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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44390 ***
+
+Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
+typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
+conservée et n'a pas été harmonisée.
+
+Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont
+marqués =ainsi=.
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+
+
+
+COMTESSE DE NOAILLES
+
+
+
+
+Il A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
+
+
+_Dix exemplaires sur Japon impérial, numérotés de 1 à 10 et douze
+exemplaires sur Hollande, numérotés de 11 à 22._
+
+No ****
+
+Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y
+compris les pays scandinaves.
+
+
+[Illustration: COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES]
+
+
+
+
+ _LES CÉLÉBRITÉS D'AUJOURD'HUI_
+
+ La Comtesse
+ Mathieu de Noailles
+
+ PAR
+ RENÉ GILLOUIN
+
+ BIOGRAPHIE CRITIQUE
+ ILLUSTRÉE D'UN PORTRAIT-FRONTISPICE
+ ET D'UN AUTOGRAPHE
+ SUIVIE D'OPINIONS ET D'UNE BIBLIOGRAPHIE
+
+ [Illustration]
+
+ PARIS
+
+ BIBLIOTHÈQUE INTERNATIONALE D'ÉDITION
+
+ _E. SANSOT & Cie_
+ 7, RUE DE L'ÉPERON, 7.
+
+ MCMVIII
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LA COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES
+
+
+La comtesse Mathieu de Noailles descend par son père de la puissante
+maison valaque des Bibesco, devenus Brancovan par adoption au milieu
+du XIXe siècle. Son grand-père Georges Bibesco, hospodar de Valachie
+de 1843 à 1848, avait épousé une princesse moldave de race grecque,
+Zoé Mavrocordato, fille adoptive du dernier des princes Bassaraba de
+Brancovan. Celui-ci vécut assez pour adopter également le fils aîné
+de Georges Bibesco et de Zoé Mavrocordato, Grégoire, à qui furent
+transférés tous les titres, privilèges et dignités de l'antique
+famille des Brancovan. La princesse actuelle de Brancovan, sa veuve,
+mère de Constantin de Brancovan que Paris a connu directeur de la
+_Renaissance latine_, et de Mesdames la comtesse de Noailles et la
+princesse de Chimay, appartient à la famille grecque orientale des
+Musurus, où la haute culture est traditionnelle. Un cardinal Musurus
+fut l'ami et le collaborateur d'Erasme, et l'auteur d'une recension
+de Platon. Le père de Madame de Brancovan, Musurus Pacha,
+ambassadeur de Turquie à Londres, a laissé une traduction de Dante
+en grec ancien. On sait quelle admirable pianiste est la princesse
+de Brancovan elle-même.. Le mélange en Madame de Noailles des sangs
+des Bibesco, des Musurus et des Mavrocordato peut expliquer, ou au
+moins symboliser, la diversité de son génie âpre et viril, mol,
+pliant et passionné, amoureux pourtant de raison et de mesure.
+
+ * * * * *
+
+L'enfance de Madame de Noailles s'est partagée entre Paris où elle
+est née et la Haute-Savoie où la princesse de Brancovan passe
+plusieurs mois chaque année en son château d'Amphion, sur les bords
+du lac de Genève. Cette région de la Haute-Savoie est un pays à deux
+visages, l'un tendre et presque voluptueux, où déjà s'empreint la
+mollesse italienne, l'autre, touché de la rudesse alpestre, où
+l'expression de la passion se nuance de gravité, de concentration et
+de profondeur. C'est celui-ci surtout qu'en ses jeunes années aimait
+à contempler Madame de Noailles. Les souvenirs de Saint François de
+Sales et de Jean-Jacques Rousseau en précisaient pour elle le sens
+émouvant, et c'était toute une sensibilité catholique et romantique
+dont s'imprégnait son cœur précoce:
+
+ Un romanesque ardent émanait de cette eau
+ Comme au temps de Byron, comme au temps de Rousseau...
+ C'était une sublime, immense rêverie...
+ --Soir des lacs, bercement des flots, rose coteau,
+ Village qu'éveillait le remous d'un bateau,
+ Petits couvents voilés par des aristoloches,
+ Senteur des ronciers bleus, matin frais, voix des cloches
+ Voix céleste au-dessus des troupeaux, voix qui dit:
+ «Il est pour les agneaux de luisants paradis»...
+ Barque passant le soir en croisant ses deux voiles
+ Comme un ange attendri courbé sous les étoiles,
+ C'est vous qui m'avez fait ce cœur triste et profond,
+ Si sensible, si chaud que l'univers y fond.[1]
+
+ [1] _Les Éblouissements_, p. 211.
+
+Les jardins et la campagne d'Amphion sont à la source de ce qu'il y
+a de plus pur et de plus pénétrant dans le sentiment de la nature de
+Madame de Noailles.
+
+ * * * * *
+
+Ce sentiment se manifesta chez elle de bonne heure, non-seulement
+avec une rare intensité, mais avec une qualité tout originale. Un
+jour de sa toute enfance, au cours d'une promenade elle entendait
+les grandes personnes causer de _décorations_. Ayant demandé qu'on
+lui expliquât ce mot nouveau pour elle: «les décorations, lui fut-il
+répondu, sont la récompense des belles actions». A ce moment les
+promeneurs passaient sous un magnifique acacia qui embaumait: «Eh
+bien! s'écria l'enfant, pourquoi ne décore-t-on pas cet acacia?»
+Petite fille issue du panthéiste Orient, le premier mouvement de son
+cœur en face de la nature est celui même de Xerxès chargeant de
+bracelets et de colliers son fameux platane. «Tout ce qui vit ici,»
+écrira-t-elle plus tard,
+
+ Tout ce qui vit ici, la fontaine, le banc,
+ La cloche du jardin qui sonne,
+ Le délicat cerfeuil qui frise sous le vent
+ _Sont pour moi de douces personnes_.[2]
+
+ [2] _Les Eblouissements_, p. 253.
+
+L'autre amour de Madame de Noailles enfant, ce fut la musique,
+l'Art-Femme, synthèse obscure de tout idéalisme et de toute
+sensualité. Des années, comme dans les jardins, elle a vécu dans la
+musique sans savoir que c'était son plaisir, sa douleur, sa
+plénitude. Cœur puéril et passionné que le désespoir solitaire,
+tendu, sublime de Beethoven, l'ardeur molle et brisée de Chopin, ses
+sonates
+
+ Dont l'andante est si fort que la main sur son cœur
+ On ne sait si l'on meurt de peur ou de bonheur,[3]
+
+la nostalgie fiévreuse, la mortelle irritation de Wagner
+contractaient jusqu'à l'oppression, exaltaient jusqu'au délire!
+
+ [3] _Les Eblouissements_, p. 302.
+
+ Mais quel vertige amer et quel trouble profond!
+ Le livide plaisir s'emplit d'ombre et d'angoisse;
+ Musique, qui nous tient, nous lie et nous terrasse,
+ Que tes jeux sont aigus et quel mal ils nous font![4]
+
+ [4] _L'Ombre des jours_, p. 120.
+
+Et penchons-nous sur la rêverie de Sabine de Fontenay,--cette
+héroïne de la _Nouvelle Espérance_ où Madame de Noailles a tant mis
+d'elle--tandis qu'elle écoute chanter son cousin Jérôme: «Ah! la
+musique, la musique! l'homme et la femme si misérables, l'amour si
+impossible, tout si triste et si bas autour d'eux, et la musique qui
+leur fait en rêve ces corps de lumière, ces bouches de larmes et de
+suavité, ces regards plus déchiffrés et plus adhérents que les mains
+autour des cous renversés... Mon Dieu! pensait-elle, comme cela fait
+mal et pourquoi toujours cette vague attente du baiser?»[5]
+Perçoit-on dans cette effusion lyrique le double aspect d'idéalisme
+et de sensualité par quoi nous caractérisions la musique elle-même?
+Au cours de cette étude se préciseront les analogies qui font de
+Madame de Noailles le plus _musical_ de nos poètes.
+
+ [5] _La Nouvelle Espérance_, p. 33.
+
+A quinze ans, elle eut une crise de mysticité où ses lectures
+favorites furent l'_Imitation_, et Pascal qu'elle ne comprenait
+guère, mais qui l'émouvait puissamment. Elle n'en goûtait pas moins
+d'ailleurs et Racine, et Hugo, et Musset, et Loti. C'est plus tard
+seulement qu'elle connut et aima la Grèce, par les poètes
+épigrammatiques et Anatole France.
+
+Mais l'évènement intellectuel de son adolescence, ce fut la
+découverte de la philosophie de Taine. Une après-midi de printemps
+dont elle a gardé l'exacte mémoire, sur une colline près de
+Monte-Carlo, dans le soleil et l'odeur des fleurs, quelqu'un en qui
+elle avait mis sa confiance lui expliqua que le vice et la vertu
+sont des produits comme le vitriol et le sucre, et tout ce qui
+s'ensuit pour la morale et la métaphysique. Chaque parole de
+l'initiateur écartait un voile, dissipait un rêve, ruinait un
+espoir; mais de la mer étincelante sous le soleil éternel, de la
+flûte d'un pâtre assis au bord du chemin et de son désespoir même
+jaillissait pour elle un frénétique appel à jouir de cette vie si
+courte... O indigente et basse philosophie! Que de jeunes esprits
+n'a-t-elle pas vainement désolés, quand encore elle ne les a pas
+pervertis! Et c'est assurément un problème de savoir comment et dans
+quelle mesure l'erreur peut engendrer la vérité ou se revêtir de
+beauté, mais le fait est que la philosophie de Taine, utile en son
+temps à l'avancement des études psychologiques, s'étant infiltrée
+d'autre part dans la sensibilité romantique, fond commun de tous les
+poètes du siècle, y a formé la source encore aujourd'hui
+jaillissante d'un pathétique nouveau et déchirant. Madame de
+Noailles l'a elle-même finement noté, chez Musset, et on peut
+étendre cette observation à tous les artistes de son époque, le
+désespoir est sans âcreté, et le bonheur sans ironie. Or c'est
+l'inévitable effet d'une telle philosophie, avec ses négations
+brutales, et le divorce radical qu'elle accuse entre nos aspirations
+et la réalité, d'introduire dans la sensibilité un principe, soit
+d'âcreté, soit d'ironie. Barrès, qui excelle à cumuler les bénéfices
+de positions contradictoires, a développé dans l'une et l'autre
+direction son romantisme, et, pour tout dire, aggravé son mal
+tellement, qu'il dut enfin se mettre en quête d'un remède. Dans
+l'œuvre de Barrès qu'elle sait par cœur, Madame de Noailles a bu à
+longs traits le poison,--et repoussé le remède, qui d'ailleurs, pour
+des raisons aisées à saisir, ne lui convenait en effet nullement; de
+sorte que sous son génie accablée elle défaille, sans qu'on voie
+d'où lui viendrait le secours.
+
+ * * * * *
+
+Sa vocation s'affirma de très bonne heure. Vers sa dixième année
+elle vit venir en visite à Amphion, à quelques jours d'intervalle,
+un prince régnant et Frédéric Mistral. Elle vénéra, adora Mistral et
+négligea le prince. Dès lors son choix était fait: déjà elle
+s'essayait à versifier... Peu d'années plus tard, à Paris, sans
+cesse elle entraînait sa gouvernante vers le lycée Janson, où
+l'attirait invinciblement le visage de Pascal. Après avoir de 11 à
+16 ans couvert de prose de volumineux cahiers, elle revint à la
+poésie. C'est seulement en 1901, après son mariage, qu'elle publia
+son premier livre, le _Cœur innombrable_, depuis assez longtemps
+déjà achevé. Puis parurent l'_Ombre des Jours_ (1902), la _Nouvelle_
+_Espérance_ (1903), le _Visage Emerveillé_ (1904), la _Domination_
+(1905), les _Eblouissements_ (1907): trois romans, trois recueils de
+poèmes. Dès son premier livre elle saisit l'opinion, ne fut
+indifférente à personne. Elle eut des détracteurs passionnés qui
+feignaient de croire que son nom, sa situation mondaine et sa beauté
+constituaient l'essentiel de son génie; des adorateurs persuadés que
+leur enthousiasme eût été le même si elle eût été pauvre, laide, et
+se fût appelée Durand; des admirateurs mesurés, plus ou moins
+sensibles à la nouveauté et à l'abondance de son inspiration, ou aux
+imperfections de sa forme:--envie, admiration, amour, aube éclatante
+de sa jeune gloire... Au vrai, pour tout esprit non prévenu, son
+génie est incontestable; et c'est une question intéressante de
+savoir si et en quoi sa situation mondaine a pu la servir ou lui
+nuire.
