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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44390 ***
+
+Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
+typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
+conservée et n'a pas été harmonisée.
+
+Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont
+marqués =ainsi=.
+
+
+
+
+COMTESSE DE NOAILLES
+
+
+
+
+Il A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
+
+
+_Dix exemplaires sur Japon impérial, numérotés de 1 à 10 et douze
+exemplaires sur Hollande, numérotés de 11 à 22._
+
+No ****
+
+Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y
+compris les pays scandinaves.
+
+
+[Illustration: COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES]
+
+
+
+
+ _LES CÉLÉBRITÉS D'AUJOURD'HUI_
+
+ La Comtesse
+ Mathieu de Noailles
+
+ PAR
+ RENÉ GILLOUIN
+
+ BIOGRAPHIE CRITIQUE
+ ILLUSTRÉE D'UN PORTRAIT-FRONTISPICE
+ ET D'UN AUTOGRAPHE
+ SUIVIE D'OPINIONS ET D'UNE BIBLIOGRAPHIE
+
+ [Illustration]
+
+ PARIS
+
+ BIBLIOTHÈQUE INTERNATIONALE D'ÉDITION
+
+ _E. SANSOT & Cie_
+ 7, RUE DE L'ÉPERON, 7.
+
+ MCMVIII
+
+
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+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LA COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES
+
+
+La comtesse Mathieu de Noailles descend par son père de la puissante
+maison valaque des Bibesco, devenus Brancovan par adoption au milieu
+du XIXe siècle. Son grand-père Georges Bibesco, hospodar de Valachie
+de 1843 à 1848, avait épousé une princesse moldave de race grecque,
+Zoé Mavrocordato, fille adoptive du dernier des princes Bassaraba de
+Brancovan. Celui-ci vécut assez pour adopter également le fils aîné
+de Georges Bibesco et de Zoé Mavrocordato, Grégoire, à qui furent
+transférés tous les titres, privilèges et dignités de l'antique
+famille des Brancovan. La princesse actuelle de Brancovan, sa veuve,
+mère de Constantin de Brancovan que Paris a connu directeur de la
+_Renaissance latine_, et de Mesdames la comtesse de Noailles et la
+princesse de Chimay, appartient à la famille grecque orientale des
+Musurus, où la haute culture est traditionnelle. Un cardinal Musurus
+fut l'ami et le collaborateur d'Erasme, et l'auteur d'une recension
+de Platon. Le père de Madame de Brancovan, Musurus Pacha,
+ambassadeur de Turquie à Londres, a laissé une traduction de Dante
+en grec ancien. On sait quelle admirable pianiste est la princesse
+de Brancovan elle-même.. Le mélange en Madame de Noailles des sangs
+des Bibesco, des Musurus et des Mavrocordato peut expliquer, ou au
+moins symboliser, la diversité de son génie âpre et viril, mol,
+pliant et passionné, amoureux pourtant de raison et de mesure.
+
+ * * * * *
+
+L'enfance de Madame de Noailles s'est partagée entre Paris où elle
+est née et la Haute-Savoie où la princesse de Brancovan passe
+plusieurs mois chaque année en son château d'Amphion, sur les bords
+du lac de Genève. Cette région de la Haute-Savoie est un pays à deux
+visages, l'un tendre et presque voluptueux, où déjà s'empreint la
+mollesse italienne, l'autre, touché de la rudesse alpestre, où
+l'expression de la passion se nuance de gravité, de concentration et
+de profondeur. C'est celui-ci surtout qu'en ses jeunes années aimait
+à contempler Madame de Noailles. Les souvenirs de Saint François de
+Sales et de Jean-Jacques Rousseau en précisaient pour elle le sens
+émouvant, et c'était toute une sensibilité catholique et romantique
+dont s'imprégnait son cœur précoce:
+
+ Un romanesque ardent émanait de cette eau
+ Comme au temps de Byron, comme au temps de Rousseau...
+ C'était une sublime, immense rêverie...
+ --Soir des lacs, bercement des flots, rose coteau,
+ Village qu'éveillait le remous d'un bateau,
+ Petits couvents voilés par des aristoloches,
+ Senteur des ronciers bleus, matin frais, voix des cloches
+ Voix céleste au-dessus des troupeaux, voix qui dit:
+ «Il est pour les agneaux de luisants paradis»...
+ Barque passant le soir en croisant ses deux voiles
+ Comme un ange attendri courbé sous les étoiles,
+ C'est vous qui m'avez fait ce cœur triste et profond,
+ Si sensible, si chaud que l'univers y fond.[1]
+
+ [1] _Les Éblouissements_, p. 211.
+
+Les jardins et la campagne d'Amphion sont à la source de ce qu'il y
+a de plus pur et de plus pénétrant dans le sentiment de la nature de
+Madame de Noailles.
+
+ * * * * *
+
+Ce sentiment se manifesta chez elle de bonne heure, non-seulement
+avec une rare intensité, mais avec une qualité tout originale. Un
+jour de sa toute enfance, au cours d'une promenade elle entendait
+les grandes personnes causer de _décorations_. Ayant demandé qu'on
+lui expliquât ce mot nouveau pour elle: «les décorations, lui fut-il
+répondu, sont la récompense des belles actions». A ce moment les
+promeneurs passaient sous un magnifique acacia qui embaumait: «Eh
+bien! s'écria l'enfant, pourquoi ne décore-t-on pas cet acacia?»
+Petite fille issue du panthéiste Orient, le premier mouvement de son
+cœur en face de la nature est celui même de Xerxès chargeant de
+bracelets et de colliers son fameux platane. «Tout ce qui vit ici,»
+écrira-t-elle plus tard,
+
+ Tout ce qui vit ici, la fontaine, le banc,
+ La cloche du jardin qui sonne,
+ Le délicat cerfeuil qui frise sous le vent
+ _Sont pour moi de douces personnes_.[2]
+
+ [2] _Les Eblouissements_, p. 253.
+
+L'autre amour de Madame de Noailles enfant, ce fut la musique,
+l'Art-Femme, synthèse obscure de tout idéalisme et de toute
+sensualité. Des années, comme dans les jardins, elle a vécu dans la
+musique sans savoir que c'était son plaisir, sa douleur, sa
+plénitude. Cœur puéril et passionné que le désespoir solitaire,
+tendu, sublime de Beethoven, l'ardeur molle et brisée de Chopin, ses
+sonates
+
+ Dont l'andante est si fort que la main sur son cœur
+ On ne sait si l'on meurt de peur ou de bonheur,[3]
+
+la nostalgie fiévreuse, la mortelle irritation de Wagner
+contractaient jusqu'à l'oppression, exaltaient jusqu'au délire!
+
+ [3] _Les Eblouissements_, p. 302.
+
+ Mais quel vertige amer et quel trouble profond!
+ Le livide plaisir s'emplit d'ombre et d'angoisse;
+ Musique, qui nous tient, nous lie et nous terrasse,
+ Que tes jeux sont aigus et quel mal ils nous font![4]
+
+ [4] _L'Ombre des jours_, p. 120.
+
+Et penchons-nous sur la rêverie de Sabine de Fontenay,--cette
+héroïne de la _Nouvelle Espérance_ où Madame de Noailles a tant mis
+d'elle--tandis qu'elle écoute chanter son cousin Jérôme: «Ah! la
+musique, la musique! l'homme et la femme si misérables, l'amour si
+impossible, tout si triste et si bas autour d'eux, et la musique qui
+leur fait en rêve ces corps de lumière, ces bouches de larmes et de
+suavité, ces regards plus déchiffrés et plus adhérents que les mains
+autour des cous renversés... Mon Dieu! pensait-elle, comme cela fait
+mal et pourquoi toujours cette vague attente du baiser?»[5]
+Perçoit-on dans cette effusion lyrique le double aspect d'idéalisme
+et de sensualité par quoi nous caractérisions la musique elle-même?
+Au cours de cette étude se préciseront les analogies qui font de
+Madame de Noailles le plus _musical_ de nos poètes.
+
+ [5] _La Nouvelle Espérance_, p. 33.
+
+A quinze ans, elle eut une crise de mysticité où ses lectures
+favorites furent l'_Imitation_, et Pascal qu'elle ne comprenait
+guère, mais qui l'émouvait puissamment. Elle n'en goûtait pas moins
+d'ailleurs et Racine, et Hugo, et Musset, et Loti. C'est plus tard
+seulement qu'elle connut et aima la Grèce, par les poètes
+épigrammatiques et Anatole France.
+
+Mais l'évènement intellectuel de son adolescence, ce fut la
+découverte de la philosophie de Taine. Une après-midi de printemps
+dont elle a gardé l'exacte mémoire, sur une colline près de
+Monte-Carlo, dans le soleil et l'odeur des fleurs, quelqu'un en qui
+elle avait mis sa confiance lui expliqua que le vice et la vertu
+sont des produits comme le vitriol et le sucre, et tout ce qui
+s'ensuit pour la morale et la métaphysique. Chaque parole de
+l'initiateur écartait un voile, dissipait un rêve, ruinait un
+espoir; mais de la mer étincelante sous le soleil éternel, de la
+flûte d'un pâtre assis au bord du chemin et de son désespoir même
+jaillissait pour elle un frénétique appel à jouir de cette vie si
+courte... O indigente et basse philosophie! Que de jeunes esprits
+n'a-t-elle pas vainement désolés, quand encore elle ne les a pas
+pervertis! Et c'est assurément un problème de savoir comment et dans
+quelle mesure l'erreur peut engendrer la vérité ou se revêtir de
+beauté, mais le fait est que la philosophie de Taine, utile en son
+temps à l'avancement des études psychologiques, s'étant infiltrée
+d'autre part dans la sensibilité romantique, fond commun de tous les
+poètes du siècle, y a formé la source encore aujourd'hui
+jaillissante d'un pathétique nouveau et déchirant. Madame de
+Noailles l'a elle-même finement noté, chez Musset, et on peut
+étendre cette observation à tous les artistes de son époque, le
+désespoir est sans âcreté, et le bonheur sans ironie. Or c'est
+l'inévitable effet d'une telle philosophie, avec ses négations
+brutales, et le divorce radical qu'elle accuse entre nos aspirations
+et la réalité, d'introduire dans la sensibilité un principe, soit
+d'âcreté, soit d'ironie. Barrès, qui excelle à cumuler les bénéfices
+de positions contradictoires, a développé dans l'une et l'autre
+direction son romantisme, et, pour tout dire, aggravé son mal
+tellement, qu'il dut enfin se mettre en quête d'un remède. Dans
+l'œuvre de Barrès qu'elle sait par cœur, Madame de Noailles a bu à
+longs traits le poison,--et repoussé le remède, qui d'ailleurs, pour
+des raisons aisées à saisir, ne lui convenait en effet nullement; de
+sorte que sous son génie accablée elle défaille, sans qu'on voie
+d'où lui viendrait le secours.
+
+ * * * * *
+
+Sa vocation s'affirma de très bonne heure. Vers sa dixième année
+elle vit venir en visite à Amphion, à quelques jours d'intervalle,
+un prince régnant et Frédéric Mistral. Elle vénéra, adora Mistral et
+négligea le prince. Dès lors son choix était fait: déjà elle
+s'essayait à versifier... Peu d'années plus tard, à Paris, sans
+cesse elle entraînait sa gouvernante vers le lycée Janson, où
+l'attirait invinciblement le visage de Pascal. Après avoir de 11 à
+16 ans couvert de prose de volumineux cahiers, elle revint à la
+poésie. C'est seulement en 1901, après son mariage, qu'elle publia
+son premier livre, le _Cœur innombrable_, depuis assez longtemps
+déjà achevé. Puis parurent l'_Ombre des Jours_ (1902), la _Nouvelle_
+_Espérance_ (1903), le _Visage Emerveillé_ (1904), la _Domination_
+(1905), les _Eblouissements_ (1907): trois romans, trois recueils de
+poèmes. Dès son premier livre elle saisit l'opinion, ne fut
+indifférente à personne. Elle eut des détracteurs passionnés qui
+feignaient de croire que son nom, sa situation mondaine et sa beauté
+constituaient l'essentiel de son génie; des adorateurs persuadés que
+leur enthousiasme eût été le même si elle eût été pauvre, laide, et
+se fût appelée Durand; des admirateurs mesurés, plus ou moins
+sensibles à la nouveauté et à l'abondance de son inspiration, ou aux
+imperfections de sa forme:--envie, admiration, amour, aube éclatante
+de sa jeune gloire... Au vrai, pour tout esprit non prévenu, son
+génie est incontestable; et c'est une question intéressante de
+savoir si et en quoi sa situation mondaine a pu la servir ou lui
+nuire.
+
+Pour un homme, et plus encore pour une femme qui se voue à l'art, il
+est trop clair qu'un grand nom, une belle fortune présentent des
+avantages pratiques inappréciables. Encore ne vont-ils point sans
+quelque inconvénient. La part qui est due à la mode dans un succès
+s'épuise vite: le dernier livre de vers de Madame de Noailles, les
+_Eblouissements_, ne semble pas avoir reçu, au moins dans la presse,
+un accueil aussi chaud que le _Cœur innombrable_ et l'_Ombre des
+Jours_, et pourtant il leur est aussi supérieur que l'est la
+_Nouvelle Espérance_ au _Visage_ et à la _Domination_. Mais c'est
+surtout au point de vue de son développement intérieur que
+l'artiste dans des conditions extérieures trop favorables trouve de
+graves périls. Surveillé et limité par son milieu il surveille et
+limite à son tour ses sentiments, ou au moins leur expression; il
+n'ose pas oser, perdre la pudeur, ce qui est la condition première
+de tout art. Isolé d'ailleurs de la vie, il ne sait ou ne veut pas
+se mettre en quête d'elle, et si parfois il la rencontre, il ne s'en
+rend point le maître, ignorant du rude effort qu'il y faut. Or de ce
+double péril Madame de Noailles a été préservée par la sincérité
+entière, irréductible de sa nature et par sa prodigieuse
+perméabilité à toutes les émotions. Sincérité, candeur, spontanéité,
+naïveté, ingénuité, autant de mots qui d'eux-mêmes, qu'on la lise ou
+l'écoute, vous viennent aux lèvres. «Sabine, écrit-elle, et on est
+invinciblement tenté de lui appliquer à elle, la part faite à
+beaucoup d'ironie, cette caractéristique de son héroïne, «Sabine
+discutait, affirmait comme on fait un serment; elle avait toujours
+l'air de dire à la suite de ce qu'elle énonçait: «Je vous jure que
+c'est ainsi»; elle prononçait: «Cela est vrai...» sur le ton dont
+elle aurait crié: «J'ai soif...» avec une assurance puisée au lieu
+même de la certitude physique et du besoin...»[6]. Plus peut-être
+qu'il n'eut fallu parfois pour son repos, Madame de Noailles a le
+courage d'elle-même et de toute elle-même. Quant à sa sensibilité,
+en fut-il jamais de plus aisément blessable, de plus continûment
+frémissante? Je l'ai vue s'émouvoir jusqu'aux larmes à la soudaine
+évocation d'un chagrin vieux de vingt ans. Sensible, comme Sabine
+«jusqu'au trouble de l'esprit et jusqu'au malaise physique», Madame
+de Noailles ignore la paix et le repos des nerfs, sinon du cœur:
+
+ Je suis l'être que tout enivre et tout afflige...
+ Et je vis étonnée, aveuglée, éblouie,
+ Sachant bien que pourtant la détresse inouïe
+ A depuis mon enfance exalté tous mes jours...
+ Hélas! je vis, toujours errante et toujours ivre
+ Je vis, pleine d'azur, de sanglots, de souhaits...
+
+ [6] _Nouvelle Espérance_, p. 16.
+
+Qu'avez-vous fait, demande-t-elle à ses vers
+
+ De ces désirs, ces cris, ces éblouissements
+ Si tendres, si joyeux, si tristes, si sensibles
+ Qu'un autre être que moi ne les croit pas possibles,
+ Et s'il portait mon cœur mourrait d'épuisement?
+
+Remarque-t-on la force des expressions: enivrée, pâmée, exaltée,
+éblouissements, détresse, épuisement? Chez Sabine, écrit encore
+Madame de Noailles, «la flamme montait des profondeurs du sang,
+faisait sur la pensée, sur la raison, danser son rouge incendie.
+Nulle réserve, nul jugement en cet esprit que la première vague
+emplissait...» La tendance ou la tentation du poète, c'est de faire
+ou de laisser _donner_ en chaque occasion sa sensibilité tout
+entière. Le péril, bien différent de celui qu'on eût pu craindre,
+c'est dès lors que sous ce flot innombrable et monotone de
+sensibilité les plans et les reliefs de son univers s'atténuent
+jusqu'à disparaître, c'est que ses sentiments et leurs objets les
+uns par rapport aux autres ne s'ordonnent ni ne se situent. Et sans
+doute ce péril-là s'aggrave-t-il des conditions mêmes d'une vie trop
+facile. A Madame de Noailles comme à ce Philippe l'Arabe que Barrès
+nous montre réduit à une extrême ingéniosité pour satisfaire son
+besoin de s'attendrir, les circonstances ont composé une solitude:
+certaines expériences douloureuses, les unes inutiles, les autres
+utiles, indispensables peut-être, lui sont suivant le point de vue,
+épargnées ou interdites; elle s'enivre, elle _meurt_ d'émotions que
+néglige l'ordinaire des malheureux:
+
+ Si l'on t'avait appris qu'un cœur toujours malade
+ Et blessé chaque soir d'ombre et de volupté
+ Ne goûte qu'en mourant l'odeur des roses thé
+ Dans l'air chaud remué par les cris des pintades...[7]
+
+ [7] Les _Eblouissements_, p. 311.
+
+Défaut charmant, trop charmant, mais défaut pour un poète accessible
+d'ailleurs aux sentiments généraux et profonds, à ceux que suscitent
+la Nature, l'Amour et la Mort, identiques dans toutes les conditions
+humaines. La pente naturelle de Madame de Noailles est à une
+certaine exagération, et les circonstances ont dû accentuer plutôt
+qu'atténuer cette inclination, qu'une raison suffisamment ferme
+n'est pas venue jusqu'ici réfréner. Mais cette réserve faite,
+hâtons-nous de reconnaître que l'originalité profonde de Madame de
+Noailles est indépendante de toute condition extérieure, s'il est
+vrai qu'à aucun poète de sa génération il n'a été donné de reprendre
+et de renouveler aussi puissamment quelques-uns des thèmes éternels
+du lyrisme.
+
+ * * * * *
+
+Je ne sais qui a dit que s'il était une petite fille qui fût née
+sous un chou, c'était certainement Madame de Noailles. Le mot est
+joli, mais un peu injuste. Sans doute les jardins, même potagers,
+ont leur part dans l'amour de Madame de Noailles; et ne faut-il pas
+remercier le poète qui le premier sut dégager l'humble beauté de nos
+légumes? Mais en vérité ce n'est pas assez dire que d'appeler Madame
+de Noailles la Muse des Jardins. Que l'on considère son œuvre
+d'ensemble: c'est bien à la Nature qu'elle est dédiée comme une
+magnifique offrande, à la toute puissante, à l'universelle Nature, à
+celle de Lamartine, de Vigny et de Hugo:
+
+ Nature au cœur profond sur qui les cieux reposent
+ Nul n'aura comme moi si chaudement aimé
+ La lumière des jours et la douceur des choses,
+ L'eau luisante et la terre où la vie a germé...[8]
+
+ [8] _Cœur_, p. 7.
+
+Ce que Madame de Noailles apporte de nouveau, et par quoi elle se
+manifeste bien de ce temps où Baudelaire et les naturalistes ont
+joint leurs influences à celle des grands Romantiques, c'est une
+sensualité inépuisable, unie à une extrême précision descriptive.
+Elle jouit et souffre de la nature par tous les sens, par le goût
+surtout, l'odorat et la vue, et par cette sensibilité générale et
+profonde, particulièrement abondante chez la femme, jusqu'à former
+comme un sixième sens, à la faveur duquel les sensations des autres
+se mêlent, se confondent et se multiplient. Elle peut analyser en
+huit strophes, étonnantes d'invention verbale, les _Saveurs de
+l'air_:
+
+ Mon Dieu! que j'ai goûté la douce odeur de l'air,
+ De l'air charmant, glissant et clair
+ Odeur simple au matin, et le soir si chargée
+ De feu, de lueur orangée![9]
+
+ [9] _Eblouissements_, p. 39.
+
+Elle voudrait absorber l'univers comme une enivrante liqueur:
+
+ Il n'est pas suffisant qu'on regarde et qu'on touche
+ Les vergers odorants et verts;
+ Je voudrais n'être plus qu'une amoureuse bouche
+ Qui goûte et qui boit l'univers[10].
+
+ [10] _Eblouissements_, p. 264.
+
+A savourer les parfums elle apporte le même mélange de sensualité et
+d'analyse:
+
+ Mon cœur est un palais plein de parfums flottants
+ Qui s'endorment parfois aux plis de ma mémoire...
+ Parfum des fleurs d'avril, senteur des fenaisons,
+ Odeur du premier feu dans les chambres humides,
+ Aromes épandus dans les vieilles maisons...[11]
+
+ [11] _Cœur_, p. 69, id. Sur les mains _Eblouissements_, p. 343.
+
+Il n'est pas jusqu'à l'image visuelle elle-même, aussi nette, aussi
+intense que chez Hugo, qui, au lieu de rester comme chez celui-ci et
+conformément à son usage ordinaire, avant tout représentative, ne se
+prolonge immédiatement, elle aussi, en sensualité:
+
+ O pulpe lumineuse et moite du ciel tendre!
+ Espace où mon regard se meurt de volupté,
+ O gisement sans fin et sans bord de l'été,
+ Azur qui sur l'azur vient reluire et s'étendre,
+ Coulez, roulez en moi...[12]
+
+ [12] _Eblouissements_, p. 162.
+
+Après cela, on ne s'étonnera pas que Madame de Noailles soit de tous
+ses nerfs accessible aux mille influences des saisons, du jour et de
+l'heure. Avec une inlassable et subtile complaisance, elle a noté
+les multiples aspects de la changeante nature, ses complicités et
+ses désaccords avec la mobile humanité.
+
+C'est le «printemps vert amer»:
+
+ Un oiseau chante, l'air humide
+ Tressaille d'un fécond bonheur,
+ Un secret puissant et languide
+ Traîne sa vapeur, sa moiteur...[13]
+
+ [13] _Eblouissements_, p. 88.
+
+C'est le languissant, le luxurieux été:
+
+ C'est l'été, je meurs, c'est l'été...
+ Un désir indéfinissable
+ Est sur l'univers arrêté
+ Ah! dans les plis légers du sable
+ Le tendre groupe projeté
+ D'un rosier blanc et d'un érable!
+ Le cœur languit de volupté...[14]
+
+ [14] _Eblouissements_, p. 67.
+
+C'est l'automne:
+
+ Comme toutes les voix de l'été se sont tues!
+ Pourquoi ne met-on pas de mantes aux statues?
+ Tout est transi, tout tremble et tout a peur; je crois
+ Que la bise grelotte et que l'eau même a froid.
+
+ Les feuilles dans le vent courent comme des folles...[15]
+
+ [15] _Cœur_, p. 83.
+
+Et c'est l'hiver enfin, le rude et consolant hiver,
+
+ L'hiver sans volupté, sans chants et sans odeur[16]
+
+ [16] _Ombre des Jours_, p. 53.
+
+Voici la douceur du matin:
+
+ Candide, charmant
+ Comme une fleur qui naît et comme un pépiement.
+ Tout est plus jeune encor que l'enfance...[17]
+
+ [17] _Eblouissements_, p. 100.
+
+Voici Midi paisible:
+
+ Midi glisse et languit, la vie est assoupie...
+ Repos dans la nature ardente! Les demeures
+ Ont laissé retomber les doux stores d'osier
+ Rien ne bouge; on dirait que des insectes meurent
+ Entre le sable chaud et l'ombre des rosiers.
+
+ On n'a pas de regrets, pas de désir, pas d'âge[18]
+
+ [18] _Eblouissements_, p. 28.
+
+Voici un après-midi de juillet dans la maison:
+
+ A l'ombre des volets la chambre s'acclimate;
+ Le silence est heureux, calme, doux, attiédi,
+ Pareil au lait qui dort dans une fraîche jatte;
+ La pendule de bois fait un bruit lent, hardi,
+ Semblable à quelque chat qui pousse avec sa patte
+ Les instants, dont l'un chante et l'autre est assourdi.[19]
+
+ [19] _Ibid._, p. 129.
+
+Voici un Crépuscule au Jardin:
+
+ O divin crépuscule, odeur de roses blanches!
+ Le soir est du soleil arrêté dans les branches.
+ Les arbres des jardins épandent leurs rameaux
+ Et partagent la paix triste des animaux;
+ Tout est pensif, chargé de désir et de rêve,
+ Une vapeur descend, une autre se soulève...
+ Le tilleul inquiet, l'érable faible et blanc
+ Font un geste secret, désespéré, tremblant...[20]
+
+ [20] _Eblouissements_, p. 307.
+
+Voici une sensation d'avant l'orage:
+
+ Ah! je ne savais pas ce que c'était, c'était
+ La lente oppression qui précède l'orage...
+ J'appuyais mes deux mains sur mon cœur; j'écoutais
+ Frémir en moi la peur, la soif, la triste rage,
+ Je me levais, j'allais, les doigts en éventail,
+ Un sang rapide et chaud étourdissait ma tête...[21]
+
+ [21] _Eblouissements_, p. 130.
+
+Voici des impressions d'après l'ondée:
+
+ Dieu merci la pluie est tombée
+ En de fluides longues flèches,
+ La rue est comme un bain d'eau fraîche,
+ Toute fatigue est décourbée...
+
+ Un parfum de verdure nage
+ Dans toute cette eau renversée;
+ A petites gouttes pressées
+ L'été s'évade du naufrage.[22]
+
+ [22] _Ombre des Jours_, p. 63.
+
+Mais la sensibilité de Madame de Noailles se limite rarement à la
+volupté passive de la sensation pure. Non contente de ressentir
+l'univers, elle veut le posséder, s'abîmer en lui, l'abîmer en elle.
+Voyez, s'écrie-t-elle,
+
+ Voyez de quel désir, de quel amour charnel
+ De quel besoin jaloux et vif, de quelle force
+ Je respire le goût des champs et des écorces.
+ Je vivrai désormais près de vous, contre vous,
+ Laissant l'herbe couvrir mes mains et mes genoux,
+ Et me vêtir ainsi qu'une fontaine en marbre...[23]
+
+ [23] _Cœur_, p. 58.
+
+Son vœu le plus cher, c'est d'
+
+ Etre dans la nature ainsi qu'un arbre humain,
+ Etendre ses désirs comme un profond feuillage,
+ Et sentir, par la nuit paisible et par l'orage,
+ La sève universelle affluer dans ses mains.[24]
+
+ [24] _Cœur_, p. 73.
+
+Saisit-on ce mélange perpétuel, cette constante fusion de l'homme et
+de la nature?
+
+ Rire, fraîcheur, candeur, idylle de l'été!
+ Tout m'émeut, tout me plaît, une extase me noie,
+ J'avance et je m'arrête; il semble que la joie
+ Etait sur cet arbuste, et saute dans mon cœur!
+ Je suis pleine d'élan, d'amour, de bonne odeur,
+ Et l'azur à mon corps mêle si bien sa trame,
+ Tout est si rapproché, si brodé sur mon âme,
+ Qu'il semble brusquement à mon regard surpris
+ Que ce n'est pas le pré, mais mon œil qui fleurit
+ Et que, si je voulais, sous ma paupière close,
+ Je pourrais voir encor le soleil et la rose[25]
+
+ [25] _Eblouissements_, p. 268.
+
+De tels accents sont très nouveaux dans notre littérature. Ils
+différencient Madame de Noailles non seulement des naturalistes qui
+décrivent la nature comme une réalité étrangère, mais d'un
+Chateaubriand, d'un Hugo, que la nature émeut certes profondément,
+mais qui devant elle n'en restent pas moins, si l'on peut dire,
+intérieurs à eux-mêmes. D'un mot et dans tout le sens de ce mot, la
+sensibilité de Madame de Noailles est panthéiste, jusque-là que la
+certitude d'une union plus étroite avec la nature dans la mort
+(étrange illusion, pour le dire en passant, de croire qu'on sera
+plus proche de la nature mort que vivant) lui tient lieu des
+espérances qu'on demande d'ordinaire à la religion:
+
+ Je ne souhaite pas d'éternité plus douce
+ Que d'être le fraisier arrondi sur la mousse...[26]
+et encore:
+
+ O mort, vraiment pourrez-vous faire,
+ Ayant dissous mon cœur content,
+ Que je sois ce que je préfère:
+ Un éclat d'azur dans le temps?[27]
+
+ [26] _Eblouissements_, p. 211.
+
+ [27] _Eblouissements_, p. 289.
+
+Telle est la puissance de cet amour qu'il empiète sur le domaine
+ordinaire des autres amours, amour humain:
+
+ Les forêts, les étangs et les plaines fécondes
+ Ont plus touché mes yeux que les regards humains[28]
+
+ [28] _Cœur_, p. 7.
+
+Amour divin:
+
+ Moi qui ne peux pas croire aux promesses des cieux,
+ Je vous adore avec la part qu'on donne à Dieu[29]
+
+ [29] _Eblouissements_, p. 211.
+
+De fait, si Madame de Noailles prie, c'est vers le soleil que monte
+sa prière:
+
+ C'est ma prière unique et ma foi naturelle
+ De plier mes genoux orgueilleux sur tes pas...[30]
+
+ [30] _Eblouissements_, p. 141.
+
+ Ma joie est un jardin dont vous êtes la rose,
+ Enorme soleil d'or, flamme en corolle éclose,
+ Héros, d'ardents regards et de flèches armé,
+ Soleil, mille soleils en vous seul enfermés!...
+ Moi seule, en vous voyant je prie et je chancelle...[31]
+
+ [31] _Ibid._, p. 81-86.
+
+Mais non plus que l'amour, l'adoration ne suffit encore à ce cœur
+qui ne se satisfait que du délire. L'aurore d'un beau jour d'été,
+lumière, azur, parfum, gazouillement d'oiseaux, bourdonnement
+d'abeilles, la remplit d'une ivresse dionysiaque:
+
+ Vivre! chanter la gloire et le plaisir de vivre!
+ --Et puisqu'on n'entend plus, ô mon Bacchus voilé
+ Frissonner ton sanglot et ton désir ailé,
+ Puisqu'au moment luisant des chaudes promenades
+ On ne voit plus jouer les bruyantes Ménades,
+ Puisque nul cœur païen ne dit suffisamment
+ La splendeur des flots bleus pressés au firmament,
+ Puisqu'il semble que l'âpre et l'enivrante lyre
+ Ait cessé sa folie, ait cessé son délire,
+ Puisque dans les forêts jamais ne se répand
+ L'appel rauque, touffu, farouche du dieu Pan
+ Ah! qu'il monte de moi, dans le matin unique,
+ Ce cri brûlant, joyeux, épouvanté, hardi,
+ Plus fort que le plaisir, plus fort que la musique,
+ Et qu'un instant l'espace en demeure étourdi...»[32]
+
+ [32] _Eblouissements_, p. 91.
+
+On le voit, l'attitude du poète en face de la nature correspond
+assez exactement, sauf quelque excès de sensualité peut-être, à
+l'image que nous pouvons nous former du Paganisme exalté des
+Mystères. Ce n'est pas la Grèce de la tradition universitaire, mais
+c'est une Grèce authentique. Une fois encore, par l'élan seul de son
+génie, Madame de Noailles renoue la chaîne interrompue de ses
+origines.
+
+Cependant, cette sensibilité si merveilleusement abondante, le seul
+amour de la nature suffira-t-il à l'absorber? Une âme moderne
+peut-elle se reposer dans le pur naturalisme? Il y a au fond de
+l'âme de Madame de Noailles, comme de tant d'âmes de son siècle, une
+inquiétude essentielle, une douloureuse ardeur de changement et de
+fuite, une fureur de toujours et de tout sentir:
+
+ Qu'aucune flèche, aucune flamme,
+ Aucune aride pâmoison
+ Ne soit épargnée à cette âme
+ Qui veut défaillir de frisson...
+ Ah! goûter tout ce qui tourmente![33]
+
+ [33] _Eblouissements_, p. 381.
+
+Si instable et oscillante est cette sensibilité qu'à la rigueur les
+extrêmes s'y touchent:
+
+ Mon Dieu! mon Dieu! la paix touche au délire aussi![34],
+
+et que sans cesse par des transitions rapides et insensibles s'y
+transmuent l'une en l'autre la volupté et la douleur:
+
+ Chère douleur, ô seul brisement délectable!...
+ Vous par qui l'on sanglote et vous par qui l'on rit,
+ Rire d'inconsolable et mortelle allégresse![35]
+
+ [34] _Eblouissements_, p. 26.
+
+ [35] _Eblouissements_, p. 311.
+
+«Je n'ai pas le sens des degrés du plaisir, dit Sabine. Il n'y a
+qu'un plaisir, c'est ce qui fait mal...»[36] Désordonnés mouvements
+du cœur, dont la nature ne saurait être l'objet, non plus que la
+cause! Aussi bien la nature elle-même suscite au cœur qu'elle ne
+suffit point à combler la nostalgie d'un autre amour:
+
+ Vaporeuse douceur de l'air tremblant et pur,
+ Paysage d'été luisant sous ma fenêtre,
+ Miel du soleil épars sur les coteaux d'azur,
+ Allégresse du jour léger qui vient de naître...
+
+ Vous dites: «Les splendeurs du matin clair sont là
+ Pour que le jeune Adam et l'Eve langoureuse
+ Reviennent habiter sous les larges lilas
+ Prés de la source sourde, au fond de l'herbe creuse[37]
+
+ [36] _Nouvelle Espérance_, p. 175.
+
+ [37] _Eblouissements_, p. 359.
+
+Madame de Noailles a brodé une variation originale sur le thème
+romantique, qu'on eût pu croire usé, de la solitude de l'homme dans
+la nature, après l'amour:
+
+ ... Vous parlez, j'entends, vous me dites: «Pauvre âme,
+ Tu ne pourras jamais être aussi bien en moi;
+ Il faut que tu me voies comme l'étang me voit,
+ Et que sans trop d'ardeur humaine tu t'emplisses
+ De mes reflets dansants et de mes ombres lisses.
+ Tu as trop de désir, trop d'espoir et d'orgueil...
+ --Ah! nature, nature, épuisante nature
+ Je vous entends; ainsi, je ne verrai jamais
+ Vos sources, vos chemins, vos feuillures de mai,
+ Sans qu'en mon cœur s'élance une blessure aiguë...
+ Ah! le plaisir charmant et doux de la ciguë
+ Qui balance sa fleur et son feuillage bas,
+ Ah! cet oiseau qui chante et qui ne pense pas...[38]
+
+ [38] _Ombre des Jours_, p. 124-125.
+
+Qu'on lise tout le poème, et puis qu'on relise le _Lac_ et la
+_Tristesse d'Olympio_; s'il n'a ni le sublime pathétique de l'un, ni
+la magnificence de l'autre, il a sur tous les deux la supériorité de
+la précision analytique. Ç'a été et c'est la tâche de quelques-uns
+des meilleurs écrivains d'aujourd'hui de préciser par l'analyse le
+vague constitutif de la sensibilité romantique.
+
+ * * * * *
+
+Sur sa façon de sentir l'amour, Madame de Noailles est beaucoup plus
+brève que sur sa façon de sentir la nature. Dans ses trois volumes
+de vers, on trouverait à peine une douzaine de pièces consacrées à
+un sentiment qui remplit d'ordinaire les productions féminines, et
+ces pièces, si ingénieusement qu'on les rapproche, ne forment pas
+l'histoire d'un cœur. Trois ou quatre d'entre elles font allusion à
+des déceptions répétées, déceptions ordinaires, inévitables, mais
+particulièrement sensibles à ce cœur né pour souffrir.
+
+ Je t'expliquais parfois cette peine que j'ai
+ Quand le jour est trop tendre ou bien la nuit trop belle.
+ Nous menions lentement nos deux âmes rebelles
+ A la sournoise, amère et rude tentative
+ D'être le corps en qui le cœur de l'autre vive;
+ Et puis, un soir, sans voix, sans force et sans raison,
+ Nous nous sommes quittés; ah! l'air de ma maison,
+ L'air de ma maison morne et dolente sans toi,
+ Et mon grand désespoir étonné sous son toit![39]
+
+ [39] _Ombre des Jours_, p. 156.
+
+Mais quoi! C'est la destinée commune de tous les cœurs qui ont trop
+d'amour. Il y a de Saint-Paul un mot simple et profond: «Quoique,
+écrit l'apôtre, en aimant davantage, je sois peut-être moins aimé».
+Ainsi Madame de Noailles:
+
+ Tu vas, toi que je vois, mon ombre, ô mon moi-même,
+ Cherchant quelque épuisant et merveilleux bonheur,
+ Mais l'espoir tremble, l'air est las, la vie a peur,
+ Tu vas, ayant toujours plus aimé qu'on ne t'aime,
+
+ Plus aimé, ou du moins plus âprement aimé,
+ D'une plus imminente et guerrière détresse...[40]
+
+ [40] _Ombre des Jours_, p. 149.
+
+Alors, sous l'intolérable douleur de la récente blessure, c'est un
+âpre, un ardent désir de silence, d'oubli, de mort:
+
+ Ne plus aimer surtout, ah! c'est surtout cela!...
+ Les yeux, les yeux, ne plus se souvenir des yeux
+ Des yeux qu'on a aimés, mauvais comme des pierres!
+ Ces yeux profonds, avec des flèches au milieu
+ Ah! qu'ils ferment en nous leurs cils et leurs paupières!
+ Amour, allez-vous-en pour qu'on puisse mourir...[41]
+
+ [41] _Ibid._, p. 158.
+
+C'est le retour à l'apaisante nature:
+
+ Maintenant je le sens, moi dont le cœur est tel
+ Qu'aucun désir n'y peut demeurer long et grave,
+ Je garde pour vous seule un amour immortel
+ O beauté des jardins, indolente et suave![42]
+
+ [42] _Ibid._, p. 160.
+
+Paix trompeuse, que viennent soudain traverser d'aigus, de
+déchirants souvenirs:
+
+ L'ombre d'un autre cœur a de plus noirs détours
+ Que la nuit orageuse, impénétrable et sombre;
+ Eclairs des faux regards, phare du faux amour
+ Où menez-vous l'espoir, qui se brise et qui sombre!
+
+ Le passé vit en moi ce soir, ce trop chaud soir...[43]
+
+ [43] _Ombre des Jours_, p. 165-166.
+
+O folie dont rien ne peut guérir! Ce cœur qui d'un si rude élan
+s'est porté vers l'amour jamais ne se déprendra de l'amour:
+
+ Enfants, regardez bien toutes les plaines rondes,
+ La capucine avec ses abeilles autour,
+ Regardez bien l'étang, les champs, avant l'amour,
+ Car après on ne voit plus jamais rien du monde.
+
+ Après l'on ne voit plus que son cœur devant soi,
+ On ne voit plus qu'un peu de flamme sur sa route,
+ On n'entend rien, on ne sait rien, et l'on écoute
+ Les pieds du triste Amour qui court ou qui s'asseoit.[44]
+
+ [44] _Ombre des Jours_, p. 165.
+
+Qu'il vienne donc, le désirable et redoutable amour. Non seulement
+on consent à l'accueillir, mais de tout son être on l'appelle. Par
+une étrange fusion du caractère viril avec le féminin, l'amour dans
+l'œuvre de Madame de Noailles n'est pas seulement passion, il est
+_action_, recherche et presque provocation. Un poème de l'_Ombre des
+Jours_ fait entendre cette curieuse plainte:
+
+ Et je rentrais alors ivre du temps d'été,
+ Lasse de tous cela, morte d'avoir été
+ Moi le garçon hardi et vif, et toi la femme...
+
+Sabine de Fontenay, à la fin d'une soirée passionnée de musique,
+retient son cousin Jérôme. Ils sont là en face l'un de l'autre, elle
+confuse et misérable, lui nerveux et pâle. L'homme se dérobe:
+«Sabine, dit-il en tremblant, vous devriez aller vous reposer, il
+est tard, vous partez demain.--Et puis il se passa la main sur le
+front comme s'il voulait en arracher une pensée pesante, une
+douleur, et Sabine crut qu'il pleurait. Alors _elle le pressa contre
+elle d'une terrible tendresse_...»[45]. La même Sabine plus tard, la
+première fois qu'elle voit chez lui Philippe Forbier, un ami de son
+mari, éprouve une grande difficulté à partir, à le quitter, la
+seconde fois, avec la sûreté de l'instinct, prend une syncope, et la
+troisième se laisse tomber contre sa poitrine. La récente
+émancipation de la femme ménage aux amateurs de complexités
+psychologiques de précieux et neufs divertissements... Le miracle
+c'est que, si contraire à l'idée ou à l'idéal, sans doute un peu
+artificiels, que l'homme conçoit volontiers de l'amour féminin,
+l'amour chez l'héroïne de Madame de Noailles n'en garde pas moins
+une entière noblesse: il la doit avant tout à son courage, à l'élan
+sans restriction ni réserve qui le jette vers la douleur. Ce n'est
+pas Sabine de Fontenay qui, pareille à l'Homme libre de Barrès,
+s'arrête jamais avant de se nuire, mais elle se précipite sur toutes
+les pointes de la vie de façon à s'y déchirer.
+
+ [45] _Nouvelle Espérance_, p. 92-93.
+
+ * * * * *
+
+Au reste, cette analyse est loin d'épuiser la signification du mot
+amour chez Madame de Noailles. D'abord, et c'est un trait par où
+elle se révèle de lettres, l'amour n'est pas seulement pour elle ce
+sentiment étroit et tenace qui s'attache à un être particulier.
+Sabine un soir avec Philippe entend passer sous ses fenêtres une
+manifestation d'étudiants, et ce tumulte dans l'ombre l'enivre.
+«Qu'est-ce qu'il vous faut, à vous, lui demande Philippe tristement,
+qu'est-ce ce qu'il vous faut pour être heureuse»?--«Votre amour,
+répond-elle, puis elle ajoute: Et la possibilité de l'amour de tous
+les autres»[46]. Ainsi Madame de Noailles, dans l'exquis poème de
+l'_Ombre des Jours_:
+
+ J'ai dit ce que j'ai vu et ce que j'ai senti,
+ D'un cœur pour qui le vrai ne fut point trop hardi,
+ Et j'ai eu cette ardeur par l'amour intimée
+ Pour être après la mort parfois encore aimée,
+ Et qu'un jeune homme alors lisant ce que j'écris,
+ Sentant par moi son cœur ému, troublé, surpris,
+ Ayant tout oublié des épouses réelles
+ M'accueille dans son âme et me préfère à elles[47]
+
+ [46] _Nouvelle Espérance_, p. 266.
+
+ [47] _Ombre des Jours_, p. 170.
+
+Sabine, nous dit-on encore, par moments «ne savait plus vers qui
+allaient ses espoirs; cela s'étendait, devenait infini; elle
+imaginait des horizons de soleil immense, des foules venues vers
+elle, et elle la déesse de l'éternel désir»[48]. Etre la _déesse de
+l'éternel désir_: telle est la forme que prend dans un cœur féminin
+l'amour de la gloire.
+
+ [48] _Nouvelle Espérance_, p. 314.
+
+Ce n'est pas tout encore. Le mot désir, comme le mot amour, est
+équivoque, ou plutôt multivoque, et la plupart des hommes n'usent de
+ces mots que dans un seul de leurs sens, dès lors en chaque cas
+aisément déterminable. Mais, selon une profonde remarque de Barrès,
+à certaines âmes, aux plus complexes et aux plus sensitives, le
+vocabulaire commun devient insuffisant; elles trouvent en elles une
+puissance infinie d'expansion, de jaillissement, elles disent désir,
+amour, et cela signifie, suivant le plan de leur vie intérieure sur
+lequel cette puissance se réalise, désir d'aimer, désir d'être
+aimée, amour de la nature, amour d'un être, amour de l'humanité,
+amour de la gloire, héroïsme, désir sans nom, pur amour. Nous avons
+parcouru déjà chez Madame de Noailles quelques-uns de ces sens du
+mot amour; nous y trouvons la plupart des autres. Et d'abord il y a
+en elle une immense pitié de la souffrance et de la misère humaines
+qui l'eût sans doute dévoyée vers l'humanitarisme, si l'influence de
+Barrès ne l'en eût heureusement détournée; je dis heureusement, car
+dans l'ordre de l'activité morale l'amour n'est rien sans le
+renoncement, le don de tout l'être, et c'est sans doute le vice
+profond de l'humanitarisme philanthropique de méconnaître cette
+vérité de principe; or Madame de Noailles ignore le renoncement.
+Mais qu'on lise les poèmes intitulés: _Fraternité_[49], _La
+Justice_,[50] _Les Malheureux_,[51] ou telles pages de la _Nouvelle
+Espérance_[52] et du _Visage Emerveillé_[53] sur les criminels: on y
+sentira palpiter une émotion sincère. «Quand j'étais petite, un
+soir, je revenais en voiture avec mon père, et nous avons rencontré
+sur la route un homme qui passait entre deux gendarmes. Mon père m'a
+dit: «Vois, c'est sans doute un voleur». Ah! le mot voleur, comme il
+m'avait fait peur, comme il est redoutable! et j'ai regardé.
+C'était, entre deux gendarmes, un homme pauvre qui avait l'air
+fatigué»!
+
+ [49] _Cœur innombrable_, p. 167.
+
+ [50] -- -- p. 171.
+
+ [51] -- -- p. 174.
+
+ [52] _Nouvelle Espérance_, p. 150-179.
+
+ [53] _Visage_, p. 57.
+
+Mais la société d'élection de Madame de Noailles, ce sont les héros;
+la dernière et très belle pièce des _Eblouissements_ leur est
+dédiée. L'héroïsme devait tenter Madame de Noailles, étant l'état le
+plus élevé où atteignent les âmes qui unissent à une extrême
+générosité un vif sentiment d'elles-mêmes.
+
+ Que d'autres cherchent l'air des bois, de la montagne,
+ Et la brise des Océans,
+ Je m'enfonce dans l'ombre où nul ne m'accompagne,
+ Je respire chez les géants![54]
+
+ [54] _Eblouissements_, p. 408.
+Et c'est une suite magnifique de virils accents, auxquels la
+dernière strophe seule mêle un accent très féminin:
+
+ Je viens, portant sur moi la douce ardeur des mondes
+ Et tenant les fleurs de l'été,
+ Accueillez-moi ce soir dans l'ombre où se confondent
+ _L'héroïsme et la volupté_!
+
+Ainsi Sabine de Fontenay s'écriait: «N'est-ce pas, l'héroïsme et la
+sensualité sont la même chose, l'héroïsme est la plus âpre
+sensualité?»[55] Et c'est assurément une question de savoir si
+certains états élevés peuvent être ainsi sensualisés impunément...
+
+ [55] _Nouvelle Espérance_, p. 164.
+
+Tant de formes diverses de l'amour ont-elles enfin épuisé la source
+où elles s'alimentent? Madame de Noailles a insisté à diverses
+reprises, douloureusement, sur l'impuissance des mots ou des actes à
+égaler l'abondance et l'ardeur de sa vie intérieure:
+
+ Je ne pourrais jamais exprimer mon desir
+ L'ardeur qui me terrasse,
+ Ni si les monts d'argent me prêtaient leur soupir
+ Soulevé dans l'espace,
+
+ Ni si le lis brûlant me donnait son odeur
+ Dans l'azur infusée
+ Ni si toute la mer se groupait dans mon cœur
+ Pour jaillir en fusée!...[56]
+
+ Tant de rêve, d'amour, de désir, tant d'élans,
+ C'est un si grand martyre;
+ Hélas! mourir un soir, le cœur encor brûlant
+ Sans avoir pu tout dire...[57]
+
+ [56] _Eblouissements_, p. 57-58.
+
+ [57] _Ibid._, page 27.
+
+Avec cette angoisse parfois alterne cet état de plénitude supérieure
+où l'amour, comme s'il répugnait à se limiter en se déterminant,
+semble se prendre lui-même pour objet, et se reposer dans son
+infinitude:
+
+ Je ne sais ce que j'aime; j'aime[58]
+
+ [58] _Ibid._, p. 300.
+
+Mais l'amour ne saurait longtemps se soustraire à sa loi, qui est
+de se répandre; s'il a paru se replier sur soi, c'était pour
+s'accumuler; et s'il s'accumule, c'est pour plus puissamment
+jaillir. Le poète peut se rendre justement ce magnifique témoignage:
+
+ Nul cœur humain jamais n'eut autant de frissons;
+ Mon rêve est un si vif et si ardent buisson
+ Que si j'ouvre mes bras où la tendresse abonde,
+ Il tombe malgré moi de l'amour sur le monde!
+
+Amour d'artiste en dernière analyse, au moins pour la plus grande
+part, suspect à tort et à raison à l'apôtre et à l'homme de bien.
+Madame de Noailles en marque très exactement la qualité dans les
+vers qui suivent:
+
+ Amoureuse du vrai, du limpide et du beau,
+ J'ai tenu contre moi si serré le flambeau,
+ Que, le feu merveilleux ayant pris à mon âme,
+ J'ai vécu exaltée et mourante de flammes![59]
+
+ [59] _Eblouissements_, p. 85.
+
+Et voilà, n'est-il pas vrai, un jour saisissant sur cet être
+étrange, le poète, victime sans dévouement, qui du feu qui le
+consume nous éclaire.
+
+ * * * * *
+
+Dans les poèmes qui ont été inspirés à Madame de Noailles par la
+pensée de la mort, on retrouve le même mélange que nous avons déjà
+signalé chez elle de féminité et de fermeté virile. Et d'abord,
+Madame de Noailles redoute, plus que tout peut-être, cette mort
+avant la mort qu'est pour la femme la vieillesse. Qui n'a dans la
+mémoire le début de _Jeunesse_, avec sa seconde strophe dont on a le
+cœur serré comme d'une étreinte physique:
+
+ Pourtant tu t'en iras un jour de moi, Jeunesse,
+ Tu t'en iras, tenant l'Amour entre tes bras,
+ Tu t'en iras, je pleurerai, tu t'en iras
+ Jusqu'à ce que plus rien de toi ne m'apparaisse.
+
+ La bouche pleine d'ombre et les yeux pleins de cris
+ Je te rappellerai d'une clameur si forte
+ Que pour ne plus m'entendre appeler de la sorte
+ La mort entre ses mains prendra mon cœur meurtri[60]
+
+ [60] _Ombres des Jours_, p. 3.
+
+La pièce qui ouvre les _Eblouissements_, d'une violence moins
+tendue, atténuée de mélancolie, est peut-être plus pathétique
+encore:
+
+ Quelquefois, dans la nuit, on s'éveille en sursaut,
+ Et, comme un choc qui brise et qui perce les os
+ On songe au temps qui fuit, aux plus jeunes années,
+ A l'aurore enflammant les vitres fortunées...[61]
+
+ [61] _Eblouissements_, p. 3.
+
+Conformément à son génie, Madame de Noailles éprouve de la mort une
+horreur surtout physique:
+
+ Et pourtant il faudra nous en aller d'ici
+ Quitter les jours luisants, les jardins où nous sommes,
+ Cesser d'être du sang, des yeux, des mains, des hommes,
+ Descendre dans la nuit avec un front noirci,
+ Descendre par l'étroite, horizontale porte,
+ Où l'on passe étendu, voilé, silencieux,
+ Ne plus jamais vous voir, ô lumière des cieux!
+ Hélas! je n'étais pas faite pour être morte![62]
+
+ [62] _Eblouissements_, p. 52.
+
+Remarque-t-on l'accent attendri et humble de ce dernier vers? Seule
+la pensée de la mort a ce pouvoir de fondre la violence et de briser
+l'orgueil de Madame de Noailles. Deux ou trois des plus précieux
+poèmes des _Eblouissements_ sont de cette veine, rare chez elle,
+d'humilité tendre, entr'autres l'exquis _Nocturne_:
+
+ Tu dormiras dans l'ombre et ta petite gloire
+ Assise en ce tombeau
+ Ne fera pas ta nuit moins secrète et moins noire
+ Ne te tiendra pas chaud.
+
+ Aucune fleur ne peut désennuyer les mortes,
+ Leur bonheur est cessé...
+ Celui qui les aimait n'a pas rouvert la porte
+ Où elles ont passé.
+
+ Il faudrait, pour qu'un peu de plaisir les rassure
+ Que le plus cher amant
+ Leur dise: Vois, je viens pour baiser ta chaussure
+ Et tes deux pieds charmants
+
+ Qu'il leur dise: Voyez, votre chambre creusée
+ Plus qu'un autre me plaît;
+ Ce lit étroit, ce plafond bas, ces mains usées
+ Sont ce que je voulais...
+
+Plainte discrète, faiblesse qui s'avoue, résignation touchante;
+mais le poème ne finit pas, qu'un sursaut d'orgueil ne le soulève:
+
+ Mais, ah! quelle rumeur trouble encor notre somme
+ Et rend mon cœur jaloux?
+ J'entends, dans l'ombre affreuse et glissante où nous sommes
+ Les dieux parler de vous.[63]
+
+ [63] _Les Eblouissements_, p. 362-364.
+
+C'est en effet dans la certitude de sa gloire que Madame de Noailles
+puise le secours le plus efficace contre la douleur de devoir
+mourir:
+
+ J'écris pour que le jour où je ne serai plus
+ On sache comme l'air et le plaisir m'ont plu
+ Et que mon livre porte à la foule future
+ Comme j'aimais la vie et l'heureuse nature.[64]
+
+ [64] _Ombre des Jours_, p. 169.
+
+Son corps éternel comme la terre d'où il est sorti et où il
+retourne, son âme éternelle dans la mémoire des hommes, telle est
+l'idée ou plutôt l'image double, et peut-être tout de même un peu
+simple, que se fait Madame de Noailles de sa vie future. C'est sans
+doute une mauvaise condition pour philosopher que d'être avant tout
+un être d'imagination comme sont les poètes, si le propre et la
+définition même de la pensée spéculative est d'être une pensée sans
+images. Supérieure ou extérieure au préjugé, à la foi imposée du
+dehors, peu apte à la pensée métaphysique, Madame de Noailles flotte
+dans un état d'indécision et de trouble, qui a du moins l'avantage
+de prêter à d'émouvantes rêveries:
+
+ Hélas! douleur d'aller s'effaçant tout entière,
+ Désir de n'être pas de la cendre au tombeau,
+ De voir encor le jour et le matin si beau,
+ D'errer dans l'étendue heureuse et sensuelle,
+ De boire à son calice et de s'enivrer d'elle!
+ Ah! comme tout bonheur soudain semble terni
+ Pour un cœur sans espoir qui conçoit l'infini...[65]
+
+ [65] _Eblouissements_, p. 24.
+
+Tout ce poème à Lamartine est courageux, pathétique, abondant en
+beautés. Est-il _beau_ dans le sens absolu du terme? Là-dessus on
+peut discuter. Mais là où n'est pas la vérité peut-il y avoir beauté
+parfaite? Le plus somptueux manteau perd de sa splendeur, jeté sur
+une ossature insuffisante.
+
+ * * * * *
+
+Les romans de Madame de Noailles doivent être considérés, sauf
+certaines réserves que nous indiquerons, comme un complément de son
+œuvre lyrique. Ce point de vue, en même temps qu'il nous inquiète
+sur la légitimité d'un genre un peu hybride, nous rassure sur le
+plaisir qu'en l'espèce nous y prenons.
+
+Il n'y a rien de moins cohérent que l'intrigue de la _Domination_,
+rien de moins consistant que le caractère d'Antoine Arnault, le
+«dominateur». Ce jeune homme, qui nous est présenté aux premières
+pages du livre comme un ambitieux de l'espèce des Alexandre et des
+César, à la dernière meurt d'amour comme un nouveau Werther. Mais ne
+meurt-il pas plutôt de ce que le livre a atteint la page 307? Quoi
+qu'il en soit, une rupture, un flirt très poussé avec la fille d'un
+écrivain illustre, deux liaisons élégantes et une passade, un siège
+à la Chambre, un excellent mariage, l'amour chaste et brûlant de sa
+belle-sœur, tel est, par ordre chronologique, le bilan de ses
+succès; dans tout cela pas trace de plan, de persévérance, de
+fourberie, d'aucune des vertus qui font l'ambitieux véritable...
+D'une manière générale, les figures d'hommes qui apparaissent dans
+les romans de Madame de Noailles sont pâles, sans relief, dénuées de
+vérité objective. Exceptons-en toutefois deux ou trois silhouettes
+de _grotesques_, Henri de Fontenay de la _Nouvelle Espérance_,
+l'aumônier du _Visage_, exquissées à grands traits ironiques, fermes
+et signifiants. Il y a là un aspect du talent de Madame de Noailles
+que nous aimerions à voir se développer.
+
+Les figures de femmes, au moins celles de premier plan, sont plus
+vivantes, plus objectives, de cette objectivité particulière où
+atteignent les lyriques par l'approfondissement d'eux-mêmes. Donna
+Marie, la petite nonne, Sabine de Fontenay, autant de masques
+fragiles sous lesquels perce à tout instant le visage ébloui,
+émerveillé de l'auteur. De là les plus amusantes contradictions
+entre la situation où on les place, le caractère qu'on leur prête,
+et telles de leurs manières de penser ou de sentir. La petite nonne
+du _Visage_ fait voir, en même temps que des ingénuités d'enfant
+sage, des audaces, d'ailleurs charmantes, de Faunesse, et témoigne
+ça et là d'une conscience d'elle-même et d'une science du cœur bien
+rares dans un âge si tendre. «O Julien, dit-elle à son amant qui
+vient de la rudoyer, laissez-moi vous dire, pendant que vous parliez
+ainsi je ne vous en ai pas un instant voulu; la grande injustice des
+hommes envers les femmes, elle est une part profonde de la
+volupté».[66] Qu'elle vienne après cela nous faire accroire qu'elle
+a rendu à Julien les _Fleurs du Mal_ sans les lire.[67] «Je sais
+maintenant, dit-elle ailleurs, pourquoi l'expression de la douleur,
+sur un visage, est si touchante et si troublante; c'est parce
+qu'elle révèle que l'être n'a plus aucune défense personnelle. Une
+âme malheureuse est toute prête pour la mort et pour la
+volupté».[68] Rien n'est plus exact, mais est-ce bien la même
+personne qui aux premières pages du livre ne rêve que pureté, et qui
+quelques pages plus loin, parce que son ami l'a embrassée, déclare:
+«Mon ami ne m'aime pas autant qu'il le dit, s'il m'aimait vraiment
+il n'aurait pas fait ce qu'il a fait»? On sent l'artifice; Madame
+de Noailles manque sans cesse à cette condition première de la
+vraisemblance, qui est qu'un caractère demeure constant avec
+lui-même. Seule peut-être la figure de Sabine de Fontenay est
+exempte de ce défaut, parce qu'il y a une harmonie en somme
+suffisante entre la donnée initiale du livre et la vie intérieure
+_possible_ de Madame de Noailles, et que d'ailleurs Madame de
+Noailles a l'imagination subjective, au contraire de l'objective,
+très développée... Ainsi se précise pour nous le sens de l'œuvre
+romanesque de Madame de Noailles: nous l'avons vu, Madame de
+Noailles est avare de confidences sur sa façon de sentir l'amour;
+l'intérêt de Sabine de Fontenay, et secondairement de ses autres
+héroïnes, c'est de nous éclairer sur sa façon de le concevoir, ou
+plus exactement de le _voir_.
+
+ [66] _Visage_, p. 193.
+
+ [67] _Ibid._, p. 109.
+
+ [68] _Ibid._, p. 184.
+
+Sabine de Fontenay c'est, pourrait-on dire, la petite-fille d'Emma
+Bovary devenue, par une fortune inespérée, châtelaine de la
+Vaubyessard. Née comme Emma pour les agitations du cœur, et plus
+précocement avertie qu'elle, dès l'enfance elle a jugé que «les
+élans et les rêves de la passion font l'emploi, l'orgueil et la
+dignité de la destinée».[69] Mariée, comme elle encore, à un homme
+bon, honnête et médiocre, elle essaie d'abord, elle aussi,
+d'éveiller en lui un écho aux ardentes et confuses aspirations de
+son cœur. Déçue bientôt dans son effort, elle se détourne, sinon
+sans regrets du moins sans remords, conformément à l'immoralisme
+contemporain, vers d'autres amours. Riche et d'un monde où la femme
+est relativement libre d'elle-même, Sabine échappe aux embarras
+d'argent, à M. Lheureux, aux mille difficultés extérieures qui font
+de _Madame Bovary_, suivant le point de vue, un mélodrame, et c'en
+est le défaut, ou bien, et c'en est la supériorité, une exacte et
+forte étude sociologique; elle pourra développer sans entraves le
+cours de ses expériences sentimentales. Plus cultivée qu'Emma,
+nourrie de littératures autrement complexes, elle offre, et c'est là
+son originalité et son charme, un curieux mélange de sensualité
+violente et presque élémentaire, et d'intelligence raffinée: mélange
+bien moderne, s'il pourrait servir à définir les œuvres les plus
+caractéristiques de notre littérature depuis Baudelaire. Ce qu'elle
+cherche dans l'amour, ce n'est ni le don ni l'abandon du cœur, elle
+a un sentiment trop vif d'elle-même, elle entend posséder autant
+qu'être possédée; ce n'est pas le plaisir, il n'est rien de plus
+court et de plus vite épuisé que le plaisir; ce n'est pas le
+bonheur, elle a toujours désiré pire; c'est l'émotion brute,
+exaltante ou terrassante, c'est le bouleversement de tout l'être,
+c'est ce que la vie peut offrir de plus fou, de plus trouble et de
+plus amer. Ce qu'elle veut, c'est sentir, sentir toujours davantage
+et se sentir sentir, fût-ce au prix des plus dures douleurs: la
+douleur est infinie, pour peu qu'elle se complique d'intelligence.
+Prodigieuse faculté de jouir et de souffrir! Philippe Forbier vient
+de lui avouer son amour; ils sont là tous les deux, hagards, n'osant
+pas se rapprocher l'un de l'autre. «Elle sentait une sensualité
+grave s'élever autour d'elle, contre elle, comme une vague qui,
+montant, l'obligeait à renverser un peu la tête, les narines
+battantes, pour respirer, résister à cet étouffement. Elle avait les
+yeux fixes et amincis, les lèvres un peu relevées sur les dents
+qu'elle tenait serrées, et comme mordant sur une admirable sensation
+de plaisir...»[70] Philippe la regarde, et elle se sent «mourir des
+pieds jusqu'au cœur. Avec une violence rapide et complète, elle
+souhaita qu'il n'eût plus ni ses yeux, ni son sourire, ni sa voix,
+ni aucun de ses gestes, aucune de ses attitudes, plus rien de
+lui-même qui la ravissait jusqu'à de telles douleurs».[71] Véritable
+femme, en qui non seulement toute émotion, mais le souvenir et
+l'imagination même de l'émotion aboutissent immédiatement au trouble
+physique. Quand Philippe doit pour un temps s'éloigner d'elle, sa
+raison consent à la séparation, mais son corps se révolte. Debout
+contre lui, elle dit doucement, les yeux fermés: «Voilà, vous allez
+partir, vous partez, j'imagine que c'est maintenant que vous partez,
+je vais voir ce que cela me fait». Elle resta un moment
+silencieuse, et rouvrant les yeux où de la terreur s'évaporait, elle
+dit: «Ce n'est pas possible, cela fait mal dans les os... C'est dans
+les épaules et dans les genoux que je ne peux pas vous quitter...»
+Cependant, dans ses plus vives extases comme dans ses pires
+angoisses, elle demeure lucide, maîtresse de sa pensée, elle
+ironise, elle s'analyse, elle généralise. Au sortir des bras de
+Philippe rentrée chez elle, elle parle, rit, ne trouve en elle que
+repos et satisfaction. «_Seule l'absence d'Henri_ (son mari) _la
+troublait un peu, sa présence lui eût donné plus de sécurité_».[72]
+A Philippe absent, elle écrit: Ce n'est pas vous que j'aime; j'aime
+aimer comme je vous aime... Je n'attends de vous que mon amour pour
+vous».[73] «Les hommes ont de la conscience, lui écrit-elle encore.
+Les femmes, mon ami, n'ont pas de conscience; elles ont une
+épouvantable volonté de n'être pas plus malheureuses qu'elles ne
+peuvent».[74] Mais une intelligence si pénétrante appliquée à une
+émotivité si violente, loin de l'atténuer l'exacerbe, en multipliant
+pour elle les occasions de sentir. De sa volupté, de ses douleurs et
+de sa connaissance d'elle-même Sabine se compose un breuvage avec
+quoi elle se tue. La morphine qu'elle prend un soir où l'absence de
+Philippe lui est intolérable ne fait qu'achever l'œuvre de mort...
+A dire le vrai ce suicide, pour vraisemblable qu'il soit,
+n'apparaît pas comme nécessaire, dans le sens psychologique du
+terme. On garde le sentiment qu'une cure d'altitude bien choisie,
+surveillée par une tendre amitié rendrait l'équilibre à ce système
+nerveux surmené, exténué. Si _Madame Bovary_, est un mélodrame, la
+_Nouvelle Espérance_ n'est pas une tragédie. Il reste que Madame de
+Noailles a créé en Sabine de Fontenay une figure intensément
+vivante, hautement représentative à la fois et très neuve: oui d'une
+originalité inoubliable vraiment avec son impudeur et sa noblesse,
+son égotisme et son ardeur à souffrir, son tumulte, ses cris, ses
+colères, ses ravissements, toute cette sensibilité où nulle
+sentimentalité ne se mêle, ingénue et violente, trouble, âcre,
+amère.
+
+ [69] _Nouvelle Espérance_, p. 15.
+
+ [70] _Nouvelle Espérance_, p. 229.
+
+ [71] _Ibid._, p. 231.
+
+ [72] _Ibid._, p. 234.
+
+ [73] _Nouvelle Espérance_, p. 305.
+
+ [74] _Ibid._, p. 320.
+
+On peut cueillir çà et là dans les romans de Madame de Noailles de
+fines ou fortes indications de psychologie féminine. La femme y
+apparaît toujours incomplète, insatisfaite, penchante, achevée
+seulement par les caresses des hommes, mais courbée sous tout
+l'univers, esclave qui se fait une volupté de sa servitude. Osant
+enfin être elle-même, elle dévoile hardiment que toute sa vie
+intérieure est à base de sensualité et que tout ce qui émeut
+pareillement sa sensualité est pour elle une seule et même chose.
+«Voyez, mon Dieu, si M. l'aumônier, pour nous toucher, nous rappelle
+notre petite enfance, nos jeux, notre père mort, nous pleurons;...
