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-The Project Gutenberg EBook of Les Illusions Musicales et la Vérité sur
-l'Expression, by Johannes Weber
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Les Illusions Musicales et la Vérité sur l'Expression
-
-Author: Johannes Weber
-
-Release Date: December 10, 2013 [EBook #44402]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ILLUSIONS MUSICALES ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
-conservée et n'a pas été harmonisée.
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- LES
- ILLUSIONS MUSICALES
- ET LA VÉRITÉ
- SUR L'EXPRESSION
-
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-DU MÊME AUTEUR
-
-
-EN VENTE A LA LIBRAIRIE FISCHBACHER
-
-A PARIS:
-
- =MEYERBEER.=--Notes et souvenirs d'un de ses secrétaires,
- 1 volume in-12, 1898 3 fr. 50
-
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-
- LES
- Illusions musicales
- ET LA VÉRITÉ
- SUR L'EXPRESSION
-
- PAR
- JOHANNES WEBER
-
- _Deuxième édition, revue et augmentée._
-
- [Illustration: logo]
-
- PARIS
-
- LIBRAIRIE FISCHBACHER
- (société anonyme)
- 33, RUE DE SEINE, 33
-
- 1900
- Tous droits réservés.
-
-
-
-
-[Illustration: décoration]
-
-
-_Préface de la deuxième édition._
-
-
-_La première édition de ce livre est épuisée depuis plusieurs années.
-Les demandes continuelles qu'on en a faites m'ont engagé à en publier
-une édition nouvelle. Ce résultat prouve que, malgré les tendances de
-l'époque, il existe un nombre assez considérable d'amateurs
-intelligents qui aiment à traiter l'art musical sérieusement, car
-c'est pour eux que j'avais écrit le volume._
-
-_J'ai fait à mon ouvrage toutes les additions que je pensais utiles;
-j'ai ajouté surtout deux chapitres tout à fait nouveaux. Dans la
-première édition, j'avais dit quelques mots seulement de la musique
-religieuse (page 213); c'est une trop grande réserve, que je n'ai pas
-gardée cette fois-ci, et j'ai dit toute ma pensée. J'ai refait aussi
-complètement le dernier chapitre sur l'expression musicale; j'ai
-discuté de mon mieux et à fond mon sujet tout en restant le plus clair
-possible. C'est maintenant à mes yeux le chapitre le plus important et
-pour ainsi dire le couronnement du livre, dont près d'un tiers est
-nouveau, et dont le titre a dû être modifié._
-
-_M. Jules Ferry, quand il était au ministère, a voulu prendre une
-mesure essentielle: c'est l'introduction de l'enseignement obligatoire
-de la musique vocale dans toutes les écoles primaires. Comme cet
-enseignement existe dans d'autres pays, il a échoué contre
-l'obstination du conseil supérieur de l'enseignement primaire qui n'a
-accordé à la musique qu'un rôle dérisoire. La France continuera donc à
-rester en arrière sur ce point, pour des prétextes qui, il va sans
-dire, ne soutiennent pas l'examen. L'état de l'art en subit les
-conséquences._
-
-
-[Illustration: décoration]
-
-
-
-
-[Illustration; décoration]
-
-
- LES
- ILLUSIONS MUSICALES
-
- ET
-
- LA VÉRITÉ SUR L'EXPRESSION
-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-
-
-
-I
-
-LA MUSIQUE N'EST PAS UN ART CONVENTIONNEL
-
-
-Berlioz, en tête du dernier volume publié avant sa mort, _A travers
-chants_, a reproduit un article qu'il avait écrit une vingtaine
-d'années auparavant. Il y définit la musique et cherche à déterminer
-quels hommes sont en état de la comprendre. «Musique, dit-il, art
-d'émouvoir par des combinaisons de sons les hommes intelligents et
-doués d'organes spéciaux et exercés.» Pour sentir la musique, il faut
-donc remplir trois conditions: il faut être un homme intelligent, ce
-qui suppose que tous les hommes ne le sont pas, en exceptant même les
-idiots et les aliénés; il faut ensuite avoir des organes spéciaux, et
-il faut que ces organes soient exercés. Berlioz exclut même les hommes
-ayant appris la composition musicale, mais «produisant des oeuvres qui
-répondent en apparence aux idées qu'on se fait vulgairement de la
-musique et satisfont l'oreille sans la charmer et sans rien dire au
-coeur ni à l'imagination. Ces producteurs impuissants, ajoute-t-il,
-doivent encore être rayés du nombre des musiciens, _ils ne sentent
-pas_.» On ne peut guère s'étonner de voir Berlioz terminer sa
-dissertation en traitant la musique des Orientaux comme n'étant rien
-autre chose qu'un bruit grotesque analogue à celui que font les
-enfants dans leurs jeux.
-
-Berlioz s'est donné de la peine, en pure perte, pour déterminer quels
-sont les hommes qui sentent réellement la musique et quels sont ceux
-qui ne la sentent pas. Il serait bien difficile, sinon impossible, de
-définir où s'arrête le simple plaisir que la musique donne à
-«l'oreille» et où commence l'impression faite sur le «coeur». Quant à
-l'imagination, la part qu'elle y prend ne prouve absolument rien; elle
-peut fort bien être mise en jeu chez des personnes, des poètes ou des
-peintres, par exemple, qui, pour tout le reste, sont à peu près
-insensibles à la musique. Berlioz décrit les effets violents qu'elle
-produisait sur lui-même; mais il s'agirait de savoir quelle part la
-physiologie, et peut-être la pathologie, peuvent y réclamer, car tout
-le monde connaît l'extrême impressionnabilité ou irritabilité de
-l'auteur de l'_Épisode de la vie d'un artiste_. Les gens qui ne
-goûtaient point ses oeuvres, ni même celles de Beethoven, ne
-pouvaient être traités comme incapables de «sentir la musique»; ils
-pouvaient alléguer que «leurs organes spéciaux n'étaient pas encore
-assez exercés». Grâce à l'institution des concerts populaires de
-musique classique, fondée en 1861 par Pasdeloup, le goût de la musique
-symphonique, ou ce qui est tout un, l'intelligence pour la comprendre,
-s'est développée considérablement; en même temps la mort de Berlioz a
-fait tomber les préventions que beaucoup de gens nourrissaient contre
-lui, sans jamais avoir recherché si elles étaient fondées.
-
-Emporté par ses impressions personnelles, Berlioz ne brillait pas
-toujours par la logique dans sa conduite; s'il avait été conséquent
-avec lui-même, il ne se serait pas laissé aller au découragement qui,
-dans les dernières années de sa vie, a aggravé son état maladif et
-hâté sa mort. Il se serait dit, que ce n'était ni sa faute ni celle de
-la majorité du public français, si cette majorité ne possédait pas
-«des organes spéciaux assez exercés». Peut-être, s'il avait pris
-courage et s'il avait eu la patience d'attendre, aurait-il assisté au
-revirement dont j'ai parlé; j'hésite cependant à le croire, tant est
-grande la force des préjugés; la mort de Berlioz était presque
-indispensable pour les faire tomber.
-
- * * * * *
-
-Ce dont Berlioz était loin de se douter, c'est que si le public se
-trompait, lui aussi, il se faisait illusion, car se faire illusion ne
-signifie autre chose que se tromper de bonne foi dans ses jugements,
-avec la conviction qu'on voit juste. Ne se faire point illusion
-signifie: voir les choses telles qu'elles sont, sans les prendre pour
-meilleures ou plus belles qu'on les a crues ou que d'autres les
-croient ou veulent les croire; car, en musique aussi, on voit souvent
-les choses, non pas comme elles sont, mais comme on veut les voir.
-
-Berlioz se faisait illusion, d'abord en ce qu'il croyait souvent
-exprimer par la musique, plus qu'elle ne peut exprimer; puis, en ce
-qu'il ne voyait pas que la forme nouvelle, personnelle et l'apparence
-étrange de ses oeuvres pouvaient choquer les auditeurs, les empêcher
-de comprendre dès l'abord sa musique, comme il l'espérait, et d'y voir
-tout ce qu'il y voyait, lui. S'il ne se croyait pas lui-même en
-défaut, il ne s'en prenait pas non plus à l'art musical, objet de son
-culte et de sa passion. Il s'en prenait au public, à ses ennemis, à la
-nature humaine, mais jamais à la musique. D'autres s'en prennent
-précisément à celle-ci. Il ne manque pas de gens qui voient, dans la
-variabilité des goûts et des opinions, un argument pour soutenir que
-la musique est un art conventionnel, variant selon les temps et les
-pays, sujet à la mode, comme le sont, par exemple, les vêtements. Le
-proverbe dit: comparaison n'est pas raison; autrement, cette fois-ci,
-la comparaison ne serait pas trop au désavantage de la musique, car
-sous les variations que le caprice ou la mode peuvent apporter aux
-vêtements, se retrouvent toujours des formes qui ont une raison
-sérieuse d'être; mais laissons les comparaisons. Traiter la musique
-d'art purement conventionnel est une opinion superficielle et fausse.
-On s'est fait aussi un argument des variations et de la multiplicité
-des systèmes philosophiques; on a fini par voir que la cause
-principale de cette multiplicité, c'est que les philosophes ont fait
-une faute commise par Berlioz et d'autres musiciens, mais bien plus
-que ceux-ci ne l'ont commise; c'est de vouloir faire dire à leur
-science plus qu'elle ne peut donner, en voulant escalader le ciel,
-expliquer Dieu et l'univers, pénétrer les secrets du Créateur et de la
-Providence; on a fini par comprendre que le but de la philosophie doit
-être beaucoup plus modeste, si elle ne veut s'égarer dans les
-hypothèses et les chimères. C'est peu que de constater les variations,
-les transformations d'une science ou d'un art; il s'agit d'examiner si
-ces transformations ne sont pas l'effet d'un développement progressif
-et rationnel, et si, au fond de toutes les variations, il n'y a pas
-des principes immuables étroitement liés à l'essence de la nature
-humaine. Tel est précisément le cas pour la musique.
-
-On a dit souvent et avec raison que la musique, comme art, développé
-tel que nous le possédons, est d'origine assez moderne. L'architecture
-avait d'abord un simple but d'utilité; à travers les formes
-artistiques qu'elle a revêtues plus tard on reconnaît encore le type
-rudimentaire primitif. La peinture et la sculpture prennent leurs
-modèles dans la nature animée ou inanimée; le génie de l'artiste peut
-employer, combiner, modifier les éléments que la nature lui fournit;
-il ne peut en créer de nouveaux. Les architectes et les sculpteurs
-modernes peuvent faire autrement que les architectes et les sculpteurs
-de l'ancienne Grèce, ils ne sauraient faire mieux. Si nous laissons de
-côté la peinture antique, que nous connaissons moins que la sculpture
-et l'architecture, nous conviendrons que, depuis la Renaissance, il y
-a eu, dans la peinture, des transformations plutôt qu'un progrès réel,
-à part certains détails. Aussi, les peintres, les sculpteurs, les
-architectes et les graveurs que l'Institut envoie tous les ans à Rome,
-peuvent-ils trouver en Italie des sujets d'étude; les musiciens n'ont
-rien à y apprendre qu'ils ne puissent tout aussi bien ou mieux
-apprendre chez nous; ce n'est pas pour la musique que le séjour dans
-ce pays peut leur être d'une grande utilité.
-
- * * * * *
-
-Pour l'art musical, l'homme ne peut chercher un modèle en dehors de
-lui-même; s'il n'était pas né pour la musique, les gazouillements
-d'une fauvette ou d'un rossignol lui seraient aussi indifférents
-qu'ils le sont à une grive ou à un merle; et, si musicien qu'il soit,
-ce ne sont encore pour lui que des gazouillements. Les modulations de
-la voix dans le langage parlé, offrent une ébauche très rudimentaire
-du chant; mais les lois du rythme, de la tonalité et de l'harmonie ne
-peuvent tirer leur origine que du sentiment, ou plutôt du sens musical
-inhérent à l'homme; Berlioz dirait: de son _organe_ musical.
-
-Lors même que les essais d'expliquer les lois tonales par des calculs
-mathématiques, n'auraient pas tous échoué, comme ils échoueront
-toujours, ils prouveraient peu de chose. D'autre part, c'est
-simplement montrer de l'ignorance que de soutenir, comme on l'a fait
-plus d'une fois, que la gamme moderne est affaire de convention. Ne
-dirait-on pas qu'elle a été confectionnée, comme ont été arrêtés
-certains dogmes: qu'un beau jour l'élite des musiciens s'est
-assemblée, a demandé au Saint-Esprit de descendre sur elle, et a
-décidé que la musique n'aurait désormais d'autre base que la gamme,
-que, dans sa sagesse, elle a proclamée la seule orthodoxe? Ou bien
-prétendra-t-on que c'est un pur hasard, si la gamme moderne a triomphé
-des gammes anciennes et des systèmes de tiers ou de quarts de ton? Ce
-ne serait guère autre chose que la théorie des atômes crochus
-appliquée à la musique.
-
-Notre gamme est si peu une affaire de convention qu'elle forme la base
-fondamentale de la musique chez toutes les nations. Je me borne à
-énoncer brièvement ici cette proposition que je démontrerai plus tard.
-Chez les peuples les plus incultes seulement, les instruments de
-musique ne servent guère qu'à produire un cliquetis enfantin de sons,
-comme Berlioz l'a cru à tort des nations orientales. Les mélodies
-chantées ne comprennent que quatre ou cinq sons, parfois elles ne
-forment qu'une sorte de hurlement modulé, mais où l'on peut distinguer
-des intervalles de ton et de demi-ton. Les peuples plus avancés, comme
-ceux que nous appelons les Orientaux, ont un système tonal et une
-facture instrumentale, relativement assez variée et assez riche.
-Partout le système tonal repose sur notre gamme diatonique ou sur des
-modifications de cette gamme. Les anciens Grecs aussi l'avaient prise
-pour point de départ; après avoir tenté des modifications dites
-chromatiques et enharmoniques, ils ont fini par se tenir exclusivement
-à la gamme diatonique. C'est l'origine du système du plain-chant qui,
-par suite d'éliminations et de nouvelles découvertes, a abouti à la
-tonalité moderne et a été absorbé en elle. Berlioz a vu juste quand,
-dans la dissertation citée plus haut, il dit: «Notre musique contient
-celle des anciens, mais la leur ne contenait pas la nôtre;
-c'est-à-dire, nous pouvons aisément reproduire les effets de la
-musique antique, et, de plus, un nombre infini d'autres effets qu'elle
-n'a jamais connus et qu'il lui était impossible de rendre.»
-
-L'harmonie est née au moyen âge, à la suite de tâtonnements où les
-éléments discordants ont été écartés peu à peu, tandis que les
-éléments purement harmoniques ont fini par prendre une forme, bonne
-encore aujourd'hui, quoique le système de tonalité soit modifié. Si
-compliquée que paraisse l'harmonie, elle repose toujours sur les mêmes
-principes simples et rationnels. Elle a contribué aussi à la réforme
-ou plutôt au développement de la tonalité, parce que la mélodie et
-l'harmonie sont intimement liées et régies par les mêmes lois tonales;
-la véritable mélodie n'existe qu'en vertu de ces lois et du rythme.
-
-Notre musique est donc le résultat d'un développement organique et
-progressif: l'histoire de l'art en donne la preuve incontestable.
-Personne ne croira sérieusement qu'un système légitimé, développé,
-agrandi, enrichi successivement par le génie musical, depuis
-Palestrina jusqu'à Bach, Mozart, Beethoven et leurs successeurs, soit
-un simple produit du caprice ou du hasard. D'ailleurs, s'il n'était
-pas dans un rapport intime avec notre nature, avec notre sens musical
-inné, il ne nous causerait pas des émotions plus profondes que ne nous
-en produit le babillage des oiseaux, pour en revenir à une
-comparaison dont je me suis servi.
-
- * * * * *
-
-Mais si l'art musical appartient aux beaux-arts, du même droit que les
-autres, il n'en résulte pas que ses beautés, non plus que celles des
-autres, doivent être susceptibles d'une démonstration mathématique. Je
-ne vois pas comment on peut forcer un homme à avouer qu'une statue est
-un admirable chef-d'oeuvre, si ce n'est pas son avis. S'il soutient
-qu'un tableau est mal conçu, que les personnages manquent de caractère
-et d'expression, que la couleur est fausse, que le clair-obscur est
-défectueux, que la perspective aérienne est mal observée, on aura beau
-chercher à lui démontrer le contraire, il peut fort bien persister
-dans son opinion. Tout au plus pourrait-on lui prouver qu'il n'y a pas
-d'erreur mathématique dans la perspective linéaire; mais s'il
-soutenait que le peintre aurait dû placer autrement son horizon, son
-point de vue et son point de distance, il pourrait raisonner et
-déraisonner à son aise, sans qu'on pût le convaincre qu'il a tort.
-
-La musique, d'ailleurs, n'est pas sujette à la mode, comme on l'a dit.
-Il existe beaucoup de mélodies et d'oeuvres fort anciennes qui n'ont
-rien perdu de leur valeur. On peut affirmer aussi, avec assez de
-certitude, que les symphonies d'Haydn, de Mozart et de Beethoven ne
-vieilliront pas. Je parle de celles où le génie des maîtres se
-manifeste dans sa plénitude. C'est l'opéra qui est particulièrement
-sujet aux variations du goût du public, et l'on en peut conclure que
-ce doit être un peu la faute de l'opéra lui-même. Rien n'est plus
-facile que de dresser une liste d'oeuvres prônées, admirées d'abord,
-puis dédaignées et oubliées, depuis le temps de Lully jusqu'à celui de
-Meyerbeer, de Verdi et de Gounod. Le pire, c'est qu'on n'en devient
-pas plus raisonnable, ou si vous aimez mieux, plus réservé et plus
-circonspect. La querelle des Lullistes et des Ramistes, la guerre des
-Bouffons, la lutte acharnée entre les Gluckistes et les Piccinistes se
-sont renouvelées plus d'une fois pour des sujets différents, mais avec
-autant de passion; il en sera sans doute encore longtemps, peut-être
-toujours ainsi. Je me propose d'examiner ici les causes de ces
-divergences, de ces variations, de ces discussions plus ou moins
-sérieuses, plus ou moins violentes. Parmi ces causes, il y en a qui
-sautent aux yeux de tout le monde, mais il en est d'autres qui
-touchent aux questions les plus délicates de l'esthétique. Il ne
-s'agit pas seulement de savoir comment le public peut se tromper, mais
-encore comment les compositeurs et les critiques eux-mêmes se font
-souvent illusion; car je ne m'occupe que des erreurs commises de bonne
-foi; la mauvaise foi est jugée par les lois de l'honnêteté.
-
-
-[Illustration: décoration]
-
-
-
-
-[Illustration: décoration]
-
-
-
-
-II
-
-ERREURS CAUSÉES PAR L'IGNORANCE, L'HABITUDE OU LA PRÉVENTION
-
-
-On a souvent discuté sur la hiérarchie des beaux-arts, et toujours on
-a résolu la question à la façon de M. Josse du _Bourgeois
-gentilhomme_. Les musiciens seuls se sont bornés à réclamer une place
-au soleil pour leur art à côté des autres, place qu'on leur a disputée
-bien des fois en mettant la musique au dernier rang. Il est plus
-rationnel de reconnaître à chaque art une nature propre, selon les
-moyens qu'il emploie, d'assigner à tous les beaux-arts un même but et
-d'examiner les lois qui leur sont communes. Une de ces lois, c'est que
-tous les arts, pour être compris, demandent un certain degré de
-culture intellectuelle. La poésie est sans doute le plus répandu de
-tous; les arts du dessin ne sont que des arts d'utilité et d'ornement,
-excepté chez les nations où les Raphaël, les Poussin, les Rubens, les
-Holbein ont trouvé des admirateurs et des successeurs. Et puis, une
-simple image d'Épinal, une peinture grossière peut faire la joie, non
-seulement des enfants, mais encore d'une foule de grandes personnes.
-Visitez les musées, vous verrez que ce n'est pas devant les meilleurs
-tableaux que s'arrêtent la plupart des passants, mais devant ceux qui
-frappent le plus leur attention, par les dimensions de la toile, par
-le sujet, par les groupes des personnages, par l'éclat de la couleur.
-Je laisse à mes lecteurs de développer ces considérations; ils en
-feront facilement l'application à la musique. Mais ce n'est pas tout.
-Nous sommes habitués dès notre enfance à l'usage du langage parlé, qui
-est l'instrument de la poésie; nous voyons aussi, dès notre enfance,
-des personnages, des figures humaines, des animaux, des édifices, des
-arbres, des paysages, etc. Au contraire, notre première éducation
-musicale ne se fait d'habitude que par quelques chansons; pour le plus
-grand nombre des gens, surtout à la campagne, la musique se réduit
-même, toute leur vie, presque uniquement à des chansons, des chants
-d'église et de la musique de danse. Les choeurs d'orphéons peuvent
-compter parmi les chansons.
-
-Dans les villes, les ressources musicales sont plus variées et plus
-nombreuses; mais là encore les chansons gardent leur importance. On
-peut dire, et il serait facile de le prouver, que l'immense majorité
-du public des théâtres préfère une farce, un vaudeville, un mélodrame
-à une oeuvre purement classique, tragédie ou comédie. En musique aussi
-on peut établir une échelle ascendante entre les cafés-concerts,
-l'opérette, l'opéra-comique et le grand opéra.
-
-J'ai parlé de l'influence des concerts populaires de musique
-classique, qui ont développé le goût du public pour la musique
-symphonique et ont offert aux compositeurs les moyens de faire
-entendre des oeuvres, qu'auparavant ils n'auraient même pas songé à
-écrire, faute de débouchés. Il ne faudrait cependant pas aller jusqu'à
-attribuer au public une parfaite intelligence de la «grande musique»,
-comme on l'appelle parfois, ou plutôt de la musique purement
-symphonique. Fétis raconte qu'il y a près de cent ans, la masse du
-public croyait que dans un orchestre, tous les instruments jouaient à
-l'unisson; il ajoute que c'est grâce aux journaux qu'aujourd'hui on
-est plus instruit sur ce sujet. Le fait est moins paradoxal qu'il ne
-le semble. Les personnes qui n'ont pas une oreille bien exercée
-concentrent toute leur attention sur la mélodie; l'accompagnement
-harmonique, s'il n'est pas non avenu, flotte dans un vague ou ne leur
-produit guère d'autre effet que l'accompagnement obligé de tambour
-dans une chanson arabe. Aussi je n'affirmerai pas qu'à l'exécution
-d'une symphonie de Beethoven, beaucoup d'auditeurs soient en état d'en
-bien suivre les développements. La plupart se bornent à saisir de leur
-mieux la partie mélodique, à se laisser charmer par le timbre des
-instruments ou impressionner par la puissance de l'ensemble. Bref, ils
-ne comprennent pas tout; ils en comprennent assez pour leur plaisir,
-et cela leur suffit. Les morceaux qu'ils aiment à redemander sont
-ordinairement des morceaux entraînants, comme la marche hongroise de
-Berlioz, un menuet ou autre air de danse, ou encore un morceau très
-doux, avec sourdines des instruments à cordes. La plupart des
-auditeurs qui écoutent, pendant deux ou trois heures, de la musique
-d'orchestre, trouveraient peu d'attrait à entendre, pendant le même
-temps, des quatuors d'instruments à cordes, si parfaite qu'en fût
-l'exécution: aussi la dénomination de _musique de chambre_ n'est-elle
-pas arbitraire. Dans les concerts populaires de musique classique,
-l'orchestre ne suffit même plus pour attirer la foule; on est obligé
-d'y ajouter quelque soliste, chanteur ou instrumentiste, qui, pourvu
-qu'il ne soit pas franchement mauvais, est toujours sûr d'être
-applaudi. S'il a un nom célèbre, on peut être obligé de refuser du
-monde à la porte.
-
-Je pense en avoir dit assez pour montrer qu'il ne faut pas exagérer
-l'influence de la musique symphonique sur le public, ni attribuer aux
-jugements de celui-ci, ou pour parler plus exactement, à ses
-impressions, plus de valeur qu'elles ne méritent. En tout cas, le
-public a suivi une marche progressive: d'abord les symphonies de Haydn
-et de Mozart lui ont été les plus intelligibles; celles de Beethoven
-l'étonnaient, le subjuguaient avant de le charmer. Ce n'est pas sans
-quelque peine qu'il a admis Schumann; plus tard seulement les
-singularités de la musique descriptive lui ont offert quelque attrait;
-peu à peu il s'est familiarisé avec la symphonie fantastique de
-Berlioz, tandis que même l'ouverture du _Carnaval romain_ avait
-commencé par lui déplaire. Il avait des préventions personnelles
-contre l'auteur, mais il ne lui en a pas moins fallu du temps pour
-s'habituer à des oeuvres qui, d'abord, ne pouvaient manquer de le
-choquer.
-
- * * * * *
-
-En étudiant les transformations de la musique théâtrale, on peut
-constater un progrès dans la forme plutôt que dans le fond; cette
-musique semble marcher en ligne brisée, ou plutôt, elle semble tantôt
-reculer pour reprendre ensuite sa marche en avant: le tout pour faire
-autrement qu'auparavant, sans faire beaucoup mieux, du moins depuis
-Gluck et Mozart. Ce que je veux dire ici, c'est que l'opéra est, pour
-le public, une source continuelle de jouissances, aussi bien que de
-mystifications, auxquelles il ne croit même pas et dont, d'ailleurs,
-il ne s'inquiète point, pourvu qu'il ait les jouissances. Il est bien
-entendu que je ne parle pas du petit nombre de personnes habituées à
-juger sans préventions ni illusions, je ne parle que du public qui
-fait le succès ou l'insuccès d'un ouvrage, bon ou médiocre, sérieux ou
-frivole, peu lui importe, pourvu qu'il y trouve le plaisir qu'il
-cherche. C'est qu'au théâtre, l'impression que reçoit le public est
-très complexe; il ne s'occupe certes pas de l'analyser, chose dont il
-serait incapable et qui, d'ailleurs, ne servirait qu'à gâter son
-plaisir. Il voit de beaux décors représentant un palais ou un paysage
-pittoresque; il voit des personnages en costumes riches et étincelants
-figurer, par leur mimique et leur jeu de physionomie, une action
-théâtrale émouvante; il écoute ou lit les paroles qui lui expliquent
-l'action; il entend une musique vocale et instrumentale qui le charme
-et le touche, tantôt douce et insinuante, tantôt passionnée et
-entraînante, tantôt poignante ou lugubre: l'ensemble lui cause une
-vive émotion, un extrême plaisir, et il ne doute pas que la musique ne
-convienne aussi bien à l'action dramatique que la mimique des acteurs,
-les costumes et les décors. Ce n'est pas tout: le timbre même de la
-voix d'un chanteur ou d'une cantatrice, ainsi que les charmes de sa
-personne, peuvent exercer sur le public une fascination singulière;
-c'est une des causes principales du succès de bien des artistes. Quand
-le public a pris un artiste en affection, il lui faut des causes
-graves pour changer de sentiment. Puis, il y a des effets de voix qui
-ont sur lui une influence irrésistible: par exemple des traits de
-bravoure, un son éclatant, voire même un cri, poussé à pleins poumons,
-surtout à la fin d'une phrase, avant un silence plus ou moins
-prolongé; puis un son d'une acuité exceptionnelle, tel qu'un _ut_ ou
-un _ut_ dièze de poitrine d'un ténor,--un _mi_ ou un _fa_ suraigu d'un
-soprano; puis encore des oppositions subites de _piano_ et de
-_forte_; un puissant effet vocal de choeur, soit à l'unisson, soit en
-morceau d'ensemble; bref, l'effet musical au théâtre se compose d'une
-quantité de détails et s'unit à une foule d'effets d'autre nature, de
-telle sorte que l'auditeur n'est juge que de son plaisir, sans qu'on y
-puisse voir un _criterium_ pour la valeur véritable d'une oeuvre. Je
-sais bien qu'en dehors du théâtre, on peut exécuter la musique d'un
-opéra, dégagée de tous les accessoires scéniques; mais là encore on
-juge la musique selon le plaisir qu'on en éprouve, plutôt que par sa
-valeur dramatique. Je n'ai pas compté l'influence qu'exerce au théâtre
-l'ensemble de l'auditoire sur ses parties; je veux dire que
-l'impression de chaque auditeur peut être modifiée ou corroborée par
-celle des autres; cet effet de réciprocité ou de sympathie n'est pas à
-négliger, car il est l'origine et la raison d'être d'une institution
-qu'on tolère tout en la désapprouvant: la claque, puisqu'il faut la
-nommer. On dit qu'elle n'existe qu'à Paris.
-
-L'habitude peut aider à faire mieux comprendre un genre de musique;
-mais souvent elle contribue beaucoup à fausser le jugement. Elle peut,
-selon le cas, produire deux effets contraires: ou bien on garde une
-prédilection pour la musique à laquelle on est habitué, et l'on
-éprouve une certaine répugnance à en admettre une autre; ou bien, à
-force d'y être habitué, on s'en fatigue, et l'on en accepte avec
-empressement une autre qui a l'attrait de la nouveauté, quand même au
-fond elle ne vaut pas celle qu'on vient d'abandonner. Sans doute le
-changement peut être utile et même nécessaire; un homme à qui l'on ne
-ferait entendre que des symphonies de Beethoven, finirait non pas par
-les estimer moins ou par s'en dégoûter, mais par demander à entendre
-d'autre musique, pour varier ses plaisirs et pour mieux goûter la
-musique de Beethoven lui-même par la comparaison. Ce genre de
-changement se pratique au théâtre comme ailleurs; mais on y voit
-aussi, plus qu'ailleurs, les mauvais effets de l'habitude.
-
-Quand Lully eut régné sans partage sur la scène de l'Opéra, il
-fallait, pour réussir, imiter sa musique; Rameau parvint, non sans
-peine, à se faire admettre, quoiqu'il ne s'écartât pas trop du style
-de Lully. Gluck les fit oublier tous les deux. Les oeuvres de son
-école finirent par être abandonnées comme trop sérieuses et trop
-dramatiques; un revirement du goût du public leur fit préférer des
-ouvrages plus séduisants, dus à Rossini ou à l'influence que ce maître
-exerça sur les compositeurs français. La _Vestale_ de Spontini et les
-opéras de Cherubini, tout comme _OEdipe à Colone_ de Sacchini et les
-oeuvres de Gluck, cédèrent le pas à la _Muette de Portici_, à
-_Guillaume Tell_, à _Robert le Diable_, à la _Juive_. On se passionna
-aussi pour Donizetti et Bellini; on proclama _Sémiramis_, _Norma_ et
-_Lucie de Lamermoor_, des chefs-d'oeuvre dramatiques, jusqu'à ce que
-Donizetti et Bellini furent supplantés par Verdi.
-
-A l'Opéra-Comique, il en fut de même: l'école de Monsigny et de Grétry
-fit place à celle d'Adam et d'Auber, autres élèves de Rossini; la
-_Dame blanche_ garda presque seule son prestige, parce qu'elle pouvait
-être considérée comme une oeuvre de transition entre l'ancienne école
-et la nouvelle; les airs de danses, qui formaient le fond des nouveaux
-opéras-comiques, exerçaient un attrait irrésistible, et le public n'en
-demandait pas davantage. On ne saurait soutenir que _Guillaume Tell_
-et _Robert le Diable_ soient des oeuvres plus dramatiques, plus vraies
-que _Alceste_ de Gluck ou la _Vestale_ de Spontini; mais ils avaient
-une forme plus variée et plus brillante et un charme mélodique
-nouveau. En même temps on perdit le goût des pièces à sujets antiques
-et sévères. Voilà comment _Alceste_ est devenu un opéra ennuyeux, et
-comment la _Vestale_ est démodée quant à la pièce et la forme
-mélodique. Par un juste retour d'ici-bas, il en sera de même pour les
-ouvrages qui les ont supplantés. Il est vrai qu'on joue encore _Don
-Juan_, les _Noces de Figaro_ et la _Flûte enchantée_, plus ou moins
-dénaturés tous les trois; mais le public n'y voit qu'un certain charme
-mélodique et des scènes comiques: c'est la seule cause du plaisir
-qu'il y trouve, indépendamment de celui que lui donnent les chanteurs
-qu'il aime.
