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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44373 ***
+
+Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
+typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
+conservée et n'a pas été harmonisée.
+
+
+
+
+ OEUVRES
+ COMPLÈTES
+ DE CHAMFORT,
+ RECUEILLIES ET PUBLIÉES, AVEC UNE NOTICE HISTORIQUE
+ SUR LA VIE ET LES ÉCRITS DE L'AUTEUR,
+
+ PAR P. R. AUGUIS.
+
+ TOME CINQUIÈME.
+
+ [Illustration: logo]
+
+ PARIS,
+ CHEZ CHAUMEROT JEUNE, LIBRAIRE,
+ PALAIS-ROYAL, GALERIES DE BOIS, No 189.
+
+ 1825.
+
+
+
+
+ OEUVRES
+ COMPLÈTES
+ DE CHAMFORT.
+
+ TOME CINQUIÈME.
+
+
+
+
+ DE L'IMPRIMERIE DE DAVID,
+ RUE DU FAUBOURG POISSONNIÈRE, No 1.
+
+
+
+
+AVIS.
+
+
+L'abondance des matériaux que nous ont communiqués des personnes qui
+avaient connu Chamfort, et qui pouvaient donner des renseignemens
+précis sur ses travaux littéraires, nous a mis dans la nécessité
+d'ajouter un cinquième volume au recueil de ses OEuvres: nous nous
+plaisons à croire que les Souscripteurs trouveront dans l'intérêt des
+pièces dont ce volume est composé, un ample dédommagement, et nous
+sauront même quelque gré des soins que nous avons pris de ne rien
+omettre de ce que nous avons pu nous procurer du portefeuille de
+Chamfort, tombé après sa mort en des mains trop discrètes.
+
+
+
+
+OEUVRES
+
+COMPLÈTES
+
+DE CHAMFORT.
+
+
+
+
+ESSAI
+
+D'UN COMMENTAIRE SUR RACINE.
+
+NOTES SUR ESTHER.
+
+ Tale tuum carmen nobis, divine poëta,
+ Quale sopor fessis in gramine quale per æstum
+ Dulcis aquæ saliente sitim restinguere rivo.
+
+ VIRG. _Ecl._ v.
+
+
+Racine n'est pas seulement du nombre de ces auteurs que tout le monde
+connaît; mais il est encore du très-petit nombre de ceux que tout le
+monde sait par cœur. Qu'est-ce donc que des _Observations sur
+Esther_, dira-t-on d'abord? Qui n'a pas commenté Racine? Sont-ce les
+beautés de cette tragédie que vous voulez faire admirer? Fiez-vous en
+à Racine lui-même; le langage du cœur est celui qui s'entend le plus
+facilement, et que l'on explique le plus mal. Sont-ce ses défauts que
+vous voulez nous faire remarquer? mais il n'y en a pas dans le style,
+et tout le monde sait que le plan n'en est point parfait. Oui, sans
+doute, et je conviens de toutes ces vérités. Je suis loin de cette
+orgueilleuse folie de quelques auteurs inconnus, qui viennent nous
+éblouir tout à coup, sans ménagement pour la faiblesse de nos yeux, de
+ces torrens de lumières inattendues, en nous apprenant qu'Homère
+n'avait pas de génie, que Boileau était un pauvre auteur, et que
+Rousseau manquait d'imagination. Elancés dans la sphère de ces
+Erostrates modernes, nous nous trouvons en effet, pour quelques
+instans, dans une espèce d'aveuglement. C'est parce que l'obscurité
+nous environne: telles ne sont point mes erreurs; j'aime à lire
+Racine, je le lis souvent, et je viens répéter avec ses admirateurs: O
+Racine! celui-là n'aura point d'oreilles, que ta douce mélodie
+n'enchantera pas; celui-là n'aura point d'âme, que tes vers ne
+toucheront pas; celui-là n'aura pas d'imagination, que la tienne
+n'échauffera pas! Mais où trouver quelqu'un d'assez malheureux pour
+être privé de toutes ces facultés? où donc trouver un détracteur de
+Racine?
+
+Voilà ce que tout le monde a pensé, ce que bien des gens ont écrit,
+et ce que je viens écrire encore. Mes idées pourront souvent être déjà
+connues, j'en conviens; je serais même fâché de n'en avoir que de
+neuves sur Racine. Depuis quelque temps, tout ce qui est neuf en
+littérature (comme en bien d'autres genres), est si extravagant! J'ai
+voulu seulement entrer dans le temple où l'on adore ce dieu de
+l'harmonie; et dès que j'y suis entré, ai-je pu me refuser au plaisir
+de brûler un grain d'encens sur son autel? D'ailleurs, il est si doux
+de parler de tout ce qui nous procure des jouissances agréables, que
+cette raison seule peut me servir d'excuse.
+
+Mon intention n'est point d'analyser rigoureusement le plan, ni
+d'entrer dans de grands détails sur toutes les parties de cet ouvrage.
+Tout cela a été fait de nos jours par un auteur[1] qui, dans cette
+partie, n'a plus rien laissé à faire. Mes remarques portent sur de
+très-petits défauts de style; sur quelques vers durs, uniquement
+remarquables, parce qu'ils sont dans Racine; le plus souvent sur les
+divers genres de beautés qu'offre la seule tragédie d'_Esther_; enfin,
+sur ces hardiesses d'expressions si naturellement enchassées, que
+souvent elles échappent à beaucoup de lecteurs égarés au milieu d'un
+parterre émaillé des plus belles fleurs du printemps; j'en ai cueilli
+quelques-unes des plus agréables. J'ai osé arracher le très-petit
+nombre de celles qui me paraissaient pouvoir blesser la vue.
+
+ [1] M. de La Harpe, dans l'excellent _Cours de Littérature_ qu'il
+ a lu au Lycée.
+
+_Esther_ sera toujours un monument mémorable de la force du génie.
+Douze ans d'inertie devaient sans doute faire croire que l'auteur
+d'_Andromaque_ aurait oublié ces accords magiques dont il avait su
+enchanter jadis. Mais il eut à peine repris la lyre, que les sons les
+plus doux s'empressèrent de renaître sous ses doigts. Tel fut pour moi
+le prestige de la main savante de Racine, que j'avais lu vingt fois
+_Esther_, avant de m'apercevoir de l'odieux de certaines parties de
+son rôle; elle m'avait intéressé à ses malheurs, à sa séparation
+d'avec Elise, à sa nation persécutée; je l'admirai sur tout, je
+tremblai pour elle, lorsqu'excitée par les discours de Mardochée, elle
+se décide à braver la mort en allant trouver Assuérus. Qui ne
+frémirait au moment où ce roi prononce d'un air farouche:
+
+ ... Sans mon ordre on porte ici ses pas!
+ Quel mortel insolent vient chercher le trépas?
+ Gardes... C'est vous, Esther? quoi! sans être attendue?
+
+Esther tombe entre les bras de ses femmes:
+
+ Mes filles, soutenez votre reine éperdue.
+ Je me meurs.....
+
+Quel spectacle! mais Assuérus répond aussitôt:
+
+ Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frère?
+ Est-ce pour vous qu'est fait un ordre si sévère?
+ Vivez. Le sceptre d'or que vous tend cette main,
+ Pour vous, de ma clémence est un signe certain.
+
+Mais quelle sensation délicieuse, surtout lorsqu'Esther, revenant un
+peu à elle-même, répond par ces deux vers d'une harmonie
+enchanteresse!
+
+ Quelle voix salutaire ordonne que je vive,
+ Et rappelle en mon sein mon âme fugitive?
+
+Je sens alors que mon âme est touchée, mon oreille est enchantée, mes
+sens sont ravis; Esther s'empare de toutes mes affections. Je n'ai pu
+être rassuré par l'idée qu'une maîtresse peut toujours croire à la
+clémence de son amant, parce que j'ai vu que cette idée n'était entrée
+pour rien dans la démarche d'Esther. D'ailleurs, elle est encore sous
+mes yeux; je la vois pâle, éperdue, à demi morte; et je ne doute plus
+que, victime dévouée, elle ne marchât en holocauste pour son dieu et
+sa nation. J'épouse tous ses sentimens; sa passion me pénètre; je
+tremble encore pour les jours de Mardochée; et l'impie Aman me paraît
+alors indigne de toute pitié. Voilà l'effet de la magie de Racine, qui
+sentait le défaut de son plan; mais le prestige tombe aux yeux plus
+calmes de la raison; et celui qui avait admiré, dans la jeune reine,
+le dangereux courage de braver les ordres d'un despote pour sauver sa
+patrie, voudrait pouvoir encore admirer en elle la clémence. Je ne
+connais pas de plus belles scènes dans Esther, ni qui frappe plus
+vivement l'imagination, que celle-là. Rien de si touchant que de voir
+ce roi si sévère, si terrible, qui, le moment d'auparavant, tenait un
+langage si effrayant, prendre celui de l'aménité et de la douceur, et
+s'efforcer de rassurer son esclave tremblante. C'est dans de pareilles
+scènes que l'on voit, suivant l'excellente remarque de M. de La Harpe,
+combien la vérité historique des mœurs est toujours observée par
+Racine[2]. Un autre que ce grand poëte eût peut-être mis:
+
+ Que craignez vous, Esther? suis-je pas votre époux?
+
+Racine a mis _votre frère_; et d'un seul mot, il nous a initiés dans
+les mœurs étrangères. Et puis quels vers!
+
+ Seigneur, je n'ai jamais contemplé qu'avec crainte
+ L'auguste majesté sur votre front empreinte.
+ Jugez combien ce front, irrité contre moi,
+ Dans mon âme troublée a dû jeter d'effroi.
+ Sur ce trône sacré qu'environne la foudre,
+ J'ai cru vous voir tout prêt à me réduire en poudre:
+ Hélas! sans frissonner, quel cœur audacieux
+ Soutiendrait les éclairs qui partaient de vos yeux?
+ Ainsi du dieu vivant la colère étincelle.....
+
+Quelle majesté dans cette diction! quelle suite d'images sublimes! et
+combien tout le morceau est imprégné de cette terreur profonde que
+devait éprouver Esther, lorsqu'elle est tombée entre les bras de ses
+femmes! Nous avons été frappés de sa frayeur; mais lorsqu'elle parle,
+cette frayeur nous pénètre nous-mêmes. Remarquons aussi combien il est
+hardi de dire un front irrité; et comme ces belles figures de la
+foudre qui environne le trône, et des éclairs qui partaient des yeux,
+amènent parfaitement cette comparaison qui termine ce beau morceau:
+
+ Ainsi du dieu vivant la colère étincelle...
+
+ [2] Voyez la note 6 de l'_Eloge de Racine_, par M. de La Harpe.
+
+Si quelque chose peut être mis à côté de cette belle scène, c'est le
+livre même d'_Esther_ dans la Bible. D'un côté, on voit toute la pompe
+et tout l'éclat dont la poésie est susceptible; de l'autre, cette
+simplicité sublime, qui étonne et qui pénètre si vivement. Voyez comme
+Assuérus est dépeint sur son trône:
+
+ «Ingressa igitur cuncta per ordinem ostia stetit contra regem,
+ ubi ille residebat super solium regni sui, indutus vestibus
+ regiis, auroque fulgens et pretiosis lapidibus, eratque
+ terribilis aspectu. Cumque elevasset faciem, et ardentibus oculis
+ furorem pectoris indicasset, regina corruit, et in pallorem
+ colore mutato, lassum super ancillulam reclinavit caput.»
+
+Y a-t-il rien de si touchant que cette image _lassum caput reclinavit_
+(reposa sa tête fatiguée)? et de plus fort que: _cumque ardentibus
+oculis furorem pectoris indicasset?_
+
+Enfin, le langage de Racine est-il plus doux que cet entretien?
+
+ «Quid habes, Esther? Ego sum frater tuus, noli metuere. Non
+ morieris: non enim pro te, sed pro omnibus hæc lex constituta
+ est. Accede igitur et tange sceptrum.
+
+ Cumque illa reticeret, tulit auream virgam et posuit super collum
+ ejus, et osculatus est eam, et ait: cur mihi non loqueris?
+
+ Quæ respondit: Vidi te, Domine, quasi angelum Dei, et conturbatum
+ est cor meum præ timore gloriæ tuæ. Valdè enim mirabilis es,
+ Domine, et facies tua plena est gratiarum.
+
+ Cumque loqueretur, rursùs corruit, et pœnè exanimata est. Rex
+ autem turbabatur, etc.
+
+Je l'avouerai, ce dialogue me plaît peut-être encore plus que celui de
+Racine; il me pénètre davantage; après l'avoir lu, je suis plus
+attendri, plus ému. Que de sentimens dans cette seule interrogation:
+_cur mihi non loqueris?_ et quelle image sublime dans cette réponse
+d'Esther: _vidi te, Domine, quasi angelum Dei, etc._ Disons aussi que
+la haute poésie n'est peut-être pas susceptible de cette extrême
+simplicité, qui fait tout le charme du morceau que nous venons de
+voir; et que si Racine est moins touchant (ce dont tout le monde
+pourrait encore ne pas convenir), il le rachète bien par la force de
+son expression et la beauté de ses images. D'ailleurs, il est
+impossible de rendre mieux, ni plus fidèlement que notre poète, toute
+la première partie de ce dialogue. Le latin dit: _Quid habes, Esther?
+Ego sum frater tuus, noli metuere._ Et Racine:
+
+ Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frère?
+
+Et l'image de la colère de Dieu, substituée à celle de l'ange dans la
+bouche d'Esther, par le développement que le poète lui a donné,
+acquiert aussi cette supériorité de force que toute la scène française
+a sur l'expression naïve du livre sacré. C'est une chose digne de
+remarque que de voir combien Racine, même dans les détails de son
+plan, s'est peu écarté de la _Bible_. Presque toutes les scènes
+principales en sont tirées, comme celle où Esther adresse sa prière à
+Dieu, celle d'Assuérus que l'on vient de voir, celle d'Assuérus avec
+Asaph, celle où la reine divulgue le secret de sa naissance, etc. Ces
+entraves, que Racine a mises à son imagination, n'ont fait qu'ajouter
+à sa gloire par le mérite de la difficulté vaincue, et ont donné aux
+poètes un modèle de la manière de traiter des sujets très-connus.
+
+Quel dommage que le défaut principal que nous avons indiqué dans le
+caractère d'Esther, nous empêche aussi de nous livrer à toute
+l'admiration qu'inspire la scène où se développe l'action de la
+pièce, par la chûte d'Aman! Nous sommes fâchés de voir Esther parler
+si éloquemment, lorsque nous voyons que, non contente de servir son
+peuple, elle veut encore satisfaire son propre ressentiment.
+Cependant, ce morceau pour la diction étant un des plus beaux de cette
+tragédie, je ne puis me refuser au plaisir d'en transcrire ici
+quelques endroits.
+
+ Ce Dieu, maître absolu de la terre et des cieux,
+ N'est point tel que l'erreur le figure à vos yeux.
+ L'Éternel est son nom, le monde est son ouvrage:
+ Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage,
+ Juge tous les mortels avec d'égales lois,
+ Et du haut de son trône interroge les rois.
+
+Ces vers sont d'une perfection où peut-être l'on n'atteindra jamais.
+On a toujours aimé à voir deux grands génies lutter ensemble dans les
+mêmes sujets; et ces sortes de parallèles, lorsque ce n'est point la
+prévention qui les a faits, ont toujours tourné au profit du goût.
+C'est pourquoi je rapporterai ici quelques strophes sur Dieu, tirées
+d'une ode de J.-B. Rousseau.
+
+ Les Cieux instruisent la terre
+ A révérer leur auteur:
+ Tout ce que leur globe enserre
+ Célèbre un dieu créateur.
+ Quel plus sublime cantique
+ Que ce concert magnifique
+ De tous les célestes corps!
+ Quelle grandeur infinie,
+ Quelle divine harmonie
+ Résultent de leurs accords!
+
+ De sa puissance immortelle,
+ Tout parle, tout instruit:
+ Le jour au jour la révèle;
+ La nuit l'annonce à la nuit.
+ Ce grand et superbe ouvrage
+ N'est point pour l'homme un langage
+ Obscur et mystérieux;
+ Son adorable structure
+ Est la voix de la nature
+ Qui se fait entendre aux yeux.
+
+ (ODE II, liv. Ier).
+
+Un troisième auteur, célèbre aussi, a traité le même sujet, et l'on a
+voulu le comparer aux deux autres; c'est pourquoi j'en parle ici.
+Voltaire a dit, dans sa _Henriade_:
+
+ Au-delà de leur cours, et loin dans cet espace,
+ Où la matière nage, et que Dieu seul embrasse,
+ Sont des soleils sans nombre et des mondes sans fin;
+ Dans cet abîme immense, il leur ouvre un chemin.
+ Par-delà tous ces cieux, le Dieu des cieux réside.
+
+On sent combien ces vers sont faibles, même le dernier, qui est gâté
+par le terme prosaïque de _par-delà_. D'ailleurs, les _au-delà_,
+_loin_, _par-delà_, qui disent toujours la même chose, font un mauvais
+effet, ainsi que la conjonction _et_ qui commence les seconds
+hémistiches des trois premiers vers; enfin, les relatifs _où_, _que_
+et le _dans_ du quatrième vers, embarrassent la marche, et jettent
+dans ce morceau une lenteur insupportable. Racine dit tout de suite:
+
+ L'Éternel est son nom, le monde est son ouvrage.
+
+Et Rousseau, non moins vîte:
+
+ De sa puissance éternelle,
+ Tout parle, tout instruit.
+
+Précision, justesse, beauté d'expression, tout se trouve dans ces
+vers. L'imagination, frappée de coups précipités, n'a pas le temps de
+se refroidir, et reste étonnée.
+
+On ne peut s'empêcher, en parlant de descriptions poétiques de la
+grandeur de Dieu, de citer les vers que Racine le fils a faits sur ce
+sujet, dans son _Poème sur la Grâce_. On y remarque ces trois vers,
+qui ne sont pas indignes du nom qu'il portait:
+
+ Il vole sur les vents, il s'assied sur les cieux;
+ Il a dit à la mer: Brise-toi sur la rive;
+ Et dans son lit étroit, la mer reste captive.
+
+Le reste du morceau est d'une diction un peu faible.
+
+En continuant la tirade d'Esther, que j'ai commencé à citer, on
+trouve encore deux beaux morceaux contre lesquels J. B. Rousseau
+semble avoir voulu lutter. Je ne crois pas sortir de mon sujet,
+lorsque j'en rapproche tout ce qui peut y ressembler: c'est un moyen
+plus sûr d'en faire ressortir les beautés, et de les mieux apprécier.
+Citons les deux auteurs.
+
+ Mais, pour punir enfin nos maîtres à leur tour,
+ Dieu fit choix de Cyrus avant qu'il vît le jour,
+ L'appela par son nom, le promit à la terre,
+ Le fit naître, et soudain l'arma de son tonnerre,
+ Brisa les fiers remparts et les portes d'airain,
+ Mit des superbes rois la dépouille en sa main,
+ De son temple détruit vengea sur eux l'injure.
+ Babylone paya nos pleurs avec usure.
+ Cyrus, par lui vainqueur, publia ses bienfaits,
+ Regarda notre peuple avec des yeux de paix,
+ Nous rendit et nos lois et nos fêtes divines;
+ Et le temple déjà sortait de ses ruines.
+ Mais, de ce roi si sage héritier insensé,
+ Son fils interrompit l'ouvrage commencé,
+ Fut sourd à nos douleurs. Dieu rejeta sa race,
+ Le retrancha lui-même, et vous mit à sa place.
+
+Tout le monde sent la beauté de ces vers. Combien cette coupe est
+heureuse!
+
+ L'appela par son nom, le promit à la terre,
+ Le fit naître, et soudain, etc.
+
+C'est là le grand art du poète, et que Virgile possède si éminemment.
+La monotonie, qui, je crois, est naturelle à la poésie française en
+général, par le peu d'inversions qu'elle peut se permettre, et en
+particulier aux vers alexandrins, à cause de la rigueur avec laquelle
+la suspension de l'hémistiche est observée, rend infiniment précieuses
+toutes ces tournures qui brisent les vers, sans offenser l'oreille[3].
+
+ [3] M. l'abbé Delille est un des poètes français qui ont le
+ mieux connu cet art de varier la forme des vers alexandrins, et
+ de se soustraire à leur marche traînante. Ses _Géorgiques_ et son
+ poème _des Jardins_ offrent des morceaux où ce genre de beauté
+ est porté à son plus haut degré de perfection. Les ouvrages de
+ cet écrivain seront toujours du nombre de ceux que tout homme qui
+ se destine aux muses associera à ses études de Racine et de J. B.
+ Rousseau, parce qu'il est, comme eux, un des poètes les plus
+ parfaits de la langue.
+
+J. B. Rousseau, dans son _Ode aux Princes chrétiens_, fait le tableau
+suivant:
+
+ La Palestine enfin, après tant de ravages,
+ Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages
+ Dans le vague des airs fuir devant l'Aquilon;
+ Et des vents du midi la dévorante haleine
+ N'a consumé qu'à peine
+ Leurs ossemens blanchis dans les champs d'Ascalon.
+
+ De ses temples détruits et cachés sous les herbes,
+ Sion vit relever ses portiques superbes,
+ De notre délivrance auguste monument:
+ Et d'un nouveau David la valeur noble et sainte
+ Semblait, dans leur enceinte,
+ D'un royaume éternel jeter les fondemens.
+
+ Mais chez ses successeurs, la discorde insolente,
+ Allumant le flambeau d'une guerre sanglante,
+ Énerva leur puissance en corrompant leurs mœurs;
+ Et le ciel irrité, ressuscitant l'audace
+ D'une coupable race,
+ Se servit des vaincus pour punir les vainqueurs.
+
+Voilà deux modèles de narration poétique. Enfin, voyons encore ces
+deux maîtres exprimant une même idée; et puis nous chercherons à faire
+un parallèle entr'eux.
+
+Esther, toujours dans le morceau que nous avons cité, dit:
+
+ Ciel! verra-t-on toujours, par de cruels esprits,
+ Des princes les plus doux l'oreille environnée,
+ Et du bonheur public la source empoisonnée, etc.
+
+Rousseau, dans l'_Ode sur la mort du prince de Conti_, fait usage de
+la même figure, en parlant de la flatterie:
+
+ Le pauvre est à couvert de ses ruses obliques;
+ Orgueilleuse, elle suit la pourpre et les faisceaux;
+ Serpent contagieux, qui des sources publiques
+ Empoisonne les eaux.
+
+Un homme vraiment touché des beautés de la poésie, ne pourra, je
+crois, jamais donner la préférence à l'un des deux auteurs sur
+l'autre, dans les morceaux que nous avons comparés. Tout ce que l'on
+peut faire, c'est, il me semble, d'assigner le caractère propre de
+chacun d'eux. En général, on peut remarquer qu'il y a un luxe de
+poésie plus grand dans Rousseau, plus de hardiesse dans son
+expression, une marche plus décidée. Rien de beau comme cette
+comparaison:
+
+ La Palestine enfin, après tant de ravages,
+ Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages
+ Dans le vague des airs fuir devant l'Aquilon, etc.
+
+Et quelle grandeur dans cette idée!
+
+ ..... Semblait dans leur enceinte,
+ D'un royaume éternel jeter les fondemens.
+
+Dans Racine, règne une majesté plus noble et plus calme, une harmonie
+peut-être plus mélodieuse, plus soutenue. Quelle superbe image dans ce
+seul vers!
+
+ Et le temple déjà sortait de ses ruines.
+
+Que résulte-t-il de ce que nous disons? c'est qu'en parlant des deux
+auteurs, nous avons caractérisé presque le style propre des genres
+dans lesquels ils ont écrit. Esther, parlant à Assuérus, est plus
+pressée d'exposer le sujet de sa plainte, et n'a pas le temps
+d'accumuler des comparaisons; mais le poète lyrique, livré tout entier
+à son enthousiasme, s'abandonne à tous les écarts de l'imagination, et
+passe d'une idée à l'autre, à mesure que la ressemblance des objets
+qui l'environnent, avec son sujet principal, vient les offrir à son
+esprit. Aussi, en développant les mêmes idées, Racine et Rousseau
+n'ont rien dans leurs vers qui se ressemble; et c'est pourquoi tous
+deux ils ont acquis la perfection.
+
+Lorsqu'on étudie beaucoup ces deux grands écrivains, on voit combien
+ils sont nourris de la lecture des livres saints, ces véritables
+dépôts de la plus haute poésie. Rien ne peut élever l'imagination
+comme la lecture fréquente de ces ouvrages. Quelle beauté dans _les
+Cantiques de Salomon_ et dans les _Psaumes de David_! Quelle verve
+brûlante dans le prophète Isaïe! et quelle touchante simplicité dans
+l'_Evangile_! Là, les idées, dans leur marche fière, n'ont pas besoin,
+pour étonner, de se revêtir de l'éclat emprunté des paroles, ni de
+l'arrangement mécanique des mots; mais belles de leur propre beauté,
+elles se présentent toujours seules et n'en paraissent que plus
+sublimes. C'est là que le style s'habitue à une concision énergique,
+et l'écrivain à resserrer son expression à proportion que son idée
+s'agrandit; il n'est aucun genre de beauté dont ces livres ne nous
+offrent des modèles que l'on n'a point encore égalés. Rien, dans
+aucune langue, est-il exprimé d'une manière plus touchante que ce
+verset de l'évangéliste Mathieu:
+
+ «Vox in Ramâ audita est; ploratus, et ululatus multus: Rachel
+ plorans filios suos, et noluit consolari, quia non sunt.»
+
+Et dans la Bible, ces mots d'un jeune prince, qui, condamné à la mort
+pour avoir transgressé la loi, en goûtant d'un peu de miel, dit en
+expirant:
+
+ »Gustans, gustavi paululùm mellis, in summitate virgæ, et ecce
+ morior.»
+
+Qu'on lise la première olympique adressée à Hiéron, ou quelques-unes
+des belles odes d'Horace, comme celle à Drusus; y trouvera-t-on plus
+de feu et de poésie que dans les morceaux suivans, tirés au hasard
+d'Isaïe:
+
+ «Nisi Dominus exercituum reliquisset nobis semen, quasi Sodoma
+ fuissemus, et quasi Gomorrha, similes essemus.
+
+ »Audite verbum Domini, principes Sodomorum, percipite auribus
+ legem Dei nostri, populus Gomorrhae.
+
+ »Quæ mihi multitudinem victimarum vestrarum, dicit Dominus!
+ plenus sum. Holocaustæ arietum et adipem pinguium et sanguinem
+ vitulorum, et agnorum et hircorum nolui.
+
+ »Ne offeratis ultrà sacrificium frustrà: incensum. Abominatio est
+ mihi. Neomeniam et sabbatum, et festivitates alias non feram;
+ iniqui sunt cætus vestri.
+
+ »Et cum extenderitis manus vestras, avertam oculos meos à vobis;
+ et cum multiplicaveritis orationem, non exaudiam: manus enim
+ vestræ sanguine plenæ sunt.
+
+ »Lavamini, mundi estote, auferte malum cogitationum vestrarum ab
+ oculis meis: quiescite agere perversè.»
+
+Quel mouvement dans toutes ces tournures: _Audite, quo mihi, ne
+offeratis, lavamini!_ Et quel feu dans la seconde strophe! Le prophète
+s'est à peine donné le temps de dire: nous serions comme les habitans
+de Sodome et de Gomorrhe; qu'emporté par son indignation, dès la
+phrase suivante, il les traite de princes de Sodome, de peuple de
+Gomorrhe; voilà la véritable marche lyrique. Enfin, quelle image plus
+belle peut montrer combien Dieu pénètre profondément dans le fond de
+notre âme, que celle-ci: _Auferte malum cogitationum vestrarum ab
+oculis meis_.
+
+ Éloignez de mes yeux vos coupables pensées.
+
+Rousseau, dans ses Odes sacrées, a fait connaître David; et tout le
+monde est à portée de juger combien il est rempli de traits du plus
+grand sublime; c'est pourquoi je n'en citerai rien. Mais, disons en
+passant, avec Klopstock[4], ce rival unique que l'Europe ait à opposer
+à Milton: «Qu'il ne suffit pas, pour un auteur qui travaille dans le
+genre sacré, d'avoir profondément étudié la religion, qu'il faut
+encore qu'elle ait formé son âme de cette main ferme, que l'homme de
+probité sait si bien reconnaître.» Cette pensée d'un homme de génie
+étranger est peut-être la plus grande réfutation des inculpations
+atroces faites au Pindare moderne.
+
+ [4] Voyez son _Essai sur la Poésie sacrée_, à la tête de son
+ sublime poème du _Messie_.
+
+On s'est plu souvent à comparer Racine, comme poète, à J.-B. Rousseau.
+Je n'ai jamais bien démêlé les motifs de ceux qui travaillaient à
+acquérir au premier une réputation à laquelle il paraît n'avoir jamais
+prétendu; car on n'est pas un lyrique, pour avoir fait quelques
+chœurs de tragédie; encore moins l'est-on assez pour être mis à côté
+de l'auteur des _Odes à la fortune_, _au comte du Luc_, _au prince
+Eugène_, et de vingt autres non moins belles. J'ai vu seulement que
+ces parallèles avaient souvent servi de prétexte pour tâcher de
+rabaisser ce Rousseau, si beau dans ses ouvrages, si ferme dans ses
+malheurs.
+
+Comparons, par exemple, les stances sur la calomnie, qui se trouvent
+dans l'un des chœurs _d'Esther_, avec l'ode de Rousseau sur le même
+sujet:
+
+ Rois, chassez la calomnie;
+ Ses criminels attentats,
+ Des plus paisibles états
+ Troublent l'heureuse harmonie.
+
+ Sa fureur, de sang avide,
+ Poursuit partout l'innocent.
+ Rois, prenez soin de l'absent
+ Contre sa langue homicide.
+
+ De se montrer si farouche,
+ Craignez la feinte douceur:
+ La vengeance est dans son cœur,
+ Et la pitié dans sa bouche.
+
+ La fraude adroite et subtile,
+ Sème de fleurs son chemin:
+ Mais sur ses pas vient enfin
+ Le repentir inutile.
+
+Ces vers sont certainement fort beaux. Il y a de la force dans
+ceux-ci:
+
+ Sa fureur, de sang avide,
+ Poursuit partout l'innocent, etc.
+
+Ainsi que dans les deux vers suivans:
+
+ La vengeance est dans son cœur,
+ Et la pitié dans sa bouche.
+
+quoiqu'il eût fallu peut-être tâcher de renverser les deux vers, afin
+de réserver le trait le plus fort pour le dernier.
+
+Mais écoutons Rousseau:
+
+ O Dieu, qui punis les outrages
+ Que reçoit l'humble vérité,
+ Venge-toi... détruis les ouvrages
+ De ces lèvres d'iniquité;
+ Et confonds cet homme parjure,
+ Dont la bouche non moins impure,
+ Publie avec légèreté
+ Les mensonges que l'imposture
+ Invente avec malignité.
+
+ Quel rempart, quelle autre barrière
+ Pourra défendre l'innocent,
+ Contre la fraude meurtrière
+ De l'impie adroit et puissant!
+ Sa langue aux feintes préparée,
+ Ressemble à la flèche acérée
+ Qui part et frappe en un moment:
+ C'est un feu léger dès l'entrée,
+ Que suit un long embrâsement.
+
+ (ODE XII, liv. Ier).
+
+Assurément, il y a bien plus de force et de poésie dans ces strophes
+de J.-B. Rousseau; l'expression de _lèvres d'iniquité_, est une de ces
+expressions créées par le génie. Quelle énergie dans ces vers:
+
+ Sa langue aux feintes préparée,
+ Ressemble à la flèche acérée
+ Qui part et frappe en un moment.
+
+Et la belle image qui termine cette strophe, est rendue avec une
+élégance et une concision étonnantes.
+
+Il est bien inconcevable que M. l'abbé Batteux, pour prouver que le
+moelleux manquait à Rousseau, ne se soit jamais avisé de comparer
+qu'un morceau de celui-ci avec Racine, où c'est Racine qui précisément
+a tout l'avantage de la force, et Rousseau celui du moelleux. C'est
+être bien malheureux dans son choix. Nous lisons, dans les _Principes
+de la littérature_, ou _Traité de la poésie_ _lyrique_[5], qu'on
+compare (ce qui pour le coup n'est ni moelleux, ni harmonieux) l'ode
+qui commence par ces mots:
+
+ J'ai vu mes tristes journées,
+
+qui est sans contredit celle où il y a le plus de moelleux, avec le
+chœur _d'Esther_:
+
+ Pleurons et gémissons.
+
+C'est le même sentiment qui règne dans l'un et dans l'autre morceau.
+Il ne sera point difficile de le sentir, il faut comprendre ce que
+vous voulez dire. J'avoue que, pour moi, je n'y entends rien. Quelle
+comparaison y a-t-il à faire entre les paroles d'un convalescent qui
+parle de son mal, et les gémissemens d'une troupe de femmes qui sont
+près d'être égorgées, ainsi que toute leur nation? Je n'ai jamais vu
+de sentimens qui se ressemblassent moins; encore si ces femmes étaient
+déjà sauvées, le sentiment aurait au moins cette ressemblance que,
+dans les deux morceaux, il serait question d'un danger passé; mais il
+n'y a rien de cela. Dans Rousseau, celui qui parle exprime sa joie,
+parce qu'il n'a plus rien à craindre; et dans Racine, au contraire,
+ses femmes ont tout à craindre, puisqu'elles sont des victimes sur
+lesquelles le couteau est levé, et qui s'attendent à tout moment à
+être frappées. Mais enfin, puisque M. l'abbé Batteux veut qu'on
+compare, comparons et mettons nos lecteurs à portée de juger
+sur-le-champ. Racine dit:
+
+ Quel carnage de toutes parts!
+ On égorge à la fois les enfans, les vieillards,
+ Et la sœur et le frère,
+ Et la fille et la mère,
+ Le fils dans les bras de son père!
+ Que de corps entassés, que de membres épars,
+ Privés de sépulture,
+ Grand Dieu! tes saints sont la pâture
+ Des tigres et des léopards!
+
+ [5] Tom. III, pag. 272.
+
+J'ai beau chercher dans l'Ode de Rousseau rien qui ressemble à cet
+endroit, je n'y trouve que les vers suivans, qui sont remplis de cette
+mélancolie douce, si naturelle au convalescent échappé d'une grande
+maladie, et qui se rappelle le danger qu'il a couru:
+
+ J'ai vu mes tristes journées
+ Décliner vers leur penchant;
+ Au midi de mes années,
+ Je touchais à mon couchant;
+ La mort déployant ses ailes,
+ Couvrait d'ombres éternelles
+ La clarté dont je jouis;
+ Et dans cette nuit funeste,
+ Je cherchais en vain le reste
+ De mes jours évanouis.
+
+ (Ode XV, liv. Ier)
+
+Mais voyons encore plus loin, peut-être comprendrons-nous ce que veut
+dire M. l'abbé Batteux. Je trouve dans le chœur _d'Esther_:
+
+ Arme-toi, viens nous défendre;
+ Descends tel qu'autrefois la mer te vit descendre;
+ Que les méchans apprennent aujourd'hui
+ A craindre ta colère;
+ Qu'ils soient comme la poudre et la paille légère,
+ Que le vent chasse devant lui.
+
+Il n'y a rien non plus de tout cela dans l'Ode de Rousseau. J'y lis la
+strophe suivante, écrite toujours avec le même moelleux, et cette même
+harmonie que la première.
+
+ Mais ceux qui, de sa menace,
+ Comme moi, sont rachetés,
+ Annonceront à leur race
+ Vos célestes vérités.
+ J'irai, Seigneur, dans vos temples,
+ Réchauffer, par mes exemples,
+ Les mortels les plus glacés;
+ Et vous offrant mon hommage,
+ Leur montrer l'unique usage
+ Des jours que vous leur laissez.
+
+C'est assurément être doué d'une manière de voir bien étrange, que de
+trouver, dans ces morceaux, de quoi faire un parallèle, et de nous
+citer ce chœur _d'Esther_, pour preuve de moelleux dans le style.
+Mais il n'y en a pas, car jamais moelleux n'eût été plus mal placé;
+c'était de la force qu'il fallait, et c'est bien ce que Racine a
+senti. Aussi voyons-nous qu'autant Rousseau, dans ses vers, est ici
+doux, harmonieux, touchant, autant Racine est mâle, vigoureux et ferme
+dans ses descriptions. Cependant, comme on est toujours conséquent,
+même dans ses erreurs, M. l'abbé Batteux finit par nous dire avec
+élégance: «On verra (après cette judicieuse comparaison faite) que si
+M. Rousseau a eu un grand nombre des parties nécessaires pour former
+les grands lyriques, il y en a quelques-unes qu'il n'a pas eues, ou
+qu'il n'a eues que dans un degré ordinaire.»
+
+Voilà assurément un morceau d'une logique et d'une littérature bien
+parfaites.
+
+Mais revenons aux strophes de nos deux auteurs _sur la flatterie_, que
+j'ai citées et qui sont un peu plus susceptibles de comparaison.
+Conclurai-je de ce que celles de Rousseau sont supérieures, qu'il
+était plus grand lyrique? J'avoue que je le crois depuis long-temps;
+et les _Cantiques_ de Racine comparés aux _Odes sacrées_ de Rousseau
+me le prouveraient assez: mais ce n'est jamais par les parallèles de
+morceaux tirés des chœurs, avec des odes, que je voudrais me décider
+à porter ce jugement. Les deux auteurs sont toujours dans des
+positions différentes; et s'ils ont quelquefois les mêmes sentimens ou
+les mêmes idées à traiter, les personnages qu'ils ont à faire parler
+sont bien différens; et par la manière dont ils modifient leur style,
+ils détruisent toute possibilité de comparaison. Ici, par exemple,
+l'un fait parler de jeunes filles, l'autre parle en son propre nom. Il
+eût été du dernier ridicule que leur langage fût le même; d'ailleurs,
+l'on s'exprime toujours d'une manière plus énergique, lorsqu'on se
+plaint d'un vice qui nous opprime seuls, que quand on parle de ce vice
+en général, ou que l'on est plusieurs ensemble victimes de ses effets.
+J'en reviendrai donc à dire encore qu'ils ont parfaitement fait tous
+deux, mais qu'il faut bien se garder de les comparer. Cependant, nous
+lisons, dans certaine brochure de Voltaire, intitulée _Eloge de
+Crébillon_, où pourtant personne n'est loué, excepté Voltaire
+lui-même, que les chœurs d'_Athalie_ et d'_Esther_, sont tout ce que
+les Français ont de plus parfait dans le genre lyrique. Cela est un
+peu difficile à croire, quand on a lu les _Odes sacrées_ VII et VIII,
+l'_Ode au comte du Luc_, celle _au prince de Vendôme sur son retour de
+Malte_, et l'_Epode_ de J.-B. Rousseau, qui peut seule être regardée
+comme un des plus beaux poèmes de la langue française. D'ailleurs,
+serait-il juste, si ce même Rousseau eût laissé deux ou trois scènes
+de tragédie, parfaitement écrites et dialoguées, que ses admirateurs
+voulussent l'exalter en le mettant, comme poète tragique, à côté de
+Racine ou de Voltaire? Les hommes sont bien étranges de circonscrire
+volontairement le cercle de leurs plaisirs, et de pousser la cruauté
+jusqu'à se nier eux-mêmes leurs jouissances intérieures. Nous n'avons
+déjà pas trop de grands hommes; et d'ailleurs, on n'élève personne en
+abaissant un rival. Réconcilions donc deux écrivains que la postérité
+semble avoir voulu brouiller, et qui, s'ils eussent été contemporains,
+se seraient admirés et se seraient complus dans la gloire l'un de
+l'autre. Racine et Rousseau sont des modèles que peut-être on
+n'égalera jamais. Etudions-les; voilà l'hommage que leur doivent leurs
+partisans respectifs; et rappelons-nous que le plus grand ennemi de
+notre lyrique, son censeur le plus injuste, a cependant dit de lui,
+dans un de ses momens où la haine n'usurpait pas les droits de la
+vérité:
+
+ «Tu vis sa muse. . . . . . . .
+ Manier d'une main savante,
+ De David la lyre imposante,
+ Et le flageolet de Marot.»
+
+ (_Temple du goût._)
+
+Ce qui distingue surtout Racine et Rousseau de tous les autres poètes,
+c'est qu'ils ont presque toujours cette pureté de style et cette
+finesse de goût qui les rendent classiques, et qui font qu'on peut se
+livrer sans réserve à la lecture de leurs ouvrages. Tous deux ils ont
+écrit avec la correction de Boileau; mais ils avaient de plus
+l'imagination et la sensibilité, que celui-ci n'avait pas. En général
+cependant, si l'on veut une idée juste de la perfection en
+littérature, ce sont ces trois auteurs qu'il faut prendre, et qui,
+chacun dans leur genre, sont placés à la tête des autres écrivains. Ce
+beau triumvirat fera toujours les délices et le désespoir des poètes
+qui écriront après eux.
+
+Puisque j'en suis au chapitre des opinions littéraires, je ne puis
+m'empêcher de dire un mot de cette question oiseuse, et pourtant si
+souvent agitée, de savoir si une _tragédie_ est plus difficile à faire
+qu'une _ode_. Ces discussions, en général, n'ont pas été agitées par
+amour pur des lettres: la jalousie les faisait naître, et la haine les
+dictait. Pour moi qui ne suis point jaloux, et qui ne hais personne,
+puisque je n'ai jamais prétendu être auteur, et que personne ne m'a
+fait de mal, je pourrais me tromper, mais au moins je n'aurai pas
+cherché à me tromper moi-même. Il me semble donc qu'on a trop écrit
+pour la tragédie, et pas assez pour l'ode. En effet, ne pourrait-on
+pas dire en faveur de celle-ci, que les Français ne comptent encore
+qu'un lyrique[6], tandis qu'ils ont plusieurs poètes tragiques? Ne
+pourrait-on pas citer un Lamotte, qui, avec l'esprit seulement, mais
+sans talent, a pourtant laissé une tragédie que l'on revoit encore
+avec plaisir, tandis que de son énorme volume d'odes, pas une ne lui a
+survécu? Ne pourrait-on pas citer Voltaire, dont le recueil en ce
+genre est peut-être plus mauvais encore que celui de Lamotte? Ne
+pourrait-on pas dire enfin que les Anglais n'ont que Cowley[7], qui
+même n'est pas très estimé parmi eux, et que leurs richesses lyriques
+se bornent presque à la seule ode de Dryden sur la fête d'Alexandre?
+Que conclure de tout cela? que l'ode est un genre plus difficile; non,
+mais que la perfection en tout l'est infiniment. Me voilà sans doute
+un peu loin d'_Esther_; mais ayant eu Racine et Rousseau à mettre
+plusieurs fois en parallèle, j'ai été charmé qu'on ne pût se méprendre
+sur mes vrais sentimens. Je reviens à mon sujet.
+
+ [6] La perfection même que l'on s'obstine à refuser à Rousseau,
+ ne serait qu'une raison de plus pour croire à la difficulté de ce
+ genre.
+
+ [7] Voyez les _Leçons_ du docteur Blair _sur la Littérature_, à
+ la fin de l'article du _Poème lyrique_, tom. III, pag. 145.
+
+En poursuivant nos remarques sur _Esther_, les vers suivans me
+semblent dignes d'être cités:
+
+ Toi qui, d'un même joug souffrant l'oppression,
+ M'aidais à soupirer les malheurs de Sion.
+
+_Aider à soupirer les malheurs_, est une expression infiniment
+poétique, pour dire, _aider à supporter le chagrin que causent les
+malheurs_. Je l'ai rencontrée rarement dans d'autres tragédies, et je
+crois qu'elle est du nombre de celles qui s'emploient plus
+particulièrement dans des sujets de sainteté. Il en est de même des
+expressions suivantes:
+
+ Dieu tient le cœur des rois entre ses mains puissantes.
+
+La phrase plus ordinairement employée est _tenir dans ses mains_, et
+_avoir entre les mains_; ce qui ne signifie pas toujours la même
+chose. Mais il est des occasions, comme dans ce vers de Racine, où
+l'une et l'autre manière de parler s'emploient et sont synonymes:
+
+ Un mot de votre bouche, en terminant mes peines,
+ Peut rendre Esther heureuse, entre toutes les reines.
+
+L'expression _entre toutes les reines_ est une expression empruntée de
+l'écriture sainte, et devrait signifier _seule entre toutes les
+reines_, dans la même acception que Racine lui donne plus bas, lorsque
+Zarès dit à Aman:
+
+ Seul entre tous les grands, par la reine invité,
+
+Mais il est visible que, dans le premier exemple, cette expression
+doit signifier _plus heureuse que toutes les reines_; car elle n'est
+plus en concurrence avec personne, puisqu'elle l'a déjà emporté sur
+toutes ses rivales; et sûrement elle ne veut pas dire qu'elle désire
+être la seule heureuse de toutes les reines: cela serait cruel. Je
+crois donc l'expression de Racine peu juste dans cet endroit.
+
+ Un roi sage.....
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Est le plus beau présent des cieux:
+ La veuve en sa défense espère;
+ De l'orphelin il est le père,
+ Et les larmes du juste implorant son appui,
+ Sont précieuses devant lui.
+
+Cette expression charmante, de _larmes précieuses devant lui_, qui
+paraît aussi être consacrée à la poésie sainte, a été employée par
+Rousseau. Il a dit dans sa VIe _Ode sacrée_:
+
+ Mais l'humble ressent son appui (_du roi juste_),
+ Et les larmes de l'innocence
+ Sont précieuses devant lui.
+
+_Athalie_, _Esther_ et les _Odes sacrées_ de Rousseau sont les trésors
+de ces expressions sublimes et de ces images propres au genre sacré.
+Je ne toucherai pas au premier ouvrage, il y aurait trop à citer; en
+voici quelques exemples tirés des deux derniers:
+
+ Que ma bouche et mon cœur, et tout ce que je suis,
+ Rendent honneur au Dieu qui m'a donné la vie.
+
+Quelle expression que _tout ce que je suis_! et quelle leçon pour ceux
+qui parlent toujours de mon être, d'espace, nager dans l'espace, et
+tout ce froid langage métaphysique!
+
+ Ministre du festin, de grâce, dites-nous,
+ Quel mêts à ce cruel, quel vin préparez-vous?
+
+ 1er ISRAÉLITE.
+
+ Le sang de l'orphelin.
+
+ 2me ISRAÉLITE.
+
+ Les pleurs des misérables.
+
+ 1er ISRAÉLITE.
+
+ Sont ses mêts les plus agréables...
+
+ 2me ISRAÉLITE.
+
+ C'est son breuvage le plus doux.
+
+Le calme, à l'aspect de ces horreurs, serait, il me semble, déplacé
+dans un sujet profane; il faudrait s'émouvoir et employer le langage
+de l'indignation. Ici la tranquillité naît de l'entière confiance dans
+la justice divine, et devient sublime.
+
+ Dieu rejeta sa race,
+ Le retrancha lui-même, et vous mit à sa place.
+
+Les phrases _rejeter sa race_, pour ne le plus protéger; et _le
+retrancha lui-même_, pour le fit mourir, sont de véritables conquêtes
+pour la langue, quoiqu'elles appartiennent particulièrement au langage
+sacré.
+
+C'est par une ellipse à peu près semblable qu'Isaïe a dit:
+
+ »Dereliquerunt Dominum, blasphemaverunt sanctum Israël,
+ abalienati sunt retrorsum.»
+
+ Ils ont abandonné le Seigneur; ils ont blasphémé le saint
+ d'Israël; ils se sont retirés.[8]
+
+ [8] Je me sers de la traduction du P. Berthier.
+
+La phrase _ils se sont retirés_ (abalienati sunt retrorsum), est ici
+pour _abandonner le culte_.
+
+Voici maintenant quelques expressions du même genre, tirées de J.-B.
+Rousseau. Je ne ferai que les indiquer.
+
+ L'ambitieux immodéré,
+ Et des eaux du siècle altéré,
+ N'ose paraître en sa présence.
+
+ (ODE VI, liv. Ier.)
+
+ De ton dieu la haine assoupie,
+ Est prête à s'éveiller sur toi.
+
+ (EPODE, liv. Ier.)
+
+ Tu peux de ta lumière auguste
+ Éclairer les yeux du juste,
+ Rendre sain un cœur dépravé,
+ En cèdre transformer l'arbuste,
+ Et faire un vase élu d'un vase réprouvé.
+
+ (ÉPODE, liv. Ier.)
+
+Tout le monde sent combien cette langue est belle et majestueuse,
+combien ces locutions de _la colère qui s'éveille sur quelqu'un_, _le
+vase élu changé en un vase réprouvé_, _les eaux du siècle_, pour dire
+_les vices_; combien, dis-je, elles sont particulières et inhérentes
+au genre sacré. Je ne prétends pas dire par là qu'il soit impossible
+d'en employer quelques-unes dans les sujets profanes. Depuis quelque
+temps même, rien n'est si commun que de multiplier l'emploi et le sens
+des mots, en transportant, par exemple, des termes d'arts dans des
+sujets littéraires. Ces sortes de néologismes enrichissent une
+langue, et provoquent souvent un nouvel ordre d'idées, en présentant à
+l'esprit des images nouvelles. D'ailleurs, le génie peut tout.
+Poursuivons.
+
+Ce Racine, si doux et si tendre, a souvent des expressions et des
+images aussi sublimes que Corneille. Qu'on lise les vers suivans:
+
+ Et sur mes faibles mains, fondant leur délivrance,
+ Il me fait d'un empire accepter l'espérance.
+
+_Accepter l'espérance d'un empire_ est une expression elliptique de la
+plus grande hardiesse.
+
+ Tu sais combien je hais leurs fêtes criminelles,
+ Et que je mets au rang des profanations,
+ Leur table, leurs festins et leurs libations;
+ Que même cette pompe où je suis condamnée,
+ Ce bandeau dont il faut que je paraisse ornée,
+ Dans ces jours solennels, à l'orgueil dédiés,
+ Seule, et dans le secret je le foule à mes pieds;
+ Qu'à ces vains ornemens, je préfère la cendre,
+ Et n'ai du goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre.
+
+Ce morceau nous offre plusieurs remarques à faire. Commençons par
+admirer combien il est hardi de dire, _être condamné à la pompe_. Le
+contraste qui semble exister dans ces deux termes, étonne d'abord;
+mais un moment de réflexion nous fait bientôt sentir toute la justesse
+et la profondeur de l'idée; et de là naît le sublime de l'expression.
+
+Cependant la tirade, en général, n'est pas sans quelques taches. Le
+second vers,
+
+ Et que je mets au rang des profanations,
+
+est un peu lent, à cause de _et que_ qui en retarde trop la marche.
+
+ Seule, et dans le secret je le foule à mes pieds.
+
+Le relatif _le_, dans ce vers, est un peu loin de son substantif.
+Celui-ci,
+
+ Et n'ai de goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre,
+
+pèche contre la syntaxe. On ne dit pas, _avoir du goût au spectacle_,
+mais _avoir du goût pour le spectacle_. D'ailleurs, _qu'aux pleurs
+que_ est désagréable. Disons pourtant que, du temps de Racine, il
+était encore assez commun de dire _avoir du goût à quelque chose_,
+comme l'on dit encore, _avoir regret à son argent, à ses plaisirs
+passés_; mais alors le substantif ne doit pas être précédé de
+l'article. Cette faute se rencontre souvent dans les contemporains de
+Racine. Enfin, le vers suivant mérite d'être remarqué.
+
+ Dans ces jours solennels, à l'orgueil dédiés.
+
+L'usage voudrait ici le mot _consacrés_, parce qu'on dit _consacrer
+ses jours à la patrie, à la_ _gloire_, et non pas _dédier ses jours à
+la patrie, à la gloire_. Cependant je suis bien loin de donner cette
+observation pour une critique; je trouve au contraire l'expression
+_dédiés_ fort belle, quoique latine. Quelques critiques ont blâmé
+Malherbe d'avoir dit, dans sa belle ode à Duperrier:
+
+ Le malheur de ta fille, aux enfers descendue,
+ Par un commun trépas, etc.
+
+Je ne crois cependant pas que beaucoup de poètes voulussent répéter
+avec l'abbé Batteux, qu'il nous faut maintenant une circonlocution, et
+dire _le trépas dont personne n'est exempt_[9]. C'est là, au
+contraire, ce qu'il ne nous faut pas; car nous voulons, aussi bien que
+nos pères, des beautés; et la circonlocution ne serait qu'une
+platitude. Que l'on critique ces sortes de licences lorsqu'il n'en
+résulte aucune beauté, la sévérité devient alors justice, parce que la
+licence, dans ce cas, prouve l'ignorance... de la langue ou la
+faiblesse du génie: mais lorsqu'elles servent à donner un tour plus
+vif à l'idée, une plus grande précision au vers, on doit en faire la
+remarque pour ceux qui étudient la langue, mais non pas les proscrire.
+Quel poète, par exemple, sacrifierait à la sévérité grammaticale
+l'expression de Maynard, dans une très-belle Ode trop peu connue.
+
+ Romps tes fers, bien qu'ils soient dorés.
+ Fuis les injustes adorés,
+ Et demeure toi-même à l'exemple du sage.
+
+Et celle-ci, plus belle encore, de J. B. Rousseau:
+
+ Lançant vos traits venimeux,
+ Osez, digne du tonnerre,
+ Attaquer ce que la terre
+ Eut jamais de plus fameux.
+
+ [9] _Principes de littérature_, liv. III, pag. 268.
+
+_Injustes adorés_, pour des _hommes injustes que l'on adore_; _demeure
+toi-même_, pour _garde ton propre caractère_; enfin _dignes du
+tonnerre_, pour _mériter d'être frappés de la foudre_, sont des
+latinismes si l'on veut; mais avant tout, ce sont des beautés, et
+dès-lors précieuses.
+
+Racine dit:
+
+ L'affreux tombeau pour jamais les dévore.
+
+Et ailleurs:
+
+ Souvent avec prudence un outrage enduré
+ Aux honneurs les plus hauts a servi de degré.
+
+_Un tombeau qui dévore_, un _outrage qui sert de degré aux honneurs_,
+sont des hardiesses non seulement permises, mais admirées.
+
+ J'ai foulé sous les pieds, remords, crainte, pudeur.
+
+Ce vers est remarquable par le rapprochement d'une action physique sur
+des êtres moraux. Il n'a cependant rien qui blesse: mais il faut avoir
+un goût bien sûr pour employer ces façons de parler sans tomber dans
+le mauvais goût.
+
+ Ainsi puisse à jamais, contre tes ennemis,
+ Le bruit de ta valeur te servir de barrière!
+
+Il est facile de voir tout ce que la pensée gagne ici par la hardiesse
+de l'expression, et combien l'homme doit être grand, quand le bruit
+seul de son nom en impose à ses ennemis. Ce vers en rappelle un autre
+non moins beau du même auteur:
+
+ Déjà de votre gloire on adorait le bruit.
+
+L'image suivante est remplie d'agrément:
+
+ Il erre à la merci de sa propre inconstance.
+
+Malherbe avait dit, avec assez peu d'élégance, dans sa consolation à
+Charitée:
+
+ Et livriez de si belles choses
+ A la merci de la douleur.
+
+Et dans la première églogue de Segrais, on trouve deux vers charmans:
+
+ Errant à la merci de ses inquiétudes,
+ Sa douleur l'entraînait aux noires solitudes.
+
+Les poètes se rencontrent tous les jours; et il y a grande apparence
+que Segrais n'a pas plus copié Malherbe, que Racine n'a copié l'un et
+l'autre.
+
+Le vers suivant est d'une grande force, et renferme le mot _regorger_,
+dans une acception que le style noble admet rarement.
+
+ On verra. . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Le sang de vos sujets regorger jusqu'à vous.
+
+La phrase est parfaitement grammaticale, le verbe _regorger_ est un
+verbe neutre, et se construit aussi avec le régime simple. Ainsi on
+peut dire: _Ces masses de pierres jetées dans ce bassin ont fait
+regorger l'eau_[10]. Cependant le mot _regorger_ s'emploie plus
+souvent au figuré, et alors il exige un régime composé. Ainsi, on dit:
+_regorger d'or, regorger de sang_. En poésie, on a recours le plus
+souvent aux sens figurés des mots pour les ennoblir; ici, au
+contraire, Racine rétablit le sens propre d'un mot peu usité, et sait
+encore par-là lui donner plus de force. C'est que Racine, outre son
+génie, avait une parfaite connaissance de sa langue, étude trop
+négligée par les jeunes littérateurs.
+
+ [10] _Dict. de l'Acad._
+
+Hydaspe dit à Aman:
+
+ L'heureux Aman a-t-il quelques secrets ennuis?
+
+ AMAN.
+
+ Peux-tu le demander, dans la place où je suis?
+
+Ce trait est profond et digne de Corneille. Cependant, il eût
+peut-être fallu que le dernier hémistiche fût plus détaché du premier
+pour présenter l'idée d'une manière plus frappante.
+
+Rien n'est plus brillant en poésie que les gradations; mais elles
+demandent un art extrême. Il faut toujours observer la règle de cette
+figure, qui exige que le trait qui suit l'emporte de beaucoup pour la
+force, sur celui qui le précède, et que le dernier enfin les efface
+tous. Racine nous en offre un modèle dans ces vers du rôle d'Aman:
+
+ Mardochée est coupable; et que faut-il de plus?
+ Je prévins donc contre eux l'esprit d'Assuérus;
+ J'inventai des couleurs, j'armai la calomnie;
+ J'intéressai sa gloire, il trembla pour sa vie.
+
+Quelle vivacité dans ces deux derniers vers! quels coups redoublés! et
+comme ils sont bien terminés par le plus terrible: _il trembla pour sa
+vie!_
+
+ Nulle paix pour l'impie; il la cherche, elle fuit.
+
+Ce vers vole presqu'aussi vîte que la pensée. Maynard, dans l'Ode dont
+j'ai parlé plus haut, a un trait d'une rapidité aussi sublime. Il dit
+à Alcippe:
+
+ La cour méprise ton encens;
+ Ton rival monte, et tu descends.
+
+M. l'abbé d'Olivet[11], au sujet du vers de Racine, fait une remarque
+de grammaire bien importante; il dit: «Je doute que le pronom relatif
+_la_, puisse être mis après _nulle paix_»; et il s'appuie de cette
+règle de Vaugelas «qu'on ne doit pas mettre de relatif après un nom
+sans article.» Cependant il n'admet cette règle que pour le relatif
+_le_, et non pas pour le relatif _qui_. Dans la phrase, _il la
+cherche_, le _la_ semble en effet dire _il cherche nulle paix_,
+puisque ces deux mots ne font qu'un sens et sont inséparables. Pascal,
+dans ses _Lettres provinciales_, l'ouvrage le plus pur de la langue
+française, a fait aussi la même faute. On lit dans sa VIIe lettre
+(édit. 1766, vol. _in_-12, pag. 97): «Et ce n'a pas été sans raison.
+La voici.--Je la sais bien, lui dis-je.» Pour pouvoir dire, _la voici,
+je la sais_, il aurait fallu qu'il y eût _et ce n'a pas été sans une
+bonne raison_, ou une phrase équivalente, dans laquelle le substantif
+fut précédé d'un article.
+
+ [11] Voyez pag. 253 de ses _Remarques sur Racine_, insérées dans
+ le volume intitulé, _Remarques sur la langue française_, par M.
+ l'abbé d'Olivet; chez Barbou, édit. de 1783, vol. _in_-12.
+
+Là où l'on aime à trouver surtout Racine, c'est dans ces images
+gracieuses, où son imagination féconde s'est plu à embellir une
+expression peu noble, à enrichir d'un mot créé une idée sans cela trop
+commune, enfin à métamorphoser, pour ainsi dire tous les objets sur
+lesquels elle promène ses regards. Citons-en quelques exemples.
+
+ L'une d'un sang fameux vantait les avantages;
+ L'autre, pour se parer de superbes atours,
+ Des plus adroites mains empruntait le secours.
+
+Ces deux derniers vers n'avaient assurément qu'une idée bien commune à
+exprimer; mais comme tout est embelli par le charme du style!
+
+ Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce.
+
+Le terme de _je ne sais quoi_ semblait appartenir à la familiarité de
+la conversation ou de la comédie; cependant, dans le vers cité, il
+paraît être placé si naturellement, que l'élégance, loin d'en être
+blessée, en contracte un air de naturel, qui ajoute ici au mérite de
+l'expression, parce que ce naturel sied à merveille au langage d'un
+amant. Aman dit ailleurs, d'une manière aussi heureuse:
+
+ Un je ne sais quel trouble empoisonne ma joie.
+
+Tout le monde a cité ces vers où les exemples de mots communs,
+ennoblis par notre poète, sont frappans:
+
+ Baiser avec respect le pavé de tes temples.
+
+Et celui-ci, dans _Athalie_:
+
+ Ai-je besoin du sang des boucs et des génisses?
+
+En voici un où cette hardiesse n'a pas été heureuse.
+
+Racine fait dire à une Israélite:
+
+ Mes sœurs, j'entends du bruit dans la chambre prochaine.
+
+Ce vers pèche par trop de familiarité. Le mot _chambre_ surtout est
+choquant. Mais la phrase _payer avec usure_, qui est du nombre de
+celles que l'on appelle des phrases faites, et par conséquent
+appartenant au langage familier, a été employée avec beaucoup de
+bonheur par Racine, dans le vers suivant:
+
+ Babylone paya nos pleurs avec usure.
+
+Le vers est noble, et la phrase _payer avec usure_, loin de paraître
+basse, ajoute même à l'énergie.
+
+Rien n'est plus gracieux que les images suivantes. En parlant de
+jeunes filles emmenées en captivité, _Esther_ dit:
+
+ Jeunes et tendres fleurs par le sort agitées,
+ Sous un ciel étranger, comme moi transportées,
+ Dans un lieu séparé de profanes témoins,
+ Je mets à les former mon étude et mes soins.
+
+Cette image nous intéresse à la fois, nous émeut de compassion. On ne
+saurait mieux peindre la situation de jeunes filles sans soutien,
+jetées au milieu d'une nation qui leur est étrangère.
+
+ Ma vie à peine a commencé d'éclore,
+ Je tomberai comme une fleur
+ Qui n'a vu qu'une aurore.
+ Hélas! si jeune encore,
+ Par quel crime ai-je pu mériter mon malheur?
+
+Il est impossible de lire rien de plus parfait; toutes ces images sont
+fraîches, gracieuses et touchantes dans la bouche de jeunes filles.
+
+ Ma vie à peine a commencé d'éclore,
+
+est de l'imagination la plus aimable et la plus riante.
+
+Aman veut demander à Hydaspe quelle protection Mardochée peut avoir à
+la cour. Un autre poète aurait fait de cette idée un vers qui n'eût
+été ni bon ni mauvais; mais Racine a dit:
+
+ Sur quel roseau fragile a-t-il mis son appui?
+
+Et ailleurs, Hydaspe, pour demander à Aman qui jamais fut plus heureux
+que lui, dit:
+
+ Eh! qui jamais du ciel eut des regards plus doux?
+
+Toujours des images! et voilà ce qui distingue particulièrement la
+langue de Racine. Lorsqu'il a de belles idées à exprimer, quelque
+long récit à faire, ou des passions à traiter, il est impossible, en
+exceptant cependant l'amour, que d'autres poètes puissent approcher de
+lui, ou même qu'ils parviennent quelquefois à l'égaler; mais quand il
+faut substituer une image à l'idée simple, dire une chose que tout le
+monde a dite, son heureuse imagination laisse bien loin tous ses
+rivaux.
+
+Citons un des tableaux les plus agréables qui se trouve dans _Esther_:
+
+ Tous ses jours paraissent charmans:
+ L'or éclate en ses vêtemens;
+ Son orgueil est sans borne, ainsi que ses richesses;
+ Jamais l'air n'est troublé de ses gémissemens;
+ Il s'endort, il s'éveille au son des instrumens;
+ Son cœur nage dans la molesse.
+ Pour comble de prospérité,
+ Il espère revivre en sa postérité;
+ Et d'enfans à sa table une riante troupe
+ Semble boire avec lui la joie à pleine coupe.
+
+Toujours cette manie du poète de donner à chaque idée l'expression et
+l'harmonie qui lui est propre. Quel calme dans ce vers:
+
+ Jamais l'air n'est troublé de ses gémissemens.
+
+Et cet _il s'endort_ qui coupe le vers, avec quel art il peint, par sa
+chûte lourde, l'accablement du sommeil! Je n'ai pas besoin d'avertir
+combien est belle l'image qui termine le morceau, et combien est
+hardie l'expression de _boire la joie à pleine coupe_.
+
+Voyons encore Rousseau, avec son énergie et son feu ordinaires,
+exprimant les mêmes images:
+
+ Cette mer d'abondance où leur âme se noie,
+ Ne craint ni les écueils, ni les vents rigoureux:
+ Ils ne partagent point nos fléaux douloureux;
+ Ils marchent sur les fleurs, ils nagent dans la joie;
+ Le sort n'ose changer pour eux.
+
+On voit tout de suite, comme dans le premier exemple, l'imagination
+créatrice et le pinceau du grand maître; et l'on aime, après avoir
+admiré les vers de Racine cités plus haut, à payer un juste tribut
+d'éloge à ceux-ci:
+
+ Cette mer d'abondance où leur âme se noie,
+
+qui est magnifique, ainsi que le dernier,
+
+ Le sort n'ose changer pour eux.
+
+_Le sort qui n'ose changer_, est de la plus grande force.
+
+Pourquoi si peu de poètes ont-ils été doués de cette sensibilité
+profonde, si nécessaire à celui qui veut traiter tour à tour les
+douceurs et les emportemens de l'amour? Pourquoi n'a-t-on recours le
+plus souvent qu'au seul Racine, quand on parle de cette passion? Et je
+ne dis pas cela des poètes tragiques seulement, mais encore de presque
+tous ceux qui ont écrit dans les autres genres; cependant, ils se
+disent tous inspirés par la sensibilité et par l'amour. Ce moyen est
+si sûr pour plaire, qu'on ne pense pas à l'impossibilité qu'il y a
+d'en imposer au cœur. Qu'est-il arrivé? c'est que la plupart des
+poètes ont rempli leurs ouvrages de définitions de ces sentimens, et
+que très-peu les font reconnaître au langage qui leur est propre. Ils
+n'en eussent pas parlé ainsi, s'ils en avaient réellement été
+pénétrés, car ils auraient su qu'il est certaines affections de l'âme
+dont les définitions sont aussi inutiles qu'impossibles à faire, parce
+qu'elles ne sont comprises de personne. L'homme qui n'aura point connu
+cette passion, ne vous entendra pas; et vous ne pourrez jamais la
+rendre que faiblement à celui qui l'aura éprouvée. En effet, est-il
+rien de plus ridicule que de vouloir définir l'amour, la sensibilité,
+la tendresse? Leurs nuances fines et imperceptibles se font sentir;
+mais elles échappent, lorsqu'on veut les saisir; et il en sera
+toujours d'elles comme du plus grand nombre des choses; on dira plutôt
+ce qu'elles ne sont pas que ce qu'elles sont. Un amant a-t-il jamais
+cherché à expliquer la passion qui le tourmente? non, il en est
+incapable; les idées, les mots, tout lui manque. Il pense à celle
+qu'il aime; c'est là tout ce qu'il peut dire; il est condamné à
+renfermer sa passion au-dedans de lui-même, ou à ne la manifester que
+par la joie, la tristesse, le dépit, le chagrin, et d'autres mouvemens
+semblables et passagers. L'amour n'a pas permis que son secret fût
+révélé; l'homme ne le possède qu'avec l'impossibilité de le divulguer,
+et il en perd le souvenir au moment où sa passion cesse, car ce secret
+n'est jamais que l'amour même. Voilà ce que les Corneille semblent
+n'avoir pas senti, lorsqu'ils ont mis dans la bouche de leurs amantes
+ces maximes d'amour, si froides et si éloignées de la nature. Dans
+Racine au contraire, Hermione, Roxane, ne me débitent aucune sentence,
+ne cherchent point à me faire comprendre qu'elles aiment par des
+définitions ou par des raisonnemens. Mais je les vois tour-à-tour
+accabler leurs amans de reproches et s'efforcer de les attendrir,
+prendre la résolution de les abandonner et les chercher partout,
+vouloir bannir leur image de leur cœur et parler sans cesse d'eux.
+C'est alors que je reconnais l'amour et que je m'intéresse à ceux qui
+l'éprouvent, parce que je ne doute plus que cette passion ne les
+tyrannise. Mais quel cœur il faut avoir pour cela, et quelle
+irritabilité dans l'imagination, pour être frappé de tout et pour
+pouvoir tout exprimer! Ce devait sans doute être une âme de feu que
+celle d'où sont partis les emportemens de Roxane, les reproches amers
+d'Hermione, les douces plaintes de Bérénice, et les fureurs de
+Phèdre. Aussi, si quelques anciens ont peint l'amour avec la même
+force que Racine, il n'y a ni anciens ni modernes qui puissent jamais
+être mis au-dessus de lui; il semble qu'en parlant d'_Esther_, l'éloge
+de cette partie du talent de ce grand poète ne dût pas y trouver
+place. En effet, on avait demandé à Racine une pièce sans amour, il le
+promit; mais fut-il en état de tenir parole? et dépendait-il de lui
+qu'on ne reconnût, même dans ce sujet sacré, la plume brûlante qui
+avait exprimé tous les mouvemens de l'amour? car, qu'est-ce que
+l'amour, si ceci n'en est point?
+
+ Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire,
+ Et ces profonds respects que la terreur inspire,
+ A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur,
+ Et fatiguent souvent leur triste possesseur.
+ Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce
+ Qui me charme toujours, et jamais ne me lasse.
+ De l'aimable vertu doux et puissans attraits!
+ Tout respire en Esther l'innocence et la paix;
+ Du chagrin le plus noir, elle écarte les ombres,
+ Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres.
+ Que dis-je! sur ce trône, assis auprès de vous,
+ Des astres ennemis j'en crains moins le courroux,
+ Et crois que votre front prête à mon diadême
+ Un éclat qui le rend respectable aux dieux même.
+ Osez donc me répondre, et ne me cachez pas
+ Quel sujet important conduit ici vos pas,
+ Quel intérêt, quels soins vous agitent, vous pressent.
+ Je vois qu'en m'écoutant, vos yeux au ciel s'adressent.
+ Parlez: de vos désirs le succès est certain,
+ Si ce succès dépend d'une mortelle main.
+
+Sans doute, celui qui parlait ainsi était inspiré par l'amour.
+Assuérus n'est content que lorsqu'il est auprès d'_Esther_; il
+voudrait pouvoir ne la jamais quitter: à son aspect, le chagrin fait
+place au plaisir; assis à côté d'elle, il ne craint plus ni les astres
+ennemis, ni les dieux; il est attentif à ses moindres mouvemens; il la
+presse, il la supplie de lui révéler son secret. Il la voit lever les
+yeux au ciel; l'inquiétude s'empare de son esprit, il ne se possède
+plus; et il finit par lui dire en amant aveugle, sans savoir ce
+qu'elle exigera:
+
+ De vos désirs le succès est certain,
+ Si ce succès dépend d'une mortelle main.
+
+Voilà le véritable langage de la passion. Et quelle diction! quelle
+énergie dans ces vers!
+
+ Ce sceptre et cet empire
+ A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur,
+ Et fatiguent souvent leur triste possesseur.
+
+Et quel charme dans les deux suivans!
+
+ Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres,
+ Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres.
+
+Rien n'est plus dans le caractère de la passion que ces sortes de
+répétitions, ni plus agréable que ces oppositions de mots, comme
+_sereins_ et _sombres_ qui se trouvent dans le même vers. C'est là ce
+qui fait la beauté de ce vers de Virgile:
+
+ Te, veniente die, te, decedente, canebat.
+
+Quelques taches légères s'aperçoivent pourtant dans ce beau morceau.
+Les critiques ressemblent à ceux qui examinent de grands tableaux
+d'histoire, une loupe à la main. Les défauts qu'ils aperçoivent au
+moyen de leur vue artificielle, disparaissent lorsqu'on examine
+l'ensemble du tableau, mais n'en sont pas moins des défauts. Au reste,
+cette loupe est plus nécessaire pour Racine que pour tout autre; et
+puisque nous avons tant fait que de nous en servir, profitons-en pour
+découvrir encore quelques petites imperfections.
+
+ Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire,
+ Et ces profonds respects que la terreur inspire,
+ A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur,
+ Et fatiguent souvent leur triste possesseur.
+
+Il y a ici une petite faute, parce que des trois nominatifs qui
+régissent la même phrase, il y en a un qui ne peut point la régir.
+Dégageons ces vers de la tournure poétique, et nous aurons, _ce
+sceptre, cet empire et ces profonds respects fatiguent leur
+possesseur_. On conçoit bien le _possesseur d'un sceptre, d'un
+empire_, mais non pas le _possesseur de respects_. On est _l'objet de
+profonds_ _respects_, on n'en n'est pas le _possesseur_. Plus loin on
+trouve ces vers:
+
+ Que dis-je! sur ce trône assis auprès de vous,
+ Des astres ennemis j'en crains moins le courroux.
+
+Le relatif _en_ signifie ici _à cause de cela, de cette circonstance_,
+et devrait se trouver ainsi à côté de la phrase à laquelle il se
+rapporte, _assis auprès de vous, j'en crains moins le courroux des
+astres ennemis_. Mais étant placé immédiatement après _des astres
+ennemis_, on est tenté de rapporter cet _en_ à ces _astres_: ce qui
+deviendrait alors une véritable faute, au lieu que ce n'est ici qu'une
+petite négligence; d'ailleurs, je crois ce _en_ très-nécessaire, parce
+qu'il revient sur l'idée principale qui occupe Assuérus, et il eût été
+moins bien de dire:
+
+ Que dis-je! sur ce trône assis auprès de vous,
+ Des astres ennemis je crains moins le courroux.
+
+Racan, dans ces belles stances à Tircis, fait la faute que semblait
+faire Racine; il dit:
+
+ Et voit enfin le lièvre après toutes ses ruses,
+ Du lieu de sa retraite en faire son tombeau.
+
+Le _en_ est ici visiblement inutile. Puisque le substantif est
+exprimé, le pronom ne tient la place de rien, et par conséquent est de
+trop.
+
+Citons encore quelques-uns de ces vers qui n'ont point été faits par
+Racine, mais qui se sont trouvés faits chez lui, et qui se sont
+élancés du fond de son âme.
+
+ Demain, quand le soleil ramènera le jour,
+ Contente de périr, s'il faut que je périsse,
+ J'irai pour mon pays m'offrir en sacrifice.
+
+Cette répétition du mot _périr_ rend le second vers doux et touchant.
+Les sentimens vifs et les passions aiment en général à revenir sur les
+mêmes mots, parce que l'âme est toujours obsédée de la même pensée.
+
+Virgile, qui se présente si naturellement à l'esprit lorsqu'on parle
+de Racine, dit dans une de ses églogues:
+
+ Occidet et serpens, et fallax herba veneni
+ Occidet.
+
+On voit ici l'espérance qui se complaît dans l'idée de voir mourir les
+serpens et les herbes venimeuses, et qui répète avec complaisance le
+mot _mourir_ (OCCIDET).
+
+Voici quelques exemples encore du même genre:
+
+ Ma prompte obéissance
+ Va d'un roi redoutable affronter la punissance.
+ C'est pour toi que je marche, accompagne mes pas
+ Devant ce fier lion qui ne te connaît pas.
+
+Cette image du lion est noble, sans être recherchée, parce qu'elle est
+naturelle à une personne de qui la terreur s'est emparée. On la trouve
+aussi dans la Bible: mais ce qui ne s'y trouve pas, c'est cet
+hémistiche, _qui ne te connaît pas_, dont la simplicité est si
+touchante.
+
+Le dialogue de Racine offre souvent de ces réponses d'une concision
+élégante, et si rare lorsqu'on est restreint dans les bornes étroites
+d'un seul vers. Assuérus demande à Asaph:
+
+ Quel honneur pour sa foi, quel prix a-t-il reçu?
+
+ ASAPH.
+
+ On lui promit beaucoup; c'est tout ce que j'ai su.
+
+Et plus loin, Assuérus lui demande
+
+ Vit-il encore?
+
+ ASAPH.
+
+ Il voit l'astre qui vous éclaire.
+
+Ce genre de beauté est peut-être plus difficile à atteindre que
+beaucoup d'autres qui semblent l'être davantage.
+
+La répétition du même mot dans le vers, ajoute souvent aussi à la
+majesté et à la force, comme dans ces exemples:
+
+ Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre..
+
+Ailleurs:
+
+ Et détestés partout, détestent tout le monde.
+
+Ailleurs encore,
+
+ Et je dois d'autant moins oublier sa vertu,
+ Qu'elle-même s'oublie..........
+
+En général cependant, on doit être sobre de cette figure; mais bien
+employée, elle est d'un excellent effet. Dans le premier exemple
+surtout:
+
+ Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre.