+et si une de nos sœurs nous donne un bouquet à respirer, nous
+respirons fort d'abord et nous soupirons après; et si notre ami met
+son cœur près de notre cœur, nous ne savons plus rien que son
+désir, et notre désir plus tendre encore que le sien. _Toutes ces
+choses, mon Dieu, sont une seule chose, la même chose_».[75] Elle
+nous révèle le goût singulier qu'elle trouve aux brutalités de la
+jalousie masculine. «Ils croient nous offenser, ils ne peuvent que
+nous émouvoir, notre orgueil est terrible en nous, mais aux instants
+de la volupté, nous n'avons que de la volupté».[76] Voici une bien
+spirituelle définition de la conscience: «La conscience, c'est une
+tristesse qu'on éprouve après un acte qu'on vient de faire et qu'on
+referait encore».[77] Voici une vue terriblement pénétrante sur ces
+régions souterraines de l'âme où les sentiments, les instincts, les
+désirs, non encore divisés et endigués par l'éducation, communiquent
+et se mêlent selon de mystérieuses affinités. «Ah! dans la douleur
+et la honte, dans le courage et l'héroïsme, dans le parfum
+des tombeaux, qu'y a-t-il toujours de perfide, de sensuel,
+d'inavouable?»[78]
+
+ [75] _Visage_, p. 101.
+
+ [76] _Ibid._, p. 156.
+
+ [77] _Ibid._, p. 47.
+
+ [78] _Domination_, p. 67.
+
+On voit dans quelle mesure les romans de Madame de Noailles nous
+peuvent instruire, sont riches de vérité objective. Quant à nous
+charmer et à nous émouvoir, de la même façon exactement que sa
+poésie, il n'est presque pas une page d'eux qui n'y réussisse. La
+_Domination_ abonde en délicieuses impressions de voyage; le _Visage
+émerveillé_ est l'hymne le plus frais à l'Amour et à la Nature; la
+_Nouvelle Espérance_ est un poignant poème de l'Amour et de la Mort.
+
+ * * * * *
+
+Il faut le dire: l'art de Madame de Noailles n'est pas égal à son
+génie; il pèche par défaut, par excès et par artifice.
+
+Le défaut est de la pensée. Non pas que nous estimions avec certains
+que l'intelligence de Madame de Noailles soit inférieure à sa
+sensibilité, et de nombreuses pages de la _Nouvelle Espérance_
+surtout témoignent surabondamment du contraire, mais trop souvent
+cette intelligence fonctionne à côté de cette sensibilité, sans s'y
+mêler suffisamment. Une sensibilité aussi mobile, aussi torrentielle
+devrait être surveillée, réglée, distribuée par une raison ferme,
+maîtresse d'elle-même et de toute l'âme; nous avons déjà touché ce
+point. Il n'est pas permis d'appliquer indistinctement l'épithète de
+_sublime_ à l'odeur de l'aubépine,[79] ou au plaisir qu'on prend à
+Venise,[80] et à la musique de Beethoven ou en général à l'héroïsme;
+du moins les deux premiers emplois du terme, en même temps qu'ils
+font sourire, affaiblissent les deux autres, seuls justifiés. Si
+Sabine à la moindre contrariété _s'affole_, nous la plaignons, mais
+que va-t-il lui rester d'âme pour les grandes douleurs? Il ne suffit
+pas d'une extrême hyperesthésie pour pénétrer le fond de la douleur
+ni de la joie humaines; or Madame de Noailles n'a pas que cela, nous
+l'avons assez montré, mais l'identité des expressions dont elle use
+pour signifier de purs états nerveux et de véritables états d'âme
+prête à de fâcheuses confusions. Il faut qu'elle introduise un ordre
+plus strict, une mesure plus rigoureuse dans les mouvements de sa
+merveilleuse sensibilité. C'est du perfectionnement intérieur de
+l'artiste que dépend essentiellement le progrès de son art.
+
+ [79] _Eblouissements_, p. 286.
+
+ [80] _Eblouissements_, p. 16.
+
+D'un point de vue plus technique, on peut relever chez Madame de
+Noailles des artifices de composition et de style. Nous l'avons vu,
+ses romans sont mal construits; mais ses poèmes eux-mêmes malgré
+leur ordinaire brièveté, ne le sont pas toujours parfaitement. La
+_Prière devant le Soleil_ se compose d'au moins trois poèmes
+distincts. Il n'y a rien de plus artificiel que la transition du
+second au troisième:
+
+ Pourtant, Soleil, ayant oublié tout cela...[81]
+
+ [81] _Eblouissements_, p. 385.
+
+Une des plus belles pièces des _Eblouissements_, _Paganisme_, dans
+sa première partie développe le conflit entre les deux âmes
+romantique et classique de Madame de Noailles, et, malgré une
+certaine surcharge d'images, le développement est conduit d'une
+belle et ferme allure; la seconde partie célèbre la victoire
+définitive de l'âme classique; le poète se tourne avec amour vers la
+Grèce sa véritable patrie:
+
+ Je viendrai, mes deux mains tenant la double flûte...
+ Au-dessus des enclos luiront des figues bleues;
+ Pour cueillir ces fruits chauds entr'ouverts dans l'azur
+ Je presserai si bien mon corps contre le mur
+ Que je serai semblable à ces nymphes des frises
+ Dont la jambe et la main sont dans la pierre prises[82]
+
+ [82] _Eblouissements_, p. 187.
+
+On remarquera au passage ces trois derniers vers, pur joyau de grâce
+hellénique... Jusqu'ici tout est bien; mais il s'agit de terminer le
+poème; le poète sent qu'il serait beau de s'élever à une idée plus
+générale, d'ouvrir à l'esprit une vaste perspective, d'élargir et
+d'approfondir l'horizon, et pour ce faire il recourt à la pensée de
+la mort, dont telle est effet la vertu ordinaire:
+
+ Et désormais sans voix, sans effort, sans souhaits,
+ Ayant touché l'immense et débordante paix,
+ Voyageuse arrivant et qui baise la porte,
+ Ne désirant plus rien je serai bientôt morte...
+
+Mais la poète s'est trompé; comme il n'y a aucune raison de supposer
+que le sol de la Grèce ou l'exaucement de ses désirs lui seront
+réellement mortels, l'hypothèse de sa mort ne peut apparaître que
+comme une gentillesse de conversation, déplacée en cette fin d'un
+grave et émouvant débat. La grande idée de la mort ne saurait être
+employée comme finale à tout faire... Et d'ailleurs il n'entre pas
+un instant dans notre pensée de suspecter la sincérité de Madame de
+Noailles, mais la sincérité elle-même a besoin d'art.
+
+L'excès que nous trouvons chez Madame de Noailles est un excès de
+sensations et d'images sous lequel parfois disparaît, ou plie à se
+rompre, le fil ténu de la pensée. Le poète, au lieu de creuser en
+profondeur, dans le monde de la vie intérieure, s'étend en largeur,
+se répand dans le vaste univers. Au lieu de subordonner il
+coordonne, quand il ne se contente pas de juxtaposer. Sans doute il
+échappe à l'ennui des purs descriptifs, et il serait aussi injuste
+qu'inexact de lui appliquer ce principe, vérifié par l'histoire de
+tous les arts, que la nature envahit les domaines désertés par
+l'âme: il n'est pas d'aspect de la nature qu'il transporte dans son
+œuvre sans l'élaborer, sans y mêler de sa substance. Cependant il
+ne peut éviter toujours la monotonie, ni encore une fois l'artifice.
+Une énumération n'a d'autre raison de s'arrêter que le bon plaisir
+de celui qui énumère; Madame de Noailles ne nous fait-elle pas
+quelquefois attendre un peu son bon plaisir? D'autre part, on a
+l'impression qu'elle ne distingue pas très exactement et ne connaît
+pas de très près chacun des innombrables végétaux qui garnissent
+son œuvre, et l'on constate non sans étonnement que les
+descriptions de villes ou de paysages qu'elle n'a jamais vus ne sont
+ni moins touffues, ni moins colorées, ni moins odorantes que celles
+des lieux qui lui sont familiers. Bref Madame de Noailles a une
+_manière_ à elle, très caractérisée, et de cette manière son
+excessive facilité l'incline,--tel parmi les musiciens Massenet--à
+se faire un _procédé_. Il n'est pas rare qu'un artiste s'imite ainsi
+lui-même.
+
+De ces faiblesses, au reste, aucune n'est constitutive. Elles
+tiennent soit à une confiance exclusive, donc excessive, dans
+la spontanéité de l'inspiration, soit à une sorte de nonchalance
+trop complaisante aux suggestions de la virtuosité. Elles
+n'en sont que plus regrettables, si elles empêchent des dons
+merveilleux de prendre leur pleine valeur. Or quel artiste fut
+plus merveilleusement doué que Madame de Noailles? De ses dons
+je ne veux ici retenir que deux, qui la distinguent entre tous
+les artistes de sa génération, le don d'expression et le don de
+musicalité.
+
+Il n'est pas vrai, malgré Boileau, que toujours «ce que l'on conçoit
+bien s'énonce clairement»; la fonction de concevoir et la fonction
+d'exprimer sont distinctes, à tel titre que la pathologie nous les
+montre sans cesse dissociées. Mais ce qui dans la littérature et
+surtout dans la poésie moderne rend particulièrement délicat le
+problème de l'expression, c'est que les états qu'il s'agit de
+traduire et de communiquer ne sont pas comme dans la poésie
+classique des états relativement simples, à contours définis, objets
+de perception claire, construits et reliés les uns aux autres selon
+des rapports logiques, mais des états dont la complexité confuse,
+enveloppée, indistincte, dont la fluidité et presque la liquidité
+semblent invinciblement rebelles au morcellement et à l'immobilisation
+qui sont l'opération propre et l'effet de la pensée logique, des états
+qui émergent un instant des profondeurs obscures de l'être pour
+l'instant d'après s'y replonger, qui enfin se composent, s'enchaînent
+les uns aux autres et les uns dans les autres retentissent et se
+prolongent selon de subtiles et fuyantes analogies. Ils faut donc à
+l'artiste non-seulement une rare aptitude à briser ou à négliger les
+associations conventionnelles que nous propose toutes formées, pour
+notre plus grande commodité, le commun langage, non-seulement une
+extraordinaire acuité et rapidité de vision dans les régions profondes
+de la vie de l'âme, mais encore un don mystérieux et merveilleux de
+choisir et de combiner les mots afin que, telles les génératrices
+d'une courbe pour le géomètre, ils nous permettent de reconstruire,
+ils évoquent en nous et nous suggèrent les mouvantes réalités
+intérieures dont ils jalonnent les inflexions et les détours. A vrai
+dire, dans la mesure où il met en œuvre un tel don, un artiste
+divise les jugements des hommes; il irrite par son obscurité et par
+une apparence d'arbitraire les sensibilités qui ne sont point
+accordées à la sienne, mais aussi il enchante celles qui lui sont
+harmoniques d'un plaisir autrement complet que les artistes
+_classiques_, parce que ce qu'il leur fait entendre, mais plus ample,
+plus pur, plus libre, c'est le chant même de leurs profondeurs. Pour
+certains dont nous sommes, à cause d'un bonheur presque perpétuel dans
+l'expression ou la suggestion d'une sensibilité profonde et toute
+originale, l'œuvre de Madame de Noailles dégage un charme, un
+enchantement. Dans les citations que nous avons faites en abondance,
+le lecteur trouvera sans peine, suivant l'espèce à laquelle il
+appartient, de quoi confirmer ou de quoi contester notre sentiment.
+Nous nous contenterons de citer un fragment encore, particulièrement
+caractéristique. Nous l'empruntons à la _Nouvelle Espérance_[83]. Chez
+Sabine de Fontenay, le musicien Jérôme Hérelle chante. «Il chantait,
+et la musique, mêlée aux mots, s'épanouissait, sensuelle et rose,
+comme une fleur née du sang. Il chantait, et c'était comme une
+déchirure légère de l'âme, d'où coulerait la sève limpide et sucrée:
+
+ «Les roses d'Ispahan...
+
+le soupir gonflait, s'exhalait, recommençait,
+
+ «dans leurs gaines de mousse...
+encore une fois toute l'angoisse délicieuse aspirée et rejetée,
+
+ «les jasmins de Mossoul, les fleurs de l'oranger...
+
+la note penchante et tenue troublait comme un doigt appuyé sur le
+sanglot voluptueux... Quel parfum! quelle ivresse! quel flacon
+d'odeur d'Orient cassé là; quelles fleurs de magnolia écrasées dont
+l'arome à l'agonie fuyait et pleurait... Tout l'air de la chambre
+tremblait...» Et l'on croit voir trembler le papier où s'inscrivent
+les mouvements de cette sensualité véhémente. Les mots jaillissent
+d'elle directement, sans passer par l'intelligence, et directement
+vont toucher aux pointes les plus sensibles de nos nerfs. A vrai
+dire ils touchent parfois à côté; la phrase: «quelles fleurs de
+magnolia écrasées» est tout à fait manquée. Madame de Noailles, chez
+qui les associations d'idées ou de sentiments sont foudroyantes, a
+sauté ici trop d'intermédiaires; les termes qu'elle unit hurlent
+d'un accouplement contre nature. Il lui arrive ainsi de violenter la
+langue sans bénéfice. C'est là, si l'on peut dire, le revers de sa
+méthode, ou de son absence de méthode. Son style est une invention
+perpétuelle; mais, comme dans le choix et l'agencement des mots la
+pensée logique a peu de part, lorsque l'expression n'est pas
+parfaite, elle est mauvaise. Le cas est rare d'ailleurs, et de plus
+en plus rare.
+
+ [83] p. 32-33.
+
+Il n'est guère de question d'esthétique plus difficile que celle du
+rapport de la poésie et de la musique. Toutefois et en gros, il est
+certain d'abord que par la mesure et le rythme qui lui sont
+essentiels, la poésie, toute poésie s'apparente avec la musique.
+C'est à peu près uniquement par le rythme que la poésie classique
+peut être dite musicale; encore son rythme, à cause de la
+prédominance qu'elle attribue à la pensée logique, à la raison,
+est-il trop souvent dans sa régularité d'une monotonie qui contraste
+désavantageusement avec la variété presque indéfinie des rythmes
+musicaux. La poésie moderne, substituant dans une large mesure à la
+logique de la raison la logique des sentiments, se rend par là plus
+souple et plus libre, et capable d'occuper dans l'âme des espaces,
+de couler dans des retraites que lui eût interdits une forme plus
+rigide. Nous ne voyons guère de poète contemporain qui possède au
+même degré que Madame de Noailles le don d'approprier étroitement
+ses rythmes aux mouvements de sa vie intérieure, de les couler en
+quelque sorte instantanément sur la courbe même de ses sensations,
+de ses sentiments et de ses pensées. Ici encore nous laissons au
+lecteur le soin facile de faire lui-même l'application. Mais la
+grande nouveauté de la poésie moderne par rapport à la poésie
+classique et l'endroit par où elle se rapproche le plus de la
+musique, c'est l'importance qu'elle attache aux qualités musicales
+des mots, au détriment parfois de leur vertu signifiante. On sait à
+quels excès dans cette direction se portèrent les «décadents». De
+leur tentative avortée les écrivains contemporains ont justement
+retenu qu'en effet le choix et la combinaison des sonorités pouvait
+être un efficace instrument de suggestion, mais ils ne recourent à
+cette ressource que dans les limites des lois naturelles et
+traditionnelles de la langue. Il y a là une conciliation délicate à
+réaliser entre des exigences ordinairement différentes, souvent
+opposées; Madame de Noailles y déploie un art spontané incomparable.
+Et ainsi, renforçant le sens des mots par leur son, leur puissance
+expressive par leur puissance suggestive, les enchaînant selon les
+rythmes originaux de sa sensualité fiévreuse, ardente, innombrable,
+elle compose une des musiques les plus éblouissantes, les plus
+enivrantes et les plus déchirantes qu'il nous ait été donné
+d'écouter.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+OPINIONS
+
+
+=De M. Maurice Barrès=
+
+Les poèmes de Mme de Noailles ont obtenu à leur naissance un
+prodigieux succès. O merveille, on y trouvait de la poésie! Mais
+cette poésie, qu'avait-elle de singulier? Je crois que je pourrais
+le dire. Nos grands romantiques sont mêlés de mort. Mme de Noailles
+est toujours un chant qui s'élève, une flamme. On connaît un
+terrible mot révélateur de Chateaubriand: «Quand je peignis René,
+écrit-il, j'aurais dû demander à ses plaisirs le secret de ses
+ennuis.» Dans la sombre poésie de nos grands romantiques, en effet,
+il y a de la fatigue et de la dépression nerveuse. Au contraire,
+chez l'auteur du _Visage émerveillé_ on voit au premier plan la
+jeunesse qui s'étonne, qui appelle le choc de la vie et qui
+s'impatiente de ne point recevoir l'univers dans son âme.
+
+Cet infatigable élan vers toutes les promesses de bonheur, cet
+infini besoin, ce courage à sentir, à désirer, à vivre nous sont
+rendus intelligibles avec des ressources inépuisables d'invention
+verbale et musicale. Je ne puis rien détacher d'un livre que toutes
+les femmes et les jeunes gens commencent à se réciter. Ses
+cantilènes frémissantes sont illustrées d'images rapides et
+inoubliables. Mais derrière tous les battements de ce cœur
+précipité j'entends un thème monotone. Il est tout le génie dont
+nous la voyons douée ou, pour mieux dire, affligée. «Il faudra
+vieillir et mourir, mais j'aurai été le cœur le plus gonflé et d'où
+monta le plus haut cri. Jeunes hommes, sachez que, vivante, je fus
+le point le plus sensible de l'univers...»
+
+Quelle est cette voix qui se vante, si vaine et si attendrissante?
+La femme vivra toujours dans le même cercle d'images. Ce n'est ici
+qu'une variante géniale de l'éternel cantique féminin. C'est le
+vieux _Cantique des cantiques_: «Je suis noire, mais je suis belle,
+filles de Jérusalem, comme les tentes de Cédar, comme les pavillons
+de Salomon.» Ainsi chantait la Sulamite. Cet appel qui fait
+frissonner monte de tous les fameux jardins, du paradis où Eve
+mentit, des harems de Salomon, du balcon fleuri de Juliette et des
+arceaux d'un cloître, où la sainte discipline l'épure, l'apaise et
+le transforme, mais aussi, en le comprimant, semble parfois
+l'exacerber...
+
+Un tel poète nous aide à comprendre ce que furent par exemple les
+Hugo et les Lamartine. Celui-ci, à la campagne, sortait le matin
+avec un exemplaire à grandes marges du Tasse ou de l'Arioste; il
+lisait quelques strophes: sous leur action, sa source intérieure
+jaillissait et il écrivait, sans que sa volonté y prît une part
+discernable, ses magnifiques psalmodies. Hugo était le lieu d'un
+pareil phénomène. De là l'étonnement qu'il ressentait de son génie,
+jusqu'à se dire, à notre grand scandale: «Ne suis-je pas la bouche
+de Dieu?»
+
+Ces grands favorisés ont des âmes qui se mettent plus aisément en
+branle que les nôtres. Le rythme de leurs paroles vient de celui de
+leurs sentiments. D'où voulez-vous que naisse la noblesse des
+expressions, sinon de la noblesse du cœur? Nul vrai poète qui ne
+soit magnanime. D'ailleurs la faculté de se représenter clairement
+et fortement un grand nombre d'êtres et de choses, c'est le don
+divin par excellence, c'est la charité et la sympathie.
+
+Mme de Noailles aime admirer. Elle en use avec les œuvres et avec
+les gens comme avec les légumes, les fleurs, les arbres et les
+paysages. Partout elle trouve à s'émerveiller, disons mieux, à être
+humaine. Quand il y a tant de regards qui appauvrissent
+nécessairement ce qu'ils considèrent, parce qu'ils sont des regards
+d'hommes chétifs, voici qu'avec une admirable plénitude cette âme
+royale enrichit et ennoblit, charge de richesse et vivifie tous les
+objets vers quoi elle se tourne. Dans la dure vie positive, cette
+générosité d'âme et cette spontanéité entraînant à des erreurs...
+Mais, dans le domaine des arts, cette incompressible puissance de
+charité est le premier moyen du génie.
+
+ (_Le Figaro_, 9 juillet 1904).
+
+
+=De M. Léon Blum= sur l'_OEuvre poétique de Madame de Noailles_:
+
+... Le retour au Romantisme fut, il y a dix ans, le caractère du
+mouvement poétique. Ce qu'on a nommé l'humanisme ne fut qu'un
+romantisme rajeuni. Mais chez les plus distingués des humanistes
+l'influence verlainienne restait sensible, et Madame de Noailles en
+est restée, à ce que je crois, totalement exempte. Elle n'est guère
+qu'une romantique, et c'est de Musset que je la verrais proche, un
+Musset qui ne cherche pas l'esprit, un Musset sans sa grâce allante
+et sa plaisanterie désinvolte, sans son penchant oratoire, sans
+toute sa facilité française, un Musset plus âpre, plus chargé, plus
+fiévreux, plus complexe, au sang plus lourd, je voudrais pouvoir
+dire un Musset barbare.
+
+Il faut cependant marquer dès à présent quelques différences
+essentielles. Sans doute le lyrisme de Lamartine, de Musset ou même
+de Hugo est un lyrisme purement personnel. Mais si le poète se
+chante lui-même, il ne chante pas pour lui seul. Le poème, sorti
+d'un homme, vaut pour tous les hommes... Le rêve romantique, le
+chant romantique, même en ce qu'ils eurent de plus spécial ou de
+plus neuf, furent le rêve et le chant communs d'un moment de
+l'humanité... Rien de pareil chez Madame de Noailles. Sa poésie sort
+d'elle-même et retombe en elle, comme l'élan du jet d'eau dans le
+bassin. Son éternel sujet, c'est sa personne, mais dans ce qu'elle a
+de particulier, d'unique, non dans ce qu'elle a de commun et de
+général...
+
+L'inspiration lyrique s'est toujours ramenée à un nombre limité de
+thèmes uniformes, et ce qu'il y a d'analogue entre tous ces thèmes,
+c'est qu'ils posent soit l'accord, soit le conflit d'un des
+sentiments généraux de l'âme avec une force ou avec un état
+extérieur... Le poème lyrique apparaît d'ordinaire comme un
+dialogue, dialogue avec l'être aimé, avec la vie, avec la mort,
+avec le bonheur, avec les puissances naturelles. Et voici qu'en
+trois volumes de vers Madame de Noailles exhale un long solo où l'on
+n'entend jamais parler qu'une âme. Il y a là des vers d'amour, sans
+doute, bien qu'assez rares, mais où il semble que la force du désir
+s'élance seule, comme un cri sans écho à qui rien ne répond... Nul
+poème ne traduisit plus intensément que ceux-là le sentiment de la
+vie, mais c'est la vie d'un être à qui la conscience de sa propre
+réalité suffit, qui ne vivrait pas moins s'il était seul vivant au
+monde, et cette certitude, cette volonté d'être qui sort du plus
+intime de sa substance gonfle sa personne sans jamais s'en
+échapper...
+
+Ce lyrisme sans humanité, sans religion,--au sens où l'entendaient
+les romantiques,--où l'on ne trouve ni aspiration, ni besoin, ni
+foi, ni doute dont les autres hommes aient leur part, qui ne connaît
+ou ne touche hors de soi nulle raison de vivre, de souffrir ou
+d'espérer, ce lyrisme d'une sorte unique tient-il à un vice où à une
+vertu, représente-t-il une force ou une faiblesse, faut-il l'exalter
+ou le condamner? Je ne sais trop, et l'avenir en décidera mieux que
+nous. Mais je crois que là est la singularité, le don original, la
+raison d'être du poète...
+
+ (_La Revue de Paris_, 15 juin 1908).
+
+
+=De M. Léon Daudet= sur l'_Ombre des Jours_:
+
+Ce m'est une joie de constater ici la naissance et la formation d'un
+tempérament lyrique de premier ordre, car ces genèses-là témoignent
+généralement, dans les sociétés où elles se produisent, d'un effort
+vers l'ordre et la lumière... Ce que nous demandions au poète
+d'aujourd'hui et de demain, et ce que nous offre Madame de Noailles,
+c'est un chant lancé comme un cri, par une nécessité irrésistible,
+aux approches d'un doute qui envahit tout, d'une critique et d'une
+analyse qui blessent incessamment la légende, d'un utile qui menace
+le beau. Ce qu'elle nous apporte dans sa fine corbeille, tressée
+selon la tradition pure, c'est la révolte de jeunesse et de
+reviviscence, l'immortelle candeur irritée devant les tourments de
+ce monde, l'immortelle allégresse du désir...
+
+ (_Le Gaulois_, 2 juillet 1902).
+
+
+=De M. Marcel Proust= sur les _Eblouissements_:
+
+... J'aurais aimé m'attarder aux beautés de pure technique aussi
+bien qu'aux autres, vous signaler au passage... tant de notations
+d'une justesse délicieuse:
+
+ Dans les taillis serrés où la pie en sifflant
+ Roule sous les sapins comme un fruit noir et blanc.
+ ... Près des flots de la Drance
+ Où la truite glacée et fluide s'élance,
+ Hirondelle d'argent aux ailerons mouillés...
+
+Métaphores qui se composent et nous rendent le mensonge de notre
+première impression, quand nous promenant dans un bois ou suivant
+les bords d'une rivière nous avons pensé d'abord en entendant rouler
+quelque chose que c'était quelque fruit et non un oiseau, ou quand
+surpris par la vive fusée au-dessus des eaux d'un brusque essor,
+nous avons cru au vol d'un oiseau avant d'avoir entendu la truite
+retomber dans la rivière. Mais ces charmantes et toutes vives
+comparaisons qui substituent à la constatation de ce qui est la
+résurrection de ce que nous avons senti... disparaissent elles-mêmes
+à côté d'images vraiment sublimes, toutes créées, dignes des plus
+belles d'Hugo. Il faudrait avoir lu toute la pièce sur la splendeur,
+l'ivresse, l'élan de ces matinées d'été où on renverse la tête afin
+de suivre des yeux un oiseau lancé jusqu'au ciel, pour éprouver tout
+le vertige, sentir tout le mystère de ces deux derniers vers:
+
+ Tandis que détaché d'une invisible fronde
+ Un doux oiseau jaillit jusqu'au sommet du monde
+
+Connaissez-vous une image plus splendide et plus parfaite que
+celle-ci: (il s'agit de ces admirables Eaux de Damas qui s'élancent
+et montent dans le fût des fontaines, puis retombent, font passer
+partout les linges mouillés de leur fraîcheur et l'odeur du melon et
+des poires crassanes avec un parfum de rosier).
+
+ ..... Comme une jeune esclave
+ Qui monte, qui descend, qui parfume et qui lave!
+
+Là encore pour comprendre toute la noblesse, toute la pureté, tout
+l'_inventé_ de cette image si soudaine et si achevée, qui naît
+immédiate et complète, il faut relire la pièce, l'une des plus
+_poussées_ en expression, des plus entièrement senties aussi de ce
+volume, peinte du commencement jusqu'à la fin, en face, en présence
+d'une sensation pourtant si fugace qu'on sent que l'artiste a dû
+être obligé de la recréer mille fois en lui pour prolonger les
+instants de la pose et pouvoir achever sa toile d'après nature,--une
+des plus étonnantes réussites, le chef d'œuvre peut-être de
+l'_impressionnisme_ littéraire.
+
+ (_Le Figaro_, 15 juin 1907.)
+
+
+=De M. Emile Faguet=, à propos de la _Nouvelle Espérance_:
+
+Cette femme aura bien du talent. Elle est dans le train qui y mène.
+Et sa station n'est pas très loin.
+
+ (_La Revue latine_).
+
+
+=De M. Emile Ripert=:
+
+On ne sait si c'est artifice ou naïveté, sa façon d'assembler les
+mots. On est étonné, on ne comprend pas trop. Pourtant on voit, on
+sent, on entend... Dans une de ses dernières poésies elle parle
+ainsi:
+
+ Au cercle étroit d'un bassin rond et gris,
+ L'eau s'endormait, petite eau qui se rouille.
+
+«Petite eau qui se rouille...» Si vous comprenez, moi pas. Seulement
+je _vois_ l'eau stagnante, un peu rouge, je sens l'odeur de l'eau
+morte, et tout le calme inerte, l'ennui qui use et qui ronge... Les
+images aussi sont nouvelles: Madame de Noailles se dit «lasse comme
+un jardin sur lequel il a plu», et ce simple vers assimile si
+parfaitement certaines journées d'accablement, de calme désespoir
+après la crise violente des pleurs à l'aspect du feuillage lourd,
+des fleurs froissées, des terres humides, qu'on admire ce génie
+instinctif qui, du premier coup et sans tâtonnements, aboutit aux
+effets que chercherait en vain l'art le plus profond...
+
+ (_La Revue Hebdomadaire_).
+
+
+=De M. Auguste Dorchain=:
+
+On ne peut s'y méprendre; il y a ici plus que de talent, plus que de
+l'art, plus que la réalisation patiente et achevée d'un beau rêve:
+il y a la ferveur, il y a l'enthousiasme, il y a l'oubli total de
+soi-même, ou plutôt, ce qui est la même chose, le don absolu de tout
+son être, âme et corps, comme aux plus saintes minutes d'un grand
+amour,--il y a le génie.
+
+ (_Les Annales politiques et littéraires_).
+
+
+=De M. Lucien Corpechot=:
+
+Nul écrivain ne nous a jamais renseignés avec autant d'abondance et
+de sincérité sur les mouvements secrets de la sensibilité féminine.
+Il entre dans le génie de Madame de Noailles une franchise qui lui
+donne le courage d'exprimer tout ce qu'elle sent. Elle ne s'abuse
+point sur elle-même quand elle écrit:
+
+ J'ai vu ce que j'ai vu et ce que j'ai senti
+ D'un cœur pour qui le vrai ne fut point trop hardi.
+
+La _Nouvelle Espérance_, contenait de véritables révélations. Le
+_Visage émerveillé_ nous livre toute une vie intérieure.
+
+ (_Le Soleil_, 28 juin 1904).
+
+
+=De M. Pierre Hepp=:
+
+Le don prépondérant de Madame de Noailles, c'est une haute vertu de
+suggestion. Son secret, c'est qu'à la rencontre de tout objet senti
+se porte instantanément un représentant verbal, avant qu'intervienne
+la moindre opération abstraite. Il en résulte une unité d'éclosion,
+une adaptation de terminologie qui déjoue les reproches des
+professeurs de syntaxe.
+
+ (_La Grande Revue_).
+
+
+
+
+BIBLIOGRAPHIE
+
+
+L'OEUVRE
+
+_Le Cœur innombrable_, poésies, Paris, Calmann-Lévy, 1901,
+in-12.--L'_Ombre des Jours_, poésies, Paris, Calmann-Lévy, 1902,
+in-12.--_La Nouvelle Espérance_, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1903,
+in-12.--_Le Visage émerveillé_, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1904,
+in-12.--_La Domination_, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1905,
+in-12.--_Les Eblouissements_, poésies, Paris, Calmann-Lévy, 1907.
+
+
+A CONSULTER.
+
+_Léon Daudet_, à propos de l'_Ombre des Jours_, Le Gaulois, 2
+juillet 1902.--_Emile Faguet_, La Revue latine, juillet
+1903.--_Lucien Corpechot_, Le Soleil, 28 juin 1904.--_Pierre Hepp_,
+La Grande Revue, juin 1907.--_Emile Ripert_, la Revue Hebdomadaire,
+13 juillet 1907.--_Auguste Dorchain_, les Annales politiques et
+littéraires, mai 1906.--_Maurice Barrès_, Le Figaro, 9 juillet
+1904.--_Marcel Proust_, sur les _Eblouissements_, Le Figaro, 15 juin
+1907.--_Léon Blum_, l'_OEuvre poétique de Madame de Noailles_, Revue
+de Paris, 15 janvier 1908.
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ TEXTE
+
+ Pages.
+
+ BIOGRAPHIE DE LA COMTESSE DE NOAILLES, PAR
+ RENÉ GILLOUIN 5
+
+
+ OPINIONS:
+
+ De M. Maurice Barrès 61
+
+ De M. Léon Blum 63
+
+ De M. Léon Daudet 65
+
+ De M. Marcel Proust 66
+
+ De M. Emile Faguet 68
+
+ De M. Emile Ripert 68
+
+ De M. Auguste Dorchain 69
+
+ De M. Lucien Corpechot 69
+
+ De M. Pierre Hepp 70
+
+ BIBLIOGRAPHIE 71
+
+
+ ILLUSTRATIONS:
+
+ PORTRAIT DE LA COMTESSE DE NOAILLES, en frontispice.
+
+ AUTOGRAPHE DE LA COMTESSE DE NOAILLES 59
+
+
+PRIVAS.--IMPRIMERIE LUCIEN VOLLE.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La Comtesse Mathieu de Noailles, by René Gillouin
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44390 ***
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+ margin: 0;
+ padding: 0;
+ width: 90%;
+ }
+
+ .tnote
+ {
+ width: auto;
+ }
+
+}
+
+ </style>
+ </head>
+<body>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44390 ***</div>
+
+<div class="tnote">
+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
+Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_I"> I</a></span></p>
+<p class="halftitle">COMTESSE DE NOAILLES</p>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_II"> II</a></span></p>
+
+<div class="topspace frontmatter">
+<p>Il A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:</p>
+
+<p><i>Dix exemplaires sur Japon impérial, numérotés de
+1 à 10 et douze exemplaires sur Hollande, numérotés de
+11 à 22.</i></p>
+
+<p>N<sup>o</sup> ****</p>
+
+<p class="topspace">Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays,
+y compris les pays scandinaves.</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_1"> 1</a></span>
+<span class="pagenumh"><a id="Page_2"> 2</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus_004.jpg" width="350" height="496" alt="Comtesse de Noailles" />
+</div>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_3"> 3</a></span></p>
+
+<div class="topspace titlepage">
+
+<p><em>LES CÉLÉBRITÉS D'AUJOURD'HUI</em></p>
+
+<h1><span class="large">La Comtesse</span><br />
+Mathieu de Noailles</h1>
+
+<p><span class="xs">PAR</span><br />
+<span class="large">RENÉ GILLOUIN</span></p>
+
+<p class="small">BIOGRAPHIE CRITIQUE<br />
+ILLUSTRÉE D'UN PORTRAIT-FRONTISPICE<br />
+ET D'UN AUTOGRAPHE<br />
+SUIVIE D'OPINIONS ET D'UNE BIBLIOGRAPHIE</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/logo.jpg" width="90" height="102" alt="" />
+</div>
+
+<p><span class="large">PARIS</span><br />
+<span class="small">BIBLIOTHÈQUE INTERNATIONALE D'ÉDITION</span><br />
+<i>E. SANSOT &amp; C<sup>ie</sup></i><br />
+<span class="xs">7, RUE DE L'ÉPERON, 7.</span></p>
+<hr class="deco" />
+<p class="small">MCMVIII</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_4"> 4</a></span>
+<span class="pagenumh"><a id="Page_5"> 5</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<div class="figcenter p4">
+<img src="images/illus_007.jpg" width="398" height="76" alt="" /></div>
+
+<h2 class="less">LA COMTESSE<br />
+MATHIEU DE NOAILLES</h2>
+</div>
+
+<p>La comtesse Mathieu de Noailles descend par
+son père de la puissante maison valaque des
+Bibesco, devenus Brancovan par adoption au milieu
+du XIX<sup>e</sup> siècle. Son grand-père Georges Bibesco,
+hospodar de Valachie de 1843 à 1848, avait
+épousé une princesse moldave de race grecque,
+Zoé Mavrocordato, fille adoptive du dernier des
+princes Bassaraba de Brancovan. Celui-ci vécut
+assez pour adopter également le fils aîné de
+Georges Bibesco et de Zoé Mavrocordato,
+Grégoire, à qui furent transférés tous les titres,
+privilèges et dignités de l'antique famille des
+Brancovan. La princesse actuelle de Brancovan,
+sa veuve, mère de Constantin de Brancovan que
+Paris a connu directeur de la <cite>Renaissance latine</cite>,
+<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span>
+et de Mesdames la comtesse de Noailles et la
+princesse de Chimay, appartient à la famille
+grecque orientale des Musurus, où la haute culture
+est traditionnelle. Un cardinal Musurus fut l'ami
+et le collaborateur d'Erasme, et l'auteur d'une
+recension de Platon. Le père de Madame de
+Brancovan, Musurus Pacha, ambassadeur de
+Turquie à Londres, a laissé une traduction de
+Dante en grec ancien. On sait quelle admirable
+pianiste est la princesse de Brancovan elle-même..
+Le mélange en Madame de Noailles des sangs des
+Bibesco, des Musurus et des Mavrocordato peut
+expliquer, ou au moins symboliser, la diversité de
+son génie âpre et viril, mol, pliant et passionné,
+amoureux pourtant de raison et de mesure.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>L'enfance de Madame de Noailles s'est partagée
+entre Paris où elle est née et la Haute-Savoie où la
+princesse de Brancovan passe plusieurs mois chaque
+année en son château d'Amphion, sur les bords du
+lac de Genève. Cette région de la Haute-Savoie
+est un pays à deux visages, l'un tendre et presque
+voluptueux, où déjà s'empreint la mollesse italienne,
+l'autre, touché de la rudesse alpestre, où l'expression
+de la passion se nuance de gravité, de concentration
+et de profondeur. C'est celui-ci surtout
+qu'en ses jeunes années aimait à contempler
+Madame de Noailles. Les souvenirs de Saint
+François de Sales et de Jean-Jacques Rousseau en
+précisaient pour elle le sens émouvant, et c'était
+<span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span>
+toute une sensibilité catholique et romantique
+dont s'imprégnait son c&oelig;ur précoce:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Un romanesque ardent émanait de cette eau</p>
+<p>Comme au temps de Byron, comme au temps de Rousseau...</p>
+<p>C'était une sublime, immense rêverie...</p>
+<p>&mdash;Soir des lacs, bercement des flots, rose coteau,</p>
+<p>Village qu'éveillait le remous d'un bateau,</p>
+<p>Petits couvents voilés par des aristoloches,</p>
+<p>Senteur des ronciers bleus, matin frais, voix des cloches</p>
+<p>Voix céleste au-dessus des troupeaux, voix qui dit:</p>
+<p>«Il est pour les agneaux de luisants paradis»...</p>
+<p>Barque passant le soir en croisant ses deux voiles</p>
+<p>Comme un ange attendri courbé sous les étoiles,</p>
+<p>C'est vous qui m'avez fait ce c&oelig;ur triste et profond,</p>
+<p>Si sensible, si chaud que l'univers y fond.<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">&nbsp;[1]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Les jardins et la campagne d'Amphion sont à
+la source de ce qu'il y a de plus pur et de plus
+pénétrant dans le sentiment de la nature de
+Madame de Noailles.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Ce sentiment se manifesta chez elle de bonne
+heure, non-seulement avec une rare intensité,
+mais avec une qualité tout originale. Un jour de sa
+toute enfance, au cours d'une promenade elle
+entendait les grandes personnes causer de <em>décorations</em>.
+Ayant demandé qu'on lui expliquât ce mot nouveau
+pour elle: «les décorations, lui fut-il répondu,
+sont la récompense des belles actions». A ce
+moment les promeneurs passaient sous un magnifique
+<span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span>
+acacia qui embaumait: «Eh bien! s'écria
+l'enfant, pourquoi ne décore-t-on pas cet acacia?»
+Petite fille issue du panthéiste Orient, le premier
+mouvement de son c&oelig;ur en face de la nature est
+celui même de Xerxès chargeant de bracelets et de
+colliers son fameux platane. «Tout ce qui vit ici,»
+écrira-t-elle plus tard,</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Tout ce qui vit ici, la fontaine, le banc,</p>
+<p class="i1"> La cloche du jardin qui sonne,</p>
+<p>Le délicat cerfeuil qui frise sous le vent</p>
+<p class="i1"> <em>Sont pour moi de douces personnes</em>.<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">&nbsp;[2]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>L'autre amour de Madame de Noailles enfant, ce
+fut la musique, l'Art-Femme, synthèse obscure de
+tout idéalisme et de toute sensualité. Des années,
+comme dans les jardins, elle a vécu dans la musique
+sans savoir que c'était son plaisir, sa douleur, sa
+plénitude. C&oelig;ur puéril et passionné que le désespoir
+solitaire, tendu, sublime de Beethoven,
+l'ardeur molle et brisée de Chopin, ses sonates</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Dont l'andante est si fort que la main sur son c&oelig;ur</p>
+<p>On ne sait si l'on meurt de peur ou de bonheur,<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">&nbsp;[3]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>la nostalgie fiévreuse, la mortelle irritation de
+Wagner contractaient jusqu'à l'oppression, exaltaient
+jusqu'au délire!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span></p>
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Mais quel vertige amer et quel trouble profond!</p>
+<p>Le livide plaisir s'emplit d'ombre et d'angoisse;</p>
+<p>Musique, qui nous tient, nous lie et nous terrasse,</p>
+<p>Que tes jeux sont aigus et quel mal ils nous font!<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">&nbsp;[4]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Et penchons-nous sur la rêverie de Sabine de
+Fontenay,&mdash;cette héroïne de la <cite>Nouvelle Espérance</cite>
+où Madame de Noailles a tant mis d'elle&mdash;tandis
+qu'elle écoute chanter son cousin Jérôme: «Ah!
+la musique, la musique! l'homme et la femme si
+misérables, l'amour si impossible, tout si triste et
+si bas autour d'eux, et la musique qui leur fait en
+rêve ces corps de lumière, ces bouches de larmes
+et de suavité, ces regards plus déchiffrés et plus
+adhérents que les mains autour des cous renversés...
+Mon Dieu! pensait-elle, comme cela fait mal et pourquoi
+toujours cette vague attente du baiser?»<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">&nbsp;[5]</a>
+Perçoit-on dans cette effusion lyrique le double
+aspect d'idéalisme et de sensualité par quoi nous
+caractérisions la musique elle-même? Au cours de
+cette étude se préciseront les analogies qui font de
+Madame de Noailles le plus <em>musical</em> de nos poètes.</p>
+
+<p>A quinze ans, elle eut une crise de mysticité où
+ses lectures favorites furent l'<cite>Imitation</cite>, et Pascal
+qu'elle ne comprenait guère, mais qui l'émouvait
+puissamment. Elle n'en goûtait pas moins d'ailleurs
+et Racine, et Hugo, et Musset, et Loti. C'est plus
+tard seulement qu'elle connut et aima la Grèce, par
+les poètes épigrammatiques et Anatole France.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span>
+Mais l'évènement intellectuel de son adolescence,
+ce fut la découverte de la philosophie de Taine.
+Une après-midi de printemps dont elle a gardé
+l'exacte mémoire, sur une colline près de Monte-Carlo,
+dans le soleil et l'odeur des fleurs, quelqu'un
+en qui elle avait mis sa confiance lui expliqua que
+le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol
+et le sucre, et tout ce qui s'ensuit pour la morale
+et la métaphysique. Chaque parole de l'initiateur
+écartait un voile, dissipait un rêve, ruinait un
+espoir; mais de la mer étincelante sous le soleil
+éternel, de la flûte d'un pâtre assis au bord du
+chemin et de son désespoir même jaillissait pour
+elle un frénétique appel à jouir de cette vie si
+courte... O indigente et basse philosophie! Que
+de jeunes esprits n'a-t-elle pas vainement désolés,
+quand encore elle ne les a pas pervertis! Et
+c'est assurément un problème de savoir comment
+et dans quelle mesure l'erreur peut engendrer la
+vérité ou se revêtir de beauté, mais le fait est que
+la philosophie de Taine, utile en son temps à
+l'avancement des études psychologiques, s'étant
+infiltrée d'autre part dans la sensibilité romantique,
+fond commun de tous les poètes du siècle, y a
+formé la source encore aujourd'hui jaillissante d'un
+pathétique nouveau et déchirant. Madame de Noailles
+l'a elle-même finement noté, chez Musset, et on
+peut étendre cette observation à tous les artistes
+de son époque, le désespoir est sans âcreté, et le
+bonheur sans ironie. Or c'est l'inévitable effet d'une
+<span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span>
+telle philosophie, avec ses négations brutales, et le
+divorce radical qu'elle accuse entre nos aspirations
+et la réalité, d'introduire dans la sensibilité un
+principe, soit d'âcreté, soit d'ironie. Barrès, qui
+excelle à cumuler les bénéfices de positions contradictoires,
+a développé dans l'une et l'autre
+direction son romantisme, et, pour tout dire,
+aggravé son mal tellement, qu'il dut enfin se mettre
+en quête d'un remède. Dans l'&oelig;uvre de Barrès
+qu'elle sait par c&oelig;ur, Madame de Noailles a bu à
+longs traits le poison,&mdash;et repoussé le remède,
+qui d'ailleurs, pour des raisons aisées à saisir, ne
+lui convenait en effet nullement; de sorte que
+sous son génie accablée elle défaille, sans qu'on
+voie d'où lui viendrait le secours.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Sa vocation s'affirma de très bonne heure. Vers sa
+dixième année elle vit venir en visite à Amphion,
+à quelques jours d'intervalle, un prince régnant et
+Frédéric Mistral. Elle vénéra, adora Mistral et
+négligea le prince. Dès lors son choix était fait:
+déjà elle s'essayait à versifier... Peu d'années plus
+tard, à Paris, sans cesse elle entraînait sa gouvernante
+vers le lycée Janson, où l'attirait invinciblement
+le visage de Pascal. Après avoir de 11 à 16 ans
+couvert de prose de volumineux cahiers, elle revint
+à la poésie. C'est seulement en 1901, après son
+mariage, qu'elle publia son premier livre, le <cite>C&oelig;ur
+innombrable</cite>, depuis assez longtemps déjà achevé.
+Puis parurent l'<cite>Ombre des Jours</cite> (1902), la <cite>Nouvelle</cite>
+<span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span>
+<cite>Espérance</cite> (1903), le <cite>Visage Emerveillé</cite> (1904), la
+<cite>Domination</cite> (1905), les <cite>Eblouissements</cite> (1907): trois
+romans, trois recueils de poèmes. Dès son premier
+livre elle saisit l'opinion, ne fut indifférente à
+personne. Elle eut des détracteurs passionnés qui
+feignaient de croire que son nom, sa situation
+mondaine et sa beauté constituaient l'essentiel de
+son génie; des adorateurs persuadés que leur
+enthousiasme eût été le même si elle eût été
+pauvre, laide, et se fût appelée Durand;
+des admirateurs mesurés, plus ou moins sensibles
+à la nouveauté et à l'abondance de son inspiration,
+ou aux imperfections de sa forme:&mdash;envie,
+admiration, amour, aube éclatante de sa jeune
+gloire... Au vrai, pour tout esprit non prévenu,
+son génie est incontestable; et c'est une question
+intéressante de savoir si et en quoi sa situation
+mondaine a pu la servir ou lui nuire.</p>
+
+<p>Pour un homme, et plus encore pour une femme
+qui se voue à l'art, il est trop clair qu'un grand
+nom, une belle fortune présentent des avantages
+pratiques inappréciables. Encore ne vont-ils point
+sans quelque inconvénient. La part qui est due à
+la mode dans un succès s'épuise vite: le dernier
+livre de vers de Madame de Noailles, les <cite>Eblouissements</cite>,
+ne semble pas avoir reçu, au moins dans
+la presse, un accueil aussi chaud que le <cite>C&oelig;ur
+innombrable</cite> et l'<cite>Ombre des Jours</cite>, et pourtant il leur
+est aussi supérieur que l'est la <cite>Nouvelle Espérance</cite>
+au <cite>Visage</cite> et à la <cite>Domination</cite>. Mais c'est surtout au
+<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span>
+point de vue de son développement intérieur que
+l'artiste dans des conditions extérieures trop favorables
+trouve de graves périls. Surveillé et limité
+par son milieu il surveille et limite à son tour ses
+sentiments, ou au moins leur expression; il n'ose
+pas oser, perdre la pudeur, ce qui est la condition
+première de tout art. Isolé d'ailleurs de la vie, il
+ne sait ou ne veut pas se mettre en quête d'elle,
+et si parfois il la rencontre, il ne s'en rend point
+le maître, ignorant du rude effort qu'il y faut. Or
+de ce double péril Madame de Noailles a été préservée
+par la sincérité entière, irréductible de sa nature et par
+sa prodigieuse perméabilité à toutes les émotions.
+Sincérité, candeur, spontanéité, naïveté, ingénuité,
+autant de mots qui d'eux-mêmes, qu'on la lise ou
+l'écoute, vous viennent aux lèvres. «Sabine, écrit-elle,
+et on est invinciblement tenté de lui appliquer
+à elle, la part faite à beaucoup d'ironie, cette
+caractéristique de son héroïne, «Sabine discutait,
+affirmait comme on fait un serment; elle avait
+toujours l'air de dire à la suite de ce qu'elle énonçait:
+«Je vous jure que c'est ainsi»; elle prononçait:
+«Cela est vrai...» sur le ton dont elle aurait
+crié: «J'ai soif...» avec une assurance puisée au lieu
+même de la certitude physique et du besoin...»<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">&nbsp;[6]</a>.
+Plus peut-être qu'il n'eut fallu parfois pour
+son repos, Madame de Noailles a le courage d'elle-même
+et de toute elle-même. Quant à sa sensibilité,
+<span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span>
+en fut-il jamais de plus aisément blessable, de
+plus continûment frémissante? Je l'ai vue s'émouvoir
+jusqu'aux larmes à la soudaine évocation d'un
+chagrin vieux de vingt ans. Sensible, comme
+Sabine «jusqu'au trouble de l'esprit et jusqu'au
+malaise physique», Madame de Noailles ignore la
+paix et le repos des nerfs, sinon du c&oelig;ur:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Je suis l'être que tout enivre et tout afflige...</p>
+<p>Et je vis étonnée, aveuglée, éblouie,</p>
+<p>Sachant bien que pourtant la détresse inouïe</p>
+<p>A depuis mon enfance exalté tous mes jours...</p>
+<p>Hélas! je vis, toujours errante et toujours ivre</p>
+<p>Je vis, pleine d'azur, de sanglots, de souhaits...</p>
+</div></div>
+
+<p>Qu'avez-vous fait, demande-t-elle à ses vers</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>De ces désirs, ces cris, ces éblouissements</p>
+<p>Si tendres, si joyeux, si tristes, si sensibles</p>
+<p>Qu'un autre être que moi ne les croit pas possibles,</p>
+<p>Et s'il portait mon c&oelig;ur mourrait d'épuisement?</p>
+</div></div>
+
+<p>Remarque-t-on la force des expressions: enivrée,
+pâmée, exaltée, éblouissements, détresse, épuisement?
+Chez Sabine, écrit encore Madame de
+Noailles, «la flamme montait des profondeurs du
+sang, faisait sur la pensée, sur la raison, danser son
+rouge incendie. Nulle réserve, nul jugement en cet
+esprit que la première vague emplissait...» La
+tendance ou la tentation du poète, c'est de faire ou
+de laisser <em>donner</em> en chaque occasion sa sensibilité
+tout entière. Le péril, bien différent de celui qu'on
+eût pu craindre, c'est dès lors que sous ce flot
+<span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span>
+innombrable et monotone de sensibilité les plans
+et les reliefs de son univers s'atténuent jusqu'à
+disparaître, c'est que ses sentiments et leurs objets
+les uns par rapport aux autres ne s'ordonnent ni
+ne se situent. Et sans doute ce péril-là s'aggrave-t-il
+des conditions mêmes d'une vie trop facile. A
+Madame de Noailles comme à ce Philippe l'Arabe
+que Barrès nous montre réduit à une extrême
+ingéniosité pour satisfaire son besoin de s'attendrir,
+les circonstances ont composé une solitude: certaines
+expériences douloureuses, les unes inutiles,
+les autres utiles, indispensables peut-être, lui sont
+suivant le point de vue, épargnées ou interdites;
+elle s'enivre, elle <em>meurt</em> d'émotions que néglige
+l'ordinaire des malheureux:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Si l'on t'avait appris qu'un c&oelig;ur toujours malade</p>
+<p>Et blessé chaque soir d'ombre et de volupté</p>
+<p>Ne goûte qu'en mourant l'odeur des roses thé</p>
+<p>Dans l'air chaud remué par les cris des pintades...<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">&nbsp;[7]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Défaut charmant, trop charmant, mais défaut
+pour un poète accessible d'ailleurs aux sentiments
+généraux et profonds, à ceux que suscitent la
+Nature, l'Amour et la Mort, identiques dans
+toutes les conditions humaines. La pente naturelle
+de Madame de Noailles est à une certaine
+exagération, et les circonstances ont dû accentuer
+plutôt qu'atténuer cette inclination, qu'une
+raison suffisamment ferme n'est pas venue
+<span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span>
+jusqu'ici réfréner. Mais cette réserve faite, hâtons-nous
+de reconnaître que l'originalité profonde de
+Madame de Noailles est indépendante de toute
+condition extérieure, s'il est vrai qu'à aucun poète
+de sa génération il n'a été donné de reprendre et de
+renouveler aussi puissamment quelques-uns des
+thèmes éternels du lyrisme.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Je ne sais qui a dit que s'il était une petite fille
+qui fût née sous un chou, c'était certainement
+Madame de Noailles. Le mot est joli, mais un peu
+injuste. Sans doute les jardins, même potagers,
+ont leur part dans l'amour de Madame de Noailles;
+et ne faut-il pas remercier le poète qui le premier
+sut dégager l'humble beauté de nos légumes?
+Mais en vérité ce n'est pas assez dire que d'appeler
+Madame de Noailles la Muse des Jardins. Que l'on
+considère son &oelig;uvre d'ensemble: c'est bien à la
+Nature qu'elle est dédiée comme une magnifique
+offrande, à la toute puissante, à l'universelle Nature,
+à celle de Lamartine, de Vigny et de Hugo:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Nature au c&oelig;ur profond sur qui les cieux reposent</p>
+<p>Nul n'aura comme moi si chaudement aimé</p>
+<p>La lumière des jours et la douceur des choses,</p>
+<p>L'eau luisante et la terre où la vie a germé...<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">&nbsp;[8]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Ce que Madame de Noailles apporte de nouveau,
+et par quoi elle se manifeste bien de ce temps
+<span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span>
+où Baudelaire et les naturalistes ont joint leurs
+influences à celle des grands Romantiques, c'est une
+sensualité inépuisable, unie à une extrême précision
+descriptive. Elle jouit et souffre de la nature par
+tous les sens, par le goût surtout, l'odorat et la vue,
+et par cette sensibilité générale et profonde, particulièrement
+abondante chez la femme, jusqu'à
+former comme un sixième sens, à la faveur duquel
+les sensations des autres se mêlent, se confondent
+et se multiplient. Elle peut analyser en huit
+strophes, étonnantes d'invention verbale, les
+<em>Saveurs de l'air</em>:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Mon Dieu! que j'ai goûté la douce odeur de l'air,</p>
+<p class="i1"> De l'air charmant, glissant et clair</p>
+<p>Odeur simple au matin, et le soir si chargée</p>
+<p class="i1"> De feu, de lueur orangée!<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">&nbsp;[9]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Elle voudrait absorber l'univers comme une
+enivrante liqueur:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Il n'est pas suffisant qu'on regarde et qu'on touche</p>
+<p class="i4"> Les vergers odorants et verts;</p>
+<p>Je voudrais n'être plus qu'une amoureuse bouche</p>
+<p class="i4"> Qui goûte et qui boit l'univers<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">&nbsp;[10]</a>.</p>
+</div></div>
+
+<p>A savourer les parfums elle apporte le même
+mélange de sensualité et d'analyse:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span></div>
+<p>Mon c&oelig;ur est un palais plein de parfums flottants</p>
+<p>Qui s'endorment parfois aux plis de ma mémoire...</p>
+<p>Parfum des fleurs d'avril, senteur des fenaisons,</p>
+<p>Odeur du premier feu dans les chambres humides,</p>
+Aromes épandus dans les vieilles maisons...<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">&nbsp;[11]</a>
+</div></div>
+
+<p>Il n'est pas jusqu'à l'image visuelle elle-même,
+aussi nette, aussi intense que chez Hugo, qui, au
+lieu de rester comme chez celui-ci et conformément
+à son usage ordinaire, avant tout représentative,
+ne se prolonge immédiatement, elle aussi, en
+sensualité:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>O pulpe lumineuse et moite du ciel tendre!</p>
+<p>Espace où mon regard se meurt de volupté,</p>
+<p>O gisement sans fin et sans bord de l'été,</p>
+<p>Azur qui sur l'azur vient reluire et s'étendre,</p>
+<p>Coulez, roulez en moi...<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">&nbsp;[12]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Après cela, on ne s'étonnera pas que Madame
+de Noailles soit de tous ses nerfs accessible aux
+mille influences des saisons, du jour et de l'heure.
+Avec une inlassable et subtile complaisance, elle a
+noté les multiples aspects de la changeante nature,
+ses complicités et ses désaccords avec la mobile
+humanité.</p>
+
+<p>C'est le «printemps vert amer»:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Un oiseau chante, l'air humide</p>
+<p>Tressaille d'un fécond bonheur,</p>
+<p>Un secret puissant et languide</p>
+<p>Traîne sa vapeur, sa moiteur...<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">&nbsp;[13]</a></p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span>
+C'est le languissant, le luxurieux été:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>C'est l'été, je meurs, c'est l'été...</p>
+<p>Un désir indéfinissable</p>
+<p>Est sur l'univers arrêté</p>
+<p>Ah! dans les plis légers du sable</p>
+<p>Le tendre groupe projeté</p>
+<p>D'un rosier blanc et d'un érable!</p>
+<p>Le c&oelig;ur languit de volupté...<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">&nbsp;[14]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>C'est l'automne:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Comme toutes les voix de l'été se sont tues!</p>
+<p>Pourquoi ne met-on pas de mantes aux statues?</p>
+<p>Tout est transi, tout tremble et tout a peur; je crois</p>
+<p>Que la bise grelotte et que l'eau même a froid.</p>
+</div></div>
+
+<p class="quote">Les feuilles dans le vent courent comme des folles...<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">&nbsp;[15]</a></p>
+
+<p>Et c'est l'hiver enfin, le rude et consolant hiver,</p>
+
+<p class="quote">L'hiver sans volupté, sans chants et sans odeur<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">&nbsp;[16]</a></p>
+
+<p>Voici la douceur du matin:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i12"> Candide, charmant</p>
+<p>Comme une fleur qui naît et comme un pépiement.</p>
+<p>Tout est plus jeune encor que l'enfance...<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">&nbsp;[17]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Voici Midi paisible:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span></div>
+<p>Midi glisse et languit, la vie est assoupie...</p>
+<p>Repos dans la nature ardente! Les demeures</p>
+<p>Ont laissé retomber les doux stores d'osier</p>
+<p>Rien ne bouge; on dirait que des insectes meurent</p>
+<p>Entre le sable chaud et l'ombre des rosiers.</p>
+</div></div>
+
+<p class="quote">On n'a pas de regrets, pas de désir, pas d'âge<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">&nbsp;[18]</a></p>
+
+<p>Voici un après-midi de juillet dans la maison:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>A l'ombre des volets la chambre s'acclimate;</p>
+<p>Le silence est heureux, calme, doux, attiédi,</p>
+<p>Pareil au lait qui dort dans une fraîche jatte;</p>
+<p>La pendule de bois fait un bruit lent, hardi,</p>
+<p>Semblable à quelque chat qui pousse avec sa patte</p>
+<p>Les instants, dont l'un chante et l'autre est assourdi.<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">&nbsp;[19]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Voici un Crépuscule au Jardin:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>O divin crépuscule, odeur de roses blanches!</p>
+<p>Le soir est du soleil arrêté dans les branches.</p>
+<p>Les arbres des jardins épandent leurs rameaux</p>
+<p>Et partagent la paix triste des animaux;</p>
+<p>Tout est pensif, chargé de désir et de rêve,</p>
+<p>Une vapeur descend, une autre se soulève...</p>
+<p>Le tilleul inquiet, l'érable faible et blanc</p>
+<p>Font un geste secret, désespéré, tremblant...<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">&nbsp;[20]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Voici une sensation d'avant l'orage:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ah! je ne savais pas ce que c'était, c'était</p>
+<p>La lente oppression qui précède l'orage...</p>
+<p>J'appuyais mes deux mains sur mon c&oelig;ur; j'écoutais</p>
+<p>Frémir en moi la peur, la soif, la triste rage,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span></div>
+<p>Je me levais, j'allais, les doigts en éventail,</p>
+<p>Un sang rapide et chaud étourdissait ma tête...<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">&nbsp;[21]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Voici des impressions d'après l'ondée:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Dieu merci la pluie est tombée</p>
+<p>En de fluides longues flèches,</p>
+<p>La rue est comme un bain d'eau fraîche,</p>
+<p>Toute fatigue est décourbée...</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Un parfum de verdure nage</p>
+<p>Dans toute cette eau renversée;</p>
+<p>A petites gouttes pressées</p>
+<p>L'été s'évade du naufrage.<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">&nbsp;[22]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Mais la sensibilité de Madame de Noailles se
+limite rarement à la volupté passive de la sensation
+pure. Non contente de ressentir l'univers, elle
+veut le posséder, s'abîmer en lui, l'abîmer en elle.
+Voyez, s'écrie-t-elle,</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Voyez de quel désir, de quel amour charnel</p>
+<p>De quel besoin jaloux et vif, de quelle force</p>
+<p>Je respire le goût des champs et des écorces.</p>
+<p>Je vivrai désormais près de vous, contre vous,</p>
+<p>Laissant l'herbe couvrir mes mains et mes genoux,</p>
+<p>Et me vêtir ainsi qu'une fontaine en marbre...<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">&nbsp;[23]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Son v&oelig;u le plus cher, c'est d'</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Etre dans la nature ainsi qu'un arbre humain,</p>
+<p>Etendre ses désirs comme un profond feuillage,</p>
+<p>Et sentir, par la nuit paisible et par l'orage,</p>
+<p>La sève universelle affluer dans ses mains.<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">&nbsp;[24]</a></p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span>
+Saisit-on ce mélange perpétuel, cette constante
+fusion de l'homme et de la nature?</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Rire, fraîcheur, candeur, idylle de l'été!</p>
+<p>Tout m'émeut, tout me plaît, une extase me noie,</p>
+<p>J'avance et je m'arrête; il semble que la joie</p>
+<p>Etait sur cet arbuste, et saute dans mon c&oelig;ur!</p>
+<p>Je suis pleine d'élan, d'amour, de bonne odeur,</p>
+<p>Et l'azur à mon corps mêle si bien sa trame,</p>
+<p>Tout est si rapproché, si brodé sur mon âme,</p>
+<p>Qu'il semble brusquement à mon regard surpris</p>
+<p>Que ce n'est pas le pré, mais mon &oelig;il qui fleurit</p>
+<p>Et que, si je voulais, sous ma paupière close,</p>
+<p>Je pourrais voir encor le soleil et la rose<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">&nbsp;[25]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>De tels accents sont très nouveaux dans notre
+littérature. Ils différencient Madame de Noailles
+non seulement des naturalistes qui décrivent la
+nature comme une réalité étrangère, mais d'un Chateaubriand,
+d'un Hugo, que la nature émeut certes
+profondément, mais qui devant elle n'en restent
+pas moins, si l'on peut dire, intérieurs à eux-mêmes.
+D'un mot et dans tout le sens de ce mot, la sensibilité
+de Madame de Noailles est panthéiste,
+jusque-là que la certitude d'une union plus étroite
+avec la nature dans la mort (étrange illusion, pour
+le dire en passant, de croire qu'on sera plus proche
+de la nature mort que vivant) lui tient lieu des
+espérances qu'on demande d'ordinaire à la religion:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Je ne souhaite pas d'éternité plus douce</p>
+<p>Que d'être le fraisier arrondi sur la mousse...<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">&nbsp;[26]</a></p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span>
+et encore:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>O mort, vraiment pourrez-vous faire,</p>
+<p>Ayant dissous mon c&oelig;ur content,</p>
+<p>Que je sois ce que je préfère:</p>
+<p>Un éclat d'azur dans le temps?<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">&nbsp;[27]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Telle est la puissance de cet amour qu'il empiète
+sur le domaine ordinaire des autres amours,
+amour humain:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Les forêts, les étangs et les plaines fécondes</p>
+<p>Ont plus touché mes yeux que les regards humains<a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">&nbsp;[28]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Amour divin:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Moi qui ne peux pas croire aux promesses des cieux,</p>
+<p>Je vous adore avec la part qu'on donne à Dieu<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">&nbsp;[29]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>De fait, si Madame de Noailles prie, c'est vers le
+soleil que monte sa prière:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>C'est ma prière unique et ma foi naturelle</p>
+<p>De plier mes genoux orgueilleux sur tes pas...<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">&nbsp;[30]</a></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ma joie est un jardin dont vous êtes la rose,</p>
+<p>Enorme soleil d'or, flamme en corolle éclose,</p>
+<p>Héros, d'ardents regards et de flèches armé,</p>
+<p>Soleil, mille soleils en vous seul enfermés!...</p>
+<p>Moi seule, en vous voyant je prie et je chancelle...<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">&nbsp;[31]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Mais non plus que l'amour, l'adoration ne suffit
+<span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span>
+encore à ce c&oelig;ur qui ne se satisfait que du
+délire. L'aurore d'un beau jour d'été, lumière,
+azur, parfum, gazouillement d'oiseaux, bourdonnement
+d'abeilles, la remplit d'une ivresse dionysiaque:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Vivre! chanter la gloire et le plaisir de vivre!</p>
+<p>&mdash;Et puisqu'on n'entend plus, ô mon Bacchus voilé</p>
+<p>Frissonner ton sanglot et ton désir ailé,</p>
+<p>Puisqu'au moment luisant des chaudes promenades</p>
+<p>On ne voit plus jouer les bruyantes Ménades,</p>
+<p>Puisque nul c&oelig;ur païen ne dit suffisamment</p>
+<p>La splendeur des flots bleus pressés au firmament,</p>
+<p>Puisqu'il semble que l'âpre et l'enivrante lyre</p>
+<p>Ait cessé sa folie, ait cessé son délire,</p>
+<p>Puisque dans les forêts jamais ne se répand</p>
+<p>L'appel rauque, touffu, farouche du dieu Pan</p>
+<p>Ah! qu'il monte de moi, dans le matin unique,</p>
+<p>Ce cri brûlant, joyeux, épouvanté, hardi,</p>
+<p>Plus fort que le plaisir, plus fort que la musique,</p>
+<p>Et qu'un instant l'espace en demeure étourdi...»<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">&nbsp;[32]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>On le voit, l'attitude du poète en face de la
+nature correspond assez exactement, sauf quelque
+excès de sensualité peut-être, à l'image que nous
+pouvons nous former du Paganisme exalté des
+Mystères. Ce n'est pas la Grèce de la tradition
+universitaire, mais c'est une Grèce authentique.