+
+Pour un homme, et plus encore pour une femme qui se voue à l'art, il
+est trop clair qu'un grand nom, une belle fortune présentent des
+avantages pratiques inappréciables. Encore ne vont-ils point sans
+quelque inconvénient. La part qui est due à la mode dans un succès
+s'épuise vite: le dernier livre de vers de Madame de Noailles, les
+_Eblouissements_, ne semble pas avoir reçu, au moins dans la presse,
+un accueil aussi chaud que le _Cœur innombrable_ et l'_Ombre des
+Jours_, et pourtant il leur est aussi supérieur que l'est la
+_Nouvelle Espérance_ au _Visage_ et à la _Domination_. Mais c'est
+surtout au point de vue de son développement intérieur que
+l'artiste dans des conditions extérieures trop favorables trouve de
+graves périls. Surveillé et limité par son milieu il surveille et
+limite à son tour ses sentiments, ou au moins leur expression; il
+n'ose pas oser, perdre la pudeur, ce qui est la condition première
+de tout art. Isolé d'ailleurs de la vie, il ne sait ou ne veut pas
+se mettre en quête d'elle, et si parfois il la rencontre, il ne s'en
+rend point le maître, ignorant du rude effort qu'il y faut. Or de ce
+double péril Madame de Noailles a été préservée par la sincérité
+entière, irréductible de sa nature et par sa prodigieuse
+perméabilité à toutes les émotions. Sincérité, candeur, spontanéité,
+naïveté, ingénuité, autant de mots qui d'eux-mêmes, qu'on la lise ou
+l'écoute, vous viennent aux lèvres. «Sabine, écrit-elle, et on est
+invinciblement tenté de lui appliquer à elle, la part faite à
+beaucoup d'ironie, cette caractéristique de son héroïne, «Sabine
+discutait, affirmait comme on fait un serment; elle avait toujours
+l'air de dire à la suite de ce qu'elle énonçait: «Je vous jure que
+c'est ainsi»; elle prononçait: «Cela est vrai...» sur le ton dont
+elle aurait crié: «J'ai soif...» avec une assurance puisée au lieu
+même de la certitude physique et du besoin...»[6]. Plus peut-être
+qu'il n'eut fallu parfois pour son repos, Madame de Noailles a le
+courage d'elle-même et de toute elle-même. Quant à sa sensibilité,
+en fut-il jamais de plus aisément blessable, de plus continûment
+frémissante? Je l'ai vue s'émouvoir jusqu'aux larmes à la soudaine
+évocation d'un chagrin vieux de vingt ans. Sensible, comme Sabine
+«jusqu'au trouble de l'esprit et jusqu'au malaise physique», Madame
+de Noailles ignore la paix et le repos des nerfs, sinon du cœur:
+
+ Je suis l'être que tout enivre et tout afflige...
+ Et je vis étonnée, aveuglée, éblouie,
+ Sachant bien que pourtant la détresse inouïe
+ A depuis mon enfance exalté tous mes jours...
+ Hélas! je vis, toujours errante et toujours ivre
+ Je vis, pleine d'azur, de sanglots, de souhaits...
+
+ [6] _Nouvelle Espérance_, p. 16.
+
+Qu'avez-vous fait, demande-t-elle à ses vers
+
+ De ces désirs, ces cris, ces éblouissements
+ Si tendres, si joyeux, si tristes, si sensibles
+ Qu'un autre être que moi ne les croit pas possibles,
+ Et s'il portait mon cœur mourrait d'épuisement?
+
+Remarque-t-on la force des expressions: enivrée, pâmée, exaltée,
+éblouissements, détresse, épuisement? Chez Sabine, écrit encore
+Madame de Noailles, «la flamme montait des profondeurs du sang,
+faisait sur la pensée, sur la raison, danser son rouge incendie.
+Nulle réserve, nul jugement en cet esprit que la première vague
+emplissait...» La tendance ou la tentation du poète, c'est de faire
+ou de laisser _donner_ en chaque occasion sa sensibilité tout
+entière. Le péril, bien différent de celui qu'on eût pu craindre,
+c'est dès lors que sous ce flot innombrable et monotone de
+sensibilité les plans et les reliefs de son univers s'atténuent
+jusqu'à disparaître, c'est que ses sentiments et leurs objets les
+uns par rapport aux autres ne s'ordonnent ni ne se situent. Et sans
+doute ce péril-là s'aggrave-t-il des conditions mêmes d'une vie trop
+facile. A Madame de Noailles comme à ce Philippe l'Arabe que Barrès
+nous montre réduit à une extrême ingéniosité pour satisfaire son
+besoin de s'attendrir, les circonstances ont composé une solitude:
+certaines expériences douloureuses, les unes inutiles, les autres
+utiles, indispensables peut-être, lui sont suivant le point de vue,
+épargnées ou interdites; elle s'enivre, elle _meurt_ d'émotions que
+néglige l'ordinaire des malheureux:
+
+ Si l'on t'avait appris qu'un cœur toujours malade
+ Et blessé chaque soir d'ombre et de volupté
+ Ne goûte qu'en mourant l'odeur des roses thé
+ Dans l'air chaud remué par les cris des pintades...[7]
+
+ [7] Les _Eblouissements_, p. 311.
+
+Défaut charmant, trop charmant, mais défaut pour un poète accessible
+d'ailleurs aux sentiments généraux et profonds, à ceux que suscitent
+la Nature, l'Amour et la Mort, identiques dans toutes les conditions
+humaines. La pente naturelle de Madame de Noailles est à une
+certaine exagération, et les circonstances ont dû accentuer plutôt
+qu'atténuer cette inclination, qu'une raison suffisamment ferme
+n'est pas venue jusqu'ici réfréner. Mais cette réserve faite,
+hâtons-nous de reconnaître que l'originalité profonde de Madame de
+Noailles est indépendante de toute condition extérieure, s'il est
+vrai qu'à aucun poète de sa génération il n'a été donné de reprendre
+et de renouveler aussi puissamment quelques-uns des thèmes éternels
+du lyrisme.
+
+ * * * * *
+
+Je ne sais qui a dit que s'il était une petite fille qui fût née
+sous un chou, c'était certainement Madame de Noailles. Le mot est
+joli, mais un peu injuste. Sans doute les jardins, même potagers,
+ont leur part dans l'amour de Madame de Noailles; et ne faut-il pas
+remercier le poète qui le premier sut dégager l'humble beauté de nos
+légumes? Mais en vérité ce n'est pas assez dire que d'appeler Madame
+de Noailles la Muse des Jardins. Que l'on considère son œuvre
+d'ensemble: c'est bien à la Nature qu'elle est dédiée comme une
+magnifique offrande, à la toute puissante, à l'universelle Nature, à
+celle de Lamartine, de Vigny et de Hugo:
+
+ Nature au cœur profond sur qui les cieux reposent
+ Nul n'aura comme moi si chaudement aimé
+ La lumière des jours et la douceur des choses,
+ L'eau luisante et la terre où la vie a germé...[8]
+
+ [8] _Cœur_, p. 7.
+
+Ce que Madame de Noailles apporte de nouveau, et par quoi elle se
+manifeste bien de ce temps où Baudelaire et les naturalistes ont
+joint leurs influences à celle des grands Romantiques, c'est une
+sensualité inépuisable, unie à une extrême précision descriptive.
+Elle jouit et souffre de la nature par tous les sens, par le goût
+surtout, l'odorat et la vue, et par cette sensibilité générale et
+profonde, particulièrement abondante chez la femme, jusqu'à former
+comme un sixième sens, à la faveur duquel les sensations des autres
+se mêlent, se confondent et se multiplient. Elle peut analyser en
+huit strophes, étonnantes d'invention verbale, les _Saveurs de
+l'air_:
+
+ Mon Dieu! que j'ai goûté la douce odeur de l'air,
+ De l'air charmant, glissant et clair
+ Odeur simple au matin, et le soir si chargée
+ De feu, de lueur orangée![9]
+
+ [9] _Eblouissements_, p. 39.
+
+Elle voudrait absorber l'univers comme une enivrante liqueur:
+
+ Il n'est pas suffisant qu'on regarde et qu'on touche
+ Les vergers odorants et verts;
+ Je voudrais n'être plus qu'une amoureuse bouche
+ Qui goûte et qui boit l'univers[10].
+
+ [10] _Eblouissements_, p. 264.
+
+A savourer les parfums elle apporte le même mélange de sensualité et
+d'analyse:
+
+ Mon cœur est un palais plein de parfums flottants
+ Qui s'endorment parfois aux plis de ma mémoire...
+ Parfum des fleurs d'avril, senteur des fenaisons,
+ Odeur du premier feu dans les chambres humides,
+ Aromes épandus dans les vieilles maisons...[11]
+
+ [11] _Cœur_, p. 69, id. Sur les mains _Eblouissements_, p. 343.
+
+Il n'est pas jusqu'à l'image visuelle elle-même, aussi nette, aussi
+intense que chez Hugo, qui, au lieu de rester comme chez celui-ci et
+conformément à son usage ordinaire, avant tout représentative, ne se
+prolonge immédiatement, elle aussi, en sensualité:
+
+ O pulpe lumineuse et moite du ciel tendre!
+ Espace où mon regard se meurt de volupté,
+ O gisement sans fin et sans bord de l'été,
+ Azur qui sur l'azur vient reluire et s'étendre,
+ Coulez, roulez en moi...[12]
+
+ [12] _Eblouissements_, p. 162.
+
+Après cela, on ne s'étonnera pas que Madame de Noailles soit de tous
+ses nerfs accessible aux mille influences des saisons, du jour et de
+l'heure. Avec une inlassable et subtile complaisance, elle a noté
+les multiples aspects de la changeante nature, ses complicités et
+ses désaccords avec la mobile humanité.
+
+C'est le «printemps vert amer»:
+
+ Un oiseau chante, l'air humide
+ Tressaille d'un fécond bonheur,
+ Un secret puissant et languide
+ Traîne sa vapeur, sa moiteur...[13]
+
+ [13] _Eblouissements_, p. 88.
+
+C'est le languissant, le luxurieux été:
+
+ C'est l'été, je meurs, c'est l'été...
+ Un désir indéfinissable
+ Est sur l'univers arrêté
+ Ah! dans les plis légers du sable
+ Le tendre groupe projeté
+ D'un rosier blanc et d'un érable!
+ Le cœur languit de volupté...[14]
+
+ [14] _Eblouissements_, p. 67.
+
+C'est l'automne:
+
+ Comme toutes les voix de l'été se sont tues!
+ Pourquoi ne met-on pas de mantes aux statues?
+ Tout est transi, tout tremble et tout a peur; je crois
+ Que la bise grelotte et que l'eau même a froid.
+
+ Les feuilles dans le vent courent comme des folles...[15]
+
+ [15] _Cœur_, p. 83.
+
+Et c'est l'hiver enfin, le rude et consolant hiver,
+
+ L'hiver sans volupté, sans chants et sans odeur[16]
+
+ [16] _Ombre des Jours_, p. 53.
+
+Voici la douceur du matin:
+
+ Candide, charmant
+ Comme une fleur qui naît et comme un pépiement.
+ Tout est plus jeune encor que l'enfance...[17]
+
+ [17] _Eblouissements_, p. 100.
+
+Voici Midi paisible:
+
+ Midi glisse et languit, la vie est assoupie...
+ Repos dans la nature ardente! Les demeures
+ Ont laissé retomber les doux stores d'osier
+ Rien ne bouge; on dirait que des insectes meurent
+ Entre le sable chaud et l'ombre des rosiers.
+
+ On n'a pas de regrets, pas de désir, pas d'âge[18]
+
+ [18] _Eblouissements_, p. 28.
+
+Voici un après-midi de juillet dans la maison:
+
+ A l'ombre des volets la chambre s'acclimate;
+ Le silence est heureux, calme, doux, attiédi,
+ Pareil au lait qui dort dans une fraîche jatte;
+ La pendule de bois fait un bruit lent, hardi,
+ Semblable à quelque chat qui pousse avec sa patte
+ Les instants, dont l'un chante et l'autre est assourdi.[19]
+
+ [19] _Ibid._, p. 129.
+
+Voici un Crépuscule au Jardin:
+
+ O divin crépuscule, odeur de roses blanches!
+ Le soir est du soleil arrêté dans les branches.
+ Les arbres des jardins épandent leurs rameaux
+ Et partagent la paix triste des animaux;
+ Tout est pensif, chargé de désir et de rêve,
+ Une vapeur descend, une autre se soulève...
+ Le tilleul inquiet, l'érable faible et blanc
+ Font un geste secret, désespéré, tremblant...[20]
+
+ [20] _Eblouissements_, p. 307.