+
+Elle donne une grande majesté au vers; car, outre l'agrément de la
+répétition, il renferme encore une espèce de comparaison qui en
+augmente la beauté. Malherbe, qui avait une critique saine et une
+oreille délicate en poésie, affectionnait ces répétitions de mots. On
+en trouve des exemples fréquens et quelquefois heureux dans ses
+poésies. En voici un tiré de son _Ode à Louis_ XIII:
+
+ Donne le dernier coup à la dernière tête
+ De la rébellion.
+
+Et ailleurs:
+
+ Est le premier essai de tes premières armes.
+
+Nous avons dit combien le style de Racine était toujours pur. Jamais
+on ne voit, dans ses ouvrages, qu'il se soit laissé éblouir par le
+brillant d'une figure; et s'il en emploie quelqu'une, c'est qu'elle
+est dans la nature de la situation; et loin d'être un défaut, elle ne
+peut alors être qu'une beauté. L'antithèse, par exemple, dans ce vers
+d'Assuérus, n'a rien assurément qui puisse choquer. Il dit à
+Mardochée:
+
+ Je te donne d'Aman les biens et la puissance:
+ Possède justement son injuste opulence.
+
+L'éclat de l'antithèse n'est point ici un faux éclat, parce qu'elle
+sert à nous développer mieux ce que veut dire Assuérus. Au lieu donc
+d'être un jeu d'esprit, les deux mots qui sont mis en opposition,
+deviennent comme la mesure l'un de l'autre, et nous donnent par-là
+celle de la justesse et de la latitude de l'idée. C'est aussi ce qui
+fait la beauté de cette figure, dans ces vers de Rousseau:
+
+ Et les soins mortels de ma vie,
+ De l'immortalité seront récompensés.
+
+et ces autres vers si fameux:
+
+ Le temps, cette image mobile
+ De l'immobile éternité.
+
+Dans tous ces exemples, l'antithèse ajoute à la pensée, ou plutôt
+n'est que la pensée même. Remarquons qu'_injuste opulence_, dans
+Racine, est encore un latinisme, mais je me garderai bien de le
+critiquer.
+
+Me serait-il permis, après avoir épuisé tous les termes de
+l'admiration, de présenter maintenant quelques critiques. J'en ai dit
+assez, sans doute, pour qu'on ne puisse pas suspecter mon
+enthousiasme; et d'ailleurs, le chapitre des fautes est si court dans
+notre poète, et le mot de Voltaire, qui voulait écrire _beau,
+très-beau_, au bas de toutes les pages de Racine, est si vrai, que, me
+bornant à _Esther_ seule, ma tâche sera légère. Cependant si quelqu'un
+se plaignait encore, malgré cela, de mes notes, je lui dirais de ne
+s'en prendre qu'à Racine lui-même; car nous devenons, en le lisant,
+comme ces sybarites délicats, qui toujours voluptueusement couchés sur
+des duvets de fleurs, finissaient par se sentir blessés d'une feuille
+de rose pliée en deux.
+
+On a repris, avec bien de la rigueur, le grand lyrique français, pour
+avoir dit: _Jusques à quand honorerons-nous tes autels? réside le
+solide honneur et la terrestre masse_. Ces observations étaient
+justes; mais il me semble qu'on leur a donné une importance que
+d'aussi petites fautes ne pouvaient mériter. L'injustice consiste
+principalement à tirer de pareilles inadvertances, qui pourtant sont
+fort rares dans ce poète, des jugemens généraux sur le mérite de ses
+productions. Il n'est pas d'ouvrages en vers où l'on ne peut
+recueillir beaucoup de ces négligences, qu'il est presqu'impossible
+d'éviter dans un poème aussi difficile que _l'ode_ ou la _tragédie_;
+et pour s'en convaincre, l'on devrait se rappeler que l'harmonieux
+Racine, dans sa seule pièce d'_Esther_, à laisser échapper
+
+ Cieux! l'éclairerez-vous cet horrible carnage?
+
+ Toute pleine du feu de tant de saints prophètes.
+
+ Aux plus affreux excès son inconstance passe.
+
+ Et faire à son aspect que tout genou fléchisse.
+ Sortez tous.
+
+ D'un souffle l'Aquilon écarte les nuages,
+ Et chasse au loin la foudre et les orages.
+ Un roi sage, ennemi du langage menteur, etc.
+
+ De ma fatale erreur répareront l'injure.
+
+Ces vers sont pour le moins aussi mauvais et aussi durs que ceux que
+l'on a reprochés à Rousseau. Mais les remarque-t-on au milieu des
+beautés dans lesquelles ils sont comme noyés? Tout cela donc est bien
+peu de chose et mérite à peine qu'on s'y arrête. Venons à des
+observations plus importantes: les vers suivans nous en offrent
+quelques unes:
+
+ Tel qu'un ruisseau docile
+ Obéit à la main qui détourne son cours,
+ Et laissant de ses eaux partager le secours,
+ Va rendre un champ fertile;
+ Dieu de nos volontés, arbitre souverain,
+ Le cœur des rois est ainsi dans ta main.
+
+Les quatre premiers vers sont parfaits, mais la similitude est mal
+énoncée, ou plutôt il n'y a pas de similitude du tout; car on peut
+bien dire: _De même que les ressorts de cette machine obéissent à ma
+main, ainsi ces chevaux obéissent à la main qui les guide_. Mais la
+phrase n'aurait aucun sens s'il y avait: _ces chevaux obéissent à la
+main qui les guide, comme ces ressorts sont dans ma main_. Pour qu'il
+y ait similitude, il faut que les deux objets comparés soient dans les
+mêmes attitudes, par rapport aux choses auxquelles ils sont liés.
+
+Or, Racine pèche visiblement ici contre cette règle; car, dans le
+premier membre de sa composition, _le cheval obéit à la main_; et dans
+le second, _le cœur des rois est dans la main de Dieu_.
+
+ Sur le point que la vie
+ Par mes propres sujets m'allait être ravie.
+
+_Sur le point que_, n'est pas français. _Sur le point_ régit toujours
+la préposition _de_ suivie d'un infinitif. Aussi on ne dit pas _je
+suis sur le point que je vais partir, sur le point que cette dignité
+allait m'être conférée_: mais _sur le point de partir, d'obtenir cette
+dignité_. Au reste, cette phrase ne peut aucunement trouver place ici.
+Il aurait fallu, _au moment où la vie_, etc.
+
+Elise dit à Esther:
+
+ Au bruit de votre mort, justement éplorée,
+ Du reste des humains je vivais séparée.
+
+Il me semble que _justement éplorée_ est froid et languissant, et
+qu'Elise, dans l'ivresse de la joie, racontant ce qui s'était passé,
+eût dû parler avec plus de feu, et non pas motiver une douleur que
+l'on conçoit aisément dans une femme qui perdait son amie. Je crois
+remarquer une faute à peu près semblable dans le vers suivant, où
+Assuérus voyant Esther tomber entre les bras de ses femmes, dit:
+
+ Dieu puissant! quelle étrange pâleur,
+ De son teint tout-à-coup efface la couleur!
+
+Ce mot _étrange_ me paraît encore déplacé, parce qu'il est peu
+naturel. Le premier mouvement d'Assuérus doit être de dire tout de
+suite, _Dieu puissant! quelle pâleur_, etc.
+
+ Détourne, roi puissant, détourne tes oreilles
+ De tout conseil barbare et mensonger.
+
+_Oreilles_ au pluriel n'est ordinairement pas du style noble, surtout
+lorsqu'il vient seul et sans être accompagné d'une figure. Dans ces
+vers du rôle de Mardochée, par exemple:
+
+ Et s'il faut que sa voix frappe en vain vos oreilles,
+ Nous n'en verrons pas moins éclater ses merveilles.
+
+Ce même mot n'a rien qui choque, parce qu'il est préparé par l'image
+de la voix qui frappe. Cependant, je crois qu'il est mieux encore,
+quand il est employé au singulier, comme dans Iphigénie en Aulide:
+
+ Oui, c'est Agamemnon, c'est ton roi qui t'éveille,
+ Viens, reconnais la voix qui frappe ton oreille.
+
+Cette remarque devient plus pénible, lorsqu'on parle de
+l'Être-suprême, et qu'on l'envisage sous la figure humaine. Alors, si
+l'on veut nommer quelque partie du corps, on ne doit presque jamais
+parler qu'au singulier. Ainsi l'on dit, _la main de Dieu m'a soutenu_,
+et non pas _les mains de Dieu_: _le doigt de Dieu m'a guidé_, et non
+pas _les doigts de Dieu_.
+
+Cette raison semble être fondée sur la conscience que nous avons tous
+de la force de Dieu, qui n'a pas besoin de moyens compliqués pour
+exécuter ses desseins, parce que cela prouverait effort, et que tout
+n'est qu'un jeu pour sa puissance infinie.
+
+ Quel profane en ces lieux s'ose avancer vers nous?
+
+_S'ose avancer_, pour _ose s'avancer_, serait une faute maintenant;
+mais du temps de Racine, non-seulement cela n'en était pas une, mais
+cette manière de s'exprimer était préférée à la moderne. Il y a plus
+de grâce, ce me semble, en cette transposition, puisque l'usage
+l'autorise, dit Vaugelas dans ses Remarques[12]: «C'est pourquoi il
+préfère _je ne le veux pas faire_; à _je ne veux pas le faire_. Tous
+les bons auteurs du siécle de Louis XIV écrivent presque toujours
+ainsi. Pascal[13], dans sa Xe _Lettre provinciale_, dit: «Je
+l'entendis bien, car il m'avait déjà appris de quoi le confesseur _se
+doit contenter_ pour juger de ce regret.» Et Bossuet de même, dans son
+_Discours sur l'Histoire universelle_[14]: «Les sens nous gouvernent
+trop, et notre imagination, qui _se veut mêler_ dans toutes nos
+pensées, ne nous permet pas toujours de nous arrêter sur une lumière
+si pure.» Thomas Corneille ne veut pas qu'on en fasse, comme Vaugelas,
+une règle générale; mais que, dans ce cas, ce soit l'oreille qui
+décide. Cependant il observe fort bien qu'il est des occasions où l'on
+ne peut mettre l'un pour l'autre, et où la construction grammaticale
+exige absolument que le pronom soit auprès de l'infinitif, comme dans
+cette phrase: il _se vint justifier_ et répondre aux accusations qu'on
+lui avait faites. «La raison est, dit Corneille, que ces premiers
+mots, il _se vint répondre_ qui est mal, parce que le pronom _se_ y
+est superflu, comme on y trouve il _se vint justifier_ qui est bien,
+parce que le pronom _se_ y est gouverné par _justifier_. On connaît
+par là que la transposition du pronom personnel _se_ est vicieuse, et
+qu'il faut dire: _il vint se justifier_ et répondre aux accusations;
+et auquel cas _il vint_ fait une construction correcte, et s'accommode
+aussi bien avec _répondre_ qu'avec _se justifier_.» Il pourrait encore
+résulter un autre inconvénient d'éloigner le pronom de l'infinitif:
+c'est de changer entièrement le sens par cette transposition. Dans
+cette phrase, par exemple, _il vit s'ouvrir la porte_: que l'on sépare
+le pronom _se_ de l'infinitif, on aura _il se vit ouvrir_ la porte, ce
+qui veut dire toute autre chose. J'ai allongé cet article, parce que
+M. l'abbé d'Olivet, dont l'autorité est d'un grand poids, semble
+pencher pour la plus ancienne de ces deux manières de parler[15], et
+qu'il m'a paru qu'en l'employant, on risquait souvent de tomber dans
+les fautes dont on vient de parler, principalement dans celle relevée
+par Corneille.
+
+ Et veulent qu'aujourd'hui un même coup mortel
+ Abolisse ton nom, ton peuple et ton autel.
+
+ [12] Tom. II, pag. 304, édit. 1783, qui renferme les Notes de
+ Patru et de Corneille.
+
+ [13] Pag. 143, édit. 1766, in-12.
+
+ [14] Tom. Ier, pag. 417. Paris, Didot, 1786.
+
+ [15] Voyez sa Remarque sur les premiers vers de la tragédie de
+ _Bajazet_.
+
+On dit dans un sens absolu, _nous sommes tous deux abattus d'un même
+coup_: _nous nous attendons tous à un même sort_; _c'est toujours le
+même_ _homme_, et d'autres phrases semblables, où le pronom relatif
+_même_, exprimant identité de deux choses, ne permet point que le
+substantif soit suivi d'un adjectif, parce qu'il n'ajoute rien à la
+clarté de la phrase, qui, au moyen de la comparaison qu'elle renferme,
+dit tout ce que cet adjectif pourrait dire:
+
+ Esther que craignez-vous? suis-je pas votre frère?
+
+_Suis-je pas votre frère_, pour _ne suis-je pas_, est une licence que
+Racine s'est permise plusieurs fois. Il a dit, dans _Alexandre_, d'une
+manière moins heureuse:
+
+ Sais-je pas que Taxile est une âme incertaine?
+
+et dans les _Plaideurs_:
+
+ Suis-je pas fils de maître?
+
+M. de Voltaire, dans ses Remarques sur le _Menteur_ de Corneille, dit,
+au sujet d'un vers où la particule _ne_ est omise devant le verbe:
+
+«Cette licence n'est pas même permise en prose.» Je le crois bien,
+mais cela n'est pas une raison pour qu'elle ne le soit pas en vers. La
+poésie, ce me semble, a bien plus de licence que la prose, ou plutôt
+la prose n'en devrait avoir aucune. Ces licences rendraient variables
+les principes de la langue, si l'on se les permettait. Au reste, ma
+preuve contre Voltaire est ce vers même de Racine, dans lequel
+_suis-je pas votre frère_ n'est assurément pas désagréable, et n'a été
+critiqué par personne.
+
+ O bonté, qui m'assure autant qu'elle m'honore!
+
+Et ailleurs:
+
+ En les perdant, j'ai cru vous assurer vous même.
+
+Dans le premier exemple, le mot _assurer_ doit signifier _rassurer_,
+_faire perdre la crainte que l'on avait_; et dans ce sens, on
+l'emploie encore, quoique rarement. Ainsi l'on dit: _j'avais peur,
+mais cela m'a_ ASSURÉ; _l'habitude de voir le danger_ ASSURE _le
+soldat_[16]. Mais dans le second vers, ce même mot ne saurait avoir
+aucun sens; car il doit signifier visiblement, vous _mettre hors de
+tout péril, de tout danger_, comme quand Assuérus dit:
+
+ Mais plus la récompense est grande et glorieuse,
+ . . . . . . . . . . .
+ Plus j'assure ma vie.
+
+ [16] _Dict. de l'Acad._
+
+Ce qui s'entend. Mais de ce qu'on peut dire, _assurer la vie de
+quelqu'un_, ce n'est pas une raison pour pouvoir dire aussi _assurer
+quelqu'un_, dans le même sens, parce que, dans cette dernière phrase,
+il y aurait amphibologie. Il paraît au reste que ce mot n'est plus
+employé dans le sens de _mettre à l'abri du danger_. En style de
+commerce, on en fait encore usage; mais alors il signifie, ou
+_garantir le prix des marchandises_ dont un vaisseau est chargé, ou
+_payer la rançon de l'équipage_, dans le cas où il serait pris par
+l'ennemi. Ainsi l'on dit: _assurer un navire_ à tant pour cent;
+_assurer le capitaine et les matelots_[17].
+
+ Quiconque ne sait pas dévorer un affront,
+ Ni de fausses couleurs se déguiser le front.
+
+ [17] _Dict. de l'Acad._
+
+_Se déguiser_, pris figurément, comme il l'est ici; c'est _se montrer
+autre que l'on n'est_; et alors il se met absolument, parce qu'il
+forme un sens complet. Ainsi l'on dit _se mettre un masque sur le
+visage_, pour _se déguiser_; il _se déguise_ en mille manières. Mais
+lorsqu'on veut faire suivre ce verbe d'un régime simple, il ne faut
+point le faire précéder du pronom _se_; il eût donc fallu dire dans ce
+vers, ni _de fausses couleurs déguiser son front_. Voltaire, dans la
+Henriade, fait la faute inverse, il dit:
+
+ . . . Le héros, à ce discours flatteur,
+ Sentit couvrir son front d'une noble rougeur.
+
+Ici, il eût fallu le réciproque _se couvrir_, parce qu'il y a action
+d'un sujet sur lui-même, et non pas une action extérieure, comme
+l'indique le verbe actif _couvrir_.
+
+ Je frémis quand je voi
+ Les abîmes profonds qui s'ouvrent devant moi.
+
+Et ailleurs,
+
+ Je le voi, mes sœurs, je le voi;
+ A la table d'Esther, l'insolent près du roi
+ A déjà pris sa place.
+
+Racine, à cause la rime, a retranché l'_s_ dans toutes ces premières
+personnes de l'indicatif. Il a dit aussi, dans _les Plaideurs_:
+
+ Oh, Messieurs, je vous tien.
+
+Ce sont de très-petites licences permises aux poètes; celle là l'était
+d'autant plus, du temps de Racine, qu'il n'y avait pas encore
+très-long-temps qu'on mettait un _s_ aux premières personnes[18].
+Cette _s_ était aussi une licence, que les poètes s'étaient permise
+d'abord en faveur de l'oreille, mais qui est devenue aujourd'hui une
+règle que l'on enfreint rarement. Quelques modernes ont profité de la
+permission de l'ajouter ou de la retrancher. M. de Voltaire, dans sa
+Henriade, ne la met pas dans le mot _Londre_, pour la facilité de
+l'élision; et J.-B. Rousseau, dans une de ses odes, dit:
+
+ J'ai toujours refusé l'encens que je te doi.
+
+ (ODE VII, liv. 1er.)
+
+ On traîne, on va donner en spectacle funeste,
+ De son corps tout sanglant le déplorable reste.
+
+ [18] Vaugelas, dans ses _Remarques sur la Langue française_,
+ écrit toujours les premières personnes sans _s_ dans les verbes
+ suivans: _je croi_, _je reçoi_, _je sçai_, etc.
+
+Je n'avais lu, depuis long-temps, les Remarques de M. l'abbé d'Olivet
+sur Racine, lorsque j'achevai mon premier brouillon de ces notes; et
+peut-être que si je me fusse rappelé plutôt l'ouvrage de cet excellent
+littérateur, je n'aurais osé entreprendre le mien. Cependant, l'ayant
+relu, et voyant que je ne m'étais rencontré qu'une seule fois avec mon
+devancier dans ce qu'il dit sur _Esther_, je ne pensai pas devoir
+supprimer mon travail. L'endroit où nous nous sommes rencontrés, est
+précisément sur ce qui regarde ces deux vers. J'aime mieux faire le
+sacrifice de ce que j'avais dit là-dessus, pour ne pas priver le
+lecteur de l'excellente remarque de l'abbé d'Olivet; la voici: «On dit
+absolument _donner en spectacle_, comme _regarder en pitié_, et
+beaucoup de phrases semblables, où le substantif, joint au verbe par
+la préposition _en_, ne peut être accompagné d'un adjectif. _Donner
+en spectacle funeste_ est un barbarisme.» Cette remarque est si
+juste, que M. l'abbé Desfontaines même en est convenu[19].
+
+ Que tout leur camp nombreux soit devant ses soldats,
+ Comme d'enfans une troupe inutile;
+ Et si par un chemin il entre en tes états,
+ Qu'il en sorte par plus de mille.
+
+ [19] Voyez le _Racine vengé_.
+
+Les deux derniers vers sont lâches et prosaïques, et le paraissent
+d'autant plus que toute la strophe jusques-là est magnifique.
+
+On a pu remarquer, dans ces notes critiques sur Racine, que nous
+n'avons jamais pu citer plus de trois vers de suite qui fussent
+mauvais; et certes, on serait bien embarrassé de trouver chez lui de
+longues tirades mal écrites. En voici cependant un exemple dans
+_Esther_; mais aussi est-ce le seul. Zarès dit à Aman:
+
+ Pourquoi juger si mal de son intention?
+ Il croit récompenser une bonne action?
+ Ne faut-il pas, seigneur, s'étonner au contraire,
+ Qu'il en ait si long-temps différé le salaire?
+ Du reste, il n'a rien fait que par votre conseil;
+ Vous-même avez dicté tout ce triste appareil.
+ Vous êtes après lui le premier de l'empire.
+
+Ces vers ne sont que de la prose rimée. Rien de moins poétique que
+toutes ces formes de raisonnement, _ne faut-il pas_, _au contraire_,
+_du reste_; ce style serait à peine soutenable dans la comédie. Racine
+est habitué si fort à la perfection, qu'on est tout étonné qu'il ait
+pu laisser subsister de semblables vers.
+
+Avant de terminer ce petit écrit, je vais ajouter quelques notes aux
+Observations de M. l'abbé d'Olivet sur Racine. Les miennes ne sont pas
+faites dans l'intention de venger ce poète; car, comme l'a dit
+ingénieusement M. de La Harpe, il n'avait reçu aucune offense. Je
+viens seulement proposer mes doutes à ceux qui les croiront assez
+intéressans pour mériter d'être éclaircis. Je n'offre même toutes mes
+Remarques que comme de simples doutes littéraires; et si le ton
+affirmatif m'est échappé quelquefois, c'est que je me suis senti
+vivement ému, lorsque j'ai cru apercevoir la vérité, et qu'alors je
+n'ai pu toujours réprimer la vivacité qui entraînait ma plume. Mais
+lorsqu'on voudra me montrer quelqu'erreur dans mes jugemens, je
+m'empresserai moi-même à les condamner, parce que je n'ai eu pour
+motif que de m'éclairer, et non pas la vanité de trancher sur le
+mérite des grands hommes, dont je sens toute la supériorité.
+
+M. l'abbé d'Olivet blâme ce vers:
+
+ Condamnez-le à l'amende, ou, s'il le casse, au fouet.
+
+Il dit que c'est le seul exemple d'un _le_ pronom relatif, mis après
+un verbe, et devant un mot qui commence par une voyelle; et il finit
+par conclure que Racine a senti que l'élision blessait l'oreille,
+puisqu'à ce vers il en a substitué un autre dans la suite. Dans ce
+vers de Racine, la remarque est juste, le double son de _la la_ étant
+désagréable: mais on ne peut en faire une règle générale. Je croirais,
+par exemple, que cette élision n'a rien de très-dur dans ce beau vers
+de la Henriade.
+
+ Tout souverain qu'il est instruis-le à se connaître:
+ Que ce nouvel honneur va croître son audace.
+
+M. l'abbé d'Olivet observe ici que _croître_ est pour _accroître_, et
+passe cela comme une licence poétique. Cette remarque est très-juste;
+et l'autorité de Vaugelas, dont elle est appuyée, la rend
+incontestable. Il dit positivement que ce verbe est neutre et non pas
+actif, et que jamais aucun de nos auteurs en prose ne l'a fait que
+neutre. Vaugelas parle de ses contemporains, comme de Coeffeteau et
+d'autres; car il est certain qu'il a été actif long-temps avant
+lui[20], et que l'on s'en servait au lieu _d'accroître_. Ainsi l'on
+disait, il voulut _croître_ son jardin[21], son enclos. Bossuet même,
+dans son _Discours sur l'Histoire universelle_[22], dit encore:
+«Saint Irénée vient un peu après, et l'on voit _croître_ le
+dénombrement qui se faisait des églises.» La règle de Vaugelas est
+excellente, aussi a-t-elle prévalu; mais je suis tenté de croire qu'au
+temps de Racine, elle n'était pas encore bien établie. On est rarement
+avoué par ses contemporains, lorsqu'on présente de nouvelles règles à
+suivre; l'empire de l'habitude agit trop puissamment sur nous; et les
+meilleures idées, pour être universellement adoptées, ont besoin de la
+sanction du temps.
+
+ Ma colère revient, et je me reconnais;
+ Immolons en parlant trois ingrats à-la-fois.
+
+ [20] Voyez les _Observations_ de Ménage _sur la langue
+ française_; tom. Ier, pag. 73, 2e édit. de Barbin.
+
+ [21] _Dict. de Trévoux._
+
+ [22] Tom. Ier, pag. 206.
+
+Ces vers assurément n'ont pas de rime, comme l'a fort bien remarqué M.
+l'abbé d'Olivet. Il est extraordinaire que les poètes en aient encore
+conservé plusieurs qui ne sont que pour la vue. Rousseau lui-même, qui
+là-dessus est si strict, fait rimer quelquefois des imparfaits avec
+des mots qui se prononcent en _ois_, comme re_çois_, chi_nois_; et
+Gresset nous offre ces deux vers, dont la rime est suffisante d'après
+les règles.
+
+ Dans ces gracieux jours, sous mes doigts plus légers,
+ Mon chalumeau docile enfantait de beaux airs.
+
+Cependant _légers_ et _airs_ sont des sons absolument différens l'un
+de l'autre; car si l'on prononçait _légers_, en faisant sentir
+l'avant-dernière consonne, on tomberait dans l'inconvénient de faire
+croire que cet adjectif est au féminin, et la clarté en souffrirait
+trop. Peut-être faudrait-il proscrire aussi les rimes telles que
+_madame_ et _âme_, _grâce_ et _préface_[23], où l'on fait rimer une
+longue avec une brève; mais la prosodie française, malgré l'excellent
+ouvrage de M. l'abbé d'Olivet, est encore trop peu reconnue pour
+priver les poètes d'une licence qui leur est si commode; ils ont déjà
+tant d'entraves dans cette langue, qu'il faudrait, je crois, chercher
+plutôt à les diminuer qu'à les augmenter encore.
+
+ [23] Voyez pag. 110 du _Traité de la Prosodie française_ de
+ l'abbé d'Olivet. Paris, 1736, chez Gandouin.
+
+Voilà tout ce que j'avais à ajouter à l'ouvrage de M. d'Olivet. Ses
+Remarques sur Racine sont en général bien faites, et d'un grammairien
+profond. Je conseillerai à quiconque voudra étudier la langue
+française, de les lire avec attention, ainsi que les ouvrages de cet
+auteur, qui tous sont écrits avec la plus grande pureté. Il a pu se
+laisser emporter quelquefois à un esprit de systême; mais comme
+c'est-là ce qu'un écrivain communique le plus difficilement à ses
+lecteurs, attendu que cet esprit est le résultat de la méditation et
+de l'enthousiasme, l'effet en est un peu prompt, et par conséquent peu
+dangereux. Les remarques de détail, plus faciles à saisir, n'en
+instruisent pas moins; et en rejetant les fausses conséquences d'un
+principe trop généralisé, on peut toujours profiter de celles qui sont
+solides et vraies. Peut-être dira-t-on qu'il est difficile de les
+démêler, lorsqu'elles se trouvent ensemble. Je ne le crois pas: la
+vérité a son caractère propre; et ce caractère, c'est la clarté, la
+simplicité. Les rayons qui s'en échappent frappent d'une lumière
+éclatante qui dissipe aussitôt le brouillard et l'obscurité; le faux
+au contraire est ingénieux, et s'il en sort quelques étincelles, elles
+éblouissent; mais l'esprit, en se consultant bien, s'aperçoit toujours
+que le nuage n'est pas dissipé. Enfin, le faux peut quelquefois
+persuader; mais le vrai seul peut convaincre.
+
+Résumons maintenant notre opinion sur _Esther_. Cette tragédie, sous
+le double rapport d'un ouvrage fait par ordre, et entrepris après un
+silence de douze ans, est un de ces phénomènes dont les archives de la
+littérature ne rapportent aucun exemple. Le défaut capital du rôle
+d'Esther l'empêchera toujours d'être accueillie sur la scène. Mais
+d'ailleurs toutes les parties de la tragédie y sont parfaitement
+observées. Rien n'est plus grand que le sujet, puisqu'il s'agit du
+sort de toute une nation. Les développemens de l'action y sont
+d'autant plus admirables, que presque toutes les scènes sont des
+chefs-d'œuvre[24], et la péripétie est une des plus belles qu'il y
+ait au théâtre; car, c'est au moment où Aman s'imagine être au faîte
+des honneurs, qu'il tombe tout à coup, et qu'une nation entière,
+dévouée à la mort, semble sortir du tombeau pour renaître au bonheur.
+Et puis, quelle diction! Racine, ayant senti lui-même le défaut
+inhérent au sujet de son ouvrage, paraît avoir cherché à le couvrir,
+en y répandant avec profusion tous les trésors de sa brillante
+imagination et de sa plume harmonieuse, et par-là seul avoir dédommagé
+cette tragédie de ce que ses aînées avaient d'avantage sur elle.
+
+ [24] Qu'on lise surtout la 1re et la 3e scènes du 1er acte, la 7e
+ du 2e et la 4e du 3e; et l'on verra s'il existe, en aucune
+ langue, rien de plus parfait.
+
+On chérit généralement Esther avec une sorte de prédilection; on en
+parle avec complaisance, et beaucoup de gens assurent qu'on la lit
+plus qu'aucune des autres tragédies de Racine. D'où cela viendrait-il?
+Est-ce parce qu'elle est mieux écrite, comme quelques littérateurs le
+prétendent[25], ou parce que, ne paraissant pas sur la scène elle
+offre d'avantage l'attrait de la nouveauté? En supposant mon hypothèse
+vraie, ce dont je ne voudrais pas répondre, j'avoue que je penche à
+croire ce dernier motif plutôt qu'aucun autre. Ce sera toujours une
+question insoluble que de savoir laquelle des tragédies de Racine
+l'emporte sur l'autre pour l'élégance de la diction. L'un nommera
+_Phèdre_, l'autre _Athalie_; un troisième _Iphigénie en Aulide_. Tout
+cela me prouve bien clairement une chose, c'est qu'elles sont toutes
+la perfection du style.
+
+ [25] Entr'autres, M. Lefranc de Pompignan. Voyez sa lettre à
+ Racine le fils.
+
+Pour moi, j'avoue que j'ai une tendresse particulière pour _Esther_.
+Elle produit sur moi le double effet de l'ode et de la tragédie en
+même temps. Outre les sentimens de pitié et de crainte qu'elle me fait
+éprouver tour-à-tour, je me sens encore en la lisant, dans une sorte
+d'enthousiasme continuel. L'onction du style, les chœurs sublimes de
+ces filles d'Israël, tout concourt à mon illusion. Il me semble,
+lorsque je prends cette tragédie, que j'entre dans un de ces temples
+antiques élevés avec pompe dans Jérusalem, au culte du très-haut. Dès
+l'entrée, je vois un vestibule d'une structure superbe. J'entends,
+autour de moi, une douce harmonie; la piété elle-même m'adresse la
+parole; ses accens pénètrent mon âme, enchantent mes esprits; un
+transport divin s'empare de tous mes sens. J'avance, et bientôt
+j'aperçois l'intérieur du temple: sa beauté a été par-delà mon
+imagination; mes premiers regards s'arrêtent sur un de ces anges
+terrestres qui font l'ornement du genre humain; je la contemple avec
+respect, et je l'aime avec tendresse. Mais bientôt un spectacle
+douloureux vient m'attrister profondément; je vois un combat entre le
+méchant et le juste. La puissance est le partage du premier; la
+faiblesse, la compagne de l'autre. Dans ce danger pressant, à qui
+s'adressera le faible? il s'adresse à Dieu, et Dieu vient à son
+secours: il ne veut point que son troupeau soit dévoré par le loup
+avide; il vient au secours de l'innocent, et l'innocent triomphe. O
+délices! ô transport! le juste est récompensé. La tristesse alors
+s'enfuit de dessus mon front, et la joie vient prendre sa place; car
+le juste a triomphé. Un concert de louanges retentit de toutes parts;
+Dieu est célébré, sa puissance infinie exaltée, et le temple redevient
+le séjour du bonheur et de l'allégresse. C'est au milieu de ces
+harmonieux accords auxquels se mêlent les voix angéliques, que
+s'évanouit mon illusion; et mon cœur reconnaissant remercie le mortel
+fortuné qui peut procurer à ses semblables d'aussi douces jouissances.
+
+
+FIN DES NOTES SUR ESTHER.
+
+
+
+
+ÉPITRES.
+
+
+
+
+ÉPITRES.
+
+
+ÉPITRE
+
+SUR LA VANITÉ DE LA GLOIRE.
+
+ Tu n'vetulæ auriculis alienis collegis escas?
+
+ C'en est donc fait, et ton âme sensible
+ A ses vrais goûts va se livrer enfin!
+ Tu suis, ami, la pente irrésistible
+ Qui des beaux arts t'applanit le chemin.
+ Tu sais trop bien qu'une plume immortelle
+ Nous a tracé les dégoûts, les hasards,
+ Qu'en cette lice ouverte à nos regards
+ Sème souvent la fortune cruelle.
+ Oui, des destins la jalouse fureur,
+ Osant mêler l'absynthe à l'ambroisie,
+ A poursuivi l'aimable poésie,
+ Et du nectar altéré la douceur.
+ Mais, cher ami, cette muse badine,
+ Vive autrefois, alors un peu chagrine,
+ Sur un fond noir détrempa ses couleurs;
+ Et cette abeille, en volant sur les fleurs,
+ Avait senti la pointe d'une épine:
+ Pour moi, je veux, aux yeux de mon ami,
+ En badinant, combattre sa chimère;
+ Faut-il des dieux emprunter le tonnerre
+ Pour écraser un si faible ennemi?
+ Je t'obéis. Tu m'ordonnes de croire
+ Que ton esprit, et même ta raison,
+ N'écoute ici que l'instinct de la gloire,
+ Et ne se rend qu'à son noble aiguillon.
+ Des vanités de la nature humaine,
+ Dis-tu, la gloire est encor la moins vaine;
+ Et du trépas je veux sauver mon nom.
+ Quoi! ta raison, quoi! cet esprit si sage
+ Conserve encor ce préjugé falot!
+ Quoi! de la mort ton être est le partage!
+ Et tu prétends lui dérober un mot!
+ Ton nom! quel est cet étonnant langage!
+ Quoi! ce désir, vrai fléau de ton âge,
+ Va tourmenter tes jours infortunés,
+ Pour illustrer ce frivole assemblage
+ De signes vains par le sort combinés!
+ Écoute au moins ces argumens célèbres
+ Qui de l'école ont percé les ténèbres.
+ Ce qui n'est rien peut-il avoir un nom?
+ Que veux-tu dire? et quelle illusion!
+ Peux-tu forcer ton âme fugitive
+ A s'échapper de l'éternelle nuit?
+ Peux-tu renaître? et quand l'arbre est détruit,
+ Pourquoi vouloir qu'une feuille y survive?
+ Quoi! du néant une ombre veut jouir!
+ Mais supposons que ces vains caractères,
+ Que le hasard a voulu réunir
+ Pour distinguer, pour désigner tes pères,
+ Vainqueurs du temps, perceront l'avenir.
+ Par quelle voie et quel canal fidèle,
+ Pour te transmettre une atteinte immortelle,
+ Jusques à toi pourront-ils parvenir?
+ Ce grand Romain, père de l'éloquence,
+ Père de Rome et consul orateur,
+ Dans son printemps adora cette erreur.
+ Mais à la fin, rempli d'indifférence,
+ Sur ce vain songe il composa, dit-on,
+ Un beau traité contre cette démence,
+ Cette fureur d'éterniser son nom,
+ Traité modeste, et signé Cicéron.
+ Dans un écrit, voyez-vous ce grand homme
+ Vanter, prôner, même assez bassement,
+ Un petit Grec, un sophiste de Rome;
+ Recommander, et très-expressément,
+ Au vain portier du temple de Mémoire
+ De lui donner bonne place en l'histoire?
+ Le Grec le fit; mais savez-vous comment
+ La vanité se vit bien confondue?
+ La lettre reste et l'histoire est perdue.
+ Mais admirez comment, fiers d'être fous,
+ Devant l'idole ils se prosternent tous!
+ Oui, disent-ils, ce sentiment sublime
+ Qui fait chérir et la gloire et l'estime,
+ Par la vertu fut imprimé dans nous.
+ D'une grande âme il est l'heureux partage;
+ Dans notre cœur il descend le premier,
+ Survit à tous, disparoît le dernier.
+ Il est, dit-on, _la chemise du sage_:
+ S'il est ainsi, qu'il aille donc tout nu.
+ Quoi! vous osez transformer en vertu
+ Cette folie, et tirer avantage
+ De ce délire à d'autres inconnu!
+ Et selon vous, tous ces mortels volages,
+ Pour être fous, ne sont point assez sages!
+ Je quitte, ami, ce ton de Juvénal:
+ Permets qu'au moins ma muse plus légère
+ Ose à tes yeux, sur un prisme moral,
+ Analysant un préjugé fatal,
+ Décomposer ta brillante chimère.
+ Pardonnez-moi, rare et sublime Homère,
+ L'air cavalier et le frivole ton
+ Dont j'ose ici proférer votre nom.
+ Vous savez bien que mon cœur vous révère.
+ Ai-je oublié que Samos, Colophon,
+ Et Clazomène, et Smyrne, et l'Ionie,
+ Ont disputé jadis avec chaleur
+ La gloire unique et l'immortel honneur
+ D'avoir produit un si vaste génie?
+ Vrai créateur de l'art le plus divin,
+ J'avoûrais bien que, quand vous y passâtes,
+ Et qu'on vous vit, aveugle pélerin,
+ Brillant de gloire, un bourdon à la main,
+ Du violon vainement vous raclâtes.
+ Chaque pays, même l'heureux séjour
+ Qui, selon lui, vous a donné le jour,
+ Peut s'écrier, pour appuyer sa thèse:
+ Couvert d'honneur et chargé de mal-aise,
+ Ceint de lauriers, partant manquant de pain,
+ Homère ici pensa mourir de faim;
+ Or, réponds-moi, gueux et divin Homère
+ (Car maintenant je puis te tutoyer,
+ Puisqu'il est sûr qu'on a vu ta misère
+ Ramper, languir dans le double métier
+ De mendiant, et même de poète),
+ Quand un savant, payé pour te louer,
+ Te va prônant d'une bouche indiscrète,
+ Et sans un cœur osant t'apprécier,
+ Par vanité, par coutume t'admire,
+ Et, t'ayant lu, te vante par oui-dire;
+ Son vain encens descend-il chez les morts
+ De ton esprit caresser les ressorts?
+ Et toi, brillant et fertile génie,
+ Toi, son rival et son imitateur,
+ Ainsi que lui, fuyant de ta patrie,
+ Non pour aller, besacier, voyageur,
+ Piéton modeste, et pélerin poète,
+ Faire aux passans une prière honnête;
+ Mais pour donner bals, concerts et cadeaux,
+ Pièce nouvelle et spectacles nouveaux,
+ Où le cœur sent lorsque l'esprit s'élève;
+ Pour transporter Athènes à Genève,
+ T'y consoler, dans le sein du repos,
+ Et de la haine et de l'encens des sots;
+ Je l'avoûrai, quand un mortel sincère,
+ De tes écrits ardent admirateur,
+ Vante Arouet, il a flatté Voltaire;
+ Mais quand la mort, au gré de maint auteur,
+ De maint jaloux, surtout de maint libraire,
+ T'aura frappé de sa faux meurtrière;
+ Sous cette tombe, eh bien! parle, réponds,
+ Mortel fameux: lequel de ces deux noms,
+ Ces noms vantés, Arouet ou Voltaire,
+ Dans ton sommeil, par un plus sûr pouvoir,
+ Ranimera les cendres réveillées?
+ Lequel des deux saura mieux émouvoir
+ De ton cerveau les fibres ébranlées?
+ Auquel, enfin, devons-nous envoyer
+ Ce fade encens d'un éloge unanime?
+ Noble fumée et tribut légitime
+ Qu'à tes travaux l'univers doit payer?
+ Du sort jaloux un caprice ordinaire
+ A mon valet donna le nom d'Hector.
+ L'entendez-vous, désœuvré téméraire,
+ Estropier, en insultant Homère,
+ Les noms sacrés d'Ulysse et de Nestor;
+ Et de Dacier, dans ses nobles emphases,
+ Faire ronfler les éternelles phrases?
+ Quand de Priam le fils infortuné,
+ Le nom d'Hector, ce fléau de la Grèce,
+ S'en vient frapper son esprit étonné,
+ Avez-vous vu redoubler son ivresse,
+ Et sur son front, de joie enluminé,
+ Étinceler sa grotesque allégresse?
+ Je sonne; il vient d'un air de dignité:
+ Et le héros, en me versant à boire,
+ Plus sûr que moi de vivre dans l'histoire,
+ Savoure en paix son immortalité.
+ Lorsque la mort, sans toucher à sa gloire,
+ Rassemblera sous ses voiles épais
+ L'Hector de Troye avec l'Hector laquais,
+ Et qu'un des deux quittera ma livrée
+ Pour endosser celle du vieux Pluton;
+ Que sais-je, moi, si son âme enivrée
+ Par les vapeurs dont jadis ce grand nom
+ A chatouillé sa cervelle timbrée,
+ Dans son erreur n'ira point partager
+ Les vains honneurs dus au rival d'Achille;
+ Si le Troyen ardent à se venger,
+ Dont cet outrage échauffera la bile
+ D'un coup de poing vaillamment asséné
+ Tout à l'instar d'Ulysse dans Homère,
+ Ne voudra point trancher en sa colère
+ Ce grand débat, noblement terminé?
+ Six Annibals ont illustré Carthage;
+ De tous jadis on vanta le courage;
+ Deux sont encor connus par leurs exploits,
+ Et de la gloire ont enroué la voix.
+ L'un, des Romains l'ennemi redoutable,
+ Pendant treize ans d'un sénat éperdu
+ Fut la terreur; et l'autre plus traitable,
+ Nous dit l'histoire, avait été pendu.
+ Vous, pensez-vous qu'Annibal morfondu
+ Dort à part soi, rempli d'indifférence,
+ Sur ses lauriers ou bien sur sa potence?
+ Apprenez donc que lorsqu'en vos récits
+ Vous célébrez le fier vainqueur de Rome
+ Trop vaguement, en termes peu précis,
+ Le cher pendu, qui croit être un grand homme,
+ Prend pour son compte un éloge indécis.
+ Quatre Platons ont honoré la Grèce;
+ Mais d'un surtout on célèbre le nom.
+ Lorsque ma voix, pour prix de sa sagesse,
+ A dit un mot de l'immortel Platon,
+ Apprenez-moi comment, par quelle adresse,
+ Par quelle voie et quels secrets rapports,
+ Ce triste mot, dans la foule des morts,
+ Du vrai Platon peut-il trouver l'adresse?
+ Platon! Platon! voyez comme à ma voix
+ Tous les Platons accourent à la fois!
+ Voyez, voyez, comme chacun s'empresse!
+ Chaque Platon, prenant le nom pour soi,
+ Vole, et s'écrie en écartant la presse:
+ Çà, rangez-vous; place, messieurs, c'est moi.
+ Le vrai Platon reste seul immobile:
+ Mais j'aperçois venir d'un pas agile
+ Et le sophiste et le grammairien:
+ J'y suis, monsieur, que voulez-vous?--Moi! rien.
+ Chaque pays a produit son Hercule,
+ Réparateur des torts, vengeur des droits;
+ Mais un surtout, impérieux émule,
+ De ses rivaux a conquis les exploits.
+ Un seul, malgré la docte académie,
+ Malgré Saumaise et malgré son génie,
+ Malgré Bardus, et Lipse, et Scaliger,
+ Fait aux savans les honneurs de l'enfer.
+ Or, qui ne croit qu'un jour, dans leur colère,
+ Pour se venger d'un odieux confrère,
+ L'Égyptien, l'Africain, le Gaulois,
+ Dans l'intérêt dont le nœud les rassemble,
+ Contre le Grec ne se liguent ensemble,
+ Et sur son dos ne tombent à la fois?
+ Peut-être aussi qu'un jour dans l'Élysée,
+ Signant la paix, devenus bons amis,
+ Tranquillement, près de Mégère assis,
+ Tous en commun démêlant la fusée,
+ Édifieront les mânes attendris.
+ Sans nul malheur la dispute appaisée
+ Sur ces grands points pourra nous réunir;
+ Et nous saurons à quoi nous en tenir.
+ Alors chez nous la vérité reçue
+ Saura fixer, distinguer pour jamais
+ Et leur pays, et leur siècle, et leurs faits,
+ Et du fuseau séparer la massue.
+ Ce n'est pas tout: par un funeste sort
+ Une syllabe, une lettre éclipsée,
+ Par le hasard, par le temps effacée,
+ Suffit souvent pour nous rendre à la mort.
+ Ce Grec fougueux, l'immortel Alexandre,
+ Lequel un soir, au gré d'une catin,
+ Ivre d'amour et de gloire et de vin,
+ Mit par plaisir Persépolis en cendre:
+ Héros jaloux, de qui la vanité
+ Avait pleuré sur les lauriers d'un père
+ Dont il craignait que la postérité
+ Ne laissât plus à sa témérité
+ De grands exploits, de sottises à faire;
+ A ce vengeur de son peuple outragé,
+ A ce guerrier chacun doit son suffrage.
+ Sur notre encens, sur l'éternel hommage
+ De l'univers conquis et ravagé,
+ Il a des droits, puisqu'il l'a saccagé:
+ Quels sont souvent les transports de sa rage,
+ Quand les honneurs qu'on lui doit accorder
+ Sont, au Mogol, prodigués à Scander?
+ Faut-il convaincre un esprit indocile
+ Qu'un caractère, une lettre futile,
+ Pour tout gâter, hélas! suffit trop bien!
+ Montagne est tout, et Montaigne n'est rien;
+ Si quelque jour une âme charitable
+ Dans les enfers ne daigne l'informer
+ Que des Français la langue variable
+ Détruit son nom, voulant le réformer.
+ L'auteur charmant, et qui, l'auteur! non, l'homme,
+ Par notre encens n'est jamais chatouillé,
+ Et dans l'oubli dormant d'un profond somme,
+ Par un vain bruit n'est jamais éveillé.
+ Ah! j'ai bien peur que trompé par la rime,
+ Malgré mes soins, l'historien Dion
+ N'ose usurper cette offrande d'estime
+ Que mon cœur paie au délicat Bion;
+ Et de leurs noms maudissant l'imposture,
+ Maints froids auteurs, maints héros oubliés
+ Offrent souvent aux mânes égayés,
+ D'un quiproquo la comique aventure.
+ Du même nom cent rois ont hérité:
+ Tous ont vécu pour la postérité;
+ Tous ont voulu consacrer leur mémoire.
+ Mais vous, mortels! votre légèreté,
+ Par un oubli trop funeste à leur gloire,
+ En les nommant ne les désigne point:
+ C'est donc en vain qu'ils vivent dans l'histoire.
+ Ignorez-vous qu'il faut de point en point,
+ Pour les atteindre au ténébreux empire,
+ Pour que l'éloge ait sur eux son effet,
+ Fixer les temps, les lieux, marquer, détruire
+ Leurs nom, surnom, numéro, sobriquet?
+ Sans tous ces soins, le vengeur de la Prusse,
+ Le fier vainqueur de l'Allemand, du Russe,
+ Héros du siècle et célèbre à la fois
+ Par les combats, par la flûte et les lois;
+ Lui qu'Arouet annonçait à la terre,
+ Et que depuis a chansonné Voltaire;
+ Ce Frédéric, Dieu! quel affront cruel!
+ Peut voir un jour sa grande âme avilie
+ Humer l'odeur d'un encens éternel,
+ Faut-il le dire? avec un vil mortel,
+ Un Frédéric, baron de Silésie,
+ Lequel voudra, comme dans son château,
+ Donnant aux morts un spectacle nouveau,
+ Porter partout, sur la rive infernale,
+ Et ses quartiers, et sa voix chapitrale...
+ Il est bien vrai que, pour prendre un détour,
+ Le mot flatteur, quittant les grandes routes,
+ Descend moins vite au ténébreux séjour;
+ Que le héros, attentif aux écoutes,
+ Dans son cerveau moins prompt à s'ébranler
+ Ne peut sentir qu'une atteinte légère.
+ Que feriez-vous? Il faut s'en consoler;
+ Et du destin quel est l'arrêt sévère!
+ Les plaisirs purs pour nous ne sont point faits;
+ Même en enfer, ils sont tous imparfaits.
+ Or maintenant, qu'un censeur téméraire,
+ Un bel esprit, volage papillon,
+ Vienne fronder ce travail salutaire
+ Qui, pour changer, pour rétablir un nom,
+ Dans cette nuit apportant la lumière,
+ Va compilant de vieux compilateurs,
+ Des manuscrits et d'antiques auteurs.
+ Sans un talent, sans de si dignes veilles,
+ Tous les héros, leurs noms et leurs merveilles,
+ Les vains exploits de cent mortels fameux,
+ Vivant pour nous, seraient perdus pour eux.
+ Quel nom donner à la folle imprudence
+ De ces humains qui, dans leur déraison,
+ Après avoir avec inconséquence
+ Tout immolé pour anoblir leur nom,
+ Et qui, vieillis dans leur culte frivole,
+ N'ont rien omis pour orner leur idole,
+ L'osent détruire, et dont l'aveugle erreur
+ Y substitue un fantôme imposteur,
+ De qui jamais cette gloire n'approche?
+ Quoi! Du Terrail, parrain du roi François,
+ Ami des preux, chevalier sans reproche,
+ Au bon Bayard cède tous ses exploits!
+ Et ne crois pas qu'avec plus d'indulgence
+ Je traite encor cette autre vanité
+ Qui, des climats rapprochant la distance,
+ Entraîne au loin notre esprit emporté.
+ Enseigne-moi quelle est la différence.
+ Qu'importe enfin à ta félicité
+ Que dans mille ans tes vers se fassent lire,
+ Ou que Stockholm aujourd'hui les admire?
+ Du Nord jaloux le souffle impétueux
+ Dissipera cet encens si frivole;
+ Et sa fureur ira, loin de tes yeux,
+ Le déposer dans les antres d'Eole.
+ De près au moins, l'éloge plus flatteur,
+ Voisin de toi, descendrait dans ton cœur;
+ Et le zéphyr, sur son aile légère,
+ Jusqu'à tes sens daignerait apporter
+ Une vapeur, hélas! bien passagère,
+ Que tes esprits pourraient au moins goûter.
+ Ah! que le sort, pour moi plein d'indulgence,
+ Sur le présent borne son influence,
+ Et de mes jours marque chaque moment
+ Par un plaisir, ou par un sentiment:
+ De l'avenir, ami, je le dispense.
+ Je veux sentir, je veux jouir enfin:
+ Et mon esprit, dans son indifférence,
+ D'aucun absent n'est le contemporain.
+ Pauvres humains! quelle est votre inconstance!
+ Qu'est-ce que l'homme à soi-même livré?
+ Oui, cher ami, moi de qui l'imprudence
+ Vient de traiter de fièvre, de démence,
+ Ce beau désir par les temps consacré,
+ De réunir la double jouissance
+ D'un nom pourtant à jamais révéré;
+ Que sais-je, hélas! si mon inconséquence,
+ Par une sotte et double vanité,
+ Ne prétend point franchir l'espace immense
+ De l'univers et de l'éternité;
+ Et si des temps perçant la nuit obscure,
+ Je ne veux point aller, dans un Mercure,
+ Au bout du monde, à l'immortalité?
+
+
+ÉPITRE D'UN PÈRE A SON FILS,
+
+ SUR LA NAISSANCE D'UN PETIT-FILS.
+
+ Il est donc né, ce fils, objet de tant de vœux!
+ Il respire! avec lui nous renaissons tous deux.
+ Mon cœur s'est réveillé: cette ardeur qui m'enflamme,
+ Au jour de ta naissance a pénétré ton âme.
+ Je te pris dans mes bras: un serment solennel
+ Promit de t'élever dans le sein paternel.
+ Le temps, qui m'a conduit au bout de ma carrière,
+ De mes yeux par degrés épura la lumière:
+ Vainement et trop tard allumant son flambeau,
+ La raison nous éclaire aux portes du tombeau.
+ Ah! si l'expérience, école du vrai sage,
+ Pouvait de nos enfans devenir l'héritage!
+ Si nos malheurs au moins n'étaient perdus pour eux!
+ Un père, en expirant, se croirait trop heureux:
+ Mais il meurt tout entier; et la triste vieillesse
+ Dans la tombe avec elle emporte sa sagesse.
+ De mon vaisseau du moins que les tristes débris,
+ Épars sous les écueils, en écartent mon fils.
+ Je le vois, en mourant, s'éloigner du rivage:
+ Ah! s'il arrive au port, je bénis mon naufrage.
+ Parmi tous ces mortels sur ce globe semés,
+ Les uns portent un cœur, des sens inanimés;
+ Le feu des passions n'échauffe point leur âme:
+ D'autres sont embrâsés d'une céleste flamme:
+ Mais trop souvent, hélas! sa féconde chaleur
+ Enfante les talens et non pas le bonheur;
+ Et de l'infortuné dont elle est le partage,
+ Elle fait un grand homme et rarement un sage.
+ Le bonheur! ô mortel!... Ose te détacher
+ D'un espoir que bientôt il faudrait t'arracher:
+ Si le songe est flatteur, le réveil est funeste;
+ Fais le bonheur d'autrui, c'est le seul qui te reste.
+ Si ton fils n'a reçu que des sens émoussés,
+ Qu'il se traîne à pas lents dans les chemins tracés:
+ Sans lui frayer toi-même une route nouvelle,
+ De tes seules vertus offre-lui le modèle:
+ Mais si des passions le germe est dans son sein,
+ Veille, père éclairé, sur ce dépôt divin:
+ Loin de lui ces prisons où le hasard rassemble
+ Des esprits inégaux qu'on fait ramper ensemble;
+ Où le vil préjugé vend d'obscures erreurs,
+ Que la jeunesse achète aux dépens de ses mœurs:
+ Si ton fils ne te doit son âme toute entière,
+ Tu lui donnas le jour, mais tu n'es pas son père.
+ Le chef-d'œuvre immortel de la divinité
+ Sur la terre au hasard paraît être jeté.
+ L'homme naît; l'imposture assiége son enfance:
+ On fatigue, on séduit sa crédule ignorance:
+ On dégrade son être. Ah, cruels! arrêtez:
+ C'est une âme immortelle à qui vous insultez.
+ De l'éducation l'influence suprême,
+ Subjugant dans nos cœurs la nature elle-même,
+ Peut créer à son choix, des vices, des vertus:
+ C'est du fils de César que Caton fit Brutus.
+ Règne sur le hasard, affaiblis son empire:
+ L'homme peut le borner, ou même le détruire.
+ Que son fier ascendant soit dompté par tes soins:
+ Transforme pour ton fils les vertus en besoins.
+ O toi! fille des Cieux que l'univers adore,
+ Toi qu'il faut que l'on craigne, ou qu'il faut qu'on implore,
+ Sainte religion, dont le regard descend,
+ Du créateur à l'homme, et de l'homme au néant,
+ Montre-nous cette chaîne adorable et cachée
+ Par la main de Dieu même à son trône attachée,
+ Qui, pour notre bonheur, unit la terre au ciel
+ Et balance le monde aux pieds de l'Éternel.
+ Mais déjà de ton fils la raison vient d'éclore:
+ Sache épier, saisir l'instant de son aurore,
+ Où l'homme ouvrant les yeux, frappé d'un jour nouveau,
+ S'éveille, et regardant autour de son berceau,
+ Étonné de penser, et fier de se connaître,
+ Ose s'interroger, s'aperçoit de son être;
+ Dévore les objets autour de lui semés,
+ Jadis morts à ses yeux, maintenant animés;
+ Demande à ces objets leurs rapports à lui-même,
+ Et du monde moral veut saisir le système;
+ A de sages leçons consacre ses momens;
+ De ses vertus alors pose les fondemens;
+ Des vrais biens, des vrais maux, trace-lui les limites;
+ Renferme ses regards dans les bornes prescrites;
+ Qu'il sache tour à tour se concentrer dans lui,
+ Etendre ses rapports à vivre dans autrui;
+ Ne fais briller dans lui que des clartés utiles;
+ Il est pour les humains des vérités stériles;
+ Le ciel est parsemé de globes lumineux;
+ Mais un seul nous éclaire et suffit à nos yeux.
+ Prolonge pour ton fils cet heureux temps d'ivresse,
+ Cet aimable délire où la simple jeunesse,
+ Ignorant l'artifice et les retours cruels,
+ N'a point perdu le droit d'estimer les mortels,
+ Et goûte ce bonheur si pur, si respectable,
+ De croire à la vertu pour aimer son semblable.
+ Jeune homme, j'aime à voir ta naïve candeur
+ Chercher imprudemment nos vertus dans ton cœur,
+ Chérir une ombre vaine, adorer ton ouvrage,
+ De tes purs sentimens reproduire l'image,
+ Et se plaire à créer, dans ta simplicité,
+ Un nouvel univers par toi seul habité.
+ Oui, que mon fils embrasse un fantôme qu'il aime:
+ Nous croyant des vertus, il en aura lui-même.
+ Mais voici ce moment utile ou dangereux,
+ Qui, souvent annoncé par un naufrage affreux,
+ Des sens avec le cœur préparant l'alliance,
+ Donne à l'homme étonné toute son existence,
+ Établit ses devoirs sur ses rapports divers,
+ Le fait vivre à lui-même et naître à l'univers.
+ Ce sont les passions, dont la fatale ivresse
+ L'élève quelquefois, et trop souvent l'abaisse;
+ Mais quel que soit sur nous leur ascendant vainqueur,
+ Leur force ou leur faiblesse est toute en notre cœur.
+ Indociles coursiers, ils éprouvent leur guide;
+ Le faible est entraîné par leur élan rapide;
+ Le fort sait les dompter, les asservir au frein;
+ Pour jamais de leur maître ils connaissent la main.
+ Les coursiers du soleil, dans leur vaste carrière,
+ Répandaient sans danger les feux et la lumière;
+ Phaéton les conduit: bondissans, furieux,
+ Ils consument la terre, ils embrâsent les cieux.
+ Si ton fils des vertus a reçu la semence,
+ Des passions, pour lui, ne crains point l'influence;
+ De nos égaremens on les accuse en vain;
+ Le germe corrupteur dormait dans notre sein:
+ De sable, de limon cet impur assemblage,
+ Rebut de l'océan, soulevé par l'orage,
+ Avant que la tempête eût ébranlé les airs,
+ Il existait déjà dans le gouffre des mers.
+ Passions, c'est nous seuls et non vous qu'il faut craindre.
+ Épurons notre cœur sans vouloir les éteindre.
+ Parmi tous ces désirs dans notre âme allumés,
+ Le tyran le plus fier de nos sens enflammés,
+ C'est ce fougueux instinct fait pour nous reproduire,
+ Bienfaiteur des mortels, et prêt à les détruire.
+ Qu'un seul objet, mon fils, t'enchaînant sous sa loi,
+ Te dérobe à son sexe anéanti pour toi.
+ Heureux, sans doute heureux, si la beauté qui t'aime,
+ Remplissant tout ton cœur, te rend cher à toi-même,
+ Et mêle au tendre amour qu'elle a su t'inspirer,
+ Ce charme des vertus qui les fait adorer!
+ Nœuds avoués du ciel, respectable hyménée,
+ De mon fils à tes lois soumets la destinée!
+ Que par toi, de son être étendant le lien,
+ Mon fils, pour être heureux, soit homme et citoyen!
+ Loin d'ici ces mortels, dont la folle prudence
+ Refuse à leur pays le prix de leur naissance,
+ Et qui prêts à brûler des plus coupables feux,
+ Morts pour le genre humain, pensent vivre pour eux!
+ Amitié, nœud sacré, récompense des sages,
+ Plaisir de tous les temps, vertu de tous les âges!
+ Oui, mon fils chérira tes devoirs, tes douceurs.
+ L'astre qui nous éclaire eut des blasphémateurs:
+ Des monstres ont maudit sa féconde influence;
+ D'autres ont de Dieu même abhorré l'existence,
+ Ont haï l'Eternel: amitié! qui jamais
+ A blasphémé ton nom, a maudit tes bienfaits?
+ Le ciel daigne accorder au mortel magnanime
+ Une autre passion plus rare et plus sublime,
+ Aliment des vertus, âme des grands desseins:
+ C'est ce noble désir d'être utile aux humains,
+ D'avoir des droits sur eux, de vivre en leur mémoire;
+ Le plus beau des besoins, le besoin de la gloire;
+ Impérieux instinct que des dieux bienfaiteurs,
+ Par pitié pour la terre ont mis dans les grands cœurs.
+ Mais qui cherche la gloire a besoin qu'on l'éclaire.
+ Il en est une, hélas! criminelle ou vulgaire,
+ Que le faible poursuit, qu'encense le pervers,
+ Qui, sous différens noms, fléau de l'univers,
+ Arme le conquérant, lui commande les crimes,
+ Dicte au sage insensé de coupables maximes,
+ Aiguise le poignard, prépare le poison,
+ Pour sauver de l'oubli le fantôme d'un nom;
+ Prestige d'un instant, vaine et cruelle idole,
+ Non, ce n'est point à toi que le sage s'immole;
+ Ses jours, dans les travaux, ne sont point consumés,
+ Pour laisser quelques pas sur le sable imprimés:
+ Mais servir, éclairer le genre humain qu'il aime,
+ En recherchant surtout l'estime de soi-même;
+ La mettre au plus haut prix; l'obtenir de son cœur;
+ Voilà quelle est sa gloire et quelle est sa grandeur.
+ Si de ce beau désir ton âme est dévorée,
+ Nourris dans toi, mon fils, cette flamme sacrée,
+ Tandis que tes esprits, dans leur mâle vigueur,
+ Du feu des passions reçoivent leur chaleur.
+ Ah! lorsque les glaçons de la froide vieillesse
+ Viennent de notre sang arrêter la vîtesse,
+ Lorsque nous recelons dans un débile corps
+ Un esprit impuissant, une âme sans ressorts,
+ Plus de droits sur la gloire et sur la renommée:
+ La lice de l'honneur est pour jamais fermée:
+ Et sur nos sens flétris, ainsi que sur nos cœurs,
+ L'oisive indifférence épanche ses langueurs.
+ Mon fils, sur les humains que ton âme attendrie
+ Habite l'univers, mais aime sa patrie.
+ Le sage est citoyen: il respecte à la fois
+ Et le trésor des mœurs, et le dépôt des lois:
+ Les lois! raison sublime et morale pratique,
+ D'intérêts opposés balance politique,
+ Accord né des besoins, qui, par eux cimenté,
+ Des volontés de tous fit une volonté.
+ Chéris toujours, mon fils, cet utile esclavage,
+ Qui de la liberté doit épurer l'usage.
+ Entends mes derniers mots, toi, dont les soins prudens
+ Doivent de notre fils guider les premiers ans.
+ J'ai vu son doux sourire à sa naissante aurore;
+ Son premier sentiment à tes yeux doit éclore;
+ Dans ton sein paternel il ira s'épancher;
+ Et moi, d'entre tes bras la mort va m'arracher.
+ Puisse un jour cet écrit, gage de ma tendresse,
+ Cher enfant, à ton cœur faire aimer ma vieillesse!
+ Puisses-tu t'écrier, saisi d'un doux transport:
+ Il fit des vœux pour moi dans les bras de la mort!
+ Oui, c'est toi qui, m'offrant une heureuse espérance,
+ Plus loin dans l'avenir porte mon existence:
+ Je t'apprends le secret de vivre et de jouir;
+ Ma mort t'enseignera le grand art de mourir.
+
+
+ÉPITRE
+
+ A M. ***
+
+ Cologne, 19 juin 1761, écrite sur les bords du Rhin.
+
+ Ami, des champs le spectacle flatteur
+ Vient d'animer, de réveiller mon cœur.
+ A s'attendrir ce spectacle l'invite.
+ J'ai fui la ville et l'ennui qui l'habite.
+ Hélas! au moins caché sous ces forêts,
+ Il m'est permis de détourner ma vue
+ De ces clochers, dont les hardis sommets,
+ En s'effilant, s'élancent dans la nue,
+ Et dont l'aspect me poursuit à jamais.
+ N'entends-tu pas, dans ce verger paisible,
+ Ce rossignol? Son organe flexible,
+ Tendre toujours et toujours varié,
+ Chante l'amour: je parle à l'amitié.
+ Oui, dans ces lieux, ami, tout la rappelle.
+ Autour de moi que la nature est belle!
+ Je vois du Rhin les flots majestueux
+ Baigner mes pieds et couler sous mes yeux.
+ De sept rochers les cîmes inégales
+ Vont à l'envi se perdre dans les cieux;
+ Un bois touffu remplit leurs intervalles.
+ D'un doux frisson ces trembles agités,
+ De ces oiseaux la douce mélodie,
+ Portent le trouble à mon âme ravie;
+ Pour comble encore, à mes yeux enchantés
+ Ces fleurs, au loin émaillant la prairie,
+ Pour me séduire étalent leurs beautés.
+ Séjour touchant! que n'es-tu ma patrie?
+ N'importe, hélas! de mon cœur endormi
+ Ton doux aspect a banni la tristesse.
+ Je suis heureux dans cette courte ivresse:
+ Je suis heureux: je songe à mon ami.
+ C'en est donc fait, la trompeuse fortune
+ A sur mes jours abdiqué tout pouvoir.
+ Je la bénis; sa faveur importune,
+ En aucun temps n'a fixé mon espoir.
+ Il est bien vrai que, provoqué par elle,
+ J'obéissais à sa voix infidelle,
+ Et ton ami s'en faisait un devoir.
+ Mais elle a fait ce que mon cœur demande:
+ Sa trahison, que j'aurais dû prévoir,
+ De ses faveurs est pour moi la plus grande.
+ J'avais pensé, dans ma trop longue erreur,
+ Que de ses dons la fatale influence
+ Aplanissait le chemin du bonheur.
+ Mais que les Dieux ont borné sa puissance!
+ Pour être heureux il nous suffit d'un cœur.
+ Je les ai vus, ses favoris coupables,
+ En dépit d'elle, illustres misérables,
+ Fiers d'être sots, de leur faste éblouis,
+ Punis toujours de n'avoir rien à faire,
+ Dans leurs miroirs mille fois reproduits,
+ Peindre partout, voir partout leur misère;
+ Sur leurs sophas lâchement étendus,
+ D'esprit, de corps également perclus;
+ Du fade objet dont l'aspect les accable
+ Multiplier l'image insupportable.
+ J'ai vu Crassus, pour échapper au temps,
+ Dans sa langueur en compter les instans.
+ La montre d'or nonchalamment tirée
+ Dit qu'en secret il maudit sa durée.
+ Son triste cœur voudrait, dans son ennui,
+ La démentir, s'inscrire en faux contre elle;
+ Mais le témoin muet et trop fidelle
+ Obstinément dépose contre lui.
+ Combien mes yeux ont surpris de bassesse
+ Sous ces dehors, sous cet éclat trompeur!
+ Oui, que le ciel, punissant ma faiblesse,
+ Sur ton ami signale sa fureur,
+ Si, de mon cœur démentant la noblesse,
+ J'osais tremper dans leur lâche bonheur!
+ Que l'amitié, pour tous deux indulgente,
+ A sur nos jours épanché de douceurs!
+ Avec quel art sa faveur bienfaisante
+ De nos plaisirs variait les couleurs!
+ Par la gaîté tantôt enluminée,
+ Tantôt moins vive, encor plus fortunée,
+ Elle portait par degrés dans nos cœurs,
+ Après l'essor d'une libre saillie,
+ Ce doux sommeil, cette mélancolie,
+ Qui de l'amour imite les langueurs.
+ Souvent muets dans notre nonchalance,
+ Trop sûrs de nous pour craindre un seul moment
+ Qu'on ne la prît pour de l'indifférence,
+ Nous nous taisions, et cet heureux silence
+ Ne finissait que par un sentiment:
+ Temps précieux pour mon âme attendrie,
+ Où mon esprit, emporté loin de moi,
+ Était absent, mais absent près de toi.
+ Plaisir du cœur, tendre mélancolie,
+ Doux antidote et baume de la vie,
+ Par quelle loi, par quel fatal destin,
+ Faut-il, hélas! que d'un peuple volage
+ L'insuffisant et stérile langage
+ T'ose confondre avec ce noir chagrin,
+ Fléau cruel de l'âme dégradée,
+ Par les ennuis tristement obsédée?
+ Souvent encor quand un diseur de riens
+ Venait troubler nos charmans entretiens,
+ Si par malheur sa bouche téméraire
+ D'un sentiment né d'une âme vulgaire
+ A nos regards dévoilait la laideur,
+ Mes yeux soudain, sur ton front peu flatteur,
+ En saisissaient le désaveu sincère.
+ Mais qu'ai-je dit? Etait-il nécessaire
+ De l'y chercher? Il était dans mon cœur.
+ Ah! cher ami, puis-je espérer encore
+ De te revoir, de trouver dans le tien
+ Cette amitié qui tous deux nous honore,
+ Et dont l'absence a serré le lien?
+ Momens heureux, je vais vous voir renaître;
+ Et de plus près à tes destins lié,
+ Auprès de toi, prenant un nouvel être,
+ Je vais chérir les arts et l'amitié.
+ J'ignore encor ce que le sort barbare
+ Pour ton ami cache dans l'avenir;
+ Mais quels que soient les jours qu'il me prépare,
+ De fermeté prompt à me prémunir,
+ Malgré ses coups, je veux suivre la pente
+ De ce sentier que l'honneur me présente,
+ Et que sa main pour moi daigne aplanir.
+ Je sais trop bien que sa faveur stérile
+ Ne me promet qu'une palme inutile;
+ Mais le travail, tendre consolateur,
+ M'assure au moins un abri salutaire.
+ Abri sacré, nécessaire à mon cœur.
+ Oui, le travail est son propre salaire.
+ Par le malheur mon esprit abattu,
+ Se redoutant, chérissant sa faiblesse,
+ Contre lui-même a long-temps combattu.
+ Je cède enfin à l'instinct qui me presse.
+ Te souviens-tu de ce chantre de Grèce!
+ Encouragé par les dons séducteurs
+ Du cercle entier de ses admirateurs,
+ Oh! disait-il, partageant leur ivresse,
+ Si l'intérêt pouvait les éclairer;
+ Si dans mon cœur ce peuple pouvait lire;
+ De quels transports je me sens pénétrer,
+ Lorsque mes doigts voltigent sur la lyre;
+ D'une faveur il croirait m'honorer,
+ En permettant à mon heureux délire
+ De s'exercer dans cet art que j'admire.
+
+
+ÉPITRE
+
+ A M. ***, QUI AVAIT FAIT AFFICHER CHEZ SON SUISSE UN ORDRE EN
+ VERS, DE N'OUVRIR QU'AU MÉRITE, ET DE REFUSER LA PORTE A LA
+ FORTUNE.
+
+ Je l'ai vu cet ordre authentique,
+ Mis en vers joliment tournés,
+ Cette consigne poétique
+ Qu'à votre Suisse vous donnez;
+ Mais elle est trop philosophique,
+ Ou trop peu. Quoi! vous ordonnez
+ Que l'on ferme la porte au nez
+ A la Fortune! Et pourquoi faire?
+ Est-ce humeur, faiblesse ou colère?
+ Vous avez tort; mais apprenez
+ Le dénoûment de cette affaire.
+ Après ce refus insultant
+ Que fit la belle aventurière?
+ Surprise de ce compliment,
+ De la rebuffade impolie
+ D'un portier qui la congédie,
+ Croiriez-vous que dans cet instant
+ (Voyez un peu quelle étourdie!)
+ Elle vint chez moi brusquement?
+ Je sortais: j'ouvre....--La fortune!
+ Ne vous suis-je pas importune?
+ Le cas arrive rarement.
+ --Il arrive dans ce moment.
+ Elle m'étonna, je vous jure.
+ J'excusai le sage imprudent
+ Qui brusquait ainsi la déesse;
+ Il a tort d'outrer la sagesse.
+ --Vous raillez, je crois.--Nullement.
+ Il fallait au moins vous admettre,
+ En faisant des conditions....
+ --A moi!--Sans doute.--Eh bien! voyons.
+ Faites les vôtres.--A la lettre
+ Vous les suivrez? Premièrement,
+ Je vous dois un remercîment:
+ Vous voilà sans qu'on vous appelle,
+ C'est ce qu'il me faut justement.
+ --Vous me plaisez assez, dit-elle.
+ --Tant mieux.--Convenons de nos faits.
+ --Vous ne prétendrez jamais
+ A changer le fond de ma vie;
+ Vous respecterez sans aigreur
+ Mon caractère, mon humeur,
+ Et même un peu ma fantaisie.
+ Je conserverai mes amis,
+ Vous ne m'en donnerez point d'autres:
+ A moi les miens, à vous les vôtres.
+ Le sentiment sera permis
+ A mon cœur né sensible et tendre;
+ De moi vous ne devrez attendre
+ Que des soins, et non des soucis;
+ Je n'en veux ni donner ni prendre.
+ Si, par l'effet de vos faveurs,
+ Je dois approcher des grandeurs,
+ Partout, à la cour, à la ville,
+ Je serai, rien n'est plus facile,
+ Sans orgueil, mais non sans fierté,
+ Vrai sans rudesse, sans audace,
+ Et libre sans légèreté.
+ Auprès de mes amis en place
+ J'aurai peu d'assiduité,
+ La réservant pour leur disgrâce.
+ Permettez-vous?--Accordé, passe.
+ --Avec le mérite, l'honneur,
+ Je n'entre point dans vos querelles;
+ Je veux rester leur serviteur,
+ Et les tiens pour amis fidèles.
+ --Ah! nous nous brouillerons.--Tant pis
+ --Un mot encor. Toujours admis,
+ Chez moi le mérite aura place
+ Au-dessus de vos favoris:
+ C'est la sienne, quoique l'on fasse.
+ Refusé net.--La déité
+ Me dit, d'un ton de bonhommie:
+ Moi, j'ai de la facilité;
+ Mais cet article du traité,
+ Par quel art, par quelle industrie,
+ Le faire signer, je vous prie,
+ A ma sœur?--Qui?--La vanité.
+ Adieu.--Soit.--La folle immortelle
+ Part et s'envole à tire d'aile,
+ Me supposant de vains regrets,
+ Je le soupçonne; car la belle,
+ Tout en me quittant pour jamais,
+ Regardait parfois derrière elle,
+ Pour voir si je la rappelais;
+ Mais je laissai fuir l'infidelle,
+ Et mes voisins courent après.
+
+
+FRAGMENS
+
+ D'UNE ÉPITRE DIPLOMATIQUE, ADRESSÉE A LA COALITION DES PRINCES
+ ARMÉS CONTRE LA FRANCE.
+
+ Quoi! contre nos pamphlets hérissant vos frontières,
+ Vous formez des cordons, vous dressez des barrières;
+ Et vous pourriez, chez nous, vauriens pestiférés,
+ De l'égalité sainte apôtres conjurés,
+ Hasardant la vertu de vos bandes guerrières,
+ Souffrir que d'un faux jour les rayons égarés,
+ Perçant l'épais repli de leurs lourdes paupières,
+ Offrissent à leurs yeux troubles, mal assurés,
+ De nos Français nouveaux les façons familières!
+ Quoi! vos fiers cuirassiers qui, combattant pour vous,
+ Meurent sous vos bâtons en perdant vos trois sous,
+ Verront-ils exposer leur fidèle innocence
+ Aux piéges que leur tend notre indigne licence!
+ Rois, laissez-vous fléchir, ne nous attaquez pas;
+ Plaignez plutôt l'erreur de notre indépendance,
+ De cette égalité, fléau de nos climats.
+ Sans cesse attendrissez sur nous, sur nos misères,
+ Vos sujets chargés d'or, payant sans assignats
+ Le brigand breveté qui les traîne en galères[26],
+ Pour la mort d'un vieux cerf soustrait à vos ébats.
+ Avant qu'on vous apprît que les hommes sont frères,
+ Funeste vérité qui peut tout perdre, hélas!
+ Nuire à vos recruteurs, renchérir vos soldats,
+ Corrompre l'ouvrier en haussant les salaires,
+ Et, trompant vos sujets égarés sur nos pas,
+ Leur ravir tous ces biens si chers à leurs ancêtres,
+ Ces biens perdus pour nous, mais non pour vos états,
+ Des moines, des geôliers, des nobles et des prêtres...
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ A quoi de l'art des rois on borne les leçons!
+ Transplanter en Brabant les braves de Hongrie,
+ Puis contre les Hongrois armer les Brabançons,
+ Styriens à Milan, Milanais en Styrie:
+ De ce profond mystère est-ce là tout le fin?
+ Combien de temps faut-il pour que le monde enfin
+ De ce royal secret découvre l'industrie?
+ --Mais, depuis six cents ans!--Soit: rien ne prouve mieux
+ Que, pour aller bien loin, ce système est trop vieux.
+ Kaunitz le sentira: sa tête octogénaire
+ Dira: Voici du neuf, voyons, que faut-il faire?
+ Je ne reconnais plus ce commode métier
+ De régir les états pour se désennuyer.
+ Régner est chose grave et devient une affaire.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Voisins des Marquisats[27], vous savez tous qu'en dire,
+ Frédéric, expliquant ses droits régaliens,
+ Forme, allonge, élargit son nouvel apanage;
+ Fait chez vous la police et vous prendra vos biens
+ Par sage surveillance et par bon voisinage,
+ Pour vous défendre mieux contre les Autrichiens.
