diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 44390-0.txt | 1969 | ||||
| -rw-r--r-- | 44390-h/44390-h.htm | 2732 | ||||
| -rw-r--r-- | 44390-h/images/cover.jpg | bin | 0 -> 52219 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 44390-h/images/illus_004.jpg | bin | 0 -> 14828 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 44390-h/images/illus_007.jpg | bin | 0 -> 17698 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 44390-h/images/illus_autograph.jpg | bin | 0 -> 49536 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 44390-h/images/logo.jpg | bin | 0 -> 4682 bytes | |||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 | ||||
| -rw-r--r-- | old/44390-0.txt | 2360 | ||||
| -rw-r--r-- | old/44390-0.zip | bin | 0 -> 44088 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/44390-8.txt | 2360 | ||||
| -rw-r--r-- | old/44390-8.zip | bin | 0 -> 43722 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/44390-h.zip | bin | 0 -> 181018 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/44390-h/44390-h.htm | 3148 | ||||
| -rw-r--r-- | old/44390-h/images/cover.jpg | bin | 0 -> 52219 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/44390-h/images/illus_004.jpg | bin | 0 -> 14828 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/44390-h/images/illus_007.jpg | bin | 0 -> 17698 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/44390-h/images/illus_autograph.jpg | bin | 0 -> 49536 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/44390-h/images/logo.jpg | bin | 0 -> 4682 bytes |
21 files changed, 12585 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/44390-0.txt b/44390-0.txt new file mode 100644 index 0000000..163348d --- /dev/null +++ b/44390-0.txt @@ -0,0 +1,1969 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44390 *** + +Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le +typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été +conservée et n'a pas été harmonisée. + +Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont +marqués =ainsi=. + + + + +COMTESSE DE NOAILLES + + + + +Il A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: + + +_Dix exemplaires sur Japon impérial, numérotés de 1 à 10 et douze +exemplaires sur Hollande, numérotés de 11 à 22._ + +No **** + +Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y +compris les pays scandinaves. + + +[Illustration: COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES] + + + + + _LES CÉLÉBRITÉS D'AUJOURD'HUI_ + + La Comtesse + Mathieu de Noailles + + PAR + RENÉ GILLOUIN + + BIOGRAPHIE CRITIQUE + ILLUSTRÉE D'UN PORTRAIT-FRONTISPICE + ET D'UN AUTOGRAPHE + SUIVIE D'OPINIONS ET D'UNE BIBLIOGRAPHIE + + [Illustration] + + PARIS + + BIBLIOTHÈQUE INTERNATIONALE D'ÉDITION + + _E. SANSOT & Cie_ + 7, RUE DE L'ÉPERON, 7. + + MCMVIII + + + + +[Illustration] + + + + +LA COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES + + +La comtesse Mathieu de Noailles descend par son père de la puissante +maison valaque des Bibesco, devenus Brancovan par adoption au milieu +du XIXe siècle. Son grand-père Georges Bibesco, hospodar de Valachie +de 1843 à 1848, avait épousé une princesse moldave de race grecque, +Zoé Mavrocordato, fille adoptive du dernier des princes Bassaraba de +Brancovan. Celui-ci vécut assez pour adopter également le fils aîné +de Georges Bibesco et de Zoé Mavrocordato, Grégoire, à qui furent +transférés tous les titres, privilèges et dignités de l'antique +famille des Brancovan. La princesse actuelle de Brancovan, sa veuve, +mère de Constantin de Brancovan que Paris a connu directeur de la +_Renaissance latine_, et de Mesdames la comtesse de Noailles et la +princesse de Chimay, appartient à la famille grecque orientale des +Musurus, où la haute culture est traditionnelle. Un cardinal Musurus +fut l'ami et le collaborateur d'Erasme, et l'auteur d'une recension +de Platon. Le père de Madame de Brancovan, Musurus Pacha, +ambassadeur de Turquie à Londres, a laissé une traduction de Dante +en grec ancien. On sait quelle admirable pianiste est la princesse +de Brancovan elle-même.. Le mélange en Madame de Noailles des sangs +des Bibesco, des Musurus et des Mavrocordato peut expliquer, ou au +moins symboliser, la diversité de son génie âpre et viril, mol, +pliant et passionné, amoureux pourtant de raison et de mesure. + + * * * * * + +L'enfance de Madame de Noailles s'est partagée entre Paris où elle +est née et la Haute-Savoie où la princesse de Brancovan passe +plusieurs mois chaque année en son château d'Amphion, sur les bords +du lac de Genève. Cette région de la Haute-Savoie est un pays à deux +visages, l'un tendre et presque voluptueux, où déjà s'empreint la +mollesse italienne, l'autre, touché de la rudesse alpestre, où +l'expression de la passion se nuance de gravité, de concentration et +de profondeur. C'est celui-ci surtout qu'en ses jeunes années aimait +à contempler Madame de Noailles. Les souvenirs de Saint François de +Sales et de Jean-Jacques Rousseau en précisaient pour elle le sens +émouvant, et c'était toute une sensibilité catholique et romantique +dont s'imprégnait son cÅ“ur précoce: + + Un romanesque ardent émanait de cette eau + Comme au temps de Byron, comme au temps de Rousseau... + C'était une sublime, immense rêverie... + --Soir des lacs, bercement des flots, rose coteau, + Village qu'éveillait le remous d'un bateau, + Petits couvents voilés par des aristoloches, + Senteur des ronciers bleus, matin frais, voix des cloches + Voix céleste au-dessus des troupeaux, voix qui dit: + «Il est pour les agneaux de luisants paradis»... + Barque passant le soir en croisant ses deux voiles + Comme un ange attendri courbé sous les étoiles, + C'est vous qui m'avez fait ce cÅ“ur triste et profond, + Si sensible, si chaud que l'univers y fond.[1] + + [1] _Les Éblouissements_, p. 211. + +Les jardins et la campagne d'Amphion sont à la source de ce qu'il y +a de plus pur et de plus pénétrant dans le sentiment de la nature de +Madame de Noailles. + + * * * * * + +Ce sentiment se manifesta chez elle de bonne heure, non-seulement +avec une rare intensité, mais avec une qualité tout originale. Un +jour de sa toute enfance, au cours d'une promenade elle entendait +les grandes personnes causer de _décorations_. Ayant demandé qu'on +lui expliquât ce mot nouveau pour elle: «les décorations, lui fut-il +répondu, sont la récompense des belles actions». A ce moment les +promeneurs passaient sous un magnifique acacia qui embaumait: «Eh +bien! s'écria l'enfant, pourquoi ne décore-t-on pas cet acacia?» +Petite fille issue du panthéiste Orient, le premier mouvement de son +cÅ“ur en face de la nature est celui même de Xerxès chargeant de +bracelets et de colliers son fameux platane. «Tout ce qui vit ici,» +écrira-t-elle plus tard, + + Tout ce qui vit ici, la fontaine, le banc, + La cloche du jardin qui sonne, + Le délicat cerfeuil qui frise sous le vent + _Sont pour moi de douces personnes_.[2] + + [2] _Les Eblouissements_, p. 253. + +L'autre amour de Madame de Noailles enfant, ce fut la musique, +l'Art-Femme, synthèse obscure de tout idéalisme et de toute +sensualité. Des années, comme dans les jardins, elle a vécu dans la +musique sans savoir que c'était son plaisir, sa douleur, sa +plénitude. CÅ“ur puéril et passionné que le désespoir solitaire, +tendu, sublime de Beethoven, l'ardeur molle et brisée de Chopin, ses +sonates + + Dont l'andante est si fort que la main sur son cÅ“ur + On ne sait si l'on meurt de peur ou de bonheur,[3] + +la nostalgie fiévreuse, la mortelle irritation de Wagner +contractaient jusqu'à l'oppression, exaltaient jusqu'au délire! + + [3] _Les Eblouissements_, p. 302. + + Mais quel vertige amer et quel trouble profond! + Le livide plaisir s'emplit d'ombre et d'angoisse; + Musique, qui nous tient, nous lie et nous terrasse, + Que tes jeux sont aigus et quel mal ils nous font![4] + + [4] _L'Ombre des jours_, p. 120. + +Et penchons-nous sur la rêverie de Sabine de Fontenay,--cette +héroïne de la _Nouvelle Espérance_ où Madame de Noailles a tant mis +d'elle--tandis qu'elle écoute chanter son cousin Jérôme: «Ah! la +musique, la musique! l'homme et la femme si misérables, l'amour si +impossible, tout si triste et si bas autour d'eux, et la musique qui +leur fait en rêve ces corps de lumière, ces bouches de larmes et de +suavité, ces regards plus déchiffrés et plus adhérents que les mains +autour des cous renversés... Mon Dieu! pensait-elle, comme cela fait +mal et pourquoi toujours cette vague attente du baiser?»[5] +Perçoit-on dans cette effusion lyrique le double aspect d'idéalisme +et de sensualité par quoi nous caractérisions la musique elle-même? +Au cours de cette étude se préciseront les analogies qui font de +Madame de Noailles le plus _musical_ de nos poètes. + + [5] _La Nouvelle Espérance_, p. 33. + +A quinze ans, elle eut une crise de mysticité où ses lectures +favorites furent l'_Imitation_, et Pascal qu'elle ne comprenait +guère, mais qui l'émouvait puissamment. Elle n'en goûtait pas moins +d'ailleurs et Racine, et Hugo, et Musset, et Loti. C'est plus tard +seulement qu'elle connut et aima la Grèce, par les poètes +épigrammatiques et Anatole France. + +Mais l'évènement intellectuel de son adolescence, ce fut la +découverte de la philosophie de Taine. Une après-midi de printemps +dont elle a gardé l'exacte mémoire, sur une colline près de +Monte-Carlo, dans le soleil et l'odeur des fleurs, quelqu'un en qui +elle avait mis sa confiance lui expliqua que le vice et la vertu +sont des produits comme le vitriol et le sucre, et tout ce qui +s'ensuit pour la morale et la métaphysique. Chaque parole de +l'initiateur écartait un voile, dissipait un rêve, ruinait un +espoir; mais de la mer étincelante sous le soleil éternel, de la +flûte d'un pâtre assis au bord du chemin et de son désespoir même +jaillissait pour elle un frénétique appel à jouir de cette vie si +courte... O indigente et basse philosophie! Que de jeunes esprits +n'a-t-elle pas vainement désolés, quand encore elle ne les a pas +pervertis! Et c'est assurément un problème de savoir comment et dans +quelle mesure l'erreur peut engendrer la vérité ou se revêtir de +beauté, mais le fait est que la philosophie de Taine, utile en son +temps à l'avancement des études psychologiques, s'étant infiltrée +d'autre part dans la sensibilité romantique, fond commun de tous les +poètes du siècle, y a formé la source encore aujourd'hui +jaillissante d'un pathétique nouveau et déchirant. Madame de +Noailles l'a elle-même finement noté, chez Musset, et on peut +étendre cette observation à tous les artistes de son époque, le +désespoir est sans âcreté, et le bonheur sans ironie. Or c'est +l'inévitable effet d'une telle philosophie, avec ses négations +brutales, et le divorce radical qu'elle accuse entre nos aspirations +et la réalité, d'introduire dans la sensibilité un principe, soit +d'âcreté, soit d'ironie. Barrès, qui excelle à cumuler les bénéfices +de positions contradictoires, a développé dans l'une et l'autre +direction son romantisme, et, pour tout dire, aggravé son mal +tellement, qu'il dut enfin se mettre en quête d'un remède. Dans +l'Å“uvre de Barrès qu'elle sait par cÅ“ur, Madame de Noailles a bu à +longs traits le poison,--et repoussé le remède, qui d'ailleurs, pour +des raisons aisées à saisir, ne lui convenait en effet nullement; de +sorte que sous son génie accablée elle défaille, sans qu'on voie +d'où lui viendrait le secours. + + * * * * * + +Sa vocation s'affirma de très bonne heure. Vers sa dixième année +elle vit venir en visite à Amphion, à quelques jours d'intervalle, +un prince régnant et Frédéric Mistral. Elle vénéra, adora Mistral et +négligea le prince. Dès lors son choix était fait: déjà elle +s'essayait à versifier... Peu d'années plus tard, à Paris, sans +cesse elle entraînait sa gouvernante vers le lycée Janson, où +l'attirait invinciblement le visage de Pascal. Après avoir de 11 à +16 ans couvert de prose de volumineux cahiers, elle revint à la +poésie. C'est seulement en 1901, après son mariage, qu'elle publia +son premier livre, le _CÅ“ur innombrable_, depuis assez longtemps +déjà achevé. Puis parurent l'_Ombre des Jours_ (1902), la _Nouvelle_ +_Espérance_ (1903), le _Visage Emerveillé_ (1904), la _Domination_ +(1905), les _Eblouissements_ (1907): trois romans, trois recueils de +poèmes. Dès son premier livre elle saisit l'opinion, ne fut +indifférente à personne. Elle eut des détracteurs passionnés qui +feignaient de croire que son nom, sa situation mondaine et sa beauté +constituaient l'essentiel de son génie; des adorateurs persuadés que +leur enthousiasme eût été le même si elle eût été pauvre, laide, et +se fût appelée Durand; des admirateurs mesurés, plus ou moins +sensibles à la nouveauté et à l'abondance de son inspiration, ou aux +imperfections de sa forme:--envie, admiration, amour, aube éclatante +de sa jeune gloire... Au vrai, pour tout esprit non prévenu, son +génie est incontestable; et c'est une question intéressante de +savoir si et en quoi sa situation mondaine a pu la servir ou lui +nuire. + +Pour un homme, et plus encore pour une femme qui se voue à l'art, il +est trop clair qu'un grand nom, une belle fortune présentent des +avantages pratiques inappréciables. Encore ne vont-ils point sans +quelque inconvénient. La part qui est due à la mode dans un succès +s'épuise vite: le dernier livre de vers de Madame de Noailles, les +_Eblouissements_, ne semble pas avoir reçu, au moins dans la presse, +un accueil aussi chaud que le _CÅ“ur innombrable_ et l'_Ombre des +Jours_, et pourtant il leur est aussi supérieur que l'est la +_Nouvelle Espérance_ au _Visage_ et à la _Domination_. Mais c'est +surtout au point de vue de son développement intérieur que +l'artiste dans des conditions extérieures trop favorables trouve de +graves périls. Surveillé et limité par son milieu il surveille et +limite à son tour ses sentiments, ou au moins leur expression; il +n'ose pas oser, perdre la pudeur, ce qui est la condition première +de tout art. Isolé d'ailleurs de la vie, il ne sait ou ne veut pas +se mettre en quête d'elle, et si parfois il la rencontre, il ne s'en +rend point le maître, ignorant du rude effort qu'il y faut. Or de ce +double péril Madame de Noailles a été préservée par la sincérité +entière, irréductible de sa nature et par sa prodigieuse +perméabilité à toutes les émotions. Sincérité, candeur, spontanéité, +naïveté, ingénuité, autant de mots qui d'eux-mêmes, qu'on la lise ou +l'écoute, vous viennent aux lèvres. «Sabine, écrit-elle, et on est +invinciblement tenté de lui appliquer à elle, la part faite à +beaucoup d'ironie, cette caractéristique de son héroïne, «Sabine +discutait, affirmait comme on fait un serment; elle avait toujours +l'air de dire à la suite de ce qu'elle énonçait: «Je vous jure que +c'est ainsi»; elle prononçait: «Cela est vrai...» sur le ton dont +elle aurait crié: «J'ai soif...» avec une assurance puisée au lieu +même de la certitude physique et du besoin...»[6]. Plus peut-être +qu'il n'eut fallu parfois pour son repos, Madame de Noailles a le +courage d'elle-même et de toute elle-même. Quant à sa sensibilité, +en fut-il jamais de plus aisément blessable, de plus continûment +frémissante? Je l'ai vue s'émouvoir jusqu'aux larmes à la soudaine +évocation d'un chagrin vieux de vingt ans. Sensible, comme Sabine +«jusqu'au trouble de l'esprit et jusqu'au malaise physique», Madame +de Noailles ignore la paix et le repos des nerfs, sinon du cÅ“ur: + + Je suis l'être que tout enivre et tout afflige... + Et je vis étonnée, aveuglée, éblouie, + Sachant bien que pourtant la détresse inouïe + A depuis mon enfance exalté tous mes jours... + Hélas! je vis, toujours errante et toujours ivre + Je vis, pleine d'azur, de sanglots, de souhaits... + + [6] _Nouvelle Espérance_, p. 16. + +Qu'avez-vous fait, demande-t-elle à ses vers + + De ces désirs, ces cris, ces éblouissements + Si tendres, si joyeux, si tristes, si sensibles + Qu'un autre être que moi ne les croit pas possibles, + Et s'il portait mon cÅ“ur mourrait d'épuisement? + +Remarque-t-on la force des expressions: enivrée, pâmée, exaltée, +éblouissements, détresse, épuisement? Chez Sabine, écrit encore +Madame de Noailles, «la flamme montait des profondeurs du sang, +faisait sur la pensée, sur la raison, danser son rouge incendie. +Nulle réserve, nul jugement en cet esprit que la première vague +emplissait...» La tendance ou la tentation du poète, c'est de faire +ou de laisser _donner_ en chaque occasion sa sensibilité tout +entière. Le péril, bien différent de celui qu'on eût pu craindre, +c'est dès lors que sous ce flot innombrable et monotone de +sensibilité les plans et les reliefs de son univers s'atténuent +jusqu'à disparaître, c'est que ses sentiments et leurs objets les +uns par rapport aux autres ne s'ordonnent ni ne se situent. Et sans +doute ce péril-là s'aggrave-t-il des conditions mêmes d'une vie trop +facile. A Madame de Noailles comme à ce Philippe l'Arabe que Barrès +nous montre réduit à une extrême ingéniosité pour satisfaire son +besoin de s'attendrir, les circonstances ont composé une solitude: +certaines expériences douloureuses, les unes inutiles, les autres +utiles, indispensables peut-être, lui sont suivant le point de vue, +épargnées ou interdites; elle s'enivre, elle _meurt_ d'émotions que +néglige l'ordinaire des malheureux: + + Si l'on t'avait appris qu'un cÅ“ur toujours malade + Et blessé chaque soir d'ombre et de volupté + Ne goûte qu'en mourant l'odeur des roses thé + Dans l'air chaud remué par les cris des pintades...[7] + + [7] Les _Eblouissements_, p. 311. + +Défaut charmant, trop charmant, mais défaut pour un poète accessible +d'ailleurs aux sentiments généraux et profonds, à ceux que suscitent +la Nature, l'Amour et la Mort, identiques dans toutes les conditions +humaines. La pente naturelle de Madame de Noailles est à une +certaine exagération, et les circonstances ont dû accentuer plutôt +qu'atténuer cette inclination, qu'une raison suffisamment ferme +n'est pas venue jusqu'ici réfréner. Mais cette réserve faite, +hâtons-nous de reconnaître que l'originalité profonde de Madame de +Noailles est indépendante de toute condition extérieure, s'il est +vrai qu'à aucun poète de sa génération il n'a été donné de reprendre +et de renouveler aussi puissamment quelques-uns des thèmes éternels +du lyrisme. + + * * * * * + +Je ne sais qui a dit que s'il était une petite fille qui fût née +sous un chou, c'était certainement Madame de Noailles. Le mot est +joli, mais un peu injuste. Sans doute les jardins, même potagers, +ont leur part dans l'amour de Madame de Noailles; et ne faut-il pas +remercier le poète qui le premier sut dégager l'humble beauté de nos +légumes? Mais en vérité ce n'est pas assez dire que d'appeler Madame +de Noailles la Muse des Jardins. Que l'on considère son Å“uvre +d'ensemble: c'est bien à la Nature qu'elle est dédiée comme une +magnifique offrande, à la toute puissante, à l'universelle Nature, à +celle de Lamartine, de Vigny et de Hugo: + + Nature au cÅ“ur profond sur qui les cieux reposent + Nul n'aura comme moi si chaudement aimé + La lumière des jours et la douceur des choses, + L'eau luisante et la terre où la vie a germé...[8] + + [8] _CÅ“ur_, p. 7. + +Ce que Madame de Noailles apporte de nouveau, et par quoi elle se +manifeste bien de ce temps où Baudelaire et les naturalistes ont +joint leurs influences à celle des grands Romantiques, c'est une +sensualité inépuisable, unie à une extrême précision descriptive. +Elle jouit et souffre de la nature par tous les sens, par le goût +surtout, l'odorat et la vue, et par cette sensibilité générale et +profonde, particulièrement abondante chez la femme, jusqu'à former +comme un sixième sens, à la faveur duquel les sensations des autres +se mêlent, se confondent et se multiplient. Elle peut analyser en +huit strophes, étonnantes d'invention verbale, les _Saveurs de +l'air_: + + Mon Dieu! que j'ai goûté la douce odeur de l'air, + De l'air charmant, glissant et clair + Odeur simple au matin, et le soir si chargée + De feu, de lueur orangée![9] + + [9] _Eblouissements_, p. 39. + +Elle voudrait absorber l'univers comme une enivrante liqueur: + + Il n'est pas suffisant qu'on regarde et qu'on touche + Les vergers odorants et verts; + Je voudrais n'être plus qu'une amoureuse bouche + Qui goûte et qui boit l'univers[10]. + + [10] _Eblouissements_, p. 264. + +A savourer les parfums elle apporte le même mélange de sensualité et +d'analyse: + + Mon cÅ“ur est un palais plein de parfums flottants + Qui s'endorment parfois aux plis de ma mémoire... + Parfum des fleurs d'avril, senteur des fenaisons, + Odeur du premier feu dans les chambres humides, + Aromes épandus dans les vieilles maisons...[11] + + [11] _CÅ“ur_, p. 69, id. Sur les mains _Eblouissements_, p. 343. + +Il n'est pas jusqu'à l'image visuelle elle-même, aussi nette, aussi +intense que chez Hugo, qui, au lieu de rester comme chez celui-ci et +conformément à son usage ordinaire, avant tout représentative, ne se +prolonge immédiatement, elle aussi, en sensualité: + + O pulpe lumineuse et moite du ciel tendre! + Espace où mon regard se meurt de volupté, + O gisement sans fin et sans bord de l'été, + Azur qui sur l'azur vient reluire et s'étendre, + Coulez, roulez en moi...[12] + + [12] _Eblouissements_, p. 162. + +Après cela, on ne s'étonnera pas que Madame de Noailles soit de tous +ses nerfs accessible aux mille influences des saisons, du jour et de +l'heure. Avec une inlassable et subtile complaisance, elle a noté +les multiples aspects de la changeante nature, ses complicités et +ses désaccords avec la mobile humanité. + +C'est le «printemps vert amer»: + + Un oiseau chante, l'air humide + Tressaille d'un fécond bonheur, + Un secret puissant et languide + Traîne sa vapeur, sa moiteur...[13] + + [13] _Eblouissements_, p. 88. + +C'est le languissant, le luxurieux été: + + C'est l'été, je meurs, c'est l'été... + Un désir indéfinissable + Est sur l'univers arrêté + Ah! dans les plis légers du sable + Le tendre groupe projeté + D'un rosier blanc et d'un érable! + Le cÅ“ur languit de volupté...[14] + + [14] _Eblouissements_, p. 67. + +C'est l'automne: + + Comme toutes les voix de l'été se sont tues! + Pourquoi ne met-on pas de mantes aux statues? + Tout est transi, tout tremble et tout a peur; je crois + Que la bise grelotte et que l'eau même a froid. + + Les feuilles dans le vent courent comme des folles...[15] + + [15] _CÅ“ur_, p. 83. + +Et c'est l'hiver enfin, le rude et consolant hiver, + + L'hiver sans volupté, sans chants et sans odeur[16] + + [16] _Ombre des Jours_, p. 53. + +Voici la douceur du matin: + + Candide, charmant + Comme une fleur qui naît et comme un pépiement. + Tout est plus jeune encor que l'enfance...[17] + + [17] _Eblouissements_, p. 100. + +Voici Midi paisible: + + Midi glisse et languit, la vie est assoupie... + Repos dans la nature ardente! Les demeures + Ont laissé retomber les doux stores d'osier + Rien ne bouge; on dirait que des insectes meurent + Entre le sable chaud et l'ombre des rosiers. + + On n'a pas de regrets, pas de désir, pas d'âge[18] + + [18] _Eblouissements_, p. 28. + +Voici un après-midi de juillet dans la maison: + + A l'ombre des volets la chambre s'acclimate; + Le silence est heureux, calme, doux, attiédi, + Pareil au lait qui dort dans une fraîche jatte; + La pendule de bois fait un bruit lent, hardi, + Semblable à quelque chat qui pousse avec sa patte + Les instants, dont l'un chante et l'autre est assourdi.[19] + + [19] _Ibid._, p. 129. + +Voici un Crépuscule au Jardin: + + O divin crépuscule, odeur de roses blanches! + Le soir est du soleil arrêté dans les branches. + Les arbres des jardins épandent leurs rameaux + Et partagent la paix triste des animaux; + Tout est pensif, chargé de désir et de rêve, + Une vapeur descend, une autre se soulève... + Le tilleul inquiet, l'érable faible et blanc + Font un geste secret, désespéré, tremblant...[20] + + [20] _Eblouissements_, p. 307. + +Voici une sensation d'avant l'orage: + + Ah! je ne savais pas ce que c'était, c'était + La lente oppression qui précède l'orage... + J'appuyais mes deux mains sur mon cÅ“ur; j'écoutais + Frémir en moi la peur, la soif, la triste rage, + Je me levais, j'allais, les doigts en éventail, + Un sang rapide et chaud étourdissait ma tête...[21] + + [21] _Eblouissements_, p. 130. + +Voici des impressions d'après l'ondée: + + Dieu merci la pluie est tombée + En de fluides longues flèches, + La rue est comme un bain d'eau fraîche, + Toute fatigue est décourbée... + + Un parfum de verdure nage + Dans toute cette eau renversée; + A petites gouttes pressées + L'été s'évade du naufrage.[22] + + [22] _Ombre des Jours_, p. 63. + +Mais la sensibilité de Madame de Noailles se limite rarement à la +volupté passive de la sensation pure. Non contente de ressentir +l'univers, elle veut le posséder, s'abîmer en lui, l'abîmer en elle. +Voyez, s'écrie-t-elle, + + Voyez de quel désir, de quel amour charnel + De quel besoin jaloux et vif, de quelle force + Je respire le goût des champs et des écorces. + Je vivrai désormais près de vous, contre vous, + Laissant l'herbe couvrir mes mains et mes genoux, + Et me vêtir ainsi qu'une fontaine en marbre...[23] + + [23] _CÅ“ur_, p. 58. + +Son vÅ“u le plus cher, c'est d' + + Etre dans la nature ainsi qu'un arbre humain, + Etendre ses désirs comme un profond feuillage, + Et sentir, par la nuit paisible et par l'orage, + La sève universelle affluer dans ses mains.[24] + + [24] _CÅ“ur_, p. 73. + +Saisit-on ce mélange perpétuel, cette constante fusion de l'homme et +de la nature? + + Rire, fraîcheur, candeur, idylle de l'été! + Tout m'émeut, tout me plaît, une extase me noie, + J'avance et je m'arrête; il semble que la joie + Etait sur cet arbuste, et saute dans mon cÅ“ur! + Je suis pleine d'élan, d'amour, de bonne odeur, + Et l'azur à mon corps mêle si bien sa trame, + Tout est si rapproché, si brodé sur mon âme, + Qu'il semble brusquement à mon regard surpris + Que ce n'est pas le pré, mais mon Å“il qui fleurit + Et que, si je voulais, sous ma paupière close, + Je pourrais voir encor le soleil et la rose[25] + + [25] _Eblouissements_, p. 268. + +De tels accents sont très nouveaux dans notre littérature. Ils +différencient Madame de Noailles non seulement des naturalistes qui +décrivent la nature comme une réalité étrangère, mais d'un +Chateaubriand, d'un Hugo, que la nature émeut certes profondément, +mais qui devant elle n'en restent pas moins, si l'on peut dire, +intérieurs à eux-mêmes. D'un mot et dans tout le sens de ce mot, la +sensibilité de Madame de Noailles est panthéiste, jusque-là que la +certitude d'une union plus étroite avec la nature dans la mort +(étrange illusion, pour le dire en passant, de croire qu'on sera +plus proche de la nature mort que vivant) lui tient lieu des +espérances qu'on demande d'ordinaire à la religion: + + Je ne souhaite pas d'éternité plus douce + Que d'être le fraisier arrondi sur la mousse...[26] +et encore: + + O mort, vraiment pourrez-vous faire, + Ayant dissous mon cÅ“ur content, + Que je sois ce que je préfère: + Un éclat d'azur dans le temps?[27] + + [26] _Eblouissements_, p. 211. + + [27] _Eblouissements_, p. 289. + +Telle est la puissance de cet amour qu'il empiète sur le domaine +ordinaire des autres amours, amour humain: + + Les forêts, les étangs et les plaines fécondes + Ont plus touché mes yeux que les regards humains[28] + + [28] _CÅ“ur_, p. 7. + +Amour divin: + + Moi qui ne peux pas croire aux promesses des cieux, + Je vous adore avec la part qu'on donne à Dieu[29] + + [29] _Eblouissements_, p. 211. + +De fait, si Madame de Noailles prie, c'est vers le soleil que monte +sa prière: + + C'est ma prière unique et ma foi naturelle + De plier mes genoux orgueilleux sur tes pas...[30] + + [30] _Eblouissements_, p. 141. + + Ma joie est un jardin dont vous êtes la rose, + Enorme soleil d'or, flamme en corolle éclose, + Héros, d'ardents regards et de flèches armé, + Soleil, mille soleils en vous seul enfermés!... + Moi seule, en vous voyant je prie et je chancelle...[31] + + [31] _Ibid._, p. 81-86. + +Mais non plus que l'amour, l'adoration ne suffit encore à ce cÅ“ur +qui ne se satisfait que du délire. L'aurore d'un beau jour d'été, +lumière, azur, parfum, gazouillement d'oiseaux, bourdonnement +d'abeilles, la remplit d'une ivresse dionysiaque: + + Vivre! chanter la gloire et le plaisir de vivre! + --Et puisqu'on n'entend plus, ô mon Bacchus voilé + Frissonner ton sanglot et ton désir ailé, + Puisqu'au moment luisant des chaudes promenades + On ne voit plus jouer les bruyantes Ménades, + Puisque nul cÅ“ur païen ne dit suffisamment + La splendeur des flots bleus pressés au firmament, + Puisqu'il semble que l'âpre et l'enivrante lyre + Ait cessé sa folie, ait cessé son délire, + Puisque dans les forêts jamais ne se répand + L'appel rauque, touffu, farouche du dieu Pan + Ah! qu'il monte de moi, dans le matin unique, + Ce cri brûlant, joyeux, épouvanté, hardi, + Plus fort que le plaisir, plus fort que la musique, + Et qu'un instant l'espace en demeure étourdi...»[32] + + [32] _Eblouissements_, p. 91. + +On le voit, l'attitude du poète en face de la nature correspond +assez exactement, sauf quelque excès de sensualité peut-être, à +l'image que nous pouvons nous former du Paganisme exalté des +Mystères. Ce n'est pas la Grèce de la tradition universitaire, mais +c'est une Grèce authentique. Une fois encore, par l'élan seul de son +génie, Madame de Noailles renoue la chaîne interrompue de ses +origines. + +Cependant, cette sensibilité si merveilleusement abondante, le seul +amour de la nature suffira-t-il à l'absorber? Une âme moderne +peut-elle se reposer dans le pur naturalisme? Il y a au fond de +l'âme de Madame de Noailles, comme de tant d'âmes de son siècle, une +inquiétude essentielle, une douloureuse ardeur de changement et de +fuite, une fureur de toujours et de tout sentir: + + Qu'aucune flèche, aucune flamme, + Aucune aride pâmoison + Ne soit épargnée à cette âme + Qui veut défaillir de frisson... + Ah! goûter tout ce qui tourmente![33] + + [33] _Eblouissements_, p. 381. + +Si instable et oscillante est cette sensibilité qu'à la rigueur les +extrêmes s'y touchent: + + Mon Dieu! mon Dieu! la paix touche au délire aussi![34], + +et que sans cesse par des transitions rapides et insensibles s'y +transmuent l'une en l'autre la volupté et la douleur: + + Chère douleur, ô seul brisement délectable!... + Vous par qui l'on sanglote et vous par qui l'on rit, + Rire d'inconsolable et mortelle allégresse![35] + + [34] _Eblouissements_, p. 26. + + [35] _Eblouissements_, p. 311. + +«Je n'ai pas le sens des degrés du plaisir, dit Sabine. Il n'y a +qu'un plaisir, c'est ce qui fait mal...»[36] Désordonnés mouvements +du cÅ“ur, dont la nature ne saurait être l'objet, non plus que la +cause! Aussi bien la nature elle-même suscite au cÅ“ur qu'elle ne +suffit point à combler la nostalgie d'un autre amour: + + Vaporeuse douceur de l'air tremblant et pur, + Paysage d'été luisant sous ma fenêtre, + Miel du soleil épars sur les coteaux d'azur, + Allégresse du jour léger qui vient de naître... + + Vous dites: «Les splendeurs du matin clair sont là + Pour que le jeune Adam et l'Eve langoureuse + Reviennent habiter sous les larges lilas + Prés de la source sourde, au fond de l'herbe creuse[37] + + [36] _Nouvelle Espérance_, p. 175. + + [37] _Eblouissements_, p. 359. + +Madame de Noailles a brodé une variation originale sur le thème +romantique, qu'on eût pu croire usé, de la solitude de l'homme dans +la nature, après l'amour: + + ... Vous parlez, j'entends, vous me dites: «Pauvre âme, + Tu ne pourras jamais être aussi bien en moi; + Il faut que tu me voies comme l'étang me voit, + Et que sans trop d'ardeur humaine tu t'emplisses + De mes reflets dansants et de mes ombres lisses. + Tu as trop de désir, trop d'espoir et d'orgueil... + --Ah! nature, nature, épuisante nature + Je vous entends; ainsi, je ne verrai jamais + Vos sources, vos chemins, vos feuillures de mai, + Sans qu'en mon cÅ“ur s'élance une blessure aiguë... + Ah! le plaisir charmant et doux de la ciguë + Qui balance sa fleur et son feuillage bas, + Ah! cet oiseau qui chante et qui ne pense pas...[38] + + [38] _Ombre des Jours_, p. 124-125. + +Qu'on lise tout le poème, et puis qu'on relise le _Lac_ et la +_Tristesse d'Olympio_; s'il n'a ni le sublime pathétique de l'un, ni +la magnificence de l'autre, il a sur tous les deux la supériorité de +la précision analytique. Ç'a été et c'est la tâche de quelques-uns +des meilleurs écrivains d'aujourd'hui de préciser par l'analyse le +vague constitutif de la sensibilité romantique. + + * * * * * + +Sur sa façon de sentir l'amour, Madame de Noailles est beaucoup plus +brève que sur sa façon de sentir la nature. Dans ses trois volumes +de vers, on trouverait à peine une douzaine de pièces consacrées à +un sentiment qui remplit d'ordinaire les productions féminines, et +ces pièces, si ingénieusement qu'on les rapproche, ne forment pas +l'histoire d'un cÅ“ur. Trois ou quatre d'entre elles font allusion à +des déceptions répétées, déceptions ordinaires, inévitables, mais +particulièrement sensibles à ce cÅ“ur né pour souffrir. + + Je t'expliquais parfois cette peine que j'ai + Quand le jour est trop tendre ou bien la nuit trop belle. + Nous menions lentement nos deux âmes rebelles + A la sournoise, amère et rude tentative + D'être le corps en qui le cÅ“ur de l'autre vive; + Et puis, un soir, sans voix, sans force et sans raison, + Nous nous sommes quittés; ah! l'air de ma maison, + L'air de ma maison morne et dolente sans toi, + Et mon grand désespoir étonné sous son toit![39] + + [39] _Ombre des Jours_, p. 156. + +Mais quoi! C'est la destinée commune de tous les cÅ“urs qui ont trop +d'amour. Il y a de Saint-Paul un mot simple et profond: «Quoique, +écrit l'apôtre, en aimant davantage, je sois peut-être moins aimé». +Ainsi Madame de Noailles: + + Tu vas, toi que je vois, mon ombre, ô mon moi-même, + Cherchant quelque épuisant et merveilleux bonheur, + Mais l'espoir tremble, l'air est las, la vie a peur, + Tu vas, ayant toujours plus aimé qu'on ne t'aime, + + Plus aimé, ou du moins plus âprement aimé, + D'une plus imminente et guerrière détresse...[40] + + [40] _Ombre des Jours_, p. 149. + +Alors, sous l'intolérable douleur de la récente blessure, c'est un +âpre, un ardent désir de silence, d'oubli, de mort: + + Ne plus aimer surtout, ah! c'est surtout cela!... + Les yeux, les yeux, ne plus se souvenir des yeux + Des yeux qu'on a aimés, mauvais comme des pierres! + Ces yeux profonds, avec des flèches au milieu + Ah! qu'ils ferment en nous leurs cils et leurs paupières! + Amour, allez-vous-en pour qu'on puisse mourir...[41] + + [41] _Ibid._, p. 158. + +C'est le retour à l'apaisante nature: + + Maintenant je le sens, moi dont le cÅ“ur est tel + Qu'aucun désir n'y peut demeurer long et grave, + Je garde pour vous seule un amour immortel + O beauté des jardins, indolente et suave![42] + + [42] _Ibid._, p. 160. + +Paix trompeuse, que viennent soudain traverser d'aigus, de +déchirants souvenirs: + + L'ombre d'un autre cÅ“ur a de plus noirs détours + Que la nuit orageuse, impénétrable et sombre; + Eclairs des faux regards, phare du faux amour + Où menez-vous l'espoir, qui se brise et qui sombre! + + Le passé vit en moi ce soir, ce trop chaud soir...[43] + + [43] _Ombre des Jours_, p. 165-166. + +O folie dont rien ne peut guérir! Ce cÅ“ur qui d'un si rude élan +s'est porté vers l'amour jamais ne se déprendra de l'amour: + + Enfants, regardez bien toutes les plaines rondes, + La capucine avec ses abeilles autour, + Regardez bien l'étang, les champs, avant l'amour, + Car après on ne voit plus jamais rien du monde. + + Après l'on ne voit plus que son cÅ“ur devant soi, + On ne voit plus qu'un peu de flamme sur sa route, + On n'entend rien, on ne sait rien, et l'on écoute + Les pieds du triste Amour qui court ou qui s'asseoit.[44] + + [44] _Ombre des Jours_, p. 165. + +Qu'il vienne donc, le désirable et redoutable amour. Non seulement +on consent à l'accueillir, mais de tout son être on l'appelle. Par +une étrange fusion du caractère viril avec le féminin, l'amour dans +l'Å“uvre de Madame de Noailles n'est pas seulement passion, il est +_action_, recherche et presque provocation. Un poème de l'_Ombre des +Jours_ fait entendre cette curieuse plainte: + + Et je rentrais alors ivre du temps d'été, + Lasse de tous cela, morte d'avoir été + Moi le garçon hardi et vif, et toi la femme... + +Sabine de Fontenay, à la fin d'une soirée passionnée de musique, +retient son cousin Jérôme. Ils sont là en face l'un de l'autre, elle +confuse et misérable, lui nerveux et pâle. L'homme se dérobe: +«Sabine, dit-il en tremblant, vous devriez aller vous reposer, il +est tard, vous partez demain.--Et puis il se passa la main sur le +front comme s'il voulait en arracher une pensée pesante, une +douleur, et Sabine crut qu'il pleurait. Alors _elle le pressa contre +elle d'une terrible tendresse_...»[45]. La même Sabine plus tard, la +première fois qu'elle voit chez lui Philippe Forbier, un ami de son +mari, éprouve une grande difficulté à partir, à le quitter, la +seconde fois, avec la sûreté de l'instinct, prend une syncope, et la +troisième se laisse tomber contre sa poitrine. La récente +émancipation de la femme ménage aux amateurs de complexités +psychologiques de précieux et neufs divertissements... Le miracle +c'est que, si contraire à l'idée ou à l'idéal, sans doute un peu +artificiels, que l'homme conçoit volontiers de l'amour féminin, +l'amour chez l'héroïne de Madame de Noailles n'en garde pas moins +une entière noblesse: il la doit avant tout à son courage, à l'élan +sans restriction ni réserve qui le jette vers la douleur. Ce n'est +pas Sabine de Fontenay qui, pareille à l'Homme libre de Barrès, +s'arrête jamais avant de se nuire, mais elle se précipite sur toutes +les pointes de la vie de façon à s'y déchirer. + + [45] _Nouvelle Espérance_, p. 92-93. + + * * * * * + +Au reste, cette analyse est loin d'épuiser la signification du mot +amour chez Madame de Noailles. D'abord, et c'est un trait par où +elle se révèle de lettres, l'amour n'est pas seulement pour elle ce +sentiment étroit et tenace qui s'attache à un être particulier. +Sabine un soir avec Philippe entend passer sous ses fenêtres une +manifestation d'étudiants, et ce tumulte dans l'ombre l'enivre. +«Qu'est-ce qu'il vous faut, à vous, lui demande Philippe tristement, +qu'est-ce ce qu'il vous faut pour être heureuse»?--«Votre amour, +répond-elle, puis elle ajoute: Et la possibilité de l'amour de tous +les autres»[46]. Ainsi Madame de Noailles, dans l'exquis poème de +l'_Ombre des Jours_: + + J'ai dit ce que j'ai vu et ce que j'ai senti, + D'un cÅ“ur pour qui le vrai ne fut point trop hardi, + Et j'ai eu cette ardeur par l'amour intimée + Pour être après la mort parfois encore aimée, + Et qu'un jeune homme alors lisant ce que j'écris, + Sentant par moi son cÅ“ur ému, troublé, surpris, + Ayant tout oublié des épouses réelles + M'accueille dans son âme et me préfère à elles[47] + + [46] _Nouvelle Espérance_, p. 266. + + [47] _Ombre des Jours_, p. 170. + +Sabine, nous dit-on encore, par moments «ne savait plus vers qui +allaient ses espoirs; cela s'étendait, devenait infini; elle +imaginait des horizons de soleil immense, des foules venues vers +elle, et elle la déesse de l'éternel désir»[48]. Etre la _déesse de +l'éternel désir_: telle est la forme que prend dans un cÅ“ur féminin +l'amour de la gloire. + + [48] _Nouvelle Espérance_, p. 314. + +Ce n'est pas tout encore. Le mot désir, comme le mot amour, est +équivoque, ou plutôt multivoque, et la plupart des hommes n'usent de +ces mots que dans un seul de leurs sens, dès lors en chaque cas +aisément déterminable. Mais, selon une profonde remarque de Barrès, +à certaines âmes, aux plus complexes et aux plus sensitives, le +vocabulaire commun devient insuffisant; elles trouvent en elles une +puissance infinie d'expansion, de jaillissement, elles disent désir, +amour, et cela signifie, suivant le plan de leur vie intérieure sur +lequel cette puissance se réalise, désir d'aimer, désir d'être +aimée, amour de la nature, amour d'un être, amour de l'humanité, +amour de la gloire, héroïsme, désir sans nom, pur amour. Nous avons +parcouru déjà chez Madame de Noailles quelques-uns de ces sens du +mot amour; nous y trouvons la plupart des autres. Et d'abord il y a +en elle une immense pitié de la souffrance et de la misère humaines +qui l'eût sans doute dévoyée vers l'humanitarisme, si l'influence de +Barrès ne l'en eût heureusement détournée; je dis heureusement, car +dans l'ordre de l'activité morale l'amour n'est rien sans le +renoncement, le don de tout l'être, et c'est sans doute le vice +profond de l'humanitarisme philanthropique de méconnaître cette +vérité de principe; or Madame de Noailles ignore le renoncement. +Mais qu'on lise les poèmes intitulés: _Fraternité_[49], _La +Justice_,[50] _Les Malheureux_,[51] ou telles pages de la _Nouvelle +Espérance_[52] et du _Visage Emerveillé_[53] sur les criminels: on y +sentira palpiter une émotion sincère. «Quand j'étais petite, un +soir, je revenais en voiture avec mon père, et nous avons rencontré +sur la route un homme qui passait entre deux gendarmes. Mon père m'a +dit: «Vois, c'est sans doute un voleur». Ah! le mot voleur, comme il +m'avait fait peur, comme il est redoutable! et j'ai regardé. +C'était, entre deux gendarmes, un homme pauvre qui avait l'air +fatigué»! + + [49] _CÅ“ur innombrable_, p. 167. + + [50] -- -- p. 171. + + [51] -- -- p. 174. + + [52] _Nouvelle Espérance_, p. 150-179. + + [53] _Visage_, p. 57. + +Mais la société d'élection de Madame de Noailles, ce sont les héros; +la dernière et très belle pièce des _Eblouissements_ leur est +dédiée. L'héroïsme devait tenter Madame de Noailles, étant l'état le +plus élevé où atteignent les âmes qui unissent à une extrême +générosité un vif sentiment d'elles-mêmes. + + Que d'autres cherchent l'air des bois, de la montagne, + Et la brise des Océans, + Je m'enfonce dans l'ombre où nul ne m'accompagne, + Je respire chez les géants![54] + + [54] _Eblouissements_, p. 408. +Et c'est une suite magnifique de virils accents, auxquels la +dernière strophe seule mêle un accent très féminin: + + Je viens, portant sur moi la douce ardeur des mondes + Et tenant les fleurs de l'été, + Accueillez-moi ce soir dans l'ombre où se confondent + _L'héroïsme et la volupté_! + +Ainsi Sabine de Fontenay s'écriait: «N'est-ce pas, l'héroïsme et la +sensualité sont la même chose, l'héroïsme est la plus âpre +sensualité?»[55] Et c'est assurément une question de savoir si +certains états élevés peuvent être ainsi sensualisés impunément... + + [55] _Nouvelle Espérance_, p. 164. + +Tant de formes diverses de l'amour ont-elles enfin épuisé la source +où elles s'alimentent? Madame de Noailles a insisté à diverses +reprises, douloureusement, sur l'impuissance des mots ou des actes à +égaler l'abondance et l'ardeur de sa vie intérieure: + + Je ne pourrais jamais exprimer mon desir + L'ardeur qui me terrasse, + Ni si les monts d'argent me prêtaient leur soupir + Soulevé dans l'espace, + + Ni si le lis brûlant me donnait son odeur + Dans l'azur infusée + Ni si toute la mer se groupait dans mon cÅ“ur + Pour jaillir en fusée!...[56] + + Tant de rêve, d'amour, de désir, tant d'élans, + C'est un si grand martyre; + Hélas! mourir un soir, le cÅ“ur encor brûlant + Sans avoir pu tout dire...[57] + + [56] _Eblouissements_, p. 57-58. + + [57] _Ibid._, page 27. + +Avec cette angoisse parfois alterne cet état de plénitude supérieure +où l'amour, comme s'il répugnait à se limiter en se déterminant, +semble se prendre lui-même pour objet, et se reposer dans son +infinitude: + + Je ne sais ce que j'aime; j'aime[58] + + [58] _Ibid._, p. 300. + +Mais l'amour ne saurait longtemps se soustraire à sa loi, qui est +de se répandre; s'il a paru se replier sur soi, c'était pour +s'accumuler; et s'il s'accumule, c'est pour plus puissamment +jaillir. Le poète peut se rendre justement ce magnifique témoignage: + + Nul cÅ“ur humain jamais n'eut autant de frissons; + Mon rêve est un si vif et si ardent buisson + Que si j'ouvre mes bras où la tendresse abonde, + Il tombe malgré moi de l'amour sur le monde! + +Amour d'artiste en dernière analyse, au moins pour la plus grande +part, suspect à tort et à raison à l'apôtre et à l'homme de bien. +Madame de Noailles en marque très exactement la qualité dans les +vers qui suivent: + + Amoureuse du vrai, du limpide et du beau, + J'ai tenu contre moi si serré le flambeau, + Que, le feu merveilleux ayant pris à mon âme, + J'ai vécu exaltée et mourante de flammes![59] + + [59] _Eblouissements_, p. 85. + +Et voilà , n'est-il pas vrai, un jour saisissant sur cet être +étrange, le poète, victime sans dévouement, qui du feu qui le +consume nous éclaire. + + * * * * * + +Dans les poèmes qui ont été inspirés à Madame de Noailles par la +pensée de la mort, on retrouve le même mélange que nous avons déjà +signalé chez elle de féminité et de fermeté virile. Et d'abord, +Madame de Noailles redoute, plus que tout peut-être, cette mort +avant la mort qu'est pour la femme la vieillesse. Qui n'a dans la +mémoire le début de _Jeunesse_, avec sa seconde strophe dont on a le +cÅ“ur serré comme d'une étreinte physique: + + Pourtant tu t'en iras un jour de moi, Jeunesse, + Tu t'en iras, tenant l'Amour entre tes bras, + Tu t'en iras, je pleurerai, tu t'en iras + Jusqu'à ce que plus rien de toi ne m'apparaisse. + + La bouche pleine d'ombre et les yeux pleins de cris + Je te rappellerai d'une clameur si forte + Que pour ne plus m'entendre appeler de la sorte + La mort entre ses mains prendra mon cÅ“ur meurtri[60] + + [60] _Ombres des Jours_, p. 3. + +La pièce qui ouvre les _Eblouissements_, d'une violence moins +tendue, atténuée de mélancolie, est peut-être plus pathétique +encore: + + Quelquefois, dans la nuit, on s'éveille en sursaut, + Et, comme un choc qui brise et qui perce les os + On songe au temps qui fuit, aux plus jeunes années, + A l'aurore enflammant les vitres fortunées...[61] + + [61] _Eblouissements_, p. 3. + +Conformément à son génie, Madame de Noailles éprouve de la mort une +horreur surtout physique: + + Et pourtant il faudra nous en aller d'ici + Quitter les jours luisants, les jardins où nous sommes, + Cesser d'être du sang, des yeux, des mains, des hommes, + Descendre dans la nuit avec un front noirci, + Descendre par l'étroite, horizontale porte, + Où l'on passe étendu, voilé, silencieux, + Ne plus jamais vous voir, ô lumière des cieux! + Hélas! je n'étais pas faite pour être morte![62] + + [62] _Eblouissements_, p. 52. + +Remarque-t-on l'accent attendri et humble de ce dernier vers? Seule +la pensée de la mort a ce pouvoir de fondre la violence et de briser +l'orgueil de Madame de Noailles. Deux ou trois des plus précieux +poèmes des _Eblouissements_ sont de cette veine, rare chez elle, +d'humilité tendre, entr'autres l'exquis _Nocturne_: + + Tu dormiras dans l'ombre et ta petite gloire + Assise en ce tombeau + Ne fera pas ta nuit moins secrète et moins noire + Ne te tiendra pas chaud. + + Aucune fleur ne peut désennuyer les mortes, + Leur bonheur est cessé... + Celui qui les aimait n'a pas rouvert la porte + Où elles ont passé. + + Il faudrait, pour qu'un peu de plaisir les rassure + Que le plus cher amant + Leur dise: Vois, je viens pour baiser ta chaussure + Et tes deux pieds charmants + + Qu'il leur dise: Voyez, votre chambre creusée + Plus qu'un autre me plaît; + Ce lit étroit, ce plafond bas, ces mains usées + Sont ce que je voulais... + +Plainte discrète, faiblesse qui s'avoue, résignation touchante; +mais le poème ne finit pas, qu'un sursaut d'orgueil ne le soulève: + + Mais, ah! quelle rumeur trouble encor notre somme + Et rend mon cÅ“ur jaloux? + J'entends, dans l'ombre affreuse et glissante où nous sommes + Les dieux parler de vous.[63] + + [63] _Les Eblouissements_, p. 362-364. + +C'est en effet dans la certitude de sa gloire que Madame de Noailles +puise le secours le plus efficace contre la douleur de devoir +mourir: + + J'écris pour que le jour où je ne serai plus + On sache comme l'air et le plaisir m'ont plu + Et que mon livre porte à la foule future + Comme j'aimais la vie et l'heureuse nature.[64] + + [64] _Ombre des Jours_, p. 169. + +Son corps éternel comme la terre d'où il est sorti et où il +retourne, son âme éternelle dans la mémoire des hommes, telle est +l'idée ou plutôt l'image double, et peut-être tout de même un peu +simple, que se fait Madame de Noailles de sa vie future. C'est sans +doute une mauvaise condition pour philosopher que d'être avant tout +un être d'imagination comme sont les poètes, si le propre et la +définition même de la pensée spéculative est d'être une pensée sans +images. Supérieure ou extérieure au préjugé, à la foi imposée du +dehors, peu apte à la pensée métaphysique, Madame de Noailles flotte +dans un état d'indécision et de trouble, qui a du moins l'avantage +de prêter à d'émouvantes rêveries: + + Hélas! douleur d'aller s'effaçant tout entière, + Désir de n'être pas de la cendre au tombeau, + De voir encor le jour et le matin si beau, + D'errer dans l'étendue heureuse et sensuelle, + De boire à son calice et de s'enivrer d'elle! + Ah! comme tout bonheur soudain semble terni + Pour un cÅ“ur sans espoir qui conçoit l'infini...[65] + + [65] _Eblouissements_, p. 24. + +Tout ce poème à Lamartine est courageux, pathétique, abondant en +beautés. Est-il _beau_ dans le sens absolu du terme? Là -dessus on +peut discuter. Mais là où n'est pas la vérité peut-il y avoir beauté +parfaite? Le plus somptueux manteau perd de sa splendeur, jeté sur +une ossature insuffisante. + + * * * * * + +Les romans de Madame de Noailles doivent être considérés, sauf +certaines réserves que nous indiquerons, comme un complément de son +Å“uvre lyrique. Ce point de vue, en même temps qu'il nous inquiète +sur la légitimité d'un genre un peu hybride, nous rassure sur le +plaisir qu'en l'espèce nous y prenons. + +Il n'y a rien de moins cohérent que l'intrigue de la _Domination_, +rien de moins consistant que le caractère d'Antoine Arnault, le +«dominateur». Ce jeune homme, qui nous est présenté aux premières +pages du livre comme un ambitieux de l'espèce des Alexandre et des +César, à la dernière meurt d'amour comme un nouveau Werther. Mais ne +meurt-il pas plutôt de ce que le livre a atteint la page 307? Quoi +qu'il en soit, une rupture, un flirt très poussé avec la fille d'un +écrivain illustre, deux liaisons élégantes et une passade, un siège +à la Chambre, un excellent mariage, l'amour chaste et brûlant de sa +belle-sÅ“ur, tel est, par ordre chronologique, le bilan de ses +succès; dans tout cela pas trace de plan, de persévérance, de +fourberie, d'aucune des vertus qui font l'ambitieux véritable... +D'une manière générale, les figures d'hommes qui apparaissent dans +les romans de Madame de Noailles sont pâles, sans relief, dénuées de +vérité objective. Exceptons-en toutefois deux ou trois silhouettes +de _grotesques_, Henri de Fontenay de la _Nouvelle Espérance_, +l'aumônier du _Visage_, exquissées à grands traits ironiques, fermes +et signifiants. Il y a là un aspect du talent de Madame de Noailles +que nous aimerions à voir se développer. + +Les figures de femmes, au moins celles de premier plan, sont plus +vivantes, plus objectives, de cette objectivité particulière où +atteignent les lyriques par l'approfondissement d'eux-mêmes. Donna +Marie, la petite nonne, Sabine de Fontenay, autant de masques +fragiles sous lesquels perce à tout instant le visage ébloui, +émerveillé de l'auteur. De là les plus amusantes contradictions +entre la situation où on les place, le caractère qu'on leur prête, +et telles de leurs manières de penser ou de sentir. La petite nonne +du _Visage_ fait voir, en même temps que des ingénuités d'enfant +sage, des audaces, d'ailleurs charmantes, de Faunesse, et témoigne +ça et là d'une conscience d'elle-même et d'une science du cÅ“ur bien +rares dans un âge si tendre. «O Julien, dit-elle à son amant qui +vient de la rudoyer, laissez-moi vous dire, pendant que vous parliez +ainsi je ne vous en ai pas un instant voulu; la grande injustice des +hommes envers les femmes, elle est une part profonde de la +volupté».[66] Qu'elle vienne après cela nous faire accroire qu'elle +a rendu à Julien les _Fleurs du Mal_ sans les lire.[67] «Je sais +maintenant, dit-elle ailleurs, pourquoi l'expression de la douleur, +sur un visage, est si touchante et si troublante; c'est parce +qu'elle révèle que l'être n'a plus aucune défense personnelle. Une +âme malheureuse est toute prête pour la mort et pour la +volupté».[68] Rien n'est plus exact, mais est-ce bien la même +personne qui aux premières pages du livre ne rêve que pureté, et qui +quelques pages plus loin, parce que son ami l'a embrassée, déclare: +«Mon ami ne m'aime pas autant qu'il le dit, s'il m'aimait vraiment +il n'aurait pas fait ce qu'il a fait»? On sent l'artifice; Madame +de Noailles manque sans cesse à cette condition première de la +vraisemblance, qui est qu'un caractère demeure constant avec +lui-même. Seule peut-être la figure de Sabine de Fontenay est +exempte de ce défaut, parce qu'il y a une harmonie en somme +suffisante entre la donnée initiale du livre et la vie intérieure +_possible_ de Madame de Noailles, et que d'ailleurs Madame de +Noailles a l'imagination subjective, au contraire de l'objective, +très développée... Ainsi se précise pour nous le sens de l'Å“uvre +romanesque de Madame de Noailles: nous l'avons vu, Madame de +Noailles est avare de confidences sur sa façon de sentir l'amour; +l'intérêt de Sabine de Fontenay, et secondairement de ses autres +héroïnes, c'est de nous éclairer sur sa façon de le concevoir, ou +plus exactement de le _voir_. + + [66] _Visage_, p. 193. + + [67] _Ibid._, p. 109. + + [68] _Ibid._, p. 184. + +Sabine de Fontenay c'est, pourrait-on dire, la petite-fille d'Emma +Bovary devenue, par une fortune inespérée, châtelaine de la +Vaubyessard. Née comme Emma pour les agitations du cÅ“ur, et plus +précocement avertie qu'elle, dès l'enfance elle a jugé que «les +élans et les rêves de la passion font l'emploi, l'orgueil et la +dignité de la destinée».[69] Mariée, comme elle encore, à un homme +bon, honnête et médiocre, elle essaie d'abord, elle aussi, +d'éveiller en lui un écho aux ardentes et confuses aspirations de +son cÅ“ur. Déçue bientôt dans son effort, elle se détourne, sinon +sans regrets du moins sans remords, conformément à l'immoralisme +contemporain, vers d'autres amours. Riche et d'un monde où la femme +est relativement libre d'elle-même, Sabine échappe aux embarras +d'argent, à M. Lheureux, aux mille difficultés extérieures qui font +de _Madame Bovary_, suivant le point de vue, un mélodrame, et c'en +est le défaut, ou bien, et c'en est la supériorité, une exacte et +forte étude sociologique; elle pourra développer sans entraves le +cours de ses expériences sentimentales. Plus cultivée qu'Emma, +nourrie de littératures autrement complexes, elle offre, et c'est là +son originalité et son charme, un curieux mélange de sensualité +violente et presque élémentaire, et d'intelligence raffinée: mélange +bien moderne, s'il pourrait servir à définir les Å“uvres les plus +caractéristiques de notre littérature depuis Baudelaire. Ce qu'elle +cherche dans l'amour, ce n'est ni le don ni l'abandon du cÅ“ur, elle +a un sentiment trop vif d'elle-même, elle entend posséder autant +qu'être possédée; ce n'est pas le plaisir, il n'est rien de plus +court et de plus vite épuisé que le plaisir; ce n'est pas le +bonheur, elle a toujours désiré pire; c'est l'émotion brute, +exaltante ou terrassante, c'est le bouleversement de tout l'être, +c'est ce que la vie peut offrir de plus fou, de plus trouble et de +plus amer. Ce qu'elle veut, c'est sentir, sentir toujours davantage +et se sentir sentir, fût-ce au prix des plus dures douleurs: la +douleur est infinie, pour peu qu'elle se complique d'intelligence. +Prodigieuse faculté de jouir et de souffrir! Philippe Forbier vient +de lui avouer son amour; ils sont là tous les deux, hagards, n'osant +pas se rapprocher l'un de l'autre. «Elle sentait une sensualité +grave s'élever autour d'elle, contre elle, comme une vague qui, +montant, l'obligeait à renverser un peu la tête, les narines +battantes, pour respirer, résister à cet étouffement. Elle avait les +yeux fixes et amincis, les lèvres un peu relevées sur les dents +qu'elle tenait serrées, et comme mordant sur une admirable sensation +de plaisir...»[70] Philippe la regarde, et elle se sent «mourir des +pieds jusqu'au cÅ“ur. Avec une violence rapide et complète, elle +souhaita qu'il n'eût plus ni ses yeux, ni son sourire, ni sa voix, +ni aucun de ses gestes, aucune de ses attitudes, plus rien de +lui-même qui la ravissait jusqu'à de telles douleurs».[71] Véritable +femme, en qui non seulement toute émotion, mais le souvenir et +l'imagination même de l'émotion aboutissent immédiatement au trouble +physique. Quand Philippe doit pour un temps s'éloigner d'elle, sa +raison consent à la séparation, mais son corps se révolte. Debout +contre lui, elle dit doucement, les yeux fermés: «Voilà , vous allez +partir, vous partez, j'imagine que c'est maintenant que vous partez, +je vais voir ce que cela me fait». Elle resta un moment +silencieuse, et rouvrant les yeux où de la terreur s'évaporait, elle +dit: «Ce n'est pas possible, cela fait mal dans les os... C'est dans +les épaules et dans les genoux que je ne peux pas vous quitter...» +Cependant, dans ses plus vives extases comme dans ses pires +angoisses, elle demeure lucide, maîtresse de sa pensée, elle +ironise, elle s'analyse, elle généralise. Au sortir des bras de +Philippe rentrée chez elle, elle parle, rit, ne trouve en elle que +repos et satisfaction. «_Seule l'absence d'Henri_ (son mari) _la +troublait un peu, sa présence lui eût donné plus de sécurité_».[72] +A Philippe absent, elle écrit: Ce n'est pas vous que j'aime; j'aime +aimer comme je vous aime... Je n'attends de vous que mon amour pour +vous».[73] «Les hommes ont de la conscience, lui écrit-elle encore. +Les femmes, mon ami, n'ont pas de conscience; elles ont une +épouvantable volonté de n'être pas plus malheureuses qu'elles ne +peuvent».[74] Mais une intelligence si pénétrante appliquée à une +émotivité si violente, loin de l'atténuer l'exacerbe, en multipliant +pour elle les occasions de sentir. De sa volupté, de ses douleurs et +de sa connaissance d'elle-même Sabine se compose un breuvage avec +quoi elle se tue. La morphine qu'elle prend un soir où l'absence de +Philippe lui est intolérable ne fait qu'achever l'Å“uvre de mort... +A dire le vrai ce suicide, pour vraisemblable qu'il soit, +n'apparaît pas comme nécessaire, dans le sens psychologique du +terme. On garde le sentiment qu'une cure d'altitude bien choisie, +surveillée par une tendre amitié rendrait l'équilibre à ce système +nerveux surmené, exténué. Si _Madame Bovary_, est un mélodrame, la +_Nouvelle Espérance_ n'est pas une tragédie. Il reste que Madame de +Noailles a créé en Sabine de Fontenay une figure intensément +vivante, hautement représentative à la fois et très neuve: oui d'une +originalité inoubliable vraiment avec son impudeur et sa noblesse, +son égotisme et son ardeur à souffrir, son tumulte, ses cris, ses +colères, ses ravissements, toute cette sensibilité où nulle +sentimentalité ne se mêle, ingénue et violente, trouble, âcre, +amère. + + [69] _Nouvelle Espérance_, p. 15. + + [70] _Nouvelle Espérance_, p. 229. + + [71] _Ibid._, p. 231. + + [72] _Ibid._, p. 234. + + [73] _Nouvelle Espérance_, p. 305. + + [74] _Ibid._, p. 320. + +On peut cueillir çà et là dans les romans de Madame de Noailles de +fines ou fortes indications de psychologie féminine. La femme y +apparaît toujours incomplète, insatisfaite, penchante, achevée +seulement par les caresses des hommes, mais courbée sous tout +l'univers, esclave qui se fait une volupté de sa servitude. Osant +enfin être elle-même, elle dévoile hardiment que toute sa vie +intérieure est à base de sensualité et que tout ce qui émeut +pareillement sa sensualité est pour elle une seule et même chose. +«Voyez, mon Dieu, si M. l'aumônier, pour nous toucher, nous rappelle +notre petite enfance, nos jeux, notre père mort, nous pleurons;... +et si une de nos sÅ“urs nous donne un bouquet à respirer, nous +respirons fort d'abord et nous soupirons après; et si notre ami met +son cÅ“ur près de notre cÅ“ur, nous ne savons plus rien que son +désir, et notre désir plus tendre encore que le sien. _Toutes ces +choses, mon Dieu, sont une seule chose, la même chose_».[75] Elle +nous révèle le goût singulier qu'elle trouve aux brutalités de la +jalousie masculine. «Ils croient nous offenser, ils ne peuvent que +nous émouvoir, notre orgueil est terrible en nous, mais aux instants +de la volupté, nous n'avons que de la volupté».[76] Voici une bien +spirituelle définition de la conscience: «La conscience, c'est une +tristesse qu'on éprouve après un acte qu'on vient de faire et qu'on +referait encore».[77] Voici une vue terriblement pénétrante sur ces +régions souterraines de l'âme où les sentiments, les instincts, les +désirs, non encore divisés et endigués par l'éducation, communiquent +et se mêlent selon de mystérieuses affinités. «Ah! dans la douleur +et la honte, dans le courage et l'héroïsme, dans le parfum +des tombeaux, qu'y a-t-il toujours de perfide, de sensuel, +d'inavouable?»[78] + + [75] _Visage_, p. 101. + + [76] _Ibid._, p. 156. + + [77] _Ibid._, p. 47. + + [78] _Domination_, p. 67. + +On voit dans quelle mesure les romans de Madame de Noailles nous +peuvent instruire, sont riches de vérité objective. Quant à nous +charmer et à nous émouvoir, de la même façon exactement que sa +poésie, il n'est presque pas une page d'eux qui n'y réussisse. La +_Domination_ abonde en délicieuses impressions de voyage; le _Visage +émerveillé_ est l'hymne le plus frais à l'Amour et à la Nature; la +_Nouvelle Espérance_ est un poignant poème de l'Amour et de la Mort. + + * * * * * + +Il faut le dire: l'art de Madame de Noailles n'est pas égal à son +génie; il pèche par défaut, par excès et par artifice. + +Le défaut est de la pensée. Non pas que nous estimions avec certains +que l'intelligence de Madame de Noailles soit inférieure à sa +sensibilité, et de nombreuses pages de la _Nouvelle Espérance_ +surtout témoignent surabondamment du contraire, mais trop souvent +cette intelligence fonctionne à côté de cette sensibilité, sans s'y +mêler suffisamment. Une sensibilité aussi mobile, aussi torrentielle +devrait être surveillée, réglée, distribuée par une raison ferme, +maîtresse d'elle-même et de toute l'âme; nous avons déjà touché ce +point. Il n'est pas permis d'appliquer indistinctement l'épithète de +_sublime_ à l'odeur de l'aubépine,[79] ou au plaisir qu'on prend à +Venise,[80] et à la musique de Beethoven ou en général à l'héroïsme; +du moins les deux premiers emplois du terme, en même temps qu'ils +font sourire, affaiblissent les deux autres, seuls justifiés. Si +Sabine à la moindre contrariété _s'affole_, nous la plaignons, mais +que va-t-il lui rester d'âme pour les grandes douleurs? Il ne suffit +pas d'une extrême hyperesthésie pour pénétrer le fond de la douleur +ni de la joie humaines; or Madame de Noailles n'a pas que cela, nous +l'avons assez montré, mais l'identité des expressions dont elle use +pour signifier de purs états nerveux et de véritables états d'âme +prête à de fâcheuses confusions. Il faut qu'elle introduise un ordre +plus strict, une mesure plus rigoureuse dans les mouvements de sa +merveilleuse sensibilité. C'est du perfectionnement intérieur de +l'artiste que dépend essentiellement le progrès de son art. + + [79] _Eblouissements_, p. 286. + + [80] _Eblouissements_, p. 16. + +D'un point de vue plus technique, on peut relever chez Madame de +Noailles des artifices de composition et de style. Nous l'avons vu, +ses romans sont mal construits; mais ses poèmes eux-mêmes malgré +leur ordinaire brièveté, ne le sont pas toujours parfaitement. La +_Prière devant le Soleil_ se compose d'au moins trois poèmes +distincts. Il n'y a rien de plus artificiel que la transition du +second au troisième: + + Pourtant, Soleil, ayant oublié tout cela...