+Une fois encore, par l'élan seul de son génie,
+Madame de Noailles renoue la chaîne interrompue
+de ses origines.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span>
+Cependant, cette sensibilité si merveilleusement
+abondante, le seul amour de la nature suffira-t-il à
+l'absorber? Une âme moderne peut-elle se reposer
+dans le pur naturalisme? Il y a au fond de l'âme
+de Madame de Noailles, comme de tant d'âmes de
+son siècle, une inquiétude essentielle, une douloureuse
+ardeur de changement et de fuite, une fureur
+de toujours et de tout sentir:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Qu'aucune flèche, aucune flamme,</p>
+<p>Aucune aride pâmoison</p>
+<p>Ne soit épargnée à cette âme</p>
+<p>Qui veut défaillir de frisson...</p>
+<p>Ah! goûter tout ce qui tourmente!<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">&nbsp;[33]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Si instable et oscillante est cette sensibilité qu'à
+la rigueur les extrêmes s'y touchent:</p>
+
+<p class="quote">Mon Dieu! mon Dieu! la paix touche au délire aussi!<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">&nbsp;[34]</a>,</p>
+
+<p>et que sans cesse par des transitions rapides et
+insensibles s'y transmuent l'une en l'autre la
+volupté et la douleur:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Chère douleur, ô seul brisement délectable!...</p>
+<p>Vous par qui l'on sanglote et vous par qui l'on rit,</p>
+<p>Rire d'inconsolable et mortelle allégresse!<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">&nbsp;[35]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>«Je n'ai pas le sens des degrés du plaisir, dit
+Sabine. Il n'y a qu'un plaisir, c'est ce qui fait
+<span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span>
+mal...»<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">&nbsp;[36]</a> Désordonnés mouvements du c&oelig;ur,
+dont la nature ne saurait être l'objet, non plus que
+la cause! Aussi bien la nature elle-même suscite au
+c&oelig;ur qu'elle ne suffit point à combler la nostalgie
+d'un autre amour:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Vaporeuse douceur de l'air tremblant et pur,</p>
+<p>Paysage d'été luisant sous ma fenêtre,</p>
+<p>Miel du soleil épars sur les coteaux d'azur,</p>
+<p>Allégresse du jour léger qui vient de naître...</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Vous dites: «Les splendeurs du matin clair sont là</p>
+<p>Pour que le jeune Adam et l'Eve langoureuse</p>
+<p>Reviennent habiter sous les larges lilas</p>
+<p>Prés de la source sourde, au fond de l'herbe creuse<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">&nbsp;[37]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Madame de Noailles a brodé une variation
+originale sur le thème romantique, qu'on eût pu
+croire usé, de la solitude de l'homme dans la
+nature, après l'amour:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p><b>...</b> Vous parlez, j'entends, vous me dites: «Pauvre âme,</p>
+<p>Tu ne pourras jamais être aussi bien en moi;</p>
+<p>Il faut que tu me voies comme l'étang me voit,</p>
+<p>Et que sans trop d'ardeur humaine tu t'emplisses</p>
+<p>De mes reflets dansants et de mes ombres lisses.</p>
+<p>Tu as trop de désir, trop d'espoir et d'orgueil...</p>
+<p>&mdash;Ah! nature, nature, épuisante nature</p>
+<p>Je vous entends; ainsi, je ne verrai jamais</p>
+<p>Vos sources, vos chemins, vos feuillures de mai,</p>
+<p>Sans qu'en mon c&oelig;ur s'élance une blessure aiguë...</p>
+<p>Ah! le plaisir charmant et doux de la ciguë</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span></div>
+<p>Qui balance sa fleur et son feuillage bas,</p>
+<p>Ah! cet oiseau qui chante et qui ne pense pas...<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">&nbsp;[38]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Qu'on lise tout le poème, et puis qu'on relise
+le <cite>Lac</cite> et la <cite>Tristesse d'Olympio</cite>; s'il n'a ni le
+sublime pathétique de l'un, ni la magnificence de
+l'autre, il a sur tous les deux la supériorité de la
+précision analytique. Ç'a été et c'est la tâche de
+quelques-uns des meilleurs écrivains d'aujourd'hui
+de préciser par l'analyse le vague constitutif de la
+sensibilité romantique.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Sur sa façon de sentir l'amour, Madame de
+Noailles est beaucoup plus brève que sur sa façon
+de sentir la nature. Dans ses trois volumes de vers,
+on trouverait à peine une douzaine de pièces
+consacrées à un sentiment qui remplit d'ordinaire
+les productions féminines, et ces pièces, si
+ingénieusement qu'on les rapproche, ne forment
+pas l'histoire d'un c&oelig;ur. Trois ou quatre d'entre
+elles font allusion à des déceptions répétées,
+déceptions ordinaires, inévitables, mais particulièrement
+sensibles à ce c&oelig;ur né pour souffrir.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Je t'expliquais parfois cette peine que j'ai</p>
+<p>Quand le jour est trop tendre ou bien la nuit trop belle.</p>
+<p>Nous menions lentement nos deux âmes rebelles</p>
+<p>A la sournoise, amère et rude tentative</p>
+<p>D'être le corps en qui le c&oelig;ur de l'autre vive;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span></div>
+<p>Et puis, un soir, sans voix, sans force et sans raison,</p>
+<p>Nous nous sommes quittés; ah! l'air de ma maison,</p>
+<p>L'air de ma maison morne et dolente sans toi,</p>
+<p>Et mon grand désespoir étonné sous son toit!<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">&nbsp;[39]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Mais quoi! C'est la destinée commune de tous
+les c&oelig;urs qui ont trop d'amour. Il y a de Saint-Paul
+un mot simple et profond: «Quoique, écrit
+l'apôtre, en aimant davantage, je sois peut-être
+moins aimé». Ainsi Madame de Noailles:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Tu vas, toi que je vois, mon ombre, ô mon moi-même,</p>
+<p>Cherchant quelque épuisant et merveilleux bonheur,</p>
+<p>Mais l'espoir tremble, l'air est las, la vie a peur,</p>
+<p>Tu vas, ayant toujours plus aimé qu'on ne t'aime,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Plus aimé, ou du moins plus âprement aimé,</p>
+<p>D'une plus imminente et guerrière détresse...<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">&nbsp;[40]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Alors, sous l'intolérable douleur de la récente
+blessure, c'est un âpre, un ardent désir de silence,
+d'oubli, de mort:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ne plus aimer surtout, ah! c'est surtout cela!...</p>
+<p>Les yeux, les yeux, ne plus se souvenir des yeux</p>
+<p>Des yeux qu'on a aimés, mauvais comme des pierres!</p>
+<p>Ces yeux profonds, avec des flèches au milieu</p>
+<p>Ah! qu'ils ferment en nous leurs cils et leurs paupières!</p>
+<p>Amour, allez-vous-en pour qu'on puisse mourir...<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">&nbsp;[41]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>C'est le retour à l'apaisante nature:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span></div>
+<p>Maintenant je le sens, moi dont le c&oelig;ur est tel</p>
+<p>Qu'aucun désir n'y peut demeurer long et grave,</p>
+<p>Je garde pour vous seule un amour immortel</p>
+<p>O beauté des jardins, indolente et suave!<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">&nbsp;[42]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Paix trompeuse, que viennent soudain traverser
+d'aigus, de déchirants souvenirs:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>L'ombre d'un autre c&oelig;ur a de plus noirs détours</p>
+<p>Que la nuit orageuse, impénétrable et sombre;</p>
+<p>Eclairs des faux regards, phare du faux amour</p>
+<p>Où menez-vous l'espoir, qui se brise et qui sombre!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le passé vit en moi ce soir, ce trop chaud soir...<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">&nbsp;[43]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>O folie dont rien ne peut guérir! Ce c&oelig;ur qui
+d'un si rude élan s'est porté vers l'amour jamais
+ne se déprendra de l'amour:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Enfants, regardez bien toutes les plaines rondes,</p>
+<p>La capucine avec ses abeilles autour,</p>
+<p>Regardez bien l'étang, les champs, avant l'amour,</p>
+<p>Car après on ne voit plus jamais rien du monde.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Après l'on ne voit plus que son c&oelig;ur devant soi,</p>
+<p>On ne voit plus qu'un peu de flamme sur sa route,</p>
+<p>On n'entend rien, on ne sait rien, et l'on écoute</p>
+<p>Les pieds du triste Amour qui court ou qui s'asseoit.<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">&nbsp;[44]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Qu'il vienne donc, le désirable et redoutable
+amour. Non seulement on consent à l'accueillir,
+mais de tout son être on l'appelle. Par une étrange
+fusion du caractère viril avec le féminin, l'amour
+<span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span>
+dans l'&oelig;uvre de Madame de Noailles n'est pas seulement
+passion, il est <em>action</em>, recherche et presque
+provocation. Un poème de l'<cite>Ombre des Jours</cite> fait
+entendre cette curieuse plainte:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Et je rentrais alors ivre du temps d'été,</p>
+<p>Lasse de tous cela, morte d'avoir été</p>
+<p>Moi le garçon hardi et vif, et toi la femme...</p>
+</div></div>
+
+<p>Sabine de Fontenay, à la fin d'une soirée passionnée
+de musique, retient son cousin Jérôme.
+Ils sont là en face l'un de l'autre, elle confuse et
+misérable, lui nerveux et pâle. L'homme se
+dérobe: «Sabine, dit-il en tremblant, vous devriez
+aller vous reposer, il est tard, vous partez demain.&mdash;Et
+puis il se passa la main sur le front comme
+s'il voulait en arracher une pensée pesante, une
+douleur, et Sabine crut qu'il pleurait. Alors <em>elle le
+pressa contre elle d'une terrible tendresse</em>...»<a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">&nbsp;[45]</a>. La
+même Sabine plus tard, la première fois qu'elle
+voit chez lui Philippe Forbier, un ami de son mari,
+éprouve une grande difficulté à partir, à le quitter,
+la seconde fois, avec la sûreté de l'instinct, prend
+une syncope, et la troisième se laisse tomber contre
+sa poitrine. La récente émancipation de la femme
+ménage aux amateurs de complexités psychologiques
+de précieux et neufs divertissements... Le
+miracle c'est que, si contraire à l'idée ou à l'idéal,
+sans doute un peu artificiels, que l'homme conçoit
+<span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span>
+volontiers de l'amour féminin, l'amour chez l'héroïne
+de Madame de Noailles n'en garde pas
+moins une entière noblesse: il la doit avant tout
+à son courage, à l'élan sans restriction ni réserve
+qui le jette vers la douleur. Ce n'est pas Sabine
+de Fontenay qui, pareille à l'Homme libre de Barrès,
+s'arrête jamais avant de se nuire, mais elle se
+précipite sur toutes les pointes de la vie de façon
+à s'y déchirer.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Au reste, cette analyse est loin d'épuiser la
+signification du mot amour chez Madame de
+Noailles. D'abord, et c'est un trait par où elle se
+révèle de lettres, l'amour n'est pas seulement
+pour elle ce sentiment étroit et tenace qui
+s'attache à un être particulier. Sabine un soir
+avec Philippe entend passer sous ses fenêtres une
+manifestation d'étudiants, et ce tumulte dans
+l'ombre l'enivre. «Qu'est-ce qu'il vous faut, à
+vous, lui demande Philippe tristement, qu'est-ce
+ce qu'il vous faut pour être heureuse»?&mdash;«Votre
+amour, répond-elle, puis elle ajoute: Et la
+possibilité de l'amour de tous les autres»<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">&nbsp;[46]</a>.
+Ainsi Madame de Noailles, dans l'exquis poème de
+l'<cite>Ombre des Jours</cite>:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>J'ai dit ce que j'ai vu et ce que j'ai senti,</p>
+<p>D'un c&oelig;ur pour qui le vrai ne fut point trop hardi,</p>
+<p>Et j'ai eu cette ardeur par l'amour intimée</p>
+<p>Pour être après la mort parfois encore aimée,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span></div>
+<p>Et qu'un jeune homme alors lisant ce que j'écris,</p>
+<p>Sentant par moi son c&oelig;ur ému, troublé, surpris,</p>
+<p>Ayant tout oublié des épouses réelles</p>
+<p>M'accueille dans son âme et me préfère à elles<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">&nbsp;[47]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Sabine, nous dit-on encore, par moments «ne
+savait plus vers qui allaient ses espoirs; cela
+s'étendait, devenait infini; elle imaginait des
+horizons de soleil immense, des foules venues
+vers elle, et elle la déesse de l'éternel désir»<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">&nbsp;[48]</a>.
+Etre la <em>déesse de l'éternel désir</em>: telle est la forme que
+prend dans un c&oelig;ur féminin l'amour de la
+gloire.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout encore. Le mot désir, comme le
+mot amour, est équivoque, ou plutôt multivoque,
+et la plupart des hommes n'usent de ces mots
+que dans un seul de leurs sens, dès lors en chaque
+cas aisément déterminable. Mais, selon une profonde
+remarque de Barrès, à certaines âmes, aux
+plus complexes et aux plus sensitives, le vocabulaire
+commun devient insuffisant; elles trouvent en
+elles une puissance infinie d'expansion, de
+jaillissement, elles disent désir, amour, et cela
+signifie, suivant le plan de leur vie intérieure sur
+lequel cette puissance se réalise, désir d'aimer,
+désir d'être aimée, amour de la nature, amour
+d'un être, amour de l'humanité, amour de la
+<span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span>
+gloire, héroïsme, désir sans nom, pur amour.
+Nous avons parcouru déjà chez Madame de
+Noailles quelques-uns de ces sens du mot amour;
+nous y trouvons la plupart des autres. Et d'abord il
+y a en elle une immense pitié de la souffrance et de la
+misère humaines qui l'eût sans doute dévoyée vers
+l'humanitarisme, si l'influence de Barrès ne l'en
+eût heureusement détournée; je dis heureusement,
+car dans l'ordre de l'activité morale l'amour n'est
+rien sans le renoncement, le don de tout l'être, et
+c'est sans doute le vice profond de l'humanitarisme
+philanthropique de méconnaître cette vérité de principe;
+or Madame de Noailles ignore le renoncement.
+Mais qu'on lise les poèmes intitulés: <cite>Fraternité</cite><a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">&nbsp;[49]</a>,
+<cite>La Justice</cite>,<a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">&nbsp;[50]</a> <cite>Les Malheureux</cite>,<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">&nbsp;[51]</a> ou telles pages
+de la <cite>Nouvelle Espérance</cite><a name="FNanchor_52" id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">&nbsp;[52]</a> et du <cite>Visage Emerveillé</cite><a name="FNanchor_53" id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">&nbsp;[53]</a>
+sur les criminels: on y sentira palpiter
+une émotion sincère. «Quand j'étais petite, un
+soir, je revenais en voiture avec mon père, et nous
+avons rencontré sur la route un homme qui
+passait entre deux gendarmes. Mon père m'a dit:
+«Vois, c'est sans doute un voleur». Ah! le mot
+voleur, comme il m'avait fait peur, comme il est
+redoutable! et j'ai regardé. C'était, entre deux
+<span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span>
+gendarmes, un homme pauvre qui avait l'air
+fatigué»!</p>
+
+<p>Mais la société d'élection de Madame de Noailles,
+ce sont les héros; la dernière et très belle pièce
+des <cite>Eblouissements</cite> leur est dédiée. L'héroïsme
+devait tenter Madame de Noailles, étant l'état le
+plus élevé où atteignent les âmes qui unissent à
+une extrême générosité un vif sentiment d'elles-mêmes.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Que d'autres cherchent l'air des bois, de la montagne,</p>
+<p class="i2"> Et la brise des Océans,</p>
+<p>Je m'enfonce dans l'ombre où nul ne m'accompagne,</p>
+<p class="i2"> Je respire chez les géants!<a name="FNanchor_54" id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">&nbsp;[54]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Et c'est une suite magnifique de virils accents,
+auxquels la dernière strophe seule mêle un accent
+très féminin:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Je viens, portant sur moi la douce ardeur des mondes</p>
+<p class="i2"> Et tenant les fleurs de l'été,</p>
+<p>Accueillez-moi ce soir dans l'ombre où se confondent</p>
+<p class="i2"> <em>L'héroïsme et la volupté</em>!</p>
+</div></div>
+
+<p>Ainsi Sabine de Fontenay s'écriait: «N'est-ce
+pas, l'héroïsme et la sensualité sont la même chose,
+l'héroïsme est la plus âpre sensualité?»<a name="FNanchor_55" id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">&nbsp;[55]</a> Et
+c'est assurément une question de savoir si certains
+états élevés peuvent être ainsi sensualisés impunément...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span>
+Tant de formes diverses de l'amour ont-elles
+enfin épuisé la source où elles s'alimentent?
+Madame de Noailles a insisté à diverses reprises,
+douloureusement, sur l'impuissance des mots ou
+des actes à égaler l'abondance et l'ardeur de sa
+vie intérieure:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Je ne pourrais jamais exprimer mon desir</p>
+<p class="i2"> L'ardeur qui me terrasse,</p>
+<p>Ni si les monts d'argent me prêtaient leur soupir</p>
+<p class="i2"> Soulevé dans l'espace,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ni si le lis brûlant me donnait son odeur</p>
+<p class="i2"> Dans l'azur infusée</p>
+<p>Ni si toute la mer se groupait dans mon c&oelig;ur</p>
+<p class="i2"> Pour jaillir en fusée!...<a name="FNanchor_56" id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">&nbsp;[56]</a></p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tant de rêve, d'amour, de désir, tant d'élans,</p>
+<p class="i2"> C'est un si grand martyre;</p>
+<p>Hélas! mourir un soir, le c&oelig;ur encor brûlant</p>
+<p class="i2"> Sans avoir pu tout dire...<a name="FNanchor_57" id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">&nbsp;[57]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Avec cette angoisse parfois alterne cet état de
+plénitude supérieure où l'amour, comme s'il répugnait
+à se limiter en se déterminant, semble se
+prendre lui-même pour objet, et se reposer dans
+son infinitude:</p>
+
+<p class="quote">Je ne sais ce que j'aime; j'aime<a name="FNanchor_58" id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">&nbsp;[58]</a></p>
+
+<p>Mais l'amour ne saurait longtemps se soustraire
+<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span>
+à sa loi, qui est de se répandre; s'il a paru se
+replier sur soi, c'était pour s'accumuler; et s'il
+s'accumule, c'est pour plus puissamment jaillir.
+Le poète peut se rendre justement ce magnifique
+témoignage:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Nul c&oelig;ur humain jamais n'eut autant de frissons;</p>
+<p>Mon rêve est un si vif et si ardent buisson</p>
+<p>Que si j'ouvre mes bras où la tendresse abonde,</p>
+<p>Il tombe malgré moi de l'amour sur le monde!</p>
+</div></div>
+
+<p>Amour d'artiste en dernière analyse, au moins
+pour la plus grande part, suspect à tort et à raison
+à l'apôtre et à l'homme de bien. Madame de
+Noailles en marque très exactement la qualité dans
+les vers qui suivent:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Amoureuse du vrai, du limpide et du beau,</p>
+<p>J'ai tenu contre moi si serré le flambeau,</p>
+<p>Que, le feu merveilleux ayant pris à mon âme,</p>
+<p>J'ai vécu exaltée et mourante de flammes!<a name="FNanchor_59" id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">&nbsp;[59]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Et voilà, n'est-il pas vrai, un jour saisissant sur
+cet être étrange, le poète, victime sans dévouement,
+qui du feu qui le consume nous éclaire.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Dans les poèmes qui ont été inspirés à Madame
+de Noailles par la pensée de la mort, on retrouve
+le même mélange que nous avons déjà signalé chez
+elle de féminité et de fermeté virile. Et d'abord,
+Madame de Noailles redoute, plus que tout peut-être,
+cette mort avant la mort qu'est pour la femme
+<span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span>
+la vieillesse. Qui n'a dans la mémoire le début de
+<cite>Jeunesse</cite>, avec sa seconde strophe dont on a le
+c&oelig;ur serré comme d'une étreinte physique:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Pourtant tu t'en iras un jour de moi, Jeunesse,</p>
+<p>Tu t'en iras, tenant l'Amour entre tes bras,</p>
+<p>Tu t'en iras, je pleurerai, tu t'en iras</p>
+<p>Jusqu'à ce que plus rien de toi ne m'apparaisse.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La bouche pleine d'ombre et les yeux pleins de cris</p>
+<p>Je te rappellerai d'une clameur si forte</p>
+<p>Que pour ne plus m'entendre appeler de la sorte</p>
+<p>La mort entre ses mains prendra mon c&oelig;ur meurtri<a name="FNanchor_60" id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">&nbsp;[60]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>La pièce qui ouvre les <cite>Eblouissements</cite>, d'une
+violence moins tendue, atténuée de mélancolie,
+est peut-être plus pathétique encore:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Quelquefois, dans la nuit, on s'éveille en sursaut,</p>
+<p>Et, comme un choc qui brise et qui perce les os</p>
+<p>On songe au temps qui fuit, aux plus jeunes années,</p>
+<p>A l'aurore enflammant les vitres fortunées...<a name="FNanchor_61" id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">&nbsp;[61]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Conformément à son génie, Madame de Noailles
+éprouve de la mort une horreur surtout physique:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Et pourtant il faudra nous en aller d'ici</p>
+<p>Quitter les jours luisants, les jardins où nous sommes,</p>
+<p>Cesser d'être du sang, des yeux, des mains, des hommes,</p>
+<p>Descendre dans la nuit avec un front noirci,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span></div>
+<p>Descendre par l'étroite, horizontale porte,</p>
+<p>Où l'on passe étendu, voilé, silencieux,</p>
+<p>Ne plus jamais vous voir, ô lumière des cieux!</p>
+<p>Hélas! je n'étais pas faite pour être morte!<a name="FNanchor_62" id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">&nbsp;[62]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Remarque-t-on l'accent attendri et humble de
+ce dernier vers? Seule la pensée de la mort a ce
+pouvoir de fondre la violence et de briser l'orgueil
+de Madame de Noailles. Deux ou trois des plus
+précieux poèmes des <cite>Eblouissements</cite> sont de cette
+veine, rare chez elle, d'humilité tendre, entr'autres
+l'exquis <cite>Nocturne</cite>:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Tu dormiras dans l'ombre et ta petite gloire</p>
+<p class="i2"> Assise en ce tombeau</p>
+<p>Ne fera pas ta nuit moins secrète et moins noire</p>
+<p class="i2"> Ne te tiendra pas chaud.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Aucune fleur ne peut désennuyer les mortes,</p>
+<p class="i2"> Leur bonheur est cessé...</p>
+<p>Celui qui les aimait n'a pas rouvert la porte</p>
+<p class="i2"> Où elles ont passé.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il faudrait, pour qu'un peu de plaisir les rassure</p>
+<p class="i2"> Que le plus cher amant</p>
+<p>Leur dise: Vois, je viens pour baiser ta chaussure</p>
+<p class="i2"> Et tes deux pieds charmants</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Qu'il leur dise: Voyez, votre chambre creusée</p>
+<p class="i2"> Plus qu'un autre me plaît;</p>
+<p>Ce lit étroit, ce plafond bas, ces mains usées</p>
+<p class="i2"> Sont ce que je voulais...</p>
+</div></div>
+
+<p>Plainte discrète, faiblesse qui s'avoue, résignation
+<span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span>
+touchante; mais le poème ne finit pas, qu'un
+sursaut d'orgueil ne le soulève:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Mais, ah! quelle rumeur trouble encor notre somme</p>
+<p class="i2"> Et rend mon c&oelig;ur jaloux?</p>
+<p>J'entends, dans l'ombre affreuse et glissante où nous sommes</p>
+<p class="i2"> Les dieux parler de vous.<a name="FNanchor_63" id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">&nbsp;[63]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>C'est en effet dans la certitude de sa gloire que
+Madame de Noailles puise le secours le plus efficace
+contre la douleur de devoir mourir:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>J'écris pour que le jour où je ne serai plus</p>
+<p>On sache comme l'air et le plaisir m'ont plu</p>
+<p>Et que mon livre porte à la foule future</p>
+<p>Comme j'aimais la vie et l'heureuse nature.<a name="FNanchor_64" id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">&nbsp;[64]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Son corps éternel comme la terre d'où il est
+sorti et où il retourne, son âme éternelle dans la
+mémoire des hommes, telle est l'idée ou plutôt
+l'image double, et peut-être tout de même un peu
+simple, que se fait Madame de Noailles de sa vie
+future. C'est sans doute une mauvaise condition
+pour philosopher que d'être avant tout un être
+d'imagination comme sont les poètes, si le propre
+et la définition même de la pensée spéculative est
+d'être une pensée sans images. Supérieure ou extérieure
+au préjugé, à la foi imposée du dehors, peu
+apte à la pensée métaphysique, Madame de Noailles
+flotte dans un état d'indécision et de trouble, qui
+<span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span>
+a du moins l'avantage de prêter à d'émouvantes
+rêveries:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Hélas! douleur d'aller s'effaçant tout entière,</p>
+<p>Désir de n'être pas de la cendre au tombeau,</p>
+<p>De voir encor le jour et le matin si beau,</p>
+<p>D'errer dans l'étendue heureuse et sensuelle,</p>
+<p>De boire à son calice et de s'enivrer d'elle!</p>
+<p>Ah! comme tout bonheur soudain semble terni</p>
+<p>Pour un c&oelig;ur sans espoir qui conçoit l'infini...<a name="FNanchor_65" id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">&nbsp;[65]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Tout ce poème à Lamartine est courageux,
+pathétique, abondant en beautés. Est-il <em>beau</em> dans
+le sens absolu du terme? Là-dessus on peut
+discuter. Mais là où n'est pas la vérité peut-il y
+avoir beauté parfaite? Le plus somptueux manteau
+perd de sa splendeur, jeté sur une ossature
+insuffisante.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Les romans de Madame de Noailles doivent être
+considérés, sauf certaines réserves que nous indiquerons,
+comme un complément de son &oelig;uvre
+lyrique. Ce point de vue, en même temps qu'il
+nous inquiète sur la légitimité d'un genre un peu
+hybride, nous rassure sur le plaisir qu'en l'espèce
+nous y prenons.</p>
+
+<p>Il n'y a rien de moins cohérent que l'intrigue
+de la <cite>Domination</cite>, rien de moins consistant que le
+caractère d'Antoine Arnault, le «dominateur». Ce
+jeune homme, qui nous est présenté aux premières
+<span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span>
+pages du livre comme un ambitieux de l'espèce
+des Alexandre et des César, à la dernière meurt
+d'amour comme un nouveau Werther. Mais ne
+meurt-il pas plutôt de ce que le livre a atteint la
+page 307? Quoi qu'il en soit, une rupture, un
+flirt très poussé avec la fille d'un écrivain illustre,
+deux liaisons élégantes et une passade, un siège à
+la Chambre, un excellent mariage, l'amour chaste
+et brûlant de sa belle-s&oelig;ur, tel est, par ordre
+chronologique, le bilan de ses succès; dans tout
+cela pas trace de plan, de persévérance, de fourberie,
+d'aucune des vertus qui font l'ambitieux
+véritable... D'une manière générale, les figures
+d'hommes qui apparaissent dans les romans de
+Madame de Noailles sont pâles, sans relief, dénuées
+de vérité objective. Exceptons-en toutefois deux
+ou trois silhouettes de <em>grotesques</em>, Henri de Fontenay
+de la <cite>Nouvelle Espérance</cite>, l'aumônier du
+<cite>Visage</cite>, exquissées à grands traits ironiques, fermes
+et signifiants. Il y a là un aspect du talent de
+Madame de Noailles que nous aimerions à voir se
+développer.</p>
+
+<p>Les figures de femmes, au moins celles de
+premier plan, sont plus vivantes, plus objectives,
+de cette objectivité particulière où
+atteignent les lyriques par l'approfondissement
+d'eux-mêmes. Donna Marie, la petite nonne,
+Sabine de Fontenay, autant de masques fragiles
+sous lesquels perce à tout instant le visage ébloui,
+émerveillé de l'auteur. De là les plus amusantes
+<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span>
+contradictions entre la situation où on les place,
+le caractère qu'on leur prête, et telles de leurs
+manières de penser ou de sentir. La petite nonne
+du <cite>Visage</cite> fait voir, en même temps que des
+ingénuités d'enfant sage, des audaces, d'ailleurs
+charmantes, de Faunesse, et témoigne ça et là
+d'une conscience d'elle-même et d'une science du
+c&oelig;ur bien rares dans un âge si tendre. «O Julien,
+dit-elle à son amant qui vient de la rudoyer,
+laissez-moi vous dire, pendant que vous parliez
+ainsi je ne vous en ai pas un instant voulu;
+la grande injustice des hommes envers les femmes,
+elle est une part profonde de la volupté».<a name="FNanchor_66" id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">&nbsp;[66]</a>
+Qu'elle vienne après cela nous faire accroire qu'elle
+a rendu à Julien les <cite>Fleurs du Mal</cite> sans les lire.<a name="FNanchor_67" id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">&nbsp;[67]</a>
+«Je sais maintenant, dit-elle ailleurs, pourquoi
+l'expression de la douleur, sur un visage, est si
+touchante et si troublante; c'est parce qu'elle
+révèle que l'être n'a plus aucune défense personnelle.
+Une âme malheureuse est toute prête pour
+la mort et pour la volupté».<a name="FNanchor_68" id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">&nbsp;[68]</a> Rien n'est plus
+exact, mais est-ce bien la même personne qui aux
+premières pages du livre ne rêve que pureté, et
+qui quelques pages plus loin, parce que son ami
+l'a embrassée, déclare: «Mon ami ne m'aime pas
+autant qu'il le dit, s'il m'aimait vraiment il n'aurait
+<span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span>
+pas fait ce qu'il a fait»? On sent l'artifice; Madame
+de Noailles manque sans cesse à cette condition
+première de la vraisemblance, qui est qu'un caractère
+demeure constant avec lui-même. Seule peut-être
+la figure de Sabine de Fontenay est exempte
+de ce défaut, parce qu'il y a une harmonie en
+somme suffisante entre la donnée initiale du livre
+et la vie intérieure <em>possible</em> de Madame de Noailles,
+et que d'ailleurs Madame de Noailles a l'imagination
+subjective, au contraire de l'objective, très
+développée... Ainsi se précise pour nous le sens
+de l'&oelig;uvre romanesque de Madame de Noailles:
+nous l'avons vu, Madame de Noailles est avare de
+confidences sur sa façon de sentir l'amour; l'intérêt
+de Sabine de Fontenay, et secondairement de ses
+autres héroïnes, c'est de nous éclairer sur sa façon
+de le concevoir, ou plus exactement de le <em>voir</em>.</p>
+
+<p>Sabine de Fontenay c'est, pourrait-on dire, la
+petite-fille d'Emma Bovary devenue, par une fortune
+inespérée, châtelaine de la Vaubyessard. Née
+comme Emma pour les agitations du c&oelig;ur, et plus
+précocement avertie qu'elle, dès l'enfance elle a
+jugé que «les élans et les rêves de la passion font
+l'emploi, l'orgueil et la dignité de la destinée».<a name="FNanchor_69" id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">&nbsp;[69]</a>
+Mariée, comme elle encore, à un homme bon,
+honnête et médiocre, elle essaie d'abord, elle aussi,
+d'éveiller en lui un écho aux ardentes et confuses
+aspirations de son c&oelig;ur. Déçue bientôt dans son
+<span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span>
+effort, elle se détourne, sinon sans regrets du
+moins sans remords, conformément à l'immoralisme
+contemporain, vers d'autres amours. Riche et d'un
+monde où la femme est relativement libre d'elle-même,
+Sabine échappe aux embarras d'argent, à
+M. Lheureux, aux mille difficultés extérieures qui
+font de <cite>Madame Bovary</cite>, suivant le point de vue,
+un mélodrame, et c'en est le défaut, ou bien, et
+c'en est la supériorité, une exacte et forte étude
+sociologique; elle pourra développer sans entraves
+le cours de ses expériences sentimentales. Plus
+cultivée qu'Emma, nourrie de littératures autrement
+complexes, elle offre, et c'est là son originalité
+et son charme, un curieux mélange de sensualité
+violente et presque élémentaire, et d'intelligence
+raffinée: mélange bien moderne, s'il pourrait servir
+à définir les &oelig;uvres les plus caractéristiques de
+notre littérature depuis Baudelaire. Ce qu'elle
+cherche dans l'amour, ce n'est ni le don ni l'abandon
+du c&oelig;ur, elle a un sentiment trop vif d'elle-même,
+elle entend posséder autant qu'être possédée;
+ce n'est pas le plaisir, il n'est rien de plus court et
+de plus vite épuisé que le plaisir; ce n'est pas le
+bonheur, elle a toujours désiré pire; c'est l'émotion
+brute, exaltante ou terrassante, c'est le bouleversement
+de tout l'être, c'est ce que la vie peut offrir
+de plus fou, de plus trouble et de plus amer. Ce
+qu'elle veut, c'est sentir, sentir toujours davantage
+et se sentir sentir, fût-ce au prix des plus dures douleurs:
+la douleur est infinie, pour peu qu'elle se
+<span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span>
+complique d'intelligence. Prodigieuse faculté de
+jouir et de souffrir! Philippe Forbier vient de lui
+avouer son amour; ils sont là tous les deux,
+hagards, n'osant pas se rapprocher l'un de l'autre.
+«Elle sentait une sensualité grave s'élever autour
+d'elle, contre elle, comme une vague qui, montant,
+l'obligeait à renverser un peu la tête, les
+narines battantes, pour respirer, résister à cet étouffement.
+Elle avait les yeux fixes et amincis, les
+lèvres un peu relevées sur les dents qu'elle tenait
+serrées, et comme mordant sur une admirable
+sensation de plaisir...»<a name="FNanchor_70" id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">&nbsp;[70]</a> Philippe la regarde, et
+elle se sent «mourir des pieds jusqu'au c&oelig;ur. Avec
+une violence rapide et complète, elle souhaita
+qu'il n'eût plus ni ses yeux, ni son sourire, ni sa
+voix, ni aucun de ses gestes, aucune de ses attitudes,
+plus rien de lui-même qui la ravissait jusqu'à
+de telles douleurs».<a name="FNanchor_71" id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">&nbsp;[71]</a> Véritable femme,
+en qui non seulement toute émotion, mais le
+souvenir et l'imagination même de l'émotion
+aboutissent immédiatement au trouble physique.
+Quand Philippe doit pour un temps s'éloigner
+d'elle, sa raison consent à la séparation, mais son
+corps se révolte. Debout contre lui, elle dit doucement,
+les yeux fermés: «Voilà, vous allez partir,
+vous partez, j'imagine que c'est maintenant que
+vous partez, je vais voir ce que cela me fait».
+<span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span>
+Elle resta un moment silencieuse, et rouvrant les
+yeux où de la terreur s'évaporait, elle dit: «Ce
+n'est pas possible, cela fait mal dans les os... C'est
+dans les épaules et dans les genoux que je ne peux
+pas vous quitter...» Cependant, dans ses plus vives
+extases comme dans ses pires angoisses, elle
+demeure lucide, maîtresse de sa pensée, elle ironise,
+elle s'analyse, elle généralise. Au sortir des bras
+de Philippe rentrée chez elle, elle parle, rit, ne
+trouve en elle que repos et satisfaction. «<em>Seule
+l'absence d'Henri</em> (son mari) <em>la troublait un peu, sa
+présence lui eût donné plus de sécurité</em>».<a name="FNanchor_72" id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">&nbsp;[72]</a> A
+Philippe absent, elle écrit: Ce n'est pas vous que
+j'aime; j'aime aimer comme je vous aime... Je
+n'attends de vous que mon amour pour vous».<a name="FNanchor_73" id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">&nbsp;[73]</a>
+«Les hommes ont de la conscience, lui écrit-elle
+encore. Les femmes, mon ami, n'ont pas de conscience;
+elles ont une épouvantable volonté de n'être
+pas plus malheureuses qu'elles ne peuvent».<a name="FNanchor_74" id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">&nbsp;[74]</a>
+Mais une intelligence si pénétrante appliquée à une
+émotivité si violente, loin de l'atténuer l'exacerbe,
+en multipliant pour elle les occasions de sentir.
+De sa volupté, de ses douleurs et de sa connaissance
+d'elle-même Sabine se compose un breuvage avec
+quoi elle se tue. La morphine qu'elle prend un soir
+où l'absence de Philippe lui est intolérable ne fait
+qu'achever l'&oelig;uvre de mort... A dire le vrai ce
+<span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span>
+suicide, pour vraisemblable qu'il soit, n'apparaît
+pas comme nécessaire, dans le sens psychologique
+du terme. On garde le sentiment qu'une cure
+d'altitude bien choisie, surveillée par une tendre
+amitié rendrait l'équilibre à ce système nerveux
+surmené, exténué. Si <cite>Madame Bovary</cite>, est un mélodrame,
+la <cite>Nouvelle Espérance</cite> n'est pas une tragédie.
+Il reste que Madame de Noailles a créé
+en Sabine de Fontenay une figure intensément
+vivante, hautement représentative à la fois et très
+neuve: oui d'une originalité inoubliable vraiment
+avec son impudeur et sa noblesse, son égotisme
+et son ardeur à souffrir, son tumulte, ses cris, ses
+colères, ses ravissements, toute cette sensibilité où
+nulle sentimentalité ne se mêle, ingénue et violente,
+trouble, âcre, amère.</p>
+
+<p>On peut cueillir çà et là dans les romans de
+Madame de Noailles de fines ou fortes indications de
+psychologie féminine. La femme y apparaît toujours
+incomplète, insatisfaite, penchante, achevée seulement
+par les caresses des hommes, mais courbée
+sous tout l'univers, esclave qui se fait une volupté
+de sa servitude. Osant enfin être elle-même, elle
+dévoile hardiment que toute sa vie intérieure est à
+base de sensualité et que tout ce qui émeut pareillement
+sa sensualité est pour elle une seule et
+même chose. «Voyez, mon Dieu, si M. l'aumônier,
+pour nous toucher, nous rappelle notre petite
+enfance, nos jeux, notre père mort, nous pleurons;...
+et si une de nos s&oelig;urs nous donne un
+<span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span>
+bouquet à respirer, nous respirons fort d'abord et
+nous soupirons après; et si notre ami met son
+c&oelig;ur près de notre c&oelig;ur, nous ne savons plus
+rien que son désir, et notre désir plus tendre
+encore que le sien. <em>Toutes ces choses, mon Dieu, sont
+une seule chose, la même chose</em>».<a name="FNanchor_75" id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">&nbsp;[75]</a> Elle nous révèle
+le goût singulier qu'elle trouve aux brutalités de la
+jalousie masculine. «Ils croient nous offenser, ils
+ne peuvent que nous émouvoir, notre orgueil est
+terrible en nous, mais aux instants de la volupté,
+nous n'avons que de la volupté».<a name="FNanchor_76" id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">&nbsp;[76]</a> Voici une bien
+spirituelle définition de la conscience: «La conscience,
+c'est une tristesse qu'on éprouve après un
+acte qu'on vient de faire et qu'on referait
+encore».<a name="FNanchor_77" id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">&nbsp;[77]</a> Voici une vue terriblement pénétrante
+sur ces régions souterraines de l'âme où les
+sentiments, les instincts, les désirs, non encore
+divisés et endigués par l'éducation, communiquent
+et se mêlent selon de mystérieuses affinités. «Ah!
+dans la douleur et la honte, dans le courage et
+l'héroïsme, dans le parfum des tombeaux, qu'y
+a-t-il toujours de perfide, de sensuel, d'inavouable?»<a name="FNanchor_78" id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">&nbsp;[78]</a></p>
+
+<p>On voit dans quelle mesure les romans de Madame
+de Noailles nous peuvent instruire, sont riches
+<span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span>
+de vérité objective. Quant à nous charmer et à
+nous émouvoir, de la même façon exactement que
+sa poésie, il n'est presque pas une page d'eux qui
+n'y réussisse. La <cite>Domination</cite> abonde en délicieuses
+impressions de voyage; le <cite>Visage émerveillé</cite> est
+l'hymne le plus frais à l'Amour et à la Nature; la
+<cite>Nouvelle Espérance</cite> est un poignant poème de
+l'Amour et de la Mort.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Il faut le dire: l'art de Madame de Noailles n'est
+pas égal à son génie; il pèche par défaut, par
+excès et par artifice.</p>
+
+<p>Le défaut est de la pensée. Non pas que nous
+estimions avec certains que l'intelligence de
+Madame de Noailles soit inférieure à sa sensibilité,
+et de nombreuses pages de la <cite>Nouvelle Espérance</cite>
+surtout témoignent surabondamment du contraire,
+mais trop souvent cette intelligence fonctionne
+à côté de cette sensibilité, sans s'y mêler
+suffisamment. Une sensibilité aussi mobile, aussi
+torrentielle devrait être surveillée, réglée, distribuée
+par une raison ferme, maîtresse d'elle-même et de
+toute l'âme; nous avons déjà touché ce point. Il
+n'est pas permis d'appliquer indistinctement
+l'épithète de <em>sublime</em> à l'odeur de l'aubépine,<a name="FNanchor_79" id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">&nbsp;[79]</a>
+ou au plaisir qu'on prend à Venise,<a name="FNanchor_80" id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">&nbsp;[80]</a> et à la
+musique de Beethoven ou en général à l'héroïsme;
+<span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span>
+du moins les deux premiers emplois du terme, en
+même temps qu'ils font sourire, affaiblissent les deux
+autres, seuls justifiés. Si Sabine à la moindre contrariété
+<em>s'affole</em>, nous la plaignons, mais que va-t-il
+lui rester d'âme pour les grandes douleurs? Il ne
+suffit pas d'une extrême hyperesthésie pour pénétrer
+le fond de la douleur ni de la joie humaines;
+or Madame de Noailles n'a pas que cela,
+nous l'avons assez montré, mais l'identité des expressions
+dont elle use pour signifier de purs états
+nerveux et de véritables états d'âme prête à de fâcheuses
+confusions. Il faut qu'elle introduise un
+ordre plus strict, une mesure plus rigoureuse dans
+les mouvements de sa merveilleuse sensibilité.
+C'est du perfectionnement intérieur de l'artiste que
+dépend essentiellement le progrès de son art.</p>
+
+<p>D'un point de vue plus technique, on peut
+relever chez Madame de Noailles des artifices de
+composition et de style. Nous l'avons vu, ses
+romans sont mal construits; mais ses poèmes
+eux-mêmes malgré leur ordinaire brièveté, ne le
+sont pas toujours parfaitement. La <cite>Prière devant le
+Soleil</cite> se compose d'au moins trois poèmes distincts.
+Il n'y a rien de plus artificiel que la transition du
+second au troisième:</p>
+
+<p class="quote">Pourtant, Soleil, ayant oublié tout cela...<a name="FNanchor_81" id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">&nbsp;[81]</a></p>
+
+<p>Une des plus belles pièces des <cite>Eblouissements</cite>,
+<span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span>
+<cite>Paganisme</cite>, dans sa première partie développe le
+conflit entre les deux âmes romantique et classique
+de Madame de Noailles, et, malgré une certaine
+surcharge d'images, le développement est conduit
+d'une belle et ferme allure; la seconde partie célèbre
+la victoire définitive de l'âme classique; le
+poète se tourne avec amour vers la Grèce sa
+véritable patrie:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Je viendrai, mes deux mains tenant la double flûte...</p>
+<p>Au-dessus des enclos luiront des figues bleues;</p>
+<p>Pour cueillir ces fruits chauds entr'ouverts dans l'azur</p>
+<p>Je presserai si bien mon corps contre le mur</p>
+<p>Que je serai semblable à ces nymphes des frises</p>
+<p>Dont la jambe et la main sont dans la pierre prises<a name="FNanchor_82" id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">&nbsp;[82]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>On remarquera au passage ces trois derniers
+vers, pur joyau de grâce hellénique... Jusqu'ici
+tout est bien; mais il s'agit de terminer le poème;
+le poète sent qu'il serait beau de s'élever à une
+idée plus générale, d'ouvrir à l'esprit une vaste
+perspective, d'élargir et d'approfondir l'horizon, et
+pour ce faire il recourt à la pensée de la mort,
+dont telle est effet la vertu ordinaire:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Et désormais sans voix, sans effort, sans souhaits,</p>
+<p>Ayant touché l'immense et débordante paix,</p>
+<p>Voyageuse arrivant et qui baise la porte,</p>
+<p>Ne désirant plus rien je serai bientôt morte...</p>
+</div></div>
+
+<p>Mais la poète s'est trompé; comme il
+n'y a aucune raison de supposer que le sol de la
+<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span>
+Grèce ou l'exaucement de ses désirs lui seront
+réellement mortels, l'hypothèse de sa mort ne peut
+apparaître que comme une gentillesse de conversation,
+déplacée en cette fin d'un grave et émouvant
+débat. La grande idée de la mort ne saurait être
+employée comme finale à tout faire... Et d'ailleurs
+il n'entre pas un instant dans notre pensée de
+suspecter la sincérité de Madame de Noailles, mais
+la sincérité elle-même a besoin d'art.</p>
+
+<p>L'excès que nous trouvons chez Madame de
+Noailles est un excès de sensations et d'images sous
+lequel parfois disparaît, ou plie à se rompre, le fil
+ténu de la pensée. Le poète, au lieu de creuser en
+profondeur, dans le monde de la vie intérieure,
+s'étend en largeur, se répand dans le vaste univers.
+Au lieu de subordonner il coordonne, quand il ne
+se contente pas de juxtaposer. Sans doute il échappe
+à l'ennui des purs descriptifs, et il serait aussi
+injuste qu'inexact de lui appliquer ce principe,
+vérifié par l'histoire de tous les arts, que la
+nature envahit les domaines désertés par l'âme:
+il n'est pas d'aspect de la nature qu'il transporte
+dans son &oelig;uvre sans l'élaborer, sans y mêler de sa
+substance. Cependant il ne peut éviter toujours la
+monotonie, ni encore une fois l'artifice. Une énumération
+n'a d'autre raison de s'arrêter que le bon
+plaisir de celui qui énumère; Madame de Noailles
+ne nous fait-elle pas quelquefois attendre un peu son
+bon plaisir? D'autre part, on a l'impression qu'elle
+ne distingue pas très exactement et ne connaît pas
+<span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span>
+de très près chacun des innombrables végétaux qui
+garnissent son &oelig;uvre, et l'on constate non sans
+étonnement que les descriptions de villes ou de
+paysages qu'elle n'a jamais vus ne sont ni moins touffues,
+ni moins colorées, ni moins odorantes que
+celles des lieux qui lui sont familiers. Bref Madame de
+Noailles a une <em>manière</em> à elle, très caractérisée, et
+de cette manière son excessive facilité l'incline,&mdash;tel
+parmi les musiciens Massenet&mdash;à se faire un
+<em>procédé</em>. Il n'est pas rare qu'un artiste s'imite ainsi
+lui-même.</p>
+
+<p>De ces faiblesses, au reste, aucune n'est constitutive.
+Elles tiennent soit à une confiance exclusive,
+donc excessive, dans la spontanéité de l'inspiration,
+soit à une sorte de nonchalance trop complaisante
+aux suggestions de la virtuosité. Elles n'en sont que
+plus regrettables, si elles empêchent des dons
+merveilleux de prendre leur pleine valeur. Or quel
+artiste fut plus merveilleusement doué que Madame
+de Noailles? De ses dons je ne veux ici retenir
+que deux, qui la distinguent entre tous les artistes
+de sa génération, le don d'expression et le don de
+musicalité.</p>
+
+<p>Il n'est pas vrai, malgré Boileau, que toujours «ce
+que l'on conçoit bien s'énonce clairement»; la fonction
+de concevoir et la fonction d'exprimer sont
+distinctes, à tel titre que la pathologie nous les montre
+sans cesse dissociées. Mais ce qui dans la littérature
+et surtout dans la poésie moderne rend particulièrement
+délicat le problème de l'expression, c'est que
+<span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span>
+les états qu'il s'agit de traduire et de communiquer
+ne sont pas comme dans la poésie classique
+des états relativement simples, à contours définis,
+objets de perception claire, construits et reliés
+les uns aux autres selon des rapports logiques,
+mais des états dont la complexité confuse, enveloppée,
+indistincte, dont la fluidité et presque la
+liquidité semblent invinciblement rebelles au
+morcellement et à l'immobilisation qui sont l'opération
+propre et l'effet de la pensée logique, des
+états qui émergent un instant des profondeurs
+obscures de l'être pour l'instant d'après s'y replonger,
+qui enfin se composent, s'enchaînent les
+uns aux autres et les uns dans les autres retentissent
+et se prolongent selon de subtiles et
+fuyantes analogies. Ils faut donc à l'artiste
+non-seulement une rare aptitude à briser
+ou à négliger les associations conventionnelles
+que nous propose toutes formées, pour notre
+plus grande commodité, le commun langage,
+non-seulement une extraordinaire acuité et
+rapidité de vision dans les régions profondes de la
+vie de l'âme, mais encore un don mystérieux et
+merveilleux de choisir et de combiner les mots
+afin que, telles les génératrices d'une courbe pour
+le géomètre, ils nous permettent de reconstruire,
+ils évoquent en nous et nous suggèrent les
+mouvantes réalités intérieures dont ils jalonnent
+les inflexions et les détours. A vrai dire, dans la
+mesure où il met en &oelig;uvre un tel don, un artiste
+<span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span>
+divise les jugements des hommes; il irrite par son
+obscurité et par une apparence d'arbitraire les
+sensibilités qui ne sont point accordées à la sienne,
+mais aussi il enchante celles qui lui sont harmoniques
+d'un plaisir autrement complet que les artistes
+<em>classiques</em>, parce que ce qu'il leur fait entendre,
+mais plus ample, plus pur, plus libre, c'est le
+chant même de leurs profondeurs. Pour certains dont
+nous sommes, à cause d'un bonheur presque
+perpétuel dans l'expression ou la suggestion d'une
+sensibilité profonde et toute originale, l'&oelig;uvre de
+Madame de Noailles dégage un charme, un enchantement.
+Dans les citations que nous avons faites en
+abondance, le lecteur trouvera sans peine, suivant
+l'espèce à laquelle il appartient, de quoi confirmer ou
+de quoi contester notre sentiment. Nous nous contenterons
+de citer un fragment encore, particulièrement
+caractéristique. Nous l'empruntons à la
+<cite>Nouvelle Espérance</cite><a name="FNanchor_83" id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">&nbsp;[83]</a>. Chez Sabine de Fontenay,
+le musicien Jérôme Hérelle chante. «Il chantait, et
+la musique, mêlée aux mots, s'épanouissait, sensuelle
+et rose, comme une fleur née du sang. Il
+chantait, et c'était comme une déchirure légère de
+l'âme, d'où coulerait la sève limpide et sucrée:</p>
+
+<p class="quote">«Les roses d'Ispahan...</p>
+
+<p>le soupir gonflait, s'exhalait, recommençait,</p>
+
+<p class="quote">«dans leurs gaines de mousse...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span>
+encore une fois toute l'angoisse délicieuse aspirée
+et rejetée,</p>
+
+<p class="quote">«les jasmins de Mossoul, les fleurs de l'oranger...</p>
+
+<p>la note penchante et tenue troublait comme un
+doigt appuyé sur le sanglot voluptueux... Quel
+parfum! quelle ivresse! quel flacon d'odeur
+d'Orient cassé là; quelles fleurs de magnolia écrasées
+dont l'arome à l'agonie fuyait et pleurait...
+Tout l'air de la chambre tremblait...» Et l'on croit
+voir trembler le papier où s'inscrivent les mouvements
+de cette sensualité véhémente. Les mots
+jaillissent d'elle directement, sans passer par l'intelligence,
+et directement vont toucher aux pointes
+les plus sensibles de nos nerfs. A vrai dire ils
+touchent parfois à côté; la phrase: «quelles fleurs
+de magnolia écrasées» est tout à fait manquée.
+Madame de Noailles, chez qui les associations d'idées
+ou de sentiments sont foudroyantes, a sauté ici trop
+d'intermédiaires; les termes qu'elle unit hurlent
+d'un accouplement contre nature. Il lui arrive ainsi
+de violenter la langue sans bénéfice. C'est là, si
+l'on peut dire, le revers de sa méthode, ou de son
+absence de méthode. Son style est une invention
+perpétuelle; mais, comme dans le choix et l'agencement
+des mots la pensée logique a peu de part,
+lorsque l'expression n'est pas parfaite, elle est
+mauvaise. Le cas est rare d'ailleurs, et de plus en
+plus rare.</p>
+
+<p>Il n'est guère de question d'esthétique plus difficile
+<span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span>
+que celle du rapport de la poésie et de la
+musique. Toutefois et en gros, il est certain d'abord
+que par la mesure et le rythme qui lui sont essentiels,
+la poésie, toute poésie s'apparente avec la
+musique. C'est à peu près uniquement par le
+rythme que la poésie classique peut être dite musicale;
+encore son rythme, à cause de la prédominance
+qu'elle attribue à la pensée logique, à la
+raison, est-il trop souvent dans sa régularité d'une
+monotonie qui contraste désavantageusement avec la
+variété presque indéfinie des rythmes musicaux. La
+poésie moderne, substituant dans une large mesure
+à la logique de la raison la logique des sentiments,
+se rend par là plus souple et plus libre, et capable
+d'occuper dans l'âme des espaces, de couler dans
+des retraites que lui eût interdits une forme plus
+rigide. Nous ne voyons guère de poète contemporain
+qui possède au même degré que Madame de
+Noailles le don d'approprier étroitement ses
+rythmes aux mouvements de sa vie intérieure, de
+les couler en quelque sorte instantanément sur la
+courbe même de ses sensations, de ses sentiments
+et de ses pensées. Ici encore nous laissons au lecteur
+le soin facile de faire lui-même l'application. Mais
+la grande nouveauté de la poésie moderne par
+rapport à la poésie classique et l'endroit par où elle
+se rapproche le plus de la musique, c'est l'importance
+qu'elle attache aux qualités musicales des
+mots, au détriment parfois de leur vertu signifiante.
+On sait à quels excès dans cette direction se
+<span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span>
+portèrent les «décadents». De leur tentative
+avortée les écrivains contemporains ont justement
+retenu qu'en effet le choix et la combinaison des
+sonorités pouvait être un efficace instrument de
+suggestion, mais ils ne recourent à cette ressource
+que dans les limites des lois naturelles et traditionnelles
+de la langue. Il y a là une conciliation délicate
+à réaliser entre des exigences ordinairement
+différentes, souvent opposées; Madame de Noailles
+y déploie un art spontané incomparable. Et ainsi,
+renforçant le sens des mots par leur son, leur
+puissance expressive par leur puissance suggestive,
+les enchaînant selon les rythmes originaux de sa
+sensualité fiévreuse, ardente, innombrable, elle
+compose une des musiques les plus éblouissantes,
+les plus enivrantes et les plus déchirantes qu'il
+nous ait été donné d'écouter.</p>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_59"> 59</a></span></p>
+
+<div class="figcenter p4 ">
+<img src="images/illus_autograph.jpg" width="600" height="390" alt="" />
+</div>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_60"> 60</a></span></p>
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus_007.jpg" width="398" height="76" alt="" /></div>
+
+<h2 class="less">OPINIONS</h2>
+</div>
+
+<p><b>De M. Maurice Barrès</b></p>
+
+<p>Les poèmes de Mme de Noailles ont obtenu à leur
+naissance un prodigieux succès. O merveille, on y
+trouvait de la poésie! Mais cette poésie, qu'avait-elle
+de singulier? Je crois que je pourrais le dire. Nos
+grands romantiques sont mêlés de mort. Mme de
+Noailles est toujours un chant qui s'élève, une flamme.
+On connaît un terrible mot révélateur de Chateaubriand:
+«Quand je peignis René, écrit-il, j'aurais dû
+demander à ses plaisirs le secret de ses ennuis.» Dans
+la sombre poésie de nos grands romantiques, en effet,
+il y a de la fatigue et de la dépression nerveuse. Au
+contraire, chez l'auteur du <cite>Visage émerveillé</cite> on voit au
+premier plan la jeunesse qui s'étonne, qui appelle le
+choc de la vie et qui s'impatiente de ne point recevoir
+l'univers dans son âme.</p>
+
+<p>Cet infatigable élan vers toutes les promesses de
+<span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span>
+bonheur, cet infini besoin, ce courage à sentir, à
+désirer, à vivre nous sont rendus intelligibles avec des
+ressources inépuisables d'invention verbale et musicale.
+Je ne puis rien détacher d'un livre que toutes les
+femmes et les jeunes gens commencent à se réciter.
+Ses cantilènes frémissantes sont illustrées d'images
+rapides et inoubliables. Mais derrière tous les battements
+de ce c&oelig;ur précipité j'entends un thème monotone.
+Il est tout le génie dont nous la voyons douée
+ou, pour mieux dire, affligée. «Il faudra vieillir et
+mourir, mais j'aurai été le c&oelig;ur le plus gonflé et d'où
+monta le plus haut cri. Jeunes hommes, sachez que,
+vivante, je fus le point le plus sensible de l'univers...»</p>
+
+<p>Quelle est cette voix qui se vante, si vaine et si
+attendrissante? La femme vivra toujours dans le même
+cercle d'images. Ce n'est ici qu'une variante géniale
+de l'éternel cantique féminin. C'est le vieux <cite>Cantique
+des cantiques</cite>: «Je suis noire, mais je suis belle, filles
+de Jérusalem, comme les tentes de Cédar, comme les
+pavillons de Salomon.» Ainsi chantait la Sulamite.
+Cet appel qui fait frissonner monte de tous les fameux
+jardins, du paradis où Eve mentit, des harems de
+Salomon, du balcon fleuri de Juliette et des arceaux
+d'un cloître, où la sainte discipline l'épure, l'apaise et
+le transforme, mais aussi, en le comprimant, semble
+parfois l'exacerber...</p>
+
+<p>Un tel poète nous aide à comprendre ce que furent
+par exemple les Hugo et les Lamartine. Celui-ci, à la
+campagne, sortait le matin avec un exemplaire à
+grandes marges du Tasse ou de l'Arioste; il lisait
+quelques strophes: sous leur action, sa source intérieure
+jaillissait et il écrivait, sans que sa volonté y
+prît une part discernable, ses magnifiques psalmodies.
+<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span>
+Hugo était le lieu d'un pareil phénomène. De là
+l'étonnement qu'il ressentait de son génie, jusqu'à se
+dire, à notre grand scandale: «Ne suis-je pas la
+bouche de Dieu?»</p>
+
+<p>Ces grands favorisés ont des âmes qui se mettent
+plus aisément en branle que les nôtres. Le rythme de
+leurs paroles vient de celui de leurs sentiments. D'où
+voulez-vous que naisse la noblesse des expressions,
+sinon de la noblesse du c&oelig;ur? Nul vrai poète qui ne
+soit magnanime. D'ailleurs la faculté de se représenter
+clairement et fortement un grand nombre d'êtres et
+de choses, c'est le don divin par excellence, c'est la
+charité et la sympathie.</p>
+
+<p>Mme de Noailles aime admirer. Elle en use avec les
+&oelig;uvres et avec les gens comme avec les légumes, les
+fleurs, les arbres et les paysages. Partout elle trouve à
+s'émerveiller, disons mieux, à être humaine. Quand
+il y a tant de regards qui appauvrissent nécessairement
+ce qu'ils considèrent, parce qu'ils sont des regards
+d'hommes chétifs, voici qu'avec une admirable plénitude
+cette âme royale enrichit et ennoblit, charge de
+richesse et vivifie tous les objets vers quoi elle se
+tourne. Dans la dure vie positive, cette générosité
+d'âme et cette spontanéité entraînant à des erreurs...
+Mais, dans le domaine des arts, cette incompressible
+puissance de charité est le premier moyen du génie.</p>
+
+<p class="signature">(<cite>Le Figaro</cite>, 9 juillet 1904).</p>
+
+<p class="opinion"><b>De M. Léon Blum</b> sur l'<cite>&OElig;uvre poétique de
+Madame de Noailles</cite>:</p>
+
+<p>... Le retour au Romantisme fut, il y a dix ans, le
+caractère du mouvement poétique. Ce qu'on a nommé
+<span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span>
+l'humanisme ne fut qu'un romantisme rajeuni. Mais
+chez les plus distingués des humanistes l'influence
+verlainienne restait sensible, et Madame de Noailles
+en est restée, à ce que je crois, totalement exempte.
+Elle n'est guère qu'une romantique, et c'est de Musset
+que je la verrais proche, un Musset qui ne cherche pas
+l'esprit, un Musset sans sa grâce allante et sa plaisanterie
+désinvolte, sans son penchant oratoire, sans toute
+sa facilité française, un Musset plus âpre, plus chargé,
+plus fiévreux, plus complexe, au sang plus lourd, je
+voudrais pouvoir dire un Musset barbare.</p>
+
+<p>Il faut cependant marquer dès à présent quelques
+différences essentielles. Sans doute le lyrisme de
+Lamartine, de Musset ou même de Hugo est un lyrisme
+purement personnel. Mais si le poète se chante
+lui-même, il ne chante pas pour lui seul. Le poème,
+sorti d'un homme, vaut pour tous les hommes... Le
+rêve romantique, le chant romantique, même en ce
+qu'ils eurent de plus spécial ou de plus neuf, furent
+le rêve et le chant communs d'un moment de l'humanité...
+Rien de pareil chez Madame de Noailles. Sa
+poésie sort d'elle-même et retombe en elle, comme
+l'élan du jet d'eau dans le bassin. Son éternel sujet,
+c'est sa personne, mais dans ce qu'elle a de particulier,
+d'unique, non dans ce qu'elle a de commun et de
+général...</p>
+
+<p>L'inspiration lyrique s'est toujours ramenée à un
+nombre limité de thèmes uniformes, et ce qu'il y a
+d'analogue entre tous ces thèmes, c'est qu'ils posent
+soit l'accord, soit le conflit d'un des sentiments généraux
+de l'âme avec une force ou avec un état extérieur...
+Le poème lyrique apparaît d'ordinaire comme
+un dialogue, dialogue avec l'être aimé, avec la vie,
+<span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span>
+avec la mort, avec le bonheur, avec les puissances
+naturelles. Et voici qu'en trois volumes de vers
+Madame de Noailles exhale un long solo où l'on n'entend
+jamais parler qu'une âme. Il y a là des vers
+d'amour, sans doute, bien qu'assez rares, mais où il
+semble que la force du désir s'élance seule, comme un
+cri sans écho à qui rien ne répond... Nul poème ne
+traduisit plus intensément que ceux-là le sentiment de
+la vie, mais c'est la vie d'un être à qui la conscience
+de sa propre réalité suffit, qui ne vivrait pas moins s'il
+était seul vivant au monde, et cette certitude, cette
+volonté d'être qui sort du plus intime de sa substance
+gonfle sa personne sans jamais s'en échapper...</p>
+
+<p>Ce lyrisme sans humanité, sans religion,&mdash;au sens
+où l'entendaient les romantiques,&mdash;où l'on ne trouve
+ni aspiration, ni besoin, ni foi, ni doute dont les
+autres hommes aient leur part, qui ne connaît ou ne
+touche hors de soi nulle raison de vivre, de souffrir
+ou d'espérer, ce lyrisme d'une sorte unique tient-il à
+un vice où à une vertu, représente-t-il une force ou
+une faiblesse, faut-il l'exalter ou le condamner? Je ne
+sais trop, et l'avenir en décidera mieux que nous.
+Mais je crois que là est la singularité, le don original,
+la raison d'être du poète...</p>
+
+<p class="signature">(<cite>La Revue de Paris</cite>, 15 juin 1908).</p>
+
+<p class="opinion"><b>De M. Léon Daudet</b> sur l'<cite>Ombre des Jours</cite>:</p>
+
+<p>Ce m'est une joie de constater ici la naissance et la
+formation d'un tempérament lyrique de premier
+ordre, car ces genèses-là témoignent généralement,
+<span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span>
+dans les sociétés où elles se produisent, d'un effort
+vers l'ordre et la lumière... Ce que nous demandions
+au poète d'aujourd'hui et de demain, et ce que nous
+offre Madame de Noailles, c'est un chant lancé comme
+un cri, par une nécessité irrésistible, aux approches
+d'un doute qui envahit tout, d'une critique et d'une
+analyse qui blessent incessamment la légende, d'un
+utile qui menace le beau. Ce qu'elle nous apporte
+dans sa fine corbeille, tressée selon la tradition pure,
+c'est la révolte de jeunesse et de reviviscence, l'immortelle
+candeur irritée devant les tourments de ce
+monde, l'immortelle allégresse du désir...</p>
+
+<p class="signature">(<cite>Le Gaulois</cite>, 2 juillet 1902).</p>
+
+<p class="opinion"><b>De M. Marcel Proust</b> sur les <cite>Eblouissements</cite>:</p>
+
+<p>... J'aurais aimé m'attarder aux beautés de pure
+technique aussi bien qu'aux autres, vous signaler au
+passage... tant de notations d'une justesse délicieuse:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Dans les taillis serrés où la pie en sifflant</p>
+<p>Roule sous les sapins comme un fruit noir et blanc.</p>
+<p>... Près des flots de la Drance</p>
+<p>Où la truite glacée et fluide s'élance,</p>
+<p>Hirondelle d'argent aux ailerons mouillés...</p>
+</div></div>
+
+<p>Métaphores qui se composent et nous rendent le
+mensonge de notre première impression, quand nous
+promenant dans un bois ou suivant les bords d'une
+rivière nous avons pensé d'abord en entendant rouler
+quelque chose que c'était quelque fruit et non un
+oiseau, ou quand surpris par la vive fusée au-dessus
+<span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span>
+des eaux d'un brusque essor, nous avons cru au vol
+d'un oiseau avant d'avoir entendu la truite retomber
+dans la rivière. Mais ces charmantes et toutes vives
+comparaisons qui substituent à la constatation de ce
+qui est la résurrection de ce que nous avons senti...
+disparaissent elles-mêmes à côté d'images vraiment
+sublimes, toutes créées, dignes des plus belles d'Hugo.