+ Déjà de ses _housards_ une troupe impolie
+ A rançonné deux fois les gens de Nuremberg.
+ --Bon! Nuremberg n'est rien: c'est de la bourgeoisie.
+ --D'accord. Mais un moment: Monsieur de Wirtemberg
+ S'attend de jour en jour à la même avanie;
+ C'est un seigneur, un duc, un prince en Franconie.
+ Que répondre? on se tait: l'évêque de Bamberg,
+ Plus confondu que vous, rassemble ses vieux titres,
+ Et du cercle alarmé consulte les chapitres:
+ Publicistes, docteurs, à l'escrime excités,
+ En petit _in-quartos_ resserrant leur logique,
+ Prouvant, démontrant tout, hors les points contestés,
+ Font admirer de plus cet accord harmonique
+ Qui, par des mouvemens simples, bien concertés,
+ Fait marcher sans délais ce grand corps germanique.
+ Bientôt le brave Hoffmann les a tous réfutés;
+ Et par vingt régimens que charme sa réplique,
+ Kalkreuth et Mollendorff, d'avance bien postés,
+ Assurent le succès de sa diplomatique.
+ Raguse et ses faubourgs, Luques et Saint-Martin
+ Attendent, comme on sait, avec impatience,
+ L'arrêté du congrès qui doit livrer la France
+ Repentante et contrite aux chevaliers du Rhin.
+ De Mercy, de Breteuil la sagesse profonde,
+ De Rousseau, de Sieyès réformant les erreurs,
+ Nous guérira des maux causés par ces penseurs,
+ Qui, malgré la police, ont éclairé le monde,
+ Et, sans être honorés du poste de commis,
+ Se mêlent d'influer sur les lois d'un pays.
+ C'est un abus affreux: il faut qu'on le corrige;
+ La constitution le demande et l'exige.
+ Il nous faut au-dehors une révision;
+ L'autre est insuffisante, encor qu'elle ait du bon.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Catherine, posant un tome de Voltaire,
+ Ecrit pour condouloir aux chagrins du saint-père.
+ Le pontife attendri, presque privé d'enfans,
+ Veut déjà dans Moscou recruter des croyans;
+ Et bénissant tout bas l'auguste Catherine,
+ Adresse un doux reproche à la grâce divine,
+ Qui, contristant les saints, diffère trop long-temps
+ D'unir l'église grecque à l'église latine.
+ Hélas! tout vient trop tard: faut-il qu'un si grand bien
+ Commence à s'opérer quand on ne croit plus rien?
+ (_Ce qui suit s'adresse au feu roi de Suède._)
+ Une croisade noble est œuvre méritoire,
+ Propre à toucher les cœurs des nobles Suédois,
+ Utile à vos sujets, commerçans et bourgeois,
+ Qui, resserrant leurs fonds, vous souhaitent la gloire
+ D'Artus, de Galaor, ou d'Oger le Danois.
+ Votre abord si prochain dans la riche Neustrie,
+ Ce fief du grand Rollon promis à vos exploits,
+ De vos Dalécarliens excitant l'industrie,
+ Préviendra la faillite assez commune aux rois,
+ Mais qu'on leur passe moins aujourd'hui qu'autrefois;
+ Car on se forme enfin; et du fond de l'Ukraine;
+ Avant que d'envoyer sa botte souveraine,
+ Charles, votre patron, balancerait, je crois:
+ Il craindrait qu'à Stockholm on ne se dît peut-être:
+ «Essayons: Il faut voir, sous ce commode maître,
+ »S'il n'eût pas mieux valu, pour un peuple indigné,
+ »Que sur lui dès long-temps cette botte eût régné.
+ »Ah! nous n'eussions pas vu dépeupler nos campagnes,
+ »En brigands, en soldats, changer nos laboureurs,
+ »Sous des fardeaux virils haleter leurs compagnes,
+ »Et leur fils consumés en précoces sueurs,
+ »Jeunes, de la vieillesse accuser les langueurs.»
+ Vous voyez que déjà la question se pose.
+ Le texte est dangereux; prévenez-en la glose.
+ Gèfle en fournit un autre; et, malgré le succès,
+ Vos états assemblés vers la zône polaire,
+ En exil, dans un camp, sous le glaive, aux arrêts,
+ Ou contraints de payer, ou payés pour se taire,
+ Dans leurs foyers rendus exposeront les faits,
+ Ces faits accusateurs d'un heureux téméraire.
+ Vous les redoutez peu; j'entends Sémiramis
+ Qui vous dit: «Réprimons ces Français réfractaires,
+ »Prêchant la liberté qui gêne en tout pays;
+ »Mais craignons nos sujets, ils sont nos ennemis;
+ »Et contre eux prêtons-nous nos vaillans mercenaires.
+ »Unis pour opprimer, despotes solidaires,
+ »J'espère en vos trébans, comptez sur mes strélitz;
+ »Marchez et triomphez: la gloire vous appelle
+ »Aux combats, au congrès dans Aix dit la Chapelle:
+ »Vous y parlerez trop, mais vous parlerez bien.
+ »Chefs, soldats, orateurs, il ne vous manque rien.
+ »Alexandre, partez pour les plaines d'Arbelle;
+ »La Beauce en offre assez, et vos braves soldats
+ »Qu'en Finlande la gloire a maigri sur vos pas,
+ »Dans Gèfle peu refaits, retrouveront en France,
+ »Dans maint heureux vignoble, en pays de bombance,
+ »La santé, la vigueur dont souvent mes guerriers
+ »M'ont présenté l'image en m'offrant leurs lauriers.»
+ Ainsi dit Catherine: et le héros habile,
+ Qui goûte le traité, mais le trouve incomplet,
+ Jaloux de s'enrichir d'un article secret,
+ La flatte, élève au ciel son génie et son style,
+ Ses conquêtes, ses lois, en ajoutant tout bas
+ Que, sans un fort subside, il ne partira pas.
+ Sémiramis sourit, et, pour sortir de gêne,
+ Médite à vingt pour cent un gros emprunt sur Gêne,
+ Que par les émigrés on croit déjà rempli.
+ Tranquilles sur le nord, arrêtons-nous ici:
+ A nos héros français sa voix offre un asile.
+ --Ne vous y fiez pas: sa politique habile
+ Songe à ses intérêts plus qu'à nos émigrans.
+ Adroit à nous ravir nos princes et nos grands,
+ Elle veut transplanter au sein de son empire
+ Le premier de nos arts, le blason qu'elle admire,
+ D'écussons, de lambels tapisser Astracan;
+ Chérin doit recruter pour embellir Cazan:
+ Tel est l'unique but de ses nobles dépenses.
+ Elle peut, il est vrai, dans ses déserts immenses,
+ En fiefs, en francs-aleux découper ses états,
+ Tout brillans de comtés, riches de marquisats,
+ Sans même expatrier ni les ours, ni les rennes,
+ Deux _ordres_, dans le nord, puissances souveraines.
+ --Vous riez.... Si pourtant de ses secours aidés....
+ --Cent mille arpens de neige, en un jour concédés,
+ Peuvent soudain, s'il plaît à sa munificence,
+ Montrer chez les Kalmoucks la véritable France;
+ La cour des vrais Bourbons, le palais des Condés.
+ Princes au Kamshatka, ducs dans la Sibérie,
+ Voyez-les excitant une active industrie,
+ Encourager de l'œil les travaux roturiers
+ Qui défrichent pour eux leur nouvelle patrie,
+ Fertile au seul aspect de ces grands chevaliers.
+ De l'Oby, de l'Irtich, les rives délectables
+ Se peuplant de Français présentés, présentables,
+ Verront leurs champs féconds sous de si nobles mains,
+ Etonner Pétersbourg de leur tributs lointains,
+ Et cet hommage heureux consoler Catherine
+ D'avoir des Osmanlis différé la ruine.
+ --J'entends. Et les Suédois... Gustave? Il est bien loin:
+ Sans avoir d'assignats, sa richesse est en cuivre.
+ Ses soldats pourraient bien hésiter à le suivre,
+ Et de le surveiller son sénat prendra soin.
+ --Vous pourvoyez à tout; je me tais, et pour cause.
+ Quel homme! il ne craint rien.--Oh! je crains quelque chose.
+ --Eh! quoi donc, s'il vous plaît--D'ennuyer: serviteur.
+ --Dieu vous envoie à moi quand j'aurai de l'humeur!
+ Adieu. Malgré les noms dont chez vous on vous nomme,
+ J'aime votre candeur, votre sincérité,
+ Et, pour un scélérat, je vous tiens honnête homme.
+ --Quels que soient les surnoms dont vous soyez noté,
+ J'honore vos vertus et votre loyauté,
+ Comme si j'arrivais de Coblentz ou de Rome
+ ..............
+
+ [26] Les galères ne sont pas la punition de ce crime dans tous
+ les états d'Allemagne. Les peines y sont variées. Dans
+ quelques-uns, on attache le coupable entre les cornes d'un cerf,
+ avec des cordes bien enlacées dans son bois: on le chasse ensuite
+ dans la forêt. Ce mot _galères_ n'est ici que l'indication d'un
+ châtiment quelconque.
+
+ (_Note de l'auteur._)
+
+ [27] Anspach et Bareuth.
+
+
+
+
+ODES.
+
+
+
+
+ODES.
+
+
+LA GRANDEUR DE L'HOMME,
+
+ODE.
+
+ Quand Dieu, du haut du ciel, a promené sa vue
+ Sur ces mondes divers, semés dans l'étendue,
+ Sur ces nombreux soleils, brillans de sa splendeur,
+ Il arrête les yeux sur le globe où nous sommes:
+ Il contemple les hommes,
+ Et dans notre âme enfin va chercher sa grandeur.
+
+ Apprends de lui, mortel, à respecter ton être.
+ Cet orgueil généreux n'offense point ton maître:
+ Sentir ta dignité, c'est bénir ses faveurs;
+ Tu dois ce juste hommage à sa bonté suprême:
+ C'est l'oubli de toi-même
+ Qui, du sein des forfaits, fit naître tes malheurs.
+
+ Mon âme se transporte aux premiers jours du monde
+ Est-ce là cette terre, aujourd'hui si féconde?
+ Qu'ai-je vu? des déserts, des rochers, des forêts:
+ Ta faim demande au chêne une vile pâture;
+ Une caverne obscure
+ Du roi de l'univers est le premier palais.
+
+ Tout naît, tout s'embellit sous ta main fortunée:
+ Ces déserts ne sont plus, et la terre étonnée
+ Voit son fertile sein ombragé de moissons.
+ Dans ces vastes cités quel pouvoir invincible
+ Dans un calme paisible
+ Des humains réunis endort les passions?
+
+ Le commerce t'appelle au bout de l'hémisphère;
+ L'Océan, sous tes pas, abaisse sa barrière;
+ L'aimant, fidèle au nord, te conduit sur ses eaux;
+ Tu sais l'art d'enchaîner l'Aquilon dans tes voiles;
+ Tu lis sur les étoiles
+ Les routes que le ciel prescrit à tes vaisseaux.
+
+ Séparés par les mers, deux continens s'unissent;
+ L'un de l'autre étonnés, l'un de l'autre jouissent;
+ Tu forces la nature à trahir ses secrets;
+ De la terre au soleil tu marques la distance,
+ Et des feux qu'il te lance
+ Le prisme audacieux a divisé les traits.
+
+ Tes yeux ont mesuré ce ciel qui te couronne;
+ Ta main pèse les airs qu'un long tube emprisonne;
+ La foudre menaçante obéit à tes lois;
+ Un charme impérieux, une force inconnue
+ Arrache de la nue
+ Le tonnerre indigné de descendre à ta voix.
+
+ O prodige plus grand! ô vertu que j'adore!
+ C'est par toi que nos cœurs s'ennoblissent encore:
+ Quoi! ma voix chante l'homme, et j'ai pu t'oublier!
+ Je célèbre avant toi... Pardonne, beauté pure;
+ Pardonne cette injure:
+ Inspire-moi des sons dignes de l'expier.
+
+ Mes vœux sont entendus: ta main m'ouvre ton temple;
+ Je tombe à vos genoux, héros que je contemple,
+ Pères, époux, amis, citoyens vertueux:
+ Votre exemple, vos noms, ornement de l'histoire,
+ Consacrés par la gloire,
+ Élèvent jusqu'à vous les mortels généreux.
+
+ Là, tranquille au milieu d'une foule abattue,
+ Tu me fais, ô Socrate, envier ta ciguë;
+ Là, c'est ce fier Romain, plus grand que son vainqueur;
+ C'est Caton sans courroux déchirant sa blessure:
+ Son âme libre et pure
+ S'enfuit loin des tyrans au sein de son auteur.
+
+ Quelle femme descend sous cette voûte obscure?
+ Son père dans les fers mourait sans nourriture.
+ Elle approche... ô tendresse! amour ingénieux!
+ De son lait.... se peut-il? oui, de son propre père
+ Elle devient la mère:
+ La nature trompée applaudit à tous deux.
+
+ Une autre femme, hélas! près d'un lit de tristesse,
+ Pleure un fils expirant, soutien de sa vieillesse;
+ Il lègue à son ami le droit de la nourrir:
+ L'ami tombe à ses pieds, et, fier de son partage,
+ Bénit son héritage,
+ Et rend grâce à la main qui vient de l'enrichir.
+
+ Et si je célébrais d'une voix éloquente
+ La vertu couronnée et la vertu mourante,
+ Et du monde attendri les bienfaiteurs fameux,
+ Et Titus, qu'à genoux tout un peuple environne,
+ Pleurant au pied du trône
+ Le jour qu'il a perdu sans faire des heureux?
+
+ Oui, j'ose le penser, ces mortels magnanimes
+ Sont honorés, grand Dieu! de tes regards sublimes.
+ Tu ne négliges pas leurs sublimes destins;
+ Tu daignes t'applaudir d'avoir formé leur être,
+ Et ta bonté peut-être
+ Pardonne en leur faveur au reste des humains.
+
+
+LES VOLCANS,
+
+ODE.
+
+ Eclaire, échauffe mon génie,
+ Muse de la terre et des cieux;
+ Conduis-moi, sublime Uranie,
+ Vers ces abîmes pleins de feux,
+ De l'enfer soupiraux horribles,
+ Arsenaux profonds et terribles
+ Où, dans un cahos éternel,
+ Des élémens la sourde guerre
+ Forme, allume, lance un tonnerre
+ Plus affreux que celui du ciel.
+
+ Quels torrens épais de fumée!
+ La terre ouverte sous mes pas
+ Vomit une cendre enflammée:
+ L'antre mugit... Dieux! quels éclats!
+ Des roches dans l'air élancées
+ Retombent, roulent, dispersées.
+ Je m'arrête glacé d'effroi...
+ Un fleuve de feu, de bitume,
+ Couvre d'une bouillante écume
+ Leurs débris poussés jusqu'à moi.
+
+ Monts altiers, voisins des orages,
+ Qui recélez dans votre sein
+ Les fleuves, enfans des nuages;
+ Et les rendez au genre humain,
+ C'est dans vos cavernes profondes
+ Que du feu, de l'air et des ondes
+ Fermente la sédition.
+ Au fond de cet abîme immense
+ Je vois la nature en silence
+ Méditer sa destruction.
+
+ L'esclave qui brise la pierre,
+ Et qui cherche l'or dans vos flancs,
+ Sent les fondemens de la terre
+ S'ébranler sous ses pas tremblans.
+ Il palpite, écoute, frissonne;
+ Mais le trépas en vain l'étonne,
+ La rage ranime ses sens:
+ Il pardonne au fléau terrible
+ Qui va sous un débris horrible
+ Écraser ses cruels tyrans.
+
+ Dieu! quelle avarice intrépide!
+ L'antre pousse un reste de feux:
+ Une foule imprudente, avide,
+ Accourt d'un pas impétueux.
+ Voyez-les d'une main tremblante,
+ Sous une lave encor fumante,
+ Chercher ces métaux détestés,
+ Et, sur le salpêtre et le souffre,
+ Des ruines même du gouffre,
+ Bâtir de superbes cités.
+
+ Mortel, qui du sort en colère
+ Gémis d'épuiser tous les coups,
+ Sans doute le ciel moins sévère
+ Pouvait te voir d'un œil plus doux.
+ Mais de la nature en furie
+ Tu surpasses la barbarie;
+ De tes maux déplorable auteur,
+ C'est la rage qui les consomme,
+ Et l'homme est à jamais pour l'homme
+ Le fléau le plus destructeur.
+
+ Quand ce globe a craint sa ruine,
+ Quand des feux voisins des enfers
+ Grondaient de Lisbonne à la Chine
+ Et soulevaient le sein des mers,
+ Les assassinats de la guerre
+ Désolaient, saccageaient la terre;
+ Vous ensanglantiez les volcans;
+ Et vous égorgiez vos victimes
+ Sur les bords fumans des abîmes
+ Qui vous engloutissaient vivans.
+
+ Eh quoi! tandis que je frissonne,
+ Vous allumez pour les combats
+ Ces volcans, effroi de Bellone,
+ Ces foudres cachés sous ses pas!
+ Contre la terre consternée
+ Quand la nature est déchaînée,
+ Vous l'imitez dans ses horreurs;
+ Et le plus affreux phénomène
+ Dont frémisse la race humaine
+ Sert de modèle à vos fureurs!
+
+ Que ne puis-je, arbitre des ombres,
+ Forçant les portes du trépas,
+ Évoquer des royaumes sombres
+ Tous les morts de tous les climats;
+ A chacun d'eux si j'osais dire:
+ Un Dieu t'ordonne de m'instruire
+ Qui t'a conduit au noir séjour?
+ Presque tous, homme impitoyable!
+ Ils répondraient: C'est mon semblable
+ Dont la main m'a privé du jour.
+
+ Ah! jetez ces coupables armes;
+ De vous-mêmes prenez pitié:
+ Connaissez, éprouvez les charmes
+ De l'amour et de l'amitié!
+ Que la force, que la puissance,
+ Nobles soutiens de l'innocence,
+ Ne servent plus à l'opprimer.
+ Écartez la guerre inhumaine,
+ Et ne vouez plus à la haine
+ Le moment de vivre et d'aimer.
+
+
+
+
+CONTES.
+
+
+
+
+CONTES.
+
+
+LA QUERELLE DU RICHE ET DU PAUVRE,
+
+APOLOGUE.
+
+ Le riche avec le pauvre a partagé la terre,
+ Et vous voyez comment: l'un eut tout, l'autre rien.
+ Mais depuis ce traité qui réglait tout si bien,
+ Les pauvres ont par fois recommencé la guerre:
+ On sait qu'ils sont vaincus, sans doute pour toujours.
+ J'ai lu, dans un écrit, tenu pour authentique,
+ Qu'après le siècle d'or, qui dura quelques jours,
+ Les vaincus, opprimés sous un joug tyrannique,
+ S'adressèrent au ciel: c'est-là leur seul recours.
+ Un humble député de l'humble république
+ Au souverain des dieux présenta leur supplique.
+ La pièce était touchante, et le texte était bon;
+ L'orateur y plaidait très-bien les droits des hommes:
+ Elle parlait au cœur non moins qu'à la raison;
+ Je ne la transcris point, vu le siècle où nous sommes.
+ Jupiter, l'ayant lue, en parut fort frappé.
+ «Mes amis, leur dit-il, je me suis bien trompé:
+ C'est le destin des rois; ils n'en conviennent guères.
+ J'avais cru qu'à jamais les hommes seraient frères:
+ Tout bon père se flatte, et pense que ses fils,
+ D'un même sang formés, seront toujours amis.
+ J'ai bâti sur ce plan. J'aperçois ma méprise.
+ Je m'en suis repenti souvent, quoiqu'on en dise;
+ Mais, soumis à des lois que je ne puis changer,
+ Je n'ai plus qu'un moyen propre à vous soulager.
+ Je hais vos oppresseurs: les riches sont barbares;
+ Ils paraîtront souvent l'objet de mon courroux;
+ Mécontens, ennuyés, prodigues, vains, bizarres,
+ Ce sont de vrais tourmens: mais le plus grand de tous,
+ C'est l'avarice; eh bien! je vais les rendre avares:
+ C'en est fait, les voilà pauvres tout comme vous.»
+ Ainsi fit Jupiter. Les Dieux ont leur système.
+ Mais, soit dit sans fronder leur volonté suprême,
+ Je voudrais que le ciel, moins prompt à nous venger,
+ Sût un peu moins punir, et sût mieux corriger.
+
+
+LA JAMBE DE BOIS ET LE BAS PERDU.
+
+ Est-ce un conte? est-ce un apologue?
+ Vous en déciderez: voilà tout mon prologue.
+
+ Une dame en faveur, je vous tairai son nom,
+ Belle encor quoiqu'un peu passée,
+ Eut, je ne sais comment, la jambe fracassée:
+ Il fallut en venir à l'amputation.
+ Grand fut le désespoir, plus grande la souffrance;
+ Mais on se tira bien de l'opération.
+ Bref, on touche au moment de la convalescence:
+ Il fallut s'habiller; une jambe d'emprunt,
+ Dans une double éclisse avec art enchassée,
+ Supplément du membre défunt,
+ Au lieu vacant fut promptement placée:
+ L'autre jambe, la bonne, était déjà chaussée.
+
+ Madame de son lit descendait; mais, hélas!
+ Admirez l'étrange caprice,
+ La malade soudain veut ravoir l'autre bas.
+ On cherche, on se tracasse, il ne se trouve pas:
+ Elle de s'obstiner, soit sottise ou malice;
+ La voilà qui gronde ses gens,
+ Maltraite époux, amis, parens,
+ Troupe indulgente, autour du lit groupée,
+ Par pitié, voyez-vous, pour la pauvre éclopée.
+ Jugez où l'on en fut, lorsqu'en sa déraison
+ Elle parla de quitter la maison!
+ Chez nous même travers s'est montré tout à l'heure.
+ Perdre bons marquisats fit pousser moins de cris
+ Que perdre le beau nom de monsieur le marquis:
+ Une jambe est coupée, et c'est le bas qu'on pleure.
+
+
+LE HÉROS ÉCONOME.
+
+ Pourquoi faut-il que l'humaine faiblesse,
+ Chez les mortels que nous nommons héros,
+ Souvent se montre, et par de tels défauts
+ Qu'en les voyant, on se dit: Pauvre espèce!
+ Livrons le monde et la gazette aux sots.
+ Pourquoi de l'or l'avidité cupide
+ A-t-elle, hélas! souillé plus d'un grand nom
+ Flétri, perdu Démosthènes, Bacon;
+ Et, qui pis est, de sa rouille sordide
+ Atteint Brutus et le premier Caton?
+ La vanité me gâte Cicéron;
+ Annibal fourbe, Agésilas perfide,
+ Luxembourg fat, et Villars fanfaron:
+ C'est grand pitié: Catinat.... je ménage
+ Et ma pudeur et les mânes d'un sage.
+ Sur Marlborough je serai moins discret,
+ Car son péché n'était pas un secret.
+ Dans l'Angleterre éprise de sa gloire,
+ Sur sa lésine on faisait mainte histoire,
+ En affublant d'épigramme ou chanson
+ Ce grand rival de Mars et d'Harpagon.
+ Chez les guerriers ce mélange est très-rare;
+ Et tout héros est plus voleur qu'avare:
+ Mais je finis, mon prologue est trop long.
+ Pour regagner sur la narration
+ Le temps perdu, courons de compagnie
+ Vite en Hollande, aux états-généraux,
+ Où l'on reçoit en grand'cérémonie
+ Des alliés le support, le héros,
+ Ce Marlborough, qui, repassant les flots,
+ S'en va revoir sa brillante patrie.
+ Le général à Windsor est mandé;
+ De ses emplois il est dépossédé,
+ Vu que soudain, milédi, son épouse,
+ Brusque et hautaine, imprudente et jalouse,
+ Près la reine Anne a perdu sa faveur.
+ Sur une robe une aiguière versée,
+ Même la jatte avec dépit cassée,
+ Au cœur royal ont donné de l'humeur.
+ Tout va changer: la Hollande, l'Empire
+ Baissent le ton, et la France respire.
+ La paix naîtra de ce grave incident,
+ Qui dans l'Europe est encor un mystère;
+ Mais Marlborough, qui le sait cependant,
+ Fait son paquet, et maudit, en partant,
+ Anne, et sa femme, et la jatte, et l'aiguière;
+ Ce grand méchef, ces débats féminins
+ Ferment pour lui le champ de la victoire.
+ Il se console à l'aspect de sa gloire,
+ Surtout de l'or qu'elle verse en ses mains.
+ Le Hollandais, moins par reconnaissance
+ Que pour mâter le vieux roi, dit le Grand,
+ Va cette fois écorner sa finance.
+ Faire dépit à cette cour de France
+ Est, comme on sait, pour messieurs d'Amsterdam,
+ Le seul plaisir qui vaille leur argent.
+ La fête s'ouvre, et le vainqueur s'avance;
+ Dieux! quel accueil! quelle munificence!
+ On lui prodigue, on étale à ses yeux
+ Cent raretés de l'un et l'autre monde;
+ Mais tout s'efface à l'éclat radieux
+ D'un diamant le plus beau que Golconde
+ Depuis long-temps ait vu sortir du sein
+ De son argile opulente et féconde.
+ Il est trop cher pour plus d'un souverain:
+ Il est sans prix: nul Juif ne l'évalue.
+ Déjà placé par une adroite main
+ Sur un chapeau qu'au sien on substitue,
+ Sous un panache, il brille au front du lord.
+ On applaudit sa noble contenance,
+ Son air, son geste; et l'on pouvait encor,
+ Comme on va voir, louer sa prévoyance:
+ Vers un des siens, qui du riche joyau,
+ Grands yeux ouverts, contemplait la merveille,
+ Milord s'approche, et tout bas à l'oreille:
+ «Songe à ravoir, dit-il, mon vieux chapeau.»
+
+
+LE RENDEZ-VOUS INUTILE.
+
+ Hier au soir on nous a fait un conte,
+ Qui me parut assez original;
+ Il faut, messieurs, que je vous le raconte;
+ Il est très-court et surtout point moral.
+
+ Damis, Églé, couple élégant, volage,
+ Étaient unis, mais par le sacrement;
+ L'amour jadis les unit davantage.
+ Églé sensible, au sortir du couvent,
+ Avait aimé son époux sans partage;
+ Quoiqu'à la cour tout s'excuse à son âge,
+ Damis lui-même était un tendre amant.
+ Mais tout à coup, sans qu'on sût trop comment
+ Par ton, par air, fuyant le tête à tête,
+ Avec fracas courant de fête en fête,
+ Croyant surtout avoir bien du plaisir,
+ De s'adorer on n'eut plus le loisir.
+ Un mari mort, on souffre le veuvage;
+ Mais quand il vit, c'est un cruel outrage;
+ Églé le sent: Églé va se venger.
+ Je vois d'ici ces messieurs s'arranger,
+ Et minuter le beau brevet d'usage
+ Au bon Damis. Pour vous faire enrager,
+ Mes chers amis, Églé restera sage;
+ Et du mari l'honneur est sans danger.
+ Madame, un soir, après la comédie,
+ Rentre chez elle: aimable compagnie,
+ Cercle brillant; on apporte un billet,
+ Elle ouvre... ô ciel! sottise de valet.
+ Églé rougit, et regarde à l'adresse.
+ Or, vous saurez que le susdit poulet
+ Est pour Damis; que certaine comtesse
+ Vers le minuit rendez-vous lui donnait,
+ Et que d'un mot l'orthographe mal mise
+ Peut d'un vieux Suisse excuser la méprise.
+ La belle Églé prend son parti soudain:
+ En un clin d'œil elle devient charmante;
+ Noble enjoûment, gaîté vive et piquante
+ Sont mis en jeu: le souper fut divin;
+ Nul quolibet, des contes agréables;
+ Les gens d'esprit, les convives aimables
+ Étincelaient; les sots, les ennuyeux
+ Furent bruyans, ne pouvant faire mieux.
+ Madame avait cette coquetterie
+ Qui plaît, enflamme, amuse tour à tour,
+ Et qui permet à la galanterie
+ De ressembler quelquefois à l'amour.
+ Or, devinez si chacun voulut plaire.
+ Mais savez-vous sur qui le charme opère
+ Plus puissamment? c'est sur notre mari.
+ De son bonheur avisé par autrui,
+ De la tendresse il a pris le langage;
+ Malgré l'affront de paraître amoureux,
+ Un air folâtre, un riant badinage,
+ Cachaient, montraient ses transports et ses feux.
+ Chacun sortit; on s'en va, bon voyage.
+ Damis est seul: voilà Damis heureux;
+ Même on prétend que, dans cette occurrence,
+ Un doux refus, une adroite défense
+ Fit d'un époux un amant merveilleux.
+ A pareil trait on ne pouvait s'attendre;
+ Mais un mari s'étonne d'être aimé:
+ On est surpris, on veut aussi surprendre;
+ L'honneur s'en mêle, on se trouve animé.
+ Damis se croit vainqueur de l'aventure;
+ Baissant les yeux, sa modeste moitié
+ Prend plaisamment un air humilié:
+ «Écoutez-moi, Damis, je vous conjure;
+ Je sens, dit-elle avec timidité,
+ Qu'à vous fixer je ne saurais prétendre;
+ A la raison je sens qu'il faut se rendre,
+ Et vous céder à la société.
+ Fait comme vous....--O ciel! êtes-vous folle?
+ Songez-vous bien?--Oui, monsieur... Je m'immole...
+ Lisez... Eh bien! reprit-on d'un air doux,
+ Vous n'allez pas bien vite au rendez-vous?
+ --Qui? moi... J'y suis...--Le mot est bien aimable.
+ Mais songez-vous qu'une femme adorable
+ En ce moment... Ah! du moins, écrivez...
+ --Ecrire! quoi!...--Je le veux, vous devez
+ Une réplique à la tendre semonce.»
+ Alors Damis confus, un peu troublé,
+ «Je ne dois rien, dit-il; et mon Eglé
+ A tout surpris, la lettre... et la réponse.»
+
+
+ENVOI A MADAME LA COMTESSE DE R***
+
+ Si ce Damis, que j'ai peint si volage,
+ O R..... eût été votre époux,
+ L'heureux Damis, tendre et digne de vous,
+ Jamais ailleurs n'eût porté son hommage.
+ Non moins heureux, si le sort eût permis
+ Que vous fussiez son aimable comtesse,
+ Jamais d'Églé la beauté ni l'adresse
+ A ses genoux n'eût ramené Damis;
+ Ou, de céder s'il eût eu la faiblesse,
+ Volant chez vous, honteux de ses succès,
+ Il eût si bien, dans son ardeur nouvelle,
+ Rendu justice à vos charmans attraits,
+ Qu'il n'aurait pu vous paraître infidelle.
+
+
+LE CHAPELIER.
+
+ Un Pénitent venait purifier
+ Sa conscience aux pieds d'un Barnabite.
+ Ça, mon ami, votre état?--Chapelier.
+ --Bon. Et quelle est la coulpe favorite?
+ --Voir la donzelle est mon cas familier.
+ --Souvent?--Assez.--Et quel est l'ordinaire?
+ Hem! tous les mois?--Ah! c'est trop peu, mon père.
+ --Tous les huit jours?--Je suis plus coutumier.
+ --De deux jours l'un?--Plus encor; j'ai beau faire
+ A tous momens le plus ferme propos...
+ --Quoi! tous les jours?--Je suis un misérable.
+ --Soir et matin?--Justement.--Comment diable!
+ Et dans quel temps faites-vous des chapeaux!
+
+
+LA MARIÉE SANS MARI.
+
+ Voir marier dauphin ou fils de France,
+ C'est, je l'avoue, un vrai plaisir pour moi;
+ Car, sans compter que l'on a l'espérance
+ De ne pouvoir jamais manquer de roi,
+ Fille sans dot, à Paris, au village,
+ Qui sans hymen eût langui tristement,
+ Se voit payer pour prendre son amant;
+ Veuille le ciel conserver cet usage!
+ Or, vous saurez que tout nouvellement
+ Certaine Agnès, désirant mariage,
+ Chez son curé s'en alla bonnement.
+ «Je viens m'inscrire.--Oh! soit. Votre nom?--Lise.
+ --Et le futur...» Ma foi, Lise est à bout.
+ --«Parlez.--Eh! mais, dit la fille surprise,
+ Je croyais, moi, qu'on fournissait de tout.»
+
+
+L'AVARE ÉBORGNÉ.
+
+ Un Harpagon, d'un œil hypothéqué,
+ Gardait la chambre en mauvaise posture.
+ «Grave est le cas, le globe est attaqué,
+ Lui disait-on; craignez quelqu'aventure;
+ Voyez Granjean.--Non, parbleu, je vous jure,
+ Il est habile, il doit être bien cher;
+ Pour me guérir, il suffit d'un frater.»
+ Le frater vient, entreprend cette cure,
+ Le bistourise, et de son instrument
+ Lui crève l'œil, mais très-parfaitement.
+ Harpagon crie; Esculape s'évade
+ A petit bruit le long de l'escalier,
+ Très-inquiet de sa sotte algarade.
+ Vite on accourt aux clameurs du malade.
+ «Un œil! O ciel! ah! quel aventurier!
+ Dans les deux cas, ignorance ou malice,
+ Pourvoyez-vous en réparation;
+ Un bon procès doit vous faire justice,
+ Et contre lui vous avez action.»
+ Le borgne alors, d'un ton tout débonnaire,
+ «Laissez, dit-il, laissez ce pauvre haire;
+ Je sais très-bien qu'il peut être plaidé;
+ Mais il en coûte à poursuivre une affaire:
+ Et puis d'ailleurs il n'a rien demandé.»
+
+
+FRAGMENT D'UN CONTE,
+
+PROLOGUE.
+
+ Vous croyez tous que, brodant quelquefois
+ Nouvelle en vers, ou conte, ou comédie,
+ J'aime à surprendre ou sottise, ou folie,
+ Et suis charmé de tout ce que je vois;
+ Que quand Églé, qui veut être à la mode,
+ Suit à la piste un fat suivant la cour,
+ Donne une scène, ou fait quelque bon tour,
+ Qui peut m'offrir un plaisant épisode;
+ J'en fais les feux, et que je ris d'autant.
+ Non, point du tout; j'en suis très-mécontent.
+ Bien il est vrai que l'amour m'intéresse:
+ J'en suis fâché, mais j'ai cette faiblesse.
+ Damis s'en moque, et me trouve pédant;
+ Cléon me plaint: il fuit le sentiment,
+ Se croit un sage; et que s'il a Delphire,
+ Ne l'aimant point, on n'a rien à lui dire.
+ Delphire même est fort de cet avis:
+ C'est sans aimer qu'on trompe les maris.
+ C'est un grand mal, mais très-grand, que les femmes
+ Aiment un peu qu'on les ait à son tour;
+ Je ne dis mot; mais, s'il se peut, mesdames,
+ Dans vos boudoirs daignez placer l'Amour.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+PROLOGUE D'UN AUTRE CONTE.
+
+ Je fus toujours un peu républicain;
+ C'est un travers dans une monarchie.
+ Vous conclurez, certes, que le destin,
+ Sous Louis-Quinze a mal placé ma vie.
+ Assez long-temps j'en ai gémi tout bas.
+ On me disait: La France est ta patrie,
+ Il faut l'aimer; cela ne prenait pas.
+ Triste habitant d'une terre avilie,
+ Je consolais ma pensée ennoblie,
+ En la tournant vers ces climats heureux,
+ Qui présentaient à mon cœur, à mes vœux,
+ La liberté, ma maîtresse chérie.
+ Je m'étais fait Anglais, faute de mieux.
+ Ou bien, par fois, rêveur, silencieux,
+ Je saluais les monts de l'Helvétie,
+ Cherchant des yeux, dans le simple Apenzel,
+ L'Égalité, cette fille du ciel,
+ Faite pour l'homme et par l'homme haïe:
+ Péché d'orgueil que son malheur expie.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+CALCUL PATRIOTIQUE.
+
+ Cent mille écus pour la justice!
+ Deux cents pour la religion!
+ Prêtres, juges, la nation
+ Surpaie un peu votre service.
+ Mais aussi, vous craignez, dit-on,
+ Qu'habilement on ne saisisse
+ Cette attrayante occasion
+ D'opérer, par suppression
+ De maint office et bénéfice,
+ Quelque bonification:
+ Et vraiment, vous avez raison,
+ Plaise au ciel qu'on y réussisse!
+ Croire et plaider sont deux impôts
+ Que tout peuple met sur lui-même;
+ Aux dépens des heureux travaux
+ De Bacchus et de Triptolême;
+ Croire et plaider sont deux besoins
+ De notre mince et folle espèce,
+ Que la France, dans sa détresse,
+ Tâche de satisfaire à moins.
+ De nos jours la philosophie
+ A porté quelqu'économie
+ Dans la dépense du chrétien.
+ Mettons de côté l'autre vie:
+ Ce qu'on perd en théologie,
+ En finance on le gagne bien.
+ L'américaine prud'hommie
+ Croit très-peu pour ne payer rien.
+ Que dites-vous de ce moyen?
+ Il est bien fort pour ma patrie;
+ Mais elle y viendra, je parie.
+ En attendant un si grand bien,
+ Je me console, en citoyen,
+ Des malheurs de la sacristie.
+ Courage! allons, mes chers Français,
+ Méritez un second succès:
+ Attaquez cette autre manie:
+ Émondez l'arbre des procès;
+ Et mettant de même au rabais
+ De _messieurs_ l'avare industrie:
+ Économisez sur les frais
+ De la seconde maladie,
+ Dont nous ne guérissons jamais.
+
+
+LA VRAIE SAGESSE.
+
+ C'est encor parmi nous un grand bien d'être sage;
+ Il en faut convenir; mais ce bonheur si doux,
+ Chez les Grecs autrefois l'était bien davantage:
+ Il laissait partager tous les plaisirs des fous.
+ L'ivresse de Bacchus, une plus douce ivresse,
+ Chez ce peuple charmant, moins ennuyé que nous,
+ Était le prix de la sagesse.
+ Mais ne serait-ce point la sagesse en effet?
+ Et pourquoi non? Consultons les sept sages:
+ Leur nom, sans leurs plaisirs, eût péri tout à fait.
+ N'avons-nous pas oublié net
+ Et leurs écrits et leurs ouvrages?
+ On parle encor de leur banquet.
+ Socrate qui le remarquait,
+ Un jour alla chez Aspasie,
+ Qui ne voulait jamais être que son amie.
+ Il entre: elle brodait, dans ce goût élégant,
+ Que la mode aujourd'hui parmi nous renouvèle,
+ Car la Grèce est toujours en tout notre modèle.
+ «Hé bien! dit-il en s'approchant,
+ Serez-vous donc toujours la même?
+ Rien que de l'amitié! quoi! jamais rien de plus?
+ Et d'autres vœux jamais ne seront entendus!
+ Quoi! n'être que l'ami de l'objet que l'on aime!
+ Encor si votre cœur savait, ainsi que nous,
+ Mêler à l'amitié des mouvemens plus doux!
+ Car toujours dans notre âme un grain de convoitise
+ Assaisonne, quoiqu'on en dise,
+ Cette pure amitié que nous avons pour vous?
+ Vous paraissez rêveuse, et vos regards baissés
+ Sur le canevas sont fixés:
+ Parlez, daignez au moins m'apprendre
+ Pour quel heureux mortel vos mains, dans ce moment...
+ --Pour qui? dit Aspasie avec étonnement.
+ Eh! mais... en vérité... je ne puis vous comprendre;
+ C'est pour...--Hé bien?--Pour un de mes amis.
+ --Pour un de vos amis! Achevez de m'instruire,
+ Dit Socrate avec un souris?
+ Parlez.--Eh bien! c'est vous, puisqu'il faut vous le dire.»
+ Le philosophe, au comble de ses vœux,
+ Sentit... que sais-je, moi! ce que l'amour inspire,
+ Quand, par bonheur pour lui, le sage est amoureux.
+
+
+LA JOUISSANCE TARDIVE.
+
+ Je te disais: «Cloé, prends mes leçons, prends-moi;
+ Tu ris: de nos beaux jours il n'est qu'un seul emploi;
+ Use de ton printemps: chasteté, c'est vieillesse,
+ Pour les femmes surtout.» Cloé ne m'a point cru;
+ Les roses de son teint, hélas! ont disparu:
+ Elle connaît l'erreur de sa triste sagesse.
+ Moins belle et plus sensible, au midi de ses ans,
+ Elle ressent l'injure et le bienfait du temps.
+ Elle gagne, elle perd, et compte avec son âge.
+ Plus de fête: elle fuit les vains amusemens;
+ Il lui faut des plaisirs et non des passe-temps.
+ Le passe-temps l'ennuie, un soupir la soulage;
+ Pensive, son miroir, moins entouré d'amans,
+ Lui parle du passé, lui dit: «C'est bien dommage!»
+ Un désir inquiet le lui dit davantage.
+ J'ai vu tomber sur moi ses regards languissans.
+ J'ignore si je plais; je vois que j'intéresse:
+ Sa longue indifférence est un poids qui l'oppresse.
+ A mes vœux négligés elle accorde un regret,
+ Ses sens aident son cœur à trahir son secret;
+ Son repentir tardif ressemble à la tendresse.
+ «Ma Cloé, jouissons: près de toi ranimé,
+ Mon cœur, mes souvenirs te rendent ta jeunesse;
+ Donne-moi ce que j'aime, ou bien ce que j'aimai.»
+
+
+PARIS JUSTIFIÉ.
+
+ C'est toi, c'est ta funeste flâme,
+ Disait Anténor à Pâris,
+ Qui va mettre en cendre Bergame,
+ Et rougir de sang ses débris.
+ Quand de trois déesses rivales,
+ L'une offre à tes vœux la grandeur,
+ L'autre des palmes triomphales,
+ Et la sagesse et le bonheur:
+ C'est Vénus que tu leur préfères!
+ De ses promesses mensongères
+ Hélène est le gage imposteur!
+ La jouissance d'une belle,
+ Arbitre insensé, valait-elle
+ La sagesse ou la royauté?
+ --Oui, répond Paris irrité;
+ Croyons-en les trois immortelles,
+ Qui, dans leurs jalouses querelles,
+ Ne s'enviaient que la beauté.
+
+
+LE PEINTRE D'HISTOIRE.
+
+ Pour la première fois la jeune Agnès aimait,
+ Elle veut régaler Damis de son portrait:
+ Elle grimpe au grenier d'un successeur d'Apelle,
+ Qui, la trouvant si belle,
+ Croit dans son atelier voir le séjour des dieux.
+ Son âme tout entière a passé dans ses yeux.
+ Il admire, il soupire, il s'écrie: «Ah, la peste!
+ Qu'on va faire de vous un portrait séduisant;
+ Mais, plaignez-moi, je peins l'histoire seulement!
+ --Hé, mon Dieu! dit Agnès, qui me peindra le reste?
+
+
+LE CALCUL.
+
+ Une prêtresse de l'Amour,
+ Soupant chez Quincy, l'autre jour,
+ Vantait d'un ton de pruderie
+ Et sa constance et ses beaux sentimens.
+ «J'ai, dit-elle, cédé quelquefois dans ma vie;
+ Mais tout le monde ici peut compter mes amans.
+ --Oui, lui répond Quincy; le calcul est facile;
+ Qui ne sait compter jusqu'à mille?
+
+
+LE PRONOM INDISCRET.
+
+ Sur un homme à bonne fortune
+ Quelques femmes s'entretenaient,
+ Et presque toutes soutenaient
+ Que de ses maîtresses pas une
+ N'avait possédé tout un jour
+ Son cœur, ses sens et son amour.
+ Une enfin, prenant sa défense,
+ Dit: «Je crois pouvoir, dieu merci!
+ Vous éclairer sur ce point-ci,
+ Sans redouter la médisance:
+ Chacun dans Paris me connaît.
+ On sait quelle est ma répugnance
+ Pour un semblable freluquet.
+ Mais, tout fat et fripon qu'il est,
+ Je puis jurer, en conscience
+ (Et le fait est des plus certains,
+ De sa maîtresse je le tiens),
+ Qu'au moins une fois en sa vie,
+ Il sut aimer solidement:
+ Sa maîtresse était mon amie;
+ Elle m'a tout dit franchement.
+ Un matin chez elle en entrant,
+ Moitié transport, moitié folie,
+ De cet air vif et séduisant
+ Dont il subjugua tant de femmes,
+ Entre ses bras il la saisit,
+ Et la transporta sur son lit:
+ Mêmes feux consumaient leurs âmes;
+ Ils éprouvaient mêmes désirs;
+ Et là, dans des flots de plaisirs,
+ Trois jours entiers _nous_ demeurâmes.
+
+
+LE CALENDRIER DES JÉSUITES.
+
+ Fiers rejetons du fameux Loyola,
+ Dont Port-Royal a foudroyé l'école;
+ Vous que jadis sans cesse harcela
+ Le grand Pascal, étayé par Nicole;
+ Vous, qui, de Rome usant les arsenaux,
+ Fîtes frapper du fatal anathême,
+ Pour soutenir votre lâche systême,
+ Les Augustins sous le nom des Arnaud;
+ Vous, dont Quesnel, digne fils de Bérule,
+ A tant de fois éprouvé la férule,
+ Et qui, voyant dans ses puissans écrits
+ De Molina les sentimens proscrits,
+ Contre son livre, au benin Clément Onze,
+ Fites pointer le redoutable bronze;
+ Vous, qui dans Chine alliez à la fois
+ Confucius et Dieu mort sur la croix,
+ Et dont le culte équivoque et commode
+ Rapporte à Dieu celui d'une pagode;
+ De la morale éternels corrupteurs,
+ Qui du salut élargissez la voie;
+ Et qui, guidant, par des chemins de fleurs,
+ Les pénitens que le ciel vous envoie,
+ Au champ de Dieu ne semez que l'ivraie;
+ Des grands du siècle adroits adulateurs;
+ Vils artisans de mensonge et de fourbe;
+ De qui le dos sous l'iniquité courbe;
+ Qui, démasqués et partout reconnus,
+ Êtes pourtant partout les bien venus
+ (Car il n'est lieu de l'un à l'autre pôle
+ Où, dieu merci, n'ayez le premier rôle),
+ Dites-nous donc par quel puissant moyen
+ Vous trouvez l'art d'en imposer aux autres,
+ Et de coiffer la mître des apôtres
+ Chez l'infidèle et le peuple chrétien?
+ Si l'on en croit vos longs martyrologes,
+ Où le mensonge a tracé vos éloges,
+ L'Inde rougit du sang de vos martyrs;
+ Sur un trépied vous rendez des oracles;
+ Et le payen, avide de miracles,
+ Les voit éclore au gré de ses désirs;
+ L'avide mort, au teint livide et blême,
+ Lâche sa proie à votre voix suprême;
+ Par vous le sang qu'elle a coagulé,
+ Dans les vaisseaux a de nouveau coulé;
+ A l'ordre seul d'un petit thaumaturge,
+ L'air de vapeurs ou se charge ou se purge;
+ Et vous avez à vos commandemens
+ Le vent, la foudre et tous les élémens.
+ A ce propos, on m'a fait certain conte,
+ Mes révérends, qu'il faut que je vous conte:
+ De vers Golgonde, où la terre en son sein,
+ De ses sablons forme la reine pierre,
+ Dont le poli réfléchit la lumière
+ En cent façons, était un jeune essain
+ D'Ignaciens, qui, dans l'âme indienne,
+ Allait, Dieu sait, plantant la foi chrétienne.
+ Tous les beaux fils qu'a l'Inde sur son bord,
+ Etaient par eux catéchisés d'abord;
+ Les cordeliers qu'ils avaient pour annexe,
+ De leur côté baptisaient le beau sexe.
+ Tout allait bien; et leur apostolat
+ Fructifiait, moyennant ce partage:
+ Si que de Dieu le nouvel héritage
+ Allait croissant avec beaucoup d'éclat.
+ Là, le démon, qu'en figure de bronze,
+ Fait adorer l'ignorance du bonze,
+ Grâces aux fils d'Ignace et de François,
+ Allait perdant tous les jours de ses droits.
+ L'Ignacien, à ces nouvelles plantes,
+ Distribuait les grâces suffisantes,
+ Si largement que l'efficace là
+ Glanait après les fils de Loyola
+ Petitement. Quoiqu'il en soit, les drôles,
+ Par maints bons tours, maintes belles paroles,
+ Passaient pour saints, se faisaient vénérer
+ Du peuple indien qu'ils savaient attirer.
+ Le bruit en vint jusqu'au roi de Golgonde;
+ Ce prince était un vieux payen fieffé,
+ Qui de son diable était si fort coiffé,
+ Qu'il n'encensait que cet esprit immonde;
+ Il voulait voir des apôtres nouveaux,
+ Que de son diable on disait les rivaux.
+ Bien croyait-il entendre des oracles,
+ Et comme Hérode aller voir des miracles.
+ Nos révérends, le crucifix en main,
+ Lui prêchent Dieu mort pour le genre humain,
+ En déclamant contre le simulacre
+ De Satanas. Le roi, dont la bile acre
+ Jà s'échauffait à leur beau plaidoyer,
+ Leur dit: «Messieurs, quand aux dieux on insulte,
+ Et qu'on annonce un si singulier culte,
+ Encor faut-il de preuves l'étayer?
+ Depuis six mois la sécheresse afflige
+ Tout mon royaume; et votre zèle exige
+ Que de ce Dieu vous obteniez de l'eau.
+ Si dans trois jours vous n'en faites répandre,
+ Comme imposteurs je vous ferai tous pendre;
+ Pensez-y bien. «Nos frocards eurent beau
+ Représenter à l'absolu monarque
+ Que ce serait tenter le Tout-Puissant:
+ «Nous connaîtrons, dit-il, à cette marque,
+ S'il est le Dieu sur la terre agissant.»
+ Force fut donc aux moines de promettre,
+ Sauf à tenter l'avis du baromètre,
+ Qui, consulté par eux tous les instans,
+ Ne répondait jamais que du beau temps.
+ Tous de concert allaient plier bagage,
+ Pour le martire éprouvant peu d'attraits,
+ Quand un frater qu'ils laissaient là pour gage,
+ Et qui pour eux aurait payé les frais,
+ D'un tel départ leur demanda la cause.
+ «Las! dirent-ils, le prince nous propose
+ De décorer nos collets de la hard,
+ S'il ne pleut pas dans trois jours au plus tard.
+ --Quoi! voilà tout? Allez, reprit le frère,
+ Par Loyola, patron du monastère,
+ Dites au roi que dès demain matin
+ Nous en aurons, ou j'y perds mon latin.»
+ Pas ne mentait notre moderne Elie:
+ Du sein des mers un nuage élevé,
+ A point nommé, de sa féconde pluie,
+ Vit du pays chaque champ abreuvé.
+ Et de crier en Golgonde au miracle!
+ Et de donner le bon frère en spectacle!
+ Puis dit tout bas à nos moines joyeux:
+ «Mes révérends, si j'ai tenu parole,
+ Vous le devez à certaine vérole
+ Qu'exprès pour vous me conservaient les cieux.
+ Toutes les fois que l'atmosphère aride
+ Va condensant de nouvelles vapeurs,
+ L'air surchargé de l'élément humide
+ Ne manque pas de doubler mes douleurs.»
+ On n'en dit mot à messieurs de Golgonde,
+ Dans le pays il resta constaté
+ Que ce n'était qu'un fruit de sainteté,
+ Et non celui de cette peste immonde
+ Dont le pénard se trouvait infecté.
+ Puisque le bien naît ainsi du désordre,
+ Que le bon Dieu la conserve à tout l'ordre!
+
+
+LE SAUT DE LA SOUPENTE.
+
+ Dans le lit nuptial, après maintes façons,
+ Au pouvoir d'un lourdaut Perrette abandonnée,
+ S'attendait aux plaisirs que promet l'hyménée;
+ Car, malgré l'innocence, on a certains soupçons:
+ On pleure, on crie, on se lamente
+ Au moindre mouvement que veut faire un époux;
+ Mais s'il laissait en paix reposer l'innocente,
+ Ce serait bien autre peine entre nous.
+ Témoin notre épouse nouvelle,
+ Modestement tapie au bord de la ruelle,
+ Dans le ferme projet de faire le dragon,
+ Si Blaise seulement lui prenait le menton,
+ Et qui voyant le discret personnage,
+ A l'autre bord du lit établir son quartier,
+ Ne put tenir son fier, et le cœur plein de rage,
+ Venait, aventurant près du sot écolier,
+ D'abord un bras, un pied, puis le corps tout entier.
+ Point n'entendait le pauvre sire
+ Ce que voulait l'Amour et permettait l'Hymen,
+ Ce que sa femme voulait dire,
+ En lui serrant les genoux et la main:
+ Il allait s'endormir, lorsque notre épousée
+ Prit le parti, de crainte d'accident,
+ De s'expliquer, sans doute en bégayant.
+ (Car enfin, femme encor doit être embarrassée).
+ «Eh bian! que ferions-nous... là... pour rire un instant?
+ Qu'en dis-tu, Blaise?--Oh oui; c'est fort bien dit, voirment.
+ Eh bian! voyons; queu divertissement?...
+ Un jour de noce il faut une fête complette;
+ Allons...» Et de sauter du lit de la pauvrette.
+ «Où cours-tu?... Laisse-moi. Mais encore... quel sot!..
+ --J'ons des pommes dans la soupente,
+ Tu les aimes, j'y vole, et tu seras contente:
+ Vois-tu, j'entends à demi mot.»
+ Notre benêt monte à l'échelle;
+ Sa femme furieuse est bientôt sur ses pas,
+ Tire d'abord l'échelle à bas:
+ «Charche; nigaud; charche, dit-elle;»
+ Et puis se remet dans ses draps.
+ Un bon vivant, sûr de plaire à la belle,
+ Qui, pour se divertir un peu,
+ S'était caché dans la ruelle,
+ Voyant qu'Amour lui faisait si beau jeu,
+ Sort brusquement de sa cachette,
+ Se glisse au lit de la fillette,
+ Et d'un baiser vous accole Perrette;
+ «Paix, dit-il, paix! c'est Lucas;
+ A mes transports ne te dérobe pas;
+ C'est un bon compagnon, un amant qui remplace
+ Un mari sot et tout de glace.»
+ Perrette volontiers aurait fait les hauts cris;
+ Mais elle eut éveillé sa mère
+ Qui couchait, voyez-vous, dans le même taudis.
+ Le plus prudent était donc de se taire,
+ Et Perrette se tut. Perrette se taisant,
+ Lucas va son chemin, Lucas marche en avant;
+ Et tandis que, bloti dans sa soupente,
+ Ne pensant pas à son malheur,
+ L'époux cherche des fruits, l'amant cueille une fleur
+ Qu'avec ravissement lui cède son amante.
+ La bonne mère aux écoutes était:
+ «Eh mais! pas trop mal ce me semble;
+ Blaise n'est pas si sot qu'on le contait,
+ En besogne il va tout fin droit;
+ Pour ma fille plus je ne tremble;
+ De ce train-là, tredame, y moudront bien ensemble.
+ --Bon, disait-elle, au plus faible soupir
+ Que l'Amour arrachait à Lucas, à Perrette;
+ Au moindre bruit de la couchette.
+ --Bon, toujours bon... queu noce! queu plaisir!
+ Et puis, ma fille est raisonnable;
+ Y sont fort bian sur ce ton-là,
+ Il est pressant, elle est traitable,
+ Y ne disont plus rian... ma fi, les y voilà.»
+ Bien juste au fond pensait la bonne dame;
+ Précisément l'affaire en était-là.
+ Mais l'époux n'avait part à ce grand opéra,
+ Le benêt ramassait des pommes à sa femme.
+ Chargé comme un mulet, enfin le bon chrétien
+ Cherche l'échelle et ne trouve plus rien.
+ Il appelle Perrette, et puis sa belle mère;
+ Perrette ne dit mot, fait sortir son galant;
+ Mais ardente à savoir tout le fond de l'affaire,
+ La bonne mère, hélas! qui croit chacun content,
+ A son beau fils répond en demandant:
+ «Quelle nouvelle... est-tu bien là, mon gendre?
+ --Oh! palsanguienne, en vérité,
+ J'y suis monté;
+ Mais je ne sais comment descendre.
+ --Eh! glisse-toi, nigaud, sur le côté.
+ --Sur le côté?... voirment, voilà tout le mystère,
+ Grand merci... Pa-ta-tra, mon benêt tombe à terre.»
+ Au bruit de cette chûte, aux cris de mon lourdaut,
+ Mère effrayée, et fille en peine,
+ Du lit à bas ne font qu'un saut,
+ Et vont, sans savoir où, comme la peur les mène.
+ Une lumière enfin vient les rassembler tous,
+ Et montre à la mère étonnée,
+ Blaise étendu loin du lit d'hyménée,
+ Et tombé de plus haut que ne tombe un époux.
+ «Eh mais, lui dit la mère impatiente,
+ Quel saut as-tu donc fait?..--Le saut de la soupente.»
+ La mère regarda Perrette et la comprit;
+ Femmes ont pour s'entendre un merveilleux esprit;
+ Et l'époux seul, plus sot que d'ordinaire,
+ Froissé, raillé, trompé, fut se remettre au lit,
+ Sans rien comprendre à cette affaire.
+
+
+LE LINCEUL DU PÉLERIN.
+
+ Hélène, de pleurs inondée,
+ Songeait au courageux Mainfroi,
+ Qui, dans les champs de la Judée,
+ Combattait au nom de la foi.
+ «Dût ma funeste impatience,
+ Disait-elle, aggraver mon sort,
+ Dieux qui m'enviez sa présence,
+ Rendez-le moi vivant ou mort.
+ Beau manoir, opulens domaines,
+ Présens que m'a fait son amour,
+ Côteaux rians, fertiles plaines,
+ Que j'aperçois de cette tour,
+ Ne m'étalez point vos richesses
+ S'il ne doit plus les partager;
+ De ses regards, de ses caresses,
+ Pouvez-vous me dédommager?»
+ La nuit allait couvrir la terre.
+ Enveloppé d'un noir manteau,
+ Un pélerin, au front sévère,
+ Aborde un page du château:
+ --«Page, va dire à ta maîtresse,
+ Un pélerin daignez ouir;
+ De l'objet qui vous intéresse
+ Il voudrait vous entretenir.
+ --Bon pélerin, à mon veuvage,
+ Quelle allégeance apportez-vous?
+ --J'ai vu l'Iduméen rivage,
+ J'ai vu combattre votre époux.
+ --Ah! rendez la paix à mon âme;
+ Quand finiront tous ces combats?
+ --Votre époux le sait, noble dame,
+ Mieux que personne d'ici bas.
+ --Oh! combien de flèches aigues
+ Ont dû l'atteindre et le blesser!
+ --Les blessures qu'il a reçues,
+ Jà n'est besoin de les panser.
+ --Mais d'où vient, parlez-moi sans feinte,
+ Ne m'apportez-vous de sa part,
+ Ni vrai morceau de la croix sainte,
+ Ni perles fines, ni brocard?
+ --Je n'ai brocard, ni perle fine;
+ Tout ce que j'ai pour vous, hélas!
+ C'est qu'aux champs de la Palestine
+ Votre époux attend le trépas.
+ A ces mots, Hélène éperdue
+ Remplit le château de ses cris;
+ Les pleurs ont obscurci sa vue,
+ La douleur trouble ses esprits.
+ --«Oh, pélerin! malheur t'advienne,
+ Pour m'avoir dit ces mots affreux!
+ Mais ne vas pas penser qu'Hélène
+ Demeure oisive dans ces lieux.
+ Dût ma funeste impatience
+ Aggraver l'horreur de mon sort,
+ Je jouirai de la présence
+ De mon époux vivant ou mort.
+ Page chéri, je t'en conjure,
+ Cherche-moi, dans tout le canton,
+ D'un pélerin l'humble chaussure,
+ La robe grise et le bourdon.
+ Que ces réseaux d'or et de soie,
+ Ces franges, ces rubans, ces fleurs,
+ Tous ces atours faits pour la joie,
+ Cessent d'insulter à mes pleurs.
+ Coupe ma longue chevelure,
+ Prends mon collier, prends mes bijoux,
+ Quelque fatigue que j'endure,
+ Je veux aller voir mon époux.
+ Dût ma funeste impatience
+ Aggraver l'horreur de mon sort,
+ Je veux jouir de sa présence,
+ Et l'embrasser vivant ou mort.»
+ Etonné d'un amour si tendre,
+ Le pélerin lui dit: «Restez,
+ Restez, de grâce; et pour m'entendre,
+ Calmez vos sens trop agités:
+ «Porte mes adieux à ma femme,
+ «Me dit votre époux expirant;
+ «L'instant d'après il rendit l'âme,
+ «Cet anneau d'or est mon garant.
+ --«Comment, ô ciel! le méconnaître?
+ Il vient de moi cet anneau d'or,
+ Il n'aurait pas changé de maître,
+ Si mon époux vivait encor.
+ Mais que cette douceur dernière
+ Aggrave ou non mon triste sort:
+ Je n'ai pu fermer sa paupière;
+ Je veux le voir après sa mort.
+ --Abjure un projet inutile.
+ En vain ton cœur brûlant d'amour
+ Presserait son cœur immobile;
+ Tu ne saurais le rendre au jour.
+ Vas, songe à conserver tes charmes;
+ A ton destin résigne toi;
+ Ne gémis plus, séche tes larmes;
+ Chacun est ici bas pour soi.
+ --Respectez ma douleur amère;
+ Cruel, ne m'opposez plus rien.
+ Dussé-je accroître ma misère,
+ J'irai voir mon unique bien.»
+ Après un moment de silence,
+ «Ma fille, dit le pélerin,
+ Tu peux jouir de sa présence,
+ Sans aller au bord du Jourdain.
+ --Parle, ô mon ange tutélaire!
+ Fais qu'il paraisse devant moi!
+ Mon or, mes joyaux, mon douaire,
+ Toute ma fortune est à toi.»
+ L'étranger, fourbe autant qu'avare,
+ Un livre ouvert devant ses yeux,
+ Feint de lire un jargon barbare
+ Des secrets émanés des cieux.
+ --De ton époux l'ombre fidèle
+ En ces lieux erre nuitamment.
+ Mais la terreur marche avec elle;
+ Un linceul est son vêtement.
+ --N'importe, exauce ma prière.
+ Ah! dussé-je aggraver mon sort;
+ Je n'ai pu fermer sa paupière,
+ Je veux le voir après sa mort.
+ --Ce soir il promet d'apparaître
+ Où sont inhumés tes vassaux.
+ Cours aux pieds du souverain maître,
+ Former des vœux pour son repos.
+ Quand la nuit deviendra plus sombre,
+ Parmi ces tombeaux vas t'asseoir,
+ Et sans approcher de son ombre,
+ Qu'il te suffise de la voir.»
+ Dans sa chapelle solitaire,
+ Long-temps Hélène, avec ferveur,
+ Compte les grains de son rosaire,
+ Ou s'abandonne à sa douleur.
+ Puis d'un fol espoir abusée,
+ Au souffle d'un vent glacial,
+ Les cheveux baignés de rosée,
+ Elle arrive à l'enclos fatal.
+ L'astre des nuits éclaire à peine
+ La cime de ces vieux ormeaux;
+ On n'entend au loin dans la plaine
+ Que le bruit du vent et des eaux;
+ Et dans un coin du cimetière,
+ Hélène qui répète encor:
+ «Je n'ai pu fermer ta paupière;
+ Je viens te voir après ta mort.»
+ A vingt pas d'elle se présente
+ Un fantôme vêtu de blanc;
+ Elle pousse un cri d'épouvante,
+ Et tombe morte au même instant.
+ Le pélerin (que Dieu punisse)
+ Jette le linceul imposteur,
+ Et maudissant son avarice,
+ S'enfonce un poignard dans le cœur.
+
+
+L'ARMEMENT INUTILE.
+
+ Maître Gaspard, marchand et marguillier,
+ A cinquante ans désirant faire souche,
+ Prit jeune femme l'an dernier,
+ Digne en tout point de l'honneur de sa couche.
+ Gertrude était son nom, elle avait mille attraits,
+ OEil bien fendu, petite bouche,
+ Les dents d'ivoire, le teint frais;
+ Gaspard ayant de la bourgeoise garde
+ Été sergent, en certain coin
+ Conservait avec soin
+ Sa vieille épée avec sa hallebarde;
+ Et quand il se trouvait les soirs de bonne humeur,
+ A sa femme il racontait comme,
+ En telle année, il avait eu l'honneur
+ De garder le logis de tel ou tel seigneur;
+ Que dans son temps il était très-bel homme,
+ Mais qu'il paraissait bien plus beau,
+ Quand il avait cocarde à son chapeau.
+ Dans la ville, par aventure
+ Revient un jeune jouvenceau,
+ Leste, bien fait, et d'aimable figure,
+ L'œil tendre, et pourtant un peu fier;
+ Bref, il était d'une tournure
+ A réchauffer les cœurs, même au sein de l'hiver:
+ De plus il était militaire.
+ Il vit Gertrude, et bientôt les désirs
+ Vont leur train; et suivant la coutume ordinaire,
+ Par tendres regards, doux soupirs,
+ Il fait ses efforts pour lui plaire;
+ Il fait plus: certain soir, il la trouve à l'écart;
+ Il dit que, par l'amour percé de part en part,
+ Il va mourir, si la belle ne cède,
+ Et ne lui donne un doux et prompt remède.
+ Avec courroux la belle entend son cas;
+ En vain lui plaît le personnage;
+ Vertu de femme aime à faire fracas;
+ Et puis déjà j'ai dit qu'elle était sage:
+ «Allez, monsieur, n'espérez pas
+ Qu'à mon mari je fasse un tel outrage;
+ Apprenez que, depuis que je suis en ménage,
+ Mon honneur n'a jamais fait le moindre faux-pas.»
+ Le drôle ne perd point courage;
+ Il sait que des femmes l'honneur
+ Est un brouillard, une vapeur,
+ Qui sur la mer des préjugés s'élève,
+ Et se dissipe à la chaleur
+ Des rayons de l'amour, quand cet astre se lève.
+ Le soir Gertrude étant avec Gaspard,
+ Fière d'avoir fait résistance,
+ Va lui conter l'amour de l'égrillard,
+ Comme elle a su le tancer d'importance,
+ Et que n'étant point femme à faire un tel écart,
+ Elle a bien dans son cœur éteint toute espérance.
+ «Parbleu! répond l'époux, c'est bien manquer d'égard,
+ Voyez un peu l'impertinence;
+ Vouloir de moi faire un cornard!
+ Je veux punir son insolence.
+ S'il revient, finement attire le gaillard:
+ Par un demi-soupir ou par un doux regard,
+ Il te faut ranimer sa tendre pétulance;
+ S'il te demande un rendez-vous,
+ Feins l'embarras de quelqu'un qui balance,
+ Et dont l'amour amollit le courroux;
+ Lui même il se viendra livrer à ma vengeance;
+ Caché près de ton lit, armé jusques aux dents,
+ Nous verrons à quel point il porte l'impudence;
+ Et je saurai, quand il en sera temps,
+ Châtier son incontinence;
+ Ne vas pas craindre à contre-temps,
+ Par quelques privautés de blesser la décence;
+ Il payera cher ces doux instans.
+ Sans scrupule, laisse-le faire:
+ L'arrêter sera mon affaire.»
+ Gertrude promet d'obéir.
+ Le lendemain, pressé par le désir,
+ L'amant revient chanter sa litanie.
+ Il reçoit un baiser sur la bouche chérie;
+ On gronde à peine: et sa flamme enhardie
+ Prétend aller de faveur en faveur.
+ On l'arrête, et sa douce amie
+ Promet le lendemain de combler son ardeur.
+ Le soir, la docile Gertrude
+ Ne manque pas de dire à son époux
+ L'heure et l'instant du rendez-vous.
+ «Bon, dit Gaspard, surtout ne fais pas trop la prude,
+ Quand il viendra se rendre à l'atelier?
+ --Ne craignez rien, j'y prendrai garde.»
+ Maître Gaspard monte au grenier
+ Y prend sa vieille hallebarde,
+ Un sabre, un casque et son cimier;
+ Il les dérouille, s'arme, à la glace se mire;
+ Il paraît à ses yeux un Achille, un César;
+ Il met flamberge au vent, pousse en l'air et s'admire.
+ Le jouvenceau, ma foi, va courir grand hasard.
+ L'heure approchant, il va, dans la ruelle,
+ De vengeance altéré, se mettre en sentinelle.
+ Le galant vient, Gertrude se repent
+ D'avoir, par sa coupable adresse,
+ Conduit au piége qui l'attend
+ Amant si plein de gentillesse;
+ Mais trop tard vient ce repentir:
+ Maître Gaspard est trop près d'elle
+ Pour qu'elle puisse l'avertir,
+ Sans s'exposer à paraître infidèle.
+ Elle ne peut, dans cette extrémité,
+ Qu'espérer en la providence
+ Qui, mieux que l'humaine prudence,
+ Peut nous tirer de la calamité.
+ Le jouvenceau que le désir embrase,
+ Trouvant que le plaisir vaut bien mieux qu'une phrase,
+ Veut sans délai lui prouver son ardeur.
+ Elle résiste autant que le veut la pudeur;
+ Et puis enfin... enfin elle s'arrange.
+ L'amant alors tire de ses goussets
+ A deux coups deux bons pistolets,
+ En lui disant: «Voilà, mon ange,
+ De quoi punir les indiscrets,
+ S'ils apportaient obstacle à nos plaisirs secrets.»
+ Notre époux sent alors que le front lui démange;
+ Mais par respect pour les armes à feu,
+ En enrageant il voit jusqu'au bout tout le jeu,
+ Tremblant et respirant à peine,
+ De peur qu'on n'entendît le bruit de son haleine.
+ L'amant, comblé des plaisirs les plus doux,
+ De Gertrude louant les charmes,
+ L'embrasse, et sort en reprenant ses armes.
+ Gaspard lâchant alors la bride à son courroux,
+ Apostrophe Gertrude, et lui dit: «Osez-vous,
+ Après un tel forfait, lever sur moi la vue?
+ --A tort vous êtes mécontent,
+ Que ne l'empêchiez-vous, dit Gertrude à l'instant,
+ Au lieu de rester à froid comme une statue?
+ --Voyant les pistolets, pouvais-je me montrer?
+ --Armé de pied en cap, quand la peur vous entrave,
+ Simple femme, comment pouvais-je être plus brave?
+ Oui, de honte, Gaspard, vous devriez pleurer;
+ C'est par votre rodomontade
+ Qu'en ce jour je perds mon honneur;
+ Sans vos ordres, jamais, ma vertu, ma pudeur,
+ N'auraient souffert une telle incartade;
+ Mais de pareille lâcheté
+ Les tribunaux me feront bien justice;
+ Il me faut une indemnité
+ Pour mon honneur, ou bien qu'on vous traîne au supplice.»
+ Gaspard sentant qu'il avait tort,
+ Et craignant que sa turpitude
+ Ne transpirât par le bouillant transport
+ Du courroux que montrait Gertrude,
+ Pour l'appaiser se fit effort,
+ Et quitta pour jamais et sabre et hallebarde;
+ Mais il ne put détacher sa cocarde.
+
+
+L'ABBESSE CONDAMNÉE AU CHAPELAIN.
+
+ Pour un procès pendant au Parlement,
+ Vint à Paris dernièrement
+ Une abbesse jeune et jolie,
+ Qui, d'une amoureuse folie,
+ N'avait jamais connu l'égarement.
+ Entrée au couvent dès l'enfance,
+ Elle avait pu facilement
+ Garder sa première innocence.
+ Elle prit un appartement
+ Chez certaine cousine, ou marquise ou comtesse
+ Dont le fils, chevalier charmant,
+ Joignait à maint autre agrément
+ L'esprit et la délicatesse.
+ Sans intérêt il ne put voir
+ L'embonpoint reposé de notre aimable abbesse,
+ Dont la fraîcheur et la finesse
+ Auraient fait plus d'effet à la cour qu'au parloir:
+ Nez retroussé, peau blanche, fine, œil noir
+ Rempli de feux et de tendresse,
+ De l'amour dans son cœur firent passer l'ivresse;
+ Mais ce dieu doublement signala son pouvoir.
+ Le cavalier est beau, bien fait et leste,
+ L'air mâle, le ton noble et le maintien modeste;
+ Jamais auprès de son moutier
+ N'avait paru si charmante figure,
+ Sans quoi l'on pourrait parier
+ Qu'elle n'eût pas adopté la clôture.
+ Par un regard où se peint le désir,
+ Notre amant entame l'affaire;
+ Après vient un tendre soupir,
+ Que l'on écoute sans colère:
+ Car peut-on se fâcher de ce qui fait plaisir,
+ Surtout contre un cousin, quand le cousin sait plaire?
+ Enhardi par l'impunité,
+ L'amant ose dire qu'il aime.
+ «Je le crois bien, dit-elle, et moi de même.
+ Ne doit-on pas aimer sa parenté?»
+ Ils étaient seuls, et la témérité
+ Toujours se trouve où l'ardeur est extrême.
+ L'amant avec vivacité
+ Porte la main vers le bonheur suprême...
+ D'une pareille liberté
+ La sensible abbesse surprise,
+ Un peu tard à la vérité,
+ Veut s'opposer à l'entreprise:
+ «Ah! monsieur, quelle indignité!
+ Vous abusez de ma bonté...»
+ Discours perdus, il ne lâche point prise;
+ Il savait trop qu'en ces soins là,
+ L'excès peut faire seul excuser l'insolence:
+ Au comble il porta la licence,
+ Et le succès fit voir qu'il ne se trompait pas.
+ L'épouse du seigneur, enivrée, éperdue,
+ Le serre sans oser sur lui jeter la vue;
+ Il vit, dans son tendre embarras,
+ La honte et le plaisir d'avoir été vaincue.
+ Quelques momens après, encore tout émue
+ «O ciel! qu'ai-je éprouvé! lui dit-elle tout bas,
+ A jamais vous m'avez perdue;
+ Sans cette volupté qui m'était inconnue,
+ Je ne pourrai plus vivre, cher cousin;
+ Que faire à mon couvent, quand j'y serai rendue,
+ Des longs sermons d'un triste chapelain!
+
+
+LE COQ ET LE CHAPON.
+
+ De Sparte antique on regrette le temps;
+ On a raison: alors jeune fillette
+ De son époux connaissait les talens
+ Avant qu'hymen en eût fait la conquête.
+ Besoin n'était d'un regard pénétrant,
+ Pour qu'au travers d'une étoffe discrète,
+ L'amour secret allât furtivement
+ D'appas cachés contrôler la retraite.
+ Pour voir bondir à la fleur de seize ans
+ Désirs naissans de jeune pastourette,
+ Besoin n'était aux sincères amans
+ Du cercle étroit d'une froide lorgnette;
+ Ses charmes nus brillaient dans leur printemps;
+ Nature alors parlait sans interprète;
+ Dans l'ombre alors point d'amoureux déduit;
+ Cette pudeur dont on fait tant de bruit,
+ Triste avorton d'une ardeur contrefaite,
+ Du charme obscur d'une prudente nuit
+ Ne voilait point la nature imparfaite.
+ O l'heureux temps que ce siècle tout nu!...
+ Du premier homme on suivait l'innocence;
+ L'amour plus jeune était plus ingénu;
+ De la beauté l'impudique décence
+ A son flambeau sans danger se montrait;
+ D'un sexe à l'autre errait son inconstance;
+ Fidèle ardeur jamais ne l'arrêtait,
+ De sa pudeur avec grâce voilée,
+ La jeune vierge innocemment marchait.
+ De tant d'appas l'âme à peine troublée,
+ Son jeune amant près d'elle s'approchait:
+ Ainsi qu'on vit, avant que d'une pomme
+ Elle eût cueilli le péché défendu,
+ D'Eve en sa fleur le corps pudique et nu,
+ Chaste s'asseoir auprès du premier homme.
+ Amour alors, sans flèche, ni flambeau,
+ Au front n'avait cet aveugle bandeau,
+ Nuage épais dont la sombre fumée
+ Ne laisse voir qu'au travers des brouillards,
+ Dont la vapeur obscurcit les regards,
+ Les traits confus de la vierge charmée.
+ O l'heureux temps que ce siècle tout nu!...
+ Point de surprise!... alors point de reproche!
+ Brûlé des feux d'un amour ingénu,
+ Jamais l'hymen ne prenait chat en poche.
+ Ce temps n'est plus. Qu'en est-il advenu?
+ Pour époux, Lise a pris le jeune Alcandre.
+ Qui l'eût pensé que ce bel ingénu,
+ Jeune, attentif, plein d'une ardeur si tendre,
+ A son amante eût si mal répondu?
+ Aux feux brûlans d'un amour éperdu,
+ Humainement Lise avait cru se rendre.
+ O sort affreux!.. cet amoureux si prompt,
+ Que pour un coq Lise avait osé prendre...
+ Qu'a-t-il fait? Rien... Ce coq est un chapon.
+
+
+LA PEUR DE LA MORT.