+
+Voici une sensation d'avant l'orage:
+
+ Ah! je ne savais pas ce que c'était, c'était
+ La lente oppression qui précède l'orage...
+ J'appuyais mes deux mains sur mon cœur; j'écoutais
+ Frémir en moi la peur, la soif, la triste rage,
+ Je me levais, j'allais, les doigts en éventail,
+ Un sang rapide et chaud étourdissait ma tête...[21]
+
+ [21] _Eblouissements_, p. 130.
+
+Voici des impressions d'après l'ondée:
+
+ Dieu merci la pluie est tombée
+ En de fluides longues flèches,
+ La rue est comme un bain d'eau fraîche,
+ Toute fatigue est décourbée...
+
+ Un parfum de verdure nage
+ Dans toute cette eau renversée;
+ A petites gouttes pressées
+ L'été s'évade du naufrage.[22]
+
+ [22] _Ombre des Jours_, p. 63.
+
+Mais la sensibilité de Madame de Noailles se limite rarement à la
+volupté passive de la sensation pure. Non contente de ressentir
+l'univers, elle veut le posséder, s'abîmer en lui, l'abîmer en elle.
+Voyez, s'écrie-t-elle,
+
+ Voyez de quel désir, de quel amour charnel
+ De quel besoin jaloux et vif, de quelle force
+ Je respire le goût des champs et des écorces.
+ Je vivrai désormais près de vous, contre vous,
+ Laissant l'herbe couvrir mes mains et mes genoux,
+ Et me vêtir ainsi qu'une fontaine en marbre...[23]
+
+ [23] _Cœur_, p. 58.
+
+Son vœu le plus cher, c'est d'
+
+ Etre dans la nature ainsi qu'un arbre humain,
+ Etendre ses désirs comme un profond feuillage,
+ Et sentir, par la nuit paisible et par l'orage,
+ La sève universelle affluer dans ses mains.[24]
+
+ [24] _Cœur_, p. 73.
+
+Saisit-on ce mélange perpétuel, cette constante fusion de l'homme et
+de la nature?
+
+ Rire, fraîcheur, candeur, idylle de l'été!
+ Tout m'émeut, tout me plaît, une extase me noie,
+ J'avance et je m'arrête; il semble que la joie
+ Etait sur cet arbuste, et saute dans mon cœur!
+ Je suis pleine d'élan, d'amour, de bonne odeur,
+ Et l'azur à mon corps mêle si bien sa trame,
+ Tout est si rapproché, si brodé sur mon âme,
+ Qu'il semble brusquement à mon regard surpris
+ Que ce n'est pas le pré, mais mon œil qui fleurit
+ Et que, si je voulais, sous ma paupière close,
+ Je pourrais voir encor le soleil et la rose[25]
+
+ [25] _Eblouissements_, p. 268.
+
+De tels accents sont très nouveaux dans notre littérature. Ils
+différencient Madame de Noailles non seulement des naturalistes qui
+décrivent la nature comme une réalité étrangère, mais d'un
+Chateaubriand, d'un Hugo, que la nature émeut certes profondément,
+mais qui devant elle n'en restent pas moins, si l'on peut dire,
+intérieurs à eux-mêmes. D'un mot et dans tout le sens de ce mot, la
+sensibilité de Madame de Noailles est panthéiste, jusque-là que la
+certitude d'une union plus étroite avec la nature dans la mort
+(étrange illusion, pour le dire en passant, de croire qu'on sera
+plus proche de la nature mort que vivant) lui tient lieu des
+espérances qu'on demande d'ordinaire à la religion:
+
+ Je ne souhaite pas d'éternité plus douce
+ Que d'être le fraisier arrondi sur la mousse...[26]
+et encore:
+
+ O mort, vraiment pourrez-vous faire,
+ Ayant dissous mon cœur content,
+ Que je sois ce que je préfère:
+ Un éclat d'azur dans le temps?[27]
+
+ [26] _Eblouissements_, p. 211.
+
+ [27] _Eblouissements_, p. 289.
+
+Telle est la puissance de cet amour qu'il empiète sur le domaine
+ordinaire des autres amours, amour humain:
+
+ Les forêts, les étangs et les plaines fécondes
+ Ont plus touché mes yeux que les regards humains[28]
+
+ [28] _Cœur_, p. 7.
+
+Amour divin:
+
+ Moi qui ne peux pas croire aux promesses des cieux,
+ Je vous adore avec la part qu'on donne à Dieu[29]
+
+ [29] _Eblouissements_, p. 211.
+
+De fait, si Madame de Noailles prie, c'est vers le soleil que monte
+sa prière:
+
+ C'est ma prière unique et ma foi naturelle
+ De plier mes genoux orgueilleux sur tes pas...[30]
+
+ [30] _Eblouissements_, p. 141.
+
+ Ma joie est un jardin dont vous êtes la rose,
+ Enorme soleil d'or, flamme en corolle éclose,
+ Héros, d'ardents regards et de flèches armé,
+ Soleil, mille soleils en vous seul enfermés!...
+ Moi seule, en vous voyant je prie et je chancelle...[31]
+
+ [31] _Ibid._, p. 81-86.
+
+Mais non plus que l'amour, l'adoration ne suffit encore à ce cœur
+qui ne se satisfait que du délire. L'aurore d'un beau jour d'été,
+lumière, azur, parfum, gazouillement d'oiseaux, bourdonnement
+d'abeilles, la remplit d'une ivresse dionysiaque:
+
+ Vivre! chanter la gloire et le plaisir de vivre!
+ --Et puisqu'on n'entend plus, ô mon Bacchus voilé
+ Frissonner ton sanglot et ton désir ailé,
+ Puisqu'au moment luisant des chaudes promenades
+ On ne voit plus jouer les bruyantes Ménades,
+ Puisque nul cœur païen ne dit suffisamment
+ La splendeur des flots bleus pressés au firmament,
+ Puisqu'il semble que l'âpre et l'enivrante lyre
+ Ait cessé sa folie, ait cessé son délire,
+ Puisque dans les forêts jamais ne se répand
+ L'appel rauque, touffu, farouche du dieu Pan
+ Ah! qu'il monte de moi, dans le matin unique,
+ Ce cri brûlant, joyeux, épouvanté, hardi,
+ Plus fort que le plaisir, plus fort que la musique,
+ Et qu'un instant l'espace en demeure étourdi...»[32]
+
+ [32] _Eblouissements_, p. 91.
+
+On le voit, l'attitude du poète en face de la nature correspond
+assez exactement, sauf quelque excès de sensualité peut-être, à
+l'image que nous pouvons nous former du Paganisme exalté des
+Mystères. Ce n'est pas la Grèce de la tradition universitaire, mais
+c'est une Grèce authentique. Une fois encore, par l'élan seul de son
+génie, Madame de Noailles renoue la chaîne interrompue de ses
+origines.
+
+Cependant, cette sensibilité si merveilleusement abondante, le seul
+amour de la nature suffira-t-il à l'absorber? Une âme moderne
+peut-elle se reposer dans le pur naturalisme? Il y a au fond de
+l'âme de Madame de Noailles, comme de tant d'âmes de son siècle, une
+inquiétude essentielle, une douloureuse ardeur de changement et de
+fuite, une fureur de toujours et de tout sentir:
+
+ Qu'aucune flèche, aucune flamme,
+ Aucune aride pâmoison
+ Ne soit épargnée à cette âme
+ Qui veut défaillir de frisson...
+ Ah! goûter tout ce qui tourmente![33]
+
+ [33] _Eblouissements_, p. 381.
+
+Si instable et oscillante est cette sensibilité qu'à la rigueur les
+extrêmes s'y touchent:
+
+ Mon Dieu! mon Dieu! la paix touche au délire aussi![34],
+
+et que sans cesse par des transitions rapides et insensibles s'y
+transmuent l'une en l'autre la volupté et la douleur:
+
+ Chère douleur, ô seul brisement délectable!...
+ Vous par qui l'on sanglote et vous par qui l'on rit,
+ Rire d'inconsolable et mortelle allégresse![35]
+
+ [34] _Eblouissements_, p. 26.
+
+ [35] _Eblouissements_, p. 311.
+
+«Je n'ai pas le sens des degrés du plaisir, dit Sabine. Il n'y a
+qu'un plaisir, c'est ce qui fait mal...»[36] Désordonnés mouvements
+du cœur, dont la nature ne saurait être l'objet, non plus que la
+cause! Aussi bien la nature elle-même suscite au cœur qu'elle ne
+suffit point à combler la nostalgie d'un autre amour:
+
+ Vaporeuse douceur de l'air tremblant et pur,
+ Paysage d'été luisant sous ma fenêtre,
+ Miel du soleil épars sur les coteaux d'azur,
+ Allégresse du jour léger qui vient de naître...
+
+ Vous dites: «Les splendeurs du matin clair sont là
+ Pour que le jeune Adam et l'Eve langoureuse
+ Reviennent habiter sous les larges lilas
+ Prés de la source sourde, au fond de l'herbe creuse[37]
+
+ [36] _Nouvelle Espérance_, p. 175.
+
+ [37] _Eblouissements_, p. 359.
+
+Madame de Noailles a brodé une variation originale sur le thème
+romantique, qu'on eût pu croire usé, de la solitude de l'homme dans
+la nature, après l'amour:
+
+ ... Vous parlez, j'entends, vous me dites: «Pauvre âme,
+ Tu ne pourras jamais être aussi bien en moi;
+ Il faut que tu me voies comme l'étang me voit,
+ Et que sans trop d'ardeur humaine tu t'emplisses
+ De mes reflets dansants et de mes ombres lisses.
+ Tu as trop de désir, trop d'espoir et d'orgueil...
+ --Ah! nature, nature, épuisante nature
+ Je vous entends; ainsi, je ne verrai jamais
+ Vos sources, vos chemins, vos feuillures de mai,
+ Sans qu'en mon cœur s'élance une blessure aiguë...
+ Ah! le plaisir charmant et doux de la ciguë
+ Qui balance sa fleur et son feuillage bas,
+ Ah! cet oiseau qui chante et qui ne pense pas...[38]
+
+ [38] _Ombre des Jours_, p. 124-125.
+
+Qu'on lise tout le poème, et puis qu'on relise le _Lac_ et la
+_Tristesse d'Olympio_; s'il n'a ni le sublime pathétique de l'un, ni
+la magnificence de l'autre, il a sur tous les deux la supériorité de
+la précision analytique. Ç'a été et c'est la tâche de quelques-uns
+des meilleurs écrivains d'aujourd'hui de préciser par l'analyse le
+vague constitutif de la sensibilité romantique.
+
+ * * * * *
+
+Sur sa façon de sentir l'amour, Madame de Noailles est beaucoup plus
+brève que sur sa façon de sentir la nature. Dans ses trois volumes
+de vers, on trouverait à peine une douzaine de pièces consacrées à
+un sentiment qui remplit d'ordinaire les productions féminines, et
+ces pièces, si ingénieusement qu'on les rapproche, ne forment pas
+l'histoire d'un cœur. Trois ou quatre d'entre elles font allusion à
+des déceptions répétées, déceptions ordinaires, inévitables, mais
+particulièrement sensibles à ce cœur né pour souffrir.
+
+ Je t'expliquais parfois cette peine que j'ai
+ Quand le jour est trop tendre ou bien la nuit trop belle.
+ Nous menions lentement nos deux âmes rebelles
+ A la sournoise, amère et rude tentative
+ D'être le corps en qui le cœur de l'autre vive;
+ Et puis, un soir, sans voix, sans force et sans raison,
+ Nous nous sommes quittés; ah! l'air de ma maison,
+ L'air de ma maison morne et dolente sans toi,
+ Et mon grand désespoir étonné sous son toit![39]
+
+ [39] _Ombre des Jours_, p. 156.
+
+Mais quoi! C'est la destinée commune de tous les cœurs qui ont trop
+d'amour. Il y a de Saint-Paul un mot simple et profond: «Quoique,
+écrit l'apôtre, en aimant davantage, je sois peut-être moins aimé».
+Ainsi Madame de Noailles:
+
+ Tu vas, toi que je vois, mon ombre, ô mon moi-même,
+ Cherchant quelque épuisant et merveilleux bonheur,
+ Mais l'espoir tremble, l'air est las, la vie a peur,
+ Tu vas, ayant toujours plus aimé qu'on ne t'aime,
+
+ Plus aimé, ou du moins plus âprement aimé,
+ D'une plus imminente et guerrière détresse...[40]
+
+ [40] _Ombre des Jours_, p. 149.
+
+Alors, sous l'intolérable douleur de la récente blessure, c'est un
+âpre, un ardent désir de silence, d'oubli, de mort:
+
+ Ne plus aimer surtout, ah! c'est surtout cela!...
