreaux, les yeux mouillés +derrière ses lunettes de corne; puis, juste sur la ligne des essieux, +une pyramide composée d'un coffre où se trouvaient les vêtements moins +habillés du ménage, d'une caisse percée de trous qu'habitait une famille +de lapins habitués au jour crépusculaire et, en couronnement, une +bourriche d'où sortaient en houppes blanches et noires, les plumes d'un +couple de poules de Barbarie, maintenu par des baguettes; enfin trois +pots de basilic, un gros flanqué de deux petits, luxuriants, arrondis, +superbes, amarrés par une corde sur le plancher du véhicule, terminaient +le chargement en poupe. Il y avait encore, entre les bonnes gens, à la +naissance des brancards, une petite chatte maigre et grise, compagne du +rempailleur et qui, de temps à autre, le long de la jambe de son maître, +frottait sa tête de vipère.</p> + + <p>Tout cela s'en allait cahotant, les gens, les bêtes, les meubles, vers +la demeure où tant d'épaves semblables les avaient précédés. Pour +arriver, il fallait trois quarts d'heure à pied, et une grande heure au +train de l'âne. Mais qu'importait à Le Bolloche? Il n'avait pas de hâte +d'achever ce voyage-là. Il ne criait plus comme autrefois par les rues: +«Pailleur, pailleur de chaises!» Il n'était plus rien dans le monde, pas +même tresseur de jonc, et il le sentait cruellement. Quand il levait les +yeux, d'un côté ou de l'autre, vers les maisons de ses anciennes +pratiques, son sourire navré répondait aux étonnements que provoquait +son équipage. Les petits garçons riaient, pieds nus sur les seuils, les +grandes filles paraissaient aux fenêtres, et d'un mouvement d'épaules, +tenant encore à brassées les paillasses qu'elles remuaient, se +penchaient pour voir, à la volée, ce qui se passait en bas. Ce +déménagement leur paraissait drôle, ils ne se doutaient pas du chagrin +de ces deux voyageurs. Encore la femme, plus douce de nature, se +résignait-elle un peu. Mais l'homme avait une douleur violente. Il s'y +mêlait chez lui beaucoup d'orgueil blessé. L'idée de s'enfermer, lui qui +avait commandé une section, sous l'autorité d'une femme, d'une +religieuse surtout, l'irritait au plus haut point. Il en voulait par +avance à celle qui allait le recueillir. Et à mesure qu'il s'avançait +vers le terme de son voyage, son visage devenait plus rude, ses sourcils +se fronçaient: il avait son grand air des jours de revue. Le Bolloche +entendait en imposer dès l'abord. On ne le prendrait pas pour un +fainéant à bout de ressources, las de rouler et mendiant un asile, non, +sûrement; ni pour un homme sans caractère qu'on peut commander comme un +enfant. La première nonne qui l'apercevrait ne s'y tromperait pas!</p> + + <p>Enfin la route monta. Un moulin blanc se dressa vers la droite, et le +moulin touchait l'hospice. Avec une bande de pré qui les séparait, ils +occupaient tout le sommet de la colline. Les voyageurs s'arrêtèrent un +peu. En face, au bout du chemin, deux corps de bâtiments très élevés +s'avançaient en angle ouvert, masquant le reste de la maison, qui ne +montrait ainsi que ses deux bras tendus. Un mur d'enceinte tournait +autour et descendait la pente de l'autre côté. Des cîmes d'arbres, aux +feuilles nouvelles, le dépassaient çà et là. Toutes les fenêtres étaient +ouvertes.</p> + + <p>Le Bolloche poussa l'âne jusqu'au pied d'un perron, et attendit.</p> + + <p>C'est là comme dans une ruche: on n'est jamais longtemps sans voir une +abeille sortir. Une cornette parut, et dessous une sœur toute petite, +toute jeune et toute brune.</p> + + <p>--Que voulez-vous? demanda-t-elle.</p> + + <p>--Celle qui commande ici, répondit sévèrement Le Bolloche.</p> + + <p>--Est-ce pour lui vendre quelque chose? La bonne mère est très occupée, +voyez-vous, et si c'était pour cela...</p> + + <p>--Est-ce que j'ai l'air d'un marchand ambulant? répondit Le Bolloche. +Vous n'y êtes pas du tout, mademoiselle--il insista sur le mot, sachant +fort bien qu'il s'émancipait d'une tradition respectueuse--j'ai à lui +parler, une affaire à lui proposer, et même une bonne affaire.</p> + + <p>La sœur jeta un coup d'œil rapide sur les voyageurs, le coffre, les +trois pots de basilic.</p> + + <p>--Je comprends, dit-elle, mon petit bonhomme: je vais la chercher.</p> + + <p>Et elle se détourna si prestement qu'il ne put savoir si elle avait +disparu derrière le pilier de droite ou celui de gauche.</p> + + <p>--Petit bonhomme, grommela-t-il, en voilà une péronnelle, pour m'appeler +petit bonhomme!</p> + + <p>Il se laissa glisser le long du marchepied, et se tint debout, les rênes +de corde passées autour du bras, la chéchia impertinente posée en +arrière, un peu de côté.</p> + + <p>Une ombre courut sur le vitrage cintré du cloître, et une autre sœur +parut au seuil de la porte, de taille moyenne, celle-là, mais si frêle +qu'elle paraissait petite. Ses mains, quelle avait jointes sur sa robe +noire, étaient blanches et transparentes. Il eût été difficile de dire +son âge. Tous les traits de son visage très fin s'étaient encore +amenuisés par la fatigue et l'effort dévorant d'une âme ardente. On n'y +voyait cependant pas une ride. Elle avait dans le regard quelque chose +d'enfantin, et en même temps le sourire compatissant de celles qui ont +vécu. Sa coiffe cachait la couleur de ses cheveux. C'était «la bonne +mère», une grande dame qui gouvernait deux cents pauvres et soixante +religieuses d'un signe de ses doigts de nacre.