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diff --git a/44373-0.txt b/44373-0.txt new file mode 100644 index 0000000..d80b461 --- /dev/null +++ b/44373-0.txt @@ -0,0 +1,11565 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44373 *** + +Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le +typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été +conservée et n'a pas été harmonisée. + + + + + OEUVRES + COMPLÈTES + DE CHAMFORT, + RECUEILLIES ET PUBLIÉES, AVEC UNE NOTICE HISTORIQUE + SUR LA VIE ET LES ÉCRITS DE L'AUTEUR, + + PAR P. R. AUGUIS. + + TOME CINQUIÈME. + + [Illustration: logo] + + PARIS, + CHEZ CHAUMEROT JEUNE, LIBRAIRE, + PALAIS-ROYAL, GALERIES DE BOIS, No 189. + + 1825. + + + + + OEUVRES + COMPLÈTES + DE CHAMFORT. + + TOME CINQUIÈME. + + + + + DE L'IMPRIMERIE DE DAVID, + RUE DU FAUBOURG POISSONNIÈRE, No 1. + + + + +AVIS. + + +L'abondance des matériaux que nous ont communiqués des personnes qui +avaient connu Chamfort, et qui pouvaient donner des renseignemens +précis sur ses travaux littéraires, nous a mis dans la nécessité +d'ajouter un cinquième volume au recueil de ses OEuvres: nous nous +plaisons à croire que les Souscripteurs trouveront dans l'intérêt des +pièces dont ce volume est composé, un ample dédommagement, et nous +sauront même quelque gré des soins que nous avons pris de ne rien +omettre de ce que nous avons pu nous procurer du portefeuille de +Chamfort, tombé après sa mort en des mains trop discrètes. + + + + +OEUVRES + +COMPLÈTES + +DE CHAMFORT. + + + + +ESSAI + +D'UN COMMENTAIRE SUR RACINE. + +NOTES SUR ESTHER. + + Tale tuum carmen nobis, divine poëta, + Quale sopor fessis in gramine quale per æstum + Dulcis aquæ saliente sitim restinguere rivo. + + VIRG. _Ecl._ v. + + +Racine n'est pas seulement du nombre de ces auteurs que tout le monde +connaît; mais il est encore du très-petit nombre de ceux que tout le +monde sait par cœur. Qu'est-ce donc que des _Observations sur +Esther_, dira-t-on d'abord? Qui n'a pas commenté Racine? Sont-ce les +beautés de cette tragédie que vous voulez faire admirer? Fiez-vous en +à Racine lui-même; le langage du cœur est celui qui s'entend le plus +facilement, et que l'on explique le plus mal. Sont-ce ses défauts que +vous voulez nous faire remarquer? mais il n'y en a pas dans le style, +et tout le monde sait que le plan n'en est point parfait. Oui, sans +doute, et je conviens de toutes ces vérités. Je suis loin de cette +orgueilleuse folie de quelques auteurs inconnus, qui viennent nous +éblouir tout à coup, sans ménagement pour la faiblesse de nos yeux, de +ces torrens de lumières inattendues, en nous apprenant qu'Homère +n'avait pas de génie, que Boileau était un pauvre auteur, et que +Rousseau manquait d'imagination. Elancés dans la sphère de ces +Erostrates modernes, nous nous trouvons en effet, pour quelques +instans, dans une espèce d'aveuglement. C'est parce que l'obscurité +nous environne: telles ne sont point mes erreurs; j'aime à lire +Racine, je le lis souvent, et je viens répéter avec ses admirateurs: O +Racine! celui-là n'aura point d'oreilles, que ta douce mélodie +n'enchantera pas; celui-là n'aura point d'âme, que tes vers ne +toucheront pas; celui-là n'aura pas d'imagination, que la tienne +n'échauffera pas! Mais où trouver quelqu'un d'assez malheureux pour +être privé de toutes ces facultés? où donc trouver un détracteur de +Racine? + +Voilà ce que tout le monde a pensé, ce que bien des gens ont écrit, +et ce que je viens écrire encore. Mes idées pourront souvent être déjà +connues, j'en conviens; je serais même fâché de n'en avoir que de +neuves sur Racine. Depuis quelque temps, tout ce qui est neuf en +littérature (comme en bien d'autres genres), est si extravagant! J'ai +voulu seulement entrer dans le temple où l'on adore ce dieu de +l'harmonie; et dès que j'y suis entré, ai-je pu me refuser au plaisir +de brûler un grain d'encens sur son autel? D'ailleurs, il est si doux +de parler de tout ce qui nous procure des jouissances agréables, que +cette raison seule peut me servir d'excuse. + +Mon intention n'est point d'analyser rigoureusement le plan, ni +d'entrer dans de grands détails sur toutes les parties de cet ouvrage. +Tout cela a été fait de nos jours par un auteur[1] qui, dans cette +partie, n'a plus rien laissé à faire. Mes remarques portent sur de +très-petits défauts de style; sur quelques vers durs, uniquement +remarquables, parce qu'ils sont dans Racine; le plus souvent sur les +divers genres de beautés qu'offre la seule tragédie d'_Esther_; enfin, +sur ces hardiesses d'expressions si naturellement enchassées, que +souvent elles échappent à beaucoup de lecteurs égarés au milieu d'un +parterre émaillé des plus belles fleurs du printemps; j'en ai cueilli +quelques-unes des plus agréables. J'ai osé arracher le très-petit +nombre de celles qui me paraissaient pouvoir blesser la vue. + + [1] M. de La Harpe, dans l'excellent _Cours de Littérature_ qu'il + a lu au Lycée. + +_Esther_ sera toujours un monument mémorable de la force du génie. +Douze ans d'inertie devaient sans doute faire croire que l'auteur +d'_Andromaque_ aurait oublié ces accords magiques dont il avait su +enchanter jadis. Mais il eut à peine repris la lyre, que les sons les +plus doux s'empressèrent de renaître sous ses doigts. Tel fut pour moi +le prestige de la main savante de Racine, que j'avais lu vingt fois +_Esther_, avant de m'apercevoir de l'odieux de certaines parties de +son rôle; elle m'avait intéressé à ses malheurs, à sa séparation +d'avec Elise, à sa nation persécutée; je l'admirai sur tout, je +tremblai pour elle, lorsqu'excitée par les discours de Mardochée, elle +se décide à braver la mort en allant trouver Assuérus. Qui ne +frémirait au moment où ce roi prononce d'un air farouche: + + ... Sans mon ordre on porte ici ses pas! + Quel mortel insolent vient chercher le trépas? + Gardes... C'est vous, Esther? quoi! sans être attendue? + +Esther tombe entre les bras de ses femmes: + + Mes filles, soutenez votre reine éperdue. + Je me meurs..... + +Quel spectacle! mais Assuérus répond aussitôt: + + Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frère? + Est-ce pour vous qu'est fait un ordre si sévère? + Vivez. Le sceptre d'or que vous tend cette main, + Pour vous, de ma clémence est un signe certain. + +Mais quelle sensation délicieuse, surtout lorsqu'Esther, revenant un +peu à elle-même, répond par ces deux vers d'une harmonie +enchanteresse! + + Quelle voix salutaire ordonne que je vive, + Et rappelle en mon sein mon âme fugitive? + +Je sens alors que mon âme est touchée, mon oreille est enchantée, mes +sens sont ravis; Esther s'empare de toutes mes affections. Je n'ai pu +être rassuré par l'idée qu'une maîtresse peut toujours croire à la +clémence de son amant, parce que j'ai vu que cette idée n'était entrée +pour rien dans la démarche d'Esther. D'ailleurs, elle est encore sous +mes yeux; je la vois pâle, éperdue, à demi morte; et je ne doute plus +que, victime dévouée, elle ne marchât en holocauste pour son dieu et +sa nation. J'épouse tous ses sentimens; sa passion me pénètre; je +tremble encore pour les jours de Mardochée; et l'impie Aman me paraît +alors indigne de toute pitié. Voilà l'effet de la magie de Racine, qui +sentait le défaut de son plan; mais le prestige tombe aux yeux plus +calmes de la raison; et celui qui avait admiré, dans la jeune reine, +le dangereux courage de braver les ordres d'un despote pour sauver sa +patrie, voudrait pouvoir encore admirer en elle la clémence. Je ne +connais pas de plus belles scènes dans Esther, ni qui frappe plus +vivement l'imagination, que celle-là. Rien de si touchant que de voir +ce roi si sévère, si terrible, qui, le moment d'auparavant, tenait un +langage si effrayant, prendre celui de l'aménité et de la douceur, et +s'efforcer de rassurer son esclave tremblante. C'est dans de pareilles +scènes que l'on voit, suivant l'excellente remarque de M. de La Harpe, +combien la vérité historique des mœurs est toujours observée par +Racine[2]. Un autre que ce grand poëte eût peut-être mis: + + Que craignez vous, Esther? suis-je pas votre époux? + +Racine a mis _votre frère_; et d'un seul mot, il nous a initiés dans +les mœurs étrangères. Et puis quels vers! + + Seigneur, je n'ai jamais contemplé qu'avec crainte + L'auguste majesté sur votre front empreinte. + Jugez combien ce front, irrité contre moi, + Dans mon âme troublée a dû jeter d'effroi. + Sur ce trône sacré qu'environne la foudre, + J'ai cru vous voir tout prêt à me réduire en poudre: + Hélas! sans frissonner, quel cœur audacieux + Soutiendrait les éclairs qui partaient de vos yeux? + Ainsi du dieu vivant la colère étincelle..... + +Quelle majesté dans cette diction! quelle suite d'images sublimes! et +combien tout le morceau est imprégné de cette terreur profonde que +devait éprouver Esther, lorsqu'elle est tombée entre les bras de ses +femmes! Nous avons été frappés de sa frayeur; mais lorsqu'elle parle, +cette frayeur nous pénètre nous-mêmes. Remarquons aussi combien il est +hardi de dire un front irrité; et comme ces belles figures de la +foudre qui environne le trône, et des éclairs qui partaient des yeux, +amènent parfaitement cette comparaison qui termine ce beau morceau: + + Ainsi du dieu vivant la colère étincelle... + + [2] Voyez la note 6 de l'_Eloge de Racine_, par M. de La Harpe. + +Si quelque chose peut être mis à côté de cette belle scène, c'est le +livre même d'_Esther_ dans la Bible. D'un côté, on voit toute la pompe +et tout l'éclat dont la poésie est susceptible; de l'autre, cette +simplicité sublime, qui étonne et qui pénètre si vivement. Voyez comme +Assuérus est dépeint sur son trône: + + «Ingressa igitur cuncta per ordinem ostia stetit contra regem, + ubi ille residebat super solium regni sui, indutus vestibus + regiis, auroque fulgens et pretiosis lapidibus, eratque + terribilis aspectu. Cumque elevasset faciem, et ardentibus oculis + furorem pectoris indicasset, regina corruit, et in pallorem + colore mutato, lassum super ancillulam reclinavit caput.» + +Y a-t-il rien de si touchant que cette image _lassum caput reclinavit_ +(reposa sa tête fatiguée)? et de plus fort que: _cumque ardentibus +oculis furorem pectoris indicasset?_ + +Enfin, le langage de Racine est-il plus doux que cet entretien? + + «Quid habes, Esther? Ego sum frater tuus, noli metuere. Non + morieris: non enim pro te, sed pro omnibus hæc lex constituta + est. Accede igitur et tange sceptrum. + + Cumque illa reticeret, tulit auream virgam et posuit super collum + ejus, et osculatus est eam, et ait: cur mihi non loqueris? + + Quæ respondit: Vidi te, Domine, quasi angelum Dei, et conturbatum + est cor meum præ timore gloriæ tuæ. Valdè enim mirabilis es, + Domine, et facies tua plena est gratiarum. + + Cumque loqueretur, rursùs corruit, et pœnè exanimata est. Rex + autem turbabatur, etc. + +Je l'avouerai, ce dialogue me plaît peut-être encore plus que celui de +Racine; il me pénètre davantage; après l'avoir lu, je suis plus +attendri, plus ému. Que de sentimens dans cette seule interrogation: +_cur mihi non loqueris?_ et quelle image sublime dans cette réponse +d'Esther: _vidi te, Domine, quasi angelum Dei, etc._ Disons aussi que +la haute poésie n'est peut-être pas susceptible de cette extrême +simplicité, qui fait tout le charme du morceau que nous venons de +voir; et que si Racine est moins touchant (ce dont tout le monde +pourrait encore ne pas convenir), il le rachète bien par la force de +son expression et la beauté de ses images. D'ailleurs, il est +impossible de rendre mieux, ni plus fidèlement que notre poète, toute +la première partie de ce dialogue. Le latin dit: _Quid habes, Esther? +Ego sum frater tuus, noli metuere._ Et Racine: + + Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frère? + +Et l'image de la colère de Dieu, substituée à celle de l'ange dans la +bouche d'Esther, par le développement que le poète lui a donné, +acquiert aussi cette supériorité de force que toute la scène française +a sur l'expression naïve du livre sacré. C'est une chose digne de +remarque que de voir combien Racine, même dans les détails de son +plan, s'est peu écarté de la _Bible_. Presque toutes les scènes +principales en sont tirées, comme celle où Esther adresse sa prière à +Dieu, celle d'Assuérus que l'on vient de voir, celle d'Assuérus avec +Asaph, celle où la reine divulgue le secret de sa naissance, etc. Ces +entraves, que Racine a mises à son imagination, n'ont fait qu'ajouter +à sa gloire par le mérite de la difficulté vaincue, et ont donné aux +poètes un modèle de la manière de traiter des sujets très-connus. + +Quel dommage que le défaut principal que nous avons indiqué dans le +caractère d'Esther, nous empêche aussi de nous livrer à toute +l'admiration qu'inspire la scène où se développe l'action de la +pièce, par la chûte d'Aman! Nous sommes fâchés de voir Esther parler +si éloquemment, lorsque nous voyons que, non contente de servir son +peuple, elle veut encore satisfaire son propre ressentiment. +Cependant, ce morceau pour la diction étant un des plus beaux de cette +tragédie, je ne puis me refuser au plaisir d'en transcrire ici +quelques endroits. + + Ce Dieu, maître absolu de la terre et des cieux, + N'est point tel que l'erreur le figure à vos yeux. + L'Éternel est son nom, le monde est son ouvrage: + Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage, + Juge tous les mortels avec d'égales lois, + Et du haut de son trône interroge les rois. + +Ces vers sont d'une perfection où peut-être l'on n'atteindra jamais. +On a toujours aimé à voir deux grands génies lutter ensemble dans les +mêmes sujets; et ces sortes de parallèles, lorsque ce n'est point la +prévention qui les a faits, ont toujours tourné au profit du goût. +C'est pourquoi je rapporterai ici quelques strophes sur Dieu, tirées +d'une ode de J.-B. Rousseau. + + Les Cieux instruisent la terre + A révérer leur auteur: + Tout ce que leur globe enserre + Célèbre un dieu créateur. + Quel plus sublime cantique + Que ce concert magnifique + De tous les célestes corps! + Quelle grandeur infinie, + Quelle divine harmonie + Résultent de leurs accords! + + De sa puissance immortelle, + Tout parle, tout instruit: + Le jour au jour la révèle; + La nuit l'annonce à la nuit. + Ce grand et superbe ouvrage + N'est point pour l'homme un langage + Obscur et mystérieux; + Son adorable structure + Est la voix de la nature + Qui se fait entendre aux yeux. + + (ODE II, liv. Ier). + +Un troisième auteur, célèbre aussi, a traité le même sujet, et l'on a +voulu le comparer aux deux autres; c'est pourquoi j'en parle ici. +Voltaire a dit, dans sa _Henriade_: + + Au-delà de leur cours, et loin dans cet espace, + Où la matière nage, et que Dieu seul embrasse, + Sont des soleils sans nombre et des mondes sans fin; + Dans cet abîme immense, il leur ouvre un chemin. + Par-delà tous ces cieux, le Dieu des cieux réside. + +On sent combien ces vers sont faibles, même le dernier, qui est gâté +par le terme prosaïque de _par-delà_. D'ailleurs, les _au-delà_, +_loin_, _par-delà_, qui disent toujours la même chose, font un mauvais +effet, ainsi que la conjonction _et_ qui commence les seconds +hémistiches des trois premiers vers; enfin, les relatifs _où_, _que_ +et le _dans_ du quatrième vers, embarrassent la marche, et jettent +dans ce morceau une lenteur insupportable. Racine dit tout de suite: + + L'Éternel est son nom, le monde est son ouvrage. + +Et Rousseau, non moins vîte: + + De sa puissance éternelle, + Tout parle, tout instruit. + +Précision, justesse, beauté d'expression, tout se trouve dans ces +vers. L'imagination, frappée de coups précipités, n'a pas le temps de +se refroidir, et reste étonnée. + +On ne peut s'empêcher, en parlant de descriptions poétiques de la +grandeur de Dieu, de citer les vers que Racine le fils a faits sur ce +sujet, dans son _Poème sur la Grâce_. On y remarque ces trois vers, +qui ne sont pas indignes du nom qu'il portait: + + Il vole sur les vents, il s'assied sur les cieux; + Il a dit à la mer: Brise-toi sur la rive; + Et dans son lit étroit, la mer reste captive. + +Le reste du morceau est d'une diction un peu faible. + +En continuant la tirade d'Esther, que j'ai commencé à citer, on +trouve encore deux beaux morceaux contre lesquels J. B. Rousseau +semble avoir voulu lutter. Je ne crois pas sortir de mon sujet, +lorsque j'en rapproche tout ce qui peut y ressembler: c'est un moyen +plus sûr d'en faire ressortir les beautés, et de les mieux apprécier. +Citons les deux auteurs. + + Mais, pour punir enfin nos maîtres à leur tour, + Dieu fit choix de Cyrus avant qu'il vît le jour, + L'appela par son nom, le promit à la terre, + Le fit naître, et soudain l'arma de son tonnerre, + Brisa les fiers remparts et les portes d'airain, + Mit des superbes rois la dépouille en sa main, + De son temple détruit vengea sur eux l'injure. + Babylone paya nos pleurs avec usure. + Cyrus, par lui vainqueur, publia ses bienfaits, + Regarda notre peuple avec des yeux de paix, + Nous rendit et nos lois et nos fêtes divines; + Et le temple déjà sortait de ses ruines. + Mais, de ce roi si sage héritier insensé, + Son fils interrompit l'ouvrage commencé, + Fut sourd à nos douleurs. Dieu rejeta sa race, + Le retrancha lui-même, et vous mit à sa place. + +Tout le monde sent la beauté de ces vers. Combien cette coupe est +heureuse! + + L'appela par son nom, le promit à la terre, + Le fit naître, et soudain, etc. + +C'est là le grand art du poète, et que Virgile possède si éminemment. +La monotonie, qui, je crois, est naturelle à la poésie française en +général, par le peu d'inversions qu'elle peut se permettre, et en +particulier aux vers alexandrins, à cause de la rigueur avec laquelle +la suspension de l'hémistiche est observée, rend infiniment précieuses +toutes ces tournures qui brisent les vers, sans offenser l'oreille[3]. + + [3] M. l'abbé Delille est un des poètes français qui ont le + mieux connu cet art de varier la forme des vers alexandrins, et + de se soustraire à leur marche traînante. Ses _Géorgiques_ et son + poème _des Jardins_ offrent des morceaux où ce genre de beauté + est porté à son plus haut degré de perfection. Les ouvrages de + cet écrivain seront toujours du nombre de ceux que tout homme qui + se destine aux muses associera à ses études de Racine et de J. B. + Rousseau, parce qu'il est, comme eux, un des poètes les plus + parfaits de la langue. + +J. B. Rousseau, dans son _Ode aux Princes chrétiens_, fait le tableau +suivant: + + La Palestine enfin, après tant de ravages, + Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages + Dans le vague des airs fuir devant l'Aquilon; + Et des vents du midi la dévorante haleine + N'a consumé qu'à peine + Leurs ossemens blanchis dans les champs d'Ascalon. + + De ses temples détruits et cachés sous les herbes, + Sion vit relever ses portiques superbes, + De notre délivrance auguste monument: + Et d'un nouveau David la valeur noble et sainte + Semblait, dans leur enceinte, + D'un royaume éternel jeter les fondemens. + + Mais chez ses successeurs, la discorde insolente, + Allumant le flambeau d'une guerre sanglante, + Énerva leur puissance en corrompant leurs mœurs; + Et le ciel irrité, ressuscitant l'audace + D'une coupable race, + Se servit des vaincus pour punir les vainqueurs. + +Voilà deux modèles de narration poétique. Enfin, voyons encore ces +deux maîtres exprimant une même idée; et puis nous chercherons à faire +un parallèle entr'eux. + +Esther, toujours dans le morceau que nous avons cité, dit: + + Ciel! verra-t-on toujours, par de cruels esprits, + Des princes les plus doux l'oreille environnée, + Et du bonheur public la source empoisonnée, etc. + +Rousseau, dans l'_Ode sur la mort du prince de Conti_, fait usage de +la même figure, en parlant de la flatterie: + + Le pauvre est à couvert de ses ruses obliques; + Orgueilleuse, elle suit la pourpre et les faisceaux; + Serpent contagieux, qui des sources publiques + Empoisonne les eaux. + +Un homme vraiment touché des beautés de la poésie, ne pourra, je +crois, jamais donner la préférence à l'un des deux auteurs sur +l'autre, dans les morceaux que nous avons comparés. Tout ce que l'on +peut faire, c'est, il me semble, d'assigner le caractère propre de +chacun d'eux. En général, on peut remarquer qu'il y a un luxe de +poésie plus grand dans Rousseau, plus de hardiesse dans son +expression, une marche plus décidée. Rien de beau comme cette +comparaison: + + La Palestine enfin, après tant de ravages, + Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages + Dans le vague des airs fuir devant l'Aquilon, etc. + +Et quelle grandeur dans cette idée! + + ..... Semblait dans leur enceinte, + D'un royaume éternel jeter les fondemens. + +Dans Racine, règne une majesté plus noble et plus calme, une harmonie +peut-être plus mélodieuse, plus soutenue. Quelle superbe image dans ce +seul vers! + + Et le temple déjà sortait de ses ruines. + +Que résulte-t-il de ce que nous disons? c'est qu'en parlant des deux +auteurs, nous avons caractérisé presque le style propre des genres +dans lesquels ils ont écrit. Esther, parlant à Assuérus, est plus +pressée d'exposer le sujet de sa plainte, et n'a pas le temps +d'accumuler des comparaisons; mais le poète lyrique, livré tout entier +à son enthousiasme, s'abandonne à tous les écarts de l'imagination, et +passe d'une idée à l'autre, à mesure que la ressemblance des objets +qui l'environnent, avec son sujet principal, vient les offrir à son +esprit. Aussi, en développant les mêmes idées, Racine et Rousseau +n'ont rien dans leurs vers qui se ressemble; et c'est pourquoi tous +deux ils ont acquis la perfection. + +Lorsqu'on étudie beaucoup ces deux grands écrivains, on voit combien +ils sont nourris de la lecture des livres saints, ces véritables +dépôts de la plus haute poésie. Rien ne peut élever l'imagination +comme la lecture fréquente de ces ouvrages. Quelle beauté dans _les +Cantiques de Salomon_ et dans les _Psaumes de David_! Quelle verve +brûlante dans le prophète Isaïe! et quelle touchante simplicité dans +l'_Evangile_! Là, les idées, dans leur marche fière, n'ont pas besoin, +pour étonner, de se revêtir de l'éclat emprunté des paroles, ni de +l'arrangement mécanique des mots; mais belles de leur propre beauté, +elles se présentent toujours seules et n'en paraissent que plus +sublimes. C'est là que le style s'habitue à une concision énergique, +et l'écrivain à resserrer son expression à proportion que son idée +s'agrandit; il n'est aucun genre de beauté dont ces livres ne nous +offrent des modèles que l'on n'a point encore égalés. Rien, dans +aucune langue, est-il exprimé d'une manière plus touchante que ce +verset de l'évangéliste Mathieu: + + «Vox in Ramâ audita est; ploratus, et ululatus multus: Rachel + plorans filios suos, et noluit consolari, quia non sunt.» + +Et dans la Bible, ces mots d'un jeune prince, qui, condamné à la mort +pour avoir transgressé la loi, en goûtant d'un peu de miel, dit en +expirant: + + »Gustans, gustavi paululùm mellis, in summitate virgæ, et ecce + morior.» + +Qu'on lise la première olympique adressée à Hiéron, ou quelques-unes +des belles odes d'Horace, comme celle à Drusus; y trouvera-t-on plus +de feu et de poésie que dans les morceaux suivans, tirés au hasard +d'Isaïe: + + «Nisi Dominus exercituum reliquisset nobis semen, quasi Sodoma + fuissemus, et quasi Gomorrha, similes essemus. + + »Audite verbum Domini, principes Sodomorum, percipite auribus + legem Dei nostri, populus Gomorrhae. + + »Quæ mihi multitudinem victimarum vestrarum, dicit Dominus! + plenus sum. Holocaustæ arietum et adipem pinguium et sanguinem + vitulorum, et agnorum et hircorum nolui. + + »Ne offeratis ultrà sacrificium frustrà: incensum. Abominatio est + mihi. Neomeniam et sabbatum, et festivitates alias non feram; + iniqui sunt cætus vestri. + + »Et cum extenderitis manus vestras, avertam oculos meos à vobis; + et cum multiplicaveritis orationem, non exaudiam: manus enim + vestræ sanguine plenæ sunt. + + »Lavamini, mundi estote, auferte malum cogitationum vestrarum ab + oculis meis: quiescite agere perversè.» + +Quel mouvement dans toutes ces tournures: _Audite, quo mihi, ne +offeratis, lavamini!_ Et quel feu dans la seconde strophe! Le prophète +s'est à peine donné le temps de dire: nous serions comme les habitans +de Sodome et de Gomorrhe; qu'emporté par son indignation, dès la +phrase suivante, il les traite de princes de Sodome, de peuple de +Gomorrhe; voilà la véritable marche lyrique. Enfin, quelle image plus +belle peut montrer combien Dieu pénètre profondément dans le fond de +notre âme, que celle-ci: _Auferte malum cogitationum vestrarum ab +oculis meis_. + + Éloignez de mes yeux vos coupables pensées. + +Rousseau, dans ses Odes sacrées, a fait connaître David; et tout le +monde est à portée de juger combien il est rempli de traits du plus +grand sublime; c'est pourquoi je n'en citerai rien. Mais, disons en +passant, avec Klopstock[4], ce rival unique que l'Europe ait à opposer +à Milton: «Qu'il ne suffit pas, pour un auteur qui travaille dans le +genre sacré, d'avoir profondément étudié la religion, qu'il faut +encore qu'elle ait formé son âme de cette main ferme, que l'homme de +probité sait si bien reconnaître.» Cette pensée d'un homme de génie +étranger est peut-être la plus grande réfutation des inculpations +atroces faites au Pindare moderne. + + [4] Voyez son _Essai sur la Poésie sacrée_, à la tête de son + sublime poème du _Messie_. + +On s'est plu souvent à comparer Racine, comme poète, à J.-B. Rousseau. +Je n'ai jamais bien démêlé les motifs de ceux qui travaillaient à +acquérir au premier une réputation à laquelle il paraît n'avoir jamais +prétendu; car on n'est pas un lyrique, pour avoir fait quelques +chœurs de tragédie; encore moins l'est-on assez pour être mis à côté +de l'auteur des _Odes à la fortune_, _au comte du Luc_, _au prince +Eugène_, et de vingt autres non moins belles. J'ai vu seulement que +ces parallèles avaient souvent servi de prétexte pour tâcher de +rabaisser ce Rousseau, si beau dans ses ouvrages, si ferme dans ses +malheurs. + +Comparons, par exemple, les stances sur la calomnie, qui se trouvent +dans l'un des chœurs _d'Esther_, avec l'ode de Rousseau sur le même +sujet: + + Rois, chassez la calomnie; + Ses criminels attentats, + Des plus paisibles états + Troublent l'heureuse harmonie. + + Sa fureur, de sang avide, + Poursuit partout l'innocent. + Rois, prenez soin de l'absent + Contre sa langue homicide. + + De se montrer si farouche, + Craignez la feinte douceur: + La vengeance est dans son cœur, + Et la pitié dans sa bouche. + + La fraude adroite et subtile, + Sème de fleurs son chemin: + Mais sur ses pas vient enfin + Le repentir inutile. + +Ces vers sont certainement fort beaux. Il y a de la force dans +ceux-ci: + + Sa fureur, de sang avide, + Poursuit partout l'innocent, etc. + +Ainsi que dans les deux vers suivans: + + La vengeance est dans son cœur, + Et la pitié dans sa bouche. + +quoiqu'il eût fallu peut-être tâcher de renverser les deux vers, afin +de réserver le trait le plus fort pour le dernier. + +Mais écoutons Rousseau: + + O Dieu, qui punis les outrages + Que reçoit l'humble vérité, + Venge-toi... détruis les ouvrages + De ces lèvres d'iniquité; + Et confonds cet homme parjure, + Dont la bouche non moins impure, + Publie avec légèreté + Les mensonges que l'imposture + Invente avec malignité. + + Quel rempart, quelle autre barrière + Pourra défendre l'innocent, + Contre la fraude meurtrière + De l'impie adroit et puissant! + Sa langue aux feintes préparée, + Ressemble à la flèche acérée + Qui part et frappe en un moment: + C'est un feu léger dès l'entrée, + Que suit un long embrâsement. + + (ODE XII, liv. Ier). + +Assurément, il y a bien plus de force et de poésie dans ces strophes +de J.-B. Rousseau; l'expression de _lèvres d'iniquité_, est une de ces +expressions créées par le génie. Quelle énergie dans ces vers: + + Sa langue aux feintes préparée, + Ressemble à la flèche acérée + Qui part et frappe en un moment. + +Et la belle image qui termine cette strophe, est rendue avec une +élégance et une concision étonnantes. + +Il est bien inconcevable que M. l'abbé Batteux, pour prouver que le +moelleux manquait à Rousseau, ne se soit jamais avisé de comparer +qu'un morceau de celui-ci avec Racine, où c'est Racine qui précisément +a tout l'avantage de la force, et Rousseau celui du moelleux. C'est +être bien malheureux dans son choix. Nous lisons, dans les _Principes +de la littérature_, ou _Traité de la poésie_ _lyrique_[5], qu'on +compare (ce qui pour le coup n'est ni moelleux, ni harmonieux) l'ode +qui commence par ces mots: + + J'ai vu mes tristes journées, + +qui est sans contredit celle où il y a le plus de moelleux, avec le +chœur _d'Esther_: + + Pleurons et gémissons. + +C'est le même sentiment qui règne dans l'un et dans l'autre morceau. +Il ne sera point difficile de le sentir, il faut comprendre ce que +vous voulez dire. J'avoue que, pour moi, je n'y entends rien. Quelle +comparaison y a-t-il à faire entre les paroles d'un convalescent qui +parle de son mal, et les gémissemens d'une troupe de femmes qui sont +près d'être égorgées, ainsi que toute leur nation? Je n'ai jamais vu +de sentimens qui se ressemblassent moins; encore si ces femmes étaient +déjà sauvées, le sentiment aurait au moins cette ressemblance que, +dans les deux morceaux, il serait question d'un danger passé; mais il +n'y a rien de cela. Dans Rousseau, celui qui parle exprime sa joie, +parce qu'il n'a plus rien à craindre; et dans Racine, au contraire, +ses femmes ont tout à craindre, puisqu'elles sont des victimes sur +lesquelles le couteau est levé, et qui s'attendent à tout moment à +être frappées. Mais enfin, puisque M. l'abbé Batteux veut qu'on +compare, comparons et mettons nos lecteurs à portée de juger +sur-le-champ. Racine dit: + + Quel carnage de toutes parts! + On égorge à la fois les enfans, les vieillards, + Et la sœur et le frère, + Et la fille et la mère, + Le fils dans les bras de son père! + Que de corps entassés, que de membres épars, + Privés de sépulture, + Grand Dieu! tes saints sont la pâture + Des tigres et des léopards! + + [5] Tom. III, pag. 272. + +J'ai beau chercher dans l'Ode de Rousseau rien qui ressemble à cet +endroit, je n'y trouve que les vers suivans, qui sont remplis de cette +mélancolie douce, si naturelle au convalescent échappé d'une grande +maladie, et qui se rappelle le danger qu'il a couru: + + J'ai vu mes tristes journées + Décliner vers leur penchant; + Au midi de mes années, + Je touchais à mon couchant; + La mort déployant ses ailes, + Couvrait d'ombres éternelles + La clarté dont je jouis; + Et dans cette nuit funeste, + Je cherchais en vain le reste + De mes jours évanouis. + + (Ode XV, liv. Ier) + +Mais voyons encore plus loin, peut-être comprendrons-nous ce que veut +dire M. l'abbé Batteux. Je trouve dans le chœur _d'Esther_: + + Arme-toi, viens nous défendre; + Descends tel qu'autrefois la mer te vit descendre; + Que les méchans apprennent aujourd'hui + A craindre ta colère; + Qu'ils soient comme la poudre et la paille légère, + Que le vent chasse devant lui. + +Il n'y a rien non plus de tout cela dans l'Ode de Rousseau. J'y lis la +strophe suivante, écrite toujours avec le même moelleux, et cette même +harmonie que la première. + + Mais ceux qui, de sa menace, + Comme moi, sont rachetés, + Annonceront à leur race + Vos célestes vérités. + J'irai, Seigneur, dans vos temples, + Réchauffer, par mes exemples, + Les mortels les plus glacés; + Et vous offrant mon hommage, + Leur montrer l'unique usage + Des jours que vous leur laissez. + +C'est assurément être doué d'une manière de voir bien étrange, que de +trouver, dans ces morceaux, de quoi faire un parallèle, et de nous +citer ce chœur _d'Esther_, pour preuve de moelleux dans le style. +Mais il n'y en a pas, car jamais moelleux n'eût été plus mal placé; +c'était de la force qu'il fallait, et c'est bien ce que Racine a +senti. Aussi voyons-nous qu'autant Rousseau, dans ses vers, est ici +doux, harmonieux, touchant, autant Racine est mâle, vigoureux et ferme +dans ses descriptions. Cependant, comme on est toujours conséquent, +même dans ses erreurs, M. l'abbé Batteux finit par nous dire avec +élégance: «On verra (après cette judicieuse comparaison faite) que si +M. Rousseau a eu un grand nombre des parties nécessaires pour former +les grands lyriques, il y en a quelques-unes qu'il n'a pas eues, ou +qu'il n'a eues que dans un degré ordinaire.» + +Voilà assurément un morceau d'une logique et d'une littérature bien +parfaites. + +Mais revenons aux strophes de nos deux auteurs _sur la flatterie_, que +j'ai citées et qui sont un peu plus susceptibles de comparaison. +Conclurai-je de ce que celles de Rousseau sont supérieures, qu'il +était plus grand lyrique? J'avoue que je le crois depuis long-temps; +et les _Cantiques_ de Racine comparés aux _Odes sacrées_ de Rousseau +me le prouveraient assez: mais ce n'est jamais par les parallèles de +morceaux tirés des chœurs, avec des odes, que je voudrais me décider +à porter ce jugement. Les deux auteurs sont toujours dans des +positions différentes; et s'ils ont quelquefois les mêmes sentimens ou +les mêmes idées à traiter, les personnages qu'ils ont à faire parler +sont bien différens; et par la manière dont ils modifient leur style, +ils détruisent toute possibilité de comparaison. Ici, par exemple, +l'un fait parler de jeunes filles, l'autre parle en son propre nom. Il +eût été du dernier ridicule que leur langage fût le même; d'ailleurs, +l'on s'exprime toujours d'une manière plus énergique, lorsqu'on se +plaint d'un vice qui nous opprime seuls, que quand on parle de ce vice +en général, ou que l'on est plusieurs ensemble victimes de ses effets. +J'en reviendrai donc à dire encore qu'ils ont parfaitement fait tous +deux, mais qu'il faut bien se garder de les comparer. Cependant, nous +lisons, dans certaine brochure de Voltaire, intitulée _Eloge de +Crébillon_, où pourtant personne n'est loué, excepté Voltaire +lui-même, que les chœurs d'_Athalie_ et d'_Esther_, sont tout ce que +les Français ont de plus parfait dans le genre lyrique. Cela est un +peu difficile à croire, quand on a lu les _Odes sacrées_ VII et VIII, +l'_Ode au comte du Luc_, celle _au prince de Vendôme sur son retour de +Malte_, et l'_Epode_ de J.-B. Rousseau, qui peut seule être regardée +comme un des plus beaux poèmes de la langue française. D'ailleurs, +serait-il juste, si ce même Rousseau eût laissé deux ou trois scènes +de tragédie, parfaitement écrites et dialoguées, que ses admirateurs +voulussent l'exalter en le mettant, comme poète tragique, à côté de +Racine ou de Voltaire? Les hommes sont bien étranges de circonscrire +volontairement le cercle de leurs plaisirs, et de pousser la cruauté +jusqu'à se nier eux-mêmes leurs jouissances intérieures. Nous n'avons +déjà pas trop de grands hommes; et d'ailleurs, on n'élève personne en +abaissant un rival. Réconcilions donc deux écrivains que la postérité +semble avoir voulu brouiller, et qui, s'ils eussent été contemporains, +se seraient admirés et se seraient complus dans la gloire l'un de +l'autre. Racine et Rousseau sont des modèles que peut-être on +n'égalera jamais. Etudions-les; voilà l'hommage que leur doivent leurs +partisans respectifs; et rappelons-nous que le plus grand ennemi de +notre lyrique, son censeur le plus injuste, a cependant dit de lui, +dans un de ses momens où la haine n'usurpait pas les droits de la +vérité: + + «Tu vis sa muse. . . . . . . . + Manier d'une main savante, + De David la lyre imposante, + Et le flageolet de Marot.» + + (_Temple du goût._) + +Ce qui distingue surtout Racine et Rousseau de tous les autres poètes, +c'est qu'ils ont presque toujours cette pureté de style et cette +finesse de goût qui les rendent classiques, et qui font qu'on peut se +livrer sans réserve à la lecture de leurs ouvrages. Tous deux ils ont +écrit avec la correction de Boileau; mais ils avaient de plus +l'imagination et la sensibilité, que celui-ci n'avait pas. En général +cependant, si l'on veut une idée juste de la perfection en +littérature, ce sont ces trois auteurs qu'il faut prendre, et qui, +chacun dans leur genre, sont placés à la tête des autres écrivains. Ce +beau triumvirat fera toujours les délices et le désespoir des poètes +qui écriront après eux. + +Puisque j'en suis au chapitre des opinions littéraires, je ne puis +m'empêcher de dire un mot de cette question oiseuse, et pourtant si +souvent agitée, de savoir si une _tragédie_ est plus difficile à faire +qu'une _ode_. Ces discussions, en général, n'ont pas été agitées par +amour pur des lettres: la jalousie les faisait naître, et la haine les +dictait. Pour moi qui ne suis point jaloux, et qui ne hais personne, +puisque je n'ai jamais prétendu être auteur, et que personne ne m'a +fait de mal, je pourrais me tromper, mais au moins je n'aurai pas +cherché à me tromper moi-même. Il me semble donc qu'on a trop écrit +pour la tragédie, et pas assez pour l'ode. En effet, ne pourrait-on +pas dire en faveur de celle-ci, que les Français ne comptent encore +qu'un lyrique[6], tandis qu'ils ont plusieurs poètes tragiques? Ne +pourrait-on pas citer un Lamotte, qui, avec l'esprit seulement, mais +sans talent, a pourtant laissé une tragédie que l'on revoit encore +avec plaisir, tandis que de son énorme volume d'odes, pas une ne lui a +survécu? Ne pourrait-on pas citer Voltaire, dont le recueil en ce +genre est peut-être plus mauvais encore que celui de Lamotte? Ne +pourrait-on pas dire enfin que les Anglais n'ont que Cowley[7], qui +même n'est pas très estimé parmi eux, et que leurs richesses lyriques +se bornent presque à la seule ode de Dryden sur la fête d'Alexandre? +Que conclure de tout cela? que l'ode est un genre plus difficile; non, +mais que la perfection en tout l'est infiniment. Me voilà sans doute +un peu loin d'_Esther_; mais ayant eu Racine et Rousseau à mettre +plusieurs fois en parallèle, j'ai été charmé qu'on ne pût se méprendre +sur mes vrais sentimens. Je reviens à mon sujet. + + [6] La perfection même que l'on s'obstine à refuser à Rousseau, + ne serait qu'une raison de plus pour croire à la difficulté de ce + genre. + + [7] Voyez les _Leçons_ du docteur Blair _sur la Littérature_, à + la fin de l'article du _Poème lyrique_, tom. III, pag. 145. + +En poursuivant nos remarques sur _Esther_, les vers suivans me +semblent dignes d'être cités: + + Toi qui, d'un même joug souffrant l'oppression, + M'aidais à soupirer les malheurs de Sion. + +_Aider à soupirer les malheurs_, est une expression infiniment +poétique, pour dire, _aider à supporter le chagrin que causent les +malheurs_. Je l'ai rencontrée rarement dans d'autres tragédies, et je +crois qu'elle est du nombre de celles qui s'emploient plus +particulièrement dans des sujets de sainteté. Il en est de même des +expressions suivantes: + + Dieu tient le cœur des rois entre ses mains puissantes. + +La phrase plus ordinairement employée est _tenir dans ses mains_, et +_avoir entre les mains_; ce qui ne signifie pas toujours la même +chose. Mais il est des occasions, comme dans ce vers de Racine, où +l'une et l'autre manière de parler s'emploient et sont synonymes: + + Un mot de votre bouche, en terminant mes peines, + Peut rendre Esther heureuse, entre toutes les reines. + +L'expression _entre toutes les reines_ est une expression empruntée de +l'écriture sainte, et devrait signifier _seule entre toutes les +reines_, dans la même acception que Racine lui donne plus bas, lorsque +Zarès dit à Aman: + + Seul entre tous les grands, par la reine invité, + +Mais il est visible que, dans le premier exemple, cette expression +doit signifier _plus heureuse que toutes les reines_; car elle n'est +plus en concurrence avec personne, puisqu'elle l'a déjà emporté sur +toutes ses rivales; et sûrement elle ne veut pas dire qu'elle désire +être la seule heureuse de toutes les reines: cela serait cruel. Je +crois donc l'expression de Racine peu juste dans cet endroit. + + Un roi sage..... + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Est le plus beau présent des cieux: + La veuve en sa défense espère; + De l'orphelin il est le père, + Et les larmes du juste implorant son appui, + Sont précieuses devant lui. + +Cette expression charmante, de _larmes précieuses devant lui_, qui +paraît aussi être consacrée à la poésie sainte, a été employée par +Rousseau. Il a dit dans sa VIe _Ode sacrée_: + + Mais l'humble ressent son appui (_du roi juste_), + Et les larmes de l'innocence + Sont précieuses devant lui. + +_Athalie_, _Esther_ et les _Odes sacrées_ de Rousseau sont les trésors +de ces expressions sublimes et de ces images propres au genre sacré. +Je ne toucherai pas au premier ouvrage, il y aurait trop à citer; en +voici quelques exemples tirés des deux derniers: + + Que ma bouche et mon cœur, et tout ce que je suis, + Rendent honneur au Dieu qui m'a donné la vie. + +Quelle expression que _tout ce que je suis_! et quelle leçon pour ceux +qui parlent toujours de mon être, d'espace, nager dans l'espace, et +tout ce froid langage métaphysique! + + Ministre du festin, de grâce, dites-nous, + Quel mêts à ce cruel, quel vin préparez-vous? + + 1er ISRAÉLITE. + + Le sang de l'orphelin. + + 2me ISRAÉLITE. + + Les pleurs des misérables. + + 1er ISRAÉLITE. + + Sont ses mêts les plus agréables... + + 2me ISRAÉLITE. + + C'est son breuvage le plus doux. + +Le calme, à l'aspect de ces horreurs, serait, il me semble, déplacé +dans un sujet profane; il faudrait s'émouvoir et employer le langage +de l'indignation. Ici la tranquillité naît de l'entière confiance dans +la justice divine, et devient sublime. + + Dieu rejeta sa race, + Le retrancha lui-même, et vous mit à sa place. + +Les phrases _rejeter sa race_, pour ne le plus protéger; et _le +retrancha lui-même_, pour le fit mourir, sont de véritables conquêtes +pour la langue, quoiqu'elles appartiennent particulièrement au langage +sacré. + +C'est par une ellipse à peu près semblable qu'Isaïe a dit: + + »Dereliquerunt Dominum, blasphemaverunt sanctum Israël, + abalienati sunt retrorsum.» + + Ils ont abandonné le Seigneur; ils ont blasphémé le saint + d'Israël; ils se sont retirés.[8] + + [8] Je me sers de la traduction du P. Berthier. + +La phrase _ils se sont retirés_ (abalienati sunt retrorsum), est ici +pour _abandonner le culte_. + +Voici maintenant quelques expressions du même genre, tirées de J.-B. +Rousseau. Je ne ferai que les indiquer. + + L'ambitieux immodéré, + Et des eaux du siècle altéré, + N'ose paraître en sa présence. + + (ODE VI, liv. Ier.) + + De ton dieu la haine assoupie, + Est prête à s'éveiller sur toi. + + (EPODE, liv. Ier.) + + Tu peux de ta lumière auguste + Éclairer les yeux du juste, + Rendre sain un cœur dépravé, + En cèdre transformer l'arbuste, + Et faire un vase élu d'un vase réprouvé. + + (ÉPODE, liv. Ier.) + +Tout le monde sent combien cette langue est belle et majestueuse, +combien ces locutions de _la colère qui s'éveille sur quelqu'un_, _le +vase élu changé en un vase réprouvé_, _les eaux du siècle_, pour dire +_les vices_; combien, dis-je, elles sont particulières et inhérentes +au genre sacré. Je ne prétends pas dire par là qu'il soit impossible +d'en employer quelques-unes dans les sujets profanes. Depuis quelque +temps même, rien n'est si commun que de multiplier l'emploi et le sens +des mots, en transportant, par exemple, des termes d'arts dans des +sujets littéraires. Ces sortes de néologismes enrichissent une +langue, et provoquent souvent un nouvel ordre d'idées, en présentant à +l'esprit des images nouvelles. D'ailleurs, le génie peut tout. +Poursuivons. + +Ce Racine, si doux et si tendre, a souvent des expressions et des +images aussi sublimes que Corneille. Qu'on lise les vers suivans: + + Et sur mes faibles mains, fondant leur délivrance, + Il me fait d'un empire accepter l'espérance. + +_Accepter l'espérance d'un empire_ est une expression elliptique de la +plus grande hardiesse. + + Tu sais combien je hais leurs fêtes criminelles, + Et que je mets au rang des profanations, + Leur table, leurs festins et leurs libations; + Que même cette pompe où je suis condamnée, + Ce bandeau dont il faut que je paraisse ornée, + Dans ces jours solennels, à l'orgueil dédiés, + Seule, et dans le secret je le foule à mes pieds; + Qu'à ces vains ornemens, je préfère la cendre, + Et n'ai du goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre. + +Ce morceau nous offre plusieurs remarques à faire. Commençons par +admirer combien il est hardi de dire, _être condamné à la pompe_. Le +contraste qui semble exister dans ces deux termes, étonne d'abord; +mais un moment de réflexion nous fait bientôt sentir toute la justesse +et la profondeur de l'idée; et de là naît le sublime de l'expression. + +Cependant la tirade, en général, n'est pas sans quelques taches. Le +second vers, + + Et que je mets au rang des profanations, + +est un peu lent, à cause de _et que_ qui en retarde trop la marche. + + Seule, et dans le secret je le foule à mes pieds. + +Le relatif _le_, dans ce vers, est un peu loin de son substantif. +Celui-ci, + + Et n'ai de goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre, + +pèche contre la syntaxe. On ne dit pas, _avoir du goût au spectacle_, +mais _avoir du goût pour le spectacle_. D'ailleurs, _qu'aux pleurs +que_ est désagréable. Disons pourtant que, du temps de Racine, il +était encore assez commun de dire _avoir du goût à quelque chose_, +comme l'on dit encore, _avoir regret à son argent, à ses plaisirs +passés_; mais alors le substantif ne doit pas être précédé de +l'article. Cette faute se rencontre souvent dans les contemporains de +Racine. Enfin, le vers suivant mérite d'être remarqué. + + Dans ces jours solennels, à l'orgueil dédiés. + +L'usage voudrait ici le mot _consacrés_, parce qu'on dit _consacrer +ses jours à la patrie, à la_ _gloire_, et non pas _dédier ses jours à +la patrie, à la gloire_. Cependant je suis bien loin de donner cette +observation pour une critique; je trouve au contraire l'expression +_dédiés_ fort belle, quoique latine. Quelques critiques ont blâmé +Malherbe d'avoir dit, dans sa belle ode à Duperrier: + + Le malheur de ta fille, aux enfers descendue, + Par un commun trépas, etc. + +Je ne crois cependant pas que beaucoup de poètes voulussent répéter +avec l'abbé Batteux, qu'il nous faut maintenant une circonlocution, et +dire _le trépas dont personne n'est exempt_[9]. C'est là, au +contraire, ce qu'il ne nous faut pas; car nous voulons, aussi bien que +nos pères, des beautés; et la circonlocution ne serait qu'une +platitude. Que l'on critique ces sortes de licences lorsqu'il n'en +résulte aucune beauté, la sévérité devient alors justice, parce que la +licence, dans ce cas, prouve l'ignorance... de la langue ou la +faiblesse du génie: mais lorsqu'elles servent à donner un tour plus +vif à l'idée, une plus grande précision au vers, on doit en faire la +remarque pour ceux qui étudient la langue, mais non pas les proscrire. +Quel poète, par exemple, sacrifierait à la sévérité grammaticale +l'expression de Maynard, dans une très-belle Ode trop peu connue. + + Romps tes fers, bien qu'ils soient dorés. + Fuis les injustes adorés, + Et demeure toi-même à l'exemple du sage. + +Et celle-ci, plus belle encore, de J. B. Rousseau: + + Lançant vos traits venimeux, + Osez, digne du tonnerre, + Attaquer ce que la terre + Eut jamais de plus fameux. + + [9] _Principes de littérature_, liv. III, pag. 268. + +_Injustes adorés_, pour des _hommes injustes que l'on adore_; _demeure +toi-même_, pour _garde ton propre caractère_; enfin _dignes du +tonnerre_, pour _mériter d'être frappés de la foudre_, sont des +latinismes si l'on veut; mais avant tout, ce sont des beautés, et +dès-lors précieuses. + +Racine dit: + + L'affreux tombeau pour jamais les dévore. + +Et ailleurs: + + Souvent avec prudence un outrage enduré + Aux honneurs les plus hauts a servi de degré. + +_Un tombeau qui dévore_, un _outrage qui sert de degré aux honneurs_, +sont des hardiesses non seulement permises, mais admirées. + + J'ai foulé sous les pieds, remords, crainte, pudeur. + +Ce vers est remarquable par le rapprochement d'une action physique sur +des êtres moraux. Il n'a cependant rien qui blesse: mais il faut avoir +un goût bien sûr pour employer ces façons de parler sans tomber dans +le mauvais goût. + + Ainsi puisse à jamais, contre tes ennemis, + Le bruit de ta valeur te servir de barrière! + +Il est facile de voir tout ce que la pensée gagne ici par la hardiesse +de l'expression, et combien l'homme doit être grand, quand le bruit +seul de son nom en impose à ses ennemis. Ce vers en rappelle un autre +non moins beau du même auteur: + + Déjà de votre gloire on adorait le bruit. + +L'image suivante est remplie d'agrément: + + Il erre à la merci de sa propre inconstance. + +Malherbe avait dit, avec assez peu d'élégance, dans sa consolation à +Charitée: + + Et livriez de si belles choses + A la merci de la douleur. + +Et dans la première églogue de Segrais, on trouve deux vers charmans: + + Errant à la merci de ses inquiétudes, + Sa douleur l'entraînait aux noires solitudes. + +Les poètes se rencontrent tous les jours; et il y a grande apparence +que Segrais n'a pas plus copié Malherbe, que Racine n'a copié l'un et +l'autre. + +Le vers suivant est d'une grande force, et renferme le mot _regorger_, +dans une acception que le style noble admet rarement. + + On verra. . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Le sang de vos sujets regorger jusqu'à vous. + +La phrase est parfaitement grammaticale, le verbe _regorger_ est un +verbe neutre, et se construit aussi avec le régime simple. Ainsi on +peut dire: _Ces masses de pierres jetées dans ce bassin ont fait +regorger l'eau_[10]. Cependant le mot _regorger_ s'emploie plus +souvent au figuré, et alors il exige un régime composé. Ainsi, on dit: +_regorger d'or, regorger de sang_. En poésie, on a recours le plus +souvent aux sens figurés des mots pour les ennoblir; ici, au +contraire, Racine rétablit le sens propre d'un mot peu usité, et sait +encore par-là lui donner plus de force. C'est que Racine, outre son +génie, avait une parfaite connaissance de sa langue, étude trop +négligée par les jeunes littérateurs. + + [10] _Dict. de l'Acad._ + +Hydaspe dit à Aman: + + L'heureux Aman a-t-il quelques secrets ennuis? + + AMAN. + + Peux-tu le demander, dans la place où je suis? + +Ce trait est profond et digne de Corneille. Cependant, il eût +peut-être fallu que le dernier hémistiche fût plus détaché du premier +pour présenter l'idée d'une manière plus frappante. + +Rien n'est plus brillant en poésie que les gradations; mais elles +demandent un art extrême. Il faut toujours observer la règle de cette +figure, qui exige que le trait qui suit l'emporte de beaucoup pour la +force, sur celui qui le précède, et que le dernier enfin les efface +tous. Racine nous en offre un modèle dans ces vers du rôle d'Aman: + + Mardochée est coupable; et que faut-il de plus? + Je prévins donc contre eux l'esprit d'Assuérus; + J'inventai des couleurs, j'armai la calomnie; + J'intéressai sa gloire, il trembla pour sa vie. + +Quelle vivacité dans ces deux derniers vers! quels coups redoublés! et +comme ils sont bien terminés par le plus terrible: _il trembla pour sa +vie!_ + + Nulle paix pour l'impie; il la cherche, elle fuit. + +Ce vers vole presqu'aussi vîte que la pensée. Maynard, dans l'Ode dont +j'ai parlé plus haut, a un trait d'une rapidité aussi sublime. Il dit +à Alcippe: + + La cour méprise ton encens; + Ton rival monte, et tu descends. + +M. l'abbé d'Olivet[11], au sujet du vers de Racine, fait une remarque +de grammaire bien importante; il dit: «Je doute que le pronom relatif +_la_, puisse être mis après _nulle paix_»; et il s'appuie de cette +règle de Vaugelas «qu'on ne doit pas mettre de relatif après un nom +sans article.» Cependant il n'admet cette règle que pour le relatif +_le_, et non pas pour le relatif _qui_. Dans la phrase, _il la +cherche_, le _la_ semble en effet dire _il cherche nulle paix_, +puisque ces deux mots ne font qu'un sens et sont inséparables. Pascal, +dans ses _Lettres provinciales_, l'ouvrage le plus pur de la langue +française, a fait aussi la même faute. On lit dans sa VIIe lettre +(édit. 1766, vol. _in_-12, pag. 97): «Et ce n'a pas été sans raison. +La voici.--Je la sais bien, lui dis-je.» Pour pouvoir dire, _la voici, +je la sais_, il aurait fallu qu'il y eût _et ce n'a pas été sans une +bonne raison_, ou une phrase équivalente, dans laquelle le substantif +fut précédé d'un article. + + [11] Voyez pag. 253 de ses _Remarques sur Racine_, insérées dans + le volume intitulé, _Remarques sur la langue française_, par M. + l'abbé d'Olivet; chez Barbou, édit. de 1783, vol. _in_-12. + +Là où l'on aime à trouver surtout Racine, c'est dans ces images +gracieuses, où son imagination féconde s'est plu à embellir une +expression peu noble, à enrichir d'un mot créé une idée sans cela trop +commune, enfin à métamorphoser, pour ainsi dire tous les objets sur +lesquels elle promène ses regards. Citons-en quelques exemples. + + L'une d'un sang fameux vantait les avantages; + L'autre, pour se parer de superbes atours, + Des plus adroites mains empruntait le secours. + +Ces deux derniers vers n'avaient assurément qu'une idée bien commune à +exprimer; mais comme tout est embelli par le charme du style! + + Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce. + +Le terme de _je ne sais quoi_ semblait appartenir à la familiarité de +la conversation ou de la comédie; cependant, dans le vers cité, il +paraît être placé si naturellement, que l'élégance, loin d'en être +blessée, en contracte un air de naturel, qui ajoute ici au mérite de +l'expression, parce que ce naturel sied à merveille au langage d'un +amant. Aman dit ailleurs, d'une manière aussi heureuse: + + Un je ne sais quel trouble empoisonne ma joie. + +Tout le monde a cité ces vers où les exemples de mots communs, +ennoblis par notre poète, sont frappans: + + Baiser avec respect le pavé de tes temples. + +Et celui-ci, dans _Athalie_: + + Ai-je besoin du sang des boucs et des génisses? + +En voici un où cette hardiesse n'a pas été heureuse. + +Racine fait dire à une Israélite: + + Mes sœurs, j'entends du bruit dans la chambre prochaine. + +Ce vers pèche par trop de familiarité. Le mot _chambre_ surtout est +choquant. Mais la phrase _payer avec usure_, qui est du nombre de +celles que l'on appelle des phrases faites, et par conséquent +appartenant au langage familier, a été employée avec beaucoup de +bonheur par Racine, dans le vers suivant: + + Babylone paya nos pleurs avec usure. + +Le vers est noble, et la phrase _payer avec usure_, loin de paraître +basse, ajoute même à l'énergie. + +Rien n'est plus gracieux que les images suivantes. En parlant de +jeunes filles emmenées en captivité, _Esther_ dit: + + Jeunes et tendres fleurs par le sort agitées, + Sous un ciel étranger, comme moi transportées, + Dans un lieu séparé de profanes témoins, + Je mets à les former mon étude et mes soins. + +Cette image nous intéresse à la fois, nous émeut de compassion. On ne +saurait mieux peindre la situation de jeunes filles sans soutien, +jetées au milieu d'une nation qui leur est étrangère. + + Ma vie à peine a commencé d'éclore, + Je tomberai comme une fleur + Qui n'a vu qu'une aurore. + Hélas! si jeune encore, + Par quel crime ai-je pu mériter mon malheur? + +Il est impossible de lire rien de plus parfait; toutes ces images sont +fraîches, gracieuses et touchantes dans la bouche de jeunes filles. + + Ma vie à peine a commencé d'éclore, + +est de l'imagination la plus aimable et la plus riante. + +Aman veut demander à Hydaspe quelle protection Mardochée peut avoir à +la cour. Un autre poète aurait fait de cette idée un vers qui n'eût +été ni bon ni mauvais; mais Racine a dit: + + Sur quel roseau fragile a-t-il mis son appui? + +Et ailleurs, Hydaspe, pour demander à Aman qui jamais fut plus heureux +que lui, dit: + + Eh! qui jamais du ciel eut des regards plus doux? + +Toujours des images! et voilà ce qui distingue particulièrement la +langue de Racine. Lorsqu'il a de belles idées à exprimer, quelque +long récit à faire, ou des passions à traiter, il est impossible, en +exceptant cependant l'amour, que d'autres poètes puissent approcher de +lui, ou même qu'ils parviennent quelquefois à l'égaler; mais quand il +faut substituer une image à l'idée simple, dire une chose que tout le +monde a dite, son heureuse imagination laisse bien loin tous ses +rivaux. + +Citons un des tableaux les plus agréables qui se trouve dans _Esther_: + + Tous ses jours paraissent charmans: + L'or éclate en ses vêtemens; + Son orgueil est sans borne, ainsi que ses richesses; + Jamais l'air n'est troublé de ses gémissemens; + Il s'endort, il s'éveille au son des instrumens; + Son cœur nage dans la molesse. + Pour comble de prospérité, + Il espère revivre en sa postérité; + Et d'enfans à sa table une riante troupe + Semble boire avec lui la joie à pleine coupe. + +Toujours cette manie du poète de donner à chaque idée l'expression et +l'harmonie qui lui est propre. Quel calme dans ce vers: + + Jamais l'air n'est troublé de ses gémissemens. + +Et cet _il s'endort_ qui coupe le vers, avec quel art il peint, par sa +chûte lourde, l'accablement du sommeil! Je n'ai pas besoin d'avertir +combien est belle l'image qui termine le morceau, et combien est +hardie l'expression de _boire la joie à pleine coupe_. + +Voyons encore Rousseau, avec son énergie et son feu ordinaires, +exprimant les mêmes images: + + Cette mer d'abondance où leur âme se noie, + Ne craint ni les écueils, ni les vents rigoureux: + Ils ne partagent point nos fléaux douloureux; + Ils marchent sur les fleurs, ils nagent dans la joie; + Le sort n'ose changer pour eux. + +On voit tout de suite, comme dans le premier exemple, l'imagination +créatrice et le pinceau du grand maître; et l'on aime, après avoir +admiré les vers de Racine cités plus haut, à payer un juste tribut +d'éloge à ceux-ci: + + Cette mer d'abondance où leur âme se noie, + +qui est magnifique, ainsi que le dernier, + + Le sort n'ose changer pour eux. + +_Le sort qui n'ose changer_, est de la plus grande force. + +Pourquoi si peu de poètes ont-ils été doués de cette sensibilité +profonde, si nécessaire à celui qui veut traiter tour à tour les +douceurs et les emportemens de l'amour? Pourquoi n'a-t-on recours le +plus souvent qu'au seul Racine, quand on parle de cette passion? Et je +ne dis pas cela des poètes tragiques seulement, mais encore de presque +tous ceux qui ont écrit dans les autres genres; cependant, ils se +disent tous inspirés par la sensibilité et par l'amour. Ce moyen est +si sûr pour plaire, qu'on ne pense pas à l'impossibilité qu'il y a +d'en imposer au cœur. Qu'est-il arrivé? c'est que la plupart des +poètes ont rempli leurs ouvrages de définitions de ces sentimens, et +que très-peu les font reconnaître au langage qui leur est propre. Ils +n'en eussent pas parlé ainsi, s'ils en avaient réellement été +pénétrés, car ils auraient su qu'il est certaines affections de l'âme +dont les définitions sont aussi inutiles qu'impossibles à faire, parce +qu'elles ne sont comprises de personne. L'homme qui n'aura point connu +cette passion, ne vous entendra pas; et vous ne pourrez jamais la +rendre que faiblement à celui qui l'aura éprouvée. En effet, est-il +rien de plus ridicule que de vouloir définir l'amour, la sensibilité, +la tendresse? Leurs nuances fines et imperceptibles se font sentir; +mais elles échappent, lorsqu'on veut les saisir; et il en sera +toujours d'elles comme du plus grand nombre des choses; on dira plutôt +ce qu'elles ne sont pas que ce qu'elles sont. Un amant a-t-il jamais +cherché à expliquer la passion qui le tourmente? non, il en est +incapable; les idées, les mots, tout lui manque. Il pense à celle +qu'il aime; c'est là tout ce qu'il peut dire; il est condamné à +renfermer sa passion au-dedans de lui-même, ou à ne la manifester que +par la joie, la tristesse, le dépit, le chagrin, et d'autres mouvemens +semblables et passagers. L'amour n'a pas permis que son secret fût +révélé; l'homme ne le possède qu'avec l'impossibilité de le divulguer, +et il en perd le souvenir au moment où sa passion cesse, car ce secret +n'est jamais que l'amour même. Voilà ce que les Corneille semblent +n'avoir pas senti, lorsqu'ils ont mis dans la bouche de leurs amantes +ces maximes d'amour, si froides et si éloignées de la nature. Dans +Racine au contraire, Hermione, Roxane, ne me débitent aucune sentence, +ne cherchent point à me faire comprendre qu'elles aiment par des +définitions ou par des raisonnemens. Mais je les vois tour-à-tour +accabler leurs amans de reproches et s'efforcer de les attendrir, +prendre la résolution de les abandonner et les chercher partout, +vouloir bannir leur image de leur cœur et parler sans cesse d'eux. +C'est alors que je reconnais l'amour et que je m'intéresse à ceux qui +l'éprouvent, parce que je ne doute plus que cette passion ne les +tyrannise. Mais quel cœur il faut avoir pour cela, et quelle +irritabilité dans l'imagination, pour être frappé de tout et pour +pouvoir tout exprimer! Ce devait sans doute être une âme de feu que +celle d'où sont partis les emportemens de Roxane, les reproches amers +d'Hermione, les douces plaintes de Bérénice, et les fureurs de +Phèdre. Aussi, si quelques anciens ont peint l'amour avec la même +force que Racine, il n'y a ni anciens ni modernes qui puissent jamais +être mis au-dessus de lui; il semble qu'en parlant d'_Esther_, l'éloge +de cette partie du talent de ce grand poète ne dût pas y trouver +place. En effet, on avait demandé à Racine une pièce sans amour, il le +promit; mais fut-il en état de tenir parole? et dépendait-il de lui +qu'on ne reconnût, même dans ce sujet sacré, la plume brûlante qui +avait exprimé tous les mouvemens de l'amour? car, qu'est-ce que +l'amour, si ceci n'en est point? + + Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire, + Et ces profonds respects que la terreur inspire, + A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur, + Et fatiguent souvent leur triste possesseur. + Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce + Qui me charme toujours, et jamais ne me lasse. + De l'aimable vertu doux et puissans attraits! + Tout respire en Esther l'innocence et la paix; + Du chagrin le plus noir, elle écarte les ombres, + Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres. + Que dis-je! sur ce trône, assis auprès de vous, + Des astres ennemis j'en crains moins le courroux, + Et crois que votre front prête à mon diadême + Un éclat qui le rend respectable aux dieux même. + Osez donc me répondre, et ne me cachez pas + Quel sujet important conduit ici vos pas, + Quel intérêt, quels soins vous agitent, vous pressent. + Je vois qu'en m'écoutant, vos yeux au ciel s'adressent. + Parlez: de vos désirs le succès est certain, + Si ce succès dépend d'une mortelle main. + +Sans doute, celui qui parlait ainsi était inspiré par l'amour. +Assuérus n'est content que lorsqu'il est auprès d'_Esther_; il +voudrait pouvoir ne la jamais quitter: à son aspect, le chagrin fait +place au plaisir; assis à côté d'elle, il ne craint plus ni les astres +ennemis, ni les dieux; il est attentif à ses moindres mouvemens; il la +presse, il la supplie de lui révéler son secret. Il la voit lever les +yeux au ciel; l'inquiétude s'empare de son esprit, il ne se possède +plus; et il finit par lui dire en amant aveugle, sans savoir ce +qu'elle exigera: + + De vos désirs le succès est certain, + Si ce succès dépend d'une mortelle main. + +Voilà le véritable langage de la passion. Et quelle diction! quelle +énergie dans ces vers! + + Ce sceptre et cet empire + A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur, + Et fatiguent souvent leur triste possesseur. + +Et quel charme dans les deux suivans! + + Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres, + Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres. + +Rien n'est plus dans le caractère de la passion que ces sortes de +répétitions, ni plus agréable que ces oppositions de mots, comme +_sereins_ et _sombres_ qui se trouvent dans le même vers. C'est là ce +qui fait la beauté de ce vers de Virgile: + + Te, veniente die, te, decedente, canebat. + +Quelques taches légères s'aperçoivent pourtant dans ce beau morceau. +Les critiques ressemblent à ceux qui examinent de grands tableaux +d'histoire, une loupe à la main. Les défauts qu'ils aperçoivent au +moyen de leur vue artificielle, disparaissent lorsqu'on examine +l'ensemble du tableau, mais n'en sont pas moins des défauts. Au reste, +cette loupe est plus nécessaire pour Racine que pour tout autre; et +puisque nous avons tant fait que de nous en servir, profitons-en pour +découvrir encore quelques petites imperfections. + + Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire, + Et ces profonds respects que la terreur inspire, + A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur, + Et fatiguent souvent leur triste possesseur. + +Il y a ici une petite faute, parce que des trois nominatifs qui +régissent la même phrase, il y en a un qui ne peut point la régir. +Dégageons ces vers de la tournure poétique, et nous aurons, _ce +sceptre, cet empire et ces profonds respects fatiguent leur +possesseur_. On conçoit bien le _possesseur d'un sceptre, d'un +empire_, mais non pas le _possesseur de respects_. On est _l'objet de +profonds_ _respects_, on n'en n'est pas le _possesseur_. Plus loin on +trouve ces vers: + + Que dis-je! sur ce trône assis auprès de vous, + Des astres ennemis j'en crains moins le courroux. + +Le relatif _en_ signifie ici _à cause de cela, de cette circonstance_, +et devrait se trouver ainsi à côté de la phrase à laquelle il se +rapporte, _assis auprès de vous, j'en crains moins le courroux des +astres ennemis_. Mais étant placé immédiatement après _des astres +ennemis_, on est tenté de rapporter cet _en_ à ces _astres_: ce qui +deviendrait alors une véritable faute, au lieu que ce n'est ici qu'une +petite négligence; d'ailleurs, je crois ce _en_ très-nécessaire, parce +qu'il revient sur l'idée principale qui occupe Assuérus, et il eût été +moins bien de dire: + + Que dis-je! sur ce trône assis auprès de vous, + Des astres ennemis je crains moins le courroux. + +Racan, dans ces belles stances à Tircis, fait la faute que semblait +faire Racine; il dit: + + Et voit enfin le lièvre après toutes ses ruses, + Du lieu de sa retraite en faire son tombeau. + +Le _en_ est ici visiblement inutile. Puisque le substantif est +exprimé, le pronom ne tient la place de rien, et par conséquent est de +trop. + +Citons encore quelques-uns de ces vers qui n'ont point été faits par +Racine, mais qui se sont trouvés faits chez lui, et qui se sont +élancés du fond de son âme. + + Demain, quand le soleil ramènera le jour, + Contente de périr, s'il faut que je périsse, + J'irai pour mon pays m'offrir en sacrifice. + +Cette répétition du mot _périr_ rend le second vers doux et touchant. +Les sentimens vifs et les passions aiment en général à revenir sur les +mêmes mots, parce que l'âme est toujours obsédée de la même pensée. + +Virgile, qui se présente si naturellement à l'esprit lorsqu'on parle +de Racine, dit dans une de ses églogues: + + Occidet et serpens, et fallax herba veneni + Occidet. + +On voit ici l'espérance qui se complaît