[81] + + [81] _Eblouissements_, p. 385. + +Une des plus belles pièces des _Eblouissements_, _Paganisme_, dans +sa première partie développe le conflit entre les deux âmes +romantique et classique de Madame de Noailles, et, malgré une +certaine surcharge d'images, le développement est conduit d'une +belle et ferme allure; la seconde partie célèbre la victoire +définitive de l'âme classique; le poète se tourne avec amour vers la +Grèce sa véritable patrie: + + Je viendrai, mes deux mains tenant la double flûte... + Au-dessus des enclos luiront des figues bleues; + Pour cueillir ces fruits chauds entr'ouverts dans l'azur + Je presserai si bien mon corps contre le mur + Que je serai semblable à ces nymphes des frises + Dont la jambe et la main sont dans la pierre prises[82] + + [82] _Eblouissements_, p. 187. + +On remarquera au passage ces trois derniers vers, pur joyau de grâce +hellénique... Jusqu'ici tout est bien; mais il s'agit de terminer le +poème; le poète sent qu'il serait beau de s'élever à une idée plus +générale, d'ouvrir à l'esprit une vaste perspective, d'élargir et +d'approfondir l'horizon, et pour ce faire il recourt à la pensée de +la mort, dont telle est effet la vertu ordinaire: + + Et désormais sans voix, sans effort, sans souhaits, + Ayant touché l'immense et débordante paix, + Voyageuse arrivant et qui baise la porte, + Ne désirant plus rien je serai bientôt morte... + +Mais la poète s'est trompé; comme il n'y a aucune raison de supposer +que le sol de la Grèce ou l'exaucement de ses désirs lui seront +réellement mortels, l'hypothèse de sa mort ne peut apparaître que +comme une gentillesse de conversation, déplacée en cette fin d'un +grave et émouvant débat. La grande idée de la mort ne saurait être +employée comme finale à tout faire... Et d'ailleurs il n'entre pas +un instant dans notre pensée de suspecter la sincérité de Madame de +Noailles, mais la sincérité elle-même a besoin d'art. + +L'excès que nous trouvons chez Madame de Noailles est un excès de +sensations et d'images sous lequel parfois disparaît, ou plie à se +rompre, le fil ténu de la pensée. Le poète, au lieu de creuser en +profondeur, dans le monde de la vie intérieure, s'étend en largeur, +se répand dans le vaste univers. Au lieu de subordonner il +coordonne, quand il ne se contente pas de juxtaposer. Sans doute il +échappe à l'ennui des purs descriptifs, et il serait aussi injuste +qu'inexact de lui appliquer ce principe, vérifié par l'histoire de +tous les arts, que la nature envahit les domaines désertés par +l'âme: il n'est pas d'aspect de la nature qu'il transporte dans son +Å“uvre sans l'élaborer, sans y mêler de sa substance. Cependant il +ne peut éviter toujours la monotonie, ni encore une fois l'artifice. +Une énumération n'a d'autre raison de s'arrêter que le bon plaisir +de celui qui énumère; Madame de Noailles ne nous fait-elle pas +quelquefois attendre un peu son bon plaisir? D'autre part, on a +l'impression qu'elle ne distingue pas très exactement et ne connaît +pas de très près chacun des innombrables végétaux qui garnissent +son Å“uvre, et l'on constate non sans étonnement que les +descriptions de villes ou de paysages qu'elle n'a jamais vus ne sont +ni moins touffues, ni moins colorées, ni moins odorantes que celles +des lieux qui lui sont familiers. Bref Madame de Noailles a une +_manière_ à elle, très caractérisée, et de cette manière son +excessive facilité l'incline,--tel parmi les musiciens Massenet--à +se faire un _procédé_. Il n'est pas rare qu'un artiste s'imite ainsi +lui-même. + +De ces faiblesses, au reste, aucune n'est constitutive. Elles +tiennent soit à une confiance exclusive, donc excessive, dans +la spontanéité de l'inspiration, soit à une sorte de nonchalance +trop complaisante aux suggestions de la virtuosité. Elles +n'en sont que plus regrettables, si elles empêchent des dons +merveilleux de prendre leur pleine valeur. Or quel artiste fut +plus merveilleusement doué que Madame de Noailles? De ses dons +je ne veux ici retenir que deux, qui la distinguent entre tous +les artistes de sa génération, le don d'expression et le don de +musicalité. + +Il n'est pas vrai, malgré Boileau, que toujours «ce que l'on conçoit +bien s'énonce clairement»; la fonction de concevoir et la fonction +d'exprimer sont distinctes, à tel titre que la pathologie nous les +montre sans cesse dissociées. Mais ce qui dans la littérature et +surtout dans la poésie moderne rend particulièrement délicat le +problème de l'expression, c'est que les états qu'il s'agit de +traduire et de communiquer ne sont pas comme dans la poésie +classique des états relativement simples, à contours définis, objets +de perception claire, construits et reliés les uns aux autres selon +des rapports logiques, mais des états dont la complexité confuse, +enveloppée, indistincte, dont la fluidité et presque la liquidité +semblent invinciblement rebelles au morcellement et à l'immobilisation +qui sont l'opération propre et l'effet de la pensée logique, des états +qui émergent un instant des profondeurs obscures de l'être pour +l'instant d'après s'y replonger, qui enfin se composent, s'enchaînent +les uns aux autres et les uns dans les autres retentissent et se +prolongent selon de subtiles et fuyantes analogies. Ils faut donc à +l'artiste non-seulement une rare aptitude à briser ou à négliger les +associations conventionnelles que nous propose toutes formées, pour +notre plus grande commodité, le commun langage, non-seulement une +extraordinaire acuité et rapidité de vision dans les régions profondes +de la vie de l'âme, mais encore un don mystérieux et merveilleux de +choisir et de combiner les mots afin que, telles les génératrices +d'une courbe pour le géomètre, ils nous permettent de reconstruire, +ils évoquent en nous et nous suggèrent les mouvantes réalités +intérieures dont ils jalonnent les inflexions et les détours. A vrai +dire, dans la mesure où il met en Å“uvre un tel don, un artiste +divise les jugements des hommes; il irrite par son obscurité et par +une apparence d'arbitraire les sensibilités qui ne sont point +accordées à la sienne, mais aussi il enchante celles qui lui sont +harmoniques d'un plaisir autrement complet que les artistes +_classiques_, parce que ce qu'il leur fait entendre, mais plus ample, +plus pur, plus libre, c'est le chant même de leurs profondeurs. Pour +certains dont nous sommes, à cause d'un bonheur presque perpétuel dans +l'expression ou la suggestion d'une sensibilité profonde et toute +originale, l'Å“uvre de Madame de Noailles dégage un charme, un +enchantement. Dans les citations que nous avons faites en abondance, +le lecteur trouvera sans peine, suivant l'espèce à laquelle il +appartient, de quoi confirmer ou de quoi contester notre sentiment. +Nous nous contenterons de citer un fragment encore, particulièrement +caractéristique. Nous l'empruntons à la _Nouvelle Espérance_[83]. Chez +Sabine de Fontenay, le musicien Jérôme Hérelle chante. «Il chantait, +et la musique, mêlée aux mots, s'épanouissait, sensuelle et rose, +comme une fleur née du sang. Il chantait, et c'était comme une +déchirure légère de l'âme, d'où coulerait la sève limpide et sucrée: + + «Les roses d'Ispahan... + +le soupir gonflait, s'exhalait, recommençait, + + «dans leurs gaines de mousse... +encore une fois toute l'angoisse délicieuse aspirée et rejetée, + + «les jasmins de Mossoul, les fleurs de l'oranger... + +la note penchante et tenue troublait comme un doigt appuyé sur le +sanglot voluptueux... Quel parfum! quelle ivresse! quel flacon +d'odeur d'Orient cassé là ; quelles fleurs de magnolia écrasées dont +l'arome à l'agonie fuyait et pleurait... Tout l'air de la chambre +tremblait...» Et l'on croit voir trembler le papier où s'inscrivent +les mouvements de cette sensualité véhémente. Les mots jaillissent +d'elle directement, sans passer par l'intelligence, et directement +vont toucher aux pointes les plus sensibles de nos nerfs. A vrai +dire ils touchent parfois à côté; la phrase: «quelles fleurs de +magnolia écrasées» est tout à fait manquée. Madame de Noailles, chez +qui les associations d'idées ou de sentiments sont foudroyantes, a +sauté ici trop d'intermédiaires; les termes qu'elle unit hurlent +d'un accouplement contre nature. Il lui arrive ainsi de violenter la +langue sans bénéfice. C'est là , si l'on peut dire, le revers de sa +méthode, ou de son absence de méthode. Son style est une invention +perpétuelle; mais, comme dans le choix et l'agencement des mots la +pensée logique a peu de part, lorsque l'expression n'est pas +parfaite, elle est mauvaise. Le cas est rare d'ailleurs, et de plus +en plus rare. + + [83] p. 32-33. + +Il n'est guère de question d'esthétique plus difficile que celle du +rapport de la poésie et de la musique. Toutefois et en gros, il est +certain d'abord que par la mesure et le rythme qui lui sont +essentiels, la poésie, toute poésie s'apparente avec la musique. +C'est à peu près uniquement par le rythme que la poésie classique +peut être dite musicale; encore son rythme, à cause de la +prédominance qu'elle attribue à la pensée logique, à la raison, +est-il trop souvent dans sa régularité d'une monotonie qui contraste +désavantageusement avec la variété presque indéfinie des rythmes +musicaux. La poésie moderne, substituant dans une large mesure à la +logique de la raison la logique des sentiments, se rend par là plus +souple et plus libre, et capable d'occuper dans l'âme des espaces, +de couler dans des retraites que lui eût interdits une forme plus +rigide. Nous ne voyons guère de poète contemporain qui possède au +même degré que Madame de Noailles le don d'approprier étroitement +ses rythmes aux mouvements de sa vie intérieure, de les couler en +quelque sorte instantanément sur la courbe même de ses sensations, +de ses sentiments et de ses pensées. Ici encore nous laissons au +lecteur le soin facile de faire lui-même l'application. Mais la +grande nouveauté de la poésie moderne par rapport à la poésie +classique et l'endroit par où elle se rapproche le plus de la +musique, c'est l'importance qu'elle attache aux qualités musicales +des mots, au détriment parfois de leur vertu signifiante. On sait à +quels excès dans cette direction se portèrent les «décadents». De +leur tentative avortée les écrivains contemporains ont justement +retenu qu'en effet le choix et la combinaison des sonorités pouvait +être un efficace instrument de suggestion, mais ils ne recourent à +cette ressource que dans les limites des lois naturelles et +traditionnelles de la langue. Il y a là une conciliation délicate à +réaliser entre des exigences ordinairement différentes, souvent +opposées; Madame de Noailles y déploie un art spontané incomparable. +Et ainsi, renforçant le sens des mots par leur son, leur puissance +expressive par leur puissance suggestive, les enchaînant selon les +rythmes originaux de sa sensualité fiévreuse, ardente, innombrable, +elle compose une des musiques les plus éblouissantes, les plus +enivrantes et les plus déchirantes qu'il nous ait été donné +d'écouter. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + + + + +OPINIONS + + +=De M. Maurice Barrès= + +Les poèmes de Mme de Noailles ont obtenu à leur naissance un +prodigieux succès. O merveille, on y trouvait de la poésie! Mais +cette poésie, qu'avait-elle de singulier? Je crois que je pourrais +le dire. Nos grands romantiques sont mêlés de mort. Mme de Noailles +est toujours un chant qui s'élève, une flamme. On connaît un +terrible mot révélateur de Chateaubriand: «Quand je peignis René, +écrit-il, j'aurais dû demander à ses plaisirs le secret de ses +ennuis.» Dans la sombre poésie de nos grands romantiques, en effet, +il y a de la fatigue et de la dépression nerveuse. Au contraire, +chez l'auteur du _Visage émerveillé_ on voit au premier plan la +jeunesse qui s'étonne, qui appelle le choc de la vie et qui +s'impatiente de ne point recevoir l'univers dans son âme. + +Cet infatigable élan vers toutes les promesses de bonheur, cet +infini besoin, ce courage à sentir, à désirer, à vivre nous sont +rendus intelligibles avec des ressources inépuisables d'invention +verbale et musicale. Je ne puis rien détacher d'un livre que toutes +les femmes et les jeunes gens commencent à se réciter. Ses +cantilènes frémissantes sont illustrées d'images rapides et +inoubliables. Mais derrière tous les battements de ce cÅ“ur +précipité j'entends un thème monotone. Il est tout le génie dont +nous la voyons douée ou, pour mieux dire, affligée. «Il faudra +vieillir et mourir, mais j'aurai été le cÅ“ur le plus gonflé et d'où +monta le plus haut cri. Jeunes hommes, sachez que, vivante, je fus +le point le plus sensible de l'univers...» + +Quelle est cette voix qui se vante, si vaine et si attendrissante? +La femme vivra toujours dans le même cercle d'images. Ce n'est ici +qu'une variante géniale de l'éternel cantique féminin. C'est le +vieux _Cantique des cantiques_: «Je suis noire, mais je suis belle, +filles de Jérusalem, comme les tentes de Cédar, comme les pavillons +de Salomon.» Ainsi chantait la Sulamite. Cet appel qui fait +frissonner monte de tous les fameux jardins, du paradis où Eve +mentit, des harems de Salomon, du balcon fleuri de Juliette et des +arceaux d'un cloître, où la sainte discipline l'épure, l'apaise et +le transforme, mais aussi, en le comprimant, semble parfois +l'exacerber... + +Un tel poète nous aide à comprendre ce que furent par exemple les +Hugo et les Lamartine. Celui-ci, à la campagne, sortait le matin +avec un exemplaire à grandes marges du Tasse ou de l'Arioste; il +lisait quelques strophes: sous leur action, sa source intérieure +jaillissait et il écrivait, sans que sa volonté y prît une part +discernable, ses magnifiques psalmodies. Hugo était le lieu d'un +pareil phénomène. De là l'étonnement qu'il ressentait de son génie, +jusqu'à se dire, à notre grand scandale: «Ne suis-je pas la bouche +de Dieu?» + +Ces grands favorisés ont des âmes qui se mettent plus aisément en +branle que les nôtres. Le rythme de leurs paroles vient de celui de +leurs sentiments. D'où voulez-vous que naisse la noblesse des +expressions, sinon de la noblesse du cÅ“ur? Nul vrai poète qui ne +soit magnanime. D'ailleurs la faculté de se représenter clairement +et fortement un grand nombre d'êtres et de choses, c'est le don +divin par excellence, c'est la charité et la sympathie. + +Mme de Noailles aime admirer. Elle en use avec les Å“uvres et avec +les gens comme avec les légumes, les fleurs, les arbres et les +paysages. Partout elle trouve à s'émerveiller, disons mieux, à être +humaine. Quand il y a tant de regards qui appauvrissent +nécessairement ce qu'ils considèrent, parce qu'ils sont des regards +d'hommes chétifs, voici qu'avec une admirable plénitude cette âme +royale enrichit et ennoblit, charge de richesse et vivifie tous les +objets vers quoi elle se tourne. Dans la dure vie positive, cette +générosité d'âme et cette spontanéité entraînant à des erreurs... +Mais, dans le domaine des arts, cette incompressible puissance de +charité est le premier moyen du génie. + + (_Le Figaro_, 9 juillet 1904). + + +=De M. Léon Blum= sur l'_OEuvre poétique de Madame de Noailles_: + +... Le retour au Romantisme fut, il y a dix ans, le caractère du +mouvement poétique. Ce qu'on a nommé l'humanisme ne fut qu'un +romantisme rajeuni. Mais chez les plus distingués des humanistes +l'influence verlainienne restait sensible, et Madame de Noailles en +est restée, à ce que je crois, totalement exempte. Elle n'est guère +qu'une romantique, et c'est de Musset que je la verrais proche, un +Musset qui ne cherche pas l'esprit, un Musset sans sa grâce allante +et sa plaisanterie désinvolte, sans son penchant oratoire, sans +toute sa facilité française, un Musset plus âpre, plus chargé, plus +fiévreux, plus complexe, au sang plus lourd, je voudrais pouvoir +dire un Musset barbare. + +Il faut cependant marquer dès à présent quelques différences +essentielles. Sans doute le lyrisme de Lamartine, de Musset ou même +de Hugo est un lyrisme purement personnel. Mais si le poète se +chante lui-même, il ne chante pas pour lui seul. Le poème, sorti +d'un homme, vaut pour tous les hommes... Le rêve romantique, le +chant romantique, même en ce qu'ils eurent de plus spécial ou de +plus neuf, furent le rêve et le chant communs d'un moment de +l'humanité... Rien de pareil chez Madame de Noailles. Sa poésie sort +d'elle-même et retombe en elle, comme l'élan du jet d'eau dans le +bassin. Son éternel sujet, c'est sa personne, mais dans ce qu'elle a +de particulier, d'unique, non dans ce qu'elle a de commun et de +général... + +L'inspiration lyrique s'est toujours ramenée à un nombre limité de +thèmes uniformes, et ce qu'il y a d'analogue entre tous ces thèmes, +c'est qu'ils posent soit l'accord, soit le conflit d'un des +sentiments généraux de l'âme avec une force ou avec un état +extérieur... Le poème lyrique apparaît d'ordinaire comme un +dialogue, dialogue avec l'être aimé, avec la vie, avec la mort, +avec le bonheur, avec les puissances naturelles. Et voici qu'en +trois volumes de vers Madame de Noailles exhale un long solo où l'on +n'entend jamais parler qu'une âme. Il y a là des vers d'amour, sans +doute, bien qu'assez rares, mais où il semble que la force du désir +s'élance seule, comme un cri sans écho à qui rien ne répond... Nul +poème ne traduisit plus intensément que ceux-là le sentiment de la +vie, mais c'est la vie d'un être à qui la conscience de sa propre +réalité suffit, qui ne vivrait pas moins s'il était seul vivant au +monde, et cette certitude, cette volonté d'être qui sort du plus +intime de sa substance gonfle sa personne sans jamais s'en +échapper... + +Ce lyrisme sans humanité, sans religion,--au sens où l'entendaient +les romantiques,--où l'on ne trouve ni aspiration, ni besoin, ni +foi, ni doute dont les autres hommes aient leur part, qui ne connaît +ou ne touche hors de soi nulle raison de vivre, de souffrir ou +d'espérer, ce lyrisme d'une sorte unique tient-il à un vice où à une +vertu, représente-t-il une force ou une faiblesse, faut-il l'exalter +ou le condamner? Je ne sais trop, et l'avenir en décidera mieux que +nous. Mais je crois que là est la singularité, le don original, la +raison d'être du poète... + + (_La Revue de Paris_, 15 juin 1908). + + +=De M. Léon Daudet= sur l'_Ombre des Jours_: + +Ce m'est une joie de constater ici la naissance et la formation d'un +tempérament lyrique de premier ordre, car ces genèses-là témoignent +généralement, dans les sociétés où elles se produisent, d'un effort +vers l'ordre et la lumière... Ce que nous demandions au poète +d'aujourd'hui et de demain, et ce que nous offre Madame de Noailles, +c'est un chant lancé comme un cri, par une nécessité irrésistible, +aux approches d'un doute qui envahit tout, d'une critique et d'une +analyse qui blessent incessamment la légende, d'un utile qui menace +le beau. Ce qu'elle nous apporte dans sa fine corbeille, tressée +selon la tradition pure, c'est la révolte de jeunesse et de +reviviscence, l'immortelle candeur irritée devant les tourments de +ce monde, l'immortelle allégresse du désir... + + (_Le Gaulois_, 2 juillet 1902). + + +=De M. Marcel Proust= sur les _Eblouissements_: + +... J'aurais aimé m'attarder aux beautés de pure technique aussi +bien qu'aux autres, vous signaler au passage... tant de notations +d'une justesse délicieuse: + + Dans les taillis serrés où la pie en sifflant + Roule sous les sapins comme un fruit noir et blanc. + ... Près des flots de la Drance + Où la truite glacée et fluide s'élance, + Hirondelle d'argent aux ailerons mouillés... + +Métaphores qui se composent et nous rendent le mensonge de notre +première impression, quand nous promenant dans un bois ou suivant +les bords d'une rivière nous avons pensé d'abord en entendant rouler +quelque chose que c'était quelque fruit et non un oiseau, ou quand +surpris par la vive fusée au-dessus des eaux d'un brusque essor, +nous avons cru au vol d'un oiseau avant d'avoir entendu la truite +retomber dans la rivière. Mais ces charmantes et toutes vives +comparaisons qui substituent à la constatation de ce qui est la +résurrection de ce que nous avons senti... disparaissent elles-mêmes +à côté d'images vraiment sublimes, toutes créées, dignes des plus +belles d'Hugo. Il faudrait avoir lu toute la pièce sur la splendeur, +l'ivresse, l'élan de ces matinées d'été où on renverse la tête afin +de suivre des yeux un oiseau lancé jusqu'au ciel, pour éprouver tout +le vertige, sentir tout le mystère de ces deux derniers vers: + + Tandis que détaché d'une invisible fronde + Un doux oiseau jaillit jusqu'au sommet du monde + +Connaissez-vous une image plus splendide et plus parfaite que +celle-ci: (il s'agit de ces admirables Eaux de Damas qui s'élancent +et montent dans le fût des fontaines, puis retombent, font passer +partout les linges mouillés de leur fraîcheur et l'odeur du melon et +des poires crassanes avec un parfum de rosier). + + ..... Comme une jeune esclave + Qui monte, qui descend, qui parfume et qui lave! + +Là encore pour comprendre toute la noblesse, toute la pureté, tout +l'_inventé_ de cette image si soudaine et si achevée, qui naît +immédiate et complète, il faut relire la pièce, l'une des plus +_poussées_ en expression, des plus entièrement senties aussi de ce +volume, peinte du commencement jusqu'à la fin, en face, en présence +d'une sensation pourtant si fugace qu'on sent que l'artiste a dû +être obligé de la recréer mille fois en lui pour prolonger les +instants de la pose et pouvoir achever sa toile d'après nature,--une +des plus étonnantes réussites, le chef d'Å“uvre peut-être de +l'_impressionnisme_ littéraire. + + (_Le Figaro_, 15 juin 1907.) + + +=De M. Emile Faguet=, à propos de la _Nouvelle Espérance_: + +Cette femme aura bien du talent. Elle est dans le train qui y mène. +Et sa station n'est pas très loin. + + (_La Revue latine_). + + +=De M. Emile Ripert=: + +On ne sait si c'est artifice ou naïveté, sa façon d'assembler les +mots. On est étonné, on ne comprend pas trop. Pourtant on voit, on +sent, on entend... Dans une de ses dernières poésies elle parle +ainsi: + + Au cercle étroit d'un bassin rond et gris, + L'eau s'endormait, petite eau qui se rouille. + +«Petite eau qui se rouille...» Si vous comprenez, moi pas. Seulement +je _vois_ l'eau stagnante, un peu rouge, je sens l'odeur de l'eau +morte, et tout le calme inerte, l'ennui qui use et qui ronge... Les +images aussi sont nouvelles: Madame de Noailles se dit «lasse comme +un jardin sur lequel il a plu», et ce simple vers assimile si +parfaitement certaines journées d'accablement, de calme désespoir +après la crise violente des pleurs à l'aspect du feuillage lourd, +des fleurs froissées, des terres humides, qu'on admire ce génie +instinctif qui, du premier coup et sans tâtonnements, aboutit aux +effets que chercherait en vain l'art le plus profond... + + (_La Revue Hebdomadaire_). + + +=De M. Auguste Dorchain=: + +On ne peut s'y méprendre; il y a ici plus que de talent, plus que de +l'art, plus que la réalisation patiente et achevée d'un beau rêve: +il y a la ferveur, il y a l'enthousiasme, il y a l'oubli total de +soi-même, ou plutôt, ce qui est la même chose, le don absolu de tout +son être, âme et corps, comme aux plus saintes minutes d'un grand +amour,--il y a le génie. + + (_Les Annales politiques et littéraires_). + + +=De M. Lucien Corpechot=: + +Nul écrivain ne nous a jamais renseignés avec autant d'abondance et +de sincérité sur les mouvements secrets de la sensibilité féminine. +Il entre dans le génie de Madame de Noailles une franchise qui lui +donne le courage d'exprimer tout ce qu'elle sent. Elle ne s'abuse +point sur elle-même quand elle écrit: + + J'ai vu ce que j'ai vu et ce que j'ai senti + D'un cÅ“ur pour qui le vrai ne fut point trop hardi. + +La _Nouvelle Espérance_, contenait de véritables révélations. Le +_Visage émerveillé_ nous livre toute une vie intérieure. + + (_Le Soleil_, 28 juin 1904). + + +=De M. Pierre Hepp=: + +Le don prépondérant de Madame de Noailles, c'est une haute vertu de +suggestion. Son secret, c'est qu'à la rencontre de tout objet senti +se porte instantanément un représentant verbal, avant qu'intervienne +la moindre opération abstraite. Il en résulte une unité d'éclosion, +une adaptation de terminologie qui déjoue les reproches des +professeurs de syntaxe. + + (_La Grande Revue_). + + + + +BIBLIOGRAPHIE + + +L'OEUVRE + +_Le CÅ“ur innombrable_, poésies, Paris, Calmann-Lévy, 1901, +in-12.--L'_Ombre des Jours_, poésies, Paris, Calmann-Lévy, 1902, +in-12.--_La Nouvelle Espérance_, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1903, +in-12.--_Le Visage émerveillé_, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1904, +in-12.--_La Domination_, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1905, +in-12.--_Les Eblouissements_, poésies, Paris, Calmann-Lévy, 1907. + + +A CONSULTER. + +_Léon Daudet_, à propos de l'_Ombre des Jours_, Le Gaulois, 2 +juillet 1902.--_Emile Faguet_, La Revue latine, juillet +1903.--_Lucien Corpechot_, Le Soleil, 28 juin 1904.--_Pierre Hepp_, +La Grande Revue, juin 1907.--_Emile Ripert_, la Revue Hebdomadaire, +13 juillet 1907.--_Auguste Dorchain_, les Annales politiques et +littéraires, mai 1906.--_Maurice Barrès_, Le Figaro, 9 juillet +1904.--_Marcel Proust_, sur les _Eblouissements_, Le Figaro, 15 juin +1907.--_Léon Blum_, l'_OEuvre poétique de Madame de Noailles_, Revue +de Paris, 15 janvier 1908. + + + + +TABLE + + + TEXTE + + Pages. + + BIOGRAPHIE DE LA COMTESSE DE NOAILLES, PAR + RENÉ GILLOUIN 5 + + + OPINIONS: + + De M. Maurice Barrès 61 + + De M. Léon Blum 63 + + De M. Léon Daudet 65 + + De M. Marcel Proust 66 + + De M. Emile Faguet 68 + + De M. Emile Ripert 68 + + De M. Auguste Dorchain 69 + + De M. Lucien Corpechot 69 + + De M. Pierre Hepp 70 + + BIBLIOGRAPHIE 71 + + + ILLUSTRATIONS: + + PORTRAIT DE LA COMTESSE DE NOAILLES, en frontispice. + + AUTOGRAPHE DE LA COMTESSE DE NOAILLES 59 + + +PRIVAS.--IMPRIMERIE LUCIEN VOLLE. + + + + + +End of Project Gutenberg's La Comtesse Mathieu de Noailles, by René Gillouin + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44390 *** diff --git a/44390-h/44390-h.htm b/44390-h/44390-h.htm new file mode 100644 index 0000000..95d272a --- /dev/null +++ b/44390-h/44390-h.htm @@ -0,0 +1,2732 @@ + <!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + <html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" + content="text/html;charset=UTF-8" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title> + The Project Gutenberg's eBook of La comtesse Mathieu de Noailles, by René Gillouin</title> + <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> + <style type="text/css"> + + h1,h2,h3 {text-align: center; + clear: both;} + + h2 {margin-top: 4em; margin-bottom: 2em;} + + h2.less {margin-top: 2em; margin-bottom: 2em; + page-break-before: avoid;} + + h3 {margin-top: 2em; font-size: 110%;} + + .subh {font-weight: normal; margin-bottom: 2em; text-align: center;} + + div.titlepage, + div.frontmatter + { + text-align: center; + page-break-before: always; + page-break-after: always; + } + + div.titlepage p + { + text-align: center; + font-weight: bold; + line-height: 1.3em; + } + + div.frontmatter p + { + text-align: center; + margin-top: 4em; + } + + .titlepage p + { + text-align: center; + font-weight: bold; + line-height: 1.3em; + } + + div.chapter + {page-break-before: always; margin-top: 4em; text-align: center;} + + .topspace {margin-top: 4em;} + + .halftitle {text-align: center; margin-top: 2em; font-size: x-large;} + + .end + { + text-align: center; + font-size: small; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 4em; + } + + hr.deco {width: 5%;} + hr.tb {width: 5%; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} + hr.chap {width: 15%; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} + + div.header + {page-break-before: always; margin-top: 4em;} + + div.header p {text-align: center;} + + .poetry {font-size: 95%; margin-left: 20%; margin-right: 10%; + margin-bottom: 1em; text-align: left; } + .poetry .stanza { margin: 1em 0em 1em 0em; } + .poetry p { margin: 0; padding-left: 3em; text-indent: -3em; } + .poetry p.i1 {margin-left: 1em;} + .poetry p.i2 {margin-left: 2em;} + .poetry p.i4 {margin-left: 4em;} + .poetry p.i8 {margin-left: 8em;} + .poetry p.i9 {margin-left: 9em;} + .poetry p.i10 {margin-left: 10em;} + .poetry p.i12 {margin-left: 12em;} + + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + .tdl {text-align: left; vertical-align: top; + padding-left: 1em; text-indent: -1em;} + .tdr {text-align: right; vertical-align: bottom;} + + th {padding-top: 1em; padding-bottom: 1em;} + + .pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ + /* visibility: hidden; */ + position: absolute; + right: 5%; + font-size: 0.6em; + font-variant: normal; + font-style: normal; + text-align: right; + background-color: #FFFACD; + padding: 0.3em; + } /* page numbers */ + + .pagenumh { display: none; } + +/* footnotes */ + .footnotes {border: 1px dashed; padding-bottom: 2em; background-color: #F0FFFF; + margin: auto; width: 30em; } + .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%;font-size: 0.9em;} + .footnote .label, + .fnanchor {vertical-align: super; text-decoration: none; font-size: x-small; + font-weight: normal; font-style: normal;} + + .tnote {margin: auto; + margin-top: 2em; + border: 1px solid; + padding: 1em; + background-color: #F0FFFF; + width: 25em;} + + sup {font-size: 0.7em; font-variant: normal;} + + .smcap {font-variant: small-caps; font-size: 90%;} + .center {text-align: center;} + .quote {font-size: 95%; margin-left: 20%; margin-right: 10%;} + .signature {text-align: right; clear: both; margin-left: 25%; width: 75%;} + .opinion {margin-top: 2em;} + + .figcenter {margin: auto; text-align: center;} + + .p2 {margin-top: 2em;} + .p4 {margin-top: 4em;} + + .i1 {margin-left: 1em;} + .i2 {margin-left: 2em;} + .i4 {margin-left: 4em;} + .i9 {margin-left: 9em;} + .i12 {margin-left: 12em;} + + .xs {font-size: x-small;} + .small {font-size: small;} + .large {font-size: large;} + .xlarge {font-size: x-large;} + +@media screen +{ + body + { + width: 90%; + max-width: 45em; + margin: auto; + } + + p + { + margin-top: .75em; + margin-bottom: .75em; + text-align: justify; + } +} + +@media print, handheld +{ + p + { + margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + + .poetry + { + margin: 2em; + display: block; + } + + .smcap + { + text-transform: uppercase; + font-size: 90%; + } + + hr.deco + { + width: 5%; + margin-left: 47.5%; + } + + hr.tb + { + width: 5%; + margin-left: 47.5%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + } + + hr.chap + { + width: 15%; + margin-left: 42.5%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + } +} + +@media handheld +{ + body + { + margin: 0; + padding: 0; + width: 90%; + } + + .tnote + { + width: auto; + } + +} + + </style> + </head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44390 ***</div> + +<div class="tnote"> +<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. +L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. +Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_I"> I</a></span></p> +<p class="halftitle">COMTESSE DE NOAILLES</p> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_II"> II</a></span></p> + +<div class="topspace frontmatter"> +<p>Il A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:</p> + +<p><i>Dix exemplaires sur Japon impérial, numérotés de +1 à 10 et douze exemplaires sur Hollande, numérotés de +11 à 22.</i></p> + +<p>N<sup>o</sup> ****</p> + +<p class="topspace">Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, +y compris les pays scandinaves.</p> +</div> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_1"> 1</a></span> +<span class="pagenumh"><a id="Page_2"> 2</a></span></p> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/illus_004.jpg" width="350" height="496" alt="Comtesse de Noailles" /> +</div> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_3"> 3</a></span></p> + +<div class="topspace titlepage"> + +<p><em>LES CÉLÉBRITÉS D'AUJOURD'HUI</em></p> + +<h1><span class="large">La Comtesse</span><br /> +Mathieu de Noailles</h1> + +<p><span class="xs">PAR</span><br /> +<span class="large">RENÉ GILLOUIN</span></p> + +<p class="small">BIOGRAPHIE CRITIQUE<br /> +ILLUSTRÉE D'UN PORTRAIT-FRONTISPICE<br /> +ET D'UN AUTOGRAPHE<br /> +SUIVIE D'OPINIONS ET D'UNE BIBLIOGRAPHIE</p> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/logo.jpg" width="90" height="102" alt="" /> +</div> + +<p><span class="large">PARIS</span><br /> +<span class="small">BIBLIOTHÈQUE INTERNATIONALE D'ÉDITION</span><br /> +<i>E. SANSOT & C<sup>ie</sup></i><br /> +<span class="xs">7, RUE DE L'ÉPERON, 7.</span></p> +<hr class="deco" /> +<p class="small">MCMVIII</p> +</div> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_4"> 4</a></span> +<span class="pagenumh"><a id="Page_5"> 5</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<div class="figcenter p4"> +<img src="images/illus_007.jpg" width="398" height="76" alt="" /></div> + +<h2 class="less">LA COMTESSE<br /> +MATHIEU DE NOAILLES</h2> +</div> + +<p>La comtesse Mathieu de Noailles descend par +son père de la puissante maison valaque des +Bibesco, devenus Brancovan par adoption au milieu +du XIX<sup>e</sup> siècle. Son grand-père Georges Bibesco, +hospodar de Valachie de 1843 à 1848, avait +épousé une princesse moldave de race grecque, +Zoé Mavrocordato, fille adoptive du dernier des +princes Bassaraba de Brancovan. Celui-ci vécut +assez pour adopter également le fils aîné de +Georges Bibesco et de Zoé Mavrocordato, +Grégoire, à qui furent transférés tous les titres, +privilèges et dignités de l'antique famille des +Brancovan. La princesse actuelle de Brancovan, +sa veuve, mère de Constantin de Brancovan que +Paris a connu directeur de la <cite>Renaissance latine</cite>, +<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span> +et de Mesdames la comtesse de Noailles et la +princesse de Chimay, appartient à la famille +grecque orientale des Musurus, où la haute culture +est traditionnelle. Un cardinal Musurus fut l'ami +et le collaborateur d'Erasme, et l'auteur d'une +recension de Platon. Le père de Madame de +Brancovan, Musurus Pacha, ambassadeur de +Turquie à Londres, a laissé une traduction de +Dante en grec ancien. On sait quelle admirable +pianiste est la princesse de Brancovan elle-même.. +Le mélange en Madame de Noailles des sangs des +Bibesco, des Musurus et des Mavrocordato peut +expliquer, ou au moins symboliser, la diversité de +son génie âpre et viril, mol, pliant et passionné, +amoureux pourtant de raison et de mesure.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>L'enfance de Madame de Noailles s'est partagée +entre Paris où elle est née et la Haute-Savoie où la +princesse de Brancovan passe plusieurs mois chaque +année en son château d'Amphion, sur les bords du +lac de Genève. Cette région de la Haute-Savoie +est un pays à deux visages, l'un tendre et presque +voluptueux, où déjà s'empreint la mollesse italienne, +l'autre, touché de la rudesse alpestre, où l'expression +de la passion se nuance de gravité, de concentration +et de profondeur. C'est celui-ci surtout +qu'en ses jeunes années aimait à contempler +Madame de Noailles. Les souvenirs de Saint +François de Sales et de Jean-Jacques Rousseau en +précisaient pour elle le sens émouvant, et c'était +<span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span> +toute une sensibilité catholique et romantique +dont s'imprégnait son cœur précoce:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Un romanesque ardent émanait de cette eau</p> +<p>Comme au temps de Byron, comme au temps de Rousseau...</p> +<p>C'était une sublime, immense rêverie...</p> +<p>—Soir des lacs, bercement des flots, rose coteau,</p> +<p>Village qu'éveillait le remous d'un bateau,</p> +<p>Petits couvents voilés par des aristoloches,</p> +<p>Senteur des ronciers bleus, matin frais, voix des cloches</p> +<p>Voix céleste au-dessus des troupeaux, voix qui dit:</p> +<p>«Il est pour les agneaux de luisants paradis»...</p> +<p>Barque passant le soir en croisant ses deux voiles</p> +<p>Comme un ange attendri courbé sous les étoiles,</p> +<p>C'est vous qui m'avez fait ce cœur triste et profond,</p> +<p>Si sensible, si chaud que l'univers y fond.<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor"> [1]</a></p> +</div></div> + +<p>Les jardins et la campagne d'Amphion sont à +la source de ce qu'il y a de plus pur et de plus +pénétrant dans le sentiment de la nature de +Madame de Noailles.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Ce sentiment se manifesta chez elle de bonne +heure, non-seulement avec une rare intensité, +mais avec une qualité tout originale. Un jour de sa +toute enfance, au cours d'une promenade elle +entendait les grandes personnes causer de <em>décorations</em>. +Ayant demandé qu'on lui expliquât ce mot nouveau +pour elle: «les décorations, lui fut-il répondu, +sont la récompense des belles actions». A ce +moment les promeneurs passaient sous un magnifique +<span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span> +acacia qui embaumait: «Eh bien! s'écria +l'enfant, pourquoi ne décore-t-on pas cet acacia?» +Petite fille issue du panthéiste Orient, le premier +mouvement de son cœur en face de la nature est +celui même de Xerxès chargeant de bracelets et de +colliers son fameux platane. «Tout ce qui vit ici,» +écrira-t-elle plus tard,</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Tout ce qui vit ici, la fontaine, le banc,</p> +<p class="i1"> La cloche du jardin qui sonne,</p> +<p>Le délicat cerfeuil qui frise sous le vent</p> +<p class="i1"> <em>Sont pour moi de douces personnes</em>.<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor"> [2]</a></p> +</div></div> + +<p>L'autre amour de Madame de Noailles enfant, ce +fut la musique, l'Art-Femme, synthèse obscure de +tout idéalisme et de toute sensualité. Des années, +comme dans les jardins, elle a vécu dans la musique +sans savoir que c'était son plaisir, sa douleur, sa +plénitude. Cœur puéril et passionné que le désespoir +solitaire, tendu, sublime de Beethoven, +l'ardeur molle et brisée de Chopin, ses sonates</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Dont l'andante est si fort que la main sur son cœur</p> +<p>On ne sait si l'on meurt de peur ou de bonheur,<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor"> [3]</a></p> +</div></div> + +<p>la nostalgie fiévreuse, la mortelle irritation de +Wagner contractaient jusqu'à l'oppression, exaltaient +jusqu'au délire!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span></p> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Mais quel vertige amer et quel trouble profond!</p> +<p>Le livide plaisir s'emplit d'ombre et d'angoisse;</p> +<p>Musique, qui nous tient, nous lie et nous terrasse,</p> +<p>Que tes jeux sont aigus et quel mal ils nous font!<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor"> [4]</a></p> +</div></div> + +<p>Et penchons-nous sur la rêverie de Sabine de +Fontenay,—cette héroïne de la <cite>Nouvelle Espérance</cite> +où Madame de Noailles a tant mis d'elle—tandis +qu'elle écoute chanter son cousin Jérôme: «Ah! +la musique, la musique! l'homme et la femme si +misérables, l'amour si impossible, tout si triste et +si bas autour d'eux, et la musique qui leur fait en +rêve ces corps de lumière, ces bouches de larmes +et de suavité, ces regards plus déchiffrés et plus +adhérents que les mains autour des cous renversés... +Mon Dieu! pensait-elle, comme cela fait mal et pourquoi +toujours cette vague attente du baiser?»<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor"> [5]</a> +Perçoit-on dans cette effusion lyrique le double +aspect d'idéalisme et de sensualité par quoi nous +caractérisions la musique elle-même? Au cours de +cette étude se préciseront les analogies qui font de +Madame de Noailles le plus <em>musical</em> de nos poètes.</p> + +<p>A quinze ans, elle eut une crise de mysticité où +ses lectures favorites furent l'<cite>Imitation</cite>, et Pascal +qu'elle ne comprenait guère, mais qui l'émouvait +puissamment. Elle n'en goûtait pas moins d'ailleurs +et Racine, et Hugo, et Musset, et Loti. C'est plus +tard seulement qu'elle connut et aima la Grèce, par +les poètes épigrammatiques et Anatole France.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span> +Mais l'évènement intellectuel de son adolescence, +ce fut la découverte de la philosophie de Taine. +Une après-midi de printemps dont elle a gardé +l'exacte mémoire, sur une colline près de Monte-Carlo, +dans le soleil et l'odeur des fleurs, quelqu'un +en qui elle avait mis sa confiance lui expliqua que +le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol +et le sucre, et tout ce qui s'ensuit pour la morale +et la métaphysique. Chaque parole de l'initiateur +écartait un voile, dissipait un rêve, ruinait un +espoir; mais de la mer étincelante sous le soleil +éternel, de la flûte d'un pâtre assis au bord du +chemin et de son désespoir même jaillissait pour +elle un frénétique appel à jouir de cette vie si +courte... O indigente et basse philosophie! Que +de jeunes esprits n'a-t-elle pas vainement désolés, +quand encore elle ne les a pas pervertis! Et +c'est assurément un problème de savoir comment +et dans quelle mesure l'erreur peut engendrer la +vérité ou se revêtir de beauté, mais le fait est que +la philosophie de Taine, utile en son temps à +l'avancement des études psychologiques, s'étant +infiltrée d'autre part dans la sensibilité romantique, +fond commun de tous les poètes du siècle, y a +formé la source encore aujourd'hui jaillissante d'un +pathétique nouveau et déchirant. Madame de Noailles +l'a elle-même finement noté, chez Musset, et on +peut étendre cette observation à tous les artistes +de son époque, le désespoir est sans âcreté, et le +bonheur sans ironie. Or c'est l'inévitable effet d'une +<span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span> +telle philosophie, avec ses négations brutales, et le +divorce radical qu'elle accuse entre nos aspirations +et la réalité, d'introduire dans la sensibilité un +principe, soit d'âcreté, soit d'ironie. Barrès, qui +excelle à cumuler les bénéfices de positions contradictoires, +a développé dans l'une et l'autre +direction son romantisme, et, pour tout dire, +aggravé son mal tellement, qu'il dut enfin se mettre +en quête d'un remède. Dans l'œuvre de Barrès +qu'elle sait par cœur, Madame de Noailles a bu à +longs traits le poison,—et repoussé le remède, +qui d'ailleurs, pour des raisons aisées à saisir, ne +lui convenait en effet nullement; de sorte que +sous son génie accablée elle défaille, sans qu'on +voie d'où lui viendrait le secours.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Sa vocation s'affirma de très bonne heure. Vers sa +dixième année elle vit venir en visite à Amphion, +à quelques jours d'intervalle, un prince régnant et +Frédéric Mistral. Elle vénéra, adora Mistral et +négligea le prince. Dès lors son choix était fait: +déjà elle s'essayait à versifier... Peu d'années plus +tard, à Paris, sans cesse elle entraînait sa gouvernante +vers le lycée Janson, où l'attirait invinciblement +le visage de Pascal. Après avoir de 11 à 16 ans +couvert de prose de volumineux cahiers, elle revint +à la poésie. C'est seulement en 1901, après son +mariage, qu'elle publia son premier livre, le <cite>Cœur +innombrable</cite>, depuis assez longtemps déjà achevé. +Puis parurent l'<cite>Ombre des Jours</cite> (1902), la <cite>Nouvelle</cite> +<span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span> +<cite>Espérance</cite> (1903), le <cite>Visage Emerveillé</cite> (1904), la +<cite>Domination</cite> (1905), les <cite>Eblouissements</cite> (1907): trois +romans, trois recueils de poèmes. Dès son premier +livre elle saisit l'opinion, ne fut indifférente à +personne. Elle eut des détracteurs passionnés qui +feignaient de croire que son nom, sa situation +mondaine et sa beauté constituaient l'essentiel de +son génie; des adorateurs persuadés que leur +enthousiasme eût été le même si elle eût été +pauvre, laide, et se fût appelée Durand; +des admirateurs mesurés, plus ou moins sensibles +à la nouveauté et à l'abondance de son inspiration, +ou aux imperfections de sa forme:—envie, +admiration, amour, aube éclatante de sa jeune +gloire... Au vrai, pour tout esprit non prévenu, +son génie est incontestable; et c'est une question +intéressante de savoir si et en quoi sa situation +mondaine a pu la servir ou lui nuire.</p> + +<p>Pour un homme, et plus encore pour une femme +qui se voue à l'art, il est trop clair qu'un grand +nom, une belle fortune présentent des avantages +pratiques inappréciables. Encore ne vont-ils point +sans quelque inconvénient. La part qui est due à +la mode dans un succès s'épuise vite: le dernier +livre de vers de Madame de Noailles, les <cite>Eblouissements</cite>, +ne semble pas avoir reçu, au moins dans +la presse, un accueil aussi chaud que le <cite>Cœur +innombrable</cite> et l'<cite>Ombre des Jours</cite>, et pourtant il leur +est aussi supérieur que l'est la <cite>Nouvelle Espérance</cite> +au <cite>Visage</cite> et à la <cite>Domination</cite>. Mais c'est surtout au +<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span> +point de vue de son développement intérieur que +l'artiste dans des conditions extérieures trop favorables +trouve de graves périls. Surveillé et limité +par son milieu il surveille et limite à son tour ses +sentiments, ou au moins leur expression; il n'ose +pas oser, perdre la pudeur, ce qui est la condition +première de tout art. Isolé d'ailleurs de la vie, il +ne sait ou ne veut pas se mettre en quête d'elle, +et si parfois il la rencontre, il ne s'en rend point +le maître, ignorant du rude effort qu'il y faut. Or +de ce double péril Madame de Noailles a été préservée +par la sincérité entière, irréductible de sa nature et par +sa prodigieuse perméabilité à toutes les émotions. +Sincérité, candeur, spontanéité, naïveté, ingénuité, +autant de mots qui d'eux-mêmes, qu'on la lise ou +l'écoute, vous viennent aux lèvres. «Sabine, écrit-elle, +et on est invinciblement tenté de lui appliquer +à elle, la part faite à beaucoup d'ironie, cette +caractéristique de son héroïne, «Sabine discutait, +affirmait comme on fait un serment; elle avait +toujours l'air de dire à la suite de ce qu'elle énonçait: +«Je vous jure que c'est ainsi»; elle prononçait: +«Cela est vrai...» sur le ton dont elle aurait +crié: «J'ai soif...» avec une assurance puisée au lieu +même de la certitude physique et du besoin...»<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor"> [6]</a>. +Plus peut-être qu'il n'eut fallu parfois pour +son repos, Madame de Noailles a le courage d'elle-même +et de toute elle-même. Quant à sa sensibilité, +<span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span> +en fut-il jamais de plus aisément blessable, de +plus continûment frémissante? Je l'ai vue s'émouvoir +jusqu'aux larmes à la soudaine évocation d'un +chagrin vieux de vingt ans. Sensible, comme +Sabine «jusqu'au trouble de l'esprit et jusqu'au +malaise physique», Madame de Noailles ignore la +paix et le repos des nerfs, sinon du cœur:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Je suis l'être que tout enivre et tout afflige...</p> +<p>Et je vis étonnée, aveuglée, éblouie,</p> +<p>Sachant bien que pourtant la détresse inouïe</p> +<p>A depuis mon enfance exalté tous mes jours...</p> +<p>Hélas! je vis, toujours errante et toujours ivre</p> +<p>Je vis, pleine d'azur, de sanglots, de souhaits...</p> +</div></div> + +<p>Qu'avez-vous fait, demande-t-elle à ses vers</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>De ces désirs, ces cris, ces éblouissements</p> +<p>Si tendres, si joyeux, si tristes, si sensibles</p> +<p>Qu'un autre être que moi ne les croit pas possibles,</p> +<p>Et s'il portait mon cœur mourrait d'épuisement?</p> +</div></div> + +<p>Remarque-t-on la force des expressions: enivrée, +pâmée, exaltée, éblouissements, détresse, épuisement? +Chez Sabine, écrit encore Madame de +Noailles, «la flamme montait des profondeurs du +sang, faisait sur la pensée, sur la raison, danser son +rouge incendie. Nulle réserve, nul jugement en cet +esprit que la première vague emplissait...» La +tendance ou la tentation du poète, c'est de faire ou +de laisser <em>donner</em> en chaque occasion sa sensibilité +tout entière. Le péril, bien différent de celui qu'on +eût pu craindre, c'est dès lors que sous ce flot +<span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span> +innombrable et monotone de sensibilité les plans +et les reliefs de son univers s'atténuent jusqu'à +disparaître, c'est que ses sentiments et leurs objets +les uns par rapport aux autres ne s'ordonnent ni +ne se situent. Et sans doute ce péril-là s'aggrave-t-il +des conditions mêmes d'une vie trop facile. A +Madame de Noailles comme à ce Philippe l'Arabe +que Barrès nous montre réduit à une extrême +ingéniosité pour satisfaire son besoin de s'attendrir, +les circonstances ont composé une solitude: certaines +expériences douloureuses, les unes inutiles, +les autres utiles, indispensables peut-être, lui sont +suivant le point de vue, épargnées ou interdites; +elle s'enivre, elle <em>meurt</em> d'émotions que néglige +l'ordinaire des malheureux:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Si l'on t'avait appris qu'un cœur toujours malade</p> +<p>Et blessé chaque soir d'ombre et de volupté</p> +<p>Ne goûte qu'en mourant l'odeur des roses thé</p> +<p>Dans l'air chaud remué par les cris des pintades...<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor"> [7]</a></p> +</div></div> + +<p>Défaut charmant, trop charmant, mais défaut +pour un poète accessible d'ailleurs aux sentiments +généraux et profonds, à ceux que suscitent la +Nature, l'Amour et la Mort, identiques dans +toutes les conditions humaines. La pente naturelle +de Madame de Noailles est à une certaine +exagération, et les circonstances ont dû accentuer +plutôt qu'atténuer cette inclination, qu'une +raison suffisamment ferme n'est pas venue +<span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span> +jusqu'ici réfréner. Mais cette réserve faite, hâtons-nous +de reconnaître que l'originalité profonde de +Madame de Noailles est indépendante de toute +condition extérieure, s'il est vrai qu'à aucun poète +de sa génération il n'a été donné de reprendre et de +renouveler aussi puissamment quelques-uns des +thèmes éternels du lyrisme.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Je ne sais qui a dit que s'il était une petite fille +qui fût née sous un chou, c'était certainement +Madame de Noailles. Le mot est joli, mais un peu +injuste. Sans doute les jardins, même potagers, +ont leur part dans l'amour de Madame de Noailles; +et ne faut-il pas remercier le poète qui le premier +sut dégager l'humble beauté de nos légumes? +Mais en vérité ce n'est pas assez dire que d'appeler +Madame de Noailles la Muse des Jardins. Que l'on +considère son œuvre d'ensemble: c'est bien à la +Nature qu'elle est dédiée comme une magnifique +offrande, à la toute puissante, à l'universelle Nature, +à celle de Lamartine, de Vigny et de Hugo:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Nature au cœur profond sur qui les cieux reposent</p> +<p>Nul n'aura comme moi si chaudement aimé</p> +<p>La lumière des jours et la douceur des choses,</p> +<p>L'eau luisante et la terre où la vie a germé...<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor"> [8]</a></p> +</div></div> + +<p>Ce que Madame de Noailles apporte de nouveau, +et par quoi elle se manifeste bien de ce temps +<span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span> +où Baudelaire et les naturalistes ont joint leurs +influences à celle des grands Romantiques, c'est une +sensualité inépuisable, unie à une extrême précision +descriptive. Elle jouit et souffre de la nature par +tous les sens, par le goût surtout, l'odorat et la vue, +et par cette sensibilité générale et profonde, particulièrement +abondante chez la femme, jusqu'à +former comme un sixième sens, à la faveur duquel +les sensations des autres se mêlent, se confondent +et se multiplient. Elle peut analyser en huit +strophes, étonnantes d'invention verbale, les +<em>Saveurs de l'air</em>:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Mon Dieu! que j'ai goûté la douce odeur de l'air,</p> +<p class="i1"> De l'air charmant, glissant et clair</p> +<p>Odeur simple au matin, et le soir si chargée</p> +<p class="i1"> De feu, de lueur orangée!<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor"> [9]</a></p> +</div></div> + +<p>Elle voudrait absorber l'univers comme une +enivrante liqueur:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Il n'est pas suffisant qu'on regarde et qu'on touche</p> +<p class="i4"> Les vergers odorants et verts;</p> +<p>Je voudrais n'être plus qu'une amoureuse bouche</p> +<p class="i4"> Qui goûte et qui boit l'univers<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor"> [10]</a>.</p> +</div></div> + +<p>A savourer les parfums elle apporte le même +mélange de sensualité et d'analyse:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span></div> +<p>Mon cœur est un palais plein de parfums flottants</p> +<p>Qui s'endorment parfois aux plis de ma mémoire...</p> +<p>Parfum des fleurs d'avril, senteur des fenaisons,</p> +<p>Odeur du premier feu dans les chambres humides,</p> +Aromes épandus dans les vieilles maisons...<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor"> [11]</a> +</div></div> + +<p>Il n'est pas jusqu'à l'image visuelle elle-même, +aussi nette, aussi intense que chez Hugo, qui, au +lieu de rester comme chez celui-ci et conformément +à son usage ordinaire, avant tout représentative, +ne se prolonge immédiatement, elle aussi, en +sensualité:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>O pulpe lumineuse et moite du ciel tendre!</p> +<p>Espace où mon regard se meurt de volupté,</p> +<p>O gisement sans fin et sans bord de l'été,</p> +<p>Azur qui sur l'azur vient reluire et s'étendre,</p> +<p>Coulez, roulez en moi...<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor"> [12]</a></p> +</div></div> + +<p>Après cela, on ne s'étonnera pas que Madame +de Noailles soit de tous ses nerfs accessible aux +mille influences des saisons, du jour et de l'heure. +Avec une inlassable et subtile complaisance, elle a +noté les multiples aspects de la changeante nature, +ses complicités et ses désaccords avec la mobile +humanité.</p> + +<p>C'est le «printemps vert amer»:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Un oiseau chante, l'air humide</p> +<p>Tressaille d'un fécond bonheur,</p> +<p>Un secret puissant et languide</p> +<p>Traîne sa vapeur, sa moiteur...<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor"> [13]</a></p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span> +C'est le languissant, le luxurieux été:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>C'est l'été, je meurs, c'est l'été...</p> +<p>Un désir indéfinissable</p> +<p>Est sur l'univers arrêté</p> +<p>Ah! dans les plis légers du sable</p> +<p>Le tendre groupe projeté</p> +<p>D'un rosier blanc et d'un érable!</p> +<p>Le cœur languit de volupté...<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor"> [14]</a></p> +</div></div> + +<p>C'est l'automne:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Comme toutes les voix de l'été se sont tues!</p> +<p>Pourquoi ne met-on pas de mantes aux statues?</p> +<p>Tout est transi, tout tremble et tout a peur; je crois</p> +<p>Que la bise grelotte et que l'eau même a froid.</p> +</div></div> + +<p class="quote">Les feuilles dans le vent courent comme des folles...<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor"> [15]</a></p> + +<p>Et c'est l'hiver enfin, le rude et consolant hiver,</p> + +<p class="quote">L'hiver sans volupté, sans chants et sans odeur<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor"> [16]</a></p> + +<p>Voici la douceur du matin:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i12"> Candide, charmant</p> +<p>Comme une fleur qui naît et comme un pépiement.</p> +<p>Tout est plus jeune encor que l'enfance...<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor"> [17]</a></p> +</div></div> + +<p>Voici Midi paisible:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span></div> +<p>Midi glisse et languit, la vie est assoupie...</p> +<p>Repos dans la nature ardente! Les demeures</p> +<p>Ont laissé retomber les doux stores d'osier</p> +<p>Rien ne bouge; on dirait que des insectes meurent</p> +<p>Entre le sable chaud et l'ombre des rosiers.</p> +</div></div> + +<p class="quote">On n'a pas de regrets, pas de désir, pas d'âge<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor"> [18]</a></p> + +<p>Voici un après-midi de juillet dans la maison:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>A l'ombre des volets la chambre s'acclimate;</p> +<p>Le silence est heureux, calme, doux, attiédi,</p> +<p>Pareil au lait qui dort dans une fraîche jatte;</p> +<p>La pendule de bois fait un bruit lent, hardi,</p> +<p>Semblable à quelque chat qui pousse avec sa patte</p> +<p>Les instants, dont l'un chante et l'autre est assourdi.<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor"> [19]</a></p> +</div></div> + +<p>Voici un Crépuscule au Jardin:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>O divin crépuscule, odeur de roses blanches!</p> +<p>Le soir est du soleil arrêté dans les branches.</p> +<p>Les arbres des jardins épandent leurs rameaux</p> +<p>Et partagent la paix triste des animaux;</p> +<p>Tout est pensif, chargé de désir et de rêve,</p> +<p>Une vapeur descend, une autre se soulève...</p> +<p>Le tilleul inquiet, l'érable faible et blanc</p> +<p>Font un geste secret, désespéré, tremblant...<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor"> [20]</a></p> +</div></div> + +<p>Voici une sensation d'avant l'orage:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ah! je ne savais pas ce que c'était, c'était</p> +<p>La lente oppression qui précède l'orage...</p> +<p>J'appuyais mes deux mains sur mon cœur; j'écoutais</p> +<p>Frémir en moi la peur, la soif, la triste rage,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span></div> +<p>Je me levais, j'allais, les doigts en éventail,</p> +<p>Un sang rapide et chaud étourdissait ma tête...<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor"> [21]</a></p> +</div></div> + +<p>Voici des impressions d'après l'ondée:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Dieu merci la pluie est tombée</p> +<p>En de fluides longues flèches,</p> +<p>La rue est comme un bain d'eau fraîche,</p> +<p>Toute fatigue est décourbée...</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Un parfum de verdure nage</p> +<p>Dans toute cette eau renversée;</p> +<p>A petites gouttes pressées</p> +<p>L'été s'évade du naufrage.<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor"> [22]</a></p> +</div></div> + +<p>Mais la sensibilité de Madame de Noailles se +limite rarement à la volupté passive de la sensation +pure. Non contente de ressentir l'univers, elle +veut le posséder, s'abîmer en lui, l'abîmer en elle. +Voyez, s'écrie-t-elle,</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Voyez de quel désir, de quel amour charnel</p> +<p>De quel besoin jaloux et vif, de quelle force</p> +<p>Je respire le goût des champs et des écorces.</p> +<p>Je vivrai désormais près de vous, contre vous,</p> +<p>Laissant l'herbe couvrir mes mains et mes genoux,</p> +<p>Et me vêtir ainsi qu'une fontaine en marbre...<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor"> [23]</a></p> +</div></div> + +<p>Son vœu le plus cher, c'est d'</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Etre dans la nature ainsi qu'un arbre humain,</p> +<p>Etendre ses désirs comme un profond feuillage,</p> +<p>Et sentir, par la nuit paisible et par l'orage,</p> +<p>La sève universelle affluer dans ses mains.<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor"> [24]</a></p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span> +Saisit-on ce mélange perpétuel, cette constante +fusion de l'homme et de la nature?</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Rire, fraîcheur, candeur, idylle de l'été!</p> +<p>Tout m'émeut, tout me plaît, une extase me noie,</p> +<p>J'avance et je m'arrête; il semble que la joie</p> +<p>Etait sur cet arbuste, et saute dans mon cœur!</p> +<p>Je suis pleine d'élan, d'amour, de bonne odeur,</p> +<p>Et l'azur à mon corps mêle si bien sa trame,</p> +<p>Tout est si rapproché, si brodé sur mon âme,</p> +<p>Qu'il semble brusquement à mon regard surpris</p> +<p>Que ce n'est pas le pré, mais mon œil qui fleurit</p> +<p>Et que, si je voulais, sous ma paupière close,</p> +<p>Je pourrais voir encor le soleil et la rose<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor"> [25]</a></p> +</div></div> + +<p>De tels accents sont très nouveaux dans notre +littérature. Ils différencient Madame de Noailles +non seulement des naturalistes qui décrivent la +nature comme une réalité étrangère, mais d'un Chateaubriand, +d'un Hugo, que la nature émeut certes +profondément, mais qui devant elle n'en restent +pas moins, si l'on peut dire, intérieurs à eux-mêmes. +D'un mot et dans tout le sens de ce mot, la sensibilité +de Madame de Noailles est panthéiste, +jusque-là que la certitude d'une union plus étroite +avec la nature dans la mort (étrange illusion, pour +le dire en passant, de croire qu'on sera plus proche +de la nature mort que vivant) lui tient lieu des +espérances qu'on demande d'ordinaire à la religion:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Je ne souhaite pas d'éternité plus douce</p> +<p>Que d'être le fraisier arrondi sur la mousse...<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor"> [26]</a></p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span> +et encore:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>O mort, vraiment pourrez-vous faire,</p> +<p>Ayant dissous mon cœur content,</p> +<p>Que je sois ce que je préfère:</p> +<p>Un éclat d'azur dans le temps?<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor"> [27]</a></p> +</div></div> + +<p>Telle est la puissance de cet amour qu'il empiète +sur le domaine ordinaire des autres amours, +amour humain:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Les forêts, les étangs et les plaines fécondes</p> +<p>Ont plus touché mes yeux que les regards humains<a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor"> [28]</a></p> +</div></div> + +<p>Amour divin:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Moi qui ne peux pas croire aux promesses des cieux,</p> +<p>Je vous adore avec la part qu'on donne à Dieu<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor"> [29]</a></p> +</div></div> + +<p>De fait, si Madame de Noailles prie, c'est vers le +soleil que monte sa prière:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>C'est ma prière unique et ma foi naturelle</p> +<p>De plier mes genoux orgueilleux sur tes pas...<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor"> [30]</a></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ma joie est un jardin dont vous êtes la rose,</p> +<p>Enorme soleil d'or, flamme en corolle éclose,</p> +<p>Héros, d'ardents regards et de flèches armé,</p> +<p>Soleil, mille soleils en vous seul enfermés!...</p> +<p>Moi seule, en vous voyant je prie et je chancelle...<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor"> [31]</a></p> +</div></div> + +<p>Mais non plus que l'amour, l'adoration ne suffit +<span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span> +encore à ce cœur qui ne se satisfait que du +délire. L'aurore d'un beau jour d'été, lumière, +azur, parfum, gazouillement d'oiseaux, bourdonnement +d'abeilles, la remplit d'une ivresse dionysiaque:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Vivre! chanter la gloire et le plaisir de vivre!</p> +<p>—Et puisqu'on n'entend plus, ô mon Bacchus voilé</p> +<p>Frissonner ton sanglot et ton désir ailé,</p> +<p>Puisqu'au moment luisant des chaudes promenades</p> +<p>On ne voit plus jouer les bruyantes Ménades,</p> +<p>Puisque nul cœur païen ne dit suffisamment</p> +<p>La splendeur des flots bleus pressés au firmament,</p> +<p>Puisqu'il semble que l'âpre et l'enivrante lyre</p> +<p>Ait cessé sa folie, ait cessé son délire,</p> +<p>Puisque dans les forêts jamais ne se répand</p> +<p>L'appel rauque, touffu, farouche du dieu Pan</p> +<p>Ah! qu'il monte de moi, dans le matin unique,</p> +<p>Ce cri brûlant, joyeux, épouvanté, hardi,</p> +<p>Plus fort que le plaisir, plus fort que la musique,</p> +<p>Et qu'un instant l'espace en demeure étourdi...»<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor"> [32]</a></p> +</div></div> + +<p>On le voit, l'attitude du poète en face de la +nature correspond assez exactement, sauf quelque +excès de sensualité peut-être, à l'image que nous +pouvons nous former du Paganisme exalté des +Mystères. Ce n'est pas la Grèce de la tradition +universitaire, mais c'est une Grèce authentique. +Une fois encore, par l'élan seul de son génie, +Madame de Noailles renoue la chaîne interrompue +de ses origines.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span> +Cependant, cette sensibilité si merveilleusement +abondante, le seul amour de la nature suffira-t-il à +l'absorber? Une âme moderne peut-elle se reposer +dans le pur naturalisme? Il y a au fond de l'âme +de Madame de Noailles, comme de tant d'âmes de +son siècle, une inquiétude essentielle, une douloureuse +ardeur de changement et de fuite, une fureur +de toujours et de tout sentir:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Qu'aucune flèche, aucune flamme,</p> +<p>Aucune aride pâmoison</p> +<p>Ne soit épargnée à cette âme</p> +<p>Qui veut défaillir de frisson...</p> +<p>Ah! goûter tout ce qui tourmente!