+
+ Auprès d'un bois écarté, solitaire,
+ Un bûcheron, pauvre comme il en est,
+ Avait construit une frêle chaumière,
+ Où tous les soirs le bonhomme traînait
+ Son lourd fagot, sa faim et sa misère.
+ Cela soit dit sans affliger ton cœur;
+ Car mon dessein n'est tel, ami lecteur.
+ Le forestier veuf et content de l'être,
+ N'avait qu'un fils, l'espoir de ses vieux ans:
+ C'était Janot. Dans le réduit champêtre,
+ Sous le taillis où le ciel l'a fait naître,
+ Il a déjà compté quinze printemps,
+ Et voit, dit-on, le seizième paraître,
+ Plus beau pour lui que tous les précédens.
+ Trop faible encor pour porter la coignée,
+ Mais de bonne heure au travail façonnée,
+ Tantôt sa main donne au flexible osier,
+ En se jouant, la forme d'un panier:
+ Tantôt il sème autour de son asile,
+ Non pas des fleurs, mais un légume utile
+ Que l'appétit assaisonne au besoin,
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Et pour compagne Annette sa cousine,
+ Rose naissante; elle était orpheline
+ Dès son enfance; et n'ayant d'autre appui
+ Que son pauvre oncle, elle vivait chez lui.
+ Tout beau, conteur, va dire un petit maître;
+ De sa beauté vous ne nous dites mot:
+ Faites la belle, ou vous n'êtes qu'un sot.
+ Belle! eh qu'importe? a-t-on besoin de l'être
+ A quatorze ans? mais Annette l'était,
+ Sans le savoir. Ah! je n'ose le dire:
+ Une fontaine avait pu l'en instruire.
+ Sur ce point là si Janot se taisait,
+ Dans ses regards elle avait pu le lire.
+ Concluons donc qu'Annette s'en doutait,
+ C'était beaucoup: élevé sans culture,
+ Germe tombé des mains de la nature,
+ Ce couple heureux ne savait presque rien,
+ A ses penchans se livrait sans mesure.
+ Et conservant une âme libre et pure
+ Faisait sans choix et le mal et le bien.
+ Un jour de ceux que le printemps ramène,
+ Qui semblait naître exprès pour les plaisirs,
+ Nos deux enfans que le destin entraîne,
+ S'étant assis à l'ombre d'un vieux chêne,
+ Y respiraient sous l'aile du zéphir.
+ Mais tout-à-coup sa douce et fraîche haleine
+ Devint pour eux le souffle du désir.
+ «Ma chère Annette, hélas! dans le bocage
+ J'étais venu pour goûter la fraîcheur,
+ Disait Janot; mais toute sa chaleur
+ Nous a suivis sous le naissant feuillage.
+ --Moi, dit Annette, à ces gazons nouveaux
+ Je demandais un moment de repos;
+ Mais le sommeil a trompé mon attente;
+ Le sommeil fuit ma paupière brûlante.
+ C'est pourtant là qu'hier je m'endormis:
+ Mais j'étais seule, et ta main caressante
+ N'y pressait pas ainsi ma main tremblante;
+ A mes genoux tu ne t'étais pas mis.
+ Séparons-nous pour trouver l'un et l'autre
+ Le calme heureux que nous venons chercher.»
+ Pauvres enfans! quel espoir est le vôtre?
+ Fuyez, un dieu saura vous rapprocher.
+ Pour un moment aux vœux de sa cousine
+ Janot sourit; mais la belle orpheline
+ Fuit lentement. L'amour vient l'arrêter.
+ Du jouvenceau l'embarras n'est pas moindre;
+ S'il fait lui-même un pas pour la quitter,
+ Il en fait deux bientôt pour la rejoindre.
+ Bref, le fripon est encore à ses pieds.
+ Là, moins soumis, mais plus ardent, plus tendre:
+ «Nous séparer! cesse de le prétendre,
+ Dit-il, les yeux de quelques pleurs mouillés;
+ N'ordonne pas que je m'éloigne encore;
+ Dans ce moment plein d'un trouble inconnu,
+ A tes genoux je me sens retenu
+ Par le besoin d'un plaisir que j'ignore.
+ Demeure, Annette, ou bien je vais mourir.
+ --Mourir! quel mot, cria la jeune amante!
+ Quel mot affreux à côté du plaisir!
+ Et quelle image, hélas! il me présente!
+ Quand on est mort, sais-tu bien comme on est?
+ Dans cet état j'ai vu ma pauvre mère;
+ J'étais bien jeune alors, mais le portrait
+ De mon esprit ne s'effacera guère.
+ Sans mouvement et ne respirant plus,
+ On a les pieds et les bras étendus,
+ D'un voile épais la paupière couverte,
+ Les yeux éteints et la bouche entr'ouverte.»
+ A ce portrait bien fait pour l'alarmer,
+ Le jeune amant s'étonne, s'inquiète:
+ «S'il est ainsi, dit-il, ma chère Annette,
+ Ne mourons pas, vivons pour nous aimer.»
+ Déjà leurs cœurs qu'avait glacés la crainte,
+ Sont ranimés par les brûlans désirs.
+ Triste raison, mère de la contrainte,
+ N'approche pas de cette aimable enceinte;
+ Et toi, nature, appelle les plaisirs:
+ Mais je les vois et la fête commence.
+ Des deux côtés d'abord mêmes soupirs,
+ Mêmes sermens d'éternelle constance.
+ Aux doux propos succède le silence;
+ Mille baisers échauffés par l'amour,
+ Sont pris, rendus et repris tour-à-tour;
+ Vers le bonheur ainsi Janot s'avance.
+ Les vents légers, complices de ses feux,
+ Ont dévoilé tous les charmes d'Annette;
+ L'un en jouant fait flotter ses cheveux,
+ L'autre s'envole avec sa colerette;
+ Le plus hardi chatouille ses pieds nus,
+ Un peu plus haut adroitement se glisse,
+ Baise en passant l'albâtre de sa cuisse,
+ Et monte enfin au temple de Vénus.
+ Janot le sut; mais le dieu de Cythère
+ Vient l'arracher à ce guide incertain,
+ En lui mettant l'encensoir à la main,
+ Les yeux fermés le mène au sanctuaire.
+ Arrête, arrête, ô peintre téméraire!
+ La volupté t'en impose la loi,
+ De ses attraits respecte le mystère.
+ Fils de Cypris, dissipe ton effroi,
+ Vas, je sais être aveugle comme toi;
+ Et tes faveurs m'ont appris à me taire.
+ Charme puissant des plaisirs défendus,
+ De nos crayons vous n'avez rien à craindre;
+ Quand on vous goûte, hélas! peut-on vous peindre!
+ Peut-on vous peindre en ne vous goûtant plus?
+ Dans les transports de la première ivresse,
+ Janot sans force et non pas sans désir,
+ Suivant de près la trace du plaisir,
+ Le cherche encore au sein de sa maîtresse.
+ Annette, hélas! sur les gazons fleuris,
+ Ne répond plus à des caresses vaines,
+ Le doux poison répandu dans ses veines
+ Tient à la fois tous ses sens engourdis.
+ L'amant novice à l'instant se rappelle
+ Les traits affreux dont elle a peint la mort,
+ Soulève, presse, avec un tendre effort,
+ Contre son cœur, un des bras de la belle,
+ Croit lui donner une chaleur nouvelle;
+ Le bras échappe et tombe sans ressort,
+ «Annette! Annette!» En vain sa voix l'appelle;
+ Janot, trop sûr de son malheureux sort,
+ Reste un moment immobile comme elle.
+ Tout en impose à sa crédulité.
+ Les yeux fixés sur ceux de sa cousine
+ N'y trouvent plus cette flamme divine,
+ Qui tout-à-l'heure animait sa beauté:
+ «Annette est morte! hélas! je l'ai perdue,
+ S'écrie alors l'amant épouvanté.
+ Triste tableau qu'elle offrait à ma vue,
+ Deviez-vous être une réalité!
+ Annette est morte, et c'est moi qui la tue.
+ Qui que tu sois dont l'immense pouvoir
+ Rend à nos champs leur première verdure,
+ Annette est morte et tu l'as dû prévoir!
+ Fais la revivre ainsi que la nature!»
+ En exprimant ces frivoles regrets,
+ Ces vains désirs, de larmes il arrose
+ Le front d'Annette et ses mornes attraits,
+ Baise en tremblant sa bouche demi-close.
+ Anne s'éveille! hélas! ce tendre mot
+ Est le premier que ses lèvres prononcent,
+ Et le second que les soupirs annoncent
+ Plus tendre encore est celui de Janot.
+ «Elle revit! Annette m'est rendue!
+ Tristes regrets, vous êtes effacés;
+ Elle revit, tous mes maux sont passés.
+ Plaisirs, rentrez dans mon âme éperdue.»
+ A ce discours Anne n'a rien compris,
+ Et sur Janot fixant un œil surpris,
+ Accompagné d'une voix ingénue,
+ «Que veux-tu-dire? et quel est ce transport?
+ Moi j'étais morte!--Oui, tout comme ta mère,
+ Tu ne l'es plus et je bénis mon sort.
+ --Si c'est ainsi, répond la bocagère,
+ Que l'on arrive à son heure dernière,
+ On est bien sot d'avoir peur de la mort.
+
+
+LA CONSOLATION DES COCUS.
+
+ D'un préambule, ami, je vous dispense,
+ Figurez-vous, au sein de la Provence,
+ Un couvent de nonains,
+ Bien desservi par deux Bénédictins,
+ Chacun d'eux y remplit son devoir en bon prêtre;
+ L'un absout les péchés; l'autre les fait commettre.
+ Ce dernier, jeune encor, vigoureux compagnon,
+ A très-bon droit nommé père Tampon,
+ Au par-dessus beau sire,
+ Etait chéri surtout de la mère Alison,
+ La fabriquante en chef d'Enfans-Jésus de cire.
+ Aussi l'histoire dit, et sans peine on le croit,
+ Qu'Enfans-Jésus sortis de sa manufacture,
+ Ressemblaient à Tampon toujours par quelqu'endroit,
+ Et que cet endroit-là n'était en mignature.
+ Mais comme bon chrétien voit tout du bon côté,
+ Il n'était pas une seule béate
+ Qui, loin de se choquer de cette disparate,
+ N'y crût voir l'attribut de la divinité,
+ Et n'eût dit volontiers son bénédicité.
+ Tout allait bien enfin, quand la reconnaissance
+ Persuada, sans doute, à l'amoureux Tampon,
+ Que pour payer les soins de la tendre Alison,
+ Il devait faire aussi sa ressemblance;
+ Et dès le même soir, il ébauche un poupon;
+ Ce poupon là n'était de cire;
+ Ergó, point ne fondit: et les nones de rire;
+ J'entends celles qu'Amour tenait sous son empire,
+ Et qui risquaient souvent
+ Dans les bras du plaisir pareil événement.
+ Les vieilles de gronder, et cela va sans dire;
+ Elles ne faisaient plus un péché si charmant.
+ Après maint ris moqueur, mainte antienne fâcheuse,
+ Pour la maison des champs, mère Alison partit;
+ Et la sœur accoucheuse,
+ Layette sous le bras, aussitôt la suivit.
+ En secret, tant qu'on put, l'accouchement se fit;
+ Le jardinier pourtant en apprit quelque chose;
+ Et ne pouvant garder sur ce point lettre close,
+ Le dimanche suivant,
+ En portant le cerfeuil, le concombre, au couvent,
+ Il en lâcha deux mots à la tourière,
+ Qui vous le chapitra d'une étrange manière;
+ Et lui montrant un Christ, lui dit: «Pauvre idiot,
+ Avec un tel époux, veux-tu qu'une recluse
+ Puisse faire un marmot?
+ Le rustre alors se prosterne à genoux,
+ Et s'écrie: «Ah, bon Dieu! comme l'on vous abuse;
+ De ces béguines-là si vous êtes l'époux,
+ Las! vous êtes cocu tout aussi bien que nous.
+
+
+LA FIDÉLITÉ A TOUTE ÉPREUVE.
+
+ Une nymphe de l'Opéra,
+ Leste, fringante, et _cætera_,
+ Après avoir joué le rôle d'Immortelle,
+ Craignait de se crotter pour retourner chez elle.
+ Fort à propos, un élégant marquis
+ Arrive, lorgne, admire, offre son vis-à-vis.
+ Fouette, cocher! L'on part, et soudain la cruelle
+ De demander: «Que fait votre main-là?
+ --Chut... ma boucle s'accroche à votre falbala.
+ --Ah, monstre! je crîrai; j'y suis très-résolue.
+ --Enfance!--Mon honneur!--Comment vous en avez?
+ Quel affront.--quel plaisir.--Je suis... je suis... vaincue;
+ Il était temps, ma foi; nous sommes arrivés.
+ --Mais je monte chez vous; pourquoi ces révérences?
+ --Non, monsieur.--Entre amis, ridicule à ce point?
+ --Fidèle à mon amant, je ne me permets point...
+ --Quoi!--De nouvelles connaissances.
+
+
+LE CONNAISSEUR.
+
+ Que de sots renommés pour l'esprit, pour le goût,
+ N'ont eu que des grands airs, du jargon, de l'audace!
+ C'est ainsi qu'autrefois maint courtisan surtout
+ Cachait bien peu de fond sous beaucoup de surface.
+ Nous avons tous connu le célèbre Milfleur,
+ Né, comme ses ayeux, duc, riche et connaisseur;
+ Il devait des talens se montrer idolâtre.
+ Aussi dans son palais avait-il un théâtre,
+ Des bronzes, des tableaux, des médailles en or:
+ Mais son plus cher trésor
+ Était un pavillon tapissé de gravures;
+ Il en faisait d'abord admirer les bordures,
+ Le sujet, le dessin; ensuite il s'écriait:
+ «Remarquez, s'il vous plaît,
+ Que toutes sont _avant la lettre_.»
+ Or, comme il retenait,
+ Ou bien qu'il écrivait peut-être,
+ Ce qu'en le visitant chaque amateur disait,
+ Et qu'il le répétait;
+ Effleurant des beaux arts la surface agréable,
+ Il semblait marier la palme du savant
+ Au bouquet séduisant
+ Du petit maître aimable.
+ Une de nos Laïs, un jour, dit-on, s'y prit;
+ Et son cœur partageait l'erreur de son esprit,
+ Lorsque Milfleur voulant brusquer cette conquête,
+ Écrivit un billet, mais si plat, mais si bête,
+ Que la nymphe en rougit,
+ Et que, dans son dépit,
+ Sur l'enveloppe elle se borne à mettre;
+ «Vous n'êtes plus _avant la lettre_.»
+
+
+LA PRUDE.
+
+ Amour et pruderie
+ Eurent toujours quelque léger débat;
+ La dame par orgueil donne à tout de l'éclat;
+ Puis, je ne sais comment elle fait sa partie,
+ Elle finit toujours par avoir le dessous.
+
+ «A propos de cela, messieurs, connaissez-vous
+ La prude Arsinoé?--Qui? cette présidente
+ Dont le cœur a quinze ans, le visage quarante?
+ --Précisément; veuve depuis trois mois,
+ On la voit convoler pour la troisième fois.
+ Dorval, hier, a fait cette conquête;
+ Il est intéressant;
+ Chez le peuple insurgent,
+ Il abattit la tête
+ De maint et maint forban;
+ Et troqua ses deux bras contre un double ruban.
+ Je ne vous peindrai pas la modeste grimace,
+ Qu'en prononçant son _oui_, notre bégueule fit.
+ Après bien des façons, la voilà dans son lit;
+ De ceci, de cela, je vous fais encore grâce;
+ Le désir, sous le lin, comme un zéphyr léger,
+ Circule en murmurant; c'est l'heure du berger.
+ L'époux était de feu, l'épouse résignée
+ Dédiait ses soupirs au dieu de l'hyménée,
+ Quand.... hélas!--Vous riez? Ah! plaignons-les plutôt.
+ Si faudrait-il au moins qu'hymen ne fut manchot.
+ Le Tantale nouveau, de la voix et du geste,
+ Appelle un prompt secours, que sa position
+ Devant tout cœur bien fait, sollicite de reste.
+ La volupté dit oui, mais la pudeur dit non.
+ On supplie, on refuse, on presse, on boude, on peste:
+ On avance en tremblant un doigt, puis deux, puis trois;
+ Enfin, notre héroïne est réduite aux abois,
+ De l'humanité sainte elle écoute la voix;
+ Déjà son protégé l'en payait par deux fois;
+ Quand par un trait nouveau de fine pruderie,
+ La voilà qui s'écrie:
+ «Devoir, tu l'as voulu, mais j'en jure par toi!
+ L'ôtera qui voudra, ce ne sera pas moi.»
+
+
+L'ILLUSION DU CLOITRE.
+
+ _Désir de fille est un feu qui dévore,
+ Désir de nonne est cent fois pis encore_,
+ A dit certain auteur
+ D'immortelle mémoire.
+ Des recluses surtout il connaissait le cœur,
+ Son enthousiasme heureux, sa brûlante ferveur;
+ Et quiconque lira cette pieuse histoire,
+ Va s'écrier avec notre docteur:
+ _Désir de fille est un feu qui dévore,
+ Désir de nonne est cent fois pis encore_.
+ Une belle au cœur tendre, à l'œil étincelant,
+ Victime de ses vœux et d'un père tyran,
+ Gémissait, sous la guimpe, au fond d'une province.
+ Son époux lui laissait, consolateur trop mince,
+ Et de bien tristes jours et de plus tristes nuits;
+ Sur son front la jonquille attestait ses ennuis.
+ Heureusement pour notre prisonnière,
+ Une pensionnaire
+ Qu'embellissent déjà deux lustres et trois ans,
+ Doit attendre, au moutier, que deux ou trois printemps,
+ Caressant ses attraits de leur aile fleurie,
+ Peignent en incarnat
+ Certain petit bouton encor trop délicat,
+ L'entrouvent au désir, à l'amour, à la vie.
+ L'hymen le guette, armé de son contrat.
+ Cependant à ce dieu on taillait de l'ouvrage;
+ Car, comptant chaque jour dix larcins par ses doigts,
+ La nonne lui soufflait les trois quarts de ses droits.
+ Souffler n'est pas jouer, va s'écrier un sage.
+ Ne nous amusons pas à ces distinctions;
+ Trop heureux le mortel qui vit d'illusions!
+ Enfin un réel mariage
+ Vient livrer la nonnette aux ennuis du veuvage.
+ Elle pleure, gémit;
+ Se mord les doigts, enrage;
+ Et puis en fille sage,
+ Elle prend à l'écart son Élise et lui dit:
+ «Ah! du moins, jurez-moi de m'envoyer l'image
+ Du trait toujours vainqueur,
+ Qui doit..... Son front se couvre de rougeur...
+ Sa langue s'embarrasse.... Admirons tous la nonne;
+ Elle n'ose nommer le séduisant bijou,
+ Dont en grâce, jadis, toute honnête matronne
+ Ornait publiquement l'albâtre de son cou;
+ Mais on l'a devinée, et son trouble s'appaise.
+ De l'emplette, à Paris, on charge une Marton.
+ Le marchand dit: «Ce bijou, le veut-on
+ A l'espagnole, ou bien à la française?
+ A l'espagnole courts, ils brillent en grosseur;
+ Minces à la française, ils brillent en longueur.
+ A cette question, l'acquéreuse indécise
+ N'ose risquer son goût, crainte d'une méprise.
+ La bonne amie à la recluse écrit,
+ Et voici mot pour mot ce qu'elle répondit:
+ «S'il faut sur ton cadeau parler avec franchise,
+ C'est dans le goût français surtout qu'il me plaira;
+ Mais pour Dieu, mon enfant, dis qu'on l'espagnolise,
+ Autant que faire se pourra.»
+
+
+
+
+POÉSIES DIVERSES.
+
+
+
+
+POÉSIES DIVERSES.
+
+
+LES FÊTES ESPAGNOLES[28].
+
+ Il me souvient d'avoir passé deux mois
+ Dans un château de gothique structure,
+ Flanqué de tours, imposante masure
+ Dont le seigneur m'ennuyait quelquefois,
+ Ou me grondait quand je daignais l'entendre.
+ Mais curieux, il me plaisait d'apprendre
+ Mainte anecdote; il avait vu des rois,
+ Des empereurs, des princes d'Allemagne,
+ Ces cours vraiment ont de très-bons endroits.
+ Sa favorite était la cour d'Espagne;
+ Il la citait sans relâche et partout,
+ Cherchant quelqu'un qui pour elle eût du goût.
+ Du roi Philippe et de la Parmesane
+ J'ai remporté des traits assez plaisans,
+ Je dis pour moi, plaisans pour un profane,
+ Qui veut de loin des princes amusans.
+ Mon rabâcheur trouvait son passe-temps
+ A parler d'eux, de lui, de leurs caresses.
+ Il possédait des reines, des princesses,
+ En bague, en boîte, en bijoux bien montés,
+ Rois, électeurs, en ordre étiquetés;
+ Ayant garni tout un écrin d'altesses,
+ Près de la tombe, épris des dignités,
+ Et raffolant surtout des majestés;
+ Puis, allongeant deux tiroirs parallèles,
+ Il m'étalait cent joyaux radieux,
+ Luxe enterré, pompeuses bagatelles,
+ Perles, rubis, diamans précieux,
+ Présens des rois, et qui plus est, des belles.
+ En l'écoutant, cent fois je me suis dit:
+ Les rois d'alors aimaient bien peu l'esprit.
+ N'importe: il faut, pour prix de ses nouvelles,
+ Le suivre encor à Madrid, au Prado,
+ Quitte à partir pour le Ben-Retiro
+ Où le roi court, quand le sourcil lui fronce:
+ Et n'a-t-on pas d'ailleurs Saint-Ildephonse,
+ Lieux enchantés, palais du doux printemps
+ Où dans l'ennui sa majesté s'enfonce
+ Tout à son aise, et loin des courtisans?
+ Bâiller tout seul marque un certain bon sens,
+ Et montre au moins que la grandeur suprême
+ Pour s'ennuyer se suffit à soi-même.
+ De ce babil du vieil ambassadeur
+ Que j'écoutais, vous en voyez la cause:
+ Il m'est resté dans l'esprit, cher lecteur,
+ Je ne sais quoi dont il faut que je cause.
+ Là.... pour causer, perdre son sérieux,
+ Dire un peu.... tout, sans fadeur, sans scrupule.
+ J'ai des amis aimant le ridicule,
+ Moi, .... je le peins... par amitié pour eux.
+ Vous saurez donc, sans plus de préambule,
+ Que dans Madrid, sous l'avant-dernier roi,
+ Prince pieux et vraiment catholique,
+ Mais trop souvent battu, malgré sa foi,
+ Par les Anglais, maudit peuple hérétique:
+ Quand je dis lui, c'étaient (vous sentez bien)
+ Ses généraux, le roi n'en savait rien;
+ On lui sauvait tout chagrin politique;
+ C'était plaisir de voir comme on tendait
+ Devers ce but, et comme on s'accordait
+ A tenir loin tout parleur véridique;
+ Pour lui tout seul la gazette mentait,
+ Gazette à part, de plaisante fabrique,
+ Que le ministre ou la reine dictait:
+ Oh! que n'a-t-on cet exemplaire unique!
+ La cour, la chambre et le moindre valet,
+ Secondaient tous la reine et le ministre:
+ Tenant pour sûr qu'un triste événement,
+ Un grand désastre, un revers bien sinistre,
+ Appris au roi, pouvait subitement
+ Plisser son front, obscurcir son visage,
+ D'un peu d'humeur y laisser le nuage
+ Et retarder sa chasse d'un moment,
+ Tant ce bon prince avait de sentiment!
+ Or, cette fois, le mal étant extrême,
+ Il fut réglé, d'après ce beau système,
+ Qu'on donnerait fêtes de grand éclat,
+ Pour réparer les malheurs de l'état.
+ Le temps pressait: zèle, soins et dépense,
+ On prodigua tout, hors l'invention,
+ Pour étaler avec profusion
+ Tous les plaisirs de la magnificence,
+ Un beau gala, dans sa perfection,
+ Jeu, grand couvert, la musique, la danse,
+ Feux d'artifice, illumination,
+ Tout le fracas d'une cour excédée,
+ Sans frais d'esprit, sans l'ombre d'une idée.
+ Pardon; j'ai tort; on se disait tout bas,
+ Que c'est vraiment un prince formidable;
+ Que les Anglais se rendront sans combats,
+ Que tous les jours la reine est plus aimable
+ Malgré les ans, on ne la conçoit pas;
+ Que le ministre est un homme admirable;
+ Que les Infans sont plus beaux que le jour:
+ Bref, ce qu'on dit, ce qu'il est convenable
+ Qu'un roi vivant entende dans sa cour.
+ Le lendemain donne fête nouvelle.
+ Vous connaissez ce que l'Espagne appelle
+ _Acte de foi_. La foi devait brûler
+ De cent Hébreux une troupe infidelle,
+ D'infortunés triste et longue séquelle
+ Qu'on dénombrait, la voyant défiler;
+ Et puis venait un renfort d'hérétiques,
+ Seuls vrais auteurs des disgrâces publiques.
+ La foi console: il faut se consoler.
+ C'est bien aussi ce que l'on se propose,
+ Quant au public; le roi, c'est autre chose:
+ Ignorant tout, rien ne peut le troubler;
+ Nul embarras, nul souci ne l'approche.
+ Content, heureux, et la gazette en poche,
+ De l'avenir irait-il se mêler?
+ Vainqueur partout, terrible (on l'en assure),
+ Son cœur jouit d'une allégresse pure.
+ Environné de messieurs les Infans,
+ D'un air dévot il dit ses patenôtres:
+ Il faut donner l'exemple à ses enfans,
+ Priant pour eux la vierge et les apôtres.
+ Bien surveillés par l'inquisition,
+ Ils sont dressés à la religion
+ Par des prélats humbles comme les nôtres,
+ Mais qui, croyant ce qu'ils prêchaient aux autres,
+ Avaient de plus la persuasion.
+ Des trois Infans la sournoise jeunesse
+ Montrait du goût pour la contrition;
+ Le sérieux de la componction
+ Tartufiait leur sombre gentillesse:
+ Un maintien gauche, en dépit de l'altesse,
+ Ce tour d'église et cet air d'oraison,
+ Cet humble instinct qui détruit la raison,
+ Qui plaît au prêtre, aussitôt l'intéresse
+ Et lui fait dire: Oh! celui-ci m'est bon.
+ On a voulu qu'au sortir de la messe,
+ L'aîné, surtout, vint à l'acte de foi
+ Voir la douceur de notre sainte loi,
+ Mâter ses sens, sa pitié, sa faiblesse,
+ Enfin promettre à l'Espagne un grand roi,
+ Qui vît toujours l'enfer autour de soi.
+ Et dans le fait, voyant des misérables
+ Précipités dans des brasiers ardens,
+ Tordant leurs bras déchirés de leurs dents,
+ Et leurs bourreaux, des hommes, ses semblables,
+ Usurpateurs du bel emploi des diables,
+ N'est-il pas vrai que monseigneur l'Infant
+ Doit à l'enfer croire plus aisément?
+ Aimable prince, ô combien ton enfance
+ En ce beau jour a donné l'espérance
+ Au saint office! Il dit que tôt ou tard
+ Tu reprendras sûrement Gibraltar,
+ Qui fut ton bien, et que la Providence
+ A laissé prendre aux Anglais par hasard.
+ Ce pronostic, qu'on répand dans l'Espagne,
+ N'eut point d'accès au journal de la cour;
+ On s'y bornait à louer tour à tour
+ L'auguste roi, son auguste compagne,
+ Qui sont du monde et l'exemple et l'amour:
+ Puis de vanter, en phrases fanatiques,
+ Leur zèle ardent contre les hérétiques,
+ Contre l'Anglais, surtout contre l'Hébreu,
+ Peuple endurci dans ses vieilles pratiques,
+ Que l'on convient venir d'assez bon lieu;
+ Mais qui, fidèle à ses cahiers antiques,
+ Livres chéris, divins de notre aveu,
+ Meurt méchamment et pour adorer Dieu
+ Comme David, de qui les doux cantiques
+ Lui sont chantés quand on le jette au feu.
+ Certes, voilà de quoi mettre en colère
+ Un saint journal: puis, viennent les couplets,
+ Hymnes, chansons, redondilles, sonnets,
+ Qu'une foi vive, hypocrite ou sincère,
+ Un vain désir, ou le talent de plaire,
+ Adresse au roi sur ses brillans succès;
+ Car tout le plan de la cérémonie
+ Est un effort de son puissant génie.
+ Pourquoi, soudain, places et carrefours
+ Vont de sa gloire occuper quelques jours
+ Les regardans: estampes et gravures,
+ Grotesque affreux, sombres caricatures,
+ Où, consumés dans leurs sacrés atours,
+ La tête en bas, feux et flamme à rebours,
+ En noirs démons, grimacent les figures
+ Des torturés, infligeant des tortures;
+ Dieu, qui d'en haut contemple cet enfer
+ Avec amour, et bénit Lucifer;
+ Le doux Jésus; l'attrayante Marie,
+ Qui, caressant d'un sourire amical
+ Les vils suppôts du monstre monacal,
+ Semble exciter leur dévote furie;
+ En bas, le roi d'un beau zèle échauffé,
+ La croix en main, guidant l'auto-da-fé,
+ Dont le livret, lu dans chaque famille,
+ D'un jacobin vu, revu, paraphé,
+ Va sur les mers, pieuse pacotille,
+ Charmer, ravir, de Cadix à Manille,
+ Ses heureux saints qui prennent leur café.
+ Vous conviendrez que maintenant l'Espagne
+ Avec honneur peut ouvrir la campagne,
+ Qu'on va tout vaincre, et que les ennemis
+ Seront bientôt chassés du plat pays.
+ Soit, j'en conviens; mais un moment, de grâce;
+ Rendons surtout la victoire efficace,
+ Modérons-nous, et faisons qu'aujourd'hui
+ Le roi n'ait plus une gazette à lui.
+ Songeons au but de la troisième fête,
+ Que cette fois pour le peuple on apprête.
+ Que dites-vous? le peuple! Eh, oui! vraiment,
+ Dans le malheur on y pense un moment.
+ Le plus grand roi, quand la chance varie,
+ Avec le peuple est en coquetterie.
+ A son époux la reine a prudemment
+ Insinué qu'au sein de la victoire,
+ Un roi couvert des rayons de la gloire,
+ S'il est chéri, paraît encor plus grand.
+ Le roi, frappé, vit l'importance extrême
+ De ce conseil: «Eh bien! dit-il, qu'on m'aime.
+ Veillez-y bien, réglez tout promptement.»
+ On obéit, et le gouvernement,
+ Voyant le peuple abattu de tristesse,
+ Prit le parti d'ordonner l'allégresse,
+ De la payer. On prit l'argent; mais quoi?
+ On ne rit pas ainsi de par le roi.
+ L'auto-da-fé, merveilleux en lui même,
+ Soutient le cœur, mais ne peut réjouir:
+ Il faut chercher ailleurs ce bien suprême
+ Et s'adresser à quelqu'autre plaisir.
+ Or, le plus grand, le seul par excellence,
+ Vous devinez, c'est de voir, des taureaux
+ Mis en fureur, poussés à toute outrance
+ Par des guerriers, des piqueurs, des héros,
+ Gens vigoureux, bien armés, bien dispos.
+ De ces combats la sublime science
+ Chez l'Espagnol brilla dans tous les temps.
+ Sur Caldérone elle a la préférence:
+ Elle ravit les petits et les grands,
+ La cour, la ville; et sa majesté même
+ Fait grand état de ce talent suprême.
+ Par cent rivaux le prix est disputé:
+ C'est un hommage offert à la beauté.
+ L'Espagnol croit, lorsque son sang ruissèle,
+ Que pour jamais sa maîtresse est fidèle.
+ Chez nous Français, cet argument nouveau
+ Prendrait du poids, en supposant de même,
+ Qu'on ne peut plus, dès qu'on perce un taureau,
+ Être fidèle à la beauté qu'on aime.
+ Chaque pays a son raisonnement;
+ Cervelle humaine est chose singulière.
+ De ma raison votre raison diffère:
+ Le cœur aussi m'étonne grandement.....
+ Mais je reviens et reprends notre affaire.
+ L'affaire allait plus que passablement:
+ L'amphithéâtre était garni de belles
+ De toute espèce, et même de cruelles.
+ On avait fait le signe de la croix,
+ Et trois taureaux s'avançaient à la fois.
+ Si je voulais faire ici le poète,
+ Convenez-en, lecteur, j'aurais beau jeu;
+ A qui tient-il? Mais je retiens mon feu,
+ Je vous fais grâce; et ma muse discrète
+ Des lieux communs dédaigne le secours;
+ Puis, la morale a seule mes amours.
+ Or, disons donc, sans soin, sans étalage,
+ Qu'un des taureaux, j'en ai parlé, je crois,
+ Deux étant morts, demeuré seul des trois,
+ Blessé lui-même et transporté de rage,
+ Glaça d'effroi l'amphithéâtre entier,
+ Renversant tout, matador ou guerrier,
+ Nègre, marquis, grand d'Espagne et bouvier,
+ Armés ou non; il n'eut plus d'adversaire.
+ Thésée, Alcide, aux siècles fabuleux,
+ Eussent cherché ce taureau merveilleux,
+ Pour en découdre: il était leur affaire.
+ Sa majesté, ne pensant pas comme eux,
+ Se blottissait dans sa loge grillée,
+ Mourant de peur, la croyant ébranlée.
+ Chacun tremblait à l'exemple du roi;
+ Mais savez-vous comme, en ce désarroi,
+ Dieu secourut cette cour si troublée?
+ Un jeune enfant, obscur, bien inconnu,
+ Vient à songer qu'à l'instant il a vu
+ Les bœufs d'un tel, troupeau considérable,
+ Qui lentement regagnaient leur étable.
+ Vite il y court, les fait sortir soudain,
+ Et les conduit, aidé d'un vieux voisin,
+ Vers cet enclos où la terrible scène
+ Répand l'horreur: les voilà dans l'arène.
+ En quel moment? Quand le monstre fougueux,
+ Moins forcené, paraissait plus terrible;
+ Lorsqu'agitant, tournant sa face horrible,
+ Gonflé, fumant d'un nuage écumeux,
+ Vainqueur et seul sur l'arène sanglante,
+ Les feux épais de sa narine ardente,
+ Les feux hagards, noirs et clairs de ses yeux,
+ Redemandaient, cherchaient la guerre absente.
+ Pour ennemis il ne voit que des bœufs
+ Qui défilaient, un par un, deux par deux,
+ En plus grand nombre; et puis la troupe entière
+ De plus en plus garnissait la carrière.
+ De leurs gros yeux la stupide langueur
+ Et de leurs pas la pesante lenteur
+ N'annonçant point d'intention guerrière,
+ Le fier taureau, qu'étonne leur douceur,
+ Tout ébaubi d'être sans adversaire,
+ Les étonnait d'un reste de fureur,
+ Qui peut passer entre bœufs pour humeur;
+ Et nulle part ne trouvant de colère,
+ Il s'appaisa, voyant qu'ils n'ont point peur.
+ Grâce à leur corne, il les crut ses semblables:
+ Comme ils beuglaient, il les crut ses égaux;
+ Et radouci dans ce commun repos,
+ Environné de voisins si traitables,
+ Il imita ces prétendus taureaux.
+ Ce dénoûment plut fort à l'assistance,
+ Au roi surtout: l'on reprend contenance,
+ On se rassure, on rit de son effroi,
+ Que l'on niait; nul n'avait craint pour soi:
+ Un seul instant si l'âme fut troublée,
+ Chacun convient que c'était pour le roi;
+ Le roi le crut, se croyant l'assemblée.
+ La peur cessant, on devint curieux.
+ Mais d'où vient donc ce grand convoi de bœufs?
+ On cherche, on tient tout le fil de l'histoire.
+ Un empressé courut après l'enfant
+ Qui prit la fuite; il avait peur d'un grand,
+ Et se sauva de l'interrogatoire.
+ La reine en rit: chacun des courtisans
+ Voulait qu'il fût le fils d'un de ses gens,
+ Neveu du moins, tant ils aimaient la gloire.
+ Le roi laissa disputer là-dessus,
+ Indifférent, puisqu'il ne tremblait plus.
+ Hors de péril, sa majesté charmée
+ Lâche deux mots sur l'enfant, le voisin,
+ Bâillant, distrait; et dès le lendemain
+ S'en soucia comme de son armée.
+ Tandis qu'il bâille et ne s'amuse pas,
+ Des battemens de mains, de grands éclats,
+ Des ris joyeux partent de la commune.
+ Sa majesté, que le rire importune,
+ Paraît surprise, elle regarde en bas:
+ C'était l'enfant qui, rentré de fortune,
+ Ne craignant plus, voyez-vous, d'être pris
+ Ni présenté, curieux, s'était mis
+ Sur un gradin, debout, près de l'issue
+ Par où des bœufs se pousse la cohue,
+ Troupeau bénin, qu'on chasse avec des ris.
+ Et des rieurs remarquez l'insolence;
+ Car vous saurez qu'en ce troupeau si doux
+ Est l'animal qui les fit trembler tous;
+ Mais de l'enfant la naïve impudence
+ Fit plus d'effet encor, réussit mieux.
+ En revoyant ce taureau trouble-fête,
+ Auteur du mal, si coupable à ses yeux,
+ D'un gros bâton, plaisamment furieux,
+ Il va frappant de la maudite bête
+ Les flancs, le dos; et le pauvre animal,
+ Doublant le pas sous l'instrument risible,
+ Va s'enfonçant dans le groupe paisible,
+ Pour se sauver de ce petit brutal.
+ Vous souriez, lecteur; mais je parie
+ Que vous rêvez: laissons la rêverie,
+ Contentons-nous d'un simple enseignement,
+ D'un aperçu: que tel est fréquemment
+ Plus fort tout seul qu'avec sa confrérie.
+ Vous le sentez, hélas! péniblement,
+ Hommes de main, de tête, de génie,
+ Vous que j'ai vus en maint gouvernement
+ (Le despotisme a bien sa prudhomie),
+ Vous que je plains, abattus tristement,
+ Marchant de front, bêtes de compagnie.
+ Cet art des rois, ce secret merveilleux,
+ Nous le savons; mais l'Espagne l'ignore;
+ En ces climats le ciel fait naître encore
+ Des esprits fiers et des cœurs généreux;
+ Mais les taureaux sont entourés de bœufs.
+ Chassons les bœufs, chassons le saint office,
+ Prions le ciel que la foi s'affaiblisse,
+ Limons leurs fers et dessillons leurs yeux
+ Par maint écrit où la vérité brille,
+ La vérité, trésor plus précieux
+ Que du Pérou l'opulente flottille;
+ Et dans Madrid menant la vérité,
+ Que suit bientôt sa sœur la liberté,
+ Consolidons le pacte de famille.
+
+ [28] Chamfort composa ce petit poème au commencement de 1792.
+
+
+CALYPSO A TÉLÉMAQUE,
+
+HÉROÏDE.
+
+ Ainsi donc le destin, dans les murs de Salante,
+ Fixe pour un moment ta fortune flottante!
+ Tu triomphes, ingrat; et ta crédulité
+ S'est de tous tes forfaits promis l'impunité!
+ Que sais-je? en ce moment ta coupable imprudence
+ Peut-être ose accuser ma haine d'impuissance.
+ Je veux avec le jour t'arracher ton erreur;
+ Par mon amour passé juge de ma fureur.
+ Non, tu ne verras point cette Itaque chérie,
+ Ce séjour que je hais, cette obscure patrie,
+ Pour qui ton cœur jadis, d'un vain espoir flatté,
+ Méprisa mon amour et l'immortalité.
+ Grands Dieux! si vos décrets permettent qu'il la voie,
+ Puisse-t-il ne goûter qu'une trompeuse joie!
+ Oui, traître, qu'aussitôt un nuage odieux,
+ Abusant ton espoir, la dérobe à tes yeux;
+ Qu'à te persécuter la fortune constante,
+ Promène sur les mers ta destinée errante;
+ Que les vents, échappés de leurs sombres cachots,
+ De la mer contre toi soulèvent tous les flots;
+ Et, pour combler mes vœux, qu'un funeste naufrage
+ M'offre ton corps mourant poussé vers mon rivage;
+ Que ta nymphe, en pleurant sur ton malheureux sort,
+ Par ses cris douloureux appelle en vain la mort!
+ Dieux? quel plaisir de voir ma rivale plaintive
+ Rappeler vainement ton ombre fugitive!
+ Mes yeux, au lieu des tiens, jouiront de ses pleurs,
+ Et ma présence encor aigrira ses douleurs.
+ Sans me déplaire alors, de cyprès couronnée,
+ Elle pourra gémir à tes pieds prosternée;
+ Et je n'envîrai plus ni ses gémissemens,
+ Ni ses tendres regards, ni ses embrassemens.
+ Mais je frémis, mon cœur, mon faible cœur soupire:
+ Dieux! serait-ce d'amour?... Ah! ma fureur expire!
+ Malheureuse! je l'aime et le hais tour à tour.
+ Que dis-je? cette haine est un transport d'amour.
+ Télémaque! je cède; oui, c'est ma destinée;
+ Sous le joug de l'Amour ma haine est enchaînée;
+ N'en crois pas les transports où j'ai pu me livrer;
+ Ne crains rien: Calypso ne peut que t'adorer.
+ Grands dieux! n'exaucez pas ma funeste prière;
+ C'était contre moi-même armer votre colère.
+ Quand mon cœur pour l'ingrat tremble au moindre danger,
+ Hélas! que je suis loin de vouloir me venger!
+ Quelle était ma fureur? Oui, dieux! je vous implore:
+ Mais ce n'est qu'en faveur de l'objet que j'adore;
+ Et s'il faut éprouver sur lui votre pouvoir,
+ Consultez mon amour et non mon désespoir.
+ Mais, hélas! que dis-tu; malheureuse déesse?
+ Arrête; où t'emportait une indigne faiblesse?
+ Songes-tu que le traître, au mépris de ta foi,
+ Ose former des vœux qui ne sont pas pour toi?
+ Oui, tandis que pour lui, lâchement suppliante,
+ Je fais des vœux... l'ingrat en fait pour son amante;
+ Et son farouche orgueil, que je n'ai pu dompter,
+ Ne se souvient de moi que pour me détester.
+ Ah! quand tu vins tremblant, au sortir du naufrage,
+ M'offrir de tes malheurs l'attendrissante image,
+ Moi-même je devais, prévenant tes affronts,
+ Te replonger vivant dans ces gouffres profonds,
+ Dans ces gouffres affreux que le sort te prépare,
+ Habités par la mort et voisins du Ténare.
+ Dans ton cœur ennemi, pourquoi mon faible bras
+ Hésita-t-il alors de porter le trépas?
+ Sur la tête du fils offert à ma colère,
+ Ma main devait venger la trahison du père;
+ Et ta mort, m'épargnant un fatal entretien,
+ Devait punir son crime et prévenir le tien.
+ Mon orgueil, offensé des mépris d'un parjure,
+ Se croyait désormais à l'abri d'une injure:
+ Je défiais l'Amour, auteur de tous mes maux;
+ Je jurai d'immoler au soin de mon repos
+ Tous les infortunés que leur destin funeste
+ Conduirait vers ces bords que Calypso déteste;
+ Leur sang a cimenté cet horrible serment;
+ J'ai cru, dans chacun d'eux, immoler un amant;
+ Tu parus, mon courroux s'armait pour ton supplice;
+ Tu t'avances, je vois... j'aime le fils d'Ulisse:
+ A la tendre pitié j'abandonne mon cœur,
+ J'y laisse entrer l'amour au lieu de la fureur.
+ Au meurtre dès long-temps ma main accoutumée,
+ Ma main par un mortel se vit donc désarmée;
+ Je n'osai la porter dans ton coupable flanc;
+ Sanglante, je craignis de répandre le sang.
+ Cette divinité dont le mâle courage
+ Jadis se nourrissait de meurtre et de carnage,
+ Dont la rage guidait les farouches transports,
+ Dont le bras tant de fois ensanglanta ces bords,
+ A l'aspect d'un mortel, désarmée et tremblante,
+ Soupire et n'est déjà qu'une timide amante.
+ Calypso ne hait plus en ce funeste jour;
+ Le poignard à la main, elle implore l'Amour.
+ Qu'aisément tu surpris ma raison égarée!
+ De mon cœur imprudent je te livrai l'entrée.
+ Je respectai ces jours, ces jours infortunés,
+ Des piéges du trépas sans cesse environnés.
+ O souvenir cruel d'une ardeur insensée!
+ O pleurs! ô désespoir d'une amante offensée!
+ Télémaque!... Eucharis!... Détestables amans!
+ Malheureuse! Que faire en ces affreux momens!
+ Vous m'évitez en vain, je vole sur vos traces...
+ Mais que dis-je? Voudrais-je augmenter mes disgrâces?
+ Mes yeux pourraient-ils voir leurs transports amoureux.
+ Et leurs embrassemens insulter à mes feux?
+ Encor, si je pouvais, au gré de ma furie,
+ Briser le nœud cruel qui m'enchaîne à la vie,
+ Etouffer mes douleurs dans le sein du trépas...
+ Mais je ne peux mourir... Eh bien! toi, tu mourras!
+ Oui, je veux dans ton sang plonger ma main fumante,
+ Sous les yeux, dans les bras de ton indigne amante.
+ Oui, dans ses bras sanglans, ingrat, tu vas périr:
+ Elle triomphera de t'avoir vu mourir.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Dieux! vengez par mes mains son infidélité;
+ Je vous pardonne alors mon immortalité.
+ Non, c'est peu de la mort pour une telle offense;
+ Ah! par mon désespoir, jugez de ma vengeance.
+ Sombre divinité des malheureux amans,
+ Cruelle Jalousie, arme tous tes serpens;
+ Allume dans mon cœur tous les feux de la rage;
+ Je le soumets à toi, règne en moi sans partage;
+ Étouffe de l'amour les soupirs et les vœux:
+ C'en est fait, je me livre à tes plaisirs affreux;
+ Change en noire furie une timide amante;
+ Enhardis ce poignard dans ma main chancelante...
+ Que dis-je? Il n'est plus temps, il a dû m'échapper.
+ Eucharis, dans tes bras, il fallait le frapper.
+ O souvenir affreux! jour fatal à ma gloire,
+ Où ma présence même ennoblit sa victoire!
+ Je courais me venger et te percer le sein;
+ Elle vit le poignard qui tombait de ma main:
+ Elle vit expirer mon impuissante rage...
+ Qu'elle va détester ce funeste avantage!
+ Oui, sur elle je veux punir ta trahison:
+ Je veux de tes mépris lui demander raison.
+ Si tu veux adoucir le malheur qui l'accable,
+ Pour la justifier, cesse d'être coupable;
+ Viens me rendre le cœur qu'elle m'avait ravi.
+ Ah! si du repentir le crime était suivi,
+ Si tu venais enfin, terminant mon supplice,
+ Dans mes yeux attendris lire ton injustice;
+ Si ta bouche abjurait ta haine et ta fierté,
+ Je ne me souviendrais de ma divinité
+ Que pour rendre immortels tes feux et ma tendresse.
+ Viens désarmer mon bras, c'est l'Amour qui t'en presse
+ Viens régner avec moi. C'en est fait; oui, je veux
+ Que le dieu de mon cœur soit le dieu de ces lieux;
+ Que du bruit de mes feux l'univers retentisse;
+ Qu'à ma félicité tout l'Olympe applaudisse;
+ Qu'élevé désormais au rang des immortels,
+ Tu partages l'encens qu'on offre à mes autels.
+ Sous les berceaux fleuris de ce riant bocage,
+ Dans cet Olympe enfin, le céleste breuvage
+ Nous sera présenté par la main des amours;
+ Et seuls ils fileront la trame de nos jours.
+ Ne crains point qu'à leurs mains la Parque les ravisse;
+ Viens me rendre un bonheur qui jamais ne finisse;
+ Que d'éternels plaisirs scellent notre union...
+ Songe délicieux! charmante illusion!
+ Pouvez-vous un moment occuper ma pensée?
+ Ah! cessez d'abuser une amante insensée;
+ Pour mon cœur malheureux les plaisirs sont-ils faits?
+ Inutiles soupirs! inutiles souhaits!
+ Aveugle Calypso! déesse infortunée!
+ Hélas! à mon malheur je suis donc enchaînée!
+ Il faudra de regrets me nourrir chaque jour;
+ Je verrai tout finir, excepté mon amour.
+ Comment me dérober au feu qui me dévore?
+ Je retrouve partout le cruel qui m'abhorre.
+ Ton image importune irrite mes ennuis:
+ Présent, tu me fuyais; absent, tu me poursuis.
+ Peut-être apprendras-tu ma triste destinée;
+ Mais si tu sais les maux où tu m'as condamnée,
+ Si du moins la pitié peut encor t'attendrir,
+ Plains-moi, surtout plains-moi de ne pouvoir mourir.
+
+
+L'HOMME DE LETTRES,
+
+DISCOURS PHILOSOPHIQUE.
+
+ Nobles enfans des arts, vous que la gloire enflamme,
+ Qui, soigneux d'agrandir, de féconder votre âme,
+ Ajoutez en silence à ses trésors divers,
+ Pour la produire un jour aux yeux de l'univers:
+ Qui d'entre vous n'aspire à cet honneur suprême,
+ De servir les mortels en s'éclairant soi-même?
+ Laissez-moi contempler vos devoirs, vos destins,
+ Tous les droits que sur vous le ciel donne aux humains.
+ Ce sont vos sentimens que ma bouche répète;
+ Ils méritaient sans doute un plus digne interprète.
+ Ah! que ne puis-je au moins, retraçant leur grandeur,
+ Les peindre à tous les yeux, comme ils sont dans mon cœur!
+ Quelle est de ces rivaux l'ambition sublime?
+ Dans leurs travaux heureux quel espoir les anime?
+ C'est ce noble désir d'éclairer nos esprits,
+ De porter la vertu dans nos cœurs attendris;
+ Mais ce droit n'appartient qu'au mortel qu'elle inspire:
+ Lui seul peut sur notre âme exercer cet empire,
+ Lui seul dans notre sein lance des traits brûlans.
+ L'école des vertus est celle des talens;
+ Plus l'âme est courageuse et plus elle est sensible;
+ L'esprit reçoit de l'âme une force invincible;
+ Chaque vertu nouvelle ajoute à sa vigueur.
+ Courez à votre ami qu'opprime le malheur;
+ Par des soins généreux réveillez son courage,
+ Et des vertus ensuite allez tracer l'image.
+ Je les vois, respirant sous vos hardis pinceaux,
+ D'un charme inexprimable animer vos tableaux.
+ Vertu, sans vous aimer, quel mortel peut vous peindre?
+ S'il en existe un seul, ô Dieu! qu'il est à plaindre!
+ Sans cesse, en contemplant vos traits majestueux,
+ Devant son propre ouvrage il baissera les yeux;
+ En s'immortalisant, il flétrit sa mémoire,
+ Et consacre sa honte aux fastes de la gloire.
+ Mais de ces sentimens qui peut vous animer?
+ Dans votre âme à jamais comment les imprimer?
+ Sera-ce en les portant dans un monde frivole?
+ A d'absurdes égards il faut qu'on les immole.
+ Pourriez-vous soutenir, sans dégrader vos mœurs,
+ Le choc des préjugés, des vices, des erreurs,
+ Dont la foule en tout temps vous assiége et vous presse?
+ Fuyez: qu'attendez-vous? une vaine richesse?
+ Ce vil présent du sort serait trop acheté;
+ Vos cœurs perdaient, hélas! leur sensibilité,
+ Cette austère hauteur, ce courage inflexible
+ Qui porte un jugement sévère, incorruptible,
+ A l'homme, aux actions marque leur juste prix,
+ Et par la vérité subjugue les esprits.
+ Quel est ce malheureux qui d'un encens coupable
+ Fatigue lâchement un mortel méprisable?
+ Ose-t-il dispenser, de ses vénérables mains,
+ Ce trésor précieux, l'estime des humains?
+ Mes amis, jurons tous, dans ce temple où nous sommes[29],
+ De ne point avilir l'art de parler aux hommes,
+ De faire devant nous marcher la vérité,
+ De ne mentir jamais à la postérité,
+ De pouvoir dire un jour à cet arbitre auguste:
+ Jugez sur notre foi, votre arrêt sera juste.
+ C'est alors que l'on peut, par d'utiles écrits,
+ Des mortels incertains diriger les esprits.
+ Opinion, nos goûts, nos mœurs, sont ton ouvrage,
+ Dieu t'a soumis le monde, et te soumet au sage;
+ Du fond de sa retraite il t'impose des lois;
+ Tu marchais au hasard; il te guide à son choix;
+ Avec la vérité sa voix d'intelligence
+ Fonde, affermit, combat, renverse ta puissance.
+ Grands hommes, c'est à vous d'exercer son pouvoir;
+ Notre cœur appartient à qui sait l'émouvoir;
+ Vous avez de l'erreur détruit la tyrannie:
+ L'univers a changé devant votre génie.
+ Souvent à notre insu votre âme vit en nous,
+ Et la raison d'un seul est la raison de tous.
+ Laissez frémir la haine, et l'erreur, et l'envie;
+ Détruire un préjugé, c'est servir sa patrie.
+ La vérité défend le trône et les autels,
+ Et la fille des cieux ne peut nuire aux mortels,
+ Elle émousse les traits de l'ardent fanatisme,
+ Des tyrans de l'esprit combat le despotisme;
+ Jusqu'au milieu des cours elle va quelquefois
+ Démentir les flatteurs et détromper les rois.
+ Mais souvent, dans un siècle où l'on craint la lumière,
+ Le génie opprimé rampe dans la poussière;
+ L'orgueil intolérant en prive l'univers;
+ On le hait, on l'accable, on lui donne des fers:
+ On défend la pensée au seul être qui pense.
+ Vous qui des souverains partagez la puissance,
+ S'il est un vrai talent, par le sort opprimé,
+ Qui, faute d'un regard, languisse inanimé;
+ Craignez de l'avenir la terrible sentence;
+ Mais, non: votre pays vous a jugé d'avance.
+ Ah! si vous ignorez le prix des vrais talens,
+ Demandez-le à ces rois dont les soins vigilans,
+ Arrachant cette plante à son climat stérile,
+ Feront germer ses fruits sur un sol plus fertile.
+ Mais il reste un espoir aux talens méconnus:
+ C'est de répandre au moins l'exemple des vertus;
+ Cette gloire est certaine, et ne craint point d'outrage.
+ L'exemple des vertus est la dette du sage;
+ Ses écrits sont un don fait à l'humanité.
+ Que le mortel sensible, épris de leur beauté,
+ Las de voir des cœurs morts, leurs vices, leur bassesse,
+ Dans ces fiers monumens retrouvant sa noblesse,
+ Contemple avec transport les traits de sa grandeur,
+ Et cherche un doux asile auprès de votre cœur.
+ Eh bien! il faudra donc, dans cette lice immense,
+ Fatiguer, tourmenter ma pénible existence.
+ Pourquoi? pour embrasser une ombre qui s'enfuit,
+ Désespère à la fois celui qui la poursuit,
+ Celui qu'elle a trompé, celui qui la possède!
+ Cruelle illusion, qui m'échappe et m'obsède,
+ Qu'à travers mille écueils il me faudra chercher,
+ Que, jusque dans mes bras, on viendra m'arracher!
+ Heureux du moins, heureux, si la haine et l'envie,
+ Complices de ma mort et bourreaux de ma vie,
+ Souffrent que sur ma cendre on sème quelques fleurs,
+ Qui croissent auprès d'elle, et naissent quand je meurs!
+ Dieu! qu'entens-je? est-ce ainsi qu'on parle de la gloire?
+ S'élever par son âme, ennoblir sa mémoire,
+ Créer un nom fameux triomphant de la mort,
+ Que tout cœur né sensible entend avec transport;
+ Des vertus, des talens présenter l'assemblage
+ A nos regards charmés d'une si belle image!
+ Amis, la gloire existe, et ses droits sont certains.
+ Quand Dieu créa la terre et forma les humains,
+ Il fit naître la gloire, ainsi que lui féconde,
+ Lui commanda d'instruire et d'embellir le monde,
+ De mesurer les cieux, de subjuguer les mers,
+ Et lui commit le soin d'achever l'univers.
+ Que parlez-vous ici de fleurs sur votre cendre?
+ Sont-ce les seuls tributs que vous devez attendre?
+ La gloire est-elle ingrate? et ne la vois-je pas,
+ Quand vous marchez vers elle, accourir dans vos bras?
+ Ce sentiment si prompt d'involontaire estime,
+ Qu'arrachent les talens, que leur aspect imprime,
+ Que l'or ni les grandeurs n'excitent point en nous,
+ N'est-il pas votre bien? n'est-il pas fait pour vous?
+ Répandre avec chaleur son active pensée,
+ C'est la grandeur de l'âme au dehors annoncée,
+ Par des signes certains offerte à tous les yeux.
+ Arrachez, déchirez le voile injurieux,
+ Dont le sort veut couvrir cette empreinte divine,
+ Qui d'une âme choisie atteste l'origine.
+ Il faut juger les cœurs sans peser les destins:
+ Epictète est par l'âme égal aux Antonins.
+ Les beaux arts sont de tous l'immortel héritage;
+ Tous ont sur cet autel présenté leur hommage.
+ Voyez ce Richelieu, ce fier vengeur des lis,
+ Tonnant autour du trône où son maître est assis;
+ Il dispute à la fois, et d'une ardeur pareille,
+ L'Alsace à l'empereur, et le Cid à Corneille.
+ Ah! vous m'ouvrez les yeux, vous entraînez mes pas.
+ Mais, quoi! tous ces écueils, ces malheurs, ces combats!
+ La haine qui se tait! la basse calomnie
+ Sans cesse repoussée et sans cesse impunie!
+ L'homme vil et puissant qui, pour percer mon cœur,
+ D'une main subalterne achète la fureur!
+ Eh bien! que craignez-vous? Un bras plus redoutable
+ Vous couvre d'une égide auguste, impénétrable.
+ Le jugement public: voilà votre vengeur,
+ Votre ami, votre appui, votre consolateur;
+ Je le vois vous conduire au fond d'un sanctuaire,
+ Dont rien ne brisera l'invincible barrière.
+ Sous ce puissant abri, placez-vous par vos mœurs.
+ C'est là qu'on peut braver les absurdes rumeurs,
+ De l'orgueil forcené la vengeance hautaine,
+ Voir en pitié la rage, et sourire à la haine.
+ Ah! plutôt saisissons un espoir plus heureux:
+ Il est, il est encor des mortels généreux
+ Dont l'amitié touchante, active et courageuse
+ Défendra hautement votre vie orageuse,
+ Soutiendra les assauts du superbe oppresseur,
+ Et sera de vos jours l'orgueil et la douceur.
+ Quel prix plus glorieux? que faut-il davantage?
+ J'embrasse avec transport ce fortuné présage;
+ Mais l'avoûrai-je enfin? il me faut un bonheur
+ Qui s'attache à mon être, et qui tienne à mon cœur.
+ Eh! ne l'avez-vous pas? quoi donc! cette âme immense
+ Qui sait trouver en soi sa plus vive existence,
+ Qui tend tous ses ressorts, qui s'agite en tous sens,
+ Qui voudrait même en vain réprimer ses élans,
+ De ses propres plaisirs n'est-elle pas la mère?
+ Ces morts, dont la raison nous guide et nous éclaire,
+ Ne vont-ils pas dans nous verser leurs sentimens,
+ De leurs cœurs enflammés rapides mouvemens?
+ S'emparer de leur âme et l'égaler peut-être,
+ Fixer, éterniser chaque instant de son être,
+ Est-il un sort plus doux, un plaisir plus touchant?
+ Conserve-moi, grand dieu! le fortuné penchant
+ Qui place dans moi seul mon bonheur, ma richesse,
+ M'arrache aux passions d'une ardente jeunesse,
+ Et trompant de mon cœur la sensibilité,
+ De ses feux sans péril nourrit l'activité.
+ Tout n'appartient-il pas au mortel né sensible?
+ Il est de l'univers possesseur invisible;
+ Il va, de tous les arts, par un heureux larcin,
+ Dérober les trésors, les renferme en son sein:
+ Tout est vivant pour lui; son âme active et pure
+ Existe dans chaque être et remplit la nature,
+ Partout de son bonheur va saisir l'aliment,
+ Le dévore et s'enfuit avec un sentiment.
+ Un autre don du ciel ornera votre vie.
+ Imagination, compagne du génie,
+ Toi, dont la main brillante et prodigue de fleurs
+ Étend sur l'univers tes riantes couleurs!
+ Le génie entouré de tes heureux prestiges,
+ Sous tes yeux, à ta voix enfante des prodiges.
+ Sur ton aile rapide il vole dans les cieux,
+ Embrasse d'un coup d'œil tous les temps, tous les lieux;
+ Des empires détruits il revoit l'origine,
+ Le choc de leurs destins, leur grandeur, leur ruine;
+ Parcourt avidement tous ces tableaux divers
+ Qu'aux regards des mortels les siècles ont offerts,
+ La nature et ses jeux, ses travaux, ses caprices,
+ Miracles échappés à ses mains créatrices,
+ Le combat et l'accord de tous les élémens,
+ Le sillon de l'éclair et la fuite des vents.
+ Voici l'instant propice; il s'agite, il s'enflamme;
+ Un nouvel univers va sortir de son âme:
+ De ce monde nouveau les élémens pressés
+ D'abord sont au hasard et sans ordre entassés:
+ L'imagination plane sur cet abîme;
+ Le cahos fuit, tout naît, chaque germe s'anime;
+ L'esprit actif et prompt, dans un rapide élan,
+ Du monde qu'il médite a dessiné le plan;
+ Tout s'arrange: l'idée informe, languissante,
+ Appelle autour de soi l'image obéissante:
+ Soudain l'image accourt, et par d'heureux accords,
+ Vient s'unir à l'idée, et lui donner un corps.
+ Tous les traits sont marqués; les couleurs s'assortissent;
+ Sous de rians pinceaux les êtres s'embellissent,
+ Et placés avec art, contrastés avec choix,
+ Sous l'œil du créateur se pressent à la fois.
+ Il frémit, il palpite; et son âme ravie
+ Sent l'ivresse sublime et l'orgueil du génie.
+ Eh bien! avec ce sens, cet instinct merveilleux,
+ Pouvez-vous, sans rougir, vous croire malheureux?
+ Ah! bénissez plutôt ce fortuné partage:
+ Aux vertus à jamais consacrez en l'usage.
+ Vivez pour la patrie et pour l'humanité,
+ Pour l'amitié, la gloire et la postérité;
+ De vos cœurs avec soin défendez la noblesse;
+ D'un sentiment jaloux repoussez la bassesse:
+ Chérissons le rival qui peut nous surpasser:
+ Montrez-moi mon vainqueur, et je cours l'embrasser.
+ De la lice à l'envi franchissez la barrière,
+ Et vous direz un jour, au bout de la carrière:
+ «Le destin m'opprimait, et moi, je l'ai vaincu;
+ J'ai senti l'existence, et mon cœur a vécu.»
+
+ [29] L'Académie française, pour laquelle cet ouvrage a été
+ composé en 1765.
+
+
+BACAROLE
+
+IMITÉE DE L'ITALIEN.
+
+ Aux bords fleuris d'une fontaine,
+ J'ai vu, dans les bras du sommeil,
+ Des cœurs la jeune souveraine,
+ L'œil demi-clos, le teint vermeil:
+ Ah! qu'en dormant elle était belle!
+ Que son réveil me charmera!
+ Besoin d'amour dort avec elle;
+ Avec elle il s'éveillera.
+
+ Sa bouche a l'éclat de la rose,
+ Qu'au premier souffle du printemps,
+ Avril respire, fraîche éclose
+ Du sein des frimats expirans:
+ Ah! qu'en dormant elle était belle!
+ Que son réveil me charmera!
+ Besoin d'amour dort avec elle;
+ Avec elle il s'éveillera.
+
+ Sur sa main sa tête appuyée
+ Ressemble au lis qui mollement,
+ Sur sa tige aux vents déployée,
+ Reste penché languissamment.
+ Ah! qu'en dormant elle était belle!
+ Que son réveil me charmera!
+ Besoin d'amour dort avec elle;
+ Avec elle il s'éveillera.
+
+ Et sous cette gaze mouvante
+ Que soulève un zéphir malin,
+ Palpite une gorge naissante
+ Qu'envîrait la fleur du matin.
+ Ah! qu'en dormant elle était belle!
+ Que son réveil me charmera!
+ Besoin d'amour dort avec elle
+ Avec elle il s'éveillera.
+
+ Sa longue et blonde chevelure,
+ Errant au caprice du vent,
+ Tantôt flotte sur sa figure,
+ Et tantôt sur son col descend.
+ Ah! qu'en dormant elle était belle!
+ Que son réveil me charmera!
+ Besoin d'amour dort avec elle;
+ Avec elle il s'éveillera.
+
+ Morphée, ô toi par qui reposent
+ Tant d'appas offerts à mes yeux,
+ Permets qu'en son sein je dépose
+ L'ardeur des plus aimables feux.
+ Ah! qu'en dormant elle était belle!
+ Que son réveil me charmera!
+ Besoin d'amour dort avec elle;
+ Avec elle il s'éveillera.
+
+ De nos baisers le doux échange
+ Dans son cœur portera l'amour:
+ Transports charmans! divin mélange!
+ Je vous devrai mon plus beau jour.
+ Ah! qu'en dormant elle était belle!
+ Que son réveil me charmera!
+ Besoin d'amour dort avec elle;
+ Avec elle il s'éveillera.
+
+
+L'HEUREUX TEMPS.
+
+ Temps heureux où régnaient Louis et Pompadour!
+ Temps heureux où chacun ne s'occupait en France
+ Que de vers, de romans, de musique, de danse,
+ Des prestiges des arts, des douceurs de l'amour!
+ Le seul soin qu'on connût était celui de plaire;
+ On dormait deux la nuit, on riait tout le jour;
+ Varier ses plaisirs était l'unique affaire.
+ A midi, dès qu'on s'éveillait,
+ Pour nouvelle on se demandait
+ Quel enfant de Thalie, ou bien de Melpomène,
+ D'un chef-d'œuvre nouveau devait orner la scène;
+ Quel tableau paraîtrait cette année au Salon;
+ Quel marbre s'animait sous l'art de Bouchardon;
+ Ou quelle fille de Cythère,
+ Astre encore inconnu, levé sur l'horison,
+ Commençait du plaisir l'attrayante carrière.
+ On courait applaudir Dumesnil ou Clairon,
+ Profiler des leçons que nous donnait Voltaire,
+ Voir peindre la nature à grands traits par Buffon.
+ Du profond Diderot l'éloquence hardie
+ Traçait le vaste plan de l'Encyclopédie;
+ Montesquieu nous donnait l'esprit de chaque loi;
+ Nos savans, mesurant la terre et les planètes,
+ Eclairant, calculant le retour des comètes,
+ Des peuples ignorans calmaient le vain effroi.
+ La renommée alors annonçait nos conquêtes;
+ Les dames couronnaient, au milieu de nos fêtes,
+ Les vainqueurs de Lawfeld et ceux de Fontenoy.
+ Sur le vaisseau public, les passagers tranquilles
+ Coulaient leurs jours gaîment dans un heureux repos,
+ Et sans se tourmenter de soucis inutiles,
+ Sans interroger l'air, et les vents et les flots,
+ Sans vouloir diriger la flotte,
+ Ils laissaient la manœuvre aux mains des matelots,
+ Et le gouvernail au pilote.
+
+
+LA VIE DE PARIS.
+
+ En se cherchant, il semble qu'on s'évite.
+ On rentre chez soi très-content,
+ Quand un portier intelligent
+ De part ou d'autre a sauvé la visite.
+ On a beaucoup d'amis, mais c'est sans liaison;
+ Bref, le choix étant nul dans la foule indiscrète
+ Qu'on adopte sans goût, qu'on quitte sans façon,
+ De visages nouveaux sans cesse on fait emplète,
+ Et c'est ce qu'on appelle ici tenir maison.
+ On entre en scène à dix-huit ans,
+ Dans le monde on se précipite:
+ Une femme vous prend, vous promène et vous quitte.
+ Bientôt mon grand enfant à ses pareils déplaît;
+ L'homme forme le fruit, et le vieillard le hait.
+ Que devenir? errant à l'aventure,
+ Isolé dans le tourbillon,
+ La liberté du jeu lui paraît la plus sûre;
+ Il s'y livre d'abord par ton;
+ Et le désœuvrement entraînant l'habitude,
+ A trente ans vous voyez un sot
+ Qui, pour avoir vécu trop tôt,
+ Gémit dans le chagrin et la décrépitude.
+
+
+IMITATION D'OVIDE.
+
+ Je ne sais point porter de chaînes éternelles,
+ Et j'ose me vanter de ma légèreté:
+ Quand l'univers nous offre tant de belles,
+ Pourquoi n'aimer qu'une beauté?
+ Si je vois une fille innocente et tranquille,
+ Qui baisse ses regards sur un sein immobile,
+ Son timide embarras, sa naïve candeur,
+ Sont des pièges cachés qui surprennent mon cœur.
+ Si, marchant d'un air leste et la tête assurée,
+ Attaquant, provoquant la jeunesse enivrée,
+ Laïs vient à paraître, elle enflamme mes sens;
+ J'ai bientôt oublié ma modeste bergère,
+ Et c'est la volupté, c'est l'art que je préfère,
+ Afin de savourer des plaisirs différens.
+ Du haut de sa grandeur, de sa tige éclatante,
+ J'aime à faire descendre une superbe amante;
+ Et je crois, triomphant d'elle et de ses aïeux,
+ M'élever dans ses bras jusques au sein des dieux.
+ Tu n'as pas moins de droits sur mon âme inconstante,
+ Toi, dont l'esprit orné rend l'entretien charmant:
+ Aux plaisirs de l'amour se borne l'ignorante,
+ Et ses soins délicats flattent un tendre amant.
+ Que la voix de Cloé me pénètre et me touche!
+ Quel plaisir, quand le cœur et l'oreille sont pris,
+ D'interpréter, par un baiser surpris,
+ Les sons pleins de douceur qui sortent de sa bouche!
+ Je ne puis voir, sans un trouble soudain,
+ Dans les bras d'une belle une harpe enlacée,
+ Et mon œil suit en feu, sur la corde pincée,
+ Le jeu vif et brillant d'une charmante main.
+ Les grâces de Cinthie et sa taille légère
+ M'offrent les souvenirs des nymphes de nos bois;
+ Et quand ses pas hardis l'enlèvent de la terre,
+ Je voudrais, embrassant sa taille entre mes doigts,
+ La porter en triomphe aux bosquets de Cythère.
+ Le frais matin de la beauté,
+ Les premiers jours de sa naissance,
+ Portent, dans mon sein agité,
+ La plus active effervescence.
+ Son été même a des charmes pour moi.
+ O femmes! je ne vis que pour vous dans le monde;
+ Mais j'aime à partager l'encens que je vous doi,
+ Et la brune me rend infidèle à la blonde:
+ Mon cœur ne brave pas un seul de vos attraits.
+ Enfin, quelque beauté que l'on cite dans Rome,
+ Que l'univers possède et l'univers renomme,
+ Elle est d'abord l'objet de mes ardens souhaits;
+ Et comme un nouvel Alexandre,
+ Animé d'un feu tout divin,
+ Dans mon ambition, prêt à tout entreprendre,
+ Je voudrais conquérir le monde féminin.
+
+
+LE PARADIS.
+
+ L'autre monde, Zelmis, est un monde inconnu,
+ Où s'égare notre pensée;
+ D'y voyager sans fruit la mienne s'est lassée;
+ Pour toujours j'en suis revenu.
+ J'ai vu, dans ce pays des fables,
+ Les divers paradis qu'imagina l'erreur:
+ Il en est bien peu d'agréables;
+ Aucun n'a satisfait mon esprit et mon cœur.
+ Vous mourez, nous dit Pythagore;
+ Mais sous un autre nom vous renaissez encore,
+ Et ce globe à jamais est par vous habité.
+ Crois-tu nous consoler par ce triste mensonge,
+ Philosophe imprudent et jadis trop vanté?
+ Dans un nouvel ennui ta fable nous replonge.
+ Mais à notre avantage on dit la vérité.
+ Celui-là mentit avec grâce,
+ Qui créa l'Elysée et les eaux du Léthé.
+ Mais dans cet asile enchanté,
+ Pourquoi l'amour heureux n'a-t-il pas une place?
+ Aux douces voluptés pourquoi l'a-t-on fermé?
+ Du calme et du repos quelquefois on se lasse;
+ On ne se lasse point d'aimer et d'être aimé.
+ Le dieu de la Scandinavie,
+ Odin, pour plaire à ses guerriers,
+ Leur promettait, dans l'autre vie,
+ Des armes, des combats et de nouveaux lauriers.
+ Attaché dès l'enfance aux drapeaux de Bellone,
+ J'honore la valeur, à d'Estaing j'applaudis;
+ Mais je pense qu'en paradis
+ On ne doit plus tuer personne.
+ Un noble espoir séduit le nègre infortuné,
+ Qu'un marchand arracha des déserts de l'Afrique.
+ Courbé sous un joug despotique,
+ Dans un long esclavage il languit enchaîné.
+ Mais quand la mort propice a fini ses misères,
+ Il revole joyeux au pays de ses pères,
+ Et cet heureux retour est suivi d'un repas.
+ Pour moi, vivant ou mort, je reste sur vos pas.
+ Non, Zelmis, après mon trépas,
+ Je ne chercherai point les bords qui m'ont vu naître:
+ Mon paradis ne saurait être
+ Aux lieux où vous ne serez pas.
+ Jadis au milieu des nuages
+ L'habitant de l'Ecosse avait placé le sien.
+ Il donnait à son gré le calme ou les orages;
+ Des mortels vertueux il cherchait l'entretien;
+ Entouré de vapeurs brillantes,
+ Couvert d'une robe d'azur,
+ Il aimait à glisser sous le ciel le plus pur,
+ Et se montrait souvent sous des formes riantes.
+ Ce passe-temps est assez doux;
+ Mais de ces sylphes, entre nous,
+ Je ne veux point grossir le nombre,
+ J'ai quelque répugnance à n'être plus qu'une ombre;
+ Une ombre est peu de chose, et les corps valent mieux;
+ Gardons-les. Mahomet eut grand soin de nous dire
+ Que, dans son paradis, on entrait avec eux.
+ Des houris c'est l'heureux empire;
+ Là, les attraits sont immortels;
+ Hébé n'y vieillit point; la belle Cythérée,
+ D'un hommage plus doux constamment honorée,
+ Y prodigue aux élus des plaisirs éternels.
+ Mais je voudrais y voir un maître que j'adore:
+ L'Amour qui donne seul un charme à nos désirs,
+ L'Amour qui donne seul de la grâce aux plaisirs.
+ Pour le rendre parfait, j'y conduirais encore
+ La tranquille et pure Amitié,
+ Et d'un cœur trop sensible elle aurait la moitié.
+ Asile d'une paix profonde,
+ Ce lieu serait alors le plus beau des séjours;
+ Et ce paradis des amours,
+ Si vous vouliez, Zelmis, on l'aurait en ce monde.
+
+
+LA VIEILLE DE SEIZE ANS.
+
+ Lise à quinze ans plut et fut peu cruelle;
+ Mais Lise, hélas! fut quittée à seize ans.
+ La pauvre enfant alors, n'amusant qu'elle,
+ Crut d'être aimable avoir passé le temps.
+
+ Son miroir même, à ses yeux pleins de larmes,
+ Ne montrait plus ni beauté, ni fraîcheur;
+ Toute charmante, elle pleurait ses charmes
+ Et cet air simple exprimait son erreur.
+
+ J'avais quinze ans, quand tu me trouvais belle;
+ Un an détruit ma beauté, ton ardeur.
+ Mon cœur, hélas! t'aime encore, infidèle!
+ Mais à seize ans peut-on offrir son cœur?
+
+ Tu me pressais, quel feu!.. quelle tendresse!..
+ Mais j'ai seize ans; adieu tous tes désirs!
+ Du doux plaisir je sens encore l'ivresse;
+ Mais j'ai seize ans; adieu tous tes plaisirs!
+
+ Quoi! vingt printemps que toi-même as vu naître,
+ A tous les yeux n'ont fait que t'embellir!
+ Moi, j'ai seize ans, je n'ose plus paraître;
+ Un an d'amour a donc pu me vieillir?
+
+ Hier Damon, qui me poursuit sans cesse,
+ M'offrait un cœur tout prêt à s'enflammer;
+ Allez, lui dis-je, allez à la jeunesse;
+ Moi j'ai seize ans, on ne doit plus m'aimer.
+
+ Mais non, cruel, reviens à ta bergère,
+ Reviens, pardonne à mes seize printemps;
+ S'il faut quinze ans, perfide, pour te plaire,
+ Viens, dans tes bras j'aurai toujours quinze ans.
+
+
+CANDIDE.