+Il faudrait avoir lu toute la pièce sur la splendeur,
+l'ivresse, l'élan de ces matinées d'été où on renverse
+la tête afin de suivre des yeux un oiseau lancé jusqu'au
+ciel, pour éprouver tout le vertige, sentir tout le mystère
+de ces deux derniers vers:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Tandis que détaché d'une invisible fronde</p>
+<p>Un doux oiseau jaillit jusqu'au sommet du monde</p>
+</div></div>
+
+<p>Connaissez-vous une image plus splendide et plus
+parfaite que celle-ci: (il s'agit de ces admirables Eaux
+de Damas qui s'élancent et montent dans le fût des
+fontaines, puis retombent, font passer partout les linges
+mouillés de leur fraîcheur et l'odeur du melon
+et des poires crassanes avec un parfum de rosier).</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i8"> <b>.....</b> Comme une jeune esclave</p>
+<p>Qui monte, qui descend, qui parfume et qui lave!</p>
+</div></div>
+
+<p>Là encore pour comprendre toute la noblesse, toute
+la pureté, tout l'<em>inventé</em> de cette image si soudaine et
+si achevée, qui naît immédiate et complète, il faut
+relire la pièce, l'une des plus <em>poussées</em> en expression,
+des plus entièrement senties aussi de ce volume,
+peinte du commencement jusqu'à la fin, en face, en
+présence d'une sensation pourtant si fugace qu'on sent
+que l'artiste a dû être obligé de la recréer mille fois
+<span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span>
+en lui pour prolonger les instants de la pose et pouvoir
+achever sa toile d'après nature,&mdash;une des plus
+étonnantes réussites, le chef d'&oelig;uvre peut-être de
+l'<em>impressionnisme</em> littéraire.</p>
+
+<p class="signature">(<cite>Le Figaro</cite>, 15 juin 1907.)</p>
+
+<p class="opinion"><b>De M. Emile Faguet</b>, à propos de la <cite>Nouvelle
+Espérance</cite>:</p>
+
+<p>Cette femme aura bien du talent. Elle est dans le
+train qui y mène. Et sa station n'est pas très loin.</p>
+
+<p class="signature">(<cite>La Revue latine</cite>).</p>
+
+<p class="opinion"><b>De M. Emile Ripert</b>:</p>
+
+<p>On ne sait si c'est artifice ou naïveté, sa façon d'assembler
+les mots. On est étonné, on ne comprend pas
+trop. Pourtant on voit, on sent, on entend... Dans
+une de ses dernières poésies elle parle ainsi:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Au cercle étroit d'un bassin rond et gris,</p>
+<p>L'eau s'endormait, petite eau qui se rouille.</p>
+</div></div>
+
+<p>«Petite eau qui se rouille...» Si vous comprenez,
+moi pas. Seulement je <em>vois</em> l'eau stagnante, un peu
+rouge, je sens l'odeur de l'eau morte, et tout le calme
+inerte, l'ennui qui use et qui ronge... Les images aussi
+sont nouvelles: Madame de Noailles se dit «lasse
+comme un jardin sur lequel il a plu», et ce simple
+vers assimile si parfaitement certaines journées d'accablement,
+de calme désespoir après la crise violente des
+<span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span>
+pleurs à l'aspect du feuillage lourd, des fleurs froissées,
+des terres humides, qu'on admire ce génie instinctif
+qui, du premier coup et sans tâtonnements, aboutit
+aux effets que chercherait en vain l'art le plus profond...</p>
+
+<p class="signature">(<cite>La Revue Hebdomadaire</cite>).</p>
+
+<p class="opinion"><b>De M. Auguste Dorchain</b>:</p>
+
+<p>On ne peut s'y méprendre; il y a ici plus que de
+talent, plus que de l'art, plus que la réalisation patiente
+et achevée d'un beau rêve: il y a la ferveur, il y a
+l'enthousiasme, il y a l'oubli total de soi-même, ou
+plutôt, ce qui est la même chose, le don absolu de
+tout son être, âme et corps, comme aux plus saintes
+minutes d'un grand amour,&mdash;il y a le génie.</p>
+
+<p class="quote">(<cite>Les Annales politiques et littéraires</cite>).</p>
+
+<p class="opinion"><b>De M. Lucien Corpechot</b>:</p>
+
+<p>Nul écrivain ne nous a jamais renseignés avec autant
+d'abondance et de sincérité sur les mouvements secrets
+de la sensibilité féminine. Il entre dans le génie de
+Madame de Noailles une franchise qui lui donne le
+courage d'exprimer tout ce qu'elle sent. Elle ne
+s'abuse point sur elle-même quand elle écrit:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>J'ai vu ce que j'ai vu et ce que j'ai senti</p>
+<p>D'un c&oelig;ur pour qui le vrai ne fut point trop hardi.</p>
+</div></div>
+
+<p>La <cite>Nouvelle Espérance</cite>, contenait de véritables révélations.
+Le <cite>Visage émerveillé</cite> nous livre toute une vie
+intérieure.</p>
+
+<p class="signature">(<cite>Le Soleil</cite>, 28 juin 1904).</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span></p>
+<p class="opinion"><b>De M. Pierre Hepp</b>:</p>
+
+<p>Le don prépondérant de Madame de Noailles, c'est
+une haute vertu de suggestion. Son secret, c'est qu'à
+la rencontre de tout objet senti se porte instantanément
+un représentant verbal, avant qu'intervienne la moindre
+opération abstraite. Il en résulte une unité d'éclosion,
+une adaptation de terminologie qui déjoue les reproches
+des professeurs de syntaxe.</p>
+
+<p class="signature">(<cite>La Grande Revue</cite>).</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>BIBLIOGRAPHIE</h2>
+
+<p class="center"><b>L'&OElig;UVRE</b></p>
+</div>
+
+<p><cite>Le C&oelig;ur innombrable</cite>, poésies, Paris, Calmann-Lévy, 1901,
+in-12.&mdash;L'<cite>Ombre des Jours</cite>, poésies, Paris, Calmann-Lévy, 1902,
+in-12.&mdash;<cite>La Nouvelle Espérance</cite>, roman, Paris, Calmann-Lévy,
+1903, in-12.&mdash;<cite>Le Visage émerveillé</cite>, roman, Paris,
+Calmann-Lévy, 1904, in-12.&mdash;<cite>La Domination</cite>, roman,
+Paris, Calmann-Lévy, 1905, in-12.&mdash;<cite>Les Eblouissements</cite>,
+poésies, Paris, Calmann-Lévy, 1907.</p>
+
+
+<p class="center"><b>A CONSULTER.</b></p>
+
+<p><em>Léon Daudet</em>, à propos de l'<cite>Ombre des Jours</cite>, Le Gaulois,
+2 juillet 1902.&mdash;<em>Emile Faguet</em>, La Revue latine, juillet 1903.&mdash;<cite>Lucien
+Corpechot</cite>, Le Soleil, 28 juin 1904.&mdash;<em>Pierre
+Hepp</em>, La Grande Revue, juin 1907.&mdash;<em>Emile Ripert</em>,
+la Revue Hebdomadaire, 13 juillet 1907.&mdash;<em>Auguste
+Dorchain</em>, les Annales politiques et littéraires, mai 1906.&mdash;<em>Maurice
+Barrès</em>, Le Figaro, 9 juillet 1904.&mdash;<em>Marcel
+Proust</em>, sur les <cite>Eblouissements</cite>, Le Figaro, 15 juin
+1907.&mdash;<em>Léon Blum</em>, l'<cite>&OElig;uvre poétique de Madame de Noailles</cite>,
+Revue de Paris, 15 janvier 1908.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span></p>
+
+<hr class="chap" />
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> <cite>Les Éblouissements</cite>, p. 211.</p>
+
+<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> <cite>Les Eblouissements</cite>, p. 253.</p>
+
+<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> <cite>Les Eblouissements</cite>, p. 302.</p>
+
+<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> <cite>L'Ombre des jours</cite>, p. 120.</p>
+
+<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> <cite>La Nouvelle Espérance</cite>, p. 33.</p>
+
+<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 16.</p>
+
+<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> Les <cite>Eblouissements</cite>, p. 311.</p>
+
+<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a> <cite>C&oelig;ur</cite>, p. 7.</p>
+
+<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 39.</p>
+
+<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10" class="label">[10]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 264.</p>
+
+<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11" class="label">[11]</a> <cite>C&oelig;ur</cite>, p. 69, id. Sur les mains <cite>Eblouissements</cite>, p. 343.</p>
+
+<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12" class="label">[12]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 162.</p>
+
+<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13" class="label">[13]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 88.</p>
+
+<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14" class="label">[14]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 67.</p>
+
+<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15" class="label">[15]</a> <cite>C&oelig;ur</cite>, p. 83.</p>
+
+<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16" class="label">[16]</a> <cite>Ombre des Jours</cite>, p. 53.</p>
+
+<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17" class="label">[17]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 100.</p>
+
+<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18" class="label">[18]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 28.</p>
+
+<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19" class="label">[19]</a> <em>Ibid.</em>, p. 129.</p>
+
+<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20" class="label">[20]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 307.</p>
+
+<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21" class="label">[21]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 130.</p>
+
+<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22" class="label">[22]</a> <cite>Ombre des Jours</cite>, p. 63.</p>
+
+<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23" class="label">[23]</a> <cite>C&oelig;ur</cite>, p. 58.</p>
+
+<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24" class="label">[24]</a> <cite>C&oelig;ur</cite>, p. 73.</p>
+
+<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25" class="label">[25]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 268.</p>
+
+<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26" class="label">[26]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 211.</p>
+
+<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27" class="label">[27]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 289.</p>
+
+<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28" class="label">[28]</a> <cite>C&oelig;ur</cite>, p. 7.</p>
+
+<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29" class="label">[29]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 211.</p>
+
+<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30" class="label">[30]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 141.</p>
+
+<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31" class="label">[31]</a> <em>Ibid.</em>, p. 81-86.</p>
+
+<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32" class="label">[32]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 91.</p>
+
+<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33" class="label">[33]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 381.</p>
+
+<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34" href="#FNanchor_34" class="label">[34]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 26.</p>
+
+<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35" href="#FNanchor_35" class="label">[35]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 311.</p>
+
+<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36" href="#FNanchor_36" class="label">[36]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 175.</p>
+
+<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37" href="#FNanchor_37" class="label">[37]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 359.</p>
+
+<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38" href="#FNanchor_38" class="label">[38]</a> <cite>Ombre des Jours</cite>, p. 124-125.</p>
+
+<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39" href="#FNanchor_39" class="label">[39]</a> <cite>Ombre des Jours</cite>, p. 156.</p>
+
+<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40" href="#FNanchor_40" class="label">[40]</a> <cite>Ombre des Jours</cite>, p. 149.</p>
+
+<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41" href="#FNanchor_41" class="label">[41]</a> <em>Ibid.</em>, p. 158.</p>
+
+<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42" href="#FNanchor_42" class="label">[42]</a> <em>Ibid.</em>, p. 160.</p>
+
+<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43" href="#FNanchor_43" class="label">[43]</a> <cite>Ombre des Jours</cite>, p. 165-166.</p>
+
+<p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44" href="#FNanchor_44" class="label">[44]</a> <cite>Ombre des Jours</cite>, p. 165.</p>
+
+<p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45" href="#FNanchor_45" class="label">[45]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 92-93.</p>
+
+<p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46" href="#FNanchor_46" class="label">[46]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 266.</p>
+
+<p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47" href="#FNanchor_47" class="label">[47]</a> <cite>Ombre des Jours</cite>, p. 170.</p>
+
+<p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48" href="#FNanchor_48" class="label">[48]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 314.</p>
+
+<p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49" href="#FNanchor_49" class="label">[49]</a> <cite>C&oelig;ur innombrable</cite>, p. 167.</p>
+
+<p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50" href="#FNanchor_50" class="label">[50]</a> &mdash; p. 171.</p>
+
+<p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51" href="#FNanchor_51" class="label">[51]</a> &mdash; p. 174.</p>
+
+<p><a name="Footnote_52" id="Footnote_52" href="#FNanchor_52" class="label">[52]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 150-179.</p>
+
+<p><a name="Footnote_53" id="Footnote_53" href="#FNanchor_53" class="label">[53]</a> <cite>Visage</cite>, p. 57.</p>
+
+<p><a name="Footnote_54" id="Footnote_54" href="#FNanchor_54" class="label">[54]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 408.</p>
+
+<p><a name="Footnote_55" id="Footnote_55" href="#FNanchor_55" class="label">[55]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 164.</p>
+
+<p><a name="Footnote_56" id="Footnote_56" href="#FNanchor_56" class="label">[56]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 57-58.</p>
+
+<p><a name="Footnote_57" id="Footnote_57" href="#FNanchor_57" class="label">[57]</a> <em>Ibid.</em>, page 27.</p>
+
+<p><a name="Footnote_58" id="Footnote_58" href="#FNanchor_58" class="label">[58]</a> <em>Ibid.</em>, p. 300.</p>
+
+<p><a name="Footnote_59" id="Footnote_59" href="#FNanchor_59" class="label">[59]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 85.</p>
+
+<p><a name="Footnote_60" id="Footnote_60" href="#FNanchor_60" class="label">[60]</a> <cite>Ombres des Jours</cite>, p. 3.</p>
+
+<p><a name="Footnote_61" id="Footnote_61" href="#FNanchor_61" class="label">[61]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 3.</p>
+
+<p><a name="Footnote_62" id="Footnote_62" href="#FNanchor_62" class="label">[62]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 52.</p>
+
+<p><a name="Footnote_63" id="Footnote_63" href="#FNanchor_63" class="label">[63]</a> <cite>Les Eblouissements</cite>, p. 362-364.</p>
+
+<p><a name="Footnote_64" id="Footnote_64" href="#FNanchor_64" class="label">[64]</a> <cite>Ombre des Jours</cite>, p. 169.</p>
+
+<p><a name="Footnote_65" id="Footnote_65" href="#FNanchor_65" class="label">[65]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 24.</p>
+
+<p><a name="Footnote_66" id="Footnote_66" href="#FNanchor_66" class="label">[66]</a> <cite>Visage</cite>, p. 193.</p>
+
+<p><a name="Footnote_67" id="Footnote_67" href="#FNanchor_67" class="label">[67]</a> <em>Ibid.</em>, p. 109.</p>
+
+<p><a name="Footnote_68" id="Footnote_68" href="#FNanchor_68" class="label">[68]</a> <em>Ibid.</em>, p. 184.</p>
+
+<p><a name="Footnote_69" id="Footnote_69" href="#FNanchor_69" class="label">[69]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 15.</p>
+
+<p><a name="Footnote_70" id="Footnote_70" href="#FNanchor_70" class="label">[70]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 229.</p>
+
+<p><a name="Footnote_71" id="Footnote_71" href="#FNanchor_71" class="label">[71]</a> <em>Ibid.</em>, p. 231.</p>
+
+<p><a name="Footnote_72" id="Footnote_72" href="#FNanchor_72" class="label">[72]</a> <em>Ibid.</em>, p. 234.</p>
+
+<p><a name="Footnote_73" id="Footnote_73" href="#FNanchor_73" class="label">[73]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 305.</p>
+
+<p><a name="Footnote_74" id="Footnote_74" href="#FNanchor_74" class="label">[74]</a> <em>Ibid.</em>, p. 320.</p>
+
+<p><a name="Footnote_75" id="Footnote_75" href="#FNanchor_75" class="label">[75]</a> <cite>Visage</cite>, p. 101.</p>
+
+<p><a name="Footnote_76" id="Footnote_76" href="#FNanchor_76" class="label">[76]</a> <em>Ibid.</em>, p. 156.</p>
+
+<p><a name="Footnote_77" id="Footnote_77" href="#FNanchor_77" class="label">[77]</a> <em>Ibid.</em>, p. 47.</p>
+
+<p><a name="Footnote_78" id="Footnote_78" href="#FNanchor_78" class="label">[78]</a> <cite>Domination</cite>, p. 67.</p>
+
+<p><a name="Footnote_79" id="Footnote_79" href="#FNanchor_79" class="label">[79]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 286.</p>
+
+<p><a name="Footnote_80" id="Footnote_80" href="#FNanchor_80" class="label">[80]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 16.</p>
+
+<p><a name="Footnote_81" id="Footnote_81" href="#FNanchor_81" class="label">[81]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 385.</p>
+
+<p><a name="Footnote_82" id="Footnote_82" href="#FNanchor_82" class="label">[82]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 187.</p>
+
+<p><a name="Footnote_83" id="Footnote_83" href="#FNanchor_83" class="label">[83]</a> p. 32-33.</p>
+
+ </div>
+</div>
+
+<div class="chapter">
+<h2>TABLE</h2>
+<hr class="deco" />
+<p class="subh"><span class="smcap">Texte</span></p>
+</div>
+
+<table id="toc" summary="contents">
+<tr>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td class="tdr">Pages.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Biographie de la Comtesse de Noailles, par
+ René Gillouin</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_5">5</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<th colspan="2"><span class="smcap">Opinions</span>:</th>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">De M. Maurice Barrès</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_61">61</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">De M. Léon Blum</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_63">63</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">De M. Léon Daudet</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_65">65</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">De M. Marcel Proust</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_66">66</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">De M. Emile Faguet</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_68">68</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">De M. Emile Ripert</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_68">68</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">De M. Auguste Dorchain</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_69">69</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">De M. Lucien Corpechot</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_69">69</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">De M. Pierre Hepp</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_70">70</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Bibliographie</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_71">71</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<th colspan="2"><span class="smcap">Illustrations</span>:</th>
+</tr>
+<tr>
+ <td><span class="smcap">Portrait de la Comtesse de Noailles</span>, en frontispice.</td>
+ <td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td><span class="smcap">Autographe de la Comtesse de Noailles</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_59">59</a></td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="end"><span class="smcap">Privas.&mdash;Imprimerie Lucien Volle.</span></p>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44390 ***</div>
+</body>
+</html>
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+Project Gutenberg's La Comtesse Mathieu de Noailles, by René Gillouin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: La Comtesse Mathieu de Noailles
+
+Author: René Gillouin
+
+Release Date: December 8, 2013 [EBook #44390]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES ***
+
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+Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
+typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
+conservée et n'a pas été harmonisée.
+
+Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont
+marqués =ainsi=.
+
+
+
+
+COMTESSE DE NOAILLES
+
+
+
+
+Il A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
+
+
+_Dix exemplaires sur Japon impérial, numérotés de 1 à 10 et douze
+exemplaires sur Hollande, numérotés de 11 à 22._
+
+No ****
+
+Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y
+compris les pays scandinaves.
+
+
+[Illustration: COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES]
+
+
+
+
+ _LES CÉLÉBRITÉS D'AUJOURD'HUI_
+
+ La Comtesse
+ Mathieu de Noailles
+
+ PAR
+ RENÉ GILLOUIN
+
+ BIOGRAPHIE CRITIQUE
+ ILLUSTRÉE D'UN PORTRAIT-FRONTISPICE
+ ET D'UN AUTOGRAPHE
+ SUIVIE D'OPINIONS ET D'UNE BIBLIOGRAPHIE
+
+ [Illustration]
+
+ PARIS
+
+ BIBLIOTHÈQUE INTERNATIONALE D'ÉDITION
+
+ _E. SANSOT & Cie_
+ 7, RUE DE L'ÉPERON, 7.
+
+ MCMVIII
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LA COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES
+
+
+La comtesse Mathieu de Noailles descend par son père de la puissante
+maison valaque des Bibesco, devenus Brancovan par adoption au milieu
+du XIXe siècle. Son grand-père Georges Bibesco, hospodar de Valachie
+de 1843 à 1848, avait épousé une princesse moldave de race grecque,
+Zoé Mavrocordato, fille adoptive du dernier des princes Bassaraba de
+Brancovan. Celui-ci vécut assez pour adopter également le fils aîné
+de Georges Bibesco et de Zoé Mavrocordato, Grégoire, à qui furent
+transférés tous les titres, privilèges et dignités de l'antique
+famille des Brancovan. La princesse actuelle de Brancovan, sa veuve,
+mère de Constantin de Brancovan que Paris a connu directeur de la
+_Renaissance latine_, et de Mesdames la comtesse de Noailles et la
+princesse de Chimay, appartient à la famille grecque orientale des
+Musurus, où la haute culture est traditionnelle. Un cardinal Musurus
+fut l'ami et le collaborateur d'Erasme, et l'auteur d'une recension
+de Platon. Le père de Madame de Brancovan, Musurus Pacha,
+ambassadeur de Turquie à Londres, a laissé une traduction de Dante
+en grec ancien. On sait quelle admirable pianiste est la princesse
+de Brancovan elle-même.. Le mélange en Madame de Noailles des sangs
+des Bibesco, des Musurus et des Mavrocordato peut expliquer, ou au
+moins symboliser, la diversité de son génie âpre et viril, mol,
+pliant et passionné, amoureux pourtant de raison et de mesure.
+
+ * * * * *
+
+L'enfance de Madame de Noailles s'est partagée entre Paris où elle
+est née et la Haute-Savoie où la princesse de Brancovan passe
+plusieurs mois chaque année en son château d'Amphion, sur les bords
+du lac de Genève. Cette région de la Haute-Savoie est un pays à deux
+visages, l'un tendre et presque voluptueux, où déjà s'empreint la
+mollesse italienne, l'autre, touché de la rudesse alpestre, où
+l'expression de la passion se nuance de gravité, de concentration et
+de profondeur. C'est celui-ci surtout qu'en ses jeunes années aimait
+à contempler Madame de Noailles. Les souvenirs de Saint François de
+Sales et de Jean-Jacques Rousseau en précisaient pour elle le sens
+émouvant, et c'était toute une sensibilité catholique et romantique
+dont s'imprégnait son cœur précoce:
+
+ Un romanesque ardent émanait de cette eau
+ Comme au temps de Byron, comme au temps de Rousseau...
+ C'était une sublime, immense rêverie...
+ --Soir des lacs, bercement des flots, rose coteau,
+ Village qu'éveillait le remous d'un bateau,
+ Petits couvents voilés par des aristoloches,
+ Senteur des ronciers bleus, matin frais, voix des cloches
+ Voix céleste au-dessus des troupeaux, voix qui dit:
+ «Il est pour les agneaux de luisants paradis»...
+ Barque passant le soir en croisant ses deux voiles
+ Comme un ange attendri courbé sous les étoiles,
+ C'est vous qui m'avez fait ce cœur triste et profond,
+ Si sensible, si chaud que l'univers y fond.[1]
+
+ [1] _Les Éblouissements_, p. 211.
+
+Les jardins et la campagne d'Amphion sont à la source de ce qu'il y
+a de plus pur et de plus pénétrant dans le sentiment de la nature de
+Madame de Noailles.
+
+ * * * * *
+
+Ce sentiment se manifesta chez elle de bonne heure, non-seulement
+avec une rare intensité, mais avec une qualité tout originale. Un
+jour de sa toute enfance, au cours d'une promenade elle entendait
+les grandes personnes causer de _décorations_. Ayant demandé qu'on
+lui expliquât ce mot nouveau pour elle: «les décorations, lui fut-il
+répondu, sont la récompense des belles actions». A ce moment les
+promeneurs passaient sous un magnifique acacia qui embaumait: «Eh
+bien! s'écria l'enfant, pourquoi ne décore-t-on pas cet acacia?»
+Petite fille issue du panthéiste Orient, le premier mouvement de son
+cœur en face de la nature est celui même de Xerxès chargeant de
+bracelets et de colliers son fameux platane. «Tout ce qui vit ici,»
+écrira-t-elle plus tard,
+
+ Tout ce qui vit ici, la fontaine, le banc,
+ La cloche du jardin qui sonne,
+ Le délicat cerfeuil qui frise sous le vent
+ _Sont pour moi de douces personnes_.[2]
+
+ [2] _Les Eblouissements_, p. 253.
+
+L'autre amour de Madame de Noailles enfant, ce fut la musique,
+l'Art-Femme, synthèse obscure de tout idéalisme et de toute
+sensualité. Des années, comme dans les jardins, elle a vécu dans la
+musique sans savoir que c'était son plaisir, sa douleur, sa
+plénitude. Cœur puéril et passionné que le désespoir solitaire,
+tendu, sublime de Beethoven, l'ardeur molle et brisée de Chopin, ses
+sonates
+
+ Dont l'andante est si fort que la main sur son cœur
+ On ne sait si l'on meurt de peur ou de bonheur,[3]
+
+la nostalgie fiévreuse, la mortelle irritation de Wagner
+contractaient jusqu'à l'oppression, exaltaient jusqu'au délire!
+
+ [3] _Les Eblouissements_, p. 302.
+
+ Mais quel vertige amer et quel trouble profond!
+ Le livide plaisir s'emplit d'ombre et d'angoisse;
+ Musique, qui nous tient, nous lie et nous terrasse,
+ Que tes jeux sont aigus et quel mal ils nous font![4]
+
+ [4] _L'Ombre des jours_, p. 120.
+
+Et penchons-nous sur la rêverie de Sabine de Fontenay,--cette
+héroïne de la _Nouvelle Espérance_ où Madame de Noailles a tant mis
+d'elle--tandis qu'elle écoute chanter son cousin Jérôme: «Ah! la
+musique, la musique! l'homme et la femme si misérables, l'amour si
+impossible, tout si triste et si bas autour d'eux, et la musique qui
+leur fait en rêve ces corps de lumière, ces bouches de larmes et de
+suavité, ces regards plus déchiffrés et plus adhérents que les mains
+autour des cous renversés... Mon Dieu! pensait-elle, comme cela fait
+mal et pourquoi toujours cette vague attente du baiser?»[5]
+Perçoit-on dans cette effusion lyrique le double aspect d'idéalisme
+et de sensualité par quoi nous caractérisions la musique elle-même?
+Au cours de cette étude se préciseront les analogies qui font de
+Madame de Noailles le plus _musical_ de nos poètes.
+
+ [5] _La Nouvelle Espérance_, p. 33.
+
+A quinze ans, elle eut une crise de mysticité où ses lectures
+favorites furent l'_Imitation_, et Pascal qu'elle ne comprenait
+guère, mais qui l'émouvait puissamment. Elle n'en goûtait pas moins
+d'ailleurs et Racine, et Hugo, et Musset, et Loti. C'est plus tard
+seulement qu'elle connut et aima la Grèce, par les poètes
+épigrammatiques et Anatole France.
+
+Mais l'évènement intellectuel de son adolescence, ce fut la
+découverte de la philosophie de Taine. Une après-midi de printemps
+dont elle a gardé l'exacte mémoire, sur une colline près de
+Monte-Carlo, dans le soleil et l'odeur des fleurs, quelqu'un en qui
+elle avait mis sa confiance lui expliqua que le vice et la vertu
+sont des produits comme le vitriol et le sucre, et tout ce qui
+s'ensuit pour la morale et la métaphysique. Chaque parole de
+l'initiateur écartait un voile, dissipait un rêve, ruinait un
+espoir; mais de la mer étincelante sous le soleil éternel, de la
+flûte d'un pâtre assis au bord du chemin et de son désespoir même
+jaillissait pour elle un frénétique appel à jouir de cette vie si
+courte... O indigente et basse philosophie! Que de jeunes esprits
+n'a-t-elle pas vainement désolés, quand encore elle ne les a pas
+pervertis! Et c'est assurément un problème de savoir comment et dans
+quelle mesure l'erreur peut engendrer la vérité ou se revêtir de
+beauté, mais le fait est que la philosophie de Taine, utile en son
+temps à l'avancement des études psychologiques, s'étant infiltrée
+d'autre part dans la sensibilité romantique, fond commun de tous les
+poètes du siècle, y a formé la source encore aujourd'hui
+jaillissante d'un pathétique nouveau et déchirant. Madame de
+Noailles l'a elle-même finement noté, chez Musset, et on peut
+étendre cette observation à tous les artistes de son époque, le
+désespoir est sans âcreté, et le bonheur sans ironie. Or c'est
+l'inévitable effet d'une telle philosophie, avec ses négations
+brutales, et le divorce radical qu'elle accuse entre nos aspirations
+et la réalité, d'introduire dans la sensibilité un principe, soit
+d'âcreté, soit d'ironie. Barrès, qui excelle à cumuler les bénéfices
+de positions contradictoires, a développé dans l'une et l'autre
+direction son romantisme, et, pour tout dire, aggravé son mal
+tellement, qu'il dut enfin se mettre en quête d'un remède. Dans
+l'œuvre de Barrès qu'elle sait par cœur, Madame de Noailles a bu à
+longs traits le poison,--et repoussé le remède, qui d'ailleurs, pour
+des raisons aisées à saisir, ne lui convenait en effet nullement; de
+sorte que sous son génie accablée elle défaille, sans qu'on voie
+d'où lui viendrait le secours.
+
+ * * * * *
+
+Sa vocation s'affirma de très bonne heure. Vers sa dixième année
+elle vit venir en visite à Amphion, à quelques jours d'intervalle,
+un prince régnant et Frédéric Mistral. Elle vénéra, adora Mistral et
+négligea le prince. Dès lors son choix était fait: déjà elle
+s'essayait à versifier... Peu d'années plus tard, à Paris, sans
+cesse elle entraînait sa gouvernante vers le lycée Janson, où
+l'attirait invinciblement le visage de Pascal. Après avoir de 11 à
+16 ans couvert de prose de volumineux cahiers, elle revint à la
+poésie. C'est seulement en 1901, après son mariage, qu'elle publia
+son premier livre, le _Cœur innombrable_, depuis assez longtemps
+déjà achevé. Puis parurent l'_Ombre des Jours_ (1902), la _Nouvelle_
+_Espérance_ (1903), le _Visage Emerveillé_ (1904), la _Domination_
+(1905), les _Eblouissements_ (1907): trois romans, trois recueils de
+poèmes. Dès son premier livre elle saisit l'opinion, ne fut
+indifférente à personne. Elle eut des détracteurs passionnés qui
+feignaient de croire que son nom, sa situation mondaine et sa beauté
+constituaient l'essentiel de son génie; des adorateurs persuadés que
+leur enthousiasme eût été le même si elle eût été pauvre, laide, et
+se fût appelée Durand; des admirateurs mesurés, plus ou moins
+sensibles à la nouveauté et à l'abondance de son inspiration, ou aux
+imperfections de sa forme:--envie, admiration, amour, aube éclatante
+de sa jeune gloire... Au vrai, pour tout esprit non prévenu, son
+génie est incontestable; et c'est une question intéressante de
+savoir si et en quoi sa situation mondaine a pu la servir ou lui
+nuire.
+
+Pour un homme, et plus encore pour une femme qui se voue à l'art, il
+est trop clair qu'un grand nom, une belle fortune présentent des
+avantages pratiques inappréciables. Encore ne vont-ils point sans
+quelque inconvénient. La part qui est due à la mode dans un succès
+s'épuise vite: le dernier livre de vers de Madame de Noailles, les
+_Eblouissements_, ne semble pas avoir reçu, au moins dans la presse,
+un accueil aussi chaud que le _Cœur innombrable_ et l'_Ombre des
+Jours_, et pourtant il leur est aussi supérieur que l'est la
+_Nouvelle Espérance_ au _Visage_ et à la _Domination_. Mais c'est
+surtout au point de vue de son développement intérieur que
+l'artiste dans des conditions extérieures trop favorables trouve de
+graves périls. Surveillé et limité par son milieu il surveille et
+limite à son tour ses sentiments, ou au moins leur expression; il
+n'ose pas oser, perdre la pudeur, ce qui est la condition première
+de tout art. Isolé d'ailleurs de la vie, il ne sait ou ne veut pas
+se mettre en quête d'elle, et si parfois il la rencontre, il ne s'en
+rend point le maître, ignorant du rude effort qu'il y faut. Or de ce
+double péril Madame de Noailles a été préservée par la sincérité
+entière, irréductible de sa nature et par sa prodigieuse
+perméabilité à toutes les émotions. Sincérité, candeur, spontanéité,
+naïveté, ingénuité, autant de mots qui d'eux-mêmes, qu'on la lise ou
+l'écoute, vous viennent aux lèvres. «Sabine, écrit-elle, et on est
+invinciblement tenté de lui appliquer à elle, la part faite à
+beaucoup d'ironie, cette caractéristique de son héroïne, «Sabine
+discutait, affirmait comme on fait un serment; elle avait toujours
+l'air de dire à la suite de ce qu'elle énonçait: «Je vous jure que
+c'est ainsi»; elle prononçait: «Cela est vrai...» sur le ton dont
+elle aurait crié: «J'ai soif...» avec une assurance puisée au lieu
+même de la certitude physique et du besoin...»[6]. Plus peut-être
+qu'il n'eut fallu parfois pour son repos, Madame de Noailles a le
+courage d'elle-même et de toute elle-même. Quant à sa sensibilité,
+en fut-il jamais de plus aisément blessable, de plus continûment
+frémissante? Je l'ai vue s'émouvoir jusqu'aux larmes à la soudaine
+évocation d'un chagrin vieux de vingt ans. Sensible, comme Sabine
+«jusqu'au trouble de l'esprit et jusqu'au malaise physique», Madame
+de Noailles ignore la paix et le repos des nerfs, sinon du cœur:
+
+ Je suis l'être que tout enivre et tout afflige...
+ Et je vis étonnée, aveuglée, éblouie,
+ Sachant bien que pourtant la détresse inouïe
+ A depuis mon enfance exalté tous mes jours...
+ Hélas! je vis, toujours errante et toujours ivre
+ Je vis, pleine d'azur, de sanglots, de souhaits...
+
+ [6] _Nouvelle Espérance_, p. 16.
+
+Qu'avez-vous fait, demande-t-elle à ses vers
+
+ De ces désirs, ces cris, ces éblouissements
+ Si tendres, si joyeux, si tristes, si sensibles
+ Qu'un autre être que moi ne les croit pas possibles,
+ Et s'il portait mon cœur mourrait d'épuisement?
+
+Remarque-t-on la force des expressions: enivrée, pâmée, exaltée,
+éblouissements, détresse, épuisement? Chez Sabine, écrit encore
+Madame de Noailles, «la flamme montait des profondeurs du sang,
+faisait sur la pensée, sur la raison, danser son rouge incendie.
+Nulle réserve, nul jugement en cet esprit que la première vague
+emplissait...» La tendance ou la tentation du poète, c'est de faire
+ou de laisser _donner_ en chaque occasion sa sensibilité tout
+entière. Le péril, bien différent de celui qu'on eût pu craindre,
+c'est dès lors que sous ce flot innombrable et monotone de
+sensibilité les plans et les reliefs de son univers s'atténuent
+jusqu'à disparaître, c'est que ses sentiments et leurs objets les
+uns par rapport aux autres ne s'ordonnent ni ne se situent. Et sans
+doute ce péril-là s'aggrave-t-il des conditions mêmes d'une vie trop
+facile. A Madame de Noailles comme à ce Philippe l'Arabe que Barrès
+nous montre réduit à une extrême ingéniosité pour satisfaire son
+besoin de s'attendrir, les circonstances ont composé une solitude:
+certaines expériences douloureuses, les unes inutiles, les autres
+utiles, indispensables peut-être, lui sont suivant le point de vue,
+épargnées ou interdites; elle s'enivre, elle _meurt_ d'émotions que
+néglige l'ordinaire des malheureux:
+
+ Si l'on t'avait appris qu'un cœur toujours malade
+ Et blessé chaque soir d'ombre et de volupté
+ Ne goûte qu'en mourant l'odeur des roses thé
+ Dans l'air chaud remué par les cris des pintades...[7]
+
+ [7] Les _Eblouissements_, p. 311.
+
+Défaut charmant, trop charmant, mais défaut pour un poète accessible
+d'ailleurs aux sentiments généraux et profonds, à ceux que suscitent
+la Nature, l'Amour et la Mort, identiques dans toutes les conditions
+humaines. La pente naturelle de Madame de Noailles est à une
+certaine exagération, et les circonstances ont dû accentuer plutôt
+qu'atténuer cette inclination, qu'une raison suffisamment ferme
+n'est pas venue jusqu'ici réfréner. Mais cette réserve faite,
+hâtons-nous de reconnaître que l'originalité profonde de Madame de
+Noailles est indépendante de toute condition extérieure, s'il est
+vrai qu'à aucun poète de sa génération il n'a été donné de reprendre
+et de renouveler aussi puissamment quelques-uns des thèmes éternels
+du lyrisme.
+
+ * * * * *
+
+Je ne sais qui a dit que s'il était une petite fille qui fût née
+sous un chou, c'était certainement Madame de Noailles. Le mot est
+joli, mais un peu injuste. Sans doute les jardins, même potagers,
+ont leur part dans l'amour de Madame de Noailles; et ne faut-il pas
+remercier le poète qui le premier sut dégager l'humble beauté de nos
+légumes? Mais en vérité ce n'est pas assez dire que d'appeler Madame
+de Noailles la Muse des Jardins. Que l'on considère son œuvre
+d'ensemble: c'est bien à la Nature qu'elle est dédiée comme une
+magnifique offrande, à la toute puissante, à l'universelle Nature, à
+celle de Lamartine, de Vigny et de Hugo:
+
+ Nature au cœur profond sur qui les cieux reposent
+ Nul n'aura comme moi si chaudement aimé
+ La lumière des jours et la douceur des choses,
+ L'eau luisante et la terre où la vie a germé...[8]
+
+ [8] _Cœur_, p. 7.
+
+Ce que Madame de Noailles apporte de nouveau, et par quoi elle se
+manifeste bien de ce temps où Baudelaire et les naturalistes ont
+joint leurs influences à celle des grands Romantiques, c'est une
+sensualité inépuisable, unie à une extrême précision descriptive.
+Elle jouit et souffre de la nature par tous les sens, par le goût
+surtout, l'odorat et la vue, et par cette sensibilité générale et
+profonde, particulièrement abondante chez la femme, jusqu'à former
+comme un sixième sens, à la faveur duquel les sensations des autres
+se mêlent, se confondent et se multiplient. Elle peut analyser en
+huit strophes, étonnantes d'invention verbale, les _Saveurs de
+l'air_:
+
+ Mon Dieu! que j'ai goûté la douce odeur de l'air,
+ De l'air charmant, glissant et clair
+ Odeur simple au matin, et le soir si chargée
+ De feu, de lueur orangée![9]
+
+ [9] _Eblouissements_, p. 39.
+
+Elle voudrait absorber l'univers comme une enivrante liqueur:
+
+ Il n'est pas suffisant qu'on regarde et qu'on touche
+ Les vergers odorants et verts;
+ Je voudrais n'être plus qu'une amoureuse bouche
+ Qui goûte et qui boit l'univers[10].
+
+ [10] _Eblouissements_, p. 264.
+
+A savourer les parfums elle apporte le même mélange de sensualité et
+d'analyse:
+
+ Mon cœur est un palais plein de parfums flottants
+ Qui s'endorment parfois aux plis de ma mémoire...
+ Parfum des fleurs d'avril, senteur des fenaisons,
+ Odeur du premier feu dans les chambres humides,
+ Aromes épandus dans les vieilles maisons...[11]
+
+ [11] _Cœur_, p. 69, id. Sur les mains _Eblouissements_, p. 343.
+
+Il n'est pas jusqu'à l'image visuelle elle-même, aussi nette, aussi
+intense que chez Hugo, qui, au lieu de rester comme chez celui-ci et
+conformément à son usage ordinaire, avant tout représentative, ne se
+prolonge immédiatement, elle aussi, en sensualité:
+
+ O pulpe lumineuse et moite du ciel tendre!
+ Espace où mon regard se meurt de volupté,
+ O gisement sans fin et sans bord de l'été,
+ Azur qui sur l'azur vient reluire et s'étendre,
+ Coulez, roulez en moi...[12]
+
+ [12] _Eblouissements_, p. 162.
+
+Après cela, on ne s'étonnera pas que Madame de Noailles soit de tous
+ses nerfs accessible aux mille influences des saisons, du jour et de
+l'heure. Avec une inlassable et subtile complaisance, elle a noté
+les multiples aspects de la changeante nature, ses complicités et
+ses désaccords avec la mobile humanité.
+
+C'est le «printemps vert amer»:
+
+ Un oiseau chante, l'air humide
+ Tressaille d'un fécond bonheur,
+ Un secret puissant et languide
+ Traîne sa vapeur, sa moiteur...[13]
+
+ [13] _Eblouissements_, p. 88.
+
+C'est le languissant, le luxurieux été:
+
+ C'est l'été, je meurs, c'est l'été...
+ Un désir indéfinissable
+ Est sur l'univers arrêté
+ Ah! dans les plis légers du sable
+ Le tendre groupe projeté
+ D'un rosier blanc et d'un érable!
+ Le cœur languit de volupté...[14]
+
+ [14] _Eblouissements_, p. 67.
+
+C'est l'automne:
+
+ Comme toutes les voix de l'été se sont tues!
+ Pourquoi ne met-on pas de mantes aux statues?
+ Tout est transi, tout tremble et tout a peur; je crois
+ Que la bise grelotte et que l'eau même a froid.
+
+ Les feuilles dans le vent courent comme des folles...[15]
+
+ [15] _Cœur_, p. 83.
+
+Et c'est l'hiver enfin, le rude et consolant hiver,
+
+ L'hiver sans volupté, sans chants et sans odeur[16]
+
+ [16] _Ombre des Jours_, p. 53.
+
+Voici la douceur du matin:
+
+ Candide, charmant
+ Comme une fleur qui naît et comme un pépiement.
+ Tout est plus jeune encor que l'enfance...[17]
+
+ [17] _Eblouissements_, p. 100.
+
+Voici Midi paisible:
+
+ Midi glisse et languit, la vie est assoupie...
+ Repos dans la nature ardente! Les demeures
+ Ont laissé retomber les doux stores d'osier
+ Rien ne bouge; on dirait que des insectes meurent
+ Entre le sable chaud et l'ombre des rosiers.
+
+ On n'a pas de regrets, pas de désir, pas d'âge[18]
+
+ [18] _Eblouissements_, p. 28.
+
+Voici un après-midi de juillet dans la maison:
+
+ A l'ombre des volets la chambre s'acclimate;
+ Le silence est heureux, calme, doux, attiédi,
+ Pareil au lait qui dort dans une fraîche jatte;
+ La pendule de bois fait un bruit lent, hardi,
+ Semblable à quelque chat qui pousse avec sa patte
+ Les instants, dont l'un chante et l'autre est assourdi.[19]
+
+ [19] _Ibid._, p. 129.
+
+Voici un Crépuscule au Jardin:
+
+ O divin crépuscule, odeur de roses blanches!
+ Le soir est du soleil arrêté dans les branches.
+ Les arbres des jardins épandent leurs rameaux
+ Et partagent la paix triste des animaux;
+ Tout est pensif, chargé de désir et de rêve,
+ Une vapeur descend, une autre se soulève...
+ Le tilleul inquiet, l'érable faible et blanc
+ Font un geste secret, désespéré, tremblant...[20]
+
+ [20] _Eblouissements_, p. 307.
+
+Voici une sensation d'avant l'orage:
+
+ Ah! je ne savais pas ce que c'était, c'était
+ La lente oppression qui précède l'orage...
+ J'appuyais mes deux mains sur mon cœur; j'écoutais
+ Frémir en moi la peur, la soif, la triste rage,
+ Je me levais, j'allais, les doigts en éventail,
+ Un sang rapide et chaud étourdissait ma tête...[21]
+
+ [21] _Eblouissements_, p. 130.
+
+Voici des impressions d'après l'ondée:
+
+ Dieu merci la pluie est tombée
+ En de fluides longues flèches,
+ La rue est comme un bain d'eau fraîche,
+ Toute fatigue est décourbée...
+
+ Un parfum de verdure nage
+ Dans toute cette eau renversée;
+ A petites gouttes pressées
+ L'été s'évade du naufrage.[22]
+
+ [22] _Ombre des Jours_, p. 63.
+
+Mais la sensibilité de Madame de Noailles se limite rarement à la
+volupté passive de la sensation pure. Non contente de ressentir
+l'univers, elle veut le posséder, s'abîmer en lui, l'abîmer en elle.
+Voyez, s'écrie-t-elle,
+
+ Voyez de quel désir, de quel amour charnel
+ De quel besoin jaloux et vif, de quelle force
+ Je respire le goût des champs et des écorces.
+ Je vivrai désormais près de vous, contre vous,
+ Laissant l'herbe couvrir mes mains et mes genoux,
+ Et me vêtir ainsi qu'une fontaine en marbre...[23]
+
+ [23] _Cœur_, p. 58.
+
+Son vœu le plus cher, c'est d'
+
+ Etre dans la nature ainsi qu'un arbre humain,
+ Etendre ses désirs comme un profond feuillage,
+ Et sentir, par la nuit paisible et par l'orage,
+ La sève universelle affluer dans ses mains.[24]
+
+ [24] _Cœur_, p. 73.
+
+Saisit-on ce mélange perpétuel, cette constante fusion de l'homme et
+de la nature?
+
+ Rire, fraîcheur, candeur, idylle de l'été!
+ Tout m'émeut, tout me plaît, une extase me noie,
+ J'avance et je m'arrête; il semble que la joie
+ Etait sur cet arbuste, et saute dans mon cœur!
+ Je suis pleine d'élan, d'amour, de bonne odeur,
+ Et l'azur à mon corps mêle si bien sa trame,
+ Tout est si rapproché, si brodé sur mon âme,
+ Qu'il semble brusquement à mon regard surpris
+ Que ce n'est pas le pré, mais mon œil qui fleurit
+ Et que, si je voulais, sous ma paupière close,
+ Je pourrais voir encor le soleil et la rose[25]
+
+ [25] _Eblouissements_, p. 268.
+
+De tels accents sont très nouveaux dans notre littérature. Ils
+différencient Madame de Noailles non seulement des naturalistes qui
+décrivent la nature comme une réalité étrangère, mais d'un
+Chateaubriand, d'un Hugo, que la nature émeut certes profondément,
+mais qui devant elle n'en restent pas moins, si l'on peut dire,
+intérieurs à eux-mêmes. D'un mot et dans tout le sens de ce mot, la
+sensibilité de Madame de Noailles est panthéiste, jusque-là que la
+certitude d'une union plus étroite avec la nature dans la mort
+(étrange illusion, pour le dire en passant, de croire qu'on sera
+plus proche de la nature mort que vivant) lui tient lieu des
+espérances qu'on demande d'ordinaire à la religion:
+
+ Je ne souhaite pas d'éternité plus douce
+ Que d'être le fraisier arrondi sur la mousse...[26]
+et encore:
+
+ O mort, vraiment pourrez-vous faire,
+ Ayant dissous mon cœur content,
+ Que je sois ce que je préfère:
+ Un éclat d'azur dans le temps?[27]
+
+ [26] _Eblouissements_, p. 211.
+
+ [27] _Eblouissements_, p. 289.
+
+Telle est la puissance de cet amour qu'il empiète sur le domaine
+ordinaire des autres amours, amour humain:
+
+ Les forêts, les étangs et les plaines fécondes
+ Ont plus touché mes yeux que les regards humains[28]
+
+ [28] _Cœur_, p. 7.
+
+Amour divin:
+
+ Moi qui ne peux pas croire aux promesses des cieux,
+ Je vous adore avec la part qu'on donne à Dieu[29]
+
+ [29] _Eblouissements_, p. 211.
+
+De fait, si Madame de Noailles prie, c'est vers le soleil que monte
+sa prière:
+
+ C'est ma prière unique et ma foi naturelle
+ De plier mes genoux orgueilleux sur tes pas...[30]
+
+ [30] _Eblouissements_, p. 141.
+
+ Ma joie est un jardin dont vous êtes la rose,
+ Enorme soleil d'or, flamme en corolle éclose,
+ Héros, d'ardents regards et de flèches armé,
+ Soleil, mille soleils en vous seul enfermés!...
+ Moi seule, en vous voyant je prie et je chancelle...[31]
+
+ [31] _Ibid._, p. 81-86.
+
+Mais non plus que l'amour, l'adoration ne suffit encore à ce cœur
+qui ne se satisfait que du délire. L'aurore d'un beau jour d'été,
+lumière, azur, parfum, gazouillement d'oiseaux, bourdonnement
+d'abeilles, la remplit d'une ivresse dionysiaque:
+
+ Vivre! chanter la gloire et le plaisir de vivre!
+ --Et puisqu'on n'entend plus, ô mon Bacchus voilé
+ Frissonner ton sanglot et ton désir ailé,
+ Puisqu'au moment luisant des chaudes promenades
+ On ne voit plus jouer les bruyantes Ménades,
+ Puisque nul cœur païen ne dit suffisamment
+ La splendeur des flots bleus pressés au firmament,
+ Puisqu'il semble que l'âpre et l'enivrante lyre
+ Ait cessé sa folie, ait cessé son délire,
+ Puisque dans les forêts jamais ne se répand
+ L'appel rauque, touffu, farouche du dieu Pan
+ Ah! qu'il monte de moi, dans le matin unique,
+ Ce cri brûlant, joyeux, épouvanté, hardi,
+ Plus fort que le plaisir, plus fort que la musique,
+ Et qu'un instant l'espace en demeure étourdi...»[32]
+
+ [32] _Eblouissements_, p. 91.
+
+On le voit, l'attitude du poète en face de la nature correspond
+assez exactement, sauf quelque excès de sensualité peut-être, à
+l'image que nous pouvons nous former du Paganisme exalté des
+Mystères. Ce n'est pas la Grèce de la tradition universitaire, mais
+c'est une Grèce authentique. Une fois encore, par l'élan seul de son
+génie, Madame de Noailles renoue la chaîne interrompue de ses
+origines.
+
+Cependant, cette sensibilité si merveilleusement abondante, le seul
+amour de la nature suffira-t-il à l'absorber? Une âme moderne
+peut-elle se reposer dans le pur naturalisme? Il y a au fond de
+l'âme de Madame de Noailles, comme de tant d'âmes de son siècle, une
+inquiétude essentielle, une douloureuse ardeur de changement et de
+fuite, une fureur de toujours et de tout sentir:
+
+ Qu'aucune flèche, aucune flamme,
+ Aucune aride pâmoison
+ Ne soit épargnée à cette âme
+ Qui veut défaillir de frisson...
+ Ah! goûter tout ce qui tourmente![33]
+
+ [33] _Eblouissements_, p. 381.
+
+Si instable et oscillante est cette sensibilité qu'à la rigueur les
+extrêmes s'y touchent:
+
+ Mon Dieu! mon Dieu! la paix touche au délire aussi![34],
+
+et que sans cesse par des transitions rapides et insensibles s'y
+transmuent l'une en l'autre la volupté et la douleur:
+
+ Chère douleur, ô seul brisement délectable!...
+ Vous par qui l'on sanglote et vous par qui l'on rit,
+ Rire d'inconsolable et mortelle allégresse![35]
+
+ [34] _Eblouissements_, p. 26.
+
+ [35] _Eblouissements_, p. 311.
+
+«Je n'ai pas le sens des degrés du plaisir, dit Sabine. Il n'y a
+qu'un plaisir, c'est ce qui fait mal...»[36] Désordonnés mouvements
+du cœur, dont la nature ne saurait être l'objet, non plus que la
+cause! Aussi bien la nature elle-même suscite au cœur qu'elle ne
+suffit point à combler la nostalgie d'un autre amour:
+
+ Vaporeuse douceur de l'air tremblant et pur,
+ Paysage d'été luisant sous ma fenêtre,
+ Miel du soleil épars sur les coteaux d'azur,
+ Allégresse du jour léger qui vient de naître...
+
+ Vous dites: «Les splendeurs du matin clair sont là
+ Pour que le jeune Adam et l'Eve langoureuse
+ Reviennent habiter sous les larges lilas
+ Prés de la source sourde, au fond de l'herbe creuse[37]
+
+ [36] _Nouvelle Espérance_, p. 175.
+
+ [37] _Eblouissements_, p. 359.
+
+Madame de Noailles a brodé une variation originale sur le thème
+romantique, qu'on eût pu croire usé, de la solitude de l'homme dans
+la nature, après l'amour:
+
+ ... Vous parlez, j'entends, vous me dites: «Pauvre âme,
+ Tu ne pourras jamais être aussi bien en moi;
+ Il faut que tu me voies comme l'étang me voit,
+ Et que sans trop d'ardeur humaine tu t'emplisses
+ De mes reflets dansants et de mes ombres lisses.
+ Tu as trop de désir, trop d'espoir et d'orgueil...
+ --Ah! nature, nature, épuisante nature
+ Je vous entends; ainsi, je ne verrai jamais
+ Vos sources, vos chemins, vos feuillures de mai,
+ Sans qu'en mon cœur s'élance une blessure aiguë...
+ Ah! le plaisir charmant et doux de la ciguë
+ Qui balance sa fleur et son feuillage bas,
+ Ah! cet oiseau qui chante et qui ne pense pas...[38]
+
+ [38] _Ombre des Jours_, p. 124-125.
+
+Qu'on lise tout le poème, et puis qu'on relise le _Lac_ et la
+_Tristesse d'Olympio_; s'il n'a ni le sublime pathétique de l'un, ni
+la magnificence de l'autre, il a sur tous les deux la supériorité de
+la précision analytique. Ç'a été et c'est la tâche de quelques-uns
+des meilleurs écrivains d'aujourd'hui de préciser par l'analyse le
+vague constitutif de la sensibilité romantique.
+
+ * * * * *
+
+Sur sa façon de sentir l'amour, Madame de Noailles est beaucoup plus
+brève que sur sa façon de sentir la nature. Dans ses trois volumes
+de vers, on trouverait à peine une douzaine de pièces consacrées à
+un sentiment qui remplit d'ordinaire les productions féminines, et
+ces pièces, si ingénieusement qu'on les rapproche, ne forment pas
+l'histoire d'un cœur. Trois ou quatre d'entre elles font allusion à
+des déceptions répétées, déceptions ordinaires, inévitables, mais
+particulièrement sensibles à ce cœur né pour souffrir.
+
+ Je t'expliquais parfois cette peine que j'ai
+ Quand le jour est trop tendre ou bien la nuit trop belle.
+ Nous menions lentement nos deux âmes rebelles
+ A la sournoise, amère et rude tentative
+ D'être le corps en qui le cœur de l'autre vive;
+ Et puis, un soir, sans voix, sans force et sans raison,
+ Nous nous sommes quittés; ah! l'air de ma maison,
+ L'air de ma maison morne et dolente sans toi,
+ Et mon grand désespoir étonné sous son toit![39]
+
+ [39] _Ombre des Jours_, p. 156.
+
+Mais quoi! C'est la destinée commune de tous les cœurs qui ont trop
+d'amour. Il y a de Saint-Paul un mot simple et profond: «Quoique,
+écrit l'apôtre, en aimant davantage, je sois peut-être moins aimé».
+Ainsi Madame de Noailles:
+
+ Tu vas, toi que je vois, mon ombre, ô mon moi-même,
+ Cherchant quelque épuisant et merveilleux bonheur,
+ Mais l'espoir tremble, l'air est las, la vie a peur,
+ Tu vas, ayant toujours plus aimé qu'on ne t'aime,
+
+ Plus aimé, ou du moins plus âprement aimé,
+ D'une plus imminente et guerrière détresse...[40]
+
+ [40] _Ombre des Jours_, p. 149.
+
+Alors, sous l'intolérable douleur de la récente blessure, c'est un
+âpre, un ardent désir de silence, d'oubli, de mort:
+
+ Ne plus aimer surtout, ah! c'est surtout cela!...
+ Les yeux, les yeux, ne plus se souvenir des yeux
+ Des yeux qu'on a aimés, mauvais comme des pierres!
+ Ces yeux profonds, avec des flèches au milieu
+ Ah! qu'ils ferment en nous leurs cils et leurs paupières!
+ Amour, allez-vous-en pour qu'on puisse mourir...[41]
+
+ [41] _Ibid._, p. 158.
+
+C'est le retour à l'apaisante nature:
+
+ Maintenant je le sens, moi dont le cœur est tel
+ Qu'aucun désir n'y peut demeurer long et grave,
+ Je garde pour vous seule un amour immortel
+ O beauté des jardins, indolente et suave![42]
+
+ [42] _Ibid._, p. 160.
+
+Paix trompeuse, que viennent soudain traverser d'aigus, de
+déchirants souvenirs:
+
+ L'ombre d'un autre cœur a de plus noirs détours
+ Que la nuit orageuse, impénétrable et sombre;
+ Eclairs des faux regards, phare du faux amour
+ Où menez-vous l'espoir, qui se brise et qui sombre!
+
+ Le passé vit en moi ce soir, ce trop chaud soir...[43]
+
+ [43] _Ombre des Jours_, p. 165-166.
+
+O folie dont rien ne peut guérir! Ce cœur qui d'un si rude élan
+s'est porté vers l'amour jamais ne se déprendra de l'amour:
+
+ Enfants, regardez bien toutes les plaines rondes,
+ La capucine avec ses abeilles autour,
+ Regardez bien l'étang, les champs, avant l'amour,
+ Car après on ne voit plus jamais rien du monde.
+
+ Après l'on ne voit plus que son cœur devant soi,
+ On ne voit plus qu'un peu de flamme sur sa route,
+ On n'entend rien, on ne sait rien, et l'on écoute
+ Les pieds du triste Amour qui court ou qui s'asseoit.[44]
+
+ [44] _Ombre des Jours_, p. 165.
+
+Qu'il vienne donc, le désirable et redoutable amour. Non seulement
+on consent à l'accueillir, mais de tout son être on l'appelle. Par
+une étrange fusion du caractère viril avec le féminin, l'amour dans
+l'œuvre de Madame de Noailles n'est pas seulement passion, il est
+_action_, recherche et presque provocation. Un poème de l'_Ombre des
+Jours_ fait entendre cette curieuse plainte:
+
+ Et je rentrais alors ivre du temps d'été,
+ Lasse de tous cela, morte d'avoir été
+ Moi le garçon hardi et vif, et toi la femme...
+
+Sabine de Fontenay, à la fin d'une soirée passionnée de musique,
+retient son cousin Jérôme. Ils sont là en face l'un de l'autre, elle
+confuse et misérable, lui nerveux et pâle. L'homme se dérobe:
+«Sabine, dit-il en tremblant, vous devriez aller vous reposer, il
+est tard, vous partez demain.--Et puis il se passa la main sur le
+front comme s'il voulait en arracher une pensée pesante, une
+douleur, et Sabine crut qu'il pleurait. Alors _elle le pressa contre
+elle d'une terrible tendresse_...»[45]. La même Sabine plus tard, la
+première fois qu'elle voit chez lui Philippe Forbier, un ami de son
+mari, éprouve une grande difficulté à partir, à le quitter, la
+seconde fois, avec la sûreté de l'instinct, prend une syncope, et la
+troisième se laisse tomber contre sa poitrine. La récente
+émancipation de la femme ménage aux amateurs de complexités
+psychologiques de précieux et neufs divertissements... Le miracle
+c'est que, si contraire à l'idée ou à l'idéal, sans doute un peu
+artificiels, que l'homme conçoit volontiers de l'amour féminin,
+l'amour chez l'héroïne de Madame de Noailles n'en garde pas moins
+une entière noblesse: il la doit avant tout à son courage, à l'élan
+sans restriction ni réserve qui le jette vers la douleur. Ce n'est
+pas Sabine de Fontenay qui, pareille à l'Homme libre de Barrès,
+s'arrête jamais avant de se nuire, mais elle se précipite sur toutes
+les pointes de la vie de façon à s'y déchirer.
+
+ [45] _Nouvelle Espérance_, p. 92-93.
+
+ * * * * *
+
+Au reste, cette analyse est loin d'épuiser la signification du mot
+amour chez Madame de Noailles. D'abord, et c'est un trait par où
+elle se révèle de lettres, l'amour n'est pas seulement pour elle ce
+sentiment étroit et tenace qui s'attache à un être particulier.
+Sabine un soir avec Philippe entend passer sous ses fenêtres une
+manifestation d'étudiants, et ce tumulte dans l'ombre l'enivre.
+«Qu'est-ce qu'il vous faut, à vous, lui demande Philippe tristement,
+qu'est-ce ce qu'il vous faut pour être heureuse»?--«Votre amour,
+répond-elle, puis elle ajoute: Et la possibilité de l'amour de tous
+les autres»[46]. Ainsi Madame de Noailles, dans l'exquis poème de
+l'_Ombre des Jours_:
+
+ J'ai dit ce que j'ai vu et ce que j'ai senti,
+ D'un cœur pour qui le vrai ne fut point trop hardi,
+ Et j'ai eu cette ardeur par l'amour intimée
+ Pour être après la mort parfois encore aimée,
+ Et qu'un jeune homme alors lisant ce que j'écris,
+ Sentant par moi son cœur ému, troublé, surpris,
+ Ayant tout oublié des épouses réelles
+ M'accueille dans son âme et me préfère à elles[47]
+
+ [46] _Nouvelle Espérance_, p. 266.
+
+ [47] _Ombre des Jours_, p. 170.
+
+Sabine, nous dit-on encore, par moments «ne savait plus vers qui
+allaient ses espoirs; cela s'étendait, devenait infini; elle
+imaginait des horizons de soleil immense, des foules venues vers
+elle, et elle la déesse de l'éternel désir»[48]. Etre la _déesse de
+l'éternel désir_: telle est la forme que prend dans un cœur féminin
+l'amour de la gloire.
+
+ [48] _Nouvelle Espérance_, p. 314.
+
+Ce n'est pas tout encore. Le mot désir, comme le mot amour, est
+équivoque, ou plutôt multivoque, et la plupart des hommes n'usent de
+ces mots que dans un seul de leurs sens, dès lors en chaque cas
+aisément déterminable. Mais, selon une profonde remarque de Barrès,
+à certaines âmes, aux plus complexes et aux plus sensitives, le
+vocabulaire commun devient insuffisant; elles trouvent en elles une
+puissance infinie d'expansion, de jaillissement, elles disent désir,
+amour, et cela signifie, suivant le plan de leur vie intérieure sur
+lequel cette puissance se réalise, désir d'aimer, désir d'être
+aimée, amour de la nature, amour d'un être, amour de l'humanité,
+amour de la gloire, héroïsme, désir sans nom, pur amour. Nous avons
+parcouru déjà chez Madame de Noailles quelques-uns de ces sens du
+mot amour; nous y trouvons la plupart des autres. Et d'abord il y a
+en elle une immense pitié de la souffrance et de la misère humaines
+qui l'eût sans doute dévoyée vers l'humanitarisme, si l'influence de
+Barrès ne l'en eût heureusement détournée; je dis heureusement, car
+dans l'ordre de l'activité morale l'amour n'est rien sans le
+renoncement, le don de tout l'être, et c'est sans doute le vice
+profond de l'humanitarisme philanthropique de méconnaître cette
+vérité de principe; or Madame de Noailles ignore le renoncement.
+Mais qu'on lise les poèmes intitulés: _Fraternité_[49], _La
+Justice_,[50] _Les Malheureux_,[51] ou telles pages de la _Nouvelle
+Espérance_[52] et du _Visage Emerveillé_[53] sur les criminels: on y
+sentira palpiter une émotion sincère. «Quand j'étais petite, un
+soir, je revenais en voiture avec mon père, et nous avons rencontré
+sur la route un homme qui passait entre deux gendarmes. Mon père m'a
+dit: «Vois, c'est sans doute un voleur». Ah! le mot voleur, comme il
+m'avait fait peur, comme il est redoutable! et j'ai regardé.
+C'était, entre deux gendarmes, un homme pauvre qui avait l'air
+fatigué»!
+
+ [49] _Cœur innombrable_, p. 167.
+
+ [50] -- -- p. 171.
+
+ [51] -- -- p. 174.
+
+ [52] _Nouvelle Espérance_, p. 150-179.
+
+ [53] _Visage_, p. 57.
+
+Mais la société d'élection de Madame de Noailles, ce sont les héros;
+la dernière et très belle pièce des _Eblouissements_ leur est
+dédiée. L'héroïsme devait tenter Madame de Noailles, étant l'état le
+plus élevé où atteignent les âmes qui unissent à une extrême
+générosité un vif sentiment d'elles-mêmes.
+
+ Que d'autres cherchent l'air des bois, de la montagne,
+ Et la brise des Océans,
+ Je m'enfonce dans l'ombre où nul ne m'accompagne,
+ Je respire chez les géants![54]
+
+ [54] _Eblouissements_, p. 408.
+Et c'est une suite magnifique de virils accents, auxquels la
+dernière strophe seule mêle un accent très féminin:
+
+ Je viens, portant sur moi la douce ardeur des mondes
+ Et tenant les fleurs de l'été,
+ Accueillez-moi ce soir dans l'ombre où se confondent
+ _L'héroïsme et la volupté_!
+
+Ainsi Sabine de Fontenay s'écriait: «N'est-ce pas, l'héroïsme et la
+sensualité sont la même chose, l'héroïsme est la plus âpre
+sensualité?»[55] Et c'est assurément une question de savoir si
+certains états élevés peuvent être ainsi sensualisés impunément...
+
+ [55] _Nouvelle Espérance_, p. 164.
+
+Tant de formes diverses de l'amour ont-elles enfin épuisé la source
+où elles s'alimentent? Madame de Noailles a insisté à diverses
+reprises, douloureusement, sur l'impuissance des mots ou des actes à
+égaler l'abondance et l'ardeur de sa vie intérieure:
+
+ Je ne pourrais jamais exprimer mon desir
+ L'ardeur qui me terrasse,
+ Ni si les monts d'argent me prêtaient leur soupir
+ Soulevé dans l'espace,
+
+ Ni si le lis brûlant me donnait son odeur
+ Dans l'azur infusée
+ Ni si toute la mer se groupait dans mon cœur
+ Pour jaillir en fusée!...[56]
+
+ Tant de rêve, d'amour, de désir, tant d'élans,
+ C'est un si grand martyre;
+ Hélas! mourir un soir, le cœur encor brûlant
+ Sans avoir pu tout dire...[57]
+
+ [56] _Eblouissements_, p. 57-58.
+
+ [57] _Ibid._, page 27.
+
+Avec cette angoisse parfois alterne cet état de plénitude supérieure
+où l'amour, comme s'il répugnait à se limiter en se déterminant,
+semble se prendre lui-même pour objet, et se reposer dans son
+infinitude:
+
+ Je ne sais ce que j'aime; j'aime[58]
+
+ [58] _Ibid._, p. 300.
+
+Mais l'amour ne saurait longtemps se soustraire à sa loi, qui est
+de se répandre; s'il a paru se replier sur soi, c'était pour
+s'accumuler; et s'il s'accumule, c'est pour plus puissamment
+jaillir. Le poète peut se rendre justement ce magnifique témoignage:
+
+ Nul cœur humain jamais n'eut autant de frissons;
+ Mon rêve est un si vif et si ardent buisson
+ Que si j'ouvre mes bras où la tendresse abonde,
+ Il tombe malgré moi de l'amour sur le monde!
+
+Amour d'artiste en dernière analyse, au moins pour la plus grande
+part, suspect à tort et à raison à l'apôtre et à l'homme de bien.
+Madame de Noailles en marque très exactement la qualité dans les
+vers qui suivent:
+
+ Amoureuse du vrai, du limpide et du beau,
+ J'ai tenu contre moi si serré le flambeau,
+ Que, le feu merveilleux ayant pris à mon âme,
+ J'ai vécu exaltée et mourante de flammes![59]
+
+ [59] _Eblouissements_, p. 85.
+
+Et voilà, n'est-il pas vrai, un jour saisissant sur cet être
+étrange, le poète, victime sans dévouement, qui du feu qui le
+consume nous éclaire.
+
+ * * * * *
+
+Dans les poèmes qui ont été inspirés à Madame de Noailles par la
+pensée de la mort, on retrouve le même mélange que nous avons déjà
+signalé chez elle de féminité et de fermeté virile. Et d'abord,
+Madame de Noailles redoute, plus que tout peut-être, cette mort
+avant la mort qu'est pour la femme la vieillesse. Qui n'a dans la
+mémoire le début de _Jeunesse_, avec sa seconde strophe dont on a le
+cœur serré comme d'une étreinte physique:
+
+ Pourtant tu t'en iras un jour de moi, Jeunesse,
+ Tu t'en iras, tenant l'Amour entre tes bras,
+ Tu t'en iras, je pleurerai, tu t'en iras
+ Jusqu'à ce que plus rien de toi ne m'apparaisse.