</p> + + <p>Elle considéra un instant l'équipage arrêté devant elle. Le coin de sa +bouche mince se souleva involontairement, par une surprise de sa nature +qui était vive et enjouée dans le monde. Mais tout de suite la volonté +réprima ce mouvement désordonné. Et elle dit, de sa voix qui n'avait ni +timbre ni chant, mais très douce pourtant:</p> + + <p>--Vous venez pour entrer chez nous?</p> + + <p>Le Bolloche, un peu déconcerté, répondit:</p> + + <p>--Oui, madame, si vous avez de la place.</p> + + <p>--Nous vous en ferons une, mon ami, et nous vous servirons de notre +mieux.</p> + + <p>--D'ailleurs, je ne vous demande pas la charité, j'apporte mon ménage.</p> + + <p>--Et jusqu'à votre chat!</p> + + <p>--Tout cela est à vous, reprit-il en désignant d'un geste large l'âne, +la voiture et le chargement; je n'y mets que deux conditions.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/024a.png"></p> + + <p>--Lesquelles?</p> + + <p>--Tout à l'heure, une de vos inférieures...</p> + + <p>--Vous voulez dire une de nos sœurs?</p> + + <p>--Oui. Je suis un ancien soldat, voyez-vous: pour moi, tout ce qui n'est +pas un supérieur est un inférieur. Eh bien! votre sœur m'a appelé +«petit bonhomme», je n'aime pas cela.</p> + + <p>--Il faudra nous pardonner si nous recommençons, dit la sœur, sur le +visage de laquelle le même sourire léger reparut: c'est un peu l'usage +chez nous.</p> + + <p>--Et puis, je voudrais savoir si on a la liberté de son opinion ici? Je +préfère vous le dire tout de suite, je ne crois pas à grand'chose, moi, +je ne suis pas dévot, je ne fais pas de mômeries. Et si on n'a pas la +liberté de son opinion, je me remmène!</p> + + <p>Le Bolloche disait cela de son plus grand air. Il s'aperçut avec +étonnement que la sœur souriait pour tout de bon, d'un sourire si +épanoui, si profond, si jeune, qu'il en perdit contenance.</p> + + <p>Dame, fit-il, puisque c'est mon opinion!</p> + + <p>--Ne craignez rien, répondit-elle: nous avons plusieurs petits +bonshommes qui pensent comme vous.</p> + + <p>Puis elle descendit le perron et vint donner la main, pour l'aider à +sortir de la voiture, à la mère Le Bolloche, tout effarée des audaces de +son mari.</p> + + <p>Celui-ci avait déjà commencé à dételer l'âne.</p> + + <p>--Conduisez-le à l'écurie, dit la sœur, là-bas... oui, c'est cela... +tournez à gauche... devant vous, maintenant.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/024b.png"></p> + + <p>Autour de Le Bolloche s'étendaient de nombreux bâtiments de service, +porcherie, écurie, poulailler, étables, et, sur la pente de la colline, +du côté opposé à celui de l'entrée, un vaste champ de seigle avec des +cordons de pommiers nains. Dans les allées se promenait une population +lente, voûtée, cassée, trébuchante, de vieillards. Il y avait autant de +béquilles que de jambes saines. Le vent maussade qui, là-haut, chassait +des nuées fumeuses, aurait pu, se gêner, coucher à terre ces pauvres +ruines humaines. En les regardant, Le Bolloche s'attendrit sur son +propre sort. Il détela l'âne tristement, l'attacha devant une crèche, et +le combla de foin. «Toi, au moins, dit-il, tu ne souffriras pas.» +Ensuite il se mit à décharger la voiture, et, commençant par la +bourriche, il enleva les baguettes qui retenaient captifs le coq et la +poule. A peine sorti, le coq battit des ailes, et chanta. La poule se +frotta le bec aux touffes d'herbe de la cour, et picora, sans le moindre +trouble.</p> + + <p>Le vieux Le Bolloche, qui avait en ce moment la comparaison triste, leva +les épaules.</p> + + <p>--Les bêtes, murmura-t-il, ça ne s'aperçoit de rien: ici, là-bas, tout +leur est égal.</p> + + <p>Et, du revers de sa manche, il essuya une larme qu'heureurement personne +n'avait vu couler.</p> + + <p>(A suivre.)<br> + + <p class="rig">René Bazin</p><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/024c.png"></p> + +<br><br> +</div> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 2501, 31 Janvier +1891, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, 31 JAN 1891 *** + +***** This file should be named 44519-h.htm or 44519-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/4/5/1/44519/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License available with this file or online at + www.gutenberg.org/license. + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation information page at www.gutenberg.org + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at 809 +North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email +contact links and up to date contact information can be found at the +Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For forty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/old/44519-h/images/001.png b/old/44519-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7241c69 --- /dev/null +++ b/old/44519-h/images/001.png diff --git a/old/44519-h/images/002_L.png b/old/44519-h/images/002_L.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..99d54e4 --- /dev/null +++ b/old/44519-h/images/002_L.png diff --git a/old/44519-h/images/002a.png b/old/44519-h/images/002a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..01e0e89 --- /dev/null +++ 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