+ Les yeux, les yeux, ne plus se souvenir des yeux
+ Des yeux qu'on a aimés, mauvais comme des pierres!
+ Ces yeux profonds, avec des flèches au milieu
+ Ah! qu'ils ferment en nous leurs cils et leurs paupières!
+ Amour, allez-vous-en pour qu'on puisse mourir...[41]
+
+ [41] _Ibid._, p. 158.
+
+C'est le retour à l'apaisante nature:
+
+ Maintenant je le sens, moi dont le cœur est tel
+ Qu'aucun désir n'y peut demeurer long et grave,
+ Je garde pour vous seule un amour immortel
+ O beauté des jardins, indolente et suave![42]
+
+ [42] _Ibid._, p. 160.
+
+Paix trompeuse, que viennent soudain traverser d'aigus, de
+déchirants souvenirs:
+
+ L'ombre d'un autre cœur a de plus noirs détours
+ Que la nuit orageuse, impénétrable et sombre;
+ Eclairs des faux regards, phare du faux amour
+ Où menez-vous l'espoir, qui se brise et qui sombre!
+
+ Le passé vit en moi ce soir, ce trop chaud soir...[43]
+
+ [43] _Ombre des Jours_, p. 165-166.
+
+O folie dont rien ne peut guérir! Ce cœur qui d'un si rude élan
+s'est porté vers l'amour jamais ne se déprendra de l'amour:
+
+ Enfants, regardez bien toutes les plaines rondes,
+ La capucine avec ses abeilles autour,
+ Regardez bien l'étang, les champs, avant l'amour,
+ Car après on ne voit plus jamais rien du monde.
+
+ Après l'on ne voit plus que son cœur devant soi,
+ On ne voit plus qu'un peu de flamme sur sa route,
+ On n'entend rien, on ne sait rien, et l'on écoute
+ Les pieds du triste Amour qui court ou qui s'asseoit.[44]
+
+ [44] _Ombre des Jours_, p. 165.
+
+Qu'il vienne donc, le désirable et redoutable amour. Non seulement
+on consent à l'accueillir, mais de tout son être on l'appelle. Par
+une étrange fusion du caractère viril avec le féminin, l'amour dans
+l'œuvre de Madame de Noailles n'est pas seulement passion, il est
+_action_, recherche et presque provocation. Un poème de l'_Ombre des
+Jours_ fait entendre cette curieuse plainte:
+
+ Et je rentrais alors ivre du temps d'été,
+ Lasse de tous cela, morte d'avoir été
+ Moi le garçon hardi et vif, et toi la femme...
+
+Sabine de Fontenay, à la fin d'une soirée passionnée de musique,
+retient son cousin Jérôme. Ils sont là en face l'un de l'autre, elle
+confuse et misérable, lui nerveux et pâle. L'homme se dérobe:
+«Sabine, dit-il en tremblant, vous devriez aller vous reposer, il
+est tard, vous partez demain.--Et puis il se passa la main sur le
+front comme s'il voulait en arracher une pensée pesante, une
+douleur, et Sabine crut qu'il pleurait. Alors _elle le pressa contre
+elle d'une terrible tendresse_...»[45]. La même Sabine plus tard, la
+première fois qu'elle voit chez lui Philippe Forbier, un ami de son
+mari, éprouve une grande difficulté à partir, à le quitter, la
+seconde fois, avec la sûreté de l'instinct, prend une syncope, et la
+troisième se laisse tomber contre sa poitrine. La récente
+émancipation de la femme ménage aux amateurs de complexités
+psychologiques de précieux et neufs divertissements... Le miracle
+c'est que, si contraire à l'idée ou à l'idéal, sans doute un peu
+artificiels, que l'homme conçoit volontiers de l'amour féminin,
+l'amour chez l'héroïne de Madame de Noailles n'en garde pas moins
+une entière noblesse: il la doit avant tout à son courage, à l'élan
+sans restriction ni réserve qui le jette vers la douleur. Ce n'est
+pas Sabine de Fontenay qui, pareille à l'Homme libre de Barrès,
+s'arrête jamais avant de se nuire, mais elle se précipite sur toutes
+les pointes de la vie de façon à s'y déchirer.
+
+ [45] _Nouvelle Espérance_, p. 92-93.
+
+ * * * * *
+
+Au reste, cette analyse est loin d'épuiser la signification du mot
+amour chez Madame de Noailles. D'abord, et c'est un trait par où
+elle se révèle de lettres, l'amour n'est pas seulement pour elle ce
+sentiment étroit et tenace qui s'attache à un être particulier.
+Sabine un soir avec Philippe entend passer sous ses fenêtres une
+manifestation d'étudiants, et ce tumulte dans l'ombre l'enivre.
+«Qu'est-ce qu'il vous faut, à vous, lui demande Philippe tristement,
+qu'est-ce ce qu'il vous faut pour être heureuse»?--«Votre amour,
+répond-elle, puis elle ajoute: Et la possibilité de l'amour de tous
+les autres»[46]. Ainsi Madame de Noailles, dans l'exquis poème de
+l'_Ombre des Jours_:
+
+ J'ai dit ce que j'ai vu et ce que j'ai senti,
+ D'un cœur pour qui le vrai ne fut point trop hardi,
+ Et j'ai eu cette ardeur par l'amour intimée
+ Pour être après la mort parfois encore aimée,
+ Et qu'un jeune homme alors lisant ce que j'écris,
+ Sentant par moi son cœur ému, troublé, surpris,
+ Ayant tout oublié des épouses réelles
+ M'accueille dans son âme et me préfère à elles[47]
+
+ [46] _Nouvelle Espérance_, p. 266.
+
+ [47] _Ombre des Jours_, p. 170.
+
+Sabine, nous dit-on encore, par moments «ne savait plus vers qui
+allaient ses espoirs; cela s'étendait, devenait infini; elle
+imaginait des horizons de soleil immense, des foules venues vers
+elle, et elle la déesse de l'éternel désir»[48]. Etre la _déesse de
+l'éternel désir_: telle est la forme que prend dans un cœur féminin
+l'amour de la gloire.
+
+ [48] _Nouvelle Espérance_, p. 314.
+
+Ce n'est pas tout encore. Le mot désir, comme le mot amour, est
+équivoque, ou plutôt multivoque, et la plupart des hommes n'usent de
+ces mots que dans un seul de leurs sens, dès lors en chaque cas
+aisément déterminable. Mais, selon une profonde remarque de Barrès,
+à certaines âmes, aux plus complexes et aux plus sensitives, le
+vocabulaire commun devient insuffisant; elles trouvent en elles une
+puissance infinie d'expansion, de jaillissement, elles disent désir,
+amour, et cela signifie, suivant le plan de leur vie intérieure sur
+lequel cette puissance se réalise, désir d'aimer, désir d'être
+aimée, amour de la nature, amour d'un être, amour de l'humanité,
+amour de la gloire, héroïsme, désir sans nom, pur amour. Nous avons
+parcouru déjà chez Madame de Noailles quelques-uns de ces sens du
+mot amour; nous y trouvons la plupart des autres. Et d'abord il y a
+en elle une immense pitié de la souffrance et de la misère humaines
+qui l'eût sans doute dévoyée vers l'humanitarisme, si l'influence de
+Barrès ne l'en eût heureusement détournée; je dis heureusement, car
+dans l'ordre de l'activité morale l'amour n'est rien sans le
+renoncement, le don de tout l'être, et c'est sans doute le vice
+profond de l'humanitarisme philanthropique de méconnaître cette
+vérité de principe; or Madame de Noailles ignore le renoncement.
+Mais qu'on lise les poèmes intitulés: _Fraternité_[49], _La
+Justice_,[50] _Les Malheureux_,[51] ou telles pages de la _Nouvelle
+Espérance_[52] et du _Visage Emerveillé_[53] sur les criminels: on y
+sentira palpiter une émotion sincère. «Quand j'étais petite, un
+soir, je revenais en voiture avec mon père, et nous avons rencontré
+sur la route un homme qui passait entre deux gendarmes. Mon père m'a
+dit: «Vois, c'est sans doute un voleur». Ah! le mot voleur, comme il
+m'avait fait peur, comme il est redoutable! et j'ai regardé.
+C'était, entre deux gendarmes, un homme pauvre qui avait l'air
+fatigué»!
+
+ [49] _Cœur innombrable_, p. 167.
+
+ [50] -- -- p. 171.
+
+ [51] -- -- p. 174.
+
+ [52] _Nouvelle Espérance_, p. 150-179.
+
+ [53] _Visage_, p. 57.
+
+Mais la société d'élection de Madame de Noailles, ce sont les héros;
+la dernière et très belle pièce des _Eblouissements_ leur est
+dédiée. L'héroïsme devait tenter Madame de Noailles, étant l'état le
+plus élevé où atteignent les âmes qui unissent à une extrême
+générosité un vif sentiment d'elles-mêmes.
+
+ Que d'autres cherchent l'air des bois, de la montagne,
+ Et la brise des Océans,
+ Je m'enfonce dans l'ombre où nul ne m'accompagne,
+ Je respire chez les géants![54]
+
+ [54] _Eblouissements_, p. 408.
+Et c'est une suite magnifique de virils accents, auxquels la
+dernière strophe seule mêle un accent très féminin:
+
+ Je viens, portant sur moi la douce ardeur des mondes
+ Et tenant les fleurs de l'été,
+ Accueillez-moi ce soir dans l'ombre où se confondent
+ _L'héroïsme et la volupté_!
+
+Ainsi Sabine de Fontenay s'écriait: «N'est-ce pas, l'héroïsme et la
+sensualité sont la même chose, l'héroïsme est la plus âpre
+sensualité?»[55] Et c'est assurément une question de savoir si
+certains états élevés peuvent être ainsi sensualisés impunément...
+
+ [55] _Nouvelle Espérance_, p. 164.
+
+Tant de formes diverses de l'amour ont-elles enfin épuisé la source
+où elles s'alimentent? Madame de Noailles a insisté à diverses
+reprises, douloureusement, sur l'impuissance des mots ou des actes à
+égaler l'abondance et l'ardeur de sa vie intérieure:
+
+ Je ne pourrais jamais exprimer mon desir
+ L'ardeur qui me terrasse,
+ Ni si les monts d'argent me prêtaient leur soupir
+ Soulevé dans l'espace,
+
+ Ni si le lis brûlant me donnait son odeur
+ Dans l'azur infusée
+ Ni si toute la mer se groupait dans mon cœur
+ Pour jaillir en fusée!...[56]
+
+ Tant de rêve, d'amour, de désir, tant d'élans,
+ C'est un si grand martyre;
+ Hélas! mourir un soir, le cœur encor brûlant
+ Sans avoir pu tout dire...[57]
+
+ [56] _Eblouissements_, p. 57-58.
+
+ [57] _Ibid._, page 27.
+
+Avec cette angoisse parfois alterne cet état de plénitude supérieure
+où l'amour, comme s'il répugnait à se limiter en se déterminant,
+semble se prendre lui-même pour objet, et se reposer dans son
+infinitude:
+
+ Je ne sais ce que j'aime; j'aime[58]
+
+ [58] _Ibid._, p. 300.
+
+Mais l'amour ne saurait longtemps se soustraire à sa loi, qui est
+de se répandre; s'il a paru se replier sur soi, c'était pour
+s'accumuler; et s'il s'accumule, c'est pour plus puissamment
+jaillir. Le poète peut se rendre justement ce magnifique témoignage:
+
+ Nul cœur humain jamais n'eut autant de frissons;
+ Mon rêve est un si vif et si ardent buisson
+ Que si j'ouvre mes bras où la tendresse abonde,
+ Il tombe malgré moi de l'amour sur le monde!
+
+Amour d'artiste en dernière analyse, au moins pour la plus grande
+part, suspect à tort et à raison à l'apôtre et à l'homme de bien.
+Madame de Noailles en marque très exactement la qualité dans les
+vers qui suivent:
+
+ Amoureuse du vrai, du limpide et du beau,
+ J'ai tenu contre moi si serré le flambeau,
+ Que, le feu merveilleux ayant pris à mon âme,
+ J'ai vécu exaltée et mourante de flammes![59]
+
+ [59] _Eblouissements_, p. 85.
+
+Et voilà, n'est-il pas vrai, un jour saisissant sur cet être
+étrange, le poète, victime sans dévouement, qui du feu qui le
+consume nous éclaire.