+
+ La bouche pleine d'ombre et les yeux pleins de cris
+ Je te rappellerai d'une clameur si forte
+ Que pour ne plus m'entendre appeler de la sorte
+ La mort entre ses mains prendra mon cœur meurtri[60]
+
+ [60] _Ombres des Jours_, p. 3.
+
+La pièce qui ouvre les _Eblouissements_, d'une violence moins
+tendue, atténuée de mélancolie, est peut-être plus pathétique
+encore:
+
+ Quelquefois, dans la nuit, on s'éveille en sursaut,
+ Et, comme un choc qui brise et qui perce les os
+ On songe au temps qui fuit, aux plus jeunes années,
+ A l'aurore enflammant les vitres fortunées...[61]
+
+ [61] _Eblouissements_, p. 3.
+
+Conformément à son génie, Madame de Noailles éprouve de la mort une
+horreur surtout physique:
+
+ Et pourtant il faudra nous en aller d'ici
+ Quitter les jours luisants, les jardins où nous sommes,
+ Cesser d'être du sang, des yeux, des mains, des hommes,
+ Descendre dans la nuit avec un front noirci,
+ Descendre par l'étroite, horizontale porte,
+ Où l'on passe étendu, voilé, silencieux,
+ Ne plus jamais vous voir, ô lumière des cieux!
+ Hélas! je n'étais pas faite pour être morte![62]
+
+ [62] _Eblouissements_, p. 52.
+
+Remarque-t-on l'accent attendri et humble de ce dernier vers? Seule
+la pensée de la mort a ce pouvoir de fondre la violence et de briser
+l'orgueil de Madame de Noailles. Deux ou trois des plus précieux
+poèmes des _Eblouissements_ sont de cette veine, rare chez elle,
+d'humilité tendre, entr'autres l'exquis _Nocturne_:
+
+ Tu dormiras dans l'ombre et ta petite gloire
+ Assise en ce tombeau
+ Ne fera pas ta nuit moins secrète et moins noire
+ Ne te tiendra pas chaud.
+
+ Aucune fleur ne peut désennuyer les mortes,
+ Leur bonheur est cessé...
+ Celui qui les aimait n'a pas rouvert la porte
+ Où elles ont passé.
+
+ Il faudrait, pour qu'un peu de plaisir les rassure
+ Que le plus cher amant
+ Leur dise: Vois, je viens pour baiser ta chaussure
+ Et tes deux pieds charmants
+
+ Qu'il leur dise: Voyez, votre chambre creusée
+ Plus qu'un autre me plaît;
+ Ce lit étroit, ce plafond bas, ces mains usées
+ Sont ce que je voulais...
+
+Plainte discrète, faiblesse qui s'avoue, résignation touchante;
+mais le poème ne finit pas, qu'un sursaut d'orgueil ne le soulève:
+
+ Mais, ah! quelle rumeur trouble encor notre somme
+ Et rend mon cœur jaloux?
+ J'entends, dans l'ombre affreuse et glissante où nous sommes
+ Les dieux parler de vous.[63]
+
+ [63] _Les Eblouissements_, p. 362-364.
+
+C'est en effet dans la certitude de sa gloire que Madame de Noailles
+puise le secours le plus efficace contre la douleur de devoir
+mourir:
+
+ J'écris pour que le jour où je ne serai plus
+ On sache comme l'air et le plaisir m'ont plu
+ Et que mon livre porte à la foule future
+ Comme j'aimais la vie et l'heureuse nature.[64]
+
+ [64] _Ombre des Jours_, p. 169.
+
+Son corps éternel comme la terre d'où il est sorti et où il
+retourne, son âme éternelle dans la mémoire des hommes, telle est
+l'idée ou plutôt l'image double, et peut-être tout de même un peu
+simple, que se fait Madame de Noailles de sa vie future. C'est sans
+doute une mauvaise condition pour philosopher que d'être avant tout
+un être d'imagination comme sont les poètes, si le propre et la
+définition même de la pensée spéculative est d'être une pensée sans
+images. Supérieure ou extérieure au préjugé, à la foi imposée du
+dehors, peu apte à la pensée métaphysique, Madame de Noailles flotte
+dans un état d'indécision et de trouble, qui a du moins l'avantage
+de prêter à d'émouvantes rêveries:
+
+ Hélas! douleur d'aller s'effaçant tout entière,
+ Désir de n'être pas de la cendre au tombeau,
+ De voir encor le jour et le matin si beau,
+ D'errer dans l'étendue heureuse et sensuelle,
+ De boire à son calice et de s'enivrer d'elle!
+ Ah! comme tout bonheur soudain semble terni
+ Pour un cœur sans espoir qui conçoit l'infini...[65]
+
+ [65] _Eblouissements_, p. 24.
+
+Tout ce poème à Lamartine est courageux, pathétique, abondant en
+beautés. Est-il _beau_ dans le sens absolu du terme? Là-dessus on
+peut discuter. Mais là où n'est pas la vérité peut-il y avoir beauté
+parfaite? Le plus somptueux manteau perd de sa splendeur, jeté sur
+une ossature insuffisante.
+
+ * * * * *
+
+Les romans de Madame de Noailles doivent être considérés, sauf
+certaines réserves que nous indiquerons, comme un complément de son
+œuvre lyrique. Ce point de vue, en même temps qu'il nous inquiète
+sur la légitimité d'un genre un peu hybride, nous rassure sur le
+plaisir qu'en l'espèce nous y prenons.
+
+Il n'y a rien de moins cohérent que l'intrigue de la _Domination_,
+rien de moins consistant que le caractère d'Antoine Arnault, le
+«dominateur». Ce jeune homme, qui nous est présenté aux premières
+pages du livre comme un ambitieux de l'espèce des Alexandre et des
+César, à la dernière meurt d'amour comme un nouveau Werther. Mais ne
+meurt-il pas plutôt de ce que le livre a atteint la page 307? Quoi
+qu'il en soit, une rupture, un flirt très poussé avec la fille d'un
+écrivain illustre, deux liaisons élégantes et une passade, un siège
+à la Chambre, un excellent mariage, l'amour chaste et brûlant de sa
+belle-sœur, tel est, par ordre chronologique, le bilan de ses
+succès; dans tout cela pas trace de plan, de persévérance, de
+fourberie, d'aucune des vertus qui font l'ambitieux véritable...
+D'une manière générale, les figures d'hommes qui apparaissent dans
+les romans de Madame de Noailles sont pâles, sans relief, dénuées de
+vérité objective. Exceptons-en toutefois deux ou trois silhouettes
+de _grotesques_, Henri de Fontenay de la _Nouvelle Espérance_,
+l'aumônier du _Visage_, exquissées à grands traits ironiques, fermes
+et signifiants. Il y a là un aspect du talent de Madame de Noailles
+que nous aimerions à voir se développer.
+
+Les figures de femmes, au moins celles de premier plan, sont plus
+vivantes, plus objectives, de cette objectivité particulière où
+atteignent les lyriques par l'approfondissement d'eux-mêmes. Donna
+Marie, la petite nonne, Sabine de Fontenay, autant de masques
+fragiles sous lesquels perce à tout instant le visage ébloui,
+émerveillé de l'auteur. De là les plus amusantes contradictions
+entre la situation où on les place, le caractère qu'on leur prête,
+et telles de leurs manières de penser ou de sentir. La petite nonne
+du _Visage_ fait voir, en même temps que des ingénuités d'enfant
+sage, des audaces, d'ailleurs charmantes, de Faunesse, et témoigne
+ça et là d'une conscience d'elle-même et d'une science du cœur bien
+rares dans un âge si tendre. «O Julien, dit-elle à son amant qui
+vient de la rudoyer, laissez-moi vous dire, pendant que vous parliez
+ainsi je ne vous en ai pas un instant voulu; la grande injustice des
+hommes envers les femmes, elle est une part profonde de la
+volupté».[66] Qu'elle vienne après cela nous faire accroire qu'elle
+a rendu à Julien les _Fleurs du Mal_ sans les lire.[67] «Je sais
+maintenant, dit-elle ailleurs, pourquoi l'expression de la douleur,
+sur un visage, est si touchante et si troublante; c'est parce
+qu'elle révèle que l'être n'a plus aucune défense personnelle. Une
+âme malheureuse est toute prête pour la mort et pour la
+volupté».[68] Rien n'est plus exact, mais est-ce bien la même
+personne qui aux premières pages du livre ne rêve que pureté, et qui
+quelques pages plus loin, parce que son ami l'a embrassée, déclare:
+«Mon ami ne m'aime pas autant qu'il le dit, s'il m'aimait vraiment
+il n'aurait pas fait ce qu'il a fait»? On sent l'artifice; Madame
+de Noailles manque sans cesse à cette condition première de la
+vraisemblance, qui est qu'un caractère demeure constant avec
+lui-même. Seule peut-être la figure de Sabine de Fontenay est
+exempte de ce défaut, parce qu'il y a une harmonie en somme
+suffisante entre la donnée initiale du livre et la vie intérieure
+_possible_ de Madame de Noailles, et que d'ailleurs Madame de
+Noailles a l'imagination subjective, au contraire de l'objective,
+très développée... Ainsi se précise pour nous le sens de l'œuvre
+romanesque de Madame de Noailles: nous l'avons vu, Madame de
+Noailles est avare de confidences sur sa façon de sentir l'amour;
+l'intérêt de Sabine de Fontenay, et secondairement de ses autres
+héroïnes, c'est de nous éclairer sur sa façon de le concevoir, ou
+plus exactement de le _voir_.
+
+ [66] _Visage_, p. 193.
+
+ [67] _Ibid._, p. 109.
+
+ [68] _Ibid._, p. 184.
+
+Sabine de Fontenay c'est, pourrait-on dire, la petite-fille d'Emma
+Bovary devenue, par une fortune inespérée, châtelaine de la
+Vaubyessard. Née comme Emma pour les agitations du cœur, et plus
+précocement avertie qu'elle, dès l'enfance elle a jugé que «les
+élans et les rêves de la passion font l'emploi, l'orgueil et la
+dignité de la destinée».[69] Mariée, comme elle encore, à un homme
+bon, honnête et médiocre, elle essaie d'abord, elle aussi,
+d'éveiller en lui un écho aux ardentes et confuses aspirations de
+son cœur. Déçue bientôt dans son effort, elle se détourne, sinon
+sans regrets du moins sans remords, conformément à l'immoralisme
+contemporain, vers d'autres amours. Riche et d'un monde où la femme
+est relativement libre d'elle-même, Sabine échappe aux embarras
+d'argent, à M. Lheureux, aux mille difficultés extérieures qui font
+de _Madame Bovary_, suivant le point de vue, un mélodrame, et c'en
+est le défaut, ou bien, et c'en est la supériorité, une exacte et
+forte étude sociologique; elle pourra développer sans entraves le
+cours de ses expériences sentimentales. Plus cultivée qu'Emma,
+nourrie de littératures autrement complexes, elle offre, et c'est là
+son originalité et son charme, un curieux mélange de sensualité
+violente et presque élémentaire, et d'intelligence raffinée: mélange
+bien moderne, s'il pourrait servir à définir les œuvres les plus
+caractéristiques de notre littérature depuis Baudelaire. Ce qu'elle
+cherche dans l'amour, ce n'est ni le don ni l'abandon du cœur, elle
+a un sentiment trop vif d'elle-même, elle entend posséder autant
+qu'être possédée; ce n'est pas le plaisir, il n'est rien de plus
+court et de plus vite épuisé que le plaisir; ce n'est pas le
+bonheur, elle a toujours désiré pire; c'est l'émotion brute,
+exaltante ou terrassante, c'est le bouleversement de tout l'être,
+c'est ce que la vie peut offrir de plus fou, de plus trouble et de
+plus amer. Ce qu'elle veut, c'est sentir, sentir toujours davantage
+et se sentir sentir, fût-ce au prix des plus dures douleurs: la
+douleur est infinie, pour peu qu'elle se complique d'intelligence.
+Prodigieuse faculté de jouir et de souffrir! Philippe Forbier vient
+de lui avouer son amour; ils sont là tous les deux, hagards, n'osant
+pas se rapprocher l'un de l'autre. «Elle sentait une sensualité
+grave s'élever autour d'elle, contre elle, comme une vague qui,
+montant, l'obligeait à renverser un peu la tête, les narines
+battantes, pour respirer, résister à cet étouffement. Elle avait les
+yeux fixes et amincis, les lèvres un peu relevées sur les dents
+qu'elle tenait serrées, et comme mordant sur une admirable sensation
+de plaisir...»[70] Philippe la regarde, et elle se sent «mourir des
+pieds jusqu'au cœur. Avec une violence rapide et complète, elle
+souhaita qu'il n'eût plus ni ses yeux, ni son sourire, ni sa voix,
+ni aucun de ses gestes, aucune de ses attitudes, plus rien de
+lui-même qui la ravissait jusqu'à de telles douleurs».[71] Véritable
+femme, en qui non seulement toute émotion, mais le souvenir et
+l'imagination même de l'émotion aboutissent immédiatement au trouble
+physique. Quand Philippe doit pour un temps s'éloigner d'elle, sa
+raison consent à la séparation, mais son corps se révolte. Debout
+contre lui, elle dit doucement, les yeux fermés: «Voilà, vous allez
+partir, vous partez, j'imagine que c'est maintenant que vous partez,
+je vais voir ce que cela me fait». Elle resta un moment
+silencieuse, et rouvrant les yeux où de la terreur s'évaporait, elle
+dit: «Ce n'est pas possible, cela fait mal dans les os... C'est dans
+les épaules et dans les genoux que je ne peux pas vous quitter...»
+Cependant, dans ses plus vives extases comme dans ses pires
+angoisses, elle demeure lucide, maîtresse de sa pensée, elle
+ironise, elle s'analyse, elle généralise. Au sortir des bras de
+Philippe rentrée chez elle, elle parle, rit, ne trouve en elle que
+repos et satisfaction. «_Seule l'absence d'Henri_ (son mari) _la
+troublait un peu, sa présence lui eût donné plus de sécurité_».[72]
+A Philippe absent, elle écrit: Ce n'est pas vous que j'aime; j'aime
+aimer comme je vous aime... Je n'attends de vous que mon amour pour
+vous».[73] «Les hommes ont de la conscience, lui écrit-elle encore.
+Les femmes, mon ami, n'ont pas de conscience; elles ont une
+épouvantable volonté de n'être pas plus malheureuses qu'elles ne
+peuvent».[74] Mais une intelligence si pénétrante appliquée à une
+émotivité si violente, loin de l'atténuer l'exacerbe, en multipliant
+pour elle les occasions de sentir. De sa volupté, de ses douleurs et
+de sa connaissance d'elle-même Sabine se compose un breuvage avec
+quoi elle se tue. La morphine qu'elle prend un soir où l'absence de
+Philippe lui est intolérable ne fait qu'achever l'œuvre de mort...
+A dire le vrai ce suicide, pour vraisemblable qu'il soit,
+n'apparaît pas comme nécessaire, dans le sens psychologique du
+terme. On garde le sentiment qu'une cure d'altitude bien choisie,
+surveillée par une tendre amitié rendrait l'équilibre à ce système
+nerveux surmené, exténué. Si _Madame Bovary_, est un mélodrame, la
+_Nouvelle Espérance_ n'est pas une tragédie. Il reste que Madame de
+Noailles a créé en Sabine de Fontenay une figure intensément
+vivante, hautement représentative à la fois et très neuve: oui d'une
+originalité inoubliable vraiment avec son impudeur et sa noblesse,
+son égotisme et son ardeur à souffrir, son tumulte, ses cris, ses
+colères, ses ravissements, toute cette sensibilité où nulle
+sentimentalité ne se mêle, ingénue et violente, trouble, âcre,
+amère.
+
+ [69] _Nouvelle Espérance_, p. 15.
+
+ [70] _Nouvelle Espérance_, p. 229.
+
+ [71] _Ibid._, p. 231.
+
+ [72] _Ibid._, p. 234.
+
+ [73] _Nouvelle Espérance_, p. 305.
+
+ [74] _Ibid._, p. 320.
+
+On peut cueillir çà et là dans les romans de Madame de Noailles de
+fines ou fortes indications de psychologie féminine. La femme y
+apparaît toujours incomplète, insatisfaite, penchante, achevée
+seulement par les caresses des hommes, mais courbée sous tout
+l'univers, esclave qui se fait une volupté de sa servitude. Osant
+enfin être elle-même, elle dévoile hardiment que toute sa vie
+intérieure est à base de sensualité et que tout ce qui émeut
+pareillement sa sensualité est pour elle une seule et même chose.
+«Voyez, mon Dieu, si M. l'aumônier, pour nous toucher, nous rappelle
+notre petite enfance, nos jeux, notre père mort, nous pleurons;...
+et si une de nos sœurs nous donne un bouquet à respirer, nous
+respirons fort d'abord et nous soupirons après; et si notre ami met
+son cœur près de notre cœur, nous ne savons plus rien que son
+désir, et notre désir plus tendre encore que le sien. _Toutes ces
+choses, mon Dieu, sont une seule chose, la même chose_».[75] Elle
+nous révèle le goût singulier qu'elle trouve aux brutalités de la
+jalousie masculine. «Ils croient nous offenser, ils ne peuvent que
+nous émouvoir, notre orgueil est terrible en nous, mais aux instants
+de la volupté, nous n'avons que de la volupté».[76] Voici une bien
+spirituelle définition de la conscience: «La conscience, c'est une
+tristesse qu'on éprouve après un acte qu'on vient de faire et qu'on
+referait encore».[77] Voici une vue terriblement pénétrante sur ces
+régions souterraines de l'âme où les sentiments, les instincts, les
+désirs, non encore divisés et endigués par l'éducation, communiquent
+et se mêlent selon de mystérieuses affinités. «Ah! dans la douleur
+et la honte, dans le courage et l'héroïsme, dans le parfum
+des tombeaux, qu'y a-t-il toujours de perfide, de sensuel,
+d'inavouable?»[78]
+
+ [75] _Visage_, p. 101.
+
+ [76] _Ibid._, p. 156.
+
+ [77] _Ibid._, p. 47.
+
+ [78] _Domination_, p. 67.
+
+On voit dans quelle mesure les romans de Madame de Noailles nous
+peuvent instruire, sont riches de vérité objective. Quant à nous
+charmer et à nous émouvoir, de la même façon exactement que sa
+poésie, il n'est presque pas une page d'eux qui n'y réussisse. La
+_Domination_ abonde en délicieuses impressions de voyage; le _Visage
+émerveillé_ est l'hymne le plus frais à l'Amour et à la Nature; la
+_Nouvelle Espérance_ est un poignant poème de l'Amour et de la Mort.
+
+ * * * * *
+
+Il faut le dire: l'art de Madame de Noailles n'est pas égal à son
+génie; il pèche par défaut, par excès et par artifice.
+
+Le défaut est de la pensée. Non pas que nous estimions avec certains
+que l'intelligence de Madame de Noailles soit inférieure à sa
+sensibilité, et de nombreuses pages de la _Nouvelle Espérance_
+surtout témoignent surabondamment du contraire, mais trop souvent
+cette intelligence fonctionne à côté de cette sensibilité, sans s'y
+mêler suffisamment. Une sensibilité aussi mobile, aussi torrentielle
+devrait être surveillée, réglée, distribuée par une raison ferme,
+maîtresse d'elle-même et de toute l'âme; nous avons déjà touché ce
+point. Il n'est pas permis d'appliquer indistinctement l'épithète de
+_sublime_ à l'odeur de l'aubépine,[79] ou au plaisir qu'on prend à
+Venise,[80] et à la musique de Beethoven ou en général à l'héroïsme;
+du moins les deux premiers emplois du terme, en même temps qu'ils
+font sourire, affaiblissent les deux autres, seuls justifiés. Si
+Sabine à la moindre contrariété _s'affole_, nous la plaignons, mais
+que va-t-il lui rester d'âme pour les grandes douleurs? Il ne suffit
+pas d'une extrême hyperesthésie pour pénétrer le fond de la douleur
+ni de la joie humaines; or Madame de Noailles n'a pas que cela, nous
+l'avons assez montré, mais l'identité des expressions dont elle use
+pour signifier de purs états nerveux et de véritables états d'âme
+prête à de fâcheuses confusions. Il faut qu'elle introduise un ordre
+plus strict, une mesure plus rigoureuse dans les mouvements de sa
+merveilleuse sensibilité. C'est du perfectionnement intérieur de
+l'artiste que dépend essentiellement le progrès de son art.
+
+ [79] _Eblouissements_, p. 286.
+
+ [80] _Eblouissements_, p. 16.
+
+D'un point de vue plus technique, on peut relever chez Madame de
+Noailles des artifices de composition et de style. Nous l'avons vu,
+ses romans sont mal construits; mais ses poèmes eux-mêmes malgré
+leur ordinaire brièveté, ne le sont pas toujours parfaitement. La
+_Prière devant le Soleil_ se compose d'au moins trois poèmes
+distincts. Il n'y a rien de plus artificiel que la transition du
+second au troisième:
+
+ Pourtant, Soleil, ayant oublié tout cela...[81]
+
+ [81] _Eblouissements_, p. 385.
+
+Une des plus belles pièces des _Eblouissements_, _Paganisme_, dans
+sa première partie développe le conflit entre les deux âmes
+romantique et classique de Madame de Noailles, et, malgré une
+certaine surcharge d'images, le développement est conduit d'une
+belle et ferme allure; la seconde partie célèbre la victoire
+définitive de l'âme classique; le poète se tourne avec amour vers la
+Grèce sa véritable patrie:
+
+ Je viendrai, mes deux mains tenant la double flûte...
+ Au-dessus des enclos luiront des figues bleues;
+ Pour cueillir ces fruits chauds entr'ouverts dans l'azur
+ Je presserai si bien mon corps contre le mur
+ Que je serai semblable à ces nymphes des frises
+ Dont la jambe et la main sont dans la pierre prises[82]
+
+ [82] _Eblouissements_, p. 187.
+
+On remarquera au passage ces trois derniers vers, pur joyau de grâce
+hellénique... Jusqu'ici tout est bien; mais il s'agit de terminer le
+poème; le poète sent qu'il serait beau de s'élever à une idée plus
+générale, d'ouvrir à l'esprit une vaste perspective, d'élargir et
+d'approfondir l'horizon, et pour ce faire il recourt à la pensée de
+la mort, dont telle est effet la vertu ordinaire:
+
+ Et désormais sans voix, sans effort, sans souhaits,
+ Ayant touché l'immense et débordante paix,
+ Voyageuse arrivant et qui baise la porte,
+ Ne désirant plus rien je serai bientôt morte...
+
+Mais la poète s'est trompé; comme il n'y a aucune raison de supposer
+que le sol de la Grèce ou l'exaucement de ses désirs lui seront
+réellement mortels, l'hypothèse de sa mort ne peut apparaître que
+comme une gentillesse de conversation, déplacée en cette fin d'un
+grave et émouvant débat. La grande idée de la mort ne saurait être
+employée comme finale à tout faire... Et d'ailleurs il n'entre pas
+un instant dans notre pensée de suspecter la sincérité de Madame de
+Noailles, mais la sincérité elle-même a besoin d'art.
+
+L'excès que nous trouvons chez Madame de Noailles est un excès de
+sensations et d'images sous lequel parfois disparaît, ou plie à se
+rompre, le fil ténu de la pensée. Le poète, au lieu de creuser en
+profondeur, dans le monde de la vie intérieure, s'étend en largeur,
+se répand dans le vaste univers. Au lieu de subordonner il
+coordonne, quand il ne se contente pas de juxtaposer. Sans doute il
+échappe à l'ennui des purs descriptifs, et il serait aussi injuste
+qu'inexact de lui appliquer ce principe, vérifié par l'histoire de
+tous les arts, que la nature envahit les domaines désertés par
+l'âme: il n'est pas d'aspect de la nature qu'il transporte dans son
+œuvre sans l'élaborer, sans y mêler de sa substance. Cependant il
+ne peut éviter toujours la monotonie, ni encore une fois l'artifice.
+Une énumération n'a d'autre raison de s'arrêter que le bon plaisir
+de celui qui énumère; Madame de Noailles ne nous fait-elle pas
+quelquefois attendre un peu son bon plaisir? D'autre part, on a
+l'impression qu'elle ne distingue pas très exactement et ne connaît
+pas de très près chacun des innombrables végétaux qui garnissent
+son œuvre, et l'on constate non sans étonnement que les
+descriptions de villes ou de paysages qu'elle n'a jamais vus ne sont
+ni moins touffues, ni moins colorées, ni moins odorantes que celles
+des lieux qui lui sont familiers. Bref Madame de Noailles a une
+_manière_ à elle, très caractérisée, et de cette manière son
+excessive facilité l'incline,--tel parmi les musiciens Massenet--à
+se faire un _procédé_. Il n'est pas rare qu'un artiste s'imite ainsi
+lui-même.
+
+De ces faiblesses, au reste, aucune n'est constitutive. Elles
+tiennent soit à une confiance exclusive, donc excessive, dans
+la spontanéité de l'inspiration, soit à une sorte de nonchalance
+trop complaisante aux suggestions de la virtuosité. Elles
+n'en sont que plus regrettables, si elles empêchent des dons
+merveilleux de prendre leur pleine valeur. Or quel artiste fut
+plus merveilleusement doué que Madame de Noailles? De ses dons
+je ne veux ici retenir que deux, qui la distinguent entre tous
+les artistes de sa génération, le don d'expression et le don de
+musicalité.
+
+Il n'est pas vrai, malgré Boileau, que toujours «ce que l'on conçoit
+bien s'énonce clairement»; la fonction de concevoir et la fonction
+d'exprimer sont distinctes, à tel titre que la pathologie nous les
+montre sans cesse dissociées. Mais ce qui dans la littérature et
+surtout dans la poésie moderne rend particulièrement délicat le
+problème de l'expression, c'est que les états qu'il s'agit de
+traduire et de communiquer ne sont pas comme dans la poésie
+classique des états relativement simples, à contours définis, objets
+de perception claire, construits et reliés les uns aux autres selon
+des rapports logiques, mais des états dont la complexité confuse,
+enveloppée, indistincte, dont la fluidité et presque la liquidité
+semblent invinciblement rebelles au morcellement et à l'immobilisation
+qui sont l'opération propre et l'effet de la pensée logique, des états
+qui émergent un instant des profondeurs obscures de l'être pour
+l'instant d'après s'y replonger, qui enfin se composent, s'enchaînent
+les uns aux autres et les uns dans les autres retentissent et se
+prolongent selon de subtiles et fuyantes analogies. Ils faut donc à
+l'artiste non-seulement une rare aptitude à briser ou à négliger les
+associations conventionnelles que nous propose toutes formées, pour
+notre plus grande commodité, le commun langage, non-seulement une
+extraordinaire acuité et rapidité de vision dans les régions profondes
+de la vie de l'âme, mais encore un don mystérieux et merveilleux de
+choisir et de combiner les mots afin que, telles les génératrices
+d'une courbe pour le géomètre, ils nous permettent de reconstruire,
+ils évoquent en nous et nous suggèrent les mouvantes réalités
+intérieures dont ils jalonnent les inflexions et les détours. A vrai
+dire, dans la mesure où il met en œuvre un tel don, un artiste
+divise les jugements des hommes; il irrite par son obscurité et par
+une apparence d'arbitraire les sensibilités qui ne sont point
+accordées à la sienne, mais aussi il enchante celles qui lui sont
+harmoniques d'un plaisir autrement complet que les artistes
+_classiques_, parce que ce qu'il leur fait entendre, mais plus ample,
+plus pur, plus libre, c'est le chant même de leurs profondeurs. Pour
+certains dont nous sommes, à cause d'un bonheur presque perpétuel dans
+l'expression ou la suggestion d'une sensibilité profonde et toute
+originale, l'œuvre de Madame de Noailles dégage un charme, un
+enchantement. Dans les citations que nous avons faites en abondance,
+le lecteur trouvera sans peine, suivant l'espèce à laquelle il
+appartient, de quoi confirmer ou de quoi contester notre sentiment.
+Nous nous contenterons de citer un fragment encore, particulièrement
+caractéristique. Nous l'empruntons à la _Nouvelle Espérance_[83]. Chez
+Sabine de Fontenay, le musicien Jérôme Hérelle chante. «Il chantait,
+et la musique, mêlée aux mots, s'épanouissait, sensuelle et rose,
+comme une fleur née du sang. Il chantait, et c'était comme une
+déchirure légère de l'âme, d'où coulerait la sève limpide et sucrée:
+
+ «Les roses d'Ispahan...
+
+le soupir gonflait, s'exhalait, recommençait,
+
+ «dans leurs gaines de mousse...
+encore une fois toute l'angoisse délicieuse aspirée et rejetée,
+
+ «les jasmins de Mossoul, les fleurs de l'oranger...
+
+la note penchante et tenue troublait comme un doigt appuyé sur le
+sanglot voluptueux... Quel parfum! quelle ivresse! quel flacon
+d'odeur d'Orient cassé là; quelles fleurs de magnolia écrasées dont
+l'arome à l'agonie fuyait et pleurait... Tout l'air de la chambre
+tremblait...» Et l'on croit voir trembler le papier où s'inscrivent
+les mouvements de cette sensualité véhémente. Les mots jaillissent
+d'elle directement, sans passer par l'intelligence, et directement
+vont toucher aux pointes les plus sensibles de nos nerfs. A vrai
+dire ils touchent parfois à côté; la phrase: «quelles fleurs de
+magnolia écrasées» est tout à fait manquée. Madame de Noailles, chez
+qui les associations d'idées ou de sentiments sont foudroyantes, a
+sauté ici trop d'intermédiaires; les termes qu'elle unit hurlent
+d'un accouplement contre nature. Il lui arrive ainsi de violenter la
+langue sans bénéfice. C'est là, si l'on peut dire, le revers de sa
+méthode, ou de son absence de méthode. Son style est une invention
+perpétuelle; mais, comme dans le choix et l'agencement des mots la
+pensée logique a peu de part, lorsque l'expression n'est pas
+parfaite, elle est mauvaise. Le cas est rare d'ailleurs, et de plus
+en plus rare.
+
+ [83] p. 32-33.
+
+Il n'est guère de question d'esthétique plus difficile que celle du
+rapport de la poésie et de la musique. Toutefois et en gros, il est
+certain d'abord que par la mesure et le rythme qui lui sont
+essentiels, la poésie, toute poésie s'apparente avec la musique.
+C'est à peu près uniquement par le rythme que la poésie classique
+peut être dite musicale; encore son rythme, à cause de la
+prédominance qu'elle attribue à la pensée logique, à la raison,
+est-il trop souvent dans sa régularité d'une monotonie qui contraste
+désavantageusement avec la variété presque indéfinie des rythmes
+musicaux. La poésie moderne, substituant dans une large mesure à la
+logique de la raison la logique des sentiments, se rend par là plus
+souple et plus libre, et capable d'occuper dans l'âme des espaces,
+de couler dans des retraites que lui eût interdits une forme plus
+rigide. Nous ne voyons guère de poète contemporain qui possède au
+même degré que Madame de Noailles le don d'approprier étroitement
+ses rythmes aux mouvements de sa vie intérieure, de les couler en
+quelque sorte instantanément sur la courbe même de ses sensations,
+de ses sentiments et de ses pensées. Ici encore nous laissons au
+lecteur le soin facile de faire lui-même l'application. Mais la
+grande nouveauté de la poésie moderne par rapport à la poésie
+classique et l'endroit par où elle se rapproche le plus de la
+musique, c'est l'importance qu'elle attache aux qualités musicales
+des mots, au détriment parfois de leur vertu signifiante. On sait à
+quels excès dans cette direction se portèrent les «décadents». De
+leur tentative avortée les écrivains contemporains ont justement
+retenu qu'en effet le choix et la combinaison des sonorités pouvait
+être un efficace instrument de suggestion, mais ils ne recourent à
+cette ressource que dans les limites des lois naturelles et
+traditionnelles de la langue. Il y a là une conciliation délicate à
+réaliser entre des exigences ordinairement différentes, souvent
+opposées; Madame de Noailles y déploie un art spontané incomparable.
+Et ainsi, renforçant le sens des mots par leur son, leur puissance
+expressive par leur puissance suggestive, les enchaînant selon les
+rythmes originaux de sa sensualité fiévreuse, ardente, innombrable,
+elle compose une des musiques les plus éblouissantes, les plus
+enivrantes et les plus déchirantes qu'il nous ait été donné
+d'écouter.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+OPINIONS
+
+
+=De M. Maurice Barrès=
+
+Les poèmes de Mme de Noailles ont obtenu à leur naissance un
+prodigieux succès. O merveille, on y trouvait de la poésie! Mais
+cette poésie, qu'avait-elle de singulier? Je crois que je pourrais
+le dire. Nos grands romantiques sont mêlés de mort. Mme de Noailles
+est toujours un chant qui s'élève, une flamme. On connaît un
+terrible mot révélateur de Chateaubriand: «Quand je peignis René,
+écrit-il, j'aurais dû demander à ses plaisirs le secret de ses
+ennuis.» Dans la sombre poésie de nos grands romantiques, en effet,
+il y a de la fatigue et de la dépression nerveuse. Au contraire,
+chez l'auteur du _Visage émerveillé_ on voit au premier plan la
+jeunesse qui s'étonne, qui appelle le choc de la vie et qui
+s'impatiente de ne point recevoir l'univers dans son âme.
+
+Cet infatigable élan vers toutes les promesses de bonheur, cet
+infini besoin, ce courage à sentir, à désirer, à vivre nous sont
+rendus intelligibles avec des ressources inépuisables d'invention
+verbale et musicale. Je ne puis rien détacher d'un livre que toutes
+les femmes et les jeunes gens commencent à se réciter. Ses
+cantilènes frémissantes sont illustrées d'images rapides et
+inoubliables. Mais derrière tous les battements de ce cœur
+précipité j'entends un thème monotone. Il est tout le génie dont
+nous la voyons douée ou, pour mieux dire, affligée. «Il faudra
+vieillir et mourir, mais j'aurai été le cœur le plus gonflé et d'où
+monta le plus haut cri. Jeunes hommes, sachez que, vivante, je fus
+le point le plus sensible de l'univers...»
+
+Quelle est cette voix qui se vante, si vaine et si attendrissante?
+La femme vivra toujours dans le même cercle d'images. Ce n'est ici
+qu'une variante géniale de l'éternel cantique féminin. C'est le
+vieux _Cantique des cantiques_: «Je suis noire, mais je suis belle,
+filles de Jérusalem, comme les tentes de Cédar, comme les pavillons
+de Salomon.» Ainsi chantait la Sulamite. Cet appel qui fait
+frissonner monte de tous les fameux jardins, du paradis où Eve
+mentit, des harems de Salomon, du balcon fleuri de Juliette et des
+arceaux d'un cloître, où la sainte discipline l'épure, l'apaise et
+le transforme, mais aussi, en le comprimant, semble parfois
+l'exacerber...
+
+Un tel poète nous aide à comprendre ce que furent par exemple les
+Hugo et les Lamartine. Celui-ci, à la campagne, sortait le matin
+avec un exemplaire à grandes marges du Tasse ou de l'Arioste; il
+lisait quelques strophes: sous leur action, sa source intérieure
+jaillissait et il écrivait, sans que sa volonté y prît une part
+discernable, ses magnifiques psalmodies. Hugo était le lieu d'un
+pareil phénomène. De là l'étonnement qu'il ressentait de son génie,
+jusqu'à se dire, à notre grand scandale: «Ne suis-je pas la bouche
+de Dieu?»
+
+Ces grands favorisés ont des âmes qui se mettent plus aisément en
+branle que les nôtres. Le rythme de leurs paroles vient de celui de
+leurs sentiments. D'où voulez-vous que naisse la noblesse des
+expressions, sinon de la noblesse du cœur? Nul vrai poète qui ne
+soit magnanime. D'ailleurs la faculté de se représenter clairement
+et fortement un grand nombre d'êtres et de choses, c'est le don
+divin par excellence, c'est la charité et la sympathie.
+
+Mme de Noailles aime admirer. Elle en use avec les œuvres et avec
+les gens comme avec les légumes, les fleurs, les arbres et les
+paysages. Partout elle trouve à s'émerveiller, disons mieux, à être
+humaine. Quand il y a tant de regards qui appauvrissent
+nécessairement ce qu'ils considèrent, parce qu'ils sont des regards
+d'hommes chétifs, voici qu'avec une admirable plénitude cette âme
+royale enrichit et ennoblit, charge de richesse et vivifie tous les
+objets vers quoi elle se tourne. Dans la dure vie positive, cette
+générosité d'âme et cette spontanéité entraînant à des erreurs...
+Mais, dans le domaine des arts, cette incompressible puissance de
+charité est le premier moyen du génie.
+
+ (_Le Figaro_, 9 juillet 1904).
+
+
+=De M. Léon Blum= sur l'_OEuvre poétique de Madame de Noailles_:
+
+... Le retour au Romantisme fut, il y a dix ans, le caractère du
+mouvement poétique. Ce qu'on a nommé l'humanisme ne fut qu'un
+romantisme rajeuni. Mais chez les plus distingués des humanistes
+l'influence verlainienne restait sensible, et Madame de Noailles en
+est restée, à ce que je crois, totalement exempte. Elle n'est guère
+qu'une romantique, et c'est de Musset que je la verrais proche, un
+Musset qui ne cherche pas l'esprit, un Musset sans sa grâce allante
+et sa plaisanterie désinvolte, sans son penchant oratoire, sans
+toute sa facilité française, un Musset plus âpre, plus chargé, plus
+fiévreux, plus complexe, au sang plus lourd, je voudrais pouvoir
+dire un Musset barbare.
+
+Il faut cependant marquer dès à présent quelques différences
+essentielles. Sans doute le lyrisme de Lamartine, de Musset ou même
+de Hugo est un lyrisme purement personnel. Mais si le poète se
+chante lui-même, il ne chante pas pour lui seul. Le poème, sorti
+d'un homme, vaut pour tous les hommes... Le rêve romantique, le
+chant romantique, même en ce qu'ils eurent de plus spécial ou de
+plus neuf, furent le rêve et le chant communs d'un moment de
+l'humanité... Rien de pareil chez Madame de Noailles. Sa poésie sort
+d'elle-même et retombe en elle, comme l'élan du jet d'eau dans le
+bassin. Son éternel sujet, c'est sa personne, mais dans ce qu'elle a
+de particulier, d'unique, non dans ce qu'elle a de commun et de
+général...
+
+L'inspiration lyrique s'est toujours ramenée à un nombre limité de
+thèmes uniformes, et ce qu'il y a d'analogue entre tous ces thèmes,
+c'est qu'ils posent soit l'accord, soit le conflit d'un des
+sentiments généraux de l'âme avec une force ou avec un état
+extérieur... Le poème lyrique apparaît d'ordinaire comme un
+dialogue, dialogue avec l'être aimé, avec la vie, avec la mort,
+avec le bonheur, avec les puissances naturelles. Et voici qu'en
+trois volumes de vers Madame de Noailles exhale un long solo où l'on
+n'entend jamais parler qu'une âme. Il y a là des vers d'amour, sans
+doute, bien qu'assez rares, mais où il semble que la force du désir
+s'élance seule, comme un cri sans écho à qui rien ne répond... Nul
+poème ne traduisit plus intensément que ceux-là le sentiment de la
+vie, mais c'est la vie d'un être à qui la conscience de sa propre
+réalité suffit, qui ne vivrait pas moins s'il était seul vivant au
+monde, et cette certitude, cette volonté d'être qui sort du plus
+intime de sa substance gonfle sa personne sans jamais s'en
+échapper...
+
+Ce lyrisme sans humanité, sans religion,--au sens où l'entendaient
+les romantiques,--où l'on ne trouve ni aspiration, ni besoin, ni
+foi, ni doute dont les autres hommes aient leur part, qui ne connaît
+ou ne touche hors de soi nulle raison de vivre, de souffrir ou
+d'espérer, ce lyrisme d'une sorte unique tient-il à un vice où à une
+vertu, représente-t-il une force ou une faiblesse, faut-il l'exalter
+ou le condamner? Je ne sais trop, et l'avenir en décidera mieux que
+nous. Mais je crois que là est la singularité, le don original, la
+raison d'être du poète...
+
+ (_La Revue de Paris_, 15 juin 1908).
+
+
+=De M. Léon Daudet= sur l'_Ombre des Jours_:
+
+Ce m'est une joie de constater ici la naissance et la formation d'un
+tempérament lyrique de premier ordre, car ces genèses-là témoignent
+généralement, dans les sociétés où elles se produisent, d'un effort
+vers l'ordre et la lumière... Ce que nous demandions au poète
+d'aujourd'hui et de demain, et ce que nous offre Madame de Noailles,
+c'est un chant lancé comme un cri, par une nécessité irrésistible,
+aux approches d'un doute qui envahit tout, d'une critique et d'une
+analyse qui blessent incessamment la légende, d'un utile qui menace
+le beau. Ce qu'elle nous apporte dans sa fine corbeille, tressée
+selon la tradition pure, c'est la révolte de jeunesse et de
+reviviscence, l'immortelle candeur irritée devant les tourments de
+ce monde, l'immortelle allégresse du désir...
+
+ (_Le Gaulois_, 2 juillet 1902).
+
+
+=De M. Marcel Proust= sur les _Eblouissements_:
+
+... J'aurais aimé m'attarder aux beautés de pure technique aussi
+bien qu'aux autres, vous signaler au passage... tant de notations
+d'une justesse délicieuse:
+
+ Dans les taillis serrés où la pie en sifflant
+ Roule sous les sapins comme un fruit noir et blanc.
+ ... Près des flots de la Drance
+ Où la truite glacée et fluide s'élance,
+ Hirondelle d'argent aux ailerons mouillés...
+
+Métaphores qui se composent et nous rendent le mensonge de notre
+première impression, quand nous promenant dans un bois ou suivant
+les bords d'une rivière nous avons pensé d'abord en entendant rouler
+quelque chose que c'était quelque fruit et non un oiseau, ou quand
+surpris par la vive fusée au-dessus des eaux d'un brusque essor,
+nous avons cru au vol d'un oiseau avant d'avoir entendu la truite
+retomber dans la rivière. Mais ces charmantes et toutes vives
+comparaisons qui substituent à la constatation de ce qui est la
+résurrection de ce que nous avons senti... disparaissent elles-mêmes
+à côté d'images vraiment sublimes, toutes créées, dignes des plus
+belles d'Hugo. Il faudrait avoir lu toute la pièce sur la splendeur,
+l'ivresse, l'élan de ces matinées d'été où on renverse la tête afin
+de suivre des yeux un oiseau lancé jusqu'au ciel, pour éprouver tout
+le vertige, sentir tout le mystère de ces deux derniers vers:
+
+ Tandis que détaché d'une invisible fronde
+ Un doux oiseau jaillit jusqu'au sommet du monde
+
+Connaissez-vous une image plus splendide et plus parfaite que
+celle-ci: (il s'agit de ces admirables Eaux de Damas qui s'élancent
+et montent dans le fût des fontaines, puis retombent, font passer
+partout les linges mouillés de leur fraîcheur et l'odeur du melon et
+des poires crassanes avec un parfum de rosier).
+
+ ..... Comme une jeune esclave
+ Qui monte, qui descend, qui parfume et qui lave!
+
+Là encore pour comprendre toute la noblesse, toute la pureté, tout
+l'_inventé_ de cette image si soudaine et si achevée, qui naît
+immédiate et complète, il faut relire la pièce, l'une des plus
+_poussées_ en expression, des plus entièrement senties aussi de ce
+volume, peinte du commencement jusqu'à la fin, en face, en présence
+d'une sensation pourtant si fugace qu'on sent que l'artiste a dû
+être obligé de la recréer mille fois en lui pour prolonger les
+instants de la pose et pouvoir achever sa toile d'après nature,--une
+des plus étonnantes réussites, le chef d'œuvre peut-être de
+l'_impressionnisme_ littéraire.
+
+ (_Le Figaro_, 15 juin 1907.)
+
+
+=De M. Emile Faguet=, à propos de la _Nouvelle Espérance_:
+
+Cette femme aura bien du talent. Elle est dans le train qui y mène.
+Et sa station n'est pas très loin.
+
+ (_La Revue latine_).
+
+
+=De M. Emile Ripert=:
+
+On ne sait si c'est artifice ou naïveté, sa façon d'assembler les
+mots. On est étonné, on ne comprend pas trop. Pourtant on voit, on
+sent, on entend... Dans une de ses dernières poésies elle parle
+ainsi:
+
+ Au cercle étroit d'un bassin rond et gris,
+ L'eau s'endormait, petite eau qui se rouille.
+
+«Petite eau qui se rouille...» Si vous comprenez, moi pas. Seulement
+je _vois_ l'eau stagnante, un peu rouge, je sens l'odeur de l'eau
+morte, et tout le calme inerte, l'ennui qui use et qui ronge... Les
+images aussi sont nouvelles: Madame de Noailles se dit «lasse comme
+un jardin sur lequel il a plu», et ce simple vers assimile si
+parfaitement certaines journées d'accablement, de calme désespoir
+après la crise violente des pleurs à l'aspect du feuillage lourd,
+des fleurs froissées, des terres humides, qu'on admire ce génie
+instinctif qui, du premier coup et sans tâtonnements, aboutit aux
+effets que chercherait en vain l'art le plus profond...
+
+ (_La Revue Hebdomadaire_).
+
+
+=De M. Auguste Dorchain=:
+
+On ne peut s'y méprendre; il y a ici plus que de talent, plus que de
+l'art, plus que la réalisation patiente et achevée d'un beau rêve:
+il y a la ferveur, il y a l'enthousiasme, il y a l'oubli total de
+soi-même, ou plutôt, ce qui est la même chose, le don absolu de tout
+son être, âme et corps, comme aux plus saintes minutes d'un grand
+amour,--il y a le génie.
+
+ (_Les Annales politiques et littéraires_).
+
+
+=De M. Lucien Corpechot=:
+
+Nul écrivain ne nous a jamais renseignés avec autant d'abondance et
+de sincérité sur les mouvements secrets de la sensibilité féminine.
+Il entre dans le génie de Madame de Noailles une franchise qui lui
+donne le courage d'exprimer tout ce qu'elle sent. Elle ne s'abuse
+point sur elle-même quand elle écrit:
+
+ J'ai vu ce que j'ai vu et ce que j'ai senti
+ D'un cœur pour qui le vrai ne fut point trop hardi.
+
+La _Nouvelle Espérance_, contenait de véritables révélations. Le
+_Visage émerveillé_ nous livre toute une vie intérieure.
+
+ (_Le Soleil_, 28 juin 1904).
+
+
+=De M. Pierre Hepp=:
+
+Le don prépondérant de Madame de Noailles, c'est une haute vertu de
+suggestion. Son secret, c'est qu'à la rencontre de tout objet senti
+se porte instantanément un représentant verbal, avant qu'intervienne
+la moindre opération abstraite. Il en résulte une unité d'éclosion,
+une adaptation de terminologie qui déjoue les reproches des
+professeurs de syntaxe.
+
+ (_La Grande Revue_).
+
+
+
+
+BIBLIOGRAPHIE
+
+
+L'OEUVRE
+
+_Le Cœur innombrable_, poésies, Paris, Calmann-Lévy, 1901,
+in-12.--L'_Ombre des Jours_, poésies, Paris, Calmann-Lévy, 1902,
+in-12.--_La Nouvelle Espérance_, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1903,
+in-12.--_Le Visage émerveillé_, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1904,
+in-12.--_La Domination_, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1905,
+in-12.--_Les Eblouissements_, poésies, Paris, Calmann-Lévy, 1907.
+
+
+A CONSULTER.
+
+_Léon Daudet_, à propos de l'_Ombre des Jours_, Le Gaulois, 2
+juillet 1902.--_Emile Faguet_, La Revue latine, juillet
+1903.--_Lucien Corpechot_, Le Soleil, 28 juin 1904.--_Pierre Hepp_,
+La Grande Revue, juin 1907.--_Emile Ripert_, la Revue Hebdomadaire,
+13 juillet 1907.--_Auguste Dorchain_, les Annales politiques et
+littéraires, mai 1906.--_Maurice Barrès_, Le Figaro, 9 juillet
+1904.--_Marcel Proust_, sur les _Eblouissements_, Le Figaro, 15 juin
+1907.--_Léon Blum_, l'_OEuvre poétique de Madame de Noailles_, Revue
+de Paris, 15 janvier 1908.
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ TEXTE
+
+ Pages.
+
+ BIOGRAPHIE DE LA COMTESSE DE NOAILLES, PAR
+ RENÉ GILLOUIN 5
+
+
+ OPINIONS:
+
+ De M. Maurice Barrès 61
+
+ De M. Léon Blum 63
+
+ De M. Léon Daudet 65
+
+ De M. Marcel Proust 66
+
+ De M. Emile Faguet 68
+
+ De M. Emile Ripert 68
+
+ De M. Auguste Dorchain 69
+
+ De M. Lucien Corpechot 69
+
+ De M. Pierre Hepp 70
+
+ BIBLIOGRAPHIE 71
+
+
+ ILLUSTRATIONS:
+
+ PORTRAIT DE LA COMTESSE DE NOAILLES, en frontispice.
+
+ AUTOGRAPHE DE LA COMTESSE DE NOAILLES 59
+
+
+PRIVAS.--IMPRIMERIE LUCIEN VOLLE.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La Comtesse Mathieu de Noailles, by René Gillouin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES ***
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+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
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+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation information page at www.gutenberg.org
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at 809
+North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
+contact links and up to date contact information can be found at the
+Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
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+For additional contact information:
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit www.gutenberg.org/donate
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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@@ -0,0 +1,2360 @@
+Project Gutenberg's La Comtesse Mathieu de Noailles, by René Gillouin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Comtesse Mathieu de Noailles
+
+Author: René Gillouin
+
+Release Date: December 8, 2013 [EBook #44390]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES ***
+
+
+
+
+Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
+typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
+conservée et n'a pas été harmonisée.
+
+Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont
+marqués =ainsi=.
+
+
+
+
+COMTESSE DE NOAILLES
+
+
+
+
+Il A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
+
+
+_Dix exemplaires sur Japon impérial, numérotés de 1 à 10 et douze
+exemplaires sur Hollande, numérotés de 11 à 22._
+
+No ****
+
+Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y
+compris les pays scandinaves.
+
+
+[Illustration: COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES]
+
+
+
+
+ _LES CÉLÉBRITÉS D'AUJOURD'HUI_
+
+ La Comtesse
+ Mathieu de Noailles
+
+ PAR
+ RENÉ GILLOUIN
+
+ BIOGRAPHIE CRITIQUE
+ ILLUSTRÉE D'UN PORTRAIT-FRONTISPICE
+ ET D'UN AUTOGRAPHE
+ SUIVIE D'OPINIONS ET D'UNE BIBLIOGRAPHIE
+
+ [Illustration]
+
+ PARIS
+
+ BIBLIOTHÈQUE INTERNATIONALE D'ÉDITION
+
+ _E. SANSOT & Cie_
+ 7, RUE DE L'ÉPERON, 7.
+
+ MCMVIII
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LA COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES
+
+
+La comtesse Mathieu de Noailles descend par son père de la puissante
+maison valaque des Bibesco, devenus Brancovan par adoption au milieu
+du XIXe siècle. Son grand-père Georges Bibesco, hospodar de Valachie
+de 1843 à 1848, avait épousé une princesse moldave de race grecque,
+Zoé Mavrocordato, fille adoptive du dernier des princes Bassaraba de
+Brancovan. Celui-ci vécut assez pour adopter également le fils aîné
+de Georges Bibesco et de Zoé Mavrocordato, Grégoire, à qui furent
+transférés tous les titres, privilèges et dignités de l'antique
+famille des Brancovan. La princesse actuelle de Brancovan, sa veuve,
+mère de Constantin de Brancovan que Paris a connu directeur de la
+_Renaissance latine_, et de Mesdames la comtesse de Noailles et la
+princesse de Chimay, appartient à la famille grecque orientale des
+Musurus, où la haute culture est traditionnelle. Un cardinal Musurus
+fut l'ami et le collaborateur d'Erasme, et l'auteur d'une recension
+de Platon. Le père de Madame de Brancovan, Musurus Pacha,
+ambassadeur de Turquie à Londres, a laissé une traduction de Dante
+en grec ancien. On sait quelle admirable pianiste est la princesse
+de Brancovan elle-même.. Le mélange en Madame de Noailles des sangs
+des Bibesco, des Musurus et des Mavrocordato peut expliquer, ou au
+moins symboliser, la diversité de son génie âpre et viril, mol,
+pliant et passionné, amoureux pourtant de raison et de mesure.
+
+ * * * * *
+
+L'enfance de Madame de Noailles s'est partagée entre Paris où elle
+est née et la Haute-Savoie où la princesse de Brancovan passe
+plusieurs mois chaque année en son château d'Amphion, sur les bords
+du lac de Genève. Cette région de la Haute-Savoie est un pays à deux
+visages, l'un tendre et presque voluptueux, où déjà s'empreint la
+mollesse italienne, l'autre, touché de la rudesse alpestre, où
+l'expression de la passion se nuance de gravité, de concentration et
+de profondeur. C'est celui-ci surtout qu'en ses jeunes années aimait
+à contempler Madame de Noailles. Les souvenirs de Saint François de
+Sales et de Jean-Jacques Rousseau en précisaient pour elle le sens
+émouvant, et c'était toute une sensibilité catholique et romantique
+dont s'imprégnait son coeur précoce:
+
+ Un romanesque ardent émanait de cette eau
+ Comme au temps de Byron, comme au temps de Rousseau...
+ C'était une sublime, immense rêverie...
+ --Soir des lacs, bercement des flots, rose coteau,
+ Village qu'éveillait le remous d'un bateau,
+ Petits couvents voilés par des aristoloches,
+ Senteur des ronciers bleus, matin frais, voix des cloches
+ Voix céleste au-dessus des troupeaux, voix qui dit:
+ «Il est pour les agneaux de luisants paradis»...
+ Barque passant le soir en croisant ses deux voiles
+ Comme un ange attendri courbé sous les étoiles,
+ C'est vous qui m'avez fait ce coeur triste et profond,
+ Si sensible, si chaud que l'univers y fond.[1]
+
+ [1] _Les Éblouissements_, p. 211.
+
+Les jardins et la campagne d'Amphion sont à la source de ce qu'il y
+a de plus pur et de plus pénétrant dans le sentiment de la nature de
+Madame de Noailles.
+
+ * * * * *
+
+Ce sentiment se manifesta chez elle de bonne heure, non-seulement
+avec une rare intensité, mais avec une qualité tout originale. Un
+jour de sa toute enfance, au cours d'une promenade elle entendait
+les grandes personnes causer de _décorations_. Ayant demandé qu'on
+lui expliquât ce mot nouveau pour elle: «les décorations, lui fut-il
+répondu, sont la récompense des belles actions». A ce moment les
+promeneurs passaient sous un magnifique acacia qui embaumait: «Eh
+bien! s'écria l'enfant, pourquoi ne décore-t-on pas cet acacia?»
+Petite fille issue du panthéiste Orient, le premier mouvement de son
+coeur en face de la nature est celui même de Xerxès chargeant de
+bracelets et de colliers son fameux platane. «Tout ce qui vit ici,»
+écrira-t-elle plus tard,
+
+ Tout ce qui vit ici, la fontaine, le banc,
+ La cloche du jardin qui sonne,
+ Le délicat cerfeuil qui frise sous le vent
+ _Sont pour moi de douces personnes_.[2]
+
+ [2] _Les Eblouissements_, p. 253.
+
+L'autre amour de Madame de Noailles enfant, ce fut la musique,
+l'Art-Femme, synthèse obscure de tout idéalisme et de toute
+sensualité. Des années, comme dans les jardins, elle a vécu dans la
+musique sans savoir que c'était son plaisir, sa douleur, sa
+plénitude. Coeur puéril et passionné que le désespoir solitaire,
+tendu, sublime de Beethoven, l'ardeur molle et brisée de Chopin, ses
+sonates
+
+ Dont l'andante est si fort que la main sur son coeur
+ On ne sait si l'on meurt de peur ou de bonheur,[3]
+
+la nostalgie fiévreuse, la mortelle irritation de Wagner
+contractaient jusqu'à l'oppression, exaltaient jusqu'au délire!
+
+ [3] _Les Eblouissements_, p. 302.
+
+ Mais quel vertige amer et quel trouble profond!
+ Le livide plaisir s'emplit d'ombre et d'angoisse;
+ Musique, qui nous tient, nous lie et nous terrasse,
+ Que tes jeux sont aigus et quel mal ils nous font![4]
+
+ [4] _L'Ombre des jours_, p. 120.
+
+Et penchons-nous sur la rêverie de Sabine de Fontenay,--cette
+héroïne de la _Nouvelle Espérance_ où Madame de Noailles a tant mis
+d'elle--tandis qu'elle écoute chanter son cousin Jérôme: «Ah! la
+musique, la musique! l'homme et la femme si misérables, l'amour si
+impossible, tout si triste et si bas autour d'eux, et la musique qui
+leur fait en rêve ces corps de lumière, ces bouches de larmes et de
+suavité, ces regards plus déchiffrés et plus adhérents que les mains
+autour des cous renversés... Mon Dieu! pensait-elle, comme cela fait
+mal et pourquoi toujours cette vague attente du baiser?»[5]
+Perçoit-on dans cette effusion lyrique le double aspect d'idéalisme
+et de sensualité par quoi nous caractérisions la musique elle-même?
+Au cours de cette étude se préciseront les analogies qui font de
+Madame de Noailles le plus _musical_ de nos poètes.
+
+ [5] _La Nouvelle Espérance_, p. 33.
+
+A quinze ans, elle eut une crise de mysticité où ses lectures
+favorites furent l'_Imitation_, et Pascal qu'elle ne comprenait
+guère, mais qui l'émouvait puissamment. Elle n'en goûtait pas moins
+d'ailleurs et Racine, et Hugo, et Musset, et Loti. C'est plus tard
+seulement qu'elle connut et aima la Grèce, par les poètes
+épigrammatiques et Anatole France.
+
+Mais l'évènement intellectuel de son adolescence, ce fut la
+découverte de la philosophie de Taine. Une après-midi de printemps
+dont elle a gardé l'exacte mémoire, sur une colline près de
+Monte-Carlo, dans le soleil et l'odeur des fleurs, quelqu'un en qui
+elle avait mis sa confiance lui expliqua que le vice et la vertu
+sont des produits comme le vitriol et le sucre, et tout ce qui
+s'ensuit pour la morale et la métaphysique. Chaque parole de
+l'initiateur écartait un voile, dissipait un rêve, ruinait un
+espoir; mais de la mer étincelante sous le soleil éternel, de la
+flûte d'un pâtre assis au bord du chemin et de son désespoir même
+jaillissait pour elle un frénétique appel à jouir de cette vie si
+courte... O indigente et basse philosophie! Que de jeunes esprits
+n'a-t-elle pas vainement désolés, quand encore elle ne les a pas
+pervertis! Et c'est assurément un problème de savoir comment et dans
+quelle mesure l'erreur peut engendrer la vérité ou se revêtir de
+beauté, mais le fait est que la philosophie de Taine, utile en son
+temps à l'avancement des études psychologiques, s'étant infiltrée
+d'autre part dans la sensibilité romantique, fond commun de tous les
+poètes du siècle, y a formé la source encore aujourd'hui
+jaillissante d'un pathétique nouveau et déchirant. Madame de
+Noailles l'a elle-même finement noté, chez Musset, et on peut
+étendre cette observation à tous les artistes de son époque, le
+désespoir est sans âcreté, et le bonheur sans ironie. Or c'est
+l'inévitable effet d'une telle philosophie, avec ses négations
+brutales, et le divorce radical qu'elle accuse entre nos aspirations
+et la réalité, d'introduire dans la sensibilité un principe, soit
+d'âcreté, soit d'ironie. Barrès, qui excelle à cumuler les bénéfices
+de positions contradictoires, a développé dans l'une et l'autre
+direction son romantisme, et, pour tout dire, aggravé son mal
+tellement, qu'il dut enfin se mettre en quête d'un remède. Dans
+l'oeuvre de Barrès qu'elle sait par coeur, Madame de Noailles a bu à
+longs traits le poison,--et repoussé le remède, qui d'ailleurs, pour
+des raisons aisées à saisir, ne lui convenait en effet nullement; de
+sorte que sous son génie accablée elle défaille, sans qu'on voie
+d'où lui viendrait le secours.
+
+ * * * * *
+
+Sa vocation s'affirma de très bonne heure. Vers sa dixième année
+elle vit venir en visite à Amphion, à quelques jours d'intervalle,
+un prince régnant et Frédéric Mistral. Elle vénéra, adora Mistral et
+négligea le prince. Dès lors son choix était fait: déjà elle
+s'essayait à versifier... Peu d'années plus tard, à Paris, sans
+cesse elle entraînait sa gouvernante vers le lycée Janson, où
+l'attirait invinciblement le visage de Pascal. Après avoir de 11 à
+16 ans couvert de prose de volumineux cahiers, elle revint à la
+poésie. C'est seulement en 1901, après son mariage, qu'elle publia
+son premier livre, le _Coeur innombrable_, depuis assez longtemps
+déjà achevé. Puis parurent l'_Ombre des Jours_ (1902), la _Nouvelle_
+_Espérance_ (1903), le _Visage Emerveillé_ (1904), la _Domination_
+(1905), les _Eblouissements_ (1907): trois romans, trois recueils de
+poèmes. Dès son premier livre elle saisit l'opinion, ne fut
+indifférente à personne. Elle eut des détracteurs passionnés qui
+feignaient de croire que son nom, sa situation mondaine et sa beauté
+constituaient l'essentiel de son génie; des adorateurs persuadés que
+leur enthousiasme eût été le même si elle eût été pauvre, laide, et
+se fût appelée Durand; des admirateurs mesurés, plus ou moins
+sensibles à la nouveauté et à l'abondance de son inspiration, ou aux
+imperfections de sa forme:--envie, admiration, amour, aube éclatante
+de sa jeune gloire... Au vrai, pour tout esprit non prévenu, son
+génie est incontestable; et c'est une question intéressante de
+savoir si et en quoi sa situation mondaine a pu la servir ou lui
+nuire.
+
+Pour un homme, et plus encore pour une femme qui se voue à l'art, il
+est trop clair qu'un grand nom, une belle fortune présentent des
+avantages pratiques inappréciables. Encore ne vont-ils point sans
+quelque inconvénient. La part qui est due à la mode dans un succès
+s'épuise vite: le dernier livre de vers de Madame de Noailles, les
+_Eblouissements_, ne semble pas avoir reçu, au moins dans la presse,
+un accueil aussi chaud que le _Coeur innombrable_ et l'_Ombre des
+Jours_, et pourtant il leur est aussi supérieur que l'est la
+_Nouvelle Espérance_ au _Visage_ et à la _Domination_. Mais c'est
+surtout au point de vue de son développement intérieur que
+l'artiste dans des conditions extérieures trop favorables trouve de
+graves périls. Surveillé et limité par son milieu il surveille et
+limite à son tour ses sentiments, ou au moins leur expression; il
+n'ose pas oser, perdre la pudeur, ce qui est la condition première
+de tout art. Isolé d'ailleurs de la vie, il ne sait ou ne veut pas
+se mettre en quête d'elle, et si parfois il la rencontre, il ne s'en
+rend point le maître, ignorant du rude effort qu'il y faut. Or de ce
+double péril Madame de Noailles a été préservée par la sincérité
+entière, irréductible de sa nature et par sa prodigieuse
+perméabilité à toutes les émotions. Sincérité, candeur, spontanéité,
+naïveté, ingénuité, autant de mots qui d'eux-mêmes, qu'on la lise ou
+l'écoute, vous viennent aux lèvres. «Sabine, écrit-elle, et on est
+invinciblement tenté de lui appliquer à elle, la part faite à
+beaucoup d'ironie, cette caractéristique de son héroïne, «Sabine
+discutait, affirmait comme on fait un serment; elle avait toujours
+l'air de dire à la suite de ce qu'elle énonçait: «Je vous jure que
+c'est ainsi»; elle prononçait: «Cela est vrai...» sur le ton dont
+elle aurait crié: «J'ai soif...» avec une assurance puisée au lieu
+même de la certitude physique et du besoin...»[6]. Plus peut-être
+qu'il n'eut fallu parfois pour son repos, Madame de Noailles a le
+courage d'elle-même et de toute elle-même. Quant à sa sensibilité,
+en fut-il jamais de plus aisément blessable, de plus continûment
+frémissante? Je l'ai vue s'émouvoir jusqu'aux larmes à la soudaine
+évocation d'un chagrin vieux de vingt ans. Sensible, comme Sabine
+«jusqu'au trouble de l'esprit et jusqu'au malaise physique», Madame
+de Noailles ignore la paix et le repos des nerfs, sinon du coeur:
+
+ Je suis l'être que tout enivre et tout afflige...
+ Et je vis étonnée, aveuglée, éblouie,
+ Sachant bien que pourtant la détresse inouïe
+ A depuis mon enfance exalté tous mes jours...
+ Hélas! je vis, toujours errante et toujours ivre
+ Je vis, pleine d'azur, de sanglots, de souhaits...
+
+ [6] _Nouvelle Espérance_, p. 16.
+
+Qu'avez-vous fait, demande-t-elle à ses vers
+
+ De ces désirs, ces cris, ces éblouissements
+ Si tendres, si joyeux, si tristes, si sensibles
+ Qu'un autre être que moi ne les croit pas possibles,
+ Et s'il portait mon coeur mourrait d'épuisement?
+
+Remarque-t-on la force des expressions: enivrée, pâmée, exaltée,
+éblouissements, détresse, épuisement? Chez Sabine, écrit encore
+Madame de Noailles, «la flamme montait des profondeurs du sang,
+faisait sur la pensée, sur la raison, danser son rouge incendie.
+Nulle réserve, nul jugement en cet esprit que la première vague
+emplissait...» La tendance ou la tentation du poète, c'est de faire
+ou de laisser _donner_ en chaque occasion sa sensibilité tout
+entière. Le péril, bien différent de celui qu'on eût pu craindre,
+c'est dès lors que sous ce flot innombrable et monotone de
+sensibilité les plans et les reliefs de son univers s'atténuent
+jusqu'à disparaître, c'est que ses sentiments et leurs objets les
+uns par rapport aux autres ne s'ordonnent ni ne se situent. Et sans
+doute ce péril-là s'aggrave-t-il des conditions mêmes d'une vie trop
+facile. A Madame de Noailles comme à ce Philippe l'Arabe que Barrès
+nous montre réduit à une extrême ingéniosité pour satisfaire son
+besoin de s'attendrir, les circonstances ont composé une solitude:
+certaines expériences douloureuses, les unes inutiles, les autres
+utiles, indispensables peut-être, lui sont suivant le point de vue,
+épargnées ou interdites; elle s'enivre, elle _meurt_ d'émotions que
+néglige l'ordinaire des malheureux:
+
+ Si l'on t'avait appris qu'un coeur toujours malade
+ Et blessé chaque soir d'ombre et de volupté
+ Ne goûte qu'en mourant l'odeur des roses thé
+ Dans l'air chaud remué par les cris des pintades...[7]
+
+ [7] Les _Eblouissements_, p. 311.