dans l'idée de voir mourir les +serpens et les herbes venimeuses, et qui répète avec complaisance le +mot _mourir_ (OCCIDET). + +Voici quelques exemples encore du même genre: + + Ma prompte obéissance + Va d'un roi redoutable affronter la punissance. + C'est pour toi que je marche, accompagne mes pas + Devant ce fier lion qui ne te connaît pas. + +Cette image du lion est noble, sans être recherchée, parce qu'elle est +naturelle à une personne de qui la terreur s'est emparée. On la trouve +aussi dans la Bible: mais ce qui ne s'y trouve pas, c'est cet +hémistiche, _qui ne te connaît pas_, dont la simplicité est si +touchante. + +Le dialogue de Racine offre souvent de ces réponses d'une concision +élégante, et si rare lorsqu'on est restreint dans les bornes étroites +d'un seul vers. Assuérus demande à Asaph: + + Quel honneur pour sa foi, quel prix a-t-il reçu? + + ASAPH. + + On lui promit beaucoup; c'est tout ce que j'ai su. + +Et plus loin, Assuérus lui demande + + Vit-il encore? + + ASAPH. + + Il voit l'astre qui vous éclaire. + +Ce genre de beauté est peut-être plus difficile à atteindre que +beaucoup d'autres qui semblent l'être davantage. + +La répétition du même mot dans le vers, ajoute souvent aussi à la +majesté et à la force, comme dans ces exemples: + + Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre.. + +Ailleurs: + + Et détestés partout, détestent tout le monde. + +Ailleurs encore, + + Et je dois d'autant moins oublier sa vertu, + Qu'elle-même s'oublie.......... + +En général cependant, on doit être sobre de cette figure; mais bien +employée, elle est d'un excellent effet. Dans le premier exemple +surtout: + + Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre. + +Elle donne une grande majesté au vers; car, outre l'agrément de la +répétition, il renferme encore une espèce de comparaison qui en +augmente la beauté. Malherbe, qui avait une critique saine et une +oreille délicate en poésie, affectionnait ces répétitions de mots. On +en trouve des exemples fréquens et quelquefois heureux dans ses +poésies. En voici un tiré de son _Ode à Louis_ XIII: + + Donne le dernier coup à la dernière tête + De la rébellion. + +Et ailleurs: + + Est le premier essai de tes premières armes. + +Nous avons dit combien le style de Racine était toujours pur. Jamais +on ne voit, dans ses ouvrages, qu'il se soit laissé éblouir par le +brillant d'une figure; et s'il en emploie quelqu'une, c'est qu'elle +est dans la nature de la situation; et loin d'être un défaut, elle ne +peut alors être qu'une beauté. L'antithèse, par exemple, dans ce vers +d'Assuérus, n'a rien assurément qui puisse choquer. Il dit à +Mardochée: + + Je te donne d'Aman les biens et la puissance: + Possède justement son injuste opulence. + +L'éclat de l'antithèse n'est point ici un faux éclat, parce qu'elle +sert à nous développer mieux ce que veut dire Assuérus. Au lieu donc +d'être un jeu d'esprit, les deux mots qui sont mis en opposition, +deviennent comme la mesure l'un de l'autre, et nous donnent par-là +celle de la justesse et de la latitude de l'idée. C'est aussi ce qui +fait la beauté de cette figure, dans ces vers de Rousseau: + + Et les soins mortels de ma vie, + De l'immortalité seront récompensés. + +et ces autres vers si fameux: + + Le temps, cette image mobile + De l'immobile éternité. + +Dans tous ces exemples, l'antithèse ajoute à la pensée, ou plutôt +n'est que la pensée même. Remarquons qu'_injuste opulence_, dans +Racine, est encore un latinisme, mais je me garderai bien de le +critiquer. + +Me serait-il permis, après avoir épuisé tous les termes de +l'admiration, de présenter maintenant quelques critiques. J'en ai dit +assez, sans doute, pour qu'on ne puisse pas suspecter mon +enthousiasme; et d'ailleurs, le chapitre des fautes est si court dans +notre poète, et le mot de Voltaire, qui voulait écrire _beau, +très-beau_, au bas de toutes les pages de Racine, est si vrai, que, me +bornant à _Esther_ seule, ma tâche sera légère. Cependant si quelqu'un +se plaignait encore, malgré cela, de mes notes, je lui dirais de ne +s'en prendre qu'à Racine lui-même; car nous devenons, en le lisant, +comme ces sybarites délicats, qui toujours voluptueusement couchés sur +des duvets de fleurs, finissaient par se sentir blessés d'une feuille +de rose pliée en deux. + +On a repris, avec bien de la rigueur, le grand lyrique français, pour +avoir dit: _Jusques à quand honorerons-nous tes autels? réside le +solide honneur et la terrestre masse_. Ces observations étaient +justes; mais il me semble qu'on leur a donné une importance que +d'aussi petites fautes ne pouvaient mériter. L'injustice consiste +principalement à tirer de pareilles inadvertances, qui pourtant sont +fort rares dans ce poète, des jugemens généraux sur le mérite de ses +productions. Il n'est pas d'ouvrages en vers où l'on ne peut +recueillir beaucoup de ces négligences, qu'il est presqu'impossible +d'éviter dans un poème aussi difficile que _l'ode_ ou la _tragédie_; +et pour s'en convaincre, l'on devrait se rappeler que l'harmonieux +Racine, dans sa seule pièce d'_Esther_, à laisser échapper + + Cieux! l'éclairerez-vous cet horrible carnage? + + Toute pleine du feu de tant de saints prophètes. + + Aux plus affreux excès son inconstance passe. + + Et faire à son aspect que tout genou fléchisse. + Sortez tous. + + D'un souffle l'Aquilon écarte les nuages, + Et chasse au loin la foudre et les orages. + Un roi sage, ennemi du langage menteur, etc. + + De ma fatale erreur répareront l'injure. + +Ces vers sont pour le moins aussi mauvais et aussi durs que ceux que +l'on a reprochés à Rousseau. Mais les remarque-t-on au milieu des +beautés dans lesquelles ils sont comme noyés? Tout cela donc est bien +peu de chose et mérite à peine qu'on s'y arrête. Venons à des +observations plus importantes: les vers suivans nous en offrent +quelques unes: + + Tel qu'un ruisseau docile + Obéit à la main qui détourne son cours, + Et laissant de ses eaux partager le secours, + Va rendre un champ fertile; + Dieu de nos volontés, arbitre souverain, + Le cœur des rois est ainsi dans ta main. + +Les quatre premiers vers sont parfaits, mais la similitude est mal +énoncée, ou plutôt il n'y a pas de similitude du tout; car on peut +bien dire: _De même que les ressorts de cette machine obéissent à ma +main, ainsi ces chevaux obéissent à la main qui les guide_. Mais la +phrase n'aurait aucun sens s'il y avait: _ces chevaux obéissent à la +main qui les guide, comme ces ressorts sont dans ma main_. Pour qu'il +y ait similitude, il faut que les deux objets comparés soient dans les +mêmes attitudes, par rapport aux choses auxquelles ils sont liés. + +Or, Racine pèche visiblement ici contre cette règle; car, dans le +premier membre de sa composition, _le cheval obéit à la main_; et dans +le second, _le cœur des rois est dans la main de Dieu_. + + Sur le point que la vie + Par mes propres sujets m'allait être ravie. + +_Sur le point que_, n'est pas français. _Sur le point_ régit toujours +la préposition _de_ suivie d'un infinitif. Aussi on ne dit pas _je +suis sur le point que je vais partir, sur le point que cette dignité +allait m'être conférée_: mais _sur le point de partir, d'obtenir cette +dignité_. Au reste, cette phrase ne peut aucunement trouver place ici. +Il aurait fallu, _au moment où la vie_, etc. + +Elise dit à Esther: + + Au bruit de votre mort, justement éplorée, + Du reste des humains je vivais séparée. + +Il me semble que _justement éplorée_ est froid et languissant, et +qu'Elise, dans l'ivresse de la joie, racontant ce qui s'était passé, +eût dû parler avec plus de feu, et non pas motiver une douleur que +l'on conçoit aisément dans une femme qui perdait son amie. Je crois +remarquer une faute à peu près semblable dans le vers suivant, où +Assuérus voyant Esther tomber entre les bras de ses femmes, dit: + + Dieu puissant! quelle étrange pâleur, + De son teint tout-à-coup efface la couleur! + +Ce mot _étrange_ me paraît encore déplacé, parce qu'il est peu +naturel. Le premier mouvement d'Assuérus doit être de dire tout de +suite, _Dieu puissant! quelle pâleur_, etc. + + Détourne, roi puissant, détourne tes oreilles + De tout conseil barbare et mensonger. + +_Oreilles_ au pluriel n'est ordinairement pas du style noble, surtout +lorsqu'il vient seul et sans être accompagné d'une figure. Dans ces +vers du rôle de Mardochée, par exemple: + + Et s'il faut que sa voix frappe en vain vos oreilles, + Nous n'en verrons pas moins éclater ses merveilles. + +Ce même mot n'a rien qui choque, parce qu'il est préparé par l'image +de la voix qui frappe. Cependant, je crois qu'il est mieux encore, +quand il est employé au singulier, comme dans Iphigénie en Aulide: + + Oui, c'est Agamemnon, c'est ton roi qui t'éveille, + Viens, reconnais la voix qui frappe ton oreille. + +Cette remarque devient plus pénible, lorsqu'on parle de +l'Être-suprême, et qu'on l'envisage sous la figure humaine. Alors, si +l'on veut nommer quelque partie du corps, on ne doit presque jamais +parler qu'au singulier. Ainsi l'on dit, _la main de Dieu m'a soutenu_, +et non pas _les mains de Dieu_: _le doigt de Dieu m'a guidé_, et non +pas _les doigts de Dieu_. + +Cette raison semble être fondée sur la conscience que nous avons tous +de la force de Dieu, qui n'a pas besoin de moyens compliqués pour +exécuter ses desseins, parce que cela prouverait effort, et que tout +n'est qu'un jeu pour sa puissance infinie. + + Quel profane en ces lieux s'ose avancer vers nous? + +_S'ose avancer_, pour _ose s'avancer_, serait une faute maintenant; +mais du temps de Racine, non-seulement cela n'en était pas une, mais +cette manière de s'exprimer était préférée à la moderne. Il y a plus +de grâce, ce me semble, en cette transposition, puisque l'usage +l'autorise, dit Vaugelas dans ses Remarques[12]: «C'est pourquoi il +préfère _je ne le veux pas faire_; à _je ne veux pas le faire_. Tous +les bons auteurs du siécle de Louis XIV écrivent presque toujours +ainsi. Pascal[13], dans sa Xe _Lettre provinciale_, dit: «Je +l'entendis bien, car il m'avait déjà appris de quoi le confesseur _se +doit contenter_ pour juger de ce regret.» Et Bossuet de même, dans son +_Discours sur l'Histoire universelle_[14]: «Les sens nous gouvernent +trop, et notre imagination, qui _se veut mêler_ dans toutes nos +pensées, ne nous permet pas toujours de nous arrêter sur une lumière +si pure.» Thomas Corneille ne veut pas qu'on en fasse, comme Vaugelas, +une règle générale; mais que, dans ce cas, ce soit l'oreille qui +décide. Cependant il observe fort bien qu'il est des occasions où l'on +ne peut mettre l'un pour l'autre, et où la construction grammaticale +exige absolument que le pronom soit auprès de l'infinitif, comme dans +cette phrase: il _se vint justifier_ et répondre aux accusations qu'on +lui avait faites. «La raison est, dit Corneille, que ces premiers +mots, il _se vint répondre_ qui est mal, parce que le pronom _se_ y +est superflu, comme on y trouve il _se vint justifier_ qui est bien, +parce que le pronom _se_ y est gouverné par _justifier_. On connaît +par là que la transposition du pronom personnel _se_ est vicieuse, et +qu'il faut dire: _il vint se justifier_ et répondre aux accusations; +et auquel cas _il vint_ fait une construction correcte, et s'accommode +aussi bien avec _répondre_ qu'avec _se justifier_.» Il pourrait encore +résulter un autre inconvénient d'éloigner le pronom de l'infinitif: +c'est de changer entièrement le sens par cette transposition. Dans +cette phrase, par exemple, _il vit s'ouvrir la porte_: que l'on sépare +le pronom _se_ de l'infinitif, on aura _il se vit ouvrir_ la porte, ce +qui veut dire toute autre chose. J'ai allongé cet article, parce que +M. l'abbé d'Olivet, dont l'autorité est d'un grand poids, semble +pencher pour la plus ancienne de ces deux manières de parler[15], et +qu'il m'a paru qu'en l'employant, on risquait souvent de tomber dans +les fautes dont on vient de parler, principalement dans celle relevée +par Corneille. + + Et veulent qu'aujourd'hui un même coup mortel + Abolisse ton nom, ton peuple et ton autel. + + [12] Tom. II, pag. 304, édit. 1783, qui renferme les Notes de + Patru et de Corneille. + + [13] Pag. 143, édit. 1766, in-12. + + [14] Tom. Ier, pag. 417. Paris, Didot, 1786. + + [15] Voyez sa Remarque sur les premiers vers de la tragédie de + _Bajazet_. + +On dit dans un sens absolu, _nous sommes tous deux abattus d'un même +coup_: _nous nous attendons tous à un même sort_; _c'est toujours le +même_ _homme_, et d'autres phrases semblables, où le pronom relatif +_même_, exprimant identité de deux choses, ne permet point que le +substantif soit suivi d'un adjectif, parce qu'il n'ajoute rien à la +clarté de la phrase, qui, au moyen de la comparaison qu'elle renferme, +dit tout ce que cet adjectif pourrait dire: + + Esther que craignez-vous? suis-je pas votre frère? + +_Suis-je pas votre frère_, pour _ne suis-je pas_, est une licence que +Racine s'est permise plusieurs fois. Il a dit, dans _Alexandre_, d'une +manière moins heureuse: + + Sais-je pas que Taxile est une âme incertaine? + +et dans les _Plaideurs_: + + Suis-je pas fils de maître? + +M. de Voltaire, dans ses Remarques sur le _Menteur_ de Corneille, dit, +au sujet d'un vers où la particule _ne_ est omise devant le verbe: + +«Cette licence n'est pas même permise en prose.» Je le crois bien, +mais cela n'est pas une raison pour qu'elle ne le soit pas en vers. La +poésie, ce me semble, a bien plus de licence que la prose, ou plutôt +la prose n'en devrait avoir aucune. Ces licences rendraient variables +les principes de la langue, si l'on se les permettait. Au reste, ma +preuve contre Voltaire est ce vers même de Racine, dans lequel +_suis-je pas votre frère_ n'est assurément pas désagréable, et n'a été +critiqué par personne. + + O bonté, qui m'assure autant qu'elle m'honore! + +Et ailleurs: + + En les perdant, j'ai cru vous assurer vous même. + +Dans le premier exemple, le mot _assurer_ doit signifier _rassurer_, +_faire perdre la crainte que l'on avait_; et dans ce sens, on +l'emploie encore, quoique rarement. Ainsi l'on dit: _j'avais peur, +mais cela m'a_ ASSURÉ; _l'habitude de voir le danger_ ASSURE _le +soldat_[16]. Mais dans le second vers, ce même mot ne saurait avoir +aucun sens; car il doit signifier visiblement, vous _mettre hors de +tout péril, de tout danger_, comme quand Assuérus dit: + + Mais plus la récompense est grande et glorieuse, + . . . . . . . . . . . + Plus j'assure ma vie. + + [16] _Dict. de l'Acad._ + +Ce qui s'entend. Mais de ce qu'on peut dire, _assurer la vie de +quelqu'un_, ce n'est pas une raison pour pouvoir dire aussi _assurer +quelqu'un_, dans le même sens, parce que, dans cette dernière phrase, +il y aurait amphibologie. Il paraît au reste que ce mot n'est plus +employé dans le sens de _mettre à l'abri du danger_. En style de +commerce, on en fait encore usage; mais alors il signifie, ou +_garantir le prix des marchandises_ dont un vaisseau est chargé, ou +_payer la rançon de l'équipage_, dans le cas où il serait pris par +l'ennemi. Ainsi l'on dit: _assurer un navire_ à tant pour cent; +_assurer le capitaine et les matelots_[17]. + + Quiconque ne sait pas dévorer un affront, + Ni de fausses couleurs se déguiser le front. + + [17] _Dict. de l'Acad._ + +_Se déguiser_, pris figurément, comme il l'est ici; c'est _se montrer +autre que l'on n'est_; et alors il se met absolument, parce qu'il +forme un sens complet. Ainsi l'on dit _se mettre un masque sur le +visage_, pour _se déguiser_; il _se déguise_ en mille manières. Mais +lorsqu'on veut faire suivre ce verbe d'un régime simple, il ne faut +point le faire précéder du pronom _se_; il eût donc fallu dire dans ce +vers, ni _de fausses couleurs déguiser son front_. Voltaire, dans la +Henriade, fait la faute inverse, il dit: + + . . . Le héros, à ce discours flatteur, + Sentit couvrir son front d'une noble rougeur. + +Ici, il eût fallu le réciproque _se couvrir_, parce qu'il y a action +d'un sujet sur lui-même, et non pas une action extérieure, comme +l'indique le verbe actif _couvrir_. + + Je frémis quand je voi + Les abîmes profonds qui s'ouvrent devant moi. + +Et ailleurs, + + Je le voi, mes sœurs, je le voi; + A la table d'Esther, l'insolent près du roi + A déjà pris sa place. + +Racine, à cause la rime, a retranché l'_s_ dans toutes ces premières +personnes de l'indicatif. Il a dit aussi, dans _les Plaideurs_: + + Oh, Messieurs, je vous tien. + +Ce sont de très-petites licences permises aux poètes; celle là l'était +d'autant plus, du temps de Racine, qu'il n'y avait pas encore +très-long-temps qu'on mettait un _s_ aux premières personnes[18]. +Cette _s_ était aussi une licence, que les poètes s'étaient permise +d'abord en faveur de l'oreille, mais qui est devenue aujourd'hui une +règle que l'on enfreint rarement. Quelques modernes ont profité de la +permission de l'ajouter ou de la retrancher. M. de Voltaire, dans sa +Henriade, ne la met pas dans le mot _Londre_, pour la facilité de +l'élision; et J.-B. Rousseau, dans une de ses odes, dit: + + J'ai toujours refusé l'encens que je te doi. + + (ODE VII, liv. 1er.) + + On traîne, on va donner en spectacle funeste, + De son corps tout sanglant le déplorable reste. + + [18] Vaugelas, dans ses _Remarques sur la Langue française_, + écrit toujours les premières personnes sans _s_ dans les verbes + suivans: _je croi_, _je reçoi_, _je sçai_, etc. + +Je n'avais lu, depuis long-temps, les Remarques de M. l'abbé d'Olivet +sur Racine, lorsque j'achevai mon premier brouillon de ces notes; et +peut-être que si je me fusse rappelé plutôt l'ouvrage de cet excellent +littérateur, je n'aurais osé entreprendre le mien. Cependant, l'ayant +relu, et voyant que je ne m'étais rencontré qu'une seule fois avec mon +devancier dans ce qu'il dit sur _Esther_, je ne pensai pas devoir +supprimer mon travail. L'endroit où nous nous sommes rencontrés, est +précisément sur ce qui regarde ces deux vers. J'aime mieux faire le +sacrifice de ce que j'avais dit là-dessus, pour ne pas priver le +lecteur de l'excellente remarque de l'abbé d'Olivet; la voici: «On dit +absolument _donner en spectacle_, comme _regarder en pitié_, et +beaucoup de phrases semblables, où le substantif, joint au verbe par +la préposition _en_, ne peut être accompagné d'un adjectif. _Donner +en spectacle funeste_ est un barbarisme.» Cette remarque est si +juste, que M. l'abbé Desfontaines même en est convenu[19]. + + Que tout leur camp nombreux soit devant ses soldats, + Comme d'enfans une troupe inutile; + Et si par un chemin il entre en tes états, + Qu'il en sorte par plus de mille. + + [19] Voyez le _Racine vengé_. + +Les deux derniers vers sont lâches et prosaïques, et le paraissent +d'autant plus que toute la strophe jusques-là est magnifique. + +On a pu remarquer, dans ces notes critiques sur Racine, que nous +n'avons jamais pu citer plus de trois vers de suite qui fussent +mauvais; et certes, on serait bien embarrassé de trouver chez lui de +longues tirades mal écrites. En voici cependant un exemple dans +_Esther_; mais aussi est-ce le seul. Zarès dit à Aman: + + Pourquoi juger si mal de son intention? + Il croit récompenser une bonne action? + Ne faut-il pas, seigneur, s'étonner au contraire, + Qu'il en ait si long-temps différé le salaire? + Du reste, il n'a rien fait que par votre conseil; + Vous-même avez dicté tout ce triste appareil. + Vous êtes après lui le premier de l'empire. + +Ces vers ne sont que de la prose rimée. Rien de moins poétique que +toutes ces formes de raisonnement, _ne faut-il pas_, _au contraire_, +_du reste_; ce style serait à peine soutenable dans la comédie. Racine +est habitué si fort à la perfection, qu'on est tout étonné qu'il ait +pu laisser subsister de semblables vers. + +Avant de terminer ce petit écrit, je vais ajouter quelques notes aux +Observations de M. l'abbé d'Olivet sur Racine. Les miennes ne sont pas +faites dans l'intention de venger ce poète; car, comme l'a dit +ingénieusement M. de La Harpe, il n'avait reçu aucune offense. Je +viens seulement proposer mes doutes à ceux qui les croiront assez +intéressans pour mériter d'être éclaircis. Je n'offre même toutes mes +Remarques que comme de simples doutes littéraires; et si le ton +affirmatif m'est échappé quelquefois, c'est que je me suis senti +vivement ému, lorsque j'ai cru apercevoir la vérité, et qu'alors je +n'ai pu toujours réprimer la vivacité qui entraînait ma plume. Mais +lorsqu'on voudra me montrer quelqu'erreur dans mes jugemens, je +m'empresserai moi-même à les condamner, parce que je n'ai eu pour +motif que de m'éclairer, et non pas la vanité de trancher sur le +mérite des grands hommes, dont je sens toute la supériorité. + +M. l'abbé d'Olivet blâme ce vers: + + Condamnez-le à l'amende, ou, s'il le casse, au fouet. + +Il dit que c'est le seul exemple d'un _le_ pronom relatif, mis après +un verbe, et devant un mot qui commence par une voyelle; et il finit +par conclure que Racine a senti que l'élision blessait l'oreille, +puisqu'à ce vers il en a substitué un autre dans la suite. Dans ce +vers de Racine, la remarque est juste, le double son de _la la_ étant +désagréable: mais on ne peut en faire une règle générale. Je croirais, +par exemple, que cette élision n'a rien de très-dur dans ce beau vers +de la Henriade. + + Tout souverain qu'il est instruis-le à se connaître: + Que ce nouvel honneur va croître son audace. + +M. l'abbé d'Olivet observe ici que _croître_ est pour _accroître_, et +passe cela comme une licence poétique. Cette remarque est très-juste; +et l'autorité de Vaugelas, dont elle est appuyée, la rend +incontestable. Il dit positivement que ce verbe est neutre et non pas +actif, et que jamais aucun de nos auteurs en prose ne l'a fait que +neutre. Vaugelas parle de ses contemporains, comme de Coeffeteau et +d'autres; car il est certain qu'il a été actif long-temps avant +lui[20], et que l'on s'en servait au lieu _d'accroître_. Ainsi l'on +disait, il voulut _croître_ son jardin[21], son enclos. Bossuet même, +dans son _Discours sur l'Histoire universelle_[22], dit encore: +«Saint Irénée vient un peu après, et l'on voit _croître_ le +dénombrement qui se faisait des églises.» La règle de Vaugelas est +excellente, aussi a-t-elle prévalu; mais je suis tenté de croire qu'au +temps de Racine, elle n'était pas encore bien établie. On est rarement +avoué par ses contemporains, lorsqu'on présente de nouvelles règles à +suivre; l'empire de l'habitude agit trop puissamment sur nous; et les +meilleures idées, pour être universellement adoptées, ont besoin de la +sanction du temps. + + Ma colère revient, et je me reconnais; + Immolons en parlant trois ingrats à-la-fois. + + [20] Voyez les _Observations_ de Ménage _sur la langue + française_; tom. Ier, pag. 73, 2e édit. de Barbin. + + [21] _Dict. de Trévoux._ + + [22] Tom. Ier, pag. 206. + +Ces vers assurément n'ont pas de rime, comme l'a fort bien remarqué M. +l'abbé d'Olivet. Il est extraordinaire que les poètes en aient encore +conservé plusieurs qui ne sont que pour la vue. Rousseau lui-même, qui +là-dessus est si strict, fait rimer quelquefois des imparfaits avec +des mots qui se prononcent en _ois_, comme re_çois_, chi_nois_; et +Gresset nous offre ces deux vers, dont la rime est suffisante d'après +les règles. + + Dans ces gracieux jours, sous mes doigts plus légers, + Mon chalumeau docile enfantait de beaux airs. + +Cependant _légers_ et _airs_ sont des sons absolument différens l'un +de l'autre; car si l'on prononçait _légers_, en faisant sentir +l'avant-dernière consonne, on tomberait dans l'inconvénient de faire +croire que cet adjectif est au féminin, et la clarté en souffrirait +trop. Peut-être faudrait-il proscrire aussi les rimes telles que +_madame_ et _âme_, _grâce_ et _préface_[23], où l'on fait rimer une +longue avec une brève; mais la prosodie française, malgré l'excellent +ouvrage de M. l'abbé d'Olivet, est encore trop peu reconnue pour +priver les poètes d'une licence qui leur est si commode; ils ont déjà +tant d'entraves dans cette langue, qu'il faudrait, je crois, chercher +plutôt à les diminuer qu'à les augmenter encore. + + [23] Voyez pag. 110 du _Traité de la Prosodie française_ de + l'abbé d'Olivet. Paris, 1736, chez Gandouin. + +Voilà tout ce que j'avais à ajouter à l'ouvrage de M. d'Olivet. Ses +Remarques sur Racine sont en général bien faites, et d'un grammairien +profond. Je conseillerai à quiconque voudra étudier la langue +française, de les lire avec attention, ainsi que les ouvrages de cet +auteur, qui tous sont écrits avec la plus grande pureté. Il a pu se +laisser emporter quelquefois à un esprit de systême; mais comme +c'est-là ce qu'un écrivain communique le plus difficilement à ses +lecteurs, attendu que cet esprit est le résultat de la méditation et +de l'enthousiasme, l'effet en est un peu prompt, et par conséquent peu +dangereux. Les remarques de détail, plus faciles à saisir, n'en +instruisent pas moins; et en rejetant les fausses conséquences d'un +principe trop généralisé, on peut toujours profiter de celles qui sont +solides et vraies. Peut-être dira-t-on qu'il est difficile de les +démêler, lorsqu'elles se trouvent ensemble. Je ne le crois pas: la +vérité a son caractère propre; et ce caractère, c'est la clarté, la +simplicité. Les rayons qui s'en échappent frappent d'une lumière +éclatante qui dissipe aussitôt le brouillard et l'obscurité; le faux +au contraire est ingénieux, et s'il en sort quelques étincelles, elles +éblouissent; mais l'esprit, en se consultant bien, s'aperçoit toujours +que le nuage n'est pas dissipé. Enfin, le faux peut quelquefois +persuader; mais le vrai seul peut convaincre. + +Résumons maintenant notre opinion sur _Esther_. Cette tragédie, sous +le double rapport d'un ouvrage fait par ordre, et entrepris après un +silence de douze ans, est un de ces phénomènes dont les archives de la +littérature ne rapportent aucun exemple. Le défaut capital du rôle +d'Esther l'empêchera toujours d'être accueillie sur la scène. Mais +d'ailleurs toutes les parties de la tragédie y sont parfaitement +observées. Rien n'est plus grand que le sujet, puisqu'il s'agit du +sort de toute une nation. Les développemens de l'action y sont +d'autant plus admirables, que presque toutes les scènes sont des +chefs-d'œuvre[24], et la péripétie est une des plus belles qu'il y +ait au théâtre; car, c'est au moment où Aman s'imagine être au faîte +des honneurs, qu'il tombe tout à coup, et qu'une nation entière, +dévouée à la mort, semble sortir du tombeau pour renaître au bonheur. +Et puis, quelle diction! Racine, ayant senti lui-même le défaut +inhérent au sujet de son ouvrage, paraît avoir cherché à le couvrir, +en y répandant avec profusion tous les trésors de sa brillante +imagination et de sa plume harmonieuse, et par-là seul avoir dédommagé +cette tragédie de ce que ses aînées avaient d'avantage sur elle. + + [24] Qu'on lise surtout la 1re et la 3e scènes du 1er acte, la 7e + du 2e et la 4e du 3e; et l'on verra s'il existe, en aucune + langue, rien de plus parfait. + +On chérit généralement Esther avec une sorte de prédilection; on en +parle avec complaisance, et beaucoup de gens assurent qu'on la lit +plus qu'aucune des autres tragédies de Racine. D'où cela viendrait-il? +Est-ce parce qu'elle est mieux écrite, comme quelques littérateurs le +prétendent[25], ou parce que, ne paraissant pas sur la scène elle +offre d'avantage l'attrait de la nouveauté? En supposant mon hypothèse +vraie, ce dont je ne voudrais pas répondre, j'avoue que je penche à +croire ce dernier motif plutôt qu'aucun autre. Ce sera toujours une +question insoluble que de savoir laquelle des tragédies de Racine +l'emporte sur l'autre pour l'élégance de la diction. L'un nommera +_Phèdre_, l'autre _Athalie_; un troisième _Iphigénie en Aulide_. Tout +cela me prouve bien clairement une chose, c'est qu'elles sont toutes +la perfection du style. + + [25] Entr'autres, M. Lefranc de Pompignan. Voyez sa lettre à + Racine le fils. + +Pour moi, j'avoue que j'ai une tendresse particulière pour _Esther_. +Elle produit sur moi le double effet de l'ode et de la tragédie en +même temps. Outre les sentimens de pitié et de crainte qu'elle me fait +éprouver tour-à-tour, je me sens encore en la lisant, dans une sorte +d'enthousiasme continuel. L'onction du style, les chœurs sublimes de +ces filles d'Israël, tout concourt à mon illusion. Il me semble, +lorsque je prends cette tragédie, que j'entre dans un de ces temples +antiques élevés avec pompe dans Jérusalem, au culte du très-haut. Dès +l'entrée, je vois un vestibule d'une structure superbe. J'entends, +autour de moi, une douce harmonie; la piété elle-même m'adresse la +parole; ses accens pénètrent mon âme, enchantent mes esprits; un +transport divin s'empare de tous mes sens. J'avance, et bientôt +j'aperçois l'intérieur du temple: sa beauté a été par-delà mon +imagination; mes premiers regards s'arrêtent sur un de ces anges +terrestres qui font l'ornement du genre humain; je la contemple avec +respect, et je l'aime avec tendresse. Mais bientôt un spectacle +douloureux vient m'attrister profondément; je vois un combat entre le +méchant et le juste. La puissance est le partage du premier; la +faiblesse, la compagne de l'autre. Dans ce danger pressant, à qui +s'adressera le faible? il s'adresse à Dieu, et Dieu vient à son +secours: il ne veut point que son troupeau soit dévoré par le loup +avide; il vient au secours de l'innocent, et l'innocent triomphe. O +délices! ô transport! le juste est récompensé. La tristesse alors +s'enfuit de dessus mon front, et la joie vient prendre sa place; car +le juste a triomphé. Un concert de louanges retentit de toutes parts; +Dieu est célébré, sa puissance infinie exaltée, et le temple redevient +le séjour du bonheur et de l'allégresse. C'est au milieu de ces +harmonieux accords auxquels se mêlent les voix angéliques, que +s'évanouit mon illusion; et mon cœur reconnaissant remercie le mortel +fortuné qui peut procurer à ses semblables d'aussi douces jouissances. + + +FIN DES NOTES SUR ESTHER. + + + + +ÉPITRES. + + + + +ÉPITRES. + + +ÉPITRE + +SUR LA VANITÉ DE LA GLOIRE. + + Tu n'vetulæ auriculis alienis collegis escas? + + C'en est donc fait, et ton âme sensible + A ses vrais goûts va se livrer enfin! + Tu suis, ami, la pente irrésistible + Qui des beaux arts t'applanit le chemin. + Tu sais trop bien qu'une plume immortelle + Nous a tracé les dégoûts, les hasards, + Qu'en cette lice ouverte à nos regards + Sème souvent la fortune cruelle. + Oui, des destins la jalouse fureur, + Osant mêler l'absynthe à l'ambroisie, + A poursuivi l'aimable poésie, + Et du nectar altéré la douceur. + Mais, cher ami, cette muse badine, + Vive autrefois, alors un peu chagrine, + Sur un fond noir détrempa ses couleurs; + Et cette abeille, en volant sur les fleurs, + Avait senti la pointe d'une épine: + Pour moi, je veux, aux yeux de mon ami, + En badinant, combattre sa chimère; + Faut-il des dieux emprunter le tonnerre + Pour écraser un si faible ennemi? + Je t'obéis. Tu m'ordonnes de croire + Que ton esprit, et même ta raison, + N'écoute ici que l'instinct de la gloire, + Et ne se rend qu'à son noble aiguillon. + Des vanités de la nature humaine, + Dis-tu, la gloire est encor la moins vaine; + Et du trépas je veux sauver mon nom. + Quoi! ta raison, quoi! cet esprit si sage + Conserve encor ce préjugé falot! + Quoi! de la mort ton être est le partage! + Et tu prétends lui dérober un mot! + Ton nom! quel est cet étonnant langage! + Quoi! ce désir, vrai fléau de ton âge, + Va tourmenter tes jours infortunés, + Pour illustrer ce frivole assemblage + De signes vains par le sort combinés! + Écoute au moins ces argumens célèbres + Qui de l'école ont percé les ténèbres. + Ce qui n'est rien peut-il avoir un nom? + Que veux-tu dire? et quelle illusion! + Peux-tu forcer ton âme fugitive + A s'échapper de l'éternelle nuit? + Peux-tu renaître? et quand l'arbre est détruit, + Pourquoi vouloir qu'une feuille y survive? + Quoi! du néant une ombre veut jouir! + Mais supposons que ces vains caractères, + Que le hasard a voulu réunir + Pour distinguer, pour désigner tes pères, + Vainqueurs du temps, perceront l'avenir. + Par quelle voie et quel canal fidèle, + Pour te transmettre une atteinte immortelle, + Jusques à toi pourront-ils parvenir? + Ce grand Romain, père de l'éloquence, + Père de Rome et consul orateur, + Dans son printemps adora cette erreur. + Mais à la fin, rempli d'indifférence, + Sur ce vain songe il composa, dit-on, + Un beau traité contre cette démence, + Cette fureur d'éterniser son nom, + Traité modeste, et signé Cicéron. + Dans un écrit, voyez-vous ce grand homme + Vanter, prôner, même assez bassement, + Un petit Grec, un sophiste de Rome; + Recommander, et très-expressément, + Au vain portier du temple de Mémoire + De lui donner bonne place en l'histoire? + Le Grec le fit; mais savez-vous comment + La vanité se vit bien confondue? + La lettre reste et l'histoire est perdue. + Mais admirez comment, fiers d'être fous, + Devant l'idole ils se prosternent tous! + Oui, disent-ils, ce sentiment sublime + Qui fait chérir et la gloire et l'estime, + Par la vertu fut imprimé dans nous. + D'une grande âme il est l'heureux partage; + Dans notre cœur il descend le premier, + Survit à tous, disparoît le dernier. + Il est, dit-on, _la chemise du sage_: + S'il est ainsi, qu'il aille donc tout nu. + Quoi! vous osez transformer en vertu + Cette folie, et tirer avantage + De ce délire à d'autres inconnu! + Et selon vous, tous ces mortels volages, + Pour être fous, ne sont point assez sages! + Je quitte, ami, ce ton de Juvénal: + Permets qu'au moins ma muse plus légère + Ose à tes yeux, sur un prisme moral, + Analysant un préjugé fatal, + Décomposer ta brillante chimère. + Pardonnez-moi, rare et sublime Homère, + L'air cavalier et le frivole ton + Dont j'ose ici proférer votre nom. + Vous savez bien que mon cœur vous révère. + Ai-je oublié que Samos, Colophon, + Et Clazomène, et Smyrne, et l'Ionie, + Ont disputé jadis avec chaleur + La gloire unique et l'immortel honneur + D'avoir produit un si vaste génie? + Vrai créateur de l'art le plus divin, + J'avoûrais bien que, quand vous y passâtes, + Et qu'on vous vit, aveugle pélerin, + Brillant de gloire, un bourdon à la main, + Du violon vainement vous raclâtes. + Chaque pays, même l'heureux séjour + Qui, selon lui, vous a donné le jour, + Peut s'écrier, pour appuyer sa thèse: + Couvert d'honneur et chargé de mal-aise, + Ceint de lauriers, partant manquant de pain, + Homère ici pensa mourir de faim; + Or, réponds-moi, gueux et divin Homère + (Car maintenant je puis te tutoyer, + Puisqu'il est sûr qu'on a vu ta misère + Ramper, languir dans le double métier + De mendiant, et même de poète), + Quand un savant, payé pour te louer, + Te va prônant d'une bouche indiscrète, + Et sans un cœur osant t'apprécier, + Par vanité, par coutume t'admire, + Et, t'ayant lu, te vante par oui-dire; + Son vain encens descend-il chez les morts + De ton esprit caresser les ressorts? + Et toi, brillant et fertile génie, + Toi, son rival et son imitateur, + Ainsi que lui, fuyant de ta patrie, + Non pour aller, besacier, voyageur, + Piéton modeste, et pélerin poète, + Faire aux passans une prière honnête; + Mais pour donner bals, concerts et cadeaux, + Pièce nouvelle et spectacles nouveaux, + Où le cœur sent lorsque l'esprit s'élève; + Pour transporter Athènes à Genève, + T'y consoler, dans le sein du repos, + Et de la haine et de l'encens des sots; + Je l'avoûrai, quand un mortel sincère, + De tes écrits ardent admirateur, + Vante Arouet, il a flatté Voltaire; + Mais quand la mort, au gré de maint auteur, + De maint jaloux, surtout de maint libraire, + T'aura frappé de sa faux meurtrière; + Sous cette tombe, eh bien! parle, réponds, + Mortel fameux: lequel de ces deux noms, + Ces noms vantés, Arouet ou Voltaire, + Dans ton sommeil, par un plus sûr pouvoir, + Ranimera les cendres réveillées? + Lequel des deux saura mieux émouvoir + De ton cerveau les fibres ébranlées? + Auquel, enfin, devons-nous envoyer + Ce fade encens d'un éloge unanime? + Noble fumée et tribut légitime + Qu'à tes travaux l'univers doit payer? + Du sort jaloux un caprice ordinaire + A mon valet donna le nom d'Hector. + L'entendez-vous, désœuvré téméraire, + Estropier, en insultant Homère, + Les noms sacrés d'Ulysse et de Nestor; + Et de Dacier, dans ses nobles emphases, + Faire ronfler les éternelles phrases? + Quand de Priam le fils infortuné, + Le nom d'Hector, ce fléau de la Grèce, + S'en vient frapper son esprit étonné, + Avez-vous vu redoubler son ivresse, + Et sur son front, de joie enluminé, + Étinceler sa grotesque allégresse? + Je sonne; il vient d'un air de dignité: + Et le héros, en me versant à boire, + Plus sûr que moi de vivre dans l'histoire, + Savoure en paix son immortalité. + Lorsque la mort, sans toucher à sa gloire, + Rassemblera sous ses voiles épais + L'Hector de Troye avec l'Hector laquais, + Et qu'un des deux quittera ma livrée + Pour endosser celle du vieux Pluton; + Que sais-je, moi, si son âme enivrée + Par les vapeurs dont jadis ce grand nom + A chatouillé sa cervelle timbrée, + Dans son erreur n'ira point partager + Les vains honneurs dus au rival d'Achille; + Si le Troyen ardent à se venger, + Dont cet outrage échauffera la bile + D'un coup de poing vaillamment asséné + Tout à l'instar d'Ulysse dans Homère, + Ne voudra point trancher en sa colère + Ce grand débat, noblement terminé? + Six Annibals ont illustré Carthage; + De tous jadis on vanta le courage; + Deux sont encor connus par leurs exploits, + Et de la gloire ont enroué la voix. + L'un, des Romains l'ennemi redoutable, + Pendant treize ans d'un sénat éperdu + Fut la terreur; et l'autre plus traitable, + Nous dit l'histoire, avait été pendu. + Vous, pensez-vous qu'Annibal morfondu + Dort à part soi, rempli d'indifférence, + Sur ses lauriers ou bien sur sa potence? + Apprenez donc que lorsqu'en vos récits + Vous célébrez le fier vainqueur de Rome + Trop vaguement, en termes peu précis, + Le cher pendu, qui croit être un grand homme, + Prend pour son compte un éloge indécis. + Quatre Platons ont honoré la Grèce; + Mais d'un surtout on célèbre le nom. + Lorsque ma voix, pour prix de sa sagesse, + A dit un mot de l'immortel Platon, + Apprenez-moi comment, par quelle adresse, + Par quelle voie et quels secrets rapports, + Ce triste mot, dans la foule des morts, + Du vrai Platon peut-il trouver l'adresse? + Platon! Platon! voyez comme à ma voix + Tous les Platons accourent à la fois! + Voyez, voyez, comme chacun s'empresse! + Chaque Platon, prenant le nom pour soi, + Vole, et s'écrie en écartant la presse: + Çà, rangez-vous; place, messieurs, c'est moi. + Le vrai Platon reste seul immobile: + Mais j'aperçois venir d'un pas agile + Et le sophiste et le grammairien: + J'y suis, monsieur, que voulez-vous?--Moi! rien. + Chaque pays a produit son Hercule, + Réparateur des torts, vengeur des droits; + Mais un surtout, impérieux émule, + De ses rivaux a conquis les exploits. + Un seul, malgré la docte académie, + Malgré Saumaise et malgré son génie, + Malgré Bardus, et Lipse, et Scaliger, + Fait aux savans les honneurs de l'enfer. + Or, qui ne croit qu'un jour, dans leur colère, + Pour se venger d'un odieux confrère, + L'Égyptien, l'Africain, le Gaulois, + Dans l'intérêt dont le nœud les rassemble, + Contre le Grec ne se liguent ensemble, + Et sur son dos ne tombent à la fois? + Peut-être aussi qu'un jour dans l'Élysée, + Signant la paix, devenus bons amis, + Tranquillement, près de Mégère assis, + Tous en commun démêlant la fusée, + Édifieront les mânes attendris. + Sans nul malheur la dispute appaisée + Sur ces grands points pourra nous réunir; + Et nous saurons à quoi nous en tenir. + Alors chez nous la vérité reçue + Saura fixer, distinguer pour jamais + Et leur pays, et leur siècle, et leurs faits, + Et du fuseau séparer la massue. + Ce n'est pas tout: par un funeste sort + Une syllabe, une lettre éclipsée, + Par le hasard, par le temps effacée, + Suffit souvent pour nous rendre à la mort. + Ce Grec fougueux, l'immortel Alexandre, + Lequel un soir, au gré d'une catin, + Ivre d'amour et de gloire et de vin, + Mit par plaisir Persépolis en cendre: + Héros jaloux, de qui la vanité + Avait pleuré sur les lauriers d'un père + Dont il craignait que la postérité + Ne laissât plus à sa témérité + De grands exploits, de sottises à faire; + A ce vengeur de son peuple outragé, + A ce guerrier chacun doit son suffrage. + Sur notre encens, sur l'éternel hommage + De l'univers conquis et ravagé, + Il a des droits, puisqu'il l'a saccagé: + Quels sont souvent les transports de sa rage, + Quand les honneurs qu'on lui doit accorder + Sont, au Mogol, prodigués à Scander? + Faut-il convaincre un esprit indocile + Qu'un caractère, une lettre futile, + Pour tout gâter, hélas! suffit trop bien! + Montagne est tout, et Montaigne n'est rien; + Si quelque jour une âme charitable + Dans les enfers ne daigne l'informer + Que des Français la langue variable + Détruit son nom, voulant le réformer. + L'auteur charmant, et qui, l'auteur! non, l'homme, + Par notre encens n'est jamais chatouillé, + Et dans l'oubli dormant d'un profond somme, + Par un vain bruit n'est jamais éveillé. + Ah! j'ai bien peur que trompé par la rime, + Malgré mes soins, l'historien Dion + N'ose usurper cette offrande d'estime + Que mon cœur paie au délicat Bion; + Et de leurs noms maudissant l'imposture, + Maints froids auteurs, maints héros oubliés + Offrent souvent aux mânes égayés, + D'un quiproquo la comique aventure. + Du même nom cent rois ont hérité: + Tous ont vécu pour la postérité; + Tous ont voulu consacrer leur mémoire. + Mais vous, mortels! votre légèreté, + Par un oubli trop funeste à leur gloire, + En les nommant ne les désigne point: + C'est donc en vain qu'ils vivent dans l'histoire. + Ignorez-vous qu'il faut de point en point, + Pour les atteindre au ténébreux empire, + Pour que l'éloge ait sur eux son effet, + Fixer les temps, les lieux, marquer, détruire + Leurs nom, surnom, numéro, sobriquet? + Sans tous ces soins, le vengeur de la Prusse, + Le fier vainqueur de l'Allemand, du Russe, + Héros du siècle et célèbre à la fois + Par les combats, par la flûte et les lois; + Lui qu'Arouet annonçait à la terre, + Et que depuis a chansonné Voltaire; + Ce Frédéric, Dieu! quel affront cruel! + Peut voir un jour sa grande âme avilie + Humer l'odeur d'un encens éternel, + Faut-il le dire? avec un vil mortel, + Un Frédéric, baron de Silésie, + Lequel voudra, comme dans son château, + Donnant aux morts un spectacle nouveau, + Porter partout, sur la rive infernale, + Et ses quartiers, et sa voix chapitrale... + Il est bien vrai que, pour prendre un détour, + Le mot flatteur, quittant les grandes routes, + Descend moins vite au ténébreux séjour; + Que le héros, attentif aux écoutes, + Dans son cerveau moins prompt à s'ébranler + Ne peut sentir qu'une atteinte légère. + Que feriez-vous? Il faut s'en consoler; + Et du destin quel est l'arrêt sévère! + Les plaisirs purs pour nous ne sont point faits; + Même en enfer, ils sont tous imparfaits. + Or maintenant, qu'un censeur téméraire, + Un bel esprit, volage papillon, + Vienne fronder ce travail salutaire + Qui, pour changer, pour rétablir un nom, + Dans cette nuit apportant la lumière, + Va compilant de vieux compilateurs, + Des manuscrits et d'antiques auteurs. + Sans un talent, sans de si dignes veilles, + Tous les héros, leurs noms et leurs merveilles, + Les vains exploits de cent mortels fameux, + Vivant pour nous, seraient perdus pour eux. + Quel nom donner à la folle imprudence + De ces humains qui, dans leur déraison, + Après avoir avec inconséquence + Tout immolé pour anoblir leur nom, + Et qui, vieillis dans leur culte frivole, + N'ont rien omis pour orner leur idole, + L'osent détruire, et dont l'aveugle erreur + Y substitue un fantôme imposteur, + De qui jamais cette gloire n'approche? + Quoi! Du Terrail, parrain du roi François, + Ami des preux, chevalier sans reproche, + Au bon Bayard cède tous ses exploits! + Et ne crois pas qu'avec plus d'indulgence + Je traite encor cette autre vanité + Qui, des climats rapprochant la distance, + Entraîne au loin notre esprit emporté. + Enseigne-moi quelle est la différence. + Qu'importe enfin à ta félicité + Que dans mille ans tes vers se fassent lire, + Ou que Stockholm aujourd'hui les admire? + Du Nord jaloux le souffle impétueux + Dissipera cet encens si frivole; + Et sa fureur ira, loin de tes yeux, + Le déposer dans les antres d'Eole. + De près au moins, l'éloge plus flatteur, + Voisin de toi, descendrait dans ton cœur; + Et le zéphyr, sur son aile légère, + Jusqu'à tes sens daignerait apporter + Une vapeur, hélas! bien passagère, + Que tes esprits pourraient au moins goûter. + Ah! que le sort, pour moi plein d'indulgence, + Sur le présent borne son influence, + Et de mes jours marque chaque moment + Par un plaisir, ou par un sentiment: + De l'avenir, ami, je le dispense. + Je veux sentir, je veux jouir enfin: + Et mon esprit, dans son indifférence, + D'aucun absent n'est le contemporain. + Pauvres humains! quelle est votre inconstance! + Qu'est-ce que l'homme à soi-même livré? + Oui, cher ami, moi de qui l'imprudence + Vient de traiter de fièvre, de démence, + Ce beau désir par les temps consacré, + De réunir la double jouissance + D'un nom pourtant à jamais révéré; + Que sais-je, hélas! si mon inconséquence, + Par une sotte et double vanité, + Ne prétend point franchir l'espace immense + De l'univers et de l'éternité; + Et si des temps perçant la nuit obscure, + Je ne veux point aller, dans un Mercure, + Au bout du monde, à l'immortalité? + + +ÉPITRE D'UN PÈRE A SON FILS, + + SUR LA NAISSANCE D'UN PETIT-FILS. + + Il est donc né, ce fils, objet de tant de vœux! + Il respire! avec lui nous renaissons tous deux. + Mon cœur s'est réveillé: cette ardeur qui m'enflamme, + Au jour de ta naissance a pénétré ton âme. + Je te pris dans mes bras: un serment solennel + Promit de t'élever dans le sein paternel. + Le temps, qui m'a conduit au bout de ma carrière, + De mes yeux par degrés épura la lumière: + Vainement et trop tard allumant son flambeau, + La raison nous éclaire aux portes du tombeau. + Ah! si l'expérience, école du vrai sage, + Pouvait de nos enfans devenir l'héritage! + Si nos malheurs au moins n'étaient perdus pour eux! + Un père, en expirant, se croirait trop heureux: + Mais il meurt tout entier; et la triste vieillesse + Dans la tombe avec elle emporte sa sagesse. + De mon vaisseau du moins que les tristes débris, + Épars sous les écueils, en écartent mon fils. + Je le vois, en mourant, s'éloigner du rivage: + Ah! s'il arrive au port, je bénis mon naufrage. + Parmi tous ces mortels sur ce globe semés, + Les uns portent un cœur, des sens inanimés; + Le feu des passions n'échauffe point leur âme: + D'autres sont embrâsés d'une céleste flamme: + Mais trop souvent, hélas! sa féconde chaleur + Enfante les talens et non pas le bonheur; + Et de l'infortuné dont elle est le partage, + Elle fait un grand homme et rarement un sage. + Le bonheur! ô mortel!... Ose te détacher + D'un espoir que bientôt il faudrait t'arracher: + Si le songe est flatteur, le réveil est funeste; + Fais le bonheur d'autrui, c'est le seul qui te reste. + Si ton fils n'a reçu que des sens émoussés, + Qu'il se traîne à pas lents dans les chemins tracés: + Sans lui frayer toi-même une route nouvelle, + De tes seules vertus offre-lui le modèle: + Mais si des passions le germe est dans son sein, + Veille, père éclairé, sur ce dépôt divin: + Loin de lui ces prisons où le hasard rassemble + Des esprits inégaux qu'on fait ramper ensemble; + Où le vil préjugé vend d'obscures erreurs, + Que la jeunesse achète aux dépens de ses mœurs: + Si ton fils ne te doit son âme toute entière, + Tu lui donnas le jour, mais tu n'es pas son père. + Le chef-d'œuvre immortel de la divinité + Sur la terre au hasard paraît être jeté. + L'homme naît; l'imposture assiége son enfance: + On fatigue, on séduit sa crédule ignorance: + On dégrade son être. Ah, cruels! arrêtez: + C'est une âme immortelle à qui vous insultez. + De l'éducation l'influence suprême, + Subjugant dans nos cœurs la nature elle-même, + Peut créer à son choix, des vices, des vertus: + C'est du fils de César que Caton fit Brutus. + Règne sur le hasard, affaiblis son empire: + L'homme peut le borner, ou même le détruire. + Que son fier ascendant soit dompté par tes soins: + Transforme pour ton fils les vertus en besoins. + O toi! fille des Cieux que l'univers adore, + Toi qu'il faut que l'on craigne, ou qu'il faut qu'on implore, + Sainte religion, dont le regard descend, + Du créateur à l'homme, et de l'homme au néant, + Montre-nous cette chaîne adorable et cachée + Par la main de Dieu même à son trône attachée, + Qui, pour notre bonheur, unit la terre au ciel + Et balance le monde aux pieds de l'Éternel. + Mais déjà de ton fils la raison vient d'éclore: + Sache épier, saisir l'instant de son aurore, + Où l'homme ouvrant les yeux, frappé d'un jour nouveau, + S'éveille, et regardant autour de son berceau, + Étonné de penser, et fier de se connaître, + Ose s'interroger, s'aperçoit de son être; + Dévore les objets autour de lui semés, + Jadis morts à ses yeux, maintenant animés; + Demande à ces objets leurs rapports à lui-même, + Et du monde moral veut saisir le système; + A de sages leçons consacre ses momens; + De ses vertus alors pose les fondemens; + Des vrais biens, des vrais maux, trace-lui les limites; + Renferme ses regards dans les bornes prescrites; + Qu'il sache tour à tour se concentrer dans lui, + Etendre ses rapports à vivre dans autrui; + Ne fais briller dans lui que des clartés utiles; + Il est pour les humains des vérités stériles; + Le ciel est parsemé de globes lumineux; + Mais un seul nous éclaire et suffit à nos yeux. + Prolonge pour ton fils cet heureux temps d'ivresse, + Cet aimable délire où la simple jeunesse, + Ignorant l'artifice et les retours cruels, + N'a point perdu le droit d'estimer les mortels, + Et goûte ce bonheur si pur, si respectable, + De croire à la vertu pour aimer son semblable. + Jeune homme, j'aime à voir ta naïve candeur + Chercher imprudemment nos vertus dans ton cœur, + Chérir une ombre vaine, adorer ton ouvrage, + De tes purs sentimens reproduire l'image, + Et se plaire à créer, dans ta simplicité, + Un nouvel univers par toi seul habité. + Oui, que mon fils embrasse un fantôme qu'il aime: + Nous croyant des vertus, il en aura lui-même. + Mais voici ce moment utile ou dangereux, + Qui, souvent annoncé par un naufrage affreux, + Des sens avec le cœur préparant l'alliance, + Donne à l'homme étonné toute son existence, + Établit ses devoirs sur ses rapports divers, + Le fait vivre à lui-même et naître à l'univers. + Ce sont les passions, dont la fatale ivresse + L'élève quelquefois, et trop souvent l'abaisse; + Mais quel que soit sur nous leur ascendant vainqueur, + Leur force ou leur faiblesse est toute en notre cœur. + Indociles coursiers, ils éprouvent leur guide; + Le faible est entraîné par leur élan rapide; + Le fort sait les dompter, les asservir au frein; + Pour jamais de leur maître ils connaissent la main. + Les coursiers du soleil, dans leur vaste carrière, + Répandaient sans danger les feux et la lumière; + Phaéton les conduit: bondissans, furieux, + Ils consument la terre, ils embrâsent les cieux. + Si ton fils des vertus a reçu la semence, + Des passions, pour lui, ne crains point l'influence; + De nos égaremens on les accuse en vain; + Le germe corrupteur dormait dans notre sein: + De sable, de limon cet impur assemblage, + Rebut de l'océan, soulevé par l'orage, + Avant que la tempête eût ébranlé les airs, + Il existait déjà dans le gouffre des mers. + Passions, c'est nous seuls et non vous qu'il faut craindre. + Épurons notre cœur sans vouloir les éteindre. + Parmi tous ces désirs dans notre âme allumés, + Le tyran le plus fier de nos sens enflammés, + C'est ce fougueux instinct fait pour nous reproduire, + Bienfaiteur des mortels, et prêt à les détruire. + Qu'un seul objet, mon fils, t'enchaînant sous sa loi, + Te dérobe à son sexe anéanti pour toi. + Heureux, sans doute heureux, si la beauté qui t'aime, + Remplissant tout ton cœur, te rend cher à toi-même, + Et mêle au tendre amour qu'elle a su t'inspirer, + Ce charme des vertus qui les fait adorer! + Nœuds avoués du ciel, respectable hyménée, + De mon fils à tes lois soumets la destinée! + Que par toi, de son être étendant le lien, + Mon fils, pour être heureux, soit homme et citoyen! + Loin d'ici ces mortels, dont la folle prudence + Refuse à leur pays le prix de leur naissance, + Et qui prêts à brûler des plus coupables feux, + Morts pour le genre humain, pensent vivre pour eux! + Amitié, nœud sacré, récompense des sages, + Plaisir de tous les temps, vertu de tous les âges! + Oui, mon fils chérira tes devoirs, tes douceurs. + L'astre qui nous éclaire eut des blasphémateurs: + Des monstres ont maudit sa féconde influence; + D'autres ont de Dieu même abhorré l'existence, + Ont haï l'Eternel: amitié! qui jamais + A blasphémé ton nom, a maudit tes bienfaits? + Le ciel daigne accorder au mortel magnanime + Une autre passion plus rare et plus sublime, + Aliment des vertus, âme des grands desseins: + C'est ce noble désir d'être utile aux humains, + D'avoir des droits sur eux, de vivre en leur mémoire; + Le plus beau des besoins, le besoin de la gloire; + Impérieux instinct que des dieux bienfaiteurs, + Par pitié pour la terre ont mis dans les grands cœurs. + Mais qui cherche la gloire a besoin qu'on l'éclaire. + Il en est une, hélas! criminelle ou vulgaire, + Que le faible poursuit, qu'encense le pervers, + Qui, sous différens noms, fléau de l'univers, + Arme le conquérant, lui commande les crimes, + Dicte au sage insensé de coupables maximes, + Aiguise le poignard, prépare le poison, + Pour sauver de l'oubli le fantôme d'un nom; + Prestige d'un instant, vaine et cruelle idole, + Non, ce n'est point à toi que le sage s'immole; + Ses jours, dans les travaux, ne sont point consumés, + Pour laisser quelques pas sur le sable imprimés: + Mais servir, éclairer le genre humain qu'il aime, + En recherchant surtout l'estime de soi-même; + La mettre au plus haut prix; l'obtenir de son cœur; + Voilà quelle est sa gloire et quelle est sa grandeur. + Si de ce beau désir ton âme est dévorée, + Nourris dans toi, mon fils, cette flamme sacrée, + Tandis que tes esprits, dans leur mâle vigueur, + Du feu des passions reçoivent leur chaleur. + Ah! lorsque les glaçons de la froide vieillesse + Viennent de notre sang arrêter la vîtesse, + Lorsque nous recelons dans un débile corps + Un esprit impuissant, une âme sans ressorts, + Plus de droits sur la gloire et sur la renommée: + La lice de l'honneur est pour jamais fermée: + Et sur nos sens flétris, ainsi que sur nos cœurs, + L'oisive indifférence épanche ses langueurs. + Mon fils, sur les humains que ton âme attendrie + Habite l'univers, mais aime sa patrie. + Le sage est citoyen: il respecte à la fois + Et le trésor des mœurs, et le dépôt des lois: + Les lois! raison sublime et morale pratique, + D'intérêts opposés balance politique, + Accord né des besoins, qui, par eux cimenté, + Des volontés de tous fit une volonté. + Chéris toujours, mon fils, cet utile esclavage, + Qui de la liberté doit épurer l'usage. + Entends mes derniers mots, toi, dont les soins prudens + Doivent de notre fils guider les premiers ans. + J'ai vu son doux sourire à sa naissante aurore; + Son premier sentiment à tes yeux doit éclore; + Dans ton sein paternel il ira s'épancher; + Et moi, d'entre tes bras la mort va m'arracher. + Puisse un jour cet écrit, gage de ma tendresse, + Cher enfant, à ton cœur faire aimer ma vieillesse! + Puisses-tu t'écrier, saisi d'un doux transport: + Il fit des vœux pour moi dans les bras de la mort! + Oui, c'est toi qui, m'offrant une heureuse espérance, + Plus loin dans l'avenir porte mon existence: + Je t'apprends le secret de vivre et de jouir; + Ma mort t'enseignera le grand art de mourir. + + +ÉPITRE + + A M. *** + + Cologne, 19 juin 1761, écrite sur les bords du Rhin. + + Ami, des champs le spectacle flatteur + Vient d'animer, de réveiller mon cœur. + A s'attendrir ce spectacle l'invite. + J'ai fui la ville et l'ennui qui l'habite. + Hélas! au moins caché sous ces forêts, + Il m'est permis de détourner ma vue + De ces clochers, dont les hardis sommets, + En s'effilant, s'élancent dans la nue, + Et dont l'aspect me poursuit à jamais. + N'entends-tu pas, dans ce verger paisible, + Ce rossignol? Son organe flexible, + Tendre toujours et toujours varié, + Chante l'amour: je parle à l'amitié. + Oui, dans ces lieux, ami, tout la rappelle. + Autour de moi que la nature est belle! + Je vois du Rhin les flots majestueux + Baigner mes pieds et couler sous mes yeux. + De sept rochers les cîmes inégales + Vont à l'envi se perdre dans les cieux; + Un bois touffu remplit leurs intervalles. + D'un doux frisson ces trembles agités, + De ces oiseaux la douce mélodie, + Portent le trouble à mon âme ravie; + Pour comble encore, à mes yeux enchantés + Ces fleurs, au loin émaillant la prairie, + Pour me séduire étalent leurs beautés. + Séjour touchant! que n'es-tu ma patrie? + N'importe, hélas! de mon cœur endormi + Ton doux aspect a banni la tristesse. + Je suis heureux dans cette courte ivresse: + Je suis heureux: je songe à mon ami. + C'en est donc fait, la trompeuse fortune + A sur mes jours abdiqué tout pouvoir. + Je la bénis; sa faveur importune, + En aucun temps n'a fixé mon espoir. + Il est bien vrai que, provoqué par elle, + J'obéissais à sa voix infidelle, + Et ton ami s'en faisait un devoir. + Mais elle a fait ce que mon cœur demande: + Sa trahison, que j'aurais dû prévoir, + De ses faveurs est pour moi la plus grande. + J'avais pensé, dans ma trop longue erreur, + Que de ses dons la fatale influence + Aplanissait le chemin du bonheur. + Mais que les Dieux ont borné sa puissance! + Pour être heureux il nous suffit d'un cœur. + Je les ai vus, ses favoris coupables, + En dépit d'elle, illustres misérables, + Fiers d'être sots, de leur faste éblouis, + Punis toujours de n'avoir rien à faire, + Dans leurs miroirs mille fois reproduits, + Peindre partout, voir partout leur misère; + Sur leurs sophas lâchement étendus, + D'esprit, de corps également perclus; + Du fade objet dont l'aspect les accable + Multiplier l'image insupportable. + J'ai vu Crassus, pour échapper au temps, + Dans sa langueur en compter les instans. + La montre d'or nonchalamment tirée + Dit qu'en secret il maudit sa durée. + Son triste cœur voudrait, dans son ennui, + La démentir, s'inscrire en faux contre elle; + Mais le témoin muet et trop fidelle + Obstinément dépose contre lui. + Combien mes yeux ont surpris de bassesse + Sous ces dehors, sous cet éclat trompeur! + Oui, que le ciel, punissant ma faiblesse, + Sur ton ami signale sa fureur, + Si, de mon cœur démentant la noblesse, + J'osais tremper dans leur lâche bonheur! + Que l'amitié, pour tous deux indulgente, + A sur nos jours épanché de douceurs! + Avec quel art sa faveur bienfaisante + De nos plaisirs variait les couleurs! + Par la gaîté tantôt enluminée, + Tantôt moins vive, encor plus fortunée, + Elle portait par degrés dans nos cœurs, + Après l'essor d'une libre saillie, + Ce doux sommeil, cette mélancolie, + Qui de l'amour imite les langueurs. + Souvent muets dans notre nonchalance, + Trop sûrs de nous pour craindre un seul moment + Qu'on ne la prît pour de l'indifférence, + Nous nous taisions, et cet heureux silence + Ne finissait que par un sentiment: + Temps précieux pour mon âme attendrie, + Où mon esprit, emporté loin de moi, + Était absent, mais absent près de toi. + Plaisir du cœur, tendre mélancolie, + Doux antidote et baume de la vie, + Par quelle loi, par quel fatal destin, + Faut-il, hélas! que d'un peuple volage + L'insuffisant et stérile langage + T'ose confondre avec ce noir chagrin, + Fléau cruel de l'âme dégradée, + Par les ennuis tristement obsédée? + Souvent encor quand un diseur de riens + Venait troubler nos charmans entretiens, + Si par malheur sa bouche téméraire + D'un sentiment né d'une âme vulgaire + A nos regards dévoilait la laideur, + Mes yeux soudain, sur ton front peu flatteur, + En saisissaient le désaveu sincère. + Mais qu'ai-je dit? Etait-il nécessaire + De l'y chercher? Il était dans mon cœur. + Ah! cher ami, puis-je espérer encore + De te revoir, de trouver dans le tien + Cette amitié qui tous deux nous honore, + Et dont l'absence a serré le lien? + Momens heureux, je vais vous voir renaître; + Et de plus près à tes destins lié, + Auprès de toi, prenant un nouvel être, + Je vais chérir les arts et l'amitié. + J'ignore encor ce que le sort barbare + Pour ton ami cache dans l'avenir; + Mais quels que soient les jours qu'il me prépare, + De fermeté prompt à me prémunir, + Malgré ses coups, je veux suivre la pente + De ce sentier que l'honneur me présente, + Et que sa main pour moi daigne aplanir. + Je sais trop bien que sa faveur stérile + Ne me promet qu'une palme inutile; + Mais le travail, tendre consolateur, + M'assure au moins un abri salutaire. + Abri sacré, nécessaire à mon cœur. + Oui, le travail est son propre salaire. + Par le malheur mon esprit abattu, + Se redoutant, chérissant sa faiblesse, + Contre lui-même a long-temps combattu. + Je cède enfin à l'instinct qui me presse. + Te souviens-tu de ce chantre de Grèce! + Encouragé par les dons séducteurs + Du cercle entier de ses admirateurs, + Oh! disait-il, partageant leur ivresse, + Si l'intérêt pouvait les éclairer; + Si dans mon cœur ce peuple pouvait lire; + De quels transports je me sens pénétrer, + Lorsque mes doigts voltigent sur la lyre; + D'une faveur il croirait m'honorer, + En permettant à mon heureux délire + De s'exercer dans cet art que j'admire. + + +ÉPITRE + + A M. ***, QUI AVAIT FAIT AFFICHER CHEZ SON SUISSE UN ORDRE EN + VERS, DE N'OUVRIR QU'AU MÉRITE, ET DE REFUSER LA PORTE A LA + FORTUNE. + + Je l'ai vu cet ordre authentique, + Mis en vers joliment tournés, + Cette consigne poétique + Qu'à votre Suisse vous donnez; + Mais elle est trop philosophique, + Ou trop peu. Quoi! vous ordonnez + Que l'on ferme la porte au nez + A la Fortune! Et pourquoi faire? + Est-ce humeur, faiblesse ou colère? + Vous avez tort; mais apprenez + Le dénoûment de cette affaire. + Après ce refus insultant + Que fit la belle aventurière? + Surprise de ce compliment, + De la rebuffade impolie + D'un portier qui la congédie, + Croiriez-vous que dans cet instant + (Voyez un peu quelle étourdie!) + Elle vint chez moi brusquement? + Je sortais: j'ouvre....--La fortune! + Ne vous suis-je pas importune? + Le cas arrive rarement. + --Il arrive dans ce moment. + Elle m'étonna, je vous jure. + J'excusai le sage imprudent + Qui brusquait ainsi la déesse; + Il a tort d'outrer la sagesse. + --Vous raillez, je crois.--Nullement. + Il fallait au moins vous admettre, + En faisant des conditions.... + --A moi!--Sans doute.--Eh bien! voyons. + Faites les vôtres.--A la lettre + Vous les suivrez? Premièrement, + Je vous dois un remercîment: + Vous voilà sans qu'on vous appelle, + C'est ce qu'il me faut justement. + --Vous me plaisez assez, dit-elle. + --Tant mieux.--Convenons de nos faits. + --Vous ne prétendrez jamais + A changer le fond de ma vie; + Vous respecterez sans aigreur + Mon caractère, mon humeur, + Et même un peu ma fantaisie. + Je conserverai mes amis, + Vous ne m'en donnerez point d'autres: + A moi les miens, à vous les vôtres. + Le sentiment sera permis + A mon cœur né sensible et tendre; + De moi vous ne devrez attendre + Que des soins, et non des soucis; + Je n'en veux ni donner ni prendre. + Si, par l'effet de vos faveurs, + Je dois approcher des grandeurs, + Partout, à la cour, à la ville, + Je serai, rien n'est plus facile, + Sans orgueil, mais non sans fierté, + Vrai sans rudesse, sans audace, + Et libre sans légèreté. + Auprès de mes amis en place + J'aurai peu d'assiduité, + La réservant pour leur disgrâce. + Permettez-vous?--Accordé, passe. + --Avec le mérite, l'honneur, + Je n'entre point dans vos querelles; + Je veux rester leur serviteur, + Et les tiens pour amis fidèles. + --Ah! nous nous brouillerons.--Tant pis + --Un mot encor. Toujours admis, + Chez moi le mérite aura place + Au-dessus de vos favoris: + C'est la sienne, quoique l'on fasse. + Refusé net.--La déité + Me dit, d'un ton de bonhommie: + Moi, j'ai de la facilité; + Mais cet article du traité, + Par quel art, par quelle industrie, + Le faire signer, je vous prie, + A ma sœur?--Qui?--La vanité. + Adieu.--Soit.--La folle immortelle + Part et s'envole à tire d'aile, + Me supposant de vains regrets, + Je le soupçonne; car la belle, + Tout en me quittant pour jamais, + Regardait parfois derrière elle, + Pour voir si je la rappelais; + Mais je laissai fuir l'infidelle, + Et mes voisins courent après. + + +FRAGMENS + + D'UNE ÉPITRE DIPLOMATIQUE, ADRESSÉE A LA COALITION DES PRINCES + ARMÉS CONTRE LA FRANCE. + + Quoi! contre nos pamphlets hérissant vos frontières, + Vous formez des cordons, vous dressez des barrières; + Et vous pourriez, chez nous, vauriens pestiférés, + De l'égalité sainte apôtres conjurés, + Hasardant la vertu de vos bandes guerrières, + Souffrir que d'un faux jour les rayons égarés, + Perçant l'épais repli de leurs lourdes paupières, + Offrissent à leurs yeux troubles, mal assurés, + De nos Français nouveaux les façons familières! + Quoi! vos fiers cuirassiers qui, combattant pour vous, + Meurent sous vos bâtons en perdant vos trois sous, + Verront-ils exposer leur fidèle innocence + Aux piéges que leur tend notre indigne licence! + Rois, laissez-vous fléchir, ne nous attaquez pas; + Plaignez plutôt l'erreur de notre indépendance, + De cette égalité, fléau de nos climats. + Sans cesse attendrissez sur nous, sur nos misères, + Vos sujets chargés d'or, payant sans assignats + Le brigand breveté qui les traîne en galères[26], + Pour la mort d'un vieux cerf soustrait à vos ébats. + Avant qu'on vous apprît que les hommes sont frères, + Funeste vérité qui peut tout perdre, hélas! + Nuire à vos recruteurs, renchérir vos soldats, + Corrompre l'ouvrier en haussant les salaires, + Et, trompant vos sujets égarés sur nos pas, + Leur ravir tous ces biens si chers à leurs ancêtres, + Ces biens perdus pour nous, mais non pour vos états, + Des moines, des geôliers, des nobles et des prêtres... + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + A quoi de l'art des rois on borne les leçons! + Transplanter en Brabant les braves de Hongrie, + Puis contre les Hongrois armer les Brabançons, + Styriens à Milan, Milanais en Styrie: + De ce profond mystère est-ce là tout le fin? + Combien de temps faut-il pour que le monde enfin + De ce royal secret découvre l'industrie? + --Mais, depuis six cents ans!--Soit: rien ne prouve mieux + Que, pour aller bien loin, ce système est trop vieux. + Kaunitz le sentira: sa tête octogénaire + Dira: Voici du neuf, voyons, que faut-il faire? + Je ne reconnais plus ce commode métier + De régir les états pour se désennuyer. + Régner est chose grave et devient une affaire. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Voisins des Marquisats[27], vous savez tous qu'en dire, + Frédéric, expliquant ses droits régaliens, + Forme, allonge, élargit son nouvel apanage; + Fait chez vous la police et vous prendra vos biens + Par sage surveillance et par bon voisinage, + Pour vous défendre mieux contre les Autrichiens. + Déjà de ses _housards_ une troupe impolie + A rançonné deux fois les gens de Nuremberg. + --Bon! Nuremberg n'est rien: c'est de la bourgeoisie. + --D'accord. Mais un moment: Monsieur de Wirtemberg + S'attend de jour en jour à la même avanie; + C'est un seigneur, un duc, un prince en Franconie. + Que répondre? on se tait: l'évêque de Bamberg, + Plus confondu que vous, rassemble ses vieux titres, + Et du cercle alarmé consulte les chapitres: + Publicistes, docteurs, à l'escrime excités, + En petit _in-quartos_ resserrant leur logique, + Prouvant, démontrant tout, hors les points contestés, + Font admirer de plus cet accord harmonique + Qui, par des mouvemens simples, bien concertés, + Fait marcher sans délais ce grand corps germanique. + Bientôt le brave Hoffmann les a tous réfutés; + Et par vingt régimens que charme sa réplique, + Kalkreuth et Mollendorff, d'avance bien postés, + Assurent le succès de sa diplomatique. + Raguse et ses faubourgs, Luques et Saint-Martin + Attendent, comme on sait, avec impatience, + L'arrêté du congrès qui doit livrer la France + Repentante et contrite aux chevaliers du Rhin. + De Mercy, de Breteuil la sagesse profonde, + De Rousseau, de Sieyès réformant les erreurs, + Nous guérira des maux causés par ces penseurs, + Qui, malgré la police, ont éclairé le monde, + Et, sans être honorés du poste de commis, + Se mêlent d'influer sur les lois d'un pays. + C'est un abus affreux: il faut qu'on le corrige; + La constitution le demande et l'exige. + Il nous faut au-dehors une révision; + L'autre est insuffisante, encor qu'elle ait du bon. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Catherine, posant un tome de Voltaire, + Ecrit pour condouloir aux chagrins du saint-père. + Le pontife attendri, presque privé d'enfans, + Veut déjà dans Moscou recruter des croyans; + Et bénissant tout bas l'auguste Catherine, + Adresse un doux reproche à la grâce divine, + Qui, contristant les saints, diffère trop long-temps + D'unir l'église grecque à l'église latine. + Hélas! tout vient trop tard: faut-il qu'un si grand bien + Commence à s'opérer quand on ne croit plus rien? + (_Ce qui suit s'adresse au feu roi de Suède._) + Une croisade noble est œuvre méritoire, + Propre à toucher les cœurs des nobles Suédois, + Utile à vos sujets, commerçans et bourgeois, + Qui, resserrant leurs fonds, vous souhaitent la gloire + D'Artus, de Galaor, ou d'Oger le Danois. + Votre abord si prochain dans la riche Neustrie, + Ce fief du grand Rollon promis à vos exploits, + De vos Dalécarliens excitant l'industrie, + Préviendra la faillite assez commune aux rois, + Mais qu'on leur passe moins aujourd'hui qu'autrefois; + Car on se forme enfin; et du fond de l'Ukraine; + Avant que d'envoyer sa botte souveraine, + Charles, votre patron, balancerait, je crois: + Il craindrait qu'à Stockholm on ne se dît peut-être: + «Essayons: Il faut voir, sous ce commode maître, + »S'il n'eût pas mieux valu, pour un peuple indigné, + »Que sur lui dès long-temps cette botte eût régné. + »Ah! nous n'eussions pas vu dépeupler nos campagnes, + »En brigands, en soldats, changer nos laboureurs, + »Sous des fardeaux virils haleter leurs compagnes, + »Et leur fils consumés en précoces sueurs, + »Jeunes, de la vieillesse accuser les langueurs.» + Vous voyez que déjà la question se pose. + Le texte est dangereux; prévenez-en la glose. + Gèfle en fournit un autre; et, malgré le succès, + Vos états assemblés vers la zône polaire, + En exil, dans un camp, sous le glaive, aux arrêts, + Ou contraints de payer, ou payés pour se taire, + Dans leurs foyers rendus exposeront les faits, + Ces faits accusateurs d'un heureux téméraire. + Vous les redoutez peu; j'entends Sémiramis + Qui vous dit: «Réprimons ces Français réfractaires, + »Prêchant la liberté qui gêne en tout pays; + »Mais craignons nos sujets, ils sont nos ennemis; + »Et contre eux prêtons-nous nos vaillans mercenaires. + »Unis pour opprimer, despotes solidaires, + »J'espère en vos trébans, comptez sur mes strélitz; + »Marchez et triomphez: la gloire vous appelle + »Aux combats, au congrès dans Aix dit la Chapelle: + »Vous y parlerez trop, mais vous parlerez bien. + »Chefs, soldats, orateurs, il ne vous manque rien. + »Alexandre, partez pour les plaines d'Arbelle; + »La Beauce en offre assez, et vos braves soldats + »Qu'en Finlande la gloire a maigri sur vos pas, + »Dans Gèfle peu refaits, retrouveront en France, + »Dans maint heureux vignoble, en pays de bombance, + »La santé, la vigueur dont souvent mes guerriers + »M'ont présenté l'image en m'offrant leurs lauriers.» + Ainsi dit Catherine: et le héros habile, + Qui goûte le traité, mais le trouve incomplet, + Jaloux de s'enrichir d'un article secret, + La flatte, élève au ciel son génie et son style, + Ses conquêtes, ses lois, en ajoutant tout bas + Que, sans un fort subside, il ne partira pas. + Sémiramis sourit, et, pour sortir de gêne, + Médite à vingt pour cent un gros emprunt sur Gêne, + Que par les émigrés on croit déjà rempli. + Tranquilles sur le nord, arrêtons-nous ici: + A nos héros français sa voix offre un asile. + --Ne vous y fiez pas: sa politique habile + Songe à ses intérêts plus qu'à nos émigrans. + Adroit à nous ravir nos princes et nos grands, + Elle veut transplanter au sein de son empire + Le premier de nos arts, le blason qu'elle admire, + D'écussons, de lambels tapisser Astracan; + Chérin doit recruter pour embellir Cazan: + Tel est l'unique but de ses nobles dépenses. + Elle peut, il est vrai, dans ses déserts immenses, + En fiefs, en francs-aleux découper ses états, + Tout brillans de comtés, riches de marquisats, + Sans même expatrier ni les ours, ni les rennes, + Deux _ordres_, dans le nord, puissances souveraines. + --Vous riez.... Si pourtant de ses secours aidés.... + --Cent mille arpens de neige, en un jour concédés, + Peuvent soudain, s'il plaît à sa munificence, + Montrer chez les Kalmoucks la véritable France; + La cour des vrais Bourbons, le palais des Condés. + Princes au Kamshatka, ducs dans la Sibérie, + Voyez-les excitant une active industrie, + Encourager de l'œil les travaux roturiers + Qui défrichent pour eux leur nouvelle patrie, + Fertile au seul aspect de ces grands chevaliers. + De l'Oby, de l'Irtich, les rives délectables + Se peuplant de Français présentés, présentables, + Verront leurs champs féconds sous de si nobles mains, + Etonner Pétersbourg de leur tributs lointains, + Et cet hommage heureux consoler Catherine + D'avoir des Osmanlis différé la ruine. + --J'entends. Et les Suédois... Gustave? Il est bien loin: + Sans avoir d'assignats, sa richesse est en cuivre. + Ses soldats pourraient bien hésiter à le suivre, + Et de le surveiller son sénat prendra soin. + --Vous pourvoyez à tout; je me tais, et pour cause. + Quel homme! il ne craint rien.--Oh! je crains quelque chose. + --Eh! quoi donc, s'il vous plaît--D'ennuyer: serviteur. + --Dieu vous envoie à moi quand j'aurai de l'humeur! + Adieu. Malgré les noms dont chez vous on vous nomme, + J'aime votre candeur, votre sincérité, + Et, pour un scélérat, je vous tiens honnête homme. + --Quels que soient les surnoms dont vous soyez noté, + J'honore vos vertus et votre loyauté, + Comme si j'arrivais de Coblentz ou de Rome + .............. + + [26] Les galères ne sont pas la punition de ce crime dans tous + les états d'Allemagne. Les peines y sont variées. Dans + quelques-uns, on attache le coupable entre les cornes d'un cerf, + avec des cordes bien enlacées dans son bois: on le chasse ensuite + dans la forêt. Ce mot _galères_ n'est ici que l'indication d'un + châtiment quelconque. + + (_Note de l'auteur._) + + [27] Anspach et Bareuth. + + + + +ODES. + + + + +ODES. + + +LA GRANDEUR DE L'HOMME, + +ODE. + + Quand Dieu, du haut du ciel, a promené sa vue + Sur ces mondes divers, semés dans l'étendue, + Sur ces nombreux soleils, brillans de sa splendeur, + Il arrête les yeux sur le globe où nous sommes: + Il contemple les hommes, + Et dans notre âme enfin va chercher sa grandeur. + + Apprends de lui, mortel, à respecter ton être. + Cet orgueil généreux n'offense point ton maître: + Sentir ta dignité, c'est bénir ses faveurs; + Tu dois ce juste hommage à sa bonté suprême: + C'est l'oubli de toi-même + Qui, du sein des forfaits, fit naître tes malheurs. + + Mon âme se transporte aux premiers jours du monde + Est-ce là cette terre, aujourd'hui si féconde? + Qu'ai-je vu? des déserts, des rochers, des forêts: + Ta faim demande au chêne une vile pâture; + Une caverne obscure + Du roi de l'univers est le premier palais. + + Tout naît, tout s'embellit sous ta main fortunée: + Ces déserts ne sont plus, et la terre étonnée + Voit son fertile sein ombragé de moissons. + Dans ces vastes cités quel pouvoir invincible + Dans un calme paisible + Des humains réunis endort les passions? + + Le commerce t'appelle au bout de l'hémisphère; + L'Océan, sous tes pas, abaisse sa barrière; + L'aimant, fidèle au nord, te conduit sur ses eaux; + Tu sais l'art d'enchaîner l'Aquilon dans tes voiles; + Tu lis sur les étoiles + Les routes que le ciel prescrit à tes vaisseaux. + + Séparés par les mers, deux continens s'unissent; + L'un de l'autre étonnés, l'un de l'autre jouissent; + Tu forces la nature à trahir ses secrets; + De la terre au soleil tu marques la distance, + Et des feux qu'il te lance + Le prisme audacieux a divisé les traits. + + Tes yeux ont mesuré ce ciel qui te couronne; + Ta main pèse les airs qu'un long tube emprisonne; + La foudre menaçante obéit à tes lois; + Un charme impérieux, une force inconnue + Arrache de la nue + Le tonnerre indigné de descendre à ta voix. + + O prodige plus grand! ô vertu que j'adore! + C'est par toi que nos cœurs s'ennoblissent encore: + Quoi! ma voix chante l'homme, et j'ai pu t'oublier! + Je célèbre avant toi... Pardonne, beauté pure; + Pardonne cette injure: + Inspire-moi des sons dignes de l'expier. + + Mes vœux sont entendus: ta main m'ouvre ton temple; + Je tombe à vos genoux, héros que je contemple, + Pères, époux, amis, citoyens vertueux: + Votre exemple, vos noms, ornement de l'histoire, + Consacrés par la gloire, + Élèvent jusqu'à vous les mortels généreux. + + Là, tranquille au milieu d'une foule abattue, + Tu me fais, ô Socrate, envier ta ciguë; + Là, c'est ce fier Romain, plus grand que son vainqueur; + C'est Caton sans courroux déchirant sa blessure: + Son âme libre et pure + S'enfuit loin des tyrans au sein de son auteur. + + Quelle femme descend sous cette voûte obscure? + Son père dans les fers mourait sans nourriture. + Elle approche... ô tendresse! amour ingénieux! + De son lait.... se peut-il? oui, de son propre père + Elle devient la mère: + La nature trompée applaudit à tous deux. + + Une autre femme, hélas! près d'un lit de tristesse, + Pleure un fils expirant, soutien de sa vieillesse; + Il lègue à son ami le droit de la nourrir: + L'ami tombe à ses pieds, et, fier de son partage, + Bénit son héritage, + Et rend grâce à la main qui vient de l'enrichir. + + Et si je célébrais d'une voix éloquente + La vertu couronnée et la vertu mourante, + Et du monde attendri les bienfaiteurs fameux, + Et Titus, qu'à genoux tout un peuple environne, + Pleurant au pied du trône + Le jour qu'il a perdu sans faire des heureux? + + Oui, j'ose le penser, ces mortels magnanimes + Sont honorés, grand Dieu! de tes regards sublimes. + Tu ne négliges pas leurs sublimes destins; + Tu daignes t'applaudir d'avoir formé leur être, + Et ta bonté peut-être + Pardonne en leur faveur au reste des humains. + + +LES VOLCANS, + +ODE. + + Eclaire, échauffe mon génie, + Muse de la terre et des cieux; + Conduis-moi, sublime Uranie, + Vers ces abîmes pleins de feux, + De l'enfer soupiraux horribles, + Arsenaux profonds et terribles + Où, dans un cahos éternel, + Des élémens la sourde guerre + Forme, allume, lance un tonnerre + Plus affreux que celui du ciel. + + Quels torrens épais de fumée! + La terre ouverte sous mes pas + Vomit une cendre enflammée: + L'antre mugit... Dieux! quels éclats! + Des roches dans l'air élancées + Retombent, roulent, dispersées. + Je m'arrête glacé d'effroi... + Un fleuve de feu, de bitume, + Couvre d'une bouillante écume + Leurs débris poussés jusqu'à moi. + + Monts altiers, voisins des orages, + Qui recélez dans votre sein + Les fleuves, enfans des nuages; + Et les rendez au genre humain, + C'est dans vos cavernes profondes + Que du feu, de l'air et des ondes + Fermente la sédition. + Au fond de cet abîme immense + Je vois la nature en silence + Méditer sa destruction. + + L'esclave qui brise la pierre, + Et qui cherche l'or dans vos flancs, + Sent les fondemens de la terre + S'ébranler sous ses pas tremblans. + Il palpite, écoute, frissonne; + Mais le trépas en vain l'étonne, + La rage ranime ses sens: + Il pardonne au fléau terrible + Qui va sous un débris horrible + Écraser ses cruels tyrans. + + Dieu! quelle avarice intrépide! + L'antre pousse un reste de feux: + Une foule imprudente, avide, + Accourt d'un pas impétueux. + Voyez-les d'une main tremblante, + Sous une lave encor fumante, + Chercher ces métaux détestés, + Et, sur le salpêtre et le souffre, + Des ruines même du gouffre, + Bâtir de superbes cités. + + Mortel, qui du sort en colère + Gémis d'épuiser tous les coups, + Sans doute le ciel moins sévère + Pouvait te voir d'un œil plus doux. + Mais de la nature en furie + Tu surpasses la barbarie; + De tes maux déplorable auteur, + C'est la rage qui les consomme, + Et l'homme est à jamais pour l'homme + Le fléau le plus destructeur. + + Quand ce globe a craint sa ruine, + Quand des feux voisins des enfers + Grondaient de Lisbonne à la Chine + Et soulevaient le sein des mers, + Les assassinats de la guerre + Désolaient, saccageaient la terre; + Vous ensanglantiez les volcans; + Et vous égorgiez vos victimes + Sur les bords fumans des abîmes + Qui vous engloutissaient vivans. + + Eh quoi! tandis que je frissonne, + Vous allumez pour les combats + Ces volcans, effroi de Bellone, + Ces foudres cachés sous ses pas! + Contre la terre consternée + Quand la nature est déchaînée, + Vous l'imitez dans ses horreurs; + Et le plus affreux phénomène + Dont frémisse la race humaine + Sert de modèle à vos fureurs! + + Que ne puis-je, arbitre des ombres, + Forçant les portes du trépas, + Évoquer des royaumes sombres + Tous les morts de tous les climats; + A chacun d'eux si j'osais dire: + Un Dieu t'ordonne de m'instruire + Qui t'a conduit au noir séjour? + Presque tous, homme impitoyable! + Ils répondraient: C'est mon semblable + Dont la main m'a privé du jour. + + Ah! jetez ces coupables armes; + De vous-mêmes prenez pitié: + Connaissez, éprouvez les charmes + De l'amour et de l'amitié! + Que la force, que la puissance, + Nobles soutiens de l'innocence, + Ne servent plus à l'opprimer. + Écartez la guerre inhumaine, + Et ne vouez plus à la haine + Le moment de vivre et d'aimer. + + + + +CONTES. + + + + +CONTES. + + +LA QUERELLE DU RICHE ET DU PAUVRE, + +APOLOGUE. + + Le riche avec le pauvre a partagé la terre, + Et vous voyez comment: l'un eut tout, l'autre rien. + Mais depuis ce traité qui réglait tout si bien, + Les pauvres ont par fois recommencé la guerre: + On sait qu'ils sont vaincus, sans doute pour toujours. + J'ai lu, dans un écrit, tenu pour authentique, + Qu'après le siècle d'or, qui dura quelques jours, + Les vaincus, opprimés sous un joug tyrannique, + S'adressèrent au ciel: c'est-là leur seul recours. + Un humble député de l'humble république + Au souverain des dieux présenta leur supplique. + La pièce était touchante, et le texte était bon; + L'orateur y plaidait très-bien les droits des hommes: + Elle parlait au cœur non moins qu'à la raison; + Je ne la transcris point, vu le siècle où nous sommes. + Jupiter, l'ayant lue, en parut fort frappé. + «Mes amis, leur dit-il, je me suis bien trompé: + C'est le destin des rois; ils n'en conviennent guères. + J'avais cru qu'à jamais les hommes seraient frères: + Tout bon père se flatte, et pense que ses fils, + D'un même sang formés, seront toujours amis. + J'ai bâti sur ce plan. J'aperçois ma méprise. + Je m'en suis repenti souvent, quoiqu'on en dise; + Mais, soumis à des lois que je ne puis changer, + Je n'ai plus qu'un moyen propre à vous soulager. + Je hais vos oppresseurs: les riches sont barbares; + Ils paraîtront souvent l'objet de mon courroux; + Mécontens, ennuyés, prodigues, vains, bizarres, + Ce sont de vrais tourmens: mais le plus grand de tous, + C'est l'avarice; eh bien! je vais les rendre avares: + C'en est fait, les voilà pauvres tout comme vous.» + Ainsi fit Jupiter. Les Dieux ont leur système. + Mais, soit dit sans fronder leur volonté suprême, + Je voudrais que le ciel, moins prompt à nous venger, + Sût un peu moins punir, et sût mieux corriger. + + +LA JAMBE DE BOIS ET LE BAS PERDU. + + Est-ce un conte? est-ce un apologue? + Vous en déciderez: voilà tout mon prologue. + + Une dame en faveur, je vous tairai son nom, + Belle encor quoiqu'un peu passée, + Eut, je ne sais comment, la jambe fracassée: + Il fallut en venir à l'amputation. + Grand fut le désespoir, plus grande la souffrance; + Mais on se tira bien de l'opération. + Bref, on touche au moment de la convalescence: + Il fallut s'habiller; une jambe d'emprunt, + Dans une double éclisse avec art enchassée, + Supplément du membre défunt, + Au lieu vacant fut promptement placée: + L'autre jambe, la bonne, était déjà chaussée. + + Madame de son lit descendait; mais, hélas! + Admirez l'étrange caprice, + La malade soudain veut ravoir l'autre bas. + On cherche, on se tracasse, il ne se trouve pas: + Elle de s'obstiner, soit sottise ou malice; + La voilà qui gronde ses gens, + Maltraite époux, amis, parens, + Troupe indulgente, autour du lit groupée, + Par pitié, voyez-vous, pour la pauvre éclopée. + Jugez où l'on en fut, lorsqu'en sa déraison + Elle parla de quitter la maison! + Chez nous même travers s'est montré tout à l'heure. + Perdre bons marquisats fit pousser moins de cris + Que perdre le beau nom de monsieur le marquis: + Une jambe est coupée, et c'est le bas qu'on pleure. + + +LE HÉROS ÉCONOME. + + Pourquoi faut-il que l'humaine faiblesse, + Chez les mortels que nous nommons héros, + Souvent se montre, et par de tels défauts + Qu'en les voyant, on se dit: Pauvre espèce! + Livrons le monde et la gazette aux sots. + Pourquoi de l'or l'avidité cupide + A-t-elle, hélas! souillé plus d'un grand nom + Flétri, perdu Démosthènes, Bacon; + Et, qui pis est, de sa rouille sordide + Atteint Brutus et le premier Caton? + La vanité me gâte Cicéron; + Annibal fourbe, Agésilas perfide, + Luxembourg fat, et Villars fanfaron: + C'est grand pitié: Catinat.... je ménage + Et ma pudeur et les mânes d'un sage. + Sur Marlborough je serai moins discret, + Car son péché n'était pas un secret. + Dans l'Angleterre éprise de sa gloire, + Sur sa lésine on faisait mainte histoire, + En affublant d'épigramme ou chanson + Ce grand rival de Mars et d'Harpagon. + Chez les guerriers ce mélange est très-rare; + Et tout héros est plus voleur qu'avare: + Mais je finis, mon prologue est trop long. + Pour regagner sur la narration + Le temps perdu, courons de compagnie + Vite en Hollande, aux états-généraux, + Où l'on reçoit en grand'cérémonie + Des alliés le support, le héros, + Ce Marlborough, qui, repassant les flots, + S'en va revoir sa brillante patrie. + Le général à Windsor est mandé; + De ses emplois il est dépossédé, + Vu que soudain, milédi, son épouse, + Brusque et hautaine, imprudente et jalouse, + Près la reine Anne a perdu sa faveur. + Sur une robe une aiguière versée, + Même la jatte avec dépit cassée, + Au cœur royal ont donné de l'humeur. + Tout va changer: la Hollande, l'Empire + Baissent le ton, et la France respire. + La paix naîtra de ce grave incident, + Qui dans l'Europe est encor un mystère; + Mais Marlborough, qui le sait cependant, + Fait son paquet, et maudit, en partant, + Anne, et sa femme, et la jatte, et l'aiguière; + Ce grand méchef, ces débats féminins + Ferment pour lui le champ de la victoire. + Il se console à l'aspect de sa gloire, + Surtout de l'or qu'elle verse en ses mains. + Le Hollandais, moins par reconnaissance + Que pour mâter le vieux roi, dit le Grand, + Va cette fois écorner sa finance. + Faire dépit à cette cour de France + Est, comme on sait, pour messieurs d'Amsterdam, + Le seul plaisir qui vaille leur argent. + La fête s'ouvre, et le vainqueur s'avance; + Dieux! quel accueil! quelle munificence! + On lui prodigue, on étale à ses yeux + Cent raretés de l'un et l'autre monde; + Mais tout s'efface à l'éclat radieux + D'un diamant le plus beau que Golconde + Depuis long-temps ait vu sortir du sein + De son argile opulente et féconde. + Il est trop cher pour plus d'un souverain: + Il est sans prix: nul Juif ne l'évalue. + Déjà placé par une adroite main + Sur un chapeau qu'au sien on substitue, + Sous un panache, il brille au front du lord. + On applaudit sa noble contenance, + Son air, son geste; et l'on pouvait encor, + Comme on va voir, louer sa prévoyance: + Vers un des siens, qui du riche joyau, + Grands yeux ouverts, contemplait la merveille, + Milord s'approche, et tout bas à l'oreille: + «Songe à ravoir, dit-il, mon vieux chapeau.» + + +LE RENDEZ-VOUS INUTILE. + + Hier au soir on nous a fait un conte, + Qui me parut assez original; + Il faut, messieurs, que je vous le raconte; + Il est très-court et surtout point moral. + + Damis, Églé, couple élégant, volage, + Étaient unis, mais par le sacrement; + L'amour jadis les unit davantage. + Églé sensible, au sortir du couvent, + Avait aimé son époux sans partage; + Quoiqu'à la cour tout s'excuse à son âge, + Damis lui-même était un tendre amant. + Mais tout à coup, sans qu'on sût trop comment + Par ton, par air, fuyant le tête à tête, + Avec fracas courant de fête en fête, + Croyant surtout avoir bien du plaisir, + De s'adorer on n'eut plus le loisir. + Un mari mort, on souffre le veuvage; + Mais quand il vit, c'est un cruel outrage; + Églé le sent: Églé va se venger. + Je vois d'ici ces messieurs s'arranger, + Et minuter le beau brevet d'usage + Au bon Damis. Pour vous faire enrager, + Mes chers amis, Églé restera sage; + Et du mari l'honneur est sans danger. + Madame, un soir, après la comédie, + Rentre chez elle: aimable compagnie, + Cercle brillant; on apporte un billet, + Elle ouvre... ô ciel! sottise de valet. + Églé rougit, et regarde à l'adresse. + Or, vous saurez que le susdit poulet + Est pour Damis; que certaine comtesse + Vers le minuit rendez-vous lui donnait, + Et que d'un mot l'orthographe mal mise + Peut d'un vieux Suisse excuser la méprise. + La belle Églé prend son parti soudain: + En un clin d'œil elle devient charmante; + Noble enjoûment, gaîté vive et piquante + Sont mis en jeu: le souper fut divin; + Nul quolibet, des contes agréables; + Les gens d'esprit, les convives aimables + Étincelaient; les sots, les ennuyeux + Furent bruyans, ne pouvant faire mieux. + Madame avait cette coquetterie + Qui plaît, enflamme, amuse tour à tour, + Et qui permet à la galanterie + De ressembler quelquefois à l'amour. + Or, devinez si chacun voulut plaire. + Mais savez-vous sur qui le charme opère + Plus puissamment? c'est sur notre mari. + De son bonheur avisé par autrui, + De la tendresse il a pris le langage; + Malgré l'affront de paraître amoureux, + Un air folâtre, un riant badinage, + Cachaient, montraient ses transports et ses feux. + Chacun sortit; on s'en va, bon voyage. + Damis est seul: voilà Damis heureux; + Même on prétend que, dans cette occurrence, + Un doux refus, une adroite défense + Fit d'un époux un amant merveilleux. + A pareil trait on ne pouvait s'attendre; + Mais un mari s'étonne d'être aimé: + On est surpris, on veut aussi surprendre; + L'honneur s'en mêle, on se trouve animé. + Damis se croit vainqueur de l'aventure; + Baissant les yeux, sa modeste moitié + Prend plaisamment un air humilié: + «Écoutez-moi, Damis, je vous conjure; + Je sens, dit-elle avec timidité, + Qu'à vous fixer je ne saurais prétendre; + A la raison je sens qu'il faut se rendre, + Et vous céder à la société. + Fait comme vous....--O ciel! êtes-vous folle? + Songez-vous bien?--Oui, monsieur... Je m'immole... + Lisez... Eh bien! reprit-on d'un air doux, + Vous n'allez pas bien vite au rendez-vous? + --Qui? moi... J'y suis...--Le mot est bien aimable. + Mais songez-vous qu'une femme adorable + En ce moment... Ah! du moins, écrivez... + --Ecrire! quoi!...--Je le veux, vous devez + Une réplique à la tendre semonce.» + Alors Damis confus, un peu troublé, + «Je ne dois rien, dit-il; et mon Eglé + A tout surpris, la lettre... et la réponse.» + + +ENVOI A MADAME LA COMTESSE DE R*** + + Si ce Damis, que j'ai peint si volage, + O R..... eût été votre époux, + L'heureux Damis, tendre et digne de vous, + Jamais ailleurs n'eût porté son hommage. + Non moins heureux, si le sort eût permis + Que vous fussiez son aimable comtesse, + Jamais d'Églé la beauté ni l'adresse + A ses genoux n'eût ramené Damis; + Ou, de céder s'il eût eu la faiblesse, + Volant chez vous, honteux de ses succès, + Il eût si bien, dans son ardeur nouvelle, + Rendu justice à vos charmans attraits, + Qu'il n'aurait pu vous paraître infidelle. + + +LE CHAPELIER. + + Un Pénitent venait purifier + Sa conscience aux pieds d'un Barnabite. + Ça, mon ami, votre état?--Chapelier. + --Bon. Et quelle est la coulpe favorite? + --Voir la donzelle est mon cas familier. + --Souvent?--Assez.--Et quel est l'ordinaire? + Hem! tous les mois?--Ah! c'est trop peu, mon père. + --Tous les huit jours?--Je suis plus coutumier. + --De deux jours l'un?--Plus encor; j'ai beau faire + A tous momens le plus ferme propos... + --Quoi! tous les jours?--Je suis un misérable. + --Soir et matin?--Justement.--Comment diable! + Et dans quel temps faites-vous des chapeaux! + + +LA MARIÉE SANS MARI. + + Voir marier dauphin ou fils de France, + C'est, je l'avoue, un vrai plaisir pour moi; + Car, sans compter que l'on a l'espérance + De ne pouvoir jamais manquer de roi, + Fille sans dot, à Paris, au village, + Qui sans hymen eût langui tristement, + Se voit payer pour prendre son amant; + Veuille le ciel conserver cet usage! + Or, vous saurez que tout nouvellement + Certaine Agnès, désirant mariage, + Chez son curé s'en alla bonnement. + «Je viens m'inscrire.--Oh! soit. Votre nom?--Lise. + --Et le futur...» Ma foi, Lise est à bout. + --«Parlez.--Eh! mais, dit la fille surprise, + Je croyais, moi, qu'on fournissait de tout.» + + +L'AVARE ÉBORGNÉ. + + Un Harpagon, d'un œil hypothéqué, + Gardait la chambre en mauvaise posture. + «Grave est le cas, le globe est attaqué, + Lui disait-on; craignez quelqu'aventure; + Voyez Granjean.--Non, parbleu, je vous jure, + Il est habile, il doit être bien cher; + Pour me guérir, il suffit d'un frater.» + Le frater vient, entreprend cette cure, + Le bistourise, et de son instrument + Lui crève l'œil, mais très-parfaitement. + Harpagon crie; Esculape s'évade + A petit bruit le long de l'escalier, + Très-inquiet de sa sotte algarade. + Vite on accourt aux clameurs du malade. + «Un œil! O ciel! ah! quel aventurier! + Dans les deux cas, ignorance ou malice, + Pourvoyez-vous en réparation; + Un bon procès doit vous faire justice, + Et contre lui vous avez action.» + Le borgne alors, d'un ton tout débonnaire, + «Laissez, dit-il, laissez ce pauvre haire; + Je sais très-bien qu'il peut être plaidé; + Mais il en coûte à poursuivre une affaire: + Et puis d'ailleurs il n'a rien demandé.» + + +FRAGMENT D'UN CONTE, + +PROLOGUE. + + Vous croyez tous que, brodant quelquefois + Nouvelle en vers, ou conte, ou comédie, + J'aime à surprendre ou sottise, ou folie, + Et suis charmé de tout ce que je vois; + Que quand Églé, qui veut être à la mode, + Suit à la piste un fat suivant la cour, + Donne une scène, ou fait quelque bon tour, + Qui peut m'offrir un plaisant épisode; + J'en fais les feux, et que je ris d'autant. + Non, point du tout; j'en suis très-mécontent. + Bien il est vrai que l'amour m'intéresse: + J'en suis fâché, mais j'ai cette faiblesse. + Damis s'en moque, et me trouve pédant; + Cléon me plaint: il fuit le sentiment, + Se croit un sage; et que s'il a Delphire, + Ne l'aimant point, on n'a rien à lui dire. + Delphire même est fort de cet avis: + C'est sans aimer qu'on trompe les maris. + C'est un grand mal, mais très-grand, que les femmes + Aiment un peu qu'on les ait à son tour; + Je ne dis mot; mais, s'il se peut, mesdames, + Dans vos boudoirs daignez placer l'Amour. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + +PROLOGUE D'UN AUTRE CONTE. + + Je fus toujours un peu républicain; + C'est un travers dans une monarchie. + Vous conclurez, certes, que le destin, + Sous Louis-Quinze a mal placé ma vie. + Assez long-temps j'en ai gémi tout bas. + On me disait: La France est ta patrie, + Il faut l'aimer; cela ne prenait pas. + Triste habitant d'une terre avilie, + Je consolais ma pensée ennoblie, + En la tournant vers ces climats heureux, + Qui présentaient à mon cœur, à mes vœux, + La liberté, ma maîtresse chérie. + Je m'étais fait Anglais, faute de mieux. + Ou bien, par fois, rêveur, silencieux, + Je saluais les monts de l'Helvétie, + Cherchant des yeux, dans le simple Apenzel, + L'Égalité, cette fille du ciel, + Faite pour l'homme et par l'homme haïe: + Péché d'orgueil que son malheur expie. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + +CALCUL PATRIOTIQUE. + + Cent mille écus pour la justice! + Deux cents pour la religion! + Prêtres, juges, la nation + Surpaie un peu votre service. + Mais aussi, vous craignez, dit-on, + Qu'habilement on ne saisisse + Cette attrayante occasion + D'opérer, par suppression + De maint office et bénéfice, + Quelque bonification: + Et vraiment, vous avez raison, + Plaise au ciel qu'on y réussisse! + Croire et plaider sont deux impôts + Que tout peuple met sur lui-même; + Aux dépens des heureux travaux + De Bacchus et de Triptolême; + Croire et plaider sont deux besoins + De notre mince et folle espèce, + Que la France, dans sa détresse, + Tâche de satisfaire à moins. + De nos jours la philosophie + A porté quelqu'économie + Dans la dépense du chrétien. + Mettons de côté l'autre vie: + Ce qu'on perd en théologie, + En finance on le gagne bien. + L'américaine prud'hommie + Croit très-peu pour ne payer rien. + Que dites-vous de ce moyen? + Il est bien fort pour ma patrie; + Mais elle y viendra, je parie. + En attendant un si grand bien, + Je me console, en citoyen, + Des malheurs de la sacristie. + Courage! allons, mes chers Français, + Méritez un second succès: + Attaquez cette autre manie: + Émondez l'arbre des procès; + Et mettant de même au rabais + De _messieurs_ l'avare industrie: + Économisez sur les frais + De la seconde maladie, + Dont nous ne guérissons jamais. + + +LA VRAIE SAGESSE. + + C'est encor parmi nous un grand bien d'être sage; + Il en faut convenir; mais ce bonheur si doux, + Chez les Grecs autrefois l'était bien davantage: + Il laissait partager tous les plaisirs des fous. + L'ivresse de Bacchus, une plus douce ivresse, + Chez ce peuple charmant, moins ennuyé que nous, + Était le prix de la sagesse. + Mais ne serait-ce point la sagesse en effet? + Et pourquoi non? Consultons les sept sages: + Leur nom, sans leurs plaisirs, eût péri tout à fait. + N'avons-nous pas oublié net + Et leurs écrits et leurs ouvrages? + On parle encor de leur banquet. + Socrate qui le remarquait, + Un jour alla chez Aspasie, + Qui ne voulait jamais être que son amie. + Il entre: elle brodait, dans ce goût élégant, + Que la mode aujourd'hui parmi nous renouvèle, + Car la Grèce est toujours en tout notre modèle. + «Hé bien! dit-il en s'approchant, + Serez-vous donc toujours la même? + Rien que de l'amitié! quoi! jamais rien de plus? + Et d'autres vœux jamais ne seront entendus! + Quoi! n'être que l'ami de l'objet que l'on aime! + Encor si votre cœur savait, ainsi que nous, + Mêler à l'amitié des mouvemens plus doux! + Car toujours dans notre âme un grain de convoitise + Assaisonne, quoiqu'on en dise, + Cette pure amitié que nous avons pour vous? + Vous paraissez rêveuse, et vos regards baissés + Sur le canevas sont fixés: + Parlez, daignez au moins m'apprendre + Pour quel heureux mortel vos mains, dans ce moment... + --Pour qui? dit Aspasie avec étonnement. + Eh! mais... en vérité... je ne puis vous comprendre; + C'est pour...--Hé bien?--Pour un de mes amis. + --Pour un de vos amis! Achevez de m'instruire, + Dit Socrate avec un souris? + Parlez.--Eh bien! c'est vous, puisqu'il faut vous le dire.» + Le philosophe, au comble de ses vœux, + Sentit... que sais-je, moi! ce que l'amour inspire, + Quand, par bonheur pour lui, le sage est amoureux. + + +LA JOUISSANCE TARDIVE. + + Je te disais: «Cloé, prends mes leçons, prends-moi; + Tu ris: de nos beaux jours il n'est qu'un seul emploi; + Use de ton printemps: chasteté, c'est vieillesse, + Pour les femmes surtout.» Cloé ne m'a point cru; + Les roses de son teint, hélas! ont disparu: + Elle connaît l'erreur de sa triste sagesse. + Moins belle et plus sensible, au midi de ses ans, + Elle ressent l'injure et le bienfait du temps. + Elle gagne, elle perd, et compte avec son âge. + Plus de fête: elle fuit les vains amusemens; + Il lui faut des plaisirs et non des passe-temps. + Le passe-temps l'ennuie, un soupir la soulage; + Pensive, son miroir, moins entouré d'amans, + Lui parle du passé, lui dit: «C'est bien dommage!» + Un désir inquiet le lui dit davantage. + J'ai vu tomber sur moi ses regards languissans. + J'ignore si je plais; je vois que j'intéresse: + Sa longue indifférence est un poids qui l'oppresse. + A mes vœux négligés elle accorde un regret, + Ses sens aident son cœur à trahir son secret; + Son repentir tardif ressemble à la tendresse. + «Ma Cloé, jouissons: près de toi ranimé, + Mon cœur, mes souvenirs te rendent ta jeunesse; + Donne-moi ce que j'aime, ou bien ce que j'aimai.» + + +PARIS JUSTIFIÉ. + + C'est toi, c'est ta funeste flâme, + Disait Anténor à Pâris, + Qui va mettre en cendre Bergame, + Et rougir de sang ses débris. + Quand de trois déesses rivales, + L'une offre à tes vœux la grandeur, + L'autre des palmes triomphales, + Et la sagesse et le bonheur: + C'est Vénus que tu leur préfères! + De ses promesses mensongères + Hélène est le gage imposteur! + La jouissance d'une belle, + Arbitre insensé, valait-elle + La sagesse ou la royauté? + --Oui, répond Paris irrité; + Croyons-en les trois immortelles, + Qui, dans leurs jalouses querelles, + Ne s'enviaient que la beauté. + + +LE PEINTRE D'HISTOIRE. + + Pour la première fois la jeune Agnès aimait, + Elle veut régaler Damis de son portrait: + Elle grimpe au grenier d'un successeur d'Apelle, + Qui, la trouvant si belle, + Croit dans son atelier voir le séjour des dieux. + Son âme tout entière a passé dans ses yeux. + Il admire, il soupire, il s'écrie: «Ah, la peste! + Qu'on va faire de vous un portrait séduisant; + Mais, plaignez-moi, je peins l'histoire seulement! + --Hé, mon Dieu! dit Agnès, qui me peindra le reste? + + +LE CALCUL. + + Une prêtresse de l'Amour, + Soupant chez Quincy, l'autre jour, + Vantait d'un ton de pruderie + Et sa constance et ses beaux sentimens. + «J'ai, dit-elle, cédé quelquefois dans ma vie; + Mais tout le monde ici peut compter mes amans. + --Oui, lui répond Quincy; le calcul est facile; + Qui ne sait compter jusqu'à mille? + + +LE PRONOM INDISCRET. + + Sur un homme à bonne fortune + Quelques femmes s'entretenaient, + Et presque toutes soutenaient + Que de ses maîtresses pas une + N'avait possédé tout un jour + Son cœur, ses sens et son amour. + Une enfin, prenant sa défense, + Dit: «Je crois pouvoir, dieu merci! + Vous éclairer sur ce point-ci, + Sans redouter la médisance: + Chacun dans Paris me connaît. + On sait quelle est ma répugnance + Pour un semblable freluquet. + Mais, tout fat et fripon qu'il est, + Je puis jurer, en conscience + (Et le fait est des plus certains, + De sa maîtresse je le tiens), + Qu'au moins une fois en sa vie, + Il sut aimer solidement: + Sa maîtresse était mon amie; + Elle m'a tout dit franchement. + Un matin chez elle en entrant, + Moitié transport, moitié folie, + De cet air vif et séduisant + Dont il subjugua tant de femmes, + Entre ses bras il la saisit, + Et la transporta sur son lit: + Mêmes feux consumaient leurs âmes; + Ils éprouvaient mêmes désirs; + Et là, dans des flots de plaisirs, + Trois jours entiers _nous_ demeurâmes. + + +LE CALENDRIER DES JÉSUITES. + + Fiers rejetons du fameux Loyola, + Dont Port-Royal a foudroyé l'école; + Vous que jadis sans cesse harcela + Le grand Pascal, étayé par Nicole; + Vous, qui, de Rome usant les arsenaux, + Fîtes frapper du fatal anathême, + Pour soutenir votre lâche systême, + Les Augustins sous le nom des Arnaud; + Vous, dont Quesnel, digne fils de Bérule, + A tant de fois éprouvé la férule, + Et qui, voyant dans ses puissans écrits + De Molina les sentimens proscrits, + Contre son livre, au benin Clément Onze, + Fites pointer le redoutable bronze; + Vous, qui dans Chine alliez à la fois + Confucius et Dieu mort sur la croix, + Et dont le culte équivoque et commode + Rapporte à Dieu celui d'une pagode; + De la morale éternels corrupteurs, + Qui du salut élargissez la voie; + Et qui, guidant, par des chemins de fleurs, + Les pénitens que le ciel vous envoie, + Au champ de Dieu ne semez que l'ivraie; + Des grands du siècle adroits adulateurs; + Vils artisans de mensonge et de fourbe; + De qui le dos sous l'iniquité courbe; + Qui, démasqués et partout reconnus, + Êtes pourtant partout les bien venus + (Car il n'est lieu de l'un à l'autre pôle + Où, dieu merci, n'ayez le premier rôle), + Dites-nous donc par quel puissant moyen + Vous trouvez l'art d'en imposer aux autres, + Et de coiffer la mître des apôtres + Chez l'infidèle et le peuple chrétien? + Si l'on en croit vos longs martyrologes, + Où le mensonge a tracé vos éloges, + L'Inde rougit du sang de vos martyrs; + Sur un trépied vous rendez des oracles; + Et le payen, avide de miracles, + Les voit éclore au gré de ses désirs; + L'avide mort, au teint livide et blême, + Lâche sa proie à votre voix suprême; + Par vous le sang qu'elle a coagulé, + Dans les vaisseaux a de nouveau coulé; + A l'ordre seul d'un petit thaumaturge, + L'air de vapeurs ou se charge ou se purge; + Et vous avez à vos commandemens + Le vent, la foudre et tous les élémens. + A ce propos, on m'a fait certain conte, + Mes révérends, qu'il faut que je vous conte: + De vers Golgonde, où la terre en son sein, + De ses sablons forme la reine pierre, + Dont le poli réfléchit la lumière + En cent façons, était un jeune essain + D'Ignaciens, qui, dans l'âme indienne, + Allait, Dieu sait, plantant la foi chrétienne. + Tous les beaux fils qu'a l'Inde sur son bord, + Etaient par eux catéchisés d'abord; + Les cordeliers qu'ils avaient pour annexe, + De leur côté baptisaient le beau sexe. + Tout allait bien; et leur apostolat + Fructifiait, moyennant ce partage: + Si que de Dieu le nouvel héritage + Allait croissant avec beaucoup d'éclat. + Là, le démon, qu'en figure de bronze, + Fait adorer l'ignorance du bonze, + Grâces aux fils d'Ignace et de François, + Allait perdant tous les jours de ses droits. + L'Ignacien, à ces nouvelles plantes, + Distribuait les grâces suffisantes, + Si largement que l'efficace là + Glanait après les fils de Loyola + Petitement. Quoiqu'il en soit, les drôles, + Par maints bons tours, maintes belles paroles, + Passaient pour saints, se faisaient vénérer + Du peuple indien qu'ils savaient attirer. + Le bruit en vint jusqu'au roi de Golgonde; + Ce prince était un vieux payen fieffé, + Qui de son diable était si fort coiffé, + Qu'il n'encensait que cet esprit immonde; + Il voulait voir des apôtres nouveaux, + Que de son diable on disait les rivaux. + Bien croyait-il entendre des oracles, + Et comme Hérode aller voir des miracles. + Nos révérends, le crucifix en main, + Lui prêchent Dieu mort pour le genre humain, + En déclamant contre le simulacre + De Satanas. Le roi, dont la bile acre + Jà s'échauffait à leur beau plaidoyer, + Leur dit: «Messieurs, quand aux dieux on insulte, + Et qu'on annonce un si singulier culte, + Encor faut-il de preuves l'étayer? + Depuis six mois la sécheresse afflige + Tout mon royaume; et votre zèle exige + Que de ce Dieu vous obteniez de l'eau. + Si dans trois jours vous n'en faites répandre, + Comme imposteurs je vous ferai tous pendre; + Pensez-y bien. «Nos frocards eurent beau + Représenter à l'absolu monarque + Que ce serait tenter le Tout-Puissant: + «Nous connaîtrons, dit-il, à cette marque, + S'il est le Dieu sur la terre agissant.» + Force fut donc aux moines de promettre, + Sauf à tenter l'avis du baromètre, + Qui, consulté par eux tous les instans, + Ne répondait jamais que du beau temps. + Tous de concert allaient plier bagage, + Pour le martire éprouvant peu d'attraits, + Quand un frater qu'ils laissaient là pour gage, + Et qui pour eux aurait payé les frais, + D'un tel départ leur demanda la cause. + «Las! dirent-ils, le prince nous propose + De décorer nos collets de la hard, + S'il ne pleut pas dans trois jours au plus tard. + --Quoi! voilà tout? Allez, reprit le frère, + Par Loyola, patron du monastère, + Dites au roi que dès demain matin + Nous en aurons, ou j'y perds mon latin.» + Pas ne mentait notre moderne Elie: + Du sein des mers un nuage élevé, + A point nommé, de sa féconde pluie, + Vit du pays chaque champ abreuvé. + Et de crier en Golgonde au miracle! + Et de donner le bon frère en spectacle! + Puis dit tout bas à nos moines joyeux: + «Mes révérends, si j'ai tenu parole, + Vous le devez à certaine vérole + Qu'exprès pour vous me conservaient les cieux. + Toutes les fois que l'atmosphère aride + Va condensant de nouvelles vapeurs, + L'air surchargé de l'élément humide + Ne manque pas de doubler mes douleurs.» + On n'en dit mot à messieurs de Golgonde, + Dans le pays il resta constaté + Que ce n'était qu'un fruit de sainteté, + Et non celui de cette peste immonde + Dont le pénard se trouvait infecté. + Puisque le bien naît ainsi du désordre, + Que le bon Dieu la conserve à tout l'ordre! + + +LE SAUT DE LA SOUPENTE. + + Dans le lit nuptial, après maintes façons, + Au pouvoir d'un lourdaut Perrette abandonnée, + S'attendait aux plaisirs que promet l'hyménée; + Car, malgré l'innocence, on a certains soupçons: + On pleure, on crie, on se lamente + Au moindre mouvement que veut faire un époux; + Mais s'il laissait en paix reposer l'innocente, + Ce serait bien autre peine entre nous. + Témoin notre épouse nouvelle, + Modestement tapie au bord de la ruelle, + Dans le ferme projet de faire le dragon, + Si Blaise seulement lui prenait le menton, + Et qui voyant le discret personnage, + A l'autre bord du lit établir son quartier, + Ne put tenir son fier, et le cœur plein de rage, + Venait, aventurant près du sot écolier, + D'abord un bras, un pied, puis le corps tout entier. + Point n'entendait le pauvre sire + Ce que voulait l'Amour et permettait l'Hymen, + Ce que sa femme voulait dire, + En lui serrant les genoux et la main: + Il allait s'endormir, lorsque notre épousée + Prit le parti, de crainte d'accident, + De s'expliquer, sans doute en bégayant. + (Car enfin, femme encor doit être embarrassée). + «Eh bian! que ferions-nous... là... pour rire un instant? + Qu'en dis-tu, Blaise?--Oh oui; c'est fort bien dit, voirment. + Eh bian! voyons; queu divertissement?... + Un jour de noce il faut une fête complette; + Allons...» Et de sauter du lit de la pauvrette. + «Où cours-tu?... Laisse-moi. Mais encore... quel sot!.. + --J'ons des pommes dans la soupente, + Tu les aimes, j'y vole, et tu seras contente: + Vois-tu, j'entends à demi mot.» + Notre benêt monte à l'échelle; + Sa femme furieuse est bientôt sur ses pas, + Tire d'abord l'échelle à bas: + «Charche; nigaud; charche, dit-elle;» + Et puis se remet dans ses draps. + Un bon vivant, sûr de plaire à la belle, + Qui, pour se divertir un peu, + S'était caché dans la ruelle, + Voyant qu'Amour lui faisait si beau jeu, + Sort brusquement de sa cachette, + Se glisse au lit de la fillette, + Et d'un baiser vous accole Perrette; + «Paix, dit-il, paix! c'est Lucas; + A mes transports ne te dérobe pas; + C'est un bon compagnon, un amant qui remplace + Un mari sot et tout de glace.» + Perrette volontiers aurait fait les hauts cris; + Mais elle eut éveillé sa mère + Qui couchait, voyez-vous, dans le même taudis. + Le plus prudent était donc de se taire, + Et Perrette se tut. Perrette se taisant, + Lucas va son chemin, Lucas marche en avant; + Et tandis que, bloti dans sa soupente, + Ne pensant pas à son malheur, + L'époux cherche des fruits, l'amant cueille une fleur + Qu'avec ravissement lui cède son amante. + La bonne mère aux écoutes était: + «Eh mais! pas trop mal ce me semble; + Blaise n'est pas si sot qu'on le contait, + En besogne il va tout fin droit; + Pour ma fille plus je ne tremble; + De ce train-là, tredame, y moudront bien ensemble. + --Bon, disait-elle, au plus faible soupir + Que l'Amour arrachait à Lucas, à Perrette; + Au moindre bruit de la couchette. + --Bon, toujours bon... queu noce! queu plaisir! + Et puis, ma fille est raisonnable; + Y sont fort bian sur ce ton-là, + Il est pressant, elle est traitable, + Y ne disont plus rian... ma fi, les y voilà.» + Bien juste au fond pensait la bonne dame; + Précisément l'affaire en était-là. + Mais l'époux n'avait part à ce grand opéra, + Le benêt ramassait des pommes à sa femme. + Chargé comme un mulet, enfin le bon chrétien + Cherche l'échelle et ne trouve plus rien. + Il appelle Perrette, et puis sa belle mère; + Perrette ne dit mot, fait sortir son galant; + Mais ardente à savoir tout le fond de l'affaire, + La bonne mère, hélas! qui croit chacun content, + A son beau fils répond en demandant: + «Quelle nouvelle... est-tu bien là, mon gendre? + --Oh! palsanguienne, en vérité, + J'y suis monté; + Mais je ne sais comment descendre. + --Eh! glisse-toi, nigaud, sur le côté. + --Sur le côté?... voirment, voilà tout le mystère, + Grand merci... Pa-ta-tra, mon benêt tombe à terre.» + Au bruit de cette chûte, aux cris de mon lourdaut, + Mère effrayée, et fille en peine, + Du lit à bas ne font qu'un saut, + Et vont, sans savoir où, comme la peur les mène. + Une lumière enfin vient les rassembler tous, + Et montre à la mère étonnée, + Blaise étendu loin du lit d'hyménée, + Et tombé de plus haut que ne tombe un époux. + «Eh mais, lui dit la mère impatiente, + Quel saut as-tu donc fait?..--Le saut de la soupente.» + La mère regarda Perrette et la comprit; + Femmes ont pour s'entendre un merveilleux esprit; + Et l'époux seul, plus sot que d'ordinaire, + Froissé, raillé, trompé, fut se remettre au lit, + Sans rien comprendre à cette affaire. + + +LE LINCEUL DU PÉLERIN. + + Hélène, de pleurs inondée, + Songeait au courageux Mainfroi, + Qui, dans les champs de la Judée, + Combattait au nom de la foi. + «Dût ma funeste impatience, + Disait-elle, aggraver mon sort, + Dieux qui m'enviez sa présence, + Rendez-le moi vivant ou mort. + Beau manoir, opulens domaines, + Présens que m'a fait son amour, + Côteaux rians, fertiles plaines, + Que j'aperçois de cette tour, + Ne m'étalez point vos richesses + S'il ne doit plus les partager; + De ses regards, de ses caresses, + Pouvez-vous me dédommager?» + La nuit allait couvrir la terre. + Enveloppé d'un noir manteau, + Un pélerin, au front sévère, + Aborde un page du château: + --«Page, va dire à ta maîtresse, + Un pélerin daignez ouir; + De l'objet qui vous intéresse + Il voudrait vous entretenir. + --Bon pélerin, à mon veuvage, + Quelle allégeance apportez-vous? + --J'ai vu l'Iduméen rivage, + J'ai vu combattre votre époux. + --Ah! rendez la paix à mon âme; + Quand finiront tous ces combats? + --Votre époux le sait, noble dame, + Mieux que personne d'ici bas. + --Oh! combien de flèches aigues + Ont dû l'atteindre et le blesser! + --Les blessures qu'il a reçues, + Jà n'est besoin de les panser. + --Mais d'où vient, parlez-moi sans feinte, + Ne m'apportez-vous de sa part, + Ni vrai morceau de la croix sainte, + Ni perles fines, ni brocard? + --Je n'ai brocard, ni perle fine; + Tout ce que j'ai pour vous, hélas! + C'est qu'aux champs de la Palestine + Votre époux attend le trépas. + A ces mots, Hélène éperdue + Remplit le château de ses cris; + Les pleurs ont obscurci sa vue, + La douleur trouble ses esprits. + --«Oh, pélerin! malheur t'advienne, + Pour m'avoir dit ces mots affreux! + Mais ne vas pas penser qu'Hélène + Demeure oisive dans ces lieux. + Dût ma funeste impatience + Aggraver l'horreur de mon sort, + Je jouirai de la présence + De mon époux vivant ou mort. + Page chéri, je t'en conjure, + Cherche-moi, dans tout le canton, + D'un pélerin l'humble chaussure, + La robe grise et le bourdon. + Que ces réseaux d'or et de soie, + Ces franges, ces rubans, ces fleurs, + Tous ces atours faits pour la joie, + Cessent d'insulter à mes pleurs. + Coupe ma longue chevelure, + Prends mon collier, prends mes bijoux, + Quelque fatigue que j'endure, + Je veux aller voir mon époux. + Dût ma funeste impatience + Aggraver l'horreur de mon sort, + Je veux jouir de sa présence, + Et l'embrasser vivant ou mort.» + Etonné d'un amour si tendre, + Le pélerin lui dit: «Restez, + Restez, de grâce; et pour m'entendre, + Calmez vos sens trop agités: + «Porte mes adieux à ma femme, + «Me dit votre époux expirant; + «L'instant d'après il rendit l'âme, + «Cet anneau d'or est mon garant. + --«Comment, ô ciel! le méconnaître? + Il vient de moi cet anneau d'or, + Il n'aurait pas changé de maître, + Si mon époux vivait encor. + Mais que cette douceur dernière + Aggrave ou non mon triste sort: + Je n'ai pu fermer sa paupière; + Je veux le voir après sa mort. + --Abjure un projet inutile. + En vain ton cœur brûlant d'amour + Presserait son cœur immobile; + Tu ne saurais le rendre au jour. + Vas, songe à conserver tes charmes; + A ton destin résigne toi; + Ne gémis plus, séche tes larmes; + Chacun est ici bas pour soi. + --Respectez ma douleur amère; + Cruel, ne m'opposez plus rien. + Dussé-je accroître ma misère, + J'irai voir mon unique bien.» + Après un moment de silence, + «Ma fille, dit le pélerin, + Tu peux jouir de sa présence, + Sans aller au bord du Jourdain. + --Parle, ô mon ange tutélaire! + Fais qu'il paraisse devant moi! + Mon or, mes joyaux, mon douaire, + Toute ma fortune est à toi.» + L'étranger, fourbe autant qu'avare, + Un livre ouvert devant ses yeux, + Feint de lire un jargon barbare + Des secrets émanés des cieux. + --De ton époux l'ombre fidèle + En ces lieux erre nuitamment. + Mais la terreur marche avec elle; + Un linceul est son vêtement. + --N'importe, exauce ma prière. + Ah! dussé-je aggraver mon sort; + Je n'ai pu fermer sa paupière, + Je veux le voir après sa mort. + --Ce soir il promet d'apparaître + Où sont inhumés tes vassaux. + Cours aux pieds du souverain maître, + Former des vœux pour son repos. + Quand la nuit deviendra plus sombre, + Parmi ces tombeaux vas t'asseoir, + Et sans approcher de son ombre, + Qu'il te suffise de la voir.» + Dans sa chapelle solitaire, + Long-temps Hélène, avec ferveur, + Compte les grains de son rosaire, + Ou s'abandonne à sa douleur. + Puis d'un fol espoir abusée, + Au souffle d'un vent glacial, + Les cheveux baignés de rosée, + Elle arrive à l'enclos fatal. + L'astre des nuits éclaire à peine + La cime de ces vieux ormeaux; + On n'entend au loin dans la plaine + Que le bruit du vent et des eaux; + Et dans un coin du cimetière, + Hélène qui répète encor: + «Je n'ai pu fermer ta paupière; + Je viens te voir après ta mort.» + A vingt pas d'elle se présente + Un fantôme vêtu de blanc; + Elle pousse un cri d'épouvante, + Et tombe morte au même instant. + Le pélerin (que Dieu punisse) + Jette le linceul imposteur, + Et maudissant son avarice, + S'enfonce un poignard dans le cœur. + + +L'ARMEMENT INUTILE. + + Maître Gaspard, marchand et marguillier, + A cinquante ans désirant faire souche, + Prit jeune femme l'an dernier, + Digne en tout point de l'honneur de sa couche. + Gertrude était son nom, elle avait mille attraits, + OEil bien fendu, petite bouche, + Les dents d'ivoire, le teint frais; + Gaspard ayant de la bourgeoise garde + Été sergent, en certain coin + Conservait avec soin + Sa vieille épée avec sa hallebarde; + Et quand il se trouvait les soirs de bonne humeur, + A sa femme il racontait comme, + En telle année, il avait eu l'honneur + De garder le logis de tel ou tel seigneur; + Que dans son temps il était très-bel homme, + Mais qu'il paraissait bien plus beau, + Quand il avait cocarde à son chapeau. + Dans la ville, par aventure + Revient un jeune jouvenceau, + Leste, bien fait, et d'aimable figure, + L'œil tendre, et pourtant un peu fier; + Bref, il était d'une tournure + A réchauffer les cœurs, même au sein de l'hiver: + De plus il était militaire. + Il vit Gertrude, et bientôt les désirs + Vont leur train; et suivant la coutume ordinaire, + Par tendres regards, doux soupirs, + Il fait ses efforts pour lui plaire; + Il fait plus: certain soir, il la trouve à l'écart; + Il dit que, par l'amour percé de part en part, + Il va mourir, si la belle ne cède, + Et ne lui donne un doux et prompt remède. + Avec courroux la belle entend son cas; + En vain lui plaît le personnage; + Vertu de femme aime à faire fracas; + Et puis déjà j'ai dit qu'elle était sage: + «Allez, monsieur, n'espérez pas + Qu'à mon mari je fasse un tel outrage; + Apprenez que, depuis que je suis en ménage, + Mon honneur n'a jamais fait le moindre faux-pas.» + Le drôle ne perd point courage; + Il sait que des femmes l'honneur + Est un brouillard, une vapeur, + Qui sur la mer des préjugés s'élève, + Et se dissipe à la chaleur + Des rayons de l'amour, quand cet astre se lève. + Le soir Gertrude étant avec Gaspard, + Fière d'avoir fait résistance, + Va lui conter l'amour de l'égrillard, + Comme elle a su le tancer d'importance, + Et que n'étant point femme à faire un tel écart, + Elle a bien dans son cœur éteint toute espérance. + «Parbleu! répond l'époux, c'est bien manquer d'égard, + Voyez un peu l'impertinence; + Vouloir de moi faire un cornard! + Je veux punir son insolence. + S'il revient, finement attire le gaillard: + Par un demi-soupir ou par un doux regard, + Il te faut ranimer sa tendre pétulance; + S'il te demande un rendez-vous, + Feins l'embarras de quelqu'un qui balance, + Et dont l'amour amollit le courroux; + Lui même il se viendra livrer à ma vengeance; + Caché près de ton lit, armé jusques aux dents, + Nous verrons à quel point il porte l'impudence; + Et je saurai, quand il en sera temps, + Châtier son incontinence; + Ne vas pas craindre à contre-temps, + Par quelques privautés de blesser la décence; + Il payera cher ces doux instans. + Sans scrupule, laisse-le faire: + L'arrêter sera mon affaire.» + Gertrude promet d'obéir. + Le lendemain, pressé par le désir, + L'amant revient chanter sa litanie. + Il reçoit un baiser sur la bouche chérie; + On gronde à peine: et sa flamme enhardie + Prétend aller de faveur en faveur. + On l'arrête, et sa douce amie + Promet le lendemain de combler son ardeur. + Le soir, la docile Gertrude + Ne manque pas de dire à son époux + L'heure et l'instant du rendez-vous. + «Bon, dit Gaspard, surtout ne fais pas trop la prude, + Quand il viendra se rendre à l'atelier? + --Ne craignez rien, j'y prendrai garde.» + Maître Gaspard monte au grenier + Y prend sa vieille hallebarde, + Un sabre, un casque et son cimier; + Il les dérouille, s'arme, à la glace se mire; + Il paraît à ses yeux un Achille, un César; + Il met flamberge au vent, pousse en l'air et s'admire. + Le jouvenceau, ma foi, va courir grand hasard. + L'heure approchant, il va, dans la ruelle, + De vengeance altéré, se mettre en sentinelle. + Le galant vient, Gertrude se repent + D'avoir, par sa coupable adresse, + Conduit au piége qui l'attend + Amant si plein de gentillesse; + Mais trop tard vient ce repentir: + Maître Gaspard est trop près d'elle + Pour qu'elle puisse l'avertir, + Sans s'exposer à paraître infidèle. + Elle ne peut, dans cette extrémité, + Qu'espérer en la providence + Qui, mieux que l'humaine prudence, + Peut nous tirer de la calamité. + Le jouvenceau que le désir embrase, + Trouvant que le plaisir vaut bien mieux qu'une phrase, + Veut sans délai lui prouver son ardeur. + Elle résiste autant que le veut la pudeur; + Et puis enfin... enfin elle s'arrange. + L'amant alors tire de ses goussets + A deux coups deux bons pistolets, + En lui disant: «Voilà, mon ange, + De quoi punir les indiscrets, + S'ils apportaient obstacle à nos plaisirs secrets.» + Notre époux sent alors que le front lui démange; + Mais par respect pour les armes à feu, + En enrageant il voit jusqu'au bout tout le jeu, + Tremblant et respirant à peine, + De peur qu'on n'entendît le bruit de son haleine. + L'amant, comblé des plaisirs les plus doux, + De Gertrude louant les charmes, + L'embrasse, et sort en reprenant ses armes. + Gaspard lâchant alors la bride à son courroux, + Apostrophe Gertrude, et lui dit: «Osez-vous, + Après un tel forfait, lever sur moi la vue? + --A tort vous êtes mécontent, + Que ne l'empêchiez-vous, dit Gertrude à l'instant, + Au lieu de rester à froid comme une statue? + --Voyant les pistolets, pouvais-je me montrer? + --Armé de pied en cap, quand la peur vous entrave, + Simple femme, comment pouvais-je être plus brave? + Oui, de honte, Gaspard, vous devriez pleurer; + C'est par votre rodomontade + Qu'en ce jour je perds mon honneur; + Sans vos ordres, jamais, ma vertu, ma pudeur, + N'auraient souffert une telle incartade; + Mais de pareille lâcheté + Les tribunaux me feront bien justice; + Il me faut une indemnité + Pour mon honneur, ou bien qu'on vous traîne au supplice.» + Gaspard sentant qu'il avait tort, + Et craignant que sa turpitude + Ne transpirât par le bouillant transport + Du courroux que montrait Gertrude, + Pour l'appaiser se fit effort, + Et quitta pour jamais et sabre et hallebarde; + Mais il ne put détacher sa cocarde. + + +L'ABBESSE CONDAMNÉE AU CHAPELAIN. + + Pour un procès pendant au Parlement, + Vint à Paris dernièrement + Une abbesse jeune et jolie, + Qui, d'une amoureuse folie, + N'avait jamais connu l'égarement. + Entrée au couvent dès l'enfance, + Elle avait pu facilement + Garder sa première innocence. + Elle prit un appartement + Chez certaine cousine, ou marquise ou comtesse + Dont le fils, chevalier charmant, + Joignait à maint autre agrément + L'esprit et la délicatesse. + Sans intérêt il ne put voir + L'embonpoint reposé de notre aimable abbesse, + Dont la fraîcheur et la finesse + Auraient fait plus d'effet à la cour qu'au parloir: + Nez retroussé, peau blanche, fine, œil noir + Rempli de feux et de tendresse, + De l'amour dans son cœur firent passer l'ivresse; + Mais ce dieu doublement signala son pouvoir. + Le cavalier est beau, bien fait et leste, + L'air mâle, le ton noble et le maintien modeste; + Jamais auprès de son moutier + N'avait paru si charmante figure, + Sans quoi l'on pourrait parier + Qu'elle n'eût pas adopté la clôture. + Par un regard où se peint le désir, + Notre amant entame l'affaire; + Après vient un tendre soupir, + Que l'on écoute sans colère: + Car peut-on se fâcher de ce qui fait plaisir, + Surtout contre un cousin, quand le cousin sait plaire? + Enhardi par l'impunité, + L'amant ose dire qu'il aime. + «Je le crois bien, dit-elle, et moi de même. + Ne doit-on pas aimer sa parenté?» + Ils étaient seuls, et la témérité + Toujours se trouve où l'ardeur est extrême. + L'amant avec vivacité + Porte la main vers le bonheur suprême... + D'une pareille liberté + La sensible abbesse surprise, + Un peu tard à la vérité, + Veut s'opposer à l'entreprise: + «Ah! monsieur, quelle indignité! + Vous abusez de ma bonté...» + Discours perdus, il ne lâche point prise; + Il savait trop qu'en ces soins là, + L'excès peut faire seul excuser l'insolence: + Au comble il porta la licence, + Et le succès fit voir qu'il ne se trompait pas. + L'épouse du seigneur, enivrée, éperdue, + Le serre sans oser sur lui jeter la vue; + Il vit, dans son tendre embarras, + La honte et le plaisir d'avoir été vaincue. + Quelques momens après, encore tout émue + «O ciel! qu'ai-je éprouvé! lui dit-elle tout bas, + A jamais vous m'avez perdue; + Sans cette volupté qui m'était inconnue, + Je ne pourrai plus vivre, cher cousin; + Que faire à mon couvent, quand j'y serai rendue, + Des longs sermons d'un triste chapelain! + + +LE COQ ET LE CHAPON. + + De Sparte antique on regrette le temps; + On a raison: alors jeune fillette + De son époux connaissait les talens + Avant qu'hymen en eût fait la conquête. + Besoin n'était d'un regard pénétrant, + Pour qu'au travers d'une étoffe discrète, + L'amour secret allât furtivement + D'appas cachés contrôler la retraite. + Pour voir bondir à la fleur de seize ans + Désirs naissans de jeune pastourette, + Besoin n'était aux sincères amans + Du cercle étroit d'une froide lorgnette; + Ses charmes nus brillaient dans leur printemps; + Nature alors parlait sans interprète; + Dans l'ombre alors point d'amoureux déduit; + Cette pudeur dont on fait tant de bruit, + Triste avorton d'une ardeur contrefaite, + Du charme obscur d'une prudente nuit + Ne voilait point la nature imparfaite. + O l'heureux temps que ce siècle tout nu!... + Du premier homme on suivait l'innocence; + L'amour plus jeune était plus ingénu; + De la beauté l'impudique décence + A son flambeau sans danger se montrait; + D'un sexe à l'autre errait son inconstance; + Fidèle ardeur jamais ne l'arrêtait, + De sa pudeur avec grâce voilée, + La jeune vierge innocemment marchait. + De tant d'appas l'âme à peine troublée, + Son jeune amant près d'elle s'approchait: + Ainsi qu'on vit, avant que d'une pomme + Elle eût cueilli le péché défendu, + D'Eve en sa fleur le corps pudique et nu, + Chaste s'asseoir auprès du premier homme. + Amour alors, sans flèche, ni flambeau, + Au front n'avait cet aveugle bandeau, + Nuage épais dont la sombre fumée + Ne laisse voir qu'au travers des brouillards, + Dont la vapeur obscurcit les regards, + Les traits confus de la vierge charmée. + O l'heureux temps que ce siècle tout nu!... + Point de surprise!... alors point de reproche! + Brûlé des feux d'un amour ingénu, + Jamais l'hymen ne prenait chat en poche. + Ce temps n'est plus. Qu'en est-il advenu? + Pour époux, Lise a pris le jeune Alcandre. + Qui l'eût pensé que ce bel ingénu, + Jeune, attentif, plein d'une ardeur si tendre, + A son amante eût si mal répondu? + Aux feux brûlans d'un amour éperdu, + Humainement Lise avait cru se rendre. + O sort affreux!.. cet amoureux si prompt, + Que pour un coq Lise avait osé prendre... + Qu'a-t-il fait? Rien... Ce coq est un chapon. + + +LA PEUR DE LA MORT. + + Auprès d'un bois écarté, solitaire, + Un bûcheron, pauvre comme il en est, + Avait construit une frêle chaumière, + Où tous les soirs le bonhomme traînait + Son lourd fagot, sa faim et sa misère. + Cela soit dit sans affliger ton cœur; + Car mon dessein n'est tel, ami lecteur. + Le forestier veuf et content de l'être, + N'avait qu'un fils, l'espoir de ses vieux ans: + C'était Janot. Dans le réduit champêtre, + Sous le taillis où le ciel l'a fait naître, + Il a déjà compté quinze printemps, + Et voit, dit-on, le seizième paraître, + Plus beau pour lui que tous les précédens. + Trop faible encor pour porter la coignée, + Mais de bonne heure au travail façonnée, + Tantôt sa main donne au flexible osier, + En se jouant, la forme d'un panier: + Tantôt il sème autour de son asile, + Non pas des fleurs, mais un légume utile + Que l'appétit assaisonne au besoin, + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Et pour compagne Annette sa cousine, + Rose naissante; elle était orpheline + Dès son enfance; et n'ayant d'autre appui + Que son pauvre oncle, elle vivait chez lui. + Tout beau, conteur, va dire un petit maître; + De sa beauté vous ne nous dites mot: + Faites la belle, ou vous n'êtes qu'un sot. + Belle! eh qu'importe? a-t-on besoin de l'être + A quatorze ans? mais Annette l'était, + Sans le savoir. Ah! je n'ose le dire: + Une fontaine avait pu l'en instruire. + Sur ce point là si Janot se taisait, + Dans ses regards elle avait pu le lire. + Concluons donc qu'Annette s'en doutait, + C'était beaucoup: élevé sans culture, + Germe tombé des mains de la nature, + Ce couple heureux ne savait presque rien, + A ses penchans se livrait sans mesure. + Et conservant une âme libre et pure + Faisait sans choix et le mal et le bien. + Un jour de ceux que le printemps ramène, + Qui semblait naître exprès pour les plaisirs, + Nos deux enfans que le destin entraîne, + S'étant assis à l'ombre d'un vieux chêne, + Y respiraient sous l'aile du zéphir. + Mais tout-à-coup sa douce et fraîche haleine + Devint pour eux le souffle du désir. + «Ma chère Annette, hélas! dans le bocage + J'étais venu pour goûter la fraîcheur, + Disait Janot; mais toute sa chaleur + Nous a suivis sous le naissant feuillage. + --Moi, dit Annette, à ces gazons nouveaux + Je demandais un moment de repos; + Mais le sommeil a trompé mon attente; + Le sommeil fuit ma paupière brûlante. + C'est pourtant là qu'hier je m'endormis: + Mais j'étais seule, et ta main caressante + N'y pressait pas ainsi ma main tremblante; + A mes genoux tu ne t'étais pas mis. + Séparons-nous pour trouver l'un et l'autre + Le calme heureux que nous venons chercher.» + Pauvres enfans! quel espoir est le vôtre? + Fuyez, un dieu saura vous rapprocher. + Pour un moment aux vœux de sa cousine + Janot sourit; mais la belle orpheline + Fuit lentement. L'amour vient l'arrêter. + Du jouvenceau l'embarras n'est pas moindre; + S'il fait lui-même un pas pour la quitter, + Il en fait deux bientôt pour la rejoindre. + Bref, le fripon est encore à ses pieds. + Là, moins soumis, mais plus ardent, plus tendre: + «Nous séparer! cesse de le prétendre, + Dit-il, les yeux de quelques pleurs mouillés; + N'ordonne pas que je m'éloigne encore; + Dans ce moment plein d'un trouble inconnu, + A tes genoux je me sens retenu + Par le besoin d'un plaisir que j'ignore. + Demeure, Annette, ou bien je vais mourir. + --Mourir! quel mot, cria la jeune amante! + Quel mot affreux à côté du plaisir! + Et quelle image, hélas! il me présente! + Quand on est mort, sais-tu bien comme on est? + Dans cet état j'ai vu ma pauvre mère; + J'étais bien jeune alors, mais le portrait + De mon esprit ne s'effacera guère. + Sans mouvement et ne respirant plus, + On a les pieds et les bras étendus, + D'un voile épais la paupière couverte, + Les yeux éteints et la bouche entr'ouverte.» + A ce portrait bien fait pour l'alarmer, + Le jeune amant s'étonne, s'inquiète: + «S'il est ainsi, dit-il, ma chère Annette, + Ne mourons pas, vivons pour nous aimer.» + Déjà leurs cœurs qu'avait glacés la crainte, + Sont ranimés par les brûlans désirs. + Triste raison, mère de la contrainte, + N'approche pas de cette aimable enceinte; + Et toi, nature, appelle les plaisirs: + Mais je les vois et la fête commence. + Des deux côtés d'abord mêmes soupirs, + Mêmes sermens d'éternelle constance. + Aux doux propos succède le silence; + Mille baisers échauffés par l'amour, + Sont pris, rendus et repris tour-à-tour; + Vers le bonheur ainsi Janot s'avance. + Les vents légers, complices de ses feux, + Ont dévoilé tous les charmes d'Annette; + L'un en jouant fait flotter ses cheveux, + L'autre s'envole avec sa colerette; + Le plus hardi chatouille ses pieds nus, + Un peu plus haut adroitement se glisse, + Baise en passant l'albâtre de sa cuisse, + Et monte enfin au temple de Vénus. + Janot le sut; mais le dieu de Cythère + Vient l'arracher à ce guide incertain, + En lui mettant l'encensoir à la main, + Les yeux fermés le mène au sanctuaire. + Arrête, arrête, ô peintre téméraire! + La volupté t'en impose la loi, + De ses attraits respecte le mystère. + Fils de Cypris, dissipe ton effroi, + Vas, je sais être aveugle comme toi; + Et tes faveurs m'ont appris à me taire. + Charme puissant des plaisirs défendus, + De nos crayons vous n'avez rien à craindre; + Quand on vous goûte, hélas! peut-on vous peindre! + Peut-on vous peindre en ne vous goûtant plus? + Dans les transports de la première ivresse, + Janot sans force et non pas sans désir, + Suivant de près la trace du plaisir, + Le cherche encore au sein de sa maîtresse. + Annette, hélas! sur les gazons fleuris, + Ne répond plus à des caresses vaines, + Le doux poison répandu dans ses veines + Tient à la fois tous ses sens engourdis. + L'amant novice à l'instant se rappelle + Les traits affreux dont elle a peint la mort, + Soulève, presse, avec un tendre effort, + Contre son cœur, un des bras de la belle, + Croit lui donner une chaleur nouvelle; + Le bras échappe et tombe sans ressort, + «Annette! Annette!» En vain sa voix l'appelle; + Janot, trop sûr de son malheureux sort, + Reste un moment immobile comme elle. + Tout en impose à sa crédulité. + Les yeux fixés sur ceux de sa cousine + N'y trouvent plus cette flamme divine, + Qui tout-à-l'heure animait sa beauté: + «Annette est morte! hélas! je l'ai perdue, + S'écrie alors l'amant épouvanté. + Triste tableau qu'elle offrait à ma vue, + Deviez-vous être une réalité! + Annette est morte, et c'est moi qui la tue. + Qui que tu sois dont l'immense pouvoir + Rend à nos champs leur première verdure, + Annette est morte et tu l'as dû prévoir! + Fais la revivre ainsi que la nature!» + En exprimant ces frivoles regrets, + Ces vains désirs, de larmes il arrose + Le front d'Annette et ses mornes attraits, + Baise en tremblant sa bouche demi-close. + Anne s'éveille! hélas! ce tendre mot + Est le premier que ses lèvres prononcent, + Et le second que les soupirs annoncent + Plus tendre encore est celui de Janot. + «Elle revit! Annette m'est rendue! + Tristes regrets, vous êtes effacés; + Elle revit, tous mes maux sont passés. + Plaisirs, rentrez dans mon âme éperdue.» + A ce discours Anne n'a rien compris, + Et sur Janot fixant un œil surpris, + Accompagné d'une voix ingénue, + «Que veux-tu-dire? et quel est ce transport? + Moi j'étais morte!