-
-Il est impossible de ne pas voir dans tous ces changements la double
-force de l'habitude, telle que je l'ai définie; tant qu'un ouvrage
-répond au goût du public et que, par conséquent, il est à la mode, on
-l'admire, on le prône comme un chef-d'oeuvre, et l'on supporte
-difficilement la contradiction; quand on en est fatigué et qu'on
-l'abandonne pour une idole nouvelle, on reporte sur celle-ci
-l'engouement, les formules admiratives et l'intolérance qu'on avait
-mis au service de la divinité délaissée.
-
-J'ai dit que le public ne juge la musique que d'après son plaisir; il
-y a cependant des amateurs qui ne s'en tiennent pas à l'effet sensuel;
-ils veulent que la musique ait un rapport suffisant avec l'action
-théâtrale qu'elle accompagne. Ces amateurs dédaignent l'opérette; il y
-en a même qui estiment peu l'opéra-comique, surtout l'opéra-comique
-moderne; cela ne les empêche très probablement pas de se faire
-illusion bien des fois sur la musique de grand-opéra. En tout cas, il
-ne faut pas demander à la masse du public de raisonner ses sensations;
-mieux vaut lui laisser la franchise et la naïveté de ses impressions.
-Le plus souvent quand on raisonne, on ne cherche qu'à justifier ses
-propres opinions, ses affections et ses antipathies. Cette règle
-s'applique avec peu d'exceptions, non seulement au public, mais aussi
-aux esthéticiens et à la presse.
-
- * * * * *
-
-L'effet de l'habitude exerce une grande influence sur les oeuvres
-musicales elles-mêmes. Du moment où certaines formes mélodiques
-séduisent le public, les compositeurs s'en emparent avec empressement.
-Une mélodie plaît-elle, il faut la répéter, soit avec un second
-couplet, soit sans changement de paroles, d'abord parce qu'elle plaît,
-ensuite parce qu'un trop fréquent changement de motifs fatiguerait
-l'attention de l'auditeur et le dérouterait; il aime mieux savourer un
-plat et y revenir, avant de s'en faire servir un nouveau. Il aime
-aussi sentir bien la fin et les principales divisions d'un motif, afin
-de relâcher un peu son attention pendant les phrases secondaires ou
-formant remplissage. Certaines formules ou cadences mélodiques ou
-harmoniques sont fort utiles à cet effet; plus elles sont marquées,
-mieux elles remplissent leur destination. Les récitatifs aussi sont
-aptes à laisser reposer l'esprit; les ritournelles sont excellentes
-pour annoncer un air nouveau et le recommander à l'attention des
-auditeurs. Que les formes conventionnelles s'accordent ou non avec
-l'action dramatique; qu'elles l'arrêtent ou la contrecarrent, cela
-importe peu; elles sont nécessaires pour faciliter au public
-l'intelligence de la musique. Elles font très bien aussi l'affaire des
-compositeurs; passez-moi le mot: elles constituent un excellent
-oreiller de paresse, une ressource commode et lucrative. Rien n'est
-plus facile que d'arranger une mélodie d'après ces formes
-conventionnelles et d'y ajouter le remplissage nécessaire.
-
-L'habitude et la convention ne s'étendent pas seulement à la mélodie
-et à la coupe des morceaux, mais aussi à l'harmonie et même à
-l'instrumentation. Quand les oeuvres de Rossini commencèrent à se
-répandre en France, n'appelait-on pas l'auteur: _Il Signor Vacarmini_?
-Cela n'a pas empêché les compositeurs de lui emprunter ses formes
-mélodiques, son _crescendo_ et sa cadence harmonique favorite,
-quoiqu'elle ne fût pas de son invention. Et quand parurent les opéras
-de Meyerbeer, les partisans de Rossini n'ont-ils pas traité sa musique
-comme pauvre de mélodie, lourde et trop bruyante? Et Berlioz? et R.
-Wagner?
-
-Ces méprises se commettent d'autant plus facilement que beaucoup de
-gens ont l'habitude de ne s'occuper au théâtre que de la musique. Ne
-comprenant pas souvent les paroles chantées, ils prennent le parti de
-n'en tenir à peu près aucun compte; les compositeurs prennent la même
-voie et la trouvent fort commode. Il y a même des personnes qui en
-font autant pour la pièce d'un opéra. Combien de fois ne m'est-il pas
-arrivé de critiquer non seulement les paroles en détail, mais le texte
-d'un opéra dans son ensemble: «Que m'importe la pièce?» me
-répondait-on; «j'écoute la musique.» Assurément le succès de la _Flûte
-enchantée_ à l'Opéra-Comique est dû uniquement à la musique de Mozart,
-pourvu qu'elle soit exécutée convenablement. La pièce allemande, quoi
-qu'on en puisse dire, a du moins un caractère et une raison d'être;
-l'arrangement, ou plutôt le dérangement français, n'a d'autre raison
-d'être que la musique de Mozart, l'action est absolument inepte. Les
-personnes mêmes qui, à l'Opéra, applaudissent _Don Juan_, ou plutôt
-certains morceaux de l'oeuvre, ne se doutent pas de l'importance du
-texte italien sur lequel la musique a été écrite.
-
-Les habitués de l'ancien Théâtre-Italien faisaient assurément peu de
-cas d'une pièce et aucun du texte; la musique et les chanteurs les
-occupaient à peu près exclusivement.
-
-Et chaque fois qu'on chante dans une langue que le public ne comprend
-pas? N'a-t-on pas voulu nous faire entendre, il y a peu de temps,
-_Lohengrin_ en allemand? Puis on y a renoncé pour nous le promettre en
-italien. Mieux encore vaut l'allemand.
-
-Quand une éducation musicale a été mal faite, l'habitude peut avoir
-pour effet d'égarer, de dépraver le goût. Croit-on, par exemple, que
-les jeunes personnes qui, pendant des années, font leurs délices de
-musique de danse, de frivoles ou insipides morceaux de piano, de
-plates romances, soient en mesure de juger ou de goûter la musique
-sérieuse? Cela me rappelle un mot de Seghers, mort en 1881, et qui,
-après avoir été un des fondateurs de la Société des concerts du
-Conservatoire, avait organisé en 1849 la Société Sainte-Cécile, par
-laquelle il a fait connaître beaucoup d'ouvrages classiques et des
-oeuvres de jeunes compositeurs. Ce ne fut pas sa faute si cette
-Société n'a duré que quelques années. Un soir, dans un concert, il me
-parlait de musique classique: «Voyez-vous,» me dit-il à demi-voix, en
-me montrant le public; «ce ne sont pas ces gens-là qui comprendront la
-musique; ce sont les blouses!» Il voulait évidemment dire qu'il vaut
-mieux n'avoir guère d'éducation musicale que d'en avoir une mal faite
-et frivole. Dans le premier cas, on écoute naïvement, avec la
-conviction de son ignorance, et l'on ne demande pas mieux que de
-comprendre les oeuvres des maîtres de l'art; pourvu que l'on
-comprenne un peu, on cherche à comprendre davantage; on est même
-heureux de comprendre. C'est précisément ce qui est arrivé lors de la
-création des concerts Pasdeloup.
-
- * * * * *
-
-L'amour-propre joue dans les jugements un rôle beaucoup plus grand
-qu'on ne le croirait au premier abord. L'instruction insuffisante,
-l'habitude et l'amour-propre, voilà les trois causes principales
-d'erreur, en laissant toujours de côté la mauvaise foi, qui,
-d'ailleurs, repose aussi sur l'amour-propre. Du moment où l'on a pris
-l'habitude d'une certaine musique, on se croit bon juge, et l'on est
-porté à repousser celle qui en diffère beaucoup. Quand on a jugé, on
-ne veut pas se rétracter; il y a plus: dire à un homme que ce qu'il
-adore n'est que du clinquant, ou ne vaut pas ce qui lui déplaît, c'est
-presque comme si on lui disait qu'il a mauvais goût ou n'entend rien à
-ce qu'il prétend juger. Telle est du moins la manière dont la grande
-majorité des gens prend les choses.
-
-C'est précisément la manière de faire d'une question d'art une
-question personnelle, qui produit les luttes passionnées où la
-courtoisie du langage et des actes est rarement respectée. Les
-exemples abondent dans la querelle des gluckistes et des piccinistes;
-je préfère en citer un plus ancien et un autre aussi récent.
-
-Voici comment Maret, contemporain de Rameau et son collègue à
-l'Académie de Dijon, rend compte de la première représentation
-d'_Hippolyte et Aricie_:
-
-«La toile fut à peine levée, qu'il se forma dans le parterre un bruit
-sourd qui, croissant de plus en plus, annonça bientôt à Rameau la
-chute la moins équivoque. Ce n'était pas cependant que tous les
-spectateurs contribuassent à former un jugement aussi injuste; mais
-ceux qui n'avaient d'autre intérêt que celui de la vérité ne pouvaient
-encore se rendre raison de ce qu'ils sentaient, et le silence que
-leur dicta la prudence livra le musicien à la fureur de ses ennemis»,
-c'est-à-dire des partisans fanatiques de Lully. Plus loin, Maret dit:
-«Peu à peu les représentations d'_Hippolyte_ furent plus suivies et
-moins tumultueuses; les applaudissements couvrirent les cris d'une
-cabale qui s'affaiblissait chaque jour, et le succès le plus décidé
-couronnant les travaux de l'auteur l'excita à de nouveaux efforts.»
-Naturellement, la presse s'en mêla; les satires, les pamphlets et les
-épigrammes pleuvaient; les ennemis les plus acharnés de Rameau ne
-voulurent même jamais convenir de leur tort. _Hippolyte et Aricie_ fut
-suivi des _Courses de Tempé_, des _Indes galantes_, de _Castor et
-Pollux_, des _Fêtes d'Hébé_, puis de _Dardanus_. Jean-Baptiste
-Rousseau comptait parmi les partisans fanatiques de Lully, décriant
-sans relâche la musique de Rameau comme une pure cacophonie. A propos
-de _Dardanus_, il fit une ode lyri-comique dont une des strophes
-commence ainsi:
-
- Distillateurs d'accords baroques,
- Dont tant d'idiots sont férus,
- Chez les Thraces et les Iroques
- Portez vos opéras bourrus, etc.
-
-A ce point de vue, il n'y a qu'un pas de Rameau à R. Wagner.
-
-Avant qu'on montât _Tannhoeuser_ à l'Opéra de Paris, l'auteur donna
-plusieurs concerts au Théâtre-Italien, où il fit entendre des
-fragments de ses ouvrages, appartenant à sa première et à sa seconde
-manière, en y joignant le prélude de _Tristan et Iseult_, qui
-appartient à la troisième. Or, à ce moment, on n'avait pas encore les
-préjugés ni les causes de mécontentement qu'on a eus plus tard. Voici
-le tableau exact que fait Berlioz de ces concerts, sous réserve des
-préventions jalouses qu'il avait naturellement contre ce qu'il appelle
-le système de Wagner, quoique cette désignation ne puisse s'appliquer
-ici qu'aux oeuvres de la seconde manière: le _Vaisseau fantôme_,
-_Tannhoeuser_ et _Lohengrin_. «Un certain nombre d'auditeurs, sans
-préventions ni préjugés, a bien vite reconnu les puissantes qualités
-de l'artiste et les fâcheuses tendances de son système; un plus grand
-n'a rien semblé reconnaître en Wagner qu'une volonté violente, et dans
-sa musique, qu'un bruit fastidieux et irritant.» Avant de continuer,
-remarquons bien qu'il s'agit des ouvertures de _Rienzi_, du _Vaisseau
-fantôme_ et de _Tannhoeuser_, du prélude de _Lohengrin_, de la marche
-avec choeur de _Tannhoeuser_, du choeur nuptial de _Lohengrin_ et
-d'autres morceaux aussi faciles à comprendre. Je reprends ma citation:
-«Le foyer du Théâtre-Italien était curieux à observer, le soir du
-premier concert: c'étaient des fureurs, des cris, des discussions, qui
-semblaient toujours sur le point de dégénérer en voies de fait..... Ce
-qui se débite alors de non-sens, d'absurdités et même de mensonges est
-vraiment prodigieux, et prouve avec évidence que, chez nous au moins,
-lorsqu'il s'agit d'apprécier une musique différente de celle qui
-court les rues, la passion, le parti pris prennent seuls la parole et
-empêchent le bon sens et le goût de parler.» La sortie finale contre
-la musique qui court les rues est faite dans un but visible, au profit
-non pas de Wagner, mais de Berlioz lui-même; lui aussi a vu, pendant
-toute sa vie, une foule de gens «reconnaître les puissantes qualités
-de l'artiste et les fâcheuses tendances de son système».
-
- * * * * *
-
-L'hostilité qu'ont rencontrée Rameau, Gluck, Berlioz et R. Wagner
-s'est produite pour bien d'autres compositeurs, sans excepter même
-Beethoven. Ne sait-on pas que lorsque Habeneck fonda la Société des
-concerts du Conservatoire pour faire connaître les symphonies de
-Beethoven, celles-ci furent critiquées et réprouvées par un bon nombre
-de compositeurs français, les plus célèbres en tête? Pendant bien
-longtemps, la grande majorité du public et des critiques a regardé la
-symphonie avec choeurs comme une aberration; on l'apprécie depuis peu
-d'années seulement; le finale a eu le plus de peine à être compris.
-Sur ce point encore, on peut consulter les souvenirs de Berlioz,
-confirmés par d'autres écrivains. Voici ce qu'il dit des premières
-auditions qui eurent lieu aux concerts spirituels de l'Opéra: «On ne
-croirait pas aujourd'hui de quelle réprobation fut frappée
-immédiatement cette admirable musique par la plupart des artistes.
-C'était bizarre, incohérent, diffus, hérissé de modulations dures,
-d'harmonies sauvages, dépourvu de mélodie, d'une expression outrée,
-trop bruyant et d'une difficulté horrible.» C'est absolument ce qu'en
-1861 on disait de _Tannhoeuser_, après en avoir dit autant des oeuvres
-de Berlioz. Habeneck, pour faire passer la symphonie en _ré_ majeur,
-fut obligé d'y faire des coupures et de remplacer le _larghetto_ par
-l'_allegretto_ (appelé ordinairement l'_andante_) de la symphonie en
-_la_ majeur. Or, la symphonie en _ré_ est la deuxième, et le
-_larghetto_ se rapproche beaucoup du style de Mozart. «A la première
-audition des passages marqués au crayon rouge, Kreutzer s'enfuit, et
-son opinion était celle de la grande majorité des musiciens de Paris».
-Cette fois-ci, le public véritable fit comme plus tard aux concerts
-Pasdeloup; grâce à la persévérance d'Habeneck et de son orchestre,
-Beethoven eut gain de cause. Et remarquons-le bien, il ne pouvait
-exister de préventions personnelles pour ou contre la personne de
-Beethoven; qu'est-ce donc quand ces préventions s'en mêlent? D'une
-part on accepte un ouvrage médiocre, et on l'applaudit, parce qu'il
-est signé d'un nom respecté ou aimé; d'autre part on siffle, ou l'on
-refuse même d'écouter une oeuvre, parce qu'on a une antipathie contre
-l'auteur et qu'il a été décrié à tort ou à raison. Ce n'est pas la
-peine d'insister ni de parler encore de Berlioz et de Wagner; mais
-n'est-ce pas une chose assez curieuse qu'un musicien d'un genre tout
-autre ait été traité, injurié, décrié comme ils l'ont été: je veux
-parler d'Offenbach? Décidément l'auteur des _Deux Aveugles_, tout
-comme Berlioz, a bien fait de mourir, ne fût-ce que dans l'intérêt de
-ses _Contes d'Hoffmann_.
-
- * * * * *
-
-Les préventions pour ou contre un compositeur ont parfois un côté
-plaisant. Au temps de la rivalité de Gluck et de Piccini, les
-partisans de l'un des maîtres quittèrent un jour brusquement une salle
-de concert, croyant qu'on allait chanter un air de l'autre, tandis que
-l'air était de Jomelli. Berlioz raconte comment il a fait entendre un
-fragment de son _Enfance du Christ_ sous le nom imaginaire d'un ancien
-compositeur, Pierre Ducré. L'_Irato_ de Méhul a d'abord été donné sous
-un pseudonyme italien; on raconte même que Méhul a voulu mystifier
-Napoléon Ier, mais le fait est controuvé. De nos jours, on maltraite
-souvent tel ou tel compositeur, sous prétexte qu'il est wagnérien,
-quand même c'est la dernière de ses pensées.
-
-Une fois engagé dans cette voie, on trouve beau tout ce qui ressemble
-à la musique qu'on affectionne, et mauvais tout ce qui n'y ressemble
-pas. On ne tient compte ni de la différence des temps, ni de la
-différence des nations. On ne veut pas admettre, par exemple, que les
-Allemands puissent, sans avoir tort, accepter au théâtre des pièces
-qui ne sont pas conformes aux habitudes du public et des librettistes
-français. Les drames lyriques de Wagner ne sont pas seuls dans ce cas.
-D'ailleurs, il y a des sujets nationaux ou légendaires qui peuvent
-intéresser telle nation plus que telle autre; on ne s'en persuade pas
-moins qu'on a seul bon goût et que les autres se trompent.
-
-Plus on met de fanatisme et d'intolérance à faire triompher une
-opinion, plus on prouve que cette opinion repose sur une impression
-purement personnelle. On en arrive à vouloir même empêcher les autres
-d'écouter une musique qu'on n'aime pas soi-même, oubliant le
-précepte: «Si vous n'en voulez pas, n'en dégoûtez pas les autres.»
-Considérée ainsi, la musique est bien le jouet de la mode, des goûts
-personnels, des impressions purement sensuelles, je pourrais ajouter:
-et du despotisme le plus sot et le plus ridicule qu'on puisse voir.
-Pourquoi chacun ne pourrait-il pas suivre son goût en musique, comme
-par exemple en peinture? On n'est pas plus forcé d'écouter une musique
-qu'on n'aime pas, que de regarder un tableau. Que chacun prenne son
-plaisir où il le trouve, à condition qu'il n'empêche pas les autres
-d'en faire autant.
-
-[Illustration: décoration]
-
-
-
-
-[Illustration: décoration]
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-
-
-
-III
-
-LA MUSIQUE IMITATIVE
-
-
-Jusqu'à présent, je me suis occupé des erreurs provenant de la
-situation, de l'ignorance, des préjugés, du mauvais goût, de l'égoïsme
-des auditeurs. Il existe des causes d'illusion d'un effet moins
-bruyant, moins violent, moins funeste, mais qui peuvent influer sur le
-caractère et la valeur d'une oeuvre, sur la tendance générale de
-l'art, quoique toutes les aberrations finissent toujours par être
-jugées et qu'elles n'empêchent jamais l'art de reprendre sa direction
-rationnelle et légitime. S'il ne faut pas voir dans la musique un pur
-instrument de plaisir, il ne faut pas non plus, passez-moi le mot, y
-chercher midi à quatorze heures, en prétendant lui faire dire plus
-qu'elle ne peut dire. Je veux parler des aberrations qu'on appelle
-musique imitative, musique descriptive, couleur locale, musique
-mystique, etc. Examiner ce que la musique ne peut pas exprimer, sera
-le meilleur moyen d'arriver à déterminer ce qu'elle signifie en
-réalité.
-
-Je commencerai par la musique imitative, question discutée souvent,
-qui semble assez simple, et dont, cependant, on n'a pas encore donné
-une solution satisfaisante. D'une part, la musique imitative est un
-genre très inférieur et même peu musical, mais, d'autre part, elle
-touche à l'expression musicale véritable; aussi, presque tous les
-compositeurs en ont-ils fait usage plus ou moins. Dans les discussions
-esthétiques sur ce sujet, on cite ordinairement beaucoup d'exemples;
-on n'en finirait pas si on voulait les citer tous; seulement, d'après
-un dicton vulgaire, à force de voir des arbres, on ne voit pas la
-forêt; on cite des exemples, on discute, et l'on ne conclut pas, ou
-l'on conclut mal.
-
-La musique imitative n'est pas d'invention moderne. Un des plus
-anciens ballets sacrés des Grecs représentait le combat d'Apollon
-contre le serpent Python; le ballet était divisé en cinq actes, dont
-le premier montrait les préparatifs de la lutte, et le dernier, les
-réjouissances après la victoire. Des flûtes, des cithares et des
-trompettes accompagnaient l'action d'une musique appropriée, si bien
-qu'on cherchait à imiter par la trompette les grincements de dents du
-monstre blessé. L'imitation ne devait pas être fort exacte, mais on
-n'est pas plus exigeant aujourd'hui, quoique l'on ait beaucoup
-perfectionné la musique imitative. On a mis en musique des batailles:
-Dittersdorf, contemporain de Mozart, a fait douze symphonies sur les
-métamorphoses d'Ovide; Buxtehude a écrit des morceaux pour
-harpsicorde, destinés à peindre les diverses propriétés des sept
-planètes; le règne animal a été largement mis à contribution; bref, on
-a voulu imiter tout ce qui peut être vu ou entendu, et même davantage.
-
-Au siècle dernier, l'imitation de la nature était regardée comme le
-principe fondamental de tous les beaux-arts. On connaît le traité de
-Batteux sur ce sujet; de telles dissertations n'ont guère d'utilité,
-d'autant plus que l'on confondait l'imitation avec l'expression. Il
-suffit de lire les lignes suivantes de J. J. Rousseau: «La musique
-peint tout, même les objets qui ne sont que visibles, et la plus
-grande merveille d'un art qui n'agit que par le mouvement est d'en
-pouvoir former jusqu'à l'image du repos. La nuit, le sommeil, la
-solitude et le silence entrent dans le nombre des grands tableaux de
-la musique, etc.» Réverony Saint-Cyr a poussé le système à ses
-dernières limites; il a soutenu qu'en musique, pour toute image
-parfaitement rendue, le trait visuel concorde avec le trait du chant,
-et que la forme de l'objet doit se trouver sur le papier dans la série
-même des notes, pourvu qu'on l'y cherche avec art. Il a vu ainsi, dans
-la musique finale d'_Armide_ de Lully, le palais de la magicienne qui
-s'écroule; dans le prélude d'_Iphigénie en Tauride_ de Gluck, il a
-découvert les ondulations des vagues de la mer; ailleurs, la musique,
-selon lui, dessine les mouvements d'un serpent, le lever du soleil,
-une âme qui monte au ciel, etc. Réverony Saint-Cyr donne des exemples
-en notes avec les dessins correspondants. Il lui a fallu, en effet,
-beaucoup «d'art» et d'imagination[1].
-
- [1] Essai sur le perfectionnement des beaux-arts par les sciences
- exactes, ou calculs et hypothèses sur la poésie, la peinture et
- la musique. Paris, 1891; 2 vol. in-8º.
-
-L'imitation est si peu le but suprême des beaux-arts, qu'elle n'est
-rigoureusement possible que dans des cas très peu nombreux. Pour
-reproduire exactement, par exemple, une figure humaine, il manque à la
-sculpture deux choses essentielles: le coloris d'abord, l'expression
-des yeux ensuite. Au musée des antiques du Louvre, il y a un chien en
-marbre; on prétend qu'il est si bien imité que les chiens aboient en
-le voyant. Comme l'entrée du musée leur est interdite, je ne puis
-garantir le fait; d'ailleurs, la méprise d'un chien prouverait peu de
-chose.
-
-Le trompe-l'oeil en peinture a un domaine extrêmement restreint, parce
-que cet art ne peut pas rendre l'éclat de la lumière. Comparez le
-lever de soleil le mieux peint avec la nature, et vous verrez l'énorme
-distance qui sépare l'un de l'autre. Mais du moins le trompe-l'oeil
-est possible en peinture; le _trompe-l'oreille_ est-il possible en
-musique? J'en doute; toute imitation, si fidèle qu'elle puisse
-sembler, reste trop loin du modèle pour qu'on prenne le change. Un
-coup de grosse caisse peut représenter le son du canon lointain; mais
-c'est une pure exception, autrement tous les coups de grosse caisse
-représenteraient des coups de canon. Le son de la grosse caisse et
-celui du canon, même lointain, diffèrent trop, d'ailleurs, pour que
-l'on confonde réellement l'un avec l'autre. Beethoven a imité le chant
-du coucou au moyen de la clarinette; mais la voix de cet oiseau
-diffère sensiblement du son de la clarinette; et puis le coucou ne
-fait pas toujours un intervalle de tierce majeure. Quant à la caille,
-jamais elle ne se reconnaîtrait dans la symphonie pastorale; le
-hautbois peut, en bien des circonstances, répéter le _ré_ aigu sur le
-petit dessin rythmique employé par Beethoven, sans que personne croie
-entendre une caille; il en est de même pour la clarinette jouant _ré
-si_ bémol.
-
-Un trille de flûte, accéléré graduellement, est une bien pauvre
-imitation du chant du rossignol. Les fabricants d'oiseaux mécaniques
-réussissent beaucoup mieux. Tout l'art de Beethoven ne saurait
-rivaliser avec les jolis petits automates qui, à la porte des
-magasins de joujoux, font la joie et l'amusement des passants. Le
-loriot ne se fait pas entendre dans l'amusette de la symphonie
-pastorale; cependant il n'a pas été oublié par Beethoven; mais
-personne ne s'en douterait, si Schindler ne nous avait pas avertis.
-Prenons donc une flûte pour une flûte et non pas pour un loriot.
-
-Berlioz, dans la scène aux champs de la symphonie fantastique, imite
-le tonnerre par un roulement de timbale; il y a la même observation à
-faire que plus haut sur la grosse caisse. Au quatrième acte de
-_Rigoletto_, Verdi imite le sifflement du vent par le choeur
-vocalisant à bouche fermée dans la coulisse. C'est un effet de
-machinisme plutôt qu'un effet musical, et qui ne peut tromper
-personne, si tant est qu'on y fasse attention.
-
-L'imitation du galop du cheval par une batterie en triolets, et de
-l'aboiement du chien par une note précédée d'une appogiature, sont
-des moyens trop enfantins et trop conventionnels. Il y a toujours lieu
-de répéter la remarque faite sur la grosse caisse. Meyerbeer aussi a
-imité le galop du cheval au deuxième acte du _Prophète_. Le machiniste
-ne pouvant faire galoper un cheval dans la coulisse pour annoncer
-l'arrivée d'Oberthal, le basson remplace économiquement la bête.
-
-Une imitation plus réaliste est celle des coups de canon dans les
-batailles écrites pour le piano; on frappe les basses de l'instrument
-avec le plat des deux mains, ou encore avec tout l'avant-bras gauche.
-
-Si l'on étudie les partitions du siècle dernier, on voit qu'en ce
-temps on n'était pas difficile sur les moyens d'imitation; avec une
-simple gamme, on disait une foule de choses. Mozart aussi se sert de
-la gamme ascendante dans le duel de _Don Juan_; la tempête, dans le
-prélude d'_Iphigénie en Tauride_ de Gluck, est assez enfantine, et les
-gammes n'y manquent pas. Dans le _Postillon de Longjumeau_ Biju imite
-le vol de Zéphyre, le roulement d'un torrent, le chant des bergers
-charmant les nymphes, les doux accents des habitants de l'Arcadie, en
-vocalisant toujours une gamme descendante. Le procédé de Biju est
-celui par lequel Lully, Rameau et leurs successeurs faisaient de la
-musique imitative.
-
- * * * * *
-
-Lorsque l'imitation concerne un effet purement visuel, il est évident
-que l'effet musical auditif y répond encore bien moins que dans
-l'imitation de bruits ou de sons quelconques. Les gammes représentant
-les deux adversaires qui se fendent dans le duel de _Don Juan_,
-peuvent compter comme une imitation d'un effet visuel. Rossini fait
-exécuter aux violons de l'orchestre une gamme ascendante de près de
-trois octaves, au moment où Guillaume Tell abat la pomme placée sur la
-tête de son fils. Rossini a-t-il voulu peindre le mouvement de la
-flèche? En ce cas l'imitation est fausse, car la flèche doit suivre
-une ligne presque horizontale. Ou bien a-t-il voulu rendre le
-sifflement du projectile? L'imitation est encore fausse, car le
-sifflement d'une flèche, comme celui d'une balle de fusil, doit
-baisser d'intonation à mesure que la flèche ralentit son vol, en
-s'éloignant de son point de départ. Pourquoi Rossini n'a-t-il pas fait
-siffler aussi la flèche avec laquelle Guillaume tue Gessler? Celle-là
-assurément devait être décochée avec une vigueur peu commune.
-
-Voici la contre-partie de la gamme de Rossini: Dussek, qui cependant
-ne manquait pas de talent, a écrit un morceau pour piano intitulé:
-_Les malheurs de Marie-Antoinette_; à la fin, une glissade parcourant
-le clavier de haut en bas peint «la chute du couteau de la
-guillotine!»
-
-Dans la _Création_ d'Haydn, les exemples de musique imitative
-abondent, comme on sait. Ce n'est pas la peine de parler de
-l'ouverture, contenant une peinture du chaos; la meilleure
-représentation du chaos est celle que font les musiciens d'orchestre,
-quand ils accordent leurs instruments et que chacun prélude de son
-côté. Il y a ensuite le mugissement du vent, le vol des légers nuages,
-la foudre, l'éclair, la neige, la grêle, la rosée, un torrent, un
-ruisseau paisible, un lion qui rugit, un tigre qui bondit, un cerf
-léger, un cheval qui s'élance, un serpent qui rampe, etc. Dans
-l'ouverture des _Saisons_, Haydn a peint le passage de l'hiver au
-printemps. Mendelssohn a pris la même peinture pour sujet de
-l'ouverture de sa cantate: _La première nuit de Walpurgis_. Les
-_Saisons_ sont naturellement écrites dans le même système que la
-_Création_.
-
-Prenez n'importe quel passage imitatif d'Haydn et considérez-le, en
-faisant abstraction du texte; vous conviendrez que personne n'y
-verrait une intention imitative, s'il n'y était engagé par le titre ou
-les paroles chantées.
-
-Vous direz encore que le même passage ou un passage analogue se trouve
-ailleurs dans les oeuvres d'Haydn ou dans celles d'autres
-compositeurs, sans aucun effet imitatif. C'est encore et toujours le
-coup de grosse caisse qui représente, une fois par exception, un coup
-de canon. La musique de ce genre ressemble à ces vieilles peintures où
-les personnages par eux-mêmes n'ont pas d'expression ou bien en ont
-une quelconque; sur une bande qui sort de leur bouche sont écrites les
-paroles qu'ils sont censés dire, sans paraître en avoir l'air
-aucunement.