+
+ Candide est un petit vaurien
+ Qui n'a ni pudeur ni cervelle;
+ A ses traits on reconnaît bien
+ Frère cadet de la Pucelle.
+ Leur vieux papa, pour rajeunir,
+ Donnerait une belle somme;
+ Sa jeunesse va revenir,
+ Il fait des œuvres de jeune homme.
+ Tout n'est pas bien: lisez l'écrit,
+ La preuve en est à chaque page,
+ Vous verrez même en cet ouvrage
+ Que tout est mal comme il le dit.
+
+
+LA BOHÉMIENNE.
+
+ Pour connaître le sort des maîtres des humains,
+ Mon art ne m'est pas nécessaire;
+ C'est sur le front des rois que je lis leurs destins:
+ L'oracle est sûr, et mon art doit se taire.
+ A l'aspect de ce jeune roi,
+ L'avenir se dévoile à mes yeux sans mystère;
+ Son sort est d'être heureux, d'être aimable, de plaire,
+ Et tous les cœurs l'ont prédit avant moi.
+ Peuple, à qui sa présence est chère,
+ En ces lieux retenez ses pas;
+ Un roi qu'on aime et qu'on révère
+ A des sujets en tous climats:
+ Il a beau parcourir la terre,
+ Il est toujours dans ses états[30].
+
+ [30] Ces vers furent chantés en présence du roi de Danemarck,
+ pour lequel ils avaient été composés en 1768, pendant le séjour
+ de ce monarque à Paris.
+
+
+ SUR L'ÉLECTION DE MM. LEMIERRE ET DE TRESSAN, A L'ACADÉMIE
+ FRANÇAISE.
+
+ Honneur à la double cédule
+ Du sénat dont l'auguste voix
+ Couronne, par un digne choix,
+ Et le vice et le ridicule.
+
+
+ SUR LA TRAGÉDIE DE CORIOLAN, PAR LAHARPE, DONT LES COMÉDIENS
+ DONNÈRENT UNE REPRÉSENTATION AU BÉNÉFICE DES PAUVRES, LE 3 MARS
+ 1784.
+
+ Pour les pauvres la comédie
+ Donne une pauvre tragédie;
+ Nous devons tous en vérité
+ Bien l'applaudir par charité.
+
+
+LE SIÈCLE A DU CARACTERE.
+
+ L'histoire en a la preuve en mains,
+ C'est l'exemple qui fait les hommes.
+ Si Dieu renvoyait les Romains
+ Dans le pauvre siècle où nous sommes,
+ Caton tournerait à tout vent,
+ Lucrèce serait une fille,
+ Messaline irait au couvent,
+ Et Brutus même à la Bastille.
+
+
+L'ABBÉ CHAULIEU ET LE CARDINAL BERNIS.
+
+ Chaulieu, disciple d'Epicure,
+ Et des grâces heureux amant,
+ Quand tu chantais si tendrement
+ Ces vers, enfans de la nature,
+ Qui t'inspirait? le sentiment.
+ O toi, qui veux suivre ses traces,
+ Abbé galant et délicat,
+ Dont les pinceaux donnent aux grâces,
+ Cet air coquet de ton état,
+ Qui t'inspire cette finesse,
+ Ces traits choisis, cet agrément,
+ Qui voilent le raisonnement,
+ Et font badiner la tendresse?
+ Tu me réponds: le sentiment.
+ Mais viens sur la verte fougère
+ Voir folâtrer cette bergère;
+ Quelle tendre simplicité!
+ Son amour lui sert de parure;
+ Il rend touchante sa beauté;
+ On la prendrait pour la nature
+ Sous les traits de la volupté.
+ Ne dis-tu pas: telle est la muse
+ De Chaulieu, cet aimable auteur;
+ Il me touche, lorsqu'il m'amuse;
+ Son esprit ne parle qu'au cœur.
+ S'il tient en main sa tasse pleine,
+ Il est Bacchus, je suis Silène.
+ Lorsque sur les lèvres d'Iris,
+ Il cueille ces baisers humides,
+ Dont les plaisirs vifs et perfides
+ Suspendent tous les sens surpris,
+ Et livrent les nymphes timides
+ A leurs satyres enhardis,
+ Mon âme s'enivre avec elle,
+ Des torrens de sa volupté.
+ Je songe... Plus d'une beauté
+ Sait les nuits que je me rappelle.
+ S'il cesse d'être Anacréon,
+ Pour s'instruire chez Epicure,
+ Il détruit la demeure obscure
+ Où l'erreur voyait l'Achéron.
+ A sa voix mon cœur se rassure,
+ Et mes plaisirs bravent Pluton.
+ Plus froid, éblouis davantage;
+ Bernis, je vois dans ton ouvrage
+ Autant d'éclat et moins d'appas;
+ Ton esprit obtient mon suffrage,
+ Mais mon cœur ne le donne pas.
+ Ta muse est l'adroite coquette
+ Qui sait placer un agrément,
+ Faire jouer un diamant,
+ Femme adorable, un peu caillette,
+ Toujours en habit arrangé,
+ Possédant l'art de la toilette,
+ Et redoutant le négligé.
+
+
+LES JEUNES GENS DU SIÈCLE.
+
+ Beautés qui fuyez la licence,
+ Evitez tous nos jeunes gens;
+ L'Amour a déserté la France
+ A l'aspect de ces grands enfans.
+ Ils ont, par leur ton, leur langage,
+ Effarouché la volupté,
+ Et gardé pour tout apanage
+ L'ignorance et la nullité;
+ Malgré leur tournure fragile,
+ A courir ils passent leur temps;
+ Ils sont importuns à la ville,
+ A la cour ils sont importans;
+ Dans le monde en rois ils décident,
+ Au spectacle ils ont l'air méchant;
+ Partout leurs sottises les guident,
+ Partout le mépris les attend.
+ Pour eux les soins sont des vétilles,
+ Et l'esprit n'est qu'un lourd bon sens;
+ Ils sont gauches auprès des filles,
+ Auprès des femmes indécens.
+ Leur jargon ne pouvant s'entendre,
+ Si leur jeunesse peut tenter
+ Ceux que le besoin a fait prendre,
+ L'ennui bientôt les fait quitter.
+ Sur leurs airs et sur leur figure
+ Presque tous fondent leur espoir;
+ Ils font entrer dans leur parure
+ Tout le goût qu'ils pensent avoir.
+ Dans le cercle de quelques belles
+ Ils vont s'établir en vainqueurs;
+ Mais ils ont toujours auprès d'elles
+ Plus d'aisance que de faveurs.
+ De toutes leurs bonnes fortunes
+ Ils ne se prévalent jamais,
+ Leurs maîtresses sont si communes,
+ Que la honte les rend discrets.
+ Ils préfèrent, dans leur ivresse,
+ La débauche aux plus doux plaisirs,
+ Et goûtent sans délicatesse
+ Des jouissances sans désirs.
+ Puissent la volupté, les grâces,
+ Les expulser loin de leur cour,
+ Et favoriser en leurs places
+ La gaîté, l'esprit et l'amour!
+ Les déserteurs de la tendresse
+ Doivent-ils goûter ses douceurs?
+ Quand ils dégradent la jeunesse,
+ En doivent-ils cueillir les fleurs?
+
+
+VERS COMPOSÉS
+
+A L'OCCASION DE LA FÊTE DE M. DE VAUDREUIL.
+
+ Du patronage il faut chanter la fête:
+ A votre tour, Saint-Joseph, aujourd'hui
+ Qu'à vous louer ici chacun s'apprête!
+ Chacun de nous en vous trouve un appui.
+ Celui qu'on vit jadis en Galilée,
+ Benin mari, s'endormir en son lit,
+ Quand près de lui Marie, un peu troublée,
+ Dévotement cachait le Saint-Esprit,
+ N'est point le saint qu'aujourd'hui ma voix chante;
+ J'aime l'hymen, mais je hais un mari,
+ Qui, sourd aux vœux d'une beauté touchante,
+ Dort aux transports d'un cœur qui le trahit.
+ Que l'innocent, armé de sa verloppe,
+ Joigne sans art les ais mal assortis
+ Du vieux sapin qui forme son échoppe,
+ J'en suis fâché: les grâces et les ris,
+ Par cette fente en sa couche introduits,
+ Des doux plaisirs allumeront l'amorce;
+ Et son honneur, par le ciel compromis,
+ Piteusement reçoit plus d'une entorse.
+ Quoiqu'en ce monde il soit plus d'un Joseph,
+ Au vieux patron le mien point ne ressemble;
+ De son honneur il a gardé la clef;
+ Cornes au front pour lui font triste ensemble;
+ Il n'est besoin, quand l'amour éveillé
+ Des voluptés ouvre l'ardente coupe,
+ Qu'un doux pigeon tout à coup révélé
+ Entre les draps se glisse et monte en poupe;
+ Il n'est pour lui d'esprit si merveilleux,
+ Qu'il ne surpasse en exploits amoureux;
+ Prompt sans désirs, il n'attend point qu'un autre
+ Cueille en son lieu la rose du plaisir;
+ L'amour n'a point de plus ardent apôtre,
+ Et l'amitié de plus noble visir.
+ Chantons en chœur, amis, chantons la fête
+ De ce Joseph pour nous si précieux;
+ Qu'à le louer chacun de nous s'apprête,
+ Qu'un gai refrain charme ce jour heureux.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Docile aux vœux de son cœur éperdu
+ Amour pour lui fait de plus doux miracles,
+ Entre ses mains son arc toujours tendu,
+ D'un trait brûlant, perce tous les obstacles;
+ Et nul oiseau par l'amour alléché
+ N'est en son lit entre deux draps couché,
+ Sinon l'oiseau qui, d'une aile légère,
+ Message au bec, court au sein des hasards,
+ De Cythérée aimable messagère,
+ Porter au loin un billet doux à Mars;
+ Ou bien aussi le maître de l'aurore,
+ Qui, fier des feux dont son front se décore,
+ Avec orgueil chante, au sein de sa cour,
+ Les longs transports de son prodigue amour;
+ Ou bien l'oiseau que le bon La Fontaine
+ Met dans les mains de certaine beauté,
+ Quand tout à coup, de soupçons agité,
+ Auprès du lit où la belle incertaine
+ Rêve l'amour dont la réalité
+ Naguère encor parfumait son haleine;
+ Mère en courroux et respirant à peine,
+ Paraît et voit, dans ce simple appareil
+ De deux amans que charme le sommeil,
+ Sa fille aux bras d'un superbe jeune homme,
+ Beau comme Adam avant qu'il eût mangé
+ Le pepin vert de la première pomme;
+ Et près de lui, côte à côte rangés,
+ Les charmes nus de sa fille endormie,
+ Rêvant d'amour, d'espoir et d'insomnie.
+
+
+MADRIGAL.
+
+ Elle est à moi, si parfaitement toute,
+ Qu'elle et nul autre en elle n'ont plus rien,
+ Et je n'aurai moins tort d'en faire doute,
+ Qu'elle à penser qu'on puisse être plus sien.
+ Aucun ennui n'a su troubler mon bien;
+ Rien qui m'afflige et rien que je redoute;
+ Hors qu'il me peine à me trop souvenir
+ D'un qui l'avait pour maîtresse choisie,
+ Et rien que mal n'a pu d'elle obtenir;
+ Mais mal et bien m'en doit appartenir,
+ Et du passé je suis en jalousie.
+
+
+A M. DE M***,
+
+ Qui m'avait envoyé une Tasse de porcelaine avec un quatrain, où
+ il me recommandait de ne pas imiter Diogène.
+
+ On boit commodément aux sources du Permesse
+ Dans ce brillant émail, présent de votre main.
+ De feu Pibrac vous prêchez la sagesse,
+ Mais vous tournez beaucoup mieux un quatrain.
+ Votre morale très-humaine
+ Assure à vos conseils plus de succès qu'aux siens.
+ De suivre vos leçons vous donnez les moyens;
+ Jamais sage avant vous n'avait pris cette peine.
+ Je ne cours point après la pauvreté.
+ D'un cynisme orgueilleux c'est l'absurde manie;
+ Il suffit de la voir avec tranquillité:
+ La souffrir, c'est vertu; la chercher, c'est folie.
+ Ce fou de Diogène est trop sage pour moi:
+ J'aime sa fermeté, son mépris pour la vie;
+ Mais son manteau percé ne m'irait point, je croi:
+ La besace est de trop, je n'ai point ce beau zèle;
+ On est pauvre, on est sage, on est heureux sans elle;
+ Sans la besace enfin je prétends au bonheur.
+ Ah! plaignez-le avec moi d'une plus triste erreur;
+ Il n'avait point d'amis, ce n'est point là mon maître;
+ J'aurais fui ce beau sage. Un ami, c'est mon bien;
+ Mes vœux l'auraient cherché trop vainement peut-être,
+ Et sa lanterne, hélas! ne m'eût servi de rien.
+
+
+VERS A M***.
+
+ Je serai quitte dans huitaine
+ De mon dramatique démon;
+ Et je prétends, l'autre semaine,
+ Congédier ma Melpomène,
+ Et voir ta petite maison.
+ De ta charmante Madelaine
+ La fête approche, me dit-on;
+ Embrasse pour moi sans façon
+ Cette aimable et tendre chrétienne;
+ Fais-lui, de grâce, un beau sermon
+ Sur son goût pour la pénitence;
+ Détourne-la de l'abstinence;
+ De la table cours dans ses bras,
+ Et mets-lui sur la conscience
+ Tous les péchés que tu pourras.
+ De ma morale un peu friponne
+ Peut-être tu t'étonneras;
+ J'en rougis, mais il est des cas
+ Où ma gravité m'abandonne:
+ Quelquefois même je soupçonne
+ Qu'Aristippe vaut bien Zénon,
+ Et qu'après tout, le vieux Caton
+ Eut moins de plaisir que Pétrone.
+
+
+A MADAME ***,
+
+SUR UNE LOTERIE.
+
+ J'ose espérer quelque bonheur:
+ Votre nom, si cher à mon cœur,
+ Doit être cher à la fortune.
+ Pour vaincre sa haine importune,
+ Mon nom peut-il mieux s'assortir?
+ De nos désirs elle se joue;
+ Mais si l'Amour tournait la roue,
+ Je verrais le vôtre en sortir.
+ Ah! pourquoi de la loterie
+ L'Amour n'est-il pas directeur!
+ Il saurait, adroit imposteur,
+ Par une aimable tricherie,
+ Vous soustraire à l'étourderie
+ Du hasard, autre escamoteur,
+ Dont on adore les caprices;
+ Des destins, par vous plus propices,
+ Je partagerais la faveur:
+ Pour être heureux selon mon cœur,
+ Il faut l'être sous vos auspices.
+
+
+A CELLE QUI N'EST PLUS.
+
+ Dans ce moment épouvantable,
+ Où des sens fatigués, des organes rompus,
+ La mort avec fureur déchire les tissus,
+ Lorsqu'en cet assaut redoutable
+ L'âme, par un dernier effort,
+ Lutte contre ses maux et dispute à la mort
+ Du corps qu'elle animait le débris périssable;
+ Dans ces momens affreux où l'homme est sans appui,
+ Où l'amant fuit l'amante, où l'ami fuit l'ami,
+ Moi seul, en frémissant, j'ai forcé mon courage
+ A supporter pour toi cette effrayante image.
+ De tes derniers combats j'ai ressenti l'horreur;
+ Le sanglot lamentable a passé dans mon cœur;
+ Tes yeux fixes, muets, où la mort était peinte,
+ D'un sentiment plus doux semblaient porter l'empreinte,
+ Ces yeux que j'avais vus par l'amour animés,
+ Ces yeux que j'adorais, ma main les a fermés!
+
+
+IMITÉ DE L'ANTHOLOGIE.
+
+ Vénus sortait des bras de son amant:
+ Une agraffe de sa cuirasse
+ Au bras de la déesse a laissé quelque trace.
+ Diane vint, et méchamment,
+ Aux Dieux, par un seul mot, découvrit le mystère.
+ Voyez, dit-elle avec douceur,
+ Voyez comment un téméraire,
+ Un Diomède encor ose blesser ma sœur!
+
+
+A MADAME ***.
+
+ On ne vit qu'à trente ans: tel est votre système;
+ C'est celui de mon cœur depuis que je vous aime.
+ Mes plus chers souvenirs, mes momens les plus doux,
+ Me laissent le regret d'avoir vécu sans vous:
+ J'ai connu des plaisirs et j'ai perdu ma vie.
+ Elle commence à vous; elle est à son printemps:
+ Un sentiment de vous m'a rendu mes beaux ans.
+ Possédez à jamais mon âme rajeunie.
+ Vos grâces, votre esprit, vos vertus, vos talens,
+ Eterniseront mon ivresse;
+ Elle épure mes sentimens;
+ Et le délire de mes sens
+ Est approuvé par la sagesse.
+
+
+A MADAME ***,
+
+EN LUI ENVOYANT UN CHIEN.
+
+ Vous l'aimerez; il passera sa vie
+ A vos pieds ou sur vos genoux;
+ Près du chevet peut-être... Ah! je lui porte envie
+ Sur les soins d'adoucir les tourmens d'un jaloux.
+
+
+MOTIFS DE MON SILENCE.
+
+ Je touche au midi de mes ans,
+ Et je me dois tous mes instans
+ Pour jouir, non pour faire un livre.
+ Ami, penser, sentir, c'est vivre:
+ Ecrire, c'est perdre du temps.
+
+
+IMITATION DE MARTIAL.
+
+ J'ai fui loin de la ville, Ariste, et pour jamais:
+ J'ai vu votre surprise, et je vous la pardonne.
+ Quitter Rome et ses jeux, son cirque, son palais!
+ Tout Romain de nos jours, en pareil cas, s'étonne.
+ Ecoutez mes raisons; vous jugerez après.
+ Dans Rome, l'or payait mon étroit domicile:
+ Sans frais, j'ai dans les champs agrandi mon asile.
+ Une cendre économe, en mon humble foyer,
+ Réprimait la chaleur d'un ruineux brasier:
+ Ici la flamme brille, et le chêne et le hêtre
+ Pétille impunément dans un âtre champêtre.
+ Chez vous, à chaque pas, ma bourse décroissait;
+ Chacun de mes besoins, vivre m'appauvrissait:
+ Du luxe de mon champ ma table est décorée;
+ De mon rustique habit j'admire la durée.
+ Pour chercher vos plaisirs et quelquefois l'ennui,
+ On me vit me contraindre et dépendre d'autrui;
+ Je dépens de moi seul pour être heureux et sage,
+ Et j'ai fait loin des cours ma fortune au village.
+ Cultivez donc les grands: demandez-leur en vain,
+ Ce qu'en changeant de lieu vous obtenez soudain!
+
+
+AUTRE DU MÊME.
+
+ J'ai dit, belle Aglaé, partout et constamment,
+ Que Cléon, votre ami, n'était point votre amant;
+ Et j'avais presque dans le monde
+ Établi mon opinion;
+ Mais, votre mari mort, vous épousez Cléon:
+ Que voulez-vous que je réponde?
+
+
+AUTRE DU MÊME.
+
+ Recherché par les grands, invité par les belles,
+ Vous négligez peut-être un peu trop l'amitié,
+ Qui vaut mieux qu'eux, qui vaut mieux qu'elles:
+ Vous le disiez jadis, vous l'avez oublié.
+
+ Adieu: jouissez bien de toute votre gloire;
+ Brillez dans les salons; réussissez, plaisez,
+ Gardez-vous cependant de vous en faire accroire;
+ On ne vous aime point, Damis: vous amusez.
+
+
+MORALITÉ.
+
+ Brillante et vaine ambition,
+ Et vous, gloire, émulation,
+ Que l'on vante et qu'on déifie,
+ Vous êtes l'honorable nom
+ Et de l'orgueil et de l'envie:
+ Du cœur vous êtes le poison,
+ Et le tourment de notre vie.
+
+
+ÉPIGRAMME.
+
+ J'aimai Damis dès ma jeunesse:
+ Zèle, bienfaits, soins délicats,
+ Ont prouvé pour lui ma tendresse;
+ Eh bien! Damis ne m'aime pas.
+ Il me voit; il m'écrit, me loue:
+ Je me plaindrais injustement.
+ Jamais personne, je l'avoue,
+ Ne fut ingrat si décemment.
+
+
+AUTRE.
+
+ Un théologien expert,
+ Célèbre par le syllogisme,
+ Prétendait convertir Robert,
+ Et le guérir de l'athéisme.
+ Mais voyez à quoi cela sert?
+ C'est beaucoup que le bon Robert
+ Veuille se réduire au déisme,
+ Encore dit-il qu'il y perd.
+
+
+SUR UN MARI.
+
+ L'heureux époux! que son sort est charmant!
+ Il est trompé, si bien, si finement!
+ Il est si sûr de sa tendre Égérie,
+ Que, si l'hymen s'engage avec serment
+ A m'accorder le même aveuglement,
+ Sur mon honneur, demain je me marie.
+
+
+VERS
+
+ MIS AU BAS DU PORTRAIT DE MIRABEAU.
+
+ Peintre de Frédéric, il a jugé ses lois,
+ Et soumis l'héroïsme à la philosophie.
+ Chez nous, vengeur du peuple, il sert, par son génie,
+ L'humanité, l'état, peut-être tous les rois.
+
+VERS
+
+ A METTRE AU BAS DU PORTRAIT DE D'ALEMBERT.
+
+ Je change, à mon gré de visage.
+ Je deviens tour à tour d'Angeville, Poisson,
+ Rimeur[31], historien[32], géomètre, bouffon[33];
+ Je contrefais même le sage[34].
+
+ [31] M. d'Alembert faisait alors des vers.
+
+ [32] Les Mémoires de la reine Christine.
+
+ [33] On connaît les talens de M. d'Alembert pour contrefaire.
+
+ [34] Il y a sans cesse dans les ouvrages de d'Alembert: Lesage
+ fait ceci ou cela.
+
+
+ÉPIGRAMME CONTRE LAHARPE.
+
+ Ce cher Laharpe, il ne siégera pas,
+ Comme Gaillard, dans le fauteuil à bras.
+ J'en suis fâché; sa fortune était faite.
+ --Faite! Et comment?--Cent jetons partagés
+ Sur un tapis entre tant d'agrégés,
+ C'est pour chacun si modique recette!
+ Et puis on court après ces jetons.--Oui;
+ Mais dès l'abord on aurait du confrère
+ Vu tout l'orgueil, le fiel, le caractère:
+ Il restait seul; la bourse était à lui.
+
+
+AUTRE CONTRE LE MÊME.
+
+ Mon pauvre ami, te voilà bien confus
+ De voir qu'enfin chez les quarante élus
+ Tu ne pourras jamais prendre ton somme.
+ --Confus! pourquoi? Mes talens sont connus;
+ Avec éclat sans cesse on me renomme
+ Dans mon Mercure; et si je suis exclus,
+ C'est simplement, relisez les statuts,
+ C'est simplement qu'il faut être honnête homme.
+
+
+AUTRE CONTRE LE MÊME.
+
+ Depuis un temps Laharpe a des aïeux:
+ Surcroît d'orgueil. Le vitrier, son frère,
+ En est blessé; moi, je suis furieux,
+ Bien moins pourtant que la limonadière.
+ Eh! mon ami, baisse les yeux sur moi:
+ Ma race est neuve, il est vrai; mais qu'y faire?
+ Dieu ne m'a point accordé, comme à toi,
+ Près de trente ans pour bien choisir mon père.
+
+
+LE ROI DE DANEMARCK
+
+EN PARTANT DE PARIS.
+
+ Triste Paris, que tu m'assommes
+ De vers, de soupers, d'opéras!
+ Je suis venu pour voir des hommes:
+ Rangez-vous, messieurs de Duras.
+
+
+A UNE FEMME
+
+ Qui prétendait que ses amis ne s'occupaient pas d'elle.
+
+ Tous vos amis songent à vous, Hortense;
+ Plus d'un voudrait peut-être y penser moins souvent;
+ Mais vous devez, je crois, la préférence
+ A celui-là qui rêve en y songeant.
+
+
+LE PALAIS DE LA FAVEUR,
+
+ALLÉGORIE EN VERS ET EN PROSE.
+
+J'aime, vous le savez, les promenades solitaires; et vous, mon ami,
+vous aimez les rencontres qu'elles me procurent, les récits que je
+vous en fais, les rêveries même qu'elles m'occasionnent. Prose, vers,
+séparés ou confondus, tout est bien reçu de vous; tout vous convient
+également. Il ne me faut rien moins que cet excès d'indulgence et
+l'amitié qui en est la source, pour m'engager à vous écrire ces
+bagatelles. Écoutez le récit de ma dernière aventure.
+
+Je m'étais assis au pied d'un arbre, dans le carrefour de la forêt
+de***, le moins fréquenté, et que cependant je connaissais. J'aperçus
+un sentier qui me parut charmant; je me levai pour le suivre,
+persuadé qu'il me conduirait à un lieu plus délicieux encore. Je le
+suivis assez long-temps: le marcher était doux; et c'est ce qui me
+faisait poursuivre, malgré la variété des détours qui sans doute ont
+fait abandonner cette route. Le terme où elle conduit est très-désiré,
+et l'on cherche à y arriver le plutôt possible. J'arrivai enfin au
+bout de ce sentier, et je me trouvai dans une avenue superbe qui
+conduisait à un palais dont l'éclat m'éblouit. Je vis de loin une
+foule innombrable qui remplissait les cours. Je crus qu'il y avait une
+fête: ma conjecture était d'autant plus fondée, que, dans ce tumulte
+et cette confusion, je ne distinguai, ni n'entendis aucune marque de
+joie. Quelle que fût cette fête, je voulus en avoir ma part, et je
+cédai à cet instinct de curiosité qui maîtrise presque tous les
+hommes, et souvent les philosophes plus que les autres. J'eus beaucoup
+de peine à pénétrer, à me faire jour à travers la foule. Des gens plus
+pressés que moi me poussaient, me heurtaient, me frappaient même
+presqu'à dessein, et se précipitaient pour passer les premiers: il est
+vrai qu'ils se trouvaient ensuite renversés ou écartés par d'autres
+plus forts et plus adroits. Cet empressement général redoublait ma
+curiosité; mais je craignais bien de ne pouvoir la satisfaire, lorsque
+je me sentis enlevé et comme porté sur les marches du palais, par un
+flot impétueux, qui me fit courir de grands risques, mais qui
+m'abrégea la moitié du chemin. Je me dégageai de ce chaos et voulus
+entrer pour m'asseoir.
+
+Le garde qui était dans l'intérieur m'aborda, et me demanda ce que je
+voulais. «Hélas! rien, lui répondis-je du ton d'un homme
+fatigué.--Dans le lieu où vous êtes, me dit-il, on ne croit plus à
+cette réponse.--Eh bien! monsieur, lui répliquai-je, ce que je
+demande, c'est un peu de repos.--Ce n'est pas non plus ce que l'on
+vient chercher ici, et je doute que vous puissiez le trouver.
+Cependant, asseyez-vous; mais si vous ne désirez que la tranquillité,
+n'attendez pas le retour de ma maîtresse.--Eh puis-je, monsieur, vous
+demander qui elle est, lui dis-je très-poliment?--Elle se nomme
+Faveur.--En quoi votre maîtresse pourrait-elle troubler mon
+repos?--Monsieur paraît étranger?--Je le suis à beaucoup de choses, à
+presque tout.--C'est de bien bonne heure, me répliqua-t-il:» et il me
+regarda bien fixement. Je ne sais si ma figure lui plut; mais prenant
+un air plus ouvert et plus poli: «Faites-moi l'honneur de me suivre,
+me dit-il; je veux vous faire voir les appartemens de ma maîtresse.»
+Je le suivis; il ouvrit une porte, et je fus ébloui à la vue de toutes
+les merveilles qui s'offrirent à mes yeux. J'avançai; et, après m'être
+livré à ma surprise, je regardai mon guide. «Tout ceci est magique,
+lui dis-je.--Point du tout, me répondit-il; tous ces chefs-d'œuvres
+sont réels, mais faux. Sortons vite, si vous voulez que l'effet ne
+soit pas détruit dans quelques instans.» Je m'approchai tour à tour
+de la tapisserie, des meubles, des cristaux, des lustres; tout était
+faux. L'or, l'argent n'en avaient que l'apparence; les broderies
+n'étaient que de vaines découpures; les cristaux, les diamans
+n'étaient que des verres à facettes; et la perspective du fond de
+l'appartement, une perspective trompeuse, telle qu'on en voit sur nos
+théâtres; les coussins, les lits, les sophas sont formés de roses
+amoncelées à la hâte, et dont on a oublié d'arracher les épines.
+
+«Eh! monsieur, dis-je à mon conducteur, que faites-vous ici?--Je n'y
+suis, me répondit-il, que par hasard; j'y remplis la fonction d'un ami
+absent que rien ne peut détromper, et qui a vieilli auprès de Faveur
+dans un service assez ingrat. Je vous parlerai d'elle avec une liberté
+qu'il ne me permet pas, et qui a pensé me brouiller avec lui. Tout ce
+que vous voyez ici de faux et de frivole, est l'emblème de son
+caractère et de son esprit. Coquette et inconstante, elle vous
+recherche et vous rebute l'instant d'après. Importune, c'est elle qui
+pourtant fuit la première. Dans son âme comme dans son palais, tout
+est joué, tout est trompeur, sa beauté, sa bonté même; mais elle a des
+grâces dont l'attrait est presque invincible.
+
+ On ne sait quel enchantement
+ Vers elle en secret vous attire,
+ Et remplit l'âme en un moment
+ D'un crédule ravissement,
+ Qui devient ivresse ou délire.
+ Sans pouvoir se faire estimer,
+ Elle a su fonder son empire
+ Sur tous les moyens de séduire,
+ Hors toutefois celui d'aimer.
+ Aimer est pour elle impossible;
+ Mais elle sait le feindre, hélas!
+ Et c'est le charme irrésistible
+ Qui nous enchaîne sur ses pas.
+ Oui, dans un profil trop rapide,
+ Soit naïf, soit étudié,
+ Souvent elle offre à l'œil timide
+ Une ressemblance perfide,
+ Faut-il dire? avec l'amitié.
+ Ce faux air, cette vaine image
+ Commence la séduction;
+ La vanité nous encourage,
+ Et complète l'illusion;
+ On se croit heureux, presque sage,
+ En voyant que l'opinion
+ Complimente votre esclavage.
+ Mais l'erreur dure-t-elle? Oh! non.
+ Bientôt sur le pâle horizon
+ Vont se ternir, et c'est dommage,
+ La pourpre et l'or de ce nuage
+ Où votre imagination
+ Voyait briller un doux rayon;
+ Votre bonheur et son ouvrage,
+ Tout disparaît; et la raison
+ Ne voit plus qu'un froid paysage,
+ Ornement de votre prison.--
+
+»De votre prison! m'écriai-je.--Oh! monsieur, je ne veux point être
+emprisonné.» Mon guide ne put s'empêcher de rire de ma terreur. «Fuyez
+donc, me dit-il, et craignez que ma maîtresse ne vous voie.--Quelle
+étrange idée! Craignez-vous qu'elle ne me prenne pour un des objets de
+son caprice?--Pourquoi non?--Mais, monsieur, d'où vient n'avez-vous
+pas cette crainte pour vous-même?--Elle m'a vu, croit me connaître: et
+c'est assez pour elle. Mais vous êtes pour ses yeux un objet nouveau,
+il n'en faut pas davantage.--Soyez tranquille; je veux la voir, et la
+verrai sans être aperçu.--Mais savez-vous qu'on se fait souvent une
+peine de ne pas l'être?--Pour moi, je ne m'intéresse pas aux chagrins
+de cette espèce.--Vous êtes un philosophe, je le vois; et ce que
+j'aime encore mieux, un philosophe gai; mais, après tout, seriez-vous
+le premier sage qui eût été pris à ce piége?--Non, mais je ne serais
+pas non plus le premier qui s'en fût garanti.--J'entends: vous voulez
+risquer l'aventure, pour avoir l'honneur attaché au triomphe d'un
+refus.--Peut-être ne suis-je pas insensible à cette gloire: je suis
+jeune encore; il faut me pardonner ce petit amour propre.--Jeune sage,
+prenez garde, me répliqua mon guide:
+
+ Affronter la tentation,
+ C'est manquer de philosophie;
+ La sagesse veut que l'on fuie;
+ Mais de la cour, hélas! fuit-on,
+ Sinon quand le roi vous en prie?»
+
+J'allais répondre, lorsque j'entendis un grand mouvement dans la salle
+des gardes; et je crus, je dis même à mon conducteur que sans doute
+c'était la princesse. Il ne fit que détourner la tête; et à la sorte
+de tumulte qu'il entrevit: «Non, me dit-il, ce n'est que Lætitia, sa
+favorite.--Peut-on vous demander quel est son genre d'esprit, sa
+tournure?..--Ne le devinez-vous pas, me dit-il? Au reste, peut-être
+que non. C'est un caractère assez singulier:
+
+ Son air est vif et sémillant;
+ Son esprit ne plaît qu'en surface;
+ Son âme est un cristal mouvant
+ Où tout brille, change et s'efface;
+ Son crédit, comme elle inconstant,
+ Naît, meurt, et revit par instant.
+ Jamais elle n'est en disgrâce,
+ Jamais en faveur pleinement.
+ Mais qu'elle amuse un seul moment,
+ Il n'est honneur, titre, ni place,
+ Qu'elle n'enlève lestement.
+ Rien ne l'émeut, ne l'embarrasse;
+ On la traite légèrement,
+ Au ton du jour elle se plie;
+ Dame ou soubrette, elle est ravie:
+ Nouvel emploi, nouveau talent,
+ Soit calcul, routine ou folie,
+ Son rôle, qui monte ou descend,
+ Comme lui la diversifie.
+ Son désir le plus permanent
+ N'a l'air que d'une fantaisie
+ Dont elle-même rit souvent,
+ Dont l'insuccès serait plaisant:
+ Et le succès la justifie.
+ Égoïste avec enjoûment,
+ Despotique avec bonhomie,
+ On la voit, ou brusque ou polie,
+ Vous gouverner obligeamment,
+ Vous obliger étourdiment:
+ Elle est tout ou rien, par saillie,
+ Vous nuit, vous fête, vous oublie,
+ Mais toujours agréablement:
+ Oh! c'est une femme accomplie,
+ Qui nous restera sûrement.
+
+Enfin la princesse parut, suivie de son brillant cortége; je reconnus
+aisément Lætitia, à l'air folâtre et familier dont elle aborda sa
+souveraine. Faveur, tout en regardant de côté et d'autre avec des yeux
+caressans qui semblaient prodiguer les promesses et ne donnaient que
+des espérances, lui fit un petit signe d'amitié, à peu près pareil à
+celui dont on accueille un joli épagneul. Lætitia en fut ravie; le
+ministre en fut jaloux; et, s'approchant de la princesse, il lui parla
+à l'oreille. «Oui, oui, lui dit-elle sans l'avoir entendu; tout ce
+qu'il vous plaira. Retirez-vous; votre temps est trop précieux.» Ce
+dernier mot le charma; et il regarda tout autour de lui les nombreux
+témoins de sa gloire. Faveur traversa ensuite deux lignes composées de
+femmes du plus haut rang (autant que je pus en juger), et qu'elle ne
+regarda point, attendu qu'elles étaient pour la plupart assez
+vieilles. Ces dames n'en parurent pas surprises autant que je l'aurais
+cru, ce que j'attribuai moins à leur philosophie qu'à l'habitude de se
+voir négligées. Tout en avançant, Faveur approchait du groupe dont je
+faisais partie; ma figure n'a rien qui provoque l'attention, mais elle
+lui était inconnue: c'est sans doute ce qui m'attira ses regards. Elle
+fit quelques pas pour venir vers moi. Alors la foule de ses esclaves
+se sépara pour me faire place. Je m'avançai, mais sans cet
+empressement étourdi qui seul flatte la vanité de Faveur. Sa
+coquetterie en fut redoublée. Elle me dit que, dans un moment, elle
+m'inviterait à passer dans son cabinet; et elle se remit à parcourir
+la salle d'assemblée.
+
+Aussitôt la foule, qui, deux heures auparavant, avait pensé
+m'étouffer, fut à mes pieds; on me demanda mes ordres, et chacun de
+ces inconnus s'efforçait d'être remarqué de moi. Un moment après,
+Faveur me fit appeler, me fit asseoir auprès d'elle. C'est alors que
+je sentis tout l'empire de sa séduction. Elle prétendit me connaître
+par la renommée, me dit qu'elle voulait me fixer à sa cour. Ce qu'il y
+a d'inconcevable, c'est que ses discours me flattaient; mais comme
+j'hésitais dans mes réponses, elle me dit: «Ne jugez pas de moi sur
+les bruits qu'on s'efforce de répandre; je vaux mieux que ma
+réputation. Obligée par état d'être la dispensatrice des grâces, je
+suis quelquefois condamnée à paraître oublier mes amis, à paraître
+inconstante et frivole: ce qui me fait une peine affreuse; car, dans
+le fond, je suis très-solide. Et puis les peines attachées à ma place,
+l'ennui qui me tourmente...--L'ennui, m'écriai-je avec un air
+étonné!--Eh! sans doute. Voyez cette foule importune! et les affaires!
+et Tædiosus, mon ministre, qui m'assomme, à qui j'accorde tout pour
+m'en défaire! Il est si ennuyeux, que je suis quelquefois tentée de
+lui céder l'empire; mais on m'assure que cela aurait des
+inconvéniens.--Ne serait-il pas plus simple, lui dis-je, de le
+renvoyer?--Le renvoyer, s'écria-t-elle! cela est impossible!--Comment!
+dis-je, il ne s'en irait pas?» Un grand éclat de rire fut la réponse
+de Faveur. «Mon dieu, dit-elle, que cela est plaisant! Vous êtes
+très-aimable; je prévois que vous me deviendrez nécessaire? Quand vous
+verrai-je? Demain, je m'imagine, n'est-ce pas?--Madame, on ne vous a
+jamais fait sa cour pour une fois seulement.--Adieu, dit-elle: ne me
+manquez point de parole, je compte sur vos soins.» Je la saluai
+respectueusement, et je me retirai par un escalier qui se trouva sur
+mon chemin, et qui rendait dans les cours. Je recueillis mes esprits
+au grand air. Je regrettai de n'avoir pas revu mon garde, pour jouir à
+ses yeux de ma victoire: tant il est vrai qu'après la vanité vaincue,
+il reste à vaincre l'amour propre, triomphe plus rare et bien plus
+difficile, s'il n'est même tout à fait impossible.
+
+Ce fut avec un plaisir bien vif que je me vis hors de ce pays, où,
+pour obtenir des grâces, il faut ennuyer ou amuser, être le digne
+rival de Tædiosus ou de Lætitia, sans caractère, sans dignité, ne
+sentir, ni n'inspirer soi-même nul véritable intérêt. Avec quel
+empressement je gagnai ma maison! J'y étais attendu, ce qui n'arrive à
+personne dans le lieu d'où je sortais. Mon asile me parut plus riant,
+mon jardin plus délicieux, le sourire d'une femme aimable animé d'une
+grâce plus touchante. D'où naissait dans mon âme ce surcroît
+d'attendrissement et de bonheur? Après en avoir goûté le charme, j'en
+cherchai malgré moi la cause, et je crus l'avoir trouvée.
+
+ Peut-être la triste imposture
+ Des biens qu'offre la vanité,
+ Montre mieux la réalité
+ De ceux que la raison procure.
+ Peut-être, ouverte au sentiment,
+ L'âme alors, plus simple et plus pure,
+ S'abandonne plus aisément
+ Au doux besoin d'épanchement
+ Qui nous ramène à la nature.
+
+Adieu, mon ami: le même intérêt qui nous ramène à la nature, nous
+rappèle aussi vers l'amitié.
+
+
+
+
+LETTRES DIVERSES.
+
+
+
+
+LETTRES DIVERSES.
+
+
+LETTRE PREMIÈRE.
+
+ A MADAME DE ***.
+
+Je me suis douté, madame, en recevant votre billet et avant de
+l'ouvrir, qu'il m'arrivait malheur; et c'était pour moi une nouveauté
+d'ouvrir un billet de vous avec chagrin. Je comptais faire ce soir mon
+entrée dans mon nouvel établissement d'Auteuil; mais ayant différé de
+deux jours, pour vous faire ma cour avant mon départ, il faut bien que
+je diffère de deux autres, pour que les deux premiers ne soient pas
+perdus. Je crois ce sentiment-là plus honnête que celui qui fait
+courir les joueurs après leur argent; mais, dans le fond, il est à peu
+près du même genre.
+
+Ce sont plusieurs de mes amis qui sont cause que je viens me cacher
+quelque temps à la campagne dans un mauvais temps. Croirez-vous que
+c'est pour travailler, pour finir ces épîtres de Ninon[35] sur
+lesquelles on ne cesse de m'impatienter? N'est-il pas ridicule
+d'aller vivre sagement pour écrire des folies? Etre fou de sang froid
+ou par réminiscence, cela n'est-il pas bizarre? Voilà l'inconvénient
+de dire à ses amis les choses sur lesquelles on travaille. On ne m'y
+reprendra plus. Etre exposé à finir ce que je commence, à mettre de
+l'ordre dans mes caprices: cela me paraît un peu dur, et je n'en serai
+plus la dupe.
+
+ [35] Ces épîtres ont été égarées, ainsi que d'autres papiers, à
+ la mort de l'auteur. Cette perte est probablement sans ressource;
+ car les recherches les plus exactes n'ont pu nous les procurer.
+
+Je ne vous parle plus, madame, de mon respect ni de ma tendre amitié,
+qui dureront autant que moi.
+
+
+LETTRE II.
+
+ A ......
+
+Voilà donc, mon cher ami, comme vous vous conduisez, vous que je
+croyais la raison, la prudence, la sagesse même! A qui se fier, après
+ce que je sais de vous? et sur qui compter désormais? On vous ordonne
+la plus grande modération dans l'usage de la pensée; et madame M.....
+m'a dit qu'elle avait reçu de vous une lettre charmante et pleine
+d'esprit, ce sont ces termes; je n'exagère rien, et je suis bien
+éloigné de vous chercher des torts. Vous ne pouvez pas la récuser non
+plus. Elle vous aime, elle a de la candeur, et est à mille lieues de
+toute espèce de médisance, à plus forte raison de calomnie.
+
+Une lettre charmante et pleine d'esprit! est-il possible? Quoi! c'est
+vous qui vous permettez de pareils excès! On est tranquille sur votre
+compte; et tout d'un coup voilà une infraction de régime qui vient
+effrayer vos amis. Si madame M...... eût dit simplement une lettre
+charmante, je dirais: cela peut se passer, peut-être le mal n'est-il
+pas si grand qu'on le fait. Vingt fois j'ai entendu dire: c'est un
+ouvrage charmant; et, à la lecture, j'ai vu que rien n'était plus
+faux: mais plein d'esprit, c'est là ce qui est une faute absolument
+impardonnable. Je ne vous cache pas que je me crois obligé d'en faire
+avertir M. Tronchin, qui ne plaisante point dans ces cas-là, et qui
+saura vous en dire son avis. De l'esprit! vous n'ignorez pas combien
+la pensée est nuisible à l'homme; que, par cette raison, il n'y a
+presque pas d'homme qui pense la vingtième partie de sa vie; que vous
+même, pour avoir pensé seulement la moitié de la vôtre, vous vous en
+trouvez très-mal: et voilà que, non seulement vous pensez, mais même
+vous osez avoir de l'esprit. Vous savez qu'en pleine santé même, il ne
+fait pas sûr de se donner cette licence; que l'esprit entraîne de
+grands inconvéniens à la ville, à la cour; et c'est vous..... Je n'en
+reviens pas. Bon dieu! à quoi sert la philosophie? Je ne m'y connais
+point; mais je soupçonne qu'il y a, entre penser et avoir de l'esprit,
+la même différence qu'il y a entre marcher et courir; et, si cela est
+vrai, jugez combien vous êtes coupable.
+
+Vous allez me répliquer que vous avez beaucoup d'amitié pour madame
+M......; qu'au moment où vous avez pris la plume pour répondre à sa
+lettre, le sentiment a éveillé l'esprit chez vous. Je sais qu'il y en
+a des exemples; que ce genre d'esprit est le meilleur, le plus rare et
+le plus aimable; et que vous pouvez être dans ce cas: mais, de bonne
+foi, pensez-vous que cette excuse me rassure et me satisfasse?
+D'abord, il s'agirait de savoir si M. Tronchin vous permet le
+sentiment. Cela m'étonnerait beaucoup dans un médecin aussi habile, et
+qui connaît si bien la nature. Je doute très-fort qu'il vous ait rien
+prononcé là-dessus; et vous êtes trop honnête pour le compromettre
+avec la faculté. On sait assez que le sentiment est presque aussi
+malsain que l'esprit; et quoiqu'on soit dans l'habitude de le
+contrefaire et de le jouer encore davantage, parce que la chose est
+beaucoup plus facile, vous voyez que, dans le vrai, on se le permet
+assez rarement. Il est donc clair, mon cher ami, que votre excuse ne
+serait qu'une défaite; et, au fond, je ne vois pas comment vous vous
+en tirerez.
+
+La faute où vous venez de tomber d'une façon si humiliante, m'a fait
+revenir sur le passé, comme il arrive en pareil cas; et je me suis
+rappelé que les deux dernières fois que j'ai eu le plaisir de vous
+voir, il s'en fallait bien que vous ne fussiez net; et même je me
+souviens de quelques réflexions un peu vigoureuses ou piquantes qui
+doivent nécessairement prendre sur la machine. J'ai songé alors que
+vous étiez assez mal environné; que mademoiselle Thomas, outre
+son esprit, ayant encore celui qui naît du sentiment, peut
+très-fréquemment redoubler chez vous les crises de ces deux facultés:
+ce qui ne saurait manquer de vous faire beaucoup de tort. Il ne faut
+pas croire que je sois non plus sans inquiétude sur M. Ducis. Ceux qui
+ne connaissent que son talent tragique, ne savent à quel point il est
+dangereux pour vous, et de combien de façons il peut vous nuire, par
+sa conversation forte, animée et attachante. Vous ne connaissez point,
+je crois, madame Helvétius; je sais, du moins, que vous n'allez point
+chez elle: j'en suis enchanté pour vous.....
+
+
+LETTRE III.
+
+ A ....
+
+ 20 Août 1765.
+
+Je crois assez connaître votre âme, mon cher ami, pour pouvoir vous
+donner des conseils utiles à votre bonheur. Garantissez-vous de tout
+sentiment vif et profond. J'ai remarqué que toutes les fois que vous
+êtes vivement affecté de quelque chose, vous tombez dans un chagrin
+qui n'est point cette douce mélancolie si délicieuse pour ceux qui
+l'éprouvent. De plus, les travaux rendent la gaîté nécessaire à votre
+santé. Quand un sentiment profond vous rendrait heureux, du moins
+est-il certain qu'il ne vous délasserait pas, et vous avez besoin
+d'être délassé. Ne craignez pas de perdre par là cette sensibilité
+nécessaire à l'homme de lettres; vous en avez reçu une trop grande
+dose: rien ne peut l'épuiser. La lecture des excellens livres
+l'entretiendra davantage, sans exposer votre âme à ces secousses
+violentes qui l'accablent, lorsque des nœuds qui nous étaient chers
+viennent à se briser.
+
+Ne donnez jamais à personne aucun droit sur vous. La roideur de votre
+caractère pouvant par la suite vous forcer à cesser de les voir, vous
+aurez l'air de l'ingratitude. Tenez tout le monde poliment à une
+grande distance. Prosternez-vous pour refuser. Je crois à l'amitié, je
+crois à l'amour: cette idée est nécessaire à mon bonheur: mais je
+crois encore plus que la sagesse ordonne de renoncer à l'espérance de
+trouver une maîtresse et un ami capables de remplir mon cœur. Je sais
+que ce que je vous dis fait frémir: mais telle est la dépravation
+humaine, telles sont les raisons que j'ai de mépriser les hommes, que
+je me crois tout à fait excusable.
+
+Si quelqu'un était naturellement ce que je vous conseille d'être, je
+le fuirais de tout mon cœur. Est-on privé de sensibilité? on inspire
+un sentiment qui ressemble à l'aversion; est-on trop sensible? on est
+malheureux. Quel parti prendre? celui de réduire l'amour au plaisir de
+satisfaire un besoin spontané, en se permettant tout au plus quelque
+préférence pour tel ou tel objet. Réduire l'amitié à un sentiment de
+bienveillance proportionné au mérite de chacun, c'est le parti que
+prit Fontenelle, qui avait toujours les jetons à la main. Vous êtes né
+honnête; je suis sûr que vous ne pousserez pas cette défiance trop
+loin. Tout ceci se réduit à dire que votre âme ne doit jamais être
+inséparablement attachée à l'âme de personne, qu'il faut apprécier
+tout le monde, et remplir tous les devoirs de l'honnête homme, et même
+de l'homme vertueux, d'après des idées justes et déterminées, plutôt
+que d'après des sentimens, qui, quoique plus délicieux, ont toujours
+quelque chose d'arbitraire.
+
+C'est par le travail seul que vous échapperez à l'activité de cette
+âme qui dévore tout. Le temps que vous emploîrez chez vous sera pris
+sur celui que vous perdriez dans le monde, où vous vous amusez si peu;
+où vous portez le sentiment toujours pénible de la supériorité de
+votre âme et de l'infériorité de votre fortune; où vous trouvez des
+raisons de haïr et de mépriser les hommes, c'est-à-dire, de renforcer
+cette mélancolie à laquelle vous êtes déjà trop sujet, qui vous met
+souvent de mauvaise humeur, et qui vous expose quelquefois à vous
+faire des ennemis. La retraite assurera en même temps votre repos,
+c'est-à-dire, votre bonheur, votre santé, votre gloire, votre fortune
+et votre considération.
+
+Vous aurez moins d'occasions de vous permettre ces plaisirs qui, sans
+détruire la santé, affaiblissent au moins la vigueur du corps, donnent
+une sorte de malaise, et détruisent l'équilibre des passions.
+
+La considération de l'homme le plus célèbre tient au soin qu'il a de
+ne pas se prodiguer. Ayez toujours cette coquetterie décente qui n'est
+indigne de personne. Votre gloire y gagnera aussi: l'emploi de votre
+temps l'augmentera nécessairement, et, par la même raison, votre
+fortune; car, croyez-moi, ne comptez jamais que sur vous.
+
+Il y a encore une chose que je ne saurais trop vous recommander, et
+qui vous est plus difficile qu'à un autre, c'est l'économie. Je ne
+vous dis pas de mettre du prix à l'argent, mais de regarder l'économie
+comme un moyen d'être toujours indépendant des hommes, condition plus
+nécessaire qu'on ne croit pour conserver son honnêteté.
+
+
+LETTRE IV.
+
+ A MADAME DE S...
+
+Quoi, madame, vous avez eu la bonté d'aller voir mon nouveau taudis!
+Je vous reconnais bien là. Vous êtes contente de mon logement; mais
+moi, je ne le suis point: je m'y prends trop tard pour me loger près
+de la rue Louis-le-Grand.
+
+Madame de Grammont est partie depuis le commencement du mois. Il me
+serait impossible de désirer autre chose que ce que j'ai trouvé en
+elle; et nous avons fini encore mieux que nous n'avions commencé. J'ai
+toutes sortes de raisons d'être enchanté de mon voyage de Barège. Il
+semble qu'il devait être la fin de toutes les contradictions que j'ai
+éprouvées, et que toutes les circonstances se sont réunies pour
+dissiper ce fond de mélancolie qui se reproduisait trop souvent. Le
+retour de ma santé, les bontés que j'ai éprouvées de tout le monde; ce
+bonheur, si indépendant de tout mérite, mais si commode et si doux,
+d'inspirer de l'intérêt à tous ceux dont je me suis occupé; quelques
+avantages réels et positifs, les espérances les mieux fondées et les
+plus avouées par la raison la plus sévère, le bonheur public et celui
+de quelques personnes à qui je ne suis ni inconnu ni indifférent, le
+souvenir tendre de mes anciens amis, le charme d'une amitié nouvelle
+mais solide avec un des hommes les plus vertueux du royaume, plein
+d'esprit, de talent et de simplicité, M. Dupaty, que vous connaissez
+de réputation; une autre liaison non moins précieuse avec une femme
+aimable que j'ai trouvée ici, et qui a pris pour moi tous les
+sentimens d'une sœur; des gens dont je devais le plus souhaiter la
+connaissance, et qui me montrent la crainte obligeante de perdre la
+mienne; enfin, la réunion des sentimens les plus chers et les plus
+désirables: voilà ce qui fait, depuis trois mois, mon bonheur; il
+semble que mon mauvais génie ait lâché prise; et je vis, depuis trois
+mois, sous la baguette de la fée Bienfaisante.
+
+D'après ce détail, vous croiriez que je vis environné de tout ce que
+j'ai trouvé d'aimable ici, sous un beau ciel, et dans une société
+charmante. Non, je vis sous une douche brûlante, ou dans une
+bouilloire cachée au fond d'un cachot. Tout ce que je distinguais est
+parti de Barège. Il y fait un temps exécrable, et le brouillard ne
+laisse point soupçonner que les Pyrénées soient sur ma tête. Mais je
+n'en suis pas moins heureux: j'avais besoin de revenir sur les
+sentimens agréables dont j'ai joui avec trop de précipitation; je les
+recueille avec une joie mêlée de surprise; mes idées sont faciles et
+douces; tous les mouvemens de mon cœur sont des plaisirs; voilà le
+vrai beau temps, et le ciel est d'azur.
+
+Le ton de cette lettre est un peu différent de celles que je vous
+écrivais, madame, de la rue de Richelieu, et même de quelques
+conversations que je me souviens d'avoir eues avec vous, il y a cinq
+ou six mois. Que voulez-vous? je vous montrais mon âme alors, comme je
+vous la montre aujourd'hui: «L'homme est ondoyant», dit Montaigne:
+j'étais de fer pour repousser le mal, je suis de cire pour recevoir le
+bien. Les différentes philosophies sont bonnes; il ne s'agit que de
+les placer à propos. Zénon n'avait pas tort: Epicure avait raison. Le
+régime d'un malade n'est pas celui d'un convalescent; celui d'un
+convalescent n'est pas celui d'un athlète. Je me trouve bien de ma
+manière d'être actuelle; je reviendrais à l'autre, s'il le fallait:
+mais je tâcherai d'écarter ce qui pourrait la rendre nécessaire; je
+n'y sais que cela.
+
+Madame de Tessé et M. le duc d'Ayen ont passé ici quelques jours; j'ai
+fort à me louer de leurs bontés; je n'ai cependant point accepté
+l'offre de madame de Tessé pour Luchon; je vous dirai pourquoi.
+
+Je pars d'ici vers la fin de septembre; je comptais m'en aller en
+droiture à Paris; je pressentais le besoin que j'aurais de revoir mes
+anciens amis, car je ne veux rien perdre; mais j'ai de nouvelles
+raisons de me priver encore de ce plaisir. M. de B...... a trouvé
+absurde que je négligeasse l'occasion de voir M. de Choiseul; il
+prétend que ma connaissance avec M. de Gr...... pourrait finir par
+n'être qu'une connaissance des eaux. C'est ce qui ne peut jamais
+arriver. Il est actuellement à Chanteloup; il peut s'en assurer par
+lui-même; et, entre nous, je crois qu'il ne laissera pas d'être un peu
+surpris. Quoiqu'il en soit, je défère à son conseil et à celui de mes
+amis qui blâment mon peu d'empressement sur cela. Mais je ne serai à
+Chanteloup qu'à la fin d'octobre. J'y resterai le temps qui
+conviendra. J'étais fort tenté de m'en retourner par le Languedoc,
+pour voir la Provence qui est un fort beau pays.
+
+Voulez-vous bien, madame, présenter mes respects à M. S....... Je vous
+adresserais aussi bien des complimens pour les personnes que vous
+savez, si je ne craignais que quelques-unes, s'imaginant que ma lettre
+contient quelques bonnes histoires des eaux, ne s'avisassent de vous
+la demander; et je vous prie de vouloir bien ne pas la leur lire.
+
+Conservez, je vous prie, madame, votre santé, celle de M. S......,
+votre bonheur commun, vos bontés pour moi; et recevez les assurances
+de mon respect et de ma tendre amitié.
+
+
+LETTRE V.
+
+ A.......
+
+Vous me demandez, mon ami, si ce n'est pas une espèce de singularité
+qui me fait voir la littérature sous l'aspect où je la vois; s'il est
+vrai que je sois dans le cas de jouir d'une fortune un peu plus
+considérable que celle de la plupart des gens de lettres; et enfin
+vous voulez que je vous confie, sous le sceau de l'amitié, quels sont
+les moyens que j'ai employés pour arriver à ce terme que vous supposez
+avoir été le but de mon ambition. Voilà, ce me semble, les divers
+objets de votre curiosité, autant que je puis le résumer de votre
+longue lettre. Mes réponses seront simples.
+
+Mais je commence par vous dire que je suis presque offensé de voir que
+vous me supposiez un plan de conduite à cet égard. Mon tour d'esprit,
+mon caractère, et les circonstances, ont tout fait, sans aucune
+combinaison de ma part. J'ai toujours été choqué de la ridicule et
+insolente opinion, répandue presque partout, qu'un homme de lettres
+qui a quatre ou cinq mille livres de rente est au périgée de la
+fortune. Arrivé à peu près à ce terme, j'ai senti que j'avais assez
+d'aisance pour vivre solitaire; et mon goût m'y portait naturellement.
+Mais comme le hasard a fait que ma société est recherchée par
+plusieurs personnes d'une fortune beaucoup plus considérable, il est
+arrivé que mon aisance est devenue une véritable détresse, par une
+suite des devoirs que m'imposait la fréquentation d'un monde que je
+n'avais pas recherché. Je me suis trouvé dans la nécessité absolue, ou
+de faire de la littérature un métier pour suppléer à ce qui me
+manquait du côté de la fortune, ou de solliciter des grâces, ou enfin
+de m'enrichir tout d'un coup par une retraite subite. Les deux
+premiers partis ne me convenaient pas. J'ai pris intrépidement le
+dernier. On (a) beaucoup crié; on m'a trouvé bizarre, extraordinaire.
+Sottises que toutes ces clameurs. Vous savez que j'excelle à traduire
+la pensée de mon prochain. Tout ce qu'on a dit à ce sujet, voulait
+dire: Quoi! n'est-il pas suffisamment payé de ses peines et de ses
+courses par l'honneur de nous fréquenter, par le plaisir de nous
+amuser, par l'agrément d'être traité par nous comme ne l'est aucun
+homme de lettres?
+
+A cela je réponds: J'ai quarante ans. De ces petits triomphes de
+vanité dont les gens de lettres sont si épris, j'en ai par-dessus la
+tête. Puisque, de votre aveu, je n'ai presque rien à prétendre,
+trouvez bon que je me retire. Si la société ne m'est bonne à rien, il
+faut que je commence à être bon pour moi-même. Il est ridicule de
+vieillir, en qualité d'acteur, dans une troupe où l'on ne peut pas
+même prétendre à la demi-part. Ou je vivrai seul, occupé de moi et de
+mon bonheur; ou, vivant parmi vous, j'y jouirai d'une partie de
+l'aisance que vous accordez à des gens que vous-mêmes vous ne vous
+aviserez pas de me comparer. Je m'inscris en faux contre votre manière
+d'envisager les hommes de ma classe. Qu'est-ce qu'un homme de lettres
+selon vous, et en vérité, selon le fait établi dans le monde? C'est un
+homme à qui on dit: Tu vivras pauvre, et trop heureux de voir ton nom
+cité quelquefois; on t'accordera, non quelque considération réelle,
+mais quelques égards flatteurs pour ta vanité sur laquelle je compte,
+et non pour l'amour propre qui convient à un homme de sens. Tu
+écriras, tu feras des vers et de la prose pour lesquels tu recevras
+quelques éloges, beaucoup d'injures et quelques écus, en attendant que
+tu puisses attraper quelques pensions de vingt-cinq louis ou de
+cinquante, qu'il faudra disputer à tes rivaux, en te roulant dans la
+fange, comme le fait la populace aux distributions de monnaie qu'on
+lui jette dans les fêtes publiques.
+
+J'ai trouvé, mon ami, que cette existence ne me convenait pas; et,
+méprisant à la fois la gloriole des grandeurs et la gloriole
+littéraire, j'ai immolé l'une et l'autre à l'honneur de mon caractère
+et à l'intérêt de mon bonheur. J'ai dit tout haut: J'ai fait mes
+preuves de désintéressement, et je ne solliciterai pas; j'ai très-peu,
+mais j'ai autant ou plus que quantité de gens de mérite: ainsi je ne
+demande rien. Mais il faut que vous me laissiez à moi-même; il n'est
+pas juste que je porte, en même temps, le poids de la pauvreté et le
+poids des devoirs attachés à la fortune; j'ai une santé délicate et la
+vue basse; je n'ai gagné jusqu'à présent dans le monde que des boues,
+des rhumes, des fluxions et des indigestions, sans compter le risque
+d'être écrasé vingt fois par hiver. Il est temps que cela finisse; et,
+si cela n'est pas terminé à telle époque, je pars.
+
+Voilà, mon ami, ce que j'ai dit; et si vous vous étonnez que cela ait
+pu produire autant d'effet, il faut savoir qu'une première retraite de
+six mois, où j'avais trouvé le bonheur, a prouvé invinciblement que je
+n'agissais ni par humeur, ni par amour propre. Il reste à vous
+expliquer pourquoi on se faisait une peine de me voir prendre le parti
+de la retraite. C'est, mon ami, ce que je ne puis vous développer, au
+moins dans le même détail. Mais je puis vous dire sans que vous deviez
+me soupçonner de vanité, je puis vous dire que mes amis savent que je
+suis propre à plusieurs choses, hors de la sphère de la littérature.
+Plusieurs d'entre eux se sont unis pour me servir: les uns n'ont
+écouté que leur sentiment, d'autres ont fait entrer dans leur
+sentiment quelque calcul et quelque intérêt; et les circonstances
+étant favorables, il en est résulté la petite révolution que vous
+jugez si heureuse.
+
+
+LETTRE VI.
+
+ A MADAME d'ANGIVILLIERS[36].
+
+Je vous rends mille grâces du billet que vous avez eu la bonté de
+m'envoyer. Je n'ai pu en profiter. J'étais sorti, croyant que vous
+n'étiez point à Paris, et que l'heure de la poste de Versailles était
+passée. Je sais combien on vous sollicite pour ces billets, et je
+serais fâché que votre bonté pour moi vous engageât à des sacrifices
+en ce genre. D'ailleurs, n'ayant aucune liaison avec les quatre ou
+cinq personnes qui auront les quatre ou cinq premières places
+vacantes, je ne suis plus dans le cas d'être aussi empressé aux
+séances académiques; et il est juste que vous puissiez faire des
+heureux pour leurs amis. Cependant, comme rien n'est sûr, et que
+quelqu'un des aspirans pourrait cesser de convenir à l'Académie, je
+vous prierais, madame, de permettre que je recourusse à vous, au cas
+que l'élection tombât sur quelqu'un de ma connaissance. En attendant,
+je me borne à vous solliciter pour madame la comtesse de Ronsée qui
+n'a jamais vu la réception, et qui serait curieuse d'en voir une.
+
+ [36] Cette lettre, ainsi que la IXe, nous a été communiquée par
+ M. Sencier, membre de la Société des Bibliophiles, et dont
+ l'obligeance égale le savoir.
+
+J'ai cru pouvoir aussi, madame, me charger de vous rappeler l'intérêt
+que M. le comte de Rochefort prend à un honnête libraire dont il vous
+a parlé, et pour lequel il devait, avant son départ, vous remettre un
+mémoire adressé à M. le comte d'Angivilliers: je joins ce mémoire à ma
+lettre, ne voulant pas retarder, par ma faute, le bien que vous êtes
+toujours prête à faire aux malheureux.
+
+J'irai quelquefois à Versailles cet été, et je tenterai d'avoir
+l'honneur de vous faire ma cour. J'irais dans ce dessein seul, si
+j'avais l'espérance d'y réussir. Mais en convenant, madame, que quatre
+lieues sont peu de chose quand on a l'honneur de vous voir, je trouve
+qu'elles sont longues quand on ne l'a pas eu.
+
+
+LETTRE VII.
+
+ A M. L'ABBÉ ROMAN.
+
+ 4 Mars 1784.
+
+C'est un vœu que j'ai fait, mon cher ami, de vous répondre toujours à
+l'instant où j'aurai reçu votre lettre, et je n'ai pas besoin
+d'efforts pour le remplir: il m'en faudrait pour différer, et je ne
+veux pas lutter contre moi-même.
+
+Ah! mon ami, que j'ai été étonné de voir que je diffère de vous dans
+la chose par laquelle je vous ressemble! Vous convenez que vous avez
+pris la meilleure part, et vous ne souhaitez pas que j'obtienne un lot
+pareil; vous me le dites, parce que vous le sentez. Cette raison est
+sans doute très-bonne; mais pourquoi, ou plutôt comment le
+sentez-vous? voilà ce qui m'étonne. Quoi! cette malheureuse manie de
+célébrité, qui ne fait que des malheureux, trouve encore un partisan,
+un protecteur! Avez-vous oublié qu'elle exige presqu'autant de
+misères, de sottises, de bassesses même que la fortune? et quel en est
+le fruit? beaucoup moindre, et surtout plus ridicule. Son effet le
+plus certain est de vous apprendre jusqu'où va la méchanceté humaine,
+en vous rendant l'objet de la haine la plus violente et des procédés
+les plus affreux, de la part de ceux qui ne peuvent partager cette
+fumée, et qui sont jaloux de quelques misérables distinctions, presque
+toujours ennuyeuses et fatigantes, surtout pour moi qui ai tout jugé.
+
+J'ai aimé la gloire, je l'avoue; mais c'était dans un âge où
+l'expérience ne m'avait point appris la vraie valeur des choses, où je
+croyais qu'elle pouvait exister pure et accompagnée de quelque repos,
+où je pensais qu'elle était une source de jouissances chères au cœur
+et non une lutte éternelle de vanité; quand je croyais que, sans être
+un moyen de fortune, elle n'était pas du moins un titre d'exclusion à
+cet égard. Le temps et la réflexion m'ont éclairé. Je ne suis pas de
+ceux qui peuvent se proposer de la poussière et du bruit pour objet et
+pour fruit de leurs travaux. Apollon ne promet qu'un nom et des
+lauriers: voilà ce que disait Boileau avec quinze mille livres de
+rente des bienfaits du roi, qui en valaient plus de trente d'à
+présent; voilà ce que disait Racine, en rapportant plus d'une fois de
+Versailles des bourses de mille louis. Cela ne laisse pas que de
+consoler de la rivalité et de la haine des Pradon et des Boyer. Encore
+ne put-il pas y tenir; et laissa-t-il, à trente six ans, cette
+carrière de gloire et d'infamie, qui depuis lui est devenue cent fois
+plus turbulente et plus avilissante. Pour moi, qui, dès mon premier
+succès, me suis attiré, sans l'avoir mérité le moins du monde, la
+haine d'une foule de sots et de méchans, je regarde ce mal comme un
+très-grand bonheur; il me rend à moi-même; il me donne le droit de
+m'appartenir exclusivement; et, les amis les plus puissans ayant plus
+d'une fois fait d'inutiles efforts pour me servir, je me suis lassé
+d'être un superflu, une espèce de hors d'œuvre dans la société; je me
+suis indigné d'avoir si souvent la preuve que le mérite dénué, né sans
+or et sans parchemins, n'a rien de commun avec les hommes; et j'ai su
+tirer de moi plus que je ne pouvais espérer d'eux. J'ai pris pour la
+célébrité autant de haine que j'avais eu d'amour pour la gloire; j'ai
+retiré ma vie toute entière dans moi-même; penser et sentir, a été le
+dernier terme de mon existence et de mes projets. Mes amis se sont
+réunis inutilement pour ébranler ma fermeté: tout ce que j'écris comme
+à mon insu, et pour ainsi dire malgré moi, ne sera tout au plus que
+_titulus nomenque sepulcri_.
+
+J'ai ri de bon cœur à l'endroit de votre lettre, où vous me dites que
+vous m'avez cherché dans les journaux; vous m'avez paru ressembler à
+un étranger qui, ayant entendu parler de moi dans Paris, me
+chercherait dans les tabagies et dans les tripots de jeu. J'en étais
+là depuis long-temps, lorsque je fis la rencontre d'un être dont le
+pareil n'existe pas dans sa perfection relative à moi, qu'il m'a
+montrée dans le court espace de deux ans que nous avons passé
+ensemble. C'était une femme; et il n'y avait pas d'amour, parce qu'il
+ne pouvait y en avoir, puisqu'elle avait plusieurs années de plus que
+moi; mais il y avait plus et mieux que de l'amour, puisqu'il existait
+une réunion complète de tous les rapports d'idées, de sentimens et de
+positions. Je m'arrête ici, parce que je sens que je ne pourrais
+finir. Je l'ai perdue après six mois de séjour à la campagne, dans la
+plus profonde et la plus charmante solitude. Ces six mois, ou plutôt
+ces deux ans, ne m'ont paru qu'un instant dans ma vie. Mais le bonheur
+d'être loin de tout ce que j'ai vu sur cette scène d'opprobres qu'on
+appelle littérature, et sur cette scène de folies et d'iniquités qu'on
+appelle le monde, m'aurait suffi et me suffira toujours, au défaut du
+charme d'une société douce et d'une amitié délicieuse. L'indépendance,
+la santé, le libre emploi de mon temps, l'usage, même l'usage
+fantasque de mes livres: voilà ce qu'il me faut, si ce n'est point ce
+qui me suffit. C'est ce qui m'enlèvera nécessairement le succès que
+vous avez la cruauté de souhaiter, et qui malheureusement est devenu,
+depuis ma dernière lettre, encore plus vraisemblable[37]. L'âne qui ne
+veut point mordre son voisin, ni en être mordu devant un râtelier
+vide, sera forcé, s'il est changé en cheval bien pansé devant un
+râtelier plein, de faire quelques courses et de manéger pour gagner
+son avoine; et quand je songe qu'en se déplaçant, il aura plus
+d'avoine qu'il n'en pourra manger, je suis bien près de penser qu'il
+fait un marché de dupe.
+
+ [37] On proposait à Chamfort une place de secrétaire des
+ commandemens à la cour.
+
+Vous voyez par là, mon ami, combien je suis attaché aux sentimens qui
+m'appellent à la retraite; et vous le verriez bien davantage, si vous
+pouviez savoir, fortune mise à part, combien ma position m'offre de
+côtés agréables, quels combats j'ai à soutenir contre les amis les
+plus tendres et les plus dévoués, quels efforts il me faut pour
+repousser ou prévenir les sacrifices qu'ils voudraient faire pour me
+retenir. Quelle est donc cette invincible fierté, et même cette dureté
+de cœur, qui me fait rejeter des bienfaits d'une certaine espèce,
+quand je conviens que je voudrais faire pour eux plus qu'ils ne
+peuvent faire pour moi? Cette fierté les afflige et les offense; je
+crois même qu'ils la trouvent petite et misérable, comme mettant un
+trop haut prix à ce qui devrait en avoir si peu. Mon ami, je n'ai
+point, je crois, les idées petites et vulgaires répandues à cet égard;
+je ne suis pas non plus un monstre d'orgueil; mais j'ai été une fois
+empoisonné avec de l'arsenic sucré, je ne le serai plus: _manet altâ
+mente repostum_. Vous me dites que vous tenez mon âme dans ma première
+lettre; il en est resté quelque chose, je crois, pour la seconde.
+
+J'accepte, mon ami, avec un sentiment bien vif, l'offre que vous me
+faites de parcourir avec moi la Provence, pour chercher l'asile qui
+me convient; et je me fais d'autant plus de plaisir de l'accepter, que
+je ne vous ferai pas faire un grand voyage; il faudra que votre pays
+ait de grands inconvéniens, si la retraite la plus proche de vous
+n'est pas celle qui me convient le mieux.
+
+Je vous avais promis des nouvelles littéraires; mais, par mon
+mouvement personnel, je suis bien froid sur cet article; et j'ai
+besoin, pour vous en envoyer, de songer que vous y mettez
+quelqu'intérêt. On joue à présent, avec un grand succès, malgré de
+grandes huées sur la scène, et de grandes réclamations et indignations
+à Paris et à Versailles, _le Mariage de Figaro_, de Beaumarchais.
+C'est un ouvrage plein d'esprit, même de comique et de talent, mais
+qui n'en est pas moins monstrueux par le mélange des choses du plus
+mauvais ton et de trivialités. Les loges sont retenues jusqu'à la
+dixième, d'autres disent jusqu'à la vingtième représentation. Le
+spectacle, sans petite pièce, ne dure plus que trois heures un quart,
+depuis les retranchemens qu'on y a faits. Je ne vous parle point du
+_Jaloux_, du mauvais _Coriolan_ de La Harpe: les journaux se sont
+chargés de cela. Un mot sur les _Danaïdes_, opéra nouveau, où Gluk a
+mis la main; c'est un ouvrage de topinambous, à jouer devant des
+cannibales. On dit pourtant que cela n'aura qu'une douzaine de
+représentations.
+
+Parlons de notre académie. M. de Montesquiou a eu toutes les voix;
+c'est qu'on a vu que tout partage serait inutile, et il faisait
+plaisir en se présentant à l'académie; il écartait l'abbé Maury, dont
+plusieurs ne veulent pas entendre parler. Mon amusement actuel est de
+voir comment ils feront pour l'évincer à la première vacance qui est
+très-prochaine, si elle n'est ouverte par la mort de M. de Pompignan.
+L'abbé a huit ou dix voix, tout au plus; mais les autres gens de
+lettres, ses rivaux, n'en ont pas à beaucoup près autant. Personne n'y
+est appelé d'une manière positive; prendre encore un homme de qualité,
+serait le comble du mauvais goût et le chef-d'œuvre du ridicule.
+Comment s'en tireront-ils? Je me divertirai des intrigues; ce sont mes
+seuls jetons, je n'en ai point d'autres; j'y vais si peu, que je n'ai
+pas fait la moitié d'une bourse à jetons qu'on m'avait demandée.
+
+Adieu, mon ami; je n'ai plus que le temps de vous dire encore un petit
+mot de moi. Ma mère se porte à merveille, et n'a d'autre incommodité
+que de ne pouvoir faire usage de ses jambes; mais j'ai bien peur que
+cette seule incommodité n'abrège les jours d'une personne aussi vive,
+et plus impatiente, à quatre-vingt-quatre ans, que je ne l'ai jamais
+été. Il me semble que, si je restais en place une année, je ne
+pourrais plus vivre; et cette idée m'afflige sensiblement sur son
+état, quoiqu'on me mande d'ailleurs tout ce qui peut me rassurer.
+Adieu, encore une fois; je vous aime et vous embrasse de tout mon
+cœur. Il me semble que nous n'avons pas cessé de nous entendre.
+
+
+LETTRE VIII.
+
+AU MÊME.
+
+ Paris, 5 octobre.
+
+Que devez-vous penser de moi, mon cher ami, et d'un si long silence?
+Vous devez croire que tous les maux réunis ont fondu sur ma tête.
+Hélas! vous ne vous tromperiez pas beaucoup: il y a deux mois et demi
+que j'ai eu le malheur de perdre ma mère; et ce n'est pas vous qui
+vous étonnerez de l'effet qu'a pu faire pour moi cette affligeante
+nouvelle; ce n'est pas vous qui me direz que quatre-vingt-cinq ans
+étaient un âge qui devait me préparer à ce malheur, et que quinze ans
+d'absence devaient me le faire trouver moins terrible. La raison dit
+tout cela, et le sentiment paie son tribut. Je n'en dirai pas
+davantage, craignant d'avoir surtout déjà trop réveillé chez vous le
+sentiment d'une perte qui vous a rendu si long-temps malheureux et qui
+ne sera de long-temps oubliée. Mon second malheur est d'avoir eu,
+pendant deux mois, une fièvre double-tierce, suivie d'une
+convalescence très-pénible et qui n'est pas terminée. Je ne sais
+comment toute ma personne était devenue un amas de bile, ce qui m'a
+empêché d'avoir recours au quinquina. C'est la nature qui m'a guéri,
+comme elle eût fait avant la découverte du spécifique. C'est un mois
+de plus qu'il m'en a coûté, et un mois de peines et de souffrances,
+pendant lequel il m'a été impossible d'écrire. Vous mander de mes
+nouvelles par une main étrangère, c'est ce que je n'ai pas voulu, dans
+la crainte que vous ne me crussiez mort: et d'ailleurs, je suis d'une
+stupidité rare pour dicter.
+
+Je passe, mon ami, à un autre article dont je vous ai déjà touché
+quelque chose. C'est le projet d'aller vous trouver en Provence.