--Oui, tout comme ta mère, + Tu ne l'es plus et je bénis mon sort. + --Si c'est ainsi, répond la bocagère, + Que l'on arrive à son heure dernière, + On est bien sot d'avoir peur de la mort. + + +LA CONSOLATION DES COCUS. + + D'un préambule, ami, je vous dispense, + Figurez-vous, au sein de la Provence, + Un couvent de nonains, + Bien desservi par deux Bénédictins, + Chacun d'eux y remplit son devoir en bon prêtre; + L'un absout les péchés; l'autre les fait commettre. + Ce dernier, jeune encor, vigoureux compagnon, + A très-bon droit nommé père Tampon, + Au par-dessus beau sire, + Etait chéri surtout de la mère Alison, + La fabriquante en chef d'Enfans-Jésus de cire. + Aussi l'histoire dit, et sans peine on le croit, + Qu'Enfans-Jésus sortis de sa manufacture, + Ressemblaient à Tampon toujours par quelqu'endroit, + Et que cet endroit-là n'était en mignature. + Mais comme bon chrétien voit tout du bon côté, + Il n'était pas une seule béate + Qui, loin de se choquer de cette disparate, + N'y crût voir l'attribut de la divinité, + Et n'eût dit volontiers son bénédicité. + Tout allait bien enfin, quand la reconnaissance + Persuada, sans doute, à l'amoureux Tampon, + Que pour payer les soins de la tendre Alison, + Il devait faire aussi sa ressemblance; + Et dès le même soir, il ébauche un poupon; + Ce poupon là n'était de cire; + Ergó, point ne fondit: et les nones de rire; + J'entends celles qu'Amour tenait sous son empire, + Et qui risquaient souvent + Dans les bras du plaisir pareil événement. + Les vieilles de gronder, et cela va sans dire; + Elles ne faisaient plus un péché si charmant. + Après maint ris moqueur, mainte antienne fâcheuse, + Pour la maison des champs, mère Alison partit; + Et la sœur accoucheuse, + Layette sous le bras, aussitôt la suivit. + En secret, tant qu'on put, l'accouchement se fit; + Le jardinier pourtant en apprit quelque chose; + Et ne pouvant garder sur ce point lettre close, + Le dimanche suivant, + En portant le cerfeuil, le concombre, au couvent, + Il en lâcha deux mots à la tourière, + Qui vous le chapitra d'une étrange manière; + Et lui montrant un Christ, lui dit: «Pauvre idiot, + Avec un tel époux, veux-tu qu'une recluse + Puisse faire un marmot? + Le rustre alors se prosterne à genoux, + Et s'écrie: «Ah, bon Dieu! comme l'on vous abuse; + De ces béguines-là si vous êtes l'époux, + Las! vous êtes cocu tout aussi bien que nous. + + +LA FIDÉLITÉ A TOUTE ÉPREUVE. + + Une nymphe de l'Opéra, + Leste, fringante, et _cætera_, + Après avoir joué le rôle d'Immortelle, + Craignait de se crotter pour retourner chez elle. + Fort à propos, un élégant marquis + Arrive, lorgne, admire, offre son vis-à-vis. + Fouette, cocher! L'on part, et soudain la cruelle + De demander: «Que fait votre main-là? + --Chut... ma boucle s'accroche à votre falbala. + --Ah, monstre! je crîrai; j'y suis très-résolue. + --Enfance!--Mon honneur!--Comment vous en avez? + Quel affront.--quel plaisir.--Je suis... je suis... vaincue; + Il était temps, ma foi; nous sommes arrivés. + --Mais je monte chez vous; pourquoi ces révérences? + --Non, monsieur.--Entre amis, ridicule à ce point? + --Fidèle à mon amant, je ne me permets point... + --Quoi!--De nouvelles connaissances. + + +LE CONNAISSEUR. + + Que de sots renommés pour l'esprit, pour le goût, + N'ont eu que des grands airs, du jargon, de l'audace! + C'est ainsi qu'autrefois maint courtisan surtout + Cachait bien peu de fond sous beaucoup de surface. + Nous avons tous connu le célèbre Milfleur, + Né, comme ses ayeux, duc, riche et connaisseur; + Il devait des talens se montrer idolâtre. + Aussi dans son palais avait-il un théâtre, + Des bronzes, des tableaux, des médailles en or: + Mais son plus cher trésor + Était un pavillon tapissé de gravures; + Il en faisait d'abord admirer les bordures, + Le sujet, le dessin; ensuite il s'écriait: + «Remarquez, s'il vous plaît, + Que toutes sont _avant la lettre_.» + Or, comme il retenait, + Ou bien qu'il écrivait peut-être, + Ce qu'en le visitant chaque amateur disait, + Et qu'il le répétait; + Effleurant des beaux arts la surface agréable, + Il semblait marier la palme du savant + Au bouquet séduisant + Du petit maître aimable. + Une de nos Laïs, un jour, dit-on, s'y prit; + Et son cœur partageait l'erreur de son esprit, + Lorsque Milfleur voulant brusquer cette conquête, + Écrivit un billet, mais si plat, mais si bête, + Que la nymphe en rougit, + Et que, dans son dépit, + Sur l'enveloppe elle se borne à mettre; + «Vous n'êtes plus _avant la lettre_.» + + +LA PRUDE. + + Amour et pruderie + Eurent toujours quelque léger débat; + La dame par orgueil donne à tout de l'éclat; + Puis, je ne sais comment elle fait sa partie, + Elle finit toujours par avoir le dessous. + + «A propos de cela, messieurs, connaissez-vous + La prude Arsinoé?--Qui? cette présidente + Dont le cœur a quinze ans, le visage quarante? + --Précisément; veuve depuis trois mois, + On la voit convoler pour la troisième fois. + Dorval, hier, a fait cette conquête; + Il est intéressant; + Chez le peuple insurgent, + Il abattit la tête + De maint et maint forban; + Et troqua ses deux bras contre un double ruban. + Je ne vous peindrai pas la modeste grimace, + Qu'en prononçant son _oui_, notre bégueule fit. + Après bien des façons, la voilà dans son lit; + De ceci, de cela, je vous fais encore grâce; + Le désir, sous le lin, comme un zéphyr léger, + Circule en murmurant; c'est l'heure du berger. + L'époux était de feu, l'épouse résignée + Dédiait ses soupirs au dieu de l'hyménée, + Quand.... hélas!--Vous riez? Ah! plaignons-les plutôt. + Si faudrait-il au moins qu'hymen ne fut manchot. + Le Tantale nouveau, de la voix et du geste, + Appelle un prompt secours, que sa position + Devant tout cœur bien fait, sollicite de reste. + La volupté dit oui, mais la pudeur dit non. + On supplie, on refuse, on presse, on boude, on peste: + On avance en tremblant un doigt, puis deux, puis trois; + Enfin, notre héroïne est réduite aux abois, + De l'humanité sainte elle écoute la voix; + Déjà son protégé l'en payait par deux fois; + Quand par un trait nouveau de fine pruderie, + La voilà qui s'écrie: + «Devoir, tu l'as voulu, mais j'en jure par toi! + L'ôtera qui voudra, ce ne sera pas moi.» + + +L'ILLUSION DU CLOITRE. + + _Désir de fille est un feu qui dévore, + Désir de nonne est cent fois pis encore_, + A dit certain auteur + D'immortelle mémoire. + Des recluses surtout il connaissait le cœur, + Son enthousiasme heureux, sa brûlante ferveur; + Et quiconque lira cette pieuse histoire, + Va s'écrier avec notre docteur: + _Désir de fille est un feu qui dévore, + Désir de nonne est cent fois pis encore_. + Une belle au cœur tendre, à l'œil étincelant, + Victime de ses vœux et d'un père tyran, + Gémissait, sous la guimpe, au fond d'une province. + Son époux lui laissait, consolateur trop mince, + Et de bien tristes jours et de plus tristes nuits; + Sur son front la jonquille attestait ses ennuis. + Heureusement pour notre prisonnière, + Une pensionnaire + Qu'embellissent déjà deux lustres et trois ans, + Doit attendre, au moutier, que deux ou trois printemps, + Caressant ses attraits de leur aile fleurie, + Peignent en incarnat + Certain petit bouton encor trop délicat, + L'entrouvent au désir, à l'amour, à la vie. + L'hymen le guette, armé de son contrat. + Cependant à ce dieu on taillait de l'ouvrage; + Car, comptant chaque jour dix larcins par ses doigts, + La nonne lui soufflait les trois quarts de ses droits. + Souffler n'est pas jouer, va s'écrier un sage. + Ne nous amusons pas à ces distinctions; + Trop heureux le mortel qui vit d'illusions! + Enfin un réel mariage + Vient livrer la nonnette aux ennuis du veuvage. + Elle pleure, gémit; + Se mord les doigts, enrage; + Et puis en fille sage, + Elle prend à l'écart son Élise et lui dit: + «Ah! du moins, jurez-moi de m'envoyer l'image + Du trait toujours vainqueur, + Qui doit..... Son front se couvre de rougeur... + Sa langue s'embarrasse.... Admirons tous la nonne; + Elle n'ose nommer le séduisant bijou, + Dont en grâce, jadis, toute honnête matronne + Ornait publiquement l'albâtre de son cou; + Mais on l'a devinée, et son trouble s'appaise. + De l'emplette, à Paris, on charge une Marton. + Le marchand dit: «Ce bijou, le veut-on + A l'espagnole, ou bien à la française? + A l'espagnole courts, ils brillent en grosseur; + Minces à la française, ils brillent en longueur. + A cette question, l'acquéreuse indécise + N'ose risquer son goût, crainte d'une méprise. + La bonne amie à la recluse écrit, + Et voici mot pour mot ce qu'elle répondit: + «S'il faut sur ton cadeau parler avec franchise, + C'est dans le goût français surtout qu'il me plaira; + Mais pour Dieu, mon enfant, dis qu'on l'espagnolise, + Autant que faire se pourra.» + + + + +POÉSIES DIVERSES. + + + + +POÉSIES DIVERSES. + + +LES FÊTES ESPAGNOLES[28]. + + Il me souvient d'avoir passé deux mois + Dans un château de gothique structure, + Flanqué de tours, imposante masure + Dont le seigneur m'ennuyait quelquefois, + Ou me grondait quand je daignais l'entendre. + Mais curieux, il me plaisait d'apprendre + Mainte anecdote; il avait vu des rois, + Des empereurs, des princes d'Allemagne, + Ces cours vraiment ont de très-bons endroits. + Sa favorite était la cour d'Espagne; + Il la citait sans relâche et partout, + Cherchant quelqu'un qui pour elle eût du goût. + Du roi Philippe et de la Parmesane + J'ai remporté des traits assez plaisans, + Je dis pour moi, plaisans pour un profane, + Qui veut de loin des princes amusans. + Mon rabâcheur trouvait son passe-temps + A parler d'eux, de lui, de leurs caresses. + Il possédait des reines, des princesses, + En bague, en boîte, en bijoux bien montés, + Rois, électeurs, en ordre étiquetés; + Ayant garni tout un écrin d'altesses, + Près de la tombe, épris des dignités, + Et raffolant surtout des majestés; + Puis, allongeant deux tiroirs parallèles, + Il m'étalait cent joyaux radieux, + Luxe enterré, pompeuses bagatelles, + Perles, rubis, diamans précieux, + Présens des rois, et qui plus est, des belles. + En l'écoutant, cent fois je me suis dit: + Les rois d'alors aimaient bien peu l'esprit. + N'importe: il faut, pour prix de ses nouvelles, + Le suivre encor à Madrid, au Prado, + Quitte à partir pour le Ben-Retiro + Où le roi court, quand le sourcil lui fronce: + Et n'a-t-on pas d'ailleurs Saint-Ildephonse, + Lieux enchantés, palais du doux printemps + Où dans l'ennui sa majesté s'enfonce + Tout à son aise, et loin des courtisans? + Bâiller tout seul marque un certain bon sens, + Et montre au moins que la grandeur suprême + Pour s'ennuyer se suffit à soi-même. + De ce babil du vieil ambassadeur + Que j'écoutais, vous en voyez la cause: + Il m'est resté dans l'esprit, cher lecteur, + Je ne sais quoi dont il faut que je cause. + Là.... pour causer, perdre son sérieux, + Dire un peu.... tout, sans fadeur, sans scrupule. + J'ai des amis aimant le ridicule, + Moi, .... je le peins... par amitié pour eux. + Vous saurez donc, sans plus de préambule, + Que dans Madrid, sous l'avant-dernier roi, + Prince pieux et vraiment catholique, + Mais trop souvent battu, malgré sa foi, + Par les Anglais, maudit peuple hérétique: + Quand je dis lui, c'étaient (vous sentez bien) + Ses généraux, le roi n'en savait rien; + On lui sauvait tout chagrin politique; + C'était plaisir de voir comme on tendait + Devers ce but, et comme on s'accordait + A tenir loin tout parleur véridique; + Pour lui tout seul la gazette mentait, + Gazette à part, de plaisante fabrique, + Que le ministre ou la reine dictait: + Oh! que n'a-t-on cet exemplaire unique! + La cour, la chambre et le moindre valet, + Secondaient tous la reine et le ministre: + Tenant pour sûr qu'un triste événement, + Un grand désastre, un revers bien sinistre, + Appris au roi, pouvait subitement + Plisser son front, obscurcir son visage, + D'un peu d'humeur y laisser le nuage + Et retarder sa chasse d'un moment, + Tant ce bon prince avait de sentiment! + Or, cette fois, le mal étant extrême, + Il fut réglé, d'après ce beau système, + Qu'on donnerait fêtes de grand éclat, + Pour réparer les malheurs de l'état. + Le temps pressait: zèle, soins et dépense, + On prodigua tout, hors l'invention, + Pour étaler avec profusion + Tous les plaisirs de la magnificence, + Un beau gala, dans sa perfection, + Jeu, grand couvert, la musique, la danse, + Feux d'artifice, illumination, + Tout le fracas d'une cour excédée, + Sans frais d'esprit, sans l'ombre d'une idée. + Pardon; j'ai tort; on se disait tout bas, + Que c'est vraiment un prince formidable; + Que les Anglais se rendront sans combats, + Que tous les jours la reine est plus aimable + Malgré les ans, on ne la conçoit pas; + Que le ministre est un homme admirable; + Que les Infans sont plus beaux que le jour: + Bref, ce qu'on dit, ce qu'il est convenable + Qu'un roi vivant entende dans sa cour. + Le lendemain donne fête nouvelle. + Vous connaissez ce que l'Espagne appelle + _Acte de foi_. La foi devait brûler + De cent Hébreux une troupe infidelle, + D'infortunés triste et longue séquelle + Qu'on dénombrait, la voyant défiler; + Et puis venait un renfort d'hérétiques, + Seuls vrais auteurs des disgrâces publiques. + La foi console: il faut se consoler. + C'est bien aussi ce que l'on se propose, + Quant au public; le roi, c'est autre chose: + Ignorant tout, rien ne peut le troubler; + Nul embarras, nul souci ne l'approche. + Content, heureux, et la gazette en poche, + De l'avenir irait-il se mêler? + Vainqueur partout, terrible (on l'en assure), + Son cœur jouit d'une allégresse pure. + Environné de messieurs les Infans, + D'un air dévot il dit ses patenôtres: + Il faut donner l'exemple à ses enfans, + Priant pour eux la vierge et les apôtres. + Bien surveillés par l'inquisition, + Ils sont dressés à la religion + Par des prélats humbles comme les nôtres, + Mais qui, croyant ce qu'ils prêchaient aux autres, + Avaient de plus la persuasion. + Des trois Infans la sournoise jeunesse + Montrait du goût pour la contrition; + Le sérieux de la componction + Tartufiait leur sombre gentillesse: + Un maintien gauche, en dépit de l'altesse, + Ce tour d'église et cet air d'oraison, + Cet humble instinct qui détruit la raison, + Qui plaît au prêtre, aussitôt l'intéresse + Et lui fait dire: Oh! celui-ci m'est bon. + On a voulu qu'au sortir de la messe, + L'aîné, surtout, vint à l'acte de foi + Voir la douceur de notre sainte loi, + Mâter ses sens, sa pitié, sa faiblesse, + Enfin promettre à l'Espagne un grand roi, + Qui vît toujours l'enfer autour de soi. + Et dans le fait, voyant des misérables + Précipités dans des brasiers ardens, + Tordant leurs bras déchirés de leurs dents, + Et leurs bourreaux, des hommes, ses semblables, + Usurpateurs du bel emploi des diables, + N'est-il pas vrai que monseigneur l'Infant + Doit à l'enfer croire plus aisément? + Aimable prince, ô combien ton enfance + En ce beau jour a donné l'espérance + Au saint office! Il dit que tôt ou tard + Tu reprendras sûrement Gibraltar, + Qui fut ton bien, et que la Providence + A laissé prendre aux Anglais par hasard. + Ce pronostic, qu'on répand dans l'Espagne, + N'eut point d'accès au journal de la cour; + On s'y bornait à louer tour à tour + L'auguste roi, son auguste compagne, + Qui sont du monde et l'exemple et l'amour: + Puis de vanter, en phrases fanatiques, + Leur zèle ardent contre les hérétiques, + Contre l'Anglais, surtout contre l'Hébreu, + Peuple endurci dans ses vieilles pratiques, + Que l'on convient venir d'assez bon lieu; + Mais qui, fidèle à ses cahiers antiques, + Livres chéris, divins de notre aveu, + Meurt méchamment et pour adorer Dieu + Comme David, de qui les doux cantiques + Lui sont chantés quand on le jette au feu. + Certes, voilà de quoi mettre en colère + Un saint journal: puis, viennent les couplets, + Hymnes, chansons, redondilles, sonnets, + Qu'une foi vive, hypocrite ou sincère, + Un vain désir, ou le talent de plaire, + Adresse au roi sur ses brillans succès; + Car tout le plan de la cérémonie + Est un effort de son puissant génie. + Pourquoi, soudain, places et carrefours + Vont de sa gloire occuper quelques jours + Les regardans: estampes et gravures, + Grotesque affreux, sombres caricatures, + Où, consumés dans leurs sacrés atours, + La tête en bas, feux et flamme à rebours, + En noirs démons, grimacent les figures + Des torturés, infligeant des tortures; + Dieu, qui d'en haut contemple cet enfer + Avec amour, et bénit Lucifer; + Le doux Jésus; l'attrayante Marie, + Qui, caressant d'un sourire amical + Les vils suppôts du monstre monacal, + Semble exciter leur dévote furie; + En bas, le roi d'un beau zèle échauffé, + La croix en main, guidant l'auto-da-fé, + Dont le livret, lu dans chaque famille, + D'un jacobin vu, revu, paraphé, + Va sur les mers, pieuse pacotille, + Charmer, ravir, de Cadix à Manille, + Ses heureux saints qui prennent leur café. + Vous conviendrez que maintenant l'Espagne + Avec honneur peut ouvrir la campagne, + Qu'on va tout vaincre, et que les ennemis + Seront bientôt chassés du plat pays. + Soit, j'en conviens; mais un moment, de grâce; + Rendons surtout la victoire efficace, + Modérons-nous, et faisons qu'aujourd'hui + Le roi n'ait plus une gazette à lui. + Songeons au but de la troisième fête, + Que cette fois pour le peuple on apprête. + Que dites-vous? le peuple! Eh, oui! vraiment, + Dans le malheur on y pense un moment. + Le plus grand roi, quand la chance varie, + Avec le peuple est en coquetterie. + A son époux la reine a prudemment + Insinué qu'au sein de la victoire, + Un roi couvert des rayons de la gloire, + S'il est chéri, paraît encor plus grand. + Le roi, frappé, vit l'importance extrême + De ce conseil: «Eh bien! dit-il, qu'on m'aime. + Veillez-y bien, réglez tout promptement.» + On obéit, et le gouvernement, + Voyant le peuple abattu de tristesse, + Prit le parti d'ordonner l'allégresse, + De la payer. On prit l'argent; mais quoi? + On ne rit pas ainsi de par le roi. + L'auto-da-fé, merveilleux en lui même, + Soutient le cœur, mais ne peut réjouir: + Il faut chercher ailleurs ce bien suprême + Et s'adresser à quelqu'autre plaisir. + Or, le plus grand, le seul par excellence, + Vous devinez, c'est de voir, des taureaux + Mis en fureur, poussés à toute outrance + Par des guerriers, des piqueurs, des héros, + Gens vigoureux, bien armés, bien dispos. + De ces combats la sublime science + Chez l'Espagnol brilla dans tous les temps. + Sur Caldérone elle a la préférence: + Elle ravit les petits et les grands, + La cour, la ville; et sa majesté même + Fait grand état de ce talent suprême. + Par cent rivaux le prix est disputé: + C'est un hommage offert à la beauté. + L'Espagnol croit, lorsque son sang ruissèle, + Que pour jamais sa maîtresse est fidèle. + Chez nous Français, cet argument nouveau + Prendrait du poids, en supposant de même, + Qu'on ne peut plus, dès qu'on perce un taureau, + Être fidèle à la beauté qu'on aime. + Chaque pays a son raisonnement; + Cervelle humaine est chose singulière. + De ma raison votre raison diffère: + Le cœur aussi m'étonne grandement..... + Mais je reviens et reprends notre affaire. + L'affaire allait plus que passablement: + L'amphithéâtre était garni de belles + De toute espèce, et même de cruelles. + On avait fait le signe de la croix, + Et trois taureaux s'avançaient à la fois. + Si je voulais faire ici le poète, + Convenez-en, lecteur, j'aurais beau jeu; + A qui tient-il? Mais je retiens mon feu, + Je vous fais grâce; et ma muse discrète + Des lieux communs dédaigne le secours; + Puis, la morale a seule mes amours. + Or, disons donc, sans soin, sans étalage, + Qu'un des taureaux, j'en ai parlé, je crois, + Deux étant morts, demeuré seul des trois, + Blessé lui-même et transporté de rage, + Glaça d'effroi l'amphithéâtre entier, + Renversant tout, matador ou guerrier, + Nègre, marquis, grand d'Espagne et bouvier, + Armés ou non; il n'eut plus d'adversaire. + Thésée, Alcide, aux siècles fabuleux, + Eussent cherché ce taureau merveilleux, + Pour en découdre: il était leur affaire. + Sa majesté, ne pensant pas comme eux, + Se blottissait dans sa loge grillée, + Mourant de peur, la croyant ébranlée. + Chacun tremblait à l'exemple du roi; + Mais savez-vous comme, en ce désarroi, + Dieu secourut cette cour si troublée? + Un jeune enfant, obscur, bien inconnu, + Vient à songer qu'à l'instant il a vu + Les bœufs d'un tel, troupeau considérable, + Qui lentement regagnaient leur étable. + Vite il y court, les fait sortir soudain, + Et les conduit, aidé d'un vieux voisin, + Vers cet enclos où la terrible scène + Répand l'horreur: les voilà dans l'arène. + En quel moment? Quand le monstre fougueux, + Moins forcené, paraissait plus terrible; + Lorsqu'agitant, tournant sa face horrible, + Gonflé, fumant d'un nuage écumeux, + Vainqueur et seul sur l'arène sanglante, + Les feux épais de sa narine ardente, + Les feux hagards, noirs et clairs de ses yeux, + Redemandaient, cherchaient la guerre absente. + Pour ennemis il ne voit que des bœufs + Qui défilaient, un par un, deux par deux, + En plus grand nombre; et puis la troupe entière + De plus en plus garnissait la carrière. + De leurs gros yeux la stupide langueur + Et de leurs pas la pesante lenteur + N'annonçant point d'intention guerrière, + Le fier taureau, qu'étonne leur douceur, + Tout ébaubi d'être sans adversaire, + Les étonnait d'un reste de fureur, + Qui peut passer entre bœufs pour humeur; + Et nulle part ne trouvant de colère, + Il s'appaisa, voyant qu'ils n'ont point peur. + Grâce à leur corne, il les crut ses semblables: + Comme ils beuglaient, il les crut ses égaux; + Et radouci dans ce commun repos, + Environné de voisins si traitables, + Il imita ces prétendus taureaux. + Ce dénoûment plut fort à l'assistance, + Au roi surtout: l'on reprend contenance, + On se rassure, on rit de son effroi, + Que l'on niait; nul n'avait craint pour soi: + Un seul instant si l'âme fut troublée, + Chacun convient que c'était pour le roi; + Le roi le crut, se croyant l'assemblée. + La peur cessant, on devint curieux. + Mais d'où vient donc ce grand convoi de bœufs? + On cherche, on tient tout le fil de l'histoire. + Un empressé courut après l'enfant + Qui prit la fuite; il avait peur d'un grand, + Et se sauva de l'interrogatoire. + La reine en rit: chacun des courtisans + Voulait qu'il fût le fils d'un de ses gens, + Neveu du moins, tant ils aimaient la gloire. + Le roi laissa disputer là-dessus, + Indifférent, puisqu'il ne tremblait plus. + Hors de péril, sa majesté charmée + Lâche deux mots sur l'enfant, le voisin, + Bâillant, distrait; et dès le lendemain + S'en soucia comme de son armée. + Tandis qu'il bâille et ne s'amuse pas, + Des battemens de mains, de grands éclats, + Des ris joyeux partent de la commune. + Sa majesté, que le rire importune, + Paraît surprise, elle regarde en bas: + C'était l'enfant qui, rentré de fortune, + Ne craignant plus, voyez-vous, d'être pris + Ni présenté, curieux, s'était mis + Sur un gradin, debout, près de l'issue + Par où des bœufs se pousse la cohue, + Troupeau bénin, qu'on chasse avec des ris. + Et des rieurs remarquez l'insolence; + Car vous saurez qu'en ce troupeau si doux + Est l'animal qui les fit trembler tous; + Mais de l'enfant la naïve impudence + Fit plus d'effet encor, réussit mieux. + En revoyant ce taureau trouble-fête, + Auteur du mal, si coupable à ses yeux, + D'un gros bâton, plaisamment furieux, + Il va frappant de la maudite bête + Les flancs, le dos; et le pauvre animal, + Doublant le pas sous l'instrument risible, + Va s'enfonçant dans le groupe paisible, + Pour se sauver de ce petit brutal. + Vous souriez, lecteur; mais je parie + Que vous rêvez: laissons la rêverie, + Contentons-nous d'un simple enseignement, + D'un aperçu: que tel est fréquemment + Plus fort tout seul qu'avec sa confrérie. + Vous le sentez, hélas! péniblement, + Hommes de main, de tête, de génie, + Vous que j'ai vus en maint gouvernement + (Le despotisme a bien sa prudhomie), + Vous que je plains, abattus tristement, + Marchant de front, bêtes de compagnie. + Cet art des rois, ce secret merveilleux, + Nous le savons; mais l'Espagne l'ignore; + En ces climats le ciel fait naître encore + Des esprits fiers et des cœurs généreux; + Mais les taureaux sont entourés de bœufs. + Chassons les bœufs, chassons le saint office, + Prions le ciel que la foi s'affaiblisse, + Limons leurs fers et dessillons leurs yeux + Par maint écrit où la vérité brille, + La vérité, trésor plus précieux + Que du Pérou l'opulente flottille; + Et dans Madrid menant la vérité, + Que suit bientôt sa sœur la liberté, + Consolidons le pacte de famille. + + [28] Chamfort composa ce petit poème au commencement de 1792. + + +CALYPSO A TÉLÉMAQUE, + +HÉROÏDE. + + Ainsi donc le destin, dans les murs de Salante, + Fixe pour un moment ta fortune flottante! + Tu triomphes, ingrat; et ta crédulité + S'est de tous tes forfaits promis l'impunité! + Que sais-je? en ce moment ta coupable imprudence + Peut-être ose accuser ma haine d'impuissance. + Je veux avec le jour t'arracher ton erreur; + Par mon amour passé juge de ma fureur. + Non, tu ne verras point cette Itaque chérie, + Ce séjour que je hais, cette obscure patrie, + Pour qui ton cœur jadis, d'un vain espoir flatté, + Méprisa mon amour et l'immortalité. + Grands Dieux! si vos décrets permettent qu'il la voie, + Puisse-t-il ne goûter qu'une trompeuse joie! + Oui, traître, qu'aussitôt un nuage odieux, + Abusant ton espoir, la dérobe à tes yeux; + Qu'à te persécuter la fortune constante, + Promène sur les mers ta destinée errante; + Que les vents, échappés de leurs sombres cachots, + De la mer contre toi soulèvent tous les flots; + Et, pour combler mes vœux, qu'un funeste naufrage + M'offre ton corps mourant poussé vers mon rivage; + Que ta nymphe, en pleurant sur ton malheureux sort, + Par ses cris douloureux appelle en vain la mort! + Dieux? quel plaisir de voir ma rivale plaintive + Rappeler vainement ton ombre fugitive! + Mes yeux, au lieu des tiens, jouiront de ses pleurs, + Et ma présence encor aigrira ses douleurs. + Sans me déplaire alors, de cyprès couronnée, + Elle pourra gémir à tes pieds prosternée; + Et je n'envîrai plus ni ses gémissemens, + Ni ses tendres regards, ni ses embrassemens. + Mais je frémis, mon cœur, mon faible cœur soupire: + Dieux! serait-ce d'amour?... Ah! ma fureur expire! + Malheureuse! je l'aime et le hais tour à tour. + Que dis-je? cette haine est un transport d'amour. + Télémaque! je cède; oui, c'est ma destinée; + Sous le joug de l'Amour ma haine est enchaînée; + N'en crois pas les transports où j'ai pu me livrer; + Ne crains rien: Calypso ne peut que t'adorer. + Grands dieux! n'exaucez pas ma funeste prière; + C'était contre moi-même armer votre colère. + Quand mon cœur pour l'ingrat tremble au moindre danger, + Hélas! que je suis loin de vouloir me venger! + Quelle était ma fureur? Oui, dieux! je vous implore: + Mais ce n'est qu'en faveur de l'objet que j'adore; + Et s'il faut éprouver sur lui votre pouvoir, + Consultez mon amour et non mon désespoir. + Mais, hélas! que dis-tu; malheureuse déesse? + Arrête; où t'emportait une indigne faiblesse? + Songes-tu que le traître, au mépris de ta foi, + Ose former des vœux qui ne sont pas pour toi? + Oui, tandis que pour lui, lâchement suppliante, + Je fais des vœux... l'ingrat en fait pour son amante; + Et son farouche orgueil, que je n'ai pu dompter, + Ne se souvient de moi que pour me détester. + Ah! quand tu vins tremblant, au sortir du naufrage, + M'offrir de tes malheurs l'attendrissante image, + Moi-même je devais, prévenant tes affronts, + Te replonger vivant dans ces gouffres profonds, + Dans ces gouffres affreux que le sort te prépare, + Habités par la mort et voisins du Ténare. + Dans ton cœur ennemi, pourquoi mon faible bras + Hésita-t-il alors de porter le trépas? + Sur la tête du fils offert à ma colère, + Ma main devait venger la trahison du père; + Et ta mort, m'épargnant un fatal entretien, + Devait punir son crime et prévenir le tien. + Mon orgueil, offensé des mépris d'un parjure, + Se croyait désormais à l'abri d'une injure: + Je défiais l'Amour, auteur de tous mes maux; + Je jurai d'immoler au soin de mon repos + Tous les infortunés que leur destin funeste + Conduirait vers ces bords que Calypso déteste; + Leur sang a cimenté cet horrible serment; + J'ai cru, dans chacun d'eux, immoler un amant; + Tu parus, mon courroux s'armait pour ton supplice; + Tu t'avances, je vois... j'aime le fils d'Ulisse: + A la tendre pitié j'abandonne mon cœur, + J'y laisse entrer l'amour au lieu de la fureur. + Au meurtre dès long-temps ma main accoutumée, + Ma main par un mortel se vit donc désarmée; + Je n'osai la porter dans ton coupable flanc; + Sanglante, je craignis de répandre le sang. + Cette divinité dont le mâle courage + Jadis se nourrissait de meurtre et de carnage, + Dont la rage guidait les farouches transports, + Dont le bras tant de fois ensanglanta ces bords, + A l'aspect d'un mortel, désarmée et tremblante, + Soupire et n'est déjà qu'une timide amante. + Calypso ne hait plus en ce funeste jour; + Le poignard à la main, elle implore l'Amour. + Qu'aisément tu surpris ma raison égarée! + De mon cœur imprudent je te livrai l'entrée. + Je respectai ces jours, ces jours infortunés, + Des piéges du trépas sans cesse environnés. + O souvenir cruel d'une ardeur insensée! + O pleurs! ô désespoir d'une amante offensée! + Télémaque!... Eucharis!... Détestables amans! + Malheureuse! Que faire en ces affreux momens! + Vous m'évitez en vain, je vole sur vos traces... + Mais que dis-je? Voudrais-je augmenter mes disgrâces? + Mes yeux pourraient-ils voir leurs transports amoureux. + Et leurs embrassemens insulter à mes feux? + Encor, si je pouvais, au gré de ma furie, + Briser le nœud cruel qui m'enchaîne à la vie, + Etouffer mes douleurs dans le sein du trépas... + Mais je ne peux mourir... Eh bien! toi, tu mourras! + Oui, je veux dans ton sang plonger ma main fumante, + Sous les yeux, dans les bras de ton indigne amante. + Oui, dans ses bras sanglans, ingrat, tu vas périr: + Elle triomphera de t'avoir vu mourir. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Dieux! vengez par mes mains son infidélité; + Je vous pardonne alors mon immortalité. + Non, c'est peu de la mort pour une telle offense; + Ah! par mon désespoir, jugez de ma vengeance. + Sombre divinité des malheureux amans, + Cruelle Jalousie, arme tous tes serpens; + Allume dans mon cœur tous les feux de la rage; + Je le soumets à toi, règne en moi sans partage; + Étouffe de l'amour les soupirs et les vœux: + C'en est fait, je me livre à tes plaisirs affreux; + Change en noire furie une timide amante; + Enhardis ce poignard dans ma main chancelante... + Que dis-je? Il n'est plus temps, il a dû m'échapper. + Eucharis, dans tes bras, il fallait le frapper. + O souvenir affreux! jour fatal à ma gloire, + Où ma présence même ennoblit sa victoire! + Je courais me venger et te percer le sein; + Elle vit le poignard qui tombait de ma main: + Elle vit expirer mon impuissante rage... + Qu'elle va détester ce funeste avantage! + Oui, sur elle je veux punir ta trahison: + Je veux de tes mépris lui demander raison. + Si tu veux adoucir le malheur qui l'accable, + Pour la justifier, cesse d'être coupable; + Viens me rendre le cœur qu'elle m'avait ravi. + Ah! si du repentir le crime était suivi, + Si tu venais enfin, terminant mon supplice, + Dans mes yeux attendris lire ton injustice; + Si ta bouche abjurait ta haine et ta fierté, + Je ne me souviendrais de ma divinité + Que pour rendre immortels tes feux et ma tendresse. + Viens désarmer mon bras, c'est l'Amour qui t'en presse + Viens régner avec moi. C'en est fait; oui, je veux + Que le dieu de mon cœur soit le dieu de ces lieux; + Que du bruit de mes feux l'univers retentisse; + Qu'à ma félicité tout l'Olympe applaudisse; + Qu'élevé désormais au rang des immortels, + Tu partages l'encens qu'on offre à mes autels. + Sous les berceaux fleuris de ce riant bocage, + Dans cet Olympe enfin, le céleste breuvage + Nous sera présenté par la main des amours; + Et seuls ils fileront la trame de nos jours. + Ne crains point qu'à leurs mains la Parque les ravisse; + Viens me rendre un bonheur qui jamais ne finisse; + Que d'éternels plaisirs scellent notre union... + Songe délicieux! charmante illusion! + Pouvez-vous un moment occuper ma pensée? + Ah! cessez d'abuser une amante insensée; + Pour mon cœur malheureux les plaisirs sont-ils faits? + Inutiles soupirs! inutiles souhaits! + Aveugle Calypso! déesse infortunée! + Hélas! à mon malheur je suis donc enchaînée! + Il faudra de regrets me nourrir chaque jour; + Je verrai tout finir, excepté mon amour. + Comment me dérober au feu qui me dévore? + Je retrouve partout le cruel qui m'abhorre. + Ton image importune irrite mes ennuis: + Présent, tu me fuyais; absent, tu me poursuis. + Peut-être apprendras-tu ma triste destinée; + Mais si tu sais les maux où tu m'as condamnée, + Si du moins la pitié peut encor t'attendrir, + Plains-moi, surtout plains-moi de ne pouvoir mourir. + + +L'HOMME DE LETTRES, + +DISCOURS PHILOSOPHIQUE. + + Nobles enfans des arts, vous que la gloire enflamme, + Qui, soigneux d'agrandir, de féconder votre âme, + Ajoutez en silence à ses trésors divers, + Pour la produire un jour aux yeux de l'univers: + Qui d'entre vous n'aspire à cet honneur suprême, + De servir les mortels en s'éclairant soi-même? + Laissez-moi contempler vos devoirs, vos destins, + Tous les droits que sur vous le ciel donne aux humains. + Ce sont vos sentimens que ma bouche répète; + Ils méritaient sans doute un plus digne interprète. + Ah! que ne puis-je au moins, retraçant leur grandeur, + Les peindre à tous les yeux, comme ils sont dans mon cœur! + Quelle est de ces rivaux l'ambition sublime? + Dans leurs travaux heureux quel espoir les anime? + C'est ce noble désir d'éclairer nos esprits, + De porter la vertu dans nos cœurs attendris; + Mais ce droit n'appartient qu'au mortel qu'elle inspire: + Lui seul peut sur notre âme exercer cet empire, + Lui seul dans notre sein lance des traits brûlans. + L'école des vertus est celle des talens; + Plus l'âme est courageuse et plus elle est sensible; + L'esprit reçoit de l'âme une force invincible; + Chaque vertu nouvelle ajoute à sa vigueur. + Courez à votre ami qu'opprime le malheur; + Par des soins généreux réveillez son courage, + Et des vertus ensuite allez tracer l'image. + Je les vois, respirant sous vos hardis pinceaux, + D'un charme inexprimable animer vos tableaux. + Vertu, sans vous aimer, quel mortel peut vous peindre? + S'il en existe un seul, ô Dieu! qu'il est à plaindre! + Sans cesse, en contemplant vos traits majestueux, + Devant son propre ouvrage il baissera les yeux; + En s'immortalisant, il flétrit sa mémoire, + Et consacre sa honte aux fastes de la gloire. + Mais de ces sentimens qui peut vous animer? + Dans votre âme à jamais comment les imprimer? + Sera-ce en les portant dans un monde frivole? + A d'absurdes égards il faut qu'on les immole. + Pourriez-vous soutenir, sans dégrader vos mœurs, + Le choc des préjugés, des vices, des erreurs, + Dont la foule en tout temps vous assiége et vous presse? + Fuyez: qu'attendez-vous? une vaine richesse? + Ce vil présent du sort serait trop acheté; + Vos cœurs perdaient, hélas! leur sensibilité, + Cette austère hauteur, ce courage inflexible + Qui porte un jugement sévère, incorruptible, + A l'homme, aux actions marque leur juste prix, + Et par la vérité subjugue les esprits. + Quel est ce malheureux qui d'un encens coupable + Fatigue lâchement un mortel méprisable? + Ose-t-il dispenser, de ses vénérables mains, + Ce trésor précieux, l'estime des humains? + Mes amis, jurons tous, dans ce temple où nous sommes[29], + De ne point avilir l'art de parler aux hommes, + De faire devant nous marcher la vérité, + De ne mentir jamais à la postérité, + De pouvoir dire un jour à cet arbitre auguste: + Jugez sur notre foi, votre arrêt sera juste. + C'est alors que l'on peut, par d'utiles écrits, + Des mortels incertains diriger les esprits. + Opinion, nos goûts, nos mœurs, sont ton ouvrage, + Dieu t'a soumis le monde, et te soumet au sage; + Du fond de sa retraite il t'impose des lois; + Tu marchais au hasard; il te guide à son choix; + Avec la vérité sa voix d'intelligence + Fonde, affermit, combat, renverse ta puissance. + Grands hommes, c'est à vous d'exercer son pouvoir; + Notre cœur appartient à qui sait l'émouvoir; + Vous avez de l'erreur détruit la tyrannie: + L'univers a changé devant votre génie. + Souvent à notre insu votre âme vit en nous, + Et la raison d'un seul est la raison de tous. + Laissez frémir la haine, et l'erreur, et l'envie; + Détruire un préjugé, c'est servir sa patrie. + La vérité défend le trône et les autels, + Et la fille des cieux ne peut nuire aux mortels, + Elle émousse les traits de l'ardent fanatisme, + Des tyrans de l'esprit combat le despotisme; + Jusqu'au milieu des cours elle va quelquefois + Démentir les flatteurs et détromper les rois. + Mais souvent, dans un siècle où l'on craint la lumière, + Le génie opprimé rampe dans la poussière; + L'orgueil intolérant en prive l'univers; + On le hait, on l'accable, on lui donne des fers: + On défend la pensée au seul être qui pense. + Vous qui des souverains partagez la puissance, + S'il est un vrai talent, par le sort opprimé, + Qui, faute d'un regard, languisse inanimé; + Craignez de l'avenir la terrible sentence; + Mais, non: votre pays vous a jugé d'avance. + Ah! si vous ignorez le prix des vrais talens, + Demandez-le à ces rois dont les soins vigilans, + Arrachant cette plante à son climat stérile, + Feront germer ses fruits sur un sol plus fertile. + Mais il reste un espoir aux talens méconnus: + C'est de répandre au moins l'exemple des vertus; + Cette gloire est certaine, et ne craint point d'outrage. + L'exemple des vertus est la dette du sage; + Ses écrits sont un don fait à l'humanité. + Que le mortel sensible, épris de leur beauté, + Las de voir des cœurs morts, leurs vices, leur bassesse, + Dans ces fiers monumens retrouvant sa noblesse, + Contemple avec transport les traits de sa grandeur, + Et cherche un doux asile auprès de votre cœur. + Eh bien! il faudra donc, dans cette lice immense, + Fatiguer, tourmenter ma pénible existence. + Pourquoi? pour embrasser une ombre qui s'enfuit, + Désespère à la fois celui qui la poursuit, + Celui qu'elle a trompé, celui qui la possède! + Cruelle illusion, qui m'échappe et m'obsède, + Qu'à travers mille écueils il me faudra chercher, + Que, jusque dans mes bras, on viendra m'arracher! + Heureux du moins, heureux, si la haine et l'envie, + Complices de ma mort et bourreaux de ma vie, + Souffrent que sur ma cendre on sème quelques fleurs, + Qui croissent auprès d'elle, et naissent quand je meurs! + Dieu! qu'entens-je? est-ce ainsi qu'on parle de la gloire? + S'élever par son âme, ennoblir sa mémoire, + Créer un nom fameux triomphant de la mort, + Que tout cœur né sensible entend avec transport; + Des vertus, des talens présenter l'assemblage + A nos regards charmés d'une si belle image! + Amis, la gloire existe, et ses droits sont certains. + Quand Dieu créa la terre et forma les humains, + Il fit naître la gloire, ainsi que lui féconde, + Lui commanda d'instruire et d'embellir le monde, + De mesurer les cieux, de subjuguer les mers, + Et lui commit le soin d'achever l'univers. + Que parlez-vous ici de fleurs sur votre cendre? + Sont-ce les seuls tributs que vous devez attendre? + La gloire est-elle ingrate? et ne la vois-je pas, + Quand vous marchez vers elle, accourir dans vos bras? + Ce sentiment si prompt d'involontaire estime, + Qu'arrachent les talens, que leur aspect imprime, + Que l'or ni les grandeurs n'excitent point en nous, + N'est-il pas votre bien? n'est-il pas fait pour vous? + Répandre avec chaleur son active pensée, + C'est la grandeur de l'âme au dehors annoncée, + Par des signes certains offerte à tous les yeux. + Arrachez, déchirez le voile injurieux, + Dont le sort veut couvrir cette empreinte divine, + Qui d'une âme choisie atteste l'origine. + Il faut juger les cœurs sans peser les destins: + Epictète est par l'âme égal aux Antonins. + Les beaux arts sont de tous l'immortel héritage; + Tous ont sur cet autel présenté leur hommage. + Voyez ce Richelieu, ce fier vengeur des lis, + Tonnant autour du trône où son maître est assis; + Il dispute à la fois, et d'une ardeur pareille, + L'Alsace à l'empereur, et le Cid à Corneille. + Ah! vous m'ouvrez les yeux, vous entraînez mes pas. + Mais, quoi! tous ces écueils, ces malheurs, ces combats! + La haine qui se tait! la basse calomnie + Sans cesse repoussée et sans cesse impunie! + L'homme vil et puissant qui, pour percer mon cœur, + D'une main subalterne achète la fureur! + Eh bien! que craignez-vous? Un bras plus redoutable + Vous couvre d'une égide auguste, impénétrable. + Le jugement public: voilà votre vengeur, + Votre ami, votre appui, votre consolateur; + Je le vois vous conduire au fond d'un sanctuaire, + Dont rien ne brisera l'invincible barrière. + Sous ce puissant abri, placez-vous par vos mœurs. + C'est là qu'on peut braver les absurdes rumeurs, + De l'orgueil forcené la vengeance hautaine, + Voir en pitié la rage, et sourire à la haine. + Ah! plutôt saisissons un espoir plus heureux: + Il est, il est encor des mortels généreux + Dont l'amitié touchante, active et courageuse + Défendra hautement votre vie orageuse, + Soutiendra les assauts du superbe oppresseur, + Et sera de vos jours l'orgueil et la douceur. + Quel prix plus glorieux? que faut-il davantage? + J'embrasse avec transport ce fortuné présage; + Mais l'avoûrai-je enfin? il me faut un bonheur + Qui s'attache à mon être, et qui tienne à mon cœur. + Eh! ne l'avez-vous pas? quoi donc! cette âme immense + Qui sait trouver en soi sa plus vive existence, + Qui tend tous ses ressorts, qui s'agite en tous sens, + Qui voudrait même en vain réprimer ses élans, + De ses propres plaisirs n'est-elle pas la mère? + Ces morts, dont la raison nous guide et nous éclaire, + Ne vont-ils pas dans nous verser leurs sentimens, + De leurs cœurs enflammés rapides mouvemens? + S'emparer de leur âme et l'égaler peut-être, + Fixer, éterniser chaque instant de son être, + Est-il un sort plus doux, un plaisir plus touchant? + Conserve-moi, grand dieu! le fortuné penchant + Qui place dans moi seul mon bonheur, ma richesse, + M'arrache aux passions d'une ardente jeunesse, + Et trompant de mon cœur la sensibilité, + De ses feux sans péril nourrit l'activité. + Tout n'appartient-il pas au mortel né sensible? + Il est de l'univers possesseur invisible; + Il va, de tous les arts, par un heureux larcin, + Dérober les trésors, les renferme en son sein: + Tout est vivant pour lui; son âme active et pure + Existe dans chaque être et remplit la nature, + Partout de son bonheur va saisir l'aliment, + Le dévore et s'enfuit avec un sentiment. + Un autre don du ciel ornera votre vie. + Imagination, compagne du génie, + Toi, dont la main brillante et prodigue de fleurs + Étend sur l'univers tes riantes couleurs! + Le génie entouré de tes heureux prestiges, + Sous tes yeux, à ta voix enfante des prodiges. + Sur ton aile rapide il vole dans les cieux, + Embrasse d'un coup d'œil tous les temps, tous les lieux; + Des empires détruits il revoit l'origine, + Le choc de leurs destins, leur grandeur, leur ruine; + Parcourt avidement tous ces tableaux divers + Qu'aux regards des mortels les siècles ont offerts, + La nature et ses jeux, ses travaux, ses caprices, + Miracles échappés à ses mains créatrices, + Le combat et l'accord de tous les élémens, + Le sillon de l'éclair et la fuite des vents. + Voici l'instant propice; il s'agite, il s'enflamme; + Un nouvel univers va sortir de son âme: + De ce monde nouveau les élémens pressés + D'abord sont au hasard et sans ordre entassés: + L'imagination plane sur cet abîme; + Le cahos fuit, tout naît, chaque germe s'anime; + L'esprit actif et prompt, dans un rapide élan, + Du monde qu'il médite a dessiné le plan; + Tout s'arrange: l'idée informe, languissante, + Appelle autour de soi l'image obéissante: + Soudain l'image accourt, et par d'heureux accords, + Vient s'unir à l'idée, et lui donner un corps. + Tous les traits sont marqués; les couleurs s'assortissent; + Sous de rians pinceaux les êtres s'embellissent, + Et placés avec art, contrastés avec choix, + Sous l'œil du créateur se pressent à la fois. + Il frémit, il palpite; et son âme ravie + Sent l'ivresse sublime et l'orgueil du génie. + Eh bien! avec ce sens, cet instinct merveilleux, + Pouvez-vous, sans rougir, vous croire malheureux? + Ah! bénissez plutôt ce fortuné partage: + Aux vertus à jamais consacrez en l'usage. + Vivez pour la patrie et pour l'humanité, + Pour l'amitié, la gloire et la postérité; + De vos cœurs avec soin défendez la noblesse; + D'un sentiment jaloux repoussez la bassesse: + Chérissons le rival qui peut nous surpasser: + Montrez-moi mon vainqueur, et je cours l'embrasser. + De la lice à l'envi franchissez la barrière, + Et vous direz un jour, au bout de la carrière: + «Le destin m'opprimait, et moi, je l'ai vaincu; + J'ai senti l'existence, et mon cœur a vécu.» + + [29] L'Académie française, pour laquelle cet ouvrage a été + composé en 1765. + + +BACAROLE + +IMITÉE DE L'ITALIEN. + + Aux bords fleuris d'une fontaine, + J'ai vu, dans les bras du sommeil, + Des cœurs la jeune souveraine, + L'œil demi-clos, le teint vermeil: + Ah! qu'en dormant elle était belle! + Que son réveil me charmera! + Besoin d'amour dort avec elle; + Avec elle il s'éveillera. + + Sa bouche a l'éclat de la rose, + Qu'au premier souffle du printemps, + Avril respire, fraîche éclose + Du sein des frimats expirans: + Ah! qu'en dormant elle était belle! + Que son réveil me charmera! + Besoin d'amour dort avec elle; + Avec elle il s'éveillera. + + Sur sa main sa tête appuyée + Ressemble au lis qui mollement, + Sur sa tige aux vents déployée, + Reste penché languissamment. + Ah! qu'en dormant elle était belle! + Que son réveil me charmera! + Besoin d'amour dort avec elle; + Avec elle il s'éveillera. + + Et sous cette gaze mouvante + Que soulève un zéphir malin, + Palpite une gorge naissante + Qu'envîrait la fleur du matin. + Ah! qu'en dormant elle était belle! + Que son réveil me charmera! + Besoin d'amour dort avec elle + Avec elle il s'éveillera. + + Sa longue et blonde chevelure, + Errant au caprice du vent, + Tantôt flotte sur sa figure, + Et tantôt sur son col descend. + Ah! qu'en dormant elle était belle! + Que son réveil me charmera! + Besoin d'amour dort avec elle; + Avec elle il s'éveillera. + + Morphée, ô toi par qui reposent + Tant d'appas offerts à mes yeux, + Permets qu'en son sein je dépose + L'ardeur des plus aimables feux. + Ah! qu'en dormant elle était belle! + Que son réveil me charmera! + Besoin d'amour dort avec elle; + Avec elle il s'éveillera. + + De nos baisers le doux échange + Dans son cœur portera l'amour: + Transports charmans! divin mélange! + Je vous devrai mon plus beau jour. + Ah! qu'en dormant elle était belle! + Que son réveil me charmera! + Besoin d'amour dort avec elle; + Avec elle il s'éveillera. + + +L'HEUREUX TEMPS. + + Temps heureux où régnaient Louis et Pompadour! + Temps heureux où chacun ne s'occupait en France + Que de vers, de romans, de musique, de danse, + Des prestiges des arts, des douceurs de l'amour! + Le seul soin qu'on connût était celui de plaire; + On dormait deux la nuit, on riait tout le jour; + Varier ses plaisirs était l'unique affaire. + A midi, dès qu'on s'éveillait, + Pour nouvelle on se demandait + Quel enfant de Thalie, ou bien de Melpomène, + D'un chef-d'œuvre nouveau devait orner la scène; + Quel tableau paraîtrait cette année au Salon; + Quel marbre s'animait sous l'art de Bouchardon; + Ou quelle fille de Cythère, + Astre encore inconnu, levé sur l'horison, + Commençait du plaisir l'attrayante carrière. + On courait applaudir Dumesnil ou Clairon, + Profiler des leçons que nous donnait Voltaire, + Voir peindre la nature à grands traits par Buffon. + Du profond Diderot l'éloquence hardie + Traçait le vaste plan de l'Encyclopédie; + Montesquieu nous donnait l'esprit de chaque loi; + Nos savans, mesurant la terre et les planètes, + Eclairant, calculant le retour des comètes, + Des peuples ignorans calmaient le vain effroi. + La renommée alors annonçait nos conquêtes; + Les dames couronnaient, au milieu de nos fêtes, + Les vainqueurs de Lawfeld et ceux de Fontenoy. + Sur le vaisseau public, les passagers tranquilles + Coulaient leurs jours gaîment dans un heureux repos, + Et sans se tourmenter de soucis inutiles, + Sans interroger l'air, et les vents et les flots, + Sans vouloir diriger la flotte, + Ils laissaient la manœuvre aux mains des matelots, + Et le gouvernail au pilote. + + +LA VIE DE PARIS. + + En se cherchant, il semble qu'on s'évite. + On rentre chez soi très-content, + Quand un portier intelligent + De part ou d'autre a sauvé la visite. + On a beaucoup d'amis, mais c'est sans liaison; + Bref, le choix étant nul dans la foule indiscrète + Qu'on adopte sans goût, qu'on quitte sans façon, + De visages nouveaux sans cesse on fait emplète, + Et c'est ce qu'on appelle ici tenir maison. + On entre en scène à dix-huit ans, + Dans le monde on se précipite: + Une femme vous prend, vous promène et vous quitte. + Bientôt mon grand enfant à ses pareils déplaît; + L'homme forme le fruit, et le vieillard le hait. + Que devenir? errant à l'aventure, + Isolé dans le tourbillon, + La liberté du jeu lui paraît la plus sûre; + Il s'y livre d'abord par ton; + Et le désœuvrement entraînant l'habitude, + A trente ans vous voyez un sot + Qui, pour avoir vécu trop tôt, + Gémit dans le chagrin et la décrépitude. + + +IMITATION D'OVIDE. + + Je ne sais point porter de chaînes éternelles, + Et j'ose me vanter de ma légèreté: + Quand l'univers nous offre tant de belles, + Pourquoi n'aimer qu'une beauté? + Si je vois une fille innocente et tranquille, + Qui baisse ses regards sur un sein immobile, + Son timide embarras, sa naïve candeur, + Sont des pièges cachés qui surprennent mon cœur. + Si, marchant d'un air leste et la tête assurée, + Attaquant, provoquant la jeunesse enivrée, + Laïs vient à paraître, elle enflamme mes sens; + J'ai bientôt oublié ma modeste bergère, + Et c'est la volupté, c'est l'art que je préfère, + Afin de savourer des plaisirs différens. + Du haut de sa grandeur, de sa tige éclatante, + J'aime à faire descendre une superbe amante; + Et je crois, triomphant d'elle et de ses aïeux, + M'élever dans ses bras jusques au sein des dieux. + Tu n'as pas moins de droits sur mon âme inconstante, + Toi, dont l'esprit orné rend l'entretien charmant: + Aux plaisirs de l'amour se borne l'ignorante, + Et ses soins délicats flattent un tendre amant. + Que la voix de Cloé me pénètre et me touche! + Quel plaisir, quand le cœur et l'oreille sont pris, + D'interpréter, par un baiser surpris, + Les sons pleins de douceur qui sortent de sa bouche! + Je ne puis voir, sans un trouble soudain, + Dans les bras d'une belle une harpe enlacée, + Et mon œil suit en feu, sur la corde pincée, + Le jeu vif et brillant d'une charmante main. + Les grâces de Cinthie et sa taille légère + M'offrent les souvenirs des nymphes de nos bois; + Et quand ses pas hardis l'enlèvent de la terre, + Je voudrais, embrassant sa taille entre mes doigts, + La porter en triomphe aux bosquets de Cythère. + Le frais matin de la beauté, + Les premiers jours de sa naissance, + Portent, dans mon sein agité, + La plus active effervescence. + Son été même a des charmes pour moi. + O femmes! je ne vis que pour vous dans le monde; + Mais j'aime à partager l'encens que je vous doi, + Et la brune me rend infidèle à la blonde: + Mon cœur ne brave pas un seul de vos attraits. + Enfin, quelque beauté que l'on cite dans Rome, + Que l'univers possède et l'univers renomme, + Elle est d'abord l'objet de mes ardens souhaits; + Et comme un nouvel Alexandre, + Animé d'un feu tout divin, + Dans mon ambition, prêt à tout entreprendre, + Je voudrais conquérir le monde féminin. + + +LE PARADIS. + + L'autre monde, Zelmis, est un monde inconnu, + Où s'égare notre pensée; + D'y voyager sans fruit la mienne s'est lassée; + Pour toujours j'en suis revenu. + J'ai vu, dans ce pays des fables, + Les divers paradis qu'imagina l'erreur: + Il en est bien peu d'agréables; + Aucun n'a satisfait mon esprit et mon cœur. + Vous mourez, nous dit Pythagore; + Mais sous un autre nom vous renaissez encore, + Et ce globe à jamais est par vous habité. + Crois-tu nous consoler par ce triste mensonge, + Philosophe imprudent et jadis trop vanté? + Dans un nouvel ennui ta fable nous replonge. + Mais à notre avantage on dit la vérité. + Celui-là mentit avec grâce, + Qui créa l'Elysée et les eaux du Léthé. + Mais dans cet asile enchanté, + Pourquoi l'amour heureux n'a-t-il pas une place? + Aux douces voluptés pourquoi l'a-t-on fermé? + Du calme et du repos quelquefois on se lasse; + On ne se lasse point d'aimer et d'être aimé. + Le dieu de la Scandinavie, + Odin, pour plaire à ses guerriers, + Leur promettait, dans l'autre vie, + Des armes, des combats et de nouveaux lauriers. + Attaché dès l'enfance aux drapeaux de Bellone, + J'honore la valeur, à d'Estaing j'applaudis; + Mais je pense qu'en paradis + On ne doit plus tuer personne. + Un noble espoir séduit le nègre infortuné, + Qu'un marchand arracha des déserts de l'Afrique. + Courbé sous un joug despotique, + Dans un long esclavage il languit enchaîné. + Mais quand la mort propice a fini ses misères, + Il revole joyeux au pays de ses pères, + Et cet heureux retour est suivi d'un repas. + Pour moi, vivant ou mort, je reste sur vos pas. + Non, Zelmis, après mon trépas, + Je ne chercherai point les bords qui m'ont vu naître: + Mon paradis ne saurait être + Aux lieux où vous ne serez pas. + Jadis au milieu des nuages + L'habitant de l'Ecosse avait placé le sien. + Il donnait à son gré le calme ou les orages; + Des mortels vertueux il cherchait l'entretien; + Entouré de vapeurs brillantes, + Couvert d'une robe d'azur, + Il aimait à glisser sous le ciel le plus pur, + Et se montrait souvent sous des formes riantes. + Ce passe-temps est assez doux; + Mais de ces sylphes, entre nous, + Je ne veux point grossir le nombre, + J'ai quelque répugnance à n'être plus qu'une ombre; + Une ombre est peu de chose, et les corps valent mieux; + Gardons-les. Mahomet eut grand soin de nous dire + Que, dans son paradis, on entrait avec eux. + Des houris c'est l'heureux empire; + Là, les attraits sont immortels; + Hébé n'y vieillit point; la belle Cythérée, + D'un hommage plus doux constamment honorée, + Y prodigue aux élus des plaisirs éternels. + Mais je voudrais y voir un maître que j'adore: + L'Amour qui donne seul un charme à nos désirs, + L'Amour qui donne seul de la grâce aux plaisirs. + Pour le rendre parfait, j'y conduirais encore + La tranquille et pure Amitié, + Et d'un cœur trop sensible elle aurait la moitié. + Asile d'une paix profonde, + Ce lieu serait alors le plus beau des séjours; + Et ce paradis des amours, + Si vous vouliez, Zelmis, on l'aurait en ce monde. + + +LA VIEILLE DE SEIZE ANS. + + Lise à quinze ans plut et fut peu cruelle; + Mais Lise, hélas! fut quittée à seize ans. + La pauvre enfant alors, n'amusant qu'elle, + Crut d'être aimable avoir passé le temps. + + Son miroir même, à ses yeux pleins de larmes, + Ne montrait plus ni beauté, ni fraîcheur; + Toute charmante, elle pleurait ses charmes + Et cet air simple exprimait son erreur. + + J'avais quinze ans, quand tu me trouvais belle; + Un an détruit ma beauté, ton ardeur. + Mon cœur, hélas! t'aime encore, infidèle! + Mais à seize ans peut-on offrir son cœur? + + Tu me pressais, quel feu!.. quelle tendresse!.. + Mais j'ai seize ans; adieu tous tes désirs! + Du doux plaisir je sens encore l'ivresse; + Mais j'ai seize ans; adieu tous tes plaisirs! + + Quoi! vingt printemps que toi-même as vu naître, + A tous les yeux n'ont fait que t'embellir! + Moi, j'ai seize ans, je n'ose plus paraître; + Un an d'amour a donc pu me vieillir? + + Hier Damon, qui me poursuit sans cesse, + M'offrait un cœur tout prêt à s'enflammer; + Allez, lui dis-je, allez à la jeunesse; + Moi j'ai seize ans, on ne doit plus m'aimer. + + Mais non, cruel, reviens à ta bergère, + Reviens, pardonne à mes seize printemps; + S'il faut quinze ans, perfide, pour te plaire, + Viens, dans tes bras j'aurai toujours quinze ans. + + +CANDIDE. + + Candide est un petit vaurien + Qui n'a ni pudeur ni cervelle; + A ses traits on reconnaît bien + Frère cadet de la Pucelle. + Leur vieux papa, pour rajeunir, + Donnerait une belle somme; + Sa jeunesse va revenir, + Il fait des œuvres de jeune homme. + Tout n'est pas bien: lisez l'écrit, + La preuve en est à chaque page, + Vous verrez même en cet ouvrage + Que tout est mal comme il le dit. + + +LA BOHÉMIENNE. + + Pour connaître le sort des maîtres des humains, + Mon art ne m'est pas nécessaire; + C'est sur le front des rois que je lis leurs destins: + L'oracle est sûr, et mon art doit se taire. + A l'aspect de ce jeune roi, + L'avenir se dévoile à mes yeux sans mystère; + Son sort est d'être heureux, d'être aimable, de plaire, + Et tous les cœurs l'ont prédit avant moi. + Peuple, à qui sa présence est chère, + En ces lieux retenez ses pas; + Un roi qu'on aime et qu'on révère + A des sujets en tous climats: + Il a beau parcourir la terre, + Il est toujours dans ses états[30]. + + [30] Ces vers furent chantés en présence du roi de Danemarck, + pour lequel ils avaient été composés en 1768, pendant le séjour + de ce monarque à Paris. + + + SUR L'ÉLECTION DE MM. LEMIERRE ET DE TRESSAN, A L'ACADÉMIE + FRANÇAISE. + + Honneur à la double cédule + Du sénat dont l'auguste voix + Couronne, par un digne choix, + Et le vice et le ridicule. + + + SUR LA TRAGÉDIE DE CORIOLAN, PAR LAHARPE, DONT LES COMÉDIENS + DONNÈRENT UNE REPRÉSENTATION AU BÉNÉFICE DES PAUVRES, LE 3 MARS + 1784. + + Pour les pauvres la comédie + Donne une pauvre tragédie; + Nous devons tous en vérité + Bien l'applaudir par charité. + + +LE SIÈCLE A DU CARACTERE. + + L'histoire en a la preuve en mains, + C'est l'exemple qui fait les hommes. + Si Dieu renvoyait les Romains + Dans le pauvre siècle où nous sommes, + Caton tournerait à tout vent, + Lucrèce serait une fille, + Messaline irait au couvent, + Et Brutus même à la Bastille. + + +L'ABBÉ CHAULIEU ET LE CARDINAL BERNIS. + + Chaulieu, disciple d'Epicure, + Et des grâces heureux amant, + Quand tu chantais si tendrement + Ces vers, enfans de la nature, + Qui t'inspirait? le sentiment. + O toi, qui veux suivre ses traces, + Abbé galant et délicat, + Dont les pinceaux donnent aux grâces, + Cet air coquet de ton état, + Qui t'inspire cette finesse, + Ces traits choisis, cet agrément, + Qui voilent le raisonnement, + Et font badiner la tendresse? + Tu me réponds: le sentiment. + Mais viens sur la verte fougère + Voir folâtrer cette bergère; + Quelle tendre simplicité! + Son amour lui sert de parure; + Il rend touchante sa beauté; + On la prendrait pour la nature + Sous les traits de la volupté. + Ne dis-tu pas: telle est la muse + De Chaulieu, cet aimable auteur; + Il me touche, lorsqu'il m'amuse; + Son esprit ne parle qu'au cœur. + S'il tient en main sa tasse pleine, + Il est Bacchus, je suis Silène. + Lorsque sur les lèvres d'Iris, + Il cueille ces baisers humides, + Dont les plaisirs vifs et perfides + Suspendent tous les sens surpris, + Et livrent les nymphes timides + A leurs satyres enhardis, + Mon âme s'enivre avec elle, + Des torrens de sa volupté. + Je songe... Plus d'une beauté + Sait les nuits que je me rappelle. + S'il cesse d'être Anacréon, + Pour s'instruire chez Epicure, + Il détruit la demeure obscure + Où l'erreur voyait l'Achéron. + A sa voix mon cœur se rassure, + Et mes plaisirs bravent Pluton. + Plus froid, éblouis davantage; + Bernis, je vois dans ton ouvrage + Autant d'éclat et moins d'appas; + Ton esprit obtient mon suffrage, + Mais mon cœur ne le donne pas. + Ta muse est l'adroite coquette + Qui sait placer un agrément, + Faire jouer un diamant, + Femme adorable, un peu caillette, + Toujours en habit arrangé, + Possédant l'art de la toilette, + Et redoutant le négligé. + + +LES JEUNES GENS DU SIÈCLE. + + Beautés qui fuyez la licence, + Evitez tous nos jeunes gens; + L'Amour a déserté la France + A l'aspect de ces grands enfans. + Ils ont, par leur ton, leur langage, + Effarouché la volupté, + Et gardé pour tout apanage + L'ignorance et la nullité; + Malgré leur tournure fragile, + A courir ils passent leur temps; + Ils sont importuns à la ville, + A la cour ils sont importans; + Dans le monde en rois ils décident, + Au spectacle ils ont l'air méchant; + Partout leurs sottises les guident, + Partout le mépris les attend. + Pour eux les soins sont des vétilles, + Et l'esprit n'est qu'un lourd bon sens; + Ils sont gauches auprès des filles, + Auprès des femmes indécens. + Leur jargon ne pouvant s'entendre, + Si leur jeunesse peut tenter + Ceux que le besoin a fait prendre, + L'ennui bientôt les fait quitter. + Sur leurs airs et sur leur figure + Presque tous fondent leur espoir; + Ils font entrer dans leur parure + Tout le goût qu'ils pensent avoir. + Dans le cercle de quelques belles + Ils vont s'établir en vainqueurs; + Mais ils ont toujours auprès d'elles + Plus d'aisance que de faveurs. + De toutes leurs bonnes fortunes + Ils ne se prévalent jamais, + Leurs maîtresses sont si communes, + Que la honte les rend discrets. + Ils préfèrent, dans leur ivresse, + La débauche aux plus doux plaisirs, + Et goûtent sans délicatesse + Des jouissances sans désirs. + Puissent la volupté, les grâces, + Les expulser loin de leur cour, + Et favoriser en leurs places + La gaîté, l'esprit et l'amour! + Les déserteurs de la tendresse + Doivent-ils goûter ses douceurs? + Quand ils dégradent la jeunesse, + En doivent-ils cueillir les fleurs? + + +VERS COMPOSÉS + +A L'OCCASION DE LA FÊTE DE M. DE VAUDREUIL. + + Du patronage il faut chanter la fête: + A votre tour, Saint-Joseph, aujourd'hui + Qu'à vous louer ici chacun s'apprête! + Chacun de nous en vous trouve un appui. + Celui qu'on vit jadis en Galilée, + Benin mari, s'endormir en son lit, + Quand près de lui Marie, un peu troublée, + Dévotement cachait le Saint-Esprit, + N'est point le saint qu'aujourd'hui ma voix chante; + J'aime l'hymen, mais je hais un mari, + Qui, sourd aux vœux d'une beauté touchante, + Dort aux transports d'un cœur qui le trahit. + Que l'innocent, armé de sa verloppe, + Joigne sans art les ais mal assortis + Du vieux sapin qui forme son échoppe, + J'en suis fâché: les grâces et les ris, + Par cette fente en sa couche introduits, + Des doux plaisirs allumeront l'amorce; + Et son honneur, par le ciel compromis, + Piteusement reçoit plus d'une entorse. + Quoiqu'en ce monde il soit plus d'un Joseph, + Au vieux patron le mien point ne ressemble; + De son honneur il a gardé la clef; + Cornes au front pour lui font triste ensemble; + Il n'est besoin, quand l'amour éveillé + Des voluptés ouvre l'ardente coupe, + Qu'un doux pigeon tout à coup révélé + Entre les draps se glisse et monte en poupe; + Il n'est pour lui d'esprit si merveilleux, + Qu'il ne surpasse en exploits amoureux; + Prompt sans désirs, il n'attend point qu'un autre + Cueille en son lieu la rose du plaisir; + L'amour n'a point de plus ardent apôtre, + Et l'amitié de plus noble visir. + Chantons en chœur, amis, chantons la fête + De ce Joseph pour nous si précieux; + Qu'à le louer chacun de nous s'apprête, + Qu'un gai refrain charme ce jour heureux. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Docile aux vœux de son cœur éperdu + Amour pour lui fait de plus doux miracles, + Entre ses mains son arc toujours tendu, + D'un trait brûlant, perce tous les obstacles; + Et nul oiseau par l'amour alléché + N'est en son lit entre deux draps couché, + Sinon l'oiseau qui, d'une aile légère, + Message au bec, court au sein des hasards, + De Cythérée aimable messagère, + Porter au loin un billet doux à Mars; + Ou bien aussi le maître de l'aurore, + Qui, fier des feux dont son front se décore, + Avec orgueil chante, au sein de sa cour, + Les longs transports de son prodigue amour; + Ou bien l'oiseau que le bon La Fontaine + Met dans les mains de certaine beauté, + Quand tout à coup, de soupçons agité, + Auprès du lit où la belle incertaine + Rêve l'amour dont la réalité + Naguère encor parfumait son haleine; + Mère en courroux et respirant à peine, + Paraît et voit, dans ce simple appareil + De deux amans que charme le sommeil, + Sa fille aux bras d'un superbe jeune homme, + Beau comme Adam avant qu'il eût mangé + Le pepin vert de la première pomme; + Et près de lui, côte à côte rangés, + Les charmes nus de sa fille endormie, + Rêvant d'amour, d'espoir et d'insomnie. + + +MADRIGAL. + + Elle est à moi, si parfaitement toute, + Qu'elle et nul autre en elle n'ont plus rien, + Et je n'aurai moins tort d'en faire doute, + Qu'elle à penser qu'on puisse être plus sien. + Aucun ennui n'a su troubler mon bien; + Rien qui m'afflige et rien que je redoute; + Hors qu'il me peine à me trop souvenir + D'un qui l'avait pour maîtresse choisie, + Et rien que mal n'a pu d'elle obtenir; + Mais mal et bien m'en doit appartenir, + Et du passé je suis en jalousie. + + +A M. DE M***, + + Qui m'avait envoyé une Tasse de porcelaine avec un quatrain, où + il me recommandait de ne pas imiter Diogène. + + On boit commodément aux sources du Permesse + Dans ce brillant émail, présent de votre main. + De feu Pibrac vous prêchez la sagesse, + Mais vous tournez beaucoup mieux un quatrain. + Votre morale très-humaine + Assure à vos conseils plus de succès qu'aux siens. + De suivre vos leçons vous donnez les moyens; + Jamais sage avant vous n'avait pris cette peine. + Je ne cours point après la pauvreté. + D'un cynisme orgueilleux c'est l'absurde manie; + Il suffit de la voir avec tranquillité: + La souffrir, c'est vertu; la chercher, c'est folie. + Ce fou de Diogène est trop sage pour moi: + J'aime sa fermeté, son mépris pour la vie; + Mais son manteau percé ne m'irait point, je croi: + La besace est de trop, je n'ai point ce beau zèle; + On est pauvre, on est sage, on est heureux sans elle; + Sans la besace enfin je prétends au bonheur. + Ah! plaignez-le avec moi d'une plus triste erreur; + Il n'avait point d'amis, ce n'est point là mon maître; + J'aurais fui ce beau sage. Un ami, c'est mon bien; + Mes vœux l'auraient cherché trop vainement peut-être, + Et sa lanterne, hélas! ne m'eût servi de rien. + + +VERS A M***. + + Je serai quitte dans huitaine + De mon dramatique démon; + Et je prétends, l'autre semaine, + Congédier ma Melpomène, + Et voir ta petite maison. + De ta charmante Madelaine + La fête approche, me dit-on; + Embrasse pour moi sans façon + Cette aimable et tendre chrétienne; + Fais-lui, de grâce, un beau sermon + Sur son goût pour la pénitence; + Détourne-la de l'abstinence; + De la table cours dans ses bras, + Et mets-lui sur la conscience + Tous les péchés que tu pourras. + De ma morale un peu friponne + Peut-être tu t'étonneras; + J'en rougis, mais il est des cas + Où ma gravité m'abandonne: + Quelquefois même je soupçonne + Qu'Aristippe vaut bien Zénon, + Et qu'après tout, le vieux Caton + Eut moins de plaisir que Pétrone. + + +A MADAME ***, + +SUR UNE LOTERIE. + + J'ose espérer quelque bonheur: + Votre nom, si cher à mon cœur, + Doit être cher à la fortune. + Pour vaincre sa haine importune, + Mon nom peut-il mieux s'assortir? + De nos désirs elle se joue; + Mais si l'Amour tournait la roue, + Je verrais le vôtre en sortir. + Ah! pourquoi de la loterie + L'Amour n'est-il pas directeur! + Il saurait, adroit imposteur, + Par une aimable tricherie, + Vous soustraire à l'étourderie + Du hasard, autre escamoteur, + Dont on adore les caprices; + Des destins, par vous plus propices, + Je partagerais la faveur: + Pour être heureux selon mon cœur, + Il faut l'être sous vos auspices. + + +A CELLE QUI N'EST PLUS. + + Dans ce moment épouvantable, + Où des sens fatigués, des organes rompus, + La mort avec fureur déchire les tissus, + Lorsqu'en cet assaut redoutable + L'âme, par un dernier effort, + Lutte contre ses maux et dispute à la mort + Du corps qu'elle animait le débris périssable; + Dans ces momens affreux où l'homme est sans appui, + Où l'amant fuit l'amante, où l'ami fuit l'ami, + Moi seul, en frémissant, j'ai forcé mon courage + A supporter pour toi cette effrayante image. + De tes derniers combats j'ai ressenti l'horreur; + Le sanglot lamentable a passé dans mon cœur; + Tes yeux fixes, muets, où la mort était peinte, + D'un sentiment plus doux semblaient porter l'empreinte, + Ces yeux que j'avais vus par l'amour animés, + Ces yeux que j'adorais, ma main les a fermés! + + +IMITÉ DE L'ANTHOLOGIE. + + Vénus sortait des bras de son amant: + Une agraffe de sa cuirasse + Au bras de la déesse a laissé quelque trace. + Diane vint, et méchamment, + Aux Dieux, par un seul mot, découvrit le mystère. + Voyez, dit-elle avec douceur, + Voyez comment un téméraire, + Un Diomède encor ose blesser ma sœur! + + +A MADAME ***. + + On ne vit qu'à trente ans: tel est votre système; + C'est celui de mon cœur depuis que je vous aime. + Mes plus chers souvenirs, mes momens les plus doux, + Me laissent le regret d'avoir vécu sans vous: + J'ai connu des plaisirs et j'ai perdu ma vie. + Elle commence à vous; elle est à son printemps: + Un sentiment de vous m'a rendu mes beaux ans. + Possédez à jamais mon âme rajeunie. + Vos grâces, votre esprit, vos vertus, vos talens, + Eterniseront mon ivresse; + Elle épure mes sentimens; + Et le délire de mes sens + Est approuvé par la sagesse. + + +A MADAME ***, + +EN LUI ENVOYANT UN CHIEN. + + Vous l'aimerez; il passera sa vie + A vos pieds ou sur vos genoux; + Près du chevet peut-être... Ah! je lui porte envie + Sur les soins d'adoucir les tourmens d'un jaloux. + + +MOTIFS DE MON SILENCE. + + Je touche au midi de mes ans, + Et je me dois tous mes instans + Pour jouir, non pour faire un livre. + Ami, penser, sentir, c'est vivre: + Ecrire, c'est perdre du temps. + + +IMITATION DE MARTIAL. + + J'ai fui loin de la ville, Ariste, et pour jamais: + J'ai vu votre surprise, et je vous la pardonne. + Quitter Rome et ses jeux, son cirque, son palais! + Tout Romain de nos jours, en pareil cas, s'étonne. + Ecoutez mes raisons; vous jugerez après. + Dans Rome, l'or payait mon étroit domicile: + Sans frais, j'ai dans les champs agrandi mon asile. + Une cendre économe, en mon humble foyer, + Réprimait la chaleur d'un ruineux brasier: + Ici la flamme brille, et le chêne et le hêtre + Pétille impunément dans un âtre champêtre. + Chez vous, à chaque pas, ma bourse décroissait; + Chacun de mes besoins, vivre m'appauvrissait: + Du luxe de mon champ ma table est décorée; + De mon rustique habit j'admire la durée. + Pour chercher vos plaisirs et quelquefois l'ennui, + On me vit me contraindre et dépendre d'autrui; + Je dépens de moi seul pour être heureux et sage, + Et j'ai fait loin des cours ma fortune au village. + Cultivez donc les grands: demandez-leur en vain, + Ce qu'en changeant de lieu vous obtenez soudain! + + +AUTRE DU MÊME. + + J'ai dit, belle Aglaé, partout et constamment, + Que Cléon, votre ami, n'était point votre amant; + Et j'avais presque dans le monde + Établi mon opinion; + Mais, votre mari mort, vous épousez Cléon: + Que voulez-vous que je réponde? + + +AUTRE DU MÊME. + + Recherché par les grands, invité par les belles, + Vous négligez peut-être un peu trop l'amitié, + Qui vaut mieux qu'eux, qui vaut mieux qu'elles: + Vous le disiez jadis, vous l'avez oublié. + + Adieu: jouissez bien de toute votre gloire; + Brillez dans les salons; réussissez, plaisez, + Gardez-vous cependant de vous en faire accroire; + On ne vous aime point, Damis: vous amusez. + + +MORALITÉ. + + Brillante et vaine ambition, + Et vous, gloire, émulation, + Que l'on vante et qu'on déifie, + Vous êtes l'honorable nom + Et de l'orgueil et de l'envie: + Du cœur vous êtes le poison, + Et le tourment de notre vie. + + +ÉPIGRAMME. + + J'aimai Damis dès ma jeunesse: + Zèle, bienfaits, soins délicats, + Ont prouvé pour lui ma tendresse; + Eh bien! Damis ne m'aime pas. + Il me voit; il m'écrit, me loue: + Je me plaindrais injustement. + Jamais personne, je l'avoue, + Ne fut ingrat si décemment. + + +AUTRE. + + Un théologien expert, + Célèbre par le syllogisme, + Prétendait convertir Robert, + Et le guérir de l'athéisme. + Mais voyez à quoi cela sert? + C'est beaucoup que le bon Robert + Veuille se réduire au déisme, + Encore dit-il qu'il y perd. + + +SUR UN MARI. + + L'heureux époux! que son sort est charmant! + Il est trompé, si bien, si finement! + Il est si sûr de sa tendre Égérie, + Que, si l'hymen s'engage avec serment + A m'accorder le même aveuglement, + Sur mon honneur, demain je me marie. + + +VERS + + MIS AU BAS DU PORTRAIT DE MIRABEAU. + + Peintre de Frédéric, il a jugé ses lois, + Et soumis l'héroïsme à la philosophie. + Chez nous, vengeur du peuple, il sert, par son génie, + L'humanité, l'état, peut-être tous les rois. + +VERS + + A METTRE AU BAS DU PORTRAIT DE D'ALEMBERT. + + Je change, à mon gré de visage. + Je deviens tour à tour d'Angeville, Poisson, + Rimeur[31], historien[32], géomètre, bouffon[33]; + Je contrefais même le sage[34]. + + [31] M. d'Alembert faisait alors des vers. + + [32] Les Mémoires de la reine Christine. + + [33] On connaît les talens de M. d'Alembert pour contrefaire. + + [34] Il y a sans cesse dans les ouvrages de d'Alembert: Lesage + fait ceci ou cela. + + +ÉPIGRAMME CONTRE LAHARPE. + + Ce cher Laharpe, il ne siégera pas, + Comme Gaillard, dans le fauteuil à bras. + J'en suis fâché; sa fortune était faite. + --Faite! Et comment?--Cent jetons partagés + Sur un tapis entre tant d'agrégés, + C'est pour chacun si modique recette! + Et puis on court après ces jetons.--Oui; + Mais dès l'abord on aurait du confrère + Vu tout l'orgueil, le fiel, le caractère: + Il restait seul; la bourse était à lui. + + +AUTRE CONTRE LE MÊME. + + Mon pauvre ami, te voilà bien confus + De voir qu'enfin chez les quarante élus + Tu ne pourras jamais prendre ton somme. + --Confus! pourquoi? Mes talens sont connus; + Avec éclat sans cesse on me renomme + Dans mon Mercure; et si je suis exclus, + C'est simplement, relisez les statuts, + C'est simplement qu'il faut être honnête homme. + + +AUTRE CONTRE LE MÊME. + + Depuis un temps Laharpe a des aïeux: + Surcroît d'orgueil. Le vitrier, son frère, + En est blessé; moi, je suis furieux, + Bien moins pourtant que la limonadière. + Eh! mon ami, baisse les yeux sur moi: + Ma race est neuve, il est vrai; mais qu'y faire? + Dieu ne m'a point accordé, comme à toi, + Près de trente ans pour bien choisir mon père. + + +LE ROI DE DANEMARCK + +EN PARTANT DE PARIS. + + Triste Paris, que tu m'assommes + De vers, de soupers, d'opéras! + Je suis venu pour voir des hommes: + Rangez-vous, messieurs de Duras. + + +A UNE FEMME + + Qui prétendait que ses amis ne s'occupaient pas d'elle. + + Tous vos amis songent à vous, Hortense; + Plus d'un voudrait peut-être y penser moins souvent; + Mais vous devez, je crois, la préférence + A celui-là qui rêve en y songeant. + + +LE PALAIS DE LA FAVEUR, + +ALLÉGORIE EN VERS ET EN PROSE. + +J'aime, vous le savez, les promenades solitaires; et vous, mon ami, +vous aimez les rencontres qu'elles me procurent, les récits que je +vous en fais, les rêveries même qu'elles m'occasionnent. Prose, vers, +séparés ou confondus, tout est bien reçu de vous; tout vous convient +également. Il ne me faut rien moins que cet excès d'indulgence et +l'amitié qui en est la source, pour m'engager à vous écrire ces +bagatelles. Écoutez le récit de ma dernière aventure. + +Je m'étais assis au pied d'un arbre, dans le carrefour de la forêt +de***, le moins fréquenté, et que cependant je connaissais. J'aperçus +un sentier qui me parut charmant; je me levai pour le suivre, +persuadé qu'il me conduirait à un lieu plus délicieux encore. Je le +suivis assez long-temps: le marcher était doux; et c'est ce qui me +faisait poursuivre, malgré la variété des détours qui sans doute ont +fait abandonner cette route. Le terme où elle conduit est très-désiré, +et l'on cherche à y arriver le plutôt possible. J'arrivai enfin au +bout de ce sentier, et je me trouvai dans une avenue superbe qui +conduisait à un palais dont l'éclat m'éblouit. Je vis de loin une +foule innombrable qui remplissait les cours. Je crus qu'il y avait une +fête: ma conjecture était d'autant plus fondée, que, dans ce tumulte +et cette confusion, je ne distinguai, ni n'entendis aucune marque de +joie. Quelle que fût cette fête, je voulus en avoir ma part, et je +cédai à cet instinct de curiosité qui maîtrise presque tous les +hommes, et souvent les philosophes plus que les autres. J'eus beaucoup +de peine à pénétrer, à me faire jour à travers la foule. Des gens plus +pressés que moi me poussaient, me heurtaient, me frappaient même +presqu'à dessein, et se précipitaient pour passer les premiers: il est +vrai qu'ils se trouvaient ensuite renversés ou écartés par d'autres +plus forts et plus adroits. Cet empressement général redoublait ma +curiosité; mais je craignais bien de ne pouvoir la satisfaire, lorsque +je me sentis enlevé et comme porté sur les marches du palais, par un +flot impétueux, qui me fit courir de grands risques, mais qui +m'abrégea la moitié du chemin. Je me dégageai de ce chaos et voulus +entrer pour m'asseoir. + +Le garde qui était dans l'intérieur m'aborda, et me demanda ce que je +voulais. «Hélas! rien, lui répondis-je du ton d'un homme +fatigué.--Dans le lieu où vous êtes, me dit-il, on ne croit plus à +cette réponse.--Eh bien! monsieur, lui répliquai-je, ce que je +demande, c'est un peu de repos.--Ce n'est pas non plus ce que l'on +vient chercher ici, et je doute que vous puissiez le trouver. +Cependant, asseyez-vous; mais si vous ne désirez que la tranquillité, +n'attendez pas le retour de ma maîtresse.--Eh puis-je, monsieur, vous +demander qui elle est, lui dis-je très-poliment?--Elle se nomme +Faveur.--En quoi votre maîtresse pourrait-elle troubler mon +repos?--Monsieur paraît étranger?--Je le suis à beaucoup de choses, à +presque tout.--C'est de bien bonne heure, me répliqua-t-il:» et il me +regarda bien fixement. Je ne sais si ma figure lui plut; mais prenant +un air plus ouvert et plus poli: «Faites-moi l'honneur de me suivre, +me dit-il; je veux vous faire voir les appartemens de ma maîtresse.» +Je le suivis; il ouvrit une porte, et je fus ébloui à la vue de toutes +les merveilles qui s'offrirent à mes yeux. J'avançai; et, après m'être +livré à ma surprise, je regardai mon guide. «Tout ceci est magique, +lui dis-je.--Point du tout, me répondit-il; tous ces chefs-d'œuvres +sont réels, mais faux. Sortons vite, si vous voulez que l'effet ne +soit pas détruit dans quelques instans.» Je m'approchai tour à tour +de la tapisserie, des meubles, des cristaux, des lustres; tout était +faux. L'or, l'argent n'en avaient que l'apparence; les broderies +n'étaient que de vaines découpures; les cristaux, les diamans +n'étaient que des verres à facettes; et la perspective du fond de +l'appartement, une perspective trompeuse, telle qu'on en voit sur nos +théâtres; les coussins, les lits, les sophas sont formés de roses +amoncelées à la hâte, et dont on a oublié d'arracher les épines. + +«Eh! monsieur, dis-je à mon conducteur, que faites-vous ici?--Je n'y +suis, me répondit-il, que par hasard; j'y remplis la fonction d'un ami +absent que rien ne peut détromper, et qui a vieilli auprès de Faveur +dans un service assez ingrat. Je vous parlerai d'elle avec une liberté +qu'il ne me permet pas, et qui a pensé me brouiller avec lui. Tout ce +que vous voyez ici de faux et de frivole, est l'emblème de son +caractère et de son esprit. Coquette et inconstante, elle vous +recherche et vous rebute l'instant d'après. Importune, c'est elle qui +pourtant fuit la première. Dans son âme comme dans son palais, tout +est joué, tout est trompeur, sa beauté, sa bonté même; mais elle a des +grâces dont l'attrait est presque invincible. + + On ne sait quel enchantement + Vers elle en secret vous attire, + Et remplit l'âme en un moment + D'un crédule ravissement, + Qui devient ivresse ou délire. + Sans pouvoir se faire estimer, + Elle a su fonder son empire + Sur tous les moyens de séduire, + Hors toutefois celui d'aimer. + Aimer est pour elle impossible; + Mais elle sait le feindre, hélas! + Et c'est le charme irrésistible + Qui nous enchaîne sur ses pas. + Oui, dans un profil trop rapide, + Soit naïf, soit étudié, + Souvent elle offre à l'œil timide + Une ressemblance perfide, + Faut-il dire? avec l'amitié. + Ce faux air, cette vaine image + Commence la séduction; + La vanité nous encourage, + Et complète l'illusion; + On se croit heureux, presque sage, + En voyant que l'opinion + Complimente votre esclavage. + Mais l'erreur dure-t-elle? Oh! non. + Bientôt sur le pâle horizon + Vont se ternir, et c'est dommage, + La pourpre et l'or de ce nuage + Où votre imagination + Voyait briller un doux rayon; + Votre bonheur et son ouvrage, + Tout disparaît; et la raison + Ne voit plus qu'un froid paysage, + Ornement de votre prison.-- + +»De votre prison! m'écriai-je.--Oh! monsieur, je ne veux point être +emprisonné.» Mon guide ne put s'empêcher de rire de ma terreur. «Fuyez +donc, me dit-il, et craignez que ma maîtresse ne vous voie.--Quelle +étrange idée! Craignez-vous qu'elle ne me prenne pour un des objets de +son caprice?--Pourquoi non?--Mais, monsieur, d'où vient n'avez-vous +pas cette crainte pour vous-même?--Elle m'a vu, croit me connaître: et +c'est assez pour elle. Mais vous êtes pour ses yeux un objet nouveau, +il n'en faut pas davantage.--Soyez tranquille; je veux la voir, et la +verrai sans être aperçu.--Mais savez-vous qu'on se fait souvent une +peine de ne pas l'être?--Pour moi, je ne m'intéresse pas aux chagrins +de cette espèce.--Vous êtes un philosophe, je le vois; et ce que +j'aime encore mieux, un philosophe gai; mais, après tout, seriez-vous +le premier sage qui eût été pris à ce piége?--Non, mais je ne serais +pas non plus le premier qui s'en fût garanti.--J'entends: vous voulez +risquer l'aventure, pour avoir l'honneur attaché au triomphe d'un +refus.--Peut-être ne suis-je pas insensible à cette gloire: je suis +jeune encore; il faut me pardonner ce petit amour propre.--Jeune sage, +prenez garde, me répliqua mon guide: + + Affronter la tentation, + C'est manquer de philosophie; + La sagesse veut que l'on fuie; + Mais de la cour, hélas! fuit-on, + Sinon quand le roi vous en prie?» + +J'allais répondre, lorsque j'entendis un grand mouvement dans la salle +des gardes; et je crus, je dis même à mon conducteur que sans doute +c'était la princesse. Il ne fit que détourner la tête; et à la sorte +de tumulte qu'il entrevit: «Non, me dit-il, ce n'est que Lætitia, sa +favorite.--Peut-on vous demander quel est son genre d'esprit, sa +tournure?..--Ne le devinez-vous pas, me dit-il? Au reste, peut-être +que non. C'est un caractère assez singulier: + + Son air est vif et sémillant; + Son esprit ne plaît qu'en surface; + Son âme est un cristal mouvant + Où tout brille, change et s'efface; + Son crédit, comme elle inconstant, + Naît, meurt, et revit par instant. + Jamais elle n'est en disgrâce, + Jamais en faveur pleinement. + Mais qu'elle amuse un seul moment, + Il n'est honneur, titre, ni place, + Qu'elle n'enlève lestement. + Rien ne l'émeut, ne l'embarrasse; + On la traite légèrement, + Au ton du jour elle se plie; + Dame ou soubrette, elle est ravie: + Nouvel emploi, nouveau talent, + Soit calcul, routine ou folie, + Son rôle, qui monte ou descend, + Comme lui la diversifie. + Son désir le plus permanent + N'a l'air que d'une fantaisie + Dont elle-même rit souvent, + Dont l'insuccès serait plaisant: + Et le succès la justifie. + Égoïste avec enjoûment, + Despotique avec bonhomie, + On la voit, ou brusque ou polie, + Vous gouverner obligeamment, + Vous obliger étourdiment: + Elle est tout ou rien, par saillie, + Vous nuit, vous fête, vous oublie, + Mais toujours agréablement: + Oh! c'est une femme accomplie, + Qui nous restera sûrement. + +Enfin la princesse parut, suivie de son brillant cortége; je reconnus +aisément Lætitia, à l'air folâtre et familier dont elle aborda sa +souveraine. Faveur, tout en regardant de côté et d'autre avec des yeux +caressans qui semblaient prodiguer les promesses et ne donnaient que +des espérances, lui fit un petit signe d'amitié, à peu près pareil à +celui dont on accueille un joli épagneul. Lætitia en fut ravie; le +ministre en fut jaloux; et, s'approchant de la princesse, il lui parla +à l'oreille. «Oui, oui, lui dit-elle sans l'avoir entendu; tout ce +qu'il vous plaira. Retirez-vous; votre temps est trop précieux.» Ce +dernier mot le charma; et il regarda tout autour de lui les nombreux +témoins de sa gloire. Faveur traversa ensuite deux lignes composées de +femmes du plus haut rang (autant que je pus en juger), et qu'elle ne +regarda point, attendu qu'elles étaient pour la plupart assez +vieilles. Ces dames n'en parurent pas surprises autant que je l'aurais +cru, ce que j'attribuai moins à leur philosophie qu'à l'habitude de se +voir négligées. Tout en avançant, Faveur approchait du groupe dont je +faisais partie; ma figure n'a rien qui provoque l'attention, mais elle +lui était inconnue: c'est sans doute ce qui m'attira ses regards. Elle +fit quelques pas pour venir vers moi. Alors la foule de ses esclaves +se sépara pour me faire place. Je m'avançai, mais sans cet +empressement étourdi qui seul flatte la vanité de Faveur. Sa +coquetterie en fut redoublée. Elle me dit que, dans un moment, elle +m'inviterait à passer dans son cabinet; et elle se remit à parcourir +la salle d'assemblée. + +Aussitôt la foule, qui, deux heures auparavant, avait pensé +m'étouffer, fut à mes pieds; on me demanda mes ordres, et chacun de +ces inconnus s'efforçait d'être remarqué de moi. Un moment après, +Faveur me fit appeler, me fit asseoir auprès d'elle. C'est alors que +je sentis tout l'empire de sa séduction. Elle prétendit me connaître +par la renommée, me dit qu'elle voulait me fixer à sa cour. Ce qu'il y +a d'inconcevable, c'est que ses discours me flattaient; mais comme +j'hésitais dans mes réponses, elle me dit: «Ne jugez pas de moi sur +les bruits qu'on s'efforce de répandre; je vaux mieux que ma +réputation. Obligée par état d'être la dispensatrice des grâces, je +suis quelquefois condamnée à paraître oublier mes amis, à paraître +inconstante et frivole: ce qui me fait une peine affreuse; car, dans +le fond, je suis très-solide. Et puis les peines attachées à ma place, +l'ennui qui me tourmente...--L'ennui, m'écriai-je avec un air +étonné!--Eh! sans doute. Voyez cette foule importune! et les affaires! +et Tædiosus, mon ministre, qui m'assomme, à qui j'accorde tout pour +m'en défaire! Il est si ennuyeux, que je suis quelquefois tentée de +lui céder l'empire; mais on m'assure que cela aurait des +inconvéniens.--Ne serait-il pas plus simple, lui dis-je, de le +renvoyer?--Le renvoyer, s'écria-t-elle! cela est impossible!--Comment! +dis-je, il ne s'en irait pas?» Un grand éclat de rire fut la réponse +de Faveur. «Mon dieu, dit-elle, que cela est plaisant! Vous êtes +très-aimable; je prévois que vous me deviendrez nécessaire? Quand vous +verrai-je? Demain, je m'imagine, n'est-ce pas?--Madame, on ne vous a +jamais fait sa cour pour une fois seulement.--Adieu, dit-elle: ne me +manquez point de parole, je compte sur vos soins.» Je la saluai +respectueusement, et je me retirai par un escalier qui se trouva sur +mon chemin, et qui rendait dans les cours. Je recueillis mes esprits +au grand air. Je regrettai de n'avoir pas revu mon garde, pour jouir à +ses yeux de ma victoire: tant il est vrai qu'après la vanité vaincue, +il reste à vaincre l'amour propre, triomphe plus rare et bien plus +difficile, s'il n'est même tout à fait impossible. + +Ce fut avec un plaisir bien vif que je me vis hors de ce pays, où, +pour obtenir des grâces, il faut ennuyer ou amuser, être le digne +rival de Tædiosus ou de Lætitia, sans caractère, sans dignité, ne +sentir, ni n'inspirer soi-même nul véritable intérêt. Avec quel +empressement je gagnai ma maison! J'y étais attendu, ce qui n'arrive à +personne dans le lieu d'où je sortais. Mon asile me parut plus riant, +mon jardin plus délicieux, le sourire d'une femme aimable animé d'une +grâce plus touchante. D'où naissait dans mon âme ce surcroît +d'attendrissement et de bonheur? Après en avoir goûté le charme, j'en +cherchai malgré moi la cause, et je crus l'avoir trouvée. + + Peut-être la triste imposture + Des biens qu'offre la vanité, + Montre mieux la réalité + De ceux que la raison procure. + Peut-être, ouverte au sentiment, + L'âme alors, plus simple et plus pure, + S'abandonne plus aisément + Au doux besoin d'épanchement + Qui nous ramène à la nature. + +Adieu, mon ami: le même intérêt qui nous ramène à la nature, nous +rappèle aussi vers l'amitié. + + + + +LETTRES DIVERSES. + + + + +LETTRES DIVERSES. + + +LETTRE PREMIÈRE. + + A MADAME DE ***. + +Je me suis douté, madame, en recevant votre billet et avant de +l'ouvrir, qu'il m'arrivait malheur; et c'était pour moi une nouveauté +d'ouvrir un billet de vous avec chagrin. Je comptais faire ce soir mon +entrée dans mon nouvel établissement d'Auteuil; mais ayant différé de +deux jours, pour vous faire ma cour avant mon départ, il faut bien que +je diffère de deux autres, pour que les deux premiers ne soient pas +perdus. Je crois ce sentiment-là plus honnête que celui qui fait +courir les joueurs après leur argent; mais, dans le fond, il est à peu +près du même genre. + +Ce sont plusieurs de mes amis qui sont cause que je viens me cacher +quelque temps à la campagne dans un mauvais temps. Croirez-vous que +c'est pour travailler, pour finir ces épîtres de Ninon[35] sur +lesquelles on ne cesse de m'impatienter? N'est-il pas ridicule +d'aller vivre sagement pour écrire des folies? Etre fou de sang froid +ou par réminiscence, cela n'est-il pas bizarre? Voilà l'inconvénient +de dire à ses amis les choses sur lesquelles on travaille. On ne m'y +reprendra plus. Etre exposé à finir ce que je commence, à mettre de +l'ordre dans mes caprices: cela me paraît un peu dur, et je n'en serai +plus la dupe. + + [35] Ces épîtres ont été égarées, ainsi que d'autres papiers, à + la mort de l'auteur. Cette perte est probablement sans ressource; + car les recherches les plus exactes n'ont pu nous les procurer. + +Je ne vous parle plus, madame, de mon respect ni de ma tendre amitié, +qui dureront autant que moi. + + +LETTRE II. + + A ...... + +Voilà donc, mon cher ami, comme vous vous conduisez, vous que je +croyais la raison, la prudence, la sagesse même! A qui se fier, après +ce que je sais de vous? et sur qui compter désormais? On vous ordonne +la plus grande modération dans l'usage de la pensée; et madame M..... +m'a dit qu'elle avait reçu de vous une lettre charmante et pleine +d'esprit, ce sont ces termes; je n'exagère rien, et je suis bien +éloigné de vous chercher des torts. Vous ne pouvez pas la récuser non +plus. Elle vous aime, elle a de la candeur, et est à mille lieues de +toute espèce de médisance, à plus forte raison de calomnie. + +Une lettre charmante et pleine d'esprit! est-il possible? Quoi! c'est +vous qui vous permettez de pareils excès! On est tranquille sur votre +compte; et tout d'un coup voilà une infraction de régime qui vient +effrayer vos amis. Si madame M...... eût dit simplement une lettre +charmante, je dirais: cela peut se passer, peut-être le mal n'est-il +pas si grand qu'on le fait. Vingt fois j'ai entendu dire: c'est un +ouvrage charmant; et, à la lecture, j'ai vu que rien n'était plus +faux: mais plein d'esprit, c'est là ce qui est une faute absolument +impardonnable. Je ne vous cache pas que je me crois obligé d'en faire +avertir M. Tronchin, qui ne plaisante point dans ces cas-là, et qui +saura vous en dire son avis. De l'esprit! vous n'ignorez pas combien +la pensée est nuisible à l'homme; que, par cette raison, il n'y a +presque pas d'homme qui pense la vingtième partie de sa vie; que vous +même, pour avoir pensé seulement la moitié de la vôtre, vous vous en +trouvez très-mal: et voilà que, non seulement vous pensez, mais même +vous osez avoir de l'esprit. Vous savez qu'en pleine santé même, il ne +fait pas sûr de se donner cette licence; que l'esprit entraîne de +grands inconvéniens à la ville, à la cour; et c'est vous..... Je n'en +reviens pas. Bon dieu! à quoi sert la philosophie? Je ne m'y connais +point; mais je soupçonne qu'il y a, entre penser et avoir de l'esprit, +la même différence qu'il y a entre marcher et courir; et, si cela est +vrai, jugez combien vous êtes coupable. + +Vous allez me répliquer que vous avez beaucoup d'amitié pour madame +M......; qu'au moment où vous avez pris la plume pour répondre à sa +lettre, le sentiment a éveillé l'esprit chez vous. Je sais qu'il y en +a des exemples; que ce genre d'esprit est le meilleur, le plus rare et +le plus aimable; et que vous pouvez être dans ce cas: mais, de bonne +foi, pensez-vous que cette excuse me rassure et me satisfasse? +D'abord, il s'agirait de savoir si M. Tronchin vous permet le +sentiment. Cela m'étonnerait beaucoup dans un médecin aussi habile, et +qui connaît si bien la nature. Je doute très-fort qu'il vous ait rien +prononcé là-dessus; et vous êtes trop honnête pour le compromettre +avec la faculté. On sait assez que le sentiment est presque aussi +malsain que l'esprit; et quoiqu'on soit dans l'habitude de le +contrefaire et de le jouer encore davantage, parce que la chose est +beaucoup plus facile, vous voyez que, dans le vrai, on se le permet +assez rarement. Il est donc clair, mon cher ami, que votre excuse ne +serait qu'une défaite; et, au fond, je ne vois pas comment vous vous +en tirerez. + +La faute où vous venez de tomber d'une façon si humiliante, m'a fait +revenir sur le passé, comme il arrive en pareil cas; et je me suis +rappelé que les deux dernières fois que j'ai eu le plaisir de vous +voir, il s'en fallait bien que vous ne fussiez net; et même je me +souviens de quelques réflexions un peu vigoureuses ou piquantes qui +doivent nécessairement prendre sur la machine. J'ai songé alors que +vous étiez assez mal environné; que mademoiselle Thomas, outre +son esprit, ayant encore celui qui naît du sentiment, peut +très-fréquemment redoubler chez vous les crises de ces deux facultés: +ce qui ne saurait manquer de vous faire beaucoup de tort. Il ne faut +pas croire que je sois non plus sans inquiétude sur M. Ducis. Ceux qui +ne connaissent que son talent tragique, ne savent à quel point il est +dangereux pour vous, et de combien de façons il peut vous nuire, par +sa conversation forte, animée et attachante. Vous ne connaissez point, +je crois, madame Helvétius; je sais, du moins, que vous n'allez point +chez elle: j'en suis enchanté pour vous..... + + +LETTRE III. + + A .... + + 20 Août 1765. + +Je crois assez connaître votre âme, mon cher ami, pour pouvoir vous +donner des conseils utiles à votre bonheur. Garantissez-vous de tout +sentiment vif et profond. J'ai remarqué que toutes les fois que vous +êtes vivement affecté de quelque chose, vous tombez dans un chagrin +qui n'est point cette douce mélancolie si délicieuse pour ceux qui +l'éprouvent. De plus, les travaux rendent la gaîté nécessaire à votre +santé. Quand un sentiment profond vous rendrait heureux, du moins +est-il certain qu'il ne vous délasserait pas, et vous avez besoin +d'être délassé. Ne craignez pas de perdre par là cette sensibilité +nécessaire à l'homme de lettres; vous en avez reçu une trop grande +dose: rien ne peut l'épuiser. La lecture des excellens livres +l'entretiendra davantage, sans exposer votre âme à ces secousses +violentes qui l'accablent, lorsque des nœuds qui nous étaient chers +viennent à se briser. + +Ne donnez jamais à personne aucun droit sur vous. La roideur de votre +caractère pouvant par la suite vous forcer à cesser de les voir, vous +aurez l'air de l'ingratitude. Tenez tout le monde poliment à une +grande distance. Prosternez-vous pour refuser. Je crois à l'amitié, je +crois à l'amour: cette idée est nécessaire à mon bonheur: mais je +crois encore plus que la sagesse ordonne de renoncer à l'espérance de +trouver une maîtresse et un ami capables de remplir mon cœur. Je sais +que ce que je vous dis fait frémir: mais telle est la dépravation +humaine, telles sont les raisons que j'ai de mépriser les hommes, que +je me crois tout à fait excusable. + +Si quelqu'un était naturellement ce que je vous conseille d'être, je +le fuirais de tout mon cœur. Est-on privé de sensibilité? on inspire +un sentiment qui ressemble à l'aversion; est-on trop sensible? on est +malheureux. Quel parti prendre? celui de réduire l'amour au plaisir de +satisfaire un besoin spontané, en se permettant tout au plus quelque +préférence pour tel ou tel objet. Réduire l'amitié à un sentiment de +bienveillance proportionné au mérite de chacun, c'est le parti que +prit Fontenelle, qui avait toujours les jetons à la main. Vous êtes né +honnête; je suis sûr que vous ne pousserez pas cette défiance trop +loin. Tout ceci se réduit à dire que votre âme ne doit jamais être +inséparablement attachée à l'âme de personne, qu'il faut apprécier +tout le monde, et remplir tous les devoirs de l'honnête homme, et même +de l'homme vertueux, d'après des idées justes et déterminées, plutôt +que d'après des sentimens, qui, quoique plus délicieux, ont toujours +quelque chose d'arbitraire. + +C'est par le travail seul que vous échapperez à l'activité de cette +âme qui dévore tout. Le temps que vous emploîrez chez vous sera pris +sur celui que vous perdriez dans le monde, où vous vous amusez si peu; +où vous portez le sentiment toujours pénible de la supériorité de +votre âme et de l'infériorité de votre fortune; où vous trouvez des +raisons de haïr et de mépriser les hommes, c'est-à-dire, de renforcer +cette mélancolie à laquelle vous êtes déjà trop sujet, qui vous met +souvent de mauvaise humeur, et qui vous expose quelquefois à vous +faire des ennemis. La retraite assurera en même temps votre repos, +c'est-à-dire, votre bonheur, votre santé, votre gloire, votre fortune +et votre considération. + +Vous aurez moins d'occasions de vous permettre ces plaisirs qui, sans +détruire la santé, affaiblissent au moins la vigueur du corps, donnent +une sorte de malaise, et détruisent l'équilibre des passions. + +La considération de l'homme le plus célèbre tient au soin qu'il a de +ne pas se prodiguer. Ayez toujours cette coquetterie décente qui n'est +indigne de personne. Votre gloire y gagnera aussi: l'emploi de votre +temps l'augmentera nécessairement, et, par la même raison, votre +fortune; car, croyez-moi, ne comptez jamais que sur vous. + +Il y a encore une chose que je ne saurais trop vous recommander, et +qui vous est plus difficile qu'à un autre, c'est l'économie. Je ne +vous dis pas de mettre du prix à l'argent, mais de regarder l'économie +comme un moyen d'être toujours indépendant des hommes, condition plus +nécessaire qu'on ne croit pour conserver son honnêteté. + + +LETTRE IV. + + A MADAME DE S... + +Quoi, madame, vous avez eu la bonté d'aller voir mon nouveau taudis! +Je vous reconnais bien là. Vous êtes contente de mon logement; mais +moi, je ne le suis point: je m'y prends trop tard pour me loger près +de la rue Louis-le-Grand. + +Madame de Grammont est partie depuis le commencement du mois. Il me +serait impossible de désirer autre chose que ce que j'ai trouvé en +elle; et nous avons fini encore mieux que nous n'avions commencé. J'ai +toutes sortes de raisons d'être enchanté de mon voyage de Barège. Il +semble qu'il devait être la fin de toutes les contradictions que j'ai +éprouvées, et que toutes les circonstances se sont réunies pour +dissiper ce fond de mélancolie qui se reproduisait trop souvent. Le +retour de ma santé, les bontés que j'ai éprouvées de tout le monde; ce +bonheur, si indépendant de tout mérite, mais si commode et si doux, +d'inspirer de l'intérêt à tous ceux dont je me suis occupé; quelques +avantages réels et positifs, les espérances les mieux fondées et les +plus avouées par la raison la plus sévère, le bonheur public et celui +de quelques personnes à qui je ne suis ni inconnu ni indifférent, le +souvenir tendre de mes anciens amis, le charme d'une amitié nouvelle +mais solide avec un des hommes les plus vertueux du royaume, plein +d'esprit, de talent et de simplicité, M. Dupaty, que vous connaissez +de réputation; une autre liaison non moins précieuse avec une femme +aimable que j'ai trouvée ici, et qui a pris pour moi tous les +sentimens d'une sœur; des gens dont je devais le plus souhaiter la +connaissance, et qui me montrent la crainte obligeante de perdre la +mienne; enfin, la réunion des sentimens les plus chers et les plus +désirables: voilà ce qui fait, depuis trois mois, mon bonheur; il +semble que mon mauvais génie ait lâché prise; et je vis, depuis trois +mois, sous la baguette de la fée Bienfaisante. + +D'après ce détail, vous croiriez que je vis environné de tout ce que +j'ai trouvé d'aimable ici, sous un beau ciel, et dans une société +charmante. Non, je vis sous une douche brûlante, ou dans une +bouilloire cachée au fond d'un cachot. Tout ce que je distinguais est +parti de Barège. Il y fait un temps exécrable, et le brouillard ne +laisse point soupçonner que les Pyrénées soient sur ma tête. Mais je +n'en suis pas moins heureux: j'avais besoin de revenir sur les +sentimens agréables dont j'ai joui avec trop de précipitation; je les +recueille avec une joie mêlée de surprise; mes idées sont faciles et +douces; tous les mouvemens de mon cœur sont des plaisirs; voilà le +vrai beau temps, et le ciel est d'azur. + +Le ton de cette lettre est un peu différent de celles que je vous +écrivais, madame, de la rue de Richelieu, et même de quelques +conversations que je me souviens d'avoir eues avec vous, il y a cinq +ou six mois. Que voulez-vous? je vous montrais mon âme alors, comme je +vous la montre aujourd'hui: «L'homme est ondoyant», dit Montaigne: +j'étais de fer pour repousser le mal, je suis de cire pour recevoir le +bien. Les différentes philosophies sont bonnes; il ne s'agit que de +les placer à propos. Zénon n'avait pas tort: Epicure avait raison. Le +régime d'un malade n'est pas celui d'un convalescent; celui d'un +convalescent n'est pas celui d'un athlète. Je me trouve bien de ma +manière d'être actuelle; je reviendrais à l'autre, s'il le fallait: +mais je tâcherai d'écarter ce qui pourrait la rendre nécessaire; je +n'y sais que cela. + +Madame de Tessé et M. le duc d'Ayen ont passé ici quelques jours; j'ai +fort à me louer de leurs bontés; je n'ai cependant point accepté +l'offre de madame de Tessé pour Luchon; je vous dirai pourquoi. + +Je pars d'ici vers la fin de septembre; je comptais m'en aller en +droiture à Paris; je pressentais le besoin que j'aurais de revoir mes +anciens amis, car je ne veux rien perdre; mais j'ai de nouvelles +raisons de me priver encore de ce plaisir. M. de B...... a trouvé +absurde que je négligeasse l'occasion de voir M. de Choiseul; il +prétend que ma connaissance avec M. de Gr...... pourrait finir par +n'être qu'une connaissance des eaux. C'est ce qui ne peut jamais +arriver. Il est actuellement à Chanteloup; il peut s'en assurer par +lui-même; et, entre nous, je crois qu'il ne laissera pas d'être un peu +surpris. Quoiqu'il en soit, je défère à son conseil et à celui de mes +amis qui blâment mon peu d'empressement sur cela. Mais je ne serai à +Chanteloup qu'à la fin d'octobre. J'y resterai le temps qui +conviendra. J'étais fort tenté de m'en retourner par le Languedoc, +pour voir la Provence qui est un fort beau pays. + +Voulez-vous bien, madame, présenter mes respects à M. S....... Je vous +adresserais aussi bien des complimens pour les personnes que vous +savez, si je ne craignais que quelques-unes, s'imaginant que ma lettre +contient quelques bonnes histoires des eaux, ne s'avisassent de vous +la demander; et je vous prie de vouloir bien ne pas la leur lire. + +Conservez, je vous prie, madame, votre santé, celle de M. S......, +votre bonheur commun, vos bontés pour moi; et recevez les assurances +de mon respect et de ma tendre amitié. + + +LETTRE V. + + A....... + +Vous me demandez, mon ami, si ce n'est pas une espèce de singularité +qui me fait voir la littérature sous l'aspect où je la vois; s'il est +vrai que je sois dans le cas de jouir d'une fortune un peu plus +considérable que celle de la plupart des gens de lettres; et enfin +vous voulez que je vous confie, sous le sceau de l'amitié, quels sont +les moyens que j'ai employés pour arriver à ce terme que vous supposez +avoir été le but de mon ambition. Voilà, ce me semble, les divers +objets de votre curiosité, autant que je puis le résumer de votre +longue lettre. Mes réponses seront simples. + +Mais je commence par vous dire que je suis presque offensé de voir que +vous me supposiez un plan de conduite à cet égard. Mon tour d'esprit, +mon caractère, et les circonstances, ont tout fait, sans aucune +combinaison de ma part. J'ai toujours été choqué de la ridicule et +insolente opinion, répandue presque partout, qu'un homme de lettres +qui a quatre ou cinq mille livres de rente est au périgée de la +fortune. Arrivé à peu près à ce terme, j'ai senti que j'avais assez +d'aisance pour vivre solitaire; et mon goût m'y portait naturellement. +Mais comme le hasard a fait que ma société est recherchée par +plusieurs personnes d'une fortune beaucoup plus considérable, il est +arrivé que mon aisance est devenue une véritable détresse, par une +suite des devoirs que m'imposait la fréquentation d'un monde que je +n'avais pas recherché. Je me suis trouvé dans la nécessité absolue, ou +de faire de la littérature un métier pour suppléer à ce qui me +manquait du côté de la fortune, ou de solliciter des grâces, ou enfin +de m'enrichir tout d'un coup par une retraite subite. Les deux +premiers partis ne me convenaient pas. J'ai pris intrépidement le +dernier. On (a) beaucoup crié; on m'a trouvé bizarre, extraordinaire. +Sottises que toutes ces clameurs. Vous savez que j'excelle à traduire +la pensée de mon prochain. Tout ce qu'on a dit à ce sujet, voulait +dire: Quoi! n'est-il pas suffisamment payé de ses peines et de ses +courses par l'honneur de nous fréquenter, par le plaisir de nous +amuser, par l'agrément d'être traité par nous comme ne l'est aucun +homme de lettres? + +A cela je réponds: J'ai quarante ans. De ces petits triomphes de +vanité dont les gens de lettres sont si épris, j'en ai par-dessus la +tête. Puisque, de votre aveu, je n'ai presque rien à prétendre, +trouvez bon que je me retire. Si la société ne m'est bonne à rien, il +faut que je commence à être bon pour moi-même. Il est ridicule de +vieillir, en qualité d'acteur, dans une troupe où l'on ne peut pas +même prétendre à la demi-part. Ou je vivrai seul, occupé de moi et de +mon bonheur; ou, vivant parmi vous, j'y jouirai d'une partie de +l'aisance que vous accordez à des gens que vous-mêmes vous ne vous +aviserez pas de me comparer. Je m'inscris en faux contre votre manière +d'envisager les hommes de ma classe. Qu'est-ce qu'un homme de lettres +selon vous, et en vérité, selon le fait établi dans le monde? C'est un +homme à qui on dit: Tu vivras pauvre, et trop heureux de voir ton nom +cité quelquefois; on t'accordera, non quelque considération réelle, +mais quelques égards flatteurs pour ta vanité sur laquelle je compte, +et non pour l'amour propre qui convient à un homme de sens. Tu +écriras, tu feras des vers et de la prose pour lesquels tu recevras +quelques éloges, beaucoup d'injures et quelques écus, en attendant que +tu puisses attraper quelques pensions de vingt-cinq louis ou de +cinquante, qu'il faudra disputer à tes rivaux, en te roulant dans la +fange, comme le fait la populace aux distributions de monnaie qu'on +lui jette dans les fêtes publiques. + +J'ai trouvé, mon ami, que cette existence ne me convenait pas; et, +méprisant à la fois la gloriole des grandeurs et la gloriole +littéraire, j'ai immolé l'une et l'autre à l'honneur de mon caractère +et à l'intérêt de mon bonheur. J'ai dit tout haut: J'ai fait mes +preuves de désintéressement, et je ne solliciterai pas; j'ai très-peu, +mais j'ai autant ou plus que quantité de gens de mérite: ainsi je ne +demande rien. Mais il faut que vous me laissiez à moi-même; il n'est +pas juste que je porte, en même temps, le poids de la pauvreté et le +poids des devoirs attachés à la fortune; j'ai une santé délicate et la +vue basse; je n'ai gagné jusqu'à présent dans le monde que des boues, +des rhumes, des fluxions et des indigestions, sans compter le risque +d'être écrasé vingt fois par hiver. Il est temps que cela finisse; et, +si cela n'est pas terminé à telle époque, je pars. + +Voilà, mon ami, ce que j'ai dit; et si vous vous étonnez que cela ait +pu produire autant d'effet, il faut savoir qu'une première retraite de +six mois, où j'avais trouvé le bonheur, a prouvé invinciblement que je +n'agissais ni par humeur, ni par amour propre. Il reste à vous +expliquer pourquoi on se faisait une peine de me voir prendre le parti +de la retraite. C'est, mon ami, ce que je ne puis vous développer, au +moins dans le même détail. Mais je puis vous dire sans que vous deviez +me soupçonner de vanité, je puis vous dire que mes amis savent que je +suis propre à plusieurs choses, hors de la sphère de la littérature. +Plusieurs d'entre eux se sont unis pour me servir: les uns n'ont +écouté que leur sentiment, d'autres ont fait entrer dans leur +sentiment quelque calcul et quelque intérêt; et les circonstances +étant favorables, il en est résulté la petite révolution que vous +jugez si heureuse. + + +LETTRE VI. + + A MADAME d'ANGIVILLIERS[36]. + +Je vous rends mille grâces du billet que vous avez eu la bonté de +m'envoyer. Je n'ai pu en profiter. J'étais sorti, croyant que vous +n'étiez point à Paris, et que l'heure de la poste de Versailles était +passée. Je sais combien on vous sollicite pour ces billets, et je +serais fâché que votre bonté pour moi vous engageât à des sacrifices +en ce genre. D'ailleurs, n'ayant aucune liaison avec les quatre ou +cinq personnes qui auront les quatre ou cinq premières places +vacantes, je ne suis plus dans le cas d'être aussi empressé aux +séances académiques; et il est juste que vous puissiez faire des +heureux pour leurs amis. Cependant, comme rien n'est sûr, et que +quelqu'un des aspirans pourrait cesser de convenir à l'Académie, je +vous prierais, madame, de permettre que je recourusse à vous, au cas +que l'élection tombât sur quelqu'un de ma connaissance. En attendant, +je me borne à vous solliciter pour madame la comtesse de Ronsée qui +n'a jamais vu la réception, et qui serait curieuse d'en voir une. + + [36] Cette lettre, ainsi que la IXe, nous a été communiquée par + M. Sencier, membre de la Société des Bibliophiles, et dont + l'obligeance égale le savoir. + +J'ai cru pouvoir aussi, madame, me charger de vous rappeler l'intérêt +que M. le comte de Rochefort prend à un honnête libraire dont il vous +a parlé, et pour lequel il devait, avant son départ, vous remettre un +mémoire adressé à M. le comte d'Angivilliers: je joins ce mémoire à ma +lettre, ne voulant pas retarder, par ma faute, le bien que vous êtes +toujours prête à faire aux malheureux. + +J'irai quelquefois à Versailles cet été, et je tenterai d'avoir +l'honneur de vous faire ma cour. J'irais dans ce dessein seul, si +j'avais l'espérance d'y réussir. Mais en convenant, madame, que quatre +lieues sont peu de chose quand on a l'honneur de vous voir, je trouve +qu'elles sont longues quand on ne l'a pas eu. + + +LETTRE VII. + + A M. L'ABBÉ ROMAN. + + 4 Mars 1784. + +C'est un vœu que j'ai fait, mon cher ami, de vous répondre toujours à +l'instant où j'aurai reçu votre lettre, et je n'ai pas besoin +d'efforts pour le remplir: il m'en faudrait pour différer, et je ne +veux pas lutter contre moi-même. + +Ah! mon ami, que j'ai été étonné de voir que je diffère de vous dans +la chose par laquelle je vous ressemble! Vous convenez que vous avez +pris la meilleure part, et vous ne souhaitez pas que j'obtienne un lot +pareil; vous me le dites, parce que vous le sentez. Cette raison est +sans doute très-bonne; mais pourquoi, ou plutôt comment le +sentez-vous? voilà ce qui m'étonne. Quoi! cette malheureuse manie de +célébrité, qui ne fait que des malheureux, trouve encore un partisan, +un protecteur! Avez-vous oublié qu'elle exige presqu'autant de +misères, de sottises, de bassesses même que la fortune? et quel en est +le fruit? beaucoup moindre, et surtout plus ridicule. Son effet le +plus certain est de vous apprendre jusqu'où va la méchanceté humaine, +en vous rendant l'objet de la haine la plus violente et des procédés +les plus affreux, de la part de ceux qui ne peuvent partager cette +fumée, et qui sont jaloux de quelques misérables distinctions, presque +toujours ennuyeuses et fatigantes, surtout pour moi qui ai tout jugé. + +J'ai aimé la gloire, je l'avoue; mais c'était dans un âge où +l'expérience ne m'avait point appris la vraie valeur des choses, où je +croyais qu'elle pouvait exister pure et accompagnée de quelque repos, +où je pensais qu'elle était une source de jouissances chères au cœur +et non une lutte éternelle de vanité; quand je croyais que, sans être +un moyen de fortune, elle n'était pas du moins un titre d'exclusion à +cet égard. Le temps et la réflexion m'ont éclairé. Je ne suis pas de +ceux qui peuvent se proposer de la poussière et du bruit pour objet et +pour fruit de leurs travaux. Apollon ne promet qu'un nom et des +lauriers: voilà ce que disait Boileau avec quinze mille livres de +rente des bienfaits du roi, qui en valaient plus de trente d'à +présent; voilà ce que disait Racine, en rapportant plus d'une fois de +Versailles des bourses de mille louis. Cela ne laisse pas que de +consoler de la rivalité et de la haine des Pradon et des Boyer. Encore +ne put-il pas y tenir; et laissa-t-il, à trente six ans, cette +carrière de gloire et d'infamie, qui depuis lui est devenue cent fois +plus turbulente et plus avilissante. Pour moi, qui, dès mon premier +succès, me suis attiré, sans l'avoir mérité le moins du monde, la +haine d'une foule de sots et de méchans, je regarde ce mal comme un +très-grand bonheur; il me rend à moi-même; il me donne le droit de +m'appartenir exclusivement; et, les amis les plus puissans ayant plus +d'une fois fait d'inutiles efforts pour me servir, je me suis lassé +d'être un superflu, une espèce de hors d'œuvre dans la société; je me +suis indigné d'avoir si souvent la preuve que le mérite dénué, né sans +or et sans parchemins, n'a rien de commun avec les hommes; et j'ai su +tirer de moi plus que je ne pouvais espérer d'eux. J'ai pris pour la +célébrité autant de haine que j'avais eu d'amour pour la gloire; j'ai +retiré ma vie toute entière dans moi-même; penser et sentir, a été le +dernier terme de mon existence et de mes projets. Mes amis se sont +réunis inutilement pour ébranler ma fermeté: tout ce que j'écris comme +à mon insu, et pour ainsi dire malgré moi, ne sera tout au plus que +_titulus nomenque sepulcri_. + +J'ai ri de bon cœur à l'endroit de votre lettre, où vous me dites que +vous m'avez cherché dans les journaux; vous m'avez paru ressembler à +un étranger qui, ayant entendu parler de moi dans Paris, me +chercherait dans les tabagies et dans les tripots de jeu. J'en étais +là depuis long-temps, lorsque je fis la rencontre d'un être dont le +pareil n'existe pas dans sa perfection relative à moi, qu'il m'a +montrée dans le court espace de deux ans que nous avons passé +ensemble. C'était une femme; et il n'y avait pas d'amour, parce qu'il +ne pouvait y en avoir, puisqu'elle avait plusieurs années de plus que +moi; mais il y avait plus et mieux que de l'amour, puisqu'il existait +une réunion complète de tous les rapports d'idées, de sentimens et de +positions. Je m'arrête ici, parce que je sens que je ne pourrais +finir. Je l'ai perdue après six mois de séjour à la campagne, dans la +plus profonde et la plus charmante solitude. Ces six mois, ou plutôt +ces deux ans, ne m'ont paru qu'un instant dans ma vie. Mais le bonheur +d'être loin de tout ce que j'ai vu sur cette scène d'opprobres qu'on +appelle littérature, et sur cette scène de folies et d'iniquités qu'on +appelle le monde, m'aurait suffi et me suffira toujours, au défaut du +charme d'une société douce et d'une amitié délicieuse. L'indépendance, +la santé, le libre emploi de mon temps, l'usage, même l'usage +fantasque de mes livres: voilà ce qu'il me faut, si ce n'est point ce +qui me suffit. C'est ce qui m'enlèvera nécessairement le succès que +vous avez la cruauté de souhaiter, et qui malheureusement est devenu, +depuis ma dernière lettre, encore plus vraisemblable[37]. L'âne qui ne +veut point mordre son voisin, ni en être mordu devant un râtelier +vide, sera forcé, s'il est changé en cheval bien pansé devant un +râtelier plein, de faire quelques courses et de manéger pour gagner +son avoine; et quand je songe qu'en se déplaçant, il aura plus +d'avoine qu'il n'en pourra manger, je suis bien près de penser qu'il +fait un marché de dupe. + + [37] On proposait à Chamfort une place de secrétaire des + commandemens à la cour. + +Vous voyez par là, mon ami, combien je suis attaché aux sentimens qui +m'appellent à la retraite; et vous le verriez bien davantage, si vous +pouviez savoir, fortune mise à part, combien ma position m'offre de +côtés agréables, quels combats j'ai à soutenir contre les amis les +plus tendres et les plus dévoués, quels efforts il me faut pour +repousser ou prévenir les sacrifices qu'ils voudraient faire pour me +retenir. Quelle est donc cette invincible fierté, et même cette dureté +de cœur, qui me fait rejeter des bienfaits d'une certaine espèce, +quand je conviens que je voudrais faire pour eux plus qu'ils ne +peuvent faire pour moi? Cette fierté les afflige et les offense; je +crois même qu'ils la trouvent petite et misérable, comme mettant un +trop haut prix à ce qui devrait en avoir si peu. Mon ami, je n'ai +point, je crois, les idées petites et vulgaires répandues à cet égard; +je ne suis pas non plus un monstre d'orgueil; mais j'ai été une fois +empoisonné avec de l'arsenic sucré, je ne le serai plus: _manet altâ +mente repostum_. Vous me dites que vous tenez mon âme dans ma première +lettre; il en est resté quelque chose, je crois, pour la seconde. + +J'accepte, mon ami, avec un sentiment bien vif, l'offre que vous me +faites de parcourir avec moi la Provence, pour chercher l'asile qui +me convient; et je me fais d'autant plus de plaisir de l'accepter, que +je ne vous ferai pas faire un grand voyage; il faudra que votre pays +ait de grands inconvéniens, si la retraite la plus proche de vous +n'est pas celle qui me convient le mieux. + +Je vous avais promis des nouvelles littéraires; mais, par mon +mouvement personnel, je suis bien froid sur cet article; et j'ai +besoin, pour vous en envoyer, de songer que vous y mettez +quelqu'intérêt. On joue à présent, avec un grand succès, malgré de +grandes huées sur la scène, et de grandes réclamations et indignations +à Paris et à Versailles, _le Mariage de Figaro_, de Beaumarchais. +C'est un ouvrage plein d'esprit, même de comique et de talent, mais +qui n'en est pas moins monstrueux par le mélange des choses du plus +mauvais ton et de trivialités. Les loges sont retenues jusqu'à la +dixième, d'autres disent jusqu'à la vingtième représentation. Le +spectacle, sans petite pièce, ne dure plus que trois heures un quart, +depuis les retranchemens qu'on y a faits. Je ne vous parle point du +_Jaloux_, du mauvais _Coriolan_ de La Harpe: les journaux se sont +chargés de cela. Un mot sur les _Danaïdes_, opéra nouveau, où Gluk a +mis la main; c'est un ouvrage de topinambous, à jouer devant des +cannibales. On dit pourtant que cela n'aura qu'une douzaine de +représentations. + +Parlons de notre académie. M. de Montesquiou a eu toutes les voix; +c'est qu'on a vu que tout partage serait inutile, et il faisait +plaisir en se présentant à l'académie; il écartait l'abbé Maury, dont +plusieurs ne veulent pas entendre parler. Mon amusement actuel est de +voir comment ils feront pour l'évincer à la première vacance qui est +très-prochaine, si elle n'est ouverte par la mort de M. de Pompignan. +L'abbé a huit ou dix voix, tout au plus; mais les autres gens de +lettres, ses rivaux, n'en ont pas à beaucoup près autant. Personne n'y +est appelé d'une manière positive; prendre encore un homme de qualité, +serait le comble du mauvais goût et le chef-d'œuvre du ridicule. +Comment s'en tireront-ils? Je me divertirai des intrigues; ce sont mes +seuls jetons, je n'en ai point d'autres; j'y vais si peu, que je n'ai +pas fait la moitié d'une bourse à jetons qu'on m'avait demandée. + +Adieu, mon ami; je n'ai plus que le temps de vous dire encore un petit +mot de moi. Ma mère se porte à merveille, et n'a d'autre incommodité +que de ne pouvoir faire usage de ses jambes; mais j'ai bien peur que +cette seule incommodité n'abrège les jours d'une personne aussi vive, +et plus impatiente, à quatre-vingt-quatre ans, que je ne l'ai jamais +été. Il me semble que, si je restais en place une année, je ne +pourrais plus vivre; et cette idée m'afflige sensiblement sur son +état, quoiqu'on me mande d'ailleurs tout ce qui peut me rassurer. +Adieu, encore une fois; je vous aime et vous embrasse de tout mon +cœur. Il me semble que nous n'avons pas cessé de nous entendre. + + +LETTRE VIII. + +AU MÊME. + + Paris, 5 octobre. + +Que devez-vous penser de moi, mon cher ami, et d'un si long silence? +Vous devez croire que tous les maux réunis ont fondu sur ma tête. +Hélas! vous ne vous tromperiez pas beaucoup: il y a deux mois et demi +que j'ai eu le malheur de perdre ma mère; et ce n'est pas vous qui +vous étonnerez de l'effet qu'a pu faire pour moi cette affligeante +nouvelle; ce n'est pas vous qui me direz que quatre-vingt-cinq ans +étaient un âge qui devait me préparer à ce malheur, et que quinze ans +d'absence devaient me le faire trouver moins terrible. La raison dit +tout cela, et le sentiment paie son tribut. Je n'en dirai pas +davantage, craignant d'avoir surtout déjà trop réveillé chez vous le +sentiment d'une perte qui vous a rendu si long-temps malheureux et qui +ne sera de long-temps oubliée. Mon second malheur est d'avoir eu, +pendant deux mois, une fièvre double-tierce, suivie d'une +convalescence très-pénible et qui n'est pas terminée. Je ne sais +comment toute ma personne était devenue un amas de bile, ce qui m'a +empêché d'avoir recours au quinquina. C'est la nature qui m'a guéri, +comme elle eût fait avant la découverte du spécifique. C'est un mois +de plus qu'il m'en a coûté, et un mois de peines et de souffrances, +pendant lequel il m'a été impossible d'écrire. Vous mander de mes +nouvelles par une main étrangère, c'est ce que je n'ai pas voulu, dans +la crainte que vous ne me crussiez mort: et d'ailleurs, je suis d'une +stupidité rare pour dicter. + +Je passe, mon ami, à un autre article dont je vous ai déjà touché +quelque chose. C'est le projet d'aller vous trouver en Provence. + +Quand il n'y aurait eu d'obstacle que ma maladie, il ne pouvait +s'effectuer, et ne le pourrait même encore qu'au mois de décembre: +encore cela ne serait-il possible que dans le cas où j'aurais un +compagnon pour aller en chaise de poste: car d'aller par les voitures +publiques dans cette saison, c'est ce qui me serait aussi difficile +qu'un pélerinage dans le Sirius. Mais, mon ami, il y a d'autres +obstacles encore plus grands: ce sont ceux qui naissent de ma nouvelle +position. + +Vous avez peut-être lu, dans les papiers publics, qu'on a obtenu pour +moi la place de secrétaire du cabinet de madame Elisabeth, sœur du +roi: cette place vaut deux mille francs; et quoiqu'elle ne +m'enrichisse pas pour ce moment-ci, puisque, dans la maison du roi, +les premières échéances ne se payent qu'à un terme fort reculé, il +n'en est pas moins vrai que je suis lié par la reconnaissance et par +l'attachement aux personnes qui ont sollicité et obtenu cette place +pour moi, tandis que j'étais cloué dans mon lit depuis six semaines; +je passerais pour un être sauvage et indomptable, un misantrope +désespéré, et je serais condamné universellement. + +Il faut vous dire, de plus, qu'indépendamment de ma nouvelle place, ma +liaison avec M. le comte de Vaudreuil est devenue telle qu'il n'y a +plus moyen de penser à quitter ce pays-ci. C'est l'amitié la plus +parfaite et la plus tendre qui se puisse imaginer. Je ne saurais vous +en écrire les détails; mais je pose en fait que, hors l'Angleterre où +ces choses-là sont simples, il n'y a presque personne en Europe digne +d'entendre ce qui a pu rapprocher, par des liens si forts, un homme de +lettres isolé, cherchant à l'être encore plus, et un homme de la cour, +jouissant de la plus grande fortune et même de la plus grande faveur. +Quand je dis des liens si forts, je devrais dire si tendres et si +purs; car on voit souvent des intérêts combinés produire entre des +gens de lettres et des gens de la cour des liaisons très-constantes et +très-durables; mais il s'agit ici d'amitié, et ce mot dit tout dans +votre langue et dans la mienne. + +Voilà, mon ami, quelles sont les raisons qui m'empêchent d'aller vous +chercher, et qui vraisemblablement me priveront toujours du plaisir de +vous voir dans votre retraite de Provence. Il n'en fallait pas moins, +je vous assure; car, quoique, dans votre dernière lettre, vous eussiez +eu la barbarie de vouloir me retenir dans la capitale, toujours par +votre manie de me voir une plus grande fortune, il est pourtant +certain que j'aurais juré, au mois de mai dernier, de ne pas passer +l'hiver à Paris. Les obstacles étaient de nature à pouvoir être +vaincus, et ma fortune n'en était pas un. Vous m'avez mandé qu'il +fallait, pour vivre agréablement en Provence, avoir trois mille livres +de rente: au temps où vous me parliez, j'en avais quatre mille. Je +posais la barre à ce terme, et je n'étais pas mécontent; c'est vous +qui avez voulu que j'allasse plus loin: vous voilà satisfait, et il y +a à parier que d'ici à six mois, vous le serez infiniment davantage. +Il restera ensuite à satisfaire votre autre manie, que j'aie de la +célébrité. Je ne promets pas que j'y réussisse également; mais, soit +que cette fantaisie me prenne, soit que je garde ma répugnance pour +cette célébrité dont vous paraissez faire trop de cas, il est sûr que, +tranquille sur mon avenir, je travaillerai beaucoup davantage et même +mieux, et que j'aurai plus de titres à cette célébrité, si je les +manifeste, ce que j'ignore, car je suis bien endurci dans le péché. Je +crois que vous seriez de mon bord, si, comme moi, vous veniez voir, de +suite et long-temps, notre public parisien. Au surplus, alors comme +alors: je ne suis pas d'une pièce; je suis immuable quand les choses +ne changent pas, mais je suis mobile quand elles changent, et surtout +quand elles changent à mon avantage. + +J'apprends que l'on a été très-content de notre ambassadeur à +Marseille, et c'est pour moi une joie très-vive. J'espère qu'on le +sera partout, et on le serait bien davantage si on connaissait +l'habitude de ses sentimens intérieurs. C'est un de ces êtres qui ont +contribué, par leurs vertus et leur commerce, à me réconcilier avec +l'espèce humaine. Il faut qu'il ait prévu de grandes tribulations dans +son ambassade, puisque la dernière lettre qu'il m'écrit finit par ces +mots: _Ah! mon ami, quand dinerons-nous ensemble au restaurateur?