+
+ * * * * *
+
+Dans les poèmes qui ont été inspirés à Madame de Noailles par la
+pensée de la mort, on retrouve le même mélange que nous avons déjà
+signalé chez elle de féminité et de fermeté virile. Et d'abord,
+Madame de Noailles redoute, plus que tout peut-être, cette mort
+avant la mort qu'est pour la femme la vieillesse. Qui n'a dans la
+mémoire le début de _Jeunesse_, avec sa seconde strophe dont on a le
+cœur serré comme d'une étreinte physique:
+
+ Pourtant tu t'en iras un jour de moi, Jeunesse,
+ Tu t'en iras, tenant l'Amour entre tes bras,
+ Tu t'en iras, je pleurerai, tu t'en iras
+ Jusqu'à ce que plus rien de toi ne m'apparaisse.
+
+ La bouche pleine d'ombre et les yeux pleins de cris
+ Je te rappellerai d'une clameur si forte
+ Que pour ne plus m'entendre appeler de la sorte
+ La mort entre ses mains prendra mon cœur meurtri[60]
+
+ [60] _Ombres des Jours_, p. 3.
+
+La pièce qui ouvre les _Eblouissements_, d'une violence moins
+tendue, atténuée de mélancolie, est peut-être plus pathétique
+encore:
+
+ Quelquefois, dans la nuit, on s'éveille en sursaut,
+ Et, comme un choc qui brise et qui perce les os
+ On songe au temps qui fuit, aux plus jeunes années,
+ A l'aurore enflammant les vitres fortunées...[61]
+
+ [61] _Eblouissements_, p. 3.
+
+Conformément à son génie, Madame de Noailles éprouve de la mort une
+horreur surtout physique:
+
+ Et pourtant il faudra nous en aller d'ici
+ Quitter les jours luisants, les jardins où nous sommes,
+ Cesser d'être du sang, des yeux, des mains, des hommes,
+ Descendre dans la nuit avec un front noirci,
+ Descendre par l'étroite, horizontale porte,
+ Où l'on passe étendu, voilé, silencieux,
+ Ne plus jamais vous voir, ô lumière des cieux!
+ Hélas! je n'étais pas faite pour être morte![62]
+
+ [62] _Eblouissements_, p. 52.
+
+Remarque-t-on l'accent attendri et humble de ce dernier vers? Seule
+la pensée de la mort a ce pouvoir de fondre la violence et de briser
+l'orgueil de Madame de Noailles. Deux ou trois des plus précieux
+poèmes des _Eblouissements_ sont de cette veine, rare chez elle,
+d'humilité tendre, entr'autres l'exquis _Nocturne_:
+
+ Tu dormiras dans l'ombre et ta petite gloire
+ Assise en ce tombeau
+ Ne fera pas ta nuit moins secrète et moins noire
+ Ne te tiendra pas chaud.
+
+ Aucune fleur ne peut désennuyer les mortes,
+ Leur bonheur est cessé...
+ Celui qui les aimait n'a pas rouvert la porte
+ Où elles ont passé.
+
+ Il faudrait, pour qu'un peu de plaisir les rassure
+ Que le plus cher amant
+ Leur dise: Vois, je viens pour baiser ta chaussure
+ Et tes deux pieds charmants
+
+ Qu'il leur dise: Voyez, votre chambre creusée
+ Plus qu'un autre me plaît;
+ Ce lit étroit, ce plafond bas, ces mains usées
+ Sont ce que je voulais...
+
+Plainte discrète, faiblesse qui s'avoue, résignation touchante;
+mais le poème ne finit pas, qu'un sursaut d'orgueil ne le soulève:
+
+ Mais, ah! quelle rumeur trouble encor notre somme
+ Et rend mon cœur jaloux?
+ J'entends, dans l'ombre affreuse et glissante où nous sommes
+ Les dieux parler de vous.[63]
+
+ [63] _Les Eblouissements_, p. 362-364.
+
+C'est en effet dans la certitude de sa gloire que Madame de Noailles
+puise le secours le plus efficace contre la douleur de devoir
+mourir:
+
+ J'écris pour que le jour où je ne serai plus
+ On sache comme l'air et le plaisir m'ont plu
+ Et que mon livre porte à la foule future
+ Comme j'aimais la vie et l'heureuse nature.[64]
+
+ [64] _Ombre des Jours_, p. 169.
+
+Son corps éternel comme la terre d'où il est sorti et où il
+retourne, son âme éternelle dans la mémoire des hommes, telle est
+l'idée ou plutôt l'image double, et peut-être tout de même un peu
+simple, que se fait Madame de Noailles de sa vie future. C'est sans
+doute une mauvaise condition pour philosopher que d'être avant tout
+un être d'imagination comme sont les poètes, si le propre et la
+définition même de la pensée spéculative est d'être une pensée sans
+images. Supérieure ou extérieure au préjugé, à la foi imposée du
+dehors, peu apte à la pensée métaphysique, Madame de Noailles flotte
+dans un état d'indécision et de trouble, qui a du moins l'avantage
+de prêter à d'émouvantes rêveries:
+
+ Hélas! douleur d'aller s'effaçant tout entière,
+ Désir de n'être pas de la cendre au tombeau,
+ De voir encor le jour et le matin si beau,
+ D'errer dans l'étendue heureuse et sensuelle,
+ De boire à son calice et de s'enivrer d'elle!
+ Ah! comme tout bonheur soudain semble terni
+ Pour un cœur sans espoir qui conçoit l'infini...[65]
+
+ [65] _Eblouissements_, p. 24.
+
+Tout ce poème à Lamartine est courageux, pathétique, abondant en
+beautés. Est-il _beau_ dans le sens absolu du terme? Là-dessus on
+peut discuter. Mais là où n'est pas la vérité peut-il y avoir beauté
+parfaite? Le plus somptueux manteau perd de sa splendeur, jeté sur
+une ossature insuffisante.
+
+ * * * * *
+
+Les romans de Madame de Noailles doivent être considérés, sauf
+certaines réserves que nous indiquerons, comme un complément de son
+œuvre lyrique. Ce point de vue, en même temps qu'il nous inquiète
+sur la légitimité d'un genre un peu hybride, nous rassure sur le
+plaisir qu'en l'espèce nous y prenons.
+
+Il n'y a rien de moins cohérent que l'intrigue de la _Domination_,
+rien de moins consistant que le caractère d'Antoine Arnault, le
+«dominateur». Ce jeune homme, qui nous est présenté aux premières
+pages du livre comme un ambitieux de l'espèce des Alexandre et des
+César, à la dernière meurt d'amour comme un nouveau Werther. Mais ne
+meurt-il pas plutôt de ce que le livre a atteint la page 307? Quoi
+qu'il en soit, une rupture, un flirt très poussé avec la fille d'un
+écrivain illustre, deux liaisons élégantes et une passade, un siège
+à la Chambre, un excellent mariage, l'amour chaste et brûlant de sa
+belle-sœur, tel est, par ordre chronologique, le bilan de ses
+succès; dans tout cela pas trace de plan, de persévérance, de
+fourberie, d'aucune des vertus qui font l'ambitieux véritable...
+D'une manière générale, les figures d'hommes qui apparaissent dans
+les romans de Madame de Noailles sont pâles, sans relief, dénuées de
+vérité objective. Exceptons-en toutefois deux ou trois silhouettes
+de _grotesques_, Henri de Fontenay de la _Nouvelle Espérance_,
+l'aumônier du _Visage_, exquissées à grands traits ironiques, fermes
+et signifiants. Il y a là un aspect du talent de Madame de Noailles
+que nous aimerions à voir se développer.
+
+Les figures de femmes, au moins celles de premier plan, sont plus
+vivantes, plus objectives, de cette objectivité particulière où
+atteignent les lyriques par l'approfondissement d'eux-mêmes. Donna
+Marie, la petite nonne, Sabine de Fontenay, autant de masques
+fragiles sous lesquels perce à tout instant le visage ébloui,
+émerveillé de l'auteur. De là les plus amusantes contradictions
+entre la situation où on les place, le caractère qu'on leur prête,
+et telles de leurs manières de penser ou de sentir. La petite nonne
+du _Visage_ fait voir, en même temps que des ingénuités d'enfant
+sage, des audaces, d'ailleurs charmantes, de Faunesse, et témoigne
+ça et là d'une conscience d'elle-même et d'une science du cœur bien
+rares dans un âge si tendre. «O Julien, dit-elle à son amant qui
+vient de la rudoyer, laissez-moi vous dire, pendant que vous parliez
+ainsi je ne vous en ai pas un instant voulu; la grande injustice des
+hommes envers les femmes, elle est une part profonde de la
+volupté».[66] Qu'elle vienne après cela nous faire accroire qu'elle
+a rendu à Julien les _Fleurs du Mal_ sans les lire.[67] «Je sais
+maintenant, dit-elle ailleurs, pourquoi l'expression de la douleur,
+sur un visage, est si touchante et si troublante; c'est parce
+qu'elle révèle que l'être n'a plus aucune défense personnelle. Une
+âme malheureuse est toute prête pour la mort et pour la
+volupté».[68] Rien n'est plus exact, mais est-ce bien la même
+personne qui aux premières pages du livre ne rêve que pureté, et qui
+quelques pages plus loin, parce que son ami l'a embrassée, déclare:
+«Mon ami ne m'aime pas autant qu'il le dit, s'il m'aimait vraiment
+il n'aurait pas fait ce qu'il a fait»? On sent l'artifice; Madame
+de Noailles manque sans cesse à cette condition première de la
+vraisemblance, qui est qu'un caractère demeure constant avec
+lui-même. Seule peut-être la figure de Sabine de Fontenay est
+exempte de ce défaut, parce qu'il y a une harmonie en somme
+suffisante entre la donnée initiale du livre et la vie intérieure
+_possible_ de Madame de Noailles, et que d'ailleurs Madame de
+Noailles a l'imagination subjective, au contraire de l'objective,
+très développée... Ainsi se précise pour nous le sens de l'œuvre
+romanesque de Madame de Noailles: nous l'avons vu, Madame de
+Noailles est avare de confidences sur sa façon de sentir l'amour;
+l'intérêt de Sabine de Fontenay, et secondairement de ses autres
+héroïnes, c'est de nous éclairer sur sa façon de le concevoir, ou
+plus exactement de le _voir_.
+
+ [66] _Visage_, p. 193.
+
+ [67] _Ibid._, p. 109.
+
+ [68] _Ibid._, p. 184.
+
+Sabine de Fontenay c'est, pourrait-on dire, la petite-fille d'Emma
+Bovary devenue, par une fortune inespérée, châtelaine de la
+Vaubyessard. Née comme Emma pour les agitations du cœur, et plus
+précocement avertie qu'elle, dès l'enfance elle a jugé que «les
+élans et les rêves de la passion font l'emploi, l'orgueil et la
+dignité de la destinée».[69] Mariée, comme elle encore, à un homme
+bon, honnête et médiocre, elle essaie d'abord, elle aussi,
+d'éveiller en lui un écho aux ardentes et confuses aspirations de
+son cœur. Déçue bientôt dans son effort, elle se détourne, sinon
+sans regrets du moins sans remords, conformément à l'immoralisme
+contemporain, vers d'autres amours. Riche et d'un monde où la femme
+est relativement libre d'elle-même, Sabine échappe aux embarras
+d'argent, à M. Lheureux, aux mille difficultés extérieures qui font
+de _Madame Bovary_, suivant le point de vue, un mélodrame, et c'en
+est le défaut, ou bien, et c'en est la supériorité, une exacte et
+forte étude sociologique; elle pourra développer sans entraves le
+cours de ses expériences sentimentales. Plus cultivée qu'Emma,
+nourrie de littératures autrement complexes, elle offre, et c'est là
+son originalité et son charme, un curieux mélange de sensualité
+violente et presque élémentaire, et d'intelligence raffinée: mélange
+bien moderne, s'il pourrait servir à définir les œuvres les plus
+caractéristiques de notre littérature depuis Baudelaire. Ce qu'elle
+cherche dans l'amour, ce n'est ni le don ni l'abandon du cœur, elle
+a un sentiment trop vif d'elle-même, elle entend posséder autant
+qu'être possédée; ce n'est pas le plaisir, il n'est rien de plus
+court et de plus vite épuisé que le plaisir; ce n'est pas le
+bonheur, elle a toujours désiré pire; c'est l'émotion brute,
+exaltante ou terrassante, c'est le bouleversement de tout l'être,
+c'est ce que la vie peut offrir de plus fou, de plus trouble et de
+plus amer. Ce qu'elle veut, c'est sentir, sentir toujours davantage
+et se sentir sentir, fût-ce au prix des plus dures douleurs: la
+douleur est infinie, pour peu qu'elle se complique d'intelligence.