<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor"> [33]</a></p> +</div></div> + +<p>Si instable et oscillante est cette sensibilité qu'à +la rigueur les extrêmes s'y touchent:</p> + +<p class="quote">Mon Dieu! mon Dieu! la paix touche au délire aussi!<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor"> [34]</a>,</p> + +<p>et que sans cesse par des transitions rapides et +insensibles s'y transmuent l'une en l'autre la +volupté et la douleur:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Chère douleur, ô seul brisement délectable!...</p> +<p>Vous par qui l'on sanglote et vous par qui l'on rit,</p> +<p>Rire d'inconsolable et mortelle allégresse!<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor"> [35]</a></p> +</div></div> + +<p>«Je n'ai pas le sens des degrés du plaisir, dit +Sabine. Il n'y a qu'un plaisir, c'est ce qui fait +<span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span> +mal...»<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor"> [36]</a> Désordonnés mouvements du cœur, +dont la nature ne saurait être l'objet, non plus que +la cause! Aussi bien la nature elle-même suscite au +cœur qu'elle ne suffit point à combler la nostalgie +d'un autre amour:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Vaporeuse douceur de l'air tremblant et pur,</p> +<p>Paysage d'été luisant sous ma fenêtre,</p> +<p>Miel du soleil épars sur les coteaux d'azur,</p> +<p>Allégresse du jour léger qui vient de naître...</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Vous dites: «Les splendeurs du matin clair sont là </p> +<p>Pour que le jeune Adam et l'Eve langoureuse</p> +<p>Reviennent habiter sous les larges lilas</p> +<p>Prés de la source sourde, au fond de l'herbe creuse<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor"> [37]</a></p> +</div></div> + +<p>Madame de Noailles a brodé une variation +originale sur le thème romantique, qu'on eût pu +croire usé, de la solitude de l'homme dans la +nature, après l'amour:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p><b>...</b> Vous parlez, j'entends, vous me dites: «Pauvre âme,</p> +<p>Tu ne pourras jamais être aussi bien en moi;</p> +<p>Il faut que tu me voies comme l'étang me voit,</p> +<p>Et que sans trop d'ardeur humaine tu t'emplisses</p> +<p>De mes reflets dansants et de mes ombres lisses.</p> +<p>Tu as trop de désir, trop d'espoir et d'orgueil...</p> +<p>—Ah! nature, nature, épuisante nature</p> +<p>Je vous entends; ainsi, je ne verrai jamais</p> +<p>Vos sources, vos chemins, vos feuillures de mai,</p> +<p>Sans qu'en mon cœur s'élance une blessure aiguë...</p> +<p>Ah! le plaisir charmant et doux de la ciguë</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span></div> +<p>Qui balance sa fleur et son feuillage bas,</p> +<p>Ah! cet oiseau qui chante et qui ne pense pas...<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor"> [38]</a></p> +</div></div> + +<p>Qu'on lise tout le poème, et puis qu'on relise +le <cite>Lac</cite> et la <cite>Tristesse d'Olympio</cite>; s'il n'a ni le +sublime pathétique de l'un, ni la magnificence de +l'autre, il a sur tous les deux la supériorité de la +précision analytique. Ç'a été et c'est la tâche de +quelques-uns des meilleurs écrivains d'aujourd'hui +de préciser par l'analyse le vague constitutif de la +sensibilité romantique.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Sur sa façon de sentir l'amour, Madame de +Noailles est beaucoup plus brève que sur sa façon +de sentir la nature. Dans ses trois volumes de vers, +on trouverait à peine une douzaine de pièces +consacrées à un sentiment qui remplit d'ordinaire +les productions féminines, et ces pièces, si +ingénieusement qu'on les rapproche, ne forment +pas l'histoire d'un cœur. Trois ou quatre d'entre +elles font allusion à des déceptions répétées, +déceptions ordinaires, inévitables, mais particulièrement +sensibles à ce cœur né pour souffrir.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Je t'expliquais parfois cette peine que j'ai</p> +<p>Quand le jour est trop tendre ou bien la nuit trop belle.</p> +<p>Nous menions lentement nos deux âmes rebelles</p> +<p>A la sournoise, amère et rude tentative</p> +<p>D'être le corps en qui le cœur de l'autre vive;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span></div> +<p>Et puis, un soir, sans voix, sans force et sans raison,</p> +<p>Nous nous sommes quittés; ah! l'air de ma maison,</p> +<p>L'air de ma maison morne et dolente sans toi,</p> +<p>Et mon grand désespoir étonné sous son toit!<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor"> [39]</a></p> +</div></div> + +<p>Mais quoi! C'est la destinée commune de tous +les cœurs qui ont trop d'amour. Il y a de Saint-Paul +un mot simple et profond: «Quoique, écrit +l'apôtre, en aimant davantage, je sois peut-être +moins aimé». Ainsi Madame de Noailles:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Tu vas, toi que je vois, mon ombre, ô mon moi-même,</p> +<p>Cherchant quelque épuisant et merveilleux bonheur,</p> +<p>Mais l'espoir tremble, l'air est las, la vie a peur,</p> +<p>Tu vas, ayant toujours plus aimé qu'on ne t'aime,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Plus aimé, ou du moins plus âprement aimé,</p> +<p>D'une plus imminente et guerrière détresse...<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor"> [40]</a></p> +</div></div> + +<p>Alors, sous l'intolérable douleur de la récente +blessure, c'est un âpre, un ardent désir de silence, +d'oubli, de mort:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ne plus aimer surtout, ah! c'est surtout cela!...</p> +<p>Les yeux, les yeux, ne plus se souvenir des yeux</p> +<p>Des yeux qu'on a aimés, mauvais comme des pierres!</p> +<p>Ces yeux profonds, avec des flèches au milieu</p> +<p>Ah! qu'ils ferment en nous leurs cils et leurs paupières!</p> +<p>Amour, allez-vous-en pour qu'on puisse mourir...<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor"> [41]</a></p> +</div></div> + +<p>C'est le retour à l'apaisante nature:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span></div> +<p>Maintenant je le sens, moi dont le cœur est tel</p> +<p>Qu'aucun désir n'y peut demeurer long et grave,</p> +<p>Je garde pour vous seule un amour immortel</p> +<p>O beauté des jardins, indolente et suave!<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor"> [42]</a></p> +</div></div> + +<p>Paix trompeuse, que viennent soudain traverser +d'aigus, de déchirants souvenirs:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>L'ombre d'un autre cœur a de plus noirs détours</p> +<p>Que la nuit orageuse, impénétrable et sombre;</p> +<p>Eclairs des faux regards, phare du faux amour</p> +<p>Où menez-vous l'espoir, qui se brise et qui sombre!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le passé vit en moi ce soir, ce trop chaud soir...<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor"> [43]</a></p> +</div></div> + +<p>O folie dont rien ne peut guérir! Ce cœur qui +d'un si rude élan s'est porté vers l'amour jamais +ne se déprendra de l'amour:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Enfants, regardez bien toutes les plaines rondes,</p> +<p>La capucine avec ses abeilles autour,</p> +<p>Regardez bien l'étang, les champs, avant l'amour,</p> +<p>Car après on ne voit plus jamais rien du monde.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Après l'on ne voit plus que son cœur devant soi,</p> +<p>On ne voit plus qu'un peu de flamme sur sa route,</p> +<p>On n'entend rien, on ne sait rien, et l'on écoute</p> +<p>Les pieds du triste Amour qui court ou qui s'asseoit.<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor"> [44]</a></p> +</div></div> + +<p>Qu'il vienne donc, le désirable et redoutable +amour. Non seulement on consent à l'accueillir, +mais de tout son être on l'appelle. Par une étrange +fusion du caractère viril avec le féminin, l'amour +<span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span> +dans l'œuvre de Madame de Noailles n'est pas seulement +passion, il est <em>action</em>, recherche et presque +provocation. Un poème de l'<cite>Ombre des Jours</cite> fait +entendre cette curieuse plainte:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Et je rentrais alors ivre du temps d'été,</p> +<p>Lasse de tous cela, morte d'avoir été</p> +<p>Moi le garçon hardi et vif, et toi la femme...</p> +</div></div> + +<p>Sabine de Fontenay, à la fin d'une soirée passionnée +de musique, retient son cousin Jérôme. +Ils sont là en face l'un de l'autre, elle confuse et +misérable, lui nerveux et pâle. L'homme se +dérobe: «Sabine, dit-il en tremblant, vous devriez +aller vous reposer, il est tard, vous partez demain.—Et +puis il se passa la main sur le front comme +s'il voulait en arracher une pensée pesante, une +douleur, et Sabine crut qu'il pleurait. Alors <em>elle le +pressa contre elle d'une terrible tendresse</em>...»<a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor"> [45]</a>. La +même Sabine plus tard, la première fois qu'elle +voit chez lui Philippe Forbier, un ami de son mari, +éprouve une grande difficulté à partir, à le quitter, +la seconde fois, avec la sûreté de l'instinct, prend +une syncope, et la troisième se laisse tomber contre +sa poitrine. La récente émancipation de la femme +ménage aux amateurs de complexités psychologiques +de précieux et neufs divertissements... Le +miracle c'est que, si contraire à l'idée ou à l'idéal, +sans doute un peu artificiels, que l'homme conçoit +<span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span> +volontiers de l'amour féminin, l'amour chez l'héroïne +de Madame de Noailles n'en garde pas +moins une entière noblesse: il la doit avant tout +à son courage, à l'élan sans restriction ni réserve +qui le jette vers la douleur. Ce n'est pas Sabine +de Fontenay qui, pareille à l'Homme libre de Barrès, +s'arrête jamais avant de se nuire, mais elle se +précipite sur toutes les pointes de la vie de façon +à s'y déchirer.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Au reste, cette analyse est loin d'épuiser la +signification du mot amour chez Madame de +Noailles. D'abord, et c'est un trait par où elle se +révèle de lettres, l'amour n'est pas seulement +pour elle ce sentiment étroit et tenace qui +s'attache à un être particulier. Sabine un soir +avec Philippe entend passer sous ses fenêtres une +manifestation d'étudiants, et ce tumulte dans +l'ombre l'enivre. «Qu'est-ce qu'il vous faut, à +vous, lui demande Philippe tristement, qu'est-ce +ce qu'il vous faut pour être heureuse»?—«Votre +amour, répond-elle, puis elle ajoute: Et la +possibilité de l'amour de tous les autres»<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor"> [46]</a>. +Ainsi Madame de Noailles, dans l'exquis poème de +l'<cite>Ombre des Jours</cite>:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>J'ai dit ce que j'ai vu et ce que j'ai senti,</p> +<p>D'un cœur pour qui le vrai ne fut point trop hardi,</p> +<p>Et j'ai eu cette ardeur par l'amour intimée</p> +<p>Pour être après la mort parfois encore aimée,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span></div> +<p>Et qu'un jeune homme alors lisant ce que j'écris,</p> +<p>Sentant par moi son cœur ému, troublé, surpris,</p> +<p>Ayant tout oublié des épouses réelles</p> +<p>M'accueille dans son âme et me préfère à elles<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor"> [47]</a></p> +</div></div> + +<p>Sabine, nous dit-on encore, par moments «ne +savait plus vers qui allaient ses espoirs; cela +s'étendait, devenait infini; elle imaginait des +horizons de soleil immense, des foules venues +vers elle, et elle la déesse de l'éternel désir»<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor"> [48]</a>. +Etre la <em>déesse de l'éternel désir</em>: telle est la forme que +prend dans un cœur féminin l'amour de la +gloire.</p> + +<p>Ce n'est pas tout encore. Le mot désir, comme le +mot amour, est équivoque, ou plutôt multivoque, +et la plupart des hommes n'usent de ces mots +que dans un seul de leurs sens, dès lors en chaque +cas aisément déterminable. Mais, selon une profonde +remarque de Barrès, à certaines âmes, aux +plus complexes et aux plus sensitives, le vocabulaire +commun devient insuffisant; elles trouvent en +elles une puissance infinie d'expansion, de +jaillissement, elles disent désir, amour, et cela +signifie, suivant le plan de leur vie intérieure sur +lequel cette puissance se réalise, désir d'aimer, +désir d'être aimée, amour de la nature, amour +d'un être, amour de l'humanité, amour de la +<span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span> +gloire, héroïsme, désir sans nom, pur amour. +Nous avons parcouru déjà chez Madame de +Noailles quelques-uns de ces sens du mot amour; +nous y trouvons la plupart des autres. Et d'abord il +y a en elle une immense pitié de la souffrance et de la +misère humaines qui l'eût sans doute dévoyée vers +l'humanitarisme, si l'influence de Barrès ne l'en +eût heureusement détournée; je dis heureusement, +car dans l'ordre de l'activité morale l'amour n'est +rien sans le renoncement, le don de tout l'être, et +c'est sans doute le vice profond de l'humanitarisme +philanthropique de méconnaître cette vérité de principe; +or Madame de Noailles ignore le renoncement. +Mais qu'on lise les poèmes intitulés: <cite>Fraternité</cite><a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor"> [49]</a>, +<cite>La Justice</cite>,<a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor"> [50]</a> <cite>Les Malheureux</cite>,<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor"> [51]</a> ou telles pages +de la <cite>Nouvelle Espérance</cite><a name="FNanchor_52" id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor"> [52]</a> et du <cite>Visage Emerveillé</cite><a name="FNanchor_53" id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor"> [53]</a> +sur les criminels: on y sentira palpiter +une émotion sincère. «Quand j'étais petite, un +soir, je revenais en voiture avec mon père, et nous +avons rencontré sur la route un homme qui +passait entre deux gendarmes. Mon père m'a dit: +«Vois, c'est sans doute un voleur». Ah! le mot +voleur, comme il m'avait fait peur, comme il est +redoutable! et j'ai regardé. C'était, entre deux +<span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span> +gendarmes, un homme pauvre qui avait l'air +fatigué»!</p> + +<p>Mais la société d'élection de Madame de Noailles, +ce sont les héros; la dernière et très belle pièce +des <cite>Eblouissements</cite> leur est dédiée. L'héroïsme +devait tenter Madame de Noailles, étant l'état le +plus élevé où atteignent les âmes qui unissent à +une extrême générosité un vif sentiment d'elles-mêmes.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Que d'autres cherchent l'air des bois, de la montagne,</p> +<p class="i2"> Et la brise des Océans,</p> +<p>Je m'enfonce dans l'ombre où nul ne m'accompagne,</p> +<p class="i2"> Je respire chez les géants!<a name="FNanchor_54" id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor"> [54]</a></p> +</div></div> + +<p>Et c'est une suite magnifique de virils accents, +auxquels la dernière strophe seule mêle un accent +très féminin:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Je viens, portant sur moi la douce ardeur des mondes</p> +<p class="i2"> Et tenant les fleurs de l'été,</p> +<p>Accueillez-moi ce soir dans l'ombre où se confondent</p> +<p class="i2"> <em>L'héroïsme et la volupté</em>!</p> +</div></div> + +<p>Ainsi Sabine de Fontenay s'écriait: «N'est-ce +pas, l'héroïsme et la sensualité sont la même chose, +l'héroïsme est la plus âpre sensualité?»<a name="FNanchor_55" id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor"> [55]</a> Et +c'est assurément une question de savoir si certains +états élevés peuvent être ainsi sensualisés impunément...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span> +Tant de formes diverses de l'amour ont-elles +enfin épuisé la source où elles s'alimentent? +Madame de Noailles a insisté à diverses reprises, +douloureusement, sur l'impuissance des mots ou +des actes à égaler l'abondance et l'ardeur de sa +vie intérieure:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Je ne pourrais jamais exprimer mon desir</p> +<p class="i2"> L'ardeur qui me terrasse,</p> +<p>Ni si les monts d'argent me prêtaient leur soupir</p> +<p class="i2"> Soulevé dans l'espace,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ni si le lis brûlant me donnait son odeur</p> +<p class="i2"> Dans l'azur infusée</p> +<p>Ni si toute la mer se groupait dans mon cœur</p> +<p class="i2"> Pour jaillir en fusée!...<a name="FNanchor_56" id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor"> [56]</a></p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tant de rêve, d'amour, de désir, tant d'élans,</p> +<p class="i2"> C'est un si grand martyre;</p> +<p>Hélas! mourir un soir, le cœur encor brûlant</p> +<p class="i2"> Sans avoir pu tout dire...<a name="FNanchor_57" id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor"> [57]</a></p> +</div></div> + +<p>Avec cette angoisse parfois alterne cet état de +plénitude supérieure où l'amour, comme s'il répugnait +à se limiter en se déterminant, semble se +prendre lui-même pour objet, et se reposer dans +son infinitude:</p> + +<p class="quote">Je ne sais ce que j'aime; j'aime<a name="FNanchor_58" id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor"> [58]</a></p> + +<p>Mais l'amour ne saurait longtemps se soustraire +<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span> +à sa loi, qui est de se répandre; s'il a paru se +replier sur soi, c'était pour s'accumuler; et s'il +s'accumule, c'est pour plus puissamment jaillir. +Le poète peut se rendre justement ce magnifique +témoignage:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Nul cœur humain jamais n'eut autant de frissons;</p> +<p>Mon rêve est un si vif et si ardent buisson</p> +<p>Que si j'ouvre mes bras où la tendresse abonde,</p> +<p>Il tombe malgré moi de l'amour sur le monde!</p> +</div></div> + +<p>Amour d'artiste en dernière analyse, au moins +pour la plus grande part, suspect à tort et à raison +à l'apôtre et à l'homme de bien. Madame de +Noailles en marque très exactement la qualité dans +les vers qui suivent:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Amoureuse du vrai, du limpide et du beau,</p> +<p>J'ai tenu contre moi si serré le flambeau,</p> +<p>Que, le feu merveilleux ayant pris à mon âme,</p> +<p>J'ai vécu exaltée et mourante de flammes!<a name="FNanchor_59" id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor"> [59]</a></p> +</div></div> + +<p>Et voilà , n'est-il pas vrai, un jour saisissant sur +cet être étrange, le poète, victime sans dévouement, +qui du feu qui le consume nous éclaire.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Dans les poèmes qui ont été inspirés à Madame +de Noailles par la pensée de la mort, on retrouve +le même mélange que nous avons déjà signalé chez +elle de féminité et de fermeté virile. Et d'abord, +Madame de Noailles redoute, plus que tout peut-être, +cette mort avant la mort qu'est pour la femme +<span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span> +la vieillesse. Qui n'a dans la mémoire le début de +<cite>Jeunesse</cite>, avec sa seconde strophe dont on a le +cœur serré comme d'une étreinte physique:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Pourtant tu t'en iras un jour de moi, Jeunesse,</p> +<p>Tu t'en iras, tenant l'Amour entre tes bras,</p> +<p>Tu t'en iras, je pleurerai, tu t'en iras</p> +<p>Jusqu'à ce que plus rien de toi ne m'apparaisse.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La bouche pleine d'ombre et les yeux pleins de cris</p> +<p>Je te rappellerai d'une clameur si forte</p> +<p>Que pour ne plus m'entendre appeler de la sorte</p> +<p>La mort entre ses mains prendra mon cœur meurtri<a name="FNanchor_60" id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor"> [60]</a></p> +</div></div> + +<p>La pièce qui ouvre les <cite>Eblouissements</cite>, d'une +violence moins tendue, atténuée de mélancolie, +est peut-être plus pathétique encore:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Quelquefois, dans la nuit, on s'éveille en sursaut,</p> +<p>Et, comme un choc qui brise et qui perce les os</p> +<p>On songe au temps qui fuit, aux plus jeunes années,</p> +<p>A l'aurore enflammant les vitres fortunées...<a name="FNanchor_61" id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor"> [61]</a></p> +</div></div> + +<p>Conformément à son génie, Madame de Noailles +éprouve de la mort une horreur surtout physique:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Et pourtant il faudra nous en aller d'ici</p> +<p>Quitter les jours luisants, les jardins où nous sommes,</p> +<p>Cesser d'être du sang, des yeux, des mains, des hommes,</p> +<p>Descendre dans la nuit avec un front noirci,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span></div> +<p>Descendre par l'étroite, horizontale porte,</p> +<p>Où l'on passe étendu, voilé, silencieux,</p> +<p>Ne plus jamais vous voir, ô lumière des cieux!</p> +<p>Hélas! je n'étais pas faite pour être morte!<a name="FNanchor_62" id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor"> [62]</a></p> +</div></div> + +<p>Remarque-t-on l'accent attendri et humble de +ce dernier vers? Seule la pensée de la mort a ce +pouvoir de fondre la violence et de briser l'orgueil +de Madame de Noailles. Deux ou trois des plus +précieux poèmes des <cite>Eblouissements</cite> sont de cette +veine, rare chez elle, d'humilité tendre, entr'autres +l'exquis <cite>Nocturne</cite>:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Tu dormiras dans l'ombre et ta petite gloire</p> +<p class="i2"> Assise en ce tombeau</p> +<p>Ne fera pas ta nuit moins secrète et moins noire</p> +<p class="i2"> Ne te tiendra pas chaud.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Aucune fleur ne peut désennuyer les mortes,</p> +<p class="i2"> Leur bonheur est cessé...</p> +<p>Celui qui les aimait n'a pas rouvert la porte</p> +<p class="i2"> Où elles ont passé.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il faudrait, pour qu'un peu de plaisir les rassure</p> +<p class="i2"> Que le plus cher amant</p> +<p>Leur dise: Vois, je viens pour baiser ta chaussure</p> +<p class="i2"> Et tes deux pieds charmants</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Qu'il leur dise: Voyez, votre chambre creusée</p> +<p class="i2"> Plus qu'un autre me plaît;</p> +<p>Ce lit étroit, ce plafond bas, ces mains usées</p> +<p class="i2"> Sont ce que je voulais...</p> +</div></div> + +<p>Plainte discrète, faiblesse qui s'avoue, résignation +<span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span> +touchante; mais le poème ne finit pas, qu'un +sursaut d'orgueil ne le soulève:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Mais, ah! quelle rumeur trouble encor notre somme</p> +<p class="i2"> Et rend mon cœur jaloux?</p> +<p>J'entends, dans l'ombre affreuse et glissante où nous sommes</p> +<p class="i2"> Les dieux parler de vous.<a name="FNanchor_63" id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor"> [63]</a></p> +</div></div> + +<p>C'est en effet dans la certitude de sa gloire que +Madame de Noailles puise le secours le plus efficace +contre la douleur de devoir mourir:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>J'écris pour que le jour où je ne serai plus</p> +<p>On sache comme l'air et le plaisir m'ont plu</p> +<p>Et que mon livre porte à la foule future</p> +<p>Comme j'aimais la vie et l'heureuse nature.<a name="FNanchor_64" id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor"> [64]</a></p> +</div></div> + +<p>Son corps éternel comme la terre d'où il est +sorti et où il retourne, son âme éternelle dans la +mémoire des hommes, telle est l'idée ou plutôt +l'image double, et peut-être tout de même un peu +simple, que se fait Madame de Noailles de sa vie +future. C'est sans doute une mauvaise condition +pour philosopher que d'être avant tout un être +d'imagination comme sont les poètes, si le propre +et la définition même de la pensée spéculative est +d'être une pensée sans images. Supérieure ou extérieure +au préjugé, à la foi imposée du dehors, peu +apte à la pensée métaphysique, Madame de Noailles +flotte dans un état d'indécision et de trouble, qui +<span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span> +a du moins l'avantage de prêter à d'émouvantes +rêveries:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Hélas! douleur d'aller s'effaçant tout entière,</p> +<p>Désir de n'être pas de la cendre au tombeau,</p> +<p>De voir encor le jour et le matin si beau,</p> +<p>D'errer dans l'étendue heureuse et sensuelle,</p> +<p>De boire à son calice et de s'enivrer d'elle!</p> +<p>Ah! comme tout bonheur soudain semble terni</p> +<p>Pour un cœur sans espoir qui conçoit l'infini...<a name="FNanchor_65" id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor"> [65]</a></p> +</div></div> + +<p>Tout ce poème à Lamartine est courageux, +pathétique, abondant en beautés. Est-il <em>beau</em> dans +le sens absolu du terme? Là -dessus on peut +discuter. Mais là où n'est pas la vérité peut-il y +avoir beauté parfaite? Le plus somptueux manteau +perd de sa splendeur, jeté sur une ossature +insuffisante.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Les romans de Madame de Noailles doivent être +considérés, sauf certaines réserves que nous indiquerons, +comme un complément de son œuvre +lyrique. Ce point de vue, en même temps qu'il +nous inquiète sur la légitimité d'un genre un peu +hybride, nous rassure sur le plaisir qu'en l'espèce +nous y prenons.</p> + +<p>Il n'y a rien de moins cohérent que l'intrigue +de la <cite>Domination</cite>, rien de moins consistant que le +caractère d'Antoine Arnault, le «dominateur». Ce +jeune homme, qui nous est présenté aux premières +<span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span> +pages du livre comme un ambitieux de l'espèce +des Alexandre et des César, à la dernière meurt +d'amour comme un nouveau Werther. Mais ne +meurt-il pas plutôt de ce que le livre a atteint la +page 307? Quoi qu'il en soit, une rupture, un +flirt très poussé avec la fille d'un écrivain illustre, +deux liaisons élégantes et une passade, un siège à +la Chambre, un excellent mariage, l'amour chaste +et brûlant de sa belle-sœur, tel est, par ordre +chronologique, le bilan de ses succès; dans tout +cela pas trace de plan, de persévérance, de fourberie, +d'aucune des vertus qui font l'ambitieux +véritable... D'une manière générale, les figures +d'hommes qui apparaissent dans les romans de +Madame de Noailles sont pâles, sans relief, dénuées +de vérité objective. Exceptons-en toutefois deux +ou trois silhouettes de <em>grotesques</em>, Henri de Fontenay +de la <cite>Nouvelle Espérance</cite>, l'aumônier du +<cite>Visage</cite>, exquissées à grands traits ironiques, fermes +et signifiants. Il y a là un aspect du talent de +Madame de Noailles que nous aimerions à voir se +développer.</p> + +<p>Les figures de femmes, au moins celles de +premier plan, sont plus vivantes, plus objectives, +de cette objectivité particulière où +atteignent les lyriques par l'approfondissement +d'eux-mêmes. Donna Marie, la petite nonne, +Sabine de Fontenay, autant de masques fragiles +sous lesquels perce à tout instant le visage ébloui, +émerveillé de l'auteur. De là les plus amusantes +<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span> +contradictions entre la situation où on les place, +le caractère qu'on leur prête, et telles de leurs +manières de penser ou de sentir. La petite nonne +du <cite>Visage</cite> fait voir, en même temps que des +ingénuités d'enfant sage, des audaces, d'ailleurs +charmantes, de Faunesse, et témoigne ça et là +d'une conscience d'elle-même et d'une science du +cœur bien rares dans un âge si tendre. «O Julien, +dit-elle à son amant qui vient de la rudoyer, +laissez-moi vous dire, pendant que vous parliez +ainsi je ne vous en ai pas un instant voulu; +la grande injustice des hommes envers les femmes, +elle est une part profonde de la volupté».<a name="FNanchor_66" id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor"> [66]</a> +Qu'elle vienne après cela nous faire accroire qu'elle +a rendu à Julien les <cite>Fleurs du Mal</cite> sans les lire.<a name="FNanchor_67" id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor"> [67]</a> +«Je sais maintenant, dit-elle ailleurs, pourquoi +l'expression de la douleur, sur un visage, est si +touchante et si troublante; c'est parce qu'elle +révèle que l'être n'a plus aucune défense personnelle. +Une âme malheureuse est toute prête pour +la mort et pour la volupté».<a name="FNanchor_68" id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor"> [68]</a> Rien n'est plus +exact, mais est-ce bien la même personne qui aux +premières pages du livre ne rêve que pureté, et +qui quelques pages plus loin, parce que son ami +l'a embrassée, déclare: «Mon ami ne m'aime pas +autant qu'il le dit, s'il m'aimait vraiment il n'aurait +<span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span> +pas fait ce qu'il a fait»? On sent l'artifice; Madame +de Noailles manque sans cesse à cette condition +première de la vraisemblance, qui est qu'un caractère +demeure constant avec lui-même. Seule peut-être +la figure de Sabine de Fontenay est exempte +de ce défaut, parce qu'il y a une harmonie en +somme suffisante entre la donnée initiale du livre +et la vie intérieure <em>possible</em> de Madame de Noailles, +et que d'ailleurs Madame de Noailles a l'imagination +subjective, au contraire de l'objective, très +développée... Ainsi se précise pour nous le sens +de l'œuvre romanesque de Madame de Noailles: +nous l'avons vu, Madame de Noailles est avare de +confidences sur sa façon de sentir l'amour; l'intérêt +de Sabine de Fontenay, et secondairement de ses +autres héroïnes, c'est de nous éclairer sur sa façon +de le concevoir, ou plus exactement de le <em>voir</em>.</p> + +<p>Sabine de Fontenay c'est, pourrait-on dire, la +petite-fille d'Emma Bovary devenue, par une fortune +inespérée, châtelaine de la Vaubyessard. Née +comme Emma pour les agitations du cœur, et plus +précocement avertie qu'elle, dès l'enfance elle a +jugé que «les élans et les rêves de la passion font +l'emploi, l'orgueil et la dignité de la destinée».<a name="FNanchor_69" id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor"> [69]</a> +Mariée, comme elle encore, à un homme bon, +honnête et médiocre, elle essaie d'abord, elle aussi, +d'éveiller en lui un écho aux ardentes et confuses +aspirations de son cœur. Déçue bientôt dans son +<span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span> +effort, elle se détourne, sinon sans regrets du +moins sans remords, conformément à l'immoralisme +contemporain, vers d'autres amours. Riche et d'un +monde où la femme est relativement libre d'elle-même, +Sabine échappe aux embarras d'argent, à +M. Lheureux, aux mille difficultés extérieures qui +font de <cite>Madame Bovary</cite>, suivant le point de vue, +un mélodrame, et c'en est le défaut, ou bien, et +c'en est la supériorité, une exacte et forte étude +sociologique; elle pourra développer sans entraves +le cours de ses expériences sentimentales. Plus +cultivée qu'Emma, nourrie de littératures autrement +complexes, elle offre, et c'est là son originalité +et son charme, un curieux mélange de sensualité +violente et presque élémentaire, et d'intelligence +raffinée: mélange bien moderne, s'il pourrait servir +à définir les œuvres les plus caractéristiques de +notre littérature depuis Baudelaire. Ce qu'elle +cherche dans l'amour, ce n'est ni le don ni l'abandon +du cœur, elle a un sentiment trop vif d'elle-même, +elle entend posséder autant qu'être possédée; +ce n'est pas le plaisir, il n'est rien de plus court et +de plus vite épuisé que le plaisir; ce n'est pas le +bonheur, elle a toujours désiré pire; c'est l'émotion +brute, exaltante ou terrassante, c'est le bouleversement +de tout l'être, c'est ce que la vie peut offrir +de plus fou, de plus trouble et de plus amer. Ce +qu'elle veut, c'est sentir, sentir toujours davantage +et se sentir sentir, fût-ce au prix des plus dures douleurs: +la douleur est infinie, pour peu qu'elle se +<span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span> +complique d'intelligence. Prodigieuse faculté de +jouir et de souffrir! Philippe Forbier vient de lui +avouer son amour; ils sont là tous les deux, +hagards, n'osant pas se rapprocher l'un de l'autre. +«Elle sentait une sensualité grave s'élever autour +d'elle, contre elle, comme une vague qui, montant, +l'obligeait à renverser un peu la tête, les +narines battantes, pour respirer, résister à cet étouffement. +Elle avait les yeux fixes et amincis, les +lèvres un peu relevées sur les dents qu'elle tenait +serrées, et comme mordant sur une admirable +sensation de plaisir...»<a name="FNanchor_70" id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor"> [70]</a> Philippe la regarde, et +elle se sent «mourir des pieds jusqu'au cœur. Avec +une violence rapide et complète, elle souhaita +qu'il n'eût plus ni ses yeux, ni son sourire, ni sa +voix, ni aucun de ses gestes, aucune de ses attitudes, +plus rien de lui-même qui la ravissait jusqu'à +de telles douleurs».<a name="FNanchor_71" id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor"> [71]</a> Véritable femme, +en qui non seulement toute émotion, mais le +souvenir et l'imagination même de l'émotion +aboutissent immédiatement au trouble physique. +Quand Philippe doit pour un temps s'éloigner +d'elle, sa raison consent à la séparation, mais son +corps se révolte. Debout contre lui, elle dit doucement, +les yeux fermés: «Voilà , vous allez partir, +vous partez, j'imagine que c'est maintenant que +vous partez, je vais voir ce que cela me fait». +<span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span> +Elle resta un moment silencieuse, et rouvrant les +yeux où de la terreur s'évaporait, elle dit: «Ce +n'est pas possible, cela fait mal dans les os... C'est +dans les épaules et dans les genoux que je ne peux +pas vous quitter...» Cependant, dans ses plus vives +extases comme dans ses pires angoisses, elle +demeure lucide, maîtresse de sa pensée, elle ironise, +elle s'analyse, elle généralise. Au sortir des bras +de Philippe rentrée chez elle, elle parle, rit, ne +trouve en elle que repos et satisfaction. «<em>Seule +l'absence d'Henri</em> (son mari) <em>la troublait un peu, sa +présence lui eût donné plus de sécurité</em>».<a name="FNanchor_72" id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor"> [72]</a> A +Philippe absent, elle écrit: Ce n'est pas vous que +j'aime; j'aime aimer comme je vous aime... Je +n'attends de vous que mon amour pour vous».<a name="FNanchor_73" id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor"> [73]</a> +«Les hommes ont de la conscience, lui écrit-elle +encore. Les femmes, mon ami, n'ont pas de conscience; +elles ont une épouvantable volonté de n'être +pas plus malheureuses qu'elles ne peuvent».<a name="FNanchor_74" id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor"> [74]</a> +Mais une intelligence si pénétrante appliquée à une +émotivité si violente, loin de l'atténuer l'exacerbe, +en multipliant pour elle les occasions de sentir. +De sa volupté, de ses douleurs et de sa connaissance +d'elle-même Sabine se compose un breuvage avec +quoi elle se tue. La morphine qu'elle prend un soir +où l'absence de Philippe lui est intolérable ne fait +qu'achever l'œuvre de mort... A dire le vrai ce +<span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span> +suicide, pour vraisemblable qu'il soit, n'apparaît +pas comme nécessaire, dans le sens psychologique +du terme. On garde le sentiment qu'une cure +d'altitude bien choisie, surveillée par une tendre +amitié rendrait l'équilibre à ce système nerveux +surmené, exténué. Si <cite>Madame Bovary</cite>, est un mélodrame, +la <cite>Nouvelle Espérance</cite> n'est pas une tragédie. +Il reste que Madame de Noailles a créé +en Sabine de Fontenay une figure intensément +vivante, hautement représentative à la fois et très +neuve: oui d'une originalité inoubliable vraiment +avec son impudeur et sa noblesse, son égotisme +et son ardeur à souffrir, son tumulte, ses cris, ses +colères, ses ravissements, toute cette sensibilité où +nulle sentimentalité ne se mêle, ingénue et violente, +trouble, âcre, amère.</p> + +<p>On peut cueillir çà et là dans les romans de +Madame de Noailles de fines ou fortes indications de +psychologie féminine. La femme y apparaît toujours +incomplète, insatisfaite, penchante, achevée seulement +par les caresses des hommes, mais courbée +sous tout l'univers, esclave qui se fait une volupté +de sa servitude. Osant enfin être elle-même, elle +dévoile hardiment que toute sa vie intérieure est à +base de sensualité et que tout ce qui émeut pareillement +sa sensualité est pour elle une seule et +même chose. «Voyez, mon Dieu, si M. l'aumônier, +pour nous toucher, nous rappelle notre petite +enfance, nos jeux, notre père mort, nous pleurons;... +et si une de nos sœurs nous donne un +<span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span> +bouquet à respirer, nous respirons fort d'abord et +nous soupirons après; et si notre ami met son +cœur près de notre cœur, nous ne savons plus +rien que son désir, et notre désir plus tendre +encore que le sien. <em>Toutes ces choses, mon Dieu, sont +une seule chose, la même chose</em>».<a name="FNanchor_75" id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor"> [75]</a> Elle nous révèle +le goût singulier qu'elle trouve aux brutalités de la +jalousie masculine. «Ils croient nous offenser, ils +ne peuvent que nous émouvoir, notre orgueil est +terrible en nous, mais aux instants de la volupté, +nous n'avons que de la volupté».<a name="FNanchor_76" id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor"> [76]</a> Voici une bien +spirituelle définition de la conscience: «La conscience, +c'est une tristesse qu'on éprouve après un +acte qu'on vient de faire et qu'on referait +encore».<a name="FNanchor_77" id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor"> [77]</a> Voici une vue terriblement pénétrante +sur ces régions souterraines de l'âme où les +sentiments, les instincts, les désirs, non encore +divisés et endigués par l'éducation, communiquent +et se mêlent selon de mystérieuses affinités. «Ah! +dans la douleur et la honte, dans le courage et +l'héroïsme, dans le parfum des tombeaux, qu'y +a-t-il toujours de perfide, de sensuel, d'inavouable?»<a name="FNanchor_78" id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor"> [78]</a></p> + +<p>On voit dans quelle mesure les romans de Madame +de Noailles nous peuvent instruire, sont riches +<span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span> +de vérité objective. Quant à nous charmer et à +nous émouvoir, de la même façon exactement que +sa poésie, il n'est presque pas une page d'eux qui +n'y réussisse. La <cite>Domination</cite> abonde en délicieuses +impressions de voyage; le <cite>Visage émerveillé</cite> est +l'hymne le plus frais à l'Amour et à la Nature; la +<cite>Nouvelle Espérance</cite> est un poignant poème de +l'Amour et de la Mort.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Il faut le dire: l'art de Madame de Noailles n'est +pas égal à son génie; il pèche par défaut, par +excès et par artifice.</p> + +<p>Le défaut est de la pensée. Non pas que nous +estimions avec certains que l'intelligence de +Madame de Noailles soit inférieure à sa sensibilité, +et de nombreuses pages de la <cite>Nouvelle Espérance</cite> +surtout témoignent surabondamment du contraire, +mais trop souvent cette intelligence fonctionne +à côté de cette sensibilité, sans s'y mêler +suffisamment. Une sensibilité aussi mobile, aussi +torrentielle devrait être surveillée, réglée, distribuée +par une raison ferme, maîtresse d'elle-même et de +toute l'âme; nous avons déjà touché ce point. Il +n'est pas permis d'appliquer indistinctement +l'épithète de <em>sublime</em> à l'odeur de l'aubépine,<a name="FNanchor_79" id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor"> [79]</a> +ou au plaisir qu'on prend à Venise,<a name="FNanchor_80" id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor"> [80]</a> et à la +musique de Beethoven ou en général à l'héroïsme; +<span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span> +du moins les deux premiers emplois du terme, en +même temps qu'ils font sourire, affaiblissent les deux +autres, seuls justifiés. Si Sabine à la moindre contrariété +<em>s'affole</em>, nous la plaignons, mais que va-t-il +lui rester d'âme pour les grandes douleurs? Il ne +suffit pas d'une extrême hyperesthésie pour pénétrer +le fond de la douleur ni de la joie humaines; +or Madame de Noailles n'a pas que cela, +nous l'avons assez montré, mais l'identité des expressions +dont elle use pour signifier de purs états +nerveux et de véritables états d'âme prête à de fâcheuses +confusions. Il faut qu'elle introduise un +ordre plus strict, une mesure plus rigoureuse dans +les mouvements de sa merveilleuse sensibilité. +C'est du perfectionnement intérieur de l'artiste que +dépend essentiellement le progrès de son art.</p> + +<p>D'un point de vue plus technique, on peut +relever chez Madame de Noailles des artifices de +composition et de style. Nous l'avons vu, ses +romans sont mal construits; mais ses poèmes +eux-mêmes malgré leur ordinaire brièveté, ne le +sont pas toujours parfaitement. La <cite>Prière devant le +Soleil</cite> se compose d'au moins trois poèmes distincts. +Il n'y a rien de plus artificiel que la transition du +second au troisième:</p> + +<p class="quote">Pourtant, Soleil, ayant oublié tout cela...<a name="FNanchor_81" id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor"> [81]</a></p> + +<p>Une des plus belles pièces des <cite>Eblouissements</cite>, +<span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span> +<cite>Paganisme</cite>, dans sa première partie développe le +conflit entre les deux âmes romantique et classique +de Madame de Noailles, et, malgré une certaine +surcharge d'images, le développement est conduit +d'une belle et ferme allure; la seconde partie célèbre +la victoire définitive de l'âme classique; le +poète se tourne avec amour vers la Grèce sa +véritable patrie:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Je viendrai, mes deux mains tenant la double flûte...</p> +<p>Au-dessus des enclos luiront des figues bleues;</p> +<p>Pour cueillir ces fruits chauds entr'ouverts dans l'azur</p> +<p>Je presserai si bien mon corps contre le mur</p> +<p>Que je serai semblable à ces nymphes des frises</p> +<p>Dont la jambe et la main sont dans la pierre prises<a name="FNanchor_82" id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor"> [82]</a></p> +</div></div> + +<p>On remarquera au passage ces trois derniers +vers, pur joyau de grâce hellénique... Jusqu'ici +tout est bien; mais il s'agit de terminer le poème; +le poète sent qu'il serait beau de s'élever à une +idée plus générale, d'ouvrir à l'esprit une vaste +perspective, d'élargir et d'approfondir l'horizon, et +pour ce faire il recourt à la pensée de la mort, +dont telle est effet la vertu ordinaire:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Et désormais sans voix, sans effort, sans souhaits,</p> +<p>Ayant touché l'immense et débordante paix,</p> +<p>Voyageuse arrivant et qui baise la porte,</p> +<p>Ne désirant plus rien je serai bientôt morte...</p> +</div></div> + +<p>Mais la poète s'est trompé; comme il +n'y a aucune raison de supposer que le sol de la +<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span> +Grèce ou l'exaucement de ses désirs lui seront +réellement mortels, l'hypothèse de sa mort ne peut +apparaître que comme une gentillesse de conversation, +déplacée en cette fin d'un grave et émouvant +débat. La grande idée de la mort ne saurait être +employée comme finale à tout faire... Et d'ailleurs +il n'entre pas un instant dans notre pensée de +suspecter la sincérité de Madame de Noailles, mais +la sincérité elle-même a besoin d'art.</p> + +<p>L'excès que nous trouvons chez Madame de +Noailles est un excès de sensations et d'images sous +lequel parfois disparaît, ou plie à se rompre, le fil +ténu de la pensée. Le poète, au lieu de creuser en +profondeur, dans le monde de la vie intérieure, +s'étend en largeur, se répand dans le vaste univers. +Au lieu de subordonner il coordonne, quand il ne +se contente pas de juxtaposer. Sans doute il échappe +à l'ennui des purs descriptifs, et il serait aussi +injuste qu'inexact de lui appliquer ce principe, +vérifié par l'histoire de tous les arts, que la +nature envahit les domaines désertés par l'âme: +il n'est pas d'aspect de la nature qu'il transporte +dans son œuvre sans l'élaborer, sans y mêler de sa +substance. Cependant il ne peut éviter toujours la +monotonie, ni encore une fois l'artifice. Une énumération +n'a d'autre raison de s'arrêter que le bon +plaisir de celui qui énumère; Madame de Noailles +ne nous fait-elle pas quelquefois attendre un peu son +bon plaisir? D'autre part, on a l'impression qu'elle +ne distingue pas très exactement et ne connaît pas +<span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span> +de très près chacun des innombrables végétaux qui +garnissent son œuvre, et l'on constate non sans +étonnement que les descriptions de villes ou de +paysages qu'elle n'a jamais vus ne sont ni moins touffues, +ni moins colorées, ni moins odorantes que +celles des lieux qui lui sont familiers. Bref Madame de +Noailles a une <em>manière</em> à elle, très caractérisée, et +de cette manière son excessive facilité l'incline,—tel +parmi les musiciens Massenet—à se faire un +<em>procédé</em>. Il n'est pas rare qu'un artiste s'imite ainsi +lui-même.</p> + +<p>De ces faiblesses, au reste, aucune n'est constitutive. +Elles tiennent soit à une confiance exclusive, +donc excessive, dans la spontanéité de l'inspiration, +soit à une sorte de nonchalance trop complaisante +aux suggestions de la virtuosité. Elles n'en sont que +plus regrettables, si elles empêchent des dons +merveilleux de prendre leur pleine valeur. Or quel +artiste fut plus merveilleusement doué que Madame +de Noailles? De ses dons je ne veux ici retenir +que deux, qui la distinguent entre tous les artistes +de sa génération, le don d'expression et le don de +musicalité.</p> + +<p>Il n'est pas vrai, malgré Boileau, que toujours «ce +que l'on conçoit bien s'énonce clairement»; la fonction +de concevoir et la fonction d'exprimer sont +distinctes, à tel titre que la pathologie nous les montre +sans cesse dissociées. Mais ce qui dans la littérature +et surtout dans la poésie moderne rend particulièrement +délicat le problème de l'expression, c'est que +<span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span> +les états qu'il s'agit de traduire et de communiquer +ne sont pas comme dans la poésie classique +des états relativement simples, à contours définis, +objets de perception claire, construits et reliés +les uns aux autres selon des rapports logiques, +mais des états dont la complexité confuse, enveloppée, +indistincte, dont la fluidité et presque la +liquidité semblent invinciblement rebelles au +morcellement et à l'immobilisation qui sont l'opération +propre et l'effet de la pensée logique, des +états qui émergent un instant des profondeurs +obscures de l'être pour l'instant d'après s'y replonger, +qui enfin se composent, s'enchaînent les +uns aux autres et les uns dans les autres retentissent +et se prolongent selon de subtiles et +fuyantes analogies. Ils faut donc à l'artiste +non-seulement une rare aptitude à briser +ou à négliger les associations conventionnelles +que nous propose toutes formées, pour notre +plus grande commodité, le commun langage, +non-seulement une extraordinaire acuité et +rapidité de vision dans les régions profondes de la +vie de l'âme, mais encore un don mystérieux et +merveilleux de choisir et de combiner les mots +afin que, telles les génératrices d'une courbe pour +le géomètre, ils nous permettent de reconstruire, +ils évoquent en nous et nous suggèrent les +mouvantes réalités intérieures dont ils jalonnent +les inflexions et les détours. A vrai dire, dans la +mesure où il met en œuvre un tel don, un artiste +<span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span> +divise les jugements des hommes; il irrite par son +obscurité et par une apparence d'arbitraire les +sensibilités qui ne sont point accordées à la sienne, +mais aussi il enchante celles qui lui sont harmoniques +d'un plaisir autrement complet que les artistes +<em>classiques</em>, parce que ce qu'il leur fait entendre, +mais plus ample, plus pur, plus libre, c'est le +chant même de leurs profondeurs. Pour certains dont +nous sommes, à cause d'un bonheur presque +perpétuel dans l'expression ou la suggestion d'une +sensibilité profonde et toute originale, l'œuvre de +Madame de Noailles dégage un charme, un enchantement. +Dans les citations que nous avons faites en +abondance, le lecteur trouvera sans peine, suivant +l'espèce à laquelle il appartient, de quoi confirmer ou +de quoi contester notre sentiment. Nous nous contenterons +de citer un fragment encore, particulièrement +caractéristique. Nous l'empruntons à la +<cite>Nouvelle Espérance</cite><a name="FNanchor_83" id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor"> [83]</a>. Chez Sabine de Fontenay, +le musicien Jérôme Hérelle chante. «Il chantait, et +la musique, mêlée aux mots, s'épanouissait, sensuelle +et rose, comme une fleur née du sang. Il +chantait, et c'était comme une déchirure légère de +l'âme, d'où coulerait la sève limpide et sucrée:</p> + +<p class="quote">«Les roses d'Ispahan...</p> + +<p>le soupir gonflait, s'exhalait, recommençait,</p> + +<p class="quote">«dans leurs gaines de mousse...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span> +encore une fois toute l'angoisse délicieuse aspirée +et rejetée,</p> + +<p class="quote">«les jasmins de Mossoul, les fleurs de l'oranger...</p> + +<p>la note penchante et tenue troublait comme un +doigt appuyé sur le sanglot voluptueux... Quel +parfum! quelle ivresse! quel flacon d'odeur +d'Orient cassé là ; quelles fleurs de magnolia écrasées +dont l'arome à l'agonie fuyait et pleurait... +Tout l'air de la chambre tremblait...» Et l'on croit +voir trembler le papier où s'inscrivent les mouvements +de cette sensualité véhémente. Les mots +jaillissent d'elle directement, sans passer par l'intelligence, +et directement vont toucher aux pointes +les plus sensibles de nos nerfs. A vrai dire ils +touchent parfois à côté; la phrase: «quelles fleurs +de magnolia écrasées» est tout à fait manquée. +Madame de Noailles, chez qui les associations d'idées +ou de sentiments sont foudroyantes, a sauté ici trop +d'intermédiaires; les termes qu'elle unit hurlent +d'un accouplement contre nature. Il lui arrive ainsi +de violenter la langue sans bénéfice. C'est là , si +l'on peut dire, le revers de sa méthode, ou de son +absence de méthode. Son style est une invention +perpétuelle; mais, comme dans le choix et l'agencement +des mots la pensée logique a peu de part, +lorsque l'expression n'est pas parfaite, elle est +mauvaise. Le cas est rare d'ailleurs, et de plus en +plus rare.</p> + +<p>Il n'est guère de question d'esthétique plus difficile +<span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span> +que celle du rapport de la poésie et de la +musique. Toutefois et en gros, il est certain d'abord +que par la mesure et le rythme qui lui sont essentiels, +la poésie, toute poésie s'apparente avec la +musique. C'est à peu près uniquement par le +rythme que la poésie classique peut être dite musicale; +encore son rythme, à cause de la prédominance +qu'elle attribue à la pensée logique, à la +raison, est-il trop souvent dans sa régularité d'une +monotonie qui contraste désavantageusement avec la +variété presque indéfinie des rythmes musicaux. La +poésie moderne, substituant dans une large mesure +à la logique de la raison la logique des sentiments, +se rend par là plus souple et plus libre, et capable +d'occuper dans l'âme des espaces, de couler dans +des retraites que lui eût interdits une forme plus +rigide. Nous ne voyons guère de poète contemporain +qui possède au même degré que Madame de +Noailles le don d'approprier étroitement ses +rythmes aux mouvements de sa vie intérieure, de +les couler en quelque sorte instantanément sur la +courbe même de ses sensations, de ses sentiments +et de ses pensées. Ici encore nous laissons au lecteur +le soin facile de faire lui-même l'application. Mais +la grande nouveauté de la poésie moderne par +rapport à la poésie classique et l'endroit par où elle +se rapproche le plus de la musique, c'est l'importance +qu'elle attache aux qualités musicales des +mots, au détriment parfois de leur vertu signifiante. +On sait à quels excès dans cette direction se +<span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span> +portèrent les «décadents». De leur tentative +avortée les écrivains contemporains ont justement +retenu qu'en effet le choix et la combinaison des +sonorités pouvait être un efficace instrument de +suggestion, mais ils ne recourent à cette ressource +que dans les limites des lois naturelles et traditionnelles +de la langue. Il y a là une conciliation délicate +à réaliser entre des exigences ordinairement +différentes, souvent opposées; Madame de Noailles +y déploie un art spontané incomparable. Et ainsi, +renforçant le sens des mots par leur son, leur +puissance expressive par leur puissance suggestive, +les enchaînant selon les rythmes originaux de sa +sensualité fiévreuse, ardente, innombrable, elle +compose une des musiques les plus éblouissantes, +les plus enivrantes et les plus déchirantes qu'il +nous ait été donné d'écouter.</p> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_59"> 59</a></span></p> + +<div class="figcenter p4 "> +<img src="images/illus_autograph.jpg" width="600" height="390" alt="" /> +</div> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_60"> 60</a></span></p> +<p><span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<div class="figcenter"> +<img src="images/illus_007.jpg" width="398" height="76" alt="" /></div> + +<h2 class="less">OPINIONS</h2> +</div> + +<p><b>De M. Maurice Barrès</b></p> + +<p>Les poèmes de Mme de Noailles ont obtenu à leur +naissance un prodigieux succès. O merveille, on y +trouvait de la poésie! Mais cette poésie, qu'avait-elle +de singulier? Je crois que je pourrais le dire. Nos +grands romantiques sont mêlés de mort. Mme de +Noailles est toujours un chant qui s'élève, une flamme. +On connaît un terrible mot révélateur de Chateaubriand: +«Quand je peignis René, écrit-il, j'aurais dû +demander à ses plaisirs le secret de ses ennuis.» Dans +la sombre poésie de nos grands romantiques, en effet, +il y a de la fatigue et de la dépression nerveuse. Au +contraire, chez l'auteur du <cite>Visage émerveillé</cite> on voit au +premier plan la jeunesse qui s'étonne, qui appelle le +choc de la vie et qui s'impatiente de ne point recevoir +l'univers dans son âme.</p> + +<p>Cet infatigable élan vers toutes les promesses de +<span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span> +bonheur, cet infini besoin, ce courage à sentir, à +désirer, à vivre nous sont rendus intelligibles avec des +ressources inépuisables d'invention verbale et musicale. +Je ne puis rien détacher d'un livre que toutes les +femmes et les jeunes gens commencent à se réciter. +Ses cantilènes frémissantes sont illustrées d'images +rapides et inoubliables. Mais derrière tous les battements +de ce cœur précipité j'entends un thème monotone. +Il est tout le génie dont nous la voyons douée +ou, pour mieux dire, affligée. «Il faudra vieillir et +mourir, mais j'aurai été le cœur le plus gonflé et d'où +monta le plus haut cri. Jeunes hommes, sachez que, +vivante, je fus le point le plus sensible de l'univers...»</p> + +<p>Quelle est cette voix qui se vante, si vaine et si +attendrissante? La femme vivra toujours dans le même +cercle d'images. Ce n'est ici qu'une variante géniale +de l'éternel cantique féminin. C'est le vieux <cite>Cantique +des cantiques</cite>: «Je suis noire, mais je suis belle, filles +de Jérusalem, comme les tentes de Cédar, comme les +pavillons de Salomon.» Ainsi chantait la Sulamite. +Cet appel qui fait frissonner monte de tous les fameux +jardins, du paradis où Eve mentit, des harems de +Salomon, du balcon fleuri de Juliette et des arceaux +d'un cloître, où la sainte discipline l'épure, l'apaise et +le transforme, mais aussi, en le comprimant, semble +parfois l'exacerber...</p> + +<p>Un tel poète nous aide à comprendre ce que furent +par exemple les Hugo et les Lamartine. Celui-ci, à la +campagne, sortait le matin avec un exemplaire à +grandes marges du Tasse ou de l'Arioste; il lisait +quelques strophes: sous leur action, sa source intérieure +jaillissait et il écrivait, sans que sa volonté y +prît une part discernable, ses magnifiques psalmodies. +<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span> +Hugo était le lieu d'un pareil phénomène. De là +l'étonnement qu'il ressentait de son génie, jusqu'à se +dire, à notre grand scandale: «Ne suis-je pas la +bouche de Dieu?»</p> + +<p>Ces grands favorisés ont des âmes qui se mettent +plus aisément en branle que les nôtres. Le rythme de +leurs paroles vient de celui de leurs sentiments. D'où +voulez-vous que naisse la noblesse des expressions, +sinon de la noblesse du cœur? Nul vrai poète qui ne +soit magnanime. D'ailleurs la faculté de se représenter +clairement et fortement un grand nombre d'êtres et +de choses, c'est le don divin par excellence, c'est la +charité et la sympathie.</p> + +<p>Mme de Noailles aime admirer. Elle en use avec les +œuvres et avec les gens comme avec les légumes, les +fleurs, les arbres et les paysages. Partout elle trouve à +s'émerveiller, disons mieux, à être humaine. Quand +il y a tant de regards qui appauvrissent nécessairement +ce qu'ils considèrent, parce qu'ils sont des regards +d'hommes chétifs, voici qu'avec une admirable plénitude +cette âme royale enrichit et ennoblit, charge de +richesse et vivifie tous les objets vers quoi elle se +tourne. Dans la dure vie positive, cette générosité +d'âme et cette spontanéité entraînant à des erreurs... +Mais, dans le domaine des arts, cette incompressible +puissance de charité est le premier moyen du génie.</p> + +<p class="signature">(<cite>Le Figaro</cite>, 9 juillet 1904).</p> + +<p class="opinion"><b>De M. Léon Blum</b> sur l'<cite>Œuvre poétique de +Madame de Noailles</cite>:</p> + +<p>... Le retour au Romantisme fut, il y a dix ans, le +caractère du mouvement poétique. Ce qu'on a nommé +<span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span> +l'humanisme ne fut qu'un romantisme rajeuni. Mais +chez les plus distingués des humanistes l'influence +verlainienne restait sensible, et Madame de Noailles +en est restée, à ce que je crois, totalement exempte. +Elle n'est guère qu'une romantique, et c'est de Musset +que je la verrais proche, un Musset qui ne cherche pas +l'esprit, un Musset sans sa grâce allante et sa plaisanterie +désinvolte, sans son penchant oratoire, sans toute +sa facilité française, un Musset plus âpre, plus chargé, +plus fiévreux, plus complexe, au sang plus lourd, je +voudrais pouvoir dire un Musset barbare.</p> + +<p>Il faut cependant marquer dès à présent quelques +différences essentielles. Sans doute le lyrisme de +Lamartine, de Musset ou même de Hugo est un lyrisme +purement personnel. Mais si le poète se chante +lui-même, il ne chante pas pour lui seul. Le poème, +sorti d'un homme, vaut pour tous les hommes... Le +rêve romantique, le chant romantique, même en ce +qu'ils eurent de plus spécial ou de plus neuf, furent +le rêve et le chant communs d'un moment de l'humanité... +Rien de pareil chez Madame de Noailles. Sa +poésie sort d'elle-même et retombe en elle, comme +l'élan du jet d'eau dans le bassin. Son éternel sujet, +c'est sa personne, mais dans ce qu'elle a de particulier, +d'unique, non dans ce qu'elle a de commun et de +général...</p> + +<p>L'inspiration lyrique s'est toujours ramenée à un +nombre limité de thèmes uniformes, et ce qu'il y a +d'analogue entre tous ces thèmes, c'est qu'ils posent +soit l'accord, soit le conflit d'un des sentiments généraux +de l'âme avec une force ou avec un état extérieur... +Le poème lyrique apparaît d'ordinaire comme +un dialogue, dialogue avec l'être aimé, avec la vie, +<span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span> +avec la mort, avec le bonheur, avec les puissances +naturelles. Et voici qu'en trois volumes de vers +Madame de Noailles exhale un long solo où l'on n'entend +jamais parler qu'une âme. Il y a là des vers +d'amour, sans doute, bien qu'assez rares, mais où il +semble que la force du désir s'élance seule, comme un +cri sans écho à qui rien ne répond... Nul poème ne +traduisit plus intensément que ceux-là le sentiment de +la vie, mais c'est la vie d'un être à qui la conscience +de sa propre réalité suffit, qui ne vivrait pas moins s'il +était seul vivant au monde, et cette certitude, cette +volonté d'être qui sort du plus intime de sa substance +gonfle sa personne sans jamais s'en échapper...</p> + +<p>Ce lyrisme sans humanité, sans religion,—au sens +où l'entendaient les romantiques,—où l'on ne trouve +ni aspiration, ni besoin, ni foi, ni doute dont les +autres hommes aient leur part, qui ne connaît ou ne +touche hors de soi nulle raison de vivre, de souffrir +ou d'espérer, ce lyrisme d'une sorte unique tient-il à +un vice où à une vertu, représente-t-il une force ou +une faiblesse, faut-il l'exalter ou le condamner? Je ne +sais trop, et l'avenir en décidera mieux que nous. +Mais je crois que là est la singularité, le don original, +la raison d'être du poète...</p> + +<p class="signature">(<cite>La Revue de Paris</cite>, 15 juin 1908).</p> + +<p class="opinion"><b>De M. Léon Daudet</b> sur l'<cite>Ombre des Jours</cite>:</p> + +<p>Ce m'est une joie de constater ici la naissance et la +formation d'un tempérament lyrique de premier +ordre, car ces genèses-là témoignent généralement, +<span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span> +dans les sociétés où elles se produisent, d'un effort +vers l'ordre et la lumière... Ce que nous demandions +au poète d'aujourd'hui et de demain, et ce que nous +offre Madame de Noailles, c'est un chant lancé comme +un cri, par une nécessité irrésistible, aux approches +d'un doute qui envahit tout, d'une critique et d'une +analyse qui blessent incessamment la légende, d'un +utile qui menace le beau. Ce qu'elle nous apporte +dans sa fine corbeille, tressée selon la tradition pure, +c'est la révolte de jeunesse et de reviviscence, l'immortelle +candeur irritée devant les tourments de ce +monde, l'immortelle allégresse du désir...</p> + +<p class="signature">(<cite>Le Gaulois</cite>, 2 juillet 1902).</p> + +<p class="opinion"><b>De M. Marcel Proust</b> sur les <cite>Eblouissements</cite>:</p> + +<p>... J'aurais aimé m'attarder aux beautés de pure +technique aussi bien qu'aux autres, vous signaler au +passage... tant de notations d'une justesse délicieuse:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Dans les taillis serrés où la pie en sifflant</p> +<p>Roule sous les sapins comme un fruit noir et blanc.</p> +<p>... Près des flots de la Drance</p> +<p>Où la truite glacée et fluide s'élance,</p> +<p>Hirondelle d'argent aux ailerons mouillés...</p> +</div></div> + +<p>Métaphores qui se composent et nous rendent le +mensonge de notre première impression, quand nous +promenant dans un bois ou suivant les bords d'une +rivière nous avons pensé d'abord en entendant rouler +quelque chose que c'était quelque fruit et non un +oiseau, ou quand surpris par la vive fusée au-dessus +<span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span> +des eaux d'un brusque essor, nous avons cru au vol +d'un oiseau avant d'avoir entendu la truite retomber +dans la rivière. Mais ces charmantes et toutes vives +comparaisons qui substituent à la constatation de ce +qui est la résurrection de ce que nous avons senti... +disparaissent elles-mêmes à côté d'images vraiment +sublimes, toutes créées, dignes des plus belles d'Hugo. +Il faudrait avoir lu toute la pièce sur la splendeur, +l'ivresse, l'élan de ces matinées d'été où on renverse +la tête afin de suivre des yeux un oiseau lancé jusqu'au +ciel, pour éprouver tout le vertige, sentir tout le mystère +de ces deux derniers vers:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Tandis que détaché d'une invisible fronde</p> +<p>Un doux oiseau jaillit jusqu'au sommet du monde</p> +</div></div> + +<p>Connaissez-vous une image plus splendide et plus +parfaite que celle-ci: (il s'agit de ces admirables Eaux +de Damas qui s'élancent et montent dans le fût des +fontaines, puis retombent, font passer partout les linges +mouillés de leur fraîcheur et l'odeur du melon +et des poires crassanes avec un parfum de rosier).</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i8"> <b>.....</b> Comme une jeune esclave</p> +<p>Qui monte, qui descend, qui parfume et qui lave!