-
- * * * * *
-
-Avant d'aller plus loin, cherchons une règle pour apprécier en quelle
-manière l'imitation est praticable en musique. A cet effet, prenons
-des exemples de musique pittoresque, mais où il n'y a point de musique
-imitative; j'en emprunte deux à la partition écrite par Mendelssohn
-pour le _Songe d'une nuit d'été_ de Shakespeare, et que tout le monde
-connaît. Dans l'intervalle entre le deuxième acte et le troisième,
-Hermia cherche Lysandre et s'égare dans la forêt. La musique rend
-d'une façon claire et caractéristique l'inquiétude et l'agitation
-d'une personne cherchant en vain; sa course haletante et vagabonde
-semble même rendue par le rythme et par l'expression de la mélodie,
-augmentée d'une heureuse orchestration. Le _scherzo_ qui sert
-d'intermède entre le premier acte et le second n'a pas de titre;
-néanmoins on n'a pas besoin de consulter le mélodrame qui suit, pour
-savoir que ce _scherzo_ représente une danse de lutins; c'est, aussi
-bien que l'autre intermède, dont je viens de parler, un chef-d'oeuvre
-et un modèle de musique pittoresque. Je pourrais citer encore le
-menuet des follets dans la _Damnation de Faust_ de Berlioz; seulement,
-rien dans la musique n'indique que c'est une danse de follets; tout au
-plus pourrait-on voir une trace de leurs mouvements capricieux et
-précipités dans le _presto_ à deux temps; le reste est une danse d'une
-allure modérée, d'un caractère si bien marqué qu'on pourrait deviner
-quels mouvements des danseurs doivent y répondre. C'est
-qu'indépendamment de l'expression mélodique il existe un rapport
-direct entre le rythme et, jusqu'à un certain point, le dessin
-mélodique d'une part et la danse et la pantomime d'autre part. C'est
-sur ce rapport qu'est basé l'accompagnement musical de la danse et du
-jeu mimique, qu'il s'agisse d'une simple danse rustique ou d'un grand
-ballet de théâtre, ou même d'un opéra. «La musique, dit Noverre, est à
-la danse ce que les paroles sont à la musique; ce parallèle ne
-signifie autre chose, si ce n'est que la musique dansante est ou
-devrait être le poème écrit qui fixe et détermine les mouvements et
-l'action du danseur... C'est à la composition variée et harmonieuse de
-Rameau, c'est aux traits et aux conversations spirituelles qui règnent
-dans ses airs que la danse doit tous ses progrès[2]. Elle a été
-réveillée, elle est sortie de la léthargie où elle était plongée, dès
-l'instant que ce créateur d'une musique savante, mais toujours
-agréable et voluptueuse, a paru sur la scène. Que n'eût-il pas fait,
-si l'usage de se consulter mutuellement eût régné à l'Opéra, si le
-poète et le maître de ballets lui avaient communiqué leurs idées, si
-on avait eu le soin de lui esquisser l'action de la danse, les
-passions qu'elle doit peindre successivement dans un sujet raisonné et
-les tableaux qu'elle doit rendre dans telle ou telle situation! C'est
-pour lors que la musique aurait porté le caractère du poème, qu'elle
-aurait tracé les idées du poète, qu'elle aurait été parlante et
-expressive, et que le danseur aurait été forcé d'en saisir les traits,
-de se varier et de peindre à son tour.» Une des considérations d'après
-lesquelles R. Wagner, dans _Opéra et Drame_, détermine le rôle que
-doit jouer l'orchestre dans le drame musical, c'est la connexité entre
-l'expression instrumentale et l'expression mimique.
-
- [2] Les lettres de Noverre sur la danse ont été publiées en 1760.
-
-Je reviens à la musique imitative. Partout où le rapport entre la
-musique et la mimique est observé, la musique est plutôt expressive
-qu'imitative; mais il faut essentiellement que l'expression mélodique
-elle-même réponde à la scène à laquelle la musique se rapporte,
-autrement nous en reviendrions à peindre un mouvement ascendant par un
-trait ascendant, une grande profondeur par un grand intervalle musical
-descendant, bref à tous les enfantillages, à toutes les inepties de la
-musique imitative proprement dite. Il peut arriver au théâtre que
-l'orchestre réponde de son mieux à ce qui se passe sur la scène, sans
-vouloir pour cela en donner une peinture ou une imitation. Pour nous
-éclairer complètement, nous allons passer en revue un nombre choisi et
-suffisant d'exemples.
-
- * * * * *
-
-Je prends d'abord le _Freischütz_, et je m'arrête à la scène de la
-fonte des balles. A l'apparition des fantômes de la mère et de la
-fiancée de Max, la musique se conforme au caractère de l'action. La
-fonte de chaque balle est suivie d'apparitions qui deviennent de plus
-en plus effrayantes[3]. Je ne sais trop si l'on peut voir dans la
-musique les oiseaux sauvages qui viennent sautiller et voltiger autour
-du feu pendant la fonte de la seconde balle; la figure menaçante de la
-basse n'indique pas nécessairement, non plus, la course d'un sanglier.
-L'orage est rendu d'une façon plus explicite; mais la même musique
-pourrait mieux encore exprimer simplement une grande agitation. Il y a
-des triolets à l'approche de la chasse fantastique; pour rendre cette
-chasse elle-même, Weber s'est servi principalement d'un effet
-harmonique peu usité et qui, par sa persistance, prend un caractère de
-dureté et de sauvagerie. Dans la conclusion très mouvementée, après la
-fonte de la sixième balle, c'est le caractère général de la scène qui
-est rendu, sans aucune trace de musique imitative.
-
- [3] Il s'agit, bien entendu, de la pièce telle qu'elle doit être
- jouée et non pas de la manière dont on l'a toujours dénaturée à
- Paris.
-
-Dans la scène de jeu de _Robert le Diable_, Meyerbeer accompagne le
-roulement des dés d'une phrase instrumentale dans laquelle on peut
-voir une imitation de ce roulement; mais on peut mieux encore y
-trouver une traduction musicale de la mimique des joueurs; tel devait
-être aussi le véritable but de l'auteur; à mesure que le jeu devient
-plus passionné et que Robert perd davantage, la phrase instrumentale
-devient plus sombre, plus sinistre, ce qui serait un tort si elle
-n'exprimait que le roulement des dés. La musique de Meyerbeer est donc
-de la bonne musique scénique. Au contraire, quand au troisième acte du
-_Pardon de Ploërmel_, Meyerbeer rend, d'une façon agaçante pour
-l'oreille, le bruit de la faux aiguisée par le faucheur, il commet une
-absurdité. Puisque le faucheur aiguise sa faux sur la scène, il peut
-faire entendre au naturel le cri aigu et perçant de son outil. C'est
-absolument comme si, chaque fois qu'un acteur marche sur la scène,
-l'orchestre voulait imiter le bruit de ses pas. Où en viendrions-nous?
-
-Schubert, dans sa mélodie: _Marguerite_, a-t-il voulu imiter le bruit
-du rouet? Je ne peux m'empêcher de le penser. Dans la _Cloche des
-Agonisants_, il a imité la cloche d'une façon persistante et puérile.
-Il s'est bien gardé, dans le _Roi des Aulnes_, d'imiter le galop du
-cheval; la partie de piano comprend une sorte de tremolo avec une
-phrase menaçante qui revient dans la basse.
-
-Dans la _Damnation de Faust_ de Berlioz, quand Faust est d'accord avec
-le diable, tous les deux partent sur un dessin de violon qui peut
-aussi bien peindre le vol qu'il peut peindre tout autre chose ou ne
-rien peindre du tout. Réverony Saint-Cyr n'aurait pas manqué d'y
-ajouter une représentation figurée où l'on aurait vu voltiger
-Méphistophélès emportant Faust. La course à l'abîme vaut mieux; si
-elle ne contenait que le galop des chevaux et quelques autres effets
-imitatifs, ce serait un enfantillage de plus; mais le dessin obstiné
-qui doit rendre le galop a une expression d'agitation et d'angoisse
-croissante; les sons plaintifs du hautbois et d'autres effets
-expressifs, d'autant plus remarquables qu'ils sont obtenus par des
-moyens très simples, donnent à ce morceau une puissante originalité et
-amènent admirablement bien l'explosion du _pandæmonium_, où les forces
-de l'orchestre et du choeur semblent doublées et triplées.
-
- * * * * *
-
-Il me reste à dire quelques mots des orages en musique. Tout le monde
-en a fait, tout le monde peut en faire, et rien n'est plus facile; il
-y a pour cela des moyens bien connus de tous les gens du métier et
-dont l'emploi ne demande que du métier. Un seul orage en musique est
-hors de pair, parce que seul, il contient beaucoup plus que du métier;
-est-il besoin de le nommer? C'est l'orage de la symphonie pastorale
-de Beethoven. Un roulement de timbales, un tremolo ou un dessin agité
-des violoncelles et des contre-basses peut passer pour une imitation
-du tonnerre; mais il en est encore comme d'un coup de grosse caisse
-qui ne représente que par exception un coup de canon. Un petit dessin
-des violons, soutenu par un accord donné fort et sec par les
-instruments à vent, peut figurer l'éclair, quoiqu'il faille y mettre
-beaucoup de bonne volonté; des gammes chromatiques peuvent rendre le
-sifflement du vent; on leur fait dire tout ce qu'on veut. Faut-il
-déterminer aussi le moment où la foudre tombe avec fracas? Quant aux
-passages où l'on croit entendre des cris de détresse, ou voir les
-hommes courir pleins d'agitation et de terreur, ils rentrent dans la
-musique expressive comme les deux entr'actes de Mendelssohn.
-
-Ce qui impressionne l'auditeur beaucoup plus que tous les effets plus
-ou moins imitatifs, c'est le caractère grandiose et imposant de
-l'oeuvre. Si Beethoven avait voulu peindre quelque immense catastrophe
-qui remplit les hommes de terreur, d'épouvante, de consternation, il
-n'aurait pas employé d'autres moyens que ceux par lesquels il a
-représenté un phénomène de météorologie. Sa musique est admirable, non
-pas parce qu'elle peint un orage, mais quoiqu'elle soit destinée à en
-peindre un. Je ne sais si, au commencement de la seconde partie de la
-symphonie pastorale, Beethoven a songé au balancement et au murmure
-des eaux d'une rivière; peu nous importe, l'essentiel est que
-l'accompagnement convient parfaitement à la mélodie et à l'expression
-calme, suave et ravissante du morceau.
-
-Ce que j'ai dit de l'orage de Beethoven me dispense de parler d'autres
-orages en musique qui, à peu de chose près, se valent tous. Il y en a
-non seulement deux dans _Guillaume Tell_, mais il y en a un aussi dans
-le _Barbier_ de Rossini et un autre dans la _Cenerentola_ du même
-maître; ce sont de purs intermèdes, pour laisser reposer les
-chanteurs. Mendelssohn, qui avait un trop grand penchant pour la
-musique imitative ou descriptive, a placé un ouragan dans le premier
-morceau de la symphonie écossaise (en _la_ mineur). On a même écrit
-bon nombre d'orages pour le piano. Tout le monde connaît celui de
-Steibelt; Hummel en a inséré un dans une fantaisie intitulée: _le Cor
-enchanté d'Obéron_, pour piano, avec accompagnement d'orchestre ou de
-quatuor; l'auteur imite de son mieux sur le piano l'effet matériel
-d'un orage; seulement, je le répète, tout le monde peut en faire
-autant, et dans la vérité, cela ne rend pas plus exactement un orage
-qu'une flûte petite ou grande ne peut peindre un éclair.
-
-Si l'on veut une règle générale, elle ressort d'effet même. J'ai dit
-que la musique imitative est plus intelligible quand elle accompagne
-une action scénique. En ce cas, elle vient au secours du machiniste,
-ou le remplace. Mais pour avoir sa valeur vraie, il faut la juger,
-abstraction faite de l'intention imitative. Un exemple pour éclaircir
-la question.
-
-Dans l'accompagnement du second morceau de la Symphonie pastorale de
-Beethoven on peut, si l'on veut, voir une imitation du balancement des
-flots, mais cet accompagnement contribue si admirablement au caractère
-de la mélodie qu'on ne songe pas à y voir autre chose; la petite
-imitation du chant d'oiseau est courte, est faite doucement; on a
-remarqué l'effet délicieux produit par la rentrée de la phrase des
-violons, et tout le morceau a une suavité, une fraîcheur remarquables
-qui en font une des plus belles productions de l'auteur.
-
-L'ouverture de _Guillaume Tell_ est formée de quatre morceaux, dont le
-premier et le troisième sont les plus beaux; le moins important est le
-deuxième, qui représente un orage, on ne sait pas pourquoi.
-
-Dans la _Création_ d'Haydn, toutes les imitations, non plus que la
-représentation du chaos, ne valent le final de la première partie,
-superbe de simplicité et de grandeur. De telles beautés font vivre le
-nom de l'auteur, qui serait oublié depuis longtemps s'il n'avait fait
-que des effets imitatifs.
-
-[Illustration: décoration]
-
-
-
-
-[Illustration: décoration]
-
-
-IV
-
-
-LA MUSIQUE DESCRIPTIVE
-
-
-La musique descriptive est destinée soit à peindre une scène
-quelconque, soit à raconter de son mieux les péripéties d'une action
-dramatique. Les moyens qu'elle emploie sont empruntés, tantôt à la
-musique imitative et tantôt à la musique expressive; quand celles-ci
-ne lui en fournissent pas suffisamment, elle ne craint pas de devenir
-bizarre ou grotesque; il faut qu'elle fasse de la peinture sonore,
-coûte que coûte.
-
-On ne classe dans la musique descriptive que les oeuvres où
-l'intention du compositeur est visible; non pas celles où il se
-maintient dans les limites de la musique expressive et dans les formes
-régulières de la construction d'un morceau. Quelques exemples vont
-éclaircir immédiatement ce que cette définition peut avoir d'obscur.
-Dans l'ouverture de _Coriolan_ de Beethoven, la lutte entre la mère et
-le fils est rendue par le caractère des motifs; la musique reste
-expressive, la forme du morceau n'a rien d'exceptionnel; l'oeuvre
-serait parfaitement intelligible sans le titre, et l'on ne peut la
-ranger dans la musique descriptive proprement dite. Il en est de même
-de l'ouverture de _Léonore_ (ouverture de _Fidelio_ no 3), qui
-représente à elle seule un petit drame. A part les effets imitatifs
-que j'ai signalés dans la symphonie pastorale, la musique y reste
-purement expressive et répond, par son caractère général, aux titres
-des différents morceaux. Au contraire, dans la _symphonie écossaise_
-de Mendelssohn, le premier allegro appartient évidemment au genre
-descriptif; l'ouragan qui éclate vers la fin n'aurait aucune raison
-d'être, si le compositeur n'avait pas cherché à rendre autant que
-possible le caractère d'un paysage montagneux dans une contrée froide
-et venteuse. Dans la musique purement symphonique, cet ouragan aurait
-été absolument déplacé, et l'auteur n'aurait même pas songé à en faire
-un.
-
-On peut trouver dans les opéras de Mozart quelques exemples de musique
-imitative, mais, pour le reste, il n'y pas de musique descriptive.
-L'ouverture du _Freischütz_ n'a pas besoin d'explication; les divers
-motifs ont un caractère bien marqué; d'ailleurs, à l'exception du solo
-de cors du commencement, ils reviennent tous dans la suite. On y voit
-les péripéties d'une lutte, terminée par le triomphe du bon principe,
-ou si l'on aime mieux, de l'amour. Il y a moins encore de velléités
-descriptives dans les autres ouvertures de Weber. Celle du
-_Freischütz_ a servi de modèle à beaucoup d'autres, quoique Weber,
-pour l'essentiel, ait eu pour modèle Beethoven. Dans l'_allegro_ de
-l'ouverture de _Don Juan_, déjà on peut voir une opposition entre deux
-motifs de caractère différent, l'un léger et folâtre, l'autre sévère
-et presque menaçant. Ce qui appartient à Weber, c'est d'avoir
-construit toute l'ouverture du _Freischütz_ avec des fragments
-empruntés à l'opéra même, à l'exception de la mélodie de cor; mais
-cette ouverture garde une unité irréprochable et ne saurait être
-assimilée aux ouvertures en pot-pourri à la façon d'Auber, par
-exemple. Aussi, ce qu'on a de mieux à faire aujourd'hui dans les
-opéras, c'est de ne leur donner qu'un prélude peu développé, au lieu
-d'une ouverture que le public n'écoute guère, et qui vaut rarement la
-peine d'être écoutée.
-
-Parmi les ouvertures auxquelles celle du _Freischütz_ a servi de type,
-se trouvent les premières ouvertures de R. Wagner: celles de
-_Rienzi_, du _Vaisseau-Fantôme_ et de _Tannhoeuser_; seulement, dans
-l'ouverture du _Vaisseau-Fantôme_, la musique descriptive a un rôle
-important par la tempête et les luttes du vaisseau maudit. Pour le
-reste, il est aisé de se rendre compte des intentions du compositeur
-par les motifs qu'il a empruntés à son opéra pour en écrire la
-préface.
-
-L'ouverture de la _Grotte de Fingal_ de Mendelssohn appartient au
-genre descriptif; mais, par la faute du sujet, on ne saurait dire
-exactement ce que l'auteur a voulu peindre; l'oeuvre étant d'ailleurs
-attrayante et bien faite, les intentions descriptives sont
-indifférentes aux auditeurs. Elles sont bien claires dans les
-ouvertures de la _Belle Mélusine_ et du _Calme de la mer_; cependant
-Mendelssohn ne s'éloigne guère de la construction régulière d'une
-oeuvre musicale, et l'on ne peut dire que dans ces ouvertures il y ait
-un grand abus du genre descriptif. D'ailleurs, on ne saurait tracer
-une limite rigoureuse entre la musique purement expressive et la
-musique expressive et descriptive à la fois. Les ouvertures de
-_Ruy-Blas_ et d'_Athalie_ rentrent, à certains égards, dans le domaine
-de la musique descriptive; mais elles ont une trop grande valeur
-musicale pour que ce léger défaut leur porte préjudice.
-
-L'ouverture de _Struensée_ de Meyerbeer est de celles dont Weber a
-fourni le type, mais l'ouverture du _Pardon de Ploërmel_ est une pure
-aberration descriptive, où l'auteur a voulu raconter ce qui s'est
-passé un an avant l'action de la pièce. Encore ce récit n'occupe-t-il
-que la seconde partie du morceau, qu'on pourrait appeler une ouverture
-à _tiroirs_. Si l'auditeur ne sait pas d'avance de quoi il s'agit, il
-trouvera nécessairement énigmatique l'amalgame formé d'une prière à la
-madone, d'une marche religieuse et d'un banal fracas d'orage.
-
-J'ai gardé pour la fin le grand maître de la musique descriptive,
-celui qui s'est pour ainsi dire incarné en elle, qui l'a portée le
-plus haut, celui que d'autres, y compris Liszt, n'ont pu qu'imiter,
-sans le dépasser, à moins de tomber dans la caricature, ce qui, à la
-vérité, n'est pas rare. Quand on connaît la nature nerveuse, mobile et
-irritable à l'excès, de Berlioz, on ne peut s'étonner que la musique
-soit devenue entre ses mains l'organe de l'exagération de ses
-sensations et de ses sentiments. La symphonie fantastique est un des
-monuments de ce genre; elle fut exécutée pour la première fois en
-1830. Le sujet est connu; quoi qu'en ait pu croire Berlioz, le
-programme est indispensable pour que l'oeuvre ne soit pas une énigme.
-Les intentions descriptives y sont trop évidentes pour qu'on puisse y
-voir un ouvrage purement symphonique, sans demander: Symphonie, que me
-veux-tu? Ces intentions se font jour dès le premier morceau, surtout
-dans la seconde partie, car le morceau est divisé en deux
-compartiments, comme l'ouverture du _Pardon de Ploërmel_. Les trois
-morceaux suivants sont moins descriptifs; mais le final est un comble
-qui a servi et sert encore de modèle à bien des élucubrations
-grotesques. La plupart de mes lecteurs en connaissent sans doute le
-programme; je vais le remettre sous leurs yeux comme un exemple
-d'extravagances descriptives:
-
-
-Songe d'une nuit de Sabbat.
-
- Il se voit au sabbat, au milieu d'une troupe affreuse d'ombres,
- de sorcières, de monstres de toute espèce réunis pour ses
- funérailles. Bruits étranges, gémissements, éclats de rires, cris
- lointains auxquels d'autres cris semblent répondre. La mélodie
- aimée reparaît encore; mais elle a perdu son caractère de
- noblesse et de timidité; ce n'est plus qu'un air de danse
- ignoble, trivial et grotesque; c'est Elle qui vient au Sabbat...
- Rugissements de joie à son arrivée... Elle se mêle à l'orgie
- diabolique... Glas funèbre, parodie burlesque du _Dies iræ_.
-
- Ronde du Sabbat. La ronde du sabbat et le _Dies iræ_ ensemble.
-
-Tout cela peut être terrifiant pour le pauvre halluciné; encore
-n'existait-il que dans l'imagination maladive de Berlioz. Le profane,
-je veux dire l'auditeur, n'y voit qu'une musique à effets curieux,
-bizarres et amusants par leur bizarrerie même. Mettez donc toute votre
-peine et votre talent à peindre un sombre et imposant tableau du
-jugement dernier, pour que les spectateurs ne voient dans les
-attitudes et les physionomies des personnages que d'amusantes grimaces
-de polichinelles! C'est à peu près l'effet que produit le sabbat de
-Berlioz; heureusement, dans les autres morceaux, la musique purement
-expressive a gardé un empire sinon exclusif, du moins prédominant.
-
-Peu d'oeuvres de musique instrumentale de Berlioz sont exemptes de
-musique descriptive, surtout quand elles ont de grandes proportions;
-on en trouve non seulement dans la symphonie d'_Harold_, dans la
-_Damnation de Faust_, mais aussi dans les ouvertures, même dans la
-meilleure, celle du _Carnaval romain_; ces ouvertures restent
-cependant bien loin du _Songe d'une nuit de sabbat_. L'oeuvre la plus
-intéressante et la plus instructive pour la musique expressive en
-même temps que descriptive, c'est la symphonie: _Roméo et Juliette_.
-
- * * * * *
-
-Berlioz a mis en tête de la partition une préface dont quelques lignes
-nous intéressent spécialement. La raison qu'il donne de ce qu'il a
-employé les parties vocales dès le début, c'est, dit-il, «afin de
-préparer l'esprit de l'auditeur aux scènes dramatiques dont les
-sentiments et les passions doivent être exprimés par l'orchestre».
-Plus loin, il explique pourquoi, dans les scènes du jardin et du
-cimetière, le dialogue des deux amants, les _a parte_ de Juliette et
-les élans passionnés de Roméo ne sont pas chantés; pourquoi, enfin,
-les duos d'amour et de désespoir sont confiés à l'orchestre; «les
-raisons, dit-il, en sont nombreuses et faciles à saisir». Il en donne
-trois; la première, c'est qu'il a écrit une symphonie et non pas un
-opéra; la seconde, c'est que les scènes d'amour ayant été traitées
-mille fois par les grands maîtres de la musique vocale, il était
-prudent, autant que curieux, de tenter un autre mode d'expression.
-Enfin, troisième et principale raison: «La sublimité de cet amour en
-rendait la peinture si dangereuse pour le musicien, qu'il a dû donner
-à sa fantaisie une latitude que le sens positif des paroles chantées
-ne lui eût pas laissée, et recourir à la langue instrumentale, langue
-plus riche, plus variée, moins arrêtée, et par son vague même,
-incomparablement plus puissante en pareil cas.» C'est dire clairement
-que l'orchestre peut rendre, beaucoup mieux que la musique vocale, la
-sublimité de l'amour de Roméo et de Juliette. Voilà précisément le
-point litigieux sur lequel Berlioz s'est fait illusion toute sa vie;
-R. Wagner est de mon avis, autrement il n'aurait pas mis tous ses
-efforts à réformer la musique théâtrale et à la porter à sa plus haute
-et plus noble puissance. On est libre de croire qu'il n'y a pas
-réussi; ce n'est pas de cela qu'il s'agit ici. En tout cas, la
-peinture symphonique de l'amour de Roméo et de Juliette, si connue
-qu'elle soit, n'a pas dû gagner à la thèse de Berlioz beaucoup de
-prosélytes.
-
-J'ajouterai quelques observations sur certaines parties de la
-symphonie. Dans la première partie, le tumulte et le combat des deux
-groupes ennemis sont rendus par un motif agité qui est développé dans
-un travail fugué; le prince calme la dispute par un récitatif de
-trombones et d'ophicléide. Une représentation mimique serait un
-commentaire nécessaire à la musique; l'auditeur doit y suppléer par
-son imagination, ainsi qu'il en est averti par le titre du morceau. La
-scène de Roméo, seul dans le jardin de Capulet, est expressive pour la
-plus grande partie, parce que Berlioz avait à traduire des sentiments
-et non pas à raconter une histoire. Mais quand ensuite la mélodie de
-Roméo est répétée fortissimo par les trombones, pendant le bal, on n'y
-doit voir qu'un artifice de contrepoint, et non pas Roméo hurlant à
-pleine gorge son amour auquel il avait d'abord donné, pour organe
-discret, le hautbois.
-
-Le duo d'amour resterait forcément une énigme pour la masse du public,
-si celui-ci ne se bornait pas au plaisir d'entendre la musique, sans
-se préoccuper de ce que le compositeur a voulu dire.
-
-En analysant le morceau, on peut y distinguer la peinture du calme de
-la nuit, l'expression de l'amour de Roméo, les _a parte_ timides de
-Juliette; la traduction de plus en plus passionnée des sentiments des
-deux amants, l'agitation et l'inquiétude, les regrets de se quitter,
-les derniers adieux; mais je prétends que tout cela n'existe que pour
-les musiciens experts, et non pas pour la masse du public; la faute en
-est au «vague» même de l'expression musicale, comme Berlioz en est
-convenu dans sa préface. Ce vague existe surtout quand l'art musical
-veut dépasser ses limites naturelles, comme il le fait dans la musique
-imitative et descriptive.
-
-Dans la scène des tombeaux, un juge exercé peut distinguer fort bien
-les diverses phases de l'action, depuis l'arrivée de Roméo jusqu'à la
-mort des deux amants; mais cette scène aurait absolument besoin d'être
-accompagnée d'une représentation mimique. Dans un concert elle paraît
-énigmatique, bizarre, incohérente, précisément parce que l'imagination
-de la grande majorité des auditeurs ne peut suppléer à l'action
-théâtrale qui manque, et dont la corrélation avec la musique leur
-reste une énigme.
-
- * * * * *
-
-On a vu que telle musique descriptive peut devenir admissible, si elle
-est accompagnée de l'action théâtrale à laquelle elle est censée
-répondre; mais très souvent cette action est impossible, comme, par
-exemple, dans le Sabbat de la symphonie fantastique, la légende russe
-_Sadko_ de M. Rimsky-Korsakof et une foule d'autres oeuvres. Le
-compositeur a beau se faire illusion, il se heurte toujours au même
-écueil: l'incapacité du public, malgré le programme explicatif, de
-suppléer à l'action absente. Ce n'est pas le public qui a tort, c'est
-le compositeur; tant pis pour lui quand, non content d'être
-énigmatique, il devient grotesque.
-
-Voici, comme curiosité, le programme de _Sadko_:
-
- En pleine mer, un pouvoir magique arrête le navire où se trouve
- Sadko, riche marchand de Nowgorod et célèbre cithariste. Désigné
- par le sort comme victime expiatoire, Sadko est précipité
- par-dessus bord. Aussitôt un courant mystérieux l'entraîne au
- fond des abîmes et le porte à la cour du génie souverain des
- eaux, lequel célèbre les noces de sa fille. Sadko reçoit l'ordre
- de jouer de la goussla (cithare). Aux sons de plus en plus animés
- de l'instrument, tout s'agite à l'entour de proche en proche, et
- le navire finit par sombrer dans la danse tumultueuse des flots.
-
- Alors Sadko brise les cordes de la goussla, et l'Océan redevient
- calme.
-
-A part la danse de plus en plus tumultueuse, la musique a peu de prise
-sur ce programme; aussi la danse fournit-elle la partie principale du
-morceau.
-
-Malheureusement, l'auteur s'est dit un beau jour qu'il imitait
-Berlioz, et il voulut faire autrement. Il se mit à écrire de la
-musique à programme, comme _Antar_, où il est impossible de voir un
-rapport entre le programme et la musique. Il refit, d'après les mêmes
-idées, _Sadko_; je ne l'ai pas reconnu. En cas pareil, le mieux est
-ennemi du bien.
-
- * * * * *
-
-Poussée à ses dernières limites, la musique imitative et descriptive
-non seulement manque son but, mais tombe dans un réalisme grossier,
-antipathique à l'art véritable.
-
-Ce réalisme peut se présenter encore d'une autre façon. Dans le finale
-du premier acte de _Don Juan_, Mozart a placé sur le théâtre deux
-petits orchestres jouant des airs de danse différents de celui que
-joue l'orchestre dans la salle. L'idée de cette plaisanterie lui a été
-fournie par la disposition des danseurs aux bals masqués de la Cour,
-selon les différentes classes de la société. Renchérissant sur Mozart,
-Meyerbeer, dans le finale du second acte de l'_Étoile du Nord_, a
-employé quatre orchestres et le choeur, à savoir: l'orchestre de la
-salle; une musique de grenadiers composée de fifres, de petites
-clarinettes et de tambours, jouant un pas redoublé; puis, une fanfare
-de cavalerie composée de trompettes et de cornets à pistons; enfin une
-musique d'infanterie exécutant une marche populaire (_Dessauer
-Marsch_), et le choeur chantant le serment. Le tout est combiné de
-manière qu'à la fin les quatre orchestres et le choeur se font
-entendre à la fois. La mélodie populaire sert de motif principal; les
-trois autres motifs, exécutés sur la scène, ne peuvent manquer d'être
-ou fort simples ou quelque peu tourmentés. L'ensemble n'est que
-bruyant. Meyerbeer a-t-il voulu peindre le tumulte d'un camp? La
-marche populaire est assez banale; on ne comprendrait pas que
-Meyerbeer eût fait d'un pont-neuf allemand une marche sacrée russe, si
-l'on ne savait que le finale est emprunté au _Camp de Silésie_,
-opéra-comique allemand, dont plusieurs morceaux ont été conservés dans
-l'_Étoile du Nord_. Il est bien entendu que je ne critique pas
-l'emploi d'un orchestre sur le théâtre, quand il a une raison sérieuse
-d'être et ne constitue pas un bizarre tour de force, comme le finale
-avec quatre orchestres de Meyerbeer, digne pendant de l'ouverture du
-_Pardon de Ploërmel_.
-
- * * * * *
-
-Presque toujours les compositeurs de musique se font illusion dans les
-programmes qu'ils se tracent; ils croient sérieusement exprimer plus
-qu'ils ne peuvent dire. R. Wagner lui-même s'est fait illusion (il en
-est revenu), quand dans le prélude de _Lohengrin_, dont il nous a
-conservé le programme, il a voulu peindre la venue des anges,
-rapportant sur les hauteurs du Montsalvat la coupe du saint Graal,
-qu'avait touchée le sang du Christ et qui, retirée un jour aux hommes,
-est rendue à la terre par la miséricorde divine. Wagner aurait ainsi
-raconté ce qui s'est passé avant le commencement du drame, tout comme
-a voulu le faire Meyerbeer dans l'ouverture du _Pardon de Ploërmel_.
-
-Le programme du _Concertstück_ de Weber est trop intéressant et trop
-peu connu pour que je ne le donne pas ici.