+
+Quand il n'y aurait eu d'obstacle que ma maladie, il ne pouvait
+s'effectuer, et ne le pourrait même encore qu'au mois de décembre:
+encore cela ne serait-il possible que dans le cas où j'aurais un
+compagnon pour aller en chaise de poste: car d'aller par les voitures
+publiques dans cette saison, c'est ce qui me serait aussi difficile
+qu'un pélerinage dans le Sirius. Mais, mon ami, il y a d'autres
+obstacles encore plus grands: ce sont ceux qui naissent de ma nouvelle
+position.
+
+Vous avez peut-être lu, dans les papiers publics, qu'on a obtenu pour
+moi la place de secrétaire du cabinet de madame Elisabeth, sœur du
+roi: cette place vaut deux mille francs; et quoiqu'elle ne
+m'enrichisse pas pour ce moment-ci, puisque, dans la maison du roi,
+les premières échéances ne se payent qu'à un terme fort reculé, il
+n'en est pas moins vrai que je suis lié par la reconnaissance et par
+l'attachement aux personnes qui ont sollicité et obtenu cette place
+pour moi, tandis que j'étais cloué dans mon lit depuis six semaines;
+je passerais pour un être sauvage et indomptable, un misantrope
+désespéré, et je serais condamné universellement.
+
+Il faut vous dire, de plus, qu'indépendamment de ma nouvelle place, ma
+liaison avec M. le comte de Vaudreuil est devenue telle qu'il n'y a
+plus moyen de penser à quitter ce pays-ci. C'est l'amitié la plus
+parfaite et la plus tendre qui se puisse imaginer. Je ne saurais vous
+en écrire les détails; mais je pose en fait que, hors l'Angleterre où
+ces choses-là sont simples, il n'y a presque personne en Europe digne
+d'entendre ce qui a pu rapprocher, par des liens si forts, un homme de
+lettres isolé, cherchant à l'être encore plus, et un homme de la cour,
+jouissant de la plus grande fortune et même de la plus grande faveur.
+Quand je dis des liens si forts, je devrais dire si tendres et si
+purs; car on voit souvent des intérêts combinés produire entre des
+gens de lettres et des gens de la cour des liaisons très-constantes et
+très-durables; mais il s'agit ici d'amitié, et ce mot dit tout dans
+votre langue et dans la mienne.
+
+Voilà, mon ami, quelles sont les raisons qui m'empêchent d'aller vous
+chercher, et qui vraisemblablement me priveront toujours du plaisir de
+vous voir dans votre retraite de Provence. Il n'en fallait pas moins,
+je vous assure; car, quoique, dans votre dernière lettre, vous eussiez
+eu la barbarie de vouloir me retenir dans la capitale, toujours par
+votre manie de me voir une plus grande fortune, il est pourtant
+certain que j'aurais juré, au mois de mai dernier, de ne pas passer
+l'hiver à Paris. Les obstacles étaient de nature à pouvoir être
+vaincus, et ma fortune n'en était pas un. Vous m'avez mandé qu'il
+fallait, pour vivre agréablement en Provence, avoir trois mille livres
+de rente: au temps où vous me parliez, j'en avais quatre mille. Je
+posais la barre à ce terme, et je n'étais pas mécontent; c'est vous
+qui avez voulu que j'allasse plus loin: vous voilà satisfait, et il y
+a à parier que d'ici à six mois, vous le serez infiniment davantage.
+Il restera ensuite à satisfaire votre autre manie, que j'aie de la
+célébrité. Je ne promets pas que j'y réussisse également; mais, soit
+que cette fantaisie me prenne, soit que je garde ma répugnance pour
+cette célébrité dont vous paraissez faire trop de cas, il est sûr que,
+tranquille sur mon avenir, je travaillerai beaucoup davantage et même
+mieux, et que j'aurai plus de titres à cette célébrité, si je les
+manifeste, ce que j'ignore, car je suis bien endurci dans le péché. Je
+crois que vous seriez de mon bord, si, comme moi, vous veniez voir, de
+suite et long-temps, notre public parisien. Au surplus, alors comme
+alors: je ne suis pas d'une pièce; je suis immuable quand les choses
+ne changent pas, mais je suis mobile quand elles changent, et surtout
+quand elles changent à mon avantage.
+
+J'apprends que l'on a été très-content de notre ambassadeur à
+Marseille, et c'est pour moi une joie très-vive. J'espère qu'on le
+sera partout, et on le serait bien davantage si on connaissait
+l'habitude de ses sentimens intérieurs. C'est un de ces êtres qui ont
+contribué, par leurs vertus et leur commerce, à me réconcilier avec
+l'espèce humaine. Il faut qu'il ait prévu de grandes tribulations dans
+son ambassade, puisque la dernière lettre qu'il m'écrit finit par ces
+mots: _Ah! mon ami, quand dinerons-nous ensemble au restaurateur?_
+J'oublie de vous dire qu'il est cause que je n'ai pu répondre à votre
+avant-dernière lettre, parce que j'ai passé avec lui exactement les
+quatre derniers jours de son séjour à Paris: et c'est l'époque où
+votre lettre m'arriva.
+
+Adieu, mon ami; je vous aime et vous embrasse très-tendrement.
+J'espère que notre correspondance ne sera plus interrompue, et que la
+suite de contre-temps qui m'ont mis en arrière, n'arrivera qu'une fois
+en la vie. Donnez-moi de vos nouvelles en détail, et ne me parlez que
+de vous; je vous donne un bel exemple à cet égard. Je vous avertis que
+je me sais par cœur, et à la fin on se lasse de soi. Adieu encore.
+_Vale et ama._
+
+
+LETTRE IX.
+
+ A MADAME D'ANGIVILLIERS.
+
+Je ne vois pas une seule raison, madame, d'avoir moins de confiance en
+vos bontés cette année que la précédente; mais j'ai bien peur d'y
+avoir recours un peu tard, et je crains que vous n'ayez disposé de
+tous vos billets pour la séance publique du 25 de ce mois. Je suis
+fort curieux d'entendre la lecture de l'Éloge du chancelier de
+L'hospital; et vous êtes, madame, ma seule espérance: mais ce n'est
+pas une raison de désespérer. Je vous supplie de vouloir bien me
+mander s'il est possible que j'aie un billet de vous, afin que j'aie
+le temps de faire encore d'un autre côté quelques tentatives qui après
+tout seront probablement inutiles.
+
+Je sais que votre santé est meilleure, et que vous êtes même venue à
+la comédie; si vous aviez eu la bonté de me le faire dire, j'aurais
+profité de cette occasion pour vous faire ma cour; et cet intérêt
+aurait fait ce que n'a pu faire celui de voir une nouveauté qu'on joue
+par une si cruelle chaleur. Je ne sais si je dois me flatter d'en être
+dédommagé le jour de la saint Louis.
+
+Je vous prie, madame, de vouloir faire remettre à M. d'Angivilliers la
+lettre ci-jointe; elle contient quelques détails sur une affaire à
+laquelle vos bontés pour moi vous ont intéressée, et qui est terminée
+aussi bien qu'elle pouvait l'être.
+
+Je suis avec respect, madame, et avec tous les sentimens que vous me
+connaissez, etc.
+
+ Secrétaire des commandemens du prince de Condé,
+ en dépit de ce qu'on en veut dire.
+
+ Paris, 31 juillet.
+
+
+LETTRE X.
+
+ A L'ABBÉ MORELLET.
+
+ 20 juin 1785.
+
+Mais vraiment, monsieur, je ne sais pas pourquoi votre billet finit
+par la plaisante prière de dire du bien de votre discours. Est-ce que
+vous avez cru que je ne le lirais pas? Amitié à part, je me serais,
+pardieu! bien passé la fantaisie d'en dire le bien que j'en pense. Il
+y a de si bonnes choses qu'on voudrait les ôter d'un discours
+académique, vu le malheur dont ces sortes d'ouvrages sont menacés.
+J'ai bien peur que, dans le naufrage de l'armée de Xerxès, la
+collection de nos harangues en huit volumes ne soit ce qui coule
+d'abord à fond; il ne serait pas mal d'avoir quelques alléges ou
+barques suivant la flotte, pour sauver quelques débris. Quel parti
+vous avez tiré de ce pauvre abbé Millot! Je n'en ai jamais su tant
+tirer de son vivant, et je vous aurais demandé votre secret. Au
+surplus, vivent les morts pour être quelque chose!
+
+Je sais que nombre de gens à Versailles ont trouvé mauvais que, dans
+la réponse du marquis de Chastellux, on citât les propres termes de la
+lettre où le marquis de Lansdown vous rend un si honorable témoignage.
+Après avoir écouté ce qu'on m'a dit de noble et d'imposant sur ce beau
+texte, j'ai cru, je me trompe peut-être, mais j'ai cru que la vanité
+des places ou de l'importance locale s'affligeait de voir un simple
+homme de lettres, comme on dit, honoré d'une telle preuve d'estime par
+un grand ministre. En secret, dans une lettre bien cachetée, dans
+l'arrière-cabinet, cela peut se passer; à la bonne heure: mais en
+public! ah, monsieur l'abbé, c'est une terrible affaire! O vanité! ô
+sottise! De l'importance! Je jure Dieu que je vous causerai tôt ou
+tard de grands chagrins! Il ne tenait qu'à moi d'en jurer sur le poème
+de la Fronde; mais cela serait trop sublime: et puis d'ailleurs, on
+dirait que cela est pillé de Démosthènes. Je vous rends mille actions
+de grâces de votre traduction de Smith, et du plaisir que l'ouvrage
+m'a fait. C'est un maître livre pour vous apprendre à savoir votre
+compte; et si on me l'eût mis dans les mains à l'âge de quinze ans, je
+m'imagine que je serais dans le cas de prêter quelques centaines de
+guinées à l'auteur; et ce serait de tout mon cœur, assurément. Je ne
+vous le renvoie point encore, parce que je l'ai laissé à la campagne,
+et qu'il y a quelques chapitres bons à relire et à méditer.
+
+Adieu, monsieur l'abbé; je vous salue et vous embrasse de tout mon
+cœur.
+
+
+_P.S._ J'ai remis à M. de Vaudreuil un exemplaire de votre Discours,
+le seul que j'eusse alors; il l'a lu avant moi, et m'en a parlé de
+façon à prévenir mon jugement, si j'étais sujet à me laisser prévenir.
+Il m'a prié de vous faire tous ses remercîmens; il n'est pas de ceux
+que la publicité de la lettre de milord Lansdown scandalise. Il trouve
+très-bon, très-simple, qu'on ait des talens, du mérite, même de
+l'élévation, et qu'on soit honoré à ces titres, fût-ce publiquement,
+quand même on ne serait par hasard ni ministre, ni ambassadeur, ni
+premier commis. Il devance, de quelques années, le moment où
+l'orviétan de ces messieurs sera tout à fait éventé.
+
+
+LETTRE XI.
+
+ A M. L'ABBÉ ROMAN.
+
+Je reçois dans l'instant, mon ami, votre lettre écrite il y a près de
+quatre mois, sans que je puisse savoir la cause de ce délai. Quoi
+qu'il en soit, elle me fait un si grand plaisir, que, prêt à sortir,
+je reste pour vous répondre sur le champ, et mettre moi-même la mienne
+à la poste, afin de ne laisser, s'il est possible, aucun hasard contre
+moi. Je ne perdrai point de temps à me plaindre de ce que vous ne
+m'avez point répondu aux deux lettres que je vous ai écrites, l'une,
+il y a près de deux ans, et l'autre l'année dernière, au mois d'avril,
+juste au moment où j'ai quitté Paris, dans l'idée de n'y revenir
+jamais qu'en qualité de simple voyageur tout au plus. Je suppose que
+vous n'avez reçu aucune de ces deux lettres, et le ton de la vôtre me
+le persuade aisément. Le hasard qui fait que je ne reçois celle-ci que
+quatre mois après, doit me faire admettre très-facilement une
+supposition dont mon amitié s'accommode beaucoup mieux que de votre
+silence. En voilà assez là-dessus; les momens sont précieux depuis que
+je vous ai retrouvé. Oui, mon ami, je vous remercie de votre égoïsme,
+et je ne lui reproche que de ne s'être pas donné encore plus de
+carrière. Vous me ferez sans doute le même reproche; mais ayant tant
+de choses à vous dire, comment ne pas le mériter en partie? Jamais la
+vie d'un homme n'a été moins féconde en événemens, et jamais elle n'a
+été plus remplie, tant bien que mal. J'ai fait mille lieues sur une
+feuille de papier; voilà mon histoire depuis près de quatre ans. Je
+vous ai déjà étonné en vous parlant d'un éternel adieu dit à la ville
+de Paris, l'année dernière. Oui, mon ami, c'en était fait, et j'ai
+vécu six mois en province, à la campagne, partagé entre l'amitié, un
+jardin et une bibliothèque. C'est presque le seul temps de ma vie, que
+je compte pour quelque chose.
+
+La mort seule de la compagne de ma solitude pouvait me rappeler dans
+le désert bruyant de la capitale. Je ne finirais pas si je vous
+parlais de ce que j'ai perdu. C'est une source éternelle de souvenirs
+tendres et douloureux. Ce n'est qu'après six mois que ce qu'ils ont
+d'aimable a pris le dessus sur ce qu'ils ont de pénible et d'amer. Il
+n'y a pas deux mois que mon âme est parvenue à se soulever un peu, et
+à soulever mon corps avec elle. C'est au mois de septembre dernier que
+j'ai fait cette cruelle perte; un ami est venu m'arracher en chaise de
+poste de ce séjour charmant, devenu désormais horrible pour moi. De
+là, j'ai été replongé dans le genre de vie auquel j'étais enfin
+parvenu à me soustraire, après deux ans de soins et de prétendus
+sacrifices qui n'en étaient pas pour moi. L'amitié de M. le comte de
+Vaudreuil, qui s'était fort accrue depuis deux ans, est devenue une
+véritable tendresse, et a beaucoup contribué à soulager une partie de
+mes peines. Il m'a forcé d'accepter un logement chez lui, et a su me
+le rendre aimable. Il s'occupe essentiellement de ma fortune qui,
+depuis votre départ et avant ma retraite, a échoué trois fois: deux
+fois par des événemens imprévus, et la troisième par mon fait, c'est à
+dire, en refusant ce qui ne me convient pas, c'est à dire par ma
+faute, pour parler la langue commune, et non pas la vôtre ni la
+mienne. La fortune fera ce quelle voudra, jamais je ne lui accorderai,
+dans l'ordre des biens de l'humanité, que la quatrième ou cinquième
+place. Si elle exige la première, qu'elle aille d'un autre côté, elle
+ne manquera pas d'asile.
+
+Mon état actuel est donc celui d'un homme qui, froidement et sans
+humeur, attend un événement qu'on lui annonce comme prochain; qui n'y
+croit pas pour avoir été trop souvent trompé, et à qui des souvenirs
+pénibles ont ôté toute espèce de désirs, même ceux qui accompagnent
+l'espérance. Cette indifférence tient à la force avec laquelle je suis
+déterminé à ne plus attendre un seul jour, passé le terme convenu avec
+moi-même; à l'idée où je suis que le succès de ce qu'on désire pour
+moi n'est pas un véritable bien; qu'il y en a de plus grands, tels que
+la santé, l'indépendance absolue des hommes et de l'opinion, sous un
+beau ciel, dans un beau climat; c'est le vôtre ou le Languedoc. Le
+terme arrêté dans ma conscience, résolution que je n'ai dite encore à
+personne, et que j'exécuterai sans dire que c'est pour toujours, ce
+terme est le 10 octobre de cette année 1784.
+
+Il est certain, et croyez, mon ami, que je ne me fais pas illusion à
+moi-même; il est certain que je désire le non succès d'un événement
+prétendu heureux, dont les suites, comme nécessaires, sont de me
+rengager dans une carrière pleine de misères et de dégoûts, de me
+faire exister pour le public que je méprise presqu'autant que les gens
+de lettres, leurs cabales, leurs noirceurs, leurs vanités absurdes,
+etc.; de me faire ou manquer ou attendre une célébrité, qui, grâce au
+ton régnant dans la littérature actuelle, n'est qu'une infamie
+illustre faite pour révolter un caractère décent. Tels sont mes
+sentimens et mes idées, qui me font passer pour un être bizarre: tant
+la vanité et la sottise ont perverti toutes les âmes et tous les
+esprits. On s'étonne qu'un homme, qu'on s'obstine à regarder malgré
+lui comme n'étant pas dénué de tout talent, ne veuille pas subir la
+loi commune imposée aux gens de lettres, de ressembler à des ânes
+ruant et se mordant devant un râtelier vide, pour amuser les gens de
+l'écurie. Rien ne m'a mieux montré la misère de cette classe d'hommes,
+et en général de presque tous les hommes, que l'étonnement avec lequel
+on me voit garder, dans mon porte-feuille, les productions qui
+m'échappent involontairement, et par un besoin naturel de mon âme.
+D'un autre côté, je sens bien que, si l'on fait pour moi quelque chose
+d'essentiel, qui me mette dans le cas de vivre à Paris avec les
+commodités de la vie et de la société, il sera bien difficile de me
+soustraire à la nécessité de payer un tribut qu'alors on exigera comme
+une dette. C'est pour me dérober à cette nécessité, que je souhaite la
+non réussite des tentatives de mes amis. Alors, je suis libre; alors,
+je m'appartiens; alors, le reste de ma vie est à moi, sans que l'hydre
+à mille têtes puisse m'en ravir la moindre portion. De là l'incurie,
+la santé et l'aisance, dans un pays où les écus de trois livres valent
+six francs, et où l'on n'a que les besoins de la nature au lieu de
+ceux de la vanité et de l'opinion. Jugez, mon ami, si, avec de
+pareilles idées, je n'ai pas dû trouver plaisante la phrase de votre
+lettre, où vous me dites de vous donner quelques pages au lieu de
+livrer à l'impression. L'impression! si vous saviez des gens de
+lettres le quart de ce que j'en sais et que j'en ai vu, vous ne me
+soupçonneriez pas de songer à elle. J'en ai une si grande aversion,
+que je n'ai de repos que depuis le moment où j'ai imaginé un moyen sûr
+de lui échapper, et de faire en sorte que ce que j'écris existe, sans
+qu'il soit possible d'en faire usage, même en me dérobant tous mes
+papiers. Le moyen que j'ai inventé, m'en rend maître absolu jusqu'au
+monument et même par-delà; car je n'ai qu'à me taire: et ce que
+j'aurai écrit sera mort avec moi. Vous voyez, par ce fait, la profonde
+impression de haine et de mépris que j'ai pour les lettres,
+considérées comme métier et comme état dans le monde. Eh bien! je les
+aime plus que jamais comme culture de l'âme; et elles me prennent
+presque tous mes momens, depuis que j'ai retrouvé mes facultés, après
+la perte irréparable que j'ai faite l'été dernier: tant il est vrai
+que la nature et l'habitude sont également indomptables. Les lettres
+seront un de mes plus grands plaisirs dans ma retraite; et d'avance
+elles lui prêtent déjà des charmes. Assurément, c'est bien sans amour
+de gloire, sans manie de postérité. Accordez cela, si vous pouvez;
+mais soyez sûr que rien n'est plus vrai.
+
+Adieu, mon ami, etc.
+
+ Paris, 4 avril 1784.
+
+
+LETTRE XII
+
+ A M. DE VAUDREUIL.
+
+ 13 décembre 1788.
+
+Je vois que vous vous souvenez de la _Requête des filles sur le renvoi
+des évêques_, et que vous voudriez donner un frère ou une sœur à
+cette bagatelle dont vous êtes le parrain; mais je vous assure qu'il
+me serait impossible de faire un ouvrage plaisant sur un sujet aussi
+sérieux que celui dont il s'agit. Ce n'est pas le moment de prendre
+les crayons de Swift ou de Rabelais, lorsque nous touchons peut-être à
+des désastres; et je pense qu'un écrivain qui jetterait du ridicule
+sur tous les partis, serait lapidé à frais communs. Je ne pourrais
+donc faire qu'un ouvrage sérieux; et de quoi servirait-il? S'il n'y
+en a pas encore qui présente, sous tous les points de vue, cette
+intéressante question, il en existe un grand nombre qui, par leur
+réunion, l'éclaircissent suffisamment. En effet, de quoi s'agit-il?
+d'un procès entre vingt-quatre millions d'hommes et sept cent mille
+privilégiés[38]. J'entends dire que la haute noblesse forme des
+ligues, pousse des cris, etc: c'est ici, je crois, qu'on peut accuser
+la maladresse de la plupart des écrivains qui ont manié cette
+question. Que n'ont-ils dit aux grands privilégiés: »Vous croyez qu'on
+vous attaque personnellement, qu'on veut vous attaquer; point du tout.
+Une grande nation peut élever et voir au-dessus d'elle quelques
+familles distinguées, trois cents, quatre cents, plus ou moins; elle
+peut rendre cet hommage à d'antiques services, à d'anciens noms, à des
+souvenirs; mais, en conscience, peut-elle porter sept cent mille
+anoblis, qui, quant à l'impôt, quant à l'argent, sont aux mêmes droits
+que les Montmorency et les plus anciens chevaliers français?
+Plaignez-vous de la fatalité qui fait marcher à votre suite cette
+épouvantable cohue; mais ne brûlez pas la maison qui ne peut la loger.
+Ne sommes-nous pas accablés, anéantis, sous cette même fatalité qui
+enfin a mis en péril ce que vous appelez vos droits et vos privilèges?
+Ne voyez-vous pas qu'il faut nécessairement qu'un ordre de choses
+aussi monstrueux soit changé, ou que nous périssions tous également,
+clergé, noblesse, tiers-état?» Je suis vraiment affligé qu'on n'ait
+point dit et répété partout cette observation. Elle eût ramené les
+esprits prévenus, elle eût désarmé l'amour propre, elle eût intéressé
+l'orgueil aux succès de la raison, et peut-être eût-elle sauvé aux
+notables l'opprobre ineffaçable dont ils viennent de se couvrir à pure
+perte. Un autre avantage de cette réflexion, c'est qu'elle eût
+sur-le-champ fait apprécier le moyen terme que quelques-uns proposent
+ridiculement, celui d'appeler, pour le seul consentement à l'impôt, le
+tiers-état à l'égalité numérique, en ne l'admettant que pour un tiers
+seulement à délibérer sur les objets de législation générale. Qui
+est-ce qui me fait cette proposition? est-ce un membre de l'ancienne
+chevalerie? est-ce un secrétaire du roi, du grand collège, du petit
+collège, car tous ont le droit de parler ainsi? Je réponds à ce
+dernier.... Mais non, je ne réponds pas: vous sentez que j'aurais trop
+d'avantage. Permettre à un peuple de défendre son argent, et lui ravir
+le droit d'influer sur les lois qui doivent décider de son honneur et
+de sa vie, c'est une insulte, c'est une dérision. Non, cela ne sera
+point, cela ne saurait être, la nation ne le souffrira pas; et, si
+elle le souffre, elle mérite tous les maux dont elle est menacée.
+
+ [38] Il n'y en avait pas 100,000; mais on en croyait 700,000.
+ (_Note de l'auteur._)
+
+Mais on parle des dangers attachés à la trop grande influence du
+tiers-état; on va même jusqu'à prononcer le mot de _démocratie_. La
+démocratie! dans un pays où le peuple ne possède pas la plus petite
+portion du pouvoir exécutif! dans un pays où le plus mince suppôt de
+l'autorité ne trouve partout qu'obéissance, et même trop souvent
+abjection! où la puissance royale ne vient que de rencontrer des
+obstacles de la part des corps dont presque tous les membres sont
+nobles ou anoblis! où le luxe le plus effréné et la plus monstrueuse
+inégalité des richesses laisseront toujours d'homme à homme un trop
+grand intervalle! Quel pays plus libre que l'Angleterre? Et en est-il
+un où la supériorité du rang soit plus marquée, plus respectée,
+quoique l'inférieur n'y soit pas écrasé impunément? Que de faux
+prétextes! que d'ignorance! ou plutôt que de mauvaise foi! Pourquoi ne
+pas dire nettement, comme quelques-uns: »Je ne veux pas payer!» Je
+vous conjure de ne pas juger des autres par vous-même. Je sais que, si
+vous aviez cinq ou six cent mille livres de rente en fonds de terre,
+vous seriez le premier à vous taxer fidèlement et rigoureusement; mais
+vous vous rappelez l'offre généreuse faite par le clergé, pendant la
+première assemblée des Notables, et l'indigne réclamation qu'il a
+faite ensuite en faveur de ses immunités. Vous voyez le parlement
+feindre d'abandonner les siennes, et l'instant d'après se ménager les
+moyens de les conserver et même d'accroître son existence. Enfin, vous
+savez ce qui vient de se passer, et ce qui a si bien mis en évidence
+le projet formel de maintenir les priviléges pécuniaires. M. de Chabot
+et M. de Castries, ayant consigné, dans un Mémoire, leur abandon de
+ces priviléges, pour ne conserver que leurs droits honorifiques, n'ont
+pu trouver ni nobles, ni anoblis, qui voulussent signer après eux. Les
+gentils-hommes bretons ne nous disent-ils pas qu'il n'est pas en leur
+pouvoir de se dessaisir de leurs priviléges utiles, que c'est
+l'héritage de leurs enfans, que ces droits seraient réclamés par eux
+tôt ou tard? Et c'est ainsi qu'ils intéressent leur conscience à faire
+de l'oppression du faible le patrimoine du fort, de l'injustice la
+plus révoltante un droit sacré, enfin de la tyrannie un devoir. Je
+l'ai entendu.... Et vous voulez que j'écrive! Ha! je n'écrirais que
+pour consacrer mon mépris et mon horreur pour de pareilles maximes; je
+craindrais que le sentiment de l'humanité ne remplît mon âme trop
+profondément, et ne m'inspirât une éloquence qui enflammât les esprits
+déjà trop échauffés; je craindrais de faire du mal par l'excès de
+l'amour du bien. Je m'effraie de l'avenir; je vois mettre aux plus
+petits détails une suite et un intérêt qui m'étonnent moi-même; on
+fait des listes de ceux qui ont été pour et de ceux qui ont été contre
+le peuple; on prête, on ôte tour à tour tel ou tel propos, bon ou
+mauvais, à tel ou tel homme. Pour mon compte, j'ai nié hardiment un
+mot attribué à M. le comte d'Artois. Ce mouvement machinal chez moi, a
+été l'effet de ma reconnaissance pour les marques de bonté que vous
+m'avez attirées de sa part. On suppose que ce prince a dit à un
+notable, dont l'avis avait été favorable au peuple: _Est-ce que vous
+voulez nous enroturer?_ Je ne crois point ce mot; mais, s'il a été
+dit, le notable pouvait répondre: «Non, monseigneur; mais je veux
+anoblir les Français, en leur donnant une patrie. On ne peut anoblir
+les Bourbons; mais on peut encore les illustrer, en leur donnant pour
+sujets des citoyens; et c'est ce qui leur a toujours manqué.» C'est
+bien M. le comte d'Artois qui y est le plus intéressé: c'est bien lui
+qui peut dire, à la vue de ses enfans: _posteri, posteri, vestra res
+agitur_. C'est de cette époque que tout va dépendre. J'ose affirmer
+que, si les privilégiés pouvaient avoir le malheur de gagner leur
+procès, la nation, écrasée au dedans, serait, pour des siècles, aussi
+méprisable au dehors qu'elle est maintenant méprisée. Elle serait, à
+l'égard de ses voisins réunis, ce que le Portugal est à l'Angleterre,
+une grande ferme, où ils récolteraient, en lui faisant la loi, ses
+vins, ses moissons, ses denrées, etc. Si, au contraire, il arrive ce
+qui doit arriver, et ce qui est presque infaillible, je ne vois que
+prospérité pour la nation entière et pour ces privilégiés si aveugles,
+si ennemis d'eux-mêmes, qui n'aperçoivent pas que l'aisance du pauvre
+fait partie de l'opulence du riche; pour les premiers hommes de
+l'état, qui ne voient pas qu'il n'y a de liberté et de dignité
+particulière que sous la sauvegarde de la liberté publique et de
+l'honneur national. Eh, grand Dieu! que peuvent-ils craindre pour
+leurs dignités? Est-ce le tiers-état qui les leur enlèvera? Est-ce le
+tiers-état qui arrivera aux places de la cour, aux grands emplois?
+Craignent-ils pour leurs fortunes? N'est-ce pas un fait avéré qu'en
+Angleterre, les grandes fortunes territoriales des familles illustres
+ne datent que de la révolution de 1688? C'est le fruit du rehaussement
+dans la valeur des terres, effet de la liberté publique et d'un
+accroissement marqué dans l'industrie nationale, qui l'un et l'autre
+tournent toujours en dernière analyse au profit des propriétaires
+terriens. Je suis si convaincu de cette double influence, que, si on
+me demandait, dans la sincérité de mon cœur, à quelle classe d'hommes
+je crois plus profitable la révolution qui se prépare, je répondrais
+que cette révolution, profitable à tous, l'est à chacun dans la
+proportion de supériorité déjà existante où son rang et sa fortune
+actuels le mettent sur la grande échelle sociale. J'en excepte le
+clergé dont nous ne sommes pas en peine, ni vous, ni moi, et les
+ministres (pour le temps, quelquefois très-court, pendant lequel ils
+sont ministres); mais on ne se dégoûtera pas du métier: et puis on ne
+saurait parer à tout.
+
+Telle est ma manière de voir cette unique et inconcevable crise. J'ai
+voulu vous faire ma profession de foi, afin que, si, par hasard, nos
+opinions se trouvaient trop différentes, nous ne revinssions plus sur
+cette conversation. Nos opinions ont plus d'une fois été opposées,
+sans que d'ailleurs nos âmes aient cessé de s'entendre et de s'aimer:
+c'est le principal, ou plutôt c'est tout. Je me souviens, entr'autres,
+qu'il y a juste deux ans dans ce moment-ci, nous eûmes une discussion
+très-animée sur le parti que prenait M. de Calonne, sur son projet de
+subvention territoriale, infaillible, disiez-vous, s'il était appuyé,
+comme il l'était, de toute la puissance du roi. Je vous dis que le roi
+y échouerait; je vous dis, en propres termes, que le roi pouvait faire
+abattre la forêt la plus immense; mais qu'on ne faisait pas quatre
+cents lieues, à pied, sur des lianes, des ronces et des épines. Ce que
+l'on entreprend aujourd'hui est bien autrement difficile. Supposez (ce
+qui paraît impossible) que la nation soit vaincue aux prochains
+états-généraux; je demande ce qui arrivera en 1791, à l'époque où le
+troisième vingtième cessera d'être dû, où les impôts (depuis
+l'incompétence reconnue des parlemens) exigeront le consentement
+national. Croyez-vous que ces cinquante-cinq millions seront perçus?
+Croyez-vous même que les autres le soient exactement? Non, non; croyez
+plutôt qu'on ne réduit pas vingt-trois ou vingt-quatre millions
+d'hommes, dont le mécontentement ne se montre point sous la forme de
+révolte, mais sous celle de mauvaise volonté. Alors, que restera-t-il
+à ceux qui auront favorisé de si mauvaises mesures? Je vous supplie,
+au nom de ma tendre amitié, de ne pas prendre à cet égard une couleur
+trop marquante. Je connais le fond de votre âme; mais je sais comme on
+s'y prendra pour vous faire pencher du côté anti-populaire. Souffrez
+que j'en appelle à la noble portion de cette âme que j'aime, à votre
+sensibilité, à votre humanité généreuse. Est-il plus noble
+d'appartenir à une association d'hommes, quelque respectable qu'elle
+puisse être, qu'à une nation entière, si long-temps avilie, et qui, en
+s'élevant à la liberté, consacrera les noms de ceux qui auront fait
+des vœux pour elle, mais peut se montrer sévère, même injuste, envers
+les noms de ceux qui lui auront été défavorables? Je vous parle du
+fond de ma cellule, comme je le ferais du tombeau, comme l'ami le plus
+tendrement dévoué, qui n'a jamais aimé en vous que vous-même, étranger
+à la crainte et à l'espérance, indifférent à toutes les distinctions
+qui séparent les hommes, parce que leur coup d'œil n'est plus rien
+pour lui. J'ai cru remplir le plus noble devoir de l'amitié, en vous
+parlant avec cette franchise; puissiez-vous la prendre pour ce qu'elle
+est, c'est-à-dire, pour l'expression et la preuve du sentiment qui
+m'attache à tout ce que vous avez d'aimable et d'honnête, et à des
+vertus que je voudrais voir apprécier par d'autres, autant qu'elles le
+sont par moi-même.
+
+
+LETTRE XIII.
+
+ A M. PANCKOUKE.
+
+Je n'ai reçu, monsieur, votre billet qu'hier au matin, au moment où je
+sortais pour une affaire intéressante qui m'a empêché d'avoir
+l'honneur d'y répondre sur-le-champ.
+
+Je vous dois, d'abord, des remercîmens de la préférence que vous me
+donnez, en voulant m'associer à des gens de lettres que j'estime et
+que j'honore; mais, après mes remercîmens, je vous prie d'agréer le
+véritable regret que j'ai de ne pouvoir être leur coopérateur. La
+partie dont je serais chargé, entraîne avec soi des inconvéniens
+auxquels ils ne sont pas exposés. Je vous avoue franchement que je ne
+sais pas le moyen de traiter trois fois par mois avec l'amour propre
+des auteurs, acteurs et actrices des trois théâtres de Paris, et
+surtout de la comédie française. Serais-je un critique juste et
+sévère? me voilà l'ennemi de tous les mauvais auteurs; et, malgré leur
+petit nombre, ils ne laissent pas d'être très-dangereux. Prendrai-je
+le parti de la grande indulgence? je déshonore, je décrédite mon
+jugement; et, ce qui n'est pas indifférent pour vous, le nombre des
+souscripteurs diminuera, car le public veut de la malignité. Il faut
+que l'article des spectacles soit attendu, qu'il inspire de la
+curiosité, de la crainte, de l'espérance, en un mot, qu'il remue les
+passions, comme les ouvrages de théâtre dont il rend compte. Faut-il
+tout vous dire, monsieur? gardez-moi le secret: un journal sans malice
+est un vaisseau de guerre démâté, à qui les corsaires même refusent le
+salut.
+
+On peut insister et prétendre qu'il est possible d'accorder la plus
+exacte politesse avec une critique sévère. Outre que je crois cet
+accord très-difficile, l'amour propre des auteurs sait-il, dans ses
+chagrins, vous tenir compte de vos ménagemens? On injurie, on insulte,
+on calomnie le critique; et, en pareil cas, qui peut répondre de soi?
+Le sentiment de l'injustice irrite; le caractère s'aigrit; on devient
+injuste, absurde soi-même; et on finit par tomber dans un décri, dans
+un avilissement, qui équivaut à une flétrissure publique et à une
+véritable diffamation. Nous en avons des exemples déplorables dans la
+personne de M. Fréron et de M. de Laharpe qui n'étaient point sans
+talens, l'un et l'autre, à beaucoup près. Qui sait même s'ils
+n'étaient pas nés honnêtes? En vérité, cette destinée fait frémir. Il
+n'en faut pas courir les risques: il ne faut pas tenter Dieu.
+
+Telles sont mes raisons, monsieur; et en supposant, ce qui serait
+peut-être en moi trop d'amour propre, qu'elles ne vous satisfissent
+point comme propriétaire du privilège du _Mercure_, je suis bien sûr
+que vous les approuverez comme homme, et comme honnête homme.
+
+
+LETTRE XIV.
+
+ A MADAME AGASSE.
+
+Voici le moment où je commence à soulever mon âme, après le coup qui
+vient de l'accabler. C'est ce qui m'a empêché, mon aimable amie, de
+répondre à votre lettre. Un autre sentiment m'a empêché de courir à
+vous. J'ai craint, je l'avoûrai, j'ai craint votre présence autant que
+je la désire; j'ai craint d'être suffoqué en voyant, dans ces premiers
+jours, la personne que mon amie aimait le plus, et dont nous parlions
+le plus souvent. Le cœur sait ce qu'il lui faut. C'est de vous que
+j'ai besoin maintenant: j'irai vous voir au premier jour, mais le
+matin, vers les dix heures. Je ne réponds pas du premier moment; mais
+je ne suffoquerai point, parce que mon cœur peut s'épancher auprès de
+vous. Mais quand je songe que ce même jour, et sans doute à cette même
+heure où je serai chez vous, elle vous verrait aussi.... Je m'arrête,
+et ne puis plus écrire; les larmes coulent; et c'est, depuis qu'elle
+n'est plus, le moment le moins malheureux.
+
+
+LETTRE XV.
+
+ A LA MÊME.
+
+ Paris, juillet 1789.
+
+La veille du jour où j'ai reçu votre lettre, madame, j'avais vu M.
+Marmontel, et lui avais parlé de celle qu'il avait reçue de vous, avec
+les pièces justificatives attestant l'acte de vertu auquel vous vous
+intéressez. J'ai pris la liberté d'y joindre un petit mot de reproche
+sur son défaut de galanterie. Sa réponse m'a prouvé que si, en
+devenant vieux, on est exposé à devenir paresseux, ou moins galant, on
+peut du moins continuer à se tenir en règle, et à mettre ses papiers
+en ordre. Il m'a montré votre paquet, bien étiqueté, entre ceux de vos
+rivales; et il m'a dit que sa coutume était de répondre après la
+décision de l'académie. Je m'imagine, madame, qu'il ne manquera pas à
+ce devoir; mais, en tous cas, je me ferai, à cet égard, le suppléant
+de M. Marmontel, et je deviendrai, pour vous, le secrétaire de notre
+secrétaire.
+
+Vous ne me paraissez pas bien appitoyée sur le décès de notre ami, feu
+le despotisme; et vous savez que cette mort m'a très-peu surpris.
+C'est avec bien du plaisir que je reçois de votre main mon brevet de
+prophète. Il vaut mieux que celui de sorcier, qui m'a été expédié par
+plusieurs de mes amis. Mais les femmes sont toujours plus polies,
+plus aimables que les hommes. Au reste, comme on ne scie plus les
+prophètes, et qu'on ne brûle plus les sorciers, je jouis, en toute
+sûreté, des honneurs de ma prévoyance. Mais, en vérité, il ne fallait
+qu'approcher du colosse pour s'apercevoir qu'il était creux et pourri,
+vernissé en dehors et vermoulu en dedans. Sa chute, pour avoir été
+trop soudaine, nous mettra dans l'embarras quelque temps: mais nous
+nous en tirerons.
+
+Je voulais, ces derniers jours, aller causer avec vous, et récapituler
+les trente ans que nous venons de vivre, en trois semaines. Mais la
+chaleur accablante d'hier et d'aujourd'hui m'a retenu chez moi. J'irai
+me dédommager quand le thermomètre sera descendu de quelques degrés.
+Il y en a un qui ne descendra pas, c'est celui de l'amitié que je vous
+ai vouée, l'an cinquantième du règne de Claude-Louis XV. C'est une
+fort bonne raison de ne pas douter de mon tendre et respectueux
+attachement sous son successeur.
+
+
+_P. S._ Voulez-vous bien vous charger de tous complimens pour M....,
+et le prier de rendre le _Mercure_ un peu plus républicain: il n'y a
+plus que cela qui prenne. _Item_, que la _Gazette de France_ soit
+aussi haussée de plusieurs crans, dans la proportion respectueuse où
+elle doit être à l'égard du _Mercure_. Ajoutez, je vous demande en
+grâce, qu'à ce prix je lui pardonne la pudeur qui a voulu me faire
+des bayonnettes, auxquelles il avait une foi trop peu philosophique.
+
+ Mercr.... Paris, P. R. no 18.
+
+
+LETTRE XVI.
+
+ A LA MÊME.
+
+ Paris, 1789.
+
+Je suis mal avec moi-même, mon aimable amie; et j'ai besoin d'espérer
+que je ne suis pas aussi mal avec vous. Pour commencer par ce qui me
+peine le plus, c'est que je ne puis dîner avec vous, ni même vous voir
+aujourd'hui. Je suis forcé d'assister au dîner de notre société des
+trente-six, où je veux présenter deux de mes amis, pour notre grand
+club, avant qu'il soit formé et que le scrutin soit établi. Je les
+désobligerais grossièrement et les exposerais à n'être pas reçus; et
+de plus je déplais beaucoup à la société déjà établie, pour n'y avoir
+pas dîné depuis plusieurs vendredis, jour qui, n'étant pas académique,
+a été demandé en ma faveur par quelques amis particuliers: mais ce
+n'est pas cette dernière raison qui me prive de vous voir aujourd'hui,
+voilà pourquoi je n'ai pas tant d'humeur contre elle. Au surplus, je
+ferais mieux de garder tout à fait ma chambre; car, sans être malade,
+je suis excédé, anéanti, et j'ai grand besoin de repos. Voilà près de
+huit jours qu'il m'a été impossible de me délivrer d'une fantaisie de
+poète, vraiment poétique, au moins par son acharnement. Le jour, la
+nuit, le repas même, tout s'en est ressenti: je ne croyais pas être si
+jeune. Rien, absolument rien, n'a pu faire lâcher prise à cette lubie.
+C'est être mordu d'un chien enragé. Le chien n'était pas gros, mais
+c'est un chien-loup, ou plutôt un chien-lion, un mélange d'horrible et
+de ridicule, de raison et de folie; mais où la raison ordonnait à la
+folie de paraître dominante. J'irai vous faire ma cour un de ces
+matins, et vous présenter à votre lever mon redoutable petit bichon.
+J'espère que, malgré ses dents, et non pas malgré lui, il pourra vous
+amuser. Je ne me servirais pas de lui pour faire ma paix avec vous;
+car je ne la ferais jamais avec moi-même, si je n'avais pas, à vingt
+reprises, écarté, repoussé, cette persévérante folie, souveraine
+maîtresse de mon imagination. Si je vous en demandais pardon, ce
+serait vous demander pardon d'avoir eu quelques accès de fièvre.
+Fièvre, soit: la comparaison est juste; et il ne me fallait rien moins
+qu'une maladie pour m'empêcher de vous envoyer bien vite ce que je
+vous ai promis.
+
+Il est vrai de dire que je me suis bien mis quatre à cinq fois au
+livre de M. de Saint-Pierre, dont j'avais mille choses à dire, toutes
+préparées dans ma tête; et il n'est pas moins vrai que je n'ai pu les
+retrouver, que rien ne venait; mais à la place accouraient les idées
+dont j'étais rempli: la folie était reine dans la maison. Qu'y faire?
+Céder pour redevenir le maître. La voilà chassée, tout à fait chassée;
+et dès demain je me remets à la sagesse, c'est-à-dire, à ce qui peut
+vous faire plaisir. Je vous l'enverrai tout de suite, ce qui est bien
+généreux; car je ne prétends pas différer le plaisir de prendre une
+tasse de chocolat auprès de votre chevet.
+
+Adieu, mon aimable amie; vous connaissez mon respect et mon tendre
+attachement. Vous chargez-vous de tous mes complimens et de tous mes
+regrets auprès de M......?
+
+
+LETTRE XVII. A LA MÊME.
+
+ Paris, 15 juillet 1790.
+
+Bon Dieu! que j'admire votre courage, et que j'aime votre bonté! Que
+je vous ai désirée à la place où j'étais, en face de l'autel; et tout
+auprès, un asile contre les averses! Je sais où vous étiez, et vous
+étiez bien mal. Dans ce moment, je vous aurais presque grondée; mais
+je vous aurais aimée davantage, s'il est possible. Comme il n'y aura
+plus de fédération, j'espère que vous vous ménagerez, que vous
+soignerez ce mieux qui (dieu merci) est arrivé bien vite, dont j'irai
+voir les progrès au plutôt, peut-être aujourd'hui même, et dont je
+vous remercie.
+
+J'aime bien encore votre nouvelle profession de foi: nous sommes
+inébranlables dans notre religion. J'entends crier à mes oreilles,
+tandis que je vous écris: _Suppression de toutes les pensions de
+France_; et je dis: «Supprime tout ce que tu voudras, je ne changerai
+ni de maximes, ni de sentimens. Les hommes marchaient sur leur tête,
+et ils marchent sur les pieds; je suis content: ils auront toujours
+des défauts, des vices même; mais ils n'auront que ceux de leur
+nature, et non les difformités monstrueuses qui composaient un
+gouvernement monstrueux.»
+
+Adieu, mon aimable amie; conservez-vous pour vos amis. Faisons durer
+tout ce qui est bon de l'ancien temps qui était si mauvais.
+
+
+LETTRE XVIII.
+
+ RÉPONSE A UN ANONYME.
+
+ Paris, Ier décembre 1791.
+
+Il est aussi rare, monsieur, de répondre à une lettre anonyme, que
+difficile de mettre l'adresse sur la réponse. Je réponds néanmoins à
+votre lettre, parce qu'elle exprime quelques sentimens d'un ordre que
+j'ai toujours respecté, et que je respecterai toujours. Je me croirais
+dur envers vous, si je ne vous pardonnais, dans votre malheur, d'être
+injuste envers moi.
+
+Il n'y a pas tant de contradiction que vous le pensez, entre le
+passage (cité dans le Mercure) d'une lettre de M. Chabanon, et _la
+douleur profonde, même accablante_, dont on l'a vu pénétré, à
+l'affreuse nouvelle des désastres de Saint-Domingue. Eh! pouvait-il ne
+pas l'être, dans le malheur de sa famille qu'il chérit, de plusieurs
+de ses amis dignes de son attachement, d'un grand nombre de ses
+concitoyens, colons, connus par leur humanité envers leurs esclaves,
+enfin de sa patrie commune, la métropole sur laquelle définitivement
+retombera une partie de ces calamités? Le lien qui accorde des
+sentimens qui vous paraissent opposés, est le secret des âmes telles
+que la sienne. Par malheur, le nombre n'en est pas grand; et pour le
+rendre, ce lien, visible à tous les yeux, il eût fallut transcrire,
+non quelques lignes d'un passage isolé, mais la lettre même qui
+méritait d'être imprimée tout entière. Répétez-moi qu'il a pleuré,
+abondamment pleuré, qu'il est encore plongé dans la plus amère
+affliction, ce n'est pas moi que vous étonnerez. M. Chabanon n'est pas
+de ceux dont on accuse la dureté envers autrui, par celle dont ils
+sont pour eux-mêmes; et je n'ai jamais connu d'homme qui, en se
+séparant de soi, conservât pour les autres une sensibilité si vive, si
+prompte et pourtant si durable. Je pense donc comme vous, monsieur,
+qu'il n'y a personne, sans exception, qui soit plus touché que lui des
+malheurs récens, dont gémissent tous les amis de l'humanité. Mais je
+crois sa douleur d'un caractère très-différent que celui que vous
+supposez. J'en dis peut-être trop pour vous, monsieur, si vous ne le
+connaissez pas; mais pour ceux qui le connaissent comme moi, je n'en
+dis pas assez.
+
+Je serai court sur l'article de votre lettre qui m'est personnel. Je
+me crois dispensé de vous prendre pour juge de mes principes sur la
+révolution, fussiez-vous ou eussiez-vous été législateur; ils tiennent
+à un genre de sentimens qui paraissent vous être peu connus, et à des
+idées qui probablement ne vous sont pas assez familières pour ne pas
+vous sembler un peu chimériques. Mais, en me renfermant dans le
+matériel des faits, trouvez bon que je vous demande si, dans l'énoncé
+le plus libre de mes opinions, je n'ai pas constamment respecté les
+personnes, déféré à tous les souvenirs; et si, dans le cas où nul ne
+s'offenserait d'une générosité honnête, il existe un seul individu qui
+pût légitimement se plaindre de moi. Voilà sur quoi vous pourriez
+prononcer, en supposant qu'il vous fût possible d'être juste. Si cette
+condition vous paraît dure, supposez ce qui vous sera plus facile, que
+je ne vous aie rien demandé du tout.
+
+
+LETTRE XIX.
+
+ Paris, 17 janvier 1792.
+
+Je n'ai pas répondu, mon ami, à votre dernière lettre, 1º parce que je
+l'ai pas pu; 2º parce que je savais que, sous trois jours, les
+journaux se chargeraient de répondre à l'un de ses articles
+principaux, celui qui nous occupait alors, les rassemblemens des
+réfugiés brabançons à Lille, Douay, etc. Il y a des siècles depuis ce
+moment, et tout est bien changé. Je vis avec des personnes (et ce ne
+sont pas celles que vous connaissez), qui se trouvent, par une
+position bizarrement favorable, très au fait des affaires des
+Pays-Bas. Toujours est-il vrai que, depuis un mois, ils m'annoncent,
+quatre jours à l'avance, ce qui se trouve vérifié par l'événement. Ces
+gens-là soutiennent que Léopold craint une guerre avec nous, plus que
+les badauds de Paris ne la craignaient il y a deux ans. Ils prédisent
+que sa réponse du 10 février prochain sera telle que nous la pourrions
+désirer, dans le système le plus pacifique; et je conçois que les
+mouvemens déjà sensibles dans plusieurs de ses états, et entr'autres
+dans la Styrie, sont bien capables de l'inquiéter. Mais supposons
+qu'il veuille agir hostilement dans deux mois, que ferons-nous si,
+d'ici à ce temps, il parle en allié et en bon voisin? Lui
+déclarerons-nous la guerre? Entrerons-nous dans le Brabant, comme un
+certain parti nous en sollicite? C'est ce qui paraît impossible; et,
+dans la supposition même où il lieroit sa partie avec les princes
+allemands, pour nous faire au printemps prochain une guerre qu'il
+rendra sûrement une guerre d'empire, comment forcerons-nous notre
+pouvoir exécutif, maître des combinaisons militaires, à marcher en
+Brabant, plutôt qu'à Liége, à Trèves, etc.? On rit de pitié, lorsqu'on
+voit, après deux ans et demi de révolution, le parti patriote n'ayant
+pas eu le crédit de chasser un commis de la guerre, M. Bessière, par
+exemple, et des commis des affaires étrangères, tels que Henin et
+Renneval. Contraindra-t-il le roi à agir sérieusement contre son
+beau-frère, avec qui se sont concertés des arrangemens déjoués par le
+hasard plus que par la politique? C'est ce qui ne pourrait arriver
+qu'après une crise qui compliquerait encore notre position, et la
+rendrait peut-être encore plus embarrassante. Mon idée est toujours
+que tout ceci est un problème sans solution, un drame brouillé et
+confus, dont le dénoûment tombera d'en haut comme celui des pièces
+d'Euripide. Ce que je sais seulement, c'est que le mouvement général
+entravera tous les mouvemens partiels et contradictoires dont on
+cherche à le retarder.
+
+N'avez-vous pas bien ri du patriotisme qui, dans la séance du 15 de ce
+mois, a saisi nos ministres et les huissiers? J'ai surtout été ravi
+de l'enthousiasme de M. de Lessart, quoique celui de M. du Port ait
+bien son mérite, M. du Port qui, disait la surveille: «Tout ceci ne
+peut pas aller; et la constitution ne marchera jamais sans une chambre
+haute.»
+
+La plupart de nos députés, quelques meneurs et quelques intrigans,
+voient que M. de Lessart tire à sa fin: et c'est même l'opinion
+générale. Ce n'est pas la mienne; et j'ai de fortes raisons de croire
+qu'il sera très-difficile de le déraciner. Peut-être en savez-vous
+autant que moi, si vous n'en savez pas plus. Quoi qu'il en soit, je
+dis, à qui veut l'entendre, que je ne compterai sur la sincérité des
+Tuileries, que lorsque vous aurez ce ministère-là. Je m'aperçois que
+je ne réussis pas également auprès de tout le monde, en parlant ainsi;
+cet arrangement n'est pas celui qui convient à certaines gens que vous
+savez, mais c'est ce qui m'importe peu. Croirez-vous qu'il y a eu une
+plate intrigue pour y placer S. L.......? L'ancien régime n'était pas
+plus impudent. S. L........ aux affaires étrangères! lui qui ne sait
+pas plus la géographie que M. de Lessart! Vous jugez bien qu'on
+croyait le gouverner, jusqu'au moment où l'année 1793 ouvrirait la
+porte aux nobles de la minorité, les seuls hommes vraiment faits pour
+les places. Il est bien heureux, pour les auteurs de cette plate
+intrigue, d'avoir été sifflés avant le levé de la toile; ils en
+auraient été les dupes. Il les eût joués tous et probablement foulés
+aux pieds. Qu'eût fait S. L...? Il ne manque pas d'esprit. Il a cette
+activité que donne à un ambitieux l'habitude du travail dans les
+emplois subalternes. Il eût pris la géographie de Busching, de bonnes
+cartes, eût parcouru les cartons et les porte-feuilles des affaires
+étrangères, se serait bourré la cervelle de tout ce qui pouvait y
+entrer en quinze jours, leur eût dit qu'il en savait plus qu'eux en
+politique, et leur eût du moins prouvé qu'en intrigue et en audace il
+était leur maître à tous. Voilà l'homme; et tel est le caractère qu'il
+a montré depuis qu'il est en place. Vous savez qu'ils veulent M.
+Dietrich. Je sais que c'est un bon citoyen, et un homme de mérite;
+mais j'ignore s'il a d'ailleurs toutes les connaissances requises.
+
+Adieu, mon cher ami; je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur.
+Vos fanatiques vous donnent bien du tracas dans votre département.
+Mais le dégoût que m'inspirent ici les intrigans et les fripons
+ci-devant honnêtes, remplit l'âme d'un sentiment plus mélancolique.
+
+L'hommage de l'amitié à votre peureuse amie.
+
+
+LETTRE XX.
+
+ Paris, 12 août 1792.
+
+Je continue, mon ami, de me bien porter; mais je ne néglige point mon
+régime. J'ai fait, ce matin, le tour de la statue renversée de Louis
+XV, de Louis XIV, à la place Vendôme, à la place des Victoires.
+C'était mon jour de visite aux rois détrônés; et les médecins
+philosophes disent que c'est un exercice très-salutaire. Vous serez
+sûrement de leur avis. En tous cas, j'ai pris ça sur moi.
+
+De la place Louis XV, j'ai poussé jusqu'au château des Tuileries.
+C'est un spectacle dont on ne se fait pas l'idée. Le peuple
+remplissait le jardin, comme il eût fait celui du Prato à Vienne, ou
+ceux de Postdam. La foule inondait les appartemens teints du sang de
+ses frères et de ses amis, et percés de coups de canon renvoyés en
+réponse à ceux qui les avaient massacrés la surveille. Les
+conversations étaient analogues à ces tristes objets. A la vérité, je
+n'ai pas entendu prononcer le nom du roi ni celui de la reine; mais,
+en revanche, on y parla beaucoup de Charles IX et de Catherine de
+Médicis. Une vieille femme y racontait plusieurs traits de l'histoire
+de France. Un homme en haillons citait l'anecdote de la jatte et des
+gants de la duchesse de Marlborough, comme ayant été la cause d'une
+guerre: il se trompait; elle fit faire une campagne de moins. Mais je
+me suis bien gardé de rétablir le texte; j'aurais été pris pour un
+aristocrate: d'ailleurs, la méprise était si légère, et l'intention du
+conteur était si bonne.
+
+Voulez-vous savoir de combien de siècles l'opinion a cheminé depuis
+deux mois? Rappelez-vous le symptôme que je vous citais de la passion
+française pour la royauté, ce que je vous prouvais par la facilité
+avec laquelle les danseurs jacobins, sous mes fenêtres, passaient de
+l'air _ça ira_ à l'air _vive Henri_ IV! Eh bien! cet air est proscrit;
+et, au moment où je vous parle, la statue de ce roi est par terre:
+rien ne m'a plus étonné dans ma vie. Je ne vous dirai plus que ceux
+qui voudraient la république, trouveraient sur leur chemin la
+_Henriade_ et le _Lodoïx_ de l'université. Non, cela n'est plus à
+craindre; et je suis sûr même que le _Versalicas arces_ de nos poèmes
+latins modernes ne protégera pas Versailles. Il ne fallait rien moins
+que la cour actuelle pour opérer ce miracle; mais enfin, elle l'a
+fait: gloire lui soit rendue! Je n'ai plus le moindre doute à cet
+égard, depuis que j'ai entendu les discours très-peu badauds des
+Parisiens autour des statues royales qui ont eu ce matin ma visite.
+Pour moi, le peu de badauderie qui me reste, m'a engagé à lire
+quelques mots écrits sous un pied du cheval de Louis XV. Que
+croiriez-vous que j'y ai trouvé? le nom de Girardon, qui avait caché
+là son immortalité. Cela ne vous paraît-il pas l'emblème de la
+protection intéressée, accordée aux beaux-arts par un despote
+orgueilleux, et en même temps de la modeste bêtise d'un artiste, homme
+de génie, qui se croit honoré de travailler à la gloire d'un tyran?
+Plus j'étudie l'homme, plus je vois que je n'y vois rien. Au reste, il
+serait plaisant que Girardon se fût dit en lui-même: «La gloire de ce
+roi ne durera pas, sa statue sera renversée par la postérité indignée
+de son despotisme; et son cheval, en levant le pied, parlera de ma
+gloire aux regardans.» Cet artiste-là aurait eu une philosophie qu'on
+pourrait souhaiter aux Racine et aux Boileau.
+
+A propos de roi, on m'a dit qu'on parlait de vous pour l'éducation du
+prince royal. J'y trouve une difficulté. Comment saurez-vous quel
+métier il faut faire apprendre à votre élève, en cas que les Français
+ressemblent aux Parisiens? Prenez-y garde: _cette difficulté vaut bien
+qu'on la propose_.
+
+Vous êtes sûrement bien aise que Grouvelle soit secrétaire du conseil,
+et par conséquent qu'un mauvais génie ne l'ait pas placé, il y a sept
+ou huit jours, comme le bruit en avait couru. Il trouvera ce métier
+bien doux, auprès de celui de président de section, qu'il a fait
+pendant la terrible nuit d'avant hier. Un président de section était,
+en ce moment, un composé de commissaire de quartier, arbitre, juge de
+paix, lieutenant-criminel, et un peu fossoyeur, vu que les cadavres
+étaient là qui attendaient ses ordres, comme il arrive quand le
+pouvoir exécutif force la souveraineté à recourir au pouvoir
+révolutionnaire. Je suis bien aise aussi que Lebrun soit aux affaires
+étrangères, quoique je n'aie jamais pu, pendant deux mois, obtenir de
+lui une épreuve de la _Gazette de France_, tandis qu'il la faisait
+sous mon nom. Je n'ai pas de rancune.
+
+Adieu, mon cher ami; je vous aime et vous embrasse très-tendrement:
+vous voyez que, sans être gai, je ne suis pas précisément triste. Ce
+n'est pas que le calme soit rétabli, et que le peuple n'ait, encore
+cette nuit, pourchassé les aristocrates, entr'autres les journalistes
+de leur bord. Mais il faut savoir prendre son parti sur les
+contre-temps de cette espèce. C'est ce qui doit arriver chez un peuple
+neuf, qui, pendant trois années, a parlé sans cesse de sa sublime
+constitution, mais qui va la détruire, et dans le vrai, n'a su
+organiser encore que l'insurrection. C'est peu de chose, il est vrai;
+mais cela vaut mieux que rien.
+
+Adieu, encore une fois; je vous espère sous huitaine, ainsi que notre
+cher malade. Je ne vous ai point parlé de lui, parce que je vais lui
+écrire.
+
+
+LETTRE XXI.
+
+ A LA CITOYENNE......
+
+ 15 Frimaire an II de la République.
+
+C'est un besoin pour moi, mon aimable amie, de vous écrire; et je
+suppose qu'en ce moment-ci vous êtes disposée à faire grâce aux
+défauts de mon écriture. Je ne croyais pas, lorsque vous déchiriez
+votre linge pour mes blessures et pour m'envoyer de la charpie, que je
+pourrais sitôt tracer de ma main les remercîmens que je vous ai
+adressés du fond de mon cœur. Ils seront courts cette fois-ci, mais
+ils n'en seront pas moins vifs: appliquez-leur ce qu'on dit des
+prières, ce qui n'empêche pas d'en faire quelquefois de longues qui
+valent bien leur prix.
+
+On me flatte d'obtenir bientôt ma liberté. Je suis difficile en
+espérance; mais je ne veux pas avoir pour moi-même la cruauté de
+repousser celle-ci. Je serais pourtant plus voisin de vous au
+Luxembourg: mais vous ne me souhaitez pas d'être votre voisin à ce
+prix.
+
+Adieu, mon aimable amie. Respect et tendresse; et sensibilité à vos
+peines que je sais.
+
+
+LETTRE XXII.
+
+ AU CITOYEN LAVEAU,
+ RÉDACTEUR DU JOURNAL DE LA MONTAGNE.
+
+ Paris, le 8 septembre 1793, l'an II de
+ la République une et indivisible.
+
+L'impartialité que vous avez montrée, citoyen, en rendant compte de la
+dénonciation de Tobiezen-Duby, contre plusieurs citoyens attachés à la
+bibliothèque nationale, et en insérant le lendemain dans votre journal
+la note du dénonciateur, me laisse lieu d'espérer aussi que vous
+voudrez bien y donner une place à ma lettre.
+
+Un journaliste plus dur que vous a trouvé qu'une lettre flagorneuse de
+Tobiezen-Duby à la citoyenne Roland n'était pas pour moi une
+justification suffisante: et cela est vrai; mais avant que je connusse
+les chefs d'accusation, de quoi voulait-on que je me justifiasse? et
+n'était-il pas naturel de faire connaître d'abord l'accusateur et ses
+motifs? C'est à quoi paraissait propre la lettre de Tobiezen-Duby à la
+citoyenne Roland; et je vous prie d'en rendre juges, par l'impression,
+les républicains auxquels il croit pouvoir en appeler. Le créateur de
+la formule: _au ministre Roland, respect_, qui se trouve à la tête des
+lettres du désintéressé M. Tobiezen-Duby, déposées au ministère de
+l'intérieur, ne devrait pas se donner pour un républicain de la
+première force; et je doute que le comité épuratoire des jacobins
+s'accommode de cette formule.
+
+Je devais donc d'abord me borner à faire connaître mon dénonciateur,
+quand je me suis vu accusé d'aristocratie. Chamfort aristocrate! Tous
+ceux qui me connaissent en ont ri, et beaucoup trop ri, selon moi; car
+j'étais aux Madelonettes. Aristocrate! celui chez qui l'amour de
+l'égalité a été constamment une passion dominante, un instinct inné,
+indomptable et machinal! celui qui a mis au théâtre, il y a plus de
+vingt ans, la pièce du _Marchand de Smyrne_, qu'on joue encore
+fréquemment, et dans laquelle les nobles et aristocrates de toute robe
+sont mis en vente au rabais, et finalement donnés pour rien! celui qui
+a publié contre les académies un discours, lequel a devancé de deux
+ans leur destruction depuis peu prononcée; enfin, plusieurs autres
+écrits où respire cet amour de l'égalité, sans laquelle la liberté
+politique n'est qu'une illusion, une chimère. Voilà l'aristocrate de
+la façon de M. Tobiezen-Duby.
+
+Il a mis enfin au jour ses chefs d'accusation, ce M. Duby. C'est un
+tissu de calomnies atroces, de mensonges dénués même de vraisemblance.
+Croira-t-on qu'il pousse l'aveuglement de la haine jusqu'à se
+permettre d'articuler un fait, dont la fausseté peut se démontrer
+sur-le-champ par une preuve sans réplique, une preuve matérielle?
+
+Après avoir dit que je vais rarement aux assemblées de section (ce qui
+est malheureusement vrai, par l'effet de mon état maladif,
+suffocations, étouffemens, dans les assemblées nombreuses), M. Duby
+ajoute que je n'ai pourtant pas manqué de m'y trouver à la nomination
+d'un commandant général, _pour donner ma voix à Raffet_.
+
+J'affirme que le fait est faux. J'ignore si l'on conserve ou non les
+listes des votans: mais si on les conserve, je défie qu'on y trouve
+mon nom; si on ne les conserve pas, je défie quelqu'homme que ce soit
+de dire qu'il m'a vu ce jour là à la section.
+
+Ce n'est point ici le lieu, citoyen, de confondre M. Duby sur d'autres
+inculpations plus graves, et si odieuses que je me réserve contre lui
+tous les moyens de droit.
+
+Finissons, et disons le vrai mot. Il faut une place à M. Duby,
+quoiqu'il vous dise le contraire dans sa note. Je résigne la mienne
+dès ce moment, dût-elle lui être donnée; mais elle ne le sera pas, et
+il aura calomnié pour le compte d'autrui: c'est un malheur.
+
+Salut et fraternité.
+
+
+LETTRE XXIII.
+
+ A SES CONCITOYENS,
+ EN RÉPONSE AUX CALOMNIES DE TOBIEZEN-DUBY.
+
+Je suis l'objet des calomnies atroces de Tobiezen-Duby.
+
+Quel est le citoyen qu'il ose accuser d'aristocratie? c'est un homme
+chez qui l'amour de la liberté et de l'égalité a été la passion de sa
+vie entière; connu dès long-temps par sa haine pour la noblesse, haine
+qu'on représentait alors comme une manie blâmable par son excès; qui,
+dans une comédie (_le Marchand de Smyrne_) faite il y a plus de vingt
+ans, et encore fréquemment jouée sans aucun changement, a mis les
+nobles sur la scène, les a fait vendre _au rabais_, et finalement
+_donner pour rien_.
+
+C'est un homme à qui cette prétendue manie contre la noblesse a dicté
+les morceaux les plus vigoureux, insérés dans le livre sur l'_ordre_
+américain de _Cincinnatus_, ouvrage publié en 1786, et qui porta les
+plus rudes coups à l'aristocratie française, dans l'opinion publique.
+
+Ce même Chamfort n'a cessé depuis d'envoyer à divers journaux
+patriotes, sans se nommer, sans chercher d'éclat, tout ce qu'il a cru
+utile à la chose publique: aussi, la cour et l'aristocratie, qui ne
+l'ignoraient pas, n'ont-elles cessé de le faire déchirer dans leurs
+journaux; et son nom s'est trouvé, comme de raison, sur toutes les
+listes de proscription de la cour et de l'aristocratie.
+
+Certes, ni la cour, ni l'aristocratie n'avaient tort; et si quelque
+hazard particulier faisait ouvrir certains porte-feuilles où se
+trouvent plusieurs de mes lettres, écrites _dans toutes les époques de
+la révolution_, on y verrait que mes principes républicains étaient
+bien antérieurs à la république.
+
+Voilà ce qui est connu de tous ceux qui me connaissent.
+
+Veut-on savoir maintenant quel est Tobiezen-Duby? son
+patriotisme?..... mais ce serait une dérision que d'en parler.
+Lui-même, dans sa lettre à la citoyenne Roland, où il demande une
+place, lui-même date ce patriotisme du 7 juillet 1792: et cette date
+est un peu trop récente. Il faut bien qu'il reconnaisse que ce titre
+est assez faible, puisqu'il s'appuie des droits que lui donne à cette
+place un ouvrage de son père _sur les monnaies des barons et des
+prélats de France_; puissante recommandation, en effet, pour un
+patriote de sa trempe; aussi s'est-il porté pour continuateur de cette
+sottise aristocratique, publiée par lui en 1790, appelée par lui, en
+1792, ouvrage _national_. Remarquez bien les dates.
+
+Laissons donc là le patriotisme de Tobiezen-Duby; et ne parlons plus
+que de Tobiezen-Duby lui-même: c'est bien assez.
+
+Mais ne l'imitons pas dans ses divagations. Je ne me permettrai de
+citer contre lui que des faits appuyés de pièces justificatives.
+
+Vous tous, vrais jacobins, qui, faute de le connaître, l'avez admis
+parmi vous, l'avez placé dans votre comité de correspondance, l'avez
+chargé d'en faire les extraits et de les lire à votre tribune; vous
+tous, hommes droits et purs, qui voulez que les dénonciations soient
+un moyen de châtiment ou de répression contre les aristocrates et les
+traîtres, mais qui ne voulez pas qu'elles soient, dans les mains des
+intrigans, une arme contre les républicains, venez à la bibliothèque
+nationale, vous y verrez les preuves de ce que j'avance.
+
+Vous verrez ce prétendu républicain qui donne le nom servile de
+_patron_ à l'un de ses collègues, lequel lui avait rendu quelques
+services, par une surprise dont bientôt s'est repenti le _patron_ trop
+facile.
+
+Vous verrez le créateur de la formule: _au ministre Roland, respect_,
+vous le verrez protégé par Le Noir, dont il vante la _sensibilité
+d'âme_, auquel il voue _une reconnaissance éternelle_.
+
+Placé auprès de Joly, garde des estampes, Tobiezen-Duby écrit à Le
+Noir: _M. Joly est l'homme de la bibliothèque pour lequel j'ai le plus
+de respect, d'égards et d'estime_; hommage rendu en 1788, qui n'a pas
+empêché le même Tobiezen-Duby de solliciter, en 1792, la place de ce
+même Joly, _qui est_, dit-il, _au moment de la perdre par un juste
+châtiment de son aristocratie_.
+
+Voilà ce qu'il écrit avec _vénération_ à la _vertueuse_ Roland de
+septembre 1792, _femme Roland_ en septembre 1793.
+
+Que dites-vous, citoyens! n'est ce pas là le vil caractère et la
+marche tortueuse d'un intrigant de l'ancien régime, d'un intrigant du
+nouveau, tartufe de probité, tartufe de patriotisme? Je supprime ici
+nombre de traits consignés dans les dépôts de la bibliothèque, et qui
+montreront à nu son caractère: jalousie, ambition, orgueil, haine pour
+ses confrères bien avant la révolution, lorsque le patriotisme
+hypocrite d'un méchant ne pouvait servir de voile à ses manœuvres et
+à ses perfidies.
+
+En attendant que vous voyiez de vos yeux, que vous touchiez de vos
+mains, les preuves écrites de la perversité de Tobiezen-Duby,
+parcourez seulement ses trois dénonciations contre la bibliothèque;
+car il en a fait trois.
+
+C'est une chose curieuse de le voir allonger, raccourcir, la liste des
+dénoncés, alléger le poids sur celui-ci, l'aggraver sur celui-là,
+selon ce qu'il juge convenable à son intérêt personnel, d'après le
+moment et les circonstances.
+
+Voyant sa première délation tombée dans le mépris, Tobiezen-Duby, le
+flatteur des anciens ministres, gronde le ministre _trompé_. Pour
+accréditer son absurde dénonciation, pour la faire croire pure et
+désintéressée, il proteste aujourd'hui qu'il ne veut point de place.
+Venez, citoyens, à la bibliothèque, vous assurer que, depuis cinq ans,
+la vie de Tobiezen-Duby n'est qu'un tissu d'intrigues, d'abord pour
+avoir une place, puis pour en avoir une meilleure, puis pour se faire
+donner un logement.
+
+Remarquez sur-tout son impudente audace, dès que, sortant du cercle
+des accusations vagues, il articule un fait précis; par exemple,
+lorsqu'il ose m'accuser d'avoir donné ma voix à _Raffet_. J'ai affirmé
+et j'affirme encore que ce fait est faux. Je demande qu'on consulte la
+liste des votans; et si cette liste n'existe pas, je défie tout homme,
+quel qu'il soit, et fût-ce Tobiezen-Duby lui-même, d'oser dire qu'il
+m'a vu ce jour-là à la section.
+
+A cela, que répond Tobiezen-Duby? Rien. Il redouble de fureur et de
+calomnies, sans revenir sur le seul fait positif qu'il ait allégué
+contre moi. Ne reconnaissez-vous pas là, citoyens, un homme qui
+n'écoute que sa haine, sa haine aveugle, et foule aux pieds sa
+conscience?
+
+Comment cherche-t-il à couvrir cette honte? il fait de nouveaux
+efforts pour exciter contre moi les jacobins, contre moi qui, même
+avant que les sociétés populaires fussent mises sous l'égide de la
+constitution, n'ai cessé (mille témoins existent) de dire et de
+répéter: «Sans les jacobins, point de liberté, point de république.»
+
+Il me prétend lié avec le ministre Roland, moi qui, de notoriété
+publique, n'ai eu avec lui que les relations nécessitées par ma
+place. Et cette place l'avais-je sollicitée? l'avais-je désirée? y
+avais-je seulement songé? connaissais-je, même de vue, le ministre
+Roland?
+
+Il me prétend lié avec la Gironde, dont je n'ai jamais vu un seul
+membre que dans des rencontres rares, imprévues et fortuites.
+
+Ici, je porte un défi public à quelqu'homme que ce puisse être, de
+dire qu'il m'ait jamais vu chez un seul député de la Gironde, et qu'il
+ait jamais vu un seul d'entre eux chez moi. De plus, grand nombre de
+personnes savent et peuvent se rappeler que mes idées ont été en
+opposition absolue avec les leurs sur presque toutes les questions
+importantes, comme la garde départementale, le jugement de Louis
+Capet, l'appel au peuple et plusieurs autres.
+
+Observez que ces mensonges de Tobiezen-Duby, et quelques autres non
+moins odieux, se produisent, comme par supplément, par surabondance,
+dans sa troisième dénonciation; c'est-à-dire, dans le troisième accès
+de sa fièvre calomnieuse.
+
+Que penser, citoyens, de celui qui, convaincu de faux sur un fait
+grave, le fait relatif à Raffet, répète hardiment ses autres
+impostures, en ajoute de nouvelles non moins faciles à repousser; et
+dans son emportement essaye de provoquer contre moi des passions
+personnelles dans les magistrats du peuple les plus estimables, les
+plus estimés; appelle au secours de sa haine les plus fidèles
+mandataires du peuple, les sociétés les plus patriotiques, toutes les
+autorités constituées, c'est-à-dire, veut mettre ce qu'il y a de plus
+vil et de plus odieux sous la protection de ce qu'il y a de plus
+respectable?
+
+Mais non; les sociétés populaires, les autorités constituées, sont et
+resteront justes, en dépit des intrigans, des calomniateurs, de
+Tobiezen-Duby. Elles peuvent, il est vrai, dans la crise d'un orage
+révolutionnaire, être surprises et trompées pour un moment; mais
+bientôt éclairées, parce qu'elles veulent l'être, elles brisent avec
+indignation le piége qu'on leur a tendu, et repoussent avec dédain le
+fabricateur du piége: leur justice appelle à soi la justice publique,
+dont la leur est elle-même une grande portion. Dans le court
+intervalle où la calomnie voudrait séparer ces deux justices qui
+doivent n'en être qu'une, j'appelle sur moi l'une et l'autre,
+j'attends leurs regards, je les désire; et à cet instant même, tandis
+que vous me lisez, républicains, je jouis de la certitude de les voir
+se réunir pour moi et confondre Tobiezen-Duby.
+
+Tobiezen-Duby aura donc beau faire; il restera ce qu'il est, et moi je
+resterai ce que je suis: lui, vrai ou faux patriote du 7 juillet 1792,
+faux républicain de 1793, car les intrigans et les calomniateurs sont
+de faux républicains; moi, révolutionnaire de fait et de notoriété
+publique avant la révolution; républicain de principes et de cœur,
+même avant la république.
+
+Telle est la force, tel est l'empire de ce sentiment consolateur, de
+se dire à soi-même, _je vivrai, je mourrai républicain_, qu'une
+détention de vingt années n'eût pu l'affaiblir dans mon âme; et, je le
+proteste de nouveau, rien de ce qui tient, rien de ce qui tiendra à la
+révolution, ne m'empêchera d'appartenir du fonds du cœur, et jusqu'au
+dernier soupir, à la révolution, et au complément de la révolution, à
+la république, à la république une et indivisible.
+
+
+_P.S._ Encore un mot, citoyens; convaincu dès long-temps qu'il
+importait au salut public que tous les salariés du peuple, sans
+exception, fussent au-dessus du soupçon même, doctrine que je professe
+depuis trois ans, j'allai, l'un des premiers jours d'août, au comité
+de surveillance de notre section (celle de 1792), sur les premiers
+bruits vagues qu'on cherchait à répandre contre la bibliothèque.
+
+Là, j'ai déposé sur le bureau un écrit dans lequel je demande que tous
+et chacun de ses membres soient examinés sur leurs actions, sur leurs
+principes et leurs sentimens. Observez que cette démarche si nette et
+si franche de ma part, antérieure d'un mois à notre détention, a
+probablement frappé les autorités constituées; et leur conduite à
+notre égard choque beaucoup Tobiezen: car il n'est pas aisé
+Tobiezen-Duby! il veut qu'on croye à ses calomnies bien vite et pour
+toujours, et que tout soit fini.
+
+Il en a pourtant tiré un fruit; c'est de m'avoir mis dans le cas de
+confirmer, par ma démission que j'ai donnée, mes principes sur _les
+salariés du peuple_. On peut m'objecter sans doute que c'est avoir
+beaucoup trop de respect pour les calomniateurs: soit, mais le premier
+devoir d'un républicain est de rester fidèle à ses anciens principes.
+
+Je laisse là ses impostures qui lui appartiennent, et je cherche d'où
+lui vient son audace avec de si faibles moyens personnels. Ne
+trahirait-il pas lui-même son secret, par le début de sa première
+denonciation imprimée? _Je suis jacobin et ardent républicain_,
+dit-il. Et aussitôt, enhardi par ces deux noms qu'il usurpe, il lance,
+comme d'un poste sûr, tous les traits de la calomnie. Citoyens, vous
+vous avez vu quel républicain c'était; jugez quel jacobin ce peut
+être.