</p> +</div></div> + +<p>Là encore pour comprendre toute la noblesse, toute +la pureté, tout l'<em>inventé</em> de cette image si soudaine et +si achevée, qui naît immédiate et complète, il faut +relire la pièce, l'une des plus <em>poussées</em> en expression, +des plus entièrement senties aussi de ce volume, +peinte du commencement jusqu'à la fin, en face, en +présence d'une sensation pourtant si fugace qu'on sent +que l'artiste a dû être obligé de la recréer mille fois +<span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span> +en lui pour prolonger les instants de la pose et pouvoir +achever sa toile d'après nature,—une des plus +étonnantes réussites, le chef d'œuvre peut-être de +l'<em>impressionnisme</em> littéraire.</p> + +<p class="signature">(<cite>Le Figaro</cite>, 15 juin 1907.)</p> + +<p class="opinion"><b>De M. Emile Faguet</b>, à propos de la <cite>Nouvelle +Espérance</cite>:</p> + +<p>Cette femme aura bien du talent. Elle est dans le +train qui y mène. Et sa station n'est pas très loin.</p> + +<p class="signature">(<cite>La Revue latine</cite>).</p> + +<p class="opinion"><b>De M. Emile Ripert</b>:</p> + +<p>On ne sait si c'est artifice ou naïveté, sa façon d'assembler +les mots. On est étonné, on ne comprend pas +trop. Pourtant on voit, on sent, on entend... Dans +une de ses dernières poésies elle parle ainsi:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Au cercle étroit d'un bassin rond et gris,</p> +<p>L'eau s'endormait, petite eau qui se rouille.</p> +</div></div> + +<p>«Petite eau qui se rouille...» Si vous comprenez, +moi pas. Seulement je <em>vois</em> l'eau stagnante, un peu +rouge, je sens l'odeur de l'eau morte, et tout le calme +inerte, l'ennui qui use et qui ronge... Les images aussi +sont nouvelles: Madame de Noailles se dit «lasse +comme un jardin sur lequel il a plu», et ce simple +vers assimile si parfaitement certaines journées d'accablement, +de calme désespoir après la crise violente des +<span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span> +pleurs à l'aspect du feuillage lourd, des fleurs froissées, +des terres humides, qu'on admire ce génie instinctif +qui, du premier coup et sans tâtonnements, aboutit +aux effets que chercherait en vain l'art le plus profond...</p> + +<p class="signature">(<cite>La Revue Hebdomadaire</cite>).</p> + +<p class="opinion"><b>De M. Auguste Dorchain</b>:</p> + +<p>On ne peut s'y méprendre; il y a ici plus que de +talent, plus que de l'art, plus que la réalisation patiente +et achevée d'un beau rêve: il y a la ferveur, il y a +l'enthousiasme, il y a l'oubli total de soi-même, ou +plutôt, ce qui est la même chose, le don absolu de +tout son être, âme et corps, comme aux plus saintes +minutes d'un grand amour,—il y a le génie.</p> + +<p class="quote">(<cite>Les Annales politiques et littéraires</cite>).</p> + +<p class="opinion"><b>De M. Lucien Corpechot</b>:</p> + +<p>Nul écrivain ne nous a jamais renseignés avec autant +d'abondance et de sincérité sur les mouvements secrets +de la sensibilité féminine. Il entre dans le génie de +Madame de Noailles une franchise qui lui donne le +courage d'exprimer tout ce qu'elle sent. Elle ne +s'abuse point sur elle-même quand elle écrit:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>J'ai vu ce que j'ai vu et ce que j'ai senti</p> +<p>D'un cœur pour qui le vrai ne fut point trop hardi.</p> +</div></div> + +<p>La <cite>Nouvelle Espérance</cite>, contenait de véritables révélations. +Le <cite>Visage émerveillé</cite> nous livre toute une vie +intérieure.</p> + +<p class="signature">(<cite>Le Soleil</cite>, 28 juin 1904).</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span></p> +<p class="opinion"><b>De M. Pierre Hepp</b>:</p> + +<p>Le don prépondérant de Madame de Noailles, c'est +une haute vertu de suggestion. Son secret, c'est qu'à +la rencontre de tout objet senti se porte instantanément +un représentant verbal, avant qu'intervienne la moindre +opération abstraite. Il en résulte une unité d'éclosion, +une adaptation de terminologie qui déjoue les reproches +des professeurs de syntaxe.</p> + +<p class="signature">(<cite>La Grande Revue</cite>).</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2>BIBLIOGRAPHIE</h2> + +<p class="center"><b>L'ŒUVRE</b></p> +</div> + +<p><cite>Le Cœur innombrable</cite>, poésies, Paris, Calmann-Lévy, 1901, +in-12.—L'<cite>Ombre des Jours</cite>, poésies, Paris, Calmann-Lévy, 1902, +in-12.—<cite>La Nouvelle Espérance</cite>, roman, Paris, Calmann-Lévy, +1903, in-12.—<cite>Le Visage émerveillé</cite>, roman, Paris, +Calmann-Lévy, 1904, in-12.—<cite>La Domination</cite>, roman, +Paris, Calmann-Lévy, 1905, in-12.—<cite>Les Eblouissements</cite>, +poésies, Paris, Calmann-Lévy, 1907.</p> + + +<p class="center"><b>A CONSULTER.</b></p> + +<p><em>Léon Daudet</em>, à propos de l'<cite>Ombre des Jours</cite>, Le Gaulois, +2 juillet 1902.—<em>Emile Faguet</em>, La Revue latine, juillet 1903.—<cite>Lucien +Corpechot</cite>, Le Soleil, 28 juin 1904.—<em>Pierre +Hepp</em>, La Grande Revue, juin 1907.—<em>Emile Ripert</em>, +la Revue Hebdomadaire, 13 juillet 1907.—<em>Auguste +Dorchain</em>, les Annales politiques et littéraires, mai 1906.—<em>Maurice +Barrès</em>, Le Figaro, 9 juillet 1904.—<em>Marcel +Proust</em>, sur les <cite>Eblouissements</cite>, Le Figaro, 15 juin +1907.—<em>Léon Blum</em>, l'<cite>Œuvre poétique de Madame de Noailles</cite>, +Revue de Paris, 15 janvier 1908.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span></p> + +<hr class="chap" /> + +<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3> +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> <cite>Les Éblouissements</cite>, p. 211.</p> + +<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> <cite>Les Eblouissements</cite>, p. 253.</p> + +<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> <cite>Les Eblouissements</cite>, p. 302.</p> + +<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> <cite>L'Ombre des jours</cite>, p. 120.</p> + +<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> <cite>La Nouvelle Espérance</cite>, p. 33.</p> + +<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 16.</p> + +<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> Les <cite>Eblouissements</cite>, p. 311.</p> + +<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a> <cite>Cœur</cite>, p. 7.</p> + +<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 39.</p> + +<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10" class="label">[10]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 264.</p> + +<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11" class="label">[11]</a> <cite>Cœur</cite>, p. 69, id. Sur les mains <cite>Eblouissements</cite>, p. 343.</p> + +<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12" class="label">[12]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 162.</p> + +<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13" class="label">[13]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 88.</p> + +<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14" class="label">[14]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 67.</p> + +<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15" class="label">[15]</a> <cite>Cœur</cite>, p. 83.</p> + +<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16" class="label">[16]</a> <cite>Ombre des Jours</cite>, p. 53.</p> + +<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17" class="label">[17]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 100.</p> + +<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18" class="label">[18]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 28.</p> + +<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19" class="label">[19]</a> <em>Ibid.</em>, p. 129.</p> + +<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20" class="label">[20]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 307.</p> + +<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21" class="label">[21]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 130.</p> + +<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22" class="label">[22]</a> <cite>Ombre des Jours</cite>, p. 63.</p> + +<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23" class="label">[23]</a> <cite>Cœur</cite>, p. 58.</p> + +<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24" class="label">[24]</a> <cite>Cœur</cite>, p. 73.</p> + +<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25" class="label">[25]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 268.</p> + +<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26" class="label">[26]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 211.</p> + +<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27" class="label">[27]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 289.</p> + +<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28" class="label">[28]</a> <cite>Cœur</cite>, p. 7.</p> + +<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29" class="label">[29]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 211.</p> + +<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30" class="label">[30]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 141.</p> + +<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31" class="label">[31]</a> <em>Ibid.</em>, p. 81-86.</p> + +<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32" class="label">[32]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 91.</p> + +<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33" class="label">[33]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 381.</p> + +<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34" href="#FNanchor_34" class="label">[34]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 26.</p> + +<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35" href="#FNanchor_35" class="label">[35]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 311.</p> + +<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36" href="#FNanchor_36" class="label">[36]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 175.</p> + +<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37" href="#FNanchor_37" class="label">[37]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 359.</p> + +<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38" href="#FNanchor_38" class="label">[38]</a> <cite>Ombre des Jours</cite>, p. 124-125.</p> + +<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39" href="#FNanchor_39" class="label">[39]</a> <cite>Ombre des Jours</cite>, p. 156.</p> + +<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40" href="#FNanchor_40" class="label">[40]</a> <cite>Ombre des Jours</cite>, p. 149.</p> + +<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41" href="#FNanchor_41" class="label">[41]</a> <em>Ibid.</em>, p. 158.</p> + +<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42" href="#FNanchor_42" class="label">[42]</a> <em>Ibid.</em>, p. 160.</p> + +<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43" href="#FNanchor_43" class="label">[43]</a> <cite>Ombre des Jours</cite>, p. 165-166.</p> + +<p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44" href="#FNanchor_44" class="label">[44]</a> <cite>Ombre des Jours</cite>, p. 165.</p> + +<p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45" href="#FNanchor_45" class="label">[45]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 92-93.</p> + +<p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46" href="#FNanchor_46" class="label">[46]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 266.</p> + +<p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47" href="#FNanchor_47" class="label">[47]</a> <cite>Ombre des Jours</cite>, p. 170.</p> + +<p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48" href="#FNanchor_48" class="label">[48]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 314.</p> + +<p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49" href="#FNanchor_49" class="label">[49]</a> <cite>Cœur innombrable</cite>, p. 167.</p> + +<p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50" href="#FNanchor_50" class="label">[50]</a> — p. 171.</p> + +<p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51" href="#FNanchor_51" class="label">[51]</a> — p. 174.</p> + +<p><a name="Footnote_52" id="Footnote_52" href="#FNanchor_52" class="label">[52]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 150-179.</p> + +<p><a name="Footnote_53" id="Footnote_53" href="#FNanchor_53" class="label">[53]</a> <cite>Visage</cite>, p. 57.</p> + +<p><a name="Footnote_54" id="Footnote_54" href="#FNanchor_54" class="label">[54]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 408.</p> + +<p><a name="Footnote_55" id="Footnote_55" href="#FNanchor_55" class="label">[55]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 164.</p> + +<p><a name="Footnote_56" id="Footnote_56" href="#FNanchor_56" class="label">[56]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 57-58.</p> + +<p><a name="Footnote_57" id="Footnote_57" href="#FNanchor_57" class="label">[57]</a> <em>Ibid.</em>, page 27.</p> + +<p><a name="Footnote_58" id="Footnote_58" href="#FNanchor_58" class="label">[58]</a> <em>Ibid.</em>, p. 300.</p> + +<p><a name="Footnote_59" id="Footnote_59" href="#FNanchor_59" class="label">[59]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 85.</p> + +<p><a name="Footnote_60" id="Footnote_60" href="#FNanchor_60" class="label">[60]</a> <cite>Ombres des Jours</cite>, p. 3.</p> + +<p><a name="Footnote_61" id="Footnote_61" href="#FNanchor_61" class="label">[61]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 3.</p> + +<p><a name="Footnote_62" id="Footnote_62" href="#FNanchor_62" class="label">[62]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 52.</p> + +<p><a name="Footnote_63" id="Footnote_63" href="#FNanchor_63" class="label">[63]</a> <cite>Les Eblouissements</cite>, p. 362-364.</p> + +<p><a name="Footnote_64" id="Footnote_64" href="#FNanchor_64" class="label">[64]</a> <cite>Ombre des Jours</cite>, p. 169.</p> + +<p><a name="Footnote_65" id="Footnote_65" href="#FNanchor_65" class="label">[65]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 24.</p> + +<p><a name="Footnote_66" id="Footnote_66" href="#FNanchor_66" class="label">[66]</a> <cite>Visage</cite>, p. 193.</p> + +<p><a name="Footnote_67" id="Footnote_67" href="#FNanchor_67" class="label">[67]</a> <em>Ibid.</em>, p. 109.</p> + +<p><a name="Footnote_68" id="Footnote_68" href="#FNanchor_68" class="label">[68]</a> <em>Ibid.</em>, p. 184.</p> + +<p><a name="Footnote_69" id="Footnote_69" href="#FNanchor_69" class="label">[69]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 15.</p> + +<p><a name="Footnote_70" id="Footnote_70" href="#FNanchor_70" class="label">[70]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 229.</p> + +<p><a name="Footnote_71" id="Footnote_71" href="#FNanchor_71" class="label">[71]</a> <em>Ibid.</em>, p. 231.</p> + +<p><a name="Footnote_72" id="Footnote_72" href="#FNanchor_72" class="label">[72]</a> <em>Ibid.</em>, p. 234.</p> + +<p><a name="Footnote_73" id="Footnote_73" href="#FNanchor_73" class="label">[73]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 305.</p> + +<p><a name="Footnote_74" id="Footnote_74" href="#FNanchor_74" class="label">[74]</a> <em>Ibid.</em>, p. 320.</p> + +<p><a name="Footnote_75" id="Footnote_75" href="#FNanchor_75" class="label">[75]</a> <cite>Visage</cite>, p. 101.</p> + +<p><a name="Footnote_76" id="Footnote_76" href="#FNanchor_76" class="label">[76]</a> <em>Ibid.</em>, p. 156.</p> + +<p><a name="Footnote_77" id="Footnote_77" href="#FNanchor_77" class="label">[77]</a> <em>Ibid.</em>, p. 47.</p> + +<p><a name="Footnote_78" id="Footnote_78" href="#FNanchor_78" class="label">[78]</a> <cite>Domination</cite>, p. 67.</p> + +<p><a name="Footnote_79" id="Footnote_79" href="#FNanchor_79" class="label">[79]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 286.</p> + +<p><a name="Footnote_80" id="Footnote_80" href="#FNanchor_80" class="label">[80]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 16.</p> + +<p><a name="Footnote_81" id="Footnote_81" href="#FNanchor_81" class="label">[81]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 385.</p> + +<p><a name="Footnote_82" id="Footnote_82" href="#FNanchor_82" class="label">[82]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 187.</p> + +<p><a name="Footnote_83" id="Footnote_83" href="#FNanchor_83" class="label">[83]</a> p. 32-33.</p> + + </div> +</div> + +<div class="chapter"> +<h2>TABLE</h2> +<hr class="deco" /> +<p class="subh"><span class="smcap">Texte</span></p> +</div> + +<table id="toc" summary="contents"> +<tr> + <td> </td> + <td class="tdr">Pages.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Biographie de la Comtesse de Noailles, par + René Gillouin</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_5">5</a></td> +</tr> +<tr> +<th colspan="2"><span class="smcap">Opinions</span>:</th> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">De M. Maurice Barrès</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_61">61</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">De M. Léon Blum</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_63">63</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">De M. Léon Daudet</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_65">65</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">De M. Marcel Proust</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_66">66</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">De M. Emile Faguet</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_68">68</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">De M. Emile Ripert</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_68">68</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">De M. Auguste Dorchain</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_69">69</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">De M. Lucien Corpechot</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_69">69</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">De M. Pierre Hepp</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_70">70</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Bibliographie</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_71">71</a></td> +</tr> +<tr> +<th colspan="2"><span class="smcap">Illustrations</span>:</th> +</tr> +<tr> + <td><span class="smcap">Portrait de la Comtesse de Noailles</span>, en frontispice.</td> + <td> </td> +</tr> +<tr> + <td><span class="smcap">Autographe de la Comtesse de Noailles</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_59">59</a></td> +</tr> +</table> + +<p class="end"><span class="smcap">Privas.—Imprimerie Lucien Volle.</span></p> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44390 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/44390-h/images/cover.jpg b/44390-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..38135e7 --- /dev/null +++ b/44390-h/images/cover.jpg diff --git a/44390-h/images/illus_004.jpg b/44390-h/images/illus_004.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..deece67 --- /dev/null +++ b/44390-h/images/illus_004.jpg diff --git a/44390-h/images/illus_007.jpg b/44390-h/images/illus_007.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c98e546 --- /dev/null +++ b/44390-h/images/illus_007.jpg diff --git a/44390-h/images/illus_autograph.jpg b/44390-h/images/illus_autograph.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0bbb0a5 --- /dev/null +++ b/44390-h/images/illus_autograph.jpg diff --git a/44390-h/images/logo.jpg b/44390-h/images/logo.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..72e67a2 --- /dev/null +++ b/44390-h/images/logo.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..694d501 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #44390 (https://www.gutenberg.org/ebooks/44390) diff --git a/old/44390-0.txt b/old/44390-0.txt new file mode 100644 index 0000000..f7f1ef6 --- /dev/null +++ b/old/44390-0.txt @@ -0,0 +1,2360 @@ +Project Gutenberg's La Comtesse Mathieu de Noailles, by René Gillouin + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Comtesse Mathieu de Noailles + +Author: René Gillouin + +Release Date: December 8, 2013 [EBook #44390] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES *** + + + + +Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + +Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le +typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été +conservée et n'a pas été harmonisée. + +Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont +marqués =ainsi=. + + + + +COMTESSE DE NOAILLES + + + + +Il A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: + + +_Dix exemplaires sur Japon impérial, numérotés de 1 à 10 et douze +exemplaires sur Hollande, numérotés de 11 à 22._ + +No **** + +Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y +compris les pays scandinaves. + + +[Illustration: COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES] + + + + + _LES CÉLÉBRITÉS D'AUJOURD'HUI_ + + La Comtesse + Mathieu de Noailles + + PAR + RENÉ GILLOUIN + + BIOGRAPHIE CRITIQUE + ILLUSTRÉE D'UN PORTRAIT-FRONTISPICE + ET D'UN AUTOGRAPHE + SUIVIE D'OPINIONS ET D'UNE BIBLIOGRAPHIE + + [Illustration] + + PARIS + + BIBLIOTHÈQUE INTERNATIONALE D'ÉDITION + + _E. SANSOT & Cie_ + 7, RUE DE L'ÉPERON, 7. + + MCMVIII + + + + +[Illustration] + + + + +LA COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES + + +La comtesse Mathieu de Noailles descend par son père de la puissante +maison valaque des Bibesco, devenus Brancovan par adoption au milieu +du XIXe siècle. Son grand-père Georges Bibesco, hospodar de Valachie +de 1843 à 1848, avait épousé une princesse moldave de race grecque, +Zoé Mavrocordato, fille adoptive du dernier des princes Bassaraba de +Brancovan. Celui-ci vécut assez pour adopter également le fils aîné +de Georges Bibesco et de Zoé Mavrocordato, Grégoire, à qui furent +transférés tous les titres, privilèges et dignités de l'antique +famille des Brancovan. La princesse actuelle de Brancovan, sa veuve, +mère de Constantin de Brancovan que Paris a connu directeur de la +_Renaissance latine_, et de Mesdames la comtesse de Noailles et la +princesse de Chimay, appartient à la famille grecque orientale des +Musurus, où la haute culture est traditionnelle. Un cardinal Musurus +fut l'ami et le collaborateur d'Erasme, et l'auteur d'une recension +de Platon. Le père de Madame de Brancovan, Musurus Pacha, +ambassadeur de Turquie à Londres, a laissé une traduction de Dante +en grec ancien. On sait quelle admirable pianiste est la princesse +de Brancovan elle-même.. Le mélange en Madame de Noailles des sangs +des Bibesco, des Musurus et des Mavrocordato peut expliquer, ou au +moins symboliser, la diversité de son génie âpre et viril, mol, +pliant et passionné, amoureux pourtant de raison et de mesure. + + * * * * * + +L'enfance de Madame de Noailles s'est partagée entre Paris où elle +est née et la Haute-Savoie où la princesse de Brancovan passe +plusieurs mois chaque année en son château d'Amphion, sur les bords +du lac de Genève. Cette région de la Haute-Savoie est un pays à deux +visages, l'un tendre et presque voluptueux, où déjà s'empreint la +mollesse italienne, l'autre, touché de la rudesse alpestre, où +l'expression de la passion se nuance de gravité, de concentration et +de profondeur. C'est celui-ci surtout qu'en ses jeunes années aimait +à contempler Madame de Noailles. Les souvenirs de Saint François de +Sales et de Jean-Jacques Rousseau en précisaient pour elle le sens +émouvant, et c'était toute une sensibilité catholique et romantique +dont s'imprégnait son cÅ“ur précoce: + + Un romanesque ardent émanait de cette eau + Comme au temps de Byron, comme au temps de Rousseau... + C'était une sublime, immense rêverie... + --Soir des lacs, bercement des flots, rose coteau, + Village qu'éveillait le remous d'un bateau, + Petits couvents voilés par des aristoloches, + Senteur des ronciers bleus, matin frais, voix des cloches + Voix céleste au-dessus des troupeaux, voix qui dit: + «Il est pour les agneaux de luisants paradis»... + Barque passant le soir en croisant ses deux voiles + Comme un ange attendri courbé sous les étoiles, + C'est vous qui m'avez fait ce cÅ“ur triste et profond, + Si sensible, si chaud que l'univers y fond.[1] + + [1] _Les Éblouissements_, p. 211. + +Les jardins et la campagne d'Amphion sont à la source de ce qu'il y +a de plus pur et de plus pénétrant dans le sentiment de la nature de +Madame de Noailles. + + * * * * * + +Ce sentiment se manifesta chez elle de bonne heure, non-seulement +avec une rare intensité, mais avec une qualité tout originale. Un +jour de sa toute enfance, au cours d'une promenade elle entendait +les grandes personnes causer de _décorations_. Ayant demandé qu'on +lui expliquât ce mot nouveau pour elle: «les décorations, lui fut-il +répondu, sont la récompense des belles actions». A ce moment les +promeneurs passaient sous un magnifique acacia qui embaumait: «Eh +bien! s'écria l'enfant, pourquoi ne décore-t-on pas cet acacia?» +Petite fille issue du panthéiste Orient, le premier mouvement de son +cÅ“ur en face de la nature est celui même de Xerxès chargeant de +bracelets et de colliers son fameux platane. «Tout ce qui vit ici,» +écrira-t-elle plus tard, + + Tout ce qui vit ici, la fontaine, le banc, + La cloche du jardin qui sonne, + Le délicat cerfeuil qui frise sous le vent + _Sont pour moi de douces personnes_.[2] + + [2] _Les Eblouissements_, p. 253. + +L'autre amour de Madame de Noailles enfant, ce fut la musique, +l'Art-Femme, synthèse obscure de tout idéalisme et de toute +sensualité. Des années, comme dans les jardins, elle a vécu dans la +musique sans savoir que c'était son plaisir, sa douleur, sa +plénitude. CÅ“ur puéril et passionné que le désespoir solitaire, +tendu, sublime de Beethoven, l'ardeur molle et brisée de Chopin, ses +sonates + + Dont l'andante est si fort que la main sur son cÅ“ur + On ne sait si l'on meurt de peur ou de bonheur,[3] + +la nostalgie fiévreuse, la mortelle irritation de Wagner +contractaient jusqu'à l'oppression, exaltaient jusqu'au délire! + + [3] _Les Eblouissements_, p. 302. + + Mais quel vertige amer et quel trouble profond! + Le livide plaisir s'emplit d'ombre et d'angoisse; + Musique, qui nous tient, nous lie et nous terrasse, + Que tes jeux sont aigus et quel mal ils nous font![4] + + [4] _L'Ombre des jours_, p. 120. + +Et penchons-nous sur la rêverie de Sabine de Fontenay,--cette +héroïne de la _Nouvelle Espérance_ où Madame de Noailles a tant mis +d'elle--tandis qu'elle écoute chanter son cousin Jérôme: «Ah! la +musique, la musique! l'homme et la femme si misérables, l'amour si +impossible, tout si triste et si bas autour d'eux, et la musique qui +leur fait en rêve ces corps de lumière, ces bouches de larmes et de +suavité, ces regards plus déchiffrés et plus adhérents que les mains +autour des cous renversés... Mon Dieu! pensait-elle, comme cela fait +mal et pourquoi toujours cette vague attente du baiser?»[5] +Perçoit-on dans cette effusion lyrique le double aspect d'idéalisme +et de sensualité par quoi nous caractérisions la musique elle-même? +Au cours de cette étude se préciseront les analogies qui font de +Madame de Noailles le plus _musical_ de nos poètes. + + [5] _La Nouvelle Espérance_, p. 33. + +A quinze ans, elle eut une crise de mysticité où ses lectures +favorites furent l'_Imitation_, et Pascal qu'elle ne comprenait +guère, mais qui l'émouvait puissamment. Elle n'en goûtait pas moins +d'ailleurs et Racine, et Hugo, et Musset, et Loti. C'est plus tard +seulement qu'elle connut et aima la Grèce, par les poètes +épigrammatiques et Anatole France. + +Mais l'évènement intellectuel de son adolescence, ce fut la +découverte de la philosophie de Taine. Une après-midi de printemps +dont elle a gardé l'exacte mémoire, sur une colline près de +Monte-Carlo, dans le soleil et l'odeur des fleurs, quelqu'un en qui +elle avait mis sa confiance lui expliqua que le vice et la vertu +sont des produits comme le vitriol et le sucre, et tout ce qui +s'ensuit pour la morale et la métaphysique. Chaque parole de +l'initiateur écartait un voile, dissipait un rêve, ruinait un +espoir; mais de la mer étincelante sous le soleil éternel, de la +flûte d'un pâtre assis au bord du chemin et de son désespoir même +jaillissait pour elle un frénétique appel à jouir de cette vie si +courte... O indigente et basse philosophie! Que de jeunes esprits +n'a-t-elle pas vainement désolés, quand encore elle ne les a pas +pervertis! Et c'est assurément un problème de savoir comment et dans +quelle mesure l'erreur peut engendrer la vérité ou se revêtir de +beauté, mais le fait est que la philosophie de Taine, utile en son +temps à l'avancement des études psychologiques, s'étant infiltrée +d'autre part dans la sensibilité romantique, fond commun de tous les +poètes du siècle, y a formé la source encore aujourd'hui +jaillissante d'un pathétique nouveau et déchirant. Madame de +Noailles l'a elle-même finement noté, chez Musset, et on peut +étendre cette observation à tous les artistes de son époque, le +désespoir est sans âcreté, et le bonheur sans ironie. Or c'est +l'inévitable effet d'une telle philosophie, avec ses négations +brutales, et le divorce radical qu'elle accuse entre nos aspirations +et la réalité, d'introduire dans la sensibilité un principe, soit +d'âcreté, soit d'ironie. Barrès, qui excelle à cumuler les bénéfices +de positions contradictoires, a développé dans l'une et l'autre +direction son romantisme, et, pour tout dire, aggravé son mal +tellement, qu'il dut enfin se mettre en quête d'un remède. Dans +l'Å“uvre de Barrès qu'elle sait par cÅ“ur, Madame de Noailles a bu à +longs traits le poison,--et repoussé le remède, qui d'ailleurs, pour +des raisons aisées à saisir, ne lui convenait en effet nullement; de +sorte que sous son génie accablée elle défaille, sans qu'on voie +d'où lui viendrait le secours. + + * * * * * + +Sa vocation s'affirma de très bonne heure. Vers sa dixième année +elle vit venir en visite à Amphion, à quelques jours d'intervalle, +un prince régnant et Frédéric Mistral. Elle vénéra, adora Mistral et +négligea le prince. Dès lors son choix était fait: déjà elle +s'essayait à versifier... Peu d'années plus tard, à Paris, sans +cesse elle entraînait sa gouvernante vers le lycée Janson, où +l'attirait invinciblement le visage de Pascal. Après avoir de 11 à +16 ans couvert de prose de volumineux cahiers, elle revint à la +poésie. C'est seulement en 1901, après son mariage, qu'elle publia +son premier livre, le _CÅ“ur innombrable_, depuis assez longtemps +déjà achevé. Puis parurent l'_Ombre des Jours_ (1902), la _Nouvelle_ +_Espérance_ (1903), le _Visage Emerveillé_ (1904), la _Domination_ +(1905), les _Eblouissements_ (1907): trois romans, trois recueils de +poèmes. Dès son premier livre elle saisit l'opinion, ne fut +indifférente à personne. Elle eut des détracteurs passionnés qui +feignaient de croire que son nom, sa situation mondaine et sa beauté +constituaient l'essentiel de son génie; des adorateurs persuadés que +leur enthousiasme eût été le même si elle eût été pauvre, laide, et +se fût appelée Durand; des admirateurs mesurés, plus ou moins +sensibles à la nouveauté et à l'abondance de son inspiration, ou aux +imperfections de sa forme:--envie, admiration, amour, aube éclatante +de sa jeune gloire... Au vrai, pour tout esprit non prévenu, son +génie est incontestable; et c'est une question intéressante de +savoir si et en quoi sa situation mondaine a pu la servir ou lui +nuire. + +Pour un homme, et plus encore pour une femme qui se voue à l'art, il +est trop clair qu'un grand nom, une belle fortune présentent des +avantages pratiques inappréciables. Encore ne vont-ils point sans +quelque inconvénient. La part qui est due à la mode dans un succès +s'épuise vite: le dernier livre de vers de Madame de Noailles, les +_Eblouissements_, ne semble pas avoir reçu, au moins dans la presse, +un accueil aussi chaud que le _CÅ“ur innombrable_ et l'_Ombre des +Jours_, et pourtant il leur est aussi supérieur que l'est la +_Nouvelle Espérance_ au _Visage_ et à la _Domination_. Mais c'est +surtout au point de vue de son développement intérieur que +l'artiste dans des conditions extérieures trop favorables trouve de +graves périls. Surveillé et limité par son milieu il surveille et +limite à son tour ses sentiments, ou au moins leur expression; il +n'ose pas oser, perdre la pudeur, ce qui est la condition première +de tout art. Isolé d'ailleurs de la vie, il ne sait ou ne veut pas +se mettre en quête d'elle, et si parfois il la rencontre, il ne s'en +rend point le maître, ignorant du rude effort qu'il y faut. Or de ce +double péril Madame de Noailles a été préservée par la sincérité +entière, irréductible de sa nature et par sa prodigieuse +perméabilité à toutes les émotions. Sincérité, candeur, spontanéité, +naïveté, ingénuité, autant de mots qui d'eux-mêmes, qu'on la lise ou +l'écoute, vous viennent aux lèvres. «Sabine, écrit-elle, et on est +invinciblement tenté de lui appliquer à elle, la part faite à +beaucoup d'ironie, cette caractéristique de son héroïne, «Sabine +discutait, affirmait comme on fait un serment; elle avait toujours +l'air de dire à la suite de ce qu'elle énonçait: «Je vous jure que +c'est ainsi»; elle prononçait: «Cela est vrai...» sur le ton dont +elle aurait crié: «J'ai soif...» avec une assurance puisée au lieu +même de la certitude physique et du besoin...»[6]. Plus peut-être +qu'il n'eut fallu parfois pour son repos, Madame de Noailles a le +courage d'elle-même et de toute elle-même. Quant à sa sensibilité, +en fut-il jamais de plus aisément blessable, de plus continûment +frémissante? Je l'ai vue s'émouvoir jusqu'aux larmes à la soudaine +évocation d'un chagrin vieux de vingt ans. Sensible, comme Sabine +«jusqu'au trouble de l'esprit et jusqu'au malaise physique», Madame +de Noailles ignore la paix et le repos des nerfs, sinon du cÅ“ur: + + Je suis l'être que tout enivre et tout afflige... + Et je vis étonnée, aveuglée, éblouie, + Sachant bien que pourtant la détresse inouïe + A depuis mon enfance exalté tous mes jours... + Hélas! je vis, toujours errante et toujours ivre + Je vis, pleine d'azur, de sanglots, de souhaits... + + [6] _Nouvelle Espérance_, p. 16. + +Qu'avez-vous fait, demande-t-elle à ses vers + + De ces désirs, ces cris, ces éblouissements + Si tendres, si joyeux, si tristes, si sensibles + Qu'un autre être que moi ne les croit pas possibles, + Et s'il portait mon cÅ“ur mourrait d'épuisement? + +Remarque-t-on la force des expressions: enivrée, pâmée, exaltée, +éblouissements, détresse, épuisement? Chez Sabine, écrit encore +Madame de Noailles, «la flamme montait des profondeurs du sang, +faisait sur la pensée, sur la raison, danser son rouge incendie. +Nulle réserve, nul jugement en cet esprit que la première vague +emplissait...» La tendance ou la tentation du poète, c'est de faire +ou de laisser _donner_ en chaque occasion sa sensibilité tout +entière. Le péril, bien différent de celui qu'on eût pu craindre, +c'est dès lors que sous ce flot innombrable et monotone de +sensibilité les plans et les reliefs de son univers s'atténuent +jusqu'à disparaître, c'est que ses sentiments et leurs objets les +uns par rapport aux autres ne s'ordonnent ni ne se situent. Et sans +doute ce péril-là s'aggrave-t-il des conditions mêmes d'une vie trop +facile. A Madame de Noailles comme à ce Philippe l'Arabe que Barrès +nous montre réduit à une extrême ingéniosité pour satisfaire son +besoin de s'attendrir, les circonstances ont composé une solitude: +certaines expériences douloureuses, les unes inutiles, les autres +utiles, indispensables peut-être, lui sont suivant le point de vue, +épargnées ou interdites; elle s'enivre, elle _meurt_ d'émotions que +néglige l'ordinaire des malheureux: + + Si l'on t'avait appris qu'un cÅ“ur toujours malade + Et blessé chaque soir d'ombre et de volupté + Ne goûte qu'en mourant l'odeur des roses thé + Dans l'air chaud remué par les cris des pintades...[7] + + [7] Les _Eblouissements_, p. 311. + +Défaut charmant, trop charmant, mais défaut pour un poète accessible +d'ailleurs aux sentiments généraux et profonds, à ceux que suscitent +la Nature, l'Amour et la Mort, identiques dans toutes les conditions +humaines. La pente naturelle de Madame de Noailles est à une +certaine exagération, et les circonstances ont dû accentuer plutôt +qu'atténuer cette inclination, qu'une raison suffisamment ferme +n'est pas venue jusqu'ici réfréner. Mais cette réserve faite, +hâtons-nous de reconnaître que l'originalité profonde de Madame de +Noailles est indépendante de toute condition extérieure, s'il est +vrai qu'à aucun poète de sa génération il n'a été donné de reprendre +et de renouveler aussi puissamment quelques-uns des thèmes éternels +du lyrisme. + + * * * * * + +Je ne sais qui a dit que s'il était une petite fille qui fût née +sous un chou, c'était certainement Madame de Noailles. Le mot est +joli, mais un peu injuste. Sans doute les jardins, même potagers, +ont leur part dans l'amour de Madame de Noailles; et ne faut-il pas +remercier le poète qui le premier sut dégager l'humble beauté de nos +légumes? Mais en vérité ce n'est pas assez dire que d'appeler Madame +de Noailles la Muse des Jardins. Que l'on considère son Å“uvre +d'ensemble: c'est bien à la Nature qu'elle est dédiée comme une +magnifique offrande, à la toute puissante, à l'universelle Nature, à +celle de Lamartine, de Vigny et de Hugo: + + Nature au cÅ“ur profond sur qui les cieux reposent + Nul n'aura comme moi si chaudement aimé + La lumière des jours et la douceur des choses, + L'eau luisante et la terre où la vie a germé...[8] + + [8] _CÅ“ur_, p. 7. + +Ce que Madame de Noailles apporte de nouveau, et par quoi elle se +manifeste bien de ce temps où Baudelaire et les naturalistes ont +joint leurs influences à celle des grands Romantiques, c'est une +sensualité inépuisable, unie à une extrême précision descriptive. +Elle jouit et souffre de la nature par tous les sens, par le goût +surtout, l'odorat et la vue, et par cette sensibilité générale et +profonde, particulièrement abondante chez la femme, jusqu'à former +comme un sixième sens, à la faveur duquel les sensations des autres +se mêlent, se confondent et se multiplient. Elle peut analyser en +huit strophes, étonnantes d'invention verbale, les _Saveurs de +l'air_: + + Mon Dieu! que j'ai goûté la douce odeur de l'air, + De l'air charmant, glissant et clair + Odeur simple au matin, et le soir si chargée + De feu, de lueur orangée![9] + + [9] _Eblouissements_, p. 39. + +Elle voudrait absorber l'univers comme une enivrante liqueur: + + Il n'est pas suffisant qu'on regarde et qu'on touche + Les vergers odorants et verts; + Je voudrais n'être plus qu'une amoureuse bouche + Qui goûte et qui boit l'univers[10]. + + [10] _Eblouissements_, p. 264. + +A savourer les parfums elle apporte le même mélange de sensualité et +d'analyse: + + Mon cÅ“ur est un palais plein de parfums flottants + Qui s'endorment parfois aux plis de ma mémoire... + Parfum des fleurs d'avril, senteur des fenaisons, + Odeur du premier feu dans les chambres humides, + Aromes épandus dans les vieilles maisons...[11] + + [11] _CÅ“ur_, p. 69, id. Sur les mains _Eblouissements_, p. 343. + +Il n'est pas jusqu'à l'image visuelle elle-même, aussi nette, aussi +intense que chez Hugo, qui, au lieu de rester comme chez celui-ci et +conformément à son usage ordinaire, avant tout représentative, ne se +prolonge immédiatement, elle aussi, en sensualité: + + O pulpe lumineuse et moite du ciel tendre! + Espace où mon regard se meurt de volupté, + O gisement sans fin et sans bord de l'été, + Azur qui sur l'azur vient reluire et s'étendre, + Coulez, roulez en moi...[12] + + [12] _Eblouissements_, p. 162. + +Après cela, on ne s'étonnera pas que Madame de Noailles soit de tous +ses nerfs accessible aux mille influences des saisons, du jour et de +l'heure. Avec une inlassable et subtile complaisance, elle a noté +les multiples aspects de la changeante nature, ses complicités et +ses désaccords avec la mobile humanité. + +C'est le «printemps vert amer»: + + Un oiseau chante, l'air humide + Tressaille d'un fécond bonheur, + Un secret puissant et languide + Traîne sa vapeur, sa moiteur...[13] + + [13] _Eblouissements_, p. 88. + +C'est le languissant, le luxurieux été: + + C'est l'été, je meurs, c'est l'été... + Un désir indéfinissable + Est sur l'univers arrêté + Ah! dans les plis légers du sable + Le tendre groupe projeté + D'un rosier blanc et d'un érable! + Le cÅ“ur languit de volupté...[14] + + [14] _Eblouissements_, p. 67. + +C'est l'automne: + + Comme toutes les voix de l'été se sont tues! + Pourquoi ne met-on pas de mantes aux statues? + Tout est transi, tout tremble et tout a peur; je crois + Que la bise grelotte et que l'eau même a froid. + + Les feuilles dans le vent courent comme des folles...[15] + + [15] _CÅ“ur_, p. 83. + +Et c'est l'hiver enfin, le rude et consolant hiver, + + L'hiver sans volupté, sans chants et sans odeur[16] + + [16] _Ombre des Jours_, p. 53. + +Voici la douceur du matin: + + Candide, charmant + Comme une fleur qui naît et comme un pépiement. + Tout est plus jeune encor que l'enfance...[17] + + [17] _Eblouissements_, p. 100. + +Voici Midi paisible: + + Midi glisse et languit, la vie est assoupie... + Repos dans la nature ardente! Les demeures + Ont laissé retomber les doux stores d'osier + Rien ne bouge; on dirait que des insectes meurent + Entre le sable chaud et l'ombre des rosiers. + + On n'a pas de regrets, pas de désir, pas d'âge[18] + + [18] _Eblouissements_, p. 28. + +Voici un après-midi de juillet dans la maison: + + A l'ombre des volets la chambre s'acclimate; + Le silence est heureux, calme, doux, attiédi, + Pareil au lait qui dort dans une fraîche jatte; + La pendule de bois fait un bruit lent, hardi, + Semblable à quelque chat qui pousse avec sa patte + Les instants, dont l'un chante et l'autre est assourdi.[19] + + [19] _Ibid._, p. 129. + +Voici un Crépuscule au Jardin: + + O divin crépuscule, odeur de roses blanches! + Le soir est du soleil arrêté dans les branches. + Les arbres des jardins épandent leurs rameaux + Et partagent la paix triste des animaux; + Tout est pensif, chargé de désir et de rêve, + Une vapeur descend, une autre se soulève... + Le tilleul inquiet, l'érable faible et blanc + Font un geste secret, désespéré, tremblant...[20] + + [20] _Eblouissements_, p. 307. + +Voici une sensation d'avant l'orage: + + Ah! je ne savais pas ce que c'était, c'était + La lente oppression qui précède l'orage... + J'appuyais mes deux mains sur mon cÅ“ur; j'écoutais + Frémir en moi la peur, la soif, la triste rage, + Je me levais, j'allais, les doigts en éventail, + Un sang rapide et chaud étourdissait ma tête...[21] + + [21] _Eblouissements_, p. 130. + +Voici des impressions d'après l'ondée: + + Dieu merci la pluie est tombée + En de fluides longues flèches, + La rue est comme un bain d'eau fraîche, + Toute fatigue est décourbée... + + Un parfum de verdure nage + Dans toute cette eau renversée; + A petites gouttes pressées + L'été s'évade du naufrage.[22] + + [22] _Ombre des Jours_, p. 63. + +Mais la sensibilité de Madame de Noailles se limite rarement à la +volupté passive de la sensation pure. Non contente de ressentir +l'univers, elle veut le posséder, s'abîmer en lui, l'abîmer en elle. +Voyez, s'écrie-t-elle, + + Voyez de quel désir, de quel amour charnel + De quel besoin jaloux et vif, de quelle force + Je respire le goût des champs et des écorces. + Je vivrai désormais près de vous, contre vous, + Laissant l'herbe couvrir mes mains et mes genoux, + Et me vêtir ainsi qu'une fontaine en marbre...[23] + + [23] _CÅ“ur_, p. 58. + +Son vÅ“u le plus cher, c'est d' + + Etre dans la nature ainsi qu'un arbre humain, + Etendre ses désirs comme un profond feuillage, + Et sentir, par la nuit paisible et par l'orage, + La sève universelle affluer dans ses mains.[24] + + [24] _CÅ“ur_, p. 73. + +Saisit-on ce mélange perpétuel, cette constante fusion de l'homme et +de la nature? + + Rire, fraîcheur, candeur, idylle de l'été! + Tout m'émeut, tout me plaît, une extase me noie, + J'avance et je m'arrête; il semble que la joie + Etait sur cet arbuste, et saute dans mon cÅ“ur! + Je suis pleine d'élan, d'amour, de bonne odeur, + Et l'azur à mon corps mêle si bien sa trame, + Tout est si rapproché, si brodé sur mon âme, + Qu'il semble brusquement à mon regard surpris + Que ce n'est pas le pré, mais mon Å“il qui fleurit + Et que, si je voulais, sous ma paupière close, + Je pourrais voir encor le soleil et la rose[25] + + [25] _Eblouissements_, p. 268. + +De tels accents sont très nouveaux dans notre littérature. Ils +différencient Madame de Noailles non seulement des naturalistes qui +décrivent la nature comme une réalité étrangère, mais d'un +Chateaubriand, d'un Hugo, que la nature émeut certes profondément, +mais qui devant elle n'en restent pas moins, si l'on peut dire, +intérieurs à eux-mêmes. D'un mot et dans tout le sens de ce mot, la +sensibilité de Madame de Noailles est panthéiste, jusque-là que la +certitude d'une union plus étroite avec la nature dans la mort +(étrange illusion, pour le dire en passant, de croire qu'on sera +plus proche de la nature mort que vivant) lui tient lieu des +espérances qu'on demande d'ordinaire à la religion: + + Je ne souhaite pas d'éternité plus douce + Que d'être le fraisier arrondi sur la mousse...[26] +et encore: + + O mort, vraiment pourrez-vous faire, + Ayant dissous mon cÅ“ur content, + Que je sois ce que je préfère: + Un éclat d'azur dans le temps?[27] + + [26] _Eblouissements_, p. 211. + + [27] _Eblouissements_, p. 289. + +Telle est la puissance de cet amour qu'il empiète sur le domaine +ordinaire des autres amours, amour humain: + + Les forêts, les étangs et les plaines fécondes + Ont plus touché mes yeux que les regards humains[28] + + [28] _CÅ“ur_, p. 7. + +Amour divin: + + Moi qui ne peux pas croire aux promesses des cieux, + Je vous adore avec la part qu'on donne à Dieu[29] + + [29] _Eblouissements_, p. 211. + +De fait, si Madame de Noailles prie, c'est vers le soleil que monte +sa prière: + + C'est ma prière unique et ma foi naturelle + De plier mes genoux orgueilleux sur tes pas...[30] + + [30] _Eblouissements_, p. 141. + + Ma joie est un jardin dont vous êtes la rose, + Enorme soleil d'or, flamme en corolle éclose, + Héros, d'ardents regards et de flèches armé, + Soleil, mille soleils en vous seul enfermés!... + Moi seule, en vous voyant je prie et je chancelle...[31] + + [31] _Ibid._, p. 81-86. + +Mais non plus que l'amour, l'adoration ne suffit encore à ce cÅ“ur +qui ne se satisfait que du délire. L'aurore d'un beau jour d'été, +lumière, azur, parfum, gazouillement d'oiseaux, bourdonnement +d'abeilles, la remplit d'une ivresse dionysiaque: + + Vivre! chanter la gloire et le plaisir de vivre! + --Et puisqu'on n'entend plus, ô mon Bacchus voilé + Frissonner ton sanglot et ton désir ailé, + Puisqu'au moment luisant des chaudes promenades + On ne voit plus jouer les bruyantes Ménades, + Puisque nul cÅ“ur païen ne dit suffisamment + La splendeur des flots bleus pressés au firmament, + Puisqu'il semble que l'âpre et l'enivrante lyre + Ait cessé sa folie, ait cessé son délire, + Puisque dans les forêts jamais ne se répand + L'appel rauque, touffu, farouche du dieu Pan + Ah! qu'il monte de moi, dans le matin unique, + Ce cri brûlant, joyeux, épouvanté, hardi, + Plus fort que le plaisir, plus fort que la musique, + Et qu'un instant l'espace en demeure étourdi...»[32] + + [32] _Eblouissements_, p. 91. + +On le voit, l'attitude du poète en face de la nature correspond +assez exactement, sauf quelque excès de sensualité peut-être, à +l'image que nous pouvons nous former du Paganisme exalté des +Mystères. Ce n'est pas la Grèce de la tradition universitaire, mais +c'est une Grèce authentique. Une fois encore, par l'élan seul de son +génie, Madame de Noailles renoue la chaîne interrompue de ses +origines. + +Cependant, cette sensibilité si merveilleusement abondante, le seul +amour de la nature suffira-t-il à l'absorber? Une âme moderne +peut-elle se reposer dans le pur naturalisme? Il y a au fond de +l'âme de Madame de Noailles, comme de tant d'âmes de son siècle, une +inquiétude essentielle, une douloureuse ardeur de changement et de +fuite, une fureur de toujours et de tout sentir: + + Qu'aucune flèche, aucune flamme, + Aucune aride pâmoison + Ne soit épargnée à cette âme + Qui veut défaillir de frisson... + Ah! goûter tout ce qui tourmente![33] + + [33] _Eblouissements_, p. 381. + +Si instable et oscillante est cette sensibilité qu'à la rigueur les +extrêmes s'y touchent: + + Mon Dieu! mon Dieu! la paix touche au délire aussi![34], + +et que sans cesse par des transitions rapides et insensibles s'y +transmuent l'une en l'autre la volupté et la douleur: + + Chère douleur, ô seul brisement délectable!... + Vous par qui l'on sanglote et vous par qui l'on rit, + Rire d'inconsolable et mortelle allégresse![35] + + [34] _Eblouissements_, p. 26. + + [35] _Eblouissements_, p. 311. + +«Je n'ai pas le sens des degrés du plaisir, dit Sabine. Il n'y a +qu'un plaisir, c'est ce qui fait mal...»[36] Désordonnés mouvements +du cÅ“ur, dont la nature ne saurait être l'objet, non plus que la +cause! Aussi bien la nature elle-même suscite au cÅ“ur qu'elle ne +suffit point à combler la nostalgie d'un autre amour: + + Vaporeuse douceur de l'air tremblant et pur, + Paysage d'été luisant sous ma fenêtre, + Miel du soleil épars sur les coteaux d'azur, + Allégresse du jour léger qui vient de naître... + + Vous dites: «Les splendeurs du matin clair sont là + Pour que le jeune Adam et l'Eve langoureuse + Reviennent habiter sous les larges lilas + Prés de la source sourde, au fond de l'herbe creuse[37] + + [36] _Nouvelle Espérance_, p. 175. + + [37] _Eblouissements_, p. 359. + +Madame de Noailles a brodé une variation originale sur le thème +romantique, qu'on eût pu croire usé, de la solitude de l'homme dans +la nature, après l'amour: + + ... Vous parlez, j'entends, vous me dites: «Pauvre âme, + Tu ne pourras jamais être aussi bien en moi; + Il faut que tu me voies comme l'étang me voit, + Et que sans trop d'ardeur humaine tu t'emplisses + De mes reflets dansants et de mes ombres lisses. + Tu as trop de désir, trop d'espoir et d'orgueil... + --Ah! nature, nature, épuisante nature + Je vous entends; ainsi, je ne verrai jamais + Vos sources, vos chemins, vos feuillures de mai, + Sans qu'en mon cÅ“ur s'élance une blessure aiguë... + Ah! le plaisir charmant et doux de la ciguë + Qui balance sa fleur et son feuillage bas, + Ah! cet oiseau qui chante et qui ne pense pas...[38] + + [38] _Ombre des Jours_, p. 124-125. + +Qu'on lise tout le poème, et puis qu'on relise le _Lac_ et la +_Tristesse d'Olympio_; s'il n'a ni le sublime pathétique de l'un, ni +la magnificence de l'autre, il a sur tous les deux la supériorité de +la précision analytique. Ç'a été et c'est la tâche de quelques-uns +des meilleurs écrivains d'aujourd'hui de préciser par l'analyse le +vague constitutif de la sensibilité romantique. + + * * * * * + +Sur sa façon de sentir l'amour, Madame de Noailles est beaucoup plus +brève que sur sa façon de sentir la nature. Dans ses trois volumes +de vers, on trouverait à peine une douzaine de pièces consacrées à +un sentiment qui remplit d'ordinaire les productions féminines, et +ces pièces, si ingénieusement qu'on les rapproche, ne forment pas +l'histoire d'un cÅ“ur. Trois ou quatre d'entre elles font allusion à +des déceptions répétées, déceptions ordinaires, inévitables, mais +particulièrement sensibles à ce cÅ“ur né pour souffrir. + + Je t'expliquais parfois cette peine que j'ai + Quand le jour est trop tendre ou bien la nuit trop belle. + Nous menions lentement nos deux âmes rebelles + A la sournoise, amère et rude tentative + D'être le corps en qui le cÅ“ur de l'autre vive; + Et puis, un soir, sans voix, sans force et sans raison, + Nous nous sommes quittés; ah! l'air de ma maison, + L'air de ma maison morne et dolente sans toi, + Et mon grand désespoir étonné sous son toit![39] + + [39] _Ombre des Jours_, p. 156. + +Mais quoi! C'est la destinée commune de tous les cÅ“urs qui ont trop +d'amour. Il y a de Saint-Paul un mot simple et profond: «Quoique, +écrit l'apôtre, en aimant davantage, je sois peut-être moins aimé». +Ainsi Madame de Noailles: + + Tu vas, toi que je vois, mon ombre, ô mon moi-même, + Cherchant quelque épuisant et merveilleux bonheur, + Mais l'espoir tremble, l'air est las, la vie a peur, + Tu vas, ayant toujours plus aimé qu'on ne t'aime, + + Plus aimé, ou du moins plus âprement aimé, + D'une plus imminente et guerrière détresse...[40] + + [40] _Ombre des Jours_, p. 149. + +Alors, sous l'intolérable douleur de la récente blessure, c'est un +âpre, un ardent désir de silence, d'oubli, de mort: + + Ne plus aimer surtout, ah! c'est surtout cela!... + Les yeux, les yeux, ne plus se souvenir des yeux + Des yeux qu'on a aimés, mauvais comme des pierres! + Ces yeux profonds, avec des flèches au milieu + Ah! qu'ils ferment en nous leurs cils et leurs paupières! + Amour, allez-vous-en pour qu'on puisse mourir...[41] + + [41] _Ibid._, p. 158. + +C'est le retour à l'apaisante nature: + + Maintenant je le sens, moi dont le cÅ“ur est tel + Qu'aucun désir n'y peut demeurer long et grave, + Je garde pour vous seule un amour immortel + O beauté des jardins, indolente et suave![42] + + [42] _Ibid._, p. 160. + +Paix trompeuse, que viennent soudain traverser d'aigus, de +déchirants souvenirs: + + L'ombre d'un autre cÅ“ur a de plus noirs détours + Que la nuit orageuse, impénétrable et sombre; + Eclairs des faux regards, phare du faux amour + Où menez-vous l'espoir, qui se brise et qui sombre! + + Le passé vit en moi ce soir, ce trop chaud soir...[43] + + [43] _Ombre des Jours_, p. 165-166. + +O folie dont rien ne peut guérir! Ce cÅ“ur qui d'un si rude élan +s'est porté vers l'amour jamais ne se déprendra de l'amour: + + Enfants, regardez bien toutes les plaines rondes, + La capucine avec ses abeilles autour, + Regardez bien l'étang, les champs, avant l'amour, + Car après on ne voit plus jamais rien du monde. + + Après l'on ne voit plus que son cÅ“ur devant soi, + On ne voit plus qu'un peu de flamme sur sa route, + On n'entend rien, on ne sait rien, et l'on écoute + Les pieds du triste Amour qui court ou qui s'asseoit.[44] + + [44] _Ombre des Jours_, p. 165. + +Qu'il vienne donc, le désirable et redoutable amour. Non seulement +on consent à l'accueillir, mais de tout son être on l'appelle. Par +une étrange fusion du caractère viril avec le féminin, l'amour dans +l'Å“uvre de Madame de Noailles n'est pas seulement passion, il est +_action_, recherche et presque provocation. Un poème de l'_Ombre des +Jours_ fait entendre cette curieuse plainte: + + Et je rentrais alors ivre du temps d'été, + Lasse de tous cela, morte d'avoir été + Moi le garçon hardi et vif, et toi la femme... + +Sabine de Fontenay, à la fin d'une soirée passionnée de musique, +retient son cousin Jérôme. Ils sont là en face l'un de l'autre, elle +confuse et misérable, lui nerveux et pâle. L'homme se dérobe: +«Sabine, dit-il en tremblant, vous devriez aller vous reposer, il +est tard, vous partez demain.--Et puis il se passa la main sur le +front comme s'il voulait en arracher une pensée pesante, une +douleur, et Sabine crut qu'il pleurait. Alors _elle le pressa contre +elle d'une terrible tendresse_...»[45]. La même Sabine plus tard, la +première fois qu'elle voit chez lui Philippe Forbier, un ami de son +mari, éprouve une grande difficulté à partir, à le quitter, la +seconde fois, avec la sûreté de l'instinct, prend une syncope, et la +troisième se laisse tomber contre sa poitrine. La récente +émancipation de la femme ménage aux amateurs de complexités +psychologiques de précieux et neufs divertissements... Le miracle +c'est que, si contraire à l'idée ou à l'idéal, sans doute un peu +artificiels, que l'homme conçoit volontiers de l'amour féminin, +l'amour chez l'héroïne de Madame de Noailles n'en garde pas moins +une entière noblesse: il la doit avant tout à son courage, à l'élan +sans restriction ni réserve qui le jette vers la douleur. Ce n'est +pas Sabine de Fontenay qui, pareille à l'Homme libre de Barrès, +s'arrête jamais avant de se nuire, mais elle se précipite sur toutes +les pointes de la vie de façon à s'y déchirer. + + [45] _Nouvelle Espérance_, p. 92-93. + + * * * * * + +Au reste, cette analyse est loin d'épuiser la signification du mot +amour chez Madame de Noailles. D'abord, et c'est un trait par où +elle se révèle de lettres, l'amour n'est pas seulement pour elle ce +sentiment étroit et tenace qui s'attache à un être particulier. +Sabine un soir avec Philippe entend passer sous ses fenêtres une +manifestation d'étudiants, et ce tumulte dans l'ombre l'enivre. +«Qu'est-ce qu'il vous faut, à vous, lui demande Philippe tristement, +qu'est-ce ce qu'il vous faut pour être heureuse»?--«Votre amour, +répond-elle, puis elle ajoute: Et la possibilité de l'amour de tous +les autres»[46]. Ainsi Madame de Noailles, dans l'exquis poème de +l'_Ombre des Jours_: + + J'ai dit ce que j'ai vu et ce que j'ai senti, + D'un cÅ“ur pour qui le vrai ne fut point trop hardi, + Et j'ai eu cette ardeur par l'amour intimée + Pour être après la mort parfois encore aimée, + Et qu'un jeune homme alors lisant ce que j'écris, + Sentant par moi son cÅ“ur ému, troublé, surpris, + Ayant tout oublié des épouses réelles + M'accueille dans son âme et me préfère à elles[47] + + [46] _Nouvelle Espérance_, p. 266. + + [47] _Ombre des Jours_, p. 170. + +Sabine, nous dit-on encore, par moments «ne savait plus vers qui +allaient ses espoirs; cela s'étendait, devenait infini; elle +imaginait des horizons de soleil immense, des foules venues vers +elle, et elle la déesse de l'éternel désir»[48]. Etre la _déesse de +l'éternel désir_: telle est la forme que prend dans un cÅ“ur féminin +l'amour de la gloire. + + [48] _Nouvelle Espérance_, p. 314. + +Ce n'est pas tout encore. Le mot désir, comme le mot amour, est +équivoque, ou plutôt multivoque, et la plupart des hommes n'usent de +ces mots que dans un seul de leurs sens, dès lors en chaque cas +aisément déterminable. Mais, selon une profonde remarque de Barrès, +à certaines âmes, aux plus complexes et aux plus sensitives, le +vocabulaire commun devient insuffisant; elles trouvent en elles une +puissance infinie d'expansion, de jaillissement, elles disent désir, +amour, et cela signifie, suivant le plan de leur vie intérieure sur +lequel cette puissance se réalise, désir d'aimer, désir d'être +aimée, amour de la nature, amour d'un être, amour de l'humanité, +amour de la gloire, héroïsme, désir sans nom, pur amour. Nous avons +parcouru déjà chez Madame de Noailles quelques-uns de ces sens du +mot amour; nous y trouvons la plupart des autres. Et d'abord il y a +en elle une immense pitié de la souffrance et de la misère humaines +qui l'eût sans doute dévoyée vers l'humanitarisme, si l'influence de +Barrès ne l'en eût heureusement détournée; je dis heureusement, car +dans l'ordre de l'activité morale l'amour n'est rien sans le +renoncement, le don de tout l'être, et c'est sans doute le vice +profond de l'humanitarisme philanthropique de méconnaître cette +vérité de principe; or Madame de Noailles ignore le renoncement. +Mais qu'on lise les poèmes intitulés: _Fraternité_[49], _La +Justice_,[50] _Les Malheureux_,[51] ou telles pages de la _Nouvelle +Espérance_[52] et du _Visage Emerveillé_[53] sur les criminels: on y +sentira palpiter une émotion sincère. «Quand j'étais petite, un +soir, je revenais en voiture avec mon père, et nous avons rencontré +sur la route un homme qui passait entre deux gendarmes. Mon père m'a +dit: «Vois, c'est sans doute un voleur». Ah! le mot voleur, comme il +m'avait fait peur, comme il est redoutable! et j'ai regardé. +C'était, entre deux gendarmes, un homme pauvre qui avait l'air +fatigué»! + + [49] _CÅ“ur innombrable_, p. 167. + + [50] -- -- p. 171. + + [51] -- -- p. 174. + + [52] _Nouvelle Espérance_, p. 150-179. + + [53] _Visage_, p. 57. + +Mais la société d'élection de Madame de Noailles, ce sont les héros; +la dernière et très belle pièce des _Eblouissements_ leur est +dédiée. L'héroïsme devait tenter Madame de Noailles, étant l'état le +plus élevé où atteignent les âmes qui unissent à une extrême +générosité un vif sentiment d'elles-mêmes. + + Que d'autres cherchent l'air des bois, de la montagne, + Et la brise des Océans, + Je m'enfonce dans l'ombre où nul ne m'accompagne, + Je respire chez les géants![54] + + [54] _Eblouissements_, p. 408. +Et c'est une suite magnifique de virils accents, auxquels la +dernière strophe seule mêle un accent très féminin: + + Je viens, portant sur moi la douce ardeur des mondes + Et tenant les fleurs de l'été, + Accueillez-moi ce soir dans l'ombre où se confondent + _L'héroïsme et la volupté_! + +Ainsi Sabine de Fontenay s'écriait: «N'est-ce pas, l'héroïsme et la +sensualité sont la même chose, l'héroïsme est la plus âpre +sensualité?»[55] Et c'est assurément une question de savoir si +certains états élevés peuvent être ainsi sensualisés impunément... + + [55] _Nouvelle Espérance_, p. 164. + +Tant de formes diverses de l'amour ont-elles enfin épuisé la source +où elles s'alimentent? Madame de Noailles a insisté à diverses +reprises, douloureusement, sur l'impuissance des mots ou des actes à +égaler l'abondance et l'ardeur de sa vie intérieure: + + Je ne pourrais jamais exprimer mon desir + L'ardeur qui me terrasse, + Ni si les monts d'argent me prêtaient leur soupir + Soulevé dans l'espace, + + Ni si le lis brûlant me donnait son odeur + Dans l'azur infusée + Ni si toute la mer se groupait dans mon cÅ“ur + Pour jaillir en fusée!...[56] + + Tant de rêve, d'amour, de désir, tant d'élans, + C'est un si grand martyre; + Hélas! mourir un soir, le cÅ“ur encor brûlant + Sans avoir pu tout dire...[57] + + [56] _Eblouissements_, p. 57-58. + + [57] _Ibid._, page 27. + +Avec cette angoisse parfois alterne cet état de plénitude supérieure +où l'amour, comme s'il répugnait à se limiter en se déterminant, +semble se prendre lui-même pour objet, et se reposer dans son +infinitude: + + Je ne sais ce que j'aime; j'aime[58] + + [58] _Ibid._, p. 300. + +Mais l'amour ne saurait longtemps se soustraire à sa loi, qui est +de se répandre; s'il a paru se replier sur soi, c'était pour +s'accumuler; et s'il s'accumule, c'est pour plus puissamment +jaillir. Le poète peut se rendre justement ce magnifique témoignage: + + Nul cÅ“ur humain jamais n'eut autant de frissons; + Mon rêve est un si vif et si ardent buisson + Que si j'ouvre mes bras où la tendresse abonde, + Il tombe malgré moi de l'amour sur le monde! + +Amour d'artiste en dernière analyse, au moins pour la plus grande +part, suspect à tort et à raison à l'apôtre et à l'homme de bien. +Madame de Noailles en marque très exactement la qualité dans les +vers qui suivent: + + Amoureuse du vrai, du limpide et du beau, + J'ai tenu contre moi si serré le flambeau, + Que, le feu merveilleux ayant pris à mon âme, + J'ai vécu exaltée et mourante de flammes![59] + + [59] _Eblouissements_, p. 85. + +Et voilà , n'est-il pas vrai, un jour saisissant sur cet être +étrange, le poète, victime sans dévouement, qui du feu qui le +consume nous éclaire. + + * * * * * + +Dans les poèmes qui ont été inspirés à Madame de Noailles par la +pensée de la mort, on retrouve le même mélange que nous avons déjà +signalé chez elle de féminité et de fermeté virile. Et d'abord, +Madame de Noailles redoute, plus que tout peut-être, cette mort +avant la mort qu'est pour la femme la vieillesse. Qui n'a dans la +mémoire le début de _Jeunesse_, avec sa seconde strophe dont on a le +cÅ“ur serré comme d'une étreinte physique: + + Pourtant tu t'en iras un jour de moi, Jeunesse, + Tu t'en iras, tenant l'Amour entre tes bras, + Tu t'en iras, je pleurerai, tu t'en iras + Jusqu'à ce que plus rien de toi ne m'apparaisse. + + La bouche pleine d'ombre et les yeux pleins de cris + Je te rappellerai d'une clameur si forte + Que pour ne plus m'entendre appeler de la sorte + La mort entre ses mains prendra mon cÅ“ur meurtri[60] + + [60] _Ombres des Jours_, p. 3. + +La pièce qui ouvre les _Eblouissements_, d'une violence moins +tendue, atténuée de mélancolie, est peut-être plus pathétique +encore: + + Quelquefois, dans la nuit, on s'éveille en sursaut, + Et, comme un choc qui brise et qui perce les os + On songe au temps qui fuit, aux plus jeunes années, + A l'aurore enflammant les vitres fortunées...