+Prodigieuse faculté de jouir et de souffrir! Philippe Forbier vient
+de lui avouer son amour; ils sont là tous les deux, hagards, n'osant
+pas se rapprocher l'un de l'autre. «Elle sentait une sensualité
+grave s'élever autour d'elle, contre elle, comme une vague qui,
+montant, l'obligeait à renverser un peu la tête, les narines
+battantes, pour respirer, résister à cet étouffement. Elle avait les
+yeux fixes et amincis, les lèvres un peu relevées sur les dents
+qu'elle tenait serrées, et comme mordant sur une admirable sensation
+de plaisir...»[70] Philippe la regarde, et elle se sent «mourir des
+pieds jusqu'au cœur. Avec une violence rapide et complète, elle
+souhaita qu'il n'eût plus ni ses yeux, ni son sourire, ni sa voix,
+ni aucun de ses gestes, aucune de ses attitudes, plus rien de
+lui-même qui la ravissait jusqu'à de telles douleurs».[71] Véritable
+femme, en qui non seulement toute émotion, mais le souvenir et
+l'imagination même de l'émotion aboutissent immédiatement au trouble
+physique. Quand Philippe doit pour un temps s'éloigner d'elle, sa
+raison consent à la séparation, mais son corps se révolte. Debout
+contre lui, elle dit doucement, les yeux fermés: «Voilà, vous allez
+partir, vous partez, j'imagine que c'est maintenant que vous partez,
+je vais voir ce que cela me fait». Elle resta un moment
+silencieuse, et rouvrant les yeux où de la terreur s'évaporait, elle
+dit: «Ce n'est pas possible, cela fait mal dans les os... C'est dans
+les épaules et dans les genoux que je ne peux pas vous quitter...»
+Cependant, dans ses plus vives extases comme dans ses pires
+angoisses, elle demeure lucide, maîtresse de sa pensée, elle
+ironise, elle s'analyse, elle généralise. Au sortir des bras de
+Philippe rentrée chez elle, elle parle, rit, ne trouve en elle que
+repos et satisfaction. «_Seule l'absence d'Henri_ (son mari) _la
+troublait un peu, sa présence lui eût donné plus de sécurité_».[72]
+A Philippe absent, elle écrit: Ce n'est pas vous que j'aime; j'aime
+aimer comme je vous aime... Je n'attends de vous que mon amour pour
+vous».[73] «Les hommes ont de la conscience, lui écrit-elle encore.
+Les femmes, mon ami, n'ont pas de conscience; elles ont une
+épouvantable volonté de n'être pas plus malheureuses qu'elles ne
+peuvent».[74] Mais une intelligence si pénétrante appliquée à une
+émotivité si violente, loin de l'atténuer l'exacerbe, en multipliant
+pour elle les occasions de sentir. De sa volupté, de ses douleurs et
+de sa connaissance d'elle-même Sabine se compose un breuvage avec
+quoi elle se tue. La morphine qu'elle prend un soir où l'absence de
+Philippe lui est intolérable ne fait qu'achever l'œuvre de mort...
+A dire le vrai ce suicide, pour vraisemblable qu'il soit,
+n'apparaît pas comme nécessaire, dans le sens psychologique du
+terme. On garde le sentiment qu'une cure d'altitude bien choisie,
+surveillée par une tendre amitié rendrait l'équilibre à ce système
+nerveux surmené, exténué. Si _Madame Bovary_, est un mélodrame, la
+_Nouvelle Espérance_ n'est pas une tragédie. Il reste que Madame de
+Noailles a créé en Sabine de Fontenay une figure intensément
+vivante, hautement représentative à la fois et très neuve: oui d'une
+originalité inoubliable vraiment avec son impudeur et sa noblesse,
+son égotisme et son ardeur à souffrir, son tumulte, ses cris, ses
+colères, ses ravissements, toute cette sensibilité où nulle
+sentimentalité ne se mêle, ingénue et violente, trouble, âcre,
+amère.
+
+ [69] _Nouvelle Espérance_, p. 15.
+
+ [70] _Nouvelle Espérance_, p. 229.
+
+ [71] _Ibid._, p. 231.
+
+ [72] _Ibid._, p. 234.
+
+ [73] _Nouvelle Espérance_, p. 305.
+
+ [74] _Ibid._, p. 320.
+
+On peut cueillir çà et là dans les romans de Madame de Noailles de
+fines ou fortes indications de psychologie féminine. La femme y
+apparaît toujours incomplète, insatisfaite, penchante, achevée
+seulement par les caresses des hommes, mais courbée sous tout
+l'univers, esclave qui se fait une volupté de sa servitude. Osant
+enfin être elle-même, elle dévoile hardiment que toute sa vie
+intérieure est à base de sensualité et que tout ce qui émeut
+pareillement sa sensualité est pour elle une seule et même chose.
+«Voyez, mon Dieu, si M. l'aumônier, pour nous toucher, nous rappelle
+notre petite enfance, nos jeux, notre père mort, nous pleurons;...
+et si une de nos sœurs nous donne un bouquet à respirer, nous
+respirons fort d'abord et nous soupirons après; et si notre ami met
+son cœur près de notre cœur, nous ne savons plus rien que son
+désir, et notre désir plus tendre encore que le sien. _Toutes ces
+choses, mon Dieu, sont une seule chose, la même chose_».[75] Elle
+nous révèle le goût singulier qu'elle trouve aux brutalités de la
+jalousie masculine. «Ils croient nous offenser, ils ne peuvent que
+nous émouvoir, notre orgueil est terrible en nous, mais aux instants
+de la volupté, nous n'avons que de la volupté».[76] Voici une bien
+spirituelle définition de la conscience: «La conscience, c'est une
+tristesse qu'on éprouve après un acte qu'on vient de faire et qu'on
+referait encore».[77] Voici une vue terriblement pénétrante sur ces
+régions souterraines de l'âme où les sentiments, les instincts, les
+désirs, non encore divisés et endigués par l'éducation, communiquent
+et se mêlent selon de mystérieuses affinités. «Ah! dans la douleur
+et la honte, dans le courage et l'héroïsme, dans le parfum
+des tombeaux, qu'y a-t-il toujours de perfide, de sensuel,
+d'inavouable?»[78]
+
+ [75] _Visage_, p. 101.
+
+ [76] _Ibid._, p. 156.
+
+ [77] _Ibid._, p. 47.
+
+ [78] _Domination_, p. 67.
+
+On voit dans quelle mesure les romans de Madame de Noailles nous
+peuvent instruire, sont riches de vérité objective. Quant à nous
+charmer et à nous émouvoir, de la même façon exactement que sa
+poésie, il n'est presque pas une page d'eux qui n'y réussisse. La
+_Domination_ abonde en délicieuses impressions de voyage; le _Visage
+émerveillé_ est l'hymne le plus frais à l'Amour et à la Nature; la
+_Nouvelle Espérance_ est un poignant poème de l'Amour et de la Mort.
+
+ * * * * *
+
+Il faut le dire: l'art de Madame de Noailles n'est pas égal à son
+génie; il pèche par défaut, par excès et par artifice.
+
+Le défaut est de la pensée. Non pas que nous estimions avec certains
+que l'intelligence de Madame de Noailles soit inférieure à sa
+sensibilité, et de nombreuses pages de la _Nouvelle Espérance_
+surtout témoignent surabondamment du contraire, mais trop souvent
+cette intelligence fonctionne à côté de cette sensibilité, sans s'y
+mêler suffisamment. Une sensibilité aussi mobile, aussi torrentielle
+devrait être surveillée, réglée, distribuée par une raison ferme,
+maîtresse d'elle-même et de toute l'âme; nous avons déjà touché ce
+point. Il n'est pas permis d'appliquer indistinctement l'épithète de
+_sublime_ à l'odeur de l'aubépine,[79] ou au plaisir qu'on prend à
+Venise,[80] et à la musique de Beethoven ou en général à l'héroïsme;
+du moins les deux premiers emplois du terme, en même temps qu'ils
+font sourire, affaiblissent les deux autres, seuls justifiés. Si
+Sabine à la moindre contrariété _s'affole_, nous la plaignons, mais
+que va-t-il lui rester d'âme pour les grandes douleurs? Il ne suffit
+pas d'une extrême hyperesthésie pour pénétrer le fond de la douleur
+ni de la joie humaines; or Madame de Noailles n'a pas que cela, nous
+l'avons assez montré, mais l'identité des expressions dont elle use
+pour signifier de purs états nerveux et de véritables états d'âme
+prête à de fâcheuses confusions. Il faut qu'elle introduise un ordre
+plus strict, une mesure plus rigoureuse dans les mouvements de sa
+merveilleuse sensibilité. C'est du perfectionnement intérieur de
+l'artiste que dépend essentiellement le progrès de son art.
+
+ [79] _Eblouissements_, p. 286.
+
+ [80] _Eblouissements_, p. 16.
+
+D'un point de vue plus technique, on peut relever chez Madame de
+Noailles des artifices de composition et de style. Nous l'avons vu,
+ses romans sont mal construits; mais ses poèmes eux-mêmes malgré
+leur ordinaire brièveté, ne le sont pas toujours parfaitement. La
+_Prière devant le Soleil_ se compose d'au moins trois poèmes
+distincts. Il n'y a rien de plus artificiel que la transition du
+second au troisième:
+
+ Pourtant, Soleil, ayant oublié tout cela...[81]
+
+ [81] _Eblouissements_, p. 385.
+
+Une des plus belles pièces des _Eblouissements_, _Paganisme_, dans
+sa première partie développe le conflit entre les deux âmes
+romantique et classique de Madame de Noailles, et, malgré une
+certaine surcharge d'images, le développement est conduit d'une
+belle et ferme allure; la seconde partie célèbre la victoire
+définitive de l'âme classique; le poète se tourne avec amour vers la
+Grèce sa véritable patrie:
+
+ Je viendrai, mes deux mains tenant la double flûte...
+ Au-dessus des enclos luiront des figues bleues;
+ Pour cueillir ces fruits chauds entr'ouverts dans l'azur
+ Je presserai si bien mon corps contre le mur
+ Que je serai semblable à ces nymphes des frises
+ Dont la jambe et la main sont dans la pierre prises[82]
+
+ [82] _Eblouissements_, p. 187.
+
+On remarquera au passage ces trois derniers vers, pur joyau de grâce
+hellénique... Jusqu'ici tout est bien; mais il s'agit de terminer le
+poème; le poète sent qu'il serait beau de s'élever à une idée plus
+générale, d'ouvrir à l'esprit une vaste perspective, d'élargir et
+d'approfondir l'horizon, et pour ce faire il recourt à la pensée de
+la mort, dont telle est effet la vertu ordinaire:
+
+ Et désormais sans voix, sans effort, sans souhaits,
+ Ayant touché l'immense et débordante paix,
+ Voyageuse arrivant et qui baise la porte,
+ Ne désirant plus rien je serai bientôt morte...
+
+Mais la poète s'est trompé; comme il n'y a aucune raison de supposer
+que le sol de la Grèce ou l'exaucement de ses désirs lui seront
+réellement mortels, l'hypothèse de sa mort ne peut apparaître que
+comme une gentillesse de conversation, déplacée en cette fin d'un
+grave et émouvant débat. La grande idée de la mort ne saurait être
+employée comme finale à tout faire... Et d'ailleurs il n'entre pas
+un instant dans notre pensée de suspecter la sincérité de Madame de
+Noailles, mais la sincérité elle-même a besoin d'art.
+
+L'excès que nous trouvons chez Madame de Noailles est un excès de
+sensations et d'images sous lequel parfois disparaît, ou plie à se
+rompre, le fil ténu de la pensée. Le poète, au lieu de creuser en
+profondeur, dans le monde de la vie intérieure, s'étend en largeur,
+se répand dans le vaste univers. Au lieu de subordonner il
+coordonne, quand il ne se contente pas de juxtaposer. Sans doute il
+échappe à l'ennui des purs descriptifs, et il serait aussi injuste
+qu'inexact de lui appliquer ce principe, vérifié par l'histoire de
+tous les arts, que la nature envahit les domaines désertés par
+l'âme: il n'est pas d'aspect de la nature qu'il transporte dans son
+œuvre sans l'élaborer, sans y mêler de sa substance. Cependant il
+ne peut éviter toujours la monotonie, ni encore une fois l'artifice.
+Une énumération n'a d'autre raison de s'arrêter que le bon plaisir
+de celui qui énumère; Madame de Noailles ne nous fait-elle pas
+quelquefois attendre un peu son bon plaisir? D'autre part, on a
+l'impression qu'elle ne distingue pas très exactement et ne connaît
+pas de très près chacun des innombrables végétaux qui garnissent
+son œuvre, et l'on constate non sans étonnement que les
+descriptions de villes ou de paysages qu'elle n'a jamais vus ne sont
+ni moins touffues, ni moins colorées, ni moins odorantes que celles
+des lieux qui lui sont familiers. Bref Madame de Noailles a une
+_manière_ à elle, très caractérisée, et de cette manière son
+excessive facilité l'incline,--tel parmi les musiciens Massenet--à
+se faire un _procédé_. Il n'est pas rare qu'un artiste s'imite ainsi
+lui-même.