+
+Il a cru, le lâche! que, sous l'abri de ces deux titres, il pouvait
+tout se permettre; il a cru que nul n'oserait aller, derrière ces
+retranchemens, lui arracher son masque et ses méprisables armes; il
+s'est trompé. Lui jacobin! non, il ne l'est pas. C'est moi, qui, sans
+en porter le titre, le suis en effet et de principes et d'âme; moi
+qui, en juillet 1791, après le massacre du Champ-de-Mars, entraîné,
+malgré mon état de maladie et de souffrance, par une force
+irrésistible, courus aux jacobins, moi vingtième ou trentième....
+j'ignore le nombre, mais la salle était alors déserte. Où était alors
+Tobiezen-Duby? Etait-ce chez vous, jacobins, qu'il cherchait un
+refuge? Je ne crois pas qu'il fût là. Quoi qu'il en soit, je m'y
+présentai; je fus admis parmi vous, et même dans votre comité de
+correspondance, où cet homme vient de se glisser. Il est vrai qu'aux
+approches de l'hiver, ma déplorable santé, qui suspend trop souvent
+mes travaux, et qui surtout m'interdit les grandes assemblées, me
+força, par degrés, à me priver des vôtres, toujours plus brillantes et
+plus nombreuses. La patrie, il est vrai, n'était pas encore sauvée;
+mais l'affluence, toujours croissante parmi vous, semblait le garant
+de son triomphe et du vôtre; et dans le redoublement des incommodités
+que la foule me cause, je n'étais plus soutenu par ce sentiment si
+impérieux sur certaines âmes, ce je ne sais quel attrait attaché aux
+périls très-instans[39].
+
+ [39] Il est de fait que, de tous les lieux où l'affluence est
+ grande, et d'où l'on ne peut sortir sans se rendre importun, il
+ n'y a que les jacobins où j'aie jamais été, _et toujours_ dans
+ les crises violentes de l'année 1791. Le moment que j'avais
+ choisi pour me présenter, en est une preuve suffisante.
+
+Ce malheur, je veux dire les infirmités physiques qui m'interdisent
+les grandes assemblées, malheur réel pour tout vrai citoyen,
+Tobiezen-Duby en profite pour me calomnier auprès des assemblées de
+section. Il me prête, à ce sujet, un propos aussi absurde qu'infâme,
+digne d'un vieil et stupide aristocrate de château, et que, par cette
+raison, je voue au mépris public, ainsi que l'homme qui a la bêtise de
+me l'attribuer.
+
+J'apprends que Tobiezen-Duby, après avoir rempli le rôle de
+_persécuteur_ de la bibliothèque nationale, a osé, en cherchant à se
+justifier à la tribune des jacobins, usurper le rôle de _persécuté_
+pour ses opinions par les citoyens qu'il a dénoncés, et tâche
+d'appeler sur lui l'intérêt attaché à ce second rôle.
+
+Bien loin de l'avoir persécuté, je réponds affirmativement que son
+patriotisme auquel on eût applaudi, était parfaitement ignoré de ceux
+qu'il a _persécutés_ véritablement.
+
+J'affirme de plus, qu'avant sa dénonciation, nul de ses confrères
+qu'il accuse ne lui parlait et ne parlait de lui, que lui-même ne
+parlait à aucun d'eux, depuis son entrée à la bibliothèque sous Le
+Noir: ce qui était fort simple, vu la différence des fonctions
+respectives qui ne les mettait point en rapports.
+
+On défie donc Tobiezen-Duby d'articuler un seul acte de _persécution_
+de la part de ses confrères; et, quant à moi, la seule persécution
+qu'il puisse citer, c'est d'avoir, à mon entrée en place, accru ses
+appointemens de 400 livres. Il est vrai que, dans sa lettre à la
+_vertueuse citoyenne_ Roland, il demanda la place de garde des
+estampes, ou au moins une augmentation de 1200 livres avec un
+logement. Son patriotisme d'aujourd'hui, si désintéressé, si pur,
+m'imputerait-il, par hasard, cette différence de 1200 à 400 livres?
+Dans cette supposition, il aurait lui-même tout expliqué.
+
+Tobiezen-Duby est donc convaincu de faux dans ce qu'il a dit aux
+jacobins, comme il l'a été dans ce qu'il a dit aux autorités
+constituées et ensuite au public; mais son nouveau mensonge est marqué
+d'une plus rare impudence. Car enfin, le public, témoin des faits,
+témoin de l'acharnement de ses trois dénonciations, voit clairement
+que Tobiezen-Duby est le persécuteur et non le persécuté. Je ne dis
+donc plus, comme je l'ai fait sur quelques-unes de ses impostures:
+_citoyens, venez et voyez_; je dis seulement: _ouvrez les yeux et
+voyez_.
+
+ 18e jour du 1er mois de la
+ république française.
+
+
+FIN DES LETTRES DIVERSES.
+
+
+
+
+DEUX ARTICLES
+
+EXTRAITS
+
+DU JOURNAL DE PARIS.
+
+
+
+
+DEUX ARTICLES
+
+EXTRAITS
+
+DU JOURNAL DE PARIS.
+
+
+ 18 mars 1795.
+
+ENTRETIEN
+
+ENTRE UN DES ACTEURS DU JOURNAL DE PARIS ET UN AMI DE
+
+CHAMFORT.
+
+Est-ce que vous ne défendrez pas Chamfort contre Delacroix[40]?
+
+ [40] M. Delacroix avait fait insérer, dans le Journal de Paris,
+ une lettre dans laquelle il parlait peu avantageusement de
+ Chamfort, auquel il reprochait d'avoir pris une part trop active
+ à la révolution.
+
+--Ma foi, je n'en sais rien.
+
+--N'étiez-vous pas de ses amis?
+
+--J'en étais, certainement.
+
+--Et vous l'abandonneriez!
+
+--N'a-t-il pas été _terroriste_?
+
+--Oui, jusqu'à la menace; non, jusqu'aux actions. Il croyait
+nécessaire de paraître terrible, pour éviter d'être cruel. Il s'est
+arrêté, quand il a vu la férocité frapper avec les armes que le
+patriotisme alarmé ne voulait que montrer. Le confondriez-vous avec
+les hommes de sang?
+
+--Non; mais je ne le mettrai pas non plus au nombre des esprits sages
+qui ont prévu les conséquences des déclamations incendiaires, ni des
+âmes courageuses qui ont travaillé à empêcher les fureurs populaires,
+ni même des âmes sensibles qui en ont constamment gémi. N'est-ce pas
+lorsque la terreur l'a atteint lui-même, qu'il a cessé d'applaudir au
+terrorisme?
+
+--C'est bien avant: et il ne s'est pas borné au silence; il a frappé
+sur le terrorisme, dès qu'il l'a vu cruel, comme il l'avait fait sur
+le despotisme dans tous les temps, et sur le modérantisme quand il l'a
+cru dangereux. Ignorez-vous qu'il fut mis en arrestation pour avoir
+refusé à Hérault-Séchelles d'écrire contre la liberté de la presse?
+N'avez-vous pas entendu citer ce mot qui lui échappa au sujet de _la
+fraternité_, que les tyrans proclamaient sans cesse: «Ils parlent,
+dit-il, de la _fraternité_ d'Étéocle et de Polynice.» Ce fut lui qui,
+entendant déplorer l'indifférence du public pour les chefs-d'œuvres
+de la scène tragique, l'expliqua en ces mots: «La tragédie ne fait
+plus d'effet depuis qu'elle court les rues.» Ce fut lui qui dit de
+Barrère, à la naissance de son pouvoir: «C'est un brave homme que ce
+Barrère; il vient toujours au secours du plus fort.»--«C'est un ange
+que votre Pache, dit-il un jour à un ami de celui-ci; mais à sa place,
+je rendrais mes comptes.» Ce furent ces discours, et cent autres que
+ceux-là supposent, qui indisposèrent les décemvirs contre lui. On sait
+qu'au moment de son arrestation, il fit ce qu'il put pour se tuer;
+remis en liberté, ses amis lui reprochèrent d'avoir tenté de se donner
+la mort: «Mes amis, répondit-il, du moins je ne risquais pas d'être
+jeté à la voirie du Panthéon.» C'est ainsi qu'il appelait cette
+sépulture depuis l'apothéose de Marat. Quelque temps après sa
+délivrance, un des amis qui lui ont fermé les yeux, Colchen le
+félicitait d'être échappé à ses propres coups; Chamfort lui répondit:
+«Ah! mon ami, les horreurs que je vois, me donnent à tout moment
+l'envie de me recommencer.» Ne voyez-vous pas, dans ces paroles, les
+sentimens d'une âme sensible et courageuse?
+
+--Je me plais à les reconnaître en lui; mais pourquoi donc cet
+emportement de paroles, ce débordement d'invectives et de menaces
+contre les mêmes castes, contre la plupart des mêmes individus que
+Marat et Robespierre proscrivirent depuis?
+
+--Vous l'avez dit: parce que Chamfort n'était pas un esprit sage;
+j'ajouterai même qu'en politique il n'était pas un esprit éclairé. Il
+avait vu les abus et les vices attachés à l'ancien régime; il leur
+avait juré la guerre; et il croyait nécessaire de la faire à outrance,
+sans précaution, comme sans mesure: voilà son erreur.
+
+--Mais n'y a-t-il pas eu du mauvais cœur dans sa conduite, et au
+moins de cette méchanceté qui se plaît à nuire, pour peu que la
+justice y autorise; de cette méchanceté qui n'est pas celle du
+scélérat, mais celle de l'homme dur et violent?
+
+--Nullement; et ce qui le prouve, c'est qu'il a cessé ses emportemens
+dès qu'il a vu qu'on prenait à la lettre les discours des Marat et des
+Robespierre; il voulait faire peur et non faire du mal, puisqu'il
+s'est arrêté dès qu'il a vu qu'on faisait mal pour faire mal, et
+encore pour faire peur.
+
+--Mais n'a-t-il pas voulu satisfaire des vues personnelles? n'est-ce
+pas son intérêt qui lui a conseillé de flatter les partis dominans?
+
+--Son intérêt n'a été pour rien dans sa conduite. Toujours Chamfort
+s'y montra supérieur; disons plus: il en fut toujours l'ennemi. Non
+seulement il s'attacha à la révolution, mais même il poursuivit avec
+passion jusques sur lui-même tous les abus, ou ce qu'il croyait être
+les abus de l'ancien régime. Il se déchaîna contre les pensions,
+jusqu'à ce qu'il n'eût plus de pension; contre l'académie dont les
+jetons étaient devenus sa seule ressource, jusqu'à ce qu'il n'y eut
+plus d'académie; contre toutes les idolâtries, toutes les servilités,
+toutes les courtoisies, jusqu'à ce qu'il n'existât plus un homme qui
+osât se montrer empressé à lui plaire; contre l'opulence extrême,
+jusqu'à ce qu'il ne lui restât plus un ami assez riche pour le mener
+en voiture ou lui donner à dîner. Enfin il se déchaîna contre la
+frivolité, le bel esprit, la littérature même, jusqu'à ce que toutes
+ses liaisons, occupées uniquement des intérêts publics, fussent
+devenues indifférentes à ses écrits, à ses comédies, à sa
+conversation. Il s'impatientait d'entendre louer son _Marchand de
+Smyrne_ comme une comédie révolutionnaire; il s'indignait même qu'on
+se crût réduit à tenir compte de si faibles ressources pour servir une
+si grande cause. «Je ne croirai pas à la révolution, disait-il souvent
+en 1791 et 1792, tant que je verrai ces carrosses et ces cabriolets
+écraser les passans.» Voici une anecdote qui le caractérise. Le
+lendemain du jour où l'assemblée constituante supprima les pensions,
+nous fûmes lui et moi voir Marmontel à la campagne. Nous le trouvâmes,
+et sa femme surtout, gémissant de la perte que le décret leur faisait
+éprouver; et c'était pour leurs enfans qu'ils gémissaient. Chamfort en
+prit un sur ses genoux: «Viens, dit-il, mon petit ami, tu vaudras
+mieux que nous; quelque jour tu pleureras, en apprenant qu'il eut la
+faiblesse de pleurer sur toi, dans l'idée que tu serais moins riche
+que lui.» Chamfort perdait lui-même sa fortune par le décret de la
+veille.--Si Chamfort, comme on voit, ne passait rien aux autres, il
+ne se passait rien non plus à lui-même. Il fut misantrope peut-être,
+mais non pas inhumain; il haïssait les hommes, mais parce qu'ils ne
+s'aimaient point; et le secret de son caractère est tout entier dans
+ce mot qu'il répétait souvent: «Tout homme qui, à 40 ans, n'est pas
+misantrope, n'a jamais aimé les hommes.» On lui a reproché d'avoir été
+ingrat envers des amis qui l'avaient obligé pendant leur puissance; et
+l'on s'est fondé sur son ardeur à poursuivre les abus dont ils
+vivaient. La belle raison! La preuve que Chamfort ne fut point ingrat,
+c'est qu'il resta attaché à ses amis dépouillés d'abus, comme il
+l'avait été quand ils en étaient revêtus.
+
+--A ce compte, il n'y aurait qu'à admirer dans Chamfort; et ce que
+vous appelez le défaut de sagesse de son esprit, ne serait que la
+faculté de s'émouvoir trop vivement pour le bien et contre le mal!
+
+--Vous allez maintenant trop loin. La morosité de Chamfort, sa
+misantropie furent des défauts sérieux; il irrita souvent des gens
+qu'il aurait pu ramener; il affligea des hommes honnêtes par des
+jugemens inconsidérés. Il provoqua sans le vouloir, il autorisa des
+passions perverses, et arma des hommes atroces de maximes violentes et
+de raisonnemens spécieux; et quand il avait lancé un mot piquant ou
+accablant sur quelqu'homme que ce fût, il ne revenait plus sur
+l'opinion qu'il en avait donnée, non qu'il fût arrêté par la crainte
+méprisable de déprécier un mot saillant, mais plutôt parce qu'il
+voulait se faire craindre d'un ennemi qu'il croyait trop blessé pour
+ne pas être irréconciliable; c'est ainsi qu'il resta toute sa vie le
+détracteur de Laharpe, parce qu'il l'avait été un jour; il s'obstina à
+soutenir que cet excellent littérateur dont il honorait d'ailleurs le
+patriotisme, ne savait pas le latin, parce qu'il l'avait surpris
+autrefois, je ne sais dans quelle erreur sur le sens d'un mot de
+Tite-Live. Ces travers sont inexcusables; mais je ne puis pour cela
+passer condamnation sur des reproches qui attaquent le fond de son
+cœur.
+
+--Je vous entends; mais, après tout, à quoi bon célébrer Chamfort?
+Qu'a-t-il fait pour la révolution? Il n'a pas imprimé une seule ligne,
+pour en hâter ou en arrêter la marche suivant les circonstances, non
+plus que pour l'éclairer.
+
+--Comptez-vous pour rien une foule de mots saillans, qui ont passé
+mille fois dans toutes les bouches? Sa réponse à des aristocrates qui,
+après le 14 juillet 1789, se demandaient douloureusement ce que
+devenait la Bastille: «Messieurs, elle ne fait que décroître et
+embellir.» Ces autres paroles sur la manière de faire la guerre à la
+Belgique: «_Guerre aux châteaux! Paix aux chaumières!_» paroles qui,
+pour être devenus l'adage du vandalisme et de la tyrannie en France,
+n'en étaient pas moins justes et politiques relativement à des ennemis
+étrangers et des agresseurs cruels; cette prédiction, malheureusement
+démentie par M. Pitt, mais qui devait lui servir de leçon, et
+fournira à l'Angleterre un éternel reproche contre lui: «L'Angleterre
+ne fera pas la guerre à la France, elle aimera mieux sucer notre sang
+que de le répandre»; enfin cette réflexion décisive sur des projets de
+loi proposés à l'assemblée constituante pour réprimer la licence des
+écrits calomnieux: «Toute loi sera inutile contre la calomnie, parce
+qu'elle se vend bien.» Chamfort imprimait sans cesse; mais c'était
+dans l'esprit de ses amis. Il n'a rien laissé d'écrit; mais il n'aura
+rien dit qui ne le soit un jour. On le citera long-temps; on répétera
+dans plus d'un bon livre des paroles de lui, qui sont l'abrégé ou le
+germe d'un bon livre.... Ne craignons pas de le dire: on n'estime pas
+à sa valeur le service qu'une phrase énergique peut rendre aux plus
+grands intérêts. Il est des vérités importantes, qui ne servent à
+rien, parce qu'elles sont noyées dans de volumineux écrits, ou
+errantes et confuses dans l'entendement; elles sont comme un métal
+précieux en dissolution: en cet état il n'est d'aucun usage, on ne
+peut même apprécier sa valeur. Pour le rendre utile, il faut que
+l'artiste le mette en lingot, l'affine, l'essaie, et lui imprime sous
+le balancier des caractères auxquels tous les yeux puissent le
+reconnaître. Il en est de même de la pensée. Il faut, pour entrer dans
+la circulation, qu'elle passe sous le balancier de l'homme éloquent,
+qu'elle y soit marquée d'une empreinte ineffaçable, frappante pour
+tous les yeux, et garante de son aloi. Chamfort n'a cessé de frapper
+de ce genre de monnaie, et souvent il a frappé de la monnaie d'or; il
+ne la distribuait pas lui-même au public, mais ses amis se chargeaient
+volontiers de ce soin; et certes il est resté plus de choses de lui
+qui n'a rien écrit, que de tant d'écrits publiés depuis cinq ans et
+chargés de tant de mots.
+
+--Je me rends, citoyen; mais que puis-je faire de mieux pour la
+mémoire de Chamfort que d'écrire notre entretien et de le publier? y
+consentez-vous?
+
+--Volontiers.
+
+ M. ROEDERER.
+
+
+VARIÉTÉS.
+
+ 12 germinal an III.
+
+A la bonne heure, citoyens, quelques mots fins ou énergiques, quelques
+anecdotes rapidement contées, réduites dans un cadre ingénieux, voilà
+ce qui compose votre morceau sur Chamfort, voilà ce qui plaît à tous
+les lecteurs, et non des discussions à la fois pesantes et étranglées,
+des disputeurs, des dissertateurs, des docteurs de quelque genre que
+ce soit, de Salamanque ou de la comédie; vos deux pages valent mieux
+qu'une vie en deux volumes. Quand on les a lues, vingt souvenirs
+reviennent encore. Je l'ai connu, dès la jeunesse, ce Chamfort; et je
+doute beaucoup qu'il fût digne d'être _misantrope à quarante ans_, si,
+pour en avoir le droit, _il faut avoir aimé les hommes_. Il n'aima
+jamais que Chamfort: c'était un homme habile à lancer un trait
+d'esprit _acéré_, comme une arbalète chasse une flèche. Je vais en
+dire quelques mots, non par le besoin de médire (il n'y eut pas plus
+entre nous de haine que d'amitié), mais par le désir d'être vrai, et
+de bien juger ceux qui ont été désireux de paraître, et qui ont eu la
+triste ambition d'être craints.
+
+Chamfort le fut toujours; sa figure était charmante dans la jeunesse;
+le plaisir l'altéra étrangement, et l'humeur finit par la rendre
+hideuse. Il ne montra d'abord que de la gaîté, et seulement un petit
+germe de méchanceté; mais ce germe ressemblait au plus petit des
+grains qui devient un arbre: il ombragea toute sa vie. Après un succès
+académique, il essaya la carrière des négociations; il eut une
+correspondance qui ne fut remarquée que par des lettres outrageuses
+contre l'ambassadeur qu'il avait suivi. On peut croire qu'il revint à
+Paris; et il dit que la politique _n'était que du haut allemand_. Soit
+qu'on eut dégoûté M. de Choiseul de ce caractère trop âcre, soit qu'on
+lui eût laissé ignorer ses talens, Chamfort désespéra ou dédaigna
+d'être replacé, et il se dévoua aux lettres.
+
+Parmi ceux qui se firent connaître dans le même temps, je me rappelle
+l'abbé Delille, non moins fécond en saillies, et qui l'a bien surpassé
+en gloire littéraire. Leur caractère modifia bien diversement leur
+esprit. Delille a toujours plu comme un enfant. Chamfort sollicitait
+le rire et se faisait redouter. Il reprocha un jour à l'abbé la
+richesse de ses rimes, qu'il appelait _des sonnettes_; celui-ci le
+plaignait de ne faire entendre que des grelots.
+
+Les bons mots de Chamfort se heurtèrent bientôt contre ceux de Duclos.
+Le vieux maître d'escrime montra un peu d'humeur du ton libéré du
+jeune homme, et dit en grommelant: /* Ce n'était pas jadis sur ce ton
+ridicule.... */
+
+Chamfort acheva:
+
+ Qu'Amour dictait les vers que soupirait _Racine_.
+
+Cependant il s'aperçut qu'il y avait à profiter avec cet homme. Il
+remarqua, il imita, il surpassa peut-être ce ton de flatteur brusque,
+cet art de caresser les grands avec une apparence de rudesse qui avait
+valu à Duclos, de la part d'un autre malin, l'épithète de _faux
+sincère_. Mademoiselle Quinault, qui me l'a dit, lui donnait un autre
+nom assez plaisant _don Brusquin d'Algarade_. Chamfort eût mérité
+cette grandesse. J'ai vu de ses fureurs. J'ai ri de l'humilité où il
+tenait l'élégant Vaudreuil, son patron. Celui-ci s'occupait sans cesse
+à lui procurer des accès à la cour; et Chamfort se résignait à
+accepter de petits titres en faveur des pensions; c'est ainsi qu'il
+fut secrétaire de madame Elisabeth. On l'embarrassa beaucoup, en le
+voulant faire secrétaire de l'ordre du Saint-Esprit; il y avait encore
+là 2000 fr. de pension à gagner. Mais une espèce de demi-cordon bleu à
+porter _en sautoir_ gâtait l'affaire. Cela avait l'air subalterne; et
+c'était alors que Chamfort invoquait la religion de l'égalité, qu'il
+n'eût jamais connue, s'il avait pu porter ce même cordon _de l'épaule
+dextre à la hanche gauche_.
+
+D'ailleurs, on lui rappela qu'il avait dit à notre excellent Ducis, à
+qui on proposait le cordon de Saint-Michel: «Que feras-tu de ce ruban?
+tu ne l'auras pas plutôt qu'il faudra le porter.» La révolution vint;
+vous avez conté le reste. Il finit par s'enivrer de démocratie et de
+mauvais vin, et puis se tuer, se manquer, se recommencer. Je vois en
+lui beaucoup de rage, et cherche _son humanité_. Il dédaignait à la
+fin qu'on vantât son _Marchand de Smyrne_; il regrettait sûrement que
+son _Zéangir_ eut peu duré: la _Jeune Indienne_ est une parfaite et
+élégante bagatelle, dont on doit, ce me semble, l'idée à Métastase.
+Son éloge de Molière a été lu; mais on relit surtout celui de La
+Fontaine. Je voudrais qu'on publiât ses notes pleines d'esprit sur ce
+poète. Mais qu'a-t-il fait de son poème commencé sur la Fronde? Quand
+il l'entreprit, il était loin des sublimités du _sans-culotisme_...
+Bon soir.
+
+
+
+
+LETTRES DE MIRABEAU
+
+A CHAMFORT.
+
+
+
+
+LETTRES DE MIRABEAU
+
+A CHAMFORT.
+
+
+LETTRE I.
+
+ 4 décembre 1783.
+
+Expliquez-moi, mon très-aimable ami, si les traductions grecques et
+latines de M. de Pompignan que vous desirez consulter, sont dans les
+deux derniers volumes de sa nouvelle collection. Je ne les ai point
+encore; mais je puis les avoir sur-le-champ. Si c'est au contraire
+dans les _Mélanges de littérature_ qu'il a donnés il y a deux ou trois
+ans, que vous cherchez M. Saint-Grégoire, je n'ai point mes livres
+ici; et ces _mediocres miscellanea_ ne sont pas sur ma très-petite
+tablette; mais je puis les avoir dans la matinée. Expliquez-vous donc;
+car je n'ai reçu qu'hier soir en rentrant votre lettre qui pourtant
+est datée du 2.
+
+Pendant qu'on relie votre exemplaire du livre que vous voulez bien
+désirer[41], je vous annonce celui que j'avais fait entre-mêler de
+feuilles d'attente pour moi, et qui est en bel état, comme vous voyez,
+parce qu'il a fait sept ou huit cents lieues, et passé par bien des
+mains. Ce me sera un véritable service, et dont je vous aurai une
+reconnaissance éternelle et bien douce, si vous avez le courage d'en
+entreprendre une censure très-sévère, soit pour le fond, soit pour la
+forme.
+
+ [41] _Des Lettres de cachet et des Prisons d'état._
+
+Quant au fond, je sais que j'ai médité profondément le plan, et que
+cependant on lui a reproché quelques défauts d'ordre. A-t-on raison?
+c'est ce que je ne veux ni ne puis décider; mais ce que je sais
+surtout, c'est que, riche en résultats moraux comme vous l'êtes en
+vues profondes, en aperçus nouveaux et d'un coloris qui n'est qu'à
+vous, vous pouvez m'enrichir infiniment, et que vous êtes capable du
+noble sentiment de le vouloir, 1º parce que vous m'aimez, 2º parce que
+cet ouvrage n'a pas été sans quelque utilité, et qu'ainsi c'est une
+bonne œuvre que de le rendre le moins mauvais possible, 3º parce que
+Marmontel n'avait pas peur qu'un modeste client le ruinât.
+
+Quant à la forme, je sais qu'il y a beaucoup d'incorrections, et
+peut-être aussi de cette obscurité, dont les écrits d'un reclus ne
+paraissent le plus souvent aux gens du monde, que parce qu'ils ne
+lisent pas avec autant d'attention qu'il a écrit. Pour vous qui savez
+méditer et dilucider, composer et colorier, vous qui avez l'âme et le
+génie de Tacite, avec l'esprit de Lucien et la muse de Voltaire quand
+il rit et ne grimace pas; si vous voulez laisser quelques jours sur
+votre pupitre mon ouvrage, médiocre à la vérité, mais non pas
+méprisable, il méritera bientôt d'être placé au nombre des bons
+livres.
+
+Je crois dès long-temps que de bons apologues seraient plus utiles que
+de bons traités de morale; jugez du cas que je fais des vôtres, et de
+l'incroyable talent que vous a donné la nature en ce genre. Mais
+parbleu, mon beau monsieur, je ne me charge la conscience d'aucun
+péché dont je n'ai eu le plaisir. Ainsi, aujourd'hui, ou au plus tard
+demain sans faute, j'irai entendre l'apologue qui, en bonne règle, est
+à moi, puisqu'il a été fait pour moi. Bonjour, mon cher et aimable
+ami. _Vale et me ama._
+
+
+Dupont vous portera lui-même son Roland. Il a vu M. de C.....[42]. Il
+a à lui faire d'ici à mercredi prochain, le rapport d'une très-grande
+affaire; et je crois qu'ils sont contens l'un de l'autre.
+
+ [42] De Calonne.
+
+
+
+LETTRE II.
+
+ Paris, 22 juin 1784.
+
+Je ne m'accoutume pas aisément à l'idée d'être réduit à causer par
+écrit avec vous, mon ami; votre société est si douce, votre
+conversation si séduisante, et votre amitié si confiante, qu'il est
+impossible qu'une correspondance en remplace le moindre charme.
+L'union des âmes ne veut point de réserve; les lettres en exigent. Eh!
+qui pourrait exprimer ce qu'un seul regard fait entendre? Quoiqu'il en
+soit, je ne suis pas l'enfant gâté du sort, et je dois être habitué
+aux contrariétés. Ainsi, je n'ai presque pas le droit de me plaindre
+de celle-ci, dont vous ne pouvez d'ailleurs ressentir que la moitié,
+puisque, dans votre belle solitude, vous avez un ami très-aimable et
+très-cher. Or, je vous aime pour vous, quoique je jouisse de notre
+amitié pour moi; ainsi je ne me permettrai pas même de presser votre
+retour.
+
+J'ai vu hier la difficulté, et je n'en ai pas été content. D'abord, le
+temps était orageux jusqu'à la tempête; et il a été impossible de se
+promener au jardin. De là, témoins, espions, humeur et réserve;
+ensuite, sa conversation a eu du haut et du bas; elle n'a pas dit un
+mot direct de l'homme à qui nous nous intéressons; mais elle a tenu
+tant de propos étranges sur les gens de lettres et sur leurs défauts
+de société, sur l'impossibilité d'en rencontrer un d'aimable, sur le
+danger d'être leur intime, que j'ai vu clairement de l'affectation
+dans ce sujet de conversation, et dans la manière dont il était
+traité. L'Auvergnat[43], après cette longue dissertation, est venu
+comme exemple, et seulement par occasion. On a dit que Voltaire
+lui-même n'avait pas eu plus d'esprit que celui-là, que la nature lui
+avait donné beaucoup de grâces et de sensibilité, et que l'exercice
+des lettres l'avait rendu égoïste et caustique. J'ai débattu l'égoïsme
+avec un très-grand succès; et j'ai expliqué la causticité avec assez
+d'adresse, en faisant remarquer d'ailleurs (ce qui est très-vrai) que
+cette causticité, que provoquent les ridicules, les vices et les
+méchans, devient toute tolérance et bonté en amitié. On est convenu de
+cela; mais il m'a paru qu'il y avait un parti pris d'avoir de
+l'humeur, et on l'a poussé jusqu'à dire qu'on n'avait vu que le petit
+abbé de Constantinople[44] aimable en société, quoiqu'on le dédaignât
+comme ami, ou plutôt qu'on le crût incapable de l'être. Vous
+connaissez cette manière de tomber d'accord dans la discussion des
+détails, et de revenir avec opiniâtreté à l'assertion à laquelle
+l'interlocuteur oppose les détails non disputés. Tel a été le système
+de défense de la jolie disputeuse. Il est clair qu'elle avait de
+l'humeur; la cause n'est pas si aisée à démêler. Avant-hier, j'aurais
+cru sans difficulté que c'était le départ, qui, très-certainement, en
+a beaucoup donné. Hier, cela m'a paru incertain; et comme nous n'avons
+pu être seuls un instant, il n'a pas été possible d'aller directement
+à la découverte. Les entours aussi paraissaient incommoder; ma sortie,
+beaucoup plus prompte que je ne l'avais annoncé, parce que j'ai vu que
+la conversation ne cesserait certainement pas d'être amphibologique, a
+fâché aussi. En un mot, _non liquet_; et avec ce sexe, sans être un
+sot, on saute quelquefois pour reculer.
+
+ [43] C'est Chamfort lui-même qui est désigné par ce sobriquet. On
+ sait qu'il était né près de Clermont, en Auvergne.
+
+ [44] L'abbé de Lille.
+
+Il faut que vous sachiez qu'elle avait eu par écrit une scène
+épouvantable. L'honorable Hibernois ne se console pas que son précieux
+rejeton ne porte pas le nom de Jean; et il voulait absolument que les
+puissances ecclésiastiques et civiles intervinssent, pour lui ajouter
+ce nom de mauvaise compagnie. Lady s'est permis des objections qui ont
+été très-mal reçues; enfin je me suis chargé de démontrer, par un
+billet, l'absurdité de cette prétention; je l'ai fait, et il a paru
+que j'ôtais un grand poids à la pauvre brutalisée. Est-ce là cette
+frayeur de la soumission d'amour, cette tendre inquiétude tenant à
+l'abnégation de soi? je ne le crois pas. C'est donc de la lâcheté? je
+ne le crois pas non plus; les caractères doux et les cœurs
+superstitieux en amour se laissent tyranniser long-temps; mais un
+moment vient où ils brisent le joug: et c'est alors l'affaire d'un
+moment et d'un mot. Au reste, ce qu'on doit en amitié, c'est surtout
+la vérité; et voilà pourquoi je vous répète que j'ai été hier,
+beaucoup plus qu'un autre jour, réduit à conjecturer. Je ne crois pas
+qu'on puisse m'échapper long-temps; et j'attends avec impatience la
+lettre de notre ami, comme une épreuve sérieuse. Alors, comme
+aujourd'hui, il peut compter sur la vérité sans réticence. Je l'estime
+trop pour lui tâter le pouls. Qu'il compte sur mon zèle à vous
+suppléer, et qu'il n'ait pas d'inquiétude sur la foule de détails que
+je ne puis pas écrire. Je n'en ai pas négligé un seul; et l'on sait,
+par exemple, très-bien que l'Auvergnat se croit guéri et qu'il ne
+l'est pas; qu'il s'est félicité de son voyage, et qu'il en souffre;
+qu'un signe prolongera ou abrégera ce voyage; qu'en un mot, il est
+vaincu, mais non pas subjugué.
+
+Ne vous attendez pas que je vous donne de grandes nouvelles de ce
+pays, où vous avez à coup sûr de meilleurs correspondans que moi.
+Voici cependant un lazzi que je vous fais passer, parce que je le
+tiens de la première main. Un grand abbé que vous connaissez
+peut-être, frère de Sabatier de Castres, que vous connaissez sûrement,
+était avant-hier aux Variétés amusantes, devant un très-petit homme,
+qui lui a fait la prière usitée en pareil cas. «Monsieur, a répondu
+l'abbé, chacun est ici pour son argent, et je garde ma place.--Mais,
+monsieur, je ne puis pas vous nuire, et vous me privez du
+spectacle.--Monsieur, j'en suis fâché, et je garde ma place.--Je vous
+assure, monsieur, qu'il est de votre intérêt d'être plus
+complaisant.--Comment, monsieur! que voulez-vous dire?--Que je suis
+persuadé qu'il vous arrivera quelque chose de désagréable, si vous ne
+déférez pas à ma prière.--Comment, monsieur! vous me menacez!--Dieu
+m'en garde, monsieur! mais si vous ne me cédez pas votre place, vous
+vous en repentirez.--Parbleu! voilà une manière nouvelle de prier les
+gens! et certes elle ne réussira pas.--Monsieur, faites bien vos
+réflexions; car il vous arrivera mal, si vous ne passez derrière
+moi.--Monsieur, laissez moi en repos...» Alors, le petit homme dit à
+son voisin: «Voyez-vous ce grand abbé? c'est l'abbé Miolan.--L'abbé
+Miolan!--Oui, l'abbé Miolan, le grand constructeur de ballons
+brûlés.--Messieurs, voyez-vous l'abbé Miolan?[45]--L'abbé Miolan!»
+Toute la salle répète en écho: »inutile l'abbé Miolan!» et les
+battemens de mains et les huées; et les miau, miau, miau. Le grand
+abbé s'enfuit, trop heureux de n'être pas écrasé... Certainement le
+petit homme n'était pas bête; et le grand abbé n'est pas poli.
+
+ [45] En (ce) temps-là, on s'occupait beaucoup des ballons
+ nouvellement découverts par Montgolfier. Un physicien, nommé
+ l'abbé Miolan, en annonça un qui devait s'élever du Luxembourg.
+ On s'y rendit en foule; les billets d'entrée coûtaient six
+ francs: l'expérience manqua, et l'on ne rendit pas l'argent.
+ L'auteur s'enfuit et fit bien, car le peuple n'entendait pas
+ raillerie et voulait le mettre en pièces. C'était donc, peu de
+ jours après, jouer un tour sanglant à un autre abbé, que de
+ l'appeler de ce nom dans un lieu public.
+
+J'attends avec une impatience proportionnée à l'objet, à la situation
+et à l'opinion que j'ai de l'homme et du sujet traité par un tel
+homme, la traduction que vous savez. Ne la négligez pas, je vous en
+prie; vos futures moissons y sont fortement intéressées. Il y a bien
+loin entre savoir que des principes sont utiles, et posséder l'art de
+les faire adopter aux autres hommes. Cet art demande de grandes
+préparations et des circonstances auxiliaires. Une impatience qui a
+même quelque chose de louable, entraîne les gens de bien à promulguer
+les vérités qui les frappent, dès l'instant où elles s'offrent à leurs
+yeux, et sans avoir réfléchi si elles s'y sont présentées dans
+l'enchaînement le plus propre à forcer le consentement de tous les
+esprits. Rien ne diffère plus de l'ordre de génération des idées, que
+celui de leur perquisition. Il faut que les sciences soient déjà
+complètes, avant qu'on puisse faire des méthodes; il faut que les
+vérités morales soient familières avant d'être usuelles. Les langues
+existaient depuis une longue suite de siècles, quand on est parvenu à
+rédiger les grammaires qui nous en rendent aujourd'hui l'étude plus
+facile. Il faut que des livres de morale ou de politique _ex professo_
+aient cerné et déchaussé tel préjugé, avant que la comédie puisse
+l'extirper en le vouant au ridicule.
+
+Pour votre propre intérêt, dépêchez-vous donc, mon ami; mais que
+diable vous parlé-je de votre intérêt, tandis que vous savez que le
+ménage meurt de faim et spécule sur la brochure! _Vale et me ama._
+
+
+LETTRE III.
+
+ Paris, 23 juin 1784.
+
+Je ne vous écrirai pas long-temps aujourd'hui, mon ami, 1º parce que
+j'ai la fièvre et j'ai passé une nuit très-agitée et très-douloureuse;
+2º parce qu'ayant déménagé hier, au milieu des angoisses de la plus
+cruelle pénurie, je n'ai pas été dans la maison qui nécessiterait les
+relations; 3º parce que, dans le hourvaris d'un déplacement, je ne
+sais où appuyer ma main, ni presque où poser ma tête. Vous voyez que
+j'ai, comme M. Pincé, mes trois raisons, et qu'elles ne sont pas si
+gaies. Je ne vous aurais point du tout écrit, si je n'eusse pris
+l'engagement de griffonner chaque jour; ce qui ne laisse pas de me
+donner du remords; car ce que je vous envoie ne vaut pas sûrement le
+port; mais ma lettre d'hier, qui était plus substantielle, vous sera
+parvenue contre-signée et paraphée. Ainsi voilà compensation.
+
+Ecrivez-moi désormais rue de la Roquette, maison de M. d'Héricourt,
+près celle du jardinier de la reine. A calculer les seules distances
+de mes gens d'affaires, il est impossible que je reste ici. Jugez ce
+que paraît ce quartier aux yeux de mon amitié pour vous! J'aimerais
+autant être en Sibérie. Mais je ne prendrai aucun arrangement que je
+ne sache où vous passerez l'hiver; car les méprises, en fait de
+déménagemens, sont très-chères.
+
+S'il est possible, dans ce beau Rosny, que le plus désintéressé des
+surintendans qu'ait eu la France n'a pas dédaigné de porter à une
+valeur de plusieurs millions, de penser à l'indigence, et de former
+des plans utiles pour elle, rêvez à quelque grande entreprise de
+librairie, que vous puissiez proposer à Panckouke, pour moi, et qui
+m'assure la liberté d'envoyer chercher dix à douze fois par an douze à
+quinze louis; certainement, je ne serai ni aussi indiscret, ni aussi
+paresseux, ni probablement aussi stupide que La Harpe. Si Panckouke
+n'avait pas fait cette bête d'édition _in_-12 des Mémoires de
+l'Académie des Inscriptions (format ridicule pour tout ouvrage
+d'érudition, collection fastidieuse et presque d'aucun usage, tant
+qu'il n'y aura ni ordre ni choix), je proposerais un excellent travail
+sur cet amas indigeste, et tel à peu près, pour parler modestement,
+que Dieu a dû le faire sur le chaos. Rêvez, mon ami, à cela ou à toute
+autre chose. Les châteaux en Espagne de l'amitié valent bien ceux de
+l'ambition. _Vale et me ama._
+
+
+LETTRE IV.
+
+ Samedi.
+
+J'ai reçu votre terrible paquet, mon ami; et au milieu de tout le
+plaisir qu'il m'a fait, j'ai ressenti deux peines: l'une de voir que
+certain attachement vous tenait plus profondément au cœur que je ne
+l'avais encore cru, l'autre que vous travailliez trop et que vos yeux
+et votre poitrine doivent en souffrir. Quant au premier point, ce
+n'est pas que je m'en étonne, ni que j'aie de tristes pressentimens.
+Je ne m'en étonne point; tout homme fier et sensible s'opiniâtre,
+surtout quand sa raison lui dit que réussir c'est travailler plus
+encore pour ce qu'il aime que pour lui; et cela seul peut-être le rend
+capable de supporter la ridicule concurrence d'un compétiteur indigne.
+Je n'ai point de sinistres présages; car aussi long-temps qu'il me
+sera démontré qu'Aspasie n'est pas dépourvue de toute noblesse, de
+toute délicatesse, de toute raison (et je lui crois une assez forte
+dose de tout cela), je ne pourrai pas croire à la victoire de
+Thersite sur Achille. Vous savez l'épreuve que je crois décisive et
+mortelle pour le pauvre saint (je ne le nomme pas autrement à
+elle-même). Vous avez bien marqué la nuance dans votre joli conte;
+mais vous n'en avez pas assez tiré de parti; en ce genre, comme en
+beaucoup d'autres, prophétiser, c'est amener l'événement. Avec tout
+cela, mon ami, je vous aime trop pour ne pas craindre de voir la
+moindre parcelle de votre bonheur abandonnée au hasard et à
+l'inconstance de ce sexe. Vous avez trop de raison pour être
+très-romanesque; vous avez l'imagination trop ardente et le cœur trop
+essentiellement bon pour ne l'être pas un peu. Aussi douté-je que
+votre philosophie vous serve aussi bien pour les femmes que sur tout
+autre sujet. Quant à mes observations personnelles, je réunis le
+témoignage unanime de toute l'antiquité, qui, je crois, a poussé
+infiniment plus loin que nous la science de l'observation et la
+connaissance du cœur humain. Je me sens bien fort. Or, vous savez ce
+qu'ils pensaient des femmes, de ce sexe qui pourtant a eu de leur
+temps des prodiges, parce que la propriété d'un miroir est de tout
+rendre en surface. Je ne vous parlerai pas des invectives que,
+très-sérieusement et dans toute la pompe tragique, dans la morale des
+chœurs, et non dans la coupe du dialogue dramatique, Euripide, qu'on
+a si plaisamment appelé le Racine de la Grèce, leur lançait en plein
+théâtre; ce qui prouve tout au moins qu'il ne heurtait pas l'opinion
+universelle du temps; car vous savez comment ce même poète fut reçu,
+lorsque, avec tous les palliatifs de son art, il osa faire dire à
+Hyppolite: «Ma langue a fait serment, mon cœur ne l'a point fait.»
+Mais je vous prierai de lire ce que tous les moralistes de l'antiquité
+en ont dit, lorsqu'ils ont daigné en parler (ce qui est assez rare) et
+(ce qui est bien plus fort) de vous rappeler ce que les institutions
+des législateurs prouvent qu'ils en ont pensé: je vous prîrai de vous
+rappeler ces propres mots d'un censeur romain (Metellus Numidicus),
+qui commence ainsi une harangue solennelle en plein sénat:
+
+ Si sine uxore possemus, Quirites, esse omnes, eâ molestiâ
+ caremus; sed quoniam ità natura tradidit, ut nec cum illis satis
+ commodè, nec sine illis ullo modo vivi possit, saluti perpetuæ
+ potius quàm voluptati consulendum[46].
+
+ [46] Si nous pouvions tous exister sans femmes, nous serions
+ délivrés de ce sujet de chagrin; mais puisque la nature nous a
+ faits tels que nous ne pouvons ni vivre contens avec elles, ni
+ nous passer d'elles de quelque façon que ce soit, il vaut mieux
+ pourvoir à ce qui nous est perpétuellement nécessaire qu'à nos
+ plaisirs.
+
+O mon ami! ces gens-là étaient plus profonds que nous; et cependant
+ils ne croyaient pas du tout, comme nous feignons de le croire, que
+l'éducation des femmes bien dirigée pût influer sur le bonheur social,
+ni qu'elle pût assurer la stabilité des législations, comme nous
+l'avons tant dit. «Ils regardaient ces êtres-là comme des machines à
+enfans et à plaisir; et ce n'est assurément pas qu'ils n'eussent du
+feu dans l'imagination et de la grâce dans l'esprit.» Qu'est-ce donc,
+si ce n'est la conviction ferme et absolue que ces êtres sans
+caractère échappaient à tout ordre, à toute combinaison?
+
+Ce pourrait bien être de la nourriture trop forte pour vous en cet
+instant, mon ami, que cette philosophie sévère; ou plutôt vous rirez
+de ce que le plus faible des hommes avec les femmes, celui qui les a
+tant idolâtrées, et dont le moral, moins que le physique, s'il est
+possible, ne peut se passer d'une compagne, ose vous écrire avec cette
+austérité. Mais ce n'est pas sur votre sentiment que j'écris: vous
+savez bien que je l'ai défendu contre vous, et que je n'aime pas que
+vous l'appeliez une faiblesse; c'est une thèse philosophique que je me
+crois en état de soutenir dans toute la persuasion de mon esprit et la
+sincérité de mon cœur, et que j'abandonne à vos méditations.
+
+Votre historiette est charmante; et je m'en servirai au moment convenu
+entre nous, sans vouloir décider pourtant si cette ruse épisodique
+n'est pas plus ingénieuse et subtile que décidément utile et
+probablement efficace. Il y a du pour et du contre: ce que je vous
+promets, c'est de rendre très-vraisemblable la confabulation. Il sera
+nécessaire pourtant, et pour agir avec quelque circonspection, que je
+voie la lettre de dix pages; car à un être aussi fin, il ne faudrait
+que la plus légère discordance pour dévoiler notre complicité; et une
+collusion si honnête, que le succès rendra si précieuse à celle de qui
+j'ai entrepris de lever les cataractes, connue avant le dénoûment, me
+perdrait dans son esprit, et la piéterait contre nos efforts. Au
+reste, j'ai cru, comme vous, que c'était un progrès très-marqué que la
+tolérance avec laquelle votre lettre avait été lue.
+
+Je sens toute la vérité de votre observation sur M. P....., mon très
+cher ami; mais j'ai l'âme haute et susceptible; et comme le mot
+difficile est à peine connu dans la langue de mon amitié, je n'aime
+pas qu'on cède à autre chose qu'à l'impossibilité. Or, elle était à
+mille lieues de lui: d'ailleurs, je vous avoue, à vous tout seul, que
+j'étais en fort mauvaise disposition à son égard. Madame de N....
+avait lieu d'en être fort mécontente, et cela, sous mes yeux; elle
+devait croire, ou qu'il la regardait comme une fille sans conséquence
+(ce qu'assurément il croit moins qu'un autre, lui qui sait son
+histoire), ou qu'il ne se ferait pas le plus léger scrupule de séduire
+la maîtresse de son ami; théorie que je sais être la sienne, et qui,
+de quelque manière qu'il la défende ou l'excuse, me fait une véritable
+horreur; et je le lui ai déclaré. Nous avons eu une longue explication
+sur cela, dans laquelle il a fini par me dire qu'il ne savait pas
+parler, et qu'ainsi je le battrais toujours dans la conversation. Ce
+mot-là même est-il honnête? N'opposer que les sophismes de l'amour
+propre aux plaintes de l'amitié et à l'éloquence de la morale et du
+cœur, est-ce le rôle d'un ami, ou même d'un honnête homme? Ce n'est
+pas, je vous le répète, qu'en toute autre chose il ne le soit
+infiniment; mais il n'est pas en moi de croire que qui ne l'est pas en
+ceci puisse jamais être un ami sûr. Pour moi, j'avoue que ceci l'a mis
+à distance; et malheureusement, je sais que c'est m'appauvrir plus que
+lui. Au reste, ne craignez rien pour notre honneur à tous deux; une
+amitié de plus de vingt ans ne saurait finir; et je serai toujours
+plus en mesure qu'il ne faudra pour négocier entre vous et D. P., qui
+d'ailleurs est trop juste et trop adroit pour ne pas s'employer, même
+avec ferveur, dans tout ce qui pourra vous être utile.
+
+Vous avez très-bien fait de ne me demander que vingt-cinq louis; et je
+trouve même que c'est beaucoup, d'après le bilan de votre aimable ami.
+Il ne me paraît pas sage que je ne donne point de reçu; car sans rêver
+empoisonneurs et assassins, comme mon larve d'hier, je me sens
+très-mortel; mais quant au porteur de la somme, je me conformerai aux
+instructions que vous me donnez, en vous priant de recevoir une note
+de ma main qui me tranquillise sur les événemens. Veuillez me mander
+aussi, si je dois le savoir vis-à-vis du prêteur, et si l'hommage de
+ma reconnaissance lui déplairait. Il me semble qu'il vous connaît trop
+pour douter que vous ne m'ayez nommé celui dont j'étais l'obligé; car
+je le suis enfin, quoique tout soit accordé à votre médiation.
+Dites-moi donc ce que je dois faire et dire; car il n'est pas en moi
+d'être ingrat; mais je ne voudrais pas déplaire ni dépasser la mesure
+par reconnaissance.
+
+Bon soir, mon très-cher ami; travaillez, mais ménagez votre santé;
+marchez, digérez, espérez et aimez-moi.
+
+
+_P. S._ Au reste, mon ami, j'ai pensé comme vous que nous pourrions un
+jour, et à chaque belle saison, faire de fort jolis romans ensemble:
+ainsi je garde l'historiette; je garde vos lettres aussi; gardez les
+miennes si vous voulez, nous les ferons copier quelque jour ensemble
+et en alternant. Il se trouve dans les lettres une foule de choses
+d'autant mieux dites, qu'elles le sont avec liberté, qu'on ne retrouve
+plus, et qu'on est fâché d'avoir perdues. Eh! puis, comme monument
+d'amitié, n'est-ce pas une assez douce chose?
+
+
+LETTRE V.
+
+J'ai reçu votre lettre du vendredi, mon cher ami, et j'ai béni votre
+griffonnage même qui m'a valu quatre pages de l'ami le plus cher, le
+plus profondément estimable et le plus sympathique à moi que j'aie
+rencontré de ma vie. L'intérêt que vous m'y montrez, et que vous avez
+su rendre contagieux pour un des hommes de mérite que vous aimez et
+que vous prisez le plus, a versé la consolation dans un cœur navré
+par tant de côtés, qu'il ne peut être que bien souffrant, puisqu'il ne
+se paralyse pas. Véritablement la persuasion intime dont je suis
+pénétré, que je vaux mieux que mes persécuteurs et mes ennemis, et que
+dans les êtres créés, rien ne vaut mieux que mon ami le plus cher, me
+rendent du sommeil, du bien-être et même des jouissances.
+
+N'ayez pas peur, mon ami, que ce que vous ferez soit mal fait; il
+n'est pas en vous de ne pas finir; et d'ailleurs, pour une âme aussi
+neuve et aussi forte que la vôtre, un tel sujet est d'inspiration,
+surtout lorsque l'écrivain expose une théorie qui n'est presque qu'à
+lui seul et dont la pratique a composé et dirigé sa vie. C'est
+cependant une chose curieuse et remarquable que la philosophie et la
+liberté s'élevant du sein de Paris, pour avertir le nouveau monde des
+dangers de la servitude, et lui montrer de loin les fers qui menacent
+sa postérité[47]. Jamais l'éloquence ne défendit une plus belle cause;
+peut-être ce sont les peuples corrompus qui seuls peuvent donner des
+lumières aux peuples naissans: instruits par leurs maux, ils peuvent
+enseigner du moins à les éviter; et la servitude même peut être utile
+en devenant l'école de la liberté.
+
+ [47] Ceci a rapport à l'écrit sur l'ordre de Cincinnatus, l'un de
+ ceux qui contribuèrent le plus à la réputation de Mirabeau, et
+ dont les morceaux les plus brillans sont de Chamfort.
+
+Le hasard me met à même de vous donner un avis qui changera peut-être
+votre marche. Duruflé arrive ce soir à Paris avec Dameri; et j'en suis
+sûr, car c'est chez Vitry qu'il arrive et qu'on a demandé un lit pour
+lui; je saurai dès aujourd'hui sa marche par Vitry, et s'il compte
+rester à Paris assez long-temps pour que vous ne puissiez pas le
+retrouver à Rouen. Au reste, vous savez où lui adresser une lettre, si
+vous voulez vous entendre avec lui.
+
+Je ne puis pas vous dire que je ne trouve pas très-sensé ce que vous
+m'écrivez sur Aspasie. Ma lettre d'hier (car voici ma 4e, et il serait
+bon de numéroter) vous montrera qu'il m'a paru plus indéfinissable que
+jamais à ma dernière visite. Je n'y ai pas retourné hier, parce que
+j'ai senti, avant que vous me le disiez, que, pour m'éclaircir si elle
+s'occupait franchement de ce qui nous occupe, il fallait me rendre
+plus rare et la voir venir. Mais je commence à craindre qu'il n'y ait
+de la légèreté dans son fait; on n'est pas de cette sécurité sur les
+dangers de l'homme avec qui l'on vit. J'en ai été choqué; et certes,
+ce n'est pas partialité pour le gentilhomme hibernois. Si la légéreté
+est le principal ingrédient de ce caractère, le prix en baisse
+beaucoup à mes yeux. Il s'agit de savoir si M. Démocrite, puisqu'il
+ne faut absolument plus l'appeler l'Auvergnat (sobriquet qui me
+paraissait plaisant[48] pourtant, au moins par anti-phrase); si M.
+Démocrite, dis-je, qui connaît si bien le cœur humain des femmes, ne
+sera pas aussi sévère que moi à cet égard, attendu qu'il sait encore
+mieux que le vœu bon ou mauvais de la nature est de placer l'épine
+auprès de la rose, et qu'à bon titre il compte davantage sur son
+adresse à souffler sur la rose, de manière à l'épanouir, jusqu'à ce
+qu'elle couvre l'épine. Quant à pousser notre ami du côté de sa force,
+plutôt que de le conduire vers la pente de sa sensibilité, vous
+conviendrez qu'il ne faut pousser son ami que quand on est bien sûr
+qu'il est en péril. Or, comme je ne suis pas du tout décidé sur le
+véritable état des choses, comme je persiste à croire qu'Aspasie
+pourrait beaucoup pour le bonheur de notre ami, parce qu'elle est
+réellement très-aimable, et que, si elle l'est sous un tel maître, je
+vous donne à penser ce qu'elle serait dirigée par le plus aimable des
+philosophes et celui qui connaît le mieux les femmes, sans compter les
+hommes, les choses et le pays. Comme surtout j'ai très-bien éprouvé et
+j'éprouve encore que M. Démocrite peut se croire guéri et ne l'être
+pas, mais que sa blessure ne peut pas être incurable, ni même
+difficile à cicatriser, attendu qu'il sait rire, et ne sait ni
+s'aveugler, ni être aveuglé, je me donne avec patience et sécurité
+quelques jours de plus, pour une épreuve sur laquelle je ne veux pas
+me tromper, puisque mon erreur pourrait nuire au bien-être de mon ami,
+soit par la privation, soit par l'illusion. Eh donc, mon très-cher,
+que l'on écrive, dût-on faire cette lettre comme la scène d'un drame
+dont la situation n'existe que dans l'imagination de l'inventeur; que
+l'on écrive, d'un style très-tempéré, mais très-doux, qui tienne dans
+une très-grande incertitude du sentiment qui aura dicté une lettre,
+laquelle surtout doit pouvoir être expliquée et avouée à tout
+événement. Si M. Démocrite trouve cela difficile, tant pis; mais il
+peut bien croire que ce n'est pas à lui qu'on s'adresserait pour chose
+aisée.
+
+ [48] On sait que les Auvergnats n'ont pas une grande réputation
+ d'esprit.
+
+Quelque chose qui vous paraîtra plaisant, c'est que j'ai écrit, il y a
+quatre jours, au gentilhomme hibernois, au sujet de sa progéniture mal
+baptisée, précisément les mêmes choses, et presque dans les mêmes
+termes, que vous me les écrivez; et cela a très-bien réussi, non pas
+seulement chez Aspasie qui en a ri comme une folle, mais à la grille
+de Chaillot, tant on a l'esprit aigu et bien fait.
+
+Somme toute, mon ami, attendez, si vous y mettez encore quelque prix.
+Je vous promets que vous ne laisserez pas long-temps notre ami dans
+l'incertitude: et puis, il n'est pas de ces raisonneurs profonds qui,
+se trouvant en même-temps casuistes scrupuleux, se décident avec une
+lenteur qui fait que leur résolution ne produit aucun effet. Il creuse
+fort avant; mais il est très-leste à la détermination. Ainsi, ne vous
+en déplaise, il n'y a point de péril dans la demeure. Adieu, mon ami,
+je dînerai demain chez Aspasie; la mienne vous fait des coquetteries
+charmantes (quoiqu'elle ne soit pas coquette), et forme des vœux
+(j'ai presque dit soupirs) pour votre retour.
+
+
+LETTRE VI.
+
+ Paris, ce jeudi.
+
+J'ai lu avec un grand intérêt, et je garderai précieusement, mon bon
+et cher ami, la lettre que j'ai reçue de vous hier. Un résumé si
+énergique de la conduite sans exemple à laquelle vous a poussé la
+nature, et des principes que vous vous êtes faits à l'appui de cet
+heureux et noble instinct, est, pour une tête et une âme élevée, le
+germe de la plus importante théorie de liberté et même d'indépendance
+à laquelle l'homme puisse atteindre; et pour les hommes forts, la
+pratique en ce genre doit suivre de bien près la théorie. Je ne
+connais rien de plus imposant que les caractères que vous avez
+esquissés en peu de mots, et rien de plus respectable qu'une vie dont
+on peut se rendre un tel compte; mais j'y vois aussi la consolation
+des honnêtes gens et la condamnation des hommes faibles. Vous êtes la
+preuve vivante qu'il n'est pas vrai qu'il faille plier ou briser;
+qu'on peut atteindre à la plus haute considération, sans un respect
+superstitieux pour le monde et ses lois; qu'on peut arriver à
+l'indépendance philosophique et pratique, sans avoir jamais abaissé ou
+comprimé la fierté d'un grand sentiment ou d'une pensée heureuse;
+qu'on peut prendre sa place, en dépit des hommes et des choses, sans
+autres ménagemens que ceux dus par l'espèce humaine à l'espèce
+humaine, par la tolérance de la vertu aux préjugés des faibles; et
+que, si le sentier qu'il faut prendre pour arriver au but est plus
+escarpé, il est aussi de beaucoup le plus court. Grâces vous soient
+rendues, mon ami, pour avoir pensé que j'étais digne de vous entendre!
+Il est certain que la rapidité des progrès de notre amitié, qui n'a
+jamais été même stationnaire, n'a pas dû vous donner mauvaise idée de
+mon âme, et qu'elle m'a mis bien avec moi-même. Ce n'est pas sans
+doute que je me sois élevé à une philosophie pratique aussi haute.
+J'ai quitté trop tard mes langes et mon berceau. Les conventions
+humaines m'ont trop long-temps garrotté; et lorsque les liens ont été
+un peu desserrés (car pour brisés, ils ne le furent jamais), je me
+suis trouvé encore tellement chamarré des livrées de l'opinion, que
+les êtres environnans se sont également opposés à ce que je fusse
+l'homme de la nature, au moment où j'aurais conçu qu'on peut rester
+tel au milieu même de la société. D'ailleurs, j'avais été trop
+passionné; j'avais donné trop de gages à la fortune; et ce n'est pas
+au milieu des orages qu'on peut suivre une route déterminée. Mais si
+j'eusse eu le bonheur de vous connaître il y a dix ans, combien ma
+marche eût été plus ferme! combien de précipices et de ravines
+j'aurais évités! combien le peu que je valais se fût développé! et que
+de défauts acquis j'aurais contractés de moins!... Tel que je suis,
+mon ami, je ne suis point indigne de quelque estime, puisque je sais,
+non pas vous aimer (car c'est chose trop facile pour être méritoire),
+mais vous apprécier, et qu'à votre avis, je suis un des hommes qui
+vous ait le mieux deviné. J'ai beaucoup gagné dans votre commerce, j'y
+gagnerai davantage: il est peu de jours, et surtout il n'est point de
+circonstance un peu sérieuse, où je ne me surprenne à dire: «Chamfort
+froncerait le sourcil. Ne faisons pas, n'écrivons pas cela, ou
+Chamfort sera content;» et alors la jouissance est doublée et
+centuplée. Ce n'est pas à vous qu'il faut dire combien est douce,
+consolante, encourageante, une amitié qui, devenue pensée habituelle à
+ce point, fait voir dans la censure une loi irréfragable, et dans
+l'approbation un trésor sans prix. Tel vous êtes pour moi. Je ne vous
+offrirai jamais un échange digne de vous (si vous ne vouliez commercer
+qu'avec vos semblables vous seriez bien solitaire); mais tout ce que
+l'abandon d'une confiance profonde, d'un dévoûment complet, d'une âme
+ardente, sensible et qui n'est pas sans noblesse, peut avoir
+d'attachement pour un homme qui sait bien le prix des talens et des
+pensées, mais qui sait leur préférer un sentiment, la seule chose
+incalculable à la raison même lorsqu'elle est échauffée d'un bon
+cœur: vous le trouverez en moi; et si j'ai eu le malheur de vous
+connaître si tard, ce sera du moins pour toujours que nous nous serons
+aimés.
+
+J'espère, mon ami, que vous serez consolé de ce que votre lettre a été
+remise; car je n'en ai point été fâché, quand elle me l'a lue; et
+peut-être si je l'eusse ouverte d'avance, comme vous m'en avez donné
+la permission ensuite, ne l'aurai-je pas remise. L'aberration des
+comètes n'est pas plus difficile à calculer que le mouvement du cœur,
+de l'esprit, surtout de l'amour propre des femmes. Vous remarquez que
+je n'ai peut-être fait là qu'un pléonasme, au lieu d'un _crescendo_;
+car plus je les vois, et plus je me persuade que l'amour propre est à
+peu près l'unique clef de ce qu'on appelle leur caractère: or, le
+caractère ne se compose que des habitudes de l'âme et de l'esprit,
+mélangés, il est vrai, à des doses inégales; et j'ai beaucoup de peine
+à croire que le sexe, duquel les hommes tels que vous et M. Thomas
+dites _il est impossible de le connaître_, ne doive toute son
+impénétrabilité au défaut presque absolu de caractère. N'allez pas me
+citer d'exceptions; car les exceptions, qu'encore faudrait-il
+débattre, prouvent la règle, bien loin de la détruire. Je dis
+qu'encore faudrait-il débattre les exceptions; et en effet, dans notre
+sexe, on n'a généralement pas une certaine force de tête, sans quelque
+force de caractère; dans celui-là, voyez comme l'analogie est fautive!
+Je lisais hier, dans votre recueil philosophique, un morceau sur le
+bonheur de madame du Châtelet, que je ne connaissais pas, et qui vaut
+d'être connu. Il y a, dans ce morceau, des choses charmantes sur
+l'amour, et notamment deux pages sur l'immutabilité de son âme en
+amour, qui séduiraient à coup sûr quiconque ne connaîtrait pas son
+histoire. Vous la savez mieux que moi; vous savez qu'elle n'était pas
+même tendre, et qu'elle fut très-galante. Qu'était-ce donc que cette
+femme, qui avait infiniment plus de force de tête, et même de
+véritable esprit, que tout le reste de son sexe ensemble; et qui
+traçait une théorie où l'âme seule semble avoir dessiné cette phrase
+délicieuse: «Il faut employer toutes les facultés de son âme à jouir
+de ce bonheur.... Il faut quitter la vie quand on le perd, et être
+bien sûr que les années de Nestor ne sont rien au prix d'un quart
+d'heure d'une telle jouissance... Il est juste qu'un tel bonheur soit
+rare; s'il était commun, il vaudrait mieux être homme qu'être Dieu,
+du moins tel que nous pouvons nous le représenter.»..... Qu'était-ce
+que la femme qui, trouvant et exprimant cela, n'était qu'une femme
+galante, et se donnait pour un de ces êtres qui aiment tant qu'ils
+aiment pour deux, que la chaleur de leur cœur supplée à ce qui manque
+réellement à leur bonheur, ou plutôt pour le seul cœur qui eût cette
+immutabilité qui anéantit le pouvoir des temps? Expliquez-moi cela,
+mon ami; et souvenez-vous que cette même femme avait mis, à la place
+du portrait de l'homme le plus extraordinaire de son siècle qui
+semblait avoir subjugué son âme, et dans une boîte que cet homme lui
+avait donnée, le portrait d'un fat: chose aussi impossible à une âme
+aimante, même détrompée ou changée, qu'à nous la trahison et le
+parjure.
+
+N'allez pas croire, mon bon ami, que cet accès de sévérité me vienne
+d'un mécontentement, résultat de la dernière conversation avec
+Aspasie; car au fond, je n'ai été mécontent (à deux disparates près)
+que de mon incertitude. Je vous ai demandé la pure vérité; et si je ne
+l'ai pas fondue dans des détails; c'est qu'une conversation serait un
+volume d'écriture, chose qui, pour le dire en passant, m'a donné une
+assez haute idée de la stérilité des romanciers en général; mais vous
+aurez bien rempli les lacunes, peut-être même aurez-vous débordé; et
+certainement, si vous avez vu en noir (car, au fond, ce n'est que par
+excès de prudence que je n'ai pas vu en rose), mes réflexions sur les
+femmes sont donc une abstraction purement philosophique, et si bien
+une abstraction, que c'est la première chose que j'oublie dans mon
+commerce avec elles; en un mot, un à parte de raison dont personne ne
+m'a donné l'exemple à un aussi haut point que vous.
+
+Au reste, mon ménage est fort triste aujourd'hui. Le petit chien qu'on
+avait eu la faiblesse d'acheter, sans penser que tous les marchands de
+chiens arrachent ces pauvres petites et frêles machines à leur mère
+dès le premier moment, et tarissent les sources de la vie pour
+rapetisser les formes (emblème très-frappant des manipulations
+politiques), ce petit chien est mort: et l'on a pleuré; et l'on est
+honteuse d'avoir pleuré, et triste d'avoir employé de l'argent à une
+acquisition aussi fragile. Pour moi, je suis tolérant, même pour cette
+faiblesse, parce que cette petite bête avait voué un très-grand
+attachement à mon amie, et que tout ce qui est attaché attache: raison
+assez forte, ce me semble, pour un homme sage de ne point s'habituer
+aux animaux. Nous n'avons pas trop de sensibilité pour nos semblables;
+et l'on frémit quand on pense que le plus honnête homme du monde
+peut-être poussé à s'égorger avec un autre homme pour un chien.
+
+Bon jour, mon bon ami; je vous aime avec une extrême tendresse. Je
+travaille, et cela ne vient pas mal; je vous en souhaite autant; mais
+c'est une chose très-pénible que de changer l'ordonnance de son
+ouvrage sans le refaire; et je serais bien fâché que cette
+contrariété-là vous arrivât; car vous enverriez promener votre
+besogne. _Vale et me ama._
+
+
+_P. S._ Je fermais ma lettre, lorsque j'ai reçu un billet du
+secrétaire de l'abbé Royer, qui me prévient qu'il vient de remettre à
+son patron l'extrait de mes deux requêtes en cassation, etc., et que
+je pourrai voir mon rapporteur dimanche prochain à midi. Vous jugez
+bien que je désirais voir le secrétaire avant que l'extrait fût livré;
+mais que, pour le voir efficacement, il fallait quelques louis.
+Sachez, mon ami, si cela est encore utile et par conséquent
+nécessaire, le comment il faut s'y prendre et le combien; et
+avertissez ceux qui veulent bien prendre intérêt à moi, qu'il est
+temps de porter les grands coups. Réponse très-prompte à ce
+_post-scriptum_.
+
+
+LETTRE VII.
+
+ Lundi.
+
+Me voilà bientôt convaincu, mon ami, que j'ai perdu une de vos
+lettres, car vous ne m'eussiez pas écrit la veille; assurément, vous
+m'en eussiez averti hier, et je ne vois rien qui puisse me faire
+présumer que vous ayez changé l'ordre accoutumé, ains au contraire. En
+conséquence, j'ai recommencé mes réclamations; et puisque vous
+arriverez demain, vous demanderez vous même à la poste ce qu'est
+devenu votre lettre, ou vous me donnerez l'espèce de billet sur lequel
+ils ne badineront pas.
+
+Votre lettre est bien, mais seulement parce que l'on ne peut pas
+trouver mal ce que vous écrivez; et tout au plus à ce degré qui me
+faisait dire de la chanson du V. de N.: elle est ce qu'il faut, pour
+ne dire pas, elle est mauvaise. Ceci est vrai de la chanson, parce que
+l'homme a passé à côté d'une jolie idée, ce qui en idiôme de talent,
+s'appelle _rater_. Or, le vrai talent ne rate pas. Votre lettre à vous
+n'est que bien, parce qu'elle n'est que douce et tendre, et que vous
+montrez toujours le vaincu, le subjugué, ce qui peut avoir deux
+inconvéniens; le premier, de beaucoup reculer, ou tout au moins
+suspendre vos progrès; le second, d'induire en erreur la pauvre
+créature, au point qu'elle fera quelque lourde sottise, dont elle ne
+s'apercevra que lorsque votre patience lassée et son amour propre
+humilié ne lui permettront guère plus qu'à vous de rétrograder. Je
+vous avais donné un bien meilleur conseil: alternez, vous avais-je
+dit; une lettre douce et tendre, quoique assaisonnée, tel jour; une
+lettre fine, vive, sémillante et narquoise le jour d'après. Qu'elle
+ne soit jamais sûre de son fait. C'est l'_a b c_ en amour. C'était
+donc le tour de la lettre de dix pages; et quoique ce soit un mal
+très-réparable, c'en serait peut être un assez grand, si vous
+persévériez; et c'en est même un à ce cran, parce qu'en revenant
+demain, vous n'aurez point de réponse à cette dernière, de sorte que
+je ne vois pas bien la transition.
+
+Au reste, je ne vous entretiendrai pas plus long-temps aujourd'hui de
+cette syrène, comme vous l'appelez; car nous ferons demain, à cet
+égard, une main à fond; et mon procès, ou plutôt mes procès et mes
+courses ne me laissent pas respirer. C'est de mercredi en huit que je
+serai rapporté: ainsi je n'ai pas grand temps à perdre; et pour comble
+de contrariété, l'incident que m'a suscité mon père au parlement, et
+qui, en termes de palais, est évidemment un coup monté, me fait perdre
+un temps incroyable, attendu que les gens qu'il me force à voir sont
+dispersés aux quatre coins de Paris. Mais le plus pressé, c'est
+l'admission de ma requête. Une seule voix, je vous le répète, mon
+cher; que votre aimable et précieux ami s'ingénie avec sa
+circonspection et son adresse ordinaires; il aura aisément deviné que
+M. Bignon, qui est mort, ne siégera pas; et mieux ou plutôt que moi,
+il saura qui a remplacé M. Daguesseau.
+
+Vous êtes bien aimable de m'avoir sacrifié Navarre; mais vous le
+seriez davantage de pousser votre besogne, 1º. parce que vous êtes
+digne de mettre la gloire à régner chez vous; 2º parce que la besogne
+presse, et tellement qu'il m'a fallu entrer en explication avec
+F.....[49], pour expliquer le retard. Ne vous fiez pas sur le temps
+qu'il me faut à moi; car si j'avais le manuscrit que M. Thomas a gardé
+pour y faire ses notes, tout serait refondu, attendu que les morceaux
+de rapport, et même les soudures, sont prêts. Sans doute, c'est un
+ouvrage nouveau; mais ce n'est pas une raison pour qu'il s'éternise,
+surtout depuis qu'on en parle, car l'attente à remplir est toujours
+une pénible destinée. Au reste, je vous avertis que je me sauve sur la
+lettre; voyez si, pour la première fois, vous voulez avoir induit en
+erreur un ami. Eh! mon cher paresseux, tranquillisez-vous; je connais
+mieux votre talent que vous même, sans quoi je n'aurais pas tant de
+sécurité. Mais un point sur lequel je n'en saurais avoir, c'est votre
+santé; et je vous interdis, de par l'amour, toute espèce de travail,
+si cette agitation que vous appelez la fièvre, et qui n'est qu'un
+mouvement nerval, sans quoi je vous en aurais parlé plutôt, revenait
+seulement encore une fois.
+
+ [49] Franklin. C'est toujours de l'écrit sur l'ordre de
+ Cincinnatus qu'il s'agit.
+
+Je serai demain mardi, à cinq heures du soir, à l'hôtel de Vaudreuil;
+nous causerons, nous nous promènerons si vos jambes ont besoin de
+recouvrer du mouvement, ou nous resterons, nous prendrons des glaces
+aux Tuileries, ou vous viendrez en prendre ici. En un mot, nous ferons
+ce que vous voudrez: suffit que je serai _al suo commando_.
+
+Vous avez d'autant plus de raison de ne pas hasarder de lettres, que
+le brutal a fait un tapage épouvantable sur un propos de madame de
+Flahaut, qui a prétendu qu'on disait dans le monde, que La Harpe était
+le tenant chez Aspasie, depuis la maladie hibernoise. Vous noterez
+qu'Aspasie a vu La Harpe une fois depuis deux mois. N'importe, le
+moribond celtique a écrit que ce n'était pas assez que cela ne fût
+pas, qu'il fallait encore qu'on ne le dît pas. J'ai lu cette belle
+phrase, et Aspasie a un peu murmuré. Mais jugez quelle étincelle
+ferait une lettre vôtre dans ce magasin à bile. Je finis, car je n'ai
+pas un moment à moi; et j'en suis malheureux, je vous assure. Bon
+jour, mon ami.
+
+
+LETTRE VIII.
+
+ Mardi.
+
+Mon bon ami, dans la nécessité de parler à M. l'abbé de Périgord, je
+prends le parti de l'attendre chez lui; car ma lettre deviendrait la
+mort de Turenne. Je ne sais où ceci me mènera, ni par conséquent, si
+je pourrai vous voir ce matin: or, cet après-midi, je suis obligé de
+courir. M. Lefebvre d'Ammécourt ayant jugé à propos de me gagner hier
+mon procès contre l'Ami des hommes, c'est un triste sujet de
+félicitation que celui du gain d'un procès contre son père; mais quand
+on a le malheur de plaider contre lui, encore faut-il gagner ce qu'on
+s'est cru le droit de disputer. Au reste, je me console à d'autant
+plus juste titre de cette extrémité, que c'était mon père qui était
+l'agresseur, et qu'il n'a jamais voulu arbitrer. Adieu, mon cher ami;
+à ce soir, ou à demain matin.
+
+
+LETTRE IX.
+
+ Londres, 20 août 1784.
+
+Mon dieu, mon ami, mon cher ami! que je suis inquiet! qu'il est cruel
+pour moi de vous avoir quitté dans ce moment, de n'être pas votre
+garde-malade, de ne pas savoir, aussitôt que ma pensée, comment votre
+pouls bat, et si vous souffrez, ou si vous êtes soulagé! Mon Henriette
+a rapporté tant de peines dans mon sein, en me racontant toutes celles
+que votre état lui avait faites, et tant d'attendrissement, en me
+parlant de vos touchans adieux! Vous êtes-là sous mes yeux, brûlant,
+agité, tourmenté, sans que je puisse détourner un moment ma pensée de
+votre lit et de votre fièvre. Ce n'est pas que votre état soit
+alarmant, je le sais; et s'il l'eût été, tous les chevalets de la
+Bastille exposés à ma vue ne m'auraient pas fait partir. Mais vous
+souffrez! Eh, mon dieu! n'est-ce donc rien de souffrir? c'est presque
+tout, dans un passage si court et si incertain. Mon ami! vous ne
+pouvez pas écrire; je ne veux pas que vous écriviez, à moins que ce ne
+soit deux lignes qui me rassurent par la vue de vos caractères: mais
+suppliez M. R.... de remplir, en votre nom, cet office et ce devoir
+d'ami: il ne me refusera point cette consolation; il me rendra la
+justice de croire que je paierais, et de grand cœur, le même tribut à
+son amitié pour vous; mais il a le bonheur de vous garder, lui! et ne
+m'en doit-il pas plus de compassion et de complaisance, à moi qui vous
+ai quitté dans un moment si critique pour tous deux, à moi qui,
+peut-être, hélas! ne vous embrasserai pas de long-temps, et qui
+m'étais fait une si douce habitude de ne penser, de n'observer, de ne
+sentir qu'avec vous, de n'agir que sous vos yeux, de n'avoir qu'une
+âme avec mon meilleur et presque mon unique ami? O mon cher et digne
+Chamfort! combien les bonnes gens sont des êtres d'habitude! et
+combien vous avez peu de besoin de cet attrait d'habitude, pour être
+nécessaire à ceux dont vous avez daigné vous laisser connaître! Je
+sens qu'en vous perdant, je perds une partie de mes forces. On m'a
+ravi mes flèches. O mon ami! recouvrez votre santé; et que votre
+amitié, vos consolations, vos conseils, vos lettres versent du baume
+dans mon cœur, m'apprennent à supporter une situation si nouvelle,
+quoique déjà éprouvée à l'honorer, à l'embellir, et me rendent enfin
+capable d'être digne de tous les sentimens que vous m'avez montrés.