+
+Défaut charmant, trop charmant, mais défaut pour un poète accessible
+d'ailleurs aux sentiments généraux et profonds, à ceux que suscitent
+la Nature, l'Amour et la Mort, identiques dans toutes les conditions
+humaines. La pente naturelle de Madame de Noailles est à une
+certaine exagération, et les circonstances ont dû accentuer plutôt
+qu'atténuer cette inclination, qu'une raison suffisamment ferme
+n'est pas venue jusqu'ici réfréner. Mais cette réserve faite,
+hâtons-nous de reconnaître que l'originalité profonde de Madame de
+Noailles est indépendante de toute condition extérieure, s'il est
+vrai qu'à aucun poète de sa génération il n'a été donné de reprendre
+et de renouveler aussi puissamment quelques-uns des thèmes éternels
+du lyrisme.
+
+ * * * * *
+
+Je ne sais qui a dit que s'il était une petite fille qui fût née
+sous un chou, c'était certainement Madame de Noailles. Le mot est
+joli, mais un peu injuste. Sans doute les jardins, même potagers,
+ont leur part dans l'amour de Madame de Noailles; et ne faut-il pas
+remercier le poète qui le premier sut dégager l'humble beauté de nos
+légumes? Mais en vérité ce n'est pas assez dire que d'appeler Madame
+de Noailles la Muse des Jardins. Que l'on considère son oeuvre
+d'ensemble: c'est bien à la Nature qu'elle est dédiée comme une
+magnifique offrande, à la toute puissante, à l'universelle Nature, à
+celle de Lamartine, de Vigny et de Hugo:
+
+ Nature au coeur profond sur qui les cieux reposent
+ Nul n'aura comme moi si chaudement aimé
+ La lumière des jours et la douceur des choses,
+ L'eau luisante et la terre où la vie a germé...[8]
+
+ [8] _Coeur_, p. 7.
+
+Ce que Madame de Noailles apporte de nouveau, et par quoi elle se
+manifeste bien de ce temps où Baudelaire et les naturalistes ont
+joint leurs influences à celle des grands Romantiques, c'est une
+sensualité inépuisable, unie à une extrême précision descriptive.
+Elle jouit et souffre de la nature par tous les sens, par le goût
+surtout, l'odorat et la vue, et par cette sensibilité générale et
+profonde, particulièrement abondante chez la femme, jusqu'à former
+comme un sixième sens, à la faveur duquel les sensations des autres
+se mêlent, se confondent et se multiplient. Elle peut analyser en
+huit strophes, étonnantes d'invention verbale, les _Saveurs de
+l'air_:
+
+ Mon Dieu! que j'ai goûté la douce odeur de l'air,
+ De l'air charmant, glissant et clair
+ Odeur simple au matin, et le soir si chargée
+ De feu, de lueur orangée![9]
+
+ [9] _Eblouissements_, p. 39.
+
+Elle voudrait absorber l'univers comme une enivrante liqueur:
+
+ Il n'est pas suffisant qu'on regarde et qu'on touche
+ Les vergers odorants et verts;
+ Je voudrais n'être plus qu'une amoureuse bouche
+ Qui goûte et qui boit l'univers[10].
+
+ [10] _Eblouissements_, p. 264.
+
+A savourer les parfums elle apporte le même mélange de sensualité et
+d'analyse:
+
+ Mon coeur est un palais plein de parfums flottants
+ Qui s'endorment parfois aux plis de ma mémoire...
+ Parfum des fleurs d'avril, senteur des fenaisons,
+ Odeur du premier feu dans les chambres humides,
+ Aromes épandus dans les vieilles maisons...[11]
+
+ [11] _Coeur_, p. 69, id. Sur les mains _Eblouissements_, p. 343.
+
+Il n'est pas jusqu'à l'image visuelle elle-même, aussi nette, aussi
+intense que chez Hugo, qui, au lieu de rester comme chez celui-ci et
+conformément à son usage ordinaire, avant tout représentative, ne se
+prolonge immédiatement, elle aussi, en sensualité:
+
+ O pulpe lumineuse et moite du ciel tendre!
+ Espace où mon regard se meurt de volupté,
+ O gisement sans fin et sans bord de l'été,
+ Azur qui sur l'azur vient reluire et s'étendre,
+ Coulez, roulez en moi...[12]
+
+ [12] _Eblouissements_, p. 162.
+
+Après cela, on ne s'étonnera pas que Madame de Noailles soit de tous
+ses nerfs accessible aux mille influences des saisons, du jour et de
+l'heure. Avec une inlassable et subtile complaisance, elle a noté
+les multiples aspects de la changeante nature, ses complicités et
+ses désaccords avec la mobile humanité.
+
+C'est le «printemps vert amer»:
+
+ Un oiseau chante, l'air humide
+ Tressaille d'un fécond bonheur,
+ Un secret puissant et languide
+ Traîne sa vapeur, sa moiteur...[13]
+
+ [13] _Eblouissements_, p. 88.
+
+C'est le languissant, le luxurieux été:
+
+ C'est l'été, je meurs, c'est l'été...
+ Un désir indéfinissable
+ Est sur l'univers arrêté
+ Ah! dans les plis légers du sable
+ Le tendre groupe projeté
+ D'un rosier blanc et d'un érable!
+ Le coeur languit de volupté...[14]
+
+ [14] _Eblouissements_, p. 67.
+
+C'est l'automne:
+
+ Comme toutes les voix de l'été se sont tues!
+ Pourquoi ne met-on pas de mantes aux statues?
+ Tout est transi, tout tremble et tout a peur; je crois
+ Que la bise grelotte et que l'eau même a froid.
+
+ Les feuilles dans le vent courent comme des folles...[15]
+
+ [15] _Coeur_, p. 83.
+
+Et c'est l'hiver enfin, le rude et consolant hiver,
+
+ L'hiver sans volupté, sans chants et sans odeur[16]
+
+ [16] _Ombre des Jours_, p. 53.
+
+Voici la douceur du matin:
+
+ Candide, charmant
+ Comme une fleur qui naît et comme un pépiement.
+ Tout est plus jeune encor que l'enfance...[17]
+
+ [17] _Eblouissements_, p. 100.
+
+Voici Midi paisible:
+
+ Midi glisse et languit, la vie est assoupie...
+ Repos dans la nature ardente! Les demeures
+ Ont laissé retomber les doux stores d'osier
+ Rien ne bouge; on dirait que des insectes meurent
+ Entre le sable chaud et l'ombre des rosiers.
+
+ On n'a pas de regrets, pas de désir, pas d'âge[18]
+
+ [18] _Eblouissements_, p. 28.
+
+Voici un après-midi de juillet dans la maison:
+
+ A l'ombre des volets la chambre s'acclimate;
+ Le silence est heureux, calme, doux, attiédi,
+ Pareil au lait qui dort dans une fraîche jatte;
+ La pendule de bois fait un bruit lent, hardi,
+ Semblable à quelque chat qui pousse avec sa patte
+ Les instants, dont l'un chante et l'autre est assourdi.[19]
+
+ [19] _Ibid._, p. 129.
+
+Voici un Crépuscule au Jardin:
+
+ O divin crépuscule, odeur de roses blanches!
+ Le soir est du soleil arrêté dans les branches.
+ Les arbres des jardins épandent leurs rameaux
+ Et partagent la paix triste des animaux;
+ Tout est pensif, chargé de désir et de rêve,
+ Une vapeur descend, une autre se soulève...
+ Le tilleul inquiet, l'érable faible et blanc
+ Font un geste secret, désespéré, tremblant...[20]
+
+ [20] _Eblouissements_, p. 307.
+
+Voici une sensation d'avant l'orage:
+
+ Ah! je ne savais pas ce que c'était, c'était
+ La lente oppression qui précède l'orage...
+ J'appuyais mes deux mains sur mon coeur; j'écoutais
+ Frémir en moi la peur, la soif, la triste rage,
+ Je me levais, j'allais, les doigts en éventail,
+ Un sang rapide et chaud étourdissait ma tête...[21]
+
+ [21] _Eblouissements_, p. 130.
+
+Voici des impressions d'après l'ondée:
+
+ Dieu merci la pluie est tombée
+ En de fluides longues flèches,
+ La rue est comme un bain d'eau fraîche,
+ Toute fatigue est décourbée...
+
+ Un parfum de verdure nage
+ Dans toute cette eau renversée;
+ A petites gouttes pressées
+ L'été s'évade du naufrage.[22]
+
+ [22] _Ombre des Jours_, p. 63.
+
+Mais la sensibilité de Madame de Noailles se limite rarement à la
+volupté passive de la sensation pure. Non contente de ressentir
+l'univers, elle veut le posséder, s'abîmer en lui, l'abîmer en elle.
+Voyez, s'écrie-t-elle,
+
+ Voyez de quel désir, de quel amour charnel
+ De quel besoin jaloux et vif, de quelle force
+ Je respire le goût des champs et des écorces.
+ Je vivrai désormais près de vous, contre vous,
+ Laissant l'herbe couvrir mes mains et mes genoux,
+ Et me vêtir ainsi qu'une fontaine en marbre...[23]
+
+ [23] _Coeur_, p. 58.
+
+Son voeu le plus cher, c'est d'
+
+ Etre dans la nature ainsi qu'un arbre humain,
+ Etendre ses désirs comme un profond feuillage,
+ Et sentir, par la nuit paisible et par l'orage,
+ La sève universelle affluer dans ses mains.[24]
+
+ [24] _Coeur_, p. 73.
+
+Saisit-on ce mélange perpétuel, cette constante fusion de l'homme et
+de la nature?
+
+ Rire, fraîcheur, candeur, idylle de l'été!
+ Tout m'émeut, tout me plaît, une extase me noie,
+ J'avance et je m'arrête; il semble que la joie
+ Etait sur cet arbuste, et saute dans mon coeur!
+ Je suis pleine d'élan, d'amour, de bonne odeur,
+ Et l'azur à mon corps mêle si bien sa trame,
+ Tout est si rapproché, si brodé sur mon âme,
+ Qu'il semble brusquement à mon regard surpris
+ Que ce n'est pas le pré, mais mon oeil qui fleurit
+ Et que, si je voulais, sous ma paupière close,
+ Je pourrais voir encor le soleil et la rose[25]
+
+ [25] _Eblouissements_, p. 268.
+
+De tels accents sont très nouveaux dans notre littérature. Ils
+différencient Madame de Noailles non seulement des naturalistes qui
+décrivent la nature comme une réalité étrangère, mais d'un
+Chateaubriand, d'un Hugo, que la nature émeut certes profondément,
+mais qui devant elle n'en restent pas moins, si l'on peut dire,
+intérieurs à eux-mêmes. D'un mot et dans tout le sens de ce mot, la
+sensibilité de Madame de Noailles est panthéiste, jusque-là que la
+certitude d'une union plus étroite avec la nature dans la mort
+(étrange illusion, pour le dire en passant, de croire qu'on sera
+plus proche de la nature mort que vivant) lui tient lieu des
+espérances qu'on demande d'ordinaire à la religion:
+
+ Je ne souhaite pas d'éternité plus douce
+ Que d'être le fraisier arrondi sur la mousse...[26]
+et encore:
+
+ O mort, vraiment pourrez-vous faire,
+ Ayant dissous mon coeur content,
+ Que je sois ce que je préfère:
+ Un éclat d'azur dans le temps?[27]
+
+ [26] _Eblouissements_, p. 211.
+
+ [27] _Eblouissements_, p. 289.
+
+Telle est la puissance de cet amour qu'il empiète sur le domaine
+ordinaire des autres amours, amour humain:
+
+ Les forêts, les étangs et les plaines fécondes
+ Ont plus touché mes yeux que les regards humains[28]
+
+ [28] _Coeur_, p. 7.
+
+Amour divin:
+
+ Moi qui ne peux pas croire aux promesses des cieux,
+ Je vous adore avec la part qu'on donne à Dieu[29]
+
+ [29] _Eblouissements_, p. 211.
+
+De fait, si Madame de Noailles prie, c'est vers le soleil que monte
+sa prière:
+
+ C'est ma prière unique et ma foi naturelle
+ De plier mes genoux orgueilleux sur tes pas...[30]
+
+ [30] _Eblouissements_, p. 141.
+
+ Ma joie est un jardin dont vous êtes la rose,
+ Enorme soleil d'or, flamme en corolle éclose,
+ Héros, d'ardents regards et de flèches armé,
+ Soleil, mille soleils en vous seul enfermés!...
+ Moi seule, en vous voyant je prie et je chancelle...[31]
+
+ [31] _Ibid._, p. 81-86.
+
+Mais non plus que l'amour, l'adoration ne suffit encore à ce coeur
+qui ne se satisfait que du délire. L'aurore d'un beau jour d'été,
+lumière, azur, parfum, gazouillement d'oiseaux, bourdonnement
+d'abeilles, la remplit d'une ivresse dionysiaque:
+
+ Vivre! chanter la gloire et le plaisir de vivre!
+ --Et puisqu'on n'entend plus, ô mon Bacchus voilé
+ Frissonner ton sanglot et ton désir ailé,
+ Puisqu'au moment luisant des chaudes promenades
+ On ne voit plus jouer les bruyantes Ménades,
+ Puisque nul coeur païen ne dit suffisamment
+ La splendeur des flots bleus pressés au firmament,
+ Puisqu'il semble que l'âpre et l'enivrante lyre
+ Ait cessé sa folie, ait cessé son délire,
+ Puisque dans les forêts jamais ne se répand
+ L'appel rauque, touffu, farouche du dieu Pan
+ Ah! qu'il monte de moi, dans le matin unique,
+ Ce cri brûlant, joyeux, épouvanté, hardi,
+ Plus fort que le plaisir, plus fort que la musique,
+ Et qu'un instant l'espace en demeure étourdi...»[32]
+
+ [32] _Eblouissements_, p. 91.
+
+On le voit, l'attitude du poète en face de la nature correspond
+assez exactement, sauf quelque excès de sensualité peut-être, à
+l'image que nous pouvons nous former du Paganisme exalté des
+Mystères. Ce n'est pas la Grèce de la tradition universitaire, mais
+c'est une Grèce authentique. Une fois encore, par l'élan seul de son
+génie, Madame de Noailles renoue la chaîne interrompue de ses
+origines.
+
+Cependant, cette sensibilité si merveilleusement abondante, le seul
+amour de la nature suffira-t-il à l'absorber? Une âme moderne
+peut-elle se reposer dans le pur naturalisme? Il y a au fond de
+l'âme de Madame de Noailles, comme de tant d'âmes de son siècle, une
+inquiétude essentielle, une douloureuse ardeur de changement et de
+fuite, une fureur de toujours et de tout sentir:
+
+ Qu'aucune flèche, aucune flamme,
+ Aucune aride pâmoison
+ Ne soit épargnée à cette âme
+ Qui veut défaillir de frisson...
+ Ah! goûter tout ce qui tourmente![33]
+
+ [33] _Eblouissements_, p. 381.
+
+Si instable et oscillante est cette sensibilité qu'à la rigueur les
+extrêmes s'y touchent:
+
+ Mon Dieu! mon Dieu! la paix touche au délire aussi![34],
+
+et que sans cesse par des transitions rapides et insensibles s'y
+transmuent l'une en l'autre la volupté et la douleur:
+
+ Chère douleur, ô seul brisement délectable!...
+ Vous par qui l'on sanglote et vous par qui l'on rit,
+ Rire d'inconsolable et mortelle allégresse![35]
+
+ [34] _Eblouissements_, p. 26.
+
+ [35] _Eblouissements_, p. 311.
+
+«Je n'ai pas le sens des degrés du plaisir, dit Sabine. Il n'y a
+qu'un plaisir, c'est ce qui fait mal...»[36] Désordonnés mouvements
+du coeur, dont la nature ne saurait être l'objet, non plus que la
+cause! Aussi bien la nature elle-même suscite au coeur qu'elle ne
+suffit point à combler la nostalgie d'un autre amour:
+
+ Vaporeuse douceur de l'air tremblant et pur,
+ Paysage d'été luisant sous ma fenêtre,
+ Miel du soleil épars sur les coteaux d'azur,
+ Allégresse du jour léger qui vient de naître...
+
+ Vous dites: «Les splendeurs du matin clair sont là
+ Pour que le jeune Adam et l'Eve langoureuse
+ Reviennent habiter sous les larges lilas
+ Prés de la source sourde, au fond de l'herbe creuse[37]
+
+ [36] _Nouvelle Espérance_, p. 175.
+
+ [37] _Eblouissements_, p. 359.
+
+Madame de Noailles a brodé une variation originale sur le thème
+romantique, qu'on eût pu croire usé, de la solitude de l'homme dans
+la nature, après l'amour:
+
+ ... Vous parlez, j'entends, vous me dites: «Pauvre âme,
+ Tu ne pourras jamais être aussi bien en moi;
+ Il faut que tu me voies comme l'étang me voit,
+ Et que sans trop d'ardeur humaine tu t'emplisses
+ De mes reflets dansants et de mes ombres lisses.
+ Tu as trop de désir, trop d'espoir et d'orgueil...
+ --Ah! nature, nature, épuisante nature
+ Je vous entends; ainsi, je ne verrai jamais
+ Vos sources, vos chemins, vos feuillures de mai,
+ Sans qu'en mon coeur s'élance une blessure aiguë...
+ Ah! le plaisir charmant et doux de la ciguë
+ Qui balance sa fleur et son feuillage bas,
+ Ah! cet oiseau qui chante et qui ne pense pas...[38]
+
+ [38] _Ombre des Jours_, p. 124-125.
+
+Qu'on lise tout le poème, et puis qu'on relise le _Lac_ et la
+_Tristesse d'Olympio_; s'il n'a ni le sublime pathétique de l'un, ni
+la magnificence de l'autre, il a sur tous les deux la supériorité de
+la précision analytique. Ç'a été et c'est la tâche de quelques-uns
+des meilleurs écrivains d'aujourd'hui de préciser par l'analyse le
+vague constitutif de la sensibilité romantique.
+
+ * * * * *
+
+Sur sa façon de sentir l'amour, Madame de Noailles est beaucoup plus
+brève que sur sa façon de sentir la nature. Dans ses trois volumes
+de vers, on trouverait à peine une douzaine de pièces consacrées à
+un sentiment qui remplit d'ordinaire les productions féminines, et
+ces pièces, si ingénieusement qu'on les rapproche, ne forment pas
+l'histoire d'un coeur. Trois ou quatre d'entre elles font allusion à
+des déceptions répétées, déceptions ordinaires, inévitables, mais
+particulièrement sensibles à ce coeur né pour souffrir.
+
+ Je t'expliquais parfois cette peine que j'ai
+ Quand le jour est trop tendre ou bien la nuit trop belle.
+ Nous menions lentement nos deux âmes rebelles
+ A la sournoise, amère et rude tentative
+ D'être le corps en qui le coeur de l'autre vive;
+ Et puis, un soir, sans voix, sans force et sans raison,
+ Nous nous sommes quittés; ah! l'air de ma maison,
+ L'air de ma maison morne et dolente sans toi,
+ Et mon grand désespoir étonné sous son toit![39]
+
+ [39] _Ombre des Jours_, p. 156.
+
+Mais quoi! C'est la destinée commune de tous les coeurs qui ont trop
+d'amour. Il y a de Saint-Paul un mot simple et profond: «Quoique,
+écrit l'apôtre, en aimant davantage, je sois peut-être moins aimé».
+Ainsi Madame de Noailles:
+
+ Tu vas, toi que je vois, mon ombre, ô mon moi-même,
+ Cherchant quelque épuisant et merveilleux bonheur,
+ Mais l'espoir tremble, l'air est las, la vie a peur,
+ Tu vas, ayant toujours plus aimé qu'on ne t'aime,
+
+ Plus aimé, ou du moins plus âprement aimé,
+ D'une plus imminente et guerrière détresse...[40]
+
+ [40] _Ombre des Jours_, p. 149.
+
+Alors, sous l'intolérable douleur de la récente blessure, c'est un
+âpre, un ardent désir de silence, d'oubli, de mort:
+
+ Ne plus aimer surtout, ah! c'est surtout cela!...
+ Les yeux, les yeux, ne plus se souvenir des yeux
+ Des yeux qu'on a aimés, mauvais comme des pierres!
+ Ces yeux profonds, avec des flèches au milieu
+ Ah! qu'ils ferment en nous leurs cils et leurs paupières!
+ Amour, allez-vous-en pour qu'on puisse mourir...[41]
+
+ [41] _Ibid._, p. 158.
+
+C'est le retour à l'apaisante nature:
+
+ Maintenant je le sens, moi dont le coeur est tel
+ Qu'aucun désir n'y peut demeurer long et grave,
+ Je garde pour vous seule un amour immortel
+ O beauté des jardins, indolente et suave![42]
+
+ [42] _Ibid._, p. 160.
+
+Paix trompeuse, que viennent soudain traverser d'aigus, de
+déchirants souvenirs:
+
+ L'ombre d'un autre coeur a de plus noirs détours
+ Que la nuit orageuse, impénétrable et sombre;
+ Eclairs des faux regards, phare du faux amour
+ Où menez-vous l'espoir, qui se brise et qui sombre!
+
+ Le passé vit en moi ce soir, ce trop chaud soir...[43]
+
+ [43] _Ombre des Jours_, p. 165-166.
+
+O folie dont rien ne peut guérir! Ce coeur qui d'un si rude élan
+s'est porté vers l'amour jamais ne se déprendra de l'amour:
+
+ Enfants, regardez bien toutes les plaines rondes,
+ La capucine avec ses abeilles autour,
+ Regardez bien l'étang, les champs, avant l'amour,
+ Car après on ne voit plus jamais rien du monde.
+
+ Après l'on ne voit plus que son coeur devant soi,
+ On ne voit plus qu'un peu de flamme sur sa route,
+ On n'entend rien, on ne sait rien, et l'on écoute
+ Les pieds du triste Amour qui court ou qui s'asseoit.[44]
+
+ [44] _Ombre des Jours_, p. 165.
+
+Qu'il vienne donc, le désirable et redoutable amour. Non seulement
+on consent à l'accueillir, mais de tout son être on l'appelle. Par
+une étrange fusion du caractère viril avec le féminin, l'amour dans
+l'oeuvre de Madame de Noailles n'est pas seulement passion, il est
+_action_, recherche et presque provocation. Un poème de l'_Ombre des
+Jours_ fait entendre cette curieuse plainte:
+
+ Et je rentrais alors ivre du temps d'été,
+ Lasse de tous cela, morte d'avoir été
+ Moi le garçon hardi et vif, et toi la femme...
+
+Sabine de Fontenay, à la fin d'une soirée passionnée de musique,
+retient son cousin Jérôme. Ils sont là en face l'un de l'autre, elle
+confuse et misérable, lui nerveux et pâle. L'homme se dérobe:
+«Sabine, dit-il en tremblant, vous devriez aller vous reposer, il
+est tard, vous partez demain.--Et puis il se passa la main sur le
+front comme s'il voulait en arracher une pensée pesante, une
+douleur, et Sabine crut qu'il pleurait. Alors _elle le pressa contre
+elle d'une terrible tendresse_...»[45]. La même Sabine plus tard, la
+première fois qu'elle voit chez lui Philippe Forbier, un ami de son
+mari, éprouve une grande difficulté à partir, à le quitter, la
+seconde fois, avec la sûreté de l'instinct, prend une syncope, et la
+troisième se laisse tomber contre sa poitrine. La récente
+émancipation de la femme ménage aux amateurs de complexités
+psychologiques de précieux et neufs divertissements... Le miracle
+c'est que, si contraire à l'idée ou à l'idéal, sans doute un peu
+artificiels, que l'homme conçoit volontiers de l'amour féminin,
+l'amour chez l'héroïne de Madame de Noailles n'en garde pas moins
+une entière noblesse: il la doit avant tout à son courage, à l'élan
+sans restriction ni réserve qui le jette vers la douleur. Ce n'est
+pas Sabine de Fontenay qui, pareille à l'Homme libre de Barrès,
+s'arrête jamais avant de se nuire, mais elle se précipite sur toutes
+les pointes de la vie de façon à s'y déchirer.
+
+ [45] _Nouvelle Espérance_, p. 92-93.
+
+ * * * * *
+
+Au reste, cette analyse est loin d'épuiser la signification du mot
+amour chez Madame de Noailles. D'abord, et c'est un trait par où
+elle se révèle de lettres, l'amour n'est pas seulement pour elle ce
+sentiment étroit et tenace qui s'attache à un être particulier.
+Sabine un soir avec Philippe entend passer sous ses fenêtres une
+manifestation d'étudiants, et ce tumulte dans l'ombre l'enivre.
+«Qu'est-ce qu'il vous faut, à vous, lui demande Philippe tristement,
+qu'est-ce ce qu'il vous faut pour être heureuse»?--«Votre amour,
+répond-elle, puis elle ajoute: Et la possibilité de l'amour de tous
+les autres»[46]. Ainsi Madame de Noailles, dans l'exquis poème de
+l'_Ombre des Jours_:
+
+ J'ai dit ce que j'ai vu et ce que j'ai senti,
+ D'un coeur pour qui le vrai ne fut point trop hardi,
+ Et j'ai eu cette ardeur par l'amour intimée
+ Pour être après la mort parfois encore aimée,
+ Et qu'un jeune homme alors lisant ce que j'écris,
+ Sentant par moi son coeur ému, troublé, surpris,
+ Ayant tout oublié des épouses réelles
+ M'accueille dans son âme et me préfère à elles[47]
+
+ [46] _Nouvelle Espérance_, p. 266.
+
+ [47] _Ombre des Jours_, p. 170.
+
+Sabine, nous dit-on encore, par moments «ne savait plus vers qui
+allaient ses espoirs; cela s'étendait, devenait infini; elle
+imaginait des horizons de soleil immense, des foules venues vers
+elle, et elle la déesse de l'éternel désir»[48]. Etre la _déesse de
+l'éternel désir_: telle est la forme que prend dans un coeur féminin
+l'amour de la gloire.
+
+ [48] _Nouvelle Espérance_, p. 314.
+
+Ce n'est pas tout encore. Le mot désir, comme le mot amour, est
+équivoque, ou plutôt multivoque, et la plupart des hommes n'usent de
+ces mots que dans un seul de leurs sens, dès lors en chaque cas
+aisément déterminable. Mais, selon une profonde remarque de Barrès,
+à certaines âmes, aux plus complexes et aux plus sensitives, le
+vocabulaire commun devient insuffisant; elles trouvent en elles une
+puissance infinie d'expansion, de jaillissement, elles disent désir,
+amour, et cela signifie, suivant le plan de leur vie intérieure sur
+lequel cette puissance se réalise, désir d'aimer, désir d'être
+aimée, amour de la nature, amour d'un être, amour de l'humanité,
+amour de la gloire, héroïsme, désir sans nom, pur amour. Nous avons
+parcouru déjà chez Madame de Noailles quelques-uns de ces sens du
+mot amour; nous y trouvons la plupart des autres. Et d'abord il y a
+en elle une immense pitié de la souffrance et de la misère humaines
+qui l'eût sans doute dévoyée vers l'humanitarisme, si l'influence de
+Barrès ne l'en eût heureusement détournée; je dis heureusement, car
+dans l'ordre de l'activité morale l'amour n'est rien sans le
+renoncement, le don de tout l'être, et c'est sans doute le vice
+profond de l'humanitarisme philanthropique de méconnaître cette
+vérité de principe; or Madame de Noailles ignore le renoncement.
+Mais qu'on lise les poèmes intitulés: _Fraternité_[49], _La
+Justice_,[50] _Les Malheureux_,[51] ou telles pages de la _Nouvelle
+Espérance_[52] et du _Visage Emerveillé_[53] sur les criminels: on y
+sentira palpiter une émotion sincère. «Quand j'étais petite, un
+soir, je revenais en voiture avec mon père, et nous avons rencontré
+sur la route un homme qui passait entre deux gendarmes. Mon père m'a
+dit: «Vois, c'est sans doute un voleur». Ah! le mot voleur, comme il
+m'avait fait peur, comme il est redoutable! et j'ai regardé.
+C'était, entre deux gendarmes, un homme pauvre qui avait l'air
+fatigué»!
+
+ [49] _Coeur innombrable_, p. 167.
+
+ [50] -- -- p. 171.
+
+ [51] -- -- p. 174.
+
+ [52] _Nouvelle Espérance_, p. 150-179.
+
+ [53] _Visage_, p. 57.
+
+Mais la société d'élection de Madame de Noailles, ce sont les héros;
+la dernière et très belle pièce des _Eblouissements_ leur est
+dédiée. L'héroïsme devait tenter Madame de Noailles, étant l'état le
+plus élevé où atteignent les âmes qui unissent à une extrême
+générosité un vif sentiment d'elles-mêmes.
+
+ Que d'autres cherchent l'air des bois, de la montagne,
+ Et la brise des Océans,
+ Je m'enfonce dans l'ombre où nul ne m'accompagne,
+ Je respire chez les géants![54]
+
+ [54] _Eblouissements_, p. 408.
+Et c'est une suite magnifique de virils accents, auxquels la
+dernière strophe seule mêle un accent très féminin:
+
+ Je viens, portant sur moi la douce ardeur des mondes
+ Et tenant les fleurs de l'été,
+ Accueillez-moi ce soir dans l'ombre où se confondent
+ _L'héroïsme et la volupté_!
+
+Ainsi Sabine de Fontenay s'écriait: «N'est-ce pas, l'héroïsme et la
+sensualité sont la même chose, l'héroïsme est la plus âpre
+sensualité?»[55] Et c'est assurément une question de savoir si
+certains états élevés peuvent être ainsi sensualisés impunément...
+
+ [55] _Nouvelle Espérance_, p. 164.
+
+Tant de formes diverses de l'amour ont-elles enfin épuisé la source
+où elles s'alimentent? Madame de Noailles a insisté à diverses
+reprises, douloureusement, sur l'impuissance des mots ou des actes à
+égaler l'abondance et l'ardeur de sa vie intérieure:
+
+ Je ne pourrais jamais exprimer mon desir
+ L'ardeur qui me terrasse,
+ Ni si les monts d'argent me prêtaient leur soupir
+ Soulevé dans l'espace,
+
+ Ni si le lis brûlant me donnait son odeur
+ Dans l'azur infusée
+ Ni si toute la mer se groupait dans mon coeur
+ Pour jaillir en fusée!...[56]
+
+ Tant de rêve, d'amour, de désir, tant d'élans,
+ C'est un si grand martyre;
+ Hélas! mourir un soir, le coeur encor brûlant
+ Sans avoir pu tout dire...[57]
+
+ [56] _Eblouissements_, p. 57-58.
+
+ [57] _Ibid._, page 27.
+
+Avec cette angoisse parfois alterne cet état de plénitude supérieure
+où l'amour, comme s'il répugnait à se limiter en se déterminant,
+semble se prendre lui-même pour objet, et se reposer dans son
+infinitude:
+
+ Je ne sais ce que j'aime; j'aime[58]
+
+ [58] _Ibid._, p. 300.
+
+Mais l'amour ne saurait longtemps se soustraire à sa loi, qui est
+de se répandre; s'il a paru se replier sur soi, c'était pour
+s'accumuler; et s'il s'accumule, c'est pour plus puissamment
+jaillir. Le poète peut se rendre justement ce magnifique témoignage:
+
+ Nul coeur humain jamais n'eut autant de frissons;
+ Mon rêve est un si vif et si ardent buisson
+ Que si j'ouvre mes bras où la tendresse abonde,
+ Il tombe malgré moi de l'amour sur le monde!
+
+Amour d'artiste en dernière analyse, au moins pour la plus grande
+part, suspect à tort et à raison à l'apôtre et à l'homme de bien.
+Madame de Noailles en marque très exactement la qualité dans les
+vers qui suivent:
+
+ Amoureuse du vrai, du limpide et du beau,
+ J'ai tenu contre moi si serré le flambeau,
+ Que, le feu merveilleux ayant pris à mon âme,
+ J'ai vécu exaltée et mourante de flammes![59]
+
+ [59] _Eblouissements_, p. 85.
+
+Et voilà, n'est-il pas vrai, un jour saisissant sur cet être
+étrange, le poète, victime sans dévouement, qui du feu qui le
+consume nous éclaire.
+
+ * * * * *
+
+Dans les poèmes qui ont été inspirés à Madame de Noailles par la
+pensée de la mort, on retrouve le même mélange que nous avons déjà
+signalé chez elle de féminité et de fermeté virile. Et d'abord,
+Madame de Noailles redoute, plus que tout peut-être, cette mort
+avant la mort qu'est pour la femme la vieillesse. Qui n'a dans la
+mémoire le début de _Jeunesse_, avec sa seconde strophe dont on a le
+coeur serré comme d'une étreinte physique:
+
+ Pourtant tu t'en iras un jour de moi, Jeunesse,
+ Tu t'en iras, tenant l'Amour entre tes bras,
+ Tu t'en iras, je pleurerai, tu t'en iras
+ Jusqu'à ce que plus rien de toi ne m'apparaisse.
+
+ La bouche pleine d'ombre et les yeux pleins de cris
+ Je te rappellerai d'une clameur si forte
+ Que pour ne plus m'entendre appeler de la sorte
+ La mort entre ses mains prendra mon coeur meurtri[60]
+
+ [60] _Ombres des Jours_, p. 3.
+
+La pièce qui ouvre les _Eblouissements_, d'une violence moins
+tendue, atténuée de mélancolie, est peut-être plus pathétique
+encore:
+
+ Quelquefois, dans la nuit, on s'éveille en sursaut,
+ Et, comme un choc qui brise et qui perce les os
+ On songe au temps qui fuit, aux plus jeunes années,
+ A l'aurore enflammant les vitres fortunées...[61]
+
+ [61] _Eblouissements_, p. 3.
+
+Conformément à son génie, Madame de Noailles éprouve de la mort une
+horreur surtout physique:
+
+ Et pourtant il faudra nous en aller d'ici
+ Quitter les jours luisants, les jardins où nous sommes,
+ Cesser d'être du sang, des yeux, des mains, des hommes,
+ Descendre dans la nuit avec un front noirci,
+ Descendre par l'étroite, horizontale porte,
+ Où l'on passe étendu, voilé, silencieux,
+ Ne plus jamais vous voir, ô lumière des cieux!
+ Hélas! je n'étais pas faite pour être morte![62]
+
+ [62] _Eblouissements_, p. 52.
+
+Remarque-t-on l'accent attendri et humble de ce dernier vers? Seule
+la pensée de la mort a ce pouvoir de fondre la violence et de briser
+l'orgueil de Madame de Noailles. Deux ou trois des plus précieux
+poèmes des _Eblouissements_ sont de cette veine, rare chez elle,
+d'humilité tendre, entr'autres l'exquis _Nocturne_:
+
+ Tu dormiras dans l'ombre et ta petite gloire
+ Assise en ce tombeau
+ Ne fera pas ta nuit moins secrète et moins noire
+ Ne te tiendra pas chaud.
+
+ Aucune fleur ne peut désennuyer les mortes,
+ Leur bonheur est cessé...
+ Celui qui les aimait n'a pas rouvert la porte
+ Où elles ont passé.
+
+ Il faudrait, pour qu'un peu de plaisir les rassure
+ Que le plus cher amant
+ Leur dise: Vois, je viens pour baiser ta chaussure
+ Et tes deux pieds charmants
+
+ Qu'il leur dise: Voyez, votre chambre creusée
+ Plus qu'un autre me plaît;
+ Ce lit étroit, ce plafond bas, ces mains usées
+ Sont ce que je voulais...
+
+Plainte discrète, faiblesse qui s'avoue, résignation touchante;
+mais le poème ne finit pas, qu'un sursaut d'orgueil ne le soulève:
+
+ Mais, ah! quelle rumeur trouble encor notre somme
+ Et rend mon coeur jaloux?
+ J'entends, dans l'ombre affreuse et glissante où nous sommes
+ Les dieux parler de vous.[63]
+
+ [63] _Les Eblouissements_, p. 362-364.
+
+C'est en effet dans la certitude de sa gloire que Madame de Noailles
+puise le secours le plus efficace contre la douleur de devoir
+mourir:
+
+ J'écris pour que le jour où je ne serai plus
+ On sache comme l'air et le plaisir m'ont plu
+ Et que mon livre porte à la foule future
+ Comme j'aimais la vie et l'heureuse nature.[64]
+
+ [64] _Ombre des Jours_, p. 169.
+
+Son corps éternel comme la terre d'où il est sorti et où il
+retourne, son âme éternelle dans la mémoire des hommes, telle est
+l'idée ou plutôt l'image double, et peut-être tout de même un peu
+simple, que se fait Madame de Noailles de sa vie future. C'est sans
+doute une mauvaise condition pour philosopher que d'être avant tout
+un être d'imagination comme sont les poètes, si le propre et la
+définition même de la pensée spéculative est d'être une pensée sans
+images. Supérieure ou extérieure au préjugé, à la foi imposée du
+dehors, peu apte à la pensée métaphysique, Madame de Noailles flotte
+dans un état d'indécision et de trouble, qui a du moins l'avantage
+de prêter à d'émouvantes rêveries:
+
+ Hélas! douleur d'aller s'effaçant tout entière,
+ Désir de n'être pas de la cendre au tombeau,
+ De voir encor le jour et le matin si beau,
+ D'errer dans l'étendue heureuse et sensuelle,
+ De boire à son calice et de s'enivrer d'elle!
+ Ah! comme tout bonheur soudain semble terni
+ Pour un coeur sans espoir qui conçoit l'infini...[65]
+
+ [65] _Eblouissements_, p. 24.
+
+Tout ce poème à Lamartine est courageux, pathétique, abondant en
+beautés. Est-il _beau_ dans le sens absolu du terme? Là-dessus on
+peut discuter. Mais là où n'est pas la vérité peut-il y avoir beauté
+parfaite? Le plus somptueux manteau perd de sa splendeur, jeté sur
+une ossature insuffisante.
+
+ * * * * *
+
+Les romans de Madame de Noailles doivent être considérés, sauf
+certaines réserves que nous indiquerons, comme un complément de son
+oeuvre lyrique. Ce point de vue, en même temps qu'il nous inquiète
+sur la légitimité d'un genre un peu hybride, nous rassure sur le
+plaisir qu'en l'espèce nous y prenons.
+
+Il n'y a rien de moins cohérent que l'intrigue de la _Domination_,
+rien de moins consistant que le caractère d'Antoine Arnault, le
+«dominateur». Ce jeune homme, qui nous est présenté aux premières
+pages du livre comme un ambitieux de l'espèce des Alexandre et des
+César, à la dernière meurt d'amour comme un nouveau Werther. Mais ne
+meurt-il pas plutôt de ce que le livre a atteint la page 307? Quoi
+qu'il en soit, une rupture, un flirt très poussé avec la fille d'un
+écrivain illustre, deux liaisons élégantes et une passade, un siège
+à la Chambre, un excellent mariage, l'amour chaste et brûlant de sa
+belle-soeur, tel est, par ordre chronologique, le bilan de ses
+succès; dans tout cela pas trace de plan, de persévérance, de
+fourberie, d'aucune des vertus qui font l'ambitieux véritable...
+D'une manière générale, les figures d'hommes qui apparaissent dans
+les romans de Madame de Noailles sont pâles, sans relief, dénuées de
+vérité objective. Exceptons-en toutefois deux ou trois silhouettes
+de _grotesques_, Henri de Fontenay de la _Nouvelle Espérance_,
+l'aumônier du _Visage_, exquissées à grands traits ironiques, fermes
+et signifiants. Il y a là un aspect du talent de Madame de Noailles
+que nous aimerions à voir se développer.
+
+Les figures de femmes, au moins celles de premier plan, sont plus
+vivantes, plus objectives, de cette objectivité particulière où
+atteignent les lyriques par l'approfondissement d'eux-mêmes. Donna
+Marie, la petite nonne, Sabine de Fontenay, autant de masques
+fragiles sous lesquels perce à tout instant le visage ébloui,
+émerveillé de l'auteur. De là les plus amusantes contradictions
+entre la situation où on les place, le caractère qu'on leur prête,
+et telles de leurs manières de penser ou de sentir. La petite nonne
+du _Visage_ fait voir, en même temps que des ingénuités d'enfant
+sage, des audaces, d'ailleurs charmantes, de Faunesse, et témoigne
+ça et là d'une conscience d'elle-même et d'une science du coeur bien
+rares dans un âge si tendre. «O Julien, dit-elle à son amant qui
+vient de la rudoyer, laissez-moi vous dire, pendant que vous parliez
+ainsi je ne vous en ai pas un instant voulu; la grande injustice des
+hommes envers les femmes, elle est une part profonde de la
+volupté».[66] Qu'elle vienne après cela nous faire accroire qu'elle
+a rendu à Julien les _Fleurs du Mal_ sans les lire.[67] «Je sais
+maintenant, dit-elle ailleurs, pourquoi l'expression de la douleur,
+sur un visage, est si touchante et si troublante; c'est parce
+qu'elle révèle que l'être n'a plus aucune défense personnelle. Une
+âme malheureuse est toute prête pour la mort et pour la
+volupté».[68] Rien n'est plus exact, mais est-ce bien la même
+personne qui aux premières pages du livre ne rêve que pureté, et qui
+quelques pages plus loin, parce que son ami l'a embrassée, déclare:
+«Mon ami ne m'aime pas autant qu'il le dit, s'il m'aimait vraiment
+il n'aurait pas fait ce qu'il a fait»? On sent l'artifice; Madame
+de Noailles manque sans cesse à cette condition première de la
+vraisemblance, qui est qu'un caractère demeure constant avec
+lui-même. Seule peut-être la figure de Sabine de Fontenay est
+exempte de ce défaut, parce qu'il y a une harmonie en somme
+suffisante entre la donnée initiale du livre et la vie intérieure
+_possible_ de Madame de Noailles, et que d'ailleurs Madame de
+Noailles a l'imagination subjective, au contraire de l'objective,
+très développée... Ainsi se précise pour nous le sens de l'oeuvre
+romanesque de Madame de Noailles: nous l'avons vu, Madame de
+Noailles est avare de confidences sur sa façon de sentir l'amour;
+l'intérêt de Sabine de Fontenay, et secondairement de ses autres
+héroïnes, c'est de nous éclairer sur sa façon de le concevoir, ou
+plus exactement de le _voir_.
+
+ [66] _Visage_, p. 193.
+
+ [67] _Ibid._, p. 109.
+
+ [68] _Ibid._, p. 184.
+
+Sabine de Fontenay c'est, pourrait-on dire, la petite-fille d'Emma
+Bovary devenue, par une fortune inespérée, châtelaine de la
+Vaubyessard. Née comme Emma pour les agitations du coeur, et plus
+précocement avertie qu'elle, dès l'enfance elle a jugé que «les
+élans et les rêves de la passion font l'emploi, l'orgueil et la
+dignité de la destinée».[69] Mariée, comme elle encore, à un homme
+bon, honnête et médiocre, elle essaie d'abord, elle aussi,
+d'éveiller en lui un écho aux ardentes et confuses aspirations de
+son coeur. Déçue bientôt dans son effort, elle se détourne, sinon
+sans regrets du moins sans remords, conformément à l'immoralisme
+contemporain, vers d'autres amours. Riche et d'un monde où la femme
+est relativement libre d'elle-même, Sabine échappe aux embarras
+d'argent, à M. Lheureux, aux mille difficultés extérieures qui font
+de _Madame Bovary_, suivant le point de vue, un mélodrame, et c'en
+est le défaut, ou bien, et c'en est la supériorité, une exacte et
+forte étude sociologique; elle pourra développer sans entraves le
+cours de ses expériences sentimentales. Plus cultivée qu'Emma,
+nourrie de littératures autrement complexes, elle offre, et c'est là
+son originalité et son charme, un curieux mélange de sensualité
+violente et presque élémentaire, et d'intelligence raffinée: mélange
+bien moderne, s'il pourrait servir à définir les oeuvres les plus
+caractéristiques de notre littérature depuis Baudelaire. Ce qu'elle
+cherche dans l'amour, ce n'est ni le don ni l'abandon du coeur, elle
+a un sentiment trop vif d'elle-même, elle entend posséder autant
+qu'être possédée; ce n'est pas le plaisir, il n'est rien de plus
+court et de plus vite épuisé que le plaisir; ce n'est pas le
+bonheur, elle a toujours désiré pire; c'est l'émotion brute,
+exaltante ou terrassante, c'est le bouleversement de tout l'être,
+c'est ce que la vie peut offrir de plus fou, de plus trouble et de
+plus amer. Ce qu'elle veut, c'est sentir, sentir toujours davantage
+et se sentir sentir, fût-ce au prix des plus dures douleurs: la
+douleur est infinie, pour peu qu'elle se complique d'intelligence.
+Prodigieuse faculté de jouir et de souffrir! Philippe Forbier vient
+de lui avouer son amour; ils sont là tous les deux, hagards, n'osant
+pas se rapprocher l'un de l'autre. «Elle sentait une sensualité
+grave s'élever autour d'elle, contre elle, comme une vague qui,
+montant, l'obligeait à renverser un peu la tête, les narines
+battantes, pour respirer, résister à cet étouffement. Elle avait les
+yeux fixes et amincis, les lèvres un peu relevées sur les dents
+qu'elle tenait serrées, et comme mordant sur une admirable sensation
+de plaisir...»[70] Philippe la regarde, et elle se sent «mourir des
+pieds jusqu'au coeur. Avec une violence rapide et complète, elle
+souhaita qu'il n'eût plus ni ses yeux, ni son sourire, ni sa voix,
+ni aucun de ses gestes, aucune de ses attitudes, plus rien de
+lui-même qui la ravissait jusqu'à de telles douleurs».[71] Véritable
+femme, en qui non seulement toute émotion, mais le souvenir et
+l'imagination même de l'émotion aboutissent immédiatement au trouble
+physique. Quand Philippe doit pour un temps s'éloigner d'elle, sa
+raison consent à la séparation, mais son corps se révolte. Debout
+contre lui, elle dit doucement, les yeux fermés: «Voilà, vous allez
+partir, vous partez, j'imagine que c'est maintenant que vous partez,
+je vais voir ce que cela me fait». Elle resta un moment
+silencieuse, et rouvrant les yeux où de la terreur s'évaporait, elle
+dit: «Ce n'est pas possible, cela fait mal dans les os... C'est dans
+les épaules et dans les genoux que je ne peux pas vous quitter...»
+Cependant, dans ses plus vives extases comme dans ses pires
+angoisses, elle demeure lucide, maîtresse de sa pensée, elle
+ironise, elle s'analyse, elle généralise. Au sortir des bras de
+Philippe rentrée chez elle, elle parle, rit, ne trouve en elle que
+repos et satisfaction. «_Seule l'absence d'Henri_ (son mari) _la
+troublait un peu, sa présence lui eût donné plus de sécurité_».[72]
+A Philippe absent, elle écrit: Ce n'est pas vous que j'aime; j'aime
+aimer comme je vous aime... Je n'attends de vous que mon amour pour
+vous».[73] «Les hommes ont de la conscience, lui écrit-elle encore.
+Les femmes, mon ami, n'ont pas de conscience; elles ont une
+épouvantable volonté de n'être pas plus malheureuses qu'elles ne
+peuvent».[74] Mais une intelligence si pénétrante appliquée à une
+émotivité si violente, loin de l'atténuer l'exacerbe, en multipliant
+pour elle les occasions de sentir. De sa volupté, de ses douleurs et
+de sa connaissance d'elle-même Sabine se compose un breuvage avec
+quoi elle se tue. La morphine qu'elle prend un soir où l'absence de
+Philippe lui est intolérable ne fait qu'achever l'oeuvre de mort...
+A dire le vrai ce suicide, pour vraisemblable qu'il soit,
+n'apparaît pas comme nécessaire, dans le sens psychologique du
+terme. On garde le sentiment qu'une cure d'altitude bien choisie,
+surveillée par une tendre amitié rendrait l'équilibre à ce système
+nerveux surmené, exténué. Si _Madame Bovary_, est un mélodrame, la
+_Nouvelle Espérance_ n'est pas une tragédie. Il reste que Madame de
+Noailles a créé en Sabine de Fontenay une figure intensément
+vivante, hautement représentative à la fois et très neuve: oui d'une
+originalité inoubliable vraiment avec son impudeur et sa noblesse,
+son égotisme et son ardeur à souffrir, son tumulte, ses cris, ses
+colères, ses ravissements, toute cette sensibilité où nulle
+sentimentalité ne se mêle, ingénue et violente, trouble, âcre,
+amère.
+
+ [69] _Nouvelle Espérance_, p. 15.
+
+ [70] _Nouvelle Espérance_, p. 229.
+
+ [71] _Ibid._, p. 231.
+
+ [72] _Ibid._, p. 234.
+
+ [73] _Nouvelle Espérance_, p. 305.
+
+ [74] _Ibid._, p. 320.
+
+On peut cueillir çà et là dans les romans de Madame de Noailles de
+fines ou fortes indications de psychologie féminine. La femme y
+apparaît toujours incomplète, insatisfaite, penchante, achevée
+seulement par les caresses des hommes, mais courbée sous tout
+l'univers, esclave qui se fait une volupté de sa servitude. Osant
+enfin être elle-même, elle dévoile hardiment que toute sa vie
+intérieure est à base de sensualité et que tout ce qui émeut
+pareillement sa sensualité est pour elle une seule et même chose.
+«Voyez, mon Dieu, si M. l'aumônier, pour nous toucher, nous rappelle
+notre petite enfance, nos jeux, notre père mort, nous pleurons;...
+et si une de nos soeurs nous donne un bouquet à respirer, nous
+respirons fort d'abord et nous soupirons après; et si notre ami met
+son coeur près de notre coeur, nous ne savons plus rien que son
+désir, et notre désir plus tendre encore que le sien. _Toutes ces
+choses, mon Dieu, sont une seule chose, la même chose_».[75] Elle
+nous révèle le goût singulier qu'elle trouve aux brutalités de la
+jalousie masculine. «Ils croient nous offenser, ils ne peuvent que
+nous émouvoir, notre orgueil est terrible en nous, mais aux instants
+de la volupté, nous n'avons que de la volupté».[76] Voici une bien
+spirituelle définition de la conscience: «La conscience, c'est une
+tristesse qu'on éprouve après un acte qu'on vient de faire et qu'on
+referait encore».[77] Voici une vue terriblement pénétrante sur ces
+régions souterraines de l'âme où les sentiments, les instincts, les
+désirs, non encore divisés et endigués par l'éducation, communiquent
+et se mêlent selon de mystérieuses affinités. «Ah! dans la douleur
+et la honte, dans le courage et l'héroïsme, dans le parfum
+des tombeaux, qu'y a-t-il toujours de perfide, de sensuel,
+d'inavouable?»[78]
+
+ [75] _Visage_, p. 101.
+
+ [76] _Ibid._, p. 156.
+
+ [77] _Ibid._, p. 47.
+
+ [78] _Domination_, p. 67.
+
+On voit dans quelle mesure les romans de Madame de Noailles nous
+peuvent instruire, sont riches de vérité objective. Quant à nous
+charmer et à nous émouvoir, de la même façon exactement que sa
+poésie, il n'est presque pas une page d'eux qui n'y réussisse. La
+_Domination_ abonde en délicieuses impressions de voyage; le _Visage
+émerveillé_ est l'hymne le plus frais à l'Amour et à la Nature; la
+_Nouvelle Espérance_ est un poignant poème de l'Amour et de la Mort.
+
+ * * * * *
+
+Il faut le dire: l'art de Madame de Noailles n'est pas égal à son
+génie; il pèche par défaut, par excès et par artifice.
+
+Le défaut est de la pensée. Non pas que nous estimions avec certains
+que l'intelligence de Madame de Noailles soit inférieure à sa
+sensibilité, et de nombreuses pages de la _Nouvelle Espérance_
+surtout témoignent surabondamment du contraire, mais trop souvent
+cette intelligence fonctionne à côté de cette sensibilité, sans s'y
+mêler suffisamment. Une sensibilité aussi mobile, aussi torrentielle
+devrait être surveillée, réglée, distribuée par une raison ferme,
+maîtresse d'elle-même et de toute l'âme; nous avons déjà touché ce
+point. Il n'est pas permis d'appliquer indistinctement l'épithète de
+_sublime_ à l'odeur de l'aubépine,[79] ou au plaisir qu'on prend à
+Venise,[80] et à la musique de Beethoven ou en général à l'héroïsme;
+du moins les deux premiers emplois du terme, en même temps qu'ils
+font sourire, affaiblissent les deux autres, seuls justifiés. Si
+Sabine à la moindre contrariété _s'affole_, nous la plaignons, mais
+que va-t-il lui rester d'âme pour les grandes douleurs? Il ne suffit
+pas d'une extrême hyperesthésie pour pénétrer le fond de la douleur
+ni de la joie humaines; or Madame de Noailles n'a pas que cela, nous
+l'avons assez montré, mais l'identité des expressions dont elle use
+pour signifier de purs états nerveux et de véritables états d'âme
+prête à de fâcheuses confusions. Il faut qu'elle introduise un ordre
+plus strict, une mesure plus rigoureuse dans les mouvements de sa
+merveilleuse sensibilité. C'est du perfectionnement intérieur de
+l'artiste que dépend essentiellement le progrès de son art.
+
+ [79] _Eblouissements_, p. 286.
+
+ [80] _Eblouissements_, p. 16.
+
+D'un point de vue plus technique, on peut relever chez Madame de
+Noailles des artifices de composition et de style. Nous l'avons vu,
+ses romans sont mal construits; mais ses poèmes eux-mêmes malgré
+leur ordinaire brièveté, ne le sont pas toujours parfaitement. La
+_Prière devant le Soleil_ se compose d'au moins trois poèmes
+distincts. Il n'y a rien de plus artificiel que la transition du
+second au troisième:
+
+ Pourtant, Soleil, ayant oublié tout cela...[81]
+
+ [81] _Eblouissements_, p. 385.
+
+Une des plus belles pièces des _Eblouissements_, _Paganisme_, dans
+sa première partie développe le conflit entre les deux âmes
+romantique et classique de Madame de Noailles, et, malgré une
+certaine surcharge d'images, le développement est conduit d'une
+belle et ferme allure; la seconde partie célèbre la victoire
+définitive de l'âme classique; le poète se tourne avec amour vers la
+Grèce sa véritable patrie:
+
+ Je viendrai, mes deux mains tenant la double flûte...
+ Au-dessus des enclos luiront des figues bleues;
+ Pour cueillir ces fruits chauds entr'ouverts dans l'azur
+ Je presserai si bien mon corps contre le mur
+ Que je serai semblable à ces nymphes des frises
+ Dont la jambe et la main sont dans la pierre prises[82]
+
+ [82] _Eblouissements_, p. 187.
+
+On remarquera au passage ces trois derniers vers, pur joyau de grâce
+hellénique... Jusqu'ici tout est bien; mais il s'agit de terminer le
+poème; le poète sent qu'il serait beau de s'élever à une idée plus
+générale, d'ouvrir à l'esprit une vaste perspective, d'élargir et
+d'approfondir l'horizon, et pour ce faire il recourt à la pensée de
+la mort, dont telle est effet la vertu ordinaire:
+
+ Et désormais sans voix, sans effort, sans souhaits,
+ Ayant touché l'immense et débordante paix,
+ Voyageuse arrivant et qui baise la porte,
+ Ne désirant plus rien je serai bientôt morte...
+
+Mais la poète s'est trompé; comme il n'y a aucune raison de supposer
+que le sol de la Grèce ou l'exaucement de ses désirs lui seront
+réellement mortels, l'hypothèse de sa mort ne peut apparaître que
+comme une gentillesse de conversation, déplacée en cette fin d'un
+grave et émouvant débat. La grande idée de la mort ne saurait être
+employée comme finale à tout faire... Et d'ailleurs il n'entre pas
+un instant dans notre pensée de suspecter la sincérité de Madame de
+Noailles, mais la sincérité elle-même a besoin d'art.
+
+L'excès que nous trouvons chez Madame de Noailles est un excès de
+sensations et d'images sous lequel parfois disparaît, ou plie à se
+rompre, le fil ténu de la pensée. Le poète, au lieu de creuser en
+profondeur, dans le monde de la vie intérieure, s'étend en largeur,
+se répand dans le vaste univers. Au lieu de subordonner il
+coordonne, quand il ne se contente pas de juxtaposer. Sans doute il
+échappe à l'ennui des purs descriptifs, et il serait aussi injuste
+qu'inexact de lui appliquer ce principe, vérifié par l'histoire de
+tous les arts, que la nature envahit les domaines désertés par
+l'âme: il n'est pas d'aspect de la nature qu'il transporte dans son
+oeuvre sans l'élaborer, sans y mêler de sa substance. Cependant il
+ne peut éviter toujours la monotonie, ni encore une fois l'artifice.
+Une énumération n'a d'autre raison de s'arrêter que le bon plaisir
+de celui qui énumère; Madame de Noailles ne nous fait-elle pas
+quelquefois attendre un peu son bon plaisir? D'autre part, on a
+l'impression qu'elle ne distingue pas très exactement et ne connaît
+pas de très près chacun des innombrables végétaux qui garnissent
+son oeuvre, et l'on constate non sans étonnement que les
+descriptions de villes ou de paysages qu'elle n'a jamais vus ne sont
+ni moins touffues, ni moins colorées, ni moins odorantes que celles
+des lieux qui lui sont familiers. Bref Madame de Noailles a une
+_manière_ à elle, très caractérisée, et de cette manière son
+excessive facilité l'incline,--tel parmi les musiciens Massenet--à
+se faire un _procédé_. Il n'est pas rare qu'un artiste s'imite ainsi
+lui-même.
+
+De ces faiblesses, au reste, aucune n'est constitutive. Elles
+tiennent soit à une confiance exclusive, donc excessive, dans
+la spontanéité de l'inspiration, soit à une sorte de nonchalance
+trop complaisante aux suggestions de la virtuosité. Elles
+n'en sont que plus regrettables, si elles empêchent des dons
+merveilleux de prendre leur pleine valeur. Or quel artiste fut
+plus merveilleusement doué que Madame de Noailles? De ses dons
+je ne veux ici retenir que deux, qui la distinguent entre tous
+les artistes de sa génération, le don d'expression et le don de
+musicalité.
+
+Il n'est pas vrai, malgré Boileau, que toujours «ce que l'on conçoit
+bien s'énonce clairement»; la fonction de concevoir et la fonction
+d'exprimer sont distinctes, à tel titre que la pathologie nous les
+montre sans cesse dissociées. Mais ce qui dans la littérature et
+surtout dans la poésie moderne rend particulièrement délicat le
+problème de l'expression, c'est que les états qu'il s'agit de
+traduire et de communiquer ne sont pas comme dans la poésie
+classique des états relativement simples, à contours définis, objets
+de perception claire, construits et reliés les uns aux autres selon
+des rapports logiques, mais des états dont la complexité confuse,
+enveloppée, indistincte, dont la fluidité et presque la liquidité
+semblent invinciblement rebelles au morcellement et à l'immobilisation
+qui sont l'opération propre et l'effet de la pensée logique, des états
+qui émergent un instant des profondeurs obscures de l'être pour
+l'instant d'après s'y replonger, qui enfin se composent, s'enchaînent
+les uns aux autres et les uns dans les autres retentissent et se
+prolongent selon de subtiles et fuyantes analogies. Ils faut donc à
+l'artiste non-seulement une rare aptitude à briser ou à négliger les
+associations conventionnelles que nous propose toutes formées, pour
+notre plus grande commodité, le commun langage, non-seulement une
+extraordinaire acuité et rapidité de vision dans les régions profondes
+de la vie de l'âme, mais encore un don mystérieux et merveilleux de
+choisir et de combiner les mots afin que, telles les génératrices
+d'une courbe pour le géomètre, ils nous permettent de reconstruire,
+ils évoquent en nous et nous suggèrent les mouvantes réalités
+intérieures dont ils jalonnent les inflexions et les détours. A vrai
+dire, dans la mesure où il met en oeuvre un tel don, un artiste
+divise les jugements des hommes; il irrite par son obscurité et par
+une apparence d'arbitraire les sensibilités qui ne sont point
+accordées à la sienne, mais aussi il enchante celles qui lui sont
+harmoniques d'un plaisir autrement complet que les artistes
+_classiques_, parce que ce qu'il leur fait entendre, mais plus ample,
+plus pur, plus libre, c'est le chant même de leurs profondeurs. Pour
+certains dont nous sommes, à cause d'un bonheur presque perpétuel dans
+l'expression ou la suggestion d'une sensibilité profonde et toute
+originale, l'oeuvre de Madame de Noailles dégage un charme, un
+enchantement. Dans les citations que nous avons faites en abondance,
+le lecteur trouvera sans peine, suivant l'espèce à laquelle il
+appartient, de quoi confirmer ou de quoi contester notre sentiment.
+Nous nous contenterons de citer un fragment encore, particulièrement
+caractéristique. Nous l'empruntons à la _Nouvelle Espérance_[83]. Chez
+Sabine de Fontenay, le musicien Jérôme Hérelle chante. «Il chantait,
+et la musique, mêlée aux mots, s'épanouissait, sensuelle et rose,
+comme une fleur née du sang. Il chantait, et c'était comme une
+déchirure légère de l'âme, d'où coulerait la sève limpide et sucrée:
+
+ «Les roses d'Ispahan...
+
+le soupir gonflait, s'exhalait, recommençait,
+
+ «dans leurs gaines de mousse...
+encore une fois toute l'angoisse délicieuse aspirée et rejetée,
+
+ «les jasmins de Mossoul, les fleurs de l'oranger...
+
+la note penchante et tenue troublait comme un doigt appuyé sur le
+sanglot voluptueux... Quel parfum! quelle ivresse! quel flacon
+d'odeur d'Orient cassé là; quelles fleurs de magnolia écrasées dont
+l'arome à l'agonie fuyait et pleurait... Tout l'air de la chambre
+tremblait...» Et l'on croit voir trembler le papier où s'inscrivent
+les mouvements de cette sensualité véhémente. Les mots jaillissent
+d'elle directement, sans passer par l'intelligence, et directement
+vont toucher aux pointes les plus sensibles de nos nerfs. A vrai
+dire ils touchent parfois à côté; la phrase: «quelles fleurs de
+magnolia écrasées» est tout à fait manquée. Madame de Noailles, chez
+qui les associations d'idées ou de sentiments sont foudroyantes, a
+sauté ici trop d'intermédiaires; les termes qu'elle unit hurlent
+d'un accouplement contre nature. Il lui arrive ainsi de violenter la
+langue sans bénéfice. C'est là, si l'on peut dire, le revers de sa
+méthode, ou de son absence de méthode. Son style est une invention
+perpétuelle; mais, comme dans le choix et l'agencement des mots la
+pensée logique a peu de part, lorsque l'expression n'est pas
+parfaite, elle est mauvaise. Le cas est rare d'ailleurs, et de plus
+en plus rare.
+
+ [83] p. 32-33.
+
+Il n'est guère de question d'esthétique plus difficile que celle du
+rapport de la poésie et de la musique. Toutefois et en gros, il est
+certain d'abord que par la mesure et le rythme qui lui sont
+essentiels, la poésie, toute poésie s'apparente avec la musique.
+C'est à peu près uniquement par le rythme que la poésie classique
+peut être dite musicale; encore son rythme, à cause de la
+prédominance qu'elle attribue à la pensée logique, à la raison,
+est-il trop souvent dans sa régularité d'une monotonie qui contraste
+désavantageusement avec la variété presque indéfinie des rythmes
+musicaux. La poésie moderne, substituant dans une large mesure à la
+logique de la raison la logique des sentiments, se rend par là plus
+souple et plus libre, et capable d'occuper dans l'âme des espaces,
+de couler dans des retraites que lui eût interdits une forme plus
+rigide. Nous ne voyons guère de poète contemporain qui possède au
+même degré que Madame de Noailles le don d'approprier étroitement
+ses rythmes aux mouvements de sa vie intérieure, de les couler en
+quelque sorte instantanément sur la courbe même de ses sensations,
+de ses sentiments et de ses pensées. Ici encore nous laissons au
+lecteur le soin facile de faire lui-même l'application. Mais la
+grande nouveauté de la poésie moderne par rapport à la poésie
+classique et l'endroit par où elle se rapproche le plus de la
+musique, c'est l'importance qu'elle attache aux qualités musicales
+des mots, au détriment parfois de leur vertu signifiante. On sait à
+quels excès dans cette direction se portèrent les «décadents». De
+leur tentative avortée les écrivains contemporains ont justement
+retenu qu'en effet le choix et la combinaison des sonorités pouvait
+être un efficace instrument de suggestion, mais ils ne recourent à
+cette ressource que dans les limites des lois naturelles et
+traditionnelles de la langue. Il y a là une conciliation délicate à
+réaliser entre des exigences ordinairement différentes, souvent
+opposées; Madame de Noailles y déploie un art spontané incomparable.
+Et ainsi, renforçant le sens des mots par leur son, leur puissance
+expressive par leur puissance suggestive, les enchaînant selon les
+rythmes originaux de sa sensualité fiévreuse, ardente, innombrable,
+elle compose une des musiques les plus éblouissantes, les plus
+enivrantes et les plus déchirantes qu'il nous ait été donné
+d'écouter.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+OPINIONS
+
+
+=De M. Maurice Barrès=
+
+Les poèmes de Mme de Noailles ont obtenu à leur naissance un
+prodigieux succès. O merveille, on y trouvait de la poésie! Mais
+cette poésie, qu'avait-elle de singulier? Je crois que je pourrais
+le dire. Nos grands romantiques sont mêlés de mort. Mme de Noailles
+est toujours un chant qui s'élève, une flamme. On connaît un
+terrible mot révélateur de Chateaubriand: «Quand je peignis René,
+écrit-il, j'aurais dû demander à ses plaisirs le secret de ses
+ennuis.» Dans la sombre poésie de nos grands romantiques, en effet,
+il y a de la fatigue et de la dépression nerveuse. Au contraire,
+chez l'auteur du _Visage émerveillé_ on voit au premier plan la
+jeunesse qui s'étonne, qui appelle le choc de la vie et qui
+s'impatiente de ne point recevoir l'univers dans son âme.