-
-C'est en 1821, le matin du jour où devait avoir lieu la première
-représentation du _Freischütz_, que Weber acheva le _Concertstück_[4];
-puis il en apporta les feuillets encore humides à sa femme, près de
-laquelle se trouvait Benedict, son élève favori. Il se mit gaîment au
-piano et joua le morceau d'un bout à l'autre, en traçant lui-même le
-programme, que Benedict nota ensuite de souvenir, mais que Weber ne
-voulut jamais laisser imprimer en tête de l'oeuvre.
-
- [4] Il ressort d'une lettre de Weber que le plan de l'oeuvre
- était déjà tracé dans son esprit en 1815.
-
- _Larghetto._--La châtelaine est à son balcon; elle interroge
- tristement l'horizon; son chevalier est parti depuis bien des
- années pour la Palestine. Le reverra-t-elle jamais? Des combats
- sanglants ont eu lieu, et aucun message de lui! En vain elle prie
- Dieu.
-
- _Allegro appassionato._--Soudain, un affreux tableau se présente
- à son esprit halluciné: il est étendu sur le champ de bataille,
- abandonné des siens; le sang coule à flots de sa blessure. Ah!
- que n'est-elle à ses côtés!... pour mourir du moins avec lui!...
-
- _Adagio_ et _tempo di marcia_.--Mais écoutez! quel bruit se fait
- entendre au loin! Des armures brillent au soleil, là-bas, sur la
- lisière de la forêt! Les arrivants s'approchent de plus en plus:
- ce sont des chevaliers et des varlets portant la croix; on voit
- flotter les bannières; on entend les cris du peuple, et là-bas,
- c'est lui!
-
- _Più mosso, presto assai._ Elle vole au-devant de son bien-aimé;
- il se précipite dans ses bras. Quels élans d'amour! Quel bonheur
- indescriptible! Comme tout frissonne dans les bois et dans les
- blés, proclamant par mille voix le triomphe de l'amour fidèle!
-
-Évidemment, il ne faut pas prendre ce programme au pied de la lettre,
-mais le sens général est incontestablement exact.
-
-Le morceau entier pourrait même paraître une pure fantaisie, si la
-marche n'était pas un indice du contraire. En effet, si Weber n'avait
-pas suivi un programme, il ne se serait pas contenté de répéter deux
-fois le charmant motif de marche pour l'abandonner complètement
-ensuite. Un tel procédé serait inexplicable dans un morceau d'une
-forme parfaitement régulière.
-
-Il serait facile de tracer le programme de l'_Invitation à la valse_;
-sans le titre et la reprise d'une partie de l'introduction à la fin du
-morceau, on ne se douterait certes pas que l'auteur a suivi un
-programme; l'_allegro_ est d'ailleurs d'une forme très régulière. Au
-fond le titre de l'oeuvre n'est pas exact, puisque le mot _invitation_
-ne s'applique évidemment qu'à l'introduction.
-
-Avec un peu d'imagination on peut toujours et sans peine faire des
-programmes, soit avant, soit après la composition d'une oeuvre. Je ne
-sais qui a tracé, pour la symphonie en _la_ majeur de Beethoven, le
-programme d'une Noce de Village. M. Pasdeloup, après l'avoir accepté
-comme authentique, y a renoncé au bout de quelques années.
-
-Voici un fragment d'une analyse de la marche funèbre de la symphonie
-héroïque; il concerne la seconde partie, en _ut_ majeur;
-
- On croit voir le ciel s'ouvrir; écoutez cette mélodie consolante
- qui alterne du premier hautbois à la première flûte! La poitrine
- se dilate, on respire plus librement, on espère... Cependant les
- cors, qui tout à l'heure nous versaient le baume des
- consolations, ont à cette heure changé de rôle; quelle harmonie
- déchirante, quelle inquiétude, quelle vague souffrance dans ces
- notes prolongées! Les premiers et les seconds violons
- accompagnent en triolets; ils sont encore neutres, mais la basse
- avec l'alto vient, par une figure en imitation, obscurcir
- l'éclair de joie par un scepticisme méfiant et ironique; aussi,
- déjà la somme du doute égale au moins les chances d'espoir!
-
- Après un _forte_ de tout l'orchestre, le chant simple vient aux
- violons; le premier hautbois exécute le même chant, mais figuré;
- maintenant la douleur est la plus forte; entendez-vous ces
- larmes? Le quatuor et les instruments à vent se répondent par des
- sanglots; on a vu luire, par intervalles, un rayon consolateur;
- il disparaît pour reparaître encore, mais cette fois, ce n'est
- plus une erreur: il s'accroît, il s'étend, il domine les larmes;
- devons-nous passer par de nouvelles émotions? Devons-nous croire
- que tout salut n'est pas encore fermé?
-
- Avec quelle puissance chacun se rattache à cette pensée
- bienfaisante comme des naufragés aux agrès disjoints de leur
- navire! Tous les instruments rendent admirablement cette
- intention par un _fortissimo_... Mais, silence! tout se tait; non
- pas tout: le quatuor, qui tenait l'_ut_ à l'unisson, le conserve,
- le prolonge, le jette comme un signal d'alarme... Insensés! Vous
- pensiez toucher au port; c'est pour mieux se jouer de vous, c'est
- pour mieux déchirer votre âme que l'auteur vous fait traverser
- toutes ces fluctuations de doute et d'espoir! Le quatuor, par une
- phrase solennelle qui descend comme dans les profondeurs d'un
- abîme, revient au terrible motif du commencement en _ut_ mineur.
- Quelle admirable péripétie! Cette fois tout est fini... Plus
- rien; rien que cette voix glaciale qui paraît encore plus aride
- et cruellement railleuse; le coeur se serre, les yeux ne pleurent
- plus; c'est une douleur sans remède et sans soulagement; on n'a
- plus qu'à souffrir intérieurement les tortures de l'enfer!
-
-Au fond, ce n'est pas là un programme, mais seulement une analyse dans
-un style trop imagé et assez usité au temps où elle fut écrite. Voici
-maintenant une analyse-programme de la _Dernière Pensée_ de Weber,
-programme d'autant plus divertissant que la _Dernière Pensée_, comme
-on sait, est simplement extraite d'un cahier de six valses de
-Reissiger, grâce à une supercherie d'éditeur, tout comme le _Désir_ de
-Beethoven doit être restitué à Schubert, et l'_Adieu_ de Schubert à
-Weyrauch.
-
- Weber a écrit sa _Dernière Pensée_ quelques instants avant sa
- mort. Il veut rendre dans ce morceau la douleur profonde que tout
- homme éprouve au moment du trépas, quelles que soient d'ailleurs
- les causes qui l'occasionnent. D'abord, les accords liés à une
- seule note et qui se répètent dans la première reprise, peignent
- l'âme du mourant, ses sanglots, ses plaintes; quelques-uns vont
- même en _crescendo_ pour faire voir un surcroît de douleur. En
- entendant jouer cette première reprise, on voit aisément la
- douleur profonde, mais on ne peut reconnaître celle d'un mourant.
- Remarquons l'ingénieux moyen que Weber emploie pour faire voir
- cela. Dans sa seconde reprise, la scène est déchirante; des notes
- basses font entendre au loin le son funèbre de la cloche des
- morts; les inflexions de sons, les dissonances sont mises en jeu
- pour faire ressortir la confusion, l'épouvante qui règne autour
- de lui. La troisième reprise change de ton; la mélodie est suave,
- elle est faite pour montrer les voix célestes qui appellent ce
- grand homme dans les cieux, pour lui donner la palme de la gloire
- et de l'immortalité.
-
-Voici enfin le programme de la _Marche funèbre d'une marionnette_; M.
-Gounod avait écrit ce morceau d'abord pour le piano, puis il l'a
-arrangé pour orchestre et intercalé dans le ballet de _Jeanne d'Arc_,
-drame de M. Jules Barbier. Il est inutile de dire que M. Gounod n'a
-aucune part dans le programme postiche.
-
- Un long gémissement poussé par les violons et un coup de tamtam
- annoncent le trépas de l'infortunée marionnette. La clarinette,
- la voix pleine de larmes, raconte aux bassons désespérés les
- malheurs qui ont conduit au tombeau ce petit être si dur et si
- fragile. Les violons, qui les entendent, s'attendrissent,
- pleurent, et le cortège éploré s'achemine vers le funèbre convoi.
- Un triangle malencontreux, voyant quelques marionnettes suivre le
- convoi d'un pas quelque peu délibéré, s'avise de leur parler
- d'un ton aigre; aussitôt, voilà les soeurs de la morte qui
- tressaillent et se trémoussent de la manière la plus
- irrévérencieuse, au point que Polichinelle, le grand moraliste,
- arrive près de ces petites personnes sans cervelle, et, après
- avoir esquissé deux ou trois grands écarts, de sa voix la plus
- nasillarde, il leur crie: _Vergogna, vergogna!_ Aussitôt, la
- décence reparaît, et la clarinette, qui avait mis une sourdine à
- ses gémissements, recommence à pleurer l'oraison funèbre;
- violons, violoncelles, bassons, etc., l'écoutent et joignent
- leurs regrets aux siens, puis ils s'éloignent. Murmures confus.
-
-Quand je vous disais qu'il suffit d'avoir un peu d'imagination!
-
-[Illustration: décoration]
-
-
-
-
-[Illustration: décoration]
-
-
-
-
-V
-
-LA COULEUR LOCALE
-
-
-On appelle couleur locale la propriété attribuée à la musique de se
-conformer au temps et au pays auxquels se rapporte le sujet d'une
-oeuvre vocale ou instrumentale. On croit même, parfois, montrer une
-grande sagacité en disant qu'il y a de la couleur locale ou qu'il n'y
-en a pas dans tel ou tel ouvrage. Fétis (_Biographie universelle des
-musiciens_) en a découvert dans _Linda di Chamounix_ de Donizetti.
-Certes, ce compositeur écrivait toujours sa musique de la même façon,
-sans se préoccuper du temps et du lieu où se passait l'action; il lui
-était fort indifférent que Linda fût Savoyarde et Lucie Ecossaise.
-
-Si donc, il avait fait de la couleur locale, il serait dans le cas du
-Bourgeois gentilhomme; mais il n'en a pas fait. Lesueur, un des
-fondateurs du Conservatoire de musique de Paris, s'était persuadé
-qu'il avait retrouvé la musique des anciens Grecs et des Hébreux; la
-partition de son opéra biblique: la _Mort d'Adam_, est remplie
-d'annotations sur ce sujet; lui seul pouvait se faire illusion; il
-annonçait même la publication d'une dissertation sur la musique
-antique, dissertation qui n'a pas paru, sans qu'il y ait lieu de nous
-en affliger.
-
-A propos de la marche religieuse du premier acte d'_Alceste_ de Gluck,
-Berlioz dit: «Ici Gluck a fait de la couleur locale, s'il en fût
-jamais; c'est la Grèce antique qu'il nous révèle dans toute sa
-majestueuse et belle simplicité. Écoutez ce morceau instrumental sur
-lequel entre le cortège; entendez cette mélodie douce, voilée, calme,
-résignée, cette pure harmonie, ce rythme à peine sensible des basses
-dont les mouvements ondulés se dérobent sous l'orchestre, comme les
-pieds des prêtresses sous leurs blanches tuniques; prêtez l'oreille à
-la voix insolite de ces flûtes dans le grave, à ces enlacements des
-deux parties de violon dialoguant le chant, et dites s'il y a en
-musique quelque chose de plus beau, dans le sens antique du mot, que
-cette marche religieuse. L'instrumentation en est simple, mais
-exquise; il n'y a que les instruments à cordes et deux instruments à
-vent. Et là, comme en maint autre passage de ses oeuvres, se décèle
-l'instinct de l'auteur: il a trouvé précisément les timbres qu'il
-fallait. Mettez deux hautbois à la place des flûtes, et vous gâterez
-tout.» Sans doute; mais on peut faire la même observation partout. A y
-regarder de près, Berlioz n'a pas vu de couleur locale proprement dite
-dans la marche d'_Alceste_. Il n'aurait certes pas soutenu qu'on voit
-par la musique que l'action se passe dans l'antiquité et chez les
-Grecs.
-
-Il y a vu seulement un caractère ou une expression convenant à
-l'action scénique; encore peut-on dire que la marche a une expression
-charmante de calme et de douceur pastorale, sans indiquer aucunement
-qu'elle accompagne une entrée de prêtres et de prêtresses. Dans le
-fait, Berlioz n'était pas grand partisan de la couleur locale. J'ai
-dit quel est son rôle dans la musique descriptive; je lui dois, comme
-simple justice, de citer le passage suivant de son étude sur
-_Alceste_: «L'expression musicale reproduira bien la joie, la douleur,
-la gravité, l'enjouement; elle établira une différence saillante entre
-la joie d'un peuple pasteur et celle d'une nation guerrière, entre la
-douleur d'une reine et le chagrin d'une simple villageoise, entre une
-méditation sérieuse et calme et les ardentes rêveries qui précèdent
-l'éclat des passions. Empruntant ensuite aux différents peuples le
-style musical qui leur est propre, il est bien évident qu'elle pourra
-faire distinguer la sérénade d'un brigand des Abruzzes de celle d'un
-chasseur tyrolien ou écossais, la marche nocturne de pèlerins aux
-habitudes mystiques de celle d'une troupe de marchands de boeufs
-revenant de la foire; elle pourra mettre l'extrême brutalité, la
-trivialité, le grotesque en opposition avec la pureté angélique, la
-noblesse et la candeur. Mais si elle veut sortir de ce cercle immense,
-la musique devra, de toute nécessité, avoir recours à la parole
-chantée, récitée ou lue, pour combler les lacunes que ses moyens
-d'expression laissent dans une oeuvre qui s'adresse en même temps à
-l'esprit et à l'imagination[5].»
-
- [5] _A travers chants_, page 151.
-
-Dans tout ce passage, la couleur locale n'apparaît que par les
-emprunts faits au «style musical propre aux différents peuples»; c'est
-en effet le seul moyen spécieux par lequel on a pu prétendre faire de
-la couleur locale; nous allons voir ce qu'il vaut.
-
- * * * * *
-
-La différence entre une marche nocturne de pèlerins «aux habitudes
-mystiques» et celle de marchands de boeufs revenant de la foire ne
-constitue pas de la couleur locale; elle résulte simplement de la
-différence de caractère et de sentiments entre les deux espèces de
-personnages; mais la musique n'indique pas que les premiers sont des
-pèlerins et que les seconds sont des marchands de boeufs ou d'autres
-bêtes domestiques. Quant aux habitudes mystiques des pèlerins, elles
-ne peuvent pas davantage être rendues; je défie qui que ce soit d'en
-trouver une trace dans la marche d'_Harold en Italie_; car c'est à
-cette symphonie que songeait Berlioz, comme il y songeait aussi en
-disant qu'en empruntant aux différents peuples le style musical qui
-leur est propre, on peut faire distinguer la sérénade d'un brigand des
-Abruzzes de celle d'un chasseur tyrolien ou écossais. La sérénade
-d'_Harold_ n'est pas celle d'un brigand, mais simplement d'un
-montagnard; et quand même ce serait celle d'un brigand, je ne vois pas
-trop comment Berlioz aurait marqué la différence. Le proverbe dit
-qu'on ne prend pas les mouches avec du vinaigre, et un brigand donnant
-une sérénade à sa maîtresse ne doit pas plus y mettre du vinaigre que
-n'en mettrait le premier paysan venu.
-
-Voyons maintenant comment s'y est pris Berlioz pour marquer que son
-montagnard est Italien. Dans la ritournelle il a imité la musique des
-_pifferari_; c'est tout, car dans la mélodie qui vient ensuite, rien
-n'indique qu'elle est autre chose qu'une simple mélodie de Berlioz;
-tout au plus peut-on y trouver un certain caractère pastoral. Il
-serait plus difficile d'indiquer que le donneur de sérénade est
-Écossais; pour en faire un Tyrolien, on n'aurait qu'une seule
-ressource: ce serait de lui faire chanter une mélodie du genre répandu
-surtout dans le Tyrol et la Styrie, quoiqu'on le rencontre aussi
-ailleurs, et dont le nom formé par onomatopée est: _Iodler_. Toute
-personne, d'ailleurs, ayant les deux registres de voix de poitrine et
-de fausset peut aisément arriver à _iodlen_ aussi bien qu'un Tyrolien.
-
-En suivant toujours le même système, on caractérisera un Espagnol ou
-une Espagnole (la musique ne distingue pas les sexes) par une jota, un
-boléro ou une cachucha; pour un Allemand, c'est plus difficile, car
-tout le monde fait aujourd'hui des valses; il faudrait quelque chanson
-populaire bien tudesque; si elle était un peu banale, cela n'en
-vaudrait que mieux. On ne peut pas non plus caractériser un habitant
-de la Bohême par une polka; une _czardas_ peut servir de signalement à
-un Hongrois, à condition que l'on sache que c'est une danse hongroise.
-
-Il en est des polonaises comme des valses et des polkas; même
-observation pour les mazurkas et les redowas; en devenant
-cosmopolites, elles ont perdu leur caractère national. Et comment
-donnera-t-on le signalement musical d'un Français? Apparemment par un
-air de galop ou de quadrille, bien sautillant surtout et spirituel si
-c'est possible; le sautillement est indispensable pour marquer la
-légèreté attribuée au caractère français.
-
-Pour faire de la musique orientale, on imite des rythmes et des formes
-mélodiques usités chez les Arabes; mais il faut savoir qu'ils sont
-orientaux: ces moyens sont d'ailleurs extrêmement restreints, et au
-fond, ne constituent même pas une marque distinctive.
-
-Ce n'est pas tout. Lorsqu'il ne s'agit pas d'un seul morceau, mais
-d'un grand ouvrage, d'un opéra par exemple, comment indiquera-t-on en
-musique que l'action se passe dans l'antiquité, au moyen âge ou sous
-Napoléon Ier; que les personnages sont français, allemands, italiens
-ou chinois? On ne peut pas toujours faire des airs de quadrille, des
-boléros, des tarentelles, des tyroliennes, etc. On ne peut pas non
-plus aller loin avec la gamme chinoise de cinq notes, sans demi-ton;
-quand même elle appartiendrait exclusivement aux habitants du
-Céleste-Empire, elle ne caractériserait pas plus un bourgeois ou un
-mandarin de Pékin que ne le fait la forme de son nez. Quand l'action
-se passe en Italie, entre des Italiens, faut-il faire de la musique
-italienne? A cet effet, les _pifferari_ et les chansons populaires
-seront très insuffisants; faut-il imiter Cimarosa, Rossini, Donizetti
-ou Verdi? Lors même qu'on le ferait, on ne produirait pas toujours de
-la musique italienne, car on peut aisément rencontrer chez ces
-compositeurs des motifs de valse ou de quadrille. C'est bien pis quand
-une action théâtrale passe d'un pays à un autre, et lorsque les
-personnages n'appartiennent pas tous à une même nation, comme, par
-exemple, dans l'_Africaine_.
-
-Il est inutile d'insister davantage pour montrer que, logiquement, la
-recherche de la prétendue couleur locale ne conduirait qu'à
-d'absurdes pastiches et à de ridicules mosaïques. Il faut une unité de
-style, dans une oeuvre de musique comme dans une oeuvre de peinture.
-Glisser au milieu d'un ouvrage un motif de chanson populaire est un
-procédé fort usité, j'en conviens; mais au point de vue sérieux de
-l'art, c'est un manque contre l'unité, à moins que le motif ne
-s'accorde avec le style de l'oeuvre entière.
-
-Au temps où tous les moyens semblaient bons pour écraser
-_Tannhoeuser_, on reprochait à R. Wagner d'avoir mis dans un chant de
-berger une modulation de _sol_ majeur en _si_ majeur très
-régulièrement amenée, mais qui, disait-on, n'est jamais venue à
-l'esprit d'aucun berger. Il n'est pas davantage venu à l'esprit d'un
-montagnard des Abruzzes de moduler, comme l'a fait Berlioz dans la
-sérénade dont j'ai parlé.
-
- * * * * *
-
-Pour achever de nous édifier, passons en revue quelques-uns des
-ouvrages où l'on a prétendu trouver de la couleur locale: ce sont des
-opéras, quoique la musique théâtrale soit peut-être la moins apte à en
-donner. Nous n'en demanderons pas à Mozart, qui ne s'en préoccupait
-pas plus dans _Don Juan_ et la _Flûte enchantée_ que dans les _Noces
-de Figaro_ et la _Clémence de Titus_. Ne soyons pas plus exigeants
-pour Gluck. Weber, dans le _Freischütz_, a imité les mélodies
-populaires allemandes; mais si les personnages de cet opéra sont
-allemands (le diable excepté, qui est de toutes les nations), ils ne
-le sont pas du tout dans _Obéron_. Dans _Préciosa_, Weber a employé
-des motifs de danse espagnols; mais il faut savoir qu'ils sont
-espagnols. Pour le reste, il ne s'est pas préoccupé de couleur locale,
-non plus que dans _Euryanthe_; c'est toujours de la musique de Weber,
-avec le caractère personnel du maître, fort heureusement. L'école de
-Weber n'a pas plus fait de couleur locale que n'en a fait l'école de
-Gluck; Marschner, Lindpaintner, R. Wagner ne s'en sont pas plus
-souciés que Salieri, Sacchini, Cherubini, Méhul et Spontini. Je
-pense que Lesueur seul a fait exception. Quant aux auteurs
-d'opéras-comiques, Duni, Philidor, Grétry, Monsigny, Dalayrac, on ne
-leur a pas demandé de couleur locale, non plus qu'à Nicolo et à
-Boieldieu. Je ne parle pas de l'école moderne d'Auber, d'Adam et
-d'Hérold; celle-là se moque de la couleur locale, et ce n'est pas son
-plus grand tort.
-
-On chercherait vainement le mot: couleur locale dans les écrits de
-Rousseau et de Grétry; en ce temps on se préoccupait de démontrer
-l'art expressif de la musique, sa faculté de toucher et d'émouvoir les
-auditeurs. Un écrivain nommé Lefébure a publié, en 1789, un volume
-intitulé: _Bévues, erreurs et méprises de différents auteurs célèbres
-en matières musicales_. Il proteste contre les gens qui ne voient dans
-la musique que le plaisir de l'oreille; il parle même d'un ouvrage où
-cette erreur s'étale tout au long, mais il ne s'occupe pas plus de
-couleur locale qu'on n'y songeait au temps de Lully et de Rameau. Il y
-a donc lieu de croire que cette ineptie est d'invention moderne. Aussi
-est-ce dans les oeuvres de Rossini et de Meyerbeer surtout qu'on
-prétend l'avoir trouvée.
-
-Je dois seulement faire une réserve pour Grétry. Grâce à sa fatuité
-peu déguisée, l'auteur des _Mémoires sur_ SA _musique_, comme on les a
-appelés, a prétendu, sur ses vieux jours, avoir fait de la couleur
-locale, et même mieux que cela. En parlant de son opéra _Sylvain_, il
-dit: «Les gens instruits remarquèrent que les chants des deux époux,
-Sylvain et Hélène, portaient un caractère de tendresse moins
-passionnée que celle des amants que l'hymen n'a point encore unis. Ces
-nuances sont délicates; elles existent cependant; c'est surtout dans
-le duo _Dans le sein d'un père_ que j'ai cherché à nuancer le
-sentiment de l'amour avec, si j'ose le dire, la sainteté du noeud qui
-unit les époux.»
-
-Après ce raffinement merveilleux, on ne sera pas surpris de voir
-Grétry raconter ce qui suit: «J'étais à Lyon lorsque je fis la musique
-de _Guillaume Tell_; je priai le colonel d'un régiment suisse, qui
-était en garnison dans cette ville, de me faire dîner avec les
-officiers de son corps. Au dessert, je dis à ces messieurs qu'ayant à
-mettre en musique le poème de _Guillaume Tell_, leur ancien
-compatriote, je les priais de chanter les airs de ce temps et les airs
-des montagnes de la Suisse qui avaient le plus de caractère; j'en
-entendis plusieurs, et sans en rien copier, que je sache, ma tête se
-monta sans doute au ton convenable, car les Suisses et les musiciens
-en général aiment le ton montagnard qui règne dans cette production
-musicale.»
-
- * * * * *
-
-Grétry ne paraît pas avoir eu une grande instruction, et les questions
-d'esthétique étaient peu avancées, quoiqu'on eût beaucoup parlé et
-écrit à propos de la guerre des lullistes et des ramistes, des
-gluckistes et des piccinistes. Grétry avait d'ailleurs sa fatuité,
-qu'on lui pardonne en faveur de son grand talent. Il était convaincu
-que personne n'avait réussi comme lui à transformer la déclamation en
-«mélodie délicieuse». Gluck, pour lui, n'avait fait que de la
-déclamation; quant à Mozart, il ne le nomme pas une seule fois dans
-les trois volumes de ses _Mémoires_. Il acceptait avec une naïve
-confiance tout ce qui flattait son amour-propre.
-
-Il avait cherché pendant cinq heures de la nuit à faire la romance
-«_une fièvre brûlante_» dans le vieux style. Il était persuadé d'avoir
-réussi, d'autant plus qu'on le lui assurait; nous y voyons aujourd'hui
-un morceau heureux, et nous nous demandons ce qui peut le faire
-paraître vieux. Sont-ce les fautes de prosodie? On en a fait de tout
-temps. Au XIXe siècle, on en a fait de propos délibéré, et plus que
-jamais.
-
-Sont-ce les petites syncopes? Ce ne sont pas de vraies syncopes; elles
-en imitent l'effet, si l'on admet que dans la mesure à trois temps le
-dernier temps est un peu moins faible que le deuxième; voyez la
-sixième mesure et les deux mesures avant la dernière. C'est bien peu;
-la mélodie n'embrasse que l'intervalle d'une quinte, comme une foule
-de mélodies populaires. Selon Grétry, l'ouverture indique assez bien
-que l'action n'est pas moderne; les personnages nobles prennent à leur
-tour un ton moins suranné, parce que les moeurs des villes n'arrivent
-que plus tard dans les campagnes. L'air «_O Richard, ô mon roi_» est
-dans le style moderne, parce qu'il est aisé de croire que le poète
-Blondel anticipait sur son siècle, par le goût et les connaissances.
-Aujourd'hui, l'air nous paraît seulement assez terne, parce qu'il est
-pauvre d'harmonie et tourne toujours sur une même formule de cadence;
-la romance nous paraît plus neuve que cet air.
-
-C'est une tentative d'autant plus vaine de vouloir faire de la musique
-rétrospective, que l'art ne caractérise jamais le temps auquel il
-répond. On peut le prétendre jusqu'à un certain point pour
-l'architecture, parce qu'on sait de quelles époques sont les
-différents styles; mais c'est tout.
-
-La musique d'aujourd'hui ne caractérise pas plus le XIXe siècle, que
-la musique d'il y a cent ans ne caractérisait la Révolution française.
-
- * * * * *
-
-La France n'a pas eu le privilège des divagations sur la couleur
-locale. En Allemagne, les critiques ont découvert dans les opéras de
-Meyerbeer «la musique historique», dont R. Wagner se moque à bon droit
-dans _Opéra et Drame_. En Italie aussi, il y a une quarantaine
-d'années, on a beaucoup discuté sur la couleur locale des _Huguenots_;
-le fait est attesté dans une bonne dissertation sur la couleur locale,
-insérée dans les mémoires de l'Académie royale de musique de Florence;
-l'auteur en est Casamorata, mort en 1881, et qui fut président de
-l'Académie et directeur du Conservatoire. Un des compositeurs italiens
-les plus féconds, Giovanni Pacini, a voulu marcher sur les traces de
-Lesueur; il raconte dans ses _Mémoires_ que, pour écrire son opéra
-_Sapho_, il commença par lire soigneusement tous les ouvrages sur la
-musique antique des Grecs, afin de donner à sa partition la couleur
-convenable. En Italie, _Sapho_, représenté pour la première fois en
-1840, à Naples, a passé pour son chef-d'oeuvre; en France, cet opéra
-n'a eu qu'une seule et malheureuse représentation (1866). Inutile de
-dire que la musique n'est pas plus antique que celle de _Poliuto_ de
-Donizetti.
-
-Du moment où l'on trouvait de la couleur locale dans les _Huguenots_,
-on devait en découvrir aussi dans _Guillaume Tell_. Je n'ose dire
-qu'on n'en ait pas vu aussi dans la _Muette de Portici_. Azevedo, dans
-son admiration sans mélange pour Rossini, en a même trouvé dans
-_Sémiramis_; il parle des rythmes «si originaux et si empreints de
-couleur orientale des choeurs du peuple assyrien»; un peu plus loin il
-dit: «Le compositeur avait prodigué une abondance incroyable d'idées
-nouvelles; pour mieux rendre la couleur de son sujet, il avait tracé
-les plans de ses morceaux d'après les dimensions colossales de
-l'architecture babylonienne, et avait orné d'arabesques vocales ses
-innombrables cantilènes avec un luxe éblouissant et vraiment oriental»
-(_G. Rossini, sa vie et ses oeuvres_). Le temps n'a pas plus respecté
-_Sémiramis_ que l'architecture babylonienne.
-
-Arrêtons-nous d'abord à _Guillaume Tell_. On a vu de la couleur locale
-dans l'ouverture, qui n'est qu'une suite de quatre morceaux, sans
-liaison entre eux ni avec le reste de l'ouvrage. Le prétendu ranz des
-vaches ne mérite aucunement ce titre, et ce n'est pas Rossini qui le
-lui a donné. C'est un délicieux morceau, d'un caractère pastoral,
-mais, pour le reste, ne ressemblant pas du tout à un véritable ranz
-des vaches, qui doit être joué sur l'instrument appelé cor des Alpes
-ou cor des vaches, et formé d'un long tube droit, avec une embouchure
-semblable à celle d'une trompette ou d'un trombone. Cet instrument
-n'appartient d'ailleurs pas en propre à la Suisse; il est très répandu
-aussi en Allemagne. Puisqu'on a vu un ranz des vaches dans l'ouverture
-de _Guillaume Tell_, on aurait pu aussi en trouver un au commencement
-de l'ouverture des _Diamants de la Couronne_, d'Auber.
-
-Dans toute la partition de _Guillaume Tell_, rien n'indique, ni ne
-peut indiquer que l'action se passe en Suisse, ni dans un pays plat ou
-montagneux, ni encore en l'année 1307.
-
-La musique des _Huguenots_ n'accuse pas davantage la date de 1572. Il
-y a un choral de Luther, mais les chorals ne peuvent pas caractériser
-le protestantisme, par la raison qu'ils ne sont pas d'invention
-protestante; ils ne sont même pas les seules mélodies usitées dans le
-culte protestant. D'ailleurs, au temps de Luther, les chansons
-profanes se disaient sur des mélodies de même nature que celles des
-églises; cela est si vrai que certains chorals chantés, encore
-aujourd'hui dans les églises, avaient primitivement un texte nullement
-religieux. Quand même les chorals seraient le privilège des
-protestants, ils ne pourraient pas servir de «musique historique», par
-la raison qu'ils n'indiquent ni une date, ni un pays. Enfin, quand
-même l'histoire nous apprendrait qu'à la Saint-Barthélemy les fusillés
-tombaient en chantant un choral, ils ne l'auraient pas chanté à trois
-ou quatre parties, ni avec l'harmonie de Meyerbeer. Pour comble, il
-est prouvé que le choral attribué à Luther n'est pas de lui; c'est une
-mélodie arrangée.
-
-Verra-t-on de la musique catholique dans la litanie du troisième acte
-et dans la bénédiction des poignards? Alors, on en trouvera sans doute
-aussi dans l'air de valse qui sert de mélodie au choeur «Sainte-Marie»
-du _Pardon de Ploërmel_.