+
+De ces faiblesses, au reste, aucune n'est constitutive. Elles
+tiennent soit à une confiance exclusive, donc excessive, dans
+la spontanéité de l'inspiration, soit à une sorte de nonchalance
+trop complaisante aux suggestions de la virtuosité. Elles
+n'en sont que plus regrettables, si elles empêchent des dons
+merveilleux de prendre leur pleine valeur. Or quel artiste fut
+plus merveilleusement doué que Madame de Noailles? De ses dons
+je ne veux ici retenir que deux, qui la distinguent entre tous
+les artistes de sa génération, le don d'expression et le don de
+musicalité.
+
+Il n'est pas vrai, malgré Boileau, que toujours «ce que l'on conçoit
+bien s'énonce clairement»; la fonction de concevoir et la fonction
+d'exprimer sont distinctes, à tel titre que la pathologie nous les
+montre sans cesse dissociées. Mais ce qui dans la littérature et
+surtout dans la poésie moderne rend particulièrement délicat le
+problème de l'expression, c'est que les états qu'il s'agit de
+traduire et de communiquer ne sont pas comme dans la poésie
+classique des états relativement simples, à contours définis, objets
+de perception claire, construits et reliés les uns aux autres selon
+des rapports logiques, mais des états dont la complexité confuse,
+enveloppée, indistincte, dont la fluidité et presque la liquidité
+semblent invinciblement rebelles au morcellement et à l'immobilisation
+qui sont l'opération propre et l'effet de la pensée logique, des états
+qui émergent un instant des profondeurs obscures de l'être pour
+l'instant d'après s'y replonger, qui enfin se composent, s'enchaînent
+les uns aux autres et les uns dans les autres retentissent et se
+prolongent selon de subtiles et fuyantes analogies. Ils faut donc à
+l'artiste non-seulement une rare aptitude à briser ou à négliger les
+associations conventionnelles que nous propose toutes formées, pour
+notre plus grande commodité, le commun langage, non-seulement une
+extraordinaire acuité et rapidité de vision dans les régions profondes
+de la vie de l'âme, mais encore un don mystérieux et merveilleux de
+choisir et de combiner les mots afin que, telles les génératrices
+d'une courbe pour le géomètre, ils nous permettent de reconstruire,
+ils évoquent en nous et nous suggèrent les mouvantes réalités
+intérieures dont ils jalonnent les inflexions et les détours. A vrai
+dire, dans la mesure où il met en œuvre un tel don, un artiste
+divise les jugements des hommes; il irrite par son obscurité et par
+une apparence d'arbitraire les sensibilités qui ne sont point
+accordées à la sienne, mais aussi il enchante celles qui lui sont
+harmoniques d'un plaisir autrement complet que les artistes
+_classiques_, parce que ce qu'il leur fait entendre, mais plus ample,
+plus pur, plus libre, c'est le chant même de leurs profondeurs. Pour
+certains dont nous sommes, à cause d'un bonheur presque perpétuel dans
+l'expression ou la suggestion d'une sensibilité profonde et toute
+originale, l'œuvre de Madame de Noailles dégage un charme, un
+enchantement. Dans les citations que nous avons faites en abondance,
+le lecteur trouvera sans peine, suivant l'espèce à laquelle il
+appartient, de quoi confirmer ou de quoi contester notre sentiment.
+Nous nous contenterons de citer un fragment encore, particulièrement
+caractéristique. Nous l'empruntons à la _Nouvelle Espérance_[83]. Chez
+Sabine de Fontenay, le musicien Jérôme Hérelle chante. «Il chantait,
+et la musique, mêlée aux mots, s'épanouissait, sensuelle et rose,
+comme une fleur née du sang. Il chantait, et c'était comme une
+déchirure légère de l'âme, d'où coulerait la sève limpide et sucrée:
+
+ «Les roses d'Ispahan...
+
+le soupir gonflait, s'exhalait, recommençait,
+
+ «dans leurs gaines de mousse...
+encore une fois toute l'angoisse délicieuse aspirée et rejetée,
+
+ «les jasmins de Mossoul, les fleurs de l'oranger...
+
+la note penchante et tenue troublait comme un doigt appuyé sur le
+sanglot voluptueux... Quel parfum! quelle ivresse! quel flacon
+d'odeur d'Orient cassé là; quelles fleurs de magnolia écrasées dont
+l'arome à l'agonie fuyait et pleurait... Tout l'air de la chambre
+tremblait...» Et l'on croit voir trembler le papier où s'inscrivent
+les mouvements de cette sensualité véhémente. Les mots jaillissent
+d'elle directement, sans passer par l'intelligence, et directement
+vont toucher aux pointes les plus sensibles de nos nerfs. A vrai
+dire ils touchent parfois à côté; la phrase: «quelles fleurs de
+magnolia écrasées» est tout à fait manquée. Madame de Noailles, chez
+qui les associations d'idées ou de sentiments sont foudroyantes, a
+sauté ici trop d'intermédiaires; les termes qu'elle unit hurlent
+d'un accouplement contre nature. Il lui arrive ainsi de violenter la
+langue sans bénéfice. C'est là, si l'on peut dire, le revers de sa
+méthode, ou de son absence de méthode. Son style est une invention
+perpétuelle; mais, comme dans le choix et l'agencement des mots la
+pensée logique a peu de part, lorsque l'expression n'est pas
+parfaite, elle est mauvaise. Le cas est rare d'ailleurs, et de plus
+en plus rare.
+
+ [83] p. 32-33.
+
+Il n'est guère de question d'esthétique plus difficile que celle du
+rapport de la poésie et de la musique. Toutefois et en gros, il est
+certain d'abord que par la mesure et le rythme qui lui sont
+essentiels, la poésie, toute poésie s'apparente avec la musique.
+C'est à peu près uniquement par le rythme que la poésie classique
+peut être dite musicale; encore son rythme, à cause de la
+prédominance qu'elle attribue à la pensée logique, à la raison,
+est-il trop souvent dans sa régularité d'une monotonie qui contraste
+désavantageusement avec la variété presque indéfinie des rythmes
+musicaux. La poésie moderne, substituant dans une large mesure à la
+logique de la raison la logique des sentiments, se rend par là plus
+souple et plus libre, et capable d'occuper dans l'âme des espaces,
+de couler dans des retraites que lui eût interdits une forme plus
+rigide. Nous ne voyons guère de poète contemporain qui possède au
+même degré que Madame de Noailles le don d'approprier étroitement
+ses rythmes aux mouvements de sa vie intérieure, de les couler en
+quelque sorte instantanément sur la courbe même de ses sensations,
+de ses sentiments et de ses pensées. Ici encore nous laissons au
+lecteur le soin facile de faire lui-même l'application. Mais la
+grande nouveauté de la poésie moderne par rapport à la poésie
+classique et l'endroit par où elle se rapproche le plus de la
+musique, c'est l'importance qu'elle attache aux qualités musicales
+des mots, au détriment parfois de leur vertu signifiante. On sait à
+quels excès dans cette direction se portèrent les «décadents». De
+leur tentative avortée les écrivains contemporains ont justement
+retenu qu'en effet le choix et la combinaison des sonorités pouvait
+être un efficace instrument de suggestion, mais ils ne recourent à
+cette ressource que dans les limites des lois naturelles et
+traditionnelles de la langue. Il y a là une conciliation délicate à
+réaliser entre des exigences ordinairement différentes, souvent
+opposées; Madame de Noailles y déploie un art spontané incomparable.
+Et ainsi, renforçant le sens des mots par leur son, leur puissance
+expressive par leur puissance suggestive, les enchaînant selon les
+rythmes originaux de sa sensualité fiévreuse, ardente, innombrable,
+elle compose une des musiques les plus éblouissantes, les plus
+enivrantes et les plus déchirantes qu'il nous ait été donné
+d'écouter.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+OPINIONS
+
+
+=De M. Maurice Barrès=
+
+Les poèmes de Mme de Noailles ont obtenu à leur naissance un
+prodigieux succès. O merveille, on y trouvait de la poésie! Mais
+cette poésie, qu'avait-elle de singulier? Je crois que je pourrais
+le dire. Nos grands romantiques sont mêlés de mort. Mme de Noailles
+est toujours un chant qui s'élève, une flamme. On connaît un
+terrible mot révélateur de Chateaubriand: «Quand je peignis René,
+écrit-il, j'aurais dû demander à ses plaisirs le secret de ses
+ennuis.» Dans la sombre poésie de nos grands romantiques, en effet,
+il y a de la fatigue et de la dépression nerveuse. Au contraire,
+chez l'auteur du _Visage émerveillé_ on voit au premier plan la
+jeunesse qui s'étonne, qui appelle le choc de la vie et qui
+s'impatiente de ne point recevoir l'univers dans son âme.
+
+Cet infatigable élan vers toutes les promesses de bonheur, cet
+infini besoin, ce courage à sentir, à désirer, à vivre nous sont
+rendus intelligibles avec des ressources inépuisables d'invention
+verbale et musicale. Je ne puis rien détacher d'un livre que toutes
+les femmes et les jeunes gens commencent à se réciter. Ses
+cantilènes frémissantes sont illustrées d'images rapides et
+inoubliables. Mais derrière tous les battements de ce cœur
+précipité j'entends un thème monotone. Il est tout le génie dont
+nous la voyons douée ou, pour mieux dire, affligée. «Il faudra
+vieillir et mourir, mais j'aurai été le cœur le plus gonflé et d'où
+monta le plus haut cri. Jeunes hommes, sachez que, vivante, je fus
+le point le plus sensible de l'univers...»
+
+Quelle est cette voix qui se vante, si vaine et si attendrissante?
+La femme vivra toujours dans le même cercle d'images. Ce n'est ici
+qu'une variante géniale de l'éternel cantique féminin. C'est le
+vieux _Cantique des cantiques_: «Je suis noire, mais je suis belle,
+filles de Jérusalem, comme les tentes de Cédar, comme les pavillons
+de Salomon.» Ainsi chantait la Sulamite. Cet appel qui fait
+frissonner monte de tous les fameux jardins, du paradis où Eve
+mentit, des harems de Salomon, du balcon fleuri de Juliette et des
+arceaux d'un cloître, où la sainte discipline l'épure, l'apaise et
+le transforme, mais aussi, en le comprimant, semble parfois
+l'exacerber...
+
+Un tel poète nous aide à comprendre ce que furent par exemple les
+Hugo et les Lamartine. Celui-ci, à la campagne, sortait le matin
+avec un exemplaire à grandes marges du Tasse ou de l'Arioste; il
+lisait quelques strophes: sous leur action, sa source intérieure
+jaillissait et il écrivait, sans que sa volonté y prît une part
+discernable, ses magnifiques psalmodies. Hugo était le lieu d'un
+pareil phénomène. De là l'étonnement qu'il ressentait de son génie,
+jusqu'à se dire, à notre grand scandale: «Ne suis-je pas la bouche
+de Dieu?»
+
+Ces grands favorisés ont des âmes qui se mettent plus aisément en
+branle que les nôtres. Le rythme de leurs paroles vient de celui de
+leurs sentiments. D'où voulez-vous que naisse la noblesse des
+expressions, sinon de la noblesse du cœur? Nul vrai poète qui ne
+soit magnanime. D'ailleurs la faculté de se représenter clairement
+et fortement un grand nombre d'êtres et de choses, c'est le don
+divin par excellence, c'est la charité et la sympathie.
+
+Mme de Noailles aime admirer. Elle en use avec les œuvres et avec
+les gens comme avec les légumes, les fleurs, les arbres et les
+paysages. Partout elle trouve à s'émerveiller, disons mieux, à être
+humaine. Quand il y a tant de regards qui appauvrissent
+nécessairement ce qu'ils considèrent, parce qu'ils sont des regards
+d'hommes chétifs, voici qu'avec une admirable plénitude cette âme
+royale enrichit et ennoblit, charge de richesse et vivifie tous les
+objets vers quoi elle se tourne. Dans la dure vie positive, cette
+générosité d'âme et cette spontanéité entraînant à des erreurs...
+Mais, dans le domaine des arts, cette incompressible puissance de
+charité est le premier moyen du génie.
+
+ (_Le Figaro_, 9 juillet 1904).