+
+Cet infatigable élan vers toutes les promesses de bonheur, cet
+infini besoin, ce courage à sentir, à désirer, à vivre nous sont
+rendus intelligibles avec des ressources inépuisables d'invention
+verbale et musicale. Je ne puis rien détacher d'un livre que toutes
+les femmes et les jeunes gens commencent à se réciter. Ses
+cantilènes frémissantes sont illustrées d'images rapides et
+inoubliables. Mais derrière tous les battements de ce coeur
+précipité j'entends un thème monotone. Il est tout le génie dont
+nous la voyons douée ou, pour mieux dire, affligée. «Il faudra
+vieillir et mourir, mais j'aurai été le coeur le plus gonflé et d'où
+monta le plus haut cri. Jeunes hommes, sachez que, vivante, je fus
+le point le plus sensible de l'univers...»
+
+Quelle est cette voix qui se vante, si vaine et si attendrissante?
+La femme vivra toujours dans le même cercle d'images. Ce n'est ici
+qu'une variante géniale de l'éternel cantique féminin. C'est le
+vieux _Cantique des cantiques_: «Je suis noire, mais je suis belle,
+filles de Jérusalem, comme les tentes de Cédar, comme les pavillons
+de Salomon.» Ainsi chantait la Sulamite. Cet appel qui fait
+frissonner monte de tous les fameux jardins, du paradis où Eve
+mentit, des harems de Salomon, du balcon fleuri de Juliette et des
+arceaux d'un cloître, où la sainte discipline l'épure, l'apaise et
+le transforme, mais aussi, en le comprimant, semble parfois
+l'exacerber...
+
+Un tel poète nous aide à comprendre ce que furent par exemple les
+Hugo et les Lamartine. Celui-ci, à la campagne, sortait le matin
+avec un exemplaire à grandes marges du Tasse ou de l'Arioste; il
+lisait quelques strophes: sous leur action, sa source intérieure
+jaillissait et il écrivait, sans que sa volonté y prît une part
+discernable, ses magnifiques psalmodies. Hugo était le lieu d'un
+pareil phénomène. De là l'étonnement qu'il ressentait de son génie,
+jusqu'à se dire, à notre grand scandale: «Ne suis-je pas la bouche
+de Dieu?»
+
+Ces grands favorisés ont des âmes qui se mettent plus aisément en
+branle que les nôtres. Le rythme de leurs paroles vient de celui de
+leurs sentiments. D'où voulez-vous que naisse la noblesse des
+expressions, sinon de la noblesse du coeur? Nul vrai poète qui ne
+soit magnanime. D'ailleurs la faculté de se représenter clairement
+et fortement un grand nombre d'êtres et de choses, c'est le don
+divin par excellence, c'est la charité et la sympathie.
+
+Mme de Noailles aime admirer. Elle en use avec les oeuvres et avec
+les gens comme avec les légumes, les fleurs, les arbres et les
+paysages. Partout elle trouve à s'émerveiller, disons mieux, à être
+humaine. Quand il y a tant de regards qui appauvrissent
+nécessairement ce qu'ils considèrent, parce qu'ils sont des regards
+d'hommes chétifs, voici qu'avec une admirable plénitude cette âme
+royale enrichit et ennoblit, charge de richesse et vivifie tous les
+objets vers quoi elle se tourne. Dans la dure vie positive, cette
+générosité d'âme et cette spontanéité entraînant à des erreurs...
+Mais, dans le domaine des arts, cette incompressible puissance de
+charité est le premier moyen du génie.
+
+ (_Le Figaro_, 9 juillet 1904).
+
+
+=De M. Léon Blum= sur l'_OEuvre poétique de Madame de Noailles_:
+
+... Le retour au Romantisme fut, il y a dix ans, le caractère du
+mouvement poétique. Ce qu'on a nommé l'humanisme ne fut qu'un
+romantisme rajeuni. Mais chez les plus distingués des humanistes
+l'influence verlainienne restait sensible, et Madame de Noailles en
+est restée, à ce que je crois, totalement exempte. Elle n'est guère
+qu'une romantique, et c'est de Musset que je la verrais proche, un
+Musset qui ne cherche pas l'esprit, un Musset sans sa grâce allante
+et sa plaisanterie désinvolte, sans son penchant oratoire, sans
+toute sa facilité française, un Musset plus âpre, plus chargé, plus
+fiévreux, plus complexe, au sang plus lourd, je voudrais pouvoir
+dire un Musset barbare.
+
+Il faut cependant marquer dès à présent quelques différences
+essentielles. Sans doute le lyrisme de Lamartine, de Musset ou même
+de Hugo est un lyrisme purement personnel. Mais si le poète se
+chante lui-même, il ne chante pas pour lui seul. Le poème, sorti
+d'un homme, vaut pour tous les hommes... Le rêve romantique, le
+chant romantique, même en ce qu'ils eurent de plus spécial ou de
+plus neuf, furent le rêve et le chant communs d'un moment de
+l'humanité... Rien de pareil chez Madame de Noailles. Sa poésie sort
+d'elle-même et retombe en elle, comme l'élan du jet d'eau dans le
+bassin. Son éternel sujet, c'est sa personne, mais dans ce qu'elle a
+de particulier, d'unique, non dans ce qu'elle a de commun et de
+général...
+
+L'inspiration lyrique s'est toujours ramenée à un nombre limité de
+thèmes uniformes, et ce qu'il y a d'analogue entre tous ces thèmes,
+c'est qu'ils posent soit l'accord, soit le conflit d'un des
+sentiments généraux de l'âme avec une force ou avec un état
+extérieur... Le poème lyrique apparaît d'ordinaire comme un
+dialogue, dialogue avec l'être aimé, avec la vie, avec la mort,
+avec le bonheur, avec les puissances naturelles. Et voici qu'en
+trois volumes de vers Madame de Noailles exhale un long solo où l'on
+n'entend jamais parler qu'une âme. Il y a là des vers d'amour, sans
+doute, bien qu'assez rares, mais où il semble que la force du désir
+s'élance seule, comme un cri sans écho à qui rien ne répond... Nul
+poème ne traduisit plus intensément que ceux-là le sentiment de la
+vie, mais c'est la vie d'un être à qui la conscience de sa propre
+réalité suffit, qui ne vivrait pas moins s'il était seul vivant au
+monde, et cette certitude, cette volonté d'être qui sort du plus
+intime de sa substance gonfle sa personne sans jamais s'en
+échapper...
+
+Ce lyrisme sans humanité, sans religion,--au sens où l'entendaient
+les romantiques,--où l'on ne trouve ni aspiration, ni besoin, ni
+foi, ni doute dont les autres hommes aient leur part, qui ne connaît
+ou ne touche hors de soi nulle raison de vivre, de souffrir ou
+d'espérer, ce lyrisme d'une sorte unique tient-il à un vice où à une
+vertu, représente-t-il une force ou une faiblesse, faut-il l'exalter
+ou le condamner? Je ne sais trop, et l'avenir en décidera mieux que
+nous. Mais je crois que là est la singularité, le don original, la
+raison d'être du poète...
+
+ (_La Revue de Paris_, 15 juin 1908).
+
+
+=De M. Léon Daudet= sur l'_Ombre des Jours_:
+
+Ce m'est une joie de constater ici la naissance et la formation d'un
+tempérament lyrique de premier ordre, car ces genèses-là témoignent
+généralement, dans les sociétés où elles se produisent, d'un effort
+vers l'ordre et la lumière... Ce que nous demandions au poète
+d'aujourd'hui et de demain, et ce que nous offre Madame de Noailles,
+c'est un chant lancé comme un cri, par une nécessité irrésistible,
+aux approches d'un doute qui envahit tout, d'une critique et d'une
+analyse qui blessent incessamment la légende, d'un utile qui menace
+le beau. Ce qu'elle nous apporte dans sa fine corbeille, tressée
+selon la tradition pure, c'est la révolte de jeunesse et de
+reviviscence, l'immortelle candeur irritée devant les tourments de
+ce monde, l'immortelle allégresse du désir...
+
+ (_Le Gaulois_, 2 juillet 1902).
+
+
+=De M. Marcel Proust= sur les _Eblouissements_:
+
+... J'aurais aimé m'attarder aux beautés de pure technique aussi
+bien qu'aux autres, vous signaler au passage... tant de notations
+d'une justesse délicieuse:
+
+ Dans les taillis serrés où la pie en sifflant
+ Roule sous les sapins comme un fruit noir et blanc.
+ ... Près des flots de la Drance
+ Où la truite glacée et fluide s'élance,
+ Hirondelle d'argent aux ailerons mouillés...
+
+Métaphores qui se composent et nous rendent le mensonge de notre
+première impression, quand nous promenant dans un bois ou suivant
+les bords d'une rivière nous avons pensé d'abord en entendant rouler
+quelque chose que c'était quelque fruit et non un oiseau, ou quand
+surpris par la vive fusée au-dessus des eaux d'un brusque essor,
+nous avons cru au vol d'un oiseau avant d'avoir entendu la truite
+retomber dans la rivière. Mais ces charmantes et toutes vives
+comparaisons qui substituent à la constatation de ce qui est la
+résurrection de ce que nous avons senti... disparaissent elles-mêmes
+à côté d'images vraiment sublimes, toutes créées, dignes des plus
+belles d'Hugo. Il faudrait avoir lu toute la pièce sur la splendeur,
+l'ivresse, l'élan de ces matinées d'été où on renverse la tête afin
+de suivre des yeux un oiseau lancé jusqu'au ciel, pour éprouver tout
+le vertige, sentir tout le mystère de ces deux derniers vers:
+
+ Tandis que détaché d'une invisible fronde
+ Un doux oiseau jaillit jusqu'au sommet du monde
+
+Connaissez-vous une image plus splendide et plus parfaite que
+celle-ci: (il s'agit de ces admirables Eaux de Damas qui s'élancent
+et montent dans le fût des fontaines, puis retombent, font passer
+partout les linges mouillés de leur fraîcheur et l'odeur du melon et
+des poires crassanes avec un parfum de rosier).
+
+ ..... Comme une jeune esclave
+ Qui monte, qui descend, qui parfume et qui lave!
+
+Là encore pour comprendre toute la noblesse, toute la pureté, tout
+l'_inventé_ de cette image si soudaine et si achevée, qui naît
+immédiate et complète, il faut relire la pièce, l'une des plus
+_poussées_ en expression, des plus entièrement senties aussi de ce
+volume, peinte du commencement jusqu'à la fin, en face, en présence
+d'une sensation pourtant si fugace qu'on sent que l'artiste a dû
+être obligé de la recréer mille fois en lui pour prolonger les
+instants de la pose et pouvoir achever sa toile d'après nature,--une
+des plus étonnantes réussites, le chef d'oeuvre peut-être de
+l'_impressionnisme_ littéraire.
+
+ (_Le Figaro_, 15 juin 1907.)
+
+
+=De M. Emile Faguet=, à propos de la _Nouvelle Espérance_:
+
+Cette femme aura bien du talent. Elle est dans le train qui y mène.
+Et sa station n'est pas très loin.
+
+ (_La Revue latine_).
+
+
+=De M. Emile Ripert=:
+
+On ne sait si c'est artifice ou naïveté, sa façon d'assembler les
+mots. On est étonné, on ne comprend pas trop. Pourtant on voit, on
+sent, on entend... Dans une de ses dernières poésies elle parle
+ainsi:
+
+ Au cercle étroit d'un bassin rond et gris,
+ L'eau s'endormait, petite eau qui se rouille.
+
+«Petite eau qui se rouille...» Si vous comprenez, moi pas. Seulement
+je _vois_ l'eau stagnante, un peu rouge, je sens l'odeur de l'eau
+morte, et tout le calme inerte, l'ennui qui use et qui ronge... Les
+images aussi sont nouvelles: Madame de Noailles se dit «lasse comme
+un jardin sur lequel il a plu», et ce simple vers assimile si
+parfaitement certaines journées d'accablement, de calme désespoir
+après la crise violente des pleurs à l'aspect du feuillage lourd,
+des fleurs froissées, des terres humides, qu'on admire ce génie
+instinctif qui, du premier coup et sans tâtonnements, aboutit aux
+effets que chercherait en vain l'art le plus profond...
+
+ (_La Revue Hebdomadaire_).
+
+
+=De M. Auguste Dorchain=:
+
+On ne peut s'y méprendre; il y a ici plus que de talent, plus que de
+l'art, plus que la réalisation patiente et achevée d'un beau rêve:
+il y a la ferveur, il y a l'enthousiasme, il y a l'oubli total de
+soi-même, ou plutôt, ce qui est la même chose, le don absolu de tout
+son être, âme et corps, comme aux plus saintes minutes d'un grand
+amour,--il y a le génie.
+
+ (_Les Annales politiques et littéraires_).
+
+
+=De M. Lucien Corpechot=:
+
+Nul écrivain ne nous a jamais renseignés avec autant d'abondance et
+de sincérité sur les mouvements secrets de la sensibilité féminine.
+Il entre dans le génie de Madame de Noailles une franchise qui lui
+donne le courage d'exprimer tout ce qu'elle sent. Elle ne s'abuse
+point sur elle-même quand elle écrit:
+
+ J'ai vu ce que j'ai vu et ce que j'ai senti
+ D'un coeur pour qui le vrai ne fut point trop hardi.
+
+La _Nouvelle Espérance_, contenait de véritables révélations. Le
+_Visage émerveillé_ nous livre toute une vie intérieure.
+
+ (_Le Soleil_, 28 juin 1904).
+
+
+=De M. Pierre Hepp=:
+
+Le don prépondérant de Madame de Noailles, c'est une haute vertu de
+suggestion. Son secret, c'est qu'à la rencontre de tout objet senti
+se porte instantanément un représentant verbal, avant qu'intervienne
+la moindre opération abstraite. Il en résulte une unité d'éclosion,
+une adaptation de terminologie qui déjoue les reproches des
+professeurs de syntaxe.
+
+ (_La Grande Revue_).
+
+
+
+
+BIBLIOGRAPHIE
+
+
+L'OEUVRE
+
+_Le Coeur innombrable_, poésies, Paris, Calmann-Lévy, 1901,
+in-12.--L'_Ombre des Jours_, poésies, Paris, Calmann-Lévy, 1902,
+in-12.--_La Nouvelle Espérance_, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1903,
+in-12.--_Le Visage émerveillé_, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1904,
+in-12.--_La Domination_, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1905,
+in-12.--_Les Eblouissements_, poésies, Paris, Calmann-Lévy, 1907.
+
+
+A CONSULTER.
+
+_Léon Daudet_, à propos de l'_Ombre des Jours_, Le Gaulois, 2
+juillet 1902.--_Emile Faguet_, La Revue latine, juillet
+1903.--_Lucien Corpechot_, Le Soleil, 28 juin 1904.--_Pierre Hepp_,
+La Grande Revue, juin 1907.--_Emile Ripert_, la Revue Hebdomadaire,
+13 juillet 1907.--_Auguste Dorchain_, les Annales politiques et
+littéraires, mai 1906.--_Maurice Barrès_, Le Figaro, 9 juillet
+1904.--_Marcel Proust_, sur les _Eblouissements_, Le Figaro, 15 juin
+1907.--_Léon Blum_, l'_OEuvre poétique de Madame de Noailles_, Revue
+de Paris, 15 janvier 1908.
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ TEXTE
+
+ Pages.
+
+ BIOGRAPHIE DE LA COMTESSE DE NOAILLES, PAR
+ RENÉ GILLOUIN 5
+
+
+ OPINIONS:
+
+ De M. Maurice Barrès 61
+
+ De M. Léon Blum 63
+
+ De M. Léon Daudet 65
+
+ De M. Marcel Proust 66
+
+ De M. Emile Faguet 68
+
+ De M. Emile Ripert 68
+
+ De M. Auguste Dorchain 69
+
+ De M. Lucien Corpechot 69
+
+ De M. Pierre Hepp 70
+
+ BIBLIOGRAPHIE 71
+
+
+ ILLUSTRATIONS:
+
+ PORTRAIT DE LA COMTESSE DE NOAILLES, en frontispice.
+
+ AUTOGRAPHE DE LA COMTESSE DE NOAILLES 59
+
+
+PRIVAS.--IMPRIMERIE LUCIEN VOLLE.
+
+
+
+
+
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+
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+Project Gutenberg's La Comtesse Mathieu de Noailles, by René Gillouin
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: La Comtesse Mathieu de Noailles
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+Author: René Gillouin
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+Release Date: December 8, 2013 [EBook #44390]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES ***
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+
+
+Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<div class="tnote">
+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
+Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_I"> I</a></span></p>
+<p class="halftitle">COMTESSE DE NOAILLES</p>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_II"> II</a></span></p>
+
+<div class="topspace frontmatter">
+<p>Il A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:</p>
+
+<p><i>Dix exemplaires sur Japon impérial, numérotés de
+1 à 10 et douze exemplaires sur Hollande, numérotés de
+11 à 22.</i></p>
+
+<p>N<sup>o</sup> ****</p>
+
+<p class="topspace">Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays,
+y compris les pays scandinaves.</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_1"> 1</a></span>
+<span class="pagenumh"><a id="Page_2"> 2</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus_004.jpg" width="350" height="496" alt="Comtesse de Noailles" />
+</div>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_3"> 3</a></span></p>
+
+<div class="topspace titlepage">
+
+<p><em>LES CÉLÉBRITÉS D'AUJOURD'HUI</em></p>
+
+<h1><span class="large">La Comtesse</span><br />
+Mathieu de Noailles</h1>
+
+<p><span class="xs">PAR</span><br />
+<span class="large">RENÉ GILLOUIN</span></p>
+
+<p class="small">BIOGRAPHIE CRITIQUE<br />
+ILLUSTRÉE D'UN PORTRAIT-FRONTISPICE<br />
+ET D'UN AUTOGRAPHE<br />
+SUIVIE D'OPINIONS ET D'UNE BIBLIOGRAPHIE</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/logo.jpg" width="90" height="102" alt="" />
+</div>
+
+<p><span class="large">PARIS</span><br />
+<span class="small">BIBLIOTHÈQUE INTERNATIONALE D'ÉDITION</span><br />
+<i>E. SANSOT &amp; C<sup>ie</sup></i><br />
+<span class="xs">7, RUE DE L'ÉPERON, 7.</span></p>
+<hr class="deco" />
+<p class="small">MCMVIII</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_4"> 4</a></span>
+<span class="pagenumh"><a id="Page_5"> 5</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<div class="figcenter p4">
+<img src="images/illus_007.jpg" width="398" height="76" alt="" /></div>
+
+<h2 class="less">LA COMTESSE<br />
+MATHIEU DE NOAILLES</h2>
+</div>
+
+<p>La comtesse Mathieu de Noailles descend par
+son père de la puissante maison valaque des
+Bibesco, devenus Brancovan par adoption au milieu
+du XIX<sup>e</sup> siècle. Son grand-père Georges Bibesco,
+hospodar de Valachie de 1843 à 1848, avait
+épousé une princesse moldave de race grecque,
+Zoé Mavrocordato, fille adoptive du dernier des
+princes Bassaraba de Brancovan. Celui-ci vécut
+assez pour adopter également le fils aîné de
+Georges Bibesco et de Zoé Mavrocordato,
+Grégoire, à qui furent transférés tous les titres,
+privilèges et dignités de l'antique famille des
+Brancovan. La princesse actuelle de Brancovan,
+sa veuve, mère de Constantin de Brancovan que
+Paris a connu directeur de la <cite>Renaissance latine</cite>,
+<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span>
+et de Mesdames la comtesse de Noailles et la
+princesse de Chimay, appartient à la famille
+grecque orientale des Musurus, où la haute culture
+est traditionnelle. Un cardinal Musurus fut l'ami
+et le collaborateur d'Erasme, et l'auteur d'une
+recension de Platon. Le père de Madame de
+Brancovan, Musurus Pacha, ambassadeur de
+Turquie à Londres, a laissé une traduction de
+Dante en grec ancien. On sait quelle admirable
+pianiste est la princesse de Brancovan elle-même..
+Le mélange en Madame de Noailles des sangs des
+Bibesco, des Musurus et des Mavrocordato peut
+expliquer, ou au moins symboliser, la diversité de
+son génie âpre et viril, mol, pliant et passionné,
+amoureux pourtant de raison et de mesure.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>L'enfance de Madame de Noailles s'est partagée
+entre Paris où elle est née et la Haute-Savoie où la
+princesse de Brancovan passe plusieurs mois chaque
+année en son château d'Amphion, sur les bords du
+lac de Genève. Cette région de la Haute-Savoie
+est un pays à deux visages, l'un tendre et presque
+voluptueux, où déjà s'empreint la mollesse italienne,
+l'autre, touché de la rudesse alpestre, où l'expression
+de la passion se nuance de gravité, de concentration
+et de profondeur. C'est celui-ci surtout
+qu'en ses jeunes années aimait à contempler
+Madame de Noailles. Les souvenirs de Saint
+François de Sales et de Jean-Jacques Rousseau en
+précisaient pour elle le sens émouvant, et c'était
+<span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span>
+toute une sensibilité catholique et romantique
+dont s'imprégnait son c&oelig;ur précoce:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Un romanesque ardent émanait de cette eau</p>
+<p>Comme au temps de Byron, comme au temps de Rousseau...</p>
+<p>C'était une sublime, immense rêverie...</p>
+<p>&mdash;Soir des lacs, bercement des flots, rose coteau,</p>
+<p>Village qu'éveillait le remous d'un bateau,</p>
+<p>Petits couvents voilés par des aristoloches,</p>
+<p>Senteur des ronciers bleus, matin frais, voix des cloches</p>
+<p>Voix céleste au-dessus des troupeaux, voix qui dit:</p>
+<p>«Il est pour les agneaux de luisants paradis»...</p>
+<p>Barque passant le soir en croisant ses deux voiles</p>
+<p>Comme un ange attendri courbé sous les étoiles,</p>
+<p>C'est vous qui m'avez fait ce c&oelig;ur triste et profond,</p>
+<p>Si sensible, si chaud que l'univers y fond.<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">&nbsp;[1]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Les jardins et la campagne d'Amphion sont à
+la source de ce qu'il y a de plus pur et de plus
+pénétrant dans le sentiment de la nature de
+Madame de Noailles.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Ce sentiment se manifesta chez elle de bonne
+heure, non-seulement avec une rare intensité,
+mais avec une qualité tout originale. Un jour de sa
+toute enfance, au cours d'une promenade elle
+entendait les grandes personnes causer de <em>décorations</em>.
+Ayant demandé qu'on lui expliquât ce mot nouveau
+pour elle: «les décorations, lui fut-il répondu,
+sont la récompense des belles actions». A ce
+moment les promeneurs passaient sous un magnifique
+<span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span>
+acacia qui embaumait: «Eh bien! s'écria
+l'enfant, pourquoi ne décore-t-on pas cet acacia?»
+Petite fille issue du panthéiste Orient, le premier
+mouvement de son c&oelig;ur en face de la nature est
+celui même de Xerxès chargeant de bracelets et de
+colliers son fameux platane. «Tout ce qui vit ici,»
+écrira-t-elle plus tard,</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Tout ce qui vit ici, la fontaine, le banc,</p>
+<p class="i1"> La cloche du jardin qui sonne,</p>
+<p>Le délicat cerfeuil qui frise sous le vent</p>
+<p class="i1"> <em>Sont pour moi de douces personnes</em>.<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">&nbsp;[2]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>L'autre amour de Madame de Noailles enfant, ce
+fut la musique, l'Art-Femme, synthèse obscure de
+tout idéalisme et de toute sensualité. Des années,
+comme dans les jardins, elle a vécu dans la musique
+sans savoir que c'était son plaisir, sa douleur, sa
+plénitude. C&oelig;ur puéril et passionné que le désespoir
+solitaire, tendu, sublime de Beethoven,
+l'ardeur molle et brisée de Chopin, ses sonates</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Dont l'andante est si fort que la main sur son c&oelig;ur</p>
+<p>On ne sait si l'on meurt de peur ou de bonheur,<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">&nbsp;[3]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>la nostalgie fiévreuse, la mortelle irritation de
+Wagner contractaient jusqu'à l'oppression, exaltaient
+jusqu'au délire!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span></p>
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Mais quel vertige amer et quel trouble profond!</p>
+<p>Le livide plaisir s'emplit d'ombre et d'angoisse;</p>
+<p>Musique, qui nous tient, nous lie et nous terrasse,</p>
+<p>Que tes jeux sont aigus et quel mal ils nous font!<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">&nbsp;[4]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Et penchons-nous sur la rêverie de Sabine de
+Fontenay,&mdash;cette héroïne de la <cite>Nouvelle Espérance</cite>
+où Madame de Noailles a tant mis d'elle&mdash;tandis
+qu'elle écoute chanter son cousin Jérôme: «Ah!
+la musique, la musique! l'homme et la femme si
+misérables, l'amour si impossible, tout si triste et
+si bas autour d'eux, et la musique qui leur fait en
+rêve ces corps de lumière, ces bouches de larmes
+et de suavité, ces regards plus déchiffrés et plus
+adhérents que les mains autour des cous renversés...
+Mon Dieu! pensait-elle, comme cela fait mal et pourquoi
+toujours cette vague attente du baiser?»<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">&nbsp;[5]</a>
+Perçoit-on dans cette effusion lyrique le double
+aspect d'idéalisme et de sensualité par quoi nous
+caractérisions la musique elle-même? Au cours de
+cette étude se préciseront les analogies qui font de
+Madame de Noailles le plus <em>musical</em> de nos poètes.</p>
+
+<p>A quinze ans, elle eut une crise de mysticité où
+ses lectures favorites furent l'<cite>Imitation</cite>, et Pascal
+qu'elle ne comprenait guère, mais qui l'émouvait
+puissamment. Elle n'en goûtait pas moins d'ailleurs
+et Racine, et Hugo, et Musset, et Loti. C'est plus
+tard seulement qu'elle connut et aima la Grèce, par
+les poètes épigrammatiques et Anatole France.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span>
+Mais l'évènement intellectuel de son adolescence,
+ce fut la découverte de la philosophie de Taine.
+Une après-midi de printemps dont elle a gardé
+l'exacte mémoire, sur une colline près de Monte-Carlo,
+dans le soleil et l'odeur des fleurs, quelqu'un
+en qui elle avait mis sa confiance lui expliqua que
+le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol
+et le sucre, et tout ce qui s'ensuit pour la morale
+et la métaphysique. Chaque parole de l'initiateur
+écartait un voile, dissipait un rêve, ruinait un
+espoir; mais de la mer étincelante sous le soleil
+éternel, de la flûte d'un pâtre assis au bord du
+chemin et de son désespoir même jaillissait pour
+elle un frénétique appel à jouir de cette vie si
+courte... O indigente et basse philosophie! Que
+de jeunes esprits n'a-t-elle pas vainement désolés,
+quand encore elle ne les a pas pervertis! Et
+c'est assurément un problème de savoir comment
+et dans quelle mesure l'erreur peut engendrer la
+vérité ou se revêtir de beauté, mais le fait est que
+la philosophie de Taine, utile en son temps à
+l'avancement des études psychologiques, s'étant
+infiltrée d'autre part dans la sensibilité romantique,
+fond commun de tous les poètes du siècle, y a
+formé la source encore aujourd'hui jaillissante d'un
+pathétique nouveau et déchirant. Madame de Noailles
+l'a elle-même finement noté, chez Musset, et on
+peut étendre cette observation à tous les artistes
+de son époque, le désespoir est sans âcreté, et le
+bonheur sans ironie. Or c'est l'inévitable effet d'une
+<span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span>
+telle philosophie, avec ses négations brutales, et le
+divorce radical qu'elle accuse entre nos aspirations
+et la réalité, d'introduire dans la sensibilité un
+principe, soit d'âcreté, soit d'ironie. Barrès, qui
+excelle à cumuler les bénéfices de positions contradictoires,
+a développé dans l'une et l'autre
+direction son romantisme, et, pour tout dire,
+aggravé son mal tellement, qu'il dut enfin se mettre
+en quête d'un remède. Dans l'&oelig;uvre de Barrès
+qu'elle sait par c&oelig;ur, Madame de Noailles a bu à
+longs traits le poison,&mdash;et repoussé le remède,
+qui d'ailleurs, pour des raisons aisées à saisir, ne
+lui convenait en effet nullement; de sorte que
+sous son génie accablée elle défaille, sans qu'on
+voie d'où lui viendrait le secours.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Sa vocation s'affirma de très bonne heure. Vers sa
+dixième année elle vit venir en visite à Amphion,
+à quelques jours d'intervalle, un prince régnant et
+Frédéric Mistral. Elle vénéra, adora Mistral et
+négligea le prince. Dès lors son choix était fait:
+déjà elle s'essayait à versifier... Peu d'années plus
+tard, à Paris, sans cesse elle entraînait sa gouvernante
+vers le lycée Janson, où l'attirait invinciblement
+le visage de Pascal. Après avoir de 11 à 16 ans
+couvert de prose de volumineux cahiers, elle revint
+à la poésie. C'est seulement en 1901, après son
+mariage, qu'elle publia son premier livre, le <cite>C&oelig;ur
+innombrable</cite>, depuis assez longtemps déjà achevé.
+Puis parurent l'<cite>Ombre des Jours</cite> (1902), la <cite>Nouvelle</cite>
+<span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span>
+<cite>Espérance</cite> (1903), le <cite>Visage Emerveillé</cite> (1904), la
+<cite>Domination</cite> (1905), les <cite>Eblouissements</cite> (1907): trois
+romans, trois recueils de poèmes. Dès son premier
+livre elle saisit l'opinion, ne fut indifférente à
+personne. Elle eut des détracteurs passionnés qui
+feignaient de croire que son nom, sa situation
+mondaine et sa beauté constituaient l'essentiel de
+son génie; des adorateurs persuadés que leur
+enthousiasme eût été le même si elle eût été
+pauvre, laide, et se fût appelée Durand;
+des admirateurs mesurés, plus ou moins sensibles
+à la nouveauté et à l'abondance de son inspiration,
+ou aux imperfections de sa forme:&mdash;envie,
+admiration, amour, aube éclatante de sa jeune
+gloire... Au vrai, pour tout esprit non prévenu,
+son génie est incontestable; et c'est une question
+intéressante de savoir si et en quoi sa situation
+mondaine a pu la servir ou lui nuire.</p>
+
+<p>Pour un homme, et plus encore pour une femme
+qui se voue à l'art, il est trop clair qu'un grand
+nom, une belle fortune présentent des avantages
+pratiques inappréciables. Encore ne vont-ils point
+sans quelque inconvénient. La part qui est due à
+la mode dans un succès s'épuise vite: le dernier
+livre de vers de Madame de Noailles, les <cite>Eblouissements</cite>,
+ne semble pas avoir reçu, au moins dans
+la presse, un accueil aussi chaud que le <cite>C&oelig;ur
+innombrable</cite> et l'<cite>Ombre des Jours</cite>, et pourtant il leur
+est aussi supérieur que l'est la <cite>Nouvelle Espérance</cite>
+au <cite>Visage</cite> et à la <cite>Domination</cite>. Mais c'est surtout au
+<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span>
+point de vue de son développement intérieur que
+l'artiste dans des conditions extérieures trop favorables
+trouve de graves périls. Surveillé et limité
+par son milieu il surveille et limite à son tour ses
+sentiments, ou au moins leur expression; il n'ose
+pas oser, perdre la pudeur, ce qui est la condition
+première de tout art. Isolé d'ailleurs de la vie, il
+ne sait ou ne veut pas se mettre en quête d'elle,
+et si parfois il la rencontre, il ne s'en rend point
+le maître, ignorant du rude effort qu'il y faut. Or
+de ce double péril Madame de Noailles a été préservée
+par la sincérité entière, irréductible de sa nature et par
+sa prodigieuse perméabilité à toutes les émotions.
+Sincérité, candeur, spontanéité, naïveté, ingénuité,
+autant de mots qui d'eux-mêmes, qu'on la lise ou
+l'écoute, vous viennent aux lèvres. «Sabine, écrit-elle,
+et on est invinciblement tenté de lui appliquer
+à elle, la part faite à beaucoup d'ironie, cette
+caractéristique de son héroïne, «Sabine discutait,
+affirmait comme on fait un serment; elle avait
+toujours l'air de dire à la suite de ce qu'elle énonçait:
+«Je vous jure que c'est ainsi»; elle prononçait:
+«Cela est vrai...» sur le ton dont elle aurait
+crié: «J'ai soif...» avec une assurance puisée au lieu
+même de la certitude physique et du besoin...»<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">&nbsp;[6]</a>.
+Plus peut-être qu'il n'eut fallu parfois pour
+son repos, Madame de Noailles a le courage d'elle-même
+et de toute elle-même. Quant à sa sensibilité,
+<span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span>
+en fut-il jamais de plus aisément blessable, de
+plus continûment frémissante? Je l'ai vue s'émouvoir
+jusqu'aux larmes à la soudaine évocation d'un
+chagrin vieux de vingt ans. Sensible, comme
+Sabine «jusqu'au trouble de l'esprit et jusqu'au
+malaise physique», Madame de Noailles ignore la
+paix et le repos des nerfs, sinon du c&oelig;ur:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Je suis l'être que tout enivre et tout afflige...</p>
+<p>Et je vis étonnée, aveuglée, éblouie,</p>
+<p>Sachant bien que pourtant la détresse inouïe</p>
+<p>A depuis mon enfance exalté tous mes jours...</p>
+<p>Hélas! je vis, toujours errante et toujours ivre</p>
+<p>Je vis, pleine d'azur, de sanglots, de souhaits...</p>
+</div></div>
+
+<p>Qu'avez-vous fait, demande-t-elle à ses vers</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>De ces désirs, ces cris, ces éblouissements</p>
+<p>Si tendres, si joyeux, si tristes, si sensibles</p>
+<p>Qu'un autre être que moi ne les croit pas possibles,</p>
+<p>Et s'il portait mon c&oelig;ur mourrait d'épuisement?</p>
+</div></div>
+
+<p>Remarque-t-on la force des expressions: enivrée,
+pâmée, exaltée, éblouissements, détresse, épuisement?
+Chez Sabine, écrit encore Madame de
+Noailles, «la flamme montait des profondeurs du
+sang, faisait sur la pensée, sur la raison, danser son
+rouge incendie. Nulle réserve, nul jugement en cet
+esprit que la première vague emplissait...» La
+tendance ou la tentation du poète, c'est de faire ou
+de laisser <em>donner</em> en chaque occasion sa sensibilité
+tout entière. Le péril, bien différent de celui qu'on
+eût pu craindre, c'est dès lors que sous ce flot
+<span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span>
+innombrable et monotone de sensibilité les plans
+et les reliefs de son univers s'atténuent jusqu'à
+disparaître, c'est que ses sentiments et leurs objets
+les uns par rapport aux autres ne s'ordonnent ni
+ne se situent. Et sans doute ce péril-là s'aggrave-t-il
+des conditions mêmes d'une vie trop facile. A
+Madame de Noailles comme à ce Philippe l'Arabe
+que Barrès nous montre réduit à une extrême
+ingéniosité pour satisfaire son besoin de s'attendrir,
+les circonstances ont composé une solitude: certaines
+expériences douloureuses, les unes inutiles,
+les autres utiles, indispensables peut-être, lui sont
+suivant le point de vue, épargnées ou interdites;
+elle s'enivre, elle <em>meurt</em> d'émotions que néglige
+l'ordinaire des malheureux:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Si l'on t'avait appris qu'un c&oelig;ur toujours malade</p>
+<p>Et blessé chaque soir d'ombre et de volupté</p>
+<p>Ne goûte qu'en mourant l'odeur des roses thé</p>
+<p>Dans l'air chaud remué par les cris des pintades...<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">&nbsp;[7]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Défaut charmant, trop charmant, mais défaut
+pour un poète accessible d'ailleurs aux sentiments
+généraux et profonds, à ceux que suscitent la
+Nature, l'Amour et la Mort, identiques dans
+toutes les conditions humaines. La pente naturelle
+de Madame de Noailles est à une certaine
+exagération, et les circonstances ont dû accentuer
+plutôt qu'atténuer cette inclination, qu'une
+raison suffisamment ferme n'est pas venue
+<span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span>
+jusqu'ici réfréner. Mais cette réserve faite, hâtons-nous
+de reconnaître que l'originalité profonde de
+Madame de Noailles est indépendante de toute
+condition extérieure, s'il est vrai qu'à aucun poète
+de sa génération il n'a été donné de reprendre et de
+renouveler aussi puissamment quelques-uns des
+thèmes éternels du lyrisme.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Je ne sais qui a dit que s'il était une petite fille
+qui fût née sous un chou, c'était certainement
+Madame de Noailles. Le mot est joli, mais un peu
+injuste. Sans doute les jardins, même potagers,
+ont leur part dans l'amour de Madame de Noailles;
+et ne faut-il pas remercier le poète qui le premier
+sut dégager l'humble beauté de nos légumes?
+Mais en vérité ce n'est pas assez dire que d'appeler
+Madame de Noailles la Muse des Jardins. Que l'on
+considère son &oelig;uvre d'ensemble: c'est bien à la
+Nature qu'elle est dédiée comme une magnifique
+offrande, à la toute puissante, à l'universelle Nature,
+à celle de Lamartine, de Vigny et de Hugo:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Nature au c&oelig;ur profond sur qui les cieux reposent</p>
+<p>Nul n'aura comme moi si chaudement aimé</p>
+<p>La lumière des jours et la douceur des choses,</p>
+<p>L'eau luisante et la terre où la vie a germé...<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">&nbsp;[8]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Ce que Madame de Noailles apporte de nouveau,
+et par quoi elle se manifeste bien de ce temps
+<span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span>
+où Baudelaire et les naturalistes ont joint leurs
+influences à celle des grands Romantiques, c'est une
+sensualité inépuisable, unie à une extrême précision
+descriptive. Elle jouit et souffre de la nature par
+tous les sens, par le goût surtout, l'odorat et la vue,
+et par cette sensibilité générale et profonde, particulièrement
+abondante chez la femme, jusqu'à
+former comme un sixième sens, à la faveur duquel
+les sensations des autres se mêlent, se confondent
+et se multiplient. Elle peut analyser en huit
+strophes, étonnantes d'invention verbale, les
+<em>Saveurs de l'air</em>:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Mon Dieu! que j'ai goûté la douce odeur de l'air,</p>
+<p class="i1"> De l'air charmant, glissant et clair</p>
+<p>Odeur simple au matin, et le soir si chargée</p>
+<p class="i1"> De feu, de lueur orangée!<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">&nbsp;[9]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Elle voudrait absorber l'univers comme une
+enivrante liqueur:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Il n'est pas suffisant qu'on regarde et qu'on touche</p>
+<p class="i4"> Les vergers odorants et verts;</p>
+<p>Je voudrais n'être plus qu'une amoureuse bouche</p>
+<p class="i4"> Qui goûte et qui boit l'univers<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">&nbsp;[10]</a>.</p>
+</div></div>
+
+<p>A savourer les parfums elle apporte le même
+mélange de sensualité et d'analyse:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span></div>
+<p>Mon c&oelig;ur est un palais plein de parfums flottants</p>
+<p>Qui s'endorment parfois aux plis de ma mémoire...</p>
+<p>Parfum des fleurs d'avril, senteur des fenaisons,</p>
+<p>Odeur du premier feu dans les chambres humides,</p>
+Aromes épandus dans les vieilles maisons...<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">&nbsp;[11]</a>
+</div></div>
+
+<p>Il n'est pas jusqu'à l'image visuelle elle-même,
+aussi nette, aussi intense que chez Hugo, qui, au
+lieu de rester comme chez celui-ci et conformément
+à son usage ordinaire, avant tout représentative,
+ne se prolonge immédiatement, elle aussi, en
+sensualité:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>O pulpe lumineuse et moite du ciel tendre!</p>
+<p>Espace où mon regard se meurt de volupté,</p>
+<p>O gisement sans fin et sans bord de l'été,</p>
+<p>Azur qui sur l'azur vient reluire et s'étendre,</p>
+<p>Coulez, roulez en moi...<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">&nbsp;[12]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Après cela, on ne s'étonnera pas que Madame
+de Noailles soit de tous ses nerfs accessible aux
+mille influences des saisons, du jour et de l'heure.
+Avec une inlassable et subtile complaisance, elle a
+noté les multiples aspects de la changeante nature,
+ses complicités et ses désaccords avec la mobile
+humanité.</p>
+
+<p>C'est le «printemps vert amer»:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Un oiseau chante, l'air humide</p>
+<p>Tressaille d'un fécond bonheur,</p>
+<p>Un secret puissant et languide</p>
+<p>Traîne sa vapeur, sa moiteur...<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">&nbsp;[13]</a></p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span>
+C'est le languissant, le luxurieux été:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>C'est l'été, je meurs, c'est l'été...</p>
+<p>Un désir indéfinissable</p>
+<p>Est sur l'univers arrêté</p>
+<p>Ah! dans les plis légers du sable</p>
+<p>Le tendre groupe projeté</p>
+<p>D'un rosier blanc et d'un érable!</p>
+<p>Le c&oelig;ur languit de volupté...<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">&nbsp;[14]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>C'est l'automne:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Comme toutes les voix de l'été se sont tues!</p>
+<p>Pourquoi ne met-on pas de mantes aux statues?</p>
+<p>Tout est transi, tout tremble et tout a peur; je crois</p>
+<p>Que la bise grelotte et que l'eau même a froid.</p>
+</div></div>
+
+<p class="quote">Les feuilles dans le vent courent comme des folles...<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">&nbsp;[15]</a></p>
+
+<p>Et c'est l'hiver enfin, le rude et consolant hiver,</p>
+
+<p class="quote">L'hiver sans volupté, sans chants et sans odeur<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">&nbsp;[16]</a></p>
+
+<p>Voici la douceur du matin:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i12"> Candide, charmant</p>
+<p>Comme une fleur qui naît et comme un pépiement.</p>
+<p>Tout est plus jeune encor que l'enfance...<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">&nbsp;[17]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Voici Midi paisible:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span></div>
+<p>Midi glisse et languit, la vie est assoupie...</p>
+<p>Repos dans la nature ardente! Les demeures</p>
+<p>Ont laissé retomber les doux stores d'osier</p>
+<p>Rien ne bouge; on dirait que des insectes meurent</p>
+<p>Entre le sable chaud et l'ombre des rosiers.</p>
+</div></div>
+
+<p class="quote">On n'a pas de regrets, pas de désir, pas d'âge<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">&nbsp;[18]</a></p>
+
+<p>Voici un après-midi de juillet dans la maison:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>A l'ombre des volets la chambre s'acclimate;</p>
+<p>Le silence est heureux, calme, doux, attiédi,</p>
+<p>Pareil au lait qui dort dans une fraîche jatte;</p>
+<p>La pendule de bois fait un bruit lent, hardi,</p>
+<p>Semblable à quelque chat qui pousse avec sa patte</p>
+<p>Les instants, dont l'un chante et l'autre est assourdi.<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">&nbsp;[19]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Voici un Crépuscule au Jardin:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>O divin crépuscule, odeur de roses blanches!</p>
+<p>Le soir est du soleil arrêté dans les branches.</p>
+<p>Les arbres des jardins épandent leurs rameaux</p>
+<p>Et partagent la paix triste des animaux;</p>
+<p>Tout est pensif, chargé de désir et de rêve,</p>
+<p>Une vapeur descend, une autre se soulève...</p>
+<p>Le tilleul inquiet, l'érable faible et blanc</p>
+<p>Font un geste secret, désespéré, tremblant...<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">&nbsp;[20]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Voici une sensation d'avant l'orage:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ah! je ne savais pas ce que c'était, c'était</p>
+<p>La lente oppression qui précède l'orage...</p>
+<p>J'appuyais mes deux mains sur mon c&oelig;ur; j'écoutais</p>
+<p>Frémir en moi la peur, la soif, la triste rage,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span></div>
+<p>Je me levais, j'allais, les doigts en éventail,</p>
+<p>Un sang rapide et chaud étourdissait ma tête...<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">&nbsp;[21]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Voici des impressions d'après l'ondée:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Dieu merci la pluie est tombée</p>
+<p>En de fluides longues flèches,</p>
+<p>La rue est comme un bain d'eau fraîche,</p>
+<p>Toute fatigue est décourbée...</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Un parfum de verdure nage</p>
+<p>Dans toute cette eau renversée;</p>
+<p>A petites gouttes pressées</p>
+<p>L'été s'évade du naufrage.<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">&nbsp;[22]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Mais la sensibilité de Madame de Noailles se
+limite rarement à la volupté passive de la sensation
+pure. Non contente de ressentir l'univers, elle
+veut le posséder, s'abîmer en lui, l'abîmer en elle.
+Voyez, s'écrie-t-elle,</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Voyez de quel désir, de quel amour charnel</p>
+<p>De quel besoin jaloux et vif, de quelle force</p>
+<p>Je respire le goût des champs et des écorces.</p>
+<p>Je vivrai désormais près de vous, contre vous,</p>
+<p>Laissant l'herbe couvrir mes mains et mes genoux,</p>
+<p>Et me vêtir ainsi qu'une fontaine en marbre...<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">&nbsp;[23]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Son v&oelig;u le plus cher, c'est d'</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Etre dans la nature ainsi qu'un arbre humain,</p>
+<p>Etendre ses désirs comme un profond feuillage,</p>
+<p>Et sentir, par la nuit paisible et par l'orage,</p>
+<p>La sève universelle affluer dans ses mains.<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">&nbsp;[24]</a></p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span>
+Saisit-on ce mélange perpétuel, cette constante
+fusion de l'homme et de la nature?</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Rire, fraîcheur, candeur, idylle de l'été!</p>
+<p>Tout m'émeut, tout me plaît, une extase me noie,</p>
+<p>J'avance et je m'arrête; il semble que la joie</p>
+<p>Etait sur cet arbuste, et saute dans mon c&oelig;ur!</p>
+<p>Je suis pleine d'élan, d'amour, de bonne odeur,</p>
+<p>Et l'azur à mon corps mêle si bien sa trame,</p>
+<p>Tout est si rapproché, si brodé sur mon âme,</p>
+<p>Qu'il semble brusquement à mon regard surpris</p>
+<p>Que ce n'est pas le pré, mais mon &oelig;il qui fleurit</p>
+<p>Et que, si je voulais, sous ma paupière close,</p>
+<p>Je pourrais voir encor le soleil et la rose<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">&nbsp;[25]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>De tels accents sont très nouveaux dans notre
+littérature. Ils différencient Madame de Noailles
+non seulement des naturalistes qui décrivent la
+nature comme une réalité étrangère, mais d'un Chateaubriand,
+d'un Hugo, que la nature émeut certes
+profondément, mais qui devant elle n'en restent
+pas moins, si l'on peut dire, intérieurs à eux-mêmes.
+D'un mot et dans tout le sens de ce mot, la sensibilité
+de Madame de Noailles est panthéiste,
+jusque-là que la certitude d'une union plus étroite
+avec la nature dans la mort (étrange illusion, pour
+le dire en passant, de croire qu'on sera plus proche
+de la nature mort que vivant) lui tient lieu des
+espérances qu'on demande d'ordinaire à la religion:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Je ne souhaite pas d'éternité plus douce</p>
+<p>Que d'être le fraisier arrondi sur la mousse...<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">&nbsp;[26]</a></p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span>
+et encore:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>O mort, vraiment pourrez-vous faire,</p>
+<p>Ayant dissous mon c&oelig;ur content,</p>
+<p>Que je sois ce que je préfère:</p>
+<p>Un éclat d'azur dans le temps?<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">&nbsp;[27]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Telle est la puissance de cet amour qu'il empiète
+sur le domaine ordinaire des autres amours,
+amour humain:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Les forêts, les étangs et les plaines fécondes</p>
+<p>Ont plus touché mes yeux que les regards humains<a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">&nbsp;[28]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Amour divin:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Moi qui ne peux pas croire aux promesses des cieux,</p>
+<p>Je vous adore avec la part qu'on donne à Dieu<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">&nbsp;[29]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>De fait, si Madame de Noailles prie, c'est vers le
+soleil que monte sa prière:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>C'est ma prière unique et ma foi naturelle</p>
+<p>De plier mes genoux orgueilleux sur tes pas...<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">&nbsp;[30]</a></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ma joie est un jardin dont vous êtes la rose,</p>
+<p>Enorme soleil d'or, flamme en corolle éclose,</p>
+<p>Héros, d'ardents regards et de flèches armé,</p>
+<p>Soleil, mille soleils en vous seul enfermés!...</p>
+<p>Moi seule, en vous voyant je prie et je chancelle...<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">&nbsp;[31]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Mais non plus que l'amour, l'adoration ne suffit
+<span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span>
+encore à ce c&oelig;ur qui ne se satisfait que du
+délire. L'aurore d'un beau jour d'été, lumière,
+azur, parfum, gazouillement d'oiseaux, bourdonnement
+d'abeilles, la remplit d'une ivresse dionysiaque:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Vivre! chanter la gloire et le plaisir de vivre!</p>
+<p>&mdash;Et puisqu'on n'entend plus, ô mon Bacchus voilé</p>
+<p>Frissonner ton sanglot et ton désir ailé,</p>
+<p>Puisqu'au moment luisant des chaudes promenades</p>
+<p>On ne voit plus jouer les bruyantes Ménades,</p>
+<p>Puisque nul c&oelig;ur païen ne dit suffisamment</p>
+<p>La splendeur des flots bleus pressés au firmament,</p>
+<p>Puisqu'il semble que l'âpre et l'enivrante lyre</p>
+<p>Ait cessé sa folie, ait cessé son délire,</p>
+<p>Puisque dans les forêts jamais ne se répand</p>
+<p>L'appel rauque, touffu, farouche du dieu Pan</p>
+<p>Ah! qu'il monte de moi, dans le matin unique,</p>
+<p>Ce cri brûlant, joyeux, épouvanté, hardi,</p>
+<p>Plus fort que le plaisir, plus fort que la musique,</p>
+<p>Et qu'un instant l'espace en demeure étourdi...»<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">&nbsp;[32]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>On le voit, l'attitude du poète en face de la
+nature correspond assez exactement, sauf quelque
+excès de sensualité peut-être, à l'image que nous
+pouvons nous former du Paganisme exalté des
+Mystères. Ce n'est pas la Grèce de la tradition
+universitaire, mais c'est une Grèce authentique.
+Une fois encore, par l'élan seul de son génie,
+Madame de Noailles renoue la chaîne interrompue
+de ses origines.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span>
+Cependant, cette sensibilité si merveilleusement
+abondante, le seul amour de la nature suffira-t-il à
+l'absorber? Une âme moderne peut-elle se reposer
+dans le pur naturalisme? Il y a au fond de l'âme
+de Madame de Noailles, comme de tant d'âmes de
+son siècle, une inquiétude essentielle, une douloureuse
+ardeur de changement et de fuite, une fureur
+de toujours et de tout sentir:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Qu'aucune flèche, aucune flamme,</p>
+<p>Aucune aride pâmoison</p>
+<p>Ne soit épargnée à cette âme</p>
+<p>Qui veut défaillir de frisson...</p>
+<p>Ah! goûter tout ce qui tourmente!<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">&nbsp;[33]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Si instable et oscillante est cette sensibilité qu'à
+la rigueur les extrêmes s'y touchent:</p>
+
+<p class="quote">Mon Dieu! mon Dieu! la paix touche au délire aussi!<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">&nbsp;[34]</a>,</p>
+
+<p>et que sans cesse par des transitions rapides et
+insensibles s'y transmuent l'une en l'autre la
+volupté et la douleur:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Chère douleur, ô seul brisement délectable!...</p>
+<p>Vous par qui l'on sanglote et vous par qui l'on rit,</p>
+<p>Rire d'inconsolable et mortelle allégresse!<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">&nbsp;[35]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>«Je n'ai pas le sens des degrés du plaisir, dit
+Sabine. Il n'y a qu'un plaisir, c'est ce qui fait
+<span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span>
+mal...»<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">&nbsp;[36]</a> Désordonnés mouvements du c&oelig;ur,
+dont la nature ne saurait être l'objet, non plus que
+la cause! Aussi bien la nature elle-même suscite au
+c&oelig;ur qu'elle ne suffit point à combler la nostalgie
+d'un autre amour:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Vaporeuse douceur de l'air tremblant et pur,</p>
+<p>Paysage d'été luisant sous ma fenêtre,</p>
+<p>Miel du soleil épars sur les coteaux d'azur,</p>
+<p>Allégresse du jour léger qui vient de naître...</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Vous dites: «Les splendeurs du matin clair sont là</p>
+<p>Pour que le jeune Adam et l'Eve langoureuse</p>
+<p>Reviennent habiter sous les larges lilas</p>
+<p>Prés de la source sourde, au fond de l'herbe creuse<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">&nbsp;[37]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Madame de Noailles a brodé une variation
+originale sur le thème romantique, qu'on eût pu
+croire usé, de la solitude de l'homme dans la
+nature, après l'amour:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p><b>...</b> Vous parlez, j'entends, vous me dites: «Pauvre âme,</p>
+<p>Tu ne pourras jamais être aussi bien en moi;</p>
+<p>Il faut que tu me voies comme l'étang me voit,</p>
+<p>Et que sans trop d'ardeur humaine tu t'emplisses</p>
+<p>De mes reflets dansants et de mes ombres lisses.</p>
+<p>Tu as trop de désir, trop d'espoir et d'orgueil...</p>
+<p>&mdash;Ah! nature, nature, épuisante nature</p>
+<p>Je vous entends; ainsi, je ne verrai jamais</p>
+<p>Vos sources, vos chemins, vos feuillures de mai,</p>
+<p>Sans qu'en mon c&oelig;ur s'élance une blessure aiguë...</p>
+<p>Ah! le plaisir charmant et doux de la ciguë</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span></div>
+<p>Qui balance sa fleur et son feuillage bas,</p>
+<p>Ah! cet oiseau qui chante et qui ne pense pas...<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">&nbsp;[38]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Qu'on lise tout le poème, et puis qu'on relise
+le <cite>Lac</cite> et la <cite>Tristesse d'Olympio</cite>; s'il n'a ni le
+sublime pathétique de l'un, ni la magnificence de
+l'autre, il a sur tous les deux la supériorité de la
+précision analytique. Ç'a été et c'est la tâche de
+quelques-uns des meilleurs écrivains d'aujourd'hui
+de préciser par l'analyse le vague constitutif de la
+sensibilité romantique.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Sur sa façon de sentir l'amour, Madame de
+Noailles est beaucoup plus brève que sur sa façon
+de sentir la nature. Dans ses trois volumes de vers,
+on trouverait à peine une douzaine de pièces
+consacrées à un sentiment qui remplit d'ordinaire
+les productions féminines, et ces pièces, si
+ingénieusement qu'on les rapproche, ne forment
+pas l'histoire d'un c&oelig;ur. Trois ou quatre d'entre
+elles font allusion à des déceptions répétées,
+déceptions ordinaires, inévitables, mais particulièrement
+sensibles à ce c&oelig;ur né pour souffrir.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Je t'expliquais parfois cette peine que j'ai</p>
+<p>Quand le jour est trop tendre ou bien la nuit trop belle.</p>
+<p>Nous menions lentement nos deux âmes rebelles</p>
+<p>A la sournoise, amère et rude tentative</p>
+<p>D'être le corps en qui le c&oelig;ur de l'autre vive;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span></div>
+<p>Et puis, un soir, sans voix, sans force et sans raison,</p>
+<p>Nous nous sommes quittés; ah! l'air de ma maison,</p>
+<p>L'air de ma maison morne et dolente sans toi,</p>
+<p>Et mon grand désespoir étonné sous son toit!<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">&nbsp;[39]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Mais quoi! C'est la destinée commune de tous
+les c&oelig;urs qui ont trop d'amour. Il y a de Saint-Paul
+un mot simple et profond: «Quoique, écrit
+l'apôtre, en aimant davantage, je sois peut-être
+moins aimé». Ainsi Madame de Noailles:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Tu vas, toi que je vois, mon ombre, ô mon moi-même,</p>
+<p>Cherchant quelque épuisant et merveilleux bonheur,</p>
+<p>Mais l'espoir tremble, l'air est las, la vie a peur,</p>
+<p>Tu vas, ayant toujours plus aimé qu'on ne t'aime,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Plus aimé, ou du moins plus âprement aimé,</p>
+<p>D'une plus imminente et guerrière détresse...<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">&nbsp;[40]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Alors, sous l'intolérable douleur de la récente
+blessure, c'est un âpre, un ardent désir de silence,
+d'oubli, de mort:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ne plus aimer surtout, ah! c'est surtout cela!...</p>
+<p>Les yeux, les yeux, ne plus se souvenir des yeux</p>
+<p>Des yeux qu'on a aimés, mauvais comme des pierres!</p>
+<p>Ces yeux profonds, avec des flèches au milieu</p>
+<p>Ah! qu'ils ferment en nous leurs cils et leurs paupières!</p>
+<p>Amour, allez-vous-en pour qu'on puisse mourir...<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">&nbsp;[41]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>C'est le retour à l'apaisante nature:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span></div>
+<p>Maintenant je le sens, moi dont le c&oelig;ur est tel</p>
+<p>Qu'aucun désir n'y peut demeurer long et grave,</p>
+<p>Je garde pour vous seule un amour immortel</p>
+<p>O beauté des jardins, indolente et suave!<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">&nbsp;[42]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Paix trompeuse, que viennent soudain traverser
+d'aigus, de déchirants souvenirs:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>L'ombre d'un autre c&oelig;ur a de plus noirs détours</p>
+<p>Que la nuit orageuse, impénétrable et sombre;</p>
+<p>Eclairs des faux regards, phare du faux amour</p>
+<p>Où menez-vous l'espoir, qui se brise et qui sombre!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le passé vit en moi ce soir, ce trop chaud soir...<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">&nbsp;[43]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>O folie dont rien ne peut guérir! Ce c&oelig;ur qui
+d'un si rude élan s'est porté vers l'amour jamais
+ne se déprendra de l'amour:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Enfants, regardez bien toutes les plaines rondes,</p>
+<p>La capucine avec ses abeilles autour,</p>
+<p>Regardez bien l'étang, les champs, avant l'amour,</p>
+<p>Car après on ne voit plus jamais rien du monde.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Après l'on ne voit plus que son c&oelig;ur devant soi,</p>
+<p>On ne voit plus qu'un peu de flamme sur sa route,</p>
+<p>On n'entend rien, on ne sait rien, et l'on écoute</p>
+<p>Les pieds du triste Amour qui court ou qui s'asseoit.<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">&nbsp;[44]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Qu'il vienne donc, le désirable et redoutable
+amour. Non seulement on consent à l'accueillir,
+mais de tout son être on l'appelle. Par une étrange
+fusion du caractère viril avec le féminin, l'amour
+<span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span>
+dans l'&oelig;uvre de Madame de Noailles n'est pas seulement
+passion, il est <em>action</em>, recherche et presque
+provocation. Un poème de l'<cite>Ombre des Jours</cite> fait
+entendre cette curieuse plainte:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Et je rentrais alors ivre du temps d'été,</p>
+<p>Lasse de tous cela, morte d'avoir été</p>
+<p>Moi le garçon hardi et vif, et toi la femme...</p>
+</div></div>
+
+<p>Sabine de Fontenay, à la fin d'une soirée passionnée
+de musique, retient son cousin Jérôme.
+Ils sont là en face l'un de l'autre, elle confuse et
+misérable, lui nerveux et pâle. L'homme se
+dérobe: «Sabine, dit-il en tremblant, vous devriez
+aller vous reposer, il est tard, vous partez demain.&mdash;Et
+puis il se passa la main sur le front comme
+s'il voulait en arracher une pensée pesante, une
+douleur, et Sabine crut qu'il pleurait. Alors <em>elle le
+pressa contre elle d'une terrible tendresse</em>...»<a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">&nbsp;[45]</a>. La
+même Sabine plus tard, la première fois qu'elle
+voit chez lui Philippe Forbier, un ami de son mari,
+éprouve une grande difficulté à partir, à le quitter,
+la seconde fois, avec la sûreté de l'instinct, prend
+une syncope, et la troisième se laisse tomber contre
+sa poitrine. La récente émancipation de la femme
+ménage aux amateurs de complexités psychologiques
+de précieux et neufs divertissements... Le
+miracle c'est que, si contraire à l'idée ou à l'idéal,
+sans doute un peu artificiels, que l'homme conçoit
+<span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span>
+volontiers de l'amour féminin, l'amour chez l'héroïne
+de Madame de Noailles n'en garde pas
+moins une entière noblesse: il la doit avant tout
+à son courage, à l'élan sans restriction ni réserve
+qui le jette vers la douleur. Ce n'est pas Sabine
+de Fontenay qui, pareille à l'Homme libre de Barrès,
+s'arrête jamais avant de se nuire, mais elle se
+précipite sur toutes les pointes de la vie de façon
+à s'y déchirer.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Au reste, cette analyse est loin d'épuiser la
+signification du mot amour chez Madame de
+Noailles. D'abord, et c'est un trait par où elle se
+révèle de lettres, l'amour n'est pas seulement
+pour elle ce sentiment étroit et tenace qui
+s'attache à un être particulier. Sabine un soir
+avec Philippe entend passer sous ses fenêtres une
+manifestation d'étudiants, et ce tumulte dans
+l'ombre l'enivre. «Qu'est-ce qu'il vous faut, à
+vous, lui demande Philippe tristement, qu'est-ce
+ce qu'il vous faut pour être heureuse»?&mdash;«Votre
+amour, répond-elle, puis elle ajoute: Et la
+possibilité de l'amour de tous les autres»<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">&nbsp;[46]</a>.
+Ainsi Madame de Noailles, dans l'exquis poème de
+l'<cite>Ombre des Jours</cite>:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>J'ai dit ce que j'ai vu et ce que j'ai senti,</p>
+<p>D'un c&oelig;ur pour qui le vrai ne fut point trop hardi,</p>
+<p>Et j'ai eu cette ardeur par l'amour intimée</p>
+<p>Pour être après la mort parfois encore aimée,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span></div>
+<p>Et qu'un jeune homme alors lisant ce que j'écris,</p>
+<p>Sentant par moi son c&oelig;ur ému, troublé, surpris,</p>
+<p>Ayant tout oublié des épouses réelles</p>
+<p>M'accueille dans son âme et me préfère à elles<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">&nbsp;[47]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Sabine, nous dit-on encore, par moments «ne
+savait plus vers qui allaient ses espoirs; cela
+s'étendait, devenait infini; elle imaginait des
+horizons de soleil immense, des foules venues
+vers elle, et elle la déesse de l'éternel désir»<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">&nbsp;[48]</a>.
+Etre la <em>déesse de l'éternel désir</em>: telle est la forme que
+prend dans un c&oelig;ur féminin l'amour de la
+gloire.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout encore. Le mot désir, comme le
+mot amour, est équivoque, ou plutôt multivoque,
+et la plupart des hommes n'usent de ces mots
+que dans un seul de leurs sens, dès lors en chaque
+cas aisément déterminable. Mais, selon une profonde
+remarque de Barrès, à certaines âmes, aux
+plus complexes et aux plus sensitives, le vocabulaire
+commun devient insuffisant; elles trouvent en
+elles une puissance infinie d'expansion, de
+jaillissement, elles disent désir, amour, et cela
+signifie, suivant le plan de leur vie intérieure sur
+lequel cette puissance se réalise, désir d'aimer,
+désir d'être aimée, amour de la nature, amour
+d'un être, amour de l'humanité, amour de la
+<span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span>
+gloire, héroïsme, désir sans nom, pur amour.
+Nous avons parcouru déjà chez Madame de
+Noailles quelques-uns de ces sens du mot amour;
+nous y trouvons la plupart des autres. Et d'abord il
+y a en elle une immense pitié de la souffrance et de la
+misère humaines qui l'eût sans doute dévoyée vers
+l'humanitarisme, si l'influence de Barrès ne l'en
+eût heureusement détournée; je dis heureusement,
+car dans l'ordre de l'activité morale l'amour n'est
+rien sans le renoncement, le don de tout l'être, et
+c'est sans doute le vice profond de l'humanitarisme
+philanthropique de méconnaître cette vérité de principe;
+or Madame de Noailles ignore le renoncement.
+Mais qu'on lise les poèmes intitulés: <cite>Fraternité</cite><a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">&nbsp;[49]</a>,
+<cite>La Justice</cite>,<a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">&nbsp;[50]</a> <cite>Les Malheureux</cite>,<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">&nbsp;[51]</a> ou telles pages
+de la <cite>Nouvelle Espérance</cite><a name="FNanchor_52" id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">&nbsp;[52]</a> et du <cite>Visage Emerveillé</cite><a name="FNanchor_53" id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">&nbsp;[53]</a>
+sur les criminels: on y sentira palpiter
+une émotion sincère. «Quand j'étais petite, un
+soir, je revenais en voiture avec mon père, et nous
+avons rencontré sur la route un homme qui
+passait entre deux gendarmes. Mon père m'a dit:
+«Vois, c'est sans doute un voleur». Ah! le mot
+voleur, comme il m'avait fait peur, comme il est
+redoutable! et j'ai regardé. C'était, entre deux
+<span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span>
+gendarmes, un homme pauvre qui avait l'air
+fatigué»!</p>
+
+<p>Mais la société d'élection de Madame de Noailles,
+ce sont les héros; la dernière et très belle pièce
+des <cite>Eblouissements</cite> leur est dédiée. L'héroïsme
+devait tenter Madame de Noailles, étant l'état le
+plus élevé où atteignent les âmes qui unissent à
+une extrême générosité un vif sentiment d'elles-mêmes.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Que d'autres cherchent l'air des bois, de la montagne,</p>
+<p class="i2"> Et la brise des Océans,</p>
+<p>Je m'enfonce dans l'ombre où nul ne m'accompagne,</p>
+<p class="i2"> Je respire chez les géants!<a name="FNanchor_54" id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">&nbsp;[54]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Et c'est une suite magnifique de virils accents,
+auxquels la dernière strophe seule mêle un accent
+très féminin:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Je viens, portant sur moi la douce ardeur des mondes</p>
+<p class="i2"> Et tenant les fleurs de l'été,</p>
+<p>Accueillez-moi ce soir dans l'ombre où se confondent</p>
+<p class="i2"> <em>L'héroïsme et la volupté</em>!</p>
+</div></div>
+
+<p>Ainsi Sabine de Fontenay s'écriait: «N'est-ce
+pas, l'héroïsme et la sensualité sont la même chose,
+l'héroïsme est la plus âpre sensualité?»<a name="FNanchor_55" id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">&nbsp;[55]</a> Et
+c'est assurément une question de savoir si certains
+états élevés peuvent être ainsi sensualisés impunément...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span>
+Tant de formes diverses de l'amour ont-elles
+enfin épuisé la source où elles s'alimentent?