-
-Le choeur religieux, au cinquième acte de _Robert le Diable_, a
-beaucoup de ressemblance avec un choral. Mais encore une fois, lors
-même qu'une musique serait catholique ou protestante, par l'effet
-d'une simple convention, rien de plus, il n'en résulterait pas une
-indication du temps et du pays où se passe l'action. Dans l'invocation
-à Brahma, à Vischnou et à Schiva, au quatrième acte de l'_Africaine_,
-la musique est-elle hindoue et malgache de l'année 1498?
-
-Il est permis de croire que Meyerbeer cherchait à caractériser, par sa
-musique, les personnages de ses opéras; on peut même discuter jusqu'à
-quel point il y a réussi; mais pour ce qui est de la chimère de la
-couleur locale, il ne s'en préoccupait pas plus que ne l'avait fait
-Rossini.
-
-Verdi, dans _Aïda_, a-t-il, çà et là, voulu imiter la musique
-orientale ou égyptienne? Il est bon alors de savoir qu'elle est
-égyptienne, autrement on ne s'en douterait pas. A quoi serviraient ces
-bribes de prétendue couleur locale, au milieu d'une partition tout
-italienne et d'un style assez inégal? C'est toujours de la musique de
-Verdi, tantôt de la troisième manière, puisque troisième manière il y
-a, tantôt de la première manière ou de la seconde.
-
- * * * * *
-
-Berlioz aussi, un jour, a voulu faire de la vraie couleur locale, par
-une singulière fantaisie et un procédé non moins singulier. Le
-visionnaire Swedenborg prétendait connaître la langue des démons;
-Berlioz, qui n'était cependant ni dévot ni superstitieux, l'a pris au
-mot et a fait chanter les diables, se réjouissant de la perdition de
-Faust, en vrais suppôts de l'enfer: _Tradi oun Marexil fir trudinxé
-burrudixé fory my Dinkorlitz_, etc. Les princes des ténèbres qui ont
-fait leur éducation dans quelque bon lycée de Paris, abandonnent ce
-charabia au commun des diables et chantent en français correct et sans
-le moindre accent étranger. Il y a un malheur: c'est que les
-chanteurs, généralement, prononcent mal les paroles, et plus mal
-encore dans les choeurs que dans les solos; plus mal, enfin, une
-langue qu'ils ne connaissent pas, que leur langue maternelle. Que les
-diables chantent donc: _Tradi oun Marexil_, ou qu'ils chantent:
-_Bonjour, monsieur le docteur, soyez le bienvenu_, c'est tout un.
-
- * * * * *
-
-Dans _Hérodiade_, M. Massenet a voulu faire de la couleur locale. Il y
-a si bien réussi, qu'à la nouvelle d'une représentation projetée de
-l'ouvrage à Londres, les Anglais se sont empressés de protester contre
-la manière dont l'histoire sainte y est travestie. M. Gye, directeur
-du théâtre de Covent-Garden, a déclaré aussitôt qu'il avait fait
-remanier la pièce et réadapter la musique, de manière à ne rien
-laisser de choquant pour les croyances religieuses de son public; le
-_Times_ a enregistré la déclaration de M. Gye, comme il avait publié
-les réclamations.
-
-Dans la scène du temple, M. Massenet fait chanter quatre mots hébreux
-qui, pour les auditeurs étrangers à cette langue, signifient: _Tradi
-oun Marexil_. Au moins aurait-il dû conserver le texte intégral.
-Toutes les cérémonies religieuses israélites commencent par le chant
-d'un verset du Deutéronome contenant une profession de foi
-monothéiste. M. Massenet a mutilé le verset qui, cependant, ne
-comprend que six mots, et il a pratiqué une répétition de paroles
-absolument déplacée. En français, le verset signifie: «Écoute Israël,
-Jéhovah est notre Dieu, Jéhovah seul!» Au lieu de cela, M. Massenet
-fait chanter: «Écoute Israël, Jéhovah est notre Dieu, écoute Israël!»
-Le choeur répète les paroles sur une harmonie parfaitement moderne. Le
-reste du texte est en français. J'ignore si la phrase mélodique sur
-laquelle le prêtre dit les quatre mots hébreux est de M. Massenet; en
-tout cas, elle ne saurait être authentique, à cause de la mutilation
-des paroles qu'on ne se permettrait jamais dans le culte israélite. A
-voir surtout les vocalises de la fin, on dirait que M. Massenet
-songeait au chant du _Muëzzin_, dans le _Désert_ de Félicien David. Le
-chant de la Sulamite est encore plus déplacé. Une jeune fille vient
-dire une chanson d'amour pour appeler son bien-aimé. Les paroles sont
-un faible écho du Cantique des Cantiques, auquel les théologiens
-chrétiens attribuent un sens métaphorique et mystique, ne voulant pas
-y voir une poésie érotique. En tout cas, il est aussi indécent de dire
-une chanson d'amour dans un temple israélite que dans une église
-chrétienne. Au temple de Jérusalem, les voix des femmes étaient
-exclues des choeurs; «la voix de la femme, dit le Talmud, est une
-séduction.» Loin de pouvoir être employées au service religieux comme
-chanteuses, les femmes étaient reléguées dans une enceinte séparée de
-celle des hommes par un mur. Cette enceinte ne donnait accès que par
-deux portes, situées l'une au nord et l'autre au midi; elle était si
-bien close que Titus s'en servit, après la prise de Jérusalem, pour y
-enfermer les prisonniers réservés à son triomphe.
-
-Les femmes faisaient leurs dévotions entre elles, sous la conduite
-d'une coryphée, usage qui existe encore aujourd'hui dans quelques
-synagogues. Des chanteuses étaient attachées à la cour des rois et
-employées aux réjouissances publiques, aux festins et aux cérémonies
-funèbres; mais dans le temple, les voix de femmes étaient remplacées
-par celles de jeunes lévites[6].
-
- [6] Voir le Recueil de chants religieux et populaires des
- Israélites, par Naumbourg, ancien ministre officiant au temple
- consistorial de Paris.
-
-Les Anglais ont protesté, au nom de l'Evangile et du respect dû au
-culte; que diront les Israélites de la manière dont la religion de
-leurs ancêtres est travestie, au point d'admettre dans le temple
-non-seulement des femmes débitant une chanson d'amour, mais encore des
-femmes qui dansent, et vous savez comment on danse dans les opéras,
-quoique les deux airs de ballet aient pour titre: «Danse sacrée?» M.
-Massenet a-t-il cru sérieusement qu'au temple de Jérusalem il y avait
-des danses, et qu'elles étaient exécutées par des femmes? Ce n'était
-donc pas assez du grand ballet du dernier acte qui a lieu au palais du
-consul romain, pendant que dans la coulisse on coupe la tête à
-Jean-Baptiste? Heureusement pour M. Massenet, la religion israélite
-n'est nulle part religion d'Etat, comme l'est le christianisme, et les
-chrétiens eux-mêmes ne sont pas partout aussi respectueux pour la
-Bible que le sont les Anglais, ainsi que les Génevois, chez qui
-_Hérodiade_ a rencontré la même opposition.
-
-[Illustration: décoration]
-
-
-
-
-[Illustration: décoration]
-
-
-
-
-VI
-
-LA FOLIE, L'EXTASE, LE MYSTICISME ET LA SATYRE EN MUSIQUE
-
-
-On dit généralement que la musique exprime des sentiments; j'en
-conclus qu'elle ne peut pas rendre ce qui appartient purement à
-l'intelligence, et que, par conséquent, elle ne peut pas non plus en
-peindre les aberrations. Telles sont la folie, l'extase, le
-mysticisme. Je ne veux empêcher personne de croire à l'extase
-religieuse ou autre; je raisonne seulement au point de vue
-psychologique et musical.
-
-Dans la _Muette de Portici_, Masaniello perd la raison un peu avant
-d'être assassiné. A part le retour intempestif de fragments de la
-barcarolle du second acte, le désordre est dans les paroles, mais non
-pas dans la musique. Le plus souvent, la folie n'est qu'un prétexte à
-airs de bravoure; mais comme on emploie continuellement des airs de ce
-genre sans qu'il y ait folie, la musique est la même, qu'un personnage
-ait son bon sens ou qu'il ne l'ait pas. La situation théâtrale sert
-simplement d'excuse; par exemple Lucie de Lamermoor, au troisième acte
-de l'opéra de Donizetti, ne songerait pas à chanter un air de
-bravoure, si elle avait conservé sa raison. A cela près, l'air qu'elle
-dit n'est pas plus fou que celui qu'elle a chanté auparavant. On
-appliquera les mêmes observations à la folie d'Ophélie, dans _Hamlet_
-de M. A. Thomas, à la folie de Catherine, dans _l'Etoile du Nord_ de
-Meyerbeer et à celle de Dinorah, dans le _Pardon de Ploërmel_.
-
-L'extase de Sélika, au cinquième acte de _l'Africaine_, est une folie
-causée par les émanations délétères attribuées par Scribe aux fleurs
-du mancenillier. L'extase de Marcel, dans les _Huguenots_, est moins
-maladive; pour la rendre musicalement, Meyerbeer a écrit une mélodie
-large, quelque peu italienne et qui n'est certes pas une des
-meilleures de l'ouvrage. Raoul et Valentine chantent absolument comme
-Marcel, quoiqu'ils ne soient pas visionnaires comme lui. Quant aux
-moyens d'instrumentation qu'on peut employer en pareil cas, la harpe,
-les violons avec sourdines, le tremolo à l'aigu, les effets doux de
-flûte, de hautbois, de clarinette, de cors et de bassons, on s'en sert
-également dans des scènes qui n'ont rien d'extatique.
-
-Iseult aussi meurt dans une sorte d'extase; voici ses dernières
-paroles: «Dans les ondes de l'océan de délices, dans la sonore
-harmonie des vagues de parfums, dans l'haleine infinie de l'âme
-universelle, se perdre, s'abîmer sans conscience, suprême volupté!» R.
-Wagner, cependant, n'a prétendu mettre dans sa musique ni mysticisme,
-ni panthéisme: la partie instrumentale et, par endroits aussi, la
-partie vocale sont empruntées, pour l'essentiel, au duo d'amour du
-second acte de _Tristan_.
-
- * * * * *
-
-A-t-on fait de la musique mystique? Je n'ose trop l'affirmer; en tout
-cas, on n'a pu s'y prendre autrement que pour l'extase.
-
-Schumann a mis en musique des scènes du _Faust_ de Goethe; il a
-développé particulièrement la scène finale, véritable débauche
-poétique, mystique et allégorique. On y voit _Pater extaticus_
-(probablement St-Antoine d'Egypte), planant en l'air, tantôt en haut
-et tantôt en bas, _Pater seraphicus_ (St-François d'Assise) dans la
-région intermédiaire, _Pater profondus_ (St-Bernard de Clairvaux) dans
-la région profonde, Doctor Marianus (Duns Scott) ravi en extase,
-_Mater gloriosa_ (la Madone), la grande Pécheresse (Marie-Magdeleine),
-la Samaritaine (Évangile selon St-Jean, chap. IV), Marie l'Egyptienne
-(personnage de la légende), Marguerite, un choeur d'anachorètes, un
-choeur de pénitentes, un choeur d'enfants mâles bienheureux, le choeur
-des jeunes anges, le choeur des anges portant l'âme immortelle de
-Faust, enfin un choeur d'anges accomplis. Les enfants dont il est
-question, sont morts quelques instants après leur naissance; ils n'ont
-pas connu la misère de la terre; c'est pour cela que le poète les
-appelle les enfants de minuit, la croyance populaire attribuant une
-destinée heureuse aux enfants qui naissaient à cette heure. _Pater
-seraphicus_ les prend et les loge dans son cerveau, pour leur faire
-voir par ses propres organes ce monde qu'ils n'ont pas eu le temps de
-connaître; puis il leur donne la volée: conception bizarre que Goethe
-a empruntée aux visions de Swedenborg, comme Berlioz y a pris le
-charabia des démons. Le tout se termine par le _Chorus mysticus_
-célébrant l'Eternel-Féminin.
-
-Rien dans la musique de Schumann n'indique qu'il y a des personnages
-surnaturels ou symboliques. _Mater gloriosa_ dit quelques mots
-seulement, qu'elle psalmodie sur des notes répétées, comme fait
-ensuite aussi le Docteur Marianus. La progression harmonique qui
-soutient les parties vocales en cet endroit est d'un bel effet, mais
-sans rien de mystique. Bref, le style de Schumann est le même dans
-tout l'ouvrage, que les personnages appartiennent au ciel, à la terre,
-à l'enfer ou à la pure fantaisie du poète.
-
-Si M. Massenet a voulu mettre du mysticisme musical dans les légendes
-de _Marie-Magdeleine_ et de la _Vierge_, il a tout à fait manqué son
-but; car on lui a généralement attribué l'intention de traiter des
-sujets légendaires ou bibliques au point de vue purement humain; il en
-a fait autant dans _Eve_. Dans le finale de _Marie-Magdeleine_, le
-Christ ressuscité apparaît à Méryem, qui en est «extasiée» et saisie
-d'une «ivresse infinie.» La _Vierge_ se termine par l'extase et
-l'Assomption de la mère du Sauveur. Il n'est pas difficile de voir que
-dans ces deux morceaux on pourrait, sans faire aucun tort à la
-musique, remplacer les paroles par d'autres, étrangères à la religion,
-au mysticisme et au surnaturalisme.
-
-Je ne sais si, dans le chant de la Sulamite d'_Hérodiade_, M. Massenet
-a voulu faire du mysticisme; en tout cas, il n'a pas fait une
-véritable chanson d'amour; de quelque manière que j'envisage sa
-musique, elle me paraît absurde.
-
-Je pourrais aussi trouver une trace de mysticisme dans les paroles du
-monologue de Jean-Baptiste, au dernier acte du même opéra, mais la
-musique de M. Massenet me ferait trop beau jeu.
-
-Dans le manuscrit du _Prophète_, Meyerbeer avait mis l'indication
-«avec ironie» dans le finale du quatrième acte, à l'endroit où le
-choeur chante:
-
- Tout est possible au roi prophète,
- Tout est possible au fils de Dieu,
-
-Je ne vois pas comment on s'y serait pris pour mettre l'ironie dans
-ces paroles; l'indication a été nulle et non avenue; je me suis
-abstenu de la faire reproduire dans la partition piano et chant et
-dans la partition d'orchestre.
-
-Liszt a écrit pour le piano trois valses, intitulées _Méphistophélès_;
-il a suivi sa fantaisie; il a pu représenter très imparfaitement Faust
-et Marguerite, mais Méphistophélès est absolument impropre à une
-représentation musicale.
-
-On regarde ordinairement le diable comme un ange déchu; l'idée est
-fort critiquable, et ce n'était point celle de Goethe. Son
-Méphistophélès est simplement le contraire de Dieu; il est le fils des
-ténèbres, il ne connaît pas le bien, il est incapable de le voir; il
-ne voit et ne connaît que le mal, il trouve tout si misérable qu'il
-vaudrait mieux que rien ne fût créé. Il ne s'occupe pas d'ailleurs du
-gouvernement des étoiles, l'homme seul excite son attention.
-
- Tout cloche et boite sur la terre;
- L'homme est un si pauvre animal
- Que je n'ai pas le coeur de lui faire du mal:
- Il me donne un bon caractère.
-
-Méphistophélès n'a un peu de satisfaction que lorsque tout se détruit;
-mais ce qui l'ennuie, c'est que tout renaît; lui-même n'a que les
-instincts les plus vils, les plus bas, et il les montre sans détour
-dans différentes circonstances. Il a fait en quelque sorte un pari
-avec Dieu, et il a conclu un pacte avec Faust. Il a perdu dans les
-deux cas, mais il ne le croit pas. Il perdrait tous les paris
-possibles, il croirait que c'est Dieu qui a abusé de sa puissance.
-
-Après l'invention du contrepoint, on a poussé jusqu'à l'abus les
-transformations d'un motif. On a fait des imitations par mouvement
-semblable, par mouvement contraire, par mouvement rétrograde, par
-augmentation, par diminution, etc. On a changé l'harmonie d'un motif,
-on l'a varié, transformé, on l'a changé en valse, en galop. Les
-grands maîtres ont écrit des variations qui sont de véritables
-développements; il y a bien plus de compositions encore écrites pour
-l'amusement des grands et des petits enfants et où un motif est traité
-de toutes les façons possibles et librement transformé. On n'a jamais
-vu là une intention ironique ou satyrique. Dans un portrait, il suffit
-de quelques petites altérations pour en faire une caricature. Il n'en
-est pas de même en musique, quoiqu'on puisse facilement dénaturer un
-motif. Berlioz, cependant, dans le Sabbat de sa _Symphonie
-fantastique_, fait revenir la mélodie représentant l'idée fixe avec
-des changements qui doivent la rendre vulgaire et burlesque. On se
-trompe d'ailleurs quand on traite ses symphonies comme une oeuvre de
-jeunesse. On ignore un fait capital; Berlioz retouchait ses
-compositions jusqu'à ce qu'il en fût parfaitement satisfait; alors
-seulement il y inscrivait un numéro d'oeuvre et faisait graver la
-partition d'orchestre. C'est par suite de sa mort et de celle de son
-exécuteur testamentaire que la partition d'orchestre des _Troyens_ est
-restée en manuscrit. Berlioz dit lui-même que la _Symphonie
-fantastique_ n'est plus du tout ce qu'elle était au début; il la donne
-donc comme sienne, tout autant que _Roméo et Juliette_, _Harold en
-Italie_ et les autres oeuvres publiées en partition d'orchestre.
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-[Illustration: décoration]
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-[Illustration: décoration]
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-
-VII
-
-
-LES CARACTÈRES DES GAMMES ET DES MODES
-
-Une dernière absurdité que je ne saurais passer sous silence,
-quoiqu'elle paraisse aujourd'hui avoir perdu tout crédit, ce sont les
-caractères attribués aux différentes gammes. Les Grecs déjà avaient
-une théorie de ce genre; mais leurs savants ont dit bien d'autres
-erreurs; laissons donc les Grecs. J. J. Rousseau, dans son
-dictionnaire de musique, ne donne que des indications assez vagues; il
-trouve les gammes majeures avec dièses, gaies et brillantes; les
-majeures avec bémols, majestueuses et graves; les mineures avec
-bémols, touchantes et tendres. Grétry, selon son habitude, croyant
-dire des choses très profondes, n'est que ridicule; en voici quelques
-exemples:
-
-«La gamme d'_ut_ majeur est noble et franche; celle de _sol_ majeur
-est guerrière, mais sans avoir la noblesse de celle d'_ut_; la gamme
-de _si_ bémol majeur est noble, mais moins que celle d'_ut_ majeur, et
-plus pathétique que celle de _fa_ majeur; la gamme de _si_ majeur est
-brillante et folâtre; celle de _fa_ dièse majeur est dure _parce_
-qu'elle est surchargée d'accidents» (elle n'en a qu'un de plus que
-celle de _si_).
-
-«En général, les gammes mineures portent une teinte mélancolique;
-elles conviennent à tous les sentiments abstraits, métaphysiques.....
-La gaîté d'un vieillard doit s'exprimer en _ut_ majeur, celle d'une
-petite fille, en _mi_ majeur. Si vous faites chanter un guerrier ou un
-amoureux triomphant, dans le ton de _mi_ bémol majeur, je croirai que
-le récit de ses exploits se terminera par une catastrophe.»
-
-En Allemagne, les théories de ce genre ont eu une certaine vogue;
-l'inventeur en est Schubart, que d'autres esthéticiens ont imité en
-renchérissant sur lui. Schubart voyait en _mi_ mineur une jeune fille
-à la robe blanche; en _ré_ mineur le spleen et les vapeurs, en _si_
-bémol mineur des idées de suicide; en _fa_ dièse mineur, un chien
-hargneux, et dans les trois bémols de _mi_ bémol majeur (qui
-terrifiaient Grétry) le symbole de la Sainte-Trinité. Un auteur a même
-prétendu que le ton de _si_ mineur agit le plus puissamment sur le
-système nerveux, attendu qu'un violoncelliste se trouvait malade
-chaque fois qu'il avait joué en ce ton. J. J. Rousseau (dans son
-article: _Musique_) rapporte un effet plus curieux, produit par la
-cornemuse. Les ouvrages de médecine en racontent bien d'autres au
-chapitre des idio-syncrasies.
-
-On a dit souvent que les gammes avec dièses sont d'autant plus
-brillantes que le nombre des dièses est plus grand et que les gammes
-avec bémols suivent la progression inverse. C'est encore faux,
-puisqu'au delà de quatre accidents les gammes avec dièses et celles
-avec bémols se confondent; il est impossible à un auditeur de
-distinguer si un pianiste ou même tout un orchestre joue en _si_ ou en
-_ut_ bémol, en _fa_ dièse ou en _sol_ bémol, etc. Sans y songer, on a
-attribué une sorte de valeur cabalistique à de simples signes
-d'écriture. Dans le fait, il n'y a qu'une gamme majeure et une gamme
-mineure, qu'on peut chanter ou jouer plus haut ou plus bas, mais qui
-restent toujours les mêmes, sous réserve de certaines circonstances
-spéciales que je vais indiquer.
-
- * * * * *
-
-Il est évident, d'abord, que sur un piano accordé au tempérament égal,
-c'est-à-dire où tous les demi-tons sont égaux, toutes les gammes
-possibles ne sont que des transpositions très exactes des deux gammes
-types. Le tempérament, d'ailleurs, ne peut donner que des gammes et
-des intervalles plus ou moins justes, plus ou moins faux ou
-discordants, sans les rendre pour cela plus aptes à l'expression de
-tel ou tel sentiment. Si, sur le piano, certaines gammes paraissent
-plus brillantes que d'autres, cela tient à des facilités de doigter;
-ainsi le ton de _ré_ bémol majeur peut compter parmi les plus
-brillants; c'est dans ce ton que Weber a écrit son _Invitation à la
-valse_; Berlioz, en arrangeant le morceau pour orchestre, l'a
-transposé en _ré_ majeur, parce que sur les instruments à archet les
-tons les plus brillants sont ceux où les cordes à vide sont employées
-le plus souvent. Glinka de son côté a transcrit l'_Invitation_ pour
-orchestre, mais en conservant le ton de _ré_ bémol. C'est Berlioz qui
-a eu raison. Sur tous les instruments, ce sont des détails de
-construction qui donnent plus ou moins d'éclat à la sonorité. Ainsi,
-sur le cor d'harmonie, le ton ou corps de rechange le plus avantageux
-est celui de _fa_, parce que la longueur du tube est dans la meilleure
-proportion avec son diamètre. L'accord des instruments employés dans
-la musique militaire, répond en général à des tons bémolisés au piano:
-petite flûte en _ré_ bémol, clarinettes en _mi_ bémol et _si_ bémol,
-cornets à pistons en _si_ bémol, trompettes en _mi_ bémol, trombones
-en _si_ bémol, saxhorns et saxophones en _si_ bémol et en _mi_ bémol.
-
-Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est le ton convaincu et majestueux
-avec lequel les pontifes des systèmes à la Schubart défendaient leur
-foi. On leur citait une quantité de morceaux de musique donnant un
-démenti à leur théorie; ils répondaient que les compositeurs avaient
-eu tort et que leur musique aurait encore été meilleure, si elle avait
-été écrite dans les tons répondant exactement aux sentiments qu'elle
-devait exprimer. On leur prouvait que la construction des instruments
-ne leur était pas plus favorable; ils répliquaient que leur système
-était indépendant du tempérament et de la facture instrumentale; que
-les caractères propres aux différentes gammes étaient inhérents à leur
-nature, quoique nous ne pussions pas nous en rendre raison. Bref,
-c'était un mystère insondable; on n'avait qu'à s'incliner et à dire
-comme Tertullien: _Credo quia absurdum_, j'y crois parce que c'est
-absurde[7].
-
- [7] J'ai discuté ce sujet plus longuement dans un chapitre de mon
- _Traité analytique et complet de l'art de moduler_, où l'on
- trouvera les citations qu'on pourra désirer.
-
-Ce qui est hors de doute, c'est le caractère différent du mode majeur
-et du mineur; mais ce n'est pas par la gaîté et la tristesse qu'on
-pourra les définir.
-
-[Illustration: décoration]
-
-
-
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-[Illustration: décoration]
-
-
-
-
-VIII
-
-
-LA MUSIQUE RELIGIEUSE
-
-Vous connaissez la fable de l'enfant à la dent d'or, sur laquelle on a
-disserté à perte de vue, oubliant une seule chose: de vérifier si la
-dent était bien d'or. Il en est de même de la musique religieuse;
-c'est, dira-t-on, l'expression du sentiment religieux. Et qu'est-ce
-que le sentiment religieux? C'est le sentiment de notre dépendance
-envers Dieu. Alors l'amour, c'est le sentiment de notre dépendance
-envers une personne de l'autre sexe; la colère est le sentiment de
-notre dépendance d'une personne ou d'un objet qui contrarie nos
-projets; ainsi de suite. Toutes ces dépendances ne nous apprennent
-rien; et remarquez que la définition du sentiment religieux doit
-convenir également bien aux chrétiens, aux juifs, aux mahométans, aux
-boudhistes, aux brahmanistes, aux panthéistes, aux polythéistes, et
-même aux sauvages adorateurs du grand Esprit.
-
-Quand vous aurez trouvé une définition du sentiment religieux, il
-reste une autre question: comment la musique peut-elle exprimer ce
-sentiment? On pourra discuter sur ce sujet, comme sur la dent d'or;
-voyons donc si celle-ci est d'or, c'est-à-dire s'il existe une musique
-religieuse.
-
-La première chose que nous remarquons, c'est que partout où s'est
-fondé une religion ou un parti religieux, on a pris la musique qu'on
-avait sous la main, et l'on ne pouvait faire autrement. Lors même que,
-par exemple, les Israélites posséderaient des mélodies fort
-anciennes, ces mélodies seraient surannées et ne pourraient leur
-servir. Les Hindous ont probablement des mélodies d'une haute
-antiquité, mais nous ne pouvons en faire usage.
-
-Les premiers chrétiens empruntèrent la musique des Grecs; c'était une
-musique de la décadence, que nous connaissons encore mal, mais peu
-importe. Le fait d'un emprunt paraît incontestable; il fournit le
-plain-chant, qui, plus tard, fut traité comme obligatoire, et forme
-une partie essentielle du service dans les églises du culte catholique
-romain; car il ne faut pas oublier qu'il existe deux églises
-catholiques. Les défenseurs du plain-chant sont donc obligés de
-soutenir que c'est bien de la musique religieuse et même de la musique
-religieuse par excellence. Mais ils s'engagent dans une plaisante
-contradiction. Ils veulent en même temps nous persuader que c'est de
-la musique grecque très authentique. Or, si c'est de la musique
-grecque, c'est de la musique très païenne; par quel miracle du
-Saint-Esprit cette musique païenne est-elle devenue la musique
-chrétienne religieuse sans égale? Le système musical usité était
-simplement notre gamme diatonique à laquelle les Grecs étaient
-revenus. Comme on ne voyait pas de raison de commencer la gamme par
-telle note plutôt que par telle autre, on en déduisit sept échelles,
-mais on ne tarda pas à s'apercevoir que l'équivalence des degrés, que
-l'on avait supposée, n'existait pas. On appela _finale_ la note sur
-laquelle devait terminer un chant, et dominante la note qui revenait
-souvent et sur laquelle s'établissait la psalmodie. La première pierre
-d'achoppement, ce fut _si_; il servait mal à la psalmodie et on le
-remplaça, à cet effet, par _ut_. De plus, si formait avec _fa_ une
-fausse relation (_diabolus in musica_); on conjura ce diable en
-mettant un bémol devant le _si_, chaque fois qu'il en était besoin; on
-réduisit les sept gammes à quatre, ayant pour finale _ré mi fa sol_.
-Pourquoi ces quatre? On ne l'a jamais dit. Puis on ajouta à ces
-quatre échelles quatre autres ayant la même finale, mais une autre
-dominante, et placées un peu plus bas. L'échelle commençant par _ut_,
-put ainsi reparaître comme dérivé (_plagale_) de celle de _fa_
-(_authentique_) ayant pour finale _fa_ avec _si_ naturel, mais pour
-dominante _la_, tandis que la dominante de la gamme authentique était
-_ut_.
-
-Ce système, parfaitement arbitraire et faux, est ce qu'on appelle les
-huit tons du plain-chant. Il régnait dans l'église; mais le peuple?
-Quand, sous Charlemagne, on voulut introduire le plain-chant romain en
-France, on trouva de grandes difficultés. M. de Coussemaker, qui a
-fait une étude spéciale de l'harmonie au moyen âge, dit que ces
-difficultés provenaient de ce que le peuple employait une tonalité se
-rapprochant de la tonalité moderne.
-
-L'invention de l'harmonie fut une nouvelle inconséquence, mais il la
-fallait bien. L'harmonie créa des relations nouvelles plus ou moins
-précises; les accords dissonants marquaient des tendances manifestes;
-puis la musique de danse devait être rythmée, ce qui supposait une
-construction assez régulière des phrases. On connaît la _Romanesca_,
-air de danse du XVIe siècle complètement écrit dans la tonalité
-moderne, c'est-à-dire en majeure et en mineure.
-
-Jamais le principe _natura non facit saltum_ (la nature ne fait pas de
-saut) ne fut plus vrai. Fétis, imitant Choron, attribua les nouveautés
-harmoniques qui décidèrent de la victoire du système moderne, à
-Monteverde, dont le vrai nom est Monteverdi; M. Gévaërt les a trouvées
-dans les oeuvres de Caccini. Je pense que le coup de grâce fut donné à
-l'ancien système par la création de l'opéra devant ressusciter
-l'ancienne tragédie, et qui date de la même époque. L'expression
-passionnée n'est possible qu'avec la tonalité moderne.
-
-Berlioz fit observer avec raison que la tonalité moderne peut
-produire tous les effets de la tonalité ancienne, puisqu'elle la
-comprend. Si certains effets usités autrefois sont plus rares
-maintenant, c'est parce que nous avons des ressources beaucoup plus
-riches et plus efficaces.
-
-Cependant, obligés de défendre les commandements de l'église, les
-champions du plain-chant soutiennent que la musique actuelle nous a
-rendus moins aptes d'apprécier ces chants d'un autre âge. La peinture
-actuelle nous empêche-t-elle de juger les mérites des maîtres
-primitifs, la peinture chinoise ou japonaise? Les physiciens, depuis
-deux cents ans et plus, nous ressassent une gamme que les musiciens
-déclarent inexacte. Les physiciens répondent que la musique actuelle a
-perverti l'oreille des musiciens. Prenez un sourd de naissance, mais
-sourd comme un pot; demandez à la Providence de faire un
-miracle,--elle en fait encore quelquefois,--et de donner subitement
-l'ouïe à ce sourd. Ce sera le vrai juge en musique, au gré des
-physiciens et des plains-chantistes.
-
-Il n'y a pas, d'ailleurs, une seule sorte de plain-chant, et l'on en
-entend de plus varié ou plus orné que le plain-chant romain. On
-soutient aussi que le plain-chant doit être rythmé; on est libre de
-discuter sur ce sujet. Puis il y a des paroles; puisque le plain-chant
-est emprunté à la musique grecque, il est probable que les paroles
-étaient d'abord du grec. On y appliqua ensuite des paroles latines, et
-le latin du moyen âge n'était pas le latin ancien. Il y a une
-accentuation acceptée et généralement pratiquée aujourd'hui. Elle
-consiste à placer l'accent sur l'avant-dernière syllabe ou sur
-l'antépénultième. Cette prosodie est-elle observée dans le
-plain-chant?