[61] + + [61] _Eblouissements_, p. 3. + +Conformément à son génie, Madame de Noailles éprouve de la mort une +horreur surtout physique: + + Et pourtant il faudra nous en aller d'ici + Quitter les jours luisants, les jardins où nous sommes, + Cesser d'être du sang, des yeux, des mains, des hommes, + Descendre dans la nuit avec un front noirci, + Descendre par l'étroite, horizontale porte, + Où l'on passe étendu, voilé, silencieux, + Ne plus jamais vous voir, ô lumière des cieux! + Hélas! je n'étais pas faite pour être morte![62] + + [62] _Eblouissements_, p. 52. + +Remarque-t-on l'accent attendri et humble de ce dernier vers? Seule +la pensée de la mort a ce pouvoir de fondre la violence et de briser +l'orgueil de Madame de Noailles. Deux ou trois des plus précieux +poèmes des _Eblouissements_ sont de cette veine, rare chez elle, +d'humilité tendre, entr'autres l'exquis _Nocturne_: + + Tu dormiras dans l'ombre et ta petite gloire + Assise en ce tombeau + Ne fera pas ta nuit moins secrète et moins noire + Ne te tiendra pas chaud. + + Aucune fleur ne peut désennuyer les mortes, + Leur bonheur est cessé... + Celui qui les aimait n'a pas rouvert la porte + Où elles ont passé. + + Il faudrait, pour qu'un peu de plaisir les rassure + Que le plus cher amant + Leur dise: Vois, je viens pour baiser ta chaussure + Et tes deux pieds charmants + + Qu'il leur dise: Voyez, votre chambre creusée + Plus qu'un autre me plaît; + Ce lit étroit, ce plafond bas, ces mains usées + Sont ce que je voulais... + +Plainte discrète, faiblesse qui s'avoue, résignation touchante; +mais le poème ne finit pas, qu'un sursaut d'orgueil ne le soulève: + + Mais, ah! quelle rumeur trouble encor notre somme + Et rend mon cÅ“ur jaloux? + J'entends, dans l'ombre affreuse et glissante où nous sommes + Les dieux parler de vous.[63] + + [63] _Les Eblouissements_, p. 362-364. + +C'est en effet dans la certitude de sa gloire que Madame de Noailles +puise le secours le plus efficace contre la douleur de devoir +mourir: + + J'écris pour que le jour où je ne serai plus + On sache comme l'air et le plaisir m'ont plu + Et que mon livre porte à la foule future + Comme j'aimais la vie et l'heureuse nature.[64] + + [64] _Ombre des Jours_, p. 169. + +Son corps éternel comme la terre d'où il est sorti et où il +retourne, son âme éternelle dans la mémoire des hommes, telle est +l'idée ou plutôt l'image double, et peut-être tout de même un peu +simple, que se fait Madame de Noailles de sa vie future. C'est sans +doute une mauvaise condition pour philosopher que d'être avant tout +un être d'imagination comme sont les poètes, si le propre et la +définition même de la pensée spéculative est d'être une pensée sans +images. Supérieure ou extérieure au préjugé, à la foi imposée du +dehors, peu apte à la pensée métaphysique, Madame de Noailles flotte +dans un état d'indécision et de trouble, qui a du moins l'avantage +de prêter à d'émouvantes rêveries: + + Hélas! douleur d'aller s'effaçant tout entière, + Désir de n'être pas de la cendre au tombeau, + De voir encor le jour et le matin si beau, + D'errer dans l'étendue heureuse et sensuelle, + De boire à son calice et de s'enivrer d'elle! + Ah! comme tout bonheur soudain semble terni + Pour un cÅ“ur sans espoir qui conçoit l'infini...[65] + + [65] _Eblouissements_, p. 24. + +Tout ce poème à Lamartine est courageux, pathétique, abondant en +beautés. Est-il _beau_ dans le sens absolu du terme? Là -dessus on +peut discuter. Mais là où n'est pas la vérité peut-il y avoir beauté +parfaite? Le plus somptueux manteau perd de sa splendeur, jeté sur +une ossature insuffisante. + + * * * * * + +Les romans de Madame de Noailles doivent être considérés, sauf +certaines réserves que nous indiquerons, comme un complément de son +Å“uvre lyrique. Ce point de vue, en même temps qu'il nous inquiète +sur la légitimité d'un genre un peu hybride, nous rassure sur le +plaisir qu'en l'espèce nous y prenons. + +Il n'y a rien de moins cohérent que l'intrigue de la _Domination_, +rien de moins consistant que le caractère d'Antoine Arnault, le +«dominateur». Ce jeune homme, qui nous est présenté aux premières +pages du livre comme un ambitieux de l'espèce des Alexandre et des +César, à la dernière meurt d'amour comme un nouveau Werther. Mais ne +meurt-il pas plutôt de ce que le livre a atteint la page 307? Quoi +qu'il en soit, une rupture, un flirt très poussé avec la fille d'un +écrivain illustre, deux liaisons élégantes et une passade, un siège +à la Chambre, un excellent mariage, l'amour chaste et brûlant de sa +belle-sÅ“ur, tel est, par ordre chronologique, le bilan de ses +succès; dans tout cela pas trace de plan, de persévérance, de +fourberie, d'aucune des vertus qui font l'ambitieux véritable... +D'une manière générale, les figures d'hommes qui apparaissent dans +les romans de Madame de Noailles sont pâles, sans relief, dénuées de +vérité objective. Exceptons-en toutefois deux ou trois silhouettes +de _grotesques_, Henri de Fontenay de la _Nouvelle Espérance_, +l'aumônier du _Visage_, exquissées à grands traits ironiques, fermes +et signifiants. Il y a là un aspect du talent de Madame de Noailles +que nous aimerions à voir se développer. + +Les figures de femmes, au moins celles de premier plan, sont plus +vivantes, plus objectives, de cette objectivité particulière où +atteignent les lyriques par l'approfondissement d'eux-mêmes. Donna +Marie, la petite nonne, Sabine de Fontenay, autant de masques +fragiles sous lesquels perce à tout instant le visage ébloui, +émerveillé de l'auteur. De là les plus amusantes contradictions +entre la situation où on les place, le caractère qu'on leur prête, +et telles de leurs manières de penser ou de sentir. La petite nonne +du _Visage_ fait voir, en même temps que des ingénuités d'enfant +sage, des audaces, d'ailleurs charmantes, de Faunesse, et témoigne +ça et là d'une conscience d'elle-même et d'une science du cÅ“ur bien +rares dans un âge si tendre. «O Julien, dit-elle à son amant qui +vient de la rudoyer, laissez-moi vous dire, pendant que vous parliez +ainsi je ne vous en ai pas un instant voulu; la grande injustice des +hommes envers les femmes, elle est une part profonde de la +volupté».[66] Qu'elle vienne après cela nous faire accroire qu'elle +a rendu à Julien les _Fleurs du Mal_ sans les lire.[67] «Je sais +maintenant, dit-elle ailleurs, pourquoi l'expression de la douleur, +sur un visage, est si touchante et si troublante; c'est parce +qu'elle révèle que l'être n'a plus aucune défense personnelle. Une +âme malheureuse est toute prête pour la mort et pour la +volupté».[68] Rien n'est plus exact, mais est-ce bien la même +personne qui aux premières pages du livre ne rêve que pureté, et qui +quelques pages plus loin, parce que son ami l'a embrassée, déclare: +«Mon ami ne m'aime pas autant qu'il le dit, s'il m'aimait vraiment +il n'aurait pas fait ce qu'il a fait»? On sent l'artifice; Madame +de Noailles manque sans cesse à cette condition première de la +vraisemblance, qui est qu'un caractère demeure constant avec +lui-même. Seule peut-être la figure de Sabine de Fontenay est +exempte de ce défaut, parce qu'il y a une harmonie en somme +suffisante entre la donnée initiale du livre et la vie intérieure +_possible_ de Madame de Noailles, et que d'ailleurs Madame de +Noailles a l'imagination subjective, au contraire de l'objective, +très développée... Ainsi se précise pour nous le sens de l'Å“uvre +romanesque de Madame de Noailles: nous l'avons vu, Madame de +Noailles est avare de confidences sur sa façon de sentir l'amour; +l'intérêt de Sabine de Fontenay, et secondairement de ses autres +héroïnes, c'est de nous éclairer sur sa façon de le concevoir, ou +plus exactement de le _voir_. + + [66] _Visage_, p. 193. + + [67] _Ibid._, p. 109. + + [68] _Ibid._, p. 184. + +Sabine de Fontenay c'est, pourrait-on dire, la petite-fille d'Emma +Bovary devenue, par une fortune inespérée, châtelaine de la +Vaubyessard. Née comme Emma pour les agitations du cÅ“ur, et plus +précocement avertie qu'elle, dès l'enfance elle a jugé que «les +élans et les rêves de la passion font l'emploi, l'orgueil et la +dignité de la destinée».[69] Mariée, comme elle encore, à un homme +bon, honnête et médiocre, elle essaie d'abord, elle aussi, +d'éveiller en lui un écho aux ardentes et confuses aspirations de +son cÅ“ur. Déçue bientôt dans son effort, elle se détourne, sinon +sans regrets du moins sans remords, conformément à l'immoralisme +contemporain, vers d'autres amours. Riche et d'un monde où la femme +est relativement libre d'elle-même, Sabine échappe aux embarras +d'argent, à M. Lheureux, aux mille difficultés extérieures qui font +de _Madame Bovary_, suivant le point de vue, un mélodrame, et c'en +est le défaut, ou bien, et c'en est la supériorité, une exacte et +forte étude sociologique; elle pourra développer sans entraves le +cours de ses expériences sentimentales. Plus cultivée qu'Emma, +nourrie de littératures autrement complexes, elle offre, et c'est là +son originalité et son charme, un curieux mélange de sensualité +violente et presque élémentaire, et d'intelligence raffinée: mélange +bien moderne, s'il pourrait servir à définir les Å“uvres les plus +caractéristiques de notre littérature depuis Baudelaire. Ce qu'elle +cherche dans l'amour, ce n'est ni le don ni l'abandon du cÅ“ur, elle +a un sentiment trop vif d'elle-même, elle entend posséder autant +qu'être possédée; ce n'est pas le plaisir, il n'est rien de plus +court et de plus vite épuisé que le plaisir; ce n'est pas le +bonheur, elle a toujours désiré pire; c'est l'émotion brute, +exaltante ou terrassante, c'est le bouleversement de tout l'être, +c'est ce que la vie peut offrir de plus fou, de plus trouble et de +plus amer. Ce qu'elle veut, c'est sentir, sentir toujours davantage +et se sentir sentir, fût-ce au prix des plus dures douleurs: la +douleur est infinie, pour peu qu'elle se complique d'intelligence. +Prodigieuse faculté de jouir et de souffrir! Philippe Forbier vient +de lui avouer son amour; ils sont là tous les deux, hagards, n'osant +pas se rapprocher l'un de l'autre. «Elle sentait une sensualité +grave s'élever autour d'elle, contre elle, comme une vague qui, +montant, l'obligeait à renverser un peu la tête, les narines +battantes, pour respirer, résister à cet étouffement. Elle avait les +yeux fixes et amincis, les lèvres un peu relevées sur les dents +qu'elle tenait serrées, et comme mordant sur une admirable sensation +de plaisir...»[70] Philippe la regarde, et elle se sent «mourir des +pieds jusqu'au cÅ“ur. Avec une violence rapide et complète, elle +souhaita qu'il n'eût plus ni ses yeux, ni son sourire, ni sa voix, +ni aucun de ses gestes, aucune de ses attitudes, plus rien de +lui-même qui la ravissait jusqu'à de telles douleurs».[71] Véritable +femme, en qui non seulement toute émotion, mais le souvenir et +l'imagination même de l'émotion aboutissent immédiatement au trouble +physique. Quand Philippe doit pour un temps s'éloigner d'elle, sa +raison consent à la séparation, mais son corps se révolte. Debout +contre lui, elle dit doucement, les yeux fermés: «Voilà , vous allez +partir, vous partez, j'imagine que c'est maintenant que vous partez, +je vais voir ce que cela me fait». Elle resta un moment +silencieuse, et rouvrant les yeux où de la terreur s'évaporait, elle +dit: «Ce n'est pas possible, cela fait mal dans les os... C'est dans +les épaules et dans les genoux que je ne peux pas vous quitter...» +Cependant, dans ses plus vives extases comme dans ses pires +angoisses, elle demeure lucide, maîtresse de sa pensée, elle +ironise, elle s'analyse, elle généralise. Au sortir des bras de +Philippe rentrée chez elle, elle parle, rit, ne trouve en elle que +repos et satisfaction. «_Seule l'absence d'Henri_ (son mari) _la +troublait un peu, sa présence lui eût donné plus de sécurité_».[72] +A Philippe absent, elle écrit: Ce n'est pas vous que j'aime; j'aime +aimer comme je vous aime... Je n'attends de vous que mon amour pour +vous».[73] «Les hommes ont de la conscience, lui écrit-elle encore. +Les femmes, mon ami, n'ont pas de conscience; elles ont une +épouvantable volonté de n'être pas plus malheureuses qu'elles ne +peuvent».[74] Mais une intelligence si pénétrante appliquée à une +émotivité si violente, loin de l'atténuer l'exacerbe, en multipliant +pour elle les occasions de sentir. De sa volupté, de ses douleurs et +de sa connaissance d'elle-même Sabine se compose un breuvage avec +quoi elle se tue. La morphine qu'elle prend un soir où l'absence de +Philippe lui est intolérable ne fait qu'achever l'Å“uvre de mort... +A dire le vrai ce suicide, pour vraisemblable qu'il soit, +n'apparaît pas comme nécessaire, dans le sens psychologique du +terme. On garde le sentiment qu'une cure d'altitude bien choisie, +surveillée par une tendre amitié rendrait l'équilibre à ce système +nerveux surmené, exténué. Si _Madame Bovary_, est un mélodrame, la +_Nouvelle Espérance_ n'est pas une tragédie. Il reste que Madame de +Noailles a créé en Sabine de Fontenay une figure intensément +vivante, hautement représentative à la fois et très neuve: oui d'une +originalité inoubliable vraiment avec son impudeur et sa noblesse, +son égotisme et son ardeur à souffrir, son tumulte, ses cris, ses +colères, ses ravissements, toute cette sensibilité où nulle +sentimentalité ne se mêle, ingénue et violente, trouble, âcre, +amère. + + [69] _Nouvelle Espérance_, p. 15. + + [70] _Nouvelle Espérance_, p. 229. + + [71] _Ibid._, p. 231. + + [72] _Ibid._, p. 234. + + [73] _Nouvelle Espérance_, p. 305. + + [74] _Ibid._, p. 320. + +On peut cueillir çà et là dans les romans de Madame de Noailles de +fines ou fortes indications de psychologie féminine. La femme y +apparaît toujours incomplète, insatisfaite, penchante, achevée +seulement par les caresses des hommes, mais courbée sous tout +l'univers, esclave qui se fait une volupté de sa servitude. Osant +enfin être elle-même, elle dévoile hardiment que toute sa vie +intérieure est à base de sensualité et que tout ce qui émeut +pareillement sa sensualité est pour elle une seule et même chose. +«Voyez, mon Dieu, si M. l'aumônier, pour nous toucher, nous rappelle +notre petite enfance, nos jeux, notre père mort, nous pleurons;... +et si une de nos sÅ“urs nous donne un bouquet à respirer, nous +respirons fort d'abord et nous soupirons après; et si notre ami met +son cÅ“ur près de notre cÅ“ur, nous ne savons plus rien que son +désir, et notre désir plus tendre encore que le sien. _Toutes ces +choses, mon Dieu, sont une seule chose, la même chose_».[75] Elle +nous révèle le goût singulier qu'elle trouve aux brutalités de la +jalousie masculine. «Ils croient nous offenser, ils ne peuvent que +nous émouvoir, notre orgueil est terrible en nous, mais aux instants +de la volupté, nous n'avons que de la volupté».[76] Voici une bien +spirituelle définition de la conscience: «La conscience, c'est une +tristesse qu'on éprouve après un acte qu'on vient de faire et qu'on +referait encore».[77] Voici une vue terriblement pénétrante sur ces +régions souterraines de l'âme où les sentiments, les instincts, les +désirs, non encore divisés et endigués par l'éducation, communiquent +et se mêlent selon de mystérieuses affinités. «Ah! dans la douleur +et la honte, dans le courage et l'héroïsme, dans le parfum +des tombeaux, qu'y a-t-il toujours de perfide, de sensuel, +d'inavouable?»[78] + + [75] _Visage_, p. 101. + + [76] _Ibid._, p. 156. + + [77] _Ibid._, p. 47. + + [78] _Domination_, p. 67. + +On voit dans quelle mesure les romans de Madame de Noailles nous +peuvent instruire, sont riches de vérité objective. Quant à nous +charmer et à nous émouvoir, de la même façon exactement que sa +poésie, il n'est presque pas une page d'eux qui n'y réussisse. La +_Domination_ abonde en délicieuses impressions de voyage; le _Visage +émerveillé_ est l'hymne le plus frais à l'Amour et à la Nature; la +_Nouvelle Espérance_ est un poignant poème de l'Amour et de la Mort. + + * * * * * + +Il faut le dire: l'art de Madame de Noailles n'est pas égal à son +génie; il pèche par défaut, par excès et par artifice. + +Le défaut est de la pensée. Non pas que nous estimions avec certains +que l'intelligence de Madame de Noailles soit inférieure à sa +sensibilité, et de nombreuses pages de la _Nouvelle Espérance_ +surtout témoignent surabondamment du contraire, mais trop souvent +cette intelligence fonctionne à côté de cette sensibilité, sans s'y +mêler suffisamment. Une sensibilité aussi mobile, aussi torrentielle +devrait être surveillée, réglée, distribuée par une raison ferme, +maîtresse d'elle-même et de toute l'âme; nous avons déjà touché ce +point. Il n'est pas permis d'appliquer indistinctement l'épithète de +_sublime_ à l'odeur de l'aubépine,[79] ou au plaisir qu'on prend à +Venise,[80] et à la musique de Beethoven ou en général à l'héroïsme; +du moins les deux premiers emplois du terme, en même temps qu'ils +font sourire, affaiblissent les deux autres, seuls justifiés. Si +Sabine à la moindre contrariété _s'affole_, nous la plaignons, mais +que va-t-il lui rester d'âme pour les grandes douleurs? Il ne suffit +pas d'une extrême hyperesthésie pour pénétrer le fond de la douleur +ni de la joie humaines; or Madame de Noailles n'a pas que cela, nous +l'avons assez montré, mais l'identité des expressions dont elle use +pour signifier de purs états nerveux et de véritables états d'âme +prête à de fâcheuses confusions. Il faut qu'elle introduise un ordre +plus strict, une mesure plus rigoureuse dans les mouvements de sa +merveilleuse sensibilité. C'est du perfectionnement intérieur de +l'artiste que dépend essentiellement le progrès de son art. + + [79] _Eblouissements_, p. 286. + + [80] _Eblouissements_, p. 16. + +D'un point de vue plus technique, on peut relever chez Madame de +Noailles des artifices de composition et de style. Nous l'avons vu, +ses romans sont mal construits; mais ses poèmes eux-mêmes malgré +leur ordinaire brièveté, ne le sont pas toujours parfaitement. La +_Prière devant le Soleil_ se compose d'au moins trois poèmes +distincts. Il n'y a rien de plus artificiel que la transition du +second au troisième: + + Pourtant, Soleil, ayant oublié tout cela...[81] + + [81] _Eblouissements_, p. 385. + +Une des plus belles pièces des _Eblouissements_, _Paganisme_, dans +sa première partie développe le conflit entre les deux âmes +romantique et classique de Madame de Noailles, et, malgré une +certaine surcharge d'images, le développement est conduit d'une +belle et ferme allure; la seconde partie célèbre la victoire +définitive de l'âme classique; le poète se tourne avec amour vers la +Grèce sa véritable patrie: + + Je viendrai, mes deux mains tenant la double flûte... + Au-dessus des enclos luiront des figues bleues; + Pour cueillir ces fruits chauds entr'ouverts dans l'azur + Je presserai si bien mon corps contre le mur + Que je serai semblable à ces nymphes des frises + Dont la jambe et la main sont dans la pierre prises[82] + + [82] _Eblouissements_, p. 187. + +On remarquera au passage ces trois derniers vers, pur joyau de grâce +hellénique... Jusqu'ici tout est bien; mais il s'agit de terminer le +poème; le poète sent qu'il serait beau de s'élever à une idée plus +générale, d'ouvrir à l'esprit une vaste perspective, d'élargir et +d'approfondir l'horizon, et pour ce faire il recourt à la pensée de +la mort, dont telle est effet la vertu ordinaire: + + Et désormais sans voix, sans effort, sans souhaits, + Ayant touché l'immense et débordante paix, + Voyageuse arrivant et qui baise la porte, + Ne désirant plus rien je serai bientôt morte... + +Mais la poète s'est trompé; comme il n'y a aucune raison de supposer +que le sol de la Grèce ou l'exaucement de ses désirs lui seront +réellement mortels, l'hypothèse de sa mort ne peut apparaître que +comme une gentillesse de conversation, déplacée en cette fin d'un +grave et émouvant débat. La grande idée de la mort ne saurait être +employée comme finale à tout faire... Et d'ailleurs il n'entre pas +un instant dans notre pensée de suspecter la sincérité de Madame de +Noailles, mais la sincérité elle-même a besoin d'art. + +L'excès que nous trouvons chez Madame de Noailles est un excès de +sensations et d'images sous lequel parfois disparaît, ou plie à se +rompre, le fil ténu de la pensée. Le poète, au lieu de creuser en +profondeur, dans le monde de la vie intérieure, s'étend en largeur, +se répand dans le vaste univers. Au lieu de subordonner il +coordonne, quand il ne se contente pas de juxtaposer. Sans doute il +échappe à l'ennui des purs descriptifs, et il serait aussi injuste +qu'inexact de lui appliquer ce principe, vérifié par l'histoire de +tous les arts, que la nature envahit les domaines désertés par +l'âme: il n'est pas d'aspect de la nature qu'il transporte dans son +Å“uvre sans l'élaborer, sans y mêler de sa substance. Cependant il +ne peut éviter toujours la monotonie, ni encore une fois l'artifice. +Une énumération n'a d'autre raison de s'arrêter que le bon plaisir +de celui qui énumère; Madame de Noailles ne nous fait-elle pas +quelquefois attendre un peu son bon plaisir? D'autre part, on a +l'impression qu'elle ne distingue pas très exactement et ne connaît +pas de très près chacun des innombrables végétaux qui garnissent +son Å“uvre, et l'on constate non sans étonnement que les +descriptions de villes ou de paysages qu'elle n'a jamais vus ne sont +ni moins touffues, ni moins colorées, ni moins odorantes que celles +des lieux qui lui sont familiers. Bref Madame de Noailles a une +_manière_ à elle, très caractérisée, et de cette manière son +excessive facilité l'incline,--tel parmi les musiciens Massenet--à +se faire un _procédé_. Il n'est pas rare qu'un artiste s'imite ainsi +lui-même. + +De ces faiblesses, au reste, aucune n'est constitutive. Elles +tiennent soit à une confiance exclusive, donc excessive, dans +la spontanéité de l'inspiration, soit à une sorte de nonchalance +trop complaisante aux suggestions de la virtuosité. Elles +n'en sont que plus regrettables, si elles empêchent des dons +merveilleux de prendre leur pleine valeur. Or quel artiste fut +plus merveilleusement doué que Madame de Noailles? De ses dons +je ne veux ici retenir que deux, qui la distinguent entre tous +les artistes de sa génération, le don d'expression et le don de +musicalité. + +Il n'est pas vrai, malgré Boileau, que toujours «ce que l'on conçoit +bien s'énonce clairement»; la fonction de concevoir et la fonction +d'exprimer sont distinctes, à tel titre que la pathologie nous les +montre sans cesse dissociées. Mais ce qui dans la littérature et +surtout dans la poésie moderne rend particulièrement délicat le +problème de l'expression, c'est que les états qu'il s'agit de +traduire et de communiquer ne sont pas comme dans la poésie +classique des états relativement simples, à contours définis, objets +de perception claire, construits et reliés les uns aux autres selon +des rapports logiques, mais des états dont la complexité confuse, +enveloppée, indistincte, dont la fluidité et presque la liquidité +semblent invinciblement rebelles au morcellement et à l'immobilisation +qui sont l'opération propre et l'effet de la pensée logique, des états +qui émergent un instant des profondeurs obscures de l'être pour +l'instant d'après s'y replonger, qui enfin se composent, s'enchaînent +les uns aux autres et les uns dans les autres retentissent et se +prolongent selon de subtiles et fuyantes analogies. Ils faut donc à +l'artiste non-seulement une rare aptitude à briser ou à négliger les +associations conventionnelles que nous propose toutes formées, pour +notre plus grande commodité, le commun langage, non-seulement une +extraordinaire acuité et rapidité de vision dans les régions profondes +de la vie de l'âme, mais encore un don mystérieux et merveilleux de +choisir et de combiner les mots afin que, telles les génératrices +d'une courbe pour le géomètre, ils nous permettent de reconstruire, +ils évoquent en nous et nous suggèrent les mouvantes réalités +intérieures dont ils jalonnent les inflexions et les détours. A vrai +dire, dans la mesure où il met en Å“uvre un tel don, un artiste +divise les jugements des hommes; il irrite par son obscurité et par +une apparence d'arbitraire les sensibilités qui ne sont point +accordées à la sienne, mais aussi il enchante celles qui lui sont +harmoniques d'un plaisir autrement complet que les artistes +_classiques_, parce que ce qu'il leur fait entendre, mais plus ample, +plus pur, plus libre, c'est le chant même de leurs profondeurs. Pour +certains dont nous sommes, à cause d'un bonheur presque perpétuel dans +l'expression ou la suggestion d'une sensibilité profonde et toute +originale, l'Å“uvre de Madame de Noailles dégage un charme, un +enchantement. Dans les citations que nous avons faites en abondance, +le lecteur trouvera sans peine, suivant l'espèce à laquelle il +appartient, de quoi confirmer ou de quoi contester notre sentiment. +Nous nous contenterons de citer un fragment encore, particulièrement +caractéristique. Nous l'empruntons à la _Nouvelle Espérance_[83]. Chez +Sabine de Fontenay, le musicien Jérôme Hérelle chante. «Il chantait, +et la musique, mêlée aux mots, s'épanouissait, sensuelle et rose, +comme une fleur née du sang. Il chantait, et c'était comme une +déchirure légère de l'âme, d'où coulerait la sève limpide et sucrée: + + «Les roses d'Ispahan... + +le soupir gonflait, s'exhalait, recommençait, + + «dans leurs gaines de mousse... +encore une fois toute l'angoisse délicieuse aspirée et rejetée, + + «les jasmins de Mossoul, les fleurs de l'oranger... + +la note penchante et tenue troublait comme un doigt appuyé sur le +sanglot voluptueux... Quel parfum! quelle ivresse! quel flacon +d'odeur d'Orient cassé là ; quelles fleurs de magnolia écrasées dont +l'arome à l'agonie fuyait et pleurait... Tout l'air de la chambre +tremblait...» Et l'on croit voir trembler le papier où s'inscrivent +les mouvements de cette sensualité véhémente. Les mots jaillissent +d'elle directement, sans passer par l'intelligence, et directement +vont toucher aux pointes les plus sensibles de nos nerfs. A vrai +dire ils touchent parfois à côté; la phrase: «quelles fleurs de +magnolia écrasées» est tout à fait manquée. Madame de Noailles, chez +qui les associations d'idées ou de sentiments sont foudroyantes, a +sauté ici trop d'intermédiaires; les termes qu'elle unit hurlent +d'un accouplement contre nature. Il lui arrive ainsi de violenter la +langue sans bénéfice. C'est là , si l'on peut dire, le revers de sa +méthode, ou de son absence de méthode. Son style est une invention +perpétuelle; mais, comme dans le choix et l'agencement des mots la +pensée logique a peu de part, lorsque l'expression n'est pas +parfaite, elle est mauvaise. Le cas est rare d'ailleurs, et de plus +en plus rare. + + [83] p. 32-33. + +Il n'est guère de question d'esthétique plus difficile que celle du +rapport de la poésie et de la musique. Toutefois et en gros, il est +certain d'abord que par la mesure et le rythme qui lui sont +essentiels, la poésie, toute poésie s'apparente avec la musique. +C'est à peu près uniquement par le rythme que la poésie classique +peut être dite musicale; encore son rythme, à cause de la +prédominance qu'elle attribue à la pensée logique, à la raison, +est-il trop souvent dans sa régularité d'une monotonie qui contraste +désavantageusement avec la variété presque indéfinie des rythmes +musicaux. La poésie moderne, substituant dans une large mesure à la +logique de la raison la logique des sentiments, se rend par là plus +souple et plus libre, et capable d'occuper dans l'âme des espaces, +de couler dans des retraites que lui eût interdits une forme plus +rigide. Nous ne voyons guère de poète contemporain qui possède au +même degré que Madame de Noailles le don d'approprier étroitement +ses rythmes aux mouvements de sa vie intérieure, de les couler en +quelque sorte instantanément sur la courbe même de ses sensations, +de ses sentiments et de ses pensées. Ici encore nous laissons au +lecteur le soin facile de faire lui-même l'application. Mais la +grande nouveauté de la poésie moderne par rapport à la poésie +classique et l'endroit par où elle se rapproche le plus de la +musique, c'est l'importance qu'elle attache aux qualités musicales +des mots, au détriment parfois de leur vertu signifiante. On sait à +quels excès dans cette direction se portèrent les «décadents». De +leur tentative avortée les écrivains contemporains ont justement +retenu qu'en effet le choix et la combinaison des sonorités pouvait +être un efficace instrument de suggestion, mais ils ne recourent à +cette ressource que dans les limites des lois naturelles et +traditionnelles de la langue. Il y a là une conciliation délicate à +réaliser entre des exigences ordinairement différentes, souvent +opposées; Madame de Noailles y déploie un art spontané incomparable. +Et ainsi, renforçant le sens des mots par leur son, leur puissance +expressive par leur puissance suggestive, les enchaînant selon les +rythmes originaux de sa sensualité fiévreuse, ardente, innombrable, +elle compose une des musiques les plus éblouissantes, les plus +enivrantes et les plus déchirantes qu'il nous ait été donné +d'écouter. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + + + + +OPINIONS + + +=De M. Maurice Barrès= + +Les poèmes de Mme de Noailles ont obtenu à leur naissance un +prodigieux succès. O merveille, on y trouvait de la poésie! Mais +cette poésie, qu'avait-elle de singulier? Je crois que je pourrais +le dire. Nos grands romantiques sont mêlés de mort. Mme de Noailles +est toujours un chant qui s'élève, une flamme. On connaît un +terrible mot révélateur de Chateaubriand: «Quand je peignis René, +écrit-il, j'aurais dû demander à ses plaisirs le secret de ses +ennuis.» Dans la sombre poésie de nos grands romantiques, en effet, +il y a de la fatigue et de la dépression nerveuse. Au contraire, +chez l'auteur du _Visage émerveillé_ on voit au premier plan la +jeunesse qui s'étonne, qui appelle le choc de la vie et qui +s'impatiente de ne point recevoir l'univers dans son âme. + +Cet infatigable élan vers toutes les promesses de bonheur, cet +infini besoin, ce courage à sentir, à désirer, à vivre nous sont +rendus intelligibles avec des ressources inépuisables d'invention +verbale et musicale. Je ne puis rien détacher d'un livre que toutes +les femmes et les jeunes gens commencent à se réciter. Ses +cantilènes frémissantes sont illustrées d'images rapides et +inoubliables. Mais derrière tous les battements de ce cÅ“ur +précipité j'entends un thème monotone. Il est tout le génie dont +nous la voyons douée ou, pour mieux dire, affligée. «Il faudra +vieillir et mourir, mais j'aurai été le cÅ“ur le plus gonflé et d'où +monta le plus haut cri. Jeunes hommes, sachez que, vivante, je fus +le point le plus sensible de l'univers...» + +Quelle est cette voix qui se vante, si vaine et si attendrissante? +La femme vivra toujours dans le même cercle d'images. Ce n'est ici +qu'une variante géniale de l'éternel cantique féminin. C'est le +vieux _Cantique des cantiques_: «Je suis noire, mais je suis belle, +filles de Jérusalem, comme les tentes de Cédar, comme les pavillons +de Salomon.» Ainsi chantait la Sulamite. Cet appel qui fait +frissonner monte de tous les fameux jardins, du paradis où Eve +mentit, des harems de Salomon, du balcon fleuri de Juliette et des +arceaux d'un cloître, où la sainte discipline l'épure, l'apaise et +le transforme, mais aussi, en le comprimant, semble parfois +l'exacerber... + +Un tel poète nous aide à comprendre ce que furent par exemple les +Hugo et les Lamartine. Celui-ci, à la campagne, sortait le matin +avec un exemplaire à grandes marges du Tasse ou de l'Arioste; il +lisait quelques strophes: sous leur action, sa source intérieure +jaillissait et il écrivait, sans que sa volonté y prît une part +discernable, ses magnifiques psalmodies. Hugo était le lieu d'un +pareil phénomène. De là l'étonnement qu'il ressentait de son génie, +jusqu'à se dire, à notre grand scandale: «Ne suis-je pas la bouche +de Dieu?» + +Ces grands favorisés ont des âmes qui se mettent plus aisément en +branle que les nôtres. Le rythme de leurs paroles vient de celui de +leurs sentiments. D'où voulez-vous que naisse la noblesse des +expressions, sinon de la noblesse du cÅ“ur? Nul vrai poète qui ne +soit magnanime. D'ailleurs la faculté de se représenter clairement +et fortement un grand nombre d'êtres et de choses, c'est le don +divin par excellence, c'est la charité et la sympathie. + +Mme de Noailles aime admirer. Elle en use avec les Å“uvres et avec +les gens comme avec les légumes, les fleurs, les arbres et les +paysages. Partout elle trouve à s'émerveiller, disons mieux, à être +humaine. Quand il y a tant de regards qui appauvrissent +nécessairement ce qu'ils considèrent, parce qu'ils sont des regards +d'hommes chétifs, voici qu'avec une admirable plénitude cette âme +royale enrichit et ennoblit, charge de richesse et vivifie tous les +objets vers quoi elle se tourne. Dans la dure vie positive, cette +générosité d'âme et cette spontanéité entraînant à des erreurs... +Mais, dans le domaine des arts, cette incompressible puissance de +charité est le premier moyen du génie. + + (_Le Figaro_, 9 juillet 1904). + + +=De M. Léon Blum= sur l'_OEuvre poétique de Madame de Noailles_: + +... Le retour au Romantisme fut, il y a dix ans, le caractère du +mouvement poétique. Ce qu'on a nommé l'humanisme ne fut qu'un +romantisme rajeuni. Mais chez les plus distingués des humanistes +l'influence verlainienne restait sensible, et Madame de Noailles en +est restée, à ce que je crois, totalement exempte. Elle n'est guère +qu'une romantique, et c'est de Musset que je la verrais proche, un +Musset qui ne cherche pas l'esprit, un Musset sans sa grâce allante +et sa plaisanterie désinvolte, sans son penchant oratoire, sans +toute sa facilité française, un Musset plus âpre, plus chargé, plus +fiévreux, plus complexe, au sang plus lourd, je voudrais pouvoir +dire un Musset barbare. + +Il faut cependant marquer dès à présent quelques différences +essentielles. Sans doute le lyrisme de Lamartine, de Musset ou même +de Hugo est un lyrisme purement personnel. Mais si le poète se +chante lui-même, il ne chante pas pour lui seul. Le poème, sorti +d'un homme, vaut pour tous les hommes... Le rêve romantique, le +chant romantique, même en ce qu'ils eurent de plus spécial ou de +plus neuf, furent le rêve et le chant communs d'un moment de +l'humanité... Rien de pareil chez Madame de Noailles. Sa poésie sort +d'elle-même et retombe en elle, comme l'élan du jet d'eau dans le +bassin. Son éternel sujet, c'est sa personne, mais dans ce qu'elle a +de particulier, d'unique, non dans ce qu'elle a de commun et de +général... + +L'inspiration lyrique s'est toujours ramenée à un nombre limité de +thèmes uniformes, et ce qu'il y a d'analogue entre tous ces thèmes, +c'est qu'ils posent soit l'accord, soit le conflit d'un des +sentiments généraux de l'âme avec une force ou avec un état +extérieur... Le poème lyrique apparaît d'ordinaire comme un +dialogue, dialogue avec l'être aimé, avec la vie, avec la mort, +avec le bonheur, avec les puissances naturelles. Et voici qu'en +trois volumes de vers Madame de Noailles exhale un long solo où l'on +n'entend jamais parler qu'une âme. Il y a là des vers d'amour, sans +doute, bien qu'assez rares, mais où il semble que la force du désir +s'élance seule, comme un cri sans écho à qui rien ne répond... Nul +poème ne traduisit plus intensément que ceux-là le sentiment de la +vie, mais c'est la vie d'un être à qui la conscience de sa propre +réalité suffit, qui ne vivrait pas moins s'il était seul vivant au +monde, et cette certitude, cette volonté d'être qui sort du plus +intime de sa substance gonfle sa personne sans jamais s'en +échapper... + +Ce lyrisme sans humanité, sans religion,--au sens où l'entendaient +les romantiques,--où l'on ne trouve ni aspiration, ni besoin, ni +foi, ni doute dont les autres hommes aient leur part, qui ne connaît +ou ne touche hors de soi nulle raison de vivre, de souffrir ou +d'espérer, ce lyrisme d'une sorte unique tient-il à un vice où à une +vertu, représente-t-il une force ou une faiblesse, faut-il l'exalter +ou le condamner? Je ne sais trop, et l'avenir en décidera mieux que +nous. Mais je crois que là est la singularité, le don original, la +raison d'être du poète... + + (_La Revue de Paris_, 15 juin 1908). + + +=De M. Léon Daudet= sur l'_Ombre des Jours_: + +Ce m'est une joie de constater ici la naissance et la formation d'un +tempérament lyrique de premier ordre, car ces genèses-là témoignent +généralement, dans les sociétés où elles se produisent, d'un effort +vers l'ordre et la lumière... Ce que nous demandions au poète +d'aujourd'hui et de demain, et ce que nous offre Madame de Noailles, +c'est un chant lancé comme un cri, par une nécessité irrésistible, +aux approches d'un doute qui envahit tout, d'une critique et d'une +analyse qui blessent incessamment la légende, d'un utile qui menace +le beau. Ce qu'elle nous apporte dans sa fine corbeille, tressée +selon la tradition pure, c'est la révolte de jeunesse et de +reviviscence, l'immortelle candeur irritée devant les tourments de +ce monde, l'immortelle allégresse du désir... + + (_Le Gaulois_, 2 juillet 1902). + + +=De M. Marcel Proust= sur les _Eblouissements_: + +... J'aurais aimé m'attarder aux beautés de pure technique aussi +bien qu'aux autres, vous signaler au passage... tant de notations +d'une justesse délicieuse: + + Dans les taillis serrés où la pie en sifflant + Roule sous les sapins comme un fruit noir et blanc. + ... Près des flots de la Drance + Où la truite glacée et fluide s'élance, + Hirondelle d'argent aux ailerons mouillés... + +Métaphores qui se composent et nous rendent le mensonge de notre +première impression, quand nous promenant dans un bois ou suivant +les bords d'une rivière nous avons pensé d'abord en entendant rouler +quelque chose que c'était quelque fruit et non un oiseau, ou quand +surpris par la vive fusée au-dessus des eaux d'un brusque essor, +nous avons cru au vol d'un oiseau avant d'avoir entendu la truite +retomber dans la rivière. Mais ces charmantes et toutes vives +comparaisons qui substituent à la constatation de ce qui est la +résurrection de ce que nous avons senti... disparaissent elles-mêmes +à côté d'images vraiment sublimes, toutes créées, dignes des plus +belles d'Hugo. Il faudrait avoir lu toute la pièce sur la splendeur, +l'ivresse, l'élan de ces matinées d'été où on renverse la tête afin +de suivre des yeux un oiseau lancé jusqu'au ciel, pour éprouver tout +le vertige, sentir tout le mystère de ces deux derniers vers: + + Tandis que détaché d'une invisible fronde + Un doux oiseau jaillit jusqu'au sommet du monde + +Connaissez-vous une image plus splendide et plus parfaite que +celle-ci: (il s'agit de ces admirables Eaux de Damas qui s'élancent +et montent dans le fût des fontaines, puis retombent, font passer +partout les linges mouillés de leur fraîcheur et l'odeur du melon et +des poires crassanes avec un parfum de rosier). + + ..... Comme une jeune esclave + Qui monte, qui descend, qui parfume et qui lave! + +Là encore pour comprendre toute la noblesse, toute la pureté, tout +l'_inventé_ de cette image si soudaine et si achevée, qui naît +immédiate et complète, il faut relire la pièce, l'une des plus +_poussées_ en expression, des plus entièrement senties aussi de ce +volume, peinte du commencement jusqu'à la fin, en face, en présence +d'une sensation pourtant si fugace qu'on sent que l'artiste a dû +être obligé de la recréer mille fois en lui pour prolonger les +instants de la pose et pouvoir achever sa toile d'après nature,--une +des plus étonnantes réussites, le chef d'Å“uvre peut-être de +l'_impressionnisme_ littéraire. + + (_Le Figaro_, 15 juin 1907.) + + +=De M. Emile Faguet=, à propos de la _Nouvelle Espérance_: + +Cette femme aura bien du talent. Elle est dans le train qui y mène. +Et sa station n'est pas très loin. + + (_La Revue latine_). + + +=De M. Emile Ripert=: + +On ne sait si c'est artifice ou naïveté, sa façon d'assembler les +mots. On est étonné, on ne comprend pas trop. Pourtant on voit, on +sent, on entend... Dans une de ses dernières poésies elle parle +ainsi: + + Au cercle étroit d'un bassin rond et gris, + L'eau s'endormait, petite eau qui se rouille. + +«Petite eau qui se rouille...» Si vous comprenez, moi pas. Seulement +je _vois_ l'eau stagnante, un peu rouge, je sens l'odeur de l'eau +morte, et tout le calme inerte, l'ennui qui use et qui ronge... Les +images aussi sont nouvelles: Madame de Noailles se dit «lasse comme +un jardin sur lequel il a plu», et ce simple vers assimile si +parfaitement certaines journées d'accablement, de calme désespoir +après la crise violente des pleurs à l'aspect du feuillage lourd, +des fleurs froissées, des terres humides, qu'on admire ce génie +instinctif qui, du premier coup et sans tâtonnements, aboutit aux +effets que chercherait en vain l'art le plus profond... + + (_La Revue Hebdomadaire_). + + +=De M. Auguste Dorchain=: + +On ne peut s'y méprendre; il y a ici plus que de talent, plus que de +l'art, plus que la réalisation patiente et achevée d'un beau rêve: +il y a la ferveur, il y a l'enthousiasme, il y a l'oubli total de +soi-même, ou plutôt, ce qui est la même chose, le don absolu de tout +son être, âme et corps, comme aux plus saintes minutes d'un grand +amour,--il y a le génie. + + (_Les Annales politiques et littéraires_). + + +=De M. Lucien Corpechot=: + +Nul écrivain ne nous a jamais renseignés avec autant d'abondance et +de sincérité sur les mouvements secrets de la sensibilité féminine. +Il entre dans le génie de Madame de Noailles une franchise qui lui +donne le courage d'exprimer tout ce qu'elle sent. Elle ne s'abuse +point sur elle-même quand elle écrit: + + J'ai vu ce que j'ai vu et ce que j'ai senti + D'un cÅ“ur pour qui le vrai ne fut point trop hardi. + +La _Nouvelle Espérance_, contenait de véritables révélations. Le +_Visage émerveillé_ nous livre toute une vie intérieure. + + (_Le Soleil_, 28 juin 1904). + + +=De M. Pierre Hepp=: + +Le don prépondérant de Madame de Noailles, c'est une haute vertu de +suggestion. Son secret, c'est qu'à la rencontre de tout objet senti +se porte instantanément un représentant verbal, avant qu'intervienne +la moindre opération abstraite. Il en résulte une unité d'éclosion, +une adaptation de terminologie qui déjoue les reproches des +professeurs de syntaxe. + + (_La Grande Revue_). + + + + +BIBLIOGRAPHIE + + +L'OEUVRE + +_Le CÅ“ur innombrable_, poésies, Paris, Calmann-Lévy, 1901, +in-12.--L'_Ombre des Jours_, poésies, Paris, Calmann-Lévy, 1902, +in-12.--_La Nouvelle Espérance_, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1903, +in-12.--_Le Visage émerveillé_, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1904, +in-12.--_La Domination_, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1905, +in-12.--_Les Eblouissements_, poésies, Paris, Calmann-Lévy, 1907. + + +A CONSULTER. + +_Léon Daudet_, à propos de l'_Ombre des Jours_, Le Gaulois, 2 +juillet 1902.--_Emile Faguet_, La Revue latine, juillet +1903.--_Lucien Corpechot_, Le Soleil, 28 juin 1904.--_Pierre Hepp_, +La Grande Revue, juin 1907.--_Emile Ripert_, la Revue Hebdomadaire, +13 juillet 1907.--_Auguste Dorchain_, les Annales politiques et +littéraires, mai 1906.--_Maurice Barrès_, Le Figaro, 9 juillet +1904.--_Marcel Proust_, sur les _Eblouissements_, Le Figaro, 15 juin +1907.--_Léon Blum_, l'_OEuvre poétique de Madame de Noailles_, Revue +de Paris, 15 janvier 1908. + + + + +TABLE + + + TEXTE + + Pages. + + BIOGRAPHIE DE LA COMTESSE DE NOAILLES, PAR + RENÉ GILLOUIN 5 + + + OPINIONS: + + De M. Maurice Barrès 61 + + De M. Léon Blum 63 + + De M. Léon Daudet 65 + + De M. Marcel Proust 66 + + De M. Emile Faguet 68 + + De M. Emile Ripert 68 + + De M. Auguste Dorchain 69 + + De M. Lucien Corpechot 69 + + De M. Pierre Hepp 70 + + BIBLIOGRAPHIE 71 + + + ILLUSTRATIONS: + + PORTRAIT DE LA COMTESSE DE NOAILLES, en frontispice. + + AUTOGRAPHE DE LA COMTESSE DE NOAILLES 59 + + +PRIVAS.--IMPRIMERIE LUCIEN VOLLE. + + + + + +End of Project Gutenberg's La Comtesse Mathieu de Noailles, by René Gillouin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES *** + +***** This file should be named 44390-0.txt or 44390-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/4/3/9/44390/ + +Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License available with this file or online at + www.gutenberg.org/license. + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation information page at www.gutenberg.org + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at 809 +North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email +contact links and up to date contact information can be found at the +Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit www.gutenberg.org/donate + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For forty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/44390-0.zip b/old/44390-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8e25cda --- /dev/null +++ b/old/44390-0.zip diff --git a/old/44390-8.txt b/old/44390-8.txt new file mode 100644 index 0000000..8d3c096 --- /dev/null +++ b/old/44390-8.txt @@ -0,0 +1,2360 @@ +Project Gutenberg's La Comtesse Mathieu de Noailles, by René Gillouin + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Comtesse Mathieu de Noailles + +Author: René Gillouin + +Release Date: December 8, 2013 [EBook #44390] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES *** + + + + +Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + +Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le +typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été +conservée et n'a pas été harmonisée. + +Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont +marqués =ainsi=. + + + + +COMTESSE DE NOAILLES + + + + +Il A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: + + +_Dix exemplaires sur Japon impérial, numérotés de 1 à 10 et douze +exemplaires sur Hollande, numérotés de 11 à 22._ + +No **** + +Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y +compris les pays scandinaves. + + +[Illustration: COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES] + + + + + _LES CÉLÉBRITÉS D'AUJOURD'HUI_ + + La Comtesse + Mathieu de Noailles + + PAR + RENÉ GILLOUIN + + BIOGRAPHIE CRITIQUE + ILLUSTRÉE D'UN PORTRAIT-FRONTISPICE + ET D'UN AUTOGRAPHE + SUIVIE D'OPINIONS ET D'UNE BIBLIOGRAPHIE + + [Illustration] + + PARIS + + BIBLIOTHÈQUE INTERNATIONALE D'ÉDITION + + _E. SANSOT & Cie_ + 7, RUE DE L'ÉPERON, 7. + + MCMVIII + + + + +[Illustration] + + + + +LA COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES + + +La comtesse Mathieu de Noailles descend par son père de la puissante +maison valaque des Bibesco, devenus Brancovan par adoption au milieu +du XIXe siècle. Son grand-père Georges Bibesco, hospodar de Valachie +de 1843 à 1848, avait épousé une princesse moldave de race grecque, +Zoé Mavrocordato, fille adoptive du dernier des princes Bassaraba de +Brancovan. Celui-ci vécut assez pour adopter également le fils aîné +de Georges Bibesco et de Zoé Mavrocordato, Grégoire, à qui furent +transférés tous les titres, privilèges et dignités de l'antique +famille des Brancovan. La princesse actuelle de Brancovan, sa veuve, +mère de Constantin de Brancovan que Paris a connu directeur de la +_Renaissance latine_, et de Mesdames la comtesse de Noailles et la +princesse de Chimay, appartient à la famille grecque orientale des +Musurus, où la haute culture est traditionnelle. Un cardinal Musurus +fut l'ami et le collaborateur d'Erasme, et l'auteur d'une recension +de Platon. Le père de Madame de Brancovan, Musurus Pacha, +ambassadeur de Turquie à Londres, a laissé une traduction de Dante +en grec ancien. On sait quelle admirable pianiste est la princesse +de Brancovan elle-même.. Le mélange en Madame de Noailles des sangs +des Bibesco, des Musurus et des Mavrocordato peut expliquer, ou au +moins symboliser, la diversité de son génie âpre et viril, mol, +pliant et passionné, amoureux pourtant de raison et de mesure. + + * * * * * + +L'enfance de Madame de Noailles s'est partagée entre Paris où elle +est née et la Haute-Savoie où la princesse de Brancovan passe +plusieurs mois chaque année en son château d'Amphion, sur les bords +du lac de Genève. Cette région de la Haute-Savoie est un pays à deux +visages, l'un tendre et presque voluptueux, où déjà s'empreint la +mollesse italienne, l'autre, touché de la rudesse alpestre, où +l'expression de la passion se nuance de gravité, de concentration et +de profondeur. C'est celui-ci surtout qu'en ses jeunes années aimait +à contempler Madame de Noailles. Les souvenirs de Saint François de +Sales et de Jean-Jacques Rousseau en précisaient pour elle le sens +émouvant, et c'était toute une sensibilité catholique et romantique +dont s'imprégnait son coeur précoce: + + Un romanesque ardent émanait de cette eau + Comme au temps de Byron, comme au temps de Rousseau... + C'était une sublime, immense rêverie... + --Soir des lacs, bercement des flots, rose coteau, + Village qu'éveillait le remous d'un bateau, + Petits couvents voilés par des aristoloches, + Senteur des ronciers bleus, matin frais, voix des cloches + Voix céleste au-dessus des troupeaux, voix qui dit: + «Il est pour les agneaux de luisants paradis»... + Barque passant le soir en croisant ses deux voiles + Comme un ange attendri courbé sous les étoiles, + C'est vous qui m'avez fait ce coeur triste et profond, + Si sensible, si chaud que l'univers y fond.[1] + + [1] _Les Éblouissements_, p. 211. + +Les jardins et la campagne d'Amphion sont à la source de ce qu'il y +a de plus pur et de plus pénétrant dans le sentiment de la nature de +Madame de Noailles. + + * * * * * + +Ce sentiment se manifesta chez elle de bonne heure, non-seulement +avec une rare intensité, mais avec une qualité tout originale. Un +jour de sa toute enfance, au cours d'une promenade elle entendait +les grandes personnes causer de _décorations_. Ayant demandé qu'on +lui expliquât ce mot nouveau pour elle: «les décorations, lui fut-il +répondu, sont la récompense des belles actions». A ce moment les +promeneurs passaient sous un magnifique acacia qui embaumait: «Eh +bien! s'écria l'enfant, pourquoi ne décore-t-on pas cet acacia?» +Petite fille issue du panthéiste Orient, le premier mouvement de son +coeur en face de la nature est celui même de Xerxès chargeant de +bracelets et de colliers son fameux platane. «Tout ce qui vit ici,» +écrira-t-elle plus tard, + + Tout ce qui vit ici, la fontaine, le banc, + La cloche du jardin qui sonne, + Le délicat cerfeuil qui frise sous le vent + _Sont pour moi de douces personnes_.[2] + + [2] _Les Eblouissements_, p. 253. + +L'autre amour de Madame de Noailles enfant, ce fut la musique, +l'Art-Femme, synthèse obscure de tout idéalisme et de toute +sensualité. Des années, comme dans les jardins, elle a vécu dans la +musique sans savoir que c'était son plaisir, sa douleur, sa +plénitude. Coeur puéril et passionné que le désespoir solitaire, +tendu, sublime de Beethoven, l'ardeur molle et brisée de Chopin, ses +sonates + + Dont l'andante est si fort que la main sur son coeur + On ne sait si l'on meurt de peur ou de bonheur,[3] + +la nostalgie fiévreuse, la mortelle irritation de Wagner +contractaient jusqu'à l'oppression, exaltaient jusqu'au délire! + + [3] _Les Eblouissements_, p. 302. + + Mais quel vertige amer et quel trouble profond! + Le livide plaisir s'emplit d'ombre et d'angoisse; + Musique, qui nous tient, nous lie et nous terrasse, + Que tes jeux sont aigus et quel mal ils nous font![4] + + [4] _L'Ombre des jours_, p. 120. + +Et penchons-nous sur la rêverie de Sabine de Fontenay,--cette +héroïne de la _Nouvelle Espérance_ où Madame de Noailles a tant mis +d'elle--tandis qu'elle écoute chanter son cousin Jérôme: «Ah! la +musique, la musique! l'homme et la femme si misérables, l'amour si +impossible, tout si triste et si bas autour d'eux, et la musique qui +leur fait en rêve ces corps de lumière, ces bouches de larmes et de +suavité, ces regards plus déchiffrés et plus adhérents que les mains +autour des cous renversés... Mon Dieu! pensait-elle, comme cela fait +mal et pourquoi toujours cette vague attente du baiser?»[5] +Perçoit-on dans cette effusion lyrique le double aspect d'idéalisme +et de sensualité par quoi nous caractérisions la musique elle-même? +Au cours de cette étude se préciseront les analogies qui font de +Madame de Noailles le plus _musical_ de nos poètes. + + [5] _La Nouvelle Espérance_, p. 33. + +A quinze ans, elle eut une crise de mysticité où ses lectures +favorites furent l'_Imitation_, et Pascal qu'elle ne comprenait +guère, mais qui l'émouvait puissamment. Elle n'en goûtait pas moins +d'ailleurs et Racine, et Hugo, et Musset, et Loti. C'est plus tard +seulement qu'elle connut et aima la Grèce, par les poètes +épigrammatiques et Anatole France. + +Mais l'évènement intellectuel de son adolescence, ce fut la +découverte de la philosophie de Taine. Une après-midi de printemps +dont elle a gardé l'exacte mémoire, sur une colline près de +Monte-Carlo, dans le soleil et l'odeur des fleurs, quelqu'un en qui +elle avait mis sa confiance lui expliqua que le vice et la vertu +sont des produits comme le vitriol et le sucre, et tout ce qui +s'ensuit pour la morale et la métaphysique. Chaque parole de +l'initiateur écartait un voile, dissipait un rêve, ruinait un +espoir; mais de la mer étincelante sous le soleil éternel, de la +flûte d'un pâtre assis au bord du chemin et de son désespoir même +jaillissait pour elle un frénétique appel à jouir de cette vie si +courte... O indigente et basse philosophie! Que de jeunes esprits +n'a-t-elle pas vainement désolés, quand encore elle ne les a pas +pervertis! Et c'est assurément un problème de savoir comment et dans +quelle mesure l'erreur peut engendrer la vérité ou se revêtir de +beauté, mais le fait est que la philosophie de Taine, utile en son +temps à l'avancement des études psychologiques, s'étant infiltrée +d'autre part dans la sensibilité romantique, fond commun de tous les +poètes du siècle, y a formé la source encore aujourd'hui +jaillissante d'un pathétique nouveau et déchirant. Madame de +Noailles l'a elle-même finement noté, chez Musset, et on peut +étendre cette observation à tous les artistes de son époque, le +désespoir est sans âcreté, et le bonheur sans ironie. Or c'est +l'inévitable effet d'une telle philosophie, avec ses négations +brutales, et le divorce radical qu'elle accuse entre nos aspirations +et la réalité, d'introduire dans la sensibilité un principe, soit +d'âcreté, soit d'ironie. Barrès, qui excelle à cumuler les bénéfices +de positions contradictoires, a développé dans l'une et l'autre +direction son romantisme, et, pour tout dire, aggravé son mal +tellement, qu'il dut enfin se mettre en quête d'un remède. Dans +l'oeuvre de Barrès qu'elle sait par coeur, Madame de Noailles a bu à +longs traits le poison,--et repoussé le remède, qui d'ailleurs, pour +des raisons aisées à saisir, ne lui convenait en effet nullement; de +sorte que sous son génie accablée elle défaille, sans qu'on voie +d'où lui viendrait le secours. + + * * * * * + +Sa vocation s'affirma de très bonne heure. Vers sa dixième année +elle vit venir en visite à Amphion, à quelques jours d'intervalle, +un prince régnant et Frédéric Mistral. Elle vénéra, adora Mistral et +négligea le prince. Dès lors son choix était fait: déjà elle +s'essayait à versifier... Peu d'années plus tard, à Paris, sans +cesse elle entraînait sa gouvernante vers le lycée Janson, où +l'attirait invinciblement le visage de Pascal. Après avoir de 11 à +16 ans couvert de prose de volumineux cahiers, elle revint à la +poésie. C'est seulement en 1901, après son mariage, qu'elle publia +son premier livre, le _Coeur innombrable_, depuis assez longtemps +déjà achevé. Puis parurent l'_Ombre des Jours_ (1902), la _Nouvelle_ +_Espérance_ (1903), le _Visage Emerveillé_ (1904), la _Domination_ +(1905), les _Eblouissements_ (1907): trois romans, trois recueils de +poèmes. Dès son premier livre elle saisit l'opinion, ne fut +indifférente à personne. Elle eut des détracteurs passionnés qui +feignaient de croire que son nom, sa situation mondaine et sa beauté +constituaient l'essentiel de son génie; des adorateurs persuadés que +leur enthousiasme eût été le même si elle eût été pauvre, laide, et +se fût appelée Durand; des admirateurs mesurés, plus ou moins +sensibles à la nouveauté et à l'abondance de son inspiration, ou aux +imperfections de sa forme:--envie, admiration, amour, aube éclatante +de sa jeune gloire... Au vrai, pour tout esprit non prévenu, son +génie est incontestable; et c'est une question intéressante de +savoir si et en quoi sa situation mondaine a pu la servir ou lui +nuire. + +Pour un homme, et plus encore pour une femme qui se voue à l'art, il +est trop clair qu'un grand nom, une belle fortune présentent des +avantages pratiques inappréciables. Encore ne vont-ils point sans +quelque inconvénient. La part qui est due à la mode dans un succès +s'épuise vite: le dernier livre de vers de Madame de Noailles, les +_Eblouissements_, ne semble pas avoir reçu, au moins dans la presse, +un accueil aussi chaud que le _Coeur innombrable_ et l'_Ombre des +Jours_, et pourtant il leur est aussi supérieur que l'est la +_Nouvelle Espérance_ au _Visage_ et à la _Domination_. Mais c'est +surtout au point de vue de son développement intérieur que +l'artiste dans des conditions extérieures trop favorables trouve de +graves périls. Surveillé et limité par son milieu il surveille et +limite à son tour ses sentiments, ou au moins leur expression; il +n'ose pas oser, perdre la pudeur, ce qui est la condition première +de tout art. Isolé d'ailleurs de la vie, il ne sait ou ne veut pas +se mettre en quête d'elle, et si parfois il la rencontre, il ne s'en +rend point le maître, ignorant du rude effort qu'il y faut. Or de ce +double péril Madame de Noailles a été préservée par la sincérité +entière, irréductible de sa nature et par sa prodigieuse +perméabilité à toutes les émotions. Sincérité, candeur, spontanéité, +naïveté, ingénuité, autant de mots qui d'eux-mêmes, qu'on la lise ou +l'écoute, vous viennent aux lèvres. «Sabine, écrit-elle, et on est +invinciblement tenté de lui appliquer à elle, la part faite à +beaucoup d'ironie, cette caractéristique de son héroïne, «Sabine +discutait, affirmait comme on fait un serment; elle avait toujours +l'air de dire à la suite de ce qu'elle énonçait: «Je vous jure que +c'est ainsi»; elle prononçait: «Cela est vrai...» sur le ton dont +elle aurait crié: «J'ai soif...» avec une assurance puisée au lieu +même de la certitude physique et du besoin...»[6]. Plus peut-être +qu'il n'eut fallu parfois pour son repos, Madame de Noailles a le +courage d'elle-même et de toute elle-même. Quant à sa sensibilité, +en fut-il jamais de plus aisément blessable, de plus continûment +frémissante? Je l'ai vue s'émouvoir jusqu'aux larmes à la soudaine +évocation d'un chagrin vieux de vingt ans. Sensible, comme Sabine +«jusqu'au trouble de l'esprit et jusqu'au malaise physique», Madame +de Noailles ignore la paix et le repos des nerfs, sinon du coeur: + + Je suis l'être que tout enivre et tout afflige... + Et je vis étonnée, aveuglée, éblouie, + Sachant bien que pourtant la détresse inouïe + A depuis mon enfance exalté tous mes jours... + Hélas! je vis, toujours errante et toujours ivre + Je vis, pleine d'azur, de sanglots, de souhaits... + + [6] _Nouvelle Espérance_, p. 16. + +Qu'avez-vous fait, demande-t-elle à ses vers + + De ces désirs, ces cris, ces éblouissements + Si tendres, si joyeux, si tristes, si sensibles + Qu'un autre être que moi ne les croit pas possibles, + Et s'il portait mon coeur mourrait d'épuisement? + +Remarque-t-on la force des expressions: enivrée, pâmée, exaltée, +éblouissements, détresse, épuisement? Chez Sabine, écrit encore +Madame de Noailles, «la flamme montait des profondeurs du sang, +faisait sur la pensée, sur la raison, danser son rouge incendie. +Nulle réserve, nul jugement en cet esprit que la première vague +emplissait...» La tendance ou la tentation du poète, c'est de faire +ou de laisser _donner_ en chaque occasion sa sensibilité tout +entière. Le péril, bien différent de celui qu'on eût pu craindre, +c'est dès lors que sous ce flot innombrable et monotone de +sensibilité les plans et les reliefs de son univers s'atténuent +jusqu'à disparaître, c'est que ses sentiments et leurs objets les +uns par rapport aux autres ne s'ordonnent ni ne se situent. Et sans +doute ce péril-là s'aggrave-t-il des conditions mêmes d'une vie trop +facile. A Madame de Noailles comme à ce Philippe l'Arabe que Barrès +nous montre réduit à une extrême ingéniosité pour satisfaire son +besoin de s'attendrir, les circonstances ont composé une solitude: +certaines expériences douloureuses, les unes inutiles, les autres +utiles, indispensables peut-être, lui sont suivant le point de vue, +épargnées ou interdites; elle s'enivre, elle _meurt_ d'émotions que +néglige l'ordinaire des malheureux: + + Si l'on t'avait appris qu'un coeur toujours malade + Et blessé chaque soir d'ombre et de volupté + Ne goûte qu'en mourant l'odeur des roses thé + Dans l'air chaud remué par les cris des pintades...[7] + + [7] Les _Eblouissements_, p. 311. + +Défaut charmant, trop charmant, mais défaut pour un poète accessible +d'ailleurs aux sentiments généraux et profonds, à ceux que suscitent +la Nature, l'Amour et la Mort, identiques dans toutes les conditions +humaines. La pente naturelle de Madame de Noailles est à une +certaine exagération, et les circonstances ont dû accentuer plutôt +qu'atténuer cette inclination, qu'une raison suffisamment ferme +n'est pas venue jusqu'ici réfréner. Mais cette réserve faite, +hâtons-nous de reconnaître que l'originalité profonde de Madame de +Noailles est indépendante de toute condition extérieure, s'il est +vrai qu'à aucun poète de sa génération il n'a été donné de reprendre +et de renouveler aussi puissamment quelques-uns des thèmes éternels +du lyrisme. + + * * * * * + +Je ne sais qui a dit que s'il était une petite fille qui fût née +sous un chou, c'était certainement Madame de Noailles. Le mot est +joli, mais un peu injuste. Sans doute les jardins, même potagers, +ont leur part dans l'amour de Madame de Noailles; et ne faut-il pas +remercier le poète qui le premier sut dégager l'humble beauté de nos +légumes? Mais en vérité ce n'est pas assez dire que d'appeler Madame +de Noailles la Muse des Jardins. Que l'on considère son oeuvre +d'ensemble: c'est bien à la Nature qu'elle est dédiée comme une +magnifique offrande, à la toute puissante, à l'universelle Nature, à +celle de Lamartine, de Vigny et de Hugo: + + Nature au coeur profond sur qui les cieux reposent + Nul n'aura comme moi si chaudement aimé + La lumière des jours et la douceur des choses, + L'eau luisante et la terre où la vie a germé...[8] + + [8] _Coeur_, p. 7. + +Ce que Madame de Noailles apporte de nouveau, et par quoi elle se +manifeste bien de ce temps où Baudelaire et les naturalistes ont +joint leurs influences à celle des grands Romantiques, c'est une +sensualité inépuisable, unie à une extrême précision descriptive. +Elle jouit et souffre de la nature par tous les sens, par le goût +surtout, l'odorat et la vue, et par cette sensibilité générale et +profonde, particulièrement abondante chez la femme, jusqu'à former +comme un sixième sens, à la faveur duquel les sensations des autres +se mêlent, se confondent et se multiplient. Elle peut analyser en +huit strophes, étonnantes d'invention verbale, les _Saveurs de +l'air_: + + Mon Dieu! que j'ai goûté la douce odeur de l'air, + De l'air charmant, glissant et clair + Odeur simple au matin, et le soir si chargée + De feu, de lueur orangée![9] + + [9] _Eblouissements_, p. 39. + +Elle voudrait absorber l'univers comme une enivrante liqueur: + + Il n'est pas suffisant qu'on regarde et qu'on touche + Les vergers odorants et verts; + Je voudrais n'être plus qu'une amoureuse bouche + Qui goûte et qui boit l'univers[10]. + + [10] _Eblouissements_, p. 264. + +A savourer les parfums elle apporte le même mélange de sensualité et +d'analyse: + + Mon coeur est un palais plein de parfums flottants + Qui s'endorment parfois aux plis de ma mémoire... + Parfum des fleurs d'avril, senteur des fenaisons, + Odeur du premier feu dans les chambres humides, + Aromes épandus dans les vieilles maisons...[11] + + [11] _Coeur_, p. 69, id. Sur les mains _Eblouissements_, p. 343. + +Il n'est pas jusqu'à l'image visuelle elle-même, aussi nette, aussi +intense que chez Hugo, qui, au lieu de rester comme chez celui-ci et +conformément à son usage ordinaire, avant tout représentative, ne se +prolonge immédiatement, elle aussi, en sensualité: + + O pulpe lumineuse et moite du ciel tendre! + Espace où mon regard se meurt de volupté, + O gisement sans fin et sans bord de l'été, + Azur qui sur l'azur vient reluire et s'étendre, + Coulez, roulez en moi...[12] + + [12] _Eblouissements_, p. 162. + +Après cela, on ne s'étonnera pas que Madame de Noailles soit de tous +ses nerfs accessible aux mille influences des saisons, du jour et de +l'heure. Avec une inlassable et subtile complaisance, elle a noté +les multiples aspects de la changeante nature, ses complicités et +ses désaccords avec la mobile humanité. + +C'est le «printemps vert amer»: + + Un oiseau chante, l'air humide + Tressaille d'un fécond bonheur, + Un secret puissant et languide + Traîne sa vapeur, sa moiteur...