+Madame de Noailles a insisté à diverses reprises,
+douloureusement, sur l'impuissance des mots ou
+des actes à égaler l'abondance et l'ardeur de sa
+vie intérieure:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Je ne pourrais jamais exprimer mon desir</p>
+<p class="i2"> L'ardeur qui me terrasse,</p>
+<p>Ni si les monts d'argent me prêtaient leur soupir</p>
+<p class="i2"> Soulevé dans l'espace,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ni si le lis brûlant me donnait son odeur</p>
+<p class="i2"> Dans l'azur infusée</p>
+<p>Ni si toute la mer se groupait dans mon c&oelig;ur</p>
+<p class="i2"> Pour jaillir en fusée!...<a name="FNanchor_56" id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">&nbsp;[56]</a></p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tant de rêve, d'amour, de désir, tant d'élans,</p>
+<p class="i2"> C'est un si grand martyre;</p>
+<p>Hélas! mourir un soir, le c&oelig;ur encor brûlant</p>
+<p class="i2"> Sans avoir pu tout dire...<a name="FNanchor_57" id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">&nbsp;[57]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Avec cette angoisse parfois alterne cet état de
+plénitude supérieure où l'amour, comme s'il répugnait
+à se limiter en se déterminant, semble se
+prendre lui-même pour objet, et se reposer dans
+son infinitude:</p>
+
+<p class="quote">Je ne sais ce que j'aime; j'aime<a name="FNanchor_58" id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">&nbsp;[58]</a></p>
+
+<p>Mais l'amour ne saurait longtemps se soustraire
+<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span>
+à sa loi, qui est de se répandre; s'il a paru se
+replier sur soi, c'était pour s'accumuler; et s'il
+s'accumule, c'est pour plus puissamment jaillir.
+Le poète peut se rendre justement ce magnifique
+témoignage:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Nul c&oelig;ur humain jamais n'eut autant de frissons;</p>
+<p>Mon rêve est un si vif et si ardent buisson</p>
+<p>Que si j'ouvre mes bras où la tendresse abonde,</p>
+<p>Il tombe malgré moi de l'amour sur le monde!</p>
+</div></div>
+
+<p>Amour d'artiste en dernière analyse, au moins
+pour la plus grande part, suspect à tort et à raison
+à l'apôtre et à l'homme de bien. Madame de
+Noailles en marque très exactement la qualité dans
+les vers qui suivent:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Amoureuse du vrai, du limpide et du beau,</p>
+<p>J'ai tenu contre moi si serré le flambeau,</p>
+<p>Que, le feu merveilleux ayant pris à mon âme,</p>
+<p>J'ai vécu exaltée et mourante de flammes!<a name="FNanchor_59" id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">&nbsp;[59]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Et voilà, n'est-il pas vrai, un jour saisissant sur
+cet être étrange, le poète, victime sans dévouement,
+qui du feu qui le consume nous éclaire.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Dans les poèmes qui ont été inspirés à Madame
+de Noailles par la pensée de la mort, on retrouve
+le même mélange que nous avons déjà signalé chez
+elle de féminité et de fermeté virile. Et d'abord,
+Madame de Noailles redoute, plus que tout peut-être,
+cette mort avant la mort qu'est pour la femme
+<span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span>
+la vieillesse. Qui n'a dans la mémoire le début de
+<cite>Jeunesse</cite>, avec sa seconde strophe dont on a le
+c&oelig;ur serré comme d'une étreinte physique:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Pourtant tu t'en iras un jour de moi, Jeunesse,</p>
+<p>Tu t'en iras, tenant l'Amour entre tes bras,</p>
+<p>Tu t'en iras, je pleurerai, tu t'en iras</p>
+<p>Jusqu'à ce que plus rien de toi ne m'apparaisse.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La bouche pleine d'ombre et les yeux pleins de cris</p>
+<p>Je te rappellerai d'une clameur si forte</p>
+<p>Que pour ne plus m'entendre appeler de la sorte</p>
+<p>La mort entre ses mains prendra mon c&oelig;ur meurtri<a name="FNanchor_60" id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">&nbsp;[60]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>La pièce qui ouvre les <cite>Eblouissements</cite>, d'une
+violence moins tendue, atténuée de mélancolie,
+est peut-être plus pathétique encore:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Quelquefois, dans la nuit, on s'éveille en sursaut,</p>
+<p>Et, comme un choc qui brise et qui perce les os</p>
+<p>On songe au temps qui fuit, aux plus jeunes années,</p>
+<p>A l'aurore enflammant les vitres fortunées...<a name="FNanchor_61" id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">&nbsp;[61]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Conformément à son génie, Madame de Noailles
+éprouve de la mort une horreur surtout physique:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Et pourtant il faudra nous en aller d'ici</p>
+<p>Quitter les jours luisants, les jardins où nous sommes,</p>
+<p>Cesser d'être du sang, des yeux, des mains, des hommes,</p>
+<p>Descendre dans la nuit avec un front noirci,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span></div>
+<p>Descendre par l'étroite, horizontale porte,</p>
+<p>Où l'on passe étendu, voilé, silencieux,</p>
+<p>Ne plus jamais vous voir, ô lumière des cieux!</p>
+<p>Hélas! je n'étais pas faite pour être morte!<a name="FNanchor_62" id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">&nbsp;[62]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Remarque-t-on l'accent attendri et humble de
+ce dernier vers? Seule la pensée de la mort a ce
+pouvoir de fondre la violence et de briser l'orgueil
+de Madame de Noailles. Deux ou trois des plus
+précieux poèmes des <cite>Eblouissements</cite> sont de cette
+veine, rare chez elle, d'humilité tendre, entr'autres
+l'exquis <cite>Nocturne</cite>:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Tu dormiras dans l'ombre et ta petite gloire</p>
+<p class="i2"> Assise en ce tombeau</p>
+<p>Ne fera pas ta nuit moins secrète et moins noire</p>
+<p class="i2"> Ne te tiendra pas chaud.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Aucune fleur ne peut désennuyer les mortes,</p>
+<p class="i2"> Leur bonheur est cessé...</p>
+<p>Celui qui les aimait n'a pas rouvert la porte</p>
+<p class="i2"> Où elles ont passé.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il faudrait, pour qu'un peu de plaisir les rassure</p>
+<p class="i2"> Que le plus cher amant</p>
+<p>Leur dise: Vois, je viens pour baiser ta chaussure</p>
+<p class="i2"> Et tes deux pieds charmants</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Qu'il leur dise: Voyez, votre chambre creusée</p>
+<p class="i2"> Plus qu'un autre me plaît;</p>
+<p>Ce lit étroit, ce plafond bas, ces mains usées</p>
+<p class="i2"> Sont ce que je voulais...</p>
+</div></div>
+
+<p>Plainte discrète, faiblesse qui s'avoue, résignation
+<span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span>
+touchante; mais le poème ne finit pas, qu'un
+sursaut d'orgueil ne le soulève:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Mais, ah! quelle rumeur trouble encor notre somme</p>
+<p class="i2"> Et rend mon c&oelig;ur jaloux?</p>
+<p>J'entends, dans l'ombre affreuse et glissante où nous sommes</p>
+<p class="i2"> Les dieux parler de vous.<a name="FNanchor_63" id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">&nbsp;[63]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>C'est en effet dans la certitude de sa gloire que
+Madame de Noailles puise le secours le plus efficace
+contre la douleur de devoir mourir:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>J'écris pour que le jour où je ne serai plus</p>
+<p>On sache comme l'air et le plaisir m'ont plu</p>
+<p>Et que mon livre porte à la foule future</p>
+<p>Comme j'aimais la vie et l'heureuse nature.<a name="FNanchor_64" id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">&nbsp;[64]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Son corps éternel comme la terre d'où il est
+sorti et où il retourne, son âme éternelle dans la
+mémoire des hommes, telle est l'idée ou plutôt
+l'image double, et peut-être tout de même un peu
+simple, que se fait Madame de Noailles de sa vie
+future. C'est sans doute une mauvaise condition
+pour philosopher que d'être avant tout un être
+d'imagination comme sont les poètes, si le propre
+et la définition même de la pensée spéculative est
+d'être une pensée sans images. Supérieure ou extérieure
+au préjugé, à la foi imposée du dehors, peu
+apte à la pensée métaphysique, Madame de Noailles
+flotte dans un état d'indécision et de trouble, qui
+<span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span>
+a du moins l'avantage de prêter à d'émouvantes
+rêveries:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Hélas! douleur d'aller s'effaçant tout entière,</p>
+<p>Désir de n'être pas de la cendre au tombeau,</p>
+<p>De voir encor le jour et le matin si beau,</p>
+<p>D'errer dans l'étendue heureuse et sensuelle,</p>
+<p>De boire à son calice et de s'enivrer d'elle!</p>
+<p>Ah! comme tout bonheur soudain semble terni</p>
+<p>Pour un c&oelig;ur sans espoir qui conçoit l'infini...<a name="FNanchor_65" id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">&nbsp;[65]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>Tout ce poème à Lamartine est courageux,
+pathétique, abondant en beautés. Est-il <em>beau</em> dans
+le sens absolu du terme? Là-dessus on peut
+discuter. Mais là où n'est pas la vérité peut-il y
+avoir beauté parfaite? Le plus somptueux manteau
+perd de sa splendeur, jeté sur une ossature
+insuffisante.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Les romans de Madame de Noailles doivent être
+considérés, sauf certaines réserves que nous indiquerons,
+comme un complément de son &oelig;uvre
+lyrique. Ce point de vue, en même temps qu'il
+nous inquiète sur la légitimité d'un genre un peu
+hybride, nous rassure sur le plaisir qu'en l'espèce
+nous y prenons.</p>
+
+<p>Il n'y a rien de moins cohérent que l'intrigue
+de la <cite>Domination</cite>, rien de moins consistant que le
+caractère d'Antoine Arnault, le «dominateur». Ce
+jeune homme, qui nous est présenté aux premières
+<span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span>
+pages du livre comme un ambitieux de l'espèce
+des Alexandre et des César, à la dernière meurt
+d'amour comme un nouveau Werther. Mais ne
+meurt-il pas plutôt de ce que le livre a atteint la
+page 307? Quoi qu'il en soit, une rupture, un
+flirt très poussé avec la fille d'un écrivain illustre,
+deux liaisons élégantes et une passade, un siège à
+la Chambre, un excellent mariage, l'amour chaste
+et brûlant de sa belle-s&oelig;ur, tel est, par ordre
+chronologique, le bilan de ses succès; dans tout
+cela pas trace de plan, de persévérance, de fourberie,
+d'aucune des vertus qui font l'ambitieux
+véritable... D'une manière générale, les figures
+d'hommes qui apparaissent dans les romans de
+Madame de Noailles sont pâles, sans relief, dénuées
+de vérité objective. Exceptons-en toutefois deux
+ou trois silhouettes de <em>grotesques</em>, Henri de Fontenay
+de la <cite>Nouvelle Espérance</cite>, l'aumônier du
+<cite>Visage</cite>, exquissées à grands traits ironiques, fermes
+et signifiants. Il y a là un aspect du talent de
+Madame de Noailles que nous aimerions à voir se
+développer.</p>
+
+<p>Les figures de femmes, au moins celles de
+premier plan, sont plus vivantes, plus objectives,
+de cette objectivité particulière où
+atteignent les lyriques par l'approfondissement
+d'eux-mêmes. Donna Marie, la petite nonne,
+Sabine de Fontenay, autant de masques fragiles
+sous lesquels perce à tout instant le visage ébloui,
+émerveillé de l'auteur. De là les plus amusantes
+<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span>
+contradictions entre la situation où on les place,
+le caractère qu'on leur prête, et telles de leurs
+manières de penser ou de sentir. La petite nonne
+du <cite>Visage</cite> fait voir, en même temps que des
+ingénuités d'enfant sage, des audaces, d'ailleurs
+charmantes, de Faunesse, et témoigne ça et là
+d'une conscience d'elle-même et d'une science du
+c&oelig;ur bien rares dans un âge si tendre. «O Julien,
+dit-elle à son amant qui vient de la rudoyer,
+laissez-moi vous dire, pendant que vous parliez
+ainsi je ne vous en ai pas un instant voulu;
+la grande injustice des hommes envers les femmes,
+elle est une part profonde de la volupté».<a name="FNanchor_66" id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">&nbsp;[66]</a>
+Qu'elle vienne après cela nous faire accroire qu'elle
+a rendu à Julien les <cite>Fleurs du Mal</cite> sans les lire.<a name="FNanchor_67" id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">&nbsp;[67]</a>
+«Je sais maintenant, dit-elle ailleurs, pourquoi
+l'expression de la douleur, sur un visage, est si
+touchante et si troublante; c'est parce qu'elle
+révèle que l'être n'a plus aucune défense personnelle.
+Une âme malheureuse est toute prête pour
+la mort et pour la volupté».<a name="FNanchor_68" id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">&nbsp;[68]</a> Rien n'est plus
+exact, mais est-ce bien la même personne qui aux
+premières pages du livre ne rêve que pureté, et
+qui quelques pages plus loin, parce que son ami
+l'a embrassée, déclare: «Mon ami ne m'aime pas
+autant qu'il le dit, s'il m'aimait vraiment il n'aurait
+<span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span>
+pas fait ce qu'il a fait»? On sent l'artifice; Madame
+de Noailles manque sans cesse à cette condition
+première de la vraisemblance, qui est qu'un caractère
+demeure constant avec lui-même. Seule peut-être
+la figure de Sabine de Fontenay est exempte
+de ce défaut, parce qu'il y a une harmonie en
+somme suffisante entre la donnée initiale du livre
+et la vie intérieure <em>possible</em> de Madame de Noailles,
+et que d'ailleurs Madame de Noailles a l'imagination
+subjective, au contraire de l'objective, très
+développée... Ainsi se précise pour nous le sens
+de l'&oelig;uvre romanesque de Madame de Noailles:
+nous l'avons vu, Madame de Noailles est avare de
+confidences sur sa façon de sentir l'amour; l'intérêt
+de Sabine de Fontenay, et secondairement de ses
+autres héroïnes, c'est de nous éclairer sur sa façon
+de le concevoir, ou plus exactement de le <em>voir</em>.</p>
+
+<p>Sabine de Fontenay c'est, pourrait-on dire, la
+petite-fille d'Emma Bovary devenue, par une fortune
+inespérée, châtelaine de la Vaubyessard. Née
+comme Emma pour les agitations du c&oelig;ur, et plus
+précocement avertie qu'elle, dès l'enfance elle a
+jugé que «les élans et les rêves de la passion font
+l'emploi, l'orgueil et la dignité de la destinée».<a name="FNanchor_69" id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">&nbsp;[69]</a>
+Mariée, comme elle encore, à un homme bon,
+honnête et médiocre, elle essaie d'abord, elle aussi,
+d'éveiller en lui un écho aux ardentes et confuses
+aspirations de son c&oelig;ur. Déçue bientôt dans son
+<span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span>
+effort, elle se détourne, sinon sans regrets du
+moins sans remords, conformément à l'immoralisme
+contemporain, vers d'autres amours. Riche et d'un
+monde où la femme est relativement libre d'elle-même,
+Sabine échappe aux embarras d'argent, à
+M. Lheureux, aux mille difficultés extérieures qui
+font de <cite>Madame Bovary</cite>, suivant le point de vue,
+un mélodrame, et c'en est le défaut, ou bien, et
+c'en est la supériorité, une exacte et forte étude
+sociologique; elle pourra développer sans entraves
+le cours de ses expériences sentimentales. Plus
+cultivée qu'Emma, nourrie de littératures autrement
+complexes, elle offre, et c'est là son originalité
+et son charme, un curieux mélange de sensualité
+violente et presque élémentaire, et d'intelligence
+raffinée: mélange bien moderne, s'il pourrait servir
+à définir les &oelig;uvres les plus caractéristiques de
+notre littérature depuis Baudelaire. Ce qu'elle
+cherche dans l'amour, ce n'est ni le don ni l'abandon
+du c&oelig;ur, elle a un sentiment trop vif d'elle-même,
+elle entend posséder autant qu'être possédée;
+ce n'est pas le plaisir, il n'est rien de plus court et
+de plus vite épuisé que le plaisir; ce n'est pas le
+bonheur, elle a toujours désiré pire; c'est l'émotion
+brute, exaltante ou terrassante, c'est le bouleversement
+de tout l'être, c'est ce que la vie peut offrir
+de plus fou, de plus trouble et de plus amer. Ce
+qu'elle veut, c'est sentir, sentir toujours davantage
+et se sentir sentir, fût-ce au prix des plus dures douleurs:
+la douleur est infinie, pour peu qu'elle se
+<span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span>
+complique d'intelligence. Prodigieuse faculté de
+jouir et de souffrir! Philippe Forbier vient de lui
+avouer son amour; ils sont là tous les deux,
+hagards, n'osant pas se rapprocher l'un de l'autre.
+«Elle sentait une sensualité grave s'élever autour
+d'elle, contre elle, comme une vague qui, montant,
+l'obligeait à renverser un peu la tête, les
+narines battantes, pour respirer, résister à cet étouffement.
+Elle avait les yeux fixes et amincis, les
+lèvres un peu relevées sur les dents qu'elle tenait
+serrées, et comme mordant sur une admirable
+sensation de plaisir...»<a name="FNanchor_70" id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">&nbsp;[70]</a> Philippe la regarde, et
+elle se sent «mourir des pieds jusqu'au c&oelig;ur. Avec
+une violence rapide et complète, elle souhaita
+qu'il n'eût plus ni ses yeux, ni son sourire, ni sa
+voix, ni aucun de ses gestes, aucune de ses attitudes,
+plus rien de lui-même qui la ravissait jusqu'à
+de telles douleurs».<a name="FNanchor_71" id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">&nbsp;[71]</a> Véritable femme,
+en qui non seulement toute émotion, mais le
+souvenir et l'imagination même de l'émotion
+aboutissent immédiatement au trouble physique.
+Quand Philippe doit pour un temps s'éloigner
+d'elle, sa raison consent à la séparation, mais son
+corps se révolte. Debout contre lui, elle dit doucement,
+les yeux fermés: «Voilà, vous allez partir,
+vous partez, j'imagine que c'est maintenant que
+vous partez, je vais voir ce que cela me fait».
+<span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span>
+Elle resta un moment silencieuse, et rouvrant les
+yeux où de la terreur s'évaporait, elle dit: «Ce
+n'est pas possible, cela fait mal dans les os... C'est
+dans les épaules et dans les genoux que je ne peux
+pas vous quitter...» Cependant, dans ses plus vives
+extases comme dans ses pires angoisses, elle
+demeure lucide, maîtresse de sa pensée, elle ironise,
+elle s'analyse, elle généralise. Au sortir des bras
+de Philippe rentrée chez elle, elle parle, rit, ne
+trouve en elle que repos et satisfaction. «<em>Seule
+l'absence d'Henri</em> (son mari) <em>la troublait un peu, sa
+présence lui eût donné plus de sécurité</em>».<a name="FNanchor_72" id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">&nbsp;[72]</a> A
+Philippe absent, elle écrit: Ce n'est pas vous que
+j'aime; j'aime aimer comme je vous aime... Je
+n'attends de vous que mon amour pour vous».<a name="FNanchor_73" id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">&nbsp;[73]</a>
+«Les hommes ont de la conscience, lui écrit-elle
+encore. Les femmes, mon ami, n'ont pas de conscience;
+elles ont une épouvantable volonté de n'être
+pas plus malheureuses qu'elles ne peuvent».<a name="FNanchor_74" id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">&nbsp;[74]</a>
+Mais une intelligence si pénétrante appliquée à une
+émotivité si violente, loin de l'atténuer l'exacerbe,
+en multipliant pour elle les occasions de sentir.
+De sa volupté, de ses douleurs et de sa connaissance
+d'elle-même Sabine se compose un breuvage avec
+quoi elle se tue. La morphine qu'elle prend un soir
+où l'absence de Philippe lui est intolérable ne fait
+qu'achever l'&oelig;uvre de mort... A dire le vrai ce
+<span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span>
+suicide, pour vraisemblable qu'il soit, n'apparaît
+pas comme nécessaire, dans le sens psychologique
+du terme. On garde le sentiment qu'une cure
+d'altitude bien choisie, surveillée par une tendre
+amitié rendrait l'équilibre à ce système nerveux
+surmené, exténué. Si <cite>Madame Bovary</cite>, est un mélodrame,
+la <cite>Nouvelle Espérance</cite> n'est pas une tragédie.
+Il reste que Madame de Noailles a créé
+en Sabine de Fontenay une figure intensément
+vivante, hautement représentative à la fois et très
+neuve: oui d'une originalité inoubliable vraiment
+avec son impudeur et sa noblesse, son égotisme
+et son ardeur à souffrir, son tumulte, ses cris, ses
+colères, ses ravissements, toute cette sensibilité où
+nulle sentimentalité ne se mêle, ingénue et violente,
+trouble, âcre, amère.</p>
+
+<p>On peut cueillir çà et là dans les romans de
+Madame de Noailles de fines ou fortes indications de
+psychologie féminine. La femme y apparaît toujours
+incomplète, insatisfaite, penchante, achevée seulement
+par les caresses des hommes, mais courbée
+sous tout l'univers, esclave qui se fait une volupté
+de sa servitude. Osant enfin être elle-même, elle
+dévoile hardiment que toute sa vie intérieure est à
+base de sensualité et que tout ce qui émeut pareillement
+sa sensualité est pour elle une seule et
+même chose. «Voyez, mon Dieu, si M. l'aumônier,
+pour nous toucher, nous rappelle notre petite
+enfance, nos jeux, notre père mort, nous pleurons;...
+et si une de nos s&oelig;urs nous donne un
+<span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span>
+bouquet à respirer, nous respirons fort d'abord et
+nous soupirons après; et si notre ami met son
+c&oelig;ur près de notre c&oelig;ur, nous ne savons plus
+rien que son désir, et notre désir plus tendre
+encore que le sien. <em>Toutes ces choses, mon Dieu, sont
+une seule chose, la même chose</em>».<a name="FNanchor_75" id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">&nbsp;[75]</a> Elle nous révèle
+le goût singulier qu'elle trouve aux brutalités de la
+jalousie masculine. «Ils croient nous offenser, ils
+ne peuvent que nous émouvoir, notre orgueil est
+terrible en nous, mais aux instants de la volupté,
+nous n'avons que de la volupté».<a name="FNanchor_76" id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">&nbsp;[76]</a> Voici une bien
+spirituelle définition de la conscience: «La conscience,
+c'est une tristesse qu'on éprouve après un
+acte qu'on vient de faire et qu'on referait
+encore».<a name="FNanchor_77" id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">&nbsp;[77]</a> Voici une vue terriblement pénétrante
+sur ces régions souterraines de l'âme où les
+sentiments, les instincts, les désirs, non encore
+divisés et endigués par l'éducation, communiquent
+et se mêlent selon de mystérieuses affinités. «Ah!
+dans la douleur et la honte, dans le courage et
+l'héroïsme, dans le parfum des tombeaux, qu'y
+a-t-il toujours de perfide, de sensuel, d'inavouable?»<a name="FNanchor_78" id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">&nbsp;[78]</a></p>
+
+<p>On voit dans quelle mesure les romans de Madame
+de Noailles nous peuvent instruire, sont riches
+<span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span>
+de vérité objective. Quant à nous charmer et à
+nous émouvoir, de la même façon exactement que
+sa poésie, il n'est presque pas une page d'eux qui
+n'y réussisse. La <cite>Domination</cite> abonde en délicieuses
+impressions de voyage; le <cite>Visage émerveillé</cite> est
+l'hymne le plus frais à l'Amour et à la Nature; la
+<cite>Nouvelle Espérance</cite> est un poignant poème de
+l'Amour et de la Mort.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Il faut le dire: l'art de Madame de Noailles n'est
+pas égal à son génie; il pèche par défaut, par
+excès et par artifice.</p>
+
+<p>Le défaut est de la pensée. Non pas que nous
+estimions avec certains que l'intelligence de
+Madame de Noailles soit inférieure à sa sensibilité,
+et de nombreuses pages de la <cite>Nouvelle Espérance</cite>
+surtout témoignent surabondamment du contraire,
+mais trop souvent cette intelligence fonctionne
+à côté de cette sensibilité, sans s'y mêler
+suffisamment. Une sensibilité aussi mobile, aussi
+torrentielle devrait être surveillée, réglée, distribuée
+par une raison ferme, maîtresse d'elle-même et de
+toute l'âme; nous avons déjà touché ce point. Il
+n'est pas permis d'appliquer indistinctement
+l'épithète de <em>sublime</em> à l'odeur de l'aubépine,<a name="FNanchor_79" id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">&nbsp;[79]</a>
+ou au plaisir qu'on prend à Venise,<a name="FNanchor_80" id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">&nbsp;[80]</a> et à la
+musique de Beethoven ou en général à l'héroïsme;
+<span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span>
+du moins les deux premiers emplois du terme, en
+même temps qu'ils font sourire, affaiblissent les deux
+autres, seuls justifiés. Si Sabine à la moindre contrariété
+<em>s'affole</em>, nous la plaignons, mais que va-t-il
+lui rester d'âme pour les grandes douleurs? Il ne
+suffit pas d'une extrême hyperesthésie pour pénétrer
+le fond de la douleur ni de la joie humaines;
+or Madame de Noailles n'a pas que cela,
+nous l'avons assez montré, mais l'identité des expressions
+dont elle use pour signifier de purs états
+nerveux et de véritables états d'âme prête à de fâcheuses
+confusions. Il faut qu'elle introduise un
+ordre plus strict, une mesure plus rigoureuse dans
+les mouvements de sa merveilleuse sensibilité.
+C'est du perfectionnement intérieur de l'artiste que
+dépend essentiellement le progrès de son art.</p>
+
+<p>D'un point de vue plus technique, on peut
+relever chez Madame de Noailles des artifices de
+composition et de style. Nous l'avons vu, ses
+romans sont mal construits; mais ses poèmes
+eux-mêmes malgré leur ordinaire brièveté, ne le
+sont pas toujours parfaitement. La <cite>Prière devant le
+Soleil</cite> se compose d'au moins trois poèmes distincts.
+Il n'y a rien de plus artificiel que la transition du
+second au troisième:</p>
+
+<p class="quote">Pourtant, Soleil, ayant oublié tout cela...<a name="FNanchor_81" id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">&nbsp;[81]</a></p>
+
+<p>Une des plus belles pièces des <cite>Eblouissements</cite>,
+<span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span>
+<cite>Paganisme</cite>, dans sa première partie développe le
+conflit entre les deux âmes romantique et classique
+de Madame de Noailles, et, malgré une certaine
+surcharge d'images, le développement est conduit
+d'une belle et ferme allure; la seconde partie célèbre
+la victoire définitive de l'âme classique; le
+poète se tourne avec amour vers la Grèce sa
+véritable patrie:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Je viendrai, mes deux mains tenant la double flûte...</p>
+<p>Au-dessus des enclos luiront des figues bleues;</p>
+<p>Pour cueillir ces fruits chauds entr'ouverts dans l'azur</p>
+<p>Je presserai si bien mon corps contre le mur</p>
+<p>Que je serai semblable à ces nymphes des frises</p>
+<p>Dont la jambe et la main sont dans la pierre prises<a name="FNanchor_82" id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">&nbsp;[82]</a></p>
+</div></div>
+
+<p>On remarquera au passage ces trois derniers
+vers, pur joyau de grâce hellénique... Jusqu'ici
+tout est bien; mais il s'agit de terminer le poème;
+le poète sent qu'il serait beau de s'élever à une
+idée plus générale, d'ouvrir à l'esprit une vaste
+perspective, d'élargir et d'approfondir l'horizon, et
+pour ce faire il recourt à la pensée de la mort,
+dont telle est effet la vertu ordinaire:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Et désormais sans voix, sans effort, sans souhaits,</p>
+<p>Ayant touché l'immense et débordante paix,</p>
+<p>Voyageuse arrivant et qui baise la porte,</p>
+<p>Ne désirant plus rien je serai bientôt morte...</p>
+</div></div>
+
+<p>Mais la poète s'est trompé; comme il
+n'y a aucune raison de supposer que le sol de la
+<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span>
+Grèce ou l'exaucement de ses désirs lui seront
+réellement mortels, l'hypothèse de sa mort ne peut
+apparaître que comme une gentillesse de conversation,
+déplacée en cette fin d'un grave et émouvant
+débat. La grande idée de la mort ne saurait être
+employée comme finale à tout faire... Et d'ailleurs
+il n'entre pas un instant dans notre pensée de
+suspecter la sincérité de Madame de Noailles, mais
+la sincérité elle-même a besoin d'art.</p>
+
+<p>L'excès que nous trouvons chez Madame de
+Noailles est un excès de sensations et d'images sous
+lequel parfois disparaît, ou plie à se rompre, le fil
+ténu de la pensée. Le poète, au lieu de creuser en
+profondeur, dans le monde de la vie intérieure,
+s'étend en largeur, se répand dans le vaste univers.
+Au lieu de subordonner il coordonne, quand il ne
+se contente pas de juxtaposer. Sans doute il échappe
+à l'ennui des purs descriptifs, et il serait aussi
+injuste qu'inexact de lui appliquer ce principe,
+vérifié par l'histoire de tous les arts, que la
+nature envahit les domaines désertés par l'âme:
+il n'est pas d'aspect de la nature qu'il transporte
+dans son &oelig;uvre sans l'élaborer, sans y mêler de sa
+substance. Cependant il ne peut éviter toujours la
+monotonie, ni encore une fois l'artifice. Une énumération
+n'a d'autre raison de s'arrêter que le bon
+plaisir de celui qui énumère; Madame de Noailles
+ne nous fait-elle pas quelquefois attendre un peu son
+bon plaisir? D'autre part, on a l'impression qu'elle
+ne distingue pas très exactement et ne connaît pas
+<span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span>
+de très près chacun des innombrables végétaux qui
+garnissent son &oelig;uvre, et l'on constate non sans
+étonnement que les descriptions de villes ou de
+paysages qu'elle n'a jamais vus ne sont ni moins touffues,
+ni moins colorées, ni moins odorantes que
+celles des lieux qui lui sont familiers. Bref Madame de
+Noailles a une <em>manière</em> à elle, très caractérisée, et
+de cette manière son excessive facilité l'incline,&mdash;tel
+parmi les musiciens Massenet&mdash;à se faire un
+<em>procédé</em>. Il n'est pas rare qu'un artiste s'imite ainsi
+lui-même.</p>
+
+<p>De ces faiblesses, au reste, aucune n'est constitutive.
+Elles tiennent soit à une confiance exclusive,
+donc excessive, dans la spontanéité de l'inspiration,
+soit à une sorte de nonchalance trop complaisante
+aux suggestions de la virtuosité. Elles n'en sont que
+plus regrettables, si elles empêchent des dons
+merveilleux de prendre leur pleine valeur. Or quel
+artiste fut plus merveilleusement doué que Madame
+de Noailles? De ses dons je ne veux ici retenir
+que deux, qui la distinguent entre tous les artistes
+de sa génération, le don d'expression et le don de
+musicalité.</p>
+
+<p>Il n'est pas vrai, malgré Boileau, que toujours «ce
+que l'on conçoit bien s'énonce clairement»; la fonction
+de concevoir et la fonction d'exprimer sont
+distinctes, à tel titre que la pathologie nous les montre
+sans cesse dissociées. Mais ce qui dans la littérature
+et surtout dans la poésie moderne rend particulièrement
+délicat le problème de l'expression, c'est que
+<span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span>
+les états qu'il s'agit de traduire et de communiquer
+ne sont pas comme dans la poésie classique
+des états relativement simples, à contours définis,
+objets de perception claire, construits et reliés
+les uns aux autres selon des rapports logiques,
+mais des états dont la complexité confuse, enveloppée,
+indistincte, dont la fluidité et presque la
+liquidité semblent invinciblement rebelles au
+morcellement et à l'immobilisation qui sont l'opération
+propre et l'effet de la pensée logique, des
+états qui émergent un instant des profondeurs
+obscures de l'être pour l'instant d'après s'y replonger,
+qui enfin se composent, s'enchaînent les
+uns aux autres et les uns dans les autres retentissent
+et se prolongent selon de subtiles et
+fuyantes analogies. Ils faut donc à l'artiste
+non-seulement une rare aptitude à briser
+ou à négliger les associations conventionnelles
+que nous propose toutes formées, pour notre
+plus grande commodité, le commun langage,
+non-seulement une extraordinaire acuité et
+rapidité de vision dans les régions profondes de la
+vie de l'âme, mais encore un don mystérieux et
+merveilleux de choisir et de combiner les mots
+afin que, telles les génératrices d'une courbe pour
+le géomètre, ils nous permettent de reconstruire,
+ils évoquent en nous et nous suggèrent les
+mouvantes réalités intérieures dont ils jalonnent
+les inflexions et les détours. A vrai dire, dans la
+mesure où il met en &oelig;uvre un tel don, un artiste
+<span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span>
+divise les jugements des hommes; il irrite par son
+obscurité et par une apparence d'arbitraire les
+sensibilités qui ne sont point accordées à la sienne,
+mais aussi il enchante celles qui lui sont harmoniques
+d'un plaisir autrement complet que les artistes
+<em>classiques</em>, parce que ce qu'il leur fait entendre,
+mais plus ample, plus pur, plus libre, c'est le
+chant même de leurs profondeurs. Pour certains dont
+nous sommes, à cause d'un bonheur presque
+perpétuel dans l'expression ou la suggestion d'une
+sensibilité profonde et toute originale, l'&oelig;uvre de
+Madame de Noailles dégage un charme, un enchantement.
+Dans les citations que nous avons faites en
+abondance, le lecteur trouvera sans peine, suivant
+l'espèce à laquelle il appartient, de quoi confirmer ou
+de quoi contester notre sentiment. Nous nous contenterons
+de citer un fragment encore, particulièrement
+caractéristique. Nous l'empruntons à la
+<cite>Nouvelle Espérance</cite><a name="FNanchor_83" id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">&nbsp;[83]</a>. Chez Sabine de Fontenay,
+le musicien Jérôme Hérelle chante. «Il chantait, et
+la musique, mêlée aux mots, s'épanouissait, sensuelle
+et rose, comme une fleur née du sang. Il
+chantait, et c'était comme une déchirure légère de
+l'âme, d'où coulerait la sève limpide et sucrée:</p>
+
+<p class="quote">«Les roses d'Ispahan...</p>
+
+<p>le soupir gonflait, s'exhalait, recommençait,</p>
+
+<p class="quote">«dans leurs gaines de mousse...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span>
+encore une fois toute l'angoisse délicieuse aspirée
+et rejetée,</p>
+
+<p class="quote">«les jasmins de Mossoul, les fleurs de l'oranger...</p>
+
+<p>la note penchante et tenue troublait comme un
+doigt appuyé sur le sanglot voluptueux... Quel
+parfum! quelle ivresse! quel flacon d'odeur
+d'Orient cassé là; quelles fleurs de magnolia écrasées
+dont l'arome à l'agonie fuyait et pleurait...
+Tout l'air de la chambre tremblait...» Et l'on croit
+voir trembler le papier où s'inscrivent les mouvements
+de cette sensualité véhémente. Les mots
+jaillissent d'elle directement, sans passer par l'intelligence,
+et directement vont toucher aux pointes
+les plus sensibles de nos nerfs. A vrai dire ils
+touchent parfois à côté; la phrase: «quelles fleurs
+de magnolia écrasées» est tout à fait manquée.
+Madame de Noailles, chez qui les associations d'idées
+ou de sentiments sont foudroyantes, a sauté ici trop
+d'intermédiaires; les termes qu'elle unit hurlent
+d'un accouplement contre nature. Il lui arrive ainsi
+de violenter la langue sans bénéfice. C'est là, si
+l'on peut dire, le revers de sa méthode, ou de son
+absence de méthode. Son style est une invention
+perpétuelle; mais, comme dans le choix et l'agencement
+des mots la pensée logique a peu de part,
+lorsque l'expression n'est pas parfaite, elle est
+mauvaise. Le cas est rare d'ailleurs, et de plus en
+plus rare.</p>
+
+<p>Il n'est guère de question d'esthétique plus difficile
+<span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span>
+que celle du rapport de la poésie et de la
+musique. Toutefois et en gros, il est certain d'abord
+que par la mesure et le rythme qui lui sont essentiels,
+la poésie, toute poésie s'apparente avec la
+musique. C'est à peu près uniquement par le
+rythme que la poésie classique peut être dite musicale;
+encore son rythme, à cause de la prédominance
+qu'elle attribue à la pensée logique, à la
+raison, est-il trop souvent dans sa régularité d'une
+monotonie qui contraste désavantageusement avec la
+variété presque indéfinie des rythmes musicaux. La
+poésie moderne, substituant dans une large mesure
+à la logique de la raison la logique des sentiments,
+se rend par là plus souple et plus libre, et capable
+d'occuper dans l'âme des espaces, de couler dans
+des retraites que lui eût interdits une forme plus
+rigide. Nous ne voyons guère de poète contemporain
+qui possède au même degré que Madame de
+Noailles le don d'approprier étroitement ses
+rythmes aux mouvements de sa vie intérieure, de
+les couler en quelque sorte instantanément sur la
+courbe même de ses sensations, de ses sentiments
+et de ses pensées. Ici encore nous laissons au lecteur
+le soin facile de faire lui-même l'application. Mais
+la grande nouveauté de la poésie moderne par
+rapport à la poésie classique et l'endroit par où elle
+se rapproche le plus de la musique, c'est l'importance
+qu'elle attache aux qualités musicales des
+mots, au détriment parfois de leur vertu signifiante.
+On sait à quels excès dans cette direction se
+<span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span>
+portèrent les «décadents». De leur tentative
+avortée les écrivains contemporains ont justement
+retenu qu'en effet le choix et la combinaison des
+sonorités pouvait être un efficace instrument de
+suggestion, mais ils ne recourent à cette ressource
+que dans les limites des lois naturelles et traditionnelles
+de la langue. Il y a là une conciliation délicate
+à réaliser entre des exigences ordinairement
+différentes, souvent opposées; Madame de Noailles
+y déploie un art spontané incomparable. Et ainsi,
+renforçant le sens des mots par leur son, leur
+puissance expressive par leur puissance suggestive,
+les enchaînant selon les rythmes originaux de sa
+sensualité fiévreuse, ardente, innombrable, elle
+compose une des musiques les plus éblouissantes,
+les plus enivrantes et les plus déchirantes qu'il
+nous ait été donné d'écouter.</p>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_59"> 59</a></span></p>
+
+<div class="figcenter p4 ">
+<img src="images/illus_autograph.jpg" width="600" height="390" alt="" />
+</div>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_60"> 60</a></span></p>
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus_007.jpg" width="398" height="76" alt="" /></div>
+
+<h2 class="less">OPINIONS</h2>
+</div>
+
+<p><b>De M. Maurice Barrès</b></p>
+
+<p>Les poèmes de Mme de Noailles ont obtenu à leur
+naissance un prodigieux succès. O merveille, on y
+trouvait de la poésie! Mais cette poésie, qu'avait-elle
+de singulier? Je crois que je pourrais le dire. Nos
+grands romantiques sont mêlés de mort. Mme de
+Noailles est toujours un chant qui s'élève, une flamme.
+On connaît un terrible mot révélateur de Chateaubriand:
+«Quand je peignis René, écrit-il, j'aurais dû
+demander à ses plaisirs le secret de ses ennuis.» Dans
+la sombre poésie de nos grands romantiques, en effet,
+il y a de la fatigue et de la dépression nerveuse. Au
+contraire, chez l'auteur du <cite>Visage émerveillé</cite> on voit au
+premier plan la jeunesse qui s'étonne, qui appelle le
+choc de la vie et qui s'impatiente de ne point recevoir
+l'univers dans son âme.</p>
+
+<p>Cet infatigable élan vers toutes les promesses de
+<span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span>
+bonheur, cet infini besoin, ce courage à sentir, à
+désirer, à vivre nous sont rendus intelligibles avec des
+ressources inépuisables d'invention verbale et musicale.
+Je ne puis rien détacher d'un livre que toutes les
+femmes et les jeunes gens commencent à se réciter.
+Ses cantilènes frémissantes sont illustrées d'images
+rapides et inoubliables. Mais derrière tous les battements
+de ce c&oelig;ur précipité j'entends un thème monotone.
+Il est tout le génie dont nous la voyons douée
+ou, pour mieux dire, affligée. «Il faudra vieillir et
+mourir, mais j'aurai été le c&oelig;ur le plus gonflé et d'où
+monta le plus haut cri. Jeunes hommes, sachez que,
+vivante, je fus le point le plus sensible de l'univers...»</p>
+
+<p>Quelle est cette voix qui se vante, si vaine et si
+attendrissante? La femme vivra toujours dans le même
+cercle d'images. Ce n'est ici qu'une variante géniale
+de l'éternel cantique féminin. C'est le vieux <cite>Cantique
+des cantiques</cite>: «Je suis noire, mais je suis belle, filles
+de Jérusalem, comme les tentes de Cédar, comme les
+pavillons de Salomon.» Ainsi chantait la Sulamite.
+Cet appel qui fait frissonner monte de tous les fameux
+jardins, du paradis où Eve mentit, des harems de
+Salomon, du balcon fleuri de Juliette et des arceaux
+d'un cloître, où la sainte discipline l'épure, l'apaise et
+le transforme, mais aussi, en le comprimant, semble
+parfois l'exacerber...</p>
+
+<p>Un tel poète nous aide à comprendre ce que furent
+par exemple les Hugo et les Lamartine. Celui-ci, à la
+campagne, sortait le matin avec un exemplaire à
+grandes marges du Tasse ou de l'Arioste; il lisait
+quelques strophes: sous leur action, sa source intérieure
+jaillissait et il écrivait, sans que sa volonté y
+prît une part discernable, ses magnifiques psalmodies.
+<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span>
+Hugo était le lieu d'un pareil phénomène. De là
+l'étonnement qu'il ressentait de son génie, jusqu'à se
+dire, à notre grand scandale: «Ne suis-je pas la
+bouche de Dieu?»</p>
+
+<p>Ces grands favorisés ont des âmes qui se mettent
+plus aisément en branle que les nôtres. Le rythme de
+leurs paroles vient de celui de leurs sentiments. D'où
+voulez-vous que naisse la noblesse des expressions,
+sinon de la noblesse du c&oelig;ur? Nul vrai poète qui ne
+soit magnanime. D'ailleurs la faculté de se représenter
+clairement et fortement un grand nombre d'êtres et
+de choses, c'est le don divin par excellence, c'est la
+charité et la sympathie.</p>
+
+<p>Mme de Noailles aime admirer. Elle en use avec les
+&oelig;uvres et avec les gens comme avec les légumes, les
+fleurs, les arbres et les paysages. Partout elle trouve à
+s'émerveiller, disons mieux, à être humaine. Quand
+il y a tant de regards qui appauvrissent nécessairement
+ce qu'ils considèrent, parce qu'ils sont des regards
+d'hommes chétifs, voici qu'avec une admirable plénitude
+cette âme royale enrichit et ennoblit, charge de
+richesse et vivifie tous les objets vers quoi elle se
+tourne. Dans la dure vie positive, cette générosité
+d'âme et cette spontanéité entraînant à des erreurs...
+Mais, dans le domaine des arts, cette incompressible
+puissance de charité est le premier moyen du génie.</p>
+
+<p class="signature">(<cite>Le Figaro</cite>, 9 juillet 1904).</p>
+
+<p class="opinion"><b>De M. Léon Blum</b> sur l'<cite>&OElig;uvre poétique de
+Madame de Noailles</cite>:</p>
+
+<p>... Le retour au Romantisme fut, il y a dix ans, le
+caractère du mouvement poétique. Ce qu'on a nommé
+<span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span>
+l'humanisme ne fut qu'un romantisme rajeuni. Mais
+chez les plus distingués des humanistes l'influence
+verlainienne restait sensible, et Madame de Noailles
+en est restée, à ce que je crois, totalement exempte.
+Elle n'est guère qu'une romantique, et c'est de Musset
+que je la verrais proche, un Musset qui ne cherche pas
+l'esprit, un Musset sans sa grâce allante et sa plaisanterie
+désinvolte, sans son penchant oratoire, sans toute
+sa facilité française, un Musset plus âpre, plus chargé,
+plus fiévreux, plus complexe, au sang plus lourd, je
+voudrais pouvoir dire un Musset barbare.</p>
+
+<p>Il faut cependant marquer dès à présent quelques
+différences essentielles. Sans doute le lyrisme de
+Lamartine, de Musset ou même de Hugo est un lyrisme
+purement personnel. Mais si le poète se chante
+lui-même, il ne chante pas pour lui seul. Le poème,
+sorti d'un homme, vaut pour tous les hommes... Le
+rêve romantique, le chant romantique, même en ce
+qu'ils eurent de plus spécial ou de plus neuf, furent
+le rêve et le chant communs d'un moment de l'humanité...
+Rien de pareil chez Madame de Noailles. Sa
+poésie sort d'elle-même et retombe en elle, comme
+l'élan du jet d'eau dans le bassin. Son éternel sujet,
+c'est sa personne, mais dans ce qu'elle a de particulier,
+d'unique, non dans ce qu'elle a de commun et de
+général...</p>
+
+<p>L'inspiration lyrique s'est toujours ramenée à un
+nombre limité de thèmes uniformes, et ce qu'il y a
+d'analogue entre tous ces thèmes, c'est qu'ils posent
+soit l'accord, soit le conflit d'un des sentiments généraux
+de l'âme avec une force ou avec un état extérieur...
+Le poème lyrique apparaît d'ordinaire comme
+un dialogue, dialogue avec l'être aimé, avec la vie,
+<span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span>
+avec la mort, avec le bonheur, avec les puissances
+naturelles. Et voici qu'en trois volumes de vers
+Madame de Noailles exhale un long solo où l'on n'entend
+jamais parler qu'une âme. Il y a là des vers
+d'amour, sans doute, bien qu'assez rares, mais où il
+semble que la force du désir s'élance seule, comme un
+cri sans écho à qui rien ne répond... Nul poème ne
+traduisit plus intensément que ceux-là le sentiment de
+la vie, mais c'est la vie d'un être à qui la conscience
+de sa propre réalité suffit, qui ne vivrait pas moins s'il
+était seul vivant au monde, et cette certitude, cette
+volonté d'être qui sort du plus intime de sa substance
+gonfle sa personne sans jamais s'en échapper...</p>
+
+<p>Ce lyrisme sans humanité, sans religion,&mdash;au sens
+où l'entendaient les romantiques,&mdash;où l'on ne trouve
+ni aspiration, ni besoin, ni foi, ni doute dont les
+autres hommes aient leur part, qui ne connaît ou ne
+touche hors de soi nulle raison de vivre, de souffrir
+ou d'espérer, ce lyrisme d'une sorte unique tient-il à
+un vice où à une vertu, représente-t-il une force ou
+une faiblesse, faut-il l'exalter ou le condamner? Je ne
+sais trop, et l'avenir en décidera mieux que nous.
+Mais je crois que là est la singularité, le don original,
+la raison d'être du poète...</p>
+
+<p class="signature">(<cite>La Revue de Paris</cite>, 15 juin 1908).</p>
+
+<p class="opinion"><b>De M. Léon Daudet</b> sur l'<cite>Ombre des Jours</cite>:</p>
+
+<p>Ce m'est une joie de constater ici la naissance et la
+formation d'un tempérament lyrique de premier
+ordre, car ces genèses-là témoignent généralement,
+<span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span>
+dans les sociétés où elles se produisent, d'un effort
+vers l'ordre et la lumière... Ce que nous demandions
+au poète d'aujourd'hui et de demain, et ce que nous
+offre Madame de Noailles, c'est un chant lancé comme
+un cri, par une nécessité irrésistible, aux approches
+d'un doute qui envahit tout, d'une critique et d'une
+analyse qui blessent incessamment la légende, d'un
+utile qui menace le beau. Ce qu'elle nous apporte
+dans sa fine corbeille, tressée selon la tradition pure,
+c'est la révolte de jeunesse et de reviviscence, l'immortelle
+candeur irritée devant les tourments de ce
+monde, l'immortelle allégresse du désir...</p>
+
+<p class="signature">(<cite>Le Gaulois</cite>, 2 juillet 1902).</p>
+
+<p class="opinion"><b>De M. Marcel Proust</b> sur les <cite>Eblouissements</cite>:</p>
+
+<p>... J'aurais aimé m'attarder aux beautés de pure
+technique aussi bien qu'aux autres, vous signaler au
+passage... tant de notations d'une justesse délicieuse:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Dans les taillis serrés où la pie en sifflant</p>
+<p>Roule sous les sapins comme un fruit noir et blanc.</p>
+<p>... Près des flots de la Drance</p>
+<p>Où la truite glacée et fluide s'élance,</p>
+<p>Hirondelle d'argent aux ailerons mouillés...</p>
+</div></div>
+
+<p>Métaphores qui se composent et nous rendent le
+mensonge de notre première impression, quand nous
+promenant dans un bois ou suivant les bords d'une
+rivière nous avons pensé d'abord en entendant rouler
+quelque chose que c'était quelque fruit et non un
+oiseau, ou quand surpris par la vive fusée au-dessus
+<span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span>
+des eaux d'un brusque essor, nous avons cru au vol
+d'un oiseau avant d'avoir entendu la truite retomber
+dans la rivière. Mais ces charmantes et toutes vives
+comparaisons qui substituent à la constatation de ce
+qui est la résurrection de ce que nous avons senti...
+disparaissent elles-mêmes à côté d'images vraiment
+sublimes, toutes créées, dignes des plus belles d'Hugo.
+Il faudrait avoir lu toute la pièce sur la splendeur,
+l'ivresse, l'élan de ces matinées d'été où on renverse
+la tête afin de suivre des yeux un oiseau lancé jusqu'au
+ciel, pour éprouver tout le vertige, sentir tout le mystère
+de ces deux derniers vers:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Tandis que détaché d'une invisible fronde</p>
+<p>Un doux oiseau jaillit jusqu'au sommet du monde</p>
+</div></div>
+
+<p>Connaissez-vous une image plus splendide et plus
+parfaite que celle-ci: (il s'agit de ces admirables Eaux
+de Damas qui s'élancent et montent dans le fût des
+fontaines, puis retombent, font passer partout les linges
+mouillés de leur fraîcheur et l'odeur du melon
+et des poires crassanes avec un parfum de rosier).</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i8"> <b>.....</b> Comme une jeune esclave</p>
+<p>Qui monte, qui descend, qui parfume et qui lave!</p>
+</div></div>
+
+<p>Là encore pour comprendre toute la noblesse, toute
+la pureté, tout l'<em>inventé</em> de cette image si soudaine et
+si achevée, qui naît immédiate et complète, il faut
+relire la pièce, l'une des plus <em>poussées</em> en expression,
+des plus entièrement senties aussi de ce volume,
+peinte du commencement jusqu'à la fin, en face, en
+présence d'une sensation pourtant si fugace qu'on sent
+que l'artiste a dû être obligé de la recréer mille fois
+<span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span>
+en lui pour prolonger les instants de la pose et pouvoir
+achever sa toile d'après nature,&mdash;une des plus
+étonnantes réussites, le chef d'&oelig;uvre peut-être de
+l'<em>impressionnisme</em> littéraire.</p>
+
+<p class="signature">(<cite>Le Figaro</cite>, 15 juin 1907.)</p>
+
+<p class="opinion"><b>De M. Emile Faguet</b>, à propos de la <cite>Nouvelle
+Espérance</cite>:</p>
+
+<p>Cette femme aura bien du talent. Elle est dans le
+train qui y mène. Et sa station n'est pas très loin.</p>
+
+<p class="signature">(<cite>La Revue latine</cite>).</p>
+
+<p class="opinion"><b>De M. Emile Ripert</b>:</p>
+
+<p>On ne sait si c'est artifice ou naïveté, sa façon d'assembler
+les mots. On est étonné, on ne comprend pas
+trop. Pourtant on voit, on sent, on entend... Dans
+une de ses dernières poésies elle parle ainsi:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Au cercle étroit d'un bassin rond et gris,</p>
+<p>L'eau s'endormait, petite eau qui se rouille.</p>
+</div></div>
+
+<p>«Petite eau qui se rouille...» Si vous comprenez,
+moi pas. Seulement je <em>vois</em> l'eau stagnante, un peu
+rouge, je sens l'odeur de l'eau morte, et tout le calme
+inerte, l'ennui qui use et qui ronge... Les images aussi
+sont nouvelles: Madame de Noailles se dit «lasse
+comme un jardin sur lequel il a plu», et ce simple
+vers assimile si parfaitement certaines journées d'accablement,
+de calme désespoir après la crise violente des
+<span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span>
+pleurs à l'aspect du feuillage lourd, des fleurs froissées,
+des terres humides, qu'on admire ce génie instinctif
+qui, du premier coup et sans tâtonnements, aboutit
+aux effets que chercherait en vain l'art le plus profond...</p>
+
+<p class="signature">(<cite>La Revue Hebdomadaire</cite>).</p>
+
+<p class="opinion"><b>De M. Auguste Dorchain</b>:</p>
+
+<p>On ne peut s'y méprendre; il y a ici plus que de
+talent, plus que de l'art, plus que la réalisation patiente
+et achevée d'un beau rêve: il y a la ferveur, il y a
+l'enthousiasme, il y a l'oubli total de soi-même, ou
+plutôt, ce qui est la même chose, le don absolu de
+tout son être, âme et corps, comme aux plus saintes
+minutes d'un grand amour,&mdash;il y a le génie.</p>
+
+<p class="quote">(<cite>Les Annales politiques et littéraires</cite>).</p>
+
+<p class="opinion"><b>De M. Lucien Corpechot</b>:</p>
+
+<p>Nul écrivain ne nous a jamais renseignés avec autant
+d'abondance et de sincérité sur les mouvements secrets
+de la sensibilité féminine. Il entre dans le génie de
+Madame de Noailles une franchise qui lui donne le
+courage d'exprimer tout ce qu'elle sent. Elle ne
+s'abuse point sur elle-même quand elle écrit:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>J'ai vu ce que j'ai vu et ce que j'ai senti</p>
+<p>D'un c&oelig;ur pour qui le vrai ne fut point trop hardi.</p>
+</div></div>
+
+<p>La <cite>Nouvelle Espérance</cite>, contenait de véritables révélations.
+Le <cite>Visage émerveillé</cite> nous livre toute une vie
+intérieure.</p>
+
+<p class="signature">(<cite>Le Soleil</cite>, 28 juin 1904).</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span></p>
+<p class="opinion"><b>De M. Pierre Hepp</b>:</p>
+
+<p>Le don prépondérant de Madame de Noailles, c'est
+une haute vertu de suggestion. Son secret, c'est qu'à
+la rencontre de tout objet senti se porte instantanément
+un représentant verbal, avant qu'intervienne la moindre
+opération abstraite. Il en résulte une unité d'éclosion,
+une adaptation de terminologie qui déjoue les reproches
+des professeurs de syntaxe.</p>
+
+<p class="signature">(<cite>La Grande Revue</cite>).</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>BIBLIOGRAPHIE</h2>
+
+<p class="center"><b>L'&OElig;UVRE</b></p>
+</div>
+
+<p><cite>Le C&oelig;ur innombrable</cite>, poésies, Paris, Calmann-Lévy, 1901,
+in-12.&mdash;L'<cite>Ombre des Jours</cite>, poésies, Paris, Calmann-Lévy, 1902,
+in-12.&mdash;<cite>La Nouvelle Espérance</cite>, roman, Paris, Calmann-Lévy,
+1903, in-12.&mdash;<cite>Le Visage émerveillé</cite>, roman, Paris,
+Calmann-Lévy, 1904, in-12.&mdash;<cite>La Domination</cite>, roman,
+Paris, Calmann-Lévy, 1905, in-12.&mdash;<cite>Les Eblouissements</cite>,
+poésies, Paris, Calmann-Lévy, 1907.</p>
+
+
+<p class="center"><b>A CONSULTER.</b></p>
+
+<p><em>Léon Daudet</em>, à propos de l'<cite>Ombre des Jours</cite>, Le Gaulois,
+2 juillet 1902.&mdash;<em>Emile Faguet</em>, La Revue latine, juillet 1903.&mdash;<cite>Lucien
+Corpechot</cite>, Le Soleil, 28 juin 1904.&mdash;<em>Pierre
+Hepp</em>, La Grande Revue, juin 1907.&mdash;<em>Emile Ripert</em>,
+la Revue Hebdomadaire, 13 juillet 1907.&mdash;<em>Auguste
+Dorchain</em>, les Annales politiques et littéraires, mai 1906.&mdash;<em>Maurice
+Barrès</em>, Le Figaro, 9 juillet 1904.&mdash;<em>Marcel
+Proust</em>, sur les <cite>Eblouissements</cite>, Le Figaro, 15 juin
+1907.&mdash;<em>Léon Blum</em>, l'<cite>&OElig;uvre poétique de Madame de Noailles</cite>,
+Revue de Paris, 15 janvier 1908.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span></p>
+
+<hr class="chap" />
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> <cite>Les Éblouissements</cite>, p. 211.</p>
+
+<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> <cite>Les Eblouissements</cite>, p. 253.</p>
+
+<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> <cite>Les Eblouissements</cite>, p. 302.</p>
+
+<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> <cite>L'Ombre des jours</cite>, p. 120.</p>
+
+<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> <cite>La Nouvelle Espérance</cite>, p. 33.</p>
+
+<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 16.</p>
+
+<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> Les <cite>Eblouissements</cite>, p. 311.</p>
+
+<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a> <cite>C&oelig;ur</cite>, p. 7.</p>
+
+<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 39.</p>
+
+<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10" class="label">[10]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 264.</p>
+
+<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11" class="label">[11]</a> <cite>C&oelig;ur</cite>, p. 69, id. Sur les mains <cite>Eblouissements</cite>, p. 343.</p>
+
+<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12" class="label">[12]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 162.</p>
+
+<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13" class="label">[13]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 88.</p>
+
+<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14" class="label">[14]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 67.</p>
+
+<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15" class="label">[15]</a> <cite>C&oelig;ur</cite>, p. 83.</p>
+
+<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16" class="label">[16]</a> <cite>Ombre des Jours</cite>, p. 53.</p>
+
+<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17" class="label">[17]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 100.</p>
+
+<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18" class="label">[18]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 28.</p>
+
+<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19" class="label">[19]</a> <em>Ibid.</em>, p. 129.</p>
+
+<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20" class="label">[20]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 307.</p>
+
+<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21" class="label">[21]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 130.</p>
+
+<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22" class="label">[22]</a> <cite>Ombre des Jours</cite>, p. 63.</p>
+
+<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23" class="label">[23]</a> <cite>C&oelig;ur</cite>, p. 58.</p>
+
+<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24" class="label">[24]</a> <cite>C&oelig;ur</cite>, p. 73.</p>
+
+<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25" class="label">[25]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 268.</p>
+
+<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26" class="label">[26]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 211.</p>
+
+<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27" class="label">[27]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 289.</p>
+
+<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28" class="label">[28]</a> <cite>C&oelig;ur</cite>, p. 7.</p>
+
+<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29" class="label">[29]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 211.</p>
+
+<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30" class="label">[30]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 141.</p>
+
+<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31" class="label">[31]</a> <em>Ibid.</em>, p. 81-86.</p>
+
+<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32" class="label">[32]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 91.</p>
+
+<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33" class="label">[33]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 381.</p>
+
+<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34" href="#FNanchor_34" class="label">[34]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 26.</p>
+
+<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35" href="#FNanchor_35" class="label">[35]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 311.</p>
+
+<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36" href="#FNanchor_36" class="label">[36]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 175.</p>
+
+<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37" href="#FNanchor_37" class="label">[37]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 359.</p>
+
+<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38" href="#FNanchor_38" class="label">[38]</a> <cite>Ombre des Jours</cite>, p. 124-125.</p>
+
+<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39" href="#FNanchor_39" class="label">[39]</a> <cite>Ombre des Jours</cite>, p. 156.</p>
+
+<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40" href="#FNanchor_40" class="label">[40]</a> <cite>Ombre des Jours</cite>, p. 149.</p>
+
+<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41" href="#FNanchor_41" class="label">[41]</a> <em>Ibid.</em>, p. 158.</p>
+
+<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42" href="#FNanchor_42" class="label">[42]</a> <em>Ibid.</em>, p. 160.</p>
+
+<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43" href="#FNanchor_43" class="label">[43]</a> <cite>Ombre des Jours</cite>, p. 165-166.</p>
+
+<p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44" href="#FNanchor_44" class="label">[44]</a> <cite>Ombre des Jours</cite>, p. 165.</p>
+
+<p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45" href="#FNanchor_45" class="label">[45]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 92-93.</p>
+
+<p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46" href="#FNanchor_46" class="label">[46]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 266.</p>
+
+<p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47" href="#FNanchor_47" class="label">[47]</a> <cite>Ombre des Jours</cite>, p. 170.</p>
+
+<p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48" href="#FNanchor_48" class="label">[48]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 314.</p>
+
+<p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49" href="#FNanchor_49" class="label">[49]</a> <cite>C&oelig;ur innombrable</cite>, p. 167.</p>
+
+<p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50" href="#FNanchor_50" class="label">[50]</a> &mdash; p. 171.</p>
+
+<p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51" href="#FNanchor_51" class="label">[51]</a> &mdash; p. 174.</p>
+
+<p><a name="Footnote_52" id="Footnote_52" href="#FNanchor_52" class="label">[52]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 150-179.</p>
+
+<p><a name="Footnote_53" id="Footnote_53" href="#FNanchor_53" class="label">[53]</a> <cite>Visage</cite>, p. 57.</p>
+
+<p><a name="Footnote_54" id="Footnote_54" href="#FNanchor_54" class="label">[54]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 408.</p>
+
+<p><a name="Footnote_55" id="Footnote_55" href="#FNanchor_55" class="label">[55]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 164.</p>
+
+<p><a name="Footnote_56" id="Footnote_56" href="#FNanchor_56" class="label">[56]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 57-58.</p>
+
+<p><a name="Footnote_57" id="Footnote_57" href="#FNanchor_57" class="label">[57]</a> <em>Ibid.</em>, page 27.</p>
+
+<p><a name="Footnote_58" id="Footnote_58" href="#FNanchor_58" class="label">[58]</a> <em>Ibid.</em>, p. 300.</p>
+
+<p><a name="Footnote_59" id="Footnote_59" href="#FNanchor_59" class="label">[59]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 85.</p>
+
+<p><a name="Footnote_60" id="Footnote_60" href="#FNanchor_60" class="label">[60]</a> <cite>Ombres des Jours</cite>, p. 3.</p>
+
+<p><a name="Footnote_61" id="Footnote_61" href="#FNanchor_61" class="label">[61]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 3.</p>
+
+<p><a name="Footnote_62" id="Footnote_62" href="#FNanchor_62" class="label">[62]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 52.</p>
+
+<p><a name="Footnote_63" id="Footnote_63" href="#FNanchor_63" class="label">[63]</a> <cite>Les Eblouissements</cite>, p. 362-364.</p>
+
+<p><a name="Footnote_64" id="Footnote_64" href="#FNanchor_64" class="label">[64]</a> <cite>Ombre des Jours</cite>, p. 169.</p>
+
+<p><a name="Footnote_65" id="Footnote_65" href="#FNanchor_65" class="label">[65]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 24.</p>
+
+<p><a name="Footnote_66" id="Footnote_66" href="#FNanchor_66" class="label">[66]</a> <cite>Visage</cite>, p. 193.</p>
+
+<p><a name="Footnote_67" id="Footnote_67" href="#FNanchor_67" class="label">[67]</a> <em>Ibid.</em>, p. 109.</p>
+
+<p><a name="Footnote_68" id="Footnote_68" href="#FNanchor_68" class="label">[68]</a> <em>Ibid.</em>, p. 184.</p>
+
+<p><a name="Footnote_69" id="Footnote_69" href="#FNanchor_69" class="label">[69]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 15.</p>
+
+<p><a name="Footnote_70" id="Footnote_70" href="#FNanchor_70" class="label">[70]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 229.</p>
+
+<p><a name="Footnote_71" id="Footnote_71" href="#FNanchor_71" class="label">[71]</a> <em>Ibid.</em>, p. 231.</p>
+
+<p><a name="Footnote_72" id="Footnote_72" href="#FNanchor_72" class="label">[72]</a> <em>Ibid.</em>, p. 234.</p>
+
+<p><a name="Footnote_73" id="Footnote_73" href="#FNanchor_73" class="label">[73]</a> <cite>Nouvelle Espérance</cite>, p. 305.</p>
+
+<p><a name="Footnote_74" id="Footnote_74" href="#FNanchor_74" class="label">[74]</a> <em>Ibid.</em>, p. 320.</p>
+
+<p><a name="Footnote_75" id="Footnote_75" href="#FNanchor_75" class="label">[75]</a> <cite>Visage</cite>, p. 101.</p>
+
+<p><a name="Footnote_76" id="Footnote_76" href="#FNanchor_76" class="label">[76]</a> <em>Ibid.</em>, p. 156.</p>
+
+<p><a name="Footnote_77" id="Footnote_77" href="#FNanchor_77" class="label">[77]</a> <em>Ibid.</em>, p. 47.</p>
+
+<p><a name="Footnote_78" id="Footnote_78" href="#FNanchor_78" class="label">[78]</a> <cite>Domination</cite>, p. 67.</p>
+
+<p><a name="Footnote_79" id="Footnote_79" href="#FNanchor_79" class="label">[79]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 286.</p>
+
+<p><a name="Footnote_80" id="Footnote_80" href="#FNanchor_80" class="label">[80]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 16.</p>
+
+<p><a name="Footnote_81" id="Footnote_81" href="#FNanchor_81" class="label">[81]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 385.</p>
+
+<p><a name="Footnote_82" id="Footnote_82" href="#FNanchor_82" class="label">[82]</a> <cite>Eblouissements</cite>, p. 187.</p>
+
+<p><a name="Footnote_83" id="Footnote_83" href="#FNanchor_83" class="label">[83]</a> p. 32-33.</p>
+
+ </div>
+</div>
+
+<div class="chapter">
+<h2>TABLE</h2>
+<hr class="deco" />
+<p class="subh"><span class="smcap">Texte</span></p>
+</div>
+
+<table id="toc" summary="contents">
+<tr>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td class="tdr">Pages.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Biographie de la Comtesse de Noailles, par
+ René Gillouin</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_5">5</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<th colspan="2"><span class="smcap">Opinions</span>:</th>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">De M. Maurice Barrès</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_61">61</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">De M. Léon Blum</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_63">63</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">De M. Léon Daudet</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_65">65</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">De M. Marcel Proust</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_66">66</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">De M. Emile Faguet</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_68">68</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">De M. Emile Ripert</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_68">68</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">De M. Auguste Dorchain</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_69">69</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">De M. Lucien Corpechot</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_69">69</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">De M. Pierre Hepp</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_70">70</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Bibliographie</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_71">71</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<th colspan="2"><span class="smcap">Illustrations</span>:</th>
+</tr>
+<tr>
+ <td><span class="smcap">Portrait de la Comtesse de Noailles</span>, en frontispice.</td>
+ <td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td><span class="smcap">Autographe de la Comtesse de Noailles</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_59">59</a></td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="end"><span class="smcap">Privas.&mdash;Imprimerie Lucien Volle.</span></p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La Comtesse Mathieu de Noailles, by René Gillouin
+
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+
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation information page at www.gutenberg.org
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
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+particular state visit www.gutenberg.org/donate
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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