-
-Les protestants firent comme les premiers chrétiens; il leur fallait
-des mélodies simples qui pussent être chantées par toute une réunion
-de fidèles; et puis, ils prirent des chorals, d'autant plus que le
-spirituel et le temporel n'étaient pas séparés; il y a des chorals
-usités encore aujourd'hui et qui, primitivement, avaient des paroles
-nullement religieuses; il y a des chorals qui sont des mélodies
-arrangées ou simplifiées. Puis, presque généralement, on ajoute une
-note de liaison quand, dans une phrase de chant, il y a un intervalle
-de tierce. On ne croit nullement faire mal en arrangeant les chants,
-au besoin. Dans un livre de chorals, que j'ai eu en mains autrefois,
-on avait transposé en _ré_ le choral: _ein' feste Burg_, attribué à
-Luther, mais qui n'est pas de lui; l'arrangeur voulut rendre le début
-moins fatigant, et faisait usage en même temps des notes de liaison.
-Le début, au lieu d'être _do_, _do_, _do sol si do la sol_, était
-devenu _ré_, _do_ (dièze) _si la si do_ (dièze) _ré do_ (dièze) _si
-la_. Je gage que l'arrangeur trouve sa version plus mélodieuse que
-l'original.
-
-Pour les paroles, on ne fait attention qu'au nombre des vers d'une
-strophe et au nombre des mots de chaque vers. On chante ainsi sur la
-même mélodie un nombre indéterminé de strophes et des cantiques de
-différents caractères. En d'autres mots, les chorals sont employés
-comme les _timbres_ des vaudevilles.
-
-Ce que j'ai dit des chorals, s'applique également aux mélodies des
-psaumes.
-
-On emploie comme synonymes les termes de musique religieuse, musique
-d'église et musique sacrée; cependant ils ne le sont pas. Chaque parti
-religieux a le droit de prendre la musique qui lui plaît; et quand
-elle est adoptée, on la conserve par respect pour la tradition.
-
-Quand on parle du sentiment de l'amour, de la tristesse, de la colère,
-il n'y a point d'équivoque; ces sentiments sont les mêmes pour tous
-les hommes; mais quand il s'agit du sentiment religieux, il en est
-autrement. On n'est d'accord que sous le sens général de l'expression;
-pour tout le reste on peut différer.
-
-Il n'est pas rare d'entendre, dans les églises catholiques,
-protestantes ou dans les synagogues, de la musique qu'on ne trouve pas
-religieuse. Je faisais, un jour, une observation à un ecclésiastique
-sur le jeu de l'organiste: «Cela va bien avec tout», répliqua-t-il.
-D'autres répondent qu'il n'y a rien de trop beau pour Dieu. On ne peut
-pas exiger d'un ecclésiastique des connaissances étendues en musique,
-et il peut très facilement se tromper de bonne foi. On commet tous les
-jours l'erreur, au théâtre, de prendre pour dramatique la musique qui
-ne l'est pas, ou qui s'applique mal à la scène pour laquelle elle est
-faite. Peu importe: on va au théâtre pour s'amuser; pourvu qu'on
-s'amuse, c'est l'essentiel. On ne va pas à l'église pour la même
-raison, quoiqu'on n'y dédaigne nullement le charme de l'oreille.
-
-J'ai parlé du plain-chant; je ne dis rien de la psalmodie, qui ne peut
-compter pour de la musique, mais je dois m'arrêter sur ce qu'on
-appelle les messes en musique pour soli, choeurs et souvent
-l'orchestre. Ces compositions sont faites sur un texte latin,
-liturgique et obligatoire. Pour donner à l'oeuvre un certain
-développement, on est obligé de répéter les paroles un nombre indéfini
-de fois. Il y a des paroles qui sont peu musicales, mais on ne peut
-les changer; pour donner plus de variété et d'effet, l'usage est
-d'écrire des messes dramatisées, c'est-à-dire, on donne à la musique
-une expression capable d'impressionner l'auditoire, selon que les
-paroles sont douces et consolantes, terribles et menaçantes, humbles
-ou majestueuses.
-
-Le Gloria est solennel et imposant, le Credo est énergique, la mise au
-tombeau du Christ est un peu triste et sa résurrection brillante et
-solennelle. Je ne crois cependant pas que les cinq orchestres de
-Berlioz donnent à son _Tuba mirum_ une puissance et un éclat qui
-laissent prévoir son jugement dernier. Au reste, on n'est point
-d'accord; d'une part, la fugue et les formes scolastiques en général
-peuvent n'être pas d'un grand effet sur la foule; d'autre part, on a
-introduit dans les messes des effets appartenant purement à l'opéra.
-Je citerai, comme modèle, les messes de Cherubini.
-
-Quelques mots sur l'Oratorio. Né dans l'Église, il a fini par s'en
-détacher et prendre un grand développement. L'Allemagne a un
-répertoire spécial, en tête duquel brillent les noms de J. S. Bach et
-de Hændel, quoique ce dernier ait écrit ses oratorios sur un texte
-anglais. Ces maîtres traitaient avec un talent exceptionnel les formes
-scientifiques de la musique. Mendelssohn et d'autres sont venus
-ensuite produire des oeuvres de très grand mérite. Seulement, du temps
-de Hændel, la séparation entre les oeuvres théâtrales et d'autres
-compositions était encore mal établie. Plusieurs morceaux du _Messie_
-de Hændel sont tirés d'une collection de duos très profanes et même
-érotiques, composés par Hændel, en 1711 et 1712, pour la princesse
-électrice Caroline de Hanovre. La musique du deuxième duo:
-
- Nò, di voi non vò fidarmi,
- Cieco Amor, crudel Beltà;
- Troppo siete menzogneri,
- Lusinghiere Deità!
-
-a passé sans la moindre modification dans le choeur célèbre du
-_Messie_: «Ah! parmi nous l'enfant est né» (No 10). Le motif de la
-troisième phrase du même duo:
-
- So per prova i vostri inganni
-
-est le même que celui du choeur: «Comme un troupeau» (No 20). Il y a
-peu de différence aussi entre la musique du madrigal:
-
- Se tu non lasci amore,
- Mio cor, ti pentirai,
- Lo so ben io!
-
-et celle du duo: «O mort, ton glaive nous est caché!» (No 37).
-
-Aux oratorios se rattachent les cantates; mais en France, il faut
-l'avouer, l'oratorio ne jouit pas d'une très grande faveur. On a fait
-entendre des oeuvres de ce genre, presque toujours mutilées sans
-façon; les choeurs produisent de l'effet, les soli paraissent
-surannés, et personne ne sait les chanter.
-
-La cantate est discréditée plus que la guitare; on laisse du moins
-celle-ci aux mendiants, ce qui ne l'empêche pas de faire très bonne
-figure dans les autres pays; on ne veut même plus du mot de cantate.
-Les compositions pour les concours du prix de Rome sont de vraies
-cantates; on les désigne par le mot de _scène_. Comme cette «scène»
-est toujours divisée en plusieurs «scènes», et qu'en mathématique, le
-tout est plus grand que chacune de ses parties, on se demande si, à
-l'Institut, section des Beaux-arts, on sait parler français. On peut
-remarquer, d'ailleurs, chez les compositeurs d'aujourd'hui, la manie
-du néologisme, au point d'éviter de plus en plus de se servir du mot
-d'opéra. Leurs oeuvres en valent-elles mieux? Le public ne paraît pas
-le croire.
-
-Le lecteur demandera peut-être: en définitive, y a-t-il ou non une
-musique religieuse? Il n'y a pas de musique exprimant le sentiment
-religieux, parce que ce sentiment, comme je l'ai montré, est d'une
-forme trop peu précise, trop peu arrêtée. D'ailleurs, il ne faut pas
-presser les termes; il y a là une question de mots dont je parlerai
-dans mon dernier chapitre. En tout cas, il doit y avoir une musique
-convenant au culte religieux, et favorisant les sentiments pieux par
-son caractère de calme, d'onction, de gravité ou de grandeur et de
-majesté; elle ne doit avoir rien des ornements, de la légèreté, de la
-frivolité, ni des effets passionnés du théâtre, quoique, j'en
-conviens, la limite ne soit pas facile à établir; les idées
-personnelles des compositeurs, des organistes et des prêtres
-interviennent ici inévitablement.
-
-Considéré de cette façon, le plain-chant peut être religieux, mais non
-pas dans la forme dans laquelle on l'entend le plus souvent. Il ne
-faut, d'ailleurs, pas oublier qu'on n'est pas d'accord sur ce point,
-et qu'on n'emploie pas une forme unique de plain-chant.
-
-Je n'ai parlé que de l'Église romaine et du chant protestant; mais il
-y a d'autres confessions religieuses, chrétiennes ou non, qui ont les
-mêmes droits à l'existence et les mêmes droits à choisir leur musique.
-Ce sont ces droits que j'ai tenu à sauvegarder.
-
-Il résulte de là que musique d'église et musique religieuse ne sont
-nullement synonymes; si l'on voulait un exemple d'un morceau ayant le
-caractère religieux, je citerais la mélodie bien connue _Pietà
-Signore_, attribuée à Stradella par une plaisanterie de Fétis, car
-cette composition est trop moderne pour remonter aussi loin. Fétis
-aimait à prendre un ton de Pythonisse; mais les erreurs qu'il a voulu
-faire accréditer ainsi, n'ont pu durer.
-
-[Illustration: décoration]
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-
-
-[Illustration: décoration]
-
-
-
-
-IX
-
-LA MUSIQUE DES VERS
-
-
-_1º Des limites de la poésie._
-
-Si les musiciens ont des illusions, les littérateurs en ont aussi. Ils
-parlent souvent de la «musique des vers»; parfois même de la
-«symphonie des vers», ce qui est un étrange abus de mots. S'ils
-disaient: harmonie des vers, ils parleraient correctement, puisque le
-mot harmonie, outre sa signification musicale, a un sens général.
-Écoutons un des littérateurs français les plus distingués
-d'aujourd'hui et un des plus habiles à tourner le vers: «La poésie est
-à la fois musique, statuaire, peinture, éloquence; elle doit charmer
-l'oreille, enchanter l'esprit, représenter les sons, imiter les
-couleurs, rendre les objets visibles et exciter en nous les mouvements
-qu'il lui plaît de produire; aussi est-elle le seul art complet,
-nécessaire et qui contient tous les autres, comme elle préexiste à
-tous les autres[8].» On voit que les erreurs et les exagérations ne
-coûtent pas aux poètes; peut-être même sans cela ne seraient-ils pas
-poètes.
-
- [8] Petit traité de poésie française, par Th. de Banville.
-
-La poésie, dans le sens restreint du mot, est un art comme un autre,
-ayant ses limites comme en ont les autres arts. L'instrument dont elle
-se sert est le langage articulé. Or, ce langage, malgré une origine
-attestée par exemple par les onomatopées, est un langage conventionnel
-et dont les signes se rapportent à des notions de l'entendement.
-Prenez un tableau peint par un Hollandais, un Allemand, un Français,
-un Italien; présentez-le à un Anglais, à un Espagnol, à un Russe, à
-tout homme un peu civilisé, chacun comprendra aussitôt ce que le
-peintre a représenté. Mais faites une description parlée, il faudra
-d'abord qu'on sache la langue dont vous vous servez; puis, les mots de
-cette langue ne pourront rien peindre. Ils ne pourront que rappeler à
-votre interlocuteur des choses qu'il doit avoir vues; la géométrie
-elle-même est incapable de définir la ligne droite à qui ne la connaît
-pas. Th. de Banville assure que très peu de Français comprennent les
-idées de Victor Hugo.
-
-Pour les mêmes raisons, les paroles ne sont pas l'expression directe
-ni certaine des sentiments. Dites à une personne: «Je vous aime!» Elle
-saura d'abord que le verbe aimer ne signifie pas grand'chose,
-puisqu'on l'applique indifféremment à une odeur, à un mets, à la
-couleur ou à la forme d'un vêtement, à un chien, à une femme, et
-encore, pour ce qui est des femmes, y a-t-il bien des manières de les
-aimer. Puis, la personne à qui vous parlez vous croira ou ne vous
-croira pas; peut-être même s'imaginera-t-elle que vous vous moquez
-d'elle. Un regard, une inflexion de voix, un geste et tout autre
-mouvement spontané sont des expressions plus directes des sentiments
-que ne le sont les paroles.
-
-Il en est du langage articulé comme des signes du calcul; à défaut de
-ces signes, nos calculs resteraient très élémentaires et
-n'atteindraient jamais les résultats prodigieux auxquels on est
-parvenu. De même, sans le langage articulé, nous ne posséderions pas
-notre énorme supériorité sur les animaux; l'incapacité de ceux-ci à se
-servir d'un langage articulé, à part quelques formes très simples, est
-une des causes de l'impossibilité où ils se trouvent, d'avoir mieux
-qu'une faculté de penser et de raisonner rudimentaire[9].
-
- [9] Quelques oiseaux imitent, fort mal à la vérité, la parole
- humaine; la corrélation entre la faculté de penser et le langage
- articulé n'en est pas moins évidente.
-
-Mais, d'autre part, l'imperfection radicale du langage articulé, c'est
-d'être le résultat d'une opération de l'entendement, de n'être qu'un
-signe conventionnel et un signe souvent équivoque, grâce aux
-acceptions multiples des mots.
-
-Les poètes le sentent si bien, qu'ils se servent de tous les artifices
-possibles pour agir plus ou moins indirectement sur l'imagination et
-sur le sentiment; un de ces moyens, c'est précisément ce qu'on appelle
-la «musique des vers». Nous allons voir en quoi elle consiste.
-
-
-_2º Éléments sonores: Voyelles et consonnes._
-
-S'il y a une musique dans les vers, nous devons y retrouver les
-éléments qui constituent la musique des musiciens. Ces éléments sont
-au nombre de quatre. L'intonation donne des sons plus ou moins aigus
-ou graves, ou bien, comme on dit aussi, plus ou moins hauts ou bas;
-ces désignations, quoique sujettes à critique, nous suffisent; la
-durée des sons fournit la mesure et le rythme; l'intensité donne des
-sons plus ou moins forts ou plus ou moins faibles; enfin le timbre
-sert de signe distinctif entre des voix ou des instruments différents;
-personne ne confondra le son d'un violon avec celui d'une flûte ou
-d'une clarinette, ni la voix de Mme Patti avec celle de Mme Nilsson.
-
-Dans les vers, l'intonation et l'intensité dépendent principalement de
-la personne qui les déclame. Ce n'est pas au hasard que l'on hausse ou
-baisse la voix et qu'on parle plus ou moins fort; les modifications de
-l'intonation et de l'intensité ont leur raison d'être; mais on n'y
-saurait trouver aucune régularité musicale. Reste donc le timbre et le
-rythme; ajoutons-y l'articulation des consonnes.
-
-La voix humaine n'a que deux timbres normaux, mais qui admettent des
-gradations, de manière qu'on peut passer peu à peu du timbre le plus
-sombre au timbre le plus clair. On dit que certaines langues ont des
-sons gutturaux. On abuse beaucoup de ce mot. Il n'y a qu'un seul son
-en allemand qui n'existe pas en français, c'est le _ch_. Il est si peu
-guttural qu'il se prononce en envoyant le souffle vers la partie
-antérieure du palais. En espagnol, il est plus en arrière dans la
-bouche, mais il ne saurait être guttural. Toutes les langues se
-prononcent dans la bouche et le nez et ne peuvent pas se prononcer
-ailleurs. Le mot guttural n'a un peu de sens que lorsqu'on l'applique
-à la sonorité grasse des voyelles obtenues par une pression de la base
-de la langue qui se refoule sur l'épiglotte. Il en résulte une
-sonorité qui, sans doute, est vicieuse. On ne prendra pas non plus les
-voyelles nasales françaises pour des beautés. L'allemand et l'anglais
-cependant, ont des voyelles nasales qui s'écrivent par _ng_ et se
-prononcent comme dans le Midi de la France. Nos nasales sont des
-voyelles simples, dont la résonance est un peu altérée par la part
-qu'y prennent les fosses nasales, part heureusement peu considérable.
-Dans la voix chuchotée, les voyelles sont produites par un simple
-souffle; elles peuvent même l'être par un courant d'air qu'on fait
-passer à la partie antérieure de la bouche; c'est une petite
-expérience acoustique dont je ne parle ici que pour mémoire.
-
-La meilleure classification des voyelles me paraît être celle de
-Michelot, ancien professeur au Conservatoire et artiste du
-Théâtre-Français. Il faut remarquer seulement que l'orthographe ne
-répond pas toujours à la prononciation exacte. Ainsi, lorsqu'il y a
-plusieurs _e_ de suite, c'est le dernier qui doit faire loi. Par
-exemple, les mots: _éternel_, _j'aimai_, _j'aimais_, se prononcent
-comme _ètèrnèl_, _j'émé_, _j'èmè_. J'ajouterai que Michelot
-distinguait trois sons pour l'_e_: un _e_ très ouvert: _ê_; un _e_
-moins ouvert: _è_, et l'_e_ dit fermé: _é_. Tout le monde n'appréciera
-pas ces délicatesses: je me contenterai donc d'un seul _e_ ouvert.
-Dans l'échelle suivante, les sons passent du timbre le plus sombre au
-plus clair, de manière que la cavité de résonance semble se resserrer
-de plus en plus.
-
-_Ou_, _ô_, _o_ (dit ouvert, c'est-à-dire moins sombre), _â_, _à_, _è_,
-_é_, _i_.
-
-Je mets à part les trois voyelles suivantes, parce que leur place
-exacte dans l'échelle n'est pas facile à préciser; toutes les trois
-ont une quantité plus ou moins considérable de timbre sombre:
-
-_eu_ fermé (comme dans _heureux_), _eu_ ouvert (comme dans _heure_) et
-_u_.
-
-Enfin les quatre nasales: _on_ (nasale de _ô_), _an_ (nasale de _â_),
-_in_ (nasale de _è_ et non pas de _i_) et _un_ (nasale de _eu_).
-
-L'Académie n'ayant pas réglé la prononciation exacte des mots,
-l'accord sur ce point n'est pas établi[10]. Ainsi, Littré veut qu'on
-prononce fermé le premier _e_ des mots tels que _éternel_ et
-_céleste_; il est forcé cependant d'avouer que, dans les terminaisons
-_ége_, l'orthographe fixée autrefois par l'Académie est contraire à la
-prononciation exacte. Il distingue, comme Michelot, deux _e_ ouverts à
-des degrés différents; mais il veut que dans les temps du verbe
-_aimer_, le premier son se prononce toujours comme _ê_; que dans le
-verbe _blesser_, la première voyelle se prononce toujours comme _è_,
-et dans le verbe _laisser_, toujours comme _ê_ (c'est-à-dire très
-ouvert). Eh bien, appliquez cette prononciation aux deux vers de
-Racine que tout le monde cite comme un parfait modèle:
-
- Ariane, ma soeur, de quel amour blessée
- Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée!
-
- [10] Cette question assez importante est trop négligée. Il m'a
- passé par les mains un bon nombre d'ouvrages didactiques sur
- l'allemand, le français, l'anglais, l'italien, l'espagnol; jamais
- je n'ai pu y trouver des indications assez exactes sur la
- prononciation, sans compter que les contradictions n'y manquent
- pas.
-
-Il me semble qu'en disant _blèssée_ et _lêssée_, on gâte sensiblement
-l'harmonie de ces vers, qui est très belle si l'on prononce _bléssée_
-et _léssée_, comme le voulait Michelot et comme paraît le vouloir
-aussi M. Legouvé[11]. Puisque nous parlons de la «musique» des vers,
-avouons que c'est une singulière musique: à chaque instant on ne sait
-s'il faut faire un dièze ou un bémol.
-
- [11] Voir le _Temps_ du 17 avril 1873.
-
-On peut légèrement altérer les voyelles, selon qu'on veut faire
-dominer le timbre clair ou le timbre sombre, mais quand cette
-altération devient trop sensible, les voyelles se substituent les unes
-aux autres. Nous en avons des preuves journalières dans le charabia
-des chanteurs aimant à faire la grosse voix. D'autre part, il arrive
-que des sopranos à voix blanche et légère altèrent les voyelles en
-sens contraire. Mme Cabel en était un des exemples les plus marqués.
-Il suffisait de l'avoir entendue dans le _Pardon de Ploërmel_,
-commencer ainsi: _Bélla mê chévre chérie_.
-
-Involontairement nous altérons le timbre des voyelles, selon les
-sentiments dont nous sommes affectés ou que nous voulons exprimer. Le
-timbre sombre convient en général dans les dispositions graves,
-sérieuses ou tristes; le timbre clair à la gaîté. En Angleterre, on
-appelle l'angine granuleuse «la maladie des prédicateurs», parce
-qu'elle provient chez eux de l'abus du timbre sombre.
-
-La différence de timbre des voyelles peut fournir un moyen de trancher
-la question de l'hiatus. La règle draconienne, contre laquelle se
-révolte Th. de Banville, avec raison, n'existait pas autrefois. Il est
-assurément peu logique que deux voyelles puissent se rencontrer au
-milieu d'un mot et que les mêmes voyelles ne puissent pas le faire si
-l'une se trouve à la fin d'un mot, et l'autre au commencement du mot
-suivant, ou qu'elles le puissent dans ce cas, si elles sont séparées
-par un _e_ muet qui s'élide. Il y a une grande différence entre des
-hiatus tels que les suivants:
-
- Mon fait est venu au contraire...
- Je suis ravi, assis entre les dieux...
-
-et ceux-ci:
-
- Chacun s'en va gai et falot...
- Auprès de toi, en mille sortes...
-
-Passons aux consonnes. Pour se rendre bien compte de leurs effets, il
-n'est pas inutile de considérer la manière dont elles se prononcent;
-mais si je parlais de labiales, de labio-dentales, de linguo-dentales,
-de palatales, ma démonstration paraîtrait trop scolastique; je me
-contenterai donc des grandes divisions, très faciles à saisir. On
-appelle muettes les consonnes qui ne peuvent exister sans voyelles.
-Par exemple, en prononçant le mot _été_, le _t_ n'existe qu'au moment
-où l'on quitte le premier _é_ et au moment où l'on attaque le second
-_é_.
-
-Il y a six consonnes muettes, dont trois dites fortes: _p_, _t_, _k_,
-auxquelles correspondent trois douces: _b_, _d_, _gu_. Aux six
-consonnes muettes correspondent six sifflantes, à savoir, trois
-fortes: _f_, _s_, _ch_, et trois douces: _v_, _z_, _j_. On remarquera
-que les trois dernières contiennent habituellement un son; il en est
-de même des quatre consonnes appelées liquides dans la grammaire
-grecque: _l_, _m_, _n_, _r_, dont les trois premières sont plus
-propres à des effets de douceur, et la dernière à des effets de
-vigueur. Dans la chanson des vivandières de l'_Étoile du Nord_,
-Meyerbeer fait vocaliser sur la lettre _r_; on peut en faire autant
-sur les six autres consonnes qui renferment un son.
-
-Je n'ai pas compté l'_h_ aspiré parmi les consonnes; ce n'est pas une
-consonne comme les autres, et puis il faut distinguer deux _h_ aspirés
-à des degrés différents, comme on le fait dans la grammaire grecque.
-Toute voyelle non précédée d'une autre voyelle ou d'une consonne à
-laquelle elle se lie sans discontinuation, est affectée d'une
-aspiration (ou plutôt d'une expiration), plus ou moins marquée. Si
-l'on veut la prononcer sèchement, il faut l'attaquer par ce qu'on
-appelle le coup de glotte; cette attaque, bonne dans les exercices
-pour la pose et l'assouplissement de la voix, serait vicieuse quand on
-parle ou qu'on chante.
-
-
-_3º L'Harmonie Imitative._
-
-Avant d'aller plus loin, je dois faire le procès à ce qu'on appelle
-l'harmonie imitative des vers; en bonne justice, je ne puis la traiter
-mieux que je n'ai traité la musique imitative; au contraire, elle me
-semble encore plus puérile.
-
-Racine a-t-il réellement voulu, ce que je ne crois pas, faire entendre
-le sifflement des serpents dans ce vers:
-
- Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes?
-
-S'il l'a voulu, c'est une fantaisie qu'il faut lui pardonner, sans
-l'admirer. Dans l'hémistiche:
-
- L'essieu crie et se rompt...
-
-la chute est la même que dans la phrase: L'essieu est rond. Tous les
-_ron ron_ du monde ne peindront pas un essieu qui se brise. Si on veut
-le faire, il faut se borner à dire: _Crrrac_. C'est encore ce qu'on a
-trouvé de plus imitatif. Dans le fameux vers:
-
- Quadrupedante putrem sonitu quatit ungula campum,
-
-le rythme imite le galop du cheval; encore faut-il scander le vers
-mathématiquement. On trouverait facilement des vers latins ou français
-ayant le même rythme, sans qu'il soit question de galop ni de cheval.
-J'en conclus qu'un vers dactylique imite plus mal encore le galop du
-cheval qu'un coup de grosse caisse n'imite le bruit du canon.
-
-Les traités de rhétorique abondent en puérilités de ce genre; je les
-ai lues pour la première fois, il y a bien longtemps, dans le traité
-de l'abbé Girard, et je les ai retrouvées, par exemple, dans le
-traité de Leclerc, dix-neuvième édition[12], «approuvé pour les écoles
-publiques». On y lit entre autres: «Homère fait entendre par son
-harmonie le bruit des flots, le choc des vents, le cri des voiles
-déchirées, la chute du rocher de Sisyphe.»
-
- [12] Paris, 1874, chez Delalain.
-
-Les auteurs terminent invariablement par une citation de Racine, le
-fils, accompagnée d'une citation de Cicéron, pour dire que les gens
-insensibles à ces beautés imitatives n'ont pas d'oreilles et ne sont
-même pas des hommes. Et c'est avec ces niaiseries pédantesques que
-l'on prétend former le goût de la jeunesse!
-
-
-_4º Allitérations et Assonances._
-
-Le dictionnaire de l'Académie définit ainsi l'allitération:
-
-«Figure de mots qui consiste dans la répétition recherchée des mêmes
-lettres ou des mêmes syllabes.» Cette définition est une
-condamnation; mais les auteurs qui ont parlé plus longuement de ce
-sujet, n'ont pas osé refuser les circonstances atténuantes; ils ont
-cru, surtout, devoir faire grâce au vers de Racine sur les serpents.
-Cependant, les allitérations dans ce vers ne valent pas mieux que
-celles du vers de Voltaire:
-
- Non, il n'est rien que Nanine n'honore.
-
-Dans un bon style, loin de chercher les allitérations, on les évite
-autant que possible.
-
-Quand l'allitération dure peu et se présente naturellement, elle peut
-ne point choquer, sans pour cela être une véritable beauté. Il suffit,
-par exemple, de mettre plusieurs verbes de suite au même temps pour
-qu'il puisse y avoir allitération. Le sublime du genre, c'est un poème
-latin en l'honneur de Charles le Chauve, où tous les mots commencent
-par un _c_, et un poème sur la guerre des pourceaux, où tous les mots
-commencent par un _p_.
-
-L'allitération était fort usitée dans les anciennes poésies du Nord.
-Dans les anciennes poésies françaises, telles que, par exemple, la
-_Chanson de Roland_, c'est l'assonance: en d'autres mots, la parité
-des voyelles suffisait pour la rime. Th. de Banville dit à ce sujet:
-«L'assonance n'est nullement employée par la poésie actuelle, si ce
-n'est dans l'intérieur des vers, et pour produire des effets d'un
-ordre musical trop sublime et trop subtil pour qu'il soit possible
-d'en résumer le principe en des règles d'école.» Que peut-il y avoir
-de sublime ou de subtil à faire rimer _France_ avec _bande_, _tanche_
-ou _chante_? Quant à la règle à établir, elle est bien simple, car
-elle découle de l'analyse que j'ai faite du timbre des voyelles.
-L'assonance abonde dans le vers suivant de Victor Hugo:
-
- Sorte de héros, monstre aux cornes de taureau.
-
-Pour faire peur aux petits enfants, on fait la grosse voix; Victor
-Hugo fait la grosse voix pour agir sur l'imagination des grands
-enfants; grands ou petits, c'est toujours le même procédé.
-
-Dans les _Chants du crépuscule_, de Victor Hugo, on trouve la strophe
-suivante:
-
- Vérité profonde!
- Granit éprouvé
- Qu'au fond de toute onde
- Mon ancre a trouvé!
- De ce monde sombre
- Où passent dans l'ombre
- Des songes sans nombre,
- Plafond et pavé!
-
-L'effet singulier produit par la chute finale, n'est pas dû seulement
-au malheureux choix de l'image par laquelle la vérité devient plafond
-et pavé, mais aussi, aux sons clairs qui détonnent après l'abondance
-de voyelles sombres. On dirait un homme faisant la grosse voix pour
-vous communiquer quelque chose de très sérieux, et partant tout à coup
-d'un éclat de rire à votre nez.
-
-L'allitération et l'assonance jouent un rôle capital dans le poème de
-l'_Anneau du Nibelung_ de R. Wagner. Wagner cherchait le point où la
-poésie sent le besoin du secours de la musique. Il croyait l'avoir
-trouvé, non pas dans la versification usuelle qui est plus ou moins
-factice, mais dans la versification primitive, où la poésie cherche à
-devenir musicale, en faisant usage au moyen des sons qu'elle emploie,
-c'est-à-dire par les allitérations (similitude des consonnes) et les
-assonances (similitude des voyelles). Le texte de l'_Anneau du
-Nibelung_ est tout entier fait d'après ce système. Mais quand Wagner
-s'est mis à écrire la musique, il n'a pas tardé à s'apercevoir que les
-allitérations et les assonances étaient de nul effet sous la richesse
-et la puissance de la musique. Il a donc interrompu la composition de
-la Tétralogie qu'il venait de commencer, pour écrire _Tristan et
-Iseult_, espérant que cet ouvrage serait plus facile à monter, et le
-tirerait des embarras pécuniaires où il se débattait. Il y est revenu
-à la versification usuelle qu'il avait cependant critiquée, et jamais,
-depuis ce temps, il n'a eu recours au système d'allitération et
-d'assonance. C'est une preuve qu'il l'a condamné comme inutile et sans
-effet.
-
-Voilà un fait que les traducteurs semblent ignorer. Wagner,
-d'ailleurs, a formellement protesté contre les traductions de ses
-ouvrages, y compris _Lohengrin_.
-
-
-_5º La Rime._
-
-La rime constitue-t-elle une grande beauté? En ce cas, les anciens
-Grecs et les Romains étaient bien malheureux de s'en passer. Y a-t-il
-quelque chose de plus plat et de plus pauvre que des vers comme les
-suivants (je parle au point de vue musical):
-
- Dies iræ, dies illa
- Solvet sæclum in favilla,
- Teste David cum Sybilla.
- Quantus tremor est futurus
- Quando judex est venturus
- Cuncta stricte discussurus!
-
-La rime est riche, mais le rythme est pitoyable. Dans la poésie, le
-rythme est beaucoup plus essentiel et plus puissant que la rime. Les
-anciens ayant le rythme, n'avaient que faire de la rime. Celle-ci peut
-sembler utile en français, parce que le rythme n'y est pas assez
-marqué, et que l'accentuation même est défectueuse, puisqu'on prétend
-qu'elle tombe presque toujours sur la dernière syllabe des mots et
-qu'on n'a jamais pu se mettre d'accord sur ce point[13].