[13] + + [13] _Eblouissements_, p. 88. + +C'est le languissant, le luxurieux été: + + C'est l'été, je meurs, c'est l'été... + Un désir indéfinissable + Est sur l'univers arrêté + Ah! dans les plis légers du sable + Le tendre groupe projeté + D'un rosier blanc et d'un érable! + Le coeur languit de volupté...[14] + + [14] _Eblouissements_, p. 67. + +C'est l'automne: + + Comme toutes les voix de l'été se sont tues! + Pourquoi ne met-on pas de mantes aux statues? + Tout est transi, tout tremble et tout a peur; je crois + Que la bise grelotte et que l'eau même a froid. + + Les feuilles dans le vent courent comme des folles...[15] + + [15] _Coeur_, p. 83. + +Et c'est l'hiver enfin, le rude et consolant hiver, + + L'hiver sans volupté, sans chants et sans odeur[16] + + [16] _Ombre des Jours_, p. 53. + +Voici la douceur du matin: + + Candide, charmant + Comme une fleur qui naît et comme un pépiement. + Tout est plus jeune encor que l'enfance...[17] + + [17] _Eblouissements_, p. 100. + +Voici Midi paisible: + + Midi glisse et languit, la vie est assoupie... + Repos dans la nature ardente! Les demeures + Ont laissé retomber les doux stores d'osier + Rien ne bouge; on dirait que des insectes meurent + Entre le sable chaud et l'ombre des rosiers. + + On n'a pas de regrets, pas de désir, pas d'âge[18] + + [18] _Eblouissements_, p. 28. + +Voici un après-midi de juillet dans la maison: + + A l'ombre des volets la chambre s'acclimate; + Le silence est heureux, calme, doux, attiédi, + Pareil au lait qui dort dans une fraîche jatte; + La pendule de bois fait un bruit lent, hardi, + Semblable à quelque chat qui pousse avec sa patte + Les instants, dont l'un chante et l'autre est assourdi.[19] + + [19] _Ibid._, p. 129. + +Voici un Crépuscule au Jardin: + + O divin crépuscule, odeur de roses blanches! + Le soir est du soleil arrêté dans les branches. + Les arbres des jardins épandent leurs rameaux + Et partagent la paix triste des animaux; + Tout est pensif, chargé de désir et de rêve, + Une vapeur descend, une autre se soulève... + Le tilleul inquiet, l'érable faible et blanc + Font un geste secret, désespéré, tremblant...[20] + + [20] _Eblouissements_, p. 307. + +Voici une sensation d'avant l'orage: + + Ah! je ne savais pas ce que c'était, c'était + La lente oppression qui précède l'orage... + J'appuyais mes deux mains sur mon coeur; j'écoutais + Frémir en moi la peur, la soif, la triste rage, + Je me levais, j'allais, les doigts en éventail, + Un sang rapide et chaud étourdissait ma tête...[21] + + [21] _Eblouissements_, p. 130. + +Voici des impressions d'après l'ondée: + + Dieu merci la pluie est tombée + En de fluides longues flèches, + La rue est comme un bain d'eau fraîche, + Toute fatigue est décourbée... + + Un parfum de verdure nage + Dans toute cette eau renversée; + A petites gouttes pressées + L'été s'évade du naufrage.[22] + + [22] _Ombre des Jours_, p. 63. + +Mais la sensibilité de Madame de Noailles se limite rarement à la +volupté passive de la sensation pure. Non contente de ressentir +l'univers, elle veut le posséder, s'abîmer en lui, l'abîmer en elle. +Voyez, s'écrie-t-elle, + + Voyez de quel désir, de quel amour charnel + De quel besoin jaloux et vif, de quelle force + Je respire le goût des champs et des écorces. + Je vivrai désormais près de vous, contre vous, + Laissant l'herbe couvrir mes mains et mes genoux, + Et me vêtir ainsi qu'une fontaine en marbre...[23] + + [23] _Coeur_, p. 58. + +Son voeu le plus cher, c'est d' + + Etre dans la nature ainsi qu'un arbre humain, + Etendre ses désirs comme un profond feuillage, + Et sentir, par la nuit paisible et par l'orage, + La sève universelle affluer dans ses mains.[24] + + [24] _Coeur_, p. 73. + +Saisit-on ce mélange perpétuel, cette constante fusion de l'homme et +de la nature? + + Rire, fraîcheur, candeur, idylle de l'été! + Tout m'émeut, tout me plaît, une extase me noie, + J'avance et je m'arrête; il semble que la joie + Etait sur cet arbuste, et saute dans mon coeur! + Je suis pleine d'élan, d'amour, de bonne odeur, + Et l'azur à mon corps mêle si bien sa trame, + Tout est si rapproché, si brodé sur mon âme, + Qu'il semble brusquement à mon regard surpris + Que ce n'est pas le pré, mais mon oeil qui fleurit + Et que, si je voulais, sous ma paupière close, + Je pourrais voir encor le soleil et la rose[25] + + [25] _Eblouissements_, p. 268. + +De tels accents sont très nouveaux dans notre littérature. Ils +différencient Madame de Noailles non seulement des naturalistes qui +décrivent la nature comme une réalité étrangère, mais d'un +Chateaubriand, d'un Hugo, que la nature émeut certes profondément, +mais qui devant elle n'en restent pas moins, si l'on peut dire, +intérieurs à eux-mêmes. D'un mot et dans tout le sens de ce mot, la +sensibilité de Madame de Noailles est panthéiste, jusque-là que la +certitude d'une union plus étroite avec la nature dans la mort +(étrange illusion, pour le dire en passant, de croire qu'on sera +plus proche de la nature mort que vivant) lui tient lieu des +espérances qu'on demande d'ordinaire à la religion: + + Je ne souhaite pas d'éternité plus douce + Que d'être le fraisier arrondi sur la mousse...[26] +et encore: + + O mort, vraiment pourrez-vous faire, + Ayant dissous mon coeur content, + Que je sois ce que je préfère: + Un éclat d'azur dans le temps?[27] + + [26] _Eblouissements_, p. 211. + + [27] _Eblouissements_, p. 289. + +Telle est la puissance de cet amour qu'il empiète sur le domaine +ordinaire des autres amours, amour humain: + + Les forêts, les étangs et les plaines fécondes + Ont plus touché mes yeux que les regards humains[28] + + [28] _Coeur_, p. 7. + +Amour divin: + + Moi qui ne peux pas croire aux promesses des cieux, + Je vous adore avec la part qu'on donne à Dieu[29] + + [29] _Eblouissements_, p. 211. + +De fait, si Madame de Noailles prie, c'est vers le soleil que monte +sa prière: + + C'est ma prière unique et ma foi naturelle + De plier mes genoux orgueilleux sur tes pas...[30] + + [30] _Eblouissements_, p. 141. + + Ma joie est un jardin dont vous êtes la rose, + Enorme soleil d'or, flamme en corolle éclose, + Héros, d'ardents regards et de flèches armé, + Soleil, mille soleils en vous seul enfermés!... + Moi seule, en vous voyant je prie et je chancelle...[31] + + [31] _Ibid._, p. 81-86. + +Mais non plus que l'amour, l'adoration ne suffit encore à ce coeur +qui ne se satisfait que du délire. L'aurore d'un beau jour d'été, +lumière, azur, parfum, gazouillement d'oiseaux, bourdonnement +d'abeilles, la remplit d'une ivresse dionysiaque: + + Vivre! chanter la gloire et le plaisir de vivre! + --Et puisqu'on n'entend plus, ô mon Bacchus voilé + Frissonner ton sanglot et ton désir ailé, + Puisqu'au moment luisant des chaudes promenades + On ne voit plus jouer les bruyantes Ménades, + Puisque nul coeur païen ne dit suffisamment + La splendeur des flots bleus pressés au firmament, + Puisqu'il semble que l'âpre et l'enivrante lyre + Ait cessé sa folie, ait cessé son délire, + Puisque dans les forêts jamais ne se répand + L'appel rauque, touffu, farouche du dieu Pan + Ah! qu'il monte de moi, dans le matin unique, + Ce cri brûlant, joyeux, épouvanté, hardi, + Plus fort que le plaisir, plus fort que la musique, + Et qu'un instant l'espace en demeure étourdi...»[32] + + [32] _Eblouissements_, p. 91. + +On le voit, l'attitude du poète en face de la nature correspond +assez exactement, sauf quelque excès de sensualité peut-être, à +l'image que nous pouvons nous former du Paganisme exalté des +Mystères. Ce n'est pas la Grèce de la tradition universitaire, mais +c'est une Grèce authentique. Une fois encore, par l'élan seul de son +génie, Madame de Noailles renoue la chaîne interrompue de ses +origines. + +Cependant, cette sensibilité si merveilleusement abondante, le seul +amour de la nature suffira-t-il à l'absorber? Une âme moderne +peut-elle se reposer dans le pur naturalisme? Il y a au fond de +l'âme de Madame de Noailles, comme de tant d'âmes de son siècle, une +inquiétude essentielle, une douloureuse ardeur de changement et de +fuite, une fureur de toujours et de tout sentir: + + Qu'aucune flèche, aucune flamme, + Aucune aride pâmoison + Ne soit épargnée à cette âme + Qui veut défaillir de frisson... + Ah! goûter tout ce qui tourmente![33] + + [33] _Eblouissements_, p. 381. + +Si instable et oscillante est cette sensibilité qu'à la rigueur les +extrêmes s'y touchent: + + Mon Dieu! mon Dieu! la paix touche au délire aussi![34], + +et que sans cesse par des transitions rapides et insensibles s'y +transmuent l'une en l'autre la volupté et la douleur: + + Chère douleur, ô seul brisement délectable!... + Vous par qui l'on sanglote et vous par qui l'on rit, + Rire d'inconsolable et mortelle allégresse![35] + + [34] _Eblouissements_, p. 26. + + [35] _Eblouissements_, p. 311. + +«Je n'ai pas le sens des degrés du plaisir, dit Sabine. Il n'y a +qu'un plaisir, c'est ce qui fait mal...»[36] Désordonnés mouvements +du coeur, dont la nature ne saurait être l'objet, non plus que la +cause! Aussi bien la nature elle-même suscite au coeur qu'elle ne +suffit point à combler la nostalgie d'un autre amour: + + Vaporeuse douceur de l'air tremblant et pur, + Paysage d'été luisant sous ma fenêtre, + Miel du soleil épars sur les coteaux d'azur, + Allégresse du jour léger qui vient de naître... + + Vous dites: «Les splendeurs du matin clair sont là + Pour que le jeune Adam et l'Eve langoureuse + Reviennent habiter sous les larges lilas + Prés de la source sourde, au fond de l'herbe creuse[37] + + [36] _Nouvelle Espérance_, p. 175. + + [37] _Eblouissements_, p. 359. + +Madame de Noailles a brodé une variation originale sur le thème +romantique, qu'on eût pu croire usé, de la solitude de l'homme dans +la nature, après l'amour: + + ... Vous parlez, j'entends, vous me dites: «Pauvre âme, + Tu ne pourras jamais être aussi bien en moi; + Il faut que tu me voies comme l'étang me voit, + Et que sans trop d'ardeur humaine tu t'emplisses + De mes reflets dansants et de mes ombres lisses. + Tu as trop de désir, trop d'espoir et d'orgueil... + --Ah! nature, nature, épuisante nature + Je vous entends; ainsi, je ne verrai jamais + Vos sources, vos chemins, vos feuillures de mai, + Sans qu'en mon coeur s'élance une blessure aiguë... + Ah! le plaisir charmant et doux de la ciguë + Qui balance sa fleur et son feuillage bas, + Ah! cet oiseau qui chante et qui ne pense pas...[38] + + [38] _Ombre des Jours_, p. 124-125. + +Qu'on lise tout le poème, et puis qu'on relise le _Lac_ et la +_Tristesse d'Olympio_; s'il n'a ni le sublime pathétique de l'un, ni +la magnificence de l'autre, il a sur tous les deux la supériorité de +la précision analytique. Ç'a été et c'est la tâche de quelques-uns +des meilleurs écrivains d'aujourd'hui de préciser par l'analyse le +vague constitutif de la sensibilité romantique. + + * * * * * + +Sur sa façon de sentir l'amour, Madame de Noailles est beaucoup plus +brève que sur sa façon de sentir la nature. Dans ses trois volumes +de vers, on trouverait à peine une douzaine de pièces consacrées à +un sentiment qui remplit d'ordinaire les productions féminines, et +ces pièces, si ingénieusement qu'on les rapproche, ne forment pas +l'histoire d'un coeur. Trois ou quatre d'entre elles font allusion à +des déceptions répétées, déceptions ordinaires, inévitables, mais +particulièrement sensibles à ce coeur né pour souffrir. + + Je t'expliquais parfois cette peine que j'ai + Quand le jour est trop tendre ou bien la nuit trop belle. + Nous menions lentement nos deux âmes rebelles + A la sournoise, amère et rude tentative + D'être le corps en qui le coeur de l'autre vive; + Et puis, un soir, sans voix, sans force et sans raison, + Nous nous sommes quittés; ah! l'air de ma maison, + L'air de ma maison morne et dolente sans toi, + Et mon grand désespoir étonné sous son toit![39] + + [39] _Ombre des Jours_, p. 156. + +Mais quoi! C'est la destinée commune de tous les coeurs qui ont trop +d'amour. Il y a de Saint-Paul un mot simple et profond: «Quoique, +écrit l'apôtre, en aimant davantage, je sois peut-être moins aimé». +Ainsi Madame de Noailles: + + Tu vas, toi que je vois, mon ombre, ô mon moi-même, + Cherchant quelque épuisant et merveilleux bonheur, + Mais l'espoir tremble, l'air est las, la vie a peur, + Tu vas, ayant toujours plus aimé qu'on ne t'aime, + + Plus aimé, ou du moins plus âprement aimé, + D'une plus imminente et guerrière détresse...[40] + + [40] _Ombre des Jours_, p. 149. + +Alors, sous l'intolérable douleur de la récente blessure, c'est un +âpre, un ardent désir de silence, d'oubli, de mort: + + Ne plus aimer surtout, ah! c'est surtout cela!... + Les yeux, les yeux, ne plus se souvenir des yeux + Des yeux qu'on a aimés, mauvais comme des pierres! + Ces yeux profonds, avec des flèches au milieu + Ah! qu'ils ferment en nous leurs cils et leurs paupières! + Amour, allez-vous-en pour qu'on puisse mourir...[41] + + [41] _Ibid._, p. 158. + +C'est le retour à l'apaisante nature: + + Maintenant je le sens, moi dont le coeur est tel + Qu'aucun désir n'y peut demeurer long et grave, + Je garde pour vous seule un amour immortel + O beauté des jardins, indolente et suave![42] + + [42] _Ibid._, p. 160. + +Paix trompeuse, que viennent soudain traverser d'aigus, de +déchirants souvenirs: + + L'ombre d'un autre coeur a de plus noirs détours + Que la nuit orageuse, impénétrable et sombre; + Eclairs des faux regards, phare du faux amour + Où menez-vous l'espoir, qui se brise et qui sombre! + + Le passé vit en moi ce soir, ce trop chaud soir...[43] + + [43] _Ombre des Jours_, p. 165-166. + +O folie dont rien ne peut guérir! Ce coeur qui d'un si rude élan +s'est porté vers l'amour jamais ne se déprendra de l'amour: + + Enfants, regardez bien toutes les plaines rondes, + La capucine avec ses abeilles autour, + Regardez bien l'étang, les champs, avant l'amour, + Car après on ne voit plus jamais rien du monde. + + Après l'on ne voit plus que son coeur devant soi, + On ne voit plus qu'un peu de flamme sur sa route, + On n'entend rien, on ne sait rien, et l'on écoute + Les pieds du triste Amour qui court ou qui s'asseoit.[44] + + [44] _Ombre des Jours_, p. 165. + +Qu'il vienne donc, le désirable et redoutable amour. Non seulement +on consent à l'accueillir, mais de tout son être on l'appelle. Par +une étrange fusion du caractère viril avec le féminin, l'amour dans +l'oeuvre de Madame de Noailles n'est pas seulement passion, il est +_action_, recherche et presque provocation. Un poème de l'_Ombre des +Jours_ fait entendre cette curieuse plainte: + + Et je rentrais alors ivre du temps d'été, + Lasse de tous cela, morte d'avoir été + Moi le garçon hardi et vif, et toi la femme... + +Sabine de Fontenay, à la fin d'une soirée passionnée de musique, +retient son cousin Jérôme. Ils sont là en face l'un de l'autre, elle +confuse et misérable, lui nerveux et pâle. L'homme se dérobe: +«Sabine, dit-il en tremblant, vous devriez aller vous reposer, il +est tard, vous partez demain.--Et puis il se passa la main sur le +front comme s'il voulait en arracher une pensée pesante, une +douleur, et Sabine crut qu'il pleurait. Alors _elle le pressa contre +elle d'une terrible tendresse_...»[45]. La même Sabine plus tard, la +première fois qu'elle voit chez lui Philippe Forbier, un ami de son +mari, éprouve une grande difficulté à partir, à le quitter, la +seconde fois, avec la sûreté de l'instinct, prend une syncope, et la +troisième se laisse tomber contre sa poitrine. La récente +émancipation de la femme ménage aux amateurs de complexités +psychologiques de précieux et neufs divertissements... Le miracle +c'est que, si contraire à l'idée ou à l'idéal, sans doute un peu +artificiels, que l'homme conçoit volontiers de l'amour féminin, +l'amour chez l'héroïne de Madame de Noailles n'en garde pas moins +une entière noblesse: il la doit avant tout à son courage, à l'élan +sans restriction ni réserve qui le jette vers la douleur. Ce n'est +pas Sabine de Fontenay qui, pareille à l'Homme libre de Barrès, +s'arrête jamais avant de se nuire, mais elle se précipite sur toutes +les pointes de la vie de façon à s'y déchirer. + + [45] _Nouvelle Espérance_, p. 92-93. + + * * * * * + +Au reste, cette analyse est loin d'épuiser la signification du mot +amour chez Madame de Noailles. D'abord, et c'est un trait par où +elle se révèle de lettres, l'amour n'est pas seulement pour elle ce +sentiment étroit et tenace qui s'attache à un être particulier. +Sabine un soir avec Philippe entend passer sous ses fenêtres une +manifestation d'étudiants, et ce tumulte dans l'ombre l'enivre. +«Qu'est-ce qu'il vous faut, à vous, lui demande Philippe tristement, +qu'est-ce ce qu'il vous faut pour être heureuse»?--«Votre amour, +répond-elle, puis elle ajoute: Et la possibilité de l'amour de tous +les autres»[46]. Ainsi Madame de Noailles, dans l'exquis poème de +l'_Ombre des Jours_: + + J'ai dit ce que j'ai vu et ce que j'ai senti, + D'un coeur pour qui le vrai ne fut point trop hardi, + Et j'ai eu cette ardeur par l'amour intimée + Pour être après la mort parfois encore aimée, + Et qu'un jeune homme alors lisant ce que j'écris, + Sentant par moi son coeur ému, troublé, surpris, + Ayant tout oublié des épouses réelles + M'accueille dans son âme et me préfère à elles[47] + + [46] _Nouvelle Espérance_, p. 266. + + [47] _Ombre des Jours_, p. 170. + +Sabine, nous dit-on encore, par moments «ne savait plus vers qui +allaient ses espoirs; cela s'étendait, devenait infini; elle +imaginait des horizons de soleil immense, des foules venues vers +elle, et elle la déesse de l'éternel désir»[48]. Etre la _déesse de +l'éternel désir_: telle est la forme que prend dans un coeur féminin +l'amour de la gloire. + + [48] _Nouvelle Espérance_, p. 314. + +Ce n'est pas tout encore. Le mot désir, comme le mot amour, est +équivoque, ou plutôt multivoque, et la plupart des hommes n'usent de +ces mots que dans un seul de leurs sens, dès lors en chaque cas +aisément déterminable. Mais, selon une profonde remarque de Barrès, +à certaines âmes, aux plus complexes et aux plus sensitives, le +vocabulaire commun devient insuffisant; elles trouvent en elles une +puissance infinie d'expansion, de jaillissement, elles disent désir, +amour, et cela signifie, suivant le plan de leur vie intérieure sur +lequel cette puissance se réalise, désir d'aimer, désir d'être +aimée, amour de la nature, amour d'un être, amour de l'humanité, +amour de la gloire, héroïsme, désir sans nom, pur amour. Nous avons +parcouru déjà chez Madame de Noailles quelques-uns de ces sens du +mot amour; nous y trouvons la plupart des autres. Et d'abord il y a +en elle une immense pitié de la souffrance et de la misère humaines +qui l'eût sans doute dévoyée vers l'humanitarisme, si l'influence de +Barrès ne l'en eût heureusement détournée; je dis heureusement, car +dans l'ordre de l'activité morale l'amour n'est rien sans le +renoncement, le don de tout l'être, et c'est sans doute le vice +profond de l'humanitarisme philanthropique de méconnaître cette +vérité de principe; or Madame de Noailles ignore le renoncement. +Mais qu'on lise les poèmes intitulés: _Fraternité_[49], _La +Justice_,[50] _Les Malheureux_,[51] ou telles pages de la _Nouvelle +Espérance_[52] et du _Visage Emerveillé_[53] sur les criminels: on y +sentira palpiter une émotion sincère. «Quand j'étais petite, un +soir, je revenais en voiture avec mon père, et nous avons rencontré +sur la route un homme qui passait entre deux gendarmes. Mon père m'a +dit: «Vois, c'est sans doute un voleur». Ah! le mot voleur, comme il +m'avait fait peur, comme il est redoutable! et j'ai regardé. +C'était, entre deux gendarmes, un homme pauvre qui avait l'air +fatigué»! + + [49] _Coeur innombrable_, p. 167. + + [50] -- -- p. 171. + + [51] -- -- p. 174. + + [52] _Nouvelle Espérance_, p. 150-179. + + [53] _Visage_, p. 57. + +Mais la société d'élection de Madame de Noailles, ce sont les héros; +la dernière et très belle pièce des _Eblouissements_ leur est +dédiée. L'héroïsme devait tenter Madame de Noailles, étant l'état le +plus élevé où atteignent les âmes qui unissent à une extrême +générosité un vif sentiment d'elles-mêmes. + + Que d'autres cherchent l'air des bois, de la montagne, + Et la brise des Océans, + Je m'enfonce dans l'ombre où nul ne m'accompagne, + Je respire chez les géants![54] + + [54] _Eblouissements_, p. 408. +Et c'est une suite magnifique de virils accents, auxquels la +dernière strophe seule mêle un accent très féminin: + + Je viens, portant sur moi la douce ardeur des mondes + Et tenant les fleurs de l'été, + Accueillez-moi ce soir dans l'ombre où se confondent + _L'héroïsme et la volupté_! + +Ainsi Sabine de Fontenay s'écriait: «N'est-ce pas, l'héroïsme et la +sensualité sont la même chose, l'héroïsme est la plus âpre +sensualité?»[55] Et c'est assurément une question de savoir si +certains états élevés peuvent être ainsi sensualisés impunément... + + [55] _Nouvelle Espérance_, p. 164. + +Tant de formes diverses de l'amour ont-elles enfin épuisé la source +où elles s'alimentent? Madame de Noailles a insisté à diverses +reprises, douloureusement, sur l'impuissance des mots ou des actes à +égaler l'abondance et l'ardeur de sa vie intérieure: + + Je ne pourrais jamais exprimer mon desir + L'ardeur qui me terrasse, + Ni si les monts d'argent me prêtaient leur soupir + Soulevé dans l'espace, + + Ni si le lis brûlant me donnait son odeur + Dans l'azur infusée + Ni si toute la mer se groupait dans mon coeur + Pour jaillir en fusée!...[56] + + Tant de rêve, d'amour, de désir, tant d'élans, + C'est un si grand martyre; + Hélas! mourir un soir, le coeur encor brûlant + Sans avoir pu tout dire...[57] + + [56] _Eblouissements_, p. 57-58. + + [57] _Ibid._, page 27. + +Avec cette angoisse parfois alterne cet état de plénitude supérieure +où l'amour, comme s'il répugnait à se limiter en se déterminant, +semble se prendre lui-même pour objet, et se reposer dans son +infinitude: + + Je ne sais ce que j'aime; j'aime[58] + + [58] _Ibid._, p. 300. + +Mais l'amour ne saurait longtemps se soustraire à sa loi, qui est +de se répandre; s'il a paru se replier sur soi, c'était pour +s'accumuler; et s'il s'accumule, c'est pour plus puissamment +jaillir. Le poète peut se rendre justement ce magnifique témoignage: + + Nul coeur humain jamais n'eut autant de frissons; + Mon rêve est un si vif et si ardent buisson + Que si j'ouvre mes bras où la tendresse abonde, + Il tombe malgré moi de l'amour sur le monde! + +Amour d'artiste en dernière analyse, au moins pour la plus grande +part, suspect à tort et à raison à l'apôtre et à l'homme de bien. +Madame de Noailles en marque très exactement la qualité dans les +vers qui suivent: + + Amoureuse du vrai, du limpide et du beau, + J'ai tenu contre moi si serré le flambeau, + Que, le feu merveilleux ayant pris à mon âme, + J'ai vécu exaltée et mourante de flammes![59] + + [59] _Eblouissements_, p. 85. + +Et voilà, n'est-il pas vrai, un jour saisissant sur cet être +étrange, le poète, victime sans dévouement, qui du feu qui le +consume nous éclaire. + + * * * * * + +Dans les poèmes qui ont été inspirés à Madame de Noailles par la +pensée de la mort, on retrouve le même mélange que nous avons déjà +signalé chez elle de féminité et de fermeté virile. Et d'abord, +Madame de Noailles redoute, plus que tout peut-être, cette mort +avant la mort qu'est pour la femme la vieillesse. Qui n'a dans la +mémoire le début de _Jeunesse_, avec sa seconde strophe dont on a le +coeur serré comme d'une étreinte physique: + + Pourtant tu t'en iras un jour de moi, Jeunesse, + Tu t'en iras, tenant l'Amour entre tes bras, + Tu t'en iras, je pleurerai, tu t'en iras + Jusqu'à ce que plus rien de toi ne m'apparaisse. + + La bouche pleine d'ombre et les yeux pleins de cris + Je te rappellerai d'une clameur si forte + Que pour ne plus m'entendre appeler de la sorte + La mort entre ses mains prendra mon coeur meurtri[60] + + [60] _Ombres des Jours_, p. 3. + +La pièce qui ouvre les _Eblouissements_, d'une violence moins +tendue, atténuée de mélancolie, est peut-être plus pathétique +encore: + + Quelquefois, dans la nuit, on s'éveille en sursaut, + Et, comme un choc qui brise et qui perce les os + On songe au temps qui fuit, aux plus jeunes années, + A l'aurore enflammant les vitres fortunées...[61] + + [61] _Eblouissements_, p. 3. + +Conformément à son génie, Madame de Noailles éprouve de la mort une +horreur surtout physique: + + Et pourtant il faudra nous en aller d'ici + Quitter les jours luisants, les jardins où nous sommes, + Cesser d'être du sang, des yeux, des mains, des hommes, + Descendre dans la nuit avec un front noirci, + Descendre par l'étroite, horizontale porte, + Où l'on passe étendu, voilé, silencieux, + Ne plus jamais vous voir, ô lumière des cieux! + Hélas! je n'étais pas faite pour être morte![62] + + [62] _Eblouissements_, p. 52. + +Remarque-t-on l'accent attendri et humble de ce dernier vers? Seule +la pensée de la mort a ce pouvoir de fondre la violence et de briser +l'orgueil de Madame de Noailles. Deux ou trois des plus précieux +poèmes des _Eblouissements_ sont de cette veine, rare chez elle, +d'humilité tendre, entr'autres l'exquis _Nocturne_: + + Tu dormiras dans l'ombre et ta petite gloire + Assise en ce tombeau + Ne fera pas ta nuit moins secrète et moins noire + Ne te tiendra pas chaud. + + Aucune fleur ne peut désennuyer les mortes, + Leur bonheur est cessé... + Celui qui les aimait n'a pas rouvert la porte + Où elles ont passé. + + Il faudrait, pour qu'un peu de plaisir les rassure + Que le plus cher amant + Leur dise: Vois, je viens pour baiser ta chaussure + Et tes deux pieds charmants + + Qu'il leur dise: Voyez, votre chambre creusée + Plus qu'un autre me plaît; + Ce lit étroit, ce plafond bas, ces mains usées + Sont ce que je voulais... + +Plainte discrète, faiblesse qui s'avoue, résignation touchante; +mais le poème ne finit pas, qu'un sursaut d'orgueil ne le soulève: + + Mais, ah! quelle rumeur trouble encor notre somme + Et rend mon coeur jaloux? + J'entends, dans l'ombre affreuse et glissante où nous sommes + Les dieux parler de vous.[63] + + [63] _Les Eblouissements_, p. 362-364. + +C'est en effet dans la certitude de sa gloire que Madame de Noailles +puise le secours le plus efficace contre la douleur de devoir +mourir: + + J'écris pour que le jour où je ne serai plus + On sache comme l'air et le plaisir m'ont plu + Et que mon livre porte à la foule future + Comme j'aimais la vie et l'heureuse nature.[64] + + [64] _Ombre des Jours_, p. 169. + +Son corps éternel comme la terre d'où il est sorti et où il +retourne, son âme éternelle dans la mémoire des hommes, telle est +l'idée ou plutôt l'image double, et peut-être tout de même un peu +simple, que se fait Madame de Noailles de sa vie future. C'est sans +doute une mauvaise condition pour philosopher que d'être avant tout +un être d'imagination comme sont les poètes, si le propre et la +définition même de la pensée spéculative est d'être une pensée sans +images. Supérieure ou extérieure au préjugé, à la foi imposée du +dehors, peu apte à la pensée métaphysique, Madame de Noailles flotte +dans un état d'indécision et de trouble, qui a du moins l'avantage +de prêter à d'émouvantes rêveries: + + Hélas! douleur d'aller s'effaçant tout entière, + Désir de n'être pas de la cendre au tombeau, + De voir encor le jour et le matin si beau, + D'errer dans l'étendue heureuse et sensuelle, + De boire à son calice et de s'enivrer d'elle! + Ah! comme tout bonheur soudain semble terni + Pour un coeur sans espoir qui conçoit l'infini...[65] + + [65] _Eblouissements_, p. 24. + +Tout ce poème à Lamartine est courageux, pathétique, abondant en +beautés. Est-il _beau_ dans le sens absolu du terme? Là-dessus on +peut discuter. Mais là où n'est pas la vérité peut-il y avoir beauté +parfaite? Le plus somptueux manteau perd de sa splendeur, jeté sur +une ossature insuffisante. + + * * * * * + +Les romans de Madame de Noailles doivent être considérés, sauf +certaines réserves que nous indiquerons, comme un complément de son +oeuvre lyrique. Ce point de vue, en même temps qu'il nous inquiète +sur la légitimité d'un genre un peu hybride, nous rassure sur le +plaisir qu'en l'espèce nous y prenons. + +Il n'y a rien de moins cohérent que l'intrigue de la _Domination_, +rien de moins consistant que le caractère d'Antoine Arnault, le +«dominateur». Ce jeune homme, qui nous est présenté aux premières +pages du livre comme un ambitieux de l'espèce des Alexandre et des +César, à la dernière meurt d'amour comme un nouveau Werther. Mais ne +meurt-il pas plutôt de ce que le livre a atteint la page 307? Quoi +qu'il en soit, une rupture, un flirt très poussé avec la fille d'un +écrivain illustre, deux liaisons élégantes et une passade, un siège +à la Chambre, un excellent mariage, l'amour chaste et brûlant de sa +belle-soeur, tel est, par ordre chronologique, le bilan de ses +succès; dans tout cela pas trace de plan, de persévérance, de +fourberie, d'aucune des vertus qui font l'ambitieux véritable... +D'une manière générale, les figures d'hommes qui apparaissent dans +les romans de Madame de Noailles sont pâles, sans relief, dénuées de +vérité objective. Exceptons-en toutefois deux ou trois silhouettes +de _grotesques_, Henri de Fontenay de la _Nouvelle Espérance_, +l'aumônier du _Visage_, exquissées à grands traits ironiques, fermes +et signifiants. Il y a là un aspect du talent de Madame de Noailles +que nous aimerions à voir se développer. + +Les figures de femmes, au moins celles de premier plan, sont plus +vivantes, plus objectives, de cette objectivité particulière où +atteignent les lyriques par l'approfondissement d'eux-mêmes. Donna +Marie, la petite nonne, Sabine de Fontenay, autant de masques +fragiles sous lesquels perce à tout instant le visage ébloui, +émerveillé de l'auteur. De là les plus amusantes contradictions +entre la situation où on les place, le caractère qu'on leur prête, +et telles de leurs manières de penser ou de sentir. La petite nonne +du _Visage_ fait voir, en même temps que des ingénuités d'enfant +sage, des audaces, d'ailleurs charmantes, de Faunesse, et témoigne +ça et là d'une conscience d'elle-même et d'une science du coeur bien +rares dans un âge si tendre. «O Julien, dit-elle à son amant qui +vient de la rudoyer, laissez-moi vous dire, pendant que vous parliez +ainsi je ne vous en ai pas un instant voulu; la grande injustice des +hommes envers les femmes, elle est une part profonde de la +volupté».[66] Qu'elle vienne après cela nous faire accroire qu'elle +a rendu à Julien les _Fleurs du Mal_ sans les lire.[67] «Je sais +maintenant, dit-elle ailleurs, pourquoi l'expression de la douleur, +sur un visage, est si touchante et si troublante; c'est parce +qu'elle révèle que l'être n'a plus aucune défense personnelle. Une +âme malheureuse est toute prête pour la mort et pour la +volupté».[68] Rien n'est plus exact, mais est-ce bien la même +personne qui aux premières pages du livre ne rêve que pureté, et qui +quelques pages plus loin, parce que son ami l'a embrassée, déclare: +«Mon ami ne m'aime pas autant qu'il le dit, s'il m'aimait vraiment +il n'aurait pas fait ce qu'il a fait»? On sent l'artifice; Madame +de Noailles manque sans cesse à cette condition première de la +vraisemblance, qui est qu'un caractère demeure constant avec +lui-même. Seule peut-être la figure de Sabine de Fontenay est +exempte de ce défaut, parce qu'il y a une harmonie en somme +suffisante entre la donnée initiale du livre et la vie intérieure +_possible_ de Madame de Noailles, et que d'ailleurs Madame de +Noailles a l'imagination subjective, au contraire de l'objective, +très développée... Ainsi se précise pour nous le sens de l'oeuvre +romanesque de Madame de Noailles: nous l'avons vu, Madame de +Noailles est avare de confidences sur sa façon de sentir l'amour; +l'intérêt de Sabine de Fontenay, et secondairement de ses autres +héroïnes, c'est de nous éclairer sur sa façon de le concevoir, ou +plus exactement de le _voir_. + + [66] _Visage_, p. 193. + + [67] _Ibid._, p. 109. + + [68] _Ibid._, p. 184. + +Sabine de Fontenay c'est, pourrait-on dire, la petite-fille d'Emma +Bovary devenue, par une fortune inespérée, châtelaine de la +Vaubyessard. Née comme Emma pour les agitations du coeur, et plus +précocement avertie qu'elle, dès l'enfance elle a jugé que «les +élans et les rêves de la passion font l'emploi, l'orgueil et la +dignité de la destinée».[69] Mariée, comme elle encore, à un homme +bon, honnête et médiocre, elle essaie d'abord, elle aussi, +d'éveiller en lui un écho aux ardentes et confuses aspirations de +son coeur. Déçue bientôt dans son effort, elle se détourne, sinon +sans regrets du moins sans remords, conformément à l'immoralisme +contemporain, vers d'autres amours. Riche et d'un monde où la femme +est relativement libre d'elle-même, Sabine échappe aux embarras +d'argent, à M. Lheureux, aux mille difficultés extérieures qui font +de _Madame Bovary_, suivant le point de vue, un mélodrame, et c'en +est le défaut, ou bien, et c'en est la supériorité, une exacte et +forte étude sociologique; elle pourra développer sans entraves le +cours de ses expériences sentimentales. Plus cultivée qu'Emma, +nourrie de littératures autrement complexes, elle offre, et c'est là +son originalité et son charme, un curieux mélange de sensualité +violente et presque élémentaire, et d'intelligence raffinée: mélange +bien moderne, s'il pourrait servir à définir les oeuvres les plus +caractéristiques de notre littérature depuis Baudelaire. Ce qu'elle +cherche dans l'amour, ce n'est ni le don ni l'abandon du coeur, elle +a un sentiment trop vif d'elle-même, elle entend posséder autant +qu'être possédée; ce n'est pas le plaisir, il n'est rien de plus +court et de plus vite épuisé que le plaisir; ce n'est pas le +bonheur, elle a toujours désiré pire; c'est l'émotion brute, +exaltante ou terrassante, c'est le bouleversement de tout l'être, +c'est ce que la vie peut offrir de plus fou, de plus trouble et de +plus amer. Ce qu'elle veut, c'est sentir, sentir toujours davantage +et se sentir sentir, fût-ce au prix des plus dures douleurs: la +douleur est infinie, pour peu qu'elle se complique d'intelligence. +Prodigieuse faculté de jouir et de souffrir! Philippe Forbier vient +de lui avouer son amour; ils sont là tous les deux, hagards, n'osant +pas se rapprocher l'un de l'autre. «Elle sentait une sensualité +grave s'élever autour d'elle, contre elle, comme une vague qui, +montant, l'obligeait à renverser un peu la tête, les narines +battantes, pour respirer, résister à cet étouffement. Elle avait les +yeux fixes et amincis, les lèvres un peu relevées sur les dents +qu'elle tenait serrées, et comme mordant sur une admirable sensation +de plaisir...»[70] Philippe la regarde, et elle se sent «mourir des +pieds jusqu'au coeur. Avec une violence rapide et complète, elle +souhaita qu'il n'eût plus ni ses yeux, ni son sourire, ni sa voix, +ni aucun de ses gestes, aucune de ses attitudes, plus rien de +lui-même qui la ravissait jusqu'à de telles douleurs».[71] Véritable +femme, en qui non seulement toute émotion, mais le souvenir et +l'imagination même de l'émotion aboutissent immédiatement au trouble +physique. Quand Philippe doit pour un temps s'éloigner d'elle, sa +raison consent à la séparation, mais son corps se révolte. Debout +contre lui, elle dit doucement, les yeux fermés: «Voilà, vous allez +partir, vous partez, j'imagine que c'est maintenant que vous partez, +je vais voir ce que cela me fait». Elle resta un moment +silencieuse, et rouvrant les yeux où de la terreur s'évaporait, elle +dit: «Ce n'est pas possible, cela fait mal dans les os... C'est dans +les épaules et dans les genoux que je ne peux pas vous quitter...» +Cependant, dans ses plus vives extases comme dans ses pires +angoisses, elle demeure lucide, maîtresse de sa pensée, elle +ironise, elle s'analyse, elle généralise. Au sortir des bras de +Philippe rentrée chez elle, elle parle, rit, ne trouve en elle que +repos et satisfaction. «_Seule l'absence d'Henri_ (son mari) _la +troublait un peu, sa présence lui eût donné plus de sécurité_».[72] +A Philippe absent, elle écrit: Ce n'est pas vous que j'aime; j'aime +aimer comme je vous aime... Je n'attends de vous que mon amour pour +vous».[73] «Les hommes ont de la conscience, lui écrit-elle encore. +Les femmes, mon ami, n'ont pas de conscience; elles ont une +épouvantable volonté de n'être pas plus malheureuses qu'elles ne +peuvent».[74] Mais une intelligence si pénétrante appliquée à une +émotivité si violente, loin de l'atténuer l'exacerbe, en multipliant +pour elle les occasions de sentir. De sa volupté, de ses douleurs et +de sa connaissance d'elle-même Sabine se compose un breuvage avec +quoi elle se tue. La morphine qu'elle prend un soir où l'absence de +Philippe lui est intolérable ne fait qu'achever l'oeuvre de mort... +A dire le vrai ce suicide, pour vraisemblable qu'il soit, +n'apparaît pas comme nécessaire, dans le sens psychologique du +terme. On garde le sentiment qu'une cure d'altitude bien choisie, +surveillée par une tendre amitié rendrait l'équilibre à ce système +nerveux surmené, exténué. Si _Madame Bovary_, est un mélodrame, la +_Nouvelle Espérance_ n'est pas une tragédie. Il reste que Madame de +Noailles a créé en Sabine de Fontenay une figure intensément +vivante, hautement représentative à la fois et très neuve: oui d'une +originalité inoubliable vraiment avec son impudeur et sa noblesse, +son égotisme et son ardeur à souffrir, son tumulte, ses cris, ses +colères, ses ravissements, toute cette sensibilité où nulle +sentimentalité ne se mêle, ingénue et violente, trouble, âcre, +amère. + + [69] _Nouvelle Espérance_, p. 15. + + [70] _Nouvelle Espérance_, p. 229. + + [71] _Ibid._, p. 231. + + [72] _Ibid._, p. 234. + + [73] _Nouvelle Espérance_, p. 305. + + [74] _Ibid._, p. 320. + +On peut cueillir çà et là dans les romans de Madame de Noailles de +fines ou fortes indications de psychologie féminine. La femme y +apparaît toujours incomplète, insatisfaite, penchante, achevée +seulement par les caresses des hommes, mais courbée sous tout +l'univers, esclave qui se fait une volupté de sa servitude. Osant +enfin être elle-même, elle dévoile hardiment que toute sa vie +intérieure est à base de sensualité et que tout ce qui émeut +pareillement sa sensualité est pour elle une seule et même chose. +«Voyez, mon Dieu, si M. l'aumônier, pour nous toucher, nous rappelle +notre petite enfance, nos jeux, notre père mort, nous pleurons;... +et si une de nos soeurs nous donne un bouquet à respirer, nous +respirons fort d'abord et nous soupirons après; et si notre ami met +son coeur près de notre coeur, nous ne savons plus rien que son +désir, et notre désir plus tendre encore que le sien. _Toutes ces +choses, mon Dieu, sont une seule chose, la même chose_».[75] Elle +nous révèle le goût singulier qu'elle trouve aux brutalités de la +jalousie masculine. «Ils croient nous offenser, ils ne peuvent que +nous émouvoir, notre orgueil est terrible en nous, mais aux instants +de la volupté, nous n'avons que de la volupté».[76] Voici une bien +spirituelle définition de la conscience: «La conscience, c'est une +tristesse qu'on éprouve après un acte qu'on vient de faire et qu'on +referait encore».[77] Voici une vue terriblement pénétrante sur ces +régions souterraines de l'âme où les sentiments, les instincts, les +désirs, non encore divisés et endigués par l'éducation, communiquent +et se mêlent selon de mystérieuses affinités. «Ah! dans la douleur +et la honte, dans le courage et l'héroïsme, dans le parfum +des tombeaux, qu'y a-t-il toujours de perfide, de sensuel, +d'inavouable?»[78] + + [75] _Visage_, p. 101. + + [76] _Ibid._, p. 156. + + [77] _Ibid._, p. 47. + + [78] _Domination_, p. 67. + +On voit dans quelle mesure les romans de Madame de Noailles nous +peuvent instruire, sont riches de vérité objective. Quant à nous +charmer et à nous émouvoir, de la même façon exactement que sa +poésie, il n'est presque pas une page d'eux qui n'y réussisse. La +_Domination_ abonde en délicieuses impressions de voyage; le _Visage +émerveillé_ est l'hymne le plus frais à l'Amour et à la Nature; la +_Nouvelle Espérance_ est un poignant poème de l'Amour et de la Mort. + + * * * * * + +Il faut le dire: l'art de Madame de Noailles n'est pas égal à son +génie; il pèche par défaut, par excès et par artifice. + +Le défaut est de la pensée. Non pas que nous estimions avec certains +que l'intelligence de Madame de Noailles soit inférieure à sa +sensibilité, et de nombreuses pages de la _Nouvelle Espérance_ +surtout témoignent surabondamment du contraire, mais trop souvent +cette intelligence fonctionne à côté de cette sensibilité, sans s'y +mêler suffisamment. Une sensibilité aussi mobile, aussi torrentielle +devrait être surveillée, réglée, distribuée par une raison ferme, +maîtresse d'elle-même et de toute l'âme; nous avons déjà touché ce +point. Il n'est pas permis d'appliquer indistinctement l'épithète de +_sublime_ à l'odeur de l'aubépine,[79] ou au plaisir qu'on prend à +Venise,[80] et à la musique de Beethoven ou en général à l'héroïsme; +du moins les deux premiers emplois du terme, en même temps qu'ils +font sourire, affaiblissent les deux autres, seuls justifiés. Si +Sabine à la moindre contrariété _s'affole_, nous la plaignons, mais +que va-t-il lui rester d'âme pour les grandes douleurs? Il ne suffit +pas d'une extrême hyperesthésie pour pénétrer le fond de la douleur +ni de la joie humaines; or Madame de Noailles n'a pas que cela, nous +l'avons assez montré, mais l'identité des expressions dont elle use +pour signifier de purs états nerveux et de véritables états d'âme +prête à de fâcheuses confusions. Il faut qu'elle introduise un ordre +plus strict, une mesure plus rigoureuse dans les mouvements de sa +merveilleuse sensibilité. C'est du perfectionnement intérieur de +l'artiste que dépend essentiellement le progrès de son art. + + [79] _Eblouissements_, p. 286. + + [80] _Eblouissements_, p. 16. + +D'un point de vue plus technique, on peut relever chez Madame de +Noailles des artifices de composition et de style. Nous l'avons vu, +ses romans sont mal construits; mais ses poèmes eux-mêmes malgré +leur ordinaire brièveté, ne le sont pas toujours parfaitement. La +_Prière devant le Soleil_ se compose d'au moins trois poèmes +distincts. Il n'y a rien de plus artificiel que la transition du +second au troisième: + + Pourtant, Soleil, ayant oublié tout cela...[81] + + [81] _Eblouissements_, p. 385. + +Une des plus belles pièces des _Eblouissements_, _Paganisme_, dans +sa première partie développe le conflit entre les deux âmes +romantique et classique de Madame de Noailles, et, malgré une +certaine surcharge d'images, le développement est conduit d'une +belle et ferme allure; la seconde partie célèbre la victoire +définitive de l'âme classique; le poète se tourne avec amour vers la +Grèce sa véritable patrie: + + Je viendrai, mes deux mains tenant la double flûte... + Au-dessus des enclos luiront des figues bleues; + Pour cueillir ces fruits chauds entr'ouverts dans l'azur + Je presserai si bien mon corps contre le mur + Que je serai semblable à ces nymphes des frises + Dont la jambe et la main sont dans la pierre prises[82] + + [82] _Eblouissements_, p. 187. + +On remarquera au passage ces trois derniers vers, pur joyau de grâce +hellénique... Jusqu'ici tout est bien; mais il s'agit de terminer le +poème; le poète sent qu'il serait beau de s'élever à une idée plus +générale, d'ouvrir à l'esprit une vaste perspective, d'élargir et +d'approfondir l'horizon, et pour ce faire il recourt à la pensée de +la mort, dont telle est effet la vertu ordinaire: + + Et désormais sans voix, sans effort, sans souhaits, + Ayant touché l'immense et débordante paix, + Voyageuse arrivant et qui baise la porte, + Ne désirant plus rien je serai bientôt morte... + +Mais la poète s'est trompé; comme il n'y a aucune raison de supposer +que le sol de la Grèce ou l'exaucement de ses désirs lui seront +réellement mortels, l'hypothèse de sa mort ne peut apparaître que +comme une gentillesse de conversation, déplacée en cette fin d'un +grave et émouvant débat. La grande idée de la mort ne saurait être +employée comme finale à tout faire... Et d'ailleurs il n'entre pas +un instant dans notre pensée de suspecter la sincérité de Madame de +Noailles, mais la sincérité elle-même a besoin d'art. + +L'excès que nous trouvons chez Madame de Noailles est un excès de +sensations et d'images sous lequel parfois disparaît, ou plie à se +rompre, le fil ténu de la pensée. Le poète, au lieu de creuser en +profondeur, dans le monde de la vie intérieure, s'étend en largeur, +se répand dans le vaste univers. Au lieu de subordonner il +coordonne, quand il ne se contente pas de juxtaposer. Sans doute il +échappe à l'ennui des purs descriptifs, et il serait aussi injuste +qu'inexact de lui appliquer ce principe, vérifié par l'histoire de +tous les arts, que la nature envahit les domaines désertés par +l'âme: il n'est pas d'aspect de la nature qu'il transporte dans son +oeuvre sans l'élaborer, sans y mêler de sa substance. Cependant il +ne peut éviter toujours la monotonie, ni encore une fois l'artifice. +Une énumération n'a d'autre raison de s'arrêter que le bon plaisir +de celui qui énumère; Madame de Noailles ne nous fait-elle pas +quelquefois attendre un peu son bon plaisir? D'autre part, on a +l'impression qu'elle ne distingue pas très exactement et ne connaît +pas de très près chacun des innombrables végétaux qui garnissent +son oeuvre, et l'on constate non sans étonnement que les +descriptions de villes ou de paysages qu'elle n'a jamais vus ne sont +ni moins touffues, ni moins colorées, ni moins odorantes que celles +des lieux qui lui sont familiers. Bref Madame de Noailles a une +_manière_ à elle, très caractérisée, et de cette manière son +excessive facilité l'incline,--tel parmi les musiciens Massenet--à +se faire un _procédé_. Il n'est pas rare qu'un artiste s'imite ainsi +lui-même. + +De ces faiblesses, au reste, aucune n'est constitutive. Elles +tiennent soit à une confiance exclusive, donc excessive, dans +la spontanéité de l'inspiration, soit à une sorte de nonchalance +trop complaisante aux suggestions de la virtuosité. Elles +n'en sont que plus regrettables, si elles empêchent des dons +merveilleux de prendre leur pleine valeur. Or quel artiste fut +plus merveilleusement doué que Madame de Noailles? De ses dons +je ne veux ici retenir que deux, qui la distinguent entre tous +les artistes de sa génération, le don d'expression et le don de +musicalité. + +Il n'est pas vrai, malgré Boileau, que toujours «ce que l'on conçoit +bien s'énonce clairement»; la fonction de concevoir et la fonction +d'exprimer sont distinctes, à tel titre que la pathologie nous les +montre sans cesse dissociées. Mais ce qui dans la littérature et +surtout dans la poésie moderne rend particulièrement délicat le +problème de l'expression, c'est que les états qu'il s'agit de +traduire et de communiquer ne sont pas comme dans la poésie +classique des états relativement simples, à contours définis, objets +de perception claire, construits et reliés les uns aux autres selon +des rapports logiques, mais des états dont la complexité confuse, +enveloppée, indistincte, dont la fluidité et presque la liquidité +semblent invinciblement rebelles au morcellement et à l'immobilisation +qui sont l'opération propre et l'effet de la pensée logique, des états +qui émergent un instant des profondeurs obscures de l'être pour +l'instant d'après s'y replonger, qui enfin se composent, s'enchaînent +les uns aux autres et les uns dans les autres retentissent et se +prolongent selon de subtiles et fuyantes analogies. Ils faut donc à +l'artiste non-seulement une rare aptitude à briser ou à négliger les +associations conventionnelles que nous propose toutes formées, pour +notre plus grande commodité, le commun langage, non-seulement une +extraordinaire acuité et rapidité de vision dans les régions profondes +de la vie de l'âme, mais encore un don mystérieux et merveilleux de +choisir et de combiner les mots afin que, telles les génératrices +d'une courbe pour le géomètre, ils nous permettent de reconstruire, +ils évoquent en nous et nous suggèrent les mouvantes réalités +intérieures dont ils jalonnent les inflexions et les détours. A vrai +dire, dans la mesure où il met en oeuvre un tel don, un artiste +divise les jugements des hommes; il irrite par son obscurité et par +une apparence d'arbitraire les sensibilités qui ne sont point +accordées à la sienne, mais aussi il enchante celles qui lui sont +harmoniques d'un plaisir autrement complet que les artistes +_classiques_, parce que ce qu'il leur fait entendre, mais plus ample, +plus pur, plus libre, c'est le chant même de leurs profondeurs. Pour +certains dont nous sommes, à cause d'un bonheur presque perpétuel dans +l'expression ou la suggestion d'une sensibilité profonde et toute +originale, l'oeuvre de Madame de Noailles dégage un charme, un +enchantement. Dans les citations que nous avons faites en abondance, +le lecteur trouvera sans peine, suivant l'espèce à laquelle il +appartient, de quoi confirmer ou de quoi contester notre sentiment. +Nous nous contenterons de citer un fragment encore, particulièrement +caractéristique. Nous l'empruntons à la _Nouvelle Espérance_[83]. Chez +Sabine de Fontenay, le musicien Jérôme Hérelle chante. «Il chantait, +et la musique, mêlée aux mots, s'épanouissait, sensuelle et rose, +comme une fleur née du sang. Il chantait, et c'était comme une +déchirure légère de l'âme, d'où coulerait la sève limpide et sucrée: + + «Les roses d'Ispahan... + +le soupir gonflait, s'exhalait, recommençait, + + «dans leurs gaines de mousse... +encore une fois toute l'angoisse délicieuse aspirée et rejetée, + + «les jasmins de Mossoul, les fleurs de l'oranger... + +la note penchante et tenue troublait comme un doigt appuyé sur le +sanglot voluptueux... Quel parfum! quelle ivresse! quel flacon +d'odeur d'Orient cassé là; quelles fleurs de magnolia écrasées dont +l'arome à l'agonie fuyait et pleurait... Tout l'air de la chambre +tremblait...» Et l'on croit voir trembler le papier où s'inscrivent +les mouvements de cette sensualité véhémente. Les mots jaillissent +d'elle directement, sans passer par l'intelligence, et directement +vont toucher aux pointes les plus sensibles de nos nerfs. A vrai +dire ils touchent parfois à côté; la phrase: «quelles fleurs de +magnolia écrasées» est tout à fait manquée. Madame de Noailles, chez +qui les associations d'idées ou de sentiments sont foudroyantes, a +sauté ici trop d'intermédiaires; les termes qu'elle unit hurlent +d'un accouplement contre nature. Il lui arrive ainsi de violenter la +langue sans bénéfice. C'est là, si l'on peut dire, le revers de sa +méthode, ou de son absence de méthode. Son style est une invention +perpétuelle; mais, comme dans le choix et l'agencement des mots la +pensée logique a peu de part, lorsque l'expression n'est pas +parfaite, elle est mauvaise. Le cas est rare d'ailleurs, et de plus +en plus rare. + + [83] p. 32-33. + +Il n'est guère de question d'esthétique plus difficile que celle du +rapport de la poésie et de la musique. Toutefois et en gros, il est +certain d'abord que par la mesure et le rythme qui lui sont +essentiels, la poésie, toute poésie s'apparente avec la musique. +C'est à peu près uniquement par le rythme que la poésie classique +peut être dite musicale; encore son rythme, à cause de la +prédominance qu'elle attribue à la pensée logique, à la raison, +est-il trop souvent dans sa régularité d'une monotonie qui contraste +désavantageusement avec la variété presque indéfinie des rythmes +musicaux. La poésie moderne, substituant dans une large mesure à la +logique de la raison la logique des sentiments, se rend par là plus +souple et plus libre, et capable d'occuper dans l'âme des espaces, +de couler dans des retraites que lui eût interdits une forme plus +rigide. Nous ne voyons guère de poète contemporain qui possède au +même degré que Madame de Noailles le don d'approprier étroitement +ses rythmes aux mouvements de sa vie intérieure, de les couler en +quelque sorte instantanément sur la courbe même de ses sensations, +de ses sentiments et de ses pensées. Ici encore nous laissons au +lecteur le soin facile de faire lui-même l'application. Mais la +grande nouveauté de la poésie moderne par rapport à la poésie +classique et l'endroit par où elle se rapproche le plus de la +musique, c'est l'importance qu'elle attache aux qualités musicales +des mots, au détriment parfois de leur vertu signifiante. On sait à +quels excès dans cette direction se portèrent les «décadents». De +leur tentative avortée les écrivains contemporains ont justement +retenu qu'en effet le choix et la combinaison des sonorités pouvait +être un efficace instrument de suggestion, mais ils ne recourent à +cette ressource que dans les limites des lois naturelles et +traditionnelles de la langue. Il y a là une conciliation délicate à +réaliser entre des exigences ordinairement différentes, souvent +opposées; Madame de Noailles y déploie un art spontané incomparable. +Et ainsi, renforçant le sens des mots par leur son, leur puissance +expressive par leur puissance suggestive, les enchaînant selon les +rythmes originaux de sa sensualité fiévreuse, ardente, innombrable, +elle compose une des musiques les plus éblouissantes, les plus +enivrantes et les plus déchirantes qu'il nous ait été donné +d'écouter. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + + + + +OPINIONS + + +=De M. Maurice Barrès= + +Les poèmes de Mme de Noailles ont obtenu à leur naissance un +prodigieux succès. O merveille, on y trouvait de la poésie! Mais +cette poésie, qu'avait-elle de singulier? Je crois que je pourrais +le dire. Nos grands romantiques sont mêlés de mort. Mme de Noailles +est toujours un chant qui s'élève, une flamme. On connaît un +terrible mot révélateur de Chateaubriand: «Quand je peignis René, +écrit-il, j'aurais dû demander à ses plaisirs le secret de ses +ennuis.» Dans la sombre poésie de nos grands romantiques, en effet, +il y a de la fatigue et de la dépression nerveuse. Au contraire, +chez l'auteur du _Visage émerveillé_ on voit au premier plan la +jeunesse qui s'étonne, qui appelle le choc de la vie et qui +s'impatiente de ne point recevoir l'univers dans son âme. + +Cet infatigable élan vers toutes les promesses de bonheur, cet +infini besoin, ce courage à sentir, à désirer, à vivre nous sont +rendus intelligibles avec des ressources inépuisables d'invention +verbale et musicale. Je ne puis rien détacher d'un livre que toutes +les femmes et les jeunes gens commencent à se réciter. Ses +cantilènes frémissantes sont illustrées d'images rapides et +inoubliables. Mais derrière tous les battements de ce coeur +précipité j'entends un thème monotone. Il est tout le génie dont +nous la voyons douée ou, pour mieux dire, affligée. «Il faudra +vieillir et mourir, mais j'aurai été le coeur le plus gonflé et d'où +monta le plus haut cri. Jeunes hommes, sachez que, vivante, je fus +le point le plus sensible de l'univers...» + +Quelle est cette voix qui se vante, si vaine et si attendrissante? +La femme vivra toujours dans le même cercle d'images. Ce n'est ici +qu'une variante géniale de l'éternel cantique féminin. C'est le +vieux _Cantique des cantiques_: «Je suis noire, mais je suis belle, +filles de Jérusalem, comme les tentes de Cédar, comme les pavillons +de Salomon.» Ainsi chantait la Sulamite. Cet appel qui fait +frissonner monte de tous les fameux jardins, du paradis où Eve +mentit, des harems de Salomon, du balcon fleuri de Juliette et des +arceaux d'un cloître, où la sainte discipline l'épure, l'apaise et +le transforme, mais aussi, en le comprimant, semble parfois +l'exacerber... + +Un tel poète nous aide à comprendre ce que furent par exemple les +Hugo et les Lamartine. Celui-ci, à la campagne, sortait le matin +avec un exemplaire à grandes marges du Tasse ou de l'Arioste; il +lisait quelques strophes: sous leur action, sa source intérieure +jaillissait et il écrivait, sans que sa volonté y prît une part +discernable, ses magnifiques psalmodies. Hugo était le lieu d'un +pareil phénomène. De là l'étonnement qu'il ressentait de son génie, +jusqu'à se dire, à notre grand scandale: «Ne suis-je pas la bouche +de Dieu?» + +Ces grands favorisés ont des âmes qui se mettent plus aisément en +branle que les nôtres. Le rythme de leurs paroles vient de celui de +leurs sentiments. D'où voulez-vous que naisse la noblesse des +expressions, sinon de la noblesse du coeur? Nul vrai poète qui ne +soit magnanime. D'ailleurs la faculté de se représenter clairement +et fortement un grand nombre d'êtres et de choses, c'est le don +divin par excellence, c'est la charité et la sympathie. + +Mme de Noailles aime admirer. Elle en use avec les oeuvres et avec +les gens comme avec les légumes, les fleurs, les arbres et les +paysages. Partout elle trouve à s'émerveiller, disons mieux, à être +humaine. Quand il y a tant de regards qui appauvrissent +nécessairement ce qu'ils considèrent, parce qu'ils sont des regards +d'hommes chétifs, voici qu'avec une admirable plénitude cette âme +royale enrichit et ennoblit, charge de richesse et vivifie tous les +objets vers quoi elle se tourne. Dans la dure vie positive, cette +générosité d'âme et cette spontanéité entraînant à des erreurs... +Mais, dans le domaine des arts, cette incompressible puissance de +charité est le premier moyen du génie. + + (_Le Figaro_, 9 juillet 1904). + + +=De M. Léon Blum= sur l'_OEuvre poétique de Madame de Noailles_: + +... Le retour au Romantisme fut, il y a dix ans, le caractère du +mouvement poétique. Ce qu'on a nommé l'humanisme ne fut qu'un +romantisme rajeuni. Mais chez les plus distingués des humanistes +l'influence verlainienne restait sensible, et Madame de Noailles en +est restée, à ce que je crois, totalement exempte. Elle n'est guère +qu'une romantique, et c'est de Musset que je la verrais proche, un +Musset qui ne cherche pas l'esprit, un Musset sans sa grâce allante +et sa plaisanterie désinvolte, sans son penchant oratoire, sans +toute sa facilité française, un Musset plus âpre, plus chargé, plus +fiévreux, plus complexe, au sang plus lourd, je voudrais pouvoir +dire un Musset barbare. + +Il faut cependant marquer dès à présent quelques différences +essentielles. Sans doute le lyrisme de Lamartine, de Musset ou même +de Hugo est un lyrisme purement personnel. Mais si le poète se +chante lui-même, il ne chante pas pour lui seul. Le poème, sorti +d'un homme, vaut pour tous les hommes... Le rêve romantique, le +chant romantique, même en ce qu'ils eurent de plus spécial ou de +plus neuf, furent le rêve et le chant communs d'un moment de +l'humanité... Rien de pareil chez Madame de Noailles. Sa poésie sort +d'elle-même et retombe en elle, comme l'élan du jet d'eau dans le +bassin. Son éternel sujet, c'est sa personne, mais dans ce qu'elle a +de particulier, d'unique, non dans ce qu'elle a de commun et de +général... + +L'inspiration lyrique s'est toujours ramenée à un nombre limité de +thèmes uniformes, et ce qu'il y a d'analogue entre tous ces thèmes, +c'est qu'ils posent soit l'accord, soit le conflit d'un des +sentiments généraux de l'âme avec une force ou avec un état +extérieur... Le poème lyrique apparaît d'ordinaire comme un +dialogue, dialogue avec l'être aimé, avec la vie, avec la mort, +avec le bonheur, avec les puissances naturelles. Et voici qu'en +trois volumes de vers Madame de Noailles exhale un long solo où l'on +n'entend jamais parler qu'une âme. Il y a là des vers d'amour, sans +doute, bien qu'assez rares, mais où il semble que la force du désir +s'élance seule, comme un cri sans écho à qui rien ne répond... Nul +poème ne traduisit plus intensément que ceux-là le sentiment de la +vie, mais c'est la vie d'un être à qui la conscience de sa propre +réalité suffit, qui ne vivrait pas moins s'il était seul vivant au +monde, et cette certitude, cette volonté d'être qui sort du plus +intime de sa substance gonfle sa personne sans jamais s'en +échapper... + +Ce lyrisme sans humanité, sans religion,--au sens où l'entendaient +les romantiques,--où l'on ne trouve ni aspiration, ni besoin, ni +foi, ni doute dont les autres hommes aient leur part, qui ne connaît +ou ne touche hors de soi nulle raison de vivre, de souffrir ou +d'espérer, ce lyrisme d'une sorte unique tient-il à un vice où à une +vertu, représente-t-il une force ou une faiblesse, faut-il l'exalter +ou le condamner? Je ne sais trop, et l'avenir en décidera mieux que +nous. Mais je crois que là est la singularité, le don original, la +raison d'être du poète... + + (_La Revue de Paris_, 15 juin 1908). + + +=De M. Léon Daudet= sur l'_Ombre des Jours_: + +Ce m'est une joie de constater ici la naissance et la formation d'un +tempérament lyrique de premier ordre, car ces genèses-là témoignent +généralement, dans les sociétés où elles se produisent, d'un effort +vers l'ordre et la lumière... Ce que nous demandions au poète +d'aujourd'hui et de demain, et ce que nous offre Madame de Noailles, +c'est un chant lancé comme un cri, par une nécessité irrésistible, +aux approches d'un doute qui envahit tout, d'une critique et d'une +analyse qui blessent incessamment la légende, d'un utile qui menace +le beau. Ce qu'elle nous apporte dans sa fine corbeille, tressée +selon la tradition pure, c'est la révolte de jeunesse et de +reviviscence, l'immortelle candeur irritée devant les tourments de +ce monde, l'immortelle allégresse du désir... + + (_Le Gaulois_, 2 juillet 1902). + + +=De M. Marcel Proust= sur les _Eblouissements_: + +... J'aurais aimé m'attarder aux beautés de pure technique aussi +bien qu'aux autres, vous signaler au passage... tant de notations +d'une justesse délicieuse: + + Dans les taillis serrés où la pie en sifflant + Roule sous les sapins comme un fruit noir et blanc. + ... Près des flots de la Drance + Où la truite glacée et fluide s'élance, + Hirondelle d'argent aux ailerons mouillés... + +Métaphores qui se composent et nous rendent le mensonge de notre +première impression, quand nous promenant dans un bois ou suivant +les bords d'une rivière nous avons pensé d'abord en entendant rouler +quelque chose que c'était quelque fruit et non un oiseau, ou quand +surpris par la vive fusée au-dessus des eaux d'un brusque essor, +nous avons cru au vol d'un oiseau avant d'avoir entendu la truite +retomber dans la rivière. Mais ces charmantes et toutes vives +comparaisons qui substituent à la constatation de ce qui est la +résurrection de ce que nous avons senti... disparaissent elles-mêmes +à côté d'images vraiment sublimes, toutes créées, dignes des plus +belles d'Hugo. Il faudrait avoir lu toute la pièce sur la splendeur, +l'ivresse, l'élan de ces matinées d'été où on renverse la tête afin +de suivre des yeux un oiseau lancé jusqu'au ciel, pour éprouver tout +le vertige, sentir tout le mystère de ces deux derniers vers: + + Tandis que détaché d'une invisible fronde + Un doux oiseau jaillit jusqu'au sommet du monde + +Connaissez-vous une image plus splendide et plus parfaite que +celle-ci: (il s'agit de ces admirables Eaux de Damas qui s'élancent +et montent dans le fût des fontaines, puis retombent, font passer +partout les linges mouillés de leur fraîcheur et l'odeur du melon et +des poires crassanes avec un parfum de rosier). + + ..... Comme une jeune esclave + Qui monte, qui descend, qui parfume et qui lave! + +Là encore pour comprendre toute la noblesse, toute la pureté, tout +l'_inventé_ de cette image si soudaine et si achevée, qui naît +immédiate et complète, il faut relire la pièce, l'une des plus +_poussées_ en expression, des plus entièrement senties aussi de ce +volume, peinte du commencement jusqu'à la fin, en face, en présence +d'une sensation pourtant si fugace qu'on sent que l'artiste a dû +être obligé de la recréer mille fois en lui pour prolonger les +instants de la pose et pouvoir achever sa toile d'après nature,--une +des plus étonnantes réussites, le chef d'oeuvre peut-être de +l'_impressionnisme_ littéraire. + + (_Le Figaro_, 15 juin 1907.) + + +=De M. Emile Faguet=, à propos de la _Nouvelle Espérance_: + +Cette femme aura bien du talent. Elle est dans le train qui y mène. +Et sa station n'est pas très loin. + + (_La Revue latine_). + + +=De M. Emile Ripert=: + +On ne sait si c'est artifice ou naïveté, sa façon d'assembler les +mots. On est étonné, on ne comprend pas trop. Pourtant on voit, on +sent, on entend... Dans une de ses dernières poésies elle parle +ainsi: + + Au cercle étroit d'un bassin rond et gris, + L'eau s'endormait, petite eau qui se rouille. + +«Petite eau qui se rouille...» Si vous comprenez, moi pas. Seulement +je _vois_ l'eau stagnante, un peu rouge, je sens l'odeur de l'eau +morte, et tout le calme inerte, l'ennui qui use et qui ronge... Les +images aussi sont nouvelles: Madame de Noailles se dit «lasse comme +un jardin sur lequel il a plu», et ce simple vers assimile si +parfaitement certaines journées d'accablement, de calme désespoir +après la crise violente des pleurs à l'aspect du feuillage lourd, +des fleurs froissées, des terres humides, qu'on admire ce génie +instinctif qui, du premier coup et sans tâtonnements, aboutit aux +effets que chercherait en vain l'art le plus profond... + + (_La Revue Hebdomadaire_). + + +=De M. Auguste Dorchain=: + +On ne peut s'y méprendre; il y a ici plus que de talent, plus que de +l'art, plus que la réalisation patiente et achevée d'un beau rêve: +il y a la ferveur, il y a l'enthousiasme, il y a l'oubli total de +soi-même, ou plutôt, ce qui est la même chose, le don absolu de tout +son être, âme et corps, comme aux plus saintes minutes d'un grand +amour,--il y a le génie. + + (_Les Annales politiques et littéraires_). + + +=De M. Lucien Corpechot=: + +Nul écrivain ne nous a jamais renseignés avec autant d'abondance et +de sincérité sur les mouvements secrets de la sensibilité féminine. +Il entre dans le génie de Madame de Noailles une franchise qui lui +donne le courage d'exprimer tout ce qu'elle sent. Elle ne s'abuse +point sur elle-même quand elle écrit: + + J'ai vu ce que j'ai vu et ce que j'ai senti + D'un coeur pour qui le vrai ne fut point trop hardi. + +La _Nouvelle Espérance_, contenait de véritables révélations. Le +_Visage émerveillé_ nous livre toute une vie intérieure. + + (_Le Soleil_, 28 juin 1904). + + +=De M. Pierre Hepp=: + +Le don prépondérant de Madame de Noailles, c'est une haute vertu de +suggestion. Son secret, c'est qu'à la rencontre de tout objet senti +se porte instantanément un représentant verbal, avant qu'intervienne +la moindre opération abstraite. Il en résulte une unité d'éclosion, +une adaptation de terminologie qui déjoue les reproches des +professeurs de syntaxe. + + (_La Grande Revue_). + + + + +BIBLIOGRAPHIE + + +L'OEUVRE + +_Le Coeur innombrable_, poésies, Paris, Calmann-Lévy, 1901, +in-12.