+
+
+=De M. Léon Blum= sur l'_OEuvre poétique de Madame de Noailles_:
+
+... Le retour au Romantisme fut, il y a dix ans, le caractère du
+mouvement poétique. Ce qu'on a nommé l'humanisme ne fut qu'un
+romantisme rajeuni. Mais chez les plus distingués des humanistes
+l'influence verlainienne restait sensible, et Madame de Noailles en
+est restée, à ce que je crois, totalement exempte. Elle n'est guère
+qu'une romantique, et c'est de Musset que je la verrais proche, un
+Musset qui ne cherche pas l'esprit, un Musset sans sa grâce allante
+et sa plaisanterie désinvolte, sans son penchant oratoire, sans
+toute sa facilité française, un Musset plus âpre, plus chargé, plus
+fiévreux, plus complexe, au sang plus lourd, je voudrais pouvoir
+dire un Musset barbare.
+
+Il faut cependant marquer dès à présent quelques différences
+essentielles. Sans doute le lyrisme de Lamartine, de Musset ou même
+de Hugo est un lyrisme purement personnel. Mais si le poète se
+chante lui-même, il ne chante pas pour lui seul. Le poème, sorti
+d'un homme, vaut pour tous les hommes... Le rêve romantique, le
+chant romantique, même en ce qu'ils eurent de plus spécial ou de
+plus neuf, furent le rêve et le chant communs d'un moment de
+l'humanité... Rien de pareil chez Madame de Noailles. Sa poésie sort
+d'elle-même et retombe en elle, comme l'élan du jet d'eau dans le
+bassin. Son éternel sujet, c'est sa personne, mais dans ce qu'elle a
+de particulier, d'unique, non dans ce qu'elle a de commun et de
+général...
+
+L'inspiration lyrique s'est toujours ramenée à un nombre limité de
+thèmes uniformes, et ce qu'il y a d'analogue entre tous ces thèmes,
+c'est qu'ils posent soit l'accord, soit le conflit d'un des
+sentiments généraux de l'âme avec une force ou avec un état
+extérieur... Le poème lyrique apparaît d'ordinaire comme un
+dialogue, dialogue avec l'être aimé, avec la vie, avec la mort,
+avec le bonheur, avec les puissances naturelles. Et voici qu'en
+trois volumes de vers Madame de Noailles exhale un long solo où l'on
+n'entend jamais parler qu'une âme. Il y a là des vers d'amour, sans
+doute, bien qu'assez rares, mais où il semble que la force du désir
+s'élance seule, comme un cri sans écho à qui rien ne répond... Nul
+poème ne traduisit plus intensément que ceux-là le sentiment de la
+vie, mais c'est la vie d'un être à qui la conscience de sa propre
+réalité suffit, qui ne vivrait pas moins s'il était seul vivant au
+monde, et cette certitude, cette volonté d'être qui sort du plus
+intime de sa substance gonfle sa personne sans jamais s'en
+échapper...
+
+Ce lyrisme sans humanité, sans religion,--au sens où l'entendaient
+les romantiques,--où l'on ne trouve ni aspiration, ni besoin, ni
+foi, ni doute dont les autres hommes aient leur part, qui ne connaît
+ou ne touche hors de soi nulle raison de vivre, de souffrir ou
+d'espérer, ce lyrisme d'une sorte unique tient-il à un vice où à une
+vertu, représente-t-il une force ou une faiblesse, faut-il l'exalter
+ou le condamner? Je ne sais trop, et l'avenir en décidera mieux que
+nous. Mais je crois que là est la singularité, le don original, la
+raison d'être du poète...
+
+ (_La Revue de Paris_, 15 juin 1908).
+
+
+=De M. Léon Daudet= sur l'_Ombre des Jours_:
+
+Ce m'est une joie de constater ici la naissance et la formation d'un
+tempérament lyrique de premier ordre, car ces genèses-là témoignent
+généralement, dans les sociétés où elles se produisent, d'un effort
+vers l'ordre et la lumière... Ce que nous demandions au poète
+d'aujourd'hui et de demain, et ce que nous offre Madame de Noailles,
+c'est un chant lancé comme un cri, par une nécessité irrésistible,
+aux approches d'un doute qui envahit tout, d'une critique et d'une
+analyse qui blessent incessamment la légende, d'un utile qui menace
+le beau. Ce qu'elle nous apporte dans sa fine corbeille, tressée
+selon la tradition pure, c'est la révolte de jeunesse et de
+reviviscence, l'immortelle candeur irritée devant les tourments de
+ce monde, l'immortelle allégresse du désir...
+
+ (_Le Gaulois_, 2 juillet 1902).
+
+
+=De M. Marcel Proust= sur les _Eblouissements_:
+
+... J'aurais aimé m'attarder aux beautés de pure technique aussi
+bien qu'aux autres, vous signaler au passage... tant de notations
+d'une justesse délicieuse:
+
+ Dans les taillis serrés où la pie en sifflant
+ Roule sous les sapins comme un fruit noir et blanc.
+ ... Près des flots de la Drance
+ Où la truite glacée et fluide s'élance,
+ Hirondelle d'argent aux ailerons mouillés...
+
+Métaphores qui se composent et nous rendent le mensonge de notre
+première impression, quand nous promenant dans un bois ou suivant
+les bords d'une rivière nous avons pensé d'abord en entendant rouler
+quelque chose que c'était quelque fruit et non un oiseau, ou quand
+surpris par la vive fusée au-dessus des eaux d'un brusque essor,
+nous avons cru au vol d'un oiseau avant d'avoir entendu la truite
+retomber dans la rivière. Mais ces charmantes et toutes vives
+comparaisons qui substituent à la constatation de ce qui est la
+résurrection de ce que nous avons senti... disparaissent elles-mêmes
+à côté d'images vraiment sublimes, toutes créées, dignes des plus
+belles d'Hugo. Il faudrait avoir lu toute la pièce sur la splendeur,
+l'ivresse, l'élan de ces matinées d'été où on renverse la tête afin
+de suivre des yeux un oiseau lancé jusqu'au ciel, pour éprouver tout
+le vertige, sentir tout le mystère de ces deux derniers vers:
+
+ Tandis que détaché d'une invisible fronde
+ Un doux oiseau jaillit jusqu'au sommet du monde
+
+Connaissez-vous une image plus splendide et plus parfaite que
+celle-ci: (il s'agit de ces admirables Eaux de Damas qui s'élancent
+et montent dans le fût des fontaines, puis retombent, font passer
+partout les linges mouillés de leur fraîcheur et l'odeur du melon et
+des poires crassanes avec un parfum de rosier).
+
+ ..... Comme une jeune esclave
+ Qui monte, qui descend, qui parfume et qui lave!
+
+Là encore pour comprendre toute la noblesse, toute la pureté, tout
+l'_inventé_ de cette image si soudaine et si achevée, qui naît
+immédiate et complète, il faut relire la pièce, l'une des plus
+_poussées_ en expression, des plus entièrement senties aussi de ce
+volume, peinte du commencement jusqu'à la fin, en face, en présence
+d'une sensation pourtant si fugace qu'on sent que l'artiste a dû
+être obligé de la recréer mille fois en lui pour prolonger les
+instants de la pose et pouvoir achever sa toile d'après nature,--une
+des plus étonnantes réussites, le chef d'œuvre peut-être de
+l'_impressionnisme_ littéraire.
+
+ (_Le Figaro_, 15 juin 1907.)
+
+
+=De M. Emile Faguet=, à propos de la _Nouvelle Espérance_:
+
+Cette femme aura bien du talent. Elle est dans le train qui y mène.
+Et sa station n'est pas très loin.
+
+ (_La Revue latine_).
+
+
+=De M. Emile Ripert=:
+
+On ne sait si c'est artifice ou naïveté, sa façon d'assembler les
+mots. On est étonné, on ne comprend pas trop. Pourtant on voit, on
+sent, on entend... Dans une de ses dernières poésies elle parle
+ainsi:
+
+ Au cercle étroit d'un bassin rond et gris,
+ L'eau s'endormait, petite eau qui se rouille.
+
+«Petite eau qui se rouille...» Si vous comprenez, moi pas. Seulement
+je _vois_ l'eau stagnante, un peu rouge, je sens l'odeur de l'eau
+morte, et tout le calme inerte, l'ennui qui use et qui ronge... Les
+images aussi sont nouvelles: Madame de Noailles se dit «lasse comme
+un jardin sur lequel il a plu», et ce simple vers assimile si
+parfaitement certaines journées d'accablement, de calme désespoir
+après la crise violente des pleurs à l'aspect du feuillage lourd,
+des fleurs froissées, des terres humides, qu'on admire ce génie
+instinctif qui, du premier coup et sans tâtonnements, aboutit aux
+effets que chercherait en vain l'art le plus profond...
+
+ (_La Revue Hebdomadaire_).
+
+
+=De M. Auguste Dorchain=:
+
+On ne peut s'y méprendre; il y a ici plus que de talent, plus que de
+l'art, plus que la réalisation patiente et achevée d'un beau rêve:
+il y a la ferveur, il y a l'enthousiasme, il y a l'oubli total de
+soi-même, ou plutôt, ce qui est la même chose, le don absolu de tout
+son être, âme et corps, comme aux plus saintes minutes d'un grand
+amour,--il y a le génie.
+
+ (_Les Annales politiques et littéraires_).
+
+
+=De M. Lucien Corpechot=:
+
+Nul écrivain ne nous a jamais renseignés avec autant d'abondance et
+de sincérité sur les mouvements secrets de la sensibilité féminine.
+Il entre dans le génie de Madame de Noailles une franchise qui lui
+donne le courage d'exprimer tout ce qu'elle sent. Elle ne s'abuse
+point sur elle-même quand elle écrit:
+
+ J'ai vu ce que j'ai vu et ce que j'ai senti
+ D'un cœur pour qui le vrai ne fut point trop hardi.
+
+La _Nouvelle Espérance_, contenait de véritables révélations. Le
+_Visage émerveillé_ nous livre toute une vie intérieure.
+
+ (_Le Soleil_, 28 juin 1904).
+
+
+=De M. Pierre Hepp=:
+
+Le don prépondérant de Madame de Noailles, c'est une haute vertu de
+suggestion. Son secret, c'est qu'à la rencontre de tout objet senti
+se porte instantanément un représentant verbal, avant qu'intervienne
+la moindre opération abstraite. Il en résulte une unité d'éclosion,
+une adaptation de terminologie qui déjoue les reproches des
+professeurs de syntaxe.
+
+ (_La Grande Revue_).
+
+
+
+
+BIBLIOGRAPHIE
+
+
+L'OEUVRE
+
+_Le Cœur innombrable_, poésies, Paris, Calmann-Lévy, 1901,
+in-12.--L'_Ombre des Jours_, poésies, Paris, Calmann-Lévy, 1902,
+in-12.--_La Nouvelle Espérance_, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1903,
+in-12.--_Le Visage émerveillé_, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1904,
+in-12.--_La Domination_, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1905,
+in-12.--_Les Eblouissements_, poésies, Paris, Calmann-Lévy, 1907.
+
+
+A CONSULTER.
+
+_Léon Daudet_, à propos de l'_Ombre des Jours_, Le Gaulois, 2
+juillet 1902.--_Emile Faguet_, La Revue latine, juillet
+1903.--_Lucien Corpechot_, Le Soleil, 28 juin 1904.--_Pierre Hepp_,
+La Grande Revue, juin 1907.--_Emile Ripert_, la Revue Hebdomadaire,
+13 juillet 1907.--_Auguste Dorchain_, les Annales politiques et
+littéraires, mai 1906.--_Maurice Barrès_, Le Figaro, 9 juillet
+1904.--_Marcel Proust_, sur les _Eblouissements_, Le Figaro, 15 juin
+1907.--_Léon Blum_, l'_OEuvre poétique de Madame de Noailles_, Revue
+de Paris, 15 janvier 1908.
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ TEXTE
+
+ Pages.
+
+ BIOGRAPHIE DE LA COMTESSE DE NOAILLES, PAR
+ RENÉ GILLOUIN 5
+
+
+ OPINIONS:
+
+ De M. Maurice Barrès 61
+
+ De M. Léon Blum 63
+
+ De M. Léon Daudet 65
+
+ De M. Marcel Proust 66
+
+ De M. Emile Faguet 68
+
+ De M. Emile Ripert 68
+
+ De M. Auguste Dorchain 69
+
+ De M. Lucien Corpechot 69
+
+ De M. Pierre Hepp 70
+
+ BIBLIOGRAPHIE 71
+
+
+ ILLUSTRATIONS:
+
+ PORTRAIT DE LA COMTESSE DE NOAILLES, en frontispice.
+
+ AUTOGRAPHE DE LA COMTESSE DE NOAILLES 59
+
+
+PRIVAS.--IMPRIMERIE LUCIEN VOLLE.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La Comtesse Mathieu de Noailles, by René Gillouin
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44390 ***