-
- [13] Je reviendrai plus loin sur ce sujet.
-
-Rationnellement, la rime doit porter sur un mot important d'une
-phrase, parce qu'elle lui donne un relief particulier. Mais il en
-résulte forcément un défaut, que je laisse à Th. de Banville le soin
-de décrire. Voici, selon lui, comment procède le poète qui connaît
-bien son art: «Il entend à la fois non pas seulement une rime jumelle,
-mais toutes les rimes d'une strophe ou d'un morceau, et après les
-rimes, tous les mots caractéristiques et saillants qui feront image,
-et après ces mots tous ceux qui leur sont corrélatifs, longs, si les
-premiers sont courts, sourds, brillants, muets, colorés de telle ou
-telle façon, tels enfin qu'ils doivent être pour compléter le sens et
-l'harmonie des premiers..... Le reste, ce qui n'a pas été révélé,
-trouvé ainsi, les soudures, ce que le poète doit ajouter pour boucher
-les trous avec sa main d'artiste et d'ouvrier, est ce qu'on appelle
-les chevilles.»
-
-En effet, il faudrait n'avoir jamais analysé des vers, pour ignorer
-qu'il n'est pas possible d'en faire d'une manière suivie, sans
-chevilles. Dans le travail de rapiécetage, l'essentiel est d'assortir
-les morceaux et de déguiser les coutures le mieux qu'on peut.
-
-
-_6º Le Rythme._
-
-Dans le rythme, il faut tenir compte de deux choses distinctes,
-l'accentuation des syllabes et leur quantité (c'est-à-dire leur durée
-plus ou moins longue). Pour avoir méconnu ce principe si simple, on a
-fait fausse route en France depuis plusieurs siècles. Quelques
-indications historiques le montreront.
-
-Après la Renaissance, on chercha naturellement à construire des vers
-français d'après le système prosodique des Grecs et des Romains. Le
-premier distique français est dû à Jodelle, qui l'a mis en tête des
-poésies d'Olivier de Magny, imprimées en 1553. Le voici sans
-commentaire:
-
- Phébus, a | mour Cy | pris veut | sauver | nourrir et | orner
- Ton vers | et ton | chef | d'ombre, de | flamme, de | fleurs.
-
-Le traité de prosodie le plus estimé au siècle dernier était celui de
-l'abbé d'Olivet; la première édition parut en 1736, mais l'auteur
-s'empressa de faire une seconde édition considérablement améliorée. Il
-n'approuve pas la tentative de Jodelle; mais les résultats auxquels il
-est arrivé ne valent guère mieux, comme on peut le voir par la
-manière dont il prosodie un vers de Boileau. Pour la facilité
-typographique, je marquerai les syllabes longues par -- et les
-syllabes brèves par un v:
-
- v -- v -- -- -- v v v v -- --
- Soupire, étend les bras, ferme l'oeil et s'endort
-
-Malgré les variations de la prononciation française, il n'est pas
-possible qu'au temps de Boileau ni à celui de l'abbé d'Olivet, on ait
-estropié ainsi la langue.
-
-On peut voir, par l'Encyclopédie, avec quel soin on discutait, au
-siècle dernier, tout ce qui concerne la prosodie.
-
-Le traité de Dubroca paraît être un des derniers essais d'une théorie
-de la versification fondée sur la quantité des syllabes[14].
-
- [14] Traité de la prononciation des consonnes et des voyelles
- finales des mots français dans leur rapport avec les consonnes et
- les voyelles initiales des mots suivants, suivi de la prosodie de
- la langue française; un volume in-8º, Paris, 1824.
-
-Inutile de dire que les indications prosodiques de l'auteur sont
-encore matière à contestation.
-
-Un ancien inspecteur d'académie, J. A. Ducondut, a publié un _Essai de
-rythmique française_ (Paris, 1856, chez Michel Lévy), où il y a
-d'excellentes remarques pour la musique et sur la versification en
-général; mais l'auteur s'égare à son tour. Il donne une centaine de
-pages de poésie, d'après son système, où les syllabes accentuées
-comptent comme longues, et les syllabes non accentuées comme brèves; à
-chaque pas il fait fausse route. Pour preuve, voici la première
-strophe d'une poésie dont les vers sont censés avoir le mètre du
-quatrième péon, c'est-à-dire trois syllabes brèves suivies d'une
-longue (vvv--).
-
- Le fût de vin
- Vide, au maillet
- Répond, mais plein
- Reste muet.
- De tout souvent
- Raisonne un sot
- Quand le savant,
- Lui, ne dit mot.
-
-Le septième vers seul peut passer pour correct; tous les autres sont
-faux. Dans le premier, le mot _fût_ est accentué d'autant plus qu'il
-est le sujet principal du discours. C'est tellement vrai qu'un
-musicien qui placerait _vin_ sur le temps fort ferait une faute; c'est
-_fût_ qu'il faut sur le temps fort.
-
-Voici deux hexamètres que Ducondut donne comme formés chacun de cinq
-dactyles (--vv) et d'un trochée(--v):
-
- Toi, cher Tityre, étendu sous l'abri des rameaux de ce hêtre,
- Sur tes pipeaux tu médites un chant de ta muse rustique.
-
-Dans ces vers, le premier dactyle est toujours faux, car la seconde
-syllabe n'est pas brève, elle est longue et accentuée.
-
-Un littérateur belge, Van Hasselt a renouvelé la tentative de
-Ducondut, d'une manière moins riche en incorrections, mais sans être
-irréprochable[15]. Je prends au hasard ce couplet fait sur le mètre
-anapestique (vv--) en ne tenant pas compte de la rime féminine:
-
- Tous les pleurs que je verse, ô mon ange,
- Tous mes pleurs,
- Le printemps les rassemble et les change
- Tous en fleurs.
-
- [15] Les quatre incarnations du Christ, poëme suivi de
- soixante-sept nouvelles études rythmiques, un vol. in-12,
- Bruxelles, 1867.
-
-J'y vois deux fautes: dans le second vers le mot _tous_ est
-nécessairement accentué, et par conséquent, compte comme une syllabe
-longue, sinon ce vers est la plus insipide des chevilles. Dans le
-troisième vers, la première syllabe du mot _printemps_, quoique non
-accentuée, ne saurait compter pour une brève, car sa durée est bien le
-double de celle de l'article _le_.
-
-Voici un distique plus correct:
-
- Blanche, au milieu des étoiles charmantes qui brillent, la lune
- Mène leur choeur à travers l'ombre muette des nuits.
-
-Reste à savoir si, dans les deux vers, la césure n'offre pas matière à
-critique; dans la déclamation, cette césure disparaît absolument,
-parce qu'on ne saurait séparer des mots liés intimement par le sens
-des phrases.
-
-La quantité des mots _à travers_ n'est certes pas la même dans
-l'expression: _à travers l'ombre_ que dans celle-ci: _à tort et à
-travers_. Sans doute, il y a en français des syllabes accentuées et
-d'autres qui ne le sont pas; mais admettons que l'accent prosodique
-tombe le plus souvent sur la dernière syllabe sonore des mots, cet
-accent peut être modifié par l'accent oratoire ou pathétique, lequel
-se règle sur l'importance des mots pour le sens d'une phrase.
-Indépendamment de l'accentuation, il y a des syllabes longues ou
-brèves, car il serait absurde, par exemple, de regarder comme brèves
-les trois premières syllabes du mot _mortellement_; la troisième seule
-est brève. Au surplus, dans un mot de plusieurs syllabes, la dernière
-n'est pas la seule accentuée; ainsi dans le mot _mortellement_, on
-accentuera la seconde syllabe et la dernière. C'est de ces faits très
-simples, et non pas d'une prosodie plus ou moins factice, que résulte
-le rythme, véritable des vers français.
-
- * * * * *
-
-En 1872, M. Thurot a lu, à l'Académie des inscriptions et
-belles-lettres, un mémoire sur l'accent tonique de la langue
-française[16]. Il a constaté qu'on n'est pas d'accord sur ce point; il
-a affirmé que l'accent tonique existe, et comme exemples, il a cité
-les mots: arrive, département, nation. A son avis, dans le premier de
-ces mots, l'accent tombe sur _ar_, dans le second, sur _par_, et dans
-la troisième, sur _na_. Je ne puis prétendre résoudre la question;
-peut-être y a-t-il toujours un accent sur la dernière syllabe sonore
-des mots, mais d'après ce que je viens de dire, cet accent n'est pas
-le seul; ainsi dans le mot: _département_, l'accent tombe sur la
-seconde syllabe et sur la dernière. On peut admettre que dans:
-_nation_, l'accent est sur la dernière syllabe; mais la première est
-longue et bien marquée. Il en est à peu près de même pour le mot:
-_arrive_. Dans un passage bien connu de la _Dame blanche_ de
-Boieldieu, on chante: _J'arrive, j'arrive, en galant paladin_,
-l'accent (le temps fort) tombe toujours sur la seconde syllabe du mot:
-_arrive_, sans que jamais on y ait vu une faute de prosodie. Lorsqu'on
-dit par exemple: _Arrivez donc!_ on appuie sur la première syllabe et
-sur la dernière; c'est une conséquence de ce que, faute d'un mot
-meilleur, j'ai appelé plus haut accent oratoire. Le rythme musical,
-proprement dit, offre des faits analogues.
-
- [16] Le travail de M. Thurot paraît être resté inédit; je l'ai
- vainement cherché dans les mémoires de l'Académie qui ont été
- publiés. Voir le _Temps_ du 10 septembre, du 11 et du 30 octobre
- 1872.
-
-En résumé, il faut donc considérer trois choses:
-
-1º L'accent tonique, tombant sur une ou plusieurs syllabes d'un
-mot[17].
-
- [17] Dans le mot: _considérablement_, par exemple, il y a trois
- syllabes accentuées.
-
-2º La quantité des syllabes (longues ou brèves).
-
-3º L'accent oratoire.
-
- * * * * *
-
-Un auteur belge, Boscaven, a publié à Bruxelles un petit traité de
-versification, où il prétend réduire tous les hémistiches des
-alexandrins de Racine et de Victor Hugo à sept types, dont voici les
-modèles; les syllabes imprimées en caractères plus gros sont les
-syllabes accentuées, et qui, selon Boscaven, déterminent la forme
-rythmique;
-
- Ton orgueilLEUse TÊte.
- DépouilLÉ d'artiFIce.
- EsCLAve de l'aMOUR.
- RIre de ma douLEUR.
- Le JOUR éTAIT plus BEAU.
- OUI, c'est MOI qui le DIS.
- MEURS, que ton NOM péRISse.
-
-Ces types ne sont évidemment pas les seuls, car Boscaven suppose que
-les deux dernières syllabes (les _e_ muets de la fin ne comptant pas)
-forment toujours un ïambe; or, ce n'est pas le cas si l'hémistiche se
-termine par un mot comme _relâcher_, par exemple, où la dernière
-syllabe est brève et accentuée, tandis que la seconde est d'une
-longueur bien marquée. On voit encore ici combien on risque de se
-tromper en ne considérant rien que la quantité des syllabes ou rien
-que leur accentuation.
-
-Un auteur plus récent, M. Becq de Fouquières, dans un traité de
-versification française (Paris, 1879), a tenté de noter musicalement
-le rythme des vers. Malheureusement, il attache trop d'importance à
-des allitérations et à des assonances. Exemples:
-
- Je Mourrai, Mais au Moins Ma Mort Me vengera.
- CetTe BêTe marchait, BatTue, exTénuée.
-
-Ces allitérations sont purement fortuites; le poète ne les a pas
-cherchées, et le lecteur ou l'auditeur n'y fait pas attention; ou si
-l'on prenait garde aux _m_ multipliés du premier vers, il en serait
-comme des _s_ dans le fameux vers de Racine sur les serpents. Les
-assonances peuvent sembler suffisantes pour la rime, comme nous
-l'avons vu, mais pour le reste, l'harmonie des vers ne résulte ni des
-allitérations, ni des assonances, ni de la prétendue harmonie
-imitative, ni d'autres enfantillages.
-
-
-_7º Principes fondamentaux de l'harmonie des vers._
-
-L'harmonie des vers repose sur cette loi très simple, que _la sonorité
-et le rythme doivent être en rapport avec la pensée ou le sentiment
-exprimé_. Or, les éléments de la sonorité et du rythme sont des
-voyelles plus ou moins claires ou sombres, plus ou moins pointues pour
-ainsi dire, plus ou moins arrondies, des consonnes plus ou moins
-douces ou fortes, plus ou moins sèches ou coulantes, soit simples soit
-accumulées; puis, des syllabes plus ou moins longues ou brèves, plus
-ou moins accentuées, des rythmes plus ou moins légers ou rapides, ou
-plus ou moins lourds et massifs.
-
-L'accumulation des consonnes peut servir à des effets durs ou
-énergiques; elle est plus fréquente en allemand qu'en français; elle
-n'existe que d'une façon très restreinte en italien, où elle ne
-produit pas de duretés, comme elle en donne trop souvent en allemand.
-L'effet des consonnes peut contribuer à l'harmonie des vers, comme le
-timbre des voyelles, sans être pour cela un effet musical.
-
-Puis l'alternance des voyelles et des consonnes de qualités
-différentes peut former des modulations qui ont leur charme.
-
-Pour montrer l'application de ces principes, je reprends les deux vers
-de _Phèdre_ cités plus haut. J'y remarque que toutes les voyelles sont
-simples (_ia_ ne forme pas diphtongue), et que le choix en est très
-heureux; le timbre sombre domine, surtout dans le second vers; il faut
-se garder, cependant, d'y voir, comme l'a fait il n'y a pas longtemps
-un poëte académicien, «des perspectives de plages désolées et de
-longues allées désertes».
-
-Toutes les consonnes sont simples aussi, excepté dans un seul endroit,
-où trois consonnes se suivent; les deux dernières de ces consonnes
-sont très douces. Cet assemblage force l'acteur et l'auditeur
-d'arrêter leur attention sur la «blessure d'amour.»
-
-Voyons le rythme. Je divise chaque vers en quatre pieds, de cette
-manière:
-
- Aria- | ne ma soeur, | de quel amour | blessée
- Vous mourû- | tes aux bords | où vous fû-tes | laissée!
-
-Le premier hémistiche de chaque vers forme deux anapestes (vv--) bien
-marqués; le dernier pied de chaque vers est un spondée (-- --), car
-les syllabes sont nécessairement longues, grâce à la terminaison
-féminine et à l'accent pathétique ou oratoire. Le mètre du troisième
-pied est dans l'un des vers: vvv-- (quatrième péon) et dans l'autre:
-vv--v (troisième péon). Cette petite irrégularité donne un charme de
-plus, et les deux vers sont très-beaux sous le rapport du rythme comme
-à tous les autres égards.
-
-On a voulu voir aussi une beauté dans les liaisons produisant dans le
-second vers: _zaux_ et _zoù_. Le _z_ est une consonne douce, et les
-liaisons doivent être peu accusées; mais y chercher une allitération,
-par rapport aux _ss_ qui suivent, c'est attribuer à Racine une
-puérilité qu'il n'a ni commise ni voulu commettre.
-
-Condillac fait remarquer avec raison que le vers:
-
- Traçât à pas tardifs un pénible sillon,
-
-est plus long que celui-ci:
-
- Le moment où je parle est déjà loin de moi.
-
-Après avoir donné quelques autres exemples, il dit: «La qualité des
-sons contribue à l'expression des sentiments. Les sons ouverts et
-soutenus sont propres à l'admiration; les sons aigus et rapides, à la
-gaieté; les syllabes muettes, à la crainte; les syllabes traînantes et
-peu sonores, à l'irrésolution. Les mots durs à prononcer expriment la
-colère; plus faciles à prononcer, ils expriment le plaisir ou la
-tendresse. Les longues phrases ont une expression, les courtes en ont
-une autre; l'expression est la plus grande lorsque les mots y
-contribuent, non-seulement comme signes des idées, mais encore comme
-sons. C'est un effet du hasard quand on peut faire concourir toutes
-ces choses.» Tout cela n'est pas rigoureusement exact, mais en tout
-cas cette façon déconsidérer le sujet est la seule raisonnable.
-
- * * * * *
-
-Pour montrer comment on peut se tromper en ne tenant pas compte des
-véritables conditions rythmiques, je prends les deux vers suivants de
-Victor Hugo:
-
- C'est naturellement que les monts sont fidèles
- Et purs, ayant la forme âpre des citadelles.
-
-Th. de Banville se contente d'admirer comment «le grand mot terrible
-_citadelles_ est appuyé sur le mot court et solide _âpre_.» Le mot
-_citadelles_ n'est terrible que par le sens; autrement le mot
-_mortadelles_ serait plus terrible, s'il ne désignait une espèce de
-charcuterie. Puis le mot: _citadelles_ n'est long que pour les yeux;
-pour l'oreille, le mot _âpre_ est à peu près aussi long. Voilà le mot
-terrible, si tant est qu'il y en ait un: composé d'un _â_ plein, long,
-demi-sombre, et de deux consonnes dures, il répond bien à sa
-signification. Les mots _forme âpre_ donnent un spondée, appui solide
-et massif au milieu du vers, et qui est suivi immédiatement de quatre
-syllabes brèves avant l'arrivée d'une syllabe bien accentuée. Il faut
-seulement marquer un peu la première syllabe de _citadelles_. Otez ce
-lourd spondée, le reste du vers ne sera pas plus terrible musicalement
-que ne l'est un air de flageolet.
-
-Par contraste, prenons quelques vers mauvais, toujours musicalement,
-car, pour le reste, je ne veux empêcher personne de les trouver
-excellents:
-
- Du Christ avec ardeur Jeanne baisait l'image;
- Ses longs cheveux épars flottaient au gré des vents;
- Au pied de l'échafaud, sans changer de visage,
- Elle s'avancait à pas lents.
-
-Il y a bien des sons clairs dans le premier vers; dans le second, il y
-a trop d'ïambes. L'auteur paraît avoir voulu qu'on les marquât bien,
-afin de nous montrer les vents venus des quatre points cardinaux, et
-profitant des derniers moments de la pauvre Jeanne pour tirer ses
-cheveux à hue et à dia. Le troisième vers est d'une maigreur trop
-visible, mais le quatrième est le bouquet. Casimir Delavigne s'est-il
-figuré qu'en ne mettant que huit syllabes et en terminant par _pas
-lents_, il représenterait bien Jeanne prête à être brûlée vive? Voici
-les voyelles du vers (je ne compte pas l'_e_ muet, qui est absorbé
-presque entièrement): _è_, _à an_, _è_, _à_, _â_, _an_. Quelle
-musique!
-
-Il est évident, d'ailleurs, que l'harmonie des vers reste subordonnée
-au sens et au bon sens, autrement les vers suivants de Malherbe, sur
-la pénitence de Saint-Pierre, seraient superbes.
-
- C'est alors que ses cris en tonnerres éclatent,
- Ses soupirs se font vents qui les chênes combattent;
- Et ses pleurs qui tantôt descendaient mollement,
- Ressemblent au torrent qui des hautes montagnes,
- Ravageant et noyant les voisines campagnes,
- Veut que tout l'univers ne soit qu'un élément.
-
-Le dernier vers est un peu mesquin; on n'est pas parfait.
-
- * * * * *
-
-En comparant des langues différentes, on peut faire d'intéressantes
-remarques sur leurs qualités plus ou moins harmonieuses; j'en donnerai
-un seul exemple. Les fantômes qui apparaissent à Richard III dans son
-sommeil (au cinquième acte de la tragédie de Shakespeare), terminent
-chacun leurs malédictions par les mots: _despair and die_ (prononcez:
-dispêre annd' daï)! Les voyelles claires prennent ici une sonorité
-particulièrement mordante. En français: _désespère et meurs!_ est
-plus faible; en allemand dans _Verzweifle und stirb!_ le premier mot
-est bon, mais le dernier est sec et mesquin; mieux vaut l'italien par
-les voyelles ouvertes et bien accentuées: _despera e mori!_ Le dernier
-mot surtout a une sonorité pleine et énergique.
-
-Seulement, il n'y a pas une grande différence entre _mori_ et _amore_.
-Il en sera toujours de même: chaque fois qu'un mot semblera d'un effet
-particulier, on en trouvera facilement un presque pareil et d'un effet
-tout autre; nous l'avions déjà vu. L'essentiel dans un mot, c'est la
-signification.
-
-Concluons.
-
-La poésie n'est pas une musique, ce n'est autre chose que l'aspiration
-du langage articulé à _devenir_ musique, c'est-à-dire à agir
-directement sur le sentiment par son union avec le son musical. Cette
-union, pour être rationnelle, doit être le résultat d'un besoin, la
-musique acquérant par elle une clarté et une précision d'expression
-qui lui manquent; la poésie, à son tour, acquérant une action profonde
-sur le sentiment humain, action qu'elle cherche vainement dans les
-artifices de la versification.
-
-[Illustration: décoration]
-
-
-
-
-[Illustration: décoration]
-
-
-TROISIÈME PARTIE
-
-
-
-
-X
-
-LE ROLE CARACTÉRISTIQUE DE LA MUSIQUE DANS LES BEAUX-ARTS
-
-
-Si je voulais ne m'occuper que des _Illusions musicales_, je pourrais
-regarder ma tâche comme terminée; mais il y a peu de danger à vouloir
-faire dire à la musique plus qu'elle ne peut dire; il y en a bien
-davantage à prétendre qu'elle ne signifie rien ou peu de chose, et le
-nombre des personnes qui répètent cette absurdité est beaucoup plus
-grand qu'on n'est porté à le croire. Les Allemands et les Italiens se
-gardent bien de médire de l'art musical, parce qu'ils comptent leur
-musique comme une de leurs gloires nationales, et ils ont raison. En
-France, au contraire, on met volontiers la musique au-dessous de la
-poésie et des arts classiques; je réclame simplement sa place à côté
-de ces arts et au même rang, comme dans d'autres pays. Je dois donc
-examiner ce que la musique signifie réellement, et si difficile que
-soit la question, je tâcherai de parler le plus clairement possible.
-
-
-1º L'unité tonale.
-
-Quand j'ai publié mes articles sur l'_ethnographie des instruments de
-musique_, nous venions seulement de savoir la vérité sur les Japonais,
-par l'ouvrage de M. Alexandre Crauss, de Florence, et sur les Hindous,
-par les instruments, les ouvrages, les renseignements dus à la
-générosité du rajah directeur de l'école indigène de musique à
-Calcutta. Fétis avait soutenu, on ne sait pourquoi, que les Orientaux
-chantaient par petits intervalles, ce dont on ne voit nulle raison.
-
-On remarquera d'abord que partout où l'on était arrivé à un certain
-système musical, on a divisé une corde en deux, trois ou quatre
-parties égales, et ce fut le point de départ de la construction des
-instruments à cordes. Les instruments dont le manche est divisé en
-cases, ont naturellement précédé les instruments à archet sans cases.
-
-Il n'est pas vrai que les Chinois n'emploient que la gamme de cinq
-notes, sans demi-tons, représentée par les touches noires du piano;
-quand cela serait exact, ce serait toujours un fragment de notre
-gamme. Les Chinois se servent seulement du demi-ton moins
-qu'autrefois, et un de leurs auteurs leur en fait un reproche. La
-gamme de cinq notes se trouve d'ailleurs aussi dans des mélodies du
-Nord. L'absence du demi-ton leur donne une apparence naïve et
-enfantine. On peut en faire la preuve sur la romance de la Rose, qui
-est une mélodie du Nord intercalée par Flotow dans _Martha_. Il suffit
-de supprimer le demi-ton qui s'y trouve, car la modulation au milieu
-est une addition trop évidente.
-
-Les Japonais ont emprunté le système des Chinois en le développant et
-en se servant librement du demi-ton. Ils emploient même la gamme
-chromatique complète dans la musique instrumentale. Ils accordent les
-instruments dont le manche est divisé en cases par octave, par quarte
-et par quinte selon un des systèmes usités chez nous en physique.
-
-Les Hindous, depuis un temps immémorial, accordaient leurs instruments
-à cordes absolument comme la plupart de nos physiciens, à une
-différence insignifiante près. Le procédé dont ils se servent
-aujourd'hui, et qui date de plusieurs siècles avant Jésus-Christ,
-n'est rien qu'un moyen expéditif d'obtenir une justesse suffisante,
-car la déviation de la justesse mathématique n'atteint jamais un
-comma (neuvième partie d'un ton). Ils se servent de notre gamme
-transposée en différents tons.
-
-Les Arabes ont montré une oreille moins délicate que les Hindous dans
-l'accord de leurs instruments. Ils se sont aussi servis de notre
-gamme; mais à une certaine époque ils ont tenté, non pas de chanter
-par tiers de ton, ce qui est impossible, mais d'intercaler deux sons
-dans l'intervalle d'une seconde majeure, à peu près comme nous le
-faisons, en distinguant ut dièze de ré bémol; puis ils ont renoncé à
-ce raffinement dont on ne rencontre aujourd'hui aucune trace dans la
-pratique. Salvator Daniel, qui jouait du violon, se plaisait à faire
-de la musique, en Algérie, avec les indigènes, sans jamais rencontrer
-d'autre système que le nôtre. M. Victor Loret, en Egypte, a noté la
-partition de tout un ballet d'almées. Il se faisait jouer chaque
-partie d'instrument isolément, puis mettait le tout en partition et
-vérifiait l'ensemble pendant l'exécution. La musique est conforme à
-la nôtre, et tous les instruments que j'ai pu examiner moi-même
-étaient chromatiques.
-
-Les anciens Grecs avaient aussi cherché à utiliser des quarts de ton,
-puis ils les ont abandonnés et s'en sont tenus à la gamme diatonique
-sur laquelle est basé le plain-chant.
-
-Si nous passons aux nations qui n'en sont pas arrivées à un système
-tonal et sont restées au bas de l'échelle sociale, nous trouvons les
-airs de musique conformes à notre gamme. M. Petitot, un très digne et
-très respectable prêtre, a passé quinze ans sous le cercle polaire,
-chez les Danites ou habitants indigènes du Canada. Il avait demandé à
-être envoyé comme missionnaire, le plus loin possible, pour faire des
-études de folkloriste. Il a décrit le pays et les moeurs de ses
-habitants dans les livres qu'il a publiés; il en étudiait et il en
-parlait la langue.
-
-Il se servait d'un harmonium pour le culte religieux; il a noté près
-de cinquante airs du pays, dont il n'a pu publier qu'une partie dans
-ses ouvrages, mais dont j'ai la collection.
-
-A l'autre extrémité de la terre habitée, nous trouvons les Hottentots.
-Nous en avons vu, il y a quelques années, au Jardin d'acclimatation.
-Je les ai entendus à différentes époques, je les ai bien examinés et
-j'ai noté les airs qu'ils chantaient; c'étaient des mélodies courtes,
-simples et faciles à saisir. Nous avons vu ensuite des spécimens de
-diverses populations d'Asie ou d'Afrique, soit au Jardin
-d'acclimatation, soit aux expositions universelles; j'ai noté leur
-musique, ou d'autres personnes s'occupant d'études folkloristes l'ont
-fait, et j'ai recueilli tous ces documents, dont la conclusion à tirer
-est toujours la même.
-
-Les renseignements authentiques nous sont arrivés d'autant plus en
-retard, que les voyageurs, généralement, sont peu experts dans les
-questions musicales, et que les oreilles européennes sont d'abord
-déroutées par une musique qui ne leur est pas habituelle. Nous en
-avons vu un exemple à l'Exposition universelle de 1889, au théâtre
-annamite de l'esplanade des Invalides. En cas pareil, le mieux est de
-se mettre directement en communication avec les musiciens et d'obtenir
-ainsi des renseignements exacts. Quelques bizarreries qu'on peut
-rencontrer ne prouvent rien d'ailleurs. Il paraît qu'aujourd'hui, dans
-les églises chrétiennes d'Orient, les chanteurs qui ne semblent pas
-très habiles veulent faire des intervalles de trois quarts et de cinq
-quarts de son; ils les font nécessairement faux. Je suppose que la
-cause en est à une expression erronée mise en circulation par Fétis:
-celle de notes attractives. Les tendances vers une résolution, pour
-parler correctement, résultent des rapports harmoniques. Quant on
-chante _do, ré, mi_, il n'y a pas plus de raison de faire le _ré_ trop
-haut que de le faire trop bas, quand on chante _mi, ré, do_. C'est le
-cas de rappeler la vieille question: vaut-il mieux chanter trop haut
-ou trop bas? Réponse: il vaut mieux chanter juste.
-
-Si maintenant nous suivons le développement de l'art depuis le moyen
-âge, nous pouvons en constater la marche progressive très exactement.
-La découverte de l'harmonie devait commencer par des tâtonnements,
-mais grâce au sens musical des compositeurs, le système s'est
-développé, et les compositions du XVIe siècle, dont les plus célèbres
-sont celles de Palestrina et de Roland de Lassus, sont encore fort
-correctes aujourd'hui, quoiqu'écrites dans un système différent du
-nôtre. La distinction fondamentale entre l'ancienne tonalité et la
-tonalité moderne, c'est que dans la tonalité du plain-chant on est
-parti de l'équivalence des degrés de la gamme, et l'on a dû marcher
-d'inconséquence en inconséquence. Dans la tonalité moderne, au
-contraire, chaque degré a son rôle distinct. Je prends pour exemple
-l'air: _au clair de la lune_; il comprend deux phrases dont la
-première est répétée immédiatement et après la seconde. La première
-phrase n'a que trois notes, do, ré, mi; cependant le do est posé
-franchement comme tonique ou note fondamentale. La deuxième phrase a
-cinq notes, elle se termine par une modulation en sol, quoique le fa
-dièze ne soit pas exprimé. Ces propriétés se manifestent par la
-disposition des notes de la division rythmique; elles ne sont pas tout
-à fait évidentes par elles-mêmes, j'en conviens, mais l'usage de
-l'harmonie les rend incontestables.
-
-Dégagée des entraves contre lesquelles elle s'était insurgée, la
-musique put désormais prendre un développement libre, dont les
-principaux représentants sont: Bach, Hændel, Haydn, Mozart et
-Beethoven. Le guide le plus sûr était toujours leur propre sens
-musical, aidé de l'exemple de leurs prédécesseurs; ils dépassaient les
-limites des théoriciens; Gottfried Weber, le premier, prit pour base
-une analyse exacte des oeuvres de composition.
-
-Nous en conclurons que notre gamme est partout le fondement de la
-musique, et elle doit l'être; nous ne pouvons agir que conformément à
-notre nature, et la musique ne nous toucherait pas si profondément, si
-elle n'avait une liaison intime avec cette nature. Les lois
-fondamentales du rythme et de la tonalité sont inhérentes à notre
-esprit, comme le sont les lois de la pensée. Celles-ci sont partout
-les mêmes, ce qui ne veut pas dire qu'elles sont partout également
-bien en jeu. M. Petitot, par exemple, nous a transmis, avec une
-fidélité et une exactitude de folkloriste modèle, des légendes en
-langue danite, avec la traduction. Il est curieux de voir une peuplade
-absolument inculte, mais non point inintelligente, que la rigueur du
-climat et la pauvreté du pays ont empêché, d'être civilisée, mais
-aussi détériorée par l'influence européenne.
-
-Nous pouvons constater les lois musicales, comme nous constatons les
-lois de la pensée, les lois de la physique ou de la chimie, et nous ne
-pouvons pas démontrer autrement les lois du beau dans les arts
-classiques.