--L'_Ombre des Jours_, poésies, Paris, Calmann-Lévy, 1902, +in-12.--_La Nouvelle Espérance_, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1903, +in-12.--_Le Visage émerveillé_, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1904, +in-12.--_La Domination_, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1905, +in-12.--_Les Eblouissements_, poésies, Paris, Calmann-Lévy, 1907. + + +A CONSULTER. + +_Léon Daudet_, à propos de l'_Ombre des Jours_, Le Gaulois, 2 +juillet 1902.--_Emile Faguet_, La Revue latine, juillet +1903.--_Lucien Corpechot_, Le Soleil, 28 juin 1904.--_Pierre Hepp_, +La Grande Revue, juin 1907.--_Emile Ripert_, la Revue Hebdomadaire, +13 juillet 1907.--_Auguste Dorchain_, les Annales politiques et +littéraires, mai 1906.--_Maurice Barrès_, Le Figaro, 9 juillet +1904.--_Marcel Proust_, sur les _Eblouissements_, Le Figaro, 15 juin +1907.--_Léon Blum_, l'_OEuvre poétique de Madame de Noailles_, Revue +de Paris, 15 janvier 1908. + + + + +TABLE + + + TEXTE + + Pages. + + BIOGRAPHIE DE LA COMTESSE DE NOAILLES, PAR + RENÉ GILLOUIN 5 + + + OPINIONS: + + De M. Maurice Barrès 61 + + De M. Léon Blum 63 + + De M. Léon Daudet 65 + + De M. Marcel Proust 66 + + De M. Emile Faguet 68 + + De M. Emile Ripert 68 + + De M. Auguste Dorchain 69 + + De M. Lucien Corpechot 69 + + De M. Pierre Hepp 70 + + BIBLIOGRAPHIE 71 + + + ILLUSTRATIONS: + + PORTRAIT DE LA COMTESSE DE NOAILLES, en frontispice. + + AUTOGRAPHE DE LA COMTESSE DE NOAILLES 59 + + +PRIVAS.--IMPRIMERIE LUCIEN VOLLE. + + + + + +End of Project Gutenberg's La Comtesse Mathieu de Noailles, by René Gillouin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES *** + +***** This file should be named 44390-8.txt or 44390-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/4/3/9/44390/ + +Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License available with this file or online at + www.gutenberg.org/license. + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation information page at www.gutenberg.org + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at 809 +North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email +contact links and up to date contact information can be found at the +Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit www.gutenberg.org/donate + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For forty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/44390-8.zip b/old/44390-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..08d7ae8 --- /dev/null +++ b/old/44390-8.zip diff --git a/old/44390-h.zip b/old/44390-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e79009f --- /dev/null +++ b/old/44390-h.zip diff --git a/old/44390-h/44390-h.htm b/old/44390-h/44390-h.htm new file mode 100644 index 0000000..8051688 --- /dev/null +++ b/old/44390-h/44390-h.htm @@ -0,0 +1,3148 @@ + <!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + <html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" + content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title> + The Project Gutenberg's eBook of La comtesse Mathieu de Noailles, by René Gillouin</title> + <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> + <style type="text/css"> + + h1,h2,h3 {text-align: center; + clear: both;} + + h2 {margin-top: 4em; margin-bottom: 2em;} + + h2.less {margin-top: 2em; margin-bottom: 2em; + page-break-before: avoid;} + + h3 {margin-top: 2em; font-size: 110%;} + + .subh {font-weight: normal; margin-bottom: 2em; text-align: center;} + + div.titlepage, + div.frontmatter + { + text-align: center; + page-break-before: always; + page-break-after: always; + } + + div.titlepage p + { + text-align: center; + font-weight: bold; + line-height: 1.3em; + } + + div.frontmatter p + { + text-align: center; + margin-top: 4em; + } + + .titlepage p + { + text-align: center; + font-weight: bold; + line-height: 1.3em; + } + + div.chapter + {page-break-before: always; margin-top: 4em; text-align: center;} + + .topspace {margin-top: 4em;} + + .halftitle {text-align: center; margin-top: 2em; font-size: x-large;} + + .end + { + text-align: center; + font-size: small; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 4em; + } + + hr.deco {width: 5%;} + hr.tb {width: 5%; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} + hr.chap {width: 15%; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} + + div.header + {page-break-before: always; margin-top: 4em;} + + div.header p {text-align: center;} + + .poetry {font-size: 95%; margin-left: 20%; margin-right: 10%; + margin-bottom: 1em; text-align: left; } + .poetry .stanza { margin: 1em 0em 1em 0em; } + .poetry p { margin: 0; padding-left: 3em; text-indent: -3em; } + .poetry p.i1 {margin-left: 1em;} + .poetry p.i2 {margin-left: 2em;} + .poetry p.i4 {margin-left: 4em;} + .poetry p.i8 {margin-left: 8em;} + .poetry p.i9 {margin-left: 9em;} + .poetry p.i10 {margin-left: 10em;} + .poetry p.i12 {margin-left: 12em;} + + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + .tdl {text-align: left; vertical-align: top; + padding-left: 1em; text-indent: -1em;} + .tdr {text-align: right; vertical-align: bottom;} + + th {padding-top: 1em; padding-bottom: 1em;} + + .pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ + /* visibility: hidden; */ + position: absolute; + right: 5%; + font-size: 0.6em; + font-variant: normal; + font-style: normal; + text-align: right; + background-color: #FFFACD; + padding: 0.3em; + } /* page numbers */ + + .pagenumh { display: none; } + +/* footnotes */ + .footnotes {border: 1px dashed; padding-bottom: 2em; background-color: #F0FFFF; + margin: auto; width: 30em; } + .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%;font-size: 0.9em;} + .footnote .label, + .fnanchor {vertical-align: super; text-decoration: none; font-size: x-small; + font-weight: normal; font-style: normal;} + + .tnote {margin: auto; + margin-top: 2em; + border: 1px solid; + padding: 1em; + background-color: #F0FFFF; + width: 25em;} + + sup {font-size: 0.7em; font-variant: normal;} + + .smcap {font-variant: small-caps; font-size: 90%;} + .center {text-align: center;} + .quote {font-size: 95%; margin-left: 20%; margin-right: 10%;} + .signature {text-align: right; clear: both; margin-left: 25%; width: 75%;} + .opinion {margin-top: 2em;} + + .figcenter {margin: auto; text-align: center;} + + .p2 {margin-top: 2em;} + .p4 {margin-top: 4em;} + + .i1 {margin-left: 1em;} + .i2 {margin-left: 2em;} + .i4 {margin-left: 4em;} + .i9 {margin-left: 9em;} + .i12 {margin-left: 12em;} + + .xs {font-size: x-small;} + .small {font-size: small;} + .large {font-size: large;} + .xlarge {font-size: x-large;} + +@media screen +{ + body + { + width: 90%; + max-width: 45em; + margin: auto; + } + + p + { + margin-top: .75em; + margin-bottom: .75em; + text-align: justify; + } +} + +@media print, handheld +{ + p + { + margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + + .poetry + { + margin: 2em; + display: block; + } + + .smcap + { + text-transform: uppercase; + font-size: 90%; + } + + hr.deco + { + width: 5%; + margin-left: 47.5%; + } + + hr.tb + { + width: 5%; + margin-left: 47.5%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + } + + hr.chap + { + width: 15%; + margin-left: 42.5%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + } +} + +@media handheld +{ + body + { + margin: 0; + padding: 0; + width: 90%; + } + + .tnote + { + width: auto; + } + +} + + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's La Comtesse Mathieu de Noailles, by René Gillouin + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Comtesse Mathieu de Noailles + +Author: René Gillouin + +Release Date: December 8, 2013 [EBook #44390] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES *** + + + + +Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<div class="tnote"> +<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. +L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. +Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_I"> I</a></span></p> +<p class="halftitle">COMTESSE DE NOAILLES</p> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_II"> II</a></span></p> + +<div class="topspace frontmatter"> +<p>Il A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:</p> + +<p><i>Dix exemplaires sur Japon impérial, numérotés de +1 à 10 et douze exemplaires sur Hollande, numérotés de +11 à 22.</i></p> + +<p>N<sup>o</sup> ****</p> + +<p class="topspace">Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, +y compris les pays scandinaves.</p> +</div> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_1"> 1</a></span> +<span class="pagenumh"><a id="Page_2"> 2</a></span></p> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/illus_004.jpg" width="350" height="496" alt="Comtesse de Noailles" /> +</div> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_3"> 3</a></span></p> + +<div class="topspace titlepage"> + +<p><em>LES CÉLÉBRITÉS D'AUJOURD'HUI</em></p> + +<h1><span class="large">La Comtesse</span><br /> +Mathieu de Noailles</h1> + +<p><span class="xs">PAR</span><br /> +<span class="large">RENÉ GILLOUIN</span></p> + +<p class="small">BIOGRAPHIE CRITIQUE<br /> +ILLUSTRÉE D'UN PORTRAIT-FRONTISPICE<br /> +ET D'UN AUTOGRAPHE<br /> +SUIVIE D'OPINIONS ET D'UNE BIBLIOGRAPHIE</p> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/logo.jpg" width="90" height="102" alt="" /> +</div> + +<p><span class="large">PARIS</span><br /> +<span class="small">BIBLIOTHÈQUE INTERNATIONALE D'ÉDITION</span><br /> +<i>E. SANSOT & C<sup>ie</sup></i><br /> +<span class="xs">7, RUE DE L'ÉPERON, 7.</span></p> +<hr class="deco" /> +<p class="small">MCMVIII</p> +</div> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_4"> 4</a></span> +<span class="pagenumh"><a id="Page_5"> 5</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<div class="figcenter p4"> +<img src="images/illus_007.jpg" width="398" height="76" alt="" /></div> + +<h2 class="less">LA COMTESSE<br /> +MATHIEU DE NOAILLES</h2> +</div> + +<p>La comtesse Mathieu de Noailles descend par +son père de la puissante maison valaque des +Bibesco, devenus Brancovan par adoption au milieu +du XIX<sup>e</sup> siècle. Son grand-père Georges Bibesco, +hospodar de Valachie de 1843 à 1848, avait +épousé une princesse moldave de race grecque, +Zoé Mavrocordato, fille adoptive du dernier des +princes Bassaraba de Brancovan. Celui-ci vécut +assez pour adopter également le fils aîné de +Georges Bibesco et de Zoé Mavrocordato, +Grégoire, à qui furent transférés tous les titres, +privilèges et dignités de l'antique famille des +Brancovan. La princesse actuelle de Brancovan, +sa veuve, mère de Constantin de Brancovan que +Paris a connu directeur de la <cite>Renaissance latine</cite>, +<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span> +et de Mesdames la comtesse de Noailles et la +princesse de Chimay, appartient à la famille +grecque orientale des Musurus, où la haute culture +est traditionnelle. Un cardinal Musurus fut l'ami +et le collaborateur d'Erasme, et l'auteur d'une +recension de Platon. Le père de Madame de +Brancovan, Musurus Pacha, ambassadeur de +Turquie à Londres, a laissé une traduction de +Dante en grec ancien. On sait quelle admirable +pianiste est la princesse de Brancovan elle-même.. +Le mélange en Madame de Noailles des sangs des +Bibesco, des Musurus et des Mavrocordato peut +expliquer, ou au moins symboliser, la diversité de +son génie âpre et viril, mol, pliant et passionné, +amoureux pourtant de raison et de mesure.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>L'enfance de Madame de Noailles s'est partagée +entre Paris où elle est née et la Haute-Savoie où la +princesse de Brancovan passe plusieurs mois chaque +année en son château d'Amphion, sur les bords du +lac de Genève. Cette région de la Haute-Savoie +est un pays à deux visages, l'un tendre et presque +voluptueux, où déjà s'empreint la mollesse italienne, +l'autre, touché de la rudesse alpestre, où l'expression +de la passion se nuance de gravité, de concentration +et de profondeur. C'est celui-ci surtout +qu'en ses jeunes années aimait à contempler +Madame de Noailles. Les souvenirs de Saint +François de Sales et de Jean-Jacques Rousseau en +précisaient pour elle le sens émouvant, et c'était +<span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span> +toute une sensibilité catholique et romantique +dont s'imprégnait son cœur précoce:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Un romanesque ardent émanait de cette eau</p> +<p>Comme au temps de Byron, comme au temps de Rousseau...</p> +<p>C'était une sublime, immense rêverie...</p> +<p>—Soir des lacs, bercement des flots, rose coteau,</p> +<p>Village qu'éveillait le remous d'un bateau,</p> +<p>Petits couvents voilés par des aristoloches,</p> +<p>Senteur des ronciers bleus, matin frais, voix des cloches</p> +<p>Voix céleste au-dessus des troupeaux, voix qui dit:</p> +<p>«Il est pour les agneaux de luisants paradis»...</p> +<p>Barque passant le soir en croisant ses deux voiles</p> +<p>Comme un ange attendri courbé sous les étoiles,</p> +<p>C'est vous qui m'avez fait ce cœur triste et profond,</p> +<p>Si sensible, si chaud que l'univers y fond.<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor"> [1]</a></p> +</div></div> + +<p>Les jardins et la campagne d'Amphion sont à +la source de ce qu'il y a de plus pur et de plus +pénétrant dans le sentiment de la nature de +Madame de Noailles.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Ce sentiment se manifesta chez elle de bonne +heure, non-seulement avec une rare intensité, +mais avec une qualité tout originale. Un jour de sa +toute enfance, au cours d'une promenade elle +entendait les grandes personnes causer de <em>décorations</em>. +Ayant demandé qu'on lui expliquât ce mot nouveau +pour elle: «les décorations, lui fut-il répondu, +sont la récompense des belles actions». A ce +moment les promeneurs passaient sous un magnifique +<span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span> +acacia qui embaumait: «Eh bien! s'écria +l'enfant, pourquoi ne décore-t-on pas cet acacia?» +Petite fille issue du panthéiste Orient, le premier +mouvement de son cœur en face de la nature est +celui même de Xerxès chargeant de bracelets et de +colliers son fameux platane. «Tout ce qui vit ici,» +écrira-t-elle plus tard,</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Tout ce qui vit ici, la fontaine, le banc,</p> +<p class="i1"> La cloche du jardin qui sonne,</p> +<p>Le délicat cerfeuil qui frise sous le vent</p> +<p class="i1"> <em>Sont pour moi de douces personnes</em>.<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor"> [2]</a></p> +</div></div> + +<p>L'autre amour de Madame de Noailles enfant, ce +fut la musique, l'Art-Femme, synthèse obscure de +tout idéalisme et de toute sensualité. Des années, +comme dans les jardins, elle a vécu dans la musique +sans savoir que c'était son plaisir, sa douleur, sa +plénitude. Cœur puéril et passionné que le désespoir +solitaire, tendu, sublime de Beethoven, +l'ardeur molle et brisée de Chopin, ses sonates</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Dont l'andante est si fort que la main sur son cœur</p> +<p>On ne sait si l'on meurt de peur ou de bonheur,<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor"> [3]</a></p> +</div></div> + +<p>la nostalgie fiévreuse, la mortelle irritation de +Wagner contractaient jusqu'à l'oppression, exaltaient +jusqu'au délire!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span></p> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Mais quel vertige amer et quel trouble profond!</p> +<p>Le livide plaisir s'emplit d'ombre et d'angoisse;</p> +<p>Musique, qui nous tient, nous lie et nous terrasse,</p> +<p>Que tes jeux sont aigus et quel mal ils nous font!<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor"> [4]</a></p> +</div></div> + +<p>Et penchons-nous sur la rêverie de Sabine de +Fontenay,—cette héroïne de la <cite>Nouvelle Espérance</cite> +où Madame de Noailles a tant mis d'elle—tandis +qu'elle écoute chanter son cousin Jérôme: «Ah! +la musique, la musique! l'homme et la femme si +misérables, l'amour si impossible, tout si triste et +si bas autour d'eux, et la musique qui leur fait en +rêve ces corps de lumière, ces bouches de larmes +et de suavité, ces regards plus déchiffrés et plus +adhérents que les mains autour des cous renversés... +Mon Dieu! pensait-elle, comme cela fait mal et pourquoi +toujours cette vague attente du baiser?»<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor"> [5]</a> +Perçoit-on dans cette effusion lyrique le double +aspect d'idéalisme et de sensualité par quoi nous +caractérisions la musique elle-même? Au cours de +cette étude se préciseront les analogies qui font de +Madame de Noailles le plus <em>musical</em> de nos poètes.</p> + +<p>A quinze ans, elle eut une crise de mysticité où +ses lectures favorites furent l'<cite>Imitation</cite>, et Pascal +qu'elle ne comprenait guère, mais qui l'émouvait +puissamment. Elle n'en goûtait pas moins d'ailleurs +et Racine, et Hugo, et Musset, et Loti. C'est plus +tard seulement qu'elle connut et aima la Grèce, par +les poètes épigrammatiques et Anatole France.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span> +Mais l'évènement intellectuel de son adolescence, +ce fut la découverte de la philosophie de Taine. +Une après-midi de printemps dont elle a gardé +l'exacte mémoire, sur une colline près de Monte-Carlo, +dans le soleil et l'odeur des fleurs, quelqu'un +en qui elle avait mis sa confiance lui expliqua que +le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol +et le sucre, et tout ce qui s'ensuit pour la morale +et la métaphysique. Chaque parole de l'initiateur +écartait un voile, dissipait un rêve, ruinait un +espoir; mais de la mer étincelante sous le soleil +éternel, de la flûte d'un pâtre assis au bord du +chemin et de son désespoir même jaillissait pour +elle un frénétique appel à jouir de cette vie si +courte... O indigente et basse philosophie! Que +de jeunes esprits n'a-t-elle pas vainement désolés, +quand encore elle ne les a pas pervertis! Et +c'est assurément un problème de savoir comment +et dans quelle mesure l'erreur peut engendrer la +vérité ou se revêtir de beauté, mais le fait est que +la philosophie de Taine, utile en son temps à +l'avancement des études psychologiques, s'étant +infiltrée d'autre part dans la sensibilité romantique, +fond commun de tous les poètes du siècle, y a +formé la source encore aujourd'hui jaillissante d'un +pathétique nouveau et déchirant. Madame de Noailles +l'a elle-même finement noté, chez Musset, et on +peut étendre cette observation à tous les artistes +de son époque, le désespoir est sans âcreté, et le +bonheur sans ironie. Or c'est l'inévitable effet d'une +<span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span> +telle philosophie, avec ses négations brutales, et le +divorce radical qu'elle accuse entre nos aspirations +et la réalité, d'introduire dans la sensibilité un +principe, soit d'âcreté, soit d'ironie. Barrès, qui +excelle à cumuler les bénéfices de positions contradictoires, +a développé dans l'une et l'autre +direction son romantisme, et, pour tout dire, +aggravé son mal tellement, qu'il dut enfin se mettre +en quête d'un remède. Dans l'œuvre de Barrès +qu'elle sait par cœur, Madame de Noailles a bu à +longs traits le poison,—et repoussé le remède, +qui d'ailleurs, pour des raisons aisées à saisir, ne +lui convenait en effet nullement; de sorte que +sous son génie accablée elle défaille, sans qu'on +voie d'où lui viendrait le secours.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Sa vocation s'affirma de très bonne heure. Vers sa +dixième année elle vit venir en visite à Amphion, +à quelques jours d'intervalle, un prince régnant et +Frédéric Mistral. Elle vénéra, adora Mistral et +négligea le prince. Dès lors son choix était fait: +déjà elle s'essayait à versifier... Peu d'années plus +tard, à Paris, sans cesse elle entraînait sa gouvernante +vers le lycée Janson, où l'attirait invinciblement +le visage de Pascal. Après avoir de 11 à 16 ans +couvert de prose de volumineux cahiers, elle revint +à la poésie. C'est seulement en 1901, après son +mariage, qu'elle publia son premier livre, le <cite>Cœur +innombrable</cite>, depuis assez longtemps déjà achevé. +Puis parurent l'<cite>Ombre des Jours</cite> (1902), la <cite>Nouvelle</cite> +<span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span> +<cite>Espérance</cite> (1903), le <cite>Visage Emerveillé</cite> (1904), la +<cite>Domination</cite> (1905), les <cite>Eblouissements</cite> (1907): trois +romans, trois recueils de poèmes. Dès son premier +livre elle saisit l'opinion, ne fut indifférente à +personne. Elle eut des détracteurs passionnés qui +feignaient de croire que son nom, sa situation +mondaine et sa beauté constituaient l'essentiel de +son génie; des adorateurs persuadés que leur +enthousiasme eût été le même si elle eût été +pauvre, laide, et se fût appelée Durand; +des admirateurs mesurés, plus ou moins sensibles +à la nouveauté et à l'abondance de son inspiration, +ou aux imperfections de sa forme:—envie, +admiration, amour, aube éclatante de sa jeune +gloire... Au vrai, pour tout esprit non prévenu, +son génie est incontestable; et c'est une question +intéressante de savoir si et en quoi sa situation +mondaine a pu la servir ou lui nuire.</p> + +<p>Pour un homme, et plus encore pour une femme +qui se voue à l'art, il est trop clair qu'un grand +nom, une belle fortune présentent des avantages +pratiques inappréciables. Encore ne vont-ils point +sans quelque inconvénient. La part qui est due à +la mode dans un succès s'épuise vite: le dernier +livre de vers de Madame de Noailles, les <cite>Eblouissements</cite>, +ne semble pas avoir reçu, au moins dans +la presse, un accueil aussi chaud que le <cite>Cœur +innombrable</cite> et l'<cite>Ombre des Jours</cite>, et pourtant il leur +est aussi supérieur que l'est la <cite>Nouvelle Espérance</cite> +au <cite>Visage</cite> et à la <cite>Domination</cite>. Mais c'est surtout au +<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span> +point de vue de son développement intérieur que +l'artiste dans des conditions extérieures trop favorables +trouve de graves périls. Surveillé et limité +par son milieu il surveille et limite à son tour ses +sentiments, ou au moins leur expression; il n'ose +pas oser, perdre la pudeur, ce qui est la condition +première de tout art. Isolé d'ailleurs de la vie, il +ne sait ou ne veut pas se mettre en quête d'elle, +et si parfois il la rencontre, il ne s'en rend point +le maître, ignorant du rude effort qu'il y faut. Or +de ce double péril Madame de Noailles a été préservée +par la sincérité entière, irréductible de sa nature et par +sa prodigieuse perméabilité à toutes les émotions. +Sincérité, candeur, spontanéité, naïveté, ingénuité, +autant de mots qui d'eux-mêmes, qu'on la lise ou +l'écoute, vous viennent aux lèvres. «Sabine, écrit-elle, +et on est invinciblement tenté de lui appliquer +à elle, la part faite à beaucoup d'ironie, cette +caractéristique de son héroïne, «Sabine discutait, +affirmait comme on fait un serment; elle avait +toujours l'air de dire à la suite de ce qu'elle énonçait: +«Je vous jure que c'est ainsi»; elle prononçait: +«Cela est vrai...» sur le ton dont elle aurait +crié: «J'ai soif...» avec une assurance puisée au lieu +même de la certitude physique et du besoin...»<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor"> [6]</a>. +Plus peut-être qu'il n'eut fallu parfois pour +son repos, Madame de Noailles a le courage d'elle-même +et de toute elle-même. Quant à sa sensibilité, +<span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span> +en fut-il jamais de plus aisément blessable, de +plus continûment frémissante? Je l'ai vue s'émouvoir +jusqu'aux larmes à la soudaine évocation d'un +chagrin vieux de vingt ans. Sensible, comme +Sabine «jusqu'au trouble de l'esprit et jusqu'au +malaise physique», Madame de Noailles ignore la +paix et le repos des nerfs, sinon du cœur:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Je suis l'être que tout enivre et tout afflige...</p> +<p>Et je vis étonnée, aveuglée, éblouie,</p> +<p>Sachant bien que pourtant la détresse inouïe</p> +<p>A depuis mon enfance exalté tous mes jours...</p> +<p>Hélas! je vis, toujours errante et toujours ivre</p> +<p>Je vis, pleine d'azur, de sanglots, de souhaits...</p> +</div></div> + +<p>Qu'avez-vous fait, demande-t-elle à ses vers</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>De ces désirs, ces cris, ces éblouissements</p> +<p>Si tendres, si joyeux, si tristes, si sensibles</p> +<p>Qu'un autre être que moi ne les croit pas possibles,</p> +<p>Et s'il portait mon cœur mourrait d'épuisement?</p> +</div></div> + +<p>Remarque-t-on la force des expressions: enivrée, +pâmée, exaltée, éblouissements, détresse, épuisement? +Chez Sabine, écrit encore Madame de +Noailles, «la flamme montait des profondeurs du +sang, faisait sur la pensée, sur la raison, danser son +rouge incendie. Nulle réserve, nul jugement en cet +esprit que la première vague emplissait...» La +tendance ou la tentation du poète, c'est de faire ou +de laisser <em>donner</em> en chaque occasion sa sensibilité +tout entière. Le péril, bien différent de celui qu'on +eût pu craindre, c'est dès lors que sous ce flot +<span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span> +innombrable et monotone de sensibilité les plans +et les reliefs de son univers s'atténuent jusqu'à +disparaître, c'est que ses sentiments et leurs objets +les uns par rapport aux autres ne s'ordonnent ni +ne se situent. Et sans doute ce péril-là s'aggrave-t-il +des conditions mêmes d'une vie trop facile. A +Madame de Noailles comme à ce Philippe l'Arabe +que Barrès nous montre réduit à une extrême +ingéniosité pour satisfaire son besoin de s'attendrir, +les circonstances ont composé une solitude: certaines +expériences douloureuses, les unes inutiles, +les autres utiles, indispensables peut-être, lui sont +suivant le point de vue, épargnées ou interdites; +elle s'enivre, elle <em>meurt</em> d'émotions que néglige +l'ordinaire des malheureux:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Si l'on t'avait appris qu'un cœur toujours malade</p> +<p>Et blessé chaque soir d'ombre et de volupté</p> +<p>Ne goûte qu'en mourant l'odeur des roses thé</p> +<p>Dans l'air chaud remué par les cris des pintades...<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor"> [7]</a></p> +</div></div> + +<p>Défaut charmant, trop charmant, mais défaut +pour un poète accessible d'ailleurs aux sentiments +généraux et profonds, à ceux que suscitent la +Nature, l'Amour et la Mort, identiques dans +toutes les conditions humaines. La pente naturelle +de Madame de Noailles est à une certaine +exagération, et les circonstances ont dû accentuer +plutôt qu'atténuer cette inclination, qu'une +raison suffisamment ferme n'est pas venue +<span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span> +jusqu'ici réfréner. Mais cette réserve faite, hâtons-nous +de reconnaître que l'originalité profonde de +Madame de Noailles est indépendante de toute +condition extérieure, s'il est vrai qu'à aucun poète +de sa génération il n'a été donné de reprendre et de +renouveler aussi puissamment quelques-uns des +thèmes éternels du lyrisme.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Je ne sais qui a dit que s'il était une petite fille +qui fût née sous un chou, c'était certainement +Madame de Noailles. Le mot est joli, mais un peu +injuste. Sans doute les jardins, même potagers, +ont leur part dans l'amour de Madame de Noailles; +et ne faut-il pas remercier le poète qui le premier +sut dégager l'humble beauté de nos légumes? +Mais en vérité ce n'est pas assez dire que d'appeler +Madame de Noailles la Muse des Jardins. Que l'on +considère son œuvre d'ensemble: c'est bien à la +Nature qu'elle est dédiée comme une magnifique +offrande, à la toute puissante, à l'universelle Nature, +à celle de Lamartine, de Vigny et de Hugo:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Nature au cœur profond sur qui les cieux reposent</p> +<p>Nul n'aura comme moi si chaudement aimé</p> +<p>La lumière des jours et la douceur des choses,</p> +<p>L'eau luisante et la terre où la vie a germé...<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor"> [8]</a></p> +</div></div> + +<p>Ce que Madame de Noailles apporte de nouveau, +et par quoi elle se manifeste bien de ce temps +<span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span> +où Baudelaire et les naturalistes ont joint leurs +influences à celle des grands Romantiques, c'est une +sensualité inépuisable, unie à une extrême précision +descriptive. Elle jouit et souffre de la nature par +tous les sens, par le goût surtout, l'odorat et la vue, +et par cette sensibilité générale et profonde, particulièrement +abondante chez la femme, jusqu'à +former comme un sixième sens, à la faveur duquel +les sensations des autres se mêlent, se confondent +et se multiplient. Elle peut analyser en huit +strophes, étonnantes d'invention verbale, les +<em>Saveurs de l'air</em>:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Mon Dieu! que j'ai goûté la douce odeur de l'air,</p> +<p class="i1"> De l'air charmant, glissant et clair</p> +<p>Odeur simple au matin, et le soir si chargée</p> +<p class="i1"> De feu, de lueur orangée!<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor"> [9]</a></p> +</div></div> + +<p>Elle voudrait absorber l'univers comme une +enivrante liqueur:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Il n'est pas suffisant qu'on regarde et qu'on touche</p> +<p class="i4"> Les vergers odorants et verts;</p> +<p>Je voudrais n'être plus qu'une amoureuse bouche</p> +<p class="i4"> Qui goûte et qui boit l'univers<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor"> [10]</a>.</p> +</div></div> + +<p>A savourer les parfums elle apporte le même +mélange de sensualité et d'analyse:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span></div> +<p>Mon cœur est un palais plein de parfums flottants</p> +<p>Qui s'endorment parfois aux plis de ma mémoire...</p> +<p>Parfum des fleurs d'avril, senteur des fenaisons,</p> +<p>Odeur du premier feu dans les chambres humides,</p> +Aromes épandus dans les vieilles maisons...<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor"> [11]</a> +</div></div> + +<p>Il n'est pas jusqu'à l'image visuelle elle-même, +aussi nette, aussi intense que chez Hugo, qui, au +lieu de rester comme chez celui-ci et conformément +à son usage ordinaire, avant tout représentative, +ne se prolonge immédiatement, elle aussi, en +sensualité:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>O pulpe lumineuse et moite du ciel tendre!</p> +<p>Espace où mon regard se meurt de volupté,</p> +<p>O gisement sans fin et sans bord de l'été,</p> +<p>Azur qui sur l'azur vient reluire et s'étendre,</p> +<p>Coulez, roulez en moi...<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor"> [12]</a></p> +</div></div> + +<p>Après cela, on ne s'étonnera pas que Madame +de Noailles soit de tous ses nerfs accessible aux +mille influences des saisons, du jour et de l'heure. +Avec une inlassable et subtile complaisance, elle a +noté les multiples aspects de la changeante nature, +ses complicités et ses désaccords avec la mobile +humanité.</p> + +<p>C'est le «printemps vert amer»:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Un oiseau chante, l'air humide</p> +<p>Tressaille d'un fécond bonheur,</p> +<p>Un secret puissant et languide</p> +<p>Traîne sa vapeur, sa moiteur...<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor"> [13]</a></p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span> +C'est le languissant, le luxurieux été:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>C'est l'été, je meurs, c'est l'été...</p> +<p>Un désir indéfinissable</p> +<p>Est sur l'univers arrêté</p> +<p>Ah! dans les plis légers du sable</p> +<p>Le tendre groupe projeté</p> +<p>D'un rosier blanc et d'un érable!</p> +<p>Le cœur languit de volupté...<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor"> [14]</a></p> +</div></div> + +<p>C'est l'automne:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Comme toutes les voix de l'été se sont tues!</p> +<p>Pourquoi ne met-on pas de mantes aux statues?</p> +<p>Tout est transi, tout tremble et tout a peur; je crois</p> +<p>Que la bise grelotte et que l'eau même a froid.</p> +</div></div> + +<p class="quote">Les feuilles dans le vent courent comme des folles...<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor"> [15]</a></p> + +<p>Et c'est l'hiver enfin, le rude et consolant hiver,</p> + +<p class="quote">L'hiver sans volupté, sans chants et sans odeur<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor"> [16]</a></p> + +<p>Voici la douceur du matin:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i12"> Candide, charmant</p> +<p>Comme une fleur qui naît et comme un pépiement.</p> +<p>Tout est plus jeune encor que l'enfance...<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor"> [17]</a></p> +</div></div> + +<p>Voici Midi paisible:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span></div> +<p>Midi glisse et languit, la vie est assoupie...</p> +<p>Repos dans la nature ardente! Les demeures</p> +<p>Ont laissé retomber les doux stores d'osier</p> +<p>Rien ne bouge; on dirait que des insectes meurent</p> +<p>Entre le sable chaud et l'ombre des rosiers.</p> +</div></div> + +<p class="quote">On n'a pas de regrets, pas de désir, pas d'âge<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor"> [18]</a></p> + +<p>Voici un après-midi de juillet dans la maison:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>A l'ombre des volets la chambre s'acclimate;</p> +<p>Le silence est heureux, calme, doux, attiédi,</p> +<p>Pareil au lait qui dort dans une fraîche jatte;</p> +<p>La pendule de bois fait un bruit lent, hardi,</p> +<p>Semblable à quelque chat qui pousse avec sa patte</p> +<p>Les instants, dont l'un chante et l'autre est assourdi.<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor"> [19]</a></p> +</div></div> + +<p>Voici un Crépuscule au Jardin:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>O divin crépuscule, odeur de roses blanches!</p> +<p>Le soir est du soleil arrêté dans les branches.</p> +<p>Les arbres des jardins épandent leurs rameaux</p> +<p>Et partagent la paix triste des animaux;</p> +<p>Tout est pensif, chargé de désir et de rêve,</p> +<p>Une vapeur descend, une autre se soulève...</p> +<p>Le tilleul inquiet, l'érable faible et blanc</p> +<p>Font un geste secret, désespéré, tremblant...<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor"> [20]</a></p> +</div></div> + +<p>Voici une sensation d'avant l'orage:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ah! je ne savais pas ce que c'était, c'était</p> +<p>La lente oppression qui précède l'orage...</p> +<p>J'appuyais mes deux mains sur mon cœur; j'écoutais</p> +<p>Frémir en moi la peur, la soif, la triste rage,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span></div> +<p>Je me levais, j'allais, les doigts en éventail,</p> +<p>Un sang rapide et chaud étourdissait ma tête...<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor"> [21]</a></p> +</div></div> + +<p>Voici des impressions d'après l'ondée:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Dieu merci la pluie est tombée</p> +<p>En de fluides longues flèches,</p> +<p>La rue est comme un bain d'eau fraîche,</p> +<p>Toute fatigue est décourbée...</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Un parfum de verdure nage</p> +<p>Dans toute cette eau renversée;</p> +<p>A petites gouttes pressées</p> +<p>L'été s'évade du naufrage.<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor"> [22]</a></p> +</div></div> + +<p>Mais la sensibilité de Madame de Noailles se +limite rarement à la volupté passive de la sensation +pure. Non contente de ressentir l'univers, elle +veut le posséder, s'abîmer en lui, l'abîmer en elle. +Voyez, s'écrie-t-elle,</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Voyez de quel désir, de quel amour charnel</p> +<p>De quel besoin jaloux et vif, de quelle force</p> +<p>Je respire le goût des champs et des écorces.</p> +<p>Je vivrai désormais près de vous, contre vous,</p> +<p>Laissant l'herbe couvrir mes mains et mes genoux,</p> +<p>Et me vêtir ainsi qu'une fontaine en marbre...<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor"> [23]</a></p> +</div></div> + +<p>Son vœu le plus cher, c'est d'</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Etre dans la nature ainsi qu'un arbre humain,</p> +<p>Etendre ses désirs comme un profond feuillage,</p> +<p>Et sentir, par la nuit paisible et par l'orage,</p> +<p>La sève universelle affluer dans ses mains.<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor"> [24]</a></p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span> +Saisit-on ce mélange perpétuel, cette constante +fusion de l'homme et de la nature?</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Rire, fraîcheur, candeur, idylle de l'été!</p> +<p>Tout m'émeut, tout me plaît, une extase me noie,</p> +<p>J'avance et je m'arrête; il semble que la joie</p> +<p>Etait sur cet arbuste, et saute dans mon cœur!</p> +<p>Je suis pleine d'élan, d'amour, de bonne odeur,</p> +<p>Et l'azur à mon corps mêle si bien sa trame,</p> +<p>Tout est si rapproché, si brodé sur mon âme,</p> +<p>Qu'il semble brusquement à mon regard surpris</p> +<p>Que ce n'est pas le pré, mais mon œil qui fleurit</p> +<p>Et que, si je voulais, sous ma paupière close,</p> +<p>Je pourrais voir encor le soleil et la rose<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor"> [25]</a></p> +</div></div> + +<p>De tels accents sont très nouveaux dans notre +littérature. Ils différencient Madame de Noailles +non seulement des naturalistes qui décrivent la +nature comme une réalité étrangère, mais d'un Chateaubriand, +d'un Hugo, que la nature émeut certes +profondément, mais qui devant elle n'en restent +pas moins, si l'on peut dire, intérieurs à eux-mêmes. +D'un mot et dans tout le sens de ce mot, la sensibilité +de Madame de Noailles est panthéiste, +jusque-là que la certitude d'une union plus étroite +avec la nature dans la mort (étrange illusion, pour +le dire en passant, de croire qu'on sera plus proche +de la nature mort que vivant) lui tient lieu des +espérances qu'on demande d'ordinaire à la religion:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Je ne souhaite pas d'éternité plus douce</p> +<p>Que d'être le fraisier arrondi sur la mousse...<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor"> [26]</a></p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span> +et encore:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>O mort, vraiment pourrez-vous faire,</p> +<p>Ayant dissous mon cœur content,</p> +<p>Que je sois ce que je préfère:</p> +<p>Un éclat d'azur dans le temps?<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor"> [27]</a></p> +</div></div> + +<p>Telle est la puissance de cet amour qu'il empiète +sur le domaine ordinaire des autres amours, +amour humain:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Les forêts, les étangs et les plaines fécondes</p> +<p>Ont plus touché mes yeux que les regards humains<a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor"> [28]</a></p> +</div></div> + +<p>Amour divin:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Moi qui ne peux pas croire aux promesses des cieux,</p> +<p>Je vous adore avec la part qu'on donne à Dieu<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor"> [29]</a></p> +</div></div> + +<p>De fait, si Madame de Noailles prie, c'est vers le +soleil que monte sa prière:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>C'est ma prière unique et ma foi naturelle</p> +<p>De plier mes genoux orgueilleux sur tes pas...<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor"> [30]</a></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ma joie est un jardin dont vous êtes la rose,</p> +<p>Enorme soleil d'or, flamme en corolle éclose,</p> +<p>Héros, d'ardents regards et de flèches armé,</p> +<p>Soleil, mille soleils en vous seul enfermés!...</p> +<p>Moi seule, en vous voyant je prie et je chancelle...<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor"> [31]</a></p> +</div></div> + +<p>Mais non plus que l'amour, l'adoration ne suffit +<span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span> +encore à ce cœur qui ne se satisfait que du +délire. L'aurore d'un beau jour d'été, lumière, +azur, parfum, gazouillement d'oiseaux, bourdonnement +d'abeilles, la remplit d'une ivresse dionysiaque:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Vivre! chanter la gloire et le plaisir de vivre!</p> +<p>—Et puisqu'on n'entend plus, ô mon Bacchus voilé</p> +<p>Frissonner ton sanglot et ton désir ailé,</p> +<p>Puisqu'au moment luisant des chaudes promenades</p> +<p>On ne voit plus jouer les bruyantes Ménades,</p> +<p>Puisque nul cœur païen ne dit suffisamment</p> +<p>La splendeur des flots bleus pressés au firmament,</p> +<p>Puisqu'il semble que l'âpre et l'enivrante lyre</p> +<p>Ait cessé sa folie, ait cessé son délire,</p> +<p>Puisque dans les forêts jamais ne se répand</p> +<p>L'appel rauque, touffu, farouche du dieu Pan</p> +<p>Ah! qu'il monte de moi, dans le matin unique,</p> +<p>Ce cri brûlant, joyeux, épouvanté, hardi,</p> +<p>Plus fort que le plaisir, plus fort que la musique,</p> +<p>Et qu'un instant l'espace en demeure étourdi...»<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor"> [32]</a></p> +</div></div> + +<p>On le voit, l'attitude du poète en face de la +nature correspond assez exactement, sauf quelque +excès de sensualité peut-être, à l'image que nous +pouvons nous former du Paganisme exalté des +Mystères. Ce n'est pas la Grèce de la tradition +universitaire, mais c'est une Grèce authentique. +Une fois encore, par l'élan seul de son génie, +Madame de Noailles renoue la chaîne interrompue +de ses origines.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span> +Cependant, cette sensibilité si merveilleusement +abondante, le seul amour de la nature suffira-t-il à +l'absorber? Une âme moderne peut-elle se reposer +dans le pur naturalisme? Il y a au fond de l'âme +de Madame de Noailles, comme de tant d'âmes de +son siècle, une inquiétude essentielle, une douloureuse +ardeur de changement et de fuite, une fureur +de toujours et de tout sentir:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Qu'aucune flèche, aucune flamme,</p> +<p>Aucune aride pâmoison</p> +<p>Ne soit épargnée à cette âme</p> +<p>Qui veut défaillir de frisson...</p> +<p>Ah! goûter tout ce qui tourmente!<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor"> [33]</a></p> +</div></div> + +<p>Si instable et oscillante est cette sensibilité qu'à +la rigueur les extrêmes s'y touchent:</p> + +<p class="quote">Mon Dieu! mon Dieu! la paix touche au délire aussi!<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor"> [34]</a>,</p> + +<p>et que sans cesse par des transitions rapides et +insensibles s'y transmuent l'une en l'autre la +volupté et la douleur:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Chère douleur, ô seul brisement délectable!...</p> +<p>Vous par qui l'on sanglote et vous par qui l'on rit,</p> +<p>Rire d'inconsolable et mortelle allégresse!<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor"> [35]</a></p> +</div></div> + +<p>«Je n'ai pas le sens des degrés du plaisir, dit +Sabine. Il n'y a qu'un plaisir, c'est ce qui fait +<span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span> +mal...»<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor"> [36]</a> Désordonnés mouvements du cœur, +dont la nature ne saurait être l'objet, non plus que +la cause! Aussi bien la nature elle-même suscite au +cœur qu'elle ne suffit point à combler la nostalgie +d'un autre amour:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Vaporeuse douceur de l'air tremblant et pur,</p> +<p>Paysage d'été luisant sous ma fenêtre,</p> +<p>Miel du soleil épars sur les coteaux d'azur,</p> +<p>Allégresse du jour léger qui vient de naître...</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Vous dites: «Les splendeurs du matin clair sont là</p> +<p>Pour que le jeune Adam et l'Eve langoureuse</p> +<p>Reviennent habiter sous les larges lilas</p> +<p>Prés de la source sourde, au fond de l'herbe creuse<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor"> [37]</a></p> +</div></div> + +<p>Madame de Noailles a brodé une variation +originale sur le thème romantique, qu'on eût pu +croire usé, de la solitude de l'homme dans la +nature, après l'amour:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p><b>...</b> Vous parlez, j'entends, vous me dites: «Pauvre âme,</p> +<p>Tu ne pourras jamais être aussi bien en moi;</p> +<p>Il faut que tu me voies comme l'étang me voit,</p> +<p>Et que sans trop d'ardeur humaine tu t'emplisses</p> +<p>De mes reflets dansants et de mes ombres lisses.</p> +<p>Tu as trop de désir, trop d'espoir et d'orgueil...</p> +<p>—Ah! nature, nature, épuisante nature</p> +<p>Je vous entends; ainsi, je ne verrai jamais</p> +<p>Vos sources, vos chemins, vos feuillures de mai,</p> +<p>Sans qu'en mon cœur s'élance une blessure aiguë...</p> +<p>Ah! le plaisir charmant et doux de la ciguë</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span></div> +<p>Qui balance sa fleur et son feuillage bas,</p> +<p>Ah! cet oiseau qui chante et qui ne pense pas...<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor"> [38]</a></p> +</div></div> + +<p>Qu'on lise tout le poème, et puis qu'on relise +le <cite>Lac</cite> et la <cite>Tristesse d'Olympio</cite>; s'il n'a ni le +sublime pathétique de l'un, ni la magnificence de +l'autre, il a sur tous les deux la supériorité de la +précision analytique. Ç'a été et c'est la tâche de +quelques-uns des meilleurs écrivains d'aujourd'hui +de préciser par l'analyse le vague constitutif de la +sensibilité romantique.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Sur sa façon de sentir l'amour, Madame de +Noailles est beaucoup plus brève que sur sa façon +de sentir la nature. Dans ses trois volumes de vers, +on trouverait à peine une douzaine de pièces +consacrées à un sentiment qui remplit d'ordinaire +les productions féminines, et ces pièces, si +ingénieusement qu'on les rapproche, ne forment +pas l'histoire d'un cœur. Trois ou quatre d'entre +elles font allusion à des déceptions répétées, +déceptions ordinaires, inévitables, mais particulièrement +sensibles à ce cœur né pour souffrir.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Je t'expliquais parfois cette peine que j'ai</p> +<p>Quand le jour est trop tendre ou bien la nuit trop belle.</p> +<p>Nous menions lentement nos deux âmes rebelles</p> +<p>A la sournoise, amère et rude tentative</p> +<p>D'être le corps en qui le cœur de l'autre vive;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span></div> +<p>Et puis, un soir, sans voix, sans force et sans raison,</p> +<p>Nous nous sommes quittés; ah! l'air de ma maison,</p> +<p>L'air de ma maison morne et dolente sans toi,</p> +<p>Et mon grand désespoir étonné sous son toit!<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor"> [39]</a></p> +</div></div> + +<p>Mais quoi! C'est la destinée commune de tous +les cœurs qui ont trop d'amour. Il y a de Saint-Paul +un mot simple et profond: «Quoique, écrit +l'apôtre, en aimant davantage, je sois peut-être +moins aimé». Ainsi Madame de Noailles:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Tu vas, toi que je vois, mon ombre, ô mon moi-même,</p> +<p>Cherchant quelque épuisant et merveilleux bonheur,</p> +<p>Mais l'espoir tremble, l'air est las, la vie a peur,</p> +<p>Tu vas, ayant toujours plus aimé qu'on ne t'aime,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Plus aimé, ou du moins plus âprement aimé,</p> +<p>D'une plus imminente et guerrière détresse...<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor"> [40]</a></p> +</div></div> + +<p>Alors, sous l'intolérable douleur de la récente +blessure, c'est un âpre, un ardent désir de silence, +d'oubli, de mort:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ne plus aimer surtout, ah! c'est surtout cela!...</p> +<p>Les yeux, les yeux, ne plus se souvenir des yeux</p> +<p>Des yeux qu'on a aimés, mauvais comme des pierres!</p> +<p>Ces yeux profonds, avec des flèches au milieu</p> +<p>Ah! qu'ils ferment en nous leurs cils et leurs paupières!</p> +<p>Amour, allez-vous-en pour qu'on puisse mourir...<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor"> [41]</a></p> +</div></div> + +<p>C'est le retour à l'apaisante nature:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span></div> +<p>Maintenant je le sens, moi dont le cœur est tel</p> +<p>Qu'aucun désir n'y peut demeurer long et grave,</p> +<p>Je garde pour vous seule un amour immortel</p> +<p>O beauté des jardins, indolente et suave!<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor"> [42]</a></p> +</div></div> + +<p>Paix trompeuse, que viennent soudain traverser +d'aigus, de déchirants souvenirs:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>L'ombre d'un autre cœur a de plus noirs détours</p> +<p>Que la nuit orageuse, impénétrable et sombre;</p> +<p>Eclairs des faux regards, phare du faux amour</p> +<p>Où menez-vous l'espoir, qui se brise et qui sombre!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le passé vit en moi ce soir, ce trop chaud soir...<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor"> [43]</a></p> +</div></div> + +<p>O folie dont rien ne peut guérir! Ce cœur qui +d'un si rude élan s'est porté vers l'amour jamais +ne se déprendra de l'amour:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Enfants, regardez bien toutes les plaines rondes,</p> +<p>La capucine avec ses abeilles autour,</p> +<p>Regardez bien l'étang, les champs, avant l'amour,</p> +<p>Car après on ne voit plus jamais rien du monde.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Après l'on ne voit plus que son cœur devant soi,</p> +<p>On ne voit plus qu'un peu de flamme sur sa route,</p> +<p>On n'entend rien, on ne sait rien, et l'on écoute</p> +<p>Les pieds du triste Amour qui court ou qui s'asseoit.<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor"> [44]</a></p> +</div></div> + +<p>Qu'il vienne donc, le désirable et redoutable +amour. Non seulement on consent à l'accueillir, +mais de tout son être on l'appelle. Par une étrange +fusion du caractère viril avec le féminin, l'amour +<span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span> +dans l'œuvre de Madame de Noailles n'est pas seulement +passion, il est <em>action</em>, recherche et presque +provocation. Un poème de l'<cite>Ombre des Jours</cite> fait +entendre cette curieuse plainte:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Et je rentrais alors ivre du temps d'été,</p> +<p>Lasse de tous cela, morte d'avoir été</p> +<p>Moi le garçon hardi et vif, et toi la femme...</p> +</div></div> + +<p>Sabine de Fontenay, à la fin d'une soirée passionnée +de musique, retient son cousin Jérôme. +Ils sont là en face l'un de l'autre, elle confuse et +misérable, lui nerveux et pâle. L'homme se +dérobe: «Sabine, dit-il en tremblant, vous devriez +aller vous reposer, il est tard, vous partez demain.—Et +puis il se passa la main sur le front comme +s'il voulait en arracher une pensée pesante, une +douleur, et Sabine crut qu'il pleurait. Alors <em>elle le +pressa contre elle d'une terrible tendresse</em>...»<a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor"> [45]</a>. La +même Sabine plus tard, la première fois qu'elle +voit chez lui Philippe Forbier, un ami de son mari, +éprouve une grande difficulté à partir, à le quitter, +la seconde fois, avec la sûreté de l'instinct, prend +une syncope, et la troisième se laisse tomber contre +sa poitrine. La récente émancipation de la femme +ménage aux amateurs de complexités psychologiques +de précieux et neufs divertissements... Le +miracle c'est que, si contraire à l'idée ou à l'idéal, +sans doute un peu artificiels, que l'homme conçoit +<span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span> +volontiers de l'amour féminin, l'amour chez l'héroïne +de Madame de Noailles n'en garde pas +moins une entière noblesse: il la doit avant tout +à son courage, à l'élan sans restriction ni réserve +qui le jette vers la douleur. Ce n'est pas Sabine +de Fontenay qui, pareille à l'Homme libre de Barrès, +s'arrête jamais avant de se nuire, mais elle se +précipite sur toutes les pointes de la vie de façon +à s'y déchirer.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Au reste, cette analyse est loin d'épuiser la +signification du mot amour chez Madame de +Noailles. D'abord, et c'est un trait par où elle se +révèle de lettres, l'amour n'est pas seulement +pour elle ce sentiment étroit et tenace qui +s'attache à un être particulier. Sabine un soir +avec Philippe entend passer sous ses fenêtres une +manifestation d'étudiants, et ce tumulte dans +l'ombre l'enivre. «Qu'est-ce qu'il vous faut, à +vous, lui demande Philippe tristement, qu'est-ce +ce qu'il vous faut pour être heureuse»?—«Votre +amour, répond-elle, puis elle ajoute: Et la +possibilité de l'amour de tous les autres»<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor"> [46]</a>. +Ainsi Madame de Noailles, dans l'exquis poème de +l'<cite>Ombre des Jours</cite>:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>J'ai dit ce que j'ai vu et ce que j'ai senti,</p> +<p>D'un cœur pour qui le vrai ne fut point trop hardi,</p> +<p>Et j'ai eu cette ardeur par l'amour intimée</p> +<p>Pour être après la mort parfois encore aimée,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span></div> +<p>Et qu'un jeune homme alors lisant ce que j'écris,</p> +<p>Sentant par moi son cœur ému, troublé, surpris,</p> +<p>Ayant tout oublié des épouses réelles</p> +<p>M'accueille dans son âme et me préfère à elles<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor"> [47]</a></p> +</div></div> + +<p>Sabine, nous dit-on encore, par moments «ne +savait plus vers qui allaient ses espoirs; cela +s'étendait, devenait infini; elle imaginait des +horizons de soleil immense, des foules venues +vers elle, et elle la déesse de l'éternel désir»<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor"> [48]</a>. +Etre la <em>déesse de l'éternel désir</em>: telle est la forme que +prend dans un cœur féminin l'amour de la +gloire.</p> + +<p>Ce n'est pas tout encore. Le mot désir, comme le +mot amour, est équivoque, ou plutôt multivoque, +et la plupart des hommes n'usent de ces mots +que dans un seul de leurs sens, dès lors en chaque +cas aisément déterminable. Mais, selon une profonde +remarque de Barrès, à certaines âmes, aux +plus complexes et aux plus sensitives, le vocabulaire +commun devient insuffisant; elles trouvent en +elles une puissance infinie d'expansion, de +jaillissement, elles disent désir, amour, et cela +signifie, suivant le plan de leur vie intérieure sur +lequel cette puissance se réalise, désir d'aimer, +désir d'être aimée, amour de la nature, amour +d'un être, amour de l'humanité, amour de la +<span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span> +gloire, héroïsme, désir sans nom, pur amour. +Nous avons parcouru déjà chez Madame de +Noailles quelques-uns de ces sens du mot amour; +nous y trouvons la plupart des autres. Et d'abord il +y a en elle une immense pitié de la souffrance et de la +misère humaines qui l'eût sans doute dévoyée vers +l'humanitarisme, si l'influence de Barrès ne l'en +eût heureusement détournée; je dis heureusement, +car dans l'ordre de l'activité morale l'amour n'est +rien sans le renoncement, le don de tout l'être, et +c'est sans doute le vice profond de l'humanitarisme +philanthropique de méconnaître cette vérité de principe; +or Madame de Noailles ignore le renoncement. +Mais qu'on lise les poèmes intitulés: <cite>Fraternité</cite><a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor"> [49]</a>, +<cite>La Justice</cite>,<a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor"> [50]</a> <cite>Les Malheureux</cite>,<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor"> [51]</a> ou telles pages +de la <cite>Nouvelle Espérance</cite><a name="FNanchor_52" id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor"> [52]</a> et du <cite>Visage Emerveillé</cite><a name="FNanchor_53" id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor"> [53]</a> +sur les criminels: on y sentira palpiter +une émotion sincère. «Quand j'étais petite, un +soir, je revenais en voiture avec mon père, et nous +avons rencontré sur la route un homme qui +passait entre deux gendarmes. Mon père m'a dit: +«Vois, c'est sans doute un voleur». Ah! le mot +voleur, comme il m'avait fait peur, comme il est +redoutable! et j'ai regardé. C'était, entre deux +<span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span> +gendarmes, un homme pauvre qui avait l'air +fatigué»!</p> + +<p>Mais la société d'élection de Madame de Noailles, +ce sont les héros; la dernière et très belle pièce +des <cite>Eblouissements</cite> leur est dédiée. L'héroïsme +devait tenter Madame de Noailles, étant l'état le +plus élevé où atteignent les âmes qui unissent à +une extrême générosité un vif sentiment d'elles-mêmes.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Que d'autres cherchent l'air des bois, de la montagne,</p> +<p class="i2"> Et la brise des Océans,</p> +<p>Je m'enfonce dans l'ombre où nul ne m'accompagne,</p> +<p class="i2"> Je respire chez les géants!<a name="FNanchor_54" id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor"> [54]</a></p> +</div></div> + +<p>Et c'est une suite magnifique de virils accents, +auxquels la dernière strophe seule mêle un accent +très féminin:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Je viens, portant sur moi la douce ardeur des mondes</p> +<p class="i2"> Et tenant les fleurs de l'été,</p> +<p>Accueillez-moi ce soir dans l'ombre où se confondent</p> +<p class="i2"> <em>L'héroïsme et la volupté</em>!</p> +</div></div> + +<p>Ainsi Sabine de Fontenay s'écriait: «N'est-ce +pas, l'héroïsme et la sensualité sont la même chose, +l'héroïsme est la plus âpre sensualité?»<a name="FNanchor_55" id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor"> [55]</a> Et +c'est assurément une question de savoir si certains +états élevés peuvent être ainsi sensualisés impunément...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span> +Tant de formes diverses de l'amour ont-elles +enfin épuisé la source où elles s'alimentent? +Madame de Noailles a insisté à diverses reprises, +douloureusement, sur l'impuissance des mots ou +des actes à égaler l'abondance et l'ardeur de sa +vie intérieure:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Je ne pourrais jamais exprimer mon desir</p> +<p class="i2"> L'ardeur qui me terrasse,</p> +<p>Ni si les monts d'argent me prêtaient leur soupir</p> +<p class="i2"> Soulevé dans l'espace,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ni si le lis brûlant me donnait son odeur</p> +<p class="i2"> Dans l'azur infusée</p> +<p>Ni si toute la mer se groupait dans mon cœur</p> +<p class="i2"> Pour jaillir en fusée!...<a name="FNanchor_56" id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor"> [56]</a></p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tant de rêve, d'amour, de désir, tant d'élans,</p> +<p class="i2"> C'est un si grand martyre;</p> +<p>Hélas! mourir un soir, le cœur encor brûlant</p> +<p class="i2"> Sans avoir pu tout dire...<a name="FNanchor_57" id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor"> [57]</a></p> +</div></div> + +<p>Avec cette angoisse parfois alterne cet état de +plénitude supérieure où l'amour, comme s'il répugnait +à se limiter en se déterminant, semble se +prendre lui-même pour objet, et se reposer dans +son infinitude:</p> + +<p class="quote">Je ne sais ce que j'aime; j'aime<a name="FNanchor_58" id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor"> [58]</a></p> + +<p>Mais l'amour ne saurait longtemps se soustraire +<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span> +à sa loi, qui est de se répandre; s'il a paru se +replier sur soi, c'était pour s'accumuler; et s'il +s'accumule, c'est pour plus puissamment jaillir. +Le poète peut se rendre justement ce magnifique +témoignage:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Nul cœur humain jamais n'eut autant de frissons;</p> +<p>Mon rêve est un si vif et si ardent buisson</p> +<p>Que si j'ouvre mes bras où la tendresse abonde,</p> +<p>Il tombe malgré moi de l'amour sur le monde!</p> +</div></div> + +<p>Amour d'artiste en dernière analyse, au moins +pour la plus grande part, suspect à tort et à raison +à l'apôtre et à l'homme de bien. Madame de +Noailles en marque très exactement la qualité dans +les vers qui suivent:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Amoureuse du vrai, du limpide et du beau,</p> +<p>J'ai tenu contre moi si serré le flambeau,</p> +<p>Que, le feu merveilleux ayant pris à mon âme,</p> +<p>J'ai vécu exaltée et mourante de flammes!<a name="FNanchor_59" id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor"> [59]</a></p> +</div></div> + +<p>Et voilà, n'est-il pas vrai, un jour saisissant sur +cet être étrange, le poète, victime sans dévouement, +qui du feu qui le consume nous éclaire.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Dans les poèmes qui ont été inspirés à Madame +de Noailles par la pensée de la mort, on retrouve +le même mélange que nous avons déjà signalé chez +elle de féminité et de fermeté virile. Et d'abord, +Madame de Noailles redoute, plus que tout peut-être, +cette mort avant la mort qu'est pour la femme +<span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span> +la vieillesse. Qui n'a dans la mémoire le début de +<cite>Jeunesse</cite>, avec sa seconde strophe dont on a le +cœur serré comme d'une étreinte physique:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Pourtant tu t'en iras un jour de moi, Jeunesse,</p> +<p>Tu t'en iras, tenant l'Amour entre tes bras,</p> +<p>Tu t'en iras, je pleurerai, tu t'en iras</p> +<p>Jusqu'à ce que plus rien de toi ne m'apparaisse.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La bouche pleine d'ombre et les yeux pleins de cris</p> +<p>Je te rappellerai d'une clameur si forte</p> +<p>Que pour ne plus m'entendre appeler de la sorte</p> +<p>La mort entre ses mains prendra mon cœur meurtri<a name="FNanchor_60" id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor"> [60]</a></p> +</div></div> + +<p>La pièce qui ouvre les <cite>Eblouissements</cite>, d'une +violence moins tendue, atténuée de mélancolie, +est peut-être plus pathétique encore:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Quelquefois, dans la nuit, on s'éveille en sursaut,</p> +<p>Et, comme un choc qui brise et qui perce les os</p> +<p>On songe au temps qui fuit, aux plus jeunes années,</p> +<p>A l'aurore enflammant les vitres fortunées...