_ +J'oublie de vous dire qu'il est cause que je n'ai pu répondre à votre +avant-dernière lettre, parce que j'ai passé avec lui exactement les +quatre derniers jours de son séjour à Paris: et c'est l'époque où +votre lettre m'arriva. + +Adieu, mon ami; je vous aime et vous embrasse très-tendrement. +J'espère que notre correspondance ne sera plus interrompue, et que la +suite de contre-temps qui m'ont mis en arrière, n'arrivera qu'une fois +en la vie. Donnez-moi de vos nouvelles en détail, et ne me parlez que +de vous; je vous donne un bel exemple à cet égard. Je vous avertis que +je me sais par cœur, et à la fin on se lasse de soi. Adieu encore. +_Vale et ama._ + + +LETTRE IX. + + A MADAME D'ANGIVILLIERS. + +Je ne vois pas une seule raison, madame, d'avoir moins de confiance en +vos bontés cette année que la précédente; mais j'ai bien peur d'y +avoir recours un peu tard, et je crains que vous n'ayez disposé de +tous vos billets pour la séance publique du 25 de ce mois. Je suis +fort curieux d'entendre la lecture de l'Éloge du chancelier de +L'hospital; et vous êtes, madame, ma seule espérance: mais ce n'est +pas une raison de désespérer. Je vous supplie de vouloir bien me +mander s'il est possible que j'aie un billet de vous, afin que j'aie +le temps de faire encore d'un autre côté quelques tentatives qui après +tout seront probablement inutiles. + +Je sais que votre santé est meilleure, et que vous êtes même venue à +la comédie; si vous aviez eu la bonté de me le faire dire, j'aurais +profité de cette occasion pour vous faire ma cour; et cet intérêt +aurait fait ce que n'a pu faire celui de voir une nouveauté qu'on joue +par une si cruelle chaleur. Je ne sais si je dois me flatter d'en être +dédommagé le jour de la saint Louis. + +Je vous prie, madame, de vouloir faire remettre à M. d'Angivilliers la +lettre ci-jointe; elle contient quelques détails sur une affaire à +laquelle vos bontés pour moi vous ont intéressée, et qui est terminée +aussi bien qu'elle pouvait l'être. + +Je suis avec respect, madame, et avec tous les sentimens que vous me +connaissez, etc. + + Secrétaire des commandemens du prince de Condé, + en dépit de ce qu'on en veut dire. + + Paris, 31 juillet. + + +LETTRE X. + + A L'ABBÉ MORELLET. + + 20 juin 1785. + +Mais vraiment, monsieur, je ne sais pas pourquoi votre billet finit +par la plaisante prière de dire du bien de votre discours. Est-ce que +vous avez cru que je ne le lirais pas? Amitié à part, je me serais, +pardieu! bien passé la fantaisie d'en dire le bien que j'en pense. Il +y a de si bonnes choses qu'on voudrait les ôter d'un discours +académique, vu le malheur dont ces sortes d'ouvrages sont menacés. +J'ai bien peur que, dans le naufrage de l'armée de Xerxès, la +collection de nos harangues en huit volumes ne soit ce qui coule +d'abord à fond; il ne serait pas mal d'avoir quelques alléges ou +barques suivant la flotte, pour sauver quelques débris. Quel parti +vous avez tiré de ce pauvre abbé Millot! Je n'en ai jamais su tant +tirer de son vivant, et je vous aurais demandé votre secret. Au +surplus, vivent les morts pour être quelque chose! + +Je sais que nombre de gens à Versailles ont trouvé mauvais que, dans +la réponse du marquis de Chastellux, on citât les propres termes de la +lettre où le marquis de Lansdown vous rend un si honorable témoignage. +Après avoir écouté ce qu'on m'a dit de noble et d'imposant sur ce beau +texte, j'ai cru, je me trompe peut-être, mais j'ai cru que la vanité +des places ou de l'importance locale s'affligeait de voir un simple +homme de lettres, comme on dit, honoré d'une telle preuve d'estime par +un grand ministre. En secret, dans une lettre bien cachetée, dans +l'arrière-cabinet, cela peut se passer; à la bonne heure: mais en +public! ah, monsieur l'abbé, c'est une terrible affaire! O vanité! ô +sottise! De l'importance! Je jure Dieu que je vous causerai tôt ou +tard de grands chagrins! Il ne tenait qu'à moi d'en jurer sur le poème +de la Fronde; mais cela serait trop sublime: et puis d'ailleurs, on +dirait que cela est pillé de Démosthènes. Je vous rends mille actions +de grâces de votre traduction de Smith, et du plaisir que l'ouvrage +m'a fait. C'est un maître livre pour vous apprendre à savoir votre +compte; et si on me l'eût mis dans les mains à l'âge de quinze ans, je +m'imagine que je serais dans le cas de prêter quelques centaines de +guinées à l'auteur; et ce serait de tout mon cœur, assurément. Je ne +vous le renvoie point encore, parce que je l'ai laissé à la campagne, +et qu'il y a quelques chapitres bons à relire et à méditer. + +Adieu, monsieur l'abbé; je vous salue et vous embrasse de tout mon +cœur. + + +_P.S._ J'ai remis à M. de Vaudreuil un exemplaire de votre Discours, +le seul que j'eusse alors; il l'a lu avant moi, et m'en a parlé de +façon à prévenir mon jugement, si j'étais sujet à me laisser prévenir. +Il m'a prié de vous faire tous ses remercîmens; il n'est pas de ceux +que la publicité de la lettre de milord Lansdown scandalise. Il trouve +très-bon, très-simple, qu'on ait des talens, du mérite, même de +l'élévation, et qu'on soit honoré à ces titres, fût-ce publiquement, +quand même on ne serait par hasard ni ministre, ni ambassadeur, ni +premier commis. Il devance, de quelques années, le moment où +l'orviétan de ces messieurs sera tout à fait éventé. + + +LETTRE XI. + + A M. L'ABBÉ ROMAN. + +Je reçois dans l'instant, mon ami, votre lettre écrite il y a près de +quatre mois, sans que je puisse savoir la cause de ce délai. Quoi +qu'il en soit, elle me fait un si grand plaisir, que, prêt à sortir, +je reste pour vous répondre sur le champ, et mettre moi-même la mienne +à la poste, afin de ne laisser, s'il est possible, aucun hasard contre +moi. Je ne perdrai point de temps à me plaindre de ce que vous ne +m'avez point répondu aux deux lettres que je vous ai écrites, l'une, +il y a près de deux ans, et l'autre l'année dernière, au mois d'avril, +juste au moment où j'ai quitté Paris, dans l'idée de n'y revenir +jamais qu'en qualité de simple voyageur tout au plus. Je suppose que +vous n'avez reçu aucune de ces deux lettres, et le ton de la vôtre me +le persuade aisément. Le hasard qui fait que je ne reçois celle-ci que +quatre mois après, doit me faire admettre très-facilement une +supposition dont mon amitié s'accommode beaucoup mieux que de votre +silence. En voilà assez là-dessus; les momens sont précieux depuis que +je vous ai retrouvé. Oui, mon ami, je vous remercie de votre égoïsme, +et je ne lui reproche que de ne s'être pas donné encore plus de +carrière. Vous me ferez sans doute le même reproche; mais ayant tant +de choses à vous dire, comment ne pas le mériter en partie? Jamais la +vie d'un homme n'a été moins féconde en événemens, et jamais elle n'a +été plus remplie, tant bien que mal. J'ai fait mille lieues sur une +feuille de papier; voilà mon histoire depuis près de quatre ans. Je +vous ai déjà étonné en vous parlant d'un éternel adieu dit à la ville +de Paris, l'année dernière. Oui, mon ami, c'en était fait, et j'ai +vécu six mois en province, à la campagne, partagé entre l'amitié, un +jardin et une bibliothèque. C'est presque le seul temps de ma vie, que +je compte pour quelque chose. + +La mort seule de la compagne de ma solitude pouvait me rappeler dans +le désert bruyant de la capitale. Je ne finirais pas si je vous +parlais de ce que j'ai perdu. C'est une source éternelle de souvenirs +tendres et douloureux. Ce n'est qu'après six mois que ce qu'ils ont +d'aimable a pris le dessus sur ce qu'ils ont de pénible et d'amer. Il +n'y a pas deux mois que mon âme est parvenue à se soulever un peu, et +à soulever mon corps avec elle. C'est au mois de septembre dernier que +j'ai fait cette cruelle perte; un ami est venu m'arracher en chaise de +poste de ce séjour charmant, devenu désormais horrible pour moi. De +là, j'ai été replongé dans le genre de vie auquel j'étais enfin +parvenu à me soustraire, après deux ans de soins et de prétendus +sacrifices qui n'en étaient pas pour moi. L'amitié de M. le comte de +Vaudreuil, qui s'était fort accrue depuis deux ans, est devenue une +véritable tendresse, et a beaucoup contribué à soulager une partie de +mes peines. Il m'a forcé d'accepter un logement chez lui, et a su me +le rendre aimable. Il s'occupe essentiellement de ma fortune qui, +depuis votre départ et avant ma retraite, a échoué trois fois: deux +fois par des événemens imprévus, et la troisième par mon fait, c'est à +dire, en refusant ce qui ne me convient pas, c'est à dire par ma +faute, pour parler la langue commune, et non pas la vôtre ni la +mienne. La fortune fera ce quelle voudra, jamais je ne lui accorderai, +dans l'ordre des biens de l'humanité, que la quatrième ou cinquième +place. Si elle exige la première, qu'elle aille d'un autre côté, elle +ne manquera pas d'asile. + +Mon état actuel est donc celui d'un homme qui, froidement et sans +humeur, attend un événement qu'on lui annonce comme prochain; qui n'y +croit pas pour avoir été trop souvent trompé, et à qui des souvenirs +pénibles ont ôté toute espèce de désirs, même ceux qui accompagnent +l'espérance. Cette indifférence tient à la force avec laquelle je suis +déterminé à ne plus attendre un seul jour, passé le terme convenu avec +moi-même; à l'idée où je suis que le succès de ce qu'on désire pour +moi n'est pas un véritable bien; qu'il y en a de plus grands, tels que +la santé, l'indépendance absolue des hommes et de l'opinion, sous un +beau ciel, dans un beau climat; c'est le vôtre ou le Languedoc. Le +terme arrêté dans ma conscience, résolution que je n'ai dite encore à +personne, et que j'exécuterai sans dire que c'est pour toujours, ce +terme est le 10 octobre de cette année 1784. + +Il est certain, et croyez, mon ami, que je ne me fais pas illusion à +moi-même; il est certain que je désire le non succès d'un événement +prétendu heureux, dont les suites, comme nécessaires, sont de me +rengager dans une carrière pleine de misères et de dégoûts, de me +faire exister pour le public que je méprise presqu'autant que les gens +de lettres, leurs cabales, leurs noirceurs, leurs vanités absurdes, +etc.; de me faire ou manquer ou attendre une célébrité, qui, grâce au +ton régnant dans la littérature actuelle, n'est qu'une infamie +illustre faite pour révolter un caractère décent. Tels sont mes +sentimens et mes idées, qui me font passer pour un être bizarre: tant +la vanité et la sottise ont perverti toutes les âmes et tous les +esprits. On s'étonne qu'un homme, qu'on s'obstine à regarder malgré +lui comme n'étant pas dénué de tout talent, ne veuille pas subir la +loi commune imposée aux gens de lettres, de ressembler à des ânes +ruant et se mordant devant un râtelier vide, pour amuser les gens de +l'écurie. Rien ne m'a mieux montré la misère de cette classe d'hommes, +et en général de presque tous les hommes, que l'étonnement avec lequel +on me voit garder, dans mon porte-feuille, les productions qui +m'échappent involontairement, et par un besoin naturel de mon âme. +D'un autre côté, je sens bien que, si l'on fait pour moi quelque chose +d'essentiel, qui me mette dans le cas de vivre à Paris avec les +commodités de la vie et de la société, il sera bien difficile de me +soustraire à la nécessité de payer un tribut qu'alors on exigera comme +une dette. C'est pour me dérober à cette nécessité, que je souhaite la +non réussite des tentatives de mes amis. Alors, je suis libre; alors, +je m'appartiens; alors, le reste de ma vie est à moi, sans que l'hydre +à mille têtes puisse m'en ravir la moindre portion. De là l'incurie, +la santé et l'aisance, dans un pays où les écus de trois livres valent +six francs, et où l'on n'a que les besoins de la nature au lieu de +ceux de la vanité et de l'opinion. Jugez, mon ami, si, avec de +pareilles idées, je n'ai pas dû trouver plaisante la phrase de votre +lettre, où vous me dites de vous donner quelques pages au lieu de +livrer à l'impression. L'impression! si vous saviez des gens de +lettres le quart de ce que j'en sais et que j'en ai vu, vous ne me +soupçonneriez pas de songer à elle. J'en ai une si grande aversion, +que je n'ai de repos que depuis le moment où j'ai imaginé un moyen sûr +de lui échapper, et de faire en sorte que ce que j'écris existe, sans +qu'il soit possible d'en faire usage, même en me dérobant tous mes +papiers. Le moyen que j'ai inventé, m'en rend maître absolu jusqu'au +monument et même par-delà; car je n'ai qu'à me taire: et ce que +j'aurai écrit sera mort avec moi. Vous voyez, par ce fait, la profonde +impression de haine et de mépris que j'ai pour les lettres, +considérées comme métier et comme état dans le monde. Eh bien! je les +aime plus que jamais comme culture de l'âme; et elles me prennent +presque tous mes momens, depuis que j'ai retrouvé mes facultés, après +la perte irréparable que j'ai faite l'été dernier: tant il est vrai +que la nature et l'habitude sont également indomptables. Les lettres +seront un de mes plus grands plaisirs dans ma retraite; et d'avance +elles lui prêtent déjà des charmes. Assurément, c'est bien sans amour +de gloire, sans manie de postérité. Accordez cela, si vous pouvez; +mais soyez sûr que rien n'est plus vrai. + +Adieu, mon ami, etc. + + Paris, 4 avril 1784. + + +LETTRE XII + + A M. DE VAUDREUIL. + + 13 décembre 1788. + +Je vois que vous vous souvenez de la _Requête des filles sur le renvoi +des évêques_, et que vous voudriez donner un frère ou une sœur à +cette bagatelle dont vous êtes le parrain; mais je vous assure qu'il +me serait impossible de faire un ouvrage plaisant sur un sujet aussi +sérieux que celui dont il s'agit. Ce n'est pas le moment de prendre +les crayons de Swift ou de Rabelais, lorsque nous touchons peut-être à +des désastres; et je pense qu'un écrivain qui jetterait du ridicule +sur tous les partis, serait lapidé à frais communs. Je ne pourrais +donc faire qu'un ouvrage sérieux; et de quoi servirait-il? S'il n'y +en a pas encore qui présente, sous tous les points de vue, cette +intéressante question, il en existe un grand nombre qui, par leur +réunion, l'éclaircissent suffisamment. En effet, de quoi s'agit-il? +d'un procès entre vingt-quatre millions d'hommes et sept cent mille +privilégiés[38]. J'entends dire que la haute noblesse forme des +ligues, pousse des cris, etc: c'est ici, je crois, qu'on peut accuser +la maladresse de la plupart des écrivains qui ont manié cette +question. Que n'ont-ils dit aux grands privilégiés: »Vous croyez qu'on +vous attaque personnellement, qu'on veut vous attaquer; point du tout. +Une grande nation peut élever et voir au-dessus d'elle quelques +familles distinguées, trois cents, quatre cents, plus ou moins; elle +peut rendre cet hommage à d'antiques services, à d'anciens noms, à des +souvenirs; mais, en conscience, peut-elle porter sept cent mille +anoblis, qui, quant à l'impôt, quant à l'argent, sont aux mêmes droits +que les Montmorency et les plus anciens chevaliers français? +Plaignez-vous de la fatalité qui fait marcher à votre suite cette +épouvantable cohue; mais ne brûlez pas la maison qui ne peut la loger. +Ne sommes-nous pas accablés, anéantis, sous cette même fatalité qui +enfin a mis en péril ce que vous appelez vos droits et vos privilèges? +Ne voyez-vous pas qu'il faut nécessairement qu'un ordre de choses +aussi monstrueux soit changé, ou que nous périssions tous également, +clergé, noblesse, tiers-état?» Je suis vraiment affligé qu'on n'ait +point dit et répété partout cette observation. Elle eût ramené les +esprits prévenus, elle eût désarmé l'amour propre, elle eût intéressé +l'orgueil aux succès de la raison, et peut-être eût-elle sauvé aux +notables l'opprobre ineffaçable dont ils viennent de se couvrir à pure +perte. Un autre avantage de cette réflexion, c'est qu'elle eût +sur-le-champ fait apprécier le moyen terme que quelques-uns proposent +ridiculement, celui d'appeler, pour le seul consentement à l'impôt, le +tiers-état à l'égalité numérique, en ne l'admettant que pour un tiers +seulement à délibérer sur les objets de législation générale. Qui +est-ce qui me fait cette proposition? est-ce un membre de l'ancienne +chevalerie? est-ce un secrétaire du roi, du grand collège, du petit +collège, car tous ont le droit de parler ainsi? Je réponds à ce +dernier.... Mais non, je ne réponds pas: vous sentez que j'aurais trop +d'avantage. Permettre à un peuple de défendre son argent, et lui ravir +le droit d'influer sur les lois qui doivent décider de son honneur et +de sa vie, c'est une insulte, c'est une dérision. Non, cela ne sera +point, cela ne saurait être, la nation ne le souffrira pas; et, si +elle le souffre, elle mérite tous les maux dont elle est menacée. + + [38] Il n'y en avait pas 100,000; mais on en croyait 700,000. + (_Note de l'auteur._) + +Mais on parle des dangers attachés à la trop grande influence du +tiers-état; on va même jusqu'à prononcer le mot de _démocratie_. La +démocratie! dans un pays où le peuple ne possède pas la plus petite +portion du pouvoir exécutif! dans un pays où le plus mince suppôt de +l'autorité ne trouve partout qu'obéissance, et même trop souvent +abjection! où la puissance royale ne vient que de rencontrer des +obstacles de la part des corps dont presque tous les membres sont +nobles ou anoblis! où le luxe le plus effréné et la plus monstrueuse +inégalité des richesses laisseront toujours d'homme à homme un trop +grand intervalle! Quel pays plus libre que l'Angleterre? Et en est-il +un où la supériorité du rang soit plus marquée, plus respectée, +quoique l'inférieur n'y soit pas écrasé impunément? Que de faux +prétextes! que d'ignorance! ou plutôt que de mauvaise foi! Pourquoi ne +pas dire nettement, comme quelques-uns: »Je ne veux pas payer!» Je +vous conjure de ne pas juger des autres par vous-même. Je sais que, si +vous aviez cinq ou six cent mille livres de rente en fonds de terre, +vous seriez le premier à vous taxer fidèlement et rigoureusement; mais +vous vous rappelez l'offre généreuse faite par le clergé, pendant la +première assemblée des Notables, et l'indigne réclamation qu'il a +faite ensuite en faveur de ses immunités. Vous voyez le parlement +feindre d'abandonner les siennes, et l'instant d'après se ménager les +moyens de les conserver et même d'accroître son existence. Enfin, vous +savez ce qui vient de se passer, et ce qui a si bien mis en évidence +le projet formel de maintenir les priviléges pécuniaires. M. de Chabot +et M. de Castries, ayant consigné, dans un Mémoire, leur abandon de +ces priviléges, pour ne conserver que leurs droits honorifiques, n'ont +pu trouver ni nobles, ni anoblis, qui voulussent signer après eux. Les +gentils-hommes bretons ne nous disent-ils pas qu'il n'est pas en leur +pouvoir de se dessaisir de leurs priviléges utiles, que c'est +l'héritage de leurs enfans, que ces droits seraient réclamés par eux +tôt ou tard? Et c'est ainsi qu'ils intéressent leur conscience à faire +de l'oppression du faible le patrimoine du fort, de l'injustice la +plus révoltante un droit sacré, enfin de la tyrannie un devoir. Je +l'ai entendu.... Et vous voulez que j'écrive! Ha! je n'écrirais que +pour consacrer mon mépris et mon horreur pour de pareilles maximes; je +craindrais que le sentiment de l'humanité ne remplît mon âme trop +profondément, et ne m'inspirât une éloquence qui enflammât les esprits +déjà trop échauffés; je craindrais de faire du mal par l'excès de +l'amour du bien. Je m'effraie de l'avenir; je vois mettre aux plus +petits détails une suite et un intérêt qui m'étonnent moi-même; on +fait des listes de ceux qui ont été pour et de ceux qui ont été contre +le peuple; on prête, on ôte tour à tour tel ou tel propos, bon ou +mauvais, à tel ou tel homme. Pour mon compte, j'ai nié hardiment un +mot attribué à M. le comte d'Artois. Ce mouvement machinal chez moi, a +été l'effet de ma reconnaissance pour les marques de bonté que vous +m'avez attirées de sa part. On suppose que ce prince a dit à un +notable, dont l'avis avait été favorable au peuple: _Est-ce que vous +voulez nous enroturer?_ Je ne crois point ce mot; mais, s'il a été +dit, le notable pouvait répondre: «Non, monseigneur; mais je veux +anoblir les Français, en leur donnant une patrie. On ne peut anoblir +les Bourbons; mais on peut encore les illustrer, en leur donnant pour +sujets des citoyens; et c'est ce qui leur a toujours manqué.» C'est +bien M. le comte d'Artois qui y est le plus intéressé: c'est bien lui +qui peut dire, à la vue de ses enfans: _posteri, posteri, vestra res +agitur_. C'est de cette époque que tout va dépendre. J'ose affirmer +que, si les privilégiés pouvaient avoir le malheur de gagner leur +procès, la nation, écrasée au dedans, serait, pour des siècles, aussi +méprisable au dehors qu'elle est maintenant méprisée. Elle serait, à +l'égard de ses voisins réunis, ce que le Portugal est à l'Angleterre, +une grande ferme, où ils récolteraient, en lui faisant la loi, ses +vins, ses moissons, ses denrées, etc. Si, au contraire, il arrive ce +qui doit arriver, et ce qui est presque infaillible, je ne vois que +prospérité pour la nation entière et pour ces privilégiés si aveugles, +si ennemis d'eux-mêmes, qui n'aperçoivent pas que l'aisance du pauvre +fait partie de l'opulence du riche; pour les premiers hommes de +l'état, qui ne voient pas qu'il n'y a de liberté et de dignité +particulière que sous la sauvegarde de la liberté publique et de +l'honneur national. Eh, grand Dieu! que peuvent-ils craindre pour +leurs dignités? Est-ce le tiers-état qui les leur enlèvera? Est-ce le +tiers-état qui arrivera aux places de la cour, aux grands emplois? +Craignent-ils pour leurs fortunes? N'est-ce pas un fait avéré qu'en +Angleterre, les grandes fortunes territoriales des familles illustres +ne datent que de la révolution de 1688? C'est le fruit du rehaussement +dans la valeur des terres, effet de la liberté publique et d'un +accroissement marqué dans l'industrie nationale, qui l'un et l'autre +tournent toujours en dernière analyse au profit des propriétaires +terriens. Je suis si convaincu de cette double influence, que, si on +me demandait, dans la sincérité de mon cœur, à quelle classe d'hommes +je crois plus profitable la révolution qui se prépare, je répondrais +que cette révolution, profitable à tous, l'est à chacun dans la +proportion de supériorité déjà existante où son rang et sa fortune +actuels le mettent sur la grande échelle sociale. J'en excepte le +clergé dont nous ne sommes pas en peine, ni vous, ni moi, et les +ministres (pour le temps, quelquefois très-court, pendant lequel ils +sont ministres); mais on ne se dégoûtera pas du métier: et puis on ne +saurait parer à tout. + +Telle est ma manière de voir cette unique et inconcevable crise. J'ai +voulu vous faire ma profession de foi, afin que, si, par hasard, nos +opinions se trouvaient trop différentes, nous ne revinssions plus sur +cette conversation. Nos opinions ont plus d'une fois été opposées, +sans que d'ailleurs nos âmes aient cessé de s'entendre et de s'aimer: +c'est le principal, ou plutôt c'est tout. Je me souviens, entr'autres, +qu'il y a juste deux ans dans ce moment-ci, nous eûmes une discussion +très-animée sur le parti que prenait M. de Calonne, sur son projet de +subvention territoriale, infaillible, disiez-vous, s'il était appuyé, +comme il l'était, de toute la puissance du roi. Je vous dis que le roi +y échouerait; je vous dis, en propres termes, que le roi pouvait faire +abattre la forêt la plus immense; mais qu'on ne faisait pas quatre +cents lieues, à pied, sur des lianes, des ronces et des épines. Ce que +l'on entreprend aujourd'hui est bien autrement difficile. Supposez (ce +qui paraît impossible) que la nation soit vaincue aux prochains +états-généraux; je demande ce qui arrivera en 1791, à l'époque où le +troisième vingtième cessera d'être dû, où les impôts (depuis +l'incompétence reconnue des parlemens) exigeront le consentement +national. Croyez-vous que ces cinquante-cinq millions seront perçus? +Croyez-vous même que les autres le soient exactement? Non, non; croyez +plutôt qu'on ne réduit pas vingt-trois ou vingt-quatre millions +d'hommes, dont le mécontentement ne se montre point sous la forme de +révolte, mais sous celle de mauvaise volonté. Alors, que restera-t-il +à ceux qui auront favorisé de si mauvaises mesures? Je vous supplie, +au nom de ma tendre amitié, de ne pas prendre à cet égard une couleur +trop marquante. Je connais le fond de votre âme; mais je sais comme on +s'y prendra pour vous faire pencher du côté anti-populaire. Souffrez +que j'en appelle à la noble portion de cette âme que j'aime, à votre +sensibilité, à votre humanité généreuse. Est-il plus noble +d'appartenir à une association d'hommes, quelque respectable qu'elle +puisse être, qu'à une nation entière, si long-temps avilie, et qui, en +s'élevant à la liberté, consacrera les noms de ceux qui auront fait +des vœux pour elle, mais peut se montrer sévère, même injuste, envers +les noms de ceux qui lui auront été défavorables? Je vous parle du +fond de ma cellule, comme je le ferais du tombeau, comme l'ami le plus +tendrement dévoué, qui n'a jamais aimé en vous que vous-même, étranger +à la crainte et à l'espérance, indifférent à toutes les distinctions +qui séparent les hommes, parce que leur coup d'œil n'est plus rien +pour lui. J'ai cru remplir le plus noble devoir de l'amitié, en vous +parlant avec cette franchise; puissiez-vous la prendre pour ce qu'elle +est, c'est-à-dire, pour l'expression et la preuve du sentiment qui +m'attache à tout ce que vous avez d'aimable et d'honnête, et à des +vertus que je voudrais voir apprécier par d'autres, autant qu'elles le +sont par moi-même. + + +LETTRE XIII. + + A M. PANCKOUKE. + +Je n'ai reçu, monsieur, votre billet qu'hier au matin, au moment où je +sortais pour une affaire intéressante qui m'a empêché d'avoir +l'honneur d'y répondre sur-le-champ. + +Je vous dois, d'abord, des remercîmens de la préférence que vous me +donnez, en voulant m'associer à des gens de lettres que j'estime et +que j'honore; mais, après mes remercîmens, je vous prie d'agréer le +véritable regret que j'ai de ne pouvoir être leur coopérateur. La +partie dont je serais chargé, entraîne avec soi des inconvéniens +auxquels ils ne sont pas exposés. Je vous avoue franchement que je ne +sais pas le moyen de traiter trois fois par mois avec l'amour propre +des auteurs, acteurs et actrices des trois théâtres de Paris, et +surtout de la comédie française. Serais-je un critique juste et +sévère? me voilà l'ennemi de tous les mauvais auteurs; et, malgré leur +petit nombre, ils ne laissent pas d'être très-dangereux. Prendrai-je +le parti de la grande indulgence? je déshonore, je décrédite mon +jugement; et, ce qui n'est pas indifférent pour vous, le nombre des +souscripteurs diminuera, car le public veut de la malignité. Il faut +que l'article des spectacles soit attendu, qu'il inspire de la +curiosité, de la crainte, de l'espérance, en un mot, qu'il remue les +passions, comme les ouvrages de théâtre dont il rend compte. Faut-il +tout vous dire, monsieur? gardez-moi le secret: un journal sans malice +est un vaisseau de guerre démâté, à qui les corsaires même refusent le +salut. + +On peut insister et prétendre qu'il est possible d'accorder la plus +exacte politesse avec une critique sévère. Outre que je crois cet +accord très-difficile, l'amour propre des auteurs sait-il, dans ses +chagrins, vous tenir compte de vos ménagemens? On injurie, on insulte, +on calomnie le critique; et, en pareil cas, qui peut répondre de soi? +Le sentiment de l'injustice irrite; le caractère s'aigrit; on devient +injuste, absurde soi-même; et on finit par tomber dans un décri, dans +un avilissement, qui équivaut à une flétrissure publique et à une +véritable diffamation. Nous en avons des exemples déplorables dans la +personne de M. Fréron et de M. de Laharpe qui n'étaient point sans +talens, l'un et l'autre, à beaucoup près. Qui sait même s'ils +n'étaient pas nés honnêtes? En vérité, cette destinée fait frémir. Il +n'en faut pas courir les risques: il ne faut pas tenter Dieu. + +Telles sont mes raisons, monsieur; et en supposant, ce qui serait +peut-être en moi trop d'amour propre, qu'elles ne vous satisfissent +point comme propriétaire du privilège du _Mercure_, je suis bien sûr +que vous les approuverez comme homme, et comme honnête homme. + + +LETTRE XIV. + + A MADAME AGASSE. + +Voici le moment où je commence à soulever mon âme, après le coup qui +vient de l'accabler. C'est ce qui m'a empêché, mon aimable amie, de +répondre à votre lettre. Un autre sentiment m'a empêché de courir à +vous. J'ai craint, je l'avoûrai, j'ai craint votre présence autant que +je la désire; j'ai craint d'être suffoqué en voyant, dans ces premiers +jours, la personne que mon amie aimait le plus, et dont nous parlions +le plus souvent. Le cœur sait ce qu'il lui faut. C'est de vous que +j'ai besoin maintenant: j'irai vous voir au premier jour, mais le +matin, vers les dix heures. Je ne réponds pas du premier moment; mais +je ne suffoquerai point, parce que mon cœur peut s'épancher auprès de +vous. Mais quand je songe que ce même jour, et sans doute à cette même +heure où je serai chez vous, elle vous verrait aussi.... Je m'arrête, +et ne puis plus écrire; les larmes coulent; et c'est, depuis qu'elle +n'est plus, le moment le moins malheureux. + + +LETTRE XV. + + A LA MÊME. + + Paris, juillet 1789. + +La veille du jour où j'ai reçu votre lettre, madame, j'avais vu M. +Marmontel, et lui avais parlé de celle qu'il avait reçue de vous, avec +les pièces justificatives attestant l'acte de vertu auquel vous vous +intéressez. J'ai pris la liberté d'y joindre un petit mot de reproche +sur son défaut de galanterie. Sa réponse m'a prouvé que si, en +devenant vieux, on est exposé à devenir paresseux, ou moins galant, on +peut du moins continuer à se tenir en règle, et à mettre ses papiers +en ordre. Il m'a montré votre paquet, bien étiqueté, entre ceux de vos +rivales; et il m'a dit que sa coutume était de répondre après la +décision de l'académie. Je m'imagine, madame, qu'il ne manquera pas à +ce devoir; mais, en tous cas, je me ferai, à cet égard, le suppléant +de M. Marmontel, et je deviendrai, pour vous, le secrétaire de notre +secrétaire. + +Vous ne me paraissez pas bien appitoyée sur le décès de notre ami, feu +le despotisme; et vous savez que cette mort m'a très-peu surpris. +C'est avec bien du plaisir que je reçois de votre main mon brevet de +prophète. Il vaut mieux que celui de sorcier, qui m'a été expédié par +plusieurs de mes amis. Mais les femmes sont toujours plus polies, +plus aimables que les hommes. Au reste, comme on ne scie plus les +prophètes, et qu'on ne brûle plus les sorciers, je jouis, en toute +sûreté, des honneurs de ma prévoyance. Mais, en vérité, il ne fallait +qu'approcher du colosse pour s'apercevoir qu'il était creux et pourri, +vernissé en dehors et vermoulu en dedans. Sa chute, pour avoir été +trop soudaine, nous mettra dans l'embarras quelque temps: mais nous +nous en tirerons. + +Je voulais, ces derniers jours, aller causer avec vous, et récapituler +les trente ans que nous venons de vivre, en trois semaines. Mais la +chaleur accablante d'hier et d'aujourd'hui m'a retenu chez moi. J'irai +me dédommager quand le thermomètre sera descendu de quelques degrés. +Il y en a un qui ne descendra pas, c'est celui de l'amitié que je vous +ai vouée, l'an cinquantième du règne de Claude-Louis XV. C'est une +fort bonne raison de ne pas douter de mon tendre et respectueux +attachement sous son successeur. + + +_P. S._ Voulez-vous bien vous charger de tous complimens pour M...., +et le prier de rendre le _Mercure_ un peu plus républicain: il n'y a +plus que cela qui prenne. _Item_, que la _Gazette de France_ soit +aussi haussée de plusieurs crans, dans la proportion respectueuse où +elle doit être à l'égard du _Mercure_. Ajoutez, je vous demande en +grâce, qu'à ce prix je lui pardonne la pudeur qui a voulu me faire +des bayonnettes, auxquelles il avait une foi trop peu philosophique. + + Mercr.... Paris, P. R. no 18. + + +LETTRE XVI. + + A LA MÊME. + + Paris, 1789. + +Je suis mal avec moi-même, mon aimable amie; et j'ai besoin d'espérer +que je ne suis pas aussi mal avec vous. Pour commencer par ce qui me +peine le plus, c'est que je ne puis dîner avec vous, ni même vous voir +aujourd'hui. Je suis forcé d'assister au dîner de notre société des +trente-six, où je veux présenter deux de mes amis, pour notre grand +club, avant qu'il soit formé et que le scrutin soit établi. Je les +désobligerais grossièrement et les exposerais à n'être pas reçus; et +de plus je déplais beaucoup à la société déjà établie, pour n'y avoir +pas dîné depuis plusieurs vendredis, jour qui, n'étant pas académique, +a été demandé en ma faveur par quelques amis particuliers: mais ce +n'est pas cette dernière raison qui me prive de vous voir aujourd'hui, +voilà pourquoi je n'ai pas tant d'humeur contre elle. Au surplus, je +ferais mieux de garder tout à fait ma chambre; car, sans être malade, +je suis excédé, anéanti, et j'ai grand besoin de repos. Voilà près de +huit jours qu'il m'a été impossible de me délivrer d'une fantaisie de +poète, vraiment poétique, au moins par son acharnement. Le jour, la +nuit, le repas même, tout s'en est ressenti: je ne croyais pas être si +jeune. Rien, absolument rien, n'a pu faire lâcher prise à cette lubie. +C'est être mordu d'un chien enragé. Le chien n'était pas gros, mais +c'est un chien-loup, ou plutôt un chien-lion, un mélange d'horrible et +de ridicule, de raison et de folie; mais où la raison ordonnait à la +folie de paraître dominante. J'irai vous faire ma cour un de ces +matins, et vous présenter à votre lever mon redoutable petit bichon. +J'espère que, malgré ses dents, et non pas malgré lui, il pourra vous +amuser. Je ne me servirais pas de lui pour faire ma paix avec vous; +car je ne la ferais jamais avec moi-même, si je n'avais pas, à vingt +reprises, écarté, repoussé, cette persévérante folie, souveraine +maîtresse de mon imagination. Si je vous en demandais pardon, ce +serait vous demander pardon d'avoir eu quelques accès de fièvre. +Fièvre, soit: la comparaison est juste; et il ne me fallait rien moins +qu'une maladie pour m'empêcher de vous envoyer bien vite ce que je +vous ai promis. + +Il est vrai de dire que je me suis bien mis quatre à cinq fois au +livre de M. de Saint-Pierre, dont j'avais mille choses à dire, toutes +préparées dans ma tête; et il n'est pas moins vrai que je n'ai pu les +retrouver, que rien ne venait; mais à la place accouraient les idées +dont j'étais rempli: la folie était reine dans la maison. Qu'y faire? +Céder pour redevenir le maître. La voilà chassée, tout à fait chassée; +et dès demain je me remets à la sagesse, c'est-à-dire, à ce qui peut +vous faire plaisir. Je vous l'enverrai tout de suite, ce qui est bien +généreux; car je ne prétends pas différer le plaisir de prendre une +tasse de chocolat auprès de votre chevet. + +Adieu, mon aimable amie; vous connaissez mon respect et mon tendre +attachement. Vous chargez-vous de tous mes complimens et de tous mes +regrets auprès de M......? + + +LETTRE XVII. A LA MÊME. + + Paris, 15 juillet 1790. + +Bon Dieu! que j'admire votre courage, et que j'aime votre bonté! Que +je vous ai désirée à la place où j'étais, en face de l'autel; et tout +auprès, un asile contre les averses! Je sais où vous étiez, et vous +étiez bien mal. Dans ce moment, je vous aurais presque grondée; mais +je vous aurais aimée davantage, s'il est possible. Comme il n'y aura +plus de fédération, j'espère que vous vous ménagerez, que vous +soignerez ce mieux qui (dieu merci) est arrivé bien vite, dont j'irai +voir les progrès au plutôt, peut-être aujourd'hui même, et dont je +vous remercie. + +J'aime bien encore votre nouvelle profession de foi: nous sommes +inébranlables dans notre religion. J'entends crier à mes oreilles, +tandis que je vous écris: _Suppression de toutes les pensions de +France_; et je dis: «Supprime tout ce que tu voudras, je ne changerai +ni de maximes, ni de sentimens. Les hommes marchaient sur leur tête, +et ils marchent sur les pieds; je suis content: ils auront toujours +des défauts, des vices même; mais ils n'auront que ceux de leur +nature, et non les difformités monstrueuses qui composaient un +gouvernement monstrueux.» + +Adieu, mon aimable amie; conservez-vous pour vos amis. Faisons durer +tout ce qui est bon de l'ancien temps qui était si mauvais. + + +LETTRE XVIII. + + RÉPONSE A UN ANONYME. + + Paris, Ier décembre 1791. + +Il est aussi rare, monsieur, de répondre à une lettre anonyme, que +difficile de mettre l'adresse sur la réponse. Je réponds néanmoins à +votre lettre, parce qu'elle exprime quelques sentimens d'un ordre que +j'ai toujours respecté, et que je respecterai toujours. Je me croirais +dur envers vous, si je ne vous pardonnais, dans votre malheur, d'être +injuste envers moi. + +Il n'y a pas tant de contradiction que vous le pensez, entre le +passage (cité dans le Mercure) d'une lettre de M. Chabanon, et _la +douleur profonde, même accablante_, dont on l'a vu pénétré, à +l'affreuse nouvelle des désastres de Saint-Domingue. Eh! pouvait-il ne +pas l'être, dans le malheur de sa famille qu'il chérit, de plusieurs +de ses amis dignes de son attachement, d'un grand nombre de ses +concitoyens, colons, connus par leur humanité envers leurs esclaves, +enfin de sa patrie commune, la métropole sur laquelle définitivement +retombera une partie de ces calamités? Le lien qui accorde des +sentimens qui vous paraissent opposés, est le secret des âmes telles +que la sienne. Par malheur, le nombre n'en est pas grand; et pour le +rendre, ce lien, visible à tous les yeux, il eût fallut transcrire, +non quelques lignes d'un passage isolé, mais la lettre même qui +méritait d'être imprimée tout entière. Répétez-moi qu'il a pleuré, +abondamment pleuré, qu'il est encore plongé dans la plus amère +affliction, ce n'est pas moi que vous étonnerez. M. Chabanon n'est pas +de ceux dont on accuse la dureté envers autrui, par celle dont ils +sont pour eux-mêmes; et je n'ai jamais connu d'homme qui, en se +séparant de soi, conservât pour les autres une sensibilité si vive, si +prompte et pourtant si durable. Je pense donc comme vous, monsieur, +qu'il n'y a personne, sans exception, qui soit plus touché que lui des +malheurs récens, dont gémissent tous les amis de l'humanité. Mais je +crois sa douleur d'un caractère très-différent que celui que vous +supposez. J'en dis peut-être trop pour vous, monsieur, si vous ne le +connaissez pas; mais pour ceux qui le connaissent comme moi, je n'en +dis pas assez. + +Je serai court sur l'article de votre lettre qui m'est personnel. Je +me crois dispensé de vous prendre pour juge de mes principes sur la +révolution, fussiez-vous ou eussiez-vous été législateur; ils tiennent +à un genre de sentimens qui paraissent vous être peu connus, et à des +idées qui probablement ne vous sont pas assez familières pour ne pas +vous sembler un peu chimériques. Mais, en me renfermant dans le +matériel des faits, trouvez bon que je vous demande si, dans l'énoncé +le plus libre de mes opinions, je n'ai pas constamment respecté les +personnes, déféré à tous les souvenirs; et si, dans le cas où nul ne +s'offenserait d'une générosité honnête, il existe un seul individu qui +pût légitimement se plaindre de moi. Voilà sur quoi vous pourriez +prononcer, en supposant qu'il vous fût possible d'être juste. Si cette +condition vous paraît dure, supposez ce qui vous sera plus facile, que +je ne vous aie rien demandé du tout. + + +LETTRE XIX. + + Paris, 17 janvier 1792. + +Je n'ai pas répondu, mon ami, à votre dernière lettre, 1º parce que je +l'ai pas pu; 2º parce que je savais que, sous trois jours, les +journaux se chargeraient de répondre à l'un de ses articles +principaux, celui qui nous occupait alors, les rassemblemens des +réfugiés brabançons à Lille, Douay, etc. Il y a des siècles depuis ce +moment, et tout est bien changé. Je vis avec des personnes (et ce ne +sont pas celles que vous connaissez), qui se trouvent, par une +position bizarrement favorable, très au fait des affaires des +Pays-Bas. Toujours est-il vrai que, depuis un mois, ils m'annoncent, +quatre jours à l'avance, ce qui se trouve vérifié par l'événement. Ces +gens-là soutiennent que Léopold craint une guerre avec nous, plus que +les badauds de Paris ne la craignaient il y a deux ans. Ils prédisent +que sa réponse du 10 février prochain sera telle que nous la pourrions +désirer, dans le système le plus pacifique; et je conçois que les +mouvemens déjà sensibles dans plusieurs de ses états, et entr'autres +dans la Styrie, sont bien capables de l'inquiéter. Mais supposons +qu'il veuille agir hostilement dans deux mois, que ferons-nous si, +d'ici à ce temps, il parle en allié et en bon voisin? Lui +déclarerons-nous la guerre? Entrerons-nous dans le Brabant, comme un +certain parti nous en sollicite? C'est ce qui paraît impossible; et, +dans la supposition même où il lieroit sa partie avec les princes +allemands, pour nous faire au printemps prochain une guerre qu'il +rendra sûrement une guerre d'empire, comment forcerons-nous notre +pouvoir exécutif, maître des combinaisons militaires, à marcher en +Brabant, plutôt qu'à Liége, à Trèves, etc.? On rit de pitié, lorsqu'on +voit, après deux ans et demi de révolution, le parti patriote n'ayant +pas eu le crédit de chasser un commis de la guerre, M. Bessière, par +exemple, et des commis des affaires étrangères, tels que Henin et +Renneval. Contraindra-t-il le roi à agir sérieusement contre son +beau-frère, avec qui se sont concertés des arrangemens déjoués par le +hasard plus que par la politique? C'est ce qui ne pourrait arriver +qu'après une crise qui compliquerait encore notre position, et la +rendrait peut-être encore plus embarrassante. Mon idée est toujours +que tout ceci est un problème sans solution, un drame brouillé et +confus, dont le dénoûment tombera d'en haut comme celui des pièces +d'Euripide. Ce que je sais seulement, c'est que le mouvement général +entravera tous les mouvemens partiels et contradictoires dont on +cherche à le retarder. + +N'avez-vous pas bien ri du patriotisme qui, dans la séance du 15 de ce +mois, a saisi nos ministres et les huissiers? J'ai surtout été ravi +de l'enthousiasme de M. de Lessart, quoique celui de M. du Port ait +bien son mérite, M. du Port qui, disait la surveille: «Tout ceci ne +peut pas aller; et la constitution ne marchera jamais sans une chambre +haute.» + +La plupart de nos députés, quelques meneurs et quelques intrigans, +voient que M. de Lessart tire à sa fin: et c'est même l'opinion +générale. Ce n'est pas la mienne; et j'ai de fortes raisons de croire +qu'il sera très-difficile de le déraciner. Peut-être en savez-vous +autant que moi, si vous n'en savez pas plus. Quoi qu'il en soit, je +dis, à qui veut l'entendre, que je ne compterai sur la sincérité des +Tuileries, que lorsque vous aurez ce ministère-là. Je m'aperçois que +je ne réussis pas également auprès de tout le monde, en parlant ainsi; +cet arrangement n'est pas celui qui convient à certaines gens que vous +savez, mais c'est ce qui m'importe peu. Croirez-vous qu'il y a eu une +plate intrigue pour y placer S. L.......? L'ancien régime n'était pas +plus impudent. S. L........ aux affaires étrangères! lui qui ne sait +pas plus la géographie que M. de Lessart! Vous jugez bien qu'on +croyait le gouverner, jusqu'au moment où l'année 1793 ouvrirait la +porte aux nobles de la minorité, les seuls hommes vraiment faits pour +les places. Il est bien heureux, pour les auteurs de cette plate +intrigue, d'avoir été sifflés avant le levé de la toile; ils en +auraient été les dupes. Il les eût joués tous et probablement foulés +aux pieds. Qu'eût fait S. L...? Il ne manque pas d'esprit. Il a cette +activité que donne à un ambitieux l'habitude du travail dans les +emplois subalternes. Il eût pris la géographie de Busching, de bonnes +cartes, eût parcouru les cartons et les porte-feuilles des affaires +étrangères, se serait bourré la cervelle de tout ce qui pouvait y +entrer en quinze jours, leur eût dit qu'il en savait plus qu'eux en +politique, et leur eût du moins prouvé qu'en intrigue et en audace il +était leur maître à tous. Voilà l'homme; et tel est le caractère qu'il +a montré depuis qu'il est en place. Vous savez qu'ils veulent M. +Dietrich. Je sais que c'est un bon citoyen, et un homme de mérite; +mais j'ignore s'il a d'ailleurs toutes les connaissances requises. + +Adieu, mon cher ami; je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur. +Vos fanatiques vous donnent bien du tracas dans votre département. +Mais le dégoût que m'inspirent ici les intrigans et les fripons +ci-devant honnêtes, remplit l'âme d'un sentiment plus mélancolique. + +L'hommage de l'amitié à votre peureuse amie. + + +LETTRE XX. + + Paris, 12 août 1792. + +Je continue, mon ami, de me bien porter; mais je ne néglige point mon +régime. J'ai fait, ce matin, le tour de la statue renversée de Louis +XV, de Louis XIV, à la place Vendôme, à la place des Victoires. +C'était mon jour de visite aux rois détrônés; et les médecins +philosophes disent que c'est un exercice très-salutaire. Vous serez +sûrement de leur avis. En tous cas, j'ai pris ça sur moi. + +De la place Louis XV, j'ai poussé jusqu'au château des Tuileries. +C'est un spectacle dont on ne se fait pas l'idée. Le peuple +remplissait le jardin, comme il eût fait celui du Prato à Vienne, ou +ceux de Postdam. La foule inondait les appartemens teints du sang de +ses frères et de ses amis, et percés de coups de canon renvoyés en +réponse à ceux qui les avaient massacrés la surveille. Les +conversations étaient analogues à ces tristes objets. A la vérité, je +n'ai pas entendu prononcer le nom du roi ni celui de la reine; mais, +en revanche, on y parla beaucoup de Charles IX et de Catherine de +Médicis. Une vieille femme y racontait plusieurs traits de l'histoire +de France. Un homme en haillons citait l'anecdote de la jatte et des +gants de la duchesse de Marlborough, comme ayant été la cause d'une +guerre: il se trompait; elle fit faire une campagne de moins. Mais je +me suis bien gardé de rétablir le texte; j'aurais été pris pour un +aristocrate: d'ailleurs, la méprise était si légère, et l'intention du +conteur était si bonne. + +Voulez-vous savoir de combien de siècles l'opinion a cheminé depuis +deux mois? Rappelez-vous le symptôme que je vous citais de la passion +française pour la royauté, ce que je vous prouvais par la facilité +avec laquelle les danseurs jacobins, sous mes fenêtres, passaient de +l'air _ça ira_ à l'air _vive Henri_ IV! Eh bien! cet air est proscrit; +et, au moment où je vous parle, la statue de ce roi est par terre: +rien ne m'a plus étonné dans ma vie. Je ne vous dirai plus que ceux +qui voudraient la république, trouveraient sur leur chemin la +_Henriade_ et le _Lodoïx_ de l'université. Non, cela n'est plus à +craindre; et je suis sûr même que le _Versalicas arces_ de nos poèmes +latins modernes ne protégera pas Versailles. Il ne fallait rien moins +que la cour actuelle pour opérer ce miracle; mais enfin, elle l'a +fait: gloire lui soit rendue! Je n'ai plus le moindre doute à cet +égard, depuis que j'ai entendu les discours très-peu badauds des +Parisiens autour des statues royales qui ont eu ce matin ma visite. +Pour moi, le peu de badauderie qui me reste, m'a engagé à lire +quelques mots écrits sous un pied du cheval de Louis XV. Que +croiriez-vous que j'y ai trouvé? le nom de Girardon, qui avait caché +là son immortalité. Cela ne vous paraît-il pas l'emblème de la +protection intéressée, accordée aux beaux-arts par un despote +orgueilleux, et en même temps de la modeste bêtise d'un artiste, homme +de génie, qui se croit honoré de travailler à la gloire d'un tyran? +Plus j'étudie l'homme, plus je vois que je n'y vois rien. Au reste, il +serait plaisant que Girardon se fût dit en lui-même: «La gloire de ce +roi ne durera pas, sa statue sera renversée par la postérité indignée +de son despotisme; et son cheval, en levant le pied, parlera de ma +gloire aux regardans.» Cet artiste-là aurait eu une philosophie qu'on +pourrait souhaiter aux Racine et aux Boileau. + +A propos de roi, on m'a dit qu'on parlait de vous pour l'éducation du +prince royal. J'y trouve une difficulté. Comment saurez-vous quel +métier il faut faire apprendre à votre élève, en cas que les Français +ressemblent aux Parisiens? Prenez-y garde: _cette difficulté vaut bien +qu'on la propose_. + +Vous êtes sûrement bien aise que Grouvelle soit secrétaire du conseil, +et par conséquent qu'un mauvais génie ne l'ait pas placé, il y a sept +ou huit jours, comme le bruit en avait couru. Il trouvera ce métier +bien doux, auprès de celui de président de section, qu'il a fait +pendant la terrible nuit d'avant hier. Un président de section était, +en ce moment, un composé de commissaire de quartier, arbitre, juge de +paix, lieutenant-criminel, et un peu fossoyeur, vu que les cadavres +étaient là qui attendaient ses ordres, comme il arrive quand le +pouvoir exécutif force la souveraineté à recourir au pouvoir +révolutionnaire. Je suis bien aise aussi que Lebrun soit aux affaires +étrangères, quoique je n'aie jamais pu, pendant deux mois, obtenir de +lui une épreuve de la _Gazette de France_, tandis qu'il la faisait +sous mon nom. Je n'ai pas de rancune. + +Adieu, mon cher ami; je vous aime et vous embrasse très-tendrement: +vous voyez que, sans être gai, je ne suis pas précisément triste. Ce +n'est pas que le calme soit rétabli, et que le peuple n'ait, encore +cette nuit, pourchassé les aristocrates, entr'autres les journalistes +de leur bord. Mais il faut savoir prendre son parti sur les +contre-temps de cette espèce. C'est ce qui doit arriver chez un peuple +neuf, qui, pendant trois années, a parlé sans cesse de sa sublime +constitution, mais qui va la détruire, et dans le vrai, n'a su +organiser encore que l'insurrection. C'est peu de chose, il est vrai; +mais cela vaut mieux que rien. + +Adieu, encore une fois; je vous espère sous huitaine, ainsi que notre +cher malade. Je ne vous ai point parlé de lui, parce que je vais lui +écrire. + + +LETTRE XXI. + + A LA CITOYENNE...... + + 15 Frimaire an II de la République. + +C'est un besoin pour moi, mon aimable amie, de vous écrire; et je +suppose qu'en ce moment-ci vous êtes disposée à faire grâce aux +défauts de mon écriture. Je ne croyais pas, lorsque vous déchiriez +votre linge pour mes blessures et pour m'envoyer de la charpie, que je +pourrais sitôt tracer de ma main les remercîmens que je vous ai +adressés du fond de mon cœur. Ils seront courts cette fois-ci, mais +ils n'en seront pas moins vifs: appliquez-leur ce qu'on dit des +prières, ce qui n'empêche pas d'en faire quelquefois de longues qui +valent bien leur prix. + +On me flatte d'obtenir bientôt ma liberté. Je suis difficile en +espérance; mais je ne veux pas avoir pour moi-même la cruauté de +repousser celle-ci. Je serais pourtant plus voisin de vous au +Luxembourg: mais vous ne me souhaitez pas d'être votre voisin à ce +prix. + +Adieu, mon aimable amie. Respect et tendresse; et sensibilité à vos +peines que je sais. + + +LETTRE XXII. + + AU CITOYEN LAVEAU, + RÉDACTEUR DU JOURNAL DE LA MONTAGNE. + + Paris, le 8 septembre 1793, l'an II de + la République une et indivisible. + +L'impartialité que vous avez montrée, citoyen, en rendant compte de la +dénonciation de Tobiezen-Duby, contre plusieurs citoyens attachés à la +bibliothèque nationale, et en insérant le lendemain dans votre journal +la note du dénonciateur, me laisse lieu d'espérer aussi que vous +voudrez bien y donner une place à ma lettre. + +Un journaliste plus dur que vous a trouvé qu'une lettre flagorneuse de +Tobiezen-Duby à la citoyenne Roland n'était pas pour moi une +justification suffisante: et cela est vrai; mais avant que je connusse +les chefs d'accusation, de quoi voulait-on que je me justifiasse? et +n'était-il pas naturel de faire connaître d'abord l'accusateur et ses +motifs? C'est à quoi paraissait propre la lettre de Tobiezen-Duby à la +citoyenne Roland; et je vous prie d'en rendre juges, par l'impression, +les républicains auxquels il croit pouvoir en appeler. Le créateur de +la formule: _au ministre Roland, respect_, qui se trouve à la tête des +lettres du désintéressé M. Tobiezen-Duby, déposées au ministère de +l'intérieur, ne devrait pas se donner pour un républicain de la +première force; et je doute que le comité épuratoire des jacobins +s'accommode de cette formule. + +Je devais donc d'abord me borner à faire connaître mon dénonciateur, +quand je me suis vu accusé d'aristocratie. Chamfort aristocrate! Tous +ceux qui me connaissent en ont ri, et beaucoup trop ri, selon moi; car +j'étais aux Madelonettes. Aristocrate! celui chez qui l'amour de +l'égalité a été constamment une passion dominante, un instinct inné, +indomptable et machinal! celui qui a mis au théâtre, il y a plus de +vingt ans, la pièce du _Marchand de Smyrne_, qu'on joue encore +fréquemment, et dans laquelle les nobles et aristocrates de toute robe +sont mis en vente au rabais, et finalement donnés pour rien! celui qui +a publié contre les académies un discours, lequel a devancé de deux +ans leur destruction depuis peu prononcée; enfin, plusieurs autres +écrits où respire cet amour de l'égalité, sans laquelle la liberté +politique n'est qu'une illusion, une chimère. Voilà l'aristocrate de +la façon de M. Tobiezen-Duby. + +Il a mis enfin au jour ses chefs d'accusation, ce M. Duby. C'est un +tissu de calomnies atroces, de mensonges dénués même de vraisemblance. +Croira-t-on qu'il pousse l'aveuglement de la haine jusqu'à se +permettre d'articuler un fait, dont la fausseté peut se démontrer +sur-le-champ par une preuve sans réplique, une preuve matérielle? + +Après avoir dit que je vais rarement aux assemblées de section (ce qui +est malheureusement vrai, par l'effet de mon état maladif, +suffocations, étouffemens, dans les assemblées nombreuses), M. Duby +ajoute que je n'ai pourtant pas manqué de m'y trouver à la nomination +d'un commandant général, _pour donner ma voix à Raffet_. + +J'affirme que le fait est faux. J'ignore si l'on conserve ou non les +listes des votans: mais si on les conserve, je défie qu'on y trouve +mon nom; si on ne les conserve pas, je défie quelqu'homme que ce soit +de dire qu'il m'a vu ce jour là à la section. + +Ce n'est point ici le lieu, citoyen, de confondre M. Duby sur d'autres +inculpations plus graves, et si odieuses que je me réserve contre lui +tous les moyens de droit. + +Finissons, et disons le vrai mot. Il faut une place à M. Duby, +quoiqu'il vous dise le contraire dans sa note. Je résigne la mienne +dès ce moment, dût-elle lui être donnée; mais elle ne le sera pas, et +il aura calomnié pour le compte d'autrui: c'est un malheur. + +Salut et fraternité. + + +LETTRE XXIII. + + A SES CONCITOYENS, + EN RÉPONSE AUX CALOMNIES DE TOBIEZEN-DUBY. + +Je suis l'objet des calomnies atroces de Tobiezen-Duby. + +Quel est le citoyen qu'il ose accuser d'aristocratie? c'est un homme +chez qui l'amour de la liberté et de l'égalité a été la passion de sa +vie entière; connu dès long-temps par sa haine pour la noblesse, haine +qu'on représentait alors comme une manie blâmable par son excès; qui, +dans une comédie (_le Marchand de Smyrne_) faite il y a plus de vingt +ans, et encore fréquemment jouée sans aucun changement, a mis les +nobles sur la scène, les a fait vendre _au rabais_, et finalement +_donner pour rien_. + +C'est un homme à qui cette prétendue manie contre la noblesse a dicté +les morceaux les plus vigoureux, insérés dans le livre sur l'_ordre_ +américain de _Cincinnatus_, ouvrage publié en 1786, et qui porta les +plus rudes coups à l'aristocratie française, dans l'opinion publique. + +Ce même Chamfort n'a cessé depuis d'envoyer à divers journaux +patriotes, sans se nommer, sans chercher d'éclat, tout ce qu'il a cru +utile à la chose publique: aussi, la cour et l'aristocratie, qui ne +l'ignoraient pas, n'ont-elles cessé de le faire déchirer dans leurs +journaux; et son nom s'est trouvé, comme de raison, sur toutes les +listes de proscription de la cour et de l'aristocratie. + +Certes, ni la cour, ni l'aristocratie n'avaient tort; et si quelque +hazard particulier faisait ouvrir certains porte-feuilles où se +trouvent plusieurs de mes lettres, écrites _dans toutes les époques de +la révolution_, on y verrait que mes principes républicains étaient +bien antérieurs à la république. + +Voilà ce qui est connu de tous ceux qui me connaissent. + +Veut-on savoir maintenant quel est Tobiezen-Duby? son +patriotisme?..... mais ce serait une dérision que d'en parler. +Lui-même, dans sa lettre à la citoyenne Roland, où il demande une +place, lui-même date ce patriotisme du 7 juillet 1792: et cette date +est un peu trop récente. Il faut bien qu'il reconnaisse que ce titre +est assez faible, puisqu'il s'appuie des droits que lui donne à cette +place un ouvrage de son père _sur les monnaies des barons et des +prélats de France_; puissante recommandation, en effet, pour un +patriote de sa trempe; aussi s'est-il porté pour continuateur de cette +sottise aristocratique, publiée par lui en 1790, appelée par lui, en +1792, ouvrage _national_. Remarquez bien les dates. + +Laissons donc là le patriotisme de Tobiezen-Duby; et ne parlons plus +que de Tobiezen-Duby lui-même: c'est bien assez. + +Mais ne l'imitons pas dans ses divagations. Je ne me permettrai de +citer contre lui que des faits appuyés de pièces justificatives. + +Vous tous, vrais jacobins, qui, faute de le connaître, l'avez admis +parmi vous, l'avez placé dans votre comité de correspondance, l'avez +chargé d'en faire les extraits et de les lire à votre tribune; vous +tous, hommes droits et purs, qui voulez que les dénonciations soient +un moyen de châtiment ou de répression contre les aristocrates et les +traîtres, mais qui ne voulez pas qu'elles soient, dans les mains des +intrigans, une arme contre les républicains, venez à la bibliothèque +nationale, vous y verrez les preuves de ce que j'avance. + +Vous verrez ce prétendu républicain qui donne le nom servile de +_patron_ à l'un de ses collègues, lequel lui avait rendu quelques +services, par une surprise dont bientôt s'est repenti le _patron_ trop +facile. + +Vous verrez le créateur de la formule: _au ministre Roland, respect_, +vous le verrez protégé par Le Noir, dont il vante la _sensibilité +d'âme_, auquel il voue _une reconnaissance éternelle_. + +Placé auprès de Joly, garde des estampes, Tobiezen-Duby écrit à Le +Noir: _M. Joly est l'homme de la bibliothèque pour lequel j'ai le plus +de respect, d'égards et d'estime_; hommage rendu en 1788, qui n'a pas +empêché le même Tobiezen-Duby de solliciter, en 1792, la place de ce +même Joly, _qui est_, dit-il, _au moment de la perdre par un juste +châtiment de son aristocratie_. + +Voilà ce qu'il écrit avec _vénération_ à la _vertueuse_ Roland de +septembre 1792, _femme Roland_ en septembre 1793. + +Que dites-vous, citoyens! n'est ce pas là le vil caractère et la +marche tortueuse d'un intrigant de l'ancien régime, d'un intrigant du +nouveau, tartufe de probité, tartufe de patriotisme? Je supprime ici +nombre de traits consignés dans les dépôts de la bibliothèque, et qui +montreront à nu son caractère: jalousie, ambition, orgueil, haine pour +ses confrères bien avant la révolution, lorsque le patriotisme +hypocrite d'un méchant ne pouvait servir de voile à ses manœuvres et +à ses perfidies. + +En attendant que vous voyiez de vos yeux, que vous touchiez de vos +mains, les preuves écrites de la perversité de Tobiezen-Duby, +parcourez seulement ses trois dénonciations contre la bibliothèque; +car il en a fait trois. + +C'est une chose curieuse de le voir allonger, raccourcir, la liste des +dénoncés, alléger le poids sur celui-ci, l'aggraver sur celui-là, +selon ce qu'il juge convenable à son intérêt personnel, d'après le +moment et les circonstances. + +Voyant sa première délation tombée dans le mépris, Tobiezen-Duby, le +flatteur des anciens ministres, gronde le ministre _trompé_. Pour +accréditer son absurde dénonciation, pour la faire croire pure et +désintéressée, il proteste aujourd'hui qu'il ne veut point de place. +Venez, citoyens, à la bibliothèque, vous assurer que, depuis cinq ans, +la vie de Tobiezen-Duby n'est qu'un tissu d'intrigues, d'abord pour +avoir une place, puis pour en avoir une meilleure, puis pour se faire +donner un logement. + +Remarquez sur-tout son impudente audace, dès que, sortant du cercle +des accusations vagues, il articule un fait précis; par exemple, +lorsqu'il ose m'accuser d'avoir donné ma voix à _Raffet_. J'ai affirmé +et j'affirme encore que ce fait est faux. Je demande qu'on consulte la +liste des votans; et si cette liste n'existe pas, je défie tout homme, +quel qu'il soit, et fût-ce Tobiezen-Duby lui-même, d'oser dire qu'il +m'a vu ce jour-là à la section. + +A cela, que répond Tobiezen-Duby? Rien. Il redouble de fureur et de +calomnies, sans revenir sur le seul fait positif qu'il ait allégué +contre moi. Ne reconnaissez-vous pas là, citoyens, un homme qui +n'écoute que sa haine, sa haine aveugle, et foule aux pieds sa +conscience? + +Comment cherche-t-il à couvrir cette honte? il fait de nouveaux +efforts pour exciter contre moi les jacobins, contre moi qui, même +avant que les sociétés populaires fussent mises sous l'égide de la +constitution, n'ai cessé (mille témoins existent) de dire et de +répéter: «Sans les jacobins, point de liberté, point de république.» + +Il me prétend lié avec le ministre Roland, moi qui, de notoriété +publique, n'ai eu avec lui que les relations nécessitées par ma +place. Et cette place l'avais-je sollicitée? l'avais-je désirée? y +avais-je seulement songé? connaissais-je, même de vue, le ministre +Roland? + +Il me prétend lié avec la Gironde, dont je n'ai jamais vu un seul +membre que dans des rencontres rares, imprévues et fortuites. + +Ici, je porte un défi public à quelqu'homme que ce puisse être, de +dire qu'il m'ait jamais vu chez un seul député de la Gironde, et qu'il +ait jamais vu un seul d'entre eux chez moi. De plus, grand nombre de +personnes savent et peuvent se rappeler que mes idées ont été en +opposition absolue avec les leurs sur presque toutes les questions +importantes, comme la garde départementale, le jugement de Louis +Capet, l'appel au peuple et plusieurs autres. + +Observez que ces mensonges de Tobiezen-Duby, et quelques autres non +moins odieux, se produisent, comme par supplément, par surabondance, +dans sa troisième dénonciation; c'est-à-dire, dans le troisième accès +de sa fièvre calomnieuse. + +Que penser, citoyens, de celui qui, convaincu de faux sur un fait +grave, le fait relatif à Raffet, répète hardiment ses autres +impostures, en ajoute de nouvelles non moins faciles à repousser; et +dans son emportement essaye de provoquer contre moi des passions +personnelles dans les magistrats du peuple les plus estimables, les +plus estimés; appelle au secours de sa haine les plus fidèles +mandataires du peuple, les sociétés les plus patriotiques, toutes les +autorités constituées, c'est-à-dire, veut mettre ce qu'il y a de plus +vil et de plus odieux sous la protection de ce qu'il y a de plus +respectable? + +Mais non; les sociétés populaires, les autorités constituées, sont et +resteront justes, en dépit des intrigans, des calomniateurs, de +Tobiezen-Duby. Elles peuvent, il est vrai, dans la crise d'un orage +révolutionnaire, être surprises et trompées pour un moment; mais +bientôt éclairées, parce qu'elles veulent l'être, elles brisent avec +indignation le piége qu'on leur a tendu, et repoussent avec dédain le +fabricateur du piége: leur justice appelle à soi la justice publique, +dont la leur est elle-même une grande portion. Dans le court +intervalle où la calomnie voudrait séparer ces deux justices qui +doivent n'en être qu'une, j'appelle sur moi l'une et l'autre, +j'attends leurs regards, je les désire; et à cet instant même, tandis +que vous me lisez, républicains, je jouis de la certitude de les voir +se réunir pour moi et confondre Tobiezen-Duby. + +Tobiezen-Duby aura donc beau faire; il restera ce qu'il est, et moi je +resterai ce que je suis: lui, vrai ou faux patriote du 7 juillet 1792, +faux républicain de 1793, car les intrigans et les calomniateurs sont +de faux républicains; moi, révolutionnaire de fait et de notoriété +publique avant la révolution; républicain de principes et de cœur, +même avant la république. + +Telle est la force, tel est l'empire de ce sentiment consolateur, de +se dire à soi-même, _je vivrai, je mourrai républicain_, qu'une +détention de vingt années n'eût pu l'affaiblir dans mon âme; et, je le +proteste de nouveau, rien de ce qui tient, rien de ce qui tiendra à la +révolution, ne m'empêchera d'appartenir du fonds du cœur, et jusqu'au +dernier soupir, à la révolution, et au complément de la révolution, à +la république, à la république une et indivisible. + + +_P.S._ Encore un mot, citoyens; convaincu dès long-temps qu'il +importait au salut public que tous les salariés du peuple, sans +exception, fussent au-dessus du soupçon même, doctrine que je professe +depuis trois ans, j'allai, l'un des premiers jours d'août, au comité +de surveillance de notre section (celle de 1792), sur les premiers +bruits vagues qu'on cherchait à répandre contre la bibliothèque. + +Là, j'ai déposé sur le bureau un écrit dans lequel je demande que tous +et chacun de ses membres soient examinés sur leurs actions, sur leurs +principes et leurs sentimens. Observez que cette démarche si nette et +si franche de ma part, antérieure d'un mois à notre détention, a +probablement frappé les autorités constituées; et leur conduite à +notre égard choque beaucoup Tobiezen: car il n'est pas aisé +Tobiezen-Duby! il veut qu'on croye à ses calomnies bien vite et pour +toujours, et que tout soit fini. + +Il en a pourtant tiré un fruit; c'est de m'avoir mis dans le cas de +confirmer, par ma démission que j'ai donnée, mes principes sur _les +salariés du peuple_. On peut m'objecter sans doute que c'est avoir +beaucoup trop de respect pour les calomniateurs: soit, mais le premier +devoir d'un républicain est de rester fidèle à ses anciens principes. + +Je laisse là ses impostures qui lui appartiennent, et je cherche d'où +lui vient son audace avec de si faibles moyens personnels. Ne +trahirait-il pas lui-même son secret, par le début de sa première +denonciation imprimée? _Je suis jacobin et ardent républicain_, +dit-il. Et aussitôt, enhardi par ces deux noms qu'il usurpe, il lance, +comme d'un poste sûr, tous les traits de la calomnie. Citoyens, vous +vous avez vu quel républicain c'était; jugez quel jacobin ce peut +être. + +Il a cru, le lâche! que, sous l'abri de ces deux titres, il pouvait +tout se permettre; il a cru que nul n'oserait aller, derrière ces +retranchemens, lui arracher son masque et ses méprisables armes; il +s'est trompé. Lui jacobin! non, il ne l'est pas. C'est moi, qui, sans +en porter le titre, le suis en effet et de principes et d'âme; moi +qui, en juillet 1791, après le massacre du Champ-de-Mars, entraîné, +malgré mon état de maladie et de souffrance, par une force +irrésistible, courus aux jacobins, moi vingtième ou trentième.... +j'ignore le nombre, mais la salle était alors déserte. Où était alors +Tobiezen-Duby? Etait-ce chez vous, jacobins, qu'il cherchait un +refuge? Je ne crois pas qu'il fût là. Quoi qu'il en soit, je m'y +présentai; je fus admis parmi vous, et même dans votre comité de +correspondance, où cet homme vient de se glisser. Il est vrai qu'aux +approches de l'hiver, ma déplorable santé, qui suspend trop souvent +mes travaux, et qui surtout m'interdit les grandes assemblées, me +força, par degrés, à me priver des vôtres, toujours plus brillantes et +plus nombreuses. La patrie, il est vrai, n'était pas encore sauvée; +mais l'affluence, toujours croissante parmi vous, semblait le garant +de son triomphe et du vôtre; et dans le redoublement des incommodités +que la foule me cause, je n'étais plus soutenu par ce sentiment si +impérieux sur certaines âmes, ce je ne sais quel attrait attaché aux +périls très-instans[39]. + + [39] Il est de fait que, de tous les lieux où l'affluence est + grande, et d'où l'on ne peut sortir sans se rendre importun, il + n'y a que les jacobins où j'aie jamais été, _et toujours_ dans + les crises violentes de l'année 1791. Le moment que j'avais + choisi pour me présenter, en est une preuve suffisante. + +Ce malheur, je veux dire les infirmités physiques qui m'interdisent +les grandes assemblées, malheur réel pour tout vrai citoyen, +Tobiezen-Duby en profite pour me calomnier auprès des assemblées de +section. Il me prête, à ce sujet, un propos aussi absurde qu'infâme, +digne d'un vieil et stupide aristocrate de château, et que, par cette +raison, je voue au mépris public, ainsi que l'homme qui a la bêtise de +me l'attribuer. + +J'apprends que Tobiezen-Duby, après avoir rempli le rôle de +_persécuteur_ de la bibliothèque nationale, a osé, en cherchant à se +justifier à la tribune des jacobins, usurper le rôle de _persécuté_ +pour ses opinions par les citoyens qu'il a dénoncés, et tâche +d'appeler sur lui l'intérêt attaché à ce second rôle. + +Bien loin de l'avoir persécuté, je réponds affirmativement que son +patriotisme auquel on eût applaudi, était parfaitement ignoré de ceux +qu'il a _persécutés_ véritablement. + +J'affirme de plus, qu'avant sa dénonciation, nul de ses confrères +qu'il accuse ne lui parlait et ne parlait de lui, que lui-même ne +parlait à aucun d'eux, depuis son entrée à la bibliothèque sous Le +Noir: ce qui était fort simple, vu la différence des fonctions +respectives qui ne les mettait point en rapports. + +On défie donc Tobiezen-Duby d'articuler un seul acte de _persécution_ +de la part de ses confrères; et, quant à moi, la seule persécution +qu'il puisse citer, c'est d'avoir, à mon entrée en place, accru ses +appointemens de 400 livres. Il est vrai que, dans sa lettre à la +_vertueuse citoyenne_ Roland, il demanda la place de garde des +estampes, ou au moins une augmentation de 1200 livres avec un +logement. Son patriotisme d'aujourd'hui, si désintéressé, si pur, +m'imputerait-il, par hasard, cette différence de 1200 à 400 livres? +Dans cette supposition, il aurait lui-même tout expliqué. + +Tobiezen-Duby est donc convaincu de faux dans ce qu'il a dit aux +jacobins, comme il l'a été dans ce qu'il a dit aux autorités +constituées et ensuite au public; mais son nouveau mensonge est marqué +d'une plus rare impudence. Car enfin, le public, témoin des faits, +témoin de l'acharnement de ses trois dénonciations, voit clairement +que Tobiezen-Duby est le persécuteur et non le persécuté. Je ne dis +donc plus, comme je l'ai fait sur quelques-unes de ses impostures: +_citoyens, venez et voyez_; je dis seulement: _ouvrez les yeux et +voyez_. + + 18e jour du 1er mois de la + république française. + + +FIN DES LETTRES DIVERSES. + + + + +DEUX ARTICLES + +EXTRAITS + +DU JOURNAL DE PARIS. + + + + +DEUX ARTICLES + +EXTRAITS + +DU JOURNAL DE PARIS. + + + 18 mars 1795. + +ENTRETIEN + +ENTRE UN DES ACTEURS DU JOURNAL DE PARIS ET UN AMI DE + +CHAMFORT. + +Est-ce que vous ne défendrez pas Chamfort contre Delacroix[40]? + + [40] M. Delacroix avait fait insérer, dans le Journal de Paris, + une lettre dans laquelle il parlait peu avantageusement de + Chamfort, auquel il reprochait d'avoir pris une part trop active + à la révolution. + +--Ma foi, je n'en sais rien. + +--N'étiez-vous pas de ses amis? + +--J'en étais, certainement. + +--Et vous l'abandonneriez! + +--N'a-t-il pas été _terroriste_? + +--Oui, jusqu'à la menace; non, jusqu'aux actions. Il croyait +nécessaire de paraître terrible, pour éviter d'être cruel. Il s'est +arrêté, quand il a vu la férocité frapper avec les armes que le +patriotisme alarmé ne voulait que montrer. Le confondriez-vous avec +les hommes de sang? + +--Non; mais je ne le mettrai pas non plus au nombre des esprits sages +qui ont prévu les conséquences des déclamations incendiaires, ni des +âmes courageuses qui ont travaillé à empêcher les fureurs populaires, +ni même des âmes sensibles qui en ont constamment gémi. N'est-ce pas +lorsque la terreur l'a atteint lui-même, qu'il a cessé d'applaudir au +terrorisme? + +--C'est bien avant: et il ne s'est pas borné au silence; il a frappé +sur le terrorisme, dès qu'il l'a vu cruel, comme il l'avait fait sur +le despotisme dans tous les temps, et sur le modérantisme quand il l'a +cru dangereux. Ignorez-vous qu'il fut mis en arrestation pour avoir +refusé à Hérault-Séchelles d'écrire contre la liberté de la presse? +N'avez-vous pas entendu citer ce mot qui lui échappa au sujet de _la +fraternité_, que les tyrans proclamaient sans cesse: «Ils parlent, +dit-il, de la _fraternité_ d'Étéocle et de Polynice.» Ce fut lui qui, +entendant déplorer l'indifférence du public pour les chefs-d'œuvres +de la scène tragique, l'expliqua en ces mots: «La tragédie ne fait +plus d'effet depuis qu'elle court les rues.» Ce fut lui qui dit de +Barrère, à la naissance de son pouvoir: «C'est un brave homme que ce +Barrère; il vient toujours au secours du plus fort.»