-
-Ces comparaisons n'empêchent pas que la musique ne soit un art tout à
-fait à part, ne relevant point du monde extérieur, comme les arts
-plastiques, ni d'un langage articulé. On ne saurait apprécier de prime
-abord, ni la peinture, ni la sculpture, ni une littérature quelconque;
-c'est encore plus vrai pour la musique. Le plus grand des poètes
-allemands, Goethe, nous en offre la preuve. Certes, il avait une
-grande intelligence, mais jamais ses études ne s'étaient portées sur
-la musique. Mendelssohn raconte dans ses lettres, quelle peine il eut
-de donner à Goethe, au moyen du piano, une idée de ce que pouvait être
-une symphonie de Beethoven. Goethe lui-même a fait plusieurs pièces
-d'opéra; une seule a pu servir: c'est une assez grossière paysannerie
-qui, spirituellement transformée par Scribe, a fourni le texte du
-Châlet d'Adolphe Adam. Il faut voir la _deuxième partie_ écrite par
-Goethe pour la _Flûte enchantée_; ce ne sont rien que des puérilités,
-où l'élément musical n'a point de prise. Goethe, cependant, était
-allemand, et il ne lui aurait pas été trop difficile de savoir la
-vérité. L'opéra de Mozart ne devait d'abord être qu'une féerie,
-d'après un conte de Wieland, et il commence ainsi; c'est par suite de
-circonstances politiques qu'il devint un plaidoyer en faveur de la
-franc-maçonnerie. Mozart sut y distinguer, avec un tact exquis, le
-côté musical, et quand on sait dans quelles limites étroites il devait
-se maintenir pour le théâtricule de Schikaneder, on comprendra que la
-_Flûte enchantée_ est non seulement un chef-d'oeuvre, mais un tour de
-force que Mozart seul pouvait accomplir.
-
-
-2º Les aveugles, juges des couleurs.
-
-Existe-t-il un pays où les aveugles sont juges des couleurs, mieux que
-cela, où ils nient les couleurs, parce qu'ils ne les voient pas, et
-se prétendent, cependant, les seuls vrais voyants? Ce pays, c'est la
-France. Les littérateurs, chez nous, ne s'occupant que de jouer avec
-les mots, s'imaginent que tout est dans ces mots. Ils connaissent plus
-ou moins bien leur langue, ils font même des vers sans avoir le génie
-de Goethe; mais après? Tantôt, parlant comme le renard de la fable,
-ils disent que la musique n'a pas d'expression, et que c'est le
-chanteur qui lui en donne; tantôt ils ressassent le mot de
-Beaumarchais: «Aujourd'hui ce qu'on ne peut pas dire, on le chante»;
-seulement ils faussent invariablement le sens du passage, en
-supprimant le premier mot. Tantôt encore--et ce sont les plus
-spirituels qui parlent--ils disent que la musique est «le plus cher de
-tous les bruits». Malgré le dédain qu'ils ont pour la musique, on voit
-partout les littérateurs écrire sur cet art, et faire de la critique
-musicale. Ils aiment assez gagner de l'argent en faisant mettre leurs
-pièces en musique, et quand un ouvrage a du succès, ils s'en
-attribuent volontiers le mérite. Après la brillante réussite du
-_Freischütz_, C. M. de Weber donna à son collaborateur, Frédéric Kind,
-un supplément au prix convenu; Kind fut fort mécontent, il traita
-Weber d'ingrat. M. Jules Barbier, dans une de ses préfaces, s'est
-vanté d'avoir dégagé _Faust_ des «brouillards germaniques». Je ne
-parle pas du farceur qu'il a fait de Méphistophélès, puisque j'ai dit
-que le personnage de Goethe n'est pas musical; mais qu'est devenu
-Faust? un pauvre sire qui, au moment de se suicider, appelle le
-diable; il est fort surpris de le voir arriver et veut le renvoyer;
-mais le diable ne s'en va pas ainsi, et Faust lui vend son âme pour
-acquérir la jeunesse et mettre à mal une petite fille qui s'y prête
-trop complaisamment. Le pacte est en bonne forme, et Faust devrait
-être damné; mais il paraît que le bon Dieu de M. Jules Barbier n'est
-pas de meilleure foi que le Wotan de Wagner. Une heure suffit à
-Marguerite pour se perdre, et elle se jette littéralement à la tête de
-son amant; elle s'en tire finalement par un grand éclat de voix. Ah!
-si elle n'avait pas cet éclat de voix!..... et voilà l'éternel
-féminin?..... Mais M. Jules Barbier a inventé la grotesque
-plaisanterie de la croix et l'inutile et ridicule Siebel! Voilà ce
-qu'il appelle avoir dissipé des brouillards, dont personne ne s'était
-douté. On ne croit cependant pas la musique de Gounod inutile au
-succès de _Faust_, non plus que celle de Rossini à la célébrité de
-_Guillaume Tell_.
-
-Non contents de leur ignorance en musique, les librettistes veulent
-donner des leçons aux compositeurs, comme a fait Louis Gallet, dans la
-préface d'un de ses plus mauvais poèmes: _Thaïs_.
-
-Pour comble, ce sont les littérateurs que l'on consulte sur des
-questions musicales. Lors de l'Exposition universelle de 1889, on
-ouvrit un concours pour une cantate de circonstance. On en demanda,
-comme d'habitude, le texte à une commission de littérateurs. Quand le
-poème couronné fut mis sous les yeux de la commission musicale dont je
-faisais partie, ce fut une stupéfaction générale. Le texte nous parut
-très défectueux, mais la commission littéraire ne voulut en aucune
-façon tenir compte de l'avis des musiciens. Il fallut donc, bon gré,
-mal gré, mettre la cantate au concours; le résultat fut jugé nul,
-quoiqu'il y eût des oeuvres qui n'étaient pas sans valeur. On a
-cependant voulu utiliser le texte; la commission musicale demanda à
-l'auteur d'y faire quelques changements. Il s'y refusa, disant que son
-poème avait été choisi entre cent-trente ou cent-quarante autres, et
-qu'il avait même reçu des compliments. Il en sera toujours ainsi en
-France: ce seront toujours les aveugles qui jugeront des couleurs, et
-les littérateurs que l'on consultera sur les questions musicales.
-Condillac dit que les sciences sont des langues bien faites, parce
-qu'il y faut d'abord une terminologie précise et exacte, et
-qu'ensuite il y faut tenir toujours un langage clair et rationnel. Ça
-s'applique d'abord aux sciences mathématiques, puis à la physique, à
-la chimie et à toutes les sciences naturelles. Les médecins se
-distinguent par la facilité avec laquelle ils empruntent des mots au
-grec ou forgent des dénominations d'après cette langue.
-
-Il paraît résulter aussi de la déclaration de Condillac, qu'en dehors
-des sciences, les langues ne sont pas bien faites. On sait comment se
-forment les langues, d'abord par le besoin, puis selon les
-circonstances du moment, selon le caprice ou le hasard; elles se
-forment ou se déforment, font des emprunts les unes aux autres, se
-transforment plus ou moins complètement et prennent une apparence
-nouvelle, se servent des mêmes mots dans des acceptions différentes,
-et parfois n'ayant aucun rapport ensemble. M. Petitot nous a donné des
-exemples de ce que peut être une langue à l'état inculte, et il
-s'écoule des siècles avant qu'on songe à régulariser une langue, à la
-prémunir contre les détériorations, les altérations arbitraires;
-encore n'en peut-on pas empêcher les modifications continuelles, si
-soigneux qu'on soit sur ce point, et avec raison, en France.
-
-Prenons exemple pour la terminologie musicale: _sons hauts ou bas_,
-_graves ou aigus_, _gamme_, _échelle_, _degrés_, _monter_,
-_descendre_, _voix de poitrine_, _voix de tête_, _voix blanche_, _voix
-mince_, _grosse voix_, _voix sourde_, _voix éclatante_, _voix mixte_,
-_coup de glotte_, _battre la mesure_, _coup d'archet_, _démancher_,
-_attaquer une touche_, _briser_, _délier ou assouplir les doigts_,
-etc., presque toute la terminologie musicale pourrait y passer;
-toujours des mots détournés de leur signification ou des dénominations
-fausses; et il en serait exactement de la même façon si, au lieu du
-français, nous prenions une autre langue. Si nous voulons y faire
-attention, nous verrons que, continuellement dans la conversation,
-nous nous servons d'expressions inexactes ou pouvant donner lieu à un
-malentendu. C'est la loi générale de toutes les langues; l'essentiel
-est que l'on se comprenne bien.
-
-Peut-on, par une description, donner une idée exacte d'un tableau ou
-d'une statue? Certes non; on n'en peut donner qu'une idée générale, et
-les explications les plus minutieuses n'y feront rien; un coup d'oeil
-sur le tableau ou la statue en donnera une idée plus précise et plus
-vraie. Encore, la peinture et la sculpture s'adressent-elles au sens
-de la vue. Mais la musique a pour domaine un monde de sons
-particuliers, régi par des lois tout à fait spéciales; elle s'adresse,
-par conséquent, au moyen de l'ouïe, directement à l'âme.
-
-Un mathématicien, sortant de voir représenter une comédie, disait:
-«Qu'est-ce que cela prouve?» Il ne faut pas chercher partout des
-formules de mathématique; et il ne faut pas davantage voir tout par
-l'intermédiaire de substantifs, de verbes et d'adjectifs; ce sont là
-de simples signes conventionnels, qui n'ont aucune valeur pour qui
-n'en connaît le sens exact; la musique n'a nul besoin de cet
-intermédiaire; elle s'adresse directement à tous ceux qui ont
-l'éducation nécessaire pour la comprendre.
-
-
-3º L'expression musicale.
-
-Beethoven a écrit en tête du premier morceau de sa _Symphonie
-pastorale_: «Erwachen heiterer Empfindungen bei der Ankunft auf dem
-Lande,» ce qui signifie, traduit mot à mot et le moins inexactement
-possible: Éveil d'impressions sereines par l'arrivée à la campagne. Ce
-titre indique un sujet, mais il ne donne absolument rien pour la
-musique. Beethoven a dû tirer de lui-même un motif, il y en a joint
-d'autres, et il les a développés selon les principes de l'art, de
-manière à produire sur l'auditeur des impressions parfaitement
-claires.
-
-Beethoven a simplement voulu rendre le sentiment de bien-être moral
-et physique que font naître l'aspect de la campagne, l'air pur et sain
-que l'on respire, la chaleur du soleil, la prospérité de toute la
-végétation. Ce sont des impressions, il n'y a rien de descriptif. La
-symphonie pastorale est la seule où l'auteur ait eu un vestige de
-programme; le titre: _Symphonie héroïque_ n'indique rien.
-
-On a conservé une partie des cahiers reliés que Beethoven avait
-l'habitude de porter avec lui, et où il notait les idées musicales qui
-lui venaient, et des observations étrangères à la musique. On a
-calculé que s'il avait écrit toutes les symphonies pour lesquelles il
-avait préparé des éléments, il en aurait produit plus de quarante. Une
-idée lui venait, il l'écrivait, la changeait, la transformait, la
-négligeait ensuite et ne mettait au jour que des oeuvres parfaitement
-mûries et terminées. Ces oeuvres avaient un sens profond, dans la
-langue qu'il parlait admirablement et en maître. On a discuté fort
-inutilement, pour dire que la musique n'est pas une langue. Si, elle
-est une langue, comme elle a des sons hauts ou bas, graves ou aigus;
-il faut bien que nous nous servions des mots qui existent; nous ne
-pouvons, comme les médecins, en chercher dans le grec. Mais c'est une
-langue qu'il faut avoir étudiée pour commencer à la comprendre, et il
-faut l'avoir étudiée beaucoup pour la parler.
-
-On pourra remarquer que dans un grand morceau de symphonie, il y a un
-petit nombre de motifs dont les développements font les frais de
-presque tous les morceaux. Ces développements sont faits selon la
-gradation de l'intérêt et selon les règles de l'art; car une oeuvre
-musicale a, comme toute oeuvre d'art, une forme déterminée, nécessaire
-pour la beauté, la clarté, l'unité. Il est donc absurde, comme l'a
-fait un littérateur, de dire que Haydn, avant de composer une
-symphonie, se traçait une sorte de programme. Haydn, comme Mozart et
-Beethoven, cherchait d'abord des idées, ou saisissait celles qui lui
-venaient spontanément; puis il les mettait en oeuvre, selon le parti
-qu'elles lui offraient, et selon les lois musicales. Je n'ai jamais
-entendu aucune symphonie de lui qui eût l'apparence d'un morceau à
-programme.
-
-Mendelssohn était porté à croire que, dans une symphonie, le plus
-important c'est l'invention des motifs; que les développements sont
-l'effet d'un esprit ingénieux ou d'une fantaisie heureuse. Cela peut
-être vrai, mais pas toujours; par exemple Beethoven avait dédié la
-symphonie héroïque à Napoléon Bonaparte.
-
-Dans le premier morceau, on peut distinguer trois motifs principaux.
-Le premier n'est autre chose que l'accord parfait; le deuxième est
-basé sur un dessin de trois notes; le troisième ne paraît pas plus
-important. Donnez ces motifs à un autre compositeur, qu'en fera-t-il?
-La valeur du morceau tient essentiellement à la manière dont
-Beethoven les a développés, les a reproduits, les a opposés les uns
-aux autres, les accompagnements, je pourrais dire les mélodies
-secondaires. Tout cela est oeuvre de création comme l'invention des
-motifs eux-mêmes.
-
-Wagner appelle la symphonie: «l'idéal de la mélodie de danse»; il faut
-supposer qu'il prend le mot de danse dans le sens général de mimique
-rythmée. Nous avons vu, en effet, qu'il y a un rapport entre les
-dessins mélodiques et la mimique humaine. Mais il n'en résulte pas que
-ce rapport existe toujours. Si vous essayez de traduire en mimique le
-premier morceau de la symphonie héroïque, vous ne tarderez pas à vous
-apercevoir que c'est d'autant plus impossible que le langage mimique
-est trop restreint, trop limité, trop pauvre. Il y a de la musique qui
-se laisse traduire en mimique, comme il y en a qu'on peut assez bien
-traduire en paroles, mais il faut toujours en revenir à ce principe
-fondamental: Le langage musical est un langage de sons tout autres
-que ceux de la parole articulée, ayant ses lois spéciales, comme la
-parole a les siennes; les beautés musicales sont spécifiques à nulles
-autres pareilles; il faut les comprendre et les sentir telles qu'elles
-sont, sans prétendre leur trouver un équivalent en paroles, ni en
-peinture.
-
-Quand Beethoven fit entendre sa huitième symphonie (en fa), elle eut
-peu de succès; le public était comme désorienté, l'oeuvre ne ressemble
-pas à la symphonie en _la_ qui l'avait précédée. Il aurait dû savoir
-que chaque symphonie de Beethoven a son caractère spécial, surtout
-depuis celle où il ne reste plus de souvenir de Mozart: la troisième,
-la symphonie héroïque. La huitième symphonie n'en est pas moins
-parfaitement digne du maître. Le motif principal du second morceau est
-pris d'un canon de société, dont Beethoven avait improvisé les paroles
-et la musique dans une soirée donnée en l'honneur de Mælzel, qui
-allait partir pour l'Angleterre. Je cite les paroles pour les curieux:
-
- Lieber Mælzel, leben Sie wohl,
- Banner der Zeit, grosser Metronom!
-
-ce qui signifie: cher Mælzel, portez-vous bien, vous qui réglez le
-temps, grand métronome. On voit que les paroles sont pure affaire de
-circonstance; mais le motif improvisé avait plu à Beethoven, et il
-l'avait continué pour en faire un morceau de symphonie.
-
-On peut voir que, dans sa troisième manière, à laquelle appartient la
-neuvième symphonie (avec choeurs), Beethoven songeait moins que jamais
-à traduire sa musique en paroles. Dans les morceaux scéniques, comme
-dans la musique d'_Egmont_, il rendait admirablement son sujet; dans
-les ouvertures aussi, il se conformait au titre qu'il avait pris, mais
-en gardant toute sa liberté de symphoniste. Par exemple, dans
-l'ouverture de _Coriolan_, on peut distinguer l'obstination du fils,
-l'agitation, l'inquiétude et les tendres supplications de la mère;
-mais supprimez le titre, l'oeuvre garde toute sa valeur, parce qu'elle
-est complètement et très correctement symphonique. Il en est de même
-de l'ouverture d'_Egmont_. Dans l'ouverture de _Léonore_, qui porte le
-numéro 3 parmi les ouvertures de _Fidelio_, mais qui dans l'ordre
-chronologique, est la deuxième, il y a un motif emprunté à l'opéra, il
-y a une fanfare de trompettes annonçant la fin de la lutte; pour le
-reste les motifs et leur développement sont complètement symphoniques
-et, le morceau est considéré, avec raison, comme une des oeuvres les
-plus admirables de l'auteur.
-
-Les oeuvres de musique de chambre sont purement musicales, sans aucune
-intention descriptive; il en est de même des sonates pour le piano,
-une seule exceptée. Elles sont en trois styles, sans pouvoir être
-exactement classées d'après ces styles. Elles offrent une très grande
-variété; le titre de la symphonie pathétique est de l'auteur; mais à
-part celle des _Adieux_, les titres qu'on a donnés à quelques-unes
-sont purement ridicules. La sonate des _Adieux_ a le titre conforme à
-sa destination; le premier morceau décrit les adieux des deux amis; le
-deuxième, le chagrin sur l'absence, et le troisième, le plaisir de se
-revoir. Ce n'est d'ailleurs pas la sonate la plus importante de
-Beethoven. On sait que ses sonates sont des oeuvres à part; il y en a
-d'aussi admirables que les symphonies et ne pouvant être jouées que
-par un pianiste exceptionnel, non pas à cause de la grande difficulté
-du mécanisme, il n'y en a pas, mais à cause du style. Par exemple,
-personne ne cherchera à expliquer en paroles la sonate en fa mineur
-(oeuvre 57), si claire qu'elle soit; ce serait presque une
-profanation. C'est celle que les pianistes appellent _appassionnata_,
-comme si d'autres sonates n'étaient pas aussi passionnées.
-
-Haydn, Mozart aussi, dans leurs symphonies, leur musique de chambre
-et leurs sonates, ne s'occupaient que de faire de la musique;
-cependant, la musique imitative et descriptive était fort connue et
-pratiquée; Haydn lui-même en a fait assez dans la _Création_ et les
-_Saisons_.
-
-Avec Mendelssohn, nous sommes un peu plus près de la réalité; il a dit
-lui-même dans ses lettres, qu'il aimait à mettre dans ses compositions
-un souvenir des pays où il avait passé. C'est ainsi que dans la
-symphonie écossaise la meilleure (la troisième, en _la_ mineur) le
-motif principal du premier morceau me semble une réminiscence d'un
-climat froid, montagneux et venteux; en tout cas, l'auteur a mis dans
-ce morceau un ouragan, qui n'a pas d'autre raison d'être. La
-conclusion du dernier morceau paraît être un air national; mais à part
-ces détails, Mendelssohn s'est maintenu exactement dans la voie
-purement symphonique.
-
-Dans le _Songe d'une nuit d'été_, il s'est conformé à l'expression
-scénique, et le caractère des entr'actes est très marqué et très
-facile à définir. Dans sa musique de chambre et ses oeuvres pour
-piano, il n'a pas non plus songé à faire de la musique descriptive.
-Parmi ses soixante mélodies sans paroles, la barcarolle est la seule à
-laquelle l'auteur ait donné un titre; les autres, telles que: la
-«Fileuse, Chant du printemps, la Chasse», ont été baptisées à Paris;
-un éditeur a même fait mettre des titres à toutes, et je pourrais
-nommer la personne qui les a mis.
-
-Pour les ouvertures, Weber avait donné dans le _Freischütz_ un modèle
-qui a été souvent imité. A part le solo de cor du début, tous les
-motifs sont pris dans l'opéra, et il représente une lutte entre deux
-principes où la victoire reste au bon principe. Weber lui-même a fait
-sur un autre plan les ouvertures d'_Euryanthe_ et d'_Obéron_. Une des
-premières compositions de Mendelssohn est intitulée: _Le calme de la
-mer, heureuse traversée_. L'oeuvre est faible; on voit comment
-l'auteur a voulu rendre les différentes parties de la traversée.
-L'ouverture du _Songe d'une nuit d'été_ est préférable; elle a été
-écrite assez longtemps avant le reste. Une des meilleures ouvertures
-est précisément celle où l'on ne saurait dire exactement ce que
-l'auteur a voulu exprimer; c'est celle des _Hébrides_ (_la grotte de
-Fingal_). Les autres, ou du moins les plus connues, s'expliquent par
-l'opposition des motifs.
-
-Schumann ne paraît pas avoir été partisan de la musique descriptive;
-l'ouverture de _Manfred_ représente les souffrances, la lutte et la
-mort du personnage. C'est une des meilleures oeuvres de l'auteur,
-quoiqu'elle ne soit pas de nature à plaire beaucoup au public. Je ne
-m'explique pas que Schumann ait ajouté dans une de ses symphonies un
-morceau destiné, à ce qu'on dit, à rendre l'impression produite par
-l'aspect de la cathédrale de Cologne. Quoi qu'il en soit, le morceau
-reste énigmatique, déplacé, déplaisant. Traduire l'architecture en
-musique, autant vaudrait traduire la musique en architecture; les deux
-arts se trouvent aux pôles opposés.
-
-Tout différent de presque tous les maîtres que je viens de nommer,
-Berlioz veut suppléer la parole par la musique. Avec sa nature
-nerveuse, et trop porté aux extrêmes, il croyait réellement dire et il
-entendait ce qu'il avait dans la pensée. Il supposait bien que le
-public n'était pas aussi clairvoyant que lui, mais il croyait qu'au
-besoin on trouverait toujours un intérêt musical assez intense pour
-goûter ses oeuvres, et il le disait. Dans _Roméo et Juliette_, il
-commence par représenter une querelle de deux partis ennemis, et le
-prince venant la faire cesser, en prononçant un discours par un
-récitatif de trombones. Voilà la parole supprimée purement et
-simplement. Berlioz a écrit la scène d'amour uniquement pour
-l'orchestre; il espérait la rendre ainsi plus poétique et plus
-expressive; il s'est trompé, malgré le soin extrême et le talent très
-remarquable avec lesquels il a rempli sa tâche. Dans le scherzo
-instrumental de la reine Mab, voyez-vous une reine voyageant dans une
-coquille de noix, déranger le cerveau des hommes? Berlioz paraît avoir
-dit dans ce scherzo bien des choses que je ne vois pas. A mon avis, il
-y mérite le reproche que lui a fait Wagner, de mettre en musique des
-scènes qui ne s'y prêtent nullement. Ce scherzo se place entre la
-scène d'amour et le convoi funèbre de Juliette. Dans la scène de bal,
-les trombones répètent le chant de Roméo, pendant une musique un peu
-contrainte et qui n'est pas d'une gaîté extrême. Ce petit tour de
-force n'était d'ailleurs pas nouveau; Monsigny, entre autres, l'avait
-fait dans le _Déserteur_, et il n'était pas un grand contrepointiste,
-comme il l'avouait franchement lui-même.
-
-Berlioz a longuement développé la scène finale de la réconciliation.
-Malgré son génie étonnant, le plus mauvais opéra donnera une idée
-plus juste de l'histoire de Roméo et de Juliette que l'oeuvre de
-Berlioz; celui-ci n'y avait vu que des prétextes pour un grand
-déploiement musical, sans s'occuper d'une logique rigoureuse de
-l'action.
-
-Il en est de même de la damnation de Faust; seulement, cette fois-ci,
-il a fait grand usage de la parole. Faust est damné, personne ne sait
-pourquoi, il n'y a nulle trace d'un pacte qu'il ait signé; il a une
-maîtresse qu'il a vue une fois, et qui ensuite l'a attendu vainement;
-c'est tout. Mais Berlioz voulut faire une diablerie, avec jargon
-emprunté à Swedenborg. Pour introduire la marche hongroise, il a
-supposé que Faust assistait au défilé d'une armée, et il dit qu'il
-l'aurait conduit partout, s'il y avait trouvé de l'avantage pour la
-musique. Il savait cependant écrire de la musique sans exagération, et
-il l'a montré dans l'_Enfance du Christ_.
-
-Il disait souvent, dans ses dernières années: «Après ma mort, on
-jouera ma musique.» Il ne s'attendait peut-être pas à dire si vrai et
-à faire école. Les jeunes compositeurs se mirent à écrire de la
-musique descriptive; ils pouvaient croire l'absence d'idées originales
-déguisée par l'adresse du métier. Des musiciens passés maîtres se
-mirent même de la partie. Seulement Berlioz croyait exprimer
-réellement ce qu'il voulait dire; les jeunes musiciens ne furent pas
-si difficiles. Les fables de Lafontaine, les trois drames de
-_Wallenstein_ de Schiller servirent d'enseigne à des symphonies
-descriptives. C'étaient des titres comme ceux des valses «_le beau
-Danube bleu_, _la Vie est un songe_». Il est assez curieux que
-précisément la meilleure production de ce genre n'ait pas été destinée
-primitivement à être de la musique descriptive: c'est la _Danse
-macabre_ de M. Saint-Saëns. L'auteur avait mis en musique pour une
-voix, avec accompagnement de piano, des vers dont un couplet ne
-pourrait pas être chanté en public. La chanson a été gravée sous
-cette forme et doit se trouver encore chez l'éditeur; puis M.
-Saint-Saëns eut l'idée de prendre les deux motifs de la mélodie, et de
-les développer symphoniquement pour l'orchestre, avec l'habileté
-consommée qu'il possède.
-
-Résumons maintenant ce que nous avons dit. La musique est un art qui a
-sa nature spéciale, tout autre que celle des arts du dessin et de la
-poésie; les sons qu'elle a pour domaine lui appartiennent en propre;
-ils ont leurs lois fondées dans l'esprit humain, comme les lois de la
-pensée. Les beautés musicales sont donc des beautés spécifiques, qui
-ne peuvent pas plus se traduire en paroles articulées qu'en sculpture
-ou en peinture. Mais l'expression musicale peut varier, depuis la plus
-énergique jusqu'à la plus tendre, depuis la plus emportée jusqu'à la
-plus délicate, depuis la plus pompeuse, la plus noble, jusqu'à la
-trivialité. La musique peut donc répondre à un caractère précis, et
-elle peut le faire sans rien renier de ses formes fondamentales, comme
-l'a fait Beethoven; elle peut aussi varier son expression d'après un
-plan arrêté, répondre plus ou moins exactement à un programme donné.
-Lorsqu'elle prétend rivaliser avec la parole articulée et suppléer à
-celle-ci, la rendre inutile, elle sort de son domaine et risque
-d'échouer; cela s'applique particulièrement à Berlioz.
-
-Quand la musique répond à des scènes données, ces scènes peuvent
-servir d'éclaircissement, et la musique se trouve bien à la place.
-J'ai cité particulièrement _Egmont_ de Beethoven; en général la
-musique scénique a souvent sa place au théâtre; la musique descriptive
-peut être compréhensible ainsi, et le rapport des mouvements
-mélodiques avec les mouvements mimiques sert légitimement pour la
-musique des ballets. Weber a écrit pour la fonte des balles du
-_Freischütz_ une musique qui se rapporte aux différentes apparitions
-pendant la fonte, mais qui n'est pas destinée à être exécutée
-isolément.
-
-Je n'ai considéré que la musique en elle-même, c'est-à-dire la musique
-instrumentale; quand elle se joint à la parole pour le chant, les
-conditions changent tout à fait, et l'effet doit être par l'union des
-deux; les illusions produites par cette union sont variées et presque
-continuelles; elles sont, pour l'instant, hors de mon ressort.
-
-La peinture et la sculpture se prêtent à tous les goûts et s'emploient
-aux usages les plus ordinaires, les plus familiers. La musique fait de
-même, d'autant plus que sa place est au foyer des familles. Elle peut
-fort bien se plier à tous les goûts; elle a un mérite particulier,
-c'est de ne point pouvoir être mise, comme la peinture et la
-sculpture, au service de l'immoralité. Elle peut être très triviale,
-mais rien de plus. Quand on la joint à des paroles trop légères, la
-faute en est aux paroles, non pas à elle.
-
-Je dois ajouter seulement quelques observations complémentaires, pour
-ce que j'ai dit au chapitre précédent.
-
-Nous avons vu ce qui est arrivé pour le système de versification sur
-lequel Wagner croyait d'abord pouvoir baser son drame nouveau. Dès que
-l'attention de l'auditeur est absorbée par le rythme et la sonorité
-musicale, les enfantillages des allitérations et des assonances sont
-nuls et non avenus. Wagner, n'a pas refait les paroles de sa
-tétralogie, c'eût été inutile; mais il est revenu au système ordinaire
-de versification, que, dans _Opéra et Drame_, il avait répudié.
-
-Il arriverait un fait semblable, si l'on mettait en musique les deux
-vers de Racine sur lesquels s'extasient les rhétoriciens, et auxquels
-je n'ai pas ménagé l'éloge. Si l'on se bornait à noter la déclamation,
-on appauvrirait considérablement le débit. Si, au contraire, on
-écrivait une mélodie peu liée aux paroles, celle-ci pourrait accaparer
-l'attention de l'auditeur, et les littérateurs crieraient, comme
-d'habitude, à la profanation. Je vois cependant une solution: c'est
-que la musique respecte la prosodie et la déclamation des paroles, de
-manière à rester intelligible, mais en y ajoutant une mélodie
-profondément expressive; cette expression devrait rendre les
-sentiments de douleur et de regret du personnage qui parle. Pour
-expliquer ma pensée par un exemple connu de tout le monde, je ne crois
-pas que Racine lui-même se plaindrait, si on ajoutait à ses vers une
-musique comme celle de l'air (tout entier): «Chants paternels» de
-_Joseph_, de Méhul. Je ne veux certes pas dire qu'on peut mettre en
-musique n'importe quel texte, tout au contraire; je voulais seulement
-montrer que le bon accord de la poésie et de la musique n'est pas
-impossible.
-
-[Illustration: décoration]
-
-
-
-
-[Illustration: décoration]
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages
-
- PRÉFACE v
-
-
- PREMIÈRE PARTIE
-
- I. La musique n'est pas un art conventionnel 1
-
- II. Erreurs causées par l'ignorance, l'habitude
- ou la prévention 17
-
-
- DEUXIÈME PARTIE
-
- III. La musique imitative 48
-
- IV. La musique descriptive 74
-
- V. La couleur locale 99
-
- VI. La folie, l'extase, le mysticisme et la satire
- en musique 128
-
- VII. Les caractères des gammes et des modes 139
-
- VIII. La musique religieuse 146
-
- IX. La musique des vers.
-
- 1º Des limites de la poésie 163
- 2º Éléments sonores: Voyelles et consonnes 167
- 3º L'Harmonie imitative 177
- 4º Allitérations et Assonances 179
- 5º La Rime 184
- 6º Le Rythme 186
- 7º Principes fondamentaux de l'harmonie des vers 197
-
-
- TROISIÈME PARTIE
-
- X. Le rôle caractéristique de la musique dans les
- beaux-arts 207
-
- 1º L'unité tonale 208
- 2º Les aveugles, juges des couleurs 219
- 3º L'expression musicale 227
-
-[Illustration: décoration]
-
-
-Imprimerie alsacienne anciennement G. Fischbach, Strasbourg.--4381
-
-
-
-
-
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-sur l'Expression, by Johannes Weber
-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at 809
-North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
-contact links and up to date contact information can be found at the
-Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
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-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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-any statements concerning tax treatment of donations received from
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-ways including checks, online payments and credit card donations.
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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