<a name="FNanchor_61" id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor"> [61]</a></p> +</div></div> + +<p>Conformément à son génie, Madame de Noailles +éprouve de la mort une horreur surtout physique:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Et pourtant il faudra nous en aller d'ici</p> +<p>Quitter les jours luisants, les jardins où nous sommes,</p> +<p>Cesser d'être du sang, des yeux, des mains, des hommes,</p> +<p>Descendre dans la nuit avec un front noirci,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span></div> +<p>Descendre par l'étroite, horizontale porte,</p> +<p>Où l'on passe étendu, voilé, silencieux,</p> +<p>Ne plus jamais vous voir, ô lumière des cieux!</p> +<p>Hélas! je n'étais pas faite pour être morte!<a name="FNanchor_62" id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor"> [62]</a></p> +</div></div> + +<p>Remarque-t-on l'accent attendri et humble de +ce dernier vers? Seule la pensée de la mort a ce +pouvoir de fondre la violence et de briser l'orgueil +de Madame de Noailles. Deux ou trois des plus +précieux poèmes des <cite>Eblouissements</cite> sont de cette +veine, rare chez elle, d'humilité tendre, entr'autres +l'exquis <cite>Nocturne</cite>:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Tu dormiras dans l'ombre et ta petite gloire</p> +<p class="i2"> Assise en ce tombeau</p> +<p>Ne fera pas ta nuit moins secrète et moins noire</p> +<p class="i2"> Ne te tiendra pas chaud.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Aucune fleur ne peut désennuyer les mortes,</p> +<p class="i2"> Leur bonheur est cessé...</p> +<p>Celui qui les aimait n'a pas rouvert la porte</p> +<p class="i2"> Où elles ont passé.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il faudrait, pour qu'un peu de plaisir les rassure</p> +<p class="i2"> Que le plus cher amant</p> +<p>Leur dise: Vois, je viens pour baiser ta chaussure</p> +<p class="i2"> Et tes deux pieds charmants</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Qu'il leur dise: Voyez, votre chambre creusée</p> +<p class="i2"> Plus qu'un autre me plaît;</p> +<p>Ce lit étroit, ce plafond bas, ces mains usées</p> +<p class="i2"> Sont ce que je voulais...</p> +</div></div> + +<p>Plainte discrète, faiblesse qui s'avoue, résignation +<span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span> +touchante; mais le poème ne finit pas, qu'un +sursaut d'orgueil ne le soulève:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Mais, ah! quelle rumeur trouble encor notre somme</p> +<p class="i2"> Et rend mon cœur jaloux?</p> +<p>J'entends, dans l'ombre affreuse et glissante où nous sommes</p> +<p class="i2"> Les dieux parler de vous.<a name="FNanchor_63" id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor"> [63]</a></p> +</div></div> + +<p>C'est en effet dans la certitude de sa gloire que +Madame de Noailles puise le secours le plus efficace +contre la douleur de devoir mourir:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>J'écris pour que le jour où je ne serai plus</p> +<p>On sache comme l'air et le plaisir m'ont plu</p> +<p>Et que mon livre porte à la foule future</p> +<p>Comme j'aimais la vie et l'heureuse nature.<a name="FNanchor_64" id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor"> [64]</a></p> +</div></div> + +<p>Son corps éternel comme la terre d'où il est +sorti et où il retourne, son âme éternelle dans la +mémoire des hommes, telle est l'idée ou plutôt +l'image double, et peut-être tout de même un peu +simple, que se fait Madame de Noailles de sa vie +future. C'est sans doute une mauvaise condition +pour philosopher que d'être avant tout un être +d'imagination comme sont les poètes, si le propre +et la définition même de la pensée spéculative est +d'être une pensée sans images. Supérieure ou extérieure +au préjugé, à la foi imposée du dehors, peu +apte à la pensée métaphysique, Madame de Noailles +flotte dans un état d'indécision et de trouble, qui +<span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span> +a du moins l'avantage de prêter à d'émouvantes +rêveries:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Hélas! douleur d'aller s'effaçant tout entière,</p> +<p>Désir de n'être pas de la cendre au tombeau,</p> +<p>De voir encor le jour et le matin si beau,</p> +<p>D'errer dans l'étendue heureuse et sensuelle,</p> +<p>De boire à son calice et de s'enivrer d'elle!</p> +<p>Ah! comme tout bonheur soudain semble terni</p> +<p>Pour un cœur sans espoir qui conçoit l'infini...<a name="FNanchor_65" id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor"> [65]</a></p> +</div></div> + +<p>Tout ce poème à Lamartine est courageux, +pathétique, abondant en beautés. Est-il <em>beau</em> dans +le sens absolu du terme? Là-dessus on peut +discuter. Mais là où n'est pas la vérité peut-il y +avoir beauté parfaite? Le plus somptueux manteau +perd de sa splendeur, jeté sur une ossature +insuffisante.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Les romans de Madame de Noailles doivent être +considérés, sauf certaines réserves que nous indiquerons, +comme un complément de son œuvre +lyrique. Ce point de vue, en même temps qu'il +nous inquiète sur la légitimité d'un genre un peu +hybride, nous rassure sur le plaisir qu'en l'espèce +nous y prenons.</p> + +<p>Il n'y a rien de moins cohérent que l'intrigue +de la <cite>Domination</cite>, rien de moins consistant que le +caractère d'Antoine Arnault, le «dominateur». Ce +jeune homme, qui nous est présenté aux premières +<span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span> +pages du livre comme un ambitieux de l'espèce +des Alexandre et des César, à la dernière meurt +d'amour comme un nouveau Werther. Mais ne +meurt-il pas plutôt de ce que le livre a atteint la +page 307? Quoi qu'il en soit, une rupture, un +flirt très poussé avec la fille d'un écrivain illustre, +deux liaisons élégantes et une passade, un siège à +la Chambre, un excellent mariage, l'amour chaste +et brûlant de sa belle-sœur, tel est, par ordre +chronologique, le bilan de ses succès; dans tout +cela pas trace de plan, de persévérance, de fourberie, +d'aucune des vertus qui font l'ambitieux +véritable... D'une manière générale, les figures +d'hommes qui apparaissent dans les romans de +Madame de Noailles sont pâles, sans relief, dénuées +de vérité objective. Exceptons-en toutefois deux +ou trois silhouettes de <em>grotesques</em>, Henri de Fontenay +de la <cite>Nouvelle Espérance</cite>, l'aumônier du +<cite>Visage</cite>, exquissées à grands traits ironiques, fermes +et signifiants. Il y a là un aspect du talent de +Madame de Noailles que nous aimerions à voir se +développer.</p> + +<p>Les figures de femmes, au moins celles de +premier plan, sont plus vivantes, plus objectives, +de cette objectivité particulière où +atteignent les lyriques par l'approfondissement +d'eux-mêmes. Donna Marie, la petite nonne, +Sabine de Fontenay, autant de masques fragiles +sous lesquels perce à tout instant le visage ébloui, +émerveillé de l'auteur. De là les plus amusantes +<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span> +contradictions entre la situation où on les place, +le caractère qu'on leur prête, et telles de leurs +manières de penser ou de sentir. La petite nonne +du <cite>Visage</cite> fait voir, en même temps que des +ingénuités d'enfant sage, des audaces, d'ailleurs +charmantes, de Faunesse, et témoigne ça et là +d'une conscience d'elle-même et d'une science du +cœur bien rares dans un âge si tendre. «O Julien, +dit-elle à son amant qui vient de la rudoyer, +laissez-moi vous dire, pendant que vous parliez +ainsi je ne vous en ai pas un instant voulu; +la grande injustice des hommes envers les femmes, +elle est une part profonde de la volupté».<a name="FNanchor_66" id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor"> [66]</a> +Qu'elle vienne après cela nous faire accroire qu'elle +a rendu à Julien les <cite>Fleurs du Mal</cite> sans les lire.<a name="FNanchor_67" id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor"> [67]</a> +«Je sais maintenant, dit-elle ailleurs, pourquoi +l'expression de la douleur, sur un visage, est si +touchante et si troublante; c'est parce qu'elle +révèle que l'être n'a plus aucune défense personnelle. +Une âme malheureuse est toute prête pour +la mort et pour la volupté».<a name="FNanchor_68" id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor"> [68]</a> Rien n'est plus +exact, mais est-ce bien la même personne qui aux +premières pages du livre ne rêve que pureté, et +qui quelques pages plus loin, parce que son ami +l'a embrassée, déclare: «Mon ami ne m'aime pas +autant qu'il le dit, s'il m'aimait vraiment il n'aurait +<span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span> +pas fait ce qu'il a fait»? On sent l'artifice; Madame +de Noailles manque sans cesse à cette condition +première de la vraisemblance, qui est qu'un caractère +demeure constant avec lui-même. Seule peut-être +la figure de Sabine de Fontenay est exempte +de ce défaut, parce qu'il y a une harmonie en +somme suffisante entre la donnée initiale du livre +et la vie intérieure <em>possible</em> de Madame de Noailles, +et que d'ailleurs Madame de Noailles a l'imagination +subjective, au contraire de l'objective, très +développée... Ainsi se précise pour nous le sens +de l'œuvre romanesque de Madame de Noailles: +nous l'avons vu, Madame de Noailles est avare de +confidences sur sa façon de sentir l'amour; l'intérêt +de Sabine de Fontenay, et secondairement de ses +autres héroïnes, c'est de nous éclairer sur sa façon +de le concevoir, ou plus exactement de le <em>voir</em>.</p> + +<p>Sabine de Fontenay c'est, pourrait-on dire, la +petite-fille d'Emma Bovary devenue, par une fortune +inespérée, châtelaine de la Vaubyessard. Née +comme Emma pour les agitations du cœur, et plus +précocement avertie qu'elle, dès l'enfance elle a +jugé que «les élans et les rêves de la passion font +l'emploi, l'orgueil et la dignité de la destinée».<a name="FNanchor_69" id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor"> [69]</a> +Mariée, comme elle encore, à un homme bon, +honnête et médiocre, elle essaie d'abord, elle aussi, +d'éveiller en lui un écho aux ardentes et confuses +aspirations de son cœur. Déçue bientôt dans son +<span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span> +effort, elle se détourne, sinon sans regrets du +moins sans remords, conformément à l'immoralisme +contemporain, vers d'autres amours. Riche et d'un +monde où la femme est relativement libre d'elle-même, +Sabine échappe aux embarras d'argent, à +M. Lheureux, aux mille difficultés extérieures qui +font de <cite>Madame Bovary</cite>, suivant le point de vue, +un mélodrame, et c'en est le défaut, ou bien, et +c'en est la supériorité, une exacte et forte étude +sociologique; elle pourra développer sans entraves +le cours de ses expériences sentimentales. Plus +cultivée qu'Emma, nourrie de littératures autrement +complexes, elle offre, et c'est là son originalité +et son charme, un curieux mélange de sensualité +violente et presque élémentaire, et d'intelligence +raffinée: mélange bien moderne, s'il pourrait servir +à définir les œuvres les plus caractéristiques de +notre littérature depuis Baudelaire. Ce qu'elle +cherche dans l'amour, ce n'est ni le don ni l'abandon +du cœur, elle a un sentiment trop vif d'elle-même, +elle entend posséder autant qu'être possédée; +ce n'est pas le plaisir, il n'est rien de plus court et +de plus vite épuisé que le plaisir; ce n'est pas le +bonheur, elle a toujours désiré pire; c'est l'émotion +brute, exaltante ou terrassante, c'est le bouleversement +de tout l'être, c'est ce que la vie peut offrir +de plus fou, de plus trouble et de plus amer. Ce +qu'elle veut, c'est sentir, sentir toujours davantage +et se sentir sentir, fût-ce au prix des plus dures douleurs: +la douleur est infinie, pour peu qu'elle se +<span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span> +complique d'intelligence. Prodigieuse faculté de +jouir et de souffrir! Philippe Forbier vient de lui +avouer son amour; ils sont là tous les deux, +hagards, n'osant pas se rapprocher l'un de l'autre. +«Elle sentait une sensualité grave s'élever autour +d'elle, contre elle, comme une vague qui, montant, +l'obligeait à renverser un peu la tête, les +narines battantes, pour respirer, résister à cet étouffement. +Elle avait les yeux fixes et amincis, les +lèvres un peu relevées sur les dents qu'elle tenait +serrées, et comme mordant sur une admirable +sensation de plaisir...»<a name="FNanchor_70" id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor"> [70]</a> Philippe la regarde, et +elle se sent «mourir des pieds jusqu'au cœur. Avec +une violence rapide et complète, elle souhaita +qu'il n'eût plus ni ses yeux, ni son sourire, ni sa +voix, ni aucun de ses gestes, aucune de ses attitudes, +plus rien de lui-même qui la ravissait jusqu'à +de telles douleurs».<a name="FNanchor_71" id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor"> [71]</a> Véritable femme, +en qui non seulement toute émotion, mais le +souvenir et l'imagination même de l'émotion +aboutissent immédiatement au trouble physique. +Quand Philippe doit pour un temps s'éloigner +d'elle, sa raison consent à la séparation, mais son +corps se révolte. Debout contre lui, elle dit doucement, +les yeux fermés: «Voilà, vous allez partir, +vous partez, j'imagine que c'est maintenant que +vous partez, je vais voir ce que cela me fait». +<span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span> +Elle resta un moment silencieuse, et rouvrant les +yeux où de la terreur s'évaporait, elle dit: «Ce +n'est pas possible, cela fait mal dans les os... C'est +dans les épaules et dans les genoux que je ne peux +pas vous quitter...» Cependant, dans ses plus vives +extases comme dans ses pires angoisses, elle +demeure lucide, maîtresse de sa pensée, elle ironise, +elle s'analyse, elle généralise. Au sortir des bras +de Philippe rentrée chez elle, elle parle, rit, ne +trouve en elle que repos et satisfaction. «<em>Seule +l'absence d'Henri</em> (son mari) <em>la troublait un peu, sa +présence lui eût donné plus de sécurité</em>».<a name="FNanchor_72" id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor"> [72]</a> A +Philippe absent, elle écrit: Ce n'est pas vous que +j'aime; j'aime aimer comme je vous aime... Je +n'attends de vous que mon amour pour vous».<a name="FNanchor_73" id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor"> [73]</a> +«Les hommes ont de la conscience, lui écrit-elle +encore. Les femmes, mon ami, n'ont pas de conscience; +elles ont une épouvantable volonté de n'être +pas plus malheureuses qu'elles ne peuvent».<a name="FNanchor_74" id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor"> [74]</a> +Mais une intelligence si pénétrante appliquée à une +émotivité si violente, loin de l'atténuer l'exacerbe, +en multipliant pour elle les occasions de sentir. +De sa volupté, de ses douleurs et de sa connaissance +d'elle-même Sabine se compose un breuvage avec +quoi elle se tue. La morphine qu'elle prend un soir +où l'absence de Philippe lui est intolérable ne fait +qu'achever l'œuvre de mort... A dire le vrai ce +<span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span> +suicide, pour vraisemblable qu'il soit, n'apparaît +pas comme nécessaire, dans le sens psychologique +du terme. On garde le sentiment qu'une cure +d'altitude bien choisie, surveillée par une tendre +amitié rendrait l'équilibre à ce système nerveux +surmené, exténué. Si <cite>Madame Bovary</cite>, est un mélodrame, +la <cite>Nouvelle Espérance</cite> n'est pas une tragédie. +Il reste que Madame de Noailles a créé +en Sabine de Fontenay une figure intensément +vivante, hautement représentative à la fois et très +neuve: oui d'une originalité inoubliable vraiment +avec son impudeur et sa noblesse, son égotisme +et son ardeur à souffrir, son tumulte, ses cris, ses +colères, ses ravissements, toute cette sensibilité où +nulle sentimentalité ne se mêle, ingénue et violente, +trouble, âcre, amère.</p> + +<p>On peut cueillir çà et là dans les romans de +Madame de Noailles de fines ou fortes indications de +psychologie féminine. La femme y apparaît toujours +incomplète, insatisfaite, penchante, achevée seulement +par les caresses des hommes, mais courbée +sous tout l'univers, esclave qui se fait une volupté +de sa servitude. Osant enfin être elle-même, elle +dévoile hardiment que toute sa vie intérieure est à +base de sensualité et que tout ce qui émeut pareillement +sa sensualité est pour elle une seule et +même chose. «Voyez, mon Dieu, si M. l'aumônier, +pour nous toucher, nous rappelle notre petite +enfance, nos jeux, notre père mort, nous pleurons;... +et si une de nos sœurs nous donne un +<span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span> +bouquet à respirer, nous respirons fort d'abord et +nous soupirons après; et si notre ami met son +cœur près de notre cœur, nous ne savons plus +rien que son désir, et notre désir plus tendre +encore que le sien. <em>Toutes ces choses, mon Dieu, sont +une seule chose, la même chose</em>».<a name="FNanchor_75" id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor"> [75]</a> Elle nous révèle +le goût singulier qu'elle trouve aux brutalités de la +jalousie masculine. «Ils croient nous offenser, ils +ne peuvent que nous émouvoir, notre orgueil est +terrible en nous, mais aux instants de la volupté, +nous n'avons que de la volupté».<a name="FNanchor_76" id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor"> [76]</a> Voici une bien +spirituelle définition de la conscience: «La conscience, +c'est une tristesse qu'on éprouve après un +acte qu'on vient de faire et qu'on referait +encore».<a name="FNanchor_77" id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor"> [77]</a> Voici une vue terriblement pénétrante +sur ces régions souterraines de l'âme où les +sentiments, les instincts, les désirs, non encore +divisés et endigués par l'éducation, communiquent +et se mêlent selon de mystérieuses affinités. «Ah! +dans la douleur et la honte, dans le courage et +l'héroïsme, dans le parfum des tombeaux, qu'y +a-t-il toujours de perfide, de sensuel, d'inavouable?»<a name="FNanchor_78" id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor"> [78]</a></p> + +<p>On voit dans quelle mesure les romans de Madame +de Noailles nous peuvent instruire, sont riches +<span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span> +de vérité objective. Quant à nous charmer et à +nous émouvoir, de la même façon exactement que +sa poésie, il n'est presque pas une page d'eux qui +n'y réussisse. La <cite>Domination</cite> abonde en délicieuses +impressions de voyage; le <cite>Visage émerveillé</cite> est +l'hymne le plus frais à l'Amour et à la Nature; la +<cite>Nouvelle Espérance</cite> est un poignant poème de +l'Amour et de la Mort.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Il faut le dire: l'art de Madame de Noailles n'est +pas égal à son génie; il pèche par défaut, par +excès et par artifice.</p> + +<p>Le défaut est de la pensée. Non pas que nous +estimions avec certains que l'intelligence de +Madame de Noailles soit inférieure à sa sensibilité, +et de nombreuses pages de la <cite>Nouvelle Espérance</cite> +surtout témoignent surabondamment du contraire, +mais trop souvent cette intelligence fonctionne +à côté de cette sensibilité, sans s'y mêler +suffisamment. Une sensibilité aussi mobile, aussi +torrentielle devrait être surveillée, réglée, distribuée +par une raison ferme, maîtresse d'elle-même et de +toute l'âme; nous avons déjà touché ce point. Il +n'est pas permis d'appliquer indistinctement +l'épithète de <em>sublime</em> à l'odeur de l'aubépine,<a name="FNanchor_79" id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor"> [79]</a> +ou au plaisir qu'on prend à Venise,<a name="FNanchor_80" id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor"> [80]</a> et à la +musique de Beethoven ou en général à l'héroïsme; +<span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span> +du moins les deux premiers emplois du terme, en +même temps qu'ils font sourire, affaiblissent les deux +autres, seuls justifiés. Si Sabine à la moindre contrariété +<em>s'affole</em>, nous la plaignons, mais que va-t-il +lui rester d'âme pour les grandes douleurs? Il ne +suffit pas d'une extrême hyperesthésie pour pénétrer +le fond de la douleur ni de la joie humaines; +or Madame de Noailles n'a pas que cela, +nous l'avons assez montré, mais l'identité des expressions +dont elle use pour signifier de purs états +nerveux et de véritables états d'âme prête à de fâcheuses +confusions. Il faut qu'elle introduise un +ordre plus strict, une mesure plus rigoureuse dans +les mouvements de sa merveilleuse sensibilité. +C'est du perfectionnement intérieur de l'artiste que +dépend essentiellement le progrès de son art.</p> + +<p>D'un point de vue plus technique, on peut +relever chez Madame de Noailles des artifices de +composition et de style. Nous l'avons vu, ses +romans sont mal construits; mais ses poèmes +eux-mêmes malgré leur ordinaire brièveté, ne le +sont pas toujours parfaitement. La <cite>Prière devant le +Soleil</cite> se compose d'au moins trois poèmes distincts. +Il n'y a rien de plus artificiel que la transition du +second au troisième:</p> + +<p class="quote">Pourtant, Soleil, ayant oublié tout cela...<a name="FNanchor_81" id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor"> [81]</a></p> + +<p>Une des plus belles pièces des <cite>Eblouissements</cite>, +<span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span> +<cite>Paganisme</cite>, dans sa première partie développe le +conflit entre les deux âmes romantique et classique +de Madame de Noailles, et, malgré une certaine +surcharge d'images, le développement est conduit +d'une belle et ferme allure; la seconde partie célèbre +la victoire définitive de l'âme classique; le +poète se tourne avec amour vers la Grèce sa +véritable patrie:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Je viendrai, mes deux mains tenant la double flûte...</p> +<p>Au-dessus des enclos luiront des figues bleues;</p> +<p>Pour cueillir ces fruits chauds entr'ouverts dans l'azur</p> +<p>Je presserai si bien mon corps contre le mur</p> +<p>Que je serai semblable à ces nymphes des frises</p> +<p>Dont la jambe et la main sont dans la pierre prises<a name="FNanchor_82" id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor"> [82]</a></p> +</div></div> + +<p>On remarquera au passage ces trois derniers +vers, pur joyau de grâce hellénique... Jusqu'ici +tout est bien; mais il s'agit de terminer le poème; +le poète sent qu'il serait beau de s'élever à une +idée plus générale, d'ouvrir à l'esprit une vaste +perspective, d'élargir et d'approfondir l'horizon, et +pour ce faire il recourt à la pensée de la mort, +dont telle est effet la vertu ordinaire:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Et désormais sans voix, sans effort, sans souhaits,</p> +<p>Ayant touché l'immense et débordante paix,</p> +<p>Voyageuse arrivant et qui baise la porte,</p> +<p>Ne désirant plus rien je serai bientôt morte...</p> +</div></div> + +<p>Mais la poète s'est trompé; comme il +n'y a aucune raison de supposer que le sol de la +<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span> +Grèce ou l'exaucement de ses désirs lui seront +réellement mortels, l'hypothèse de sa mort ne peut +apparaître que comme une gentillesse de conversation, +déplacée en cette fin d'un grave et émouvant +débat. La grande idée de la mort ne saurait être +employée comme finale à tout faire... Et d'ailleurs +il n'entre pas un instant dans notre pensée de +suspecter la sincérité de Madame de Noailles, mais +la sincérité elle-même a besoin d'art.</p> + +<p>L'excès que nous trouvons chez Madame de +Noailles est un excès de sensations et d'images sous +lequel parfois disparaît, ou plie à se rompre, le fil +ténu de la pensée. Le poète, au lieu de creuser en +profondeur, dans le monde de la vie intérieure, +s'étend en largeur, se répand dans le vaste univers. +Au lieu de subordonner il coordonne, quand il ne +se contente pas de juxtaposer. Sans doute il échappe +à l'ennui des purs descriptifs, et il serait aussi +injuste qu'inexact de lui appliquer ce principe, +vérifié par l'histoire de tous les arts, que la +nature envahit les domaines désertés par l'âme: +il n'est pas d'aspect de la nature qu'il transporte +dans son œuvre sans l'élaborer, sans y mêler de sa +substance. Cependant il ne peut éviter toujours la +monotonie, ni encore une fois l'artifice. Une énumération +n'a d'autre raison de s'arrêter que le bon +plaisir de celui qui énumère; Madame de Noailles +ne nous fait-elle pas quelquefois attendre un peu son +bon plaisir? D'autre part, on a l'impression qu'elle +ne distingue pas très exactement et ne connaît pas +<span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span> +de très près chacun des innombrables végétaux qui +garnissent son œuvre, et l'on constate non sans +étonnement que les descriptions de villes ou de +paysages qu'elle n'a jamais vus ne sont ni moins touffues, +ni moins colorées, ni moins odorantes que +celles des lieux qui lui sont familiers. Bref Madame de +Noailles a une <em>manière</em> à elle, très caractérisée, et +de cette manière son excessive facilité l'incline,—tel +parmi les musiciens Massenet—à se faire un +<em>procédé</em>. Il n'est pas rare qu'un artiste s'imite ainsi +lui-même.</p> + +<p>De ces faiblesses, au reste, aucune n'est constitutive. +Elles tiennent soit à une confiance exclusive, +donc excessive, dans la spontanéité de l'inspiration, +soit à une sorte de nonchalance trop complaisante +aux suggestions de la virtuosité. Elles n'en sont que +plus regrettables, si elles empêchent des dons +merveilleux de prendre leur pleine valeur. Or quel +artiste fut plus merveilleusement doué que Madame +de Noailles? De ses dons je ne veux ici retenir +que deux, qui la distinguent entre tous les artistes +de sa génération, le don d'expression et le don de +musicalité.</p> + +<p>Il n'est pas vrai, malgré Boileau, que toujours «ce +que l'on conçoit bien s'énonce clairement»; la fonction +de concevoir et la fonction d'exprimer sont +distinctes, à tel titre que la pathologie nous les montre +sans cesse dissociées. Mais ce qui dans la littérature +et surtout dans la poésie moderne rend particulièrement +délicat le problème de l'expression, c'est que +<span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span> +les états qu'il s'agit de traduire et de communiquer +ne sont pas comme dans la poésie classique +des états relativement simples, à contours définis, +objets de perception claire, construits et reliés +les uns aux autres selon des rapports logiques, +mais des états dont la complexité confuse, enveloppée, +indistincte, dont la fluidité et presque la +liquidité semblent invinciblement rebelles au +morcellement et à l'immobilisation qui sont l'opération +propre et l'effet de la pensée logique, des +états qui émergent un instant des profondeurs +obscures de l'être pour l'instant d'après s'y replonger, +qui enfin se composent, s'enchaînent les +uns aux autres et les uns dans les autres retentissent +et se prolongent selon de subtiles et +fuyantes analogies. Ils faut donc à l'artiste +non-seulement une rare aptitude à briser +ou à négliger les associations conventionnelles +que nous propose toutes formées, pour notre +plus grande commodité, le commun langage, +non-seulement une extraordinaire acuité et +rapidité de vision dans les régions profondes de la +vie de l'âme, mais encore un don mystérieux et +merveilleux de choisir et de combiner les mots +afin que, telles les génératrices d'une courbe pour +le géomètre, ils nous permettent de reconstruire, +ils évoquent en nous et nous suggèrent les +mouvantes réalités intérieures dont ils jalonnent +les inflexions et les détours. A vrai dire, dans la +mesure où il met en œuvre un tel don, un artiste +<span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span> +divise les jugements des hommes; il irrite par son +obscurité et par une apparence d'arbitraire les +sensibilités qui ne sont point accordées à la sienne, +mais aussi il enchante celles qui lui sont harmoniques +d'un plaisir autrement complet que les artistes +<em>classiques</em>, parce que ce qu'il leur fait entendre, +mais plus ample, plus pur, plus libre, c'est le +chant même de leurs profondeurs. Pour certains dont +nous sommes, à cause d'un bonheur presque +perpétuel dans l'expression ou la suggestion d'une +sensibilité profonde et toute originale, l'œuvre de +Madame de Noailles dégage un charme, un enchantement. +Dans les citations que nous avons faites en +abondance, le lecteur trouvera sans peine, suivant +l'espèce à laquelle il appartient, de quoi confirmer ou +de quoi contester notre sentiment. Nous nous contenterons +de citer un fragment encore, particulièrement +caractéristique. Nous l'empruntons à la +<cite>Nouvelle Espérance</cite><a name="FNanchor_83" id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor"> [83]</a>. Chez Sabine de Fontenay, +le musicien Jérôme Hérelle chante. «Il chantait, et +la musique, mêlée aux mots, s'épanouissait, sensuelle +et rose, comme une fleur née du sang. Il +chantait, et c'était comme une déchirure légère de +l'âme, d'où coulerait la sève limpide et sucrée:</p> + +<p class="quote">«Les roses d'Ispahan...</p> + +<p>le soupir gonflait, s'exhalait, recommençait,</p> + +<p class="quote">«dans leurs gaines de mousse...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span> +encore une fois toute l'angoisse délicieuse aspirée +et rejetée,</p> + +<p class="quote">«les jasmins de Mossoul, les fleurs de l'oranger...</p> + +<p>la note penchante et tenue troublait comme un +doigt appuyé sur le sanglot voluptueux... Quel +parfum! quelle ivresse! quel flacon d'odeur +d'Orient cassé là; quelles fleurs de magnolia écrasées +dont l'arome à l'agonie fuyait et pleurait... +Tout l'air de la chambre tremblait...» Et l'on croit +voir trembler le papier où s'inscrivent les mouvements +de cette sensualité véhémente. Les mots +jaillissent d'elle directement, sans passer par l'intelligence, +et directement vont toucher aux pointes +les plus sensibles de nos nerfs. A vrai dire ils +touchent parfois à côté; la phrase: «quelles fleurs +de magnolia écrasées» est tout à fait manquée. +Madame de Noailles, chez qui les associations d'idées +ou de sentiments sont foudroyantes, a sauté ici trop +d'intermédiaires; les termes qu'elle unit hurlent +d'un accouplement contre nature. Il lui arrive ainsi +de violenter la langue sans bénéfice. C'est là, si +l'on peut dire, le revers de sa méthode, ou de son +absence de méthode. Son style est une invention +perpétuelle; mais, comme dans le choix et l'agencement +des mots la pensée logique a peu de part, +lorsque l'expression n'est pas parfaite, elle est +mauvaise. Le cas est rare d'ailleurs, et de plus en +plus rare.</p> + +<p>Il n'est guère de question d'esthétique plus difficile +<span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span> +que celle du rapport de la poésie et de la +musique. Toutefois et en gros, il est certain d'abord +que par la mesure et le rythme qui lui sont essentiels, +la poésie, toute poésie s'apparente avec la +musique. C'est à peu près uniquement par le +rythme que la poésie classique peut être dite musicale; +encore son rythme, à cause de la prédominance +qu'elle attribue à la pensée logique, à la +raison, est-il trop souvent dans sa régularité d'une +monotonie qui contraste désavantageusement avec la +variété presque indéfinie des rythmes musicaux. La +poésie moderne, substituant dans une large mesure +à la logique de la raison la logique des sentiments, +se rend par là plus souple et plus libre, et capable +d'occuper dans l'âme des espaces, de couler dans +des retraites que lui eût interdits une forme plus +rigide. Nous ne voyons guère de poète contemporain +qui possède au même degré que Madame de +Noailles le don d'approprier étroitement ses +rythmes aux mouvements de sa vie intérieure, de +les couler en quelque sorte instantanément sur la +courbe même de ses sensations, de ses sentiments +et de ses pensées. Ici encore nous laissons au lecteur +le soin facile de faire lui-même l'application. Mais +la grande nouveauté de la poésie moderne par +rapport à la poésie classique et l'endroit par où elle +se rapproche le plus de la musique, c'est l'importance +qu'elle attache aux qualités musicales des +mots, au détriment parfois de leur vertu signifiante. +On sait à quels excès dans cette direction se +<span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span> +portèrent les «décadents». De leur tentative +avortée les écrivains contemporains ont justement +retenu qu'en effet le choix et la combinaison des +sonorités pouvait être un efficace instrument de +suggestion, mais ils ne recourent à cette ressource +que dans les limites des lois naturelles et traditionnelles +de la langue. Il y a là une conciliation délicate +à réaliser entre des exigences ordinairement +différentes, souvent opposées; Madame de Noailles +y déploie un art spontané incomparable. Et ainsi, +renforçant le sens des mots par leur son, leur +puissance expressive par leur puissance suggestive, +les enchaînant selon les rythmes originaux de sa +sensualité fiévreuse, ardente, innombrable, elle +compose une des musiques les plus éblouissantes, +les plus enivrantes et les plus déchirantes qu'il +nous ait été donné d'écouter.</p> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_59"> 59</a></span></p> + +<div class="figcenter p4 "> +<img src="images/illus_autograph.jpg" width="600" height="390" alt="" /> +</div> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_60"> 60</a></span></p> +<p><span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<div class="figcenter"> +<img src="images/illus_007.jpg" width="398" height="76" alt="" /></div> + +<h2 class="less">OPINIONS</h2> +</div> + +<p><b>De M. Maurice Barrès</b></p> + +<p>Les poèmes de Mme de Noailles ont obtenu à leur +naissance un prodigieux succès. O merveille, on y +trouvait de la poésie! Mais cette poésie, qu'avait-elle +de singulier? Je crois que je pourrais le dire. Nos +grands romantiques sont mêlés de mort. Mme de +Noailles est toujours un chant qui s'élève, une flamme. +On connaît un terrible mot révélateur de Chateaubriand: +«Quand je peignis René, écrit-il, j'aurais dû +demander à ses plaisirs le secret de ses ennuis.» Dans +la sombre poésie de nos grands romantiques, en effet, +il y a de la fatigue et de la dépression nerveuse. Au +contraire, chez l'auteur du <cite>Visage émerveillé</cite> on voit au +premier plan la jeunesse qui s'étonne, qui appelle le +choc de la vie et qui s'impatiente de ne point recevoir +l'univers dans son âme.</p> + +<p>Cet infatigable élan vers toutes les promesses de +<span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span> +bonheur, cet infini besoin, ce courage à sentir, à +désirer, à vivre nous sont rendus intelligibles avec des +ressources inépuisables d'invention verbale et musicale. +Je ne puis rien détacher d'un livre que toutes les +femmes et les jeunes gens commencent à se réciter. +Ses cantilènes frémissantes sont illustrées d'images +rapides et inoubliables. Mais derrière tous les battements +de ce cœur précipité j'entends un thème monotone. +Il est tout le génie dont nous la voyons douée +ou, pour mieux dire, affligée. «Il faudra vieillir et +mourir, mais j'aurai été le cœur le plus gonflé et d'où +monta le plus haut cri. Jeunes hommes, sachez que, +vivante, je fus le point le plus sensible de l'univers...»</p> + +<p>Quelle est cette voix qui se vante, si vaine et si +attendrissante? La femme vivra toujours dans le même +cercle d'images. Ce n'est ici qu'une variante géniale +de l'éternel cantique féminin. C'est le vieux <cite>Cantique +des cantiques</cite>: «Je suis noire, mais je suis belle, filles +de Jérusalem, comme les tentes de Cédar, comme les +pavillons de Salomon.» Ainsi chantait la Sulamite. +Cet appel qui fait frissonner monte de tous les fameux +jardins, du paradis où Eve mentit, des harems de +Salomon, du balcon fleuri de Juliette et des arceaux +d'un cloître, où la sainte discipline l'épure, l'apaise et +le transforme, mais aussi, en le comprimant, semble +parfois l'exacerber...</p> + +<p>Un tel poète nous aide à comprendre ce que furent +par exemple les Hugo et les Lamartine. Celui-ci, à la +campagne, sortait le matin avec un exemplaire à +grandes marges du Tasse ou de l'Arioste; il lisait +quelques strophes: sous leur action, sa source intérieure +jaillissait et il écrivait, sans que sa volonté y +prît une part discernable, ses magnifiques psalmodies. +<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span> +Hugo était le lieu d'un pareil phénomène. De là +l'étonnement qu'il ressentait de son génie, jusqu'à se +dire, à notre grand scandale: «Ne suis-je pas la +bouche de Dieu?»</p> + +<p>Ces grands favorisés ont des âmes qui se mettent +plus aisément en branle que les nôtres. Le rythme de +leurs paroles vient de celui de leurs sentiments. D'où +voulez-vous que naisse la noblesse des expressions, +sinon de la noblesse du cœur? Nul vrai poète qui ne +soit magnanime. D'ailleurs la faculté de se représenter +clairement et fortement un grand nombre d'êtres et +de choses, c'est le don divin par excellence, c'est la +charité et la sympathie.</p> + +<p>Mme de Noailles aime admirer. Elle en use avec les +œuvres et avec les gens comme avec les légumes, les +fleurs, les arbres et les paysages. Partout elle trouve à +s'émerveiller, disons mieux, à être humaine. Quand +il y a tant de regards qui appauvrissent nécessairement +ce qu'ils considèrent, parce qu'ils sont des regards +d'hommes chétifs, voici qu'avec une admirable plénitude +cette âme royale enrichit et ennoblit, charge de +richesse et vivifie tous les objets vers quoi elle se +tourne. Dans la dure vie positive, cette générosité +d'âme et cette spontanéité entraînant à des erreurs... +Mais, dans le domaine des arts, cette incompressible +puissance de charité est le premier moyen du génie.</p> + +<p class="signature">(<cite>Le Figaro</cite>, 9 juillet 1904).</p> + +<p class="opinion"><b>De M. Léon Blum</b> sur l'<cite>Œuvre poétique de +Madame de Noailles</cite>:</p> + +<p>... Le retour au Romantisme fut, il y a dix ans, le +caractère du mouvement poétique. Ce qu'on a nommé +<span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span> +l'humanisme ne fut qu'un romantisme rajeuni. Mais +chez les plus distingués des humanistes l'influence +verlainienne restait sensible, et Madame de Noailles +en est restée, à ce que je crois, totalement exempte. +Elle n'est guère qu'une romantique, et c'est de Musset +que je la verrais proche, un Musset qui ne cherche pas +l'esprit, un Musset sans sa grâce allante et sa plaisanterie +désinvolte, sans son penchant oratoire, sans toute +sa facilité française, un Musset plus âpre, plus chargé, +plus fiévreux, plus complexe, au sang plus lourd, je +voudrais pouvoir dire un Musset barbare.</p> + +<p>Il faut cependant marquer dès à présent quelques +différences essentielles. Sans doute le lyrisme de +Lamartine, de Musset ou même de Hugo est un lyrisme +purement personnel. Mais si le poète se chante +lui-même, il ne chante pas pour lui seul. Le poème, +sorti d'un homme, vaut pour tous les hommes... Le +rêve romantique, le chant romantique, même en ce +qu'ils eurent de plus spécial ou de plus neuf, furent +le rêve et le chant communs d'un moment de l'humanité... +Rien de pareil chez Madame de Noailles. Sa +poésie sort d'elle-même et retombe en elle, comme +l'élan du jet d'eau dans le bassin. Son éternel sujet, +c'est sa personne, mais dans ce qu'elle a de particulier, +d'unique, non dans ce qu'elle a de commun et de +général...</p> + +<p>L'inspiration lyrique s'est toujours ramenée à un +nombre limité de thèmes uniformes, et ce qu'il y a +d'analogue entre tous ces thèmes, c'est qu'ils posent +soit l'accord, soit le conflit d'un des sentiments généraux +de l'âme avec une force ou avec un état extérieur... +Le poème lyrique apparaît d'ordinaire comme +un dialogue, dialogue avec l'être aimé, avec la vie, +<span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span> +avec la mort, avec le bonheur, avec les puissances +naturelles. Et voici qu'en trois volumes de vers +Madame de Noailles exhale un long solo où l'on n'entend +jamais parler qu'une âme. Il y a là des vers +d'amour, sans doute, bien qu'assez rares, mais où il +semble que la force du désir s'élance seule, comme un +cri sans écho à qui rien ne répond... Nul poème ne +traduisit plus intensément que ceux-là le sentiment de +la vie, mais c'est la vie d'un être à qui la conscience +de sa propre réalité suffit, qui ne vivrait pas moins s'il +était seul vivant au monde, et cette certitude, cette +volonté d'être qui sort du plus intime de sa substance +gonfle sa personne sans jamais s'en échapper...</p> + +<p>Ce lyrisme sans humanité, sans religion,—au sens +où l'entendaient les romantiques,—où l'on ne trouve +ni aspiration, ni besoin, ni foi, ni doute dont les +autres hommes aient leur part, qui ne connaît ou ne +touche hors de soi nulle raison de vivre, de souffrir +ou d'espérer, ce lyrisme d'une sorte unique tient-il à +un vice où à une vertu, représente-t-il une force ou +une faiblesse, faut-il l'exalter ou le condamner? Je ne +sais trop, et l'avenir en décidera mieux que nous. +Mais je crois que là est la singularité, le don original, +la raison d'être du poète...</p> + +<p class="signature">(<cite>La Revue de Paris</cite>, 15 juin 1908).</p> + +<p class="opinion"><b>De M. Léon Daudet</b> sur l'<cite>Ombre des Jours</cite>:</p> + +<p>Ce m'est une joie de constater ici la naissance et la +formation d'un tempérament lyrique de premier +ordre, car ces genèses-là témoignent généralement, +<span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span> +dans les sociétés où elles se produisent, d'un effort +vers l'ordre et la lumière... Ce que nous demandions +au poète d'aujourd'hui et de demain, et ce que nous +offre Madame de Noailles, c'est un chant lancé comme +un cri, par une nécessité irrésistible, aux approches +d'un doute qui envahit tout, d'une critique et d'une +analyse qui blessent incessamment la légende, d'un +utile qui menace le beau. Ce qu'elle nous apporte +dans sa fine corbeille, tressée selon la tradition pure, +c'est la révolte de jeunesse et de reviviscence, l'immortelle +candeur irritée devant les tourments de ce +monde, l'immortelle allégresse du désir...</p> + +<p class="signature">(<cite>Le Gaulois</cite>, 2 juillet 1902).</p> + +<p class="opinion"><b>De M. Marcel Proust</b> sur les <cite>Eblouissements</cite>:</p> + +<p>... J'aurais aimé m'attarder aux beautés de pure +technique aussi bien qu'aux autres, vous signaler au +passage... tant de notations d'une justesse délicieuse:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Dans les taillis serrés où la pie en sifflant</p> +<p>Roule sous les sapins comme un fruit noir et blanc.</p> +<p>... Près des flots de la Drance</p> +<p>Où la truite glacée et fluide s'élance,</p> +<p>Hirondelle d'argent aux ailerons mouillés...</p> +</div></div> + +<p>Métaphores qui se composent et nous rendent le +mensonge de notre première impression, quand nous +promenant dans un bois ou suivant les bords d'une +rivière nous avons pensé d'abord en entendant rouler +quelque chose que c'était quelque fruit et non un +oiseau, ou quand surpris par la vive fusée au-dessus +<span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span> +des eaux d'un brusque essor, nous avons cru au vol +d'un oiseau avant d'avoir entendu la truite retomber +dans la rivière. Mais ces charmantes et toutes vives +comparaisons qui substituent à la constatation de ce +qui est la résurrection de ce que nous avons senti... +disparaissent elles-mêmes à côté d'images vraiment +sublimes, toutes créées, dignes des plus belles d'Hugo. +Il faudrait avoir lu toute la pièce sur la splendeur, +l'ivresse, l'élan de ces matinées d'été où on renverse +la tête afin de suivre des yeux un oiseau lancé jusqu'au +ciel, pour éprouver tout le vertige, sentir tout le mystère +de ces deux derniers vers:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Tandis que détaché d'une invisible fronde</p> +<p>Un doux oiseau jaillit jusqu'au sommet du monde</p> +</div></div> + +<p>Connaissez-vous une image plus splendide et plus +parfaite que celle-ci: (il s'agit de ces admirables Eaux +de Damas qui s'élancent et montent dans le fût des +fontaines, puis retombent, font passer partout les linges +mouillés de leur fraîcheur et l'odeur du melon +et des poires crassanes avec un parfum de rosier).</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i8"> <b>.....</b> Comme une jeune esclave</p> +<p>Qui monte, qui descend, qui parfume et qui lave!</p> +</div></div> + +<p>Là encore pour comprendre toute la noblesse, toute +la pureté, tout l'<em>inventé</em> de cette image si soudaine et +si achevée, qui naît immédiate et complète, il faut +relire la pièce, l'une des plus <em>poussées</em> en expression, +des plus entièrement senties aussi de ce volume, +peinte du commencement jusqu'à la fin, en face, en +présence d'une sensation pourtant si fugace qu'on sent +que l'artiste a dû être obligé de la recréer mille fois +<span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span> +en lui pour prolonger les instants de la pose et pouvoir +achever sa toile d'après nature,—une des plus +étonnantes réussites, le chef d'œuvre peut-être de +l'<em>impressionnisme</em> littéraire.</p> + +<p class="signature">(<cite>Le Figaro</cite>, 15 juin 1907.)</p> + +<p class="opinion"><b>De M. Emile Faguet</b>, à propos de la <cite>Nouvelle +Espérance</cite>:</p> + +<p>Cette femme aura bien du talent. Elle est dans le +train qui y mène. Et sa station n'est pas très loin.</p> + +<p class="signature">(<cite>La Revue latine</cite>).</p> + +<p class="opinion"><b>De M. Emile Ripert</b>:</p> + +<p>On ne sait si c'est artifice ou naïveté, sa façon d'assembler +les mots. On est étonné, on ne comprend pas +trop. Pourtant on voit, on sent, on entend... Dans +une de ses dernières poésies elle parle ainsi:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Au cercle étroit d'un bassin rond et gris,</p> +<p>L'eau s'endormait, petite eau qui se rouille.</p> +</div></div> + +<p>«Petite eau qui se rouille...» Si vous comprenez, +moi pas. Seulement je <em>vois</em> l'eau stagnante, un peu +rouge, je sens l'odeur de l'eau morte, et tout le calme +inerte, l'ennui qui use et qui ronge... Les images aussi +sont nouvelles: Madame de Noailles se dit «lasse +comme un jardin sur lequel il a plu», et ce simple +vers assimile si parfaitement certaines journées d'accablement, +de calme désespoir après la crise violente des +<span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span> +pleurs à l'aspect du feuillage lourd, des fleurs froissées, +des terres humides, qu'on admire ce génie instinctif +qui, du premier coup et sans tâtonnements, aboutit +aux effets que chercherait en vain l'art le plus profond...</p> + +<p class="signature">(<cite>La Revue Hebdomadaire</cite>).</p> + +<p class="opinion"><b>De M. Auguste Dorchain</b>:</p> + +<p>On ne peut s'y méprendre; il y a ici plus que de +talent, plus que de l'art, plus que la réalisation patiente +et achevée d'un beau rêve: il y a la ferveur, il y a +l'enthousiasme, il y a l'oubli total de soi-même, ou +plutôt, ce qui est la même chose, le don absolu de +tout son être, âme et corps, comme aux plus saintes +minutes d'un grand amour,—il y a le génie.</p> + +<p class="quote">(<cite>Les Annales politiques et littéraires</cite>).</p> + +<p class="opinion"><b>De M. Lucien Corpechot</b>:</p> + +<p>Nul écrivain ne nous a jamais renseignés avec autant +d'abondance et de sincérité sur les mouvements secrets +de la sensibilité féminine. Il entre dans le génie de +Madame de Noailles une franchise qui lui donne le +courage d'exprimer tout ce qu'elle sent. Elle ne +s'abuse point sur elle-même quand elle écrit:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>J'ai vu ce que j'ai vu et ce que j'ai senti</p> +<p>D'un cœur pour qui le vrai ne fut point trop hardi.</p> +</div></div> + +<p>La <cite>Nouvelle Espérance</cite>, contenait de véritables révélations. +Le <cite>Visage émerveillé</cite> nous livre toute une vie +intérieure.</p> + +<p class="signature">(<cite>Le Soleil</cite>, 28 juin 1904).</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span></p> +<p class="opinion"><b>De M. Pierre Hepp</b>:</p> + +<p>Le don prépondérant de Madame de Noailles, c'est +une haute vertu de suggestion. Son secret, c'est qu'à +la rencontre de tout objet senti se porte instantanément +un représentant verbal, avant qu'intervienne la moindre +opération abstraite. Il en résulte une unité d'éclosion, +une adaptation de terminologie qui déjoue les reproches +des professeurs de syntaxe.</p> + +<p class="signature">(<cite>La Grande Revue</cite>).</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2>BIBLIOGRAPHIE</h2> + +<p class="center"><b>L'ŒUVRE</b></p> +</div> + +<p><cite>Le Cœur innombrable</cite>, poésies, Paris, Calmann-Lévy, 1901, +in-12.—L'<cite>Ombre des Jours</cite>, poésies, Paris, Calmann-Lévy, 1902, +in-12.—<cite>La Nouvelle Espérance</cite>, roman, Paris, Calmann-Lévy, +1903, in-12.—<cite>Le Visage émerveillé</cite>, roman, Paris, +Calmann-Lévy, 1904, in-12.—<cite>La Domination</cite>, roman, +Paris, Calmann-Lévy, 1905, in-12.—<cite>Les Eblouissements</cite>, +poésies, Paris, Calmann-Lévy, 1907.</p> + + +<p class="center"><b>A CONSULTER.</b></p> + +<p><em>Léon Daudet</em>, à propos de l'<cite>Ombre des Jours</cite>, Le Gaulois, +2 juillet 1902.—<em>Emile Faguet</em>, La Revue latine, juillet 1903.—<cite>Lucien +Corpechot</cite>, Le Soleil, 28 juin 1904.—<em>Pierre +Hepp</em>, La Grande Revue, juin 1907.—<em>Emile Ripert</em>, +la Revue Hebdomadaire, 13 juillet 1907.—<em>Auguste +Dorchain</em>, les Annales politiques et littéraires, mai 1906.—<em>Maurice +Barrès</em>, Le Figaro, 9 juillet 1904.—<em>Marcel +Proust</em>, sur les <cite>Eblouissements</cite>, Le Figaro, 15 juin +1907.—<em>Léon Blum</em>, l'<cite>Œuvre poétique de Madame de Noailles</cite>, +Revue de Paris, 15 janvier 1908.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span></p> + +<hr class="chap" /> + +<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3> +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> <cite>Les Éblouissements</cite>, p. 211.</p> + +<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> <cite>Les Eblouissements</cite>, p. 253.</p> + +<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> <cite>Les Eblouissements</cite>, p. 302.</p> + +<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> <cite>L'Ombre des jours</cite>, p. 120.</p> + +<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> <cite>La Nouvelle Espérance</cite>, p. 33.</p> + +<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 16.</p> + +<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> Les <cite>Eblouissements</cite>, p. 311.</p> + +<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a> <cite>Cœur</cite>, p. 7.</p> + +<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 39.</p> + +<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10" class="label">[10]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 264.</p> + +<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11" class="label">[11]</a> <cite>Cœur</cite>, p. 69, id. Sur les mains <cite>Eblouissements</cite>, p. 343.</p> + +<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12" class="label">[12]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 162.</p> + +<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13" class="label">[13]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 88.</p> + +<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14" class="label">[14]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 67.</p> + +<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15" class="label">[15]</a> <cite>Cœur</cite>, p. 83.</p> + +<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16" class="label">[16]</a> <cite>Ombre des Jours</cite>, p. 53.</p> + +<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17" class="label">[17]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 100.</p> + +<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18" class="label">[18]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 28.</p> + +<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19" class="label">[19]</a> <em>Ibid.</em>, p. 129.</p> + +<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20" class="label">[20]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 307.</p> + +<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21" class="label">[21]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 130.</p> + +<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22" class="label">[22]</a> <cite>Ombre des Jours</cite>, p. 63.</p> + +<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23" class="label">[23]</a> <cite>Cœur</cite>, p. 58.</p> + +<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24" class="label">[24]</a> <cite>Cœur</cite>, p. 73.</p> + +<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25" class="label">[25]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 268.</p> + +<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26" class="label">[26]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 211.</p> + +<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27" class="label">[27]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 289.</p> + +<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28" class="label">[28]</a> <cite>Cœur</cite>, p. 7.</p> + +<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29" class="label">[29]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 211.</p> + +<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30" class="label">[30]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 141.</p> + +<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31" class="label">[31]</a> <em>Ibid.</em>, p. 81-86.</p> + +<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32" class="label">[32]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 91.</p> + +<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33" class="label">[33]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 381.</p> + +<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34" href="#FNanchor_34" class="label">[34]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 26.</p> + +<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35" href="#FNanchor_35" class="label">[35]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 311.</p> + +<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36" href="#FNanchor_36" class="label">[36]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 175.</p> + +<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37" href="#FNanchor_37" class="label">[37]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 359.</p> + +<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38" href="#FNanchor_38" class="label">[38]</a> <cite>Ombre des Jours</cite>, p. 124-125.</p> + +<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39" href="#FNanchor_39" class="label">[39]</a> <cite>Ombre des Jours</cite>, p. 156.</p> + +<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40" href="#FNanchor_40" class="label">[40]</a> <cite>Ombre des Jours</cite>, p. 149.</p> + +<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41" href="#FNanchor_41" class="label">[41]</a> <em>Ibid.</em>, p. 158.</p> + +<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42" href="#FNanchor_42" class="label">[42]</a> <em>Ibid.</em>, p. 160.</p> + +<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43" href="#FNanchor_43" class="label">[43]</a> <cite>Ombre des Jours</cite>, p. 165-166.</p> + +<p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44" href="#FNanchor_44" class="label">[44]</a> <cite>Ombre des Jours</cite>, p. 165.</p> + +<p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45" href="#FNanchor_45" class="label">[45]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 92-93.</p> + +<p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46" href="#FNanchor_46" class="label">[46]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 266.</p> + +<p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47" href="#FNanchor_47" class="label">[47]</a> <cite>Ombre des Jours</cite>, p. 170.</p> + +<p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48" href="#FNanchor_48" class="label">[48]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 314.</p> + +<p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49" href="#FNanchor_49" class="label">[49]</a> <cite>Cœur innombrable</cite>, p. 167.</p> + +<p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50" href="#FNanchor_50" class="label">[50]</a> — p. 171.</p> + +<p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51" href="#FNanchor_51" class="label">[51]</a> — p. 174.</p> + +<p><a name="Footnote_52" id="Footnote_52" href="#FNanchor_52" class="label">[52]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 150-179.</p> + +<p><a name="Footnote_53" id="Footnote_53" href="#FNanchor_53" class="label">[53]</a> <cite>Visage</cite>, p. 57.</p> + +<p><a name="Footnote_54" id="Footnote_54" href="#FNanchor_54" class="label">[54]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 408.</p> + +<p><a name="Footnote_55" id="Footnote_55" href="#FNanchor_55" class="label">[55]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 164.</p> + +<p><a name="Footnote_56" id="Footnote_56" href="#FNanchor_56" class="label">[56]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 57-58.</p> + +<p><a name="Footnote_57" id="Footnote_57" href="#FNanchor_57" class="label">[57]</a> <em>Ibid.</em>, page 27.</p> + +<p><a name="Footnote_58" id="Footnote_58" href="#FNanchor_58" class="label">[58]</a> <em>Ibid.</em>, p. 300.</p> + +<p><a name="Footnote_59" id="Footnote_59" href="#FNanchor_59" class="label">[59]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 85.</p> + +<p><a name="Footnote_60" id="Footnote_60" href="#FNanchor_60" class="label">[60]</a> <cite>Ombres des Jours</cite>, p. 3.</p> + +<p><a name="Footnote_61" id="Footnote_61" href="#FNanchor_61" class="label">[61]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 3.</p> + +<p><a name="Footnote_62" id="Footnote_62" href="#FNanchor_62" class="label">[62]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 52.</p> + +<p><a name="Footnote_63" id="Footnote_63" href="#FNanchor_63" class="label">[63]</a> <cite>Les Eblouissements</cite>, p. 362-364.</p> + +<p><a name="Footnote_64" id="Footnote_64" href="#FNanchor_64" class="label">[64]</a> <cite>Ombre des Jours</cite>, p. 169.</p> + +<p><a name="Footnote_65" id="Footnote_65" href="#FNanchor_65" class="label">[65]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 24.</p> + +<p><a name="Footnote_66" id="Footnote_66" href="#FNanchor_66" class="label">[66]</a> <cite>Visage</cite>, p. 193.</p> + +<p><a name="Footnote_67" id="Footnote_67" href="#FNanchor_67" class="label">[67]</a> <em>Ibid.</em>, p. 109.</p> + +<p><a name="Footnote_68" id="Footnote_68" href="#FNanchor_68" class="label">[68]</a> <em>Ibid.</em>, p. 184.</p> + +<p><a name="Footnote_69" id="Footnote_69" href="#FNanchor_69" class="label">[69]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 15.</p> + +<p><a name="Footnote_70" id="Footnote_70" href="#FNanchor_70" class="label">[70]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 229.</p> + +<p><a name="Footnote_71" id="Footnote_71" href="#FNanchor_71" class="label">[71]</a> <em>Ibid.</em>, p. 231.</p> + +<p><a name="Footnote_72" id="Footnote_72" href="#FNanchor_72" class="label">[72]</a> <em>Ibid.</em>, p. 234.</p> + +<p><a name="Footnote_73" id="Footnote_73" href="#FNanchor_73" class="label">[73]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 305.</p> + +<p><a name="Footnote_74" id="Footnote_74" href="#FNanchor_74" class="label">[74]</a> <em>Ibid.</em>, p. 320.</p> + +<p><a name="Footnote_75" id="Footnote_75" href="#FNanchor_75" class="label">[75]</a> <cite>Visage</cite>, p. 101.</p> + +<p><a name="Footnote_76" id="Footnote_76" href="#FNanchor_76" class="label">[76]</a> <em>Ibid.</em>, p. 156.</p> + +<p><a name="Footnote_77" id="Footnote_77" href="#FNanchor_77" class="label">[77]</a> <em>Ibid.</em>, p. 47.</p> + +<p><a name="Footnote_78" id="Footnote_78" href="#FNanchor_78" class="label">[78]</a> <cite>Domination</cite>, p. 67.</p> + +<p><a name="Footnote_79" id="Footnote_79" href="#FNanchor_79" class="label">[79]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 286.</p> + +<p><a name="Footnote_80" id="Footnote_80" href="#FNanchor_80" class="label">[80]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 16.</p> + +<p><a name="Footnote_81" id="Footnote_81" href="#FNanchor_81" class="label">[81]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 385.</p> + +<p><a name="Footnote_82" id="Footnote_82" href="#FNanchor_82" class="label">[82]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 187.</p> + +<p><a name="Footnote_83" id="Footnote_83" href="#FNanchor_83" class="label">[83]</a> p. 32-33.</p> + + </div> +</div> + +<div class="chapter"> +<h2>TABLE</h2> +<hr class="deco" /> +<p class="subh"><span class="smcap">Texte</span></p> +</div> + +<table id="toc" summary="contents"> +<tr> + <td> </td> + <td class="tdr">Pages.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Biographie de la Comtesse de Noailles, par + René Gillouin</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_5">5</a></td> +</tr> +<tr> +<th colspan="2"><span class="smcap">Opinions</span>:</th> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">De M. Maurice Barrès</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_61">61</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">De M. Léon Blum</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_63">63</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">De M. Léon Daudet</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_65">65</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">De M. Marcel Proust</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_66">66</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">De M. Emile Faguet</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_68">68</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">De M. Emile Ripert</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_68">68</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">De M. Auguste Dorchain</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_69">69</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">De M. Lucien Corpechot</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_69">69</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">De M. Pierre Hepp</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_70">70</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Bibliographie</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_71">71</a></td> +</tr> +<tr> +<th colspan="2"><span class="smcap">Illustrations</span>:</th> +</tr> +<tr> + <td><span class="smcap">Portrait de la Comtesse de Noailles</span>, en frontispice.</td> + <td> </td> +</tr> +<tr> + <td><span class="smcap">Autographe de la Comtesse de Noailles</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_59">59</a></td> +</tr> +</table> + +<p class="end"><span class="smcap">Privas.—Imprimerie Lucien Volle.</span></p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's La Comtesse Mathieu de Noailles, by René Gillouin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES *** + +***** This file should be named 44390-h.htm or 44390-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/4/3/9/44390/ + +Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License available with this file or online at + www.gutenberg.org/license. + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation information page at www.gutenberg.org + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at 809 +North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email +contact links and up to date contact information can be found at the +Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit www.gutenberg.org/donate + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For forty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/old/44390-h/images/cover.jpg b/old/44390-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..38135e7 --- /dev/null +++ b/old/44390-h/images/cover.jpg diff --git a/old/44390-h/images/illus_004.jpg b/old/44390-h/images/illus_004.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..deece67 --- /dev/null +++ b/old/44390-h/images/illus_004.jpg diff --git a/old/44390-h/images/illus_007.jpg b/old/44390-h/images/illus_007.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c98e546 --- /dev/null +++ b/old/44390-h/images/illus_007.jpg diff --git a/old/44390-h/images/illus_autograph.jpg b/old/44390-h/images/illus_autograph.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0bbb0a5 --- /dev/null +++ b/old/44390-h/images/illus_autograph.jpg diff --git a/old/44390-h/images/logo.jpg b/old/44390-h/images/logo.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..72e67a2 --- /dev/null +++ b/old/44390-h/images/logo.jpg |