+
+C'est de cette ville souveraine, qui, bâtie de briques, et sans
+élégance ni noblesse dans ses édifices, montre la Tamise et son port
+superbe, et semble dire: «qu'oseriez-vous me comparer? que l'Océan,
+que les mondes apportent ici leurs tributs!» c'est de cette ville que
+je vous écris à la hâte, les yeux distraits par une foule d'objets
+nouveaux, l'esprit occupé de mille soins pénibles au présent et dans
+l'avenir, mais le cœur et l'imagination pleins de vous.
+
+Notre voyage ferait un roman; vous savez une partie des inconvéniens
+qui ont précédé notre départ; vous aurez éprouvé sans doute à Paris le
+temps dont nous avons été accueillis dans la route; et vous ne vous
+ferez jamais d'idée de notre passage, qu'après avoir essuyé une
+tempête. Nous avons été deux fois au moment de périr: une fois par la
+seule force du vent et de la mer qui écrasait notre frêle paquebot; et
+une fois à l'entrée de l'Adder, c'est-à-dire presque au port; en
+revirant de bord, un faux coup de timon et un cable caché sous une
+vague terrible nous ont mis au moment de chavirer; on avait, sur le
+pont, de l'eau au-dessus du genou. Le capitaine, l'un des plus
+intrépides marins de ce genre, s'est cru perdu, et ne voulait pas,
+disait-il, survivre à son vaisseau. Heureusement, ma pauvre amie était
+dans cet horrible état appelé mal de mer, dont l'effet moral est de
+rendre insouciant de tout et sur tout, si ce n'est sur l'espoir que la
+mer engloutira le supplice et le supplicié. J'ai vomi le sang, moi qui
+n'ai jamais été malade sur mer, et mes nerfs ne sont pas encore remis.
+
+Aussitôt débarqués, nous avons pris la poste dans la compagnie d'un
+Irlandais que je croirais honnête homme, si je n'avais toujours pensé
+que c'est-là que s'arrête la toute-puissance divine; d'une Française
+qu'il avait pris la liberté d'enlever à sa famille, du droit qu'a tout
+Irlandais de s'approprier une riche héritière; et d'un ministre
+anglais, homme doux, modéré et fort instruit; nous avons pris la
+poste, dis-je, et ce n'est pas par magnificence; mais tous les élégans
+de l'Angleterre et la partie brillante de la cour étant à
+Brightemlstone, parce que le prince de Galles y prend les eaux, il n'y
+a pas une seule diligence où l'on puisse trouver place. Au reste, les
+postes, qui sont excellentes, et fournissent par obligation des
+voitures comparables à nos voitures de maître, sont à peine aussi
+chères qu'en France, quoique plus longues et trois fois plus
+rapidement franchies. Il suit cependant de cette manière de voyager
+que, malgré les talens économiques et l'industrie hibernoise de notre
+compagnon que j'ai créé maréchal-général des logis de la caravane,
+notre voyage nous a coûté trois fois ce qu'il devait nous coûter. Et
+d'autant que le paquebot ne partait qu'à trois jours de distance de
+celui de notre arrivée, et que les difficultés pour le passeport
+devenaient inquiétantes, j'ai frêté un navire. Si je ne craignais de
+divulguer des secrets qui peuvent, dans la foule, servir à quelques
+honnêtes gens comme ils nous ont servi, je vous démontrerais combien
+ces sublimes formalités de notre inquisition, appelée amirauté, sont
+inutiles à toute autre chose qu'à faire gagner de l'argent aux
+huissiers visiteurs: digne résultat de toute législation
+réglementaire!
+
+Nous avons dîné à Brightemlstone, avec la meilleure viande de
+boucherie que j'aie mangée de ma vie; et comme le seul acte de toucher
+un plancher anglais brûle la bourse, surtout dans le voisinage de la
+cour (car l'or est la mandragore de toutes les cours), nous avons été
+coucher à Lewis. N'êtes-vous pas scandalisé qu'un bourg anglais porte
+le nom d'un de nos rois? Depuis, et dès Lewis, nous avons parcouru le
+plus beau pays de l'Europe, par la variété des sites et de la verdure,
+la beauté et l'opulence de la campagne, la propreté et l'élégance
+rurale de chaque propriété. C'est un attrait pour les yeux; c'est un
+charme pour l'âme, qu'il est impossible d'exagérer. Les approches de
+Londres sont entre autres d'une beauté champêtre dont la Hollande même
+ne m'a point fourni de modèles; j'y comparerais plutôt quelques
+vallées de la Suisse; car (et cette observation très-remarquable
+saisit à l'instant des yeux exercés) ce peuple dominateur est avant
+tout et surtout agricole au sein de son île; et voilà ce qui l'a sauvé
+si long-temps de ses propres délires. Je sentais mon âme fortement et
+profondément saisie, en parcourant ces contrées plantureuses et
+prospères; et je me disais: Pourquoi donc cette émotion si nouvelle?
+Ces châteaux, comparés aux nôtres, sont des guinguettes. Plusieurs
+cantons de la France, même de ses provinces les plus médiocres, et
+toute la Normandie que je viens de traverser, sont assurément plus
+beaux, de par la nature, que toutes ces campagnes. On trouve çà et là,
+mais partout dans notre pays, de beaux édifices, des ouvrages
+fastueux, de grands travaux publics, de grandes traces des plus
+prodigieux efforts de l'homme; et cependant ceci m'enchante bien plus
+que le reste ne m'étonne. C'est que ceci est la nature améliorée et
+non forcée; c'est que ces routes étroites, mais excellentes, ne me
+rappellent les corvoyeurs que pour gémir sur les lieux où ils sont
+connus; c'est que cette admirable culture m'annonce le respect de la
+propriété; c'est que ce soin, cette propriété universelle est un
+symptôme parlant de bien-être; c'est que toute cette richesse rurale
+est dans la nature, et ne décèle pas l'excessive inégalité des
+fortunes, source de tant de maux, comme les édifices somptueux
+entourés de chaumières; c'est que tout me dit ici que le peuple est
+quelque chose, qu'ici chaque homme a le développement et le libre
+exercice de ses facultés, et qu'ainsi je suis dans un autre ordre de
+choses.
+
+Et prenez garde, mon ami, que c'est si bien là la vraie cause de
+l'effet sur lequel je raisonnais, qu'arrivé à Londres, et cette
+superbe Tamise (qu'il ne faut comparer à rien, parce que rien ne lui
+est comparable) une fois franchie, rien ne m'a plus étonné ni même
+fait plaisir, si ce n'est les trottoirs qui faisaient tomber à genoux
+le bon la Condamine, et s'écrier: «Béni soit Dieu! voici un pays où
+l'on s'occupe des gens de pied.» Tout le reste m'a paru ordinaire et
+presque mesquin. Je dirais volontiers comme cet apathique Italien: «Ce
+sont des rues à droite, des rues à gauche et un chemin au milieu.»
+Toutes les villes sont de même, si cependant vous accordez à celle-ci
+l'avantage de cette admirable propreté qui s'étend à tout, qui
+embellit tout, qui a un attrait presque égal pour l'esprit et pour
+l'œil, et des dimensions dont aucune ville ancienne ne saurait jouir:
+du reste, effrayante obstruction du corps politique; cloaque infâme au
+moral; hommes entassés et infectés de leur haleine; lutte éternelle
+des corrupteurs et des corrompus, des prodigues et des misérables, de
+la canaille titrée et de la canaille populace. C'est mieux ou plus mal
+que Paris ou que Babylone, comme vous voudrez, j'y prends peu
+d'intérêt. Notez pourtant que j'ai peu vu encore, et que Londres
+m'offrira certainement plus que toute autre grande ville de commerce
+un foyer d'activité et d'émulation qui ne peut pas ne point
+intéresser. Mais je vous rends compte de la première impression qui a
+toujours un grand fonds de vérité.
+
+Nous avons eu en voyage des gentlemen. Combien le peuple a de sens! le
+sobriquet des voleurs est ici le mot gentilhomme! Ils ont observé et
+tâté deux ou trois fois notre petite troupe, j'étais décidé à ne leur
+accorder rien, parce que je suis loin d'avoir trop d'argent; j'avais
+mis les dames en avant, seules dans une chaise, trois hommes dans
+celle qui suivait, et un cheval. Notre ordre de bataille était si bon
+et notre contenance armée si simplement fière et ostensible, qu'ils
+nous ont laissé passer.
+
+J'empiéterais sur les droits de mon Henriette qui veut vous écrire,
+quand elle pourra vous remercier de votre convalescence, si je vous
+parlais des Anglaises, dont l'air froid et ricanneur et les tailles
+emboîtées et guindées n'ont pas paru lui plaire infiniment au premier
+coup d'œil: pour moi j'en appelle, et je ne renoncerai pas si
+aisément à ma longue passion pour les Anglaises, d'autant qu'en
+voyant passer Henriette, on s'arrête et l'on dit: «Oh! la belle
+Anglaise!» Aussi est-elle fort contente des hommes. Pour moi, je
+prétends, et l'on assure que j'ai déjà l'air aussi breton que Jacques
+Rosbiff.
+
+Au reste, nos dames n'ont pas toujours été aussi bien traitées; elles
+ont essuyé aujourd'hui un orage très-vif: la beauté du temps les avait
+invitées à aller à pied de leur auberge à leur logement, car nous
+sommes déjà gîtés et chèrement gîtés; elles étaient parées fort à la
+française, et sur-tout Henriette. On a murmuré; on s'est attroupé; on
+nous a suivis; on a lancé un certain Aristophane de cabaret, qui s'est
+mis à chanter devant nous, avec les gestes les plus démonstratifs et
+les expressions les plus libres des cantiques très-peu spirituels qui
+ont fort diverti le peuple. Mon amie, accoutumée aux lubies de la
+canaille d'Amsterdam, riait; la Parisienne avait une vraie colère de
+parisienne et regrettait les halles. Pour moi, mon flegme était
+imperturbable; mais cependant j'avais peur de me fâcher et le
+dénoûment m'inquiétait: déjà plusieurs Anglais bien mis, en passant à
+cheval avaient distribué quelques coups de fouet au Gilles, et
+s'arrêtant, nous avaient supplié de ne pas prendre la populace pour la
+nation; puis, ils nous donnaient des conseils que malheureusement nous
+n'entendions pas. Enfin, un Français a fendu la foule, donné de
+l'argent, et fait montre d'éloquence anglaise, puis nous déposant
+dans une boutique, il a été nous chercher un carrosse qui a mis fin à
+cette scène plaisante au fond, et dont mon amie a eu la charmante
+réparation que je vous ai dite au parc Saint-James, une fois qu'elle a
+eu substitué un petit chapeau à nos immenses panaches.
+
+Avec quelque précipitation que ceci soit ébauché, mon cher ami, vous
+verrez que je veux me nourrir de l'espoir que vous êtes en état de me
+lire, de m'entendre et presque de me répondre. L'idée de mon ami,
+malade loin de moi, m'est trop importune.
+
+Si par hasard votre convalescence était prématurée et hâtive autant
+que je le désire, ou si vous croyez pouvoir charger de la négociation
+que voici le bon abbé de Laroche, vous le feriez le plutôt possible,
+parce que cela m'importe. Le vieillard a répondu à celle de mes
+lettres dont vous m'avez paru très-content, le billet malhonnête que
+voici:
+
+«Je vous renvoie, Monsieur, la lettre que vous m'avez confiée; je
+l'aurais fait plutôt, si je n'étais retenu au lit par une fièvre
+très-forte et un violent mal de tête: j'ai pris l'émétique; j'ai été
+saigné trois fois, et mes maux subsistent encore dans toute leur
+vigueur. On n'est point du tout de l'avis de votre ami; on croit que
+la dernière forme que vous avez donnée à votre ouvrage est la
+meilleure, qu'il peut être sans danger publié dans le nouveau monde;
+pour celui-ci, c'est à vous d'en juger, mais on aurait désiré que
+vous n'eussiez fait part à personne qu'on en avait connaissance; et on
+m'a déclaré que la trop grande communication que vous en avez faite,
+ne permettait absolument plus qu'on s'en mêlât. Mes rapports avec M.
+Paris ne sont pas, comme vous imaginez, de simples liaisons de
+société; et je suis l'ami intime de toute la famille de sa femme.
+Croyez-vous, monsieur, qu'il soit bien permis, qu'il ne soit pas même
+répréhensible de mettre, sans preuve bien évidente, dans le cœur d'un
+homme mort depuis long-temps, les motifs les plus condamnables, pour,
+d'après cette supposition, en faire la satire la plus cruelle? Je ne
+suis point en ce moment en état de discuter si le bonheur du genre
+humain dépend d'une vérité qui ne peut être solidement démontrée que
+par une diatribe sur M. Duverney; mais je ne coopérerai en rien à ce
+qui peut affliger mes amis. Recevez, monsieur, l'assurance de mon
+sincère attachement.--23 août 1784.»
+
+Je répondrai, et je répondrai honnêtement; mais vous voyez comme je
+suis payé d'avoir raison, et surtout de ma loyale communication de
+l'excellente lettre de Clavière. Mais ce n'est ni le moment, ni la
+situation de se fâcher. Voici ce qui presse et importe: le docteur
+Price est à Londres; il est ami intime de Franklin; que Franklin lui
+recommande l'ouvrage, ou au moins l'auteur. Alors je tirerai parti
+d'un livre utile, entrepris pour leur faire plaisir, et dont j'ai le
+plus grand besoin. Ne négligez pas cela, je vous en prie.
+
+Adieu, mon très-cher ami. Donnez-moi ou faites-moi donner le plutôt
+possible de vos nouvelles; et aimez-moi comme il m'est impossible de
+ne pas vous aimer.
+
+
+LETTRE X.
+
+ Londres, 13 octobre 1784.
+
+Je reçois, mon très-cher ami, une lettre dont l'écriture a fait
+palpiter mon cœur, comme celle d'une maîtresse lorsque j'avais vingt
+ans; car la fermeté du caractère et le nombre des pages m'ont appris
+en un instant que vous vous portiez mieux; que vous aviez plus de
+forces; que votre amitié pour moi était la même; que vous ressentiez
+toujours le besoin de causer avec moi; enfin que j'avais recouvré la
+partie la plus réelle de ce qu'il m'est permis de goûter de bonheur,
+je veux dire, le charme et l'assurance de votre amitié. Cette rapidité
+de sentiment qui, dans une seule émotion, fait trouver mille
+certitudes et mille jouissances, est un des plus grands dons que la
+nature ait fait aux cœurs aimans; et c'est assez pour compenser tous
+les maux que produit la sensibilité. Car un être sensible jouit avec
+abandon; et lorsqu'il souffre dans l'objet aimé, il a encore pour se
+consoler le sentiment même qui le fait souffrir.
+
+Grâces vous soient rendues, cher ami, de m'avoir tiré de peine sur
+vous et sur votre affection; non que j'en doutasse, il ne me faut que
+tâter mon cœur, pour être sûr du vôtre. Mais il est si doux de
+s'entendre répéter qu'on est aimé de l'homme du monde qu'on aime,
+estime et respecte le plus! Et puis, l'âme a besoin d'être soignée
+comme le corps. C'est-là sans doute un des plus grands mécomptes de la
+vanité humaine; mais il est trop vrai que l'amitié a besoin de
+culture, et que la santé de l'esprit et du cœur est subordonnée au
+régime et à l'habitude.
+
+Le tableau que vous me faites de ce que vous avez souffert, m'a
+vraiment navré, et surtout par l'idée que je n'ai pas été votre garde;
+mais la réflexion soulage un peu mon imagination, en ce que la cruelle
+épreuve que vous venez de subir, est une démonstration irrésistible
+que vous êtes un des êtres les plus vivaces qui existent. Or, la
+ténuité de votre charpente, la délicatesse de vos traits, et la
+douceur résignée et même un peu triste de votre physionomie laquelle
+est calme, et que votre tête ou votre âme ne sont point en mouvement,
+alarmeront et induiront toujours en erreur vos amis sur votre force.
+Pour moi, vous m'avez prouvé, non pas tout à fait qu'on ne meurt que
+de bêtise, mais que les forces vitales sont toujours proportionnées à
+la trempe de l'âme. Ainsi, l'axiôme proverbial _la lame use le
+fourreau_ n'est pas vrai pour l'espèce humaine. Comment son feu
+intérieur ne le consume-t-il pas, se dit-on? eh! comment le
+consumerait-il? c'est lui qui le fait vivre. Donnez-lui une autre âme,
+et sa frêle existence va se dissoudre.
+
+Hélas, mon ami! Tacite et vous, aurez donc toujours raison! c'est un
+étrange composé de légèreté et de perversité que l'homme, qu'il faut
+cependant servir et qu'on voudrait aimer: l'homme qui calcule les
+astres, qui soumet les élémens, qui défie et combat toute la puissance
+de la nature, qui peut tout excepté conduire lui et ses semblables,
+qui a tout trouvé hors la liberté et la paix, qui a su donner
+l'autorité, qui a su l'endurer, et qui n'a su ni la diriger ni la
+seconder, qui sait ramper et ne sait pas obéir, qui sait se révolter
+et ne sait pas se défendre, qui sait aimer et ne sait pas s'attacher,
+qui a tous les contraires en bien comme en mal, dans le cœur et dans
+l'esprit. Votre mot est charmant. On a dit, il y a long-temps:
+
+ Mille fois ils m'ont tout promis;
+ Mais le siècle en fourbes abonde,
+ Et je ne hais rien tant au monde
+ Que la plupart de mes amis.
+
+Mais c'est-là l'épigramme chagrine d'un homme dont l'esprit aigri
+n'est jamais averti par son cœur. La vôtre appartient à un philosophe
+qui a observé profondément, et qui donne un résultat moral avec la
+gaîté et l'indulgence sans lesquelles il n'est presque pas un bon
+cœur. Il y a peu de délicatesse à se personnifier dans un sentiment
+haineux et vil; au lieu que votre mot, qui est trop vrai, est la
+saillie aimable d'un homme qui n'a pas été pris pour dupe, et qui aime
+trop ses vrais amis pour ne pas rire beaucoup de ceux qui prennent ce
+titre. Mais j'ai peur qu'en ce genre, comme en beaucoup d'autres, il
+n'y faille pas regarder de trop près: car on s'appauvrirait, beaucoup
+plus qu'il n'est possible d'y résoudre même la philosophie. Bon dieu!
+à quels sacrilèges j'ai surpris, dans ces derniers temps, les
+personnes qui parlent le plus éloquemment d'amitié! Je ne
+m'accoutumerai jamais à ces théories que la conduite dément; mais il
+faut que je m'arrête, car ce que j'aurais à vous dire ne peut pas
+s'écrire. Ce n'est pas que si j'avais à vous dénoncer un fait
+important, je ne sautasse le fossé. Mais ce n'est point dans votre
+cœur que j'ai à vous blesser; et votre tête est si sage, que vous
+sonderez le terrain même sur lequel vous êtes le plus habitué à
+marcher: et vous ferez bien. Il faut d'ailleurs, mon ami, une grande
+circonspection pour les faits; le trait infâme que vous m'apprenez ne
+l'enseigne que trop, puisqu'une simple transposition de dates a fait,
+dans la bouche d'un méchant, d'une action honnête et pure (qu'il n'a
+pu savoir que par mon bandit de laquais, qui, non content de tout me
+voler, épiait mes actions et mes discours à chaque instant de la
+journée), une malignité capable de compromettre un galant homme
+auquel je ne me consolerais pas de susciter, même le plus
+indirectement, une tracasserie. Eh! qui en sera à l'abri, s'il n'y est
+pas, lui, armé de tant de circonspection et de sagesse? Mais, outre
+cette anecdote, quoiqu'il soit à peu près impossible que la poste voie
+tout, je puis vous assurer que les Français de Londres sont aussi
+inspectés par la police de Paris qu'en France même. Les canailles
+aventurières qui salissent ici les presses, sont les espions les plus
+corrompus qui existent, et leurs complices le sont aussi; car qui dit
+complice en ce genre, dit espion. La complicité est un des moyens de
+l'espionnage; et les gouvernemens qui ont recours à ce misérable
+moyen, savent très bien distinguer l'homme auquel il faut en vouloir.
+Ils devraient savoir aussi que leurs recherches en ce genre ne
+produisent rien qu'une ressource assurée à la canaille infecte qui se
+voue à cette infâme profession. Au reste, il y a aussi des Anglais
+vendus à la police de Paris; témoin le vil entrepreneur du _Courrier
+de l'Europe_, tout aussi méprisable que le rédacteur. Celui-ci, après
+avoir été libelliste ordurier, est devenu espion gagé, aussi infâme
+dans ses délations qu'il était méprisable avant ce joli métier. C'est
+de toute cette canaille que W. a été la victime; elle craint de n'être
+pas payée si elle n'accuse pas, de sorte qu'elle accuse à tort et à
+travers.
+
+Vous êtes inquiet de mon sort, mon cher ami, et moi je ne suis pas
+très-rassuré, surtout sur celui de mon aimable compagne. J'ai
+cependant quelques projets qui apparemment me feront vivre: mais on se
+trompe beaucoup sur la générosité des Anglais. Accoutumés à tout
+calculer, ils calculent aussi les talens et l'amitié; la plupart de
+leurs grands écrivains sont, presque à la lettre, morts de faim: jugez
+de quiconque n'est pas de leur nation! Une des premières choses qui
+frappent ici, c'est l'esprit d'ordre, de méthode, de calcul. On peut y
+dire le pourquoi de chaque chose; et cela doit peser, surtout dans
+l'esprit d'un Français; mais, à tous ses inconvéniens, ce genre
+d'esprit exclut presque nécessairement les grands mouvemens de
+sensibilité; ils appartiennent ici au peuple, beaucoup trop calomnié,
+même dans ce pays, où cependant il est quelque chose. En général, mon
+ami, Clavière a raison; et j'ai été obligé de m'en convaincre, moi qui
+écris contre l'aristocratie. On ne défendra jamais bien le peuple,
+quand on se laissera aller à quelque déplaisir contre lui; quand les
+mots de canaille, de populace, de goujat, resteront le dictionnaire du
+défenseur. Un plus profond examen de ce qui suggère ces épithètes,
+agite la tête et le cœur; on voit bientôt que cette populace, cette
+canaille, n'est plus si nombreuse ni si vile qu'on l'imaginait. Ces
+grossièretés dont elle affuble les panaches, les plumets, l'air
+français, tout ce que vous voudrez, ne sont pas si grossières. Il faut
+aussi faire le procès à ceux qui inventent, qui portent, qui
+accréditent ces puérilités, titres presque uniques par lesquels on se
+distingue de la canaille. Elle est bruyante, elle est incommode; mais
+aux yeux et aux oreilles de qui?.... Et ces graves et silencieux
+déportemens de la canaille instruite, bien vêtue, s'intitulant gens
+comme il faut, feront-ils mieux le bonheur de la terre?
+
+Il faudrait, mon ami, il faudrait qu'une tête pensante et sagace comme
+la vôtre vît l'Angleterre comparée à tout ce qu'on voit ailleurs, et
+pesât les désagrémens qu'on exagère chez vous, contre les maux réels
+dont il est défendu de parler. Rien de parfait ne saurait sortir de la
+main de l'homme; mais il y a du moins mauvais, et beaucoup moins
+mauvais, en Angleterre que partout ailleurs, où des esclaves, les fers
+aux pieds et aux mains, se moquent des dangers que courent les
+voltigeurs. Il semble qu'on ait voulu consoler jusqu'ici les autres
+nations, en leur parlant des défauts de la constitution anglaise, de
+ce qu'on appelle ses abus. On a fait comme ceux qui portaient leurs
+gémissemens sur de légers liens à des esclaves chargés de lourdes
+chaînes; on abuse de ce que les premiers laissent toute la
+sensibilité, tandis que les autres ôtent tout sentiment. Enfin, si le
+mieux peut trouver place chez les Bretons, ce sera quand les autres
+nations européennes seront arrivées à leur niveau. Le philosophe doit
+donc tendre à cette révolution, avant que de désirer l'autre. Une
+émeute, une sédition à Londres fait plus de bien au cœur de
+l'honnête homme, que toute cette imbécille subordination dont on se
+vante ailleurs. Si l'on approfondissait, si l'on comparait, si l'on
+cherchait les corrélatifs en politique, on ferait sur l'Angleterre et
+les Anglais un ouvrage qui aurait de la signifiance: mais il ne
+faudrait pas, comme l'illustre Linguet, qui, tout ainsi que
+Mallebranche voyait tout en Dieu, voit tout en Linguet, rechercher les
+fourchettes à deux fourchons et le manque de serviettes.... Un
+magistrat d'une des sociétés les plus libres de la terre, félicitait
+l'autre jour une connaissance à moi qui a quitté l'Irlande, de n'être
+plus parmi ces Hibernois qui emplument et coupent des jarrets. C'est
+un bon homme parlant admirablement liberté, pourvu qu'on laisse faire
+la magistrature: et voilà comme on est partout. Dès que le peuple
+tente de se faire justice, c'est une horreur. Il faut cependant
+remarquer que les premiers emplumeurs et coupeurs de jarrets, pour
+cause politique, ont paru en Amérique; et que cette manie a disparu,
+quoique la cause réprimante soit très peu de chose: mais les causes
+pour lesquelles il fallait emplumer, etc. etc. ont disparu. Il faut
+remarquer aussi que l'art d'ôter la raison, pour ensuite argumenter de
+la folie, est l'art des coupables gouvernans: cela établi, qu'importe
+de détailler les convulsions de l'infortuné dont on a irrité les nerfs
+par un breuvage?.....
+
+Mais, mon ami, voilà beaucoup bavardé; car il faut nous tenir dans
+les généralités. Mais je ne puis pas me refuser au plaisir de frotter
+la tête la plus électrique que j'aie jamais connue. Je ne perdrai pas
+mon temps ici; et si la misère et le malheur ne font pas justice de
+moi, je répondrai peut-être à mes ennemis et à mes prétendus amis
+presque aussi coupables que mes ennemis, mais de la seule manière qui
+me convienne désormais, par de bons et d'utiles ouvrages, tous portant
+mon nom; car, dès le premier, j'annonce que tout ce qui ne le portera
+pas me sera faussement attribué, afin qu'on n'essaie pas de m'imputer
+les viles anonymités qui pullulent ici. Quoiqu'il arrive, vous n'aurez
+pas à rougir de moi, soyez-en bien assuré; mais quand vous
+presserai-je contre mon cœur? C'est en vérité ce qu'il m'est
+impossible de dire; à cet égard, j'ose à peine fixer l'avenir.
+
+Je vous ai déjà écrit, mon cher ami, sur le brillant surcroît de
+fortune qui vous est arrivé: j'en étais en colère, et je ne suis pas
+encore très-calme à cet égard; mais je veux vous croire déguignoné,
+comme vous dites: c'est cependant une dérision, si vous ne devez
+commencer à toucher que dans trois ans, à moins qu'on ne vous en donne
+neuf d'avance. Madame de N. vous écrira le premier courrier.
+Aujourd'hui, il est trop tard, et ses beaux yeux souffrent à la
+lumière; elle vous prie de l'aimer, et de m'écrire souvent; car elle
+prétend que je suis très-mauvaise compagnie, quand vous ne m'écrivez
+pas. Adieu, cher et bon ami; il y a long-temps que votre conquête a
+compensé toutes les pertes et toutes les méprises de mon cœur.
+Conservez-moi le vôtre; et quoiqu'on fasse, je ne serai pas tout à
+fait malheureux. Choyez votre convalescence avec votre raison, et non
+pas avec votre tête; caressez les muses; qu'elles vous comblent
+long-temps de toutes leurs faveurs; et quand vous serez désensorcelé,
+toujours vous auront-elles valu plus de jouissances que d'or, ni même
+de gloire, à en juger par celle qu'il vous était donné de mériter, et
+par les seuls dispensateurs dont vous puissiez l'attendre. _Vale et me
+ama._
+
+
+_P. S._ Plusieurs articles de votre lettre ne sont pas répondus, parce
+qu'une de mes lettres, qui a croisé la vôtre, l'a fait d'avance.
+
+
+LETTRE XI.
+
+ 10 novembre 1784.
+
+Je viens de recevoir votre lettre tendre et sage, mon bon et cher ami;
+et j'ai éprouvé le double plaisir d'apprendre de vous d'heureuses
+nouvelles, et de trouver, dans l'accent et l'expression de vos
+craintes, une vive empreinte de votre amitié et c'est-là, sans doute,
+une grande jouissance pour moi; mais la circonstance en a redoublé la
+saveur. Je suis triste et malheureux; ma douce et charmante compagne
+est malade, et malade de langueur; elle est à son onzième accès de
+fièvre. Heureusement les accès sont intermittens, et laissent deux
+jours de passables; mais l'extrême faiblesse, l'agacement des nerfs,
+les accidens de femmes qui en ont résulté, l'ont jetée dans une
+situation très fâcheuse, quoique au fond, peu inquiétante; d'un autre
+côté, ma bourse n'avait que faire de cet échec. Toute visite de
+médecin réputé (et peut-on en choisir un autre pour son amie?) coûte
+un louis à Londres; c'est acheter cher l'inquiétude. Enfin, mes
+ressources sont à leur terme; et non seulement je n'ai point encore
+obtenu le pain de la loi, mais je n'obtiens pas même de réponse de mes
+gens d'affaires. Heureusement Target retourne incessamment à Paris, et
+se charge de mettre un terme à cette indécision cruelle.
+
+On projette de me charger d'un grand ouvrage, qui m'assurerait le
+nécessaire pour long-temps; mais l'entreprise en est encore fort
+incertaine. Changuyon me propose aussi, de Hollande, de la besogne;
+mais il faut le temps de la faire. Tout cela combiné, mon ami,
+dessinez le premier trait d'une situation dont votre imagination ne
+saura que trop faire un tableau fort triste, mais qui pourtant n'est
+pas désespéré. Le grand, le vrai mal, c'est la souffrance de mon
+amie; et votre lettre en a tempéré l'amertume. Jugez ce que votre
+amitié est et peut pour notre bonheur. Hélas! mon ami, il n'en est
+qu'un de vrai, c'est d'aimer et d'être aimé. Sans ce charme, je ne
+pourrais déjà plus supporter le fardeau de la vie.... Mais songeons
+que j'écris de Londres, et dans le mois de novembre. Ne nous occupons
+pas de ces idées.
+
+Je veux cependant vous dire, et seulement dans des vues littéraires,
+que j'ai rencontré, à ce sujet, dans le Séjanus de Bergerac, imprimé
+en 1638, et dédié au duc d'Arpajon, où par parenthèse l'on professe
+tout haut l'athéisme avec approbation et privilége du roi, j'y ai
+trouvé, dis-je, ces vers qui m'ont bien étonné:
+
+ Et puis, mourir n'est rien, c'est achever de naître.
+ Un esclave hier mourut pour divertir son maître;
+ Au malheur de la vie on n'est point enchaîné,
+ Et l'âme est dans la main du plus infortuné.
+
+En vérité, mon ami, on ne ferait aujourd'hui rien de plus beau que ces
+deux derniers vers. Il est vrai qu'on en trouve, à côté, de cette
+force. Terrentianus demande à Séjanus s'il ne craint pas le tonnerre
+des dieux; et Séjanus répond:
+
+ Il ne tombe jamais en hiver sur la terre;
+ J'aurai six mois au moins pour me moquer des dieux.
+
+Non, mon ami, je ne suis point enthousiaste de l'Angleterre; et j'en
+sais maintenant assez pour vous dire que, si la constitution est la
+meilleure connue, l'administration en est la plus mauvaise possible;
+et que si l'Anglais est l'homme social le plus libre qu'il y ait sur
+la terre, le peuple anglais est un des moins libres qui existent. Je
+crois davantage, mon ami, je crois qu'individuellement parlant, nous
+valons mieux qu'eux, et que le terroir du vin l'emporte sur celui du
+charbon de terre, même par son influence sur le moral. Sans penser,
+avec M. Lauragais, que les Anglais n'aient de fruits mûrs que les
+pommes cuites et de poli que l'acier, je crois qu'ils n'ont pas de
+quoi justifier leur orgueil féroce. Mais qu'est-ce donc que la
+liberté, puisque le peu qui s'en trouve dans une ou deux bonnes lois,
+place au premier rang un peuple si peu favorisé de la nature? Que ne
+peut pas une constitution, puisque celle-ci, quoique incomplète et
+défectueuse, sauve et sauvera quelque temps encore le peuple le plus
+corrompu de la terre de sa propre corruption? Quelle n'est pas
+l'influence d'un petit nombre de données favorables à l'espèce
+humaine, puisque ce peuple ignorant, superstitieux, entêté (car il est
+tout cela), cupide, et très-voisin de la foi punique, vaut mieux que
+la plupart des peuples connus, parce qu'il a quelque liberté civile?
+Cela est admirable, mon ami, pour l'homme qui pense et qui a réfléchi
+sur la nature des choses, et problème insoluble par tous les autres.
+Au reste, ne croyez pas que l'on connaisse ce pays; plus je vois, et
+plus je m'assure qu'on ne sait ce qu'on a vu. Je vous défie de vous
+faire une idée de la ridiculité des préjugés accrédités sur
+l'Angleterre, tantôt calomniée, tantôt exaltée, avec la plus absurde
+ignorance. Je fais, pour vous et pour moi, des notes qui vous seront
+utiles et qui vous convaincront de ces deux choses: l'une, que le plus
+léger mensonge mène les voyageurs à des résultats d'une fausseté
+incalculable; l'autre, qu'il est une quantité énorme de choses que
+nous autres, Français, faisons en les louant, c'est-à-dire qui
+n'existent que dans nos éloges. Cette observation m'a été confirmée
+aujourd'hui dans un détail peu important, mais qui vous expliquera
+bien ce que je veux dire. Tout le monde a entendu parler de la fameuse
+épitaphe à Wren, dans la chapelle souterraine de Saint-Paul de
+Londres: _Si monumentum quœris, circumspice_; mais personne n'a dit
+que ces quatre mots étaient noyés dans dix ou douze lignes de
+très-mauvais latin, où l'on a eu garde d'oublier l'_eques aureatus_ et
+toutes les sottises imaginables. De même, il y a, dans l'épitaphe de
+Newton, _Sibi gratulentur mortales tale tantumque extitisse humani
+generis decus_; cela est bien, mais précédé de onze lignes, dans
+lesquelles on lit pompeusement l'_eques aureatus_, le commentaire sur
+l'Apocalypse, etc. Au reste, ceci me rappelle une anecdote, précieuse
+pour ceux qui, comme vous et moi, sont à l'affût du charlatanisme
+humain. Voltaire a écrit partout qu'il y avait à Montpellier une
+statue de Louis XIV, avec cette belle inscription: _A Louis XIV,
+après sa mort_. Il n'y a ici que trois petits inconvéniens, c'est que
+1º l'inscription est en latin; 2º qu'elle est fort longue; 3º qu'elle
+raconte tout uniment le fait comme il s'est passé, à savoir que la
+statue a été décrétée par la ville, pendant la vie de Louis XIV, et
+posée depuis sa mort.--_Superstiti decrevère.--Ex oculis sublato
+posuère._ Et puis Voltaire ose dire à tout propos:
+
+ Et voilà justement comme on écrit l'histoire.
+
+Mais un fait plus important que j'ai complètement vérifié, que je vous
+prie de garder pour vous, parce que j'aurai bientôt occasion de
+l'encadrer, mais qui est trop précieux pour que je ne vous l'apprenne
+pas, c'est celui-ci:
+
+Vous lisez dans le livre de l'_Esprit_, tom. II, pag. 138, à la note
+(édit. _in_-8º, 1778): «Dans ce pays (la Turquie), la magnanimité ne
+triomphe point de la vengeance; on ne verra point en Turquie ce qu'on
+a vu, il y a quelques années, en Angleterre: Le prince Édouard
+poursuivi par les troupes du roi, trouve un asyle dans la maison d'un
+seigneur; ce seigneur est accusé d'avoir donné retraite au prétendant.
+On le cite devant les juges; il s'y présente et leur dit: Souffrez
+qu'avant de subir l'interrogatoire, je vous demande lequel d'entre
+vous, si le prétendant se fût réfugié dans sa maison, eût été assez
+vil et assez lâche pour le livrer?--A cette question le tribunal se
+tait, se lève et renvoie l'accusé.»
+
+Ce fait me paraissait absurde: nul tribunal sur la terre, qui n'est
+pas le souverain, n'a le droit, ni le pouvoir de juger ainsi. Enfin,
+j'arrive en Angleterre; et le hasard me fait rencontrer lady
+Margaret-Macdonald qui a vécu en 1763 à Édimbourg avec M. Macdonald of
+Kingborough, le héros du roman de M. Helvétius. M. Macdonald n'était
+point un seigneur; c'était un gentilhomme, cultivateur assez pauvre;
+il demeurait dans l'île de Sky, près du château de son proche parent,
+le chevalier Alexandre Macdonald, propriétaire en grande partie de
+cette île et chef du clan Macdonald, une des tribus écossaises les
+plus attachées au prétendant. Les officiers du détachement à la quête
+du prétendant que l'on savait être dans l'île de Sky, étaient dans la
+salle à manger du château avec lady Margaret. Un paysan montagnard se
+présente à la porte de la salle, et remet à milady un billet non
+cacheté; elle reconnaît la main du prétendant qui lui demande une
+bouteille de vin, une chemise et une paire de souliers. Ce malheureux
+prince, accablé de lassitude, était alors assis sur une colline à un
+mille du château, et l'on pouvait le voir des fenêtres de la salle.
+Lady Margaret ne se troubla point; elle prétexta quelques détails de
+famille, quitta les officiers, et courut avec le paysan montagnard
+chez Macdonald of Kingborough: «Si le prince entre chez vous, lui dit
+Macdonald, ou si vous l'assistez en la moindre chose, vous êtes
+perdue, vous et votre famille. Je me charge de tout. Adieu.» Il lui
+prit la main et partit.
+
+Macdonald, avec des difficultés infinies, parvint à sauver le
+prétendant qu'il habilla en femme, etc. Ce prince gagna les montagnes,
+et se rendit heureusement à bord d'un des vaisseaux que la France
+avait envoyés en croisière sur les côtes occidentales d'Écosse, pour
+faciliter son évasion. Bientôt après, Macdonald fut arrêté et mis en
+prison dans le château d'Édimbourg, où il resta quelque temps avant
+qu'on lui fît son procès. Pour toute défense, il dit à ses juges: »Ce
+que j'ai fait pour le prince Édouard, je l'aurais fait pour le prince
+de Galles, s'il se fût trouvé dans les mêmes circonstances.» Le
+tribunal ne se tut point, comme dit Helvétius; mais il condamna
+Macdonald à être pendu. La sentence qui lui fut prononcée, portait en
+outre que lui, encore vivant, aurait les entrailles et le cœur
+arrachés pour être jetés dans un brasier allumé au pied de l'échafaud,
+ensuite la tête coupée, etc. C'est le supplice ordinaire des traîtres
+à la patrie. Macdonald ne le subit point; le duc de Cumberland
+représenta que cette exécution aliénerait sans retour le clan
+Macdonald. On lui fit grâce par politique, et l'on se contenta de le
+tenir un an prisonnier dans le château d'Édimbourg........ Mais
+combien cela est différent! combien cela est vrai, simple, beau,
+grand! combien Macdonald et la nature perdaient au récit d'Helvétius!
+Il a su son erreur, et il a répondu: «Ma foi cela est imprimé; et
+cela est encore beau comme je l'ai écrit.» Quand ceux qui écrivent la
+morale, la philosophie, la politique, l'histoire, sauront-ils qu'ils
+ne sont que de vils saltimbanques, lorsqu'ils ne se regardent pas
+comme des magistrats!
+
+L'ouvrage que l'on me propose, mon cher ami, est une entreprise
+considérable; il ne s'agit pas moins que de mettre et de tenir ces
+messieurs au courant de toutes les idées saines d'économie politique,
+qu'ils ont traitées jusqu'ici de vaine métaphysique. L'ouvrage
+paraîtrait en anglais et en français; le plus ou le moins de succès
+n'importerait qu'à ma conscience et à mon amour propre, car j'aurais
+une rétribution fixe par mois: mais j'ai cru devoir leur observer que
+cet ouvrage n'étant point de nature à piquer la malignité, parce que
+je ne dois ni ne veux parler que des choses, et encore avec
+circonspection, je leur conseillais d'adopter un plan qui éveillât la
+curiosité. Consulté sur cela, j'ai dit que le plus grand service,
+selon moi, à rendre aux lettres aujourd'hui, était d'abréger, et de
+guider un choix dans l'immensité des mensonges, des erreurs et des
+vérités imprimés; qu'en conséquence, un conservateur qui donnerait en
+tout genre des analyses, et non pas des extraits des bons livres; qui
+tirerait, du fumier des ouvrages périodiques, les paillettes qui
+peuvent y être tombées, et qui deviendrait le dépôt de morceaux
+détachés qui, par leur brièveté, c'est-à-dire, par un de leurs plus
+grands mérites mêmes, sont bientôt oubliés et perdus, serait un
+ouvrage très-précieux, et qui, fait avec scrupule, sans complaisance,
+sans négligence, sans précipitation, serait à peu près sûr d'un succès
+d'estime moins rapide que les succès d'éclat, mais durable et toujours
+croissant. On délibère sur cette idée; je la crois bonne: et si elle
+l'est, faites des vœux pour qu'elle soit acceptée; car elle me
+vaudrait cinquante louis par mois, et c'est plus qu'il ne me faut,
+même ici. Il est vrai que ce revenu serait acheté par un travail
+excessif et désagréable, en ce qu'il m'ôterait le temps nécessaire
+pour la culture de mes propres pensées; mais je le regarderais comme
+un cours d'études à finir, lorsque la fortune voudra me rendre
+indépendant. Des hommes qui valaient mieux que moi, ont été condamnés
+à des galères aussi mauvaises; et quand je me sens prêt à m'irriter,
+je me rappelle cet apologue arabe.
+
+Je m'étais toujours plaint des outrages du sort et de la dureté des
+hommes; je n'avais point de souliers, et je manquais d'argent pour en
+acheter: j'allai à la mosquée de Damas, je vis un homme qui n'avait
+point de jambes. Je louai Dieu, et je ne me plaignis plus de manquer
+de souliers.
+
+Si je n'avais pas une compagne de mon sort, une compagne aimable,
+douce, bonne, tendre, que sa beauté aurait infailliblement rendue
+riche, si ses excellentes qualités morales ne s'y étaient pas
+opposées; qui souffre pour elle et pour moi, en pensant que j'ignore
+toujours les ressources du mois qui suit, moi dont le cœur ne fut
+jamais fermé à l'infortune: cet apologue me rendrait très-philosophe.
+
+Dites-moi, mon ami, si une fois embarqué dans cette besogne, je puis
+compter du moins sur vos indications, soit pour les anciens livres qui
+méritent d'être analysés, soit pour un choix de pièces fugitives
+(littéraires) dont je voudrais que cet ouvrage fût le dépôt, et pour
+lequel je ne puis avoir un aussi bon guide que votre goût exquis et
+votre incorruptible conscience. Dites-moi aussi si vous croyez que je
+puisse compter sur des souscripteurs en France, dites-moi surtout,
+avec votre franchise et votre sagacité ordinaires, ce que vous pensez
+de l'idée et du plan.
+
+Ce que vous me dites de votre santé et de votre genre de vie me fait
+un très-grand plaisir, mais me donne de bien vifs regrets. Combien
+j'aurais vécu avec vous cet hiver! combien j'aurais passé d'heures
+délicieuses, et cultivé mon âme et ma pensée! car, ne vous y trompez
+pas, c'est mon esprit qui acquiert ici; mon âme est veuve,
+philosophiquement parlant, et ma pensée avorte, faute d'un ami qui
+l'entende ou qui l'éveille. Je combine une foule de rapports nouveaux;
+et certainement il résultera, de ces rapprochemens et de ces
+combinaisons, de bonnes choses, sur-tout quand je les aurai mûries
+auprès de vous, dans la serre chaude de votre amitié et de vos talens.
+Mais aujourd'hui je ne fais qu'amasser; je ne dispose point. Je n'ai
+jamais si bien senti combien vous étiez nécessaire pour m'encourager
+et me guider. Je ferai ici plusieurs bons ouvrages, un entre autres
+qui sera une grande vengeance offerte à l'humanité: ce sera l'histoire
+d'un des plus horribles crimes du XVIIIe siècle, dont le hasard m'a
+envoyé les matériaux les plus curieux et les mieux détaillés; mais un
+grand ouvrage de morale ou de philosophie, je ne l'entreprendrai
+jamais qu'auprès de vous, qui êtes la trempe de mon âme et de mon
+esprit.
+
+Allons donc, je serai content de vos amis, puisque vous le voulez;
+mais qu'ils s'arrangent pour que vous ayez 12,000 livres de rente, ou
+je ne réponds pas des rechûtes. Bon jour, mon ami; car en voilà bien
+long, et ma pauvre petite se réveille; remarquez s'il vous plaît,
+qu'elle est trop excusée de son silence, elle vous aime de tout son
+cœur et vous regrette très-vivement. Adieu, encore une fois, je ne
+vous dirai pas: si vous aimez des anecdotes caractéristiques de ce
+pays pour augmenter votre immense répertoire, écrivez-moi souvent, car
+je vous en enverrai toujours en réponse. Mais je vous dirai:
+écrivez-moi souvent, car cela me console et soutient mon courage.
+
+_P. S._ Vous êtes sûrement étonné de ce que les C.[50] ne circulent
+pas encore; mais vous le serez plus, quand vous saurez que j'ai
+traduit à la suite un pamphlet du docteur Price, intitulé:
+_Observations on the importance of the american révolution, and the
+means of making it a benefit to the World_ (cela n'est pas excellent,
+mais on m'en a beaucoup prié), et fait un discours et des notes sur
+cet ouvrage, dont vous ne serez pas mécontent, pour avoir été fait
+loin de vous.
+
+ [50] Les Cincinnati, c'est-à-dire l'écrit sur l'ordre de
+ Cincinnatus.
+
+
+LETTRE XII.
+
+ Londres, Hatton-street in Holborn, 30 décembre 1784.
+
+Je ne voulais ni vous gronder, mon ami, ni interpréter votre silence
+d'une manière qui pût affliger mon cœur; mais j'étais inquiet de
+vous: car votre constitution débile et votre tempérament igné se
+conserveront long-temps l'un par l'autre; mais ils se heurteront
+souvent; et la vie est bien quelque chose: mais ne pas souffrir est
+beaucoup plus, du moins selon moi. Me voilà rassuré, jusqu'à un
+certain point pourtant; car je sais que vous payez cher quelques
+semaines de travail forcé; et je n'aime pas assez la littérature,
+quoique j'en sois idolâtre, pour pouvoir désirer de l'enrichir à vos
+dépens, et d'autant moins que tôt ou tard les trésors de votre génie
+lui arriveront. Pourquoi donc se hâter, au risque de ruiner votre
+santé? Mais vous m'auriez fait bien plaisir de me récapituler la
+réception de mes lettres, ou du moins de me les signaler par quelques
+traits détachés; car j'en ai quatre ou cinq au moins sans réponse; et
+vous ne me parlez que de celle où je vous entretiens du conservateur.
+Au reste, comme il n'y avait dans les autres aucun motif de
+suppression, je suppose qu'elles sont arrivées à bon port. Car
+j'entends bien pourquoi l'on gêne la liberté de la presse; en dépit
+des cent mille et une raisons que j'en pourrais donner, je trouve
+qu'on peut résumer cette question dans un argument très-court. Quel
+mal y aurait-il qu'il n'y eût pas tel, tel, tel, tel et tel livres? Et
+cela, jusques et inclusivement la Bible, où pourtant il est dit que
+toute puissance vient de Dieu, et sans égard à ce que la poudre à
+canon, le plus utile de tous les livres à ceux qui n'en veulent point,
+serait encore dans le cerveau du père éternel, si Adam ne nous eût pas
+transmis la faculté de faire des livres? Qu'avez-vous à répondre à
+cela? hein! mais pourquoi gênerait-on le commerce des lettres? Il n'a
+pas du tout les mêmes conséquences; car quel homme, à moins d'être
+insensé, ne sait pas qu'il écrit sous les yeux vigilans de tous les
+sages et généreux gouvernemens, qui régissent l'univers, comme ils
+disent? Donc si ce n'était pas une très-agréable et expédiente
+occasion de gagner et faire gagner beaucoup d'argent à beaucoup
+d'honnêtes gens, l'interception des lettres serait une chose fort
+inutile (procédé à part, que pourtant tout le monde ne trouve pas
+également gai), et d'autant plus inutile qu'il n'est pas une
+correspondance d'ambassadeurs qui ne se fasse par couriers. Mais le
+ciel me défende de gloser sur une si belle institution!
+
+Vous voilà bien affairés, messieurs les distributeurs de la gloire!
+que l'esprit saint vous illumine! Mais miracle pour miracle, il
+devrait bien commencer par les candidats, avant de passer aux
+électeurs. Au reste, savez-vous pourquoi je parle de ceci? Vous ne
+vous douteriez pas en cent mille ans que je fusse solliciteur d'une
+place à l'Académie; je le suis pourtant, ou à peu près: mais
+rassurez-vous, ce n'est pas de moi, et indépendamment du bras de mer,
+ce ne sera jamais de moi dont il sera question. Vous me dites qu'au
+nombre des aspirans se trouve Target; je sais, mon cher ami, tout ce
+qu'il y a à dire contre lui; et cela se réduit à ceci: Il a peu ou
+point de titres littéraires; cela est vrai; mais peu d'hommes, et nul
+parmi les aspirans, à moins que ce ne soit Garat (à qui je ne voudrais
+pas nuire assurément, mais qui a son poste), n'est aussi capable d'en
+avoir. Je ne sais si vous connaissez les _Lettres d'un homme à un
+homme_, le meilleur des écrits polémiques qui parurent au temps de
+Maupeou; cela est de lui. Vous devez connaître ce qu'il a écrit sur la
+censure. Une grande partie du morceau intitulé: _Réflexions sur
+l'ouvrage précédent_, imprimé à la suite de l'ouvrage de Price dans
+mes Cincinnati, est de lui; et cela fut jeté en un instant. En un mot,
+je vous suis garant qu'il a une vaste littérature, des connaissances
+très-nettes, et la tête pleine de choses et de bonnes choses. Par
+exemple, non-seulement il est au courant de toutes les idées saines en
+économie politique, mais il en a redressé plusieurs: non-seulement il
+est au courant de toutes nos idées philosophiques, mais il a donné à
+plusieurs beaucoup d'énergie et d'extension. Le patriciat a reçu de
+lui de rudes coups de knout dans le procès des Quiessat, etc. etc. De
+plus (et si nous ne traitions qu'entre nous, j'aurais commencé par
+là), c'est un parfaitement honnête homme, bon, chaud, sensible, pur,
+incorruptible; et l'on vous offre de plats coquins. Enfin, et ceci
+passera dans votre cœur, il est mon ami particulier; il est digne
+d'être le vôtre; et il m'a rendu un service important que je ne lui ai
+pas même demandé, ni indiqué, avec toute sorte de chaleur et une grâce
+charmante.
+
+Je sais bien, mon ami, que tout cela, quoique très-sonore à votre âme,
+ne vous ferait pas faire ce que vous ne croiriez pas devoir faire;
+mais, en conscience, croyez-vous devoir quelque chose en ceci? où est
+le plus digne? où sont les données pour déterminer le plus digne? et
+le plus digne fût-il là, votre voix le fera-t-elle élire? que va-t-on
+vous proposer? quelques canailles titrées, ou quelques bamboches
+littéraires. Target a fait bien mieux que de mauvais ou de médiocres
+ouvrages; il n'en a point fait; il a consacré sa vie à une profession
+embrassée malgré lui, et qu'il n'en a pas moins remplie avec une rare
+dignité, avec un grand zèle, avec tout l'éclat dont l'éloquence du mur
+mitoyen est susceptible. L'honneur qu'on lui ferait, car enfin c'en
+est un dans sa position, rare même et par conséquent assez désirable;
+l'honneur qu'on lui ferait exciterait en lui le désir et la volonté de
+déployer ses forces; et le choix de l'académie, où d'ailleurs il faut
+de tous les genres, peut nous valoir quelques bons ouvrages, au lieu
+de consultations obscures ou de plaidoyers éphémères; et puis,
+maintenant que la peste est sur les beaux esprits, n'y a-t-il pas de
+la place pour tout le monde?
+
+En voilà bien long, mon ami; mais c'est que la chose me tient au
+cœur; et vous savez si vous recevriez un refus de moi. Que Target
+doive votre voix à votre amitié pour moi, et je vous suis garant que
+je vous aurai acquis un ami digne de ce titre par sa morale, et même
+par ses talens.
+
+Les miens (car il me faut bien, comme un autre, parler de mes talens)
+viennent de faire un tour de force dont je ne puis rien vous dire
+autre chose, sinon qu'un livre singulier et rempli de recherches aura
+été fait et imprimé en un mois, ici où l'on imprime la moitié moins
+vite qu'en France. Or, dans cette occasion, le temps importait fort à
+l'affaire, et l'affaire m'importait fort à moi; outre qu'elle est
+grande et belle, mon conservateur est accroché, parce qu'on veut qu'un
+libraire français entre dans la moitié des frais de l'édition
+française (vous voyez que vous vous êtes trop hâté de me féliciter),
+de sorte que, la maladie de mon amie m'ayant ruiné, j'étais aux
+expédiens. Me voilà sauvé pour un couple de mois. Vous trouverez-là le
+nom de votre hôte consigné avec honneur; vers le milieu du mois
+prochain, cela vous parviendra.
+
+On nous annonce ici un grand ouvrage en trois volumes de Necker, avec
+son avis sur l'administration des finances: il est, dit-on, entre les
+mains de notre roi, de notre reine, de Monsieur, et sans doute de M.
+le dauphin, plus de M. de Castries; 18,000 exemplaires sont prêts pour
+porter à toute la terre la preuve que la France a perdu un bon
+serviteur et que le serviteur en est bien fâché. Quant à moi, outre
+que je sais à quoi m'en tenir sur ses talens financiers, et ses
+opérations ministérielles, je suis occupé en ce moment d'une étude qui
+ne le montre pas en beau. L'abandon qu'il a fait de sa patrie, dans un
+temps où il lui était facile de la sauver et de la mettre pour
+toujours hors des dangers où elle s'est abîmée, est un vilain bout
+d'oreille, par lequel il m'est impossible de ne pas le juger. Turgot
+n'était pas Genevois à beaucoup près; et cependant il eût tenu à
+honneur de sauver une taupinière où on lui aurait dit que la liberté
+était en danger, et il n'eût pas marchandé ses peines. Au reste, le
+glorieux avait honte de son père (je vous en dirai quelque jour les
+détails); cherchez là dessous, si vous pouvez, un grand homme.......
+Cela n'empêche pas que l'ouvrage sur les finances ne puisse être bon,
+quand on sait bien ses quatre règles, qu'on peut conjuguer le verbe
+_avoir_, et qu'on est laborieux, on est un aigle en finance.
+
+Bon soir, mon ami; si mon conservateur ne s'accroche pas, il y a
+beaucoup à parier que je retournerai en France, car je ne veux pas
+mourir de faim ici, où Rousseau aurait péri de cette triste maladie,
+s'il n'eût eu que ses talons à donner pour hypothèque à son boucher et
+à son boulanger; et en France pourtant, il est bien difficile que, moi
+présent, on me refuse du pain. Notez, je vous prie, que le parlement a
+remis à délibérer sur ma demande en courant et arrérages de pension
+alimentaire, après le compte de tutelle rendu par mon père. Il faut
+avec ces messieurs vivre par provision sans provision. Adieu, encore
+une fois; écrivez-moi plus souvent: donnez-moi des nouvelles des
+Cincinnati que vous devez avoir depuis long-temps, et n'oubliez pas
+combien le principal objet de cette lettre me tient au cœur.
+
+
+LETTRE XIII.
+
+C'est à M. Leveillard que je dois, mon cher ami, d'être certain que
+vous vivez, et que faible encore, vous vous portez mieux. C'est à lui
+que je dois de savoir les progrès si ridiculement longs de votre
+fortune, qui ne font pas moins votre éloge que la honte de vos amis:
+mais enfin, je n'ai pas su par vous un mot de ce qui vous intéresse.
+Je l'ai demandé enfin à Leveillard qui, malade lui-même, mais sensible
+à ma peine, m'a répondu courrier par courrier, et m'a laissé le regret
+de ne m'être pas plutôt adressé à lui.
+
+S'il est vrai que vous m'aimiez, mon cher Chamfort, je vous prie
+d'occuper un moment votre imagination de ce que la mienne, qui ne
+manque pas d'activité, a dû souffrir de votre silence opiniâtre, que
+je vous ai quatre fois supplié de rompre, ne fÛt-ce que par un mot de
+votre laquais, si M. R..... ne voulait pas me faire le sacrifice de
+quelques minutes. Je ne sais pas ce que je n'ai pas cru, et j'en étais
+venu à ce point que je ne permettais point à ma compagne de prononcer
+votre nom; j'éprouvais trop d'angoisses et d'inquiétudes; tous mes
+efforts étaient dirigés à me distraire de vous. J'avais renoncé à vous
+écrire jusqu'à ce que je susse votre sort. Maintenant, vous m'écrirez
+et je saurai les raisons de votre silence, ou vous serez
+très-importuné.
+
+Dupont avait de trop bonnes raisons pour ne pas me répondre; il a
+perdu sa femme, l'une des plus raisonnables et des plus estimables
+mères de famille que je connusse; elle avait les vertus domestiques de
+tous les genres; et si ce ne sont pas les plus rares, certainement ce
+sont celles qui contribuent le plus au bonheur de tout ce qui a des
+rapports avec nous. D'ailleurs, Dupont, jeté dans le torrent des
+affaires, ayant beaucoup de par de là dans la tête, et de mobilité
+dans le cœur, avait plus de besoin qu'un autre d'une compagne qui
+s'occupât de son intérieur: c'est donc une perte et une très-grande
+perte qu'il vient de faire; et je dois trouver tout simple qu'il n'ait
+pas eu le temps de penser à mes inquiétudes: mais vous qui en étiez
+l'objet; vous qui saviez que je n'en manquais pas dans cette grande et
+ruineuse ville, et qu'au moins me fallait-il être tranquille sur le
+sort, la santé et l'attachement de mes amis, je ne vous connais qu'un
+moyen de vous faire pardonner, c'est de vous bien porter, d'être
+heureux et de me le dire.
+
+Je suis si fâché contre vous, que je ne vous dirai pas un mot de ce
+pays-ci, ni des courses que j'ai faites et qui sous peu produiront
+peut-être quelque chose; mais comme je veux croire que vous m'aimez
+encore, je vous dirai un mot de nous. Notre santé est bonne; ma
+compagne est ce que vous l'avez vue, belle, douce, bonne, égale,
+courageuse, pénétrée de ce charme de la sensibilité qui fait tout
+supporter, et même les maux qu'elle produit. Pour moi, je trouve ici
+pâture à mon activité; j'apprends, je note, je fais beaucoup de
+choses; mais au milieu des marques de bienveillance et de
+considération que je reçois, je ne laisse pas que d'être fort inquiet
+sur l'avenir; la littérature française étant si étrangère ici, la main
+d'œuvre si chère, et les libraires si timides, que le meilleur moyen
+d'y mourir de faim, c'est d'y être même un bon écrivain français. Au
+reste, on y imprime les Cincinnati qui me rapporteront peu de chose,
+mais qui du moins ne me coûteront rien, et qu'un homme de beaucoup de
+talent a bien traduits, de sorte que l'édition anglaise paraîtra
+presqu'aussitôt que la française. Mais jugez, par ce qui se passe à
+cet égard, du peu de ressources qu'offre la typographie anglaise. Deux
+libraires de Paris, inutiles à nommer par la poste, mais dont un riche
+et solide, m'ont écrit pour prendre quinze cents exemplaires à
+cinquante sous, pourvu qu'on les leur rendît à telle ville frontière;
+on a grand'peine à décider le libraire anglais à tirer à quinze cents
+l'édition française, et si l'ouvrage n'avait pas produit ici, sur
+quelques hommes accrédités, un très-grand effet, jamais libraire ne
+l'eût imprimé pour son compte; les Français accoutumés au pays
+conçoivent à peine cet effort, et je ne le conçois pas moi-même,
+depuis que je sais que Emsley a refusé d'imprimer le manuscrit des
+_Confessions de J. J. Rousseau_, de peur que l'édition ne lui restât.
+
+D'un autre côté, depuis que je suis à Londres, malgré mes continuelles
+instances, je n'ai pas reçu un mot de mes procureurs, et j'ignore
+encore s'il existe en France un moyen de faire payer par un père une
+pension alimentaire à son fils.
+
+Avec tout cela, mon ami, aimez-moi, écrivez-moi, et je ne regretterai
+guère en France que vous et votre société.
+
+Bon jour, mon cher paresseux; que les trésors dont vous surcharge la
+munificence royale ne vous fassent pas oublier vos vrais amis; les
+autres sont aimables et brillans; mais voilà tout; et nous, nous vous
+aimons.
+
+
+LETTRE XIV.
+
+ Vendredi, 4 février 1785.
+
+Mon ami, je ne vous aurais pas encore écrit aujourd'hui, non pas parce
+que vous êtes en arrière avec moi, mais parce que je suis triste et
+malheureux, entr'autres et trop nombreux sujets, de l'absence de ma
+douce compagne que vous aurez embrassée avant de lire cette lettre; je
+ne vous aurais pas écrit, dis-je, quoique je vous doive des
+remercîmens pour votre conduite envers Target, si un devoir de
+reconnaissance ne m'excitait pas en ce moment à secouer mon spleen et
+à vaincre ma mélancolique paresse.
+
+Je ne vous ai jamais recommandé personne en France, mon bon ami, pas
+même moi, parce que j'ai toujours trouvé que cette discrétion était un
+devoir étroit de délicatesse et d'honnêteté envers un homme que son
+mérite personnel et le hasard des circonstances ont mis en mesure,
+même intime, avec les grands, sans qu'il ait jamais voulu compromettre
+son indépendance, trafiquer de leur amitié, mettre en un mot, en
+manière quelconque, à profit, sa situation; mais lorsqu'il s'agit d'un
+étranger, homme de mérite, à recommander au dehors, comme on ne peut
+soupçonner en aucune façon les intentions et les motifs de celui qui
+s'y intéresse, comme ces sortes de déférences hospitalières honorent
+les hommes en place et peuvent leur être utiles, comme vous ne vous
+êtes point interdit de conseiller des actions honnêtes, et que c'est
+même la seule part que vous vous soyez réservée dans les affaires de
+ce monde, je peux me permettre d'être plus hardi. Après cette longue
+préface, voici ce dont il s'agit:
+
+M. William Manning, beau-frère de M. Vaughan, homme d'un très-grand
+mérite, l'un des plus vrais philantropes qu'il y ait en Europe, et
+certainement l'Anglais le plus dégagé des préjugés moraux qui existe,
+auquel j'ai été recommandé par M. Franklin, et qui m'a rendu toutes
+sortes de bons offices; M. William Manning, fils d'un des plus riches
+et des plus estimés planteurs des îles britanniques, part pour les
+Antilles, appelé par de très-grandes affaires. Il désire d'être
+recommandé à M. le comte de Damas à la Martinique, et à M. le comte
+d'Arrôt à Tabago (je ne sais si ce nom d'Arrôt est bien écrit); vous
+avez des relations personnelles avec la maison de Damas; et vous n'en
+auriez pas, que votre immense considération, qui vous met de pair avec
+tout le monde, à force de vous mettre au-dessus, vous en donnerait
+aisément; mais je me rappelle que vous en avez: d'ailleurs nulle
+recommandation, soit en Angleterre, soit aux îles, ne peut être plus
+honorable et plus efficace que celle du marquis de Vaudreuil, que
+l'estime universelle de ce peuple-ci, connaisseur en hommes, doit bien
+dédommager des tracasseries de cour; et personne ne peut, plus
+aisément que vous, faire écrire un mot de ce bord.
+
+Rendez-moi ce service, mon bon ami; je dis ce service, car je n'aurai
+peut-être jamais de ma vie une autre occasion de faire quelque chose
+d'agréable pour l'homme de ce pays-ci qui a été le plus empressé à
+m'être utile, et qui ne l'aurait pas été davantage après une
+connaissance de plusieurs années.
+
+Je ne vous parlerai pas de moi, je n'en ai pas le courage; les
+horribles tracasseries que j'ai essuyées depuis quelque temps, la
+dureté de mon père, il faut trancher le mot, sa férocité, qui
+incidente maintenant sur le pain qu'il est forcé à me donner, et qui
+met toute son adresse et tous ses efforts pour me faire mourir de faim
+(car apparemment il n'a pas encore espéré de me rendre voleur de grand
+chemin); le départ récent de mon amie qui m'a réellement mutilé, et
+qui me prive de la seule consolation qui me reste sur la terre, au
+moment où j'ai le plus lourd fardeau à porter; toutes ces
+circonstances réunies et l'anxiété d'une situation qui n'a point
+d'égale me rendraient trop amer de retracer des détails qui vous
+navreraient le cœur, et loin de me soulager, tirailleraient mes
+blessures. Mon amie vous dira tout cela, mais elle sera là; et sa
+physionomie angélique, sa pénétrante douceur, la séduction magique qui
+l'entoure et la pénètre, adouciront le chagrin que vous causera
+infailliblement son récit; et moi, je vous déchirerais plutôt que je
+ne vous attendrirais; outre que vous ne m'entendriez pas, sans un
+volume de fastidieuses explications qui me tueraient, lorsque vous
+seriez au courant. Nous recommencerons à causer, et vous ne négligerez
+plus la correspondance d'un ami malheureux, qui met tant de prix au
+moindre souvenir de vous, et auquel il reste si peu de jouissance.
+
+Je n'ai certainement pas besoin de vous recommander de faire pour mon
+aimable amie, et pour le succès de ses démarches, tout ce qui sera en
+vous, c'est-à-dire, de lui prodiguer vos consolations et vos
+conseils; vous êtes bon, sensible et généreux: d'ailleurs, c'est pour
+moi qu'elle travaille; mais je vous jure, mon ami, je vous jure, dans
+toute la sincérité de mon âme, que je ne la vaux pas, et que cette âme
+est d'un ordre supérieur, par la tendresse, la délicatesse et la
+bonté. Si le comte d'Entraigues est à Paris, avertissez-le de
+l'arrivée de mon amie; et comme lui est un ardent et adroit
+solliciteur, concertez-vous tous deux avec lui pour qu'il travaille à
+mes affaires. Au reste, mon cher ami, un grand point serait de
+m'obtenir sûreté pour rentrer en France; car il est impossible que je
+vive ici, si l'on ne m'y ménage pas quelques ressources littéraires,
+et mon nom effarouche tous les libraires soumis à la censure; mais si
+je m'y soumets, moi, si je fonde mon pain sur un travail qui ne puisse
+effaroucher personne, pourquoi donc le même gouvernement qui
+encourage, qui fait vivre, qui soudoie ici des insectes de l'espèce la
+plus vile et la plus venimeuse, ne me laisserait-il pas vivre, moi?
+lui suis-je donc plus désagréable ou plus suspect que Linguet, etc.
+etc.
+
+Quoiqu'il en soit, mon ami, conseillez, dirigez, consolez ma pauvre
+amie, et ménagez-moi la possibilité de nous retrouver tous trois.
+Parlez-moi donc de vous.
+
+Croyez-vous qu'un choix de comédies anglaises réussît en France:
+c'est-à-dire, qu'un libraire voulût l'acheter? Remarquez que c'est un
+travail qui ne peut se faire qu'ici; mais je voudrais un marché fixe,
+afin de ne pas consumer inutilement du temps: il importerait que les
+lettres fussent ici le plutôt possible.
+
+
+LETTRE XV.
+
+ Paris, 1er janvier 1788.
+
+J'irai vous porter ce matin, mon cher Chamfort, les vœux d'un ami
+fidèle, affectueux, dévoué, et qui n'aspire aux jouissances d'une
+fortune indépendante que pour prouver à vous et à un très-petit nombre
+d'autres mortels, que si jusqu'alors il ne jouissait pas assez du
+charme de leur société, c'est qu'il ne jouissait pas de lui-même, et
+que, pour disposer de son âme, de ses principes, de ses talens, il
+s'était vu obligé d'immoler son temps et ses goûts personnels.
+
+Je passerai donc chez vous, mon ami; mais comme vous pourriez être en
+course pour les devoirs du jour, je vous prie, par ce billet, de me
+prévenir si la lettre que vous destinez à la consolation de M. Cérutti
+sera prête assez tôt pour pouvoir trouver place dans le numéro qui
+paraîtra vendredi; il faudrait pour cela que je l'eusse mercredi soir
+au plus tard. Ma question a pour motif, mon cher Chamfort, d'abord la
+nécessité de pourvoir d'avance à nos mélanges, ensuite le désir de
+faire ce que vous m'avez persuadé être équitable et décent, assez à
+temps pour que la sensibilité de M. Cérutti en reçoive un
+adoucissement, et non un double choc, ce qui arrive toujours dans les
+querelles renouvelées.
+
+Bon jour, mon très-bon ami, L. C. D. M.
+
+
+LETTRE XVI.
+
+ 5 octobre 1790.
+
+Je suis vivement pressé, mon cher Chamfort, de faire exécuter le joli
+projet dont je vous ai parlé, celui de recueillir ce que j'appelle des
+vignettes littéraires et philosophiques pour un catalogue raisonné: il
+faut donc que je m'en occupe, et que je vous prie de vous en occuper
+assez vous-même pour vous y attacher. Il serait nécessaire, mon bon
+ami, que je susse quels sont, parmi les grands noms, vos élus, vos
+favoris: puis-je compter que les poètes grecs et latins seront de ce
+nombre? Si vous y joigniez nos grands maîtres français, je serais bien
+riche; et si vous aviez le courage d'aller jusqu'à l'élite des auteurs
+de mémoires et des moralistes, je le serais jusqu'à faire envie. Un
+mot sur cela, mon bon ami, comme aussi sur notre dessein de nous
+réunir pour nous préparer à rire civiquement sur les académies.
+
+_Vale et me ama._
+
+
+LETTRE XVII.
+
+ Mercredi.
+
+Je ne voulais vous remercier, mon ami, qu'au moment où je pourrais
+vous dire quelque chose sur les infâmes papiers dont on a cru payer
+votre prose et vos vers, tandis qu'on les eût certainement refusés à
+la mère de vos talens, je veux dire à votre âme. Le résultat de mes
+informations est qu'il faut vîte et vîte que vous alliez en personne
+chez Camus, lequel a fait mettre dans tous les papiers publics la plus
+brutale injonction, nommément aux membres de l'assemblée nationale, de
+s'abstenir de toute recommandation auprès du comité des pensions. Il
+faut donc, mon ami, que je me réserve pour défendre les vôtres, si on
+les attaque; et c'est ce que je ferai certes avec l'amitié que je vous
+dois et l'énergie que vous me connaissez: mais, avant tout, allez
+trouver Camus, et tenez-moi averti de son accueil. Bon jour, mon
+brave ami, on va copier votre excellente Lucianide[51]: vous l'aurez
+demain ou après-demain.
+
+_Vale et me ama._
+
+ [51] C'est-à-dire, votre diatribe dans le genre de Lucien: c'est
+ le Discours sur les académies.
+
+
+FIN DES OEUVRES DE CHAMFORT.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+CONTENUES DANS LE CINQUIÈME VOLUME.
+
+
+ pages.
+
+ AVIS 4
+ Essai d'un Commentaire sur Racine 5
+ Notes sur Esther 5
+
+ ÉPÎTRES 83
+ Sur la Vanité de la Gloire 85
+ -- d'un père à son fils, sur la Naissance d'un
+ petit-fils 97
+ -- à M. *** 104
+ -- à M. ***, qui avait fait afficher chez son suisse
+ un ordre en vers, de n'ouvrir qu'au Mérite et
+ de refuser la porte à la Fortune 109
+ Fragment d'une Épître diplomatique, adressée à la
+ coalition des princes armés contre la France 112
+
+ ODES 119
+ La Grandeur de l'Homme 121
+ Les Volcans 124
+
+ CONTES 129
+ La Querelle du Riche et du Pauvre. Apologue 131
+ La Jambe de bois et le Bras perdu 132
+ Le Héros économe 133
+ Le Rendez-vous inutile 136
+ Le Chapelier 139
+ La Mariée sans Mari 140
+ L'Avare éborgné 140
+ Fragment d'un Conte. Apologue 141
+ Prologue d'un autre Conte 142
+ Calcul patriotique 143
+ La vraie Sagesse 144
+ La Jouissance tardive 146
+ Pâris justifié 147
+ Le Peintre d'histoire 147
+ Le Calcul 148
+ Le Pronom indiscret 148
+ Le Calendrier des Jésuites 149
+ Le Saut de la Soupente 154
+ Le Linceul du Pélerin 157
+ L'Armement inutile 162
+ L'Abbesse condamnée au Chapelain 167
+ Le Coq et le Chapon 169
+ La Peur de la Mort 171
+ La Consolation des Cocus 177
+ La Fidélité à toute épreuve 179
+ Le Connaisseur 179
+ La Prude 181
+ L'Illusion du Cloître 182
+
+ POÉSIES DIVERSES 185
+ Les Fêtes espagnoles 187
+ Calypso à Télémaque. Héroïde 199
+ L'Homme de Lettres. Discours philosophique 205
+ Bacarole imitée de l'italien 213
+ L'Heureux temps 215
+ La Vie de Paris 216
+ Imitation d'Ovide 217
+ Le Paradis 218
+ La Vieille de seize ans 221
+ Candide 222
+ La Bohémienne 223
+ Sur l'Élection de MM. Lemierre et de Tressan à
+ l'Académie française 224
+ Sur la Tragédie de Coriolan, par La Harpe, dont
+ les Comédiens français donnèrent une représentation
+ au bénéfice des Pauvres, le 3 mars
+ 1784 224
+ Le Siècle a du Caractère 224
+ L'Abbé de Chaulieu et le cardinal de Bernis 225
+ Les Jeunes Gens du siècle 227
+ Vers composés à l'occasion de la fête de M. de
+ Vaudreuil 228
+ Madrigal 231
+ A M. de M***, qui m'avait envoyé une tasse de
+ porcelaine avec un quatrain où il me recommandait
+ de ne pas imiter Diogène 231
+ Vers à M*** 232
+ A Madame ***, sur une loterie 233
+ A celle qui n'est plus 234
+ Imité de l'Anthologie 235
+ A Madame *** 235
+ A Madame ***, en lui envoyant un Chien 236
+ Motifs de mon Silence 236
+ Imitation de Martial 236
+ Autre du même 237
+ Autre du même 237
+ Moralité 238
+ Epigramme 238
+ Autre 239
+ Sur un Mari 239
+ Vers mis au bas du portrait de Mirabeau 239
+ Vers à mettre au bas du portrait de d'Alembert 240
+ Epigramme contre La Harpe 240
+ Autre contre le même 241
+ Autre contre le même 241
+ Le Roi de Danemarck, en partant de Paris 241
+ A une femme qui prétendait que ses amis ne
+ s'occupaient pas d'elle 242
+ Le Palais de la Faveur. Allégorie en vers et en
+ prose 242
+
+ LETTRES DIVERSES 253
+ Lettre Ire. A madame de *** 255
+ II. A .... 256
+ III. A .... 259
+ IV. A Madame de S*** 262
+ V. A .... 266
+ VI. A madame d'Angevilliers 270
+ VII. A M. l'abbé Roman 272
+ VIII. Au même 279
+ IX. A madame d'Angevilliers 284
+ X. A l'abbé Morellet 285
+ XI. A M. de Vaudreuil 293
+ XII. A M. Panckouke 302
+ XIII. A madame Agasse 304
+ XIV. A la même 305
+ XV. A la même 306
+ XVI. A la même 309
+ XVII. Réponse à un anonyme 310
+ XVIII. 313
+ XIX. 317
+ XX. A la Citoyenne *** 321
+ XXI. Au citoyen Laveau, rédacteur du
+ journal de la Montagne 322
+ XXII. A ses concitoyens 325
+
+ DEUX ARTICLES EXTRAITS DU JOURNAL DE PARIS 337
+ Entretien entre un des auteurs du journal de
+ Paris et un ami de Chamfort 339
+ Variétés 347
+
+ LETTRES DE MIRABEAU A CHAMFORT 351
+ Lettre Ire. 353
+ II. 362
+ III. 368
+ IV 370
+ V. 374
+ VI. 375
+ VII. 382
+ VIII. 386
+ IX. 387
+ X. 398
+ XI. 407
+ XII. 419
+ XIII. 426
+ XIV. 429
+ XV. 434
+ XVI. 435
+ XVII. 436
+
+
+FIN DE LA TABLE DU CINQUIÈME ET DERNIER VOLUME.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Complètes de Chamfort, (Vol
+ 5/5), by Pierre René Auguis
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44373 ***