--«C'est un ange +que votre Pache, dit-il un jour à un ami de celui-ci; mais à sa place, +je rendrais mes comptes.» Ce furent ces discours, et cent autres que +ceux-là supposent, qui indisposèrent les décemvirs contre lui. On sait +qu'au moment de son arrestation, il fit ce qu'il put pour se tuer; +remis en liberté, ses amis lui reprochèrent d'avoir tenté de se donner +la mort: «Mes amis, répondit-il, du moins je ne risquais pas d'être +jeté à la voirie du Panthéon.» C'est ainsi qu'il appelait cette +sépulture depuis l'apothéose de Marat. Quelque temps après sa +délivrance, un des amis qui lui ont fermé les yeux, Colchen le +félicitait d'être échappé à ses propres coups; Chamfort lui répondit: +«Ah! mon ami, les horreurs que je vois, me donnent à tout moment +l'envie de me recommencer.» Ne voyez-vous pas, dans ces paroles, les +sentimens d'une âme sensible et courageuse? + +--Je me plais à les reconnaître en lui; mais pourquoi donc cet +emportement de paroles, ce débordement d'invectives et de menaces +contre les mêmes castes, contre la plupart des mêmes individus que +Marat et Robespierre proscrivirent depuis? + +--Vous l'avez dit: parce que Chamfort n'était pas un esprit sage; +j'ajouterai même qu'en politique il n'était pas un esprit éclairé. Il +avait vu les abus et les vices attachés à l'ancien régime; il leur +avait juré la guerre; et il croyait nécessaire de la faire à outrance, +sans précaution, comme sans mesure: voilà son erreur. + +--Mais n'y a-t-il pas eu du mauvais cœur dans sa conduite, et au +moins de cette méchanceté qui se plaît à nuire, pour peu que la +justice y autorise; de cette méchanceté qui n'est pas celle du +scélérat, mais celle de l'homme dur et violent? + +--Nullement; et ce qui le prouve, c'est qu'il a cessé ses emportemens +dès qu'il a vu qu'on prenait à la lettre les discours des Marat et des +Robespierre; il voulait faire peur et non faire du mal, puisqu'il +s'est arrêté dès qu'il a vu qu'on faisait mal pour faire mal, et +encore pour faire peur. + +--Mais n'a-t-il pas voulu satisfaire des vues personnelles? n'est-ce +pas son intérêt qui lui a conseillé de flatter les partis dominans? + +--Son intérêt n'a été pour rien dans sa conduite. Toujours Chamfort +s'y montra supérieur; disons plus: il en fut toujours l'ennemi. Non +seulement il s'attacha à la révolution, mais même il poursuivit avec +passion jusques sur lui-même tous les abus, ou ce qu'il croyait être +les abus de l'ancien régime. Il se déchaîna contre les pensions, +jusqu'à ce qu'il n'eût plus de pension; contre l'académie dont les +jetons étaient devenus sa seule ressource, jusqu'à ce qu'il n'y eut +plus d'académie; contre toutes les idolâtries, toutes les servilités, +toutes les courtoisies, jusqu'à ce qu'il n'existât plus un homme qui +osât se montrer empressé à lui plaire; contre l'opulence extrême, +jusqu'à ce qu'il ne lui restât plus un ami assez riche pour le mener +en voiture ou lui donner à dîner. Enfin il se déchaîna contre la +frivolité, le bel esprit, la littérature même, jusqu'à ce que toutes +ses liaisons, occupées uniquement des intérêts publics, fussent +devenues indifférentes à ses écrits, à ses comédies, à sa +conversation. Il s'impatientait d'entendre louer son _Marchand de +Smyrne_ comme une comédie révolutionnaire; il s'indignait même qu'on +se crût réduit à tenir compte de si faibles ressources pour servir une +si grande cause. «Je ne croirai pas à la révolution, disait-il souvent +en 1791 et 1792, tant que je verrai ces carrosses et ces cabriolets +écraser les passans.» Voici une anecdote qui le caractérise. Le +lendemain du jour où l'assemblée constituante supprima les pensions, +nous fûmes lui et moi voir Marmontel à la campagne. Nous le trouvâmes, +et sa femme surtout, gémissant de la perte que le décret leur faisait +éprouver; et c'était pour leurs enfans qu'ils gémissaient. Chamfort en +prit un sur ses genoux: «Viens, dit-il, mon petit ami, tu vaudras +mieux que nous; quelque jour tu pleureras, en apprenant qu'il eut la +faiblesse de pleurer sur toi, dans l'idée que tu serais moins riche +que lui.» Chamfort perdait lui-même sa fortune par le décret de la +veille.--Si Chamfort, comme on voit, ne passait rien aux autres, il +ne se passait rien non plus à lui-même. Il fut misantrope peut-être, +mais non pas inhumain; il haïssait les hommes, mais parce qu'ils ne +s'aimaient point; et le secret de son caractère est tout entier dans +ce mot qu'il répétait souvent: «Tout homme qui, à 40 ans, n'est pas +misantrope, n'a jamais aimé les hommes.» On lui a reproché d'avoir été +ingrat envers des amis qui l'avaient obligé pendant leur puissance; et +l'on s'est fondé sur son ardeur à poursuivre les abus dont ils +vivaient. La belle raison! La preuve que Chamfort ne fut point ingrat, +c'est qu'il resta attaché à ses amis dépouillés d'abus, comme il +l'avait été quand ils en étaient revêtus. + +--A ce compte, il n'y aurait qu'à admirer dans Chamfort; et ce que +vous appelez le défaut de sagesse de son esprit, ne serait que la +faculté de s'émouvoir trop vivement pour le bien et contre le mal! + +--Vous allez maintenant trop loin. La morosité de Chamfort, sa +misantropie furent des défauts sérieux; il irrita souvent des gens +qu'il aurait pu ramener; il affligea des hommes honnêtes par des +jugemens inconsidérés. Il provoqua sans le vouloir, il autorisa des +passions perverses, et arma des hommes atroces de maximes violentes et +de raisonnemens spécieux; et quand il avait lancé un mot piquant ou +accablant sur quelqu'homme que ce fût, il ne revenait plus sur +l'opinion qu'il en avait donnée, non qu'il fût arrêté par la crainte +méprisable de déprécier un mot saillant, mais plutôt parce qu'il +voulait se faire craindre d'un ennemi qu'il croyait trop blessé pour +ne pas être irréconciliable; c'est ainsi qu'il resta toute sa vie le +détracteur de Laharpe, parce qu'il l'avait été un jour; il s'obstina à +soutenir que cet excellent littérateur dont il honorait d'ailleurs le +patriotisme, ne savait pas le latin, parce qu'il l'avait surpris +autrefois, je ne sais dans quelle erreur sur le sens d'un mot de +Tite-Live. Ces travers sont inexcusables; mais je ne puis pour cela +passer condamnation sur des reproches qui attaquent le fond de son +cœur. + +--Je vous entends; mais, après tout, à quoi bon célébrer Chamfort? +Qu'a-t-il fait pour la révolution? Il n'a pas imprimé une seule ligne, +pour en hâter ou en arrêter la marche suivant les circonstances, non +plus que pour l'éclairer. + +--Comptez-vous pour rien une foule de mots saillans, qui ont passé +mille fois dans toutes les bouches? Sa réponse à des aristocrates qui, +après le 14 juillet 1789, se demandaient douloureusement ce que +devenait la Bastille: «Messieurs, elle ne fait que décroître et +embellir.» Ces autres paroles sur la manière de faire la guerre à la +Belgique: «_Guerre aux châteaux! Paix aux chaumières!_» paroles qui, +pour être devenus l'adage du vandalisme et de la tyrannie en France, +n'en étaient pas moins justes et politiques relativement à des ennemis +étrangers et des agresseurs cruels; cette prédiction, malheureusement +démentie par M. Pitt, mais qui devait lui servir de leçon, et +fournira à l'Angleterre un éternel reproche contre lui: «L'Angleterre +ne fera pas la guerre à la France, elle aimera mieux sucer notre sang +que de le répandre»; enfin cette réflexion décisive sur des projets de +loi proposés à l'assemblée constituante pour réprimer la licence des +écrits calomnieux: «Toute loi sera inutile contre la calomnie, parce +qu'elle se vend bien.» Chamfort imprimait sans cesse; mais c'était +dans l'esprit de ses amis. Il n'a rien laissé d'écrit; mais il n'aura +rien dit qui ne le soit un jour. On le citera long-temps; on répétera +dans plus d'un bon livre des paroles de lui, qui sont l'abrégé ou le +germe d'un bon livre.... Ne craignons pas de le dire: on n'estime pas +à sa valeur le service qu'une phrase énergique peut rendre aux plus +grands intérêts. Il est des vérités importantes, qui ne servent à +rien, parce qu'elles sont noyées dans de volumineux écrits, ou +errantes et confuses dans l'entendement; elles sont comme un métal +précieux en dissolution: en cet état il n'est d'aucun usage, on ne +peut même apprécier sa valeur. Pour le rendre utile, il faut que +l'artiste le mette en lingot, l'affine, l'essaie, et lui imprime sous +le balancier des caractères auxquels tous les yeux puissent le +reconnaître. Il en est de même de la pensée. Il faut, pour entrer dans +la circulation, qu'elle passe sous le balancier de l'homme éloquent, +qu'elle y soit marquée d'une empreinte ineffaçable, frappante pour +tous les yeux, et garante de son aloi. Chamfort n'a cessé de frapper +de ce genre de monnaie, et souvent il a frappé de la monnaie d'or; il +ne la distribuait pas lui-même au public, mais ses amis se chargeaient +volontiers de ce soin; et certes il est resté plus de choses de lui +qui n'a rien écrit, que de tant d'écrits publiés depuis cinq ans et +chargés de tant de mots. + +--Je me rends, citoyen; mais que puis-je faire de mieux pour la +mémoire de Chamfort que d'écrire notre entretien et de le publier? y +consentez-vous? + +--Volontiers. + + M. ROEDERER. + + +VARIÉTÉS. + + 12 germinal an III. + +A la bonne heure, citoyens, quelques mots fins ou énergiques, quelques +anecdotes rapidement contées, réduites dans un cadre ingénieux, voilà +ce qui compose votre morceau sur Chamfort, voilà ce qui plaît à tous +les lecteurs, et non des discussions à la fois pesantes et étranglées, +des disputeurs, des dissertateurs, des docteurs de quelque genre que +ce soit, de Salamanque ou de la comédie; vos deux pages valent mieux +qu'une vie en deux volumes. Quand on les a lues, vingt souvenirs +reviennent encore. Je l'ai connu, dès la jeunesse, ce Chamfort; et je +doute beaucoup qu'il fût digne d'être _misantrope à quarante ans_, si, +pour en avoir le droit, _il faut avoir aimé les hommes_. Il n'aima +jamais que Chamfort: c'était un homme habile à lancer un trait +d'esprit _acéré_, comme une arbalète chasse une flèche. Je vais en +dire quelques mots, non par le besoin de médire (il n'y eut pas plus +entre nous de haine que d'amitié), mais par le désir d'être vrai, et +de bien juger ceux qui ont été désireux de paraître, et qui ont eu la +triste ambition d'être craints. + +Chamfort le fut toujours; sa figure était charmante dans la jeunesse; +le plaisir l'altéra étrangement, et l'humeur finit par la rendre +hideuse. Il ne montra d'abord que de la gaîté, et seulement un petit +germe de méchanceté; mais ce germe ressemblait au plus petit des +grains qui devient un arbre: il ombragea toute sa vie. Après un succès +académique, il essaya la carrière des négociations; il eut une +correspondance qui ne fut remarquée que par des lettres outrageuses +contre l'ambassadeur qu'il avait suivi. On peut croire qu'il revint à +Paris; et il dit que la politique _n'était que du haut allemand_. Soit +qu'on eut dégoûté M. de Choiseul de ce caractère trop âcre, soit qu'on +lui eût laissé ignorer ses talens, Chamfort désespéra ou dédaigna +d'être replacé, et il se dévoua aux lettres. + +Parmi ceux qui se firent connaître dans le même temps, je me rappelle +l'abbé Delille, non moins fécond en saillies, et qui l'a bien surpassé +en gloire littéraire. Leur caractère modifia bien diversement leur +esprit. Delille a toujours plu comme un enfant. Chamfort sollicitait +le rire et se faisait redouter. Il reprocha un jour à l'abbé la +richesse de ses rimes, qu'il appelait _des sonnettes_; celui-ci le +plaignait de ne faire entendre que des grelots. + +Les bons mots de Chamfort se heurtèrent bientôt contre ceux de Duclos. +Le vieux maître d'escrime montra un peu d'humeur du ton libéré du +jeune homme, et dit en grommelant: /* Ce n'était pas jadis sur ce ton +ridicule.... */ + +Chamfort acheva: + + Qu'Amour dictait les vers que soupirait _Racine_. + +Cependant il s'aperçut qu'il y avait à profiter avec cet homme. Il +remarqua, il imita, il surpassa peut-être ce ton de flatteur brusque, +cet art de caresser les grands avec une apparence de rudesse qui avait +valu à Duclos, de la part d'un autre malin, l'épithète de _faux +sincère_. Mademoiselle Quinault, qui me l'a dit, lui donnait un autre +nom assez plaisant _don Brusquin d'Algarade_. Chamfort eût mérité +cette grandesse. J'ai vu de ses fureurs. J'ai ri de l'humilité où il +tenait l'élégant Vaudreuil, son patron. Celui-ci s'occupait sans cesse +à lui procurer des accès à la cour; et Chamfort se résignait à +accepter de petits titres en faveur des pensions; c'est ainsi qu'il +fut secrétaire de madame Elisabeth. On l'embarrassa beaucoup, en le +voulant faire secrétaire de l'ordre du Saint-Esprit; il y avait encore +là 2000 fr. de pension à gagner. Mais une espèce de demi-cordon bleu à +porter _en sautoir_ gâtait l'affaire. Cela avait l'air subalterne; et +c'était alors que Chamfort invoquait la religion de l'égalité, qu'il +n'eût jamais connue, s'il avait pu porter ce même cordon _de l'épaule +dextre à la hanche gauche_. + +D'ailleurs, on lui rappela qu'il avait dit à notre excellent Ducis, à +qui on proposait le cordon de Saint-Michel: «Que feras-tu de ce ruban? +tu ne l'auras pas plutôt qu'il faudra le porter.» La révolution vint; +vous avez conté le reste. Il finit par s'enivrer de démocratie et de +mauvais vin, et puis se tuer, se manquer, se recommencer. Je vois en +lui beaucoup de rage, et cherche _son humanité_. Il dédaignait à la +fin qu'on vantât son _Marchand de Smyrne_; il regrettait sûrement que +son _Zéangir_ eut peu duré: la _Jeune Indienne_ est une parfaite et +élégante bagatelle, dont on doit, ce me semble, l'idée à Métastase. +Son éloge de Molière a été lu; mais on relit surtout celui de La +Fontaine. Je voudrais qu'on publiât ses notes pleines d'esprit sur ce +poète. Mais qu'a-t-il fait de son poème commencé sur la Fronde? Quand +il l'entreprit, il était loin des sublimités du _sans-culotisme_... +Bon soir. + + + + +LETTRES DE MIRABEAU + +A CHAMFORT. + + + + +LETTRES DE MIRABEAU + +A CHAMFORT. + + +LETTRE I. + + 4 décembre 1783. + +Expliquez-moi, mon très-aimable ami, si les traductions grecques et +latines de M. de Pompignan que vous desirez consulter, sont dans les +deux derniers volumes de sa nouvelle collection. Je ne les ai point +encore; mais je puis les avoir sur-le-champ. Si c'est au contraire +dans les _Mélanges de littérature_ qu'il a donnés il y a deux ou trois +ans, que vous cherchez M. Saint-Grégoire, je n'ai point mes livres +ici; et ces _mediocres miscellanea_ ne sont pas sur ma très-petite +tablette; mais je puis les avoir dans la matinée. Expliquez-vous donc; +car je n'ai reçu qu'hier soir en rentrant votre lettre qui pourtant +est datée du 2. + +Pendant qu'on relie votre exemplaire du livre que vous voulez bien +désirer[41], je vous annonce celui que j'avais fait entre-mêler de +feuilles d'attente pour moi, et qui est en bel état, comme vous voyez, +parce qu'il a fait sept ou huit cents lieues, et passé par bien des +mains. Ce me sera un véritable service, et dont je vous aurai une +reconnaissance éternelle et bien douce, si vous avez le courage d'en +entreprendre une censure très-sévère, soit pour le fond, soit pour la +forme. + + [41] _Des Lettres de cachet et des Prisons d'état._ + +Quant au fond, je sais que j'ai médité profondément le plan, et que +cependant on lui a reproché quelques défauts d'ordre. A-t-on raison? +c'est ce que je ne veux ni ne puis décider; mais ce que je sais +surtout, c'est que, riche en résultats moraux comme vous l'êtes en +vues profondes, en aperçus nouveaux et d'un coloris qui n'est qu'à +vous, vous pouvez m'enrichir infiniment, et que vous êtes capable du +noble sentiment de le vouloir, 1º parce que vous m'aimez, 2º parce que +cet ouvrage n'a pas été sans quelque utilité, et qu'ainsi c'est une +bonne œuvre que de le rendre le moins mauvais possible, 3º parce que +Marmontel n'avait pas peur qu'un modeste client le ruinât. + +Quant à la forme, je sais qu'il y a beaucoup d'incorrections, et +peut-être aussi de cette obscurité, dont les écrits d'un reclus ne +paraissent le plus souvent aux gens du monde, que parce qu'ils ne +lisent pas avec autant d'attention qu'il a écrit. Pour vous qui savez +méditer et dilucider, composer et colorier, vous qui avez l'âme et le +génie de Tacite, avec l'esprit de Lucien et la muse de Voltaire quand +il rit et ne grimace pas; si vous voulez laisser quelques jours sur +votre pupitre mon ouvrage, médiocre à la vérité, mais non pas +méprisable, il méritera bientôt d'être placé au nombre des bons +livres. + +Je crois dès long-temps que de bons apologues seraient plus utiles que +de bons traités de morale; jugez du cas que je fais des vôtres, et de +l'incroyable talent que vous a donné la nature en ce genre. Mais +parbleu, mon beau monsieur, je ne me charge la conscience d'aucun +péché dont je n'ai eu le plaisir. Ainsi, aujourd'hui, ou au plus tard +demain sans faute, j'irai entendre l'apologue qui, en bonne règle, est +à moi, puisqu'il a été fait pour moi. Bonjour, mon cher et aimable +ami. _Vale et me ama._ + + +Dupont vous portera lui-même son Roland. Il a vu M. de C.....[42]. Il +a à lui faire d'ici à mercredi prochain, le rapport d'une très-grande +affaire; et je crois qu'ils sont contens l'un de l'autre. + + [42] De Calonne. + + + +LETTRE II. + + Paris, 22 juin 1784. + +Je ne m'accoutume pas aisément à l'idée d'être réduit à causer par +écrit avec vous, mon ami; votre société est si douce, votre +conversation si séduisante, et votre amitié si confiante, qu'il est +impossible qu'une correspondance en remplace le moindre charme. +L'union des âmes ne veut point de réserve; les lettres en exigent. Eh! +qui pourrait exprimer ce qu'un seul regard fait entendre? Quoiqu'il en +soit, je ne suis pas l'enfant gâté du sort, et je dois être habitué +aux contrariétés. Ainsi, je n'ai presque pas le droit de me plaindre +de celle-ci, dont vous ne pouvez d'ailleurs ressentir que la moitié, +puisque, dans votre belle solitude, vous avez un ami très-aimable et +très-cher. Or, je vous aime pour vous, quoique je jouisse de notre +amitié pour moi; ainsi je ne me permettrai pas même de presser votre +retour. + +J'ai vu hier la difficulté, et je n'en ai pas été content. D'abord, le +temps était orageux jusqu'à la tempête; et il a été impossible de se +promener au jardin. De là, témoins, espions, humeur et réserve; +ensuite, sa conversation a eu du haut et du bas; elle n'a pas dit un +mot direct de l'homme à qui nous nous intéressons; mais elle a tenu +tant de propos étranges sur les gens de lettres et sur leurs défauts +de société, sur l'impossibilité d'en rencontrer un d'aimable, sur le +danger d'être leur intime, que j'ai vu clairement de l'affectation +dans ce sujet de conversation, et dans la manière dont il était +traité. L'Auvergnat[43], après cette longue dissertation, est venu +comme exemple, et seulement par occasion. On a dit que Voltaire +lui-même n'avait pas eu plus d'esprit que celui-là, que la nature lui +avait donné beaucoup de grâces et de sensibilité, et que l'exercice +des lettres l'avait rendu égoïste et caustique. J'ai débattu l'égoïsme +avec un très-grand succès; et j'ai expliqué la causticité avec assez +d'adresse, en faisant remarquer d'ailleurs (ce qui est très-vrai) que +cette causticité, que provoquent les ridicules, les vices et les +méchans, devient toute tolérance et bonté en amitié. On est convenu de +cela; mais il m'a paru qu'il y avait un parti pris d'avoir de +l'humeur, et on l'a poussé jusqu'à dire qu'on n'avait vu que le petit +abbé de Constantinople[44] aimable en société, quoiqu'on le dédaignât +comme ami, ou plutôt qu'on le crût incapable de l'être. Vous +connaissez cette manière de tomber d'accord dans la discussion des +détails, et de revenir avec opiniâtreté à l'assertion à laquelle +l'interlocuteur oppose les détails non disputés. Tel a été le système +de défense de la jolie disputeuse. Il est clair qu'elle avait de +l'humeur; la cause n'est pas si aisée à démêler. Avant-hier, j'aurais +cru sans difficulté que c'était le départ, qui, très-certainement, en +a beaucoup donné. Hier, cela m'a paru incertain; et comme nous n'avons +pu être seuls un instant, il n'a pas été possible d'aller directement +à la découverte. Les entours aussi paraissaient incommoder; ma sortie, +beaucoup plus prompte que je ne l'avais annoncé, parce que j'ai vu que +la conversation ne cesserait certainement pas d'être amphibologique, a +fâché aussi. En un mot, _non liquet_; et avec ce sexe, sans être un +sot, on saute quelquefois pour reculer. + + [43] C'est Chamfort lui-même qui est désigné par ce sobriquet. On + sait qu'il était né près de Clermont, en Auvergne. + + [44] L'abbé de Lille. + +Il faut que vous sachiez qu'elle avait eu par écrit une scène +épouvantable. L'honorable Hibernois ne se console pas que son précieux +rejeton ne porte pas le nom de Jean; et il voulait absolument que les +puissances ecclésiastiques et civiles intervinssent, pour lui ajouter +ce nom de mauvaise compagnie. Lady s'est permis des objections qui ont +été très-mal reçues; enfin je me suis chargé de démontrer, par un +billet, l'absurdité de cette prétention; je l'ai fait, et il a paru +que j'ôtais un grand poids à la pauvre brutalisée. Est-ce là cette +frayeur de la soumission d'amour, cette tendre inquiétude tenant à +l'abnégation de soi? je ne le crois pas. C'est donc de la lâcheté? je +ne le crois pas non plus; les caractères doux et les cœurs +superstitieux en amour se laissent tyranniser long-temps; mais un +moment vient où ils brisent le joug: et c'est alors l'affaire d'un +moment et d'un mot. Au reste, ce qu'on doit en amitié, c'est surtout +la vérité; et voilà pourquoi je vous répète que j'ai été hier, +beaucoup plus qu'un autre jour, réduit à conjecturer. Je ne crois pas +qu'on puisse m'échapper long-temps; et j'attends avec impatience la +lettre de notre ami, comme une épreuve sérieuse. Alors, comme +aujourd'hui, il peut compter sur la vérité sans réticence. Je l'estime +trop pour lui tâter le pouls. Qu'il compte sur mon zèle à vous +suppléer, et qu'il n'ait pas d'inquiétude sur la foule de détails que +je ne puis pas écrire. Je n'en ai pas négligé un seul; et l'on sait, +par exemple, très-bien que l'Auvergnat se croit guéri et qu'il ne +l'est pas; qu'il s'est félicité de son voyage, et qu'il en souffre; +qu'un signe prolongera ou abrégera ce voyage; qu'en un mot, il est +vaincu, mais non pas subjugué. + +Ne vous attendez pas que je vous donne de grandes nouvelles de ce +pays, où vous avez à coup sûr de meilleurs correspondans que moi. +Voici cependant un lazzi que je vous fais passer, parce que je le +tiens de la première main. Un grand abbé que vous connaissez +peut-être, frère de Sabatier de Castres, que vous connaissez sûrement, +était avant-hier aux Variétés amusantes, devant un très-petit homme, +qui lui a fait la prière usitée en pareil cas. «Monsieur, a répondu +l'abbé, chacun est ici pour son argent, et je garde ma place.--Mais, +monsieur, je ne puis pas vous nuire, et vous me privez du +spectacle.--Monsieur, j'en suis fâché, et je garde ma place.--Je vous +assure, monsieur, qu'il est de votre intérêt d'être plus +complaisant.--Comment, monsieur! que voulez-vous dire?--Que je suis +persuadé qu'il vous arrivera quelque chose de désagréable, si vous ne +déférez pas à ma prière.--Comment, monsieur! vous me menacez!--Dieu +m'en garde, monsieur! mais si vous ne me cédez pas votre place, vous +vous en repentirez.--Parbleu! voilà une manière nouvelle de prier les +gens! et certes elle ne réussira pas.--Monsieur, faites bien vos +réflexions; car il vous arrivera mal, si vous ne passez derrière +moi.--Monsieur, laissez moi en repos...» Alors, le petit homme dit à +son voisin: «Voyez-vous ce grand abbé? c'est l'abbé Miolan.--L'abbé +Miolan!--Oui, l'abbé Miolan, le grand constructeur de ballons +brûlés.--Messieurs, voyez-vous l'abbé Miolan?[45]--L'abbé Miolan!» +Toute la salle répète en écho: »inutile l'abbé Miolan!» et les +battemens de mains et les huées; et les miau, miau, miau. Le grand +abbé s'enfuit, trop heureux de n'être pas écrasé... Certainement le +petit homme n'était pas bête; et le grand abbé n'est pas poli. + + [45] En (ce) temps-là, on s'occupait beaucoup des ballons + nouvellement découverts par Montgolfier. Un physicien, nommé + l'abbé Miolan, en annonça un qui devait s'élever du Luxembourg. + On s'y rendit en foule; les billets d'entrée coûtaient six + francs: l'expérience manqua, et l'on ne rendit pas l'argent. + L'auteur s'enfuit et fit bien, car le peuple n'entendait pas + raillerie et voulait le mettre en pièces. C'était donc, peu de + jours après, jouer un tour sanglant à un autre abbé, que de + l'appeler de ce nom dans un lieu public. + +J'attends avec une impatience proportionnée à l'objet, à la situation +et à l'opinion que j'ai de l'homme et du sujet traité par un tel +homme, la traduction que vous savez. Ne la négligez pas, je vous en +prie; vos futures moissons y sont fortement intéressées. Il y a bien +loin entre savoir que des principes sont utiles, et posséder l'art de +les faire adopter aux autres hommes. Cet art demande de grandes +préparations et des circonstances auxiliaires. Une impatience qui a +même quelque chose de louable, entraîne les gens de bien à promulguer +les vérités qui les frappent, dès l'instant où elles s'offrent à leurs +yeux, et sans avoir réfléchi si elles s'y sont présentées dans +l'enchaînement le plus propre à forcer le consentement de tous les +esprits. Rien ne diffère plus de l'ordre de génération des idées, que +celui de leur perquisition. Il faut que les sciences soient déjà +complètes, avant qu'on puisse faire des méthodes; il faut que les +vérités morales soient familières avant d'être usuelles. Les langues +existaient depuis une longue suite de siècles, quand on est parvenu à +rédiger les grammaires qui nous en rendent aujourd'hui l'étude plus +facile. Il faut que des livres de morale ou de politique _ex professo_ +aient cerné et déchaussé tel préjugé, avant que la comédie puisse +l'extirper en le vouant au ridicule. + +Pour votre propre intérêt, dépêchez-vous donc, mon ami; mais que +diable vous parlé-je de votre intérêt, tandis que vous savez que le +ménage meurt de faim et spécule sur la brochure! _Vale et me ama._ + + +LETTRE III. + + Paris, 23 juin 1784. + +Je ne vous écrirai pas long-temps aujourd'hui, mon ami, 1º parce que +j'ai la fièvre et j'ai passé une nuit très-agitée et très-douloureuse; +2º parce qu'ayant déménagé hier, au milieu des angoisses de la plus +cruelle pénurie, je n'ai pas été dans la maison qui nécessiterait les +relations; 3º parce que, dans le hourvaris d'un déplacement, je ne +sais où appuyer ma main, ni presque où poser ma tête. Vous voyez que +j'ai, comme M. Pincé, mes trois raisons, et qu'elles ne sont pas si +gaies. Je ne vous aurais point du tout écrit, si je n'eusse pris +l'engagement de griffonner chaque jour; ce qui ne laisse pas de me +donner du remords; car ce que je vous envoie ne vaut pas sûrement le +port; mais ma lettre d'hier, qui était plus substantielle, vous sera +parvenue contre-signée et paraphée. Ainsi voilà compensation. + +Ecrivez-moi désormais rue de la Roquette, maison de M. d'Héricourt, +près celle du jardinier de la reine. A calculer les seules distances +de mes gens d'affaires, il est impossible que je reste ici. Jugez ce +que paraît ce quartier aux yeux de mon amitié pour vous! J'aimerais +autant être en Sibérie. Mais je ne prendrai aucun arrangement que je +ne sache où vous passerez l'hiver; car les méprises, en fait de +déménagemens, sont très-chères. + +S'il est possible, dans ce beau Rosny, que le plus désintéressé des +surintendans qu'ait eu la France n'a pas dédaigné de porter à une +valeur de plusieurs millions, de penser à l'indigence, et de former +des plans utiles pour elle, rêvez à quelque grande entreprise de +librairie, que vous puissiez proposer à Panckouke, pour moi, et qui +m'assure la liberté d'envoyer chercher dix à douze fois par an douze à +quinze louis; certainement, je ne serai ni aussi indiscret, ni aussi +paresseux, ni probablement aussi stupide que La Harpe. Si Panckouke +n'avait pas fait cette bête d'édition _in_-12 des Mémoires de +l'Académie des Inscriptions (format ridicule pour tout ouvrage +d'érudition, collection fastidieuse et presque d'aucun usage, tant +qu'il n'y aura ni ordre ni choix), je proposerais un excellent travail +sur cet amas indigeste, et tel à peu près, pour parler modestement, +que Dieu a dû le faire sur le chaos. Rêvez, mon ami, à cela ou à toute +autre chose. Les châteaux en Espagne de l'amitié valent bien ceux de +l'ambition. _Vale et me ama._ + + +LETTRE IV. + + Samedi. + +J'ai reçu votre terrible paquet, mon ami; et au milieu de tout le +plaisir qu'il m'a fait, j'ai ressenti deux peines: l'une de voir que +certain attachement vous tenait plus profondément au cœur que je ne +l'avais encore cru, l'autre que vous travailliez trop et que vos yeux +et votre poitrine doivent en souffrir. Quant au premier point, ce +n'est pas que je m'en étonne, ni que j'aie de tristes pressentimens. +Je ne m'en étonne point; tout homme fier et sensible s'opiniâtre, +surtout quand sa raison lui dit que réussir c'est travailler plus +encore pour ce qu'il aime que pour lui; et cela seul peut-être le rend +capable de supporter la ridicule concurrence d'un compétiteur indigne. +Je n'ai point de sinistres présages; car aussi long-temps qu'il me +sera démontré qu'Aspasie n'est pas dépourvue de toute noblesse, de +toute délicatesse, de toute raison (et je lui crois une assez forte +dose de tout cela), je ne pourrai pas croire à la victoire de +Thersite sur Achille. Vous savez l'épreuve que je crois décisive et +mortelle pour le pauvre saint (je ne le nomme pas autrement à +elle-même). Vous avez bien marqué la nuance dans votre joli conte; +mais vous n'en avez pas assez tiré de parti; en ce genre, comme en +beaucoup d'autres, prophétiser, c'est amener l'événement. Avec tout +cela, mon ami, je vous aime trop pour ne pas craindre de voir la +moindre parcelle de votre bonheur abandonnée au hasard et à +l'inconstance de ce sexe. Vous avez trop de raison pour être +très-romanesque; vous avez l'imagination trop ardente et le cœur trop +essentiellement bon pour ne l'être pas un peu. Aussi douté-je que +votre philosophie vous serve aussi bien pour les femmes que sur tout +autre sujet. Quant à mes observations personnelles, je réunis le +témoignage unanime de toute l'antiquité, qui, je crois, a poussé +infiniment plus loin que nous la science de l'observation et la +connaissance du cœur humain. Je me sens bien fort. Or, vous savez ce +qu'ils pensaient des femmes, de ce sexe qui pourtant a eu de leur +temps des prodiges, parce que la propriété d'un miroir est de tout +rendre en surface. Je ne vous parlerai pas des invectives que, +très-sérieusement et dans toute la pompe tragique, dans la morale des +chœurs, et non dans la coupe du dialogue dramatique, Euripide, qu'on +a si plaisamment appelé le Racine de la Grèce, leur lançait en plein +théâtre; ce qui prouve tout au moins qu'il ne heurtait pas l'opinion +universelle du temps; car vous savez comment ce même poète fut reçu, +lorsque, avec tous les palliatifs de son art, il osa faire dire à +Hyppolite: «Ma langue a fait serment, mon cœur ne l'a point fait.» +Mais je vous prierai de lire ce que tous les moralistes de l'antiquité +en ont dit, lorsqu'ils ont daigné en parler (ce qui est assez rare) et +(ce qui est bien plus fort) de vous rappeler ce que les institutions +des législateurs prouvent qu'ils en ont pensé: je vous prîrai de vous +rappeler ces propres mots d'un censeur romain (Metellus Numidicus), +qui commence ainsi une harangue solennelle en plein sénat: + + Si sine uxore possemus, Quirites, esse omnes, eâ molestiâ + caremus; sed quoniam ità natura tradidit, ut nec cum illis satis + commodè, nec sine illis ullo modo vivi possit, saluti perpetuæ + potius quàm voluptati consulendum[46]. + + [46] Si nous pouvions tous exister sans femmes, nous serions + délivrés de ce sujet de chagrin; mais puisque la nature nous a + faits tels que nous ne pouvons ni vivre contens avec elles, ni + nous passer d'elles de quelque façon que ce soit, il vaut mieux + pourvoir à ce qui nous est perpétuellement nécessaire qu'à nos + plaisirs. + +O mon ami! ces gens-là étaient plus profonds que nous; et cependant +ils ne croyaient pas du tout, comme nous feignons de le croire, que +l'éducation des femmes bien dirigée pût influer sur le bonheur social, +ni qu'elle pût assurer la stabilité des législations, comme nous +l'avons tant dit. «Ils regardaient ces êtres-là comme des machines à +enfans et à plaisir; et ce n'est assurément pas qu'ils n'eussent du +feu dans l'imagination et de la grâce dans l'esprit.» Qu'est-ce donc, +si ce n'est la conviction ferme et absolue que ces êtres sans +caractère échappaient à tout ordre, à toute combinaison? + +Ce pourrait bien être de la nourriture trop forte pour vous en cet +instant, mon ami, que cette philosophie sévère; ou plutôt vous rirez +de ce que le plus faible des hommes avec les femmes, celui qui les a +tant idolâtrées, et dont le moral, moins que le physique, s'il est +possible, ne peut se passer d'une compagne, ose vous écrire avec cette +austérité. Mais ce n'est pas sur votre sentiment que j'écris: vous +savez bien que je l'ai défendu contre vous, et que je n'aime pas que +vous l'appeliez une faiblesse; c'est une thèse philosophique que je me +crois en état de soutenir dans toute la persuasion de mon esprit et la +sincérité de mon cœur, et que j'abandonne à vos méditations. + +Votre historiette est charmante; et je m'en servirai au moment convenu +entre nous, sans vouloir décider pourtant si cette ruse épisodique +n'est pas plus ingénieuse et subtile que décidément utile et +probablement efficace. Il y a du pour et du contre: ce que je vous +promets, c'est de rendre très-vraisemblable la confabulation. Il sera +nécessaire pourtant, et pour agir avec quelque circonspection, que je +voie la lettre de dix pages; car à un être aussi fin, il ne faudrait +que la plus légère discordance pour dévoiler notre complicité; et une +collusion si honnête, que le succès rendra si précieuse à celle de qui +j'ai entrepris de lever les cataractes, connue avant le dénoûment, me +perdrait dans son esprit, et la piéterait contre nos efforts. Au +reste, j'ai cru, comme vous, que c'était un progrès très-marqué que la +tolérance avec laquelle votre lettre avait été lue. + +Je sens toute la vérité de votre observation sur M. P....., mon très +cher ami; mais j'ai l'âme haute et susceptible; et comme le mot +difficile est à peine connu dans la langue de mon amitié, je n'aime +pas qu'on cède à autre chose qu'à l'impossibilité. Or, elle était à +mille lieues de lui: d'ailleurs, je vous avoue, à vous tout seul, que +j'étais en fort mauvaise disposition à son égard. Madame de N.... +avait lieu d'en être fort mécontente, et cela, sous mes yeux; elle +devait croire, ou qu'il la regardait comme une fille sans conséquence +(ce qu'assurément il croit moins qu'un autre, lui qui sait son +histoire), ou qu'il ne se ferait pas le plus léger scrupule de séduire +la maîtresse de son ami; théorie que je sais être la sienne, et qui, +de quelque manière qu'il la défende ou l'excuse, me fait une véritable +horreur; et je le lui ai déclaré. Nous avons eu une longue explication +sur cela, dans laquelle il a fini par me dire qu'il ne savait pas +parler, et qu'ainsi je le battrais toujours dans la conversation. Ce +mot-là même est-il honnête? N'opposer que les sophismes de l'amour +propre aux plaintes de l'amitié et à l'éloquence de la morale et du +cœur, est-ce le rôle d'un ami, ou même d'un honnête homme? Ce n'est +pas, je vous le répète, qu'en toute autre chose il ne le soit +infiniment; mais il n'est pas en moi de croire que qui ne l'est pas en +ceci puisse jamais être un ami sûr. Pour moi, j'avoue que ceci l'a mis +à distance; et malheureusement, je sais que c'est m'appauvrir plus que +lui. Au reste, ne craignez rien pour notre honneur à tous deux; une +amitié de plus de vingt ans ne saurait finir; et je serai toujours +plus en mesure qu'il ne faudra pour négocier entre vous et D. P., qui +d'ailleurs est trop juste et trop adroit pour ne pas s'employer, même +avec ferveur, dans tout ce qui pourra vous être utile. + +Vous avez très-bien fait de ne me demander que vingt-cinq louis; et je +trouve même que c'est beaucoup, d'après le bilan de votre aimable ami. +Il ne me paraît pas sage que je ne donne point de reçu; car sans rêver +empoisonneurs et assassins, comme mon larve d'hier, je me sens +très-mortel; mais quant au porteur de la somme, je me conformerai aux +instructions que vous me donnez, en vous priant de recevoir une note +de ma main qui me tranquillise sur les événemens. Veuillez me mander +aussi, si je dois le savoir vis-à-vis du prêteur, et si l'hommage de +ma reconnaissance lui déplairait. Il me semble qu'il vous connaît trop +pour douter que vous ne m'ayez nommé celui dont j'étais l'obligé; car +je le suis enfin, quoique tout soit accordé à votre médiation. +Dites-moi donc ce que je dois faire et dire; car il n'est pas en moi +d'être ingrat; mais je ne voudrais pas déplaire ni dépasser la mesure +par reconnaissance. + +Bon soir, mon très-cher ami; travaillez, mais ménagez votre santé; +marchez, digérez, espérez et aimez-moi. + + +_P. S._ Au reste, mon ami, j'ai pensé comme vous que nous pourrions un +jour, et à chaque belle saison, faire de fort jolis romans ensemble: +ainsi je garde l'historiette; je garde vos lettres aussi; gardez les +miennes si vous voulez, nous les ferons copier quelque jour ensemble +et en alternant. Il se trouve dans les lettres une foule de choses +d'autant mieux dites, qu'elles le sont avec liberté, qu'on ne retrouve +plus, et qu'on est fâché d'avoir perdues. Eh! puis, comme monument +d'amitié, n'est-ce pas une assez douce chose? + + +LETTRE V. + +J'ai reçu votre lettre du vendredi, mon cher ami, et j'ai béni votre +griffonnage même qui m'a valu quatre pages de l'ami le plus cher, le +plus profondément estimable et le plus sympathique à moi que j'aie +rencontré de ma vie. L'intérêt que vous m'y montrez, et que vous avez +su rendre contagieux pour un des hommes de mérite que vous aimez et +que vous prisez le plus, a versé la consolation dans un cœur navré +par tant de côtés, qu'il ne peut être que bien souffrant, puisqu'il ne +se paralyse pas. Véritablement la persuasion intime dont je suis +pénétré, que je vaux mieux que mes persécuteurs et mes ennemis, et que +dans les êtres créés, rien ne vaut mieux que mon ami le plus cher, me +rendent du sommeil, du bien-être et même des jouissances. + +N'ayez pas peur, mon ami, que ce que vous ferez soit mal fait; il +n'est pas en vous de ne pas finir; et d'ailleurs, pour une âme aussi +neuve et aussi forte que la vôtre, un tel sujet est d'inspiration, +surtout lorsque l'écrivain expose une théorie qui n'est presque qu'à +lui seul et dont la pratique a composé et dirigé sa vie. C'est +cependant une chose curieuse et remarquable que la philosophie et la +liberté s'élevant du sein de Paris, pour avertir le nouveau monde des +dangers de la servitude, et lui montrer de loin les fers qui menacent +sa postérité[47]. Jamais l'éloquence ne défendit une plus belle cause; +peut-être ce sont les peuples corrompus qui seuls peuvent donner des +lumières aux peuples naissans: instruits par leurs maux, ils peuvent +enseigner du moins à les éviter; et la servitude même peut être utile +en devenant l'école de la liberté. + + [47] Ceci a rapport à l'écrit sur l'ordre de Cincinnatus, l'un de + ceux qui contribuèrent le plus à la réputation de Mirabeau, et + dont les morceaux les plus brillans sont de Chamfort. + +Le hasard me met à même de vous donner un avis qui changera peut-être +votre marche. Duruflé arrive ce soir à Paris avec Dameri; et j'en suis +sûr, car c'est chez Vitry qu'il arrive et qu'on a demandé un lit pour +lui; je saurai dès aujourd'hui sa marche par Vitry, et s'il compte +rester à Paris assez long-temps pour que vous ne puissiez pas le +retrouver à Rouen. Au reste, vous savez où lui adresser une lettre, si +vous voulez vous entendre avec lui. + +Je ne puis pas vous dire que je ne trouve pas très-sensé ce que vous +m'écrivez sur Aspasie. Ma lettre d'hier (car voici ma 4e, et il serait +bon de numéroter) vous montrera qu'il m'a paru plus indéfinissable que +jamais à ma dernière visite. Je n'y ai pas retourné hier, parce que +j'ai senti, avant que vous me le disiez, que, pour m'éclaircir si elle +s'occupait franchement de ce qui nous occupe, il fallait me rendre +plus rare et la voir venir. Mais je commence à craindre qu'il n'y ait +de la légèreté dans son fait; on n'est pas de cette sécurité sur les +dangers de l'homme avec qui l'on vit. J'en ai été choqué; et certes, +ce n'est pas partialité pour le gentilhomme hibernois. Si la légéreté +est le principal ingrédient de ce caractère, le prix en baisse +beaucoup à mes yeux. Il s'agit de savoir si M. Démocrite, puisqu'il +ne faut absolument plus l'appeler l'Auvergnat (sobriquet qui me +paraissait plaisant[48] pourtant, au moins par anti-phrase); si M. +Démocrite, dis-je, qui connaît si bien le cœur humain des femmes, ne +sera pas aussi sévère que moi à cet égard, attendu qu'il sait encore +mieux que le vœu bon ou mauvais de la nature est de placer l'épine +auprès de la rose, et qu'à bon titre il compte davantage sur son +adresse à souffler sur la rose, de manière à l'épanouir, jusqu'à ce +qu'elle couvre l'épine. Quant à pousser notre ami du côté de sa force, +plutôt que de le conduire vers la pente de sa sensibilité, vous +conviendrez qu'il ne faut pousser son ami que quand on est bien sûr +qu'il est en péril. Or, comme je ne suis pas du tout décidé sur le +véritable état des choses, comme je persiste à croire qu'Aspasie +pourrait beaucoup pour le bonheur de notre ami, parce qu'elle est +réellement très-aimable, et que, si elle l'est sous un tel maître, je +vous donne à penser ce qu'elle serait dirigée par le plus aimable des +philosophes et celui qui connaît le mieux les femmes, sans compter les +hommes, les choses et le pays. Comme surtout j'ai très-bien éprouvé et +j'éprouve encore que M. Démocrite peut se croire guéri et ne l'être +pas, mais que sa blessure ne peut pas être incurable, ni même +difficile à cicatriser, attendu qu'il sait rire, et ne sait ni +s'aveugler, ni être aveuglé, je me donne avec patience et sécurité +quelques jours de plus, pour une épreuve sur laquelle je ne veux pas +me tromper, puisque mon erreur pourrait nuire au bien-être de mon ami, +soit par la privation, soit par l'illusion. Eh donc, mon très-cher, +que l'on écrive, dût-on faire cette lettre comme la scène d'un drame +dont la situation n'existe que dans l'imagination de l'inventeur; que +l'on écrive, d'un style très-tempéré, mais très-doux, qui tienne dans +une très-grande incertitude du sentiment qui aura dicté une lettre, +laquelle surtout doit pouvoir être expliquée et avouée à tout +événement. Si M. Démocrite trouve cela difficile, tant pis; mais il +peut bien croire que ce n'est pas à lui qu'on s'adresserait pour chose +aisée. + + [48] On sait que les Auvergnats n'ont pas une grande réputation + d'esprit. + +Quelque chose qui vous paraîtra plaisant, c'est que j'ai écrit, il y a +quatre jours, au gentilhomme hibernois, au sujet de sa progéniture mal +baptisée, précisément les mêmes choses, et presque dans les mêmes +termes, que vous me les écrivez; et cela a très-bien réussi, non pas +seulement chez Aspasie qui en a ri comme une folle, mais à la grille +de Chaillot, tant on a l'esprit aigu et bien fait. + +Somme toute, mon ami, attendez, si vous y mettez encore quelque prix. +Je vous promets que vous ne laisserez pas long-temps notre ami dans +l'incertitude: et puis, il n'est pas de ces raisonneurs profonds qui, +se trouvant en même-temps casuistes scrupuleux, se décident avec une +lenteur qui fait que leur résolution ne produit aucun effet. Il creuse +fort avant; mais il est très-leste à la détermination. Ainsi, ne vous +en déplaise, il n'y a point de péril dans la demeure. Adieu, mon ami, +je dînerai demain chez Aspasie; la mienne vous fait des coquetteries +charmantes (quoiqu'elle ne soit pas coquette), et forme des vœux +(j'ai presque dit soupirs) pour votre retour. + + +LETTRE VI. + + Paris, ce jeudi. + +J'ai lu avec un grand intérêt, et je garderai précieusement, mon bon +et cher ami, la lettre que j'ai reçue de vous hier. Un résumé si +énergique de la conduite sans exemple à laquelle vous a poussé la +nature, et des principes que vous vous êtes faits à l'appui de cet +heureux et noble instinct, est, pour une tête et une âme élevée, le +germe de la plus importante théorie de liberté et même d'indépendance +à laquelle l'homme puisse atteindre; et pour les hommes forts, la +pratique en ce genre doit suivre de bien près la théorie. Je ne +connais rien de plus imposant que les caractères que vous avez +esquissés en peu de mots, et rien de plus respectable qu'une vie dont +on peut se rendre un tel compte; mais j'y vois aussi la consolation +des honnêtes gens et la condamnation des hommes faibles. Vous êtes la +preuve vivante qu'il n'est pas vrai qu'il faille plier ou briser; +qu'on peut atteindre à la plus haute considération, sans un respect +superstitieux pour le monde et ses lois; qu'on peut arriver à +l'indépendance philosophique et pratique, sans avoir jamais abaissé ou +comprimé la fierté d'un grand sentiment ou d'une pensée heureuse; +qu'on peut prendre sa place, en dépit des hommes et des choses, sans +autres ménagemens que ceux dus par l'espèce humaine à l'espèce +humaine, par la tolérance de la vertu aux préjugés des faibles; et +que, si le sentier qu'il faut prendre pour arriver au but est plus +escarpé, il est aussi de beaucoup le plus court. Grâces vous soient +rendues, mon ami, pour avoir pensé que j'étais digne de vous entendre! +Il est certain que la rapidité des progrès de notre amitié, qui n'a +jamais été même stationnaire, n'a pas dû vous donner mauvaise idée de +mon âme, et qu'elle m'a mis bien avec moi-même. Ce n'est pas sans +doute que je me sois élevé à une philosophie pratique aussi haute. +J'ai quitté trop tard mes langes et mon berceau. Les conventions +humaines m'ont trop long-temps garrotté; et lorsque les liens ont été +un peu desserrés (car pour brisés, ils ne le furent jamais), je me +suis trouvé encore tellement chamarré des livrées de l'opinion, que +les êtres environnans se sont également opposés à ce que je fusse +l'homme de la nature, au moment où j'aurais conçu qu'on peut rester +tel au milieu même de la société. D'ailleurs, j'avais été trop +passionné; j'avais donné trop de gages à la fortune; et ce n'est pas +au milieu des orages qu'on peut suivre une route déterminée. Mais si +j'eusse eu le bonheur de vous connaître il y a dix ans, combien ma +marche eût été plus ferme! combien de précipices et de ravines +j'aurais évités! combien le peu que je valais se fût développé! et que +de défauts acquis j'aurais contractés de moins!... Tel que je suis, +mon ami, je ne suis point indigne de quelque estime, puisque je sais, +non pas vous aimer (car c'est chose trop facile pour être méritoire), +mais vous apprécier, et qu'à votre avis, je suis un des hommes qui +vous ait le mieux deviné. J'ai beaucoup gagné dans votre commerce, j'y +gagnerai davantage: il est peu de jours, et surtout il n'est point de +circonstance un peu sérieuse, où je ne me surprenne à dire: «Chamfort +froncerait le sourcil. Ne faisons pas, n'écrivons pas cela, ou +Chamfort sera content;» et alors la jouissance est doublée et +centuplée. Ce n'est pas à vous qu'il faut dire combien est douce, +consolante, encourageante, une amitié qui, devenue pensée habituelle à +ce point, fait voir dans la censure une loi irréfragable, et dans +l'approbation un trésor sans prix. Tel vous êtes pour moi. Je ne vous +offrirai jamais un échange digne de vous (si vous ne vouliez commercer +qu'avec vos semblables vous seriez bien solitaire); mais tout ce que +l'abandon d'une confiance profonde, d'un dévoûment complet, d'une âme +ardente, sensible et qui n'est pas sans noblesse, peut avoir +d'attachement pour un homme qui sait bien le prix des talens et des +pensées, mais qui sait leur préférer un sentiment, la seule chose +incalculable à la raison même lorsqu'elle est échauffée d'un bon +cœur: vous le trouverez en moi; et si j'ai eu le malheur de vous +connaître si tard, ce sera du moins pour toujours que nous nous serons +aimés. + +J'espère, mon ami, que vous serez consolé de ce que votre lettre a été +remise; car je n'en ai point été fâché, quand elle me l'a lue; et +peut-être si je l'eusse ouverte d'avance, comme vous m'en avez donné +la permission ensuite, ne l'aurai-je pas remise. L'aberration des +comètes n'est pas plus difficile à calculer que le mouvement du cœur, +de l'esprit, surtout de l'amour propre des femmes. Vous remarquez que +je n'ai peut-être fait là qu'un pléonasme, au lieu d'un _crescendo_; +car plus je les vois, et plus je me persuade que l'amour propre est à +peu près l'unique clef de ce qu'on appelle leur caractère: or, le +caractère ne se compose que des habitudes de l'âme et de l'esprit, +mélangés, il est vrai, à des doses inégales; et j'ai beaucoup de peine +à croire que le sexe, duquel les hommes tels que vous et M. Thomas +dites _il est impossible de le connaître_, ne doive toute son +impénétrabilité au défaut presque absolu de caractère. N'allez pas me +citer d'exceptions; car les exceptions, qu'encore faudrait-il +débattre, prouvent la règle, bien loin de la détruire. Je dis +qu'encore faudrait-il débattre les exceptions; et en effet, dans notre +sexe, on n'a généralement pas une certaine force de tête, sans quelque +force de caractère; dans celui-là, voyez comme l'analogie est fautive! +Je lisais hier, dans votre recueil philosophique, un morceau sur le +bonheur de madame du Châtelet, que je ne connaissais pas, et qui vaut +d'être connu. Il y a, dans ce morceau, des choses charmantes sur +l'amour, et notamment deux pages sur l'immutabilité de son âme en +amour, qui séduiraient à coup sûr quiconque ne connaîtrait pas son +histoire. Vous la savez mieux que moi; vous savez qu'elle n'était pas +même tendre, et qu'elle fut très-galante. Qu'était-ce donc que cette +femme, qui avait infiniment plus de force de tête, et même de +véritable esprit, que tout le reste de son sexe ensemble; et qui +traçait une théorie où l'âme seule semble avoir dessiné cette phrase +délicieuse: «Il faut employer toutes les facultés de son âme à jouir +de ce bonheur.... Il faut quitter la vie quand on le perd, et être +bien sûr que les années de Nestor ne sont rien au prix d'un quart +d'heure d'une telle jouissance... Il est juste qu'un tel bonheur soit +rare; s'il était commun, il vaudrait mieux être homme qu'être Dieu, +du moins tel que nous pouvons nous le représenter.»..... Qu'était-ce +que la femme qui, trouvant et exprimant cela, n'était qu'une femme +galante, et se donnait pour un de ces êtres qui aiment tant qu'ils +aiment pour deux, que la chaleur de leur cœur supplée à ce qui manque +réellement à leur bonheur, ou plutôt pour le seul cœur qui eût cette +immutabilité qui anéantit le pouvoir des temps? Expliquez-moi cela, +mon ami; et souvenez-vous que cette même femme avait mis, à la place +du portrait de l'homme le plus extraordinaire de son siècle qui +semblait avoir subjugué son âme, et dans une boîte que cet homme lui +avait donnée, le portrait d'un fat: chose aussi impossible à une âme +aimante, même détrompée ou changée, qu'à nous la trahison et le +parjure. + +N'allez pas croire, mon bon ami, que cet accès de sévérité me vienne +d'un mécontentement, résultat de la dernière conversation avec +Aspasie; car au fond, je n'ai été mécontent (à deux disparates près) +que de mon incertitude. Je vous ai demandé la pure vérité; et si je ne +l'ai pas fondue dans des détails; c'est qu'une conversation serait un +volume d'écriture, chose qui, pour le dire en passant, m'a donné une +assez haute idée de la stérilité des romanciers en général; mais vous +aurez bien rempli les lacunes, peut-être même aurez-vous débordé; et +certainement, si vous avez vu en noir (car, au fond, ce n'est que par +excès de prudence que je n'ai pas vu en rose), mes réflexions sur les +femmes sont donc une abstraction purement philosophique, et si bien +une abstraction, que c'est la première chose que j'oublie dans mon +commerce avec elles; en un mot, un à parte de raison dont personne ne +m'a donné l'exemple à un aussi haut point que vous. + +Au reste, mon ménage est fort triste aujourd'hui. Le petit chien qu'on +avait eu la faiblesse d'acheter, sans penser que tous les marchands de +chiens arrachent ces pauvres petites et frêles machines à leur mère +dès le premier moment, et tarissent les sources de la vie pour +rapetisser les formes (emblème très-frappant des manipulations +politiques), ce petit chien est mort: et l'on a pleuré; et l'on est +honteuse d'avoir pleuré, et triste d'avoir employé de l'argent à une +acquisition aussi fragile. Pour moi, je suis tolérant, même pour cette +faiblesse, parce que cette petite bête avait voué un très-grand +attachement à mon amie, et que tout ce qui est attaché attache: raison +assez forte, ce me semble, pour un homme sage de ne point s'habituer +aux animaux. Nous n'avons pas trop de sensibilité pour nos semblables; +et l'on frémit quand on pense que le plus honnête homme du monde +peut-être poussé à s'égorger avec un autre homme pour un chien. + +Bon jour, mon bon ami; je vous aime avec une extrême tendresse. Je +travaille, et cela ne vient pas mal; je vous en souhaite autant; mais +c'est une chose très-pénible que de changer l'ordonnance de son +ouvrage sans le refaire; et je serais bien fâché que cette +contrariété-là vous arrivât; car vous enverriez promener votre +besogne. _Vale et me ama._ + + +_P. S._ Je fermais ma lettre, lorsque j'ai reçu un billet du +secrétaire de l'abbé Royer, qui me prévient qu'il vient de remettre à +son patron l'extrait de mes deux requêtes en cassation, etc., et que +je pourrai voir mon rapporteur dimanche prochain à midi. Vous jugez +bien que je désirais voir le secrétaire avant que l'extrait fût livré; +mais que, pour le voir efficacement, il fallait quelques louis. +Sachez, mon ami, si cela est encore utile et par conséquent +nécessaire, le comment il faut s'y prendre et le combien; et +avertissez ceux qui veulent bien prendre intérêt à moi, qu'il est +temps de porter les grands coups. Réponse très-prompte à ce +_post-scriptum_. + + +LETTRE VII. + + Lundi. + +Me voilà bientôt convaincu, mon ami, que j'ai perdu une de vos +lettres, car vous ne m'eussiez pas écrit la veille; assurément, vous +m'en eussiez averti hier, et je ne vois rien qui puisse me faire +présumer que vous ayez changé l'ordre accoutumé, ains au contraire. En +conséquence, j'ai recommencé mes réclamations; et puisque vous +arriverez demain, vous demanderez vous même à la poste ce qu'est +devenu votre lettre, ou vous me donnerez l'espèce de billet sur lequel +ils ne badineront pas. + +Votre lettre est bien, mais seulement parce que l'on ne peut pas +trouver mal ce que vous écrivez; et tout au plus à ce degré qui me +faisait dire de la chanson du V. de N.: elle est ce qu'il faut, pour +ne dire pas, elle est mauvaise. Ceci est vrai de la chanson, parce que +l'homme a passé à côté d'une jolie idée, ce qui en idiôme de talent, +s'appelle _rater_. Or, le vrai talent ne rate pas. Votre lettre à vous +n'est que bien, parce qu'elle n'est que douce et tendre, et que vous +montrez toujours le vaincu, le subjugué, ce qui peut avoir deux +inconvéniens; le premier, de beaucoup reculer, ou tout au moins +suspendre vos progrès; le second, d'induire en erreur la pauvre +créature, au point qu'elle fera quelque lourde sottise, dont elle ne +s'apercevra que lorsque votre patience lassée et son amour propre +humilié ne lui permettront guère plus qu'à vous de rétrograder. Je +vous avais donné un bien meilleur conseil: alternez, vous avais-je +dit; une lettre douce et tendre, quoique assaisonnée, tel jour; une +lettre fine, vive, sémillante et narquoise le jour d'après. Qu'elle +ne soit jamais sûre de son fait. C'est l'_a b c_ en amour. C'était +donc le tour de la lettre de dix pages; et quoique ce soit un mal +très-réparable, c'en serait peut être un assez grand, si vous +persévériez; et c'en est même un à ce cran, parce qu'en revenant +demain, vous n'aurez point de réponse à cette dernière, de sorte que +je ne vois pas bien la transition. + +Au reste, je ne vous entretiendrai pas plus long-temps aujourd'hui de +cette syrène, comme vous l'appelez; car nous ferons demain, à cet +égard, une main à fond; et mon procès, ou plutôt mes procès et mes +courses ne me laissent pas respirer. C'est de mercredi en huit que je +serai rapporté: ainsi je n'ai pas grand temps à perdre; et pour comble +de contrariété, l'incident que m'a suscité mon père au parlement, et +qui, en termes de palais, est évidemment un coup monté, me fait perdre +un temps incroyable, attendu que les gens qu'il me force à voir sont +dispersés aux quatre coins de Paris. Mais le plus pressé, c'est +l'admission de ma requête. Une seule voix, je vous le répète, mon +cher; que votre aimable et précieux ami s'ingénie avec sa +circonspection et son adresse ordinaires; il aura aisément deviné que +M. Bignon, qui est mort, ne siégera pas; et mieux ou plutôt que moi, +il saura qui a remplacé M. Daguesseau. + +Vous êtes bien aimable de m'avoir sacrifié Navarre; mais vous le +seriez davantage de pousser votre besogne, 1º. parce que vous êtes +digne de mettre la gloire à régner chez vous; 2º parce que la besogne +presse, et tellement qu'il m'a fallu entrer en explication avec +F.....[49], pour expliquer le retard. Ne vous fiez pas sur le temps +qu'il me faut à moi; car si j'avais le manuscrit que M. Thomas a gardé +pour y faire ses notes, tout serait refondu, attendu que les morceaux +de rapport, et même les soudures, sont prêts. Sans doute, c'est un +ouvrage nouveau; mais ce n'est pas une raison pour qu'il s'éternise, +surtout depuis qu'on en parle, car l'attente à remplir est toujours +une pénible destinée. Au reste, je vous avertis que je me sauve sur la +lettre; voyez si, pour la première fois, vous voulez avoir induit en +erreur un ami. Eh! mon cher paresseux, tranquillisez-vous; je connais +mieux votre talent que vous même, sans quoi je n'aurais pas tant de +sécurité. Mais un point sur lequel je n'en saurais avoir, c'est votre +santé; et je vous interdis, de par l'amour, toute espèce de travail, +si cette agitation que vous appelez la fièvre, et qui n'est qu'un +mouvement nerval, sans quoi je vous en aurais parlé plutôt, revenait +seulement encore une fois. + + [49] Franklin. C'est toujours de l'écrit sur l'ordre de + Cincinnatus qu'il s'agit. + +Je serai demain mardi, à cinq heures du soir, à l'hôtel de Vaudreuil; +nous causerons, nous nous promènerons si vos jambes ont besoin de +recouvrer du mouvement, ou nous resterons, nous prendrons des glaces +aux Tuileries, ou vous viendrez en prendre ici. En un mot, nous ferons +ce que vous voudrez: suffit que je serai _al suo commando_. + +Vous avez d'autant plus de raison de ne pas hasarder de lettres, que +le brutal a fait un tapage épouvantable sur un propos de madame de +Flahaut, qui a prétendu qu'on disait dans le monde, que La Harpe était +le tenant chez Aspasie, depuis la maladie hibernoise. Vous noterez +qu'Aspasie a vu La Harpe une fois depuis deux mois. N'importe, le +moribond celtique a écrit que ce n'était pas assez que cela ne fût +pas, qu'il fallait encore qu'on ne le dît pas. J'ai lu cette belle +phrase, et Aspasie a un peu murmuré. Mais jugez quelle étincelle +ferait une lettre vôtre dans ce magasin à bile. Je finis, car je n'ai +pas un moment à moi; et j'en suis malheureux, je vous assure. Bon +jour, mon ami. + + +LETTRE VIII. + + Mardi. + +Mon bon ami, dans la nécessité de parler à M. l'abbé de Périgord, je +prends le parti de l'attendre chez lui; car ma lettre deviendrait la +mort de Turenne. Je ne sais où ceci me mènera, ni par conséquent, si +je pourrai vous voir ce matin: or, cet après-midi, je suis obligé de +courir. M. Lefebvre d'Ammécourt ayant jugé à propos de me gagner hier +mon procès contre l'Ami des hommes, c'est un triste sujet de +félicitation que celui du gain d'un procès contre son père; mais quand +on a le malheur de plaider contre lui, encore faut-il gagner ce qu'on +s'est cru le droit de disputer. Au reste, je me console à d'autant +plus juste titre de cette extrémité, que c'était mon père qui était +l'agresseur, et qu'il n'a jamais voulu arbitrer. Adieu, mon cher ami; +à ce soir, ou à demain matin. + + +LETTRE IX. + + Londres, 20 août 1784. + +Mon dieu, mon ami, mon cher ami! que je suis inquiet! qu'il est cruel +pour moi de vous avoir quitté dans ce moment, de n'être pas votre +garde-malade, de ne pas savoir, aussitôt que ma pensée, comment votre +pouls bat, et si vous souffrez, ou si vous êtes soulagé! Mon Henriette +a rapporté tant de peines dans mon sein, en me racontant toutes celles +que votre état lui avait faites, et tant d'attendrissement, en me +parlant de vos touchans adieux! Vous êtes-là sous mes yeux, brûlant, +agité, tourmenté, sans que je puisse détourner un moment ma pensée de +votre lit et de votre fièvre. Ce n'est pas que votre état soit +alarmant, je le sais; et s'il l'eût été, tous les chevalets de la +Bastille exposés à ma vue ne m'auraient pas fait partir. Mais vous +souffrez! Eh, mon dieu! n'est-ce donc rien de souffrir? c'est presque +tout, dans un passage si court et si incertain. Mon ami! vous ne +pouvez pas écrire; je ne veux pas que vous écriviez, à moins que ce ne +soit deux lignes qui me rassurent par la vue de vos caractères: mais +suppliez M. R.... de remplir, en votre nom, cet office et ce devoir +d'ami: il ne me refusera point cette consolation; il me rendra la +justice de croire que je paierais, et de grand cœur, le même tribut à +son amitié pour vous; mais il a le bonheur de vous garder, lui! et ne +m'en doit-il pas plus de compassion et de complaisance, à moi qui vous +ai quitté dans un moment si critique pour tous deux, à moi qui, +peut-être, hélas! ne vous embrasserai pas de long-temps, et qui +m'étais fait une si douce habitude de ne penser, de n'observer, de ne +sentir qu'avec vous, de n'agir que sous vos yeux, de n'avoir qu'une +âme avec mon meilleur et presque mon unique ami? O mon cher et digne +Chamfort! combien les bonnes gens sont des êtres d'habitude! et +combien vous avez peu de besoin de cet attrait d'habitude, pour être +nécessaire à ceux dont vous avez daigné vous laisser connaître! Je +sens qu'en vous perdant, je perds une partie de mes forces. On m'a +ravi mes flèches. O mon ami! recouvrez votre santé; et que votre +amitié, vos consolations, vos conseils, vos lettres versent du baume +dans mon cœur, m'apprennent à supporter une situation si nouvelle, +quoique déjà éprouvée à l'honorer, à l'embellir, et me rendent enfin +capable d'être digne de tous les sentimens que vous m'avez montrés. + +C'est de cette ville souveraine, qui, bâtie de briques, et sans +élégance ni noblesse dans ses édifices, montre la Tamise et son port +superbe, et semble dire: «qu'oseriez-vous me comparer? que l'Océan, +que les mondes apportent ici leurs tributs!» c'est de cette ville que +je vous écris à la hâte, les yeux distraits par une foule d'objets +nouveaux, l'esprit occupé de mille soins pénibles au présent et dans +l'avenir, mais le cœur et l'imagination pleins de vous. + +Notre voyage ferait un roman; vous savez une partie des inconvéniens +qui ont précédé notre départ; vous aurez éprouvé sans doute à Paris le +temps dont nous avons été accueillis dans la route; et vous ne vous +ferez jamais d'idée de notre passage, qu'après avoir essuyé une +tempête. Nous avons été deux fois au moment de périr: une fois par la +seule force du vent et de la mer qui écrasait notre frêle paquebot; et +une fois à l'entrée de l'Adder, c'est-à-dire presque au port; en +revirant de bord, un faux coup de timon et un cable caché sous une +vague terrible nous ont mis au moment de chavirer; on avait, sur le +pont, de l'eau au-dessus du genou. Le capitaine, l'un des plus +intrépides marins de ce genre, s'est cru perdu, et ne voulait pas, +disait-il, survivre à son vaisseau. Heureusement, ma pauvre amie était +dans cet horrible état appelé mal de mer, dont l'effet moral est de +rendre insouciant de tout et sur tout, si ce n'est sur l'espoir que la +mer engloutira le supplice et le supplicié. J'ai vomi le sang, moi qui +n'ai jamais été malade sur mer, et mes nerfs ne sont pas encore remis. + +Aussitôt débarqués, nous avons pris la poste dans la compagnie d'un +Irlandais que je croirais honnête homme, si je n'avais toujours pensé +que c'est-là que s'arrête la toute-puissance divine; d'une Française +qu'il avait pris la liberté d'enlever à sa famille, du droit qu'a tout +Irlandais de s'approprier une riche héritière; et d'un ministre +anglais, homme doux, modéré et fort instruit; nous avons pris la +poste, dis-je, et ce n'est pas par magnificence; mais tous les élégans +de l'Angleterre et la partie brillante de la cour étant à +Brightemlstone, parce que le prince de Galles y prend les eaux, il n'y +a pas une seule diligence où l'on puisse trouver place. Au reste, les +postes, qui sont excellentes, et fournissent par obligation des +voitures comparables à nos voitures de maître, sont à peine aussi +chères qu'en France, quoique plus longues et trois fois plus +rapidement franchies. Il suit cependant de cette manière de voyager +que, malgré les talens économiques et l'industrie hibernoise de notre +compagnon que j'ai créé maréchal-général des logis de la caravane, +notre voyage nous a coûté trois fois ce qu'il devait nous coûter. Et +d'autant que le paquebot ne partait qu'à trois jours de distance de +celui de notre arrivée, et que les difficultés pour le passeport +devenaient inquiétantes, j'ai frêté un navire. Si je ne craignais de +divulguer des secrets qui peuvent, dans la foule, servir à quelques +honnêtes gens comme ils nous ont servi, je vous démontrerais combien +ces sublimes formalités de notre inquisition, appelée amirauté, sont +inutiles à toute autre chose qu'à faire gagner de l'argent aux +huissiers visiteurs: digne résultat de toute législation +réglementaire! + +Nous avons dîné à Brightemlstone, avec la meilleure viande de +boucherie que j'aie mangée de ma vie; et comme le seul acte de toucher +un plancher anglais brûle la bourse, surtout dans le voisinage de la +cour (car l'or est la mandragore de toutes les cours), nous avons été +coucher à Lewis. N'êtes-vous pas scandalisé qu'un bourg anglais porte +le nom d'un de nos rois? Depuis, et dès Lewis, nous avons parcouru le +plus beau pays de l'Europe, par la variété des sites et de la verdure, +la beauté et l'opulence de la campagne, la propreté et l'élégance +rurale de chaque propriété. C'est un attrait pour les yeux; c'est un +charme pour l'âme, qu'il est impossible d'exagérer. Les approches de +Londres sont entre autres d'une beauté champêtre dont la Hollande même +ne m'a point fourni de modèles; j'y comparerais plutôt quelques +vallées de la Suisse; car (et cette observation très-remarquable +saisit à l'instant des yeux exercés) ce peuple dominateur est avant +tout et surtout agricole au sein de son île; et voilà ce qui l'a sauvé +si long-temps de ses propres délires. Je sentais mon âme fortement et +profondément saisie, en parcourant ces contrées plantureuses et +prospères; et je me disais: Pourquoi donc cette émotion si nouvelle? +Ces châteaux, comparés aux nôtres, sont des guinguettes. Plusieurs +cantons de la France, même de ses provinces les plus médiocres, et +toute la Normandie que je viens de traverser, sont assurément plus +beaux, de par la nature, que toutes ces campagnes. On trouve çà et là, +mais partout dans notre pays, de beaux édifices, des ouvrages +fastueux, de grands travaux publics, de grandes traces des plus +prodigieux efforts de l'homme; et cependant ceci m'enchante bien plus +que le reste ne m'étonne. C'est que ceci est la nature améliorée et +non forcée; c'est que ces routes étroites, mais excellentes, ne me +rappellent les corvoyeurs que pour gémir sur les lieux où ils sont +connus; c'est que cette admirable culture m'annonce le respect de la +propriété; c'est que ce soin, cette propriété universelle est un +symptôme parlant de bien-être; c'est que toute cette richesse rurale +est dans la nature, et ne décèle pas l'excessive inégalité des +fortunes, source de tant de maux, comme les édifices somptueux +entourés de chaumières; c'est que tout me dit ici que le peuple est +quelque chose, qu'ici chaque homme a le développement et le libre +exercice de ses facultés, et qu'ainsi je suis dans un autre ordre de +choses. + +Et prenez garde, mon ami, que c'est si bien là la vraie cause de +l'effet sur lequel je raisonnais, qu'arrivé à Londres, et cette +superbe Tamise (qu'il ne faut comparer à rien, parce que rien ne lui +est comparable) une fois franchie, rien ne m'a plus étonné ni même +fait plaisir, si ce n'est les trottoirs qui faisaient tomber à genoux +le bon la Condamine, et s'écrier: «Béni soit Dieu! voici un pays où +l'on s'occupe des gens de pied.» Tout le reste m'a paru ordinaire et +presque mesquin. Je dirais volontiers comme cet apathique Italien: «Ce +sont des rues à droite, des rues à gauche et un chemin au milieu.» +Toutes les villes sont de même, si cependant vous accordez à celle-ci +l'avantage de cette admirable propreté qui s'étend à tout, qui +embellit tout, qui a un attrait presque égal pour l'esprit et pour +l'œil, et des dimensions dont aucune ville ancienne ne saurait jouir: +du reste, effrayante obstruction du corps politique; cloaque infâme au +moral; hommes entassés et infectés de leur haleine; lutte éternelle +des corrupteurs et des corrompus, des prodigues et des misérables, de +la canaille titrée et de la canaille populace. C'est mieux ou plus mal +que Paris ou que Babylone, comme vous voudrez, j'y prends peu +d'intérêt. Notez pourtant que j'ai peu vu encore, et que Londres +m'offrira certainement plus que toute autre grande ville de commerce +un foyer d'activité et d'émulation qui ne peut pas ne point +intéresser. Mais je vous rends compte de la première impression qui a +toujours un grand fonds de vérité. + +Nous avons eu en voyage des gentlemen. Combien le peuple a de sens! le +sobriquet des voleurs est ici le mot gentilhomme! Ils ont observé et +tâté deux ou trois fois notre petite troupe, j'étais décidé à ne leur +accorder rien, parce que je suis loin d'avoir trop d'argent; j'avais +mis les dames en avant, seules dans une chaise, trois hommes dans +celle qui suivait, et un cheval. Notre ordre de bataille était si bon +et notre contenance armée si simplement fière et ostensible, qu'ils +nous ont laissé passer. + +J'empiéterais sur les droits de mon Henriette qui veut vous écrire, +quand elle pourra vous remercier de votre convalescence, si je vous +parlais des Anglaises, dont l'air froid et ricanneur et les tailles +emboîtées et guindées n'ont pas paru lui plaire infiniment au premier +coup d'œil: pour moi j'en appelle, et je ne renoncerai pas si +aisément à ma longue passion pour les Anglaises, d'autant qu'en +voyant passer Henriette, on s'arrête et l'on dit: «Oh! la belle +Anglaise!» Aussi est-elle fort contente des hommes. Pour moi, je +prétends, et l'on assure que j'ai déjà l'air aussi breton que Jacques +Rosbiff. + +Au reste, nos dames n'ont pas toujours été aussi bien traitées; elles +ont essuyé aujourd'hui un orage très-vif: la beauté du temps les avait +invitées à aller à pied de leur auberge à leur logement, car nous +sommes déjà gîtés et chèrement gîtés; elles étaient parées fort à la +française, et sur-tout Henriette. On a murmuré; on s'est attroupé; on +nous a suivis; on a lancé un certain Aristophane de cabaret, qui s'est +mis à chanter devant nous, avec les gestes les plus démonstratifs et +les expressions les plus libres des cantiques très-peu spirituels qui +ont fort diverti le peuple. Mon amie, accoutumée aux lubies de la +canaille d'Amsterdam, riait; la Parisienne avait une vraie colère de +parisienne et regrettait les halles. Pour moi, mon flegme était +imperturbable; mais cependant j'avais peur de me fâcher et le +dénoûment m'inquiétait: déjà plusieurs Anglais bien mis, en passant à +cheval avaient distribué quelques coups de fouet au Gilles, et +s'arrêtant, nous avaient supplié de ne pas prendre la populace pour la +nation; puis, ils nous donnaient des conseils que malheureusement nous +n'entendions pas. Enfin, un Français a fendu la foule, donné de +l'argent, et fait montre d'éloquence anglaise, puis nous déposant +dans une boutique, il a été nous chercher un carrosse qui a mis fin à +cette scène plaisante au fond, et dont mon amie a eu la charmante +réparation que je vous ai dite au parc Saint-James, une fois qu'elle a +eu substitué un petit chapeau à nos immenses panaches. + +Avec quelque précipitation que ceci soit ébauché, mon cher ami, vous +verrez que je veux me nourrir de l'espoir que vous êtes en état de me +lire, de m'entendre et presque de me répondre. L'idée de mon ami, +malade loin de moi, m'est trop importune. + +Si par hasard votre convalescence était prématurée et hâtive autant +que je le désire, ou si vous croyez pouvoir charger de la négociation +que voici le bon abbé de Laroche, vous le feriez le plutôt possible, +parce que cela m'importe. Le vieillard a répondu à celle de mes +lettres dont vous m'avez paru très-content, le billet malhonnête que +voici: + +«Je vous renvoie, Monsieur, la lettre que vous m'avez confiée; je +l'aurais fait plutôt, si je n'étais retenu au lit par une fièvre +très-forte et un violent mal de tête: j'ai pris l'émétique; j'ai été +saigné trois fois, et mes maux subsistent encore dans toute leur +vigueur. On n'est point du tout de l'avis de votre ami; on croit que +la dernière forme que vous avez donnée à votre ouvrage est la +meilleure, qu'il peut être sans danger publié dans le nouveau monde; +pour celui-ci, c'est à vous d'en juger, mais on aurait désiré que +vous n'eussiez fait part à personne qu'on en avait connaissance; et on +m'a déclaré que la trop grande communication que vous en avez faite, +ne permettait absolument plus qu'on s'en mêlât. Mes rapports avec M. +Paris ne sont pas, comme vous imaginez, de simples liaisons de +société; et je suis l'ami intime de toute la famille de sa femme. +Croyez-vous, monsieur, qu'il soit bien permis, qu'il ne soit pas même +répréhensible de mettre, sans preuve bien évidente, dans le cœur d'un +homme mort depuis long-temps, les motifs les plus condamnables, pour, +d'après cette supposition, en faire la satire la plus cruelle? Je ne +suis point en ce moment en état de discuter si le bonheur du genre +humain dépend d'une vérité qui ne peut être solidement démontrée que +par une diatribe sur M. Duverney; mais je ne coopérerai en rien à ce +qui peut affliger mes amis. Recevez, monsieur, l'assurance de mon +sincère attachement.--23 août 1784.» + +Je répondrai, et je répondrai honnêtement; mais vous voyez comme je +suis payé d'avoir raison, et surtout de ma loyale communication de +l'excellente lettre de Clavière. Mais ce n'est ni le moment, ni la +situation de se fâcher. Voici ce qui presse et importe: le docteur +Price est à Londres; il est ami intime de Franklin; que Franklin lui +recommande l'ouvrage, ou au moins l'auteur. Alors je tirerai parti +d'un livre utile, entrepris pour leur faire plaisir, et dont j'ai le +plus grand besoin. Ne négligez pas cela, je vous en prie. + +Adieu, mon très-cher ami. Donnez-moi ou faites-moi donner le plutôt +possible de vos nouvelles; et aimez-moi comme il m'est impossible de +ne pas vous aimer. + + +LETTRE X. + + Londres, 13 octobre 1784. + +Je reçois, mon très-cher ami, une lettre dont l'écriture a fait +palpiter mon cœur, comme celle d'une maîtresse lorsque j'avais vingt +ans; car la fermeté du caractère et le nombre des pages m'ont appris +en un instant que vous vous portiez mieux; que vous aviez plus de +forces; que votre amitié pour moi était la même; que vous ressentiez +toujours le besoin de causer avec moi; enfin que j'avais recouvré la +partie la plus réelle de ce qu'il m'est permis de goûter de bonheur, +je veux dire, le charme et l'assurance de votre amitié. Cette rapidité +de sentiment qui, dans une seule émotion, fait trouver mille +certitudes et mille jouissances, est un des plus grands dons que la +nature ait fait aux cœurs aimans; et c'est assez pour compenser tous +les maux que produit la sensibilité. Car un être sensible jouit avec +abandon; et lorsqu'il souffre dans l'objet aimé, il a encore pour se +consoler le sentiment même qui le fait souffrir. + +Grâces vous soient rendues, cher ami, de m'avoir tiré de peine sur +vous et sur votre affection; non que j'en doutasse, il ne me faut que +tâter mon cœur, pour être sûr du vôtre. Mais il est si doux de +s'entendre répéter qu'on est aimé de l'homme du monde qu'on aime, +estime et respecte le plus! Et puis, l'âme a besoin d'être soignée +comme le corps. C'est-là sans doute un des plus grands mécomptes de la +vanité humaine; mais il est trop vrai que l'amitié a besoin de +culture, et que la santé de l'esprit et du cœur est subordonnée au +régime et à l'habitude. + +Le tableau que vous me faites de ce que vous avez souffert, m'a +vraiment navré, et surtout par l'idée que je n'ai pas été votre garde; +mais la réflexion soulage un peu mon imagination, en ce que la cruelle +épreuve que vous venez de subir, est une démonstration irrésistible +que vous êtes un des êtres les plus vivaces qui existent. Or, la +ténuité de votre charpente, la délicatesse de vos traits, et la +douceur résignée et même un peu triste de votre physionomie laquelle +est calme, et que votre tête ou votre âme ne sont point en mouvement, +alarmeront et induiront toujours en erreur vos amis sur votre force. +Pour moi, vous m'avez prouvé, non pas tout à fait qu'on ne meurt que +de bêtise, mais que les forces vitales sont toujours proportionnées à +la trempe de l'âme. Ainsi, l'axiôme proverbial _la lame use le +fourreau_ n'est pas vrai pour l'espèce humaine. Comment son feu +intérieur ne le consume-t-il pas, se dit-on? eh! comment le +consumerait-il? c'est lui qui le fait vivre. Donnez-lui une autre âme, +et sa frêle existence va se dissoudre. + +Hélas, mon ami! Tacite et vous, aurez donc toujours raison! c'est un +étrange composé de légèreté et de perversité que l'homme, qu'il faut +cependant servir et qu'on voudrait aimer: l'homme qui calcule les +astres, qui soumet les élémens, qui défie et combat toute la puissance +de la nature, qui peut tout excepté conduire lui et ses semblables, +qui a tout trouvé hors la liberté et la paix, qui a su donner +l'autorité, qui a su l'endurer, et qui n'a su ni la diriger ni la +seconder, qui sait ramper et ne sait pas obéir, qui sait se révolter +et ne sait pas se défendre, qui sait aimer et ne sait pas s'attacher, +qui a tous les contraires en bien comme en mal, dans le cœur et dans +l'esprit. Votre mot est charmant. On a dit, il y a long-temps: + + Mille fois ils m'ont tout promis; + Mais le siècle en fourbes abonde, + Et je ne hais rien tant au monde + Que la plupart de mes amis. + +Mais c'est-là l'épigramme chagrine d'un homme dont l'esprit aigri +n'est jamais averti par son cœur. La vôtre appartient à un philosophe +qui a observé profondément, et qui donne un résultat moral avec la +gaîté et l'indulgence sans lesquelles il n'est presque pas un bon +cœur. Il y a peu de délicatesse à se personnifier dans un sentiment +haineux et vil; au lieu que votre mot, qui est trop vrai, est la +saillie aimable d'un homme qui n'a pas été pris pour dupe, et qui aime +trop ses vrais amis pour ne pas rire beaucoup de ceux qui prennent ce +titre. Mais j'ai peur qu'en ce genre, comme en beaucoup d'autres, il +n'y faille pas regarder de trop près: car on s'appauvrirait, beaucoup +plus qu'il n'est possible d'y résoudre même la philosophie. Bon dieu! +à quels sacrilèges j'ai surpris, dans ces derniers temps, les +personnes qui parlent le plus éloquemment d'amitié! Je ne +m'accoutumerai jamais à ces théories que la conduite dément; mais il +faut que je m'arrête, car ce que j'aurais à vous dire ne peut pas +s'écrire. Ce n'est pas que si j'avais à vous dénoncer un fait +important, je ne sautasse le fossé. Mais ce n'est point dans votre +cœur que j'ai à vous blesser; et votre tête est si sage, que vous +sonderez le terrain même sur lequel vous êtes le plus habitué à +marcher: et vous ferez bien. Il faut d'ailleurs, mon ami, une grande +circonspection pour les faits; le trait infâme que vous m'apprenez ne +l'enseigne que trop, puisqu'une simple transposition de dates a fait, +dans la bouche d'un méchant, d'une action honnête et pure (qu'il n'a +pu savoir que par mon bandit de laquais, qui, non content de tout me +voler, épiait mes actions et mes discours à chaque instant de la +journée), une malignité capable de compromettre un galant homme +auquel je ne me consolerais pas de susciter, même le plus +indirectement, une tracasserie. Eh! qui en sera à l'abri, s'il n'y est +pas, lui, armé de tant de circonspection et de sagesse? Mais, outre +cette anecdote, quoiqu'il soit à peu près impossible que la poste voie +tout, je puis vous assurer que les Français de Londres sont aussi +inspectés par la police de Paris qu'en France même. Les canailles +aventurières qui salissent ici les presses, sont les espions les plus +corrompus qui existent, et leurs complices le sont aussi; car qui dit +complice en ce genre, dit espion. La complicité est un des moyens de +l'espionnage; et les gouvernemens qui ont recours à ce misérable +moyen, savent très bien distinguer l'homme auquel il faut en vouloir. +Ils devraient savoir aussi que leurs recherches en ce genre ne +produisent rien qu'une ressource assurée à la canaille infecte qui se +voue à cette infâme profession. Au reste, il y a aussi des Anglais +vendus à la police de Paris; témoin le vil entrepreneur du _Courrier +de l'Europe_, tout aussi méprisable que le rédacteur. Celui-ci, après +avoir été libelliste ordurier, est devenu espion gagé, aussi infâme +dans ses délations qu'il était méprisable avant ce joli métier. C'est +de toute cette canaille que W. a été la victime; elle craint de n'être +pas payée si elle n'accuse pas, de sorte qu'elle accuse à tort et à +travers. + +Vous êtes inquiet de mon sort, mon cher ami, et moi je ne suis pas +très-rassuré, surtout sur celui de mon aimable compagne. J'ai +cependant quelques projets qui apparemment me feront vivre: mais on se +trompe beaucoup sur la générosité des Anglais. Accoutumés à tout +calculer, ils calculent aussi les talens et l'amitié; la plupart de +leurs grands écrivains sont, presque à la lettre, morts de faim: jugez +de quiconque n'est pas de leur nation! Une des premières choses qui +frappent ici, c'est l'esprit d'ordre, de méthode, de calcul. On peut y +dire le pourquoi de chaque chose; et cela doit peser, surtout dans +l'esprit d'un Français; mais, à tous ses inconvéniens, ce genre +d'esprit exclut presque nécessairement les grands mouvemens de +sensibilité; ils appartiennent ici au peuple, beaucoup trop calomnié, +même dans ce pays, où cependant il est quelque chose. En général, mon +ami, Clavière a raison; et j'ai été obligé de m'en convaincre, moi qui +écris contre l'aristocratie. On ne défendra jamais bien le peuple, +quand on se laissera aller à quelque déplaisir contre lui; quand les +mots de canaille, de populace, de goujat, resteront le dictionnaire du +défenseur. Un plus profond examen de ce qui suggère ces épithètes, +agite la tête et le cœur; on voit bientôt que cette populace, cette +canaille, n'est plus si nombreuse ni si vile qu'on l'imaginait. Ces +grossièretés dont elle affuble les panaches, les plumets, l'air +français, tout ce que vous voudrez, ne sont pas si grossières. Il faut +aussi faire le procès à ceux qui inventent, qui portent, qui +accréditent ces puérilités, titres presque uniques par lesquels on se +distingue de la canaille. Elle est bruyante, elle est incommode; mais +aux yeux et aux oreilles de qui?.... Et ces graves et silencieux +déportemens de la canaille instruite, bien vêtue, s'intitulant gens +comme il faut, feront-ils mieux le bonheur de la terre? + +Il faudrait, mon ami, il faudrait qu'une tête pensante et sagace comme +la vôtre vît l'Angleterre comparée à tout ce qu'on voit ailleurs, et +pesât les désagrémens qu'on exagère chez vous, contre les maux réels +dont il est défendu de parler. Rien de parfait ne saurait sortir de la +main de l'homme; mais il y a du moins mauvais, et beaucoup moins +mauvais, en Angleterre que partout ailleurs, où des esclaves, les fers +aux pieds et aux mains, se moquent des dangers que courent les +voltigeurs. Il semble qu'on ait voulu consoler jusqu'ici les autres +nations, en leur parlant des défauts de la constitution anglaise, de +ce qu'on appelle ses abus. On a fait comme ceux qui portaient leurs +gémissemens sur de légers liens à des esclaves chargés de lourdes +chaînes; on abuse de ce que les premiers laissent toute la +sensibilité, tandis que les autres ôtent tout sentiment. Enfin, si le +mieux peut trouver place chez les Bretons, ce sera quand les autres +nations européennes seront arrivées à leur niveau. Le philosophe doit +donc tendre à cette révolution, avant que de désirer l'autre. Une +émeute, une sédition à Londres fait plus de bien au cœur de +l'honnête homme, que toute cette imbécille subordination dont on se +vante ailleurs. Si l'on approfondissait, si l'on comparait, si l'on +cherchait les corrélatifs en politique, on ferait sur l'Angleterre et +les Anglais un ouvrage qui aurait de la signifiance: mais il ne +faudrait pas, comme l'illustre Linguet, qui, tout ainsi que +Mallebranche voyait tout en Dieu, voit tout en Linguet, rechercher les +fourchettes à deux fourchons et le manque de serviettes.... Un +magistrat d'une des sociétés les plus libres de la terre, félicitait +l'autre jour une connaissance à moi qui a quitté l'Irlande, de n'être +plus parmi ces Hibernois qui emplument et coupent des jarrets. C'est +un bon homme parlant admirablement liberté, pourvu qu'on laisse faire +la magistrature: et voilà comme on est partout. Dès que le peuple +tente de se faire justice, c'est une horreur. Il faut cependant +remarquer que les premiers emplumeurs et coupeurs de jarrets, pour +cause politique, ont paru en Amérique; et que cette manie a disparu, +quoique la cause réprimante soit très peu de chose: mais les causes +pour lesquelles il fallait emplumer, etc. etc. ont disparu. Il faut +remarquer aussi que l'art d'ôter la raison, pour ensuite argumenter de +la folie, est l'art des coupables gouvernans: cela établi, qu'importe +de détailler les convulsions de l'infortuné dont on a irrité les nerfs +par un breuvage?..... + +Mais, mon ami, voilà beaucoup bavardé; car il faut nous tenir dans +les généralités. Mais je ne puis pas me refuser au plaisir de frotter +la tête la plus électrique que j'aie jamais connue. Je ne perdrai pas +mon temps ici; et si la misère et le malheur ne font pas justice de +moi, je répondrai peut-être à mes ennemis et à mes prétendus amis +presque aussi coupables que mes ennemis, mais de la seule manière qui +me convienne désormais, par de bons et d'utiles ouvrages, tous portant +mon nom; car, dès le premier, j'annonce que tout ce qui ne le portera +pas me sera faussement attribué, afin qu'on n'essaie pas de m'imputer +les viles anonymités qui pullulent ici. Quoiqu'il arrive, vous n'aurez +pas à rougir de moi, soyez-en bien assuré; mais quand vous +presserai-je contre mon cœur? C'est en vérité ce qu'il m'est +impossible de dire; à cet égard, j'ose à peine fixer l'avenir. + +Je vous ai déjà écrit, mon cher ami, sur le brillant surcroît de +fortune qui vous est arrivé: j'en étais en colère, et je ne suis pas +encore très-calme à cet égard; mais je veux vous croire déguignoné, +comme vous dites: c'est cependant une dérision, si vous ne devez +commencer à toucher que dans trois ans, à moins qu'on ne vous en donne +neuf d'avance. Madame de N. vous écrira le premier courrier. +Aujourd'hui, il est trop tard, et ses beaux yeux souffrent à la +lumière; elle vous prie de l'aimer, et de m'écrire souvent; car elle +prétend que je suis très-mauvaise compagnie, quand vous ne m'écrivez +pas. Adieu, cher et bon ami; il y a long-temps que votre conquête a +compensé toutes les pertes et toutes les méprises de mon cœur. +Conservez-moi le vôtre; et quoiqu'on fasse, je ne serai pas tout à +fait malheureux. Choyez votre convalescence avec votre raison, et non +pas avec votre tête; caressez les muses; qu'elles vous comblent +long-temps de toutes leurs faveurs; et quand vous serez désensorcelé, +toujours vous auront-elles valu plus de jouissances que d'or, ni même +de gloire, à en juger par celle qu'il vous était donné de mériter, et +par les seuls dispensateurs dont vous puissiez l'attendre. _Vale et me +ama._ + + +_P. S._ Plusieurs articles de votre lettre ne sont pas répondus, parce +qu'une de mes lettres, qui a croisé la vôtre, l'a fait d'avance. + + +LETTRE XI. + + 10 novembre 1784. + +Je viens de recevoir votre lettre tendre et sage, mon bon et cher ami; +et j'ai éprouvé le double plaisir d'apprendre de vous d'heureuses +nouvelles, et de trouver, dans l'accent et l'expression de vos +craintes, une vive empreinte de votre amitié et c'est-là, sans doute, +une grande jouissance pour moi; mais la circonstance en a redoublé la +saveur. Je suis triste et malheureux; ma douce et charmante compagne +est malade, et malade de langueur; elle est à son onzième accès de +fièvre. Heureusement les accès sont intermittens, et laissent deux +jours de passables; mais l'extrême faiblesse, l'agacement des nerfs, +les accidens de femmes qui en ont résulté, l'ont jetée dans une +situation très fâcheuse, quoique au fond, peu inquiétante; d'un autre +côté, ma bourse n'avait que faire de cet échec. Toute visite de +médecin réputé (et peut-on en choisir un autre pour son amie?) coûte +un louis à Londres; c'est acheter cher l'inquiétude. Enfin, mes +ressources sont à leur terme; et non seulement je n'ai point encore +obtenu le pain de la loi, mais je n'obtiens pas même de réponse de mes +gens d'affaires. Heureusement Target retourne incessamment à Paris, et +se charge de mettre un terme à cette indécision cruelle. + +On projette de me charger d'un grand ouvrage, qui m'assurerait le +nécessaire pour long-temps; mais l'entreprise en est encore fort +incertaine. Changuyon me propose aussi, de Hollande, de la besogne; +mais il faut le temps de la faire. Tout cela combiné, mon ami, +dessinez le premier trait d'une situation dont votre imagination ne +saura que trop faire un tableau fort triste, mais qui pourtant n'est +pas désespéré. Le grand, le vrai mal, c'est la souffrance de mon +amie; et votre lettre en a tempéré l'amertume. Jugez ce que votre +amitié est et peut pour notre bonheur. Hélas! mon ami, il n'en est +qu'un de vrai, c'est d'aimer et d'être aimé. Sans ce charme, je ne +pourrais déjà plus supporter le fardeau de la vie.... Mais songeons +que j'écris de Londres, et dans le mois de novembre. Ne nous occupons +pas de ces idées. + +Je veux cependant vous dire, et seulement dans des vues littéraires, +que j'ai rencontré, à ce sujet, dans le Séjanus de Bergerac, imprimé +en 1638, et dédié au duc d'Arpajon, où par parenthèse l'on professe +tout haut l'athéisme avec approbation et privilége du roi, j'y ai +trouvé, dis-je, ces vers qui m'ont bien étonné: + + Et puis, mourir n'est rien, c'est achever de naître. + Un esclave hier mourut pour divertir son maître; + Au malheur de la vie on n'est point enchaîné, + Et l'âme est dans la main du plus infortuné. + +En vérité, mon ami, on ne ferait aujourd'hui rien de plus beau que ces +deux derniers vers. Il est vrai qu'on en trouve, à côté, de cette +force. Terrentianus demande à Séjanus s'il ne craint pas le tonnerre +des dieux; et Séjanus répond: + + Il ne tombe jamais en hiver sur la terre; + J'aurai six mois au moins pour me moquer des dieux. + +Non, mon ami, je ne suis point enthousiaste de l'Angleterre; et j'en +sais maintenant assez pour vous dire que, si la constitution est la +meilleure connue, l'administration en est la plus mauvaise possible; +et que si l'Anglais est l'homme social le plus libre qu'il y ait sur +la terre, le peuple anglais est un des moins libres qui existent. Je +crois davantage, mon ami, je crois qu'individuellement parlant, nous +valons mieux qu'eux, et que le terroir du vin l'emporte sur celui du +charbon de terre, même par son influence sur le moral. Sans penser, +avec M. Lauragais, que les Anglais n'aient de fruits mûrs que les +pommes cuites et de poli que l'acier, je crois qu'ils n'ont pas de +quoi justifier leur orgueil féroce. Mais qu'est-ce donc que la +liberté, puisque le peu qui s'en trouve dans une ou deux bonnes lois, +place au premier rang un peuple si peu favorisé de la nature? Que ne +peut pas une constitution, puisque celle-ci, quoique incomplète et +défectueuse, sauve et sauvera quelque temps encore le peuple le plus +corrompu de la terre de sa propre corruption? Quelle n'est pas +l'influence d'un petit nombre de données favorables à l'espèce +humaine, puisque ce peuple ignorant, superstitieux, entêté (car il est +tout cela), cupide, et très-voisin de la foi punique, vaut mieux que +la plupart des peuples connus, parce qu'il a quelque liberté civile? +Cela est admirable, mon ami, pour l'homme qui pense et qui a réfléchi +sur la nature des choses, et problème insoluble par tous les autres. +Au reste, ne croyez pas que l'on connaisse ce pays; plus je vois, et +plus je m'assure qu'on ne sait ce qu'on a vu. Je vous défie de vous +faire une idée de la ridiculité des préjugés accrédités sur +l'Angleterre, tantôt calomniée, tantôt exaltée, avec la plus absurde +ignorance. Je fais, pour vous et pour moi, des notes qui vous seront +utiles et qui vous convaincront de ces deux choses: l'une, que le plus +léger mensonge mène les voyageurs à des résultats d'une fausseté +incalculable; l'autre, qu'il est une quantité énorme de choses que +nous autres, Français, faisons en les louant, c'est-à-dire qui +n'existent que dans nos éloges. Cette observation m'a été confirmée +aujourd'hui dans un détail peu important, mais qui vous expliquera +bien ce que je veux dire. Tout le monde a entendu parler de la fameuse +épitaphe à Wren, dans la chapelle souterraine de Saint-Paul de +Londres: _Si monumentum quœris, circumspice_; mais personne n'a dit +que ces quatre mots étaient noyés dans dix ou douze lignes de +très-mauvais latin, où l'on a eu garde d'oublier l'_eques aureatus_ et +toutes les sottises imaginables. De même, il y a, dans l'épitaphe de +Newton, _Sibi gratulentur mortales tale tantumque extitisse humani +generis decus_; cela est bien, mais précédé de onze lignes, dans +lesquelles on lit pompeusement l'_eques aureatus_, le commentaire sur +l'Apocalypse, etc. Au reste, ceci me rappelle une anecdote, précieuse +pour ceux qui, comme vous et moi, sont à l'affût du charlatanisme +humain. Voltaire a écrit partout qu'il y avait à Montpellier une +statue de Louis XIV, avec cette belle inscription: _A Louis XIV, +après sa mort_. Il n'y a ici que trois petits inconvéniens, c'est que +1º l'inscription est en latin; 2º qu'elle est fort longue; 3º qu'elle +raconte tout uniment le fait comme il s'est passé, à savoir que la +statue a été décrétée par la ville, pendant la vie de Louis XIV, et +posée depuis sa mort.--_Superstiti decrevère.--Ex oculis sublato +posuère._ Et puis Voltaire ose dire à tout propos: + + Et voilà justement comme on écrit l'histoire. + +Mais un fait plus important que j'ai complètement vérifié, que je vous +prie de garder pour vous, parce que j'aurai bientôt occasion de +l'encadrer, mais qui est trop précieux pour que je ne vous l'apprenne +pas, c'est celui-ci: + +Vous lisez dans le livre de l'_Esprit_, tom. II, pag. 138, à la note +(édit. _in_-8º, 1778): «Dans ce pays (la Turquie), la magnanimité ne +triomphe point de la vengeance; on ne verra point en Turquie ce qu'on +a vu, il y a quelques années, en Angleterre: Le prince Édouard +poursuivi par les troupes du roi, trouve un asyle dans la maison d'un +seigneur; ce seigneur est accusé d'avoir donné retraite au prétendant. +On le cite devant les juges; il s'y présente et leur dit: Souffrez +qu'avant de subir l'interrogatoire, je vous demande lequel d'entre +vous, si le prétendant se fût réfugié dans sa maison, eût été assez +vil et assez lâche pour le livrer?--A cette question le tribunal se +tait, se lève et renvoie l'accusé.» + +Ce fait me paraissait absurde: nul tribunal sur la terre, qui n'est +pas le souverain, n'a le droit, ni le pouvoir de juger ainsi. Enfin, +j'arrive en Angleterre; et le hasard me fait rencontrer lady +Margaret-Macdonald qui a vécu en 1763 à Édimbourg avec M. Macdonald of +Kingborough, le héros du roman de M. Helvétius. M. Macdonald n'était +point un seigneur; c'était un gentilhomme, cultivateur assez pauvre; +il demeurait dans l'île de Sky, près du château de son proche parent, +le chevalier Alexandre Macdonald, propriétaire en grande partie de +cette île et chef du clan Macdonald, une des tribus écossaises les +plus attachées au prétendant. Les officiers du détachement à la quête +du prétendant que l'on savait être dans l'île de Sky, étaient dans la +salle à manger du château avec lady Margaret. Un paysan montagnard se +présente à la porte de la salle, et remet à milady un billet non +cacheté; elle reconnaît la main du prétendant qui lui demande une +bouteille de vin, une chemise et une paire de souliers. Ce malheureux +prince, accablé de lassitude, était alors assis sur une colline à un +mille du château, et l'on pouvait le voir des fenêtres de la salle. +Lady Margaret ne se troubla point; elle prétexta quelques détails de +famille, quitta les officiers, et courut avec le paysan montagnard +chez Macdonald of Kingborough: «Si le prince entre chez vous, lui dit +Macdonald, ou si vous l'assistez en la moindre chose, vous êtes +perdue, vous et votre famille. Je me charge de tout. Adieu.» Il lui +prit la main et partit. + +Macdonald, avec des difficultés infinies, parvint à sauver le +prétendant qu'il habilla en femme, etc. Ce prince gagna les montagnes, +et se rendit heureusement à bord d'un des vaisseaux que la France +avait envoyés en croisière sur les côtes occidentales d'Écosse, pour +faciliter son évasion. Bientôt après, Macdonald fut arrêté et mis en +prison dans le château d'Édimbourg, où il resta quelque temps avant +qu'on lui fît son procès. Pour toute défense, il dit à ses juges: »Ce +que j'ai fait pour le prince Édouard, je l'aurais fait pour le prince +de Galles, s'il se fût trouvé dans les mêmes circonstances.» Le +tribunal ne se tut point, comme dit Helvétius; mais il condamna +Macdonald à être pendu. La sentence qui lui fut prononcée, portait en +outre que lui, encore vivant, aurait les entrailles et le cœur +arrachés pour être jetés dans un brasier allumé au pied de l'échafaud, +ensuite la tête coupée, etc. C'est le supplice ordinaire des traîtres +à la patrie. Macdonald ne le subit point; le duc de Cumberland +représenta que cette exécution aliénerait sans retour le clan +Macdonald. On lui fit grâce par politique, et l'on se contenta de le +tenir un an prisonnier dans le château d'Édimbourg........ Mais +combien cela est différent! combien cela est vrai, simple, beau, +grand! combien Macdonald et la nature perdaient au récit d'Helvétius! +Il a su son erreur, et il a répondu: «Ma foi cela est imprimé; et +cela est encore beau comme je l'ai écrit.» Quand ceux qui écrivent la +morale, la philosophie, la politique, l'histoire, sauront-ils qu'ils +ne sont que de vils saltimbanques, lorsqu'ils ne se regardent pas +comme des magistrats! + +L'ouvrage que l'on me propose, mon cher ami, est une entreprise +considérable; il ne s'agit pas moins que de mettre et de tenir ces +messieurs au courant de toutes les idées saines d'économie politique, +qu'ils ont traitées jusqu'ici de vaine métaphysique. L'ouvrage +paraîtrait en anglais et en français; le plus ou le moins de succès +n'importerait qu'à ma conscience et à mon amour propre, car j'aurais +une rétribution fixe par mois: mais j'ai cru devoir leur observer que +cet ouvrage n'étant point de nature à piquer la malignité, parce que +je ne dois ni ne veux parler que des choses, et encore avec +circonspection, je leur conseillais d'adopter un plan qui éveillât la +curiosité. Consulté sur cela, j'ai dit que le plus grand service, +selon moi, à rendre aux lettres aujourd'hui, était d'abréger, et de +guider un choix dans l'immensité des mensonges, des erreurs et des +vérités imprimés; qu'en conséquence, un conservateur qui donnerait en +tout genre des analyses, et non pas des extraits des bons livres; qui +tirerait, du fumier des ouvrages périodiques, les paillettes qui +peuvent y être tombées, et qui deviendrait le dépôt de morceaux +détachés qui, par leur brièveté, c'est-à-dire, par un de leurs plus +grands mérites mêmes, sont bientôt oubliés et perdus, serait un +ouvrage très-précieux, et qui, fait avec scrupule, sans complaisance, +sans négligence, sans précipitation, serait à peu près sûr d'un succès +d'estime moins rapide que les succès d'éclat, mais durable et toujours +croissant. On délibère sur cette idée; je la crois bonne: et si elle +l'est, faites des vœux pour qu'elle soit acceptée; car elle me +vaudrait cinquante louis par mois, et c'est plus qu'il ne me faut, +même ici. Il est vrai que ce revenu serait acheté par un travail +excessif et désagréable, en ce qu'il m'ôterait le temps nécessaire +pour la culture de mes propres pensées; mais je le regarderais comme +un cours d'études à finir, lorsque la fortune voudra me rendre +indépendant. Des hommes qui valaient mieux que moi, ont été condamnés +à des galères aussi mauvaises; et quand je me sens prêt à m'irriter, +je me rappelle cet apologue arabe. + +Je m'étais toujours plaint des outrages du sort et de la dureté des +hommes; je n'avais point de souliers, et je manquais d'argent pour en +acheter: j'allai à la mosquée de Damas, je vis un homme qui n'avait +point de jambes. Je louai Dieu, et je ne me plaignis plus de manquer +de souliers. + +Si je n'avais pas une compagne de mon sort, une compagne aimable, +douce, bonne, tendre, que sa beauté aurait infailliblement rendue +riche, si ses excellentes qualités morales ne s'y étaient pas +opposées; qui souffre pour elle et pour moi, en pensant que j'ignore +toujours les ressources du mois qui suit, moi dont le cœur ne fut +jamais fermé à l'infortune: cet apologue me rendrait très-philosophe. + +Dites-moi, mon ami, si une fois embarqué dans cette besogne, je puis +compter du moins sur vos indications, soit pour les anciens livres qui +méritent d'être analysés, soit pour un choix de pièces fugitives +(littéraires) dont je voudrais que cet ouvrage fût le dépôt, et pour +lequel je ne puis avoir un aussi bon guide que votre goût exquis et +votre incorruptible conscience. Dites-moi aussi si vous croyez que je +puisse compter sur des souscripteurs en France, dites-moi surtout, +avec votre franchise et votre sagacité ordinaires, ce que vous pensez +de l'idée et du plan. + +Ce que vous me dites de votre santé et de votre genre de vie me fait +un très-grand plaisir, mais me donne de bien vifs regrets. Combien +j'aurais vécu avec vous cet hiver! combien j'aurais passé d'heures +délicieuses, et cultivé mon âme et ma pensée! car, ne vous y trompez +pas, c'est mon esprit qui acquiert ici; mon âme est veuve, +philosophiquement parlant, et ma pensée avorte, faute d'un ami qui +l'entende ou qui l'éveille. Je combine une foule de rapports nouveaux; +et certainement il résultera, de ces rapprochemens et de ces +combinaisons, de bonnes choses, sur-tout quand je les aurai mûries +auprès de vous, dans la serre chaude de votre amitié et de vos talens. +Mais aujourd'hui je ne fais qu'amasser; je ne dispose point. Je n'ai +jamais si bien senti combien vous étiez nécessaire pour m'encourager +et me guider. Je ferai ici plusieurs bons ouvrages, un entre autres +qui sera une grande vengeance offerte à l'humanité: ce sera l'histoire +d'un des plus horribles crimes du XVIIIe siècle, dont le hasard m'a +envoyé les matériaux les plus curieux et les mieux détaillés; mais un +grand ouvrage de morale ou de philosophie, je ne l'entreprendrai +jamais qu'auprès de vous, qui êtes la trempe de mon âme et de mon +esprit. + +Allons donc, je serai content de vos amis, puisque vous le voulez; +mais qu'ils s'arrangent pour que vous ayez 12,000 livres de rente, ou +je ne réponds pas des rechûtes. Bon jour, mon ami; car en voilà bien +long, et ma pauvre petite se réveille; remarquez s'il vous plaît, +qu'elle est trop excusée de son silence, elle vous aime de tout son +cœur et vous regrette très-vivement. Adieu, encore une fois, je ne +vous dirai pas: si vous aimez des anecdotes caractéristiques de ce +pays pour augmenter votre immense répertoire, écrivez-moi souvent, car +je vous en enverrai toujours en réponse. Mais je vous dirai: +écrivez-moi souvent, car cela me console et soutient mon courage. + +_P. S._ Vous êtes sûrement étonné de ce que les C.[50] ne circulent +pas encore; mais vous le serez plus, quand vous saurez que j'ai +traduit à la suite un pamphlet du docteur Price, intitulé: +_Observations on the importance of the american révolution, and the +means of making it a benefit to the World_ (cela n'est pas excellent, +mais on m'en a beaucoup prié), et fait un discours et des notes sur +cet ouvrage, dont vous ne serez pas mécontent, pour avoir été fait +loin de vous. + + [50] Les Cincinnati, c'est-à-dire l'écrit sur l'ordre de + Cincinnatus. + + +LETTRE XII. + + Londres, Hatton-street in Holborn, 30 décembre 1784. + +Je ne voulais ni vous gronder, mon ami, ni interpréter votre silence +d'une manière qui pût affliger mon cœur; mais j'étais inquiet de +vous: car votre constitution débile et votre tempérament igné se +conserveront long-temps l'un par l'autre; mais ils se heurteront +souvent; et la vie est bien quelque chose: mais ne pas souffrir est +beaucoup plus, du moins selon moi. Me voilà rassuré, jusqu'à un +certain point pourtant; car je sais que vous payez cher quelques +semaines de travail forcé; et je n'aime pas assez la littérature, +quoique j'en sois idolâtre, pour pouvoir désirer de l'enrichir à vos +dépens, et d'autant moins que tôt ou tard les trésors de votre génie +lui arriveront. Pourquoi donc se hâter, au risque de ruiner votre +santé? Mais vous m'auriez fait bien plaisir de me récapituler la +réception de mes lettres, ou du moins de me les signaler par quelques +traits détachés; car j'en ai quatre ou cinq au moins sans réponse; et +vous ne me parlez que de celle où je vous entretiens du conservateur. +Au reste, comme il n'y avait dans les autres aucun motif de +suppression, je suppose qu'elles sont arrivées à bon port. Car +j'entends bien pourquoi l'on gêne la liberté de la presse; en dépit +des cent mille et une raisons que j'en pourrais donner, je trouve +qu'on peut résumer cette question dans un argument très-court. Quel +mal y aurait-il qu'il n'y eût pas tel, tel, tel, tel et tel livres? Et +cela, jusques et inclusivement la Bible, où pourtant il est dit que +toute puissance vient de Dieu, et sans égard à ce que la poudre à +canon, le plus utile de tous les livres à ceux qui n'en veulent point, +serait encore dans le cerveau du père éternel, si Adam ne nous eût pas +transmis la faculté de faire des livres? Qu'avez-vous à répondre à +cela? hein! mais pourquoi gênerait-on le commerce des lettres? Il n'a +pas du tout les mêmes conséquences; car quel homme, à moins d'être +insensé, ne sait pas qu'il écrit sous les yeux vigilans de tous les +sages et généreux gouvernemens, qui régissent l'univers, comme ils +disent? Donc si ce n'était pas une très-agréable et expédiente +occasion de gagner et faire gagner beaucoup d'argent à beaucoup +d'honnêtes gens, l'interception des lettres serait une chose fort +inutile (procédé à part, que pourtant tout le monde ne trouve pas +également gai), et d'autant plus inutile qu'il n'est pas une +correspondance d'ambassadeurs qui ne se fasse par couriers. Mais le +ciel me défende de gloser sur une si belle institution! + +Vous voilà bien affairés, messieurs les distributeurs de la gloire! +que l'esprit saint vous illumine! Mais miracle pour miracle, il +devrait bien commencer par les candidats, avant de passer aux +électeurs. Au reste, savez-vous pourquoi je parle de ceci? Vous ne +vous douteriez pas en cent mille ans que je fusse solliciteur d'une +place à l'Académie; je le suis pourtant, ou à peu près: mais +rassurez-vous, ce n'est pas de moi, et indépendamment du bras de mer, +ce ne sera jamais de moi dont il sera question. Vous me dites qu'au +nombre des aspirans se trouve Target; je sais, mon cher ami, tout ce +qu'il y a à dire contre lui; et cela se réduit à ceci: Il a peu ou +point de titres littéraires; cela est vrai; mais peu d'hommes, et nul +parmi les aspirans, à moins que ce ne soit Garat (à qui je ne voudrais +pas nuire assurément, mais qui a son poste), n'est aussi capable d'en +avoir. Je ne sais si vous connaissez les _Lettres d'un homme à un +homme_, le meilleur des écrits polémiques qui parurent au temps de +Maupeou; cela est de lui. Vous devez connaître ce qu'il a écrit sur la +censure. Une grande partie du morceau intitulé: _Réflexions sur +l'ouvrage précédent_, imprimé à la suite de l'ouvrage de Price dans +mes Cincinnati, est de lui; et cela fut jeté en un instant. En un mot, +je vous suis garant qu'il a une vaste littérature, des connaissances +très-nettes, et la tête pleine de choses et de bonnes choses. Par +exemple, non-seulement il est au courant de toutes les idées saines en +économie politique, mais il en a redressé plusieurs: non-seulement il +est au courant de toutes nos idées philosophiques, mais il a donné à +plusieurs beaucoup d'énergie et d'extension. Le patriciat a reçu de +lui de rudes coups de knout dans le procès des Quiessat, etc. etc. De +plus (et si nous ne traitions qu'entre nous, j'aurais commencé par +là), c'est un parfaitement honnête homme, bon, chaud, sensible, pur, +incorruptible; et l'on vous offre de plats coquins. Enfin, et ceci +passera dans votre cœur, il est mon ami particulier; il est digne +d'être le vôtre; et il m'a rendu un service important que je ne lui ai +pas même demandé, ni indiqué, avec toute sorte de chaleur et une grâce +charmante. + +Je sais bien, mon ami, que tout cela, quoique très-sonore à votre âme, +ne vous ferait pas faire ce que vous ne croiriez pas devoir faire; +mais, en conscience, croyez-vous devoir quelque chose en ceci? où est +le plus digne? où sont les données pour déterminer le plus digne? et +le plus digne fût-il là, votre voix le fera-t-elle élire? que va-t-on +vous proposer? quelques canailles titrées, ou quelques bamboches +littéraires. Target a fait bien mieux que de mauvais ou de médiocres +ouvrages; il n'en a point fait; il a consacré sa vie à une profession +embrassée malgré lui, et qu'il n'en a pas moins remplie avec une rare +dignité, avec un grand zèle, avec tout l'éclat dont l'éloquence du mur +mitoyen est susceptible. L'honneur qu'on lui ferait, car enfin c'en +est un dans sa position, rare même et par conséquent assez désirable; +l'honneur qu'on lui ferait exciterait en lui le désir et la volonté de +déployer ses forces; et le choix de l'académie, où d'ailleurs il faut +de tous les genres, peut nous valoir quelques bons ouvrages, au lieu +de consultations obscures ou de plaidoyers éphémères; et puis, +maintenant que la peste est sur les beaux esprits, n'y a-t-il pas de +la place pour tout le monde? + +En voilà bien long, mon ami; mais c'est que la chose me tient au +cœur; et vous savez si vous recevriez un refus de moi. Que Target +doive votre voix à votre amitié pour moi, et je vous suis garant que +je vous aurai acquis un ami digne de ce titre par sa morale, et même +par ses talens. + +Les miens (car il me faut bien, comme un autre, parler de mes talens) +viennent de faire un tour de force dont je ne puis rien vous dire +autre chose, sinon qu'un livre singulier et rempli de recherches aura +été fait et imprimé en un mois, ici où l'on imprime la moitié moins +vite qu'en France. Or, dans cette occasion, le temps importait fort à +l'affaire, et l'affaire m'importait fort à moi; outre qu'elle est +grande et belle, mon conservateur est accroché, parce qu'on veut qu'un +libraire français entre dans la moitié des frais de l'édition +française (vous voyez que vous vous êtes trop hâté de me féliciter), +de sorte que, la maladie de mon amie m'ayant ruiné, j'étais aux +expédiens. Me voilà sauvé pour un couple de mois. Vous trouverez-là le +nom de votre hôte consigné avec honneur; vers le milieu du mois +prochain, cela vous parviendra. + +On nous annonce ici un grand ouvrage en trois volumes de Necker, avec +son avis sur l'administration des finances: il est, dit-on, entre les +mains de notre roi, de notre reine, de Monsieur, et sans doute de M. +le dauphin, plus de M. de Castries; 18,000 exemplaires sont prêts pour +porter à toute la terre la preuve que la France a perdu un bon +serviteur et que le serviteur en est bien fâché. Quant à moi, outre +que je sais à quoi m'en tenir sur ses talens financiers, et ses +opérations ministérielles, je suis occupé en ce moment d'une étude qui +ne le montre pas en beau. L'abandon qu'il a fait de sa patrie, dans un +temps où il lui était facile de la sauver et de la mettre pour +toujours hors des dangers où elle s'est abîmée, est un vilain bout +d'oreille, par lequel il m'est impossible de ne pas le juger. Turgot +n'était pas Genevois à beaucoup près; et cependant il eût tenu à +honneur de sauver une taupinière où on lui aurait dit que la liberté +était en danger, et il n'eût pas marchandé ses peines. Au reste, le +glorieux avait honte de son père (je vous en dirai quelque jour les +détails); cherchez là dessous, si vous pouvez, un grand homme....... +Cela n'empêche pas que l'ouvrage sur les finances ne puisse être bon, +quand on sait bien ses quatre règles, qu'on peut conjuguer le verbe +_avoir_, et qu'on est laborieux, on est un aigle en finance. + +Bon soir, mon ami; si mon conservateur ne s'accroche pas, il y a +beaucoup à parier que je retournerai en France, car je ne veux pas +mourir de faim ici, où Rousseau aurait péri de cette triste maladie, +s'il n'eût eu que ses talons à donner pour hypothèque à son boucher et +à son boulanger; et en France pourtant, il est bien difficile que, moi +présent, on me refuse du pain. Notez, je vous prie, que le parlement a +remis à délibérer sur ma demande en courant et arrérages de pension +alimentaire, après le compte de tutelle rendu par mon père. Il faut +avec ces messieurs vivre par provision sans provision. Adieu, encore +une fois; écrivez-moi plus souvent: donnez-moi des nouvelles des +Cincinnati que vous devez avoir depuis long-temps, et n'oubliez pas +combien le principal objet de cette lettre me tient au cœur. + + +LETTRE XIII. + +C'est à M. Leveillard que je dois, mon cher ami, d'être certain que +vous vivez, et que faible encore, vous vous portez mieux. C'est à lui +que je dois de savoir les progrès si ridiculement longs de votre +fortune, qui ne font pas moins votre éloge que la honte de vos amis: +mais enfin, je n'ai pas su par vous un mot de ce qui vous intéresse. +Je l'ai demandé enfin à Leveillard qui, malade lui-même, mais sensible +à ma peine, m'a répondu courrier par courrier, et m'a laissé le regret +de ne m'être pas plutôt adressé à lui. + +S'il est vrai que vous m'aimiez, mon cher Chamfort, je vous prie +d'occuper un moment votre imagination de ce que la mienne, qui ne +manque pas d'activité, a dû souffrir de votre silence opiniâtre, que +je vous ai quatre fois supplié de rompre, ne fÛt-ce que par un mot de +votre laquais, si M. R..... ne voulait pas me faire le sacrifice de +quelques minutes. Je ne sais pas ce que je n'ai pas cru, et j'en étais +venu à ce point que je ne permettais point à ma compagne de prononcer +votre nom; j'éprouvais trop d'angoisses et d'inquiétudes; tous mes +efforts étaient dirigés à me distraire de vous. J'avais renoncé à vous +écrire jusqu'à ce que je susse votre sort. Maintenant, vous m'écrirez +et je saurai les raisons de votre silence, ou vous serez +très-importuné. + +Dupont avait de trop bonnes raisons pour ne pas me répondre; il a +perdu sa femme, l'une des plus raisonnables et des plus estimables +mères de famille que je connusse; elle avait les vertus domestiques de +tous les genres; et si ce ne sont pas les plus rares, certainement ce +sont celles qui contribuent le plus au bonheur de tout ce qui a des +rapports avec nous. D'ailleurs, Dupont, jeté dans le torrent des +affaires, ayant beaucoup de par de là dans la tête, et de mobilité +dans le cœur, avait plus de besoin qu'un autre d'une compagne qui +s'occupât de son intérieur: c'est donc une perte et une très-grande +perte qu'il vient de faire; et je dois trouver tout simple qu'il n'ait +pas eu le temps de penser à mes inquiétudes: mais vous qui en étiez +l'objet; vous qui saviez que je n'en manquais pas dans cette grande et +ruineuse ville, et qu'au moins me fallait-il être tranquille sur le +sort, la santé et l'attachement de mes amis, je ne vous connais qu'un +moyen de vous faire pardonner, c'est de vous bien porter, d'être +heureux et de me le dire. + +Je suis si fâché contre vous, que je ne vous dirai pas un mot de ce +pays-ci, ni des courses que j'ai faites et qui sous peu produiront +peut-être quelque chose; mais comme je veux croire que vous m'aimez +encore, je vous dirai un mot de nous. Notre santé est bonne; ma +compagne est ce que vous l'avez vue, belle, douce, bonne, égale, +courageuse, pénétrée de ce charme de la sensibilité qui fait tout +supporter, et même les maux qu'elle produit. Pour moi, je trouve ici +pâture à mon activité; j'apprends, je note, je fais beaucoup de +choses; mais au milieu des marques de bienveillance et de +considération que je reçois, je ne laisse pas que d'être fort inquiet +sur l'avenir; la littérature française étant si étrangère ici, la main +d'œuvre si chère, et les libraires si timides, que le meilleur moyen +d'y mourir de faim, c'est d'y être même un bon écrivain français. Au +reste, on y imprime les Cincinnati qui me rapporteront peu de chose, +mais qui du moins ne me coûteront rien, et qu'un homme de beaucoup de +talent a bien traduits, de sorte que l'édition anglaise paraîtra +presqu'aussitôt que la française. Mais jugez, par ce qui se passe à +cet égard, du peu de ressources qu'offre la typographie anglaise. Deux +libraires de Paris, inutiles à nommer par la poste, mais dont un riche +et solide, m'ont écrit pour prendre quinze cents exemplaires à +cinquante sous, pourvu qu'on les leur rendît à telle ville frontière; +on a grand'peine à décider le libraire anglais à tirer à quinze cents +l'édition française, et si l'ouvrage n'avait pas produit ici, sur +quelques hommes accrédités, un très-grand effet, jamais libraire ne +l'eût imprimé pour son compte; les Français accoutumés au pays +conçoivent à peine cet effort, et je ne le conçois pas moi-même, +depuis que je sais que Emsley a refusé d'imprimer le manuscrit des +_Confessions de J. J. Rousseau_, de peur que l'édition ne lui restât. + +D'un autre côté, depuis que je suis à Londres, malgré mes continuelles +instances, je n'ai pas reçu un mot de mes procureurs, et j'ignore +encore s'il existe en France un moyen de faire payer par un père une +pension alimentaire à son fils. + +Avec tout cela, mon ami, aimez-moi, écrivez-moi, et je ne regretterai +guère en France que vous et votre société. + +Bon jour, mon cher paresseux; que les trésors dont vous surcharge la +munificence royale ne vous fassent pas oublier vos vrais amis; les +autres sont aimables et brillans; mais voilà tout; et nous, nous vous +aimons. + + +LETTRE XIV. + + Vendredi, 4 février 1785. + +Mon ami, je ne vous aurais pas encore écrit aujourd'hui, non pas parce +que vous êtes en arrière avec moi, mais parce que je suis triste et +malheureux, entr'autres et trop nombreux sujets, de l'absence de ma +douce compagne que vous aurez embrassée avant de lire cette lettre; je +ne vous aurais pas écrit, dis-je, quoique je vous doive des +remercîmens pour votre conduite envers Target, si un devoir de +reconnaissance ne m'excitait pas en ce moment à secouer mon spleen et +à vaincre ma mélancolique paresse. + +Je ne vous ai jamais recommandé personne en France, mon bon ami, pas +même moi, parce que j'ai toujours trouvé que cette discrétion était un +devoir étroit de délicatesse et d'honnêteté envers un homme que son +mérite personnel et le hasard des circonstances ont mis en mesure, +même intime, avec les grands, sans qu'il ait jamais voulu compromettre +son indépendance, trafiquer de leur amitié, mettre en un mot, en +manière quelconque, à profit, sa situation; mais lorsqu'il s'agit d'un +étranger, homme de mérite, à recommander au dehors, comme on ne peut +soupçonner en aucune façon les intentions et les motifs de celui qui +s'y intéresse, comme ces sortes de déférences hospitalières honorent +les hommes en place et peuvent leur être utiles, comme vous ne vous +êtes point interdit de conseiller des actions honnêtes, et que c'est +même la seule part que vous vous soyez réservée dans les affaires de +ce monde, je peux me permettre d'être plus hardi. Après cette longue +préface, voici ce dont il s'agit: + +M. William Manning, beau-frère de M. Vaughan, homme d'un très-grand +mérite, l'un des plus vrais philantropes qu'il y ait en Europe, et +certainement l'Anglais le plus dégagé des préjugés moraux qui existe, +auquel j'ai été recommandé par M. Franklin, et qui m'a rendu toutes +sortes de bons offices; M. William Manning, fils d'un des plus riches +et des plus estimés planteurs des îles britanniques, part pour les +Antilles, appelé par de très-grandes affaires. Il désire d'être +recommandé à M. le comte de Damas à la Martinique, et à M. le comte +d'Arrôt à Tabago (je ne sais si ce nom d'Arrôt est bien écrit); vous +avez des relations personnelles avec la maison de Damas; et vous n'en +auriez pas, que votre immense considération, qui vous met de pair avec +tout le monde, à force de vous mettre au-dessus, vous en donnerait +aisément; mais je me rappelle que vous en avez: d'ailleurs nulle +recommandation, soit en Angleterre, soit aux îles, ne peut être plus +honorable et plus efficace que celle du marquis de Vaudreuil, que +l'estime universelle de ce peuple-ci, connaisseur en hommes, doit bien +dédommager des tracasseries de cour; et personne ne peut, plus +aisément que vous, faire écrire un mot de ce bord. + +Rendez-moi ce service, mon bon ami; je dis ce service, car je n'aurai +peut-être jamais de ma vie une autre occasion de faire quelque chose +d'agréable pour l'homme de ce pays-ci qui a été le plus empressé à +m'être utile, et qui ne l'aurait pas été davantage après une +connaissance de plusieurs années. + +Je ne vous parlerai pas de moi, je n'en ai pas le courage; les +horribles tracasseries que j'ai essuyées depuis quelque temps, la +dureté de mon père, il faut trancher le mot, sa férocité, qui +incidente maintenant sur le pain qu'il est forcé à me donner, et qui +met toute son adresse et tous ses efforts pour me faire mourir de faim +(car apparemment il n'a pas encore espéré de me rendre voleur de grand +chemin); le départ récent de mon amie qui m'a réellement mutilé, et +qui me prive de la seule consolation qui me reste sur la terre, au +moment où j'ai le plus lourd fardeau à porter; toutes ces +circonstances réunies et l'anxiété d'une situation qui n'a point +d'égale me rendraient trop amer de retracer des détails qui vous +navreraient le cœur, et loin de me soulager, tirailleraient mes +blessures. Mon amie vous dira tout cela, mais elle sera là; et sa +physionomie angélique, sa pénétrante douceur, la séduction magique qui +l'entoure et la pénètre, adouciront le chagrin que vous causera +infailliblement son récit; et moi, je vous déchirerais plutôt que je +ne vous attendrirais; outre que vous ne m'entendriez pas, sans un +volume de fastidieuses explications qui me tueraient, lorsque vous +seriez au courant. Nous recommencerons à causer, et vous ne négligerez +plus la correspondance d'un ami malheureux, qui met tant de prix au +moindre souvenir de vous, et auquel il reste si peu de jouissance. + +Je n'ai certainement pas besoin de vous recommander de faire pour mon +aimable amie, et pour le succès de ses démarches, tout ce qui sera en +vous, c'est-à-dire, de lui prodiguer vos consolations et vos +conseils; vous êtes bon, sensible et généreux: d'ailleurs, c'est pour +moi qu'elle travaille; mais je vous jure, mon ami, je vous jure, dans +toute la sincérité de mon âme, que je ne la vaux pas, et que cette âme +est d'un ordre supérieur, par la tendresse, la délicatesse et la +bonté. Si le comte d'Entraigues est à Paris, avertissez-le de +l'arrivée de mon amie; et comme lui est un ardent et adroit +solliciteur, concertez-vous tous deux avec lui pour qu'il travaille à +mes affaires. Au reste, mon cher ami, un grand point serait de +m'obtenir sûreté pour rentrer en France; car il est impossible que je +vive ici, si l'on ne m'y ménage pas quelques ressources littéraires, +et mon nom effarouche tous les libraires soumis à la censure; mais si +je m'y soumets, moi, si je fonde mon pain sur un travail qui ne puisse +effaroucher personne, pourquoi donc le même gouvernement qui +encourage, qui fait vivre, qui soudoie ici des insectes de l'espèce la +plus vile et la plus venimeuse, ne me laisserait-il pas vivre, moi? +lui suis-je donc plus désagréable ou plus suspect que Linguet, etc. +etc. + +Quoiqu'il en soit, mon ami, conseillez, dirigez, consolez ma pauvre +amie, et ménagez-moi la possibilité de nous retrouver tous trois. +Parlez-moi donc de vous. + +Croyez-vous qu'un choix de comédies anglaises réussît en France: +c'est-à-dire, qu'un libraire voulût l'acheter? Remarquez que c'est un +travail qui ne peut se faire qu'ici; mais je voudrais un marché fixe, +afin de ne pas consumer inutilement du temps: il importerait que les +lettres fussent ici le plutôt possible. + + +LETTRE XV. + + Paris, 1er janvier 1788. + +J'irai vous porter ce matin, mon cher Chamfort, les vœux d'un ami +fidèle, affectueux, dévoué, et qui n'aspire aux jouissances d'une +fortune indépendante que pour prouver à vous et à un très-petit nombre +d'autres mortels, que si jusqu'alors il ne jouissait pas assez du +charme de leur société, c'est qu'il ne jouissait pas de lui-même, et +que, pour disposer de son âme, de ses principes, de ses talens, il +s'était vu obligé d'immoler son temps et ses goûts personnels. + +Je passerai donc chez vous, mon ami; mais comme vous pourriez être en +course pour les devoirs du jour, je vous prie, par ce billet, de me +prévenir si la lettre que vous destinez à la consolation de M. Cérutti +sera prête assez tôt pour pouvoir trouver place dans le numéro qui +paraîtra vendredi; il faudrait pour cela que je l'eusse mercredi soir +au plus tard. Ma question a pour motif, mon cher Chamfort, d'abord la +nécessité de pourvoir d'avance à nos mélanges, ensuite le désir de +faire ce que vous m'avez persuadé être équitable et décent, assez à +temps pour que la sensibilité de M. Cérutti en reçoive un +adoucissement, et non un double choc, ce qui arrive toujours dans les +querelles renouvelées. + +Bon jour, mon très-bon ami, L. C. D. M. + + +LETTRE XVI. + + 5 octobre 1790. + +Je suis vivement pressé, mon cher Chamfort, de faire exécuter le joli +projet dont je vous ai parlé, celui de recueillir ce que j'appelle des +vignettes littéraires et philosophiques pour un catalogue raisonné: il +faut donc que je m'en occupe, et que je vous prie de vous en occuper +assez vous-même pour vous y attacher. Il serait nécessaire, mon bon +ami, que je susse quels sont, parmi les grands noms, vos élus, vos +favoris: puis-je compter que les poètes grecs et latins seront de ce +nombre? Si vous y joigniez nos grands maîtres français, je serais bien +riche; et si vous aviez le courage d'aller jusqu'à l'élite des auteurs +de mémoires et des moralistes, je le serais jusqu'à faire envie. Un +mot sur cela, mon bon ami, comme aussi sur notre dessein de nous +réunir pour nous préparer à rire civiquement sur les académies. + +_Vale et me ama._ + + +LETTRE XVII. + + Mercredi. + +Je ne voulais vous remercier, mon ami, qu'au moment où je pourrais +vous dire quelque chose sur les infâmes papiers dont on a cru payer +votre prose et vos vers, tandis qu'on les eût certainement refusés à +la mère de vos talens, je veux dire à votre âme. Le résultat de mes +informations est qu'il faut vîte et vîte que vous alliez en personne +chez Camus, lequel a fait mettre dans tous les papiers publics la plus +brutale injonction, nommément aux membres de l'assemblée nationale, de +s'abstenir de toute recommandation auprès du comité des pensions. Il +faut donc, mon ami, que je me réserve pour défendre les vôtres, si on +les attaque; et c'est ce que je ferai certes avec l'amitié que je vous +dois et l'énergie que vous me connaissez: mais, avant tout, allez +trouver Camus, et tenez-moi averti de son accueil. Bon jour, mon +brave ami, on va copier votre excellente Lucianide[51]: vous l'aurez +demain ou après-demain. + +_Vale et me ama._ + + [51] C'est-à-dire, votre diatribe dans le genre de Lucien: c'est + le Discours sur les académies. + + +FIN DES OEUVRES DE CHAMFORT. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +CONTENUES DANS LE CINQUIÈME VOLUME. + + + pages. + + AVIS 4 + Essai d'un Commentaire sur Racine 5 + Notes sur Esther 5 + + ÉPÎTRES 83 + Sur la Vanité de la Gloire 85 + -- d'un père à son fils, sur la Naissance d'un + petit-fils 97 + -- à M. *** 104 + -- à M. ***, qui avait fait afficher chez son suisse + un ordre en vers, de n'ouvrir qu'au Mérite et + de refuser la porte à la Fortune 109 + Fragment d'une Épître diplomatique, adressée à la + coalition des princes armés contre la France 112 + + ODES 119 + La Grandeur de l'Homme 121 + Les Volcans 124 + + CONTES 129 + La Querelle du Riche et du Pauvre. Apologue 131 + La Jambe de bois et le Bras perdu 132 + Le Héros économe 133 + Le Rendez-vous inutile 136 + Le Chapelier 139 + La Mariée sans Mari 140 + L'Avare éborgné 140 + Fragment d'un Conte. Apologue 141 + Prologue d'un autre Conte 142 + Calcul patriotique 143 + La vraie Sagesse 144 + La Jouissance tardive 146 + Pâris justifié 147 + Le Peintre d'histoire 147 + Le Calcul 148 + Le Pronom indiscret 148 + Le Calendrier des Jésuites 149 + Le Saut de la Soupente 154 + Le Linceul du Pélerin 157 + L'Armement inutile 162 + L'Abbesse condamnée au Chapelain 167 + Le Coq et le Chapon 169 + La Peur de la Mort 171 + La Consolation des Cocus 177 + La Fidélité à toute épreuve 179 + Le Connaisseur 179 + La Prude 181 + L'Illusion du Cloître 182 + + POÉSIES DIVERSES 185 + Les Fêtes espagnoles 187 + Calypso à Télémaque. Héroïde 199 + L'Homme de Lettres. Discours philosophique 205 + Bacarole imitée de l'italien 213 + L'Heureux temps 215 + La Vie de Paris 216 + Imitation d'Ovide 217 + Le Paradis 218 + La Vieille de seize ans 221 + Candide 222 + La Bohémienne 223 + Sur l'Élection de MM. Lemierre et de Tressan à + l'Académie française 224 + Sur la Tragédie de Coriolan, par La Harpe, dont + les Comédiens français donnèrent une représentation + au bénéfice des Pauvres, le 3 mars + 1784 224 + Le Siècle a du Caractère 224 + L'Abbé de Chaulieu et le cardinal de Bernis 225 + Les Jeunes Gens du siècle 227 + Vers composés à l'occasion de la fête de M. de + Vaudreuil 228 + Madrigal 231 + A M. de M***, qui m'avait envoyé une tasse de + porcelaine avec un quatrain où il me recommandait + de ne pas imiter Diogène 231 + Vers à M*** 232 + A Madame ***, sur une loterie 233 + A celle qui n'est plus 234 + Imité de l'Anthologie 235 + A Madame *** 235 + A Madame ***, en lui envoyant un Chien 236 + Motifs de mon Silence 236 + Imitation de Martial 236 + Autre du même 237 + Autre du même 237 + Moralité 238 + Epigramme 238 + Autre 239 + Sur un Mari 239 + Vers mis au bas du portrait de Mirabeau 239 + Vers à mettre au bas du portrait de d'Alembert 240 + Epigramme contre La Harpe 240 + Autre contre le même 241 + Autre contre le même 241 + Le Roi de Danemarck, en partant de Paris 241 + A une femme qui prétendait que ses amis ne + s'occupaient pas d'elle 242 + Le Palais de la Faveur. Allégorie en vers et en + prose 242 + + LETTRES DIVERSES 253 + Lettre Ire. A madame de *** 255 + II. A .... 256 + III. A .... 259 + IV. A Madame de S*** 262 + V. A .... 266 + VI. A madame d'Angevilliers 270 + VII. A M. l'abbé Roman 272 + VIII. Au même 279 + IX. A madame d'Angevilliers 284 + X. A l'abbé Morellet 285 + XI. A M. de Vaudreuil 293 + XII. A M. Panckouke 302 + XIII. A madame Agasse 304 + XIV. A la même 305 + XV. A la même 306 + XVI. A la même 309 + XVII. Réponse à un anonyme 310 + XVIII. 313 + XIX. 317 + XX. A la Citoyenne *** 321 + XXI. Au citoyen Laveau, rédacteur du + journal de la Montagne 322 + XXII. A ses concitoyens 325 + + DEUX ARTICLES EXTRAITS DU JOURNAL DE PARIS 337 + Entretien entre un des auteurs du journal de + Paris et un ami de Chamfort 339 + Variétés 347 + + LETTRES DE MIRABEAU A CHAMFORT 351 + Lettre Ire. 353 + II. 362 + III. 368 + IV 370 + V. 374 + VI. 375 + VII. 382 + VIII. 386 + IX. 387 + X. 398 + XI. 407 + XII. 419 + XIII. 426 + XIV. 429 + XV. 434 + XVI. 435 + XVII. 436 + + +FIN DE LA TABLE DU CINQUIÈME ET DERNIER VOLUME. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Complètes de Chamfort, (Vol + 5/5), by Pierre René Auguis + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44373 *** |
